The Project Gutenberg EBook of Simone, by Victor Tissot

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Title: Simone
       Histoire d'une jeune fille moderne

Author: Victor Tissot

Release Date: February 7, 2006 [EBook #17696]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SIMONE

HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE MODERNE



Par VICTOR TISSOT



Paris
E. Dentu, diteur
3, Place Du Palais-Royal, 3

       *       *       *       *       *



PREMIRE PARTIE




I


a marche! a marche! Enfonces les poupes anglaises! Ce gamin de
Bamberg est tonnant avec ses trucs. N'a-t-il pas imagin de remplacer
les yeux de verre, des yeux fixes, des yeux btes par des petites
sphres, grosses comme des noisettes, qui pivotent sur elles-mmes ds
que l'on appuie sur un levier minuscule dissimul sous le chignon? Une
pression sur la nuque et hop! les yeux bleus s'enfoncent sous la
paupire suprieure pendant qu'apparaissent des yeux noirs. Ce petit
ingnieur est extraordinaire en machinations.

L'hiver prochain je vais doubler ma vente. Ma petite Simone, qui est
une habilleuse plus forte que Worth, chiffonnera du satin autour de mes
princesses. Et allez donc ne pas acheter des bbs qui, vtus comme des
princes, ont des yeux de rechange!

Et allez donc ne pas acheter... Dans la joie de son triomphe sur les
fabricants de poupes anglaises, M. Gosselet, gesticulant, avec sa
canne, faillit casser le bras  un Amour en pltre qui tirait des
flches tout en se tenant en quilibre sur un orteil,--ce qui est une
bien mauvaise position pour un tireur, mme pour un tireur d'arc.

M. Gosselet qui accouchait, bon an mal an, de trois  quatre cent mille
poupes, se sentait les reins assez robustes pour enfanter un million de
bbs, maintenant qu'il pouvait leur donner des yeux de rechange.

Brusquement il s'arrta, se gratta le bout du nez, devint grave et se
mit  palper tous les doigts de sa main gauche entre le pouce et l'index
de sa main droite comme pour s'assurer de la souplesse de ses
articulations.

En ralit M. Gosselet se livrait  un calcul trs compliqu et se
servait de ses phalanges, de ses phalanges seulement, alors que d'autres
emploient des tables de logarithmes. Il parlait haut puis murmurait,
puis poussait de petits grognements quand l'opration se brouillait
comme un quadrille dans par des jeunes gens frais chapps du collge.

--A cent francs la douzaine, prix de revient... A mille francs la
douzaine, prix de vente, je gagne...

Le gain prvu par M. Gosselet tait si considrable, qu'il enjamba, par
distraction, les petits arcs en bois qui bordaient l'alle sable de
jaune et fit deux ou trois enjambes dans le gazon. Or le gazon de M.
Gosselet tait de ces gazons bourgeois que nul pied ne doit fouler,
gazons faits pour la joie de l'oeil comme les petits sapins que les
enfants exhument des botes de jouets.

Le marchand de poupes regagna vite l'alle, confus d'avoir t surpris
en ce mauvais pas par Tant-Seulement, le jardinier.

En effet,  dix mtres de l, Tant-Seulement, qui taillait au cordeau
des buis de bordure, regardait son patron bouche be. M. Gosselet lui
faisait chausser des espadrilles deux fois par an, pour la tondaison de
la pelouse, prtextant que les sabots de bois du bonhomme creusaient des
trous dans le sol, et voil que le fabricant de poupes foulait l'herbe
haute comme un poulain lch!

Tant-Seulement--on avait affubl Jean Patard de ce sobriquet, parce
qu'il avait la manie de mettre beaucoup d'adverbes dans les phrases
qu'il adressait aux bourgeois, pour cacher son ignorance, comme les
mauvaises cuisinires prodiguent les oignons dans leurs plats pour
dissimuler la fadeur de l'apprt,--Tant-Seulement tait stupfait. M.
Gosselet vint  lui, souriant:

--Mon pauvre Tant-Seulement, il faut que j'augmente tes gages. Tout
pousse  souhait, ici. Le gazon--je l'ai mesur--me monte jusqu'au
genou! Tes mosaques de fleurs sont d'une couleur et d'un dessin
merveilleux. As-tu dbarbouill au papier de verre les deux Neptunes du
bassin? Ma femme prtend que les teintes sales et les moisissures leur
sient bien, mais je veux, moi, que mes statues soient blanches comme
neige.

--Oui, monsieur. Mais je ne peux plus toucher  l'enfant nu qui lance
des flches. La fossette du menton s'en va. Encore un tant-seulement
petit peu et il va devenir maigre.

--Bien, tu le frotteras moins fort, mon garon. On a l'habitude de voir
des enfants un peu mal mouchs: a n'offusque personne. Soigne la
toilette des grandes personnes, soigne les pieds surtout. C'est aux
pieds, vois-tu, que l'on reconnat les gens chics de ceux qui ne sont
pas... chics. Mais tu ne connais rien aux choses trs compliques du
savoir-vivre, Tant-Seulement. Ma femme est extraordinaire l dessus.

--C'est vrai de vrai, et Mlle Simone est quasiment plus forte que
Madame. Je vous remercie bien, monsieur. Je vous remercie bien. Je
n'avais pas t augment depuis quatre ans... aujourd'hui, c'est--dire
depuis la noyade du petit chien de Madame.

--Je me souviens... Je suis content du gazon. Il est haut, pais; on
pourrait se rouler dessus comme le font les paysans; il me monte 
mi-jambe: je l'ai mesur. Aussi j'augmente tes gages de vingt francs par
an.

--Je remercie infiniment monsieur.

Courb sur la bordure de buis, Tant-Seulement se mit  la besogne,
taillant les ramilles  grands coups de scateur, peu satisfait de son
augmentation. Et M. Gosselet se dirigea  petits pas vers son usine, se
frottant les mains.

Le fabricant de poupes qui avait un nom honorablement connu sur la
place de Paris avait convaincu son jardinier qu'il n'avait mis le pied
sur la pelouse que pour mesurer la hauteur du gazon. Un homme qui est
dans les affaires n'a pas le droit d'tre distrait. Le rival de M.
Gosselet, le fabricant Tuffard aurait fait, s'il l'avait su, des
rflexions dsobligeantes sur les carts de pense de M. Gosselet, et,
dame, la fabrique de bbs aurait priclit. Vingt francs donns tous
les ans  ce pauvre Tant-Seulement et la maison tait sauve!

Le fabricant de poupes, tout rjoui par la dcouverte des yeux de
rechange, se permit ce matin-l un petit extra de promenade dans le
parc.

Le parc de M. Gosselet, qui occupait, entre la gare de Bel-Air et la
place de la Bastille, cinq ou six hectares d'un terrain de banlieue,
tait un parc rectangulaire entour de murailles en briques rougies
chaperonnes de larges dalles blanches. Il longeait la rue Michel-Bizot
et la rue Claude Decaen sur deux faces, le chemin de fer et l'usine sur
les deux autres cts.

Malgr son nom prtentieux de parc, l'enclos du fabricant renfermait un
petit potager que l'architecte avait malencontreusement dessin le long
de la voie ferre. Tous les matins, Tant-Seulement devait pousseter les
escarbilles de charbon tombes sur ses salades.

A part ce lger inconvnient, le parc de M. Gosselet avait fort bon air.
Sur la grille, des bbs en or dansaient des farandoles ou se laissaient
glisser au bas des barreaux en fer. Les grandes alles taient couvertes
d'un sable blond  peu prs vierge de traces, parce que les
propritaires se promenaient de prfrence dans les petits sentiers dits
de service. Les arbres d'ornement taient taills en rond, en carrs, en
pain de sucre, en pyramides, en hexagones. Les arbres  fruit taient
crucifis comme tous les arbres  fruit qui se respectent. Des massifs
de fusains entours de sentes en lacis formaient des labyrinthes
inextricables pour des coccinelles. Des poissons qui n'taient pas
rouges nageaient dans des bassins servant de bains-de-pieds  une
demi-douzaine de dieux aquatiques.

Au milieu du parc s'levait, en un bouquet d'acacias plants  la
diable, une maison d'habitation d'une grande simplicit, perce de
larges baies  deux glaces. Un balcon de pierre ajoure faisait le tour
du deuxime tage. Des logettes en fer forg encadraient toutes les
fentres de l'tage suprieur. Un double escalier en granit conduisait
au perron dall de bleu du rez-de chausse, perron que ne protgeait pas
une marquise en fer-blanc. Ce chalet,  faces irrgulires, n'tait pas
flanqu de tourelles comme de bquilles. Le toit en tuiles rouges
n'tait pas surcharg de girouettes, le pauvre!

M. Gosselet avait d se faire violence pour permettre la construction
d'une maison si humble d'aspect au centre d'un parc si gomtriquement
beau.

Le chlet communiquait avec l'usine par une alle de tilleuls longue de
deux cents pas, alle close au mur d'enceinte par une porte en chne
orne de ttes de clous grosses comme des soucoupes.

Cette porte avec ses croix en fer, ses gonds normes, semblait avoir t
construite pour protger ce parc bourgeois contre les rbellions
possibles du monstre ouvrier crachant des pierres et de la fume.
Cependant elle n'avait point l'air terrible, encadre dans le vert de
lilas en fleur placs prs de ses portants comme deux brle-parfums
purifiant l'air empuanti d'odeurs de rsine et de houille.

Dans l'alle de tilleuls, toujours souriant, M. Gosselet lorgnait la
grande chemine de son usine se dressant par-dessus le mur.

Il n'tait plus qu' dix mtres de la porte enferraille quand un
gazouillis de voix fminines attira son attention.

--J'ai de quoi faire un bouquet, Berthe! Encore cette grosse branche et
je descends. Si le pre Gosselet m'attrapait, ma chre... Pousse un
peu... L, je suis assise sur le mur.

Le fabricant de poupes voulut surprendre les chipeuses de lilas mais le
gravier craquant sous son pied, il n'aperut que deux grands yeux noirs
sous un casque blond. Il entendit:

--Lche tout, Berthe, voici le pre Gosselet.

Il cria:

--Voleuses! Je saurai bien vous reconnatre  l'atelier.

Mais il ne songea pas  les poursuivre. Le temps d'ouvrir la porte
solidement cadenasse et les petites ouvrires seraient penches sur
leur tabli, bien sages, coiffant les poupes ou vermillonnant avec un
pinceau les lvres exsangues en carton pte. Pas respectueuses ces
gamines! Il n'tait pour elles que le pre Gosselet.

Brusquement, il revint sur ses pas, la canne leve comme pour chtier
l'insolence de ces petites filles.

--Tant-Seulement!

--Monsieur!

--Je t'ai promis vingt francs d'augmentation, mon garon. Ce n'est pas
tout.

Tant-Seulement, surpris, laissa tomber son scateur et sourit large.

--Tant-Seulement, mes ouvrires viennent baguenauder dans la cour sous
toutes sortes de prtextes, puis elles grimpent sur le mur et cassent
des branches de lilas, le lilas de ma fille.

--Ah! monsieur, c'est des Parisiennes. Et les petites Parisiennes a
vous a des nez de millionnaire, quasiment. Mais le lilas de
mademoiselle, vrai, ce n'est pas pour leurs museaux.

--Aux heures de rentres et de sorties des ateliers, tu te cacheras le
long du mur. Tant Seulement. Tu seras arm d'une baguette et taperas sur
les menottes qui s'accrocheront aux dalles. Tu ne taperas pas trop fort,
mon garon. Elles me feraient payer la casse. Connais-tu les
polisseuses?

--Oh! presque toutes, monsieur. Il y a Fricasse, la Grande-Bobche, la
Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux, l'Embaume... a pourrait
bien tre l'Embaume qui vous vole vos fleurs, monsieur. Quand elle a
une rose au corsage, elle n'a pas toujours deux sous de petit-noir dans
l'estomac... Il y a encore...

--Bien, cela suffit.

--C'est que je les connais bien, allez. Je les rencontre tous les soirs,
vraisemblablement,  la station des tramways... Ce qu'elle est fire,
cette l'Embaume, malgr sa bosse!

--Pince les voleuses, Tant-Seulement, et  chaque prise tu toucheras une
prime de quarante sous.

--Mais si je cogne sur les doigts immdiatement, je ne verrai pas les
ttes, probablement.

--Prends le signalement et tape ensuite... mais pas trop fort.

--Bien, monsieur. Je connais le mtier, je fais a naturellement.

--Quel mtier, mon garon?

--Pincer les maraudeurs.

--Ah bast!

--Mais, certainement; en t, monsieur me donne cong le dimanche, je
vais soigner les rosiers du maire de Viroflay. Drlement taills les
rosiers du maire. Ils poussent tous comme des chardons et allongent la
tte par-dessus le mur de briques qui borde le chemin. Il passe l un
tas de jeunesses avec des ombrelles rouges et des petits rires qui
sonnent comme des cornets  piston, venues  la campagne pour manger des
pissenlits tout crus cueillis dans le foss. Elles voient les roses,
passent les menottes par-dessus le mur. Et hop! les voil prises. Je les
maintiens par le poignet pendant que le garde champtre dresse
procs-verbal. Si elles sont accompagnes par des hommes, on leur fait
payer une amende. Quand elles sont seules, on plaisante un brin et elles
griffent le garde champtre.

--Et que gagnes-tu  ce vilain mtier, mon pauvre Tant-Seulement?

--Trois francs par jour, mais je ne touche pas  l'argent des Parisiens.

--Les amendes sont pour les pauvres? Tiens! ton maire a une faon bien
amusante de faire la charit!

--Oh! monsieur, je crois certainement que le maire partage l'argent avec
le garde champtre.

--C'est juste! Tu vas gagner de jolies pices de quarante sous, mon
garon, puisque tu as dj chass aux maraudeurs.

--Srement, mais je n'ai pas le garde-champtre pour m'aider. Enfin je
vous dirai le nom des voleuses. Je pense que Mlle l'Embaume a dj son
corsage tout plein fleuri de votre lilas.

*       *       *       *       *

Rassur sur la conservation de ses arbustes, M. Gosselet se dirigea vers
son usine pour entretenir le petit Bamberg, le second ingnieur, sur un
perfectionnement apport par lui, Gosselet,  l'invention des yeux de
rechange.

Le fabricant de poupes avait en effet imagin de peindre sur les
petites sphres dj illustres de prunelles noire et de prunelles
bleues, des yeux bruns et verts, ce qui lui avait permis de lancer des
rclames sur le systme oculaire _invent par l'ingnieux M.
Gosselet_.

Assis devant son bureau, il parcourait les journaux qu'on lui avait
adresss pour la justification des annonces. Certaine feuille mondaine
consacrait  la dcouverte du fabricant un article, dit scientifique,
clbrant les mrites du _patriotique inventeur qui, non content de
donner la parole aux poupes franaises, les dotait de jolies prunelles
 nuances changeant au gr des petites mamans_. _Cette dcouverte_,
continuait le journaliste, _permettra aux petites filles de crer une
mode de prunelles  l'usage des bbs en carton. Au printemps, les yeux
verts seront de mise. L't on ne portera que des yeux bleus. A
l'automne les yeux bruns. A l'hiver les yeux noirs_.

Cet article  cheval sur la _une_ et sur la _deux_, c'est--dire
commenc en premire page et termin en deuxime, avait cot prs de
cinquante louis au patriote fabricant. Mais  l'incessante sonnerie du
tlphone qui mettait l'usine en communication avec la maison de vente
du faubourg Saint-Denis, M. Gosselet pouvait se rendre compte de l'effet
produit par cette prose logieuse sur les revendeurs de jouets
parisiens.

En entrant  l'usine, il avait fait mander le petit Bamberg pour hter
la fabrication de ces prunelles de quatre-saisons. On frappa.

--Entrez, Bamberg! Entrez!

Bamberg, un petit jeune homme blond, aux yeux gris, parut, timide,
rougissant presque.

--a marche, hein! Bamberg? Quand pourrons-nous livrer nos nouvelles
poupes?

--Dans quinze jours, monsieur, ds que l'outillage sera compltement
install. Nous pourrons faire face, alors,  toutes les commandes.

--Lisez donc l'article de Dupont dans le _Cervants_. Il a oubli
d'annoncer que l'invention tait de vous, mon cher ami, mais peu
importe, n'est-ce pas! Qu'est cela pour vous? Une machinette! Vous
inventerez des choses autrement merveilleuses. D'ailleurs, je vous en
saurai gr, Bamberg, je vous en saurai gr.

Bamberg protesta de la main contre une augmentation possible de ses
appointements, mais M. Gosselet se contenta de rpter en hochant la
tte avec obstination:

--Parfaitement, je vous en saurai gr, mon petit Bamberg.

Bamberg rougit beaucoup, salua et retourna  ses sphres  prunelles
pendant que M. Gosselet consultait sa montre:

--Onze heures dj! Juste le temps de passer une redingote. Dire que je
ne peux pas djeuner en veston chez moi!

En poussant la lourde porte enferraille, M. Gosselet constata de
nouvelles dprdations commises par mesdemoiselles les polisseuses.
Pendant qu'il tait  son bureau, les chipeuses avaient dpouill de
leurs fleurs tous les rameaux surplombant le mur d'enceinte. Il cria
comme si elles pouvaient l'entendre:

--Je les chasserai, les gueuses, je les chasserai! Elles n'ont pas la
premire notion du tien et du mien.

Des traces de pas qu'il aperut sur le sable de l'alle longeant la
muraille ne firent qu'augmenter sa mauvaise humeur. Les gueuses
osaient-elles donc prendre leurs bats dans son parc, et cela
prcisment dans l'alle que prfrait sa femme! Il examina
attentivement les empreintes dessines sur le sol et put se convaincre
que ses ouvrires taient innocentes de ce nouveau mfait.

Les traces n'taient pas de la mme grandeur et semblaient avoir t
faites par des chaussures de sexes diffrents, des chaussures du
meilleur monde. Les plus grandes cheminaient  ct des plus petites,
celles-ci effleurant  peine le gravier, celles-l marques nettement
comme  l'emporte-pice.

Tous les deux mtres, le sable pitin tmoignait que les chaussures
avaient d faire l un brin de causette. Brusquement, elles s'arrtaient
prs d'un banc de pierre plac au-dessous du petit Amour lanant des
flches. Elles avaient d faire une longue halte en cet endroit, le tuf
taient zbr d'corchures mettant  nu la terre vgtale.

Cette tude d'empreintes, agrable pour un rveur ou un pote, n'tait
pas pour satisfaire M. Gosselet.

Il hla le jardinier.

--Quand avez-vous ratiss cette alle, Tant-Seulement?

--Hier soir, monsieur,  nuit tombe, mmement.

--Ma femme n'est pas venue se promener dans le parc, ce matin?

--Je n'ai pas vu madame.

--Avez-vous aperu Mlle Simone?

--Je ne l'ai pas vue pareillement.

--Bien!

Tant-Seulement se retira, l'chine courbe comme il avait l'habitude de
le faire toutes les fois que son matre ne le tutoyait pas.

Assis sur un banc, aux pieds du petit Amour qui lanait ses flches, M.
Gosselet se livra  une nouvelle tude des empreintes, tude douloureuse
mais fructueuse puisqu'il ne tarda pas  tre convaincu que seules Mme
Gosselet et sa fille portaient d'assez mignons souliers pour laisser sur
le sable d'une alle de semblables traces.




II


--Ma femme ou ma fille! rptait M. Gosselet montant l'escalier qui
conduisait au premier tage. Ma femme ou ma fille, c'est--dire une
femme portant le nom de Gosselet que cinq ou six gnrations de
chaudronniers on tran honntement sur les grandes routes d'Issoire 
Ambert. Ah! ces Parisiennes! Pourtant Simonette doit avoir du bon sang
rouge d'Auvergne dans les veines quoique ne d'une petite marchande de
la rue Saint-Denis... Parisienne sans doute, mais Auvergnate aussi!

--Elle ressemble aux Gochelets!

--C'est tous le portrait des Gochelets!

L'anne prcdente en un voyage triomphal  travers le Mont-Dore, toutes
les _mres_  rouliers, toutes les cabaretires avaient proclam que la
gente demoiselle tait bien l'hritire des Gochelets rtameurs de
cacheroles depuis que le monde est le monde.

Quant  Mme Gosselet, qui avait bien pour cent francs de drap sur le
corps, les commres l'avaient juge un peu fire. Le fabricant de
poupes avait surpris certains clignements d'yeux sous les coiffes
enrubannes de rouge qui l'avaient oblig de se disculper de cette
msalliance:

--Elle a apport deux cent mille francs.

--Dame! Si elle vaut a, mon gars. Mais elle aime pas le travail, sr!

M. Gosselet mit sa redingote, vite, puis courb devant la chemine, sur
un cadre de peluche fane, il examina avec soin une photographie
dteinte qui reprsentait une large paysanne coiffe d'un bonnet 
coquilles et revtue d'une robe noire vase en cloche. Les mains
normes treignaient le ventre. La face mergeait, molle, de rubans
fanfreluchs. Menton, joues et nez taient dessins par quatre ou cinq
grandes lignes convergeant vers la bouche amincie, use. Sous des
sourcils  peine teints, de petits yeux gris brillaient en un rseau de
rides.

--Pauvre mre Jeanneton! Pauvre mre Jeanneton! murmurait le marchand de
poupes, tu tais une vraie Gosselet, toi. Fille de mon grand-pre
Gosselet, tu pousas mon pre, Henri Gosselet. Si Simone te ressemble,
c'est l'autre, la Parisienne qui est coupable. Ah! l'autre, la
Parisienne!

Et il fit un geste de menace qui parut amener un sourire approbateur sur
les lvres fines de mre Jeanneton.

Quelqu'un heurta  la porte de la chambre, puis une voix:

--Il y a dj un bon quart d'heure que madame attend monsieur, un bon
quart d'heure!

--J'y vais, Jenny.

Jenny, la femme de chambre de madame, s'loigna  petits pas... Jenny!
encore une invention de la Parisienne. Pourquoi pas Eugnie? Oui, mais
Eugnie, trop commun, Jenny, genre anglais!

Trs raide dans sa redingote mise  la diable, le col relev, Jean-Marie
Gosselet fit son entre dans la salle  manger.

Rsolu  observer sa femme et sa fille sans faire montre de son
inquitude, il dit d'un ton doucereux:

--Me voil, ma toute bonne, me voil!

Puis, aprs avoir plaqu un baiser sur le front de Simone, il se laissa
tomber sur une chaise Henri II, dont le haut dossier sculpt en bosses
rendait plus laborieuses ses digestions, mais qui faisait bien quand il
y avait quelqu'un  dner.

--Il ne fallait pas m'attendre, ma toute bonne, dit M. Gosselet aprs
avoir palp ses manchettes comme pour les retrousser: ancienne habitude
de bon ouvrier qui va se mettre  la besogne.

--On ne vous a pas attendu, mon cher!

pluchant un radis, Mme Gosselet ne daigna pas lever les yeux sur son
mari.

Ma _toute bonne_, mon _cher_, c'taient l des expressions employes
autrefois par M. et Mme Gosselet pour cacher aux yeux de Simone, petite
fille, les dissentiments qui obligeaient les poux  faire chambre 
part. Par habitude, ils se servaient toujours des mmes locutions
pot-au-feu, mais avec des intonations de voix variables qui avaient
surpris Simone grandissante.

Aprs avoir manoeuvr son couteau autour du radis avec l'habilet d'un
chirurgien qui circonscrit un kyste du bout de son scalpel, Mme
Gosselet voulut jouir de la grimace que sa rponse impertinente avait d
faire natre sur la face du marchand de poupes. Brusquement, les bras
tendus comme pour repousser une horrible vision, elle laissa choir son
couteau sur son assiette, puis avec une moue et un tapotement de main
impatient sur la nappe:

--Habillez-vous, monsieur... Pour les domestiques au moins!

M. Gosselet promena ses doigts ttonnants sur son gilet, son faux-col,
puis sur le collet de sa redingote qu'il baissa tranquillement:

--Ce n'est que a, ma toute bonne! Jenny est  la cuisine, je ne puis
l'offenser.

--Mais, mon cher, il me semble:--puis d'une voix clairette pour mieux
glisser sa mchancet,--il me semble que vous avez beaucoup  faire pour
ne pas tre ridicule, mme la tenue aidant.

Et elle le lorgna comme il avait lorgn le portrait de mre Jeanneton.

Il n'tait pas beau, M. Gosselet, mais sur les routes d'Auvergne, il
aurait pu figurer le roulier faraud qui taquine les filles d'auberge. Le
visage large ras, les mchoires fortes, des muscles saillants sur les
joues, semblant appliqus  la main, le front poli et bomb, il portait
au dessus de son col haut un entourage de barbe grise qui se tenait
raide, serre entre le menton  fossettes et le linge durci par
l'empois. Les cheveux coups ras, blancs et noirs, dessinaient toutes
les courbures du crne plus large que haut.

De rouge qu'il tait autrefois, le teint de M. Gosselet tait devenu
presque blanc, mais d'un blanc stri de petites raies roses qui
historiaient l'piderme de losanges, de carrs, de mille figures
microscopiques. Ses yeux gris gitaient en un fouillis de cils incurvs
comme des ronces.

Large d'paules, le cou trs court, M. Gosselet portait la redingote de
telle sorte qu'elle semblait lui tre toujours trop troite ou trop
large. Quand il marchait, tranant la jambe, les bras lancs en un
mouvement rythm de balanciers, les yeux l'habillaient instinctivement
d'une blouse bleue et le coiffaient d'une casquette de soie.

Mme Gosselet, ne Elvire Decambe, n'eut pas la douce joie d'avoir
exaspr son mari. Quand le fabricant de poupes tait de mauvaise
humeur, il le tmoignait  son insu, par deux petites rides qui, partant
du coin de la bouche, allaient rejoindre le nez un peu long.

M. Gosselet rit franchement, ce qui mit  nu ses dents larges solidement
plantes:

--Il est certain, ma toute bonne, que je n'ai pas la tournure d'un
muscadin,--fort heureusement pour nous.--Qu'en dis-tu, petite Simone?

Petite Simone, qui croquait ses radis sans les plucher, aprs les avoir
tamponns dans une pince de sel, rpondit en tournant les feuillets
d'un gros volume pos prs de son assiette:

--Vous avez raison, pre. Il n'est pas ncessaire d'tre trs beau pour
gagner beaucoup d'argent.

Et Mme Gosselet, pour se venger de la rflexion de sa fille:

--Pourquoi lire  table, Simone? Tu es d'un sans-gne!

--Maman, je n'coute pas lorsque je lis.

--C'est une leon, mademoiselle.

Sans confusion, Simone continua sa lecture.

--Voil un livre qui me semble t'intresser, dit M. Gosselet en se
penchant sur l'paule de Simone.

--Ce n'est pas un roman, soyez-en persuad, mon cher!

--_Anatomie_... Ma toute bonne, je ne veux pas m'en plaindre.

--J'ai renonc  comprendre quoi que ce soit  l'ducation que l'on
donne aujourd'hui  nos filles, monsieur Gosselet.

Le fabricant de poupes haussa les paules, puis, bravement, en homme
dcid  entreprendre une tche peu agrable:

--Ma toute bonne, c'est entendu! Il vaut mieux, qu'une jeune fille ne
sache pas un mot de ce qu'apprennent les hommes mme ignorants, mais...

--Peuh! des doctoresses... des acrobates... des...

--Permettez, ma toute bonne. On leur apprend aussi pas mal de choses
utiles...

--Je vous dis bien, mon cher, la gymnastique!

--Et aussi la couture, la cuisine, le prix des lgumes au march.
Sortant du lyce, elles ne savent gure de piano, il est vrai, mais cela
vous fait de gentilles petites mnagres dbrouillardes qui
s'intressent aux occupations de leur mari... et qui l'aiment.

--Vraiment, mon cher, l'ducation laque vous conduisant tout droit 
l'amour du monsieur que l'on vous impose parfois!

--Voyons, ma toute bonne. Vous tes d'un agressif  laisser croire que
l'on ne distribuait pas de prix de douceur dans votre couvent.

--Votre fille peut tout entendre, monsieur Gosselet. C'est une fille 
la laque. Si je dis: votre fille, c'est que Simone est ce que vous
l'avez faite. Je l'aime moi aussi, mais comme je la vois, toute petite,
avec une natte dans le dos et voue  Marie.

--N'ai-je pas acquis, ma toute bonne, le droit de lui donner telle
ducation qui me semble prfrable?

--Certainement!

Simone continuait  feuilleter son _Anatomie_, nullement mue d'une
discussion devenue si frquente qu'elle figurait au menu de tous les
repas, comme les parlottes sur la pluie et le beau temps.

--Quand on n'est pas une rveuse, continua M. Gosselet, en fixant ses
petits yeux gris sur le visage de sa femme, quand on sait, un peu de la
vie, on ne btit pas de chteaux en Espagne, on ne se drobe pas devant
les devoirs de la vie de famille, on ne cherche pas le bonheur  ct.

Mme Gosselet leva la tte, surprise, mais non intimide.

--Vous avez d apprendre cette tirade-l, mon cher, au temps o vous
frquentiez le poulailler du thtre des Gobelins. Vous n'ignorez pas
que je ne veux de l'existence que ce qu'elle m'a donn. Je vous l'ai
prouv, n'est-ce pas!

Je vous l'ai prouv!

Mme Gosselet, ne Elvire Decambe, avait prouv  son mari combien tait
sincre sa rsignation conjugale.

Ne en la rue Saint-Denis, elle avait grandi dans un appartement situ
au premier tage d'une maison occupe bruyamment, au rez-de-chausse,
par les ateliers de la maison Decambe et Frist: aux tages suprieurs
par le dpt du _Fil au ngre_. Dessus et dessous, c'tait un bruit
continuel de caisses emballes, de heurts de monte-charge, de sonneries,
de coups de sifflets, de tuyaux acoustiques.

Aussi, petite-fille, avait-elle beaucoup rvass, tapie prs du feu
presque toujours allum, aux pieds de mre-grand qui, venue tard 
Paris, suppliait Dieu de dtourner sa colre de la rue Saint-Denis le
jour o il voudrait anantir la Babylone.

Place dans un couvent prs de Paris, elle tudia et pria avec le mme
zle, jouant peu, coutant plutt les babillages des petites amies
mondaines, apprenant le chic, inscrivant sur un carnet le ce qui se
fait et le ce qui ne se fait pas.

A dix-huit ans, aprs avoir beaucoup lu de romans  l'eau de roses, tous
empreints de la mme tendresse fade et larmoyante, elle crut aimer un
jeune homme pauvre. Papa Decambe n'eut qu' lui dire: Comment, Elvire,
tu pouserais ce petit jeune homme qui gagne dix-huit cents francs par
an, pour la gurir de sa grande passion.

Puis vint M. Gosselet qui,  trente-cinq ans, tait possesseur de la
fabrique de bbs invents par le clbre Numeau. Elle mit sa menotte
dans sa grosse patte d'ouvrier en brave petite fille de boutiquiers qui
sait la valeur de l'argent.

Elle ne fut pas heureuse amante, mais heureuse femme, libre de porter
toilette, libre d'amnager son nid comme elle l'entendait, tout tonne
d'avoir _sa_ voiture.

Malheureusement, les relations de son mari ne lui permirent que de
goter aux joies mondaines les plus banales: loges de thtre et ftes
de charit. Elle ne dansa gure qu'en de misrables sauteries
bourgeoises ou aux bals annuels de l'Htel de Ville.

Due mais rsigne, elle rsolut alors de s'habiller pour elle, de
vivre pour elle, n'ayant d'autre plaisir que de feuilleter le grand
livre de la maison, devenue pre au gain, esprant, pour ses enfants, la
ralisation des rves faits autrefois, au couvent, en compagnie des
petites amies mondaines.

Avoir un amant! A quoi bon?

Ni brune, ni blonde, le nez un peu quteur de sensations nouvelles, mais
la bouche coupe droit, un nez de Montmartre et une bouche du Marais, le
torse sans raideur mais sans souplesse aussi, elle tait  vingt ans,
lors de son mariage, de celles qui passent dans la rue sans troubler les
petits ramoneurs.

Cependant, un employ de son mari, un jeune caissier qui faisait des
vers, osa lui envoyer un sonnet o il suppliait _la froide beaut_ de
lui expliquer _le mystre de sa bouche_. Trs digne, comme en
l'accomplissement d'un devoir, elle montra le poulet  son mari.

Ds lors, du haut de sa fidlit conjugale, elle s'amusa  harceler
l'Auvergnat de moqueries apprises autrefois au couvent. Puis devenue
mre, elle signifia brusquement  M. Gosselet qu'elle voulait avoir son
lit, un lit o se dorloterait au chaud son petit gosme.

Le marchand de poupes cda en homme d'affaires qui couche toujours avec
les deux cent mille francs de la dot.

Je vous l'ai prouv! Ainsi Elvire Decambe n'avait jamais promen ses
petits souliers dans l'alle de lilas fleuris. Coupable, cette femme qui
portait la tte haute et raide comme le dossier de sa chaise Henri II,
mangeant son beefsteack bien cuit avec la gravit d'une prtresse en
fonctions sacerdotales! Elle ne pouvait pas renoncer  tous les
privilges que lui valait sa rputation d'pouse vertueuse pour les
soucis d'une aventure.

La coupable, si la coupable demeurait sous le toit de M. Gosselet, ne
pouvait tre que l'lve _ la laque_, Mlle Simone, qui dgustait de
si bel apptit une large tranche de boeuf saignant, en lchant ses lvres
d'un rouge mouill.

M. Gosselet, pench sur l'paule de Simonette, feignant de lire un
passage de l'_Anatomie descriptive_, lui chatouilla du doigt les boucles
brunes qui fiorituraient son chignon en couronne.

--Pre, laissez-moi lire, je vous prie.

Et elle se tourna vers lui, avec un bon rire, le visage clair par la
lumire venant de la baie, puis elle reprit sa lecture pendant que Mme
Gosselet maugrait contre ces faons de petits bourgeois.

Elle tait bien jolie, Mlle Gosselet, penche sur ce bouquin de science
rdig par quelque vieux coupe-les-bras. De ses cheveux relevs en
petite houppe de clown, le front se dgageait volontaire. Le nez droit,
trs fin, indiscret, querelleur, se reliait  la bouche par une courbe
presque hardie et pourtant Mlle Simone n'avait pas le nez retrouss. La
bouche un peu grande se colorait d'un pourpre violent  la commissure
des lvres. Le menton droit tait d'une grande puret de lignes malgr
les petites rondeurs grasses qui disparaissaient sous le col droit de sa
blouse de surah. Sous les sourcils d'un arc irrgulier, les yeux
gris-bleu, mirettes de petite fille tonne, brillaient dans l'ombre des
paupires un peu fatigues. Sous la perruque brune tendue en arrire
comme sous le poids du chignon  la grecque, l'oreille complique, orne
de petits cartilages en saillie, s'clairait de petites teintes
lumineuses. L'piderme  peine ros tait piment d'une couleur brune
qui donnait  cette jolie petite tte de Parisienne l'aspect d'un came
antique.

M. Gosselet, fabricant de poupes, rptait  qui voulait l'entendre que
sa fille tait ce qu'il avait fait de mieux en bon pre qui ne voit
pas l matire  froce plaisanterie.

M. Gosselet, la fourchette dresse en l'air, examinait le visage de sa
fille, dcouvrant en elle tous les caractres de sa race. De la face
large de mre Jeanneton au minois de Simone il y avait loin. Cependant
le bonhomme mettait tant de bonne volont  tablir des ressemblances
entre la paysanne et la petite Parisienne, que, l'imagination aidant, il
finit par conclure que Simone tait bien une Gosselet, une Gosselet
mignonne, mais une vraie Gosselet. Le front volontaire et les yeux gris
le tmoignaient videmment. Or une Gosselet n'irait pas courir la
prtentaine la nuit!

Tout  la joie d'avoir dcouvert que Simone n'tait pas coupable, M.
Gosselet se livra  une nouvelle enqute contre sa femme.

--Avez-vous vu vos lilas en fleurs, ma toute bonne?

--Mon cher, je ne m'aventure pas dans un parc devenu une place publique:
vous avez la manie d'exhiber vos poiriers mme  votre marchand de
carton.

--Mais le soir,  nuit tombe.

--A nuit tombe? Faire la rencontre de quelque rdeur de banlieue!
D'ailleurs les nuits sont encore froides, mme sous les lilas.

Mme Gosselet tmoignait un tel mpris pour les promenades nocturnes que
le fabricant de poupes baissa le nez sur son assiette.

--Et toi, fi-fille?

--Moi, pre! De quoi s'agit-il? Je lisais une merveilleuse description de
l'oeil. Laissez-moi voir, papa Jean-Marie, si je n'apercevrai pas de
petits btonnets dans vos prunelles.

La taille souple dans sa blouse lche, elle se leva, et prenant la tte
de M. Gosselet dans ses deux mains, la renversa en arrire pour mieux
voir les petits btonnets.

Heureux de cette gaminerie, le fabricant de poupes laissa faire, les
lvres amincies par un sourire.

--Non, dcidment, je ne vois rien, dit-elle en un rire, rien que mes
yeux... du gris dans du gris.

Puis, aprs avoir bais au front papa Jean-Marie, elle reprit sa
lecture, le cou empourpr d'une rougeur. Mais M. Gosselet, tout  son
interrogatoire, continua:

--J'espre que tu es contente de cette bonne odeur de lilas dans le
parc.

--Les lilas fleuris! Oh! oui, pre!

Elle dit cela d'une voix si mue, les yeux tourns vers la fentre, les
yeux mouills, plaqus de clarts blanches comme des gouttes de lait,
que le fabricant de poupes devenu souponneux, oubliant qu'elle tait
une Gosselet, ajouta imprudemment:

--Tu aimerais  te promener sous leur feuillage, au clair de lune?

--Pourquoi cette question, papa Jean-Marie?

--Pourquoi! Pourquoi!... pour savoir.

Elle fit: Ah! indiffrente, puis tourna plusieurs feuillets du gros
livre comme pour tmoigner qu'elle ne voulait pas tre distraite de son
tude physiologique.

Jenny, la femme de chambre, venant de quitter la salle  manger, M.
Gosselet continua:

--Quelle gentille petite femme tu feras, Simone! Ah! l'heureux diable
qui...

Abandonnant l'_Anatomie_, Simone s'enfuit en des battements de jupe
effarouchs, le visage pourpre, les mains maladroites  tourner le
bouton de la porte.

Mme Gosselet prit une attitude dsespre:

--Mon cher, vous n'avez jamais rien compris aux femmes.

--Cependant, ma toute bonne, Simonette est en ge de se marier. Elle a
dix-neuf ans.

--Mais c'est prcisment... Que je serais confuse si nous avions des
invits! Car, mon cher, mme dans ces occasions-l, vous tes d'un
sans-faon! Mardi dernier, vous nous avez cont une histoire de pruneaux
d'un got douteux.

--Oui, ma toute bonne, le jour o vous nous avez amen ce petit
Sivitgloff... un ingnieur russe, je crois... qui a des esprances...
une tante au Caucase.

--Je vous l'ai prsent comme un parti sortable. Il a de bonnes
relations dans la diplomatie... Vous n'avez pas voulu me laisser plaider
sa cause: cela me suffit! Mariez votre fille, mariez-la au premier
coffre-fort venu!

--Je sais ce que vaut l'argent. L'alliance russe ne s'escompte qu'en
politique.

--Pas de sottes plaisanteries. Ce jeune homme est charmant, d'un blond
distingu: une femme serait heureuse de se montrer  son bras. La fille
sera tout aussi heureuse que la mre, je le prvois.

Dignement,  pas compts, Mme Gosselet, ne Elvire Decambe, quitta la
salle  manger, battant en retraite devant le cigare que venait
d'allumer le fabricant de poupes.

--Ma femme devenue sentimentale, voil qui m'expliquera, peut-tre, les
traces de pas, pensa M. Gosselet; puis il se leva, poussant un gros
soupir d'homme chagrin qui a beaucoup mang. Les affaires de coeur ne
devaient pas lui faire oublier les affaires srieuses. Il devait crer
l'outillage ncessaire  la fabrication du systme oculaire. L'honneur
de la maison voulait qu'il ft prt  livrer les commandes au jour fix.

Comme il descendait les marches du perron, il aperut sous les acacias
une forme blanche balance comme en une escarpolette sous un portique de
gymnastique.

Il approcha, souriant, puis tapant ses grosses mains l'une contre
l'autre avec la furie d'un matre de claque, il cria:

--Bravo, Momone!

Mlle Simone, suspendue par les jarrets  un trapze lanc  toute
vole, venait, d'un saut prilleux, de se laisser choir sur un amas de
sciure de bois.

Debout maintenant, la taille serre dans une tunique de flanelle
blanche, les jambes dessines en un pantalon bouffant de mme toffe,
gante haut de peau de chien, son toupet de clown bouriff, Simone
tait d'une robustesse dlicieuse.

Elle s'approcha du fabricant de poupes, joyeusement essouffle:

--C'est la premire fois que je le russis, pre. Imaginez-vous que
j'avais peur.

Embrassant le front moite de sueur de la petite gymnasiarque, M.
Gosselet oublia ses soupons.

Restait l'autre, la Parisienne!




III


Dix heures du soir!

M. Gosselet se promenait dans son parc aux portes closes.

Coiff d'un chapeau  bords larges, chauss de feutre, vtu de nuit,
le digne fabricant de poupes vitant les alles blanchies par la lune,
gagnant les bosquets avec les prcautions d'un matou en bonne fortune,
ressemblait  un dvaliseur de villas.
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Le costume de M. Gosselet tait un peu thtral--il y a dans tout homme
grave un cabotin qui sommeille--et il tait vident que le fabricant de
poupes ne rimait pas de sonnet aux petites veilleuses, les toiles,
tant il jouait bien son rle de conspirateur. Drap dans son manteau, il
tenait  la main une arme aux reflets mtalliques qui tait tout
bonnement un chronomtre.

M. Gosselet attendait l'arrive de deux autres personnages, il ne savait
lesquels, qui devaient jouer les amoureux et causer de leurs affaires de
coeur sous les lilas.

Comme dcor: la grande chemine d'usine, le petit pavillon d'un blanc
ple et les massifs clairs  la lumire lectrique par la lune.

Minuit, et les amoureux n'arrivaient pas. Or, en l'esprit de M. Gosselet
minuit devait tre l'heure du crime! Au thtre et dans les romans douze
coups ne peuvent tinter  une horloge sans que les pes sortent de
leurs fourreaux, sans que les lvres roses s'unissent aux lvres
moustachues.

Minuit!

La scne tait dlicieusement embaume de senteurs tranant des
mosaques de fleurs: les amoureux allaient-ils manquer leur entre?

Dissimul derrire un portant de gymnastique, le fabricant de poupes
gagnait  pas furtifs la cachette choisie  l'avance o il pourrait
entendre le duo amoureux, quand un coup de sifflet retentit sur la voie
du chemin de fer. Le dernier train de banlieue se dirigeait vers Paris.

La machine passa, haletant, clairant de ses deux gros yeux rouges les
massifs du parc, teintant de pourpre les murs du petit chalet endormi.

Presque aussitt une fentre s'ouvrit au deuxime tage de la maison et
Simone parut, appuye sur la grille du balcon, explorant le parc du
regard.

Le fabricant de poupes s'accroupit vivement derrire un fusain,
pleurant dj d'avoir dcouvert la coupable.

Satisfaite sans doute de son examen, Simone quitta la fentre, puis
reparut portant un paquet qu'elle sembla fixer au balcon.

M. Gosselet, qui avait gagn sans bruit l'alle de tilleuls formant une
charmille obscure, vit sa fille drouler une longue corde dont
l'extrmit tomba sur le perron.

Apeur par le pril qu'allait courir son enfant, il voulut crier:

--Simone, ne descends pas, par piti!

Mais dj elle enjambait le balcon et se laissait glisser,  la force du
poignet, par petits coups, en bonne gymnasiarque amoureuse des exercices
physiques prilleux. Son joli corps vtu de noir se balanait avec grce
sur la faade blanche. Du pied elle loignait la corde de la muraille
pour ne pas se meurtrir les bras aux asprits de la pierre.

Descendue sur le perron, tenant encore le cble en main, prte 
commencer l'escalade si quelque danger la menaait, elle observa de
nouveau le parc et se dirigea vers la charmille o attendait M.
Gosselet.

Vite, le marchand de poupes se blottit derrire le socle du petit Amour
lanant des flches, cartant les branches de lilas qui formaient un
retrait o il pourrait tout entendre sans tre vu. Les amoureux
prendraient place sur le banc de pierre si proche de lui qu'il
devinerait mme les mots balbutis par les lvres bgayant les serments
passionns.

Il entendit un bruit de pas, puis le heurt lger d'un doigt contre la
lourde porte qui sparait le parc de la cour de l'usine. On chuchota:

--Vous, Simone?

--Moi, Andr.

Et brusquement la lourde porte cadenasse, verrouille, s'ouvrit comme
par enchantement, sans la moindre plainte de ses gonds habituellement
gmissants.

Les pas se rapprochant de sa cachette, M. Gosselet put apercevoir
Bamberg et Simone venant vers lui, les mains enlaces.

--Vous n'avez pas froid, mignonne?

--Non, Andr. J'ai mon caban et aussi mon costume de gymnastique de
flanelle noir qui est trs chaud.

--Causons, voulez-vous?

Soupirant, ils vinrent s'asseoir sur le banc de pierre, ainsi que M.
Gosselet l'avait prvu, Simone le coude appuy sur le socle du petit
dieu, Bamberg pench en avant pour admirer l'aime.

--Cruelle, qui me refuse un baiser.

--Plus tard, Andr!

--Quand?

--Je vais vous gronder... je vous ai rpt si souvent que cela arrivera
quand vous m'aurez toute.

--Toute! Depuis un mois, mon adore, je baise les cinq ongles roses de
votre menotte. Puis-je esprer que mes lvres arriveront un jour
jusqu'au poignet?

--Vous vous lassez.

--Mchante qui n'en croit pas un mot?

--Mon ami, je veux vous donner une petite femme, qui vous sera
totalement inconnue.

--Donnez-moi, en attendant, vos dix doigts  baiser, au moins.

--Prenez garde et n'allez pas corcher vos lvres aux rugosits de
l'piderme. J'ai beau mettre des gants trs pais, le trapze ne me
permet pas de montrer des mains de petite matresse.

--M'aimes-tu?

--Pourquoi me tutoyer, Andr? Plus tard vous me direz: madame Bamberg,
vous tes insupportable... madame Bamberg, vous tes exasprante. Et
tout cela pour avoir abus du _tu_ aux nocturnes fianailles.

--L'originale fiance!

--Originale, non! Les autres sont originales, moi pas! Qu'une jeune
fille livre ses yeux, livre sa bouche, livre sa taille et se croie
toujours vierge: voil ce que je n'ai jamais pu comprendre. Les
hommes,--j'ai beaucoup lu,--nous considrent comme de jolies petites
places fortes o il fait bon tenir garnison. La place se rend ou ne se
rend pas: voil tout. Je ne sache pas que les dfenseurs d'une
forteresse aient jamais engag les assigeants  persvrer dans
l'attaque par des aguicheries et des concessions de tourelles. Ce
seraient des siges de convention, ces siges-l.

--Voil une petite place qui tonne joliment contre le pauvre Andr
Bamberg.

--Vous userez de reprsailles, mon ami!

--Quand, hlas!

--Affaire  vous. Quel drle d'assigeant vous faites! Vous restez l 
jouer des airs de flte sous les... remparts esprant qu'on rpondra 
vos bergerades par des baisers  boulets rouges.

--Bien! je prends l'offensive.

Passant le bras autour du caban de Simone, Andr voulut prendre un
baiser.

--Prenez garde, mon ami, je me dfends. J'ai des ongles acrs de petite
chatte sauvage et des biceps capables de porter quinze kilos  bras
tendus.

--Il me serait impossible d'accomplir semblable prouesse... et je
dsespre, Simone, de vous faire partager mon amour.

--C'est--dire que vous pensez, mon pauvre Andr, que si je suis assise
 ct de vous en ce coin dsert du parc, c'est par caprice de jeune
fille romanesque, amoureuse seulement de clairs de lune.

Dgageant ses mains des menottes de Simone, Andr Bamberg baissa la tte
pour cacher  la jeune fille une larme tombe dans les frisons blonds de
sa moustache. Mais Simone devina la cause du silence de celui qu'elle
aimait, et, penche en un joli mouvement de buste, elle attira les
lvres d'Andr vers ses lvres, le bras pass autour du cou de son
amant:

--Mchant qui pleure! Mchant qui pleure! Alors, je ne t'aime pas...
Osez donc rpter, monsieur Bamberg, que je ne vous aime pas! Et cette
vilaine larme qui me mouille les lvres... Sche la larme!... Bue la
larme, la petite larme sale si bonne, qui me donne soif de nouveaux
baisers. C'est pour toi, mon aim, que je ne voulais pas de tes
caresses. On doit tant aimer ce que l'on a longtemps voulu avec la
dsesprance de ne pas le possder un jour. Pendant un mois, un long
mois, j'ai souffert, me gardant de toi, de ta bouche. J'ai pleur de
faire de la tristesse  ton front. J'aurais voulu m'offrir  toi au jour
de la communion, les lvres vierges de tes lvres. Je me serais donne
peu  peu, pour tre certaine de te garder plus longtemps, aussi
longtemps que mon seigneur aurait pris de nouvelles joies en moi!
Mchant qui pleure et qui n'a pas vu que je ne voulais pas gaspiller
notre tendresse, et que je ne suis pas femme  me donner un peu sans me
donner toute.

Andr ne pleurait plus, mais coutait la petite musique de cette voix
douce chantant prs de son oreille, si prs, que l'haleine chaude de
Simone le chatouillait. Il embrassait les mains de celle qui venait de
lui dire franchement toute sa passion, se servant, jeune fille chaste,
des mots de vieilles matresses qui savent bercer les douleurs d'hommes.

M. Gosselet, surpris de ne plus entendre que des chuchotements, carta
de la main une branche qui l'empchait de voir les amoureux.

Le bruissement des feuilles apeura Simone qui se pressa vers l'aim,
l'treignant de ses deux bras:

--J'ai peur, Andr.

--Peur, petite folle, peur de quelque insecte qui bourdonne sa tendresse
 sa fiance.

--Les feuilles ont remu, je te l'assure.

--Bast! C'est le petit amour qui carte les grappes de lilas pour voir
combien tu es belle. Parle... Dis-moi: _tu_... Tu dis si bien: _tu_. Dis
ce que tu voudras, ce que tu imagineras. Je ne connaissais pas ta voix.
Quand je te disais mon amour, moqueuse, tu interrompais mes serments de
mots drles. J'tais toujours battu, moi qui ne parlais qu'avec mon
coeur. Tu m'aimes?

--Je vous aime.

--Le vilain _vous_.

--Je t'aime, je t'aime parce que...

--Parce que...

--Tu n'es pas comme ceux qui viennent chez mon pre, et, assis  notre
table, inventorient les meubles, le linge de bouche, les faences
accroches au mur et aussi la fille, qu'ils esprent emporter avec un
peu d'argenterie. Je t'aime parce que... je ne sais pas, moi, pourquoi
je t'aime! Un jour comme tu causais avec papa Jean-Marie des affaires de
l'usine, j'ai compris que tu me disais des mots que ceux qui taient l
n'entendaient pas. _Il nous faut vingt mtres de courroie, monsieur
Gosselet!_ Tu m'as dit a et je ne me suis pas dfendue de ton amour et
j'ai attendu l'aveu que tu devais me faire pour que je vienne  toi; et
je suis venue sans crainte, vers mon poux... Vous ne pleurez plus,
monsieur Bamberg!

--Nous sommes de grands coupables, Simone!

--Oui, de grands coupables! Pauvre pre!

Et brusquement leur treinte se relcha.

--Jamais M. Gosselet ne consentira  notre union, Simone. D'ailleurs, je
n'oserai jamais moi, le _petit Bamberg_, comme il m'appelle, lui
demander la main de Mlle Simone, sa fille. Que lui dire pour le gagner
 notre cause? Que tu m'aimes! Il m'a secouru alors que j'allais, comme
mon camarade Fortin, solliciter de la compagnie d'Orlans un emploi de
chauffeur-mcanicien. Et je serais entr dans sa maison pour lui voler
sa fille!

--Pauvre pre, comme il va souffrir!

--Simone, je partirai et... oublierai. Pardonne-moi de t'avoir parl
d'amour, mignonne! Je suis pauvre: je devais te fuir, ne pas te tenter
par l'appt de nouvelles joies. Aime de ton pre, tu tais si gaie
avant mon arrive  l'usine. Mes yeux t'ont dit: Si tu savais combien
sont heureuses celles qui se donnent toutes, et tu t'es donne presque
toute, mon aime, et mes yeux mentaient, puisque nous sommes malheureux
de nous aimer tant.

--Tu veux t'en aller o je ne serai pas?

--O tu ne seras pas... pour oublier.

--Oublier! Sais-tu, mon ami, si des jeunes filles ont pu se donner  un
autre que celui qui les cra femmes en leur disant le premier: Je vous
aime!

--Je t'assure que l'on oublie trs bien. Il y a des proverbes l-dessus.

--Tu oublierais, toi!

--Moi... oui.

--Et tu m'aimes?

--Je t'aime et me souviendrai. Mais j'oublierai Mlle Gosselet, je
l'espre du moins. Demain... je partirai... avant l'ouverture des
ateliers. J'irai en Suisse o maman habite seule notre vieille petite
maison. Je lui dirai tout. Je suis rest petit pour elle. Elle savait si
bien apaiser mes chagrins d'enfant qu'elle calmera mes douleurs d'homme.

--Moi je n'ai pas de mre  qui je puisse me confesser, monsieur
Bamberg, vous le savez bien! Si vous avez menti en me promettant les
joies d'aimer, vous devez rparer le mal que vous m'avez fait. Je suis
une fiance _originale_, moi, n'est-ce pas?

--Oh! mignonne, vous m'avez dit vous!

Simone posa sa joue sur l'paule d'Andr, et, cline:

--C'est vrai, pardon! Mais un honnte homme n'abandonne pas celle qu'il
a promis d'aimer. Fuirais-tu, Andr, si j'tais sur le point de devenir
mre? Je suis enceinte de ton amour, mon aim. Mchant, qui oblige sa
fiance  se servir de comparaison brutale pour le garder  elle.

--Les petites filles ne savent pas la vie, Simone. Il est des devoirs...

--Des devoirs! Tu m'aimes, je t'aime. Notre devoir est de nous aimer.

--Les jeunes gens pauvres n'pousent des hritires que dans les romans.
M. Bamberg a pous le million de M. Gosselet, voil ce que dirait le
monde.

--Le monde, nous ne lui demandons rien.

--Sans doute, mais le monde exige.

--De quel droit?

--On ne sait pas.

--tes-vous sr, monsieur Bamberg, que vous n'pouserez pas le million
de M. Gosselet en m'pousant? Oui, n'est-ce pas! Moi je sais bien que tu
serais tout heureux de m'emporter bien loin, comme je suis vtue, en mon
costume de gymnastique! N'est-ce pas, mon aim! Le monde n'existe pas
hors de nous.

--Il existe si bien, mignonne, que tu as un brave homme de pre qui me
chasserait de sa maison le jour o je lui avouerais aimer sa fille. Nous
vivrons notre vie spars mais toujours l'un  l'autre. Les hommes ne
pourront rien contre cet amour cach et les joies du sacrifice!

--Les joies du sacrifice!... mais je ne veux pas me sacrifier, moi!

--Nous ne pouvons cependant nous marier sans le bon vouloir de ton pre.

--Mon pre! Pourquoi me parler sans cesse de mon pre, Andr! Et tu veux
t'en aller o je ne serai pas...

--Pauvre adore que je fais pleurer! Mais tu vois bien qu'il faut que je
parte. Je suis capable de te prendre un jour et de t'emporter, de te
voler!...

--Tu ne m'aimes donc pas que tu trouves tant de bons arguments pour me
convaincre que nous ne devons pas nous aimer. Je vais te prouver, moi,
que nous ne pouvons pas nous quitter.

Lvres contre lvres, les mains enlaces, Simone et Andr ne
prononcrent pas un mot et pourtant, quand M. Gosselet, inquiet d'un
silence trop prolong, voulut carter le feuillage, l'amant se dgageant
de l'treinte de Simone dit tout haut:

--Notre amour est plus fort que tout, ma fiance, ma femme!

--Vrai! je suis donc bien loquente, mon petit mari. Vois-tu, j'ai
appris beaucoup de choses dans les livres, on m'a faite si savante.

A voix basse, si basse que le pauvre pre aux aguets tait dsespr de
ne plus entendre les propos amoureux, Simone continua:

--On peut nous surprendre ici. On peut nous surprendre... demain
peut-tre! Fuyons tous deux. Quand je ne t'aurai plus  ct de moi, les
vilaines bonnes raisons vont t'assaillir et tu es trop honnte homme,
mon aim, pour ne pas leur cder. Toi parti, je mourrais et je ne veux
pas mourir. Fuyons tous deux demain! Cela ne te surprend pas trop que je
te propose de fuir, moi ta fiance? Je garde mon amour: voil tout. Et
tu ne dis rien? Tu ne me remercies pas de cette bonne pense?

--Te remercier... mais nous ne courons aucun danger ici... et puis tu es
si loquente que M. Gosselet se laissera probablement toucher.

--Oh! l'honnte homme! Oh! l'honnte homme! A la rescousse l'amoureux!
Papa Jean-Marie ne cdera jamais... jamais. Papa Jean-Marie qui est si
bon ne croit pas aux affaires de coeur. Il se dirait: le petit Bamberg
_veut me mettre dedans_. Il a toujours peur _d'tre mis dedans_, papa
Jean-Marie! As-tu de l'argent?

--De l'argent!

--Voil une question qui te surprend.

--Pourquoi parler...

--Mais il nous faut de l'argent pour fuir. Une voiture m'attendra demain
soir, prs de la grande grille. Je me promnerai dans le parc un livre 
la main. Le pre Tant-Seulement, le jardinier, poussettera ses
artichauts que le train de sept heures couvre toujours d'escarbilles de
charbon. Je sauterai dans le fiacre--un fiacre par conomie--et tu me
prendras dans tes bras et nous irons  la gare de l'Est. Nous ne nous
loignerons gure de Paris pour revenir vite consoler papa Jean-Marie
qui nous aura pardonn.

--Je suis assez riche pour...

--Tant pis, mon aim, tant pis! Je voudrais verser dans ta bourse toutes
mes conomies de jeune fille, mais la fiert de M. Bamberg se
gendarmerait terriblement. Ne fronce pas les sourcils... Voil que je
t'ai dplu, dj. Demain! Sept heures.

--Simone!

--C'est entendu! Je t'en prie, laisse-moi payer le fiacre. Je serais si
heureuse de donner un louis au cocher qui t'enlvera, car je t'enlve...
Je t'enlve! Tu verras quand nous serons dans notre chez nous! J'ai
appris  cuissoter un tas de petits plats. Mais, mon aim, les toiles
ne brillent plus que faiblement et le Grand Jour, le jour de mon
bonheur, va paratre. Ne dis pas non! Fais taire en toi le vilain
honnte homme pour n'couter que l'amoureux. Ce soir... sept heures!
Sept heures! Si la voiture n'est pas prs de la grille, je m'enfuis
quand mme. Que je t'embrasse avant de faire mon escalade pour la
dernire fois!  toi, mon aim!

--A toi, mignonne!

Les deux amoureux disparus, M. Gosselet se leva pniblement de sa
cachette, les jambes engourdies, les reins courbaturs, la gorge enroue
d'une petite toux qu'il avait courageusement refoule jusqu' la fin du
duo amoureux. Ce qu'avait dit le petit Bamberg, il ne le savait gure,
mais la voix de Simone tait arrive jusqu' lui distincte, vibrante.

Sa fille voulait prendre la fuite! Sa fille aimait un petit ingnieur
roublard, sans le sou, et le lui avait dit avec des mots qu'elle n'avait
jamais appris, des mots que lui avait souffl quelque esprit du mal
torturant sa chair d'une passion subite. Lui qui ne croyait pas au
diable, lui, l'esprit fort, qui se moquait des vieilles lgendes
auvergnates, il ajoutait foi maintenant aux malfices, aux
ensorcellements.

Il se disait que les paysanne ont raison de se signer quand les gens qui
ont le _mauvais oeil_ passent sur le _dsert_, la petite place du
village.

Ce petit Bamberg! Quelque Suisse-Allemand, sans doute! Un hypnotiseur
qui avait jet son dvolu sur sa fille, hritire, et pouvait en faire
sa matresse par la puissance de l'oeil, du mauvais oeil.

Il sauverait Simone, l'exorciserait de bons conseils honntes qui
mettraient en fuite l'esprit du mal!

Assis sur le banc que venaient de quitter les amoureux, il pouvait voir
sa fille grimper le long de la muraille  la force du poignet, puis
s'arrter sur le balcon du premier tage pour envoyer de la main des
baisers au sducteur post, sans doute, dans la cour de l'usine.

--Pauvre enfant, elle est prise... prise... ensorcele!

Et il pleura, le front appuy sur le socle du petit Malin qui lanait
toujours ses flches...




IV


La Grande Bobche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et
l'Embaume taient fort distraites  l'atelier de peinture.

Assises sur de hauts tabourets devant une table charge de petits pots 
couleurs, le coude droit appuy sur un support en bois, elles
promenaient maladroitement leurs pinceaux sur les ttes de kaolin
qu'elles tenaient de la main gauche.

Aprs le bavardage accoutum sur les types aperus la veille en
omnibus, les petites amies se mettaient chaque jour vaillamment  la
besogne, l'Embaume troussant les lvres d'une touche de carmin, la
Petite-Souris dessinant des cils en aurole autour des prunelles, la
Grande-Bobche enjolivant de mignonnes fossettes, faites en
trompe-l'oeil, les joues de marmot largement laves de rose par
Mouron-pour-les-petits-oiseaux.

Le buste corset d'une blouse bleue macule de rouge et de brun,
effilant le bout des pinceaux entre leurs lvres devenues plus roses,
elles s'appliquaient, la langue un peu tire, le visage pench sur
l'paule, en des attitudes de contemplation.

Les poupes qu'elles animaient ainsi d'une couleur de vie taient aussi
irrprochablement peintes que les grandes poupes qui se fardent
elles-mmes. Les petites ttes avaient une individualit, un air 
elles, qui surprenaient mme M. Gosselet; il disait au contre-matre:

--a se croit des artistes, et elles feraient des portraits, ma parole?

Le contre-matre, un vieux, venu d'Auvergne, comme le patron, maugrait:

--Trs bien! mais nous voulons des ttes de bbs et non des pastels de
cocottes. Regardez-moi ces yeux.

--Laisse donc faire mon vieux Firmin: a se vend: c'est parisien, c'est
parisien! Tu seras toujours de Saint-Flour, mon pauvre vieux!

Le vieux Firmin, ce matin-l, n'eut pas de peine  remarquer que les
ttes enlumines par les quatre petites amies ressemblaient aux
frimousses venues des autres tables comme les masques de carnaval
ressemblent aux figures de cire posant  la devanture des coiffeurs.
Tous les bbs barbouills par la Grande-Bobche, Petite-Souris,
Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaume faisaient la grimace,
fronaient les sourcils ou saignaient du nez.

--Ah a, mesdemoiselles, c'est de la belle ouvrage! Recommencez-moi ces
horreurs!

Et les petites ouvrires s'appliquaient, rouges sous leurs casques de
cheveux. Cela ne durait gure et les caquetages recommenaient en un
rapprochement de frison, pendant que les pinceaux allaient  l'aventure,
encerclant l'oeil gauche de cils bruns, toilant l'oeil droit de cils
blonds.

--Alors il t'a dit? chuchotait la Grande-Bobche, une grande  figure
osseuse sous une mousse de poils rouges. Et la Petite-Souris, toute
petiote, avec des prunelles taches au milieu comme par deux gouttes de
caf, et Mouron-pour-les-petits-oiseaux, d'une joliesse maladive, les
lvres ples avances en bec de pierrot, se penchaient vers l'Embaume.

--Il m'a dit... Mais vous tes des bavardes.

--Oh! ma petite l'Embaume, dis-nous pourquoi M. Bamberg...

--Tais-toi, Mouron, le vieux Firmin va nous attraper. Et puis, Mouron,
que t'importe que M. Bamberg me dise ceci ou cela. Tu es amoureuse de
lui, hein?

--Moi! Si on peut dire! C'est toi qui es amoureuse, l'Embaume. Tu vas
chiper le lilas du pre Gosselet pour lui faire des bouquets que tu mets
sur sa table pendant le djeuner. Je t'ai vue, l'Embaume, je t'ai vue!

--Mademoiselle, je n'aime pas ces plaisanteries... Il y a toujours un
tas de vieux derrire vous. Avec vos yeux de sainte Nitouche...

--Mademoiselle, je vous dfends!... Rendez-moi ma bote  poudre.
D'ailleurs je suis assez droite pour que les hommes me suivent. Tandis
que les mmes vous crient dans le dos: H! la boscotte!

L'Embaume d'un coup de pinceau balafra de rouge la frimousse ple de
Mouron-pour-les-petits-oiseaux qui laissa rouler  terre la tte du bb
qu'elle enluminait, pendant que le vieux Firmin criait du bout de
l'atelier:

--H! mesdemoiselles, cinquante centimes d'amende pour la casse. Et du
silence ou  la caisse.

Des rires sonnrent  toutes les tables.

Et rouges, rouges, un peu d'eau sous leurs cils baisss, hochant la
tte, les deux petites ouvrires promenrent leurs pinceaux rageusement
sur les faces de kaolin.

La Grande-Bobche riait de la querelle.

Petite-Souris, elle, lorgnait en dessous les deux rivales, craignant
quelque horion, quelque coup de griffe gars. Puis, aprs un silence
qui apaisa la grande colre des deux voisines de tabouret:

--Voyons, ma petite l'Embaume, raconte-nous ce qu'il t'a dit, Mouron
est agaante.

L'Embaume, le buste courb montrant sa bosse qui bombait son gersey
comme un gros tampon d'ouate amoncel sous la doublure, l'Embaume
essuya du bout du doigt une larme qui allait choir et dit rsigne:

--Ma bosse! Je sais que je ne suis pas belle. Mais quand on est
camarade, on ne devrait pas se reprocher des infirmits. J'aurais voulu
vivre toute seule, sans personne pour me faire souffrir. Mouron a voulu
tre mon amie. Elle avait bien vu ma bosse quand elle m'a demand de
demeurer avec moi  Montrouge.

Attendries, la Grande-Bobche et Petite-Souris approuvrent:

--Mouron est mchante comme la gale.

Et Mouron se mit  pleurer dans ses deux menottes, pendant que
l'Embaume la poussait du coude, toute console dj, disant  mi-voix:

--Voyons, Ron-Ron! Tu ne l'as pas fait exprs pour me faire du chagrin,
je le sais bien.

--Attention, voil M. Bamberg, dit la Grande-Bobche.

*       *       *       *       *

Andr Bamberg traverse l'atelier, la tte basse, semblant rveur,
revient sur ses pas, rde autour des petites amies, s'arrte derrire
l'Embaume devenue pourpre et dit assez haut pour ne point paratre
faire une confidence:

--Ainsi c'est entendu, mademoiselle, vous voudrez bien passer  mon
bureau,  midi?

Sans lever les yeux, le pinceau maladroit en ses doigts tremblants,
l'Embaume rpond:

--Oui, monsieur.

Les petites amies, les yeux allums de curiosit, se penchant de nouveau
vers la petite bossue:

--Alors il t'a dit?

--Pourquoi faire  son bureau?

L'Embaume avoue trs vite pour tre dlivre des sottes questions qui
l'obsdent et font sursauter vite le bouquet de violettes pingl  son
corsage:

--M. Bamberg veut me parler de je ne sais quoi.

--Ah! de je ne sait quoi! riposte la Grande-Bobche. Moi, je me suis
toujours dfie du petit Bamberg. Les hommes qui se frottent aux robes
des femmes, sans que a leur fasse rien, m'pouvantent. Ils veulent
avoir l'air en bois et puis crac! a flambe et a vous prend, parfois,
malgr vous. Vous connaissez Berthe de chez Pachard,  Saint-Mand? Le
patron l'appelle un jour, pendant le djeuner des ouvrires. Ma petite,
qu'il lui fait, si vous tes bien gentille, je vous augmenterai. Comme
elle ne voulait pas tre bien gentille, il lui fit comprendre que
l'usine n'avait gure de commandes... que...--ce qu'ils disent
tous,--enfin Berthe sait peindre des sourcils sur des ttes de poupes,
mais elle ne sait que a. Alors elle fut bien gentille. a c'est sale,
mais a se fait. Moi,  ta place, l'Embaume, je n'irais pas.

--Toi, dit Mouron, tu es jalouse!

--Oh! jalouse! Le petit Bamberg, ce n'est pas mon genre. Moi je n'aime
que les hommes qui portent lorgnon, qui ont six pieds de haut et des
cheveux friss. Le petit Bamberg est un bel homme, mais il a des cheveux
plats, de grands yeux bleus qui ont l'air mort et il porte des cols
droits. J'aime  voir le cou des gens, moi. Puis il a deux coins de
moustache si petits qu'il a d pleurer pour les avoir.

--Si ce n'est pas ton genre, dit Petite-Souris, c'est que tu as des
gots communs. Il a l'air distingu.

--Et trs bon! ajouta Mouron. Puis, tu n'as pas remarqu ses mains avec
des ongles tout petits.

--Soit, dit la Grande-Bobche, pour ce que j'en veux faire. Mais
l'Embaume ne nous donne pas son avis.

--Je n'ai rien  rpondre, la Grande-Bobche, ce que tu dis est si bte!

--A ton aise, ma petite. Tu feras comme les autres, mais je ne te
conseille pas de venir pleurnicher ensuite dans mon tablier. Tu es
prvenue.

*       *       *       *       *

Dlicieusement mue, le coeur battant  coups prcipits et soulevant le
bouquet de violettes sur son corsage, l'Embaume songeait: Que me
veut-il?

Certes elle n'avait point peur d'une accolade brusque dans le petit
cabinet vitr au milieu de l'usine dserte. Elle se sentait protg par
sa bosse contre le dsir des hommes. Lui, si beau, devait-il pouvoir se
lasser de matresses qui n'taient pas contrefaites.

Que veut-il me dire?

Avait-il devin qu'elle l'aimait de trs loin, de trs bas, sans oser se
l'avouer, s'efforant de cacher son amour honteux comme elle s'ingniait
toute petite fille  dissimuler son infirmit. Comment avait-elle os
l'aimer? Elle se souvenait de l'arrive du jeune homme  l'usine, du mot
qu'il lui avait dit un jour:

--Mademoiselle, vous devez tre bien heureuse de faire sourire tant de
petites bouches.

Depuis il l'avait gourmande tout aussi fort que les autres ouvrires,
signalant rigoureusement au contre-matre qui tenait le livre de paye
ses retards du matin. Elle l'avait aim  son insu, peu  peu, heureuse
de voir ses yeux, heureuse d'entendre sa voix, honteuse quand il
s'arrtait derrire elle  l'atelier et pouvait remarquer la bosse, la
malencontreuse bosse.

Il n'avait rien fait pour tre celui dont on prononce le nom tout bas en
une vaine caresse des lvres, mais quand tous, connus et inconnus,
tmoignaient  la pauvre fille, par des sarcasmes ou de bonnes paroles
attendries, qu'ils s'apercevaient de son infirmit et triomphaient, eux,
d'tre droits, lui, n'avait rien dit. Oh! l'excellent coeur!

Elle l'avait aim par besoin d'aimer. Les fleurs qu'elle baisait le
matin se fanaient le soir. tre aim d'une boscotte cela ne pouvait
l'humilier puisqu'il ne le saurait jamais. Une autre le prendrait, une
autre qui ne serait pas contrefaite, mais elle serait si heureuse de
souffrir, sa souffrance venant de l'Aim.

Elle avait t imprudente, la veille, en dposant sur sa table une
branche de lilas chip au pre Gosselet. Quels rires dans l'usine si les
ouvrires apprenaient que l'Embaume tait amoureuse de M. Bamberg!

--Comment! la Boscotte!

--Oui, ma chre! Elle ne doute de rien.

Amoureuse et bossue! Elle n'oserait plus sortir de sa chambre de
Montrouge.

--Pourvu qu'il ne devine pas, murmura-t-elle.

Et profitant d'une causerie qui rapprochait les frisons de ses camarades
de table, elle mit un peu de rose au coin de son mouchoir et se farda
les joues furtivement pour tre moins ple quand il lui dirait:
Mademoiselle, je vous aime! Non, mais: Mademoiselle, je... je... Que
pouvait lui dire M. Bamberg? Peut-tre avait-il devin...

*       *       *       *       *

Andr Bamberg, assis en son bureau de la machinerie, enjolivait de
fioritures les initiales M.G. qu'il avait dessines sur une feuille de
papier blanc. Cet exercice, tout machinal et qui n'tait d'aucune
utilit  la fabrique Gosselet, aidait le jeune ingnieur  ne point
trop tmoigner d'impatience et de nervosit.

Andr Bamberg avait rsolu de prendre une dcision  midi sonnant.
L'honnte homme et l'amoureux s'taient querells en lui pendant toute
la matine et il s'efforait de ne songer  rien jusqu' l'heure o il
se prononcerait sur son sort. Peut-tre sacrifierait-il  Simone tous
ses scrupules, elle l'aimait tant!

Les bruissements de cette usine point tapageuse comme les autres usines,
les chuchotements entendus autour des bbs nouveau-ns comme en une
chambre d'accouche lui rappelrent ses dbuts dans la maison Gosselet.

N en Suisse, dans une de ces auberges proprettes o ne descendent plus
gure que les gens du pays et les trangers qui voyagent en artistes, il
avait suivi les cours de l'cole polytechnique de Zrich, puis, son
brevet d'ingnieur en poche, il tait venu en France  la conqute d'une
position sociale. Pendant trois mois, il avait heurt vainement  toutes
les portes d'industriels grands et petits, quand un ami le prsenta au
fabricant de poupes.

Son entre en fonctions avait t modeste. En homme pratique qui se
dfie de la science apprise en des livres, M. Gosselet lui avait fait
tudier tous les petits dtails de la fabrication des bbs.

Cela l'avait amus, d'abord, puis intress, et il gardait bon souvenir
du temps o ouvriers et ouvrires le gourmandaient, malgr son titre,
quand il gchait du carton ou des fils d'archal. Devenu bon ouvrier et
connaissant tous les procds, tous les secrets du mtier, il s'tait
ingni  rendre plus anatomiquement vrai l'organisme des petits tres
en carton.

Le bb moderne n'a plus de son dans le ventre, il se compose de
diverses parties en carton creux relies entre elles par des ressorts et
des bouts de caoutchouc formant un appareil dont toutes les ficelles se
rattachent  un crochet qui est le coeur. Il peut mouvoir ses petits yeux
de verre  droite et  gauche pour dire bonjour aux petites amies de
maman ou les baisser sous la paupire infrieure pour laisser croire
qu'il dort bien sage.

Dans la premire partie de la fabrication qui consiste  crer les
parties d'armure en carton que l'on runit pour former un corps, Bamberg
fit une dcouverte importante. Il imagina de remplacer les petites
menottes fragiles par des mains incassables. Il composa une pte
argileuse qu'il pressura et moula en une machine de son invention. Ds
lors les bbs Gosselet promenrent de par le monde de jolis petits
doigts dlicatement incurvs rsistant  tous les heurts. Cela lui valut
les bonnes grces du patron et l'emploi d'ingnieur-constructeur.

Brusquement pouss par le dsir de voir ce qu'il allait quitter, Bamberg
se leva et se mit  errer  travers les ateliers.

Au moulage, une nouvelle cration put le distraire un instant de ses
proccupations.

Le corps, les jambes et les bras des bbs sont fabriqus conomiquement
en feuilles de carton moules dans des matrices en fonte de formats
diffrents, mais la confection des ttes en kaolin exige une
main-d'oeuvre plus minutieuse. La pte liquide est verse en des moules
en pltre qui ne peuvent gure servir plus d'une vingtaine de fois sans
se couvrir de petites granulations qui marqueraient le visage des bbs
des cicatrices de la petite vrole. La tte moule est confie ensuite 
des ouvrires qui, manipulant dlicatement la crote fragile, font avec
un canif la toilette des lvres entr'ouvertes et des petits nez.

Or, depuis la veille, la maison fabriquait des poupes rieuses. Les
polisseuses creusaient des alvoles sous la lvre suprieure des bbs
et plantaient une range de quenottes en mail  peine aussi grosses que
des grains de riz. Trs artistes, les petites ouvrires s'acquittaient
de leur tche  merveille.

Passant prs du four o les petites ttes cuisent  une temprature de
huit  douze cents degrs, Andr Bamberg entra dans l'atelier des
peintres pour corps qui sont aux peintres pour ttes ce que sont les
barbouilleurs en btiment auprs des grands prix de Rome.

Entirement vtues de blanc, comme en chemise, trente ou quarante jeunes
filles plongeaient les bbs dans un bain de rouge ou de rose et les
fixaient ensuite  la muraille hrisse de longs piquets. Les petits
corps nus schaient l, empals.

Bamberg parcourut ensuite les salles de rserve, dsertes, o
s'entassaient des bras et des jambes en carton, semblables  d'immenses
ossuaires, et il fit son entre dans le salon de coiffure.

L, les petites ouvrires jacassaient--un vice de profession--tout en
pinglant des perruques sur les petites ttes d'abord coiffes de
calottes de lige. Elles frisaient au petit fer ou tressaient des
nattes, couchant leurs clientes sur de grandes tables encombres de
laines fines ou de vraies chevelures achetes aux Creusoises ou aux
Bretonnes pour quelques mtres de satinette.

Rvassant, il s'arrta devant les faiseuses d'yeux, penches, trs
ples, sur la flamme du gaz qui leur servait de foyer pour fondre les
btons de verre de diffrentes couleurs, en corne et prunelles stries
de jaune.

La confection des petits souliers mordors portant sous la semelle la
marque Gosselet sembla l'intresser comme une chose qu'il voyait pour la
premire fois. Toc! un coup de balancier: l'empeigne. Toc! un coup de
balancier: la semelle. Deux tours de roue d'une machine  piquer et la
chaussure  pointe,  la mode, tait aussi gracieuse que les bottines de
fe mises  l'talage sur le boulevard.

Dans un autre atelier, cinquante lingres et confectionneuses recevaient
des hottes de bbs qu'elles empilaient tout nus sur de grandes tables
et habillaient ensuite de chemisettes fleuries de bouquets bleus...

*       *       *       *       *

Midi sonna. Les toffes froisses, les babillages, les chaises remues,
lui rappelrent que l'Embaume devait l'attendre en son cabinet de la
machinerie.

Debout, les cheveux tapots en hte, mais frisotant  la diable, trop
rose, les yeux noirs mouills, le buste redress comme pour offrir 
l'aim le bouquet de violettes pingl au corsage, l'Embaume attendait,
gentille sous sa petite capote de fausse loutre.

Il entra vite, ferma l'huis vitr, sourit.

--J'ai un service  vous demander, mademoiselle.

--Ah! j'en suis bien heureuse, monsieur Bamberg.

--Allez  Paris et prenez, place de la Bastille, un fiacre que vous
ramnerez ici prs de la grille du parc o il attendra. Tenez, voil
vingt francs pour que le cocher prenne patience.

--Mais, monsieur Bamberg, le cocher s'embtera et s'en ira avec vos
vingt francs.

--C'est juste, venez me prvenir de l'arrive du fiacre et je parlerai
au cocher. Vous tes toute gentille, mademoiselle, et merci.

Puis, hsitant:

--Vous ne direz rien  vos amies, n'est-ce pas?

--Rien!

--Merci.




V


M. Gosselet ne parut pas  l'usine le lendemain matin du jour o il
surprit Simone tendant ses lvres  Andr Bamberg.

Lev ds l'aube aprs avoir pass une nuit sans sommeil, il entra
solennellement dans la chambre de Mme Gosselet, avana un fauteuil prs
de son lit, et s'entretint plus d'une heure avec elle.

Il ne prit pas son caf au lait, ce qui ne lui tait encore jamais
arriv de sa vie, et se dirigea,  pied, vers la station voisine, o il
demanda un billet pour Paris.

Le jardinier Tant-Seulement remarquant les vtements en dsordre de son
matre, son attitude soucieuse et presque embarrasse au moment o il
sortait du parc, murmura, malin: Voil le patron qui va retrouver des
connaissances, on dirait qu'il n'a pas dormi. Ah! ces riches, a se paye
des noces  casser les assiettes.

Simone qui avait veill toute la nuit, empaquetant des bibelots,
bouleversant des piles de linge, se coucha au petit jour, aprs avoir
soudain rflchi qu'elle ne pouvait prendre la fuite qu' condition de
ne rien emporter de la maison paternelle.

Elle se blottit, frileuse, dans un fouillis de dentelles, et ferma les
yeux, voulant dormir pour arriver vite  l'heure tant dsire o elle
serait seule avec _lui_ dans leur premier appartement: une vilaine bote
soubresautant, remorque par quelque cheval moribond;--dans leur premier
nid: un fiacre!

Elle compta jusqu' mille, se rcita un pome de Musset, esprant
vaincre l'insomnie; rien n'y fit. Ses grands yeux s'ouvraient sans
cesse, fivreux, ses menottes fourrageaient dans les oreillers, ses
lvres disaient: Andr, Andr!

Brusquement elle se leva, repoussant d'un coup de genou draps et
couvertures, et s'assit en chemise devant son secrtaire.

Le poing enfonc dans le petit toupet de cheveux bruns qui donnait  sa
physionomie une piquante espiglerie de clown, elle crivit:

Bon papa Jean-Marie,

Je pars avec Andr Bamberg. C'est moi qui l'enlve. C'est trs mal,
trs mal, mais c'est, je crois, la meilleure manire de vous prouver
combien je l'aime. Vous n'auriez jamais consenti, bon papa,  me le
donner pour mari: je le prends. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!

J'ai hsit longtemps  vous quitter, vous avez toujours t si bon
pour votre Momone qui pleure en vous crivant, mais l'accueil fait au
candidat de maman m'a prouv que vous ne cderiez que contre un nombre
respectable de billets bleus. Je ne veux pas tre achete.

Vous dsirez un gendre riche pour qu'il puisse entourer de gteries
votre fille chrie, je le sais bien. Si je prends un mari pauvre, moi,
c'est pour qu'il me doive tout, et me le tmoigne. Je fais mon bonheur.
Vous me pardonnerez d'assurer mon avenir contre votre volont.

Je ne suis pas une petite fille romanesque, vous le savez bien, je suis
pratique. Affaires de coeur d'abord, affaires d'argent... ensuite.
N'tes-vous pas l pour remplir ma bourse quand elle sera vide, papa
Jean-Marie?

Ce que j'aime en lui, voyez-vous, c'est qu'il n'osait pas demander ma
main.

Je suis de celles qui valent mieux que leur dot et je le prouve en me
donnant  celui que j'aime.

Consolez maman! consolez maman! Quand vous le voudrez, nous vous
reviendrons tous deux, Andr et moi, rsolus  vous faire oublier les
mauvais jours o vous aurez pleur l'absente.

Je ne connais rien aux affaires, papa Jean-Marie, mais il me semble
que: _Gosselet, Bamberg et Cie_, cela formerait une raison sociale
sonnant divinement bien  l'oreille. Songez qu'il est trs instruit, mon
mari, et aussi trs ingnieux; c'est vous qui me l'avez dit, pre.

Et plus tard, il m'aimerait tant qu'il finirait peut-tre par pingler
un ruban  sa boutonnire. Il inventerait quelque chose. Tout est
possible aux amoureux, vous le voyez bien, puisque je vous quitte, moi
qui vous aime.

Bon papa, bon papa, vous m'avez fait duquer en brave petit homme, vous
me pardonnerez de savoir prendre une dcision nergique.

Je vous embrasse bien tendrement et bien longuement pour le temps o je
ne vous aurai pas. Envoyez-moi votre pardon aux initiales: _A.M. Bureau
central, Poste restante_, et nous reviendrons vite, vite, vous faire
tout oublier.

Simonette.

La lettre acheve, elle put dormir, souriante, jusqu'au qu'au moment o
Jenny, la femme de chambre de Mme Gosselet, vint heurter  la porte.

--Mademoiselle! il est midi... le djeuner est servi... Monsieur et
madame sont inquiets.

--Je descends, Jenny.

Les cheveux tordus, le visage lav  grande eau--jamais il n'y eut sur
la toilette de Simone le plus petit flacon de parfum, la plus minuscule
bote de poudre de riz,--vtue d'un peignoir blanc ray de rose, la
fille de M. Gosselet fit son entre dans la salle  manger, portant la
main droite  la hauteur de l'oreille, la main gauche ouverte, paume en
avant, le long de la cuisse.

Madame Gosselet pivota brusquement sur sa chaise:

--Quelles manires, mademoiselle Dumanet! Puis quel sans-gne! descendre
en peignoir!

Dans la position du soldat sans armes devant son suprieur, Simone
attendait un bon sourire de papa Jean-Marie excusant son espiglerie,
mais le fabricant de poupes, dissimul derrire un journal qu'il tenait
grand ouvert, les bras tendus, semblait ne prter aucune attention  ce
qui se passait autour de lui.

Le mutisme de son mari encouragea Mme Gosselet  commencer ses
dolances quotidiennes sur l'ducation dplorable donne  sa fille et
les non moins dplorables faiblesses du fabricant de poupes.

Simone, les lvres dlicieusement trousses en moue, courut vers papa
Jean-Marie et, penchant sa frimousse boudeuse par-dessus le journal
tendu:

--Nous sommes donc brouills, pre! Vous vous liguez avec maman pour me
corriger de mes excentricits... Allons! puisque tout le monde m'en
veut--je ne sais pourquoi--je vais me tenir bien sage dans mon assiette.

Jenny, passez-moi donc une serviette autour du cou, je pourrais salir
ma robe. Mais, Jenny, c'est trs srieux, je vous l'assure... surtout ne
me faites pas de cornes dans le dos.

Ces plaisanteries ne dridaient pas M. Gosselet. Mme Gosselet tenait sa
cuiller comme un sceptre, hautaine, ddaigneuse, les yeux levs au ciel
en guise de protestation.

--Mais vous ne mangez pas, pre, vous tes souffrant?

--Moi, non! Je lis un article trs intressant.

--Plus intressant que notre conversation, mon cher?

--Quelle conversation? Vous ne dites rien, ma toute bonne.

--Que dire entre une jeune fille--ma fille--qui fait parade de ses
manires de corps de garde et un mari... mais  votre fantaisie. Je me
lasse, enfin, de rpter sans cesse les mmes choses.

--Moi, dans tout cela, j'ai l'air d'avoir commis un gros, gros crime...
dit Simone d'un ton enjou. On dirait que le cadavre est cach sous la
table.

Puis la main pose sur le bras du fabricant de poupes:

--Pre, votre visage est fatigu. Vous n'avez pas dormi?

--Moi, pas fatigu... Je lis un article trs intressant.

--Vous avez perdu quelque somme importante, vous avez besoin d'argent,
mon cher?

--Besoin d'argent! Non!... Vous pouvez tre tranquille pour votre petit
gosme, ma toute bonne.

Sa serviette lance sur la table, Simone se leva et prenant la tte de
papa Jean-Marie entre ses mains, en un geste qui lui tait familier:

--Je veux savoir ce qui vous cause du chagrin. D'abord, je vous embrasse
pour faire la paix.

Comme il se dfendait, baissant le front, les sourcils dessinant une
ligne de poils gris hrisss:

--Alors, je suis coupable et c'est grave!

--Je te dis que je lis un article trs intressant.

--Bien, pre, je vous laisse.

Le djeuner s'acheva rapidement en un cliquetis solennel de fourchettes
et de vaisselle remues, madame Gosselet souriant de la brouille
survenue entre le fabricant de poupes et sa fille, Simone inquite du
silence de son pre, M. Gosselet plong tout entier dans la lecture de
l'article trs intressant.

Deux heures aprs, le fabricant de poupes se promenait, songeur, dans
la grande alle du parc quand un roulement de voiture l'attira vers la
grille d'honneur ornemente de petits amours dors. Il entendit:

--Attendez, monsieur le cocher, on viendra vous payer.

M. Gosselet aperut l'Embaume descendant d'un fiacre ferm qui
stationnait sur le trottoir, prs de la petite porte de service du parc,
 quatre ou cinq mtres de la grille.

Peu aprs, le petit Bamberg vint parler bas au cocher et lui tendit une
pice de monnaie.

--A sept heures moins cinq je serai l, bourgeois, fit le cocher.

Et jugeant, sans doute, que la course de Paris  l'usine avait t trop
dure pour qu'il exiget de nouveaux efforts de Cocotte, il suspendit au
cou de sa bte une musette remplie d'avoine et se mit  frotter d'une
peau de daim les cuivres du harnais.

Le fabricant de poupes se dirigea vers Tant-Seulement qui parait de
plantes nouvellement fleuries une mosaque clatante de couleurs comme
un tapis d'Orient.

--Va  l'usine, mon garon, et prie M. Firmin de se rendre ici o je
l'attends.

Le pre Firmin arriva peu aprs, tout souriant:

--Je vous croyais malade, patron. On ne vous a pas vu  l'usine, ce
matin.

--Des affaires!... Dis donc, mon vieux Firmin, veux-tu m'aider  jouer
un bon tour.

--Dame oui! si l'honneur est sauf!

--Tu vois ce fiacre?

--C'est un jaune. Le cocher a un chapeau blanc. C'est une roulante de
l'Urbaine.

--Ce fiacre,  sept heures prcises, doit venir prendre ici le petit
Bamberg et une jolie femme. Je veux que l'ingnieur manque son
rendez-vous.

--Comment! le petit Bamberg! Il n'a pas seulement une seule matresse
dans l'usine...

--Il cache son jeu, le sournois! Tu retarderas, sans qu'il s'en
aperoive, la grande pendule d'une demi-heure.

--Alors vous voulez la lui souffler, couquinos!

--Comme tu dis. Silence, hein!

--C'est entendu!

Se frottant les mains, dansant la bourre, le pre Firmin rptait
_Couquinos! couquinos!_ (coquin, coquin). Un Auvergnat jouant un bon
tour  un Parisien, cela gaudissait son me de _fouchtra_ ddaign
autrefois par les cuisinires alors que des gringalets de rien du tout
avaient tout de suite bataille gagne.

Le contre-matre parti, M. Gosselet ouvrit la porte de service et monta
dans le fiacre jaune.

--O faut-il vous conduire, bourgeois?

--A Paris. Je vous prends  l'heure.

--A l'heure? Peux pas!

--Pourquoi?

--Faut que je revienne dans cette rue, ce soir,  sept heures prcises,
bourgeois!

--Je le sais pardieu bien. Mon gendre doit emmener sa femme  la gare.
Mais comme il ne peut sortir, j'accompagnerai madame moi-mme. Nous
serons de retour avant sept heures! Allez!

--Mais o?

--Rue Denfert-Rochereau.

*       *       *       *       *

A six heures, Simone qui venait d'excuter une demi-douzaine de sauts
prilleux monta dans sa chambre et endossa par-dessus son costume de
gymnastique un manteau de drap bleu clou de cabochons. Elle voulait
faire  l'aim la bonne surprise de fuir avec lui vtue comme aux heures
de nocturnes entrevues.

En petite fille pratique, elle glissa en une pochette de sa tunique une
petite bourse  mailles d'argent gonfle d'or, puis posa en un
vide-poche la lettre adresse  papa Jean-Marie et descendit dans le
parc un livre  la main.

Elle se dirigea vers la grande alle, de l'air le plus naturel du monde,
sentant son coeur se serrer d'une angoisse dlicieuse,  mesure qu'elle
approchait de l'endroit o Andr devait l'attendre. De temps en temps,
elle s'arrtait pour couter si personne ne la suivait, et d'un coup
d'oeil rapide, elle passait le parc en revue. Tout y tait tranquille
comme  l'ordinaire, plong dans le mme silence et la mme tristesse.
Le jour baissait brusquement, des nuages d'un gris sale, pareils  des
paquets de linges mouills, pendaient au-dessus de l'usine, le vent
humide qui soufflait dans les marronniers annonait la pluie.

Comme elle hsitait  se diriger tout de suite vers la petite porte pour
voir si le fiacre attendait, un bruit de ferrailles remues sur le pav
de la rue lui fit jeter son livre sur un banc et courir vers la grille
au risque d'veiller les soupons de Tant-Seulement.

Le cocher, rnes en mains, semblait prt  partir au moindre signal.
Derrire la glace, elle crut apercevoir Andr lui faisant signe, de la
main, de venir  lui. Vite elle courut vers la voiture, ouvrit la
portire et tendit les bras.

--Oh! mon aim... oh!... mon pre!

La rosse, martelant le pav des quatre fers, partit au galop en un
gmissement de la lourde caisse jaune tremblant de tous ses ais.

--Oh! mon pre, je l'aime tant. Je ne suis pas une mauvaise fille. Mais
vous ne me l'auriez jamais donn et j'ai voulu le prendre!

--Gueuse! gueuse! Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, le sorcier, pour que tu
salisses mon nom, misrable! Toi... au couvent, lui...  la porte de
l'usine. Ah! il en veut aux gros sous de son patron...? Il crevait de
faim quand je l'ai pris  mon service, j'ai d lui payer des vtements
pour qu'il n'entre pas chez moi en voyou. Et il veut m'enlever ma fille?
Me voil rcompens! Ah, petit intriguant d'Allemand, voleur de filles,
voleur, voleur...!

Simone pleurait silencieusement derrire le masque blanc de son
mouchoir.

Elle dit d'une voix trs douce:

--Il n'est pas Allemand, pre, il est Suisse.

--Si tu tais une Gosselet, tu aurais compris son mange, tu n'aurais
pas donn dans le panneau, grosse bte... Ah! le filou! Ah! le
coquin!... Tu as du sang de Parisienne dans les veines!... Il t'a fait
les yeux doux... Il t'a dit qu'il t'aimait bien!... Deux cent mille
francs de dot: il n'est pas difficile! Il a d prendre des petits airs
dsintresss: Jamais je n'oserai demander votre main, Mademoiselle.
Il savait bien ce qui attendait sa demande en mariage... Ah! Ah! le
petit Bamberg, mon gendre! J'aurais tellement ri que je n'aurais pas eu
le courage de le mettre  la porte. Mais, toi, toi si crdule, si bte!
Pas la peine d'apprendre dans tant de livres, alors... Chez moi, chez
moi, en Auvergne, une paysanne n'pouse son fianc qu'aprs avoir
compt, tu entends, ses draps de lit et ses paires de bas. J'aurais
travaill toute ma vie pour offrir un joli petit million  M. Andr
Bamberg parce qu'il a une moustache longue comme a, un grand col qui
doit le gner pour manger et des yeux qu'il doit agrandir avec du noir,
comme les femmes. Ah! non! Ah! non!...

Tapie en un angle de la voiture, les yeux brillant dans le noir, Simone
console par ces hoquets d'indignation, ces bordes d'injures, cette
bourrasque de gros mots, songeait  l'aim, au pauvre aim, l'attendant,
si seul, si dsespr prs de la grille du parc.

--Mais rponds donc, rponds donc, dit M. Gosselet gesticulant avec tant
de vhmence qu'il brisa d'un coup de coude une glace de la voiture.

Le fiacre s'arrta brusquement. Et le cocher parut  la portire.

--Qu'est-ce qu'il y a bourgeois?

--Rien! rien! marche donc, animal.

--Animal! Ah a, dites donc... Vous allez payer la casse tout de suite
et le reste... vous payerez le reste...

--Tu veux de l'argent, toi aussi, tiens, en voil de l'argent, mais
marche, marche plus vite que a!

Le fiacre repartit au galop.

--Enfin, qu'as-tu  dire?

--Je l'aime!

--Tu l'aimes, misrable!... Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas une
Gosselet. Vraiment? Tu l'aimes! Tien! il y a trop longtemps que j'ai ce
soufflet dans la main. Et j'aurais d l'trangler quand tu faisais ta
chatte sous les lilas... J'ai tout entendu, oui tout. Mais j'esprais
que tu rflchirais. Et ce matin, ne voulais-tu pas embrasser ce bon
papa Jean-Marie, hypocrite, sournoise...

--Vous m'avez frappe, pre, je ne suis pas une gamine en robe courte.
Vous n'avez plus de fille!...

--Tu es si bien ma fille, mademoiselle, que je te conduis en retraite
chez les soeurs Visitandines. Et tu n'en sortiras, tu entends, que le
jour o tu seras gurie.

--Je ne gurirai jamais.

--Tu changeras d'avis.

--Je le rpte une dernire fois: j'aime Andr Bamberg.

--Ta mre avait raison de me reprocher ma faiblesse. Mais que t'a-t-il
donc fait, gueuse, pour te prendre comme il t'a prise?

Elle se taisait, froissant ses gants de ses doigts minces et nerveux.

Il lui prit la main et s'approchant tout prs:

--Conte-moi tout, ma pauvre Simonette. Tu tais si gentille toute
petite, quand tu me confiais tes gros chagrins et tes petits dpits.
J'ai, pour te faire plaisir, mis  la porte plus de vingt gouvernantes
qui ne voulaient pas te laisser barbouiller le nez du sable des squares.
Tu n'avais qu' me tirer la barbe, tyran, pour me gagner  ta cause.
J'tais ton cheval: tu m'attachais au coude un collier avec des
grelots... Je te suivais dans le parc, avec ta poupe sur les bras.
Jamais je n'ai pu te voir pleurer sans pleurer et quand j'tais ennuy
par les vilaines affaires d'argent, tes petites mines me faisaient rire
aux clats... Conte-moi tout. C'est lui qui...

--Je l'aime. Vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre.

--J'ai eu tort de te frapper, je te demande pardon, ma petite Momone. Je
veux te faire une vie douce, honnte... M. Bamberg ne t'aime pas.

--Oh! pre!

--S'il t'aimait, il ne t'aurait pas demand de prendre la fuite.

--C'est moi qui ai voulu, pre. C'est moi qui ai exig...

--Tu le crois, malheureuse enfant... coute une histoire d'amour honnte
que je vais te conter. Ton grand-pre qui tait, tu le sais, rtameur,
aimait, jeune homme, la fille de son oncle Gosselet. Il la demanda en
mariage. On la lui refusa. Comme c'tait un brave garon qui ne songeait
pas  enlever les filles, lui, il courut les grand'routes, conomisant
sou par sou, se privant de vin alors qu'il ne cotait que deux sous le
litre. Il travailla six ans pour acheter une toute petite proprit
voisine des terres de son oncle. Sa cousine attendit patiemment;
pourtant, ils s'aimaient bien, va! Le gars, sa journe faite, courait 
travers champs pour lui donner le bonsoir. Il traversait l'table 
vaches pour arriver jusqu' sa chambre. Des fois, elle ne l'attendait
plus. Alors, il la regardait dormir  la lueur de sa lanterne. Puis il
s'en allait sans l'veiller. Des coeurs honntes, des coeurs simples,
vois-tu!

--Elle ne l'aimait pas... Six ans!... Combien de temps, pre,
faudrait-il  celui que j'aime pour gagner un million?

--Ce n'est pas la mme chose!... Mais nous voici arrivs au couvent. Ta
mre a tenu  t'y mettre. Tu n'es pas la premire... Tu n'y seras pas
seule... Les soeurs seront bonnes pour toi. Elles te consoleront et tu
oublieras. Ds que tu seras gurie, cris-moi vite, vite... Nous serons
si heureux, aprs...

La rougeur de ses joues devint brlante, elle se redressa comme pour
repousser une vision terrible, et les yeux enflamms de passion, elle
rpondit d'une voix brve et dcide:

--Je ne puis pas gurir et je ne veux pas!...




VI


Aprs avoir franchi une petite porte perce dans un mur haut de huit
pieds longeant la rue Denfert, M. Gosselet et sa fille furent reus au
parloir par la soeur tourire prvenue de leur arrive.

Grce aux relations de madame Gosselet dans le monde des oeuvres (elle
donnait, bon an, mal an, une centaine de bbs dtriors aux enfants
recueillis par les soeurs de diffrents ordres), son mari avait pu
s'entendre pour faire interner, comme en une sorte de prison, sa fille
au couvent des Visitandines.

C'est encore une des ressources des parents riches dsesprs, de
pouvoir faire enfermer sous le couvert d'une retraite, dans les maisons
religieuses qui reoivent des pensionnaires, leurs filles coupables ou
rcalcitrantes.

Soeur Marie-Thrse, la suprieure, avait accept la garde de la petite
laque, non en l'espoir d'une conversion, mais escomptant la gnrosit
de Monsieur et surtout de Madame Gosselet.

La voix mal assure, papa Jean-Marie fit ses adieux  sa fille, devenu
faible  l'heure des suprmes rsolutions:

--Ah! si tu avais voulu... si tu avais voulu redevenir ma bonne petite
Monette!

--Inutile, pre, je vous ai dit que je l'aimais.

--Me voil bien puni de ma faiblesse. Et cela ne te cause pas de chagrin
de me voir regagner l'usine, seul, tout seul? Ta mre!... que va dire ta
mre? Embrasse-moi, au moins... Embrasse-moi...

Comme il tendait les bras, elle s'approcha, indiffrente:

--Si vous voulez, pre.

--Ce qui me dsole, vois-tu, c'est que tu vas souffrir par moi, moi qui
voudrais te voir heureuse. Qu'est-ce que je te demande, en somme! De ne
pas pouser un jeune homme sans le sou. Cela n'est pas bien difficile!
Plus tard tu me maudirais d'avoir cd! Laisse-moi croire que tu
l'oublieras, je saurai si bien te garder de lui. Je te ferai une bonne
petite existence qui aidera  ta gurison. Dis-moi ce que tu dsires...
Veux-tu pouser le Russe, un jeune homme trs bien, oui, trs bien.

--Celui qui a une tante au Caucase, non, mon pre! Je vous aime
beaucoup, mais si vous pouviez abrger ces adieux... qui nous sont
dsagrables, n'est-ce pas?

--Comment, je t'ennuie! Je suis un vieux radoteur!

--Je ne dis pas cela.

--Je te laisse, mais embrasse-moi... Encore!... Tu rflchiras... Tu
m'criras... Je viendrai du reste te voir tous les deux jours, tous les
jours, si je peux... Je ne suis pas un pre barbare... Je te mets
simplement ici pour que tu rflchisses, pour que tu fasses une petite
retraite, pour que tu apprennes  obir et pour que tu sois protge
contre toi-mme.

Il l'embrassa encore, et comme il faisait mine de gagner la porte, la
soeur tourire, qui se tenait  l'cart pendant ces adieux, prit Simone
par la main et la conduisit vers le tour, sorte de gurite basse
enfonce dans le mur et munie d'un banc en demi-cercle.

Il se retourna encore avant de franchir la porte:

--cris-moi, vite, vite, que tu deviens raisonnable, et je reviendrai
immdiatement te chercher.

Simone dit en un hochement de tte:

--J'ai grand peur de ne jamais tre raisonnable comme vous l'entendez,
pre.

Simone se baissa pour pntrer dans le tour et prit place sur le sige
qui, brusquement, volua de droite  gauche.

Simone Gosselet tait prisonnire.

Toutefois l'accueil que lui fit la suprieure, soeur Marie-Thrse, lui
prouva que sa rclusion ne serait point trop dsagrable.

Soeur Marie-Thrse portait majestueusement le costume de l'ordre: une
robe en laine noire, paisse et drape en plis raides, des plis en bois,
une guimpe blanche aussi rigide qu'un gorgerin. Un bandeau noir
encerclait son front carr. Sous son voile noir, ses yeux trouaient de
deux points noirs le blanc jauni de son masque osseux. Blanche et noire,
elle portait une croix pingle  sa guimpe. Une seconde croix pendait,
au bout d'un chapelet  gros grains, sur sa jupe.

Un naturaliste l'aurait classe sous cette tiquette: coloptre blanc
et noir, le mme signe: une croix or, rpte sur blanc et sur noir.

*       *       *       *       *

La rigidit des pices d'armures qui la revtaient symbolisait assez
bien le caractre de soeur Marie-Thrse. N'ayant pu s'anantir en Dieu,
aprs des ennuis communs  bien des mortelles, elle avait rsolu de
s'occuper des intrts de la communaut.

Nomme conome du couvent peu aprs son entre en religion, elle avait
su dfendre contre les notes majores des fournisseurs les dots
apportes par les fiances de Jsus, et conomiser deux mille francs en
l'exercice de son budget. Cette prouesse lui avait valu d'tre nomme
suprieure au scrutin de l'anne prcdente, en remplacement de soeur
Jeanne-Madeleine si mystique, la pauvrette, qu'elle ne songeait pas 
exiger de dot des jeunes filles brlant de convoler en idales noces
avec le divin Crucifi.

Quand une novice se disposait  prononcer les voeux de chastet, pauvret
et obissance, soeur Marie-Thrse s'informait de l'appoint pcuniaire
qu'apporterait  la communaut la nouvelle professe. Si la candidate
n'avait pas de solides valeurs  dposer dans la corbeille, la
suprieure lui prouvait aisment, en un quart d'heure d'entretien, que
sa vocation n'tait pas assez robuste, que Dieu lui avait cr des
devoirs  remplir hors du couvent.

Soeur Marie-Thrse, au dire de certains notaires parisiens, possdait un
flair merveilleux pour distinguer le bon grain de l'ivraie, la valeur de
tout repos, quoique exotique, du titre franais mais garanti par le seul
patronage d'un ex-dput et de deux ou trois snateurs.

Quand sa conscience lui reprochait de rudoyer les amoureuses pauvres,
elle se disait en guise de consolation que les jeunes femmes conduites
n'auraient eu aucun mrite  renoncer aux biens de la terre. D'ailleurs,
ne fallait-il pas de l'argent, beaucoup d'argent, pour ornementer de
draperies de soie broche le lit de Jsus, pour faire toujours blanches
les guimpes des pouses, pour btir quelque nouvelle chapelle de
rendez-vous spirituels!

Alors que les pauvres namoures ne songeaient qu' Jsus, ne
s'entretenaient que de Jsus, elle veillait, elle,  pargner aux
tout-en-Dieu les soucis, les exigences de la vie.

A la cloche sonnant les offices rpondait de l'autre ct du mur haut de
huit pieds la corne des tramways sonnant l'heure de la bataille pour
l'argent.

Quand ses filles quittaient leurs cellules pour aller prier, des
manoeuvres se levaient de leurs grabats, harasss dj par le labeur de
la veille, pour apporter  la grande machinerie humaine l'appoint de
leurs muscles.

Il faut tre riche, trs riche pour fuir la vie. Soeur Marie-Thrse
l'avait compris et guettait les _bons partis_, les dots rondelettes.

Ses filles lui taient reconnaissantes de leur avoir laiss la meilleure
part, la part choisie autrefois par Marie-la-Galilenne,--celle qui
consiste  aimer par besoin d'aimer,  s'offrir  un amant radieusement
beau qui, s'il ne les prend pas, ne les abandonne pas non plus, ne les
ddaigne pas, belles ou laides.

En revanche, soeur Marie-Thrse possdait toute autorit sur ses
compagnes. Elle avait sous ses ordres l'assistante (sa doublure),
l'conome, la matresse des novices et la Mre dpose, soeur
Jeanne-Madeleine, qui, de suprieure qu'elle tait autrefois, tait
devenue, selon le rglement, la plus humble, la _dernire_ du chapitre.

De jeunes soeurs, par esprit d'obissance, venaient demander  la
suprieure la permission de manger un bonbon. Elles disaient:

--Notre Mre, m'est-il permis de manger _nos_ biscuits?

--J'y autorise Votre Dilection, rpondait soeur Marie-Thrse avec un
sourire.

On dit chez les Visitandines: _notre_ chemise, _notre_ robe, _notre_
cellule.

Notre Mre peut, seule, autoriser une de ses filles  prier
particulirement en commun.

Prires et bonbons, tout appartient  la communaut

*       *       *       *       *

--Mon enfant, dit soeur Marie-Thrse  Simone, votre pre vous a confi
 notre garde, mais n'allez pas croire que vous tes ici en prison.
Venez me dire que vous tes obissante et je signe votre mise en
libert. Nos filles sont de pieuses et saintes gelires qui vous feront
douce votre retraite.

--Mais, madame...

--Appelez-moi Notre Mre, voulez-vous? J'ai si peu l'habitude de
m'entendre appeler _madame_. Je vous le demande, mon enfant.

--Oui, ma soeur.

--Voil qui est dj mieux... Rflchissez, mon enfant. Il est si doux
d'obir. Notre Seigneur a vid le calice jusqu' la lie pour faire la
volont de son pre. Le sacrifice que l'on vous impose est moins
douloureux. M. Gosselet ne veut pas vous faire pouser un bossu...

--Mais, madame...

--Notre Mre!

--Notre Mre, j'ai rsolu fermement d'pouser qui j'aime.

--Bien, mon enfant, je ne vous parlerai pas du monde, je ne le connais
pas. Mais vous pouvez vous tromper dans votre choix, vous pouvez vous
laisser prendre  de fausses apparences. Hors de Jsus, tout est vanit.
Je sais que vous n'avez pas eu le bonheur d'apprendre  l'aimer dans nos
maisons religieuses, mon enfant, mais vous n'tes pas une mauvaise
fille, je le vois bien. Je pense mme que nous deviendrons amies.

--Oh! madame! Oh! ma soeur!

--Alors, vous prfrez la libert  notre amiti?

--Je l'avoue, ma mre, bien que...

--Oui, oui, n'allez pas revenir sur cette parole pleine de
franchise.--Une de nos bonnes soeurs converses va vous conduire  votre
chambre et vous vous reposerez de vos fatigues, mon enfant. J'espre que
vous dormirez bien... Venez causer avec moi,  votre rveil. Je vous
prsenterai  une de mes petites protges,  une dsespre elle aussi,
qui commence  oublier. Mais n'allez pas lui communiquer votre bel
enthousiasme!

Inutile, mon enfant, de vous lever au premier coup de cloche,
d'ailleurs vous ne l'entendrez pas.

Maintenant un conseil, mon enfant. Si votre grand, grand chagrin vous
empche de prendre un repos qui vous est ncessaire, agenouillez-vous
devant le crucifix qui orne votre chambrette.

--Mais, ma mre, j'espre dormir.

--La courageuse enfant!

--Vous mettrez une robe noire, demain: c'est la rgle. Toutes les jeunes
filles ou les jeunes femmes en retraite doivent se vtir de la sorte.

--Mais, notre Mre, je n'ai pour vtement que ceux que je porte. Mon
dpart prcipit...

--Oui, je sais... Vous rougissez, mon enfant. Vous avez d vous faire
belle, si belle, que vous devez attendre en votre chambre que M.
Gosselet vous envoie... Mais voyons un peu sous ce manteau...

--Non, ma soeur, je ne puis...

--Tout le monde m'obit ici, mon enfant!

--Au fait je puis bien vous montrer mon costume de gymnastique.

--De gymnastique!

Dgrafant son grand manteau en drap bleu orn de cabochons, Simone
apparut en pantalon de flanelle blanche plisse et bouffant, en tunique
moulant ses paules comme un linge mouill.

Soeur Marie-Thrse recula comme blouie par la blancheur du tissu. Et
les mains jointes, les yeux baisss:

--Oh! ma fille! oh! ma fille! Comment avez-vous os aller vers celui que
vous aimez vtue si peu dcemment?... Il aurait dout de vous, plus
tard.

--Je venais de faire du trapze, notre Mre, quand j'ai pris la fuite.

--Du trapze!

--Je suis presque aussi forte que les professionnels.

--Le dmon se sert de toute arme pour vous ravir... En vous inspirant
l'amour d'exercices peu familiers  notre sexe, il comptait vous perdre
par l'attrait des mascarades immorales. Votre costume est outrageusement
immoral, ma chre fille, et votre pre permettait...

--On voit bien, notre Mre, que vous ne savez rien de l'ducation
moderne... et que vous n'avez jamais fait de gymnastique!

Ceci fut dit si gaiement que soeur Marie-Thrse, oubliant de relever
l'impertinence, se mordit les lvres pour ne point rire. D'exsangue
qu'elle tait, sa bouche s'empourpra, carminant d'un trait transversal
son masque ple.

Puis, devenu grave:

--Vous avez commis une grande faute, mon enfant, et je devrais vous
gronder, mais vous tes si... amusante. Au fait, me voil rduite 
faire planter des piques sur les murs de notre couvent. Peut-tre
n'aurais-je pas accept de veiller sur vous si j'avais su que vous tiez
gymnasiarque. vitez, mon enfant, de montrer  la soeur converse qui va
vous conduire  votre chambre, que vous tes venue ici en petite
saltimbanque. Promettez-moi aussi de ne pas scandaliser mes filles par
le rcit trop inconvenant de votre fuite. C'est entendu, n'est-ce pas?

--Oui, notre Mre.

--Dormez bien et rcitez les prires que vous apprit votre maman quand
vous ne faisiez que jouer  la poupe. Les coeurs simples sont  Dieu,
mon enfant; les autres sont au diable.

*       *       *       *       *

Arrive en sa chambrette, Simone ne put se dfendre contre la tristesse
qui l'envahit brusquement. L'hostilit des choses qui l'entouraient lui
rappelait le nid bleu et blanc o elle pensait  _lui_, rvait de _lui_,
en un cadre riche et coquet.

Blanchie  la chaux, la chambre ou plutt la cellule n'avait pour tout
meuble qu'un lit troit  quatre colonnes, entour d'pais rideaux
blancs, une table de bois blanc et un escabeau. Sur une croix noire
accroche au mur, un Christ en pltre neuf se dressait tout ple
au-dessus d'un bnitier attrist du rameau de buis qui secoue sur les
morts des pleurs d'eau bnite.

Une pancarte imprime en lettres grasses attira le regard de Simone sur
la sentence: _Vanit des vanits, tout est vanit_.

Elle dit tout haut:--C'est gai, ici!

Posant son chapeau sur la table, elle releva d'un tapotement de main les
petites boucles de cheveux qui couronnaient son front d'un toupet de
clown, tira un blocknote de la poche de son manteau et crivit sur la
premire page:

*       *       *       *       *

Mon Andr,

Je suis seule et enferme dans une cellule de nonne. Mon pre vient de
me traiter de fille. La suprieure des Visitandines, malgr sa bont ou
 cause de sa bont, ne m'a qualifie que de petite saltimbanque. Tout
m'est hostile ici, et le Christ qui orne la muraille, devant moi, semble
me regarder en ennemie. Je crois en toi et je t'aime. Je vais me coucher
et dormir pour rester forte contre leurs tentations. Je m'vaderai de ce
couvent. Comment? je ne sais. Mais je m'vaderai.

Cette rsolution bien arrte me rend trs calme. Je me sens tout 
fait matresse de moi-mme et de mes nerfs. Tu verras comme je suis une
petite femme de courage, de sang-froid et d'nergie.

Je ne veux pas, mon aim, crire un _journal_ de captivit, mais
j'espre te montrer, un jour, ces notes qui te prouveront que tous mes
pensers sont  toi. Malgr tout, je reste ta femme, ta petite femme et
je t'avoue tout bas,  l'oreille, que j'ai grande envie de pleurer loin
de toi.

Que fais-tu, mon Andr? Chass de l'usine, tu te dsespres, sans
doute. Aie foi en moi, mon aim.

Ici je serai presque heureuse au milieu de pauvres femmes qui disent
des mots de passion  Celui qui ne se rvle jamais  leurs coeurs
d'amantes. Toi je t'ai vu, je sais ton me, je sais aussi que nous nous
aimons.

Dors bien, mon aim, et ne te laisse pas abattre par l'adversit;
d'autres jours nous seront joie.

Mfie-toi de l'honnte homme, Andr!

Je suis presque gaie, tu vois. Joue contre joue, nous lirons ces
lignes, plus tard, chez nous, chez nous!...

Pense  moi. Je sentirai trs bien ta pense dans mon coeur. Aime-moi
bien; je veux tre ton cher amour et sentir que je le suis.

A toi.

Simone GOSSELET, _la fille, la petite saltimbanque_.


Ceux qui m'insultent ne savent pas... Pre souffre pour de l'argent! Le
_coeur_ n'est pas un muscle, malheureusement. Les singulires formes
qu'il prendrait selon les gens! On exhiberait ces monstruosits  la
foire. Sur ce, je vous embrasse, mon poux.

SIMONE.

*       *       *       *       *

Trs brave, la fille de M. Gosselet ne pleura gure plus de cinq minutes
dans le petit lit dmod, entour de rideaux en cretonne rugueuse.

Dans les cellules voisines, les religieuses obsdes d'amour invoquaient
Jsus.

Simone s'endormit, prononant un nom profane mais tout aussi doux  ses
lvres que celui du Crucifi.




VII


Simone se rveilla toute glace sous les neiges de ses rideaux qui
l'enveloppaient comme d'une froide avalanche.

Elle revtit une robe noire que lui apporta une soeur converse et rendit
visite  la suprieure.

--Mon enfant, lui dit soeur Marie-Thrse, je crois que, contrairement 
la rgle, il est inutile que je vous confie  une maman,  une de mes
filles qui tenterait en vain de ramener  Dieu un coeur pris tout entier
par le monde. Je vais vous prsenter  Mlle Paule de P... qui a bien
voulu, sur ma demande, vous prter ce vtement de deuil qui sied mieux 
une jeune fille bien leve que votre accoutrement d'acrobate.

Mande par soeur Marie-Thrse, Paule de P..., blonde et frise comme un
petit saint Jean, menue trottinante, le visage dlicieusement assombri
par deux grands yeux  peine teints de bleu, fit son entre dans le
cabinet directorial.

Elle reconnut sa robe sur le dos de l'amie que lui confiait soeur
Marie-Thrse, battit des mains et s'cria encourage par l'attitude
souriante de Simone:

--Ah! je serai moins seule.

--Voil, ajouta la suprieure, qui va hter votre gurison, ma chre
Paule et vous rendre vite  Mme de P... Je vous autorise  vous
promener dans le clotre pendant l'office de ce matin.

*       *       *       *       *

Simone et Paule descendirent dans le grand clotre, sorte de vestibule 
colonnade, habit par des statues de saints et de saintes en marbre
blanc, encerclant un paradis fleuri de corbeilles et plant d'acacias.

--Je ne sais rien de votre vie, j'ignore quelle aventure vous a valu une
vilaine retraite forc, ma chre amie, dit Paule, mais je vous aime dj
comme une soeur. Les coeurs appartiennent tous ici  Jsus et j'ai si
grande envie de me confesser que... je vais tout vous dire.

--Dj!

--Oui, dj. J'aime mon ancien professeur de piano, un jeune homme qui
sera clbre demain. Il a compos une mlodie dite: _Rves du matin_.
Connaissez-vous _Rves du matin_? Cette oeuvre divine m'est ddie, ma
chre. Je pleure toutes les fois que je joue son aveu, car c'est l'aveu
de son amour pour moi.

Maman tait  la recherche de je ne sais quelle partition dans la
bibliothque. Ce fut une rvlation. Oh! si douce!... Quand mre entra
brusquement, devinant tout,--il ne jouait plus que d'une main,--j'tais
assise sur ses genoux et il me baisait les poignets. Sortez, monsieur!
Il partit trs digne, et quelque chose de moi s'en alla avec lui.

Espionne d'abord par toute la valetaille, puis garde  vue par maman,
je fus enfin confie  soeur Marie-Thrse.

Ici, je puis l'aimer tout bas et chantonner aussi tout bas les _Rves
du matin_! Voulez-vous que je vous dise la mlodie sans paroles. _Tu_...
_tu_... _tu..._! C'est aussi nervant que les odeurs d'encens qui me
donnent la migraine  la chapelle. _Tu_!... _tu_... _tu_...! Il me
semble que ses doigts jouent dans mes cheveux. Nous chapperons  la
surveillance de la soeur qui veut me convertir et nous irons dans
l'oratoire de la suprieure. Il y a l un petit harmonium. _Rves du
matin_ fait trs bien sur l'harmonium. Je l'aime... je l'aime!

--Et il se nomme?

--Gontran Saint-Patrick.

--Un joli nom de musicien. Moi, ma chre amie--confidences pour
confidences--j'aime un tout petit employ de mon pre qui n'a jamais
fait la moindre musiquette, qui n'a jamais rimaill le moindre sonnet.
Autrefois quand il semblait rveur, les gens qui l'entouraient pouvaient
l'entendre murmurer des choses extraordinaire: AX - 4Tc...

--C'est une manire de savant?

--Oui, mais maintenant quand il rve, il dit: Simone. C'est une
manire d'amoureux. Il est ingnieur-constructeur et trouvera le moyen
de me btir une maisonnette de bonheur  huis-clos. Mon pre s'oppose 
notre union, ce qui vous explique ma prsence en ce couvent.

--Votre fianc se nomme?

--Andr.

--Andr! presque aussi joli que Gontran.

--Presque... vous tes charmante! Mais pour un ingnieur, c'est
suffisant, n'est-il pas vrai?

--Vous vous moquez!

--Moi, point, cela vous prouve que vous aimez Gontran autant que j'aime
Andr: voil tout.

--Je l'aime... je l'aime... Mais c'est un amour maudit puisqu'il fait le
dsespoir de ma bonne mre.

--Mon amour donne la migraine  bon papa Gosselet, et je vous assure
qu'il est, cependant, cet amour,  l'abri de toutes les maldictions.

--Vous tes donc bien courageuse?

--J'espre l'tre assez pour faire mon bonheur.

--Mais vous tes prisonnire.

--On s'vade.

--Oh!

--Quoi! oh?

--Ce serait trs mal et trs difficile.

--Par compassion pour Gontran, je serais heureuse de vous prouver que
cela n'est pas aussi difficile que vous le pensez.

--Je verrai... je rflchirai... mais ce serait trs mal. S'enfuir de la
maison de Dieu! Il est vrai que je m'ennuie, m'ennuie... m'ennuie!
Regardez voir si je n'ai pas un cheveu blanc, l sur la tempe gauche?

Simone penchant sur son paule le front boucl de sa nouvelle amie,
souleva du doigt les boucles blondes et dit apitoye:

--Toute une boucle, ma chre, toute une boucle. Encore huit jours de
rclusion et vous serez poudre  la marchale. Il est vrai que
semblable parure sied bien aux visages  roseurs.

--J'ai vieilli tant que cela? Des cheveux blancs! Vous avez bien vu? Je
monte vite dans ma chambre. J'ai pu apporter ici une petite glace de
poche. Les soeurs prtendent que je possde, seule, cet _instrument de
pch_.

--Prtendent, c'est possible! mais... elles aiment Jsus. Les femmes se
font belles pour celui  qui elles veulent plaire.

--Elles sont belles en elles, les pauvres filles. Vous les aimerez quand
vous les connatrez. Mais mes cheveux blancs?

--Inutile de consulter votre petite glace, ma chre Paule, vos cheveux
sont tous blonds  nuances infiniment varies. Il doit falloir beaucoup
pleurer pour gagner ses cheveux gris; et vous n'avez gure fait que
sourire jusqu' l'audition de _Rves du soir_.

--Je suis si malheureuse depuis huit jours que je suis ici! Je ne parle
pas la mme langue que les bonnes soeurs. Si je pense Gontran, elles
disent Jsus. Toujours la mme existence grise, calme, endeuille de
chants religieux aussi rjouissants que le _Dies ir_. Tout conspire
contre mon amour. Mais maintenant que je vous ai, je serai plus forte,
oui, plus forte. Avez-vous une chambre  vous?

--J'ai une cellule, comme une vraie prisonnire.

--Moi, j'habite une chambre garnie de tous mes bibelots de jeune fille.
J'tais si dsespre, lors de mon arrive, que soeur Marie-Thrse a
consenti  me laisser mes petits riens.

Je suis, par distraction, presque tous les exercices des Visitandines.
Je me lve  cinq heures  l'appel de la cloche du couvent et descends 
la chapelle o je communie avec toute la communaut le jeudi et le
dimanche. J'assiste ensuite  une seconde messe et djeune un peu avant
les bonnes soeurs. Je prends volontiers du caf au lait, le matin. Elles
ne mangent que de la soupe... A huit heures et demie: office. C'est
triste, triste! Les Visitandines chantent sur trois notes des psaumes
qui me font pleurer. On dirait que j'entends le _De profundis_ clam sur
mon amour mort.

... Aprs le dner qui a lieu  midi, nous descendons dans le grand
clotre et je m'amuse  parer de fleurs la statue de soeur Agns que vous
voyez l-bas prs de la Vierge Marie.

... A une heure, je brode ou couds des petites brassires pour les bb
de pauvres, puis vais pleurer  une nouvel office chant sur trois notes
lugubres. J'cris ensuite  ma mre que je m'ennuie... m'ennuie... et
j'assiste  l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois
notes, les trois notes...

--C'est moins compliqu que _Rves du matin_!

--Mchante, taisez-vous!... Puis souper, puis promenade, ou travail,
puis nouveau et dernier office, celui du soir, gay des trois notes
dsespres... Alors commence le grand silence ordonn par les rgles de
saint Franois de Sales, silence si absolu que les pauvres soeurs malades
ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans
les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se
punissent les soeurs tentes.

--Tentes par qui?

--Tentes par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se
flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par
exemple, prt trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du
sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande
coupable et je dis, tremblante, ma prire du soir.

--Vous n'avez jamais eu la pense d'entrer en religion, ma pauvre amie?

--Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue
cependant que les lectures  haute voix pendant les heures de travail de
la communaut m'ont souvent fait envier la flicit des mes qui ne
vivent qu'en Dieu. Hier encore, soeur Jeanne-Adle m'a beaucoup mue en
dclamant d'une voix mal assure la _Vie de Anne-Madeleine de Rmuzat_,
une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses
chemises de coton, serres au cou par un noeud coulant comme des sacs de
meunier, que portent les bonnes soeurs, me feraient regretter mes
chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices
passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplins.
En outre, il me serait fort dsagrable de ne plus voir mre qu'au
parloir. Je l'aime bien, mre, malgr tout.

--Votre mre vous rend visite souvent?

--Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et
me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est
si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pice cire, meuble
de chaises alignes avec tant de soin qu'elles semblent scelles  la
muraille. Devant chaque chaise, un carr de tapisserie  fleurs passes.
La soeur mande par un _vivant_ arrive escorte de soeur coute! Ah! Ah!
Ah!

--Pourquoi ce rire?

--Soeur coute! Soeur coute est la plus vieille de la communaut. Elle
n'a jamais aim que Jsus et elle l'aime, je crois  sa manire, en
souponneuse et en grondeuse. Soeur coute n'y voit presque plus. Quand
une jeune Visitandine se rend au parloir, vite, Soeur coute quitte la
lingerie o elle taille pour ses compagnes des voiles de formes
invraisemblables, sans patrons, au seul jug des ciseaux tremblottant au
bout de ses vieux doigts. Elle accourt trottinant, regardant la soeur
qu'elle va accompagner comme si la pauvre fille allait  une entrevue
avec le diable. Arrive devant la grille gaze de noir, soeur coute
dvisage le visiteur ou la visiteuse de ses grandes prunelles mortes
pour leur faire rentrer dans la gorge les futilits qu'ils pourraient
dbiter, puis fait glisser entre ses phalanges noueuses les grains de
son rosaire.

... Parfois elle avance d'un pas vers la grille, semblant scandalise,
puis continue ses oraisons, les paupires baisses, jusqu' ce qu'un
geste un peu trop vif la tire de son extase rparatrice.

... Si l'entretien dure trop longtemps, elle pousse des soupirs, fait
cliqueter son chapelet, montre grise mine aux visiteurs. Ce mange ne
manque pas d'intriguer les vivants qui rient de bon coeur lorsqu'ils
apprennent que soeur coute est sourde, sourde comme un vieux pot depuis
une bonne douzaine d'annes.

--Dcidment, je pense ne pas trop m'ennuyer ici, ma chre Paule. Je
dcouvre un monde nouveau.

--Vous verrez que les trois notes des offices auront vite raison de
votre gaiet. Mais voil les bonnes soeurs qui reviennent de la chapelle.

Par une porte s'ouvrant en un angle du quadrilatre form par la
colonnade du clotre, les robes noires, raides, anguleuses, archaques,
envahissaient le prau. Les faces macies taient blanches dans
l'encapuchonnement du voile noir. Les lvres plates semblaient uses par
les baisers de cuivre du crucifix. Les yeux, aux pupilles agrandies par
les contemplations, se voilaient de paupires diaphanes et bleutes,
aveugles par la lumire d'un soleil neuf de mai.

Toujours priant, elles longrent la colonnade, s'inclinant bien bas
devant les statues de marbre, sans un sourire au jardin nouveau fleuri,
sans un regard au grand ciel bleu. Elles marchaient en un froissement
rude d'toffes, en un heurt des rosaires. Pas un martlement de
chaussures sur les dalles de pierre. Effrays par ce passage silencieux
d'ombres, les moineaux se rfugiaient dans les massifs.

Quand la procession noire eut disparu, mains jointes, dos vots, sous
une porte de la galerie, Simone dit:

--Le spectacle n'est pas gai.

--Elles sont bien heureuses, ne regrettant rien, ne dsirant rien!...
Voici Soeur Marie-Thrse!

Soeur Marie-Thrse quittait,  son tour, la chapelle, moins recueillie
que ses chres filles  en croire l'aller de ses grands yeux sur les
choses qui l'entouraient.

Elle semblait heureuse du renouveau, pensait, sans doute, que les saints
de marbre auraient, le printemps venu, leurs socles toujours fleuris, et
que les toiles blanc-roses des espaliers se changeraient en fruits
savoureux qui ne coteraient rien  l'conomat.

Elle fit signe aux deux amies d'un geste ample de ses grandes manches:

--Eh bien, ma chre fille, cela ne ressemble pas trop  une prison. Vous
verrez, nous vous gterons. Venez que je vous montre nos fleurs avant de
vous prsenter  la communaut.

Tout en cheminant, elle admira Dieu devant les corbeilles de fleurs, se
signa prs des quinconces o des _Ecce homo_ s'levaient en des
retraites de verdure, gronda maternellement Paule de P... qui dchirait
entre ses ongles le calice d'une fleur de pcher, puis gagna, suivie de
Simone et de Paule, l'atelier o ses filles travaillaient  enrichir de
quelques linges rares, de quelques tissus fins, le trousseau de Jsus.

Simone, un peu mue, s'assit  ct d'une vieille Visitandine, la soeur
robire, qui donnait de grands coups de ciseaux dans une pice de drap.

Les soeurs lui firent un accueil blanc des lvres, puis reprirent leur
couture ou leur broderie, coutant la lecture de soeur Jeanne-Adle.

*       *       *       *       *

Soeur Jeanne-Adle lisait:

Madelaine Rmuzat prouva, jeune encore, la mystrieuse souffrance de
l'amour. Le Seigneur, en lui rvlant ses charmes, excitait ses dsirs
de l'aimer davantage; mais comble de faveurs clestes et aspirant  y
rpondre, que peut-elle offrir  un Dieu qui se rend prodigue de
lui-mme? Question complexe, insoluble! Elle jeta la sainte enfant dans
le supplice douloureux que nous ne pourrions mieux expliquer que par les
paroles de l'aimable docteur  son Thotime: Ce n'tait pas le dsir
d'une chose absente qui blessait son coeur, car elle sentait que son Dieu
lui tait prsent. Il l'avait dj mene dans son cellier  vin; il
avait arbor sur son coeur l'tendard de l'amour. Mais quoique dj il la
vt toute sienne, il la pressait et dcochait de temps en temps mille et
mille traits de son amour, lui montrant, par de nouveaux moyens, combien
il tait plus aimable qu'il n'tait aim. Et elle, qui n'avait pas tant
de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer, voyant ses efforts
si imbciles en comparaison du dsir qu'elle avait pour aimer dignement
Celui que nulle force ne peut assez aimer, hlas! elle se sentait outre
d'un tourment incomparable. Et de plus, elle tait accable par le
poids de son impuissance, plus vivement aussi se sentait-elle
sollicite, poursuivie par les exigences amoureuses de son Matre ador.
Que lui demande-t-il donc? Elle ne sait pas[1]...

Simone coutait, tonne, cette phrasologie troubleuse d'mes.

Toutes ces femmes aimaient donc Jsus d'un amour charnel qu'elles
soupiraient sur la blancheur des linges quand la lectrice soulignait
d'un geste de voix: _elle se sentait outre d'un tourment
incomparable_ ou bien: _poursuivie par les exigences amoureuses de son
Matre ador_...

Paule de P... dit comme  regret:

--Venez, nous nous rendrons au rfectoire, avant la communaut. Cette
lecture vous a mue, je le vois, c'est si beau! si beau!

Note [1]: Anne-Madeleine Rmuzat, d'aprs les documents de l'ordre,
Lyon. Vitte, dit.




VIII


--Comment va Votre Colre, ce matin?

--Elle se porte  merveille, merci, Votre Srnit. Vous tes donc bien
certaine de l'pouser?

--J'ai l'intention de tout faire pour cela et... mme plus.

--Mme plus!... Voil un mot qui vous vaudrait une neuvaine de la
communaut s'il venait aux mignonnes oreilles de soeur Marie-Thrse,
notre Suprieure, ma chre Simone. Mme plus!... Le vieil abb
Fermadand, notre aumnier, vous exorciserait en pleine chapelle. Alors
vous l'aimez assez pour... Et vous ne rougissez pas! Moi, j'ai des
roseurs  la nuque, voyez!

--Rougissez pour moi, ma chre Paule, rougissez  votre aise. Je suis
bien certaine de quitter cette jolie cage  linottes.

Et ce disant, Simone prit place sur un banc de granit  ct de cette
pauvre petite Paule de P... embastille pour illicite amour offert  son
professeur de piano.

Paule, leve au Sacr-Coeur, aimait le babillage raisonneur de la
petite laque. Elle prenait courage, s'enhardissait au contact de
cette amie oseuse qui l'effrayait par la non-hypocrisie de son allure et
ses pensers proclams tout haut en ce milieu de chuchotements touffs
sous les bguins.

Assises robe  robe, les mains tournant les feuillets des livres
qu'elles ne lisaient pas, elles amusaient leurs yeux de l'aller des
robes monacales sur le sable blond, par ce matin d'avril.

Dans la petite cour proprette, sous les marronniers dj feuillus, les
bonnes soeurs s'abordaient avec des petites mines trs dignes, se
faisaient des rvrences mi-crmonieuses, parlant des lvres seulement,
les dents blanches montres en des rires qui ne sonnaient pas.

Simone singeait leur bonjour matinal, ppiant  chaque rencontre de deux
nonnettes sous les marronniers:

--Je salue Votre Douceur!

--Votre Charit a bien dormi?

--Comment va Votre Humilit?

--Bien? je remercie Votre Chastet.

Quand les moineaux se roulaient  leurs pieds en des maladresses de vol
troubl par le besoin d'aimer, les Visitandines faisaient des signes de
croix  la drobe ou rcitaient quelque oraison jaculatoire en une
presque immobilit des lvres.

Toutes ou presque toutes avaient _leur_ prire  Jsus, au doux Jsus, 
l'Amant Jsus, au Bien-Aim Jsus,  l'poux Jsus.

Elles composaient, la nuit, en leurs cellules, des placets d'amour
qu'elles dbitaient le lendemain  la chapelle, regardant les lvres
ples du doux Crucifi, esprant les voir remuer.

*       *       *       *       *

Ce jour-l, une  une, discrtement, la bouche entr'ouverte, les yeux
allums, elles se dirigeaient vers la petite porte ogivale de Sa
Maison. Il tait l et elles allaient Le contempler. Anxieuses, elles
s'arrtaient sur le seuil du temple, se cachant le visage en des
blancheurs de linge, venant au rendez-vous en de fausses pudeurs comme
sous de doubles voilettes.

Paule de P... dit brusquement, pour expliquer ces frquentes visites 
la chapelle:

--Soeur Agns va mourir.

--Qui, soeur Agns?

--J'oublie toujours, ma pauvre Simone, que vous tes loin de nous, tout
en demeurant au milieu de nous. Vous ne connaissez pas soeur Agns... la
religieuse si blanche... qui dort avec Jsus...

--Qui dort avec Jsus! Expliquez-vous. Je ne suis pas lve du
Sacr-Coeur, moi!

--Vous avez vu  la chapelle, dans le choeur, la religieuse tendue sur
une chaise longue et si faible et si blanche, avec des yeux si grands?

--Oui, j'ai vu une pauvre femme bien malade!

--Pauvre femme! Elle est l'Heureuse, l'Envie. Toutes les religieuses
jalousent son sort. Le Crucifi lui tend les bras et il la prend toute,
peu  peu, dlicieusement. Il l'attire et l'absorbe en lui, il aspire
son me comme elle aspire, elle, son coeur divin.

--Une folle mystique!

--Non, une fiance, et plus heureuse que bien des fiances de la terre,
puisqu'elle va vers l'amant cleste des mes; qu'elle meure pour l'amour
de son amour aujourd'hui ou demain, dans quelques heures, elle sera dans
son Paradis de dlices, submerge dans sa fontaine d'amour.

Les yeux levs en d'extatiques visions, Paule de P... soupirait. Simone
lui prit la main doucement, et, moqueuse:

--Je vous assure, ma chre amie, que votre fianc n'est pas au ciel,
lui. Un peu de courage! Dans quelques jours les portes de la cage
s'ouvriront pour vous aussi, et vous volerez  tire-d'ailes... Est-ce
qu'il a de longs cheveux, votre musicien?

--Mais non... trs correct.

--Ce n'est pas une faon de Christ, alors! Vous avez une tendance  le
confondre avec Jsus. C'est humiliant pour tous les deux...

--Vous blasphmez! Vous me faites de la peine.

--Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais
pas en un Dieu joli garon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour
l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous
le voyez bien.

--Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter
une simple histoire, celle de Soeur Agns, et nous verrons si vous rirez
de cette noyade.

--Cela dbute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?

--Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, soeur Agns
tait une jolie hritire de notre monde. Grande, brune, trs belle,
dissipe, primesautire, elle rpondait  des propos de bal,  des
flirts respectueux mais oss, par de grands clats de rire qui
interloquaient les amoureux. Pas facile  prendre celle-l! Les duos,
les tours de valse, les singeries du cotillon, les motions au thtre
ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant
redoute. Elle disait  Romo quand elle tait Juliette: Monsieur, vous
tes d'un demi-ton trop haut.

Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un
jeune Saint-Cyrien, trs embarrass de son pe et portant son kpi
empenn comme un marguillier porte le dais aux processions du
Saint-Sacrement.

Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drles quand il
s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide,
n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperut et
l'encouragea mme, dit-on. Puis,  la premire syllabe d'aveu, elle
riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son
moi:

--Vous tes le vingt-cinquime, monsieur! Votre petite machine n'est pas
originale, d'ailleurs. Je puis vous rciter la suite, si vous le voulez!

Le petit Cyrard, confus, fit une belle rvrence datant de sa mre-grand
et ne reparut plus chez la tante d'Agns.

Elle ne dsespra point trop, comptant le ramener  elle tt ou tard,
lorsqu'elle apprit, deux ans aprs, qu'il se fianait  une de ses
amies.

Elle assista trs digne  la messe de mariage, puis, le soir mme, elle
vint prier soeur Marie-Thrse de la recevoir au couvent.

--Morale: Ne dsesprez pas celui que vous aimez.

--Taisez-vous, mon amie. Elle fut si malheureuse, soeur Agns! Celui
qu'elle aimait,  une autre!

Songez  ce que vous souffririez si Andr... C'est Andr, n'est-ce pas?

--Moi je n'ai rien dit.

--Sans vous en douter, dans le laisser-aller de vos confidences, vous
avez prononc le nom! Bon! Voil que vous rougissez.

Les deux petites prisonnires, les mains jointes en un instinctif
sentiment de crainte, se turent, regardant voleter les moineaux.

*       *       *       *       *

--Je continue, dit Paule, souriant de l'moi caus  son amie, Soeur
Agns pria longtemps, longtemps, avant d'oublier l'aim. Ses actes
d'amour n'allaient pas toujours  Dieu et elle se jugeait bien coupable,
jenant, usant sa robe sur les dalles de l'glise. On parla beaucoup
d'elle dans le monde, et je me souviens d'avoir copi pendant les
vacances une prire compose par elle, prire o elle suppliait Jsus
tout puissant de la dlivrer du souvenir du petit Saint-Cyrien. Je
transcrivis cela, au temps de mes robes courtes, ne sachant trop ce que
signifiaient ces appels  la clmence divine. Je pensai en ma faible
jugeotte que la pauvre femme devait tre quelque grande criminelle,
quelque empoisonneuse.

L'amour de Dieu triompha aprs deux ans de luttes. Elle fit mander
l'aim au parloir, sous couleur de lui rappeler ses devoirs de chrtien,
s'abusant elle-mme, la pauvre douloureuse, sur le motif de ce revoir.
Elle lui apparut endeuille derrire le crpe qui partage en deux la
petite pice: ct des morts, ct des vivants. Il fut bon, trs doux,
promit de travailler  son salut, sans sourire. Elle l'adjura d'aimer sa
femme. Il ne rpondit pas, par piti. Quand on l'emporta vanouie, il
pleura d'avoir perdu cet amour qu'il n'avait pas eu, et cependant, il
aimait celle qu'il avait pouse.

Dieu pardonna enfin et soeur Agns n'habilla plus du regard, le corps
blanc en croix, d'un pantalon rouge  bande bleue et d'une capote 
boutons d'or. Elle pria avec calme, n'osant dire  Jsus des mots de
passion, par pudeur, les regrets tant trop rcents encore. Elle alla 
Lui d'une faon correcte, en femme honnte qui ne se jette pas dans les
bras de l'amoureux numro deux, parce que l'amoureux numro un l'a
ddaigne.

--Comme vous savez bien toutes ces choses, mon amie!

--Je devine... probablement... en femme qui aime. D'ailleurs on commenta
beaucoup autour de moi, je vous l'ai dit, le roman de soeur Agns. Il se
peut aussi que mon ducation au Sacr-Coeur m'ait appris...

--... Comment on flirte avec Dieu... Continuez, je vous prie! Mais ce
long rcit vous fatigue, peut-tre. Vos jolies mains reposent si lasses
dans les plis de votre jupe! Et cet imbcile de mdecin qui ne croit pas
devoir vous ouvrir les portes de la cage!

--Je ne suis pas lasse de conter, je vous assure! C'est si beau ces
souffrances d'amour! Soeur Agns devint la bonne sainte de ce couvent.
Ses yeux qui avaient tant pleur brillrent d'un clat doux, toujours un
peu mouills d'eau. L'iris devenu large dans les longues contemplations
s'agrandit de telle sorte que bleues autrefois les prunelles taient
devenues noires. Son visage s'affina, amaigri, mais non dcharn.

Souriante, elle accueillit au parloir les anciennes amies qui venaient
la fliciter de sa gurison, plutt curieuses que compatissantes.

Elle sut les petits potins du monde, les mdisances, les calomnies,
reut des confidences, des aveux, et donna des conseils aux dsespres
d'un jour.

Elle fut, deux ans durant, le mdecin pour mes des petits cercles
fminins.

Les coups faisaient queue rue Denfert-Rochereau et la bonne soeur
Marie-Thrse ne songea point  interdire, selon la rgle, ces
parlottes, ces five-o'clock chez Jsus.

De temps  autre, les visiteuses faisaient une retraite au couvent,
comme on va aux eaux, et l'conome de la communaut encaissait les
prsents destins  ornementer la chapelle du Sacr-Coeur.

Un prdicateur mondain,  la Madeleine, fit allusion  la sainte Mlle
de G... et pendant huit jours, il fut de bon ton de prendre le voile. La
mode passe, les pauvres petites filles romanesques regagnrent la
maison paternelle mais non sans avoir laiss quelque peu de leur dot
derrire le crpe noir. Il en cote pour passer dcemment du ct des
morts au ct des vivants.

Soeur Agns joua de bonne foi son rle de racoleuse. Elle avait l'me
trop pleine de Dieu pour songer aux petits bnfices que procure une
grande pit habilement exploite. Elle s'tonna d'abord du vide qui se
fit brusquement dans le parloir, puis redoubla de ferveur pensant que
Dieu ne l'avait pas juge digne de ramener  lui les pauvres brebis
gares, les pauvres brebis  tte si lgre, paissant n'importe quelle
herbe, au gr des pasteurs et aussi au hasard des pturages.

Adle de G..., sa soeur, marie depuis peu, venait lui confier les joies
et les tristesses de son mnage d'amoureux. Elle coutait les
confidences avec un bon sourire indulgent de vieille grand'mre qui se
souvient.

Cette pauvre amoureuse qui n'avait pas su garder son fianc donnait  la
jeune femme des conseils qui devaient retenir le mari au logis. Elle dit
un jour, franchement:

--Ma chre Adle, il te faudrait un enfant.

Et devenue rouge, la petite marie:

--Tu as raison, j'en parlerai ...

--Oui, nous le demanderons  Dieu, interrompit soeur Agns.

Les menottes roses qui devaient retenir par les pans de son habit le
pre toujours sollicit par les distractions du cercle restaient dans
les limbes...

C'taient  chaque visite de longs interrogatoires mims o elles
s'apitoyaient en gestes vagues. Elle, la petite marie, en avait parl
...

Soeur Agns en avait touch mot  Jsus.

Et pas une esprance!

Quand la petite mondaine entrait au parloir en un fouettement de jupes
impatient, la recluse hochait la tte, dsespre.

Le front volontaire, les lvres en moue, Adle frappait du pied en
fillette qui veut son jouet, malgr tout, na!

Soeur Agns, toujours prte  s'accuser des maux qui svissaient autour
d'elle, pensa que Dieu la punissait en la strilit de sa soeur, et, en
une entrevue o Adle de G... se dsesprait de nouveau, elle chuchota,
les yeux baisss:

--Ma chre Adle, tu auras un fils et nous le nommerons Dieudonn. Hier,
 la chapelle, je demandai  Dieu de prendre ma vie pour en faire la vie
de celui qui natra de toi.

--Je ne puis accepter ton dvouement, ton sacrifice, ma bonne Agns.

--Ne refuse pas, ma chrie, ma Mort c'est ma Vie.

Rougissante, la petite mondaine ne trouva pas d'arguments assez
affectueux pour empcher ce suicide. Elle dit mme, envoyant un baiser,
 son dpart:

--Il est vrai que tu es comme morte pour nous et qu'un bb qui serait
toi... Mais je pense que Jsus ne t'exaucera pas.

--Espre, mon enfant, espre.

Agns pria Dieu d'accepter son sacrifice. Mystique, par consquent
illogique, elle offrit en vritable holocauste pour la ralisation des
voeux de sa soeur une vie qui lui tait odieuse.

Elle en fit la confidence  son confesseur qui se hta d'informer soeur
Marie-Thrse du miracle qui pouvait se produire.

Toute la communaut s'intressa bientt  la russite de l'affaire.

Ds le lever, la pauvre sainte devait couter les petits papotages
gostes de ses compagnes:

--Comment avez-vous pass la nuit, Votre Douceur?

--Pas le moindre malaise, Votre Bont!

--Jsus! il me semble que vos yeux brillent, fivreux, Votre Pit.

Elle souriait, et tristement:

--Pas encore! Dieu ne m'a pas exauce.

Enfin, l't dernier, il y a quelque huit mois, la recluse sortit de sa
cellule fatigue, les membres mous, comme vids et dlicieusement
alanguis.

Ce fut une joie, un trmoussement de linges blancs, des balbutiements de
lvres remerciant Dieu. Dans la petite chapelle, l'aumnier rcita des
actions de grce aprs la lecture du Saint vangile.

Dans l'aprs-midi, quand la soeur tourire introduisit Adle de G... au
parloir, la jeune marie aperut derrire le voile noir le visage
souriant de soeur Agns. Elle se prcipita vers la grille criant:

--Comment! tu sais... dj!

--Je sais que Jsus exauce toujours ceux qui eurent foi en lui. A
genoux, mon enfant.

Des larmes tombrent lentes des yeux levs des deux mres priant 
genoux, spares par le grand voile. Et derrire la gaze noire qui
endeuillait leurs visions, elles crurent apercevoir, l'une l'enfant
rose, petit mortel, l'autre bb Jsus, petit dieu.

De ce jour, elles souffrirent galement de leur maternit.

Des symptmes physiologiques surprenants leur donnrent des joies
communes et des affres galement partages. Quand la mre, selon la
nature, largit ses voiles, la mre selon Dieu vit son pauvre corps
s'macier.

La vie fuyait d'elle et elle n'en souffrait pas.

Souvent en leurs rencontres au parloir, la Visitandine disait  Adle:

--J'ai eu peur, ma chrie. Hier, matin, j'tais comme gurie.

--J'ai pleur, avouait la mre enceinte. Il ne remuait plus depuis la
veille.

--Heureusement que cela va mieux, souriait soeur Agns!

--Oui, heureusement!

Cela continua  aller mieux. Cela continua  aller si bien que soeur
Agns dut s'aliter dans sa cellule, seule, mourant d'une maladie
mystrieuse, sans mdecin pour hter sa dlivrance, pendant que la
grossesse de l'autre tait entoure d'attentions capitonnes.

Le couvent triomphait. Des sacristies-boudoirs, les dvotes colportaient
le rcit du miracle dans le monde. Des plerinages s'organisaient du
faubourg  la rue Denfert.

Soeur Agns, sentant sa fin prochaine,--l'enfant d'Adle ne pouvait
tarder  natre,--demanda  tre transporte  la chapelle.

En compagnie des vierges lui souriant, elle demeure, depuis quinze
jours, tendue sur une chaise longue dans le choeur doucement parfum
d'encens, silencieux et tide comme une chambre d'accouche.

Les yeux fixs sur la divine image de Jsus, elle attend, ple, les yeux
cerns, les membres alourdis. Chaque matin elle vit de Jsus. L'hostie
est le seul viatique qui lui permet d'attendre la dlivrance de la
petite marie.

La nuit, la lampe du Sacr-Coeur brille d'un clat doux de veilleuse
devant le tabernacle drap d'une toffe de soie dont les ors en
fioritures s'clairent faiblement, et elle sommeille en Dieu, paisible.
Les chanettes du luminaire dessinent des ombres d'anneaux gigantesques
sur les murs de l'glise. Les saints et les saintes font des gestes doux
au gr des vacillations de la petite flammche nageant sur l'huile
bnite.

Quand elle s'veille, elle prie, secoue de frissons, malgr
l'amoncellement des flanelles, remuant les lvres, par habitude, quand
une faiblesse la renverse puise sur le mol entassement des coussins.

Une soeur veille prs de l'agonisante, une soeur qui s'endort ou qui ferme
les yeux, effraye du silence qui met un bourdonnement en ses oreilles.
Elle se lve de temps  autre et se penche sur le visage blanc pour voir
si Agns n'est pas morte.

Soeur Agns va mourir! Soeur Agns de ses doigts noueux grenait, ce
matin, sur ses genoux, un rosaire imaginaire. C'est signe de dlivrance!
Mais, voyez, Simonne, soeur Agathe, sur le seuil de la petite porte
ogivale, invite de la main les bonnes soeurs  entrer dans la chapelle.
Venez vite.

Dans l'glise, soeur Agathe rcitait les prires des agonissants. Entre
les rponses, on entendait la voix d'Agns rlant: Jsus! Jsus!

Les deux amies s'approchrent. Les yeux en extase, d'une blancheur
d'hostie, d'une puret de lis et de colombe, la mourante ressemblait 
l'Agneau immacul immol sur la croix pour le rachat du monde.

Ses mains se joignirent plus troitement, elle jeta en un cri d'oiseau
mourant le nom de Jsus. Puis ses lvres se fermrent, comme de la cire
fige, et les religieuses reprirent plus fort leurs oraisons: elle tait
morte.

Un instant auparavant, Adle de G. avait fait annoncer  soeur Agns la
naissance de Henri-Agns-Dieudonn!




IX


Simone, distraite d'abord par l'trange douceur de sa nouvelle vie,
commenait  regretter les distractions de l'usine Gosselet. Pas un
trapze en ce couvent! Toutes les soeurs s'ingniaient pourtant  rendre
sa captivit moins rude. Elle trouvait  sa place, au rfectoire, des
petits billets d'amies inconnues lui proposant d'extraordinaires amitis
en Dieu. A la chapelle, son livre de messe se bourrait d'images
histories de colombes, les becs enlacs au pied d'une croix, ou
d'agneaux cravats de rose couchs prs du Pasteur divin.

Les soeurs cuisinires lui mitonnaient des petits plats qu'elle
partageait avec Paule de P..., la petite Parisienne toujours rsigne,
toujours partage aussi, entre ses deux amours: Gontran et Jsus.

Cdant aux instances de soeur Marie-Thrse, elle avait fait l'aveu de
ses fautes  l'aumnier de la communaut, un bon vieux cur de province
mis aux invalides en ce couvent de femmes, choy et dorlot par toutes
les soeurs converses. Le prtre avait entendu ses confidences, somnolent,
et lui avait donn l'absolution sans lui faire de prne sur l'obissance
que doivent les jeunes filles  leurs parents, reprsentants de Dieu
dans la famille, comme les vicaires de Jsus sont ses mandataires de par
le monde.

Le vieux cur n'tait pas aussi sourd que soeur coute, mais sa religion
fort peu complique n'tait pas du got des grandes amoureuses du
Sacr-Coeur qui se torturaient, deux fois l'an, en de subtils examens de
conscience, aux pieds de dominicains prcheurs de retraites. Quand les
pauvres filles lui soufflaient derrire leur voile noir: Ah! mon pre,
je suis une grande pcheresse, il rpondait: Bien, mon
enfant!--Hier,  l'office, je me suis surprise en distraction
volontaire. Cette distraction a dur deux ou trois minutes. Plutt trois
que deux, mon pre!--Bien, mon enfant!--Mon pre, il m'a sembl que je
luttais contre une mauvaise pense. Je ne l'ai peut-tre pas repousse
assez nergiquement!--Bien, mon enfant!

Ce cur Tant-Mieux tait exasprant, il ne savait pas imaginer les
pnitences dlicieuses: longues prires sur le carreau de la cellule ou
privation du Corps de l'Aim Trs Saint. Ses pnitentes, dsireuses de
souffrir quand mme, devaient prtexter des migraines pour ne pas
prendre part aux banquets spirituels,  la commune union dont elles se
jugeaient indignes de savourer les douceurs ineffables.

*       *       *       *       *

Peu de jours aprs son entre au couvent, Simone fut mande au parloir
par M. Gosselet.

Le fabricant de poupes se montra conciliant, proposa  Simonette,  sa
petite Simonette, de l'emmener bien vite si elle voulait lui promettre
d'oublier.

--Pre, je vous mentirais, si je vous faisais semblable promesse. Je
l'aime... je l'aime, je ne pense qu' lui... Je vis avec lui... Sa
pense m'est toujours prsente et me soutient...

L'Auvergnat se retira, dsespr, ne comprenant rien  l'amour de sa
fille pour un gueux... un gueux!

Comme elle gagnait sa chambre  travers le long couloir mal clair,
pour crire  Andr le bulletin quotidien d'amour qu'ils liraient plus
tard, tte contre tte, en une trve de baisers, Simone fut arrte dans
l'escalier par une jeune fille qui portait le costume des domestiques.

--Mademoiselle Simone!

--Madame!

--Je voudrais vous parler de quelqu'un qui vous est cher.

--Vous!

--Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais depuis hier
seulement.

Un frlement de robe  l'tage suprieur mit en fuite la petite
domestique qui descendit les degrs en toute hte.

Simone, tonne, s'enferma en sa cellule et crivit:

Mon aim,

Je ne sais pourquoi je suis si gaie aprs une entrevue avec bon papa
Gosselet, entrevue o j'ai pleur de le voir triste, amaigri. Il m'a dit
que je _voulais sa mort_. Notre bonheur peut-il nuire  sa sant? Cela
n'est pas possible, n'est-ce pas?

Je ne sais pourquoi ma cellule est moins nue, presque agrable. Le
grand Christ de pltre qui me faisait peur semble aujourd'hui me sourire
sous sa couronne d'pines: tu sais que ma religion n'est pas une
religion d'pouvante et de terreur.

J'avais grand besoin d'esprer, ma retraite en ce couvent avait presque
branl ma foi dans les temps o nous nous aimerons. Toutes ces femmes,
qui souhaitent la mort comme le souverain bien, me gagnaient peu  peu 
l'ennui,  l'coeurement de tout.

Un ange est venu me rconforter, non dans ma cellule (jaloux!) mais
dans l'escalier de service. Cet ange m'a sembl avoir une bosse dans le
dos (ses ailes replies sans doute). Il portait l'humble habit des
domestiques, des petites domestiques qui deviennent plus tard des soeurs
converses, et qui s'occupent du mnage de Jsus. Cet ange--il avait de
jolis yeux--m'a dit:

--Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais, je voudrais vous
parler de celui qui vous est cher.

A ce langage presque biblique, mais assez clair, j'ai reconnu que
l'envoy possdait le secret de la Rose du Liban qui languit en
l'attente du Bien-Aim! J'apprends, ici, quelques versets du _Cantique
des Cantiques_ que je te rciterai plus tard. Ah! le joli livre d'amour!

Bref, je pense avoir un second entretien avec la petite domestique. En
attendant ses rvlations, je dois assister demain matin  une prise
d'habit.

On dit la nouvelle fiance de Jsus fort jolie, ce qui est rare.

Moi je suis  toi, mon aim.

Simone GOSSELET

*       *       *       *       *

Quand Simone et Paule prirent place, le lendemain, dans une tribune
amnage presque sous la vote de la chapelle, la fiance de Jsus,
vtue de blanc, venait de faire son entre, suivie de soeur Marie-Thrse
et de l'conome, tapotant du plat de la main les plis de la jupe, garant
la trane du heurt des stalles de bois.

Tache lumineuse dans les agenouillements noirs des soeurs prosternes,
vtue de satin  reflets, coiffe de cheveux blonds  reflets, la jeune
fille s'agenouilla sur un prie-Dieu, derrire la grille, pendant que le
prtre rcitait l'_Introt_.

Ses compagnes lui souriaient, envieuses de joies autrefois savoures.
Elle, le front inclin, pleurait en l'attente de l'Union.

Du haut de leur observatoire, les deux petites amoureuses croyaient
assister  une ferie. Elles pouvaient voir, de l'autre ct de la
grille drape de noir qui spare la chapelle du couvent de la chapelle
des trangers, le prtre si vieux qu'il semblait coiff d'argent, vtu
d'une chape merveilleusement filigrane portant en relief un triangle de
clinquants lumineux, les bras levs en des envolements de manches
vocatrices.

Le sanctuaire o il officiait tait ornement d'ors blonds.

L'autel  colonnettes de marbre, grles, se dtachait blanc sur une
fresque o Jsus vtu d'une robe rose offrait son coeur pourpre  une
bienheureuse au visage de trpasse. Des lis blancs frais cueillis se
dressaient derrire les fioritures des candlabres  lis de cuivre
jaune. En des ostensoirs aux lumires d'or pandues en rayons, des
amthystes, des meraudes, piquaient des clarts violettes et vertes.
Des fleurs de soie blanche s'enlaaient sur la trame de mousseline de
l'antependium. Sur leurs socles de bois revtus de dentelles, des
statues de saintes et de saints, les mains jointes sur la poitrine, ou
une palme en main, les yeux levs au Ciel, entrevoyaient le Paradis en
une batifique extase.

Le prtre monta en chaire, se recueillit, agenouill de telle sorte que
l'on ne voyait de son corps d'homme que les blancs du surplis, des
mains, des cheveux, puis il se redressa, fit le signe de la croix, se
pencha sur la rampe de velours rouge et dit d'une voix douce:

--Viens  moi, ma bien-aime, renonce  ton pre,  ta mre et suis-moi.

Involontairement la fiance de Jsus leva la tte, tressaillant 
l'appel; et elle couta berce par les paroles musicales, gotant les
prmices de l'hymen, esprant encore des joies meilleures.

Le vieux prtre dveloppait le texte d'amour avec des inflexions de voix
bizarres, casses, teintes qui attristaient. Il reprsentait un Jsus
humili, abreuv d'outrages, et les plus vieilles religieuses,--soeur
coute, elle-mme,--pleuraient en des hochements de voiles noirs.

Le sermon achev, la blonde jeune fille s'tendit sur les dalles,
maculant sa belle robe aux reflets de moire.

On l'ensevelit sous le drap mortuaire barr d'une croix d'argent.

Quatre cierges furent allums aux quatre coins de sa couche et le choeur
chanta sa mort.

_De profundis clamavi_...!

Morte pour le monde, elle demanda  Dieu, en change de sa vie, des
grces qui lui furent accordes. Tous les petits placets dposs en son
corsage par ses amies furent exaucs.

Enfin elle se leva, toute rouge, quitta la chapelle pour offrir  Dieu,
en dernier sacrifice, la parure de ses cheveux blonds, puis apparut,
vtue comme les religieuses ses soeurs, le front ceint du voile blanc des
novices.

Modeste, les yeux baisss, elle prit place au dernier rang de la
communaut, pendant que les Visitandines entonnaient un triomphal _Te
Deum_.

*       *       *       *       *

Aprs la crmonie, Simone se promenait avec sa petite amie  travers
les quinconces, songeant au jour bni o, vtue de blanc, elle serait
unie  l'aim, elle aussi, l'aim terrestre et palpable, ayant des
lvres chaudes et douces pour la communion des baisers.

Paule de P... lui rcitait les vers enthousiastes que le grand jour de
la vture avait autrefois inspirs  une Visitandine, soeur
Marie-Catherine.

--coutez, c'est intitul _le Crucifix_. Toutes les soeurs en ont une
copie dans leur livre de messe et, pieusement, elles rcitent cette
posie aprs avoir dit chaque jour, l'office de la sainte Vierge:


LE CRUCIFIX

Cache-le sur ton coeur... c'est moi qui te le donne
            Ton poux sur la croix!
Mets tes lvres d'enfant sur ce coeur qui pardonne
            Sept fois septante fois.

D'autres pourront choisir, au matin de la vie,
            Un fugitif amour!
Mais toi, petite soeur, ton Jsus te convie
            A l'aurore du jour!

Contre ton coeur... il veut... au fond de ta poitrine,
            T'appeler par ton nom!
L'entends-tu? C'est sa voix... Qu'elle est tendre et divine!
            Il frappe  ta maison!

Bien-aime, ouvre-moi! je t'aime...et je t'en prie.
            Colombe de mon coeur!
Je suis l'poux Jsus... O ma petite amie
            Ouvre  ton Rdempteur!

Vois!... ils m'ont sur la croix tendu dans leur haine,
            Les hommes que j'aimais.
Mais je viens sur ton coeur pour adoucir ma peine
            Et pleurer leurs forfaits.

Nous pleurerons  deux! la peine est moins amre,
            O ma petite soeur,
Et tu consoleras ton poux et ton Frre,
            Ton Christ et ton Seigneur.

Ah! oui... tu veux les voir ces tranges trophes,
              Ces stigmates d'amour,
Tu veux mettre en mon coeur des plaintes touffes:
              Toute me souffre un jour

Mais n'est-ce point bonheur, virginale colombe,
              D'tre avec son poux?
Et n'ai-je point compris que ton me succombe,
              Que ton coeur est jaloux?

Moi! je ne veux savoir qu'une chose sur terre:
              Et c'est mon crucifix!
C'est mon livre d'amour, c'est mon lit de prires,
              C'est mon doux paradis!


*       *       *       *       *

--Ah! que c'est beau, ces coeurs blesss! Avez-vous remarqu
l'expression: _C'est mon lit de prires!_

--Oui, oui, mais que devient votre Gontran, en tout cela?

--Gontran, je suis certaine de l'pouser!

--Et par quel miracle?

--Nos soeurs, vous le savez, ont crit leurs dsirs sur de petits billets
que la fiance de Jsus a mis dans son corsage. Moi, j'ai gliss ma
supplique dans cette charmante et originale bote aux lettres. Jsus
comble tous les voeux qui lui sont prsents de la sorte. Voulez-vous que
je vous lise le brouillon de mon placet:

O Jsus que j'aime tant, souffrez que j'pouse Gontran.

--C'est en vers?

--Non, la consonnance n'est pas voulue. Me voil rassure et bien
heureuse. Mre viendra bientt me dlivrer. Songez-vous toujours  vous
vader?

--Toujours! Je pense mme, je ne sais pourquoi, quitter le couvent avant
peu.

--Que deviendrais-je, toute seule!

--Je vous enlve: laissez-vous faire, ma chre Paule.

--Jsus me viendra bien en aide.

--Soit, je vous laisse!

--Mais vous ne me dites pas adieu! Je vous aime comme j'aimerais une
soeur.

--Ah! chre petite folle, laissez-moi aller un peu rver dans mon
cachot. Cette crmonie m'a mue.

Un quart d'heure aprs, Simone introduisait en sa cellule la petite
domestique qui lui avait promis de l'entretenir du Bien-aim.

Mais on sonna presque immdiatement l'office du soir. La petite
domestique se sauva disant:

--Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble; je vous raconterai tout plus
tard. Prtextez une migraine pour ne pas aller  l'office; attendez-moi,
prte  me suivre. J'ai combin mon petit plan. Dans une heure, nous
serons toutes les deux libres...

Oh! comme elle aurait voulu embrasser l'humble servante! Libre! Hors de
ce couvent dont les murs l'oppressaient et o il lui semblait parfois
qu'elle tait vritablement morte. Elle pourrait enfin le revoir, lui
parler, ou lui donner de ses nouvelles; il devait tre malheureux et
souffrir, car il ignorait sans doute ce qu'elle tait devenue!

Agite, fivreuse (comptant les minutes aux pulsations de son coeur),
Simone allait de la porte de sa cellule  la fentre, marchant sur la
pointe du pied pour ne pas faire de bruit. A la fentre, elle regardait
le ciel qui s'obscurcissait lentement, le crpuscule qui s'tendait
pareil  un grand filet gris dans lequel quelques nuages brillaient
encore comme des poissons d'argent. A la porte, elle collait son oreille
au trou de la serrure et attendait, anxieuse, la respiration retenue,
toute sa vie en suspens...

Enfin un presque imperceptible frlement parvint  son oreille
attentive; on s'arrta devant sa cellule, on l'ouvrit avec prcaution,
et la petite domestique lui dit  mi-voix:

--J'ai la clef du tour. Venez! nous sommes libres.

Quand la cloche du couvent sonna le grand silence de la nuit, Simone
babillait avec la boscotte, l'Embaume, dans une chambrette de
Montrouge.

[Illustration]




[Illustration]

DEUXIME PARTIE




I


Bon! Cela vous tonne de ne plus tre enferme en votre vilaine cellule,
mademoiselle Simone?

--Vous avouerez, ma soeur...

Simone et l'Embaume firent un grand clat de rire.

--Vous voulez des _rvlations_, n'est-ce pas? Vous les aurez. Mais pas
avant d'avoir got ...

Des rvlations! L'Embaume tait une lectrice assidue des oeuvres de
Montpin.

--J'ai grand faim de nouvelles et voil tout.

--De qui? De lui?

--De lui, si vous voulez bien.

Assises toutes deux prs d'une table ronde, sous la lumire rose d'une
petite lampe coiffe de papier  dentelle, elles se sourirent puis
baissrent les yeux, semblant se recueillir.

Simone, en jeune fille qui ignore les mchants, ne se dfiait pas de la
petite ouvrire qui, brusquement, venait de se rvler  elle complice
et confidente.

D'ailleurs, la fausse domestique connaissait l'Aim: pouvait-elle se
tenir en garde contre qui venait de Lui! L'inconnue semblait toute bonne
avec ses grands yeux incessamment voils sous les cils longs, sa bouche
aux commissures grasses troues par le sourire.

Simone avait remarqu la bosse qui dformait le buste de sa nouvelle
amie et qui donnait au port de la tte une allure courbe, humble,
presque honteuse. Elle l'aimait dj, d'une amiti protectrice, parce
qu'elle tait moins bien qu'elle et contrefaite.

En petite fille qui ne sait pas la science des gestes, l'Embaume prit
un tricot de mitaines et fit marcher longtemps les tiges d'acier en
l'emmaillement des soies avant de commencer son rcit. Elle ne savait
comment entreprendre ses rvlations. Elle poussa un soupir, jeta le
tricot sur la table, joignant les mains sur les genoux:

--Enfin, voil, mademoiselle Simone, je suis ouvrire chez votre pre.
C'est moi qui fais les sourires des bbs-Gosselet. Pas moi toute seule,
mais...

--Ouvrire chez nous! Vous me connaissez?

--Moi, non! Je vous ai vue une fois assise dans le parc, mais de trs
loin.

Je disais donc que je travaille ou plutt que je travaillais chez M.
Gosselet. M. Bamberg tait trs bon pour moi, comme pour toutes les
autres, d'ailleurs.

Je remarque vite les gens qui sont rellement bons, parce que les gens
sont, en gnral, mchants pour moi. Ils semblent avoir peur que je ne
m'aperoive pas de mon infirmit. M. Bamberg tait trs doux et ne nous
_attrapait_ pas, comme le contrematre, par exemple. Moi j'aurais voulu
lui rendre service, mais comme il n'avait pas besoin de moi, je ne
pouvais rien. Un jour...

--O est-il?

--C'est vrai, j'oubliais. Il vous attend. Il n'est pas mort.

--Pourquoi voulez-vous qu'il soit mort?

--C'est comme a dans tous les romans, mademoiselle. Ds que la jeune
fille disparat, le jeune homme songe tout de suite  se tuer. Et pour
un roman, votre amour est un roman. J'ajoute qu'_il_ vous aime toujours.

--Voulez-vous que je vous embrasse, pour cette bonne parole?

--Volontiers.

L'Embaume quitta sa chaise vite, et baisa Simone sur la joue, disant:

--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, mais je vous aime bien. Je
crois que j'ai envie de pleurer.

--Quel bon coeur! Nous serons toujours amies, si cela ne vous ennuie pas.

--Amies, toujours, rpondit gravement l'Embaume.

Aprs avoir promen un coin de son mouchoir  fleurettes sous ses cils
baisss, elle continua:

--Un jour, M. Bamberg m'envoie...

--Pardon de vous interrompre, mais vous ne m'avez pas dit quand je le
verrai.

--Mais demain, mademoiselle!

--Demain!

--Demain matin, je cours le prvenir que vous n'tes plus au couvent et
je vous l'amne ici.

--Ici!... Vous voulez bien?

--Moi, j'aime tant les amoureux. On dirait que tout le monde se ligue
contre le bonheur de ceux qui s'aiment. Cela me met dans des colres...
si vous saviez! C'est comme les btes... je ne puis voir souffrir les
btes...

--Alors, vous n'aimez que les amoureux et les btes?

--Et aussi les fleurs, parce que les fleurs sont  moi, bien  moi.
Elles ont de jolies couleurs et des parfums pour moi toute seule. Aprs,
elles meurent, mais mortes, d'autres ne les ont pas... Je continue. M.
Bamberg m'envoie chercher une voiture  Paris,--ce que les ouvrires
taient jalouses!...--Place de la Bastille, j'arrte un vieux cocher
tout rouge avec de gros favoris blancs. Je lui donne l'adresse. Bien,
ma petite dame!

Et je suis venue  l'usine en fiacre; c'tait la premire fois, j'tais
fire!

Je descends  la grande grille et je dis au vieux d'attendre. Il me
donne un bulletin portant le numro 2904--je me souviens bien, allez!...

M. Bamberg m'attendait dans l'atelier des peintres. Jamais la
Grande-Bobche, Petite-Souris et Mouron, mes amies, n'ont aussi peu
travaill que ce jour-l, mademoiselle. Deux minutes aprs, il revient
tout ple, les yeux rouges. On disait dans l'atelier: Le petit Bamberg
a reu une mauvaise nouvelle, sr.

On me questionnait. Pourquoi la voiture? Pourquoi ci? Pourquoi a? Moi
je ne comprends rien  son chagrin, mais je le plaignais de tout mon
coeur. Il fut triste, malade toute la soire.

--Il avait l'air malade, bien malade?

--Oh! mademoiselle, il avait des yeux qui n'y voyaient pas, et les
lvres tires en bas, et la moustache dfrise. Et il tait tout blanc
comme un moribond.

--Pauvre Aim!

--Le lendemain, nous venions  peine d'entrer  l'atelier, mes amies et
moi, qu'une ouvrire du moulage des ttes vint nous dire que M. Bamberg
tait chass de l'usine.

La Grande-Bobche se lve pour aller le dire aux coiffeuses qui vont le
rpter aux habilleuses, qui vont le confier aux emballeuses.

En une minute, toute l'usine savait que M. Bamberg tait un Allemand
venu chez nous pour voler les secrets de fabrique,--vous savez, les
fameux secrets.--Moi je dis toutes ses vrits  la Grande-Bobche, mais
j'tais bien inquite.

Voil que le soir, comme je revenais  pied de l'usine, j'aperois,
assis sur un banc, le long de la Seine, M. Bamberg, les mains dans les
poches, et triste, triste, que c'tait  faire pleurer.

Je passe derrire le banc, je tousse... Rien! Alors, toute rouge, et le
coeur faisant toc-toc, je me dcide  lui parler.

Brusquement, il se lve, ouvre de grands yeux tonns, fait:

--Ah! j'oubliais, mademoiselle.

Et voil qu'il tire une pice de cent sous de son gousset.

Je sais bien que l'on nous paie nos services en argent  nous autres,
ouvriers, mais a m'a fait mal. Il parat que j'avais l'air fche, car
il m'a dit:

--Je vous demande pardon, mademoiselle.

--Vous voil surpris, monsieur Bamberg, mais vous avez l'air si fatigu
que j'ai voulu vous demander si vous n'tiez pas malade.

--Toujours bon coeur, ma petite l'Embaume.--(a me fit oublier les cent
sous).--Je ne suis nullement indispos: je rve, voil tout.

--Des rves tristes!

--Oui, tristes. Tenez, voulez-vous que je vous offre mon bras, j'ai
besoin de promener un peu mes vilaines penses.

--Oh, monsieur!

Il me prend alors la main et nous marchons trs vite, le long des quais,
moi, les yeux baisss, lui, regardant quelque chose trs loin.

Il se mit  parler:

--Mademoiselle, il ne faut jamais aimer... (j'tais tonne) jamais
aimer... moi j'aimais et j'aime encore une jeune fille bonne et belle...
mais elle est trop riche. Il ne faut pas aimer les jeunes filles riches!
Gardez-vous des jeunes filles riches... Avant d'aimer une jeune fille,
prenez des informations sur la fortune de ses parents et si elle est
riche, fuyez, fuyez! Le rve serait d'pouser une amie qui viendrait 
vous avec, pour tout bien, son unique robe...

Pauvre M. Bamberg, il tait un peu fou!... Me conseiller de ne pas
pouser une jeune fille riche!... Puis il me conta qu'il aimait la fille
de son patron, Mlle Gosselet, et que la voiture venue de Paris, la
veille, devait l'emmener, lui et sa fiance,  la gare de l'Est o ils
devaient prendre un billet pour n'importe quelle station o ils
pourraient s'aimer en toute libert.

Il continua:

--Je ne sais pourquoi je vous raconte toutes mes petites affaires de
coeur. Je ne les confierais pas  mon meilleur ami tant j'aurais peur de
m'entendre fliciter de mon amour de gueux pour une jeune fille riche.
Peut-tre avez-vous le don d'arracher aux dsesprs le secret de leurs
misres. Je connais des humbles qui sont dans la vie, comme d'autres au
thtre, condamns aux ternels rles de confidents. Ces pauvres gens
ont, en gnral, plus de coeur que les premiers rles d'amoureux.

La voiture qui devait nous emmener  la gare de l'Est avait disparu,
quand,  l'heure fixe pour notre fuite, j'arrivai devant la grille du
parc. J'attendis prs d'une heure, esprant voir apparatre celle que
j'aime, puis je m'en fus, stupide, jusqu' ma chambre loue dans un
village voisin de l'usine, o je pleurai, doutant d'elle. Au matin, le
jardinier de M. Gosselet m'apporta la lettre que je vais vous lire.

Asseyons-nous sur ce banc.

Nous tions sur les quais, prs de la gare d'Orlans. Des bandes
d'ouvrires, gagnant les boulevards de la rive gauche, jetaient leurs
rives en passant. Des voitures dcouvertes promenaient des jupes
claires. Paris, derrire Notre-Dame, semblait tout rose. Un marchand
criait: Voil le plaisir, mesdames! Nous tions tristes et tout petits
dans le bruit, dans la joie des autres. Un de ses bras pass sur le
dossier du banc, il lisait, tourn vers moi, d'une voix si faible que
les sifflements des remorqueurs sur la Seine m'empchaient d'entendre
des moitis de phrase.

Alors, il levait les yeux vers moi, pour me faire comprendre.

J'ai gard la lettre, la voici:


_Monsieur,

Votre prsence  l'usine est inutile, aujourd'hui et jours suivants. Je
vous chasse. Je vous chasse parce que vous tes un malhonnte homme,
nuisible  mon industrie et  ma vie prive. Je ne vous rappellerai pas
que je vous ai donn du pain alors que vous tiez chien errant dans la
rue. Vous n'avez pas assez de coeur pour souffrir de ce simple appel 
vos souvenirs.

J'ignore quelle est votre nationalit, voil pourquoi je vous prie de
ne plus vous prsenter  la porte de mes ateliers o se fabrique un
jouet national.

Je sais que vous tes un larron d'honneur, voil pourquoi je ne vous
mettrai pas en tat de sduire, par vos propos honts, une jeune fille
pour qui un seul de vos regards est une souillure._

GOSSELET.


Plus bas, d'une autre criture:

_P.-S.--Ma femme fait de longues phrases bien inutiles. On vous chasse
parce qu'on vous chasse. Moi je vous cris que jamais, tant que je
vivrai, vous n'aurez ma fille. L'argent, mon cher monsieur, ne se trouve
pas dans le pas d'une mule._

--Montrez-moi l'criture, fit Simone. Oui! les phrases de roman sont de
ma mre. Et pauvre pre aurait bien pu ne pas ajouter ce post-scriptum.
Vous me donnez cette lettre, n'est-ce pas? Andr l'offrira  bon papa
Gosselet le jour de notre mariage.

--La lecture acheve, il me dit: Que faire, maintenant? Je ne trouvais
rien pour le consoler. Il me prit le bras et nous longemes les quais
sous les marronniers tout jolis de feuilles neuves. Tout en marchant, je
cherchai quelque chose, je ne savais quoi, pour le tirer de peine. Une
ide me vint. Le fiacre qui devait vous emmener n'avait pas attendu
jusqu' sept heures, ainsi que l'avait ordonn M. Bamberg. D'autre part,
M. Bamberg n'avait pas reu de vous le plus petit billet d'explications,
ce qui laissait supposer que vous n'tiez point libre d'agir. Je pensai
tout haut:

--M. Gosselet a peut-tre enlev Mlle Simone.

Il s'arrta brusquement, me serra le bras.

--C'est a. C'est a. Il aura pris place dans la voiture avant l'arrive
de Simone et l'aura conduite en quelque maison de retraite... Moi qui
accusais Simone de lchet. Oh! ma petite l'Embaume, que je vous
embrasse!

Il m'embrassa de si bon coeur que cela fit rire deux rien-du-tout en
cheveux qui passaient.

--Mais o trouver le cocher, l'Embaume?

--J'ai le numro de la voiture.

--Vous l'avez gard?

--Je suis si superstitieuse! J'ai mis l'imprim dans ma bourse pour
jouer le numro  la prochaine loterie.

--Donnez-moi le numro.

Je fouillai dans mon porte-monnaie et n'y trouvai que des sous.

Nous voil redevenus tristes, marchant, tte baisse, trs vite, lorsque
je me souvins que j'avais pingl le bulletin sur ma pelote,  ct de
la glace.

Il dit:

--Je vous accompagne chez vous.

--Oh! monsieur Bamberg.

--Je vous attendrai en bas.

Nous arrivons rue Mouton-Duvernet. Ma concierge veut m'arrter pour me
raconter des histoires, je file sans la saluer. Deux secondes aprs, je
remettais le petit papier  votre amoureux, sur le trottoir, en face de
la fruitire. La concierge m'a vue et a pris un petit air indign. a
m'tait bien gal, allez! Vous devinez le reste. M. Bamberg a dnich le
collignon qui lui a dit vous avoir conduit chez les Visitandines. Moi,
qui lui avais jur que je vous retrouverais, je me suis introduite dans
ce couvent, o l'on n'a de fleurs que pour les saints de pierre. Ce
qu'il y fait froid! Brrou!

Et elle raconta  Simone, tout au long, en riant, par quelle ruse et
quel subterfuge, grce  la trs chaude recommandation d'un vieux
vicaire qui s'tait occup d'elle  sa premire communion, elle avait
russi  se faire recevoir dans le couvent comme petite domestique. Sa
difformit l'avait beaucoup servie. Elle avait racont un vritable
roman et on avait eu piti d'elle. Sa concierge, bonne vieille femme qui
adorait l'intrigue et qu'elle avait mise au courant de son plan, avait
donn les meilleurs renseignements: Ah! celle-l, elle n'avait pas
besoin de se convertir! Elle avait toujours t sage comme une image!!
Je ne m'tonnerais pas qu'elle se retirt du monde et s'en allt dans un
couvent. Elle tait faite pour tre religieuse.

Au bout d'une semaine, elle avait gagn la confiance des soeurs qu'elle
charmait par sa gait et qui la regardaient dj comme une excellente
recrue, une future petite soeur converse, dvoue, vaillante,
travailleuse. On l'envoyait au march faire les achats. Ce n'est pas
elle qui se laissait surfaire! Elle tait bien trop maligne.

Elle dit tout  coup  Simone:

--Maintenant, vous allez partager mon souper: _quatre_ de gruyre et
_cinq_ de charcuterie assortie. Ce n'est pas riche, mais pour une fois,
mademoiselle.

--Mangez, ma _soeur_! Moi je n'ai faim que de dtails. Il tait tout
attrist quand vous l'avez vu sur ce banc?

--Oh! triste!...

Et l'entretien continua, avec des redites, des pourquoi, des
commentaires, jusqu' ce que l'Embaume, son repas achev, fouetta 
coups de mouchoir les miettes de pain tombes sur le tapis de la table
ronde.

--Votre chambre est gentille, dit Simone.

--Gentille... non! Pas autant que je le voudrais! C'est tout ce que j'ai
pu acheter en quatre ans, et cependant, il n'y a jamais de chmage 
l'usine. Ce qui me manque, c'est une armoire  glace. Je vais prendre un
abonnement chez Crespin. J'ai peur de mourir avant d'avoir pu l'acheter.

Elle souleva le bonnet de papier rose qui casquait la lampe, et, le bras
dress, claira son logis d'une clart jaune qui faisait plus vastes les
coins mi-obscurs.

Le front bien en lumire, les yeux tachs de deux lueurs blanches, les
cheveux semblant plus touffus grce  l'clairage net des poils en
aurole, elle ne figurait plus la boscotte humble ouvrire, mais la
matresse du home par qui avait t cr cet entourage de choses
amies, familires.

Autour de la glace plaque de dartres grises dans le bas, s'tageaient
en des cartons glacs, orns de fioritures  filets de cuivre, les
ttes, toutes rieuses, des amies d'ateliers coiffes de cheveux
chevauchs par des peignes d'caille. Brunes et blondes, sous leurs
perruques  la Vierge,  la chien,  l'accroche-coeur, elles souriaient
de leurs lvres avances en bec, les yeux un peu brouills. Les pauvres
filles s'taient _faites faire_, au retour de quelque vagabondage
faubourien, en des terrains vagues o la pquerette fleurit prs d'un
tas de coquilles d'hutres, le front encore caress en dedans comme par
de petites pattes, la bouche encore mouille de picolo aigre.

Ce n'taient pas l les petites amies du samedi, les yeux clignotants
sous les paupires bleues, les bras lourds, les jambes molles, trop
harasses pour s'amuser au jeu des hanches que suit une range de vieux
et de jeunes sur le trottoir.

Au pied de la glace, sur la table de la chemine couverte d'andrinople
rouge, coupe  dents, d'autres photographies reposaient sur des
chevalets de velours rouge, longs comme la main, passes celles-l, et
attristes d'un gris d'oubli. Elles reprsentaient, l'une, un ouvrier 
moustache cire. Les yeux durs sous des cheveux plaqus  grand renfort
de pommade, le gilet barr d'une ligne blanche figurant une chane de
montre; l'autre, une femme rustaude sous un bonnet tuyaut comme une
fraise de veau, ensevelie dans une robe noire, vase comme un sac de
bonbons,  fronures encerclant la taille. Trnant, face  face, sur le
petit autel, les images semblaient se regarder, hostiles.

Deux pots, porcelaine et filets d'or, dressaient comme des cierges des
panaches roux de queues de renard, de chaque ct de la glace.

Sur les pans du mur taient accrochs des calendriers du _Bon-March_,
historis de chromos en couleurs apptissantes--couleur vanille, marron
glac, tartre aux cerises,--et une gravure  douze sous du gnral
Boulanger  cheval.

En un coin trnait le lit sous une draperie rouge, pauvre lit fait de
boiseries minces et dont l'acajou s'caillait sous l'ongle.

Sous une housse galement rouge on devinait l'chine d'une machine 
coudre.

En un angle de la chambre brillaient les vases  facette, les bibelots
peinturlurs, les boules de cristal rangs sur les planchettes d'une
tagre  clochetons.

Une armoire  panneaux pleins se dressait, face  la chemine, orne du
cuivre or de la serrure luisant comme un oeil jaune.

Le marbre de la table de marquetterie encombre de vases multiples, des
gros, des petits, pots  eau, pots  la moelle de boeuf, faisait une
tache blanche en un retrait de la cloison.

Une moquette  coqs claironnants talait ses franges jaunes sur le
parquet encombr de la table ronde et de quatre chaises habilles de
rouge.

Tout cela tait propret, coquet, d'un accueil doux, d'un arrangement
sans effort, sous la lumire faible de la petite lampe  ptrole.

Au chevet du lit, un tout petit Christ tait accroch, un de ces pauvres
petits Christ aux chairs de pltre model sur une ossature de fils de
fer, que l'on ne dcroche qu'aux jours de deuil pour l'tendre sur la
poitrine des trpasss. Oubli, perdu dans l'arrangement des choses
confortables, il symbolisait la mort qui attend, qui guette, qui va
venir...

Sous la lumire de la lampe coiffe, de nouveau, de rose, Simone et
l'Embaume causaient ameublement, la fille de M. Gosselet se dfendant
d'avoir une chambre plus gentille que celle de son amie, l'ouvrire
expliquant comment elle aurait voulu son nid.

--Ce qui me manque, voyez-vous, rptait-elle, c'est une armoire 
glace. Puis, je voudrais changer l'andrinople aussi.

Aprs un silence, l'Embaume dit:

--Il nous faut dormir, maintenant. Je vais mettre un matelas par terre,
pour moi. Vous, vous prendrez le lit.

--Laissez-moi coucher sur le matelas.

--Je ne veux pas... je ne veux pas! Il faut que vous soyez frache et
toute jolie pour demain. C'est moi qui vous ramne  lui, je le lui ai
jur... Oh! je suis contente... contente!

Peu aprs les deux amies dormaient  la lueur faiblote de la lampe
baisse.




II


Onze heures dj!

Partie ds le matin, l'Embaume ne revenait pas.

Simone, pleine d'entrain, en jeune fille qui n'a pas peur de mettre les
mains  la pte, prpara le djeuner, dsireuse de se surpasser,
songeant que l'Aim prendrait place prs d'elle et qu'ils pourraient
s'embrasser  la drobe, comme deux amoureux, quand la petite ouvrire
s'ingnierait  ne pas voir.

La batterie de cuisine de l'Embaume n'tait pas luxueuse: une pole,
une cocotte, une grande poterie jaune vernisse pour cuire le boeuf, un
petit plat en mail, douze assiettes dont six creuses et six plates.
Ajoutons  cet inventaire le filtre en fer battu et un petit moulin 
caf si vieux qu'il n'avait presque plus de dents. Les deux fourchettes
et les cuillers qui composaient le service de table sortaient de chez
Christophle. Les verres  initiales, verres _incassables_, n'taient pas
en cristal de roche.

Tout cela tait rang sur les planchettes d'un placard mal dissimul par
le papier de tenture dfrachi au contact des mains.

Ce placard contenait encore un fourneau que l'ouvrire glissait sous le
manteau de la chemine aux jours de gala, c'est--dire aux jours de
cuisine chaude. Le plus souvent, en effet, elle dnait, au retour de
l'usine, de _quatre_ de charcuterie assaisonne de petites rondelles de
cornichon.

Le fourneau pos sur une plaque de zinc, la chambre de l'Embaume se
transformait en cuisine.

La petite Parisienne disait d'ailleurs, volontiers,  ses amies: Viens
donc voir mon appartement. De fait, sa chambre se divisait en plusieurs
pices: le cabinet de toilette qui tait le coin o luisaient les blancs
de faence des petits pots, la chambre  coucher occupe par le lit et
la moquette  coqs secouant leurs crtes rouges, le salon meubl de la
table ronde et des chaises pourpres, dcor de l'chelle montante des
photographies rieuses.

Avec deux sous de carbonate, elle faisait la toilette du parquet,--un
parquet d'argent, alors que les riches marchent sur un parquet d'or.

Grce aux pices sonnantes luisant dans la bourse  mailles de mtal
emporte lors de son vasion de la maison paternelle, Simone crut
pouvoir prparer une grande dnette de fianailles. Elle rdigea le
menu, le front coup par une vilaine ride tant elle s'absorbait en la
recherche des mets qui pourraient lui tre agrables, puis fit la moue
devant le fourneau, songeant qu'elle ne pourrait pas excuter les petits
plats si simples, cuisots autrefois devant elle, par un professeur de
cuisine dcor qui faisait des effets de manchettes en tournant une
omelette qu'il avait baptise du nom de Sarcey.

Maladroite  user de ses doigts pour dresser la table, elle cassa l'un
des verres _incassables_, descendit six tages pour le remplacer et n'en
trouva point de semblable, oublia d'acheter du vin, dgringola dans la
cage de l'escalier si souvent qu'elle finit par ne plus rire de se voir
dans les glaces des devantures, en petite bonne qui va aux provisions.

Elle rougit du sourire de commisration qui balafra les bajoues grasses
de la concierge, en passant devant la loge, balbutia chez le boucher, se
montra si confuse en l'achat d'un quart de beurre que la fruitire lui
_chipa_ quatre sous. Les fournisseurs chipent mais ne volent pas,
puisqu'ils rendent aux clients la monnaie tale sur le comptoir.

Quand elle eut garni de roses blanches les deux pots de la chemine;
quand, le couvert mis, elle surveilla, assise, les petits nuages de
vapeur sortant par bouffes de la cocotte ronronnante comme une chatte,
Simone tait plus lasse qu'aux temps o elle venait d'excuter une
demi-douzaine de sauts prilleux au trapze volant.

Cependant l'espoir du revoir lui mettait aux coins des lvres le sourire
de ceux qui se parlent en dedans de choses gaies.

nerve bientt par dix nouvelles minutes d'attente, elle se leva,
visita la chambre de son amie, tambourina aux vitres de la fentre, se
coula derrire le rideau blanc  grands ramages, le front appuy sur le
verre.

Brusquement, elle eut la vision du Paris pittoresque, faite pour les
seuls habitants des mansardes, panorama merveilleux o des toits se
hrissaient fumant leur brle-gueule, o des pans de mur semblaient
d'or, o des vitres incendies par le soleil plaquaient de taches
blondes des difices mauves, violets, roses. Des toits en zinc accroupis
tachaient de gris-argent des massifs d'un vert-noir. De vieilles tours
se dressaient grimaantes. Des chemines colossales taient piques
comme pour servir de jalons  quelque trace de grand'route dvastatrice.

Un nuage fit une ombre sur une partie de la ville, et Simone vit deux
Paris, l'un par de couleurs vives, l'autre estomp, assombri, couvert
de ds piqus de points noirs. Elle songea qu'en un de ces points noirs
des tres mouraient, aimaient, se laissaient vivre. Elle se sentit toute
petite, toute faible, tourna la tte vers la chambre pour mesurer, du
regard, la place qu'occupaient les choses autour d'elle.

Un enfant hurla au-dessous,  l'tage infrieur, de ce hurlement continu
et hoqueteux des bbs qui se rvoltent contre la souffrance.

Elle se retira de la fentre, vint s'asseoir prs du fourneau, enfouit
son visage dans les roses qui mouraient sur la tablette de la chemine.
Elle dit  voix distincte: Je l'aime! Je l'aime! pour se rassurer,
pour se faire plus courageuse contre l'envie de pleurer qui montait de
ses flancs secous par des frissons chauds.

*       *       *       *       *

On heurta  la porte.

Simone entr'ouvrit l'huis, vit l'Embaume seule sur le palier, fit:
Ah!, les lvres en moues, les yeux colreux.

Les deux petites amies rangrent deux chaises l'une prs de l'autre et
s'assirent, regardant le mme objet, la cocotte qui chantonnait sur le
fourneau.

Silencieuse, l'Embaume prit les mains de Simone et laissa pleurer son
amie. Puis, elle la gourmanda, lui caressant les doigts.

Aprs un hochement de tte de rvolte contre le chagrin, Simone
s'effora de sourire et dit:

--Voyez, je ne pleure plus!

Une de ses larmes s'attardait encore dans le creux des chairs, 
l'attache de la narine.

--Vous _le_ verrez demain, aujourd'hui, peut-tre, pourquoi pleurer?

--Mais, vous voyez bien que je ne pleure pas Dites-moi tout, tout, je
veux tout savoir.

--Je devais retrouver M. Bamberg chez lui, dans la petite maisonnette
qu'il a loue dans le village prs de l'usine. J'arrive. La femme qui
fait son mnage et qui habite le rez-de-chausse, me dit: M. Bamberg
n'y est pas; mais voil une lettre que je dois remettre  la personne de
Paris. Je lui rponds: La personne de Paris, c'est moi!

--Donnez-moi la lettre, dit brusquement Simone. Vous saviez bien que je
ne le reverrais plus, puisque vous n'osiez pas me remettre la lettre!

Elle dchira l'enveloppe d'un coup d'ongle, froissa le papier en le
dpliant et lut tout bas:

Chre Aime,

Je pars, n'ayant pas le courage d'attendre que la petite amie qui veut
notre bonheur aide  votre dlivrance. Je pars et vous demande pardon de
tout le mal que vous a fait mon amour.

Je ne puis commettre le vol dont m'accusent dj M. et Mme Gosselet,
et pourtant je n'ose vous dire adieu. Quelque chose qui est peut-tre ma
conscience m'oblige  ne pas vous revoir,  vous fuir mme, cependant
j'espre vous revenir plus adorateur que jamais, plus faible aussi, plus
simplement homme.

Bourgeois, je souffre d'avoir t lev dans le respect de principes
faonns  la longue par des gens habiles  se crer une domestication
dguise.

Je vous aime, vous ne me dtestez point trop: nous nous marions sans
nous occuper des fluctuations de la rente  3 p. %. N'est-ce pas
naturel?

Sans doute! mais en vous pousant, j'pouse aussi la fortune de M.
Gosselet qui, marie  une fortune quivalente, aurait procr, dans
quelque dix ans, une troisime fortune,--une fortune mangeuse de
milliers de petits salaires. C'est une des formes,--et non la moins
commune,--du Progrs. Je ne dois pas faire mon bonheur en gnant ce M.
Progrs.

Je vous dis toutes ces choses parce que vous tes une originale petite
fiance raisonnante et raisonneuse. Je vous le dis aussi pour que vous
ne doutiez pas de mon besoin de vous, de mon amour d'homme rsolu  tout
pour vous gagner.

Pourquoi ne pas vous prendre tout de suite, comme vous le vouliez par
joie du sacrifice, comme je le dsirais, par crainte de vous perdre?

Vous vivrez plus tard au milieu de ces mmes bourgeois qui courent sus
 l'amoureux pauvre comme les paysans donnent la chasse au chien enrag.

Je ne veux pas qu'on accuse ma femme d'avoir cd  un apptit de
chair, je ne veux pas que des mdecins excusent sa faute en invoquant
le nom de quelque maladie trange invente depuis peu. Les femmes, ma
chre Aime, ne vous pardonneraient pas d'avoir t une bonne petite
amoureuse sincre, tout en vous plaignant tout haut d'avoir succomb
devant la tactique amoureuse d'un jeune homme roublard. Les hommes me
jalouseraient d'avoir gagn de l'argent si vite, tout en admirant en moi
ce que l'on nomme l'absence de prjugs.

Ah! si j'tais un simple manoeuvre, si les miens n'avaient pas,
autrefois, port des masques dans le jeu social, je me rvolterais
peut-tre, par imprudence, et nous ferions un dlicieux mnage montr au
doigt, mais heureux malgr tout et contre tous.

Je sais que dans cette comdie qu'est la vie,--comdie monte par des
habiles,--des acteurs jouent de bonne foi, comme si c'tait arriv,
selon l'expression populaire. La hautaine Mme Gosselet, le bon papa
Gosselet souffriraient par nous et pour nous du mpris public.

C'est ce que je ne veux pas.

Que faire pour vous mriter?

Gagner de l'argent!

Je n'ai pas d'argent.

Voici ce que j'ai dcid:

Je veux tre dcor. Je veux pouvoir vous troquer contre un bout de
ruban grand comme a, gagn au Dahomey en quelque combat o je tuerai
peut-tre des femmes, non, des amazones. Quand j'aurai du sang  la
boutonnire de ma redingote, je n'en vaudrai gure mieux, mais M.
Gosselet pourra mettre une petite croix dans le Bottin derrire la
raison sociale Gosselet, Bamberg et Cie, et le monde nous saura gr de
ne pas avoir brav les prjugs, les bons prjugs...

Je vous aime. Quelle drle de lettre de fianc  fiance!

Soyez sans crainte, je vous aime trop pour ne pas vous revenir de chez
Bhanzin.

Andr Bamberg.

P. S. Votre rclusion au couvent des Visitandines n'a point trop altr
votre bonne sant, mon Aime? J'espre vous faire oublier plus tard les
heures d'ennui. Si je ne russis pas  vous rendre heureuse, je serai un
grand coupable.

Je n'ai parl que de moi dans cette longue lettre: je ne veux pas vous
dicter de ligne de conduite pour le temps o je serai loin de vous, mais
il est de votre intrt de laisser croire  M. Gosselet que vous tes
une petite fille obissante et oublieuse.

Lettre suivra, mon Aime, adresse  notre amie l'Embaume,  cette
bonne amie que vous devez aimer dj comme une soeur.

A vous, chre Aime.

A. B.


--Oh! le grand fou! M'abandonner pour ne pas dplaire aux autres. Il dit
je... je... Il oublie que je lui sacrifiais bien autre chose que le
respect humain, moi!

--Voyons, mademoiselle. Il faut se faire une raison.

--Et il me conseille de rentrer  la maison paternelle, de dsavouer
notre amour! Il ne m'a jamais assez aime, pour m'aimer tout bonnement,
sans phrases, sans faire d'tudes sur la question sociale... Il a
raison... mais je ne suis pas une fiance comme une autre, que
m'importent les qu'en dira-t-on, les on-dit, les il-parat!...

--Peut-tre est-ce parce que vous n'tes qu'une femme que vous pensez
comme a, Mademoiselle! Il vous quitte!

--Il va se battre au Dahomey.

--Pourquoi faire?

--Pour revenir.

--Les amoureux font tous comme a.

--Pour revenir dcor.

--a c'est joli d'tre dcor. Ce qu'on regarde les hommes qui ont un
ruban, en omnibus!

--Aller se battre quand il devrait... a, c'est une lchet!

--Oh! mademoiselle, Bon! voil que vous allez pleurer. Peut-tre que a
vous fera du bien.

--Il ne m'aime pas!

--Mais si! mais si!

Cependant le feu s'teignait dans le fourneau et la cocotte ne
ronronnait plus en crachant des jets de vapeur. La petite ouvrire dit
pour faire diversion:

--A table! J'ai grand faim.

Aprs le repas consomm en toute hte, l'Embaume mangeant en heurt
continuel de fourchettes, de couteaux, d'assiettes, pour donner de
l'apptit  la malheureuse fiance, Simone dit, rsolue:

--Maintenant, mon amie,  vous de me rendre un nouveau service! Puisque
Andr me fuit, il faut que je me rsigne  l'attendre, seule, loin de ma
famille, gagnant mon pain... ce qui ne m'a d'ailleurs jamais effraye...

L'Embaume posa brusquement sur la table la petite pile d'assiettes
qu'elle allait enlever:

--Comment! comment! Voil que vous allez dire des btises!

--Mon pre m'a traite de fille, je ne rentrerai chez nous qu'au bras de
mon mari, au bras du petit ingnieur sans-le-sou.

--Mais, mademoiselle, c'est impossible!

--Impossible! Croyez-vous que je ne suis pas courageuse?

--Mais il faudra travailler! Vous ne savez pas travailler!

--J'ai appris la couture au pensionnat laque... Je suis capable de
fanfrelucher mes robes, moi-mme. Je sais broder aussi... Je fais un peu
de tapisserie.

--Je ne dis pas non! Mais travailler pour gagner sa vie, c'est autre
chose. Travailler, mademoiselle, c'est se battre avec l'ouvrage, c'est
pousser l'aiguille dans l'toffe quand on n'y voit plus, quand les
paupires vous brlent, quand le poignet vous fait mal, quand des mains
vous tordent des choses dans l'estomac, quand vous avez comme une boule
de plomb dans le crne, une boule qui vous courbe le visage sur la
besogne enrage. Travailler, c'est se lever  cinq heures, lasse, c'est
se coucher  onze heures, morte de fatigue. Tout a, mademoiselle, pour
quarante sous, si vous faites de la confection chez vous, pour trois
francs, quatre francs, si vous tes ouvrire chez un grand couturier!
Travailler, ce n'est pas chiffonner de la dentelle, par distraction, ou
dessiner des papillons sur un canevas avec des laines de couleurs
diffrentes...

--Alors, ma petite l'Embaume, j'apprendrai  travailler. J'ai assez
d'argent pour attendre que je puisse gagner mon pain, grce  l'habilet
et  l'activit que j'aurai vite acquises!

--Mademoiselle, je suis votre amie, n'est-ce pas? J'ai fait pour vous
tout ce que j'ai pu faire, mais je n'ai gure pu. coutez un bon
conseil. Allez dire  M. Gosselet que vous tes prte  rflchir sur
les inconvnients de votre mariage. Demandez du temps! Gagnez du temps!
M. Bamberg reviendra et alors...

--Je vous assure, mon amie, que je suis bien dcide  gagner ma vie en
petite ouvrire qui attend son amoureux parti au loin, en campagne!
D'ailleurs, vous travaillez bien, vous, sans esprer des jours de repos,
sans entrevoir un horizon de bonheur.

--Moi, mademoiselle, c'est bien diffrent. Quand je vois comment marche
le monde, quand je pense aux injustices de la vie, je me console en
songeant que l'on m'habitua toute petite,  travailler. Le turbin, j'ai
a dans le sang! Mon pre et ma mre travaillaient dur. J'tais haute
comme a que j'aidais ma mre  coudre des sacs, au retour de l'cole.
J'allais au lavoir avec des charges qui crasaient mes pauvres petites
paules... Il le fallait bien, puisque pre venait manger tous les soirs
et qu'il oubliait de nous laisser l'argent de sa paye pour acheter le
fricot du lendemain.

--Pauvre mignonne!

--Ce que j'ai fait, bien d'autres le font aujourd'hui, bien d'autres le
feront demain. Quand on mange, en travaillant, on est heureux. Le
malheur est qu'on n'a pas toujours d'ouvrage.

--Et votre pre?

--Pre tait bon ouvrier et pas buveur quand il vint  Paris avec maman.
Puis, un jour, on le mena au poste parce que, en passant, il avait
touch le coude d'un sergot. a, voyez-vous, a lui donna la haine du
gouvernement. Il se mit  frquenter les marchands de vin,  faire de la
politique. Quand il me prenait sur ses genoux, il disait de grandes
phrases, me promettait des bagues, des bracelets, m'annonait que je
serais habille, plus tard, comme une fille de riche. Maman lui faisait
de grands yeux svres quand il nous proposait de partager avec ceux qui
ont tout l'argent. Il me faisait peur, un peu, mais il n'tait pas
mchant et obissait de suite quand mre l'envoyait se coucher.

Pre fut tu par l'explosion d'une chaudire de son usine. On nous donna
quatre cents francs. Ce n'tait pas beaucoup, mais maman avait trop peur
de la justice pour faire un procs au patron.

Peu aprs, mre tomba malade  la suite d'un _chaud et froid_. J'avais
beau me lever matin, je n'arrivais pas  gagner assez d'argent pour la
soigner comme j'aurais voulu. A la mairie, on nous donna des bons de
pain... Des bons de pain, ce n'tait pas suffisant pour gurir maman.

Elle mourut juste au moment o on allait la porter  l'hpital.

L'hpital! Elle en avait si grand'peur que cela a peut-tre ht sa fin.
Voyez-vous, mademoiselle, il n'y a que les Parisiens qui demandent 
aller  l'hpital. Les ouvriers venus de province n'aiment pas  mourir
avec les carabins!

Le pharmacien et le propritaire pays, il ne me resta gure que la
moiti des meubles de pauvre maman. Je les vendis parce qu'ils me
rappelaient des souvenirs trop tristes et j'allai habiter avec une amie
qui travaillait chez votre pre.

Depuis je me trouve presque heureuse. J'conomise soixante francs par
an, mademoiselle, soixante francs parce que chez vous il n'y a pas de
chmage.

--Votre pass est bien triste, mon amie.

--C'est le pass de toutes ou de presque toutes, allez! Vous tes
toujours rsolue ...

--Toujours! Comme je ne puis pas tre une trs habile couturire, nous
travaillerons ensemble  des travaux de confection, si vous le voulez
bien.

--Soit,  nous deux, nous pourrons peut-tre ne pas tre trop
malheureuses. D'ailleurs je tiens  ne pas vous quitter si vous jouez au
jeu dangereux de petite ouvrire.

--Encore, mon amie!... Voil mon appoint dans notre maison de commerce.

Ce disant, Simone vida sur la table le contenu de sa bourse  mailles
d'argent. Elle poussa du doigt les pices d'or vers l'Embaume,
comptant:

--Cent...deux cents...trois cents...quatre cents... quatre cent
cinquante. Nous sommes riches!

--Riches! Quand nous aurons achet de quoi vous meubler une toute petite
chambre sur mon carr, il vous restera bien cent cinquante francs!

--Bast, c'est suffisant pour attendre le travail, ma petite l'Embaume.
Et appelez-moi Simone, Simone, tout court, sans mademoiselle. Ne
sommes-nous pas des amies d'atelier?




III


Le sixime tage qu'habitait la petite bossue tait semblable  tous les
siximes tages des quartiers ouvriers.

Dix ou douze mansardes ouvraient leurs portes de bois blanc badigeonn
rouge-brun sur un palier troit. Prs d'un buen-retiro  usage commun,
sis  l'extrmit du couloir, un robinet de cuivre laissait couler une
eau grise en une cuvette de pltre plante dans la cloison comme une
caille d'hutre.

Sur le mur, les tranes de peinture figurant des veines de faux marbres
se maculaient de teintes rousses.

Les degrs de l'escalier s'engluaient des boues apportes en huit jours
de tous les coins de Paris par les habitants trop gueux pour exiger de
la concierge un nettoyage quotidien. D'ailleurs, les femmes maugraient
quand la pipelette, se dcidant  rcurer ce sale sixime, lanait
sur le parquet de grands seaux d'eau qui filaient en rigoles, sous les
portes, baignant les descentes de lit, moisissant les pieds des meubles
dj caducs.

Hiver comme t, le buen-retiro dgageait des odeurs malsaines. Il y
avait de petits enfants dans les mansardes, et aussi de grands enfants
qui ne souffraient pas trop d'une salet commune, anonyme.

Un vasistas encadr dans le toit clairait d'une lumire trs nette le
palier o venaient jouer les petits, o venaient babiller les mres en
des jabotteries colreuses contre la pipelette.

Par cette vitre, les mioches regardaient passer les nuages, songeant,
les yeux vagues, au grand jardin des Plantes qu'habitent les heureuses
bbtes.

Par cette vitre, les femmes voyaient un peu de ciel, voquant les
promenades faites, autrefois, sur les bords de la Marne, les
vagabonderies o elles mangeaient du veau froid, jeunes filles, au
milieu d'hommes en manches de chemises, ivres sans avoir bu.

Assises toute une journe sous ce carr de bleu, le printemps venu,
pendant que les hommes travaillaient  l'atelier, elles se contaient les
propos de la fruitire du coin, se plaignaient du renchrissement des
oignons, cherchaient des amants aux petites filles sages, commentaient
les jeux d'ombres chinoises aperus, la veille, sur les rideaux d'en
face, se faisaient des confidences, piaient leurs visages, tissaient
des cancans  l'aune.

Les doigts peu agiles, mais la langue alerte, elles faisaient mine de
ravauder des chemisettes d'enfant ou des culottes d'hommes qui servaient
de prtexte  de fades plaisanteries, tous les jours rptes, et, la
besogne interrompue, lampaient du caf noir en de grands bols dposs
sur les marches de l'escalier,  l'abri des coups de pied de leurs
petits.

Les locataires du sixime tage fournissaient des thmes inpuisables 
leurs cancans.

Sur le carr habitaient deux femmes qui n'assistaient jamais aux
parlottes de l'aprs-midi et vitaient mme d'aller faire leur provision
d'eau tant que les commres sigeaient sous le vasistas.

L'une, vtue en petite bourgeoise, d'un peignoir coquet, piquait  la
machine des jerseys pour le grand magasin: _La Baigneuse_.

L'autre, habille d'toffes lches pour dissimuler sa grossesse, crait
des fleurs artificielles en un labeur continu, acharn, qui ocrait de
plus en plus son visage amaigri par une maternit prochaine.

La petite couturire n'avait pas d'amant. La fleuriste recevait les
visites presque quotidiennes d'un jeune homme, vtu comme un tudiant,
qui montait les six tages d'un air ennuy et donnait un simple bonjour
 l'ancienne petite amie devenue inutile et presque gnante.

Les commres reprochaient leur fiert, leur hypocrisie aux deux
silencieuses et ne se gnaient pas pour crier des plaisanteries obscnes
derrire les portes minces. Elles engageaient le Bel-Adolphe, le garon
picier qui rentrait chez lui, tous les soirs  dix heures sonnant, 
aller demander du feu  sa voisine, la petite couturire, et
escomptaient dj la dfaite de la Sainte-Nitouche.

L'Embaume trouvait grce devant ce terrible aropage de langues
fminines, parce qu'elle ne gagnait sa chambre qu' nuit tombe, 
l'heure o les hommes rudoyaient ou cognaient les mnagres attardes,
changeant les rires de l'aprs-midi en des pleurnicheries nerveuses qui
ameutaient les voisins sur les seuils des mansardes. Elle tait la
boscotte, l'tre insignifiant qui n'excite ni l'envie ni la piti,
mais qui _reoit son paquet_ au hasard des conversations.

Le personnage important du sixime tage, celui dont la vie prive
occupait le plus souvent les langues en mal de racontars, tait un grand
garon de vingt-deux ans, brun, barbe en coin, qui sortait de sa
mansarde, rgulirement,  deux heures de l'aprs-midi, drap en un
manteau noir, chauss d'escarpins vernis, coiff d'un feutre  la
mousquetaire. On savait qu'il crivait dans les journaux. Par l'huis
entr'ouvert de son logis, on avait pu inventorier son mobilier: un lit
de sangle, deux chaises, une malle, des livres jets en tas.

Comme il semblait pauvre, comme a ne sentait jamais le rti chez lui,
les commres se chuchotaient des phrases indignes sur ses moyens
d'existence. Mais quand sa clef ferraillait dans la serrure, elles
rangeaient vite les chaises pour lui faire place, devenues muettes,
cousant leurs loques en des attitudes penches. Lui, passait, sans
soulever son feutre superbe, mprisant, fredonnant sous sa moustache
retrousse un air de musiquette.

Elles lui en voulaient d'tre jeune, d'tre heureux quoique gueux, de
porter des frusques de milord, de travailler avec une plume qui ne
pse rien du tout au bout des doigts, alors que leurs hommes maniaient
des outils qui crevassent l'piderme.

*       *       *       *       *

Quand Simone eut lou une chambre voisine de celle de l'Embaume, les
bavardes eurent vite baptis la nouvelle venue d'un sobriquet. Elles la
surnommrent la princesse et inventrent un roman de fille jusqu'alors
entretenue pour expliquer la blancheur de ses mains et la souplesse de
sa taille.

Simone ne prit point garde  leurs regards hostiles, ce qui attisa leurs
rancunes de femelles enlaidies.

L'Embaume n'exagrait rien en assurant que les frais d'installation
d'une chambrette diminueraient vite le petit pcule de Mlle Gosselet.
Les meubles achets, des meubles en pitchpin, fragiles et anguleux, la
lingerie installe dans une armoire  glace de quatre-vingt-cinq francs,
semblant destine  l'ameublement d'une chambre de poupe, il ne restait
plus que cent francs dans la petite bourse  mailles d'argent.

La chambre de Simone tait bien pauvre, bien banale, mais elle pouvait
communiquer avec l'_appartement_ de la petite faiseuse de sourires par
une porte autrefois condamne.

Il fut dcid, d'un commun accord, que cette porte resterait toujours
ouverte et que la chambre de Simone servirait d'atelier commun. On
djeunerait et on dnerait dans la chambre de la petite bossue.

Ces arrangements dridrent quelque peu l'Embaume qui avait conserv un
mauvais souvenir du temps o elle confectionnait des sacs et tenait la
profession de couturire pour un mtier de crve-la-faim.

Le dernier coup de plumeau donn sur les meubles, Simone voulut crire 
Andr Bamberg pour s'assurer en sa rsolution de travailler, de souffrir
pour l'Aim.

--Et l'adresse, nous n'avons pas l'adresse, objecta l'Embaume.

--Je lui enverrai ma lettre plus tard.

--Bien! moi je vais chercher de l'ouvrage. Je connais une Mme Blondon
qui est entrepreneuse pour le Grand-March. Je vais vous l'amener.

Simone tira de son buvard une feuille de papier blanc et crivit:

Oh! le vilain, le grand vilain, qui est parti, qui a dsert au moment
o j'allais tre  lui!... Vous n'avez donc pas de caractre, vous
autres hommes?... Mais pardonne-moi ces reproches, Andr, ce n'est pas
toi qui es coupable et qui me fais mal, c'est la vie, et Dieu sait si
elle est cruelle!

Je comprends ton dcouragement, ton coup de dsespoir. Et puis il y a
aussi dans ta conduite un fait d'honntet qui vient de ta race. Dans
ton pays rude et encore un peu sauvage, on est droit, on est loyal. Je
t'aime surtout  cause de ta droiture, de ta conscience d'honnte homme,
mais je t'aime aussi parce que je t'aime; je t'ai, dans mon amour, fait
tout petit, tout petit, pour te porter toujours avec moi, en moi, dans
mon coeur...

Je voudrais te dire merci de m'avoir appris  aimer comme je t'aime;
c'est si bon, on se sent vivre!

Je t'aime, vois-tu, avec tout ce que j'ai de plus douce tendresse. Je
t'aime dans toute ta vie, depuis tout petit, quand tu tais un bb
plein de risettes jusqu' ce que tu sois devenu un homme plein de
misre.

Devine d'o je t'cris? De notre chambre! J'ai lou une chambre  ct
de celle de l'Embaume, je l'ai meuble de gentils meubles de sapin qui
sentent bon les bois et mettront autour de toi le parfum de tes
montagnes...

Quand tu m'auras rejointe, ce sera si joli de t'attendre avec la lampe
allume, les bras grands ouverts, dans notre chambre  nous, dans notre
petite chambre remplie de vrais sourires clins, de bons baisers
aimants. Comme nous allons nous aimer et nous moquer du monde! Je me
ferai toute mignonne, toute petite; je me pelotonnerai en toi comme une
petite chatte qui veut tre caresse.

En fermant les yeux, le soir, sur mon oreiller, je me figure dj tre
 ct de toi, te sentir tout de ton long contre moi, jusqu'aux pieds;
et a fait si drle, je ne sais plus si tu es loin ou si tu n'es pas l,
rellement vivant en moi, dans une sorte de rve continu, tout
brlant... Embrasse-moi! Remplis tout mon grand lit blanc de tes
baisers!

Pourquoi ne m'as-tu pas emmene? Pourquoi m'as-tu laisse comme une
pauvre abandonne dans ce grand Paris si mchant, si hostile aux simples
de coeur? Je serais partie avec toi, nous aurions t si forts ensemble!
Il y a des pays o les hommes savent encore vivre comme des hommes et o
les sauvages sont les vrais civiliss... Nous aurions t dans ces pays
de libert et d'amour...

Moi, je voudrais t'emporter bien loin de tout et de tous, comme mon
trsor... Je voudrais, comme un cher petit ador, te faire reposer 
l'ombre de grands arbres, sous un ciel tout bleu et sans hiver, et te
regarder dormir, sans rien te demander pour moi,--seulement te sentir,
toi, tre bien, bien tout  fait,--et te dire merci.

Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi; je t'aime.

Simone crivait avec une rapidit fbrile; elle pouvait  peine suivre
le flux de ses penses qui, trop longtemps contenues, dbordaient en un
ruisseau d'amour.

L'Embaume l'interrompit en revenant avec Mme Blondon, une ex-jolie
femme, bien en chair, parlant haut, vtue de noir, les brides de velours
de sa capote attaches sous son menton en un gros noeud qui l'obligeait 
dresser la tte.

Mme Blondon avait quarante-cinq ans, des yeux jaunes qu'elle savait
rendre trs doux, ou trs svres, un nez bien camp sur deux grosses
joues ravages par la poudre de riz, une bouche sans cesse entr'ouverte
pour l'exhibition de petites dents triangulaires et d'un bout de langue
toujours en mouvement.

Ses vtements n'taient point de coupe lgante, destins  endiguer les
chairs plutt qu' parer la femme.

tale sur la chaise que lui avait prsente Simone, les deux mains
jointes sur le ventre, elle se mit  parler trs vite:

--C'est du travail que vous voulez, mes enfants? J'en ai. L! tes-vous
contentes? J'en ai, mais pas beaucoup. Ce n'est pas encore la saison
d't et les vtements d'hiver ne se vendent plus. Voil trois jours que
je vais au Grand-March sans obtenir seulement une douzaine de corsages.
Ah! a ne va pas! a ne va pas! On me donne toujours la prfrence au
Grand-March. Ce que je livre est si soign!

Mes enfants je vous donnerai vingt sous par corsage. Le corsage est
coup, bti, vous n'avez qu' le coudre  la machine et  faire les
boutonnires. Les fournitures sont  votre charge naturellement! Des
vtements si simples! Une...deux...trois! C'est fait!...

_Une... deux..., trois_! Ce disant, Mme Blondon ne fit pas un geste
de ses grosses mains aux anneaux d'or torturant la chair, mais ses yeux
marrons roulaient dans leurs orbites.

--J'ai gagn ma vie  piquer des corsages, mais aujourd'hui, je ne peux
plus travailler.

Ici, les yeux de Mme Blondon s'inclinrent vers les paupires
infrieures pour lorgner les sommets de son corsage gards par une ligne
hrisse de boutons comme par une range de fantassins.

--Je me contente d'aller chercher des commandes.

Autrefois, j'envoyais au Grand-March une des ouvrires de mon
atelier--toujours la plus gamine pour ne pas tenter ces messieurs de la
manutention.

Elles y restaient des journes entires, les gueuses! Ce que j'en ai
chass  cause de a! Maintenant je n'ai plus d'ouvrires. Elles
empchaient de travailler Joseph. Je vais  la manutention moi-mme.
C'est tout en haut du Grand-March: il faut en monter des marches! Les
autres entrepreneuses attendent leur tour. Moi, ces messieurs me
connaissent bien. Ah! c'est vous, madame Blondon! On me donne mes
toffes toute de suite.

Quand je porte ma marchandise  la rception, on est toujours trs
aimable aussi: Ah! c'est vous, madame Blondon. On ne me refuse pas de
vtements. Je fais de petits cadeaux. Et les plaisanteries ne me font
pas peur... Mais Joseph peut tre tranquille...

Ah! a cote! a cote! Toujours prendre des omnibus! Toujours six sous
 la main, sans compter les deux sous que je donne au conducteur pour
qu'il me laisse mettre mon paquet  l'intrieur. Je ne gagne pas gros,
allez. On me paye mes corsages vingt-deux sous, je le jure! Les deux
sous de bnfice ont vite lev la queue.

Ainsi, mes enfants, c'est entendu. Venez chercher une douzaine de
corsages pour essayer, je vous paierai quand le Grand-March aura
accept votre ouvrage. C'est juste, n'est-ce pas?

Je ne dis pas que l'on peut gagner une maison de campagne, avec un jet
d'eau devant, en piquant des corsages, mais a fait manger tout de mme.
J'ai des ouvrires qui travaillent pour moi depuis cinq ans. Puis le
travail c'est la sant! Ah! si je pouvais travailler... c'est ce que je
dis  Joseph.

Il y a des ouvrires qui essayent d'aller prendre les commandes,
elles-mmes au Grand-March. Elles savent ce que a leur cote! Moi, a
ne risque rien.

Joseph peut tre bien tranquille... Je suis une femme de tte, moi.

Ah! les temps sont durs! Joseph...

Les deux petites amies souriaient  la nouvelle intervention du
mystrieux Joseph.

Mme Blondon voulut bien expliquer ce qu'tait Joseph:

Joseph, c'est mon mari, un homme qui a toujours des chiffres dans le
cerveau. Il tient un livre de pari aux courses. Quand il faisait ses
calculs, le bruit des machines  coudre l'agaait... Joseph le sait
bien, lui, que les temps sont durs, trs durs... Au revoir, mes
enfants.

Trs digne, Mme Blondon salua des yeux, du rire et disparut dans
l'escalier, cramponne  la rampe, le pied s'assurant de la solidit des
marches.

--Elle marche si vite que vous n'avez pu lui dire que nous acceptions
ses offres, dit Simone. Elle est drle.

--Ce qui n'est pas drle, c'est de piquer des corsages  vingt sous
pice!

--Allons, mademoiselle Rabat-joie! moi qui vous croyais gaie...

--Des corsages qu'on lui paye de trente-deux  trente-cinq sous!

--Allez chercher les corsages, ma petite l'Embaume, et au travail,
vite! vite! Simone commena ds le lendemain son apprentissage de petite
couturire.

A six heures du matin, elle se mit  la besogne, assise  ct de
l'Embaume qui pdalait sa machine  coudre avec l'acharnement d'un
bicycliste courant quelque championnat.

La petite bossue assemblait les diffrentes parties du corsage pendant
que la fille de M. Gosselet cousait les ourlets et bordait les
boutonnires.

Le travail se faisait vite malgr les retards apports par la machine
qui, n'ayant pas roul depuis longtemps, cassait le fil ou rejetait la
courroie de transmission, malgr les morsures de l'aiguille qui
ensanglantaient de points rouges les doigts de la petite bourgeoise.

L'Embaume, tout en poussant l'toffe le long du guide-ne, surveillait
de la queue-de-l'oeil le travail de son associe. Elle interrompait le
tac-tac-tac de la machine, pour encourager Simone un peu tonne de
l'activit de sa nouvelle amie:

--Voil qui va bien. C'est suffisant pour un corsage  vingt sous. On
dirait que vous faites ce travail depuis longtemps.

Simone, les cheveux en dsordre, la bouche contracte par l'impatience,
par l'effort, se htait de plus belle, semblant jouer  pigeon-vole,
tant elle tirait vite le fil pass au travers de l'toffe. Elle riait
nerveusement  chaque morsure de l'aiguille et disait pour expliquer son
rire:

--Nous travaillons pour Joseph!

*       *       *       *       *

Quand la machine s'arrtait en des trpidations irrgulires, la pendule
tictaquait trs fort. Des froissements d'toffe, des soupirs d'ennui ou
de lassitude, des billements, des craquements de chaise clataient
sonores dans le silence brusque. Les petites amies songeaient.
L'Embaume admirait le courage de Simone, un peu dpite en fille du
peuple de voir que cette fille de riche travaillait comme une ancienne
de l'atelier. Simone pensait  l'Aim, au cruel Aim qui la condamnait
par sa fuite  cette rude besogne, s'admirait, se flicitait, se
comparait aux hrones de roman qui lui avaient paru si peu vraies en
ses lectures d'autrefois.

Tac-tac-tac! La machine recommenait son bourdonnement pendant que, sur
le palier, les mioches pleurnichaient, les femmes babillaient, heurtant
les cloisons du manche de leur balai, tranant sur le parquet leurs
seaux ferrailleux.

Simone pouvait entendre leurs bonjours changs, le glissement de leurs
savates devant sa porte, leurs rires gras et leurs rires maigres. Elles
disaient:

--a n'est pas encore venu?

--Oh! a tiendra bien jusqu' la fin du mois.

--Et l'autre, avec ses airs de Sainte-Vierge!

--Un jour ou l'autre, a lui pend au nez.

--Dites donc, vous avez entendu la machine  coudre,  ct? a veut
faire croire que a sait travailler.

L'Embaume piquait vite, vite, pour couvrir les voix injurieuses du
bruit de sa machine et Simone, avant compris, devenue ple, murmurait:

--Oh! les sales femmes! Oh! le sale peuple!

Quand midi sonna  la petite pendule figurant un clocheton du chalet
suisse, les deux associes taient si lasses qu'elles ne voulurent pas
descendre six tages pour acheter leurs provisions de bouche. Elles
mangrent un morceau de viande cuite depuis la veille, se partagrent un
carr de gruyre et vidrent d'un trait une tasse de caf noir.

Tac-tac-tac! L'toffe filait de nouveau sous la patte de la machine
pendant que l'Embaume chantait une romance pleurnicharde:

*       *       *       *       *

Sentinelles, ne tirez pas, C'est un oiseau qui vient de France!

Les doigts engourdis, la tte lourde, Simone, assise prs de la fentre,
cousait, rageuse, pestant contre les rires des commres bavardant sous
le vasistas. Distraite, elle contempla Paris ensoleill, regarda au loin
des silhouettes bleues de chemine et s'endormit, les lvres en moue,
les paupires mouilles, aux coins, de deux larmes qui ne tombaient pas.

L'Embaume quitta sa machine et saisit le corsage tal sur les genoux
de l'endormie.

En sa bont, elle tait heureuse, sans oser se l'avouer, de la
dfaillance de sa nouvelle amie, les labeurs anciens qui taient en elle
semblant se rjouir de la fatigue dont souffraient les muscles de cette
riche.

--Comment! j'ai dormi!

--C'est que vous n'avez pas l'habitude des travaux qui durent tout le
temps.

--J'ai dormi pendant une heure, au moins, n'est-ce pas?

--Un quart d'heure,  peine.

Simone se leva, se frotta les yeux du poing, se tta l'paule endolorie
par le dossier de la chaise et s'approcha de la pendule.

--Quatre heures, dj!

Et, toute rouge, elle s'excusait:

--J'ai t surprise par le sommeil. Vous n'tes pas gentille. Pourquoi
ne m'avez-vous pas secoue par la manche?

--Vous dormiez si bien! Voulez-vous piquer  la machine, cela vous
veillera tout  fait?

La machine tactoqua de nouveau, assourdissant les rires qui clataient
sur le palier pendant que la petite bossue reprenait sa chanson d'une
voie nasillarde:


  Et l'enfant disait aux soldats:
  Sentinelles, ne tirez pas (_bis_),
  C'est un oiseau qui vient de France!


A neuf heures du soir, Simone et l'Embaume croqurent deux sous de
cornichons et se couchrent trs lasses dans leurs petits lits retaps 
la hte.

Aprs trois jours de travail, les deux petites amies purent livrer la
douzaine de corsages  Mme Blondon.

L'entrepreneuse se montra satisfaite de la confection, mais elle annona
 la petite bossue qu'elle allait se rendre en Angleterre, avec Joseph,
pour parier au Derby, et qu'elle n'aurait pas de commandes avant trois
semaines.

--Et l'argent? dit Simone  son amie ennuye de ce contre-temps.

--Elle nous paiera quand le Grand-March aura accept l'ouvrage.

--Je crains fort d'avoir travaill pour Joseph... Je ne voudrais pas que
l'on me vole le premier argent que je gagne... si difficilement.




IV


Que d'esprances font natre au coeur des petites ouvrires sans travail
les affiches manuscrites colles sur la muraille, au coin des rues,
entre les gigantesques lithographies qui voquent les halls somptueux o
l'on s'amuse, et les placards rpandus pour la plus grande gloire de la
moutarde A... ou de la pilule B...

_On demande une petite main_. _S'adresser chez Madame... rue... n..._

La suscription fait sourire les flneurs en qute de ce qui amusera
leurs yeux. Cependant des fillettes se haussent sur le bout de leurs
chaussures djetes pour lire le nom et l'adresse de celle qui peut leur
donner du pain et s'en vont, le chef baiss, rptant tout bas les
chiffres du numro, pour ne pas oublier.

Le lendemain, quarante, cinquante petites mains sonnent  la porte de
la patronne. Mais la couturire n'a besoin que d'une petite main, une
toute petite main, celle qui sera le plus tt remplie de gros sous, le
samedi de paye venu.

La place est vite prise et la bnficiaire, tout heureuse de gagner un
franc cinquante par jour, travaille dj au milieu de ses nouvelles
amies pendant que les misreuses dfilent devant le cordon de sonnette.

L'Embaume, qui savait, par des camarades, que seuls, les grands
couturiers peuvent employer une ouvrire huit  dix mois sur douze,
conseilla  Simone d'aller offrir ses services aux Work, Plisson, Riff
et autres grands chiffonneurs connus.

Simone, au grand scandale de l'Embaume, voulut prendre l'omnibus pour
se rendre au centre de Paris,  la chasse au travail.

La petite bossue dut cder au caprice de son amie et monter dans une
voiture de Montrouge-Gare de l'Est.

D'une joliesse toute frache en sa robe beige  fleurettes bleues,
coiffe d'une petite capote garonnire, les yeux brillant de leur clat
matutinal, l'oreille rose, les cheveux encore un peu humides des primes
ablutions, Simone prit place entre une vieille dame  cache-poussire
gris et un vieux monsieur vtu d'un journal dpli et d'un chapeau haut
de forme pench sur le front.

L'Embaume s'assit en face de son amie, l'air trs digne, affectant de
lorgner,  travers les vitres, le dfil des pitons sur le trottoir.

Simone assise, la vieille dame releva un pan de son cache-poussire
comme pour ne pas le salir au contact d'indignes vtements, le vieux
monsieur baissa son journal et tourna son nez  lunettes, semblant
continuer sa lecture sur le visage de sa voisine.

Aprs un petit instant de trouble, Simone s'amusa du spectacle nouveau
pour elle, que lui offraient les attitudes, les gestes des voyageurs. La
voiture, au complet, filait vite en un tangage qui secouait les ttes.
Les yeux cherchaient les yeux, les femmes regardant  la drobe, les
hommes examinant les femmes comme des tres bizarres et trs compliqus.

Il y avait l des marachers de la banlieue, accompagns de leurs
_fifilles_ qui jouaient d'un air ingnu avec un rouleau de papier de
musique, ou un petit buvard. Les paysans engraisss, majestueux,
exhibaient leurs ttes de chanoines sons des casquettes de soie raides
comme des barrettes. Les _fifilles_ se tenaient  la demoiselle bien
leve, les yeux fixs sur le bout de leur petit soulier verni, ou
levs sur les affiches plafonnant l'omnibus. Elles disaient: _papa_,
d'un petit air clin. Ils rpondaient: Ma chrie, et posaient une main
norme sur les genoux fragiles de leurs prognitures.

Assise sur le strapontin, tout au fond de la voiture, une jeune fille
rougissait, plissait, enraye des gestes brusques d'un monsieur, qui,
le nez coll aux vitres de l'avant, criait: _Alloh! Alloh!_ pour modrer
l'allure des chevaux et secouait la tte d'un petit air indign quand le
fouet du cocher tombait sur les croupes des btes en sueur.

En un coin, serrs l'un prs de l'autre, une couple de provinciaux
tendaient le cou, tendaient le doigt, se bourrant les ctes du coude
pour se tmoigner leur admiration pour ce coquin de Paris.

Un ouvrier voulait expliquer quelque chose  un bureaucrate qui tournait
la tte, trs absorb par la lecture d'une brochure.

Une Parisienne boutonnait ses gants, le buste pench, les mains dresses
en l'air en un joli geste prcieux, les yeux promens sur l'assistance
et voquant l'image de deux aumnires de velours noir tendues en la
mendicit des admirations.

Deux jeunes gens causaient gaiement en petites phrases mystrieuses,
mordillant la poire d'argent de leur canne tenue comme un cierge de la
main gauche, fouettant leurs cuisses de tapotements de leurs gants neufs
bien rangs dans la main droite. Ils lorgnaient les femmes, la lvre
souriante de vanit bbte, amuss de la roseur d'un front ou de la
disposition des plis d'une jupe, insolents et vainqueurs.

Le conducteur, un vieux  moustaches de gendarme, cria:

--Places!

Les provinciaux se regardrent, tonns, pendant que les marachers
soulevaient leurs blouses et plongeaient leurs bras jusqu'au coude dans
les goussets de leurs pantalons. La Parisienne tira cinquante centimes
de la fente de son gant enfin boutonn. L'ouvrier pcha des sous, un 
un, dans la poche de son gilet. La vieille dame  cache-poussire gris
dit d'une voix aigre:

--Moi, j'avais une correspondance.

Les deux jeunes gens exhibrent de mignonnes pochettes en cuir jaune
bourres de billon et le monsieur qui _conduisait_ les chevaux tendit
ses six sous, le nez toujours coll  la vitre.

La voiture stoppa. L'Embaume dit  son amie:

--Le Chtelet! Nous descendons!

Le vieux monsieur  chapeau plant sur le front descendit aussi et
suivit les petites ouvrires qui traversrent la place du Chtelet,
l'Embaume filant vite, la nuque baisse, entre les voitures lances au
grand trot, Simone se garant, hsitant, les jupes serres en un geste
prcautionneux.

Arrives devant la _Redingote grise_, les amies s'arrtrent, tenant
conciliabule, et le vieux monsieur se hta de les rejoindre, la canne
battant le pav.

--Eh bien, o allez-vous? dit Simone.

--Chez Plisson, rue de la Paix.

Le vieux monsieur s'arrta devant elles, un sourire prometteur aux
lvres:

--Une voiture, mesdemoiselles?

--Mais, monsieur, dit Simone je n'ai pas l'honneur...

L'Embaume la saisit par le bras:

--Venez!

Puis au vieux monsieur, d'un ton sec et fch:

--Vous vous trompez, mon bonhomme!

--Dsol! Dsol! Vraiment charmantes! Vraiment charmantes!

Un peu mues de cet incident, elles longrent le trottoir, vite.

L'Embaume entranait son amie maladroite  se garer des promeneurs.
Simone tournait la tte pour voir le vieux monsieur qui faisait: _fou...
ou! fou... ou_! et semblait souffler devant lui, tout en se htant de
suivre la dlicieuse apparition qui lui faisait tirer la langue.

Derrire lui, des jeunes gens s'amusaient de son dos vot, du pli de
chair grasse qui formait bourrelet entre la toile raide de son faux col
et ses petits cheveux blancs plants sur sa nuque rouge comme des soies
sur le dos d'un petit cochon.

Des femmes lui barraient le chemin, provocantes. Lui, de temps  autre,
levait son nez  lunettes, apercevait les petites amies par-dessus les
enlacements des couples et pestait contre sa goutte, contre les becs de
gaz, contre les camelots, contre les marchandes de lacets.

Simone pensa tout haut:

--Enfin! qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur. Je ne le connais pas.

L'Embaume rpondit, confuse:

--Il veut! Il veut!... C'est un amoureux...

Simone fit un clat de rire et le vieux qui s'pongeait le front, las de
sa poursuite, reprit courage.

--A son ge? Des jeunes filles peuvent aimer ce vieux?

--Oui, pour de l'argent.

--Je ne comprends pas que l'on puisse...

Elle se tut, indigne, les yeux luisants de colre... Elle se rappelait
des regards d'hommes surpris, autrefois, au thtre, en flagrant dlit
de viol de sa peau, de sa nuque, elle sentait pour la premire fois
l'injure de ces admirations fortuites, se mprisait d'tre femme. Un
sentiment de faiblesse trs doux lui fit prendre le bras de son amie,
une femme, une pauvre femme, elle aussi, et elle baissa les yeux devant
les yeux chercheurs de dsirs des hommes qui passaient, songeant 
l'Aim qui la marquerait de son nom pour la garder des vouloirs
outrageants.

L'Embaume disait d'une voix douce, misricordieuse:

--Celles qui cdent, cdent par lassitude, parce que la vie les
crase... Quand le travail ne veut pas d'elles, elles se donnent au
plaisir. Elles se livrent, parfois, pour acheter du pain aux gosses,
parfois, aussi, parce qu'elles ont faim de ce que d'autres mangent sous
leur nez, avec des airs de moquerie... Oh! il faut avoir piti
d'elles... Tenez, pourquoi ne pas demander de l'ouvrage, ici?

La petite bossue montrait du doigt un magasin somptueux  grandes portes
de chne cir ornementes de cuivres luisants. Dans les vitrines
amnages de chaque ct des portes cochres, se tenaient raides des
jaquettes colletes de fourrures, des manchons doubls de soie rose
comme des bonbonnires, des toques de loutre piques sur des supports de
bois semblables  des poings.

--Soit, entrons.

--Moi, j'attends sur le trottoir, objecta l'Embaume, parce qu'il peut y
avoir du travail pour une et non pour deux. A deux, nous nous ferions
conduire.

Simone pntra dans le grand magasin rsolument. Un inspecteur blond,
dcor de quelque chose, la barbe tale sur le plastron piqu de jaune,
s'avana vers elle, souriant:

--Madame dsire!

--Monsieur, je suis couturire et...

--Et vous venez me demander une petite place. Veuillez me suivre,
mademoiselle.

Il traversa le rez-de-chausse  grands pas, suivi de Simone qui
baissait les yeux, pendant que les employs, plants en file derrire
les comptoirs, se faisaient des signes d'intelligence.

Il ouvrit une porte et dit d'une voix un peu glorioleuse:

--Entrez, mademoiselle.

Le cabinet de M. l'inspecteur clair par une fentre donnant sur la
cour tait meubl d'un grand bureau  paperasses, d'un fauteuil et d'un
canap habills de moleskine verte et de cartons galement verts orns
de petites poignes de cuivre. Les tuyaux acoustiques pendaient le long
du mur tendu de papier gris. A des patres piques dans la cloison, un
chapeau de soie miroitait comme une glace en mtal, un pardessus
bleu-gendarme s'talait sans un pli.

Simone rougit quand, la porte ferme, l'inspecteur blond lui montra le
canap, d'un geste qu'il voulut rendre tentateur. Le meuble ne
l'effrayait gure--sainte ignorance!--mais les petites rides
malicieuses qui plissaient le coin des yeux de l'homme la rendaient
mfiante, instinctivement.

--Vous voulez du travail, mademoiselle?

--Oui, monsieur.

Il souffla dans un tuyau acoustique et, souriant, tourn vers Simone, il
attendit. Au coup de sifflet, il chantonna dans l'embouchure: Avez-vous
une toute petite place dans vos ateliers? Et tourn de profil, toujours
souriant, il couta la rponse.

Il approcha son fauteuil du canap, s'assit, croisant les jambes, les
doigts enrouls autour du cordonnet  minuscules mailles d'or de sa
montre:

--Que savez-vous faire, mademoiselle?

--Mais, monsieur, ce que savent faire toutes les couturires ou  peu
prs. J'ai appris un peu de broderie, autrefois, en pension...

--En pension! Vraiment! Au Sacr-Coeur, sans doute!

--Non, monsieur, chez les laques.

--Ah!

Un peu tonn de ne pas la sentir prte--comme tant d'autres qui taient
venues--pour le farniente laborieux de la galanterie, il la dvisagea
minutieusement, lorgna l'arrangement des plis de sa jupe, puis, toujours
souriant:

--Pas de travail ici, croyez que je regrette! Mais avec votre beaut et
aussi votre ducation, mademoiselle, permettez-moi de vous dire que vous
avez fait choix d'une singulire profession... Couturire! Voil qui est
incroyable. Votre miroir est donc bien faux qu'il ne vous donne pas de
meilleurs conseils. Vous voulez devenir bossue, hein?

--Oui, monsieur, j'y tiens, dit Simone, railleuse.

--Du travail! Du travail! Comment diable pouvez-vous tant aimer le
travail? Je ne vous conseille pas de lancer votre jolie petite capote
par-dessus les ailes du Moulin-Rouge, mais, tenez...

--Puisque vous n'avez pas besoin d'une ouvrire, interrompit Simone en
se levant.

Il se leva aussi et les mains tendues, conciliatrices:

--Voyons! ne soyez donc pas si nerveuse, mon enfant! J'ai votre affaire.
Un peintre de mes amis m'a charg de lui dnicher un modle,--il vient
tant de jolies filles, ici,--pour un tableau de rve, un tableau
d'apparition. Vous lui poserez les mains, puis la tte. Le reste viendra
peu  peu, par habitude. Mtier honnte, trs honnte...

La gorge serre, les paupires lourdes, Simone se dirigea vers la porte,
tourna le bouton brusquement, ramassa ses jupes dans sa main gante
collant, et traversa le hall en un claquement rythm de ses bottines sur
le grs.

Le monsieur blond suivait, ne comprenant rien  sa dfaite. Et les
commis, derrire les comptoirs, ricanaient, vengs des airs vainqueurs
qu'il arborait  la fin de ses entrevues avec les petites femmes
complaisantes.

--Eh bien? dit l'Embaume.

--Il m'a propos d'aller poser chez des peintres!... Allons-nous-en,
vite, vite. J'ai du dgot dans la gorge. J'ai hte d'tre seule,
dlivre de tous ces yeux qui regardent.

--Cela prouve que vous tes jolie, voil tout. Vous vous habituerez 
l'admiration des gens, comme on s'habitue  viter les voitures. Voyons,
du courage, cherchons encore du travail.

*       *       *       *       *

Comme les petites amies traversaient les rues qui montent de la rue de
Rivoli aux grands boulevards, l'Embaume lut prs de la Banque de France
une petite affiche ainsi libelle:

OUVRIRES POUR TALAGE

MAISON D'EXPORTATION

_S'adresser bureau de placement, rue Vide-Gousset_.

La rue Vide-Gousset est entre la Banque et la Bourse.

Simone se laissa entraner par son amie.

Au bureau de placement, un vieillard vint ouvrir aux deux ouvrires. Il
leur sourit paternellement en bon petit vieux qui aime les visages
jeunes.

--Vous voulez du travail, mesdemoiselles, attendez!

Il s'assit derrire une petite table, feuilleta un grand livre, lut:

Grottmann, rue de la Banque;

Vriton, rue Poissonnire;

Patard, rue du Cherche-Midi;

Chanoin, rue Montmartre.

Il ajouta: Je vais vous donner copie des adresses de ces maisons et
vous pourrez vous y prsenter de ma part. Je n'exige aucune commission.
Je traite de gr  gr avec les patrons. Vous, mademoiselle, dit-il 
Simone--aprs l'avoir considre par-dessus ses lunettes--vous tes un
49. Trs estims les 49! Quant  votre amie, il est inutile qu'elle se
prsente, je crois.

--Il s'agit bien de maisons de couture? interrogea Simone.

--Oui, mon enfant, de maisons de vente pour l'exportation qui demandent
des mannequins. Ils ne sont pas nombreux, les beaux mannequins. Vous,
mademoiselle, vous tes un superbe mannequin; le plus beau mannequin...
Ne vous offensez pas, mademoiselle, de mes apprciations, je parle en
professionnel, en professionnel seulement.

--Mais, monsieur, dit Simone, je suis couturire et non... mannequin,
comme vous dites.

Sachez, mon enfant, qu'il faut tre excellente couturire pour faire un
bon mannequin. Il faut savoir donner du chic  la marchandise qu'on
endosse. Voici en quoi consistera votre travail quotidien: lorsque les
commissionnaires se prsenteront  votre comptoir, accompagns du patron
ou de la patronne de la maison, vous devrez taler les costumes-types,
en faire miroiter les teintes, en glorifier la faon parisienne,
exquise, de haut got, de haute mode. Puis, quand l'acheteur sera dj
sduit par vos petits gestes en rond, vous revtirez le costume pour
enlever le march. Une jolie fille donne cent pour cent de valeur  un
corsage mdiocre. La maison vous fournira du linge dont vous n'aurez pas
 rougir devant ces messieurs. Vous pourrez montrer vos paules
mergeant des dentelles de votre chemisette comme d'une frache corolle.
C'est gentil a, hein!

Cet essayage aura lieu dans une grande salle o travailleront aussi
d'autres mannequins, moins belles que vous, mademoiselle: mais autour de
cette pice seront disposs de minuscules salons o le commissionnaire
pourra, s'il le dsire, tudier d'un peu plus prs le costume!... Oh! en
tout bien, tout honneur! Il est vrai que si vous n'tes pas ennemie des
petits soupers, la maison qui vous emploiera saura reconnatre vos bons
offices.

Simone coutait, rsistait aux efforts que faisait l'Embaume pour
l'entraner vers la porte, la tirant par le bras, la tirant par la jupe.

Vous serez vtue comme une mondaine, toute la journe, vous gagnerez
deux cents francs par mois, vous mangerez  la maison et aurez droit 
un superbe costume de satin, tous les ans... C'est tentant. Pas de
fatigues. Beaucoup de sourires, par exemple, mais les femmes peuvent
sourire pendant des annes entires sans effort, n'est-ce pas?

Le vieux placeur, esprant une bonne commission pour la trouvaille d'un
mannequin si distingu, continuait en gestes doux, en penchements de
tte persuasifs:

--Mes clientes sont heureuses, bien heureuses. Hier, j'ai reu la visite
d'une belle fille que je plaai, autrefois, chez Grottmann. Elle venait
me remercier, oui, me remercier. Elle tait comme une folle. Elle me
disait: Si vous saviez comme j'tais belle en reine. C'est moi qui ai
essay le grand manteau de Sa Majest la reine de Serbie, devant le
fournisseur de la cour. Je me regardais dans les glaces, je me souriais,
j'avais pour deux cent mille francs de toilette sur le dos. Quelle
gloire, mes enfants! On m'avait pos un petit diadme de cuivre dans les
cheveux pour juger de l'effet. C'tait superbe! Les autres mannequins me
contemplaient, les mains jointes. Les hommes chuchotaient autour de moi:
Elle est plus belle que la reine. Moi, je voyais bien que c'tait
vrai. J'tais si majestueuse avec mes cheveux relevs sous la petite
couronne! Pendant deux heures, j'ai t reine, oui, reine: j'ai mme
donn une claque  une essayeuse parce qu'elle m'avait pince en
effaant un pli de la doublure!

Eh bien! c'est entendu, mon enfant. Vous voyez que le mtier n'a rien
de dsagrable. D'ailleurs, deux cent...

Simone se laissa tomber sur une chaise, sanglotant:

--Que je suis malheureuse! malheureuse!

Comme le vieux se levait de son fauteuil, la mine faussement contrite,
l'Embaume se prcipita  sa rencontre, les mains tendues, prtes 
griffer:

--Vieux grigou! oh! le sale vieux! Faire un mtier comme a quand on a
dj une patte au cimetire.

Cependant Simone se tamponnait les yeux avec son mouchoir roul
nerveusement en boule, se soulevait de son sige et se dirigeait vers la
porte pendant que le placeur grognait:

--Il faut qu'elle vienne de sa province, pour faire des scnes  un
vieil honnte homme comme moi. Ma parole! on dirait qu'elle a cinquante
mille francs de rentes, cette princesse!

Dans la rue, les deux petites amies filaient le long du trottoir, les
bras ballants, la nuque baisse.

Elles gagnaient Montrouge par des ruelles cartes dans la crainte de
nouvelles rencontres d'hommes partis  la chasse des petites femmes sous
le soleil gaillard de mai.

L'Embaume, garde par sa bosse des galanteries masculines, songeait au
sort rserv aux accortes petites femelles parisiennes.

Simone rdigeait, tout en marchant, la petite lettre bien affectueuse,
bien soumise, qu'elle adresserait  papa Gosselet, ds son retour au
logis.




V


Depuis une semaine dj, Simone restait enferme en sa chambre, ne
voulant pas regagner l'usine de papa Gosselet, raccroche  l'espoir
d'avoir des nouvelles d'Andr.

Elle attendait le retour de l'Embaume, partie  la recherche de
travail, rvant, crivant  l'Aim des lettres passionnes qui lui
rendaient sa solitude plus triste.

Elle lui disait: Comme c'est mal fait, le chemin de la vie, et dur 
gravir. Et pour ne pas l'attrister elle ajoutait: Je ne me plains pas,
mais je me dbats sous des rvoltes constantes.

Elle lui crivait encore:

Si seulement c'tait toi le Bon Dieu, dis? tu ne ferais pas de pauvres
petites qui ont froid, des enfants qui ont faim, des vieux qui se tuent,
ni un tas de malheureux qui ont mal de tout... Moi, je ne peux pas
comprendre a!...

Puis son coeur gonfl s'panchait en tendresses exquises:

Oh! comme tout de mme c'est l tout: _aimer_! a remplit mes journes,
mes longues nuits, comme si mon me tout le temps t'enveloppait, te
caressait... Oh! comme c'est bon!... Dans mes penses d'amour, je ne
t'appelle jamais d'aucun nom; tu es Lui, Lui, le seul, celui que
j'attends et que j'attendais depuis longtemps, celui pour qui j'ai d
tre cre. Et pour toi, sans cesse expos au danger,  la mort, je
retrouve parfois des bouts de prires ardentes et douces comme en font
ces religieuses au milieu desquelles j'tais, pour ce Lui bien-aim et
ineffable, cleste nourriture de leur me, amant mystique de leur
coeur... Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi... Je t'aime!

La petite bossue rentrait au logis le soir, toujours plus lasse,
toujours plus attriste de ses courses inutiles  travers les ateliers.
Elle disait ses ennuis, ses dgots, conseillait  son amie la
rsignation.

Simone rpondait:

--Bast! Tout n'est pas perdu! Je rflchirai... je verrai... je prendrai
une dcision demain ou aprs. D'ailleurs, il nous reste encore de
l'argent.

Les ttes penches sous l'abat-jour rose de la lampe, les petites amies
rangeaient les pices blanches par piles, les doigts emmls  la
cueillette des gros sous sur le tapis de la table, semblables  deux
vieilles avares heureuses de caresser les mtaux prcieux.

Le petit pcule diminuait vite, malgr l'conomie de l'Embaume qui,
plus experte dans l'art de se servir de l'argent, avait t nomme
trsorire de la communaut. La faiseuse de sourires avait cependant
renonc  l'une de ses plus coteuses habitudes de luxe: elle oubliait
d'pingler un bouquet de violettes  son corsage quand, le matin, elle
descendait six tages, en savates, en camisole, les cheveux tout
embrouills, pour acheter le _Petit Quotidien_.

Elle tait si curieuse, ds l'aube venue, de savoir si l'hrone du
feuilleton: _Herminie l'Abandonne_, avait enfin triomph de ses
bourreaux, qu'elle arrivait parfois chez la libraire, bien avant la
distribution du journal.

_Herminie l'Abandonne_! Quelle jolie fille, pure, aimante, spirituelle,
gaie! Elle promenait sa vertu de par le monde, comme une prcieuse
douzaine d'oeufs. Elle savait arracher sa robe de mousseline des mains du
petit vicomte sans y faire le moindre accroc! Elle buvait les poisons
des Indiens comme d'autres ingurgitent des saladiers de vin chaud. Les
coups de couteau n'gratignaient jamais sa charmante peau. Elle sortait
d'une demi-douzaine de cercueils comme on sort d'armoires  double fond.

Son amoureux, le beau sculpteur de la Roche-Casse, tait sublime de
gnrosit bbte, fort comme un Tartarin  doubles muscles, courageux
comme d'Artagnan, artiste comme Michel-Ange, tout simplement! Dou de
ces belles qualits, il courait le monde, lui aussi,  la recherche
d'Herminie l'Abandonne, mais avait grand soin d'arriver toujours trop
tard, en carabinier d'Offenbach.

_Herminie l'Abandonne_, feuilleton en six parties, par Oscar de Machin,
tait d'une cocasserie dangereuse pour les lecteurs atteints
d'affections de la rate, ce qui n'empchait pas l'Embaume de verser son
petit pleur sincre  tous les _Oh!_ et les _Ah!_ qui cotaient un franc
vingt-cinq centimes chaque aux actionnaires du _Petit Quotidien_.

Tous les matins, l'Embaume racontait  son amie les _malheurs_ de cette
pauvre Herminie. Elle montrait le poing  Fripouillet, le faux policier,
injuriait le mchant petit vicomte, appelait  la rescousse le beau
Sylvain de la Roche-Casse, emptr dans quelque vilaine histoire de
fausse-monnaie.

Simone souriait, indulgente, tonne de voir son amie pouser si
chaudement les querelles de personnages invraisemblables. Elle pensait
confusment que manoeuvriers et manoeuvrires gaspillent leurs justes
haines en maudissant les forts, les mauvais des romans ou des drames de
cape et d'pe.

Il ne restait plus qu'un louis dans les caisses de la communaut quand
la petite bossue rentra un soir au logis le teint rose, les cheveux
dfriss, le corsage fleuri de violettes de Parme.

--Ouf! a y est! ce que j'ai couru pour t'annoncer la bonne nouvelle!

--Tu m'as tutoye, enfin!

--Puisque c'est fait, c'est fait. Je n'osais pas. Il me semble que nous
serons plus amies qu'avant.

--Bien! Et ta bonne nouvelle?

--Une amie que j'ai rencontre ce matin m'a conseill de me prsenter
chez une couturire de la rue du Havre, madame... un drle de nom!...
madame Freudburg! au numro 309. J'y vais et demande  la concierge 
quel tage se trouve l'atelier de couture. Elle me grogne du fond de la
loge: Sonnez au troisime!

Arrive sur le palier du troisime tage, je vois une grande plaque de
cuivre sur une porte. Je m'approche, j'entends des rires derrire. J'ai
t tonne parce qu'on ne rit pas si fort que a dans les ateliers de
couture bien tenus. Enfin, je sonne. On ouvre.

--Qu'est-ce que vous voulez, mademoiselle?

--Je suis couturire, madame.

--Ah! vous tes couturire.

C'tait la patronne qui tait venue m'ouvrir: une grande brune, trente
ans, l'air pas trop comme il faut. Elle m'a lorgne, examine, puis,
souriant:

--Adressez-vous donc chez Mme Freudburg, en face.

Comme elle poussait la porte, j'ai entendu:

--Elle est trs bonne pour la vieille, celle-l.

Une douzaine de rires lui ont rpondu dans les pices voisines de
l'antichambre.

Chez Mme Freudburg o je sonne, c'est la patronne qui me reoit: une
vieille patronne qui, avec ses bandeaux gris et son serre-tte noir,
ressemble aux bonnes femmes de ma province. Elle a, dans son visage de
Vendredi-Saint, deux petits yeux piqus comme deux clous uss par la
marche. Elle me regarde avec ses petits clous:

--Vous avez sonn  ct?

--Oui, madame.

--Qu'avez-vous vu?

--La patronne qui m'a conseill...

--C'est tout? Et vous veniez chez moi?

--Je venais chez vous.

--Vous savez qu'il faut travailler, ici?

J'tais tout tonne de l'accueil et j'allais m'en aller quand la
vieille m'a fait asseoir et m'a donn tout de suite une jupe  ourler.

Le travail achev, elle a paru satisfaite et m'a dit:

--Je vous donnerai trois francs cinquante par jour, cela est-il
suffisant?

--Oui, madame.

--Et je vous augmenterai samedi prochain, si je suis contente de vous.

Dcidment, elle avait envie de me garder. J'tais joliment heureuse.

Son atelier n'est pas gai.

Elle a une vingtaine d'ouvrires, plutt maladroites qu'habiles,
occupes  la confection de toilettes simples en toffe commune. Jamais
d'essayage chez elle. Elle livre des vtements  une socit
protestante, je crois. On bille tout le temps. Les petites apprenties
ont l'air d'colires mises en pnitence.

Ds que Mme Freudburg fait une remontrance  une des ouvrires, les
autres soupirent: Ah! ce qu'on s'amuse  ct! a la fait taire tout
de suite, la pauvre vieille.

Ah! nous voil sauves! nous voil sauves! tu pourras attendre le
retour de M. Bamberg, mon amie.

--J'irai chez la bonne couturire, moi aussi.

--Chez celle o l'on rit?

--Non, chez celle o l'on bille.

La soire s'acheva en babillages et les deux petites amies burent deux
tasses de caf noir pour fter la reprise du travail et aussi le bonheur
d'_Herminie l'Abandonne_ qui venait d'pouser, le matin mme, le beau
peintre Sylvain de la Roche-Casse.

Simone, un peu fatigue, ne put se rendre, ds le lendemain, chez la
vieille dame  serre-tte noir. Ce contre-temps lui valut de recevoir, 
la premire distribution, une lettre adresse  son amie l'Embaume,
mais qu'elle dcacheta vite, ayant reconnu l'criture d'Andr. Il lui
disait:

Chre Aime,

Je t'cris de la valle du Cotto, une jolie petite valle situe 
quelques kilomtres de Kana, la ville o est n Bhanzin (Laisse-moi te
dire _tu_: il m'est si doux de te parler comme au temps o nous
devisions sous la bonne garde du petit Amour en pltre qui a son socle
sous les lilas).

Je ne suis plus dans le parc, si bien ratiss de bon papa Gosselet. De
l'autre ct du ruisseau qui nous spare du camp de sa Majest s'tagent
de formidables batteries, des retranchements, des abris que nous
enlverons  la baonnette ds que cela pourra tre agrable au colonel
Dodds qui aime tant sa lgion trangre!

Nous autres, les lgionnaires, nous sommes de toutes les ftes. Nous
nous battons  la diable et de telle sorte que les perfectionnements des
armes modernes semblent ne pas devoir tre d'une grande utilit en face
d'un ennemi tel que nous.

Les Dahomens sont bien arms et ne se sauvent pas du tout comme on
l'avait fait esprer aux bonnes ttes qui nous fabriquent des lois. La
guerre au Dahomey! Bast! une chasse au lapin. Le lapin se dfend. Je
crois mme que c'est lui qui a commenc.

C'est lui qui a commenc puisque je suis arriv ici juste  temps pour
franchir la frontire dahomenne, juste  temps, aussi, pour prendre
part au combat de Dogba o nous nous sommes tous distingus--y compris
les amazones.

Battues, les troupes de Bhanzin s'taient retranches derrire un
petit ruisseau, le Zou. C'est la lgion trangre qui, la premire, a eu
l'honneur d'aborder l'ennemi. Nous avons, je crois, fait plus de la
moiti de la besogne puisque les troupes composes d'lments europens
n'ont eu qu' passer sur le pont que nous avions enlev de haute lutte.
Quelques amis ont t blesss prs de moi qui n'ai reu qu'un joli petit
coup de crosse assn par une amazone.

Comment sont les amazones? Trs jolies, ma petite Parisienne. Sois
jalouse! Toutefois je ne crois pas que l'on puisse baptiser: frimousse
ce qui leur sert de visage. Elles ont une figure accidente de creux et
de bosses comme leur sacr pays. (Je dis _sacr_ pour te prouver que je
suis dj un trs vieux brisquard). Mais elles ont un torse agrablement
bossel puisque je parle bosse. Elles font hou! hou! esprant nous
intimider comme de simples petit Chaperon-Rouge. On a beau dire qu'elles
se battent en guerriers, elles nous griffent et nous mordent le nez, si
bien que quelques pisodes de nos combats ressemblent  des scnes de
mnage ouvrier ou tout simplement bourgeois.

Elles se coiffent de petites capotes qui ne viennent pas de la rue de
la Paix, mais qui sont d'un effet trs belliqueux sur leurs faces
amaigries et bronzes. Ce sont des semblants de petits bonnets de feutre
orns d'oreillettes de poils et de grands yeux jaunes. Tigresses, elles
semblent casques de ttes de chat.

Mon voisin de bivouac a fait main basse sur le couvre-chef d'une de ses
ennemies. Il a rang ce colifichet tout au fond de son sac, sans doute
pour en faire cadeau  quelque Aime. Il y a un peu de sang au fond de
la coiffe et aussi une petite dchirure dans l'toffe par o a pass la
balle d'un fusil Lebel.

Tu ne trouveras rien de semblable dans ta corbeille de noce, ma chrie.
Le rouge, si rouge il y a, sera le rouge tout neuf d'un bout de ruban
gagn avec peine. Je ne puis pas me distinguer dans mon entourage de
braves gens qui se font tuer le plus simplement du monde. Je compte sur
quelque mission particulirement difficile d'o je reviendrai ton mari
ou ne reviendrai pas.

Pardon, mignonne, de faire pleurer tes grands yeux! Ma lettre tait si
gaie jusque-l. J'ai peur, vois-tu, peur non de la mort, peur de ne plus
pouvoir te redire combien tu es aime. Mais je me sens protg par le
bon petit dieu de pltre qui lance des flches.

Si je mourais... Je n'achve pas et j'embrasse ton front pieusement,
dvotement. J'embrasse aussi notre bonne petite amie l'Embaume.

Je t'aime et te reviendrai, mon Aime! Je t'embrasse, mais de si loin,
je t'embrasse chaque soir, en arrivant  l'tape. Si tu savais ce que je
donnerais pour un seul baiser; et toi?

Conserve mon coeur.

Andr Bamberg,

_de la Lgion trangre_.



P.-S. D'autres amoureux se reposent  ct de moi, de notre marche
prilleuse, en crivant aux jolies filles laisses au pays de France.
Ils leur demandent: M'aimes-tu _encore_? Je les plains de tout mon
coeur. Ah! s'ils avaient une Simone aime, comme ils douteraient peu!

Sois bonne pour papa Gosselet, mon amie, il a raison de dfendre son
argent... Au revoir. Je t'aime. Veux-tu m'embrasser?

A toi.

A. B.



--M. Bamberg embrasse sa bonne petite amie l'Embaume, dit Simone  la
petite bossue revenue de l'atelier.

L'Embaume rougit.

--Il t'a crit?

--Une longue lettre qui m'attriste. Il joue sa vie l-bas. Elles vont
l'assassiner dans quelque embuscade.

--Qui, elles?

--Les amazones.

--Oh! il parle des amazones. Je puis voir la lettre?

--Mais certainement.

L'Embaume lut la lettre  haute voix pendant que Simone rvait,
voquant la petite valle o Andr campait dans la brousse, en l'attente
d'un combat o il pouvait tre tu.

Elle pensa tout haut:

--Enfin, pourquoi cette guerre?

--Moi, je ne sais pas.

--Il est singulier que nos maris, nos fiancs aillent  la mort sans que
nous sachions pourquoi, nous, femmes.

--a, c'est de la politique. C'est trs difficile  comprendre cette
machine-l. Papa disait qu'en France il n'y a pas plus de deux ou trois
hommes qui savent pourquoi on se bat quand on dclare une guerre.

Simone dit:

--C'est un peu un hros, mon pauvre aim. Il accomplit des choses
extraordinaires. Et quand je pense qu'il n'avait qu' me prendre, 
m'aimer beaucoup jusqu'au jour de la grande rconciliation avec papa
Gosselet...

Enfin sa lettre me rend courageuse. Je serai une bonne petite ouvrire
toute simple, toute franche. Les propos des hommes grossiers me feront
sourire,  peine, au lieu de m'indigner, comme autrefois. Ce sera ma
guerre et je suis bien certaine d'en revenir saine et sauve. D'ailleurs,
si les amazones n'taient pas plus  craindre que les trs vieux
messieurs et les inspecteurs  plastrons rehausss d'or, je ne
craindrais pas tant pour la vie d'Andr. Demain nous irons toutes deux
chez la vieille o l'on bille...

--Tu n'iras pas.

--Et pourquoi, mademoiselle?

--La lettre de M. Bamberg m'a fait oublier de te raconter que l'atelier
o l'on rit est supprim. coute et tu verras que tu ne peux pas aller
travailler rue du Havre. Pour moi, c'est bien diffrent. Tout le monde
sait bien que je suis bossue et que...

--Taratata! tout le monde sait que tu as un brave petit coeur toujours
prt  se dvouer.

--Ce matin, chez la protestante, ma voisine d'atelier me dit 
l'oreille: Vous n'avez pas voulu entrer dans la bote?--Quelle bote
que je lui fais!--La bote  ct!--J'avais l'air si bte qu'elle m'a
expliqu pourquoi on s'amuse tant dans ce drle d'atelier.

Il y a trois couturires tablies au n 309 de la rue du Havre. C'est
chez la belle patronne brune qu'on travaille le moins et qu'on gagne le
plus. Les ouvrires y touchent des six francs par jour et elles n'ont
qu' croquer des bonbons,  boire des liqueurs trs chres avec des
messieurs venus pour causer. Elles chantent, elles se font des niches ou
dansent autour de deux mannequins en carton supportant une robe bleue et
une robe rose, des robes commences depuis six mois et qui ne seront
jamais acheves.

Quand une cliente se prsente, les ouvrires sautent sur un bout de
chiffon grand comme a et font mine de coudre. Quand la dame est
partie--sans avoir fait de commande--elles envoient tout ballader et
rigolent.

A l'heure du djeuner, la patronne les lche pour ne pas veiller les
soupons de la police. Elles descendent par bandes, sans mettre leurs
chapeaux et vont flner devant les talages des bijoutiers. Elles
portent toutes un ruban mauve pingle au corsage: c'est l'insigne de la
maison. Naturellement, les jeunes gens qui s'amusent n'hsitent pas 
leur offrir  djeuner. C'est du propre!

--Les parents qui envoient leurs filles dans cet atelier savent ce qui
s'y passe?

--Non. Ils n'ont pas le temps de s'occuper de ces choses-l. a les
tonne quand la gamine, qui gagnait quarante sous par jour avant
d'entrer chez cette couturire, arrive  la maison avec des semaines de
quarante francs, mais comme ils en profitent, ils ne songent pas 
douter de la pauvre petite qui assure avoir tant travaill aux heures
de veille.

Ma voisine achevait de m'expliquer ce qu'tait la bote, quand on a
sonn  la porte.

--Entrez, dit la vieille.

Nous levons toutes la tte, naturellement, et nous voyons un monsieur en
redingote, ceint d'une charpe, accompagn de deux hommes vtus de sales
habits.

L'un de ces deux dit:

--C'est la police!

--Que personne ne sorte, ajoute le commissaire. Les jeunes filles
mineures qui sont ici vont tre emmenes au dpt o leurs parents
pourront les rclamer...

Au dpt! Nous ne comprenions pas.

Une petite apprentie, qui a bien douze ans, court se jeter aux pieds du
commissaire criant:

--Ah! Monsieur, laissez-moi partir, laissez-moi partir.

La patronne qui cousait se lve, toute raide, toute ple. Les ouvrires
ont des crises de nerfs ou marchent  quatre pattes sous les tables,
pendant que toutes les apprenties hurlent  l'unisson.

La vieille protestante veut, de ses doigts tremblants, mettre  la porte
les hommes de la police. Elle bgaye:

--Vous vous trompez, messieurs, messieurs!

--Madame, des plaintes nombreuses... assure le commissaire.

--Mais, monsieur, il y a d'autres ateliers dans la maison. En face, par
exemple!

--En face! Je suis bien ici chez Mme H...?

--Non, monsieur, non, monsieur, dit la patronne, toute joyeuse, vous
tes chez Mme Freudburg, chez moi. Je vais vous montrer mes en-ttes
de lettres, mes factures et aussi mes quittances de loyer, si vous
voulez.

--Je regrette de vous avoir drange, madame. Confusion... regrettable
confusion!

Les policiers partis, Mme Freudburg nous dit, grave comme un cur au
prne:

--Vous voyez que rires et chansons vont conduire les pauvres filles en
prison. La paix est aux humbles.

--On a arrt les ouvrires? demanda Simone.

--Non, elles ont fil, prvenues par le concierge. Quand la police a pu
pntrer dans l'atelier, elle n'a trouv que les robes bleue et rose
accroches aux mannequins.

Maintenant la maison a mauvaise renomme dans le quartier et je ne veux
pas que tu viennes avec moi. Je ne veux pas pour ton fianc...




VI


Malgr ses recherches, l'Embaume ne trouvait pas de travail pour
Simone.

Elle rsolut, de guerre lasse, de demander conseil  la petite couseuse
de jerseys, sa voisine du sixime tage. Les ouvrires n'avaient jamais
chang que des souhaits de politesse au hasard des rencontres dans
l'escalier:

--Bonjour, mademoiselle!

--Aprs vous, mademoiselle!

--Pardon, mademoiselle!

Mais l'Embaume savait que la petite sainte-nitouche serait tout
heureuse de bavarder un peu et de lui rendre service.

Son arrive interrompit le ronronnement de la machine  coudre.

--C'est vous, mademoiselle!

--C'est moi, mademoiselle Berthe.

--Tiens! vous savez mon nom!

--Je l'ai entendu sur le palier.

La conversation s'engagea tout de suite sur les locataires du sixime.
Berthe conta, indigne, toutes les crasses que lui faisaient les
commres, puis parla  mi-voix de Jeanne, la fleuriste, pauvre Jeanne
qui s'reintait au travail, abandonne par l'amant quand elle avait
besoin de gros sous. Elle ajouta: Moi, je la console; je fais ce que je
peux, mais elle ne veut rien accepter. Elle mange du fromage et de la
salade. En voil une nourriture pour une femme qui va tre mre! Et elle
frotte encore son parquet, la pauvre, pour que sa chambre ait l'air
gentille, esprant qu'_il_ reviendra peut-tre, un soir, aprs avoir
trop bu dans les brasseries du Quartier Latin... Nous ne sommes donc que
de pauvres chairs  aimer et  souffrir, nous! Et les autres femmes qui
se moquent de la pauvre Jeanne ne devraient-elles pas avoir piti des
malheureux... les gueuses! a va mendier des secours, l'hiver. L't,
elles tranent l'espadrille sur le carr, dpenailles, dpoitrailles,
ou boivent du caf, assises sur les marches de l'escalier, les mains sur
les genoux, billant: Ah! qu'y fait chaud! Les hommes, saols, leur
_sonnent_ la tte sur le parquet, le samedi soir, mais je ne les plains
pas... Je plains les petits, les petits, hauts comme a, qui tranent
des seaux de charbon dans l'escalier pendant que les mres inventent des
sottises sur le compte des gens.

L'indignation rosait un peu les joues brunes de Mlle Berthe, une
petite Parisienne qui avait beaucoup lu et aussi beaucoup vu en ses dix
ans de prgrination  travers les ateliers de couture.

Les cheveux lisss  plat sur le front tout uni, le nez fin, les lvres
fortes, les yeux noirs et velouts sous des sourcils droits, Mlle
Berthe avait cette beaut lgante et un peu mivre de la Parisienne,
d'un charme si attirant, mme chez les filles du peuple. Son visage
semblait clair par une lumire blanche, qui mettait sur lui comme un
reflet de tristesse et de douleur.

Ne d'une famille de bureaucrate, elle avait appris la couture, parce
que ses soeurs qui _savaient le piano_ avaient toutes _mal tourn_.

A la mort de son pre, elle avait t fire de gagner le pain de sa
maman, ce qui n'avait pas peu contribu  la rendre victorieuse des
tentations que lui offrait tous les jours la vie parisienne. De seize 
vingt-deux ans, elle avait pu travailler, sans accident, chez des
couturires tablies sur les grands boulevards: ce qui donnait une jolie
valeur  sa vertu!

En province, le vice est difficile;  Paris, il est si apptissant!
C'est une mignonne galette fleurant bon, offert  toutes les filles
belles ou laides. Quand elles refusent de la prendre, elles la
retrouvent, le soir, dans leur poche, de retour en la chambre si vide,
sous la forme d'un billet doux ou de quelque carte de visite.

Mlle Berthe _tait paye_, disait-elle, pour savoir ce que valent les
idylles. Les pleurs, la souffrance, la faim, voil ce que les petites
amoureuses vont cueillir, le printemps venu, dans le bois de Meudon,
voil ce qu'elles apportent dans les plis de leurs jupes au lieu des
petites fleurs qu'on ne connat pas, mais qu'on embrasse parce qu'elles
n'ont pas t cueillies par des mains de marchande!

Quand on proposait un mariage  Mlle Berthe, elle riait blanc, disait
bien haut: Je suis bien heureuse comme a, toute seule. Cependant,
Mlle Berthe pleurait souvent,  nuit tombante, parce qu'il y avait
des choses tristes autour d'elle et pas d'aim pour chasser les visions
grises qui tranaient comme de l'ouate impalpable sur la chemine, sur
le lit et aussi sur les barreaux de la cage de son pinson qui se
taisait. Alors elle se levait, brusquement, ouvrait la fentre, allumait
la lampe et fltait un couplet de caf-concert. Sa voix, pre d'abord,
s'affermissait peu  peu et elle mettait tant de courage  chasser les
mauvais souvenirs que l'oiseau applaudissait d'un hochement de queue. La
fatigue aidant, elle oubliait, puis se surprenait, le lendemain,
chantant langoureusement des romances de coeur.

Lors d'un accs de fivre qui l'avait tendue sur le petit lit, le
mdecin lui avait dit en une intonation brutale:

--Faudra vous marier!

Mlle Berthe se marier! Avec un ouvrier? Elle aimait mieux rester
fille.

Elle ne ddaignait pas ceux qui travaillent avec leurs mains, elle,
ouvrire. La maternit presque animale de la femme du peuple ne
l'effrayait pas. Elle aimait tant les petits! Mais elle ne voulait pas
se montrer dans la rue, lie par le bras,  un homme qui porterait un
pardessus bossel dans le dos, parlerait gras, ferait des gestes avec
ses doigts noueux. Elle avait cr tant d'lgances qu'elle ne pouvait
pas consentir  traner du ridicule, derrire elle, sur le trottoir.

Devenir la femme d'un petit employ ne la tentait pas davantage. La
redingote trop neuve ou trop rapetasse du dimanche affiche tout aussi
bien que le pardessus mal coup.

N'osant esprer la rencontre du Prince Charmant personnifi dans les
contes parisiens par l'Anglais riche et bbte, M. Milord,--elle se
laissait vieillir sans rpondre aux avances des amoureux. Quand ses
amies lui disaient malicieusement: Tu n'aimes donc pas les hommes,
Berthe?, elle rpondait:

J'espre aimer, le plus tard possible.

--Tu feras comme les autres, ma petite.

--C'est bien possible, ripostait-elle doucement rsigne, je ne suis pas
d'une autre pte que celles qui se laissent prendre, mais je me garde.

Mlle Berthe se gardait, et si bien, qu' la suite d'une rencontre,
faite un matin, en allant chez le grand couturier Jabson, elle avait
rsolu de travailler chez elle.

Le jeune homme qui l'avait aborde, ce jour-l, demandant la charit
d'un coin de parapluie contre l'averse, avait t si loquent, si
amusant aussi, qu'elle avait craint de prter l'oreille aux doux propos.

Si Mlle Berthe ne confia pas tous ses petits secrets  sa visiteuse,
elle causa du moins, longuement, des habitants du sixime tage,
approuve en ses rancunes par la petite bossue qui lui exposa l'embarras
o elle se trouvait.

--C'est une ouvrire cette jeune fille que j'ai rencontre dans
l'escalier!

--Oui, une ouvrire.

--Elle a l'air tout tonne.

--Elle arrive de province.

--Voyons! en province, on ne s'habille pas comme a. Il y a quelque
chose l-dessous. Enfin, cela ne me regarde pas.

--Il n'y a rien, je vous assure. C'est--dire que... je puis bien vous
l'avouer--c'est la fille d'un officier. Le pre est mort et...

--Comment l'avez-vous connue?

--Oh! vous tes trop curieuse! dit l'Embaume, riant aux clats. Faut-il
que je vous montre son acte de naissance, aussi?

Mlle Berthe s'excusa:

--J'ai toujours t un peu... indiscrte. Vous ne m'en voulez pas?

--Mais non.

--C'est entendu. Amenez-moi votre amie, demain matin. Nous irons
ensemble demander si Jabson a besoin d'ouvrires. J'ai une ancienne
camarade qui est _seconde_ dans l'atelier de Mme Mily, une english,
Mme Mily, et drle... Elle pourra nous aider.

Le lendemain, quand Simone et l'Embaume heurtrent  la porte de Mlle
Berthe, elles la trouvrent en grande toilette.

Sous sa jaquette bleue  larges revers, un plastron de flanelle blanche
tout unie formait un triangle lumineux sur la poitrine, voquant des
blancheurs de chair. Un grand chapeau de paille, en aurole,  la miss
Helyett, laissait son front  dcouvert, presque nu, malgr les deux ou
trois boucles de cheveux qui semblaient tre des points d'interrogation
peints sur ivoire  l'encre de Chine. Elle tait chausse de deux noeuds
de ruban. Une lgre broderie--point d'pine--courait sur le bas de sa
jupe en cheviot.

Elle se dclara trs heureuse d'obliger Mlle Simone et la flicita
d'avoir mis une simple robe  fleurettes. Inutile de se mettre comme
pour aller chez le photographe quand on veut entrer dans un atelier.

--C'est que je n'en ai pas d'autre, objecta Simonne.

Alors, Mlle Berthe se montra presque honteuse d'avoir arbor son
plastron crme. Elle chuchota en guise d'explication:

--J'ai travaill chez Jabson, autrefois. Je vais retrouver l des amies
et je ne veux pas qu'elles me croient dans la dbine.

En route, Mlle Berthe fut trs gaie. Elle s'amusa des passants, des
passantes, conta son histoire, celle d'une douzaine de ses amies et
commenta la dernire pice qu'elle avait vu jouer au thtre
Montparnasse.

Elles traversrent les Tuileries et arrivrent devant la maison Jabson.

La maison Jabson, fournisseur attitr des lgances fminines mondaines,
boulevardires, thtrales et sportiques, ne se recommandait pas 
l'attention du passant par des dehors somptueux. Des lettres d'or
au-dessous de la devanture vitre, un talage sobre, des armoiries
colles sur un panneau comme un cachet de cire rouge. C'tait tout.

Une horloge pneumatique plante au coin de la terrasse de l'Orangerie
marquait huit heures un quart.

--Bon, dit Mlle Berthe, nous avons un quart d'heure d'avance. Nous
allons les voir arriver. Jabson emploie plus de quatre cents ouvrires
et j'en connais bien cent cinquante. Elles vont dchirer mes gants.
Comment vas-tu! Tutu-tu-tu, tutututu! Je les connais les bonnes amies,
allez! Pas une qui vienne voir si je suis pas en train de claquer sous
mon toit.

Sous les arcades, les jolies filles passaient par groupes, les jupes
retrousses haut, htant le pas, sans un regard jet aux vitrines pour
ne pas manquer l'heure de la rentre  l'atelier. Des employs, gagnant
leur bureau, suivaient dans le sillage blanc des jupons, le nez plant
dans un journal du matin.

Des Anglais coiffs de moitis d'orange encadraient des ranges de
misses trs laides ou trs belles, bosselant leurs jupes longues de
coups de genoux, pour trotter  l'allure de leurs fiancs. Sorties de la
cage dore des grands htels voisins, elles ppiaient aigre, secouaient
les pans de leurs manteaux comme des ailes, dansaient sur un pied devant
l'talage de quelque _english library_.

Des mitrons passaient, coiffes de mannes, promenant du blanc, dans cette
foule empresse, astique, vernie.

--Tenez! voil une de mes anciennes connaissances, chuchota l'ancienne
ouvrire de Jabson... L-bas, devant les bibelots du marchand de
curiosits... le monsieur qui examine une pipe turque. Vous croyez qu'il
s'intresse  la pipe: il a le nez dessus. Vous vous trompez! Il attend
Judith, une grande rosse qui en fait tout ce qu'elle veut. Dam! a ne va
pas sans effort, mais elle fiche le camp quand il ne veut pas lui payer
de chapeaux, de robes, etc. Lui, vient l'attendre  la porte de
l'atelier. a dure depuis trois ans. Elle le retrouve toujours devant la
pipe turque. Le marchand le connat bien.

Une petite fille passa, courant tout essouffle, sa natte lance sur le
dos comme un balancier de pendule. Elle cria sans s'arrter: Bonjour,
mademoiselle Berthe. Je suis en retard. Gare  l'amende.

--C'est une apprentie, explique Mlle Berthe. Elle gagne vingt-cinq sous
par jour. Elle vient de Belleville tous les matins, et quand elle n'est
pas l  huit heures prcises, on lui marque cinquante centimes
d'amende.

Les ouvrires de Jabson arrivaient par petits groupes, gantes de frais,
les jupes collantes, l'en-cas pos prcieusement sur le coude, un
bouquet piqu  la ceinture. Elles s'arrtaient sur le seuil de la
boutique, jetaient des bonjours du bout des doigts aux amies aperues,
au loin, sur le trottoir, et entraient, tte haute.

--Vous allez compter les embrassades. Le dfil commence.

Tiens, Berthe!... Comment vas-tu,-Berthe?... Oh! ma petite Berthe... ma
gentille Berthe!... Elles l'embrassaient, caressaient son plastron,
ttaient les revers de sa jaquette, relevaient les ailes de son grand
chapeau. Je te croyais morte... Tu ne reviens pas  l'atelier?... Tu as
hrit?... Tu as mis la main dessus...? Qu'est-ce qu'il fait?... Elles
formaient un cercle de plus en plus pais, barraient le trottoir.

Un domestique sortit de la boutique, vtu d'une livre bleue  petites
soucoupes de mtal dor, et cria, rogue:

--Je vais enlever la bote.

Elles prirent la fuite, s'brouant comme une bande de moineaux arrachs
aux douceurs du crottin par le passage d'un omnibus.

Toutes les ouvrires de Jabson ont un jeton de cuivre portant un numro
d'ordre qu'elles doivent dposer, le matin, dans une cassette accroche
prs de la porte d'entre. A neuf heures sonnant, le garon de bureau
enlve la bote et les retardataires payent une amende de vingt-cinq ou
de cinquante centimes selon l'importance de leur inexactitude.

--Voil le dfil achev, dit Simone.

--Non, les tailleurs pour dames, genre anglais ne sont pas encore
arrivs. Puis restent encore les amoureuses.

Les ouvriers tailleurs pntrrent  leur tour, un  un, dans la
boutique, vtus de costumes  la mode, lourds, bossus ou dejets par les
postures gehenneuses de leur profession.

--Tenez, voil enfin les amoureuses. Toujours en retard les
amoureuses...

Des couples survenaient, les lvres rouges des baisers changs au petit
bonheur de la marche, les yeux alanguis, les bras enlacs. Elles
voulaient fuir, esprant ne pas attraper d'amende. Eux, les retenaient
un peu et elles n'osaient pas dgager leurs menottes, caresses au cou
par les choses qu'ils disaient si prs de l'oreille. Elles prenaient les
plis de leur jupe d'une main et couraient... Eux les rappelaient d'un
mot bref et elles s'arrtaient, les attendant. Puis,  la porte de
l'atelier, ils leur prenaient les mains. A ce soir!.--A ce soir!

Ah! les amoureuses! Mlle Berthe les reconnaissait toutes au passage: la
petite Antoinette, si blonde, les yeux levs sur la belle barbe brune de
son jeune amoureux, secrtaire d'un commissaire de police; Jenny, trs
ple et serrant le bras de l'tudiant en mdecine qui la regardait
tristement; Marthe, grasse et bbte, suspendue au bras de son grand
commis de magasin; Mary, l'ancien mannequin, qui avait pris pour amant
un bookmaker aussi haut que son pari de courses.

L'anne prcdente tous ces hommes se cachaient derrire les pilastres,
se faisaient conduire, puis obtenaient le droit d'accompagner, le droit
de presser la main, le droit de baiser la joue. Aujourd'hui, ils avaient
tout pris et avaient gard le droit de rompre.

--Bonjour, ma grande Maria!

--Bonjour, Berthe!

Maria tait la _seconde_ de Mme Mily. De jolies dents et de jolis yeux,
Mlle Maria, ce qui expliquait un peu son avancement dans les troupes de
Jabson.

--Tu viens me voir?

--Oui, et aussi te demander un service. Tu serais trs... trs gentille
de faire entrer mon amie Simone que voici, dans l'atelier de Mme Mily.

--Tu ne serais pas venue sans a?

--Mais si... mais si... je t'assure.

--Nous allons demander a au pre Planty, l'inspecteur.

Le pre Planty, inspecteur de la maison Jabson, ancien clergyman, voulut
bien, sur la recommandation de la seconde, Mlle Maria, inscrire Simone
sur le grand livre du personnel et lui confier un jeton portant le
numro 445.

Il ne manqua pas de faire un petit speech sur la bonne tenue qu'il
exigeait de ses ouvrires et annona que les habiles couturires
gagnaient jusqu' cinq francs par jour, chez Jabson: _Iounique_ maison,
mademoiselle, _Iounique_ maison!




VII


N 445! Mlle Gosselet, fille du grand fabricant de poupes, n'tait
plus dans la maison Jabson qu'une unit ouvrire, une machine  plisser,
ourler, broder.

A son arrive dans l'atelier de Mme Mily, la seconde, Maria, la fit
asseoir prs d'une premire, un tnor de la couture, une belle fille
blonde, habile  tager des dentelles en coquilles sur les devants de
corsage,  taler des revers de satin,  chafauder des manches 
gigots.

--Vous voudrez bien surveiller votre nouvelle associe, mademoiselle
Lonie.

Mlle Lonie approuva d'un mouvement de tte qui parpilla ses frisons
sur son nez. Elle continua  draper un corsage de surah sur le mannequin
debout devant elle. Des pingles entre les lvres, elle tiraillait
l'toffe de ses doigts fins, les sourcils froncs, les joues rouges.

Mme Mily cria de sa place:

--a ne va pas, ma petite Nini?

--Madame, je n'ai pas assez d'toffe.

--Comment! pas assez d'toffe! La manutention vous a livr tout ce qu'il
fallait!

Des rires s'levrent d'un coin de l'atelier et Mlle Lonie dit,
rageuse:

--Celles qui rient ne sont pas capables de le draper.

Mme Mily, conciliante:

--Vous avez raison, ma petite Nini. Mais qu'est-ce qu'il a donc votre
corsage?

--Le surah a d se retirer.

--C'est bien possible, mon enfant, bien possible! Enfin, essayez de
nouveau.

La premire main russit enfin  rassembler les sous-bras,  grand
renfort d'pingles. Elle s'essuya le front, triomphante, dit tout bas 
sa voisine:

--Tu sais! Ton Charles peut se fouiller s'il compte porter des cravates
tailles dans l'toffe que j'emploierai. S'il n'y avait pas de doublure
solide sous le surah, ce que a craquerait!

Mme Mily, une vieille Anglaise qui gagnait cinq cents francs par mois 
tracasser les quarante ouvrires qui travaillaient sous ses ordres, vint
examiner le corsage.

--Trs bien! ma petite Nini. Jo Palmer en sera contente. Votre vtement
a le chic anglais et la grce parisienne. Elle vous estime beaucoup, Jo
Palmer, mon enfant. Moi aussi, je vous estime beaucoup. A propos, venez
donc me voir dimanche,  Asnires, je vous ferai retoucher ma jaquette.
Oh! un simple point!

Puis, se tournant vers Simone:

--Tiens! je n'avais pas vu cette petite. C'est votre associe, Lonie?

--Oui, madame.

--Quel est votre prnom, mademoiselle?

--Simone.

--Simone! Oh! impossible! impossible!

--Mais, madame.

--Nous avons dj deux Simone ici! Deux c'est beaucoup... trois ce
serait trop! On ne s'y reconnat plus, ma parole! Vous vous
appellerez...

La main pose  plat sur le front, Mme Mily chercha dans ses souvenirs
littraires le nom de quelque hrone particulirement aime. Elle
essaya des prnoms  voix basse: Amanda... Yolande... Gertrude...

Simone qui, d'abord, avait cru  une plaisanterie, attendait, angoisse,
la dcision de la vieille Anglaise, rougissant sous tous les regards
fixs sur elle. Brusquement, Mme Mily dit, s'applaudissant en une
sonnaille de ses bagues heurtes:

--On vous nommera Magdeleine... avec un g.

Simone dtourna la tte pour dissimuler les larmes qui allaient tomber
de ses paupires alourdies. Ce voyant, Lonie la caressa d'un regard
trs doux de ses yeux teints gris, et chuchota:

--Soyez courageuse, mademoiselle. Nos camarades se moquent si
facilement. Cette vieille folle de Mme Mily a la manie de baptiser
presque toutes ses ouvrires. Vous resterez Simone, pour moi et aussi
pour d'autres qui ont bon coeur.

La matine s'coula d'abord monotone, en un demi-silence fait de
chuchotements, de rprimandes lances par la premire, de glissement de
pas des petites apprenties envoyes en course  travers les ateliers.

Simone travaillait vite, sans lever les yeux sur les yeux qui lorgnaient
son costume, son visage, ses mains. De temps  autre, Mlle Lonie
murmurait:

--Dpchons! Jo Palmer doit venir ce soir. Elle est capable de casser
son ventail sur le genou du pre Jabson, si son corsage n'est pas
prt  l'essayage.

Quatre ou cinq machines  coudre unissaient leur bourdon en un
ronflement assourdissant qui obligeait les ouvrires  rapprocher leurs
tabourets pour causer de leurs affaires de coeur.

Mlle Mily s'irritait de ces confidences:

--Ah a, voyons! vous n'tes pas venues ici pour faire la causette. M.
Planty se plaindra certainement du travail de l'atelier, cette semaine!
Nous avons dj quatre corsages  recommencer! On ne peut pas songer 
tout en mme temps. Laissez vos amoureux tranquilles, que diable!
D'ailleurs, ce qu'ils se fichent de vous!

Par les fentres ouvertes sur une cour intrieure, une lumire grise
pntrait dans l'atelier, blmissant les visages. Les poudres de
toilette se roulaient en granules sur les dermes desschs par la
temprature lourde. Des dbris de ouate s'accrochaient aux cheveux
lchs par des peignes d'caille. L'odeur fade des chairs assembles en
tas montait aux narines. Les fronts se penchaient sur l'toffe, alourdis
par la migraine.

Se voyant devenir laides, les ouvrires de Mme Mily tirrent de leurs
tiroirs des botes minuscules, des flacons  facettes, des btons de
cosmtiques chemiss d'argent. Des odeurs de parfums  base de musc
envahirent la petite salle, mles aux relents d'eau de mlisse que
buvaient de pauvres filles griffant leurs corsages pour calmer leurs
douleurs d'estomac.

Les plus souffrantes quittaient vite leur tabouret, se dressaient, le
buste pench en arrire, les mains poses sur les hanches, et marchaient
 grands pas dans l'atelier, suivies dans leur aller par les yeux mus,
des gamines qui ne s'expliquaient pas ces douleurs subites.

Mme Mily grommela:

Elles sont toutes malades, toutes. Elles boivent tellement de vinaigre
pour s'amincir la taille!

De l'atelier voisin, spar de l'atelier de Mme Mily, par une cloison,
une apprentie vint donner l'alarme:

--L'inspecteur! Planty!

Ce fut un heurt de petits bancs, un froissement d'toffes, un
cliqutement de machines  coudre.

Quand M. Planty fit son entre, solennel, encercl dans sa redingote
raide comme une armure, Mme Mily avait fait disparatre le volume
d'_Anna Radcliffe_ qu'elle lisait, ouvert sur sa table  ouvrage; Mlle
Maria, la seconde, avait gliss dans sa poche les jarretires rose et
crme qu'elle enjolivait de bouffettes en satin. Les ouvrires
travaillaient en petites filles bien sages, leurs cheveux effleurant
l'toffe. Les apprenties balbutiaient des boutonnires sur des bouts de
chiffon, mordant leurs lvres  pleine dent pour ne pas rire.

M. Planty traversa l'atelier, souriant en homme que satisfont les
apparences.

Midi sonna.

Le grand couturier Jabson mettait  la disposition de ses ouvrires un
rfectoire o elles pouvaient cuire leurs aliments, mais les petites
couturires prfraient manger au restaurant. Elles ne voulaient pas
s'embarrasser, au dpart, du petit panier rvlateur qui ameute derrire
les trottins, dans la rue, et les chiens et les hommes, les btes 
quatre pattes suivant, attires par l'odeur du beefsteack, les hommes,
embotant le pas, allchs par la bonne petite chair frache lche en
libert sur le trottoir.

Simone suivit Mlle Lonie dans l'arrire-boutique d'un marchand de vins
o elles prirent place sur une banquette de cuir rouge avachie, devant
la table de marbre occupe dj par deux employs d'une banque voisine.
Sous les yeux ruminant d'un grand jeune homme bien peign qui semblait
s'intresser au jeu de sa fourchette, la fille de M. Gosselet mangea une
demi-portion de ragot arros d'un demi-setier de vin.

Dans la salle basse tout enfume par les cigares des hommes qui
prolongeaient leur sieste pour embter les ouvrires de Jabson, les
couturires taient ranges, en file, le long des murs. Les clients
arrivs avant midi avaient eu soin de s'emparer des chaises, laissant
libre la banquette pour se procurer un vis--vis, pour se donner
l'illusion d'un tte--tte, au dessert.

Le palais chatouill par les picotements du petit verre de marc, les
yeux clignotants, le ventre lourd de mangeaille, ils bgayaient des
plaisanteries, essayaient des attitudes de pacha bon garon, souriaient,
lchaient leurs babines englues d'alcool. Ils feignaient de ne pas
entendre les rires lchs comme des feux de peloton au signal donn par
quelque intrpide vieille fille aguerrie dans cette lutte perptuelle du
mle contre la femelle. Ils s'attardaient en leurs rves, puis, la
montre consulte, hlaient le garon, laissant deux sous sur l'ardoise
o figurait l'addition recommandant de garder la place, la bonne place
pour le lendemain.

Ils s'en allaient, un  un, sans hte, comme  regret, se retournaient
sur le seuil de la porte, pour sourire  la jolie fille dsire dans la
tideur calme de la digestion, dans l'Olympe  nues grises machin par
les spirales de la fume.

Le monsieur bien peign resta seul, la nuque pose sur le dossier de sa
chaise, les yeux fixs sur Simone en une insistance provocante.

La fille de M. Gosselet, le geste embarrass, le regard lev vers le
plafond, puis baiss sur son assiette, supporta d'abord assez
vaillamment l'inspection de l'inconnu.

Mlle Lonie lui expliquait quelle tait la clientle de Jabson, et elle
feignait d'couter. Soudain, un sang chaud lui colora les joues, elle
jeta sa serviette sur la banquette, repoussa son assiette et fixa
l'homme d'un air de dfi.

Le monsieur bien peign murmura trs calme, sans changer de position:

--Pas mal!

--Monsieur, je ne vous connais pas, mais vous me semblez tre fort mal
lev.

--Vous ne me connaissez pas: c'est ce que je regrette. Je serais trop
heureux si vous me connaissiez.

--Monsieur, vous voulez m'obliger  abandonner la place.

Les causeries, les papotages des ouvrires avaient cess. Toutes
coutaient, amuses, jouissant, le poing sous le menton, le coude sur la
table, de cette querelle o leur cause tait en jeu.

--Je suis dsol, mademoiselle, mais vous oubliez que nous sommes au
restaurant... dans un lieu public.

--C'est--dire, monsieur, que vous vous permettez en public ce que vous
ne vous permettriez pas chez mon pre, par exemple.

--Votre pre est un bien heureux pre, de possder une aussi jolie
fille... mais je ne puis cependant pas fermer les yeux pour ne point
voir.

--Monsieur, vous tes insolent!

--Voyons! des injures, parce que je vous trouve belle! C'est exagr.

--Il est grossier de regarder une jeune fille avec tant de persistance,
tant de fatuit, et... je regrette que mon fianc ne soit pas l pour
vous corriger comme vous le mritez.

--Ah! vous m'en direz tant. Dam! si la place est prise... vous avez beau
mrite  vous gendarmer.

--Prise ou non, monsieur, il est lche de ne pas respecter une femme
seule.

--Continuez! vous oubliez que nous sommes au restaurant...

--Je ne l'oublie pas, monsieur, et je vous prie de considrer que je ne
fais pas partie du menu.

Sa houppe de cheveux dresse comme une crte, les doigts tendus, Simone
voquait assez exactement l'image d'un petit coq de combat prt 
s'lancer.

Son adversaire, toujours calme, toujours souriant en homme habitu  ces
escarmouches, continua:

--J'ai toujours pens que la colre rendait les femmes plus dsirables.

La fille de M. Gosselet haussa les paules, mprisante, et pria Mlle
Lonie de demander l'addition. Mais la premire main voulut prendre la
dfense de son associe. Elle regarda le monsieur bien peign et dit
d'une petite voix calme:

--Monsieur, nous pensons toutes ce que mademoiselle vient de vous dire
et nous mettrons le patron de l'tablissement en demeure de choisir
entre...

--Je vous gne aussi, mademoiselle?

--Moi! non. Vous me dgotez, tout simplement. Vous avez une trop jolie
raie sur le crne. Vos faux-cols sont trop hauts. Votre moustache a
toujours l'air de vouloir borgner les gens. Un caporal en retraite! Un
si joli garon, vous tes dangereux... trs dangereux. On voit que les
femmes vous ont gt. Eh bien! malgr tous ces avantages, vous me
dgotez...

Le monsieur bien peign ne souriait plus que pour faire bonne
contenance. Il voulut rpondre, mais les quolibets couvrirent sa voix:

--Oh! le beau garon!

--On en mangerait!

--C'est Rodolphe des _Mystres de Paris_!

--Oh! qu'il est bath!

--Il a peut-tre besoin d'argent, le pauvre!

Il se leva, renonant  tenir tte  la tempte des langues dchanes.
Comme il arrivait prs de la porte, une ouvrire de Mnilmontant lui
cria, la bouche tordue:

--Eh! va donc, _purotin_, on t'en fichera des _gerces_!

Les ouvrires la flicitant, Simone dit:

--Je ne vois pas pourquoi les ouvrires n'exigeraient pas le respect qui
leur est d.

Elles se regardrent un peu tonnes de la faon dont la nouvelle venue
avait prononc le mot respect, et mademoiselle Lonie rpondit,
soulignant ces paroles d'un geste las:

--On prend la mouche, une fois... deux fois... puis on se fatigue. Mais
vous n'avez donc jamais travaill dans un atelier, mademoiselle?

--J'aidais maman qui tait couturire, rpondit Simone embarrasse.

A l'atelier, la soire s'coula calme. Sous les becs de gaz allums ds
quatre heures, les ouvrires de Jobson travaillaient, la nuque brle
par les petites flammes papillotant au-dessus de leurs casques de
cheveux  reflets mtalliques comme des insectes ails prts  se poser
sur des fleurs ples,--des fleurs de serre. Les corsages dgrafs
billaient, laissant voir des blancheurs de chemisette. Dans l'ombre,
les yeux se cerclaient de violet.

Malgr la lassitude, malgr la migraine, les petites couturires
souriaient. Elles souriaient, songeant  la dlivrance prochaine, aux
amoureux qui les attendraient  la sortie de l'atelier et baiseraient
leurs souffrances, leurs labeurs, sur leur bouche, blanche.

Une fillette descendue des salons d'essayage vint annoncer, essouffle:

--Jo Palmer! venez vite!

Mme Mily qui sommeillait, Mlle Maria qui essayait ses jarretires rose
et crme, Lonie qui achevait de poser un _amricain_--un tampon d'ouate
sous les entournures du corsage de surah,--se levrent brusquement.

--Venez avec nous, mademoiselle Simone, dit Lonie. Jo Palmer est
toujours heureuse d'avoir beaucoup de monde  ses essayages. L'habitude
du public, sans doute.

Dans le grand salon meubl de psychs et de siges bas, Jo Palmer
causait avec le grand couturier Jabson.

Jo Palmer,  la ville, portait des gants laissant le poignet  nu, des
corsages  col haut, des jupes trs toffes.

Ce n'tait plus la Jo Palmer des affiches, la Jo Palmer  tignasse
rousse,  pattes noires,  corsage vert chancr en V. Jo Palmer
s'habillait de faon discrte, mais bourrait les doublures de ses
vtements de sachets de musc, d'hliotrope, bien capables de tenir ses
admirateurs  distance respectueuse.

Debout, devant le couturier, elle babillait:

--Je ne suis pas contente, mais pas... pas... J'ai des robes de ville
affreuses... Ah! dites donc, je veux apprendre  monter  cheval. Il me
faut une amazone. Je porterai bien une amazone: j'ai la taille fine et
la selle large! Hein! n'est-ce pas que j'ai la selle large? Vous tes
mon couturier, Jabson, vous devez savoir a.

Avisant le cheval de bois qui servait aux essayages des costumes de
cheval, Jo Palmer sauta en croupe de la bte, lui caressant l'encolure
de petits tapotements de main.

Jabson applaudit:

--Toujours adorable, mademoiselle.

--Monsieur Jabson, vous avez l'adoration compromettante. Vous tes trop
gros, trop chauve, trop _english_ avec votre ceinture noire tale sur
le plastron de votre chemise. Vs ne trvez pas, vs! Mais voil ces
dames venues pour l'essayage.

Ces dames attendaient depuis dix minutes et ne s'tonnaient point
trop, habitues aux excentricits de Jo Palmer. Simone dissimulait son
trouble, prvoyant quelque nouvelle injure dont souffrirait son orgueil
de femme.

Mme Mily et Maria souriaient. Lonie tenait le corsage tendu au bout
de ses deux poings. Deux employes  livre noire et  col blanc
portaient des sbiles remplies d'pingles.

Jo Palmer s'approcha d'une psych, examina son visage, longuement, puis
enleva sa jaquette avec l'aide de Jabson.

Mme Mily, Maria, Lonie et Simone l'entouraient crmonieusement,
attendant ses ordres.

Jo, les yeux toujours fixs sur la glace, dit, faisant la moue:

--Encore un nouveau visage: je n'aime pas a. Vous entendez, Jabson, je
n'aime pas les nouvelles ttes. Comment vous nomme-t-on, petite?

La fille de M. Gosselet hsita, puis rpondit:

--Simone! madame.

--Mais non! Mais non... vous vous nommez Magdeleine... avec un g.

--Allons bon! dit Jo. Voil encore un tour de cette vieille folle de
Mme Mily... Voyons, madame Mily, mademoiselle sait mieux que vous 
quoi s'en tenir sur ce sujet.

La vieille Anglaise riposta, triomphante:

--Mais non, madame, c'est moi qui l'ai baptise.

--Comment! vous l'avez baptise?

--Madame, j'avais dj deux Simone dans mon atelier, alors...

--Bien! Bien! Quand il vous viendra la fantaisie de faire teindre vos
ouvrires, je vous demanderai d'assister  l'opration.

S'apercevant de la confusion de Simone, Jo Palmer, qui tait bonne,
voulut bien lui tendre la main:

--Il faut pardonner  cette vieille folle de Mme Mily, mademoiselle.
Je regrette d'avoir renouvel l'ennui qu'a d causer ce singulier
baptme.

Puis la divette se tourna vers l'Anglaise:

--J'ai t ouvrire, moi, madame Mily. Je vous jure que vous n'auriez
pas touch  une syllabe de mon prnom, si vous aviez eu le moindre
souci de votre perruque.

Mme Mily fit un mouvement de recul pendant que Jabson applaudissait:

--Toujours charmante!

--Ceci dit, j'attends qu'on m'essaye ce fameux corsage.

Comme l'Anglaise se prcipitait, esprant rentrer dans les bonnes grces
de la chanteuse, Jo Palmer lui dit, en une torsion de cou souverainement
ddaigneuse:

--Ne me touchez pas!

Et avec des gestes solennels de grand-prtre, le couturier  la mode
ajusta le corsage de Jo Palmer, l'annota, le corrigea, jusqu' ce qu'il
allt comme un gant.

La chanteuse continuait de rire, de plaisanter pendant cette opration
excute au milieu d'un silence religieux. Elle disait  Jabson qu'il
avait la main si lgre, si dlicate, le toucher si habile et si savant,
que c'tait un plaisir dont il n'avait pas ide que de se faire
manipuler par lui.

Il sourit et rpondit, avec une de ces belles rvrences dont il avait
la spcialit:

--Oh! mademoiselle... J'opre comme un mdecin...

--Jabson, couturier-mdecin! Quel titre  prendre, mon cher! Et quelle
rclame  faire l-dessus!...

Jo Palmer parlait, parlait, tandis que Jabson, toujours trs grave,
achevait son travail d'auscultation et d'ajustage en faisant courir
comme sur un clavier ses grands doigts minces et polis, le long de la
taille de la chanteuse.

Trop fatigue pour gagner sa chambre  pied, Simone,  la sortie de
l'atelier, longea la rue de Rivoli jusqu'au Chtelet, et attendit le
tramway de Montrouge.

Elle monta dans une voiture o des fillettes sommeillaient, exsangues et
frles, la tte pose sur une paule amie. L'usine, l'atelier les
avaient faonnes, peu  peu, en cadavres, les avaient prpares, de
jour en jour, pour la terre grasse des cimetires de banlieue.

Malgr la lassitude de leur chair, elles levaient vers le visage de
l'homme aim leurs yeux souriants, doux dans l'ombre des paupires
meurtries. Elles semblaient avoir hte d'user leur machine humaine pour
arriver vite au repos.

Ses doigts effleurant dans sa poche le jeton de cuivre qu'on lui avait
dlivr chez Jabson, Simone songea qu'elle avait pris place dans le
grand rgiment des pauvres, des humbles et des sacrifies.

Elle ferma les yeux pour ne plus songer qu' son fianc qui la sauverait
des humiliations et des besognes mangeuses de vie.




VIII


Mon aime,

Je t'cris d'Abomey, sous une hutte que nous venons de transformer en
Grand Caf Carnot, au milieu de spahis hurleurs affubls de jupons; et
de lgions trangres emptrs dans de grands voiles blancs abandonns
par les fticheurs dahomens. Les palais de Bhanzin flambent, les
bouteilles de champagne ptaradent.

Sous une cabane de piss, trois femmes du roi dpossd, effrayes de
nos chants et de nos airs, baisent les amulettes protectrices pendues 
leur cou, sous la garde d'une demi-douzaine de marsouins.

Notre alli, le roi Toffa  qui on vient de donner le fameux trne du
roi Bhanzin, un simple fauteuil dor,--fait des gambades derrire les
officiers du colonel Dodds. Les noirs embrassent leurs frres blancs.

Dans toute cette joie, une petite dception. Nous n'avons pu dcouvrir
le trsor du fils de Gl-Gl.

J'ai pris part aux fouilles faites dans les caves du palais,  la lueur
des torches, sous la conduite d'un lieutenant qui se montrait fort
sceptique touchant l'existence des fameux millions conomiss, pour les
besoins de la guerre, par les prdcesseurs de Bhanzin. Entour
d'Allemands et d'agents europens, pres  la cure, le roi a d,
disait-il, convertir lingots et pices monnayes en superbes
marchandises de pacotille.

Comme nous allions  la recherche des mystrieuses cachettes,
j'observai mes compagnons sondant  coups de crosses les parois du
souterrain.

Ples et maigres, le visage sali de barbes en mousses, les yeux
luisants, ils ressemblaient  des aventuriers en qute de butin. Je ne
reconnaissais plus mes braves camarades enlevant le pont sur le Zou en
une rue de leurs corps grandis sous les balles, en une course  la mort
derrire le lambeau d'toffe, drapeau de France.

Ils grimaaient dj de dpit quand un sous-officier heurta une porte
du bout de son fusil. Sous les coups de hache, le bois se fendilla, puis
s'effrita en escarbilles, laissant voir un retrait o s'taient
rfugies trois dahomennes. Elles nous suppliaient, accroupies. Le
sous-officier dit:

--Ce n'est que des femmes!

--En tout cas, ce n'est pas le trsor, ajouta le lieutenant.
Emmenez-les et que personne n'y touche.

Il y eut un oh! de protestation gnrale.

--Ici, ici... j'ai trouv, cria un spahis.

Sous sa botte le sol rsonnait comme un tam-tam. Les pioches
crevassrent la terre battue et mirent bientt  jour une excavation
encombre d'une demi-douzaine de caisses. Enfin! c'tait le trsor!

Enfonces presque toutes en mme temps, les cassettes royales nous
livrrent une riche collection de parapluies, ombrelles, en-cas, de
toutes les couleurs et toutes les dimensions. Il y avait l des
parapluies de forain rutilants, larges comme des tentes, et aussi nombre
d'auroles de soie gorge de pigeon, qui prservent le teint des
Europennes du soleil d'aot.

Un ex-titi du thtre Montparnasse grasseya:

--Ben! ou'squ'est le riflard de l'escouade?

Un accs de rire calma un peu la fivre de l'or, puis les recherches
continurent amenant la dcouverte de bouteilles de Champagne que l'on
dcoiffa un brin, de pagnes bariols, de rouleaux de cotonnades, de
glaces de poche  tui en zinc, de peignes et de... strapontins.

Le titi se roula sur le sol, criant:

--Je me tords! je me tords! C'est donc a qu'on trouvait pus de nuages,
de volapuks, de sous-lieutenants, de l'Observatoire  Mnilmontant.
C'est le petit Becenzine qu'avait refait tout a pour ses tripotes de
femmes. Gros malin, va!

En une large galerie servant de remises royales taient rangs quatre
affreux carrosses achets  quelque roi en dconfiture.

--Allons, bon, dit le faubourien, les guimbardes du sacre, maintenant!

Des ornements dors se dressaient en arabesques aux quatre angles des
caisses peintes bleu de Prusse portant des armes que le Parisien
traduisit de la sorte: _Gueules de caman sur champ d'bne avec poires
semes  droite,  gauche, sous la couronne de la gracieuse quouine
Victoria, surmontes de licornes qu'ont des chanes au ventre! Quel
blason, mon Empereur!_

Les perquisitions acheves, mes camarades emportrent les caisses de
Champagne devant les huttes o ils boivent maintenant, criant  tue-tte
les _scies_ de rgiment.

Le peu de vin que j'ai pris m'a presque gris, mignonne, et je t'cris
des choses gaies, d'une faon un peu dcousue. Puis je souffre un peu de
ma blessure. Oui, je suis bless! Si peu! Une raflure des chairs, 
l'paule. Mais je ne suis pas atteint assez grivement pour obtenir le
bout de ruban que je voulais.

Je n'ai pas l'air vainqueur, moi! Je dois ressembler aux pauvres femmes
que gardent les marsouins. J'ai, je crois, un peu de fivre... Je
t'embrasse, mon aime, je t'embrasse, et mets vite ma lettre sous
enveloppe de peur, oui...

Je t'embrasse. A toi... toujours!

Andr Bamberg,

_de la Lgion trangre_.


*       *       *       *       *

J'ai eu beaucoup de fivre, mais cela va mieux. Le bras gauche maintenu
par une charpe, je t'cris difficilement, en invalide. La convalescence
maquille de blanc, peu  peu, ma peau autrefois brune et les paupires
psent moins sur mes pauvres yeux encore brouills des terribles visions
du cauchemar. Je te voyais, costume de flanelle blanche, luttant contre
les amazones. Elles t'entranaient dans la brousse. Tu m'appelais et je
ne pouvais rien. Oh! l'horrible chose! Tes cris! Tes yeux qui me
reprochaient ma lchet. Cela me tuait, me tuait! J'ai prononc ton nom,
parat-il, dans la nuit de ma pauvre cervelle dtraque et le major m'a
soign en excellent homme qui ne veut pas de larmes sur les joues d'une
petite amoureuse... Il vient prs de mon lit et m'ordonne de ne plus
crire: j'obis. A demain. J'ai retrouv dans ma poche la lettre que je
t'crivais, il y a huit jours, aprs la prise d'Abomey. Je t'enverrai
tous mes griffonnages en mme temps.

Andr.

*       *       *       *       *

Le major a demand et obtenu mon retour en France. Je suis heureux! Mon
capitaine qui m'a rendu visite  l'ambulance m'a assur que je m'tais
distingu pendant la campagne. Le colonel, a-t-il dit, a demand
_quelque chose_ pour moi.

Je n'ai pas fait davantage que la plupart de mes camarades. Si je suis
un des rares blesss de la Lgion trangre, c'est que les autres sont
morts d'estafilades plus graves que la mienne.

J'ai reu une des dernires balles tires par les Dahomens, une de ces
balles que l'on nomme balles perdues prcisment parce qu'elles
atteignent toujours quelque pauvre diable.

Je te reviens, mignonne, plus aimant qu' mon dpart de France, ou
plutt sachant mieux combien tu mrites d'tre aime. Ne crains rien
pour ma sant. J'arriverai  Paris encore hl, mais guri.--Et la
fivre, et la vilaine fivre, diras-tu! Bast, la fivre ne m'effraye
plus. J'ai une autre fivre en moi--la fivre de te revoir,--qui va
l'expulser tambours battants.

Tous mes souhaits pour la bonne petite l'Embaume qui te remettra cette
lettre.

Que faire pour te gagner, mon aime! J'ai un tas de projets en tte qui
me semblent facilement ralisables. Amoureux et convalescent, j'espre.

Bientt  toi, mon aime.

Andr Bamberg.

*       *       *       *       *

Cette lettre arriva au moment o Simone inquite et cdant aux instances
de la petite bossue, allait consulter une tireuse de cartes sur le sort
de son fianc. L'Embaume, superstitieuse, interprtait les songes de
Mlle Gosselet avec une assurance qui en imposait  la pauvre
amoureuse. Elle disait:

--Tu rves de dents, c'est mauvais signe, trs mauvais signe! Et puis
ces chevaux noirs qui mordent ces chevaux blancs... on voit bien ce que
a signifie. A ta place, je ne serais pas rassure.

Simone, d'abord sceptique, commenait  prter l'oreille aux propos de
son amie qui lui vantait le savoir d'une ex-cuisinire experte en l'art
d'plucher la destine des pauvres humains.

--Tu verras! C'est amusant chez elle! Elle habite, prs de quais, un
grand appartement toujours encombr de vieux messieurs qui ne veulent
pas mourir; de bonnes qui esprent gagner le gros lot  la loterie, de
dames trs chic.. qui attendent la venue de celui qui paiera le terme.
J'y accompagnai un jour la Grande Bobche. La Grande Bobche venait lui
demander si son amoureux tait toujours fidle. Pour quarante sous, nous
avons eu _le petit jeu_. La sorcire a battu les cartes et a prdit 
mon amie qu'une reine blonde _lui mangerait le coeur_. Manger le coeur,
c'est une faon de parler! Pour cent sous, la vieille nous aurait
prpar _le grand jeu_ et nous aurions pu savoir si Adolphe pouserait
la reine blonde. Malheureusement, la Grande Bobche n'avait pas assez
d'argent. Alors, la sorcire lui a dit: Il y a un moyen plus sr de
savoir si vous tes toujours aime, mais il me faudrait un objet ayant
appartenu  la personne: un mouchoir sale, par exemple!

--Pourquoi sale?

--Dam! je ne sais pas. Peut-tre pour y lire l'avenir comme dans un
livre.

Cette interprtation des vnements futurs d'aprs les donnes fournies
par un linge sale avait provoqu un rire fou chez Mlle Gosselet, au
grand scandale de la petite bossue:

--Je ne vois pas ce qui peut te faire rire. Je t'assure qu'_il_ n'est
pas bien portant. Je le devine. D'ailleurs, tu ne l'aimes pas assez.

--Comment, je ne l'aime pas assez!

Ce fut une querelle, puis une brouille de dix minutes suivie d'une
rconciliation.

Andr revenait en France. Il gurirait vite, retrouvant l'aime prte 
se donner comme au jour o ils avaient prpar leur fuite.

Simone pensa, une roseur aux joues, que papa Gosselet ne pourrait, cette
fois, retarder l'offrande de tout son corps  celui qu'elle avait choisi
pour poux.

L'Embaume triompha  la lecture de la lettre:

--J'avais raison, tu le vois bien! Rver de dents c'est signe de maladie
grave ou de mort.

*       *       *       *       *

Simone rpondit aussitt  Andr:

Mon cher aim, qui a bobo sans que je puisse le soigner comme on soigne
un tout petit que l'on adore!... C'est drle, mais je t'aime d'une
tendresse si infinie, si profondment douce quand je te sens avoir mal,
que tu ne me sembles plus du tout un grand, mais un tout petit que je
pourrais tenir en mes bras pour le bercer, en le couvrant et
l'enveloppant d'un amour fou...

Pauvre mignon qui as bobo!

Pense que je t'aime de toute mon me! J'adore tout ce qui est de toi,
je cherche dans la figure des mots que tu m'cris ce que tu as pens...

Oh oui, je serai  toi pour toujours! Tu as emport mon me, mon
coeur...

Si je t'avais ici, quels bons et beaux dodos je te ferais faire! Je
serais ta petite maman... Comme je te soignerais!

Je t'embrasse, les deux bras autour du cou, trs doucement, trs fort,
trs tendrement.

Tu vas bientt m'envoyer mon baiser du soir; je le sens presque
d'avance; quand je le sentirai en moi, je rverai du paradis,--de toi!

N'oublie jamais de m'envoyer le baiser promis, envoies-en mme
beaucoup, beaucoup, je les sens tous, ils ne se perdent jamais en
route...

Moi je t'envoie aussi un baiser, un de ces longs baisers qui me font
des airs de petite morte,  force que c'est bon!...

*       *       *       *       *

Quinze jours s'coulrent dans la monotonie des mmes occupations, des
mmes pensers. Les deux amies, au retour de l'atelier, se racontaient
les menus faits de leur journe et cousaient les robes neuves qu'elles
mettraient le jour o elles iraient _l_'attendre  la gare de Lyon.
Elles disaient _lui_ simplement.

L'Embaume changerait l'andrinople de sa chambre pour _lui_ faire fte.
Simone achterait une grande bergre, parce que ses petites chaises de
velours rouge  btons dors ne seraient pas assez confortables pour
_lui_, un convalescent.

--Nous serons deux pour l'aimer, le soigner, le dorloter, pensa un jour
tout haut l'Embaume.

Simone leva les yeux sur son amie et rit franchement de sa confusion.
Une bossue, a n'aime pas!

Le dimanche, Mlle Berthe venait en amie et en voisine partager le
pot-au-feu.

Mlle Berthe n'tait plus la petite ouvrire babillarde et moqueuse
d'autrefois. Le ronronnement de sa machine  coudre l'agaait. Son serin
sifflotait toujours les mmes airs bbtes. Le papier de tenture de sa
chambre lui semblait d'un gris attristant. Elle se frottait le nez 
toutes les glaces et demandait:

--N'est-ce pas que je vieillis!

Simone et l'Embaume lui rpondaient en la complimentant sur la
fracheur de son teint et l'clat de ses mirettes.

--C'est bien ce qui m'ennuie, cet clat des yeux! Ce n'est pas naturel.

--Mariez-vous, ma chre Berthe, conseillait Simone.

--J'ai peur du mariage.

--Alors prenez un amoureux, rpliquait la petite bossue impatiente.

--Un amant, jamais!

Un jour, elle ajouta, prouvant sans doute le besoin de se dfendre
contre quelque vouloir dissimul:

--Les hommes sont si lches! si lches! Si je prtais l'oreille aux
jolies paroles embusques au coin de quelque moustache, je n'aurais qu'
penser  pauvre Jeanne pour me reprendre toute.

Vous tiez  l'atelier quand deux hommes l'ont presque porte jusqu'au
fiacre qui attendait, en bas.

Aux premiers cris de douleur, j'ai couru  la recherche d'un mdecin du
quartier. Il est venu et m'a avou que l'accouchement serait difficile,
qu'il faudrait peut-tre craser l'enfant avec des fers pour sauver la
mre. Il a regard autour de lui, a valu le prix des meubles, a pens
que la malade tait trop pauvre pour payer les frais d'une opration
coteuse, et a dit:

--Conduisez-la  la Maternit!

Elle pleurait. Je l'ai aide  mettre une jupe, puis le grand manteau 
bordures de plumes qu'elle avait achet quand _il_ la connut. Elle ne
prononait pas son nom, mais tournait les yeux vers la porte quand les
voisines venaient voir curieuses et aussi apitoyes.

Avant de sortir de sa chambre, elle a regard les portraits accrochs 
la chemine,--son pre et sa mre,--puis a essay de faire marcher ses
pauvres jambes.

Elle disait:--Jamais je ne pourrai arriver en bas. Je mourrai dans
l'escalier.

Accroche des deux mains  la rampe, soutenue par deux locataires, elle
a descendu les six tages, degr par degr, soufflant et geignant. Les
commres, qui se moquaient autrefois de son gros ventre, se penchaient,
pleurant, sur la cage de l'escalier d'o les plaintes montaient, de plus
en plus faibles.

Dans la voiture qui allait au pas, elle regardait par la portire les
gens qui passaient sur le trottoir, esprant encore qu'_il_ viendrait.
Des filles ont pass, en courant, les jupes trousses, sous le nez du
cheval de fiacre. Elle a dit dans un hoquet douloureux:

--Elles sont bien heureuses d'tre toujours jolies, elles.

Elle m'a embrasse et nous avons pleur dans la salle d'attente de
l'hpital. Elle m'a remercie, m'a pris la main. Je voyais qu'elle
voulait me demander quelque chose, mais qu'elle n'osait pas. Alors, pour
lui pargner un peu de honte:

--Il saura o vous tes. Je l'en informerai, s'il vient.

--Vous ne pouvez pas comprendre, pourquoi je ne lui en veux pas, ma
chre Berthe! Vous ne pouvez pas comprendre, vous n'aimez personne. Je
sais qu'il viendra, mais il viendra peut-tre... aprs... Je veux qu'il
sache que... je l'aimais bien.

On l'a emporte. Moi j'ai pris la fuite pour ne pas pleurer devant les
infirmires.

Oh! le lche! Oh! le lche!

--Et qu'est devenue pauvre Jeanne? demanda Simone.

--Elle est morte.

Huit jours aprs Mlle Berthe chantonnait sur le palier, accoude  la
rampe, attendant le retour du jeune homme qui crivait des choses dans
les journaux.

Simone, revenant de l'atelier, lui tendit la main. La petite couseuse de
jerseys l'emmena dans sa chambre, la fit asseoir, puis bredouilla:

--Ce n'est pas ma faute, je vous assure. Mais j'tais si seule, puis il
est si gentil!

Simone coutait, surprise.

--Ah! vous ne savez pas! On en cause cependant  tous les tages de la
maison. J'aime Fernand, Fernand le pote. Et Fernand m'aime! Il ne faut
pas m'en vouloir! Je commenais  devenir vieille: la veille, j'avais
trouv un cheveu blanc sur la tempe. Puis... Fernand n'est pas comme les
autres. Je me fais beaucoup de reproches, mais... Vous ne me mprisez
pas trop?

--Il a promis de vous pouser, M. Fernand?

--Non! je ne pouvais pas lui demander a!... Un pote!

--Vous tes bien  plaindre, ma pauvre Berthe, voil tout.

--Mais il n'est pas comme les autres, du tout, du tout. D'ailleurs il
dit que les femmes l'ont beaucoup fait souffrir, j'essaye de le
consoler.




IX


Les journaux annonaient que le transport le _Taygte_ arriverait
bientt en rade de Marseille, ramenant en France les blesss et les
convalescents du corps expditionnaire du Dahomey.

L'attente du bonheur prochain rendait Simone insensible aux grossirets
de Mme Mily et aux taquineries de ses camarades d'atelier.

Lonie, son associe, trs dlicate, lui savait gr de son attitude et
la chaperonnait dans ce milieu de faubouriennes habitues  changer
d'ami, au dbut de chaque saison, comme elles changeaient de corsage.

L'atelier de Mme Mily tait divis en deux camps qui se mesuraient
quotidiennement en des tournois de langue quand les adversaires n'en
arrivaient pas aux bousculades de chignons. Le parti de la pose tait
reprsent l par une douzaine de jeunes filles vivant de la vie de
famille le soir et par quelques solitaires gardes de l'amour par le
culte de leur peau blonde de jolies femmes.

Le parti de la noce, de beaucoup plus nombreux, comptait dans ses
rangs les vieilles filles, lances tard dans une demi-galanterie
besoigneuse, les ouvrires nes  Paris et les petites personnes de
beaut rgulire qui avaient pris un ami pour attendre plus patiemment
un mari.

Deux ou trois demoiselles, d'attitude et de toilette dignes, prenaient
part  la discussion avec toute l'autorit que leur valaient des
demi-mariages.

D'ailleurs les querelles taient suscites, le plus souvent, par quelque
_poseuse_, choque d'une expression.

Une jeune Anglaise, fiance depuis six ans  un de ses compatriotes,
employ dans une banque parisienne, arrive en France depuis trois mois,
demandait tout haut, sur les mots d'argot employs par ces demoiselles,
des explications qui ameutaient l'atelier. Elle disait d'une voix
fluette:

--Rigoler! Qu'est-ce que c'est que a: _Rigoler_. Pas trouv le mot dans
les livres, moi!

On lui expliquait le sens faubourien du mot rigoler, et elle tendait les
mains, miaulant: _Shoking_!

Mme Mily lui rpondait:

--Il ne faut pas faire votre sainte Nitouche, ma petite! Les Anglaises
ne valent pas bien cher.

--Qu'est-ce que c'est que a: _Sainte Nitouche_! Connaiss pas, mo!

Indigne des commentaires dont ses camarades affublaient cette
expression, la _Fiance du Pre Lachaise_,--on l'avait ainsi surnomme
l'Anglaise  cause de ses ternelles fianailles rances de six
ans,--menaait de se plaindre  l'inspecteur, M. Planchy, de
l'_irrespectabilit_ des petites Franaises.

Les heures de travail sous les flammes dansantes du gaz,--l'hiver venu,
l'atelier tait clair  deux heures de l'aprs-midi,--semblaient plus
courtes grce  ces querelles de tabouret  tabouret.

Simone ne prenait jamais part  la discussion, mais coutait volontiers
Mlle Lonie, son associe, qui lui disait ses rves de jeune fille et
esquissait le portrait de son futur mari:

--Il n'est pas beau, mais il a les lvres toujours roses et des mains
longues et blanches. Il est srieux, trs srieux. Je serai heureuse, je
crois! Quand on a seize ans, on rve un mari comme on rve une robe.
Plus tard, on l'accepte tout fait, c'est--dire commun.

Marie, je ne travaillerai plus chez Jabson. Jean,--c'est le nom de mon
fianc,--gagne deux cent cinquante francs par mois. Je n'ai pas de gots
coteux et je m'habillerai d'un rien joli. Oh! ce que j'ai hte d'tre
chez moi!... chez moi! Ce que je dteste la rue! Ce que je dteste
l'atelier! Si pre ne frappait pas  ma porte, le matin, en allant  son
bureau, je serais lche, je consentirais volontiers  faire grasse
matine, tout au creux de mon lit, rvant. Mon fianc n'est pas un
ouvrier, heureusement! pouser un ouvrier! J'aimerais mieux...

--Vous aimeriez mieux?... demandait Simone surprise.

--J'aimerais mieux rester vieille fille!

Quand l'atelier de Mme Mily tait consign jusqu' dix heures du soir,
 la suite de quelques commandes imprvues, Lonie priait Simone de
l'accompagner jusqu' la rue Gay-Lussac, tant elle avait peur des gens
qui suivent les jeunes filles, la nuit.

--Moi je ne sais pas comment m'en dbarrasser. Je me mets en colre et
a les fait rire.

--Mais, prenez l'omnibus!

--Il faut bien faire des conomies quand on est sur le point de se
marier.

Les deux amies traversaient le Carrousel, le pont des Arts, puis les
petites ruelles qui vont des quais au boulevard Saint Germain, marchant
d'une allure sautillante et vive beaucoup plus provocante que l'aller
lent et le dandinement de hanches des beauts professionnelles.

L'ouvrire parisienne joue merveilleusement de sa jupe tombant derrire
en longs plis droits comme un ventail presque ferm dont on ne voit que
les lamelles.

Un tour de main et l'toffe se drape, moule les chairs en ronde-bosse,
releve d'un ct pour laisser voir un blanc de linge, aile voletant au
ras du sol et montrant un dessous de duvet blanc. Sous le tiraillement
des doigts, elle zigzague, fait des grimaces, fait des signes, puis
retombe raide pour recommencer  mimer des choses suggestives pour les
passants. Elle prend mille physionomies diverses au gr de la petite
main gante qui semble mettre en mouvement des ficelles de marionnettes.
Plus la jupe va vite, plus elle est agaante, effronte et narquoise.
Suivez la jupe jusque sous une porte cochre et vous la verrez devenir
grave, austre, en passant devant la loge du pipelet.

La jupe n'a d'esprit que dans la rue.

Mlle Lonie, bien que trs honnte fille, jouait de la jupe en
virtuose, quand elle revenait seule de l'atelier. Les tudiants
noctambules htaient le pas au rappel battu par ses petits souliers sur
le macadam, la suivaient sans mot dire, la devanaient pour l'examiner 
la clart jaune d'un bec de gaz, puis commenaient l'attaque.

Mlle Lonie marchait vite, vite, tte baisse, apeure mais amuse. Ses
yeux,  peine teints gris, souriaient, encourageants. Brusquement, d'un
mouvement d'paules, elle semblait vouloir carter le gneur, puis,
colre disait trs haut:

--Ah! laissez-moi, vous m'ennuyez!

Et elle fuyait, croyant entendre des pas derrire elle, croyant sentir
un souffle dans les frisons blonds de sa nuque, persuade qu'elle
n'avait rien fait pour s'attirer cette dsagrable rencontre. Elle
montait son escalier, haletant, arrivait chez elle, en sueur, tait
d'humeur grise, mangeait peu, avait des cauchemars, la nuit.

Lorsque Mlle Lonie gagnait la rue Gay-Lussac sans avoir t
inquite, elle se regardait longuement dans la glace, avait peur
d'avoir vieilli, d'tre devenue laide.

Accompagne de Simone, Mlle Lonie tenait tte aux suiveurs tantt
insolents, tantt timides.

Des voyous leur dbitaient, clignant de l'oeil pour se rendre
irrsistibles: Elles sont rien _girondes les mmes_!

Des jeunes gens bien mis, aprs un salut correct, grasseyaient:
Permettez-nous de nous prsenter nous-mmes, mesdemoiselles. Des
oseurs se campaient devant elles sur le trottoir, la main tendue:

--Comment allez-vous? Mlle Jeanne est toujours en beaut!

Elles se rcriaient: Vous vous trompez!

Eux jouaient la surprise:

--Mais un ami nous a prsents au Luxembourg! Faites appel  vos
souvenirs, mademoiselle Jeanne!

--Nous ne sommes Jeanne ni l'une ni l'autre!

--Parfaitement, mademoiselle Marie. C'est Marie, n'est-ce pas!

Simone et Lonie se dbarrassaient vite des suiveurs bavards, mais des
amoureux aussi obstins que silencieux, marchant aussi vite qu'elles
quand elles redoublaient le pas, les suivant comme leurs ombres, d'un
trottoir  l'autre, sans les quitter d'une semelle, les accompagnaient
souvent jusqu' leur porte. Ils allaient ensuite se camper au milieu de
la rue, le nez lev vers les mansardes pour savoir  l'clairage brusque
de quelque fentre quelle chambre occupait l'adore. Ils attendaient
pour la voir paratre  son balcon, comme dans les romances, puis
partaient furieux contre leur timidit, se promettant de revenir, d'tre
loquents... Ils surgissaient le lendemain de quelque retrait,
continuant leur cour silencieuse, n'osant pas davantage que la veille,
ou risquant un salut embarrass.

*       *       *       *       *

Un soir, comme Simone allait quitter son associe, rue Gay-Lussac, Mlle
Lonie la pria de monter chez elle.

Elle hsitait.

--Venez donc, vous verrez mon fianc. Il a dn  la maison ce soir.

--Je serai gnante ou ridicule en tiers dans votre petit mange.

--Mais mon pre vous connat. Les petites soeurs savent votre nom, elles
aussi. Quant  Jean, il est beaucoup trop grave pour qu'un nouveau
visage vienne le distraire de la cour trs discrte qu'il me fait depuis
six mois.

--C'est--dire que vous ne craignez point de rivale.

--Non pas. Mais il ne se mettra pas en frais pour vous. C'est l'homme de
toutes les habitudes. Il a pris, je crois, l'habitude de ma personne. Il
m'aime un peu comme il doit aimer un type de plumes ou une varit de
crayons.

Au troisime tage, les deux amies trouvrent M. Jean moulant des
lettres sur une belle feuille de papier blanc. Assise prs de lui,
Zzette, la plus petite des soeurs de Lonie, surveillait l'allure lente
et majestueuse de la plume, poussant des soupirs, mais n'osant remuer
sur sa chaise haute.

M. Jean tendit la main  Lonie, salua Simone et annona:

--Je vous emmne au thtre.

--Quand cela?

--Mais tout de suite.

--Vous eussiez pu m'avertir hier. Je suis trop lasse pour changer de
robe. D'ailleurs, mon amie...

--Mademoiselle voudra bien nous accompagner. Il est inutile de se mettre
en frais de toilette.

Il expliqua que l'un de ses amis venait de lui remettre trois billets de
premire galerie au thtre des Gobelins, un thtre de boutiquiers et
d'ouvriers o l'on pouvait se montrer en camisole et en gilet  manche.
Il n'aurait pas os offrir pareil spectacle, mais puisque cela ne
cotait rien, il fallait en profiter.

--Voyons, puisque a ne cote rien! dit le pre de Lonie.

Simone voulut s'esquiver, mais Lonie lui chuchota  l'oreille:

--Venez! Je m'ennuierais tant, seule avec lui. Ce sera peut-tre
amusant.

*       *       *       *       *

Une demi-heure aprs, les deux amies prcdes de M. Jean qui
s'ingniait  ne pas crotter le bas de son pantalon, longeaient l'avenue
des Gobelins.

--C'est l, dit le fianc.

Ils s'arrtrent devant une grille en fer peinturlure rouge, orne de
grands criteaux portant le titre de la pice: _La Belle Gabrielle_.
Au-dessus de la rampe de gaz une enseigne flamboyait de l'or neuf de ses
lettres majuscules. Des mioches du quartier ramassaient,  quatre
pattes, les bouts de cigarettes jets sur le trottoir. Des bambines
rousses se promenaient bras-dessus, bras-dessous, devant des charretes
d'oranges qu'clairaient deux bougies encolores de papier rose.

Derrire les boules d'or dresses en pyramide, les ttes des marchandes
rutilaient sous des mouchoirs  carreaux. Les pieds sur la chaufferette,
les pauvres vieilles restaient l immobiles, mais leurs petits yeux
inquiets surveillaient l'talage et la cohue grouilleuse des petits
rdeurs. Prs de la grille, une barrire en bois coupant le trottoir
maintenait de grands garons blmes attendant la contre-marque qui
permettrait  petite amie d'applaudir Esprance, l'homme de la _Belle
Gabrielle_. La petite amie, corsage dteint, tablier collant aux
cuisses, les cheveux bouriffs sous une capeline de laine, faisait la
moue, impatiente. Des applaudissements arrivaient de la salle jusqu'
elle, avivant son dsir de voir les maillots des jeunes seigneurs, les
robes de velours raides et les cols empess des matresses du roi
galant.

M. Jean hsitait  entrer, craignant de fourvoyer sa fiance dans une
salle de spectacle trop populacire. Lonie le tira par le coude vers le
bureau de contrle o trnaient trois ou quatre redingotes fripes.

La pice tenait attentifs deux ou trois cents spectateurs venus au
thtre aprs dner, en vestons ou en matines, en pantoufles ou en
savates. Les femmes avaient oubli de poser un chapeau sur leurs
chignons mal chafauds. Les hommes talaient des sous-ventrires en
laine rouge ou bleue sur des chemises de flanelle. Seules, des dames
peintes comme des dcors, exhibaient des lorgnettes en des loges
d'avant-scne. Dans les galeries suprieures, les tricots pourpres et
les casquettes multicolores taient piqus comme des bluets et des
coquelicots dans les bls roux ou jaunes,--tignasses des gigolettes.

Les habitus du poulailler assis sur des marches uses par les
godillots, coutaient la pice, le poing aux dents, la tte penche. Les
petites filles accroupies prs d'eux oubliaient de faire leurs grces
maigriottes pour couter les propos amoureux du chevaleresque Esprance.
Des amies se serraient les mains, caresses par des mots qu'on ne leur
avait jamais dit, qu'on ne leur dirait jamais, amoureuses du grand
cabotin  longues bottes jaunes qui rcitait ses dclarations d'amour.

Aux places chics, aux places  quarante-cinq sous, petits bourgeois ou
boutiquiers pleuraient ou riaient, tout  leur admiration bon enfant, le
buste renvers ou le bras accoud au dossier du fauteuil voisin. Seules,
les jeunes filles  marier surveillaient leur rire ou retapaient du
doigt les frisons qui se dtendaient comme des ressorts  boudin dans
l'atmosphre lourde.

Simone et Lonie, assises en face de la scne, s'amusaient des toilettes
d'actrices cent fois retapes et balafres de coutures que l'on
apercevait des deuxime-galerie.

M. Jean trouvait que les costumes n'taient pas entirement de l'poque,
que les figurants n'taient pas assez nombreux, que le cheval d'Henri IV
avait l'air d'un cheval de fiacre. Il disait son mcontentement tout
haut, au grand scandale des voisins qui voulaient jouir du spectacle,
pour leur argent.

Le public tait amus malgr l'insuffisance de la mise en scne, malgr
le jeu hostile des cabotins trop btes pour comprendre que les triomphes
obtenus prs des simples valent mieux que les petits brouhahas
d'admiration ddaigneuse qui soulignent, au Thtre Franais, une
diction prtentieuse  claquer, ou un envolement de cotillon excut par
quelque soubrette grande dame.

Les commres de ce thtre de faubourg, rouges d'admiration, n'avaient
pas peur de dchirer leurs gants en applaudissant leur hros. Les hommes
ne songeaient pas  la chute possible d'un gardnia piqu au revers d'un
habit.

L'actrice qui tenait le rle de la _Belle Gabrielle_ se montrait
nerveuse, impatiente. Elle tait laide et grosse, lourde et emptre
dans sa trane de velours vert.

Dans ses rpons  la litanie amoureuse dbite par Esprance, elle
disait les plus jolies choses du monde d'un ton condescendant ou
ddaigneux qui exasprait les galeries suprieures.

Aprs un entr'acte consacr  l'absorption des petites douceurs en usage
dans ce thtre faubourien: saucisson, pommes frites et marrons, le
poulailler salua la venue de la _Belle Gabrielle_ de quelques coups de
ces sifflets stridents, sinistres, qui annoncent, la nuit au coin d'une
rue dserte, l'excution de quelque passant attard. L'actrice tourna la
tte, eut un haussement d'paules, puis continua  chantonner son rle,
virant et voltant sur la scne.

Comme elle talait sa trane, minutieusement, pour s'agenouiller et dire
 l'Esprance qu'elle restait fidle amante malgr les faveurs du roi,
des pommes pourries et des boules de glaise claboussrent le velours
vert de sa jupe. Elle se leva, cria:

--Salauds!

Le rideau baiss, un jeune homme, embusqu derrire les femmes peintes
d'une avant-scne, se dressa au-dessus de leurs chapeaux empanachs et,
le poing tendu, lana des injures qui, dans le monde des boulevards
extrieurs, valent des coups de couteau.

Le poulailler riposta:

--C'est sa femme! Elle est rien laide!

Alors, pench sur l'accotoir, le vengeur de la _Belle Gabrielle_ parut,
mis  la dernire mode, les cheveux luisants coups en pointe sur le
front et colls sur le crne comme un bonnet du temps de Louis XI. Le
doigt tendu, il dsigna les interrupteurs aux gardes municipaux qui
gravirent au pas de charge les galeries suprieures et se colletrent
avec les coupables, les poussant vers l'escalier de sortie. Le
poulailler protesta, le parterre applaudit.

Les yeux fixs vers la loge o gesticulait le dnonciateur, Simone dit
tout haut:

--Mais, c'est elle!

--Qui? demanda Mlle Lonie.

--Jenny, la femme de chambre de maman.

--La femme de chambre de votre mre! Vous nous avez dit  l'atelier que
vous tiez orpheline.

--Oui, mais autrefois... rpondit Simone embarrasse... Jenny est celle
qui a un collet de fourrure, un grand chapeau avec des piquets de
plumes, comme un dessus de corbillard, et un corsage rose  ruche.

La dame ainsi dsigne dirigea vers les deux amies les yeux de verre de
sa lorgnette, sourit, envoya un bonjour de la main.

--Allons-nous-en, dit Simone, feignant de ne point voir le salut.

--Allons-nous-en, approuva M. Jean. Bien fin qui me repincera dans un
pareil bouis-bouis. La police ne devrait tolrer que des gens bien mis
au thtre.

Cette rflexion fit sourire ddaigneusement mademoiselle Lonie qui,
dcidment, ne professait pas une grande admiration pour son fianc,
mais elle voulut bien quitter le spectacle.

*       *       *       *       *

--Bonjour, mademoiselle. Je vous croyais morte...

Jenny attendait dans le couloir la fille de M. Gosselet.

--Pourquoi, morte? Je suis en excellente sant, comme vous voyez!

--Monsieur est dsespr. Il n'a pu vous retrouver depuis votre fuite du
couvent. Madame, qui ne vous aime pas beaucoup, je crois, lui fait des
scnes continuelles. Ah! la maison n'est plus drle depuis que vous tes
partie. Je n'ai pas pu y rester. Je cherche une nouvelle place. Je suis
dans ma famille!

--Pre n'est pas malade? demanda Simone, inquite.

--Monsieur est trs fatigu, trs soucieux. Il voulait faire mettre des
notes dans les journaux sur votre disparition, mais madame n'a pas voulu
 cause de sa famille qui est si honorable, si honorable! Enfin vous
tes bien portante. M. Bamberg va bien?

--Mais je n'en sais rien!

--Ah!... Enfin, mademoiselle, je suis bien heureuse de vous voir. J'ai
toujours eu beaucoup d'estime pour vous et ce n'est pas  cause de...
de... mais je vous ennuie, mademoiselle.

--Non! mais je dois me coucher de bonne heure pour me rendre  mon
atelier, demain.

--Comment! Vous travaillez, mademoiselle!

--Pourquoi pas? Adieu, Jenny.

--Bonsoir, mademoiselle!

Dans la rue, Simone, pour expliquer la familiarit condescendante de
l'ancienne femme de chambre, conta  Lonie et  M. Jean son amour pour
un jeune homme pauvre, sa squestration au couvent des Visitandines, sa
fuite, puis sa vie de travail.

Lonie l'embrassait, pleurait d'admiration.

Le bureaucrate roulait des yeux tonns, regardant  la lueur des becs
de gaz comment tait faite une hrone de roman.




X


--Prpare-toi  une toute petite surprise, dit  Simone la petite bossue
qui venait de descendre six tages pour acheter le _Petit Quotidien_. La
pipelette vient de me remettre une dpche...

--Oh! vous venez d'hriter d'une bonne tante de province, mademoiselle
l'Embaume? Tu vas fonder un atelier de couture?

--Non pas! Si j'avais de l'argent, j'achterais une petite maison avec
un toit qui aurait de la mousse dessus. Puis... Mais tu ne devines pas?
C'est sign: Bamberg!

--Donne vite, dit Simone, plantant de travers sur ses cheveux un bout de
paillasson fleuri de primevres. Et moi qui allais sortir!

--Non! Je veux te lire a. C'est court, mais si loquent!

_Arrive ce soir, neuf heures, gare de Lyon_.

_Bamberg_.

--Oh! ma petite l'Embaume, que je t'aime!

--Parbleu!

Le visage pench sur l'paule de son amie, mademoiselle Gosselet lut le
petit bleu, puis s'en empara le caressa des doigts, le baisa,
rougissant.

--Oh! ma petite l'Embaume. C'est aujourd'hui dimanche, heureusement! Si
la dpche tait arrive, hier! Toute une bonne journe de joie perdue!
tant de corve, le soir,  l'atelier, je n'aurais pu lui sourire, la
premire! Oh! ma petite l'Embaume, je vais le revoir, ce soir, dans
quelques heures. Je t'aime bien!

--C'est entendu!

--Tu vas voir. Il sera ple avec de grands yeux tout battus. Moi, je me
cacherai prs de la porte qui donne sur le quai. Il t'embrassera, te
demandera si je suis heureuse, si pre m'a pardonn, si je n'pouse pas
le Russe qui a une tante au Caucase, si... Alors je m'approcherai,
doucement, puis lui mettrai mes bras autour du cou. Mais il doit tre si
faible, mon Andr. Pourra-t-il supporter pareille joie?

--Qu'un homme qui vient de faire deux cents lieues en chemin de fer se
trouve mal parce qu'une jolie fille se jette  sa tte! Voil qui serait
fort.

--Comme tu dis a! Je ne suis pas une jolie fille pour lui. Je suis sa
fiance, sa femme. Ce n'est pas moi qu'il tiendra dans ses bras. Il
embrassera, il aura tout le bonheur rv, toute la vie telle qu'il l'a
voulue. Pourquoi pleures-tu, ma bonne petite amie?

--Parce que...

--... Tu es heureuse pour moi!

--Oui, et aussi parce que c'est comme dans le feuilleton de mon journal.

--Oui, mais dans les romans, la flicit de l'hrone est faite de
souffrances subies par d'autres. Tandis que dans la vie...

--Dans la vie, c'est la mme chose, mademoiselle... Il y a dans votre
roman monsieur Gosselet et aussi madame Gosselet.

--Oh! des souffrances d'argent. Voil tout!

--C'est vrai, mademoiselle.

--Tu te permets de me dire vous, de m'appeler mademoiselle. Ce n'est pas
gentil. Tu ne veux pas que je sois tout  fait heureuse?

--Je veux m'habituer  ne plus tutoyer madame Bamberg.

Madame Bamberg! Ces cinq syllabes firent plus roses les joues de
mademoiselle Gosselet. Elles sonnrent si dlicieusement  ses oreilles
qu'elle les rpta, tout bas, plusieurs fois, avec des intonations
diverses. Madame Bamberg! Bamberg allait bien  sa beaut faite de
demi-perfections assembles en un tout presque harmonieux. Le mot avait
une personnalit fire, lance. Elle tait heureuse du pavillon qui
couvrirait et peut-tre excuserait sa manire d'tre, de penser. Elle
sentait en elle toutes les qualits de la femme: la piti, la pudeur,
qui n'est qu'une forme dlicieuse de faiblesse, le besoin d'aimer et de
protger, mais l'ducation qu'elle avait reue l'obligeait  manifester
les dsirs de son tre sous une forme indpendante, personnelle et mme
un peu querelleuse. Madame Bamberg! Elle se coifferait d'un petit feutre
mou un peu camp sur l'oreille--si peu!--porterait des lainages sans
fioritures, serait vaillante dans la vie comme un petit homme, ne
deviendrait femme qu'en son home. Elle garderait  son mari toute la
sduction fminine que d'autres dpensaient en menue-monnaie, dans la
rue, au spectacle, en soire!

Je veux m'habituer  ne plus tutoyer madame Bamberg, avait dit la
petite bossue.

Devant l'attitude boudeuse et faussement humilie de son amie, Simone
sourit:

--Pourquoi ne plus me tutoyer? Devenue madame Bamberg, je resterai
Simone.

--Si je ne le fais pas pour vous, je le ferai pour monsieur Bamberg!

--Et tu en veux  monsieur Bamberg?

--Non. Mais je continuerai  dire _vous_, je vous avertis.

--A votre aise, mademoiselle! Mais vous continuerez aussi  m'aimer,
mademoiselle... l'Embaume. J'ai oubli votre nom de famille.

--Oh! cela n'a pas d'importance!

--C'est une brouille que vous voulez? Je sais que l'Embaume est un
surnom d'atelier, mais le surnom est joli, voil pourquoi je l'ai
adopt.

Simone relut le tlgramme tout haut: _Arriverai ce soir, neuf
heures_; ... regarda la pendule, puis demanda:

--Mais, qu'est-ce que nous allons faire jusque-l? Vous tes certaine
que votre pendule ne retarde pas, mademoiselle?

L'Embaume sourit, dride par l'impatience de Simone, et rpondit
malicieuse:

--Je crois mme qu'elle avance un peu.

--Si j'avais du travail, un corsage  achever, quelque chose de... Que
vas-tu faire... Pardon! Qu'allez-vous faire?

--Ce que je fais tous les dimanches: nettoyer ma chambre  fond, et
frotter mon parquet avec de la carbonade.

--On ne dit pas de la carbonade, mais du carbonate.

--Oh! Allez donc demander a  l'picier qui sait bien comment cela se
prononce, puisqu'il en vend!

Simone, un peu tonne de la mine bourrue et du ton agressif de son
amie, si douce d'habitude, n'essaya pas de faire comprendre  la petite
ouvrire que les piciers n'avaient jamais fait loi s-langue.

Elle imagina, pour gagner du temps, un nouvel arrangement de ses
ventails japonais qui semblaient tre groups deux  deux, d'immenses
papillons poss sur les bouquets de fleurettes du papier de tenture.

Elle rendit visite  toutes les pauvres fleuristes de son quartier pour
trouver une botte de lilas blanc qu'elle parpilla dans deux aiguires
de faence achetes chez un bric--brac et drapa les vieilles indiennes
imprimes qui servaient de doubles rideaux  la fentre.

Elle profita de l'absence de l'Embaume, partie  l'achat des
provisions, pour enchemiser de fine toile les deux oreillers de sa
couchette et taler sur le lit tous les blancs de la toilette qu'elle
mettrait le soir pour aller au-devant de l'aim. Elle tait si heureuse
de pouvoir se donner dj, l'huis-clos, en faisant plus accueillante,
plus blanche et plus frache sa chambre de fiance.

Le djeuner fut silencieux, les deux amies vivaient sous les frisons de
leurs fronts penchs en des pensers bien diffrents.

La petite bossue songeait que la venue brusque d'un homme allait changer
sa vie, que cet homme la ferait souffrir en lui prenant son amie, qu'il
ne saurait jamais ses tristesses d'amoureuse ddaigne. Et pourtant elle
tait heureuse de souffrir pour Andr, heureuse aussi de souffrir pour
Simone. Les pauvres femmes contrefaites comme elles ne pouvaient et ne
devaient que se dvouer. Ses fleurs la consoleraient, ses fleurs qui se
sacrifiaient, elles aussi, dormant tout le parfum, toute la coloration,
tout le velours de leurs ptales  une pauvre bossue.

Simone se promettait d'crire  bon papa Gosselet, de lui conter ce
qu'avait fait le petit ingnieur sans-le-sou pour la mriter, rvant
un retour triomphal  l'usine.

Le soir venu, elles gagnrent  pied la gare de Lyon. Dans la salle
d'attente, une pendule marquait huit heures et demie. Elles prirent
place sur une banquette, voulant attendre patiemment le dfil des
voyageurs, mais  chaque coup de sifflet des locomotives de service sur
la voie, elles se prcipitaient vers la grande porte vitre donnant sur
le grand hall d'arrive, puis, dues, revenaient s'asseoir, les yeux
fixs sur le cadran dont les aiguilles se mouvaient par soubresauts
semblant impatientes, elles aussi.

*       *       *       *       *

Neuf heures enfin! Prs du quai une machine s'arrta, respirant
bruyamment de tous ses poumons d'acier, essouffle. La porte claqua. Des
ttes parurent inquites, puis des corps habills burlesquement de
plaids et de couvertures de voyage.

Les dbarqus se prcipitrent dans la salle, maugrant, se bousculant.
Des sacs de nuits, des valises pendaient au bout de leurs bras longs
donnant aux hommes affairs des allures tortillardes, obligeant les
femmes  marcher lourdement comme des cannes qui vont  l'eau.

Sous les feutres mous, les visages masculins se masquaient d'une ombre.

Les femmes avaient sous leurs voilettes la mme physionomie mystrieuse.

Debout prs de la porte, Simone et l'Embaume cherchaient des yeux,
inquites.

Une voix dit, soudain, derrire elles:

--Eh bien! mademoiselle l'Embaume! J'ai donc bien vieilli? Vous ne
m'avez pas reconnu.

Elles se retournrent. Simone se jeta dans les bras d'un complet gris.

Andr Bamberg baisa le front de l'aime, les lvres de l'aime,
rptant:

--Comment! c'est toi! c'est toi!

Simone, les bras nous autour du cou de son fianc, restait muette, les
yeux levs trs doux, trs grands. Ils pleurrent, puis se sourirent et
leurs lvres dirent des choses banales.

--Je ne m'attendais pas  te voir. C'est gentil!

--Tu n'es pas fatigu?

La petite bossue attendait, tournant presque le dos aux amoureux
enlacs. Des groupes se formaient autour d'eux. Des femmes disaient
haut:

--Ben! ils ne se gnent pas.

Andr se dgagea de l'treinte de Simone et tendit la main  l'Embaume
qui murmura:

--Vous allez bien?

--Trs bien! Allons-nous-en vite, vite. Prenons une voiture. Il y a trop
de monde autour de mon bonheur.

Un cocher hl, Andr ouvrit la portire du fiacre, aida Simone 
prendre place sur les coussins, puis, monta sur le marchepied, oubliant
l'Embaume.

Il s'aperut de l'attitude interdite de la petite bossue, voulut
redescendre, pour lui permettre de monter dans la voiture, mais la
petite faiseuse de sourires s'excusa:

--Non! non! Je veux prendre l'air. Je serai bien sur le sige.

Elle ajouta: Cocher! 104, rue Mouton-Duvernet!

La voiture partit en un gmissement de sa caisse disjointe au petit trot
d'un cheval boiteux qui heurtait tous les pavs de sa patte malade.

Simone, le front pos sur l'paule d'Andr, dit  mi-voix:

--Ne parle pas, mon aim... si tu veux! Plus tard nous causerons de
tout.

Elle ferma les yeux pendant qu'Andr lui baisait les cheveux, doucement.

Brusquement elle s'loigna de lui, d'un cart du buste:

--Je ne repose pas sur l'paule blesse, dis?

--Mais non. Je suis tout  fait guri... maintenant. Mais o
allons-nous?

Elle leva sur lui ses yeux mouills de larmes douces, puis dit,
triomphante, cline:

--Chez nous, mon Andr!

Sur le sige, le cocher faisait la cour  l'Embaume.







TROISIME PARTIE




I


--Et puis?...

--Mais c'est tout, mignonne. Lors du passage du Zou, j'tais  ct du
capitaine qui a demand la croix pour ton mari.

--C'est que je veux connatre tous tes exploits, mon aim, toutes tes
fatigues, toutes tes souffrances. Je veux savoir ce que mon amour doit 
ton amour. D'ailleurs, je n'ai jamais cru au prtexte que tu as invoqu
pour me fuir. Gagner la croix! Tu m'avais! N'tait-ce pas suffisant pour
flchir papa Gosselet! Tu as voulu m'oublier? Avoue! Tu as cru que je
cderais, que je me laisserais traiter en petite fille que l'on ramne 
ce qu'ils nomment la raison, par la privation d'une robe, d'un bijou,
d'un spectacle...

--Ton amour ne me doit rien. Tu as fait preuve de courage, de...

--Je t'en veux! Je t'en veux! Je te ferai expier ton manque de
confiance.

--Des menaces dj! Et nous ne sommes pas encore maris!

--Oh! le reste, des formules. Je me laisserai vivre avec toi, toujours,
sans l'approbation des autres. Les autres! nous avons assez fait pour
qu'ils nous laissent en paix. Il est grand temps de songer  nous,
_pas_?

--Que veut dire ce _pas_?

--C'est  l'atelier que j'ai appris _pas_. C'est un diminutif de
n'est-ce-pas. C'est gentil et tout plein aimant, ce _pas_? Tu fais la
moue?

--J'espre que tu ne te serviras pas de cette expression plus tard.

--Plus tard! Je voudrais que plus tard n'arrive jamais. Nous serions si
heureux tous deux, toujours tous deux, nous adorant. Je te
regarderais... tu me regarderais.

--Tu te lasseras vite de cette contemplation, pauvre mignonne.

--Non, je t'assure! On ne se voit pas vieillir quand on se contemple
sans cesse avec des yeux aimants... Et puis, on finit par apercevoir
derrire la figure un peu de l'me. Tu me reviens de ces vilains pays,
mon aim, avec une petite moustache brave, de grands yeux qui ont
souffert, un peu de hle sur ton teint de blond. Tu es trs beau!

--C'est vrai! J'ai le cou noir et les paules blanches. C'est trs
pittoresque!

--Tu es un peu confus parce que je t'aime trop.

--J'aurais mauvaise grce  me plaindre de ce trop. Mais si tu
recommences  te moquer du pauvre bless, je te dirai des fadaises sur
tes cheveux, sur ta bouche, sur tes yeux, sur...

--Assez! Assez!... Je perdrais au change: tu ne pourrais embrasser ce
que tu complimenterais. D'ailleurs, je serais tout attriste d'tre
aime en dtail.

--Si nous nous levions!

*       *       *       *       *

--Il est dix heures! Le soleil fait un fond d'or aux fleurettes rouges
des indiennes qui servent de doubles rideaux  ta chambrette d'ouvrire.

--Je suis si paresseuse, maintenant. Cause! je t'couterai les yeux
ferms.

--J'ouvre la fentre?

--Non! Il monte de la rue un tas de vilains cris qui nous feraient moins
seuls. Je voudrais vivre dans un crpuscule bleu continu, ou  la
lumire moribonde d'une veilleuse.

--Enfant!

--Je hais tout ce qui te distrait de moi.

--Alors, tu veux que je t'adore? Quelle prtention!

--Je veux surtout que tu te laisses aimer. J'prouve un grand bonheur 
n'exister que pour toi. Veux-tu me permettre de te dire quelque chose
d'un peu... d'un peu fou?

--Tu ne fais gure que cela.

--Mchant! Je ne dirai rien.

--Allons! j'coute.

--Eh bien! depuis que je t'aime, je me sens comme dlivre de tout ce
qui tait moi. Je suis presque morte.

--Je tire les rideaux. Le soleil va te chasser du lit.

--Ma folle franchise t'pouvante un peu. Bast! dans la vie tu seras
sage pour nous deux, _pas_?

--Encore ce _pas_?

--Veux-tu que je te dise comment je rve notre chez nous?

--Oui, mais j'ai grand'faim. Il serait temps de songer au djeuner.

--Je ne proteste pas contre cette vilaine rpartie. Je vois bien que tu
l'as faite pour te moquer de ton bonheur. Voil prs d'une heure que tu
me reproches d'tre paresseuse, et tu l'es autant que moi. Prchez
d'exemple, mon Seigneur et Matre. Je sais par une amie de pension que
les jeunes maries coutent, au petit lever, les propos musqus et
encenss de l'poux, avec une nonchalance hiratique. Elles se font trs
dissimules, les pauvrettes. Moi je t'aime tout naturellement. Si je dis
des sottises, c'est que je t'aime assez pour tre sotte! Tu n'oses plus
m'interrompre.

--J'ai pris le parti d'couter. J'ai pour fiance, je puis bien dire
pour femme, une jeune fille qui a des thories originales sur le
mariage.

--Pourquoi me rpondre comme tu le fais? C'est trs mal de me causer du
chagrin pour le seul plaisir d'tre sarcastique. Personne ne nous
entend, mon aim. Nous sommes seuls.

--Je te promets d'tre trs... trs... srieux!

--Voici comment je veux notre vie. Tu travailleras, tu dirigeras l'usine
de papa Gosselet, tu auras des ennuis d'affaires, des soucis d'argent.
Par moi, ta vie prive sera comme une nuit de repos dans la tideur des
draps. Ton rire sera mon rire. Tes larmes seront mes larmes. Quand je
serai mre, nos enfants t'aimeront de tout leur petit coeur fait 
l'image du mien. Devenue vieille...

--Fi! tu ne vieilliras jamais!

--Je voudrais que tu meures avant moi!

--Pour te remarier?

--Parce que cela te ferait trop souffrir de ne m'avoir plus!

--a c'est gentil! Voyons, ne pleure pas... J'embrasse ma vaillante
petite femme.

Dans leur chambre du sixime tage, Simone et Andr vivaient en eux, en
un tel oubli des choses extrieures que les propos envieux des femelles
aboyant sur le palier ne parvenaient pas  les distraire de leur
quitude. Ils prouvaient un plaisir toujours nouveau, elle  dire sa
captivit chez les Visitandines et sa vie de petite ouvrire, lui 
conter la guerre d'aventure mene dans les hautes herbes. Simone
rptait sans cesse:

--Nous serions joliment btes de gter un bonheur si chrement achet.

La blessure d'Andr tait cicatrise depuis longtemps, mais le jeune
homme se laissait vivre dans une oisivet o il se complaisait. L'amour
de Simone le prenait tout, le gardait des vouloirs courageux. Il s'en
tonnait, s'en inquitait, puis finissait par goter son bonheur, sans
voquer le plus tard qui effrayait Mlle Gosselet.

Simone aimait d'un amour chaste et violent, sans calcul, sans
considration.

Aprs le djeuner, elle disait  son fianc, au cours de la causerie:
Quand tu parles, _j'apprends_ mon mari.--Simone travaillait  quelque
lingerie pendant que l'ingnieur s'asseyait devant une feuille de papier
blanc et... rvait.

Mlle Gosselet guettait du coin de l'oeil les gestes impatients du
jeune homme, souriait de sa nervosit, puis disait, consolatrice:

--Tu n'es pas en train, mon aim! Tu as toujours un peu de fivre. Et
moi, goste, qui te garde dans cette vilaine mansarde! Veux-tu aller te
promener?

--Tout seul! O aller?

--Je t'accompagne. Je n'ai qu' mettre mon chapeau.

--Sortir avec ta petite robe  fleurettes! Et la coquetterie?

--A quoi bon, puisque... Mais si tu le dsires, je me ferai belle pour
toi.

Ils descendaient dans la rue, longeaient des boulevards, traversaient
des jardins publics et des paysages parisiens, ne voyant qu'eux.

Tous les soirs, aprs dner, ils se promettaient d'crire, lui,  Mme
Bamberg, elle,  M. Gosselet.

Ils ne recevaient pas de visites. L'Embaume tait venue, le lendemain
de l'arrive d'Andr, au retour de son atelier. Ils l'avaient embrasse,
choye, cajole, puis l'avaient oublie sur sa chaise, ne s'apercevant
de sa prsence qu'au moment o elle avait chuchot d'une voix timide:
Faut que je m'en aille. Depuis, la petite faiseuse de sourires n'avait
plus heurt  la porte de communication autrefois toujours entr'ouverte.
Dans son gosme de femme heureuse, Simone disait parfois:

--Dimanche, l'Embaume viendra dner avec nous.

--Mais, certainement.

Et le dimanche soir venu, confuse, Simone s'criait:

--Nous avons oubli que l'Embaume...

--Nous avons oubli...

La petite amoureuse dissimulait sa rougeur derrire sa serviette pendant
que M. Bamberg, d'un geste vasif, semblait s'excuser de ne pouvoir
songer  tout.

Rue Mouton-Duvernet, les fournisseurs savaient que Simone _tait avec
quelqu'un_. Le boucher et l'picier lui rendaient la monnaie avec de
petits sourires approbateurs. La concierge la saluait d'un bonjour ami.
Mlle Gosselet ne s'apercevait pas des gards injurieux que le
commerant parisien tmoigne toujours  la femme qui vit avec un homme
saluable.

*       *       *       *       *

Les deux amoureux n'taient pas riches; cent francs qu'avait conomiss
Simone pendant son sjour chez Jabson, quinze louis retirs de la caisse
d'pargne par l'ancien employ de M. Gosselet composaient tout leur
avoir dpos dans l'armoire  glace, en un petit coffret de bois sculpt
o la mnagre puisait chaque matin.

Simone s'ingniait  restreindre les dpenses quotidiennes par des
calculs ingnieux et maladroits qui amusaient son mari.

--Aujourd'hui nous allons faire des conomies. Tu vas voir. Il nous faut
d'abord dix sous de mimosa...

Andr souriant, elle rpliquait:

--Nos bouquets de violettes sont fans. J'en achterai d'autres, mais a
n'orne pas. Mes aiguires ont l'air coiffes de petites capotes grosses
comme a. La mimosa s'tale mieux, j'en prendrais volontiers une
demi-botte, mais elle cote six sous, tandis que la botte se vend dix
sous. En achetant la botte entire, je gagne deux sous.

Et, triomphante, elle continuait l'numration des achats qu'elle
comptait faire, priant Bamberg d'additionner sous sa dicte.

--Combien cela te fait-il?

--Dix francs.

--Pas possible. Tu as d te tromper. Quand nous faisions bourse commune,
l'Embaume et moi, je dpensais un franc vingt-cinq par jour, pas plus!

--Et qui s'occupait des fournisseurs?

--L'Embaume!

--Alors tout s'explique!

--Tu m'en veux de ce que je ne sais pas acheter moins cher?

--Mais non, mon Aime. Je te trouve amusante et adorable avec ta dpense
annuelle de cent quatre-vingt-deux francs cinquante de mimosa! Voil une
conomie qui fleure joliment bon.

--Tu as raison. Il nous faut supprimer les fleurs.

--Je ne veux pas nous priver de fleurs... je ne fais que protester
contre ton conomie ainsi pratique. C'est une toute petite querelle.

--Alors... tu te moques de mon inexprience. Ce n'est pas charitable.

--Achte le mimosa, je t'en prie.

--Je ne veux pas.

--Voil qui n'est pas gentil. Une petite femme ne doit jamais dire au
mari qu'elle aime: Je ne veux pas. C'est au mari  vouloir.

Ce fut leur premire brouille  propos de fleurs, brouille vite fane...
Simone pardonna au tyran. Andr consola la victime. Ils pleurrent
un peu, s'embrassrent beaucoup. Et la symbolique lune de miel brilla
plus douce aprs le passage de ce nuage qui, crevant en pluie tide et
douce sur leur flicit lasse et un peu nerveuse, fit germer en eux un
projet d'existence plus active.




II


Simone crivit au fabricant de poupes:

Me pardonnez-vous d'avoir assur mon bonheur  l'encontre de votre
volont, bon papa? Vous aimez tant Simonette que vous ne pouvez har
Simone.

Aprs trois mois de campagne au Dahomey, mon fianc est revenu en
France, bless. J'aide  sa gurison. J'ai travaill comme la plus
humble de vos ouvrires pour attendre le retour de celui que j'aime.

Je ne vous cris toutes ces choses que pour vous prouver la sincrit
de mon amour pour Andr, et, par cela mme, gagner mon pardon.

Vous le savez, pre, j'ai le coeur trop bien plac--je suis votre
fille!--pour solliciter ma rentre immdiate sous votre toit. Revenir en
petite fille repentante et humilie... Non! D'ailleurs, Andr n'y
consentirait pas.

Mon fianc va travailler, beaucoup travailler pour que je puisse
bientt vous embrasser, pre.

Andr--vous avez pu en juger--est un ingnieur de mrite. Il
perfectionne en ce moment un nouvel appareil d'clairage lectrique qui,
nous l'esprons, va obtenir un grand succs. Connu et honor, sinon
riche, peut-tre osera-t-il vous demander ma main, la main que j'ai mise
loyalement dans la sienne, ds le jour o je l'ai aim.

Je sais combien ma conduite semble prter au blme, mon pre; mais je
ne crois pas avoir commis d'autre faute que celle de vous alarmer sur
mon sort.

Une jeune fille bien leve--ceci n'est pas un reproche,--aurait
attendu, aurait feint une hypocrite soumission, au risque de perdre le
bonheur entrevu. Vous m'avez faite femme d'action, vous n'avez pas voulu
que je regarde la vie  travers les lunettes roses que l'on campe sur le
nez des petites filles comme il faut. J'espre vous en tmoigner, plus
tard, toute ma reconnaissance.

Vous m'avez appris  vouloir. J'ai voulu.

Ce dont je me repens--avec sincrit--c'est de vous avoir cach ma
retraite aprs mon vasion du couvent des Visitandines, c'est de vous
avoir livr  l'inquitude,  l'anxit,  l'angoisse qui mordent au
flanc les mres qui ont perdu, dans la foule, leur enfant, leur petit.
Vous avez toujours t un peu mre, pour moi, bon papa.

Excusez ma franchise,--vous m'avez habitue  tre franche.--Ce que
vous reprochiez surtout  M. Bamberg, sans le formuler, bien entendu,
c'tait d'arriver trop vite  la fortune. Vous aviez tant pein pour
faire ce grand OEuvre: Un _million_, que vous en vouliez  l'homme qui,
par le seul fait qu'il tait jeune, aimant et aim, se trouvait, 
vingt-deux ans, avoir presque autant de droits que vous  la jouissance,
 la possession de votre gain. Il y avait en vous, bon papa, les
rancunes de l'ancien manoeuvrier contre l'homme qui gagne de l'argent en
maniant la plume ou le crayon.

Bientt nous serons riches ou en passe de le devenir, mais je tiens 
vous mettre en garde contre les sentiments qui animrent, autrefois, le
patron contre l'employ.

Je veux vous convertir  mon mari, bon papa.

Toute petite fille, j'tais fire de vous quand, en Auvergne, les
rmouleurs vous tiraient leur chapeau sur les grand'routes, fire de
vous, aussi, quand les cabaretires vous rappelaient vos dbuts si
humbles.

Aujourd'hui, je suis fire de mon fianc, et je crois en lui.

Ma lettre est longue, longue. Je n'ai pas caus avec vous depuis des
mois, presque un an, et je rattrape un peu du temps perdu... Vous
souvenez-vous de nos discussions dans la salle  manger? Nous tions
toujours du mme avis, bon papa, en tout et sur tout. Nous avions form
une petite ligue contre maman qui professait des thories correctes,
implacables de sens commun. Ses phrases sur l'organisation de la socit
nous prenaient au collet comme des gendarmes. Nous avions un peu l'air
de deux coupables.

Je ripostais  mi-voix et vous partiez en guerre, et vous renversiez
tout. Il est vrai que vous sembliez un peu confus, que vous aviez le
triomphe modeste, aprs.

Dites  maman que je l'aime bien.

Elle me reprochait avec raison d'tre irrvrencieuse. Malgr les
apparences, j'ai toujours profess un grand respect pour ma mre.

Bon papa, je compte sur toute l'affection que vous m'avez autrefois
prodigue pour que vous excusiez ce que vous croyez tre ma faute.
Dites-vous bien que Monette tait trop raisonnable et trop honnte, pour
obir, en vous quittant,  un entranement des sens. Vous m'avez si
douloureusement humilie avant mon entre au couvent que je suis rduite
 tout dire. Oh! les vilains mots dont vous m'avez accable, pre!

Votre Simonette, qui vous a crit une lettre tout mue, et qui ne
voulait que dissiper votre inquitude en donnant son adresse!

Votre Simonette, qui vous embrasse, pre, et de si loin que vous ne
pouvez lui refuser votre joue.

Simone Bamberg,

40, rue Nansouty.


P. S. Je prends le nom de mon fianc, par respect pour le nom de
Gosselet dont vous me croyez peut-tre indigne, pre.

*       *       *       *       *

Rue Nansouty, 40! Simone et Andr avaient quitt la rue Mouton-Duvernet.
Un inventeur srieux ne doit pas habiter un sixime tage sous peine de
passer pour un dtraqu ou un monomane. On ne prte du mrite qu'aux
gens qui semblent ne pas en avoir besoin.

Mlle Gosselet regretta la mansarde o elle avait vcu sa vie
d'ouvrire. Ses adieux  la petite bossue furent perls de jolis rires
et mouills de bonnes larmes sincres. Elle lui dit: Tu viendras chez
nous, souvent, souvent. Nous causerons du temps o j'allais  la
recherche du travail et o le vieux placeur me vantait, en termes si
dignes, les joies du cabinet particulier. Tu viendras, _pas_? Tu as t
si bonne, si bonne! Presque une grande soeur!

L'Embaume approuva de petits hochements de tte, les yeux brouills,
sachant bien que tout tait fini, qu'elle n'oserait pas sonner  la
porte de Mme Bamberg. Tout ce qu'avait aim la pauvre bossue s'en tait
all: son pre, sa mre, ses camarades d'atelier! Les gens semblaient
avoir hte de se soustraire  son affection. Elle se figurait son amiti
difforme, et bossue, elle aussi.

Les meubles de pitchpin hisss sur une voiture de dmnagement, Simone
et Andr avaient regard longuement les murs nus, les dchirures du
papier de tenture, et, la porte close sur la chambre vide, ils avaient
senti en eux une inquitude vague, un indfinissable sentiment de
tristesse. Ils laissaient quelque chose dans cette mansarde, quelque
chose d'immatriel, d'impalpable. Graves, ils s'embrassrent sur le
palier. Une femme d'ouvrier les regardait, sans sourire, par
l'entrebillement de sa porte, comprenant.

Ils descendirent l'escalier, se retournant pour revoir les visages des
choses.

La clef remise  la concierge, ils marchrent sur le trottoir,
silencieux, puis Simone, la tte un peu renverse sur l'paule
d'Andr,--en un geste qui lui tait familier,--demanda:

--Tu ne souffres pas de quitter notre chambre?

--Tu vois bien que j'en suis tout attrist, mignonne.

--Plus tard... Je vais dire quelque chose d'un peu fou, mais je suis
certaine que tu ne gronderas pas..., plus tard, quand nous serons
riches, nous achterons la maison.

--Oui... Ah! Si M. Gosselet nous entendait!

--Cela m'a fait mal de quitter les choses qui vivaient de ma vie
heureuse. Le papier tait sem de petites fleurettes roses noues par un
ruban bleu sur fond quadrill. Cela ressemblait aux vieilles robes,
aujourd'hui passes, que portaient nos grand'mres. Sur la chemine,
crit avec une pointe dans le pltre, tait grav un nom: _Louisette_.
Je me souviendrai de tout cela longtemps, mon aim.

--D'autres avaient aim dans cette chambre, avant nous...

--D'autres y vivront maintenant. J'aurais voulu pouvoir la garder telle
que nous l'avons laisse pour y retrouver un peu de nous, le jour o
nous achterons la maison.

--Nous allons habiter un petit appartement neuf, dit machinalement
Andr.

Le jeune ingnieur avait lou, rue Nansouty, un logement compos de
trois pices et d'une antichambre. Un marchand de meubles lui avait
fourni un salon d'occasion, six chaises, un canap et une commode, le
tout, pour trois cent cinquante francs payables par mois.

*       *       *       *       *

La rue Nansouty, perpendiculaire aux fortifications, longe le parc
Montsouris. Montante et mal pave, elle est la plus ignore et peut-tre
la plus agrable des rues de Paris.

Quand Simone eut pris possession de son logis, elle oublia vite sa
mansarde du sixime. Du balcon sur lequel s'ouvraient les deux fentres
de son _salon_, elle apercevait,  gauche, Paris avec les bosselures de
ses dmes, les lancements de ses clochetons barbels, les
enchevtrements de ses pignons.

A droite s'tendait la terre rouge et grasse de banlieue semblant encore
laboure par les obus du sige. Les fosss herbeux des fortifications
ceinturaient de vert toute la grisaille des faubourgs.

A ses pieds chantait le parc Montsouris.

Le parc Montsouris est le refuge de toute la gent aile parisienne. Les
hommes n'ont pas assez fard sa physionomie primitive pour que les
oiseaux ne se croient pas l chez eux. Il est cependant balafr, ce
grand parc solitaire, avec son lac dormant, ses cascades vivantes, ses
forts de pins alpestres,--il est affreusement balafr, par deux voies
de chemin de fer et affubl, en guise de toque, d'une construction
polychrome d'architecture barbaresque, le Bardo.

Le Bardo est une splendide pice monte. Il est bleu, vert, rouge et
gris. Voir le Bardo sous la pluie est une des plus douces joies que
Paris rserve aux amateurs de monstruosits. Le Bardo est perc en
faade d'un tas de petites meurtrires qui permettent aux astronomes de
montrer leur nez, leur nez seulement. Jamais difice ne fut mieux
appropri aux besoins de ses habitants. Ah! la bonne plaisanterie faite
aux savants graves qui prtendent s'intresser aux seuls phnomnes
clestes! Le Bardo, sous la pluie, avec ses coupoles et ses terrasses
vert, bleu, rouge et gris!!

Simone, son installation acheve, disait volontiers.

--Allons faire un tour dans _notre_ parc.

*       *       *       *       *

Le matin, le parc tait leur proprit presque exclusive. Les ouvriers
et les vieux rentiers qui sont les habitus de ce jardin de Paris ne
commencent pas leurs promenades avant deux heures de l'aprs-midi.

Fuyant la vue du Bardo astronomique, les amants descendaient au bord du
lac sillonn de cygnes et d'oies blanches frises flottant sur l'eau
comme d'normes bouffettes de rubans, puis ils longeaient un sentier qui
grimpe dans le vert sombre d'une sapinire.

Au sommet d'un monticule, ils s'arrtaient devant une gorge, hrisse de
pins, sauvage, peuple de merles courant sur les aiguillettes tombes, 
l'allure trottinante d'un mulot qui regagne son trou. Au fond de la
tranche, les rails du chemin de fer de ceinture s'tiraient en des
circonvolutions lumineuses. Derrire un pont noirci par les locomotives,
luisait un cottage anglais, blanc et brique, dans l'encadrement verni
des bois de charpente sculpts supportant l'accent circonflexe de son
toit.

Un parapet de roches longeait le prcipice, un parapet de roches
lustres par le fond de culotte des visiteurs qui avaient fait halte
devant ce trou de verdure.

A un coup de sifflet inattendu, la gorge troite roulait des flocons de
fume qui s'accrochait en charpes troues aux aiguilles des sapins. Un
train passait sous leurs pieds, grondant.

Simone avait surnomm l'_asile des merles_ ce coin de Paris sauvage sis
 l'intersection de deux lignes de chemin de fer.

Les dimanches cependant, le parc Montsouris est tout aussi inhospitalier
aux amoureux que le Jardin des Plantes ou le Luxembourg. Toute la
population ouvrire de la Glacire et de Montrouge y vient entendre les
polkas qu'excute une musique militaire. Essouffls par plusieurs
kilomtres de marche,hommes et femmes se couchent sur le gazon pendant
que les bbs se roulent en bordure des alles. Ces braves gens, mis au
vert, par faveur exceptionnelle (le parc de Montsouris est le seul
jardin o le Parisien puisse rver, le nez dans l'herbe) peuvent se
croire chez eux. Les gardiens montrent une bonhomie souriante de
propritaire heureux d'avoir runi tant d'invits.

Il ne vient pas l de toilettes tapageuses. Les officiers du bastion
voisin ne s'y montrent qu'en la compagnie de jeunes veuves jalouses,
roses d'motion sous leur voile de deuil un peu cart.

Un million de Parisiens ignorent le parc Montsouris.

*       *       *       *       *

Deux jours aprs avoir envoy sa lettre,--un mardi, Simone rentrant avec
Andr de sa petite promenade habituelle dans _leur parc_, trouva sous la
porte ce billet de Mme Gosselet, que la concierge avait gliss en
montant teindre le gaz:

Mon enfant, M. Gosselet vous pardonne. Je suis mre et par consquent
indulgente pour votre faute.

Toutefois, nous estimons, mon mari et moi, que vous devez regagner
l'estime des honntes gens en vivant de l'existence souvent difficile
qui fut celle de presque tous les inventeurs connus.

Vous nous reviendrez repentante, mon enfant.

Je vous embrasse,

Elvire Gosselet, ne Decambe.




III


Andr reut le lendemain une missive non moins dcourageante que la
lettre adresse  Simone par Mme Gosselet. Son ancien capitaine lui
crivait:

Mon cher Bamberg,

J'ai eu tort de vous laisser esprer la rcompense que vous mritez. Le
gnral Dodds vient de m'informer officieusement que nos simples soldats
proposs pour la croix n'obtiendront que la mdaille militaire. J'ai cru
devoir refuser pour vous cette distinction, quoique glorieuse, mortifi
de ce marchandage de bouts de rubans alors que ma lgion, elle, n'a pas
marchand son sang.

Soldat, je pense que les services exceptionnels des civils nomms
rcemment chevaliers de la Lgion d'honneur ne valent pas les fatigues
endures par le plus humble de nos guides ou de nos porteurs.

J'aime mon pays et estime son gouvernement, mais j'ai toujours pens
que seules doivent fleurir rouge les redingotes qui recouvrent des
plaies par o coula le sang rouge vers pour la patrie.

Laissez-moi vous fliciter d'avoir t le plus brave et le plus
industrieux de ma superbe compagnie. Entre soldats, semblable tmoignage
vaut bien une mention de l'_Officiel_.

Capitaine Monard.

*       *       *       *       *

--Bast! dit Simone  la lecture de cette ptre, je suis presque
contente de notre malechance. Le ruban pourpre attire trop l'attention
des gens lorsque ceux qui le portent sont de beaux jeunes hommes 
visage romanesque. Je te garderai mieux de celles qui ont l'admiration
trop prompte.

--Alors tu te sens dispose  m'honorer d'un peu de jalousie? Avoue
plutt que donner le bras  un homme dcor n'tait pas pour te
dplaire.

--Le tmoignage du capitaine me suffit.

--Sans doute: mais je ne puis porter la lettre du capitaine pingle 
ma boutonnire.

--Ta dcouverte nous revaudra ce que nous perdons, mon aim.

--Ma dcouverte! je n'y crois plus!

--Et pourquoi?

--Je suis las de faire dix visites par jour  des gens qui m'coutent le
plus poliment du monde, mais qui m'conduisent avec un sourire de piti.
Mes anciens camarades ou mes collgues jugent mon projet trs pratique,
trs conomique. Les bailleurs de fonds, eux, me reprochent de ne
pouvoir l'exprimenter  mes propres frais. Mon nom n'est pas assez
connu, disent-ils, pour que l'on puisse lancer l'affaire avec quelques
chances de russite. Ah! si j'tais Gifel! j'ai le tort de ne pas tre
Gifel. J'ai le tort aussi, de ne pas prendre un brevet, faute d'argent.

Simone s'assit sur le vieux canap  damas rouge qui faisait partie du
meuble de salon vendu par le marchand de bric--brac, et, de la main,
fit signe  Andr de prendre place auprs d'elle.

Son bras sorti nu de la manche large du peignoir de flanelle enlaa
d'une caresse frache le cou de son amant. Andr, d'un mouvement
brusque, se dgagea.

--Tu es mcontent de moi? dit-elle, le front lev vers le jeune homme,
ses grands yeux quteurs devenus d'un gris plus ple sous l'eau qui,
glissant sur la corne, se massait en trane lumineuse au-dessus de la
paupire infrieure.--Qu'ai-je donc fait pour te dplaire? Je voudrais
tre la consolatrice, c'est mon droit.

--Je ne veux pas tre consol, voil tout. Je suis malheureux. J'ai
parl d'argent. Je ne dois pas te parler d'argent. Nous ne devons pas
manquer d'argent.

--Mais, mon ami, tu n'es pas responsable de l'indiffrence des autres.
Si tu tais bien bon et aussi beaucoup aimant, je te proposerais un
moyen de nous tirer d'affaire; tu ne veux pas, petit mari?

Il tourna la tte vers la fentre qui faisait un cadre rectangulaire aux
cimes des arbres et dit d'un ton brusque, presque impatient:

--Voyons, parle!

--Je ne veux pas. J'ai besoin de voir mes yeux dans tes yeux pour te
prsenter ma requte.

--Quel enfantillage! J'coute.

Simone chuchota:

--Je serais bien heureuse de travailler chez Jabson pour gagner un peu
d'argent.

--Argent!... encore!...

Le sang montant, en roseur, de ses joues jusque sous les premires
touffes de ses cheveux blonds, il se leva, marcha  grands pas, se
pencha sur l'accotoir de la fentre, puis revint s'asseoir prs de
Simone.

--Je te pardonne, dit-il, tu ne sais pas ce que je souffre en mon
orgueil d'homme. Prends garde, je harai ton amour... La femme qui aime
est celle qui se laisse aimer comme l'entend son mari. Pas de travail,
pas de soucis, voil ce que je veux pour toi. Le jour o je mangerai du
pain que tu auras gagn, je serai ton associ, je ne serai plus ton
_homme_.

Simone rpondit:

--Il ne me plat pas d'tre la femme telle que vous la dsirez. Je ne
suis pas ne pour tre une petite bte de prix, fringante dans son
harnais toujours neuf, toujours  la mode. Je serai l'pouse et non la
femme, ou je ne serai rien pour vous, monsieur Bamberg. Je veux avoir
une part de vos peines ainsi que de vos joies, je ne veux pas tre la
chair refuge, la chair consolation. Vous me connaissiez assez quand vous
m'avez prise.

--Quand je t'ai prise!

--Vous avez raison, c'est moi qui vous ai pris. Je vous en demande
infiniment pardon et... je m'en vais.

--Puis-je savoir o?

--Que vous importe! Mais vous pensez: elle m'a pris, elle pourrait en
prendre... J'ai devin, n'est-ce pas?

--Oh! Simone...

--J'irai demander  l'Embaume un peu de son amiti.

--Tu habiteras notre chambre!

--Non.

Mlle Gosselet se dirigea lentement vers la chambre  coucher, fit un
paquet de ses robes qu'elle enveloppa dans un carr de lustrine qui
servait autrefois  la livraison des jerseys.

Andr, debout sur le seuil de la porte, la regardait fourrager devant
l'armoire, esprant rentrer en grce,  la faveur d'une larme tombe des
paupires alourdies. Sans un geste d'impatience, Simone tapotait du plat
de la main l'toffe des jupes ou pliait les corsages avec l'lgance
coutumire aux demoiselles de magasin.

Andr dit d'une voix mal assure:

--Mais les meubles sont  toi, ici.

Elle se tourna vers lui, et, trs douce:

--Vous voudrez bien les garder jusqu'...

--Jusqu' ce que tu reviennes!

--Je ne reviendrai pas, monsieur Bamberg! Je veux dire jusqu' ce que
vous en ayez achet d'autres.

--Mais je ne veux pas de vos cadeaux, mademoiselle, riposta Bamberg en
riant. Je vais faire mes malles, moi aussi. Je vous assure que je ne
comptais pas dmnager aujourd'hui.

--Je vais vous aider, dit Simone, d'un ton enjou.

Hiss sur une chaise, Andr allait dvaliser les placards quand le
drelin din din de la sonnette d'antichambre rsonna dans l'appartement
comme un mugissement de gros bourdon.

--C'est la mre Pinson, dit Simone.

--Va lui ouvrir, pria Bamberg.

--Je n'ose pas, avoua Simone, les lvres en moue.

--Soit, j'y vais.

Peu aprs, la mre Pinson parut sur l'huis, roulant son ventre, roulant
ses yeux de verre blanc sous des bandeaux  la Vierge couronns d'un
bonnet  fraise.

La mre Pinson, femme de mnage de Madame Bamberg, avait servi chez
des bourgeois pendant quarante ans de sa rougeaude et commune
existence. Moyennant vingt francs par mois, elle consentait  faire la
vaisselle et  cuissoter le djeuner des jeunes gens, de l'air suprieur
d'un cordon-bleu qui a command autrefois  toute une compagnie de culs
d'or de casseroles. Elle parlait sans cesse de ses anciens matres,
disait avoir vu des choses... des choses... et affirmait dix fois par
heure n'avoir jamais tromp son mari, elle.

Elle dit, comprenant aux poses embarrasses des jeunes gens qu'elle
mettait fin  une petite scne de mnage:

--Madame va p't-tre aux eaux?

--Prcisment, madame Pinson, sourit Bamberg, tout heureux de cette
diversion.

--Alors, je ne viendrai pas demain, ni aprs.

Andr consulta du regard le visage impassible de Simone.

Mme Pinson continua:

--Je vois que monsieur n'est encore tout  fait dcid. Je vais faire ma
vaisselle.

Elle s'loigna, laissant Andr et Simone, en tte--tte devant les
valises entr'ouvertes.

Le jeune ingnieur proposa alors, conciliant:

--Nous pouvons feindre de nous aimer comme autrefois, devant la mre
Pinson. Cela ne te cotera pas trop?

--Comme vous voudrez! mais je me soucie peu des jugements de ma
cuisinire.

--Alors il faut que tu te rsignes  me tutoyer, si cela est possible.

--Nous pouvons nous passer de ses services, aujourd'hui. Renvoyez-la.

--La renvoyer! Mais que lui dire si elle me demande quand et si nous
reviendrons, dcide.

Une explosion, un cri: Ah! mon Dieu! et la mre Pinson, parut sur le
seuil, les bras en croix, le torse envelopp de flammches minuscules
qui couvraient d'une mousse d'or son caraco de pilou.

Simone, d'abord effraye, teignit, avec une serviette qui se trouvait
l, le commencement d'incendie de Mme Pinson.

La vieille se laissa choir sur une chaise et clama, les mains ceinturant
sa bedaine:

--C'est le gaz! C'est le fourneau  gaz! J'ai voulu allumer. Floc! Voil
les flammes qui me lchent la figure. Mon sang n'a fait qu'un tour. Ah!
mon Dieu! inventer des machines dont on n'est pas matre. Y a des
robinets qu'une mouche, en se posant dessus, ferait tourner. Il y a pas
de bon sens  faire la cuisine sur ces manigances. D'ailleurs, les
mdecins disent qu'on mange du gaz dans les plats. C'est pas bon pour la
sant. Quand j'tais rue Richelieu...

--Oui, interrompit Bamberg impatient de son verbiage, chez cette dame
qui tenait un magasin de chaussures, qui avait un mari trs gros, qui
mourut huit ans aprs, qui... Vous nous en avez dj parl, madame
Pinson.

--Je disais donc que, rue Richelieu...

--Madame Pinson, intervint Simone, allez donc acheter les provisions. Je
vais vous dresser la liste de ce qu'il nous faut.

--Mais, madame, je n'ai pas de lunettes.

--Alors, coutez et comptez sur vos doigts.

Mme Pinson descendit les trois tages, son panier sous le bras,
maugrant de n'avoir pu compter l'histoire de la dame qui demeurait rue
Richelieu. Le triomphe qu'elle allait obtenir chez les fournisseurs en
montrant les traces de l'_incendie_, sur les belles rayures blanches et
noires de son caraco, la consolait cependant, un peu, de sa msaventure.

La porte ferme, le jeune ingnieur dit:

--Causons gentiment.

--Pourquoi causer... gentiment? Je souffre beaucoup de suivre la
dtermination que j'ai prise, dtermination que vous avez rendue
ncessaire en m'exposant franchement le rle que devra jouer votre
femme. Je ne puis pas tre cette femme-l. Sparons-nous bons amis.

--Bons amis!

--Pourquoi pas? Mieux vaut que je m'en aille maintenant. Je suis
certaine que vous me regretterez un peu... pas comme je le voudrais
peut-tre, mais vous me regretterez.

--Qui sait?

--En tout cas, j'aurai des regrets, moi. Je l'avoue. Je ne mentirai pas
pour le sot plaisir de sembler brave, de jouer...

--La bonne petite petite femme que j'ai l!

Simone sourit, triste:

--N'essayez pas de m'attendrir. Vous me feriez croire que vous regrettez
aussi un peu les meubles.

L'amant dit, outrag;

--Nous avons prononc les paroles qui dlient plus srement que des
formules de magistrat, mais je vous aimerai toujours comme la jeune
fille honnte et courageuse qui, n'coutant que son amour, abandonna son
pre et travailla de ses mains d'oisive pour gagner son mari.

Puis il pensa tout haut avec l'espoir inavou d'attendrir Simone:

--Je n'ai pas su garder mon bonheur. Vous valez mieux que les autres
femmes, je l'ai oubli un instant. Tant pis pour moi. C'est fini.

--Vous n'esprez pas me flchir par une menace de suicide, riposta
Mlle Gosselet, inquite malgr son ton railleur.

--Je vous prie de croire que je n'emploierai jamais semblable subterfuge
pour vous ramener  moi. Je n'aime pas jouer la comdie. Il faut faire
un effort pour se tuer. Je suis incapable de cet effort. Je ddaigne
tout, mme la mort. Je suis las, je suis vieux. Je marcherai dans la vie
comme une rosse prise entre les brancards d'un tombereau et tranant le
sabot sous les coups de fouet de l'homme.

--Vous oubliez votre mre!

--Peuh!

--Voil qui n'est pas bien, Andr.

--Je veux dire que... je ne sais pas... Je suis fatigu et je me couche.

Le jeune homme se laissa tomber sur le lit, les bras tendus, pendant
que Simone dpliait le morceau de lustrine qui enveloppait les robes
claires cousues au temps o, l'aim absent, elle esprait des promenades
 deux sous un soleil neuf.

A un mouvement brusque que fit Andr pour sauter hors du lit, elle se
tourna vers l'aim, le vit ple et faible comme aux jours de sa
convalescence. Elle alla vers lui, tendit les bras et, le front sur
l'paule du dsespr, pleura.

Andr murmura dans ses cheveux:

--Tu reviens  moi parce que tu es bonne.

--Non, parce que je t'aime, parce que je veux tre ta femme comme tu
l'entendras. Je suis plus amoureuse qu'orgueilleuse, vois-tu!

Simone disait vrai.

Jamais l'absence de Mme Pinson qui, chaque matin, racontait  tous
les fournisseurs l'histoire de la dame de la rue Richelieu, ne parut
aussi courte aux amants rconcilis. Ils firent de nouveaux projets
d'existence pestant contre l'argent, cause de la querelle.

--Je renonce  mettre en pratique ma dcouverte, dclara l'ingnieur. Je
travaillerai dornavant  gagner le pain du lendemain. Un inventeur n'a
pas le droit d'tre mari.

--C'est un reproche, dit Simone souriant. Puisque tu ne veux pas que je
travaille chez Jabson, laisse-moi faire des conomies.

--J'y consens. Mais pas d'conomies de fleurs.

--Ce que je supprimerai de notre menu train de maison ne nous laissera
aucun regret, je t'assure.

--Dis vite.

--C'est une surprise.

Quand, le djeuner achev, la mre Pinson demanda, tonne de la bonne
humeur de ses matres:

--Madame n'ira pas aux eaux?

--Vous vous trompez, madame Pinson, nous partons ce soir.

--Ah!

Bamberg surpris, allait intervenir quand une pression de genoux lui
recommanda le silence.

--Nous vous payerons le mois commenc, madame Pinson, et nous vous
crirons lors de notre retour.

--Je ne crois pas avoir manqu d'gards...

--Pas du tout, madame Pinson, pas du tout. Je vous dis que nous allons
en villgiature.

La mre Pinson partit, trs digne, convaincue que les matres sont tous
des ingrats et que Mme Bamberg lui devait une pension viagre en
indemnit de son corsage roussi.

Bamberg voulut protester contre le renvoi de la femme de mnage, mais
Simone rpliqua avec la moue drle des aimes qui prennent des airs
gamins pour se faire pardonner leurs fantaisies:

--Je serai au moins votre servante, mon Seigneur et Matre... Nous
tions moins nous avec cette vieille dans notre vie.




IV


Aprs quinze jours de courses  la recherche d'un travail intelligent,
Andr finit par accepter, de guerre lasse, les offres d'un diteur qui
lanait les premiers fascicules d'une _Mcanique populaire_. Il
s'engagea  dessiner toutes les figures illustrant le texte,  raison de
six francs pice.

Un ami lui avait propos, ce jour-l, une place de contre-matre dans
une usine qu'il dirigeait pour le compte d'une compagnie parisienne. Il
avait refus, avait mme paru surpris de cette proposition. L'autre
avait dit:

--Alors, tu ne veux pas tre contre-matre? C'est le titre qui t'ennuie.
Mon cher, on accepte ce que l'on trouve quand on est sans le sou.

--Ce n'est pas le titre... C'est...

Il hsita, balbutia:

--C'est beaucoup trop loin de chez moi. D'ailleurs, je voudrais pouvoir
travailler  la maison.

--Ah! une femme! Une matresse  surveiller, hein! Pauvre vieux...

--Ma matresse n'est pas  surveiller, je te le jure.

--Alors, c'est pis. Tu as besoin d'entendre claquer ses jupes autour de
toi pour travailler. Pauvre ami, pauvre vieille rosse qui ne s'excite
que sous le fouet. Et ton invention!

--Peuh!

--Abandonne! En voil une qui te fera beaucoup de mal tout en t'aimant
bien. Elles sont toutes comme a, vois-tu! Une femme qui est  soi,
rellement  soi, c'est bien embtant. On va dans la vie avec
l'inquitude trembleuse d'un jeune couple qui visite une machinerie. Il
y a des courroies, il y a des engrenages  viter. L'homme passe sans
encombre. La femme, elle, a tant d'toffe autour d'elle qu'elle peut se
laisser prendre. Quand elle sort de l, saine et sauve, les machines ont
bav sur sa robe claire.

--Et ta morale?

--Ma morale! On ne conduit pas une jolie femme dans une machinerie.

--Sans doute! Mais si la jolie femme ne veut pas quitter qui elle aime.

--Tant pis pour elle, tant pis pour qui elle aime.

--Je me sauve, tu m'effrayes.

--Alors, tu refuses?

--Je refuse et te remercie.

--Enfin, bonne chance! Si vous trouvez des charmes  votre suicide, j'ai
tort de prcher. Il est des amoureux qui rvent d'une chambre meuble,
d'un petit lit et de mignons rchauds  charbon! Moi, je suis pratique.
A l'usine, je mets des vestons solides. Hors l'usine, j'use de
matresses plutt communes. Je ne suis qu'employ. Quand je serai
patron, j'aimerai peut-tre un petit tre trs fragile et trs prcieux.

De retour au logis, le jeune ingnieur fit part  Simone des
propositions de son ami.

--C'tait tentant! Il me promettait vingt francs par jour. Mais il
allait tre loin de toi, et...

--Tu n'as pas pu, vrai?

--Si vrai, que, pour te revoir plus vite, j'ai failli renverser, dans la
rue, une vieille marchande qui occupait tout le trottoir avec ses deux
paniers d'anguilles de mer. Tiens! voil du travail.

Il jeta sur la table un rouleau de papier qu'il dficela, tala des
carrs de bristol, expliquant:

--Chapelle, l'diteur, me donne des modles de machine  simplifier. Je
dois indiquer par des traits le mcanisme alourdi par les fioritures et
le clinquant des constructeurs. C'est un travail un peu monotone...

--Un travail de manoeuvre, mon Andr!

--En attendant mieux, j'ai accept.

--C'est humiliant!

--Humiliant! Ne rest-je pas prs de toi, tout le jour? Chapelle me paie
six francs chaque figure. Je puis gagner mes dix ou douze francs par
jour. C'est peu, bien peu, mais, de temps  autre, je continuerai mes
dmarches prs des capitalistes. Nous trouverons quelque banquier
intelligent, un jour ou l'autre. D'ailleurs nous nous aimons et s'aimer,
n'est-ce pas le but, n'est-ce pas la fin de tout?

*       *       *       *       *

Ds six heures du matin, Andr s'asseyait prs de la table o taient
rangs ses outils de dessinateur industriel: tirelignes, compas,
querres, petits flacons minuscules d'encre de Chine, banderoles d'or,
godets de porcelaine. Par la fentre ouverte sur le parc Montsouris, des
bouffes d'air soufflaient  sa face une fracheur embaume et
reposante, pendant que les enfantelets d'oiseaux s'gosillaient en des
ppiements neufs.

Il oubliait toutes ses ambitions, ne souffrant plus du besoin de crer,
d'attacher son nom  une dcouverte utile. Il se rappelait, souriant,
les heures d'ennui passes au temps o il remettait, autrefois, au net,
les pures de ses problmes de mcanique.

Le labeur machinal qui l'agaait jadis lui semblait maintenant
rconfortant.

D'ailleurs, comment imaginer, quand tous ses pensers, tous ses besoins,
tous ses dsirs tendaient vers _elle_.

Il regardait la porte de faux chne verni qui le sparait de l'aime et
la voyait dormir, le bras tendu sur l'oreiller, la tte lasse tombe
sur l'paule, la gorge mergeant des cassures changeantes des linges que
son souffle animait.

Elle reposait trs calme, trs confiante, le sourire satisfait aux
lvres.

Il se levait, poussait vers la porte, se promettant de ne pas
l'veiller, de ne pas trop s'approcher de sa chair attirante. Les jupes
tales sur la moquette, les bas souples, les petits souliers
spirituels, gamins, tout le vtement lger du corps aim, tomb la
veille, en la hte du coucher, lui semblaient devoir tre des choses
trs prcieuses, lui appartenant par droit de conqute. Il les aimait de
la faire dsirable en la cachant si peu. Il se baissait, et,  genoux,
maniait les toffes, maniait les batistes, maniait les dentelles, les
doigts s'accrochant aux agrafes, se piquant aux pingles tratresses. Il
posait les mignonnes chaussures en quilibre sur sa main ouverte,
attendri de les voir si petites, leur souriait.

Brusquement, la crainte d'tre surpris en l'adoration des escarpins lui
faisait jeter un coup d'oeil inquiet sur l'amante endormie.

Et, debout, le coude appuy sur la tablette de la chemine, il la
contemplait heureux de la quitude du corps, merveill par le dessin si
pur des lvres entr'ouvertes par un souffle calme.

Les cils, tombs longs sur la paupire infrieure un peu meurtrie,
taient agits bientt par des tremblotements nerveux. Les lvres
s'arquaient en moue. Le bras se contractait lgrement sur l'oreiller.

Le jeune homme se penchait sur le lit, inquiet, craignant d'avoir
veill Simone, voulant fuir.

Les yeux de l'aime s'ouvraient grands, rieurs. Lui, se penchait, la
baisait au front, disait, honteux:

--Dors, dors, ma chrie. Moi, je vais travailler. Je t'ai veille
malgr moi... Un canif que j'avais oubli sur la chemine...

Simone ripostait:

--Ce n'est pas bien de profiter de mon sommeil pour voir si je suis
laide. Mais, mme endormie, je sens, je devine que tu es l. Alors je me
rveille.

La porte ferme, courb sur ses dessins, il attendait presque avec
impatience que Simone vnt se pencher sur son paule.

Ils vivaient en un besoin incessant de huis-clos, oublieux du monde
extrieur.

Andr ne songeait plus aux rves bauchs au temps o il voulait du
luxe, beaucoup de luxe autour de sa vieille mre.

Simone oubliait bon papa Gosselet et s'accusait d'tre ingrate quand
elle pensait aux petites joies de son enfance. Mais elle y pensait si
peu!

Chaque soir, au crpuscule, les amoureux allaient s'asseoir dans le parc
prs de l'tendue d'eau profonde de dix centimtres, dnomme lac. Elle,
en amoureuse, suivait d'un regard ami les couples d'ouvriers qui
passaient devant leur banc, ombres enlaces, anonymes, laides peut-tre,
mais attirantes par le mystre des propos chuchots, par le marcher lent
sur le gravier qui criait. Des mots nus prononcs haut blessaient
parfois sa pudeur de jeune fille, mais elle souriait, devinant aux
petits cris des femmes les hardiesses des grosses mains masculines.
Quand les formes noires disparaissaient au loin sous les saules, elle
prouvait un regret singulier de ne pas savoir ce qui adviendrait de ces
idylles simples.

Lui, le col renvers, suivait l'aller de taches blanches sur les eaux,
la chair de l'aime prs de sa chair, satisfait.

A travers les feuillages des peupliers, les lumires de maisons proches
luisaient, trs douces comme des veilleuses.

Les cygnes et les canards se pourchassaient avec des cris comiques sous
les arbustes de l'le qui faisait une tache brune sur le lac plaqu de
lueurs sanglantes qui n'taient que les reflets de la suspension voile
de rose aperue  la fentre d'une maison voisine.

Les vieux gardiens marchaient trs raides, devenus jeunes, la nuit
venue.

Une tristesse douce envahissait les amants et ils se prenaient les mains
pour ne pas effaroucher le grand silence berceur de leur flicit.

*       *       *       *       *

Un soir qu'ils se dirigeaient vers une alle dserte o ils pensaient
tre plus seuls, un gardien les rejoignit  grandes enjambes, et, tout
essouffl, appuy sur sa canne:

--Pas par l, monsieur. Il y a trop de vilain monde du ct de la
cascade. Un mauvais coup est si vite fait. Les gens comme il faut
s'asseoient prs du lac. Il y a des drles et des drlesses dans les
coins, monsieur.

Andr, impatient, allait passer outre, quand Simone, d'une pression de
coude, lui conseilla de regagner leur banc. Aprs avoir remerci le
vieux gardien qui salua, s'excusa, Andr dit d'un ton de reproche:

--Comment! tu es peureuse! Avec moi!

--Moi, peureuse, non.

Elle posa son front sur l'paule de l'aim et chuchota:

--Je suis bien heureuse!

--Ne sommes-nous pas toujours heureux?

--Si! mais aujourd'hui, je t'aime mieux que les autres jours.

--Et pourquoi, Monette. Dis vite ton petit secret.

--Je crois que...

Elle pencha la tte vers l'aim, et haussant les lvres, avoua sa grande
joie:

--Je n'osais pas te le dire. Je craignais de me tromper, vois-tu! Mais,
maintenant, je sais que je suis mre. J'ai eu peur pour _lui_, peur pour
celui qui viendra de nous. Oh! mon ami, que je suis heureuse! Que je
suis heureuse!

Elle pleurait. Andr baisait ses cheveux, doucement, l'enlaant d'une
treinte protectrice. A un frisselis des peupliers bordant le lac, le
jeune homme s'alarma:

--Tu vas avoir froid. Rentrons, mon aime. Il ne faut pas faire
d'imprudences.

Simone dit, souriant:

--Je crois que je te serai plus chre quand je t'aurai donn un fils.
Que de petits soins dj!

Alanguie, elle s'appuya fortement sur le bras d'Andr et se laissa
conduire vers leur nid. Lui marchait  petits pas, pris d'un respect
religieux pour sa jolie compagne de vie, inconsciemment heureux d'avoir
perptu l'espce, continu l'humanit.




V


En la tideur de l't finissant, ils s'aiment d'un amour inquiet.
Simone n'est plus toute  Andr. Sa bouche se lasse peu  peu des
baisers de l'aim. Elle s'accuse d'indiffrence. Lui n'ose plus tendre
les bras  sa matresse. L'hostilit ancienne, l'hostilit animale qui,
aux primes ges, garda des intentions du mle, la femelle humaine
devenue mre se traduit en eux par une gne insensible dont ils
souffrent.

La jeune fille sourit quand il la caresse du verbe, n'osant se servir du
geste qui peut tre brutal.

Simone en une impatience d'tre mre rallonge ses jupes; Andr reste
pench durant de longues heures sur sa table de travail, levant de temps
 autre de grands yeux caressants sur le visage de l'aime.

Ils sont graves, tous deux, songeant aux devoirs qui leur viendront avec
la venue de l'tre, Simone d'une gravit silencieuse et douce, Andr
d'une gravit protectrice, loquace. Quand la jeune fille heurte un
meuble ou fait une glissade sur le parquet, Andr bouscule sa chaise,
bouscule sa table, accourt, anxieux, offrant le refuge de ses bras
tendus. Et assise prs de lui sur le canap, sa nuque pose sur l'paule
de son mari, elle parle de son fils:

--Je le veux comme toi, un peu nerveux, un peu fminin, mais arm d'un
coeur gnreux, aimant et fier.

Et elle avoue, hsitante, que le matin venu, le coude pos sur
l'oreiller, elle contemple Andr pour crer l'enfant  son image.

--Je veux qu'il ait ta bouche, surtout, tes yeux aussi, mais surtout ta
bouche.

Lui, flatt en sa vanit d'amant, gronde: petite folle! puis il
numre toutes les qualits d'homme qu'il saura donner  l'enfant.

Peu  peu, dshabitus des transports passionnels, ils deviennent
seulement pre et mre de celui qui vit d'une vie latente au milieu
d'eux, de celui dont ils rvent, de celui qu'ils se promettent
mutuellement l'un  l'autre, beau et fier.

Quand le soleil bas, Simone et Andr se promnent au bord du lac, sous
les saules pleureurs aux verdeurs frisselantes tombant en cascades dans
l'eau, la vue des mioches d'ouvriers mal mouchs, mal culotts, les
attendrit. Mlle Gosselet distribue des morceaux de sucre aux petites
tignasses rousses qui fouissent le sable de leurs mains rougeaudes.
L'ingnieur s'intresse aux retranchements qu'difient les bbs arms
de pelles en bois. Ils passent devant les bancs qu'occupent les mres
sales de ces amours crotts, elle, marchant d'un pas attard et lourd,
lui, prcautionneux, attentif.

Andr a voulu que Simone se promne dans le parc, tous les jours, aprs
djeuner, le laissant attel  la vilaine besogne.

Elle rencontre l de vieilles grand'mres gardeuses de petits, tricotant
leurs bas, pendant que les enfants poursuivent les canards. Elle
surveille les jeux des bbs, sourit aux grand'mamans, remet sur pied
les tout petits tombs, les bras en croix, le museau dans le gravier.
Les ouvrires la remercient d'un mot, d'un geste, mais ne viennent pas
prendre place sur ce banc o elle assemble des pices minuscules de
flanelle blanche. Elle pense tristement: On ne voit pas encore que je
suis mre.

Un soir, bravement, elle va s'asseoir prs d'une vieille qui a une
demi-douzaine de poussins autour de ses cottes. Elle vante la grce des
amours qui lancent de la terre sur la jupe, puis ajoute:

--Vous devez tre bien heureuse?

Bien heureuse! Ah! non! La vieille mre a lev ses quatre enfants et
maintenant voil que ces quatre enfants lui donnent leurs gosses 
garder. On la prend donc pour une couveuse. Pendant ce temps-l, les
jeunes couples vont se ballader!

Un peu interdite, Simone balbutie:

--On les aime quand mme, ces petits!

L'autre riposte:

--Un ou deux! je ne dis pas. Mais six, a donne trop de train-train.

La tte basse, le front ros, Simone en un besoin subit de sa maternit,
chuchote:

--Moi je suis enceinte de quatre mois.

La vieille la regarde, amuse, riant d'un rire sans dent:

--C'est donc a que vous aimez tant les gosses?

Puis elle raconte sa premire grossesse de gueuse abandonne par
l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards
extrieurs, les faiblesses qui lui coupaient les jambes quand elle
montait  son sixime tage, la dlivrance terrible en un hpital
d'autrefois. Elle ajoute:

--Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire
leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et
aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres
filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres
misres, ils ont vite construit de belles salles o les mres trouvent
ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se dtruise. Ils
seraient bien embarrasss s'ils restaient seuls sur la terre.

Simone songe pour la premire lois aux prcautions matrielles que va
lui imposer la maternit,  la visite qu'elle devra faire pour choisir
la femme diplme, patente, qui prparera sa dlivrance. Elle se
rfugie en sa chambre, inquite, ne sachant  qui demander conseil.
Brusquement, elle ouvre la porte de la salle  manger o le jeune
ingnieur dessine ses machines et dit, dtournant les yeux:

--Si nous crivions  l'Embaume?

Lui, surpris:

--Mais pourquoi faire?

--Pour la voir, pour qu'elle vienne dner avec nous. Nous lui devons
bien a. Nous avons t si gostes!

Andr avoue:

--Egostes comme des amoureux. C'est vrai!

Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel 
l'amiti de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de
sourires.

Le dimanche suivant Simone et son amie quittrent la rue Nansouty sous
prtexte de faire une petite promenade dans le parc. Rest seul au
logis, inquiet de leurs allures mystrieuses, Andr pensa que les heures
grises taient venues.

Le soir, l'Embaume partie, Simone avoua au jeune homme qu'elle avait
consult une sage-femme tablie en une rue voisine. La matrone, Mme
Coquardeau, avait dclar que tout irait bien et lui avait propos de
la prendre en pension dans son tablissement.

--C'est une personne srieuse, cette Mme Coquardeau?

--L'Embaume prtend qu'elle a heureusement dlivr une de ses amies
d'atelier, voil tout ce que je sais d'elle. C'est une petite maigre,
sche et noire, qui a bien quarante ans et qui prise.

Andr fit la moue.

--Que veux-tu! Nous ne sommes pas riches. a ne cotera que cent vingt
francs chez elle.

--Et tu as vu son tablissement?

--Non! Elle nous a reues dans une petite pice, la salle  manger, je
crois. C'est propre. J'ai presque accept sa proposition. Tout serait en
dsordre, ici. D'ailleurs, nous n'avons pas tout ce qu'il faut.

*       *       *       *       *

Les mois se succdrent trop lentement au gr de la jeune mre.

Le masque blmi, macul de taches jaunes, Simone souffrait, enferme
dans sa chambre pour ne pas inquiter son amant. Andr travaillait sans
rpit, effray des consquences des propos tenus autrefois sous les
lilas, apitoy d'avoir fait laide celle qui tait tout fracheur et tout
grces. La nuit, il rvait Simone tendue blanche dans son costume blanc
de gymnastique, sur un lit entour d'ombres qui ouvraient la bouche pour
dire des choses qu'il n'entendait pas. Au rveil, quand il tendait les
bras vers sa matresse, en un besoin de savoir qu'elle vivait, il
apercevait le visage exsangue de la jeune fille et pleurait, baisant la
souffrance de l'aime sur son front jauni.

Elle, s'veillait, les lvres encore contractes par quelques mauvais
rves, essayant un sourire. Ses yeux gris, ses grands yeux tristes
contemplaient doucement le cher bourreau de sa beaut. Pour chasser les
soucis d'Andr, elle se disait trs forte et trs vaillante, faisait des
projets pour aprs. Lui, approuvait, regardait les yeux... les grands
yeux tristes de l'aime, craignant de les voir disparatre peu  peu
dans le crpuscule des choses mortes. Des mots de passion folle lui
venaient aux lvres, tant il voulait le pardon de sa faute. Elle,
comprenait son inquitude et rpondait aprs de longs silences pendant
lesquels l'amant suivait des yeux l'aller de ses grands yeux sur les
choses familires de leur nid.

--Tu es trop imaginatif, mon Andr, trop facile  abattre. On dirait que
tu regrettes de m'avoir aime. Pourquoi? Mme morte, je serai heureuse
de...

Elle s'attendrissait  son tour, jetait ses bras autour du cou du jeune
homme et ils pleuraient, baisant leurs larmes, unis en une treinte qui
leur faisait mal et qu'ils auraient voulue ternelle.

Les rideaux tirs, les fentres ouvertes, les pensers de nuit
s'envolaient et l'amant se courbait sur son insipide besogne pendant que
Simone s'employait aux soins du mnage.

Andr n'osait plus quitter le logis o sa matresse s'enfermait par
coquetterie et aussi par crainte d'une dfaillance soudaine l'exposant,
dans le parc, aux sollicitudes indiscrtes des commres.

Il tait inquiet, quand il rentrait, chaque matin, de ses courses chez
des fournisseurs, ddaigneux des sourires de la pipelette qui, debout,
devant sa loge, le regardait passer embarrass de victuailles.

Au retour des visites qu'il rendait tous les huit jours  l'diteur de
la _Mcanique populaire_, il remontait le boulevard Saint-Michel 
rapides enjambes, puis, dans sa hte de revoir la chre malade, courait
sur le trottoir  la grande stupfaction des conducteurs d'omnibus qui
arrtaient leur voiture pour voir ce singulier piton lutter de vitesse
avec les gros chevaux du Perche, suant et soufflant comme eux.

L'escalier mont vite, la clef tourne brusquement dans la serrure, il
se prcipitait dans la chambre o elle lisait tendue dans un fauteuil
rouge. L'entourage de l'toffe pourpre rosait les joues de l'aime. Il
tait tout heureux de la retrouver calme, repose.

Elle souriait, essuyait de sa main longue la sueur qui mouillait le
front de l'aim.

--Voyons! grand fou! grand fou! tu veux donc te rendre malade, toi
aussi.

Un soir, aprs de longues heures de travail sous le cercle de la lampe
dont la clart faiblissait, il entr'ouvrit la porte de la chambre,
doucement, pour pier le sommeil de la malade.

Les bras nus allongs sur les couvertures, la tte renverse, les lvres
amincies l'une contre l'autre, la mchoire infrieure tendue en avant,
elle tait si ple qu'il lui prit les mains, vite, appelant:

--Simone! Simone!

Elle ne rpondait pas. Sa face longue avait l'hostilit froide et
ddaigneuse des visages de trpasss.

Effray, il supplia:

--Je t'aime bien. Tu sais que je t'aime bien. Rponds-moi, Simonette.

Comme elle restait immobile, il souleva du doigt les paupires qui
retombrent sur les yeux sans regard, entr'ouvrit les lvres qui se
refermrent sur les dents serres. Pour la rendre  la vie, il la baisa
sur la bouche, appelant de nouveau:

--Simonette! Simonette!

Sa matresse restait insensible  ses caresses.

Il eut peur, saisit la lampe qu'il avait pose sur la chemine, se
prcipita vers la cuisine, revint tenant entre ses mains tremblantes une
bouteille dont il vida le contenu sur le front de l'inanime. D'un coin
du drap il lui frictionna les tempes.

Elle dtourna la tte faiblement pour viter le contact rude de la
toile.

Et il se mit  rire, et il souleva le voile de chair qui cachait les
yeux de l'aime et il lui baisa les poignets.

Elle, le regarda tonne. Elle essuya d'un revers de main une goutte de
liquide rouge qui dvalait de sa joue, elle comprit ce qui tait arriv,
dit d'une voix affaiblie, trs douce:

--Tu as eu beaucoup de chagrin, mon ami.

Andr pensa tout haut:

--Oh! que je t'aime de ne pas tre morte. J'ai eu peur, peur.

Leur grande joie fut gaye par la mprise qu'avait faite Andr en sa
hte de la secourir. Croyant se servir de vinaigre, le jeune homme avait
vers prs d'un demi-litre de vin sur le visage de Simone.

Andr Bamberg vcut ds lors en l'attente d'vnements malheureux.
Lorsqu'au retour d'une seconde visite chez Mme Coquardeau, Simone lui
annona que la dlivrance tait proche, il s'enfuit dans le parc,
rvassant sous la tombe lente des feuilles mortes que sa matresse
resterait peut-tre, un jour, insensible  ses supplications, lasse
enfin d'ouvrir ses grands yeux gris sur ce monde o elle avait souffert
par ceux qu'elle aimait, par son pre, par son amant.




VI


Quinze jours avant la date fixe par Mme Coquardeau, Simone dut
s'aliter,  la nuit tombante.

Andr tait absent.

L'diteur de la _Mcanique populaire_ l'avait pri de passer  ses
bureaux pour lui proposer une nouvelle affaire.

tendue sur le lit, n'ayant pas la force de se dvtir de son peignoir,
elle attendit le retour de son amant, apeure du noir qui tait autour
d'elle.

Devenue tout enfant, elle appela en ses hoquets douloureux: Oh! papa!
papa! papa Gosselet!

Andr ne venait pas. Il aurait d tre l, puisqu'il disait l'aimer! En
son esprit affaibli, une pense mauvaise grandit vite qui apaisa bientt
ses gmissements et calma sa souffrance. Si l'amant tait absent, c'est
que l'amant l'avait quitte, fuyant  l'heure des devoirs et des
responsabilits.

Les yeux grands ouverts comme pour lire dans les tnbres ce qui tait,
elle chafauda ce raisonnement, tourdie par l'assaut rythm du sang qui
gonflait les veines de son front: Autrefois, il restait prs de moi,
parce qu'en m'pousant, il pouvait devenir riche. S'il s'en va, c'est
qu'il n'espre plus, c'est que je suis condamne, c'est que je vais
mourir. Je le croyais bon. Il est lche.

Puis la douleur la mordant, la mordant de nouveau au ventre, elle
appela:

--Papa! Papa! Bon papa Gosselet!

Elle se vit abandonne de tous et de tout.

Elle pensa:

--J'ai mrit de mourir seule, puisque j'ai voulu faire ma vie, seule.
Seule aussi, je m'en irai.

Elle pleura sur sa jeunesse, sur le besoin d'aimer qui tait en elle, et
se tourna vers le mur, en un effort douloureux des hanches, pour mourir
silencieusement, dignement.

La porte s'ouvrit sous une pousse violente, heurtant la muraille. Dans
le noir, la voix aime dit:

--Monette! Malade?

A la lueur de la lampe vite allume, elle l'aperut, inquiet, trs ple,
mais il lui sembla fort robuste. Elle lui tendit les bras, comprenant
qu'il tait rsolu  la dfendre,  la garder. Elle se rfugia en lui,
la tte appuye sur son paule large d'homme et sourit pniblement
pendant que ses lvres disaient:

--Bien malade! bien malade!

Elle expliqua d'une voix plaintive comment la douleur l'avait prise et
couche sur le lit. Lui, la dshabilla, le geste maternel, la rassurant
avec des mots enfantins et doux:

--Es-tu bien comme a? Avec cet oreiller sous ta petite tte?

Le dos tourn pour cacher  l'aime les larmes qui refluaient, lourdes,
au coin de ses paupires, il parlait vite et sa voix semblait secoue de
petits rires.

Comme elle geignait plus fort, maintenant qu'elle pouvait tre secourue,
il proposa:

--Je t'assure qu'un docteur calmerait un peu tes souffrances... si tu
voulais.

Les mains jointes, elle supplia:

--Je t'en prie! Je t'en prie! pas de mdecin. Ce n'est qu'un malaise...
avant. Mme Coquardeau m'a assur que je ne serai pas mre avant trois
semaines.

--Elle peut se tromper, Mme Coquardeau!

--Oh! de trois semaines! Je suis assez malade pour que tu ne me causes
pas de chagrin... Je ferais ce que tu voudrais si tu tais malade...
Donne-moi  boire, j'ai soif! Oh! j'ai soif!

Il fit tidir de l'eau qu'il versa dans une tasse, avec un peu de sirop.
Elle dit, volontaire:

--Je veux boire frais!

--Non, ma mignonne. Froide, l'eau te ferait mal.

Pleurant comme une petite fille, elle rpliqua:

--Ah! si pre tait l... Pre ferait ce que je voudrais, lui!

Il ne rpondit pas, heureux de souffrir puisqu'elle souffrait tant par
lui.

Il la souleva, lui prit le buste en l'enlacement de son bras et de ses
doigts tremblants, tendit le breuvage aux lvres exsangues et rugueuses.
Puis il s'assit au chevet du lit, la contemplant, les yeux mouills,
attentif au moindre signe de vouloir.

En une trve de ses souffrances, elle lui dit gentiment:

--Comme tu es l, mon aim, tu me rappelles un bon gros chien que
j'avais quand j'tais petite. Son regard tait toujours fix sur moi,
tant il voulait deviner mes caprices. a ne te fche pas, ce que je dis
l?

Il sourit:

--Je trouve ta comparaison gentille.

Elle ajouta:

--Je l'appelais Fidle.

La nuit fut longue.

A l'aube, Simone pouvait  peine geindre sa souffrance. Inquiet, Andr
descendit vite l'escalier, prouvant le besoin de se rassurer par
l'intervention d'un homme diplm et patent pour assister les
souffrants.

Un mdecin vint, mal veill, porta ses mains rudement sur le corps de
l'aime et diagnostiqua d'une voix indiffrente:

--Rien  faire! Attendre! Les premires douleurs!... La dlivrance
n'arrivera pas avant vingt-quatre-heures... Prvenir la sage-femme.

Il billa, accepta cent sous et s'en alla.

*       *       *       *       *

Andr, trs las, restait assis auprs du lit, faible et dsarm devant
la souffrance de l'aime. Il avait envoy un tlgramme  Mme
Coquardeau et il attendait, tte basse. Quand il surprenait les yeux de
la malade fixs sur lui, il croyait lire en son regard vague un reproche
 son inaction,  son impuissance.

Simone proposa  mi-voix:

--Envoie chercher l'Embaume. J'ai besoin d'elle. Tu ne sais pas ce
qu'il faut faire, toi. Tu as des gestes brusques. Tu me fais mal quand
tu me touches, bien mal.

Il se leva, se dirigea vers la fentre, se cacha derrire les rideaux
pour pleurer.

Elle, devinant son chagrin, appela:

--Andr! Andr!

Il accourut, se pencha sur elle, essayant de sourire.

--Que veux-tu, mon aime?

--Je suis trs mchante, des fois, il ne faut pas m'en vouloir. C'est
malgr moi que je suis mchante... Je souffre tant.

La petite bossue arriva toute rose par la marche, le visage comme verni
par les ablutions matutinales, les cheveux un peu lches sous sa capote
rajeunie d'un nouveau bout de ruban.

Elle embrassa son amie, rangea les couvertures, tapota les oreillers,
mit en ordre la table de toilette, puis tendit les doigts, simplement, 
l'homme qu'elle avait aim autrefois. Comme Andr la remerciait d'tre
venue, Simone sanglota:

--Tu es toujours jolie et toujours frache, toi!

Ils la grondrent doucement. Elle demanda une glace et examina son
visage complaisamment, le doigt pos sur les marbrures jaunes qui
plaquaient la peau au grain dessch. Elle conclut:

--Je suis assez belle pour mourir.

Mourir! L'Embaume et Andr l'entouraient le rire  fleur de lvres.
L'amant lui promit tout une nouvelle vie dont elle serait reine. L'amie
lui assura qu'elle serait belle, beaucoup plus belle, aprs, d'une
beaut entirement close, d'une beaut calme et un peu majestueuse de
vierge-mre.

Malheureusement, l'arrive de Mme Coquardeau vint alarmer de nouveau
la pauvre malade. Mme Coquardeau, femme d'un garde municipal, tait
vtue d'une vieille robe noire fripe et coiffe d'un paillasson
empanach de trois pauvres marguerites, oscillant sur leur tige. Ds
l'entre, elle cria:

--Comment! comment! dj! a ne devait pas arriver avant trois semaines:
je n'y comprends rien. Et mes quatre chambres qui sont toutes occupes
maintenant.

Mme Coquardeau tait indigne! Celui qui allait venir osait faire son
apparition avant l'poque prvue par Mme Coquardeau, de la Facult de
Paris!

Elle ajouta, l'air svre:

--Vous avez d commettre quelque imprudence, ma petite dame...

--Mais non, madame.

La matrone fouilla dans sa poche, sortit sa tabatire de corne et jouit
de sa prise, songeuse.

Andr demanda  quelle heure Mme Coquardeau serait en tat de
recevoir sa pensionnaire.

Mme Coquardeau tendit le cou en avant, ouvrit les bras:

--Je ne sais pas comment faire! Enfin! Je donnerai ma chambre  coucher
 madame, ma propre chambre. Nous nous arrangerons pour le prix. Un
petit supplment, peut-tre! Nous verrons... nous verrons... Amenez
madame, vers six heures, ce soir.

Mme Coquardeau partie, Andr, honteux de confier  cette rpugnante
vieille le soin de dlivrer l'aime, voulut aller  la recherche d'une
nouvelle sage-femme. Simone, hoquetant de douleur, le supplia de rester
prs d'elle. L'Embaume assura que Mme Coquardeau tait trs habile,
qu'elle gagnait beaucoup d'argent, mais que son mari, le garde
municipal, mangeait tout. Et le jeune homme n'eut pas la force de
vouloir, affaibli par la nuit de veille, par le chagrin, par la crainte
de ce qui arriverait.

A six heures, Simone descendit l'escalier soutenue par son amant et son
amie. On la hissa dans un fiacre qui partit au petit pas  une allure
d'enterrement.

L'Embaume prit place sur la banquette, prs d'elle. Andr suivit, le
front bas.

Les voisins, les fournisseurs, regardaient, debout sur le seuil des
portes, ayant envie de se dcouvrir comme au passage d'un corbillard.

L'aime abandonne chez l'trangre, Andr regagna la rue Nansouty. Dans
le dsarroi des choses familires de la salle  manger, il dvora du
pain sec, but de grands verres d'eau et s'endormit du sommeil des
hommes-btes fatigus.




VII


Arriv en face de la maison o habitait Mme Coquardeau, Andr
s'arrta.

Autour des botes  ordures alignes en file sur le trottoir, des chiens
et des vieilles femmes se mouvaient dans le gris sale d'un matin de
novembre. Btes et gens semblaient fouir du groin les dtritus dont ils
voulaient vivre.

Il contempla, la porte entrebille, les murs, le numro de la vieille
btisse, cherchant  deviner ce qui s'tait pass dans la nuit. L'aspect
des choses tait plutt svre qu'accueillant.

Au-dessus du panneau sur lequel un peintre en btiment avait reprsent
la naissance d'un bb brisant une coquille d'oeuf de poule, les
fentres de l'appartement occup par Mme Coquardeau taient fermes.
Derrire les vitres, les rideaux tombaient raides.

Hsitant, saisi de la crainte d'apprendre, il traversa la chausse,
poussa la porte, monta l'escalier sombre, tira un cordon de sonnette.

Mme Coquardeau vint ouvrir, les yeux rouges, vtue d'un jupon et
d'une matine.

--Eh bien?

--Entrez donc!

--Alors...

--Mais oui! Tout va bien! Ils ont toujours peur, ces jeunes maris. Vous
voil pre d'une jolie petite fille. C'est ici!

Andr, qui avait gard son chapeau sur la tte pendant cet entretien
rapide, se dcouvrit avant de tourner le bouton de la porte.

Ds le seuil il vit les grands yeux de l'aime, ses grands yeux las. Il
vit son sourire de triomphe.

Il vit sur un canap l'Embaume enveloppant de langes l'tre n, l'tre
rouge.

Il se dirigea vers la mre, lui baisa les mains respectueusement. Elle,
d'un mouvement de tte un peu lent, lui tendit ses lvres, puis elle
ferma les yeux, bien heureuse.

Devant l'enfant, son enfant, Andr n'prouva aucune joie. L'Embaume
vantait les grces, vantait la robustesse du nouveau-n. Lui, disait:
oui, tout tonn de ne pas se sentir pre.

La petite bossue proposa:

--Prenez-le dans vos bras, mais pas trop fort.

Il tendit les mains, saisit le petit paquet de couvertures blanches et,
le front pench vers les chairs si dlicatement rides, il s'extasia sur
la gracilit des ongles-bijoux.

L'tre ouvrit les yeux  peine, puis, de sa menotte dlicate, saisit un
doigt du jeune homme.

Andr crut sentir l'treinte d'une griffe d'oiseau. Il dit
machinalement: Ma fille! Ma Momone!

Levant les yeux, il aperut les grands yeux de la blesse qui lui
souriaient. Il tait devenu pre.

*       *       *       *       *

Mands par dpche, Mme Gosselet, M. Gosselet, arrivrent dans
l'aprs-midi, apitoys et attrists par la malpropret de l'escalier.

Le marchand de poupes chuchota longuement avec la dlivre, baisant le
front blanc de sa Monette.

Puis, dans sa joie d'tre grand-pre, aprs avoir examin l'enfant avec
son adresse de manieur de petites poupes fragiles, il embrassa son
gendre au grand mcontentement de Mme Gosselet, ne Elvire Decambe.
Il voulut mme faire de l'esprit:

--Les fabricants anglais ne pourront jamais lutter avec vous, Bamberg.

Andr sourit, modestement.

Mme Gosselet, enlevant sa petite-fille des bras de l'Embaume, dit,
agressive:

--Celle-l, vous ne me l'enlverez pas, monsieur Gosselet.

Simone tendit la main  papa,  bon papa Gosselet pour le remercier
silencieusement de l'avoir sauve, un peu malgr lui, des prjugs que
l'on serine aux petites filles. Et comme Mme Gosselet, ne Elvire
Decambe, maugrait:

--Monsieur Bamberg, vous auriez pu nous prvenir de la grossesse de
notre enfant... c'est un oubli extraordinaire!

Simone rpondit pour venger Andr et bon papa:

--Nous craignions de vous apitoyer sur notre sort, maman. Nous voulions
entrer chez vous par la grande porte, par la grande grille  petits
amours dors. Mon mari et moi, nous avons des principes, nous aussi.

--Qui est mademoiselle? interrompit Mme Gosselet, montrant d'un petit
signe de tte ddaigneux la petite bossue rougissante.

--Je la reconnais! C'est ma voleuse de lilas, dit en riant le fabricant
de poupes. Vous me ferez le plaisir de revenir  l'usine, mademoiselle,
et je vous autorise  bouleverser le parc de fond en comble, si bon vous
semble.

*       *       *       *       *

Il tendit la main  la petite bossue, prit place prs d'elle sur le
canap et dit, orgueilleux, se souvenant des labeurs passs:

--Elle devait tre une crne ouvrire, ma Simonette! Ah! quand nous
voulons quelque chose, nous, les Gosselet!...

L'Embaume approuva d'un hochement de tte, pensant que les riches
peuvent beaucoup _quand ils veulent_.





Dijon, Imprimerie Darantiere


OUVRAGES DU MME AUTEUR

Voyage au pays des milliards, 56e dition.
Les Prussiens en Allemagne, 34e dition.
Voyage aux pays annexs, 27e dition.
Russes et Allemands, 7e dition.
La Russie et les Russes, 16e dition.
De Sadowa  Sedan, 10e dition.
La Socit et les moeurs allemandes, 15e dition.
La Suisse inconnue, 16e dition.
Vienne et la Vie viennoise, 22e dition.
Voyage au pays des Tziganes, 16e dition.
La Police secrte prussienne, 14e dition.
Voyage  la recherche du bonheur.


Les Aventures de Gaspard van der Gomm (en collaboration
avec M. Amero); 1 vol.
La Comtesse de Montretout, 1 vol.
Les trois Fugitifs, 1 vol.
La Russie Rouge, 1 vol.


OUVRAGES ILLUSTRS

La Suisse inconnue, 1 vol.
L'Hiver  Vienne, 1 vol.
Meyer Isaac, 1 vol.
La Russie et les Russes, 1 vol.
De l'Adriatique au Danube, 1 vol.
Histoires militaires, 1 vol.
L'Allemagne amoureuse, 1 vol.


POUR PARATRE PROCHAINEMENT

_Les Jeunes Filles_

Petite Princesse.






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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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