The Project Gutenberg EBook of Excelsior, by Lonce de Larmandie

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Title: Excelsior
       Roman parisien

Author: Lonce de Larmandie

Release Date: February 22, 2006 [EBook #17828]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EXCELSIOR ***




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[Illustration]




                              EXCELSIOR

                           ROMAN PARISIEN

                                 PAR

                        LONCE DE LARMANDIE




                   PARIS CAMILLE DALOU, DITEUR
                       17, QUAI VOLTAIRE, 17

                                1888



_A l'auteur de la_ Dcadence Latine.
_A l'crivain catholique, aristocratique et indpendant._
A JOSPHIN PLADAN

TMOIGNAGE DE SYMPATHIQUE ADMIRATION




                          PREMIRE PARTIE

                       LE DDAIN DE LA FEMME


_Race trop haute._




                                 I

                            QUATORZE ANS


La scne est au petit sminaire de Saint-Yrieix (Haute-Vienne), dirig
par les R. P. P. Jsuites. Le rvrend pre Fugres, professeur
de rhtorique, pour dlasser ses jeunes disciples d'une laborieuse
explication de Tacite, interroge les meilleurs lves de la classe sur
les carrires futures qu'ils comptent embrasser.

--Voyons, Laflaquire, que voulez-vous tre un jour?

Un petit bonhomme grle et chtif, dj vot, prdestin aux pantoufles
et aux lunettes, rpondit d'une voix aigrelette: Huissier prs le
tribunal de paix, comme papa.

--Voil un voeu facile  contenter; et vous, Coquardot?

--Militaire,--rugit un gros garon trapu,  la mine rbarbative,--comme
mon pre.

--Cela vous honore. Et vous, Carcasset?

Un fort en thme, assez malpropre et ne rappelant en rien Antinos,
anonna sentencieusement:

--Gomtre arpenteur, comme l'auteur de mes jours.

--Vous tes mesur dans vos dsirs; et vous, Beaussillon?

--Je compte entrer dans les ordres, mon Rvrend Pre, soupira d'un ton
mystique un grand gaillard, maigre et ple avec de longs cheveux.

Une voix satirique ajouta de faon  tre entendue de tous: Comme celui
qui m'a engendr.

Un clat de rire s'leva. Le P. Fugres devint trs rouge, fixa des yeux
terribles sur le malencontreux souffleur et lui cria rageusement: M. de
Mrigue, venez tout de suite devant ma chaire, vous y resterez debout,
les bras croiss, jusqu' la fin de la classe.

L'lve interpell obit nonchalamment en haussant les paules. Le
professeur reprit avec une expression ddaigneuse:--Et vous, monsieur
qui vous moquez d'une faon si inconvenante de vos camarades les plus
mritants, voudriez-vous nous faire part de vos projets d'avenir!

Tous les collgiens, voyant l'un d'entre eux sur la sellette, le
fixaient avidement pour jouir de son embarras.

--Je veux tre empereur, rpliqua Jacques de Mrigue, en levant
orgueilleusement sa grosse tte bouriffe.

Un hurrah de surprise railleuse salua cette rponse inattendue.

--Empereur... de quoi?...

--Empereur du monde.

--Ah!... rien que cela?...

--Pardon! j'enverrai des ballons  la conqute des toiles...

--Pas mal... allez  votre place, je vous pardonne en faveur de
l'originalit de vos vues.

--Et puis, vous pourriez aussi faire taire tous ces huissiers et tous
ces gomtres qui ricanent sottement, dit Mrigue.

--Respect  Sa Majest, messieurs! exclama le jsuite avec beaucoup de
gravit.




                                 II

                          LE REPAIRE NOBLE


Malgr de remarquables aptitudes et un amour profond des choses
littraires et artistiques, Jacques de Mrigue, trop rveur et trop
fantaisiste, n'avait jamais moissonn beaucoup de lauriers en papier
vert aux distributions de prix; ses matres l'avaient cependant toujours
considr comme un sujet hors ligne tout en l'accablant de punitions
et de remontrances en raison de son caractre indomptable. Il justifia
pleinement leurs apprciations en enlevant ds sa quinzime anne
son baccalaurat s-lettres, tandis que ses heureux mules de classe
chouaient pitoyablement.

On le dirigea vers les mathmatiques qu'il excrait. Son amour-propre le
fit triompher de ses rpugnances, et,  dix-sept ans, il tait bachelier
s-sciences avec la mention _trs bien_.

Son pre, ivre de joie, parla incontinent de l'cole polytechnique.
Jacques grogna longtemps, finit par se soumettre, et parvint  force
d'nergie  possder la _triple x_ et les drivs comme un vieux
_taupin_ des lyces de Paris. Arriv  l'examen devant M. Toumard, le
clbre et grincheux interrogateur, il fut malmen avant d'avoir
ouvert la bouche pour sa faon incorrecte de prendre la craie. Comme il
s'excusait en maugrant dj, son terrible juge lui dit: Parlez
plus haut, monsieur, pour que l'on entende vos sottises! Mrigue se
retourna, ple comme un suaire, et riposta d'un voix retentissante:
Parlez plus bas pour que l'on n'entende pas les vtres!--Il fut
exclu du concours et se mit  l'tude du droit. Mais sa famille tait
nombreuse et pauvre; impossible de pourvoir convenablement  son
entretien dans la capitale. Jacques, qui adorait les siens, commena par
employer toute son nergie  se priver de tout,  vivre de rien. Puis,
un certain jour, la protection d'un ami puissant lui valut l'entre au
ministre des cultes en qualit d'expditionnaire et aux appointements
de 1200 francs. Me voici en route pour la conqute des toiles,
crivait-il  son pre le soir de sa nomination. Et il se voyait dj
chef de service, sous-secrtaire d'tat, ministre. Malheureusement pour
lui, il avait la rpublique en excration, et arrivait tous les jours au
bureau avec une norme fleur de lys  sa cravate. Il battit des mains au
16 Mai, et se fit une rputation mrite d'enrag ractionnaire. Aussi
ne tarda-t-il pas  tre rvoqu quelques mois aprs l'chec de la
tentative conservatrice, et se trouva-t-il,  vingt-cinq ans, sans
ressources et sans position sur le pav inhospitalier de Paris.

Il se mit  faire des vers, probablement pour continuer sa marche vers
les astres.

La famille de Mrigue fut atterre  la nouvelle de la mesure qui
frappait son reprsentant.

Le lendemain du jour fatal, nous trouvons le pre, la mre et leurs
trois filles, tristement assis dans la pice dlabre qui servait de
salon  la pauvre maison tout en ruines.

Le vieux Mrigue, vif et plein d'ardeur, prompt  toutes les illusions,
faisait diversion  son chagrin par des interjections d'esprance: Je
n'ai aucune inquitude pour l'avenir. Jacques est un garon hors ligne,
il arriva  tout,  tout, entendez-vous, mes enfants.

--Mon ami, soupira madame de Mrigue, un ange de pit et de douceur,
il faut prier le bon Dieu et s'en rapporter  sa sainte volont. Il
n'abandonnera certainement pas notre pauvre enfant.

Marianne, la fille ane, le type achev du dvouement et de
l'abngation, hochait la tte tristement. Elle dirigeait le mnage
depuis de longues annes et, avec les ressources les plus exigus,
faisait face  toutes les ncessits  force de travail, d'esprit de
suite et de privations personnelles. Sa vie pnible et terre  terre
l'avait imprgne de sens pratique.

--Notre cher frre, dit-elle aprs une pause, aurait peut-tre mieux
fait de se tenir tranquille, on n'abdique pas ses opinions parce qu'on
les garde au fond de son coeur... Marianne,  ces mots, fut brusquement
interrompue par sa cadette, Mathilde, souverainement exalte en
politique comme en religion.--Par exemple!... C'est son plus beau
titre d'honneur... tu voudrais peut-tre qu'il et consenti  garder
le silence devant les actes de ce gouvernement infme... lui!... un
Mrigue... un fils des Croiss!...

A ce moment, la plus jeune des soeurs de la victime, Jacqueline, qui
avait toujours t sa prfre, ayant particip  tous les jeux et 
tous les rves de son enfance, embrassa le vieux Mrigue sur les deux
joues en disant: Papa a raison. Jacques parviendra... il ramnera le
roi sur le trne. Il sera ministre d'Henri V, vous verrez!...

--A la bonne heure, s'cria le pre. Voil le cri de mon sang... bien
parl, fillette.

--Sans doute, observa Marianne, mais en attendant, comment
vivra-t-il?... Nous ne pouvons rien lui envoyer... C'est le dnment!

--S'il pouvait songer  offrir ses souffrances au bon Dieu, hasarda la
sainte mre...

--Mais enfin, dit Mathilde, le parti royaliste est riche, il ne laissera
pas dans la misre un coreligionnaire aussi mritant... On va se
disputer l'honneur de lui trouver une position.

--Il la conquerra, affirma le pre.

--Comme les toiles!... murmura Marianne pensive.

--Et puis, continua le chef de la famille, Jacques se mariera...
brillamment... splendidement... il sera riche.

--Prcisment, dit Jacqueline, il m'crivait l'autre jour qu'il avait
vu  l'glise Sainte-Radegonde, une jeune fille admirablement jolie qui
avait paru le considrer attentivement.

--Quand on est en prsence de Dieu, observa Mme de Mrigue, on ne doit
penser qu' lui.

--Mais enfin, reprit l'ane, comment voulez-vous qu'il se
marie?--Quelle dot apportera-t-il  l'opulente hritire qu'il
_convoite_? L'usufruit du quart de nos dettes...

--Que dis-tu, ma fille? exclama le vieux Mrigue, il apportera un nom
sans tache, aussi vieux que la chevalerie franaise, une glorieuse suite
d'aeux illustres, un alliance avec les Montmorency pendant la guerre de
Cent-Ans... une intelligence... un coeur... une grande destine...

--Et pas d'argent, pas de situation...

--Et l'alliance avec les Montmorency pendant la guerre de Cent-Ans?...

--Mieux et valu une alliance avec les Rothschild  l'poque de
Waterloo...

--Quelle horreur! s'cria Mathilde en levant les bras. Avoir de l'or
fluide au lieu de sang dans les veines, plutt mendier... plutt mourir!

--Mais, reprit Jacqueline, si cette jolie jeune fille faisait toujours
attention  lui, il pourrait faire une visite  sa famille.

--J'aimerais bien mieux, dit Mme de Mrigue, qu'il allt voir ce bon
abb de la Gloire-Dieu qui le confessait autrefois quand il tait
sage!...

--Et la conclusion pratique de tout cela, dit Marianne, positive...

--D'abord, rpliqua le vieux Mrigue, crivons-lui, a lui fera du bien
au coeur.

--Mettons tous un petit mot, proposa Jacqueline, qu'il sache que nos
penses ne le quittent pas!

Si nous commencions tout de suite? A toi, papa.

M. de Mrigue trempa nerveusement sa plume dans un vieil encrier qui
tranait sur la table, et traa ces mots:

    Mon cher enfant,

    Courage! courage! pas de dfaillances. Tu as devant toi
    un magnifique avenir. L'accident que tu as prouv est
    sans porte... et n'infirme pas dans le coeur de ton pre
    l'inbranlable foi qu'il a dans le travail et l'nergie de son
    fils, du reprsentant de son nom glorieux. Nous t'embrassons
    tous.

    JOSEPH, COMTE DE MRIGUE.

Madame de Mrigue ajouta:

    Mon fils bien-aim,

    Reconnais la main de Dieu dans le coup qui te frappe et reviens
    franchement  lui. Confie-toi  sa divine providence, et songe
    bien que rien n'arrive dans ce monde sans son ordre ou sa
    permission. Nous pouvons tout avec son secours. S'il nous
    abandonne, nous sommes impuissants. Prie-le avec ferveur et
    coute les conseils de ta mre qui pense toujours  toi.

    CAROLINE DE MRIGUE, NE BARAT,


Marianne prit la plume.

    Mon cher frre,

    Il est temps que tu te mettes  rflchir d'une faon pratique
    et srieuse. Si le malheur qui t'arrive te faisait abandonner
    tes rves de grandeur, je le bnirais mille fois. Tu es
    intelligent et bien portant, tu as tout ce qu'il faut pour
    acqurir une position solide et honorable. Fais des efforts dans
    ce but et renonce aux chimres qui ont obsd ta jeunesse.
    Tu sais bien que ce langage m'est dict par ma raison et ma
    fraternelle amiti.

    MARIANNE.

Mathilde griffonna imptueusement:

    Mon bien cher Jacques,

    Je suis fire de ta disgrce. Tu es tomb en combattant le bon
    combat, quand mme tu ne te relverais pas, ce serait un ternel
    honneur pour toi et pour nous. Restons ce que nous sommes,
    dussions-nous mourir de misre. Vive le roi!...

    MATHILDE.

Jacqueline cltura ainsi la soire des ptres:

    Mon petit Jacques,

    Moi, je suis tout  fait de l'avis de papa qui n'a aucune
    crainte pour ta situation future. J'ai tressailli d'esprance
    quand j'ai lu dans ta dernire lettre, qu'une jeune fille du
    grand monde avait paru faire attention  toi... Comme je vais
    prier le bon Dieu pour que tu puisses conqurir cette toile!...
    en attendant les autres... Je t'embrasse de tout mon coeur.

    JACQUELINE.

Maintenant, insinua Mme de Mrigue, si nous faisions notre prire du
soir?...




                                III

                            AU CINQUIME


93, rue des Saints-Pres. En attendant l'heure propice pour la conqute
des toiles, Jacques de Mrigue s'est log au cinquime tage, au-dessus
de l'entresol, le plus prs possible de son futur empire cleste. Son
appartement se compose d'une chambrette et d'une petite entre mesurant
 peine un mtre carr, le tout lou moyennant 400 francs par an, 
l'poque de sa prosprit relative, lorsqu'il gagnait 100 francs par
mois. Le mobilier de la chambre se compose en premier lieu d'un lit de
fer, d'une telle troitesse que les amis du locataire le qualifient
de certificat de bonne vie et moeurs; on voit ensuite deux chaises de
paille grossire, une table boiteuse et une commode en bois blanc.
Sur la chemine une photographie du comte de Chambord non encadre et
souille de poussire, s'appuie au socle d'une petite lampe  ptrole.
L'tre ne possde pas de chenets, ces ustensiles ne servant point
aux personnes qui se passent de feu. Le plafond de la pice est
naturellement trs bas et trs sombre, il semble vouloir craser la tte
du jeune homme, et touffer ses lans vers l'idal. Jacques vient de
recevoir la lettre o tous les membres de sa famille ont voulu lui
rappeler leur affection inaltre. Il abandonne pour quelques instants
son grand pome _La Rdemption des damns_, sur lequel il compte pour
faire un pas dans le chemin de la gloire. Il parcourt rapidement
les quatre premires parties de l'ptre et s'arrte longuement aux
dernires lignes traces par sa chre Jacqueline, qui font allusion 
la belle demoiselle de Sainte-Radegonde...--Si j'y allais ce soir, se
dit-il. Il y a une crmonie en l'honneur du carme... Elle m'a bien
regard l'autre jour!... Si on voit des rois pouser des bergres,
le contraire peut videmment arriver... enfin allons-y. Cela me fera
toujours passer quelques bons moments, et puis la vue de cette face
rayonnante m'inspirera pour mes vers.

Jacques descendit quatre  quatre ses cent vingt marches, et enjamba en
dix minutes l'espace qui le sparait de l'glise. La nuit tait close,
il entra par une des portes latrales et se dirigea vers la chapelle du
fond, noye dans une douce pnombre o flottait un brouillard d'encens.

Soudain, il s'arrta brusquement, comme hypnotis par une vision.
Elle tait l. Gracieusement agenouille de faon  faire ressortir
le contour lgant de son corps, la tte lgrement incline et  demi
cache dans ses mains, elle paraissait poursuivre une prire monotone,
vaguement trouble par une rverie amoureuse... Un imperceptible sourire
plissait de temps  autre ses lvres fines, puis survenait un mouvement
de tte destin sans doute  chasser une obsession doucement importune.
Mais le sourire allait toujours s'accentuant et les mouvements
de rsistance, s'attnuaient de minute en minute. Mrigue toussa
maladroitement. La belle nymphe se redressa sur le champ, aperut son
contemplateur, et, de ses yeux profonds et noirs, lui envoya un regard
pareil  un coup de lance. Le pauvre Jacques, ananti, s'appuya  une
colonne pour ne pas tomber, et laissa choir sa canne, qui, rebondissant
sur le pav sonore, produisit en plein _tantum ergo_, un cacophonie
scandaleuse.

Du coup Mlle *** clata de rire, en dpit d'efforts hroques, et laissa
voir  l'expditionnaire rvoqu deux ranges de dents clatantes,
belles  tenter les lvres des anges. Mrigue tressaillit longuement
troubl jusqu'au plus profond de ses sens et de son me. Se voyant en
veine de commettre des bourdes, il prit assez d'empire sur lui-mme pour
tourner les talons et se retirer. Au moment o il poussait la portire
de velours, il jeta comme Orphe un regard en arrire, et rencontra
cette fois un visage o la gat et le courroux avaient fait place  une
vague expression de piti.

--Oh! se dit Jacques en entendant son coeur battre une charge
frntique, elle m'aimera! Elle m'aime! Et une rage lui vint de savoir
le nom, la famille, la maison et la situation de celle qu'il appelait
dj sa bien-aime... Comment s'y prendre?... L'attendre et la suivre
 la sortie de l'glise? Oh! non jamais! Si on s'en apercevait!... S'il
recevait encore un de ces coups d'oeil formidables comme lorsqu'il avait
touss d'une faon si inopportune.

Plutt ne jamais rien savoir que d'exciter encore son mcontentement...
A qui s'adresser?...

videmment, c'tait une personne du grand monde, de cette socit
suprieure, o il brlait d'entrer, mais qui ferme gnralement ses
portes aux employs de ministre... mme destitus... Une ide?... s'il
interrogeait un prtre? Le clerg a toujours un libre accs auprs
des plus opulentes familles... Eh bien!... ce bon vicaire de
Saint-Barthlmy auquel il se confessait jadis.... Cet excellent abb de
la Gloire-Dieu... si prn par tout pour l'austrit et la dignit de sa
vie... il devait connatre tous les grands noms celui-l... Comment n'y
avoir pas song plus tt?...

Le bon vicaire, par affection pour son ancien pnitent, pourrait
peut-tre lui donner des indications prcises... des conseils sur la
faon d'agir... qui sait?... un secours tout-puissant.

Jacques se mit presque  courir plein d'motions de tout genre et
d'esprances bizarres... A huit heures et demie du soir, il frappait au
presbytre de Saint-Barthlmy.




                                 IV

                      L'ABB DE LA GLOIRE-DIEU


L'abb Christian de la Gloire-Dieu, premier vicaire  Saint-Barthlmy,
tait effectivement, et sous tout rapport, l'ecclsiastique le
plus distingu et le plus justement apprci des quatre paroisses
aristocratiques du noble faubourg. C'tait un prtre dans toute la
force auguste et grave de l'expression. Trs svre pour lui-mme, son
austrit  l'gard des autres tait tempre par un grand souffle
de douceur et de compassion. Toutes ses ressources passaient aux
malheureux, et il savait toujours dcouvrir les plus mritants, les
plus timides, les plus dnus. Sa chambre ressemblait  la cellule d'un
chartreux, sauf qu'elle tait plus grande et plus froide. Un immense
crucifix de bois noir en tait le seul ornement. Sa vie tait celle d'un
solitaire de la Thbade. Donnant  peine cinq heures au sommeil, une
demi-heure en tout  ses deux repas, il consacrait tout le reste de ses
journes aux travaux et aux fatigues du saint ministre. Sa pit, sa
charit et son zle, le mettaient prodigieusement en vue et on parlait
fort peu du cur l'abb Vaublanc, excellent prtre, un peu fatigu,
et du deuxime vicaire, l'abb Marquiset trop superficiel dans ses
relations et trop recherch dans son lgance. L'abb de la Gloire-Dieu
avait failli tre nomm cur de Sainte-Radegonde, mais comme le succs
va plus souvent  l'intrigue qu' la vertu, on lui avait prfr l'abb
Roubley, un bon prtre, sans doute, mais un de ces ecclsiastiques trop
ambitieux et trop habiles pour tre entirement sympathiques. L'abb de
la Gloire-Dieu, universellement connu dans le monde, y jouissait d'une
autorit et influence considrables. L'immense majorit des dames et
des jeunes filles du faubourg affluait  son confessionnal. Non que les
dfauts ou les lgrets de ces nobles pnitentes trouvassent en lui
un censeur indulgent, mais il avait le secret de subjuguer ces mes
hautaines par la chaleur et l'entranement de sa foi.

--Bonjour, monsieur l'abb.

--Tiens! mon cher Jacques, c'est vous! D'honneur le plaisir de vous voir
ne m'tait pas chu depuis de long mois...

--Deux ans  peu prs, monsieur l'abb, mais j'ai pens que vous ne m'en
voudriez pas pour cela.

--Dieu m'en prserve, mon enfant, puis-je quelque chose pour vous tre
agrable?

--Oui, monsieur l'abb. Vous savez ma rvocation?

--Sans doute, Jacques. Elle vous honore.

--Mais elle me ruine... pour le moment, et je voudrais vous prier de
m'aider  trouver quelque chose...

--Tout mon pouvoir, qui n'est pas bien grand, est  votre service, quel
genre d'occupations dsirez-vous?

--Mon Dieu! monsieur l'abb, je serais volontiers professeur libre,
mais j'ai en ce moment l'esprit occup d'une autre ide; je voudrais me
marier.

--Cette pense est des plus louables.

--Le jour o vous avez remplac M. le cur de Sainte-Radegonde pour le
catchisme de persvrance, j'tais dans cette glise... une des jeunes
filles qui suivaient l'instruction vous a remis  la sortie une aumne
probablement considrable, dont vous l'avez beaucoup remercie... je
l'ai vue deux fois et je lui ai vou un amour immense, je crois qu'elle
y rpond... mais voyez la malechance, je ne sais pas seulement
son nom... je voulais vous prier de me l'apprendre, excusez mon
indiscrtion.

L'abb de la Gloire-Dieu ouvrait la bouche pour demander  son
interlocuteur s'il tait fou, quand il sentit que cette prodigieuse
navet tait entirement franche et convaincue. Il ne sourit mme pas,
son visage revtit au contraire une expression de tristesse.

--Mais, mon bien cher Jacques, reprit-il, on me remet tous les jours des
aumnes, il m'est impossible de savoir  qui vous faites allusion, de
plus il s'agit certainement d'une personne fort riche, appartenant  une
grande famille et fiance  l'heure qu'il est, n'en doutez pas. Dans le
monde les mariages se dcident souvent fort longtemps d'avance. Je vous
engage  ne plus penser  cela et  touffer un sentiment qui ne
peut que vous infliger des souffrances morales. Songez d'abord  une
situation... Je m'offre  vous en faciliter la recherche. Revenons
 cette ide de professorat dont vous me parliez tout  l'heure.
Voulez-vous que je vous recommande au pre Coupessay, directeur du
collge Oratorien de la rue de Monceau?

Mrigue avait compris  l'accent du prtre que le dsir manifest
par lui tait chimrique et mme un peu ridicule. Il avait trop
d'opinitret pour y renoncer, mais il fut profondment humili de
l'accent de piti qu'il avait dcouvert dans les paroles de l'abb.
Aussi se contenta-t-il de rpondre  l'offre de celui-ci par un oui,
monsieur, je veux bien un peu indiffrent et assez dpit.

--J'crirai ce soir mme, rpliqua le vicaire et vous irez voir le
Rvrend Pre aprs demain. Adieu, mon enfant, et tout  votre service
pour ce qui dpendra de mes faibles moyens.

Jacques s'loigna la rage au coeur. Comme il remontait prcipitamment
la rue du Bac, il se sentit frapper amicalement sur l'paule. Il se
retournait plein d'humeur, quand il se trouva en face du seul ami intime
qu'il possdt  Paris, le jeune baron de Sermze, fort riche, fort
lanc, dont il avait fait la connaissance par hasard dans un muse, et
qui s'intressait  ses productions littraires.

--Eh bien! mon pauvre vieux, exclama le baron d'une voix bonne enfant,
c'est comme cela que tu passes devant les amis sans crier gare?

--Tiens, dit Mrigue, je te rencontre  propos.

--Qu'y a-t-il pour ton service?...

--Une chose trs simple; je voudrais savoir le nom d'une jeune fille
ravissante qui va tous les soirs au salut  Sainte-Radegonde et qui se
tient prs du pilier gauche de la chapelle de la Vierge.

Sermze partit d'un clat de rire.

--Toujours tes ambitions impriales, pauvre fou!...

--J'ai lieu de croire qu'elle m'a remarqu, et, entre nous, si je
pouvais un jour... arriver  en faire...

--Ta matresse?...

--Ma femme.

--Je croyais que ta folie tait bnigne, elle est furieuse, mon cher...

--Tu ne veux pas me procurer ce renseignement?

--Oh! que si fait... si cela suffit  ton bonheur, donne-moi deux
jours...

--Je t'en donne quatre.

--C'est trop de moiti.

--Va, cher, je te revaudrai cela. Adieu!...

--Tu me quittes ainsi?

--Oui, excuse-moi, je n'ai pas la tte bien libre.

--Je suis trop poli pour te contredire. Au revoir.

Deux jours aprs Jacques de Mrigue recevait l'pitre suivante:

    Mon cher alin,

    Tu as tout bonnement jet ton dvolu sur Mlle Blanche de
    Vanves; charmante, spirituelle, un million de dot. Toutes mes
    flicitations pour ton bon got. Renseignements complmentaires:
    vingt ans d'ge. Domicile: Htel Soubise, 85, rue
    Saint-Dominique (ne va pas y demander une chambre, entre
    parenthse). Le jour de ton dpart pour Charenton, fais-moi
    l'amiti de me prvenir.

    Tout  toi,

    SERMZE.

    _P. S_.--Mlle de Vannes est fiance depuis un mois au duc de
    Largeay.




                                  V

                               CANDIDAT


Mrigue, la tte dans ses mains, avait laiss tomber son porte-plume
sur une page de son grand pome la _Rdemption des damns_. Blanche
de Vannes, se disait-il en lui-mme, Htel Soubise... un million de
dot... et moi, dans une mansarde, avec soixante-dix francs de fortune...
Ah! si j'tais seulement clbre dans les lettres, dans la politique...
personne n'a voulu imprimer mon dernier manuscrit, ces pauvres
_Jacinthes et Pervenches_. Ma _Rdemption_ aura-t-elle plus de succs!
si je pouvais me prsenter  la Chambre ou mme au Conseil municipal
de Paris. Je percerais, bien sr. Ah! oui, on parlerait de moi. Il y a
prcisment un sige vacant au Pavillon de Flore... Mais que faire avec
soixante-dix francs, juste ce qu'il faudrait pour m'en retourner chez
moi, en laissant ici deux cents francs de dettes. Partirai-je? Ah! dix
ans de souffrances m'ont bien mrit quelque repos? mais mon pauvre
pre, ma mre, mes soeurs, qui ont plac en moi tout leur espoir; et le
nom que je dois reprsenter et relever, et le vieil orgueil qui a t
ma viande et mon vin quand je mangeais du pain sec en buvant de l'eau
claire. Non, je ne capitulerai pas. Il y a quelque chose dans ma tte
comme dans celle d'Andr Chnier. Si je dois succomber, je veux que
ce soit ici, sur la brche, glorieusement et non aux lieux o fut mon
berceau. Blanche de Vannes... O rage!... Allons, descendons des hauteurs
du rve dans la fange de la ralit. Il me reste soixante-dix francs.
Si je n'ai pas d'ici huit jours une position quelconque, il ne me reste
plus que le dpt de mendicit ou... oh! non, pas cela, j'aime trop ma
mre. Allons voir ce P. Coupessay.

Et Jacques se dirigea vers le collge de la rue de Monceau. A peine
eut-il franchi le seuil de l'tablissement qu'il se rencontra nez  nez
avec un religieux de haute taille, vtu avec une certaine lgance et
portant  ses chaussures des boucles d'argent.

--Vous dsirez, monsieur?...

--Voir le R. P. Coupessay, mon pre.

--Le connaissez-vous, monsieur?

--Non, mon pre.

--Eh bien! c'est moi, monsieur.

--Enchant, mon pre.

--Je vous coute, je n'ai qu'une seconde...

--Veuillez m'excuser, mon pre...

--Allez, allez, monsieur, dpchons-nous, il y a cinq dames qui
m'attendent au parloir.

--Vous avez d recevoir une lettre de recommandation, me concernant et
manant de M. l'abb de la Gloire-Dieu?...

--Ah! Oui... La Gloire-Dieu... La Gloire-Dieu...

--Je dsirerais donner des leons dans votre tablissement.

Le P. Coupessay qui jusqu'alors avait affect de ne pas regarder le
jeune homme, le toisa ddaigneusement de la tte aux pieds. Il ne prit
point garde  l'expression nergiquement intelligente du postulant
et remarqua seulement ses habits rps et ses bottines cules...
Il rpondit schement: Impossible... impossible. Mes cadres sont
complets... vous repasserez. Et il tourna prestement les talons pour
entrer au parloir o plusieurs dames se prcipitrent vers lui avec une
srie de frou-frous retentissants. Mrigue en sortant put entendre ces
bouts de phrases: Mon Rvrend Pre...--Bien chre madame...--Cuistre!
murmura-t-il en haussant les paules, et il regagna la rue des
Saints-Pres. Aprs avoir rintgr son domicile, il mangea un petit
pain avec deux ronds de saucisson et avala une gorge d'eau  son broc.
Il appelait cela dner. Comme il achevait son festin de Balthazar, un
violent coup de sonnette retentit  sa porte! C'tait son ami le baron
de Sermze.

--Bonne nouvelle! cria tout d'abord le baron en serrant vigoureusement
la main de Jacques.

--Blanche?... fit celui-ci avec un tressaillement.

--Imbcile! reprit Sermze, je vais m'en aller sans te rien dire, si au
moment o je viens te faire les propositions les plus importantes et
les plus srieuses, tu me prviens en me jetant  la tte tes chimres
stupides.

Tiens, tu me parles de Blanche; c'est le docteur du mme nom qui devrait
s'occuper de toi.

--Aprs?...

--Tu es un triple idiot.

--Nego, aprs?

--Veux-tu te prsenter au conseil municipal?

Mrigue bondit en ouvrant de grands yeux.

--Rponds donc, grand nigaud.

--Eh bien, oui, pardi, mais comment?...

--Voici, et ne m'interromps pas, surtout; figure-toi pour un moment que
tu es Cinna et que je suis Auguste. Tu sais qu'il y a un sige vacant au
Conseil?

--Oui.

--Chut!... prcisment dans le quartier Saint-Barthlmy.

--Oui.

--Chut!... tu sais qu'il y a un comit royaliste?

--Oui.

--Chut! te dis-je. Eh bien, ce comit est compos de trs braves gens,
d'une honorabilit parfaite et qui n'a d'gale que leur incapacit. Pour
t'en donner une ide, ils ne songent point  prsenter de candidat, bien
qu'ils aient toutes les chances pour eux.

--Les crtins! fit Mrigue.

--Chut, reprit le baron. Tu n'es pas respectueux, mais tu es vridique.
Enfin, il se trouve parmi eux un petit vieux moins momifi que les
autres et qui s'appelle le vicomte d'Escal. Il est afflig de cent mille
francs de rente.

--Il ne doit pas invoquer de consolatrice, alors.

--Tais-toi, bavard. Ses collgues ne le prennent pas au srieux, ce dont
il rage considrablement. Pour leur faire pice, il veut susciter  lui
seul et, bien entendu,  ses frais, une candidature royaliste. Il m'a
demand si je connaissais quelqu'un, je lui ai rpondu: J'ai votre
affaire. Eh bien?

--C'est entendu.

--Mais tu sais, il faut se hter, la proclamation doit tre affiche
cette nuit.

--Ah!

--Chut... Le vicomte a une petite imprimerie  ses ordres qu'on appelle:
La Presse de Saint-Pierre. Il met tout sur l'heure  ta disposition; pas
de maladresse au moins, si tu russis, ta fortune est faite.

--N'aie pas peur, dit Jacques, en jetant  son horrible plafond
un regard de dfi; j'ai pu tre impuissant et gauche, dans les
circonstances banales de la vie terre  terre, mais qu'une occasion
digne de moi se prsente et tu verras que ton ami le rveur tait
fond  se croire quelqu'un et quelque chose. Quant  toi, mon cher, je
t'aimais dj bien, dsormais, c'est entre nous  la vie et  la mort.

--A la vie, esprons-le, reprit Sermze trs mu.

Le lendemain, l'affiche suivante, imprime sur papier vert, s'talait
sur tous les murs du quartier Saint-Barthlmy:

    Messieurs les lecteurs,

    Je viens vous offrir de vous reprsenter au Conseil municipal
    de Paris;

    Je n'ai l'honneur d'tre ni propritaire, ni ngociant dans
    votre quartier; j'en suis le plus simple lecteur;

    J'ai pris mes grades dans trois facults et je travaille pour
    gagner ma vie;

    J'tais expditionnaire  l'administration des cultes; j'ai t
    rvoqu pour avoir sign une ptition en faveur de la libert;

    Si vous approuvez les basses oeuvres du Conseil qui gouverne
    actuellement la Commune de Paris, ne me donnez pas vos
    suffrages;

    Je dfendrai dans tous mes votes:

    La libert des pres de famille;

    L'galit de tous les citoyens dans la protection qu'ils ont le
    droit de demander aux lois;

    La fraternit qui ne traite pas en suspects les frres des
    coles et les soeurs des hpitaux;

    La franchise m'ordonne de vous dclarer mes opinions politiques
    et religieuses:

    J'estime qu'un peuple sans religion est un peuple sauvage;

    Je crois que la France, prive de son roi lgitime, est une
    nation dcapite et condamne  devenir la proie de ses ennemis;

    Ainsi j'ai toujours cru, ainsi je croirai tant qu'une goutte de
    sang coulera dans mes veines.

    JACQUES DE MRIGUE,
    93, RUE DES SAINTS-PRES.

Cette ferme et fire proclamation produisit dans tout Paris l'effet
d'une bombe d'nergie honnte, au milieu d'un camp de sceptiques et
de ramollis. Toute la presse s'occupa de ces quelques lignes de prose
claire, simple et vibrante, traces par un inconnu qui, du matin au
soir, tait devenu clbre. Les feuilles conservatrices exultaient
de joie et s'criaient qu'on avait enfin un homme. Les journaux
rpublicains disaient aimer ce langage net et dpourvu d'obscurits.
D'Escal et Sermze taient radieux. Mrigue trouvait tout cela trs
naturel et recevait comme lui tant parfaitement dus les compliments et
les hommages. Une seule ide l'enthousiasmait: la pense que toute cette
renomme qui fondait sur lui allait le rapprocher de son idole.

Le soir, lorsqu'il rentra chez lui, son concierge, jadis rche,
maintenant souriant et obsquieux, lui remit un monceau de cartes de
visite qu'il s'amusa  dpouiller sur sa table boiteuse.

En voici quelques-unes:

Le prince de La Roche-Bernard flicite M. de Mrigue de sa courageuse
attitude.

Madame Salotru, blanchisseuse royaliste, envoie  M. de Mrigue tous ses
compliments et l'assurance de sa parfaite considration.

Le gnral, comte de la Croisaie, grand officier de la Lgion d'honneur:
Bravo, jeune homme, vous tes un brave.

L'abb de la Gloire-Dieu, vicaire de Saint-Barthmy: sympathies bien
cordiales.

Anselme Rotin, employ de commerce, a l'honneur d'informer le candidat
qu'il votera vraisemblablement pour lui.

L'avant-dernire carte tait insre dans une enveloppe et ainsi conue:

Gustave Coupessay, directeur des Oratoriens de la rue de Monceau, envoie
 M. de Mrigue toutes ses congratulations et lui fait connatre qu'il
sera trop heureux de l'attacher  son tablissement dans les conditions
qu'il voudra bien fixer lui-mme.

--Tiens, dit Mrigue, il a fait une volution, l'animal d'hier au soir.

Puis il lut la dernire carte:

Thodore de Vannes, lve externe au collge de la rue de Monceau,
apprend que M. de Mrigue va donner des leons  l'cole et le prie de
lui rserver quelques heures. Il saisit cette occasion pour serrer la
main au vaillant candidat royaliste.

--Thodore de Vannes!!! Le frre de Blanche! s'cria Jacques. Ah! mon
Dieu! je tiens les toiles... enfin!...




                                 VI

                               FIANCS


--Vous ne savez pas, ma chre, disait  Mlle de Vannes le jeune duc
de Largeay, petit belltre insipide, empes comme un faux-col et raide
comme un chalas, vous ne savez donc pas?

--Quoi? fit Blanche d'un air distrait et quelque peu ennuy, sans
regarder son noble fianc.

--Eh bien! cet espce de polisson qui vous regardait l'autre jour 
l'glise d'une faon si impertinente...

--N'en dites pas de mal, cher duc, il est trs bien.

--Ah! quel bon got, ma chre, enfin, laissez-moi vous finir mon
histoire.

--Faites, mais faites vite.

--Je l'ai rencontr tout  l'heure.

--Je regrette de ne pas avoir eu la mme chance.

--Vous tes aimable... je sais son nom.

--Vous tes bien heureux.

--Jacques de Mrigue.

--Tiens, un joli nom.

--Vous trouvez?

--C'est tout ce que vous aviez  m'apprendre?

--Ah! mais non... un peu de patience.

--Vous voyez que je n'en manque pas.

--Ce Mrigue est l'tonnant candidat qui a sign les affiches
extraordinaires dont tout le monde parle.

Blanche,  ces mots, prta une attention plus soutenue aux paroles de
son fianc.

--Vous dites? interrogea-t-elle.

--Ce Mrigue, votre insolent admirateur, n'est autre chose que ce
candidat qui fait tant de bruit.

--Tiens, tiens; mais il devient tout  fait intressant, ce jeune homme.

--Quoi! ce malotru qui a os...

--Ta, ta, ta, pas de gros mots; pourquoi lui en voudrais-je de me
trouver bien? Est-ce que vous ne dites pas comme lui, par hasard?

--Ma chre, si je ne croyais de manquer au respect que je vous dois...

--Ne craignez rien, allez, j'ai bon dos.

--Je vous dirais...

--Pas de conditionnel.

--Que vos rflexions frisent l'impertinence.

--C'est un point de vue.

--Et je ne comprends gure qu' un mois de notre mariage...

--Un mois!... qui vous a dit cela?

--Mais je croyais... pardon!

--Vous tes bien press.

--Quel changement soudain.

--Vous enterrez bien vos vies de garon, vous autres...

--Mais, chre amie, je ne suppose pas que vous ayez  faire une
opration du mme genre...

--Chi lo sa?

--Je ne comprends pas l'hbreu, ma chre.

--S'il n'y avait que l'hbreu!...




                                VII

                            LE COMIT


_Monsieur le Prsident, Vidame du Merlerault_.--Messieurs, vous devinez
tous l'objet de notre runion. Il vient de se produire un fait bizarre,
absolument inou, dans les annales du parti. Nous avions dcid sagement
et prudemment que nous ne dcrions pas notre drapeau  l'lection
partielle qui va avoir lieu, le temps et les fonds nous manquant
absolument. Et voici qu' la stupfaction gnrale, un jeune inconnu
s'empare de cet tendard fleurdelys qui a t confi  notre garde, et
va-t-en guerre sans demander notre avis, sans prendre notre signal.

_Le vicomte d'Escal_.--Il et attendu longtemps.

_Le Prsident_.--Sans doute. Nous n'avons pas habitude de confier  des
gens sortis on ne sait d'o la reprsentation de nos intrts et de nos
opinions.

_Le vicomte d'Escal_--Parbleu, vous ne les confiez  personne.

_Le Prsident_.--Mieux vaut une abstention digne qu'une action
irrflchie.

_Le vicomte d'Escal_.--Il y a cinquante ans que vous vous abstenez
dignement.

_Le Prsident_.--Mon cher vicomte, vous m'interrompez avec une
opinitret inconcevable. Je vous cde la parole.

_Le vicomte d'Escal_.--Merci, je l'accepte. Messieurs, voici en deux
mots mon sentiment. Certainement, M. de Mrigue est blmable d'avoir
agi sans nous consulter, mais, outre qu'il ignorait probablement notre
existence...

_Le Prsident_.--Un royaliste ne peut pas ignorer...

_Le vicomte d'Escal_.--Pardon! voil que c'est vous qui m'interrompez,
maintenant... je continue: nous nous trouvons en prsence d'un fait
accompli.

_Monsieur de Prunires_.--Hlas! oui, malheureusement.

_Le vicomte d'Escal_.--Comment, hlas? et d'un fait crnement accompli.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Qu'importe la crnerie?

_Le vicomte d'Escal_.--Je la prfre  l'abstention digne. Je
poursuis... d'un fait crnement accompli par un homme jeune et vaillant.

_Monsieur de Saint-Benest_.--C'est prcisment l qu'est le mal!

_Monsieur de Prunires_.--Il vaudrait mieux qu'il ft vieux et prudent.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Le candidat nous a manqu de respect.

_Le vicomte d'Escal_.--Il ne vous connat pas.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--C'est une circonstance aggravante.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Et puis, enfin, qui est-il? Qu'est cela,
Mrigue? Sommes-nous certains qu'il soit n, seulement?

_Le vicomte d'Escal_.--Aussi vrai que vous tes morts, vous autres.

_Le Prsident_.--Ne faisons pas d'esprit, cher vicomte, ce n'est pas
dans les habitudes de nos runions.

_Le vicomte d'Escal_.--Veuillez m'excuser, Monsieur le Prsident, une
fois n'est pas coutume.

_Le Prsident_.--Je constate, Messieurs, qu' l'exception de l'honorable
vicomte propinant, nous sommes tous unanimes  dplorer cette
malencontreuse candidature, mais enfin, cote que cote, il faut prendre
une dcision.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Une dcision, y pensez-vous? dj!

_Le Prsident_.--Hlas! oui, malheureusement.

_Monsieur de Prunires_.--Quelle fcheuse aventure!

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Oh! que c'est grave, oh! que c'est
grave!

_Le Prsident_.--Je vous propose, en premier lieu, de voter un blme 
M. Jacques de Mrigue, pour avoir pos sa candidature en dehors de notre
assentiment. Le vicomte d'Escal est lui-mme de cet avis. Que ceux qui
sont d'un sentiment contraire veuillent bien lever la main. Personne
ne lve la main. Le comit royaliste inflige un blme  M. Jacques de
Mrigue.

_Le vicomte d'Escal_.--Soutiendrez-vous, oui ou non, sa candidature?

_Le Prsident_.--La question est double. D'abord nous ne pouvons pas lui
donner un centime.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Pour a, jamais! Il ne manquerait
plus que a.

_Monsieur de Prunires_.--D'abord, il n'y a que 35 francs dans la
caisse.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Pardon! c'est moi qui suis trsorier, il y
a tout juste un louis.

_Le vicomte d'Escal_.--Vers entre nos mains par le tapissier royaliste
de la rue Vanneau.

_Le Prsident_.--L n'est pas la question. Je ne crois mme pas utile de
mettre en discussion une subvention pcuniaire que nous ne pouvons ni ne
voulons accorder.

_Monsieur de Saint-Benest_.--a lui apprendra  ne pas nous consulter.

_Le Prsident_.--Maintenant, Messieurs, il faut boire le vin qui est
tir. Je vous demande de bien vouloir vous rsigner  donner votre appui
au candidat. Je crois que vous y consentirez tous et j'ai l'honneur de
prier notre cher secrtaire, le chevalier de Sainte-Gauburge, de vouloir
bien insrer au procs-verbal que: 1 Le comit vote un blme  M.
Jacques de Mrigue ( l'unanimit!); 2 Le comit ne fournit  M.
Jacques de Mrigue aucune subvention pcuniaire ( l'unanimit!); 3 Le
comit appuie la candidature de M. de Mrigue ( l'unanimit!) Mes chers
collgues, la sance est leve.




                                VIII

                              A LA MODE


Mrigue tait le lion du jour. Toute la presse s'occupait de cet
audacieux liacin qui, rompant avec les habitudes gteuses de la
phrasologie politique, parlait un langage clair, net, incisif,
catgorique. _Le Rappel_ le qualifia de petite vipre ractionnaire
couve trop longtemps dans le sein d'une administration rpublicaine. Il
reut dans son grenier une visite d'un reporter du _Figaro_ qui se plut
 louer la simplicit spartiate du vaillant champion de la lgitimit.
D'innombrables cartes de congratulation affluaient  son casier. On ne
parlait que de lui dans les salons bien pensants et beaucoup de jeunes
femmes tmoignaient le dsir de voir en chair et en os le jeune athlte
dont le nom retentissait si fort  leurs oreilles. Deux princes, trois
ou quatre ducs, une demi-douzaine de marquis, des rgiments de comtes
et des troupeaux de barons voulurent faire l'ascension des cent vingt
marches. Ils restaient tous bouche bante devant le dnment du candidat
et se demandaient comment il tait possible que tant de valeur et de
hardiesse fussent le partage d'un personnage aussi dshrit du sort.
Jacques, qui croyait marcher vivant dans son rve toil, recevait
toutes les flicitations et tous les compliments d'une faon  la fois
gauche et hautaine qui tait pleine d'une trange saveur. Il s'tait
empress, naturellement, d'aller occuper son poste de rptiteur
au collge ecclsiastique de la rue de Monceau, o le rvrend Pre
Coupessay l'avait accueilli comme une grande dame. Ce religieux
opportuniste eut mme l'admirable toupet de lui dire qu'il lui semblait
bien l'avoir dj vu quelque part. Tous les jeunes gens de famille
avaient rclam, comme une prcieuse faveur, les leons de ce conqurant
si remarquable  la fois par sa mine fire, sa dsinvolture et son
caractre bon enfant. Son premier lve avait t Thodore de Vannes,
le propre frre de la Vnus de Sainte-Radegonde, sorte de gros garon,
jovial et brutal, lev  la diable, notablement intelligent et dou
par-dessus tout d'une excentricit voisine de l'alination. Thodore
avait, ds le premier jour, vou  son matre d'occasion une admiration
dsordonne et une sorte d'amiti violente et sans mesure. Jacques
trouvait bien toutes les dmonstrations de l'adolescent un peu
encombrantes, mais le vague espoir d'arriver  la soeur par le frre le
dterminait  supporter toutes les effusions obsdantes du collgien.
Il le fit causer avec un certain art et apprit une foule de choses
intressantes, au sujet de sa chimre. Il eut la confirmation des
fianailles de Blanche avec le duc de Largeay. Thodore ajouta que cette
union tait le rsultat d'une pure convenance de famille et que sa soeur
trouvait le duc fade et ennuyeux. Il tait absolument du mme avis et
regrettait vivement que Blanche n'poust pas un homme intelligent et
digne d'elle. On la surnommait partout la quatrime Grce et elle allait
unir ses destines  celles d'un boudin sans savoir et sans esprit, dont
tout le mrite consistait  perptuellement rire, aux fins d'exhiber
un rtelier perfectionn pay six mille francs chez Prterre. Du reste,
ajoutait Thodore, ce mariage n'tait certes pas fait encore et
pourrait bien ne jamais se raliser. On juge si ces dclarations
taient approuves et appuyes par Mrigue, qui arrivait  se dire
intrieurement: dcidment, ce gaillard-l est trs fort! il n'a pas
les prjugs de ses pareils: il est utilisable. L'affection qu'il me
tmoigne, jointe  cette largeur d'ides, peut mettre bien des atouts
dans mon jeu.

Un jour, le candidat royaliste reut la lettre suivante:

    Monsieur,

    Je fais une collecte  domicile pour les pauvres du quartier
    spcialement secourus par M. l'abb de la Gloire-Dieu. Tout le
    bien qu'on dit de vous me fait un devoir de compter sur votre
    gnrosit. J'aurai le plaisir de me prsenter moi-mme chez
    vous et je ne doute pas de l'accueil que vous voudrez bien faire
     mes sollicitations en faveur des malheureux.

    Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments trs
    distingus.

    Comtesse de Vannes,
    Htel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.

Pardieu! s'cria Jacques, je crois bien, que je t'en donnerais, si
j'en avais, mais o diable trouver assez de _monacos_ pour te faire une
aumne digne... de la fille!

Il rflchit quelques instants et s'lana tout  coup chez le vicaire
de Saint-Barthlmy. Il lui exposa la situation et le pria de lui
avancer cinq louis.

--Mais, voyons, mon cher enfant, lui dit l'abb dont la sagacit
devinait toutes les penses du jeune homme, voyons, pourquoi voulez-vous
jeter une somme pareille par la fentre? Croyez-vous qu'on vous en saura
gr. On vous remerciera sans doute, mais on se dira que vous avez voulu
poser, lancer de la poudre aux yeux, vous faire passer pour ce que vous
n'tes pas, enfin... je vois que vous persistez... qu'il soit fait selon
vos dsirs, pauvre enfant!... pauvre enfant!

Le prtre pronona ces dernires paroles avec une tristesse qui fit
trembler sa voix. Jacques n'y prit point garde, reut les cinq louis,
remercia chaleureusement l'ecclsiastique et courut sans dsemparer 
l'htel de Soubise pour apporter son offrande.

--Mme la comtesse ne reoit pas aujourd'hui, lui dit assez insolemment
un concierge habill en suisse de cathdrale.

--Voulez-vous lui dire que c'est M. de Mrigue.

--Ni Mrigue, ni personne, rpliqua avec scheresse le pipelet
resplendissant.

Jacques se demanda s'il n'allait pas btonner ce drle. Il comprit bien
vite l'inanit d'une pareille excution, tendit au cerbre l'enveloppe
qui contenait sa carte et son billet de cent francs, en le foudroyant de
ses yeux irrits. Bien, rpondit le valet et il referma brusquement la
porte au nez frmissant du donateur.




                                  IX

                          LA FAMILLE JOYEUSE


--Papa! maman, Marianne, Mathilde, s'criait Jacqueline toute haletante
d'motion et de bonheur, coutez! coutez! une lettre de mon cher petit
frre. Ah! si vous saviez!... venez tout de suite. Marianne! dis 
Jeannette de faire boire un coup au facteur, merci, mon Dieu! merci.

Toute la famille de Mrigue s'tait prcipite aux appels triomphants
de son plus jeune membre. Jeannette, la vieille et fidle cuisinire,
rappelait le facteur  grands cris et, sans savoir de quoi il pouvait
bien s'agir, lui versait gnreusement un grand verre du meilleur vin
de la cave; le domestique lui-mme, le brave et digne Pierrille, quoique
non interpell, avait abandonn ses boeufs  moiti lis au seuil de
la grange et tait accouru, son bonnet  la main, en entendant les
exclamations de Mlle Jacqueline. Bientt un groupe s'tait form dans
la cour: la famille entire, Jeannette, Pierrille, le facteur, ces trois
derniers  une distance respectueuse, faisaient un cercle autour de la
jeune fille qui brandissait sa lettre en l'air comme un porte-drapeau
arbore son tendard. A tout ce tumulte inusit dans l'habitation si
paisible, la chienne du logis, la douce et gentille va, s'tait avance
 son tour et regardait ses matres d'un air tonn, en remuant la
queue. Jacqueline lut d'une voix tremblante la missive extraordinaire
qu'elle avait fivreusement parcourue:

    Ma chre petite Jacqueline,

    Papa, maman, mes grandes soeurs ne m'en voudront pas de t'avoir
    adress l'importante correspondance d'aujourdhui. Je te devais
    bien cela, compagne aime de mon enfance et de ma jeunesse;
    comme papa, tu n'as jamais dsespr de mon avenir. Vous aviez
    raison: Je suis candidat du comit royaliste aux lections
    parisiennes, j'ai toutes les chances possibles de succs. Je
    suis rptiteur au collge de la rue de Monceau, et tous les
    jeunes gens des plus grandes familles se disputent l'honneur de
    mes leons. Le premier que j'ai eu est prcisment le frre de
    ma belle demoiselle de Sainte-Radegonde qui s'appelle Blanche de
    Vannes et appartient  la premire aristocratie du faubourg.
    Cet lve m'a vou une affection extraordinaire. Je vais pouvoir
    approcher l'idole de mes rves! Mes chres mes, que de bonheurs
     la fois: l'honneur, l'argent! et peut-tre l'amour. Je ne
    t'en cris pas plus long aujourd'hui, ma bonne Jacqueline, tu
    comprends aisment quelles doivent tre mes occupations. Je
    joins  ma lettre un exemplaire de ma proclamation aux lecteurs
    du quartier Saint-Barthlemy et divers extraits des journaux qui
    me portent aux nues. Dans tout cela, ma premire pense a t
    celle-ci: je vais donc pouvoir envoyer un peu de joie  ceux qui
    sont si tristes et que j'aime tant. Je vous embrasse de toutes
    mes forces.

    JACQUES.

--Louez Dieu et tirez le canon! exclama le vieux Mrigue en
voulant saisir les extraits des journaux qu'il jeta  terre dans sa
prcipitation.

--Mon ami, interrompit la pieuse Caroline, d'une voix plus calme, mais
toute vibrante de bonheur, mon ami, tu as bien dit. Il faut commencer
par remercier la Providence divine qui vient  notre secours au moment
o nous croyons tout dsespr.

La sage Marianne prit alors la parole.

--Je crois, dit-elle, que voil un bon dbut. Il ne faut pas attendre
monts et merveilles; nous pourrions nous mnager de pnibles dceptions,
mais enfin on peut dire, d'ores et dj, que Jacques a le pied 
l'trier, et la possibilit de parvenir  une situation honorable et
avantageuse...

--Il marche  ses grandes destines, affirma Jacqueline, il glorifiera
notre nom.

--Il sert son Dieu et son roi, dit  son tour l'enthousiaste Mathilde.
Que pouvons-nous dsirer encore?...

--Que quelques moluments solides viennent s'ajouter  toute cette fume
de gloire, reprit Marianne srieuse et grave.

--Mais s'il y avait vraiment quelque chose derrire cette jolie
amourette, dit Joseph de Mrigue, anxieux. Pourquoi pas, ma chre
Marianne?

--Tout est possible, mon pre, mais cela n'est pas probable, rpondit la
soeur ane.

--Comment? pas probable, ma fille?... Mais au contraire, rien n'est plus
vraisemblable. Quelle jeune fille ne serait jalouse d'unir son sort
 celui d'un garon aussi vaillant, aussi bien n, et je puis ajouter
maintenant aussi clbre que Jacques de Mrigue?...

--Papa a raison comme toujours, dit Jacqueline en sautant au cou du
vieux comte...

Jeannette et Pierrille, les deux bons serviteurs, quoique placs  une
certaine distance du groupe familial, avaient vaguement saisi le sens
gnral de cette conversation. Ils comprenaient que Jacques allait
devenir un grand personnage, lui qu'ils avaient vu au berceau, et auquel
il ne cessaient de pronostiquer un avenir sidral. Un bon sourire,
moiti tonn, moiti joyeux, panouissait leurs traits mins par
le travail et la fatigue; va s'tait approche de Jacqueline et lui
lchait doucement les mains. Un gai soleil de printemps clairait
cette petite scne, et mlait au bonheur de ces pauvres tres l'immense
allgresse de la rsurrection du ciel.

--Pierrille! dit tout  coup Joseph de Mrigue, en attendant
l'artillerie qui nous manque, tu vas tirer deux coups de fusil.
Pierrille obit avec empressement et dchargea en l'air  deux reprises
une vieille canardire informe qui,  la seconde dtonation clata, et
fit au tireur une lgre blessure.

Comme on s'empressait autour de lui et que Marianne blmait l'ordre
imprudent du comte, le domestique affirma, dans son patois pittoresque,
qu'il tait heureux d'arroser de son sang la premire couronne de son
jeune matre.

Tous les membres de la famille voulurent rpondre incontinent  leur
cher reprsentant qui leur envoyait de cent cinquante lieues un si
brillant rayon d'honneur.

Le chef de la maison et Jacqueline furent dithyrambiques, les adjectifs
hyperboliques et les adverbes sonores clatrent sous leur plume comme
des gerbes d'tincelles sous le galop d'un cheval. Joseph dchira deux
feuilles de papier dans son impatience nerveuse, et entra dans une
grande colre accompagne de gros mots, en prtendant que sa femme
n'avait que de sale encre, de sacres plumes, et de fichu papier!
Caroline, tout en flicitant son cher fils, lui exprima que la premire
chose qu'il avait  faire, tait de tmoigner sa reconnaissance au bon
Dieu en allant trouver au plus vite son confesseur qu'il ngligeait
depuis si longtemps.

Mathilde, en quelques pattes de mouche fivreusement traces, recommanda
 son frre de toujours viser  l'honneur et de ddaigner les vils
mtaux si recherchs en ce sicle matrialiste.

Marianne au contraire avertit Jacques de ne pas trop songer  la
vaine gloriole et  l'immortalit dcerne par les journaux. Elle lui
conseilla de profiter d'une popularit, peut-tre phmre, dans un
milieu bien capricieux, pour s'efforcer d'acqurir honntement les
moyens de vivre et d'aider les siens.

Au repas du soir, o fut invit le vieux cur Desmolard, on but une
bouteille de vieux Mrigue soigneusement bouche, cachete et tiquete
cinq ans auparavant par la prvoyante Marianne. Les six convives
absorbrent  peine la moiti du prcieux flacon qui fut renvoy  la
cuisine o le digne Pierrille se chargea de l'achever.

M. de Mrigue, selon sa coutume, se coucha en mme temps que les poules,
oubliant,  la grande indignation de sa sainte pouse, de rciter sa
prire du soir.

Mme de Mrigue resta agenouille jusqu' une heure avance de la nuit.




                                 X

                     LA DOUAIRIRE SCANDALISE


La comtesse douairire de Vannes, assise auprs de sa fille, dans
le grand salon blanc et or de l'htel Soubise, tait en train de la
morginer tout doucement.

Cet adverbe tait essentiel  ct du verbe prcdent, car Mlle Blanche
tait absolument dans la catgorie de ces jeunes filles qui, en un
instant d'humeur ou de caprice, envoient promener par-dessus les
moulins, pre, mre, directeur... et bonnets...

--Ma bien chre Blanche, j'ai une toute petite observation  te faire...

--Encore des reproches.

--Je m'en garderais bien... une simple remarque... un lger conseil...

--Dites toujours, cela n'engage  rien...

--Je trouve que tu lis beaucoup, et des livres bien risqus.

--Affaire de got, chre maman... J'ai toujours prfr les romans aux
mditations de l'vangile...

--Sont-ce l, mon enfant, les leons que tu as reues au couvent du
Sacr-Coeur?

--Ah! les leons des rvrendes mres, vous savez, j'en prends et j'en
laisse...

--Vritablement, tu m'abasourdis. Dis-moi o tu peux avoir trouv toutes
ces ides d'indpendance malsaine, prmature?

--Dans ma tte.

--Mes compliments. Tu es  peine gentille pour moi... et... pas du tout
pour ce pauvre duc, ton fianc...

--Ah! le duc!...

--Eh bien! le duc?...

--Eh bien, l! il m'ennuie! en bon franais...

--Comment? dj!

--Depuis le premier jour.

--Mais, malheureuse enfant, tu l'as accept, voyons?

--Sans doute... et aprs?...

--Mais il sera ton mari dans quelques semaines...

--Oh! d'abord, rien ne presse... et puis...

--Et puis...

--Soit! il sera mon mari. Beau nom!... Un des lions du club habill  la
dernire mode!... parfaitement niais... Rien de mieux...

--Tu me fais tomber des nues, ma fille, tu n'as donc pas l'intention de
l'aimer?

--Oh! mon Dieu!... si fait!... comme on aime... un mari!...

--Tais-toi, Blanche, s'il t'entendait!...

--Il m'a dj comprise, allez!...

--Et c'est pour cela qu'il est si triste, ma fille... En vrit, tu me
navres...

--Triste?... Le duc de Largeay?... Toujours assez gai pour faire de
petits soupers aux Ambassadeurs avec Mlle Zo!...

--Blanche!... y penses-tu?...

--Pour payer un coup de deux cents louis  Mlle Microche des
Nouveauts...

--Tais-toi, de grce! si quelque domestique tait derrire les portes...

--Pour avoir un compte de cent louis chez la bouquetire du Jockey!

--Mais il t'envoie chaque jour des fleurs!...

--Des rossignols!... achets au rabais sur les brouettes qui passent
dans les rues... Eh! chre maman, vous ne saviez pas tout cela!... Cela
prouve qu' votre ge, vous avez encore des choses  apprendre de votre
fille.

--Tu me confonds...

--Ah! vous n'avez pas fini... oui, le duc sera mon mari! C'est entendu.
C'est conclu. Je l'aimerai... par convenance... mais quand  lui donner
un atme de mon coeur, vous entendez, un atme...

La comtesse douairire tait anantie. Elle ne put rpliquer  ce trait
final et leva les mains au ciel en murmurant  la cantonade: Eh bien!
Mesdames, mettez donc vos filles au couvent!...




                                 XI

                            UNE LECTURE


Le duc de Largeay, prtentieusement accoud  la grande chemine du
salon blanc et or, pince du bout des lvres une cigarette du Levant
dont il envoie la fume au plafond en petits cercles bleutres
gomtriquement mesurs. La comtesse douairire de Vannes se concentre
sur une broderie d'un dessin compliqu; sa fille, Blanche,  demi
vautre sur un divan, regarde les bibelots et les candlabres d'un air
distrait et maussade.

--Eh bien! dit-elle tout  coup, voyant que personne ne se dcidait 
rompre l'auguste silence, eh bien, duc, nous apportez-vous des nouvelles
du boulevard ou du club?

--Oui, ma chre. Enfin, quand je dis des nouvelles, elles se ressemblent
toutes ces jours-ci. Ouvrez la premire feuille venue, royaliste ou
intransigeante, matinale ou vesprale, c'est Mrigue, toujours Mrigue,
encore Mrigue. J'ai prcisment dans ma poche son discours  la runion
publique.

--Voudriez-vous tre assez aimable pour nous en donner lecture?

--Si cela peut vous tre de quelque agrment?

--Certes.

--Cela n'ennuiera-t-il pas la comtesse?...

--Oh! moi, je brode, rpondit la douairire interpelle.

--Eh bien, ma chre Blanche, reprit le duc, je vais vous faire faire
connaissance avec la prose de votre admirateur.

--J'coute, monsieur le duc.

--Messieurs, ds l'ouverture de la priode lectorale un groupe de
royalistes, sans s'arrter aux considrations d'ge, de fortune ou
de notorit qui devaient me drober  l'attention publique, est venu
m'engager  poser ma candidature aux lections de notre quartier. J'ai
cd  leurs instances, et je suis descendu rsolument dans l'arne.

--Trs gentil  la fois de modestie et de crnerie, observa Blanche.

Le duc poursuivit en se mordant les lvres:

La dmagogie triomphante dclare une guerre sans merci  toutes
nos forces constitues: Nous voulons conserver tout ce qu'elle veut
dtruire, protger tout ce qu'elle attaque, sauver tout ce qu'elle
bat en brche; nous sommes les assigs de la grande citadelle de
l'ordre!...

--Belle image! dit Blanche.

--Mauvaise rhtorique, rpliqua Largeay.

--Oh! ne parlez pas de rhtorique, rpliqua Mlle de Vannes, vous n'avez
pas encore fait la vtre...

Le duc, musel, continua: Examinons d'abord comment nos diles
entendent appliquer la devise suranne dont ils noircissent les
murailles de tous nos difices publics. La libert qu'ils exigent pour
eux, ils la refusent premptoirement aux autres, et les honntes
gens, bon gr, mal gr, verront leurs enfants courber la tte sous
les fourches caudines de l'athisme gratuit et de la polissonnerie
obligatoire...

--Bravo! fit Blanche en applaudissant.

--Vous applaudissez des violences, ma chre.

--Essayez donc d'en faire des violences, vous!

--Oh! Blanche! Je reprends:

La fraternit signifie aujourd'hui la proscription des frres et des
soeurs...

--Charmant! murmura Blanche.

--Calembour vulgaire! entonna le duc. Je poursuis: Quelles sont les
oeuvres de ces hommes? A quoi emploient-ils nos millions? Ils dressent
sur nos places publiques des Mariannes aux grossiers appas que l'on
ne voudrait pas rencontrer au coin des carrefours. Ils votent  leurs
aimables Caldoniens des fonds de dplacement et des indemnits pour
travaux extraordinaires.

On voit qu'il sort d'une administration, ce monsieur...

--O vous seriez incapable d'entrer si jamais vous tiez ruin.

--Ne m'interrompez donc pas  toute minute.

Maintenant, j'aborde le ct politique de ma profession de foi, je suis
catholique et royaliste...

--Franc, loyal, splendide! s'cria Blanche.

--Et fortement maladroit.

--Je voudrais vous y voir.

--Vous serez prive de ce spectacle.

--Je m'en doute, cher duc... Vous  la tribune! Ah! ah! ah! J'en pme,
rien que d'y penser, un guignol de grandeur naturelle... Continuez...

--La Rpublique engendre la licence, le dsordre, la perversion; elle
abaisse les caractres, amollit les courages, mousse les forces vives
de la nation dans des luttes intestines sans profit et sans grandeur, et
livre, en fin de compte, le pays dsarm  l'pre convoitise des hordes
conqurantes...

--Trs bien! trs bien! appuya Blanche.

--Du pathos pur et simple.

--Pathos? dites-vous. Prenez garde, ce mot a une terminaison grecque, ne
vous aventurez pas sur les terrains que vous ignorez... Allez!

--Je veux lutter galamment contre les rpublicains convaincus, mais
une juste colre s'empare de moi  la vue des acrobates et des jongleurs
politiques. Que je voie venir  ma rencontre un ennemi franc et probe,
je le combattrai sans cesser de l'estimer, et quand nous interromprons
le duel,  la chute du jour, nous changerons peut-tre des prsents
comme les hros d'Homre... Ae, ae, des rminiscences classiques, 
prsent.

--Ce n'est pas vous qui en auriez de semblables, bien cher duc... La
raillerie vous est malsante... Allez!...

--Mais pour les gens sans foi qui ne craignent pas d'employer des
engins perfides, pour les espions et les dlateurs, pour les fabricants
et souteneurs de l'article vu et autres ordures...

--Ah! quelles expressions. Quel langage!

--Allez donc... Opoponax!...

--Je ne les pargnerai pas, car je le dclare hautement, je ne
redouterai jamais ni leur plume, ni leur pe...

--Fier, crne, charmant!...

--Une simple provocation, ma chre!...

--Que vous ddaigneriez, n'est-ce pas?

--Certes, ma bonne amie.

--Comme je vous connais bien... Ensuite!

--Quelques jours  peine nous sparent de l'ouverture du scrutin;
que ma personnalit s'efface, que l'amour de notre cause enflamme seul
l'ardeur de nos mes. Ne nous inquitons pas du rsultat de nos peines
et de nos fatigues. Quand on s'est trac une route, on doit la suivre
invariablement... Le royaliste qui a gard une plume ou une pe 
la main, et sa vieille foi dans le coeur, quand il a interrog sa
conscience, doit affronter le sort. Va o tu peux. Meurs o tu dois!

--Superbe! superbe! dit Blanche en battant des mains.

--Tout bonnement de l'pigramme.

--Vous dites, cher duc?

--Pardon, pardon, je voulais dire mlodrame.

--Diable! je vous souhaiterais sincrement des rminiscences de
langue franaise puisque vous paraissez si fort mpriser les autres...
Voulez-vous continuer?

--C'est fini, chre amie, le journal ne donne que des extraits.

--Dj termin? Quel dommage! Je veux lire ce discours in-extenso,
c'est--dire en entier, je traduis pour ceux qui ne comprennent pas le
latin. C'est tout bonnement splendide. N'est-ce pas, maman, que vous
tes de mon avis?

--Ah! moi, j'ai brod, rpondit la comtesse douairire sans lever les
yeux.

--Vous n'avez pas le got bien sr, ma chre, dit Largeay en froissant
le journal qu'il venait de parcourir avec un dpit mal dissimul, vous
lisez trop les auteurs modernes.

--C'est une petite diffrence qui existe entre nous. Bref, ce Mrigue
est un homme, quelles que soient les critiques des clubmen et autres
gens bien peigns.

--Un homme... Je n'en suis donc pas un  votre compte?

--Oh!... cher duc!... Mais laissons un sujet que vous estimez frivole et
parlons un peu des choses qui vous intressent. Quoi de nouveau au club?

--Saint-Benest a perdu deux mille louis au Quinze.

--Et puis?

--Prunires plaide en sparation avec sa femme qui, parat-il, l'a
battu.

--Dame! elle a d le secouer comme un Prunires.

--Oh! que vos plaisanteries sont de mauvais got, ma chre amie.

--Aprs, aprs, pas de paroles oiseuses!

--M. du Merlerault a gagn mille louis sur M. de Senlis,  Chantilly.

--Est-ce tout?

--Non! Le petit Mora s'est battu au pistolet avec le grand du Tranchey.

--Pourquoi cela?

--Ces deux messieurs s'taient rencontrs dans l'antichambre d'une femme
lgre.

--Dites donc d'une cocotte, allons!

--Pardon! il y a une nuance.

--Et cette femme lgre s'appelait...?

--Je n'ai pas retenu le nom.

--Mlle Zo, peut-tre!

--Connais pas, chre amie, connais pas.

--Celle qui aime tant les soupers fins.

--Ah! je ne savais pas!

--Bien... assez... Vous n'avez plus d'histoires!

--Ah! si fait! le petit vicomte d'Escal se vante partout d'avoir invent
la candidature Mrigue, d'avoir t le Christophe Colomb de cette
Amrique.

--Ah! encore, cher duc, vous tes excrable. Non, je vous en conjure, ne
faites pas d'esprit, je vous prfre  votre tat naturel.

--Toujours ce Mrigue! On ne peut se retourner sans voir ses affiches
vertes ou sans entendre parler de lui.

--Soyez tranquille, il ne vous en arrivera jamais autant.

--Je ne vous cacherai pas que je commence  tre agac d'our ce nom
ressass par tous les chos.

--Allez le lui dire, cher duc. Vous vous battrez, et il vous tuera.

--Comme vous allez vite en besogne, chre amie. Croyez-vous que je me
commettrais avec un aventurier?

--Non, non, duc, je ne le crois pas.

Comme Blanche de Vannes achevait ces mots la porte du salon s'ouvrit
brutalement et livra passage au gros Thodore, chancelant, titubant, les
yeux pochs et les habits en lambeaux.

La comtesse douairire se prcipita pleine d'inquitude.

--Faites-le conduire au lit, dit Blanche sans se dranger, il est encore
dans les brindezingues. Ce n'est que la troisime fois depuis deux
jours. Il y a du progrs.

--Comment?... de quoi?... grognait Thodore en s'appuyant aux
murailles... d'abord il ne s'agit pas de cela. Il s'agit... d'aller...
veiller l'Acadmie... Vous savez, l'Acadmie,  l'Institut... pour
donner le prix Montyon...  mon ami Mrigue... le prix Montyon, ce n'est
pas trop... il m'a sauv la vie. Voil! il ne s'agit pas d'aller au
lit, il s'agit du prix Montyon... de Mrigue... et de l'Acadmie... vous
savez,  l'Institut, l-bas, la maison est au coin du quai.

Pendant que Largeay et la comtesse faisaient asseoir le jeune homme, un
commissionnaire apporta une lettre ainsi conue:

    Madame la Comtesse,

    Mon cher lve Thodore, presque au sortir du collge, a t
    attaqu par une bande d'escarpes qui exploite le quartier de
    l'Europe. Fort heureusement je me suis trouv passer sur le
    terrain de la rixe; j'ai eu la chance de mettre en fuite les
    agresseurs et de vous ramener M. votre fils sain et sauf. Je
    ne l'ai quitt qu' la porte mme de votre htel, et je l'eusse
    mme certainement accompagn jusqu'auprs de vous, si je n'avais
    eu la crainte de commettre une indiscrtion.

    Agrez, madame la comtesse, l'hommage de mon profond respect.

    JACQUES DE MRIGUE.

--Mais c'est un ange, cet homme! s'cria Blanche avec un enthousiasme
sincre.

--Ou du moins un brave garon, opina la comtesse douairire.

--Il n'a fait que son devoir, reprit schement le duc de Largeay.

Pour le coup, Blanche n'y tint plus.

--Duc, dit-elle d'un ton sarcastique, vous tenez le langage d'un nigaud.

--Blanche! Blanche! fit la douairire scandalise.

Cependant Thodore s'tait pesamment endormi sur un fauteuil et ronflait
avec un bruit de crcelle, les bras pendants et les jambes cartes.
Entre le frre ivre mort, et la soeur, plus que grincheuse, le duc
sentit que sa position devenait difficile. Il baisa assez adroitement
la main de sa fiance, salua cavalirement sa future belle mre et
s'clipsa sans autre formalit. Ds qu'il eut tourn les talons, Blanche
dit  la comtesse:

--Ma chre maman, il faut absolument faire une politesse  M. de
Mrigue, c'est un devoir indiscutable.

--Eh bien, ma fille, reprit la douairire, quand tu voudras.




                                XII

                         DEUX RENCONTRES.


Mrigue avait effectivement tir Thodore de Vannes d'un trs mauvais
pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer
chez lui en quittant sa classe, avait t selon une habitude dj
enracine, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un
cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse tant exalte par
les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe tait survenue
entre trois rdeurs de barrire et le noble habitant de l'htel Soubise.
Thodore, aprs avoir distribu quelques normes coups de poing et reu
lui-mme une srieuse racle, s'tait retir devant la supriorit
du nombre et avait opr vers les quartiers du centre une retraite en
mauvais ordre. Comme il repassait  la hauteur de son collge,
poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontr Jacques qui jeta
immdiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse nergie et de
sa grosse canne plombe. Les agresseurs prirent la fuite, non sans
incriminer la lchet des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre
trois proltaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqu que son
lve n'tait point, quant  la lucidit d'esprit, dans une situation
absolument normale, hla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le
reconduisit  la rue Saint-Dominique. Il avait une singulire envie
d'entrer et de remettre lui-mme Thodore s mains de la comtesse
douairire, mais il pensa avec raison, qu'il tait plus dlicat et plus
politique de s'effacer immdiatement aprs le service rendu et avant
d'attendre sa constatation par les intresss.

Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses
courses lectorales qu'il excutait quotidiennement avec une infatigable
activit, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison
qui lui remit un billet ainsi conu:

    La comtesse douairire de Vannes prie Monsieur Jacques de
    Mrigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dner
    chez elle demain soir  sept heures et demie. Elle saisit cette
    occasion pour remercier Monsieur de Mrigue d'avoir rendu 
    son grand tourdi de fils un service signal comme celui d'hier
    soir.

    Htel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.
    Ce Mercredi.

Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aronaute qui,
par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une
flicit profonde s'empara de tout son tre et transparut sur son visage
avec un lger sourire qui adoucit infiniment son nergie habituelle et
la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil,
et comme par enchantement, toutes les proccupations politiques
s'vanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, 
l'aventure, sans se proccuper des passants et des rues et comme s'il
et suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystrieuse. Il
fut bientt tir de sa rverie par un petit coup de canne sur l'paule.
Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le prcipitait des
hauteurs de son extase, mais se rassrna presque aussitt. C'tait le
baron de Sermze. Pour toute entre en matire, Mrigue montra  son ami
le billet qu'il venait de recevoir. Sermze lui rpondit simplement:

--Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien
au point de vue de tes dsirs chimriques, mais il y a une question trs
relle qui est souleve par la remise de ce poulet.

--De ce poulet?

--Je retire le mot s'il te blesse... Vrai on dirait que tu es gendre...
enfin, c'est pas tout a, tu vas donc dner  l'htel Soubise?...

--Pardieu! un peu!

--As-tu seulement un habit?

--Diable! je n'y songeais pas...

--tourneau! Un claque?

--J'en ai un qui date d'avant la guerre.

--Insuffisant, trs cher... un plastron irrprochable?

--L'adjectif serait prsomptueux.

--Des souliers vernis?

--Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point rflchi  tout cela.

--Est-ce que tu rflchis jamais  quelque chose! As-tu au moins
l'argent ncessaire pour te procurer ces divers objets?...

--J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma premire
mensualit au collge que dans trois semaines.

--Voil dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.

--Tu es un dieu, Sermze.

--Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question
d'quipement et ne fais pas de gaffe.

--De ce pas, cher baron...

--Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi oprer
des coupes importantes dans la fort vierge qui ombrage ton acropole.

--Ah! tu crois, ami?

--Oui, crtin! Ces crinires-l ne sont bonnes que pour griffonner et
dclamer la _Rdemption des Damns_, ou autre fantaisie dantesque. Dans
le monde, on porte trs court.

--Je suivrai tes conseils, je reconnais ta comptence en ces questions.

--Et aussi pour dnicher des candidatures parisiennes aux Limousins
obscurs.

--D'accord, le fait est brutal.

--Et tu es une brute... Rudement chouette  propos ton discours et je te
renouvelle mes compliments.

--C'est heureux.

--Ah! pour une fois... enfin  revoir. Sois sage!... habile et bien
peign.

Le lendemain soir le candidat royaliste,  peu prs dguis en homme du
monde, se prsentait  l'htel Soubise et passait firement devant
le concierge polychrome qui l'avait nagure conduit d'une faon si
sommaire. Le salon tait vide lorsqu'il y fut introduit. Le dner devait
avoir lieu  sept heures et demie et la pendule ne marquait que
sept heures et quart, Jacques tait arriv un peu trop tt. Sermze
appellerait cela une premire gaffe! se dit-il. Comme il formulait en
lui-mme cette pense assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna
passage  Blanche de Vannes qui traversa l'immense pice comme un petit
ouragan et vint saisir la main de Jacques avant mme que remis de son
motion il et eu le temps de rpondre  son geste.

--Il y a plusieurs jours que nous dsirions vous voir, Monsieur; vous
reprsentez nos ides d'une faon si entire et si franche... et en
outre vous tes si bon pour ce grand maladroit de Thodore.

--Mademoiselle... put  peine articuler Mrigue totalement foudroy par
cette incisive entre en matire.

--Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez tre harass avec le double
mtier que vous remplissez si courageusement, ma mre va venir dans
quelques minutes... Thodore ne tardera pas non plus  moins qu'il ne
soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et
dj il veut faire le jeune homme... hein?...

--Mademoiselle...

--a boit une absinthe, a fume une pipe, a parle de femmes. Quelle
piti, n'est-ce pas?...

--Oh! mademoiselle...

--Enfin, ce sujet-l ne vous intresse pas beaucoup... Il parat,
monsieur, qu' toutes vos autres qualits vous joignez celle d'tre
pote...

--Mademoiselle...

--Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup
ceux qui savent les faire. Thodore m'a parl d'un grand pome que vous
tiez en train d'crire sur la _Rdemption des Damns_.

--Mademoiselle...

--Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...

--Assurment, mademoiselle.

--Avant qu'il soit dit, je vous prie, je raffole des primeurs... Et
puis,  propos, monsieur, il me semble vous avoir dj vu je ne sais o?

Jacques, qui tait ple comme un linge, sentit monter  ses joues un
violent afflux de sang...

--Mademoiselle, je... je ne sais pas...

--Parfaitement,  Sainte-Radegonde, je crois mme que vous laisstes
tomber votre canne  terre au moment le plus solennel du salut auquel je
donnerai le mme qualificatif... C'tait bien vous, n'est-ce pas?... Il
y a trois semaines?...

--Je crois... mademoiselle...

--J'ai mme ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez,
monsieur?

--Mademoiselle! Comment donc?...

A ce moment la comtesse douairire entrait majestueusement.

--Bonjour, monsieur de Mrigue, dit Mme de Vannes d'une voix
somnolente. Comme vous tes donc aimable d'avoir bien voulu rpondre 
mon invitation un peu improvise... et j'ai hte de vous exprimer tout
de suite mes compliments et mes remerciements.

--Madame!...

Thodore, dans un tat  peu prs normal, fait son entre comme un
bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta
presque au cou de Mrigue qui fut oblig de se reculer pour ne pas tre
embrass.

--Bon coeur, quoique mauvaise tte, observa la comtesse.

--J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, rpondit Jacques.

--En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.

--Je l'espre, mademoiselle.

--Moi, j'en suis sre, monsieur. Vous me paraissez un homme  faire des
miracles.

--Oh! mademoiselle!...

La porte de la salle  manger s'ouvrit  deux battants et une voix de
contrebasse annona:

--Madame la comtesse est servie.

--Monsieur, dit la douairire au pote, excusez le sans faon avec
lequel je vous reois. J'ai tenu pour la premire fois  vous avoir seul
et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la
soire, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchante
de vous prsenter.

Mrigue s'inclina en marmottant avec efforts:

--Trs honor, madame...

Blanche haussait les paules, n'osant pas formuler trop haut son opinion
devant un tranger.

Thodore tait exclusivement occup  faire remplir l'assiette et les
verres placs devant Jacques dont il connaissait l'apptit hroque,
mais, par un phnomne bizarre, le candidat, que n'effrayaient point
d'ordinaire six tranches de gigot, touchait  peine aux plats exquis et
aux vins dlicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientt
la direction suprme de la conversation et questionna Mrigue sur tout
ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle
braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses
yeux noirs qui magntisaient le jeune homme et lui enlevaient toute
conscience des monosyllabes tranges qu'il plaait a et l au hasard,
pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procdait par interrogations
prcises qui ne laissaient gure place qu'aux Oui et aux Non.
L'tincelant et puissant orateur qui avait lectris une runion de
douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine  glisser de
temps  autre un: Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle.
Comment donc, mademoiselle. La comtesse douairire se taisait et
Thodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de
Vannes interromps tout  coup l'examen qu'elle faisait subir  Jacques
et lui dit  brle pourpoint:

--Monsieur de Mrigue vous n'avez rien mang depuis que nous sommes ici.
Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Thodore
nous a confi que vous tiez trs gourmand. C'est un pch mignon que je
comprends  merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgr
tout ce qu' pu me dire M. l'abb de la Gloire-Dieu. On va emporter ces
friandises de l'autre ct et vous pourrez leur faire honneur pendant le
cours de la soire.

Mrigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientt au salon, et
Jacques savoura une tasse de caf incomparable verse par la jolie main
de Mlle de Vannes.

--Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Thodore
va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mre et
moi sommes parfaitement habitues  la fume... et... je vous avouerai
mme que j'aimerais assez...

--Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez
rien, monsieur de Mrigue.

--Tout au contraire, croyez-le bien, rpliqua Blanche, j'adore les
cigarettes d'Orient.

Mrigue hsitait  allumer un magnifique cigare que venait de lui donner
Thodore.

--Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gnez point, je
vous donne toute licence.

--Et moi, je... dsire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit
un instant sa phrase, pour ne pas dire: Je vous l'ordonne. La
conversation, pimente par la jeune fille, continua identiquement comme
elle avait commenc pendant le repas. Mrigue laissa plus de dix fois
s'teindre son cigare... assurment sans aucun propos dlibr et, 
chaque clipse du bout embras, Blanche lui offrait une bougie avant
qu'il et eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie,
un valet d'antichambre annona: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen
fit une entre rapide, adressa un sourire  la comtesse douairire et
vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tte
cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention  Jacques, qui
s'tait pourtant lev  son arrive et Mme de Vannes fut oblige de
lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous prsenter votre vaillant
candidat, M. Jacques de Mrigue.

Largeay se retourna d'un mouvement automatique, frona les sourcils et
grogna sans s'incliner d'un ton raide: Charm, Monsieur.

--Trs heureux, fit Jacques.

--Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier
au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.

--Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal
va-t-il me ficher le camp!

Jacques comprit la situation et se prpara  prendre cong.

--Dj, Monsieur? fit la comtesse.

--Avant dix heures? appuya Blanche.

--J'ai tellement d'occupations, rpondit Jacques, mais je vous supplie
de croire que je suis dsol de vous quitter aussi vite, madame.

Il insista sur le mot _dsol_, en jetant du ct du duc un regard peu
sympathique.

Comme il tait dans l'antichambre, Blanche lui courut aprs:

--Monsieur de Mrigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons
glacs, auxquels vous n'avez pas touch. Ne faites pas de crmonies. Je
sais que vous aimez ces bagatelles.--Et Jacques emporta dans ses plombs
du sixime la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.

--Vous recevez ce Monsieur? dit le duc  la comtesse, quand le candidat
se fut loign.

--Mais il est trs bien.

--Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.

--Ma chre, reprit Largeay trs vex, quand on va dans le monde, on ne
prend pas un complet de cent francs  la Belle Jardinire.

--Je l'ai trouv bien mis.

--De la confection  quatre sous!

--Dame, s'il n'est point riche, ce garon, pauvret n'est pas honte.

--On ne va pas dans le monde, alors.

--Allons, duc, ne l'excommuniez pas... pour n'avoir pas comme vous un
coup de hache au milieu de la tte et ne pas devoir, comme vous, deux
mille louis  son tailleur!




                               XIII

                           L'INDISCRET


Quand Jacques de Mrigue se fut mis au lit, toutes les penses
extraordinaires et toutes les violentes impressions qui le
bouleversaient commencrent  se calmer peu  peu, sous l'nergique
influence de sa volont. Il n'avait point rv, c'tait bien lui, un
minuscule hobereau limousin, le petit employ destitu qui venait d'tre
trait avec une familiarit de camarade par une jeune fille du plus
grand monde qu'il osait aimer depuis un mois. Maintenant, la chimre
descendait de son royaume astral et arrivait, pour ainsi dire,  la
porte de ses treintes. Il tait flicit, admir, accueilli comme un
ami de longue date. Un autre sentiment n'allait-il pas natre dans une
me dpourvue de prjugs et n'ayant rien de la retenue ordinaire
propre  son ge,  son sexe,  sa qualit de fiance? Le duc de Largeay
pourrait-il tre renvers comme un simple ministre rpublicain?
Jacques en tait l de ses rflexions, quand un coup de sonnette se fit
entendre. Il se leva de fort mauvaise humeur et ouvrit  un guenilleux
du pire aspect, qui mchonna une phrase enrhume, o ces mots seuls
mergrent clairement: Ouvrier sans travail.--A dix heures et demie du
soir! hurla Mrigue hors de lui-mme. Voulez-vous que je vous amne chez
le commissaire, espce de gredin? Allez-vous-en et plus vite que cela...
ou je vais vous passer par la fentre... et joignant le geste  la
parole, il bouscula assez vivement le malencontreux visiteur. Le
mendiant, pouvant, se rejeta d'un bond en arrire et se mit 
descendre quatre  quatre les cent vingt marches, en grommelant: Fils
de bourgeois, a ne te portera pas bonheur!

Jacques entendit la rflexion et son bon coeur eut bientt domin sa
vivacit assez explicable. Il rappela le pauvre  plusieurs reprises,
mais le misrable ne rpondit pas et continua  descendre l'escalier
sinistrement.

--Le diable t'emporte! dit Mrigue.

Le lendemain, comme six heures tintaient au campanile de
Saint-Germain-des-Prs, un nouveau coup de sonnette rveilla en sursaut
le candidat royaliste.

Cela devenait trop fort!

--Ah a! ils m'ennuient, les ouvriers sans travail! cria Jacques en
passant sa robe de chambre. Il ne sera pas le bienvenu, celui-l. Il
ouvrit brusquement, l'injure  la bouche. C'tait son lve Thodore.

--Un million d'excuses, cher Monsieur, dit le jeune de Vannes, vous
savez que je dois tre au collge  sept heures et demie et je voulais
un peu causer avec vous.

--Vous tes bien aimable, reprit Jacques, en faisant bon visage 
fortune mdiocre et se disant  part lui: J'eusse mieux aim un autre
membre de la famille.

--Vous me pardonnez donc de vous dranger ainsi? insista le collgien un
peu gn.

--Oui, oui. Avez-vous quelque chose de press  me communiquer?... une
bataille... un esclandre... une retenue, un pensum.

--Mais non, Monsieur, je venais bavarder un peu avec mon illustre
matre.

--Vous tes bien gentil... mille grces!

--Mon clbre ami... Si vous autorisez la familiarit de cette dernire
appellation.

--J'autorise... Je vous coute, je me recouche, vous savez; asseyez-vous
au pied de mon lit ou sur la table, je n'ai pas de divan  vous offrir.

--Je vais me mettre au pied de votre lit, puisque vous voulez bien...
dites donc, monsieur de Mrigue, vous tes un brave homme, n'est-ce pas?

--A peu prs.

--Pas trop rancunier?

--Cela dpend.

--Vous n'en voulez pas  mon futur beau-frre?

--Pourquoi donc? grand Dieu.

--C'est que, il me semble...

--Quoi?

--Qu'il n'a pas t bien aimable envers vous, hier au soir.

--Je n'ai point remarqu cela... je n'ai pas l'honneur de le
connatre... Nous nous sommes salus, je crois. Vous ne vouliez
peut-tre pas qu'il m'embrasst, comme vous le faites?

--Pourquoi pas?... Vous tes notre ami, il doit tre le vtre. On a t
trs contrari  la maison de son attitude  votre gard.

--C'est trop de bont.

--Et on m'a charg de vous exprimer les regrets de tout le monde.

--Enfin, soit, merci; je persiste  ne pas voir pourquoi nous serions
ennemis... Il m'a paru trs bien.

--Vous tes bien mieux que lui.

--Je suis incomptent pour l'affirmer.

--Je ne suis pas le seul  tre de cet avis.

--J'en suis charm.

--Tout le monde est enchant de vous chez moi, sans exception.

--C'est un grand honneur pour ma petite personne.

--Il y a surtout quelqu'un qui vous trouve trs, trs bien.

--Je lui en suis fort reconnaissant... Qui donc s'il vous plat?

--Ah! dame! je ne puis pas vous dire cela, moi... c'est dlicat.

--Je ne vous comprends pas, rpondit avec un hoquet d'motion Jacques de
Mrigue, qui croyait trs bien comprendre.

--Eh bien, je vais vous le dire.

--Je vous coute.

--Parce que c'est vous...

--Soit, allez.

--C'est que je ne ferais pas de ces confidences-l  tout le monde.

--Allez donc!

--Je vous disais donc que tout le monde chez moi... vous comprenez, tout
le monde?

--Je comprends.

--Tout le monde vous trouve trs bien...

--C'est entendu.

--Mais l, trs bien.

--Ce point est acquis.

--Sous tous les rapports.

--Parfait!... j'en ai pris note.

--Mais surtout quelqu'un.

--C'est ce que vous me dites depuis une demi-heure.

--Vous voudriez bien savoir qui?

--Peuh! mon Dieu non... je vous assure.

--Ne blaguez pas.

--Serait-ce M. le duc de Largeay?

--Pas celui-l.

--Mme la comtesse de Vannes?

--Vous n'y tes pas.

--Vous-mme, Thodore?

--Oh! moi, c'est entendu... mais il s'agit d'une autre personne.

--Votre concierge tricolore?

--Oh! cher Monsieur, vous vous moquez de moi.

--Qui donc, morbleu?

--Eh bien l! ma soeur!

--Cet excs d'honneur me confond.

--Elle a fait une scne au duc pour vous avoir si mal trait.

--Je vous rpte, mon cher Thodore, reprit Jacques tellement radieux
qu'il crut devoir prendre une mine svre, je vous rpte, mon cher
Thodore, que je n'ai rien  reprocher au duc. Si j'avais  me plaindre
de lui en quoi que ce soit, il recevrait mes tmoins aujourd'hui mme.
Vous n'avez plus rien  me dire?

--Non, monsieur, je voulais simplement excuser le duc.

--L'incident est clos... Bonsoir, travaillez bien et ne prenez pas
d'absinthe avant de rentrer chez vous.

Le soir mme, Thodore de Vannes reprocha au duc de Largeay son peu
d'amabilit pour Mrigue et trouva une dlicieuse satisfaction  lui
dire: Vous savez, je l'ai vu; il m'a dit que si vous l'ennuyiez, il
vous donnerait un coup d'pe.

--Et moi, je vous donnerai une paire de claques, si vous vous mlez de
ce qui ne vous regarde pas, rpondit Largeay fortement vex.

En quittant l'htel de sa future belle famille, le duc, qui avait un peu
bu, se sentit pris d'humeur querelleuse. Avec la rapidit de dcision
propre aux gens un peu mchs, il rsolut de monter chez Mrigue, de le
provoquer en duel, de l'effrayer et d'obtenir de lui quelque platitude
crite qu'il pt montrer  sa fiance. Il tait onze heures du soir
quand il sonna  la porte du candidat.

Mrigue fut absolument stupfait  l'aspect de son interlocuteur et
visiblement gn de le recevoir dans un galetas aussi exigu et aussi
minable.

--Monsieur, dit schement le duc, mon jeune ami, Thodore de Vannes, m'a
dit tout  l'heure que vous vouliez me donner un coup d'pe.

--S'il vous a dit cela, monsieur, c'est qu'il tait gris. Cela n'a pas
le sens commun.

--Mais, monsieur, vous me semblez le prendre de bien haut.

--Du cinquime au-dessus de l'entresol...  votre service, monsieur le
duc.

--Vous raillez, monsieur le professeur.

--Et vous, monsieur le duc, vous cherchez une affaire. Il en sera ce que
vous voudrez. Je vous ai vu avant-hier au soir pour la premire fois,
nous n'avons rien  nous reprocher l'un  l'autre, je n'ai point tenu
le propos qui m'a t attribu par un gamin. Maintenant, si vous tenez
absolument  vous battre, je suis votre homme. Seulement, mes principes
d'honneur me forcent  vous dire qu'tant provoqu je choisis l'pe,
que j'ai dix ans de salle, et que vous pouvez commander votre logement
au Pre-Lachaise.

Le duc tait abasourdi et de plus lgrement dgris par cette riposte
en quarte  laquelle il tait loin de s'attendre.

--Si vous m'affirmez n'avoir pas tenu ce langage?

--C'est fait. Je ne dis pas deux fois la messe pour les sourds!

--En ce cas, monsieur, je vous salue bien.--Et le duc sortit.

--Ah! , s'cria Mrigue lorsqu'il fut seul, l'autre jour la mre;
hier, le frre; aujourd'hui le futur. A quand donc la fille?




                                XIV

                         LA PEAU DE L'OURS


    Mon bien cher pre,

    Je suis admir, ft, choy,  l'htel Soubise; demain  n'en
    pas douter, j'y serai aim. Je ne m'amuse pas  numrer toutes
    les consquences des vnements qui se passent ces jours-ci 
    mon sujet, et auprs desquels toutes les candidatures et tous
    les professorats du monde ne sont que des ftus de paille.
    Au reste toutes choses concordent pour me prparer le plus
    splendide avenir, une situation telle que dans tes rves d'amour
    paternel tu n'en as jamais imagin de semblable. Vois donc un
    peu: J'pouse, cela devient vraisemblable, la seule femme qui
    ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme m'apporte la
    splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et, ce qui
    est mieux que tout cela, l'amour sidral, l'amour des contes de
    fes. Mes dbuts politiques ont t assez retentissants pour
    me permettre d'aspirer aux plus hautes destines dans la vie
    publique. Et quand je serai riche, puissant, honor, j'aurai la
    plus douce des satisfactions, celle de faire du bien d'abord 
    vous tous,  vous, mes chres mes, qui avez vcu, souffert et
    espr avec moi,  toutes les bonnes oeuvres o se consume votre
    existence,  notre pauvre pays,  notre France bien-aime. Le
    premier rsultat des vnements qui approchent sera de crer
    entre nous des liens plus intimes. Vous viendrez auprs de moi,
    et j'irai auprs de vous. Nous ne nous quitterons plus jamais.
    Comme cette chre petite Jacqueline sera mignonne  nos grandes
    rceptions! Comme tout le monde en raffolera! Comme nous lui
    trouverons une perfection de mari, qui ajoutera une perle
    nouvelle  ta couronne! Elle figurera la grce et la gat.
    Mathilde incarnera le dvouement et la fidlit aux yeux
    merveills des gens du monde si peu habitus au contact de ces
    vertus. Marianne sera la sagesse vivante, l'oracle des grandes
    rsolutions et je transporterai sur un thtre digne d'elle
    cette prudence impeccable et cette infatigable activit. Maman,
    la pauvre et douce maman, aura le plus beau rle. Ce sera la
    sainte qu'on vnrera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparatras
     tous les yeux, comme le grand chne d'o sont sortis tous ces
    rameaux de gloire et de bont. Il n'y a dans tout cela qu'une
    petite anicroche. Ma chre Blanche est fiance  un certain
    petit duc fort maussade, fort ignorant, fort dpourvu de
    charmes. Je me laisse peut-tre entraner  des divagations,
    mais mon coeur et mon esprit dbordent et o pancherai-je ce
    trop plein de sentiments et de penses, sinon dans vos mes
    qui veillent sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes
    d'glise qui ne s'teignent jamais. Adieu, mon bien cher pre.
    Je compte un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle.
    Pauvre vieux repaire noble de Mrigue, tout croulant, ruines
    aimes, nous vous relverons et vous aurez bien encore assez
    de vie pour saluer de votre bon sourire la Rdemptrice qui va
    venir.

    JACQUES.

Il est inutile d'essayer de peindre l'effet produit sur le comte Joseph
par cette missive de voyant et de stigmatis. Cela n'et pu se comparer
qu'au rsultat d'une tincelle lectrique au milieu d'un paquet de
dynamite. Cette fois il n'y eut pas de voix discordante dans la famille.
Marianne elle-mme paraissait convaincue et tout le monde se mettait 
tirer de petits plans conformes aux dsirs et aux aspirations de chacun.

Le chef de la famille parlait d'aller trouver immdiatement un
architecte pour entreprendre la restauration de Mrigue commence depuis
vingt ans et  peine bauche pendant cette longue priode pour des
raisons financires faciles  dcouvrir. La pieuse Caroline demandait
qu'avant toutes choses, on transformt en chapelle un vieux souterrain
o l'on conservait les pommes de terre.

Mathilde prconisait la cration d'un orphelinat et de plusieurs coles
congrganistes. Renchrissant sur cette ide, Jacqueline songeait 
la fondation d'un hpital, d'une bibliothque de bons livres et d'un
journal bien pensant que l'on distribuerait gratuitement  tous les
paysans de la contre. Marianne tait beaucoup plus modeste dans les
voeux qu'elle formulait. La rparation d'un vieux carrosse du temps
de la Restauration, l'emplette d'un cheval de cinq  six cents francs,
l'amnagement de quelques corbeilles de fleurs, l'achat de trois porcs
et d'une vache  lait, constituaient pour le moment tout son programme
ministriel. Elle s'opposait avec nergie  toute btisse, et ne voulait
pas mme que l'on jett bas une table immonde adosse  la maison
et contre laquelle Jacques ne cessait de fulminer des bulles
d'excommunication et des brefs d'anathme.

On but encore ce jour-l une bouteille de vieux Mrigue, et Joseph passa
un grand nombre d'heures  mettre sous bandes une centaine d'exemplaires
de la confrence lectorale dont il voulait inonder la Haute-Vienne et
les dpartements limitrophes.




                                 XV

                            SAINT-THOMAS


--Eh bien, voyons, mon petit sceptique, disait Jacques triomphant  son
ami Sermze, aprs lui avoir expos par le menu tous les dtails de sa
rception  la rue Saint-Dominique, que dis-tu de tout cela?

--Je dis que tu ferais bien de songer  ton lection.

--Il ne s'agit pas de cela.

--Il ne s'agit que de cela.

--Tu me confonds!--d'abord l'lection va comme sur des roulettes.

--Parfaitement... tu es en train de te faire rouler.

--Comprends pas.

--Tu as eu un grand triomphe, c'est vrai! on t'a port aux nues. Tu es
mont au Capitole, mais tu as rveill les ombrageuses gardiennes de
ce monument. L'admiration et la stupfaction d'hier se changent en
jalousie; de la jalousie  la haine,  la calomnie,  la cabale, il n'y
a qu'un pas. Le comit ne te soutient que de la plus mauvaise grce.
Sans compter le duc de Belverana qui est trop occup  la Chambre pour
intervenir  tout instant, tu n'as pour toi en ce moment que le vicomte
d'Escal qui te patronne encore, non pour tes beaux yeux, mais pour
jouer un bon tour aux Gauburge et autres Prunires qui avaient conseill
l'abstention. Au fond son humeur n'est pas belliqueuse et sa petite
manifestation inoffensive une fois excute, il rentrera dans son
fromage comme le bon rat de La Fontaine.

--O veux-tu en venir?

--Voici: Suppose qu'il se prsente demain un autre candidat
conservateur.

--Allons donc!

--Suppose-le un instant.

--Personne ne le soutiendrait.

--Tout le monde... quand je dis tout le monde, je parle des gens
influents et haut placs qui voient avec peine un sige au Pavillon de
Flore brigu par un jeune inconnu qui ne leur a rien demand et ne
leur doit rien, qui n'est pas de leur caste, de leur cercle, de leurs
relations, de leur coterie, de leurs petits potins.

Tu garderas les convaincus, les croyants, les pauvres, les ouvriers
sans travail... j'en excepte celui que tu as jet l'autre jour dans ton
escalier... Veux-tu que je te cite un exemple  l'appui de mes paroles?

--Deux, si a peut te faire plaisir.

--C'est inutile, un seul est suffisant. Sais-tu la cause principale de
l'chec du seize mai, toi vieux, seize-mayeux invtr?

--Va toujours.

--Eh bien, c'est que l'homme intelligent et habile qui tait  la tte
de l'entreprise papillonnait dans les coulisses de l'Opra au lieu de
rester  son bureau.

Le jeu des dames qu'il cultivait  outrance est devenu pour lui un jeu
d'checs.

--Tu m'annonces des raisons et tu me fais des mots.

--Oui... tu es furieux de ne pas l'avoir fait celui-l, n'est-ce pas? Je
te permets de le replacer.

--Tu n'es pas srieux.

--Je te renvoie le compliment... Enfin que veux-tu donc faire  l'Htel
Soubise?

--tre aim.

--Une farce!

--Et tout ce que je me suis gosill  te raconter.

--Prouve que tu es un gobeur et que si j'ai fait de toi un homme
illustre, je n'ai pas russi  te donner un grain de bon sens.

--Tu es dur.

--Non, juste.

--Pourquoi donc cet inconcevable accueil?

--Caprice, coquetterie, bguin peut-tre.

--Non, amour.

--Tu me fais rire...  me faire pleurer.

--Que veux-tu parier?

--Eh bien, tiens, les dix louis que je t'ai prts, et dans des
conditions tout  fait avantageuses. Si tu es vraiment aim, tu ne me
devras plus rien. Si tu ne l'es pas, si le coeur que tu prends pour
un brasier ardent n'est qu'une simple glace, tu m'en paieras une  la
vanille chez Tortoni.

--Fort bien!... Mais entre moi qui tiens pour la canicule et toi qui
crois aux neiges hyperborennes qui te sera le juge dpartiteur?

--Ma femme.

--J'accepte.

--Dans quelles conditions ferons-nous l'exprience?

--Dame! je vous raconterai sans rien omettre tout ce qui se passera.

--C'est insuffisant... Nous voulons voir... comme Saint Thomas... et
puis, entre parenthses, je t'engage vivement  faire en sorte qu'il ne
se passe rien du tout.

--J'ai une ide. On va excuter  Saint-Roch les vieilles mlodies de la
Sainte-Chapelle. Le divertissement sacr sera couru comme une premire
de Labiche ou une rception d'Acadmie. Les billets d'avant-scne...
pardon, de nef centrale, sont au prix de deux louis. On peut donc les
offrir  des personnes comme il faut. J'en aurai cinq quand je voudrai
par la duchesse de Belverana. J'inviterai ces dames de Vannes et je
les accompagnerai au spectacle... pardon,  l'glise. Vous y viendrez
galement ta femme et toi. J'arriverai de bonne heure et vous ferai
garder deux bonnes chaises par l'ouvreuse... je veux dire par le bedeau,
tout juste derrire les ntres. Je causerai avec la jeune fille, 
ma pauvre maman, excuse ce sacrilge!--Vous observerez et ta femme
concluera.

--Voil qui est arrang. Quelle bonne glace tu vas me payer.

--Comme je vais purger agrablement ma dette.

--A quand cette clinique  l'Erotoscope?

--Aprs demain, de cinq  sept heures.

--La prsence de la comtesse douairire ne gnera-t-elle pas vos
communications?

--Ah! mon cher, elle brodera... ou plutt, vu la saintet du lieu, elle
s'ventera et s'endormira.

--Et le duc de Largeay?

--Je ne lui octroie point de carte.

--S'il t'envoie la sienne?

--Il a dj eu quelques vellits  ce sujet, mais elles se sont
vanouies quand il a su que j'avais dix ans de salle.

--Comment l'a-t-il appris?

--De ma propre bouche.

--Et qu'a-t-il rpondu?

--Qu'il considrait cette dclaration comme une lettre d'excuses plates.

--Ah! mon cher Mrigue, pauvre emball, pauvre coeur gnreux! Tu seras
roul, tu seras enfonc! Ces gens-l sont trop pratiques. C'est gal, 
la prochaine runion publique, je veux proclamer ce petit duc le premier
champion des ides conservatrices.




                                XVI

                     UNE PREMIRE A SAINT-ROCH


L'glise est claire comme aux soirs de grande fte. Les lampes, les
torchres, les candlabres resplendissent  et l d'un plus large
clat parmi l'immense fort des cierges. Une bue de poussire lumineuse
flotte sous les votes et noie les piliers. Les orgues mugissent et leur
grande voix fait trembler les murailles comme la fureur d'un ouragan.

Les pompes religieuses se dploient dans toute leur majest et dans
toute leur gloire, et pourtant il est ais de reconnatre que parmi la
foule dont le temple est bond, les vritables fidles sont en petit
nombre. Sans parler des chanteurs profanes qui sont aux premires
places du choeur, des journalistes et des reporters qui bavardent et
gesticulent, de la masse des pauvres empils au seuil des portes, et qui
sont venus l, pousss par une attraction indfinie, prendre un bain de
lumire et d'encens, les personnes de la socit que l'on remarque dans
la grande nef n'ont point l'attitude recueillie des pieux croyants qui
frquentent d'ordinaire la maison du Seigneur.

De tous les cts on jase, on rit, on se pousse. Quelques personnes
exhibent des lorgnettes, toutes les dames ont leur ventail; on en
dcouvre qui ne prennent aucune prcaution pour dissimuler des romans:
On s'attend  voir ces messieurs allumer leurs cigares. Jacques de
Mrigue avait dlaiss encore ce jour-l ses proccupations lectorales.
Il tait  l'glise depuis deux heures pour russir  procurer les
meilleures places  ses invits de distinction. Le groupe qu'il a amen
est  deux pas de la grande balustrade. La comtesse douairire et
sa fille ont deux chaises en velours et sont assises l'une  ct de
l'autre.

Le candidat royaliste est  la droite de Mlle de Vannes.

En arrire, immdiatement, se sont tablis le baron et la baronne de
Sermze, trs adroitement, sans broncher et sans que personne puisse
souponner leur complicit avec l'amoureux. Impossible au reste de rver
un observatoire plus favorablement dispos. Le jeune baron peut sans
avancer le bras jouer du piano s'il le veut sur le dos de Jacques, et
si la baronne en prenait la fantaisie, rien ne s'opposerait  ce qu'elle
tirt les cheveux aux trs illustres personnes qu'elle est charge
d'examiner.

Mme de Vannes n'avait point sans doute apport l'auguste ouvrage o ses
doigts placides se mouvaient pendant les longues soires, mais,  la
faon dont ses mains ouvertes reposaient sur ses genoux, batement
couves par son regard atone, il tait ais d'affirmer que la noble
douairire laissait errer son me autour des festons d'une broderie
cleste.

La matrise, aide de plusieurs artistes des meilleurs concerts
parisiens, excutait en ce moment une grande mlope lugubre o l'on
reconnaissait des accents de l'ade formidable qui rva jadis le _dies
ir_.

L'me potique de Mrigue se laissait entraner dj au courant de ces
notes funbres, quand Mlle Blanche, qui paraissait tre d'une humeur
aussi peu mortuaire que possible, donna au jeune homme  l'aide de son
coude une lgre pousse qui le fit tressaillir.

--Voyez donc maman qui fait du point d'Angleterre, dit-elle en montrant
sa mre assoupie.

Jacques eut un sourire de commande qui signifiait: Mon Dieu,
mademoiselle, comme vous avez de l'esprit!

--Vous savez, continua Blanche, j'ai fait toutes mes prires ce matin,
nous allons causer un tantinet si a vous est gal.

--Comment donc, mademoiselle.

--Ce sera une peccadille de plus  avouer la prochaine fois que j'irai
voir M. l'abb de la Gloire-Dieu.

--Esprons, mademoiselle, qu'il ne vous infligera pas une trop cruelle
pnitence.

--Si je n'avais jamais fait de plus grand pch que celui-l!... il est
trs svre M. l'abb de la Gloire-Dieu...

--Je le connais, mademoiselle, je le respecte infiniment, et je vous
avouerai mme que je l'aime beaucoup.

--Ah! monsieur, comme vous devenez srieux... avec cette musique
d'enterrement par-dessus le march... Vous allez me donner des ides
noires.

--A Dieu ne plaise, mademoiselle... je puis vous assurer que les nuances
sont d'une autre couleur.

--Ah! tant mieux. Vous tes gai aujourd'hui?

--Tout  fait, mademoiselle.

--Un peu plus que l'autre jour au dner et  la soire, dites?

--Mais, mademoiselle je ne sache pas...

--Vous aviez absolument... Ah non, je ne peux pas vous dire cela tout de
mme...

--Je vous coute, mademoiselle...

--Vous ne m'en voudrez pas, bien sr?

--Comment donc, mademoiselle!

--Eh bien!... vous aviez l'allgresse d'un bonnet de nuit. Vous ne
souffliez pas une parole.

--Mademoiselle... j'avais vraiment... tant de plaisir  vous couter.

--Ah! que ce madrigal est mal tourn, fi donc!

--Il est si rare que les jeunes filles aient une conversation
agrable...

--Prenez garde!... en vous moquant des jeunes filles, vous aggravez
votre cas, le mdiocre compliment devient une pigramme.

--Je voulais dire, mademoiselle, que vous tes une remarquable
exception.

--Ah! quel adjectif d'acadmicien! Vous avez pass par le pont des Arts
pour venir ici?

A ce moment, les orgues entonnaient une mlodie d'hosanna et de
triomphe, une sorte de magnificat agrandi, noy dans un _Veni Creator_.

--Ils taient sinistres... les voil solennels, observa Blanche avec un
haussement d'paules. Ils ne rpondent nullement  la disposition de mon
me.

--Vous dsiriez peut-tre, mademoiselle, quelque chose de plus alerte,
de plus... sautillant?

--Pas tout  fait, quelque chose...

--Comme les _Cloches de Corneville_ ou le _Canard  trois becs_.

--Vous voyez bien que vous moquez de moi, dit Blanche, en appliquant,
d'un mouvement primesautier et spontan, un petit coup d'ventail sur le
bras de son voisin qui frmit de l'extrmit des cheveux  la pointe des
pieds, comme au contact d'une batterie lectrique...

--Recevez toutes mes excuses, mademoiselle, reprit-il d'une voix
tellement trouble que la jeune fille quitta subitement sa mine rieuse
et enjoue.

--Je vous ai fait de la peine, monsieur de Mrigue?...

--Ah! mademoiselle, que dites-vous l! de la peine... mais c'est moi qui
suis un malappris et qui me permets des plaisanteries dplaces.

--Comment dplaces? Est-ce que vous allez pleurer maintenant?... ou
vous gner... avec moi. Nous ne sommes pas ici pour nous assommer, je
pense?...

--Je suis confus, mademoiselle... vraiment... de la faon indulgente et
charmante... avec laquelle vous tolrez mes excs de langage.

--Mais vous n'y tes pas du tout... je ne les tolre pas... je les
approuve. Je ne veux pas mourir d'ennui au milieu de ces vpres. Si
encore, c'tait la musique que j'aime!... car je vous l'avouerai, il y
en a une que j'adore!...

--Beethoven, Mozart, Mendelssohn?...

--Ah! ouitche, vous n'y tes pas...

--Meyerbeer, Hadyn, Haendel...

--Vous ne brlez pas du tout...

--Alors votre musique favorite?...

--Est celle de Donizetti... sans calembour.

--Avec un calembour charmant, bien au contraire.

--Tenez, tenez, dit tout  coup Blanche attentive, coutez bien. Voil
ce dont je raffole.

En cet instant s'levait lentement sous la nef une mlodie amoureuse et
plaintive. Les instruments de sonorit puissante s'taient tus soudain.
On n'entendait plus que les hautbois et les fltes vaguement accompagns
par quelques notes basses des grandes orgues qui enveloppaient les
hautes modulations comme le vent des forts murmure autour du chant des
oiseaux. C'tait une supplication ineffablement douce, sans cris, sans
effroi, sans dsesprance; un long accent mlancolique, un tendre appel
aux illusions perdues, un hymne de tendresse aux chimres envoles
qui reviendront peut-tre en un printemps lointain avec le choeur des
hirondelles; et si, pour jamais elles se sont effaces, si leurs formes
ariennes se sont vanouies dans l'immensit ternelle, leur souvenir
enchanteur et profond garde assez de magie  travers l'espace, pour
bercer les mes veuves en une extase qui ne finit pas. Une tranquille
aspiration vers l'azur bleu par del les votes sombres, sur les ailes
de l'encens illumin par les cierges. Les accords diminuant leur ampleur
en ralentissant leur mesure s'teignaient insensiblement. Bientt une
seule flte exhalait sa note cristalline qui allait s'affaiblissant
d'inflexions en inflexions, de soupirs en soupirs, de tremblements en
tremblements, et le dernier son tait expir, que toutes les oreilles en
poursuivaient encore dans un infini trs vague le prolongement idal.

Subjugue depuis un moment dj par la puissance de cette harmonie, la
multitude bigarre et tapageuse qui emplissait les trois nefs gardait
un silence bahi. Les femmes souriaient, les gens du peuple tendaient
le cou et ouvraient la bouche, les journalistes encensaient d'un
lger mouvement de tte; les clubmen laissaient tomber leur monocle et
chuchotaient  demi-voix en tapotant l'une contre l'autre les extrmits
de leurs gants: Bra, bra! La comtesse douairire assoupie rvait
sans doute aux tapisseries de Pnlope, Blanche de Vannes et Jacques de
Mrigue s'taient inconsciemment rapprochs, si rapprochement il peut y
avoir dans une foule o tous les assistants sont coude  coude. Quand
la musique eut cess, leurs mains se touchaient. Ils se regardrent
gravement et ne modifirent point leur attitude. Quelques secondes
s'coulrent. Puis Blanche eut comme un rveil subit et dit presque 
voix haute: Vritablement on touffe ici!

--Dsirez-vous vous retirer, mademoiselle, demanda Jacques. Je vais
essayer de vous ouvrir un passage.

--Vous tes fou, mon cher, exclama Mlle de Vannes en clatant de rire...
Mille pardons... monsieur... je vous prenais pour le duc... enfin vous
ne songez pas de vouloir traverser l'Ocan humain qui nous spare du
grand air.

--Tout me sera possible, tout me deviendra facile, mademoiselle, ds
qu'il s'agira de vous tre agrable.

--Tiens! voil que vous revenez maintenant au madrigal.

--Ah! pour a non, reprit Mrigue un peu vex, j'ai autre chose en tte
que des fadaises.

--Pourrai-je savoir quoi?...

--Je... vous le dirai peut-tre quelque jour..

--C'est-il bien intressant?

--Peut-tre.

--Bien drle?

--Oh! pas du tout... Vous ne pensez qu'aux drleries...

--Dame! avouez qu'il est permis d'y songer un peu aprs un spectacle
aussi dsopilant que celui qui nous est offert sous ces portiques
sacrs!

--Mon Dieu! mademoiselle, permettez-moi de vous le rpter, je ne suis
point en veine de plaisanteries ce soir. Ne m'en veuillez pas.

--Vous tes dans une priode d'hypocondrie?

--Je ne dis pas cela... mais depuis l'excution du morceau... je suis
sous l'empire d'une foule de penses.

--Qui ne divertiraient pas le public du Palais-Royal.

Cette rflexion fit de nouveau froncer le sourcil  Mrigue. Quelle
drle de petite personne, se disait-il. Elle n'a pas l'air de se
rappeler qu'il y a cinq minutes... Ah! mon Dieu... elles sont toutes
comme a... Je conois que le sacr Concile de Trente ne leur ait
accord l'me qu' la majorit d'une voix. Mme Krauss chantait l'_O
Salutaris_, les vapeurs de l'encens envahissaient tout l'espace.

--Ce n'est pas du tout rigolo, hasarda Blanche. Je l'aime mieux dans les
_Huguenots_ ou dans la _Juive_.

Mrigue restait taciturne.

--Monsieur, dit alors la jeune fiance du duc de Largeay, Maman voudrait
vous avoir  dner lundi prochain. En cas qu'elle ne se rveille point
d'ici l, je fais la commission. Aurons-nous le plaisir de vous voir 
sept heures et demie?

--Trs certainement, mademoiselle, rpondit Jacques un peu rassnr.

--Si toutefois vous n'avez rien de mieux  faire.

--Aucune partie de plaisir ne peut m'tre aussi agrable, croyez-moi
bien.

--Tiens! voil Faure qui chante le _Tantum Ergo_. Je l'aime mieux dans
_Don Juan_.

--Voulez-vous que tout  l'heure je me mette  la recherche de votre
voiture?

--Ah! vous tes vraiment la perle des chevalier servants, mais... nous
sommes venues  pied.

--A pied, mademoiselle?...

--Cela vous tonne? J'adore les promenades  pied, moi... On voit, on
entend. On se rend compte. On complte par un petit travail personnel,
l'ducation un peu troite de ces bonnes dames du Sacr Coeur...
enfin... on ne reste pas sainte Nitouche!

--Oh, mademoiselle, laissa chapper Jacques, je ne sais pas  quel
feuillet du martyrologe est situ cette bienheureuse. Mais sa fte ne
tombe assurment pas le jour de votre anniversaire.

Ds que Jacques eut pris cong de Mme et de Mlle de Vannes, il alla
retrouver les Sermze qui l'attendaient auprs de la grille des
Tuileries...

--Eh bien, cher ami, que ta femme se fasse un instant pythonisse et nous
prononce l'oracle, dit-il d'un air triomphateur.

--C'est inutile, reprit le baron. Nous sommes tous les deux du mme
avis. Elle te gobe et... tu l'aimes. Pauvre Jacques!...




                                XVII

                             LE SATYRE.


--Je ne comprends point les distinctions bizantines de cet excellent
Sermze, pensait Mrigue en avalant  la hte un atroce dner 
vingt-cinq sous chez un mastroquet de dernier ordre--elle me gobe,
dit-il; je ne suis pas une mouche que je sache.--Si elle a un penchant
pour moi, ce qu'il avoue maintenant, ce sentiment-l, qui peut avoir des
degrs, n'a pas trente-six noms dans le dictionnaire. Mes affaires sont
diablement avances, toute glace est rompue entre nous, aucune vaine
retenue ne prside plus  nos entretiens--sa petite main est reste dans
la mienne--sa jolie petite main, si fine, si blanche, si moelleuse au
toucher avec ses ongles tellement brillants qu'ils ressemblent  des
yeux et voil qu'au lieu de penser  elle, il va falloir me rendre 
cet affreux comit... passer deux heures sans autre consolation
qu'une cigarette de la Rgie offerte solennellement par le vidame
du Merlerault. Ah mais, ils finissent par m'ennuyer avec leurs
convocations! Ils me flanquent des blmes. Ils ne se fendent pas
d'un liard, et par-dessus le march, ils me font venir trois fois par
semaine, pour me donner leur appui moral. Je vais les arranger ce soir.
Pourquoi me gner? Quand je serai le mari de Mlle de Vannes... je lui
ferai des papillottes avec leur appui moral.

La sance du Comit s'ouvrit  neuf heures du soir en prsence du
candidat. Le prsident, aprs l'avoir compliment sur le succs de
sa confrence, donna la parole au chevalier de Sainte Gauburge. Le
vnrable burgrave pataugea, barbouilla et bredouilla pendant une grande
demi-heure pour reprocher  Jacques la trop grande vivacit de ses
attaques contre le gouvernement. Mrigue riposta avec une telle nergie
que le prsident lui fit observer avec un sourire aigre doux qu'il se
croyait sans doute dans une runion rpublicaine.

--Bien pire que cela, dit Mrigue, je me sens au milieu d'une assemble
d'impuissants et d'inutiles.

--Vous tes bien jeune pour nous juger, dit sentencieusement M. de
Saint-Benest.

--Et vous bien gs pour me commander, rpliqua Jacques exaspr.

La discussion se continua sur ce ton et se termina par cette apostrophe
un peu mrite, mais assez dure de l'imptueux candidat.

--Je vous ai tout  l'heure traits d'inutiles: Messieurs, cela soit
dit sans faire aucune personnalit. On a eu l'air de s'indigner. Des
personnes dignes de foi m'ont pourtant affirm que votre comit, qui
renferme dans son sein les premires fortunes de la France, avait refus
de voter une cotisation hebdomadaire d'un franc par tte propose par le
vicomte d'Escal.

A l'issue de la runion le vicomte d'Escal prit Mrigue  part et lui
dit: Mon cher ami, je vous adore, mais vous me compromettez... Je suis
de votre avis sur bien des points, mais il y a des choses que l'on
se contente de penser. Je ne pourrai plus vous soutenir avec la mme
libert d'allures. Tchez donc de vous calmer un peu. Mrigue ne
rpondit pas et regagna son sixime tage.

--Quelle misre, s'cria-t-il en se jetant sur sa couchette, quelle
misre d'tre oblig de penser  toutes ces vieilles perruques, quand
une jeune chevelure si splendidement soyeuse s'offre avec obstination
aux baisers de mes lvres.

Si j'avais os dans cette grande glise...  sainte maman, pardonne-moi
ce sacrilge, quelle distance pouvait-il bien y avoir de sa joue  la
mienne? Dans combien de jours l'aurai-je franchie... vais-je lundi soir
lui dclarer mon amour... pas encore... il est vrai que si son amabilit
s'accrot toujours dans les mmes proportions, elle m'aura saut au cou
avant la fin de la soire. Elle m'a appel mon cher... elle, Blanche de
Vannes, fiance au duc de Largeay! Ce duc me gne. Mais en ce moment son
toile descend tandis que la mienne monte... Oh! quand je me promnerai
dans les bois de Mrigue avec Blanche  ma droite et Jacqueline  ma
gauche!

Le lundi suivant et cette fois  sept heures et demie trs prcise,
Mrigue correctement quip faisait son entre dans le salon de l'htel
Soubise.

--Vous tes en retard, Monsieur, lui dit Blanche.

--Je ne crois pas, mademoiselle.

--Quant les bons amis n'arrivent pas une demi-heure d'avance, nous
estimons ici qu'ils se mettent en retard; n'est-ce pas, maman?

--Je suis absolument de l'avis de ma fille, Monsieur de Mrigue,
pronona rveusement la comtesse douairire.

--Et moi aussi, dit le gros Thodore.

--La faon sympathique dont vous me recevez me rend vritablement
confus, Madame, reprit Jacques.

--C'est que, voyez-vous, poursuivit Thodore avec un rire malin, comme
je vous l'ai dit l'autre jour, tout le monde vous aime ici.

Mrigue rougit, Blanche resta impassible.

--Surtout, continua le terrible collgien, surtout vous savez qui?

--Je sais que c'est vous, mon cher Thodore, eut la force d'affirmer
Jacques, tandis qu'il avait des tentations formidables de pulvriser son
lve.

L'annonce du dner mit fin  ce colloque dsagrable.

Jacques, tout  fait enhardi, mangea comme quatre, parla beaucoup, et
empcha Thodore de placer un mot.

L'adolescent faisait de vains efforts pour recommencer la srie de ses
allusions inopportunes. Quand on fut revenu au salon, Jacques attira le
jeune homme  part et lui souffla ces simples mots  l'oreille: Si vous
y revenez, je vous fais passer par la fentre. Thodore se pina les
lvres, se renferma dans un silence absolu et jeta  son professeur un
coup d'oeil haineux. Il prtexta ensuite une grande fatigue et se retira
dans sa chambre.

--Quel bon dbarras! avoua Jacques en se penchant lgrement vers Mlle
de Vannes.

--Quoi donc! vous faites attention  ce gamin, rpliqua Blanche en
haussant les paules.

La comtesse douairire tait compltement absorbe dans ses travaux
manuels: Nous allons causer littrature et posie ce soir, dit Blanche
en versant un petit verre de Kummel  son invit.

Mrigue rpondit... De tout mon coeur Mademoiselle.

--Mais auparavant, Monsieur, aimez-vous les marrons cuits sous la
cendre, j'ai un talent tout particulier pour les russir.

--Je les adore, mademoiselle, repartit Jacques qui ne pouvait pas les
sentir.

--Eh bien! attendez, je vais vous prparer un petit rgal, j'en ai
quatre... Nous en mangerons deux chacun...

--Et madame la comtesse?

--Oh! elle brode.

A ces mots l'trange petite cuisinire sortit de sa poche deux paires
de chtaignes, les fendit d'un coup de ses ciseaux d'or et les glissa
dlicatement sous la cendre chaude du foyer.

Puis elle resta assise sur le tapis et dit  Jacques:

--C'est l'affaire de cinq minutes.

Au bout d'un quart d'heure Blanche retira ses marrons avec la pincette,
les plaa avec grand soin sur une petite soucoupe en porcelaine de
Svres et les prsenta  Mrigue, le plus gracieusement du monde.
Jacques prit le plus petit et le mangea. Il tait entirement pourri,
mais par un phnomne tout psychologique, on le dclara suprieur  tous
les marrons glacs de Boissier.

Au moment o Blanche en portait un  ses lvres:

--Ma fille, soupira la comtesse, prends garde  ne pas casser tes dents.

--Oh! oui, prenez bien garde, dit Mrigue avec sollicitude.

La douairire se replongea dans ses labeurs et Blanche fit avaler
successivement trois chtaignes galement avaries  son bien heureux
admirateur.

Aprs cette petite collation, la quatrime Grce s'approcha de la
grande table de marbre entirement couverte de journaux illustrs, de
brochures, de romans, de posies clbres.

--Quel est votre pote prfr, Monsieur de Mrigue, commena Blanche en
guise d'exorde.

--Vous le devinez, mademoiselle, celui que tous les faiseurs de vers
appellent: mon cher matre.

--Hugo, en d'autres termes, dit mademoiselle de Vannes.

--Victor? interrogea la douairire.

--Non, maman... Georges... Brodez donc. Nous parlons trs srieusement
avec Monsieur de Mrigue.

--Eh bien, Monsieur, je suis entirement de votre avis, bien que je ne
connaisse qu'une faible partie de l'oeuvre du grand homme. Ruy Blas
en particulier m'a normment plu... Ce ver de terre amoureux d'une
toile...

--Est mon emblme, Mademoiselle, figurez-vous en effet, qu' l'ge de
quatorze ans, j'avais le projet bien arrt de conqurir les astres.

--Et vous tes en chemin, Monsieur... vous serez conseiller municipal
dans huit jours... dput dans six mois.

--Ah! de tout cela, je me moque absolument. Les mtores politiques sont
trop mesquins pour le ciel de mon me.

--Quelle jolie phrase, Monsieur! Revenons  Hugo...  ce propos,
voulez-vous me rendre un service?

--Je suis votre esclave, Mademoiselle.

--Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprte pour quelques
minutes. J'ai lu ce matin la grande pice de la _Lgende des Sicles_
intitule _le Satyre_... je n'ai pas trs bien compris ce que disait
cette _bouche d'ombre_. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez
tout?

--Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite
parenthse... allons-nous tre interrompus par cet excellent M. de
Largeay?

--S'il n'y a que lui qui vous gne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire
qu'il ne me trouverait pas ce soir.

--Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!

--Ainsi nous sommes seuls avec la chre posie... Et maman, qui brode.
Je vous coute, monsieur de Mrigue. Je ne demande pas mieux que d'tre
charme.

--Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.

Presque toujours couch sous l'ombrage des forts il ne lui est jamais
arriv de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide,
et son corps, ploy aux votes des cavernes, n'a point l'clat et la
beaut dont resplendissent les habitants des cieux.

La Terre, sa pauvre mre, l'a cr humble et difforme, et chtif et
dnu; pour tout hritage il n'a reu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau
est un don superbe, car l'humble satyre en connat l'harmonie profonde;
il peut, au gr de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de
la foudre et vaincre en doux ravissement la mlodie des oiseaux. Or
les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines
lvations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renomme,
leur plus fidle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe
obscur, cach au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flte
dont la musique charmerait les astres.

Les dieux ordonnent qu'il leur soit amen, et quand, bloui par la
lumire inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli
d'abord par une tempte d'clats de rires, lui, indigent, maladroit,
contrefait en prsence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est
le seul  ne pas railler le nouveau venu.

Cependant, sur l'ordre des matres, le satyre  pris son chalumeau, et
le voil qui module des sons plaintifs et tendres qui vont veiller la
piti dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis
il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins
d'or, et en reposant sa tte sur les seins blancs des Hamadryades. Les
Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec tonnement qui a
pu enseigner ces divins accords  un misrable fils de la Terre. Tout
 coup l'habitant des forts s'est souvenu des jours d'ouragan, et
son harmonie sauvage s'enfle jusqu' dominer le tonnerre. De ce frle
chalumeau qu'une tincelle embraserait chappent en ondes inpuisables
les clameurs de la tempte et les rugissements de la mer. L'Olympe est
branl dans ses fondements ternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient
s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effray tombe  ses
pieds, et autour de son corps glorifi, dans la ferveur d'un amour
immense, viennent s'enrouler les bras de Vnus.

Jacques ne parlait plus, et Blanche, entirement hypnotise, dvorait le
jeune homme de toute la flamme de ses regards.

--Vous tes splendide, Monsieur Jacques, lui dit-elle.

La porte s'entrouvrit et un laquais annona:

--Monsieur le duc de Largeay.




                                XVIII

                   LE PRESBYTRE DE SAINTE-RADEGONDE


--Mon cher duc, dit Blanche  son fianc d'un ton lgrement
impertinent, vous serez puni d'avoir forc la consigne. Je m'tais
rserv cette soire pour effectuer quelques travaux littraires 
l'occasion desquels M. de Mrigue veut bien me prter les lumires
de son talent. Vous allez tre condamn  entendre un tas de choses
auxquelles vous ne comprendrez rien.

--Le plaisir d'tre avec vous me suffira, dit Largeay, qui avait sans
doute pris son parti d'tre insensible aux coups d'pingles de sa
fiance.

--Et je m'en voudrais, ajouta Jacques, de m'imposer plus longtemps. Si
vous voulez bien, mademoiselle, nous continuerons une autre fois cette
intressante tude sur la _Lgende_?

--Comment, vous partez? demanda Blanche, eh bien, promettez-moi quelques
instants de votre temps prcieux pour aprs-demain soir, le jour mme
des lections. Votre triomphe sera dj un fait acquis et nous pourrons
tous vous en fliciter.

--Tiens, mais  propos, dit Largeay, il vient de surgir une candidature
_in extremis_.

--Rpublicaine? demanda Blanche.

--- Non, conservatrice, nuance imprialiste.

--C'est un peu fort! laissa chapper Mrigue.

--Mon cher duc, vous tes dcidment un oiseau de mauvais augure,
rpliqua Mlle de Vannes. Qui est donc ce malfaiteur public qui vient
diviser  la dernire heure les voix des honntes gens.

--Le vieux baron Grmoli, l'administrateur gnral de la Banque
Universelle. Sa fortune immense en fera pour M. de Mrigue un redoutable
concurrent. Une nue d'afficheurs sont en train de coller partout sa
proclamation depuis la tombe de la nuit.

A ces dernires paroles du duc, Mrigue prit son chapeau et salua ses
htes.

--N'oubliez pas que nous vous attendons aprs demain soir, dit Blanche.

Mrigue s'inclina et sortit. Il put entendre la phrase suivante,
adresse au duc par la jeune fille: Vous arrivez toujours comme mars en
carme!

Les fcheux pronostics de Sermze venaient de se raliser. Le talent
et la jeunesse de Jacques lui avaient fait beaucoup de jaloux, et sa
raideur, avec ceux qu'il accusait d'une tideur trop grande, avait
indispos contre lui la foule immense des timides et des hsitants. Les
imprialistes, assez nombreux dans le quartier, ayant eu vent de l'tat
des esprits avaient dtermin un de leurs chefs, le baron Grmoli, 
poser sa candidature. Le choix de ce personnage tait des plus habiles.
Grmoli, homme de cercle et de plaisir, tait fort riche et possdait
une foule de relations dans le monde royaliste. Il avait les nombreuses
sympathies que savent toujours attirer les bnisseurs affligs
de grosses rentes, d'un peu de scepticisme, et dont les lumires
intellectuelles ne sauraient porter ombrage  personne.

Ds le lendemain, Mrigue, dlaissant cette fois ses proccupations
amoureuses, se mit  parcourir le quartier pour rchauffer le zle de
ses partisans. Comme le lui avait prdit Sermze, il ne tarda pas
 s'apercevoir que les gens du peuple et les petits boutiquiers lui
resteraient fidles, mais qu'il ne fallait faire aucun fonds sur les
trois quarts des personnes de la socit. Il trouva au comit une
froideur voisine de l'indiffrence. Le vicomte d'Escal lui-mme, mobile
comme tous les enthousiastes, ne lui cacha point que la partie tait
lgrement compromise. Mrigue se livra  des pointages laborieux et
parvint en peu de temps  cette conviction que l'arbitre de l'vnement
lectoral serait le clerg des deux paroisses Saint-Barthlmy et
Sainte-Radegonde. Cette dernire considration lui rendait un espoir
notable. Le baron Grmoli tait protestant et Jacques ne pouvait gure
s'imaginer que les prtres et ceux qui taient sous leur influence
immdiate, donnassent leurs voix  un hrtique. Il alla trouver
immdiatement l'abb de la Gloire-Dieu, qui lui rpondit: Mon cher
enfant, vous pouvez compter sur moi et sur tous ceux qui accordent
quelque crance  mes conseils; mais il ne faudrait pas vous attendre 
avoir dans votre camp l'unanimit de mes confrres. A ct des raisons
de doctrine et d'opinion qui,  mon humble sens, devraient dominer en
une question pareille, il y a une foule d'autres considrations, plus
ou moins avouables, qui entranent malheureusement certains caractres
opportunistes, honorables sans doute, mais insuffisamment pntrs de
l'esprit chrtien. Tout ce que je puis vous promettre, mon bon Jacques,
c'est de ne jamais vous abandonner.

Prcisment, la veille au soir, pendant que Mrigue commentait Hugo
(Victor), devant Mlle Blanche merveille, une runion politique se
tenait au presbytre de Sainte-Radegonde,  l'effet de dterminer
l'attitude lectorale du clerg. Le cur de Sainte-Radegonde, l'abb
Roubley, avait convoqu chez lui son confrre de Saint-Barthlmy,
l'abb Vaublanc, qui arriva en compagnie de ses deux premiers
vicaires, MM. de la Gloire-Dieu et Marquiset. A sept heures, les quatre
ecclsiastiques s'taient trouvs runis  la table de M. le cur
Roubley. Chacun de ces messieurs se comporta pendant le dner de faon
 indiquer d'une manire trs nette son caractre, son opinion, et mme
l'avis qu'il allait mettre sur l'affaire  l'ordre du jour. Inutile
de dire que l'abb Roubley avait servi  ses htes un repas solide,
substantiel, plantureusement ecclsiastique, accompagn de ces vins
srieux, bien soigns, de provenance sre, que le phylloxra pargne et
que les ngociants respectent en faveur des ministres de la religion.
Le cur Vaublanc mangea de tout lentement, consciencieusement,
dogmatiquement, revenant de prfrence aux viandes nourrissantes et aux
lgumes opulemment beurrs. Il but avec la mme pose mthodique, avec la
mme componction dvote. Le doyen de Sainte-Radegonde se contenta d'un
perdreau et de quatre verres de vieux bourgogne des bons crus moyens.
Le vicaire Marquiset fit la trs petite bouche et grignota surtout les
friandises du dessert, qu'il arrosa de quelques gorges de Pontet-Canet.
L'abb de la Gloire-Dieu n'accepta, suivant son habitude, que de la
soupe, du pain et de l'eau.

Les questions politiques ne furent abordes qu'au moment du caf, sur
la demande expresse de l'abb Vaublanc qui prtendait, en bon et
raisonnable aptre, faire chaque chose en son temps. Ce digne homme
exhiba,  l'issue du festin, une grosse pipe en merisier, tandis
que l'abb Roubley sectionnait l'extrmit d'un petit havane et que
Marquiset allumait  une bougie une cigarette du Levant. L'abb de
la Gloire-Dieu toussa  trois reprises en jetant sur ses confrres
un regard qui, traduit en langage ordinaire, et fait une phrase peu
charitable. On crut utile de constituer un prsident pour diriger
la discussion. Cet honneur chut naturellement  l'abb Vaublanc qui
s'exprima en ces termes:

--Messieurs et honors confrres, nous nous sommes assembls aujourd'hui
 la table si hospitalire du presbytre de Sainte-Radegonde, d'abord
pour faire un excellent dner... ceci entre parenthses, mais pour nous
occuper de la question lectorale avant tout.

--Pardon, aprs tout, interrompit doucement l'abb de la Gloire-Dieu.

--...Et pour dterminer quelle sera notre attitude au scrutin qui va
s'ouvrir, poursuivit l'abb Vaublanc, sans paratre avoir entendu la
rflexion de son subordonn. Nous avons en premire ligne un jeune
homme, ardent, convaincu...

--Un peu trop convaincu peut-tre, observa l'abb Roubley, avec un
sourire malicieux.

Le prsident continua:

--Je dis ardent, convaincu, honnte, bon catholique, ce qui doit tre
pour nous de quelque importance...

--Ce qui doit tre tout pour nous, dit l'abb de la Gloire-Dieu.

--Je ne vais pas jusque-l, rtorqua le cur Roubley.

Le doyen de Saint-Barthlmy poursuivit:

--Je ne puis reprocher  ce candidat que son manque de surface.

--C'est norme, dit l'abb Marquiset, notoirement bonapartiste et
mondain.

--D'un autre ct, dit l'abb Vaublanc, nous voyons un homme
considrable, universellement connu, honor et apprci, trs riche...

--Surtout trs riche, glissa l'abb de la Gloire-Dieu.

--Ce qui n'est pas  ddaigner, remarqua l'abb Roubley.

--Ce qui est une condition _sine qua non_, pour reprsenter un quartier
comme le ntre, renchrit l'abb Marquiset.

--Le baron Grmoli est protestant, dit l'abb de la Gloire-Dieu. La
fortune n'a rien  voir dans la question qui nous occupe. Il nous
faut un homme actif, dvou, intelligent. A galit de talent et de
considration, je vote pour le candidat catholique.

--C'est aller bien vite en besogne, mon cher confrre, reprit l'abb
Roubley avec des caresses dans la voix. En quoi, s'il vous plat, la
nomination de M. de Mrigue augmenterait-elle notre influence dans le
monde? Je le juge  sa valeur. C'est un brave garon, tout  fait dans
les bonnes ides, qui lutterait avec intrpidit pour tous les principes
qui nous sont chers, qui mme, je n'en doute pas, serait prt, s'il
le fallait,  donner son sang pour notre cause... Vous voyez, la
Gloire-Dieu, que je vous fais la partie belle, mais, en bonne politique,
voyez-vous, j'irais au baron Grmoli, qui nous sera d'autant plus
reconnaissant qu'il n'appartient pas  notre sainte religion, et qui est
en mesure, par sa situation, de nous rendre les plus grands services. De
notre temps, hlas! l'glise a plus besoin de banquiers que de martyrs.

--La sagesse vient de parler par votre bouche, dit l'abb Vaublanc en
dposant sa pipe et en aspirant une prise de tabac. La religion n'est
pas en cause. Je voterai pour le baron Grmoli.

--Je suis entirement de cet avis, ajouta l'abb Marquiset. La chose ne
me parat pas discutable. Mme Grmoli est trs gnreuse et nous donnera
 pleines mains pour le soutien de nos oeuvres et l'entretien de nos
glises.

--Je suis sincrement dsol de me trouver seul de mon opinion, dit
alors l'abb de la Gloire-Dieu, aprs avoir bu un grand verre d'eau
claire. Le baron de Grmoli est un trs digne homme, je le veux bien,
mais il est g, fatigu,  peu prs indiffrent, en pratique au moins,
 toutes les questions si graves qui nous proccupent. Il possde un
htel  Genve et une villa  San-Remo. Vous ne le verrez jamais au
Conseil municipal. Il me parat singulier, en vrit, d'envoyer  une
assemble une personne qui n'y sigera point. Il me semble frivole,
pour employer une expression parlementaire, lorsqu'on a un homme  sa
disposition, de se faire reprsenter par une tiquette. Plus que jamais
les dvoments se font rares, plus que jamais il faut leur ouvrir nos
bras. D'abord, soyez bien assurs que quelques billets de cent, pas mme
de mille... seront tout la bnfice que vous retirerez de l'lection
Grmoli. Mais je vais plus loin, mes chers confrres: le baron Grmoli
devrait-il nous faire difier des coles, des hpitaux et des temples,
devrait-il alimenter puissamment toutes nos oeuvres de bienfaisance,
que je vous dirais encore: Votons pour M. Jacques de Mrigue. Trop
convaincu, a-t-on dit tout  l'heure. Cette parole m'a profondment
afflig. Est-ce qu'on peut tre trop convaincu de la vrit, de la
ncessit d'agir? Les trouviez-vous aussi trop convaincus ceux qui, dans
les temps anciens, mouraient pour leur foi?... Rappelez vos souvenirs
historiques, messieurs; comment l'glise chrtienne est-elle arrive 
dominer le monde? et, pour renverser le raisonnement qu'on vous faisait
tout  l'heure, rpondez-moi la main sur le coeur, sur votre coeur de
prtres, les aptres de Jsus-Christ taient-ils des banquiers ou des
martyrs? Il y eut un banquier. Il s'appelait Judas.

Un silence suivit cette loyale dclaration. Les trois ecclsiastiques
auxquels elle s'adressait en comprenaient au fond la justesse
incontestable; mais leur parti tait pris, il jugeaient la question en
gens d'affaires et en hommes du monde.

L'abb Roubley serra la main de son loquent contradicteur en le
qualifiant de Cher exalt, et l'abb Vaublanc pronona les paroles
suivantes avec toute sa lenteur digne et toute sa gravit vnrable:

--Messieurs et chers confrres, il est et demeure acquis,  la majorit
de trois voix contre une sur quatre votants, que le candidat appuy par
le clerg aux lections municipales du quartier Saint-Barthlmy, est
l'honorable baron Anastase Grmoli.




                                XIX

                          RVE ET RVEIL


Thodore de Vannes ne pouvait pardonner  Jacques la menace que son
professeur lui avait faite de lui tirer les oreilles. Sournois autant
que rancunier, il se garda bien de laisser paratre les sentiments
hostiles qu'il nourrissait  l'gard du candidat royaliste, mais la
veille de l'lection il prtexta une indisposition pour se dispenser
d'aller au collge, et il passa toute sa journe  courir les maisons et
les boutiques o il tait connu, pour combattre la candidature Mrigue.
Il estima avoir enlev  Jacques une soixantaine de voix; il russit
en ralit  dtacher de lui une vingtaine de partisans auxquels il
fit accroire que Jacques tait un rpublicain dguis. Ces transfuges
taient de tout petits commerants voisins de l'htel Soubise et qui ne
voulaient pas mcontenter le jeune monsieur de la maison.

Le quartier Saint-Barthlmy se passionnait beaucoup pour cette jote
politique. On en parlait dans les cercles, dans les salons, dans les
rues. On s'abordait en se demandant des pronostics. Mriguistes et
Grmolistes avaient des disputes et des altercations. On parlait des
deux candidats comme on fait des chevaux de course. On discutait leurs
chances comme s'ils se fussent appels Frontin ou Little Duck.

Au premier instant de sa mise en avant si brusquement improvise, on
donnait Grmoli  dix contre un et on payait pour avoir Mrigue. Le
lendemain matin le riche baron descendait  deux; au coup de midi, il
tait  galit. On le payait trois  six heures du soir, tandis que
Mrigue s'levait rapidement dans la srie des cotes fantastiques.

Enfin, le grand jour arriva. C'tait  double titre que Mrigue donnait
cet adjectif au dimanche dsign pour la bataille des urnes. Il avait
pris en effet une grande rsolution. Invit  dner le soir mme 
l'htel Soubise, il avait dcid qu'il n'attendrait pas l'heure du repas
pour s'y prsenter et se ferait annoncer  quatre heures  la porte du
grand salon blanc et or. Il savait que la comtesse douairire sortait de
trois  six et comptait se trouver en tte  tte comme par hasard avec
Mlle de Vannes, qui profitait de l'absence de sa mre pour lire des
romans. Il voulait en finir une fois pour toutes avec sa position
d'amoureux inavou, faire connatre ses sentiments  la jeune Muse et,
dans le cas d'un accueil favorable qu'il esprait, mettre Blanche en
demeure de se prononcer entre lui et le duc de Largeay. Toute la matine
Jacques parcourut les sections de vote, ple, agit, fivreux,
donnant au hasard des encouragements vagues et des poignes de main
inconscientes.

Son esprit tait si peu avec son corps qu'il vota pour son concurrent
imprialiste et donna une fraternelle accolade au candidat rpublicain.

La vritable urne tait pour lui  l'htel de Soubise; il n'avait qu'un
lecteur, et les femmes, en ce qui le proccupait, n'taient point
exclues du droit de vote.

A quatre heures sonnantes, Jacques de Mrigue, en tenue de ville,
montait le grand escalier de l'aristocratique maison, tremblant,
chancelant, sentant l'imprieuse ncessit de s'appuyer sur la rampe.

Le valet de service lui dit: Monsieur, Mme la comtesse est sortie, mais
Mlle de Vannes m'a charge de la prvenir toutes les fois que monsieur
se prsenterait. Jacques eut un coup de sang qui lui congestionna toute
la tte et, en entrant dans le salon, il crut voir tous les meubles
excuter une sarabande fantastique. La pice tait vide.

Il ne voulut point s'asseoir et s'accouda  la chemine pour ne pas
tomber. Il n'y avait pas deux minutes qu'il se livrait au flux et
au reflux violents de ses penses folles et de ses impressions
vertigineuses, que la quatrime Grce entrait leste, vive, pimpante, et
le saluait d'un petit mouvement de tte en lui tendant la main et en lui
disant: Vous tes pas trop en retard aujourd'hui, monsieur Jacques.

L'emploi de ce prnom parut de bon augure au pote.

--Vous avez probablement voulu me continuer notre confrence sur Hugo
(Victor) sans crainte d'tre drang par le duc. C'est bien aimable 
vous, monsieur, et recevez tous mes remerciements pour votre gracieuse
attention. J'ai deux heures  vous donner et je suis  vos ordres.

--Mademoiselle, rpondit Jacques avec des essoufflements dans la voix,
vous avez bien voulu l'autre jour  la crmonie de Saint-Roch me
demander  quoi je pensais pendant cette mlodie sublime qui nous a
charms tous les deux.

--Et vous n'avez pas voulu me rpondre.

--Je ne le pouvais gure en ce moment-l, mademoiselle, mais
aujourd'hui... je suis prt  vous satisfaire.

--Je vous coute le plus volontiers du monde, monsieur de Mrigue. Votre
paraphrase du _Satyre_ tait ravissante.

--Il ne s'agit point de littrature, mademoiselle, interrompit Mrigue
fivreusement.

--Dites tout ce que vous voudrez, monsieur. Je suis certaine que vous
m'intresserez.

--Mademoiselle... vous me trouverez peut-tre bien audacieux, mais mon
ambition est plus grande. Elle va... jusqu'au... dsir de vous plaire.

Blanche partit d'un grand clat de rire bon enfant.

--Mais c'est dj fait, monsieur. J'aime beaucoup votre
conversation--quand vous daignez parler.--Vos opinions littraires, vos
sentiments politiques, votre caractre chevaleresque... enfin, vous me
convenez tout  fait, et je veux demander aujourd'hui mme  ma mre
de prendre trois leons de littrature par semaine avec vous. Vous me
donnerez des devoirs... que vous corrigerez. Vous serez trs svre,
vous m'apprendrez  crire.

Jacques tait navr de voir l'entretien dvier sans cesse des sujets
intimes vers les questions d'art. Il dit soudain, presque brusquement:

--Mademoiselle, j'ai une confidence  vous faire. M'en accordez-vous la
permission?

--Certainement, reprit Blanche sans quitter sa mine enjoue. Vous pouvez
compter sur ma discrtion.

--Hlas! mademoiselle, reprit Jacques en baissant la tte et presque 
voix basse, ce n'est point de votre discrtion que j'ai besoin, c'est de
votre indulgence.

--Mon indulgence...

--De votre misricorde.

--Je ne comprends plus du tout... Allez.

--Mademoiselle, la premire fois que je vous ai vue  Sainte-Radegonde,
j'ai reu une de ces commotions que l'on n'prouve qu'une fois dans sa
vie. Mes regards vous ont traduit peut-tre les sentiments imprieux
qui subjugaient mon me, et je ne pouvais avoir aucune esprance de vous
voir, de vous approcher.

--Je me souviens, monsieur, dit Blanche devenue srieuse.

--Et voici qu'un hasard divin ou plutt une loi d'attraction mystrieuse
a permis que mon rve devnt une ralit. J'ai t reu chez vous avec
la plus grande distinction. On m'y a trait comme un... ami.

--Vous le mritez, monsieur, interrompit Blanche toujours grave.

--Alors, mademoiselle, une ide folle, insense, absurde, a germ dans
mon esprit, je me trompe, hlas! dans les replis les plus intimes et
les plus profonds de mon coeur... Oh! ne m'en veuillez pas, je vous en
conjure, de vous faire cet aveu, mademoiselle. Rappelez-vous ce pome
que vous trouvez si beau... Vous tes la Reine, je suis Ruy-Blas. J'ai
os... vous aimer.

Blanche sourit imperceptiblement et tendit la main  Jacques en lui
disant:

--Cher monsieur... J'accepte de tout coeur votre amiti... elle me sera
prcieuse. Seulement, je vous recommande bien de ne pas risquer votre
vie pour m'apporter des fleurs.

--Je donnerais tout mon sang pour vous, rpondit Jacques
imptueusement... mais... de grce... comprenez-moi. Ce n'est point de
l'amiti que je vous apporte. Quand mon me se donne, elle se livre tout
entire. Encore une fois, pardonnez-moi... Mais je ne pense plus retenir
un mot qui me brle. Mademoiselle Blanche, je vous aime... d'amour?

--Je vous aime beaucoup, monsieur, rpondit Blanche avec un tremblement.

--Oh! je voudrais vous baiser les mains, mademoiselle, mais, de grce,
encore un mot.

--Je vous coute, monsieur Jacques.

--Vous me faites l'insigne faveur de me dire: Je vous aime beaucoup...
Je vous assure que je prfrerais: Je vous aime un tout petit peu...
Dites-le-moi, mademoiselle Blanche.

--Je mentirais, monsieur Jacques. Mon amiti pour vous...

--Ah! l'amiti, maintenant.

--N'est point du tout ordinaire ni banale.

--L'amiti, toujours l'amiti.

--Que voulez-vous de moi, monsieur Jacques?

--Vous me permettez de vous le dire?

--Je vous le permets.

--Votre amour.

--Vous l'avez, affirma Blanche nerveusement.

--Oh! que dites-vous, mademoiselle?

--Depuis trois jours.

--Oh! donnez-moi votre main et prenez ma vie.

Blanche tendit sa main que Jacques baisa respectueusement. Puis il
souffla ces deux mots  voix basse: Merci, mademoiselle Blanche...
Merci... Blanche.

Mlle de Vannes eut un lger sourire en disant:

--Pauvre monsieur Jacques... Pauvre Jacques.

Les deux acteurs de cette scne trange demeurrent quelques minutes
sans parler, puis Jacques dit  Blanche:

--C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, mais toutes les roses
ont leurs pines.

--Je n'ai pas l'honneur d'tre une rose, reprit Blanche, mais j'ai
l'avantage de n'avoir point d'pines.

--tes-vous charmante--d'esprit et de coeur.

--Bon, voil le madrigal qui revient.

--Oh! je me soucie bien de ces sottises. Je pense  tous les obstacles
qui peuvent nous sparer.

--Quels obstacles? J'avoue ne point en voir.

--Et le duc de Largeay?

Blanche clata de rire.

--Le duc de Largeay, rpta-t-elle. Ce n'est que mon futur mari.

Jacques devint livide.

--Pardon, mademoiselle, je suis un peu troubl... C'est peut-tre ce qui
m'empche de comprendre trs bien... Vous me dites que vous pouserez le
duc de Largeay?

--Certainement, d'ici deux ou trois mois... Je ne suis pas trs presse,
vous savez.

--Mais alors, mademoiselle, j'ai rv... Ne m'avez-vous pas dit... que
vous m'aimiez.

--Eh bien!... sans doute.

--Et le duc, alors?... Vous ne l'aimez pas?

--Oh! si peu.

--Et vous allez devenir sa femme?

--Mais... mon cher monsieur Jacques, vous, pote, littrateur... Vous
qui savez tout... qui comptez vingt-cinq ans d'ge, vous n'avez dont
jamais lu un roman?

--J'en ai beaucoup lu, mademoiselle, mais j'y ai toujours cherch des
dlassements pour mon esprit et jamais des rgles pour ma vie.

--Est-ce un reproche?

--A Dieu ne plaise, mademoiselle. C'est une simple rflexion... mais je
vois que je devrai taire la seconde partie de ma confidence.

--Comment? elle n'est pas finie?

--Non, mademoiselle.

--Eh bien! je vous l'ai dit tout  l'heure, je suis libre jusqu' six
heures du soir, et toujours charme de vous entendre.

--Je ne sais comment vous accueillerez ce qui me reste  vous dire, mais
si cela tait de nature  vous dplaire, je vous supplie par avance de
bien vouloir me pardonner.

--C'est entendu.

--J'tais venu pour deux choses, mademoiselle. D'abord pour vous dire
que je vous aimais.

--C'est fait.

--Ensuite...

--Ensuite, monsieur?

--Pour vous demander votre main.

Blanche de Vannes se dressa comme souleve par un ressort.

Son visage prit subitement une expression d'indignation et de colre.

Elle leva orgueilleusement sa jolie tte patricienne et jeta  Mrigue
cette rponse foudroyante:

--Monsieur de Mrigue, je ne sais  quoi il tient que je ne sonne et que
je ne vous fasse reconduire!

--Mademoiselle...

--Vous m'insultez, monsieur.

--Mon amour est une insulte?

--Ce n'est pas cela... Vous ne comprenez rien... c'est la demande que
vous avez os formuler tout  l'heure que je considre comme une injure
sanglante, et je n'ai personne pour me venger.

--Vous avez le duc de Largeay, mademoiselle. Chargez-le de me tuer... Et
je crois maintenant qu'il ne me reste plus qu' vous prsenter mes plus
humbles hommages.

--Vous m'vitez la peine de vous le dire, monsieur.

Mrigue se leva.

--Pardon, monsieur, dit Blanche au moment o il ouvrait la porte, ma
mre vous attend ce soir  dner. Votre absence pourrait donner lieu
 des commentaires. Je vous serai reconnaissante de vous trouver ici 
sept heures et demie.

--Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai encore assez d'ducation pour ne
point commettre de grossirets.

--Ah! monsieur, rpondit Blanche, on peut s'attendre  tout avec des
gens de vos espces.

Mrigue sortit en s'inclinant profondment. Blanche saisit un chiffon de
papier et y griffonna au crayon cette simple ligne:

    Je vous prie de donner un coup d'pe  M. de Mrigue.

    BLANCHE.

Elle cacheta le pli, sonna et dit au laquais qui se prsenta:

--Portez sur le champ cette lettre  M. le duc de Largeay!




                                 XX

                              CORRECT


Le duc de Largeay fut vivement contrari  la rception de la missive
de sa fiance. Toute vellit belliqueuse  l'gard de Mrigue s'tait
vanouie chez lui du moment o il avait appris que le candidat royaliste
frquentait depuis dix ans les salles d'armes. Pourtant il n'y avait
pas moyen de reculer ni de tergiverser. L'ordre tait impratif et
catgorique. Impossible de laisser apparatre la moindre hsitation
avec une personne du caractre de Blanche. Ce n'est pas que le jeune duc
brlt d'amour pour sa fiance, mais le million de dot exerait sur ce
clubman lgrement dcav une fascination qui pouvait lui donner 
la rigueur l'apparence d'un amoureux trs suffisamment transi. Il se
dirigea donc vers la rue des Saints-Pres non sans une certaine motion
d'un genre fort dsagrable. Il n'eut point la peine de monter de
nouveau les cent vingt marches du candidat. Jacques, depuis qu'il avait
quitt l'htel Soubise, errait dans les rues avoisinantes, les bras
ballants, les yeux vagues, trop cras, trop ananti pour ressentir dj
la douleur de sa blessure.

A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Dominique, le duc aperut son
rival. Il prit son courage  deux mains, s'approcha de Jacques et lui
donna un lger coup de canne sur l'paule comme pour le faire retourner.

--Plait-il, monsieur? dit Mrigue d'une voix altre.

--tez-vous de mon chemin? dit le duc d'un ton nerveux et saccad qui
dissimulait assez mal l'exigut de sa vaillance.

--Encore vous, duc. En quoi puis-je?...

--Je viens de vous le dire.

--Je n'ai pas bien entendu.

--Vous avez pourtant des oreilles.

--Dsirez-vous que j'allonge les vtres?...

--Vous m'insultez, monsieur. Vous m'en rendrez raison!

--Comme il vous plaira.

--Voici ma carte.

--Bien honor, voici la mienne.

--Impertinent!...

--Pardon, monsieur, vous tes trop homme du monde pour ne pas vous
rappeler qu'une fois leurs cartes changes deux gentlemen ne doivent
plus ajouter un mot sur le diffrend qui les divise; la parole, ds
lors, est aux tmoins et aux pes.

--C'est juste, monsieur le professeur. Alors vous y tenez absolument...
 l'pe?...

--Mes tmoins, monsieur le duc, auront l'honneur de vous donner ce
renseignement.

--Bien oblig, monsieur le professeur.

--Je vous salue, monsieur le duc.

Et Largeay rebroussa chemin pour rentrer  son htel tandis que Jacques
disait  haute voix d'un air de contentement un peu froce: Eh bien!
oui; tu arrives encore comme Mars en Carme, et ta paillasse court
certains risques.

Blanche de Vannes, aprs avoir dcrt la mort de son trop audacieux
admirateur, s'tait retire dans sa chambre et jete vivement sur son
lit. Du premier jour o elle avait vu Mrigue, elle avait prouv
pour ce passant trange un de ces sentiments de curiosit fminine qui
arrivent promptement aux frontires de la sympathie. La candidature du
jeune Limousin et tout le bruit que la presse avait fait autour de lui
n'taient point pour affaiblir cette inclination chez une jeune fille
d'un caractre imptueux et romanesque, surveille uniquement par
une mre... qui brodait, et habitue  n'avoir d'autres lois que ses
caprices. C'tait elle qui avait en ralit ouvert  Jacques la porte de
l'htel Soubise, et l'attraction qu'il exerait sur elle s'tait ds le
premier jour transforme en vrai bguin. Le salut de Saint-Roch et la
paraphrase du _Satyre_ avaient accentu ce penchant d'une faon brusque
et violente; la jeune lionne de la rue Saint-Dominique avait trouv
son dompteur. Aussi la dclaration de Jacques, qui et pu sembler
prmature, s'tait-elle trouve accueillie par un coeur battant 
l'unisson du sien. Mais Mlle de Vannes s'imaginait, avec une certaine
candeur d'enfant gte et possdant un sens moral un peu vague, qu'elle
pourrait trs bien avoir Mrigue pour ami et M. de Largeay pour mari.
D'autant mieux qu'en dpit de ses lectures, elle ne se rendait pas
un compte bien exact de toutes les consquences de ce jeu de coeur en
partie double. La dcouverte subite des prtentions tranges de Jacques
avait fait bondir en elle cet orgueil de la race, souvent plus incrust
chez certaines femmes que l'amour de la vertu.

Il n'a pas de front, ce monsieur, ce Limousin, ce professeur qui a de
l'encre au bout des doigts... a lui apprendra... il ne sera pas tu
certainement... Un coup d'pe  la mode du jour... au bras,  la
main... a lui servira de leon... de correction. Moi, fiance  un
duc!... et puis quelle ingratitude!... M'adresser cet outrage au moment
o je lui avoue, o je lui accorde... Oh! il mriterait d'tre tu... il
serait plus respectueux une autre fois. Il en rchappera; deux ou trois
semaines au lit... comme c'est la coutume des gladiateurs du Jockey...
puis... il reviendra... me demander pardon... et ma foi!... pourquoi
ne pas le recevoir en grce... Il est trs gentil au fond... beau
garon!... Quelle diffrence avec le duc. Grand, bien dcoupl, des
yeux rayonnants... parlant comme un membre de l'Acadmie... intelligent
jusqu'au bout des ongles... spirituel... drle... nergique... mais trs
insolent par exemple!... Il a besoin d'tre rappel  l'ordre...

Comme il doit bien embrasser... que ses lvres doivent tre chaudes
et vibrantes... quand je pense au petit morceau de glace que le duc
m'applique de temps  autre au bout des doigts... Oh! il ne faut pas du
tout qu'il me le tue... Non. Non! ce serait dpasser le but... ni mme
qu'il lui fasse une blessure trop profonde... oh!... il me semble... que
je souffrirais de sa douleur! et que j'aurais envie de me faire... soeur
de charit pour le soigner. Mon cher duc, je vous dfends bien de lui
faire du mal... Est-il fou de Largeay de vouloir blesser mon ami... Ah!
par exemple; s'il me fait ce coup-l je ne le revois de ma vie. Espce
de jaloux, va! Est-ce que je n'ai pas le droit d'avoir des amis?...
Comment supporterai-je la compagnie de ce dadais si j'y tais rduite
exclusivement? ah! je le dteste! Qu'il ne s'avise pas seulement de lui
faire tomber un cheveu de la tte!

Blanche en tait arrive  cette priode de ses rflexions quand une
femme de chambre frappa  la porte, entra sans attendre de rponse et
lui remit une lettre qu'un exprs venait d'apporter. Elle lut:

    Bien chre amie,


    Vos ordres sont excuts, j'ai btonn le drle! Demain  la
    premire heure change de tmoins. A midi, tout sera termin
    suivant vos dsirs.

    Votre petit duc vous baise les mains.

    L.

--Stupide assassin! s'cria Blanche. Le commissionnaire est-il parti?...
Faites courir aprs... Ramenez-le. Dpchez-vous donc, petite sotte. Et
tandis que la servante effare obissait, Mlle de Vannes crivait d'une
main fbrile au dos d'une carte de la comtesse douairire:

    Jamais de la vie. D'abord vous ne l'avez pas btonn. Vous
    n'existeriez plus  cette heure. En tout cas, il dne ce soir
    ici. Vous viendrez  neuf heures lui faire des excuses devant
    moi... dans un coin du salon. Sinon tout est fini entre nous.
    C'est bien compris.

    BLANCHE.

Le duc tait occup  sa toilette intime quand il reut cette nouvelle
ptre:

--Des excuses publiques  prsent! A a! mais elle est en train de me
faire payer son petit million... aussi quelle btise de m'tre vant!
je ne l'ai pas btonn du tout... oh! quelle histoire. Ce Mrigue va me
prendre pour un fantoche... et il n'aura pas tout  fait tort!... oh!
la petite vipre. Si tu n'avais point ton million. C'est horrible!... Il
faut bien obir.

A sept heures et demie trs prcises, Jacques, qui avait pour quelques
heures domin, comprim et mt les angoisses de son me, pntrait avec
aisance et grce dans le grand salon de l'htel Soubise. Il commenait 
dpouiller trs bien son corce limousine et  saluer les grandes
dames  peu prs comme il convient. Blanche lui tendit la main comme 
l'ordinaire et prouva un certain frmissement en rencontrant celle du
jeune homme, froide comme un gantelet de fer. Mrigue parla beaucoup,
avec une tenue impassible, et maintint constamment la conversation sur
les lections dont le rsultat allait tre connu au plus tard dans une
heure. Thodore sortit au dessert pour aller prendre des nouvelles,
esprant bien au fond du coeur apporter  son matre l'annonce d'un
chec. Il rentra au bout d'un quart d'heure et trouva les autres
convives dj assis au salon et en train de prendre le caf. Il tenait
 la main un fragment d'affiche o il avait gribouill les rsultats du
vote au moment mme de sa proclamation. Il pouvait  peine prononcer une
parole tant il avait couru. Il lut enfin de sa grosse voix:

--lecteurs inscrits 3.200.

Et il s'arrta pour souffler.

  --lecteurs ayant pris part au vote 2.500;
  Majorit absolue des suffrages exprims 1.251;
  Le gnral Paulus Graudel, rpublicain, 958;
  Le baron Grmoli, bonapartiste, 772.
  M. Jacques de Mrigue, monarchiste, 730.

Rsultat: ballottage en faveur de M. le baron Grmoli.

Quand il eut achev Thodore jeta  son matre un regard venimeux mal
dissimul sous une apparence de dsappointement: quarante-deux voix de
moins, pensait-il,  cause de moi! a lui apprendra. Mrigue se leva et
dit  la comtesse:

--Je vais tre oblig, madame, de me retirer plus tt que je ne l'aurais
dsir, car mon devoir de conservateur disciplin est de me dsister
immdiatement en faveur de M. Grmoli. Mes affiches doivent tre
apposes demain matin...

--C'est un trs petit malheur, dit Blanche, un homme intelligent comme
vous n'a point  regretter cet chec. Ce sont les ractionnaires du
quartier qui sont le plus  plaindre. Je vous prie de bien vouloir
demeurer encore quelques minutes.

Et elle poursuivit en baissant la voix:

--Quelqu'un va venir ici vous demander pardon.

La comtesse douairire soupira:

--Comme je suis vraiment dsole de ce contretemps, cher monsieur.

Et ses yeux un instant soulevs de son noble ouvrage y retombrent
automatiquement. Le duc de Largeay entra. Il se mordit violemment les
lvres, salua sommairement sa future belle-mre, et fit  Blanche
une sorte de grimace  laquelle il s'effora de donner l'aspect d'un
sourire.

Puis rsolument, brusquement, il dit  Mrigue en lui tendant la main:

--Tantt, monsieur, j'ai eu tous les torts, dans le fond et dans la
forme, veuillez recevoir mes excuses.

Le candidat vaincu hsita une seconde, frona le sourcil, puis se laissa
prendre la main avec un lger mouvement d'paules en rpondant au duc:

--Soit, monsieur.

--C'et t vraiment trop bte, ajouta Largeay en minaudant.

--J'aurais mauvaise grce  vous contredire, reprit Jacques.




                                 XXI

                         DSOLS ET CONSOLS


Le lendemain matin l'affiche suivante tait placarde  profusion dans
tout le quartier Saint-Barthlmy.

    LECTEURS ROYALISTES,

    Nous devons tous nous coaliser contre l'ennemi commun, le
    candidat rpublicain qui runit  lui seul un millier de voix.
    Je vous demande et au besoin je vous prie de vouloir bien
    au scrutin de dimanche prochain reporter l'unanimit de vos
    suffrages sur M. le baron Grmoli. Je serai le premier  vous
    donner l'exemple.

    JACQUES DE MRIGUE.

Jacques fit une visite  son heureux concurrent qui le reut avec
beaucoup d'urbanit et de distinction et lui offrit mme un imprial
cigare. Puis il trouva dans son casier un monceau de cartes mailles
de rflexions diverses. Les unes exhalaient des condolances pures
et simples. D'autres flicitaient le jeune homme de sa _patriotique
abngation_ et lui pronostiquaient une revanche clatante. Quelques-unes
le blmaient d'avoir abandonn la partie et d'avoir tendu la main
aux meurtriers du duc d'Enghien. La plus curieuse manait du vicomte
d'Escal; elle tait ainsi conue:

    Mon cher ami,

    Je ne saurais approuver votre dtermination. Moi qui ai lutt
    toute ma vie (??!!) je ne puis concevoir un soldat capitulant.
    Pour vous tmoigner mon mcontentement; je refuse de solder
    les frais de votre affiche de dsistement. Ne voyez dans cette
    rsolution qu'une protestation de ma part, non contre votre
    sympathique personnalit, mais contre une politique nfaste qui
    nous perd depuis cinquante ans et nous perdra jusqu' la fin des
    sicles.

Le baron Grmoli rendit sa visite  Jacques. La monte des cent vingt
marches, sans ascenseur, et l'aspect dlabr du logement situ  la cime
plongrent l'opulent financier dans une profonde stupeur.

--Comment, se disait-il, je ne l'ai battu que de quarante voix!

Mrigue eut aussi la visite de Sermze qui lui fut plus agrable. Il
lui raconta tous les vnements de la veille et le jeune baron lui dit
encore: Pauvre Jacques! Lorsque la nuit fut close il crivit  son
vieux pre:

    Mon cher papa,

    Je tombe des astres comme feu Phaton. Ni femme, ni sige au
    Pavillon de Flore. Ne te dsole pas trop. Je vous embrasse tous
    comme je vous aime.

    Votre pauvre JACQUES, comme devant.

A la rception de ce pli tout  fait inattendu, bien des larmes
coulrent au noble repaire de Mrigue. La pieuse Caroline se consola en
s'en rapportant  la volont de Dieu, et le chef de famille en traant
au galop ces quelques lignes:

    Cher fils,

    _Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis._

    Les Titans aussi chourent dans l'assaut qu'ils voulurent
    livrer  l'Olympe, ce qui ne les empcha pas de demeurer des
    Titans. Ton pre toujours fier de toi.

    JOSEPH, COMTE DE MRIGUE.

Le Comit royaliste du quartier Saint-Barthlmy ne mla point ses
lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs
si calmes et si paisibles allaient retrouver, aprs trois semaines
d'agitation, leur bonne tranquillit d'autrefois. Et puis en dfinitive
(considration qui avait bien son prix), c'tait un jeune presque au
moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une faon inespre.




                                XXII

                     LA RCOMPENSE DU PETIT DUC


--Ma chre Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rle
passablement... drle, et en tout cas peu glorieux.

--Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai
eu un moment d'irritation contre cet homme.

--Pourrais-je en connatre le motif?

--Cela ne vous intresserait pas du tout.

--Cependant, ma chre...

--N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible
pour ce Limousin-l!

--C'est votre fort d'avoir des faibles.

--Tiens! son contact vous a rendu spirituel!

--Toujours aimable  ravir, mais...  propos, trouvez-vous que je vous
ai bien obi?

--Assez convenablement.

--Me suis-je bien dmenti, rtract, aplati, devant ce monsieur?

--Pas mal.

--Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?

--Pas pour un fou.

--Comment allez-vous me rcompenser de ma docilit?

--Que pouvez-vous bien dsirer?

--Un prompt acquiescement  mes voeux.

--Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est
invraisemblable.

--Florian?... connais pas!

--Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.

--Je voudrais que la fixation de notre mariage...

--Ah!... la fixation. Quel charabias.

--Enfin, vous saisissez trs bien ma pense.

--Je veux vous forcer  l'exprimer clairement, en bon franais du
XIXe sicle.

--Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...

--Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?

--Quelle sainte dites-vous?

--Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-l. tes-vous
bachelier, cher duc?

--Mais, chre amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de
Mrigue.

--Vous raillez. tes-vous prvt d'armes?

--Vous jouez de moi, ma chre Blanche, comme un enfant de ses toupies.

--Vous avez, du moins, assez bon caractre, aussi ne veux-je point
aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour
tre quitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions
rcentes.

--Oh! comme ces paroles viennent agrablement sonner  mes oreilles.

--Tiens! voil que vous devenez pote pour avoir failli vous battre avec
un enfant du Parnasse.

--Alors, je puis esprer...

--Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.

--Et fixer la crmonie nuptiale?

--Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.

--Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manire de voir de la
comtesse?

--Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.

Quinze jours plus tard, l'glise Sainte-Radegonde contenait vers l'heure
de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient
de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agrables. Toutes
les lumires du matre-autel resplendissaient et clairaient le fin
visage de l'abb Roubley, qui allait bnir l'union de M. le duc de
Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'taient
agenouills l'un auprs de l'autre dans la partie la plus avance du
choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.

Largeay, sec, raide, compass, peign comme une gravure de mode, avec un
lger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonait par toute son attitude
le contentement qu'il prouvait d'avoir atteint son but et la hte
qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche,
profondment srieuse et grave, contrairement  ses allures ordinaires,
semblait presque une victime enguirlande pour le sacrifice. Elle avait
aperu  dix pas d'elle, dans un bas-ct, la figure svre et la haute
stature de Mrigue. Une comparaison inconsciente s'tait tablie dans
son esprit, et son fianc paraissait se rapetisser au niveau des bancs,
tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des votes.
Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mlodies, auquelles la
jeune fille trouvait des consonnances funbres, songeant peut-tre aux
chants sacrs de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savour l'harmonie
 ct de l'homme qui envahissait de plus en plus ses penses et ses
souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperu Mrigue,
et elle cherchait dans son imagination surexcite mille moyens de le
revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation
 la messe de mariage, en dsespoir de cause, et ne pensait point qu'il
rpondt  cette avance. Puis, tout  coup, elle le dcouvrait auprs
d'elle, pensif et hautain parmi la foule.

Le cur clbrant s'avana vers les futurs poux, et en sa qualit
d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement 
voix trs basse:

    Mademoiselle, Monsieur le duc,

    Votre dvou pasteur prouve en ce moment une motion trop
    grande pour vous adresser un long discours, et pour clbrer
    comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui
    ont donn tant de hros  la France et tant d'lus au ciel. Vous
    marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos anctres,
    vous, mademoiselle, par votre pit, votre charit, votre
    fidlit  tous vos devoirs d'pouse et de mre, vous,
    monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'me, votre
    dvouement sans bornes aux principes de probit et d'honneur
    qu'ont aims et servis vos aeux. Vous continuerez une ligne
    glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez
    d'exemples et d'impeccables modles  l'immense foule des
    dshrits, qui tiennent leurs yeux fixs sur vous, comme toutes
    les misres d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.

Aprs cette homlie un peu flatteuse, l'abb Roubley procda  la
bndiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.

--Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse  son
seigneur et matre.

--Ma foi, j'allais vous faire la mme question, rpondit Largeay.

Ds lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsdante pense. Mrigue
allait venir  la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de
son regard accusateur. Aprs bien des rflexions et bien des transes,
elle rsolut de se drober  tous les hommages et de s'loigner aussitt
aprs la crmonie, sous un prtexte quelconque de fatigue ou d'motion.

Cependant, au sein de l'glise, la conversation tait gnrale, quoique
chuchote  voix trs basse et d'une faon tout  fait convenable.

_Ct des dames_: L'abb a t fort bien, aujourd'hui.

--Toujours un peu bnisseur, ma chre.

--On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.

--Oui, mais cette vocation des grandes vertus est ironique,  force
d'tre peu en situation.

--Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mne un cotillon,
ma chre... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes
viennent d'Angleterre.

--La petite est pas mal dlure.

--Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de
dot... et puis, voyez donc cette fort de cheveux noirs... l'inflexion
gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de
Vertus.

--Oh! qu'elle doit mal supporter leurs treintes... vous me donnez
absolument raison, ma chre. Le bon cur, au lieu de faire intervenir la
saintet et l'hrosme dans son petit prne, aurait d nous parler
des bals, des clubs, des _five o'clock_, des premiers coiffeurs, des
couturires  la mode.

--Il y pensait, ma chre.

--J'incline  le croire.

--Je constate donc avec plaisir que nous sommes du mme avis.

_Ct des hommes_: Trs joliment tourn, le discours.

--Qu'a-t-il donc racont dj?

--Je ne me rappelle plus bien, mais c'tait tout  fait dlicat et puis
si bien appropri.

--Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zo?

--Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.

--Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?

--Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voil devenu plus riche. Il
lui a mme fait un cadeau de noces ultra pschutteux.

--Vous tes sr de cela?

--Trs sr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a mme pas pay.

--Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.

Tel tait le genre dominant des prires adresses au Seigneur par
l'opulente assistance.

Blanche tait toujours absorbe dans ses impressions. Quant au jeune
duc, il dormait.

On se leva  l'vangile, on s'assit  l'Offertoire, on s'inclina 
l'lvation, on se prpara au dpart aprs la bndiction du prtre.

--Mon ami, dit vivement Blanche  l'oreille de son poux, je me sens un
peu fatigue. Voulez-vous me ramener  l'htel de Largeay?

Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra  la sacristie.
Alors Blanche et Largeay prirent leurs parents respectifs de vouloir
bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assembl.
Puis ils sortirent par une porte drobe et s'lancrent dans leur
coup.

Quelques minutes aprs, ils se trouvaient dans le boudoir rose amnag
pour Blanche  l'htel de Largeay.

La jeune duchesse dit  son poux: Voici le programme de la soire:
Dner au Caf de Paris, coucher  l'Htel de Bade. Le duc s'inclina.
Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments. Le duc
sortit.

En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mrigue avait pris le
boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-lyses. Il tait pouss
vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broy et
de son me touffe. Depuis son double chec, il tait retomb dans
l'oubli,  peine travers de temps  autre par quelque lettre de
condolance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa
blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la
meurtrissure de l'amour.

Et c'tait Blanche qui les lui avait infliges toutes les deux, en lui
jetant  la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait
vaguement que tout sentiment pour lui n'tait pas teint au coeur de la
jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'aprs l'affront reu
par lui, tout devait tre fini entre eux et pour jamais. Et son coeur,
embras d'amour, livrait un furieux combat  sa fiert robuste qui
demeurait victorieuse,  la condition de lutter sans repos. Il s'tait
rendu  la crmonie machinalement, sans but prcis, peut-tre pour bien
voir de ses yeux l'irrvocable immolation de son rve, et maintenant il
marchait droit devant lui,  lourdes enjambes, comme parmi les grands
sables un voyageur perdu.

Arriv  l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards
extrieurs. Il descendit jusqu' la Bastille et traversa le pont Henri
IV. Il s'arrta  une petite choppe du quai de la Tournelle et
dna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien lger
cependant, il se trana pniblement vers la rue des Saint-Pres, avec
la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pnibles,
harassantes, interminables. Comme il se sentait tir en bas par la
torpeur, la lassitude et le dsespoir. Arriv dans sa chambre, il ouvrit
sa fentre et regarda le ciel; par cette brumeuse soire de mars, les
quelques toiles visibles l-haut semblaient entranes vers un gouffre
noir parmi l'avalanche confuse des nuages.

Le duc et la duchesse de Largeay dnaient au Caf de Paris. Leur
conversation fut moins nourrie que leurs apptits et il fallut que le
caf succdt  deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir  dlier
leur langue.

--Pourquoi cette nuit  l'Htel de Bade? interrogea le duc en allumant
son cigare.

--C'est drle... c'est drle! rpondit Blanche d'un air rveur... On n'y
connat personne... personne ne vous y connat. On n'est qu'un numro
dans la cohue bruyante et banale. On est plus  mme de passer ses
fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez
pous une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite
indpendance...

--Je ne m'en plains aucunement, duchesse.

--Puissiez-vous tre toujours aussi accommodant.

Il tait dix heures quand le noble couple entra  l'htel et prit
possession d'un petit appartement de trois pices, retenu par dpche
pendant la journe. La premire pice tait une antichambre o l'on
dposa les manteaux. Puis venait un salon o brillait un feu clair. En
arrire, la chambre  coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du
foyer embras et se laissa mme aller  la jouissance de s'accroupir
auprs des chenets. Blanche, pendant ce temps-l, pntrait dans la
dernire pice et s'y barricadait.

Quand le duc jugea ses mollets rtis  point, il voulut aller retrouver
la duchesse et se heurta  une porte ferme: C'est moi! fit-il, chre
amie.

--Cher ami, rpondit la jeune marie; n'avez-vous pas un divan dans
votre salon?

--Effectivement, rpondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.

--Eh bien, mon bon duc, rpliqua Blanche, faites-moi donc l'amiti de
vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tte et
je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne
jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.

--C'est vrai, gmit le duc... mais celle-l... est inattendue.

Blanche coupa court  l'entretien en disant:

--Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.

Le lendemain matin,  huit heures, le concierge de Jacques lui apporta
une lettre cachete qui venait d'arriver par exprs. C'tait une bande
de papier timbr pour billet  ordre.

Mrigue y lut:

    Mon coeur vous reste.

    DUCHESSE BLANCHE DE LARGEAY.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




                          DEUXIME PARTIE

                       LE MPRIS DE L'HOMME


_Coeur trop haut._




                                  I

                     LA SALLE DU PR AUX CLERCS


A bas le calotin! A l'eau le Jsuite! A la lanterne Torquemada!
Enlevez-le! Sus  Basile! Mort au corbeau! A la guillotine le
ci-devant!

Tels taient les cris, accompagns d'autres imprcations moins
convenables, qui accueillaient, au cours d'une runion d'autonomistes,
en l'illustre salle du Pr aux clercs, l'apparition inattendue de
Jacques de Mrigue  la tribune. L'estrade tait occupe par plusieurs
notabilits du parti radical o l'on remarquait, entre autres
intelligences lumineuses, les citoyens Troubault et Baroudier,
reprsentants de Paris. Cette assemble, annonce depuis plusieurs jours
par les journaux cramoisis  grands renforts de tamtams et de grosse
caisse, avait pour but la formation d'un comit de la libre-pense au
milieu du quartier le plus religieux de la capitale. Naturellement
tout ce que la clientle des salles Levis, Graffard et autres, renferme
d'escarpes et de tire-laine, s'tait donn rendez-vous ce jour-l au
local du Pr au Clercs. On avait dfi par avance les ractionnaires
et les _aristos_ de se prsenter  la sance, et Mrigue, accompagn du
baron de Sermze et de quelques autres vaillants, avait relev le
gant et profit d'une bourde expectore par le prsident, le citoyen
Troubault, pour rclamer la parole et se prcipiter  la tribune. De
grossires protestations s'tant leves aussitt, l'ancien candidat
avait salu la foule, hurlante de l'exclamation un peu risque de
Vivent les Jsuites qui avait dchan l'ouragan dont un bien faible
cho est reproduit en tte de ces lignes. Jacques ne se laisse point
intimider; il fait d'hroques efforts pour permettre  sa voix de
dominer le tumulte, mais l'auditoire appelle le brouhaha des bancs et
des cannes  la rescousse des beuglements.

Le prsident Troubault somme l'orateur d'vacuer la place.

--Vous imprimez depuis huit jours que je n'aurai pas le courage de
monter ici, reprend Mrigue. J'y suis, j'y reste!

Nouvelle tempte de clameurs: A bas Mac-Mahon! A bas Fourtou! Mort au
seize-mai! A l'eau,  l'eau!

Sur cette dernire interjection, Jacques de Mrigue prend avec le plus
grand calme le verre d'eau sucre destin au confrencier radical, et
le vide d'un trait aux yeux de six cents nergumnes baubis devant tant
d'audace.

--Je vous ordonne de descendre, ritre le citoyen prsident.

--Vous ne comprenez la tolrance que comme le secrtaire de l'lyse,
riposte Mrigue.

Un flot de furieux se prcipite vers l'estrade pour excuter l'intrpide
jeune homme. Ses amis, dirigs par le baron de Sermze, s'lancent en
avant et, par une pression nergiquement excute, refoulent un instant
les envahisseurs.

Mrigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprme et jette cette
apostrophe  la multitude furibonde: Est-ce que par hasard vous me
trouvez la tte d'un otage?

Cette ddaigneuse bravade est lance d'une voix pleine, sonore,
retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de
la base au sommet et de la gauche  la droite de l'norme salle, un
tonnerre de rugissements, de grognements, de trpignements. Les quelques
royalistes gars dans la horde fdre sont envelopps et bousculs.

Mrigue saute magnifiquement au milieu de la mle pour apporter  ses
amis le contingent de ses poings redoutables.

Le baron de Sermze, qui allie un courage impassible  une vigueur peu
commune, distribue des coups formidables et pratique  chaque fois de
srieuses brches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les
dmagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart
maladroits, indisciplins, lches, et fortement mus par d'abominables
libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du
centre, ce sont toujours les mmes qui empoignent les horions terribles
impartialement distribus aux quatre points cardinaux par le bataillon
carr de Sermze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart
autour de Jacques qui domine de la tte ses braves compagnons, et
montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, aprs avoir prouv qu'il
n'tait pas muet. Les reprsentants du peuple, blmes de stupeur sur
leur estrade branle, lvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel
comme de simples clricaux en prires. Ils ont la vague apprhension de
voir cette poigne d'enrags ractionnaires rosser  plate couture leur
arme fidle, et donner l'assaut  leur Olympe qui serait insuffisamment
dfendu par la foudre de leur loquence.

Le prsident Troubault se penche  l'oreille de l'assesseur Baroudier.

--Ces b...-l, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc
comme ils tapent. Hue donc! hue donc!

--Pourvu qu'ils ne montent pas jusqu'ici, reprend le deuxime
reprsentant. Ils en seraient bien capables.

--C'est ce que j'tais en train de me dire, ma vieille branche... Ces
jeux-l ne sont plus de notre ge. Si nous allions colporter quelques
paroles de conciliation.

--Peste, comme vous raisonnez. Il faudrait descendre pour cela...
diable!

--Ils n'oseront pas nous cogner si nous nous prsentons en
pacificateurs. Si nous leur offrions de rendre la parole  cet enrag de
Mrigue?

--Il faudrait la trouver pour la rendre.

--Ah! ils sont repousss, enfin, Dieu soit lou.

--Comment Dieu? A quoi pensez-vous, dans une runion de comits
libres-penseurs!

--Diable! les voil qui reviennent. Ils sont  deux pas de la tribune.

--Mon Dieu! mon Dieu! Nous sommes perdus.

--Non... voil qu'ils reperdent du terrain. Eh bien, mon petit! Vous
avez invoqu  votre tour le nomm Jhovah. a vous apprendra  me
blaguer.

--Une habitude incorrigible. C'est la force occulte directrice des
choses que j'aurais d prendre  tmoin.

--La force occulte... Vous tes bon... C'est une force manifeste qui
nous serait ncessaire. Oh! Seigneur Jsus!... Ils reviennent sur
nous... Allons-nous-en.

--Il est difficile de quitter notre poste; d'abord, il y a la question
de dcorum... et puis par o diable voulez-vous dcaniller?

--Le dcorum doit tre mis de ct dans les cas de force majeure. Il y
a une petite porte derrire la tribune... Je crains qu'il nous faille...
en passer par l. Oh! que a va mal!

--Pardieu! Il n'y a qu'une vingtaine des ntres qui soient srieux. Les
autres poussent et se gardent bien de remplacer les blesss.

--Vous qui avez des cheveux blancs, Baroudier si vous essayiez de faire
entendre des paroles de paix... Je crois que c'est le meilleur moyen...
ils n'oseront pas frapper un vieillard.

--C'est trs dlicat ce que vous me demandez l.

--Au nom de la Rpublique dmocratique et sociale.

--Mais vous, au contraire, qui tes plus jeune, vous courriez beaucoup
moins de risques.

--C'est une erreur. On me prendrait pour un combattant et on me
cognerait... Allons, Baroudier, le temps presse.

Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de
descendre. Au dernier chelon, un de ses coreligionnaires politiques,
entirement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'et
bombard au repos ternel si Mrigue lui-mme, presque accul aux
trteaux en cet instant, n'et pris en piti le vieux dmocrate et
prestement par le coup. Du haut de son sige, le prsident Troubault
frissonne. Baroudier, vivement heurt, fut renvers sur les marches de
la tribune et parvint  grand'peine  revenir auprs de son collgue.
L'anxit de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe
compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu
dtermin, oscillait tantt dans un sens, tantt dans l'autre, sous
les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais
entamer et offrait constamment  ses adversaires un front de bataille
minemment pratique, compos de seize poings aguerris et infatigables
qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la
rgularit des marteaux-pilons dans les forges.

Les royalistes taient tous plus ou moins violemment contusionns des
chevilles  la ceinture. C'tait toujours aux rgions basses de leurs
corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant  ceux-ci,
ils comptaient dj une vingtaine des leurs assez srieusement atteints
pour n'tre plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos.
Soudain, Troubault dit  Baroudier: Mon cher collgue, nous ne
pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignit de
reprsentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance.
Je vous cde pour un moment la prsidence terriblement honoraire--je
l'avoue--et je m'en vais par la petite porte de derrire chercher la
police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma rlection serait
compromise dans deux mois.

A ces mots le prsident s'clipsa, suivant la mthode indique, et alla
droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis
revint avec une agilit non moins grande reprendre possession de son
fauteuil. Le magistrat, dont l'appui tait rclam, ceignit son charpe
et,  la tte d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la
salle un quart d'heure  peine aprs la rquisition qui lui avait t
faite.

L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un
sauve-qui-peut gnral. La grande porte fut en un clin d'oeil encombre
et obstrue.

Un silence relatif s'tant tabli, M. le commissaire Gilet en profita
pour prononcer la dissolution de l'assemble, et le citoyen Baroudier
protesta en termes loquents contre cette violation de la libert et des
droits garantis par la constitution.

L'vacuation s'opra d'une faon dsordonne et tumultueuse, et mit prs
de trois quarts d'heure  s'effectuer. Mrigue et ses amis sortirent
les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes
s'attendaient  ce que la lutte recomment dans la rue, mais ils
avaient compt sans l'inconstance des adeptes de la libre-pense, qui,
 peine hors du lieu de runion, se dispersrent rapidement dans toutes
les directions et allrent peupler tous les zincs du voisinage. C'tait
bien le moins qu'ils puissent faire aprs s'tre couverts pendant une
heure de la glorieuse poussire des combats.

Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques
instants  sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation
au dsordre formul contre lui par le citoyen Troubault. Au moment
o ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de
Varenne, un des membres de l'assemble dissoute, qui semblait en proie 
un dlirium alcoolique, se jeta  l'improviste sur M. Gilet, brandissant
 son poing un stylet acr.

Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrire, et il et t
infailliblement poignard si Mrigue, plus prompt que le misrable, ne
lui et arrt le bras.

L'irascible lecteur fut rapidement saisi et dsarm par les gardiens,
tandis que le commissaire disait  Jacques: Monsieur, vous m'avez sauv
la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre
sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer
que si jamais le brillant orateur Jacques de Mrigue pouvait avoir
besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui
comme sur le meilleur des gentilshommes.

Jacques considra  la lueur d'un rverbre l'interlocuteur qui lui
tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sr,
il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal,
souverainement honnte et possdant un coeur sous son charpe.
Spontanment il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une motion
frmissante et lui dit: Maintenant, monsieur, vous tes libre. Je crois
que je n'ai rien de plus agrable  faire pour vous que de vous priver
de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la runion, je sais
parfaitement d'avance de quel ct sont les torts. Adieu, monsieur, et
au milieu de tous les triomphes que l'avenir rserve  votre talent,
n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables  la mort
vous avez remport votre plus belle victoire, la seule peut-tre dont
l'image soit destine  briller dans votre souvenir sans ombre et sans
nuage.

Les amis de Mrigue entendirent les remerciements du commissaire et
voulurent plaisanter au sujet des belles phrases de ce vilain homme.
Jacques leur imposa silence en disant: De grce, messieurs, la
rencontre d'un homme de coeur est chose assez rare pour n'en point faire
un thme  railleries. Qui peut savoir, en ces temps troubls, si je ne
serai pas un jour rduit  l'amiti de M. Gilet?

--Ce n'est pas flatteur pour la mienne, rpondit Sermze.

--Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.

Jacques de Mrigue s'tait remis avec ardeur  la conqute des toiles.
En dpit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur,
il avait dirig vers le travail toutes les forces de sa volont. Les
lections lgislatives devaient avoir lieu  bref dlai et, le scrutin
d'arrondissement subsistant encore, le jeune hros limousin comptait
briguer le sige affrent  sa circonscription. Il tait en train, pour
le moment, d'augmenter sa notorit autant que cela tait possible, en
prenant la parole dans toutes les runions parisiennes dont il pouvait
avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait
violemment motionn, mais il n'avait pas eu un instant la pense d'y
rpondre d'une faon quelconque. Le nom de ses pres soufflet dans sa
personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'tait
surpris approchant de ses lvres l'criture enchanteresse, et il avait
voulu se punir d'une seconde faiblesse en dchirant la noble lettre, et
en jetant dans la rue ses dbris froisss d'une main crispe.




                                 II

                            LUNE DE MIEL


--Eh bien, ma chre Blanche, disait la comtesse douairire de Vannes
d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pense
le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma
chre Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?

--Tout  fait, maman.

--Tu me dis cela d'un air peu convaincu.

--Oh! qui vous donne ce soupon bizarre?

--Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?

--Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.

--Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal  lui.

--Comment donc! comment donc, chre maman. C'est assez. Je n'en rclame
pas davantage.

--Tu ne veux pas que je lui dise.....

--Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.

--Tout amicalement... sans paratre lui faire de reproches... au cours
d'une conversation...

--De grce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-tre
beaucoup moins s'il tait perptuellement sur mes talons.

--Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?

--Suffisamment.

--Et lui te rend-il comme tu le dsires tes sentiments d'affection et
d'amour?

--Oh! comme je le dsire.

--Voyons. Raconte-moi un peu ta journe. Tu te lves toujours tard...?

Sur le coup de onze heures; mais je suis rveille au point du jour.

--Et que peux-tu bien faire de six  onze?

--Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorges;
la premire me brle, la dernire me gle... puis je lis les romans
nouveaux.

--Et ton mari, pendant ce temps-l?

--Mon mari, dit Blanche en clatant d'un rire ddaigneux, est-ce que je
puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entr une seule fois dans
ma chambre.

--Dieu! est-ce possible?

--A quatre heures de l'aprs-midi.

--De l'aprs-midi, ma petite Blanche?

--Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.

--Il t'envoie encore des bouquets?

--Ah! vous plaisantez, maman.

--Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. O peuvent
donc aller ces fleurs?

--That is the question. Je m'en soucie peu.

--Comment! il n'est entr qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense
que tu veux parler de la journe; j'espre que le soir... tu n'es pas
seule.

--Non, je fais venir ma femme de chambre.

--Mais, la nuit, chre enfant?

--Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.

--J'tais dcidment promise  des tonnements aujourd'hui, moi qui ne
pouvais jamais me dbarrasser de ton pauvre pre quand il vivait.

--Nous sommes une famille pleine de contrastes.

--Voyons, Blanchette... et quand tu es leve...?

--Je djeune  la vapeur.

--Avec ton mari, j'espre?

--Gnralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore
aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.

--Est-il au moins bien mignon pendant le repas?

--Toujours  moiti endormi.

--- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?

--Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.

--Dans les cheveux?

--Parfaitement, a le fatigue de se courber.

--Il est toujours bien doux avec toi, ma chrie?

--Il ne m'a pas encore giffle.

--Ah! vraiment.

--Ni mme maltraite.

--Quel poux modle!

--Ni mme injurie.

--Il est trop bien lev pour a, j'espre.

--Et puis il sait bien que je lui rendrais.

--Aprs djeuner que se passe-t-il?

--Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulires,
mes petites tudes de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures,
aprs avoir croqu quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien
je dors jusqu' sept heures et demie... puis je dne.

--Avec le duc?

--Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club trs suprieure  la
mienne.

--Oh! fi, le vilain.

--Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de
chambre me parat beaucoup plus intressante que la sienne.

--Et tu ne le vois plus de la soire?

--C'est trs rare.

--Il ne t'amne jamais au thtre?

--Il ne me dfend pas d'y aller seule.

--Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te
voir tous les jours, puisque c'est comme a; je t'apprendrai  broder.

--Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.

--Tu ne t'imagines pas comme ce travail-l fait passer le temps, et
puis, il est si captivant, j'en rve la nuit.

--Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois...
de jolis petits romans, dans mon imagination.

--Il est malsain de s'abandonner  la rverie, ma petite Blanche.

--Parlons d'autre chose, chre maman. Sait-on ce que devient M. de
Mrigue?

--M. de Mrigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reu et
qui s'est prsent aux lections, je crois.

--Prcisment... Le rptiteur de Thodore enfin... vous avez l'air de
tomber des nues...

--Il n'est plus rptiteur de Thodore, il a dit  ton frre qu'il ne
pouvait plus s'occuper de lui, qu'il avait d'autres chats  fouetter, je
crois. J'espre bien qu'il n'aura pas fait subir ce traitement-l  mon
fils...

--Il aurait eu raison quelquefois... Je le trouve trs bien ce jeune
homme... dcidment.

--Il n'est pas de notre monde, mon enfant.

--Ah! c'est a qui m'est gal! Si vous croyez qu'ils sont toujours
drles les gens de notre monde? Je suis sre que lorsque M. de Mrigue
se mariera il rendra une femme joliment heureuse.

--Que nous importe, ma fille! N'avons-nous rien de mieux  faire qu'
nous occuper de ces petites gens?

--Ah! c'est trop fort!... D'abord, de votre part, c'est de
l'ingratitude... Ce pauvre garon qui gagne peut-tre vingt-cinq louis
par mois  la rue de Monceau, vous en a donn cinq d'un seul coup 
votre dernire qute.

--C'est bien possible, ma fille. Je ne me rappelle pas. Le prince de
Gabrielli m'a bien remis un billet de mille. Si j'tais oblige d'avoir
de la reconnaissance pour tous les gens qui m'ont envoy leur offrande,
je n'aurais plus le temps...

--De broder, chre maman.

Blanche de Vannes avait sommairement racont sa vie quotidienne  la
comtesse douairire, mais elle n'avait fait aux penses qui l'agitaient
qu'une bien lgre allusion, que la noble manieuse d'aiguille n'avait
aucunement pntre. Elle avait singulirement dbut dans la vie
matrimoniale en consignant son mari  la porte de sa chambre  coucher.
Celui-ci n'avait prouv qu'une lgre vexation toute passagre et non
suivie de rancune contre la compagne de son existence. C'tait pendant
cette premire nuit solitairement coule, que la jeune duchesse avait
rempli,  l'adresse de Mrigue, la singulire lettre de change dont le
texte tait si bref et si catgorique. Elle avait attendu une rponse
pendant de longues journes, et courait souvent elle-mme  la loge aux
heures de passage des facteurs. Le bguin qu'elle avait eu pour
le jeune candidat se transformait dcidment et invinciblement en un
sentiment profond d'attachement qui contenait le germe d'une passion
folle et irrsistible. La solitude presque absolue o vivait Blanche
tait un aliment de plus  cet trange amour, et compliquait les
mouvements de son coeur d'une violente excitation crbrale. Les
quelques moments passs avec le duc irritaient et exaltaient ses
penses; elle comparait sans cesse et avec une mesure d'apprciation peu
impartiale la platitude de l'homme qu'elle apercevait en face d'elle,
et l'aurole du fantme qu'elle poursuivait dans ses rves. Ce duc, si
froid, si compass, si correct dans sa tenue irrprochable, si uniforme
dans sa vie frivole et inutile, et ce bel aventurier si romanesque, si
ardent, si ddaigneux de l'tiquette, si imptueux dans ses ambitions
hardies, ces deux tres, si dissemblables, ne pouvaient s'quilibrer
dans les plateaux d'une balance intelligente. La duchesse en tait
mme venue  admirer vaguement, comme un trait inou d'audace, cette
prtention insense de Jacques, qui avait d'abord rvolt son orgueil.
Elle cherchait  cet acte fou des circonstances attnuantes, et elle
dcouvrait comme telles, avec un frmissement intime, la sduction de
ses charmes et l'attraction exerce par sa beaut, bien capables sans
doute de griser le cerveau d'un homme. Ce qu'elle ne pouvait point
encore comprendre, c'tait que l'explosion de son ddain et fait 
Mrigue une incurable blessure. Aussi tait-elle de jour en jour plus
stupfaite du silence implacable o le pote se renfermait.




                                 III

                        SUITE DE LA MME LUNE


--Oh! voyons, ma petite Zo, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore
donn hier cinquante louis pour payer ton terme.

--Ah a! mon petit duduc est-ce que tu t'imagines qu'on n'a pas autre
chose  faire qu' penser  son loyer, et que je vais jeter tout de
suite tes jolis petits monacos  la tte de cet escogriffe de concierge.
Ce sont des soufflets qu'il attrapera, s'il insiste.

--Mais, ma fignolette, il te fera donner cong, tu seras expulse,
quel dshonneur pour moi si l'on dit au club que j'ai laiss vendre les
meubles de ma petite Louloute six semaines aprs avoir fait un riche
mariage.

--Certainement, c'est un dshonneur.

--On me traitera d'ingrat, d'oublieux, de pingre, de vieux rapiat, de
sale grigou.

--Surtout de mufle et de moule, et on aura diablement raison.

--Tu es dure, ma petite Zo.

--C'est toi qui est dur. Comment tu me donnes un billet de mille et
parce que a se trouve tre le montant du terme, et que ce terme arrive
par hasard  choir aujourd'hui, il faut que je renonce  tous mes
petits projets et que je jette cette somme dans ce tonneau des Danades
qui s'appelle la poche du propritaire. Va donc, mon vieux. C'est toi
qui n'est pas raisonnable, pour deux sous, vois-tu.

--Pour mille francs.

--Ah! voila-t-il pas une belle affaire! Quand Mme la duchesse de Largeay
aurait une perle fine de moins.

--Laisse donc la duchesse tranquille... comme je fais moi-mme.

--Je te dis que tu me lches.--C'est pas gentil.

--Voyons, je te donne tout le temps que me laissent le club et ma
promenade  cheval.

--Je te rpte que tu me lches pour ta petite duchesse de rien du tout.

--Tu es dure, ma petite Zo.

--... Qui t'a ferm la porte au nez, le soir de tes noces.

--Hein! tu dis?

--Fais donc pas ton gros malin. Tout le monde le sait.

--Tout le monde sait... que...?

--Que tu as pass la premire nuit sur le divan de l'antichambre,
l'histoire a roul dans tous les journaux du boulevard.

--Est-ce que je lis ces ordures, ma chre?

--Eh bien, moi, si tu n'es pas plus aimable, je vais faire comme la
duchesse... je mettrai le verrou  ma porte... et tu te trouveras...
tu sais comme l'infortun cavalier le... dos par terre... entre deux
selles...

--Oh! que tu es dure, Zo.

--C'est toi qui es un sans coeur.--Au moment o ta fortune augmente de
cinquante mille livres de rente, tu veux que je paye mon terme... si
tu y tiens tant  ce terme, tu n'as qu' le payer toi-mme, je ne
m'y oppose pas, mais j'avoue que tu ferais bien mieux de me donner
l'argent...

--Tu me fais des facties.

--Si c'tait cette grande sauterelle de Microche qui te le demandt, tu
t'empresserais de lui obir.

--Il y a six mois que je ne l'ai vue.

--Je crois bien, elle te claquait, mais elle savait te mettre aux pas
tout de mme.

--Qui t'a racont ces bourdes?

--a trane dans tous les journaux.

--Je t'ai dj dit que je ne lisais pas ces ordures.

--Si la duchesse te demandait mille francs tu les lui donnerais.

--Elle ne me demande jamais rien. Elle est bien plus sage que toi.

--Eh bien... coute... Moi j'ai besoin d'argent... par dvouement pour
toi j'ai repouss des offres trs brillantes... un sous-brigadier de
la police des moeurs, un baryton des Folies-Dramatiques... un fabricant
d'huile de foie de morue...

--Prends garde qu'il ne te mette dans son pressoir.

--Impertinent! Je vais faire comme la grande Microche. Gare aux
calottes.

--Dcidment, tu es trop dure, ma petite Zo.

--Non content de me refuser du pain, tu m'insultes, tu me nargues au
moment o je te donne les preuves de mon affection et de ma fidlit.

--L! l! ne va pas pleurer maintenant... rconcilions-nous. Tu sais
bien que je suis ton petit duduc...

--Donne-moi cinquante louis.

--Je te les enverrai ce soir.

--Tu sais, pas de blague! si je ne les ai pas avant la nuit, je fais
comme la petite dame de l'htel de Bade.

--Allons, allons, ne te chagrine pas, tu les auras.

--Et puis, tant que j'y pense... tu feras peut-tre bien de payer le
terme aussi.

--Ae, ae, tu crois?

--Dame, c'est toi qui l'as prtendu tout  l'heure.

--Enfin... soit. Mais il faudra que tu sois joliment mignonne. Adieu,
Fifine, et le duc sortit.

--Va donc, grand serin, murmura Zo en se jetant sur son canap.




                                 IV

                         DOUBLE CROISEMENT


L'alle des Acacias resplendit dans la jeune gloire du printemps. Les
grands arbres, doucement remus par une brise vague, rpandent une ombre
frache et un large flux de senteurs embaumes. Les rayons obliques du
soleil couchant glissent parmi les floraisons et les verdures comme des
regards souriants  travers les cils d'une blonde amoureuse. Une
lgre bue flottante noie les coteaux de Saint-Cloud dans un lointain
nbuleux. Toutes les vigueurs et toutes les allgresses des bois
ressuscits s'agitent dans le tremblement des feuillages. Les arbustes,
les herbes, les fleurettes des massifs, veills de l'engourdissement
hivernal, aspirent joyeusement leur part de vie, sous le balancement
uniforme et cadenc des hautes branches. L'azur transparat  la cime
des arbres, purifi et aviv par le souffle du vent. Quelques flocons
de nuages s'abaissent vers l'Occident et s'illuminent des teintes fauves
d'un embrasement; mille reflets ondoient sous l'paisseur des rameaux
tendres, comme projets par des miroirs fugitifs. Ils se poursuivent,
se croisent et s'entremlent, pour se sparer encore et recommencer sans
fin leurs danses lumineuses.

A part quelques pitons bien rares, la foule bigarre qui encombre
l'avenue est insensible au langage de la nature radieuse. La grande
chausse est compltement obstrue d'une quadruple range d'quipages
dont les courants ascendants et descendants se ctoient sans se heurter,
sous l'habile conduite des cochers et la vigilance des gardiens du bois.
Toutes les voitures vont au pas, et les chevaux, la tte haute, les
naseaux palpitants, tous les muscles tendus et cambrs, frissonnent
d'impatience nerveuse sous la splendeur des harnais tincelants, et
mchent leur mors tout blanc d'cume. Au fond des coups, des victorias
et des landaus, des personnages de tout ge et de tout sexe, ayant de
commun un inexorable ennui, laissent errer dans le vide leurs regards
atones. Quelques sportsmen et quelques belles petites conduisent leurs
boggys et leurs phatons et ne paraissent pas s'amuser beaucoup plus que
les burgraves des grands carrosses. On voit a et l des fiacres piteux,
gars comme par hasard parmi l'opulence des voitures de matres: on
dirait d'humbles mendiants tendant leurs sbilles  la sortie d'une
grand'messe. L'alle rserve aux cavaliers possde quelques fidles
excentriques qui tantt se livrent  des steeples vertigineux, tantt
lorgnent insolemment les dames, sans distinction de rang ni d'espce. Le
chemin des pitons est rempli d'une foule disparate. Le jeune boudin
y coudoie l'ouvrier endimanch et le tourlourou au bras de sa payse; le
petit employ, reint par six jours de rond de cuir, y salue son chef
de service  l'arrire-train glatineux, auquel la Facult ordonne
des promenades hyginiques. A tout prendre, c'est encore parmi ces
pousse-cailloux que se trouve la plus grande somme d'intelligence et de
vie.

Le duc et la duchesse de Largeay parcourent l'avenue en landau
dcouvert; la conversation des deux jeunes poux n'a point t bien
remarquable de dure ni d'animation. La duchesse souffre, le duc
s'ennuie.

--Belle journe! a dit le duc sur la lisire du bois.

--Effectivement, a rpondu la duchesse.

--On devrait bien interdire cette promenade  ces fiacres infects.

--Comme vous tes svre, mon ami.

--Voyons, chre amie, est-il possible  la vue d'un homme qui aime
la correction en toutes choses d'tre rduite  tomber sur ces sapins
crotts et ces haridelles osseuses. Une bonne police y devrait mettre
ordre.

--Je ne suis pas de votre avis.

--Voyez plutt  Hyde-Park...  la villa Pamphili... mon _desideratum_ y
est un fait accompli.

--Oh! ne me parlez pas latin, mon ami, vous risqueriez de vous tromper.

--Toujours malicieuse.

--Les petites gens des fiacres vous rouleraient sur cet article-l.

Le duc eut une moue ddaigneuse.

--Pour moi, continua Blanche, je trouverais barbare la mesure que vous
proposez.

--Vous devenez bien philanthrope, ma chre. Je ne vous ai pas toujours
connue ainsi.

--C'est vrai, cher duc. Je l'avoue  mon honneur ou  ma honte; je sens
depuis quelques semaines comme un grand courant d'humanit qui passe
dans mon me.

--Un courant d'humanit! Vous avez appris cela au cours de M. Caro?

--Non, mon ami; mais en regardant vivre autour de moi les gens qui
montent en fiacre, et mme ceux qui n'ont pas de quoi y monter.

Le duc de Largeay poussa sans rpondre un petit ricanement. La duchesse
haussa les paules et laissa tomber la causerie. A ce moment son
landau tait compltement arrt; elle promena ses yeux sur l'alle
des pitons. Elle aperut d'abord un grand cuirassier qui lutinait
une petite bonne et elle envia vaguement le bonnet et le fichu de la
soubrette. Elle vit ensuite un jeune ouvrier robuste et bien dcoupl
qui se dandinait les mains dans ses poches, en promenant ses regards
dans la foule, comme sur un champ fertile en conqutes. Elle le
considra avec un intrt qui excdait les bornes de la curiosit pure
et simple. Tout  coup, Jacques de Mrigue, rveur et ple s'offrit 
ses yeux. Il dbouchait d'une alle sombre et s'arrta comme  dessein
en face du landau ducal. Blanche ayant touss  deux reprises, leurs
yeux se rencontrrent; Mrigue salua gravement et dtourna la tte,
tandis que la duchesse le dvorait du regard et ployait son cou pour
le suivre  travers la foule. Au mme instant, de l'autre ct de la
voiture, Zo passait conduisant son boggy et lanait au duc un petit
signe de tte provocateur. Largeay lui rpondit par un geste de la main
gauche. Blanche aperut le mouvement et un sourire de plaisir claira
son visage pendant quelques secondes. Elle venait en un laps de temps
inapprciable de combiner tout un plan de campagne amoureuse, et elle
faisait  son mari l'honneur singulier de lui rserver un rle dans ses
oprations stratgiques. Un des plus humbles marcheurs du bois occupait
la pense d'une des plus riches propritaires de carrosses.




                                  V

                             L'OBSESSION


--Thodore, as-tu besoin d'argent?

--Toujours, ma chre petite soeur.

--Je t'en donnerai si tu es bien sage.

--Que faut-il faire et combien me donneras-tu?

--Dix louis pour m'aider  gagner une gageure.

--Parle toujours.

--Voil! J'ai pari  ton beau-frre que je devinerais o il passe ses
aprs-midi.

--Oh! l, l. Donne-moi un peu ces dix louis.

--Tu me promets de me dire la chose; tu pourras examiner cela un jour de
sortie.

--Exhibe les monacos, tu seras bientt satisfaite.

Blanche prit deux billets de cent francs dans une cassette et les remit
au collgien rayonnant:

--Eh bien, reprit alors Thodore, je ne vais pas te faire languir.
Toutes les fois que mon beau-frre n'est pas ici, tu peux jurer qu'il
est chez la petite Zo.

Blanche murmura tout bas: vingt-trois heures sur vingt-quatre, puis
continua  haute voix:

--Veux-tu bien te taire, petit polisson. Est-ce qu' ton ge on parle de
choses pareilles? C'est bien vilain, monsieur, de tenir un tel langage 
sa soeur.

--Dame! tu veux savoir la vrit... tu me l'as mme achete... je t'en
donne pour ton argent.

--Petite Zo, petite Zo, d'abord quelle est cette personne, je te prie?

--Une horizontale de grande marque.

--Affreux gamin! qui t'a enseign des mots pareils! A dix-sept ans,
c'est scandaleux. Je le ferai dire par maman au pre Coupessay; drle,
va!

Thodore sortit en ricanant.

Ds que son frre se fut loign, Blanche se frotta les mains avec de
petits rires nerveux. Le duc, par extraordinaire, dnait ce soir-l chez
sa femme. La duchesse fut ironique et gouailleuse pendant tout le repas.
Il y avait longtemps qu'elle souponnait les fugues de son illustre
poux, mais elle tait ravie de voir ses conjectures brutalement
confirmes. Au dessert, elle renvoya les gens de service et dit 
brle-pourpoint au clubman:

--Que devient Monsieur de Mrigue, cher ami?

--Je vois qu'il revient  la surface de vos proccupations.

--Je ne le nie pas. Il m'est sympathique. Quand l'invitons-nous  dner?

--Quelle ide singulire!

--Pas du tout singulire! Il m'avait promis dans le temps de me lire son
grand pome sur la Rdemption des damns.

--Oh! vous aimez les choses lugubres!

--Quand elles sont dites par une personne qui ne l'est pas.

--Mais, ma chre, je ne tiens pas du tout  dner avec ce pote
candidat, et encore moins  entendre son pope. Vos divertissements ne
rappellent en rien les Bouffes.

--Il faut absolument qu'on vous rappelle Mlle Zo pour que vous fassiez
risette.

--Plat-il, ma chre?

--Non, il ne plat pas du tout, et si peu que je suis dtermine 
demander ma sparation.

--Oui d. Vous prenez les choses au tragique,--mais je ne comprends pas
trs bien.

--Je vais vous expliquer. Vous tes constamment fourr chez une fille
afflige du nom de Zo, qui possdait dj vos faveurs avant notre
mariage.

Vous continuez vos assiduits auprs de cette... dame; un bon avocat
trouvera trs bien dans ce fait matire  sparation de corps, qui
entrane sparation de biens. Ae, ae. Vous faites la grimace, mon beau
duc. J'ai dnich le petit endroit sensible. Eh bien, rassurez-vous. Je
n'abuserai pas de mes avantages. Je n'entends pas vous troubler dans vos
excursions peu difiantes... mais, de grce, mon cher, faites bon visage
 mes amis.

Le duc de Largeay avait compris. Il grimaa son plus aimable sourire et
rpondit  sa femme:

--Un galant homme comme moi est toujours aux ordres de son pouse.
Parlez, duchesse, vous serez obie.

--Vous allez inviter M. de Mrigue  dner pour aprs-demain soir.

--La date est un peu rapproche.

--On ne se gne pas avec les intimes. Prenez une de vos cartes...
bien. Vous avez un crayon dans votre carnet? C'est parfait. Maintenant
crivez:

Le duc de Largeay prie le vaillant orateur royaliste de vouloir bien
lui faire l'honneur de venir dner chez lui mardi soir, sans crmonie.
M. de Mrigue serait bien aimable d'apporter quelques fragments
manuscrits de son grand pome, _la Rdemption des damns_. La duchesse
et moi serons enchants d'entendre les beaux vers de cet ouvrage.

Le duc transcrivit fidlement le factum ci-dessus et l'envoya  domicile
par un de ses laquais.

Cet homme de service rentra au bout d'une demi-heure porteur de la
rponse suivante:


    Monsieur le duc,

    Je suis aux regrets de ne pouvoir rpondre  votre honorable
    invitation. Je prends la parole mardi soir au local de la
    Socit d'horticulture, dans le but d'arriver  la formation
    d'un comit lectoral.

    Agrez, monsieur le duc, l'expression de mes sentiments
    distingus,

    JACQUES DE MRIGUE


    P.S.--Tous mes remerciements pour les choses obligeantes que
    vous voulez bien penser au sujet de mes oeuvres.

Quand le duc eut donn lecture de cette ptre, la duchesse s'cria
vivement: Tiens! une ide; si nous allions entendre M. de Mrigue? Il
admet les dames  ses runions. C'est une partie de plaisir comme une
autre, n'est-ce pas, mon ami?

--C'est un point de vue, ma chre.

--Vous m'y amnerez?

--Je vous y amnerai.

--Ah! vous tes gentil ce soir.


Le duc et la duchesse, mal renseigns sur les heures, entrrent dans la
salle au moment de la proraison. Mrigue s'criait: Le coeur du
royaliste s'ouvre  toutes les gloires de la patrie, et le chevalier de
Bouvines peut dire: Mon frre, au grenadier d'Austerlitz. Mais il faut
revenir  la vieille souche dont la dernire pousse jaillit il y a deux
cents ans au pied des nobles Pyrnes,  cette famille, au front blanc
et ternel comme la neige des montagnes qui abrita son troisime
berceau. A ce moment l'orateur s'arrta tout  coup; il venait
d'apercevoir ses deux nouveaux auditeurs. Il mit son front dans ses
mains; sa voix dominatrice s'teignit, et il poursuivit d'un ton sourd
et mlancolique: Ne croyez pas qu'en vous conviant  la bataille je
vous dissimule les preuves que vous rserve le destin.

Soldats de la rsurrection nationale, ouvrez l'histoire du monde. Vous
lirez sur toutes les tables d'ostracisme le nom de tous les rdempteurs.
Vous sortirez sanglants et mutils d'une lutte implacable contre
l'indiffrence du sort et l'ingratitude des hommes. Vous serez mconnus
et honnis par ceux que vous avez le plus aims. Ceux pour qui vous avez
souffert mettront en doute vos blessures et se riront de votre vertu.
Nouveaux Promthes, vous aurez le sein rong des vautours pour avoir
touch au feu du ciel.

Mais quand vous arriverez au seuil de la nuit dernire, vous trouverez
l'ange de l'honneur debout sur la pierre tombale, et un divin sourire
illuminera son front d'airain. Ses lvres austres frmiront d'un
tressaillement ineffable, et sa voix, comme un clairon prodigieux, fera
retentir ces paroles  travers les chos du temps et de la mort: A vous,
meurtris glorieux, l'immortalit des forts, l'apothose des martyrs.

Une longue salve d'applaudissements couvrit les dernires paroles de
l'orateur. Tous les hauts personnages assis sur l'estrade vinrent lui
tendre la main, un groupe d'auditeurs se prcipita vers la tribune. Mais
l'attention de Jacques tait concentre  l'extrmit de la salle
du ct des nouveaux venus dont l'entre avait troubl ses dernires
priodes. Ses oreilles n'entendaient point les acclamations et les
bravos, et son regard voil d'un brouillard de tristesse cherchait 
fixer une grande dame qui avait des larmes dans les yeux.




                                 VI

                          LE BAL GABRIELLI


--Mon ami, c'est dans trois jours la grande soire de la duchesse de
Gabrielli.

--Oui, ma chre Blanche. Quelle corve!

--Voulez-vous me rendre un petit service  ce sujet, mon cher duc?

--Vous savez que je n'ai rien  vous refuser.

--Je sais. Vous tes  croquer depuis quelque temps. Tchez de voir le
duc ou la duchesse cet aprs-midi.

--Diable! cet aprs-midi... j'ai un rendez-vous avec mon tailleur!

--Bah! votre tailleuse attendra. Une minute vous suffira pour me
satisfaire.

--Formulez vos dsirs, duchesse.

--Un des amis de M. de Mrigue m'a dit que le pote-candidat dsirait
une invitation  ce bal.

--Rien de plus facile, ma chre amie... Vous tes dcidment hante par
_la Rdemption des damns_!

--Comme vous par le souvenir de votre tailleur.

--C'est entendu, j'aurai une invitation pour votre protg.

--Eh! je ne me dfends pas d'tre l'grie de ce pauvre Numa.

--grie? Numa? Vous dites?

--Rien, ce serait trop long  vous expliquer.

Et voil comment Jacques de Mrigue reut le soir mme une invitation
officielle  la soire Gabrielli. Il pensa, non sans une certaine
apparence de raison, qu'un de ses admirateurs politiques tait l'auteur
de cette gracieuset. Les lections gnrales s'avanaient  grands pas
et il tait certain de rencontrer  cette runion mondaine les sommits
du parti royaliste. Aussi n'hsita-t-il point  endosser son frac et 
se diriger au jour fix, sur les minuit, vers le splendide htel de la
rue Vanneau.

La duchesse de Largeay tait arrive  dix heures et demie, dans tout
l'clat de son altire et provocante beaut rehausse par une toilette
machiavliquement simple: une robe en damas blanc et une norme rose
rouge parmi la fort de ses cheveux noirs, comme une toile clairant
les tnbres. Blanche s'tait constamment maintenue dans le premier
salon afin d'entendre annoncer et de voir entrer tous les arrivants.

L'heure et demie qui s'coula jusqu' l'apparition de Mrigue lui parut
interminable et dsesprante.

Elle commenait maintenant  comprendre que le jeune homme, cruellement
bless par elle, avait rsolu, soit par fiert, soit par rancune, de
lui faire expier l'affront qu'elle lui avait inflig. Mais cette ide ne
faisait qu'exciter davantage sa passion de jour en jour grandissante, et
il ne pouvait pas entrer un moment dans son esprit que l'homme le plus
rebelle et le plus ulcr rsistt longtemps  son pouvoir fascinateur.

Elle roulait dans sa tte cette orgueilleuse pense quand un huissier
annona d'une voix sonore:

--Monsieur Jacques de Mrigue.

Blanche s'clipsa derrire un groupe pour n'tre point aperue
immdiatement par le jeune homme, et ne le quitta point des yeux, tandis
qu'aprs le salut obligatoire aux matres de la maison il pntrait
lentement  travers la noble foule. Il y avait cette nuit-l deux mille
personnes  l'htel Gabrielli; Jacques,  son entre, fut matriellement
bloui par l'aveuglante clart des lustres, ruisselant de tous cts sur
les remous des chevelures pares et sur la houle des paules nues. On
et dit que, sous une illumination surnaturelle, les Vnus, les Hbs
et les Fortunes d'un grand muse secouaient tout  coup leur
engourdissement sculptural, et faisaient miroiter en de fiers mouvements
leurs blancheurs marmorennes.

Mrigue, un instant saisi, raffermit bien vite son regard et s'enfona
d'un pas ferme dans l'enfilade des salons resplendissants. Il serra
la main  plusieurs notabilits de la droite monarchique et dcouvrit
bientt le petit vicomte d'Escal, le fauteur de sa premire candidature,
qui, blotti dans la pnombre d'un coin discret, lorgnait les jolies
femmes avec un petit rire grillard.

--Charm de vous trouver ici, monsieur, lui dit Mrigue. Je dsirais
prcisment causer un peu avec vous.

--Bien enchant, rpondit d'Escal avec une amabilit contrainte,
maudissant au fond du coeur le passant intempestif qui venait troubler
la douce paix de son petit observatoire.

--Vous avez t si gracieux pour moi lors des dernires lections
municipales, continua Mrigue, que je ne doute point rencontrer en vous
aujourd'hui le mme appui et la mme bienveillance.

Le vicomte d'Escal fit intrieurement une formidable grimace.

--Vous voulez tenter encore le sort des urnes, rpondit-il d'une voix
peu encourageante o Jacques lut sans peine l'anxit du porte-monnaie.

--J'y compte, monsieur.

--C'est trs cher, pour le Corps lgislatif. Le Comit n'est pas riche,
vous le savez aussi bien que moi, et, quant  votre serviteur, il est
dans une position absolument gne et presque hors d'tat d'acquitter
le solde encore impay des frais normes entrans par votre dernire
candidature.

Il faut noter que le vicomte d'Escal n'avait pas d'enfant et possdait
en revanche cent mille livres de rente en bonnes terres et en bons
titres.

Il venait en outre de gagner un lot de cent mille francs au tirage des
obligations de la ville de Paris.

Telle tait la situation matrielle de l'homme qui affirmait avoir t
ruin par une dpense de cent louis.

--Il faut avoir confiance dans l'imprvu, mon cher vicomte, reprit
Mrigue, et je suis du moins certain que votre appui moral ne me fera
pas dfaut.

--Oh! pour ma voix, mon cher Mrigue, vous l'aurez sans aucun doute, 
moins toutefois que je ne sois  la campagne le jour de l'lection; je
vous demande pardon de couper court  cet intressant entretien, mais
je guette depuis longtemps dj le prsident du Comit auquel j'ai
absolument besoin de parler... Bien enchant de vous avoir vu.

Mrigue ne put retenir un lger haussement d'paules et s'loigna
l'esprit soucieux. Comment ferait-il pour trouver les deux cents louis
qui allaient lui tre ncessaires? Tout  coup il sentit une lgre
pression sur son bras gauche, et se retourna vivement. Blanche de
Largeay lui tendait la main. Jacques ft tomb  la renverse s'il n'et
t au milieu d'une foule aussi nombreuse. Il frissonna violemment
mais reprit bien vite son empire sur lui-mme. Il s'inclina devant la
duchesse qui lui donnait un shake hand vigoureux.

--On ne vous voit plus, monsieur de Mrigue. C'est vraiment bien mal 
vous d'oublier ainsi vos amis. Vous savez bien tout l'intrt que nous
vous portons.

--Soyez persuade, madame, que je vous en suis trs reconnaissant, mais
en ce moment de nombreux travaux m'absorbent.

--Le duc et moi esprions si fort l'autre jour entendre quelques pages
de la _Rdemption des damns_!

Mrigue s'inclina sans rpondre.

--Vous savez combien nous aimons la littrature en gnral et la posie
en particulier.

--J'tais retenu par des devoirs absolus, madame.

--Je le sais, je suis alle  votre confrence avec mon mari. Nous
ne sommes malheureusement arrivs qu' la fin, mais je dclare avoir
entendu l une proraison dlicieusement mouvante.

Jacques s'inclina de nouveau.

--Mais enfin, poursuivit la duchesse, vous ne pouvez, malgr tout votre
zle et toute votre loquence, faire un discours chaque soir. Je vais
m'entendre avec mon mari pour vous prier de venir un de ces jours.

Mrigue fit un violent effort sur lui-mme.

--Madame, reprit-il, je ne crois pas pouvoir rpondre quant  prsent
au dsir bienveillant que vous m'exprimez. Mes travaux considrables, la
prparation d'une nouvelle candidature...

--Ah! vous allez vous porter pour la Chambre... Bravo. Toutes nos
sympathies seront pour vous... Dieu! qu'il fait chaud dans ce salon,
quelle dplorable mode que ces bals pendant l't. Dansez-vous, monsieur
Jacques?

--Jamais.

--C'est dommage, nous aurions vals! Voulez-vous me conduire au buffet.

Jacques, plus mort que vif, offrit son bras  Blanche sans laisser
tomber un mot de ses lvres. Le buffet tait  l'extrmit oppose des
salons, et la duchesse de Largeay put marcher prs d'un quart d'heure
au bras de l'homme qu'elle aimait. Quand ils arrivrent  la table des
rafrachissements et des victuailles, ils trouvrent le prcieux local
encombr monstrueusement. De jeunes dandys montrant leurs dents blanches
au sein des plus gracieux sourires, profitaient de la longueur de leurs
bras pour faire passer aux jolies femmes des sandwichs et des verres de
champagne, et de petits cris de fouines trangles tmoignaient parfois
qu'une ou plusieurs gouttes du mousseux liquide avaient chut sur les
bras clatants ou dans les nuques frissonnantes. De vnrables
matrones portaient d'une main tremblante des babas juteux  leur bouche
disgracieusement ouverte; de beaux gourmands, dcors de plusieurs
ordres, engloutissaient rapidement des pains fourrs au foie gras tout
en dvorant des yeux les poulets froids entours de gele. De petites
dames maigriottes avalaient sans s'en douter des assiettes entires
de petits fours aux ananas et de cerises glaces blanches et roses.
De vieux Burgraves buvaient des bols de consomm nature et des
petits verres de Chteau-Margaux, tandis que les danseurs exotiques
s'attaquaient aux grosses brioches et aux petites tasses de chocolat.
Le vicomte d'Escal fut aperu dvorant  vilaines dents des truffes
entires artistement enfiles en des broches d'argent.

--Comment approcher de cet Eldorado o il y a tant d'appels et si peu
d'lus? dit la duchesse  son cavalier muet.

--Veuillez m'indiquer ce que vous dsirez, madame, je tcherai de vous
l'atteindre.

--Une petite flte de champagne.

Mrigue opra sans accident le transport du rafrachissement demand. La
duchesse y trempa  peine ses lvres, rendit le verre  Jacques et lui
dit:

--Il y a trop de foule ici. Pas moyen de causer tranquillement.
Voulez-vous me conduire  la serre du premier tage?

Jacques arrondit son coude et la grande promenade recommena  travers
les habits distendus et les tranes froisses. Blanche, toute palpitante
d'motion, ne savait plus quelles phrases adresser  son partenaire
implacable, et Mrigue, domptant par sa volont les frmissements de son
me, paraissait insensible aux charmes suspendus  son bras inerte.

Il leur fallut vingt minutes pour aboutir au jardin d'hiver. Il tait
presque vide, tout le monde se pressant au salon principal o le
cotillon allait commencer.

Blanche prit place sur un divan et contraignit pour ainsi dire son
acolyte  s'asseoir auprs d'elle.

--Ce cotillon ne vous dit pas grand'chose, n'est-ce pas, monsieur de
Mrigue? lui demanda-t-elle en manire d'exorde. Je serais certainement
dsole de vous enlever  un spectacle susceptible de vous intresser,
mais je crois vous connatre assez pour tre certaine que le droulement
banal de toutes ces ondulations vivantes vous laisse aussi froid qu'il
me laisse indiffrente.

--Vous me jugez bien, madame.

Blanche fut ravie de cette petite rponse, pour le moins aussi banale
que les figures du divertissement chorgraphique. Elle estima que
la glace tait rompue et, dans les chos bruyants de l'orchestre qui
parvenaient jusqu'au berceau de verdure o elle tait abrite, elle crut
entendre les fanfares de sa victoire prochaine.

--tes-vous mchant tout de mme, monsieur Jacques, soupira-t-elle tout
 coup avec un de ces sourires  faire damner tous les anges du ciel.
Voyons, avouez-moi que vous tes mchant?

--Mme pour vous tre agrable, madame, il m'est impossible de mentir.
J'ai beaucoup d'imperfections et je m'empresse de les reconnatre. Mes
qualits sont excessivement rares, mais vous voyez que l'humilit ne
me fait pas dfaut. Je suis donc assez impartial pour protester avec
quelque raison contre une accusation de mchancet. Je n'ai jamais su
ce que c'tait qu'infliger au plus infime des tres vivants la moindre
douleur, le plus petit chagrin.

Ces paroles furent prononces par le pote d'une voix ferme et
imperceptiblement mlancolique. La duchesse, avec son flair suprieur,
comprit de suite qu'elle avait en face d'elle un adversaire sur ses
gardes. Elle jugea que le lieu o elle se trouvait n'tait pas propice
au dveloppement de toutes ses batteries et au dploiement de ses
dernires rserves. Elle ne voulut point engager les carrs de la
vieille garde.

--A propos, monsieur de Mrigue, dit-elle comme sous l'impression d'un
ressouvenir subit, avez-vous un diteur pour votre _Rdemption des
damns_?

--Il est bien rare, madame, rpliqua Jacques, que les vers d'un pote
inconnu trouvent un diteur avant d'tre termins.

--Le duc de Largeay vous dcouvrira cela... d'ici quarante-huit heures.

--Tous mes remerciements, madame, mais mon oeuvre est encore inacheve.
La question dont vous voulez bien m'entretenir est donc pour le moins
prmature.

--Peu importe, ce sera autant de fait. Je vous indiquerai aprs-demain
le nom d'un diteur par lequel vous serez bien accueilli. Trouvez-vous
 deux heures au Louvre dans le salon carr, en face du _Charles Ier_
de Van Dyck. Je vous donnerai de bonnes nouvelles. Je compte sur vous,
n'est-ce pas?

Mrigue parut rflchir quelques instants.

Blanche reprit avec volubilit:

--L'acceptation de ce rendez-vous est une question de galanterie. Ce
principe une fois pos, je ne puis croire un instant que vous vous
drobiez  mon dsir...

... A aprs-demain deux heures.




                                 VII

                            LE SALON CARR


Dans l'intervalle des deux rendez-vous, Blanche, mettant de nouveau 
contribution la complaisance de son mari devenue inpuisable depuis
la menace de sparation, lui avait loquemment dmontr quel beau rle
tait celui de protecteur des lettres. Elle avait fait intervenir dans
son exhortation les noms de Mcne et des Mdicis, en les faisant suivre
naturellement d'une lgende explicative  l'usage du duc de Largeay.
En fin de compte elle chargea l'amant de Zo de dnicher un diteur
qui voult publier le pome de Jacques. Le duc obtint l'adhsion d'un
libraire  la mode, le clbre Benjamin Rouault qui consentit d'avance
 faire paratre la _Rdemption des Damns_  la condition qu'il lui ft
pralablement consign une somme de cinq cents francs. Blanche ne fut
point arrte par une aussi mince considration, et elle se rendit,
alerte et lgre, au rendez-vous qu'elle avait fix en apportant 
l'auteur inconnu le moyen de franchir la premire tape de la renomme.
Mrigue se dirigea vers le Louvre avec une douleur poignante dans l'me,
mais en conservant la ferme rsolution d'tre impassible et implacable.
Il prvoyait tous les assauts qu'il allait subir, mais lorsque les lans
de sa passion toujours vivante lui faisaient craindre une dfaite,
il rappelait  sa mmoire, avec la force intense d'imagination qu'il
possdait, cette minute inoubliable, o les voeux les plus purs et les
plus sincres de son coeur avaient t ddaigneusement rejets, comme
des loques tombes par hasard aux mains d'une reine. Il avait bien song
un instant, soit  s'excuser par lettre, soit  manquer purement et
simplement le rendez-vous, mais  la rflexion il avait compris que
ce serait l un clatant aveu de faiblesse, qui augmenterait d'autant
l'imprieuse prsomption de Blanche.

Il allait donc bravement  la bataille avec un bouclier de dignit et un
casque d'orgueil. L'exactitude tait une de ses vertus matresses, et 
deux heures, le jour indiqu, il se trouvait devant le chef-d'oeuvre
de Van Dyck, cherchant  modeler son attitude sur la fire allure de
Charles Stuart. La duchesse tait depuis quelques minutes en poste
d'observation dans l'angle oppos du salon carr, prs du grand tableau
de Poussin. Par une antithse singulire avec sa toilette de bal, elle
portait un costume entirement noir avec une rose rouge  la place
du coeur, manifestant ainsi  la fois le deuil de ses penses et la
blessure de son amour. Quand elle vit Mrigue arrt devant la toile du
matre Flamand, elle marcha droit  lui comme un taureau sur le picador.

--Vous tes bien aimable, aujourd'hui, monsieur, et d'une ponctualit
vraiment au-dessus de tout loge. L'exactitude est dcidment la
politesse des potes comme celle des rois.

--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Monsieur de Mrigue, je vous apporte une agrable nouvelle. L'diteur
bien connu, Benjamin Rouault, de la rue Vivienne, publiera votre pome
aussitt que vous lui aurez fait l'honneur de le lui remettre. Le duc de
Largeay, qui est fort li avec lui, a voulu vous donner un tmoignage de
notre sympathie en arrangeant cette affaire. Vous avez l'air tonn?

--Trs tonn, madame. L'diteur sentimental et qui publie un ouvrage
pour l'unique plaisir d'tre agrable  quelqu'un est un phnomne
pathologique dont j'ignorais l'existence. Je vous prie de bien vouloir
transmettre au duc tous mes remerciements pour une dmarche que je me
rserve d'utiliser ou de ne point mettre  profit. Quoi qu'il en soit,
je suis dsol que vous vous soyez drange pour une oeuvre que vous ne
connaissez point, et pour un personnage qui n'a aucun titre  tenir une
place quelconque dans vos proccupations.

--Une place quelconque, dites-vous?...

--Quelconque... si petite qu'elle soit, je ne m'en estime pas digne.

--Qu'il est mal de railler ainsi, monsieur Jacques, quand  vous seul
vous remplissez mon me, quand vous savez... que je suis  vous.

--Il m'est absolument pnible d'entendre un pareil langage... indigne de
moi comme de vous, plus que de vous.

--Et  moi, il m'est doux infiniment, de vous rpter que je vous aime;
je rouvre ainsi une plaie cuisante, mais j'y verse un baume qui la
parfume et qui l'endort. Oui, monsieur Jacques, oui, Jacques, je vous
aime... entendez-vous, je vous aime.

--C'est un grand malheur, madame, vous ne pouvez m'aimer sans crime, je
ne puis vous aimer sans lchet.

--Que dites-vous... de quoi parlez-vous... de crime, je crois... ai-je
bien entendu!...

--De crime.

--Il y a un crime  chrir le seul tre qui ait fait tressaillir mon
me depuis l'veil de mes sens et de ma raison! Jusqu'au jour o je
vous aperus noy dans l'ombre des chapelles, mes regards ne s'taient
arrts que sur des mannequins bien coiffs, bien habills, bien gants,
affubls de toutes les lgances et de toutes les excentricits de
la mode, et tous incapables de vibrer au plissement d'un sourire, 
l'bauche d'un geste, au feu d'un regard. Vous prtendez que j'aime des
fantoches, que je m'assimile  des pupazzi... Vous avez aussi prononc,
je crois, le mot de lchet.

--Il ne s'adressait pas  vous, madame, je me le rservais  moi-mme,
pour le cas o j'aurais accept l'offre de votre amour.

--Vous m'avez aime, Jacques, vous m'aimez encore, ne cherchez pas
 vous tromper vous-mme. Votre coeur saigne comme le mien. Eh bien,
pourquoi, je vous le demande, trouverez-vous lche de changer une
souffrance en joie, une amertume en ravissement? Vous avez su revtir
votre visage d'un masque dur et insensible, mais ce masque a l'paisseur
d'une gaze, et derrire ce vain simulacre, je vois briller un coeur tout
plein de moi, o chaque goutte de sang reflte mon image, dont chaque
battement rpte mon nom.

--Je vous ai aime, madame, je puis le dire sans honte, je vous l'ai
prouv, je vous l'ai rpt, je vous ai offert ce coeur dont vous
voulez vous emparer aujourd'hui, vous ne vous tes pas contente de le
repousser, ce qui tait votre droit, vous l'avez soufflet, pour avoir
os aspirer jusqu' vous. Vous vouliez bien de moi comme d'un jouet qui
vous amuse l'espace d'une heure, qu'on disloque et qu'on brise ds qu'il
a cess de plaire. En vertu de votre haute naissance, vous avez cru
qu'il vous tait permis de mettre la main sur un pauvre passant obscur
qu'avaient bloui vos charmes, et de l'attacher  vous comme une
breloque ou un pendant d'oreilles. Et parce qu'un jour ce passant a eu
l'audace de montrer une me et de l'estimer  la hauteur de la vtre,
vous lui avez inflig avec le dshonneur de l'outrage, des supplices
intimes dont vous ne connatrez jamais la cruaut et l'horreur.

--Que dites-vous, Jacques!... Vous souffrez... donc?... vous m'aimez?...

--Vous raisonnez mal, madame. La maladie est la route par o s'enfuit la
vie, la torture que j'prouve est la voie douloureuse par o s'coulent
pour jamais les dernires gouttes de mon amour. Certes, si je la niais,
cette torture, vous auriez le droit de rvoquer en doute ma sincrit,
mais je ne mettrai pas mon point d'honneur  vous la dissimuler. La
honte n'existe pas dans la douleur endure avec courage, mais dans la
barbarie qui vous livre aux griffes de cette douleur. Si vous pouvez
trouver une satisfaction  savoir que vous m'avez donn un coup de
poignard, soyez heureuse, madame.

--C'est vous, Jacques, qui me martyrisez en ce moment. Vous me le disiez
tout  l'heure: Nous nous sommes aims  premire vue... nous tions
faits l'un pour l'autre, l'invincible attraction qui existait entre nous
tait celle de deux tres qui se cherchaient pour se complter. Mais
j'ai toujours considr deux faces dans notre vie,  nous femmes du
monde, la face publique, banale, officielle, coeurante, pleine de liens
et d'obligations, et la face intime, secrte, seule existante et vraie,
o le coeur se montre sans fard et sans maquillage, rouge de vrai sang,
brlant de chaleur vivante. J'ai laiss emporter ma vie extrieure au
courant de moeurs et de coutumes que je n'avais pas cres, et j'ai
gard la possession pleine et entire de la meilleure partie de moi-mme
pour l'tre futur qui saurait la dcouvrir. Est-ce que je ne vous ai pas
conserv la bonne part? Est-ce que je ne vous ai pas livr le miel de la
ruche, le suc de la fleur, la sve intime de l'arbre? Que vous importent
la brche apparente, l'enveloppe des tiges, la grossire corce? Vous,
pote, vibrant et palpitant  l'appel des voix mystrieuses, qui trouvez
un sens au murmure du vent et au bruit des fontaines, pour qui la nature
est un livre ouvert, qui lisez mme au fond de nos mes,  travers le
cristal transparent des yeux, vous rechercheriez les vains oripeaux et
les chiffons de soie qui blouissent la multitude? Si vous saviez tout
ce que j'ai creus depuis un mois de penses et de sentiments, depuis un
mois o la plus haute portion de moi-mme pleure dans le silence et
dans la nuit! Vous tes venu, Jacques,  cette fte blouissante o il
y avait dans l'glise pour un million de pierreries, o toutes les
splendeurs de l'autel s'talaient en mon honneur, o les prtres
tromps par ma robe blanche ont prodigu des louanges  ma pit et 
ma puret... Eh bien! ce jour-l fut un jour mortuaire, c'tait le _Dies
ir_ que j'entendais mugir dans les grandes orgues, ds l'instant de mon
mariage,  Jacques! j'tais veuve.

--Vous tes minemment habile, madame la duchesse,  changer de place
toutes les culpabilits.

Je ne sais si cela tient  ma pauvre origine,  mon existence en tout
temps, humble, laborieuse, pnible, mais je ne saurais admettre le
ddoublement de notre personne. Si j'aime, je veux pouvoir le dire 
toute la terre. La vie est trop courte pour pouvoir en consacrer la
moiti  des poses et  des parades. Au reste, je ne saurais m'attarder
 discuter une subtilit. Vous avez trouv mon amour trop infrieur et
trop vulgaire pour l'avouer  la face du monde. Au lieu de voir un coeur
tout embras de tendresse, vous avez pens au sixime tage, au travail
acharn qui gagne le pain, aux habits rps,  la nourriture sche et
frugale. Vous n'avez pas seulement rflchi  une chose, c'est qu'un
pauvre habill en duc pourrait avoir bonne mine, et qu'un duc habill en
pauvre pourrait sembler misrable et chtif. Vous vous tes proccupe
de l'opinion de ces pantins et de ces automates dont vous me parliez
tout  l'heure. Ils ont rgl vos choix et vos dcisions, et, sur un
signe de leur main, vous avez reni la plus belle partie de votre me,
pour employer votre langage. J'ai la conscience de n'avoir rien fait
pour mriter cet outrage. Si j'ai quelque mmoire, je ne suis point all
chez vous de moi-mme, vous m'avez attir, choy, caress, vous m'avez
laiss croire que j'occupais une place dans vos penses. Or, mes
principes d'honneur me la dsignaient imprieusement, je vous ai fait
connatre mes voeux et mes dsirs, vous savez la rponse que vous m'avez
faite. Elle est telle que tout l'amour que vous pourriez me prodiguer,
tout le dvouement que vous dploieriez en ma faveur, tout le repentir
mme que vous essayeriez de me tmoigner, n'effaceraient point dans mon
souvenir l'cho mprisant de votre voix. Vous me parliez tout  l'heure
de souffrances et de tortures. Voyez si les vtres sont comparables aux
miennes. Vous veniez de me dire: Je vous aime, et de me transporter des
profondeurs de mon enfer aux plus hautes gloires de votre Paradis. Et au
moment o j'tendais la main vers la couronne que vous m'aviez prpare,
vous me prcipitiez au fond des abmes, impitoyablement, d'un coup
de pied. Je puis pardonner la douleur inflige, je n'oublierai jamais
l'affront...

--Je suis bien malheureuse. Je vous demande pardon...

--Je viens de vous rpondre, madame, la trace de l'injure est
ineffaable. Auriez-vous tent de la faire disparatre mme avant de
vous appeler la duchesse de Largeay que vous n'y seriez point parvenue.
Votre fiert vous a pousse  l'insulte gratuite et inique, souffrez que
la mienne m'enchane au juste ressentiment.

Nous aurions pu tre heureux, madame, je le voulais passionnment, c'est
vous qui avez refus. Que pouvais-je faire? Que puis-je faire encore?
Une seule chose: Oublier l'ivresse que vous m'avez un jour verse, me
rappeler que je suis un homme, touffer mon coeur et agiter mes bras.

--Cela ne peut tre votre dernier mot, Jacques, je vous le dis encore:
j'ai pch contre vous, je m'en humilie en votre prsence. Voyez, je
vous parle comme une pcheresse parlerait  Dieu, je m'attache dsormais
 votre vie comme un ange gardien et consolateur. Vous pouvez me
repousser aujourd'hui, je reviendrai demain, aprs-demain, toujours. Je
vous aime assez pour commettre ce que vous appelez un crime. Et vous me
verrez  l'oeuvre  toute heure,  tout instant. Je bnis Dieu de vous
avoir fait pauvre et dnu...

--Pardon, madame, je ne me suis jamais plaint  personne de ma pauvret.

--Je vous dis que je bnis Dieu, parce qu'ainsi je pourrai, autrement
que par des paroles...

--Assez, madame, assez. Vous aggravez les anciens opprobres...

--Je vous aimerai tellement que je vous forcerai  m'aimer.

--Ne me contraignez point  concevoir pour vous un autre sentiment dont
le nom arrive sur mes lvres...

Blanche plit horriblement, quant  Mrigue un tremblement involontaire
agitait tous ses membres. L'amour et la fiert se livraient en lui un
suprme combat.

--Adieu, dit la duchesse aprs un moment de silence, je vous pardonne 
mon tour l'humiliation que vous m'infligez.




                                VIII

                              DIVERSION


Aprs son entretien avec la duchesse, Jacques tait retomb dans toutes
ses perplexits et dans toutes les amertumes de son me. Le contentement
qu'il ressentait de sa victoire s'effaait rapidement sous l'impression
croissante de ses regrets et de sa douleur. Dans la crainte o il se
vit de succomber aux appels enchanteurs de la sirne qui avait jur de
l'ensorceler, le pote prit immdiatement la rsolution de se jeter
sans plus tarder dans les tracas sans nombre et les travaux multiples
rsultant d'une candidature  la Chambre des dputs. Il fit insrer le
soir mme une note dans les journaux et se rendit chez le prsident
du comit royaliste. Cette assemble venait d'tre rorganise sur des
bases entirement nouvelles. Les braves gens un peu vieux et un peu mous
avaient t remplacs par des personnages plus jeunes, plus actifs et
possdant une certaine habitude des choses politiques et parlementaires.
Jacques esprait trouver auprs d'eux un accueil plus chaleureux et
surtout plus effectif qu'auprs des vnrables bornes-fontaines qui lui
avaient rcemment donn leur appui moral assaisonn d'un petit blme. Le
prsident actuel du comit tait un homme d'une soixantaine d'annes qui
avait rempli sous l'Empire d'importantes fonctions diplomatiques.

Fort bien de sa personne, possdant un visage trs officiel, o ceux
qui ne le connaissaient point s'imaginaient dcouvrir la plus auguste
gravit, le baron d'delweis passait auprs de ses intimes pour
un simple homme de plaisir. Il parlait avec aisance et volubilit,
possdait une dose suffisante de bagou administratif et tait surtout
fort bien dou pour pratiquer de petites intrigues de couloir, sous
un gouvernement parlementaire, paisible et bien tabli. Derrire son
attitude d'apparat, on sentait un viveur lgant et enjou, aimable
et galant, quand il en tait besoin, impertinent par occasions. Sa
physionomie, mme dans les cas les plus solennels, refltait toujours
quelque arrire-pense se rapportant  ses bonnes fortunes, dont la
dernire assurment serait un petit fauteuil  l'Acadmie, parmi le
groupe doucetre des bnins et des inoffensifs. Un tel homme tait peu
fait pour accueillir le sincre et imptueux Mrigue, recommand par sa
valeur seule, sans la plus petite rente  la clef.

--Monsieur le prsident, je viens vous faire connatre mon intention de
poser ma candidature dans notre arrondissement.

--Mais, monsieur, vous ne pouvez avoir la moindre intention sans avoir
d'abord soumis vos vues au _critrium_ du comit, rpondit le baron avec
un mouvement de tte lgrement ddaigneux.

--Je suis venu dans ce but, monsieur le prsident.

--Que dsirez-vous, Monsieur?

--Votre appui, monsieur le prsident.

--Notre appui ne s'accorde pas ainsi  la lgre. A quel titre
venez-vous?... Je ne vous connais pas.

--Vous n'tes pas sans avoir ou parler de ma dernire candidature au
Conseil municipal, qui a t appuye par le comit alors en fonctions.

--Le comit d'aujourd'hui, monsieur, ne saurait, en aucune faon, tre
solidaire du comit d'hier.

--Aussi viens-je causer quelques instants avec vous pour faire
connaissance et nous entendre.

--Le comit, Monsieur, n'a pas  s'entendre avec les candidats. Il
dlibre sous sa responsabilit  huis-clos et donne des ordres qui
doivent tre obis sans contestation.

--Je n'ai pas l'intention de m'insurger ni de violer le secret de vos
dlibrations, je viens simplement me prsenter  vous.

--Et qui vous dit, monsieur, que le comit n'a pas dj fait son choix?

--Je vous serais reconnaissant de me l'apprendre.

--Comment l'entendez-vous? Est-ce une mise en demeure, monsieur?

--Non, monsieur, une question pure et simple. Si je dois tre le
candidat du comit, j'ai intrt  le savoir promptement.

--Alors, monsieur, nous sommes obligs de prendre votre heure?

--Nullement, mais je ne suis pas tenu moi-mme  attendre la vtre;
pour mener une campagne srieuse, je dois connatre d'ores et dj sur
quelles ressources je puis compter.

A ces derniers mots de Mrigue, d'delweis eut un plissement de lvres
empreint d'un ddain suprme.

--Je vous entends, monsieur, vous venez demander des subsides?

--Certainement, je suis sans fortune.

--Et vous songez  briguer une candidature?

--J'ai dj conduit une campagne lectorale et non sans un certain
clat.

--J'aime  vous entendre, monsieur.

--Vous devez bien le savoir, monsieur le prsident.

--Voici que vous me questionnez, maintenant.

--Rassurez-vous, je ne suis pas plus Hernani que vous n'tes l'empereur
Charles-Quint.

--Vous avez un charmant esprit, monsieur.

--Non, j'ai simplement le dsir de mettre mon activit et mon nergie au
service de mes convictions.

--Vous n'tes pas le seul, monsieur, et je dois vous dire sans plus
tarder qu' galit de capacit et de dvouement, le comit ira au
candidat pourvu d'une situation de fortune qui lui permette de solder
tous les frais de son lection.

--Pardon, monsieur, mais s'il n'y a pas galit de talent et d'nergie?

--C'est presque de l'outrecuidance, monsieur.

--Un instant, monsieur, le mot me parat un peu gros.

--De la susceptibilit, maintenant. Elle est malsante, monsieur.

--Je vous prie, monsieur le prsident, de modifier cette expression qui
me parat inacceptable.

--Dois-je tre  vos ordres, monsieur?... enfin, soit. Mettons
prsomption, si vous le daignez vouloir.

--Je daigne, monsieur.

--C'est bien heureux, monsieur.

--Concluons, monsieur.

--Bon, me voil sur la sellette. Vous plairait-il de formuler vos
dsirs?

--Avez-vous lu mes confrences publiques?

--Si je devais passer mon temps  parcourir la jeune prose de tous nos
liacins!

--C'est vrai, j'tais prsomptueux... Le comit me donnera-t-il
audience?

--Le comit, monsieur, n'a pas de temps  perdre.

--Je dsirerais entretenir quelques-uns de vos collgues, monsieur, pour
ne pas tre jug sans avoir plaid ma cause.

--Inutile, monsieur, le comit, c'est moi.

Jacques prit cong sur cette parole en disant  part lui: Va donc, eh
Louis XIV!

Puis sa rsolution fut immdiatement prise. Il n'attendrait pas la
signification des volonts toutes puissantes de l'olympien baron et
se mettrait  l'oeuvre ds le lendemain. Les premiers frais seraient
couverts par les cinq cents francs d'conomies qu'il avait faites sur
ses moluments de la rue de Monceau. Le coeur lui saigna bien quelque
peu, en sacrifiant ce petit trsor prdestin dans sa pense  venir
en aide  ses chers parents. Il en crivit  son pre, qui rpondit
courrier par courrier:

    Mon cher Fils,

    D'abord le devoir et l'honneur. La restauration de nos vieilles
    murailles viendra ensuite. Va de l'avant sans hsiter; tu es la
    joie et l'honneur de ma vieillesse.

    JOSEPH COMTE DEMRIGUE.




                                 IX

                              UN MELON


Blanche savourait pendant ses longues solitudes l'amertume de son
dernier chec. Elle n'avait pas d'autres penses que de chercher
de nouveaux moyens, de combiner de nouvelles attaques; sa fantaisie
d'enfant gte et de jeune femme capricieuse allait prendre, en se
voyant ainsi repousse, les proportions d'une passion tragique. Quelques
jeunes gens, voyant une aussi jolie personne presque entirement
dlaisse par son mari, commenaient  papillonner autour d'elle, et
parmi le groupe des soupirants se faisait remarquer entre tous un de ses
cousins loigns, lve  l'cole-Militaire et qui se prvalait de sa
vague parent avec Blanche pour lui faire deux doigts de cour. Une cour
gauche, nave, timide, avec des intermdes d'audace tenant du manque
d'usage, et que la duchesse considrait avec une sensible indiffrence.

Robert de Vaucotte tait un assidu des dimanches. Tout son jour de
sortie se passait aux soins divers de son petit bguin juvnile.
Dbarqu  dix heures et demie par le train spcial de la gare
Montparnasse, il sautait immdiatement dans un ver rongeur, nom
symbolique des fiacres--et se faisait conduire en premier lieu chez une
fleuriste en renom des boulevards. Il payait un louis une botte de roses
th et s'empressait de venir en faire hommage  la duchesse Blanche, qui
le remerciait d'un air distrait, ne l'embrassait jamais et l'invitait
rgulirement  djeuner. Robert dclinait avec non moins de
persvrance l'offre de sa cousine, pour ne pas se trouver en face
du duc, qu'il regardait comme son rival avec le plus grand srieux du
monde. Il revenait  l'htel de Largeay vers quatre heures avec un sac
de marrons ou de fondants. Blanche croquait les friandises, offrait
 son cousin une tasse de th et ne l'invitait jamais  dner, ce qui
plongeait le favori de Mars dans la plus noire des mlancolies, car
il savait que la duchesse dnait presque toujours seule, et il voulait
profiter, pour faire la dclaration de sa flamme belliqueuse, d'un de
ces moments de laisser-aller et d'abandon qui se produisent aprs un
repas plantureux, entre le caf et le cigare. Un jour, il se lassa
d'attendre l'occasion souhaite qui ne se prsentait jamais; il dit
brusquement  Blanche, en interrompant l'absorption d'une tasse de th:

--Savez-vous, ma chre petite cousine, que vous tes une femme trs
bahute.

--Hein, bahute? Connais pas.

--Oui, enfin, trs ruffe, vous me comprenez bien. On dit trs v'lan dans
le civil!

--Bien oblige du compliment.

--J'avais hier les plus vives craintes au sujet de ma sortie
d'aujourd'hui; il y avait eu grand vent.

--Que veut dire cela, en langage civil?

--Fureur du cadre contre les recrues.

--Oh! mon pauvre melon... je ne connais que ce mot-l de votre
dictionnaire.

--Et j'avais bien peur de ne pouvoir vous apporter ce soir mon petit sac
de cornard.

--Oh! je n'y suis plus du tout.

--Le poireau voulait me bloquer.

--Vous tes hbrasant, Robert.

--Pour avoir piqu un laus aux copains pendant l'amphi du
Pendu.

--Nous arrivons au sanscrit, mon cousin.

--J'avais heureusement piqu le maxi au pte-sec.

--Pour le coup, votre langage devient cuniforme.

--C'est la seule matire o je sois fana.

--Voulez-vous me faire l'amiti de me traduire ces hiroglyphes parls?

--En langage pkin... parfaitement. Je devais tre en retenue pour
avoir chahut au cours de physique. Mes bonnes notes d'escrime et de
gymnastique m'ont sauv. Voil ce que c'est que d'avoir un poireau fana
de pte-sec.

Oh! pardon! le poireau... c'est le clou... le calot... le patron... le
gnral...

--Merci, Robert.

--J'aurais t d'autant plus dsespr de ce malheur que je voulais
aujourd'hui vous dire combien je vous trouve gentille, combien je vous
aime, je ne pense qu' vous depuis que j'ai pris le crampton... Excusez,
le train.

--Je vous suis infiniment reconnaissante, mon cousin, et je ne puis que
vous rpter moi-mme: Vous tes trs gentil et je vous aime beaucoup.

--Vous dites cela d'un air?...

--Tout  fait sincre, mon petit.

--Je ne dis pas, ma cousine, mais a ne parat pas bien profond, bien
enracin.

--Comment! vous doutez de mon amiti? C'est bien mal  vous, monsieur le
militaire... je serais vraiment d'une ingratitude dans les couleurs les
plus fonces, si l'aimable parent qui m'apporte des fleurs si embaumes
et des marrons si glacs...

--Pardonnez, cousine... ce n'est pas votre amiti que je convoite... pas
plus que votre estime.

--Comment l'entendez-vous, parlez-vous toujours votre petit charabias?

--Oh! non, ma cousine. Je parle pkin, bien pkin.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut, mon petit panache bicolore?

--Blanche... il me faut... votre amour.

--Vous tes fou, Robert!

--Oui, tout  fait fou... de vous!

--Si le duc vous entendait, mon pauvre gamin.

--Le duc... le duc. Je lui donnerais bien un bon coup d'pe.

--Vous tueriez mon mari. Mais vous tes un ange, mon petit... ou plutt
un aimable garon bien drle, et bien risible. Tenez, je m'en donne 
coeur joie, ne vous en formalisez pas.

Et Blanche, en prononant ces derniers mots, partit d'un grand clat
de rire qui se prolongea pendant plusieurs minutes, et qui apporta une
sorte de soulagement physique  l'oppression de son me.

Robert de Vaucotte n'tait pas content du tout de son premier assaut.

Il se voyait repouss avec pertes et mme quelque peu bern.

--Je vous promets de sortir dans la basane... la cavalerie...
hasarda-t-il en guise d'argument suprme.

--Vous ferez bien, repartit Blanche d'un ton positif, cela vous
facilitera un beau mariage!...

--Me marier, moi!... avec votre image dans le coeur. Plutt aller me
faire casser la tte au Tonkin. C'est par l que je finirai, si vous
continuez  me repousser...  moins que sans courir chercher aussi loin
le remde suprme  mon chagrin... je ne me fasse ici mme sauter la
cervelle  vos pieds!

--Impossible, faute d'objet, rpliqua Blanche, toujours gouailleuse.

Ce scepticisme  l'endroit de ses rsolutions tragiques fit sur Robert
l'effet d'une douche d'eau froide. Il se retira en maugrant, honteux
comme un dragon battu par une cantinire.




                                 X

                              LA QUTE


Jacques de Mrigue prit la rsolution de poser sa candidature d'une
manire clatante. Le nouveau comit qui se rsumait et s'absorbait dans
la personne du baron d'delweis lui tait nettement hostile et prparait
en catimini ce que l'on appelait une grande candidature. Il tait
ds lors convenu dans les cercles et les salons politiques de la droite
monarchique, que l'on se compterait sur le nom d'un homme considrable
par son nom, ses antcdents et sa position de fortune. On ne se
proccupait en aucune faon d'avoir un candidat actif et nergique. Le
baron Grmoli dclina les offres qui lui furent faites. Il lui rpugnait
de lutter encore avec Mrigue pour lequel il ressentait une relle
sympathie. En outre, n'allant dj point au Conseil municipal, il avait
quelque vergogne de s'exposer  brler galement les sances de la
Chambre. Il fut dcid que le grand candidat serait choisi  l'issue du
solennel banquet royaliste fix aux premiers jours de juillet. Toutes
les notabilits de l'arrondissement y furent convoques, et plus de deux
cent cinquante personnes se trouvrent entasses au jour dit, dans
un entresol de la rue de Lille, o le clbre restaurateur Paget leur
servit un de ces dlicats et somptueux festins dont il a seul le secret.
Un grand nombre de discours furent prononcs: d'delweis parla le
premier et insista sur la ncessit de la discipline dans les questions
lectorales. L'ancien prsident du comit, le Vidame du Merlerault
exprima le dsir de voir tous les suffrages des royalistes se porter
sur un nom universellement connu et honor; M. Rau, trsorier, parla de
l'exigut des ressources de la caisse, et annona une souscription. Le
chevalier de Sainte-Gauburge clbra les vertus du roi, et le vicomte
d'Escal exalta la pit de la reine. Jacques de Mrigue se leva le
dernier, et dmontra que le souverain ramnerait en France la paix, la
prosprit, la libert et l'honneur.

Le roi, s'cria-t-il d'une voix retentissante, le roi c'est la paix.
Ouvrons l'histoire contemporaine: la Rpublique fut tantt la guerre
extrieure  perptuit, tantt la discorde civile sans trve ni merci.
Quand aux Bourbons, ils ont toujours t avares du sang franais. Ils
n'ont jamais cherch dans les aventures, une gloire de lanterne magique.
Henri IV fit le premier le noble rve de la paix universelle. Le
plus fier de tous, Louis XIV, offrait en 1710 aux ennemis toutes ses
richesses prives pour obtenir la paix  la France. Louis XV, aprs
Fontenoy et Raucoux, sacrifiait  la paix l'orgueil de ses conqutes.
Louis XVIII, en 1815, refusait de s'allier avec l'Autriche pour
poursuivre la lutte contre la Prusse et la Russie. Ils avaient sond,
ces monarques, l'ocan des larmes maternelles. Chaque douleur d'un
Franais tait une douleur de la royaut, aussi entendrons-nous le
peuple redire le vieux cantique _Domine salvum fac regem_, Dieu sauvez
le roi, qui, pareil  la colombe de l'arche, rentre en portant un rameau
d'olivier. Le roi, c'est la prosprit, les ministres s'appellent Sully,
Colbert, Turgot, Villle; M. de Metternich, disait un jour Il est
heureux que la France fasse des rvolutions. Si elle avait gard ses
rois, elle serait assez riche pour acheter l'Europe. Le roi, c'est la
libert. Louis VI mancipa les communes; Saint Louis disait  son fils:
Vous maintiendrez les franchises et les liberts du peuple! Philippe
le Bel dfend aux baillis d'envoyer les pauvres  l'arme; Louis XI ne
veut pas qu'on lise pour maires les officiers de la couronne. Louis XII
reoit le titre de Pre du peuple. Henri IV dit: Je ne veux me btir
une citadelle que dans le coeur de mes sujets. Le roi, c'est l'honneur.
Voyez donc les noms que la France a donn  ses monarques. Le Fort,
le Hardi, le Bon, le Sage, le Lion, le Victorieux, le Juste, le Grand.
Quelles oraisons funbres faites, en un mot, par le peuple tout entier!

Entendez-les retentir comme une haute fanfare  travers les chos des
gnrations et des sicles. Mesurez la taille des ombres qui,  ces noms
prononcs, soulvent la pierre de leurs tombeaux. Et que notre
dernire parole soit un cri d'esprance. Certes fussions-nous vous aux
irrparables dsastres, nous lutterions jusqu' l'agonie, car notre sang
est de celui qui a rougi la terre avec sa pourpre orgueilleuse aux cris
hroques de Dieu le veut. Montjoie et Saint-Denis!

Mais la vague lueur qui nous environne n'est point un crpuscule
mourant. C'est une aurore qui se lve: Royalistes, vous reverrez sourire
la fortune. Cette noble matresse de nos aeux se rappellera ses amours
antiques, et son aile qui ombragea la tte des pres reviendra caresser
le front des enfants.

De hautes acclamations s'levrent. Les applaudissements durrent
trois minutes et le prsident lui-mme se surprit  baucher des gestes
d'approbation. Tous les membres du comit, d'delweis en tte, vinrent
fliciter l'orateur. Une demi-heure aprs, tous s'accordaient avec
la mme unanimit  proclamer comme grand candidat M. Belin, jeune
chimiste d'avenir. Jacques de Mrigue n'avait t dfendu que par le duc
de Largeay.

Le lendemain au djeuner, l'poux de Blanche rendit compte  la jeune
femme de l'insuccs de ses efforts. La duchesse haussa les paules, et
parut s'enfoncer en une mditation profonde. Quand son mari fut parti
pour Zo, elle prit un portefeuille enferm dans un coffret de santal,
revtit la toilette la plus simple et la plus sombre, et se dirigea vers
la rue des Saints-Pres. Elle ne parla point au concierge de Jacques.
Il n'y avait qu'un escalier dans la maison, et les 120 marches du pote
taient lgendaires. Blanche les monta rsolument, et donna  la porte
o s'talait la carte du jeune homme, un violent coup de sonnette.
Jacques n'avait jamais pens que son ancienne idole et l'audace d'en
venir l. Il ne la reconnut point tout d'abord, grce  l'obscurit
complte de sa petite antichambre.

La duchesse salua lgrement, et s'avana sans relever sa voilette
jusque dans la chambre de Mrigue.

--C'est encore moi, Jacques, dit-elle, en montrant son visage tincelant
de hardiesse et de dsir. J'ose esprer que vous ne me jetterez point
par la fentre. On vous ferait une contravention... eh bien... vous ne
dites rien. Gageons que vous ne m'attendiez pas.

Jacques, rpondit d'une voix sourde et tremblante:

--Il est certain, madame, que vous me surprenez... il est non moins sr
que, s'il plaisait  M. le duc de Largeay de me rendre visite  cette
heure, il serait plus surpris encore que moi-mme... et presque aussi
dsagrablement.

Jacques pronona ces dernires paroles d'un ton trangl, convulsif, qui
dmentait leur signification brutale.

--Oui, oui, c'est entendu! vous voulez toujours faire le mchant; mais
vous n'arriverez nullement  dcourager ceux qui vous veulent du bien.
Vous faites le mchant, dis-je, mais vous ne l'tes pas, et tous les
efforts auxquels vous vous livrez pour paratre tel, n'ont qu'un effet:
ils font ressortir la bont de votre coeur et la tendresse de votre me,
et aussi, je dois bien l'ajouter, votre innarrable orgueil.

--Puis-je vous demander, madame, o vous dsirez en venir! Votre
prsence ici est plus qu'inconvenante, elle pourrait donner lieu  des
soupons graves que je n'ai jamais justifis.

--Vous tenez essentiellement  fournir une dition nouvelle des amours
de Joseph et de Mme Putiphar?

--Je n'ai point l'esprit  la plaisanterie, madame. Il est peu dlicat
de vous jouer d'un malheureux. Que voulez-vous?

--Ce que je veux, Jacques!... Je veux le prendre dans mes bras, ce
malheureux dont vous parlez, je veux effacer jusqu' la dernire trace
de ses peines et de ses chagrins, je veux lui faire oublier tous les
jours sombres de sa jeunesse, et le rendre le plus fortun, le plus
glorieux des hommes.

--De grce, madame, ne raillez pas. Ne vous donnez pas la volupt de
vanter  un aveugle les charmes du jour,  un mourant les dlices de
la vie. Je n'ai prsentement qu'un dsir: arracher de mon me jusqu'au
souvenir de votre nom.

--Vous me dites des choses pareilles, Jacques, et vous m'accusez d'tre
cruelle. C'est vous qui l'tes pour moi et pour vous-mme.

--Non, madame, je suis juste.

--Dites: souverainement inique... ingrat  un degr rvoltant. Tenez
encore, un mot bien en situation! avec tout votre esprit, et tout votre
talent, vous tes ridicule... non... Jacques... pardonnez-moi cette
parole, c'est mon exaspration qui l'a prononce.

--Je vous renouvelle ma premire question. O voulez-vous en venir?

--Ah! vous tes par trop... simple.

--Vous pouvez faire dfiler toutes les amnits de votre vocabulaire.

--Je suis venue... m'emparer de vous, et vous aimer.

--Je ne suis pas l'arbitre de vos sentiments. Pour ce qui me concerne,
je vous jure que vous ne vous rendrez point matresse de moi, et que je
ne vous aimerai... jamais!...

--Vous mentez, Jacques.

--Je n'ai jamais menti.

--Ne jouez donc pas sur les mots. Le coeur qui bat dans votre poitrine
et qu'il me semble voir heurtant  coups prcipits la prison qui
l'enserre pour se rvler au grand jour, votre coeur dment tout bas
l'impitoyable rigueur de vos paroles. Quel dommage qu'il soit muet. Mais
patience, si vous le comprimez trop, ses sentiments intimes jailliront
malgr vous, en frmissements, en soupirs, en cris peut-tre, qui seront
la condamnation de votre orgueil et le triomphe de mon amour.

--Jamais.

--Oh! j'ai le temps, monsieur de Mrigue, nous verrons bien qui se
lassera le premier.

--Qu'est-ce  dire, madame?

--C'est--dire que je suis ici, et que je n'en sortirai que pousse
par les paules... ah! vous pouvez complter la gracieuset de votre
rception. Frappez-moi, jetez-moi  terre, ce sera digne de vous... ou
bien encore, tenez... allez chercher mon mari!

--Vous m'insultez, madame.

--Dites-lui que je veux le tromper et priez-le de venir me couper la
gorge.

--Je ne rponds pas un accs de dmence, je vous prie le plus
respectueusement possible de vouloir bien abandonner vos projets, et me
laisser  ma solitude.

--Vous me mettez  la porte, monsieur?

--En aucune faon, madame.

--Alors, je reste.

--En ce cas, il me sera peut-tre permis de m'en aller.

--Jamais de la vie, c'est une grossiret... vous injuriez une femme
sans dfense.. oh! ne m'irritez pas davantage, car je ne sais pas ce que
je vous dirais.

--Ni moi non plus, madame, car vous m'avez tout dit.

--Quand cela, s'il vous plat?

--Quand  la demande de votre main, que je vous fis au printemps
dernier, vous rpondtes: Je vais sonner mes gens pour vous faire
reconduire.

--Laissez donc cela, Jacques, c'tait une colre d'enfant. Vous auriez
d en rire et ne pas vous emparer d'un mot chapp  une jeune fille
interloque, pour torturer sans piti une femme qui vient se livrer 
vous.

--Vous n'aviez nullement l'apparence d'une jeune fille vexe, madame,
mais bien l'attitude d'une femme outrage. Si l'amour honnte et loyal
que je vous offrais alors tait une insulte, comment pourriez-vous
donc qualifier celui que vous rclamez aujourd'hui, si je commettais
l'indignit de tomber dans vos bras?

--Voyons, Jacques, reprit la duchesse aprs une pause de quelques
instants, causons un peu, sans nous fcher, et sans employer de grands
mots. Vous savez ce qui se passe  propos de votre candidature?

--Oui, madame.

--Le Comit la repousse et vous prfre M. Belin.

--Je sais tout cela, madame. M. Belin est un homme de grand mrite.

--Vous n'avez eu pour vous que la voix du duc de Largeay.

--Je vous prie, madame, de vouloir bien lui transmettre l'expression de
ma plus vive gratitude.

--Ce n'est pas la peine... il a agi d'aprs mes ordres. Vous voil
renseign.

--Alors, madame, c'est vous que je remercie.

--Mais cela n'est rien, c'est une manifestation platonique.

--Je l'apprcie nanmoins.

--Alors vous persistez dans vos projets?

--Certes.

--O trouverez-vous les cinq ou six mille francs qui vous sont
ncessaires?

--Je n'ai que des ressources restreintes. Je ferai peu de publicit. Je
supplerai  ce qui manquera de ce ct-l par mon activit personnelle.

--C'est chimrique, vous chouerez. Que voulez-vous faire sans Comit et
sans argent?

--J'ai le peuple avec moi.

--C'est insuffisant. Il vous faut un groupe d'amis haut placs et des
fonds. Je suis en train de songer au groupe en question. Je sais que le
due de Belverana consentira  le prsider. Quant aux trois cents louis
qui vous sont indispensables... eh bien, Jacques, les voil!

Et la duchesse Blanche ouvrit brusquement le portefeuille dont elle
s'tait munie, et l'tala grand ouvert sur la table du pote.

Mrigue, foudroy, recula jusqu' la fentre. Puis,  la pense de cette
femme qui venait acheter son amour et lui en lancer d'avance le prix 
la face en billets de banque, il sentit bouillonner en son me la plus
pouvantable des colres.

Saisissant le portefeuille de la main droite et la duchesse de la main
gauche, il jeta au front de Blanche la liasse de banknotes qui tarifait
son dshonneur. Puis, confus de cet acte de violence, il tomba sur une
chaise et prit sa tte dans ses mains. La duchesse, d'abord terrifie,
n'eut pas un geste, pas un cri. Elle demeura un instant immobile, puis
un sourire affreux vint illuminer sa figure ple. Elle reprit ses trente
deniers et sortit lentement.

Arrive au seuil de la chambre, Blanche dit d'une voix saccade: A
revoir, monsieur, et referma sur elle la premire porte. Puis, avisant
une vieille jaquette suspendue  un porte-manteau, elle glissa dans une
des poches un billet de mille francs:

--Ah! orgueilleux excrable, murmurait-elle en descendant le long
escalier, tu m'as deux fois vaincue, tu me soufflettes aujourd'hui. A
moi la dernire manche!




                                 XI

                     LES ANGOISSES DE M. GILET


La duchesse de Largeay, en quittant la rue des Saints-Pres, se rendit
droit au bureau du commissaire de police. Elle demanda  parler  M.
le commissaire en personne et, sur le vu de sa carte, on l'introduisit
immdiatement dans la pice la plus retire du commissariat o se tenait
M. Gilet. Le magistrat, qui  toutes ses autres qualits joignait une
ducation parfaite, se leva respectueusement, salua avec dfrence
son illustre visiteuse et lui indiqua d'un geste plein d'urbanit le
fauteuil de velours vert situ  la gauche de son bureau. Avec son
flair habituel, M. Gilet vit dans le visage crisp et boulevers de la
duchesse qu'il devait s'agir d'une question grave.

--Madame la duchesse, fit-il avec une inclination de tte, je dsire
vivement que ce ne soit pas une triste communication qui me vaille
l'honneur de votre visite.

--Hlas! monsieur le commissaire, nous ne dirigeons pas les vnements,
nous les subissons; ce que j'ai  vous confier dpasse tout ce que
l'imagination peut concevoir. C'est  croire que je rve et que je me
trouve sous l'impression d'un hideux cauchemar.

--Veuillez vous remettre, madame la duchesse, j'occupe une position
o je reois tous les jours de bien terribles confidences, et je vous
avouerai que, malheureusement, rien au monde ne saurait m'tonner.

--Vous avez, sans aucun doute, entendu parler de M. Jacques de Mrigue,
candidat aux dernires lections municipales?

--Assurment, madame la duchesse.

--Jeune homme d'avenir, plein de talent et d'nergie, dou de facults
oratoires tout  fait remarquables!

--Je sais tout cela, madame la duchesse.

--Eh bien! monsieur le commissaire, ce que vous ne savez pas, ce dont
vous ne sauriez vous douter, ce que vous aurez peine  croire, ce qui
m'anantit et me confond... Oh! non! c'est impossible... infme...
inimaginable...

--Achevez, madame.

--M. de Mrigue... est... un misrable... un...

--De grce, madame, achevez.

--Un... un voleur!

M. Gilet bondit sur son sige. Il s'attendait au rcit de quelque
tentative de sduction et voil qu'il se trouvait en prsence du plus
vil, du plus ignoble de tous les crimes.

Et commis par qui? Par un jeune homme, qu'il jugeait  tous les points
de vue d'une nature suprieure, qu'il estimait, qu'il aimait, qui
lui avait sauv la vie. Blanche aperut bien vite sur le visage du
commissaire les traces d'une stupfaction douloureuse; aprs quelques
secondes de silence, M. Gilet reprit la parole:

--Veuillez m'exposer, madame, les circonstances qui ont accompagn
l'acte dlictueux auquel vous faites allusion.

--Trs volontiers. Je suis venue pour cela. Je faisais une qute 
domicile pour les pauvres de M. l'abb de la Gloire-Dieu. J'avais
prvenu par lettre les personnes auxquelles je comptais demander une
offrande. M. de Mrigue tait du nombre. Au moment mme o j'entrais
chez lui, il a avis mon portefeuille d'un coup d'oeil rapide et a
beaucoup insist pour m'en dbarrasser. A peine l'a-t-il eu dpos sur
sa table qu'il s'est mis  parler avec une grande volubilit. Au moment
o il a cru mon attention dtourne, il m'a subtilis assez adroitement
un billet de mille francs. Vous savez, qu'il est candidat et n'a pas
un sou. J'ai paru ne m'tre aperue de rien et j'arrive tout droit chez
vous, monsieur le commissaire, pour vous prier d'agir immdiatement et
de saisir le corps du dlit avant que le coupable ait eu le temps de le
faire disparatre.

M. Gilet avait appuy son front sur sa main gauche et ferm un instant
les yeux. Lui aussi se croyait en proie  un mauvais rve.

--Eh bien! monsieur, poursuivit Blanche, vous attendiez-vous  cela?
Vous que rien n'tonne, tes-vous un peu surpris  cette heure?

--Je suis afflig, madame. Je ferai mon devoir; veuillez me dicter votre
dposition et la revtir de votre signature.

Pendant que, dvore d'une affreuse soif de vengeance, la duchesse
Blanche tait en train de perdre celui qu'elle aimait pour le chtier de
sa rsistance inbranlable et de l'affront qu'il venait de lui infliger,
le baron de Sermze causait avec Jacques, auquel il apportait des
renseignements lectoraux. Le baron avait trouv son ami sous le coup
d'une motion mal dissimule, et attribuait cet tat aux craintes que
Jacques pouvait concevoir sur l'issue de la campagne engage.

--Tu as absolument tort de t'inquiter, mon cher, je t'apporte les
meilleures nouvelles.

--Tu es bien aimable.

--J'ai fait avec plusieurs personnes fort entendues un pointage des plus
rigoureux, et je vais te communiquer le rsultat de cette opration.
videmment, tu ne comptes pas sur la voix de M. d'delweis.

--Je n'y compte pas.

--coute-moi bien. Il y a vingt mille lecteurs inscrits dans
l'arrondissement. Il n'y a jamais eu plus de quatorze mille votants. Les
rpublicains runiront six mille voix environ au grand maximum. Restent
huit mille conservateurs de toutes nuances. Tu auras contre toi la
majorit des grandes familles, leurs gens et leurs fournisseurs. Presque
tout le peuple marchera avec toi. Or, en bonne arithmtique, la classe
populaire est plus nombreuse que la classe privilgie. En mettant les
choses au pire, remporteras au moins de cinq cents voix sur M. Belin, et
il se produira un ballottage. M. Belin est un honnte et galant homme,
il ne peut faire autrement que de se dsister en ta faveur, et te voil
en chemin pour l'empire des toiles.

--Tu as peut-tre raison, cher ami. J'ai bien besoin de quelques
compensations de ce ct-l... Je suis bien malheureux.

--Bah, elle est marie maintenant. Tu n'as jamais voulu en faire ta
matresse. Il faut donc absolument te consoler de l'envolement d'une
chimre, et mettre toutes tes forces  conqurir la situation positive
et brillante vers laquelle tu tends. Aprs ta russite, toutes les
belles hritires afflueront vers toi: tu n'auras que l'embarras du
choix.

--Ah! puisses-tu dire vrai!... Comme ma pauvre famille serait
heureuse... Pauvre vieux pre! Chre bonne mre. Mignonnes et douces
petites soeurs!

Comme Jacques achevait ces mots, un coup de sonnette retentissait  sa
porte. C'tait le commissaire de police; M. Gilet, aprs avoir reu
la plainte de Blanche, s'tait immdiatement dirig sur la rue des
Saints-Pres.

Par gard pour l'homme qu'il allait interroger, il avait tenu  paratre
seul et sans le cortge habituel de son secrtaire. Chemin faisant,
il songeait  la pnible mission qu'il avait  remplir, mais il se
consolait en se disant:

--Ce n'est pas possible, la duchesse est folle, tous s'claircira.

Il ne put s'empcher de tendre la main  Jacques et pria poliment le
baron de Sermze de vouloir bien se retirer pendant quelques minutes.
Sermze pris cong de son ami en lui disant: A ce soir, mon vieux, et
bon courage.



--Monsieur de Mrigue, excusez-moi de vous dranger. Il y a parfois des
devoirs  remplir qui vous feraient souhaiter de vous briser bras et
jambes. Du reste, je suis certain d'avance que les explications que vous
allez me fournir rduiront ma mission au plaisir de vous avoir vu.

--Parlez, monsieur le commissaire.

--Eh bien, monsieur, je vous avouerai que la duchesse de Largeay me
semble avoir perdu l'esprit.

Mrigue frona vivement le sourcil et ce mouvement de physionomie
n'chappa point au policier qui poursuivit:

--Cette dame vous accuse de lui avoir... excusez-moi un million de fois
d'employer un mot pareil... de lui avoir... vol mille francs... ici...
tout  l'heure.

Jacques partit d'un grand clat de rire sonore et convulsif.

--Que dites-vous de cette inculpation, monsieur? ajouta le commissaire.

--Je dis, rpondit Mrigue, que vous avez raison, la duchesse est monte
dans le rapide de Charenton.

--A la bonne heure... Vous l'avez vue tantt, n'est-ce pas?

--Parfaitement, monsieur.

--Ici... dans votre domicile?

--Rien de plus exact.

--Elle venait pour une qute, m'a-t-elle dit.

Jacques hsita une seconde et vit qu'il n'y avait pas moyen de rpondre
ngativement.

--Oui, monsieur le commissaire, rpliqua-t-il avec un soupir
d'puisement et d'nervement.

--Je suis oblig de faire une perquisition, continua M. Gilet. Je vous
en demande pardon, mais comme cette formalit est indispensable et
tournera du reste  la confusion de la plaignante, j'espre que vous
daignerez ne pas m'en vouloir.

--Ah! vous pouvez fouiller et bouleverser; tout l'argent que je possde
est dans ce tiroir. Il y a tout juste six cents francs en or, produit de
mes conomies sur mes moluments de rptiteur.

Le commissaire constata l'assertion de l'inculp et obtint de lui
l'assurance qu'il n'tait point sorti depuis la visite de la duchesse.

--C'est bien, dit le magistrat, je crois que je puis interrompre ma
besogne, et vous demander simplement ce qui s'est pass entre vous et
Mme de Largeay!

--Je ne l'entends pas ainsi, Monsieur le commissaire. Je n'ai point
 redire notre conversation. La duchesse m'a accus d'un fait prcis.
Poursuivez le cours de vos constatations. Ce ne sera du reste pas bien
long. Mes meubles ne sont pas nombreux et je vais vous aider dans votre
travail.

Je puis vous certifier que vous trouverez plus de grains de poussire et
de toiles d'araignes que de billets de mille.

Sur les instances de Jacques, M. Gilet continua ses oprations de
recherche, le lit fut tourn et retourn, tous les tiroirs de la commode
et de la table minutieusement visits, tous les livres scrupuleusement
ouverts et feuillets, Mrigue vida ses poches malgr les gestes du
commissaire qui se dclarait suffisamment difi. Puis, ouvrant la porte
de l'antichambre: Il y a encore l au porte-manteau, dit-il, une vieille
dfroque qui date de l'poque de mon baccalaurat, si vous dsirez en
examiner les poches et en sonder les doublures?

Machinalement, M. Gilet mit une main dans la poche la plus apparente de
la guenille abandonne et dit aussitt:

--Vous y avez laiss un papier.

--Je ne crois pas, Monsieur le commissaire.

--Tenez le voil! Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu... un
billet... un billet de mille.

Le commissaire tremblant et abasourdi tenait le billet dans sa main
dfaillante.

Jacques s'approcha vivement, vrifia le fait horrible, et en quelques
secondes sonda l'immense sclratesse de la femme humilie qui se
vengeait. Il revint  sa table de travail, pencha sa tte sur ses
bras croiss et vit alors dans une sorte d'hallucination funbre le
prodigieux croulement de sa renomme et de sa fortune. Il n'avait pas
song un instant  exposer la ralit des faits. Ses nobles instincts
de gentilhomme, unis  l'lvation de son me, l'avaient averti qu'il ne
pouvait, mme pour sauver son honneur, perdre une femme autrefois
aime. Si quelque chose pouvait tre plus colossal que l'infamie de son
accusatrice, c'tait assurment la prodigieuse grandeur du sacrifice
qu'il allait accomplir. videmment il nierait jusqu' la mort le fait
odieux qui lui tait imput, mais rien dans ses moindres paroles ne
laisserait transpirer une parcelle quelconque de la vrit. M. Gilet
puis d'motions s'tait assis et courbait la tte. Le billet de banque
lui avait chapp et talait ses dessins bleus sur le parquet. Jacques
fut le premier  reprendre la parole.

--Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix brise, je n'ai pas vol
cette somme d'argent. Veuillez vous contenter de cette ngation d'un
honnte homme. Je me refuse  vous faire connatre quoi que ce soit
au sujet de mon entretien avec la duchesse de Largeay. Toutes les
apparences sont contre moi, je n'essaie pas de me le dissimuler. Faites
votre rapport sur les choses que vous avez vues, relatez-les fidlement
et prenez les conclusions que vous dictera votre conscience.

--Mais, Monsieur, reprit le fonctionnaire avec des larmes dans la voix,
si vous ne voulez pas entrer dans la voie des explications, en prsence
de ce qui se passe, je ne puis conclure qu' votre arrestation.

--Vous me croyez un voleur, Monsieur Gilet?

--Dieu m'est tmoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire
et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je
vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre
honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice
auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vrit.

--Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.

--Je vous le rpte, Monsieur de Mrigue, je vous crois innocent comme
je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis...
voyons... vous avez eu peut-tre avec la duchesse... des relations...

--Assez, Monsieur.

--Des relations, d'une nature...

--Assez, vous dis-je, arrtez-moi, et taisez-vous.

M. Gilet tomba aux genoux de Mrigue. D'abondantes larmes s'chapprent
de ses yeux si peu accoutums  en verser et de profonds sanglots
soulevrent sa poitrine o personne n'avait jamais souponn un coeur.

--Je vous en supplie, Monsieur de Mrigue.

--C'est inutile, rpondit Jacques violemment mu, mais encore plus
exaspr par l'insistance de son interlocuteur.

--Monsieur Jacques... Monsieur Jacques, au nom de ma vie qui vous
appartient puisque vous l'avez sauve, ayez piti de moi; admettez-vous
que vous devant l'air que je respire et la lumire que je vois je
devienne aujourd'hui le bourreau de votre honneur?

--Relevez-vous, Monsieur le commissaire, les sentiments que vous
manifestez vous lvent et vous glorifient; aussi, soyez en bien
persuad, quoi qu'il puisse arriver, je ne vous en voudrai pas. Ma
rsolution est irrvocable, et croyez bien que si elle devait cder 
une considration quelconque, ce serait  la douleur de l'honnte et
brave homme que vous tes: Donnez-moi la main, Monsieur Gilet.

Le commissaire serra fivreusement la main que lui tendait le pote.
Puis il lui dit: Promettez-moi au moins de passer la frontire
cette nuit. Je retarderai jusqu' demain l'envoi de mon rapport  la
prfecture de police. Fuyez, fuyez, vous en avez le temps. Partez ce
soir mme pour la Belgique, demain ce ne serait plus possible.

--Jamais, Monsieur, ce serait avouer que je suis coupable!




                                 XII

                      LE LECTEUR DE LA DUCHESSE.


De retour  l'htel de Largeay, Blanche fut saisie tout  coup d'un
violent dsir de possder Jacques. Son animosit contre lui n'tait
point calme, mais le souvenir de la scne qui venait de se passer, le
tableau de l'homme qu'elle admirait s'lanant sur elle, la saisissant
d'une main terrible et la frappant au visage, ce tableau se reproduisant
en son imagination avec une puissance trange, excita dans l'me et dans
les sens de la duchesse, une attraction irraisonne et invincible vers
celui qui depuis deux mois remplissait toutes les aspirations de sa vie.
Elle rpta  son mari schement et brivement le rcit qu'elle avait
fait dans le cabinet du commissaire et Largeay lui rpondit:

--Ma chre amie, je ne puis gure vous dire que tant pis pour vous. Ce
que vous auriez de mieux  faire serait une bonne fois de renoncer 
votre rle de Rdemptrice des Damns. Ce que je vois de plus regrettable
en tout cela, est le ridicule qui va me couvrir quand l'affaire aura
transpir dans le public. Vous vous rappelez en effet que sur vos
instances j'ai soutenu  moi seul la candidature Mrigue contre tous les
membres du Comit. On me traitera de serin et de gogo, toutes pithtes,
qui seraient mieux appliques...  d'autres, mais que je serai
oblig d'accepter sous peine de paratre plus... jobard encore. Je me
consolerais parfaitement de cette msaventure, si elle vous dcidait 
ne voir que des gens de notre monde. Dieu merci, il n'en manque pas...
quand vous en seriez rduite  la socit du petit cousin de Saint-Cyr
qui se contente d'une tasse de th et est un garon trs convenable,
cela vaudrait mieux que de courir aprs les deshrits de la fortune
pour rencontrer des escarpes et des brigands.

De toute l'admonestation maritale, Blanche n'avait retenu qu'une phrase,
celle o il tait fait allusion  Robert de Vaucotte, et sa pense,
faute de mieux, se mit  errer machinalement et sans grand enthousiasme
autour des paulettes et du panache dont s'enorgueillissait le jeune
Saint-Cyrien. Elle le trouvait bien fade ce pauvre cousin, si prvenant,
et si attentionn, et la perspective de se consoler avec la conversation
et la compagnie si bahute du melon n'tait point capable de lui faire
oublier ses soucis et ses chagrins. Tout  coup elle porta rapidement
sa main  son front comme pour saisir au vol le passage d'une ide
lumineuse: elle saisit son block notes et traa au galop les lignes
suivantes:

    Mon cher Robert,

    Je dne seule demain soir dimanche. Vous seriez bien aimable de
    venir me tenir compagnie. Vous resterez avec moi jusqu'
    l'heure de votre Crampton; j'espre que vous n'avez pas d'autres
    projets. Je serais dsole de vous priver d'une distraction pour
    m'en procurer une autre  moi-mme. Je vous attends donc sans
    crmonie.

    Votre cousine,

    BLANCHE

Le nourrisson de Mars fut transport au quatorzime ciel  la lecture de
cette missive. Il en sauta de joie, s'en frotta les mains, jeta un coup
d'oeil plein d'orgueil lgitime sur sa tunique bleue et sur son pantalon
rouge, et brandit mme son sabre d'apprenti cavalier. Il fut d'une
sagesse exemplaire au cours du Pendu et se surpassa lui-mme comme
fana du pte sec. Il embrassa  plusieurs reprises l'ptre odorante
o s'talaient les pattes de mouche de la duchesse et ne put s'empcher
de montrer les dites pattes  quelques amis intimes qui le traitrent de
rude veinard. Puis il rpondit  son estimable parente:


    Bien chre cousine,

    Le moment o j'ai reu votre lettre comptera certainement parmi
    les plus heureux de mon existence et ne pourra se comparer
    qu' l'instant prochain j'espre o je revtirai d'une faon
    dfinitive l'uniforme du cavalier. Dner avec vous... en tte
     tte dans votre htel... ah! cousine de combien de sacs de
    cornard ne vous serais-je pas redevable? Vous ajoutez  votre
    invitation que vous esprez bien ne pas me voir occup ailleurs.
    Quelles obligations, quels rendez-vous, quelles parties fines,
    quelles runions au Caf de la Paix, chez Peters ou chez Durand,
    seraient capables de me retenir quand vous avez parl! quel
    coeur de pierre ne faudrait-il pas me supposer pour croire que
    sur un geste de vous je ne renverrais pas promener tous les
    copains avec le bahut par-dessus le march. Adieu, ma chre
    cousine.

    Recevez ds  prsent mes remerciements sincres pour votre
    amabilit et croyez que demain sera le plus beau jour de ma vie.

    ROBERT.

--Comme son sabre! dit Blanche en achevant la lecture de cette lettre
embrase!... Diable! il est emball le petit futur dragon... Va-t-il
tre ennuyeux! bruyant... vulgaire! Va-t-il me couvrir de fleurs et me
combler de cornards. Sera-t-il seulement capable de me procurer un
atome d'illusion!

Le dimanche convenu,  six heures et demie, Robert se prsentait au
grand salon de l'htel de Largeay. Il avait revtu un petit uniforme
de fantaisie d'un drap plus fin et mieux taill que ses effets
d'ordonnance. La premire parole de Blanche fut une rebuffade
inattendue.

--Comment Robert! En soldat? Vous n'avez donc pas d'habit civil? Est-ce
qu'on se prsente pour dner dans le monde en costume de piou-piou.
Quand vous serez officier passe encore, mais vous, un simple melon? o
donc avez-vous t lev.

--Je vous demande humblement pardon, rpondit le pauvre Saint-Cyrien
tout baubi et avec des larmes dans les yeux. C'est un ordre du gnral.

--Qui vous oblige  porter des costumes de fantaisie, n'est-ce pas.

A d'autres, mon petit. Il est six heures et demie. Votre Crampton de
retour ne part qu' dix heures. Nous aurons tout le temps de dner et
mme de causer un brin de sept et demie  neuf et demie.

--Vous avez raison, ma cousine.

--Laissez-moi donc finir ma phrase, Monsieur le trop press. Vous allez
retourner chez vous tout de suite, prendre votre habit et votre cravate
blanche...

--Ah! que je suis malheureux, ma cousine... mon habit est en
rparation...

--Petit maladroit, vous ne pouviez pas songer  cela hier au lieu de
passer votre temps  m'crire des fadaises... cela ne fait rien... vous
tes  peu prs de la taille de mon mari. Le valet de chambre va vous
conduire chez lui et vous mettrez un frac, un pantalon et une cravate.
Est-ce compris!

--Je vous obis, chre cousine. Veuillez m'excuser encore!

--Paroles oiseuses... mon cousin... allez et revenez vite.

Blanche sonna; un laquais polychrome apparut:

--Conduisez sur le champ M. le comte de Vaucotte aux appartements de M.
le duc, et prvenez le valet de chambre, commanda la duchesse d'un ton
sec et imprieux.

Au bout d'une demi-heure, Robert entra au salon en costume convenable.
Blanche le toisa minutieusement.

--Vous avez les cheveux trop courts... et pas assez de moustaches,
lui dit-elle, et puis vous n'tes pas tout  fait assez grand ni assez
fort... enfin vous n'y pouvez rien.

Robert, abasourdi, commenait  croire  une mystification. Il fut
confirm dans cette opinion douloureuse par l'attitude que garda la
duchesse tout le temps du dner. On le plaa en face de Blanche, et
une nue de gens de service ne cessa de papillonner autour de la table,
rendant impossible le plus vague change des moindres intimits. Quant 
la duchesse elle-mme, elle fut d'un bout  l'autre du repas absolument
distraite et comme absorbe dans ses penses. Elle ne rpondait que par
des oui, des non, des peut-tre, des oh! vraiment, des vous croyez? 
toutes les phrases hroquement labores et timidement hasardes par le
futur cavalier. Au reste, ce supplice ne dura pas longtemps, et au bout
de vingt-cinq minutes on apporta les bols bleus dont Robert n'osa
point user. Puis les deux cousins passrent au salon o le caf et les
liqueurs attendaient.

--Ma cousine, soupira le Saint-Cyrien, voudriez-vous me permettre de
griller une sche... pardon, de fumer une cigarette?

--Ah! non, mon ami, pas aujourd'hui je vous en supplie. Je vous ai mand
non seulement pour le plaisir de vous avoir  dner, mais aussi pour que
vous me fassiez un bout de lecture... Cela vous va-t-il?

--Du moment que j'obis  vos ordres, rpondit Robert d'une voix
lamentable, mais rsigne.

--Savez-vous dclamer un peu?

--J'ai jou la comdie au collge.

--Ah! trs bien. C'est la premire chose sense que vous me dites.
Avez-vous une voix un peu vibrante?

--Vibrante, ma cousine?

--Ah! c'est juste, vous ne comprenez pas ces mots-l, vous autres,
malgr vos trompettes et vos clairons.

--Vous voulez dire peut-tre une voix forte?

--C'est  peu prs cela, je vous fais grce de la nuance.

--Mais oui, ma cousine, si vous m'entendiez commander par le flanc
gauche! J'ai une poitrine un peu bahute.

--Troubadour, va! Enfin, c'est bien, vous allez donc me servir de
lecteur!

--Je suis  votre disposition.

--Prenez cette brochure bleue qui est sur la table.

--Voil, ma cousine.

--Lisez-moi le titre, s'il vous plat.

--La Rpublique ennemie du Peuple, confrence faite  la salle de
l'Agriculture, 84, rue de Grenelle, Paris, par M. Jacques de Mrigue.

--C'est bien cela. Lisez.

Robert commena.

--Prenez une voix moins saccade et plus moelleuse. Il ne s'agit pas de
flanc gauche, ici.

Robert s'effora de se conformer aux indications de sa cousine et
poursuivit sa lecture. La duchesse fit un geste qui signifiait: C'est
 peu prs cela! Puis elle alla sur la pointe du pied vers les
deux lampes qu'elle baissa peu  peu jusqu' produire une trs vague
pnombre. Robert s'arrta en disant: Ma cousine, je crois que les
lampes vont charbonner.

--Allez donc, petit sot, rpliqua Blanche vexe, allez donc!

Et Robert continua. Blanche poussa alors une chaise derrire le fauteuil
du jeune homme et s'y agenouilla; puis elle posa ses deux mains sur les
paules du Saint-Cyrien qui suspendit encore sa lecture, pris cette fois
d'un tremblement de bonheur: Allez, allez, s'cria la duchesse trs
rudement.

Robert obit. Son trange cousine se mit alors  approcher
insensiblement la tte en murmurant  voix trs basse: Que vous tes
beau! que je vous aime! Le lecteur improvis n'osa point interrompre
sa tche, mais sa voix devint palpitante et trouble. Tout d'un coup, il
s'arrta brusquement: Un divin baiser venait d'effleurer sa joue.

--Allez donc, allez donc! rugit Blanche d'une voix haletante et rauque
qui contrastait trangement avec la douceur de ses caresses.

Vaucotte se rsigna en se rsolvant, quoi qu'il pt arriver,  ne plus
suspendre sa lecture. Il prit sa voix la plus thtrale possible et,
sous l'influence des motions qui l'agitaient, lut presque trs bien le
morceau suivant:

    Le Titan qui a nom la France a t frapp de la foudre, il
    n'est pas mort, mais le Jupiter sinistre d'un Olympe brumeux lui
    a mutil les membres et l'a couch sous d'normes montagnes. Que
    peuvent faire, hlas! pour soulever un poids incommensurable, le
    courage et la musculature du gant tomb? Soyez patients, donnez
    du temps au vaincu: Ses mains peu  peu guries et fortifies
    creuseront les flancs de Plion et d'Ossa, un jour il mergera
    du gouffre, si vigoureux et si beau que l'ennemi s'inclinera,
    et le vieux captif rajeuni, plus radieux qu'autrefois sous ses
    cicatrices lumineuses, reprendra, fier et doux, sa place antique
    parmi les Dieux!

--Oh! mon bien aim, mon amour ador, soupira Blanche, que tu es beau,
que tu es grand, et, entourant Robert de ses deux bras, elle le couvrit
de baisers en fermant les yeux. Cette fois le Saint-Cyrien n'y tint
plus; il laissa tomber la brochure bleue et voulut enlacer la taille de
Blanche. Mais la duchesse, aprs quelques secondes d'abandon, s'arracha
aux treintes de son cousin en lui disant rageusement: Ah! vous tes
dcidment insupportable, vous pouvez vous en aller!

--Plat-il! ma cousine, hasarda Robert avec une angoisse profonde.

--Je vous rpte que vous tes intolrable, vous ne faites rien de ce
que je vous dis. Il est inutile de continuer plus longtemps.

--Ah! ma chre Blanche, rpondit le futur cavalier. Vos paroles me
brisent le coeur. Disposez de moi comme vous l'entendrez. Ordonnez-moi
de manquer le crampton. Consigne, salle de police, prison, cellule,
conseil de guerre, je braverai tout pour demeurer  vos genoux... Je
vais prendre ma meilleure voix, je vous ferai la lecture jusqu' onze
heures, minuit, deux heures du matin... jusqu'au lever du soleil, et
encore toute la journe, et encore toute la nuit. Mais de grce ne vous
fchez pas, ne vous irritez pas, la faveur que j'implore de vous est
bien simple: Commandez-moi de poursuivre.

Blanche, qui avait relev les lampes, se contenta de dire schement:
C'est fini.

--Par grce, ma cousine...

--Assez, vous tes sot, mon cher.

Un silence suivit. Robert se rsigna et dit  Blanche:

--Me permettez-vous au moins de rester jusqu' neuf heures et demie?

--Comme il vous plaira.

--Vous ne m'en voulez pas, ma petite cousine?

--Non... vous m'ennuyez.

--Je vous promets de ne pas m'interrompre une autre fois. Je prendrai
des leons de dclamation si vous le voulez?

Blanche ne rpondant point, Vaucotte voulut mettre sur le tapis un autre
sujet de conversation.

--Qu'est-ce que ce M. de Mrigue, ma cousine?

--Une canaille qui m'a vol mille francs.

--Le misrable! Je le tuerai, je le tuerai!

--Ce n'est pas ncessaire.

--Comment! voler une adorable cousine comme vous. Je vous dis que c'est
un homme mort... Je manquerai le Crampton, cela m'est gal, mais
j'aurai sa vie.

--Allez vous dshabiller, rpondit Blanche.

Robert s'lana vers les appartements du duc o gisaient ses dfroques
militaires. Pendant cette deuxime toilette, Blanche songeait, avec un
sourire amer ml de haussements d'paules, au Mrigue idal qu'elle
avait treint dans la personne de son cousin, revtu des nippes de son
mari. Quant  Vaucotte, il faisait un vacarme pouvantable au premier
tage et rugissait en agitant son sabre vierge: Je le tuerai. Je le
tuerai!




                               XIII

                       LE DUC DE BELVERANA


Une heure aprs le dpart du commissaire, le baron de Sermze accourait
de nouveau chez son ami.

--Bonne, trs bonne nouvelle, cria-t-il en entrant. Tu seras
nergiquement appuy par le duc de Belverana.

--Eh bien! mon pauvre Sermze, j'ai quant  moi une nouvelle d'un tout
autre genre  t'annoncer.

--Ayant trait  la visite du commissaire?

--Prcisment.

--Que te voulait donc ce corbeau sinistre?

--Ne le traite pas ainsi. C'est un esprit droit et un noble coeur... Je
ne plaisante pas.

--Eh bien, mon ami, je t'coute. Je serai charm, je l'avoue, rien que
pour la raret du fait, d'apprendre que les qualificatifs dont tu te
sers peuvent tre justement appliqus  un fonctionnaire d'espce peu
sympathique.

--D'abord, je te demande la discrtion d'un confesseur.

--D'un tombeau, si tu le dsires.

--Foi de gentilhomme?

--D'accord.

--Je considre mon honneur comme attach  ton silence.

--Bien, va donc.

--La duchesse de Largeay m'aime. Elle n'a pas voulu de moi pour mari, je
la repousse comme matresse. Furieuse de ma rsistance,  l'issue d'une
scne violente o j'ai eu le tort de me laisser emporter, elle a gliss
un billet de banque dans la veste qui est  mon porte-manteau et  t
m'accuser de vol. Je ne puis me dfendre sans la compromettre. Je me
laisse condamner. Est-ce clair?

--Tu es absolument fou et je crois que tu veux me mystifier.

--En aucune faon.

--Ah a, Jacques, tu t'imagines que je vais te laisser sauter  la mer
avec une pierre au cou?

--Que pourras-tu faire, mon bon ami?

--Tout rvler  la justice.

--Halte-l. J'ai ta parole d'honneur.

--Ah! tu perds la boule, mon ami?

--J'ai ton serment, j'exige que tu le tiennes.

--Comment cela?

--S'il le faut l'pe  la main... Toi... le meilleur, le plus cher de
mes amis... Je...

--Jacques... tu aimes cette femme?

--La question n'est pas l.

--Je te dis que tu l'aimes!

--Je la mprise. J'en jure sur mon me.

--Tu la mprises... mais tu l'aimes?

--Que t'importe!

--Tu n'es pas gentil, mon petit Jacques.

--Ce qui est certain, c'est que j'aime ma dignit, ma conscience, mon
honneur au point de leur sacrifier la considration des hommes.

--Et moi je t'aime au point de te sauver malgr toi.

--N'essaie pas, tu nous perdrais tous deux. Merci de la bonne affection,
et pardonne-moi ma vivacit de tout  l'heure, mais ma rsolution ne
saurait changer.

--Je ne te revois de ma vie si tu commets cet acte insens. Je ne puis
rester l'ami d'un homme condamn pour vol.

--J'ai rflchi  tout cela, Sermze... j'ai calcul toutes les
consquences de mon abngation, mais je l'avoue bien franchement... que
je n'aurais pas cru  ton abandon. Ce serait la dernire et la pire des
croix que l'impitoyable Destine pt jeter sur mes paules... eh bien,
je l'accepte.

--Oh! mon ami, mon cher Jacques... as-tu pu croire un instant que je
m'loignerais jamais de toi?...

--Non, certes... C'est pour te dire que rien ne saurait me faire
reculer. Tu entends?... Rien au monde.

--Et ton vieux pre, ta pauvre mre... Voyons, Jacques.

--Ah! dmon, ne me tente pas... jamais.

--Tu veux les condamner  un deuil ternel.

--Je veux que leur fils reste un honnte homme.

--Mais enfin, tu n'as consult personne, tu ne peux, en une question
aussi grave, t'riger en juge unique et infaillible... Tu ne veux pas
t'en rapporter  mon opinion?

--Tu m'aimes trop.

--J'ai une ide... Promets-moi de prendre l'avis de la personne que je
vais te dsigner?

--Cela dpend, mon ami.

--Le duc de Belverana.

--D'accord, Sermze. Je connais d'avance sa rponse.

--Enfin on ne peut pas savoir... As-tu pleine confiance en ses
apprciations sur une question d'honneur?

--Pleine et entire confiance.

--Et crois-tu aussi  sa discrtion?

--Comme j'espre en la tienne.

--Va le voir...  ce prix je ne dirai rien.

--C'est conclu, j'irai demain matin,  moins que je ne sois arrt d'ici
l.

--Sauve-toi donc d'ici, grand maladroit.

--Un innocent ne prend point la fuite.

--Don Quichotte, va!...

Le lendemain, vers dix heures, Jacques de Mrigue se rendit  l'htel
de Belverana et fut introduit immdiatement dans le cabinet du chef de
l'aristocratie franaise.

Le duc Franois de Belverana tait la figure la plus sympathique et la
plus justement honore de la grande noblesse. Il joignait  l'esprit et
 l'affabilit du XVIIIe sicle, le caractre chevaleresque
de ses anctres du moyen ge. Il excellait, chose rare entre toutes, 
allier ses obligations d'homme du monde  ses travaux d'homme de devoir.
Magnifique dans ses rceptions, gnreux  l'excs dans ses charits,
d'une urbanit exquise dans tous ses rapports sociaux, poux et pre de
famille irrprochable, dou avec cela des grandes manires et du grand
air presque disparus  notre poque dmocratique, portant sur son visage
et dans toute son attitude les allures de ces vieilles races faites pour
commander et pour charmer les hommes, le duc Franois tait bien le chef
unanimement accept par cette pliade de familles illustres qui furent
jadis la force et la gloire de notre patrie, et qui en sont demeures
l'ornement et la splendeur.

Il serait souverainement inique de juger le grand monde par les quelques
chantillons apparus jusqu'ici dans ce livre. Les Largeay, les
Prunire, les Saint-Benest taient de rares exceptions dans une socit
universellement et justement respecte. On a dit que les peuples
heureux n'avaient pas d'histoire, on pourrait ajouter que les personnes
vertueuses ne sauraient figurer qu'en petit nombre dans l'exposition,
drames de la vie contemporaine. Quel que soit le milieu qu'on soit
appel  dcrire, on est fatalement amen  faire une place trs exigu
aux gens entirement dignes de considration et d'estime.

--Monsieur le duc, dit Jacques de Mrigue avec lenteur et gravit, je
viens prendre votre sentiment au sujet d'une question d'honneur dont je
vous constitue juge en dernier ressort.

L'aimable visage du duc revtit aussitt une expression inquite.

--Je ferai ce que vous voudrez, monsieur de Mrigue, mais je vous prie
de ne vous considrer li en aucune faon par ma manire de voir. Je
suis loin de prtendre  l'infaillibilit, et j'estime qu'un homme dans
ma situation ne doit pas assumer  la lgre d'inutiles responsabilits.

--Monsieur, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander le secret
sur ma communication. J'ai simplement l'honneur de vous avertir que ce
secret doit tre absolu et perptuel.

--Vous n'aviez pas besoin, monsieur, de cette prcaution, c'tait
entendu par avance.

Mrigue fit alors  son noble interlocuteur le rcit fidle et minutieux
des vnements qui avaient abouti  la catastrophe rcente et lui
annona ses intentions en lui demandant de les approuver. Profondment
mu, le duc de Belverana resta muet pendant quelques minutes. Comment
dcourager une rsolution hroque? Comment, d'un autre ct, prononcer
sans appel la perte et la ruine absolue d'un honnte homme? Il rpondit
enfin:

--Vous m'avez constitu juge, monsieur?...

--Je ne m'en ddis point.

--Cette dclaration entrane par avance votre complte soumission  mon
arbitrage?

Ces mots firent plir Mrigue qui sut y lire trs clairement l'immense
piti qu'il inspirait. Il ne put cependant s'empcher de dire:

--Oui, monsieur le duc.

Mais il ajouta:

--J'ai confiance en vous comme en Bayard ou en Duguesclin, comme dans le
Roi chevalier dont votre anctre fut le parrain.

Une cruelle angoisse s'empara du duc Franois.

--Aimez-vous encore cette femme, monsieur de Mrigue? demanda-t-il.

--Mais, monsieur le duc...

--Je ne suis plus monsieur le duc, je suis votre juge... je dois tout
savoir avant de prononcer ma sentence. Je me rcuse si vous ne parlez
pas. Aimez-vous encore cette femme?

--Je suis attach par-dessus toutes choses  l'accomplissement de mon
devoir.

--Il n'y aurait devoir que si vous aimiez encore.

--Alors, monsieur le duc, vous tes de mon avis.

Le duc fit un violent effort sur lui-mme. Des larmes vinrent au bord
de ses paupires. Puis il se leva et ouvrit ses bras  Mrigue en lui
disant:

--Vous avez raison.

--Merci!... cria Jacques. J'en tais bien sr.

--Mais  une condition, reprit le duc. Vous devez, tout en gardant le
silence au sujet des vnements qui ont eu lieu, vous devez, dis-je,
nier nergiquement l'action infme qui vous est impute...

--Cela va sans dire.

--Ce n'est pas tout... vous serez vraisemblablement condamn avec un
pareil systme de dfense.

--Je m'y attends absolument.

--Eh bien, monsieur, en reconnaissance du pnible service que je viens
de vous rendre, je vous demande expressment de vous prsenter  l'une
de mes rceptions qui suivra le jugement de l'affaire. J'irai  votre
rencontre devant tout le monde et bien os sera l'homme qui ne viendra
pas vous serrer la main.

--Je vous remercie, monsieur, je n'attendais pas moins de vous, mais je
ne puis compromettre le chef du parti royaliste. Il me suffira de savoir
que je garde votre estime.

--Mon admiration, monsieur de Mrigue, mon admiration. Nous ramnerions
le roi et nous reprendrions l'Alsace avec mille Franais comme vous.

Jacques courut immdiatement chez son ami Sermze pour lui annoncer la
dcision du noble arbitre mis en avant par le baron lui-mme. Sermze
voulut le retenir  djeuner.

--Non, lui rpondit Mrigue, on pourrait venir m'arrter pendant ce
temps l, et je serais dsol qu'on ne trouvt personne.

--Don Quichotte! Don Quichotte! murmurait le baron avec des sanglots
dans la gorge. Pourquoi la Providence t'a-t-elle fait natre au sicle
des Prudhommes et des argentiers...

De retour  son domicile Mrigue crivit  son pre:

    Mon bien cher Pre,

    Je suis faussement accus d'un dlit, et de malheureuses
    circonstances m'enlvent tout autre moyen de dfense qu'une
    ngation sans commentaires.

    Supportez comme moi ce nouveau coup de la fortune et surtout
    croyez invinciblement que votre enfant est rest digne de vous.

    JACQUES.

Mrigue, aprs avoir mis cette lettre  la poste, rentra chez lui pour
liquider toutes les questions relatives  sa candidature. Il travailla
jusqu' une heure assez avance de la soire pour faire connatre  ses
principaux amis et partisans qu'il se retirait purement et simplement.
Il fit une note exacte des dpenses engages jusqu' ce jour et indiqua
d'une faon minutieuse les divers cranciers auxquels il tait redevable
de la moindre somme.

Puis, toutes choses tant rgles, il se croisa les bras et attendit la
justice. Son imagination surexcite s'gara longtemps parmi les toiles,
sa perptuelle chimre, qu'il venait d'approcher et qui s'loignaient
sans retour. Et d'un coup d'oeil douloureux et morne, il put mesurer
l'troit espace qui spare un sige  la Chambre de l'escabeau d'une
prison. Puis, sa pense se reporta tout  coup en Limousin, dans son
Mrigue bien-aim, au milieu de sa famille dont il tait le soutien et
l'espoir.

Seulement alors il pleura.

A neuf heures et demie du soir un coup formidable retentit  sa porte:
Bon! se dit-il, mon lit est prt  Mazas. C'est bien. Et il alla ouvrir.

--Le comte Robert de Vaucotte, lve  l'cole militaire, candidat
cavalier, dit une jeune voix qui voulait s'enfler au niveau de la
foudre.

Mrigue salua lgrement et introduisit son visiteur.

--Je parle, poursuivit Robert,  monsieur Jacques de Mrigue?

--Vous avez cet avantage, monsieur, ou cette mauvaise chance, comme il
vous plaira.

--L'un et l'autre, monsieur. Je suis le cousin de la duchesse de Largeay
et vous devez comprendre le but de ma visite.

--Pas du tout, monsieur, je vous assure.

--Il parat que vous l'avez vole, monsieur.

--Et ensuite, monsieur?

--Je viens vous demander raison de cet acte infme.

--Tiens, dit Mrigue en regardant le plafond, la note grotesque manquait
au drame... c'est complet maintenant... le dernier acte doit approcher.

--Vous m'insultez, monsieur, si vous savez tenir une pe et si vous
avez du sang dans les veines...

--Vous, monsieur le candidat cavalier, si vous aviez un atome de bon
sens dans la tte, vous n'auriez pas pris la peine considrable de
monter mes six tages. Si j'ai vol madame la duchesse, vous devez
savoir qu'on ne se bat pas avec un voleur. Si je ne l'ai pas vole, que
venez-vous faire ici. Dans les deux cas vous tes, permettez-moi le mot,
un tout petit peu ridicule.

--Monsieur!!!

--Oui, monsieur! De plus vous tes en danger de manquer votre train,
ce qui vous attirerait une punition svre et compromettrait peut-tre
votre candidature  la cavalerie. Croyez-moi: une candidature est chose
fragile. Dpchez-vous bien vite de redescendre mes cent vingt
marches. Vous trouverez une station de voitures au coin de la place
Saint-Germain-des-Prs. Filez. Il n'est que temps.

--Monsieur, nous nous reverrons.

--C'est improbable. Filez donc, vous dis-je.

Passablement stupfait, Robert se retira.

--C'est curieux, murmurait-il dans l'escalier. Il ne me prend pas plus
au srieux que ma cousine.




                                XIV

                               MAZAS


Le lendemain, Jacques reut la lettre suivante:

    Monsieur,

    J'ai appris avec la plus vive douleur que vous n'aviez point
    profit du retard que j'avais apport  l'expdition de mon
    rapport. Il est vraisemblable que vous serez arrt dans la
    journe, mais, en tout cas, ce ne sera pas moi qui porterai la
    main sur vous. Je vous jure, monsieur, que j'ai pens un
    instant  mourir, mais, en outre du dshonneur qui s'attache
    gnralement au suicide, j'ai song au peu d'utilit qu'auraient
    pour vous les clats de la cervelle du pauvre Gilet. J'ai trouv
    un moyen de mieux vous tmoigner ma reconnaissance qui survivra
     tous les vnements et  toutes les dcisions de la justice.
    Je viens d'adresser ma dmission  la Prfecture et ma
    rsolution est irrvocable. Vous devez savoir que le prsident
    du tribunal peut autoriser un inculp  faire prsenter sa
    dfense par un de ses parents ou amis. Je brigue l'honneur de
    plaider pour vous, monsieur, et j'espre bien m'inscrire
    le premier sur la liste de tous les hommes de coeur qui ne
    manqueront pas de vous offrir le concours de leur talent. Je
    vous supplie de vouloir bien accepter ce tmoignage de dvoment
    d'un homme qui vous doit la vie et qui n'a jamais dout de votre
    innocence.

    ANSELME GILET.

Jacques rpondit immdiatement:

    De tout coeur, Monsieur, mais  une condition: Les avocats ont
    la coutume toute naturelle d'interroger leurs clients sur les
    circonstances qui ont accompagn l'acte soumis  l'apprciation
    des tribunaux. Force m'est de vous prvenir que dans le cas
    particulier qui me concerne, je ne pourrai me soumettre  cet
    usage et que vous devrez prendre la parole sans aucun nouvel
    claircissement de ma part, sur la simple donne des faits et en
    vous appuyant seulement sur l'opinion de votre conscience.
    C'est une tche bien ingrate que je vous impose. Je vous prie de
    l'accepter telle quelle, puisque vous voulez bien vous charger
    de mes intrts.

    JACQUES DE MRIGUE.

A la rception de cette lettre, M. Gilet crut devoir faire une dmarche
auprs de la duchesse et se rendit  l'htel de Largeay. Quoique
vivement contrarie  l'annonce de ce visiteur, Blanche ne crut pas
pouvoir lui refuser sa porte.

--Monsieur le commissaire? dit-elle en l'apercevant.

--Non, madame, monsieur Gilet, avocat de M. Jacques de Mrigue.

Blanche tressaillit et resta muette.

--Madame la duchesse, vous savez que le devoir d'un dfenseur est
de s'entourer de tous les renseignements propres  lui faciliter
l'accomplissement de sa mission. Je ne puis obtenir aucun dtail de M.
de Mrigue. Il nie. Voil tout.

--Cela ne m'tonne pas, monsieur, dit Blanche avec une expression de
stupfaction profonde que M. Gilet ne s'expliqua point.

La duchesse n'avait pas un instant conu la possibilit de la sublime
abngation de Jacques.

Elle pensait qu'il dclarerait simplement la vrit, mais que
l'invraisemblance de ses allgations ferait hausser les paules aux
magistrats instructeurs. Maintenant, elle voyait la grandeur de la
victime qu'elle immolait, et la colre qui dominait son me fit une
lgre place au premier cortge des remords.

M. Gilet reprit:

    Quant  moi, madame, je suis absolument abasourdi et
    dsorient. Je suis tellement convaincu de l'innocence de M. de
    Mrigue que je me drobe par une dmission envoye aujourd'hui
    mme  la tche qui m'incombait d'oprer son arrestation. J'ai
    rempli mes devoirs de magistrat en faisant parvenir mon rapport
    sur les faits constats aux autorits comptentes; je crois
    accomplir maintenant mes obligations d'honnte homme en prtant
    mon concours au sympathique prvenu. Ma premire pense a t de
    venir chercher ici les renseignements qu'on me refusait l-bas.

--Monsieur l'avocat, j'ai tout dit l'autre jour  M. le commissaire,
rpondit Blanche avec amertume; comme vous pouvez le voir  toute heure,
je vous engage  l'interroger. Je vous trouve os de mettre en balance
les ngations de M. de Mrigue et les affirmations de la duchesse de
Largeay.

M. Gilet comprit que son audience tait termine. Il salua la duchesse
en lui disant:

--Je vous affirme sur l'honneur, madame, que je n'tablis aucun
parallle entre la valeur de vos deux paroles.

Blanche avait un plan de vengeance absolument dfini. Elle comptait
sur la condamnation de Jacques et se promettait ensuite de demander
sa grce, avec la conviction intime qu'elle lui serait accorde.
L'obtention de la grce serait, en mme temps, un acte d'humanit et une
marque suprme de ddain. La duchesse estimait aussi vaguement qu'aprs
avoir bris l'homme, aprs en avoir fait un lpreux et un pestifr
moral, elle pourrait peut-tre triompher de ses rsistances et conqurir
ses caresses, sinon son amour, quand elle serait seule  lui tendre
la main, parmi l'universel ddain. Elle se promettait pour lors de lui
venir en aide, de le contraindre  accepter son appui, et ces vagues
projets de bienfaisance, aprs son horrible faux tmoignage, calmaient 
ce moment les cris de sa conscience, encore treinte par la fureur.

Le soir mme, vers cinq heures, deux agents de la sret se prsentaient
au domicile de Jacques, porteurs d'un mandat de comparution dlivr par
le juge d'instruction.

Le baron de Sermze avait voulu assister son ami dans cette terrible
preuve et il l'accompagna jusqu' la porte du Palais-de-Justice.
Mrigue fut conduit par les gardes dans le cabinet du magistrat charg
de l'information qui s'effora vainement, pendant plus d'une
heure, d'obtenir des dtails sur le fait du vol. Jacques demeurait
identiquement ce qu'il avait t devant le commissaire.

Il nia l'imputation et se refusa  tout autre renseignement.

Le juge d'instruction convertit alors le mandat de comparution en mandat
de dpt, et le candidat royaliste fut conduit et crou sur le champ 
la prison de Mazas.

On criait  huit heures sur le boulevard:

--Demandez _l'cho de Paris_. Les royalistes sont des voleurs.
Arrestation de Mrigue, candidat royaliste: cinq centimes, un sou. Voir
les curieux dtails; l'arrestation du coupable, un sou.

Le lendemain matin, on lisait dans une grande feuille rpublicaine:

    Les ractionnaires n'ont pas de chance. Un de leurs plus
    brillants candidats, sur lequel ils fondaient de grandes
    esprances, vient de s'chouer aux bancs de la police
    correctionnelle, sous l'inculpation hideuse de vol. Nous
    regrettons vivement que ce scandale ait clat quelques semaines
    trop tt. Le sieur Mrigue avait, dit-on, les plus srieuses
    chances d'tre lu dans l'arrondissement le plus aristocratique
    de la capitale. Pas dgots, messieurs les ci-devant! Il et
    t piquant de voir arracher des bancs de la Chambre le coryphe
    du drapeau blanc. Cette satisfaction nous est refuse. Mais nous
    avons le ferme espoir que cet accroc subi par un des liacins du
    parti rtrograde clairera la population saine et impartiale
    de l'arrondissement en question, et que le candidat rpublicain
    ralliera autour de son nom tous les suffrages indpendants et
    honntes.

Le principal organe des conservateurs se dfendait allgrement en jetant
l'accus par-dessus bord avant toute dcision de la justice: Ce n'est
pas d'aujourd'hui que les meilleurs troupeaux sont infests de brebis
galeuses, et cela ne prouve rien, sinon que les rgles les mieux
tablies sont toujours confirmes par des exceptions. Nous nous
permettons, en outre, de faire observer  nos adversaires politiques que
le comit actuel s'est refus  soutenir la candidature de l'homme qui
vient de s'effondrer. Il se prsentait aux suffrages des lecteurs de
son autorit prive, comme le dernier des pensionnaires de l'Assistance
publique aurait le droit de se prsenter demain, s'il pouvait faire les
frais ncessaires  une apposition d'affiches. Le sieur Mrigue n'avait
aucune chance dans sa lutte contre M. Belin, qui runira certainement la
majorit des suffrages au premier tour. Le seul effet du krack Mrigue
sera de nous pargner un scrutin de ballottage.

Au comit, le baron d'delweis se fit voter des flicitations pour avoir
combattu ds l'abord la candidature Mrigue. L'ordre du jour visait
sa prvoyance et son flair pratique et le vieux beau souriait dans
sa longue barbe et remerciait la destine d'avoir confirm les
apprhensions qu'il n'avait jamais eues. De tous cts, on chercha
querelle au vicomte d'Escal qui avait enfant un misrable  la vie
politique. D'Escal repoussa tant bien que mal les attaques, en rejetant
toute la responsabilit sur les membres de l'ancien comit, et en
faisant remarquer qu'il n'avait pas voulu s'associer  la nouvelle
campagne du candidat prisonnier.

Le duc de Largeay tait fortement battu en brche et rpondait:
Prenez-vous en  ma femme! Et les bonnes mes de s'crier: Oh!
l'ingrat; voler sa bienfaitrice! On fut trs fortement scandalis de
voir le duc de Belverana prendre la dfense de l'inculp, et on attribua
cette attitude  sa rpugnance d'avouer une erreur. Les abbs Vaublanc,
Roubley et Marquiset rompirent des lances terribles avec l'abb de la
Gloire-Dieu, qui s'obstinait  nier la possibilit du crime. Voyez
ce saint homme, disaient ses confrres, il jene au pain et  l'eau et
n'avoue pas qu'il puisse se tromper!

Des altercations se produisirent dans plusieurs cafs, dans quelques
foyers de thtre, dans deux ou trois clubs  la mode. Le baron de
Sermze administra  lui seul une demi-douzaine de soufflets qui, chose
trange, ne furent pas suivis d'effusion de sang ni d'clats de poudre.
Il est vrai que le baron tirait l'pe comme un spadassin et faisait
mouche neuf fois sur dix  vingt-cinq pas au pistolet de combat. Robert
de Vaucotte se vanta d'avoir provoqu Mrigue et de l'avoir fait _caler
doux_. Thodore de Vannes se glorifia hautement d'avoir combattu la
premire candidature de Jacques. Le R.P. Coupessay, suprieur des
Oratoriens de la rue de Monceau, se hta de signifier un cong immdiat
au jeune professeur, qu'il avait appel notre grand Jacques et qui
n'tait plus que ce triste Mrigue.

La comtesse douairire de Vannes se demanda avec stupeur comment ce
vilain homme avait pu tre une cause si frquente d'interruption pour sa
broderie. Le coup de pied de l'ne fut envoy  la victime par sa femme
de mnage, l'altire Hortense, qui dclara par crit donner ses huit
jours  monsieur.

La fatale nouvelle tait parvenue au repaire noble de Mrigue
vingt-quatre heures aprs l'annonce de l'arrestation sur les boulevards.
Violemment mu par la lettre de son fils, le vieux comte avait t
compltement cras par l'entrefilet du journal conservateur qu'il
recevait, et qui tait conu en ces termes: M. de Mrigue, le candidat
royaliste bien connu, vient d'tre crou  Mazas sous l'inculpation de
vol. Nous attendons, pour apprcier ce triste vnement, les dcisions
de la justice.

Le vieux comte Joseph ne communiqua  sa femme ni la lettre ni le
journal. Il emporta l'une et l'autre et s'enfona dans la profondeur
des bois. Caroline s'tant mise  sa recherche le dcouvrit au bout de
plusieurs heures, embrassant un gros chne dans ses bras, et la poitrine
gonfle de sanglots. Il fallut que le chef de la famille se dcidt 
tout avouer et  montrer les quelques lignes de son fils, et le terrible
alina de la feuille publique. Caroline, sans parler, entrana son mari
vers l'oratoire o elle passait en prires la plus grande partie de ses
journes. Les deux poux y demeurrent longtemps inclins et prosterns
aux pieds du Dieu svre, qui permettait  la Destine d'empoisonner
ainsi leur vieillesse. Au repas du soir, on fit connatre aux trois
soeurs l'effroyable accusation qui pesait sur leur frre bien-aim.
Jacqueline clata en pleurs, mls d'un rire nerveux.

--Mon petit Jacques, qui doit ramener le Roi, dit-elle, un voleur! je ne
croirai jamais cela.

--Quelle infamie! s'cria l'ardente Mathilde, ce sont tous les
misrables communards de Paris qui l'ont accus pour s'en dbarrasser;
cela ne peut pas s'expliquer autrement.

--Certainement; notre frre ne peut tre coupable, reprenait la sage
Marianne, mais en pareille matire le plus simple soupon est dj une
catastrophe. Quelle que soit l'issue de l'accusation, Jacques ne pourra
demeurer  Paris. Sa carrire, qui s'annonait fort avantageuse, est
dfinitivement brise. Nous n'avons donc plus  compter sur aucune
ressource de son ct. Il faut songer au contraire  le recevoir ici, et
 l'y soigner de notre mieux.

--Comment, rpliqua Jacqueline, tu crois qu'il ne se relvera pas? Il
s'tait bien relev de son chec au Conseil municipal, puisqu'il allait
tre nomm dput.

--Jacqueline a raison, dirent  la fois Mathilde et le vieux comte.

--Rien n'est impossible avec le secours de la providence divine, affirma
Caroline. Il faut faire violence au ciel par nos instances et nos
supplications.

--Il faut d'abord, reprit Marianne, interrompre toutes les rparations
que nous avons commences, et prendre le plus tt possible des
arrangements pour solder les dpenses dj faites.

--Que dis-tu l, ma fille! interrompit Joseph de Mrigue; et mes vignes,
qui me donneront un jour deux cents barriques de vin; et ma truffire,
que je suppose devoir tre en plein rapport d'ici deux ans.

--Et notre frre bien-aim qui triomphera des mchancets et des
calomnies! dit nergiquement Jacqueline.

A ce moment Pierrille et Jeannette arrivrent pour la prire du soir:

Il faudra bien prier pour Monsieur Jacques, dit la pieuse Caroline d'une
voix triste et lente.

--Notre Monsieur est malade? demandrent  la fois les deux domestiques.

--Non, mes amis, rpondit Caroline qui ne savait pas mentir.

Alors les fidles serviteurs eurent la claire intuition d'un grand
malheur planant dans l'air. Leurs visages fatigus prirent une
expression de lourde tristesse, et ils pleurrent silencieusement en
s'agenouillant sur les dalles.




                                 XV

                     L'INFLUENCE DU COMMISSAIRE


A la sixime chambre on avait rarement vu un pareil encombrement. Depuis
les plus jolies comtesses des deux faubourgs jusqu'aux reporters des
moindres feuilles, en passant par la nue des avocats et des simples
stagiaires, le public habituel des reprsentations judiciaires se
trouvait au grand complet. La partie de l'auditoire dont la curiosit
se trouvait le plus vivement surexcite, tait naturellement l'ternel
fminin. Toutes les jeunes femmes un peu  la mode s'taient extnues
d'amabilit envers le prsident pour obtenir des cartes, et pouvoir
contempler le visage de ce prvenu dont on parlait tant, et que les
gazettes dpeignaient comme possdant toutes les qualits d'aspect,
d'allures, qui sduisent et conquirent le sexe faible. Deux hommes
margeaient au sein de cette foule htrogne: Mrigue et son dfenseur.
Jacques, entirement vtu de noir, l'oeil fier, la tte haute, le visage
grave et lgrement mlancolique, avait plutt l'air d'un accusateur que
d'un inculp. Debout  ses cts, Monsieur Gilet, la figure contracte,
les yeux hagards, la figure ple, semblait en proie  une insurmontable
motion. Ce qu'il y avait de plus  remarquer tait l'absence de la
duchesse. Elle avait prvenu par lettre le prsident, qu'tant trs
souffrante, il lui serait impossible de paratre aux dbats, qu'au
surplus elle n'avait rien  ajouter au rapport de M. le commissaire et 
sa propre dposition revtue de sa signature.

L'interrogatoire fut excessivement court. Mrigue dclina ses noms et
qualits, nia premptoirement le vol, et refusa de rpondre  toutes les
questions subsquentes qui lui furent adresses. L'audition des tmoins
ne fut pas non plus bien longue. Lecture fut donne de la dclaration de
la duchesse, aprs quoi l'on dut passer aux tmoins  dcharge. Quelques
amis de Mrigue, entre autres le baron de Sermze, apportrent  la
barre l'loge du prvenu, et dtaillrent ses antcdents de travail,
d'conomie, de constante probit. La tche du procureur de la Rpublique
n'tait pas bien difficile en prsence d'un prvenu qui persistait  se
renfermer dans un silence inexplicable. Le rquisitoire rendit hommage 
la vie antrieure de Jacques, et rdita cette rengaine vieille comme la
Basoche: Un criminel est honnte homme jusqu'au moment o il accomplit
son crime. L'organe du Parquet ne rclama pas, du reste, une bien
grande rigueur, et s'en remit compltement aux juges sur la dure de la
peine  infliger. Mais il rclama l'emprisonnement, la notorit
rcente dont jouissait l'inculp ncessitant plutt la svrit que
l'indulgence. Le reprsentant du ministre public termina sa harangue
par des considrations prudhommesques sur la fragilit des rputations
amenes par un ouragan, et emportes par une tempte. Il invita les
jeunes gens ambitieux  mditer sur cette catastrophe, et  tendre au
but de leur vie plutt par une longue suite de travaux modestes, que par
de vains coups de canon.

La parole fut donne au dfenseur: Messieurs les juges, s'cria M.
Gilet, il faudrait  la cause que je plaide le plus minent des membres
du barreau, non que l'innocence de mon honorable ami, M. de Mrigue, ne
soit certaine et vidente, mais pour esquisser en termes dignes d'elle
la noble et sympathique figure d'un prvenu qui purifie et illustre, en
s'y asseyant, le banc d'ignominie. A dfaut d'loquence je vous
apporte un fait inou dans les annales de la police correctionnelle: un
commissaire rsignant ses fonctions pour dfendre l'inculp dont il a
procur l'arrestation. Les longues annes pendant lesquelles j'ai exerc
ma pnible charge m'ont donn une exprience et un coup d'oeil qui ne
sont gure susceptibles de s'abuser. Or, Messieurs, sur mon honneur de
fonctionnaire irrprochable, sur ma conscience d'homme intgre et de
citoyen n'ayant jamais failli, je vous affirme avoir dcel en M. de
Mrigue l'attitude d'une victime pure et rsigne, et dans l'accusatrice
qui n'a point os soutenir elle-mme ses allgations devant vous....
que sais-je? une ennemie qui se venge et qu'assige dj l'invasion des
remords. Le silence obstin de l'inculp, o M. le prsident voit un
aveu, ne serait-il point par hasard une abngation sublime, l'inertie
d'un tre misricordieux qui se laisse immoler pour ne pas tuer en
se dfendant, l'hroque urbanit d'un galant homme qui, pour ne pas
effleurer la chair d'une femme de la moindre gratignure, renonce 
parer ses coups de poignards? S'il m'tait donn de soulever le voile
mystrieux qui recouvre ce drame, l'accus, j'en ai la persuasion
intime, deviendrait un formidable accusateur. C'est l'infinie
dlicatesse de M. de Mrigue qui oppose sans doute  nos investigations
un formidable rempart. Admirons ce sentiment chevaleresque, mais
refusons de nous en rendre les complices.

Ces quelques paroles mues, quoique dpourvues du moindre argument,
impressionnrent vivement les juges. Mais M. le procureur de la
Rpublique rpondit spontanment: M. de Mrigue a sauv la vie 
M. Gilet. Ce que vous venez d'entendre n'est point l'expos de la
conviction du dfenseur, mais l'explosion de sa reconnaissance. M. Gilet
a accompli une srie d'actes qui l'honorent au premier chef, mais qui ne
sauraient empcher le tribunal de faire son devoir.

L'ancien commissaire de police comprit sur le champ, que cette simple
phrase du ministre public dtruisait tout l'effet de sa harangue. Il se
leva pour rpondre, mais la claire vue du danger couru par son sauveur
lui fit perdre le fil de ses ides et une violente angoisse l'treignit
 la gorge. Il fit quelques gestes indigns sans parvenir  articuler
une parole, et retomba bientt abm et ananti sur son banc. La cause
tait perdue. Le tribunal, aprs une trs courte dlibration, et
prenant d'ailleurs en considration les bons antcdents de l'inculp
et le manque de nettet des tmoignages accusateurs, condamna simplement
Jacques de Mrigue  deux mois de prison.

Le greffier l'avertit ensuite qu'il ne serait point immdiatement
incarcr, et qu'il avait quinze jours pour se constituer prisonnier
sans prjudice de son droit d'appel. Le condamn haussa les paules, et
sortit au bras du baron de Sermze. Les deux amis traversrent la foule
accabls de regards mprisants, et se dirigrent lentement vers la rue
des Saints-Pres. Ils ne tardrent point  tre rejoints par M. Gilet
qui engagea instamment Mrigue  faire appel. Tout en remerciant son
dfenseur avec effusion, le pote refusa catgoriquement de se pourvoir.

--Eh bien, lui dit M. Gilet, je vous ferai gracier.

Jacques secoua tristement la tte.

Quand il arriva  l'entre du quartier Saint-Barthlmy, il fut pris
d'un invincible sentiment de douleur et de honte. Il lui sembla que
tous les passants l'crasaient sous le ddain de leurs regards. Il vit
quelques manoeuvres occups  arracher et  lacrer ses affiches dont
les dchirures jonchaient le sol ou roulaient au ruisseau, comme les
dbris de sa fortune et de sa vie. Il entendit ce bout de conversation
entre deux afficheurs de M. Belin.

--Eh bien, dis donc, Polyte?

--De quoi, mon vieux briscard?

--T'as pas besoin de faire attention aux pancartes du Mrigue, tu peux
les sabrer, va!

--Est-ce qu'il est parti pour le champ des navets?

--C'est tout comme... le bourgeois-l tait tout bonnement un voleur. On
l'a jug, il y a cinq  six jours.

--Euh! malheur... Il devait se prsenter  la Nouvelle...

--De quoi,  la Nouvelle?... Les copains n'en voudraient pas...

Tout  coup Sermze et Mrigue se rencontrrent nez  nez avec le
vicomte d'Escal. Le bonhomme terrifi dtourna vivement la tte,
et voulut se sauver par une rue latrale. Mais son mouvement fut si
brusquement maladroit qu'il glissa, s'entrava avec son parapluie, et la
rotondit de son petit corps aidant, s'pata lourdement sur le trottoir.
Sermze, qui n'tait pourtant pas en veine de gat, partit d'un clat
de rire.

--Tu n'es pas charitable, mon vieux, lui dit Jacques. Va-t'en donc aider
ce brave membre du comit  se remettre sur ses pattes. Je t'attends l.
Il ne voudrait pas de mon secours.

Le baron accda par curiosit au dsir de son ami, et s'avana vers le
vicomte d'Escal, encore tout bahi de sa chute, et tout honteux d'avoir
balay l'asphalte avec sa noble redingote:

--Eh! bonjour, cher ami, s'cria le vicomte. Vous me rencontrez en
msaventure. Quel excellent hasard me procure le plaisir de vous voir...
La baronne de Sermze se porte toujours comme vous voulez? La vicomtesse
d'Escal meurt d'envie de la voir. Quand vous verrons-nous donc tous
deux  nos petites soires du mardi?... Dieu! je suis sale!... Comme ces
voies sont boueuses et mal entretenues sous cette vilaine rpublique...
excusez-moi... je suis toute crott... je me sauve chez moi. Ravi, cher
baron, de vous avoir rencontr, mes hommages  la baronne. Au revoir. A
bientt, adieu...

Sermze ne put intercaler la moindre syllabe, et l'ancien patron de la
candidature Mrigue dtala au petit galop de ses jambes trop courtes, en
tenant cette fois le milieu de la chausse, et en brandissant, sans la
moindre intention belliqueuse, son parapluie inoffensif.

Les deux amis rencontrrent encore quelques personnages de leur
connaissance qui affectrent de regarder le firmament, entre autres
un ancien chef de service de l'instruction publique, souponn de
malversations, et qui,  l'aspect de Mrigue, dtourna sa face honnte,
rase de frais en un majestueux mouvement de pudeur. Soudain un prtre
s'avana, qui tendit bravement la main  Jacques. C'tait l'abb de la
Gloire-Dieu.

Je vous tiens pour innocent, mon bon Jacques, lui dit-il d'une voix
entrecoupe, et je puis encore quelque chose pour vous. J'espre d'ici
peu de jours vous annoncer une bonne nouvelle. Courage et espoir, mon
cher enfant.

Quand Jacques et Sermze entrrent dans la maison de la rue des
Saints-Pres, ils furent insolemment toiss par le concierge dont la
dignit offense par la vue de son locataire condamn parut subir une
violence cruelle.

Sermze rpondit  l'attitude froisse du pipelet, par un regard si peu
sympathique, que le reprsentant du propritaire se retira brusquement
dans sa loge, et s'y enferma  double tour. L'ascension des cent vingt
marches fut la dernire priode de la voie douloureuse.

On croisa dans l'escalier plusieurs locataires qui prirent de grandes
mines svres. Sur le palier mme de Mrigue, un employ de commerce,
son voisin, le regarda sans le saluer. Au moment o ils entraient dans
le logement, les deux amis s'entendaient rappeler par une voix perante
et criarde qui montait du rez-de-chausse.

--Eh l-haut. Eh donc l-haut!

--Qu'y a-t-il? demanda Sermze.

--Le propritaire vous donne cong, rpondit la voix dpourvue
d'harmonie.

--Ah! dit Mrigue avec un soupir de dgot, le proverbe parle du coup
de pied de l'ne au singulier. Voil le dixime que je reois depuis une
heure... je n'ai rencontr sur ma route que des aliborons scandaliss.

--C'est pas tout a, mon pauvre vieux, reprit Sermze, que vas-tu faire
maintenant?

--Maintenant?... je vais attendre la quinzaine pour me constituer
prisonnier.

--Mais en attendant tu ne vas pas rester dsoeuvr?...

--Jamais de la vie.

--A quoi vas-tu t'occuper?

--Je vais achever ma Rdemption des Damns, puisque la politique et le
professorat me laissent des loisirs.

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

La duchesse Blanche avait t informe par exprs de la sentence
prononce par le tribunal correctionnel.

La vengeance tait assouvie, elle pouvait maintenant songer  jouer son
rle de souveraine clmente.

Sa colre s'tait peu  peu dissipe dans son me, et sa passion
inapaise commenait  y rentrer en compagnie du repentir, Blanche se
fit belle comme  ses plus beaux jours de gala; elle revtit une robe de
damas rouge, et surchargea son cou, ses bras et ses mains des joyaux les
plus splendides. Le duc de Largeay tant survenu par aventure:

--O allez-vous donc comme cela, ma chre?...

--A la direction des grces, mon ami.

--Cette direction, duchesse, se trouve depuis longtemps entre vos mains.

--Oh! vous tes galant aujourd'hui, je crois, Dieu me damne, que vous me
confondez avec Mlle Zo.

--Oh! mchante!... Laquelle de vos sujettes allez-vous chercher?...

--Trve de calembours, mon ami, je vais demander la grce de M. de
Mrigue.

--Vous avez perdu le sens... je n'y comprends plus rien.

--Consolez-vous... vous n'y avez jamais rien compris.

--Vous l'avez donc fait condamner pour vous donner la satisfaction de
lui pardonner ensuite.

--Eh! eh! peut-tre bien!

--Ce sont les jeux de reine.

--Qui valent bien le jeu de l'oie, j'imagine.

--Vous tes vraiment ravissante ainsi. Je dnerai ce soir avec vous.

--Non, non, mon ami. On vous traiterait d'infidle de l'autre ct de
l'eau.

La duchesse descendit alors dans la cour, se jeta au fond d'un coup
bleu, attel de deux alezans rapides, en disant au valet de pied:

--Place Vendme, au ministre de la justice.

Le duc de Belverana se trouvait dj auprs du directeur des affaires
criminelles. Il dit tout le bien qu'il put imaginer de Mrigue sans
toutefois faire la plus petite allusion au grand secret qui lui tait
confi. Le chef de service l'couta avec dfrence et lui rpondit:

Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, que de faire un rapport
favorable  vos dsirs, mais le condamn doit au pralable puiser les
juridictions. Qu'il aille d'abord en appel. Nous verrons ensuite.

Le duc en sortant croisa Blanche de Largeay dans les corridors du
ministre. Il la salua le plus gracieusement du monde, lui demanda des
nouvelles de sa sant, et ne lui souffla pas un mot du motif
identique qui les avait amens tous deux dans les antichambres de
l'administration. La duchesse demeura prs d'une heure avec le directeur
des grces. Elle essaya de toutes les instances et de toutes les
supplications, mais se heurta constamment  la mme rponse: Qu'il
fasse d'abord appel, nous verrons ensuite... Comme elle sortait toute
courrouce avec des larmes de dpit dans les yeux, elle rencontra
M. Gilet qui se prcipita sans la saluer dans le cabinet du chef de
service. Il en sortit au bout de quelques minutes, et la duchesse
entendit ces paroles prononces par le directeur:

--Trs bien, mon cher commissaire, je vais faire prparer les lettres de
grce ds que le dossier de l'affaire me sera parvenu du tribunal. D'ici
trois jours, le dcret sera revtu de la signature du prsident de la
Rpublique. Vous pouvez d'ores et dj en aviser votre protg.

La duchesse courut au devant de l'ancien commissaire.

--Vous avez d tre diablement loquent, lui dit-elle, je n'ai pu, moi,
me faire couter de ce monsieur.

--Non, madame la duchesse, rpondit M. Gilet, l'loquence n'est pas mon
fort. Je suis simplement un honnte homme qui se sacrifie  ceux qu'il
aime, au lieu de les immoler  sa jalousie ou  ses ressentiments.




                                XVI

                          LE RENDEZ-VOUS


Ce mme soir, suivant sa promesse, le duc de Largeay, qui tait en
dlicatesse avec Zo, vint dner chez sa femme. Blanche n'apprcia gure
cette rare amabilit, d'autant plus que son mari la taquina tout le
temps du repas au sujet de sa dmarche au ministre de la justice.

--Eh bien, chre amie, avez-vous russi dans vos intentions
misricordieuses?

--Parfaitement, cher duc.

--Vous allez rendre ce jeune drle aux douceurs de la libert?

--Certainement. Ce sera fait sous trois jours.

--Vous aurez la bont de m'indiquer la conduite que je dois tenir envers
lui. Faut-il le provoquer, lui trouver un diteur, lui loger une
balle dans la tte, lui faire des excuses, le souffleter, patronner sa
candidature, le tuer, le ressusciter, le calotter, l'adorer...

--C'est vrai tout de mme, mon pauvre ami, vous avez  peu prs fait
tout cela.

--Si vous m'en gardiez au moins un atme de reconnaissance.

--Oh! duc, c'est vous qui me devez de la gratitude pour les services que
je vous demande.

--C'est juste. Merci de me rappeler aux vrais principes de la
galanterie. Mais enfin, veuillez, de grce, me faire connatre quel
visage il me faudra faire  votre voleur favori, la prochaine fois que
j'aurai l'heur de le voir?

Blanche tait profondment vexe de voir son mari la blaguer.
Elle essayait bien de lui riposter par quelques-unes de ses pointes
habituelles, mais son tat de proccupation moussait les traits les
plus acrs de son carquois.

Contrairement  ce qui se passait d'ordinaire, le duc, ce soir-l, eut
un avantage marqu sur la duchesse et parvint, en trs peu de temps, 
l'exasprer. Aussi, quand il lui fit la proposition de passer la soire
avec elle ou de l'emmener dans le monde, provoqua-t-il cette simple
rponse, schement formule:

--Allez donc  votre club, ou  votre...

--Ou  mon...

--Ne m'agacez pas... ou je vous lche le mot... Bonsoir.

Le duc sortit le sourire aux lvres.

Quelques minutes aprs on apportait  la duchesse une lettre dont elle
reconnut l'criture et qu'elle dcacheta fivreusement. Elle lut:

    Ma chre cousine,

    Nous avons demain une permission de minuit. Pourrai-je obtenir
    l'insigne faveur d'tre de nouveau choisi par vous comme lecteur
    extraordinaire? J'ose vous assurer que je mrite bien quelque
    amabilit de votre part: Je suis all l'autre jour, par amour
    pour vous, tirer les oreilles  ce misrable Mrigue qui a fil
    doux comme un agneau, et a premptoirement refus de se mesurer
    avec moi sur le terrain. A demain, chre cousine.

    Veuillez d'un tout petit mot accueillir ma trs humble
    supplique.

    Votre affectionn cousin,

    ROBERT.

La duchesse rpondit  son mdiateur plastique:

    Venez  neuf heures et demie.

    VANNES, DUCHESSE DE LARGEAY.

    _P.S._--Soyez un peu vraisemblable dans le rcit de vos
    prouesses.

Blanche,  la lecture de l'ptre labore par son jeune parent, le
dpit et l'agacement aidant, fut prise tout  coup du dsir trs net
de renouveler la pantomime galante du dimanche prcdent, en y ajoutant
mme quelques fioritures encore indites. Quant  Robert de Vaucotte, il
n'eut pas plus tt lu la rponse affirmative de sa cousine qu'il prit le
solennel engagement devant la poigne de son sabre de ne pas se laisser
berner comme la dernire fois et d'obtenir de plus srieuses faveurs...

Blanche attendit l'heure qu'elle avait fixe au candidat cavalier en
dnant seule au cabaret du Lion-d'Or,  l'effet d'moustiller un peu son
humeur tant par la nourriture pimente des mets de restaurant que par
l'clat des lumires et le va et vient des jeunes lgants autour du
linge clatant des petites tables.

Cependant l'abb de la Gloire-Dieu avait rsolu ce soir-l d'avoir une
entrevue avec la duchesse pour claircir l'affaire si trange du procs
Mrigue, et tcher, par suite des renseignements qu'il pourrait obtenir,
d'tre de quelque utilit  son pauvre ami. Sans prvoir la vrit
des faits dans son intgralit monstrueuse, il connaissait assez les
personnages du drame qui venait de se drouler, et en particulier la
duchesse, sa pnitente, pour avoir la certitude morale de l'innocence de
Jacques, et de quelque trame machiavlique ourdie par Mme de Largeay.
Il ne s'arrta point  la considration que sa visite vesprale pourrait
tre critique. Aprs avoir termin sa journe d'aptre et rempli toutes
les obligations de son ministre paroissial, il allait droitement et
simplement accomplir ce qu'il croyait une bonne oeuvre, sans s'inquiter
de ce que les malveillants seraient capables de dire ou de penser.

L'abb se prsenta  neuf heures  l'htel de Largeay et se fit
introduire d'autorit dans le salon, o il trouva dj couch sur un
divan le jeune Robert de Vaucotte. Robert s'tait jadis confess au
premier vicaire de Saint-Barthlmy, il le respectait et le craignait;
son dsappointement gala sa gne quand, au lieu des volants de soie
rouge qu'il attendait, il vit onduler  ses yeux les plis noirs de la
soutane du prtre.

--Vous ici, Robert, seul  cette heure! Que faites-vous, mon enfant?
demanda l'abb de la Gloire-Dieu.

--Ah! bonjour, monsieur l'abb... je suis bien charm... je ne pensais
pas  vous... J'attends ma cousine qui va venir  neuf heures et demie.

--Je vous conseille de vous retirer, mon enfant. J'ai de graves
questions  traiter avec la duchesse.

--Mais elle m'a donn rendez-vous, monsieur l'abb.

--Eh bien, dit le vicaire en fronant le sourcil, je me charge de lui
dire que je vous ai renvoy.

--Mais, monsieur l'abb... monsieur l'abb...

--Laissez-moi seul ici, Robert, retirez-vous, mon enfant.

Vaucotte n'osa point rsister  l'injonction de l'abb, prononce d'une
voix ferme et douce.

Il sortit lentement du salon et alla se blottir dans la salle  manger
en se disant: Quand il aura fichu le camp, je reviendrai. En voil
encore un qui ne me prend gure au srieux.

A neuf heures et demie trs prcises, le coup de la duchesse s'arrta
devant le perron de l'htel. Elle en sortit leste, pimpante, mche,
jeta prcipitamment son chapeau et sa casaque dans l'antichambre et
demanda au laquais de service:

--M. le comte de Vaucotte est-il arriv?

--Oui, madame la duchesse, lui fut-il rpondu.

Elle s'lana dans le salon: La haute et maigre silhouette de l'abb
de la Gloire-Dieu mergeait seule parmi le clair obscur des lampes
baisses.

La duchesse poussa un petit cri de surprise dsagrable.

--J'ai  vous entretenir d'une importante question, madame, dit le
premier vicaire, aussi me suis-je permis de me prsenter devant vous 
une heure un peu insolite. Je compte que vous voudrez bien m'excuser?

--Certainement, monsieur l'abb... Excusez vous-mme mon tonnement.
J'attendais... un de mes cousins.

--Je l'ai trouv ici, madame, il n'y a pas vingt minutes. Je connais
trs bien Robert... bon enfant, un peu trop lger, peut-tre... Bref,
il et empch ou gn notre entretien. Je l'ai pri de se retirer. Il a
dfr au voeu que je lui exprimais.

--Ce nigaud de valet de chambre qui me dit que mon cousin est l, et
ne m'avertit pas mme de votre prsence, observa Blanche sur un ton peu
gracieux.

--Ne grondez pas vos gens, madame la duchesse. Ils ont rempli toutes
leurs instructions. J'ai mme eu quelque difficult  pntrer
jusqu'ici, mais j'tais dcid  forcer la porte.

--tes-vous belliqueux ce soir, dit Blanche en essayant de sourire.

--Oh! madame, reprit l'abb; ce que j'ai  vous dire est trs srieux.

--Ah! fit Blanche anxieuse et intimide.

--Ma chre enfant, excusez cette appellation peu mondaine, mon ge me
donne quelque droit  l'employer... Je vous ai baptise, je vous ai fait
faire votre premire communion. Vous voulez bien vous adresser  moi
de temps en temps pour clairer et diriger votre conscience... Ne voyez
toutefois en ce moment ni le prtre, ni le confesseur, ni le directeur,
mais un ami... afflig; un de vos meilleurs amis, j'en puis jurer, l'ami
de votre me.

Blanche, trouble, ne rpondit rien. L'abb poursuivit:

--Vous avez accus M. de Mrigue d'une action infme, je vous adjure, au
nom du Dieu qui nous entend et qui nous jugera, de m'avouer la vrit.

La duchesse garda le silence.

--Vous vous taisez, mon enfant. C'est l un aveu d'une formidable
loquence, je l'interprte ainsi: J'ai port contre ce jeune homme une
accusation calomnieuse. Niez un peu, je vous prie. Niez donc... vous
vous taisez... Une troisime fois, par Jsus-Christ notre Seigneur,
opposez-moi une ngation si vous n'tes point coupable... Rien, rien...
quel crime horrible, mon enfant!... Maintenant, pourquoi avez-vous
commis cet acte odieux?

--Oh! monsieur l'abb, je me sens bien souffrante!...

--Pourquoi avez-vous commis ce forfait? M. de Mrigue vous aimait...
Vous l'aimiez peut-tre... N'est-il pas vrai?

--Monsieur l'abb, vous me torturez.

--Encore un aveu, ma pauvre enfant... mais ce jeune homme autrefois
tait en droit de vous aimer, et vous-mme pouviez lui rendre amour
pour amour. Vous tes aujourd'hui la duchesse de Largeay. Il vous est
interdit de penser l'un  l'autre.

--Oh! monsieur l'abb, de grce...

--Il fallait l'pouser, si vous l'aimiez... Du jour de votre mariage
votre devoir tait de l'oublier comme il vous a oublie lui-mme.

--Il m'a oublie!... il m'a oublie... que dites-vous?...

--Calmez les cris de vos passions. Vous n'avez plus le droit de faire
entendre que les gmissements de votre pnitence. Que s'est-il pass
entre vous? Je l'ignore. Toujours est-il que vos sentiments illicites
probablement repousss par cet honnte homme...

--Il vous a donc tout dit?

--Rien, mon enfant, rien. Laissez-moi poursuivre; je disais que votre
amour dshonnte, probablement repouss, avait d, sous l'influence de
quelque accs de folie, se transformer en un mouvement de colre froce.
Quand nous laissons dominer notre me par ces deux passions, la
luxure et la violence, il n'y a pas de monstruosits dont nous soyons
incapables. Et vous, madame, enfant de Dieu et de l'glise, leve par
une mre chrtienne, croyant  notre sainte religion et la pratiquant,
vous, place au sommet de l'chelle sociale pour donner l'exemple aux
faibles et aux petits; vous, dont les mains servent de canal aux divines
aumnes; vous, qui faites chaque matin votre prire devant le crucifix,
et qui courbez votre front dans l'ombre des temples; vous, qui
vous indignez contre les blasphmes profrs et contre toutes les
profanations accomplies dans le monde; vous, qui n'avez pas assez
de dgots et assez de fltrissures pour stigmatiser la dbauche des
malheureuses qui meurent de faim; vous, la duchesse de Largeay, infidle
 votre foi,  votre honneur,  votre Dieu, vous prcipitez de gaiet de
coeur dans un abme d'opprobre, un homme irrprochable, parce qu'il vous
respecte, vous ayant aime!

--Purifiez-moi, mon pre, sanglota la duchesse brise.

--Je ne le puis en cet instant et en ce lieu. Venez me trouver demain
 l'glise. Je suis venu ce soir essayer d'veiller au fond de votre
conscience les chos de nos enseignements et de nos exhortations.
Je bnis le Seigneur, car je ne crois pas avoir parl en vain.
Rpondez-moi, tes-vous coupable et vous repentez-vous?

--Oui, mon pre, soupira Blanche  voix basse.

--Bien, mon enfant, mais sachez que ceci n'est rien. Il faut expier
et rparer. Je vous pouvanterais si je vous exposais comment les
chrtiennes des temps anciens auraient fait pnitence de pareilles
indignits. Qu'auriez-vous cependant  m'objecter si je vous disais:
Pour recevoir l'absolution, vous confesserez  la justice toute
l'tendue de votre crime, vous consentirez  tre avilie  tous les
yeux, vous subirez dans quelque prison obscure, cte  cte avec la
lie des misrables, la peine dicte dans les codes humains contre la
calomnie et le faux tmoignage; aprs cette expiation prliminaire et
insignifiante, vous revtirez une robe de bure dans un monastre de
carmlites, et, spare  jamais du monde par une grille de fer, vous
pleurerez toute votre vie la honte et l'horreur de votre forfait.
Dites-le-moi, en vrit, si je vous tenais un pareil langage,
trouveriez-vous dans votre coeur ou dans votre conscience la force de me
rpondre: Mon Pre, vous dpassez la volont de Dieu!

--Grce, grce! murmurait la duchesse agenouille.

--Debout, madame, vous ne pouvez rester ainsi... Eh bien! si vous
eussiez vcu au temps de la primitive glise, une pnitence semblable
vous et t impose. Mais Dieu proportionne la rigueur de ses ordres 
l'abaissement de nos caractres et  la lchet de nos moeurs... Voici
la rparation que je vous demande d'accorder  votre victime... Vous
m'autoriserez verbalement  crire  sa famille dsole, que M. de
Mrigue a t condamn sur de fausses apparences, et que le fait qui a
donn lieu aux poursuites est tout entier  son honneur. J'ajouterai
que l'auteur, repentant des infortunes de ce jeune homme, m'a charg
expressment d'tre auprs des siens l'interprte de la vrit...

--Mon pre, rpondit la duchesse, qu'il soit fait ainsi que vous le
dcidez.

--Et maintenant, ma pauvre enfant, priez le bon Dieu qu'il vous
pardonne...

L'abb de la Gloire-Dieu se leva sur ces dernires paroles. Il salua la
duchesse anantie et sortit lentement. Quand il se fut loign, Blanche
entendit un pas rapide approcher du salon. La porte s'ouvrit bientt.
C'tait Robert de Vaucotte.

--Ah! chre cousine, s'cria-t-il, vous tes enfin libre!

La duchesse considra le Saint-Cyrien avec la stupeur d'une personne
qui passerait subitement de l'audition du _Dies ir_  l'excution d'un
opra bouffe. Elle laissa errer sur le futur cavalier un regard empreint
d'une compassion ddaigneuse.

--Eh bien! cousine, poursuivit Robert, quelle lecture dsirez-vous que
je fasse ce soir?

Blanche lui rpondit:

--Lisez donc dans votre _Indicateur_ l'heure prochaine du train de
Versailles!




                                    XVII

                                MISRICORDE!


En sortant du Ministre de la justice, M. Gilet s'tait immdiatement
rendu auprs de Jacques et lui avait fait connatre qu'il allait tre
graci. Une scne mouvante eut lieu entre ces deux hommes que des
circonstances bien singulires avaient runis par les liens de l'amiti.

L'ancien commissaire, qui avait espr un acquittement, n'estimait
point avoir pay sa dette de reconnaissance et accusait lui-mme son
impuissance et son incapacit.

Le pote, au contraire, peu habitu  voir pratiquer autour de lui des
actes d'abngation, tait profondment touch  l'aspect de cet homme
qui venait de briser sa carrire pour venir le dfendre.

--Si l'un de nous reste l'oblig de l'autre, dit-il  M. Gilet, c'est
moi sans aucun doute. Le service que je vous ai rendu m'a cot un
simple geste, un mouvement de bras, le premier passant venu et agi de
mme, tandis que vous vous tes sacrifi, et je dclare hautement que je
ne connais pas deux hommes au monde capables de tenir une conduite comme
la vtre.

Ds qu'il eut la certitude d'tre graci, Jacques de Mrigue fit ses
prparatifs de dpart. Tous ses plans taient renverss, toutes ses
esprances ruines, tous ses rves vanouis au vent de la rprobation
publique. Il n'avait plus qu' reprendre le chemin de son pauvre
Limousin et  passer auprs de sa famille le reste d'une vie obscure et
inutile. Cette pense l'accablait. Se voir dans toute la force de l'ge
et du talent, avoir pleine conscience d'une nergie et d'une valeur
universellement admires, s'estimer lgitimement capable d'arriver aux
destines les plus brillantes, et, subitement, pour jamais, d'une faon
irrmissible, se briser les reins dans une chute ignominieuse!

Et ce n'taient pas l ses plus cruelles rflexions.

Ce qui infligeait  son me une incomparable douleur, c'tait l'ide que
son vieux pre, sa mre, tous les siens, pourraient le croire coupable
en dpit de ses dngations. Joseph de Mrigue avait crit  son fils
qu'il ajoutait foi  ses protestations d'innocence, mais qu'il le
suppliait de lui dvoiler toute la vrit.

Or, Jacques se regardait comme tenu d'honneur  ne plus rvler 
personne les tristes circonstances de son malheur. Il avait tout avou
 son ami le baron de Sermze en vertu de cette disposition d'esprit,
singulire peut-tre, mais bien frquente, qui tablit entre les amis
intimes des liens plus troits que les liens mme de la famille.

La confidence faite au duc avait t le corollaire obligatoire, on s'en
souvient, de la rvlation faite  l'ami. Actuellement Mrigue avait
pris, au sujet de son infortune, la rsolution d'un silence ternel,
sans se dissimuler que cette ligne de conduite ferait natre autour de
lui de bien pnibles soupons. Il tait abm dans ces rflexions quand
il reut la visite de l'abb de la Gloire-Dieu.

--Comme je m'y suis engag, lui dit le prtre, je vous apporte une bonne
nouvelle, mon cher enfant.

Mrigue regarda le premier vicaire d'un air triste et incrdule.

--Je suis en mesure, continua l'abb, d'amener dans l'esprit de votre
famille la pleine et entire conviction de votre innocence absolue.

--Ah! si vous faisiez cela, monsieur l'abb, vous me rendriez la moiti
de ma vie... mais vous m'tonnez beaucoup. Je nierai jusqu' la mort,
c'est tout ce que je puis faire.

--Ayez confiance en Dieu, Jacques, vous mritez une rhabilitation,
c'est mon opinion inbranlable. Vous allez sans doute revenir au pays?

--Puis-je faire autre chose? videmment non. Les personnes les plus
indulgentes m'accorderont leur piti. Je suis fini. Je renonce  la
conqute des astres.

--Non, non, cher enfant, quand on agit, comme vous l'avez fait, on va
plus loin que les toiles, on monte au ciel.

Jacques garda le silence, mais il comprit que l'esprit et le coeur du
prtre avaient l'intuition de la vrit.

L'abb de la Gloire-Dieu poursuivit.

--Vous me prviendrez du jour de votre dpart. Ce jour-l mme j'crirai
 M. le comte votre pre. Et je vous donne ma parole de prtre et
d'honnte homme, qu'aprs avoir lu la communication que je vais avoir
l'honneur de lui faire, le chef de votre bonne et sainte famille ne
reniera pas son fils, le reprsentant de son nom.

Jacques remercia le digne ecclsiastique, mais il considra ses paroles
comme une simple consolation et n'ajouta gure foi  la possibilit de
ses promesses. Il prit la rsolution de partir ds le lendemain soir.
Il crivit dans ce sens au baron de Sermze,  l'abb et au vieux comte
Joseph. Sermze vint passer une partie de la journe avec son ami et
l'aida  prparer son pauvre petit bagage. A six heures du soir, Jacques
se retrouva seul. Le dpart du train tait  neuf heures. Toutes ses
petites dettes une fois acquittes, et quelques lgres emplettes
effectues, il restait au pote quarante francs: Le prix d'une voiture
pour le conduire  la gare et le montant de son billet en troisime
classe.

Il se prparait  faire un repas plus que modeste, lorsque la sonnette
de son antichambre fit entendre un lger tintement. Mrigue hsita
 ouvrir croyant  une illusion, le tintement recommena presque
imperceptible comme le dernier soupir d'un moribond, Mrigue ouvrit
sa porte. Une femme tout en noir parut sur le seuil. Jacques recula
jusqu'au milieu de sa chambre et croisa ses bras sur sa poitrine. La
duchesse de Largeay s'arrta  deux pas de sa victime.

--C'est moi, fit-elle d'une voix si faible et si brise, que le pote en
ressentit une trange commisration.

Il rpondit doucement.

--Vous souffrez, Madame? Qu'avez-vous?

La duchesse releva son voile et jeta  Jacques un regard suppliant.
L'angoisse de l'amour dsespr et du repentir douloureux contractait
son visage ple comme une figure d'albtre. Aucun bijou. Aucune parure.
Pas le plus petit ruban de soie. La tenue morne du grand deuil.

Et subitement, Blanche de Largeay tomba  genoux. Jacques de Mrigue,
perdu, cachait sa figure dans ses mains. Il entendait monter vers lui,
murmure vaguement comme une oraison mortuaire, la prire de celle qu'il
avait aime, et qui faisait palpiter encore toutes les fibres de son
coeur mutil.

Jacques... devant la mort toutes les colres s'effacent, je vous
ai tu, et me suis poignarde du mme coup de couteau. Je viens vous
demander pardon. Je ne veux pas que vous partiez sans m'avoir tendu
cette main gnreuse, cette main hroque et sublime qui  refus de
parer mes coups. Vous ne repousserez pas mes supplications quand vous
saurez les tourments que j'endure. J'ai voulu me venger, et je vous
l'avoue dans toute l'humilit d'une me  jamais brise, j'ai eu
l'infamie de savourer le fruit empoisonn de mon ressentiment.

Mais au nom du Dieu que vous servez et que j'ai outrag, par tout ce que
vous avez de plus cher, par votre mre, vos chres petites soeurs, par
votre ancien amour pour moi, de grce, ne m'accablez pas. Il m'a fallu
du courage, allez, pour avoir os me prsenter ici. Vous pouviez, 
bon droit, me jeter dans votre escalier comme la dernire des filles
perdues. Mais je connaissais votre coeur, votre grand coeur, que j'ai
perc d'un glaive, et je l'ai estim si large et si bon, si haut et si
doux, que j'ai espr en voir couler sur ma tte, en mme temps que son
noble sang, hlas, quelques gouttes de misricorde.

Il y a deux jours que j'prouve les tourments de l'enfer; je n'en tais
encore, je le confesse  ma honte, je n'en tais qu'aux repentirs vagues
et lches, quand  l'heure habituelle des plaisirs et des folies, un
homme s'est prsent  moi, qui m'a dvoil de sa main austre toute
la noirceur de mon forfait. Et depuis ce moment j'ai revtu une robe
couleur de la nuit, comme la sienne. En vrit, Jacques, je suis plus
malheureuse que vous.

--Je vous crois, Madame, rpondit Jacques toujours immobile.

--Votre vie est brise, poursuivit la duchesse, tout avenir vous est
ferm, tous vos amis vous abandonnent sans retour, mais vous gardez
en vous-mme le souvenir ternel d'un acte magnanime. Moi, je demeure
toujours riche et fte, mais le remords m'treint, un remords qui
m'arrache toute facult de penser, toute nergie de vivre. Je n'ai
mme pas, je l'avoue humblement, le vouloir ncessaire pour expier ma
conduite envers vous, mais vous me plaindriez tout de mme, si vous
connaissiez le venin du serpent cach qui me ronge. Oh! dites-moi:
j'ai piti de vous!.. Jacques de Mrigue, dshonor, ruin, perdu, la
duchesse de Largeay, puissante et adule, se trane  vos pieds et vous
demande grce.

--J'ai piti de vous, rpondit Jacques.

--Quelle douce parole, mon ami... Puis-je la croire sincre?... oh! ce
doute est une nouvelle offense. Oui, vous avez piti de moi, vous, le
martyr, de moi, le bourreau. Vous n'avez jamais menti, vous. Quand vous
dites un mot, c'est la vrit qui descend du ciel. Merci. Merci. Je ne
vous promets pas ma reconnaissance, vous n'en auriez que faire, et
je dois mme vous savoir gr de tolrer ma prsence ici, o tout vous
retrace mon crime, o tout vous proclame ma trahison. Votre inpuisable
bont me pousse encore  vous demander quelque chose; vous frmirez de
mon audace, vous me jetterez encore l'expression de votre mpris, mais
qu'importe, j'accepte tout d'avance... Je ne puis taire le sentiment
qui convulse mon me... Auparavant, Jacques, dites-moi que vous me
pardonnez?

--Je vous pardonne, rpondit Jacques, et, s'avanant vers la duchesse,
il la releva et la fit asseoir.

Blanche continua d'une voix plus anime.--Est-ce possible? Vous croyez
 ma sincrit, vous me plaignez et vous m'absolvez aprs mes faux
tmoignages, mes cruauts, mes infamies... Je dois prononcer ce mot
stigmatisant. Et maintenant, pour ce qu'il me reste  vous demander, je
ne me sens vraiment la plus petite force et le moindre courage... Mon
audace me semble  moi-mme dpasser toutes les bornes, et vous aurez le
droit et la justice pour vous si vous me repoussez en me foudroyant.
Si quelque chose peut m'enhardir, c'est la douceur de votre voix que je
n'ai jamais entendue aussi mlodieuse; non, Jacques, vous n'aviez pas
d'accents pareils, mme au temps cher o vous m'aimiez, dans la pnombre
de la chapelle aux vitraux rouges, dans la gloire de la grande glise o
mugissaient les orgues et o les fltes pleuraient, pendant les veilles
illumines de joie o vous me traduisiez les grands potes nuageux et
vagues, dans la langue brlante et radieuse de votre coeur. Aussi, mon
ami, je n'hsite pas plus longtemps. En me relevant tout  l'heure, vous
m'avez un peu rhabilite. Vous avez rendu des ailes  mon esprance. Je
suis dans un cercle de l'enfer plus rapproch du Paradis.

Ah! le paradis, comme il est loin encore... comme il est douteux que je
le contemple jamais. Et pourtant, Jacques, vous en avez la clef dans les
mains, la clef tincelante et douce. Que dis-je? La porte de cet Eden
pourrait s'ouvrir  un mot de votre bouche,  une seule parole
murmure par vos lvres... Ange de piti, vous m'avez plainte; ange
de misricorde, vous m'avez pardonne. Ange de tendresse, m'aimez-vous
encore?

Jacques rpondit:

--Hlas, Madame... je vous aime.

La duchesse poussa un cri, se leva et tendit les bras au jeune homme. Le
pote l'arrta d'un simple geste doux et grave. Il continua ainsi.

--Blanche, le moment est solennel, nous nous voyons pour la dernire
fois de notre vie. Les impressions ne se commandent pas, mais les actes
dpendent du libre arbitre. Je puis songer  vous, vous pouvez penser
 moi, mais ce sentiment ne peut plus tre qu'un souvenir, un souvenir
lointain et triste que nous devons ensevelir au plus profond de notre
me dans un impntrable linceul. Rappelez-vous ces morts d'autrefois
qu'on entourait de bandelettes parfumes, et prs desquels veillait une
faible lampe au sein des hypoges silencieux. Si nous tions hroques
nous laisserions mme le flambeau s'teindre. Vous avez des devoirs
d'pouse, vous aurez un jour des devoirs de mre. C'est en les
accomplissant que vous obtiendrez  vos propres yeux la rsurrection
de votre honneur. Quant  moi je vais disparatre, nul cho ne rptera
plus mon nom, et j'aurai quelque droit dans ma solitude inviole, 
songer que je suis tomb dans la nuit pour sauver la femme que j'aimais.

--Que vous aimez encore, Jacques?

--Je ne m'en ddis point, Blanche, mais les passions du coeur,
sachez-le, sont ptries d'une double argile. Il y a deux fleurs dans
l'amour: le dvouement et la tendresse. La tendresse est une sensitive
qui se fane au moindre brouillard, le dvouement est une immortelle dont
nul hiver ne fltrit le calice.

--Excusez mes prires importunes, Jacques, rpondit la duchesse, mais
je vous conjure de me donner un gage de cet amour que vous me gardez, un
gage dont le souvenir puisse clairer toute ma vie... Mettez ce comble 
votre intarissable bont!

--Que puis-je faire, madame?

--O Jacques! un baiser... un seul baiser.

--Vous appartenez au duc, madame.

--Appelez-moi Blanche, mon ami.

--Blanche, ne me demandez pas une chose impossible.

Les yeux de la duchesse se fixrent sur Jacques dans une attitude
suppliante et dsespre.

Tout  coup, le pote reprit:

--Un jour, Blanche, je vous ai insulte, je vous ai frappe au front, je
vous dois rparation pour cet outrage; permettez-moi de l'effacer avant
de vous dire un adieu ternel.

A ces mots, Jacques de Mrigue se pencha lentement vers la duchesse et
lui effleura les cheveux de ses lvres. Blanche, toute radieuse, saisit
les mains du pote et y colla sa bouche palpitante; le jeune homme se
dgagea doucement:

--Maintenant, dit-il, soyez forte et courageuse, faites du bien aux
pauvres, aux inconnus, aux malheureux; aimez  soulager les misres qui
se cachent, les infortunes ignores du monde. C'est dans l'obscurit et
dans l'indigence que vous avez rencontr... un jour, celui...

Jacques ne put continuer, les sanglots treignaient sa gorge. Il prit la
duchesse par la main et la reconduisit en pleurant jusqu' la deuxime
porte. Arrive l, Blanche lui souffla  voix basse:

Rappelle-toi.

Jacques rpondit: Oubliez... Adieu!...




                               XVIII

                     LA CONQUTE DES TOILES


A huit heures et demie, Jacques prit lui-mme sa malle, jeta un
dernier coup d'oeil  la triste mansarde qui avait vu l'closion et
l'anantissement de ses rves, puis descendit  pas lents, courb sous
son fardeau, les cent vingt marches qu'avaient si souvent montes,
chargs d'illusoires mensonges, les fantmes disparus de la gloire et
de la fortune. En passant devant la loge du concierge, il tendit  cet
homme une pice de deux francs.

--Plat-il? demanda le portier ddaigneux.

--C'est pour vous, dit Jacques.

--Merci, je n'ai pas besoin de votre argent, rpondit le grossier
cerbre.

--Vous avez raison, rpliqua Jacques, et il se dirigea vers la rue au
bruit d'une querelle assez vive faite par la femme du pipelet  son trop
superbe poux.

--Es-tu serin, Hippolyte, disait la compagne du prpos au cordon; tu
refuses l de quoi acheter une belle moiti de lapin.

--Cours-lui aprs, si tu y tiens, rpliqua Hippolyte.

La mnagre ne se le fit pas dire deux fois. Elle s'lana sur les pas
du voyageur en lui disant:

--Monsieur, je vais vous chercher une voiture.

Mrigue monta dans le vhicule amen et donna les deux francs  Mme
Hippolyte, qui retourna insolemment la pice sous toutes les faces, pour
s'assurer qu'elle n'tait pas fausse.

Le cocher partit. Aux lueurs des rverbres, Jacques aperut encore a
et l, sur quelques vieilles murailles, des fragments de sa proclamation
aux lecteurs, imparfaitement recouverts par les affiches de M. Belin.
Le faubourg Saint-Germain fut dpass bien vite et l'image importune de
la rcente gloire disparut avec lui. En traversant le quartier Latin, le
pote songea aux jours laborieux et obscurs des tudes scientifiques
et juridiques, et cette poque lui parut noye dans une fabuleuse
antiquit. La vue du Jardin des Plantes et de la Halle aux Vins
lui rappela son arrive  Paris, accompagne du cortge des jeunes
esprances. La gare d'Orlans apparut enfin, comme le grand cueil
dfinitif o sa pauvre barque venait se briser. Il eut encore  essuyer
les impertinences de l'automdon, qui critiqua la modicit du pourboire
et le ton discourtois des employs  l'gard des voyageurs de troisime
classe. On lui demanda  quatre reprises d'avoir  exhiber son billet.
Il monta dans un compartiment bond de soldats et eut  subir leurs
cris, leurs disputes, leur joie bruyante avec la grossire fume de
leurs pipes. Il succomba bientt  l'excs du dgot et de la fatigue
morale et s'endormit profondment sur sa banquette.

Et le vaincu de la vie eut un long rve glorieux. Il rentrait  Mrigue
accompagn de Blanche, avec une escorte de triomphateurs. Des fanfares
jouaient, des feux de joie s'allumaient, des jeunes filles aux robes
voyantes apportaient des corbeilles de fleurs. Les vieux parents
attendaient leur fils illustre au seuil de leur maison rajeunie,
les fidles serviteurs pleuraient de joie, les chiens aboyaient
d'allgresse.

Les floraisons et les verdures s'agitaient au vent comme des tendards
victorieux. Une chambre nuptiale resplendissante s'ouvrait aux pas des
jeunes poux, et un grand lit mystrieux et sombre enveloppait l'ivresse
de leur amour. Puis, sur les ailes d'une brise parfume au souffle des
roses, tout le chteau s'levait au ciel dans une apothose de rayons.
Et du sang de Jacques et de Blanche descendait une ligne de potes
couronns qui gouvernait et charmait la terre.

Un violent coup de sifflet arracha Mrigue au ravissement de ses songes.
Il releva sa tte appesantie et tourna ses yeux vers l'troite fentre
du vagon. Il faisait dj grand jour et beau soleil. Les compagnons du
triste voyageur, abrutis dans un sommeil stupide, taient vautrs
au hasard, les uns sur les autres, tout dbraills et la bouche
entr'ouverte.

Ils rvaient, ceux-l, aux marches pnibles, aux chtiments barbares, 
la pesanteur du joug implacable, aux grondements des canons, aux rles
trangls des mourants dans une plaine ensanglante. Aussi le cri de la
vapeur se gardait bien de les rveiller.

Vers neuf heures du matin, le serre-frein, d'une voix gasconne et
nasillarde annonce la station de Bussire-Galand. Jacques de Mrigue est
arriv. Il franchit  grand'peine la soldatesque endormie et descend 
contre-voie.

--Eh! l-bas, pas de ce ct, grogna un facteur avec des gestes
furibonds, voulez-vous que je vous f..... un procs-verbal, b.....
d'animal?

Le pote hausse les paules et repart. Dans la petite cour de la gare,
Jacques aperoit l'humble voiture  deux roues qu'il connat bien, et
 laquelle est attele, morose et courbant la tte, la clbre Piga, la
vieille jument lgendaire et dbonnaire que le futur empereur du monde
enfourchait aux jours de sa premire jeunesse. Le bon Pierrille tient la
bte par la bride, dans l'attitude du respect et de la dsolation.

--Bonjour, Pierrille, mon pre est-il souffrant?

--Notre Monsieur est toujours bien fatigu ces jours-ci, mais il n'est
pas couch.

--Tout le monde va bien, autrement?

--Oui, notre Monsieur.

--Et Jeannette aussi?

--Oui, notre Monsieur.

--Et va?

--Oui, notre Monsieur. Elle sera bien contente de vous voir... je suis
sr quelle vous reconnatra.

--Et vous, mon bon Pierrille, vous avez l'air tout triste.

--C'est qu'on nous a dit que notre Monsieur avait t bien malheureux 
Paris.

--Que voulez-vous, mon pauvre, je vais tcher maintenant d'tre heureux
par ici.

Le visage du vieux serviteur s'illumina:

--Notre Monsieur va rester ici?

--Mais oui... Pierrille, a vous fche-t-il?

--Oh! que non pas!... toujours?

--Toujours, je ne vous quitte plus.

--Alors, ce malheur qui vous est arriv est bien heureux.

--Certainement, mon bon Pierrille, je pense comme vous.

La malle de Jacques fut charge sur le cabriolet, et l'quipage se
mit en route  un tout petit trot languissant et minable. Piga avait
vingt-cinq ans.

--Je lui ai pourtant donn trois litres d'avoine ce matin, observait
Pierrille.

Jacques remarqua que son conducteur faisait un assez long dtour pour
viter la bourgade.

--Notre Monsieur, dit Pierrille, m'a recommand de ne pas traverser la
rue, parce que la jument est devenue trs peureuse.

Mrigue considra l'honnte rosse, et comprit que son pre avait redout
de montrer aux habitants du village l'ignominie de son pauvre enfant.

Il eut un sourire rempli d'amertume.

Aprs une heure environ on dboucha dans le vallon de Mrigue. Le
temps tait splendide, et le vieux repaire noble, blotti l-bas sous la
verdure, semblait sourire au voyageur. On rencontra un mtayer qui
salua gravement. La voiture quitta la route publique pour s'engager
dans l'avenue troite et raboteuse qui conduit  Mrigue. L, il fallut
renoncer  tout simulacre de trot. La vieille jument gravit la cte
ardue avec l'allure d'un cheval de corbillard. Personne au loin dans
la campagne verte, personne devant l'habitation dont on n'tait plus
loign que de quelques centaines de pas.

--Notre Monsieur ne nous attendait pas aussitt, observa Pierrille;
Piga a march plus vite qu' l'ordinaire, elle n'a mis que cinq quarts
d'heure  faire ses deux lieues.

Tout  coup Jacques aperoit le vieux comte qui vient  son avance  pas
lents, ses cheveux blancs rayonnent au soleil comme un diadme de vertu
et d'honneur. Ds que le fils voit son pre il saute  bas du cabriolet
et court  lui. Joseph ouvre ses bras et treint Jacques sur son coeur.

--Maman va bien, mon pre?

--Oui, mon enfant, elle t'attend dans sa chambre; elle craint un peu la
chaleur.

--Et Marianne, et Mathilde, et ma chre Jacqueline?

--Tout notre petit monde est en bonne sant.

Marianne prpare son djener, Mathilde fait le catchisme aux petits
mtayers, Jacqueline est occupe  arranger ta chambre. Nous sommes tous
bien heureux de te revoir, mon fils.

Quelques minutes aprs Jacques embrassait sa mre qui pleurait en
silence.

--Allons, Caroline, dit le comte, soyons un peu plus gais, suivons
l'exemple du soleil.

Les trois soeurs accouraient dans l'appartement. Toutes avaient les
paupires bien rouges, mais chacune s'effora de dire une parole alerte,
faisant diversion aux tristes penses qui treignaient tous les coeurs.

--Viens vite voir ta chambre, mon petit frre, disait Jacqueline, je
l'ai nettoye  fond et je l'ai remplie de fleurs.

--Moi, j'y ai mis une belle gravure reprsentant ton patron saint
Jacques, ajouta Mathilde.

--Pour moi, dit Marianne, j'ai pens que tu aurais faim en arrivant, et
suivant mon habitude, j'ai soign la cuisine. Tu auras deux plats que tu
aimes bien.

La gentille va, de son ct, n'tait pas en reste de prvenances avec
son matre, elle lui lchait les mains en poussant des cris et des
aboiements joyeux. Jeannette avait quitt sa cuisine, et se tenait au
seuil extrieur de la chambre, tout inquite et n'osant pas entrer.

--Bonjour, ma bonne Jeannette! lui cria Jacques, il parat que vous
m'avez prpar un bon djeuner. Merci.

Aprs les premires effusions passes et en attendant que le repas ft
servi, Jacques prit le vieux comte  part:

--Avez-vous une lettre de M. l'abb de la Gloire-Dieu?

--Non, mon fils.

--Il doit vous crire ce qu'il pense de moi.

--Je n'ai rien reu, mon pauvre enfant.

--Ce sera peut-tre pour aujourd'hui, dit Jacques sans y croire.

Le pote ouvrit ensuite sa malle, o il avait un petit souvenir 
l'adresse de chaque personne: une pingle de cravate pour son pre, un
chapelet pour sa mre, un couteau  papier, une gravure du Sacr-Coeur
et une bote d'enveloppes chiffres pour Marianne, Mathilde et
Jacqueline. Jeannette reut un mouchoir de tte et Pierrille une petite
lanterne sourde.

Le repas fut morne et silencieux, malgr les efforts de chacun, les
paroles expiraient sur toutes les lvres.

Au dessert on annona le facteur.

--C'est le meilleur moment de notre journe rurale, observa le vieux
Mrigue. Le facteur est le Messie quotidien des campagnards.

--Une lettre de Paris! s'cria Jacqueline, elle est pour papa.

--Donne vite, ma fille, dit le comte impatient.

Joseph de Mrigue parcourut lentement la missive, et quand il l'eut
termine, leva les bras au ciel dans un mouvement d'enthousiasme.


    PAROISSE SAINT-BARTHLEMY, PARIS.

    Monsieur le Comte,

    J'accomplis ici un devoir sacr en prenant la plume pour
    disculper entirement M. votre fils de l'accusation qui pse sur
    lui. M. votre fils a t victime d'une machination abominable.

    Pour repousser victorieusement les imputations diriges contre
    lui, il et fallu qu'il consentt  compromettre de hautes
    personnalits qui lui taient sympathiques. Ce coeur gnreux et
    magnanime a prfr succomber sous le poids de la calomnie. Je
    suis autoris  vous faire cette confidence, Monsieur le Comte,
    par le principal auteur des malheurs de Jacques, qui a eu, trop
    tard, hlas! l'me touche de repentir et de remords. Donc, et
    vous me permettrez d'insister trs nergiquement sur ce point,
    non seulement ce jeune homme est innocent, mais encore est-il un
    des rares survivants de ces anciens chevaliers de l'honneur
    qui poussaient le culte de leur foi jusqu'au sacrifice de leur
    personne.

    Si vous dsirez, Monsieur le Comte, l'expression entire et
    catgorique de mon opinion appuye sur les faits, je vous dirai:
    Jacques de Mrigue est plus qu'un hros, c'est presque un saint.

    Agrez, Monsieur le Comte, l'expression de mon respectueux
    dvouement en N.S.J.-G.


    CHRISTIAN DE LA GLOIRE-DIEU,

    VICAIRE A SAINT-BARTHLEMY.


Toute la famille de Mrigue se prcipita les bras ouverts sur son
reprsentant.

Les larmes longtemps comprimes s'chapprent par torrents de tous
les yeux, mais c'taient maintenant des larmes de joie. Sans songer
davantage  la ruine matrielle et  l'avenir perdu, tous taient
glorieux de ce fier rejeton de leur race, qui avait immol sans hsiter
sa renomme et sa fortune, pour conserver sa propre estime et demeurer
un gentilhomme.

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

Aprs le coucher du soleil, Jacques prit le bras de sa jeune soeur,
voulant rver un peu sous la fracheur du crpuscule.

--O allez-vous, mes enfants? demanda doucement Mme de Mrigue.

Son fils lui montra le ciel tout brillant d'astres vers lequel il
semblait monter par le sentier du coteau. Puis il rpondit avec un
sourire mlancolique:

--A la conqute des toiles!...

FIN




TABLE DES MATIRES

PREMIRE PARTIE

  Quatorze ans..
  Le Repaire noble.
  Au cinquime.
  L'abb de la Gloire-Dieu.
  Candidat.
  Fiancs.
  Le Comit.
  A la Mode.
  La Famille joyeuse.
  La Douairire scandalise.
  Une Lecture.
  Deux Rencontres.
  L'Indiscret.
  La Peau de l'ours.
  Saint-Thomas.
  Une premire  Saint-Roch.
  _Le Satyre_.
  Le Presbytre de Sainte-Radegonde.
  Rve et Rveil.
  Correct.
  Dsols et Consols.
  La Rcompense du petit Duc.


  DEUXIME PARTIE

  La Salle du Pr-aux-Clercs.
  Lune de Miel.
  Suite de la mme Lune.
  Double Croisement.
  L'Obsession.
  Le bal Gabrielli.
  Le Salon carr.
  Diversion.
  Un Melon.
  La Qute.
  Les Angoisses de M. Gilet.
  Le Lecteur de la Duchesse.
  Le Duc de Belverana.
  Mazas.
  L'Influence du commissaire.
  Le Rendez-vous.
  Misricorde!.
  La Conqute des toiles.


FIN DE LA TABLE

__________________________________________
Paris.--Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.






End of the Project Gutenberg EBook of Excelsior, by Lonce de Larmandie

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