The Project Gutenberg EBook of Les Voyages de Gulliver, by Jonathan Swift

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Title: Les Voyages de Gulliver

Author: Jonathan Swift

Release Date: January 30, 2006 [EBook #17640]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jonathan Swift

LES VOYAGES DE
GULLIVER

(1721)




Table des matires

VOYAGE  LILLIPUT

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII

VOYAGE  BROBDINGNAG

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI

VOYAGE  LAPUTA, AUX BALNIBARBES,  LUGGNAGG,  GLOUBBDOUBDRIE ET AU JAPON

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X

VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII

EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE




VOYAGE  LILLIPUT




Chapitre I

_L'auteur rend un compte succinct des premiers motifs qui le
portrent  voyager. Il fait naufrage et se sauve  la nage dans
le pays de Lilliput. On l'enchane et on le conduit en cet tat
plus avant dans les terres._


Mon pre, dont le bien, situ dans la province de Nottingham,
tait mdiocre, avait cinq fils: j'tais le troisime, et il
m'envoya au collge d'Emmanuel,  Cambridge,  l'ge de quatorze
ans. J'y demeurai trois annes, que j'employai utilement. Mais la
dpense de mon entretien au collge tait trop grande, on me mit
en apprentissage sous M. Jacques Bates, fameux chirurgien 
Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon pre m'envoyant de
temps en temps quelques petites sommes d'argent, je les employai 
apprendre le pilotage et les autres parties des mathmatiques les
plus ncessaires  ceux qui forment le dessein de voyager sur mer,
ce que je prvoyais tre ma destine. Ayant quitt M. Btes, je
retournai chez mon pre; et, tant de lui que de mon oncle Jean et
de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres
sterling par an pour me soutenir  Leyde. Je m'y rendis et m'y
appliquai  l'tude de la mdecine pendant deux ans et sept mois,
persuad qu'elle me serait un jour trs utile dans mes voyages.

Bientt aprs mon retour de Leyde, j'eus,  la recommandation de
mon bon matre M. Bates, l'emploi de chirurgien sur
l'_Hirondelle_, o je restai trois ans et demi, sous le capitaine
Abraham Panell, commandant. Je fis pendant ce temps-l des voyages
au Levant et ailleurs.  mon retour, je rsolus de m'tablir 
Londres. M. Bates m'encouragea  prendre ce parti, et me
recommanda  ses malades. Je louai un appartement dans un petit
htel situ dans le quartier appel Old-Jewry, et bientt aprs
j'pousai Melle Marie Burton, seconde fille de M. Edouard Burton,
marchand dans la rue de Newgate, laquelle m'apporta quatre cents
livres sterling en mariage.

Mais mon cher matre M. Btes tant mort deux ans aprs, et
n'ayant plus de protecteur, ma pratique commena  diminuer. Ma
conscience ne me permettait pas d'imiter la conduite de la plupart
des chirurgiens, dont la science est trop semblable  celle des
procureurs: c'est pourquoi, aprs avoir consult ma femme et
quelques autres de mes intimes amis, je pris la rsolution de
faire encore un voyage de mer. Je fus chirurgien successivement
dans deux vaisseaux; et plusieurs autres voyages que je fis,
pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales,
augmentrent un peu ma petite fortune. J'employais mon loisir 
lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, tant toujours
fourni d'un certain nombre de livres, et, quand je me trouvais 
terre, je ne ngligeais pas de remarquer les moeurs et les
coutumes des peuples, et d'apprendre en mme temps la langue du
pays, ce qui me cotait peu, ayant la mmoire trs bonne.

Le dernier de ces voyages n'ayant pas t heureux, je me trouvai
dgot de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma
femme et mes enfants. Je changeai de demeure, et me transportai de
l'Old-Jewry  la rue de Fetter-Lane, et de l  Wapping, dans
l'esprance d'avoir de la pratique parmi les matelots; mais je n'y
trouvai pas mon compte.

Aprs avoir attendu trois ans, et espr en vain que mes affaires
iraient mieux, j'acceptai un parti avantageux qui me fut propos
par le capitaine Guillaume Prichard, prt  monter l'_Antilope_ et
 partir pour la mer du Sud. Nous nous embarqumes  Bristol, le 4
de mai 1699, et notre voyage fut d'abord trs heureux.

Il est inutile d'ennuyer le lecteur par le dtail de nos aventures
dans ces mers; c'est assez de lui faire savoir que, dans notre
passage aux Indes orientales, nous essuymes une tempte dont la
violence nous poussa; vers le nord-ouest de la terre de Van-
Diemen. Par une observation que je fis, je trouvai que nous tions
 30 2' de latitude mridionale. Douze hommes de notre quipage
taient morts par le travail excessif et par la mauvaise
nourriture. Le 5 novembre, qui tait le commencement de l't dans
ces pays-l, le temps tant un peu noir, les mariniers aperurent
un roc qui n'tait loign du vaisseau que de la longueur d'un
cble; mais le vent tait si fort que nous fmes directement
pousss contre l'cueil, et que nous choumes dans un moment. Six
hommes de l'quipage, dont j'tais un, s'tant jets  propos dans
la chaloupe, trouvrent le moyen de se dbarrasser du vaisseau et
du roc. Nous allmes  la rame environ trois lieues; mais  la fin
la lassitude ne nous permit plus de ramer; entirement puiss,
nous nous abandonnmes au gr des flots, et bientt nous fmes
renverss par un coup de vent du nord:

Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la chaloupe, ni de
ceux qui se sauvrent sur le roc, ou qui restrent dans le
vaisseau; mais je crois qu'ils prirent tous; pour moi, je nageai
 l'aventure, et fus pouss, vers la terre par le vent et la
mare. Je laissai souvent tomber mes jambes, mais sans toucher le
fond. Enfin, tant prs de m'abandonner, je trouvai pied dans
l'eau, et alors la tempte tait bien diminue. Comme la pente
tait presque insensible, je marchai une demi-lieue dans la mer
avant que j'eusse pris terre. Je fis environ un quart de lieue
sans dcouvrir aucune maison ni aucun vestige d'habitants, quoique
ce pays ft trs peupl. La fatigue, la chaleur et une demi-pinte
d'eau-de-vie que j'avais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela
m'excita  dormir. Je me couchai sur l'herbe, qui tait trs fine,
o je fus bientt enseveli dans un profond sommeil, qui dura neuf
heures. Au bout de ce temps-l, m'tant veill, j'essayai de me
lever; mais ce fut en vain. Je m'tais couch sur le dos; je
trouvai mes bras et mes jambes attachs  la terre de l'un et de
l'autre ct, et mes cheveux attachs de la mme manire. Je
trouvai mme plusieurs ligatures trs minces qui entouraient mon
corps, depuis mes aisselles jusqu' mes cuisses. Je ne pouvais que
regarder en haut; le soleil commenait  tre fort chaud, et sa
grande clart blessait mes yeux. J'entendis un bruit confus autour
de moi, mais, dans la posture o j'tais, je ne pouvais rien voir
que le soleil. Bientt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe
gauche, et cette chose, avanant doucement sur ma poitrine, monter
presque jusqu' mon menton. Quel fut mon tonnement lorsque
j'aperus une petite figure de crature humaine haute tout au plus
de trois pouces, un arc et une flche  la main, avec un carquois
sur le dos! J'en vis en mme temps au moins quarante autres de la
mme espce. Je me mis soudain  jeter des cris si horribles, que
tous ces petits animaux se retirrent transis de peur; et il y en
eut mme quelques-uns, comme je l'ai appris ensuite, qui furent
dangereusement blesss par les chutes prcipites qu'ils firent en
sautant de dessus mon corps  terre. Nanmoins ils revinrent
bientt, et l'un d'eux, qui eut la hardiesse de s'avancer si prs
qu'il fut en tat de voir entirement mon visage, levant les mains
et les yeux par une espce d'admiration, s'cria d'une voix aigre,
mais distincte: _Hekinah Degul_. Les autres rptrent plusieurs
fois les mmes mots; mais alors je n'en compris pas le sens.
J'tais, pendant ce temps-l, tonn, inquiet, troubl, et tel que
serait le lecteur en pareille situation. Enfin, faisant des
efforts pour me mettre en libert, j'eus le bonheur de rompre les
cordons ou fils, et d'arracher les chevilles qui attachaient mon
bras droit  la terre; car, en le haussant un peu, j'avais
dcouvert ce qui me tenait attach et captif. En mme temps, par
une secousse violente qui me causa une douleur extrme, je lchai
un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du ct droit
(cordons plus fins que mes cheveux mmes), en sorte que je me
trouvai en tat de procurer  ma tte un petit mouvement libre.
Alors ces insectes humains se mirent en fuite et poussrent des
cris trs aigus. Ce bruit cessant, j'entendis un d'eux s'crier:
_Tolgo Phonac_, et aussitt je me sentis perc  la main de plus
de cent flches qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Ils
firent ensuite une autre dcharge en l'air, comme nous tirons des
bombes en Europe, dont plusieurs, je crois, tombaient
paraboliquement sur mon corps, quoique je ne les aperusse pas, et
d'autres sur mon visage, que je tchai de dcouvrir avec ma main
droite. Quand cette grle de flches fut passe, je m'efforai
encore de me dtacher; mais on fit alors une autre dcharge plus
grande que la premire, et quelques-uns tchaient de me percer de
leurs lances; mais, par bonheur, je portais une veste impntrable
de peau de buffle. Je crus donc que le meilleur parti tait de me
tenir en repos et de rester comme j'tais jusqu' la nuit;
qu'alors, dgageant mon bras gauche, je pourrais me mettre tout 
fait en libert, et,  l'gard dos habitants, c'tait avec raison
que je me croyais d'une force gale aux plus puissantes armes
qu'ils pourraient mettre sur pied pour m'attaquer, s'ils taient
tous de la mme taille que ceux que j'avais vus jusque-l. Mais la
fortune me rservait un autre sort.



Quand ces gens durent remarqu que j'tais tranquille, ils
cessrent de me dcocher des flches; mais, par le bruit que
j'entendis, je connus que leur nombre s'augmentait
considrablement, et, environ  deux toises loin de moi, vis--vis
de mon oreille gauche, j'entendis un bruit pendant plus d'une
heure comme des gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma
tte de ce ct-l, autant que les chevilles et les cordons me le
permettaient, je vis un chafaud lev de terre d'un pied et demi,
o quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une chelle
pour y monter; d'o un d'entre eux, qui me semblait tre une
personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je
ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il s'cria trois
fois: _Langro Dehul san_. Ces mots furent rpts ensuite, et
expliqus par des signes pour me les faire entendre. Aussitt
cinquante hommes s'avancrent, et couprent les cordons qui
attachaient le ct gauche de ma tte; ce qui me donna la libert
de la tourner  droite et d'observer la mine et l'action de celui
qui devait parler. Il me parut tre de moyen ge, et d'une taille
plus grande que les trois autres qui l'accompagnaient, dont l'un,
qui avait l'air d'un page, tenait la queue de sa robe, et les deux
autres taient debout de chaque ct pour le soutenir. Il me
sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les rgles de
l'art, il mlait dans son discours des priodes pleines de menaces
et de promesses. Je fis la rponse en peu de mots, c'est--dire
par un petit nombre de signes, mais d'une manire pleine de
soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil,
comme pour le prendre  tmoin que je mourais de faim, n'ayant
rien mang depuis longtemps. Mon apptit tait, en effet, si
pressant que je ne pus m'empcher de faire voir mon impatience
(peut-tre contre les rgles de l'honntet) en portant mon doigt
trs souvent  ma bouche, pour faire connatre que j'avais besoin
de nourriture.

L'_Hurgo_ (c'est ainsi que, parmi eux, on appelle un grand
seigneur, comme je l'ai ensuite appris) m'entendit fort bien. Il
descendit de l'chafaud, et ordonna que plusieurs chelles fussent
appliques  mes cts, sur lesquelles montrent bientt plus de
cent hommes qui se mirent en marche vers ma bouche, chargs de
paniers pleins de viandes. J'observai qu'il y avait de la chair de
diffrents animaux, mais je ne les pus distinguer par le goter.
Il y avait des paules et des clanches en forme de celles de
mouton, et fort bien accommodes, mais plus petites que les ailes
d'une alouette; j'en avalai deux ou trois d'une bouche avec six
pains. Ils me fournirent tout cela, tmoignant de grandes marques
d'tonnement et d'admiration  cause de ma taille et de mon
prodigieux apptit. Ayant fait un autre signe pour leur faire
savoir qu'il me manquait  boire, ils conjecturrent, par la faon
dont je mangeais, qu'une petite quantit de boisson ne me
suffirait pas; et, tant un peuple d'esprit, ils levrent avec
beaucoup d'adresse un des plus grands tonneaux de vin qu'ils
eussent, le roulrent vers ma main et le dfoncrent. Je le bus
d'un seul coup avec un grand plaisir. On m'en apporta un autre
muid, que je bus de mme, et je fis plusieurs signes pour avertir
de me voiturer encore quelques autres muids.

Aprs m'avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussrent des
cris de joie et se mirent  danser, rptant plusieurs fois, comme
ils avaient fait d'abord: _Hehinah Degul_. Bientt aprs,
j'entendis une acclamation universelle, avec de frquentes
rptitions de ces mots: _Peplom Selan_, et j'aperus un grand
nombre de peuple sur mon ct gauche, relchant les cordons  un
tel point que je me trouvai en tat de me tourner, et d'avoir le
soulagement d'uriner, fonction dont je m'acquittai au grand
tonnement du peuple, lequel, devinant ce que j'allais faire,
s'ouvrit imptueusement  droite et  gauche pour viter le
dluge. Quelque temps auparavant, on m'avait frott charitablement
le visage et les mains d'une espce d'onguent d'une odeur
agrable, qui, dans trs peu de temps, me gurit de la piqre des
flches. Ces circonstances, jointes aux rafrachissements que
j'avais reus, me disposrent  dormir; et mon sommeil fut environ
de huit heures, sans me rveiller, les mdecins, par ordre de
l'empereur, ayant frelat le vin et y ayant ml des drogues
soporifiques.

Tandis que je dormais, l'empereur de Lilliput (c'tait le nom de
ce pays) ordonna de me faire conduire vers lui. Cette rsolution
semblera peut-tre hardie et dangereuse, et je suis sr qu'en
pareil cas elle ne serait du got d'aucun souverain de l'Europe;
cependant,  mon avis, c'tait un dessein galement prudent et
dangereux; car, en cas que ces peuples eussent tent de me tuer
avec leurs lances et leurs flches pendant que je dormais, je me
serais certainement veill au premier sentiment de douleur, ce
qui aurait excit ma fureur et augment mes forces  un tel degr,
que je me serais trouv en tat de rompre le reste des cordons;
et, aprs cela, comme ils n'taient pas capables de me rsister,
je les aurais tous crass et foudroys.

On fit donc travailler  la hte cinq mille charpentiers et
ingnieurs pour construire une voiture: c'tait un chariot lev
de trois pouces, ayant sept pieds de longueur et quatre de
largeur, avec vingt-deux roues. Quand il fut achev, on le
conduisit au lieu o j'tais. Mais la principale difficult fut de
m'lever et de me mettre sur cette voiture. Dans cette vue,
quatre-vingts perches, chacune de deux pieds de hauteur, furent
employes; et des cordes trs fortes, de la grosseur d'une
ficelle, furent attaches, par le moyen de plusieurs crochets, aux
bandages que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes
mains, de mes jambes et de tout mon corps. Neuf cents hommes des
plus robustes furent employs  lever ces cordes par le moyen
d'un grand nombre de poulies attaches aux perches; et, de cette
faon, dans moins de trois heures de temps, je fus lev, plac et
attach dans la machine. Je sais tout cela par le rapport qu'on
m'en a fait depuis, car, pendant cette manoeuvre, je dormais trs
profondment. Quinze cents chevaux, les plus grands de l'curie de
l'empereur, chacun d'environ quatre pouces et demi de haut, furent
attels au chariot, et me tranrent vers la capitale, loigne
d'un quart de lieue.

Il y avait quatre heures que nous tions en chemin, lorsque je fus
subitement veill par un accident assez ridicule. Les voituriers
s'tant arrts un peu de temps pour raccommoder quelque chose,
deux ou trois habitants du pays avaient eu la curiosit de
regarder ma mine pendant que je dormais; et, s'avanant trs
doucement jusqu' mon visage, l'un d'entre eux, capitaine aux
gardes, avait mis la pointe aigu de son esponton bien avant dans
ma narine gauche, ce qui me chatouilla le nez, m'veilla, et me
fit ternuer trois fois. Nous fmes une grande marche le reste de
ce jour-l, et nous campmes la nuit avec cinq cents gardes, une
moiti avec des flambeaux, et l'autre avec des arcs et des
flches, prte  tirer si j'eusse essay de me remuer. Le
lendemain au lever du soleil, nous continumes notre voyage, et
nous arrivmes sur le midi  cent toises des portes de la ville.
L'empereur et toute la cour sortirent pour nous voir; mais les
grands officiers ne voulurent jamais consentir que Sa Majest
hasardt sa personne en montant sur mon corps, comme plusieurs
autres avaient os faire.

 l'endroit o la voiture s'arrta, il y avait un temple ancien,
estim le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant t souill
quelques annes auparavant par un meurtre, tait, selon la
prvention de ces peuples, regard comme profane, et, pour cette
raison, employ  divers usages. Il fut rsolu que je serais log
dans ce vaste difice. La grande porte, regardant le nord, tait
environ de quatre pieds de haut, et presque de deux pieds de
large; de chaque ct de la porte, il y avait une petite fentre
leve de six pouces.  celle qui tait du ct gauche, les
serruriers du roi attachrent quatre-vingt-onze chanes,
semblables  celles qui sont attaches  la montre d'une dame
d'Europe, et presque aussi larges; elles furent par l'autre bout
attaches  ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis--vis de
ce temple, de l'autre ct du grand chemin,  la distance de vingt
pieds, il y avait une tour d'au moins cinq pieds de haut; c'tait
l que le roi devait monter avec plusieurs des principaux
seigneurs de sa cour pour avoir la commodit de me regarder  son
aise. On compte qu'il y eut plus de cent mille habitants qui
sortirent de la ville, attirs par la curiosit, et, malgr mes
gardes, je crois qu'il n'y aurait pas eu moins de dix mille hommes
qui,  diffrentes fois, auraient mont sur mon corps par des
chelles, si on n'et publi un arrt du conseil d'tat pour le
dfendre. On ne peut s'imaginer le bruit et l'tonnement du peuple
quand il me vit debout et me promener: les chanes qui tenaient
mon pied gauche taient environ de six pieds de long, et me
donnaient la libert d'aller et de venir dans un demi-cercle.




Chapitre II

_L'empereur de Lilliput, accompagn de plusieurs de ses
courtisans, vient pour voir l'auteur dans sa prison. Description
de la personne et de l'habit de Sa Majest. Gens savants nomms
pour apprendre la langue  l'auteur. Il obtient des grces par sa
douceur. Ses poches sont visites._


L'empereur,  cheval, s'avana un jour vers moi, ce qui pensa lui
coter cher:  ma vue, son cheval, tonn, se cabra; mais ce
prince, qui est un cavalier excellent, se tint ferme sur ses
triers jusqu' ce que sa suite accourt et prt la bride. Sa
Majest, aprs avoir mis pied  terre, me considra de tous cts
avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujours, par
prcaution, hors de la porte de ma chane.

L'impratrice, les princes et princesses du sang, accompagns de
plusieurs dames, s'assirent  quelque distance dans des fauteuils.
L'empereur est plus grand qu'aucun de sa cour, ce qui le fait
redouter par ceux qui le regardent; les traits de son visage sont
grands et mles, avec une lvre paisse et un nez aquilin; il a un
teint d'olive, un air lev, et des membres bien proportionns, de
la grce et de la majest dans toutes ses actions. Il avait alors
pass la fleur de sa jeunesse, tant g de vingt-huit ans et
trois quarts, dont il en avait rgn environ sept. Pour le
regarder avec plus de commodit je me tenais couch sur le ct,
en sorte que mon visage pt tre parallle au sien; et il se
tenait  une toise et demie loin de moi. Cependant, depuis ce
temps-l, je l'ai eu plusieurs fois dans ma main; c'est pourquoi
je ne puis me tromper dans le portrait que j'en fais. Son habit
tait uni et simple, et fait moiti  l'asiatique et moiti 
l'europenne; mais il avait sur la tte un lger casque d'or, orn
de joyaux et d'un plumet magnifique. Il avait son pe nue  la
main, pour se dfendre en cas que j'eusse bris mes chanes; cette
pe tait presque longue de trois pouces; la poigne et le
fourreau taient d'or et enrichis de diamants. Sa voix tait
aigre, mais claire et distincte, et je le pouvais entendre
aisment, mme quand je me tenais debout; Les dames et les
courtisans taient tous habills superbement; en sorte que la
place qu'occupait toute la cour paraissait  mes yeux comme une
belle jupe tendue sur la terre, et brode de figures d'or et
d'argent. Sa Majest impriale me fit l'honneur de me parler
souvent; et je lui rpondis toujours; mais nous ne nous entendions
ni l'un ni l'autre.

Au bout de deux heures, la cour se retira, et on me laissa une
forte garde pour empcher l'impertinence, et peut-tre la malice
de la populace, qui avait beaucoup d'impatience de se rendre en
foule autour de moi pour me voir de prs. Quelques-uns d'entre eux
eurent l'effronterie et la tmrit de me tirer des flches, dont
une pensa me crever l'oeil gauche. Mais le colonel fit arrter six
des principaux de cette canaille, et ne jugea point de peine mieux
proportionne  leur faute que de les livrer lis et garrotts
dans mes mains. Je les pris donc dans ma main droite et en mis
cinq dans la poche de mon justaucorps, et  l'gard du sixime, je
feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme
poussait des hurlements horribles, et le colonel avec ses
officiers taient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer
mon canif. Mais-je fis bientt cesser leur frayeur, car, avec un
air doux et humain, coupant promptement les cordes dont il tait
garrott, je le mis doucement  terre, et il prit la fuite. Je
traitai les autres de la mme faon, les tirant successivement
l'un aprs l'autre de ma poche. Je remarquai avec plaisir que les
soldats et le peuple avaient t trs touchs de cette action
d'humanit, qui fut rapporte  la cour d'une manire trs
avantageuse, et qui me fit honneur.

La nouvelle de l'arrive d'un homme prodigieusement grand, s'tant
rpandue dans tout le royaume, attira un nombre infini de gens
oisifs et curieux; en sorte que les villages furent presque
abandonns, et que la culture de la terre en aurait souffert, si
Sa Majest impriale n'y avait pourvu par diffrents dits et
ordonnances. Elle ordonna donc que tous ceux qui m'avaient dj vu
retourneraient incessamment chez eux, et n'approcheraient point,
sans une permission particulire, du lieu de mon sjour. Par cet
ordre, les commis des secrtaires d'tat gagnrent des sommes trs
considrables.

Cependant l'empereur tint plusieurs conseils pour dlibrer sur le
parti qu'il fallait prendre  mon gard. J'ai su depuis que la
cour avait t fort embarrasse. On craignait que je ne vinsse 
briser mes chanes et  me mettre en libert; on disait que ma
nourriture, causant une dpense excessive, tait capable de
produire une disette de vivres; on opinait quelquefois  me faire
mourir de faim, ou  me percer de flches empoisonnes; mais on
fit rflexion que l'infection d'un corps tel que le mien pourrait
produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume.
Pendant qu'on dlibrait, plusieurs officiers de l'arme se
rendirent  la porte de la grand'chambre o le conseil imprial
tait assembl, et deux d'entre eux, ayant t introduits,
rendirent compte de ma conduite  l'gard des six criminels dont
j'ai parl, ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de
Sa Majest et de tout le conseil, qu'une commission impriale fut
aussitt expdie pour obliger tous les villages,  quatre cent
cinquante toises aux environs de la ville, de livrer tous les
matins six boeufs, quarante moutons et d'autres vivres pour ma
nourriture, avec une quantit proportionne de pain et de vin et
d'autres boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majest
donna des assignations sur son trsor. Ce prince n'a d'autres
revenus que ceux de son domaine, et ce n'est que dans des
occasions importantes qu'il lve des impts sur ses sujets, qui
sont obligs de le suivre  la guerre  leurs dpens. On nomma six
cents personnes pour me servir, qui furent pourvues
d'appointements pour leur dpense de bouche et de tentes
construites trs commodment de chaque ct de ma porte.

Il fut aussi ordonn que trois cents tailleurs me feraient un
habit  la mode du pays; que six hommes de lettres, des plus
savants de l'empire, seraient chargs de m'apprendre la langue, et
enfin, que les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse et les
compagnies des gardes feraient souvent l'exercice devant moi pour
les accoutumer  ma figure. Tous ces ordres furent ponctuellement
excuts. Je fis de grands progrs dans la connaissance de la
langue de Lilliput. Pendant ce temps-l l'empereur m'honora de
visites frquentes, et mme voulut bien aider mes matres de
langue  m'instruire.



Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir
l'envie que j'avais qu'il voult bien me rendre ma libert; ce que
je lui rptais tous les jours  genoux. Sa rponse fut qu'il
fallait attendre encore un peu de temps, que c'tait une affaire
sur laquelle il ne pouvait se dterminer sans l'avis de son
conseil, et que, premirement, il fallait que je promisse par
serment l'observation d'une paix inviolable avec lui et avec ses
sujets; qu'en attendant, je serais trait avec toute l'honntet
possible. Il me conseilla de gagner; par ma patience et par ma
bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il m'avertit
de ne lui savoir point mauvais gr s'il donnait ordre  certains
officiers de me visiter, parce que, vraisemblablement, je pourrais
porter sur moi plusieurs armes dangereuses et prjudiciables  la
sret de ses tats. Je rpondis que j'tais prt  me dpouiller
de mon habit et  vider toutes mes poches en sa prsence. Il me
repartit que, par les lois de l'empire, il fallait que je fusse
visit par deux commissaires; qu'il savait bien que cela ne
pouvait se faire sans mon consentement; mais qu'il avait si bonne
opinion de ma gnrosit et de ma droiture, qu'il confierait sans
crainte leurs personnes entre mes mains; que tout ce qu'on
m'terait me serait rendu fidlement quand je quitterais le pays,
ou que j'en serais rembours selon l'valuation, que j'en ferais
moi-mme.

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris
ces messieurs dans mes mains, je les mis d'abord dans les poches
de mon justaucorps et ensuite dans toutes mes autres poches.

Ces officiers du prince, ayant des plumes, de l'encre et du papier
sur eux, firent un inventaire trs exact de tout ce qu'ils virent;
et, quand ils eurent achev; ils me prirent de les mettre 
terre, afin qu'ils pussent rendre compte de leur visite 
l'empereur.

Cet inventaire tait conu dans les termes suivants:

Premirement, dans la poche droite du justaucorps du _grand homme
Montagne _(c'est ainsi que je rends ces mots: Quinbus Flestrin),
aprs une visite exacte, nous n'avons trouv qu'un morceau de
toile grossire, assez grand pour servir de tapis de pied, dans la
principale chambre de parade de Votre Majest. Dans la poche
gauche; nous avons trouv un grand coffre d'argent avec un
couvercle de mme mtal, que nous, commissaires, n'avons pu lever
(ma tabatire). Nous avons pri ledit _homme Montagne_ de
l'ouvrir, et, l'un de nous tant entr dedans, a eu de la
poussire jusqu'aux genoux, dont il a ternu pendant deux heures,
et l'autre pendant sept minutes. Dans la poche droite de sa veste,
nous avons trouv un paquet prodigieux de substances blanches et
minces, plies l'une sur l'autre, environ de la grosseur de trois
hommes, attaches d'un cble bien fort et marques de grandes
figures noires, lesquelles il nous a sembl tre des critures.
Dans la poche gauche, il y avait une grande machine plate arme de
grandes dents trs longues qui ressemblent aux palissades qui sont
dans la cour de Votre Majest (un peigne). Dans la grande poche du
ct droit de son _couvre-milieu_ (c'est ainsi que je traduis le
mot de _ranfulo_, par lequel on voulait entendre ma culotte), nous
avons vu un grand pilier de fer creux, attach  une grosse pice
de bois plus large que le pilier, et d'un ct du pilier il y
avait d'autres pices de fer en relief, serrant un caillou coup
en talus; nous n'avons su ce que c'tait (un pistolet  pierre);
et dans la poche gauche il y avait encore une machine de la mme
espce. Dans la plus petite poche du ct droit, il y avait
plusieurs pices rondes et plates, de mtal rouge et blanc et
d'une grosseur diffrente; quelques-unes des pices blanches, qui
nous ont paru tre d'argent, taient si larges et si pesantes, que
mon confrre et moi nous avons eu de la peine  les lever. _Item_,
deux sabres de poche (deux canifs), dont la lame s'embotait dans
une rainure du manche, et qui avait le fil fort tranchant; ils
taient placs dans une grande bote ou tui. Il restait deux
poches  visiter: celles-ci, il les appelait goussets. C'taient
deux ouvertures coupes dans le haut de son _couvre_-_milieu_,
mais fort serres par son ventre, qui les pressait. Hors du
gousset droit pendait une grande chane d'argent, avec une machine
trs merveilleuse au bout. Nous lui avons command de tirer hors
du gousset tout ce qui tenait  cette chane; cela paraissait tre
un globe dont la moiti tait d'argent et l'autre tait un mtal
transparent. Sur le ct transparent, nous avons vu certaines
figures tranges traces dans un cercle; nous avons cru que nous
pourrions les toucher, mais nos doigts ont t arrts par une
substance lumineuse. Nous avons appliqu cette machine  nos
oreilles; elle faisait un bruit continuel,  peu prs comme celui
d'un moulin  eau, et nous avons conjectur que c'est ou quelque
animal inconnu, ou la divinit qu'il adore; mais nous penchons
plus du ct de la dernire opinion, parce qu'il nous a assur (si
nous l'avons bien entendu, car il s'exprimait fort imparfaitement)
qu'il faisait rarement une chose sans l'avoir consulte; il
l'appelait son oracle, et disait qu'elle dsignait le temps pour
chaque action de sa vie. Du gousset gauche il tira un filet
presque assez large pour servir  un pcheur (une bourse), mais
qui s'ouvrait et se refermait; nous avons trouv au dedans
plusieurs pices massives d'un mtal jaune; si c'est du vritable
or, il faut qu'elles soient d'une valeur inestimable.

Ainsi, ayant, par obissance aux ordres de Votre Majest, fouill
exactement toutes ses poches, nous avons observ une ceinture
autour de son corps, faite de la peau de quelque animal
prodigieux,  laquelle, du ct gauche, pendait une pe de la
longueur de six hommes, et du ct droit une bourse ou poche
partage en deux cellules, chacune tant capable de tenir trois
sujets de Votre Majest. Dans une de ces cellules il y avait
plusieurs globes ou balles d'un autre mtal trs pesant, environ
de la grosseur de notre tte, et qui exigeaient une main trs
forte pour les lever; l'autre cellule contenait un amas de
certaines graines noires, mais peu grosses et assez lgres, car
nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos
mains (des balles et de la poudre).

Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouv sur
le corps de l'_homme Montagne_, qui nous a reus avec beaucoup
d'honntet et avec des gards conformes  la commission de Votre
Majest.

Sign et scell le quatrime jour de la lune quatre-vingt-
neuvime du rgne trs heureux de Votre Majest.

Flessen Frelock, Marsi Frelock.

Quand cet inventaire eut t lu en prsence de l'empereur, il
m'ordonna, en des termes honntes, de lui livrer toutes ces choses
en particulier. D'abord il demanda mon sabre: il avait donn ordre
 trois mille hommes de ses meilleures troupes qui
l'accompagnaient de l'environner  quelque distance avec leurs
arcs et leurs flches; mais je ne m'en aperus pas dans le moment,
parce que mes yeux taient fixs sur Sa Majest. Il me pria donc
de tirer mon sabre, qui, quoique un peu rouill par l'eau de la
mer, tait nanmoins assez brillant. Je le fis, et tout aussitt
les troupes jetrent de grands cris. Il m'ordonna de le remettre
dans le fourreau et de le jeter  terre, aussi doucement que je
pourrais, environ  six pieds de distance de ma chane. La seconde
chose qu'il me demanda fut un de ces piliers creux de fer, par
lesquels il entendait mes pistolets de poche; je les lui prsentai
et, par son ordre, je lui en expliquai l'usage comme je pus, et,
ne les chargeant que de poudre, j'avertis l'empereur de n'tre
point effray, et puis je les lirai en l'air. L'tonnement, 
cette occasion, fut plus, grand qu' la vue de mon sabre; ils
tombrent tous  la renverse comme s'ils eussent t frapps du
tonnerre; et mme l'empereur, qui tait trs brave, ne put revenir
 lui-mme qu'aprs quelque temps. Je lui remis mes deux pistolets
de la mme manire que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de
poudre, l'avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu,
s'il ne voulait voir son palais imprial sauter en l'air, ce qui
le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu'il fut fort
curieux de voir, et il commanda  deux de ses gardes les plus
grands de la porter sur leurs paules, suspendue  un grand bton,
comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bire en
Angleterre. Il tait tonn du bruit continuel qu'elle faisait et
du mouvement de l'aiguille qui marquait les minutes; il pouvait
aisment le suivre des yeux, la vue de ces peuples tant bien plus
perante que la ntre. Il demanda sur ce sujet le sentiment de ses
docteurs, qui furent trs partags, comme le lecteur peut bien se
l'imaginer.

Ensuite je livrai mes pices d'argent et de cuivre, ma bourse,
avec neuf grosses pices d'or et quelques-unes plus petites, mon
peigne, ma tabatire d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon
sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb
furent transports  l'arsenal de Sa Majest; mais tout le reste
fut laiss chez moi.

J'avais une poche en particulier, qui ne fut point visite, dans
laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers
quelquefois  cause de la faiblesse de mes yeux, un tlescope,
avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle consquence
pour l'empereur, et que, pour cette raison, je ne dcouvris point
aux commissaires, apprhendant qu'elles ne fussent gtes ou
perdues si je venais  m'en dessaisir.




Chapitre III

_L'auteur divertit l'empereur et les grands de l'un et de l'autre
sexe d'une manire fort extraordinaire. Description des
divertissements de la cour de Lilliput. L'auteur est mis en
libert  certaines conditions._


L'empereur voulut un jour me donner le divertissement de quelque
spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que
j'ai vues, soit pour l'adresse, soit pour la magnificence; mais
rien ne me divertit davantage que lorsque je vis des danseurs de
corde voltiger sur un fil blanc bien mince, long de deux pieds
onze pouces.

Ceux qui pratiquent cet exercice sont les personnes qui aspirent
aux grands emplois, et souhaitent de devenir les favoris de la
cour; ils sont pour cela forms ds leur jeunesse  ce noble
exercice, qui convient surtout aux personnes de haute naissance.
Quand une grande charge est vacante, soit par la mort de celui qui
en tait revtu, soit par sa disgrce (ce qui arrive trs
souvent), cinq ou six prtendants  la charge prsentent une
requte  l'empereur pour avoir la permission de divertir Sa
Majest et sa cour d'une danse sur la corde, et celui qui saute le
plus haut sans tomber obtient la charge. Il arrive trs souvent
qu'on ordonne aux grands magistrats de danser aussi sur la corde,
pour montrer leur habilet et pour faire connatre  l'empereur
qu'ils n'ont pas perdu leur talent. Flimnap, grand trsorier de
l'empire, passe pour avoir l'adresse de faire une cabriole sur la
corde au moins un pouce plus haut qu'aucun autre seigneur de
l'empire; je l'ai vu plusieurs fois faire le saut prilleux (que
nous appelons le _somerset_) sur une petite planche de bois
attache  une corde qui n'est pas plus grosse qu'une ficelle
ordinaire.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont
la plupart sont enregistrs dans les archives impriales. J'ai vu
moi-mme deux ou trois prtendants s'estropier; mais le pril est
beaucoup plus grand quand les ministres reoivent ordre de
signaler leur adresse; car, en faisant des efforts extraordinaires
pour se surpasser eux-mmes et pour l'emporter sur les autres, ils
font presque toujours des chutes dangereuses.

On m'assura qu'un an avant mon arrive, Flimnap se serait
infailliblement cass la tte en tombant, si un des coussins du
roi ne l'et prserv.

Il y a un autre divertissement qui n'est que pour l'empereur,
l'impratrice et pour le premier ministre. L'empereur met sur une
table trois fils de soie trs dlis, longs de six pouces; l'un
est cramoisi, le second jaune, et le troisime blanc. Ces fils
sont proposs comme prix  ceux que l'empereur veut distinguer par
une marque singulire de sa faveur. La crmonie est faite dans la
grand'chambre d'audience de Sa Majest, o les concurrents sont
obligs de donner une preuve de leur habilet, telle que je n'ai
rien vu de semblable dans aucun autre pays de l'ancien ou du
nouveau monde.

L'empereur tient un bton, les deux bouts parallles  l'horizon,
tandis que les concurrents, s'avanant successivement, sautent
par-dessus le bton. Quelquefois l'empereur tient un bout et son
premier ministre tient l'autre; quelquefois le ministre le tient
tout seul. Celui qui russit le mieux et montre plus d'agilit et
de souplesse en sautant est rcompens de la soie cramoisie; la
jaune est donne au second, et la blanche au troisime. Ces fils,
dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite d'ornement
et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble fiert.

L'empereur ayant un jour donn ordre  une partie de son arme,
loge dans sa capitale et aux environs, de se tenir prte, voulut
se rjouir d'une faon trs singulire. Il m'ordonna de me tenir
debout comme un autre colosse de Rhodes, mes pieds aussi loigns
l'un de l'autre que je les pourrais tendre commodment; ensuite
il commanda  son gnral, vieux capitaine fort expriment, de
ranger les troupes en ordre de bataille et de les faire passer en
revue entre mes jambes, l'infanterie par vingt-quatre de front, et
la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes dployes et
piques hautes. Ce corps tait compos de trois mille hommes
d'infanterie et de mille de cavalerie.

Sa Majest prescrivit, sous peine de mort,  tous les soldats
d'observer dans la marche la biensance la plus exacte envers ma
personne, ce qui n'empcha pas quelques-uns des jeunes officiers
de lever les yeux en haut pendant qu'ils passaient au-dessous de
moi. Et, pour confesser la vrit, ma culotte tait alors en si
mauvais tat qu'elle leur donna l'occasion d'clater de rire.

J'avais prsent ou envoy tant de mmoires ou de requtes pour ma
libert, que Sa Majest,  la fin, proposa l'affaire, premirement
au conseil des dpches, et puis au Conseil d'tat, o il n'y eut
d'opposition que de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui
jugea  propos, sans aucun sujet, de se dclarer, contre moi; mais
tout le reste du conseil me fut favorable, et l'empereur appuya
leur avis. Ce ministre, qui tait _galbet_, c'est--dire grand
amiral, avait mrit la confiance de son matre par son habilet
dans les affaires; mais il tait d'un esprit aigre et fantasque.
Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je
devais tre mis en libert seraient dresss par lui-mme. Ces
articles me furent apports par Skyresh Bolgolam en personne,
accompagn de deux sous-secrtaires et de plusieurs gens de
distinction. On me dit d'en promettre l'observation par serment,
prt d'abord  la faon de mon pays, et ensuite  la manire
ordonne par leurs lois, qui fut de tenir l'orteil de mon pied
droit dans ma main gauche, de mettre le doigt du milieu de ma main
droite sur le haut de ma tte, et le pouce sur la pointe de mon
oreille droite. Mais, comme le lecteur peut tre curieux de
connatre le style de cette cour et de savoir les articles
prliminaires de ma dlivrance, j'ai fait une traduction de l'acte
entier mot pour mot:

Golbasto momaren eulam gurdilo shefin mully ully gu, trs
puissant empereur de Lilliput, les dlices et la terreur de
l'univers, dont les tats s'tendent  cinq mille _blustrugs_
(c'est--dire environ six lieues en circuit) aux extrmits du
globe, souverain de tous les souverains, plus haut que les fils
des hommes, dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre, dont
la tte touche le soleil, dont un clin d'oeil fait trembler les
genoux des potentats, aimable comme le printemps, agrable comme
l't, abondant comme l'automne, terrible comme l'hiver;  tous
nos sujets aims et faux, salut. Sa trs haute Majest propose 
l'_homme Montagne _les articles suivants, lesquels, pour
prliminaire, il sera oblig de ratifier par un serment solennel:

I. L'_homme Montagne _ne sortira point de nos vastes tats sans
notre permission scelle du grand sceau.

II. Il ne prendra point la libert d'entrer dans notre capitale
sans notre ordre exprs, afin que les habitants soient avertis
deux heures auparavant de se tenir enferms chez eux.

III. Ledit _homme Montagne_ bornera ses promenades  nos
principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se
coucher dans un pr ou pice de bl.

IV. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin
possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidles
sujets ni de leurs chevaux ou voitures; il ne prendra aucun de nos
dits sujets dans ses mains, si ce n'est de leur consentement.

V. S'il est ncessaire qu'un courrier du cabinet fasse quelque
course extraordinaire, l'_homme Montagne _sera oblig de porter
dans sa poche ledit courrier durant six journes, une fois toutes
les lunes, et de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain
et sauf en notre prsence impriale.

VI. Il sera notre alli contre nos ennemis de l'le de Blefuscu,
et fera tout son possible pour faire prir la flotte qu'ils arment
actuellement pour faire une descente sur nos terres.

VII. Ledit _homme Montagne_,  ses heures de loisir, prtera son
secours  nos ouvriers, en les aidant  lever certaines grosses
pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos
btiments impriaux.

VIII. Aprs avoir fait le serment solennel d'observer les
articles ci-dessus noncs, ledit _homme Montagne_ aura une
provision journalire de viande et de boisson suffisante  la
nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec
un accs libre auprs de notre personne impriale, et autres
marques de notre faveur.

Donn en notre palais,  Belsaborac, le douzime jour de la
quatre-vingt-onzime lune de notre rgne.

Je prtai le serment et signai tous ces articles avec une grande
joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je
l'eusse souhait, ce qui fut l'effet de la malice du grand amiral
Skyresh Bolgolam. On m'ta mes chanes, et je fus mis en libert.
L'empereur me fit l'honneur de se rendre en personne et d'tre
prsent  la crmonie de ma dlivrance. Je rendis de trs humbles
actions de grces  Sa Majest, en me prosternant  ses pieds;
mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus
obligeants.

Le lecteur a pu observer que, dans le dernier article de l'acte de
ma dlivrance, l'empereur tait convenu de me donner une quantit
de viande et de boisson qui pt suffire  la subsistance de dix-
huit cent soixante-quatorze Lilliputiens. Quelque temps aprs,
demandant  un courtisan, mon ami particulier, pourquoi on s'tait
dtermin  cette quantit, il me rpondit que les mathmaticiens
de Sa Majest, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen
d'un quart de cercle, et supput sa grosseur, et le trouvant, par
rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze sont  un,
ils avaient infr de la _similarit_ de leur corps que je devais
avoir un apptit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand
que le leur; d'o le lecteur peut juger de l'esprit admirable de
ce peuple, et de l'conomie sage, exacte et clairvoyante de leur
empereur.




Chapitre IV

_Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de
l'empereur. Conversation entre l'auteur et un secrtaire d'tat,
touchant les affaires de l'empire. Offres que l'auteur fait de
servir l'empereur dans ses guerres._


La premire requte que je prsentai, aprs avoir obtenu ma
libert, fut pour avoir la permission de voir Mildendo, capitale
de l'empire; ce que l'empereur m'accorda, mais en me recommandant
de ne faire aucun mal aux habitants ni aucun tort  leurs maisons.
Le peuple en fut averti par une proclamation qui annonait le
dessein que j'avais de visiter la ville. La muraille qui
l'environnait tait haute de deux pieds et demi, et paisse au
moins de onze pouces, en sorte qu'un carrosse pouvait aller dessus
et faire le tour de la ville en sret; elle tait flanque de
fortes tours  dix pieds de distance l'une de l'autre. Je passai
par-dessus la porte occidentale, et je marchai trs lentement et
de ct par les deux principales rues, n'ayant qu'un pourpoint, de
peur d'endommager les toits et les gouttires des maisons par les
pans de mon justaucorps. J'allais avec une extrme circonspection,
pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui taient
rests dans les rues, nonobstant les ordres prcis signifis 
tout le monde de se tenir chez soi, sans sortir aucunement durant
ma marche. Les balcons, les fentres des premier, deuxime,
troisime et quatrime tages, celles des greniers ou galetas et
les gouttires mme taient remplis d'une si grande foule de
spectateurs, que je jugeai que la ville devait tre
considrablement peuple. Cette ville forme un carr exact, chaque
ct de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux
grandes rues qui se croisent et la partagent en quatre quartiers
gaux ont cinq pieds de large; les petites rues, dans lesquelles
je ne pus entrer, ont de largeur depuis douze jusqu' dix-huit
pouces. La ville est capable de contenir cinq cent mille mes. Les
maisons sont de trois ou quatre tages. Les boutiques et les
marchs sont bien fournis. Il y avait autrefois bon opra et bonne
comdie; mais, faute d'auteurs excits par les libralits du
prince, il n'y a plus rien qui vaille.



Le palais de l'empereur, situ dans le centre de la ville, o les
deux grandes rues se rencontrent, est entour d'une muraille haute
de vingt-trois pouces, et,  vingt pieds de distance des
btiments. Sa Majest m'avait permis d'enjamber par-dessus cette
muraille, pour voir son palais de tous les cts. La cour
extrieure est un carr de quarante pieds et comprend deux autres
cours. C'est dans la plus intrieure que sont les appartements de
Sa Majest, que j'avais un grand dsir de voir, ce qui tait
pourtant bien difficile, car les plus grandes portes n'taient que
de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. De plus,
les btiments de la cour extrieure taient au moins hauts de cinq
pieds, et il m'tait impossible d'enjamber par-dessus sans courir
le risque de briser les ardoises des toits; car, pour les
murailles, elles taient solidement bties de pierres de taille
paisses de quatre pouces. L'empereur avait nanmoins grande envie
que je visse la magnificence de son palais; mais je ne fus en tat
de le faire qu'au bout de trois jours, lorsque j'eus coup avec
mon couteau quelques arbres des plus grands du parc imprial,
loign de la ville d'environ cinquante toises. De ces arbres je
fis deux tabourets, chacun de trois pieds de haut, et assez forts
pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc t
averti pour la seconde fois, je passai encore au travers de la
ville, et m'avanai vers le palais, tenant mes deux tabourets  la
main. Quand je fus arriv  un ct de la cour extrieure, je
montai sur un de mes tabourets et pris l'autre  ma main. Je fis
passer celui-ci par-dessus le toit, et le descendis doucement 
terre, dans l'espace qui tait entre la premire et la seconde
cour, lequel avait huit pieds de large. Je passai ensuite trs
commodment par-dessus les btiments, par le moyen des deux
tabourets; et, quand je fus en dedans, je tirai avec un crochet le
tabouret qui tait rest en dehors. Par cette invention, j'entrai
jusque dans la cour la plus intrieure, o, me couchant sur le
ct, j'appliquai mon visage  toutes les fentres du premier
tage, qu'on avait exprs laisses ouvertes, et je vis les
appartements les plus magnifiques qu'on puisse imaginer. Je vis
l'impratrice et les jeunes princesses dans leurs chambres,
environnes de leur suite. Sa Majest impriale voulut bien
m'honorer d'un sourire trs gracieux, et me donna par la fentre
sa main  baiser.

Je ne ferai point ici le dtail des curiosits renfermes dans ce
palais; je les rserve pour un plus grand ouvrage, et qui est
presque prt  tre mis sous presse, contenant une description
gnrale de cet empire depuis sa premire fondation, l'histoire de
ses empereurs pendant une longue suite de sicles, des
observations sur leurs guerres, leur politique, leurs lois, les
lettres et la religion du pays, les plantes et animaux qui s'y
trouvent, les moeurs et les coutumes des habitants, avec,
plusieurs, autres matires prodigieusement curieuses et
excessivement utiles. Mon but n'est  prsent que de raconter ce
qui m'arriva pendant un sjour de neuf mois dans ce merveilleux
empire.

Quinze jours aprs que j'eus obtenu ma libert, Reldresal,
secrtaire d'tat pour le dpartement des affaires particulires,
se rendit chez moi, suivi d'un seul domestique. Il ordonna que son
carrosse l'attendt  quelque distance, et me pria de lui donner
un entretien d'une heure. Je lui offris de me coucher, afin qu'il
pt tre de niveau  mon oreille; mais il aima mieux que je le
tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commena par me
faire des compliments sur ma libert et me dit qu'il pouvait se
flatter d'y avoir un peu contribu. Puis il ajouta que, sans
l'intrt que la cour y avait, je ne l'eusse pas sitt obtenue;
car, dit-il; quelque florissant que notre tat paraisse aux
trangers, nous avons deux grands flaux  combattre: une faction
puissante au dedans, et au dehors l'invasion dont nous sommes
menacs par un ennemi formidable.  l'gard du premier, il faut
que vous sachiez que, depuis plus de soixante et dix lunes, il y a
eu deux partis opposs dans cet empire, sous les noms de
_tramecksan_ et _slamechsan_, termes emprunts des _hauts_ et _bas
talons_ de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On
prtend, il est vrai, que les _hauts talons_ sont les plus
conformes  notre ancienne constitution; mais, quoi qu'il en soit,
Sa Majest a rsolu de ne se servir que des _bas talons_ dans
l'administration du gouvernement et dans toutes les charges qui
sont  la disposition de la couronne. Vous pouvez mme remarquer
que les talons de Sa Majest impriale sont plus bas au moins d'un
_drurr_ que ceux d'aucun de sa cour.. (Le _drurr_ est environ la
quatorzime partie d'un pouce.) La haine des deux partis,
continua-t-il, est  un tel degr, qu'ils ne mangent ni ne boivent
ensemble et qu'ils ne se parlent point. Nous comptons que les
_tramecksans_ ou _hauts-talons_ nous surpassent en nombre; mais
l'autorit est entre nos mains. Hlas! nous apprhendons que Son
Altesse impriale, l'hritier prsomptif de la couronne, n'ait
quelque penchant aux _hauts-talons _; au moins nous pouvons
facilement voir qu'un de ses talons est plus haut que l'autre, ce
qui le fait un peu clocher dans sa dmarche. Or, au milieu de ces
dissensions intestines, nous sommes menacs d'une invasion de la
part de l'le de Blefuscu, qui est l'autre grand empire de
l'univers, presque aussi grand et aussi puissant que celui-ci;
car, pour ce qui est de ce que nous avons entendu dire, qu'il y a
d'autres empires, royaumes et tats dans le monde, habits par des
cratures humaines aussi grosses et aussi grandes que vous, nos
philosophes en doutent beaucoup et aiment mieux conjecturer que
vous tes tomb de la lune ou d'une des toiles, parce qu'il est
certain qu'une centaine de mortels de votre grosseur
consommeraient dans peu de temps tous les fruits et tous les
bestiaux des tats de Sa Majest. D'ailleurs nos historiens,
depuis six mille lunes, ne font mention d'aucunes autres rgions
que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux
formidables puissances ont, comme j'allais vous dire, t engages
pendant trente-six lunes dans une guerre trs opinitre, dont
voici le sujet: tout le monde convient que la manire primitive de
casser les oeufs avant que nous les mangions est de les casser au
gros bout; mais l'aeul de Sa Majest rgnante, pendant qu'il
tait enfant, sur le point de manger un oeuf, eut le malheur de se
couper un des doigts; sur quoi l'empereur son pre donna un arrt
pour ordonner  tous ses sujets, sous de graves peines, de casser
leurs oeufs par le petit bout. Le peuple fut si irrit de cette
loi, que nos historiens racontent qu'il y eut,  cette occasion,
six rvoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un
autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours
fomentes par les souverains de Blefuscu, et, quand les
soulvements furent rprims, les coupables se rfugirent dans
cet empire. On suppute que onze mille hommes ont,  diffrentes
poques, aim mieux souffrir la mort que de se soumettre  la loi
de casser leurs oeufs par le petit bout. Plusieurs centaines de
gros volumes ont t crits et publis sur cette matire; mais les
livres des _gros_-_boutiens_ ont t dfendus depuis longtemps, et
tout leur parti a t dclar, par les lois, incapable de possder
des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles, les
empereurs de Blefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs
ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un
prcepte fondamental de notre grand prophte Lustrogg, dans le
cinquante-quatrime chapitre du _Blundecral_ (ce qui est leur
Coran). Cependant cela a t jug n'tre qu'une interprtation du
sens du texte, dont voici les mots: _Que tous les fidles
casseront leurs oeufs au bout le plus commode_. On doit,  mon
avis, laisser dcider  la conscience de chacun quel est le bout
le plus commode, ou, au moins, c'est  l'autorit du souverain
magistrat d'en dcider. Or, les _gros-boutiens_  exils ont trouv
tant de crdit dans la cour de l'empereur de Blefuscu, et tant de
secours et d'appui dans notre pays mme, qu'une guerre trs
sanglante a rgn entre les deux empires pendant trente-six lunes
 ce sujet, avec diffrents succs. Dans cette guerre, nous avons
perdu; quarante vaisseaux de ligne et un bien plus grand nombre de
petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelots et
soldats; l'on compte que la perte de l'ennemi, n'est pas moins
considrable. Quoi qu'il en soit, on arme  prsent une flotte
trs redoutable, et on se prpare  faire une descente sur nos
ctes. Or, Sa Majest impriale, mettant sa confiance en votre
valeur, et ayant une haute ide de vos forces, m'a command de
vous faire ce dtail au sujet de ses affaires, afin de savoir
quelles sont vos dispositions  son gard.

Je rpondis au secrtaire que je le priais d'assurer l'empereur de
mes trs humbles respects, et de lui faire savoir que j'tais prt
 sacrifier ma vie pour dfendre sa personne sacre et son empire
contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis. Il me
quitta fort satisfait de ma rponse.




Chapitre V

_L'auteur, par un stratagme trs extraordinaire, s'oppose  une
descente des ennemis. L'empereur lui confre un grand titre
d'honneur. Des ambassadeurs arrivent de la part de l'empereur de
Blefuscu pour demander la paix, le feu prend  l'appartement de
l'impratrice. L'auteur contribue beaucoup  teindre l'incendie._


L'empire de Blefuscu est une le situe au nord-nord-est de
Lilliput, dont elle n'est spare que par un canal qui a quatre
cents toises de large. Je ne l'avais pas encore vu; et, sur l'avis
d'une descente projete, je me gardai bien de paratre de ce ct-
l, de peur d'tre dcouvert par quelques-uns des vaisseaux de
l'ennemi.

Je fis part  l'empereur d'un projet que j'avais form depuis peu
pour me rendre matre de toute la flotte des ennemis, qui, selon
le rapport de ceux que nous envoyions  la dcouverte, tait dans
le port, prte  mettre  la voile au premier vent favorable. Je
consultai les plus expriments dans la marine pour apprendre
d'eux quelle tait la profondeur du canal, et ils me dirent qu'au
milieu, dans la plus haute mare, il tait profond de soixante et
dix _glumgluffs_ (c'est--dire environ six pieds selon la mesure
de l'Europe), et le reste de cinquante _glumgluffs_ au plus. Je
m'en allai secrtement vers la cte nord-est, vis--vis de
Blefuscu, et, me couchant derrire une colline, je tirai ma
lunette et vis la flotte de l'ennemi compose de cinquante
vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de vaisseaux de
transport. M'tant ensuite retir, je donnai ordre de fabriquer
une grande quantit de cbles, les plus forts qu'on pourrait, avec
des barres de fer. Les cbles devaient tre environ de la grosseur
d'une aiguille  tricoter. Je triplai le cble pour le rendre
encore plus fort; et, pour la mme raison, je tortillai ensemble
trois des barres de fer, et attachai  chacune un crochet. Je
retournai  la cte du nord-est, et, mettant bas mon justaucorps,
mes souliers et mes bas, j'entrai dans la mer. Je marchai d'abord
dans l'eau avec toute la vitesse que je pus, et ensuite je nageai
au milieu, environ quinze toises, jusqu' ce que j'eusse trouv
pied. J'arrivai  la flotte en moins d'une demi-heure. Les ennemis
furent si frapps  mon aspect, qu'ils sautrent tous hors de
leurs vaisseaux comme des grenouilles et s'enfuirent  terre; ils
paraissaient tre au nombre d'environ trente mille hommes. Je pris
alors mes cbles, et, attachant un crochet au trou de la proue de
chaque vaisseau, je passai mes cbles dans les crochets. Pendant
que je travaillais, l'ennemi fit une dcharge de plusieurs
milliers de flches, dont un grand nombre m'atteignirent au visage
et aux mains, et qui, outre la douleur excessive qu'elles me
causrent, me troublrent fort dans mon ouvrage. Ma plus grande
apprhension tait pour mes yeux, que j'aurais infailliblement
perdus si je ne me fusse promptement avis d'un expdient: j'avais
dans un de mes goussets une paire de lunettes, que je tirai et
attachai  mon nez aussi fortement que je pus. Arm, de cette
faon, comme d'une espce de casque, je poursuivis mon travail en
dpit de la grle continuelle de flches qui tombaient sur moi.
Ayant plac tous les crochets, je commenai  tirer; mais ce fut
inutilement: tous les vaisseaux taient  l'ancre. Je coupai
aussitt avec mon couteau tous les cbles auxquels taient
attaches les ancres, ce qu'ayant achev en peu de temps, je tirai
aisment cinquante des plus gros vaisseaux et les entranai avec
moi.

Les Blefuscudiens, qui n'avaient point d'ide de ce que je
projetais, furent galement surpris et confus: ils m'avaient vu
couper les cbles et avaient cru que mon dessein n'tait que de
les laisser flotter au gr du vent et de la mare, et de les faire
heurter l'un contre l'autre; mais quand ils me virent entraner
toute la flotte  la fois, ils jetrent des cris de rage et de
dsespoir.



Ayant march quelque temps, et me trouvant hors de la porte des
traits, je m'arrtai un peu pour tirer toutes les flches qui
s'taient attaches  mon visage et  mes mains; puis, conduisant
ma prise, je tchai de me rendre au port imprial de Lilliput.

L'empereur, avec toute sa cour, tait sur le bord de la mer,
attendant le succs de mon entreprise. Ils voyaient de loin
avancer une flotte sous la forme d'un grand croissant; mais, comme
j'tais dans l'eau jusqu'au cou, ils ne s'apercevaient pas que
c'tait moi qui la conduisais vers eux.

L'empereur crut donc que j'avais pri et que la flotte ennemie
s'approchait pour faire une descente; mais ses craintes furent
bientt dissipes; car, ayant pris pied, on me vit  la tte de
tous les vaisseaux, et l'on m'entendit crier d'une voix forte:
_Vive le trs puissant empereur de Lilliput! _Ce prince,  mon
arrive, me donna des louanges infinies, et, sur-le-champ, me cra
_nardac_, qui est le plus haut titre d'honneur parmi eux.

Sa Majest me pria de prendre des mesures pour amener dans ses
ports tous les autres vaisseaux de l'ennemi. L'ambition de ce
prince ne lui faisait prtendre rien moins que de se rendre matre
de tout l'empire de Blefuscu, de le rduire en province de son
empire et de le faire gouverner par un vice-roi; de faire prir
tous les exils gros-boutiens et de contraindre tous ses peuples 
casser les oeufs par le petit bout, ce qui l'aurait fait parvenir
 la monarchie universelle; mais je tchai de le dtourner de ce
dessein par plusieurs raisonnements fonds sur la politique et sur
la justice, et je protestai hautement que je ne serais jamais
l'instrument dont il se servirait pour opprimer la libert d'un
peuple libre, noble et courageux. Quand on eut dlibr sur cette
affaire dans le conseil, la plus saine partie fut de mon avis.

Cette dclaration ouverte et hardie tait si oppose aux projets
et  la politique de Sa Majest impriale, qu'il tait difficile
qu'elle pt me le pardonner; elle en parla dans le conseil d'une
manire trs artificieuse, et mes ennemis secrets s'en prvalurent
pour me perdre: tant il est vrai que les services les plus
importants rendus aux souverains sont bien peu de chose lorsqu'ils
sont suivis du refus de servir aveuglment leurs passions.

Environ trois semaines aprs mon expdition clatante, il arriva
une ambassade solennelle de Blefuscu avec des propositions de
paix. Le trait fut bientt conclu,  des conditions trs
avantageuses pour l'empereur. L'ambassade tait compose de six
seigneurs, avec une suite de cinq cents personnes, et l'on peut
dire que leur entre fut conforme  la grandeur de leur matre et
 l'importance de leur ngociation.

Aprs la conclusion du trait, Leurs Excellences, tant averties
secrtement des bons offices que j'avais rendus  leur nation par
la manire dont j'avais parl  l'empereur, me rendirent une
visite en crmonie. Ils commencrent par me faire beaucoup de
compliments sur ma valeur et sur ma gnrosit, et m'invitrent,
au nom de leur matre,  passer dans son royaume. Je les remerciai
et les priai de me faire l'honneur de prsenter mes trs humbles
respects  Sa Majest blefuscudienne, dont les vertus clatantes
taient rpandues par tout l'univers. Je promis de me rendre
auprs de sa personne royale avant que de retourner dans mon pays.

Peu de jours aprs, je demandai  l'empereur la permission de
faire mes compliments au grand roi de Blefuscu; il me rpondit
froidement qu'il le voulait bien.

J'ai oubli de dire que les ambassadeurs m'avaient parl avec le
secours d'un interprte. Les langues des deux empires sont trs
diffrentes l'une de l'autre; chacune des deux nations vante
l'antiquit, la beaut et la force de sa langue et mprise
l'autre. Cependant l'empereur, fier de l'avantage qu'il avait
remport sur les Blefuscudiens par la prise de leur flotte,
obligea les ambassadeurs  prsenter leurs lettres de crance et 
faire leur harangue dans la langue lilliputienne, et il faut
avouer qu' raison du trafic et du commerce qui est entre les deux
royaumes, de la rception rciproque des exils et de l'usage o
sont les Lilliputiens d'envoyer leur jeune noblesse dans le
Blefuscu, afin de s'y polir et d'y apprendre les exercices, il y a
trs peu de personnes de distinction dans l'empire de Lilliput, et
encore moins de ngociants ou de matelots dans les places
maritimes qui ne parlent les deux langues.

J'eus alors occasion de rendre  Sa Majest impriale un service
trs signal. Je fus un jour rveill, sur le minuit, par les cris
d'une foule de peuple assembl  la porte de mon htel; j'entendis
le mot _burgum_ rpt plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de
l'empereur, s'ouvrant un passage  travers la foule, me prirent
de venir incessamment au palais, o l'appartement de l'impratrice
tait en feu par la faute d'une de ses dames d'honneur, qui
s'tait endormie en lisant un pome blefuscudien. Je me levai 
l'instant et me transportai au palais avec assez de peine, sans
nanmoins fouler personne aux pieds. Je trouvai qu'on avait dj
appliqu des chelles aux murailles de l'appartement et qu'on
tait bien fourni de seaux; mais l'eau tait assez loigne. Ces
seaux taient environ de la grosseur d'un d  coudre, et le
pauvre peuple en fournissait avec toute la diligence qu'il
pouvait. L'incendie commenait  crotre, et un palais si
magnifique aurait t infailliblement rduit en cendres si, par
une prsence d'esprit peu ordinaire, je ne me fusse tout  coup
avis d'un expdient. Le soir prcdent, j'avais bu en grande
abondance d'un vin blanc appel _glimigrim_, qui vient d'une
province de Blefuscu et qui est trs diurtique. Je me mis donc 
uriner en si grande abondance, et j'appliquai l'eau si  propos et
si adroitement aux endroits convenables, qu'en trois minutes le
feu fut tout  fait teint, et que le reste de ce superbe difice,
qui avait cot des sommes immenses, fut prserv d'un fatal
embrasement.

J'ignorais si l'empereur me saurait gr du service que je venais
de lui rendre; car, par les lois fondamentales de l'empire,
c'tait un crime capital et digne de mort de faire de l'eau dans
l'tendue du palais imprial; mais je fus rassur lorsque j'appris
que Sa Majest avait donn ordre au grand juge de m'expdier des
lettres de grce; mais on m'apprit que l'impratrice, concevant la
plus grande horreur de ce que je venais de faire, s'tait
transporte au ct le plus loign de la cour, et qu'elle tait
dtermine  ne jamais loger dans des appartements que j'avais os
souiller par une action malhonnte et impudente.




Chapitre VI

_Les moeurs des habitants de Lilliput, leur littrature, leurs
lois, leurs coutumes et leur manire d'lever les enfants._


Quoique j'aie le dessein de renvoyer la description de cet empire
 un trait particulier, je crois cependant devoir en donner ici
au lecteur quelque ide gnrale. Comme la taille ordinaire des
gens du pays est un peu moins haute que de six pouces, il y a une
proportion exacte dans tous les autres animaux, aussi bien que
dans les plantes et dans les arbres. Par exemple, les chevaux et
les boeufs les plus hauts sont de quatre  cinq pouces, les
moutons d'un pouce et demi, plus ou moins, leurs oies environ de
la grosseur d'un moineau; en sorte que leurs insectes taient
presque invisibles pour moi; mais la nature a su ajuster les yeux
des habitants de Lilliput  tous les objets qui leur sont
proportionns. Pour faire connatre combien leur vue est perante
 l'gard des objets qui sont proches, je dirai que je vis une
fois avec plaisir un cuisinier habile plumant une alouette qui
n'tait, pas si grosse qu'une mouche ordinaire, et une jeune fille
enfilant une aiguille invisible avec de la soie pareillement
invisible.

Ils ont des caractres et des lettres; mais leur faon d'crire
est remarquable, n'tant ni de la gauche  la droite, comme celle
de l'Europe; ni de la droite  la gauche, comme celle des Arabes;
ni de haut en bas, comme celle des Chinois; ni de bas en haut,
comme celle des Cascaries; mais obliquement et d'un angle du
papier  l'autre, comme celle des dames d'Angleterre.

Ils enterrent les morts la tte directement en bas, parce qu'ils
s'imaginent que, dans onze mille lunes, tous les morts doivent
ressusciter; qu'alors la terre, qu'ils croient plate, se tournera
sens dessus dessous, et que, par ce moyen, au moment de leur
rsurrection, ils se trouveront tous debout sur leurs pieds. Les
savants d'entre eux reconnaissent l'absurdit de cette opinion;
mais l'usage subsiste, parce qu'il est ancien et fond sur les
ides du peuple.

Ils ont des lois et des coutumes trs singulires, que
j'entreprendrais peut-tre de justifier si elles n'taient trop
contraires  celles de ma chre patrie. La premire dont je ferai
mention regarde les dlateurs. Tous les crimes contre l'tat sont
punis en ce pays-l avec une rigueur extrme; mais si l'accus
fait voir videmment son innocence, l'accusateur est aussitt
condamn  une mort ignominieuse, et tous ses biens confisqus au
profit de l'innocent. Si l'accusateur est un gueux, l'empereur, de
ses propres deniers, ddommage l'accus, suppos qu'il ait t mis
en prison ou qu'il ait t maltrait le moins du monde.

On regarde la fraude comme un crime plus norme que le vol; c'est
pourquoi elle est toujours punie de mort; car on a pour principe
que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent
garantir les biens d'un homme contre les attentats des voleurs,
mais que la probit n'a point de dfense contre la fourberie et la
mauvaise foi.

Quoique nous regardions les chtiments et les rcompenses comme
les grands pivots du gouvernement, je puis dire nanmoins que la
maxime de punir et de rcompenser n'est pas observe en Europe
avec la mme sagesse que dans l'empire de Lilliput. Quiconque peut
apporter des preuves suffisantes qu'il a observ exactement les
lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a droit de
prtendre  certains privilges, selon sa naissance et son tat,
avec une certaine somme d'argent tire d'un fonds destin  cet
usage; il gagne mme le titre de _snilpall_, ou de _lgitime_,
lequel est ajout  son nom; mais ce titre ne passe pas  sa
postrit. Ces peuples regardent comme un dfaut prodigieux de
politique parmi nous que toutes nos lois soient menaantes, et que
l'infraction soit suivie de rigoureux chtiments, tandis que
l'observation n'est suivie d'aucune rcompense; c'est pour cette
raison qu'ils reprsentent la justice avec six yeux, deux devant,
autant derrire, et un de chaque ct (pour reprsenter la
circonspection), tenant un sac plein d'or  sa main droite et une
pe dans le fourreau  sa main gauche, pour faire voir qu'elle
est plus dispose  rcompenser qu' punir.

Dans le choix qu'on fait des sujets pour remplir les emplois, on a
plus d'gard  la probit qu'au grand gnie. Comme le gouvernement
est ncessaire au genre humain, on croit que la Providence n'eut
jamais dessein de faire de l'administration des affaires publiques
une science difficile et mystrieuse, qui ne pt tre possde que
par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tel qu'il en nat
au plus deux ou trois dans un sicle; mais on juge que la vrit,
la justice, la temprance et les autres vertus sont  la porte de
tout le monde, et que la pratique de ces vertus, accompagne d'un
peu d'exprience et de bonne intention, rend quelque personne que
ce soit propre au service de son pays, pour peu qu'elle ait de bon
sens et de discernement.

On est persuad que tant s'en faut que le dfaut des vertus
morales soit suppl par les talents suprieurs de l'esprit, que
les emplois ne pourraient tre confis  de plus dangereuses mains
qu' celles des grands esprits qui n'ont aucune vertu, et que les
erreurs nes de l'ignorance, dans un ministre honnte homme,
n'auraient jamais de si funestes suites,  l'gard du bien public,
que les pratiques tnbreuses d'un ministre dont les inclinations
seraient corrompues, dont les vues seraient criminelles, et qui
trouverait dans les ressources de son esprit de quoi faire le mal
impunment.

Qui ne croit pas  la Providence divine parmi les Lilliputiens est
dclar incapable de possder aucun emploi public. Comme les rois
se prtendent,  juste titre, les dputs de la Providence, les
Lilliputiens jugent qu'il n'y a rien de plus absurde et de plus
inconsquent que la conduite d'un prince qui se sert de gens sans
religion, qui nient cette autorit suprme dont il se dit le
dpositaire, et dont, en effet, il emprunte la sienne.

En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle que des lois
primitives des Lilliputiens.

Je sais que, par des lois modernes, ces peuples sont tombs dans
un grand excs de corruption: tmoin cet usage honteux d'obtenir
les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de
distinction en sautant par-dessus un bton. Le lecteur doit
observer que cet indigne usage fut introduit par le pre de
l'empereur rgnant.

L'ingratitude est, parmi ces peuples, un crime norme, comme nous
apprenons dans l'histoire qu'il l'a t autrefois aux yeux de
quelques nations vertueuses. Celui, disent les Lilliputiens, qui
rend de mauvais offices  son bienfaiteur mme doit tre
ncessairement l'ennemi de tous les autres hommes.

Les Lilliputiens jugent que le pre et la mre ne doivent point
tre chargs de l'ducation de leurs propres enfants, et il y a,
dans chaque ville, des sminaires publics, o tous les pres et
les mres except les paysans et les ouvriers, sont obligs
d'envoyer leurs enfants de l'un et l'autre sexe, pour tre levs
et forms. Quand ils sont parvenus  l'ge de vingt lunes, on les
suppose dociles et capables d'apprendre. Les coles sont de
diffrentes espces, suivant la diffrence du rang et du sexe. Des
matres habiles forment les enfants pour un tat de vie conforme 
leur naissance,  leurs propres talents et  leurs inclinations.

Les sminaires pour les jeunes gens d'une naissance illustre sont
pourvus de matres srieux et savants. L'habillement et la
nourriture des enfants sont simples. On leur inspire des principes
d'honneur, de justice, de courage, de modestie, de clmence, de
religion et d'amour pour la patrie; ils sont habills par des
hommes jusqu' l'ge de quatre ans, et, aprs cet ge, ils sont
obligs de s'habiller eux-mmes, de quelque grande naissance
qu'ils soient. Il ne leur est permis de prendre leurs
divertissements qu'en prsence d'un matre. On permet  leurs pre
et mre de les voir deux fois par an. La visite ne peut durer
qu'une heure, avec la libert d'embrasser leurs fils en entrant et
en sortant; mais un matre, qui est toujours prsent en ces
occasions, ne leur permet pas de parler secrtement  leur fils,
de le flatter, de le caresser, ni de lui donner des bijoux ou des
drages et des confitures.

Dans les sminaires fminins, les jeunes filles de qualit sont
leves presque comme les garons. Seulement, elles sont habilles
par des domestiques en prsence d'une matresse, jusqu' ce
qu'elles aient atteint l'ge de cinq ans, qu'elles s'habillent
elles-mmes. Lorsque l'on dcouvre que les nourrices ou les femmes
de chambre entretiennent ces petites filles d'histoires
extravagantes, de contes insipides ou capables de leur faire peur
(ce qui est, en Angleterre, fort ordinaire aux gouvernantes),
elles sont fouettes publiquement trois fois par toute la ville,
emprisonnes pendant un an, et exiles le reste de leur vie dans
l'endroit le plus dsert du pays. Ainsi, les jeunes filles, parmi
ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'tre lches et
sottes; elles mprisent tous les ornements extrieurs, et n'ont
gard qu' la biensance et  la propret. Leurs exercices ne sont
pas si violents que ceux des garons, et on les fait un peu moins
tudier; car on leur apprend aussi les sciences et les belles-
lettres. C'est une maxime parmi eux qu'une femme devant tre pour
son mari une compagnie toujours agrable, elle doit s'orner
l'esprit, qui ne vieillit point.

Les Lilliputiens sont persuads, autrement que nous ne le sommes
en Europe, que rien ne demande plus de soin et d'application que
l'ducation des enfants. Ils disent qu'il en est de cela comme de
conserver certaines plantes, de les faire crotre heureusement, de
les dfendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et
les orages de l't, contre les attaques des insectes, de leur
faire enfin porter des fruits en abondance, ce qui est l'effet de
l'attention et des peines d'un jardinier habile.

Ils prennent garde que le matre ait plutt un esprit bien fait
qu'un esprit sublime, plutt des moeurs que de la science; ils ne
peuvent souffrir ces matres qui tourdissent sans cesse les
oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de
discussions frivoles, de remarques puriles, et qui, pour leur
apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de
rapport  celle qu'on y parle aujourd'hui, accablent leur esprit
de rgles et d'exceptions, et laissent l l'usage et l'exercice,
pour farcir leur mmoire de principes superflus et de prceptes
pineux: ils veulent que le matre se familiarise avec dignit,
rien n'tant plus contraire  la bonne ducation que le pdantisme
et le srieux affect; il doit, selon eux, plutt s'abaisser que
s'lever devant son disciple, et ils jugent l'un plus difficile
que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort et de vigueur,
et toujours plus d'attention pour descendre srement que pour
monter.

Ils prtendent que les matres doivent bien plus s'appliquer 
former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'
l'enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles.
On leur apprend donc de bonne heure  tre sages et philosophes,
afin que, dans la saison mme des plaisirs, ils sachent les goter
philosophiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'en
connatre la nature et le vrai usage que lorsqu'on y est devenu
inhabile, d'apprendre  vivre quand la vie est presque passe, et
de commencer  tre homme lorsqu'on va cesser de l'tre?

On leur propose des rcompenses pour l'aveu ingnu et sincre de
leurs fautes, et ceux qui savent mieux raisonner sur leurs propres
dfauts obtiennent des grces et des honneurs. On veut qu'ils
soient curieux et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce
qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent, et l'on punit trs
svrement ceux qui,  la vue d'une chose extraordinaire et
remarquable, tmoignent peu d'tonnement et de curiosit.

On leur recommande d'tre trs fidles, trs soumis, trs attachs
au prince, mais d'un attachement gnral et de devoir, et non
d'aucun attachement particulier, qui blesse souvent la conscience
et toujours la libert, et qui expose  de grands malheurs.

Les matres d'histoire se mettent moins en peine d'apprendre 
leurs lves la date de tel ou tel vnement, que de leur peindre
le caractre, les bonnes et les mauvaises qualits des rois, des
gnraux d'arme et des ministres; ils croient qu'il leur importe
assez peu de savoir qu'en telle anne et en tel mois telle
bataille a t donne; mais qu'il leur importe de considrer
combien les hommes, dans tous les sicles, sont barbares, brutaux,
injustes, sanguinaires, toujours prts  prodiguer leur propre vie
sans ncessit et  attenter sur celle des autres sans raison;
combien les combats dshonorent l'humanit et combien les motifs
doivent tre puissants pour en venir  cette extrmit funeste;
ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de
toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens  retenir les
faits qu' en juger.

Ils veulent que l'amour des sciences soit born et que chacun
choisisse le genre d'tude qui convient le plus  son inclination
et  son talent; ils font aussi peu de cas d'un homme qui tudie
trop que d'un homme qui mange trop, persuads que l'esprit a ses
indigestions comme le corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ait
une vaste et nombreuse bibliothque.  l'gard de quelques
particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des
nes chargs de livres.

La philosophie chez ces peuples est trs gaie, et ne consiste pas
en _ergotisme_ comme dans nos coles; ils ne savent ce que c'est
que _baroco_ et _baralipton_, que _catgories_, que termes de la
premire et de la seconde intention, et autres sottises pineuses
de la dialectique, qui n'apprennent pas plus  raisonner qu'
danser. Leur philosophie consiste  tablir des principes
infaillibles, qui conduisent l'esprit  prfrer l'tat mdiocre
d'un honnte homme aux richesses et au faste d'un financier, et
les victoires remportes sur ses passions  celles d'un
conqurant. Elle leur apprend  vivre durement et  fuir tout ce
qui accoutume les sens  la volupt, tout ce qui rend l'me trop
dpendante du corps et affaiblit sa libert. Au reste, on leur
reprsente toujours la vertu comme une chose aise et agrable.

On les exhorte  bien choisir leur tat de vie, et on tche de
leur faire prendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins
d'gard aux facults de leurs parents qu'aux facults de leur me;
en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre
d'tat, et le fils d'un seigneur est marchand.

Ces peuples n'estiment la physique et les mathmatiques qu'autant
que ces sciences sont avantageuses  la vie et aux progrs des
arts utiles. En gnral, ils se mettent peu en peine de connatre
toutes les parties de l'univers, et aiment moins  raisonner sur
l'ordre et le mouvement des corps physiques qu' jouir de la
nature sans l'examiner.  l'gard de la mtaphysique, ils la
regardent comme une source de visions et de chimres.

Ils hassent l'affectation dans le langage et le style prcieux,
soit en prose, soit en vers, et ils jugent qu'il est aussi
impertinent de se distinguer par sa manire de parler que par
celle de s'habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et
srieux, pour employer un jargon bizarre et guind, et des
mtaphores recherches et inoues, est couru et hu dans les rues
comme un masque de carnaval.

On cultive, parmi eux, le corps et l'me tout  la fois, parce
qu'il s'agit de dresser un homme, et que l'on ne doit pas former
l'un sans l'autre. C'est, selon eux, un couple de chevaux attels
ensemble qu'il faut conduire  pas gaux. Tandis que vous ne
formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extrieur
devient grossier et impoli; tandis que vous ne lui formez que le
corps, la stupidit et l'ignorance s'emparent de son esprit.

Il est dfendu aux matres de chtier les enfants par la douleur;
ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par
la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leons, ce
qui les mortifie extrmement, parce qu'alors on les abandonne 
eux-mmes, et qu'on fait semblant de ne les pas juger dignes
d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu' les rendre
timides, dfaut trs prjudiciable et dont on ne gurit jamais.




Chapitre VII

_L'auteur, ayant reu avis qu'on voulait lui faire son procs pour
crime de lse-majest, s'enfuit dans le royaume de Blefuscu._


Avant que je parle de ma sortie de l'empire de Lilliput, il sera
peut-tre  propos d'instruire le lecteur d'une intrigue secrte
qui se forma contre moi.

J'tais peu fait au mange de la cour, et la bassesse de mon tat
m'avait refus les dispositions ncessaires pour devenir un habile
courtisan, quoique plusieurs d'aussi basse extraction que moi
aient souvent russi  la cour et y soient parvenus aux plus
grands emplois; mais aussi n'avaient-ils pas peut-tre la mme
dlicatesse que moi sur la probit et sur l'honneur. Quoi qu'il en
soit, pendant que je me disposais  partir pour me rendre auprs
de l'empereur de Blefuscu, une personne de grande considration 
la cour, et  qui j'avais rendu des services importants, me vint
trouver secrtement pendant la nuit, et entra chez moi avec sa
chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congdis. Je
mis la chaise avec Son Excellence dans la poche de mon
justaucorps, et, donnant ordre  un domestique de tenir la porte
de ma maison ferme, je mis la chaise sur la table et je m'assis
auprs. Aprs les premiers compliments, remarquant que l'air de ce
seigneur tait triste et inquiet, et lui en ayant demand la
raison, il me pria de le vouloir bien couter sur un sujet qui
intressait mon honneur et ma vie.

Je vous apprends, me dit-il, qu'on a convoqu depuis peu
plusieurs comits secrets  votre sujet, et que depuis deux jours
Sa Majest a pris une fcheuse rsolution. Vous n'ignorez pas que
Skyresh Bolgolam (_galbet_ ou grand amiral) a presque toujours t
votre ennemi mortel depuis votre arrive ici. Je n'en sais pas
l'origine; mais sa haine s'est fort augmente depuis votre
expdition contre la flotte de Blefuscu: comme amiral, il est
jaloux de ce grand succs. Ce seigneur, de concert avec Flimnap,
grand trsorier; Limtoc, le gnral; Lalcon, le grand chambellan,
et Balmaff, le grand juge, ont dress des articles pour vous faire
votre procs en qualit de criminel de lse-majest et comme
coupable de plusieurs autres grands crimes.

Cet exorde me frappa tellement, que j'allais l'interrompre, quand
il me pria de ne rien dire et de l'couter, et il continua ainsi:

Pour reconnatre les services que vous m'avez rendus, je me suis
fait instruire de tout le procs, et j'ai obtenu une copie des
articles; c'est une affaire dans laquelle je risque ma tte pour
votre service.

ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTE CONTRE QUINBUS FLESTRIN
(L'HOMME-MONTAGNE)

Article premier.--D'autant que, par une loi porte sous le rgne
de Sa Majest impriale Cabin Deffar Plune, il est ordonn que
quiconque fera de l'eau dans l'tendue du palais imprial sera
sujet aux peines et chtiments du crime de lse-majest, et que,
malgr cela ledit Quinbus Flestrin, par un violement ouvert de
ladite loi, sous le prtexte d'teindre le feu allum dans
l'appartement de la chre impriale pouse de Sa Majest, aurait
malicieusement, tratreusement et diaboliquement, par la dcharge
de sa vessie, teint ledit feu allum dans ledit appartement,
tant alors entr dans l'tendue dudit palais imprial;

Article II.--Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amen la flotte
royale de Blefuscu dans notre port imprial, et lui ayant t
ensuite enjoint par Sa Majest impriale de se rendre matre de
tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le
rduire  la forme d'une province qui pt tre gouverne par un
vice-roi de notre pays, et de faire prir et mourir non seulement
tous les gros-boutiens exils, mais aussi tout le peuple de cet
empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hrsie gros-
boutienne; ledit Flestrin, comme un tratre rebelle  Sa trs
heureuse impriale Majest, aurait reprsent une requte pour
tre dispens dudit service, sous le prtexte frivole d'une
rpugnance de se mler de contraindre les consciences et
d'opprimer la libert d'un peuple innocent;

Article III.--Que certains ambassadeurs tant venus depuis peu 
la cour de Blefuscu pour demander la paix  Sa Majest, ledit
Flestrin, comme un sujet dloyal, aurait secouru, aid, soulag et
rgal lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connt pour tre
ministres d'un prince qui venait d'tre rcemment l'ennemi dclar
de Sa Majest impriale, et dans une guerre ouverte contre Sadite
Majest;

Article IV.--Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un
fidle sujet, se disposerait actuellement  faire un voyage  la
cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reu qu'une permission
verbale de Sa Majest impriale, et, sous prtexte de ladite
permission, se proposerait tmrairement et perfidement de faire
ledit voyage, et de secourir, soulager et aider le roi de
Blefuscu.....

Il y a encore d'autres articles, ajouta-t-il; mais ce sont les
plus importants dont je viens de vous lire un abrg. Dans les
diffrentes dlibrations sur cette accusation, il faut avouer que
Sa Majest a fait voir sa modration, sa douceur et son quit,
reprsentant plusieurs fois vos services et tchant de diminuer
vos crimes. Le trsorier et l'amiral ont opin qu'on devait vous
faire mourir d'une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu
 votre htel pendant la nuit, et le gnral devait vous attendre
avec vingt mille hommes arms de flches empoisonnes, pour vous
frapper au visage et aux mains. Des ordres secrets devaient tre
donns  quelques-uns de vos domestiques pour rpandre un suc
venimeux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientt
dchirer votre propre chair et mourir dans des tourments
excessifs. Le gnral s'est rendu au mme avis, en sorte que,
pendant quelque temps, la pluralit des voix a t contre vous;
mais Sa Majest, rsolue de vous sauver la vie, a gagn le
suffrage du chambellan. Sur ces entrefaites, Reldresal, premier
secrtaire d'tat pour les affaires secrtes, a reu ordre de
l'empereur de donner son avis, ce qu'il a fait conformment 
celui de Sa Majest, et certainement il a bien justifi l'estime
que vous avez pour lui: il a reconnu que vos crimes taient
grands, mais qu'ils mritaient nanmoins quelque indulgence: il a
dit que l'amiti qui tait entre vous et lui tait si connue, que
peut-tre on pourrait le croire prvenu en votre faveur; que,
cependant, pour obir au commandement de Sa Majest, il voulait
dire son avis avec franchise et libert; que si Sa Majest, en
considration de vos services et suivant la douceur de son esprit,
voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire
crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet
expdient, la justice pourrait tre en quelque sorte satisfaite,
et que tout le monde applaudirait  la clmence de l'empereur,
aussi bien qu' la procdure quitable et gnreuse de ceux qui
avaient l'honneur d'tre ses conseillers; que la perte de vos yeux
ne ferait point d'obstacle  votre force corporelle, par laquelle
vous pourriez tre encore utile  Sa Majest; que l'aveuglement
sert  augmenter le courage, en nous cachant les prils; que
l'esprit en devient plus recueilli et plus dispos  la dcouverte
de la vrit; que la crainte que vous aviez pour vos yeux tait la
plus grande difficult que vous aviez eue  surmonter en vous
rendant matre de la flotte ennemie, et que ce serait assez que
vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants
princes ne voient pas autrement. Cette proposition fut reue avec
un dplaisir extrme par toute l'assemble. L'amiral Bolgolam,
tout en feu, se leva, et, transport de fureur, dit qu'il tait
tonn que le secrtaire ost opiner pour la conservation de la
vie d'un tratre; que les services que vous aviez rendus taient,
selon les vritables maximes d'tat, des crimes normes; que vous,
qui tiez capable d'teindre tout  coup un incendie en arrosant
d'urine le palais de Sa Majest (ce qu'il ne pouvait rappeler sans
horreur), pourriez quelque autrefois, par le mme moyeu, inonder
le palais et toute la ville, ayant une pompe norme dispose  cet
effet; et que la mme force qui vous avait mis en tat d'entraner
toute la flotte de l'ennemi pourrait servir  la reconduire, sur
le premier mcontentement,  l'endroit d'o vous l'aviez tire;
qu'il avait des raisons trs fortes de penser que vous tiez gros-
boutien au fond de votre coeur, et parce que la trahison commence
au coeur avant qu'elle paraisse dans les actions, comme gros-
boutien, il vous dclara formellement tratre et rebelle, et
dclara qu'on devait vous faire mourir.

Le trsorier fut du mme avis. Il fit voir  quelles extrmits
les finances de Sa Majest taient rduites par la dpense de
votre entretien, ce qui deviendrait bientt insoutenable; que
l'expdient propos par le secrtaire de vous crever les yeux,
loin d'tre un remde contre ce mal, l'augmenterait selon toutes
les apparences, comme il parait par l'usage ordinaire d'aveugler
certaines volailles, qui, aprs cela, mangent encore plus et
s'engraissent plus promptement; que Sa Majest sacre et le
conseil, qui taient vos juges, taient dans leurs propres
consciences persuads de votre crime, ce qui tait une preuve plus
que suffisante pour vous condamner  mort, sans avoir recours 
des preuves formelles requises par la lettre rigide de la loi.

Mais Sa Majest impriale, tant absolument dtermine  ne vous
point faire mourir, dit gracieusement que, puisque le conseil
jugeait la perte de vos yeux un chtiment trop lger, on pourrait
en ajouter un autre. Et votre ami le secrtaire, priant avec
soumission d'tre cout encore pour rpondre  ce que le
trsorier avait object touchant la grande dpense que Sa Majest
faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule
avait la disposition des finances de l'empereur, pourrait remdier
facilement  ce mal en diminuant votre table peu  peu, et que,
par ce moyen, faute d'une quantit suffisante de nourriture, vous
deviendriez faible et languissant et perdriez l'apptit et bientt
aprs la vie. Ainsi, par la grande amiti du secrtaire, toute
l'affaire a t dtermine  l'amiable; des ordres prcis ont t
donns pour tenir secret le dessein de vous faire peu  peu mourir
de faim. L'arrt pour vous crever les yeux a t enregistr dans
le greffe du conseil, personne ne s'y opposant, si ce n'est
l'amiral Bolgolam. Dans trois jours, le secrtaire aura ordre de
se rendre chez vous et de lire les articles de votre accusation en
votre prsence, et puis de vous faire savoir la grande clmence et
grce de Sa Majest et du conseil, en ne vous condamnant qu' la
perte de vos yeux,  laquelle Sa Majest ne doute pas que vous
vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilit qui
conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majest se rendront  sa
suite et excuteront l'opration par la dcharge adroite de
plusieurs flches trs aigus dans les prunelles de vos yeux
lorsque vous serez couch  terre. C'est  vous  prendre les
mesures convenables que votre prudence vous suggrera. Pour moi,
afin de prvenir tout soupon, il faut que je m'en retourne aussi
secrtement que je suis venu.

Son Excellence me quitta, et je restai seul livr aux inquitudes.
C'tait un usage introduit par ce prince et par son ministre
(trs diffrent,  ce qu'on m'assure, de l'usage des premiers
temps), qu'aprs que la cour avait ordonn un supplice pour
satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori,
l'empereur devait faire une harangue  tout son conseil, parlant
de sa douceur et de sa clmence comme de qualits reconnues de
tout le monde. La harangue de l'empereur  mon sujet fut bientt
publie par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur au
peuple que ces loges de la clmence de Sa Majest, parce qu'on
avait remarqu que plus ces loges taient amplifis, plus le
supplice tait ordinairement cruel et injuste. Et,  mon gard, il
faut avouer que, n'tant pas destin par ma naissance ou par mon
ducation  tre homme de cour, j'entendais si peu les affaires,
que je ne pouvais dcider si l'arrt port contre moi tait doux
ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point  demander la
permission de me dfendre; j'aimais autant tre condamn sans tre
entendu: car ayant autrefois vu plusieurs procs semblables, je
les avais toujours vus termins selon les instructions donnes aux
juges et au gr des accusateurs et puissants.

J'eus quelque envie de faire de la rsistance; car, tant en
libert, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues 
bout de moi, et j'aurais pu facilement,  coups de pierres, battre
et renverser la capitale; mais je rejetai aussitt ce projet avec
horreur, me ressouvenant du serment que j'avais prt  Sa
Majest, des grces que j'avais reues d'elle et de la haute
dignit de _nardac_ qu'elle m'avait confre. D'ailleurs, je
n'avais pas assez pris l'esprit de la cour pour me persuader que
les rigueurs de Sa Majest m'acquittaient de toutes les
obligations que je lui avais.

Enfin, je pris une rsolution qui, selon les apparences, sera
censure de quelques personnes avec justice; car je confesse que
ce fut une grande tmrit  moi et un trs mauvais procd de ma
part d'avoir voulu conserver mes yeux, ma libert et ma vie,
malgr les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le caractre
des princes et des ministres d'tat, que j'ai depuis observ dans
plusieurs autres cours, et leur mthode de traiter des accuss
moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficult  une
peine si douce; mais, emport par le feu de la jeunesse et ayant
eu ci-devant la permission de Sa Majest impriale de me rendre
auprs du roi de Blefuscu, je me htai, avant l'expiration des
trois jours, d'envoyer une lettre  mon ami le secrtaire, par
laquelle je lui faisais savoir la rsolution que j'avais prise de
partir ce jour-l mme pour Blefuscu, suivant la permission que
j'avais obtenue; et, sans attendre la rponse, je m'avanai vers
la cte de l'le o tait la flotte. Je me saisis d'un gros
vaisseau de guerre, j'attachai un cble  la proue, et, levant les
ancres, je me dshabillai, mis mon habit (avec ma couverture que
j'avais apporte sous mon bras) sur le vaisseau, et, le tirant
aprs moi, tantt guant, tantt nageant, j'arrivai au port royal
de Blefuscu, o le peuple m'avait attendu longtemps. On m'y
fournit deux guides pour me conduire  la capitale, qui porte le
mme nom. Je les tins dans mes mains jusqu' ce que je fusse
arriv  cent toises de la porte de la ville, et je les priai de
donner avis de mon arrive  un des secrtaires d'tat, et de lui
faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majest. Je reus
rponse, au bout d'une heure, que Sa Majest, avec toute la maison
royale, venait pour me recevoir. Je m'avanai de cinquante toises:
le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine,
avec les dames, sortirent de leurs carrosses, et je n'aperus pas
qu'ils eussent peur de moi. Je me couchai  terre pour baiser les
mains du roi et de la reine. Je dis  Sa Majest que j'tais venu,
suivant ma promesse, et avec la permission de l'empereur mon
matre, pour avoir l'honneur de voir un si puissant prince, et
pour lui offrir tous les services qui dpendaient de moi et qui ne
seraient pas contraires  ce que je devais  mon souverain, mais
sans parler de ma disgrce.

Je n'ennuierai point le lecteur du dtail de ma rception  la
cour, qui fut conforme  la gnrosit d'un si grand prince, ni
des incommodits que j'essuyai faute d'une maison et d'un lit,
tant oblig de me coucher  terre envelopp de ma couverture.




Chapitre VIII

_L'auteur, par un accident heureux, trouve le moyen de quitter
Blefuscu, et, aprs quelques difficults, retourne dans sa patrie._


Trois jours aprs mon arrive, me promenant par curiosit du ct
de l'le qui regarde le nord-est, je dcouvris,  une demi-lieue
de distance dans la mer, quelque chose qui me sembla tre un
bateau renvers. Je tirai mes souliers et mes bas, et, allant dans
l'eau cent ou cent cinquante toises, je vis que l'objet
s'approchait par la force de la mare, et je connus alors que
c'tait une chaloupe, qui,  ce que je crus, pouvait avoir t
dtache d'un vaisseau par quelque tempte; sur quoi, je revins
incessamment  la ville, et priai Sa Majest de me prter vingt
des plus grands vaisseaux qui lui restaient depuis la perte de sa
flotte, et trois mille matelots, sous les ordres du vice-amiral.
Cette flotte mit  la voile, faisant le tour, pendant que j'allai
par le chemin le plus court  la cte o j'avais premirement
dcouvert la chaloupe. Je trouvai que la mare l'avait pousse
encore plus prs du rivage. Quand les vaisseaux m'eurent joint, je
me dpouillai de mes habits, me mis dans l'eau, m'avanai jusqu'
cinquante toises de la chaloupe; aprs quoi je fus oblig de nager
jusqu' ce que je l'eusse atteinte; les matelots me jetrent un
cble, dont j'attachai un bout  un trou sur le devant du bateau,
et l'autre bout  un vaisseau de guerre; mais je ne pus continuer
mon voyage, perdant pied dans l'eau. Je me mis donc  nager
derrire la chaloupe et  la pousser en avant avec une de mes
mains; en sorte qu' la faveur de la mare, je m'avanai tellement
vers le rivage, que je pus avoir le menton hors de l'eau et
trouver pied. Je me reposai deux ou trois minutes, et puis je
poussai le bateau encore jusqu' ce que la mer ne ft pas plus
haute que mes aisselles, et alors la plus grande fatigue tait
passe; je pris d'autres cbles apports dans un des vaisseaux,
et, les attachant premirement au bateau et puis  neuf des
vaisseaux qui m'attendaient, le vent tant assez favorable et les
matelots m'aidant, je fis en sorte que nous arrivmes  vingt
toises du rivage, et, la mer s'tant retire, je gagnai la
chaloupe  pied sec, et, avec le secours de deux mille hommes et
celui des cordes et des machines, je vins  bout de la relever, et
trouvai qu'elle n'avait t que trs peu endommage.

Je fus dix jours  faire entrer ma chaloupe dans le port royal de
Blefuscu, o il s'amassa un grand concours de peuple, plein
d'tonnement  la vue d'un vaisseau si prodigieux.

Je dis au roi que ma bonne fortune m'avait fait rencontrer ce
vaisseau pour me transporter  quelque autre endroit, d'o je
pourrais retourner dans mon pays natal, et je priai Sa Majest de
vouloir bien donner ses ordres pour mettre ce vaisseau en tat de
me servir, et de me permettre de sortir de ses tats, ce qu'aprs
quelques plaintes obligeantes il lui plut de m'accorder.

J'tais fort surpris que l'empereur de Lilliput, depuis mon
dpart, n'et fait aucune recherche  mon sujet; mais j'appris que
Sa Majest impriale, ignorant que j'avais eu avis de ses
desseins, s'imaginait que je n'tais all  Blefuscu que pour
accomplir ma promesse, suivant la permission qu'elle m'en avait
donne, et que je reviendrais dans peu de jours; mais,  la fin,
ma longue absence la mit en peine, et, ayant tenu conseil avec le
trsorier et le reste de la cabale, une personne de qualit fut
dpche avec une copie des articles dresss contre moi. L'envoy
avait des instructions pour reprsenter au souverain de Blefuscu
la grande douceur de son matre, qui s'tait content de me punir
par la perte de mes yeux; que je m'tais soustrait  la justice,
et que, si je ne retournais pas dans deux jours, je serais
dpouill de mon titre de _nardac_ et dclar criminel de haute
trahison. L'envoy ajouta que, pour conserver la paix et l'amiti
entre les deux empires, son matre esprait que le roi de Blefuscu
donnerait ordre de me faire reconduire  Lilliput pieds et mains
lis, pour tre puni comme un tratre.

Le roi de Blefuscu, ayant pris trois jours pour dlibrer sur
cette affaire, rendit une rponse trs honnte et trs sage. Il
reprsenta qu' l'gard de me renvoyer li, l'empereur n'ignorait
pas que cela tait impossible; que, quoique je lui eusse enlev la
flotte, il m'tait redevable de plusieurs bons offices que je lui
avais rendus, par rapport au trait de paix; d'ailleurs, qu'ils
seraient bientt l'un et l'autre dlivrs de moi, parce que
j'avais trouv sur le rivage un vaisseau prodigieux, capable de me
porter sur la mer, qu'il avait donn ordre d'accommoder avec mon
secours et suivant mes instructions; en sorte qu'il esprait que,
dans peu de semaines, les deux empires seraient dbarrasss d'un
fardeau si insupportable.

Avec cette rponse, l'envoy retourna  Lilliput, et le roi de
Blefuscu me raconta tout ce qui s'tait pass, m'offrant en mme
temps, mais secrtement et en confidence, sa gracieuse protection
si je voulais rester  son service. Quoique je crusse sa
proposition sincre, je pris la rsolution de ne me livrer jamais
 aucun prince ni  aucun ministre, lorsque je me pourrais passer
d'eux; c'est pourquoi, aprs avoir tmoign  Sa Majest ma juste
reconnaissance de ses intentions favorables, je la priai
humblement de me donner mon cong, en lui disant que, puisque la
fortune, bonne ou mauvaise, m'avait offert un vaisseau, j'tais
rsolu de me livrer  l'Ocan plutt que d'tre l'occasion d'une
rupture entre deux si puissants souverains. Le roi ne me parut pas
offens de ce discours, et j'appris mme qu'il tait bien aise de
ma rsolution, aussi bien que la plupart de ses ministres.

Ces considrations m'engagrent  partir un peu plus tt que je
n'avais projet, et la cour, qui souhaitait mon dpart, y
contribua avec empressement. Cinq cents ouvriers furent employs 
faire deux voiles  mon bateau, suivant mes ordres, en doublant
treize fois ensemble leur plus grosse toile et la matelassant. Je
pris la peine de faire des cordes et des cbles, en joignant
ensemble dix, vingt ou trente des plus forts des leurs. Une grosse
pierre, que j'eus le bonheur de trouver, aprs une longue
recherche, prs du rivage de la mer, me servit d'ancre; j'eus le
suif de trois cents boeufs pour graisser ma chaloupe et pour
d'autres usages. Je pris des peines infinies  couper les plus
grands arbres pour en faire des rames et des mts, en quoi
cependant je fus aid par des charpentiers des navires de Sa
Majest.

Au bout d'environ un mois, quand tout fut prt, j'allai pour
recevoir les ordres de Sa Majest et pour prendre cong d'elle. Le
roi, accompagn de la maison royale, sortit du palais. Je me
couchai sur le visage pour avoir l'honneur de lui baiser la main,
qu'il me donna trs gracieusement, aussi bien que la reine et les
jeunes princes du sang. Sa Majest me fit prsent de cinquante
bourses de deux cents _spruggs_ chacune, avec son portrait en
grand, que je mis aussitt dans un de mes gants pour le mieux
conserver.

Je chargeai sur ma chaloupe cent boeufs et trois cents moutons,
avec du pain et de la boisson  proportion, et une certaine
quantit de viande cuite, aussi grande que quatre cents
cuisinires m'avaient pu fournir. Je pris avec moi six vaches et
six taureaux vivants, et un mme nombre de brebis et de bliers,
ayant dessein de les porter dans mon pays pour en multiplier
l'espce; je me fournis aussi de foin et de bl. J'aurais t bien
aise d'emmener six des gens du pays, mais le roi ne le voulut pas
permettre; et, outre une trs exacte visite de mes poches, Sa
Majest me fit donner ma parole d'honneur que je n'emporterais
aucun de ses sujets, quand mme ce serait de leur propre
consentement et  leur requte.

Ayant ainsi prpar toutes choses, je mis  la voile le vingt-
quatrime jour de septembre 1701, sur les six heures du matin; et,
quand j'eus fait quatre lieues tirant vers le nord, le vent tant
au sud-est, sur les six heures du soir je dcouvris une petite le
longue d'environ une demi-lieue vers le nord-est. Je m'avanai et
jetai l'ancre vers la cte de l'le qui tait  l'abri du vent;
elle me parut inhabite. Je pris des rafrachissements et m'allai
reposer. Je dormis environ six heures, car le jour commena 
paratre deux heures aprs que je fus veill. Je djeunai, et, le
vent tant favorable, je levai l'ancre, et fis la mme route que
le jour prcdent, guid par mon compas de poche. C'tait mon
dessein de me rendre, s'il tait possible,  une de ces les que
je croyais, avec raison, situes au nord-est de la terre de Van-
Dimen.

Je ne dcouvris rien ce jour-l; mais le lendemain, sur les trois
heures aprs midi, quand j'eus fait, selon mon calcul, environ
vingt-quatre lieues, je dcouvris un navire faisant route vers le
sud-est. Je mis toutes mes voiles, et, au bout d'une demi-heure,
le navire, m'ayant aperu, arbora son pavillon et tira un coup de
canon. Il n'est pas facile de reprsenter la joie que je ressentis
de l'esprance que j'eus de revoir encore une fois mon aimable
pays et les chers gages que j'y avais laisss. Le navire relcha
ses voiles, et je le joignis  cinq ou six heures du soir, le 26
septembre. J'tais transport de joie de voir le pavillon
d'Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de
mon justaucorps et me rendis  bord avec toute ma petite cargaison
de vivres. C'tait un vaisseau marchand anglais, revenant du Japon
par les mers du nord et du sud, command par le capitaine Jean
Bidell, de Deptford, fort honnte homme et excellent marin.

Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi
lesquels je rencontrai un de mes anciens camarades nomm Pierre
Williams, qui parla avantageusement de moi au capitaine. Ce galant
homme me fit un trs bon accueil et me pria de lui apprendre d'o
je venais et o j'allais, ce que je fis en peu de mots; mais il
crut que la fatigue et les prils que j'avais courus m'avaient
fait tourner la tte; sur quoi je tirai mes vaches et mes moutons
de ma poche, ce qui le jeta dans un grand tonnement, en lui
faisant voir la vrit de ce que je venais de lui raconter. Je lui
montrai les pices d'or que m'avait donnes le roi de Blefuscu,
aussi bien que le portrait de Sa Majest en grand, avec plusieurs
autres rarets de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux
cents _spruggs_ chacune, et promis,  notre arrive en Angleterre,
de lui faire prsent d'une vache et d'une brebis pleines, pour
qu'il en et la race quand ces btes feraient leurs petits.

Je n'entretiendrai point le lecteur du dtail de ma route; nous
arrivmes  l'entre de la Tamise le 13 d'avril 1702. Je n'eus
qu'un seul malheur, c'est que les rats du vaisseau emportrent une
de mes brebis. Je dbarquai le reste de mon btail en sant, et le
mis patre dans un parterre de jeu de boules  Greenwich.

Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un
profit considrable en montrant mes animaux  plusieurs gens de
qualit et mme au peuple, et, avant que je commenasse mon second
voyage, je les vendis six cents livres sterling. Depuis mon
dernier retour, j'en ai inutilement cherch la race, que je
croyais considrablement augmente, surtout les moutons;
j'esprais que cela tournerait  l'avantage de nos manufactures de
laine par la finesse des toisons.

Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille: la passion
insatiable de voir les pays trangers ne me permit pas d'tre plus
longtemps sdentaire. Je laissai quinze cents livres sterling  ma
femme et l'tablis dans une bonne maison  Redriff; je portai le
reste de ma fortune avec moi, partie en argent et partie en
marchandises, dans la vue d'augmenter mes fonds. Mon oncle Jean
m'avait laiss des terres proches d'Epping, de trente livres
sterling de rente, et j'avais un long bail des Taureaux noirs, en
Fetterlane, qui me fournissait le mme revenu: ainsi, je ne
courais pas risque de laisser ma famille  la charit de la
paroisse. Mon fils Jean, ainsi nomm du nom de son oncle,
apprenait le latin et allait au collge, et ma fille lisabeth,
qui est  prsent marie et a des enfants, s'appliquait au travail
de l'aiguille. Je dis adieu  ma femme,  mon fils et  ma fille,
et, malgr beaucoup de larmes qu'on versa de part et d'autres, je
montai courageusement sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois
cents tonneaux, command par le capitaine Jean Nicolas, de
Liverpool.




VOYAGE  BROBDINGNAG




Chapitre I

_L'auteur, aprs avoir essuy une grande tempte, se met dans une
chaloupe pour descendre  terre et est saisi par un des habitants
du pays. Comment il en est trait. Ide du pays et du peuple._


Ayant t condamn par la nature et par la fortune  une vie
agite, deux mois aprs mon retour, comme j'ai dit, j'abandonnai
encore mon pays natal et je m'embarquai, le 20 juin 1702, sur un
vaisseau nomm l'_Aventure_, dont le capitaine Jean Nicolas, de la
province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous emes le vent
trs favorable jusqu' la hauteur du cap de Bonne-Esprance, o
nous mouillmes pour faire aiguade. Notre capitaine se trouvant
alors incommod d'une fivre intermittente, nous ne pmes quitter
le cap qu' la fin du mois de mars. Alors, nous remmes  la
voile, et notre voyage fut heureux jusqu'au dtroit de Madagascar;
mais tant arrivs au nord de cette le, les vents qui dans ces
mers soufflent toujours galement entre le nord et l'ouest, depuis
le commencement de dcembre jusqu'au commencement de mai,
commencrent le 29 avril  souffler trs violemment du ct de
l'ouest, ce qui dura vingt jours de suite, pendant lesquels nous
fmes pousss un peu  l'orient des les Moluques et environ 
trois degrs au nord de la ligne quinoxiale, ce que notre
capitaine dcouvrit par son estimation faite le second jour de
mai, que le vent cessa; mais, tant homme trs expriment dans la
navigation de ces mers, il nous ordonna de nous prparer pour le
lendemain  une terrible tempte: ce qui ne manqua pas d'arriver.
Un vent du sud, appel _mousson_, commena  s'lever.
Apprhendant que le vent ne devnt trop fort, nous serrmes la
voile du beaupr et mmes  la cape pour serrer la misaine; mais,
l'orage augmentant toujours, nous fmes attacher les canons et
serrmes la misaine. Le vaisseau tait au large, et ainsi nous
crmes que le meilleur parti  prendre tait d'aller vent
derrire. Nous rivmes la misaine et bordmes les coutes; le
timon tait devers le vent, et le navire se gouvernait bien. Nous
mmes hors la grande voile; mais elle fut dchire par la violence
du temps. Aprs, nous amenmes la grande vergue pour la dgrer,
et coupmes tous les cordages et le robinet qui la tenaient. La
mer tait trs haute, les vagues se brisant les unes contre les
autres. Nous tirmes les bras du timon et aidmes au timonier, qui
ne pouvait gouverner seul. Nous ne voulions pas amener le mt du
grand hunier, parce que le vaisseau se gouvernait mieux allant
avec la mer, et nous tions persuads qu'il ferait mieux son
chemin le mat gr.

Voyant que nous tions assez au large aprs la tempte, nous mmes
hors la misaine et la grande voile, et gouvernmes prs du vent;
aprs nous mmes hors l'artimon, le grand et le petit hunier.
Notre route tait est-nord-est; le vent tait au sud-ouest. Nous
amarrmes  tribord et dmarrmes le bras de dvers le vent,
brassmes les boulines, et mmes le navire au plus prs du vent,
toutes les voiles portant. Pendant cet orage, qui fut suivi d'un
vent imptueux d'est-sud-ouest, nous fmes pousss, selon mon
calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient, en sorte que le
plus vieux et le plus expriment des mariniers ne sut nous dire
en quelle partie du monde nous tions. Cependant les vivres ne
nous manquaient pas, notre vaisseau ne faisait point d'eau, et
notre quipage tait en bonne sant; mais nous tions rduits 
une trs grande disette d'eau. Nous jugemes plus  propos de
continuer la mme route que de tourner au nord, ce qui nous aurait
peut-tre ports aux parties de la Grande-Tartarie qui sont le
plus au nord-ouest et dans la mer Glaciale.

Le seizime de juin 1703, un garon dcouvrit la terre du haut du
perroquet; le dix-septime, nous vmes clairement une grande le
ou un continent (car nous ne smes pas lequel des deux), sur le
ct droit duquel il y avait une petite langue de terre qui
s'avanait dans la mer, et une petite baie trop basse pour qu'un
vaisseau de plus de cent tonneaux pt y entrer. Nous jetmes
l'ancre  une lieue de cette petite baie; notre capitaine envoya
douze hommes de son quipage bien arms dans la chaloupe, avec des
vases pour l'eau si l'on pouvait en trouver. Je lui demandai la
permission d'aller avec eux pour voir le pays et faire toutes les
dcouvertes que je pourrais. Quand nous fmes  terre, nous ne
vmes ni rivire, ni fontaines, ni aucuns vestiges d'habitants, ce
qui obligea nos gens  ctoyer le rivage pour chercher de l'eau
frache proche de la mer. Pour moi, je me promenai seul, et
avanai environ un mille dans les terres, o je ne remarquai qu'un
pays strile et plein de rochers. Je commenais  me lasser, et,
ne voyant rien qui pt satisfaire ma curiosit, je m'en retournais
doucement vers la petite baie, lorsque je vis nos hommes sur la
chaloupe qui semblaient tcher,  force de rames, de sauver leur
vie, et je remarquai en mme temps qu'ils taient poursuivis par
un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il ft entr dans la
mer, il n'avait de l'eau que jusqu'aux genoux et faisait des
enjambes tonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une
demi-lieue, et, la mer tant en cet endroit pleine de rochers, le
grand homme ne put atteindre la chaloupe. Pour moi, je me mis 
fuir aussi vite que je pus, et je grimpai jusqu'au sommet d'une
montagne escarpe, qui me donna le moyen de voir une partie du
pays. Je le trouvai parfaitement bien cultiv; mais ce qui me
surprit d'abord fut la grandeur de l'herbe, qui me parut avoir
plus de vingt pieds de hauteur.

Je pris un grand chemin, qui me parut tel, quoiqu'il ne ft pour
les habitants qu'un petit sentier qui traversait un champ d'orge.
L, je marchai pendant quelque temps; mais je ne pouvais presque
rien voir, le temps de la moisson tant proche et les bls tant
de quarante pieds au moins. Je marchai pendant une heure avant que
je pusse arriver  l'extrmit de ce champ, qui tait enclos d'une
haie haute au moins de cent vingt pieds; pour les arbres, ils
taient si grands, qu'il me fut impossible d'en supputer la
hauteur.

Je tchais de trouver quelque ouverture dans la haie, quand je
dcouvris un des habitants dans le champ prochain, de la mme
taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivant notre
chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, et il
faisait environ cinq toises  chaque enjambe, autant que je pus
conjecturer. Je fus frapp d'une frayeur extrme, et je courus me
cacher dans le bl, d'o je le vis s'arrter  une ouverture de la
haie, jetant les yeux  et l et appelant d'une voix plus grosse
et plus retentissante que si elle ft sortie d'un porte-voix; le
son tait si fort et si lev dans l'air que d'abord je crus
entendre le tonnerre.



Aussitt sept hommes de sa taille s'avancrent vers lui, chacun
une faucille  la main, chaque faucille tant de la grandeur de
six faux. Ces gens n'taient pas si bien habills que le premier,
dont ils semblaient tre les domestiques. Selon les ordres qu'il
leur donna, ils allrent pour couper le bl dans le champ o
j'tais couch. Je m'loignai d'eux autant que je pus; mais je ne
me remuais qu'avec une difficult extrme, car les tuyaux de bl
n'taient pas quelquefois distants de plus d'un pied l'un de
l'autre, en sorte que je ne pouvais gure marcher dans cette
espce de fort. Je m'avanai cependant vers un endroit du champ
o la pluie et le vent avaient couch le bl: il me fut alors tout
 fait impossible d'aller plus loin, car les tuyaux taient si
entrelacs qu'il n'y avait pas moyen de ramper  travers, et les
barbes des pis tombs taient si fortes et si pointues qu'elles
me peraient au travers de mon habit et m'entraient dans la chair.
Cependant, j'entendais les moissonneurs qui n'taient qu'
cinquante toises de moi. tant tout  fait puis et rduit au
dsespoir, je me couchai entre deux sillons, et je souhaitais d'y
finir mes jours, me reprsentant ma veuve dsole, avec mes
enfants orphelins, et dplorant ma folie, qui m'avait fait
entreprendre ce second voyage contre l'avis de tous mes amis et de
tous mes parents.

Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empcher de songer
au pays de Lilliput, dont les habitants m'avaient regard comme le
plus grand prodige qui ait jamais paru dans le monde, o j'tais
capable d'entraner une flotte entire d'une seule main, et de
faire d'autres actions merveilleuses dont la mmoire sera
ternellement conserve dans les chroniques de cet empire, pendant
que la postrit les croira avec peine, quoique attestes par une
nation entire. Je fis rflexion quelle mortification ce serait
pour moi de paratre aussi misrable aux yeux de la nation parmi
laquelle je me trouvais alors, qu'un Lilliputien le serait parmi
nous; mais je regardais cela comme le moindre de mes malheurs: car
on remarque que les cratures humaines sont ordinairement plus
sauvages et plus cruelles  raison de leur taille, et, en faisant
cette rflexion, que pouvais-je attendre, sinon d'tre bientt un
morceau dans la bouche du premier de ces barbares normes qui me
saisirait? En vrit, les philosophes ont raison quand ils nous
disent qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison.
Peut-tre que les Lilliputiens trouveront quelque nation plus
petite,  leur gard, qu'ils me le parurent, et qui sait si cette
race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation lilliputienne
par rapport  celle de quelque pays que nous n'avons pas encore
dcouvert? Mais, effray et confus comme j'tais, je ne fis pas
alors toutes ces rflexions philosophiques.

Un des moissonneurs, s'approchant  cinq toises du sillon o
j'tais couch, me fit craindre qu'en faisant encore un pas, je ne
fusse cras sous son pied ou coup en deux par sa faucille; c'est
pourquoi, le voyant prs de lever le pied et d'avancer, je me mis
 jeter des cris pitoyables et aussi forts que la frayeur dont
j'tais saisi me le put permettre. Aussitt le gant s'arrta, et,
regardant autour et au-dessous de lui avec attention, enfin il
m'aperut. Il me considra quelque temps avec la circonspection
d'un homme qui tche d'attraper un petit animal dangereux d'une
manire qu'il n'en soit ni gratign ni mordu, comme j'avais fait
moi-mme quelquefois  l'gard d'une belette, en Angleterre.
Enfin, il eut la hardiesse de me prendre par les deux cuisses et
de me lever  une toise et demie de ses yeux, afin d'observer ma
figure plus exactement. Je devinai son intention, et je rsolus de
ne faire aucune rsistance, tandis qu'il me tenait en l'air  plus
de soixante pieds de terre, quoiqu'il me serrt trs cruellement,
par la crainte qu'il avait que je ne glissasse d'entre ses doigts.
Tout ce que j'osai faire fut de lever mes yeux vers le soleil, de
mettre mes mains dans la posture d'un suppliant, et de dire
quelques mots d'un accent trs humble et trs triste, conformment
 l'tat o je me trouvais alors, car je craignais  chaque
instant qu'il ne voult m'craser, comme nous crasons d'ordinaire
certains petits animaux odieux que nous voulons faire prir; mais
il parut content de ma voix et de mes gestes, et il commena  me
regarder comme quelque chose de curieux, tant bien surpris de
m'entendre articuler des mots, quoiqu'il ne les comprit pas.

Cependant je ne pouvais m'empcher de gmir et de verser des
larmes, et, en tournant la tte, je lui faisais entendre, autant
que je pouvais, combien il me faisait de mal par son pouce et par
son doigt. Il me parut qu'il comprenait la douleur que je
ressentais, car, levant un pan de son justaucorps, il me mit
doucement dedans, et aussitt il courut vers son matre, qui tait
un riche laboureur, et le mme que j'avais vu d'abord dans le
champ.

Le laboureur prit un petit brin de paille environ de la grosseur
d'une canne dont nous nous appuyons en marchant, et avec ce brin
leva les pans de mon justaucorps, qu'il me parut prendre pour une
espce de couverture que la nature m'avait donne; il souffla mes
cheveux pour mieux voir mon visage; il appela ses valets, et leur
demanda, autant que j'en pus juger, s'ils avaient jamais vu dans
les champs aucun animal qui me ressemblt. Ensuite il me plaa
doucement  terre sur les quatre pattes; mais je me levai aussitt
et marchai gravement, allant et venant, pour faire voir que je
n'avais pas envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour
de moi, pour mieux observer mes mouvements. J'tai mon chapeau, et
je fis une rvrence trs soumise au paysan; je me jetai  ses
genoux, je levai les mains et la tte, et je prononai plusieurs
mots aussi fortement que je pus. Je tirai une bourse pleine d'or
de ma poche et la lui prsentai trs humblement. Il la reut dans
la paume de sa main, et la porta bien prs de son oeil pour voir
ce que c'tait, et ensuite la tourna plusieurs fois avec la pointe
d'une pingle qu'il tira de sa manche; mais il n'y comprit rien.
Sur cela, je lui fis signe qu'il mt sa main  terre, et, prenant
la bourse, je l'ouvris et rpandis toutes les pices d'or dans sa
main. Il y avait six pices espagnoles de quatre pistoles chacune,
sans compter vingt ou trente pices plus petites. Je le vis
mouiller son petit doigt sur sa langue, et lever une de mes pices
les plus grosses, et ensuite une autre; mais il me sembla tout 
fait ignorer ce que c'tait; il me fit signe de les remettre dans
ma bourse, et la bourse dans ma poche.

Le laboureur fut alors persuad qu'il fallait que je fusse une
petite crature raisonnable; il me parla trs souvent, mais le son
de sa voix m'tourdissait les oreilles comme celui d'un moulin 
eau; cependant ses mots taient bien articuls. Je rpondis aussi
fortement que je pus en plusieurs langues, et souvent il appliqua
son oreille  une toise de moi, mais inutilement. Ensuite il
renvoya ses gens  leur travail, et, tirant son mouchoir de sa
poche, il le plia en deux et l'tendit sur sa main gauche, qu'il
avait mise  terre, me faisant signe d'entrer dedans, ce que je
pus faire aisment, car elle n'avait pas plus d'un pied
d'paisseur. Je crus devoir obir, et, de peur de tomber, je me
couchai tout de mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa, et,
de cette faon, il m'emporta chez lui. L, il appela sa femme et
me montra  elle; mais elle jeta des cris effroyables, et recula
comme font les femmes en Angleterre  la vue d'un crapaud ou d'une
araigne. Cependant, lorsque, au bout de quelque temps, elle eut
vu toutes mes manires et comment j'observais les signes que
faisait son mari, elle commena  m'aimer trs tendrement.



Il tait environ l'heure de midi, et alors un domestique servit le
dner. Ce n'tait, suivant l'tat simple d'un laboureur, que de la
viande grossire dans un plat d'environ vingt-quatre pieds de
diamtre. Le laboureur, sa femme, trois enfants et une vieille
grand'mre composaient la compagnie. Lorsqu'ils furent assis, le
fermier me plaa  quelque distance de lui sur la table, qui tait
 peu prs haute de trente pieds; je me tins aussi loin que je pus
du bord, de crainte de tomber. La femme coupa un morceau de
viande, ensuite elle mietta du pain dans une assiette de bois,
qu'elle plaa devant moi. Je lui fis une rvrence trs humble,
et, tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis  manger, ce
qui leur donna un trs grand plaisir. La matresse envoya sa
servante chercher une petite tasse qui servait  boire des
liqueurs et qui contenait environ douze pintes, et la remplit de
boisson. Je levai le vase avec une grande difficult, et, d'une
manire trs respectueuse, je bus  la sant de madame, exprimant
les mots aussi fortement que je pouvais en anglais, ce qui fit
faire  la compagnie de si grands clats de rire, que peu s'en
fallut que je n'en devinsse sourd. Cette boisson avait  peu prs
le got du petit cidre, et n'tait pas dsagrable. Le matre me
fit signe de venir  ct de son assiette de bois; mais, en
marchant trop vite sur la table, une petite crote de pain me fit
broncher et tomber sur le visage, sans pourtant me blesser. Je me
levai aussitt, et, remarquant que ces bonnes gens en taient fort
touchs, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma tte,
je fis trois acclamations pour marquer que je n'avais point reu
de mal; mais en avanant vers mon matre (c'est le nom que je lui
donnerai dsormais), le dernier de ses fils, qui tait assis le
plus proche de lui, et qui tait trs malin et g d'environ dix
ans, me prit par les jambes, et me tint si haut dans l'air que je
me trmoussai de tout mon corps. Son pre m'arracha d'entre ses
mains, et en mme temps lui donna sur l'oreille gauche un si grand
soufflet, qu'il en aurait presque renvers une troupe de cavalerie
europenne, et lui ordonna de se lever de table; mais, ayant 
craindre que le garon ne gardt quelque ressentiment contre moi,
et me souvenant que tous les enfants chez nous sont naturellement
mchants  l'gard des oiseaux, des lapins, des petits chats et
des petits chiens, je me mis  genoux, et, montrant le garon au
doigt, je me fis entendre  mon matre autant que je pus, et le
priai de pardonner  son fils. Le pre y consentit, et le garon
reprit sa chaise; alors je m'avanai jusqu' lui et lui baisai la
main.

Au milieu du dner, le chat favori de ma matresse sauta sur elle.
J'entendis derrire moi un bruit ressemblant  celui de douze
faiseurs de bas au mtier, et, tournant ma tte, je trouvai que
c'tait un chat qui miaulait. Il me parut trois fois plus grand
qu'un boeuf, comme je le jugeai en voyant sa tte et une de ses
pattes, pendant que sa matresse lui donnait  manger et lui
faisait des caresses. La frocit du visage de cet animal me
dconcerta tout  fait, quoique je me tinsse au bout le plus
loign de la table,  la distance de cinquante pieds, et quoique
ma matresse tnt le chat de peur qu'il ne s'lant sur moi; mais
il n'y eut point d'accident, et le chat m'pargna.

Mon matre me plaa  une toise et demie du chat, et comme j'ai
toujours prouv que lorsqu'on fuit devant un animal froce ou que
l'on parat avoir peur, c'est alors qu'on en est infailliblement
poursuivi, je rsolus de faire bonne contenance devant le chat, et
je m'avanai jusqu' dix-huit pouces, ce qui le fit reculer comme
s'il et eu lui-mme peur de moi. J'eus moins d'apprhension des
chiens. Trois ou quatre entrrent dans la salle, entre lesquels il
y avait un mtin d'une grosseur gale  celle de quatre lphants,
et un lvrier un peu plus haut que le mtin, mais moins gros.

Sur la fin du dner, la nourrice entra, portant entre ses bras un
enfant de l'ge d'un an, qui, aussitt qu'il m'aperut, poussa des
cris formidables. L'enfant, me regardant comme une poupe ou une
babiole, criait afin de m'avoir pour lui servir de jouet. La mre
m'leva et me donna  l'enfant, qui se saisit bientt de moi et
mit ma tte dans sa bouche, o je commenai  hurler si
horriblement que l'enfant, effray, me laissa tomber. Je me serais
infailliblement cass la tte si la mre n'avait pas tenu son
tablier sous moi. La nourrice, pour apaiser son poupon, se servit
d'un hochet qui tait un gros pilier creux, rempli de grosses
pierres et attach par un cble au milieu du corps de l'enfant;
mais cela ne put l'apaiser, et elle se trouva; rduite  se servir
du dernier remde, qui fut de lui donner  tter. Il faut avouer
que jamais objet ne me parut plus effroyable que les seins de
cette nourrice, et je ne sais  quoi je puis les comparer.

Aprs le dner, mon matre alla retrouver ses ouvriers, et,  ce
que je pus comprendre par sa voix et par ses gestes, il chargea sa
femme de prendre un grand soin de moi. J'tais bien las, et
j'avais une grande envie de dormir; ce que ma matresse
apercevant, elle me mit dans son lit, et me couvrit avec un
mouchoir blanc, mais plus large que la grande voile d'un vaisseau
de guerre.

Je dormis pendant deux heures, et songeai que j'tais chez moi
avec ma femme et mes enfants, ce qui augmenta mon affliction quand
je m'veillai et me trouvai tout seul dans une chambre vaste de
deux ou trois cents pieds de largeur et deux cents de hauteur, et
couch dans un lit large de dix toises. Ma matresse tait sortie
pour les affaires de la maison, et m'avait enferm au verrou. Le
lit tait lev de quatre toises; je voulais descendre, et je
n'osais appeler; quand je l'eusse essay, c'et t inutilement,
avec une voix comme la mienne, et y ayant une si grande distance
de la chambre o j'tais  la cuisine, o la famille se tenait.
Sur ces entrefaites, deux rats grimprent le long des rideaux et
se mirent  courir sur le lit; l'un approcha de mon visage, sur
quoi je me levai tout effray, et mis le sabre  la main pour me
dfendre. Ces animaux horribles eurent l'insolence de m'attaquer
des deux cts; mais je fendis le ventre  l'un, et l'autre
s'enfuit. Aprs cet exploit, je me couchai pour me reposer et
reprendre mes esprits. Ces animaux taient de la grosseur d'un
mtin, mais infiniment plus agiles et plus froces, en sorte que
si j'eusse t mon ceinturon et mis bas mon sabre avant de me
coucher, j'aurais t infailliblement dvor par deux rats.



Bientt aprs, ma matresse entra dans la chambre, et me voyant
tout couvert de sang, elle accourut et me prit dans sa main. Je
lui montrai avec mon doigt le rat mort, en souriant et en faisant
d'autres signes, pour lui faire entendre que je n'tais pas
bless, ce qui lui donna de la joie. Je tchai de lui faire
entendre que je souhaitais fort qu'elle me mt  terre, ce qu'elle
fit, et je me sauvai dans le jardin.




Chapitre II

_Portrait de la fille du laboureur. L'auteur est conduit  une
ville o il y avait un march, et ensuite  la capitale. Dtail de
son voyage._


Ma matresse avait une fille de l'ge de neuf ans, enfant qui
avait beaucoup d'esprit pour son ge. Sa mre, de concert avec
elle, s'avisa d'accommoder pour moi le berceau de sa poupe avant
qu'il ft nuit. Le berceau fut mis dans un petit tiroir de
cabinet, et le tiroir pos sur une tablette suspendue, de peur des
rats; ce fut l mon lit pendant tout le temps que je demeurai avec
ces bonnes gens. Cette jeune fille tait si adroite, qu'aprs que
je me fus dshabill une ou deux fois en sa prsence, elle sut
m'habiller et me dshabiller quand il lui plaisait, quoique je ne
lui donnasse cette peine que pour lui obir; elle me fit six
chemises et d'autres sortes de linge, de la toile la plus fine
qu'on put trouver (qui,  la vrit, tait plus grossire que des
toiles de navire), et les blanchit toujours elle-mme. Ma
blanchisseuse tait encore la matresse d'cole qui m'apprenait sa
langue. Quand je montrais quelque chose du doigt, elle m'en disait
le nom aussitt; en sorte qu'en peu de temps je fus en tat de
demander ce que je souhaitais: elle avait, en vrit, un trs bon
naturel; elle me donna le nom de Grildrig, mot qui signifie ce que
les Latins appellent _homunculus_, les Italiens _uomoncellino_, et
les Anglais _manikin_. C'est  elle que je fus redevable de ma
conservation. Nous tions toujours ensemble; je l'appelais
Glumdalclitch, ou la petite nourrice, et je serais coupable d'une
trs noire ingratitude si j'oubliais jamais ses soins et son
affection pour moi. Je souhaite de tout mon coeur tre un jour en
tat de les reconnatre, au lieu d'tre peut-tre l'innocente mais
malheureuse cause de sa disgrce, comme j'ai trop lieu de
l'apprhender.

Il se rpandit alors dans tout le pays que mon matre avait trouv
dans les champs un petit animal environ de la grosseur d'un
_splacknock_ (animal de ce pays long d'environ six pieds), et de
la mme figure qu'une crature humaine; qu'il imitait l'homme dans
toutes ses actions, et semblait parler une petite espce de langue
qui lui tait propre; qu'il avait dj appris plusieurs de leurs
mots; qu'il marchait droit sur les deux pieds, tait doux et
traitable, venait quand il tait appel, faisait tout ce qu'on lui
ordonnait de faire, avait les membres dlicats et un teint plus
blanc et plus fin que celui de la fille d'un seigneur  l'ge de
trois ans. Un laboureur voisin, intime ami de mon matre, lui
rendit visite exprs pour examiner la vrit du bruit qui s'tait
rpandu. On me fit venir aussitt: on me mit sur une table, o je
marchai comme on me l'ordonna. Je tirai mon sabre et le remis dans
mon fourreau; je fis la rvrence  l'ami de mon matre; je lui
demandai, dans sa propre langue, comment il se portait, et lui dis
qu'il tait le bienvenu, le tout suivant les instructions de ma
petite matresse. Cet homme, de qui le grand ge avait fort
affaibli la vue, mit ses lunettes pour me regarder mieux; sur quoi
je ne pus m'empcher d'clater de rire. Les gens de la famille,
qui dcouvrirent la cause de ma gaiet, se prirent  rire, de quoi
le vieux penard  fut assez bte pour se fcher. Il avait l'air
d'un avare, et il le fit bien paratre par le conseil dtestable
qu'il donna  mon matre de me faire voir pour de l'argent 
quelque jour de march, dans la ville prochaine, qui tait
loigne de notre maison d'environ vingt-deux milles. Je devinai
qu'il y avait quelque dessein sur le tapis, lorsque je remarquai
mon matre et son ami parlant ensemble tout bas  l'oreille
pendant un assez long temps, et quelquefois me regardant et me
montrant au doigt.

Le lendemain au matin, Glumdalclitch, ma petite matresse, me
confirma dans ma pense, en me racontant toute l'affaire, qu'elle
avait apprise de sa mre. La pauvre fille me cacha dans son sein
et versa beaucoup de larmes: elle apprhendait qu'il ne m'arrivt
du mal, que je ne fusse froiss, estropi, et peut-tre cras par
des hommes grossiers et brutaux qui me manieraient rudement. Comme
elle avait remarqu que j'tais modeste de mon naturel, et trs
dlicat dans tout ce qui regardait mon honneur, elle gmissait de
me voir expos pour de l'argent  la curiosit du plus bas peuple;
elle disait que son papa et sa maman lui avaient promis que
Grildrig serait tout  elle; mais qu'elle voyait bien qu'on la
voulait tromper, comme on avait fait, l'anne dernire, quand on
feignit de lui donner un agneau, qui, quand il fut gras, fut vendu
 un boucher. Quant  moi, je puis dire, en vrit, que j'eus
moins de chagrin que ma petite matresse. J'avais conu de grandes
esprances, qui ne m'abandonnrent jamais, que je recouvrerais un
jour ma libert, et,  l'gard de l'ignominie d'tre port  et
l comme un monstre, je songeai qu'une telle disgrce ne me
pourrait jamais tre reproche, et ne fltrirait point mon honneur
lorsque je serais de retour en Angleterre, parce que le roi mme
de la Grande-Bretagne, s'il se trouvait en pareille situation,
aurait un pareil sort.

Mon matre, suivant l'avis de son ami, me mit dans une caisse, et,
le jour du march suivant, me mena  la ville prochaine avec sa
petite fille. La caisse tait ferme de tous cts, et tait
seulement perce de quelques trous pour laisser entrer l'air. La
fille avait pris le soin de mettre sous moi le matelas du lit de
sa poupe; cependant je fus horriblement agit et rudement secou
dans ce voyage, quoiqu'il ne durt pas plus d'une demi-heure. Le
cheval faisait  chaque pas environ quarante pieds, et trottait si
haut, que l'agitation tait gale  celle d'un vaisseau dans une
tempte furieuse; le chemin tait un peu plus long que de Londres
 Saint-Albans. Mon matre descendit de cheval  une auberge o il
avait coutume d'aller, et, aprs avoir pris conseil avec l'hte et
avoir fait quelques prparatifs ncessaires, il loua le _glultrud_
ou crieur public, pour donner avis  toute la ville d'un petit
animal tranger qu'on ferait voir  l'enseigne de l'Aigle vert,
qui tait moins gros qu'un _splacknock_, et ressemblant dans
toutes les parties de son corps  une crature humaine, qui
pouvait prononcer plusieurs mots et faire une infinit de tours
d'adresse.

Je fus pos sur une table dans la salle la plus grande de
l'auberge, qui tait presque large de trois cents pieds en carr.
Ma petite matresse se tenait debout sur un tabouret bien prs de
la table, pour prendre soin de moi et m'instruire de ce qu'il
fallait faire. Mon matre, pour viter la foule et le dsordre, ne
voulut pas permettre que plus de trente personnes entrassent  la
fois pour me voir. Je marchai  et l sur la table, suivant les
ordres de la fille: elle me fit plusieurs questions qu'elle sut
tre  ma porte et proportionnes  la connaissance que j'avais
de la langue, et je rpondis le mieux et le plus haut que je pus.
Je me retournai plusieurs fois vers toute la compagnie, et fis
mille rvrences. Je pris un de plein de vin, que Glumdalclitch
m'avait donn pour gobelet, et je bus  leur sant. Je tirai mon
sabre et fis le moulinet  la faon des matres d'armes
d'Angleterre. La fille me donna un bout de paille, dont je fis
l'exercice comme d'une pique, ayant appris cela dans ma jeunesse.
Je fus oblig de rpter toujours les mmes choses, jusqu' ce que
je fusse presque mort de lassitude, d'ennui et de chagrin.

Ceux qui m'avaient vu firent de tous cts des rapports si
merveilleux, que le peuple voulait ensuite enfoncer les portes
pour entrer.

Mon matre, ayant en vue ses propres intrts, ne voulut permettre
 personne de me toucher, except  ma petite matresse, et, pour
me mettre plus  couvert de tout accident, on avait rang des
bancs autour de la table,  une telle distance que je ne fusse 
porte d'aucun spectateur. Cependant un petit colier malin me
jeta une noisette  la tte, et il s'en fallut peu qu'il ne
m'attrapt; elle fut jete avec tant de force que, s'il n'et pas
manqu son coup, elle m'aurait infailliblement fait sauter la
cervelle, car elle tait presque aussi grosse qu'un melon; mais
j'eus la satisfaction de voir le petit colier chass de la salle.

Mon matre fit afficher qu'il me ferait voir encore le jour du
march suivant; cependant il me fit faire une voiture plus
commode, vu que j'avais t si fatigu de mon premier voyage et du
spectacle que j'avais donn pendant huit heures de suite, que je
ne pouvais plus me tenir debout et que j'avais presque perdu la
voix. Pour m'achever, lorsque je fus de retour, tous les
gentilshommes du voisinage, ayant entendu parler de moi, se
rendirent  la maison de mon matre. Il y en eut un jour plus de
trente, avec leurs femmes et leurs enfants, car ce pays, aussi
bien que l'Angleterre, est peupl de gentilshommes fainants et
dsoeuvrs.

Mon matre, considrant le profit que je pouvais lui rapporter,
rsolut de me faire voir dans les villes du royaume les plus
considrables. S'tant donc fourni de toutes les choses
ncessaires  un long voyage, aprs avoir rgl ses affaires
domestiques et dit adieu  sa femme, le 17 aot 1703, environ deux
mois aprs mon arrive, nous partmes pour nous rendre  la
capitale, situe vers le milieu de cet empire, et environ  quinze
cents lieues de notre demeure. Mon matre fit monter sa fille en
trousse derrire lui! Elle me porta dans une bote attache autour
de son corps, double du drap le plus fin qu'elle avait pu
trouver.

Le dessein de mon matre fut de me faire voir sur la route, dans
toutes les villes, bourgs et villages un peu fameux, et de
parcourir mme les chteaux de la noblesse qui l'loigneraient peu
de son chemin. Nous faisions de petites journes, seulement de
quatre-vingts ou cent lieues, car Glumdalclitch, exprs pour
m'pargner de la fatigue, se plaignit qu'elle tait bien
incommode du trot du cheval. Souvent elle me tirait de la caisse
pour me donner de l'air et me faire voir le pays. Nous passmes
cinq ou six rivires plus larges et plus profondes que le Nil et
le Gange, et il n'y avait gure de ruisseau qui ne ft plus grand
que la Tamise au pont de Londres. Nous fmes trois semaines dans
notre voyage, et je fus montr dans dix-huit grandes villes, sans
compter plusieurs villages et plusieurs chteaux de la campagne.

Le vingt-sixime jour d'octobre, nous arrivmes  la capitale,
appele dans leur langue Lorbrulgrud ou l'_Orgueil de l'univers_.
Mon matre loua un appartement dans la rue principale de la ville,
peu loigne du palais royal, et distribua, selon la coutume, des
affiches contenant une description merveilleuse de ma personne et
de mes talents. Il loua une trs grande salle de trois ou quatre
cents pieds de large, o il plaa une table de soixante pieds de
diamtre, sur laquelle je devais jouer mon rle; il la fit
entourer de palissades pour m'empcher de tomber en bas. C'est sur
cette table qu'on me montra dix fois par jour, au grand tonnement
et  la satisfaction de tout le peuple. Je savais alors
passablement parler la langue, et j'entendais parfaitement tout ce
qu'on disait de moi; d'ailleurs, j'avais appris leur alphabet, et
je pouvais, quoique avec peine, lire et expliquer les livres, car
Glumdalclitch m'avait donn des leons chez son pre et aux heures
de loisir pendant notre voyage; elle portait un petit livre dans
sa poche, un peu plus gros qu'un volume d'atlas, livre  l'usage
des jeunes filles, et qui tait une espce de catchisme en
abrg; elle s'en servait pour m'enseigner les lettres de
l'alphabet, et elle m'en interprtait les mots.




Chapitre III

_L'auteur mand pour se rendre  la cour: la reine l'achte et le
prsente au roi. Il dispute avec les savants de Sa Majest. On lui
prpare un appartement. Il devient favori de la reine. Il soutient
l'honneur de son pays. Ses querelles avec le nain de la reine._


Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer chaque jour
apportrent un changement considrable  ma sant; car, plus mon
matre gagnait, plus il devenait insatiable. J'avais perdu
entirement l'apptit, et j'tais presque devenu un squelette. Mon
matre s'en aperut, et jugeant que je mourrais bientt, rsolut
de me faire valoir autant qu'il pourrait. Pendant qu'il raisonnait
de cette faon, un _slardral_, ou cuyer du roi, vint ordonner 
mon matre de m'amener incessamment  la cour pour le
divertissement de la reine et de toutes ses dames. Quelques-unes
de ces dames m'avaient dj vu, et avaient rapport des choses
merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et
de mon esprit dlicat. Sa Majest et sa suite furent extrmement
diverties de mes manires. Je me mis  genoux et demandai d'avoir
l'honneur de baiser son pied royal; mais cette princesse gracieuse
me prsenta son petit doigt, que j'embrassai entre mes deux bras,
et dont j'appliquai le bout avec respect  mes lvres. Elle me fit
des questions gnrales touchant mon pays et mes voyages,
auxquelles je rpondis aussi distinctement et en aussi peu de mots
que je pus; elle me demanda si je serais bien aise de vivre  la
cour; je fis la rvrence jusqu'au bas de la table sur laquelle
j'tais mont, et je rpondis humblement que j'tais l'esclave de
mon matre; mais que, s'il ne dpendait que de moi, je serais
charm de consacrer ma vie au service de Sa Majest; elle demanda
ensuite  mon matre s'il voulait me vendre. Lui, qui s'imaginait
que je n'avais pas un mois  vivre, fut ravi de la proposition, et
fixa le prix de ma vente  mille pices d'or, qu'on lui compta
sur-le-champ. Je dis alors  la reine que, puisque j'tais devenu
un homme esclave de Sa Majest, je lui demandais la grce que
Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attention,
d'amiti et de soins, ft admise  l'honneur de son service, et
continut d'tre ma gouvernante. Sa Majest y consentit, et y fit
consentir aussi le laboureur, qui tait bien aise de voir sa fille
 la cour. Pour la pauvre fille, elle ne pouvait cacher sa joie.
Mon matre se retira, et me dit en partant qu'il me laissait dans
un bon endroit;  quoi je ne rpliquai que par une rvrence
cavalire.

La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reu le
compliment et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la cause. Je
pris la libert de rpondre  Sa Majest que je n'avais point
d'autre obligation  mon dernier matre que celle de n'avoir pas
cras un pauvre animal innocent, trouv par hasard dans son
champ; que ce bienfait avait t assez bien pay par le profit
qu'il avait fait en me montrant pour de l'argent, et par le prix
qu'il venait de recevoir en me vendant; que ma sant tait trs
altre par mon esclavage et par l'obligation continuelle
d'entretenir et d'amuser le menu peuple  toutes les heures du
jour, et que, si mon matre n'avait pas cru ma vie en danger, Sa
Majest ne m'aurait pas eu  si bon march; mais que, comme je
n'avais pas lieu de craindre d'tre dsormais si malheureux sous
la protection d'une princesse si grande et si bonne, l'ornement de
la nature, l'admiration du monde, les dlices de ses sujets et le
phnix de la cration, j'esprais que l'apprhension qu'avait eue
mon dernier matre serait vaine, puisque je trouvais dj mes
esprits ranims par l'influence de sa prsence trs auguste.

Tel fut le sommaire de mon discours, prononc avec plusieurs
barbarismes et en hsitant souvent.

La reine, qui excusa avec bont les dfauts de ma harangue, fut
surprise de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un petit
animal; elle me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au
roi, qui tait alors retir dans son cabinet. Sa Majest, prince
trs srieux et d'un visage austre, ne remarquant pas bien ma
figure  la premire vue, demanda froidement  la reine depuis
quand elle tait devenue si amoureuse d'un _splacknock_ (car il
m'avait pris pour cet insecte); mais la reine, qui avait
infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'critoire du
roi et m'ordonna de dire moi-mme  Sa Majest ce que j'tais. Je
le fis en trs peu de mots, et Glumdalclitch, qui tait reste 
la porte du cabinet, ne pouvant pas souffrir que je fusse
longtemps hors de sa prsence, entra et dit  Sa Majest comment
j'avais t trouv dans un champ.

Le roi, aussi savant qu'aucune personne de ses tats, avait t
lev dans l'tude de la philosophie et surtout des mathmatiques.
Cependant, quand il vit de prs ma figure et ma dmarche, avant
que j'eusse commenc  parler, il s'imagina que je pourrais tre
une machine artificielle comme celle d'un tournebroche ou tout au
plus d'une horloge invente et excute par un habile artiste;
mais quand il eut trouv du raisonnement dans les petits sons que
je rendais, il ne put cacher son tonnement et son admiration.

Il envoya chercher trois fameux savants, qui alors taient de
quartier  la cour et dans leur semaine de service (selon la
coutume admirable de ce pays). Ces messieurs, aprs avoir examin
de prs ma figure avec beaucoup d'exactitude, raisonnrent
diffremment sur mon sujet. Ils convenaient tous que je ne pouvais
pas tre produit suivant les lois ordinaires de la nature, parce
que j'tais dpourvu de la facult naturelle de conserver ma vie,
soit par l'agilit, soit par la facilit de grimper sur un arbre,
soit par le pouvoir de creuser la terre et d'y faire des trous
pour m'y cacher comme les lapins. Mes dents, qu'ils considrrent
longtemps, les firent conjecturer que j'tais un animal
carnassier.

Un de ces philosophes avana que j'tais un embryon, un pur
avorton; mais cet avis fut rejet par les deux autres, qui
observrent que mes membres taient parfaits et achevs dans leur
espce, et que j'avais vcu plusieurs annes, ce qui parut vident
par ma barbe, dont les poils se dcouvraient avec un microscope.
On ne voulut pas avouer que j'tais un nain, parce que ma
petitesse tait hors de comparaison; car le nain favori de la
reine, le plus petit qu'on et jamais vu dans ce royaume, avait
prs de trente pieds de haut. Aprs un grand dbat, on conclut
unanimement que je n'tais qu'un _relplum scalcath_, qui, tant
interprt littralement, veut dire _lusus natur_, dcision trs
conforme  la philosophie moderne de l'Europe, dont les
professeurs, ddaignant le vieux subterfuge des causes occultes, 
la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tchent de masquer leur
ignorance, ont invent cette solution merveilleuse de toutes les
difficults de la physique. Admirable progrs de la science
humaine!

Aprs cette conclusion dcisive, je pris la libert de dire
quelques mots: je m'adressai au roi, et protestai  Sa Majest que
je venais d'un pays o mon espce tait rpandue en plusieurs
millions d'individus des deux sexes, o les animaux, les arbres et
les maisons taient proportionns  ma petitesse, et o, par
consquent, je pouvais tre aussi bien en tat de me dfendre et
de trouver ma nourriture, mes besoins et mes commodits qu'aucun
des sujets de Sa Majest. Cette rponse fit sourire
ddaigneusement les philosophes, qui rpliqurent que le laboureur
m'avait bien instruit et que je savais ma leon. Le roi, qui avait
un esprit bien plus clair, congdiant ses savants, envoya
chercher le laboureur, qui, par bonheur, n'tait pas encore sorti
de la ville. L'ayant donc d'abord examin en particulier, et puis
l'ayant confront avec moi et avec la jeune fille, Sa Majest
commena  croire que ce que je lui avais dit pouvait tre vrai.
Il pria la reine de donner ordre qu'on prit un soin particulier de
moi, et fut d'avis qu'il me fallait laisser sous la conduite de
Glumdalclitch, ayant remarqu que nous avions une grande affection
l'un pour l'autre.

La reine donna ordre  son bniste de faire une bote qui me pt
servir de chambre  coucher, suivant le modle que Glumdalclitch
et moi lui donnerions. Cet homme, qui tait un ouvrier trs
adroit, me fit en trois semaines une chambre de bois de seize
pieds en carr et de douze de haut, avec des fentres, une porte
et deux cabinets.

Un ouvrier excellent, qui tait clbre pour les petits bijoux
curieux, entreprit de me faire deux chaises d'une matire
semblable  l'ivoire, et deux tables avec une armoire pour mettre
mes hardes; ensuite, la reine fit chercher chez les marchands les
toffes de soie les plus fines pour me faire des habits.

Cette princesse gotait si fort mon entretien, qu'elle ne pouvait
dner sans moi. J'avais une table place sur celle o Sa Majest
mangeait, avec une chaise sur laquelle je me pouvais asseoir.
Glumdalclitch tait debout sur un tabouret, prs de la table, pour
pouvoir prendre soin de moi.

Un jour, le prince, en dnant, prit plaisir  s'entretenir avec
moi, me faisant des questions touchant les moeurs, la religion,
les lois, le gouvernement et la littrature de l'Europe, et je lui
en rendis compte le mieux que je pus. Son esprit tait si
pntrant, et son jugement si solide, qu'il fit des rflexions et
des observations trs sages sur tout ce que je lui dis. Lui ayant
parl de deux partis qui divisent l'Angleterre, il me demanda si
j'tais un _whig_ ou un _tory _; puis, se tournant vers son
ministre, qui se tenait derrire lui, ayant  la main un bton
blanc presque aussi haut que le grand mt du _Souverain royal_:
Hlas! dit-il, que la grandeur humaine est peu de chose, puisque
de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs et des
distinctions parmi eux! Ils ont de petits lambeaux dont ils se
parent, des trous, des cages, des botes, qu'ils appellent des
palais et des htels, des quipages, des livres, des titres, des
charges, des occupations, des passions comme nous. Chez eux, on
aime, on hait, on trompe, on trahit comme ici. C'est ainsi que Sa
Majest philosophait  l'occasion de ce que je lui avais dit de
l'Angleterre, et moi j'tais confus et indign de voir ma patrie,
la matresse des arts, la souveraine des mers, l'arbitre de
l'Europe, la gloire de l'univers, traite avec tant de mpris.

Il n'y avait rien qui m'offenst et me chagrint plus que le nain
de la reine, qui, tant de la taille la plus petite qu'on et
jamais vue dans ce pays, devint d'une insolence extrme  la vue
d'un homme beaucoup plus petit que lui. Il me regardait d'un air
fier et ddaigneux, et raillait sans cesse de ma petite figure. Je
ne m'en vengeai qu'en l'appelant _frre_. Un jour, pendant le
dner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais 
rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva et me laissa tomber
dans un plat de lait, et aussitt s'enfuit. J'en eus par-dessus
les oreilles, et, si je n'avais t un nageur excellent, j'aurais
t infailliblement noy. Glumdalclitch, dans ce moment, tait par
hasard  l'autre extrmit de la chambre. La reine fut si
consterne de cet accident, qu'elle manqua de prsence d'esprit
pour m'assister; mais ma petite gouvernante courut  mon secours
et me tira adroitement hors du plat, aprs que j'eus aval plus
d'une pinte de lait. On me mit au lit; cependant, je ne reus
d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout a fait gt. Le
nain fut bien fouett, et je pris quelque plaisir  voir cette
excution.

Je vais maintenant donner au lecteur une lgre description de ce
pays, autant que je l'ai pu connatre par ce que j'en ai parcouru.
Toute l'tendue du royaume est environ de trois mille lieues de
long et de deux mille cinq cents lieues de large: d'o je conclus
que nos gographes de l'Europe se trompent lorsqu'ils croient
qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Je me suis
toujours imagin qu'il devait y avoir de ce ct-l un grand
continent, pour servir de contrepoids au grand continent de
Tartarie. On doit donc corriger les cartes et joindre cette vaste
tendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amrique; sur quoi je
suis prt d'aider les gographes de mes lumires. Ce royaume est
une presqu'le, termine vers le nord par une chane de montagnes
qui ont environ trente milles de hauteur, et dont on ne peut
approcher,  cause des volcans qui y sont en grand nombre sur la
cime.

Les plus savants ne savent quelle espce de mortels habitent au
del de ces montagnes, ni mme s'il y a des habitants. Il n'y a
aucun port dans tout le royaume; et les endroits de la cte o les
rivires vont se perdre dans la mer sont si pleins de rochers
hauts et escarps, et la mer y est ordinairement si agite, qu'il
n'y a presque personne qui ose y aborder, en sorte que ces peuples
sont exclus de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes
rivires sont pleines de poissons excellents; aussi, c'est trs
rarement qu'on pche dans l'Ocan, parce que les poissons de mer
sont de la mme grosseur que ceux de l'Europe, et par rapport a
eux ne mritent pas la peine d'tre pchs; d'o il est vident
que la nature, dans la production des plantes et des animaux d'une
grosseur si norme, se borne tout  fait  ce continent; et, sur
ce point, je m'en rapporte aux philosophes. On prend nanmoins
quelquefois, sur la cte, des baleines, dont le petit peuple se
nourrit et mme se rgale. J'ai vu une de ces baleines qui tait
si grosse qu'un homme du pays avait de la peine  la porter sur
ses paules. Quelquefois, par curiosit, on en apporte dans des
paniers  Lorbrulgrud; j'en ai vu une dans un plat sur la table du
roi.

Le pays est trs peupl, car il contient cinquante et une villes,
prs de cent bourgs entours de murailles, et un bien plus grand
nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur
curieux, il suffira peut-tre de donner la description de
Lorbrulgrud. Cette ville est situe sur une rivire qui la
traverse et la divise en deux parties presque gales. Elle
contient plus de quatre-vingt mille maisons, et environ six cent
mille habitants; elle a en longueur trois _glonglungs_ (qui font
environ cinquante-quatre milles d'Angleterre), et deux et demi en
largeur, selon la mesure que j'en pris sur la carte royale,
dresse par les ordres du roi, qui fut tendue sur la terre exprs
pour moi, et tait longue de cent pieds.

Le palais du roi est un btiment assez peu rgulier; c'est plutt
un amas d'difices qui a environ sept milles de circuit; les
chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et
larges  proportion.

On donna un carrosse  Glumdalclitch et  moi pour voir la ville,
ses places et ses htels. Je supputai que notre carrosse tait
environ en carr comme la salle de Westminster, mais pas tout 
fait si haut. Un jour, nous fmes arrter le carrosse  plusieurs
boutiques, o les mendiants, profitant de l'occasion, se rendirent
en foule aux portires, et me fournirent les spectacles les plus
affreux qu'un oeil anglais ait jamais vus. Comme ils taient
difformes, estropis, sales, malpropres, couverts de plaies, de
tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une
grosseur norme, je prie le lecteur de juger de l'impression que
ces objets firent sur moi, et de m'en pargner la description.

Les filles de la reine priaient souvent Glumdalclitch de venir
dans leurs appartements et de m'y porter avec elle, pour avoir le
plaisir de me voir de prs. Elles me traitaient sans crmonie,
comme une crature sans consquence, de sorte que j'assistai
souvent  leur toilette, et c'tait bien malgr moi, je l'affirme,
que je les regardais quand elles dcouvraient leurs bras ou leur
cou. Je dis malgr moi, car en vrit ce n'tait pas un beau
spectacle: leur peau me semblait dure et de diffrentes couleurs
avec des taches a et l aussi larges qu'une assiette. Leurs longs
cheveux pendants semblaient des paquets de cordes: d'o il faut
conclure que la beaut des femmes, dont on fait ordinairement tant
de cas, n'est qu'une chose imaginaire, puisque les femmes d'Europe
ressembleraient  celles d'o je viens de parler si nos yeux
taient des microscopes. Je supplie le beau sexe de mon pays de ne
me point savoir mauvais gr de cette observation. Il importe peu
aux belles d'tre laides pour des yeux perants qui ne les verront
jamais. Les philosophes savent bien ce qui en est; mais lorsqu'ils
voient une beaut, ils voient comme tout le monde, et ne sont plus
philosophes.

La reine, qui m'entretenait souvent de mes voyages sur mer,
cherchait toutes les occasions possibles de me divertir quand
j'tais mlancolique. Elle me demanda un jour si j'avais l'adresse
de manier une voile et une rame, et si un peu d'exercice en ce
genre ne serait pas convenable  ma sant. Je rpondis que
j'entendais tous les deux assez bien; car, quoique mon emploi
particulier et t celui de chirurgien, c'est--dire mdecin de
vaisseau, je m'tais trouv souvent oblig de travailler comme
matelot; mais j'ignorais comment cela se pratiquait dans ce pays,
o la plus petite barque tait gale  un vaisseau de guerre de
premier rang parmi nous; d'ailleurs, un navire proportionn  ma
grandeur et  mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs
rivires, et je n'aurais pu le gouverner. Sa Majest me dit que,
si je voulais, son menuisier me ferait une petite barque, et
qu'elle me trouverait un endroit o je pourrais naviguer. Le
menuisier, suivant mes instructions, dans l'espace de dix jours,
me construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de
tenir commodment huit Europens. Quand il fut achev, la reine
donna ordre au menuisier de faire une auge de bois, longue de
trois cents pieds, large de cinquante et profonde de huit:
laquelle, tant bien goudronne, pour empcher l'eau de
s'chapper, fut pose sur le plancher, le long de la muraille,
dans une salle extrieure du palais: elle avait un robinet bien
prs du fond, pour laisser sortir l'eau de temps en temps, et deux
domestiques la pouvaient remplir dans une demi-heure de temps.
C'est l que l'on me fit ramer pour mon divertissement, aussi bien
que pour celui de la reine et de ses dames, qui prirent beaucoup
de plaisir  voir mon adresse et mon agilit. Quelquefois je
haussais ma voile, et puis c'tait mon affaire de gouverner
pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leurs
ventails; et quand elles se trouvaient fatigues, quelques-uns
des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leur
souffle, tandis que je signalais mon adresse  tribord et 
bbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais fini, Glumdalclitch
reportait mon navire dans son cabinet, et le suspendait  un clou
pour scher.

Dans cet exercice, il m'arriva une fois un accident qui pensa me
coter la vie; car, un des pages ayant mis mon navire dans l'auge,
une femme de la suite de Glumdalclitch me leva trs officieusement
pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je glissai
d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tomb de la
hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux
accident du monde, je n'eusse pas t arrt par une grosse
pingle qui tait fiche dans le tablier de cette femme. La tte
de l'pingle passa entre ma chemise et la ceinture de ma culotte,
et ainsi je fus suspendu en l'air par le dos, jusqu' ce que
Glumdalclitch accourt  mon secours.

Une autre fois, un des domestiques, dont la fonction tait de
remplir mon auge d'eau frache de trois jours en trois jours, fut
si ngligent, qu'il laissa chapper de son eau une grenouille trs
grosse sans l'apercevoir.

La grenouille se tint cache jusqu' ce que je fusse dans mon
navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpa, et
fit tellement pencher mon bateau que je me trouvai oblig de faire
le contrepoids de l'autre ct pour l'empcher de s'enfoncer; mais
je l'obligeai  coups de rames de sauter dehors.

Voici le plus grand pril que je courus dans ce royaume.
Glumdalclitch m'avait enferm au verrou dans son cabinet, tant
sortie pour des affaires ou pour faire une visite. Le temps tait
trs chaud, et la fentre du cabinet tait ouverte, aussi bien que
les fentres et la porte de ma bote; pendant que j'tais assis
tranquillement et mlancoliquement prs de ma table, j'entendis
quelque chose entrer dans le cabinet par la fentre et sauter 
et l. Quoique j'en fusse un peu alarm, j'eus le courage de
regarder dehors, mais sans abandonner ma chaise; et alors je vis
un animal capricieux, bondissant et sautant de tous cts, qui
enfin s'approcha de ma bote et la regarda avec une apparence de
plaisir et de curiosit, mettant sa tte  la porte et  chaque
fentre. Je me retirai au coin le plus loign de ma bote; mais
cet animal, qui tait un singe, regardant dedans de tous cts, me
donna une telle frayeur, que je n'eus pas la prsence d'esprit de
me cacher sous mon lit, comme je pouvais faire trs facilement.
Aprs bien des grimaces et des gambades, il me dcouvrit; et
fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait
un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de
lieu pour me mettre  couvert de lui, il m'attrapa par les pans de
mon justaucorps (qui, tant fait du drap de ce pays, tait pais
et trs fort), et me tira dehors. Il me prit dans sa patte droite,
et me tint comme une nourrice tient un enfant qu'elle va allaiter,
et de la mme faon que j'ai vu la mme espce d'animal faire avec
un jeune chat en Europe. Quand je me dbattais, il me pressait si
fort, que je crus que le parti le plus sage tait de me soumettre
et d'en passer par tout ce qui lui plairait. J'ai quelque raison
de croire qu'il me prit pour un jeune singe, parce qu'avec son
autre patte il flattait doucement mon visage.



Il fut tout  coup interrompu par un bruit  la porte du cabinet,
comme si quelqu'un et tch de l'ouvrir; soudain il sauta  la
fentre par laquelle il tait entr, et, de l, sur les
gouttires, marchant sur trois pattes et me tenant de la
quatrime, jusqu', ce qu'il et grimp  un toit attenant au
ntre. J'entendis dans l'instant jeter des cris pitoyables 
Glumdalclitch. La pauvre fille tait au dsespoir, et ce quartier
du palais se trouva tout en tumulte: les domestiques coururent
chercher des chelles; le singe fut vu par plusieurs personnes
assis sur le faite d'un btiment, me tenant comme une poupe dans
une de ses pattes de devant, et me donnant  manger avec l'autre,
fourrant dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapes, et
me tapant quand je ne voulais pas manger, ce qui faisait beaucoup
rire la canaille qui me regardait d'en bas; en quoi ils n'avaient
pas tort, car, except pour moi, la chose tait assez plaisante.
Quelques-uns jetrent des pierres, dans l'esprance de faire
descendre le singe; mais on dfendit de continuer, de peur de me
casser la tte.

Les chelles furent appliques, et plusieurs hommes montrent.
Aussitt le singe, effray, dcampa, et me laissa tomber sur une
gouttire. Alors un des laquais de ma petite matresse, honnte
garon, grimpa, et, me mettant dans la poche de sa veste, me fit
descendre en sret.

J'tais presque suffoqu des ordures que le singe avait fourres
dans mon gosier; mais ma chre petite matresse me fit vomir, ce
qui me soulagea. J'tais si faible et si froiss des embrassades
de cet animal, que je fus oblig de me tenir au lit pendant quinze
jours. Le roi et toute la cour envoyrent chaque jour pour
demander des nouvelles de ma sant, et la reine me fit plusieurs
visites pendant ma maladie. Le singe fut mis  mort, et un ordre
fut port, faisant dfense d'entretenir dsormais aucun animal de
cette espce auprs du palais. La premire fois que je me rendis
auprs du roi, aprs le rtablissement de ma sant, pour le
remercier de ses bonts, il me fit l'honneur de railler beaucoup
sur cette aventure; il me demanda quels taient mes sentiments et
mes rflexions pendant que j'tais entre les pattes du singe; de
quel got taient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais
que j'avais respir sur le toit n'avait pas aiguis mon apptit.
Il souhaita fort de savoir ce que j'aurais fait en une telle
occasion dans mon pays. Je dis  Sa Majest qu'en Europe nous
n'avions point des singes, except ceux qu'on apportait des pays
trangers, et qui taient si petits qu'ils n'taient point 
craindre, et qu' l'gard de cet animal norme  qui je venais
d'avoir affaire (il tait, en vrit, aussi gros qu'un lphant),
si la peur m'avait permis de penser aux moyens d'user de mon sabre
( ces mots, je pris un air fier et mis la main sur la poigne de
mon sabre), quand il a fourr sa patte dans ma chambre, peut-tre
je lui aurais fait une telle blessure qu'il aurait t bien aise
de la retirer plus promptement qu'il ne l'avait avance. Je
prononai ces mots avec un accent ferme, comme une personne
jalouse de son honneur et qui se sent. Cependant mon discours, ne
produisit rien qu'un clat de rire, et tout le respect d  Sa
Majest de la part de ceux qui l'environnaient ne put les retenir;
ce qui me fit rflchir sur la sottise d'un homme qui tche de se
faire honneur  lui-mme en prsence de ceux qui sont hors de tous
les degrs d'galit ou de comparaison avec lui; et cependant ce
qui m'arriva alors je l'ai vu souvent arriver en Angleterre, o un
petit homme de nant se vante, s'en fait accrotre, tranche du
petit seigneur et ose prendre un air important avec les plus
grands du royaume, parce qu'il a quelque talent.

Je fournissais tous les jours  la cour le sujet de quelque conte
ridicule, et Glumdalclitch, quoiqu'elle m'aimt extrmement, tait
assez mchante pour instruire la reine quand je faisais quelque
sottise qu'elle croyait pouvoir rjouir Sa Majest. Par exemple,
tant un jour descendu de carrosse  la promenade, o j'tais avec
Glumdalclitch, port par elle dans ma bote de voyage, je me mis 
marcher: il y avait de la bouse de vache dans un sentier; je
voulus, pour faire parade de mon agilit, faire l'essai de sauter
par-dessus; mais, par malheur, je sautai mal, et tombai au beau
milieu, en sorte que j'eus de l'ordure jusqu'aux genoux. Je m'en
tirai avec peine, et un des laquais me nettoya comme il put avec
son mouchoir. La reine ft bientt instruite de cette aventure
impertinente, et les laquais la divulgurent partout.




Chapitre IV

_Diffrentes inventions de l'auteur pour plaire au roi et  la
reine. Le roi s'informe de l'tat de l'Europe, dont l'auteur lui
donne la relation. Les observations du roi sur cet article._


J'avais coutume de me rendre au lever du roi une ou deux fois par
semaine, et je m'y tais trouv souvent lorsqu'on le rasait, ce
qui, au commencement, me faisait trembler, le rasoir du barbier
tant prs de deux fois plus long qu'une faux. Sa Majest, selon
l'usage du pays, n'tait rase que deux fois par semaine. Je
demandai une fois au barbier quelques poils de la barbe de Sa
Majest. M'en ayant fait prsent, je pris un petit morceau de
bois, et y ayant fait plusieurs trous  une distance gale avec
une aiguille, j'y attachai les poils si adroitement, que je m'en
fis un peigne, ce qui me fut d'un grand secours, le mien tant
rompu et devenu presque inutile, et n'ayant trouv dans le pays
aucun ouvrier capable de m'en faire un autre.

Je me souviens d'un amusement que je me procurai vers le mme
temps. Je priai une des femmes de chambre de la reine de
recueillir les cheveux fins qui tombaient, de la tte de Sa
Majest quand on la peignait, et de me les donner. J'en amassai
une quantit considrable, et alors, prenant conseil de
l'bniste, qui avait reu ordre de faire tous les petits ouvrages
que je lui demanderais, je lui donnai des instructions pour me
faire deux fauteuils de la grandeur de ceux qui se trouvaient dans
ma bote, et de les percer de plusieurs petits trous avec une
alne fine. Quand les pieds, les bras, les barres et les dossiers
des fauteuils furent prts, je composai le fond avec les cheveux
de la reine, que je passai dans les trous, et j'en fis des
fauteuils semblables aux fauteuils de canne dont nous nous servons
en Angleterre. J'eus l'honneur d'en faire prsent  la reine, qui
les mit dans une armoire comme une curiosit.

Elle voulut un jour me faire asseoir dans un de ces fauteuils;
mais je m'en excusai, protestant que je n'tais pas assez
tmraire et assez insolent pour m'asseoir sur de respectables
cheveux qui avaient autrefois orn la tte de Sa Majest. Comme
j'avais du gnie pour la mcanique, je fis ensuite de ces cheveux
une petite bourse trs bien taille, longue environ de deux aunes,
avec le nom de Sa Majest tiss en lettres d'or, que je donnai 
Glumdalclitch, du consentement de la reine.

Le roi, qui aimait fort la musique, avait trs souvent des
concerts, auxquels j'assistais plac dans ma bote; mais le bruit
tait si grand que je ne pouvais gure distinguer les accords; je
m'assure que tous les tambours et trompettes d'une arme royale,
battant et sonnant  la fois tout prs des oreilles, n'auraient pu
galer ce bruit. Ma coutume tait de faire placer ma bote loin de
l'endroit o taient les acteurs du concert, de fermer les portes
et les fentres; avec ces prcautions, je ne trouvais pas leur
musique dsagrable.

J'avais appris, pendant ma jeunesse,  jouer du clavecin.
Glumdalclitch en avait un dans sa chambre, o un matre se rendait
deux fois la semaine pour lui montrer. La fantaisie me prit un
jour de rgaler le roi et la reine d'un air anglais sur cet
instrument; mais cela me parut extrmement difficile, car le
clavecin tait long de prs de soixante pieds, et les touches
larges environ d'un pied; de telle sorte qu'avec mes deux bras
bien tendus je ne pouvais atteindre plus de cinq touches, et de
plus, pour tirer un son, il me fallait toucher  grands coups de
poing. Voici le moyen dont je m'avisai: j'accommodai deux btons
environ de la grosseur d'un tricot ordinaire, et je couvris le
bout de ces btons de peau de souris, pour mnager les touches et
le son de l'instrument; je plaai un banc vis--vis, sur lequel je
montai, et alors je me mis  courir avec toute la vitesse et toute
l'agilit imaginables sur cette espce d'chafaud, frappant  et
l le clavier avec mes deux btons de toute ma force, en sorte que
je vins  bout de jouer une gigue anglaise,  la grande
satisfaction de Leurs Majests; mais il faut avouer que je ne fis
jamais d'exercice plus violent et plus pnible.

Le roi, qui, comme je l'ai dit, tait un prince plein d'esprit,
ordonnait souvent de m'apporter dans ma bote et de me mettre sur
la table de son cabinet. Alors il me commandait de tirer une de
mes chaises hors de la bote, et de m'asseoir de sorte que je
fusse au niveau de son visage. De cette manire, j'eus plusieurs
confrences avec lui. Un jour, je pris la libert de dire  Sa
Majest que le mpris qu'elle avait conu pour l'Europe et pour le
reste du monde ne me semblait pas rpondre aux excellentes
qualits d'esprit dont elle tait orne; que la raison tait
indpendante de la grandeur du corps; qu'au contraire, nous avions
observ, dans notre pays, que les personnes de haute taille
n'taient pas ordinairement les plus ingnieuses; que; parmi les
animaux, les abeilles et les fourmis avaient la rputation d'avoir
le plus d'industrie, d'artifice et de sagacit; et enfin que,
quelque peu de cas qu'il ft de ma figure, j'esprais nanmoins
pouvoir rendre de grands services  Sa Majest. Le roi m'couta
avec attention, et commena  me regarder d'un autre oeil et  ne
plus mesurer mon esprit par ma taille.

Il m'ordonna alors de lui faire une relation exacte du
gouvernement d'Angleterre, parce que, quelque prvenus que les
princes soient ordinairement en faveur de leurs maximes et de
leurs usages, il serait bien aise de savoir s'il y avait en mon
pays de quoi imiter. Imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je
dsirai alors d'avoir le gnie et la langue de Dmosthne et de
Cicron, pour tre capable de peindre dignement l'Angleterre, ma
patrie, et d'en tracer une ide sublime.

Je commenai par dire  Sa Majest que nos tats taient composs
de deux les qui formaient trois puissants royaumes sous un seul
souverain, sans compter nos colonies en Amrique. Je m'tendis
fort sur la fertilit de notre terrain et sur la temprature de
notre climat. Je dcrivis ensuite la constitution du Parlement
anglais, compos en partie d'un corps illustre appel la _Chambre
des pairs_, personnages du sang le plus noble, anciens possesseurs
et seigneurs des plus belles terres du royaume. Je reprsentai
l'extrme soin qu'on prenait de leur ducation par rapport aux
sciences et aux armes, pour les rendre capables d'tre
conseillers-ns du royaume, d'avoir part dans l'administration du
gouvernement, d'tre membres de la plus haute cour de justice dont
il n'y avait point d'appel, et d'tre les dfenseurs zls de leur
prince et de leur patrie, par leur valeur, leur conduite et leur
fidlit; que ces seigneurs taient l'ornement et la sret du
Royaume, dignes successeurs de leurs anctres, dont les honneurs
avaient t la rcompense d'une vertu insigne, et qu'on n'avait
jamais vu leur postrit dgnrer; qu' ces seigneurs taient
joints plusieurs saints hommes, qui avaient une place parmi eux
sous le titre d'_vques_, dont la charge particulire tait de
veiller sur la religion et sur ceux qui la prchent au peuple;
qu'on cherchait et qu'on choisissait dans le clerg les plus
saints et les plus savants hommes pour les revtir de cette
dignit minente.

J'ajoutai que l'autre partie du Parlement tait une assemble
respectable, nomme la _Chambre des communes_, compose de nobles
choisis librement, et dputs par le peuple mme, seulement 
cause de leurs lumires, de leurs talents et de leur amour pour la
patrie, afin de reprsenter la sagesse de toute la nation. Je dis
que ces deux corps formaient la plus auguste assemble de
l'univers, qui, de concert avec le prince, disposait de tout et
rglait en quelque sorte la destine de tous les peuples de
l'Europe.

Ensuite je descendis aux cours de justice, o taient assis de
vnrables interprtes de la loi, qui dcidaient sur les
diffrentes contestations des particuliers, qui punissaient le
crime et protgeaient l'innocence. Je ne manquai pas de parler de
la sage et conomique administration de nos finances, et de
m'tendre sur la valeur et les exploits de nos guerriers de mer et
de terre. Je supputai le nombre du peuple, en comptant combien il
y avait de millions d'hommes de diffrentes religions et de
diffrents partis politiques parmi nous. Je n'omis ni nos jeux, ni
nos spectacles, ni aucune autre particularit que je crusse
pouvoir faire honneur  mon pays, et je finis par un petit rcit
historique des dernires rvolutions d'Angleterre depuis environ
cent ans.

Cette conversation dura cinq audiences dont chacune fut de
plusieurs heures, et le roi couta le tout avec une grande
attention, crivant l'extrait de presque tout ce que je disais, et
marquant en mme temps les questions qu'il avait dessein de me
faire.

Quand j'eus achev mes longs discours, Sa Majest, dans une
sixime audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs
doutes et de fortes objections sur chaque article. Elle me demanda
d'abord quels taient les moyens ordinaires de cultiver l'esprit
de notre jeune noblesse; quelles mesures l'on prenait quand une
maison noble venait  s'teindre, ce qui devait arriver de temps
en temps; quelles qualits taient ncessaires  ceux qui devaient
tre crs nouveaux pairs; si le caprice du prince, une somme
d'argent donne  propos  une dame de la cour et  un favori, ou
le dessein de fortifier un parti oppos au bien public, n'taient
jamais les motifs de ces promotions; quel degr de science les
pairs avaient dans les lois de leur pays, et comment ils
devenaient capables de dcider en dernier ressort des droits de
leurs compatriotes; s'ils taient toujours exempts d'avarice et de
prjugs; si ces saints vques dont j'avais parl parvenaient
toujours  ce haut rang par leur science dans les matires
thologiques et par la saintet de leur vie; s'ils n'avaient
jamais intrigu lorsqu'ils n'taient que de simples prtres; s'ils
n'avaient pas t quelquefois les aumniers d'un pair par le moyen
duquel ils taient parvenus  l'vch, et si, dans ce cas, ils ne
suivaient pas toujours aveuglment l'avis du pair et ne servaient
pas sa passion ou son prjug dans l'assemble du Parlement.

Il voulut savoir comment on s'y prenait pour l'lection de ceux
que j'avais appels dputs des _communes _; si un inconnu, avec
une bourse bien remplie d'or, ne pouvait pas quelquefois gagner le
suffrage des lecteurs  force d'argent, se faire prfrer  leur
propre seigneur ou aux plus considrables et aux plus distingus
de la noblesse dans le voisinage; pourquoi on avait une si
violente passion d'tre lu pour l'assemble du Parlement, puisque
cette lection tait l'occasion d'une trs grande dpense et ne
rendait rien; qu'il fallait donc que ces lus fussent des hommes
d'un dsintressement parfait et d'une vertu minente et hroque,
ou bien qu'ils comptassent d'tre indemniss et rembourss avec
usure par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le
bien public. Sa Majest me proposa sur cet article des difficults
insurmontables, que la prudence ne me permet pas de rpter.

Sur ce que je lui avais dit de nos _cours de justice_, Sa Majest
voulut tre claire touchant plusieurs articles. J'tais assez en
tat de la satisfaire, ayant t autrefois presque ruin par un
long procs de la chancellerie, qui fut nanmoins jug en ma
faveur, et que je gagnai mme avec les dpens. Il me demanda
combien de temps on employait ordinairement  mettre une affaire
en tat d'tre juge; s'il en cotait beaucoup pour plaider; si
les avocats avaient la libert de dfendre des causes videmment
injustes; si l'on n'avait jamais remarqu que l'esprit de parti et
de religion et fait pencher la balance; si ces avocats avaient
quelque connaissance des premiers principes et des lois gnrales
de l'quit, s'ils ne se contentaient pas de savoir les lois
arbitraires et les coutumes locales du pays; si eux et les juges
avaient le droit d'interprter  leur gr et de commenter les
lois; si les plaidoyers et les arrts n'taient pas quelquefois
contraires les uns aux autres dans la mme espce.

Ensuite, il s'attacha  me questionner sur l'administration des
finances, et me dit qu'il croyait que je m'tais mpris sur cet
article, parce que je n'avais fait monter les impts qu' cinq ou
six millions par an; que cependant la dpense de l'tat allait
beaucoup plus loin et excdait beaucoup la recette.

Il ne pouvait, disait-il, concevoir comment un royaume osait
dpenser au del de son revenu et manger son bien comme un
particulier. Il me demanda quels taient nos cranciers, et o
nous trouverions de quoi les payer, si nous gardions  leur gard
les lois de la nature, de la raison et de l'quit. Il tait
tonn du dtail que je lui avais fait de nos guerres et des frais
excessifs qu'elles exigeaient. Il fallait certainement, disait-il,
que nous fussions un peuple bien inquiet et bien querelleur, ou
que nous eussions de bien mauvais voisins. Qu'avez-vous 
dmler, ajoutait-il, hors de vos les? Devez-vous y avoir
d'autres affaires que celles de votre commerce? Devez-vous songer
 faire des conqutes, et ne vous suffit-il pas de bien garder vos
ports et vos ctes? Ce qui l'tonna fort, ce fut d'apprendre que
nous entretenions une arme dans le sein de la paix et au milieu
d'un peuple libre. Il dit que si nous tions gouverns de notre
propre consentement, il ne pouvait s'imaginer de qui nous avions
peur, et contre qui nous avions  combattre. Il demanda si la
maison d'un particulier ne serait pas mieux dfendue par lui-mme,
par ses enfants et par ses domestiques, que par une troupe de
fripons et de coquins tirs par hasard de la lie du peuple avec un
salaire bien petit, et qui pourraient gagner cent fois plus en
nous coupant la gorge.

Il rit beaucoup de ma bizarre arithmtique (comme il lui plut de
l'appeler), lorsque j'avais supput le nombre de notre peuple en
calculant les diffrentes sectes qui sont parmi nous  l'gard de
la religion et de la politique.

Il remarqua qu'entre les amusements de notre noblesse, j'avais
fait mention du jeu. Il voulut savoir  quel ge ce divertissement
tait ordinairement pratiqu et quand on le quittait, combien de
temps on y consacrait, et s'il n'altrait pas quelquefois la
fortune des particuliers et ne leur faisait pas commettre des
actions basses et indignes; si des hommes vils et corrompus ne
pouvaient pas quelquefois, par leur adresse dans ce mtier,
acqurir de grandes richesses, tenir nos pairs mme dans une
espce de dpendance, les accoutumer  voir mauvaise compagnie,
les dtourner entirement de la culture de leur esprit et du soin
de leurs affaires domestiques, et les forcer, par les pertes
qu'ils pouvaient faire, d'apprendre peut-tre  se servir de cette
mme adresse infme qui les avait ruins.

Il tait extrmement tonn du rcit que je lui avais fait de
notre histoire du dernier sicle; ce n'tait, selon lui, qu'un
enchanement horrible de conjurations, de rbellions, de meurtres,
de massacres, de rvolutions, d'exils et des plus normes effets
que l'avarice, l'esprit de faction, l'hypocrisie, la perfidie, la
cruaut, la rage, la folie, la haine, l'envie, la malice et
l'ambition pouvaient produire.

Sa Majest, dans une autre audience, prit la peine de rcapituler
la substance de tout ce que j'avais dit, compara les questions
qu'elle m'avait faites avec les rponses que j'avais donnes;
puis, me prenant dans ses mains et me flattant doucement,
s'exprima dans ces mots que je n'oublierai jamais, non plus que la
manire dont il les pronona: Mon petit ami Grildrig, vous avez
fait un pangyrique trs extraordinaire de votre pays; vous avez
fort bien prouv que l'ignorance, la paresse et le vice peuvent
tre quelquefois les seules qualits d'un homme d'tat; que les
lois sont claircies, interprtes et appliques le mieux du monde
par des gens dont les intrts et la capacit les portent  les
corrompre,  les brouiller et  les luder. Je remarque parmi vous
une constitution de gouvernement qui, dans son origine, a peut-
tre t supportable, mais que le vice a tout  fait dfigure. Il
ne me parat pas mme, par tout ce que vous m'avez dit, qu'une
seule vertu soit requise pour parvenir  aucun rang ou  aucune
charge parmi vous. Je vois que les hommes n'y sont point anoblis
par leur vertu; que les prtres n'y sont point avancs par leur
pit ou leur science, les soldats par leur conduite ou leur
valeur, les juges par leur intgrit, les snateurs par l'amour de
leur patrie, ni les hommes d'tat par leur sagesse. Mais pour vous
(continua le roi), qui avez pass la plupart de votre vie dans les
voyages, je veux croire que vous n'tes pas infect des vices de
votre pays; mais, par tout ce que vous m'avez racont d'abord et
par les rponses que je vous ai oblig de faire  mes objections,
je juge que la plupart de vos compatriotes sont la plus
pernicieuse race d'insectes que la nature ait jamais souffert
ramper sur la surface de la terre.




Chapitre V

_Zle de l'auteur pour l'honneur de sa patrie. Il fait une
proposition avantageuse au roi, qui est rejete. La littrature de
ce peuple imparfaite et borne. Leurs lois, leurs affaires
militaires et leurs partis dans l'tat._


L'amour de la vrit m'a empch de dguiser l'entretien que j'eus
alors avec Sa Majest; mais ce mme amour ne me permit pas de me
taire lorsque je vis mon cher pays si indignement trait.
J'ludais adroitement la plupart de ses questions, et je donnais 
chaque chose le tour le plus favorable que je pouvais; car, quand
il s'agit de dfendre ma patrie et de soutenir sa gloire, je me
pique de ne point entendre raison; alors je n'omets rien pour
cacher ses infirmits et ses difformits et pour mettre sa vertu
et sa beaut dans le jour le plus avantageux. C'est ce que je
m'efforai de faire dans les diffrents entretiens que j'eus avec
ce judicieux monarque: par malheur, je perdis ma peine.

Mais il faut excuser un roi qui vit entirement spar du reste du
monde et qui, par consquent, ignore les moeurs et les coutumes
des autres nations. Ce dfaut de connaissance sera toujours la
cause de plusieurs prjugs et d'une certaine manire borne de
penser, dont le pays de l'Europe est exempt. Il serait ridicule
que les ides de vertu et de vice d'un prince tranger et isol
fussent proposes pour des rgles et pour des maximes  suivre.

Pour confirmer ce que je viens de dire et pour faire voir les
effets malheureux d'une ducation borne, je rapporterai ici une
chose qu'on aura peut-tre de la peine  croire. Dans la vue de
gagner les bonnes grces de Sa Majest, je lui donnai avis d'une
dcouverte faite depuis trois on quatre cents ans, qui tait une
certaine petite poudre noire qu'une seule petite tincelle pouvait
allumer en un instant, de telle manire qu'elle tait capable de
faire sauter en l'air des montagnes avec un bruit et un fracas
plus grand que celui du tonnerre; qu'une quantit de cette poudre
tant mise dans un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur,
poussait une balle de plomb ou un boulet de fer avec une si grande
violence et tant de vitesse, que rien n'tait capable de soutenir
sa force; que les boulets, ainsi pousss et chasss d'un tube de
fonte par l'inflammation de cette petite poudre, rompaient,
renversaient, culbutaient les bataillons et les escadrons,
abattaient les plus fortes murailles, faisaient sauter les plus
grosses tours, coulaient  fond les plus gros vaisseaux; que cette
poudre, mise dans un globe de fer lanc avec une machine, brlait
et crasait les maisons, et jetait de tous cts des clats qui
foudroyaient tout ce qui se rencontrait; que je savais la
composition de cette poudre merveilleuse, o il n'entrait que des
choses communes et  bon march, et que je pourrais apprendre le
mme secret  ses sujets si Sa Majest le voulait; que, par le
moyen de cette poudre, Sa Majest briserait les murailles de la
plus forte ville de son royaume, si elle se soulevait jamais et
osait lui rsister; que je lui offrais ce petit prsent comme un
lger tribut de ma reconnaissance.

Le roi, frapp de la description que je lui avais faite des effets
terribles de ma poudre, paraissait ne pouvoir comprendre comment
un insecte impuissant, faible, vil et rampant avait imagin une
chose effroyable, dont il osait parler d'une manire si familire,
qu'il semblait regarder comme des bagatelles le carnage et la
dsolation que produisait une invention si pernicieuse. Il
fallait, disait-il, que ce ft un mauvais gnie, ennemi de Dieu et
de ses ouvrages, qui en et t l'auteur. Il protesta que,
quoique rien ne lui fit plus de plaisir que les nouvelles
dcouvertes, soit dans la nature, soit dans les arts, il aimerait
mieux perdre sa couronne que faire usage d'un si funeste secret,
dont il me dfendit, sous peine de la vie, de faire part  aucun
de ses sujets: effet pitoyable de l'ignorance et des bornes de
l'esprit d'un prince sans ducation. Ce monarque, orn de toutes
les qualits qui gagnent la vnration, l'amour et l'estime des
peuples, d'un esprit fort et pntrant, d'une grande sagesse,
d'une profonde science, dou de talents admirables pour le
gouvernement, presque ador de son peuple, se trouve sottement
gn par un scrupule excessif et bizarre dont nous n'avons jamais
eu d'ide en Europe, et laisse chapper une occasion qu'on lui met
entre les mains de se rendre le matre absolu de la vie, de la
libert et des biens de tous ses sujets! Je ne dis pas ceci dans
l'intention de rabaisser les vertus et les lumires de ce prince,
auquel je n'ignore pas nanmoins que ce rcit fera tort dans
l'esprit d'un lecteur anglais; mais je m'assure que ce dfaut ne
venait que d'ignorance, ces peuples n'ayant pas encore rduit la
politique en art, comme nos esprits sublimes de l'Europe.

Car il me souvient que, dans un entretien que j'eus un jour avec
le roi sur ce que je lui avais dit par hasard qu'il y avait parmi
nous un grand nombre de volumes crits sur l'art du gouvernement,
Sa Majest en conut une opinion trs basse de notre esprit, et
ajouta qu'il mprisait et dtestait tout mystre, tout raffinement
et toute intrigue dans les procds d'un prince ou d'un ministre
d'tat. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par les
secrets du cabinet. Pour lui, il renfermait la science de
gouverner dans des bornes trs troites, la rduisant au sens
commun,  la raison,  la justice,  la douceur,  la prompte
dcision des affaires civiles et criminelles, et  d'autres
semblables pratiques  la porte de tout le monde et qui ne
mritent pas qu'on en parle. Enfin, il avana ce paradoxe trange
que, si quelqu'un pouvait faire crotre deux pis ou deux brins
d'herbe sur un morceau de terre o auparavant il n'y en avait
qu'un, il mriterait beaucoup du genre humain et rendrait un
service plus essentiel  son pays que toute la race de nos
sublimes politiques.

La littrature de ce peuple est fort peu de chose et ne consiste
que dans la connaissance de la morale, de l'histoire, de la posie
et des mathmatiques; mais il faut avouer qu'ils excellent dans
ces quatre genres.

La dernire de ces connaissances n'est applique par eux qu' tout
ce qui est utile; en sorte que la meilleure partie de notre
mathmatique serait parmi eux fort peu estime.  l'gard des
entits mtaphysiques, des abstractions et des catgories, il me
fut impossible de les leur faire concevoir.

Dans ce pays, il n'est pas permis de dresser une loi en plus de
mots qu'il n'y a de lettres dans leur alphabet, qui n'est compos
que de vingt-deux lettres; il y a mme trs peu de lois qui
s'tendent jusqu' cette longueur. Elles sont toutes exprimes
dans les termes les plus clairs et les plus simples, et ces
peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingnieux pour y trouver
plusieurs sens; c'est d'ailleurs un crime capital d'crire un
commentaire sur aucune loi.

Ils possdent de temps immmorial l'art d'imprimer, aussi bien que
les Chinois; mais leurs bibliothques ne sont pas grandes; celle
du roi, qui est la plus nombreuse, n'est compose que de mille
volumes rangs dans une galerie de douze cents pieds de longueur,
o j'eus la libert de lire tous les livres qu'il me plut. Le
livre que j'eus d'abord envie de lire fut mis sur une table sur
laquelle on me plaa: alors, tournant mon visage vers le livre, je
commenai par le haut de la page; je me promenai dessus le livre
mme,  droite et  gauche, environ huit ou dix pas, selon la
longueur des lignes, et je reculai  mesure que j'avanais dans la
lecture des pages. Je commenai  lire l'autre page de la mme
faon, aprs quoi je tournai le feuillet, ce que je pus
difficilement faire avec mes deux mains, car il tait aussi pais
et aussi raide qu'un gros carton.

Leur style est clair, mle et doux, mais nullement fleuri, parce
qu'on ne sait parmi eux ce que c'est de multiplier les mots
inutiles et de varier les expressions. Je parcourus plusieurs de
leurs livres, surtout ceux qui concernaient l'histoire et la
morale; entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit trait
qui tait dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre tait
intitul: _Trait de la faiblesse du genre humain_, et n'tait
estim que des femmes et du petit peuple. Cependant je fus curieux
de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire sur un pareil
sujet. Cet crivain faisait voir trs au long combien l'homme est
peu en tat de se mettre  couvert des injures de l'air ou de la
fureur des btes sauvages; combien il tait surpass par d'autres
animaux, soit dans la force, soit dans la vitesse, soit dans la
prvoyance, soit dans l'industrie. Il montrait que la nature avait
dgnr dans ces derniers sicles, et qu'elle tait sur son
dclin.

Il enseignait que les lois mmes de la nature exigeaient
absolument que nous eussions t au commencement d'une taille plus
grande et d'une complexion plus vigoureuse, pour n'tre point
sujets  une soudaine destruction par l'accident d'une tuile
tombant de dessus une maison, ou d'une pierre jete de la main
d'un enfant, ni  tre noys dans un ruisseau. De ces
raisonnements l'auteur tirait plusieurs applications utiles  la
conduite de la vie. Pour moi, je ne pouvais m'empcher de faire
des rflexions morales sur cette morale mme, et sur le penchant
universel qu'ont tous les hommes  se plaindre de la nature et 
exagrer ses dfauts. Ces gants se trouvaient petits et faibles.
Que sommes-nous donc, nous autres Europens? Ce mme auteur disait
que l'homme n'tait qu'un ver de terre et qu'un atome, et que sa
petitesse devait sans cesse l'humilier. Hlas! que suis-je, me
disais-je, moi qui suis au-dessous de rien en comparaison de ces
hommes qu'on dit tre si petits et si peu de chose?

Dans ce mme livre, on faisait voir la vanit du titre d'altesse
et de grandeur, et combien il tait ridicule qu'un homme qui avait
au plus cent cinquante pieds de hauteur ost se dire haut et
grand. Que penseraient les princes et les grands seigneurs
d'Europe, disais-je alors, s'ils lisaient ce livre, eux qui, avec
cinq pieds et quelques pouces, prtendent sans faon qu'on leur
donne de l'_altesse_ et de la _grandeur_? Mais pourquoi n'ont-ils
pas aussi exig les titres de _grosseur_, de _largeur_,
d'_paisseur_? Au moins auraient-ils pu inventer un terme gnral
pour comprendre toutes ces dimensions, et se faire appeler _votre
tendue_. On me rpondra peut-tre que ces mots _altesse_ et
_grandeur_ se rapportent  l'me et non au corps; mais si cela
est, pourquoi ne pas prendre des titres plus marqus et plus
dtermins  un sens spirituel? pourquoi ne pas se faire appeler
_votre sagesse_, _votre pntration_, _votre prvoyance_, _votre
libralit_, _votre bont_, _votre bon sens_, _votre bel esprit_?
Il faut avouer que, comme ces titres auraient t trs beaux et
trs honorables, ils auraient aussi sem beaucoup d'amnit dans
les compliments des infrieurs, rien n'tant plus divertissant
qu'un discours plein de contrevrits.

La mdecine, la chirurgie, la pharmacie, sont trs cultives en ce
pays-l. J'entrai un jour dans un vaste difice, que je pensai
prendre pour un arsenal plein de boulets et de canons: c'tait la
boutique d'un apothicaire; ces boulets taient des pilules, et ces
canons des seringues. En comparaison, nos plus gros canons sont en
vrit de petites couleuvrines.

 l'gard de leur milice, on dit que l'arme du roi est compose
de cent soixante-seize mille hommes de pied et de trente-deux
mille de cavalerie, si nanmoins on peut donner ce nom  une arme
qui n'est compose que de marchands et de laboureurs dont les
commandants ne sont que les pairs et la noblesse, sans aucune paye
ou rcompense. Ils sont,  la vrit, assez parfaits dans leurs
exercices et ont une discipline trs bonne, ce qui n'est pas
tonnant, puisque chaque laboureur est command par son propre
seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre
ville, lus  la faon de Venise.

Je fus curieux de savoir pourquoi ce prince, dont les tats sont
inaccessibles, s'avisait de faire apprendre  son peuple la
pratique de la discipline militaire; mais j'en fus bientt
instruit, soit par les entretiens que j'eus sur ce sujet, soit par
la lecture de leurs histoires; car, pendant plusieurs sicles, ils
ont t affligs de la maladie  laquelle tant d'autres
gouvernements sont sujets, la pairie et la noblesse disputant
souvent pour le pouvoir, le peuple pour la libert, et le roi pour
la domination arbitraire. Ces choses, quoique sagement tempres
par les lois du royaume, ont quelquefois occasionn des partis,
allum des passions et caus des guerres civiles, dont la dernire
fut heureusement termine par l'aeul du prince rgnant, et la
milice, alors tablie dans le royaume, a toujours subsist depuis
pour prvenir de nouveaux dsordres.




Chapitre VI

_Le roi et la reine font un voyage vers la frontire, o l'auteur
les suit. Dtail de la manire dont il sort de ce pays pour
retourner en Angleterre._


J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais un jour ma
libert, quoique je ne pusse deviner par quel moyen, ni former
aucun projet avec la moindre apparence de russir. Le vaisseau qui
m'avait port, et qui avait chou sur ces ctes, tait le premier
vaisseau europen qu'on et su en avoir approch, et le roi avait
donn des ordres trs prcis pour que, si jamais il arrivait qu'un
autre part, il ft tir  terre et mis avec tout l'quipage et
les passagers sur un tombereau et apport  Lorbrulgrud.

Il tait fort port  trouver une femme de ma taille avec laquelle
on me marierait, et qui me rendrait pre; mais j'aurais mieux aim
mourir que d'avoir de malheureux enfants destins  tre mis en
cage, ainsi que des serins de Canarie, et  tre ensuite comme
vendus par tout le royaume aux gens de qualit de petits animaux
curieux. J'tais  la vrit trait avec beaucoup de bont;
j'tais le favori du roi et de la reine et les dlices de toute la
cour; mais c'tait dans une condition qui ne convenait pas  la
dignit de ma nature humaine. Je ne pouvais d'abord oublier les
prcieux gages que j'avais laisss chez moi. Je souhaitais fort de
me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse
entretenir d'gal  gal, et d'avoir la libert de me promener par
les rues et par les champs sans crainte d'tre foul aux pieds,
d'tre cras comme une grenouille, ou d'tre le jouet d'un jeune
chien; mais ma dlivrance arriva plus tt que je ne m'y attendais,
et d'une manire trs extraordinaire, ainsi que je vais le
raconter fidlement, avec toutes les circonstances de cet
admirable vnement.

Il y avait deux ans que j'tais dans ce pays. Au commencement de
la troisime anne, Glumdalclitch et moi tions  la suite du roi
et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la cte
mridionale du royaume. J'tais port,  mon ordinaire, dans ma
bote de voyage, qui tait un cabinet trs commode, large de douze
pieds. On avait, par mon ordre, attach un brancard avec des
cordons de soie aux quatre coins du haut de la bote, afin que je
sentisse moins les secousses du cheval, sur lequel un domestique
me portait devant lui. J'avais ordonn au menuisier de faire au
toit de ma bote une ouverture d'un pied en carr pour laisser
entrer l'air, en sorte que quand je voudrais on pt l'ouvrir et la
fermer avec une planche.

Quand nous fmes arrivs au terme de notre voyage, le roi jugea 
propos de passer quelques jours  une maison de plaisance qu'il
avait proche de Flanflasnic, ville situe  dix-huit milles
anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi tions bien
fatigus; j'tais, moi, un peu enrhum; mais la pauvre fille se
portait si mal, qu'elle tait oblige de se tenir toujours dans sa
chambre. J'eus envie de voir l'Ocan. Je fis semblant d'tre plus
malade que je ne l'tais, et je demandai la libert de prendre
l'air de la mer avec un page qui me plaisait beaucoup, et  qui
j'avais t confi quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle
rpugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre svre qu'elle
donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle rpandit,
comme si elle et eu quelque prsage, de ce qui me devait arriver.
Le page me porta donc dans ma bote, et me mena environ  une
demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer.
Je lui dis alors de me mettre  terre, et, levant le chssis d'une
de mes fentres, je me mis  regarder la mer d'un oeil triste. Je
dis ensuite au page que j'avais envie de dormir un peu dans mon
brancard, et que cela me soulagerait. Le page ferma bien la
fentre, de peur que je n'eusse froid; je m'endormis bientt. Tout
ce que je puis conjecturer est que, pendant que je dormais, ce
page, croyant qu'il n'y avait rien  apprhender, grimpa sur les
rochers pour chercher des oeufs d'oiseaux, l'ayant vu auparavant
de ma fentre en chercher et en ramasser. Quoi qu'il en soit, je
me trouvai soudainement veill par une secousse violente donne 
ma bote, que je sentis tire en haut, et ensuite porte en avant
avec une vitesse prodigieuse. La premire secousse m'avait presque
jet hors de mon brancard, mais ensuite le mouvement fut assez
doux. Je criais de toute ma force, mais inutilement. Je regardai 
travers ma fentre, et je ne vis que des nuages. J'entendais un
bruit horrible au-dessus de ma tte, ressemblant  celui d'un
battement d'ailes. Alors je commenai  connatre le dangereux
tat o je me trouvais, et  souponner qu'un aigle avait pris le
cordon de ma bote dans son bec dans le dessein de le laisser
tomber sur quelque rocher, comme une tortue dans son caille, et
puis d'en tirer mon corps pour le dvorer; car la sagacit et
l'odorat de cet oiseau le mettent en tat de dcouvrir sa proie 
une grande distance, quoique cach encore mieux que je ne pouvais
tre sous des planches qui n'taient paisses que de deux pouces.

Au bout de quelque temps, je remarquai que le bruit et le
battement d'ailes s'augmentaient beaucoup, et que ma bote tait
agite  et l comme une enseigne de boutique par un grand vent;
j'entendis plusieurs coups violents qu'on donnait  l'aigle, et
puis, tout  coup, je me sentis tomber perpendiculairement pendant
plus d'une minute, mais avec une vitesse incroyable. Ma chute fut
termine par une secousse terrible, qui retentit plus haut  mes
oreilles que notre cataracte du Niagara; aprs quoi je fus dans
les tnbres pendant une autre minute, et alors ma bote commena
 s'lever de manire que je pus voir le jour par le haut de ma
fentre.

Je connus alors que j'tais tomb dans la mer, et que ma bote
flottait. Je crus, et je le crois encore que l'aigle qui emportait
ma bote avait t poursuivi de deux ou trois aigles et contraint
de me laisser tomber pendant qu'il se dfendait contre les autres
qui lui disputaient sa proie. Les plaques de fer attaches au bas
de la bote conservrent l'quilibre, et l'empchrent d'tre
brise, et fracasse en tombant.

Oh! que je souhaitai alors d'tre secouru par ma chre
Glumdalclitch, dont cet accident subit m'avait tant loign! Je
puis dire en vrit qu'au milieu de mes malheurs je plaignais et
regrettais ma chre petite matresse; que je pensais au chagrin
qu'elle aurait de ma perte et au dplaisir de la reine. Je suis
sr qu'il y a trs peu de voyageurs qui se soient trouvs dans une
situation aussi triste que celle o je me trouvai alors, attendant
 tout moment de voir ma bote brise, ou au moins renverse par
le premier coup de vent, et submerge par les vagues; un carreau
de vitre cass, c'tait fait de moi. Il n'y avait rien qui et pu
jusqu'alors conserver ma fentre, que des fils de fer assez forts
dont elle tait munie par dehors contre les accidents qui peuvent
arriver en voyageant. Je vis l'eau entrer dans ma bote par
quelques petites fentes, que je tchai de boucher le mieux que je
pus. Hlas! je n'avais pas la force de lever le toit de ma bote,
ce que j'aurais fait si j'avais pu, et me serais tenu assis
dessus, plutt que de rester enferm dans une espce de fond de
cale.

Dans cette dplorable situation, j'entendis ou je crus entendre
quelque sorte de bruit  ct de ma bote, et bientt aprs je
commenai  m'imaginer qu'elle tait tire et en quelque faon
remorque, car de temps en temps je sentais une sorte d'effort qui
faisait monter les ondes jusqu'au haut de mes fentres, me
laissant presque dans l'obscurit. Je conus alors quelque faible
esprance de secours, quoique je ne pusse me figurer d'o il me
pourrait venir. Je montai sur mes chaises, et approchai ma tte
d'une petite fente qui tait au toit de ma bote, et alors je me
mis  crier de toutes mes forces et  demander du secours dans
toutes les langues que je savais. Ensuite, j'attachai mon mouchoir
 un bton que j'avais, et, le haussant par l'ouverture, je le
branlai plusieurs fois dans l'air, afin que, si quelque barque ou
vaisseau tait proche, les matelots pussent conjecturer qu'il y
avait un malheureux mortel renferm dans cette bote.

Je ne m'aperus point que tout cela et rien produit; mais je
connus videmment que ma bote tait tire en avant. Au bout d'une
heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de trs dur. Je
craignis d'abord que ce ne ft un rocher, et j'en fus trs alarm.
J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de ma bote,
comme celui d'un cble, ensuite je me trouvai hauss peu  peu au
moins de trois pieds plus haut que je n'tais auparavant; sur quoi
je levai encore mon bton et mon mouchoir, criant au secours
jusqu' m'enrouer. Pour rponse j'entendis de grandes acclamations
rptes trois fois, qui me donnrent des transports de joie qui
ne peuvent tre conus que par ceux qui les sentent; en mme temps
j'entendis marcher sur le toit et quelqu'un appelant par
l'ouverture et criant en anglais: Y a-t-il l quelqu'un! Je
rpondis: Hlas! oui; je suis un pauvre Anglais rduit par la
fortune  la plus grande calamit qu'aucune crature ait jamais
soufferte; au nom de Dieu, dlivrez-moi de ce cachot. La voix me
rpondit: Rassurez-vous, vous n'avez rien  craindre, votre bote
est attache au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un
trou dans le toit et vous tirer dehors. Je rpondis que cela
n'tait pas ncessaire et demandait trop de temps, qu'il suffisait
que quelqu'un de l'quipage mt son doigt dans le cordon, afin
d'emporter la bote hors de la mer dans le vaisseau. Quelques-uns
d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensrent que j'tais un
pauvre insens; d'autres en rirent; je ne pensais pas que j'tais
alors parmi des hommes de ma taille et de ma force. Le charpentier
vint, et dans peu de minutes fit un trou au haut de ma bote,
large de trois pieds, et me prsenta une petite chelle sur
laquelle je montai. J'entrai dans le vaisseau en un tat trs
faible.

Les matelots furent tout tonns et me firent mille questions
auxquelles je n'eus pas le courage de rpondre. Je m'imaginais
voir autant de pygmes, mes yeux tant accoutums aux objets
monstrueux que je venais de quitter; mais le capitaine, M. Thomas
Viletcks, homme de probit et de mrite, voyant que j'tais prs
de tomber en faiblesse, me fit entrer dans sa chambre, me donna un
cordial pour me soulager, et me fit coucher sur son lit, me
conseillant de prendre un peu de repos, dont j'avais assez de
besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis entendre que j'avais
des meubles prcieux dans ma bote, un brancard superbe, un lit de
campagne, deux chaises, une table et une armoire; que ma chambre
tait tapisse ou pour mieux dire matelasse d'toffes de soie et
de coton, que, s'il voulait ordonner  quelqu'un de son quipage
d'apporter ma chambre dans sa chambre, je l'y ouvrirais en sa
prsence et lui montrerais mes meubles. Le capitaine, m'entendant
dire ces absurdits, jugea que j'tais fou; cependant, pour me
complaire, il promit d'ordonner ce que je souhaitais, et, montant
sur le tillac, il envoya quelques-uns de ses gens visiter la
caisse.

Je dormis pendant quelques heures, mais continuellement troubl
par l'ide du pays que j'avais quitt et du pril que j'avais
couru. Cependant, quand je m'veillai, je me trouvai assez bien
remis. Il tait huit heures du soir, et le capitaine donna ordre
de me servir  souper incessamment, croyant que j'avais jen trop
longtemps. Il me rgala avec beaucoup d'honntet, remarquant
nanmoins que j'avais les yeux gars. Quand on nous et laisss
seuls, il me pria de lui faire le rcit de mes voyages, et de lui
apprendre par quel accident j'avais t abandonn au gr des flots
dans cette grande caisse. Il me dit que, sur le midi, comme il
regardait avec sa lunette, il l'avait dcouverte de fort loin,
l'avait prise pour une petite barque, et qu'il l'avait voulu
joindre, dans la vue d'acheter du biscuit, le sien commenant 
manquer; qu'en approchant il avait connu son erreur et avait
envoy sa chaloupe pour dcouvrir ce que c'tait; que ses gens
taient revenus tout effrays, jurant qu'ils avaient vu une maison
flottante; qu'il avait ri de leur sottise, et s'tait lui-mme mis
dans la chaloupe, ordonnant  ses matelots de prendre avec eux un
cble trs fort; que, le temps tant calme, aprs avoir ram
autour de la grande caisse et en avoir plusieurs fois fait le
tour, il avait command  ses gens de ramer et d'approcher de ce
ct-l, et qu'attachant un cble  une des gches de la fentre,
il l'avait fait remorquer; qu'on avait vu mon bton et mon
mouchoir hors de l'ouverture et qu'on avait jug qu'il fallait que
quelques malheureux fussent enferms dedans. Je lui demandai si
lui ou son quipage n'avait point vu des oiseaux prodigieux dans
l'air dans le temps qu'il m'avait dcouvert;  quoi il rpondit
que, parlant sur ce sujet avec les matelots pendant que je
dormais, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observ trois
aigles volant vers le nord, mais il n'avait point remarqu qu'ils
fussent plus gros qu' l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, je
crois,  la grande hauteur o ils se trouvaient, et aussi ne put-
il pas deviner pourquoi je faisais cette question. Ensuite je
demandai au capitaine combien il croyait que nous fussions
loigns de terre; il me rpondit que, par le meilleur calcul
qu'il et pu faire, nous en tions loigns de cent lieues. Je
l'assurai qu'il s'tait certainement tromp presque de la moiti,
parce que je n'avais pas quitt le pays d'o je venais plus de
deux heures avant que je tombasse dans la mer; sur quoi il
recommena  croire que mon cerveau tait troubl, et me conseilla
de me remettre au lit dans une chambre qu'il avait fait prparer
pour moi. Je l'assurai que j'tais bien rafrachi de son bon repas
et de sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens
et de ma raison aussi parfaitement que je l'avais jamais eu. Il
prit alors son srieux, et me pria de lui dire franchement si je
n'avais pas la conscience bourrele de quelque crime pour lequel
j'avais t puni par l'ordre de quelque prince, et expos dans
cette caisse, comme quelquefois les criminels en certains pays
sont abandonns  la merci des flots dans un vaisseau sans voiles
et sans vivres; que, quoiqu'il ft bien fch d'avoir reu un tel
sclrat dans son vaisseau, cependant il me promettait, sur sa
parole d'honneur, de me mettre  terre en sret au premier port
o nous arriverions; il ajouta que ses soupons s'taient beaucoup
augments par quelques discours trs absurdes que j'avais tenus
d'abord aux matelots, et ensuite  lui-mme,  l'gard de ma bote
et de ma chambre, aussi bien que par mes yeux gars et ma bizarre
contenance.

Je le priai d'avoir la patience de m'entendre faire le rcit de
mon histoire; je le fis trs fidlement, depuis la dernire fois
que j'avais quitt l'Angleterre jusqu'au moment qu'il m'avait
dcouvert; et, comme la vrit s'ouvre toujours un passage dans
les esprits raisonnables, cet honnte et digne gentilhomme, qui
avait un trs bon sens et n'tait pas tout  fait dpourvu de
lettres, fut satisfait de ma candeur et de ma sincrit; mais
d'ailleurs, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de
donner ordre de m'apporter mon armoire, dont j'avais la clef; je
l'ouvris en sa prsence et lui fis voir toutes les choses
curieuses travailles dans le pays d'o j'avais t tir d'une
manire si trange. Il y avait, entre autres choses, le peigne que
j'avais form des poils de la barbe du roi, et un autre de la mme
matire, dont le dos tait d'une rognure de l'ongle du pouce de Sa
Majest; il y avait un paquet d'aiguilles et d'pingles longues
d'un pied et demi; une bague d'or dont un jour la reine me fit
prsent d'une manire trs obligeante, l'tant de son petit doigt
et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de
vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses
honntets, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je le priai de
considrer la culotte que je portais alors, et qui tait faite de
peau de souris.

Le capitaine fut trs satisfait de tout ce que je lui racontai, et
me dit qu'il esprait qu'aprs notre retour en Angleterre je
voudrais bien en crire la relation et la donner au public. Je
rpondis que je croyais que nous avions dj trop de livres de
voyages, que mes aventures passeraient pour un vrai roman et pour
une action ridicule; que ma relation ne contiendrait que des
descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois, de
moeurs et d'usages bizarres; que ces descriptions taient trop
communes, et qu'on en tait las; et, n'ayant rien autre chose 
dire touchant mes voyages, ce n'tait pas la peine de les crire.
Je le remerciai de l'opinion avantageuse qu'il avait de moi.

Il me parut tonn d'une chose, qui fut de m'entendre parler si
haut, me demandant si le roi et la reine de ce pays taient
sourds. Je lui dis que c'tait une chose  laquelle j'tais
accoutum depuis plus de deux ans, et que j'admirais de mon ct
sa voix et celle de ses gens, qui me semblaient toujours me parler
bas et  l'oreille; mais que, malgr cela, je les pouvais entendre
assez bien; que, quand je parlais dans ce pays, j'tais comme un
homme qui parle dans la rue  un autre qui est mont au haut d'un
clocher, except quand j'tais mis sur une table ou tenu dans la
main de quelque personne. Je lui dis que j'avais mme remarqu une
autre chose, c'est que, d'abord que j'tais entr dans le
vaisseau, lorsque les matelots se tenaient debout autour de moi,
ils me paraissaient infiniment petits; que pendant mon sjour dans
ce pays, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir, depuis que
mes yeux s'taient accoutums  de grands objets, parce que la
comparaison que je faisais me rendait mprisable  moi-mme. Le
capitaine me dit que, pendant que nous soupions, il avait aussi
remarqu que je regardais toutes choses avec une espce
d'tonnement, et que je lui semblais quelquefois avoir de la peine
 m'empcher d'clater de rire; qu'il ne savait pas fort bien
alors comment il le devait prendre, mais qu'il l'attribua 
quelque drangement dans ma cervelle. Je rpondis que j'tais
tonn comment j'avais t capable de me contenir en voyant ses
plats de la grosseur d'une pice d'argent de trois sous, une
clanche de mouton qui tait  peine une bouche, un gobelet moins
grand qu'une caille de noix, et je continuai ainsi, faisant la
description du reste de ses meubles et de ses viandes par
comparaison; car, quoique la reine m'et donn pour mon usage tout
ce qui m'tait ncessaire dans une grandeur proportionne  ma
taille, cependant mes ides taient occupes entirement de ce que
je voyais autour de moi, et je faisais comme tous les hommes qui
considrent sans cesse les autres sans se considrer eux-mmes et
sans jeter les yeux sur leur petitesse. Le capitaine, faisant
allusion au vieux proverbe anglais, me dit que mes yeux taient
donc plus grands que mon ventre, puisqu'il n'avait pas remarqu
que j'eusse un grand apptit, quoique j'eusse jen toute la
journe; et, continuant de badiner, il ajouta qu'il aurait donn
beaucoup pour avoir le plaisir de voir ma caisse dans le bec de
l'aigle, et ensuite tomber d'une si grande hauteur dans la mer, ce
qui certainement aurait t un objet trs tonnant et digne d'tre
transmis aux sicles futurs.

Le capitaine, revenant du Tonkin, faisait sa route vers
l'Angleterre, et avait t pouss vers le nord-est,  quarante
degrs de latitude,  cent quarante-trois de longitude; mais un
vent de saison s'levant deux jours aprs que je fus  son bord,
nous fmes pousss au nord pendant un long temps; et, ctoyant la
Nouvelle-Hollande, nous fmes route vers l'ouest-nord-ouest, et
depuis au sud-sud-ouest, jusqu' ce que nous eussions doubl le
cap de Bonne-Esprance. Notre voyage fut trs heureux, mais j'en
pargnerai le journal ennuyeux au lecteur. Le capitaine mouilla 
un ou deux ports, et y fit entrer sa chaloupe, pour chercher des
vivres et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau
que nous ne fussions arrivs aux Dunes. Ce fut, je crois, le 4
juin 1706, environ neuf mois aprs ma dlivrance. J'offris de
laisser mes meubles pour la sret du payement de mon passage;
mais le capitaine protesta qu'il ne voulait rien recevoir. Nous
nous dmes adieu trs affectueusement, et je lui fis promettre de
me venir voir  Redriff. Je louai un cheval et un guide pour un
cu, que me prta le capitaine.

Pendant le cours de ce voyage, remarquant la petitesse des
maisons, des arbres, du btail et du peuple, je pensais me croire
encore  Lilliput; j'eus peur de fouler aux pieds les voyageurs
que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du
chemin; en sorte que je courus risque une ou deux fois d'avoir la
tte casse pour mon impertinence.

Quand je me rendis  ma maison, que j'eus de la peine 
reconnatre, un de mes domestiques ouvrant la porte, je me baissai
pour entrer, de crainte de me blesser la tte; cette porte me
semblait un guichet. Ma femme accourut pour m'embrasser; mais je
me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu'elle ne pourrait
autrement atteindre ma bouche. Ma fille se mit  mes genoux pour
me demander ma bndiction; mais je ne pus la distinguer que
lorsqu'elle fut leve, ayant t depuis si longtemps accoutum 
me tenir debout, avec ma tte et mes yeux levs en haut. Je
regardai tous mes domestiques et un ou deux amis qui se trouvaient
alors dans la maison comme s'ils avaient t des pygmes et moi un
gant. Je dis  ma femme qu'elle avait t trop frugale, car je
trouvais qu'elle s'tait rduite elle-mme et sa fille presque 
rien. En un mot; je me conduisis d'une manire si trange qu'ils
furent tous de l'avis du capitaine quand il me vit d'abord, et
conclurent que j'avais perdu l'esprit. Je fais mention de ces
minuties pour faire connatre le grand pouvoir de l'habitude et du
prjug.

En peu de temps, je m'accoutumai  ma femme,  ma famille et  mes
amis; mais ma femme protesta que je n'irais jamais sur mer;
toutefois, mon mauvais destin en ordonna autrement, comme le
lecteur le pourra savoir dans la suite. Cependant, c'est ici que
je finis la seconde partie de mes malheureux voyages.




VOYAGE  LAPUTA, AUX BALNIBARBES,  LUGGNAGG,  GLOUBBDOUBDRIE ET
AU JAPON




Chapitre I

_L'auteur entreprend un troisime voyage. Il est pris par des
pirates. Mchancet d'un Hollandais. Il arrive  Laputa._


Il n'y avait que deux ans environ que j'tais chez moi, lorsque le
capitaine Guill Robinson, de la province de Cornouailles,
commandant la _Bonne-Esprance_, vaisseau de trois cents tonneaux,
vint me trouver. J'avais t autrefois chirurgien d'un autre
vaisseau dont il tait capitaine, dans un voyage au Levant, et
j'en avais toujours t bien trait. Le capitaine, ayant appris
mon arrive, me rendit une visite o il marqua la joie qu'il avait
de me trouver en bonne sant, me demanda si je m'tais fix pour
toujours, et m'apprit, qu'il mditait un voyage aux Indes
orientales et comptait partir dans deux mois. Il m'insinua en mme
temps que je lui ferais grand plaisir de vouloir bien tre le
chirurgien de son vaisseau; qu'il aurait un autre chirurgien avec
moi et deux garons; que j'aurais une double paye; et qu'ayant
prouv que la connaissance que j'avais de la mer tait au moins
gale  la sienne, il s'engageait  se comporter  mon gard comme
avec un capitaine en second.

Il me dit enfin tant de choses obligeantes, et me parut un si
honnte homme, que je me laissai gagner, ayant d'ailleurs, malgr
mes malheurs passs, une plus forte passion que jamais de voyager.
La seule difficult que je prvoyais, c'tait d'obtenir le
consentement de ma femme, qu'elle me donna pourtant assez
volontiers, en vue sans doute des avantages que ses enfants en
pourraient retirer.

Nous mmes  la voile le 5 d'aot 1708, et arrivmes au fort
Saint-Georges le 1er avril 1709, o nous restmes trois semaines
pour rafrachir notre quipage, dont la plus grande partie tait
malade. De l nous allmes vers le Tonkin, o notre capitaine
rsolut de s'arrter quelque temps, parce que la plus grande
partie des marchandises qu'il avait envie d'acheter ne pouvait lui
tre livre que dans plusieurs mois. Pour se ddommager un peu des
frais de ce retardement, il acheta une barque charge de
diffrentes sortes de marchandises, dont les Tonkinois font un
commerce ordinaire avec les les voisines; et mettant sur ce petit
navire quarante hommes, dont trois du pays, il m'en fit capitaine
et me donna en pouvoir pour deux mois, tandis qu'il ferait ses
affaires au Tonkin.

Il n'y avait pas trois jours que nous tions en mer qu'une grande
tempte s'tant leve, nous fmes pousss pendant cinq jours vers
le nord-est, et ensuite  l'est. Le temps devint un peu plus
calme, mais le vent d'ouest soufflait toujours assez fort.

Le dixime jour, deux pirates nous donnrent la chasse et bientt
nous prirent, car mon navire tait si charg qu'il allait trs
lentement et qu'il nous fut impossible de faire la manoeuvre
ncessaire pour nous dfendre.

Les deux pirates vinrent  l'abordage et entrrent dans notre
navire  la tte de leurs gens; mais, nous trouvant tous couchs
sur le ventre, comme je l'avais ordonn, ils se contentrent de
nous lier, et, nous ayant donn des gardes, ils se mirent 
visiter la barque.

Je remarquai parmi eux un Hollandais qui paraissait avoir quelque
autorit, quoiqu'il n'et pas de commandement. Il connut  nos
manires que nous tions Anglais, et, nous parlant en sa langue,
il nous dit qu'on allait nous lier tous dos  dos et nous jeter
dans la mer. Comme je parlais assez bien hollandais, je lui
dclarai qui nous tions et le conjurai, en considration du nom
commun de chrtiens et de chrtiens rforms, de voisins,
d'allis, d'intercder pour nous auprs du capitaine. Mes paroles
ne firent que l'irriter: il redoubla ses menaces, et, s'tant
tourn vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise,
rptant souvent le nom de _christianos_.

Le plus gros vaisseau de ces pirates tait command par un
capitaine japonais qui parlait un peu hollandais: il vint  moi,
et, aprs m'avoir fait diverses questions, auxquelles je rpondis
trs humblement, il m'assura qu'on ne nous terait point la vie.
Je lui fis une trs profonde rvrence, et me tournant alors vers
le Hollandais, je lui dis que j'tais bien fch de trouver plus
d'humanit dans un idoltre que dans un chrtien; mais j'eus
bientt lieu de me repentir de ces paroles inconsidres, car ce
misrable rprouv, ayant tch en vain de persuader aux deux
capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne voulut pas lui
accorder  cause de la parole qui m'avait t donne), obtint que
je serais encore plus rigoureusement trait que si on m'et fait
mourir. On avait partag mes gens dans les deux vaisseaux et dans
la barque; pour moi, on rsolut de m'abandonner  mon sort dans un
petit canot, avec des avirons, une voile et des provisions pour
quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et
tira de ses propres vivres cette charitable augmentation; il ne
voulut pas mme qu'on me fouillt. Je descendis donc dans le canot
pendant que mon Hollandais brutal m'accablait, de dessus le pont,
de toutes les injures et imprcations que son langage lui pouvait
fournir.

Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates,
j'avais pris hauteur et avais trouv que nous tions  quarante-
six degrs de latitude et  cent quatre-vingt-trois de longitude.
Lorsque je fus un peu loign, je dcouvris avec une lunette
diffrentes les au sud-ouest. Alors je haussai ma voile, le vent
tant bon, dans le dessein d'aborder  la plus prochaine de ces
les, ce que j'eus bien de la peine  faire en trois heures. Cette
le n'tait qu'un rocher, o je trouvai beaucoup d'oeufs
d'oiseaux; alors, battant le briquet, je mis le feu  quelques
bruyres et  quelques joncs marins pour pouvoir cuire ces oeufs,
qui furent ce soir-l toute ma nourriture, ayant rsolu d'pargner
mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sur
cette roche, o ayant tendu des bruyres sous moi, je dormis
assez bien.

Le jour suivant, je fis voile vers une autre le, et de l  une
troisime et  une quatrime, me servant quelquefois de mes rames;
mais, pour ne point ennuyer le lecteur, je lui dirai seulement
qu'au bout de cinq jours j'atteignis la dernire le que j'avais
vue, qui tait au sud-ouest de la premire.

Cette le tait plus loigne que je ne croyais, et je ne pus y
arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant que
de trouver un endroit pour pouvoir y aborder. Ayant pris terre 
une petite baie qui tait trois fois large comme mon canot, je
trouvai que toute l'le n'tait qu'un rocher, avec quelques
espaces o il croissait du gazon et des herbes trs odorifrantes.
Je pris mes petites provisions, et, aprs m'tre un peu rafrachi,
je mis le reste dans une des grottes dont il y avait un grand
nombre. Je ramassai plusieurs oeufs sur le rocher et arrachai une
quantit de joncs marins et d'herbes sches, afin de les allumer
le lendemain pour cuire mes oeufs, car j'avais sur moi mon fusil,
ma mche, avec un verre ardent. Je passai toute la nuit dans la
cave o j'avais mis mes provisions; mon lit tait ces mmes herbes
sches destines au feu. Je dormis peu, car j'tais encore plus
inquiet que las.

Je considrais qu'il tait impossible de ne pas mourir dans un
lieu si misrable. Je me trouvai si abattu de ces rflexions, que
je n'eus pas le courage de me lever, et, avant que j'eusse assez
de force pour sortir de ma cave, le jour tait dj fort grand: le
temps tait beau et le soleil si ardent que j'tais oblig de
dtourner mon visage.

Mais voici tout  coup que le temps s'obscurcit, d'une manire
pourtant trs diffrente de ce qui arrive par l'interposition d'un
nuage. Je me tournai vers le soleil et je vis un grand corps
opaque et mobile entre lui et moi, qui semblait aller  et l. Ce
corps suspendu, qui me paraissait  deux milles de hauteur, me
cacha le soleil environ six ou sept minutes; mais je ne pus pas
bien l'observer  cause de l'obscurit. Quand ce corps fut venu
plus prs de l'endroit o j'tais, il me parut tre d'une
substance solide, dont la base tait plate, unie et luisante par
la rverbration de la mer. Je m'arrtai sur une hauteur,  deux
cents pas environ du rivage, et je vis ce mme corps descendre et
approcher de moi environ  un mille de distance. Je pris alors mon
tlescope, et je dcouvris un grand nombre de personnes en
mouvement, qui me regardrent et se regardrent les unes les
autres.

L'amour naturel de la vie me fit natre quelques sentiments de
joie et d'esprance que cette aventure pourrait m'aider  me
dlivrer de l'tat fcheux o j'tais; mais, en mme temps, le
lecteur ne peut s'imaginer mon tonnement de voir une espce d'le
en l'air, habite par des hommes qui avaient l'art et le pouvoir
de la hausser, de l'abaisser et de la faire marcher  leur gr;
mais, n'tant pas alors en humeur de philosopher sur un si trange
phnomne, je me contentai d'observer de quel ct l'le
tournerait, car elle me parut alors arrte un peu de temps.
Cependant elle s'approcha de mon ct, et j'y pus dcouvrir
plusieurs grandes terrasses et des escaliers d'intervalle en
intervalle pour communiquer des unes aux autres.

Sur la terrasse la plus basse, je vis plusieurs hommes qui
pchaient des oiseaux  la ligne, et d'autres qui regardaient. Je
leur fis signe avec mon chapeau et avec mon mouchoir; et lorsque
je me fus approch de plus prs, je criai de toutes mes forces;
et, ayant alors regard fort attentivement, je vis une foule de
monde amasse sur le bord qui tait vis--vis de moi. Je dcouvris
par leurs postures qu'ils me voyaient, quoiqu'ils ne m'eussent pas
rpondu. J'aperus alors cinq ou six hommes montant avec
empressement au sommet de l'le, et je m'imaginai qu'ils avaient
t envoys  quelques personnes d'autorit pour en recevoir des
ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion.



La foule des insulaires augmenta, et en moins d'une demi-heure
l'le s'approcha tellement, qu'il n'y avait plus que cent pas de
distance entre elle et moi. Ce fut alors que je me mis en diverses
postures humbles et touchantes, et que je fis les supplications
les plus vives; mais je ne reus point de rponse; ceux qui me
semblaient le plus proche taient,  en juger par leurs habits,
des personnes de distinction.

 la fin, un d'eux me fit entendre sa voix dans un langage clair,
poli et trs doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut
aussi en italien que je rpondis, m'imaginant que le son et
l'accent de cette langue seraient plus agrables  leurs oreilles
que tout autre langage. Ce peuple comprit ma pense; on me fit
signe de descendre du rocher et d'aller vers le rivage, ce que je
fis; et alors, l'le volante s'tant abaisse  un degr
convenable, on me jeta de la terrasse d'en bas une chane avec un
petit sige qui y tait attach, sur lequel m'tant assis, je fus
dans un moment enlev par le moyen d'une moufle.




Chapitre II

_Caractre des Laputiens, ide de leurs savants, de leur roi et de
sa cour. Rception qu'on fait  l'auteur. Les craintes et les
inquitudes des habitants. Caractre des femmes laputiennes._


 mon arrive, je me vis entour d'une foule de peuple qui me
regardait avec admiration, et je regardai de mme, n'ayant encore
jamais vu une race de mortels si singulire dans sa figure, dans
ses habits et dans ses manires; ils penchaient la tte, tantt 
droite, tantt  gauche; ils avaient un oeil tourn en dedans, et
l'autre vers le ciel. Leurs habits taient bigarrs de figures du
soleil, de la lune et des toiles, et parsems de violons, de
fltes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de
plusieurs autres instruments inconnus en Europe. Je vis autour
d'eux plusieurs domestiques arms de vessies, attaches comme un
flau au bout d'un petit bton, dans lesquelles il y avait une
certaine quantit de petits cailloux; ils frappaient de temps en
temps avec ces vessies tantt la bouche, tantt les oreilles de
ceux dont ils taient proches, et je n'en pus d'abord deviner la
raison. Les esprits de ce peuple paraissaient si distraits et si
plongs dans la mditation, qu'ils ne pouvaient ni parler ni tre
attentifs  ce qu'on leur disait sans le secours de ces vessies
bruyantes dont on les frappait, soit  la bouche, soit aux
oreilles, pour les rveiller. C'est pourquoi les personnes qui en
avaient le moyen entretenaient toujours un domestique qui leur
servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais.

L'occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se
trouvaient ensemble, tait de donner adroitement de la vessie sur
la bouche de celui  qui c'tait  parler, ensuite sur l'oreille
droite de celui ou de ceux  qui le discours s'adressait. Le
moniteur accompagnait toujours son matre lorsqu'il sortait, et
tait oblig de lui donner de temps en temps de la vessie sur les
yeux, parce que, sans cela, ses profondes rveries l'eussent
bientt mis en danger de tomber dans quelque prcipice, de se
heurter la tte contre quelque poteau, de pousser les autres dans
les rues ou d'en tre jet dans le ruisseau.

On me fit monter au sommet de l'le et entrer dans le palais du
roi, o je vis Sa Majest sur un trne environn de personnes de
la premire distinction. Devant le trne tait une grande table
couverte de globes, de sphres et d'instruments de mathmatiques
de toutes espce. Le roi ne prit point garde  moi lorsque
j'entrai, quoique la foule qui m'accompagnait ft un trs grand
bruit; il tait alors appliqu  rsoudre un problme, et nous
fmes devant lui au moins une heure entire  attendre que Sa
Majest et fini son opration. Il avait auprs de lui deux pages
qui avaient des vessies  la main, dont l'un, lorsque Sa Majest
eut cess de travailler, le frappa doucement et respectueusement 
la bouche, et l'autre  l'oreille droite. Le roi parut alors comme
se rveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur le
monde qui m'entourait, il se rappela ce qu'on lui avait dit de mon
arrive peu de temps auparavant; il me dit quelques mots, et
aussitt un jeune homme arm d'une vessie s'approcha de moi et
m'en donna sur l'oreille droite; mais je fis signe qu'il tait
inutile de prendre cette peine, ce qui donna au roi et  toute la
cour une haute ide de mon intelligence. Le roi me fit diverses
questions, auxquelles je rpondis sans que nous nous entendissions
ni l'un ni l'autre. On me conduisit bientt aprs dans un
appartement o l'on me servit  dner. Quatre personnes de
distinction me firent l'honneur de se mettre  table avec moi;
nous emes deux services, chacun de trois plats. Le premier
service tait compos d'une paule de mouton coupe en triangle
quilatral, d'une pice de boeuf sous la forme d'un rhombode, et
d'un boudin sous celle d'une cyclode. Le second service fut deux
canards ressemblant  deux violons, des saucisses et des
andouilles qui paraissaient comme des fltes et des hautbois, et
un foie de veau qui avait l'air d'une harpe. Les pains qu'on nous
servit avaient la figure de cnes, de cylindres, de
paralllogrammes.

Aprs le dner, un homme vint  moi de la part du roi, avec une
plume, de l'encre et du papier, et me fit entendre par des signes
qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus avec
lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'crivis sur deux
colonnes un grand nombre de mots avec la traduction vis--vis. Il
m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connatre
le sens en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient. Mon matre
me montra ensuite, dans un de ses livres, la figure du soleil et
de la lune, des toiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles
polaires, en me disant le nom de tout cela, ainsi que de toutes
sortes d'instruments de musique, avec les termes de cet art
convenables  chaque instrument Quand il eut fini sa leon, je
composai en mon particulier un trs joli petit dictionnaire de
tous les mots que j'avais appris, et, en peu de jours, grce  mon
heureuse mmoire, je sus passablement la langue laputienne.



Un tailleur vint, le lendemain matin, prendre ma mesure. Les
tailleurs de ce pays exercent leur mtier autrement qu'en Europe.
Il prit d'abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle,
et puis, avec la rgle et le compas, ayant mesur ma grosseur et
toute la proportion de mes membres, il fit son calcul sur le
papier, et au bout de six jours il m'apporta un habit trs mal
fait; il m'en fit excuse, en me disant qu'il avait eu le malheur
de se tromper dans ses supputations.

Sa Majest ordonna ce jour-l qu'on fit avancer son le vers
Lagado, qui est la capitale de son royaume de terre ferme, et
ensuite vers certaines villes et villages, pour recevoir les
requtes de ses sujets. On jeta pour cela plusieurs ficelles avec
des petits plombs au bout, afin que le peuple attacht ses placets
 ces ficelles, qu'on tirait ensuite, et qui semblaient en l'air
autant de cerfs-volants.

La connaissance que j'avais des mathmatiques m'aida beaucoup 
comprendre leur faon de parler et leurs mtaphores, tires la
plupart des mathmatiques et de la musique, car je suis un peu
musicien. Toutes leurs ides n'taient qu'en lignes et en figures,
et leur galanterie mme tait toute gomtrique. Si, par exemple,
ils voulaient louer la beaut d'une jeune fille, ils disaient que
ses dents blanches taient de beaux et parfaits paralllogrammes,
que ses sourcils taient un arc charmant ou une belle portion de
cercle, que ses yeux formaient une ellipse admirable, que sa gorge
tait dcore de deux globes asymptotes, et ainsi du reste. Le
sinus, la tangente, la ligne courbe, le cne, le cylindre,
l'ovale, la parabole, le diamtre, le rayon, le centre, le point,
sont parmi eux des termes qui entrent dans le langage affectueux.

Leurs maisons taient fort mal bties: c'est qu'en ce pays-l on
mprise la gomtrie pratique comme une chose vulgaire et
mcanique. Je n'ai jamais vu de peuple si sot, si niais, si
maladroit dans tout ce qui regarde les actions communes et la
conduite de la vie. Ce sont, outre cela, les plus mauvais
raisonneurs du monde, toujours prts  contredire, si ce n'est
lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive rarement, et alors
ils se taisent; ils ne savent ce que c'est qu'imagination,
invention, portraits, et n'ont pas mme de mots en leur langue qui
expriment ces choses. Aussi tous leurs ouvrages, et mme leurs
posies, semblent des thormes d'Euclide.

Plusieurs d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent 
l'astronomie, donnent dans l'astrologie judiciaire, quoiqu'ils
n'osent l'avouer publiquement; mais ce que je trouvai de plus
surprenant, ce fut l'inclination qu'ils avaient pour la politique
et leur curiosit pour les nouvelles; ils parlaient incessamment
d'affaires d'tat, et portaient sans faon leur jugement sur tout
ce qui se passait dans les cabinets des princes. J'ai souvent
remarqu le mme caractre dans nos mathmaticiens d'Europe, sans
avoir jamais pu trouver la moindre analogie entre les
mathmatiques et la politique,  moins que l'on ne suppose que,
comme le plus petit cercle a autant de degrs que le plus grand,
celui qui sait raisonner sur un cercle trac sur le papier peut
galement raisonner sur la sphre du monde; mais n'est-ce pas
plutt le dfaut naturel de tous les hommes, qui se plaisent
naturellement  parler et  raisonner sur ce qu'ils entendent le
moins?

Ce peuple parat toujours inquiet et alarm, et ce qui n'a jamais
troubl le repos des autres hommes est le sujet continuel de leurs
craintes et de leurs frayeurs: ils apprhendent l'altration des
corps clestes; par exemple, que la terre, par les approches
continuelles du soleil, ne soit  la fin dvore par les flammes
de cet astre terrible; que ce flambeau de la nature ne se trouve
peu  peu encrot par son cume, et ne vienne  s'teindre tout 
fait pour les mortels; ils craignent que la prochaine comte, qui,
selon leur calcul, paratra dans trente et un ans, d'un coup de sa
queue ne foudroie la terre et ne la rduise en cendres; ils
craignent encore que le soleil,  force de rpandre des rayons de
toutes parts, ne vienne enfin  s'user et  perdre tout  fait sa
substance. Voil les craintes ordinaires et les alarmes qui leur
drobent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs;
aussi, ds qu'ils se rencontrent le matin, ils se demandent
d'abord les uns aux autres des nouvelles du soleil, comment il se
porte et comment il s'est lev et couch.




Chapitre III

_Phnomne expliqu par les philosophes et astronomes modernes.
Les Laputiens sont grands astronomes. Comment le roi apaise les
sditions._


Je demandai au roi la permission de voir les curiosits de l'le;
il me l'accorda et ordonna  un de ses courtisans de
m'accompagner. Je voulus savoir principalement quel secret naturel
ou artificiel tait le principe de ces mouvements divers, dont je
vais rendre au lecteur un compte exact et philosophique.

L'le volante est parfaitement ronde; son diamtre est de sept
mille huit cent trente-sept demi-toises, c'est--dire d'environ
quatre mille pas, et par consquent contient  peu prs dix mille
acres. Le fond de cette le ou la surface de dessous, telle
qu'elle parait  ceux qui la regardent d'en bas, est comme un
large diamant, poli et taill rgulirement, qui rflchit la
lumire  quatre cents pas. Il y a au-dessus plusieurs minraux,
situs selon le rang ordinaire des mines, et par-dessus est un
terrain fertile de dix ou douze pieds de profondeur.

Le penchant des parties de la circonfrence vers le centre de la
surface suprieure est la cause naturelle que toutes les pluies et
roses qui tombent sur l'le sont conduites par de petits
ruisseaux vers le milieu, o ils s'amassent dans quatre grands
bassins, chacun d'environ un demi-mille de circuit.  deux cents
pas de distance du centre de ces bassins, l'eau est
continuellement attire et pompe par le soleil pendant le jour,
ce qui empche le dbordement. De plus, comme il est au pouvoir du
monarque d'lever l'le au-dessus de la rgion des nuages et des
vapeurs terrestres, il peut, quand il lui plat, empcher la chute
de la pluie et de la rose, ce qui n'est au pouvoir d'aucun
potentat d'Europe, qui, ne dpendant de personne, dpend toujours
de la pluie et du beau temps.

Au centre de l'le est un trou d'environ vingt-cinq toises de
diamtre, par lequel les astronomes descendent dans un large dme,
qui, pour cette raison, est appel Flandola Gahnol, ou la _Cave
des Astronomes_, situe  la profondeur de cinquante toises au-
dessus de la surface suprieure du diamant. Il y a dans cette cave
vingt lampes sans cesse allumes, qui par la rverbration du
diamant rpandent une grande lumire de tous cts. Ce lieu est
orn de sextants, de cadrans, de tlescopes, d'astrolabes et
autres instruments astronomiques; mais la plus grande curiosit,
dont dpend mme la destine de l'le, est une pierre d'aimant
prodigieuse taille en forme de navette de tisserand.

Elle est longue de trois toises, et dans sa plus grande paisseur
elle a au moins une toise et demie. Cet aimant est suspendu par un
gros essieu de diamant qui passe par le milieu de la pierre, sur
lequel elle joue, et qui est plac avec tant de justesse qu'une
main trs faible peut le faire tourner; elle est entoure d'un
cercle de diamant, en forme de cylindre creux, de quatre pieds de
profondeur, de plusieurs pieds d'paisseur et de six toises de
diamtre, plac horizontalement et soutenu par huit pidestaux,
tous de diamant, hauts chacun de trois toises. Du ct concave du
cercle il y a une mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle
sont places les extrmits de l'essieu, qui tourne quand il le
faut.

Aucune force ne peut dplacer la pierre, parce que le cercle et
les pieds du cercle sont d'une seule pice avec le corps du
diamant qui fait, la base de l'le.

C'est par le moyen de cet aimant que l'le se hausse, se baisse et
change de place; car, par rapport  cet endroit de la terre sur
lequel le monarque prside, la pierre est munie  un de ses cts
d'un pouvoir attractif, et  l'autre d'un pouvoir rpulsif. Ainsi,
quand il lui plat que l'aimant soit tourn vers la terre par son
_ple ami_, l'le descend; mais quand le _ple ennemi_ est tourn
vers la mme terre, l'le remonte. Lorsque la position de la terre
est oblique, le mouvement de l'le est pareil; car, dans cet
aimant, les forces agissent toujours en ligne parallle  sa
direction; c'est par ce mouvement oblique que l'le est conduite
aux diffrentes parties des domaines du monarque.

Le roi serait le prince le plus absolu de l'univers s'il pouvait
engager ses ministres  lui complaire en tout; mais ceux-ci, ayant
leurs terres au-dessous dans le continent, et considrant que la
faveur des princes est passagre, n'ont garde de se porter
prjudice  eux-mmes en opprimant la libert de leurs
compatriotes.

Si quelque ville se rvolte ou refuse de payer les impts, le roi
a deux faons de la rduire. La premire et la plus modre est de
tenir son le au-dessus de la ville rebelle et des terres
voisines; par l, il prive le pays et du soleil et de la rose, ce
qui cause des maladies et de la mortalit; mais si le crime le
mrite, on les accable de grosses pierres qu'on leur jette du haut
de l'le, dont ils ne peuvent se garantir qu'en se sauvant dans
leurs celliers et dans leurs caves, o ils passent le temps 
boire frais tandis que les toits de leurs sont mis en pices.
S'ils continuent tmrairement dans leur obstination et leur
rvolte, le roi a recours alors au dernier remde, qui est de
laisser tomber l'le  plomb sur leur tte, ce qui crase toutes
les maisons et tous les habitants. Le prince, nanmoins, se porte
rarement  cette terrible extrmit, que les ministres n'osent lui
conseiller, vu que ce procd violent le rendrait odieux au peuple
et leur ferait tort  eux-mmes, qui ont des biens dans le
continent: car l'le n'appartient qu'au roi, qui aussi n'a que
l'le pour tout domaine.

Mais il y a encore une autre raison plus forte pour laquelle les
rois de ce pays ont t toujours loigns d'exercer ce dernier
chtiment, si ce n'est dans une ncessit absolue: c'est que, si
la ville qu'on veut dtruire tait situe prs de quelques hautes
roches (car il y en a en ce pays, ainsi qu'en Angleterre, auprs
des grandes villes, qui ont t exprs bties prs de ces roches
pour se prserver de la colre des rois), ou si elle avait un
grand nombre de clochers et de pyramides de pierres, l'le royale,
par sa chute, pourrait se briser. Ce sont principalement les
clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Aussi,
quand Sa Majest est le plus en courroux, il fait toujours
descendre son le trs doucement, de peur, dit-il, d'accabler son
peuple, mais, dans le fond, c'est qu'il craint lui-mme que les
clochers ne brisent son le. En ce cas, les philosophes croient
que l'aimant ne pourrait plus la soutenir dsormais, et qu'elle
tomberait.




Chapitre IV

_L'auteur quitte l'le de Laputa et est conduit aux Balnibarbes.
Son arrive  la capitale. Description de cette ville et des
environs. Il est reu avec bont par un grand seigneur._


Quoique je ne puisse pas dire que je fusse maltrait dans cette
le, il est vrai cependant que je m'y crus nglig et tant soit
peu mpris. Le prince et le peuple n'y taient curieux que de
mathmatiques et de musique; j'tais en ce genre fort au-dessous
d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi.

D'un autre ct, aprs avoir vu toutes les curiosits de l'le,
j'avais une forte envie d'en sortir, tant trs las de ces
insulaires ariens. Ils excellaient, il est vrai, dans des
sciences que j'estime beaucoup et dont j'ai mme quelque teinture;
mais ils taient si absorbs dans leurs spculations, que je ne
m'tais jamais trouv en si triste compagnie. Je ne m'entretenais
qu'avec les femmes (quel entretien pour un philosophe marin!),
qu'avec les artisans, les moniteurs, les pages de cour, et autres
gens de cette espce, ce qui augmenta encore le mpris qu'on avait
pour moi; mais, en vrit, pouvais-je faire autrement? Il n'y
avait que ceux-l avec qui je pusse lier commerce; les autres ne
parlaient point.

Il y avait  la cour un grand seigneur, favori du roi, et qui,
pour cette raison seule, tait trait avec respect, mais qui
tait, pourtant regard en gnral comme un homme trs ignorant et
assez stupide; il passait pour avoir de l'honneur et de la
probit, mais il n'avait point du tout d'oreille pour la musique,
et battait, dit-on, la mesure assez mal; on ajoute qu'il n'avait
jamais pu apprendre les propositions les plus aises des
mathmatiques. Ce seigneur me donna mille marques de bont; il me
faisait souvent l'honneur de me venir voir, dsirant s'informer
des affaires de l'Europe et s'instruire des coutumes, des moeurs,
des lois et des sciences des diffrentes nations parmi lesquelles
j'avais demeur; il m'coutait toujours avec une grande attention,
et faisait de trs belles observations sur tout ce que je lui
disais. Deux moniteurs le suivaient pour la forme, mais il ne s'en
servait qu' la cour et dans les visites de crmonie; quand nous
tions ensemble, il les faisait toujours retirer.

Je priai ce seigneur d'intercder pour moi auprs de Sa Majest
pour obtenir mon cong. Le roi m'accorda cette grce avec regret,
comme il eut la bont de me le dire, et il me fit plusieurs offres
avantageuses, que je refusai en lui en marquant ma vive
reconnaissance.

Le 16 fvrier, je pris cong de Sa Majest, qui me fit un prsent
considrable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une
lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis demeurant 
Lagado, capitale des Balnibarbes. L'le tant alors suspendue au-
dessus d'une montagne, je descendis de la dernire terrasse de
l'le de la mme faon que j'tais mont.

Le continent porte le nom de Balnibarbes, et la capitale, comme
j'ai dit, s'appelle Lagado. Ce fut d'abord une assez agrable
satisfaction pour moi de n'tre plus en l'air et de me trouver en
terre ferme. Je marchai vers la ville sans aucune peine et sans
aucun embarras, tant vtu comme les habitants et sachant assez
bien la langue pour la parler. Je trouvai bientt le logis de la
personne  qui j'tais recommand. Je lui prsentai la lettre du
grand seigneur, et j'en fus trs bien reu. Cette personne, qui
tait un seigneur balnibarbe, et qui s'appelait Munodi, me donna
un bel appartement chez lui, o je logeai pendant mon sjour en ce
pays, et o je fus trs bien trait.

Le lendemain matin aprs mon arrive, Munodi me prit dans son
carrosse pour me faire voir la ville, qui est grande comme la
moiti de Londres; mais les maisons taient trangement bties, et
la plupart tombaient en ruine; le peuple, couvert de haillons,
marchait dans les rues d'un pas prcipit, ayant un regard
farouche. Nous passmes par une des portes de la ville, et nous
avanmes environ trois mille pas dans la campagne, o je vis un
grand nombre de laboureurs qui travaillaient  la terre avec
plusieurs sortes d'instruments, mais je ne pus deviner ce qu'ils
faisaient: je ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de
grain. Je priai mon conducteur de vouloir bien m'expliquer ce que
prtendaient toutes ces ttes et toutes ces mains occupes  la
ville et  la campagne, n'en voyant aucun effet; car, en vrit,
je n'avais jamais trouv ni de terre si mal cultive, ni de
maisons en si mauvais tat et si dlabres, ni un peuple si gueux
et si misrable.



Le seigneur Munodi avait t plusieurs annes gouverneur de
Lagado; mais, par la cabale des ministres, il avait t dpos, au
grand regret du peuple. Cependant le roi l'estimait comme un homme
qui avait des intentions droites, mais qui n'avait pas l'esprit de
la cour.

Lorsque j'eus ainsi critiqu librement le pays et ses habitants,
il ne me rpondit autre chose sinon que je n'avais pas t assez
longtemps parmi eux pour en juger, et que les diffrents peuples
du monde avaient des usages diffrents; il me dbita plusieurs
autres lieux communs semblables; mais, quand nous fmes de retour
chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles
absurdits j'y remarquais, et ce que je trouvais  redire dans les
habits et dans les manires de ses domestiques. Il pouvait me
faire aisment cette question, car chez lui tout tait magnifique,
rgulier et poli. Je rpondis que sa grandeur, sa prudence et ses
richesses l'avaient exempt de tous les dfauts qui avaient rendu
les autres fous et gueux; il me dit que, si je voulais aller avec
lui  sa maison de campagne, qui tait  vingt milles, il aurait
plus de loisir de m'entretenir surtout cela. Je rpondis  Son
Excellence que je ferais tout ce qu'elle souhaiterait; nous
partmes donc le lendemain au matin.

Durant notre voyage, il me fit observer les diffrentes mthodes
des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, except en
quelques endroits, je n'avais dcouvert dans tout le pays aucune
esprance de moisson, ni mme aucune trace de culture; mais, ayant
march encore trois heures, la scne changea entirement. Nous
nous trouvmes dans une trs belle campagne. Les maisons des
laboureurs taient un peu loignes et trs bien bties; les
champs taient clos et renfermaient des vignes, des pices de bl,
des prairies, et je ne me souviens pas d'avoir rien vu de si
agrable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors
en soupirant que l commenait sa terre; que, nanmoins, les gens
du pays le raillaient et le mprisaient de ce qu'il n'avait pas
mieux fait ses affaires.

Nous arrivmes enfin  son chteau, qui tait d'une trs noble
structure: les fontaines, les jardins, les promenades, les
avenues, les bosquets, taient tous disposs avec jugement et avec
got. Je donnai  chaque chose des louanges, dont Son Excellence
ne parut s'apercevoir qu'aprs le souper.

Alors, n'y ayant point de tiers, il me dit d'un air fort triste
qu'il ne savait s'il ne lui faudrait pas bientt abattre ses
maisons  la ville et  la campagne pour les rebtir  la mode, et
dtruire tout son palais pour le rendre conforme au got moderne;
mais qu'il craignait pourtant de passer pour ambitieux, pour
singulier, pour ignorant et capricieux, et peut-tre de dplaire
par l aux gens de bien; que je cesserais d'tre tonn quand je
saurais quelques particularits que j'ignorais.

Il me dit que, depuis environ quatre ans, certaines personnes
taient venues  Laputa, soit pour leurs affaires, soit pour leurs
plaisirs, et qu'aprs cinq mois elles s'en taient retournes avec
une trs lgre teinture de mathmatiques, mais pleines d'esprits
volatils recueillis dans cette rgion arienne; que ces personnes,
 leur retour, avaient commenc  dsapprouver ce qui se passait
dans le pays d'en bas, et avaient form le projet de mettre les
arts et les sciences sur un nouveau pied; que pour cela elles
avaient obtenu des lettres patentes pour riger une acadmie
d'ingnieurs, c'est--dire de gens  systmes; que le peuple tait
si fantasque qu'il y avait une acadmie de ces gens-l dans toutes
les grandes villes; que, dans ces acadmies ou collges, les
professeurs avaient trouv de nouvelles mthodes pour
l'agriculture et l'architecture, et de nouveaux instruments et
outils pour tous les mtiers et manufactures, par le moyen
desquels un homme seul pourrait travailler autant que dix, et un
palais pourrait tre bti en une semaine de matires si solides,
qu'il durerait ternellement sans avoir besoin de rparation; tous
les fruits de la terre devaient natre dans toutes les saisons,
plus gros cent fois qu' prsent, avec une infinit d'autres
projets admirables. C'est dommage, continua-t-il, qu'aucun de ces
projets n'ait t perfectionn jusqu'ici, qu'en peu de temps toute
la campagne ait misrablement ravage, que la plupart des maisons
soient tombes en ruine, et que le peuple, tout nu, meure de
froid, de soif et de faim. Avec tout cela, loin d'tre dcourags,
ils en sont plus anims  la poursuite de leurs systmes, pousss
tour  tour par l'esprance et par le dsespoir. Il ajouta que,
pour ce qui tait de lui, n'tant pas d'un esprit entreprenant, il
s'tait content d'agir selon l'ancienne mthode, de vivre dans
les maisons bties par ses anctres et de faire ce qu'ils avaient
fait, sans rien innover; que quelque peu de gens de qualit
avaient suivi son exemple, mais avaient t regards avec mpris,
et s'taient mme rendus odieux, comme gens mal intentionns,
ennemis des arts, ignorants, mauvais rpublicains, prfrant leur
commodit et leur molle fainantise au bien gnral du pays.

Son Excellence ajouta qu'il ne voulait pas prvenir par un long
dtail le plaisir que j'aurais lorsque j'irais visiter l'acadmie
des systmes; qu'il souhaitait seulement que j'observasse un
btiment ruin du ct de la montagne; que ce que je voyais,  la
moiti d'un mille de son chteau, tait un moulin que le courant
d'une grande rivire faisait aller, et qui suffisait pour sa
maison et pour un grand nombre de ses vassaux; qu'il y avait
environ sept ans qu'une compagnie d'ingnieurs tait venue lui
proposer d'abattre ce moulin et d'en btir un autre au pied de la
montagne, sur le sommet de laquelle serait construit un rservoir
o l'eau pourrait tre conduite aisment par des tuyaux et par des
machines, d'autant que le vent et l'air sur le haut de la montagne
agiteraient l'eau et la rendraient plus fluide, et que le poids de
l'eau en descendant ferait par sa chute tourner le moulin avec la
moiti du courant de la rivire; il me dit que, n'tant pas bien 
la cour, parce qu'il n'avait donn jusqu'ici dans aucun des
nouveaux systmes, et tant press par plusieurs de ses amis, il
avait agr le projet; mais qu'aprs y avoir fait travailler
pendant deux ans, l'ouvrage avait mal russi, et que les
entrepreneurs avaient pris la fuite.

Peu de jours aprs, je souhaitai voir l'acadmie des systmes, et
Son Excellence voulut bien me donner une personne pour m'y
accompagner; il me prenait peut-tre pour un grand admirateur de
nouveauts, pour un esprit curieux et crdule. Dans le fond,
j'avais un peu t dans ma jeunesse homme  projets et  systmes,
et encore aujourd'hui tout ce qui est neuf et hardi me plat
extrmement.




Chapitre V

_L'auteur visite l'acadmie et en fait la description._


Le logement de cette acadmie n'est pas un seul et simple corps de
logis, mais une suite de divers btiments des deux cts d'une
cour.

Je fus reu trs honntement par le concierge, qui nous dit
d'abord que, dans ces btiments, chaque chambre renfermait un
ingnieur, et quelquefois plusieurs, et qu'il y avait environ cinq
cents chambres dans l'acadmie. Aussitt il nous fit monter et
parcourir les appartements.

Le premier mcanicien que je vis me parut un homme fort maigre: il
avait la face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les
cheveux longs, avec un habit et une chemise de mme couleur que sa
peau; il avait t huit ans sur un projet curieux, qui tait, nous
dit-il, de recueillir des rayons de soleil afin de les enfermer
dans des fioles bouches hermtiquement, et qu'ils pussent servir
 chauffer l'air lorsque les ts seraient peu chauds; il me dit
que, dans huit autres annes, il pourrait fournir aux jardins des
financiers des rayons de soleil  un prix raisonnable; mais il se
plaignait que ses fonds taient petits, et il m'engagea  lui
donner quelque chose pour l'encourager.

Je passai dans une autre chambre; mais je tournai vite le dos, ne
pouvant endurer la mauvaise odeur. Mon conducteur me poussa
dedans, et me pria tout bas de prendre garde d'offenser un homme
qui s'en ressentirait; ainsi je n'osai pas mme me boucher le nez.
L'ingnieur qui logeait dans cette chambre tait le plus ancien de
l'acadmie: son visage et sa barbe taient d'une couleur ple et
jaune, et ses mains avec ses habits taient couverts d'une ordure
infme. Lorsque je lui fus prsent, il m'embrassa trs
troitement, politesse dont je me serais bien pass. Son
occupation, depuis son entre  l'acadmie, avait t de tcher de
reconstituer les lments des matires ayant servi 
l'alimentation, pour les faire retourner  l'tat d'aliment.

J'en vis un autre occup  calciner la glace, pour en extraire,
disait-il, de fort bon salptre et en faire de la poudre  canon;
il me montra un trait concernant la mallabilit du feu, qu'il
avait envie de publier.

Je vis ensuite un trs ingnieux architecte, qui avait trouv une
mthode admirable pour btir les maisons en commenant par le
fate et en finissant par les fondements, projet qu'il me justifia
aisment par l'exemple de deux insectes, l'abeille et l'araigne.

Il y avait un homme aveugle de naissance qui avait sous lui
plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation tait de
composer des couleurs pour les peintres. Ce matre leur enseignait
 les distinguer par le tact et par l'odorat. Je fus assez
malheureux pour les trouver alors trs peu instruits, et le matre
lui-mme, comme on peut juger, n'tait pas plus habile.

Je montai dans un appartement o tait un grand homme qui avait
trouv le secret de labourer la terre avec des cochons et
d'pargner les frais des chevaux, des boeufs, de la charrue et du
laboureur. Voici sa mthode: dans l'espace d'un acre de terre, on
enfouissait de six pouces en six pouces une quantit de glands, de
dattes, de chtaignes, et autres pareils fruits que les cochons
aiment; alors, on lchait dans le champ six cents et plus de ces
animaux, qui, par le moyen de leurs pieds et de leur museau,
mettaient en trs peu de temps la terre en tat d'tre ensemence,
l'engraissaient aussi en lui rendant ce qu'ils y avaient pris. Par
malheur, on avait fait l'exprience; et, outre qu'on avait trouv
le systme coteux et embarrassant, le champ n'avait presque rien
produit. On ne doutait pas nanmoins que cette invention ne pt
tre d'une trs grande consquence et d'une vraie utilit.

Dans une chambre vis--vis logeait un homme qui avait des ides
contraires par rapport au mme objet. Il prtendait faire marcher
une charrue sans boeufs et sans chevaux, mais avec le secours du
vent, et, pour cela, il avait construit une charrue avec un mt et
des voiles; il soutenait que, par le mme moyen, il ferait aller
des charrettes et des carrosses, et que, dans la suite, on
pourrait courir la poste en chaise, en mettant  la voile sur la
terre comme sur mer; que puisque sur la mer on allait  tous
vents, il n'tait pas difficile de faire la mme chose sur la
terre.

Je passai dans une autre chambre, qui tait toute tapisse de
toiles d'araigne, et o il y avait  peine un petit espace pour
donner passage  l'ouvrier. Ds qu'il me vit, il cria: Prenez
garde de rompre mes toiles! Je l'entretins, et il me dit que
c'tait une chose pitoyable que l'aveuglement o les hommes
avaient t jusqu'ici par rapport aux vers  soie, tandis qu'ils
avaient  leur disposition tant d'insectes domestiques dont ils ne
faisaient aucun usage, et qui taient nanmoins prfrables aux
vers  soie, qui ne savaient que filer; au lieu que l'araigne
saurait tout ensemble filer et ourdir. Il ajouta que l'usage des
toiles d'araigne pargnerait encore dans la suite les frais de la
teinture, ce que je concevrais aisment lorsqu'il m'aurait fait
voir un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes
dont il nourrissait ses araignes; qu'il tait certain que leurs
toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et
que, comme il en avait de toute espce, il esprait aussi voir
bientt des toiles capables de satisfaire, par leurs couleurs,
tous les gots diffrents des hommes, aussitt qu'il aurait pu
trouver une certaine nourriture suffisamment glutineuse pour ses
mouches, afin que les fils de l'araigne en acquissent plus de
solidit et de force.

Je vis ensuite un clbre astronome, qui avait entrepris de placer
un cadran  la pointe du grand clocher de la maison de ville,
ajustant de telle manire les mouvements diurnes et annuels du
soleil avec le vent, qu'ils pussent s'accorder avec le mouvement
de la girouette.

Aprs avoir visit le btiment des arts, je passai dans l'autre
corps de logis, o taient les faiseurs de systmes par rapport
aux sciences. Nous entrmes d'abord dans l'cole du langage, o
nous trouvmes trois acadmiciens qui raisonnaient ensemble sur
les moyens d'embellir la langue.

L'un d'eux tait d'avis, pour abrger le discours, de rduire tous
les mots en simples monosyllabes et de bannir tous les verbes et
tous les participes.

L'autre allait plus loin, et proposait une manire d'abolir tous
les mots, en sorte qu'on raisonnerait sans parler, ce qui serait
trs favorable  la poitrine, parce qu'il est clair qu' force de
parler les poumons s'usent et la sant s'altre. L'expdient qu'il
trouvait tait de porter sur soi toutes les choses dont on
voudrait s'entretenir. Ce nouveau systme, dit-on, aurait t
suivi, si les femmes ne s'y fussent opposes. Plusieurs esprits
suprieurs de cette acadmie ne laissaient pas nanmoins de se
conformer  cette manire d'exprimer les choses par les choses
mmes, ce qui n'tait embarrassant pour eux que lorsqu'ils avaient
 parler de plusieurs sujets diffrents; alors il fallait apporter
sur leur dos des fardeaux normes,  moins qu'ils n'eussent un ou
deux valets bien forts pour s'pargner cette peine: ils
prtendaient que, si ce systme avait lieu, toutes les nations
pourraient facilement s'entendre (ce qui serait d'une grande
commodit), et qu'on ne perdrait plus le temps  apprendre des
langues trangres.

De l, nous entrmes dans l'cole de mathmatique, dont le matre
enseignait  ses disciples une mthode que les Europens auront de
la peine  s'imaginer: chaque proposition, chaque dmonstration
tait crite sur du pain  chanter, avec une certaine encre de
teinture cphalique. L'colier,  jeun, tait oblig, aprs avoir
aval ce pain  chanter, de s'abstenir de boire et de manger
pendant trois jours, en sorte que, le pain  chanter tant digr,
la teinture cphalique pt monter au cerveau et y porter avec elle
la proposition et la dmonstration. Cette mthode, il est vrai,
n'avait pas eu beaucoup de succs jusqu'ici, mais c'tait, disait-
on, parce que l'on s'tait tromp dans la mesure de la dose, ou
parce que les coliers, malins et indociles, faisaient seulement
semblant d'avaler le bolus, ou bien parce qu'ils mangeaient en
cachette pendant les trois jours.




Chapitre VI

_Suite de la description de l'acadmie._


Je ne fus pas fort satisfait de l'cole de politique, que je
visitai ensuite. Ces docteurs me parurent peu senss, et la vue de
telles personnes a le don de me rendre toujours mlancolique. Ces
hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir
pour leurs favoris ceux en qui ils remarquaient plus de sagesse,
plus de capacit, plus de vertu, et qu'ils devaient avoir toujours
en vue le bien public, rcompenser le mrite, le savoir,
l'habilet et les services; ils disaient encore que les princes
devaient toujours donner leur confiance aux personnes les plus
capables et les plus exprimentes, et autres pareilles sottises
et chimres, dont peu de princes se sont aviss jusqu'ici; ce qui
me confirma la vrit de cette pense admirable de Cicron: _qu'il
n'y a rien de si absurde qui n'ait t avanc par quelque
philosophe._

Mais tous les autres membres de l'acadmie ne ressemblaient pas 
ces originaux dont je viens de parler. Je vis un mdecin d'un
esprit sublime, qui possdait  fond la science du gouvernement:
il avait consacr ses veilles jusqu'ici  dcouvrir les causes des
maladies d'un tat et  trouver des remdes pour gurir le mauvais
temprament de ceux qui administrent les affaires publiques. On
convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique
ont entre eux une parfaite analogie: donc l'un et l'autre peuvent
tre traits avec les mmes remdes. Ceux qui sont  la tte des
affaires ont souvent les maladies qui suivent: ils sont pleins
d'humeurs en mouvement, qui leur affaiblissent la tte et le coeur
et leur causent quelquefois des convulsions et des contractions de
nerfs  la main droite, une faim canine, des indigestions, des
vapeurs, des dlires et autres sortes de maux. Pour les gurir,
notre grand mdecin proposait que lorsque ceux qui manient les
affaires d'tat seraient sur le point de s'assembler, on leur
tterait le pouls, et que par l on tcherait de connatre la
nature de leur maladie; qu'ensuite, la premire fois qu'ils
s'assembleraient encore, on leur enverrait avant la sance des
apothicaires avec des remdes astringents, palliatifs, laxatifs,
cphalalgiques, apophlegmatiques, acoustiques, etc..., selon la
qualit du mal, et en ritrant toujours le mme remde  chaque
sance.

L'excution de ce projet ne serait pas d'une grande dpense, et
serait, selon mon ide, trs utile dans les pays o les tats et
les parlements se mlent des affaires d'tat: elle procurerait
l'unanimit, terminerait les diffrends, ouvrirait la bouche aux
muets, la fermerait aux dclamateurs, calmerait l'imptuosit des
jeunes snateurs, chaufferait la froideur des vieux, rveillerait
les stupides, ralentirait les tourdis.

Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des
princes ont la mmoire courte et malheureuse, le mme docteur
voulait que quiconque aurait affaire  eux, aprs avoir expos le
cas en trs peu de mots, et la libert de donner  M. le favori
une chiquenaude dans le nez, un coup de pied dans le ventre, de
lui tirer les oreilles ou de lui ficher une pingle dans les
cuisses, et tout cela pour l'empcher d'oublier l'affaire dont on
lui aurait parl; en sorte qu'on pourrait ritrer de temps en
temps le mme compliment jusqu' ce que la chose ft accorde ou
refuse tout  fait.

Il voulait aussi que chaque snateur, dans l'assemble gnrale de
la nation, aprs avoir propos son opinion et avoir dit tout ce
qu'il aurait  dire pour la soutenir, ft oblig de conclure  la
proposition contradictoire, parce qu'infailliblement le rsultat
de ces assembles serait par l trs favorable au bien public.

Je vis deux acadmiciens disputer avec chaleur sur le moyen de
lever des impts sans faire murmurer les peuples. L'un soutenait
que la meilleure mthode serait d'imposer une taxe sur les vices
et sur les folies des hommes, et que chacun serait tax suivant le
jugement et l'estimation de ses voisins. L'autre acadmicien tait
d'un sentiment entirement oppos, et prtendait, au contraire,
qu'il fallait taxer les belles qualits du corps et de l'esprit
dont chacun se piquait, et les taxer plus ou moins selon leurs
degrs, en sorte que chacun serait son propre juge et ferait lui-
mme sa dclaration. Il fallait taxer fortement l'esprit et la
valeur, selon l'aveu que chacun ferait de ces qualits; mais 
l'gard de l'honneur et de la probit, de la sagesse, de la
modestie, on exemptait ces vertus de toute taxe, vu qu'tant trop
rares, elles ne rendraient presque rien; qu'on ne rencontrerait
personne qui ne voult avouer qu'elles se trouvassent dans son
voisin, et que presque personne aussi n'aurait l'effronterie de se
les attribuer  lui-mme.

On devait pareillement taxer les dames  proportion de leur
beaut, de leurs agrments et de leur bonne grce, suivant leur
propre estimation, comme on faisait  l'gard des hommes; mais
pour la sincrit, le bon sens et le bon naturel des femmes, comme
elles ne s'en piquent point, cela ne devait rien payer du tout,
parce que tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour
les frais du gouvernement.

Afin de retenir les snateurs dans l'intrt de la couronne, un
antre acadmicien politique tait d'avis qu'il fallait que le
prince ft tous les grands emplois  la rafle, de faon cependant
que chaque snateur, avant que de jouer, fit serment et donnt
caution qu'il opinerait ensuite selon les intentions de la cour,
soit qu'il gagnt ou non; mais que les perdants auraient ensuite
le droit de jouer ds qu'il y aurait quelque emploi vacant. Ils
seraient ainsi toujours pleins d'esprance, ils ne se plaindraient
point des fausses promesses qu'on leur aurait donnes, et ne s'en
prendraient qu' la fortune, dont les paules sont toujours plus
fortes que celles du ministre.

Un autre acadmicien me fit voir un crit contenant une mthode
curieuse pour dcouvrir les complots et les cabales, qui tait
d'examiner la nourriture des personnes suspectes, le temps auquel
elles mangent, le ct sur lequel elles se couchent dans leur lit,
de considrer leurs excrments, et de juger par leur odeur et leur
couleur des penses et des projets d'un homme. Il ajoutait que
lorsque, pour faire seulement des expriences, il avait parfois
song  l'assassinat d'un homme, il avait alors trouv ses
excrments trs jaunes, et que lorsqu'il avait pens  se rvolter
et  brler la capitale, il les avait trouvs d'une couleur trs
noire.

Je me hasardai d'ajouter quelque chose au systme de ce politique:
je lui dis qu'il serait bon d'entretenir toujours une troupe
d'espions et de dlateurs, qu'on protgerait et auxquels on
donnerait toujours une somme d'argent proportionne  l'importance
de leur dnonciation, soit qu'elle ft fonde ou non; que, par ce
moyen, les sujets seraient retenus dans la crainte et dans le
respect; que ces dlateurs et accusateurs seraient autoriss 
donner quel sens il leur plairait aux crits qui leur tomberaient
entre les mains; qu'ils pourraient, par exemple, interprter ainsi
les termes suivants:

Un crible,--une grande dame de la cour.

Un chien boiteux,--une descente, une invasion.

La peste,--une arme sur pied.

Une buse,--un favori.

La goutte,--un grand prtre.

Un balai,--une rvolution.

Une souricire,--un emploi de finance.

Un gout,--la cour.

Un roseau bris,--la cour de justice.

Un tonneau vide,--un gnral.

Une plaie ouverte,--l'tat des affaires publiques.

On pourrait encore observer l'anagramme de tous les noms cits
dans un crit; mais il faudrait pour cela des hommes de la plus
haute pntration et du plus sublime gnie, surtout quand il
s'agirait de dcouvrir le sens politique et mystrieux des lettres
initiales: Ainsi N pourrait signifier un complot, B un rgiment de
cavalerie, L une flotte. Outre cela, en transposant les lettres,
on pourrait apercevoir dans un crit tous les desseins cachs d'un
parti mcontent: par exemple, vous lisez dans une lettre crite 
un ami: _Votre frre Thomas a mal au ventre_: l'habile dchiffreur
trouvera dans l'assemblage de ces mots indiffrents une phrase qui
fera entendre que tout est prt pour une sdition.

L'acadmicien me fit de grands remerciements de lui avoir
communiqu ces petites observations, et me promit de faire de moi
une mention honorable dans le trait qu'il allait mettre au jour
sur ce sujet.

Je ne vis rien dans ce pays qui pt m'engager  y faire un plus
long sjour; ainsi, je commenai  songer  mon retour en
Angleterre.




Chapitre VII

_L'auteur quitte Lagado et arrive  Maldonada. Il fait un petit
voyage  Gloubbdoubdrib. Comment il est reu par le gouverneur._


Le continent dont ce royaume fait partie s'tend, autant que j'en
puis juger,  l'est, vers une contre inconnue de l'Amrique; 
l'ouest, vers la Californie; et au nord, vers la mer Pacifique. Il
n'est pas  plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays a un
port clbre et un grand commerce avec l'le de Luggnagg, situe
au nord-ouest, environ  vingt degrs de latitude septentrionale
et  cent quarante de longitude. L'le de Luggnagg est au sud-
ouest du Japon et en est loigne environ de cent lieues. Il y a
une troite alliance entre l'empereur du Japon et le roi de
Luggnagg, ce qui fournit plusieurs occasions d'aller de l'une 
l'autre. Je rsolus, pour cette raison, de prendre ce chemin pour
retourner en Europe. Je louai deux mules avec un guide pour porter
mon bagage et me montrer le chemin. Je pris cong de mon illustre
protecteur, qui m'avait tmoign tant de bont, et  mon dpart
j'en reus un magnifique prsent.

Il ne m'arriva pendant mon voyage aucune aventure qui mrite
d'tre rapporte. Lorsque je fus arriv au port de Maldonada, qui
est une ville environ de la grandeur de Portsmouth, il n'y avait
point de vaisseau dans le port prt  partir pour Luggnagg. Je fis
bientt quelques connaissances dans la ville. Un gentilhomme de
distinction me dit que, puisqu'il ne partirait aucun navire pour
Luggnagg que dans un mois, je ferais bien de me divertir  faire
un petit voyage  l'le de Gloubbdoubdrib, qui n'tait loigne
que de cinq lieues vers le sud-ouest; il s'offrit lui-mme d'tre
de la partie avec un de ses amis, et de me fournir une petite
barque.

Gloubbdoubdrib, selon son tymologie, signifie _l'le des
Sorciers_ ou _Magiciens_. Elle est environ trois fois aussi large
que l'le de Wight et est trs fertile. Cette le est sous la
puissance du chef d'une tribu toute compose de sorciers, qui ne
s'allient qu'entre eux et dont le prince est toujours le plus
ancien de la tribu. Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique
et un parc d'environ trois mille acres, entour d'un mur de
pierres de taille de vingt pieds de haut. Lui et toute sa famille
sont servis par des domestiques d'une espce assez extraordinaire.
Par la connaissance qu'il a de la ncromancie, il a le pouvoir
d'voquer les esprits et de les obliger  le servir pendant vingt-
quatre heures.

Lorsque nous abordmes  l'le, il tait environ onze heures du
matin. Un des deux gentilshommes qui m'accompagnaient alla trouver
le gouverneur, et lui dit qu'un tranger souhaitait d'avoir
l'honneur de saluer Son Altesse. Ce compliment fut bien reu. Nous
entrmes dans la cour du palais, et passmes au milieu d'une haie
de gardes, dont les armes et les attitudes me firent une peur
extrme; nous traversmes les appartements et rencontrmes une
foule de domestiques avant que de parvenir  la chambre du
gouverneur. Aprs que nous lui emes fait trois rvrences
profondes, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de
son trne. Comme il entendait la langue des Balnibarbes, il me fit
diffrentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer
qu'il voulait en agir avec moi sans crmonie, il fit signe avec
le doigt  tous ses gens de se retirer, et en un instant (ce qui
m'tonna beaucoup) ils disparurent comme une fume. J'eus de la
peine  me rassurer; mais, le gouverneur m'ayant dit que je
n'avais rien  craindre, et voyant mes deux compagnons nullement
embarrasss, parce qu'ils taient faits  ces manires, je
commenai  prendre courage, et racontai  Son Altesse les
diffrentes aventures de mes voyages, non sans tre troubl de
temps en temps par ma sotte imagination, regardant souvent autour
de moi,  gauche et  droite, et jetant les yeux sur les lieux o
j'avais vu les fantmes disparatre.

J'eus l'honneur de dner avec le gouverneur, qui nous fit servir
par une nouvelle troupe de spectres. Nous fmes  table jusqu'au
coucher du soleil, et, ayant pri Son Altesse de vouloir bien que
je ne couchasse pas dans son palais, nous nous retirmes, mes deux
amis et moi, et allmes chercher un lit dans la ville capitale,
qui est proche. Le lendemain matin, nous revnmes rendre nos
devoirs au gouverneur. Pendant les dix jours que nous restmes
dans cette le, je vins  me familiariser tellement avec les
esprits, que je n'en eus plus de peur du tout, ou du moins, s'il
m'en restait encore un peu, elle cdait  ma curiosit. J'eus
bientt une occasion de la satisfaire, et le lecteur pourra juger
par l que je suis encore plus curieux que poltron. Son Altesse me
dit un jour de nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les
ferait venir et les obligerait de rpondre  toutes les questions
que je leur voudrais faire,  condition, toutefois, que je ne les
interrogerais que sur ce qui s'tait pass de leur temps, et que
je pourrais tre bien assur qu'ils me diraient toujours vrai,
tant inutile aux morts de mentir.

Je rendis de trs humbles actions de grces  Son Altesse, et,
pour profiter de ses offres, je me mis  me rappeler la mmoire de
ce que j'avais autrefois lu dans l'histoire romaine.

Le gouverneur fit signe  Csar et  Brutus de s'avancer. Je fus
frapp d'admiration et de respect  la vue de Brutus, et Csar
m'avoua que toutes ses belles actions taient au-dessous de celles
de Brutus, qui lui avait t la vie pour dlivrer Rome de sa
tyrannie.

Il me prit envie de voir Homre; il m'apparut; je l'entretins et
lui demandai ce qu'il pensait de son _Iliade_. Il m'avoua qu'il
tait surpris des louanges excessives qu'on lui donnait depuis
trois mille ans; que son pome tait mdiocre et sem de sottises,
qu'il n'avait plu de son temps qu' cause de la beaut de sa
diction et de l'harmonie de ses vers, et qu'il tait fort surpris
que, puisque sa langue tait morte et que personne n'en pouvait
plus distinguer les beauts, les agrments et les finesses, il se
trouvt encore des gens assez vains ou assez stupides pour
l'admirer. Sophocle et Euripide, qui l'accompagnaient, me tinrent
 peu prs le mme langage et se moqurent surtout de nos savants
modernes, qui, obligs de convenir des bvues des anciennes
tragdies, lorsqu'elles taient fidlement traduites, soutenaient
nanmoins qu'en grec c'taient des beauts et qu'il fallait savoir
le grec pour en juger avec quit.

Je voulus voir Aristote et Descartes. Le premier m'avoua qu'il
n'avait rien entendu  la physique, non plus que tous les
philosophes ses contemporains, et tous ceux mme qui avaient vcu
entre lui et Descartes; il ajouta que celui-ci avait pris un bon
chemin, quoiqu'il se ft souvent tromp, surtout par rapport  son
systme extravagant touchant l'me des btes. Descartes prit la
parole et dit qu'il avait trouv quelque chose et avait su tablir
d'assez bons principes, mais qu'il n'tait pas all fort loin, et
que tous ceux qui, dsormais, voudraient courir la mme carrire
seraient toujours arrts par la faiblesse de leur esprit et
obligs de ttonner; que c'tait une grande folie de passer sa vie
 chercher des systmes, et que la vraie physique convenable et
utile  l'homme tait de faire un amas d'expriences et de se
borner l; qu'il avait eu beaucoup d'insenss pour disciples,
parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa.

J'eus la curiosit de voir plusieurs morts illustres de ces
derniers temps, et surtout des morts de qualit, car j'ai toujours
eu une grande vnration pour la noblesse. Oh! que je vis des
choses tonnantes, lorsque le gouverneur fit passer en revue
devant moi toute la suite des aeux de la plupart de nos
gentilshommes modernes! Que j'eus de plaisir  voir leur origine
et tous les personnages qui leur ont transmis leur sang! Je vis
clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d'autres
le menton pointu, d'autres ont le visage basan et les traits
effroyables, d'autres ont les yeux beaux et le teint blond et
dlicat; pourquoi, dans certaines familles, il y a beaucoup de
fous et d'tourdis, dans d'autres beaucoup de fourbes et de
fripons; pourquoi le caractre de quelques-unes est la mchancet,
la brutalit, la bassesse, la lchet, ce qui les distingue, comme
leurs armes et leurs livres. Que je fus encore surpris de voir,
dans la gnalogie de certains seigneurs, des pages, des laquais,
des matres  danser et  chanter, etc.

Je connus clairement pourquoi les historiens ont transform des
guerriers imbciles et lches en grands capitaines, des insenss
et de petits gnies en grands politiques, des flatteurs et des
courtisans en gens de bien, des athes en hommes pleins de
religion, d'infmes dbauchs en gens chastes, et des dlateurs de
profession en hommes vrais et sincres. Je sus de quelle manire
des personnes trs innocentes avaient t condamnes  la mort ou
au bannissement par l'intrigue des favoris qui avaient corrompu
les juges; comment il tait arriv que des hommes de basse
extraction et sans mrite avaient t levs aux plus grandes
places; comment des hommes vils avaient souvent donn le branle
aux plus importantes affaires, et avaient occasionn dans
l'univers les plus grands vnements. Oh! que je conus alors une
basse ide de l'humanit! Que la sagesse et la probit des hommes
me parut peu de chose, en voyant la source de toutes les
rvolutions, le motif honteux des entreprises les plus clatantes,
les ressorts, ou plutt les accidents imprvus, et les bagatelles
qui les avaient fait russir!

Je dcouvris l'ignorance et la tmrit de nos historiens, qui ont
fait mourir du poison certains rois, qui ont os faire part au
public des entretiens secrets d'un prince avec son premier
ministre, et qui ont, si on les en croit, crochet, pour ainsi
dire, les cabinets des souverains et les secrtaireries des
ambassadeurs pour en tirer des anecdotes curieuses.

Ce fut l que j'appris les causes secrtes de quelques vnements
qui ont tonn le monde.

Un gnral d'arme m'avoua qu'il avait une fois remport une
victoire par sa poltronnerie et par son imprudence, et un amiral
me dit qu'il avait battu malgr lui une flotte ennemie, lorsqu'il
avait envie de laisser battre la sienne. Il y eut trois rois qui
me dirent que, sous leur rgne, ils n'avaient jamais rcompens ni
lev aucun homme de mrite, si ce n'est une fois que leur
ministre les trompa et se trompa lui-mme sur cet article; qu'en
cela ils avaient eu raison, la vertu tant une chose trs
incommode  la cour.

J'eus la curiosit de m'informer par quel moyen un grand nombre de
personnes taient parvenues  une trs haute fortune. Je me bornai
 ces derniers temps, sans nanmoins toucher au temps prsent, de
peur d'offenser mme les trangers (car il n'est pas ncessaire
que j'avertisse que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde
point mon cher pays). Parmi ces moyens, je vis le parjure,
l'oppression, la subornation, la perfidie, et autres pareilles
bagatelles qui mritent peu d'attention. Aprs ces dcouvertes, je
crois qu'on me pardonnera d'avoir dsormais un peu moins d'estime
et de vnration pour la grandeur, que j'honore et respecte
naturellement, comme tous les infrieurs doivent faire  l'gard
de ceux que la nature ou la fortune ont placs dans un rang
suprieur.

J'avais lu dans quelques livres que des sujets avaient rendu de
grands services  leur prince et  leur patrie; j'eus envie de les
voir; mais on me dit qu'on avait oubli leurs noms, et qu'on se
souvenait seulement de quelques-uns, dont les citoyens avaient
fait mention en les faisant passer pour des tratres et des
fripons. Ces gens de bien, dont on avait oubli les noms, parurent
cependant devant moi, mais avec un air humili et en mauvais
quipage; ils me dirent qu'ils taient tous morts dans la pauvret
et dans la disgrce, et quelques-uns mme sur un chafaud.

Parmi ceux-ci, je vis un homme dont le cas me parut
extraordinaire, qui avait  ct de lui un jeune homme de dix-huit
ans. Il me dit qu'il avait t capitaine de vaisseau pendant
plusieurs annes, et que, dans le combat naval d'Actium, il avait
enfonc la premire ligne, coul  fond trois vaisseaux du premier
rang, et en avait pris un de la mme grandeur, ce qui avait t la
seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entire dfaite de sa
flotte; que le jeune homme qui tait auprs de lui tait son fils
unique, qui avait t tu dans le combat; il m'ajouta que, la
guerre ayant t termine, il vint  Rome pour solliciter une
rcompense et demander le commandement d'un plus gros vaisseau,
dont le capitaine avait pri dans le combat; mais que, sans avoir
gard  sa demande, cette place avait t donne  un jeune homme
qui n'avait encore jamais vu la mer; qu'tant retourn  son
dpartement, on l'avait accus d'avoir manqu  son devoir, et que
le commandement de son vaisseau avait t donn  un page favori
du vice-amiral Publicola; qu'il avait t alors oblig de se
retirer chez lui,  une petite terre loin de Rome, et qu'il y
avait fini ses jours. Dsirant savoir si cette histoire tait
vritable, je demandai  voir Agrippa, qui dans ce combat avait
t l'amiral de la flotte victorieuse: il parut, et, me confirmant
la vrit de ce rcit, il y ajouta des circonstances que la
modestie du capitaine avait omises.

Comme chacun des personnages qu'on voquait paraissait tel qu'il
avait t dans le monde, je vis avec douleur combien, depuis cent
ans, le genre humain avait dgnr.

Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, dont on
vante la simplicit, la sobrit, la justice, l'esprit de libert,
la valeur et l'amour pour la patrie. Je les vis et ne pus
m'empcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent 
prix d'argent leurs suffrages dans l'lection des dputs au
parlement et qui, sur ce point, ont toute la finesse et tout le
mange des gens de cour.




Chapitre VIII

_Retour de l'auteur  Maldonada. Il fait voile pour le royaume du
Luggnagg.  son arrive, il est arrt et conduit  la cour.
Comment il y est reu._


Le jour de notre dpart tant arriv, je pris cong de Son Altesse
le gouverneur de Gloubbdoubdrid, et retournai avec mes deux
compagnons  Maldonada, o, aprs avoir attendu quinze jours, je
m'embarquai enfin dans un navire qui partait pour Luggnagg. Les
deux gentilshommes, et quelques autres personnes encore, eurent
l'honntet de me fournir les provisions ncessaires pour ce
voyage et de me conduire jusqu' bord.

Nous essuymes une violente tempte, et fmes contraints de
gouverner au nord pour pouvoir jouir d'un certain vent marchand
qui souffle en cet endroit dans l'espace de soixante lieues. Le 21
avril 1609, nous entrmes dans la rivire de Clumegnig, qui est
une ville port de mer au sud-est de Luggnagg. Nous jetmes l'ancre
 une lieue de la ville et donnmes le signal pour faire venir un
pilote. En moins d'une demi-heure, il en vint deux  bord, qui
nous guidrent au milieu des cueils et des rochers, qui sont trs
dangereux dans cette rade et dans le passage qui conduit  un
bassin o les vaisseaux sont en sret, et qui est loign des
murs de la ville de la longueur d'un cble.

Quelques-uns de nos matelots, soit par trahison, soit par
imprudence, dirent aux pilotes que j'tais un tranger et un grand
voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane, qui me fit
diverses questions dans la langue balnibarbienne qui est entendue
en cette ville  cause du commerce, et surtout par les gens de mer
et les douaniers. Je lui rpondis en peu de mots et lui fis une
histoire aussi vraisemblable et aussi suivie qu'il me fut
possible; mais je crus qu'il tait ncessaire de dguiser mon pays
et de me dire Hollandais, ayant dessein d'aller au Japon, o je
savais que les Hollandais seuls taient reus. Je dis donc au
commis qu'ayant fait naufrage  la cte des Balnibarbes, et ayant
chou sur un rocher, j'avais t dans l'le volante de Laputa,
dont j'avais souvent ou parler, et que maintenant je songeais 
me rendre au Japon, afin de pouvoir retourner de l dans mon pays.
Le commis me dit qu'il tait oblig de m'arrter jusqu' ce qu'il
et reu des ordres de la cour, o il allait crire immdiatement
et d'o il esprait recevoir rponse dans quinze jours. On me
donna un logement convenable et on mit une sentinelle  ma porte.
J'avais un grand jardin pour me promener, et je fus trait assez
bien aux dpens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite,
excites par la curiosit de voir un homme qui venait d'un pays
trs loign, dont ils n'avaient jamais entendu parler.

Je fis march avec un jeune homme de notre vaisseau pour me servir
d'interprte. Il tait natif de Luggnagg; mais, ayant pass
plusieurs annes  Maldonada, il savait parfaitement les deux
langues. Avec son secours je fus en tat d'entretenir tous ceux
qui me faisaient l'honneur de me venir voir, c'est--dire
d'entendre leurs questions et de leur faire entendre mes rponses.

Celle de la cour vint au bout de quinze jours, comme on
l'attendait: elle portait un ordre de me faire conduire avec ma
suite par un dtachement de chevaux  Traldragenb ou Tridragdrib;
car, autant que je m'en puis souvenir, on prononce des deux
manires. Toute ma suite consistait en ce pauvre garon qui me
servait d'interprte et que j'avais pris  mon service. On fit
partir un courrier devant nous, qui nous devana d'une demi-
journe, pour donner avis au roi de mon arrive prochaine et pour
demander  Sa Majest le jour et l'heure que je pourrais avoir
l'honneur et le plaisir de _lcher la poussire du pied de son
trne._

Deux jours aprs mon arrive, j'eus audience; et d'abord on me fit
coucher et ramper sur le ventre, et balayer le plancher avec ma
langue  mesure que j'avanais vers le trne du roi; mais, parce
que j'tais tranger, on avait eu l'honntet de nettoyer le
plancher, de manire que la poussire ne me pt faire de peine.
C'tait une grce particulire, qui ne s'accordait pas mme aux
personnes du premier rang lorsqu'elles avaient l'honneur d'tre
reues  l'audience de Sa Majest; quelquefois mme on laissait
exprs le plancher trs sale et trs couvert de poussire, lorsque
ceux qui venaient  l'audience avaient des ennemis  la cour. J'ai
une fois vu un seigneur avoir la bouche si pleine de poussire et
si souille de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue,
que, quand il fut parvenu au trne, il lui fut impossible
d'articuler un seul mot.  ce malheur il n'y a point de remde,
car il est dfendu, sous des peines trs graves, de cracher ou de
s'essuyer la bouche en prsence du roi. Il y a mme en cette cour
un autre usage que je ne puis du tout approuver: lorsque le roi
veut se dfaire de quelque seigneur ou quelque courtisan d'une
manire qui ne le dshonore point, il fait jeter sur le plancher
une certaine poudre brune qui est empoisonne, et qui ne manque
point de le faire mourir doucement et sans clat au bout de vingt-
quatre heures; mais, pour rendre justice  ce prince,  sa grande
douceur et  la bont qu'il a de mnager la vie de ses sujets, il
faut dire,  son honneur, qu'aprs de semblables excutions il a
coutume d'ordonner trs expressment de bien balayer le plancher;
en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient
risque de tomber dans sa disgrce. Je le vis un jour condamner un
petit page  tre bien fouett pour avoir malicieusement nglig
d'avertir de balayer dans le cas dont il s'agit, ce qui avait t
cause qu'un jeune seigneur de grande esprance avait t
empoisonn; mais le prince, plein de bont, voulut bien encore
pardonner au petit page et lui pargner le fouet.

Pour revenir  moi, lorsque je fus  quatre pas du trne de Sa
Majest, je me levai sur mes genoux, et aprs avoir frapp sept
fois la terre de mon front, je prononai les paroles suivantes,
que la veille on m'avait fait apprendre par coeur: _Ickpling
glofftrobb sgnutserumm bliopm lashnalt, zwin tnodbalkguffh
sthiphad gurdlubb asht_! C'est un formulaire tabli par les lois
de ce royaume pour tous ceux qui sont admis  l'audience, et qu'on
peut traduire ainsi: _Puisse Votre cleste Majest survivre au
soleil_! Le roi me fit une rponse que je ne compris point, et 
laquelle je fis cette rplique, comme on me l'avait apprise:
_Fluft drin valerick dwuldom prastrod mirpush _; c'est--dire: _Ma
langue est dans la bouche de mon ami._ Je fis entendre par l que
je dsirais me servir de mon interprte. Alors on fit entrer ce
jeune garon dont j'ai parl, et, avec son secours, je rpondis 
toutes les questions que Sa Majest me fit pendant une demi-heure.
Je parlais balnibarbien, mon interprte rendait mes paroles en
luggnaggien.

Le roi prit beaucoup de plaisir  mon entretien, et ordonna  son
_bliffmarklub_, ou chambellan, de faire prparer un logement dans
son palais pour moi et mon interprte, et de me donner une somme
par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or pour mes menus
plaisirs.

Je demeurai trois mois en cette cour, pour obir  Sa Majest, qui
me combla de ses bonts et me fit des offres trs gracieuses pour
m'engager  m'tablir dans ses tats; mais je crus devoir le
remercier, et songer plutt  retourner dans mon pays, pour y
finir mes jours auprs de ma chre femme, prive depuis longtemps
des douceurs de ma prsence.




Chapitre IX

_Des struldbruggs ou immortels._


Les Luggnaggiens sont un peuple trs poli et trs brave, et,
quoiqu'ils aient un peu de cet orgueil qui est commun  toutes les
nations de l'Orient, ils sont nanmoins honntes et civils 
l'gard des trangers, et surtout de ceux qui ont t bien reus 
la cour.

Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand
monde et du bel air; et, par le moyen de mon interprte, j'eus
souvent avec eux des entretiens agrables et instructifs.

Un d'eux me demanda un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs
_struldbruggs_ ou immortels. Je lui rpondis que non, et que
j'tais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom 
des humains; il me dit que quelquefois, quoique rarement, il
naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde,
place directement sur le sourcil gauche, et que cette heureuse
marque le prservait de la mort; que cette tache tait d'abord de
la largeur d'une petite pice d'argent (que nous appelons en
Angleterre un _three pence_), et qu'ensuite elle croissait et
changeait mme de couleur; qu' l'ge de douze ans elle tait
verte jusqu' vingt, qu'elle devenait bleue; qu' quarante-cinq
ans elle devenait tout  fait noire et aussi grande qu'un
_schilling_, et ensuite ne changeait plus; il m'ajouta qu'il
naissait si peu de ces enfants marqus au front, qu'on comptait 
peine onze cents immortels de l'un et de l'autre sexe dans tout le
royaume; qu'il y en avait environ cinquante dans la capitale, et
que depuis trois ans il n'tait n qu'un enfant de cette espce,
qui tait fille; que la naissance d'un immortel n'tait point
attache  une famille prfrablement  une autre; que c'tait un
prsent de la nature ou du hasard, et que les enfants mmes des
_struldbruggs_ naissaient mortels comme les enfants des autres
hommes, sans avoir aucun privilge.

Ce rcit me rjouit extrmement, et la personne qui me le faisait
entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais aisment, je
lui tmoignai mon admiration et ma joie avec les termes les plus
expressifs et mme les plus outrs. Je m'criai, comme dans une
espce de ravissement et d'enthousiasme: Heureuse nation, dont
tous les enfants  natre peuvent prtendre  l'immortalit!
Heureuse contre, o les exemples de l'ancien temps subsistent
toujours, o l vertu des premiers sicles n'a point pri, et o
les premiers hommes vivent encore et vivront ternellement, pour
donner des leons de sagesse  tous leurs descendants! Heureux ces
sublimes _struldbruggs_ qui ont le privilge de ne point mourir,
et que, par consquent, l'ide de la mort n'intimide point,
n'affaiblit point, n'abat point!

Je tmoignai ensuite que j'tais surpris de n'avoir encore vu
aucun de ces immortels  la cour; que, s'il y en avait, la marque
glorieuse empreinte sur leur front m'aurait sans doute frapp les
yeux. Comment, ajoutai-je, le roi, qui est un prince si
judicieux, ne les emploie-t-il point dans le ministre et ne leur
donne-t-il point sa confiance? Mais peut-tre que la vertu rigide
de ces vieillards l'importunerait et blesserait les yeux de sa
cour. Quoi qu'il en soit, je suis rsolu d'en parler  Sa Majest
 la premire occasion qui s'offrira, et, soit qu'elle dfre 
mes avis ou non, j'accepterai en tout cas l'tablissement qu'elle
a eu la bont de m'offrir dans ses tats, afin de pouvoir passer
le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes
immortels, pourvu qu'ils daignent souffrir la mienne.

Celui  qui j'adressai la parole, me regardant alors avec un
sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait piti, me
rpondit qu'il tait ravi que je voulusse bien rester dans le
pays, et me demanda la permission d'expliquer  la compagnie ce
que je venais de lui dire; il le fit, et pendant quelque temps ils
s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais
point; je ne pus mme lire ni dans leurs gestes ni dans leurs yeux
l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits.
Enfin, la mme personne qui m'avait parl jusque-l me dit
poliment que ses amis taient charms de mes rflexions
judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalit; mais
qu'ils souhaitaient savoir quel systme de vie je me ferais, et
quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m'avait
fait natre _struldbrugg_.

 cette question intressante je rpartis que j'allais les
satisfaire sur-le-champ avec plaisir, que les suppositions et les
ides me cotaient peu, et que j'tais accoutum  m'imaginer ce
que j'aurais fait si j'eusse t roi, gnral d'arme ou ministre
d'tat; que, par rapport  l'immortalit, j'avais aussi
quelquefois mdit sur la conduite que je tiendrais si j'avais 
vivre ternellement, et que, puisqu'on le voulait, j'allais sur
cela donner l'essor  mon imagination.

Je dis donc que, si j'avais eu l'avantage de natre _struldbrugg_,
aussitt que j'aurais pu connatre mon bonheur et savoir la
diffrence qu'il y a entre la vie et la mort, j'aurais d'abord mis
tout en oeuvre pour devenir riche, et qu' force d'tre intrigant,
souple et rampant, j'aurais pu esprer me voir un peu  mon aise
au bout de deux cents ans; qu'en second lieu, je me fusse appliqu
si srieusement  l'tude ds mes premires annes, que j'aurais
pu me flatter de devenir un jour le plus savant homme de
l'univers; que j'aurais remarqu avec soin tous les grands
vnements; que j'aurais observ avec attention tous les princes
et tous les ministres d'tat qui se succdent les uns aux autres,
et aurais eu le plaisir de comparer tous leurs caractres et de
faire sur ce sujet les plus belles rflexions du monde; que
j'aurais trac un mmoire fidle et exact de toutes les
rvolutions de la mode et du langage, et des changements arrivs
aux coutumes, aux lois, aux moeurs, aux plaisirs mme; que, par
cette tude et ces observations, je serais devenu  la fin un
magasin d'antiquits, un registre vivant, un trsor de
connaissances, un dictionnaire parlant, l'oracle perptuel de mes
compatriotes et de tous mes contemporains.

Dans cet tat, je ne me marierais point, ajoutai-je, et je
mnerais une vie de garon gaiement, librement, mais avec
conomie, afin qu'en vivant toujours j'eusse toujours de quoi
vivre. Je m'occuperais  former l'esprit de quelques jeunes gens
en leur faisant part de mes lumires et de ma longue exprience.
Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents, seraient mes
illustres confrres les _struldbruggs_, dont je choisirais une
douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus troitement
avec eux. Je ne laisserais pas de frquenter aussi quelques
mortels de mrite, que je m'accoutumerais  voir mourir sans
chagrin et sans regret, leur postrit me consolant de leur mort;
ce pourrait mme tre pour moi un spectacle assez agrable, de
mme qu'un fleuriste prend plaisir  voir les tulipes et les
oeillets de son jardin natre, mourir et renatre. Nous nous
communiquerions mutuellement, entre nous autres _struldbruggs_,
toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur
la cause et le progrs de la corruption du genre humain. Nous en
composerions un beau trait de morale, plein de leons utiles et
capables d'empcher la nature humaine de dgnrer, comme elle
fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux
mille ans. Quel spectacle, noble et ravissant que de voir de ses
propres yeux les dcadences et les rvolutions des empires, la
face de la terre renouvele, les villes superbes transformes en
viles bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines
honteuses; les villages obscurs devenus le sjour des rois et de
leurs courtisans; les fleuves clbres changs en petits
ruisseaux; l'Ocan baignant d'autres rivages; de nouvelles
contres dcouvertes; un monde inconnu sortant, pour ainsi dire,
du chaos; la barbarie et l'ignorance rpandues sur les nations les
plus polies et les plus claires; l'imagination teignant le
jugement, le jugement glaant l'imagination; le got des systmes,
des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithses
touffant la raison et le bon got; la vrit opprime dans un
temps et triomphant dans l'autre; les perscuts devenus
perscuteurs, et les perscuteurs perscuts  leur tour; les
superbes abaisss et les humbles levs; des esclaves, des
affranchis, des mercenaires, parvenus  une fortune immense et 
une richesse norme par le maniement des deniers publics, par les
malheurs, par la faim, par la soif, par la nudit, par le sang des
peuples; enfin, la postrit de ces brigands publics rentre dans
le nant, d'o l'injustice et la rapine l'avaient tire! Comme,
dans cet tat d'immortalit, l'ide de la mort ne serait jamais
prsente  mon esprit pour me troubler ou pour ralentir mes
dsirs, je m'abandonnerais  tous les plaisirs sensibles dont la
nature et la raison me permettraient l'usage. Les sciences
seraient nanmoins toujours mon premier et mon plus cher objet, et
je m'imagine qu' force de mditer, je trouverais  la fin la
quadrature du cercle, le mouvement perptuel, la pierre
philosophale et le remde universel; qu'en un mot, je porterais
toutes les sciences et tous les arts  leur dernire perfection.

Lorsque j'eus uni mon discours, celui qui seul l'avait entendu
se tourna vers la compagnie et lui en fit le prcis dans le
langage du pays; aprs quoi ils se mirent  raisonner ensemble un
peu de temps, sans pourtant tmoigner, au moins par leurs gestes
et attitudes, aucun mpris pour ce que je venais de dire.  la
fin, cette mme personne qui avait rsum mon discours fut prie
par la compagnie d'avoir la charit de me dessiller les yeux et de
me dcouvrir mes erreurs.

Il me dit d'abord que je n'tais pas le seul tranger qui regardt
avec tonnement et avec envie l'tat des _struldbruggs _; qu'il
avait trouv chez les Balnibarbes et chez les Japonais  peu prs
les mmes dispositions; que le dsir de vivre tait naturel 
l'homme; que celui qui avait un pied dans le tombeau s'efforait
de se tenir ferme sur l'autre; que le vieillard le plus courb se
reprsentait toujours un lendemain et un avenir, et n'envisageait
la mort que comme un mal loign et  fuir; mais que dans l'le de
Luggnagg on pensait bien autrement, et que l'exemple familier et
la vue continuelle des struldbruggs avaient prserv les habitants
de cet amour insens de la vie.

Le systme de conduite, continua-t-il, que vous vous proposez
dans la supposition de votre tre immortel, et que vous nous avez
trac tout  l'heure, est ridicule et tout  fait contraire  la
raison. Vous avez suppos sans doute que, dans cet tat, vous
jouiriez d'une jeunesse perptuelle, d'une vigueur et d'une sant
sans aucune altration; mais est-ce l de quoi il s'agissait
lorsque nous vous avons demand ce que vous feriez si vous deviez
toujours vivre? Avons-nous suppos que vous ne vieilliriez point,
et que votre prtendue immortalit serait un printemps ternel?

Aprs cela, il me fit le portrait des _struldbruggs_, et me dit
qu'ils ressemblaient aux mortels et vivaient comme eux jusqu'
l'ge de trente ans; qu'aprs cet ge, ils tombaient peu  peu
dans une humeur noire, qui augmentait toujours jusqu' ce qu'ils
eussent atteint l'ge de quatre-vingts ans; qu'alors ils n'taient
pas seulement sujets  toutes les infirmits,  toutes les misres
et  toutes les faiblesses des vieillards de cet ge, mais que
l'ide affligeante de l'ternelle dure de leur misrable caducit
les tourmentait  un point que rien ne pouvait les consoler:
qu'ils n'taient pas seulement, comme les autres vieillards,
entts, bourrus, avares, chagrins, babillards, mais qu'ils
n'aimaient qu'eux-mmes, qu'ils renonaient aux douceurs de
l'amiti, qu'ils n'avaient plus mme de tendresse pour leurs
enfants, et qu'au del de la troisime gnration ils ne
reconnaissaient plus leur postrit; que l'envie et la jalousie
les dvoraient sans cesse; que la vue des plaisirs sensibles dont
jouissent les jeunes mortels, leurs amusements, leurs amours,
leurs exercices, les faisaient en quelque sorte mourir  chaque
instant; que tout, jusqu' la mort mme des vieillards qui
payaient le tribut  la nature, excitait leur envie et les
plongeait dans le dsespoir; que, pour cette raison, toutes les
fois qu'ils voyaient faire des funrailles, ils maudissaient leur
sort et se plaignaient amrement de la nature, qui leur avait
refus la douceur de mourir, de finir leur course ennuyeuse et
d'entrer dans un repos ternel; qu'ils n'taient plus alors en
tat de cultiver leur esprit et d'orner leur mmoire; qu'ils se
ressouvenaient tout au plus de ce qu'ils avaient vu et appris dans
leur jeunesse et dans leur ge moyen; que les moins misrables et
les moins  plaindre taient ceux qui radotaient, qui avaient tout
 fait perdu la mmoire et taient rduits  l'tat de l'enfance;
qu'au moins on prenait alors piti de leur triste situation et
qu'on leur donnait tous les secours dont ils avaient besoin.

Lorsqu'un _struldbrugg_, ajouta-t-il, s'est mari  une
_struldbrugge_, le mariage, selon les lois de l'tat, est dissous
ds que le plus jeune des deux est parvenu  l'ge de quatre-
vingts ans. Il est juste que de malheureux humains, condamns
malgr eux, et sans l'avoir mrit,  vivre ternellement, ne
soient pas encore, pour surcrot de disgrce, obligs de vivre
avec une femme ternelle. Ce qu'il y a de plus triste est qu'aprs
avoir atteint cet ge fatal, ils sont regards comme morts
civilement. Leurs hritiers s'emparent de leurs biens; ils sont
mis en tutelle, ou plutt ils sont dpouills de tout et rduits 
une simple pension alimentaire, loi trs juste  cause de la
sordide avarice ordinaire aux vieillards. Les pauvres sont
entretenus aux dpens du public dans une maison appele
l'_hpital_ _des pauvres immortels_. Un immortel de quatre-vingts
ans ne peut plus exercer de charge ni d'emploi, ne peut ngocier,
ne peut contracter, ne peut acheter ni vendre, et son tmoignage
mme n'est point reu en justice. Mais lorsqu'ils sont parvenus 
quatre-vingt-dix ans, c'est encore bien pis: toutes leurs dents et
tous leurs cheveux tombent; ils perdent le got des aliments, et
ils boivent et mangent sans aucun plaisir; ils perdent la mmoire
des choses les plus aises  retenir et oublient le nom de leurs
amis et quelquefois leur propre nom. Il leur est, pour cette
raison, inutile de s'amuser  lire, puisque, lorsqu'ils veulent
lire une phrase de quatre mots, ils oublient les deux premiers
tandis qu'ils lisent les deux derniers. Par la mme raison, il
leur est impossible de s'entretenir avec personne. D'ailleurs,
comme la langue de ce pays est sujette  de frquents changements,
les _struldbruggs_ ns dans un sicle ont beaucoup de peine 
entendre le langage des hommes ns dans un autre sicle, et ils
sont toujours comme trangers dans leur patrie.

Tel fut le dtail qu'on me fit au sujet des immortels de ce pays,
dtail qui me surprit extrmement. On m'en montra dans la suite
cinq ou six, et j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si laid et
de si dgotant; les femmes surtout taient affreuses; je
m'imaginais voir des spectres.

Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout  fait
l'envie de devenir immortel  ce prix. J'eus bien de la honte de
toutes les folles imaginations auxquelles je m'tais abandonn sur
le systme d'une vie ternelle en ce bas monde.

Le roi, ayant appris ce qui s'tait pass dans l'entretien que
j'avais eu avec ceux dont j'ai parl, rit beaucoup de mes ides
sur l'immortalit et de l'envie que j'avais porte aux
_struldbruggs_. Il me demanda ensuite srieusement si je ne
voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays pour gurir mes
compatriotes du dsir de vivre et de la peur de mourir. Dans le
fond, j'aurais t fort aise qu'il m'et fait ce prsent; mais,
par une loi fondamentale du royaume, il est dfendu aux immortels
d'en sortir.




Chapitre X

_L'auteur part de l'le de Luggnagg pour se rendre au Japon, o il
s'embarque sur un vaisseau hollandais. Il arrive  Amsterdam et de
l passe en Angleterre._


Je m'imagine que tout ce que je viens de raconter des
_struldbruggs_ n'aura point ennuy le lecteur. Ce ne sont point
l, je crois, de ces choses communes, uses et rebattues qu'on
trouve dans toutes les relations des voyageurs; au moins, je puis
assurer que je n'ai rien trouv de pareil dans celles que j'ai
lues. En tout cas, si ce sont des redites et des choses dj
connues, je prie de considrer que des voyageurs, sans se copier
les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mmes choses
lorsqu'ils ont t dans les mmes pays.

Comme il y a un trs grand commerce entre le royaume de Luggnagg
et l'empire du Japon, il est  croire que les auteurs japonais
n'ont pas oubli dans leurs livres de faire mention de ces
_struldbruggs_. Mais le sjour que j'ai fait au Japon ayant t
trs court, et n'ayant, d'ailleurs, aucune teinture de la langue
japonaise, je n'ai pu savoir srement si cette matire a t
traite dans leurs livres. Quelque Hollandais pourra un jour nous
apprendre ce qu'il en est.

Le roi de Luggnagg m'ayant souvent press, mais inutilement, de
rester dans ses tats, eut enfin la bont de m'accorder mon cong,
et me fit mme l'honneur de me donner une lettre de
recommandation, crite de sa propre main, pour Sa Majest
l'empereur du Japon. En mme temps, il me fit prsent de quatre
cent quarante-quatre pices d'or, de cinq mille cinq cent
cinquante cinq petites perles et de huit cent quatre-vingt-huit
mille cent quatre-vingt-huit grains d'une espce de riz trs rare.
Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent
beaucoup en ce pays-l.

Le 6 de mai 1709, je pris cong, en crmonie, de Sa Majest, et
dis adieu  tous les amis que j'avais  sa cour. Ce prince me fit
conduire par un dtachement de ses gardes jusqu'au port de
Glanguenstald, situ au sud-ouest de l'le. Au bout de six jours,
je trouvai un vaisseau prt  me transporter au Japon; je montai
sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant dur cinquante jours, nous
dbarqumes  un petit port nomm Xamoski, au sud-ouest du Japon.

Je fis voir d'abord aux officiers de la douane la lettre dont
j'avais l'honneur d'tre charg de la part du roi de Luggnagg pour
Sa Majest japonaise; ils connurent tout d'un coup le sceau de Sa
Majest luggnaggienne, dont l'empreinte reprsentait _un roi
soutenant un pauvre estropi et l'aidant  marcher._

Les magistrats de la ville, sachant que j'tais porteur de cette
auguste lettre, me traitrent en ministre et me fournirent une
voiture pour me transporter  Yedo, qui est la capitale de
l'empire. L, j'eus audience de Sa Majest impriale, et l'honneur
de lui prsenter ma lettre, qu'on ouvrit publiquement, avec de
grandes crmonies, et que l'empereur se fit aussitt expliquer
par son interprte. Alors Sa Majest me fit dire, par ce mme
interprte, que j'eusse  lui demander quelque grce, et qu'en
considration de son trs cher frre le roi de Luggnagg, il me
l'accorderait aussitt.

Cet interprte, qui tait ordinairement employ dans les affaires
du commerce avec les Hollandais, connut aisment  mon air que
j'tais Europen, et, pour cette raison, me rendit en langue
hollandaise les paroles de Sa Majest. Je rpondis que j'tais un
marchand de Hollande qui avait fait naufrage dans une mer
loigne; que depuis j'avais fait beaucoup de chemin par terre et
par mer pour me rendre  Luggnagg, et de l dans l'empire du
Japon, o je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient
commerce, ce qui me pourrait procurer l'occasion de retourner en
Europe; que je suppliais donc Sa Majest de me faire conduire en
sret  Nangasaki. Je pris en mme temps la libert de lui
demander encore une autre grce: ce fut qu'en considration du roi
de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protger, on voult me
dispenser de la crmonie qu'on faisait pratiquer  ceux de mon
pays, et ne point me contraindre  _fouler aux pieds le crucifix_,
n'tant venu au Japon que pour passer en Europe, et non pour y
trafiquer.

Lorsque l'interprte eut expos  Sa Majest japonaise cette
dernire grce que je demandais, elle parut surprise de ma
proposition et rpondit que j'tais le premier homme de mon pays 
qui un pareil scrupule ft venu  l'esprit; ce qui le faisait un
peu douter que je fasse vritablement Hollandais, comme je l'avais
assur, et le faisait plutt souponner que j'tais chrtien.
Cependant l'empereur, gotant la raison que je lui avais allgue,
et ayant principalement gard  la recommandation du roi de
Luggnagg, voulut bien, par bont, compatir  ma faiblesse et  ma
singularit, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les
apparences; il me dit qu'il donnerait ordre aux officiers prposs
pour faire observer cet usage de me laisser passer et de faire
semblant de m'avoir oubli. Il ajouta qu'il tait de mon intrt
de tenir la chose secrte, parce qu'infailliblement les
Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage
s'ils venaient  savoir la dispense que j'avais obtenue et le
scrupule injurieux que j'avais eu de les imiter.

Je rendis de trs humbles actions de grces  Sa Majest de cette
faveur singulire, et, quelques troupes tant alors en marche pour
se rendre  Nangasaki, l'officier commandant eut ordre de me
conduire en cette ville, avec une instruction secrte sur
l'affaire du crucifix.

Le neuvime jour de juin 1709, aprs un voyage long et pnible,
j'arrivai  Nangasaki, o je rencontrai une compagnie de
Hollandais qui taient partis d'Amsterdam pour ngocier  Amboine,
et qui taient prts  s'embarquer, pour leur retour, sur un gros
vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais pass un temps
considrable en Hollande, ayant fait mes tudes  Leyde, et je
parlais fort bien la langue de ce pays. On me fit plusieurs
questions sur mes voyages, auxquelles je rpondis comme il me
plut. Je soutins parfaitement au milieu d'eux le personnage de
Hollandais; je me donnai des amis et des parents dans les
Provinces-Unies, et je me dis natif de Gelderland.

J'tais dispos  donner au capitaine du vaisseau, qui tait un
certain Thodore Vangrult, tout ce qui lui aurait plu de me
demander pour mon passage; mais, ayant su que j'tais chirurgien;
il se contenta de la moiti du prix ordinaire,  condition que
j'exercerais ma profession dans le vaisseau.

Avant que de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m'avaient
souvent demand si j'avais pratiqu la crmonie, et j'avais
toujours rpondu en gnral que j'avais fait tout ce qui tait
ncessaire. Cependant un d'eux, qui tait un coquin tourdi,
s'avisa de me montrer malignement  l'officier japonais, et de
dire: _Il n'a point foul aux pieds le crucifix_. L'officier, qui
avait un ordre secret de ne le point exiger de moi, lui rpliqua
par vingt coups de canne qu'il dchargea sur ses paules; en sorte
que personne ne fut d'humeur, aprs cela, de me faire des
questions sur la crmonie.

Il ne se passa rien dans notre voyage qui mrite d'tre rapport.
Nous fmes voile avec un vent favorable, et mouillmes au cap de
Bonne-Esprance pour y faire aiguade. Le 16 d'avril 1710, nous
dbarqumes  Amsterdam, o je restai peu de temps, et o je
m'embarquai bientt pour l'Angleterre. Quel plaisir ce fut pour
moi de revoir ma chre patrie, aprs cinq ans et demi d'absence!
Je me rendis directement  Redriff, o je trouvai ma femme et mes
enfants en bonne sant.




VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS




Chapitre I

_L'auteur entreprend encore un voyage en qualit de capitaine de
vaisseau. Son quipage se rvolte, l'enferme, l'enchane et puis
le met  terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux
Houyhnhnms viennent au-devant de lui._


Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants,
et je puis dire qu'alors j'tais heureux, si j'avais pu connatre
que je l'tais; mais je fus malheureusement tent de faire encore
un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de
capitaine sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois cent
cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et
d'ailleurs j'tais las du titre subalterne de chirurgien de
vaisseau. Je ne renonai pourtant pas  la profession, et je sus
l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en prsenta. Aussi me
contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garon
chirurgien. Je dis adieu  ma pauvre femme. tant embarqu 
Portsmouth, je mis  la voile le 2 aot 1710.

Les maladies m'enlevrent pendant la route une partie de mon
quipage, en sorte que je fus oblig de faire une recrue aux
Barbades et aux les de Leeward, o les ngociants dont je tenais
ma commission m'avaient donn ordre de mouiller; mais j'eus
bientt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue,
dont la plus grande partie tait compose de bandits qui avaient
t boucaniers. Ces coquins dbauchrent le reste de mon quipage,
et tous ensemble complotrent de se saisir de ma personne et de
mon vaisseau. Un matin donc, ils entrrent dans ma chambre, se
jetrent sur moi, me lirent et me menacrent de me jeter  la mer
si j'osais faire la moindre rsistance. Je leur dis que mon sort
tait entre leurs mains et que je consentais d'avance  tout ce
qu'ils voudraient. Ils m'obligrent d'en faire serment, et puis me
dlirent, se contentant de m'enchaner un pied au bois de mon lit
et de poster  la porte de ma chambre une sentinelle qui avait
ordre de me casser la tte si j'eusse fait quelque tentative pour
me mettre en libert. Leur projet tait d'exercer la piraterie
avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour
cela ils n'taient pas assez forts d'quipage; ils rsolurent de
vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller  Madagascar
pour augmenter leur troupe. Cependant j'tais prisonnier dans ma
chambre, fort inquiet du sort qu'on me prparait.

Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il
avait reu ordre de M. le capitaine de me mettre  terre. Je
voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui
faire quelques questions; il refusa mme de me dire le nom de
celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la
chaloupe, aprs m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter
mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne
point visiter mes poches, o il y avait quelque argent. Aprs
avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le
rivage. Je demandai  ceux qui m'accompagnaient quel pays c'tait.
Ma foi, me rpondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous,
mais prenez garde que la mare ne vous surprenne; adieu. Aussitt
la chaloupe s'loigna.

Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et
dlibrer sur le parti que j'avais  prendre. Quand je fus un peu
repos, j'avanai dans les terres, rsolu de me livrer au premier
sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais,
par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres
bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir,
et dont j'avais une certaine quantit dans mes poches.

Je dcouvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs o
l'avoine croissait de tous cts. Je marchais avec prcaution, de
peur d'tre surpris ou de recevoir quelque coup de flche. Aprs
avoir march quelque temps, je tombai dans un grand chemin, o je
remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de
vaches. Je vis en mme temps un grand nombre d'animaux dans un
champ, et un ou deux de la mme espce perchs sur un arbre. Leur
figure me parut surprenante, et quelques-uns s'tant un peu
approchs, je me cachai derrire un buisson pour les mieux
considrer.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur
dos et leurs pattes de devant taient couverts d'un poil pais;
ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste
de leur corps tait sans poil, et laissait voir une peau trs
brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantt assis
sur l'herbe, tantt couchs et tantt debout sur leurs pattes de
derrire; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres
avec l'agilit des cureuils, ayant des griffes aux pattes de
devant et de derrire. Les femelles taient un peu plus petites
que les mles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement
un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs
mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et
quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil
des uns et des autres tait de diverses couleurs: brun, rouge,
noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu
d'animal si difforme et si dgotant.

Aprs les avoir suffisamment considrs, je suivis le grand
chemin, dans l'esprance qu'il me conduirait  quelque hutte
d'Indiens. Ayant un peu march, je rencontrai, au milieu du
chemin, un de ces animaux qui venait directement  moi.  mon
aspect, il s'arrta, fit une infinit de grimaces, et parut me
regarder comme une espce d'animal qui lui tait inconnue; ensuite
il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon
sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur
d'offenser ceux  qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal,
se sentant frapp, se mit  fuir et  crier si haut, qu'il attira
une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en
me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel
je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitt ils sautrent
aux branches de l'arbre et commencrent  me couvrir de leurs
ordures; mais tout  coup ils se mirent tous  fuir.

Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, tant assez
surpris qu'une terreur soudaine leur et ainsi fait prendre la
fuite; mais, regardant,  gauche, je vis un cheval marchant
gravement au milieu d'un champ; c'tait la vue de ce cheval qui
avait fait dcamper si vite la troupe qui m'assigeait. Le cheval,
s'tant approch de moi, s'arrta, recula, et ensuite me regarda
fixement, paraissant un peu tonn; il me considra de tous ct,
tournant plusieurs fois autour de moi.

Je voulus avancer, mais il se mit vis--vis de moi dans le chemin,
me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence.
Nous nous considrmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin
je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le
flatter, sifflant et parlant  la faon des palefreniers
lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe,
ddaignant mon honntet et ma politesse, frona ses sourcils et
leva firement un de ses pieds de devant pour m'obliger  retirer
ma main trop familire. En mme temps il se mit  hennir trois ou
quatre fois, mais avec des accents si varis, que je commenai 
croire qu'il parlait un langage qui lui tait propre, et qu'il y
avait une espce de sens attach  ses divers hennissements.

Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier
trs poliment; l'un et l'autre se firent des honntets
rciproques, et se mirent  hennir de cent faons diffrentes, qui
semblaient former des sons articuls; ils firent ensuite quelques
pas ensemble, comme s'ils eussent voulu confrer sur quelque
chose; ils allaient et venaient en marchant gravement cte  cte,
semblables  des personnes qui tiennent conseil sur des affaires
importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils
eussent pris garde que je ne m'enfuisse.

Surpris de voir des btes se comporter ainsi, je me dis  moi-
mme: Puisque en ce pays-ci les btes ont tant de raison, il faut
que les hommes y soient raisonnables au suprme degr..

Cette rflexion me donna tant de courage, que je rsolus d'avancer
dans le pays jusqu' ce que j'eusse rencontr quelque habitant, et
de laisser l les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur
plairait; mais l'un des deux, qui tait gris pommel, voyant que
je m'en allais, se mit  hennir d'une faon si expressive, que je
crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de
lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'tait
possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait,
et c'est ce que le lecteur peut aisment s'imaginer.

Les deux chevaux me serrrent de prs et se mirent  considrer
mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre,
aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommel se mit
 flatter ma main droite, paraissant charm et de la douceur et de
la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et
son paturon, que je ne pus m'empcher de crier de toute ma force,
ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amiti. Mes
souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquitudes; ils les
flairrent et les ttrent plusieurs fois, et firent  ce sujet
plusieurs gestes semblables  ceux d'un philosophe qui veut
entreprendre d'expliquer un phnomne.

Enfin, la contenance et les manires de ces deux animaux me
parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus
en moi-mme qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui
s'taient ainsi transforms en chevaux avec quelque dessein, et
qui, trouvant un tranger sur leur chemin, avaient voulu se
divertir un peu  ses dpens, ou avaient peut-tre t frapps de
sa figure, de ses habits et de ses manires. C'est ce qui me fit
prendre la libert de leur parler en ces termes:

Messieurs les chevaux, si vous tes des enchanteurs, comme j'ai
lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai
l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais
qui, par malheur, ai chou sur ces ctes, et qui vous prie l'un
ou l'autre, si pourtant vous tes de vrais chevaux, de vouloir;
souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou
quelque maison o je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous
offre ce petit couteau et ce bracelet.

Les deux animaux parurent couter mon discours avec attention, et
quand j'eus fini ils se mirent  hennir tour  tour, tourns l'un
vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements
taient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait
peut-tre dresser un alphabet aussi ais que celui des Chinois.

Je les entendis souvent rpter le mot _yahou_, dont je distinguai
le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux
chevaux s'entretenaient, j'eusse essay plusieurs fois d'en
chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cess de parler, je
me mis  crier de toute ma force: _Yahou_! _yahou_! tchant de les
imiter. Cela parut les surprendre extrmement, et alors le gris-
pommel, rptant deux fois le mme mot, sembla vouloir
m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je rptai aprs lui
le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je
fusse trs loign de la perfection de l'accent et de la
prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrs. L'autre
cheval, qui tait bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot
beaucoup plus difficile  prononcer, et qui, tant rduit 
l'orthographe anglaise, peut ainsi s'crire: _houyhnhnm_. Je ne
russis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que
dans celle du premier; mais, aprs, quelques essais, cela alla
mieux, et les deux chevaux me trouvrent de l'intelligence.

Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute  mon
sujet), ils prirent cong l'un de l'autre avec la mme crmonie
qu'ils s'taient abords. Le bai me fit signe de marcher devant
lui, ce que je jugeai  propos de faire, jusqu' ce que j'eusse
trouv un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il
se mit  hennir: _hhuum_, _hhumn_. Je compris sa pense, et lui
donnai  entendre, comme je le pus, que j'tais bien las et avais
de la peine  marcher; sur quoi il s'arrta charitablement pour me
laisser reposer.




Chapitre II

_L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est
reu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de
l'auteur pour trouver de quoi se nourrir._


Aprs avoir march environ trois milles, nous arrivmes  un
endroit o il y avait une grande maison de bois fort basse et
couverte de paille. Je commenai aussitt  tirer de ma poche les
petits prsents que je destinais aux htes de cette maison pour en
tre reu plus honntement. Le cheval me fit poliment entrer le
premier dans une grande salle trs propre, o pour tout meuble il
y avait un rtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux
cavales, qui ne mangeaient point, et qui taient assis sur leurs
jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommel arriva, et en
entrant se mit  hennir d'un ton de matre. Je traversai avec lui
deux autres salles de plain-pied; dans la dernire, mon conducteur
me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui tait
proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le matre de cette
maison ft une personne de qualit, puisqu'on me faisait ainsi
attendre en crmonie dans l'antichambre; mais, en mme temps, je
ne pouvais concevoir qu'un homme de qualit et des chevaux pour
valets de chambre. Je craignis alors d'tre devenu fou, et que mes
malheurs ne m'eussent fait entirement perdre l'esprit. Je
regardai attentivement autour de moi et me mis  considrer
l'antichambre, qui tait  peu prs meuble comme la premire
salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui
m'environnait, et je voyais toujours la mme chose. Je me pinai
les bras, je me mordis les lvres, je me battis les flancs pour
m'veiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'taient
toujours les mmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus
qu'il y avait l de la diablerie et de la haute magie.

Tandis que je faisais ces rflexions, le gris-pommel revint  moi
dans le lieu o il m'avait laiss, et me fit signe d'entrer avec
lui dans la chambre, o je vis sur une natte trs propre et trs
fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite
jument, tous appuys modestement sur leurs hanches. La cavale se
leva  mon arrive et s'approcha de moi, et aprs avoir considr
attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air
ddaigneux et se mit  hennir en prononant souvent le mot
_yahou_. Je compris bientt, malgr moi, le sens funeste de ce
mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de l
tte, et me rptant souvent le mot _hhuum_, _hhuum_, me conduisit
dans une espce de basse-cour, o il y avait un autre btiment 
quelque distance de la maison. La premire chose qui me frappa les
yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus
d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description;
ils taient attachs par le cou et mangeaient des racines et de la
chair d'ne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris
depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et dchiraient avec
leurs dents.

Le matre cheval commanda alors  un petit bidet alezan, qui tait
un de ses laquais, de dlier le plus grand de ces animaux et de
l'amener. On nous mit tous deux cte  cte, pour mieux faire la
comparaison de lui  moi, et ce fut alors que _yahou_ fut rpt
plusieurs fois, ce qui me donna  entendre que ces animaux
s'appelaient _yahous_. Je ne puis exprimer ma surprise et mon
horreur, lorsque, ayant considr de prs cet animal, je remarquai
en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, except
qu'il avait le visage large et plat, le nez cras, les lvres
paisses et la bouche trs grande; mais cela est ordinaire 
toutes les nations sauvages, parce que les mres couchent leurs
enfants le visage tourn contre terre, les portent sur le dos, et
leur battent le nez avec leurs paules. Ce _yahou_ avait les
pattes de devant semblables  mes mains, si ce n'est qu'elles
taient armes d'ongles fort grands et que la peau en tait brune,
rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux
miennes, avec les mmes diffrences. Cependant mes bas et mes
souliers avaient fait croire  messieurs les chevaux que la
diffrence tait beaucoup plus grande.  l'gard du reste du
corps, c'tait, en vrit, la mme chose, except par rapport  la
couleur et au poil.

Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de mme,
parce que mon corps tait vtu et qu'ils croyaient que mes habits
taient ma peau mme et une partie de ma substance; en sorte
qu'ils trouvaient que j'tais par cet endroit fort diffrent de
leurs _yahous_. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre
son sabot et son paturon, me la prsenta. Je la pris, et, en ayant
got, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse
qu'il me fut possible. Aussitt il alla chercher dans la loge des
_yahous_ un morceau de chair d'ne et me l'offrit. Ce mets me
parut si dtestable et si dgotant, que je n'y voulus point
toucher, et tmoignai mme qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet
jeta le morceau au _yahou_, qui sur-le-champ le dvora avec un
grand plaisir. Voyant que la nourriture des _yahous_ ne me
convenait point, il s'avisa de me prsenter de la sienne, c'est--
dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tte et lui fis
entendre que ce n'tait pas l un mets pour moi. Alors, portant un
de ses pieds de devant  sa bouche d'une faon trs surprenante et
pourtant trs naturelle, il me fit des signes pour me faire
comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander
ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre
ma pense par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais
pas qu'il et t en tat de me satisfaire.

Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et
fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller
traire. On me comprit, et aussitt on me fit entrer dans la
maison, o l'on ordonna  une servante, c'est--dire  une jument,
de m'ouvrir une salle, o je trouvai une grande quantit de
terrines de lait ranges trs proprement. J'en bus abondamment et
pris ma rfection fort  mon aise et de grand courage.

Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espce de
chariot ou de carrosse tir par quatre _yahous_.



Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un
personnage de distinction; il venait rendre visite  mes htes et
dner avec eux. Ils le reurent fort civilement et avec de grands
gards: ils dnrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre
du foin et de la paille qu'on leur servt d'abord, on leur servit
encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, place au
milieu de la salle, tait dispose circulairement,  peu prs
comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divise en plusieurs
compartiments, autour desquels ils taient rangs assis sur leurs
hanches, et appuys sur des bottes de paille. Chaque compartiment
avait un rtelier qui lui rpondait, en sorte que chaque cheval et
chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de dcence et de
propret. Le poulain et la petite jument, enfants du matre et de
la matresse du logis, taient  ce repas, et il paraissait que
leur pre et leur mre taient fort attentifs  les faire manger.
Le gris-pommel m'ordonna de venir auprs de lui, et il me sembla
s'entretenir  mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps
en temps et rptait souvent le mot de _yahou_.

Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le matre gris
pommel s'en tant aperu et ne voyant plus mes mains telles qu'il
les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son
tonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois
avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles
reprissent leur premire figure. Aussitt je me dgantai, ce qui
fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour
moi. J'en ressentis bientt les effets; on s'appliqua  me faire
prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms
de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres
choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais
que je fis usage de cette prodigieuse facilit que la nature m'a
donn pour apprendre les langues.

Lorsque le dner fut fini, le matre cheval me prit en
particulier, et, par des signes joints  quelques mots, me fit
entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais
point, et que je ne trouvais rien qui ft de mon got. _Hlunnh_,
dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononai ce mot deux
ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refus l'avoine qui
m'avait t offerte, cependant, aprs y avoir rflchi, je jugeai
que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mlant
avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu' ce que je
trouvasse l'occasion de m'chapper et que je rencontrasse des
cratures de mon espce. Aussitt le cheval donna ordre  une
servante, qui tait une jolie jument blanche, de m'apporter une
bonne quantit d'avoine dans un plat de bois. Je fis rtir cette
avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu' ce que je lui
eusse fait perdre son corce, puis je tchai de la vanner; je me
remis aprs cela  l'craser entre deux pierres; je pris de l'eau,
et j'en fis une espce de gteau que je fis cuire et mangeai tout
chaud en le trempant dans du lait.

Ce fut d'abord pour moi un mets trs insipide, quoique ce soit une
nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je
m'y accoutumai avec le temps, et, m'tant trouv dans ma vie
rduit  des tats fcheux, ce n'tait pas la premire fois que
j'avais prouv qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins
de la nature, et que le corps se fait  tout. J'observerai ici
que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la
moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais  la
chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets
de cheveux de _yahou_; quelquefois je cueillais des herbes, que je
faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en
temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine
d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai  m'en passer;
d'o je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre
intemprance et n'a t produit que pour exciter  boire; car il
est  remarquer que l'homme est le seul animal qui mle du sel
dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitt ce pays, j'eus
beaucoup de peine  en reprendre le got.

C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'tendais
pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce
que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui
s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait
bonne chre ou non.

Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce dtail succinct de ma
nourriture tait ncessaire pour empcher le monde de s'imaginer
qu'il m'a t impossible de subsister pendant trois ans dans un
tel pays et parmi de tels habitants.

Sur le soir, le matre cheval me fit donner une chambre  six pas
de la maison et spare du quartier des _yahous_. J'y tendis
quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte
que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais
je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-aprs,
lorsque je parlerai de ma manire de vivre en ce pays-l.




Chapitre III

_L'auteur s'applique  bien apprendre la langue, et le Houyhnhnm
son matre s'applique  la lui enseigner. Plusieurs Houyhnhnms
viennent voir l'auteur par curiosit. Il fait  son matre un
rcit succinct de ses voyages._


Je m'appliquai extrmement  apprendre la langue, que le Houyhnhnm
mon matre (c'est ainsi que je l'appellerai dsormais), ses
enfants et tous ses domestiques avaient beaucoup d'envie de
m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et taient
surpris qu'un animal brut et toutes les manires et donnt tous
les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt
chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma
mmoire et que je ne manquais pas d'crire sur mon petit registre
de voyage lorsque j'tais seul.  l'gard de l'accent, je tchais
de le prendre en coutant attentivement. Mais le bidet alezan
m'aida beaucoup.

Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut trs
difficile. Les Houyhnhnms parlent en mme temps du nez et de la
gorge; et leur langue, galement nasale et gutturale, approche
beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse
et plus expressive. L'empereur Charles-Quint avait fait cette
curieuse observation; aussi disait-il que s'il avait  parler 
son cheval, il lui parlerait allemand.

Mon matre avait tant d'impatience de me voir parler sa langue
pour pouvoir s'entretenir avec moi et satisfaire sa curiosit,
qu'il employait toutes ses heures de loisir  me donner des leons
et  m'apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les
finesses de cette langue. Il tait convaincu, comme il me l'a
avou depuis, que j'tais un _yahou_; mais ma propret, ma
politesse, ma docilit, ma disposition  apprendre, l'tonnaient:
il ne pouvait allier ces qualits avec celles d'un _yahou_, qui
est un animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui
causaient aussi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils taient
une partie de mon corps: car je ne me dshabillais, le soir, pour
me coucher, que lorsque toute la maison tait endormie, et je me
levais le matin et m'habillais avant qu'aucun ne ft veill. Mon
matre avait envie de connatre de quel pays je venais, o et
comment j'avais acquis cette espce de raison qui paraissait dans
toutes mes manires, et de savoir enfin mon histoire. Il se
flattait d'apprendre bientt tout cela, vu le progrs que je
faisais de jour en jour dans l'intelligence et dans la
prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mmoire, je
formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et
j'crivis tous ces termes avec l'anglais au-dessous. Dans la
suite, je ne fis point difficult d'crire en prsence de mon
matre les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne
pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms
n'ont aucune ide de l'criture.

Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en tat d'entendre
plusieurs de ses questions, et bientt je fus assez habile pour
lui rpondre passablement. Une des premires questions qu'il me
fit, lorsqu'il me crut en tat de lui rpondre, fut de me demander
de quel pays je venais, et comment j'avais appris  contrefaire
l'animal raisonnable, n'tant qu'un, _yahou_: car ces _yahous_,
auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les
pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espce de
connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n'avaient
point cette conception et cette docilit qu'il remarquait en moi.
Je lui rpondis que je venais de fort loin, et que j'avais
travers les mers avec plusieurs autres de mon espce, port dans
un grand btiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis 
terre sur cette cte et qu'ils m'avaient abandonn. Il me fallut
alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre.
Mon matre me rpliqua qu'il fallait que je me trompasse, et que
_j'avais dit la chose qui n'tait pas_, c'est--dire que je
mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot
pour exprimer le mensonge ou la fausset.) Il ne pouvait
comprendre qu'il y et des terres au del des eaux de la mer, et
qu'un vil troupeau d'animaux pt faire flotter sur cet lment un
grand btiment de bois et le conduire  leur gr.  peine,
disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et srement
il n'en confierait pas la conduite  des _yahous_.

Ce mot _houyhnhnm_, dans leur langue, signifie _cheval_, et veut
dire selon son tymologie, _la perfection de la nature_. Je
rpondis  mon matre que les expressions me manquaient, mais que,
dans quelque temps, je serais en tat de lui dire des choses qui
le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son
pouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument, et tous ses
domestiques  concourir tous avec zle  me perfectionner dans la
langue, et tous les jours il y consacrait lui-mme deux ou trois
heures.

Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre
visite  mon matre, excits par la curiosit de voir un _yahou_
surprenant, qui,  ce qu'on leur avait dit, parlait comme un
Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manires des tincelles de
raison. Ils prenaient plaisir  me faire des questions  ma
porte, auxquelles je rpondais comme je pouvais. Tout cela
contribuait  me fortifier dans l'usage de la langue, en sorte
qu'au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait et
m'exprimais assez bien sur la plupart des choses.

Quelques Houyhnhnms, qui venaient  la maison pour me voir et me
parler, avaient de la peine  croire que je fusse un vrai _yahou_,
parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort diffrente de ces
animaux; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau  peu prs
semblable  celle des _yahous_ que sur le visage et sur les pattes
de devant, mais sans poil. Mon matre savait bien ce qui en tait,
car une chose qui tait arrive environ quinze jours auparavant
m'avait oblig de lui dcouvrir ce mystre, que je lui avais
toujours cach jusqu'alors, de peur qu'il ne me prt pour un vrai
_yahou_ et qu'il ne me mt dans leur compagnie.

J'ai dj dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison
tait couche, ma coutume tait de me dshabiller et de me couvrir
de mes habits. Un jour, mon matre m'envoya de grand matin son
laquais le bidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre, je
dormais profondment; mes habits taient tombs, et mes jambes
taient nues. Je me rveillai au bruit qu'il fit, et je remarquai
qu'il s'acquittait de sa commission d'un air inquiet et
embarrass. Il s'en retourna aussitt vers son matre et lui
raconta confusment ce qu'il avait vu. Lorsque je fus lev,
j'allai souhaiter le bonjour  _Son Honneur_ (c'est le terme dont
on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux
d'altesse, de grandeur et de rvrence). Il me dit d'abord ce que
son laquais lui avait racont le matin; que je n'tais pas le mme
endormi qu'veill, et que, lorsque j'tais couch, j'avais une
autre peau que debout.

J'avais jusque-l cach ce secret, comme j'ai dit, pour n'tre
point confondu avec la maudite et infme race des _yahous_; mais,
hlas! il fallut alors me dcouvrir malgr moi. D'ailleurs, mes
habits et mes souliers commenaient  s'user; et, comme il
m'aurait fallu bientt les remplacer par la peau d'un _yahou_ ou
de quelque autre animal, je prvoyais que mon secret ne serait pas
encore longtemps cach. Je dis  mon matre que, dans le pays d'o
je venais, ceux de mon espce avaient coutume de se couvrir le
corps du poil de certains animaux, prpar avec art, soit pour
l'honntet et la biensance, soit pour se dfendre contre la
rigueur des saisons; que, pour ce qui me regardait, j'tais prt 
lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire; que je
m'allais dpouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la
nature nous dfend de faire voir. Mon discours parut l'tonner; il
ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obliget  cacher
ce qu'elle nous avait donn. La nature, disait-il, nous a-t-elle
fait des prsents honteux, furtifs et criminels? Pour nous,
ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes
point honteux de les exposer  la lumire. Cependant, reprit-il,
je ne veux point vous contraindre.

Je me dshabillai donc honntement, pour satisfaire la curiosit
de Son Honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant
la configuration de toutes les parties honntes de mon corps. Il
leva tous mes vtements les uns aprs les autres, les prenant
entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement; il
me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi;
aprs quoi, il me dit gravement qu'il tait clair que j'tais un
vrai _yahou_, et que je ne diffrais de tous ceux de mon espce
qu'en ce que j'avais la chair moins dure et plus blanche, avec une
peau plus douce; qu'en ce que je n'avais point de poil sur la plus
grande partie de mon corps; que j'avais les griffes plus courtes
et un peu autrement configures, et que j'affectais de ne marcher
que sur mes pieds de derrire. Il n'en voulut pas voir davantage,
et me laissa m'habiller, ce qui me fit plaisir, car je commenais
 avoir froid.

Je tmoignai  Son Honneur combien il me mortifiait de me donner
srieusement le nom d'un animal infme et odieux. Je le conjurai
de vouloir bien m'pargner une dnomination si ignominieuse et de
recommander la mme chose  sa famille,  ses domestiques et 
tous ses amis; mais ce fut en vain. Je le priai en mme temps de
vouloir bien ne faire part  personne du secret que je lui avais
dcouvert touchant mon vtement, au moins tant que je n'aurais pas
besoin d'en changer, et que, pour ce qui regardait le laquais
alezan, Son Honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce
qu'il avait vu.

Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cache,
jusqu' ce que mes habits fussent uss et qu'il me fallt chercher
de quoi me vtir, comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en
mme temps  me perfectionner encore dans la langue, parce qu'il
tait beaucoup plus frapp de me voir parler et raisonner que de
me voir blanc et sans poil, et qu'il avait une envie extrme
d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis
de lui expliquer. Depuis ce temps-l, il prit encore plus de soin
de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies,
et me faisait partout traiter honntement et avec beaucoup
d'gards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en
particulier), et de me rendre plus agrable et plus divertissant.

Tous les jours, lorsque j'tais avec lui, outre la peine qu'il
prenait de m'enseigner la langue, il me faisait mille questions 
mon sujet, auxquelles je rpondais de mon mieux, ce qui lui avait
donn dj quelques ides gnrales et imparfaites de ce que je
lui devais dire en dtail dans la suite. Il serait inutile
d'expliquer ici comment je parvins enfin  pouvoir lier avec lui
une conversation longue et srieuse; je dirai seulement que le
premier entretien suivi que j'eus fut tel qu'on va voir.

Je dis  Son Honneur que je venais d'un pays trs loign, comme
j'avais dj essay de lui faire entendre, accompagn d'environ
cinquante de mes semblables; que, dans un vaisseau, c'est--dire
dans un btiment form avec des planches, nous avions travers les
mers. Je lui dcrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me
fut possible, et, ayant dploy mon mouchoir, je lui fis
comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait
avancer. Je lui dis qu' l'occasion d'une querelle qui s'tait
leve parmi nous, j'avais t expos sur le rivage de l'le o
j'tais actuellement; que j'avais t d'abord fort embarrass, ne
sachant o j'tais, jusqu' ce que Son Honneur et eu la bont de
me dlivrer de la perscution des vilains _yahous_. Il me demanda
alors qui avait form ce vaisseau, et comment il se pouvait que
les Houyhnhnms de mon pays en eussent donn la conduite  des
animaux bruts? Je rpondis qu'il m'tait impossible de rpondre 
sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa
parole et s'il ne me promettait sur son honneur et sur sa
conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais;
qu' cette condition seule je poursuivrais mon discours et lui
exposerais avec sincrit les choses merveilleuses que je lui
avais promis de lui raconter.

Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors, je
lui dis que le vaisseau avait t construit par des cratures qui
taient semblables  moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les
parties du monde o j'avais voyag, taient les seuls animaux
matres, dominants et raisonnables; qu' mon arrive en ce pays,
j'avais t extrmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme
des cratures doues de raison, de mme que lui et tous ses amis
taient fort tonns de trouver des signes de cette raison dans
une crature qu'il leur avait plu d'appeler un _yahou_, et qui
ressemblait,  la vrit,  ces vils animaux par sa figure
extrieure, mais non par les qualits de son me. J'ajoutai que,
si jamais le Ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et
que j'y publiasse la relation de mes voyages, et particulirement
celle de mon sjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait
que _je dirais la chose qui n'est point_, et que ce serait une
histoire fabuleuse et impertinente que j'aurais invente; enfin
que, malgr tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son
honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne
croirait jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm ft un animal
raisonnable, et qu'un _yahou_ ne ft qu'une bte.




Chapitre IV

_Ides des Houyhnhnms sur la vrit et sur le mensonge. Les
discours de l'auteur sont censurs par son matre._


Pendant que je prononais ces dernires paroles, mon matre
paraissait inquiet, embarrass et comme hors de lui-mme. _Douter
et ne point croire_ ce qu'on entend dire est, parmi les
Houyhnhnms, une opration d'esprit  laquelle ils ne sont point
accoutums; et, lorsqu'on les y force, leur esprit sort pour ainsi
dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens mme que,
m'entretenant quelquefois avec mon matre au sujet des proprits
de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du
monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la
tromperie, il avait beaucoup de peine  concevoir ce que je lui
voulais dire, car il raisonnait ainsi: l'usage de la parole nous a
t donn pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous
pensons, et pour tre instruits de ce que nous ignorons. Or, si
_on dit la chose qui n'est pas, on n'agit point_ selon l'intention
de la nature; on fait un usage abusif de la parole; on parle et on
ne parle point. Parler, n'est-ce pas faire entendre ce que l'on
pense? Or, quand vous faites ce que vous appelez _mentir_, vous me
faites entendre ce que vous ne pensez point: au lieu de me dire ce
qui est, vous me dites ce qui n'est point; vous ne parlez donc
pas, vous ne faites qu'ouvrir la bouche pour rendre de vains sons;
vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l'augmentez. Telle
est l'ide que les Houyhnhnms ont de la facult de mentir, que
nous autres humains possdons dans un degr si parfait et si
minent.

Pour revenir  l'entretien particulier dont il s'agit, lorsque
j'eus assur Son Honneur que les _yahous_ taient, dans mon pays,
les animaux matres et dominants (ce qui l'tonna beaucoup), il me
demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel tait parmi nous
leur tat et leur emploi. Je lui rpondis que nous en avions un
trs grand nombre; que pendant l't ils paissaient dans les
prairies, et que pendant l'hiver ils restaient dans leurs maisons,
o ils avaient des _yahous_ pour les servir, pour peigner leurs
crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds,
pour leur donner  manger. Je vous entends, reprit-il, c'est--
dire que, quoique vos _yahous_ se flattent d'avoir un peu de
raison, les Houyhnhnms sont toujours les matres, comme ici. Plt
au Ciel seulement que nos _yahous_ fussent aussi dociles et aussi
bons domestiques que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous
prie.

Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire
davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les rgles
de la prudence, de la biensance et de la politesse, lui expliquer
le reste. Je veux savoir tout, me rpliqua-t-il; continuez, et ne
craignez point de me faire de la peine.--Eh bien! lui dis-je,
puisque vous le voulez absolument, je vais vous obir. Les
Houyhnhnms, que nous appelons _chevaux_, sont parmi nous des
animaux trs beaux et trs nobles, galement vigoureux et lgers 
la course. Lorsqu'ils demeurent chez les personnes de qualit, on
leur fait passer le temps  voyager,  courir,  tirer des chars,
et on a pour eux toutes sortes d'attention et d'amiti, tant
qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais ds qu'ils
commencent  vieillir ou  avoir quelques maux de jambes, on s'en
dfait aussitt et on les vend  des _yahous_ qui les occupent 
des travaux durs, pnibles, bas et honteux, jusqu' ce qu'ils
meurent. Alors, on les corche, on vend leur peau, et on abandonne
leurs cadavres aux oiseaux de proie, aux chiens et aux loups, qui
les dvorent. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et
des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous aussi bien
traits et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens
de parler; il y en a qui logent, ds leurs premires annes, chez
des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers et
autres gens semblables, chez qui ils sont obligs de travailler
beaucoup, quoique fort mal nourris. Je dcrivis alors notre faon
de voyager  cheval, et l'quipage d'un cavalier. Je peignis, le
mieux qu'il me fut possible, la bride, la selle, les perons, le
fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui
tranent un carrosse, une charrette ou une charrue. J'ajoutai que
l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque
d'une certaine substance trs dure, appele _fer_, pour conserver
leur sabot et l'empcher de se briser dans les chemins pierreux.

Mon matre parut indign de cette manire brutale dont nous
traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il tait
trs tonn que nous eussions la hardiesse et l'insolence de
monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses _yahous_
osait jamais prendre cette libert  l'gard du plus petit
Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renvers,
foul, cras, bris. Je lui rpondis que nos Houyhnhnms taient
ordinairement dompts et dresss  l'ge de trois ou quatre ans,
et que, si quelqu'un d'eux tait indocile, rebelle et rtif, on
l'occupait  tirer des charrettes,  labourer la terre, et qu'on
l'accablait de coups.

J'eus beaucoup de peine  faire entendre tout cela  mon matre,
et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer
mes ides, parce que la langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et
que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes,
car ce sont les passions multiplies et subtilises qui forment la
richesse, la varit et la dlicatesse d'une langue.

Il est impossible de reprsenter l'impression que mon discours fit
sur l'esprit de mon matre, et le noble, courroux dont il fut
saisi lorsque je lui eus expos la manire dont nous traitons les
Houyhnhnms. Il convint que, s'il y avait un pays o les _yahous_
fussent les seuls animaux raisonnables, il tait juste qu'ils y
fussent les matres, et que tous les autres animaux se soumissent
 leurs lois, vu que la raison doit l'emporter sur la force. Mais,
considrant la figure de mon corps, il ajouta qu'une crature
telle que moi tait trop mal faite pour pouvoir tre raisonnable,
ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses
de la vie. Il me demanda en mme temps si tous les _yahous_ de mon
pays me ressemblaient. Je lui dis que nous avions  peu prs tous
la mme figure, et que je passais pour assez bien fait; que les
jeunes mles et les femelles avaient la peau plus fine et plus
dlicate, et que celle des femelles tait ordinairement, dans mon
pays, blanche comme du lait. Il me rpliqua qu'il y avait,  la
vrit, quelque diffrence entre les _yahous_ de sa basse-cour et
moi; que j'tais plus propre qu'eux et n'tais pas tout  fait si
laid; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait
qu'ils l'emporteraient sur moi; que mes pieds de devant et de
derrire taient nus, et que le peu de poil que j'y avais tait
inutile, puisqu'il ne suffisait pas pour me prserver du froid;
qu' l'gard de mes pieds de devant, ce n'tait pas proprement des
pieds, puisque je ne m'en servais point pour marcher; qu'ils
taient faibles et dlicats, que je les tenais ordinairement nus,
et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n'tait ni
si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de
derrire; que je ne marchais point srement, vu que, si un de mes
pieds de derrire venait  chopper ou  glisser, il fallait
ncessairement que je tombasse. Il se mit alors  critiquer toute
la configuration de mon corps, la _platitude_ de mon visage, la
_prominence_ de mon nez, la situation de mes yeux, attachs
immdiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni 
ma droite ni  ma gauche sans tourner ma tte. Il dit que je ne
pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je
portais  ma bouche, et que c'tait apparemment pour cela que la
nature y avait mis tant de jointures, afin de suppler  ce
dfaut; qu'il ne voyait pas de quel usage me pouvaient tre tous
ces petits membres spars qui taient au bout de mes pieds de
derrire; qu'ils taient assurment trop faibles et trop tendres
pour n'tre pas coups et briss par les pierres et par les
broussailles, et que j'avais besoin, pour y remdier, de les
couvrir de la peau de quelque autre bte; que mon corps nu et sans
poil tait expos au froid, et que, pour l'en garantir, j'tais
contraint de le couvrir de poils trangers, c'est--dire de
m'habiller et de me dshabiller chaque jour, ce qui tait, selon
lui, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante;
qu'enfin il avait remarqu que tous les animaux de son pays
avaient une horreur naturelle des _yahous_ et les fuyaient, en
sorte que, supposant que nous avions, dans mon pays, reu de la
nature le prsent de la raison, il ne voyait pas comment, mme
avec elle, nous pouvions gurir cette antipathie naturelle que
tous les animaux ont pour ceux de notre espce, et, par
consquent, comment nous pouvions en tirer aucun service. Enfin,
ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matire; je
vous tiens quitte de toutes les rponses que vous pourriez me
faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter
l'histoire de votre vie, et de me dcrire le pays o vous tes
n.

Je rpondis que j'tais dispos  lui donner satisfaction sur tous
les points qui intressaient sa curiosit; mais que je doutais
fort qu'il me ft possible de m'expliquer assez clairement sur des
matires dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune ide, vu que je
n'avais rien remarqu de semblable dans son pays; que nanmoins je
ferais mon possible, et que je tcherais de m'exprimer par des
similitudes et des mtaphores, le priant de m'excuser si je ne me
servais pas des termes propres.

Je lui dis donc que j'tais n d'honntes parents, dans une le
qu'on appelait l'Angleterre, qui tait si loigne que le plus
vigoureux des Houyhnhnms pourrait  peine faire ce voyage pendant
la course annuelle du soleil; que j'avais d'abord exerc la
chirurgie, qui est l'art de gurir les blessures; que mon pays
tait gouvern par une femelle que nous appelions la reine; que je
l'avais quitt pour tcher de m'enrichir et de mettre  mon retour
ma famille un peu  son aise; que, dans le dernier de mes voyages,
j'avais t capitaine de vaisseau, ayant environ cinquante
_yahous_ sous moi, dont la plupart taient morts en chemin, de
sorte que j'avais t oblig de les remplacer par d'autres tirs
de diverses nations; que notre vaisseau avait t deux fois en
danger de faire naufrage, la premire fois par une violente
tempte, et la seconde pour avoir heurt contre un rocher.

Ici mon matre m'interrompit pour me demander comment j'avais pu
engager des trangers de diffrentes contres  se hasarder de
venir avec moi aprs les prils que j'avais courus et les pertes
que j'avais faites. Je lui rpondis que tous taient des
malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu, et qui avaient t
obligs de quitter leur pays, soit  cause du mauvais tat de
leurs affaires, soit pour les crimes qu'ils avaient commis; que
quelques-uns avaient t ruins par les procs, d'autres par la
dbauche, d'autres par le jeu; que la plupart taient des
tratres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des
brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des
soldats dserteurs, et presque tous des chapps de prison;
qu'enfin nul d'eux n'osait retourner dans son pays de peur d'y
tre pendu ou d'y pourrir dans un cachot.

Pendant ce discours, mon matre fut oblig de m'interrompre
plusieurs fois. J'usai de beaucoup de circonlocutions pour lui
donner l'ide de tous ces crimes qui avaient oblig la plupart de
ceux de ma suite  quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir 
quelle intention ces gens-l avaient commis ces forfaits, et ce
qui les y avait pu porter. Pour lui claircir un peu cet article,
je tchai de lui donner une ide du dsir insatiable que nous
avions tous de nous agrandir et de nous enrichir, et des funestes
effets du luxe, de l'intemprance, de la malice et de l'envie;
mais je ne pus lui faire entendre tout cela que par des exemples
et des hypothses, car il ne pouvait comprendre que tous ces vices
existassent rellement; aussi me parut-il comme une personne dont
l'imagination est frappe du rcit d'une chose qu'elle n'a jamais
vue, et dont elle n'a jamais entendu parler, qui baisse les yeux
et ne peut exprimer par ses paroles sa surprise et son
indignation.

Ces ides, _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_
et plusieurs autres ides pareilles, ne peuvent se reprsenter
dans la langue des Houyhnhnms que par de longues priphrases.
J'eus donc beaucoup de peine lorsqu'il me fallut faire  mon
matre une relation de l'Europe, et particulirement de
l'Angleterre, ma patrie.




Chapitre V

_L'auteur expose  son matre ce qui ordinairement allume la
guerre entre les princes de l'Europe; il lui explique ensuite
comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres.
Portraits des procureurs et des Juges d'Angleterre._


Le lecteur observera, s'il lui plat, que ce qu'il va lire est
l'extrait de plusieurs conversations que j'ai eues en diffrentes
fois, pendant deux annes, avec le Houyhnhnm mon matre. Son
Honneur me faisait des questions et exigeait de moi des rcits
dtaills  mesure que j'avanais dans la connaissance et dans
l'usage de la langue. Je lui exposai le mieux qu'il me fut
possible l'tat de toute l'Europe; je discourus sur les arts, sur
les manufactures, sur le commerce, sur les sciences, et les
rponses que je fis  toutes, ses demandes furent le sujet d'une
conversation inpuisable; mais je ne rapporterai ici que la
substance des entretiens que nous emes au sujet de ma patrie; et,
y donnant le plus d'ordre qu'il me sera possible, je m'attacherai
moins aux temps et aux circonstances qu' l'exacte vrit. Tout ce
qui m'inquite est la peine que j'aurai  rendre avec grce et
avec nergie les beaux discours de mon matre et ses raisonnements
solides; mais je prie le lecteur d'excuser ma faiblesse et mon
incapacit, et de s'en prendre aussi un peu  la langue
dfectueuse dans laquelle je suis  prsent oblig de m'exprimer.

Pour obir donc aux ordres de mon matre, un jour je lui racontai
la dernire rvolution arrive en Angleterre par l'invasion du
prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite
au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe, dont
la gloire tait rpandue dans tout l'univers et qui possdait
toutes les vertus royales. J'ajoutai que la reine Anne, qui avait
succd au prince d'Orange, avait continu cette guerre, o toutes
les puissances de la chrtient taient engages. Je lui dis que
cette guerre funeste avait pu faire prir jusqu'ici environ un
million de _yahous_; qu'il y avait eu plus de cent villes
assiges et prises, et plus de trois cents vaisseaux brls ou
couls  fond.

Il me demanda alors quels taient les causes et les motifs les
plus ordinaires de nos querelles et de ce que j'appelais la
_guerre_. Je rpondis que ces causes taient innombrables et que
je lui en dirais seulement les principales. Souvent, lui dis-je,
c'est l'ambition de certains princes qui ne croient jamais
possder assez de terre ni gouverner assez de peuples.
Quelquefois, c'est la politique des ministres, qui veulent donner
de l'occupation aux sujets mcontents. 'a t quelquefois le
partage des esprits dans le choix des opinions. L'un croit que
siffler est une bonne action, l'autre que c'est un crime; l'un dit
qu'il faut porter des habits blancs, l'autre qu'il faut s'habiller
de noir, de rouge, de gris; l'un dit qu'il faut porter un petit
chapeau retrouss, l'autre dit qu'il en faut porter un grand dont
les bords tombent sur les oreilles, etc. J'imaginai exprs ces
exemples chimriques, ne voulant pas lui expliquer les causes
vritables de nos dissensions par rapport  l'opinion, vu que
j'aurais eu trop de peine et de honte  les lui faire entendre.
J'ajoutai que nos guerres n'taient jamais plus longues et plus
sanglantes que lorsqu'elles taient causes par ces opinions
diverses, que des cerveaux chauffs savaient faire valoir de part
et d'autre, et pour lesquelles ils excitaient  prendre les armes.

Je continuai ainsi: Deux princes ont t en guerre parce que tous
deux voulaient dpouiller un troisime de ses tats, sans y avoir
aucun droit ni l'un ni l'autre. Quelquefois un souverain en a
attaqu un autre de peur d'en tre attaqu. On dclare la guerre 
son voisin, tantt parce qu'il est trop fort, tantt parce qu'il
est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent,
et nous avons des choses aussi qu'il n'a pas; alors on se bat pour
avoir tout ou rien. Un autre motif de porter la guerre dans un
pays est lorsqu'on le voit dsol par la famine, ravag par la
peste, dchir par les factions. Une ville est  la biensance
d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son
tat: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple, grossier et
faible; on l'attaque, on en massacre la moiti, on rduit l'autre
 l'esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre fort
glorieuse est lorsqu'un souverain gnreux vient au secours d'un
autre qui l'a appel, et qu'aprs avoir chass l'usurpateur, il
s'empare lui-mme des tats qu'il a secourus, tue, met dans les
fers ou bannit le prince qui avait implor son assistance. La
proximit du sang, les alliances, les mariages, sont autant de
sujets de guerre parmi les princes; plus ils sont proches parents,
plus ils sont prs d'tre ennemis. Les nations pauvres sont
affames, les nations riches sont ambitieuses; or, l'indigence et
l'ambition aiment galement les changements et les rvolutions.
Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que, parmi nous, le
mtier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les mtiers;
car, qu'est-ce qu'un homme de guerre? C'est un _yahou_ pay pour
tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal.

--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de
vos guerres, me rpliqua Son Honneur, me donne une haute ide de
votre raison! Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous
qu'tant si mchants, vous soyez hors d'tat de vous faire
beaucoup de mal; car, quelque chose que vous m'ayez dite des
effets terribles de vos guerres cruelles o il prit tant de
monde, je crois, en vrit, que _vous m'avez dit la chose qui
n'est point_. La nature vous a donn une bouche plate sur un
visage plat: ainsi, je ne vois pas comment vous pouvez vous
mordre, que de gr  gr.  l'gard des griffes que vous avez aux
pieds de devant et de derrire, elles sont si faibles et si
courtes qu'en vrit un seul de nos _yahous_ en dchirerait une
douzaine comme vous.

Je ne pus m'empcher de secouer la tte et de sourire de
l'ignorance de mon matre. Comme je savais un peu l'art de la
guerre, je lui fis une ample description de nos canons, de nos
couleuvrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos
pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres, de nos
baonnettes; je lui peignis les siges de places, les tranches,
les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les
assauts, les garnisons passes au fil de l'pe; je lui expliquai
nos batailles navales; je lui reprsentai de nos gros vaisseaux
coulant  fond avec tout leur quipage, d'autres cribls de coups
de canon, fracasss et brls au milieu des eaux; la fume, le
feu, les tnbres, les clairs, le bruit; les gmissements des
blesss, les cris des combattants, les membres sautant en l'air,
la mer ensanglante et couverte de cadavres; je lui peignis
ensuite nos combats sur terre, o il y avait encore beaucoup plus
de sang vers, et o quarante mille combattants prissaient en un
jour, de part et d'autre; et, pour faire valoir un peu le courage
et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais
une fois vus dans un sige faire heureusement sauter en l'air une
centaine d'ennemis, et que j'en avais vu sauter encore davantage
dans un combat sur mer, en sorte que les membres pars de tous ces
_yahous_ semblaient tomber des nues, ce qui avait form un
spectacle fort agrable  nos yeux.

J'allais continuer et faire encore quelque belle description,
lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire. Le naturel du _yahou_,
me dit-il, est si mauvais que je n'ai point de peine  croire que
tout ce que vous venez de raconter ne soit possible, ds que vous
lui supposez une force et une adresse gales  sa mchancet et 
sa malice. Cependant, quelque mauvaise ide que j'eusse de cet
animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en
donner. Votre discours me trouble l'esprit, et me met dans une
situation o je n'ai jamais t; je crains que mes sens, effrays
des horribles images que vous leur avez traces, ne viennent peu 
peu  s'y accoutumer. Je hais les _yahous_ de ce pays; mais, aprs
tout, je leur pardonne toutes leurs qualits odieuses, puisque la
nature les a faits tels, et qu'ils n'ont point la raison pour se
gouverner et se corriger; mais qu'une crature qui se flatte
d'avoir cette raison en partage soit capable de commettre des
actions si dtestables et de se livrer  des excs si horribles,
c'est ce que je ne puis comprendre, et ce qui me fait conclure en
mme temps que l'tat des brutes est encore prfrable  une
raison corrompue et dprave; mais, de bonne foi, votre raison
est-elle une vraie raison? N'est-ce point plutt un talent que la
nature vous a donn pour perfectionner tous vos vices? Mais,
ajouta-t-il, vous ne m'en avez que trop dit au sujet de ce que
vous appelez la _guerre_. Il y a un autre article qui intresse ma
curiosit. Vous m'avez dit, ce me semble, qu'il y avait dans cette
troupe de _yahous_ qui vous accompagnait sur votre vaisseau des
misrables que les procs avaient ruins et dpouills de tout, et
que c'tait la _loi_ qui les avait mis en ce triste tat. Comment
se peut-il que la loi produise de pareils effets? D'ailleurs,
qu'est-ce que cette loi? Votre nature et votre raison ne vous
suffisent-elles pas, et ne vous prescrivent-elles pas assez
clairement ce que vous devez faire et ce que vous ne devez point
faire?

Je rpondis  Son Honneur que je n'tais pas absolument vers dans
la science de la loi; que le peu de connaissance que j'avais de la
jurisprudence, je l'avais puis dans le commerce de quelques
avocats que j'avais autrefois consults sur mes affaires; que
cependant j'allais lui dbiter sur cet article ce que je savais.
Je lui parlai donc ainsi:

Le nombre de ceux qui s'adonnent  la jurisprudence parmi nous et
qui font profession d'interprter la loi est infini et surpasse
celui des chenilles. Ils ont entre eux toutes sortes d'tages, de
distinctions et de noms. Comme leur multitude norme rend leur
mtier peu lucratif, pour faire en sorte qu'il donne au moins de
quoi vivre, ils ont recours  l'industrie et au mange. Ils ont
appris, ds leurs premires annes, l'art merveilleux de prouver,
par un discours entortill, que le noir est blanc et que le blanc
est noir.--Ce sont donc eux qui ruinent et dpouillent les autres
par leur habilet? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, lui
rpliquai-je, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous
puissiez mieux concevoir ce que je vous ai dit.

Je suppose que mon voisin a envie d'avoir ma vache; aussitt il
va trouver un procureur, c'est--dire un docte interprte de la
pratique de la loi, et lui promet une rcompense s'il peut faire
voir que ma vache n'est point  moi. Je suis oblig de m'adresser
aussi  un _yahou_ de la mme profession pour dfendre mon droit,
car il ne m'est pas permis par la loi de me dfendre moi-mme. Or,
moi, qui assurment ai de mon ct la justice et le bon droit, je
ne laisse pas de me trouver alors dans deux embarras
considrables: le premier est que le _yahou_ auquel j'ai eu
recours pour plaider ma cause est, par tat et selon l'esprit de
sa profession, accoutum ds sa jeunesse  soutenir le faux, en
sorte qu'il se trouve comme hors de son lment lorsque je lui
donne la vrit pure et nue  dfendre; il ne sait alors comment
s'y prendre; le second embarras est que ce mme procureur, malgr
la simplicit de l'affaire dont je l'ai charg, est pourtant
oblig de l'embrouiller, pour se conformer  l'usage de ses
confrres, et pour la traner en longueur autant qu'il est
possible; sans quoi ils l'accuseraient de gter le mtier et de
donner mauvais exemple. Cela tant, pour me tirer d'affaire il ne
me reste que deux moyens: le premier est d'aller trouver le
procureur de ma partie et de tcher de le corrompre en lui donnant
le double de ce qu'il espre recevoir de son client, et vous jugez
bien qu'il ne m'est pas difficile de lui faire goter une
proposition aussi avantageuse; le second moyen, qui peut-tre vous
surprendra, mais qui n'est pas moins infaillible, est de
recommander  ce _yahou_ qui me sert d'avocat de plaider ma cause
un peu confusment, et de faire entrevoir aux juges
qu'effectivement ma vache pourrait bien n'tre pas  moi, mais 
mon voisin. Alors les juges, peu accoutums aux choses claires et
simples, feront plus d'attention aux subtils arguments de mon
avocat, trouveront; du got  l'couter et  balancer le pour et
le contre, et, en ce cas, seront bien plus disposs  juger en ma
faveur que si on se contentait de leur prouver mon droit en quatre
mots. C'est une maxime parmi les juges que tout ce qui a t jug
ci-devant a t bien jug. Aussi ont-ils grand soin de conserver
dans un greffe tous les arrts antrieurs, mme ceux que
l'ignorance a dicts, et qui sont le plus manifestement opposs 
l'quit et  la droite raison. Ces arrts antrieurs forment ce
qu'on appelle la jurisprudence; on les produit comme des
autorits, et il n'y a rien qu'on ne prouve et qu'on ne justifie
en les citant. On commence nanmoins depuis peu  revenir de
l'abus o l'on tait de donner tant de force  l'autorit des
choses juges; on cite des jugements pour et contre, on s'attache
 faire voir que les espces ne peuvent jamais tre entirement
semblables, et j'ai ou dire  un juge trs habile que _les arrts
sont pour ceux qui les obtiennent_. Au reste, l'attention des
juges se tourne toujours plutt vers les circonstances que vers le
fond d'une affaire. Par exemple, dans le cas de ma vache, ils
voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues
cornes, dans quel champ elle a coutume de patre, combien elle
rend de lait par jour, et ainsi du reste; aprs quoi, ils se
mettent  consulter les anciens arrts. La cause est mise de temps
en temps sur le bureau; heureux si elle est juge au bout de dix
ans! Il faut observer encore que les gens de loi ont une langue 
part, un jargon qui leur est propre, une faon de s'exprimer que
les autres n'entendent point; c'est dans cette belle langue
inconnue que les lois sont crites, lois multiplies  l'infini et
accompagnes d'exceptions innombrables. Vous voyez que, dans ce
labyrinthe, le bon droit s'gare aisment, que le meilleur procs
est trs difficile  gagner, et que, si un tranger, n  trois
cents lieues de mon pays, s'avisait de venir me disputer un
hritage qui est dans ma famille depuis trois cents ans, il
faudrait peut-tre trente ans pour terminer ce diffrend et vider
entirement cette difficile affaire.

--C'est dommage, interrompit mon matre, que des gens qui ont tant
de gnie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre ct
et n'en fassent pas un meilleur usage. Ne vaudrait-il pas mieux,
ajouta-t-il, qu'ils s'occupassent  donner aux autres des leons
de sagesse et de vertu, et qu'ils fissent part au public de leurs
lumires? Car ces habiles gens possdent sans doute toutes les
sciences.

--Point du tout, rpliquai-je; ils ne savent que leur mtier, et
rien autre chose; ce sont les plus grands ignorants du monde sur
toute autre matire: ils sont ennemis de la belle littrature et
de toutes les sciences, et, dans le commerce ordinaire de la vie,
ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en
gnral, car il s'en trouve quelques-uns qui sont spirituels,
agrables et galants.




Chapitre VI

_Du luxe, de l'intemprance, et des maladies qui rgnent en
Europe. Caractre de la noblesse._


Mon matre ne pouvait comprendre comment toute cette race de
patriciens tait si malfaisante et si redoutable.

Quel motif, disait-il, les porte  faire un tort si considrable
 ceux qui ont besoin de leur secours? et que voulez-vous dire par
cette _rcompense_ que l'on promet  un procureur quand on le
charge d'une affaire?

Je lui rpondis que c'tait de l'argent. J'eus un peu de peine 
lui faire entendre ce que ce mot signifiait; je lui expliquai nos
diffrentes espces de monnaies et les mtaux dont elles taient
composes; je lui en fis connatre l'utilit, et lui dis que
lorsqu'on en avait beaucoup on tait heureux; qu'alors on se
procurait de beaux habits, de belles maisons, de belles terres,
qu'on faisait bonne chre, et qu'on avait  son choix tout ce
qu'on pouvait dsirer; que, pour cette raison, nous ne croyions
jamais avoir assez d'argent, et que, plus nous en avions, plus
nous en voulions avoir; que le riche oisif jouissait du travail du
pauvre, qui, pour trouver de quoi se nourrir, suait du matin
jusqu'au soir et n'avait pas un moment de relche.

Eh quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient-
elle pas  tous les animaux, et n'ont-ils pas un droit gal aux
fruits qu'elle produit pour leur nourriture? Pourquoi y a-t-il des
_yahous_ privilgis qui recueillent ces fruits  l'exclusion de
leurs semblables? Et si quelques-uns y prtendent un droit plus
particulier, ne doit-ce pas tre principalement ceux qui, par leur
travail, ont contribu  rendre la terre fertile?

--Point du tout, lui rpondis-je; ceux qui font vivre tous les
autres par la culture de la terre sont justement ceux qui meurent
de faim.

--Mais, me dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne
chre_, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait
bonne chre dans votre pays?

Je me mis alors  lui indiquer les mets les plus exquis dont la
table des riches est ordinairement couverte, et les manires
diffrentes dont on apprte les viandes. Je lui dis sur cela tout
ce qui me vint  l'esprit, et lui appris que, pour bien
assaisonner ces viandes, et surtout pour avoir de bonnes liqueurs
 boire, nous quipions des vaisseaux et entreprenions de longs et
dangereux voyages sur la mer; en sorte qu'avant que de pouvoir
donner une honnte collation  quelques personnes de qualit, il
fallait avoir envoy plusieurs vaisseaux dans les quatre parties
du monde.

Votre pays, repartit-il, est donc bien misrable, puisqu'il ne
fournit pas de quoi nourrir ses habitants! Vous n'y trouvez pas
mme de l'eau, et vous tes obligs de traverser les mers pour
chercher de quoi boire!

Je lui rpliquai que l'Angleterre, ma patrie, produisait trois
fois plus de nourriture que ses habitants n'en pouvaient
consommer, et qu' l'gard de la boisson, nous composions une
excellente liqueur avec le suc de certains fruits ou avec
l'extrait de quelques grains; qu'en un mot, rien ne manquait  nos
besoins naturels; mais que, pour nourrir notre luxe et notre
intemprance, nous envoyions dans les pays trangers ce qui
croissait chez nous, et que nous en rapportions en change de quoi
devenir malades et vicieux; que cet amour du luxe, de la bonne
chre et du plaisir tait le principe de tous les mouvements de
nos _yahous_; que, pour y atteindre, il fallait s'enrichir; que
c'tait ce qui produisait les filous, les voleurs, les pipeurs,
les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les
faux tmoins, les menteurs, les joueurs, les imposteurs, les
fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les prcieux
ridicules, les esprits forts. Il me fallut dfinir tous ces
termes.

J'ajoutai que la peine que nous prenions d'aller chercher du vin
dans les pays trangers n'tait pas faute d'eau ou d'autre liqueur
bonne  boire, mais parce que le vin tait une boisson qui nous
rendait gais, qui nous faisait en quelque manire sortir hors de
nous-mmes, qui chassait de notre esprit toutes les ides
srieuses; qui remplissait notre tte de mille imaginations
folles; qui rappelait le courage, bannissait la crainte, et nous
affranchissait pour un temps de la tyrannie de la raison. C'est,
continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils
ont besoin que notre petit peuple s'entretient. Par exemple,
lorsque je suis chez moi et que je suis habill comme je dois
l'tre, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un
millier de mains ont contribu  btir et  meubler ma maison, et
il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour habiller ma
femme.

J'tais sur le point de lui peindre certains _yahous_ qui passent
leur vie auprs de ceux qui sont menacs de la perdre, c'est--
dire nos mdecins. J'avais dit  Son Honneur que la plupart de mes
compagnons de voyage taient morts de maladie; mais il n'avait
qu'une ide fort imparfaite de ce que je lui avais dit.

Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, et
que nous n'avions d'autre maladie que de la faiblesse et de la
pesanteur un moment avant que de mourir,  moins que nous
n'eussions t blesss par quelque accident. Je fus donc oblig de
lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies. Je
lui dis que nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans
avoir soif; que nous passions les nuits  avaler des liqueurs
brlantes sans manger un seul morceau, ce qui enflammait nos
entrailles, ruinait notre estomac et rpandait dans tous nos
membres une faiblesse et une langueur mortelles; enfin, que je ne
finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies
auxquelles nous tions sujets; qu'il y en avait au moins cinq ou
six cents par rapport  chaque membre, et que chaque partie, soit
interne, soit externe, en avait une infinit qui lui taient
propres.

Pour gurir tous ces maux, ajoutai-je, nous avons des _yahous_
qui se consacrent uniquement  l'tude du corps humain, et qui
prtendent, par des remdes efficaces, extirper nos maladies,
lutter contre la nature mme et prolonger nos vies. Comme j'tais
du mtier, j'expliquai avec plaisir  Son Honneur la mthode de
nos mdecins et tous nos mystres de mdecine. Il faut supposer
d'abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de
rpltion, d'o nos mdecins concluent sensment que l'vacuation
est ncessaire, soit par en haut soit par en bas. Pour cela, ils
font un choix d'herbes, de minraux, de gommes, d'huiles,
d'cailles, de sels, d'excrments, d'corces d'arbres, de
serpents, de crapauds, de grenouilles, d'araignes, de poissons,
et de tout cela ils nous composent une liqueur d'une odeur et d'un
got abominables, qui soulve le coeur, qui fait horreur, qui
rvolte tous les sens. C'est cette liqueur que nos mdecins nous
ordonnent de boire. Tantt ils tirent de leur magasin d'autres
drogues, qu'ils nous font prendre: c'est alors ou une mdecine qui
purge les entrailles et cause d'effroyables tranches, ou bien un
remde qui lave et relche les intestins. Nous avons d'autres
maladies qui n'ont rien de rel que leur ide. Ceux qui sont
attaqus de cette sorte de mal s'appellent malades imaginaires. Il
y a aussi pour les gurir des remdes imaginaires; mais souvent
nos mdecins donnent ces remdes pour les maladies relles. En
gnral, les fortes maladies d'imagination attaquent nos femelles;
mais nous connaissons certains spcifiques naturels pour les
gurir sans douleur.

Un jour, mon matre me fit un compliment que je ne mritais pas.
Comme je lui parlais des gens de qualit d'Angleterre, il me dit
qu'il croyait que j'tais gentilhomme, parce que j'tais beaucoup
plus propre et bien mieux fait que tous les _yahous_ de son pays,
quoique je leur fusse fort infrieur pour la force et pour
l'agilit; que cela venait sans doute de ma diffrente manire de
vivre et de ce que je n'avais pas seulement la facult de parler,
mais que j'avais encore quelques commencements de raison qui
pourraient se perfectionner dans la suite par le commerce que
j'aurais avec lui.

Il me fit observer en mme temps que, parmi les Houyhnhnms, on
remarquait que les blancs et les alezans bruns n'taient pas si
bien faits que les bais chtains, les gris-pommels et les noirs;
que ceux-l ne naissaient pas avec les mmes talents et les mmes
dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur
vie dans l'tat de servitude qui leur convenait, et qu'aucun d'eux
ne songeait  sortir de ce rang pour s'lever  celui de matre,
ce qui paratrait dans le pays une chose norme et monstrueuse.
Il faut, disait-il, rester dans l'tat o la nature nous a fait
clore; c'est l'offenser, c'est se rvolter contre elle que de
vouloir sortir du rang dans lequel elle nous a donn d'tre. Pour
vous, ajouta-t-il, vous tes sans doute n ce que vous tes; car
vous tenez du Ciel votre esprit et votre noblesse, c'est--dire
votre bon esprit et votre bon naturel.

Je rendis  Son Honneur de trs humbles actions de grces de la
bonne opinion qu'il avait de moi, mais je l'assurai en mme temps
que ma naissance tait trs basse, tant n seulement d'honntes
parents, qui m'avaient donn une assez bonne ducation. Je lui dis
que la noblesse parmi nous n'avait rien de commun avec l'ide
qu'il en avait conue; que nos jeunes gentilshommes taient
nourris ds leur enfance dans l'oisivet et dans le luxe; que,
lorsqu'ils avaient consum en plaisirs tout leur bien et qu'ils se
voyaient entirement ruins, ils se mariaient,  qui?  une
femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais
riche; qu'alors il naissait d'eux des enfants mal constitus,
nous, scrofuleux, difformes, ce qui continuait quelquefois
jusqu' la troisime gnration.




Chapitre VII

_Parallle des yahous et des hommes._


Le lecteur sera peut-tre scandalis des portraits fidles que je
fis alors de l'espce humaine et de la sincrit avec laquelle
j'en parlai devant un animal superbe, qui avait dj une si
mauvaise opinion de tous les _yahous_; mais j'avoue ingnument que
le caractre des Houyhnhnms et les excellentes qualits de ces
vertueux quadrupdes avaient fait une telle impression sur mon
esprit, que je ne pouvais les comparer  nous autres humains sans
mpriser tous mes semblables. Ce mpris me les fit regarder comme
presque indignes de tout mnagement. D'ailleurs, mon matre avait
l'esprit trs pntrant, et remarquait tous les jours dans ma
personne des dfauts normes dont je ne m'tais jamais aperu, et
que je regardais tout au plus comme de fort lgres imperfections.
Ses censures judicieuses m'inspirrent un esprit critique et
misanthrope, et l'amour qu'il avait pour la vrit me fit dtester
le mensonge et fuir le dguisement dans mes rcits.

Mais j'avouerai encore ingnument un autre principe de ma
sincrit. Lorsque j'eus pass une anne parmi les Houyhnhnms, je
conus pour eux tant d'amiti, de respect, d'estime et de
vnration que je rsolus alors de ne jamais songer  retourner
dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse
contre, o le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre  cultiver la
vertu. Heureux si ma rsolution et t efficace! Mais la fortune,
qui m'a toujours perscut, n'a pas permis que je pusse jouir de
ce bonheur. Quoi qu'il en soit,  prsent que je suis en
Angleterre, je me sais bon gr de n'avoir pas tout dit et d'avoir
cach aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de
nos vices; je palliais mme de temps en temps, autant qu'il
m'tait possible, les dfauts de mes compatriotes. Lors mme que
je les rvlais, j'usais de restrictions mentales, et tchais de
dire le faux sans mentir. N'tais-je pas en cela tout  fait
excusable? Qui est-ce qui n'est pas un peu partial quand il s'agit
de sa chre patrie? J'ai rapport jusqu'ici la substance de mes
entretiens avec mon matre durant le temps que j'eus l'honneur
d'tre  son service; mais, pour viter d'tre long, j'ai pass
sous silence plusieurs autres articles.

Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et m'ordonnant de
m'asseoir  quelque distance de lui (honneur qu'il ne m'avait
point encore fait), il me parla ainsi:

J'ai repass dans mon esprit tout ce que vous m'avez dit, soit 
votre sujet, soit au sujet de votre pays. Je vois clairement que
vous et vos compatriotes avez une tincelle de raison, sans que je
puisse deviner comment ce petit lot vous est chu; mais je vois
aussi que l'usage que vous en faites n'est que pour augmenter tous
vos dfauts naturels et pour en acqurir d'autres que la nature ne
vous avait point donns. Il est certain que vous ressemblez aux
_yahous_ de ce pays-ci pour la figure extrieure, et qu'il ne vous
manque, pour tre parfaitement tel qu'eux, que de la force, de
l'agilit et des griffes plus longues. Mais du ct des moeurs, la
ressemblance est entire. Ils se hassent mortellement les uns les
autres, et la raison que nous avons coutume d'en donner est qu'ils
voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans
qu'aucun d'eux considre la sienne propre. Comme vous avez un
petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue
rciproque de la figure impertinente de vos corps tait
pareillement une chose insupportable et qui vous rendrait odieux
les uns aux autres, vous vous tes aviss de les couvrir, par
prudence et par amour-propre; mais malgr cette prcaution, vous
ne vous hassez pas moins, parce que d'autres sujets de division,
qui rgnent parmi nos _yahous_, rgnent aussi parmi vous. Si, par
exemple, nous jetons  cinq _yahous_ autant de viande qu'il en
suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands
et voraces, au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en
abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se
dchirent, et chacun d'eux veut manger tout, en sorte que nous
sommes obligs de les faire tous repatre  part, et mme de lier
ceux qui sont rassasis, de peur qu'ils n'aillent se jeter sur
ceux qui ne le sont pas encore. Si une vache dans le voisinage
meurt de vieillesse ou par accident, nos _yahous_ n'ont pas plutt
appris cette agrable nouvelle, que les voil tous en campagne,
troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour; c'est 
qui s'emparera de la vache. On se bat, on s'gratigne, on se
dchire, jusqu' ce que la victoire penche d'un ct, et, si on ne
se massacre pas, c'est qu'on n'a pas la raison des _yahous_
d'Europe pour inventer des machines meurtrires et des armes
_massacrantes_. Nous avons, en quelques endroits de ce pays, de
certaines pierres luisantes de diffrentes couleurs, dont nos
_yahous_ sont fort amoureux. Lorsqu'ils en trouvent, ils font leur
possible pour les tirer de la terre, o elles sont ordinairement
un peu enfonces; ils les portent dans leurs loges et en font, un
amas qu'ils cachent soigneusement et sur lequel ils veillent sans
cesse comme sur un trsor, prenant bien garde que leurs camarades
ne le dcouvrent. Nous n'avons encore pu connatre d'o leur vient
cette inclination violente pour les pierres luisantes, ni  quoi
elles peuvent leur tre utiles; mais j'imagine  prsent que cette
avarice de vos _yahous_ dont vous m'avez parl se trouve aussi
dans les ntres, et que c'est ce qui les rend si passionns pour
les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever  un de nos
_yahous_ son cher trsor: l'animal, voyant qu'on lui avait ravi
l'objet de sa passion, se mit  hurler de toute sa force, il entra
en fureur, et puis il tomba en faiblesse; il devint languissant,
il ne mangea plus, ne dormit plus, ne travailla plus, jusqu' ce
que j'eusse donn ordre  un de mes domestiques de reporter le
trsor dans l'endroit d'o je l'avais tir. Alors le _yahou_
commena  reprendre ses esprits et sa bonne humeur, et ne manqua
pas de cacher ailleurs ses bijoux. Lorsqu'un _yahou_ a dcouvert
dans un champ une de ces pierres, souvent un autre _yahou_
survient qui la lui dispute; tandis qu'ils se battent, un
troisime accourt et emporte la pierre, et voil le procs
termin. Selon ce que vous m'avez dit, ajouta-t-il, vos procs ne
se vident pas si promptement dans votre pays, ni  si peu de
frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en
sont quittes pour n'avoir ni l'un ni l'autre la chose dispute, au
lieu que chez vous en plaidant on perd souvent et ce qu'on veut
avoir et ce qu'on a.

Il prend souvent  nos _yahous_ une fantaisie dont nous ne
pouvons concevoir la cause. Gras, bien nourris, bien couchs,
traits doucement par leurs matres, et pleins de sant et de
force, ils tombent tout  coup dans un abattement, dans un dgot,
dans une humeur noire qui les rend mornes et stupides. En cet
tat, ils fuient leurs camarades, ils ne mangent point, ils ne
sortent point; ils paraissent rver dans le coin de leurs loges et
s'abmer dans leurs penses lugubres. Pour les gurir de cette
maladie, nous n'avons trouv qu'un remde: c'est de les rveiller
par un traitement un peu dur et de les employer  des travaux
pnibles. L'occupation que nous leur donnons alors met en
mouvement tous leurs esprits et rappelle leur vivacit naturelle.

Lorsque mon matre me raconta ce fait avec ses circonstances, je
ne pus m'empcher de songer  mon pays, o la mme chose arrive
souvent, et o l'on voit des hommes combls de biens et
d'honneurs, pleins de sant et de vigueur, environns de plaisirs
et prservs de toute inquitude, tomber tout  coup dans la
tristesse et dans la langueur, devenir  charge  eux-mmes, se
consumer par des rflexions chimriques, s'affliger, s'appesantir
et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livr aux vapeurs
hypocondriaques. Je suis persuad que le remde qui convient 
cette maladie est celui qu'on donne aux _yahous_, et qu'une vie
laborieuse et pnible est un rgime excellent pour la tristesse et
la mlancolie. C'est un remde que j'ai prouv moi-mme, et que
je conseille au lecteur de pratiquer lorsqu'il se trouvera dans un
pareil tat. Au reste, pour prvenir le mal, je l'exhorte  n'tre
jamais oisif; et, suppos qu'il n'ait malheureusement aucune
occupation dans le monde, je le prie d'observer qu'il y a de la
diffrence entre ne faire rien et n'avoir rien  faire.




Chapitre VIII

_Philosophie et moeurs des Houyhnhnms._


Je priais quelquefois mon matre de me laisser voir les troupeaux
de _yahous_ du voisinage, afin d'examiner par moi-mme leurs
manires et leurs inclinations. Persuad de l'aversion que j'avais
pour eux, il n'apprhenda point que leur vue et leur commerce me
corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brl, l'un
de ses fidles domestiques, et qui tait d'un fort bon naturel,
m'accompagnt toujours, de peur qu'il ne m'arrivt quelque
accident.

Ces _yahous_ me regardaient comme un de leurs semblables, surtout
ayant une fois vu mes manches retrousses, avec ma poitrine et mes
bras dcouverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et
ils se mirent  me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de
derrire, en levant la tte et en mettant une de leurs pattes sur
le ct. La vue de ma figure les faisait clater de rire. Ils me
tmoignrent nanmoins de l'aversion et de la haine, comme font
toujours les singes sauvages  l'gard d'un singe apprivois qui
porte un chapeau, un habit et des bas.

Comme j'ai pass trois annes entires dans ce pays-l, le lecteur
attend de moi, sans doute, qu' l'exemple de tous les autres
voyageurs, je fasse un ample rcit des habitants de ce pays,
c'est--dire des Houyhnhnms, et que j'expose en dtail leurs
usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manires. C'est aussi
ce que je vais tcher de faire, mais en peu de mots.

Comme les Houyhnhnms, qui sont les matres et les animaux
dominants dans cette contre, sont tous ns avec une grande
inclination pour la vertu et n'ont pas mme l'ide du mal par
rapport  une crature raisonnable, leur principale maxime est de
cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour
guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit
point de problmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments
galement vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que
c'est que mettre tout en question et dfendre des sentiments
absurdes et des maximes malhonntes et pernicieuses. Tout ce
qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils
n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit dguis
ou dfigur par les passions et par l'intrt. Je me souviens que
j'eus beaucoup de peine  faire comprendre  mon matre ce que
j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il tait possible
que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement
du mme avis.

La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vrit n'est-
elle pas une? Devons-nous affirmer comme sr ce qui est incertain?
Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement
ne pouvoir tre? Pourquoi agitez-vous des questions que l'vidence
ne peut dcider, et o, quelque parti que vous preniez, vous serez
toujours livrs au doute et  l'incertitude?  quoi servent toutes
ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur
des matires incomprhensibles, toutes ces recherches striles et
ces disputes ternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte
point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point
contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison
soit couverte de tnbres ou que vous hassiez la vrit.

C'tait une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval:
Socrate ne raisonna jamais plus sensment. Si nous suivions ces
maximes, il y aurait assurment, en Europe, moins d'erreurs qu'il
y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothques? Que
deviendraient la rputation de nos savants et le ngoce de nos
libraires? La rpublique des lettres ne serait que celle de la
raison, et il n'y aurait, dans les universits, d'autres coles
que celles du bon sens.

Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se
soutiennent et se soulagent rciproquement; ils ne se portent
point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins;
ils n'attentent point sur la libert et sur la vie de leurs
semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur
espce l'tait, et ils disent,  l'exemple d'un ancien: _Nihil
caballini a me alienum puto _. Ils ne mdisent point les uns des
autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les
suprieurs n'accablent point les infrieurs du poids de leur rang
et de leur autorit; leur conduite sage, prudente et modre ne
produit jamais le murmure; la dpendance est un lien et non un
joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'quit, est
rvre sans tre redoutable.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les ntres. Les mles
choisissent pour pouses des femelles de la mme couleur qu'eux.
Un gris-pommel pousera toujours une grise-pommele, et ainsi des
autres. On ne voit donc ni changement, ni rvolution, ni dchet
dans les familles; les enfants sont tels que leurs pres et leurs
mres; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans
leur figure, dans leur taille, dans leur force, dans leur
couleur, qualits qui se perptuent dans leur postrit; en sorte
qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une
rosse, ni d'une rosse natre un beau cheval, comme cela arrive si
souvent en Europe.

Parmi eux, on ne remarque point de mauvais mnages.

L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de
sentiment; le divorce et la sparation, quoique permis, n'ont
jamais t pratiqus chez eux.

Ils lvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mre
veille sur le corps et sur la sant, le pre veille sur l'esprit
et sur la raison.

On donne aux femelles  peu prs la mme ducation qu'aux mles,
et je me souviens que mon matre trouvait draisonnable et
ridicule notre usage  cet gard pour la diffrence
d'enseignement.

Le mrite des mles consiste principalement dans la force et dans
la lgret, et celui des femelles dans la douceur et dans la
souplesse. Si une femelle a les qualits d'un mle, on lui cherche
un poux qui ait les qualits d'une femelle; alors tout est
compens, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme
est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants
qui naissent d'eux ne dgnrent point, mais rassemblent et
perptuent heureusement les proprits des auteurs de leur tre.




Chapitre IX

_Parlement des Houyhnhnms. Question importante agite dans cette
assemble de toute la nation. Dtail au sujet de quelques usages
du pays._


Pendant mon sjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois
avant mon dpart, il y eut une assemble gnrale de la nation,
une espce de parlement, o mon matre se rendit comme dput de
son canton. On y traita une affaire qui avait dj t cent fois
mise sur le bureau, et qui tait la seule question qui et jamais
partag les esprits des Houyhnhnms. Mon matre,  son retour, me
rapporta tout ce qui s'tait pass  ce sujet.

Il s'agissait de dcider s'il fallait absolument exterminer la
race des _yahous_. Un des membres soutenait l'affirmative, et
appuyait son avis de diverses preuves trs fortes et trs solides.
Il prtendait que le _yahou_ tait l'animal le plus difforme, le
plus mchant et le plus dangereux que la nature et jamais
produit; qu'il tait galement malin et indocile, et qu'il ne
songeait qu' nuire  tous les autres animaux. Il rappela une
ancienne tradition rpandue dans le pays, selon laquelle on
assurait que les _yahous_ n'y avaient pas t de tout temps, mais
que, dans un certain sicle, il en avait paru deux sur le haut
d'une montagne, soit qu'ils eussent t forms d'un limon gras et
glutineux, chauff par les rayons du soleil, soit qu'ils fussent
sortis de la vase de quelque marcage, soit que l'cume de la mer
les et fait clore; que ces deux _yahous_ en avaient engendr
plusieurs autres, et que leur espce s'tait tellement multiplie
que tout le pays en tait infest; que, pour prvenir les
inconvnients d'une pareille multiplication, les Houyhnhnms
avaient autrefois ordonn une chasse gnrale des _yahous_; qu'on
en avait pris une grande quantit, et, qu'aprs avoir dtruit tous
les vieux, on en avait gard les plus jeunes pour les apprivoiser,
autant que cela serait possible  l'gard d'un animal aussi
mchant, et qu'on les avait destins  tirer et  porter. Il
ajouta que ce qu'il y avait de plus certain dans cette tradition
tait que les _yahous_ n'taient point _ylnhniam sky_ (c'est--
dire _aborignes_). Il reprsenta que les habitants du pays, ayant
eu l'imprudente fantaisie de se servir des _yahous_, avaient mal 
propos nglig l'usage des nes, qui taient de trs bons animaux,
doux, paisibles, dociles, soumis, aiss  nourrir, infatigables,
et qui n'avaient d'autre dfaut que d'avoir une voix un peu
dsagrable, mais qui l'tait encore moins que celle de la plupart
des _yahous_. Plusieurs autres snateurs ayant harangu
diversement et trs loquemment sur le mme sujet, mon matre se
leva et proposa un expdient judicieux, dont je lui avais fait
natre l'ide. D'abord, il confirma la tradition populaire par son
suffrage, et appuya ce qu'avait dit savamment sur ce point
d'histoire l'honorable membre qui avait parl avant lui. Mais il
ajouta qu'il croyait que ces deux premiers _yahous_ dont il
s'agissait taient venus de quelque pays d'outre-mer, et avaient
t mis  terre et ensuite abandonns par leurs camarades; qu'ils
s'taient d'abord retirs sur les montagnes et dans les forts;
que, dans la suite des temps, leur naturel s'tait altr, qu'ils
taient devenus sauvages et farouches, et entirement diffrents
de ceux de leur espce qui habitent des pays loigns. Pour
tablir et appuyer solidement cette proposition, il dit qu'il
avait chez lui, depuis quelque temps, un _yahou_ trs
extraordinaire, dont les membres de l'assemble avaient sans doute
ou parler et que plusieurs mme avaient vu. Il raconta alors
comment il m'avait trouv d'abord, et comment mon corps tait
couvert d'une composition artificielle de poils et de peaux de
btes; il dit que j'avais une langue qui m'tait propre, et que
pourtant j'avais parfaitement appris la leur; que je lui avais
fait le rcit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage;
qu'il m'avait vu dpouill et nu, et avait observ que j'tais un
vrai et parfait _yahou_, si ce n'est que j'avais la peau blanche,
peu de poil et des griffes fort courtes.

Ce _yahou_ tranger, ajouta-t-il, m'a voulu persuader que, dans
son pays et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les _yahous_
sont les seuls animaux matres, dominants et raisonnables, et que
les Houyhnhnms y sont dans l'esclavage et dans la misre. Il a
certainement toutes les qualits extrieures de nos _yahous_; mais
il faut avouer qu'il est bien plus poli, et qu'il a mme quelque
teinture de raison. Il ne raisonne pas tout  fait comme un
Houyhnhnm, mais il a au moins des connaissances et des lumires
fort suprieures  celles de nos _yahous_.

Voil ce que mon matre m'apprit des dlibrations du parlement.
Mais il ne me dit pas une autre particularit qui me regardait
personnellement, et dont je ressentis bientt les funestes effets;
c'est, hlas! la principale poque de ma vie infortune! Mais
avant que d'exposer cet article, il faut que je dise encore
quelque chose du caractre et des usages des Houyhnhnms.

Les Houyhnhnms n'ont point de livres; ils ne savent ni lire ni
crire, et par consquent toute leur science est la tradition.
Comme ce peuple est paisible, uni, sage, vertueux, trs
raisonnable, et qu'il n'a aucun commerce avec les peuples
trangers, les grands vnements sont trs rares dans leur pays,
et tous les traits de leur histoire qui mritent d'tre sus
peuvent aisment se conserver dans leur mmoire sans la
surcharger.

Ils n'ont ni maladies ni mdecins. J'avoue que je ne puis dcider
si le dfaut des mdecins vient du dfaut des maladies, ou si le
dfaut des maladies vient du dfaut des mdecins; ce n'est pas
pourtant qu'ils n'aient de temps en temps quelques indispositions;
mais ils savent se gurir aisment eux-mmes par la connaissance
parfaite qu'ils ont des plantes et des herbes mdicinales, vu
qu'ils tudient sans cesse la botanique dans leurs promenades et
souvent mme pendant leurs repas.

Leur posie est fort belle, et surtout trs harmonieuse. Elle ne
consiste ni dans un badinage familier et bas, ni dans un langage
affect, ni dans un jargon prcieux, ni dans des pointes
pigrammatiques, ni dans des subtilits obscures, ni dans des
antithses puriles, ni dans les _agudezas_ des Espagnols, ni dans
les concetti des Italiens, ni dans les figures outres des
Orientaux. L'agrment et la justesse des similitudes, la richesse
et l'exactitude des descriptions, la liaison et la vivacit des
images, voil l'essence et le caractre de leur posie. Mon matre
me rcitait quelquefois des morceaux admirables de leurs meilleurs
pomes: c'tait en vrit tantt le style d'Homre, tantt celui
de Virgile, tantt celui de Milton.

Lorsqu'un Houyhnhnm meurt, cela n'afflige ni ne rjouit personne.
Ses plus proches parents et ses meilleurs amis regardent son
trpas d'un oeil sec et trs indiffrent. Le mourant lui-mme ne
tmoigne pas le moindre regret de quitter le monde; il semble
finir une visite et prendre cong d'une compagnie avec laquelle il
s'est entretenu longtemps. Je me souviens que mon matre ayant un
jour invit un de ses amis avec toute sa famille  se rendre chez
lui pour une affaire importante, on convint de part et d'autre du
jour et de l'heure. Nous fmes surpris de ne point voir arriver la
compagnie au temps marqu. Enfin l'pouse, accompagne de ses deux
enfants, se rendit au logis, mais un peu tard, et dit en entrant
qu'elle priait qu'on l'excust, parce que son mari venait de
mourir ce matin d'un accident imprvu. Elle ne se servit pourtant
pas du terme de _mourir_, qui est une expression malhonnte, mais
de celui de _shnuwnh_, qui signifie  la lettre _aller retrouver
sa grand'mre_. Elle fut trs gaie pendant tout le temps qu'elle
passa au logis, et mourut elle-mme gaiement au bout de trois
mois, ayant eu une assez agrable agonie.

Les Houyhnhnms vivent la plupart soixante-dix et soixante-quinze
ans, et quelques-uns quatre-vingts. Quelques semaines avant que de
mourir, ils pressentent ordinairement leur fin et n'en sont point
effrays. Alors ils reoivent les visites et les compliments de
tous leurs amis, qui viennent leur souhaiter un bon voyage. Dix
jours avant le dcs, le futur mort, qui ne se trompe presque
jamais dans son calcul, va rendre toutes les visites qu'il a
reues, port dans une litire par ses _yahous_; c'est alors qu'il
prend cong dans les formes de tous ses amis et qu'il leur dit un
dernier adieu en crmonie, comme s'il quittait une contre pour
aller passer le reste de sa vie dans une autre.

Je ne veux pas oublier d'observer ici que les Houyhnhnms n'ont
point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais,
et qu'ils se servent de mtaphores tires de la difformit et des
mauvaises qualits des _yahous_; ainsi, lorsqu'ils veulent
exprimer l'tourderie d'un domestique, la faute d'un de leurs
enfants, une pierre qui leur a offens le pied, un mauvais temps
et autres choses semblables, ils ne font que dire la chose dont il
s'agit, en y ajoutant simplement l'pithte de _yahou_. Par
exemple, pour exprimer ces choses, ils diront _hhhm yahou_,
_whnaholm yahou_, _ynlhmnd-wihlma yahou _; et pour signifier une
maison mal btie, ils diront _ynholmhnmrohlnw yahou_.

Si quelqu'un dsire en savoir davantage au sujet des moeurs et
usages des Houyhnhnms, il prendra, s'il lui plat, la peine
d'attendre qu'un gros volume _in-quarto_ que je prpare sur cette
matire soit achev. J'en publierai incessamment le prospectus, et
les souscripteurs ne seront point frustrs de leurs esprances et
de leurs droits. En attendant, je prie le public de se contenter
de cet abrg, et de vouloir bien que j'achve de lui conter le
reste de mes aventures.




Chapitre X

_Flicit de l'auteur dans le pays des Houyhnhnms. Les plaisirs
qu'il gote dans leur conversation; le genre de vie qu'il mne
parmi eux. Il est banni du pays par ordre du parlement._


J'ai toujours aim l'ordre et l'conomie, et, dans quelque
situation que je me sois trouv, je me suis toujours fait un
arrangement industrieux pour ma manire de vivre. Mais mon matre
m'avait assign une place pour mon logement environ  six pas de
la maison, et ce logement, qui tait une hutte conforme  l'usage
du pays et assez semblable  celle des _yahous_, n'avait ni
agrment ni commodit. J'allai chercher de la terre glaise, dont
je me fis quatre murs et un plancher, et, avec des joncs, je
formai une natte dont je couvris ma hutte. Je cueillis du chanvre
qui croissait naturellement dans les champs; je le battis, j'en
composai du fil, et de ce fil une espce de toile, que je remplis
de plumes d'oiseaux, pour tre couch mollement et  mon aise. Je
me fis une table et une chaise avec mon couteau et avec le secours
de l'alezan. Lorsque mon habit fut entirement us, je m'en donnai
un neuf de peaux de lapin, auxquelles je joignis celles de
certains animaux appels _nnulnoh_, qui sont fort beaux et  peu
prs de la mme grandeur, et dont la peau est couverte d'un duvet
trs fin. De cette peau, je me fis aussi des bas trs propres. Je
ressemelai mes souliers avec de petites planches de bois que
j'attachai  l'empeigne, et quand cette empeigne fut use
entirement, j'en fis une de peau de _yahou_.  l'gard de ma
nourriture, outre ce que j'ai dit ci-dessus, je ramassais
quelquefois du miel dans les troncs des arbres, et je le mangeais
avec mon pain d'avoine. Personne n'prouva jamais mieux que moi
que la nature se contente de peu, et que la ncessit est la mre
de l'invention.

Je jouissais d'une sant parfaite et d'une paix d'esprit
inaltrable. Je ne me voyais expos ni  l'inconstance ou  la
trahison des amis, ni aux piges invisibles des ennemis cachs. Je
n'tais point tent d'aller faire honteusement ma cour  un grand
seigneur ou  sa matresse pour avoir l'honneur de sa protection
ou de sa bienveillance. Je n'tais point oblig de me
prcautionner contre la fraude et l'oppression; il n'y avait point
l d'espion et de dlateur gag, ni de _lord mayor_ crdule,
politique, tourdi et malfaisant. L, je ne craignais point de
voir mon honneur fltri par des accusations absurdes, et ma
libert honteusement ravie par des complots indignes et par des
ordres surpris. Il n'y avait point, en ce pays-l, de mdecins
pour m'empoisonner, de procureurs pour me ruiner, ni d'auteurs
pour m'ennuyer. Je n'tais point environn de railleurs, de
rieurs, de mdisants, de censeurs, de calomniateurs, d'escrocs, de
filous, de mauvais plaisants, de joueurs, d'impertinents
nouvellistes, d'esprits forts, d'hypocondriaques, de babillards,
de disputeurs, de gens de parti, de sducteurs, de faux savants.
L, point de marchands trompeurs, point de faquins, point de
prcieux ridicules, point d'esprits fades, point de damoiseaux,
point de petits-matres, point de fats, point de traneurs d'pe,
point d'ivrognes, point de pdants. Mes oreilles n'taient point
souilles de discours licencieux et impies; mes yeux n'taient
point blesss par la vue d'un maraud enrichi et lev et par celle
d'un honnte homme abandonn  sa vertu comme  sa mauvaise
destine.

J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec messieurs les
Houyhnhnms qui venaient au logis, et mon matre avait la bont de
souffrir que j'entrasse toujours dans la salle pour profiter de
leur conversation. La compagnie me faisait quelquefois des
questions, auxquelles j'avais l'honneur de rpondre.
J'accompagnais aussi mon matre dans ses visites; mais je gardais
toujours le silence,  moins qu'on ne m'interroget. Je faisais le
personnage d'auditeur avec une satisfaction infinie; tout ce que
j'entendais tait utile et agrable, et toujours exprim en peu de
mots, mais avec grce; la plus exacte biensance tait observe
sans crmonie; chacun disait et entendait ce qui pouvait lui
plaire. On ne s'interrompait point, on ne s'assommait point de
rcits longs et ennuyeux, on ne discutait point, on ne chicanait
point.

Ils avaient pour maxime que, dans une compagnie, il est bon que le
silence rgne de temps en temps, et je crois qu'ils avaient
raison. Dans cet intervalle, et pendant cette espce de trve,
l'esprit se remplit d'ides nouvelles, et la conversation en
devient ensuite plus anime et plus vive. Leurs entretiens
roulaient d'ordinaire sur les avantages et les agrments de
l'amiti, sur les devoirs de la justice, sur la bont, sur
l'ordre, sur les oprations admirables de la nature, sur les
anciennes traditions, sur les conditions et les bornes de la
vertu, sur les rgles invariables de la raison, quelquefois sur
les dlibrations de la prochaine assemble du parlement, et
souvent sur le mrite de leurs potes et sur les qualits de la
bonne posie.

Je puis dire sans vanit que je fournissais quelquefois moi-mme 
la conversation, c'est--dire que je donnais lieu  de fort beaux
raisonnements; car mon matre les entretenait de temps en temps de
mes aventures et de l'histoire de mon pays, ce qui leur faisait
faire des rflexions fort peu avantageuses  la race humaine, et
que, pour cette raison, je ne rapporterai point. J'observerai
seulement que mon matre paraissait mieux connatre la nature des
_yahous_ qui sont dans les autres parties du monde que je ne la
connaissais moi-mme. Il dcouvrait la source de tous nos
garements, il approfondissait la matire de nos vices et de nos
folies, et devinait une infinit de choses dont je ne lui avais
jamais parl. Cela ne doit point paratre incroyable: il
connaissait  fond les _yahous_ de son pays, en sorte qu'en leur
supposant un certain petit degr de raison, il supputait de quoi
ils taient capables avec ce surcrot, et son estimation tait
toujours juste.

J'avouerai ici ingnument que le peu de lumires et de philosophie
que j'ai aujourd'hui, je l'ai puis dans les sages leons de ce
cher matre et dans les entretiens de tous ses judicieux amis,
entretiens prfrables aux doctes confrences des acadmies
d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie. J'avais pour
tous ces illustres personnages une inclination mle de respect et
de crainte, et j'tais pntr de reconnaissance pour la bont
qu'ils avaient de vouloir bien ne me point confondre avec leurs
_yahous_, et de me croire peut-tre moins imparfait que ceux de
mon pays.

Lorsque je me rappelais le souvenir de ma famille, de mes amis, de
mes compatriotes et de toute la race humaine en gnral, je me les
reprsentais tous comme de vrais _yahous_ pour la figure et pour
le caractre, seulement un peu plus civiliss, avec le don de la
parole et un petit grain de raison. Quand je considrais ma figure
dans l'eau pure d'un clair ruisseau, je dtournais le visage sur-
le-champ, ne pouvant soutenir la vue d'un animal qui me paraissait
aussi difforme qu'un _yahou_. Mes yeux accoutums  la noble
figure des Houyhnhnms, ne trouvaient de beaut animale que dans
eux.  force de les regarder et de leur parler, j'avais pris un
peu de leurs manires, de leurs gestes, de leur maintien, de leur
dmarche, et, aujourd'hui que je suis en Angleterre, mes amis me
disent quelquefois que je trotte comme un cheval. Quand je parle
et que je ris, il me semble que je hennis. Je me vois tous les
jours raill sur cela sans en ressentir la moindre peine.

Dans cet tat heureux, tandis que je gotais les douceurs d'un
parfait repos, que je me croyais tranquille pour tout le reste de
ma vie, et que ma situation tait la plus agrable et la plus
digne d'envie, un jour, mon matre m'envoya chercher de meilleur
matin qu' l'ordinaire. Quand je me fus rendu auprs de lui, je le
trouvai trs srieux, ayant un air inquiet et embarrass, voulant
me parler et ne pouvant ouvrir la bouche. Aprs avoir gard
quelque temps un morne silence, il me tint ce discours:

Je ne sais comment vous allez prendre, mon cher fils, ce que je
vais vous dire. Vous saurez que, dans la dernire assemble du
parlement,  l'occasion de l'affaire des _yahous_ qui a t mise
sur le bureau, un dput a reprsent  l'assemble qu'il tait
indigne et honteux que j'eusse chez moi un _yahou_ que je traitais
comme un Houyhnhnm; qu'il m'avait vu converser avec lui et prendre
plaisir  son entretien comme,  celui d'un de mes semblables; que
c'tait un procd contraire  la raison et  la nature, et qu'on
n'avait jamais ou parler de chose pareille. Sur cela l'assemble
m'a _exhort_  faire de deux choses l'une: ou  vous relguer
parmi les autres _yahous_ ou  vous renvoyer dans le pays d'o
vous tes venu. La plupart des membres qui vous connaissent et qui
vous ont vu chez moi ou chez eux ont rejet l'alternative, et ont
soutenu qu'il serait injuste et contraire  la biensance de vous
mettre au rang des _yahous_ de ce pays, vu que tous avez un
commencement de raison et qu'il serait mme  craindre que vous ne
leur en communiquassiez, ce qui les rendrait peut-tre plus
mchants encore; que, d'ailleurs, tant ml avec les _yahous_,
vous pourriez cabaler avec eux, les soulever, les conduire tous
dans une fort ou sur le sommet d'une montagne, ensuite vous
mettre  leur tte et venir fondre sur tous les Houyhnhnms pour
les dchirer et les dtruire. Cet avis a t suivi  la pluralit
des voix, et j'ai t _exhort_  vous renvoyer incessamment. Or,
on me presse aujourd'hui d'excuter ce rsultat, et je ne puis
plus diffrer. Je vous conseille donc de vous mettre  la nage ou
bien de construire un petit btiment semblable  celui qui vous a
apport dans ces lieux, et dont vous m'avez fait la description,
et de vous en retourner par mer comme vous tes venu. Tous les
domestiques de cette maison et ceux mme de mes voisins vous
aideront dans cet ouvrage. S'il n'et tenu qu' moi, je vous
aurais gard toute votre vie  mon service, parce que vous avez
d'assez bonnes inclinations, que vous vous tes corrig de
plusieurs de vos dfauts et de vos mauvaises habitudes, et que
vous avez fait tout votre possible pour vous conformer, autant que
votre malheureuse nature en est capable,  celle des Houyhnhnms.

(Je remarquerai, en passant, que les dcrets de l'assemble
gnrale de la nation des Houyhnhnms s'expriment toujours par le
mot de _hnhloayn_, qui signifie _exhortation_. Ils ne peuvent
concevoir qu'on puisse forcer et contraindre une crature
raisonnable, comme si elle tait capable de dsobir  la raison.)

Ce discours me frappa comme un coup de foudre: je tombai en un
instant dans l'abattement et dans le dsespoir: et, ne pouvant
rsister  l'impression de douleur, je m'vanouis aux pieds de mon
matre, qui me crut mort. Quand j'eus un peu repris mes sens, je
lui dis d'une voix faible et d'un air afflig que, quoique je ne
puisse blmer l'_exhortation_ de l'assemble gnrale ni la
sollicitation de tous ses amis, qui le pressaient de se dfaire de
moi, il me semblait nanmoins; selon mon faible jugement, qu'on
aurait pu dcerner contre moi une peine moins rigoureuse; qu'il
m'tait impossible de me mettre  la nage, que je pourrais tout au
plus nager une lieue, et que cependant la terre la plus proche
tait peut-tre loigne de cent lieues; qu' l'gard de la
construction d'une barque, je ne trouverais jamais dans le pays ce
qui tait ncessaire pour un pareil btiment; que nanmoins je
voulais obir, malgr l'impossibilit de faire ce qu'il me
conseillait, et que je me regardais comme une crature condamne 
prir, que la vue de la mort ne m'effrayait point, et que je
l'attendais comme le moindre des maux dont j'tais menac; qu'en
supposant que je pusse traverser les mers et retourner dans mon
pays par quelque aventure extraordinaire et inespre, j'aurais
alors le malheur de retrouver les _yahous_, d'tre oblig de
passer le reste de ma vie avec eux et de retomber bientt dans
toutes mes mauvaises habitudes; que je savais bien que les raisons
qui avaient dtermin messieurs les Houyhnhnms taient trop
solides pour oser leur opposer celle d'un misrable _yahou_ tel
que moi; qu'ainsi j'acceptais l'offre obligeante qu'il me faisait
du secours de ses domestiques pour m'aider  construire une
barque; que je le priais seulement de vouloir bien m'accorder un
espace de temps qui pt suffire  un ouvrage aussi difficile, qui
tait destin  la conservation de ma misrable vie; que, si je
retournais jamais en Angleterre, je tcherais de me rendre utile 
mes compatriotes en leur traant le portrait et les vertus des
illustres Houyhnhnms, et en les proposant pour exemple  tout le
genre humain.

Son Honneur me rpliqua en peu de mots, et me dit qu'il
m'accordait deux mois pour la construction de ma barque, et, en
mme temps, ordonna  l'alezan mon camarade (car il m'est permis
de lui donner ce nom en Angleterre) de suivre mes instructions,
parce que j'avais dit  mon matre que lui seul me suffirait, et
que je savais qu'il avait beaucoup d'affection pour moi.

La premire chose que je fis fut d'aller avec lui vers cet endroit
de la cte o j'avais autrefois abord. Je montai sur une hauteur,
et jetant les yeux de tous cts sur les vastes espaces de la mer,
je crus voir vers le nord-est une petite le. Avec mon tlescope,
je la vis clairement, et je supputai qu'elle pouvait tre loigne
de cinq lieues. Pour le bon alezan, il disait d'abord que c'tait
un nuage. Comme il n'avait jamais vu d'autre terre que celle o il
tait n, il n'avait pas le coup d'oeil pour distinguer sur la mer
des objets loigns, comme moi, qui avais pass ma vie sur cet
lment. Ce fut  cette le que je rsolus d'abord de me rendre
lorsque ma barque serait construite.

Je retournai au logis avec mon camarade, et, aprs avoir un peu
raisonn ensemble, nous allmes dans une fort qui tait peu
loigne, o moi avec mon couteau, et lui avec un caillou
tranchant emmanch fort adroitement, nous coupmes le bois
ncessaire pour l'ouvrage. Afin de ne point ennuyer le lecteur du
dtail de notre travail, il suffit de dire qu'en six semaines de
temps nous fmes une espce de canot  la faon des Indiens, mais
beaucoup plus large, que je couvris de peaux de _yahous_ cousues
ensemble avec du fil de chanvre. Je me fis une voile de ces mmes
peaux, ayant choisi pour cela celles des jeunes _yahous_, parce
que celles des vieux auraient t trop dures et trop paisses; je
me fournis aussi de quatre rames; je fis provision d'une quantit
de chair cuite de lapins et d'oiseaux, avec deux vaisseaux, l'un
plein d'eau et l'autre de lait. Je fis l'preuve de mon canot dans
un grand tang, et y corrigeai tous les dfauts que j'y pus
remarquer, bouchant toutes les voies d'eau avec du suc de _yahou_,
et tchant de le mettre en tat de me porter avec ma petite
cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis conduire
au rivage par des _yahous_, sous la conduite de l'alezan et d'un
autre domestique.

Lorsque tout fut prt, et que le jour de mon dpart fut arriv, je
pris cong de mon matre, de madame son pouse et de toute sa
maison, ayant les yeux baigns de larmes et le coeur perc de
douleur. Son Honneur, soit par curiosit, soit par amiti, voulut
me voir dans mon canot, et s'avana vers le rivage avec plusieurs
de ses amis du voisinage. Je fus oblig d'attendre plus d'une
heure  cause de la mare; alors, observant que le vent tait bon
pour aller  l'le, je pris le dernier cong de mon matre. Je me
prosternai  ses pieds pour les lui baiser, et il me fit l'honneur
de lever son pied droit de devant jusqu' ma bouche. Si je
rapporte cette circonstance, ce n'est point par vanit; j'imite
tous les voyageurs, qui ne manquent point de faire mention des
honneurs extraordinaires qu'ils ont reus. Je fis une profonde
rvrence  toute la compagnie, et, me jetant dans mon canot, je
m'loignai du rivage.




Chapitre XI

_L'auteur est perc d'une flche que lui dcoche un sauvage. Il
est pris par des Portugais qui le conduisent  Lisbonne, d'o il
passe en Angleterre._


Je commenai ce malheureux voyage le 15 fvrier, l'an 1715,  neuf
heures du matin. Quoique j'eusse le vent favorable, je ne me
servis d'abord que de mes rames; mais, considrant que je serais
bientt las et que le vent pouvait changer, je me risquai de
mettre  la voile, et, de cette manire, avec le secours de la
mare, je cinglai environ l'espace d'une heure et demie. Mon
matre avec tous les Houyhnhnms de sa compagnie restrent sur le
rivage jusqu' ce qu'ils m'eussent perdu de vue, et j'entendis
plusieurs fois mon cher ami l'alezan crier: _Hnuy illa nyha, majah
yahou_, c'est--dire: _Prends bien garde  toi, gentil yahou._

Mon dessein tait de dcouvrir, si je pouvais, quelque petite le
dserte et inhabite, o je trouvasse seulement ma nourriture et
de quoi me vtir. Je me figurais, dans un pareil sjour, une
situation mille fois plus heureuse que celle d'un premier
ministre. J'avais une horreur extrme de retourner en Europe et
d'y tre oblig de vivre dans la socit et sous l'empire des
_yahous_. Dans cette heureuse solitude que je cherchais,
j'esprais passer doucement le reste de mes jours, envelopp de ma
philosophie, jouissant de mes penses, n'ayant d'autre objet que
le souverain bien, ni d'autre plaisir que le tmoignage de ma
conscience, sans tre expos  la contagion des vices normes que
les Houyhnhnms m'avaient fait apercevoir dans ma dtestable
espce.

Le lecteur peut se souvenir que je lui ai dit que l'quipage de
mon vaisseau s'tait rvolt contre moi, et m'avait emprisonn
dans ma chambre; que je restai en cet tat pendant plusieurs
semaines, sans savoir o l'on conduisait mon vaisseau, et qu'enfin
l'on me mit  terre sans me dire o j'tais. Je crus nanmoins
alors que nous tions  dix degrs au sud du cap de Bonne-
Esprance, et environ  quarante-cinq de latitude mridionale. Je
l'infrai de quelques discours gnraux que j'avais entendus dans
le vaisseau au sujet du dessein qu'on avait d'aller  Madagascar.
Quoique ce ne ft l qu'une conjecture, je ne laissai pas de
prendre le parti de cingler  l'est, esprant mouiller au sud-
ouest de la cte de la Nouvelle-Hollande, et de l me rendre 
l'ouest dans quelqu'une des petites les qui sont aux environs. Le
vent tait directement  l'ouest, et, sur les six heures du soir,
je supputai que j'avais fait environ dix-huit lieues vers l'est.

Ayant, alors dcouvert une trs petite le loigne tout au plus
d'une lieue et demie, j'y abordai en peu de temps. Ce n'tait
qu'un vrai rocher, avec une petite baie que les temptes y avaient
forme. J'amarrai mon canot en cet endroit, et, ayant grimp sur
un des cts du rocher, je dcouvris vers l'est une terre qui
s'tendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot, et,
le lendemain, m'tant mis  ramer de grand matin et de grand
courage, j'arrivai  sept heures  un endroit de la Nouvelle-
Hollande qui est au sud-ouest. Cela me confirma dans une opinion
que j'avais depuis longtemps, savoir, que les mappemondes et les
cartes placent ce pays au moins trois degrs de plus  l'est qu'il
n'est rellement.

Je n'aperus point d'habitants  l'endroit o j'avais pris terre,
et, comme je n'avais pas d'armes, je ne voulus point m'avancer
dans le pays. Je ramassai quelques coquillages sur le rivage, que
je n'osai faire cuire, de peur que le feu ne me ft dcouvrir par
les habitants de la contre. Pendant les trois jours que je me
tins cach en cet endroit, je ne vcus que d'hutres et de moules,
afin de mnager mes petites provisions. Je trouvai heureusement un
petit ruisseau dont l'eau tait excellente.

Le quatrime jour, m'tant risqu d'avancer un peu dans les
terres, je dcouvris vingt ou trente habitants du pays sur une
hauteur qui n'tait pas  plus de cinq cents pas de moi. Ils
taient tout nus, hommes, femmes et enfants, et se chauffaient
autour d'un grand feu. Un d'eux m'aperut et me fit remarquer aux
autres. Alors, cinq de la troupe se dtachrent et se mirent en
marche de mon ct. Aussitt, je me mis  fuir vers le rivage, je
me jetai dans mon canot, et je ramai de toute ma force. Les
sauvages me suivirent le long du rivage, et, comme je n'tais pas
fort avanc dans la mer, ils me dcochrent une flche qui
m'atteignit au genou gauche et m'y fit une large blessure, dont je
porte encore aujourd'hui la marque. Je craignis que le dard ne ft
empoisonn; aussi, ayant ram fortement, et m'tant mis hors de la
porte du trait, je tchai de bien sucer ma plaie, et ensuite je
bandai mon genou comme je pus.

J'tais extrmement embarrass; je n'osais retourner  l'endroit
o j'avais t attaqu, et, comme j'tais oblig d'aller du ct
du nord, il me fallait toujours ramer, parce que j'avais le vent
du nord-est. Dans le temps que je jetais les yeux de tous cts
pour faire quelque dcouverte, j'aperus, au nord-nord-est, une
voile qui,  chaque instant, croissait  mes yeux. Je balanai un
peu de temps si je devais m'avancer vers elle ou non.  la fin,
l'horreur que j'avais conue pour toute la race des _yahous_ me
fit prendre le parti de tirer de bord et de ramer vers le sud pour
me rendre  cette mme baie d'o j'tais parti le matin, aimant
mieux m'exposer  toute sorte de dangers que de vivre avec des
_yahous_. J'approchai mon canot le plus prs qu'il me fut possible
du rivage, et, pour moi, je me cachai  quelques pas de l,
derrire une petite roche qui tait proche de ce ruisseau dont
j'ai parl.

Le vaisseau s'avana environ  une demi-lieue de la baie, et
envoya sa chaloupe avec des tonneaux pour y faire aiguade. Cet
endroit tait connu et pratiqu souvent par les voyageurs,  cause
du ruisseau. Les mariniers, en prenant terre, virent d'abord mon
canot, et, s'tant mis aussitt  le visiter, ils connurent sans
peine que celui  qui il appartenait n'tait pas loin. Quatre
d'entre eux, bien arms, cherchrent de tous cts aux environs et
enfin me trouvrent couch la face contre terre derrire la roche.
Ils furent d'abord surpris de ma figure, de mon habit de peaux de
lapins, de mes souliers de bois et de mes bas fourrs. Ils
jugrent que je n'tais pas du pays, o tous les habitants taient
nus. Un d'eux m'ordonna de me lever et me demanda en langage
portugais qui j'tais. Je lui fis une profonde rvrence, et je
lui dis dans cette mme langue, que j'entendais parfaitement, que
j'tais un pauvre _yahou_ banni du pays des Houyhnhnms, et que je
le conjurais de me laisser aller. Ils furent surpris de m'entendre
parler leur langue, et jugrent, par la couleur de mon visage, que
j'tais un Europen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire
par les mots de _yahou_ et de Houyhnhnm; et ils ne purent en mme
temps s'empcher de rire de mon accent, qui ressemblait au
hennissement d'un cheval.

Je ressentais  leur aspect des mouvements de crainte et de haine,
et je me mettais dj en devoir de leur tourner le dos et de me
rendre dans mon canot, lorsqu'ils mirent la main sur moi et
m'obligrent de leur dire de quel pays j'tais, d'o je venais,
avec plusieurs autres questions pareilles. Je leur, rpondis que
j'tais n en Angleterre, d'o j'tais parti il y avait environ
cinq ans, et qu'alors la paix rgnait entre leur pays et le mien;
qu'ainsi j'esprais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en
ennemi, puisque je ne leur voulais aucun mal, et que j'tais un
pauvre _yahou_ qui cherchais quelque le dserte o je pusse
passer dans la solitude le reste de ma vie infortune.

Lorsqu'ils me parlrent, d'abord je fus saisi d'tonnement, et je
crus voir un prodige. Cela me paraissait aussi extraordinaire que
si j'entendais aujourd'hui un chien ou une vache parler en
Angleterre. Ils me rpondirent, avec toute l'humanit et toute la
politesse possibles, que je ne m'affligeasse point, et qu'ils
taient srs que leur capitaine voudrait bien me prendre sur son
bord et me mener _gratis_  Lisbonne, d'o je pourrais passer en
Angleterre; que deux d'entre eux iraient dans un moment trouver le
capitaine pour l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses
ordres; mais qu'en mme temps,  moins que je ne leur donnasse ma
parole de ne point m'enfuir, ils allaient me lier. Je leur dis
qu'ils feraient de moi tout ce qu'ils jugeraient  propos.

Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures;
mais je leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que
mes malheurs m'avaient troubl l'esprit. Au bout de deux heures,
la chaloupe, qui tait alle porter de l'eau douce au vaisseau,
revint avec ordre de m'amener incessamment  bord. Je me jetai 
genoux pour prier qu'on me laisst aller et qu'on voult bien ne
point me ravir ma libert; mais ce fut en vain; je fus li et mis
dans la chaloupe, et, dans cet tat, conduit  bord et dans la
chambre du capitaine.

Il s'appelait Pedro de Mendez. C'tait un homme trs gnreux et
trs poli. Il me pria d'abord de lui dire qui j'tais, et ensuite
me demanda ce que je voulais boire et manger. Il m'assura que je
serais trait comme lui-mme, et me dit enfin des choses si
obligeantes, que j'tais tout tonn de trouver tant de bont dans
un _yahou_. J'avais nanmoins un air sombre, morne et fch, et je
ne rpondis autre chose  toutes ses honntets, sinon que j'avais
 manger dans mon canot. Mais il ordonna qu'on me servt un poulet
et qu'on me ft boire du vin excellent, et, en attendant, il me
fit donner un bon lit dans une chambre fort commode. Lorsque j'y
eus t conduit, je ne voulus point me dshabiller, et je me jetai
sur le lit dans l'tat o j'tais. Au bout d'une demi-heure,
tandis que tout l'quipage tait  dner, je m'chappai de ma
chambre dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver 
la nage, afin de n'tre point oblig de vivre avec des _yahous_.
Mais je fus prvenu par un des mariniers, et le capitaine, ayant
t inform de ma tentative ordonna de m'enfermer dans ma chambre.

Aprs le dner, dom Pedro vint me trouver et voulut savoir quel
motif m'avait port  former l'entreprise d'un homme dsespr. Il
m'assura en mme temps qu'il n'avait envie que de me faire
plaisir, et me parla d'une manire si touchante et si persuasive
que je commenai  le regarder comme un animal un peu raisonnable.
Je lui racontai en peu de mots l'histoire de mon voyage, la
rvolte de mon quipage dans un vaisseau dont j'tais capitaine,
et la rsolution qu'ils avaient prise de me laisser sur un rivage
inconnu; je lui appris que j'avais, pass trois ans, parmi les
Houyhnhnms, qui taient des chevaux parlants et des animaux
raisonnants et raisonnables. Le capitaine prit tout cela pour des
visions et des mensonges, ce qui me choqua extrmement. Je lui dis
que j'avais oubli de mentir depuis que j'avais quitt les
_yahous_ d'Europe; que chez les Houyhnhnms on ne mentait point,
non pas mme les enfants et les valets; qu'au surplus, il croirait
ce qu'il lui plairait, mais que j'tais prt  rpondre  toutes
les difficults qu'il pourrait m'opposer, et que je me flattais de
lui pouvoir faire connatre la vrit.

Le capitaine, homme sens, aprs m'avoir fait plusieurs autres
questions pour voir si je ne me couperais pas dans mes discours,
et avoir vu que tout ce que je disais tait juste, et que toutes
les parties de mon histoire se rapportaient les unes aux autres,
commena  avoir un peu meilleure opinion de ma sincrit,
d'autant plus qu'il m'avoua qu'il s'tait autrefois rencontr avec
un matelot hollandais, lequel lui avait dit qu'il avait pris
terre, avec cinq autres de ses camarades,  une certaine le ou
continent au sud de la Nouvelle-Hollande, o ils avaient mouill
pour faire aiguade; qu'ils avaient aperu un cheval chassant
devant lui un troupeau d'animaux parfaitement ressemblants  ceux
que je lui avais dcrits, et auxquels je donnais le nom _yahous_,
avec plusieurs autres particularits que le capitaine me dit qu'il
avait oublies, et dont il s'tait mis alors peu en peine de
charger sa mmoire, les regardant comme des mensonges.

Il ajouta que, puisque je faisais profession d'un si grand
attachement  la vrit, il voulait que je lui donnasse ma parole
d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage, sans songer 
attenter sur ma vie; qu'autrement il m'enfermerait jusqu' ce
qu'il ft arriv  Lisbonne. Je lui promis ce qu'il exigeait de
moi, mais je lui protestai en mme temps que je souffrirais plutt
les traitements les plus fcheux que de consentir jamais 
retourner parmi les _yahous_ de mon pays.

Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour
tmoigner au capitaine combien j'tais sensible  ses honntets,
je m'entretenais quelquefois avec lui par reconnaissance,
lorsqu'il me priait instamment de lui parler, et je tchais alors
de lui cacher ma misanthropie et mon aversion pour tout le genre
humain. Il m'chappait nanmoins, de temps en temps, quelques
traits mordants et satiriques, qu'il prenait en galant homme, et
auxquels il ne faisait pas semblant de prendre garde. Mais je
passais la plus grande partie du jour seul et isol dans ma
chambre, et je ne voulais parler  aucun de l'quipage. Tel tait
l'tat de mon cerveau, que mon commerce avec les Houyhnhnms avait
rempli d'ides sublimes et philosophiques. J'tais domin par une
misanthropie insurmontable; semblable  ces sombres esprits,  ces
farouches solitaires,  ces censeurs mditatifs, qui, sans avoir
frquent les Houyhnhnms, se piquent de connatre  fond le
caractre des hommes et d'avoir un souverain mpris pour
l'humanit.

Le capitaine me pressa plusieurs fois de mettre bas mes peaux de
lapin, et m'offrit, de me prter de quoi m'habiller de pied en
cap; mais je le remerciai de ses offres, ayant horreur de mettre
sur mon corps ce qui avait t  l'usage d'un _yahou_. Je lui
permis seulement de me prter deux chemises blanches, qui, ayant
t bien laves, pouvaient ne me point souiller. Je les mettais
tour  tour, de deux jours l'un, et j'avais soin de les laver moi-
mme. Nous arrivmes  Lisbonne, le 5 de novembre 1715. Le
capitaine me fora alors de prendre des habits, pour empcher la
canaille de nous tuer dans les rues. Il me conduisit  sa maison,
et voulut que je demeurasse chez lui pendant mon sjour en cette
ville. Je le priai instamment de me loger au quatrime tage, dans
un endroit cart, o je n'eusse commerce avec qui que ce ft. Je
lui demandai aussi la grce de ne dire  personne ce que je lui
avais racont de mon sjour parmi les Houyhnhnms, parce que, si
mon histoire tait sue, je serais bientt accabl des visites
d'une infinit de curieux, et, ce qu'il y a de pis, je serais
peut-tre brl par l'Inquisition.

Le capitaine, qui n'tait point mari, n'avait que trois
domestiques, dont l'un, qui m'apportait  manger dans ma chambre,
avait de si bonnes manires  mon gard et me paraissait avoir
tant de bon sens pour un _yahou_, que sa compagnie ne me dplut
point; il gagna sur moi de me faire mettre de temps en temps la
tte  une lucarne pour prendre l'air; ensuite, il me persuada de
descendre  l'tage d'au-dessous et de coucher dans une chambre
dont la fentre donnait sur la rue. Il me fit regarder par cette
fentre; mais au commencement, je retirais ma tte aussitt que je
l'avais avance: le peuple me blessait la vue. Je m'y accoutumai
pourtant peu  peu. Huit jours aprs, il me fit descendre  un
tage encore plus bas; enfin, il triompha si bien de ma faiblesse,
qu'il m'engagea  venir m'asseoir  la porte pour regarder les
passants, et ensuite  l'accompagner dans les rues.

Dom Pedro,  qui j'avais expliqu l'tat de ma famille et de mes
affaires, me dit un jour que j'tais oblig en honneur et en
conscience de retourner dans mon pays et de vivre dans ma maison
avec ma femme et mes enfants. Il m'avertit en mme temps qu'il y
avait dans le port un vaisseau prt  faire voile pour
l'Angleterre, et m'assura qu'il me fournirait tout ce qui me
serait ncessaire pour mon voyage. Je lui opposai plusieurs
raisons qui me dtournaient de vouloir jamais aller demeurer dans
mon pays, et qui m'avaient fait prendre la rsolution de chercher
quelque le dserte pour y finir mes jours. Il me rpliqua que
cette le que je voulais chercher tait une chimre, et que je
trouverais des hommes partout; qu'au contraire, lorsque je serais
chez moi, j'y serais le matre, et pourrais y tre aussi solitaire
qu'il me plairait.

Je me rendis  la fin, ne pouvant mieux faire; j'tais d'ailleurs
devenu un peu moins sauvage. Je quittai Lisbonne le 24 novembre,
et m'embarquai dans un vaisseau marchand. Dom Pedro m'accompagna
jusqu'au port et eut l'honntet de me prter la valeur de vingt
livres sterling. Durant ce voyage, je n'eus aucun commerce avec le
capitaine ni avec aucun des passagers, et je prtextai une maladie
pour pouvoir toujours rester dans ma chambre. Le 5 dcembre 1715,
nous jetmes l'ancre sur la cte anglaise, environ sur les neuf
heures du matin, et,  trois heures aprs midi, j'arrivai 
Redriff en bonne sant, et me rendis au logis. Ma femme et toute
ma famille, en me revoyant, me tmoignrent leur surprise et leur
joie; comme ils m'avaient cru mort, ils s'abandonnrent  des
transports que je ne puis exprimer. Je les embrassai tous assez
froidement,  cause de l'ide de _yahou_ qui n'tait pas encore
sortie de mon esprit.

Du premier argent que j'eus, j'achetai deux jeunes, chevaux, pour
lesquels je fis btir une fort belle curie, et auxquels je donnai
un palefrenier du premier mrite, que je fis mon favori et mon
confident. L'odeur de l'curie me charmait, et j'y passais tous
les jours quatre heures  parler  mes chers chevaux, qui me
rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms.

Dans le temps que j'cris cette relation, il y a cinq ans que je
suis de retour de mon voyage et que je vis retir chez moi. La
premire anne, je souffris avec peine la vue de ma femme et de
mes enfants, et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux.
Mes ides changrent dans la suite, et aujourd'hui je suis un
homme ordinaire, quoique toujours un peu misanthrope.




Chapitre XII

_Invectives de l'auteur contre les voyageurs qui mentent dans
leurs relations. Il justifie la sienne. Ce qu'il pense de la
conqute qu'on voudrait faire des pays qu'il a dcouverts._


Je vous ai donn, mon cher lecteur, une histoire complte de mes
voyages pendant l'espace de seize ans et sept mois; et dans cette
relation, j'ai moins cherch  tre lgant et fleuri qu' tre
vrai et sincre. Peut-tre que vous prenez pour des contes et des
fables tout ce que je vous ai racont, et que vous n'y trouvez pas
la moindre vraisemblance; mais je ne me suis point appliqu 
chercher des tours sduisants pour farder mes rcits et vous les
rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en  vous-
mme de votre incrdulit; pour moi, qui n'ai aucun gnie pour la
fiction et qui ai une imagination trs froide, j'ai rapport les
faits avec une simplicit qui devrait vous gurir de vos doutes.

Il nous est ais,  nous autres voyageurs, qui allons dans les
pays o presque personne ne va, de faire des descriptions
surprenantes de quadrupdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons
extraordinaires et rares. Mais  quoi cela sert-il? Le principal
but d'un voyageur qui publie la relation de ses voyages, ne doit-
ce pas tre de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus
sages, et de leur proposer des exemples trangers, soit en bien,
soit en mal, pour les exciter  pratiquer la vertu et  fuir le
vice? C'est ce que je me suis propos dans cet ouvrage, et je
crois qu'on doit m'en savoir bon gr.

Je voudrais de tout mon coeur qu'il ft ordonn par une loi,
qu'avant qu'aucun voyageur publit la relation de ses voyages il
jurerait et ferait serment, en prsence du lord grand chancelier,
que tout ce qu'il va faire imprimer est exactement vrai, ou du
moins qu'il le croit tel. Le monde ne serait peut-tre pas tromp
comme il l'est tous les jours. Je donne d'avance mon suffrage pour
cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprim qu'aprs
qu'elle aura t dresse.

J'ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec
un plaisir infini; mais depuis que j'ai vu les choses de mes yeux
et par moi-mme, je n'ai plus de got pour cette sorte de lecture;
j'aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense
comme moi.

Mes amis ayant jug que la relation que j'ai crite de mes voyages
avait un certain air de vrit qui plairait au public, je me suis
livr  leurs conseils, et j'ai consenti  l'impression. Hlas!
j'ai eu bien des malheurs dans ma vie; je n'ai jamais eu celui
d'tre enclin au mensonge:

_.....Nec, si miserum fortuna Sinonem
Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget._

(Vigile, Enide, liv. II.)

Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur  publier des voyages;
que cela ne demande ni science ni gnie, et qu'il suffit d'avoir
une bonne mmoire ou d'avoir tenu un journal exact; je sais aussi
que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de
dictionnaires, et sont au bout d'un certain temps clipss, comme
anantis par une foule d'crivains postrieurs qui rptent tout
ce qu'ils ont dit et y ajoutent des choses nouvelles. Il
m'arrivera peut-tre la mme chose: des voyageurs iront dans les
pays o j'ai t, enchriront sur mes descriptions, feront tomber
mon livre et peut-tre oublier que j'aie jamais crit. Je
regarderais cela comme une vraie mortification si j'crivais pour
la gloire; mais, comme j'cris pour l'utilit du public, je m'en
soucie peu et suis prpar  tout vnement.

Je voudrais bien qu'on s'avist de censurer mon ouvrage! En
vrit, que peut-on dire  un voyageur qui dcrit des pays o
notre commerce n'est aucunement intress, et o il n'y a aucun
rapport  nos manufactures? J'ai crit sans passion, sans esprit
de parti et sans vouloir blesser personne; j'ai crit pour une fin
trs noble, qui est l'instruction gnrale du genre humain; j'ai
crit sans aucune vue d'intrt et de vanit; en sorte que les
observateurs, les examinateurs, les critiques, les flatteurs, les
chicaneurs, les timides, les politiques, les petits gnies, les
patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes,
n'auront rien  me dire et ne trouveront point occasion d'exercer
leur odieux talent.

J'avoue qu'on m'a fait entendre que j'aurais d d'abord, comme bon
sujet et bon Anglais, prsenter au secrtaire d'tat,  mon
retour, un mmoire instructif touchant mes dcouvertes, vu que
toutes les terres qu'un sujet dcouvre appartiennent de droit  la
couronne. Mais, en vrit, je doute que la conqute des pays dont
il s'agit soit aussi aise que celle que Fernand Cortez fit
autrefois d'une contre de l'Amrique, o les Espagnols
massacrrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes.
Premirement,  l'gard du pays de Lilliput, il est clair que la
conqute n'en vaut pas la peine, et que nous n'en retirerions pas
de quoi nous rembourser des frais d'une flotte et d'une arme. Je
demande s'il y aurait de la prudence  aller attaquer les
Brobdingnagniens. Il ferait beau voir une arme anglaise faire une
descente en ce pays-l! Serait-elle fort contente, si on
l'envoyait dans une contre o l'on a toujours une le arienne
sur la tte, toute prte  craser les rebelles, et  plus forte
raison les ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet
empire? Il est vrai que le pays des Houyhnhnms parat une conqute
assez aise. Ces peuples ignorent le mtier de la guerre; ils ne
savent ce que c'est qu'armes blanches et armes  feu.

Cependant, si j'tais ministre d'tat, je ne serais point d'humeur
de faire une pareille entreprise. Leur haute prudence et leur
parfaite unanimit sont des armes terribles. Imaginez-vous,
d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur se jetant sur une
arme europenne! Quel carnage ne feraient-ils pas avec leurs
dents, et combien de ttes et d'estomacs ne briseraient-ils pas
avec leurs formidables pieds de derrire? Certes, il n'y a point
de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer ce qu'Horace a dit de
l'empereur Auguste:

_Recalcitrat undique tutus_.

Mais, loin de songer  conqurir leur pays, je voudrais plutt
qu'on les engaget  nous envoyer quelques-uns de leur nation pour
civiliser la ntre, c'est--dire pour la rendre vertueuse et plus
raisonnable.

Une autre raison m'empche d'opiner pour la conqute de ce pays,
et de croire qu'il soit  propos d'augmenter les domaines de Sa
Majest britannique de mes heureuses dcouvertes: c'est qu' dire
le vrai, la manire dont on prend possession d'un nouveau pays
dcouvert me cause quelques lgers scrupules. Par exemple, une
troupe de pirates est pousse par la tempte je ne sais o. Un
mousse, du haut du perroquet, dcouvre terre: les voil aussitt 
cingler de ce ct-l. Ils abordent, ils descendent sur le rivage,
ils voient un peuple dsarm qui les reoit bien; aussitt ils
donnent un nouveau nom  cette terre et en prennent possession au
nom de leur chef. Ils lvent un monument qui atteste  la
postrit cette belle action. Ensuite, ils se mettent  tuer deux
ou trois douzaines de ces pauvres Indiens, et ont la bont d'en
pargner une douzaine, qu'ils renvoient  leurs huttes. Voil
proprement l'acte de possession qui commence  fonder le droit
divin.

On envoie bientt aprs d'autres vaisseaux en ce mme pays pour
exterminer le plus grand nombre des naturels; on met les chefs 
la torture pour les contraindre  livrer leurs trsors; on exerce
par conscience tous les actes les plus barbares et les plus
inhumains; on teint la terre du sang de ses infortuns habitants;
enfin, cette excrable troupe de bourreaux employe  cette pieuse
expdition est une _colonie_ envoye dans un pays barbare et
idoltre pour le civiliser et le convertir.

J'avoue que ce que je dis ici ne regarde point la nation anglaise,
qui, dans la fondation des colonies, a toujours fait clater sa
sagesse et sa justice, et qui peut, sur cet article, servir
aujourd'hui d'exemple  toute l'Europe. On sait quel est notre
zle pour faire connatre la religion chrtienne dans les pays
nouvellement dcouverts et heureusement envahis; que, pour y faire
pratiquer les lois du christianisme nous avons soin d'y envoyer
des pasteurs trs pieux et trs difiants, des hommes de bonnes
moeurs et de bon exemple, des femmes et des filles irrprochables
et d'une vertu trs bien prouve, de braves officiers, des juges
intgres, et surtout des gouverneurs d'une probit reconnue, qui
font consister leur bonheur dans celui des habitants du pays, qui
n'y exercent aucune tyrannie, qui n'ont ni avarice, ni ambition,
ni cupidit, mais seulement beaucoup de zle pour la gloire et les
intrts du roi leur matre.

Au reste, quel intrt aurions-nous  vouloir nous emparer des
pays dont j'ai fait la description? Quel avantage retirerions-nous
de la peine d'enchaner et de tuer les naturels? Il n'y a dans ces
pays-l ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne
mritent donc pas de devenir l'objet de notre ardeur martiale et
de notre zle religieux, ni que nous leur fassions l'honneur de
les conqurir.

Si nanmoins la cour en juge autrement, je dclare que je suis
prt  attester, quand on m'interrogera juridiquement, qu'avant
moi nul Europen n'avait mis le pied dans ces mmes contres: je
prends  tmoin les naturels, dont la dposition doit faire foi.
Il est vrai qu'on peut chicaner par rapport  ces deux _yahous_
dont j'ai parl, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms,
parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la
tige de tous les _yahous_ de ce pays-l. Mais il n'est pas
difficile de prouver que ces deux anciens _yahous_ taient natifs
d'Angleterre; certains traits de leurs descendants, certaines
inclinations, certaines manires, le font prjuger. Au surplus, je
laisse aux docteurs en matire de colonies  discuter cet article,
et  examiner s'il ne fonde pas un titre clair et incontestable
pour le droit de la Grande-Bretagne.

Aprs avoir ainsi satisfait  la seule objection qu'on me peut
faire au sujet de mes voyages, je prends enfin cong de l'honnte
lecteur qui m'a fait l'honneur de vouloir bien voyager avec moi
dans ce livre, et je retourne  mon petit jardin de Redriff, pour,
m'y livrer,  mes spculations philosophiques.




EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE


Cinq ans aprs avoir publi le _Voyage au pays des Houyhnhnms_,--
dit M. Taine dans sa remarquable tude sur Jonathan Swift,--il
crivit en faveur de la malheureuse Irlande un pamphlet qui est
comme le suprme effort de son dsespoir et de son gnie, sous ce
titre: _Proposition modeste pour empcher que les enfants des
pauvres en Irlande soient une charge  leurs parents et pour
qu'ils soient utiles  leur pays _(1729). Nous empruntons 
M. Taine la traduction des principaux passages de cet crit, qui
est rest d'une piquante actualit.

C'est un triste spectacle pour ceux qui se promnent dans cette
grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues,
les routes et les portes des cabanes couvertes de mendiantes
suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, et
importunant chaque voyageur pour avoir l'aumne... Tous les partis
conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est
aujourd'hui, dans le dplorable tat de ce royaume, un trs grand
fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait dcouvrir un
beau moyen ais et peu coteux de transformer ces enfants en
membres utiles de la communaut, rendrait un si grand service au
public, qu'il mriterait une statue comme sauveur de la nation. Je
vais donc humblement proposer une ide, qui, je l'espre, ne
saurait rencontrer la moindre objection.

J'ai t assur par un Amricain de ma connaissance  Londres,
homme trs capable, qu'un jeune enfant bien portant, bien nourri,
est,  l'ge d'un an, une nourriture tout  fait dlicieuse,
substantielle et saine, rti ou bouilli,  l'tuve ou au four; et
je ne doute pas qu'il ne puisse servir galement en fricasse ou
en ragot.

Je prie donc humblement le public de considrer que des cent
vingt mille enfants, on en pourrait rserver vingt mille pour la
reproduction de l'espce, desquels un quart serait des mles, et
que les cent mille autres pourraient,  l'ge d'un an, tre
offerts en vente aux personnes de qualit et de fortune dans tout
le royaume, la mre tant toujours avertie de les faire tter
abondamment le dernier mois, de faon  les rendre charnus et gras
pour les bonnes tables. Un enfant ferait deux plats dans un repas
d'amis; quand la famille dne seule, le train de devant ou de
derrire ferait un plat trs raisonnable; assaisonn avec un peu
de poivre et de sel, il serait trs bon, bouilli, le quatrime
jour, particulirement en hiver.

J'ai compt qu'en moyenne un enfant pesant douze livres  sa
naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, atteindre
vingt-huit livres.

J'ai calcul que les frais de nourriture pour un enfant de
mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
laboureurs, et les quatre cinquimes des fermiers) sont environ de
deux schillings par an, guenilles comprises, et je crois que nul
gentleman ne se plaindra pas de donner dix schillings pour le
corps d'un bon enfant gras, qui lui fournira au moins quatre plats
d'excellente viande nutritive.

Ceux qui sont plus conomes (et j'avoue que les temps le
demandent) pourront corcher l'enfant, et la peau convenablement
prpare fera des gants admirables pour les dames et des bottes
l't, pour les gentlemen lgants.

Quant  notre cit de Dublin, on pourra y disposer des abattoirs
dans les endroits les plus convenables; pour les bouchers, nous
pouvons tre certains qu'il n'en manquera pas; pourtant je leur
recommanderais plutt d'acheter les enfants vivants, et d'en
dresser la viande toute chaude au sortir, au couteau, comme nous
faisons pour les cochons  rtir.

Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et visibles
aussi bien que de la plus grande importance.

Premirement, cela diminuera beaucoup le nombre des papistes,
dont nous sommes tous les ans surchargs, puisqu'ils sont les
principaux producteurs de la nation.

Secondement, comme l'entretien de cent mille enfants de deux ans
et au-dessus ne peut tre valu  moins de dix schillings par
tte chaque anne, la richesse de la nation s'accrotrait par l
de cinquante mille guines par an, outre le profit d'un nouveau
plat introduit sur les tables de tous les gentlemen de fortune qui
ont quelque dlicatesse dans le got. Et l'argent circulerait
entre nous, ce produit tant uniquement de notre cru et de nos
manufactures.

Troisimement, ce serait un grand encouragement au mariage, que
toutes les nations sages ont encourag par des rcompenses ou
garanti par des lois et pnalits. Cela augmenterait les soins et
la tendresse des mres pour leurs enfants, quand elles seraient
sres d'un tablissement  vie pour les pauvres petits, institu
ainsi en quelque sorte par le public lui-mme.--On pourrait
numrer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition de
quelques milliers de pices  notre exportation de boeuf en baril,
l'expdition plus abondante de la chair du porc, et des
perfectionnements dans l'art de faire de bons jambons; mais
j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses par amour de la
brivet.

Quelques personnes d'esprit abattu s'inquitent en outre de ce
grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou estropis,
et l'on m'a demand d'employer mes rflexions  trouver un moyen
de dbarrasser la nation d'un fardeau pnible; mais l-dessus je
n'ai pas le moindre souci, parce qu'on sait fort bien que tous les
jours ils meurent et pourrissent de froid, de faim, de salet et
de vermine, aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et
quant aux jeunes laboureurs, leur tat donne des esprances
pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par consquent
languissent par dfaut de nourriture, tellement que si en quelques
occasions on les loue par hasard comme manoeuvres, il n'ont pas la
force d'achever leur travail. De cette faon, le pays et eux-mmes
se trouvent heureusement dlivrs de tous les maux  venir.

Swift finit par cette ironie de cannibale:

Je dclare dans la sincrit de mon coeur que je n'ai pas le
moindre intrt personnel dans l'accomplissement de cette oeuvre
salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public de mon pays.
Je n'ai pas d'enfants dont par cet expdient je puisse tirer un
sou, mon plus jeune ayant neuf ans et ma femme ayant pass l'ge
o elle aurait pu devenir mre.
        Ce que l'auteur dit des gros-boutiens, des hauts-talons
et des bas-talons dans l'empire de Lilliput regarde
videmment ces malheureuses disputes qui divisent
l'Angleterre en conformistes et en non conformistes, en
tories et en wihgs. (Note du traducteur.)
        Anciens termes du jargon scolastique.
        Vieillard.
        Variante du clbre vers de Trence: Je suis
homme et pense que rien de ce qui concerne les hommes ne
doit m'tre indiffrent. Nihil caballini, rien de ce qui
concerne les chevaux.
        Si le sort fait de Sinon un malheureux, au moins
n'en fera-t-il pas un menteur et un fourbe.
        Horace, Satires, livre II, sat. 1:
     Flacci
     Verba per attentam non ibunt Csaris aurem:
     Cui male si palpere, recalcitrat undique tutus.

Les vers de Flaccus (Horace) n'iront pas fatiguer
l'oreille de Csar: quand on le caresse maladroitement,
il se cabre contre la louange, tant il se tient sur ses
gardes
        Allusion  la conqute du Mexique par les Espagnols,
qui exercrent des cruauts inoues  l'gard des naturels
du pays.








End of Project Gutenberg's Les Voyages de Gulliver, by Jonathan Swift

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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