The Project Gutenberg EBook of La dbcle, by mile Zola

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Title: La dbcle

Author: mile Zola

Release Date: February 22, 2006 [EBook #17831]

Language: French

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mile Zola

LA DBCLE

(1892)




Table des matires

Premire partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Deuxime partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Troisime partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII




Premire partie




I


 deux kilomtres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la
plaine fertile, le camp tait dress. Sous le jour finissant de
cette soire d'aot, au ciel trouble, travers de lourds nuages,
les tentes-abris s'alignaient, les faisceaux luisaient,
s'espaaient rgulirement sur le front de bandire; tandis que,
fusils chargs, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux
perdus, l-bas, dans les brumes violtres du lointain horizon, qui
montaient du grand fleuve.

On tait arriv de Belfort vers cinq heures. Il en tait huit, et
les hommes venaient seulement de toucher les vivres. Mais le bois
devait s'tre gar, la distribution n'avait pu avoir lieu.
Impossible d'allumer du feu et de faire la soupe. Il avait fallu
se contenter de mcher  froid le biscuit, qu'on arrosait de
grands coups d'eau-de-vie, ce qui achevait de casser les jambes,
dj molles de fatigue. Deux soldats pourtant, en arrire des
faisceaux, prs de la cantine, s'enttaient  vouloir enflammer un
tas de bois vert, de jeunes troncs d'arbre qu'ils avaient coups
avec leurs sabres-baonnettes, et qui refusaient obstinment de
brler. Une grosse fume, noire et lente, montait dans l'air du
soir, d'une infinie tristesse.

Il n'y avait l que douze mille hommes, tout ce que le gnral
Flix Douay avait avec lui du 7e corps d'arme. La premire
division, appele la veille, tait partie pour Froeschwiller; la
troisime se trouvait encore  Lyon; et il s'tait dcid 
quitter Belfort,  se porter ainsi en avant avec la deuxime
division, l'artillerie de rserve et une division de cavalerie,
incomplte. Des feux avaient t aperus  Lorrach. Une dpche du
sous-prfet de Schelestadt annonait que les Prussiens allaient
passer le Rhin  Markolsheim. Le gnral, se sentant trop isol 
l'extrme droite des autres corps, sans communication avec eux,
venait de hter d'autant plus son mouvement vers la frontire,
que, la veille, la nouvelle tait arrive de la surprise
dsastreuse de Wissembourg. D'une heure  l'autre, s'il n'avait
pas lui-mme l'ennemi  repousser, il pouvait craindre d'tre
appel, pour soutenir le 1er corps. Ce jour-l, ce samedi
d'inquite journe d'orage, le 6 aot, on devait s'tre battu
quelque part, du ct de Froeschwiller: cela tait dans le ciel
anxieux et accablant, de grands frissons passaient, de brusques
souffles de vent, chargs d'angoisse. Et, depuis deux jours, la
division croyait marcher au combat, les soldats s'attendaient 
trouver les Prussiens devant eux, au bout de cette marche force
de Belfort  Mulhouse.

Le jour baissait, la retraite partit d'un coin loign du camp, un
roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore,
emports par le grand air. Et Jean Macquart, qui s'occupait 
consolider la tente, en enfonant les piquets davantage, se leva.
Aux premiers bruits de guerre, il avait quitt Rognes, tout
saignant du drame o il venait de perdre sa femme Franoise et les
terres qu'elle lui avait apportes; il s'tait rengag  trente-
neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite
incorpor au 106e rgiment de ligne, dont on compltait les
cadres; et, parfois, il s'tonnait encore, de se revoir avec la
capote aux paules, lui qui, aprs Solfrino, tait si joyeux de
quitter le service, de n'tre plus un traneur de sabre, un tueur
de monde. Mais quoi faire? Quand on n'a plus de mtier, qu'on n'a
plus ni femme ni bien au soleil, que le coeur vous saute dans la
gorge de tristesse et de rage? Autant vaut-il cogner sur les
ennemis, s'ils vous embtent. Et il se rappelait son cri: ah! bon
sang! puisqu'il n'avait plus de courage  la travailler, il la
dfendrait, la vieille terre de France!

Jean, debout, jeta un coup d'oeil dans le camp, o une agitation
dernire se produisait, au passage de la retraite. Quelques hommes
couraient. D'autres, assoupis dj, se soulevaient, s'tiraient
d'un air de lassitude irrite. Lui, patient, attendait l'appel,
avec cette tranquillit d'humeur, ce bel quilibre raisonnable,
qui faisait de lui un excellent soldat. Les camarades disaient
qu'avec de l'instruction il serait peut-tre all loin. Sachant
tout juste lire et crire, il n'ambitionnait mme pas le grade de
sergent. Quand on a t paysan, on reste paysan.

Mais la vue du feu de bois vert qui fumait toujours, l'intressa,
et il interpella les deux hommes en train de s'acharner, Loubet et
Lapoulle, tous deux de son escouade.

-- Lchez donc a! vous nous empoisonnez!

Loubet, maigre et vif, l'air farceur, ricanait.

-- Ca prend, caporal, je vous assure... Souffle donc, toi!

Et il poussait Lapoulle, un colosse, qui s'puisait  dchaner
une tempte, de ses joues enfles comme des outres, la face
congestionne, les yeux rouges et pleins de larmes.

Deux autres soldats de l'escouade, Chouteau et Pache, le premier
tal sur le dos, en fainant qui aimait ses aises, l'autre
accroupi, trs occup  recoudre soigneusement une dchirure de sa
culotte, clatrent, gays par l'affreuse grimace de cette brute
de Lapoulle.

-- Tourne-toi, souffle de l'autre ct, a ira mieux! cria
Chouteau.

Jean les laissa rire. On n'allait peut-tre plus en trouver si
souvent l'occasion; et lui, avec son air de gros garon srieux, 
la figure pleine et rgulire, n'tait pourtant pas pour la
mlancolie, fermant les yeux volontiers quand ses hommes prenaient
du plaisir. Mais un autre groupe l'occupa, un soldat de son
escouade encore, Maurice Levasseur, en train, depuis une heure
bientt, de causer avec un civil, un monsieur roux d'environ
trente-six ans, une face de bon chien, claire de deux gros yeux
bleus  fleur de tte, des yeux de myope qui l'avaient fait
rformer. Un artilleur de la rserve, marchal des logis, l'air
crne et d'aplomb avec ses moustaches et sa barbiche brunes, tait
venu les rejoindre; et tous les trois s'oubliaient l, comme en
famille.

Obligeamment, pour leur viter quelque algarade, Jean crut devoir
intervenir.

-- Vous feriez bien de partir, monsieur. Voici la retraite, si le
lieutenant vous voyait...

Maurice ne le laissa pas achever.

-- Restez donc, Weiss.

Et, schement, au caporal:

-- Monsieur est mon beau-frre. Il a une permission du colonel,
qu'il connat.

De quoi se mlait-il, ce paysan, dont les mains sentaient encore
le fumier? Lui, reu avocat au dernier automne, engag volontaire
que la protection du colonel avait fait incorporer dans le 106e,
sans passer par le dpt, consentait bien  porter le sac; mais,
ds les premires heures, une rpugnance, une sourde rvolte
l'avait dress contre cet illettr, ce rustre qui le commandait.

-- C'est bon, rpondit Jean, de sa voix tranquille, faites-vous
empoigner, je m'en fiche.

Puis, il tourna le dos, en voyant bien que Maurice ne mentait pas;
car le colonel, M De Vineuil, passait  ce moment, de son grand
air noble, sa longue face jaune coupe de ses paisses moustaches
blanches; et il avait salu Weiss et le soldat d'un sourire.
Vivement, le colonel se rendait  une ferme que l'on apercevait
sur la droite,  deux ou trois cents pas, parmi des pruniers, et
o l'tat-major s'tait install pour la nuit. On ignorait si le
commandant du 7e corps se trouvait l, dans l'affreux deuil dont
venait de le frapper la mort de son frre, tu  Wissembourg. Mais
le gnral de brigade Bourgain-Des-Feuilles, qui avait sous ses
ordres le 106e, y tait srement, trs braillard comme 
l'ordinaire, roulant son gros corps sur ses courtes jambes, avec
son teint fleuri de bon vivant que son peu de cervelle ne gnait
point. Une agitation grandissait autour de la ferme, des
estafettes partaient et revenaient  chaque minute, toute
l'attente fbrile des dpches, trop lentes, sur cette grande
bataille que chacun sentait fatale et voisine depuis le matin. O
donc avait-elle t livre, et quels en taient  cette heure les
rsultats?  mesure que tombait la nuit, il semblait que, sur le
verger, sur les meules parses autour des tables, l'anxit
roult, s'talt en un lac d'ombre. Et l'on disait encore qu'on
venait d'arrter un espion Prussien rdant autour du camp, et
qu'on l'avait conduit  la ferme, pour que le gnral
l'interroget. Peut-tre le colonel De Vineuil avait-il reu
quelque tlgramme, qu'il courait si fort.

Cependant, Maurice s'tait remis  causer avec son beau-frre
Weiss et son cousin Honor Fouchard, le marchal des logis. La
retraite, venue de loin, peu  peu grossie, passa prs d'eux,
sonnante, battante, dans la paix mlancolique du crpuscule; et
ils ne semblrent mme pas l'entendre. Petit-fils d'un hros de la
grande arme, le jeune homme tait n, au Chesne-Populeux, d'un
pre dtourn de la gloire, tomb  un maigre emploi de
percepteur. Sa mre, une paysanne, avait succomb en les mettant
au monde, lui et sa soeur jumelle Henriette, qui, toute petite,
l'avait lev. Et, s'il se trouvait l, engag volontaire, c'tait
 la suite de grandes fautes, toute une dissipation de temprament
faible et exalt, de l'argent qu'il avait jet au jeu, aux femmes,
aux sottises de Paris dvorateur, lorsqu'il y tait venu terminer
son droit et que la famille s'tait saigne pour faire de lui un
monsieur. Le pre en tait mort, la soeur, aprs s'tre
dpouille, avait eu la chance de trouver un mari, cet honnte
garon de Weiss, un Alsacien de Mulhouse, longtemps comptable  la
raffinerie gnrale du Chesne-Populeux, aujourd'hui contrematre
chez M Delaherche, un des principaux fabricants de drap de Sedan.
Et Maurice se croyait bien corrig, dans sa nervosit prompte 
l'espoir du bien comme au dcouragement du mal, gnreux,
enthousiaste, mais sans fixit aucune, soumis  toutes les sautes
du vent qui passe. Blond, petit, avec un front trs dvelopp, un
nez et un menton menus, le visage fin, il avait des yeux gris et
caressants, un peu fous parfois.

Weiss tait accouru  Mulhouse,  la veille des premires
hostilits, dans le brusque dsir d'y rgler une affaire de
famille; et, s'il s'tait servi, pour serrer la main de son beau-
frre, du bon vouloir du colonel De Vineuil, c'tait que ce
dernier se trouvait tre l'oncle de la jeune Madame Delaherche,
une jolie veuve pouse l'anne d'auparavant par le fabricant de
drap, et que Maurice et Henriette avaient connue gamine, grce 
un hasard de voisinage. D'ailleurs, outre le colonel, Maurice
venait de retrouver dans le capitaine de sa compagnie, le
capitaine Beaudoin, une connaissance de Gilberte, la jeune Madame
Delaherche, un ami  elle, intime, disait-on, lorsqu'elle tait 
Mzires Madame Maginot, femme de M Maginot, inspecteur des
forts.

-- Embrassez bien Henriette pour moi, rptait  Weiss le jeune
homme, qui aimait passionnment sa soeur. Dites-lui qu'elle sera
contente, que je veux la rendre enfin fire de moi.

Des larmes lui emplissaient les yeux, au souvenir de ses folies.
Son beau-frre, mu lui-mme, coupa court, en s'adressant  Honor
Fouchard, l'artilleur.

-- Et, ds que je passerai  Remilly, je monterai dire  l'oncle
Fouchard que je vous ai vu et que vous vous portez bien.

L'oncle Fouchard, un paysan, qui avait quelques terres et qui
faisait le commerce de boucher ambulant, tait un frre de la mre
d'Henriette et de Maurice. Il habitait Remilly, en haut, sur le
coteau,  six kilomtres de Sedan.

-- Bon! rpondit tranquillement Honor, le pre s'en fiche, mais
allez-y tout de mme, si a vous fait plaisir.

 cette minute, une agitation se produisit, du ct de la ferme;
et ils en virent sortir, libre, conduit par un seul officier, le
rdeur, l'homme qu'on avait accus d'tre un espion. Sans doute,
il avait montr des papiers, cont une histoire, car on
l'expulsait simplement du camp. De si loin, dans l'ombre
naissante, on le distinguait mal, norme, carr, avec une tte
rousstre.

Pourtant, Maurice eut un cri.

-- Honor, regarde donc... On dirait le Prussien, tu sais,
Goliath!

Ce nom fit sursauter l'artilleur. Il braqua ses yeux ardents.
Goliath Steinberg, le garon de ferme, l'homme qui l'avait fch
avec son pre, qui lui avait pris Silvine, toute la vilaine
histoire, toute l'abominable salet dont il souffrait encore! Il
aurait couru, l'aurait trangl. Mais dj l'homme, au del des
faisceaux, s'en allait, s'vanouissait dans la nuit.

-- Oh! Goliath! murmura-t-il, pas possible! Il est l-bas, avec
les autres... Si jamais je le rencontre!

D'un geste menaant, il avait montr l'horizon envahi de tnbres,
tout cet orient violtre, qui pour lui tait la Prusse. Il y eut
un silence, on entendit de nouveau la retraite, mais trs
lointaine, qui se perdait  l'autre bout du camp, d'une douceur
mourante au milieu des choses devenues indcises.

-- Fichtre! reprit Honor, je vais me faire pincer, moi, si je ne
suis pas l pour l'appel... Bonsoir! adieu  tout le monde!

Et, ayant serr une dernire fois les deux mains de Weiss, il fila
 grandes enjambes vers le monticule o tait parque
l'artillerie de rserve, sans avoir reparl de son pre, sans rien
avoir fait dire  Silvine, dont le nom lui brlait les lvres.

Des minutes encore se passrent, et vers la gauche, du ct de la
deuxime brigade, un clairon sonna l'appel. Plus prs, un autre
rpondit. Puis, ce fut un troisime, trs loin. De proche en
proche, tous sonnaient  la fois, lorsque Gaude, le clairon de la
compagnie, se dcida,  toute vole des notes sonores. C'tait un
grand garon, maigre et douloureux, sans un poil de barbe,
toujours muet, et qui soufflait ses sonneries d'une haleine de
tempte.

Alors, le sergent Sapin, un petit homme pinc et aux grands yeux
vagues, commena l'appel. Sa voix grle jetait les noms, tandis
que les soldats qui s'taient approchs, rpondaient sur tous les
tons, du violoncelle  la flte. Mais un arrt se produisit.

-- Lapoulle! rpta trs haut le sergent.

Personne ne rpondit encore. Et il fallut que Jean se prcipitt
vers le tas de bois vert, que le fusilier Lapoulle, excit par les
camarades, s'obstinait  vouloir enflammer. Maintenant, sur le
ventre, le visage cuit, il chassait au ras du sol la fume du
bois, qui noircissait.

-- Mais, tonnerre de Dieu! Lchez donc a! cria Jean. Rpondez 
l'appel!

Lapoulle, ahuri, se souleva, parut comprendre, hurla un: prsent!
D'une telle voix de sauvage, que Loubet en tomba sur le derrire,
tant il le trouva farce. Pache, qui avait fini sa couture,
rpondit,  peine distinct, d'un marmottement de prire. Chouteau,
ddaigneusement, sans mme se lever, jeta le mot et s'tala
davantage.

Cependant, le lieutenant de service, Rochas, immobile, attendait 
quelques pas. Lorsque, l'appel fini, le sergent Sapin vint lui
dire qu'il ne manquait personne, il gronda dans ses moustaches, en
dsignant du menton Weiss toujours en train de causer avec
Maurice:

-- Il y en a mme un de trop, qu'est-ce qu'il fiche, ce
particulier-l?

-- Permission du colonel, mon lieutenant, crut devoir expliquer
Jean, qui avait entendu.

Rochas haussa furieusement les paules, et, sans un mot, se remit
 marcher le long des tentes, en attendant l'extinction des feux;
pendant que Jean, les jambes casses par l'tape de la journe,
s'asseyait  quelques pas de Maurice, dont les paroles lui
arrivrent, bourdonnantes d'abord, sans qu'il les coutt, envahi
lui-mme de rflexions obscures,  peine formules, au fond de son
paisse et lente cervelle.

Maurice tait pour la guerre, la croyait invitable, ncessaire 
l'existence mme des nations. Cela s'imposait  lui, depuis qu'il
se donnait aux ides volutives,  toute cette thorie de
l'volution qui passionnait ds lors la jeunesse lettre. Est-ce
que la vie n'est pas une guerre de chaque seconde? est-ce que la
condition mme de la nature n'est pas le combat continu, la
victoire du plus digne, la force entretenue et renouvele par
l'action, la vie renaissant toujours jeune de la mort? Et il se
rappelait le grand lan qui l'avait soulev, lorsque, pour
racheter ses fautes, cette pense d'tre soldat, d'aller se battre
 la frontire, lui tait venue. Peut-tre la France du
plbiscite, tout en se livrant  l'empereur, ne voulait-elle pas
la guerre. Lui-mme, huit jours auparavant, la dclarait coupable
et imbcile. On discutait sur cette candidature d'un prince
allemand au trne d'Espagne; dans la confusion qui, peu  peu,
s'tait faite, tout le monde semblait avoir tort; si bien qu'on ne
savait plus de quel ct partait la provocation, et que, seul,
debout, l'invitable demeurait, la loi fatale qui,  l'heure
marque, jette un peuple sur un autre. Mais un grand frisson avait
travers Paris, il revoyait la soire ardente, les boulevards
charriant la foule, les bandes qui secouaient des torches, en
criant:  Berlin!  Berlin! Devant l'Htel de Ville, il entendait
encore, monte sur le sige d'un cocher, une grande belle femme,
au profil de reine, dans les plis d'un drapeau et chantant la
_Marseillaise_. tait-ce donc menteur, le coeur de Paris n'avait-
il pas battu? Et puis, comme toujours chez lui, aprs cette
exaltation nerveuse, des heures de doute affreux et de dgot
avaient suivi: son arrive  la caserne, l'adjudant qui l'avait
reu, le sergent qui l'avait fait habiller, la chambre empeste
et d'une crasse repoussante, la camaraderie grossire avec ses
nouveaux compagnons, l'exercice mcanique qui lui cassait les
membres et lui appesantissait le cerveau. En moins d'une semaine
pourtant, il s'tait habitu, sans rpugnance dsormais. Et
l'enthousiasme l'avait repris, lorsque le rgiment tait enfin
parti pour Belfort.

Ds les premiers jours, Maurice avait eu l'absolue certitude de la
victoire. Pour lui, le plan de l'empereur tait clair: jeter
quatre cent mille hommes sur le Rhin, franchir le fleuve avant que
les Prussiens fussent prts, sparer l'Allemagne du nord de
l'Allemagne du sud par une pointe vigoureuse; et, grce  quelque
succs clatant, forcer tout de suite l'Autriche et l'Italie  se
mettre avec la France. Le bruit n'avait-il pas couru, un instant,
que ce 7e corps, dont son rgiment faisait partie, devait prendre
la mer  Brest, pour tre dbarqu en Danemark et oprer une
diversion qui obligerait la Prusse  immobiliser une de ses
armes? Elle allait tre surprise, accable de toutes parts,
crase en quelques semaines. Une simple promenade militaire, de
Strasbourg  Berlin. Mais, depuis son attente  Belfort, des
inquitudes le tourmentaient. Le 7e corps, charg de surveiller la
troue de la Fort-Noire, y tait arriv dans une confusion
inexprimable, incomplet, manquant de tout. On attendait d'Italie
la troisime division; la deuxime brigade de cavalerie restait 
Lyon, par crainte d'un mouvement populaire; et trois batteries
s'taient gares, on ne savait o. Puis, c'tait un dnuement
extraordinaire, les magasins de Belfort qui devaient tout fournir,
taient vides: ni tentes, ni marmites, ni ceintures de flanelle,
ni cantines mdicales, ni forges, ni entraves  chevaux. Pas un
infirmier et pas un ouvrier d'administration. Au dernier moment,
on venait de s'apercevoir que trente mille pices de rechange
manquaient, indispensables au service des fusils; et il avait
fallu envoyer  Paris un officier, qui en avait rapport cinq
mille, arraches avec peine. D'autre part, ce qui l'angoissait,
c'tait l'inaction. Depuis deux semaines qu'on se trouvait l,
pourquoi ne marchait-on pas en avant? Il sentait bien que chaque
jour de retard tait une irrparable faute, une chance perdue de
victoire. Et, devant le plan rv, se dressait la ralit de
l'excution, ce qu'il devait savoir plus tard, dont il n'avait
alors que l'anxieuse et obscure conscience: les sept corps d'arme
chelonns, dissmins le long de la frontire, de Metz  Bitche
et de Bitche  Belfort; les effectifs partout incomplets, les
quatre cent trente mille hommes se rduisant  deux cent trente
mille au plus; les gnraux se jalousant, bien dcids chacun 
gagner son bton de marchal, sans porter aide au voisin; la plus
effroyable imprvoyance, la mobilisation et la concentration
faites d'un seul coup pour gagner du temps, aboutissant  un
gchis inextricable; la paralysie lente enfin, partie de haut, de
l'empereur malade, incapable d'une rsolution prompte, et qui
allait envahir l'arme entire, la dsorganiser, l'annihiler, la
jeter aux pires dsastres, sans qu'elle pt se dfendre. Et,
cependant, au-dessus du sourd malaise de l'attente, dans le
frisson instinctif de ce qui allait venir, la certitude de
victoire demeurait.

Brusquement, le 3 aot, avait clat la nouvelle de la victoire de
Sarrebruck, remporte la veille. Grande victoire, on ne savait.
Mais les journaux dbordaient d'enthousiasme, c'tait l'Allemagne
envahie, le premier pas dans la marche glorieuse; et le prince
imprial, qui avait ramass froidement une balle sur le champ de
bataille, commenait sa lgende. Puis, deux jours plus tard,
lorsqu'on avait su la surprise et l'crasement de Wissembourg, un
cri de rage s'tait chapp des poitrines. Cinq mille hommes pris
dans un guet-apens, qui avaient rsists pendant dix heures 
trente-cinq mille Prussiens, ce lche massacre criait simplement
vengeance! Sans doute, les chefs taient coupables de s'tre mal
gards et de n'avoir rien prvu. Mais tout cela allait tre
rpar, Mac-Mahon avait appel la premire division du 7e corps,
le 1er corps serait soutenu par le 5e, les Prussiens devaient, 
cette heure, avoir repass le Rhin, avec les baonnettes de nos
fantassins dans le dos. Et la pense qu'on s'tait furieusement
battu ce jour-l, l'attente de plus en plus enfivre des
nouvelles, toute l'anxit pandue s'largissait  chaque minute
sous le vaste ciel plissant.

C'tait ce que Maurice rptait  Weiss.

-- Ah! on leur a srement aujourd'hui allong une fameuse racle!

Sans rpondre, Weiss hocha la tte d'un air soucieux. Lui aussi
regardait du ct du Rhin, vers cet orient o la nuit s'tait dj
compltement faite, un mur noir, assombri de mystre. Depuis les
dernires sonneries de l'appel, un grand silence tombait sur le
camp engourdi, troubl  peine par les pas et les voix de quelques
soldats attards. Une lumire venait de s'allumer, une toile
clignotante, dans la salle de la ferme o l'tat-major veillait,
attendant les dpches qui arrivaient d'heure en heure, obscures
encore. Et le feu de bois vert, enfin abandonn, fumait toujours
d'une grosse fume triste, qu'un lger vent poussait au-dessus de
cette ferme inquite, salissant au ciel les premires toiles.

-- Une racle, finit par rpter Weiss, Dieu vous entende!

Jean, toujours assis  quelques pas, dressa l'oreille; tandis que
le lieutenant Rochas, ayant surpris ce voeu tremblant de doute,
s'arrta net pour couter.

-- Comment! reprit Maurice, vous n'avez pas une entire confiance,
vous croyez une dfaite possible!

D'un geste, son beau-frre l'arrta, les mains frmissantes, sa
bonne face tout d'un coup bouleverse et plie.

-- Une dfaite, le ciel nous en garde!... Vous savez, je suis de
ce pays, mon grand-pre et ma grand'mre ont t assassins par
les cosaques, en 1814; et, quand je songe  l'invasion, mes poings
se serrent, je ferais le coup de feu, avec ma redingote, comme un
troupier!... Une dfaite, non, non! je ne veux pas la croire
possible!

Il se calma, il eut un abandon d'paules, plein d'accablement.

-- Seulement, que voulez-vous! Je ne suis pas tranquille... Je la
connais bien, mon Alsace; je viens de la traverser encore, pour
mes affaires; et nous avons vu, nous autres, ce qui crevait les
yeux des gnraux, et ce qu'ils ont refus de voir... Ah! la
guerre avec la Prusse, nous la dsirions, il y avait longtemps que
nous attendions paisiblement de rgler cette vieille querelle.
Mais a n'empchait pas nos relations de bon voisinage avec Bade
et avec la Bavire, nous avons tous des parents ou des amis, de
l'autre ct du Rhin. Nous pensions qu'ils rvaient comme nous
d'abattre l'orgueil insupportable des Prussiens... Et nous, si
calmes, si rsolus, voil plus de quinze jours que l'impatience et
l'inquitude nous prennent,  voir comment tout va de mal en pis.
Ds la dclaration de guerre, on a laiss les cavaliers ennemis
terrifier les villages, reconnatre le terrain, couper les fils
tlgraphiques. Bade et la Bavire se lvent, d'normes mouvements
de troupes ont lieu dans le Palatinat, les renseignements venus de
partout, des marchs, des foires, nous prouvent que la frontire
est menace; et, quand les habitants, les maires des communes,
effrays enfin, accourent dire cela aux officiers qui passent,
ceux-ci haussent les paules: des hallucinations de poltrons,
l'ennemi est loin... Quoi? Lorsqu'il n'aurait pas fallu perdre une
heure, les jours et les jours se passent! Que peut-on attendre?
Que l'Allemagne tout entire nous tombe sur les reins!

Il parlait d'une voix basse et dsole, comme s'il se ft rpt
ces choses  lui-mme, aprs les avoir penses longtemps.

-- Ah! l'Allemagne, je la connais bien aussi; et le terrible,
c'est que vous autres, vous paraissez l'ignorer autant que la
Chine... Vous vous souvenez, Maurice, de mon cousin Gunther, ce
garon qui est venu, le printemps dernier, me serrer la main 
Sedan. Il est mon cousin par les femmes: sa mre, une soeur de la
mienne, s'est marie  Berlin; et il est bien de l-bas, il a la
haine de la France. Il sert aujourd'hui comme capitaine dans la
garde Prussienne... Le soir o je l'ai reconduit  la gare, je
l'entends encore me dire de sa voix coupante: si la France nous
dclare la guerre, elle sera battue.

Du coup, le lieutenant Rochas, qui s'tait contenu jusque-l,
s'avana, furieux. g de prs de cinquante ans, c'tait un grand
diable maigre, avec une figure longue et creuse, tanne, enfume.
Le nez norme, busqu, tombait dans une large bouche violente et
bonne, o se hrissaient de rudes moustaches grisonnantes. Et il
s'emportait, la voix tonnante.

-- Ah ! Qu'est-ce que vous foutez l, vous,  dcourager nos
hommes!

Jean, sans se mler de la querelle, trouva au fond qu'il avait
raison. Lui non plus, tout en commenant  s'tonner des longs
retards et du dsordre o l'on tait, n'avait jamais dout de la
racle formidable que l'on allait allonger aux Prussiens. C'tait
sr, puisqu'on n'tait venu que pour a.

-- Mais, lieutenant, rpondit Weiss interloqu, je ne veux
dcourager personne... Au contraire, je voudrais que tout le monde
st ce que je sais, parce que le mieux est de savoir pour prvoir
et pouvoir... Et, tenez! Cette Allemagne...

Il continua, de son air raisonnable, il expliqua ses craintes: la
Prusse grandie aprs Sadowa, le mouvement national qui la plaait
 la tte des autres tats allemands, tout ce vaste empire en
formation, rajeuni, ayant l'enthousiasme et l'irrsistible lan de
son unit  conqurir; le systme du service militaire
obligatoire, qui mettait debout la nation en armes, instruite,
discipline, pourvue d'un matriel puissant, rompue  la grande
guerre, encore glorieuse de son triomphe foudroyant sur
l'Autriche; l'intelligence, la force morale de cette arme,
commande par des chefs presque tous jeunes, obissant  un
gnralissime qui semblait devoir renouveler l'art de se battre,
d'une prudence et d'une prvoyance parfaites, d'une nettet de vue
merveilleuse. Et, en face de cette Allemagne, il osa ensuite
montrer la France: l'empire vieilli, acclam encore au plbiscite,
mais pourri  la base, ayant affaibli l'ide de patrie en
dtruisant la libert, redevenu libral trop tard et pour sa
ruine, prt  crouler ds qu'il ne satisferait plus les apptits
de jouissances dchans par lui; l'arme, certes, d'une admirable
bravoure de race, toute charge des lauriers de Crime et
d'Italie, seulement gte par le remplacement  prix d'argent,
laisse dans sa routine de l'cole d'Afrique, trop certaine de la
victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle; les
gnraux enfin, mdiocres pour la plupart, dvors de rivalits,
quelques-uns d'une ignorance stupfiante, et l'empereur  leur
tte, souffrant et hsitant, tromp et se trompant, dans
l'effroyable aventure qui commenait, o tous se jetaient en
aveugles, sans prparation srieuse, au milieu d'un effarement,
d'une dbandade de troupeau men  l'abattoir.

Rochas, bant, les yeux arrondis, coutait. Son terrible nez
s'tait fronc. Puis, tout d'un coup, il prit le parti de rire,
d'un rire norme qui lui fendait les mchoires.

-- Qu'est-ce que vous nous chantez l, vous! Qu'est-ce que a veut
dire, toutes ces btises!... Mais a n'a pas de sens, c'est trop
bte pour qu'on se casse la tte  comprendre... Allez conter a 
des recrues, mais pas  moi, non! Pas  moi qui ai vingt-sept ans
de service!

Et il se tapait la poitrine du poing. Fils d'un ouvrier maon,
venu du Limousin, n  Paris et rpugnant  l'tat de son pre, il
s'tait engag ds l'ge de dix-huit ans. Soldat de fortune, il
avait port le sac, caporal en Afrique, sergent  Sbastopol,
lieutenant aprs Solfrino, ayant mis quinze annes de dure
existence et d'hroque bravoure pour conqurir ce grade, d'un
manque tel d'instruction, qu'il ne devait jamais passer capitaine.

-- Mais, monsieur, vous qui savez tout, vous ne savez pas a...
Oui,  Mazagran, j'avais dix-neuf ans  peine, et nous tions cent
vingt-trois hommes, pas un de plus, et nous avons tenu quatre
jours contre douze mille arabes... Ah! oui, pendant des annes et
des annes, l-bas, en Afrique,  Mascara,  Biskra,  Dellys,
plus tard dans la grande Kabylie, plus tard  Laghouat, si vous
aviez t avec nous, monsieur, vous auriez vu tous ces sales
moricauds filer comme des livres, ds que nous paraissions... Et
 Sbastopol, monsieur, fichtre! On ne peut pas dire que 'a t
commode. Des temptes  vous draciner les cheveux, un froid de
loup, toujours des alertes, puis ces sauvages qui,  la fin, ont
tout fait sauter! N'empche pas que nous les avons fait sauter
eux-mmes, oh! En musique et dans la grande pole  frire!... Et 
Solfrino, vous n'y tiez pas, monsieur, alors pourquoi en parlez-
vous? Oui,  Solfrino, o il a fait si chaud, bien qu'il ait
tomb ce jour-l plus d'eau que vous n'en avez peut-tre jamais vu
dans votre vie!  Solfrino, la grande brosse aux autrichiens, il
fallait les voir, devant nos baonnettes, galoper, se culbuter,
pour courir plus vite, comme s'ils avaient eu le feu au derrire!

Il clatait d'aise, toute la vieille gaiet militaire Franaise
sonnait dans son rire de triomphe. C'tait la lgende, le troupier
Franais parcourant le monde, entre sa belle et une bouteille de
bon vin, la conqute de la terre faite en chantant des refrains de
goguette. Un caporal et quatre hommes, et des armes immenses
mordaient la poussire.

Brusquement, sa voix gronda.

-- Battue, la France battue!... Ces cochons de Prussiens nous
battre, nous autres!

Il s'approcha, saisit violemment Weiss par un revers de sa
redingote. Tout son grand corps maigre de chevalier errant
exprimait l'absolu mpris de l'ennemi, quel qu'il ft, dans une
insouciance complte du temps et des lieux.

-- coutez bien, monsieur... Si les Prussiens osent venir, nous
les reconduirons chez eux  coups de pied dans le cul... Vous
entendez,  coups de pied dans le cul, jusqu' Berlin!

Et il eut un geste superbe, la srnit d'un enfant, la conviction
candide de l'innocent qui ne sait rien et ne craint rien.

-- Parbleu! C'est comme a, parce que c'est comme a!

Weiss, tourdi, convaincu presque, se hta de dclarer qu'il ne
demandait pas mieux. Quant  Maurice, qui se taisait, n'osant
intervenir devant son suprieur, il finit par clater de rire avec
lui: ce diable d'homme, que d'ailleurs il jugeait stupide, lui
faisait chaud au coeur. De mme, Jean, d'un hochement de tte,
avait approuv chaque parole du lieutenant. Lui aussi tait 
Solfrino, o il avait tant plu. Et voil qui tait parler! Si
tous les chefs avaient parl comme a, on ne se serait pas mal
fichu qu'il manqut des marmites et des ceintures de flanelle!

La nuit tait compltement venue depuis longtemps, et Rochas
continuait d'agiter ses grands membres dans les tnbres. Il
n'avait jamais pel qu'un volume des victoires de Napolon, tomb
au fond de son sac de la bote d'un colporteur. Et il ne pouvait
se calmer, et toute sa science sortit en un cri imptueux.

-- L'Autriche rosse  Castiglione,  Marengo,  Austerlitz, 
Wagram! La Prusse rosse  Eylau,  Ina,  Lutzen! La Russie
rosse  Friedland,  Smolensk,  la Moskowa! L'Espagne,
l'Angleterre rosses partout! La terre entire rosse, rosse de
haut en bas, de long en large! ... et, aujourd'hui, c'est nous qui
serions rosss! Pourquoi? Comment? On aurait donc chang le monde?

Il se grandit encore, levant son bras comme la hampe d'un drapeau!

-- Tenez! On s'est battu l-bas aujourd'hui, on attend les
nouvelles. Eh bien! Les nouvelles, je vais vous les donner,
moi!... On a ross les Prussiens, ross  ne leur laisser ni ailes
ni pattes, ross  en balayer les miettes!

Sous le ciel sombre,  ce moment, un grand cri douloureux passa.
tait-ce la plainte d'un oiseau de nuit? tait-ce une voix du
mystre, venue de loin, charge de larmes? Tout le camp, noy de
tnbres, en frissonna, et l'anxit pandue dans l'attente des
dpches si lentes  venir, s'en trouva enfivre, largie encore.
Au loin, dans la ferme, clairant la veille inquite de l'tat-
major, la chandelle brlait plus haute, d'une flamme droite et
immobile de cierge.

Mais il tait dix heures, Gaude surgit du sol noir, o il avait
disparu, et le premier sonna le couvre-feu. Les autres clairons
rpondirent, s'teignirent de proche en proche, dans une fanfare
mourante, dj comme engourdie de sommeil. Et Weiss, qui s'tait
oubli l si tard, serra tendrement Maurice entre ses bras: bon
espoir et bon courage! Il embrasserait Henriette pour son frre,
il irait dire bien des choses  l'oncle Fouchard. Alors, comme il
partait enfin, une rumeur courut, toute une agitation fbrile.
C'tait une grande victoire que le marchal De Mac-Mahon venait de
remporter: le prince royal de Prusse fait prisonnier avec vingt-
cinq mille hommes, l'arme ennemie refoule, dtruite, laissant
entre nos mains ses canons et ses bagages.

-- Parbleu! cria simplement Rochas, de sa voix de tonnerre.

Puis, poursuivant Weiss, tout heureux, qui se htait de rentrer 
Mulhouse:

--  coups de pied dans le cul, monsieur,  coups de pied dans le
cul, jusqu' Berlin!

Un quart d'heure plus tard, une autre dpche disait que l'arme
avait d abandonner Woerth et battait en retraite. Ah! quelle
nuit! Rochas, foudroy de sommeil, venait de s'envelopper dans son
manteau et dormait sur la terre, insoucieux d'un abri, comme cela
lui arrivait souvent. Maurice et Jean s'taient glisss sous la
tente, o dj Loubet, Chouteau, Pache et Lapoulle se tassaient,
la tte sur leur sac. On tenait six,  condition de replier les
jambes. Loubet avait d'abord gay leur faim  tous, en faisant
croire  Lapoulle qu'il y aurait du poulet, le lendemain matin, 
la distribution; mais ils taient trop las, ils ronflaient, les
Prussiens pouvaient venir. Un instant, Jean resta sans bouger,
serr contre Maurice; malgr sa grande fatigue, il tardait 
s'endormir, tout ce qu'avait dit ce monsieur lui tournait dans la
tte, l'Allemagne en armes, innombrable, dvorante; et il sentait
bien que son compagnon non plus ne dormait pas, pensait aux mmes
choses. Puis, celui-ci eut une impatience, un mouvement de recul,
et l'autre comprit qu'il le gnait. Entre le paysan et le lettr,
l'inimiti d'instinct, la rpugnance de classe et d'ducation
taient comme un malaise physique. Le premier pourtant en
prouvait une honte, une tristesse au fond, se faisant petit,
tchant d'chapper  ce mpris hostile qu'il devinait l. Si la
nuit dehors devenait frache, on touffait tellement sous la
tente, parmi l'entassement des corps, que Maurice, exaspr de
fivre, sortit d'un saut brusque, alla s'tendre  quelques pas.
Jean, malheureux, roula dans un cauchemar, un demi-sommeil
pnible, o se mlaient le regret de ne pas tre aim et
l'apprhension d'un immense malheur, dont il croyait entendre le
galop, l-bas, au fond de l'inconnu.

Des heures durent se passer, tout le camp noir, immobile, semblait
s'anantir sous l'oppression de la vaste nuit mauvaise, o pesait
ce quelque chose d'effroyable, sans nom encore. Des sursauts
venaient d'un lac d'ombre, un rle subit sortait d'une tente
invisible. Ensuite, c'taient des bruits qu'on ne reconnaissait
pas, l'brouement d'un cheval, le choc d'un sabre, la fuite d'un
rdeur attard, toutes les ordinaires rumeurs qui prenaient des
retentissements de menace. Mais, tout  coup, prs des cantines,
une grande lueur clata. Le front de bandire en tait vivement
clair, on aperut les faisceaux aligns, les canons des fusils
rguliers et clairs, o filaient des reflets rouges, pareils  des
coulures fraches de sang; et les sentinelles, sombres et droites,
apparurent dans ce brusque incendie. tait-ce donc l'ennemi, que
les chefs annonaient depuis deux jours, et que l'on tait venu
chercher de Belfort  Mulhouse? Puis, au milieu d'un grand
ptillement d'tincelles, la flamme s'teignit. Ce n'tait que le
tas de bois vert, si longtemps tracass par Lapoulle, qui, aprs
avoir couv pendant des heures, venait de flamber comme un feu de
paille.

Jean, effray par cette clart vive, sortit  son tour
prcipitamment de la tente; et il faillit buter dans Maurice,
soulev sur un coude, regardant. Dj, la nuit tait retombe plus
opaque, les deux hommes restrent allongs sur la terre nue, 
quelques pas l'un de l'autre. Il n'y avait plus, en face d'eux, au
fond des tnbres paisses, que la fentre toujours claire de la
ferme, cette chandelle perdue qui semblait veiller un mort. Quelle
heure pouvait-il tre? Deux heures, trois heures peut-tre. L-
bas, l'tat-major ne s'tait dcidment pas couch. On entendait
la voix braillarde du gnral Bourgain-Desfeuilles, enrag de
cette nuit de veille, pendant laquelle il n'avait pu se soutenir
qu' l'aide de grogs et de cigares. De nouveaux tlgrammes
arrivaient, les choses devaient se gter, des ombres d'estafettes
galopaient, affoles et indistinctes. Il y eut des pitinements,
des jurons, comme un cri touff de mort, suivi d'un effrayant
silence. Quoi donc? tait-ce la fin? Un souffle glac avait couru
sur le camp, ananti de sommeil et d'angoisse.

Et ce fut alors que Jean et Maurice reconnurent le colonel De
Vineuil, dans une ombre maigre et haute, qui passait rapidement.
Il devait tre avec le major Bouroche, un gros homme  tte de
lion. Tous les deux changeaient des paroles sans suite, de ces
paroles incompltes, chuchotes, comme on en entend dans les
mauvais rves.

-- Elle vient de Ble... Notre premire division dtruite... Douze
heures de combat, toute l'arme en retraite... L'ombre du colonel
s'arrta, appela une autre ombre qui se htait, lgre, fine et
correcte.

-- C'est vous, Beaudouin?

-- Oui, mon colonel.

-- Ah! mon ami, Mac-Mahon battu  Froeschwiller, Frossard battu 
Spickeren, De Failly immobilis, inutile entre les deux... 
Froeschwiller, un seul corps contre toute une arme, des prodiges.

Et tout emport, la droute, la panique, la France ouverte... Des
larmes l'tranglaient, des paroles encore se perdirent, les trois
ombres disparurent, noyes, fondues. Dans un frmissement de tout
son tre, Maurice s'tait mis debout.

-- Mon Dieu! Bgaya-t-il.

Et il ne trouvait rien autre chose, tandis que Jean, le coeur
glac, murmurait:

-- Ah! fichu sort!... Ce monsieur, votre parent, avait tout de
mme raison de dire qu'ils sont plus forts que nous.

Hors de lui, Maurice l'aurait trangl. Les Prussiens plus forts
que les Franais! C'tait de cela que saignait son orgueil. Dj,
le paysan ajoutait, calme et ttu:

-- Ca ne fait rien, voyez-vous. Ce n'est pas parce qu'on reoit
une tape, qu'on doit se rendre... Faudra cogner tout de mme.

Mais, devant eux, une longue figure s'tait dresse. Ils
reconnurent Rochas, drap encore de son manteau, et que les bruits
errants, le souffle de la dfaite peut-tre venait de tirer de son
dur sommeil. Il questionna, voulut savoir.

Quand il eut compris,  grand-peine, une immense stupeur se
peignit dans ses yeux vides d'enfant.  plus de dix reprises, il
rpta:

-- Battus! Comment battus? Pourquoi battus?

Maintenant,  l'orient, le jour blanchissait, un jour louche d'une
infinie tristesse, sur les tentes endormies, dans l'une desquelles
on commenait  distinguer les faces terreuses de Loubet et de
Lapoulle, de Chouteau et de Pache, qui ronflaient toujours, la
bouche ouverte. Une aube de deuil se levait, parmi les brumes
couleur de suie qui taient montes, l-bas, du fleuve lointain.




II


Vers huit heures, le soleil dissipa les nues lourdes, et un
ardent et pur dimanche d'aot resplendit sur Mulhouse, au milieu
de la vaste plaine fertile. Du camp, maintenant veill,
bourdonnant de vie, on entendait les cloches de toutes les
paroisses carillonner  la vole, dans l'air limpide. Ce beau
dimanche d'effroyable dsastre avait sa gaiet, son ciel clatant
des jours de fte.

Gaude, brusquement, sonna  la distribution, et Loubet s'tonna.
Quoi? Qu'y avait-il? tait-ce le poulet qu'il avait promis la
veille  Lapoulle? N dans les halles, rue de la Cossonnerie, fils
de hasard d'une marchande au petit tas, engag pour des sous,
comme il disait, aprs avoir fait tous les mtiers, il tait le
fricoteur, le nez tourn continuellement  la friandise. Et il
alla voir, pendant que Chouteau, l'artiste, le peintre en
btiments de Montmartre, bel homme et rvolutionnaire, furieux
d'avoir t rappel aprs son temps fini, blaguait frocement
Pache, qu'il venait de surprendre en train de faire sa prire, 
genoux derrire la tente. En voil un calotin! est-ce qu'il ne
pouvait pas lui demander cent mille livres de rente,  son bon
Dieu? Mais Pache, arriv d'un village perdu de la Picardie, chtif
et la tte en pointe, se laissait plaisanter, avec la douceur
muette des martyrs. Il tait le souffre-douleur de l'escouade, en
compagnie de Lapoulle, le colosse, la brute pousse dans les
marais de la Sologne, si ignorant de tout, que, le jour de son
arrive au rgiment, il avait demand  voir le roi. Et, bien que
la nouvelle dsastreuse de Froeschwiller circult depuis le lever,
les quatre hommes riaient, faisaient avec leur indiffrence de
machine les besognes accoutumes.

Mais il y eut un grognement de surprise goguenarde.

C'tait Jean, le caporal, qui, accompagn de Maurice, revenait de
la distribution, avec du bois  brler. Enfin, on distribuait le
bois, que les troupes avaient vainement attendu la veille, pour
cuire la soupe. Douze heures de retard seulement.

-- Bravo, l'intendance! cria Chouteau.

-- N'importe, a y est! dit Loubet. Ah! ce que je vais vous faire
un chouette pot-au-feu!

D'habitude, il se chargeait volontiers de la popote; et on l'en
remerciait, car il cuisinait  ravir. Mais il accablait alors
Lapoulle de corves extraordinaires.

-- Va chercher le champagne, va chercher les truffes...

Puis, ce matin-l, une ide baroque de gamin de Paris se moquant
d'un innocent, lui traversa la cervelle.

-- Plus vite que a! Donne-moi le poulet.

-- O donc, le poulet?

-- Mais l, par terre... Le poulet que je t'ai promis, le poulet
que le caporal vient d'apporter!

Il lui dsignait un gros caillou blanc,  leurs pieds. Lapoulle,
interloqu, finit par le prendre et par le retourner entre ses
doigts.

-- Tonnerre de Dieu! veux-tu laver le poulet!... Encore! Lave-lui
les pattes, lave-lui le cou!...  grande eau, feignant!

Et, pour rien, pour la rigolade, parce que l'ide de la soupe le
rendait gai et farceur, il flanqua la pierre avec la viande dans
la marmite pleine d'eau.

-- C'est a qui va donner du got au bouillon! Ah! tu ne savais
pas a, tu ne sais donc rien, sacre andouille!... Tu auras le
croupion, tu verras si c'est tendre!

L'escouade se tordait de la tte de Lapoulle, maintenant
convaincu, se pourlchant. Cet animal de Loubet, pas moyen de
s'ennuyer avec lui! Et, lorsque le feu crpita au soleil, lorsque
la marmite se mit  chanter, tous, en dvotion, rangs autour,
s'panouirent, regardant danser la viande, humant la bonne odeur
qui commenait  se rpandre. Ils avaient une faim de chien depuis
la veille, l'ide de manger emportait tout. On tait ross, mais
a n'empchait pas qu'il fallait s'emplir. D'un bout  l'autre du
camp, les feux des cuisines flambaient, les marmites bouillaient,
et c'tait une joie vorace et chantante, au milieu des claires
voles de cloches qui continuaient  venir de toutes les paroisses
de Mulhouse.

Mais, comme il allait tre neuf heures, une agitation se propagea,
des officiers coururent, et le lieutenant Rochas,  qui le
capitaine Beaudoin avait donn un ordre, passa devant les tentes
de sa section.

-- Allons, pliez tout, emballez tout, on part!

-- Mais la soupe?

-- Un autre jour, la soupe! On part tout de suite!

Le clairon de Gaude sonnait, imprieux. Ce fut une consternation,
une colre sourde. Eh quoi! Partir sans manger, ne pas attendre
une heure que la soupe ft possible! L'escouade voulut quand mme
boire le bouillon; mais ce n'tait encore que de l'eau chaude; et
la viande, pas cuite, rsistait, pareille  du cuir sous les
dents. Chouteau grogna des paroles rageuses. Jean dut intervenir,
afin de hter les prparatifs de ses hommes. Qu'y avait-il donc de
si press,  filer ainsi,  bousculer les gens, sans leur laisser
le temps de reprendre des forces? Et, comme, devant Maurice, on
disait qu'on marchait  la rencontre des Prussiens, pour la
revanche, il haussa les paules, incrdule. En moins d'un quart
d'heure, le camp fut lev, les tentes plies, rattaches sur les
sacs, les faisceaux dfaits, et il ne resta, sur la terre nue, que
les feux des cuisines qui achevaient de s'teindre.

C'taient de graves raisons qui venaient de dcider le gnral
Douay  une retraite immdiate. La dpche du sous-prfet de
Schelestadt, vieille dj de trois jours, se trouvait confirme:
on tlgraphiait qu'on avait vu de nouveau les feux des Prussiens
qui menaaient Markolsheim; et, d'autre part, un tlgramme
annonait qu'un corps d'arme ennemi passait le Rhin  Huningue.
Des dtails arrivaient, abondants, prcis: la cavalerie et
l'artillerie aperues, les troupes en marche, se rendant de toutes
parts  leur point de ralliement. Si l'on s'attardait une heure,
c'tait srement la ligne de retraite sur Belfort coupe. Dans le
contre-coup de la dfaite, aprs Wissembourg et Froeschwiller, le
gnral, isol, perdu  l'avant-garde, n'avait qu' se replier en
hte; d'autant plus que les nouvelles, reues le matin,
aggravaient encore celles de la nuit.

En avant, tait parti l'tat-major, au grand trot, poussant de
l'peron les montures, dans la crainte d'tre devanc et de
trouver dj les Prussiens  Altkirch. Le gnral Bourgain-
Desfeuilles, qui prvoyait une tape dure, avait eu la prcaution
de traverser Mulhouse, pour y djeuner copieusement, en maugrant
de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, tait
dsol; les habitants,  l'annonce de la retraite, sortaient dans
les rues, se lamentaient du brusque dpart de ces troupes, dont
ils avaient si instamment implor la venue: on les abandonnait
donc, les richesses incalculables entasses dans la gare allaient-
elles tre laisses  l'ennemi, leur ville elle-mme devait-elle,
avant le soir, n'tre plus qu'une ville conquise? Puis, le long
des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages,
des maisons isoles, s'taient eux aussi plants devant leur
porte, tonns, effars. Eh quoi! Ces rgiments qu'ils avaient vus
passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans
avoir combattu! Les chefs taient sombres, htaient leurs chevaux,
sans vouloir rpondre aux questions, comme si le malheur et
galop  leurs trousses. C'tait donc vrai que les Prussiens
venaient d'craser l'arme, qu'ils coulaient de toutes parts en
France, comme la crue d'un fleuve dbord? Et dj, dans l'air
muet, les populations, gagnes par la panique montante, croyaient
entendre le lointain roulement de l'invasion, grondant plus haut
de minute en minute; et dj, des charrettes s'emplissaient de
meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient  la
file par les chemins, o passait le galop d'pouvante.

Dans la confusion de la retraite, le long du canal du Rhne au
Rhin, prs du pont, le 106e dut s'arrter, au premier kilomtre de
l'tape. Les ordres de marche, mal donns et plus mal excuts
encore, venaient d'accumuler l toute la deuxime division; et le
passage tait si troit, un passage de cinq mtres  peine, que le
dfil s'ternisait.

Deux heures s'coulrent, le 106e attendait toujours, immobile,
devant l'interminable flot qui passait devant lui. Les hommes
debout, sous le soleil ardent, le sac au dos, l'arme au pied,
finissaient par se rvolter d'impatience.

-- Parat que nous sommes de l'arrire-garde, dit la voix
blagueuse de Loubet.

Mais Chouteau s'emporta.

-- C'est pour se foutre de nous qu'ils nous font cuire. Nous
tions l les premiers, nous aurions d filer.

Et, comme, de l'autre ct du canal, par la vaste plaine fertile,
par les chemins plats, entre les houblonnires et les bls mrs,
on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des
troupes, qui refaisaient en sens inverse le chemin dj fait la
veille, des ricanements circulrent, toute une moquerie furieuse.

-- Ah! nous nous cavalons! reprit Chouteau! Eh bien! Elle est
rigolo, leur marche  l'ennemi, dont ils nous bourrent les
oreilles, depuis l'autre matin... Non, vrai, c'est trop crne! On
arrive, et puis on refout le camp, sans avoir seulement le temps
d'avaler sa soupe!

L'enragement des rires augmenta, et Maurice, qui tait prs de
Chouteau, lui donnait raison. Puisqu'on restait l, comme des
pieux,  attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas
laisss faire tranquillement bouillir la soupe et la manger? La
faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite
renverse trop tt, sans qu'ils pussent comprendre la ncessit de
cette prcipitation, qui leur paraissait imbcile et lche. De
fameux livres, tout de mme!

Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu'il accusait
de la mauvaise tenue de ses hommes.

Attir par le bruit, le capitaine Beaudoin s'tait approch.

-- Silence dans les rangs!

Jean, muet, en vieux soldat d'Italie, rompu  la discipline,
regardait Maurice, que la blague mauvaise et emporte de Chouteau
semblait amuser; et il s'tonnait, comment un monsieur, un garon
qui avait reu tant d'instruction, pouvait-il approuver des
choses, peut-tre vraies tout de mme, mais qui n'taient pas 
dire? Si chaque soldat se mettait  blmer les chefs et  donner
son avis, on n'irait pas loin, pour sr.

Enfin, aprs une heure encore d'attente, le 106e reut l'ordre
d'avancer. Seulement, le pont tait toujours si encombr par la
queue de la division, que le plus fcheux dsordre se produisit.
Plusieurs rgiments se mlrent, des compagnies filrent quand
mme, emportes; tandis que d'autres, rejetes au bord de la
route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble  la
confusion, un escadron de cavalerie s'entta  passer, refoulant
dans les champs voisins les tranards que l'infanterie semait
dj. Au bout de la premire heure de marche, toute une dbandade
tranait le pied, s'allongeait, attarde comme  plaisir.

Ce fut ainsi que Jean se trouva en arrire, gar au fond d'un
chemin creux, avec son escouade, qu'il n'avait pas voulu lcher.
Le 106e avait disparu, plus un homme ni mme un officier de la
compagnie. Il n'y avait l que des soldats isols, un ple-mle
d'inconnus, reints ds le commencement de l'tape, chacun
marchant  son loisir, au hasard des sentiers. Le soleil tait
accablant, il faisait trs chaud; et le sac, alourdi par la tente
et le matriel compliqu qui le gonflait, pesait terriblement aux
paules. Beaucoup n'avaient point l'habitude de le porter, gns
dj dans l'paisse capote de campagne, pareille  une chape de
plomb. Brusquement, un petit soldat ple, les yeux emplis d'eau,
s'arrta, jeta son sac dans un foss, avec un grand soupir, le
souffle fort de l'homme  l'agonie qui se reprend  l'existence.

-- En voil un qui est dans le vrai, murmura Chouteau.

Pourtant, il continuait de marcher, le dos arrondi sous le poids.
Mais, deux autres s'tant dbarrasss  leur tour, il ne put
tenir.

-- Ah! zut! cria-t-il.

Et, d'un coup d'paule, il lana son sac contre un talus. Merci!
Vingt-cinq kilos sur l'chine, il en avait assez! On n'tait pas
des btes de somme, pour traner a.

Presque aussitt, Loubet l'imita et fora Lapoulle  en faire
autant. Pache, qui se signait devant les croix de pierre
rencontres, dfit les bretelles, posa tout le paquet
soigneusement au pied d'un petit mur, comme s'il devait revenir le
chercher. Et Maurice seul restait charg, lorsque Jean, en se
retournant, vit ses hommes les paules libres.

-- Reprenez vos sacs, on m'empoignerait, moi!

Mais les hommes, sans se rvolter encore, la face mauvaise et
muette, allaient toujours, poussant le caporal devant eux, dans le
chemin troit.

-- Voulez-vous bien reprendre vos sacs, ou je ferai mon rapport!

Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de maurice.
Son rapport! Cette brute de paysan allait faire son rapport, parce
que des malheureux, les muscles broys, se soulageaient!

Et, dans une fivre d'aveugle colre, lui aussi fit sauter les
bretelles, laissa tomber son sac au bord du chemin, en fixant sur
Jean des yeux de dfi.

-- C'est bon, dit de son air sage ce dernier, qui ne pouvait
engager une lutte. Nous rglerons a ce soir.

Maurice souffrait abominablement des pieds. Ses gros et durs
souliers, auxquels il n'tait pas accoutum, lui avaient mis la
chair en sang. Il tait de sant assez faible, il gardait  la
colonne vertbrale comme une plaie vive, la meurtrissure
intolrable du sac, bien qu'il en ft dbarrass; et le poids de
son fusil, qu'il ne savait de quel bras porter, suffisait  lui
faire perdre le souffle. Mais il tait angoiss plus encore par
son agonie morale, dans une de ces crises de dsesprance
auxquelles il tait sujet. Tout d'un coup, sans rsistance
possible, il assistait  la ruine de sa volont, il tombait aux
mauvais instincts,  un abandon de lui-mme, dont il sanglotait de
honte ensuite. Ses fautes,  Paris, n'avaient jamais t que les
folies de l'autre, comme il disait, du garon faible qu'il
devenait aux heures lches, capable des pires vilenies. Et, depuis
qu'il tranait les pieds, sous l'crasant soleil, dans cette
retraite qui ressemblait  une droute, il n'tait plus qu'une
bte de ce troupeau attard, dband, semant les chemins. C'tait
le choc en retour de la dfaite, du tonnerre qui avait clat trs
loin,  des lieues, et dont l'cho perdu battait maintenant les
talons de ces hommes, pris de panique, fuyant sans avoir vu un
ennemi. Qu'esprer  cette heure? Tout n'tait-il pas fini? On
tait battu, il n'y avait plus qu' se coucher et  dormir.

-- Ca ne fait rien, cria trs haut Loubet, avec son rire d'enfant
des halles, ce n'est tout de mme pas  Berlin que nous allons.

 Berlin!  Berlin! Maurice entendit ce cri hurl par la foule
grouillante des boulevards, pendant la nuit de fol enthousiasme,
qui l'avait dcid  s'engager. Le vent venait de tourner, sous un
coup de tempte; et il y avait une saute terrible, et tout le
temprament de la race tait dans cette confiance exalte, qui
tombait brusquement, ds le premier revers,  la dsesprance dont
le galop l'emportait parmi ces soldats errants, vaincus et
disperss, avant d'avoir combattu.

-- Ah! ce qu'il me scie les pattes, le flingot! reprit Loubet, en
changeant une fois encore son fusil d'paule. En voil un
mirliton, pour se promener! Et, faisant allusion  la somme qu'il
avait touche comme remplaant:

-- N'importe! Quinze cents balles, pour ce mtier-l, on est
rudement vol!... Ce qu'il doit fumer de bonnes pipes, au coin de
son feu, le richard  la place de qui je vais me faire casser la
gueule!

-- Moi, grogna Chouteau, j'avais fini mon temps, j'allais filer...
Ah! vrai, ce n'est pas de chance, de tomber dans une cochonnerie
d'histoire pareille!

Il balanait son fusil, d'une main rageuse. Puis, violemment, il
le lana aussi de l'autre ct d'une haie.

-- Eh! va donc, sale outil!

Le fusil tourna deux fois sur lui-mme, alla s'abattre dans un
sillon et resta l, trs long, immobile, pareil  un mort. Dj,
d'autres volaient, le rejoignaient. Le champ bientt fut plein
d'armes gisantes, d'une tristesse raidie d'abandon, sous le lourd
soleil. Ce fut une pidmique folie, la faim qui tordait les
estomacs, les chaussures qui blessaient les pieds, cette marche
dont on souffrait, cette dfaite imprvue dont on entendait
derrire soi la menace. Plus rien  esprer de bon, les chefs qui
lchaient pied, l'intendance qui ne les nourrissait seulement pas,
la colre, l'embtement, l'envie d'en finir tout de suite, avant
d'avoir commenc. Alors, quoi? Le fusil pouvait aller rejoindre le
sac. Et, dans une rage imbcile, au milieu de ricanements de fous
qui s'amusent, les fusils volaient, le long de la queue sans fin
des tranards, pars au loin dans la campagne.

Loubet, avant de se dbarrasser du sien, lui fit excuter un beau
moulinet, comme  une canne de tambour-major. Lapoulle, en voyant
tous les camarades jeter le leur, dut croire que cela rentrait
dans la manoeuvre; et il imita le geste. Mais Pache, dans la
confuse conscience du devoir, qu'il devait  son ducation
religieuse, refusa d'en faire autant, couvert d'injures par
Chouteau, qui le traitait d'enfant de cur.

-- En voil un cafard!... Parce que sa vieille paysanne de mre
lui a fait avaler le bon Dieu tous les dimanches!... Va donc
servir la messe, c'est lche de ne pas tre avec les camarades!

Trs sombre, Maurice marchait en silence, la tte penche sous le
ciel de feu. Il n'avanait plus que dans un cauchemar d'atroce
lassitude, hallucin de fantmes, comme s'il allait  un gouffre,
l-bas, devant lui; et c'tait une dpression de toute sa culture
d'homme instruit, un abaissement qui le tirait  la bassesse des
misrables dont il tait entour.

-- Tenez! dit-il brusquement  Chouteau, vous avez raison!

Et Maurice avait dj pos son fusil sur un tas de pierres,
lorsque Jean, qui tentait vainement de s'opposer  cet abandon
abominable des armes, l'aperut. Il se prcipita.

-- Reprenez votre fusil tout de suite, tout de suite, entendez-
vous!

Un flot de terrible colre tait mont soudain  la face de Jean.
Lui, si calme d'habitude, toujours port  la conciliation, avait
des yeux de flamme, une voix tonnante d'autorit. Ses hommes, qui
ne l'avaient jamais vu comme a, s'arrtrent, surpris.

-- Reprenez votre fusil tout de suite, ou vous aurez affaire 
moi!

Maurice, frmissant, ne laissa tomber qu'un mot, qu'il voulait
rendre outrageux.

-- Paysan!

-- Oui, c'est bien a, je suis un paysan, tandis que vous tes un
monsieur, vous!... Et c'est pour a que vous tes un cochon, oui!
Un sale cochon. Je ne vous l'envoie pas dire.

Des hues s'levaient, mais le caporal poursuivait avec une force
extraordinaire:

-- Quand on a de l'instruction, on le fait voir... Si nous sommes
des paysans et des brutes, vous nous devriez l'exemple  tous,
puisque vous en savez plus long que nous... Reprenez votre fusil,
nom de Dieu! O je vous fais fusiller en arrivant  l'tape.

Dompt, Maurice avait ramass le fusil. Des larmes de rage lui
voilaient les yeux. Il continua sa marche en chancelant comme un
homme ivre, au milieu des camarades qui,  prsent, ricanaient de
ce qu'il avait cd. Ah! ce Jean! Il le hassait d'une
inextinguible haine, frapp au coeur de cette leon si dure, qu'il
sentait juste. Et, Chouteau ayant grogn,  son ct, que des
caporaux de cette espce, on attendait un jour de bataille pour
leur loger une balle dans la tte, il vit rouge, il se vit
nettement cassant le crne de Jean, derrire un mur.

Mais il y eut une diversion. Loubet remarqua que Pache, pendant la
querelle, avait, lui aussi, abandonn enfin son fusil, doucement,
en le couchant au bas d'un talus. Pourquoi? Il n'essaya point de
l'expliquer, riant en dessous, de la faon gourmande et un peu
honteuse d'un garon sage  qui on reproche son premier pch.
Trs gai, ragaillardi, il marcha les bras ballants. Et, par les
longues routes ensoleilles, entre les bls mrs et les
houblonnires qui se succdaient toujours pareils, la dbandade
continuait, les tranards n'taient plus, sans sacs et sans
fusils, qu'une foule gare, pitinante, un ple-mle de vauriens
et de mendiants,  l'approche desquels les portes des villages
pouvants se fermaient.

 ce moment, une rencontre acheva d'enrager Maurice. Un sourd
roulement arrivait de loin, c'tait l'artillerie de rserve,
partie la dernire, dont la tte, tout d'un coup, dboucha d'un
coude de la route; et les tranards dbands n'eurent que le temps
de se jeter dans les champs voisins. Elle marchait en colonne,
elle dfilait d'un trot superbe, dans un bel ordre correct, tout
un rgiment de six batteries, le colonel en dehors et au centre,
les officiers  leur place. Les pices passaient, sonores,  des
intervalles gaux, strictement observs, accompagnes chacune de
son caisson, de ses chevaux et de ses hommes. Et Maurice, dans la
cinquime batterie, reconnut parfaitement la pice de son cousin
Honor. Le marchal des logis tait l, camp firement sur son
cheval,  la gauche du conducteur de devant, un bel homme blond,
Adolphe, qui montait un porteur solide, une bte alezane,
admirablement accouple avec le sous-verge trottant prs d'elle;
tandis que, parmi les six servants, assis deux par deux sur les
coffres de la pice et du caisson, se trouvait  son rang le
pointeur, Louis, un petit brun, le camarade d'Adolphe, la paire,
comme on disait, selon la rgle tablie de marier un homme 
cheval et un homme  pied. Ils apparurent grandis  Maurice, qui
avait fait leur connaissance au camp; et la pice, attele de ses
quatre chevaux, suivie du caisson que six autres chevaux tiraient,
lui sembla clatante ainsi qu'un soleil, soigne, astique, aime
de tout son monde, des btes et des gens, serrs autour d'elle,
dans une discipline et une tendresse de famille brave; et surtout
il souffrit affreusement du regard mprisant que le cousin Honor
jeta sur les tranards, stupfait soudain de l'apercevoir parmi ce
troupeau d'hommes dsarms. Dj, le dfil se terminait, le
matriel des batteries, les prolonges, les fourragres, les
forges. Puis, dans un dernier flot de poussire, ce furent les
haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange, dont le trot
se perdit  un autre coude de la route, au milieu du grondement
peu  peu dcroissant des sabots et des roues.

-- Pardi! Dclara Loubet, ce n'est pas malin de faire les crnes,
quand on va en voiture!

L'tat-major avait trouv Altkirch libre. Pas de Prussiens encore.
Et, toujours dans la crainte d'tre talonn, de les voir paratre
d'une minute  l'autre, le gnral Douay avait voulu qu'on pousst
jusqu' Dannemarie, o les ttes de colonne n'taient entres qu'
cinq heures du soir. Il tait huit heures, la nuit se faisait,
qu'on tablissait  peine les bivouacs, dans la confusion des
rgiments rduits de moiti. Les hommes, extnus, tombaient de
faim et de fatigue. Jusqu' prs de dix heures, on vit arriver,
cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies, les soldats
isols, les petits groupes, toute cette lamentable et interminable
queue des clops et des rvolts, sems le long des chemins.

Jean, ds qu'il put rejoindre son rgiment, se mit en qute du
lieutenant Rochas, pour faire son rapport. Il le trouva, ainsi que
le capitaine Beaudoin, en confrence avec le colonel, tous les
trois devant la porte d'une petite auberge, trs proccups de
l'appel, inquiets de savoir o taient leurs hommes. Ds les
premiers mots du caporal au lieutenant, le colonel De Vineuil qui
entendit, le fit approcher, le fora  tout dire. Sa longue face
jaune, o les yeux taient rests trs noirs, dans la blancheur
des pais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes,
exprima une dsolation muette.

-- Mon colonel, s'cria le capitaine Beaudoin, sans attendre
l'avis de son chef, il faut fusiller une demi-douzaine de ces
bandits.

Et le lieutenant Rochas approuvait du menton. Mais le colonel eut
un geste d'impuissance.

-- Ils sont trop... Comment voulez-vous? Prs de sept cents! Qui
prendre l dedans? ... Et puis, si vous saviez! Le gnral ne veut
pas. Il est paternel, il dit qu'en Afrique il n'a jamais puni un
homme... Non, non! Je ne puis rien. C'est terrible.

Le capitaine osa rpter:

-- C'est terrible... C'est la fin de tout.

Et Jean se retirait, lorsqu'il entendit le major Bouroche, qu'il
n'avait pas vu, debout sur le seuil de l'auberge, gronder de
sourdes paroles: plus de discipline, plus de punitions, arme
fichue! Avant huit jours, les chefs recevraient des coups de pied
au derrire; tandis que, si l'on avait tout de suite cass la tte
 quelques-uns de ces gaillards, les autres auraient rflchi
peut-tre.

Personne ne fut puni. Des officiers,  l'arrire-garde, qui
escortaient les voitures du convoi, avaient eu l'heureuse
prcaution de faire ramasser les sacs et les fusils, aux deux
bords des chemins. Il n'en manqua qu'un petit nombre, les hommes
furent rarms  la pointe du jour, comme furtivement, pour
touffer l'affaire. Et l'ordre tait de lever le camp  cinq
heures; mais, ds quatre heures, on rveilla les soldats, on
pressa la retraite sur Belfort, dans la certitude que les
Prussiens n'taient plus qu' deux ou trois lieues. On avait d
encore se contenter de biscuit, les troupes restaient fourbues de
cette nuit trop courte et fivreuse, sans rien de chaud dans
l'estomac. De nouveau, ce matin-l, la bonne conduite de la marche
se trouva compromise par ce dpart prcipit.

Ce fut une journe pire, d'une infinie tristesse. L'aspect du pays
avait chang, on tait entr dans une contre montagneuse, les
routes montaient, dvalaient par des pentes plantes de sapins; et
les troites valles, embroussailles de gents, taient toutes
fleuries d'or. Mais, au travers de cette campagne clatante sous
le grand soleil d'aot, la panique soufflait plus affole  chaque
heure, depuis la veille. Une dpche, recommandant aux maires
d'avertir les habitants qu'ils feraient bien de mettre  l'abri ce
qu'ils avaient de prcieux, venait de porter l'pouvante  son
comble. L'ennemi tait donc l? Aurait-on seulement le temps de se
sauver? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de
l'invasion, ce roulement sourd de fleuve dbord qui, maintenant,
 chaque nouveau village, s'aggravait d'un nouvel effroi, au
milieu des clameurs et des lamentations.

Maurice marchait d'un pas de somnambule, les pieds saignants, les
paules crases par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il
avanait dans le cauchemar de ce qu'il voyait; et, autour de lui,
la conscience du pitinement des camarades s'en tait alle, il ne
sentait que Jean  sa gauche, extnu par la mme fatigue et la
mme douleur. C'tait lamentable, ces villages qu'on traversait,
d'une piti  serrer le coeur d'angoisse. Ds qu'apparaissaient
les troupes en retraite, cette dbandade des soldats reints,
tranant la jambe, les habitants s'agitaient, htaient leur fuite.
Eux si tranquilles quinze jours plus tt, toute cette Alsace qui
attendait la guerre avec un sourire, convaincue qu'on se battrait
en Allemagne! Et la France tait envahie, et c'tait chez eux,
autour de leur maison, dans leurs champs, que la tempte crevait,
comme un de ces terribles ouragans de grle et de foudre qui
anantissent une province en deux heures! Devant les portes, au
milieu d'une furieuse confusion, les hommes chargeaient les
voitures, entassaient les meubles, au risque de briser tout. En
haut, par les fentres, les femmes jetaient un dernier matelas,
passaient le berceau qu'on allait oublier. On sanglait le bb
dedans, on l'accrochait au sommet, parmi les pieds des chaises et
des tables renverses. Sur une autre charrette,  l'arrire, on
liait, contre une armoire, le vieux grand-pre infirme, qu'on
emportait comme une chose. Puis, c'taient ceux qui n'avaient pas
de voiture, qui empilaient leur mnage en travers d'une brouette;
et d'autres s'loignaient avec une charge de hardes entre les
bras, d'autres n'avaient song qu' sauver la pendule, qu'ils
serraient sur leur coeur, ainsi qu'un enfant. On ne pouvait tout
prendre, des meubles abandonns, des paquets de linge trop lourds
restaient dans le ruisseau. Certains, avant le dpart, fermaient
tout, les maisons semblaient mortes, portes et fentres closes;
tandis que le plus grand nombre, dans leur hte, dans la certitude
dsespre que tout serait dtruit, laissaient les vieilles
demeures ouvertes, les fentres et les portes bantes sur le vide
des pices dmnages; et elles taient les plus tristes, d'une
tristesse affreuse de ville prise, dpeuple par la peur, ces
pauvres maisons ouvertes au vent, d'o les chats eux-mmes
s'taient enfuis, dans le frisson de ce qui allait venir.  chaque
village, le pitoyable spectacle s'assombrissait, le nombre des
dmnageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la
bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les
larmes.

Mais Maurice, surtout, sentait l'angoisse l'touffer, le long de
la grand-route, par la campagne libre. L,  mesure qu'on
approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n'tait
plus qu'un cortge ininterrompu. Ah! les pauvres gens qui
croyaient trouver un asile sous les murs de la place! L'homme
tapait sur le cheval, la femme suivait, tranant les enfants. Des
familles se htaient, crases de fardeaux, dbandes, les petits
ne pouvant suivre, dans l'aveuglante blancheur du chemin que
chauffait le soleil de plomb. Beaucoup avaient retir leurs
souliers, marchaient pieds nus, pour courir plus vite; et des
mres  moiti vtues, sans cesser d'allonger le pas, donnaient le
sein  des marmots en larmes. Les faces effares se tournaient en
arrire, les mains hagardes faisaient de grands gestes, comme pour
fermer l'horizon, dans ce vent de panique qui chevelait les ttes
et fouettait les vtements attachs  la hte. D'autres, des
fermiers, avec tous leurs serviteurs, se jetaient  travers
champs, poussaient devant eux les troupeaux lchs, les moutons,
les vaches, les boeufs, les chevaux, qu'on avait fait sortir 
coups de bton des tables et des curies. Ceux-l gagnaient les
gorges, les hauts plateaux, les forts dsertes, soulevant la
poussire des grandes migrations, lorsque autrefois les peuples
envahis cdaient la place aux barbares conqurants. Ils allaient
vivre sous la tente, dans quelque cirque de rochers solitaires, si
loin de tout chemin, que pas un soldat ennemi n'oserait s'y
hasarder. Et les fumes volantes qui les enveloppaient, se
perdaient derrire les bouquets de sapins, avec le bruit
dcroissant des beuglements et des sabots du btail, tandis que,
sur la route, le flot des voitures et des pitons passait
toujours, gnant la marche des troupes, si compact aux approches
de Belfort, d'un tel courant irrsistible de torrent largi, que
des haltes,  plusieurs reprises, devinrent ncessaires.

Alors, ce fut pendant une de ces courtes haltes que Maurice
assista  une scne, dont le souvenir lui resta comme celui d'un
soufflet, reu en plein visage.

Au bord du chemin, se trouvait une maison isole, la demeure de
quelque paysan pauvre, dont le maigre bien s'tendait derrire.
Celui-l n'avait pas voulu quitter son champ, attach au sol par
des racines trop profondes; et il restait, ne pouvant s'loigner,
sans laisser l des lambeaux de sa chair. On l'apercevait dans une
salle basse, cras sur un banc, regardant d'un oeil vide dfiler
ces soldats, dont la retraite allait livrer son bl mr 
l'ennemi. Debout  son ct, sa femme, jeune encore, tenait un
enfant, tandis qu'un autre se pendait  ses jupes; et tous les
trois se lamentaient. Mais, tout d'un coup, dans le cadre de la
porte violemment ouverte, parut la grand'mre, une trs vieille
femme, haute, maigre, avec des bras nus, pareils  des cordes
noueuses, qu'elle agitait furieusement. Ses cheveux gris, chapps
de son bonnet, s'envolaient autour de sa tte dcharne, et sa
rage tait si grande, que les paroles qu'elle criait,
s'tranglaient dans sa gorge, indistinctes.

D'abord, les soldats s'taient mis  rire. Elle avait une bonne
tte, la vieille folle! Puis, des mots leur parvinrent, la vieille
criait:

-- Canailles! Brigands! Lches! Lches!

D'une voix de plus en plus perante, elle leur crachait l'insulte
de lchet,  toute vole. Et les rires cessrent, un grand froid
avait pass dans les rangs. Les hommes baissaient la tte,
regardaient ailleurs.

-- Lches! Lches! Lches!

Brusquement, elle parut encore grandir. Elle se soulevait, d'une
maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long
bras de l'ouest  l'est, d'un tel geste immense, qu'il semblait
emplir le ciel.

-- Lches, le Rhin n'est pas l... Le Rhin est l-bas, lches,
lches!

Enfin, on se remettait en marche, et Maurice dont le regard,  ce
moment, rencontra le visage de Jean, vit que les yeux de celui-ci
taient pleins de grosses larmes. Il en eut un saisissement, son
malheur en fut accru,  l'ide que les brutes avaient elles-mmes
senti l'injure, qu'on ne mritait pas et qu'il fallait subir. Tout
s'effondrait dans sa pauvre tte endolorie, jamais il ne put se
rappeler comment il avait achev l'tape.

Le 7e corps avait employ la journe entire, pour franchir les
vingt-trois kilomtres qui sparent Dannemarie de Belfort; et de
nouveau la nuit tombait, il tait trs tard, lorsque les troupes
purent installer leurs bivouacs sous les murs de la place, 
l'endroit mme d'o elles taient parties, quatre jours
auparavant, pour marcher  l'ennemi. Malgr l'heure avance et la
fatigue extrme, les soldats tinrent absolument  allumer les feux
de cuisine et  faire la soupe. Depuis le dpart, c'tait enfin la
premire fois qu'ils avalaient quelque chose de chaud. Et, autour
des feux, sous la nuit frache, les nez s'enfonaient dans les
cuelles, des grognements d'aise commenaient  s'lever,
lorsqu'une rumeur qui courait, stupfia le camp. Deux dpches
nouvelles taient arrives coup sur coup: les Prussiens n'avaient
point pass le Rhin  Markolsheim, et il n'y avait plus un seul
Prussien  Huningue. Le passage du Rhin  Markolsheim, le pont de
bateaux tabli  la clart de grands foyers lectriques, tous ces
rcits alarmants taient simplement un cauchemar, une
hallucination inexplique du sous-prfet de Schelestadt. Et quant
au corps d'arme qui menaait Huningue, le fameux corps d'arme de
la Fort-Noire, devant lequel tremblait l'Alsace, il n'tait
compos que d'un infime dtachement wurtembergeois, deux
bataillons et un escadron, dont la tactique habile, les marches,
les contremarches rptes, les apparitions imprvues et
soudaines, avaient fait croire  la prsence de trente  quarante
mille hommes. Dire que, le matin encore, on avait failli faire
sauter le viaduc de Dannemarie! Vingt lieues d'une riche contre
venaient d'tre ravages, sans raison aucune, par la plus imbcile
des paniques; et, au souvenir de ce qu'ils avaient vu dans cette
journe lamentable, les habitants fuyant affols, poussant leurs
bestiaux vers la montagne, le flot des voitures charges de
meubles coulant vers la ville, parmi le troupeau des enfants et
des femmes, les soldats se fchaient, s'exclamaient, au milieu de
ricanements exasprs.

-- Ah! non, elle est trop drle! Bgayait Loubet, la bouche
pleine, en agitant sa cuiller. Comment! C'est l l'ennemi qu'on
nous menait combattre? Il n'y avait personne!... Douze lieues en
avant, douze lieues en arrire, et pas un chat devant nous! Tout
a pour rien, pour le plaisir d'avoir eu peur!

Chouteau, qui torchait bruyamment l'cuelle, gueula alors contre
les gnraux, sans les nommer.

-- Hein? Les cochons! Sont-ils assez crtins! De fameux livres
qu'on nous a donns l! S'ils se sont cavals ainsi, quand il n'y
avait personne, hein?

Auraient-ils pris leurs jambes  leur cou, s'ils s'taient trouvs
en face d'une vraie arme!

On avait jet une nouvelle brasse de bois dans le feu, pour la
joie claire de la grande flamme qui montait, et Lapoulle, en train
de se chauffer batement les jambes, clatait d'un rire idiot,
sans comprendre, lorsque Jean, aprs avoir commenc par faire la
sourde oreille, se permit de dire, paternellement:

-- Taisez-vous donc!... Si l'on vous entendait, a pourrait mal
tourner.

Lui-mme, dans son simple bon sens, tait outr de la btise des
chefs. Mais il fallait bien les faire respecter; et, comme
Chouteau grognait encore, il lui coupa la parole.

-- Taisez-vous!... Voici le lieutenant, adressez-vous  lui, si
vous avez des observations  faire.

Maurice, assis silencieusement  l'cart, avait baiss la tte.
Ah! c'tait bien la fin de tout!  peine avait-on commenc, et
c'tait fini. Cette indiscipline, cette rvolte des hommes, au
premier revers, faisaient dj de l'arme une bande sans liens
aucuns, dmoralise, mre pour toutes les catastrophes. L, sous
Belfort, eux n'avaient pas vu un Prussien, et ils taient battus.

Les jours qui suivirent, furent, dans leur monotonie, frissonnants
d'attente et de malaise. Pour occuper ses troupes, le gnral
Douay les fit travailler aux ouvrages de dfense de la place, fort
incomplets. On remuait la terre avec rage, on tranchait le roc. Et
pas une nouvelle! O tait l'arme de Mac-Mahon? Que faisait-on
sous Metz? Les rumeurs les plus extravagantes circulrent,  peine
quelques journaux de Paris venaient-ils augmenter par leurs
contradictions les tnbres anxieuses o l'on se dbattait. Deux
fois, le gnral avait crit, demand des ordres, sans mme
recevoir de rponse. Cependant, le 12 aot enfin, le 7e corps se
complta par l'arrive de la troisime division, qui dbarquait
d'Italie; mais il n'y avait toujours l que deux divisions, car la
premire, battue  Froeschwiller, s'tait trouve emporte dans la
droute, sans qu'on st encore  cette heure o le courant l'avait
jete. Puis, aprs une semaine de cet abandon, de cette sparation
totale d'avec le reste de la France, un tlgramme apporta l'ordre
du dpart. Ce fut une grande joie, on prfrait tout  cette vie
mure qu'on menait. Et, pendant les prparatifs, les suppositions
recommencrent, personne ne savait o l'on se rendait: les uns
disaient qu'on allait dfendre Strasbourg, tandis que d'autres
parlaient mme d'une pointe hardie dans la Fort-Noire, pour
couper la ligne de retraite des Prussiens.

Ds le lendemain matin, le 106e partit un des premiers, entass
dans des wagons  bestiaux. Le wagon o se trouvait l'escouade de
Jean, fut particulirement empli,  ce point que Loubet prtendait
qu'il n'avait pas la place pour ternuer. Comme les distributions,
une fois de plus, venaient d'avoir lieu dans le plus grand
dsordre, les soldats ayant reu en eau-de-vie ce qu'ils auraient
d recevoir en vivres, presque tous taient ivres, d'une ivresse
violente et hurlante, qui se rpandait en chansons obscnes. Le
train roulait, on ne se voyait plus dans le wagon, que la fume
des pipes noyait d'un brouillard; il y rgnait une insupportable
chaleur, la fermentation de ces corps empils; tandis que, de la
voiture noire et fuyante, sortaient des vocifrations, dominant le
grondement des roues, allant s'teindre au loin, dans les mornes
campagnes. Et ce fut seulement  Langres que les troupes
comprirent qu'on les ramenait vers Paris.

-- Ah! nom de Dieu! rptait Chouteau, qui rgnait dj dans son
coin, en matre indiscut, par sa toute-puissance de beau parleur,
c'est bien sr qu'on va nous aligner  Charentonneau, pour
empcher Bismarck d'aller coucher aux Tuileries.

Les autres se tordaient, trouvaient a trs farce, sans savoir
pourquoi. D'ailleurs, les moindres incidents du voyage soulevaient
des hues, des cris et des rires assourdissants: les paysans
plants sur le bord de la voie, les groupes de gens anxieux qui
attendaient le passage des trains, aux petites stations, avec
l'espoir d'obtenir des nouvelles, toute cette France effare et
frissonnante devant l'invasion. Et les populations accourues ne
recevaient ainsi au visage, dans le coup de vent de la locomotive
et la vision rapide du train, noy de vapeur et de bruit, que le
hurlement de toute cette chair  canon, charrie  grande vitesse.
Cependant, dans une gare o l'on s'arrta, trois dames bien mises,
des bourgeoises riches de la ville, qui distribuaient aux soldats
des tasses de bouillon, eurent un vrai succs. Les hommes
pleuraient, en les remerciant et en leur baisant les mains.

Mais, plus loin, les abominables chansons, les cris sauvages
recommencrent. Et il arriva ainsi, un peu aprs Chaumont, que le
train en croisa un autre, charg d'artilleurs, que l'on devait
conduire  Metz. La marche venait d'tre ralentie, les soldats des
deux trains fraternisrent dans une effroyable clameur. Du reste,
ce furent les artilleurs, plus ivres sans doute, debout, les
poings hors des wagons, qui l'emportrent, en jetant ce cri, avec
une telle violence dsespre, qu'il couvrait tout:

--  la boucherie!  la boucherie!  la boucherie!

Il sembla qu'un grand froid, un vent glacial de charnier passait.
Il se fit un brusque silence, dans lequel on entendit le
ricanement de Loubet.

-- Pas gais, les camarades!

-- Mais ils ont raison, reprit Chouteau, de sa voix d'orateur de
cabaret, c'est dgotant d'envoyer un tas de braves garons se
faire casser la gueule, pour de sales histoires dont ils ne savent
pas le premier mot.

Et il continua. C'tait le pervertisseur, le mauvais ouvrier de
Montmartre, le peintre en btiments flneur et noceur, ayant mal
digr les bouts de discours entendus dans les runions publiques,
mlant des neries rvoltantes aux grands principes d'galit et
de libert. Il savait tout, il endoctrinait les camarades, surtout
Lapoulle, dont il avait promis de faire un gaillard.

-- Hein? Vieux, c'est bien simple!... Si Badinguet et Bismarck ont
une dispute, qu'ils rglent a entre eux,  coups de poing, sans
dranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent
seulement pas et qui n'ont pas envie de se battre.

Tout le wagon riait, amus, conquis, et Lapoulle, sans savoir qui
tait Badinguet, incapable de dire mme s'il se battait pour un
empereur ou pour un roi, rptait, de son air de colosse enfant:

-- Bien sr,  coups de poing, et on trinque aprs!

Mais Chouteau avait tourn la tte vers Pache, qu'il entreprenait
 son tour.

-- C'est comme toi qui crois au bon Dieu... Il a dfendu de se
battre, ton bon Dieu. Alors, espce de serin, pourquoi es-tu ici?

-- Dame! Rpondit Pache interloqu, je n'y suis pas pour mon
plaisir... Seulement, les gendarmes...

-- Les gendarmes! Ah, ouiche! On s'en fout, des gendarmes!... Vous
ne savez pas, vous tous, ce que nous ferions, si nous tions de
bons bougres? ... Tout  l'heure, quand on nous dbarquera, nous
filerions, oui! Nous filerions tranquillement, en laissant ce gros
cochon de Badinguet et toute sa clique de gnraux de quatre sous
se dbarbouiller comme ils l'entendraient avec leurs sales
Prussiens!

Des bravos clatrent, la perversion agissait, et Chouteau alors
triompha, en sortant ses thories, o roulaient dans un flot
trouble la rpublique, les droits de l'homme, la pourriture de
l'empire qu'il fallait jeter bas, la trahison de tous les chefs
qui les commandaient, vendus chacun pour un million, ainsi que
cela tait prouv. Lui se proclamait rvolutionnaire, les autres
ne savaient seulement pas s'ils taient rpublicains, ni mme de
quelle faon on pouvait l'tre, except Loubet, le fricoteur, qui,
lui aussi, connaissait son opinion, n'ayant jamais t que pour la
soupe; mais, tous, entrans, n'en criaient pas moins contre
l'empereur, les officiers, la sacre boutique qu'ils lcheraient,
et raide! Au premier embtement. Et, soufflant sur leur ivresse
montante, Chouteau guettait de l'oeil Maurice, le monsieur, qu'il
gayait, qu'il tait fier d'avoir avec lui; si bien que, pour le
passionner  son tour, il eut l'ide de tomber sur Jean, immobile
et comme endormi jusque-l, au milieu du vacarme, les yeux demi-
clos. Depuis la dure leon donne par le caporal  l'engag
volontaire, qu'il avait forc  reprendre son fusil, si celui-ci
gardait quelque rancune contre son chef, c'tait bien le cas de
jeter les deux hommes l'un sur l'autre.

-- C'est comme j'en connais qui ont parl de nous faire fusiller,
reprit Chouteau menaant. Des salauds qui nous traitent pire que
des btes, qui ne comprennent pas que, lorsqu'on a assez du sac et
du flingot, ae donc! On foute tout a dans les champs, pour voir
s'il en poussera d'autres!... Hein? Les camarades, qu'est-ce
qu'ils diraient, ceux-l, si,  cette heure que nous les tenons
dans un petit coin, nous les jetions  leur tour sur la voie? ...
Ca y est-il, hein? Faut un exemple, pour qu'on ne nous embte plus
avec cette sale guerre!  mort les punaises  Badinguet!  mort
les salauds qui veulent qu'on se batte!

Jean tait devenu trs rouge, sous le flot du sang de colre qui
parfois lui montait au visage, dans ses rares coups de passion.
Bien qu'il ft serr par ses voisins comme dans un tau vivant, il
se leva, avana ses poings tendus et sa face enflamme, d'un air
si terrible, que l'autre blmit.

-- Tonnerre de Dieu! veux-tu te taire  la fin, cochon!... Voil
des heures que je ne dis rien, puisqu'il n'y a plus de chefs et
que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc. Bien sr,
oui! J'aurais rendu un fier service au rgiment, en le
dbarrassant d'une fichue crapule de ton espce... Mais coute, du
moment o les punitions sont de la blague, c'est  moi que tu
auras affaire. Il n'y a plus de caporal, il y a un bon bougre que
tu embtes et qui va te fermer le bec... Ah! sacr lche, tu ne
veux pas te battre et tu cherches  empcher les autres de se
battre! Rpte un peu voir, que je cogne!

Dj, tout le wagon, retourn, soulev par la belle crnerie de
Jean, abandonnait Chouteau, qui bgayait, reculant devant les gros
poings de son adversaire.

-- Et je me fiche de Badinguet, comme de toi, entends-tu? ... Moi,
la politique, la rpublique ou l'empire, je m'en suis toujours
fichu; et, aujourd'hui comme autrefois, lorsque je cultivais mon
champ, je n'ai jamais dsir qu'une chose, c'est le bonheur de
tous, le bon ordre, les bonnes affaires... Certainement que a
embte tout le monde, de se battre. Mais a n'empche qu'on
devrait les coller au mur, les canailles qui viennent vous
dcourager, quand on a dj tant de peine  se conduire
proprement. Nom de Dieu! les amis, votre sang ne fait donc pas
qu'un tour, lorsqu'on vous dit que les Prussiens sont chez vous et
qu'il faut les foutre dehors!

Alors, avec cette facilit des foules  changer de passion, les
soldats acclamrent le caporal, qui rptait son serment de casser
la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se
battre. Bravo, le caporal! on allait vite rgler son affaire 
Bismarck!

Et, au milieu de la sauvage ovation, Jean, calm, dit poliment 
Maurice, comme s'il ne se ft pas adress  un de ses hommes:

-- Monsieur, vous ne pouvez pas tre avec les lches... Allez,
nous ne sommes pas encore battus, c'est nous qui finirons bien par
les rosser un jour, les Prussiens!

 cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler
jusqu'au coeur. Il restait troubl, humili. Quoi? Cet homme
n'tait donc pas qu'un rustre? Et il se rappelait l'affreuse haine
dont il avait brl, en ramassant son fusil, jet dans une minute
d'inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement,  la
vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille
grand'mre, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant
le Rhin, l-bas, derrire l'horizon. tait-ce la fraternit des
mmes fatigues et des mmes douleurs, subies ensemble, qui
emportait ainsi sa rancune? Lui, de famille bonapartiste, n'avait
jamais rv la rpublique qu' l'tat thorique; et il se sentait
plutt tendre pour la personne de l'empereur, il tait pour la
guerre, la vie mme des peuples. Tout d'un coup, l'espoir lui
revenait, dans une de ces sautes d'imagination qui lui taient
familires; tandis que l'enthousiasme qui l'avait, un soir, pouss
 s'engager, battait de nouveau en lui, gonflant son coeur d'une
certitude de victoire.

-- Mais c'est certain, caporal, dit-il gaiement, nous les
rosserons!

Le wagon roulait, roulait toujours, emportant sa charge d'hommes,
dans l'paisse fume des pipes et l'touffante chaleur des corps
entasss, jetant aux stations anxieuses qu'on traversait, aux
paysans hagards, plants le long des haies, ses obscnes chansons
en une clameur d'ivresse. Le 20 aot on tait  Paris,  la gare
de Pantin, et le soir mme on repartait, on dbarquait le
lendemain  Reims, en route pour le camp de Chlons.




III


 sa grande surprise, Maurice vit que le 106e descendait  Reims
et recevait l'ordre d'y camper. On n'allait donc pas  Chlons
rejoindre l'arme? Et, lorsque, deux heures plus tard, son
rgiment eut form les faisceaux,  une lieue de la ville, du ct
de Courcelles, dans la vaste plaine qui s'tend le long du canal
de l'Aisne  la Marne, son tonnement grandit encore, en apprenant
que toute l'arme de Chlons se repliait depuis le matin et venait
bivouaquer en cet endroit. En effet, d'un bout de l'horizon 
l'autre, jusqu' Saint-Thierry et  la Neuvillette, au del mme
de la route de Laon, des tentes se dressaient, les feux de quatre
corps d'arme flamberaient l le soir. videmment, le plan qui
avait prvalu tait d'aller prendre position sous Paris, pour y
attendre les Prussiens. Et il en fut trs heureux. N'tait-ce pas
le plus sage?

Cette aprs-midi du 21, Maurice la passa  flner au travers du
camp, en qute de nouvelles. On tait trs libre, la discipline
semblait s'tre relche encore, les hommes s'cartaient,
rentraient  leur fantaisie. Lui, tranquillement, finit par
retourner  Reims, o il voulait toucher un bon de cent francs,
qu'il avait reu de sa soeur Henriette. Dans un caf, il entendit
un sergent parler du mauvais esprit des dix-huit bataillons de la
garde mobile de la Seine, qu'on venait de renvoyer  Paris: le 6e
bataillon surtout avait failli tuer ses chefs. L-bas, au camp,
journellement, les gnraux taient insults, et les soldats ne
saluaient mme plus le marchal De Mac-Mahon, depuis
Froeschwiller. Le caf s'emplissait de voix, une violente
discussion clata entre deux bourgeois paisibles, au sujet du
nombre d'hommes que le marchal allait avoir sous ses ordres. L'un
parlait de trois cent mille, c'tait fou. L'autre, plus
raisonnable, numrait les quatre corps: le 12e, pniblement
complt au camp,  l'aide de rgiments de marche et d'une
division d'infanterie de marine; le 1er, dont les dbris
arrivaient dbands depuis le 14, et dont on reformait tant bien
que mal les cadres; enfin, le 5e, dfait sans avoir combattu,
emport, disloqu dans la droute, et le 7e qui dbarquait,
dmoralis lui aussi, amoindri de sa premire division, qu'il
venait seulement de retrouver  Reims, en pices; au plus, cent
vingt mille hommes, en comptant la cavalerie de rserve, les
divisions Bonnemain et Margueritte. Mais le sergent s'tant ml 
la querelle, en traitant avec un mpris furieux cette arme, un
ramassis d'hommes sans cohsion, un troupeau d'innocents mens au
massacre par des imbciles, les deux bourgeois, pris d'inquitude,
craignant d'tre compromis, filrent.

Dehors, Maurice tcha de se procurer des journaux. Il se bourra
les poches de tous les numros qu'il put acheter; et il les lisait
en marchant, sous les grands arbres des magnifiques promenades qui
bordent la ville. O taient donc les armes allemandes? Il
semblait qu'on les et perdues. Deux sans doute se trouvaient du
ct de Metz: la premire, celle que le gnral Steinmetz
commandait, surveillant la place; la seconde, celle du prince
Frdric-Charles, tchant de remonter la rive droite de la
Moselle, pour couper  Bazaine la route de Paris. Mais la
troisime arme, celle du prince royal de Prusse, l'arme
victorieuse  Wissembourg et  Froeschwiller, et qui poursuivait
le 1er corps et le 5e, o tait-elle rellement, au milieu du
gchis des informations contradictoires? Campait-elle encore 
Nancy? Arrivait-elle devant Chlons, pour qu'on et quitt le camp
avec une telle hte, en incendiant les magasins, des objets
d'quipement, des fourrages, des provisions de toutes sortes? Et
la confusion, les hypothses les plus contraires recommenaient
d'ailleurs,  propos des plans qu'on prtait aux gnraux.
Maurice, comme spar du monde, apprit seulement alors les
vnements de Paris: le coup de foudre de la dfaite sur tout un
peuple certain de la victoire, l'motion terrible des rues, la
convocation des chambres, la chute du ministre libral qui avait
fait le plbiscite, l'empereur dchu de son titre de gnral en
chef, forc de passer le commandement suprme au marchal Bazaine.
Depuis le 16, l'empereur tait au camp de Chlons, et tous les
journaux parlaient d'un grand conseil, tenu le 17, o avaient
assist le prince Napolon et des gnraux; mais ils ne
s'accordaient gure entre eux sur les vritables dcisions prises,
en dehors des faits qui en rsultaient: le gnral Trochu nomm
gouverneur de Paris, le marchal De Mac-Mahon mis  la tte de
l'arme de Chlons, ce qui impliquait le complet effacement de
l'empereur. On sentait un effarement, une irrsolution immenses,
des plans opposs, qui se combattaient, qui se succdaient d'heure
en heure. Et toujours cette question: o donc taient les armes
allemandes? Qui avait raison, de ceux qui prtendaient Bazaine
libre, en train d'oprer sa retraite par les places du nord, ou de
ceux qui le disaient dj bloqu sous Metz? Un bruit persistant
courait de gigantesques batailles, de luttes hroques soutenues
du 14 au 20, pendant toute une semaine, sans qu'il s'en dgaget
autre chose qu'un formidable retentissement d'armes, lointain et
perdu.

Alors, Maurice, les jambes casses de fatigue, s'assit sur un
banc. La ville, autour de lui, semblait vivre de sa vie
quotidienne, et des bonnes, sous les beaux arbres, surveillaient
des enfants, tandis que les petits rentiers faisaient d'un pas
ralenti leur habituelle promenade. Il avait repris ses journaux,
lorsqu'il tomba sur un article qui lui avait chapp, l'article
d'une feuille ardente de l'opposition rpublicaine. Brusquement,
tout s'claira. Le journal affirmait que, dans le conseil du 17,
tenu au camp de Chlons, la retraite de l'arme sur Paris avait
t dcide, et que la nomination du gnral Trochu n'tait faite
que pour prparer la rentre de l'empereur. Mais il ajoutait que
ces rsolutions venaient de se briser devant l'attitude de
l'impratrice-rgente et du nouveau ministre. Pour l'impratrice,
une rvolution tait certaine, si l'empereur reparaissait. On lui
prtait ce mot: il n'arriverait pas vivant aux Tuileries. Aussi
voulait-elle, de toute son entte volont, la marche en avant, la
jonction quand mme avec l'arme de Metz, soutenue d'ailleurs par
le gnral de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, qui avait
un plan de marche foudroyante et victorieuse, pour donner la main
 Bazaine. Et, le journal gliss sur les genoux, Maurice
maintenant, les regards perdus, croyait tout comprendre: les deux
plans qui se combattaient, les hsitations du marchal De Mac-
Mahon  entreprendre cette marche de flanc si dangereuse avec des
troupes peu solides, les ordres impatients, de plus en plus
irrits, qui lui arrivaient de Paris, qui le poussaient  la
tmrit folle de cette aventure. Puis, au milieu de cette lutte
tragique, il eut tout d'un coup la vision nette de l'empereur,
dmis de son autorit impriale qu'il avait confie aux mains de
l'impratrice-rgente, dpouill de son commandement de gnral en
chef dont il venait d'investir le marchal Bazaine, n'tant plus
absolument rien, une ombre d'empereur, indfinie et vague, une
inutilit sans nom et encombrante, dont on ne savait quoi faire,
que Paris repoussait et qui n'avait plus de place dans l'arme,
depuis qu'il s'tait engag  ne pas mme donner un ordre.

Cependant, le lendemain matin, aprs une nuit orageuse, qu'il
dormit hors de la tente, roul dans sa couverture, ce fut un
soulagement pour Maurice, d'apprendre que, dcidment, la retraite
sur Paris l'emportait. On parlait d'un nouveau conseil, tenu la
veille au soir, auquel assistait l'ancien vice-empereur, M Rouher,
envoy par l'impratrice pour hter la marche sur Verdun, et que
le marchal semblait avoir convaincu du danger d'un pareil
mouvement. Avait-on reu de mauvaises nouvelles de Bazaine? On
n'osait l'affirmer. Mais l'absence de nouvelles mme tait
significative, tous les officiers de quelque bon sens se
prononaient pour l'attente sous Paris, dont on allait tre ainsi
l'arme de secours. Et, convaincu qu'on se replierait ds le
lendemain, puisqu'on disait les ordres donns, Maurice, heureux,
voulut satisfaire une envie d'enfant qui le tourmentait: celle
d'chapper pour une fois  la gamelle, de djeuner quelque part
sur une nappe, d'avoir devant lui une bouteille, un verre, une
assiette, toutes ces choses dont il lui semblait tre priv depuis
des mois. Il avait de l'argent, il fila le coeur battant, comme
pour une fredaine, cherchant une auberge.

Ce fut, au del du canal,  l'entre du village de Courcelles,
qu'il trouva le djeuner rv. La veille, on lui avait dit que
l'empereur tait descendu dans une maison bourgeoise de ce
village; et il y tait venu flner par curiosit, il se souvenait
d'avoir vu,  l'angle de deux routes, ce cabaret avec sa tonnelle,
d'o pendaient de belles grappes de raisin, dj dores et mres.
Sous la vigne grimpante, il y avait des tables peintes en vert,
tandis que, dans la vaste cuisine, par la porte grande ouverte, on
apercevait l'horloge sonore, les images d'pinal colles parmi les
faences, l'htesse norme activant le tournebroche. Derrire,
s'tendait un jeu de boules. Et c'tait bon enfant, gai et joli,
toute la vieille guinguette Franaise.

Une belle fille, de poitrine solide, vint lui demander, en
montrant ses dents blanches:

-- Est-ce que monsieur djeune?

-- Mais oui, je djeune!... Donnez-moi des oeufs, une ctelette,
du fromage!... Et du vin blanc!

Il la rappela.

-- Dites, n'est-ce pas dans une de ces maisons que l'empereur est
descendu?

-- Tenez! Monsieur, dans celle qui est l devant nous... Vous ne
voyez pas la maison, elle est derrire ce grand mur que des arbres
dpassent.

Alors, il s'installa sous la tonnelle, dboucla son ceinturon pour
tre plus  l'aise, choisit sa table, sur laquelle le soleil,
filant  travers les pampres, jetait des palets d'or. Et il
revenait toujours  ce grand mur jaune, qui abritait l'empereur.
C'tait en effet une maison cache, mystrieuse, dont on ne voyait
pas mme les tuiles du dehors. L'entre donnait de l'autre ct,
sur la rue du village, une rue troite, sans une boutique, ni mme
une fentre, qui tournait entre des murailles mornes. Derrire, le
petit parc faisait comme un lot d'paisse verdure, parmi les
quelques constructions voisines. Et l, il remarqua,  l'autre
bord de la route, encombrant une large cour, entoure de remises
et d'curies, tout un matriel de voitures et de fourgons, au
milieu d'un va-et-vient continu d'hommes et de chevaux.

-- Est-ce que c'est pour l'empereur, tout a? demanda-t-il,
croyant plaisanter,  la servante, qui talait sur la table une
nappe trs blanche.

-- Pour l'empereur tout seul, justement! rpondit-elle de son bel
air de gaiet, heureuse de montrer ses dents fraches.

Et, renseigne sans doute par les palefreniers, qui, depuis la
veille, venaient boire, elle numra: l'tat-major compos de
vingt-cinq officiers, les soixante cent-gardes et le peloton de
guides du service d'escorte, les six gendarmes du service de la
prvt; puis, la maison, comprenant soixante-treize personnes,
des chambellans, des valets de chambre et de bouche, des
cuisiniers, des marmitons; puis, quatre chevaux de selle et deux
voitures pour l'empereur, dix chevaux pour les cuyers, huit pour
les piqueurs et les grooms, sans compter quarante-sept chevaux de
poste; puis, un char  bancs, douze fourgons  bagages, dont deux,
rservs aux cuisiniers, avaient fait son admiration par la
quantit d'ustensiles, d'assiettes et de bouteilles qu'on y
apercevait, en bel ordre.

-- Oh! Monsieur, on n'a pas ide de ces casseroles! a luit comme
des soleils... Et toutes sortes de plats, de vases, de machines
qui servent je ne peux pas mme vous dire  quoi!... Et une cave,
oui! Du Bordeaux, du Bourgogne, du Champagne, de quoi donner une
fameuse noce!

Dans la joie de la nappe trs blanche, ravi du vin blanc qui
tincelait dans son verre, Maurice mangea deux oeufs  la coque,
avec une gourmandise qu'il ne se connaissait pas.  gauche,
lorsqu'il tournait la tte, il avait, par une des portes de la
tonnelle, la vue de la vaste plaine, plante de tentes, toute une
ville grouillante qui venait de pousser parmi les chaumes, entre
le canal et Reims.  peine quelques maigres bouquets d'arbres
tachaient-ils de vert la grise tendue. Trois moulins dressaient
leurs bras maigres. Mais, au-dessus des confuses toitures de
Reims, que noyaient des cimes de marronniers, le colossal vaisseau
de la cathdrale se profilait dans l'air bleu, gant malgr la
distance,  ct des maisons basses. Et des souvenirs de classe,
des leons apprises, nonnes, revenaient dans sa mmoire: le
sacre de nos rois, la sainte ampoule, Clovis, Jeanne D'Arc, toute
la glorieuse vieille France.

Puis, comme Maurice, envahi de nouveau par l'ide de l'empereur,
dans cette modeste maison bourgeoise, si discrtement close,
ramenait les yeux sur le grand mur jaune, il fut surpris d'y lire,
charbonn en normes lettres, ce cri: vive Napolon!  ct
d'obscnits maladroites, dmesurment grossies. La pluie avait
lav les lettres, l'inscription, videmment, tait ancienne.
Quelle singulire chose, sur cette muraille, ce cri du vieil
enthousiasme guerrier, qui acclamait sans doute l'oncle, le
conqurant, et non le neveu! Dj, toute son enfance renaissait,
chantait dans ses souvenirs, lorsque, l-bas, au Chesne-Populeux,
ds le berceau, il coutait les histoires de son grand-pre, un
des soldats de la grande arme. Sa mre tait morte, son pre
avait d accepter un emploi de percepteur, dans cette faillite de
la gloire qui avait frapp les fils des hros, aprs la chute de
l'empire; et le grand-pre vivait l, d'une infime pension,
retomb  la mdiocrit de cet intrieur de bureaucrate, n'ayant
d'autre consolation que de conter ses campagnes  ses petits-
enfants, les deux jumeaux, le garon et la fille, aux mmes
cheveux blonds, dont il tait un peu la mre. Il installait
Henriette sur son genou gauche, Maurice sur son genou droit, et
c'tait pendant des heures des rcits homriques de batailles.

Les temps se confondaient, cela semblait se passer en dehors de
l'histoire, dans un choc effroyable de tous les peuples. Les
anglais, les autrichiens, les Prussiens, les russes, dfilaient
tour  tour et ensemble, au petit bonheur des alliances, sans
qu'il ft toujours possible de savoir pourquoi les uns taient
battus plutt que les autres. Mais, en fin de compte, tous taient
battus, invitablement battus  l'avance, dans une pousse
d'hrosme et de gnie qui balayait les armes comme de la paille.
C'tait Marengo, la bataille en plaine, avec ses grandes lignes
savamment dveloppes, son impeccable retraite en chiquier, par
bataillons, silencieux et impassibles sous le feu, la lgendaire
bataille perdue  trois heures, gagne  six, o les huit cents
grenadiers de la garde consulaire brisrent l'lan de toute la
cavalerie autrichienne, o Desaix arriva pour mourir et pour
changer la droute commenante en une immortelle victoire. C'tait
Austerlitz, avec son beau soleil de gloire dans la brume d'hiver,
Austerlitz dbutant par la prise du plateau de Pratzen, se
terminant par la terrifiante dbcle des tangs glacs, tout un
corps d'arme russe s'effondrant sous la glace, les hommes, les
btes, dans un affreux craquement, tandis que le Dieu Napolon,
qui avait naturellement tout prvu, htait le dsastre  coups de
boulets. C'tait Ina, le tombeau de la puissance Prussienne,
d'abord des feux de tirailleurs  travers le brouillard d'octobre,
l'impatience de Ney qui manque de tout compromettre, puis l'entre
en ligne d'Augereau qui le dgage, le grand choc dont la violence
emporte le centre ennemi, enfin la panique, le sauve-qui-peut
d'une cavalerie trop vante, que nos hussards sabrent ainsi que
des avoines mres, semant la valle romantique d'hommes et de
chevaux moissonns. C'tait Eylau, l'abominable Eylau, la plus
sanglante, la boucherie entassant les corps hideusement dfigurs,
Eylau rouge de sang sous sa tempte de neige, avec son morne et
hroque cimetire, Eylau encore tout retentissant de sa
foudroyante charge des quatre-vingts escadrons de Murat, qui
traversrent de part en part l'arme russe, jonchant le sol d'une
telle paisseur de cadavres, que Napolon lui-mme en pleura.
C'tait Friedland, le grand pige effroyable o les russes de
nouveau vinrent tomber comme une bande de moineaux tourdis, le
chef-d'oeuvre de stratgie de l'empereur qui savait tout et
pouvait tout, notre gauche immobile, imperturbable, tandis que
Ney, ayant pris la ville, rue par rue, dtruisait les ponts, puis
notre gauche alors se ruant sur la droite ennemie, la poussant 
la rivire, l'crasant dans cette impasse, une telle besogne de
massacre, qu'on tuait encore  dix heures du soir. C'tait Wagram,
les autrichiens voulant nous couper du Danube, renforant toujours
leur aile droite pour battre Massna, qui, bless, commandait en
calche dcouverte, et Napolon, malin et titanique, les laissant
faire, et tout d'un coup cent pices de canon enfonant d'un feu
terrible leur centre dgarni, le rejetant  plus d'une lieue,
pendant que la droite, pouvante de son isolement, lchant pied
devant Massna redevenu victorieux, emporte le reste de l'arme
dans une dvastation de digue rompue. C'tait enfin la Moskowa, o
le clair soleil d'Austerlitz reparut pour la dernire fois, une
terrifiante mle d'hommes, la confusion du nombre et du courage
entt, des mamelons enlevs sous l'incessante fusillade, des
redoutes prises d'assaut  l'arme blanche, de continuels retours
offensifs disputant chaque pouce de terrain, un tel acharnement de
bravoure de la garde russe, qu'il fallut pour la victoire les
furieuses charges de Murat, le tonnerre de trois cents canons
tirant ensemble et la valeur de Ney, le triomphal prince de la
journe. Et, quelle que ft la bataille, les drapeaux flottaient
avec le mme frisson glorieux dans l'air du soir, les mmes cris
de: vive Napolon! Retentissaient  l'heure o les feux de bivouac
s'allumaient sur les positions conquises, la France tait partout
chez elle, en conqurante qui promenait ses aigles invincibles
d'un bout de l'Europe  l'autre, n'ayant qu' poser le pied dans
les royaumes pour faire rentrer en terre les peuples dompts.

Maurice achevait sa ctelette, gris moins par le vin blanc qui
ptillait au fond de son verre, que par tant de gloire voque,
chantant dans sa mmoire, lorsque son regard tomba sur deux
soldats en loques, couverts de boue, pareils  des bandits las de
rouler les routes; et il les entendit demander  la servante des
renseignements sur l'exacte position des rgiments camps le long
du canal.

Alors, il les appela.

-- Eh! Camarades, par ici!... Mais vous tes du 7e corps, vous!

-- Bien sr, de la premire division!... Ah! foutre! je vous le
promets, que j'en suis!  preuve que j'tais  Froeschwiller, o
il ne faisait pas froid, je vous en rponds... Et, tenez! le
camarade, lui, est du 1er corps, et il tait  Wissembourg, encore
un sale endroit!

Ils dirent leur histoire, rouls dans la panique et dans la
droute, rests  demi morts de fatigue au fond d'un foss,
blesss mme lgrement l'un et l'autre, et ds lors tranant la
jambe  la queue de l'arme, forcs de s'arrter dans des villes
par des crises puisantes de fivre, si en retard enfin, qu'ils
arrivaient seulement, un peu remis, en qute de leur escouade.

Le coeur serr, Maurice, qui allait attaquer un morceau de
gruyre, remarqua leurs yeux voraces, fixs sur son assiette.

-- Dites donc, mademoiselle! Encore du fromage, et du pain, et du
vin!... N'est-ce pas, camarades, vous allez faire comme moi? Je
rgale.  votre sant!

Ils s'attablrent, ravis. Et lui, envahi d'un froid grandissant,
les regardait, dans leur dchance lamentable de soldats sans
armes, vtus de pantalons rouges et de capotes si rattachs de
ficelles, rapics de tant de lambeaux diffrents, qu'ils
ressemblaient  des pillards,  des bohmiens achevant d'user la
dfroque de quelque champ de bataille.

-- Ah! foutre, oui! reprit le plus grand, la bouche pleine, ce
n'tait pas drle, l-bas!... Faut avoir vu, raconte donc,
Coutard.

Et le petit raconta, avec des gestes, agitant son pain.

-- Moi, je lavais ma chemise, tandis qu'on faisait la soupe...
Imaginez-vous un sale trou, un vrai entonnoir, avec des bois tout
autour, qui avaient permis  ces cochons de Prussiens de
s'approcher  quatre pattes, sans qu'on s'en doute seulement...
Alors,  sept heures, voil que les obus se mettent  tomber dans
nos marmites. Nom de Dieu! a n'a pas tran, nous avons saut sur
nos flingots, et jusqu' onze heures, vrai! On a cru qu'on leur
allongeait une racle dans les grands prix... Mais faut que vous
sachiez que nous n'tions pas cinq mille et que ces cochons
arrivaient, arrivaient toujours. J'tais, moi, sur un petit
coteau, couch derrire un buisson, et j'en voyais dboucher en
face,  droite,  gauche, oh! De vraies fourmilires, des files de
fourmis noires, si bien que, quand il n'y en avait plus, il y en
avait encore. Ce n'est pas pour dire, mais nous pensions tous que
les chefs taient de rudes serins, de nous avoir fourrs dans un
pareil gupier, loin des camarades, et de nous y laisser aplatir,
sans venir  notre aide... Pour lors, voil notre gnral, le
pauvre bougre de gnral Douay, pas une bte ni un capon, celui-
l, qui gobe une prune et qui s'tale, les quatre fers en l'air.
Nettoy, plus personne! a ne fait rien, on tient tout de mme.
Pourtant, ils taient trop, il fallait bien dguerpir. On se bat
dans un enclos, on dfend la gare, au milieu d'un tel train, qu'il
y avait de quoi rester sourd... Et puis, je ne sais plus, la ville
devait tre prise, nous nous sommes trouvs sur une montagne, le
Geissberg, comme ils disent, je crois; et alors, l, retranchs
dans une espce de chteau, ce que nous en avons tu, de ces
cochons! Ils sautaient en l'air, a faisait plaisir de les voir
retomber sur le nez... Et puis, que voulez-vous? Il en arrivait,
il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant
qu'on en demandait. Le courage, dans ces histoires-l, a ne sert
qu' rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous
avons d foutre le camp... N'empche que, pour des serins, nos
officiers se sont montrs de fameux serins, n'est-ce pas, Picot?

Il y eut un silence. Picot, le plus grand, avala un verre de vin
blanc; et, se torchant d'un revers de main:

-- Bien sr... C'est comme  Froeschwiller, fallait tre bte 
manger du foin pour se battre dans des conditions pareilles. Mon
capitaine, un petit malin, le disait... La vrit est qu'on ne
devait pas savoir. Toute une arme de ces salauds nous est tombe
sur le dos, quand nous tions  peine quarante mille, nous autres.
Et on ne s'attendait pas  se battre ce jour-l, la bataille s'est
engage peu  peu, sans que les chefs le veuillent, parat-il...
Bref! Moi, je n'ai pas tout vu, naturellement. Mais ce que je sais
bien, c'est que la danse a recommenc d'un bout  l'autre de la
journe, et que, lorsqu'on croyait que c'tait fini, pas du tout!
Les violons reprenaient de plus belle... D'abord,  Woerth, un
gentil village, avec un clocher drle, qui a l'air d'un pole, 
cause des carreaux de faence qu'on a mis dessus. Je ne sais
foutre pas pourquoi on nous l'avait fait quitter le matin, car
nous nous sommes us les dents et les ongles pour le roccuper,
sans y parvenir. Oh! Mes enfants, ce qu'on s'est bch l, ce
qu'il y a eu de ventres ouverts et de cervelles crabouilles,
c'est  ne pas croire!... Ensuite, 'a t autour d'un autre
village qu'on s'est cogn: Elsasshaussen, un nom  coucher  la
porte. Nous tions canards par un tas de canons, qui tiraient 
leur aise du haut d'une sacre colline, que nous avions lche
aussi le matin. Et c'est alors que j'ai vu, oui! Moi qui vous
parle, j'ai vu la charge des cuirassiers. Ce qu'ils se sont fait
tuer, les pauvres bougres! Une vraie piti de lancer des chevaux
et des hommes sur un terrain pareil, une pente couverte de
broussailles, coupe de fosss! D'autant plus, nom de Dieu! Que a
ne pouvait servir  rien du tout. N'importe! C'tait crne, a
vous rchauffait le coeur... Ensuite, n'est-ce pas? Il semblait
que le mieux tait de s'en aller souffler plus loin. Le village
flambait comme une allumette, les badois, les wurtembergeois, les
Prussiens, toute la clique, plus de cent vingt mille de ces
salauds,  ce qu'on a compt plus tard, avaient fini par nous
envelopper. Et pas du tout, voil la musique qui repart plus fort,
autour de Froeschwiller! Car, c'est la vrit pure, Mac-Mahon est
peut-tre un serin, mais il est brave. Fallait le voir sur son
grand cheval, au milieu des obus! Un autre aurait fil ds le
commencement, jugeant qu'il n'y a pas de honte  refuser de se
battre, quand on n'est pas de force. Lui, puisque c'tait
commenc, a voulu se faire casser la gueule jusqu'au bout. Et ce
qu'il y a russi!... Dans Froeschwiller, voyez-vous! Ce n'taient
plus des hommes, c'taient des btes qui se mangeaient. Pendant
prs de deux heures, les ruisseaux ont roul du sang... Ensuite,
ensuite, dame! Il a tout de mme fallu dcamper. Et dire qu'on est
venu nous raconter qu' la gauche nous avions culbut les
Bavarois! Tonnerre de bon Dieu! Si nous avions t cent vingt
mille, nous aussi! Si nous avions eu assez de canons et des chefs
un peu moins serins!

Et violents, exasprs encore, dans leurs uniformes en guenilles,
gris de poussire, Coutard et Picot se coupaient du pain,
avalaient de gros morceaux de fromage, en jetant le cauchemar de
leurs souvenirs, sous la jolie treille, aux grappes mres,
cribles par les flches d'or du soleil. Maintenant, ils en
taient  l'effroyable droute qui avait suivi, les rgiments
dbands, dmoraliss, affams, fuyant  travers champs, les
grands chemins roulant une affreuse confusion d'hommes, de
chevaux, de voitures, de canons, toute la dbcle d'une arme
dtruite, fouette du vent fou de la panique. Puisqu'on n'avait
point su se replier sagement et dfendre les passages des Vosges,
o dix mille hommes en auraient arrt cent mille, on aurait d au
moins faire sauter les ponts, combler les tunnels. Mais les
gnraux galopaient, dans l'effarement, et une telle tempte de
stupeur soufflait, emportant  la fois les vaincus et les
vainqueurs, qu'un instant les deux armes s'taient perdues, dans
cette poursuite  ttons sous le grand jour, Mac-Mahon filant vers
Lunville, tandis que le prince royal de Prusse le cherchait du
ct des Vosges. Le 7, les dbris du 1er corps traversaient
Saverne, ainsi qu'un fleuve limoneux et dbord, charriant des
paves. Le 8,  Sarrebourg, le 5e corps venait tomber dans le 1er,
comme un torrent dmont dans un autre, en fuite lui aussi, battu
sans avoir combattu, entranant son chef, le triste gnral de
Failly, affol de ce qu'on faisait remonter  son inaction la
responsabilit de la dfaite. Le 9, le 10, la galopade continuait,
un sauve-qui-peut enrag qui ne regardait mme pas en arrire. Le
11, sous une pluie battante, on descendait vers Bayon, pour viter
Nancy,  la suite d'une rumeur fausse qui disait cette ville au
pouvoir de l'ennemi. Le 12, on campait  Harou, le 13, 
Vicherey; et, le 14, on tait  Neufchteau, o le chemin de fer,
enfin, recueillit cette masse roulante d'hommes qu'il chargea  la
pelle dans des trains, pendant trois jours, pour les transporter 
Chlons. Vingt-quatre heures aprs le dpart du dernier train, les
Prussiens arrivaient.

-- Ah! foutu sort! conclut Picot, ce qu'il a fallu jouer des
jambes!... Et nous qu'on avait laisss  l'hpital!

Coutard achevait de vider la bouteille dans son verre et dans
celui du camarade.

-- Oui, nous avons pris nos cliques et nos claques, et nous
courons encore... Bah! a va mieux tout de mme, puisqu'on peut
boire un coup  la sant de ceux qui n'ont pas eu la gueule
casse.

Maurice, alors, comprit. Aprs la surprise imbcile de
Wissembourg, l'crasement de Froeschwiller tait le coup de
foudre, dont la lueur sinistre venait d'clairer nettement la
terrible vrit. Nous tions mal prpars, une artillerie
mdiocre, des effectifs menteurs, des gnraux incapables; et
l'ennemi, tant ddaign, apparaissait fort et solide, innombrable,
avec une discipline et une tactique parfaites. Le faible rideau de
nos sept corps, dissmins de Metz  Strasbourg, venait d'tre
enfonc par les trois armes allemandes, comme par des coins
puissants. Du coup, nous restions seuls, ni l'Autriche, ni
l'Italie ne viendraient, le plan de l'empereur s'tait effondr
dans la lenteur des oprations et dans l'incapacit des chefs. Et
jusqu' la fatalit qui travaillait contre nous, accumulant les
contretemps, les concidences fcheuses, ralisant le plan secret
des Prussiens, qui tait de couper en deux nos armes, d'en
rejeter une partie sous Metz, pour l'isoler de la France, tandis
qu'ils marcheraient sur Paris, aprs avoir ananti le reste. Ds
maintenant, cela apparaissait mathmatique, nous devions tre
vaincus pour toutes les causes dont l'invitable rsultat
clatait, c'tait le choc de la bravoure inintelligente contre le
grand nombre et la froide mthode. On aurait beau disputer plus
tard, la dfaite, malgr tout, tait fatale, comme la loi des
forces qui mnent le monde.

Brusquement, Maurice, les yeux rveurs et perdus, relut l-bas,
devant lui, le cri: vive Napolon! Charbonn sur le grand mur
jaune. Et il eut une sensation d'intolrable malaise, un
lancement dont la brlure lui trouait le coeur. C'tait donc vrai
que cette France, aux victoires lgendaires, et qui s'tait
promene, tambours battants, au travers de l'Europe, venait d'tre
culbute du premier coup par un petit peuple ddaign? Cinquante
ans avaient suffi, le monde tait chang, la dfaite s'abattait
effroyable sur les ternels vainqueurs. Et il se souvenait de tout
ce que Weiss, son beau-frre, avait dit, pendant la nuit
d'angoisse, devant Mulhouse. Oui, lui seul alors tait
clairvoyant, devinait les causes lentes et caches de notre
affaiblissement, sentait le vent nouveau de jeunesse et de force
qui soufflait d'Allemagne. N'tait-ce pas un ge guerrier qui
finissait, un autre qui commenait? Malheur  qui s'arrte dans
l'effort continu des nations, la victoire est  ceux qui marchent
 l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux plus forts!

Mais,  ce moment, il y eut des rires, des cris de fille qu'on
force et qui plaisante. C'tait le lieutenant Rochas, qui, dans la
vieille cuisine enfume, gaye d'images d'pinal, tenait entre
ses bras la jolie servante, en troupier conqurant. Il parut sous
la tonnelle, o il se fit servir un caf; et, comme il avait
entendu les dernires paroles de Coutard et de Picot, il intervint
gaiement:

-- Bah! mes enfants, ce n'est rien, tout a! C'est le commencement
de la danse, vous allez voir la sacre revanche,  cette heure!...
Pardi! Jusqu' prsent, ils se sont mis cinq contre un. Mais a va
changer, c'est moi qui vous en fiche mon billet!... Nous sommes
trois cent mille, ici. Tous les mouvements que nous faisons et
qu'on ne comprend pas, c'est pour attirer les Prussiens sur nous,
tandis que Bazaine, qui les surveille, va les prendre en queue...
Alors, nous les aplatissons, crac! Comme cette mouche!

D'une claque sonore, entre ses mains, il avait cras une mouche
au vol; et il s'gayait plus haut, et il croyait de toute son
innocence  ce plan si ais, retomb d'aplomb dans sa foi au
courage invincible. Obligeamment, il indiqua aux deux soldats la
place exacte de leur rgiment; puis, heureux, un cigare aux dents,
il s'installa devant sa demi-tasse.

-- Le plaisir a t pour moi, camarades! Rpondit Maurice 
Coutard et  Picot qui s'en allaient, en le remerciant de son
fromage et de sa bouteille de vin.

Il s'tait fait galement servir une tasse de caf, et il
regardait le lieutenant, gagn par sa belle humeur, un peu surpris
pourtant des trois cent mille hommes, lorsqu'on n'tait gure plus
de cent mille, et de sa singulire facilit  craser les
Prussiens entre l'arme de Chlons et l'arme de Metz. Mais il
avait, lui aussi, un tel besoin d'illusion! Pourquoi ne pas
esprer encore, lorsque le pass glorieux chantait toujours si
haut dans sa mmoire? La vieille guinguette tait si joyeuse, avec
sa treille d'o pendait le clair raisin de France, dor de soleil!
De nouveau, il eut une heure de confiance, au-dessus de la grande
tristesse sourde amasse peu  peu en lui.

Maurice avait un instant suivi des yeux un officier de chasseurs
d'Afrique, accompagn d'une ordonnance, qui tous deux venaient de
disparatre au grand trot,  l'angle de la maison silencieuse,
occupe par l'empereur. Puis, comme l'ordonnance reparaissait
seule et s'arrtait avec les deux chevaux,  la porte du cabaret,
il eut un cri de surprise.

-- Prosper!... Moi qui vous croyais  Metz!

C'tait un homme de Remilly, un simple valet de ferme, qu'il avait
connu enfant, lorsqu'il allait passer les vacances chez l'oncle
Fouchard. Tomb au sort, il tait depuis trois ans en Afrique,
lorsque la guerre avait clat; et il avait bon air sous la veste
bleu de ciel, le large pantalon rouge  bandes bleues et la
ceinture de laine rouge, avec sa longue face sche, ses membres
souples et forts, d'une adresse extraordinaire.

-- Tiens! Cette rencontre!... Monsieur Maurice!

Mais il ne se pressait pas, conduisait  l'curie les chevaux
fumants, donnait surtout au sien un coup d'oeil paternel. L'amour
du cheval, pris sans doute ds l'enfance, quand il menait les
btes au labour, lui avait fait choisir la cavalerie.

-- C'est que nous arrivons de Monthois, plus de dix lieues d'une
traite, reprit-il quand il revint; et Zphir va prendre volontiers
quelque chose.

Zphir, c'tait son cheval. Lui, refusa de manger, accepta un caf
seulement. Il attendait son officier, qui attendait l'empereur. Ca
pouvait durer cinq minutes, a pouvait durer deux heures. Alors,
son officier lui avait dit de mettre les chevaux  l'ombre. Et,
comme Maurice, la curiosit veille, tchait de savoir, il eut un
geste vague.

-- Sais pas... Une commission bien sr... Des papiers  remettre.

Mais Rochas, d'un oeil attendri, regardait le chasseur, dont
l'uniforme veillait ses souvenirs d'Afrique.

-- Eh! Mon garon, o tiez-vous, l-bas?

--  Mdah, mon lieutenant.

Mdah! Et ils causrent, rapprochs, malgr la hirarchie.
Prosper s'tait fait  cette vie de continuelle alerte, toujours 
cheval, partant pour la bataille comme on part pour la chasse,
quelque grande battue d'arabes. On avait une seule gamelle par six
hommes, par tribu; et chaque tribu tait une famille, l'un faisant
la cuisine, l'autre lavant le linge, les autres plantant la tente,
soignant les btes, nettoyant les armes. On chevauchait le matin
et l'aprs-midi, charg d'un paquetage norme, par des soleils de
plomb. On allumait le soir, pour chasser les moustiques, de grands
feux, autour desquels on chantait des chansons de France. Souvent,
sous la nuit claire, crible d'toiles, il fallait se relever et
mettre la paix parmi les chevaux, qui, fouetts de vent tide, se
mordaient tout d'un coup, arrachaient les piquets, avec de furieux
hennissements. Puis, c'tait le caf, le dlicieux caf, la grande
affaire, qu'on crasait au fond d'une gamelle et qu'on passait au
travers d'une ceinture rouge d'ordonnance. Mais il y avait aussi
les jours noirs, loin de tout centre habit, en face de l'ennemi.
Alors, plus de feux, plus de chants, plus de noces. On souffrait
parfois horriblement de la privation de sommeil, de la soif et de
la faim. N'importe! On l'aimait, cette existence d'imprvu et
d'aventures, cette guerre d'escarmouches, si propre  l'clat de
la bravoure personnelle, amusante comme la conqute d'une le
sauvage, gaye par les razzias, le vol en grand, et par le
maraudage, les petits vols des chapardeurs, dont les bons tours
lgendaires faisaient rire jusqu'aux gnraux.

-- Ah! dit Prosper, devenu grave, ce n'est pas ici comme l-bas,
on se bat autrement.

Et, sur une nouvelle question de Maurice, il dit leur dbarquement
 Toulon, leur long et pnible voyage jusqu' Lunville. C'tait
l qu'ils avaient appris Wissembourg et Froeschwiller. Ensuite, il
ne savait plus, confondait les villes: de Nancy  Saint-Mihiel, de
Saint-Mihiel  Metz. Le 14, il devait y avoir eu une grande
bataille, l'horizon tait en feu; mais lui n'avait vu que quatre
uhlans, derrire une haie. Le 16, on s'tait battu encore, le
canon faisait rage ds six heures du matin; et on lui avait dit
que, le 18, la danse avait recommenc, plus terrible. Seulement,
les chasseurs n'taient plus l, parce que, le 16,  Gravelotte,
comme ils attendaient d'entrer en ligne, le long d'une route,
l'empereur, qui filait dans une calche, les avait pris en
passant, pour l'accompagner  Verdun. Une jolie trotte, quarante-
deux kilomtres au galop, avec la peur,  chaque instant, d'tre
coups par les Prussiens!

-- Et Bazaine? demanda Rochas.

-- Bazaine? On dit qu'il a t rudement content que l'empereur lui
fiche la paix.

Mais le lieutenant voulait savoir si Bazaine arrivait. Et Prosper
eut un geste vague: est-ce qu'on pouvait dire? Eux, depuis le 16,
avaient pass les journes en marches et contremarches sous la
pluie, en reconnaissances, en grand'gardes, sans voir un ennemi.
Maintenant, ils faisaient partie de l'arme de Chlons. Son
rgiment, deux autres de chasseurs de France et un de hussards,
formaient l'une des divisions de la cavalerie de rserve, la
premire division, commande par le gnral Margueritte, dont il
parlait avec une tendresse enthousiaste.

-- Ah! le bougre! En voil un rude lapin! Mais  quoi bon?
Puisqu'on n'a encore su que nous faire patauger dans la boue!

Il y eut un silence. Puis, Maurice causa un instant de Remilly, de
l'oncle Fouchard, et Prosper regretta de ne pouvoir aller serrer
la main d'Honor, le marchal des logis, dont la batterie devait
camper  plus d'une lieue de l, de l'autre ct du chemin de
Laon. Mais un brouement de cheval lui fit dresser l'oreille, il
se leva, disparut pour s'assurer que Zphir ne manquait de rien.
Peu  peu, des soldats de toute arme et de tous grades
envahissaient la guinguette,  cette heure de la demi-tasse et du
pousse-caf. Pas une des tables ne restait libre, c'tait une
gaiet clatante d'uniformes dans la verdure des pampres
clabousss de soleil. Le major Bouroche venait de s'asseoir prs
de Rochas, lorsque Jean se prsenta, porteur d'un ordre.

-- Mon lieutenant, c'est le capitaine qui vous attendra  trois
heures, pour un rglement de service.

D'un signe de tte, Rochas dit qu'il serait exact; et Jean ne
partit pas tout de suite, sourit  Maurice, qui allumait une
cigarette. Depuis la scne du wagon, il y avait entre les deux
hommes une trve tacite, comme une tude rciproque, de plus en
plus bienveillante.

Prosper tait revenu, pris d'impatience.

-- Je vas manger, moi, si mon chef ne sort pas de cette baraque...
C'est fichu, l'empereur est capable de ne pas rentrer avant ce
soir.

-- Dites donc, demanda Maurice, dont la curiosit se rveillait,
c'est peut-tre bien des nouvelles de Bazaine que vous apportez?

-- Possible! On en causait l-bas,  Monthois.

Mais il y eut un brusque mouvement. Et Jean, qui tait rest  une
des portes de la tonnelle, se retourna, en disant:

-- L'empereur!

Tous furent aussitt debout. Entre les peupliers, par la grande
route blanche, un peloton de cent-gardes apparaissait, d'un luxe
d'uniformes correct encore et resplendissant, avec le grand soleil
dor de leur cuirasse. Puis, tout de suite, venait l'empereur 
cheval, dans un large espace libre, accompagn de son tat-major,
que suivait un second peloton de cent-gardes.

Les fronts s'taient dcouverts, quelques acclamations
retentirent. Et l'empereur, au passage, leva la tte, trs ple,
la face dj tire, les yeux vacillants, comme troubles et pleins
d'eau.

Il parut s'veiller d'une somnolence, il eut un faible sourire 
la vue de ce cabaret ensoleill, et salua.

Alors, Jean et Maurice entendirent distinctement, derrire eux,
Bouroche qui grognait, aprs avoir sond  fond l'empereur de son
coup d'oeil de praticien:

-- Dcidment, il a une sale pierre dans son sac.

Puis, d'un mot, il arrta son diagnostic:

-- Foutu!

Jean, dans son troit bon sens, avait eu un hochement de tte: une
sacre malchance pour une arme, un pareil chef! Et, dix minutes
plus tard, aprs avoir serr la main de Prosper, lorsque Maurice,
heureux de son fin djeuner, s'en alla fumer en flnant d'autres
cigarettes, il emporta cette image de l'empereur, si blme et si
vague, passant au petit trot de son cheval. C'tait le
conspirateur, le rveur  qui l'nergie manque au moment de
l'action. On le disait trs bon, trs capable d'une grande et
gnreuse pense, trs tenace d'ailleurs en son vouloir d'homme
silencieux; et il tait aussi trs brave, mprisant le danger en
fataliste prt toujours  subir le destin. Mais il semblait frapp
de stupeur dans les grandes crises, comme paralys devant
l'accomplissement des faits, impuissant ds lors  ragir contre
la fortune, si elle lui devenait adverse. Et Maurice se demandait
s'il n'y avait pas l un tat physiologique spcial, aggrav par
la souffrance, si la maladie dont l'empereur souffrait visiblement
n'tait pas la cause de cette indcision, de cette incapacit
grandissantes qu'il montrait depuis le commencement de la
campagne. Cela aurait tout expliqu. Un gravier dans la chair d'un
homme, et les empires s'croulent.

Le soir, dans le camp, aprs l'appel, il y eut une soudaine
agitation, des officiers courant, transmettant des ordres, rglant
le dpart du lendemain matin,  cinq heures. Et ce fut, pour
Maurice, un sursaut de surprise et d'inquitude, quand il comprit
que tout, une fois encore, tait chang: on ne se repliait plus
sur Paris, on allait marcher sur Verdun,  la rencontre de
Bazaine. Le bruit circulait d'une dpche de ce dernier, arrive
dans la journe, annonant qu'il oprait son mouvement de
retraite; et le jeune homme se rappela Prosper, avec l'officier de
chasseurs, venus de Monthois, peut-tre bien pour apporter une
copie de cette dpche. C'tait donc l'impratrice-rgente et le
conseil des ministres qui triomphaient, grce  la continuelle
incertitude du marchal De Mac-Mahon, dans leur pouvante de voir
l'empereur rentrer  Paris, dans leur volont ttue de pousser
malgr toute l'arme en avant, pour tenter le suprme sauvetage de
la dynastie. Et cet empereur misrable, ce pauvre homme qui
n'avait plus de place dans son empire, allait tre emport comme
un paquet inutile et encombrant, parmi les bagages de ses troupes,
condamn  traner derrire lui l'ironie de sa maison impriale,
ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, ses
fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne, toute la
pompe de son manteau de cour, sem d'abeilles, balayant le sang et
la boue des grandes routes de la dfaite.

 minuit, Maurice ne dormait pas encore. Une insomnie fivreuse,
traverse de mauvais rves, le faisait se retourner sous la tente.
Il finit par en sortir, soulag d'tre debout, de respirer l'air
froid, fouett de vent. Le ciel s'tait couvert de gros nuages, la
nuit devenait trs sombre, un infini morne de tnbres, que les
derniers feux mourants des fronts de bandire clairaient de rares
toiles. Et, dans cette paix noire, comme crase de silence, on
sentait la respiration lente des cent mille hommes qui taient
couchs l. Alors, les angoisses de Maurice s'apaisrent, une
fraternit lui vint, pleine de tendresse indulgente pour tous ces
vivants endormis, dont bientt des milliers dormiraient du sommeil
de la mort. Braves gens tout de mme! Ils n'taient gure
disciplins, ils volaient et buvaient. Mais que de souffrances
dj, et que d'excuses, dans l'effondrement de la nation entire!
Les vtrans glorieux de Sbastopol et de Solfrino n'taient dj
plus que le petit nombre, encadrs parmi des troupes trop jeunes,
incapables d'une longue rsistance. Ces quatre corps, forms et
reconstitus  la hte, sans liens solides entre eux, c'tait
l'arme de la dsesprance, le troupeau expiatoire qu'on envoyait
au sacrifice, pour tenter de flchir la colre du destin. Elle
allait monter son calvaire jusqu'au bout, payant les fautes de
tous du flot rouge de son sang, grandie dans l'horreur mme du
dsastre.

Et Maurice,  ce moment, au fond de l'ombre frissonnante, eut la
conscience d'un grand devoir. Il ne cdait plus  l'esprance
vantarde de remporter les victoires lgendaires. Cette marche sur
Verdun, c'tait une marche  la mort, et il l'acceptait avec une
rsignation allgre et forte, puisqu'il fallait mourir.




IV


Le 23 aot, un mardi,  six heures du matin, le camp fut lev, les
cent mille hommes de l'arme de Chlons s'branlrent, coulrent
bientt en un ruissellement immense, comme un fleuve d'hommes, un
instant pandu en lac, qui reprend son cours; et, malgr les
rumeurs qui avaient couru la veille, ce fut une grande surprise
pour beaucoup, de voir qu'au lieu de continuer le mouvement de
retraite, on tournait le dos  Paris, allant l-bas, vers l'est, 
l'inconnu.

 cinq heures du matin, le 7e corps n'avait pas encore de
cartouches. Depuis deux jours, les artilleurs s'puisaient, pour
dbarquer les chevaux et le matriel, dans la gare encombre des
approvisionnements qui refluaient de Metz. Et ce fut au dernier
moment que des wagons chargs de cartouches furent dcouverts
parmi l'inextricable ple-mle des trains, et qu'une compagnie de
corve, dont Jean faisait partie, put en rapporter deux cent
quarante mille, sur des voitures rquisitionnes  la hte. Jean
distribua les cent cartouches rglementaires  chacun des hommes
de son escouade, au moment mme o Gaude, le clairon de la
compagnie, sonnait le dpart.

Le 106e ne devait pas traverser Reims, l'ordre de marche tait de
tourner la ville, pour rejoindre la grande route de Chlons. Mais,
cette fois encore, on avait nglig d'chelonner les heures, de
sorte que les quatre corps d'arme tant partis ensemble, il se
produisit une extrme confusion,  l'entre des premiers tronons
de routes communes. L'artillerie, la cavalerie,  chaque instant,
coupaient et arrtaient les lignes de fantassins. Des brigades
entires durent attendre pendant une heure, l'arme au pied. Et le
pis, ce fut qu'un pouvantable orage clata, dix minutes  peine
aprs le dpart, une pluie diluvienne qui trempa les hommes
jusqu'aux os, alourdissant sur leurs paules le sac et la capote.
Le 106e, pourtant, avait pu se remettre en marche, comme la pluie
cessait; tandis que, dans un champ voisin, des zouaves, forcs
d'attendre encore, avaient trouv, pour prendre patience, le petit
jeu de se battre  coups de boules de terre, des paquets de boue
dont l'claboussement, sur les uniformes, soulevait des temptes
de rire.

Presque aussitt, le soleil reparut, un soleil triomphal, dans la
chaude matine d'aot. Et la gaiet revint, les hommes fumaient
comme une lessive, tendue au grand air: trs vite ils furent
secs, pareils  des chiens crotts, retirs d'une mare,
plaisantant des sonnettes de fange durcie qu'ils emportaient 
leurs pantalons rouges.  chaque carrefour, il fallait s'arrter
encore. Tout au bout d'un faubourg de Reims, il y eut une dernire
halte, devant un dbit de boissons qui ne dsemplissait pas.

Alors, Maurice eut l'ide de rgaler l'escouade, comme souhait de
bonne chance  tous.

-- Caporal, si vous le permettez...

Jean, aprs une courte hsitation, accepta un petit verre. Et il y
avait l Loubet et Chouteau, ce dernier sournoisement respectueux,
depuis que le caporal faisait sentir sa poigne; et il y avait
galement Pache et Lapoulle, deux braves garons, lorsqu'on ne
leur montait pas la tte.

--  votre sant, caporal! dit Chouteau d'une voix de bon aptre.

--  la vtre, et que chacun tche de rapporter sa tte et ses
pieds! Rpondit Jean avec politesse, au milieu d'un rire
approbateur.

Mais on partait, le capitaine Beaudoin s'tait approch d'un air
choqu, pendant que le lieutenant Rochas affectait de tourner la
tte, indulgent  la soif de ses hommes. Dj, l'on filait sur la
route de Chlons, un interminable ruban, bord d'arbres, allant
d'un trait, tout droit, parmi l'immense plaine, des chaumes 
l'infini, que bossuaient  et l de hautes meules et des moulins
de bois, agitant leurs ailes. Plus au nord, des files de poteaux
tlgraphiques indiquaient d'autres routes, o l'on reconnaissait
les lignes sombres d'autres rgiments en marche. Beaucoup mme
coupaient  travers champs, en masses profondes. Une brigade de
cavalerie, en avant, sur la gauche, trottait dans un blouissement
de soleil. Et tout l'horizon dsert, d'un vide triste et sans
bornes, s'animait, se peuplait ainsi de ces ruisseaux d'hommes
dbordant de partout, de ces coules intarissables de fourmilire
gante.

Vers neuf heures, le 106e quitta la route de Chlons, pour
prendre,  gauche, celle de Suippe, un autre ruban tout droit, 
l'infini. On marchait par deux files espaces, laissant le milieu
de la route libre. Les officiers s'y avanaient  l'aise, seuls;
et Maurice avait remarqu leur air soucieux, qui contrastait avec
la belle humeur, la satisfaction gaillarde des soldats, heureux
comme des enfants de marcher enfin. Mme, l'escouade se trouvant
presque en tte, il apercevait de loin le colonel, M De Vineuil,
dont l'allure sombre, la grande taille raidie, balance au pas du
cheval, le frappait. On avait relgu la musique  l'arrire, avec
les cantines du rgiment. Puis, accompagnant la division, venaient
les ambulances et le train des quipages, que suivait le convoi du
corps tout entier, un immense convoi, des fourragres, des
fourgons ferms pour les provisions, des chariots pour les
bagages, un dfil de voitures de toutes sortes, qui tenait plus
de cinq kilomtres, et dont, aux rares coudes de la route, on
apercevait l'interminable queue. Enfin,  l'extrme bout, des
troupeaux fermaient la colonne, une dbandade de grands boeufs
pitinant dans un flot de poussire, la viande encore sur pied,
pousse  coups de fouet, d'une peuplade guerrire en migration.

Cependant, Lapoulle, de temps  autre, remontait son sac, d'un
haussement d'paule. Sous le prtexte qu'il tait le plus fort, on
le chargeait des ustensiles communs  toute l'escouade, la grande
marmite et le bidon, pour la provision d'eau. Cette fois mme, on
lui avait confi la pelle de la compagnie, en lui persuadant que
c'tait un honneur. Et il ne se plaignait pas, il riait d'une
chanson dont Loubet, le tnor de l'escouade, charmait la longueur
de la route. Loubet, lui, avait un sac clbre, dans lequel on
trouvait de tout: du linge, des souliers de rechange, de la
mercerie, des brosses, du chocolat, un couvert et une timbale,
sans compter les vivres rglementaires, des biscuits, du caf; et,
bien que les cartouches y fussent aussi, qu'il y et encore, sur
le sac, la couverture roule, la tente-abri et ses piquets, tout
cela paraissait lger, tellement il savait, selon son mot, bien
faire sa malle.

-- Foutu pays tout de mme! rptait de loin en loin Chouteau, en
jetant un regard de mpris sur ces plaines mornes de la Champagne
pouilleuse.

Les vastes tendues de terre crayeuse continuaient, se succdaient
sans fin. Pas une ferme, pas une me, rien que des vols de
corbeaux tachant de noir l'immensit grise.  gauche, trs loin,
des bois de pin, d'une verdure sombre, couronnaient les lentes
ondulations qui bornaient le ciel; tandis que, sur la droite, on
devinait le cours de la Vesle,  une ligne d'arbres continue. Et
l, derrire les coteaux, on voyait, depuis une lieue, monter une
fume norme, dont les flots amasss finissaient par barrer
l'horizon d'une effrayante nue d'incendie.

-- Qu'est-ce qui brle donc, l-bas? demandaient des voix de tous
cts.

Mais l'explication courut d'un bout  l'autre de la colonne.
C'tait le camp de Chlons qui flambait depuis deux jours,
incendi par ordre de l'empereur, pour sauver des mains des
Prussiens les richesses entasses. La cavalerie d'arrire-garde
avait, disait-on, t charge de mettre le feu  un grand
baraquement, appel le magasin jaune, plein de tentes, de piquets,
de nattes, et au magasin neuf, un immense hangar ferm, o
s'empilaient des gamelles, des souliers, des couvertures, de quoi
quiper cent autres mille hommes. Des meules de fourrage, allumes
elles aussi, fumaient comme des torches gigantesques. Et,  ce
spectacle, devant ces tourbillons livides qui dbordaient des
collines lointaines, emplissant le ciel d'un irrparable deuil,
l'arme, en marche par la grande plaine triste, tait tombe dans
un lourd silence. Sous le soleil, on n'entendait plus que la
cadence des pas, tandis que les ttes, malgr elles, se tournaient
toujours vers les fumes grossissantes, dont la nue de dsastre
sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore.

La gaiet revint  la grande halte, dans un chaume, o les soldats
purent s'asseoir sur leurs sacs, pour manger un morceau. Les gros
biscuits, carrs, servaient  tremper la soupe; mais les petits,
ronds, croquants et lgers, taient une vraie friandise, qui avait
le seul dfaut de donner une soif terrible. Invit, Pache  son
tour chanta un cantique, que toute l'escouade reprit en choeur.
Jean, bon enfant, souriait, laissait faire, tandis que Maurice
reprenait confiance,  voir l'entrain de tous, le bel ordre et la
belle humeur de cette premire journe de marche. Et le reste de
l'tape fut franchi du mme pas gaillard. Pourtant, les huit
derniers kilomtres semblrent durs. On venait de laisser  droite
le village de Prosnes, on avait quitt la grand'route pour couper
 travers des terrains incultes, des landes sablonneuses plantes
de petits bois de pins; et la division entire, suivie de
l'interminable convoi, tournait au milieu de ces bois, dans ce
sable, o l'on enfonait jusqu' la cheville. Le dsert s'tait
encore largi, on ne rencontra qu'un maigre troupeau de moutons,
gard par un grand chien noir.

Enfin, vers quatre heures, le 106e s'arrta  Dontrien, un village
bti au bord de la Suippe. La petite rivire court parmi des
bouquets d'arbres, la vieille glise est au milieu du cimetire,
qu'un marronnier immense couvre tout entier de son ombre. Et ce
fut sur la rive gauche, dans un pr en pente, que le rgiment
dressa ses tentes. Les officiers disaient que les quatre corps
d'arme, ce soir-l, allaient bivouaquer sur la ligne de la
Suippe, d'Auberive  Heutrgiville, en passant par Dontrien,
Bthiniville et Pont-Faverger, un front de bandire qui avait prs
de cinq lieues.

Tout de suite, Gaude sonna  la distribution, et Jean dut courir,
car le caporal tait le grand pourvoyeur, toujours en alerte. Il
avait emmen Lapoulle, ils revinrent au bout d'une demi-heure,
chargs d'une cte de boeuf saignante et d'un fagot de bois. On
avait dj, sous un chne, abattu et dpec trois btes du
troupeau qui suivait. Lapoulle dut retourner chercher le pain,
qu'on cuisait  Dontrien mme, depuis midi, dans les fours du
village. Et, ce premier jour, tout fut vraiment en abondance, sauf
le vin et le tabac, dont jamais d'ailleurs aucune distribution ne
devait tre faite.

Comme Jean tait de retour, il trouva Chouteau en train de dresser
la tente, aid de Pache. Il les regarda un instant, en ancien
soldat d'exprience, qui n'aurait pas donn quatre sous de leur
besogne.

-- Ca va bien qu'il fera beau cette nuit, dit-il enfin. Autrement,
s'il ventait, nous irions nous promener dans la rivire... Faudra
que je vous apprenne.

Et il voulut envoyer Maurice  la provision d'eau, avec le grand
bidon. Mais celui-ci, assis dans l'herbe, s'tait dchauss, pour
examiner son pied droit.

-- Tiens! Qu'est-ce que vous avez donc?

-- C'est le contrefort qui m'a corch le talon... Mes autres
souliers s'en allaient, et j'ai eu la btise,  Reims, d'acheter
ceux-ci, qui me chaussaient bien. J'aurais d choisir des bateaux.

Jean s'tait mis  genoux et avait pris le pied, qu'il retournait
avec prcaution, comme un pied d'enfant, en hochant la tte.

-- Vous savez, ce n'est pas drle, a... Faites attention. Un
soldat qui n'a plus ses pieds, a n'est bon qu' tre fichu au tas
de cailloux. Mon capitaine, en Italie, disait toujours qu'on gagne
les batailles avec ses jambes.

Aussi commanda-t-il  Pache d'aller chercher l'eau. Du reste, la
rivire coulait  cinquante mtres. Et Loubet, pendant ce temps,
ayant allum le bois au fond du trou qu'il venait de creuser en
terre, put tout de suite installer le pot-au-feu, la grande
marmite remplie d'eau, dans laquelle il plongea la viande
artistement ficele. Ds lors, ce fut une batitude,  regarder
bouillir la soupe. L'escouade entire, libre des corves,
s'tait allonge sur l'herbe, autour du feu, en famille, pleine
d'une sollicitude attendrie pour cette viande qui cuisait; tandis
que Loubet, gravement, avec sa cuiller, cumait le pot. Ainsi que
les enfants et les sauvages, ils n'avaient d'autre instinct que de
manger et de dormir, dans cette course  l'inconnu, sans
lendemain.

Mais Maurice venait de trouver dans son sac un journal achet 
Reims, et Chouteau demanda:

-- Y a-t-il des nouvelles des Prussiens? Faut nous lire a!

On faisait bon mnage, sous l'autorit grandissante de Jean.
Maurice, complaisamment, lut les nouvelles intressantes, pendant
que Pache, la couturire de l'escouade, lui raccommodait sa
capote, et que Lapoulle nettoyait son fusil. D'abord, ce fut une
grande victoire de Bazaine, qui avait culbut tout un corps
Prussien dans les carrires de Jaumont; et ce rcit imaginaire
tait accompagn de circonstances dramatiques, les hommes et les
chevaux s'crasant parmi les roches, un anantissement complet,
pas mme des cadavres entiers  mettre en terre. Ensuite,
c'taient des dtails copieux sur le pitoyable tat des armes
allemandes, depuis qu'elles se trouvaient en France: les soldats,
mal nourris, mal quips, tombs  l'absolu dnuement, mouraient
en masse, le long des chemins, frapps d'affreuses maladies. Un
autre article disait que le roi de Prusse avait la diarrhe et que
Bismarck s'tait cass la jambe, en sautant par la fentre d'une
auberge, dans laquelle des zouaves avaient failli le prendre. Bon,
tout cela! Lapoulle en riait  se fendre les mchoires, pendant
que Chouteau et les autres, sans mettre l'ombre d'un doute,
crnaient  l'ide de ramasser bientt les Prussiens, comme des
moineaux dans un champ, aprs la grle. Et surtout on se tordait
de la culbute de Bismarck. Oh! Les zouaves et les turcos, c'en
taient des braves, ceux-l! Toutes sortes de lgendes
circulaient, l'Allemagne tremblait et se fchait, en disant qu'il
tait indigne d'une nation civilise de se faire dfendre ainsi
par des sauvages. Bien que dcims dj  Froeschwiller, ils
semblaient encore intacts et invincibles.

Six heures sonnrent au petit clocher de Dontrien, et Loubet cria:

--  la soupe!

L'escouade, religieusement, fit le rond. Au dernier moment, Loubet
avait dcouvert des lgumes, chez un paysan voisin. Rgal complet,
une soupe qui embaumait la carotte et le poireau, quelque chose de
doux  l'estomac comme du velours. Les cuillers tapaient dur dans
les petites gamelles. Puis, Jean, qui distribuait les portions,
dut partager le boeuf, ce jour-l, avec la justice la plus
stricte, car les yeux s'taient allums, il y aurait eu des
grognements, si un morceau avait paru plus gros que l'autre. On
torcha tout, on s'en mit jusqu'aux yeux.

-- Ah! nom de Dieu! Dclara Chouteau, en se renversant sur le dos,
quand il eut fini, a vaut tout de mme mieux qu'un coup de pied
au derrire!

Et Maurice tait trs plein et trs heureux, lui aussi, ne
songeant plus  son pied dont la cuisson se calmait. Il acceptait
maintenant ce compagnonnage brutal, redescendu  une galit bon
enfant, devant les besoins physiques de la vie en commun. La nuit,
galement, il dormit du profond sommeil de ses cinq camarades de
tente, tous en tas, contents d'avoir chaud, sous l'abondante rose
qui tombait. Il faut dire que, pouss par Loubet, Lapoulle tait
all prendre,  une meule voisine, de grandes brasses de paille,
dans lesquelles les six gaillards ronflrent comme dans de la
plume. Et, sous la nuit claire, d'Auberive  Heutrgiville, le
long des rives aimables de la Suippe, lente parmi les saules, les
feux des cent mille hommes endormis clairaient les cinq lieues de
plaine, comme une trane d'toiles.

Au soleil levant, on fit le caf, les grains pils dans une
gamelle avec la crosse du fusil, et jets dans l'eau bouillante,
puis le marc prcipit au fond,  l'aide d'une goutte d'eau
froide. Ce matin-l, le lever de l'astre tait d'une magnificence
royale, au milieu de grandes nues de pourpre et d'or; mais
Maurice lui-mme ne voyait plus ces spectacles des horizons et du
ciel, et Jean seul, en paysan rflchi, regardait d'un air inquiet
l'aube rouge qui annonait de la pluie. Aussi, avant le dpart,
comme on venait de distribuer le pain cuit la veille, et que
l'escouade avait reu trois pains longs, il blma fortement Loubet
et Pache de les avoir attachs sur leurs sacs. Les tentes taient
plies, les sacs ficels, on ne l'couta point. Six heures
sonnaient  tous les clochers des villages, lorsque l'arme
entire s'branla, reprenant gaillardement sa marche en avant,
dans l'espoir matinal de cette journe nouvelle.

Le 106e, pour aller rejoindre la route de Reims  Vouziers, coupa
presque tout de suite par des chemins de traverse, monta  travers
des chaumes, pendant plus d'une heure. En bas, vers le nord, on
apercevait parmi des arbres Bthiniville, o l'on disait que
l'empereur avait couch. Et, lorsqu'on fut sur la route de
Vouziers, les plaines de la veille recommencrent, la Champagne
pouilleuse acheva de drouler ses champs pauvres, d'une
dsesprante monotonie. Maintenant, c'tait l'Arne, un maigre
ruisseau, qui coulait  gauche, tandis que les terres nues
s'tendaient  droite,  l'infini, prolongeant l'horizon de leurs
lignes plates. On traversa des villages, Saint-Clment, dont
l'unique rue serpente aux deux bords de la route, Saint-Pierre,
gros bourg de richards qui avaient barricad leurs portes et leurs
fentres. La grande halte eut lieu, vers dix heures, prs d'un
autre village, Saint-Etienne, o les soldats eurent la joie de
trouver encore du tabac. Le 7e corps s'tait divis en plusieurs
colonnes, le 106e marchait seul, n'ayant derrire lui qu'un
bataillon de chasseurs et que l'artillerie de rserve; et,
vainement, Maurice se retournait, aux coudes des routes, pour
revoir l'immense convoi qui l'avait intress la veille: les
troupeaux s'en taient alls, il n'y avait plus que des canons
roulant, grandis par ces plaines rases, comme des sauterelles
sombres et hautes sur pattes. Mais, aprs Saint-Etienne, le chemin
devint abominable, un chemin qui montait par ondulations lentes,
au milieu de vastes champs striles, dans lesquels ne poussaient
que les ternels bois de pins,  la verdure noire, si triste au
milieu des terres blanches. On n'avait pas encore travers une
pareille dsolation. Mal empierr, dtremp par les dernires
pluies, le chemin tait un vritable lit de boue, de l'argile
grise dlaye, o les pieds se collaient comme dans de la poix. La
fatigue fut extrme, les hommes n'avanaient plus, puiss. Et,
pour comble d'ennui, des averses brusques se mirent  tomber,
d'une violence terrible. L'artillerie, embourbe, faillit rester
en route.

Chouteau, qui portait le riz de l'escouade, hors d'haleine,
furieux de la charge dont il tait cras, jeta le paquet, croyant
n'tre vu de personne. Loubet l'avait aperu.

-- T'as tort, c'est pas  faire, ces coups-l, parce qu'ensuite
les camarades se brossent le ventre.

-- Ah! ouiche! rpondit Chouteau, puisqu'on a de tout, on nous en
donnera d'autre,  l'tape.

Et Loubet, qui portait le lard, convaincu par le raisonnement, se
dbarrassa  son tour.

Maurice, lui, souffrait de plus en plus de son pied, dont le talon
devait s'tre enflamm de nouveau. Il tranait la jambe, si
douloureusement, que Jean cda  une sollicitude grandissante.

-- Hein! a ne va pas, a recommence?

Puis, comme on faisait une courte halte pour laisser souffler les
hommes, il lui donna un bon conseil.

-- Dchaussez-vous, marchez le pied nu, la boue frache calmera la
brlure.

En effet, Maurice put de cette faon continuer  suivre, sans trop
de peine; et un profond sentiment de reconnaissance l'envahit.
C'tait une vritable chance, pour une escouade, d'avoir un
caporal pareil, ayant servi, sachant les tours du mtier: un
paysan mal dgrossi, videmment; mais tout de mme un brave homme.

On n'arriva que tard  Contreuve, o l'on devait bivouaquer, aprs
avoir travers la route de Chlons  Vouziers et tre descendu,
par une cte raide, dans le ravin de Semide. Le pays changeait,
c'taient dj les Ardennes.

Et, des vastes coteaux nus, choisis pour le campement du 7e corps,
dominant le village, on apercevait au loin la valle de l'Aisne,
perdue dans la fume ple des averses.

 six heures, Gaude n'avait pas encore sonn  la distribution.
Alors, Jean, pour s'occuper, inquiet d'ailleurs du grand vent qui
se levait, voulut en personne planter la tente. Il montra  ses
hommes comment il fallait choisir un terrain en pente lgre,
enfoncer les piquets de biais, creuser une rigole autour de la
toile, pour l'coulement des eaux. Maurice,  cause de son pied,
se trouvait exempt de toute corve; et il regardait, surpris de
l'adresse intelligente de ce gros garon, d'allure si lourde. Lui,
tait bris de fatigue, mais soutenu par l'espoir qui rentrait
dans tous les coeurs. On avait rudement march depuis Reims,
soixante kilomtres en deux tapes. Si l'on continuait de ce
train, et toujours droit devant soi, nul doute qu'on ne culbutt
la deuxime arme allemande, pour donner la main  Bazaine, avant
que la troisime, celle du prince royal de Prusse, qu'on disait 
Vitry-Le-Franois, et trouv le temps de remonter sur Verdun.

-- Ah ! est-ce qu'on va nous laisser crever de faim? demanda
Chouteau, en constatant,  sept heures, qu'aucune distribution
n'tait encore faite.

Prudemment, Jean avait toujours command  Loubet d'allumer du
feu, puis de mettre dessus la marmite pleine d'eau; et, comme on
n'avait pas de bois, il avait d fermer les yeux, lorsque celui-
ci, pour s'en procurer, s'tait content d'arracher les treillages
d'un jardin voisin. Mais, quand il parla de faire du riz au lard,
il fallut bien lui avouer que le riz et le lard taient rests
dans la boue du chemin de Saint-Etienne. Chouteau mentait
effrontment, jurait que le paquet devait s'tre dtach de son
sac, sans qu'il s'en apert.

-- Vous tes des cochons! cria Jean, furieux. Jeter du manger,
quand il y a tant de pauvres bougres qui ont le ventre vide!

C'tait comme pour les trois pains, attachs sur les sacs: on ne
l'avait pas cout, les averses venaient de les dtremper,  tel
point qu'ils s'taient fondus, une vraie bouillie, impossible  se
mettre sous la dent.

-- Nous sommes propres! rptait-il. Nous qui avions de tout, nous
voil sans une crote... Ah! vous tes de rudes cochons!

Justement, on sonnait au sergent, pour un service d'ordre, et le
sergent Sapin, de son air mlancolique, vint avertir les hommes de
sa section que, toute distribution tant impossible, ils eussent 
se suffire avec leurs vivres de campagne. Le convoi, disait-on,
tait rest en route,  cause du mauvais temps. Quant au troupeau,
il devait s'tre gar,  la suite d'ordres contraires. Plus tard,
on sut que le 5e et le 12e corps tant remonts, ce jour-l, du
ct de Rethel, o allait s'installer le quartier gnral, toutes
les provisions des villages avaient reflu vers cette ville, ainsi
que les populations, enfivres du dsir de voir l'empereur; de
sorte que, devant le 7e corps, le pays s'tait vid: plus de
viande, plus de pain, plus mme d'habitants. Et, pour comble de
misre, un malentendu avait envoy les approvisionnements de
l'intendance sur le Chesne-Populeux. Pendant la campagne entire,
ce fut le continuel dsespoir des misrables intendants, contre
lesquels tous les soldats criaient, et dont la faute n'tait
souvent que d'tre exacts  des rendez-vous donns, o les troupes
n'arrivaient pas.

-- Sales cochons, rpta Jean hors de lui, c'est bien fait pour
vous! Et vous ne mritez pas la peine que je vais avoir  vous
dterrer quelque chose, parce que, tout de mme, mon devoir est de
ne pas vous laisser claquer en route!

Il partit  la dcouverte, comme tout bon caporal devait le faire,
emmenant avec lui Pache, qu'il aimait pour sa douceur, bien qu'il
le trouvt trop enfonc dans les curs.

Mais, depuis un instant, Loubet avait avis,  deux ou trois cents
mtres, une petite ferme, une des dernires habitations de
Contreuve, o il lui avait sembl distinguer tout un gros
commerce. Il appela Chouteau et Lapoulle, en disant:

-- Filons de notre ct. J'ai ide qu'il y a du fourbi, l-bas.

Et Maurice fut laiss  la garde de la marmite d'eau qui
bouillait, avec l'ordre d'entretenir le feu. Il s'tait assis sur
sa couverture, le pied dchauss, pour que la plaie scht. La vue
du camp l'intressait, toutes les escouades en l'air, depuis
qu'elles n'attendaient plus les distributions. Cette vrit se
faisait en lui que certaines manquaient toujours de tout, tandis
que d'autres vivaient dans une continuelle abondance, selon la
prvoyance et l'adresse du caporal et des hommes. Au milieu de
l'norme agitation qui l'entourait,  travers les faisceaux et les
tentes, il en remarquait qui n'avaient pas mme pu allumer leur
feu, d'autres rsignes dj, couches pour la nuit, d'autres, au
contraire, en train de manger de grand apptit, on ne savait quoi,
de bonnes choses. Et ce qui le frappait d'autre part, c'tait le
bel ordre de l'artillerie de rserve, campe au-dessus de lui, sur
le coteau.  son coucher, le soleil parut entre deux nuages,
embrasa les canons, que les artilleurs avaient dj lavs de la
boue des chemins.

Cependant, dans la petite ferme que Loubet et les camarades
guignaient, le chef de leur brigade, le gnral Bourgain-
Desfeuilles, venait de s'installer commodment. Il avait trouv un
lit possible, il tait attabl devant une omelette et un poulet
rti, ce qui le rendait d'une humeur charmante; et, comme le
colonel De Vineuil s'tait trouv l, pour un dtail de service,
il l'avait invit  dner. Tous deux mangeaient donc, servis par
un grand diable blond, au service du fermier depuis trois jours
seulement, et qui se disait Alsacien, un expatri emport dans la
dbcle de Froeschwiller. Le gnral parlait librement devant cet
homme, commentait la marche de l'arme, puis l'interrogeait sur la
route et les distances, oubliant qu'il n'tait point des Ardennes.
L'ignorance absolue que montraient les questions, finit par
mouvoir le colonel. Lui, avait habit Mzires. Il donna quelques
indications prcises, qui arrachrent ce cri au gnral:

-- C'est idiot tout de mme! Comment voulez-vous qu'on se batte
dans un pays qu'on ne connat pas!

Le colonel eut un vague geste dsespr. Il savait que, ds la
dclaration de guerre, on avait distribu  tous les officiers des
cartes d'Allemagne, tandis que pas un, certainement, ne possdait
une carte de France. Depuis un mois, ce qu'il voyait et ce qu'il
entendait l'anantissait. Il ne lui restait que son courage, dans
son autorit de chef un peu faible et born, qui le faisait aimer
plutt que craindre de son rgiment.

-- On ne peut pas manger tranquille! cria brusquement le gnral.
Qu'est-ce qu'ils ont  brailler comme a? ... Allez donc voir,
l'Alsacien!

Mais le fermier parut, exaspr, gesticulant, sanglotant. On le
pillait, des chasseurs et des zouaves mettaient sa maison  sac.
D'abord, il avait eu la faiblesse d'ouvrir boutique, tant le seul
du village qui et des oeufs, des pommes de terre, des lapins. Il
vendait sans trop voler, empochait l'argent, livrait la
marchandise; si bien que les acheteurs, toujours plus nombreux, le
dbordant, l'tourdissant, avaient fini par le bousculer et par
tout prendre, en ne payant plus. Pendant la campagne, si bien des
paysans cachrent tout, refusrent un verre d'eau, ce fut dans
cette peur des pousses lentes et irrsistibles de la mare
d'hommes qui les jetait hors de chez eux et emportait la maison.

-- Eh! Mon brave, fichez-moi la paix! Rpondit le gnral
contrari. Il faudrait en fusiller une douzaine par jour, de ces
coquins! est-ce qu'on peut?

Et il fit fermer la porte, pour ne pas tre oblig de svir,
pendant que le colonel expliquait qu'il n'y avait pas eu de
distributions et que les hommes avaient faim.

Dehors, Loubet venait d'apercevoir un champ de pommes de terre, et
il s'y tait ru avec Lapoulle, fouillant des deux mains,
arrachant, s'emplissant les poches. Mais Chouteau, en train de
regarder par-dessus un petit mur, eut un sifflement d'appel, qui
les fit accourir et s'exclamer: c'tait un troupeau d'oies, une
dizaine d'oies magnifiques, se promenant majestueusement dans une
troite cour. Tout de suite, il y eut conseil, et l'on poussa
Lapoulle, on le dcida  enjamber la muraille. Le combat fut
terrible, l'oie qu'il avait prise faillit lui couper le nez dans
la dure cisaille de son bec. Alors, il lui empoigna le cou, voulut
l'trangler, tandis qu'elle lui labourait les bras et le ventre de
ses fortes pattes. Il dut lui craser la tte du poing, et elle se
dbattait encore, et il se hta de filer, poursuivi par le reste
du troupeau, qui lui dchirait les jambes.

Lorsque tous les trois revinrent, cachant la bte dans un sac,
avec les pommes de terre, ils trouvrent Jean et Pache, qui
rentraient, heureux galement de leur expdition, chargs de
quatre pains frais et d'un fromage, achets chez une vieille brave
femme.

-- L'eau bout, nous allons faire du caf, dit le caporal. Nous
avons du fromage et du pain, c'est une vraie noce!

Mais, brusquement, il aperut l'oie, tale  ses pieds, et il ne
put s'empcher de rire. Il la tta, en connaisseur, saisi
d'admiration.

-- Ah! nom de Dieu, la belle bte! a pse dans les vingt livres.

-- C'est un oiseau que nous avons rencontr, expliqua Loubet de sa
voix de loustic, et qui a voulu faire notre connaissance.

Jean, d'un geste, dclara qu'il ne demandait pas  en savoir
davantage. Il fallait bien vivre. Et puis, mon Dieu! Pourquoi pas
ce rgal  de pauvres bougres qui avaient perdu le got de la
volaille?

Dj, Loubet allumait un brasier. Pache et Lapoulle plumaient
l'oie, violemment. Chouteau, qui tait all chercher en courant un
bout de ficelle chez les artilleurs, revint la pendre entre deux
baonnettes, devant le grand feu; et Maurice fut charg de la
faire tourner de temps  autre, d'une pichenette. En dessous, la
graisse tombait dans la gamelle de l'escouade. Ce fut le triomphe
du rtissage  la ficelle. Tout le rgiment, attir par la bonne
odeur, vint faire le cercle. Et quel festin! De l'oie rtie, des
pommes de terre bouillies, du pain, du fromage! Lorsque Jean eut
dcoup l'oie, l'escouade s'en mit jusqu'aux yeux. Il n'y avait
plus de portions, chacun s'en fourrait tant qu'il pouvait en
contenir. Mme, on en porta un morceau  l'artillerie qui avait
donn la ficelle. Or, ce soir-l, les officiers du rgiment
jenaient. Par une erreur de direction, le fourgon du cantinier
s'tait gar,  la suite du grand convoi sans doute. Si les
soldats souffraient, quand les distributions n'avaient pas lieu,
ils finissaient le plus souvent par trouver quelque nourriture,
ils s'entr'aidaient, les hommes de chaque escouade mettaient en
commun leurs ressources; tandis que l'officier, livr  lui-mme,
isol, crevait de faim, sans lutte possible, ds que la cantine
faisait dfaut.

Aussi Chouteau, qui avait entendu le capitaine Beaudoin s'emporter
contre la disparition du fourgon des vivres, ricana-t-il, enfonc
dans la carcasse de l'oie, en le voyant passer de son air raide et
fier. Et il le montrait du coin de l'oeil.

-- Regardez-le donc! Son nez remue... Il donnerait cent sous du
croupion.

Tous rigolrent de la faim du capitaine, qui n'avait pas su se
faire aimer de ses hommes, trop jeune et trop dur, un pte-sec,
comme ils l'appelaient. Un instant, il parut sur le point
d'interpeller l'escouade, au sujet du scandale qu'elle soulevait,
avec sa volaille. Mais la crainte de montrer sa faim, sans doute,
le fit s'loigner, la tte haute, comme s'il n'avait rien vu.

Quant au lieutenant Rochas, galop galement d'une terrible
fringale, il tournait, avec un rire de brave homme, autour de la
bienheureuse escouade. Lui, ses hommes l'adoraient, d'abord parce
qu'il excrait le capitaine, ce freluquet sorti de Saint-Cyr, et
ensuite parce qu'il avait port le sac, comme eux tous. Il n'tait
pas toujours commode pourtant, d'une grossiret parfois  lui
ficher des gifles.

Jean, qui, d'un coup d'oeil, avait consult les camarades, se
leva, se fit suivre par Rochas derrire la tente.

-- Dites donc, mon lieutenant, sans vous offenser, si a pouvait
vous tre agrable...

Et il lui passa un quartier de pain et une gamelle, o il y avait
une cuisse de l'oie, sur six grosses pommes de terre.

La nuit, de nouveau, on n'eut pas besoin de les bercer. Les six
digrrent la bte,  poings ferms. Et ils eurent  remercier le
caporal de la faon solide dont il avait plant la tente, car ils
ne s'aperurent mme pas d'un violent coup de vent qui souffla
vers deux heures, accompagn d'une rafale de pluie: des tentes
furent emportes, des hommes rveills en sursaut, tremps, forcs
de courir au milieu des tnbres; tandis que la leur rsistait et
qu'ils taient bien  couvert, sans une goutte d'eau, grce aux
rigoles o ruisselait l'averse.

Au jour, Maurice se rveilla, et comme on ne devait se remettre en
marche qu' huit heures, il eut l'ide de monter sur le coteau,
jusqu'au campement de l'artillerie de rserve, pour serrer la main
du cousin Honor. Son pied, repos par la bonne nuit de sommeil,
le faisait moins souffrir. C'tait encore pour lui un
merveillement, le parc si bien dress, les six pices d'une
batterie correctement en ligne, suivies des caissons, des
prolonges, des fourragres, des forges. Plus loin, les chevaux, 
la corde, hennissaient, les naseaux tourns vers le soleil levant.
Et, tout de suite, il trouva la tente d'Honor, grce  l'ordre
parfait qui assigne  tous les hommes d'une mme pice une file de
tentes, de sorte que l'aspect seul d'un camp indique le nombre des
canons.

Quand Maurice arriva, les artilleurs, dj debout, prenaient le
caf; et il y avait une querelle entre le conducteur de devant,
Adolphe, et le pointeur, Louis, son compagnon. Depuis trois ans
qu'ils taient maris ensemble, selon l'usage qui appareillait un
conducteur et un servant, ils faisaient bon mnage, sauf quand on
mangeait. Louis, plus instruit, fort intelligent, acceptait la
dpendance o tout homme de cheval tient l'homme  pied, dressait
la tente, allait  la corve, soignait la soupe, pendant
qu'Adolphe s'occupait de ses deux chevaux, d'un air d'absolue
supriorit. Seulement, le premier, noir et maigre, afflig d'un
apptit excessif, se rvoltait, quand l'autre, trs grand, avec
ses grosses moustaches blondes, voulait se servir en matre. Ce
matin-l, la querelle venait de ce que Louis, qui avait fait le
caf, accusait Adolphe de tout boire. Il fallut les rconcilier.

Ds le rveil, chaque matin, Honor allait voir sa pice, la
faisait, sous ses yeux, essuyer de la rose de la nuit, comme s'il
et bouchonn une bte aime, par crainte des rhumes qu'elle
pourrait prendre. Et il tait l, paternellement,  la regarder
luire dans l'air frais de l'aube, lorsqu'il reconnut Maurice.

-- Tiens! Je savais le 106e dans le voisinage, j'ai reu une
lettre de Remilly, hier, et je voulais descendre... Allons donc
boire le vin blanc.

Pour tre seuls tous deux, il l'emmena vers la petite ferme, que
les soldats avaient pille la veille, et o le paysan,
incorrigible, pre au gain quand mme, venait d'installer une
sorte de buvette, en mettant en perce un tonneau de vin blanc.
Devant la porte, sur une planche, il distribuait sa marchandise, 
quatre sous le verre, aid par le garon qu'il avait engag depuis
trois jours, le colosse blond, l'Alsacien.

Dj, Honor trinquait avec Maurice, lorsque ses yeux tombrent
sur cet homme. Il le dvisagea un instant, stupfait. Puis, il eut
un juron terrible.

-- Tonnerre de Dieu! Goliath!

Et il s'lana, il voulut le prendre  la gorge. Mais le paysan,
s'imaginant qu'on allait de nouveau mettre sa maison  sac, sauta
en arrire, se barricada. Il y eut un moment de confusion, tous
les soldats prsents se ruaient, pendant que le marchal des
logis, furieux, s'tranglait  crier:

-- Ouvrez donc, ouvrez donc, foutue bte!... C'est un espion, je
vous dis que c'est un espion!

Maintenant, Maurice n'en doutait plus. Il venait de reconnatre
parfaitement l'homme qu'on avait relch au camp de Mulhouse,
faute de preuves; et cet homme, c'tait Goliath, l'ancien garon
de ferme du pre Fouchard,  Remilly. Lorsque le paysan, enfin,
consentit  ouvrir sa porte, on eut beau fouiller partout,
l'Alsacien avait disparu, le colosse blond,  la bonne figure, que
le gnral Bourgain-Desfeuilles avait inutilement interrog la
veille, et devant lequel, en dnant, il s'tait confess lui-mme,
en toute insouciance. Sans doute, le gaillard avait saut par une
fentre de derrire, qu'on trouva ouverte; mais on battit
vainement les environs, lui si grand s'tait vanoui, ainsi qu'une
fume.

Maurice dut emmener  l'cart Honor, dont le dsespoir allait en
dire trop long aux camarades, qui n'avaient pas besoin d'entrer
dans ces tristes affaires de famille.

-- Tonnerre de Dieu! Je l'aurais trangl de si bon coeur!...
Justement, a m'avait enrag contre lui, cette lettre que j'ai
reue!

Et, comme tous deux venaient,  quelques pas de la ferme, de
s'asseoir contre une meule, il remit la lettre  son cousin.

La commune histoire, que cet amour contrari d'Honor Fouchard et
de Silvine Morange. Elle, une fille brune aux beaux yeux de
soumission, avait perdu toute jeune sa mre, une ouvrire sduite,
qui travaillait dans une usine de Raucourt; et c'tait le docteur
Dalichamp, son parrain d'occasion, un brave homme toujours prt 
adopter les enfants des malheureuses qu'il accouchait, qui avait
eu l'ide de la placer comme petite servante chez le pre
Fouchard. Certes, le vieux paysan, devenu boucher par un besoin de
lucre, promenant sa viande dans vingt communes des environs, tait
d'une avarice noire, d'une impitoyable duret; mais il
surveillerait la petite, elle aurait un sort, si elle travaillait.
En tout cas, elle serait sauve de la dbauche de l'usine. Et il
arriva naturellement que, chez le pre Fouchard, le fils de la
maison et la petite servante s'aimrent. Honor avait eu seize
ans, quand Silvine en avait douze, et comme elle en avait seize,
il en eut vingt, il tira au sort, ravi d'amener un bon numro,
rsolu  l'pouser. Par une honntet rare, qui tenait  la nature
rflchie et calme du garon, rien ne s'tait pass entre eux que
de grandes embrassades dans la grange. Mais, quand il parla de ce
mariage au pre, celui-ci exaspr, ttu, dclara qu'il faudrait
le tuer d'abord; et il garda la fille, tranquillement, esprant
qu'ils se contenteraient ensemble, que a se passerait. Pendant
prs de dix-huit mois encore, les jeunes gens s'adorrent, se
voulurent, sans se toucher. Puis,  la suite d'une scne
abominable entre les deux hommes, le fils, ne pouvant rester
davantage, s'engagea, fut envoy en Afrique, pendant que le vieux
s'obstinait  garder sa servante, dont il tait content. Alors, ce
fut l'affreuse chose: Silvine, qui avait jur d'attendre, se
trouva un soir, quinze jours plus tard, dans les bras d'un garon
de ferme engag depuis quelques mois, ce Goliath Steinberg, le
Prussien comme on le nommait, un grand bon enfant aux petits
cheveux blonds,  la large face rose toujours souriante, qui tait
le camarade, le confident d'Honor. Le pre Fouchard,
sournoisement, avait-il pouss  cette aventure? Silvine s'tait-
elle donne dans une minute d'inconscience ou avait-elle t 
demi violente, malade de chagrin, affaiblie encore par les larmes
de la sparation? Elle ne savait plus elle-mme, comme foudroye,
devenue enceinte, acceptant maintenant la ncessit d'un mariage
avec Goliath. Lui, d'ailleurs, toujours souriant, ne disait pas
non, reculait simplement la formalit jusqu' la naissance du
petit. Puis, brusquement,  la veille des couches, il disparut. On
raconta plus tard qu'il tait all servir dans une autre ferme, du
ct de Beaumont. Il y avait trois ans de cela, et personne 
cette heure ne doutait que ce Goliath si bon homme, qui faisait si
 l'aise des enfants aux filles, tait un de ces espions dont
l'Allemagne peuplait nos provinces de l'est. En Afrique, lorsque
Honor avait su cette histoire, il tait rest trois mois 
l'hpital, comme si le grand soleil de l-bas l'avait assomm,
d'un coup de tison  la nuque; et jamais il n'avait voulu profiter
d'un cong pour revenir au pays, de crainte d'y revoir Silvine et
l'enfant.

Tandis que Maurice lisait la lettre, les mains de l'artilleur
tremblaient. C'tait une lettre de Silvine, la premire, la seule
qu'elle lui et jamais crite.  quel sentiment avait-elle obi,
cette soumise, cette silencieuse, dont les beaux yeux noirs
prenaient parfois une fixit de rsolution extraordinaire, dans
son continuel servage? Elle disait simplement qu'elle le savait 
la guerre et que, si elle ne devait pas le revoir, cela lui
faisait trop de peine de penser qu'il pouvait mourir, en croyant
qu'elle ne l'aimait plus. Elle l'aimait toujours, jamais elle
n'avait aim que lui; et elle rptait cela pendant quatre pages,
en phrases qui revenaient pareilles, sans chercher d'excuses, sans
tcher mme d'expliquer ce qui s'tait pass. Et pas un mot de
l'enfant, et rien qu'un adieu d'une infinie tendresse.

Cette lettre toucha beaucoup Maurice, que son cousin, autrefois,
avait pris pour confident. Il leva les yeux, le vit en larmes,
l'embrassa fraternellement.

-- Mon pauvre Honor!

Mais dj le marchal des logis renfonait son motion. Il remit
soigneusement la lettre sur sa poitrine, reboutonna sa veste.

-- Oui, ce sont des choses qui vous retournent... Ah! le bandit,
si j'avais pu l'trangler!... Enfin, on verra.

Les clairons sonnaient la leve du camp, et ils durent courir pour
regagner chacun sa tente. D'ailleurs, les prparatifs du dpart
tranrent, les troupes, sac au dos, attendirent jusqu' prs de
neuf heures. Une incertitude semblait avoir pris les chefs, ce
n'tait dj plus la belle rsolution des deux premiers jours, ces
soixante kilomtres que le 7e corps avait franchis en deux tapes.
Et une nouvelle singulire, inquitante, circulait depuis le
matin: la marche vers le nord des trois autres corps d'arme, le
1er  Juniville, le 5e et le 12e  Rethel, marche illogique, que
l'on expliquait par des besoins d'approvisionnements. On ne se
dirigeait donc plus sur Verdun? Pourquoi cette journe perdue? Le
pis tait que les Prussiens ne devaient pas tre loin, maintenant,
car les officiers venaient d'avertir leurs hommes de ne pas
s'attarder, tout tranard pouvant tre enlev par les
reconnaissances de la cavalerie ennemie.

On tait au 25 aot, et Maurice, plus tard, en se rappelant la
disparition de Goliath, demeura convaincu que cet homme tait un
de ceux qui renseignrent le grand tat-major allemand sur la
marche exacte de l'arme de Chlons, et qui dcidrent le
changement de front de la troisime arme. Ds le lendemain, le
prince royal de Prusse quittait Revigny, l'volution commenait,
cette attaque de flanc, cet enveloppement gigantesque  marches
forces et dans un ordre admirable, au travers de la Champagne et
des Ardennes. Pendant que les Franais allaient hsiter et
osciller sur place, comme frapps de paralysie brusque, les
Prussiens faisaient jusqu' quarante kilomtres par jour, dans
leur cercle immense de rabatteurs, poussant le troupeau d'hommes
qu'ils traquaient, vers les forts de la frontire.

Enfin, on partit, et ce jour-l, en effet, l'arme pivota sur sa
gauche, le 7e corps ne parcourut que les deux petites lieues qui
sparent Contreuve de Vouziers, tandis que le 5e et le 12e corps
restaient immobiles  Rethel, et que le 1er s'arrtait  Attigny.
De Contreuve  la valle de l'Aisne, les plaines recommenaient,
se dnudaient encore; la route, en approchant de Vouziers,
tournait parmi des terres grises, des mamelons dsols, sans un
arbre, sans une maison, d'une mlancolie de dsert; et l'tape, si
courte, fut franchie d'un pas de fatigue et d'ennui, qui sembla
l'allonger terriblement. Ds midi, on fit halte sur la rive gauche
de l'Aisne, bivouaquant parmi les terres nues dont les derniers
paulements dominaient la valle, surveillant de l la route de
Monthois qui longe la rivire et par laquelle on attendait
l'ennemi.

Et ce fut, pour Maurice, une vritable stupfaction, lorsqu'il vit
arriver, par cette route de Monthois, la division Margueritte,
toute cette cavalerie de rserve, charge de soutenir le 7e corps
et d'clairer le flanc gauche de l'arme. Le bruit courut qu'elle
remontait vers le Chesne-Populeux. Pourquoi dgarnissait-on ainsi
l'aile qui seule tait menace? Pourquoi faisait-on passer au
centre, o ils devaient tre d'une inutilit absolue, ces deux
mille cavaliers, qu'on aurait d lancer en claireurs,  des
lieues de distance? Le pis tait que, tombant au milieu des
mouvements du 7e corps, ils avaient failli en couper les colonnes,
dans un inextricable embarras d'hommes, de canons et de chevaux.
Des chasseurs d'Afrique durent attendre pendant prs de deux
heures,  la porte de Vouziers.

Un hasard fit alors que Maurice reconnut Prosper, qui avait pouss
son cheval au bord d'une mare; et ils purent causer un instant. Le
chasseur paraissait tourdi, hbt, ne sachant rien, n'ayant rien
vu depuis Reims: si pourtant, il avait vu deux uhlans encore, des
bougres qui apparaissaient, qui disparaissaient, sans qu'on st
d'o ils sortaient ni o ils rentraient. Dj, on contait des
histoires, quatre uhlans entrant au galop dans une ville, le
revolver au poing, la traversant, la conqurant,  vingt
kilomtres de leur corps d'arme. Ils taient partout, ils
prcdaient les colonnes d'un bourdonnement d'abeilles, mouvant
rideau derrire lequel l'infanterie dissimulait ses mouvements,
marchait en toute scurit, comme en temps de paix. Et Maurice eut
un grand serrement au coeur, en regardant la route encombre de
chasseurs et de hussards, qu'on utilisait si mal.

-- Allons, au revoir, dit-il en serrant la main de Prosper. Peut-
tre tout de mme qu'on a besoin de vous, l-haut.

Mais le chasseur paraissait exaspr du mtier qu'on lui faisait
faire. Il caressait Zphir d'une main dsole, et il rpondit:

-- Ah! ouiche! on tue les btes, on ne fait rien des hommes...
C'est dgotant!

Le soir, quand Maurice voulut enlever son soulier pour voir son
talon qui battait d'une grosse fivre, il arracha la peau. Le sang
jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait l,
il parut pris d'une grande piti inquite.

-- Dites donc, a devient grave, vous allez rester sur le flanc...
Faut soigner a. Laissez-moi faire.

Agenouill, il lava lui-mme la plaie, la pansa avec du linge
propre qu'il prit dans son sac. Et il avait des gestes maternels,
toute une douceur d'homme expriment, dont les gros doigts savent
tre dlicats  l'occasion.

Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se
troublaient, le tutoiement monta de son coeur  ses lvres, dans
un besoin immense d'affection, comme s'il retrouvait son frre
chez ce paysan excr autrefois, ddaign encore la veille.

-- Tu es un brave homme, toi... Merci, mon vieux.

Et Jean, l'air trs heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille
sourire.

-- Maintenant, mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une
cigarette?




V


Le lendemain, le 26, Maurice se leva courbatur, les paules
brises, de sa nuit sous la tente. Il ne s'tait pas habitu
encore  la terre dure; et, comme, la veille, on avait dfendu aux
hommes d'ter leurs souliers, et que les sergents taient passs,
ttant dans l'ombre, s'assurant que tous taient bien chausss et
gutrs, son pied n'allait gure mieux, endolori, brlant de
fivre; sans compter qu'il devait avoir pris un coup de froid aux
jambes, ayant eu l'imprudence de les allonger hors des toiles,
pour les dtendre.

Jean lui dit tout de suite:

-- Mon petit, si l'on doit marcher aujourd'hui, tu ferais bien de
voir le major et de te faire coller dans une voiture.

Mais on ne savait rien, les bruits les plus contraires
circulaient. On crut un moment qu'on se remettait en route, le
camp fut lev, tout le corps d'arme s'branla et traversa
Vouziers, en ne laissant sur la rive gauche de l'Aisne qu'une
brigade de la deuxime division, pour continuer  surveiller la
route de Monthois. Puis, brusquement, de l'autre ct de la ville,
sur la rive droite, on s'arrta, les faisceaux furent forms dans
les champs et dans les prairies qui s'tendent aux deux bords de
la route de Grand-Pr. Et,  ce moment, le dpart du 4e hussards,
s'loignant au grand trot par cette route, fit faire toutes sortes
de conjectures.

-- Si l'on attend ici, je reste, dclara Maurice,  qui rpugnait
l'ide du major et de la voiture d'ambulance.

Bientt, en effet, on sut qu'on camperait l, jusqu' ce que le
gnral Douay se ft procur des renseignements certains sur la
marche de l'ennemi. Depuis la veille, depuis le moment o il avait
vu la division Margueritte remonter vers le Chesne, il tait dans
une anxit grandissante, sachant qu'il ne se trouvait plus
couvert, que plus un homme ne gardait les dfils de l'Argonne, si
bien qu'il pouvait tre attaqu d'un instant  l'autre. Et il
venait d'envoyer le 4e hussards en reconnaissance, jusqu'aux
dfils de Grand-Pr et de la Croix-Aux-Bois, avec l'ordre de lui
rapporter des nouvelles  tout prix.

La veille, grce  l'activit du maire de Vouziers, il y avait eu
une distribution de pain, de viande et de fourrage; et, vers dix
heures, ce matin-l, on venait d'autoriser les hommes  faire la
soupe, dans la crainte qu'ils n'en eussent ensuite plus le temps,
lorsqu'un second dpart de troupes, le dpart de la brigade
Bordas, qui prenait le chemin suivi par les hussards, occupa de
nouveau toutes les ttes. Quoi donc? est-ce qu'on partait? est-ce
qu'on n'allait pas les laisser manger tranquilles, maintenant que
la marmite tait au feu? Mais les officiers expliqurent que la
brigade Bordas avait la mission d'occuper Buzancy,  quelques
kilomtres de l. D'autres,  la vrit, disaient que les hussards
s'taient heurts  un grand nombre d'escadrons ennemis, et qu'on
envoyait la brigade afin de les dgager.

Ce furent quelques heures dlicieuses de repos pour Maurice. Il
s'tait allong dans le champ  mi-cte, o bivouaquait le
rgiment; et, engourdi de fatigue, il regardait cette verte valle
de l'Aisne, ces prairies plantes de bouquets d'arbres, au milieu
desquels la rivire coule, paresseuse. Devant lui, fermant la
valle, Vouziers se dressait en amphithtre, tageant ses toits,
que dominait l'glise avec sa flche mince et sa tour coiffe d'un
dme. En bas, prs du pont, les chemines hautes des tanneries
fumaient; tandis que,  l'autre bout, les btiments d'un grand
moulin se montraient, enfarins, parmi les verdures du bord de
l'eau. Et cet horizon de petite ville, perdu dans les herbes, lui
apparaissait plein d'un charme doux, comme s'il et retrouv ses
yeux de sensitif et de rveur. C'tait sa jeunesse qui revenait,
les voyages qu'il avait faits autrefois  Vouziers, quand il
habitait le Chesne, son bourg natal. Pendant une heure, il oublia
tout.

Depuis longtemps, la soupe tait mange, l'attente continuait,
lorsque, vers deux heures et demie, une sourde agitation, peu 
peu croissante, gagna le camp entier. Des ordres coururent, on fit
vacuer les prairies, toutes les troupes montrent, se rangrent
sur les coteaux, entre deux villages, Chestres et Falaise,
distants de quatre  cinq kilomtres. Dj, le gnie creusait des
tranches, tablissait des paulements; pendant que, sur la
gauche, l'artillerie de rserve couronnait un mamelon. Et le bruit
se rpandit que le gnral Bordas venait d'envoyer une estafette
pour dire qu'ayant rencontr  Grand-Pr des forces suprieures,
il tait forc de se replier sur Buzancy, ce qui faisait craindre
que sa ligne de retraite sur Vouziers ne ft bientt coupe.
Aussi, le commandant du 7e corps, croyant  une attaque immdiate,
avait-il fait prendre  ses hommes des positions de combat, afin
de soutenir le premier choc, en attendant que le reste de l'arme
vnt le soutenir; et un de ses aides de camp tait parti avec une
lettre pour le marchal, l'avertissant de la situation, demandant
du secours. Enfin, comme il redoutait l'embarras de l'interminable
convoi de vivres, qui avait ralli le corps pendant la nuit, et
qu'il tranait de nouveau  sa suite, il le fit remettre en branle
sur-le-champ, il le dirigea au petit bonheur, du ct de Chagny.
C'tait la bataille.

-- Alors, mon lieutenant, c'est srieux, ce coup-ci?

Se permit de demander Maurice  Rochas.

-- Ah! oui, foutre! rpondit le lieutenant en agitant ses grands
bras. Vous verrez s'il fait chaud, tout  l'heure!

Tous les soldats en taient enchants. Depuis que la ligne de
bataille se formait, de Chestres  Falaise, l'animation du camp
avait grandi encore, une fivre d'impatience s'emparait des
hommes. Enfin, on allait donc les voir, ces Prussiens que les
journaux disaient si reints de marches, si puiss de maladies,
affams et vtus de haillons! Et l'espoir de les culbuter au
premier heurt, relevait tous les courages.

-- Ce n'est pas malheureux qu'on se retrouve, dclarait Jean. Il y
a assez longtemps qu'on joue  cache-cache, depuis qu'on s'est
perdu, l-bas,  la frontire, aprs leur bataille... Seulement,
est-ce que ce sont ceux-l qui ont battu Mac-Mahon?

Maurice ne put lui rpondre, hsitant. D'aprs ce qu'il avait lu 
Reims, il lui semblait difficile que la troisime arme, commande
par le prince royal de Prusse, ft  Vouziers, lorsque, l'avant-
veille encore, elle devait camper  peine du ct de Vitry-Le-
Franois. On avait bien parl d'une quatrime arme, mise sous les
ordres du prince de Saxe, qui allait oprer sur la Meuse: c'tait
celle-ci sans doute, quoique l'occupation si prompte de Grand-Pr
l'tonnt,  cause des distances. Mais ce qui acheva de brouiller
ses ides, ce fut sa stupeur d'entendre le gnral Bourgain-
Desfeuilles questionner un paysan de Falaise pour savoir si la
Meuse ne passait pas  Buzancy et s'il n'y avait pas l des ponts
solides. D'ailleurs, dans la srnit de son ignorance, le gnral
dclarait qu'on allait tre attaqu par une colonne de cent mille
hommes venant de Grand-Pr, tandis qu'une autre de soixante mille
arrivait par Sainte-Menehould.

-- Et ton pied? demanda Jean  Maurice.

-- Je ne le sens plus, rpondit celui-ci en riant. Si l'on se bat,
a ira toujours.

C'tait vrai, une telle excitation nerveuse le tenait debout,
qu'il tait comme soulev de terre. Dire que, de toute la
campagne, il n'avait pas encore brl une cartouche! Il tait all
 la frontire, il avait pass devant Mulhouse la terrible nuit
d'angoisse, sans voir un Prussien, sans lcher un coup de fusil;
et il avait d battre en retraite jusqu' Belfort, jusqu' Reims,
et de nouveau il marchait  l'ennemi depuis cinq jours, son
chassepot toujours vierge, inutile. Un besoin grandissant, une
rage lente le prenait d'pauler, de tirer au moins, pour soulager
ses nerfs. Depuis six semaines bientt qu'il s'tait engag, dans
une crise d'enthousiasme, rvant de combat pour le lendemain, il
n'avait fait qu'user ses pauvres pieds d'homme dlicat  fuir et 
pitiner, loin des champs de bataille. Aussi, dans l'attente
fbrile de tous, tait-il un de ceux qui interrogeaient avec le
plus d'impatience cette route de Grand-Pr, filant toute droite, 
l'infini, entre de beaux arbres. Au-dessous de lui, la valle se
droulait, l'Aisne mettait comme un ruban d'argent parmi les
saules et les peupliers; et ses regards revenaient invinciblement
 la route, l-bas.

Vers quatre heures, on eut une alerte. Le 4e hussards rentrait,
aprs un long dtour; et, grossies de proche en proche, des
histoires de combats avec les uhlans circulrent, ce qui confirma
tout le monde dans la certitude o l'on tait d'une attaque
imminente. Deux heures plus tard, une nouvelle estafette arriva,
effare, expliquant que le gnral Bordas n'osait plus quitter
Grand-Pr, convaincu que la route de Vouziers tait coupe. Il
n'en tait rien encore, puisque l'estafette venait de passer
librement. Mais, d'une minute  l'autre, le fait pouvait se
produire, et le gnral Dumont, commandant la division, partit
tout de suite, avec la brigade qui lui restait, pour dgager son
autre brigade, demeure en dtresse. Le soleil se couchait
derrire Vouziers, dont la ligne des toits se dtachait en noir,
sur un grand nuage rouge. Longtemps, entre la double range des
arbres, on put suivre la brigade, qui finit par se perdre dans
l'ombre naissante.

Le colonel De Vineuil vint s'assurer de la bonne position de son
rgiment, pour la nuit. Il s'tonna de ne pas trouver  son poste
le capitaine Beaudoin; et, comme celui-ci rentrait de Vouziers 
cette minute mme, donnant l'excuse qu'il y avait djeun, chez la
baronne De Ladicourt, il reut une rude rprimande, qu'il couta
d'ailleurs en silence, de son air correct de bel officier.

-- Mes enfants, rptait le colonel en passant parmi ses hommes,
nous serons sans doute attaqus cette nuit, ou srement demain
matin  la pointe du jour... Tenez-vous prts et rappelez-vous que
le 106e n'a jamais recul.

Tous l'acclamaient, tous prfraient un coup de torchon, pour en
finir, dans la fatigue et le dcouragement qui les envahissaient
depuis le dpart. On visita les fusils, on changea les aiguilles.
Comme on avait mang la soupe, le matin, on se contenta de caf et
de biscuit. Ordre tait donn de ne pas se coucher. Des
grand'gardes furent envoyes  quinze cents mtres, des
sentinelles furent dtaches jusqu'au bord de l'Aisne. Tous les
officiers veillrent autour des feux de bivouac. Et, contre un
petit mur, on distinguait par moments, aux lueurs dansantes d'un
de ces feux, les uniformes chamarrs du gnral en chef et de son
tat-major, dont les ombres s'agitaient, anxieuses, courant vers
la route, guettant le pas des chevaux, dans la mortelle inquitude
o l'on tait du sort de la troisime division.

Vers une heure du matin, Maurice fut pos en sentinelle perdue, 
la lisire d'un champ de pruniers, entre la route et la rivire.
La nuit tait d'un noir d'encre. Ds qu'il se trouva seul, dans
l'crasant silence de la campagne endormie, il se sentit envahir
par un sentiment de peur, d'une affreuse peur qu'il ne connaissait
pas, qu'il ne pouvait vaincre, pris d'un tremblement de colre et
de honte. Il s'tait retourn, pour se rassurer en voyant les feux
du camp; mais un petit bois devait les lui cacher, il n'avait
derrire lui qu'une mer de tnbres; seules, trs lointaines,
quelques lumires brlaient toujours  Vouziers, dont les
habitants, prvenus sans doute, frissonnant  l'ide de la
bataille, ne se couchaient pas. Ce qui acheva de le glacer, ce
fut, en paulant, de constater qu'il n'apercevait mme pas la mire
de son fusil. Alors commena l'attente la plus cruelle, toutes les
forces de son tre bandes dans l'oue seule, les oreilles
ouvertes aux bruits imperceptibles, finissant par s'emplir d'une
rumeur de tonnerre. Un ruissellement d'eau lointaine, un remuement
lger de feuilles, le saut d'un insecte, devenaient normes de
retentissement. N'tait-ce point un galop de chevaux, un roulement
sans fin d'artillerie, qui arrivait de l-bas, droit  lui? Sur sa
gauche, n'avait-il pas entendu un chuchotement discret, des voix
touffes, une avant-garde rampant dans l'ombre, prparant une
surprise? Trois fois, il fut sur le point de lcher son coup de
feu, pour donner l'alarme. La crainte de se tromper, d'tre
ridicule, augmentait son malaise. Il s'tait agenouill, l'paule
gauche contre un arbre; il lui semblait qu'il tait ainsi depuis
des heures, qu'on l'avait oubli l, que l'arme devait s'en tre
alle sans lui. Et, brusquement, il n'eut plus peur, il distingua
trs nettement, sur la route qu'il savait  deux cents mtres, le
pas cadenc de soldats en marche. Tout de suite, il avait eu la
certitude que c'taient les troupes en dtresse, si impatiemment
attendues, le gnral Dumont ramenant la brigade Bordas.  ce
moment, on venait de le relever, sa faction avait  peine dur
l'heure rglementaire.

C'tait bien la troisime division qui rentrait au camp. Le
soulagement fut immense. Mais on redoubla de prcautions, car les
renseignements rapports confirmaient tout ce qu'on croyait savoir
sur l'approche de l'ennemi. Quelques prisonniers qu'on ramenait,
des uhlans sombres, draps de leurs grands manteaux, refusrent de
parler. Et le petit jour, une aube livide de matine pluvieuse, se
leva, dans l'attente qui continuait, nerve d'impatience. Depuis
quatorze heures bientt, les hommes n'osaient dormir. Vers sept
heures, le lieutenant Rochas raconta que Mac-Mahon arrivait avec
toute l'arme. La vrit tait que le gnral Douay avait reu, en
rponse  sa dpche de la veille annonant la lutte invitable
sous Vouziers, une lettre du marchal qui lui disait de tenir bon,
jusqu' ce qu'il pt le faire soutenir: le mouvement en avant
tait arrt, le 1er corps se portait sur Terron, le 5e sur
Buzancy, tandis que le 12e resterait au Chesne, en seconde ligne.
Alors, l'attente s'largit encore, ce n'tait plus un simple
combat qu'on allait livrer, mais une grande bataille, o donnerait
toute cette arme, dtourne de la Meuse, en marche dsormais vers
le sud, dans la valle de l'Aisne. Et l'on n'osa toujours pas
faire la soupe, on dut se contenter encore de caf et de biscuits,
car le coup de torchon tait pour midi, tous le rptaient, sans
savoir pourquoi. Un aide de camp venait d'tre envoy au marchal,
afin de hter l'arrive des secours, l'approche des deux armes
ennemies devenant de plus en plus certaine. Trois heures plus
tard, un second officier partit au galop pour le Chesne, o se
trouvait le grand quartier gnral, dont il devait rapporter les
ordres immdiats, tellement l'inquitude avait grandi,  la suite
des nouvelles donnes par un maire de campagne, qui prtendait
avoir vu cent mille hommes  Grand-Pr, tandis que cent autres
mille montaient par Buzancy.

 midi, toujours pas un seul Prussien.  une heure,  deux heures,
rien encore. Et la lassitude arrivait, le doute aussi. Des voix
goguenardes commenaient  blaguer les gnraux. Peut-tre bien
qu'ils avaient vu leur ombre sur le mur. On leur votait des
lunettes. De jolis farceurs, si rien ne venait, d'avoir ainsi
drang tout le monde!

Un loustic cria:

-- C'est donc comme l-bas,  Mulhouse?

 cette parole, le coeur de Maurice s'tait serr, dans l'angoisse
du souvenir. Il se rappelait cette fuite imbcile, cette panique
qui avait emport le 7e corps, sans qu'un allemand et paru,  dix
lieues de l. Et l'aventure recommenait, il en avait maintenant
la sensation nette, la certitude. Pour que l'ennemi ne les et pas
attaqus, vingt-quatre heures aprs l'escarmouche de Grand-Pr, il
fallait que le 4e hussards s'y ft heurt simplement  quelque
reconnaissance de cavalerie. Les colonnes devaient tre loin
encore, peut-tre  deux journes de marche. Tout d'un coup, cette
pense le terrifia, lorsqu'il rflchit au temps qu'on venait de
perdre. En trois jours, on n'avait pas fait deux lieues, de
Contreuve  Vouziers. Le 25 et le 26, les autres corps d'arme
taient monts au nord, sous prtexte de se ravitailler; tandis
que, maintenant, le 27, les voil qui descendaient au midi, pour
accepter une bataille que personne ne leur offrait.  la suite du
4e hussards, vers les dfils de l'Argonne abandonns, la brigade
Bordas s'tait crue perdue, entranant  son secours toute la
division, puis le 7e corps, puis l'arme entire, inutilement. Et
Maurice, songeait au prix inestimable de chaque heure, dans ce
projet fou de donner la main  Bazaine, un plan que, seul, un
gnral de gnie aurait pu excuter, avec des soldats solides, 
la condition d'aller en tempte, droit devant lui, au travers des
obstacles.

-- Nous sommes fichus! dit-il  Jean, pris de dsespoir, dans une
soudaine et courte lucidit.

Puis, comme ce dernier largissait les yeux, ne pouvant
comprendre, il continua  demi-voix, pour lui, parlant des chefs:

-- Plus btes que mchants, c'est certain, et pas de chance! Ils
ne savent rien, ils ne prvoient rien, ils n'ont ni plan, ni
ides, ni hasards heureux... Allons, tout est contre nous, nous
sommes fichus!

Et ce dcouragement, que Maurice raisonnait en garon intelligent
et instruit, il grandissait, il pesait peu  peu sur toutes les
troupes, immobilises sans raison, dvores par l'attente.
Obscurment, le doute, le pressentiment de la situation vraie
faisaient leur travail, dans ces cervelles paisses; et il n'tait
plus un homme, si born ft-il, qui n'prouvt le malaise d'tre
mal conduit, attard  tort, pouss au hasard dans la plus
dsastreuse des aventures. Qu'est-ce qu'on fichait l, bon Dieu!
Puisque les Prussiens ne venaient pas? Ou se battre tout de suite,
ou s'en aller quelque part dormir tranquille. Ils en avaient
assez. Depuis que le dernier aide de camp tait parti pour
rapporter des ordres, l'anxit croissait ainsi de minute en
minute, des groupes s'taient forms, parlant haut, discutant. Les
officiers, gagns par cette agitation, ne savaient que rpondre
aux soldats qui osaient les interroger. Aussi,  cinq heures,
lorsque le bruit se rpandit que l'aide de camp tait de retour et
qu'on allait se replier, y eut-il un allgement dans toutes les
poitrines, un soupir de profonde joie.

Enfin, c'tait donc le parti de la sagesse qui l'emportait!
L'empereur et le marchal, qui n'avaient jamais t pour cette
marche sur Verdun, inquiets d'apprendre qu'ils taient de nouveau
gagns de vitesse et qu'ils allaient avoir contre eux l'arme du
prince royal de Saxe et celle du prince royal de Prusse,
renonaient  l'improbable jonction avec Bazaine, pour battre en
retraite par les places fortes du nord, de faon  se replier
ensuite sur Paris. Le 7e corps recevait l'ordre de remonter sur
Chagny, par le Chesne, tandis que le 5e corps devait marcher sur
Poix, le 1er et le 12e, sur Vendresse. Alors, puisqu'on reculait,
pourquoi s'tre avanc jusqu' l'Aisne, pourquoi tant de journes
perdues et tant de fatigues, lorsque, de Reims, il tait si
facile, si logique d'aller prendre tout de suite de fortes
positions dans la valle de la Marne? Il n'y avait donc ni
direction, ni talent militaire, ni simple bon sens? Mais on ne
s'interrogeait plus, on pardonnait, dans l'allgresse de cette
dcision si raisonnable, la seule bonne pour se tirer du gupier
o l'on s'tait mis. Des gnraux aux simples soldats, tous
avaient cette sensation qu'on redeviendrait fort, qu'on serait
invincible sous Paris, et que c'tait l, ncessairement, qu'on
battrait les Prussiens. Mais il fallait vacuer Vouziers ds la
pointe du jour, de faon  tre en marche vers le Chesne, avant
d'avoir t attaqu; et, immdiatement, le camp s'emplit d'une
animation extraordinaire, les clairons sonnaient, des ordres se
croisaient; tandis que, dj, les bagages et le convoi
d'administration partaient en avant, pour ne pas alourdir
l'arrire-garde.

Maurice tait ravi. Puis, comme il tchait d'expliquer  Jean le
mouvement de retraite qu'on allait excuter, un cri de douleur lui
chappa: son excitation tait tombe, il retrouvait son pied,
lourd comme du plomb, au bout de sa jambe.

-- Quoi donc? a recommence? demanda le caporal, dsol.

Et ce fut lui, avec son esprit pratique, qui eut une ide.

-- coute, mon petit, tu m'as dit hier que tu connaissais du
monde, l, dans la ville. Tu devrais obtenir la permission du
major et te faire conduire en voiture au Chesne, o tu passerais
une bonne nuit dans un bon lit. Demain, si tu marches mieux, nous
te reprendrons, en passant... Hein? a va-t-il?

Dans Falaise mme, le village prs duquel on tait camp, Maurice
venait de retrouver un ancien ami de son pre, un petit fermier,
qui justement allait conduire sa fille au Chesne, prs d'une
tante, et dont le cheval, attel  une lgre carriole, attendait.

Mais, avec le major Bouroche, ds les premiers mots, les choses
faillirent mal tourner.

-- C'est mon pied qui s'est corch, monsieur le docteur... Du
coup, Bouroche, secouant sa tte puissante, au mufle de lion,
rugit:

-- Je ne suis pas monsieur le docteur... Qui est-ce qui m'a foutu
un soldat pareil?

Et, comme Maurice, effar, bgayait une excuse, il reprit:

-- Je suis le major, entendez-vous, brute!

Puis, s'apercevant  qui il avait affaire, il dut prouver quelque
honte, il s'emporta davantage.

-- Votre pied, la belle histoire!... Oui, oui, je vous autorise.
Montez en voiture, montez en ballon. Nous avons assez de trane-
la-patte et de fricoteurs!

Lorsque Jean aida Maurice  se hisser dans la carriole, ce dernier
se retourna pour le remercier; et les deux hommes tombrent aux
bras l'un de l'autre, comme s'ils n'avaient jamais d se revoir.
Est-ce qu'on savait, au milieu du branle de la retraite, avec ces
Prussiens qui taient l? Maurice resta surpris de la grande
tendresse qui l'attachait dj  ce garon. Et, deux fois encore,
il se retourna, pour lui dire au revoir de la main; et il quitta
le camp, o l'on se prparait  allumer de grands feux, afin de
tromper l'ennemi, pendant que l'on partirait, dans le plus grand
silence, avant la pointe du jour.

En chemin, le petit fermier ne cessa de gmir sur l'abomination
des temps. Il n'avait pas eu le courage de rester  Falaise; et il
regrettait dj de ne plus y tre, rptant qu'il tait ruin, si
l'ennemi brlait sa maison. Sa fille, une grande crature ple,
pleurait. Mais, ivre de fatigue, Maurice n'entendait pas, dormait
assis, berc par le trot vif du petit cheval, qui, en moins d'une
heure et demie, franchit les quatre lieues, de Vouziers au Chesne.
Il n'tait pas sept heures, le crpuscule tombait  peine, lorsque
le jeune homme, tonn et frissonnant, descendit au pont du canal,
sur la place, en face de l'troite maison jaune o il tait n, o
il avait pass vingt ans de son existence. C'tait l qu'il se
rendait machinalement, bien que la maison, depuis dix-huit mois,
ft vendue  un vtrinaire. Et, au fermier qui le questionnait,
il rpondit qu'il savait parfaitement o il allait, il le remercia
mille fois de son obligeance.

Cependant, au centre de la petite place triangulaire, prs du
puits, il demeurait immobile, tourdi, la mmoire vide. O donc
allait-il? Brusquement, il se souvint que c'tait chez le notaire,
dont la maison touchait celle o il avait grandi, et dont la mre,
la trs vieille et trs bonne Madame Desroches,  titre de
voisine, le gtait, lorsqu'il tait enfant. Mais il reconnaissait
 peine le Chesne, au milieu de l'extraordinaire agitation que
causait, dans cette petite ville morte d'habitude, la prsence
d'un corps d'arme, camp aux portes, emplissant les rues
d'officiers, d'estafettes, de gens  la suite, de rdeurs et de
tranards de toute espce. Il retrouvait bien le canal traversant
la ville de bout en bout, coupant la place centrale, dont l'troit
pont de pierre runissait les deux triangles; et c'tait toujours
bien, l-bas, sur l'autre rive, le march avec sa toiture moussue,
la rue Berond qui s'enfonait  gauche, la route de Sedan qui
filait  droite. Seulement, du ct o il tait, il lui fallait
lever les yeux, reconnatre le clocher ardois, au-dessus de la
maison du notaire, pour tre certain que c'tait l le coin dsert
o il avait jou  la marelle, tellement la rue de Vouziers, en
face de lui, jusqu' l'Htel de Ville, bourdonnait d'un flot
compact de foule. Sur la place, il semblait qu'on faisait le vide,
que des hommes cartaient les curieux. Et l, occupant un large
espace, derrire le puits, il fut tonn d'apercevoir comme un
parc de voitures, de fourgons, de chariots, tout un campement de
bagages qu'il avait certainement vus dj.

Le soleil venait de disparatre dans l'eau toute droite et
sanglante du canal, et Maurice se dcidait, lorsqu'une femme, prs
de lui, qui le dvisageait depuis un instant, s'cria:

-- Mais ce n'est pas Dieu possible! Vous tes bien le fils
Levasseur?

Alors, lui-mme reconnut Madame Combette, la femme du pharmacien,
dont la boutique tait sur la place. Comme il lui expliquait qu'il
allait demander un lit  la bonne Madame Desroches, elle
l'entrana, agite.

-- Non, non, venez jusque chez nous. Je vais vous dire...

Puis, dans la pharmacie, quand elle eut soigneusement referm la
porte:

-- Vous ne savez donc pas, mon cher garon, que l'empereur est
descendu chez les Desroches... On a rquisitionn la maison pour
lui, et ils ne sont gure satisfaits du grand honneur, je vous
assure. Quand on pense qu'on a forc la pauvre vieille maman, une
femme de soixante-dix ans passs,  donner sa chambre et  monter
se coucher sous les toits, dans un lit de bonne!... Tenez, tout ce
que vous voyez l, sur la place, c'est  l'empereur, ce sont ses
malles enfin, vous comprenez!

En effet, Maurice se les rappela alors, ces voitures et ces
fourgons, tout ce train superbe de la maison impriale, qu'il
avait vu  Reims.

-- Ah! mon cher garon, si vous saviez ce qu'on a tir de l
dedans, et de la vaisselle d'argent, et des bouteilles de vin, et
des paniers de provisions et du beau linge, et de tout! Pendant
deux heures, a n'a pas arrt. Je me demande o ils ont pu
fourrer tant de choses, car la maison n'est pas grande...
Regardez, regardez! En ont-ils allum, un feu, dans la cuisine!

Il regardait la petite maison blanche,  deux tages, qui faisait
l'angle de la place et de la rue de Vouziers, une maison d'aspect
bourgeois et calme, dont il voquait l'intrieur, l'alle centrale
en bas, les quatre pices de chaque tage, comme s'il y tait
entr la veille encore. En haut, vers l'angle, la fentre du
premier, ouvrant sur la place, se trouvait claire dj; et la
femme du pharmacien lui expliquait que cette chambre tait celle
de l'empereur. Mais, comme elle l'avait dit, ce qui flambait
surtout, c'tait la cuisine, dont la fentre, au rez-de-chausse,
donnait sur la rue de Vouziers. Jamais les habitants du Chesne
n'avaient eu un pareil spectacle. Un flot de curieux, sans cesse
renouvel, barrait la rue, bant devant cette fournaise, o
rtissait et bouillait le dner d'un empereur. Pour avoir un peu
d'air, les cuisiniers avaient ouvert les vitres toutes grandes.
Ils taient trois, en vestes blanches blouissantes, s'agitant
devant des poulets enfils dans une immense broche, remuant des
sauces au fond d'normes casseroles, dont le cuivre luisait comme
de l'or. Et les vieillards ne se souvenaient pas d'avoir vu, au
lion d'argent, mme pour les plus grandes noces, autant de feu
brlant et autant de nourriture cuisant  la fois.

Combette, le pharmacien, un petit homme sec et remuant, rentra
chez lui, trs excit par tout ce qu'il venait de voir et
d'entendre. Il semblait tre dans le secret des choses, tant
adjoint au maire. C'tait vers trois heures et demie que Mac-Mahon
avait tlgraphi  Bazaine que l'arrive du prince royal de
Prusse  Chlons le forait  se replier sur les places du nord;
et une autre dpche allait partir pour le ministre de la guerre,
l'avertissant galement de la retraite, lui expliquant le danger
terrible o se trouvait l'arme d'tre coupe et crase. La
dpche  Bazaine pouvait courir, si elle avait de bonnes jambes,
car toutes les communications semblaient interrompues avec Metz
depuis plusieurs jours. Mais, l'autre dpche, c'tait plus grave;
et, baissant la voix, le pharmacien raconta qu'il avait entendu un
officier suprieur dire: s'ils sont prvenus  Paris, nous sommes
foutus! Personne n'ignorait avec quelle pret l'impratrice-
rgente et le conseil des ministres poussaient  la marche en
avant. D'ailleurs, la confusion augmentait d'heure en heure, les
renseignements les plus extraordinaires arrivaient sur l'approche
des armes allemandes. Le prince royal de Prusse  Chlons, tait-
ce possible? Et contre quelles troupes venait donc de se heurter
le 7e corps, dans les dfils de l'Argonne?

--  l'tat-major, ils ne savent rien, continua le pharmacien en
agitant dsesprment les bras. Ah! quel gchis!... Enfin, tout va
bien, si demain l'arme est en retraite.

Puis, brave homme au fond:

-- Dites donc, mon jeune ami, je vais vous panser le pied, vous
dnerez avec nous, et vous coucherez l-haut, dans la petite
chambre de mon lve, qui a fil.

Mais, tourment du besoin de voir et de savoir, Maurice, avant
tout, voulut absolument suivre sa premire ide, en allant, en
face, rendre visite  la vieille Madame Desroches. Il fut surpris
de ne pas tre arrt,  la porte, qui, dans le tumulte de la
place, restait ouverte, sans mme tre garde. Continuellement, du
monde entrait et sortait, des officiers, des gens de service; et
il semblait que le branle de la cuisine flambante agitt la maison
entire. Pourtant, il n'y avait pas une lumire dans l'escalier,
il dut monter  ttons. Au premier tage, il s'arrta quelques
secondes, le coeur battant, devant la porte de la pice o il
savait que se trouvait l'empereur; mais, l, dans cette pice, pas
un bruit, un silence de mort. Et, en haut, au seuil de la chambre
de bonne o elle avait d se rfugier, la vieille Madame Desroches
eut d'abord peur de lui. Ensuite, quand elle l'eut reconnu:

-- Ah! mon enfant, dans quel affreux moment faut-il qu'on se
retrouve!... Je la lui aurais donne bien volontiers, ma maison, 
l'empereur; mais il a, avec lui, des gens trop mal levs! Si vous
saviez comme ils ont tout pris, et ils vont tout brler, tant ils
font du feu!... Lui, le pauvre homme, a la mine d'un dterr et
l'air si triste...

Puis, lorsque le jeune homme s'en alla, en la rassurant, elle
l'accompagna, se pencha au-dessus de la rampe.

-- Tenez! murmura-t-elle, on le voit d'ici... Ah!

Nous sommes bien tous perdus. Adieu, mon enfant!

Et Maurice resta plant sur une marche, dans les tnbres de
l'escalier. Le cou tordu, il apercevait, par une imposte vitre,
un spectacle dont il emporta l'inoubliable souvenir.

L'empereur tait l, au fond de la pice bourgeoise et froide,
assis devant une petite table, sur laquelle son couvert tait mis,
claire  chaque bout d'un flambeau. Dans le fond, deux aides de
camp se tenaient silencieux. Un matre d'htel, debout prs de la
table, attendait. Et le verre n'avait pas servi, le pain n'avait
pas t touch, un blanc de poulet refroidissait au milieu de
l'assiette. L'empereur, immobile, regardait la nappe, de ces yeux
vacillants, troubles et pleins d'eau, qu'il avait dj  Reims.
Mais il semblait plus las, et, lorsque, se dcidant, d'un air
d'immense effort, il eut port  ses lvres deux bouches, il
repoussa tout le reste de la main. Il avait dn. Une expression
de souffrance, endure secrtement, blmit encore son ple visage.

En bas, comme Maurice passait devant la salle  manger, la porte
en fut brusquement ouverte, et il aperut, dans le braisillement
des bougies et la fume des plats, une table d'cuyers, d'aides
de camp, de chambellans, en train de vider les bouteilles des
fourgons, d'engloutir les volailles et de torcher les sauces, au
milieu de grands clats de voix.

La certitude de la retraite enchantait tout ce monde, depuis que
la dpche du marchal tait partie. Dans huit jours,  Paris, on
aurait enfin des lits propres.

Maurice, alors, tout d'un coup, sentit la terrible fatigue qui
l'accablait: c'tait certain, l'arme entire se repliait, et il
n'avait plus qu' dormir, en attendant le passage du 7e corps. Il
retraversa la place, se retrouva chez le pharmacien Combette, o,
comme dans un rve, il mangea. Puis, il lui sembla bien qu'on lui
pansait le pied, qu'on le montait dans une chambre. Et ce fut la
nuit noire, l'anantissement. Il dormait, cras, sans un souffle.
Mais, aprs un temps indtermin, des heures ou des sicles, un
frisson agita son sommeil, le souleva sur son sant, au milieu des
tnbres. O tait-il donc? Quel tait ce roulement continu de
tonnerre qui l'avait rveill? Tout de suite il se souvint, courut
 la fentre, pour voir. En bas, dans l'obscurit, sur cette place
aux nuits si calmes d'ordinaire, c'tait de l'artillerie qui
dfilait, un trot sans fin d'hommes, de chevaux et de canons, dont
les petites maisons mortes tremblaient. Une inquitude irraisonne
le saisit, devant ce brusque dpart.

Quelle heure pouvait-il tre? Quatre heures sonnrent  l'Htel de
Ville. Et il s'efforait de se rassurer, en se disant que c'tait
tout simplement l un commencement d'excution des ordres de
retraite donns la veille, lorsqu'un spectacle, comme il tournait
la tte, acheva de l'angoisser: la fentre du coin, chez le
notaire, tait toujours claire; et l'ombre de l'empereur,  des
intervalles gaux, s'y dessinait nettement, en un profil sombre.

Vivement, Maurice enfila son pantalon, pour descendre. Mais
Combette parut, un bougeoir  la main, gesticulant.

-- Je vous ai aperu d'en bas, en revenant de la mairie, et je
suis mont vous dire... Imaginez-vous qu'ils ne m'ont pas laiss
coucher, voici deux heures que nous nous occupons de nouvelles
rquisitions, le maire et moi... Oui, tout est chang, une fois
encore. Ah! il avait bougrement raison, l'officier qui ne voulait
pas qu'on envoyt la dpche  Paris!

Et il continua longtemps, en phrases coupes, sans ordre, et le
jeune homme finit par comprendre, muet, le coeur serr. Vers
minuit, une dpche du ministre de la guerre  l'empereur tait
arrive, en rponse  celle du marchal. On n'en connaissait pas
le texte exact; mais un aide de camp avait dit tout haut, 
l'Htel de Ville, que l'impratrice et le conseil des ministres
craignaient une rvolution  Paris, si, abandonnant Bazaine,
l'empereur rentrait. La dpche, mal renseigne sur les positions
vritables des allemands, ayant l'air de croire  une avance que
l'arme de Chlons n'avait plus, exigeait la marche en avant,
malgr tout, avec une fivre de passion extraordinaire.

-- L'empereur a fait appeler le marchal, ajouta le pharmacien, et
ils sont rests enferms ensemble pendant prs d'une heure.
Naturellement, je ne sais pas ce qu'ils ont pu se dire, mais ce
que tous les officiers m'ont rpt, c'est qu'on ne bat plus en
retraite et que la marche sur la Meuse est reprise... Nous venons
de rquisitionner tous les fours de la ville pour le 1er corps,
qui remplacera ici, demain matin, le 12e, dont l'artillerie, comme
vous le voyez, part en ce moment pour la besace... Cette fois,
c'est bien fini, vous voil en route pour la bataille!

Il s'arrta. Lui aussi regardait la fentre claire, chez le
notaire. Puis,  demi-voix, d'un air de curiosit songeuse:

-- Hein! qu'ont-ils pu se dire? ... C'est drle tout de mme, de
se replier  six heures du soir, devant la menace d'un danger, et
d'aller  minuit tte baisse dans ce danger, lorsque la situation
reste identiquement la mme!

Maurice coutait toujours le roulement des canons, en bas, dans la
petite ville noire, ce trot ininterrompu, ce flot d'hommes qui
s'coulait vers la Meuse,  l'inconnu terrible du lendemain. Et,
sur les minces rideaux bourgeois de la fentre, il revoyait passer
rgulirement l'ombre de l'empereur, le va-et-vient de ce malade
que l'insomnie tenait debout, pris d'un besoin de mouvement,
malgr sa souffrance, l'oreille emplie du bruit de ces chevaux et
de ces soldats qu'il laissait envoyer  la mort. Ainsi, quelques
heures avaient suffi, c'tait maintenant le dsastre dcid,
accept. Qu'avaient-ils pu se dire, en effet, cet empereur et ce
marchal, tous les deux avertis du malheur auquel on marchait,
convaincus le soir de la dfaite, dans les effroyables conditions
o l'arme allait se trouver, ne pouvant le matin avoir chang
d'avis, lorsque le pril grandissait  chaque heure? Le plan du
gnral de Palikao, la marche foudroyante sur Montmdy, dj
tmraire le 23, possible peut-tre encore le 25, avec des soldats
solides et un capitaine de gnie, devenait, le 27, un acte de pure
dmence, au milieu des hsitations continuelles du commandement et
de la dmoralisation croissante des troupes. Si tous deux le
savaient, pourquoi cdaient-ils aux impitoyables voix fouettant
leur indcision? Le marchal, peut-tre, n'tait qu'une me borne
et obissante de soldat, grande dans son abngation. Et
l'empereur, qui ne commandait plus, attendait le destin. On leur
demandait leur vie et la vie de l'arme: ils les donnaient. Ce fut
la nuit du crime, la nuit abominable d'un assassinat de nation;
car l'arme ds lors se trouvait en dtresse, cent mille hommes
taient envoys au massacre.

En songeant  ces choses, dsespr et frmissant, Maurice suivait
l'ombre, sur la mousseline lgre de la bonne Madame Desroches,
l'ombre fivreuse, pitinante, que semblait pousser l'impitoyable
voix, venue de Paris. Cette nuit-l, l'impratrice n'avait-elle
pas souhait la mort du pre, pour que le fils rgnt? Marche!
Marche! Sans regarder en arrire, sous la pluie, dans la boue, 
l'extermination, afin que cette partie suprme de l'empire 
l'agonie soit joue jusqu' la dernire carte. Marche! Marche!
Meurs en hros sur les cadavres entasss de ton peuple, frappe le
monde entier d'une admiration mue, si tu veux qu'il pardonne  ta
descendance! Et sans doute l'empereur marchait  la mort. En bas,
la cuisine ne flambait plus, les cuyers, les aides de camp, les
chambellans dormaient, toute la maison tait noire; tandis que,
seule, l'ombre allait et revenait sans cesse, rsigne  la
fatalit du sacrifice, au milieu de l'assourdissant vacarme du 12e
corps, qui continuait de dfiler, dans les tnbres.

Soudain, Maurice songea que, si la marche en avant tait reprise,
le 7e corps ne remonterait pas par le Chesne; et il se vit en
arrire, spar de son rgiment, ayant dsert son poste. Il ne
sentait plus la brlure de son pied: un pansement habile, quelques
heures d'absolu repos en avaient calm la fivre. Lorsque Combette
lui eut donn des souliers  lui, de larges souliers o il tait 
l'aise, il voulut partir, partir  l'instant, esprant rencontrer
encore le 106e sur la route du Chesne  Vouziers. Vainement, le
pharmacien tcha de le retenir, et il allait se dcider  le
reconduire en personne dans son cabriolet, battant la route au
petit bonheur, quand son lve, Fernand, reparut, en expliquant
qu'il revenait d'embrasser sa cousine. Ce fut ce grand garon
blme, l'air poltron, qui attela et qui emmena Maurice. Il n'tait
pas quatre heures, une pluie diluvienne ruisselait du ciel
d'encre, les lanternes de la voiture plissaient, clairant 
peine le chemin, au milieu de la vaste campagne noye, toute
pleine de rumeurs immenses, qui,  chaque kilomtre, les faisaient
s'arrter, croyant au passage d'une arme.

Cependant, l-bas, devant Vouziers, Jean n'avait point dormi.
Depuis que Maurice lui avait expliqu comment cette retraite
allait tout sauver, il veillait, empchant ses hommes de
s'carter, attendant l'ordre de dpart, que les officiers
pouvaient donner d'une minute  l'autre. Vers deux heures, dans
l'obscurit profonde, que les feux toilaient de rouge, un grand
bruit de chevaux traversa le camp: c'tait la cavalerie qui
partait en avant-garde, vers Ballay et Quatre-Champs, afin de
surveiller les routes de Boult-Aux-Bois et de la Croix-Aux-Bois.
Une heure plus tard, l'infanterie et l'artillerie se mirent  leur
tour en branle, quittant enfin ces positions de Falaise et de
Chestres, que depuis deux grands jours elles s'enttaient 
dfendre contre un ennemi qui ne venait point. Le ciel s'tait
couvert, la nuit restait profonde, et chaque rgiment s'loignait
dans le plus grand silence, un dfil d'ombres se drobant au fond
des tnbres. Mais tous les coeurs battaient d'allgresse, comme
si l'on et chapp  un guet-apens. On se voyait dj sous les
murs de Paris,  la veille de la revanche.

Dans l'paisse nuit, Jean regardait. La route tait borde
d'arbres, et il lui semblait bien qu'elle traversait de vastes
prairies. Puis, des montes, des descentes se produisirent. On
arrivait  un village, qui devait tre Ballay, lorsque la lourde
nue dont le ciel tait obscurci, creva en une pluie violente. Les
hommes avaient dj reu tant d'eau, qu'ils ne se fchaient mme
plus, enflant les paules. Mais Ballay tait dpass; et,  mesure
qu'ils s'approchaient de Quatre-Champs, se levaient des rafales de
vent furieux. Au del, quand ils eurent mont sur le vaste plateau
dont les terres nues vont jusqu' Noirval, l'ouragan fit rage, ils
furent battus par un effroyable dluge. Et ce fut au milieu de ces
vastes terres, qu'un ordre de halte arrta, un  un, tous les
rgiments. Le 7e corps entier, trente et quelques mille hommes,
s'y trouva runi, comme le jour naissait, un jour boueux dans un
ruissellement d'eau grise. Que se passait-il? Pourquoi cette
halte? Une inquitude courait dj dans les rangs, certains
prtendaient que les ordres de marche venaient d'tre changs. On
leur avait fait mettre l'arme au pied, avec dfense de rompre les
rangs et de s'asseoir. Par instants, le vent balayait le haut
plateau avec une violence telle, qu'ils devaient se serrer les uns
contre les autres, pour n'tre pas emports. La pluie les
aveuglait, leur lardait la peau, une pluie glaciale qui coulait
sous leurs vtements. Et deux heures s'coulrent, une
interminable attente, on ne savait pourquoi, au milieu de
l'angoisse qui de nouveau serrait tous les coeurs.

Jean,  mesure que le jour grandissait, tchait de s'orienter. On
lui avait montr, au nord-Ouest, de l'autre ct de Quatre-Champs,
le chemin du Chesne, qui filait sur un coteau. Alors, pourquoi
avait-on tourn  droite, au lieu de tourner  gauche? Puis, ce
qui l'intressait, c'tait l'tat-major install  la converserie,
une ferme plante au bord du plateau. On y semblait trs effar,
des officiers couraient, discutaient, avec de grands gestes. Et
rien ne venait, que pouvaient-ils attendre? Le plateau tait une
sorte de cirque, des chaumes  l'infini, que dominaient, au nord
et  l'est, des hauteurs boises; vers le sud, s'tendaient des
bois pais; tandis que, par une chappe,  l'ouest, on apercevait
la valle de l'Aisne, avec les petites maisons blanches de
Vouziers. En dessous de la converserie, pointait le clocher
d'ardoises de Quatre-Champs, noy dans l'averse enrage, sous
laquelle semblaient se fondre les quelques pauvres toits moussus
du village. Et, comme Jean enfilait du regard la rue montante, il
distingua trs bien un cabriolet arrivant au grand trot, par la
chausse caillouteuse, change en torrent.

C'tait Maurice, qui, enfin, du coteau d'en face,  un coude de la
route, venait d'apercevoir le 7e corps. Depuis deux heures, il
battait le pays, tromp par les renseignements d'un paysan, gar
par la mauvaise volont sournoise de son conducteur,  qui la peur
des Prussiens donnait la fivre. Ds qu'il atteignit la ferme, il
sauta de voiture, trouva tout de suite son rgiment.

Jean, stupfait, lui cria:

-- Comment, c'est toi! Pourquoi donc? Puisque nous allions te
reprendre!

D'un geste, Maurice conta sa colre et sa peine.

-- Ah! oui... On ne remonte plus par l, c'est par l-bas qu'on
va, pour y crever tous!

-- Bon! dit l'autre, tout ple, aprs un silence.

On se fera au moins casser la gueule ensemble.

Et, comme ils s'taient quitts, les deux hommes se retrouvrent,
en s'embrassant. Sous la pluie battante qui continuait, le simple
soldat rentra dans le rang, tandis que le caporal donnait
l'exemple, ruisselant, sans une plainte.

Mais la nouvelle, maintenant, courait, certaine. On ne se repliait
plus sur Paris, on marchait de nouveau vers la Meuse. Un aide de
camp du marchal venait d'apporter au 7e corps l'ordre d'aller
camper  Nouart; tandis que le 5e, se dirigeant sur Beauclair,
prendrait la droite de l'arme, et que le 1er remplacerait au
Chesne le 12e, en marche sur la besace,  l'aile gauche. Et, si,
depuis prs de trois heures, trente et quelques mille hommes
restaient l, l'arme au pied,  attendre, sous les furieuses
rafales, c'tait que le gnral Douay, au milieu de la confusion
dplorable de ce nouveau changement de front, prouvait
l'inquitude la plus vive sur le sort du convoi, envoy en avant,
la veille, vers Chagny. Il fallait bien attendre qu'il et ralli
le corps. On racontait que ce convoi avait t coup par celui du
12e corps, au Chesne. D'autre part, une partie du matriel, toutes
les forges d'artillerie, s'tant trompes de route, revenaient de
Terron par la route de Vouziers, o elles allaient srement tomber
entre les mains des allemands. Jamais dsordre ne fut plus grand,
et jamais anxit plus vive.

Alors, parmi les soldats, il y eut un vritable dsespoir.
Beaucoup voulaient s'asseoir sur leurs sacs, dans la boue de ce
plateau dtremp, et attendre la mort, sous la pluie. Ils
ricanaient, ils insultaient les chefs: ah! de fameux chefs, sans
cervelle, dfaisant le soir ce qu'ils avaient fait le matin,
flnant quand l'ennemi n'tait pas l, filant ds qu'il
apparaissait! Une dmoralisation dernire achevait de faire de
cette arme un troupeau sans foi, sans discipline, qu'on menait 
la boucherie, par les hasards de la route. L-bas, vers Vouziers,
une fusillade venait d'clater, des coups de feu changs entre
l'arrire-garde du 7e corps et l'avant-garde des troupes
allemandes; et, depuis un instant, tous les regards se tournaient
vers la valle de l'Aisne, o, dans une claircie du ciel,
montaient les tourbillons d'une paisse fume noire: on sut que
c'tait le village de Falaise qui brlait, incendi par les
uhlans. Une rage s'emparait des hommes. Quoi donc? Les Prussiens
taient l, maintenant! On les avait attendus deux jours, pour
leur donner le temps d'arriver. Puis, on dcampait. Obscurment,
au fond des plus borns, montait la colre de l'irrparable faute
commise, cette attente imbcile, ce pige dans lequel on tait
tomb: les claireurs de la ive arme amusant la brigade Bordas,
arrtant, immobilisant un  un tous les corps de l'arme de
Chlons, pour permettre au prince royal de Prusse d'accourir avec
la IIIe arme. Et,  cette heure, grce  l'ignorance du marchal,
qui ne savait encore quelles troupes il avait devant lui, la
jonction se faisait, le 7e corps et le 5e allaient tre harcels,
sous la continuelle menace d'un dsastre.

Maurice,  l'horizon, regardait flamber Falaise. Mais il y eut un
soulagement: le convoi qu'on avait cru perdu, dboucha du chemin
du Chesne. Tout de suite, pendant que la premire division restait
 Quatre-Champs, pour attendre et protger l'interminable dfil
des bagages, la 2e se remettait en branle et gagnait Boult-Aux-
Bois par la fort, pendant que la 3e se postait,  gauche, sur les
hauteurs de Belleville, afin d'assurer les communications. Et,
comme le 106e enfin, au moment o redoublait la pluie, quittait le
plateau, reprenant la marche sclrate vers la Meuse,  l'inconnu,
Maurice revit l'ombre de l'empereur, allant et revenant d'un train
morne, sur les petits rideaux de la vieille Madame Desroches. Ah!
cette arme de la dsesprance, cette arme en perdition qu'on
envoyait  un crasement certain, pour le salut d'une dynastie!
Marche, marche, sans regarder en arrire, sous la pluie, dans la
boue,  l'extermination!




VI


-- Tonnerre de Dieu! dit le lendemain matin Chouteau en
s'veillant, rompu et glac sous la tente, je prendrais bien un
bouillon, avec beaucoup de viande autour.

 Boult-Aux-Bois, o l'on avait camp, il n'y avait eu, le soir,
qu'une maigre distribution de pommes de terre, l'intendance tant
de plus en plus ahurie et dsorganise par les marches et les
contremarches continuelles, n'arrivant jamais  rencontrer les
troupes aux rendez-vous donns. On ne savait plus o prendre, par
le dsordre des chemins, les troupeaux migrateurs, et c'tait la
disette prochaine.

Loubet, en s'tirant, eut un ricanement dsespr.

-- Ah! fichtre, oui! C'est fini, les oies  la ficelle!

L'escouade tait maussade, assombrie. Quand on ne mangeait pas, a
n'allait pas. Et il y avait, en outre, cette pluie incessante,
cette boue dans laquelle on venait de dormir.

Ayant vu Pache qui se signait, aprs avoir fait sa prire du
matin, lvres closes, Chouteau reprit furieusement:

-- Demande-lui donc,  ton bon Dieu, qu'il nous envoie une paire
de saucisses et une chopine  chacun.

-- Ah! si l'on avait seulement une miche, du pain tant qu'on en
voudrait! Soupira Lapoulle qui souffrait de la faim plus que les
autres, tortur par son gros apptit.

Mais le lieutenant Rochas les fit taire. Ce n'tait pas une honte,
de ne toujours songer qu' son ventre! Lui, bonnement, serrait la
ceinture de son pantalon. Depuis que les choses tournaient
dcidment mal, et que, par moments, au loin, on entendait la
fusillade, il avait retrouv toute son entte confiance.
Puisqu'ils taient l, maintenant, les Prussiens, c'tait si
simple: on allait les battre! Et il haussait les paules, derrire
le capitaine Beaudoin, ce jeune homme, comme il le nommait, que la
perte dfinitive de ses bagages dsolait, les lvres pinces, le
visage ple, ne drageant pas. Ne point manger, passe encore! Ce
qui l'indignait, c'tait de ne pouvoir changer de chemise.

Maurice venait d'avoir un rveil accabl et frissonnant. Son pied,
grce aux larges chaussures, ne s'tait pourtant plus enflamm.
Mais le dluge de la veille, dont sa capote restait lourde, lui
avait laiss une courbature dans tous les membres. Et, envoy  la
corve de l'eau, pour le caf, il regardait la plaine,  un bord
de laquelle Boult-Aux-Bois est situ: des forts montent  l'ouest
et au nord, une cte s'lve jusqu'au village de Belleville;
tandis que, vers Buzancy,  l'est, de vastes terrains plats
s'tendent, avec de lentes ondulations, o se cachent des hameaux.
tait-ce par l qu'on attendait l'ennemi? Comme il revenait du
ruisseau, rapportant le bidon plein, une famille de paysans
plore, sur le seuil d'une petite ferme, l'appela, lui demanda si
les soldats allaient rester enfin, pour les dfendre. Dj, 
trois reprises, dans le va-et-vient des ordres contraires, le 5e
corps avait travers le pays. La veille, on avait entendu le
canon, du ct de Bar. Certainement, les Prussiens n'taient pas 
plus de deux lieues. Et, lorsque Maurice eut rpondu  ces pauvres
gens que le 7e corps allait sans doute repartir, lui aussi, ils se
lamentrent. On les abandonnait, les soldats ne venaient donc pas
pour se battre, qu'ils les voyaient reparatre et disparatre,
toujours fuyants?

-- Ceux qui voudront du sucre, dit Loubet en servant le caf,
n'ont qu' tremper leur pouce et attendre qu'il fonde.

Pas un homme ne rigola. C'tait vexant tout de mme, du caf sans
sucre; et encore si l'on avait eu du biscuit! La veille, sur le
plateau de Quatre-Champs, presque tous, pour tromper l'attente,
avaient achev les provisions de leurs sacs, croquant jusqu'aux
miettes. Mais l'escouade, heureusement, retrouva une douzaine de
pommes de terre, qu'elle se partagea.

Maurice, l'estomac dlabr, eut un cri de regret.

-- Si j'avais su, au Chesne, j'aurais achet du pain!

Jean coutait, demeurait silencieux. Au lever, il avait eu une
querelle avec Chouteau, qu'il voulait envoyer  la corve du bois,
et qui s'y tait refus insolemment, disant que ce n'tait pas son
tour. Depuis que tout allait de mal en pis, l'indiscipline
augmentait, les chefs finissaient par ne plus oser faire une
rprimande. Et Jean, avec son beau calme, avait compris qu'il
devait effacer son autorit de caporal, s'il ne voulait pas
provoquer des rvoltes ouvertes. Il s'tait fait bon diable, il
semblait n'tre que le camarade de ses hommes, auxquels son
exprience continuait  rendre de grands services. Si son escouade
n'tait plus si bien nourrie, elle ne crevait tout de mme pas
encore de faim, comme tant d'autres. Mais la souffrance de
Maurice, surtout, l'attendrissait. Il le sentait s'affaiblir, il
le regardait d'un oeil inquiet, en se demandant comment ce garon
frle ferait pour aller jusqu'au bout.

Lorsque Jean entendit Maurice se plaindre de n'avoir pas de pain,
il se leva, disparut un instant, revint aprs avoir fouill dans
son sac.

Et, en lui glissant un biscuit:

-- Tiens! Cache a, je n'en ai pas pour tout le monde.

-- Mais toi? demanda le jeune homme, trs touch.

-- Oh! Moi, n'aie pas peur... J'en ai encore deux.

C'tait vrai, il avait gard prcieusement trois biscuits, pour le
cas o l'on se battrait, sachant qu'on a trs faim sur les champs
de bataille. D'ailleurs, il venait de manger une pomme de terre.
Ca lui suffisait. On verrait plus tard.

Vers dix heures, de nouveau, le 7e corps s'branla. L'intention
premire du marchal avait d tre de le diriger par Buzancy sur
Stenay, o il aurait pass la Meuse. Mais les Prussiens, gagnant
de vitesse l'arme de Chlons, devaient tre dj  Stenay, et on
les disait mme  Buzancy. Aussi, refoul de la sorte vers le
nord, le 7e corps venait-il de recevoir l'ordre de se rendre  la
Besace,  vingt et quelques kilomtres de Boult-Aux-Bois, pour
aller de l, le lendemain, passer la Meuse  Mouzon. Le dpart fut
maussade, les hommes grognaient, l'estomac mal rempli, les membres
mal reposs, extnus par les fatigues et les attentes des jours
prcdents; et les officiers assombris, cdant au malaise de la
catastrophe  laquelle on marchait, se plaignaient de l'inaction,
s'irritaient de ce qu'on n'tait pas all, devant Buzancy,
soutenir le 5e corps, dont on avait entendu le canon. Ce corps
devait, lui aussi, battre en retraite, remonter vers Nouart;
tandis que le 12e corps partait de la Besace pour Mouzon, et que
le 1er prenait la direction de Raucourt. C'tait un pitinement de
troupeau press, harcel par les chiens, se bousculant vers cette
Meuse tant dsire, aprs des retards et des flneries sans fin.

Lorsque le 106e quitta Boult-Aux-Bois,  la suite de la cavalerie
et de l'artillerie, dans le vaste ruissellement des trois
divisions qui rayaient la plaine d'hommes en marche, le ciel de
nouveau se couvrit, de lentes nues livides, dont le deuil acheva
d'attrister les soldats. Lui, suivait la grande route de Buzancy,
borde de peupliers magnifiques.  Germond, un village dont les
tas de fumier, devant les portes, fumaient, aligns aux deux cts
du chemin, les femmes sanglotaient, prenaient leurs enfants, les
tendaient aux troupes qui passaient, comme pour qu'on les emment.
Il n'y avait plus l une bouche de pain ni mme une pomme de
terre. Puis, au lieu de continuer vers Buzancy, le 106e tourna 
gauche, remontant vers Authe; et les hommes, en revoyant de
l'autre ct de la plaine, sur le coteau, Belleville, qu'ils
avaient traverse la veille, eurent alors la nette conscience
qu'ils revenaient sur leurs pas.

-- Tonnerre de Dieu! gronda Chouteau, est-ce qu'ils nous prennent
pour des toupies?

Et Loubet ajouta:

-- En voil des gnraux de quatre sous qui vont  hue et  dia!
On voit bien que nos jambes ne leur cotent pas cher.

Tous se fchaient. On ne fatiguait pas des hommes de la sorte,
pour le plaisir de les promener. Et, par la plaine nue, entre les
larges plis de terrain, ils avanaient en colonne, sur deux files,
une  chaque bord, entre lesquelles circulaient les officiers;
mais ce n'tait plus, ainsi qu'au lendemain de Reims, en
Champagne, une marche gaye de plaisanteries et de chansons, le
sac port gaillardement, les paules allges par l'espoir de
devancer les Prussiens et de les battre: maintenant, silencieux,
irrits, ils tranaient la jambe, avec la haine du fusil qui leur
meurtrissait l'paule, du sac dont ils taient crass, ayant
cess de croire  leurs chefs, se laissant envahir par une telle
dsesprance, qu'ils ne marchaient plus en avant que comme un
btail, sous la fatalit du fouet. La misrable arme commenait 
monter son calvaire.

Maurice, cependant, depuis quelques minutes, tait trs intress.
Sur la gauche, s'tageaient des vallonnements, et il venait de
voir, d'un petit bois lointain, sortir un cavalier. Presque
aussitt, un autre parut, puis un autre encore. Tous les trois
restaient immobiles, pas plus gros que le poing, ayant des lignes
prcises et fines de joujoux. Il pensait que ce devait tre un
poste dtach de hussards, quelque reconnaissance qui revenait,
lorsque des points brillants, aux paules, sans doute les reflets
d'paulettes de cuivre, l'tonnrent.

-- L-bas, regarde! dit-il en poussant le coude de Jean, qu'il
avait  ct de lui. Des uhlans.

Le caporal carquilla les yeux.

-- Ca!

C'taient, en effet, des uhlans, les premiers Prussiens que le
106e apercevait. Depuis bientt six semaines qu'il faisait
campagne, non seulement il n'avait pas brl une cartouche, mais
il en tait encore  voir un ennemi. Le mot courut, toutes les
ttes se tournrent, au milieu d'une curiosit grandissante. Ils
semblaient trs bien, ces uhlans.

-- Il y en a un qui a l'air joliment gras, fit remarquer Loubet.

Mais,  gauche du petit bois, sur un plateau, tout un escadron se
montra. Et, devant cette apparition menaante, un arrt se fit
dans la colonne. Des ordres arrivrent, le 106e alla prendre
position derrire des arbres, au bord d'un ruisseau. Dj, de
l'artillerie rebroussait chemin au galop, s'tablissait sur un
mamelon. Puis, pendant prs de deux heures, on demeura l, en
bataille, on s'attarda, sans que rien de nouveau se produist. 
l'horizon, la masse de cavalerie ennemie restait immobile. Et,
comprenant enfin qu'on perdait un temps prcieux, on repartit.

-- Allons, murmura Jean avec regret, ce ne sera pas encore pour
cette fois.

Maurice, lui aussi, avait les mains brlantes du dsir de lcher
au moins un coup de feu. Et il revenait sur la faute qu'on avait
commise, la veille, en n'allant pas soutenir le 5e corps. Si les
Prussiens n'attaquaient point, ce devait tre qu'ils n'avaient pas
encore assez d'infanterie  leur disposition; de sorte que leurs
dmonstrations de cavalerie,  distance, ne pouvaient avoir
d'autre but que d'attarder les corps en marche. De nouveau, on
venait de tomber dans le pige. Et, en effet,  partir de ce
moment, le 106e vit sans cesse les uhlans, sur sa gauche,  chaque
accident de terrain: ils le suivaient, le surveillaient,
disparaissaient derrire une ferme pour reparatre  la corne d'un
bois.

Peu  peu, les soldats s'nervaient de se voir ainsi envelopper 
distance, comme dans les mailles d'un filet invisible.

-- Ils nous embtent  la fin! rptaient Pache et Lapoulle eux-
mmes. Ca soulagerait de leur envoyer des pruneaux!

Mais on marchait, on marchait toujours, pniblement, d'un pas dj
alourdi qui se fatiguait vite. Dans le malaise de cette tape, on
sentait de partout l'ennemi approcher, de mme qu'on sent monter
l'orage, avant qu'il se montre au-dessus de l'horizon. Des ordres
svres taient donns pour la bonne conduite de l'arrire-garde,
et il n'y avait plus de tranards, dans la certitude o l'on tait
que les Prussiens, derrire le corps, ramassaient tout. Leur
infanterie arrivait, d'une marche foudroyante, tandis que les
rgiments Franais, harasss, paralyss, pitinaient sur place.

 Authe, le ciel s'claircit, et Maurice, qui se dirigeait sur la
position du soleil, remarqua qu'au lieu de remonter davantage vers
le Chesne,  trois grandes lieues de l, on tournait pour marcher
droit  l'est. Il tait deux heures, on souffrit alors de la
chaleur accablante, aprs avoir grelott sous la pluie, pendant
deux jours. Le chemin, avec de longs circuits, montait au travers
de plaines dsertes. Pas une maison, pas une me,  peine de loin
en loin un petit bois triste, au milieu de la mlancolie des
terres nues; et le morne silence de cette solitude avait gagn les
soldats, qui, la tte basse, en sueur, tranaient les pieds.
Enfin, Saint-Pierremont apparut, quelques maisons vides sur un
monticule. On ne traversa pas le village, Maurice constata qu'on
tournait tout de suite  gauche, reprenant la direction du nord,
vers la Besace. Cette fois, il comprit la route adopte pour
s'efforcer d'atteindre Mouzon, avant les Prussiens. Mais pourrait-
on y russir, avec des troupes si lasses, si dmoralises? 
Saint-Pierremont, les trois uhlans avaient reparu, au loin, au
coude d'une route qui venait de Buzancy; et, comme l'arrire-garde
quittait le village, une batterie fut dmasque, quelques obus
tombrent, sans faire aucun mal. On ne rpondit pas, la marche
continuait, de plus en plus pnible.

De Saint-Pierremont  la Besace, il y a trois grandes lieues, et
Jean,  qui Maurice disait cela, eut un geste dsespr: jamais
les hommes ne feraient douze kilomtres, il le voyait  des signes
certains, leur essoufflement, l'garement de leur visage. La route
montait toujours, entre deux coteaux qui se resserraient peu 
peu. On dut faire une halte. Mais ce repos avait achev
d'engourdir les membres; et, quand il fallut repartir, ce fut pis
encore: les rgiments n'avanaient plus, des hommes tombaient.
Jean, en voyant Maurice plir, les yeux chavirs de lassitude,
causait contre son habitude, tchait de l'tourdir d'un flux de
paroles, pour le tenir veill, dans le mouvement mcanique de la
marche, devenu inconscient.

-- Alors, ta soeur habite Sedan, nous y passerons peut-tre.

--  Sedan, jamais! Ce n'est pas notre chemin, il faudrait tre
fou.

-- Et elle est jeune, ta soeur?

-- Mais elle a mon ge, je t'ai dit que nous tions jumeaux.

-- Elle te ressemble?

-- Oui, elle est blonde aussi, oh! des cheveux friss, si doux!...
Toute petite, une figure mince, et pas bruyante, ah! non!... Ma
chre Henriette!

-- Vous vous aimez bien?

-- Oui, oui...

Il y eut un silence, et Jean, ayant regard Maurice, remarqua que
ses yeux se fermaient et qu'il allait tomber.

-- H! mon pauvre petit... Tiens-toi, tonnerre de Dieu!... Donne-
moi ton flingot un instant, a te reposera... Nous allons laisser
la moiti des hommes en route, ce n'est pas Dieu possible qu'on
aille plus loin aujourd'hui!

En face, il venait d'apercevoir Oches, dont les quelques masures
s'tagent sur un coteau. L'glise, toute jaune, haut perche,
domine, parmi des arbres.

-- C'est l que nous allons coucher, bien sr.

Et il avait devin. Le gnral Douay, qui voyait l'extrme fatigue
des troupes, dsesprait de jamais atteindre la Besace, ce jour-
l. Mais ce qui le dcida surtout, ce fut l'arrive du convoi, de
ce fcheux convoi qu'il tranait depuis Reims, et dont les trois
lieues de voitures et de btes alourdissaient si terriblement sa
marche. De Quatre-Champs, il avait donn l'ordre de le diriger
directement sur Saint-Pierremont; et c'tait seulement  Oches que
les attelages ralliaient le corps, dans un tel tat d'puisement,
que les chevaux refusaient d'avancer. Il tait dj cinq heures.
Le gnral, craignant de s'engager dans le dfil de Stonne, crut
devoir renoncer  achever l'tape indique par le marchal. On
s'arrta, on campa, le convoi en bas, dans les prairies, gard par
une division, tandis que l'artillerie s'tablissait en arrire,
sur les coteaux, et que la brigade qui devait servir d'arrire-
garde le lendemain, restait sur une hauteur, en face de Saint-
Pierremont. Une autre division, dont faisait partie la brigade
Bourgain-Desfeuilles, bivouaqua, derrire l'glise, sur un large
plateau, que bordait un bois de chnes.

La nuit tombait dj, lorsque le 106e,  la lisire de ce bois,
put enfin s'installer, tellement il y avait eu de confusion dans
le choix et dans la dsignation des emplacements.

-- Zut! dit furieusement Chouteau, je ne mange pas, je dors!

C'tait le cri de tous les hommes. Beaucoup n'avaient pas la force
de dresser leurs tentes, s'endormaient o ils tombaient, comme des
masses. D'ailleurs, pour manger, il aurait fallu une distribution
de l'intendance; et l'intendance, qui attendait le 7e corps  la
Besace, n'tait pas  Oches. Dans l'abandon et le relchement de
tout, on ne sonnait mme plus au caporal. Se ravitaillait qui
pouvait.  partir de ce moment, il n'y eut plus de distributions,
les soldats durent vivre sur les provisions qu'ils taient censs
avoir dans leurs sacs; et les sacs taient vides, bien peu y
trouvrent une crote, les miettes de l'abondance o ils avaient
fini par vivre  Vouziers. On avait du caf, les moins las burent
encore du caf sans sucre.

Lorsque Jean voulut partager, manger l'un de ses biscuits et
donner l'autre  Maurice, il s'aperut que celui-ci dormait
profondment. Un instant, il songea  le rveiller; puis,
stoquement, il remit les biscuits au fond de son sac, avec des
soins infinis, comme s'il et cach de l'or: lui, se contenta de
caf, ainsi que les camarades. Il avait exig que la tente ft
dresse, tous s'y taient allongs, quand Loubet revint
d'expdition, rapportant des carottes d'un champ voisin. Dans
l'impossibilit de les faire cuire, ils les croqurent crues; mais
elles exaspraient leur faim, Pache en fut malade.

-- Non, non, laissez-le dormir, dit Jean  Chouteau, qui secouait
Maurice pour lui donner sa part.

-- Ah! dit Lapoulle, demain, quand nous serons  Angoulme, nous
aurons du pain... J'ai eu un cousin militaire,  Angoulme. Bonne
garnison.

On s'tonnait, Chouteau cria:

-- Comment,  Angoulme? ... En voil un bougre de serin qui se
croit  Angoulme!

Et il fut impossible de tirer une explication de Lapoulle. Il
croyait qu'on allait  Angoulme.

C'tait lui qui, le matin,  la vue des uhlans, avait soutenu que
c'taient des soldats  Bazaine.

Alors, le camp tomba dans une nuit d'encre, dans un silence de
mort. Malgr la fracheur de la nuit, on avait dfendu d'allumer
des feux. On savait les Prussiens  quelques kilomtres, les
bruits eux-mmes s'assourdissaient, de crainte de leur donner
l'veil. Dj, les officiers avaient averti leurs hommes qu'on
partirait vers quatre heures du matin, pour rattraper le temps
perdu; et tous, en hte, dormaient gloutonnement, anantis. Au-
dessus des campements disperss, la respiration forte de ces
foules montait dans les tnbres, comme l'haleine mme de la
terre.

Brusquement, un coup de feu rveilla l'escouade. La nuit tait
encore profonde, il pouvait tre trois heures. Tous furent sur
pied, l'alerte gagna de proche en proche, on crut  une attaque de
l'ennemi. Et ce n'tait que Loubet, qui, ne dormant plus, avait eu
l'ide de s'enfoncer dans le bois de chnes, o il devait y avoir
du lapin: quelle noce, si, ds le petit jour, il rapportait une
paire de lapins aux camarades! Mais, comme il cherchait un bon
poste d'afft, il entendit des hommes venir  lui, causant,
cassant les branches, et il s'effara, il lcha son coup de feu,
croyant avoir affaire  des Prussiens.

Dj, Maurice, Jean, d'autres arrivaient, lorsqu'une voix enroue
s'leva:

-- Ne tirez pas, nom de Dieu!

C'tait,  la lisire du bois, un homme grand et maigre, dont on
distinguait mal l'paisse barbe en broussaille. Il portait une
blouse grise, serre  la taille par une ceinture rouge, et avait
un fusil en bandoulire. Tout de suite, il expliqua qu'il tait
Franais, franc-tireur, sergent, et qu'il venait, avec deux de ses
hommes, des bois de Dieulet, pour donner des renseignements au
gnral.

-- Eh! Cabasse! Ducat! cria-t-il en se retournant, eh! Bougres de
feignants, arrivez donc!

Sans doute, les deux hommes avaient eu peur, et ils s'approchrent
pourtant, Ducat petit et gros, blme, les cheveux rares, Cabasse
grand et sec, la face noire, avec un long nez en lame de couteau.

Cependant, Maurice qui examinait de prs le sergent, avec
surprise, finit par lui demander:

-- Dites donc, est-ce que vous n'tes pas Guillaume Sambuc, de
Remilly?

Et, comme celui-ci, aprs une hsitation, l'air inquiet, disait
oui, le jeune homme eut un lger mouvement de recul, car ce Sambuc
passait pour tre un terrible chenapan, digne fils d'une famille
de bcherons qui avait mal tourn, le pre ivrogne, trouv un soir
la gorge coupe, au coin d'un bois, la mre et la fille mendiantes
et voleuses, disparues, tombes  quelque maison de tolrance.
Lui, Guillaume, braconnait, faisait la contrebande; et un seul
petit de cette porte de loups avait grandi honnte, Prosper, le
chasseur d'Afrique, qui, avant d'avoir la chance d'tre soldat,
s'tait fait garon de ferme, en haine de la fort.

-- J'ai vu votre frre  Reims et  Vouziers, reprit Maurice. Il
se porte bien.

Sambuc ne rpondit pas. Puis, pour couper court:

-- Menez-moi au gnral. Dites-lui que ce sont les francs-tireurs
des bois de Dieulet, qui ont une communication importante  lui
faire.

Alors, pendant qu'on revenait vers le camp, Maurice songea  ces
compagnies franches, sur lesquelles on avait fond tant
d'esprances, et qui dj, de partout, soulevaient des plaintes.
Elles devaient faire la guerre d'embuscade, attendre l'ennemi
derrire les haies, le harceler, lui tuer ses sentinelles, tenir
les bois d'o pas un Prussien ne sortirait. Et,  la vrit, elles
taient en train de devenir la terreur des paysans, qu'elles
dfendaient mal et dont elles ravageaient les champs. Par
excration du service militaire rgulier, tous les dclasss se
htaient d'en faire partie, heureux d'chapper  la discipline, de
battre les buissons comme des bandits en goguette, dormant et
godaillant au hasard des routes. Dans certaines de ces compagnies,
le recrutement fut vraiment dplorable.

-- Eh! Cabasse, eh! Ducat, continuait  rpter Sambuc, en se
retournant  chaque pas, arrivez donc, feignants!

Ces deux-L aussi, Maurice les sentait terribles.

Cabasse, le grand sec, n  Toulon, ancien garon de caf 
Marseille, chou  Sedan comme placier de produits du Midi, avait
failli tter de la police correctionnelle, toute une histoire de
vol reste obscure. Ducat, le petit gros, un ancien huissier de
Blainville, forc de vendre sa charge aprs des aventures
malpropres avec des petites filles, venait encore de risquer la
cour d'assises, pour les mmes ordures,  Raucourt, o il tait
comptable, dans une fabrique. Ce dernier citait du latin, tandis
que l'autre savait  peine lire; mais tous les deux faisaient la
paire, une paire inquitante de louches figures.

Dj, le camp s'veillait. Jean et Maurice conduisirent les
francs-tireurs au capitaine Beaudoin, qui les mena au colonel De
Vineuil.

Celui-ci les interrogea; mais Sambuc, conscient de son importance,
voulait absolument parler au gnral; et, comme le gnral
Bourgain-Desfeuilles, qui avait couch chez le cur d'Oches,
venait de paratre sur le seuil du presbytre, maussade de ce
rveil en pleine nuit, pour une journe nouvelle de famine et de
fatigue, il fit  ces hommes qu'on lui amenait un accueil furieux.

-- D'o viennent-ils? Qu'est-ce qu'ils veulent? ... Ah! c'est
vous, les francs-tireurs! Encore des trane-la-patte, hein!

-- Mon gnral, expliqua Sambuc, sans se dconcerter, nous tenons
avec les camarades les bois de Dieulet...

-- O a, les bois de Dieulet?

-- Entre Stenay et Mouzon, mon gnral.

-- Stenay, Mouzon, connais pas, moi! Comment voulez-vous que je me
retrouve, avec tous ces noms nouveaux?

Gn, le colonel De Vineuil intervint discrtement, pour lui
rappeler que Stenay et Mouzon taient sur la Meuse, et que, les
allemands ayant occup la premire de ces villes, on allait
tenter, par le pont de la seconde, plus au nord, le passage du
fleuve.

-- Enfin, mon gnral, reprit Sambuc, nous sommes venus pour vous
avertir que les bois de Dieulet,  cette heure, sont pleins de
Prussiens... Hier, comme le 5e corps quittait Bois-les-Dames, il a
eu un engagement, du ct de Nouart...

-- Comment! hier, on s'est battu?

-- Mais oui, mon gnral, le 5e corps s'est battu en se repliant,
et il doit tre, cette nuit,  Beaumont... Alors, pendant que des
camarades sont alls le renseigner sur les mouvements de l'ennemi,
nous autres, nous avons eu l'ide de venir vous dire la situation,
pour que vous lui portiez secours, car il va avoir srement
soixante mille hommes sur les bras, demain matin.

Le gnral Bourgain-Desfeuilles,  ce chiffre, haussa les paules.

-- Soixante mille hommes, fichtre! pourquoi pas cent mille? ...
Vous rvez, mon garon. La peur vous a fait voir double. Il ne
peut y avoir si prs de nous soixante mille hommes, nous le
saurions.

Et il s'entta. Vainement Sambuc appela  son aide les tmoignages
de Ducat et de Cabasse.

-- Nous avons vu les canons, affirma le provenal. Et il faut que
ces bougres-l soient des enrags, pour les risquer dans les
chemins de la fort, o l'on enfonce jusqu'au mollet,  cause de
la pluie de ces derniers jours.

-- Quelqu'un les guide, c'est sr, dclara l'ancien huissier.

Mais le gnral, depuis Vouziers, ne croyait plus  la
concentration des deux armes allemandes, dont on lui avait,
disait-il, rebattu les oreilles. Et il ne jugea mme pas  propos
de faire conduire les francs-tireurs au chef du 7e corps,  qui du
reste ceux-ci croyaient avoir parl en sa personne. Si l'on avait
cout tous les paysans, tous les rdeurs, qui apportaient de
prtendus renseignements, on n'aurait plus fait un pas, sans tre
jet  droite ou  gauche, dans des aventures impossibles.
Cependant, il ordonna aux trois hommes de rester et d'accompagner
la colonne, puisqu'ils connaissaient le pays.

-- Tout de mme, dit Jean  Maurice, comme ils revenaient plier la
tente, ce sont trois bons bougres, d'avoir fait quatre lieues 
travers champs pour nous prvenir.

Le jeune homme en convint, et il leur donnait raison, connaissant
le pays, lui aussi, tourment d'une mortelle inquitude,  l'ide
de savoir les Prussiens dans les bois de Dieulet, en branle vers
Sommauthe et Beaumont. Il s'tait assis, harass dj, avant
d'avoir march, l'estomac vide, le coeur serr d'angoisse, 
l'aube de cette journe qu'il sentait devoir tre affreuse.

Dsespr de le voir si ple, le caporal lui demanda
paternellement:

-- Ca ne va toujours pas, hein? est-ce que c'est ton pied encore?

Maurice dit non, de la tte. Son pied allait tout  fait mieux,
dans les larges souliers.

-- Alors, tu as faim?

Et Jean, voyant qu'il ne rpondait pas, tira, sans tre vu, l'un
des deux biscuits de son sac; puis, mentant avec simplicit:

-- Tiens, je t'ai gard ta part... Moi, j'ai mang l'autre tout 
l'heure.

Le jour naissait, lorsque le 7e corps quitta Oches, en marche pour
Mouzon, par la Besace, o il aurait d coucher. D'abord, le
terrible convoi tait parti, accompagn par la premire division;
et, si les voitures du train, bien atteles, filaient d'un bon
pas, les autres, les voitures de rquisition, vides pour la
plupart et inutiles, s'attardaient singulirement dans les ctes
du dfil de Stonne. La route monte, surtout aprs le hameau de la
Berlire, entre des mamelons boiss qui la dominent. Vers huit
heures, au moment o les deux autres divisions s'branlaient
enfin, le marchal De Mac-Mahon parut, exaspr de trouver encore
l des troupes qu'il croyait parties de la Besace, le matin,
n'ayant  faire que quelques kilomtres pour tre rendues 
Mouzon. Aussi eut-il une explication vive avec le gnral Douay.
Il fut dcid qu'on laisserait la premire division et le convoi
continuer leur marche vers Mouzon; mais que les deux autres
divisions, pour ne pas tre retardes davantage, par cette lourde
avant-garde, si lente, prendraient la route de Raucourt et
d'Autrecourt, afin d'aller passer la Meuse  Villers. C'tait, de
nouveau, remonter vers le nord, dans la hte que le marchal avait
de mettre le fleuve entre son arme et l'ennemi. Cote que cote,
il fallait tre sur la rive droite le soir. Et l'arrire-garde
tait encore  Oches, quand une batterie Prussienne, d'un sommet
lointain, du ct de Saint-Pierremont, tira, recommenant le jeu
de la veille. D'abord, on eut le tort de rpondre; puis, les
dernires troupes se replirent.

Jusque vers onze heures, le 106e suivit lentement la route qui
serpente au fond du dfil de Stonne, entre les hauts mamelons.
Sur la gauche, les crtes s'lvent, dnudes, escarpes, tandis
que des bois,  droite, descendent les pentes plus douces. Le
soleil avait reparu, il faisait trs chaud, dans cette valle
troite, d'une solitude lourde. Aprs la Berlire, que domine un
calvaire grand et triste, il n'y a plus une ferme, plus une me,
plus une bte paissant dans les prs. Et les hommes, si las dj
et si affams la veille, ayant  peine dormi et n'ayant rien
mang, tiraient dj la jambe, sans courage, dbordant d'une
colre sourde.

Puis, brusquement, comme on faisait halte, au bord de la route, le
canon tonna, vers la droite. Les coups taient si nets, si
profonds, que le combat ne devait pas tre  plus de deux lieues.
Sur ces hommes las de se replier, nervs par l'attente, l'effet
fut extraordinaire. Tous, debout, frmissaient, oubliant leur
fatigue: pourquoi ne marchait-on pas? Ils voulaient se battre, se
faire casser la tte, plutt que de continuer  fuir ainsi  la
dbandade, sans savoir o, ni pourquoi.

Le gnral Bourgain-Desfeuilles venait prcisment de monter, 
droite, sur un mamelon, emmenant avec lui le colonel De Vineuil,
afin de reconnatre le pays. On les voyait l-haut, entre deux
petits bois, leurs lorgnettes braques; et, tout de suite, ils
dpchrent un aide de camp qui se trouvait avec eux, pour dire
qu'on leur envoyt les francs-tireurs, s'ils taient l encore.
Quelques hommes, Jean, Maurice, d'autres, accompagnrent ceux-ci,
dans le cas o l'on aurait besoin d'une aide quelconque.

Ds que le gnral aperut Sambuc, il cria:

-- Quel fichu pays, avec ces ctes et ces bois continuels!... Vous
entendez, o est-ce, o se bat-on?

Sambuc, que Ducat et Cabasse ne lchaient pas d'une semelle,
couta, examina un instant sans rpondre le vaste horizon. Et
Maurice, prs de lui, regardait galement, saisi de l'immense
droulement des vallons et des bois. On aurait dit une mer sans
fin, aux vagues normes et lentes. Les forts tachaient de vert
sombre les terres jaunes, tandis que les coteaux lointains, sous
l'ardent soleil, se noyaient dans une vapeur rousse. Et, sans
qu'on apert rien, pas mme une petite fume au fond du ciel
clair, le canon tonnait toujours, tout un fracas d'orage loign
et grandissant.

-- Voici Sommauthe  droite, finit par dire Sambuc, en dsignant
un haut sommet, couronn de verdure. Yoncq est l, sur la
gauche... C'est  Beaumont qu'on se bat, mon gnral.

-- Oui,  Varnifort ou  Beaumont, confirma Ducat.

Le gnral mchait de sourdes paroles.

-- Beaumont, Beaumont, on ne sait jamais dans ce sacr pays...
Puis, tout haut:

-- Et  combien ce Beaumont est-il d'ici?

--  une dizaine de kilomtres, en allant prendre la route du
Chesne  Stenay, qui passe l-bas.

Le canon ne cessait pas, semblait avancer de l'ouest  l'est, dans
un roulement ininterrompu de foudre. Et Sambuc ajouta:

-- Bigre! Ca chauffe... Je m'y attendais, je vous avais prvenu ce
matin, mon gnral: c'est srement les batteries que nous avons
vues dans les bois de Dieulet.  cette heure, le 5e corps doit
avoir sur les bras toute cette arme qui arrivait par Buzancy et
par Beauclair.

Un silence se fit, pendant lequel la bataille, au loin, grondait
plus haut. Et Maurice serrait les dents, pris d'une furieuse envie
de crier. Pourquoi ne marchait-on pas au canon, tout de suite,
sans tant de paroles? Jamais il n'avait prouv une excitation
pareille. Chaque coup lui rpondait dans la poitrine, le
soulevait, le jetait au besoin immdiat d'tre l-bas, d'en tre,
d'en finir. Est-ce qu'ils allaient encore longer cette bataille,
la toucher du coude, sans brler une cartouche? C'tait une
gageure, de les traner ainsi depuis la dclaration de guerre,
toujours fuyant!  Vouziers, ils n'avaient entendu que les coups
de feu de l'arrire-garde.  Oches, l'ennemi venait seulement de
les canonner un instant, de dos. Et ils fileraient, ils n'iraient
pas cette fois soutenir les camarades, au pas de course! Maurice
regarda Jean qui tait, comme lui, trs ple, les yeux luisants de
fivre. Tous les coeurs sautaient dans les poitrines,  cet appel
violent du canon.

Mais une nouvelle attente se fit, un tat-major montait par
l'troit sentier du mamelon. C'tait le gnral Douay, le visage
anxieux, accourant. Et, lorsqu'il eut en personne interrog les
francs-tireurs, un cri de dsespoir lui chappa. Mme averti le
matin, qu'aurait-il pu faire? La volont du marchal tait
formelle, il fallait traverser la Meuse avant le soir,  n'importe
quel prix. Puis, maintenant, comment runir les troupes
chelonnes, en marche vers Raucourt, pour les porter rapidement
sur Beaumont? N'arriverait-on pas srement trop tard? Dj, le 5e
corps devait battre en retraite, du ct de Mouzon; et, nettement,
le canon l'indiquait, allait de plus en plus vers l'est, tel qu'un
ouragan de grle et de dsastre, qui marche et s'loigne. Le
gnral Douay leva les deux bras au-dessus de l'immense horizon de
valles et de coteaux, de terres et de forts, dans un geste de
furieuse impuissance; et l'ordre fut donn de continuer la marche
vers Raucourt.

Ah! cette marche au fond du dfil de Stonne, entre les hautes
crtes, tandis qu' droite, derrire les bois, le canon continuait
de tonner!  la tte du 106e, le colonel De Vineuil se tenait
raidi sur son cheval, la face blme et droite, les paupires
battantes, comme pour contenir des larmes. Muet, le capitaine
Beaudoin mordait ses moustaches, tandis que le lieutenant Rochas,
sourdement, mchait des gros mots, des injures contre tous et
contre lui-mme. Et, mme parmi les soldats qui n'avaient pas
envie de se battre, parmi les moins braves, un besoin de hurler et
de cogner montait, la colre de la continuelle dfaite, la rage de
s'en aller encore  pas lourds et vacillants, pendant que ces
sacrs Prussiens gorgeaient l-bas des camarades.

Au pied de Stonne, dont le chemin en lacet descend parmi des
monticules, la route s'tait largie, les troupes traversaient de
vastes terres, coupes de petits bois.  chaque instant, depuis
Oches, le 106e, qui se trouvait maintenant  l'arrire-garde,
s'attendait  tre attaqu; car l'ennemi suivait la colonne pas 
pas, la surveillant, guettant sans doute la minute favorable pour
la prendre en queue. De la cavalerie, profitant des moindres plis
de terrain, tentait de gagner sur les flancs. On vit plusieurs
escadrons de la garde Prussienne dboucher derrire un bois; mais
ils s'arrtrent, devant la dmonstration d'un rgiment de
hussards, qui s'avana, balayant la route. Et, grce  ce rpit,
la retraite continuait  s'effectuer en assez bon ordre, on
approchait de Raucourt, lorsqu'un spectacle vint redoubler les
angoisses, en achevant de dmoraliser les soldats. Tout d'un coup,
par un chemin de traverse, on aperut une cohue qui se
prcipitait, des officiers blesss, des soldats dbands et sans
armes, des voitures du train galopant, les hommes et les btes
fuyant, affols sous un vent de dsastre. C'taient les dbris
d'une brigade de la premire division, qui escortait le convoi,
parti le matin vers Mouzon, par la Besace. Une erreur de route,
une malchance effroyable venait de faire tomber cette brigade et
une partie du convoi,  Varnifort, prs de Beaumont, en pleine
droute du 5e corps. Surpris, attaqus de flanc, succombant sous
le nombre, ils avaient fui, et la panique les ramenait,
ensanglants, hagards,  demi fous, bouleversant leurs camarades
de leur pouvante. Leurs rcits semaient l'effroi, ils taient
comme apports par le tonnerre grondant de ce canon que l'on
entendait depuis midi, sans relche.

Alors, en traversant Raucourt, ce fut l'anxit, la bousculade
perdue. Devait-on tourner  droite, vers Autrecourt, pour aller
passer la Meuse  Villers, ainsi que cela tait dcid? Troubl,
hsitant, le gnral Douay craignit d'y trouver le pont encombr,
peut-tre dj au pouvoir des Prussiens. Et il prfra continuer
tout droit, par le dfil d'Haraucourt, afin d'atteindre Remilly
avant la nuit. Aprs Mouzon, Villers, et aprs Villers, Remilly:
on remontait toujours, avec le galop des uhlans derrire soi. Il
n'y avait plus que six kilomtres  franchir, mais il tait dj
cinq heures, et quelle crasante fatigue! Depuis l'aube, on tait
sur pied, on avait mis douze heures pour faire  peine trois
lieues, pitinant, s'puisant dans des attentes sans fin, au
milieu des motions et des craintes les plus vives. Les deux nuits
dernires, les hommes avaient  peine dormi, et ils n'avaient pas
mang  leur faim, depuis Vouziers. Ils tombaient d'inanition.
Dans Raucourt, ce fut pitoyable.

La petite ville est riche, avec ses nombreuses fabriques, sa
grande rue bien btie aux deux bords de la route, son glise et sa
mairie coquettes. Seulement, la nuit qu'y avaient passe
l'empereur et le marchal De Mac-Mahon, dans l'encombrement de
l'tat-major et de la maison impriale, et le passage ensuite du
1er corps entier, qui, toute la matine, avait coul par la route
comme un fleuve, venaient d'y puiser les ressources, vidant les
boulangeries et les piceries, balayant jusqu'aux miettes des
maisons bourgeoises. On ne trouvait plus de pain, plus de vin,
plus de sucre, plus rien de ce qui se boit et de ce qui se mange.
On avait vu des dames, devant leurs portes, distribuant des verres
de vin et des tasses de bouillon, jusqu' la dernire goutte des
tonneaux et des marmites. Et c'tait fini, et, lorsque les
premiers rgiments du 7e corps, vers trois heures, se mirent 
dfiler, ce fut un dsespoir. Quoi donc? Ca recommenait, il y en
avait toujours! De nouveau, la grande rue charriait des hommes
extnus, couverts de poussire, mourants de faim, sans qu'on et
une bouche  leur donner. Beaucoup s'arrtaient, frappaient aux
portes, tendaient les mains vers les fentres, suppliant qu'on
leur jett un morceau de pain. Et il y avait des femmes qui
sanglotaient, en leur faisant signe qu'elles ne pouvaient pas,
qu'elles n'avaient plus rien.

Au coin de la rue des Dix-Potiers, Maurice, pris d'un
blouissement, chancela. Et, comme Jean s'empressait:

-- Non, laisse-moi, c'est la fin... J'aime mieux crever ici.

Il s'tait laiss tomber sur une borne. Le caporal affecta la
rudesse d'un chef mcontent.

-- Nom de Dieu! Qui est-ce qui m'a foutu un soldat pareil? ...
Est-ce que tu veux te faire ramasser par les Prussiens? Allons,
debout!

Puis, voyant que le jeune homme ne rpondait plus, livide, les
yeux ferms,  demi vanoui, il jura encore, mais sur un ton
d'infinie piti.

-- Nom de Dieu! Nom de Dieu!

Et, courant  une fontaine voisine, il emplit sa gamelle d'eau, il
revint lui en baigner le visage.

Ensuite, sans se cacher cette fois, ayant tir de son sac le
dernier biscuit, si prcieusement gard, il se mit  le briser en
petits morceaux, qu'il lui introduisait entre les dents. L'affam
ouvrit les yeux, dvora.

-- Mais toi, demanda-t-il tout  coup, se souvenant, tu ne l'as
donc pas mang?

-- Oh! Moi, dit Jean, j'ai la peau plus dure, je puis attendre...
Un bon coup de sirop de grenouille, et me voil d'aplomb!

Il tait all remplir de nouveau sa gamelle, il la vida d'un
trait, en faisant claquer sa langue. Et il avait, lui aussi, le
visage d'une pleur terreuse, si dvor de faim, que ses mains en
tremblaient.

-- En route! Mon petit, faut rejoindre les camarades.

Maurice s'abandonna  son bras, se laissa emporter comme un
enfant. Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au
coeur. Dans l'croulement de tout, au milieu de cette misre
extrme, avec la mort en face, cela tait pour lui d'un rconfort
dlicieux, de sentir un tre l'aimer et le soigner; et peut-tre
l'ide que ce coeur tout  lui tait celui d'un simple, d'un
paysan rest prs de la terre, dont il avait eu d'abord la
rpugnance, ajoutait-elle maintenant  sa gratitude une douceur
infinie. N'tait-ce point la fraternit des premiers jours du
monde, l'amiti avant toute culture et toutes classes, cette
amiti de deux hommes unis et confondus, dans leur commun besoin
d'assistance, devant la menace de la nature ennemie? Il entendait
battre son humanit dans la poitrine de Jean, et il tait fier
pour lui-mme de le sentir plus fort, le secourant, se dvouant;
tandis que Jean, sans analyser sa sensation, gotait une joie 
protger chez son ami cette grce, cette intelligence, restes en
lui rudimentaires. Depuis la mort violente de sa femme, emporte
dans un affreux drame, il se croyait sans coeur, il avait jur de
ne plus jamais en voir, de ces cratures dont on souffre tant,
mme quand elles ne sont pas mauvaises. Et l'amiti leur devenait
 tous deux comme un largissement: on avait beau ne pas
s'embrasser, on se touchait  fond, on tait l'un dans l'autre, si
diffrent que l'on ft, sur cette terrible route de Remilly, l'un
soutenant l'autre, ne faisant plus qu'un tre de piti et de
souffrance.

Comme l'arrire-garde quittait Raucourt, les allemands,  l'autre
bout, y entraient; et deux de leurs batteries, tout de suite
installes,  gauche, sur les hauteurs, tirrent.  ce moment, le
106e, filant par la route qui descend, le long de l'Emmane, se
trouvait dans la ligne du tir. Un obus coupa un peuplier, au bord
de la rivire; un autre s'enterra dans un pr,  ct du capitaine
Beaudoin, sans clater. Mais le dfil, jusqu' Haraucourt, allait
en se rtrcissant, et l'on s'enfonait l, dans un couloir
troit, domin des deux cts par des crtes couvertes d'arbres;
si une poigne de Prussiens s'tait embusque en haut, un dsastre
tait certain. Canonnes en queue, ayant  droite et  gauche la
menace d'une attaque possible, les troupes n'avanaient plus que
dans une anxit croissante, ayant la hte de sortir de ce passage
dangereux. Aussi une flambe dernire d'nergie tait-elle revenue
aux plus las. Les soldats qui, tout  l'heure, se tranaient dans
Raucourt, de porte en porte, allongeaient maintenant le pas,
gaillards, ranims, sous l'peron cuisant du pril. Il semblait
que les chevaux eux-mmes eussent conscience qu'une minute perdue
pouvait tre paye chrement. Et la tte de la colonne devait tre
 Remilly, lorsque, tout d'un coup, il y eut un arrt dans la
marche.

-- Foutre! dit Chouteau, est-ce qu'ils vont nous laisser l?

Le 106e n'avait pas encore atteint Haraucourt, et les obus
continuaient de pleuvoir.

Comme le rgiment marquait le pas, attendant de repartir, il en
clata un sur la droite, qui, heureusement, ne blessa personne.
Cinq minutes s'coulrent, infinies, effroyables. On ne bougeait
toujours point, il y avait l-bas un obstacle qui barrait la
route, quelque brusque muraille qui s'tait btie. Et le colonel,
droit sur les triers, regardait, frmissant, sentant derrire lui
monter la panique de ses hommes.

-- Tout le monde sait que nous sommes vendus, reprit violemment
Chouteau.

Alors, des murmures clatrent, un grondement croissant
d'exaspration, sous le fouet de la peur. Oui, oui! On les avait
amens l pour les vendre, pour les livrer aux Prussiens. Dans
l'acharnement de la malchance et dans l'excs des fautes commises,
il n'y avait plus, au fond de ces cerveaux borns, que l'ide de
la trahison qui pt expliquer une telle srie de dsastres.

-- Nous sommes vendus! rptaient des voix affoles.

Et Loubet eut une imagination.

-- C'est ce cochon d'empereur qui est, l-bas, en travers de la
route, avec ses bagages, pour nous arrter.

Tout de suite, la nouvelle circula. On affirmait que l'embarras
venait du passage de la maison impriale, qui coupait la colonne.
Et ce fut une excration, des mots abominables, toute la haine que
soulevait l'insolence des gens de l'empereur, s'emparant des
villes o l'on couchait, dballant leurs provisions, leurs paniers
de vin, leur vaisselle d'argent, devant les soldats dnus de
tout, faisant flamber les cuisines, lorsque les pauvres bougres se
serraient le ventre. Ah! ce misrable empereur,  cette heure sans
trne et sans commandement, pareil  un enfant perdu dans son
empire, qu'on emportait comme un inutile paquet, parmi les bagages
des troupes, condamn  traner avec lui l'ironie de sa maison de
gala, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers,
ses fourgons, toute la pompe de son manteau de cour, sem
d'abeilles, balayant le sang et la boue des grandes routes de la
dfaite!

Coup sur coup, deux autres obus tombrent. Le lieutenant Rochas
eut son kpi enlev par un clat. Et les rangs se serrrent, il y
eut une pousse, une vague subite dont le refoulement se propagea
au loin. Des voix s'tranglaient, Lapoulle criait rageusement
d'avancer. Encore une minute peut-tre, et une pouvantable
catastrophe allait se produire, un sauve-qui-peut qui aurait
cras les hommes au fond de ce couloir troit, dans une mle
furieuse.

Le colonel se retourna, trs ple.

-- Mes enfants, mes enfants, un peu de patience. J'ai envoy
quelqu'un voir... On marche...

On ne marchait pas, et les secondes taient des sicles. Jean,
dj, avait repris Maurice par la main, plein d'un beau sang-
Froid, lui expliquant  l'oreille que, si les camarades
poussaient, eux deux sauteraient  gauche, pour grimper ensuite
parmi les bois, de l'autre ct de la rivire. D'un regard, il
cherchait les francs-tireurs, avec l'ide qu'ils devaient
connatre les chemins; mais on lui dit qu'ils avaient disparu, en
traversant Raucourt. Et, tout d'un coup, la marche reprit, on
tourna un coude de la route, ds lors  l'abri des batteries
allemandes. Plus tard, on sut que, dans le dsarroi de cette
malheureuse journe, c'tait la division Bonnemain, quatre
rgiments de cuirassiers, qui avaient ainsi coup et arrt le 7e
corps.

La nuit venait, quand le 106e traversa Angecourt. Les crtes
continuaient  droite; mais le dfil s'largissait sur la gauche,
une valle bleutre apparaissait au loin. Enfin, des hauteurs de
Remilly, on aperut, dans les brumes du soir, un ruban d'argent
ple, parmi le droulement immense des prs et des terres. C'tait
la Meuse, cette Meuse si dsire, o il semblait que serait la
victoire.

Et Maurice, le bras tendu vers de petites lumires lointaines qui
s'allumaient gaiement dans les verdures, au fond de cette valle
fconde, d'un charme dlicieux sous la douceur du crpuscule, dit
 Jean, avec le soulagement joyeux d'un homme qui retrouve un pays
aim:

-- Tiens! Regarde l-bas... Voil Sedan!




VII


Dans Remilly, une effrayante confusion d'hommes, de chevaux et de
voitures, encombrait la rue en pente, dont les lacets descendent 
la Meuse. Devant l'glise,  mi-cte, des canons, aux roues
enchevtres, ne pouvaient plus avancer, malgr les jurons et les
coups. En bas, prs de la filature, o gronde une chute de
l'Emmane, c'tait toute une queue de fourgons chous, barrant la
route; tandis qu'un flot sans cesse accru de soldats se battait 
l'auberge de la croix de Malte, sans mme obtenir un verre de vin.

Et cette pousse furieuse allait s'craser plus loin, 
l'extrmit mridionale du village, qu'un bouquet d'arbres spare
du fleuve, et o le gnie avait, le matin, jet un pont de
bateaux. Un bac se trouvait  droite, la maison du passeur
blanchissait, solitaire, dans les hautes herbes. Sur les deux
rives, on avait allum de grands feux, dont les flammes, actives
par moments, incendiaient la nuit, clairant l'eau et les berges
d'une lumire de plein jour. Alors apparaissait l'norme
entassement de troupes qui attendaient, pendant que la passerelle
ne permettait que le passage de deux hommes  la fois, et que, sur
le pont, large au plus de trois mtres, la cavalerie,
l'artillerie, les bagages, dfilaient au pas, d'une lenteur
mortelle. On disait qu'il y avait encore l une brigade du 1er
corps, un convoi de munitions, sans compter les quatre rgiments
de cuirassiers de la division Bonnemain. Et, derrire, arrivait
tout le 7e corps, trente et quelques mille hommes, croyant avoir
l'ennemi sur les talons, ayant la hte fbrile de se mettre 
l'abri, sur l'autre rive.

Un moment, ce fut du dsespoir. Eh quoi! On marchait depuis le
matin sans manger, on venait encore de se tirer,  force de
jambes, du terrible dfil d'Haraucourt, tout cela pour buter,
dans ce dsarroi, dans cet effarement, contre un mur
infranchissable! Avant des heures peut-tre, le tour des derniers
venus n'arriverait pas; et chacun sentait bien que, si les
Prussiens n'osaient continuer de nuit leur poursuite, ils seraient
l ds la pointe du jour. Pourtant, l'ordre de former les
faisceaux fut donn, on campa sur les vastes coteaux nus dont les
pentes, longes par la route de Mouzon, descendent jusqu'aux
prairies de la Meuse. En arrire, couronnant un plateau,
l'artillerie de rserve s'tablit en bataille, braqua ses pices
vers le dfil, pour en battre la sortie, au besoin. Et, de
nouveau, l'attente commena, pleine de rvolte et d'angoisse.

Cependant, le 106e se trouvait install, au-dessus de la route,
dans un chaume qui dominait la vaste plaine. C'tait  regret que
les hommes avaient lch leurs fusils, jetant des regards en
arrire, hants de la crainte d'une attaque. Tous, le visage dur
et ferm, se taisaient, ne grognaient par instants que de sourdes
paroles de colre. Neuf heures allaient sonner, il y avait deux
heures qu'on tait l; et beaucoup, malgr l'atroce fatigue, ne
pouvaient dormir, allongs par terre, tressaillant, prtant
l'oreille aux moindres bruits lointains. Ils ne luttaient plus
contre la faim qui les dvorait: on mangerait l-bas, de l'autre
ct de l'eau, et l'on mangerait de l'herbe, si l'on ne trouvait
pas autre chose. Mais l'encombrement ne semblait que s'accrotre,
les officiers que le gnral Douay avait posts prs du pont,
revenaient de vingt minutes en vingt minutes, avec la mme et
irritante nouvelle que des heures, des heures encore seraient
ncessaires. Enfin, le gnral s'tait dcid  se frayer lui-mme
un passage, jusqu'au pont. On le voyait dans le flot, se
dbattant, activant la marche.

Maurice, assis contre un talus avec Jean, rpta, vers le nord, le
geste qu'il avait eu dj.

-- Sedan est au fond... Et, tiens! Bazeilles est l... Et puis
Douzy, et puis Carignan, sur la droite... C'est  Carignan sans
doute que nous allons nous concentrer... Ah! s'il faisait jour, tu
verrais, il y a de la place!

Et son geste embrassait l'immense valle, pleine d'ombre. Le ciel
n'tait pas si obscur, qu'on ne pt distinguer, dans le
droulement des prs noirs, le cours ple du fleuve. Les bouquets
d'arbres faisaient des masses plus lourdes, une range de
peupliers surtout,  gauche, qui barrait l'horizon d'une digue
fantastique. Puis, dans les fonds, derrire Sedan, piquet de
petites clarts vives, c'tait un entassement de tnbres, comme
si toutes les forts des Ardennes eussent jet l le rideau de
leurs chnes centenaires.

Jean avait ramen ses regards sur le pont de bateaux, au-dessous
d'eux.

-- Regarde donc!... Tout va fiche le camp. Jamais nous ne
passerons.

Les feux, sur les deux rives, brlaient plus haut, et leur clart
en ce moment devenait si vive, que la scne, dans son effroi,
s'voquait avec une nettet d'apparition. Sous le poids de la
cavalerie et de l'artillerie dfilant depuis le matin, les bacs
qui supportaient les madriers, avaient fini par s'enfoncer, de
sorte que le tablier se trouvait dans l'eau,  quelques
centimtres. C'taient maintenant les cuirassiers qui passaient,
deux par deux, d'une file ininterrompue, sortant de l'ombre de
l'une des berges pour rentrer dans l'ombre de l'autre; et l'on ne
voyait plus le pont, ils semblaient marcher sur l'eau, sur cette
eau violemment claire, o dansait un incendie. Les chevaux
hennissants, les crins effars, les jambes raidies, s'avanaient
dans la terreur de ce terrain mouvant, qu'ils sentaient fuir.
Debout sur les triers, serrant les guides, les cuirassiers
passaient, passaient toujours, draps dans leurs grands manteaux
blancs, ne montrant que leurs casques tout allums de reflets
rouges. Et l'on aurait cru des cavaliers fantmes allant  la
guerre des tnbres, avec des chevelures de flammes.

Une plainte profonde s'exhala de la gorge serre de Jean.

-- Oh! J'ai faim!

Autour d'eux, cependant, les hommes s'taient endormis, malgr les
tiraillements des estomacs. La fatigue, trop grande, emportait la
peur, les terrassait tous sur le dos, la bouche ouverte, anantis
sous le ciel sans lune. L'attente, d'un bout  l'autre des coteaux
nus, tait tombe  un silence de mort.

-- Oh! J'ai faim, j'ai faim  manger de la terre!

C'tait le cri que Jean, si dur au mal et si muet, ne pouvait plus
retenir, qu'il jetait malgr lui, dans le dlire de sa faim,
n'ayant rien mang depuis prs de trente-six heures. Alors,
Maurice se dcida, en voyant que, de deux ou trois heures peut-
tre, leur rgiment ne passerait pas la Meuse.

-- coute, j'ai un oncle par ici, tu sais, l'oncle Fouchard, dont
je t'ai parl... C'est l-haut,  cinq ou six cents mtres, et
j'hsitais; mais, puisque tu as si faim... L'oncle nous donnera
bien du pain, que diable!

Et il emmena son compagnon, qui s'abandonnait. La petite ferme du
pre Fouchard se trouvait au sortir du dfil d'Haraucourt, prs
du plateau o l'artillerie de rserve avait pris position. C'tait
une maison basse, avec d'assez grandes dpendances, une grange,
une table, une curie; et, de l'autre ct de la route, dans une
sorte de remise, le paysan avait install son commerce de boucher
ambulant, son abattoir o il tuait lui-mme les btes, qu'il
promenait ensuite au travers des villages, dans sa carriole.

Maurice, en approchant, restait surpris de n'apercevoir aucune
lumire.

-- Ah! le vieil avare, il aura tout barricad, il n'ouvrira pas.

Mais un spectacle l'arrta sur la route. Devant la ferme,
s'agitaient une douzaine de soldats, des maraudeurs, sans doute
des affams qui cherchaient fortune. D'abord, ils avaient appel,
puis frapp; et maintenant, voyant la maison noire et silencieuse,
ils tapaient dans la porte  coups de crosse, pour en faire sauter
la serrure. De grosses voix grondaient.

-- Nom de Dieu! va donc! fous-moi a par terre, puisqu'il n'y a
personne!

Brusquement, le volet d'une lucarne de grenier se rabattit, un
grand vieillard en blouse, tte nue, apparut, une chandelle dans
une main, un fusil dans l'autre. Sous sa rude chevelure blanche,
sa face se carrait, coupe de larges plis, le nez fort, les yeux
gros et ples, le menton volontaire.

-- Vous tes donc des voleurs que vous cassez tout! cria-t-il
d'une voix dure. Qu'est-ce que vous voulez?

Les soldats, un peu interdits, se reculaient.

-- Nous crevons de faim, nous voulons  manger.

-- Je n'ai rien, pas une crote... Est-ce que vous croyez, comme
a, qu'on en a pour nourrir des cent mille hommes... Ce matin, il
y en a d'autres, oui! De ceux au gnral Ducrot, qui ont pass et
qui m'ont tout pris.

Un  un, les soldats se rapprochaient.

-- Ouvrez toujours, nous nous reposerons, vous trouverez bien
quelque chose...

Et dj ils tapaient de nouveau, lorsque le vieux, posant le
chandelier sur l'appui, paula son arme.

-- Aussi vrai qu'il y a l une chandelle, je casse la tte au
premier qui touche  ma porte!

Alors, la bataille faillit s'engager. Des imprcations montaient,
une voix cria qu'il fallait faire son affaire  ce cochon de
paysan, qui, comme tous les autres, aurait noy son pain, plutt
que d'en donner une bouche au soldat.

Et les canons des chassepots se braquaient, on allait le fusiller
presque  bout portant; tandis qu'il ne se retirait mme pas,
rageur et ttu, en plein dans la clart de la chandelle.

-- Rien du tout! Pas une crote!... On m'a tout pris!

Effray, Maurice s'lana, suivi de Jean.

-- Camarades, camarades...

Il abattait les fusils des soldats; et, levant la tte, suppliant:

-- Voyons, soyez raisonnable... Vous ne me reconnaissez pas? C'est
moi.

-- Qui, toi?

-- Maurice Levasseur, votre neveu.

Le pre Fouchard avait repris la chandelle. Sans doute, il le
reconnut. Mais il s'obstinait, dans sa volont de ne pas mme
donner un verre d'eau.

-- Neveu ou non, est-ce qu'on sait, dans ce noir de gueux? ...
Foutez-moi tous le camp, ou je tire!

Et, au milieu des vocifrations, des menaces de le descendre et de
mettre le feu  sa cambuse, il n'eut plus que ce cri, il le rpta
 vingt reprises:

-- Foutez-moi tous le camp, ou je tire!

-- Mme sur moi, pre? demanda tout d'un coup une voix forte, qui
domina le bruit.

Les autres s'tant carts, un marchal des logis parut, dans la
clart dansante de la chandelle. C'tait Honor, dont la batterie
se trouvait  moins de deux cents mtres, et qui, depuis deux
heures, luttait contre l'irrsistible envie de venir frapper 
cette porte. Il s'tait jur de ne jamais en refranchir le seuil,
il n'avait pas chang une seule lettre, depuis quatre ans qu'il
tait au service, avec ce pre qu'il interpellait, d'un ton si
bref. Dj, les soldats maraudeurs causaient vivement, se
concertaient. Le fils du vieux et un grad! Rien  faire, a
tournait mal, valait mieux chercher plus loin! Et ils filrent,
s'vanouirent dans l'paisse nuit.

Lorsque Fouchard comprit qu'il tait sauv du pillage, il dit
simplement, sans motion aucune, comme s'il avait vu son fils la
veille:

-- C'est toi... Bon! je descends.

Ce fut long. On entendit,  l'intrieur, ouvrir et fermer des
serrures, tout un mnage d'homme qui s'assure que rien ne trane.
Puis, enfin, la porte s'ouvrit, mais entrebille  peine, tenue
d'un poing vigoureux.

-- Entre, toi! Et personne autre!

Pourtant, il ne put refuser asile  son neveu, malgr sa visible
rpugnance.

-- Allons, toi aussi!

Et il repoussait impitoyablement la porte sur Jean, il fallut que
Maurice le supplit. Mais il s'enttait: non, non! Il n'avait pas
besoin d'inconnus, de voleurs chez lui, qui casseraient ses
meubles! Enfin, Honor, d'un coup d'paule, fit entrer le
camarade, et le vieux dut cder, grognant de sourdes menaces. Il
n'avait pas lch son fusil. Puis, quand il les eut conduits  la
salle commune, et qu'il eut pos le fusil contre le buffet, la
chandelle sur la table, il tomba dans un obstin silence.

-- Dites donc, pre, nous crevons de faim. Vous nous donnerez bien
du pain et du fromage,  nous autres!

Il ne rpondait pas, semblait ne pas entendre, retournait sans
cesse pour couter, devant la fentre, si quelque autre bande ne
venait pas faire le sige de sa maison.

-- L'oncle, voyons, Jean est un frre. Il s'est arrach pour moi
les morceaux de la bouche. Et nous avons tant souffert ensemble!

Il tournait, s'assurait que rien ne manquait, ne les regardait
mme pas. Et, enfin, il se dcida, toujours sans une parole.
Brusquement, il reprit la chandelle, les laissa dans l'obscurit,
en ayant le soin de refermer derrire lui la porte  clef, pour
que personne ne le suivt. On l'entendit qui descendait l'escalier
de la cave. Ce fut encore trs long. Et, lorsqu'il revint,
barricadant tout de nouveau, il posa au milieu de la table un gros
pain et un fromage, dans ce silence, qui, la colre passe,
n'tait plus que de la politique, car on ne sait jamais o cela
mne, de parler. D'ailleurs, les trois hommes se jetaient sur la
nourriture, dvorant. Et il n'y eut plus que le bruit furieux de
leurs mchoires.

Honor se leva, alla chercher, prs du buffet, une cruche d'eau.

-- Pre, vous auriez bien pu nous donner du vin.

Alors, calm et sr de lui, Fouchard retrouva sa langue.

-- Du vin! Je n'en ai plus, plus une goutte!... Les autres, ceux
de Ducrot, m'ont tout bu, tout mang, tout pill!

Il mentait, et cela, malgr son effort, tait visible dans le
clignotement de ses gros yeux ples. Depuis deux jours, il avait
fait disparatre son btail, les quelques btes  son service,
ainsi que les btes rserves  sa boucherie, les emmenant de
nuit, les cachant on ne savait o, au fond de quel bois, de quelle
carrire abandonne. Et il venait de passer des heures  tout
enfouir chez lui, le vin, le pain, les moindres provisions,
jusqu' la farine et au sel, de sorte qu'on aurait, en effet,
vainement fouill les armoires. La maison tait nette. Il avait
mme refus de vendre aux premiers soldats qui s'taient
prsents. On ne savait pas, il y aurait peut-tre de meilleures
occasions; et des ides vagues de commerce s'bauchaient dans son
crne d'avare patient et rus.

Maurice, qui se rassasiait, causa le premier.

-- Et ma soeur Henriette, y a-t-il longtemps que vous l'avez vue?

Le vieux continuait de marcher, avec des coups d'oeil sur Jean, en
train d'engloutir d'normes bouches de pain; et, sans se presser,
comme aprs une longue rflexion:

-- Henriette, oui, l'autre mois,  Sedan... Mais j'ai aperu
Weiss, son mari, ce matin. Il accompagnait son patron, Monsieur
Delaherche, qui l'avait pris avec lui dans sa voiture, pour aller
voir passer l'arme  Mouzon, histoire simplement de s'amuser...

Une ironie profonde passa sur le visage ferm du paysan.

-- Peut-tre bien tout de mme qu'ils l'auront trop vue, l'arme,
et qu'ils ne se sont pas amuss beaucoup; car, ds trois heures,
on ne pouvait plus circuler sur les routes, tant elles taient
encombres de soldats qui fuyaient.

De la mme voix tranquille et comme indiffrente, il donna
quelques dtails sur la dfaite du 5e corps, surpris  Beaumont au
moment de faire la soupe, forc de se replier, culbut jusqu'
Mouzon par les Bavarois. Des soldats dbands, fous de panique,
qui traversaient Remilly, lui avaient cri que De Failly venait
encore de les vendre  Bismarck. Et Maurice songeait  ces marches
affoles des deux derniers jours,  ces ordres du marchal De Mac-
Mahon htant la retraite, voulant passer la Meuse  tout prix,
lorsqu'on avait perdu en incomprhensibles hsitations tant de
journes prcieuses. Il tait trop tard. Sans doute le marchal,
qui s'tait emport en trouvant  Oches le 7e corps, qu'il croyait
 la Besace, avait d tre convaincu que le 5e corps campait dj
 Mouzon, lorsque celui-ci, s'attardant  Beaumont, s'y laissait
craser. Mais qu'exiger de troupes mal commandes, dmoralises
par l'attente et la fuite, mourantes de faim et de fatigue?

Fouchard avait fini par se planter derrire Jean, tonn de voir
les bouches disparatre. Et, froidement goguenard:

-- Hein! a va mieux?

Le caporal leva la tte, rpondit avec sa mme carrure de paysan:

-- Ca commence, merci bien!

Honor, depuis qu'il tait l, malgr sa grosse faim, s'arrtait
parfois, tournait la tte,  un bruit qu'il croyait entendre. Si,
aprs tout un combat, il avait manqu  son serment de ne plus
jamais remettre les pieds dans cette maison, c'tait pouss par
l'irrsistible dsir de revoir Silvine. Il gardait sous sa
chemise, contre sa peau mme, la lettre qu'il avait reue d'elle 
Reims, cette lettre si tendre o elle lui disait qu'elle l'aimait
toujours, qu'elle n'aimerait jamais que lui, malgr le cruel
pass, malgr Goliath et le petit Charlot qu'elle avait eu de cet
homme. Et il ne pensait plus qu' elle, et il s'inquitait de ne
pas l'avoir encore vue, tout en se raidissant, pour ne pas montrer
son anxit  son pre. Mais la passion l'emporta, il demanda,
d'une voix qu'il s'efforait de rendre naturelle:

-- Et Silvine, elle n'est donc plus ici?

Fouchard eut, sur son fils, un regard oblique, luisant d'un rire
intrieur.

-- Si, si.

Puis, il se tut, cracha longuement; et l'artilleur dut reprendre,
aprs un silence:

-- Alors, elle est couche?

-- Non, non.

Enfin, le vieux daigna expliquer qu'il tait tout de mme all, le
matin, au march de Raucourt, avec sa carriole, en emmenant sa
servante. Ce n'tait pas une raison, parce qu'il passait des
soldats, pour que le monde cesst de manger de la viande et pour
qu'on ne ft plus ses affaires. Il avait donc, comme tous les
mardis, emport l-bas un mouton et un quartier de boeuf; et il
achevait sa vente, lorsque l'arrive du 7e corps l'avait jet au
milieu d'une bagarre pouvantable. On courait, on se bousculait.
Alors, il avait eu peur qu'on ne lui prt sa voiture et son
cheval, il tait parti, en abandonnant Silvine, qui faisait
justement des commissions dans le bourg.

-- Oh! Elle va revenir, conclut-il de sa voix tranquille. Elle a
d se rfugier chez le docteur Dalichamp, son parrain... C'est une
fille tout de mme courageuse, avec son air de ne savoir
qu'obir... Srement, elle a bien des qualits.

Raillait-il? Voulait-il expliquer pourquoi il la gardait, cette
fille qui l'avait fch avec son fils, et malgr l'enfant du
Prussien dont elle refusait de se sparer? De nouveau, il eut son
coup d'oeil oblique, son rire muet.

-- Charlot est l qui dort, dans sa chambre, et bien sr qu'elle
ne va pas tarder.

Honor, les lvres tremblantes, regarda son pre si fixement, que
celui-ci reprit sa marche. Et le silence recommena, infini,
tandis que, machinalement, il se recoupait du pain, mangeant
toujours. Jean continuait, lui aussi, sans prouver le besoin de
dire une parole. Rassasi, les coudes sur la table, Maurice
examinait les meubles, le vieux buffet, la vieille horloge, rvait
 des journes de vacances qu'il avait passes  Remilly
autrefois, avec sa soeur Henriette. Les minutes s'coulaient,
l'horloge sonna onze heures.

-- Diable! murmura-t-il, il ne faut pas laisser partir les autres.

Et, sans que Fouchard s'y oppost, il alla ouvrir la fentre.
Toute la valle noire se creusa, roulant sa mer de tnbres.
Pourtant, lorsque les yeux s'taient habitus, on distinguait trs
nettement le pont, clair par les feux des deux berges. Des
cuirassiers passaient toujours, dans leurs grands manteaux blancs,
pareils  des cavaliers fantmes, dont les chevaux, fouetts d'un
vent de terreur, marchaient sur l'eau. Et cela sans fin,
interminable, toujours du mme train de vision lente. Vers la
droite, les coteaux nus, o dormait l'arme, restaient dans une
immobilit, un silence de mort.

-- Ah bien! reprit Maurice, avec un geste dsespr, ce sera pour
demain matin.

Il avait laiss la fentre grande ouverte, et le pre Fouchard,
saisissant son fusil, enjamba l'appui, sauta dehors, avec
l'agilit d'un jeune homme. On l'entendit marcher un instant d'un
pas rgulier de factionnaire; puis, il n'y eut plus que la grande
rumeur lointaine du pont encombr: sans doute il s'tait assis au
bord de la route, plus tranquille d'tre l, voyant venir le
danger, tout prt  rentrer d'un saut et  dfendre sa maison.

Maintenant,  chaque minute, Honor regardait l'horloge. Son
inquitude croissait. Il n'y avait que six kilomtres de Raucourt
 Remilly; ce n'tait gure plus d'une heure de marche, pour une
fille jeune et solide comme Silvine. Pourquoi n'tait-elle pas l,
depuis des heures que le vieux l'avait perdue, dans la confusion
de tout un corps d'arme, noyant le pays, bouchant les routes?
Certainement, quelque catastrophe s'tait produite; et il la
voyait dans de mauvaises histoires, perdue en pleins champs,
pitine par les chevaux.

Mais, soudain, tous trois se levrent. Un galop descendait la
route, et ils venaient d'entendre le vieux qui armait son fusil.

-- Qui va l? Cria rudement ce dernier. C'est toi, Silvine?

On ne rpondit pas. Il menaa de tirer, rptant sa question.
Alors, une voix haletante, oppresse, parvint  dire:

-- Oui, oui, c'est moi, pre Fouchard.

Puis, tout de suite elle demanda:

-- Et Charlot?

-- Il est couch, il dort.

-- Ah! bon, merci!

Du coup, elle ne se hta plus, poussant un gros soupir, o toute
son angoisse et toute sa fatigue s'exhalaient.

-- Entre par la fentre, reprit Fouchard. Il y a du monde.

Et, comme elle sautait dans la salle, elle resta saisie devant les
trois hommes. Sous la lumire vacillante de la chandelle, elle
apparaissait, trs brune, avec ses pais cheveux noirs, ses grands
beaux yeux, qui suffisaient  sa beaut, dans son visage ovale,
d'une tranquillit forte de soumission. Mais, en ce moment, la vue
brusque d'Honor avait jet tout le sang de son coeur  ses joues;
et elle n'tait pas tonne pourtant de le trouver l, elle avait
song  lui, en galopant depuis Raucourt.

Lui, trangl, dfaillant, affectait le plus grand calme.

-- Bonsoir, Silvine.

-- Bonsoir, Honor.

Alors, pour ne pas clater en sanglots, elle tourna la tte, elle
sourit  Maurice, qu'elle venait de reconnatre. Jean la gnait.
Elle touffait, elle ta le foulard qu'elle avait au cou. Honor
reprit, ne la tutoyant plus, comme autrefois:

-- Nous tions inquiets de vous, Silvine,  cause de tous ces
Prussiens qui arrivent.

Elle redevint subitement ple, la face bouleverse; et, avec un
regard involontaire vers la chambre o dormait Charlot, agitant la
main, comme pour chasser une vision abominable, elle murmura:

-- Les Prussiens, oh! Oui, oui, je les ai vus.

 bout de force, tombe sur une chaise, elle raconta que, lorsque
le 7e corps avait envahi Raucourt, elle s'tait rfugie chez son
parrain, le docteur Dalichamp, esprant que le pre Fouchard
aurait l'ide de venir l'y prendre, avant de repartir. La Grande-
Rue tait encombre d'une telle bousculade, qu'un chien ne s'y
serait pas risqu. Et, jusque vers quatre heures, elle avait
patient, assez tranquille, faisant de la charpie avec des dames;
car le docteur, dans la pense qu'on enverrait peut-tre des
blesss de Metz et de Verdun, si l'on se battait par l,
s'occupait depuis quinze jours  installer une ambulance dans la
grande salle de la mairie. Du monde arrivait, qui disait qu'on
pourrait bien se servir tout de suite de cette ambulance; et, en
effet, ds midi, on avait entendu le canon, du ct de Beaumont.
Mais a se passait loin encore, on n'avait pas peur, lorsque, tout
d'un coup, comme les derniers soldats Franais quittaient
Raucourt, un obus tait venu, avec un bruit effroyable, dfoncer
le toit d'une maison voisine. Deux autres suivirent, c'tait une
batterie allemande qui canonnait l'arrire-garde du 7e corps.
Dj, des blesss de Beaumont se trouvaient  la mairie, on
craignit qu'un obus ne les achevt sur la paille, o ils
attendaient que le docteur vnt les oprer. Fous d'pouvante, les
blesss se levaient, voulaient descendre dans les caves, malgr
leurs membres fracasss, qui leur arrachaient des cris de douleur.

-- Et alors, continua Silvine, je ne sais pas comment a s'est
fait, il y a eu un brusque silence... J'tais monte  une fentre
qui donne sur la rue et sur la campagne. Je ne voyais plus
personne, pas un seul pantalon rouge, quand j'ai entendu des gros
pas lourds; et une voix a cri quelque chose, et toutes les
crosses des fusils sont tombes en mme temps par terre...
C'taient, en bas, dans la rue, des hommes noirs, petits, l'air
sale, avec de grosses ttes vilaines, coiffes de casques, pareils
 ceux de nos pompiers. On m'a dit que c'taient des Bavarois...
Puis, comme je levais les yeux, j'en ai vu, oh! J'en ai vu des
milliers et des milliers, qui arrivaient par les routes, par les
champs, par les bois, en colonnes serres, sans fin. Tout de
suite, le pays en a t noir. Une invasion noire, des sauterelles
noires, encore et encore, si bien qu'en un rien de temps, on n'a
plus vu la terre.

Elle frmissait, elle rpta son geste, chassant de la main
l'affreux souvenir.

-- Et alors, on n'a pas ide de ce qui s'est pass... Il parat
que ces gens-l marchaient depuis trois jours, et qu'ils venaient
de se battre  Beaumont, comme des enrags. Aussi crevaient-ils de
faim, les yeux hors de la tte,  moiti fous... Les officiers
n'ont pas mme essay de les retenir, tous se sont jets dans les
maisons, dans les boutiques, enfonant les portes et les fentres,
cassant les meubles, cherchant  manger et  boire, avalant
n'importe quoi, ce qui leur tombait sous la main... Chez Monsieur
Simonnot, l'picier, j'en ai aperu un qui puisait avec son
casque, au fond d'un tonneau de mlasse. D'autres mordaient dans
des morceaux de lard cru. D'autres mchaient de la farine. Dj,
disait-on, il ne restait plus rien, depuis quarante-Huit heures
que des soldats passaient; et ils trouvaient quand mme, sans
doute des provisions caches; de sorte qu'ils s'acharnaient  tout
dmolir, croyant qu'on leur refusait la nourriture. En moins d'une
heure, les piceries, les boulangeries, les boucheries, les
maisons bourgeoises elles-mmes, ont eu leurs vitrines fracasses,
leurs armoires pilles, leurs caves envahies et vides... Chez le
docteur, on ne s'imagine pas une chose pareille, j'en ai surpris
un gros qui a mang tout le savon. Mais c'est dans la cave surtout
qu'ils ont fait du ravage. On les entendait d'en haut hurler comme
des btes, briser les bouteilles, ouvrir les cannelles des
tonneaux, dont le vin coulait avec un bruit de fontaine. Ils
remontaient les mains rouges, d'avoir pataug dans tout ce vin
rpandu... Et, voyez ce que c'est, quand on redevient ainsi des
sauvages, Monsieur Dalichamp a voulu vainement empcher un soldat
de boire un litre de sirop d'opium, qu'il avait dcouvert. Pour
sr, le malheureux est mort  l'heure qu'il est, tant il
souffrait, quand je suis partie.

Prise d'un grand frisson, elle se mit les deux mains sur les yeux,
afin de ne plus voir.

-- Non, non! J'en ai trop vu, a m'touffe!

Le pre Fouchard, toujours sur la route, s'tait approch, debout
devant la fentre, pour couter; et le rcit de ce pillage le
rendait soucieux: on lui avait dit que les Prussiens payaient
tout, est-ce qu'ils allaient se mettre  tre des voleurs,
maintenant? Maurice et Jean, eux aussi, se passionnaient,  ces
dtails sur un ennemi que cette fille venait de voir, et qu'eux
n'avaient pu rencontrer, depuis un mois qu'on se battait; tandis
que, pensif, la bouche souffrante, Honor ne s'intressait qu'
elle, ne songeait qu'au malheur ancien qui les avait spars.

Mais,  ce moment, la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et le
petit Charlot parut. Il devait avoir entendu la voix de sa mre,
il accourait en chemise, pour l'embrasser. Rose et blond, trs
fort, il avait une tignasse ple frise et de gros yeux bleus.

Silvine frmit, de le revoir si brusquement, comme surprise de
l'image qu'il lui apportait. Ne le connaissait-elle donc plus, cet
enfant ador, qu'elle le regardait effraye, ainsi qu'une
vocation mme de son cauchemar? Puis, elle clata en larmes.

-- Mon pauvre petit!

Et elle le serra perdument dans ses bras,  son cou, tandis
qu'Honor, livide, constatait l'extraordinaire ressemblance de
Charlot avec Goliath: c'tait la mme tte carre et blonde, toute
la race germanique, dans une belle sant d'enfance, souriante et
frache. Le fils du Prussien, le Prussien, comme les farceurs de
Remilly le nommaient! Et cette mre Franaise qui tait l, 
l'treindre sur son coeur, encore toute bouleverse, toute
saignante du spectacle de l'invasion!

-- Mon pauvre petit, sois sage, viens te recoucher!... Fais dodo,
mon pauvre petit!

Elle l'emporta. Puis, quand elle revint de la pice voisine, elle
ne pleurait plus, elle avait retrouv sa calme figure de docilit
et de courage.

Ce fut Honor qui reprit, d'une voix tremblante:

-- Et alors les Prussiens...?

-- Ah! oui, les Prussiens... Eh bien! ils avaient tout cass, tout
pill, tout mang et tout bu. Ils volaient aussi le linge, les
serviettes, les draps, jusqu'aux rideaux, qu'ils dchiraient en
longues bandes, pour se panser les pieds. J'en ai vu dont les
pieds n'taient plus qu'une plaie, tant ils avaient march. Devant
chez le docteur, au bord du ruisseau, il y en avait une troupe,
qui s'taient dchausss et qui s'enveloppaient les talons avec
des chemises de femme garnies de dentelle, voles sans doute  la
belle Madame Lefvre, la femme du fabricant... Jusqu' la nuit, le
pillage a dur. Les maisons n'avaient plus de portes, elles
billaient sur la rue par toutes les ouvertures des rez-de-
chausse, et l'on apercevait les dbris des meubles  l'intrieur,
un vrai massacre qui mettait en colre les gens calmes... Moi,
j'tais comme folle, je ne pouvais rester davantage. On a eu beau
vouloir me retenir, en me disant que les routes taient barres,
qu'on me tuerait pour sr, je suis partie, je me suis jete tout
de suite dans les champs,  droite, en sortant de Raucourt. Des
chariots de Franais et de Prussiens, en tas, arrivaient de
Beaumont. Deux ont pass prs de moi, dans l'obscurit, avec des
cris, des gmissements, et j'ai couru, oh! J'ai couru  travers
les terres,  travers les bois, je ne sais plus par o, en faisant
un grand dtour, du ct de Villers... Trois fois, je me suis
cache, en croyant entendre des soldats. Mais je n'ai rencontr
qu'une autre femme qui courait aussi, qui se sauvait de Beaumont,
elle, et qui m'a dit des choses  faire dresser les cheveux...
Enfin, je suis ici, bien malheureuse, oh! Bien malheureuse!

Des larmes, de nouveau, la suffoqurent. Une hantise la ramenait 
ces choses, elle rpta ce que lui avait cont la femme de
Beaumont. Cette femme, qui habitait la grande rue du village,
venait d'y voir passer l'artillerie allemande, depuis la tombe du
jour. Aux deux bords, une haie de soldats portaient des torches de
rsine, clairant la chausse d'une lueur rouge d'incendie. Et, au
milieu, coulait le fleuve des chevaux, des canons, des caissons,
mens d'un train d'enfer, en un galop furieux. C'tait la hte
enrage de la victoire, la diabolique poursuite des troupes
Franaises,  achever,  craser, l-bas, dans quelque basse
fosse. Rien n'tait respect, on cassait tout, on passait quand
mme. Les chevaux qui tombaient, et dont on coupait les traits
tout de suite, taient rouls, broys, rejets comme des paves
sanglantes. Des hommes, qui voulurent traverser, furent renverss
 leur tour, hachs par les roues. Dans cet ouragan, les
conducteurs mourant de faim ne s'arrtaient mme pas, attrapaient
au vol des pains qu'on leur jetait; tandis que les porteurs de
torches, du bout de leurs baonnettes, leur tendaient des
quartiers de viande. Puis, du mme fer, ils piquaient les chevaux,
qui ruaient, affols, galopant plus fort. Et la nuit s'avanait,
et de l'artillerie passait toujours, sous cette violence accrue de
tempte, au milieu de hourras frntiques.

Malgr l'attention qu'il donnait  ce rcit, Maurice, foudroy par
la fatigue, aprs le repas goulu qu'il avait fait, venait de
laisser tomber sa tte sur la table, entre ses deux bras. Un
instant encore, Jean lutta, et il fut vaincu  son tour, il
s'endormit,  l'autre bout. Le pre Fouchard tait redescendu sur
la route, Honor se trouva seul avec Silvine, assise, immobile
maintenant, en face de la fentre toujours grande ouverte.

Alors, le marchal des logis se leva, s'approcha de la fentre. La
nuit restait immense et noire, gonfle du souffle pnible des
troupes. Mais des bruits plus sonores, des chocs et des
craquements, montaient. En bas, maintenant, c'tait de
l'artillerie qui dfilait, sur le pont  demi submerg. Des
chevaux se cabraient, dans l'effroi de cette eau mouvante. Des
caissons glissaient  demi, qu'il fallait jeter compltement au
fleuve. Et, en voyant cette retraite sur l'autre rive, si pnible,
si lente, qui durait depuis la veille et qui ne serait
certainement pas acheve au jour, le jeune homme songeait 
l'autre artillerie,  celle dont le torrent sauvage se ruait au
travers de Beaumont, renversant tout, broyant btes et gens, pour
aller plus vite.

Honor s'approcha de Silvine, et doucement, en face de ces
tnbres, o passaient des frissons farouches:

-- Vous tes malheureuse?

-- Oh! Oui, malheureuse!

Elle sentit qu'il allait parler de la chose, de l'abominable
chose, et elle baissait la tte.

-- Dites, comment est-ce arriv? ... Je voudrais savoir...

Mais elle ne pouvait rpondre.

-- Est-ce qu'il vous a force? ... Est-ce que vous avez consenti?

Alors, elle bgaya, la voix trangle:

-- Mon Dieu! Je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas moi-
mme... Mais, voyez-vous, ce serait si mal de mentir! Et je ne
puis m'excuser, non! Je ne puis dire qu'il m'ait battue... Vous
tiez parti, j'tais folle, et la chose est arrive, je ne sais
pas, je ne sais pas comment!

Des sanglots l'touffrent, et lui, blme, la gorge galement
serre, attendit une minute. Cette ide qu'elle ne voulait pas
mentir, le calmait pourtant. Il continua  l'interroger, la tte
travaille de tout ce qu'il n'avait pu comprendre encore.

-- Mon pre vous a donc garde ici?

Elle ne leva mme pas les yeux, s'apaisant, reprenant son air de
rsignation courageuse.

-- Je fais son ouvrage, je n'ai jamais cot gros  nourrir, et
comme il y a une bouche de plus avec moi, il en a profit pour
diminuer mes gages... Maintenant, il est bien sr que, ce qu'il
commande, je suis force de le faire.

-- Mais, vous, pourquoi tes-vous reste?

Du coup, elle fut si surprise, qu'elle le regarda.

-- Moi, o donc voulez-vous que j'aille? Au moins, ici, mon petit
et moi, nous mangeons, nous sommes tranquilles.

Le silence recommena, tous les deux  prsent avaient les yeux
dans les yeux; et, au loin, par la valle obscure, les souffles de
foule montaient plus larges, tandis que le roulement des canons,
sur le pont de bateaux, se prolongeait sans fin. Il y eut un grand
cri, un cri perdu d'homme ou de bte, qui traversa les tnbres,
avec une infinie piti.

-- coutez, Silvine, reprit Honor lentement, vous m'avez envoy
une lettre qui m'a fait bien de la joie... Jamais je ne serais
revenu. Mais cette lettre, je l'ai encore relue ce soir, et elle
dit des choses qu'on ne pouvait pas mieux dire...

Elle avait d'abord pli, en l'entendant parler de cela. Peut-tre
tait-il fch, de ce qu'elle avait os lui crire, comme une
effronte. Puis,  mesure qu'il s'expliquait, elle devenait toute
rouge.

-- Je sais bien que vous ne voulez pas mentir, et c'est pour a
que je crois ce qu'il y a sur le papier... Oui, maintenant, je le
crois tout  fait... Vous avez eu raison de penser que, si j'tais
mort  la guerre, sans vous revoir, a m'aurait fait une grosse
peine, de m'en aller ainsi, en me disant que vous ne m'aimiez
pas... Et, alors, puisque vous m'aimez toujours, puisque vous
n'avez jamais aim que moi...

Sa langue s'embarrassait, il ne trouvait plus les mots, secou
d'une motion extraordinaire.

-- coute, Silvine, si ces cochons de Prussiens ne me tuent pas,
je veux bien encore de toi, oui! Nous nous marierons ensemble, ds
que je rentrerai du service.

Elle se leva toute droite, elle eut un cri et tomba entre les bras
du jeune homme. Elle ne pouvait parler, tout le sang de ses veines
tait  son visage. Il s'tait assis sur la chaise, il l'avait
prise sur ses genoux.

-- J'y ai bien song, c'tait ce que j'avais  te dire, en venant
ici... Si mon pre nous refuse son consentement, nous nous en
irons, la terre est grande... Et ton petit, on ne peut pas
l'trangler, mon Dieu! Il en poussera d'autres, je finirai par ne
plus le reconnatre, dans le tas.

C'tait le pardon. Elle se dbattait contre cet immense bonheur,
elle murmura enfin:

-- Non, ce n'est pas possible, c'est trop. Peut-tre te
repentirais-tu, un jour... Mais que tu es bon, Honor, et que je
t'aime!

D'un baiser sur les lvres, il la fit taire. Et elle n'avait dj
plus la force de refuser la flicit qui lui arrivait, toute la
vie heureuse qu'elle croyait  jamais morte. D'un lan
involontaire, irrsistible, elle le saisit  pleins bras, elle le
serra en le baisant  son tour, de toute sa force de femme, comme
un bien reconquis,  elle seule, que personne maintenant ne lui
enlverait. Il tait de nouveau  elle, lui qu'elle avait perdu,
et elle mourrait plutt que de se le laisser reprendre.

Mais,  cette minute, une rumeur monta, un grand tumulte de
rveil, qui emplit l'paisse nuit. Des ordres taient cris, des
clairons sonnaient, et toute une agitation d'ombres se levait des
terrains nus, une mer indistincte et mouvante, dont le flot
descendait dj vers la route. En bas, les feux des deux berges
allaient s'teindre, on ne voyait plus que des masses confuses
pitinant, sans pouvoir mme se rendre compte si le passage du
fleuve continuait. Et jamais encore une telle angoisse, un tel
effarement d'pouvante n'avaient travers les tnbres.

Le pre Fouchard s'tait rapproch de la fentre, criant qu'on
partait. Rveills, frissonnants et engourdis, Jean et Maurice se
mirent debout. Vivement, Honor avait serr les deux mains de
Silvine dans les siennes.

-- C'est jur... Attends-moi.

Elle ne trouva pas un mot, elle le regarda de toute son me, d'un
dernier et long regard, comme il sautait par la fentre, pour
rejoindre sa batterie, au pas de course.

-- Adieu, pre!

-- Adieu, mon garon!

Et ce fut tout, le paysan et le soldat se quittaient de nouveau
comme ils s'taient retrouvs, sans une embrassade, en pre et en
fils qui n'avaient pas besoin de se voir pour vivre.

Quand ils eurent  leur tour quitt la ferme, Maurice et Jean
galoprent par les pentes raides. En bas, ils ne trouvrent plus
le 106e; tous les rgiments taient dj en branle; et ils durent
courir encore, on les renvoya,  droite,  gauche. Enfin, la tte
perdue, au milieu d'une effroyable confusion, ils tombrent sur
leur compagnie, que conduisait le lieutenant Rochas; quant au
capitaine Beaudoin et au rgiment lui-mme, ils taient sans doute
ailleurs. Et Maurice fut alors stupfi, en constatant que cette
cohue d'hommes, de btes, de canons, sortait de Remilly et
remontait du ct de Sedan, par la route de la rive gauche. Quoi
donc? Qu'arrivait-il? On ne passait plus la Meuse, on battait en
retraite vers le nord!

Un officier de chasseurs qui se trouvait l, on ne savait comment,
dit tout haut:

-- Nom de Dieu! C'tait le 28 qu'il fallait foutre le camp,
lorsque nous tions au Chesne!

D'autres voix expliquaient le mouvement, des nouvelles arrivaient.
Vers deux heures du matin, un aide de camp du marchal De Mac-
Mahon tait venu dire au gnral Douay que toute l'arme avait
l'ordre de se replier sur Sedan, sans perdre une minute. cras 
Beaumont, le 5e corps emportait les trois autres dans son
dsastre.  ce moment, le gnral, qui veillait prs du pont de
bateaux, se dsesprait de voir que sa troisime division avait
seule pass le fleuve. Le jour allait natre, on pouvait tre
attaqu d'un instant  l'autre. Aussi fit-il avertir tous les
chefs placs sous ses ordres de gagner Sedan, chacun pour son
compte, par les routes les plus directes. Et lui-mme, abandonnant
le pont qu'il ordonna de dtruire, fila le long de la rive gauche,
avec sa premire division et l'artillerie de rserve; tandis que
la troisime division suivait la rive droite, et que la premire,
entame  Beaumont, dbande, fuyait on ne savait o. Du 7e corps,
qui ne s'tait pas encore battu, il n'y avait plus que des
tronons pars, perdus dans les chemins, galopant au fond des
tnbres.

Il n'tait pas trois heures, et la nuit restait noire. Maurice,
qui connaissait pourtant le pays, ne savait plus o il roulait,
incapable de se reprendre, dans le torrent dbord, la cohue
affole qui coulait  pleine route. Beaucoup d'hommes, chapps 
l'crasement de Beaumont, des soldats de toutes armes, en
lambeaux, couverts de sang et de poussire, se mlaient aux
rgiments, semaient l'pouvante. De la valle entire, au del du
fleuve, une rumeur semblable montait, d'autres pitinements de
troupeau, d'autres fuites, le 1er corps qui venait de quitter
Carignan et Douzy, le 12e corps parti de Mouzon avec les dbris du
5e, tous branls, emports, sous la mme force logique et
invincible, qui, depuis le 28, poussait l'arme vers le nord, la
refoulait au fond de l'impasse o elle devait prir.

Cependant, le petit jour parut, comme la compagnie Beaudoin
traversait Pont-Maugis; et Maurice se retrouva, les coteaux du
Liry  gauche, la Meuse  droite, longeant la route. Mais cette
aube grise clairait d'une infinie tristesse Bazeilles et Balan,
noys au bout des prairies; tandis qu'un Sedan livide, un Sedan de
cauchemar et de deuil, s'voquait  l'horizon, sur l'immense
rideau sombre des forts. Et, aprs Wadelincourt, lorsqu'on eut
enfin atteint la porte de Torcy, il fallut parlementer, supplier
et se fcher, presque faire le sige de la place, pour obtenir du
gouverneur qu'il baisst le pont-levis. Il tait cinq heures. Le
7e corps entra dans Sedan, ivre de fatigue, de faim et de froid.




VIII


Dans la bousculade, au bout de la chausse de Wadelincourt, place
de Torcy, Jean fut spar de Maurice; et il courut, s'gara parmi
la cohue pitinante, ne put le retrouver. C'tait une vraie
malchance, car il avait accept l'offre du jeune homme, qui
voulait l'emmener chez sa soeur: l, on se reposerait, on se
coucherait mme dans un bon lit. Il y avait un tel dsarroi, tous
les rgiments confondus, plus d'ordres de route ni plus de chefs,
que les hommes taient  peu prs libres de faire ce qu'ils
voulaient. Quand on aurait dormi quelques heures, il serait
toujours temps de s'orienter et de rejoindre les camarades.

Jean, effar, se trouva sur le viaduc de Torcy, au-dessus des
vastes prairies, que le gouverneur avait fait inonder des eaux du
fleuve. Puis, aprs avoir franchi une nouvelle porte, il traversa
le pont de Meuse, et il lui sembla, malgr l'aube grandissante,
que la nuit revenait, dans cette ville troite, trangle entre
ses remparts, aux rues humides, bordes de maisons hautes. Il ne
se rappelait mme pas le nom du beau-frre de Maurice, il savait
seulement que sa soeur s'appelait Henriette. O aller? Qui
demander? Ses pieds ne le portaient plus que par le mouvement
mcanique de la marche, il sentait qu'il tomberait, s'il
s'arrtait. Comme un homme qui se noie, il n'entendait que le
bourdonnement sourd, il ne distinguait que le ruissellement
continu du flot d'hommes et de btes dans lequel il tait charri.
Ayant mang  Remilly, il souffrait surtout du besoin de sommeil;
et, autour de lui, la fatigue aussi l'emportait sur la faim, le
troupeau d'ombres trbuchait, par les rues inconnues.  chaque
pas, un homme s'affaissait sur un trottoir, culbutait sous une
porte, restait l comme mort, endormi.

En levant les yeux, Jean lut sur une plaque: avenue de la Sous-
Prfecture. Au bout, il y avait un monument, dans un jardin. Et,
au coin de l'avenue, il aperut un cavalier, un chasseur
d'Afrique, qu'il crut reconnatre. N'tait-ce pas Prosper, le
garon de Remilly, qu'il avait vu  Vouziers, avec Maurice? Il
tait descendu de son cheval, et le cheval, hagard, tremblant sur
les pieds, souffrait d'une telle faim, qu'il avait allong le cou
pour manger les planches d'un fourgon, qui stationnait contre le
trottoir. Depuis deux jours, les chevaux n'avaient plus reu de
rations, ils se mouraient d'puisement. Les grosses dents
faisaient un bruit de rpe, contre le bois, tandis que le chasseur
d'Afrique pleurait.

Puis, comme Jean, qui s'tait loign, revenait, avec l'ide que
ce garon devait savoir l'adresse des parents de Maurice, il ne le
revit plus. Alors, ce fut du dsespoir, il erra de rue en rue, se
retrouva  la Sous-Prfecture, poussa jusqu' la place Turenne.
L, un instant, il se crut sauv, en apercevant devant l'Htel de
Ville, au pied de la statue mme, le lieutenant Rochas, avec
quelques hommes de la compagnie. S'il ne pouvait rejoindre son
ami, il rallierait le rgiment, il dormirait au moins sous la
tente. Le capitaine Beaudoin n'ayant pas reparu, emport de son
ct, chou ailleurs, le lieutenant tchait de runir son monde,
s'informant, demandant en vain o tait fix le campement de la
division. Mais,  mesure qu'on avanait dans la ville, la
compagnie, au lieu de s'accrotre, diminuait. Un soldat, avec des
gestes fous, entra dans une auberge, et jamais il ne revint. Trois
autres s'arrtrent devant la porte d'un picier, retenus par des
zouaves qui avaient dfonc un petit tonneau d'eau-de-vie.
Plusieurs, dj, gisaient en travers du ruisseau, d'autres
voulaient partir, retombaient, crass et stupides. Chouteau et
Loubet, se poussant du coude, venaient de disparatre au fond
d'une alle noire, derrire une grosse femme qui portait un pain.
Et il n'y avait plus, avec le lieutenant, que Pache et Lapoulle,
ainsi qu'une dizaine de camarades.

Au pied du bronze de Turenne, Rochas faisait un effort
considrable, pour se tenir debout, les yeux ouverts.

Lorsqu'il reconnut Jean, il murmura:

-- Ah! c'est vous, caporal! Et vos hommes?

Jean eut un geste vague, pour dire qu'il ne savait pas. Mais
Pache, montrant Lapoulle, rpondit, gagn par les larmes:

-- Nous sommes l, il n'y a que nous deux... Que le bon Dieu ait
piti de nous, c'est trop de misre!

L'autre, le gros mangeur, regardait les mains de Jean, d'un air
vorace, rvolt de les voir toujours vides  prsent. Peut-tre,
dans sa somnolence, avait-il rv que le caporal tait all  la
distribution.

-- Sacr bon sort! gronda-t-il, faut donc encore se serrer le
ventre!

Gaude, le clairon, qui attendait l'ordre de sonner au ralliement,
adoss  la grille, venait de s'endormir, glissant d'une seule
coule, s'talant sur le dos. Tous succombaient un  un,
ronflaient  poings ferms. Et, seul, le sergent Sapin restait les
yeux grands ouverts, avec son nez pinc dans sa petite figure
ple, comme s'il lisait son malheur  l'horizon de cette ville
inconnue.

Cependant, le lieutenant Rochas avait cd  l'irrsistible besoin
de s'asseoir par terre. Il voulut donner un ordre.

-- Caporal, il faudra... Il faudra...

Et il ne trouvait plus les mots, la bouche empte de fatigue; et,
tout d'un coup, il s'abattit  son tour, foudroy par le sommeil.

Jean, craignant de tomber lui aussi sur le pav, s'en alla. Il
s'enttait  chercher un lit. De l'autre ct de la place,  une
des fentres de l'htel de la croix d'or, il avait aperu le
gnral Bourgain-Desfeuilles, dj en manches de chemise, tout
prt  se fourrer entre de fins draps blancs.  quoi bon faire du
zle, ptir davantage? Et il eut une soudaine joie, un nom avait
jailli de sa mmoire, celui du fabricant de drap, chez qui tait
employ le beau-frre de Maurice: M Delaherche, oui! C'tait bien
a. Il arrta un vieil homme qui passait.

-- Monsieur Delaherche?

-- Rue Maqua, presque au coin de la rue au beurre, une grande
belle maison, avec des sculptures.

Puis, le vieil homme le rejoignit en courant.

-- Dites donc, vous tes du 106e... Si c'est votre rgiment que
vous cherchez, il est ressorti par le chteau, l-bas... Je viens
de rencontrer le colonel, Monsieur De Vineuil, que j'ai bien
connu, quand il tait  Mzires.

Mais Jean repartit, avec un geste de furieuse impatience. Non!
Non! Maintenant qu'il tait certain de retrouver Maurice, il
n'irait pas coucher sur la terre dure. Et, au fond de lui, un
remords l'importunait, car il revoyait le colonel, avec sa haute
taille, si dur  la fatigue malgr son ge, dormant comme ses
hommes, sous la tente. Tout de suite, il enfila la Grande-Rue, se
perdit de nouveau dans le tumulte grandissant de la ville, finit
par s'adresser  un petit garon qui le conduisit rue Maqua.

C'tait l qu'un grand-Oncle du Delaherche actuel avait construit,
au sicle dernier, la fabrique monumentale, qui, depuis cent
soixante ans, n'tait point sortie de la famille. Il y a ainsi, 
Sedan, datant des premires annes de Louis XV, des fabriques de
drap grandes comme des Louvres, avec des faades d'une majest
royale. Celle de la rue Maqua avait trois tages de hautes
fentres, encadres de svres sculptures; et,  l'intrieur, une
cour de palais tait encore plante des vieux arbres de la
fondation, des ormes gigantesques. Trois gnrations de Delaherche
avaient fait l des fortunes considrables. Le pre de Jules, le
propritaire actuel, ayant hrit la fabrique d'un cousin, mort
sans enfant, c'tait maintenant une branche cadette qui trnait.
Ce pre avait largi la prosprit de la maison, mais il tait de
moeurs gaillardes et avait rendu sa femme fort malheureuse. Aussi
cette dernire, devenue veuve, tremblante de voir son fils
recommencer les mmes farces, s'tait-elle efforce de le tenir
jusqu' cinquante ans passs dans une dpendance de grand garon
sage, aprs l'avoir mari  une femme trs simple et trs dvote.
Le pis est que la vie a de terribles revanches. Sa femme tant
venue  mourir, Delaherche, sevr de jeunesse, s'tait amourach
d'une jeune veuve de Charleville, la jolie Madame Maginot, sur
laquelle on chuchotait des histoires, et qu'il avait fini par
pouser, l'automne dernier, malgr les remontrances de sa mre.
Sedan, trs puritain, a toujours jug avec svrit Charleville,
cit de rires et de ftes. D'ailleurs, jamais le mariage ne se
serait conclu, si Gilberte n'avait eu pour oncle le colonel De
Vineuil, en passe d'tre promu gnral. Cette parent, cette ide
qu'il tait entr dans une famille militaire, flattait beaucoup le
fabricant de drap.

Le matin, Delaherche, en apprenant que l'arme allait passer 
Mouzon, avait fait avec Weiss, son comptable, cette promenade en
cabriolet, dont le pre Fouchard avait parl  Maurice. Gros et
grand, le teint color, le nez fort et les lvres paisses, il
tait de temprament expansif, il avait la curiosit gaie du
bourgeois Franais qui aime les beaux dfils de troupes. Ayant su
par le pharmacien de Mouzon que l'empereur se trouvait  la ferme
de Baybel, il y tait mont, l'avait vu, avait mme failli causer
avec lui, toute une histoire norme, dont il ne tarissait pas
depuis son retour. Mais quel terrible retour,  travers la panique
de Beaumont, par les chemins encombrs de fuyards! Vingt fois, le
cabriolet avait failli culbuter dans les fosss. Les deux hommes
n'taient rentrs qu' la nuit, au milieu d'obstacles sans cesse
renaissants. Et cette partie de plaisir, cette arme que
Delaherche tait all voir dfiler,  deux lieues, et qui le
ramenait violemment dans le galop de sa retraite, toute cette
aventure imprvue et tragique lui avait fait rpter,  dix
reprises, le long de la route:

-- Moi qui la croyais en marche sur Verdun et qui ne voulais pas
manquer l'occasion de la voir!... Ah bien! Je l'ai vue et je crois
que nous allons la voir,  Sedan, plus que nous ne voudrons!

Le matin, ds cinq heures, rveill par la haute rumeur d'cluse
lche que faisait le 7e corps en traversant la ville, il s'tait
vtu  la hte; et, dans la premire personne rencontre sur la
place Turenne, il avait reconnu le capitaine Beaudoin. L'anne
d'auparavant,  Charleville, le capitaine tait un des familiers
de la jolie Madame Maginot; de sorte que Gilberte, avant le
mariage, l'avait prsent. L'histoire, chuchote autrefois, disait
que le capitaine, n'ayant plus rien  dsirer, s'tait retir
devant le fabricant de drap par dlicatesse, ne voulant pas priver
son amie de la trs grosse fortune qui lui arrivait.

-- Comment! c'est vous? s'cria Delaherche, et dans quel tat, bon
Dieu!

Beaudoin, si correct, si joliment tenu d'habitude, tait en effet
pitoyable, l'uniforme souill, la face et les mains noires.
Exaspr, il venait de faire route avec des turcos, sans pouvoir
s'expliquer comment il avait perdu sa compagnie. Ainsi que tous,
il se mourait de faim et de fatigue; mais ce n'tait pas l son
dsespoir le plus cuisant, il souffrait surtout de ne pas avoir
chang de chemise depuis Reims.

-- Imaginez-vous, gmit-il tout de suite, qu'on m'a gar mes
bagages  Vouziers. Des imbciles, des gredins  qui je casserais
la tte, si je les tenais!... Et plus rien, pas un mouchoir, pas
une paire de chaussettes! C'est  en devenir fou, ma parole
d'honneur!

Delaherche insista aussitt pour l'emmener chez lui. Mais il
rsistait: non, non! Il n'avait plus figure humaine, il ne voulait
pas faire peur au monde. Il fallut que le fabricant lui jurt que
ni sa mre ni sa femme n'taient leves. Et, d'ailleurs, il allait
lui donner de l'eau, du savon, du linge, enfin le ncessaire.

Sept heures sonnaient, lorsque le capitaine Beaudoin,
dbarbouill, bross, ayant sous l'uniforme une chemise du mari,
parut dans la salle  manger aux boiseries grises, trs haute de
plafond. Madame Delaherche, la mre, tait dj l, toujours
debout  l'aube, malgr ses soixante-dix-huit ans. Toute blanche,
elle avait un nez qui s'tait aminci et une bouche qui ne riait
plus, dans une longue face maigre. Elle se leva, se montra d'une
grande politesse, en invitant le capitaine  s'asseoir devant une
des tasses de caf au lait qui taient servies.

-- Peut-tre, monsieur, prfreriez-vous de la viande et du vin,
aprs tant de fatigues?

Mais il se rcria.

-- Merci mille fois, madame, un peu de lait et du pain beurr,
c'est ce qui m'ira le mieux.

 ce moment, une porte fut gaiement pousse, et Gilberte entra, la
main tendue. Delaherche avait d la prvenir, car d'ordinaire elle
ne se levait jamais avant dix heures. Elle tait grande, l'air
souple et fort, avec de beaux cheveux noirs, de beaux yeux noirs,
et pourtant trs rose de teint, et la mine rieuse, un peu folle,
sans mchancet aucune. Son peignoir beige,  broderies de soie
rouge, venait de Paris.

-- Ah! capitaine, dit-elle vivement, en serrant la main du jeune
homme, que vous tes gentil, de vous tre arrt dans notre pauvre
coin de province!

D'ailleurs, elle fut la premire  rire de son tourderie.

-- Hein? suis-je sotte! Vous vous passeriez bien d'tre  Sedan,
dans des circonstances pareilles... Mais je suis si heureuse de
vous revoir!

En effet, ses beaux yeux brillaient de plaisir. Et Madame
Delaherche, qui devait connatre les propos des mchantes langues
de Charleville, les regardait tous deux fixement, de son air
rigide. Le capitaine, du reste, se montrait fort discret, en homme
qui avait gard simplement un bon souvenir de la maison
hospitalire o il tait accueilli autrefois.

On djeuna, et tout de suite Delaherche revint  sa promenade de
la veille, ne pouvant rsister  la dmangeaison d'en faire de
nouveau le rcit.

-- Vous savez que j'ai vu l'empereur  Baybel.

Il partit, rien ds lors ne put l'arrter. Ce fut d'abord une
description de la ferme, un grand btiment carr, avec une cour
intrieure, ferme par une grille, le tout sur un monticule qui
domine Mouzon,  gauche de la route de Carignan. Ensuite, il
revint au 12e corps qu'il avait travers, camp parmi les vignes
des coteaux, des troupes superbes, luisantes au soleil, dont la
vue l'avait empli d'une grande joie patriotique.

-- J'tais donc l, monsieur, lorsque l'empereur, tout d'un coup,
est sorti de la ferme, o il tait mont faire halte, pour se
reposer et djeuner. Il avait un paletot jet sur son uniforme de
gnral, bien que le soleil ft trs chaud. Derrire lui, un
serviteur portait un pliant... Je ne lui ai pas trouv bonne mine,
ah! non, vot, la marche pnible, la figure jaune, enfin un homme
malade... Et a ne m'a pas surpris, parce que le pharmacien de
Mouzon, en me conseillant de pousser jusqu' Baybel, venait de me
raconter qu'un aide de camp tait accouru lui acheter des
remdes... Oui, vous savez bien, des remdes pour...

La prsence de sa mre et de sa femme l'empchait de dsigner plus
clairement la dysenterie dont l'empereur souffrait depuis le
Chesne et qui le forait  s'arrter ainsi dans les fermes, le
long de la route.

-- Bref, voil le serviteur qui installe le pliant, au bout d'un
champ de bl,  la corne d'un taillis, et voil l'empereur qui
s'assied... Il restait immobile, affaiss, de l'air d'un petit
rentier chauffant ses douleurs au soleil. Il regardait de son oeil
morne le vaste horizon, en bas la Meuse coulant dans la valle, en
face les coteaux boiss dont les sommets se perdent au loin, les
cimes des bois de Dieulet  gauche, le mamelon verdoyant de
Sommauthe  droite... Des aides de camp, des officiers suprieurs
l'entouraient, et un colonel de dragons, qui m'avait dj demand
des renseignements sur le pays, venait de me faire signe de ne pas
m'loigner, lorsque, tout d'un coup...

Delaherche se leva, car il arrivait  la priptie poignante du
rcit, il voulait joindre la mimique  la parole.

-- Tout d'un coup, des dtonations clatent, et l'on voit, juste
en face, en avant des bois de Dieulet, des obus dcrire des
courbes dans le ciel... Ca m'a fait, parole d'honneur! L'effet
d'un feu d'artifice qu'on aurait tir en plein jour... Autour de
l'empereur, naturellement, on s'exclame, on s'inquite. Mon
colonel de dragons revient en courant me demander si je puis
prciser o l'on se bat. Tout de suite, je dis: c'est  Beaumont,
il n'y a pas le moindre doute. il retourne prs de l'empereur,
sur les genoux duquel un aide de camp dpliait une carte.
L'empereur ne voulait pas croire qu'on se battt  Beaumont. Moi,
n'est-ce pas? Je ne pouvais que m'obstiner, d'autant plus que les
obus marchaient dans le ciel, se rapprochant, suivant la route de
Mouzon... Et alors, comme je vous vois, monsieur, j'ai vu
l'empereur tourner vers moi son visage blme. Oui, il m'a regard
un instant de ses yeux troubles, pleins de dfiance et de
tristesse. Et puis, sa tte est retombe au-dessus de la carte, il
n'a plus boug.

Bonapartiste ardent au moment du plbiscite, Delaherche, depuis
les premires dfaites, avouait que l'empire avait commis des
fautes. Mais il dfendait encore la dynastie, il plaignait
Napolon III, que tout le monde trompait. Ainsi,  l'entendre, les
vritables auteurs de nos dsastres n'taient autres que les
dputs rpublicains de l'opposition, qui avaient empch de voter
le nombre d'hommes et les crdits ncessaires.

-- Et l'empereur est rentr  la ferme? demanda le capitaine
Beaudoin.

-- Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, je l'ai laiss sur son
pliant... Il tait midi, la bataille se rapprochait, je commenais
 me proccuper de mon retour... Tout ce que je puis ajouter,
c'est qu'un gnral,  qui je montrais Carignan au loin, dans la
plaine, derrire nous, a paru stupfait d'apprendre que la
frontire belge tait l,  quelques kilomtres... Ah! ce pauvre
empereur, il est bien servi!

Gilberte, souriante, trs  l'aise, comme dans le salon de son
veuvage, o elle le recevait autrefois, s'occupait du capitaine,
lui passait le pain grill et le beurre. Elle voulait absolument
qu'il acceptt une chambre, un lit; mais il refusait, il fut
convenu qu'il se reposerait seulement une couple d'heures sur un
canap, dans le cabinet de Delaherche, avant de rejoindre son
rgiment. Au moment o il prenait des mains de la jeune femme le
sucrier, Madame Delaherche, qui ne les quittait pas des yeux, les
vit nettement se serrer les doigts; et elle ne douta plus.

Mais une servante venait de paratre.

-- Monsieur, il y a, en bas, un soldat qui demande l'adresse de
Monsieur Weiss.

Delaherche n'tait pas fier, comme on disait, aimant  causer avec
les petits de ce monde, par un got bavard de la popularit.

-- L'adresse de Weiss, tiens! c'est drle... Faites entrer ce
soldat.

Jean entra, si puis, qu'il vacillait. En apercevant son
capitaine, attabl avec deux dames, il eut un lger sursaut de
surprise, il retira la main qu'il avanait machinalement dj,
pour s'appuyer  une chaise. Puis, il rpondit brivement aux
questions du fabricant, qui faisait le bon homme, ami du soldat.
D'un mot, il expliqua sa camaraderie avec Maurice, et pourquoi il
le cherchait.

-- C'est un caporal de ma compagnie, finit par dire le capitaine,
afin de couper court.

 son tour, il l'interrogea, dsireux de savoir ce que le rgiment
tait devenu. Et, comme Jean racontait qu'on venait de voir le
colonel traverser la ville,  la tte de ce qu'il lui restait
d'hommes, pour aller camper au nord, Gilberte, de nouveau, parla
trop vite, avec sa vivacit de jolie femme, qui ne rflchissait
gure.

-- Oh! mon oncle, pourquoi n'est-il pas venu djeuner ici? On lui
aurait prpar une chambre... Si l'on envoyait le chercher?

Mais Madame Delaherche eut un geste de souveraine autorit. Dans
ses veines coulait le vieux sang bourgeois des villes frontires,
toutes les mles vertus d'un patriotisme rigide. Elle ne rompit la
svrit de son silence que pour dire:

-- Laissez Monsieur De Vineuil, il est  son devoir.

Cela causa un malaise. Delaherche emmena le capitaine dans son
cabinet, voulut l'installer lui-mme sur le canap; et Gilberte
s'en alla, malgr la leon, de son air d'oiseau secouant les
ailes, gai quand mme sous l'orage; tandis que la servante,  qui
l'on avait confi Jean, le conduisait  travers les cours de la
fabrique, dans un ddale de couloirs et d'escaliers.

Les Weiss habitaient rue des Voyards; mais la maison, qui
appartenait  Delaherche, communiquait avec la btisse monumentale
de la rue Maqua. Cette rue des Voyards tait alors une des plus
trangles de Sedan, une ruelle troite, humide, assombrie par le
voisinage du rempart qu'elle longeait. Les toitures des hautes
faades se touchaient presque, les alles noires semblaient des
bouches de cave, surtout dans le bout o se dressait le grand mur
du collge. Cependant, Weiss, log et chauff, occupant tout le
troisime tage, s'y trouvait  l'aise,  proximit de son bureau,
pouvant y descendre en pantoufles, sans sortir. Il tait un homme
heureux, depuis qu'il avait pous Henriette, si longtemps
dsire, lorsqu'il l'avait connue au Chesne, chez son pre, le
percepteur, mnagre  six ans, remplaant la mre morte; tandis
que lui, entr  la raffinerie gnrale presque  titre d'homme de
peine, se faisait une instruction, s'levait  l'emploi de
comptable,  force de travail. Encore, pour raliser son rve,
avait-il fallu la mort du pre, puis les fautes graves du frre, 
Paris, de ce Maurice, dont la soeur jumelle tait un peu la
servante,  qui elle s'tait sacrifie toute pour en faire un
monsieur. leve en cendrillon au logis, sachant au plus lire et
crire, elle venait de vendre la maison, les meubles, sans combler
le gouffre des folies du jeune homme, lorsque le bon Weiss tait
accouru offrir ce qu'il possdait, avec ses bras solides, avec son
coeur; et elle avait accept de l'pouser, touche aux larmes de
son affection, trs sage et trs rflchie, pleine d'estime tendre
sinon de passion amoureuse. Maintenant, la fortune leur souriait,
Delaherche avait parl d'associer Weiss  sa maison. Ce serait le
bonheur, ds que des enfants seraient venus.

-- Attention! dit la domestique  Jean, l'escalier est raide.

En effet, il butait dans une obscurit devenue profonde, quand une
porte, vivement ouverte, claira les marches d'un coup de lumire.
Et il entendit une voix douce qui disait:

-- C'est lui.

-- Madame Weiss, cria la domestique, voil un soldat qui vous
demande.

Il y eut un lger rire de contentement, et la voix douce rpondit:

-- Bon! bon! je sais qui c'est.

Puis, comme le caporal, gn, touff, s'arrtait sur le seuil.

-- Entrez, monsieur Jean... Voici deux heures que Maurice est l
et que nous vous attendons, oh! avec bien de l'impatience!

Alors, dans le jour ple de la pice, il la vit, d'une
ressemblance frappante avec Maurice, de cette extraordinaire
ressemblance des jumeaux qui est comme un ddoublement des
visages. Pourtant, elle tait plus petite, plus mince encore,
d'apparence plus frle, avec sa bouche un peu grande, ses traits
menus, sous son admirable chevelure blonde, d'un blond clair
d'avoine mre. Et ce qui la diffrenciait surtout de lui,
c'taient ses yeux gris, calmes et braves, o revivait toute l'me
hroque du grand-pre, le hros de la grande arme. Elle parlait
peu, marchait sans bruit, d'une activit si adroite, d'une douceur
si riante, qu'on la sentait comme une caresse dans l'air o elle
passait.

-- Tenez, entrez par ici, monsieur Jean, rpta-t-elle.

Tout va tre prt.

Il balbutiait, ne trouvant pas mme un remerciement, dans son
motion d'tre si fraternellement reu. D'ailleurs, ses paupires
se fermaient, il ne l'apercevait qu' travers le sommeil
invincible dont il tait pris, une sorte de brume o elle
flottait, vague, dtache de terre. N'tait-ce donc qu'une
apparition charmante, cette jeune femme secourable, qui lui
souriait avec tant de simplicit? Il lui sembla bien qu'elle
touchait sa main, qu'il sentait la sienne, petite et ferme, d'une
loyaut de vieil ami.

Et,  partir de ce moment, Jean perdit la conscience nette des
choses. On tait dans la salle  manger, il y avait du pain et de
la viande sur la table; mais il n'aurait pas eu la force de porter
les morceaux  sa bouche. Un homme tait l, assis sur une chaise.
Puis, il reconnut Weiss, qu'il avait vu  Mulhouse. Mais il ne
comprenait pas ce que l'homme disait, d'un air de chagrin, avec
des gestes ralentis. Dans un lit de sangle, dress devant le
pole, Maurice dormait dj, la face immobile, l'air mort. Et
Henriette s'empressait autour d'un divan, sur lequel on avait jet
un matelas; elle apportait un traversin, un oreiller, des
couvertures; elle mettait, les mains promptes et savantes, des
draps blancs, d'admirables draps blancs, d'un blanc de neige.

Ah! ces draps blancs, ces draps si ardemment convoits, Jean ne
voyait plus qu'eux! Il ne s'tait pas dshabill, il n'avait pas
couch dans un lit depuis six semaines. C'tait une gourmandise,
une impatience d'enfant, une irrsistible passion,  se glisser
dans cette blancheur, dans cette fracheur, et  s'y perdre. Ds
qu'on l'eut laiss seul, il fut tout de suite pieds nus, en
chemise, il se coucha, se contenta, avec un grognement de bte
heureuse. Le jour ple du matin entrait par la haute fentre; et,
comme, dj chavir dans le sommeil, il rouvrait  demi les yeux,
il eut encore une apparition d'Henriette, une Henriette plus
indcise, immatrielle, qui rentrait sur la pointe des pieds, pour
poser prs de lui, sur la table, une carafe et un verre oublis.
Elle sembla rester l quelques secondes,  les regarder tous deux,
son frre et lui, avec son tranquille sourire, d'une infinie
bont. Puis, elle se dissipa. Et il dormait dans les draps blancs,
ananti.

Des heures, des annes coulrent. Jean et Maurice n'taient plus,
sans un rve, sans la conscience du petit battement de leurs
veines. Dix ans ou dix minutes, le temps avait cess de compter;
et c'tait comme la revanche du corps surmen, se satisfaisant
dans la mort de tout leur tre. Brusquement, secous du mme
sursaut, tous deux s'veillrent. Quoi donc? Que se passait-il,
depuis combien de temps dormaient-ils? La mme clart ple tombait
de la haute fentre. Ils taient briss, les jointures raidies,
les membres plus las, la bouche plus amre qu'en se couchant.
Heureusement qu'ils ne devaient avoir dormi qu'une heure. Et, sur
la mme chaise, ils ne s'tonnrent pas d'apercevoir Weiss, qui
semblait attendre leur rveil, dans la mme attitude accable.

-- Fichtre! bgaya Jean, faut pourtant se lever et rejoindre le
rgiment avant midi.

Il sauta sur le carreau avec un lger cri de douleur, il
s'habilla.

-- Avant midi, rpta Weiss. Vous savez qu'il est sept heures du
soir et que vous dormez depuis douze heures environ.

Sept heures, bon Dieu! Ce fut un effarement. Jean, dj tout vtu,
voulait courir, tandis que Maurice, encore au lit, se lamentait de
ne pouvoir plus remuer les jambes. Comment retrouver les
camarades? L'arme n'avait-elle pas fil? Et tous deux se
fchaient, on n'aurait pas d les laisser dormir si longtemps.
Mais Weiss eut un geste de dsesprance.

-- Pour ce qu'on a fait, mon Dieu! vous avez aussi bien fait de
rester couchs.

Lui, depuis le matin, battait Sedan et les environs. Il venait
seulement de rentrer, dsol de l'inaction des troupes, de cette
journe du 31, si prcieuse, perdue dans une attente inexplicable.
Une seule excuse tait possible, la fatigue extrme des hommes,
leur besoin absolu de repos; et encore ne comprenait-il pas que la
retraite n'et pas continu, aprs les quelques heures de sommeil
ncessaire.

-- Moi, reprit-il, je n'ai pas la prtention de m'y entendre, mais
je sens, oui! je sens que l'arme est trs mal plante  Sedan...
Le 12e corps se trouve  Bazeilles, o l'on s'est un peu battu, ce
matin; le 1er est tout le long de la Givonne, du village de la
Moncelle au bois de la Garenne; tandis que le 7e campe sur le
plateau de Floing, et que le 5e,  moiti dtruit, s'entasse sous
les remparts mmes, du ct du chteau... Et c'est cela qui me
fait peur, de les savoir tous rangs ainsi autour de la ville,
attendant les Prussiens. J'aurais fil, moi, oh! tout de suite,
sur Mzires. Je connais le pays, il n'y a pas d'autre ligne de
retraite, ou bien on sera culbut en Belgique... Puis, tenez!
venez voir quelque chose...

Il avait pris la main de Jean, il l'amenait devant la fentre.

-- Regardez l-bas, sur la crte des coteaux.

Par-dessus les remparts, par-dessus les constructions voisines, la
fentre s'ouvrait, au sud de Sedan, sur la valle de la Meuse.
C'tait le fleuve se droulant dans les vastes prairies, c'tait
Remilly  gauche, Pont-Maugis et Wadelincourt en face, Frnois 
droite; et les coteaux talaient leurs pentes vertes, d'abord le
Liry, ensuite la Marfe et la Croix-Piau, avec leurs grands bois.
Sous le jour finissant, l'immense horizon avait une douceur
profonde, d'une limpidit de cristal.

-- Vous ne voyez pas, l-bas, le long des sommets, ces lignes
noires en marche, ces fourmis noires qui dfilent?

Jean carquillait les yeux, tandis que Maurice,  genoux sur son
lit, tendait le cou.

-- Ah! oui, crirent-ils ensemble. En voici une ligne, en voici
une autre, une autre, une autre! Il y en a partout.

-- Eh bien! reprit Weiss, ce sont les Prussiens... Depuis ce
matin, je les regarde, et il en passe, il en passe toujours! Ah!
je vous promets que, si nos soldats les attendent, eux se
dpchent d'arriver!... Et tous les habitants de la ville les ont
vus comme moi, il n'y a vraiment que les gnraux qui ont les yeux
bouchs. J'ai caus tout  l'heure avec un gnral, il a hauss
les paules, il m'a dit que le marchal De Mac-Mahon tait
absolument convaincu d'avoir  peine soixante-dix mille hommes
devant lui. Dieu veuille qu'il soit bien renseign!... Mais,
regardez-les donc! la terre en est couverte, elles viennent, elles
viennent, les fourmis noires!

 ce moment, Maurice se rejeta dans son lit et clata en gros
sanglots. Henriette, de son air souriant de la veille, entrait.
Vivement, elle s'approcha, alarme.

-- Quoi donc?

Mais lui, la repoussait du geste.

-- Non, non! laisse-moi, abandonne-moi, je ne t'ai jamais fait que
du chagrin. Quand je pense que tu te privais de robes, et que
j'tais au collge, moi! Ah! oui, une instruction dont j'ai
profit joliment!... Et puis, j'ai failli dshonorer notre nom, je
ne sais pas o je serais  cette heure, si tu ne t'tais saigne
aux quatre membres, pour rparer mes sottises.

Elle s'tait remise  sourire.

-- Vraiment, mon pauvre ami, tu n'as pas le rveil gai... Mais
puisque tout cela est effac, oubli! Ne fais-tu pas maintenant
ton devoir de bon Franais? Depuis que tu t'es engag, je suis
trs fire de toi, je t'assure.

Comme pour le prier de venir  son aide, elle s'tait tourne vers
Jean. Celui-ci la regardait, un peu surpris de la trouver moins
belle que la veille, plus mince, plus ple,  prsent qu'il ne la
voyait plus au travers de la demi-hallucination de sa fatigue. Ce
qui restait frappant, c'tait sa ressemblance avec son frre; et,
cependant, toute la diffrence de leurs natures s'accusait
profonde,  cette minute: lui, d'une nervosit de femme, branl
par la maladie de l'poque, subissant la crise historique et
sociale de la race, capable d'un instant  l'autre des
enthousiasmes les plus nobles et des pires dcouragements; elle,
si chtive, dans son effacement de cendrillon, avec son air
rsign de petite mnagre, le front solide, les yeux braves, du
bois sacr dont on fait les martyrs.

-- Fire de moi! s'cria Maurice, il n'y a pas de quoi, vraiment!
Voil un mois que nous fuyons comme des lches que nous sommes.

-- Dame! dit Jean, avec son bon sens, nous ne sommes pas les
seuls, nous faisons ce qu'on nous fait faire.

Mais la crise du jeune homme clata, plus violente.

-- Justement, j'en ai assez!... Est-ce que ce n'est pas  pleurer
des larmes de sang, ces dfaites continuelles, ces chefs
imbciles, ces soldats qu'on mne stupidement  l'abattoir comme
des troupeaux? ... Maintenant, nous voil au fond d'une impasse.
Vous voyez bien que les Prussiens arrivent de toutes parts; et
nous allons tre crass, l'arme est perdue... Non, non! je reste
ici, je prfre qu'on me fusille comme dserteur... Jean, tu peux
partir sans moi. Non! je n'y retourne pas, je reste ici.

Un nouvel accs de larmes l'avait abattu sur l'oreiller. C'tait
une dtente nerveuse irrsistible, qui emportait tout, une de ces
chutes soudaines dans le dsespoir, le mpris du monde entier et
de lui-mme, auxquelles il tait si frquemment sujet. Sa soeur,
le connaissant bien, demeurait placide.

-- Ce serait trs mal, mon bon Maurice, si tu dsertais ton poste,
au moment du danger.

D'une secousse, il se mit sur son sant.

-- Eh bien! donne-moi mon fusil, je vais me casser la tte, ce
sera plus tt fait.

Puis, le bras tendu, montrant Weiss, immobile et silencieux:

-- Tiens! il n'y a que lui de raisonnable, oui! lui seul a vu
clair... Tu te souviens, Jean, de ce qu'il me disait, devant
Mulhouse, il y a un mois?

-- C'est bien vrai, confirma le caporal, monsieur a dit que nous
serions battus.

Et la scne s'voquait, la nuit anxieuse, l'attente pleine
d'angoisse, tout le dsastre de Froeschwiller passant dj dans le
ciel morne, tandis que Weiss disait ses craintes, l'Allemagne
prte, mieux commande, mieux arme, souleve par un grand lan de
patriotisme, la France effare, livre au dsordre, attarde et
pervertie, n'ayant ni les chefs, ni les hommes, ni les armes
ncessaires. Et l'affreuse prdiction se ralisait.

Weiss leva ses mains tremblantes. Sa face de bon chien exprimait
une douleur profonde.

-- Ah! je ne triomphe gure, d'avoir eu raison, murmura-t-il. Je
suis une bte, mais c'tait tellement clair, quand on savait les
choses!... Seulement, si l'on est battu, on peut en tuer tout de
mme, de ces Prussiens de malheur. C'est la consolation, je crois
encore que nous allons y rester, et je voudrais qu'il y restt
aussi des Prussiens, des tas de Prussiens, tenez! de quoi couvrir
la terre, l-bas!

Il s'tait mis debout, il montrait du geste la valle de la Meuse.
Toute une flamme allumait ses gros yeux de myope qui l'avaient
empch de servir.

-- Tonnerre de Dieu! oui, je me battrais, moi, si j'tais libre...
Je ne sais pas si c'est parce qu'ils sont maintenant en matres
dans mon pays, cette Alsace o les cosaques avaient dj fait tant
de mal, mais je ne puis penser  eux, les voir en imagination chez
nous, dans nos maisons, sans qu'aussitt une furieuse envie me
saisisse d'en saigner une douzaine... Ah! si je n'avais pas t
rform, si j'tais soldat!

Puis, aprs un court silence:

-- Et, d'ailleurs, qui sait?

C'tait l'esprance, le besoin de croire la victoire toujours
possible, mme chez les plus dsabuss. Et Maurice, honteux dj
de ses larmes, l'coutait, se raccrochait  ce rve. En effet, la
veille, le bruit n'avait-il pas couru que Bazaine tait  Verdun?
La fortune devait bien un miracle  cette France qu'elle avait
faite si longtemps glorieuse. Henriette, muette, venait de
disparatre; et, quand elle rentra, elle ne s'tonna point de
trouver son frre vtu, debout, prt au dpart. Elle voulut
absolument les voir manger, Jean et lui. Ils durent s'attabler,
mais les bouches les touffaient, des nauses leur soulevaient le
coeur, alourdis encore de leur gros sommeil. En homme de
prcaution, Jean coupa un pain en deux, en mit une moiti dans le
sac de Maurice, l'autre moiti dans le sien. Le jour baissait, il
fallait partir. Et Henriette qui s'tait arrte devant la
fentre, regardant au loin, sur la Marfe, les troupes
Prussiennes, les fourmis noires dfilant sans cesse, peu  peu
perdues au fond de l'ombre croissante, laissa chapper une
involontaire plainte.

-- Oh! la guerre, l'atroce guerre!

Du coup, Maurice la plaisanta, prenant sa revanche.

-- Quoi donc? petite soeur, c'est toi qui veux qu'on se batte, et
tu injuries la guerre!

Elle se retourna, elle rpondit de face, avec sa vaillance:

-- C'est vrai, je l'excre, je la trouve injuste et abominable...
Peut-tre, simplement, est-ce parce que je suis femme. Ces tueries
me rvoltent. Pourquoi ne pas s'expliquer et s'entendre?

Jean, brave garon, l'approuvait d'un hochement de tte. Rien
galement ne semblait plus facile,  lui illettr, que de tomber
tous d'accord, si l'on s'tait donn de bonnes raisons. Mais,
repris par sa science, Maurice songeait  la guerre ncessaire, la
guerre qui est la vie mme, la loi du monde. N'est-ce pas l'homme
pitoyable qui a introduit l'ide de justice et de paix, lorsque
l'impassible nature n'est qu'un continuel champ de massacre?

-- S'entendre! s'cria-t-il, oui! dans des sicles. Si tous les
peuples ne formaient plus qu'un peuple, on pourrait concevoir  la
rigueur l'avnement de cet ge d'or; et encore la fin de la guerre
ne serait-elle pas la fin de l'humanit? ... J'tais imbcile tout
 l'heure, il faut se battre, puisque c'est la loi.

Il souriait  son tour, il rpta le mot de Weiss.

-- Et puis, qui sait?

De nouveau, l'illusion vivace le tenait, tout un besoin
d'aveuglement, dans l'exagration maladive de sa sensibilit
nerveuse.

--  propos, reprit-il gaiement, et le cousin Gunther?

-- Le cousin Gunther, dit Henriette, mais il appartient  la garde
Prussienne... Est-ce que la garde est par ici?

Weiss eut un geste d'ignorance, que les deux soldats imitrent, ne
pouvant rpondre, puisque les gnraux eux-mmes ne savaient pas
quels ennemis ils avaient devant eux.

-- Partons, je vais vous conduire, dclara-t-il. J'ai appris tout
 l'heure o campait le 106e.

Alors, il dit  sa femme qu'il ne rentrerait pas, qu'il irait
coucher  Bazeilles. Il venait d'acheter l une petite maison,
qu'il achevait justement d'installer, pour l'habiter jusqu'aux
froids. Elle se trouvait voisine d'une teinturerie, appartenant 
M Delaherche. Et il se montrait inquiet des provisions qu'il avait
dj mises  la cave, un tonneau de vin, deux sacs de pommes de
terre, certain, disait-il, que des maraudeurs pilleraient la
maison si elle restait vide, tandis qu'il la prserverait sans
doute en l'occupant cette nuit-l. Sa femme, pendant qu'il
parlait, le regardait fixement.

-- Sois tranquille, ajouta-t-il avec un sourire, je n'ai pas
d'autre ide que de veiller sur nos quatre meubles. Et je te
promets, si le village est attaqu, s'il y a un danger quelconque,
de revenir tout de suite.

-- Va, dit-elle. Mais reviens, ou je vais te chercher.

 la porte, Henriette embrassa tendrement Maurice. Puis, elle
tendit la main  Jean, garda la sienne quelques secondes, dans une
treinte amicale.

-- Je vous confie encore mon frre... Oui, il m'a cont combien
vous avez t gentil pour lui, et je vous aime beaucoup.

Il fut si troubl, qu'il se contenta de serrer, lui aussi, cette
petite main frle et solide. Et il retrouvait son impression de
l'arrive, cette Henriette aux cheveux d'avoine mre, si lgre,
si riante dans son effacement, qu'elle emplissait l'air, autour
d'elle, comme d'une caresse.

En bas, ils retombrent dans le Sedan assombri du matin. Le
crpuscule noyait dj les rues troites, toute une agitation
confuse obstruait le pav. La plupart des boutiques s'taient
fermes, les maisons semblaient mortes, tandis que, dehors, on
s'crasait. Cependant, sans trop de peine, ils avaient atteint la
place de l'Htel-de-Ville, lorsqu'ils firent la rencontre de
Delaherche, flnant l, en curieux. Tout de suite, il s'exclama,
parut enchant de reconnatre Maurice, raconta qu'il venait
justement de reconduire le capitaine Beaudoin, du ct de Floing,
o tait le rgiment; et son habituelle satisfaction augmenta
encore, lorsqu'il sut que Weiss allait coucher  Bazeilles; car
lui-mme, comme il le disait  l'instant au capitaine, avait
rsolu de passer galement la nuit  sa teinturerie, pour voir.

-- Weiss, nous partirons ensemble... Mais, en attendant, allons
donc jusqu' la Sous-Prfecture, nous apercevrons peut-tre
l'empereur.

Depuis qu'il avait failli lui parler,  la ferme de Baybel, il ne
se proccupait que de Napolon III; et il finit par entraner les
deux soldats eux-mmes. Quelques groupes seulement stationnaient,
en chuchotant, sur la place de la Sous-Prfecture; tandis que, de
temps  autre, des officiers se prcipitaient, effars. Une ombre
mlancolique dcolorait dj les arbres, on entendait le gros
bruit de la Meuse, coulant  droite, au pied des maisons. Et, dans
la foule, on racontait comment l'empereur, qui s'tait dcid avec
peine  quitter Carignan, la veille, vers onze heures du soir,
avait absolument refus de pousser jusqu' Mzires, pour rester
au danger et ne pas dmoraliser les troupes. D'autres disaient
qu'il n'tait plus l, qu'il avait fui, laissant, en guise de
mannequin, un de ses lieutenants, vtu de son uniforme, et dont
une ressemblance frappante abusait l'arme. D'autres donnaient
leur parole d'honneur qu'ils avaient vu entrer, dans le jardin de
la Sous-Prfecture, des voitures charges du trsor imprial, cent
millions en or, en pices de vingt francs neuves. Ce n'tait,  la
vrit, que le matriel de la maison de l'empereur, le char 
bancs, les deux calches, les douze fourgons, dont le passage
avait rvolutionn les villages, Courcelles, le Chne, Raucourt,
grandissant dans les imaginations, devenant une queue immense dont
l'encombrement arrtait l'arme, et qui venaient enfin d'chouer
l, maudits et honteux, cachs  tous les regards derrire les
lilas du sous-prfet.

Prs de Delaherche, qui se haussait, examinant les fentres du
rez-de-chausse, une vieille femme, quelque pauvre journalire du
voisinage,  la taille dvie, aux mains tordues, manges par le
travail, mchonnait entre ses dents:

-- Un empereur... Je voudrais pourtant bien en voir un... Oui,
pour voir...

Brusquement, Delaherche s'exclama, en saisissant le bras de
Maurice.

-- Tenez! c'est lui... L, regardez,  la fentre de gauche... Oh!
Je ne me trompe pas, je l'ai vu hier de trs prs, je le reconnais
bien... Il a soulev le rideau, oui, cette figure ple, contre la
vitre.

La vieille femme, qui avait entendu, restait bante. C'tait, en
effet, contre la vitre, une apparition de face cadavreuse, les
yeux teints, les traits dcomposs, les moustaches blmies, dans
cette angoisse dernire. Et la vieille, stupfaite, tourna tout de
suite le dos, s'en alla, avec un geste d'immense ddain.

-- Ca, un empereur! en voil une bte!

Un zouave tait l, un de ces soldats dbands qui ne se
pressaient pas de rallier leurs corps.

Il agitait son chassepot, jurant, crachant des menaces; et il dit
 un camarade:

-- Attends, que je lui foute une balle dans la tte!

Delaherche, indign, intervint. Mais, dj, l'empereur avait
disparu. Le gros bruit de la Meuse continuait, une plainte
d'infinie tristesse semblait avoir pass dans l'ombre croissante.
D'autres clameurs parses grondaient au loin. tait-ce le: marche!
Marche! L'ordre terrible cri de Paris, qui avait pouss cet homme
d'tape en tape, tranant par les chemins de la dfaite l'ironie
de son impriale escorte, accul maintenant  l'effroyable
dsastre qu'il prvoyait et qu'il tait venu chercher? Que de
braves gens allaient mourir par sa faute, et quel bouleversement
de tout l'tre, chez ce malade, ce rveur sentimental, silencieux
dans la morne attente de la destine!

Weiss et Delaherche accompagnrent les deux soldats jusqu'au
plateau de Floing.

-- Adieu! dit Maurice, en embrassant son beau-frre.

-- Non, non! au revoir, que diable! s'cria gaiement le fabricant.

Jean, tout de suite, avec son flair, trouva le 106e, dont les
tentes s'alignaient sur la pente du plateau, derrire le
cimetire. La nuit tait presque tombe; mais on distinguait
encore, par grandes masses, l'amas sombre des toitures de la
ville, puis, au del, Balan et Bazeilles, dans les prairies qui se
droulaient jusqu' la ligne des coteaux, de Remilly  Frnois;
tandis que, sur la gauche, s'tendait la tache noire du bois de la
Garenne, et que, sur la droite, en bas, luisait le large ruban
ple de la Meuse. Un instant, Maurice regarda cet immense horizon
s'anantir dans les tnbres.

-- Ah! voici le caporal! dit Chouteau. Est-ce qu'il revient de la
distribution?

Il y eut une rumeur. Toute la journe, des hommes s'taient
rallis, les uns seuls, les autres par petits groupes, dans une
telle bousculade, que les chefs avaient renonc mme  demander
des explications. Ils fermaient les yeux, heureux encore
d'accepter ceux qui voulaient bien revenir. Le capitaine Beaudoin,
d'ailleurs, arrivait  peine, et le lieutenant Rochas n'avait
ramen que vers deux heures la compagnie dbande, rduite des
deux tiers. Maintenant, elle se retrouvait  peu prs au complet.
Quelques soldats taient ivres, d'autres restaient  jeun, n'ayant
pu se procurer un morceau de pain; et les distributions, une fois
de plus, venaient de manquer. Loubet, pourtant, s'tait ingni 
faire cuire des choux, arrachs dans un jardin du voisinage; mais
il n'avait ni sel ni graisse, les estomacs continuaient  crier
famine.

-- Voyons, mon caporal, vous qui tes un malin! rptait Chouteau
goguenard. Oh! ce n'est pas pour moi, j'ai trs bien djeun avec
Loubet, chez une dame.

Des faces anxieuses se tournaient vers Jean, l'escouade l'avait
attendu, Lapoulle et Pache surtout, malchanceux, n'ayant rien
attrap, comptant sur lui, qui aurait tir de la farine des
pierres, comme ils disaient. Et Jean, apitoy, la conscience
bourrele d'avoir abandonn ses hommes, leur partagea la moiti de
pain qu'il avait dans son sac.

-- Nom de Dieu! nom de Dieu! rpta Lapoulle dvorant, ne trouvant
pas d'autre mot, dans le grognement de sa satisfaction, tandis que
Pache disait tout bas un pater et un ave, pour tre certain que le
ciel, le lendemain, lui enverrait encore sa nourriture.

Le clairon Gaude venait de sonner l'appel,  toute fanfare. Mais
il n'y eut point de retraite, le camp tout de suite tomba dans un
grand silence. Et ce fut, lorsqu'il eut constat que sa demi-
section tait au complet, que le sergent Sapin, avec sa mince
figure maladive et son nez pinc, dit doucement:

-- Demain soir, il en manquera.

Puis, comme Jean le regardait, il ajouta avec une tranquille
certitude, les yeux au loin dans l'ombre:

-- Oh! moi, demain, je serai tu.

Il tait neuf heures, la nuit menaait d'tre glaciale, car des
brumes taient montes de la Meuse, cachant les toiles. Et
Maurice, couch prs de Jean, au pied d'une haie, frissonna, en
disant qu'on ferait bien d'aller s'allonger sous la tente. Mais,
briss, plus courbaturs encore, depuis le repos qu'ils avaient
pris, ni l'un ni l'autre ne pouvait dormir.  ct d'eux, ils
enviaient le lieutenant Rochas, qui, ddaigneux de tout abri,
simplement envelopp d'une couverture, ronflait en hros, sur la
terre humide. Longtemps, ensuite, ils s'intressrent  la petite
flamme d'une bougie, qui brlait dans une grande tente, o
veillaient le colonel et quelques officiers. Toute la soire, M De
Vineuil avait paru trs inquiet de ne pas recevoir d'ordre, pour
le lendemain matin. Il sentait son rgiment en l'air, trop en
avant, bien qu'il et recul dj, abandonnant le poste avanc,
occup le matin. Le gnral Bourgain-Desfeuilles n'avait pas paru,
malade, disait-on, couch  l'htel de la croix d'or; et le
colonel dut se dcider  lui envoyer un officier, pour l'avertir
que la nouvelle position paraissait dangereuse, dans
l'parpillement du 7e corps, forc de dfendre une ligne trop
tendue, de la boucle de la Meuse au bois de la Garenne.
Certainement, ds le jour, la bataille serait livre. On n'avait
plus devant soi que sept ou huit heures de ce grand calme noir.
Maurice fut tout tonn, comme la petite clart s'teignait dans
la tente du colonel, de voir le capitaine Beaudoin passer prs de
lui, le long de la haie, d'un pas furtif, et disparatre vers
Sedan.

De plus en plus, la nuit s'paississait, les grandes vapeurs,
montes du fleuve, l'obscurcissaient toute d'un morne brouillard.

-- Dors-tu, Jean?

Jean dormait, et Maurice resta seul. L'ide d'aller rejoindre
Lapoulle et les autres, sous la tente, lui causait une lassitude.
Il coutait leurs ronflements rpondre  ceux de Rochas, il les
jalousait. Peut-tre que, si les grands capitaines dorment bien,
la veille d'une bataille, c'est simplement qu'ils sont fatigus.
Du camp immense, noy de tnbres, il n'entendait s'exhaler que
cette grosse haleine du sommeil, un souffle norme et doux. Plus
rien n'tait, il savait seulement que le 5e corps devait camper
par l, sous les remparts, que le 1er s'tendait du bois de la
Garenne au village de la Moncelle, tandis que le 12e, de l'autre
ct de la ville, occupait Bazeilles; et tout dormait, la lente
palpitation venait des premires aux dernires tentes, du fond
vague de l'ombre,  plus d'une lieue. Puis, au del, c'tait un
autre inconnu, dont les bruits lui parvenaient aussi par moments,
si lointains, si lgers, qu'il aurait pu croire  un simple
bourdonnement de ses oreilles: galop perdu de cavalerie, roulement
affaibli de canons, surtout marche pesante d'hommes, le dfil sur
les hauteurs de la noire fourmilire humaine, cet envahissement,
cet enveloppement que la nuit elle-mme n'avait pu arrter. Et,
l-bas, n'taient-ce pas encore des feux brusques qui
s'teignaient, des voix parses jetant des cris, toute une
angoisse grandissant, emplissant cette nuit dernire, dans
l'attente pouvante du jour?

Maurice, d'une main ttonnante, avait pris la main de Jean. Alors,
seulement, rassur, il s'endormit. Il n'y eut, au loin, plus qu'un
clocher de Sedan, dont les heures tombrent une  une.




Deuxime partie




I


 Bazeilles, dans la petite chambre noire, un brusque branlement
fit sauter Weiss de son lit. Il couta, c'tait le canon. D'une
main ttonnante, il dut allumer la bougie, pour regarder l'heure 
sa montre: quatre heures, le jour naissait  peine. Vivement, il
prit son binocle, enfila d'un coup d'oeil la grande rue, la route
de Douzy qui traverse le village; mais une sorte de poussire
paisse l'emplissait, on ne distinguait rien. Alors, il passa dans
l'autre chambre, dont la fentre ouvrait sur les prs, vers la
Meuse; et, l, il comprit que des vapeurs matinales montaient du
fleuve, noyant l'horizon. Le canon tonnait plus fort, l-bas,
derrire ce voile, de l'autre ct de l'eau. Tout d'un coup, une
batterie Franaise rpondit, si voisine et d'un tel fracas, que
les murs de la petite maison tremblrent.

La maison des Weiss se trouvait vers le milieu de Bazeilles, 
droite, avant d'arriver  la place de l'glise. La faade, un peu
en retrait, donnait sur la route, un seul tage de trois fentres,
surmont d'un grenier; mais, derrire, il y avait un jardin assez
vaste, dont la pente descendait vers les prairies, et d'o l'on
dcouvrait l'immense panorama des coteaux, depuis Remilly jusqu'
Frnois. Et Weiss, dans sa ferveur de nouveau propritaire, ne
s'tait gure couch que vers deux heures du matin, aprs avoir
enfoui dans sa cave toutes les provisions et s'tre ingni 
protger les meubles autant que possible contre les balles, en
garnissant les fentres de matelas. Une colre montait en lui, 
l'ide que les Prussiens pouvaient venir saccager cette maison si
dsire, si difficilement acquise et dont il avait encore joui si
peu.

Mais une voix l'appelait, sur la route.

-- Dites donc, Weiss, vous entendez?

En bas, il trouva Delaherche, qui avait voulu galement coucher 
sa teinturerie, un grand btiment de briques, dont le mur tait
mitoyen. Du reste, tous les ouvriers avaient fui  travers bois,
gagnant la Belgique; et il ne restait l, comme gardienne, que la
concierge, la veuve d'un maon, nomme Franoise Quittard. Encore,
tremblante, perdue, aurait-elle fil avec les autres, si elle
n'avait pas eu son garon, le petit Auguste, un gamin de dix ans,
si malade d'une fivre typhode, qu'il n'tait pas transportable.

-- Dites donc, rpta Delaherche, vous entendez, a commence
bien... Il serait sage de rentrer tout de suite  Sedan.

Weiss avait formellement promis  sa femme de quitter Bazeilles au
premier danger srieux, et il tait alors trs rsolu  tenir sa
promesse. Mais ce n'tait encore l qu'un combat d'artillerie, 
grande porte et un peu au hasard, dans les brumes du petit jour.

-- Attendons, que diable! Rpondit-il. Rien ne presse.

D'ailleurs, la curiosit de Delaherche tait si vive, si agite,
qu'il en devenait brave. Lui, n'avait pas ferm l'oeil, trs
intress par les prparatifs de dfense. Prvenu qu'il serait
attaqu ds l'aube, le gnral Lebrun, qui commandait le 12e
corps, venait d'employer la nuit  se retrancher dans Bazeilles,
dont il avait l'ordre d'empcher  tout prix l'occupation. Des
barricades barraient la route et les rues; des garnisons de
quelques hommes occupaient toutes les maisons; chaque ruelle,
chaque jardin se trouvait transform en forteresse. Et, ds trois
heures, dans la nuit d'encre, les troupes, veilles sans bruit,
taient  leurs postes de combat, les chassepots frachement
graisss, les cartouchires emplies des quatre-vingt-Dix
cartouches rglementaires. Aussi, le premier coup de canon de
l'ennemi n'avait-il surpris personne, et les batteries Franaises,
tablies en arrire, entre Balan et Bazeilles, s'taient-elles
mises aussitt  rpondre, pour faire acte de prsence, car elles
tiraient simplement au jug, dans le brouillard.

-- Vous savez, reprit Delaherche, que la teinturerie sera
vigoureusement dfendue... J'ai toute une section. Venez donc
voir.

On avait, en effet, post l quarante et quelques soldats de
l'infanterie de marine,  la tte desquels tait un lieutenant, un
grand garon blond, fort jeune, l'air nergique et ttu. Dj, ses
hommes avaient pris possession du btiment, les uns pratiquant des
meurtrires dans les volets du premier tage, sur la rue, les
autres crnelant le mur bas de la cour, qui dominait les prairies,
par derrire.

Et ce fut au milieu de cette cour que Delaherche et Weiss
trouvrent le lieutenant, regardant, s'efforant de voir au loin,
dans la brume matinale.

-- Le fichu brouillard! murmura-t-il. On ne va pas pouvoir se
battre  ttons.

Puis, aprs un silence, sans transition apparente:

-- Quel jour sommes-nous donc, aujourd'hui?

-- Jeudi, rpondit Weiss.

-- Jeudi, c'est vrai... Le diable m'emporte! On vit sans savoir,
comme si le monde n'existait plus!

Mais,  ce moment, dans le grondement du canon qui ne cessait pas,
clata une vive fusillade, au bord des prairies mmes,  cinq ou
six cents mtres. Et il y eut comme un coup de thtre: le soleil
se levait, les vapeurs de la Meuse s'envolrent en lambeaux de
fine mousseline, le ciel bleu apparut, se dgagea, d'une limpidit
sans tache. C'tait l'exquise matine d'une admirable journe
d't.

-- Ah! cria Delaherche, ils passent le pont du chemin de fer. Les
voyez-vous qui cherchent  gagner, le long de la ligne... Mais
c'est stupide, de ne pas avoir fait sauter le pont!

Le lieutenant eut un geste de muette colre. Les fourneaux de mine
taient chargs, raconta-t-il; seulement, la veille, aprs s'tre
battu quatre heures pour reprendre le pont, on avait oubli d'y
mettre le feu.

-- C'est notre chance, dit-il de sa voix brve.

Weiss regardait, essayait de se rendre compte. Les Franais
occupaient, dans Bazeilles, une position trs forte. Bti aux deux
bords de la route de Douzy, le village dominait la plaine; et il
n'y avait, pour s'y rendre, que cette route, tournant  gauche,
passant devant le chteau, tandis qu'une autre,  droite, qui
conduisait au pont du chemin de fer, bifurquait  la place de
l'glise. Les allemands devaient donc traverser les prairies, les
terres de labour, dont les vastes espaces dcouverts bordaient la
Meuse et la ligne ferre. Leur prudence habituelle tant bien
connue, il semblait peu probable que la vritable attaque se
produist de ce ct. Cependant, des masses profondes arrivaient
toujours par le pont, malgr le massacre que des mitrailleuses,
installes  l'entre de Bazeilles, faisaient dans les rangs; et,
tout de suite, ceux qui avaient pass, se jetaient en tirailleurs
parmi les quelques saules, des colonnes se reformaient et
s'avanaient. C'tait de l que partait la fusillade croissante.

-- Tiens! fit remarquer Weiss, ce sont des Bavarois. Je distingue
parfaitement leurs casques  chenille.

Mais il crut comprendre que d'autres colonnes,  demi caches
derrire la ligne du chemin de fer, filaient vers leur droite, en
tchant de gagner les arbres lointains, de faon  se rabattre
ensuite sur Bazeilles par un mouvement oblique. Si elles
russissaient de la sorte  s'abriter dans le parc de
Montivilliers, le village pouvait tre pris. Il en eut la rapide
et vague sensation. Puis, comme l'attaque de front s'aggravait,
elle s'effaa.

Brusquement, il s'tait tourn vers les hauteurs de Floing, qu'on
apercevait, au nord, par-dessus la ville de Sedan. Une batterie
venait d'y ouvrir le feu, des fumes montaient dans le clair
soleil, tandis que les dtonations arrivaient trs nettes.

Il pouvait tre cinq heures.

-- Allons, murmura-t-il, la danse va tre complte.

Le lieutenant d'infanterie de marine, qui regardait lui aussi, eut
un geste d'absolue certitude, en disant:

-- Oh! Bazeilles est le point important. C'est ici que le sort de
la bataille se dcidera.

-- Croyez-vous? s'cria Weiss.

-- Il n'y a pas  en douter. C'est  coup sr l'ide du marchal,
qui est venu, cette nuit, nous dire de nous faire tuer jusqu'au
dernier, plutt que de laisser occuper le village.

Weiss hocha la tte, jeta un regard autour de l'horizon; puis,
d'une voix hsitante, comme se parlant  lui-mme:

-- Eh bien! non, eh bien! non, ce n'est pas a... J'ai peur
d'autre chose, oui! Je n'ose pas dire au juste...

Et il se tut. Il avait simplement ouvert les bras trs grands,
pareils aux branches d'un tau; et, tourn vers le nord, il
rejoignait les mains, comme si les mchoires de l'tau se fussent
tout d'un coup resserres.

Depuis la veille, c'tait sa crainte,  lui qui connaissait le
pays et qui s'tait rendu compte de la marche des deux armes. 
cette heure encore, maintenant que la vaste plaine s'largissait
dans la radieuse lumire, ses regards se reportaient sur les
coteaux de la rive gauche, o, durant tout un jour et toute une
nuit, avait dfil un si noir fourmillement de troupes allemandes.
Du haut de Remilly, une batterie tirait. Une autre, dont on
commenait  recevoir les obus, avait pris position  Pont-Maugis,
au bord du fleuve. Il doubla son binocle, appliqua l'un des verres
sur l'autre, pour mieux fouiller les pentes boises; mais il ne
voyait que les petites fumes ples des pices, dont les hauteurs,
de minute en minute, se couronnaient: o donc se massait  prsent
le flot d'hommes qui avait coul l-bas? Au-dessus de Noyers et de
Frnois, sur la Marfe, il finit seulement par distinguer, 
l'angle d'un bois de pins, un groupe d'uniformes et de chevaux,
des officiers sans doute, quelque tat-major. Et la boucle de la
Meuse tait plus loin, barrant l'ouest, et il n'y avait, de ce
ct, d'autre voie de retraite sur Mzires qu'une troite route,
qui suivait le dfil de Saint-Albert, entre le fleuve et la fort
des Ardennes. Aussi, la veille, avait-il os parler de cette ligne
unique de retraite  un gnral, rencontr par hasard dans un
chemin creux de la valle de Givonne, et qu'il avait su ensuite
tre le gnral Ducrot, commandant le 1er corps. Si l'arme ne se
retirait pas tout de suite par cette route, si elle attendait que
les Prussiens vinssent lui couper le passage, aprs avoir travers
la Meuse  Donchery, elle allait srement tre immobilise,
accule  la frontire. Dj, le soir, il n'tait plus temps, on
affirmait que des uhlans occupaient le pont, un pont encore qu'on
n'avait pas fait sauter, faute, cette fois, d'avoir song 
apporter de la poudre. Et, dsesprment, Weiss se disait que le
flot d'hommes, le fourmillement noir devait tre dans la plaine de
Donchery, en marche vers le dfil de Saint-Albert, lanant son
avant-garde sur Saint-Menges et sur Floing, o il avait conduit la
veille Jean et Maurice. Dans l'clatant soleil, le clocher de
Floing lui apparaissait trs loin, comme une fine aiguille
blanche.

Puis,  l'est, il y avait l'autre branche de l'tau. S'il
apercevait, au nord, du plateau d'Illy  celui de Floing, la ligne
de bataille du 7e corps, mal soutenu par le 5e, qu'on avait plac
en rserve sous les remparts, il lui tait impossible de savoir ce
qui se passait  l'est, le long de la valle de la Givonne, o le
1er corps se trouvait rang, du bois de la Garenne au village de
Daigny. Mais le canon tonnait aussi de ce ct, la lutte devait
tre engage dans le bois Chevalier, en avant du village. Et son
inquitude venait de ce que des paysans avaient signal, ds la
veille, l'arrive des Prussiens  Francheval; de sorte que le
mouvement qui se produisait  l'ouest, par Donchery, avait lieu
galement  l'est, par Francheval, et que les mchoires de l'tau
russiraient  se rejoindre, l-bas, au nord, au calvaire d'Illy,
si la double marche d'enveloppement n'tait pas arrte. Il ne
savait rien en science militaire, il n'avait que son bon sens, et
il tremblait,  voir cet immense triangle dont la Meuse faisait un
des cts, et dont les deux autres taient reprsents, au nord,
par le 7e corps,  l'est, par le 1er, tandis que le 12e, au sud, 
Bazeilles, occupait l'angle extrme, tous les trois se tournant le
dos, attendant on ne savait pourquoi ni comment un ennemi qui
arrivait de toutes parts. Au milieu, comme au fond d'une basse-
fosse, la ville de Sedan tait l, arme de canons hors d'usage,
sans munitions et sans vivres.

-- Comprenez donc, disait Weiss, en rptant son geste, ses deux
bras largis et ses deux mains rejointes, a va tre comme a, si
vos gnraux n'y prennent pas garde... On vous amuse 
Bazeilles...

Mais il s'expliquait mal, confusment, et le lieutenant, qui ne
connaissait pas le pays, ne pouvait le comprendre. Aussi haussait-
il les paules, pris d'impatience, plein de ddain pour ce
bourgeois en paletot et en lunettes, qui voulait en savoir plus
long que le marchal. Irrit de l'entendre redire que l'attaque de
Bazeilles n'avait peut-tre d'autre but que de faire une diversion
et de cacher le plan vritable, il finit par s'crier:

-- Fichez-nous la paix!... Nous allons les flanquer  la Meuse,
vos Bavarois, et ils verront comment on nous amuse!

Depuis un instant, les tirailleurs ennemis semblaient s'tre
rapprochs, des balles arrivaient, avec un bruit mat, dans les
briques de la teinturerie; et, abrits derrire le petit mur de la
cour, les soldats maintenant ripostaient. C'tait,  chaque
seconde, une dtonation de chassepot, sche et claire.

-- Les flanquer  la Meuse, oui, sans doute! murmura Weiss, et
leur passer sur le ventre pour reprendre le chemin de Carignan, ce
serait trs bien!

Puis, s'adressant  Delaherche, qui s'tait cach derrire la
pompe, afin d'viter les balles:

-- N'importe, le vrai plan tait de filer hier soir sur Mzires;
et,  leur place, j'aimerais mieux tre l-bas... Enfin, il faut
se battre, puisque, dsormais, la retraite est impossible.

-- Venez-vous? demanda Delaherche, qui, malgr son ardente
curiosit, commenait  blmir. Si nous tardons encore, nous ne
pourrons plus rentrer  Sedan.

-- Oui, une minute, et je vous suis.

Malgr le danger, il se haussait, il s'enttait  vouloir se
rendre compte. Sur la droite, les prairies inondes par ordre du
gouverneur, le vaste lac qui s'tendait de Torcy  Balan,
protgeait la ville: une nappe immobile, d'un bleu dlicat au
soleil matinal. Mais l'eau cessait  l'entre de Bazeilles, et les
Bavarois s'taient en effet avancs, au travers des herbes,
profitant des moindres fosss, des moindres arbres. Ils pouvaient
tre  cinq cents mtres; et ce qui le frappait, c'tait la
lenteur de leurs mouvements, la patience avec laquelle ils
gagnaient du terrain, en s'exposant le moins possible. D'ailleurs,
une puissante artillerie les soutenait, l'air frais et pur
s'emplissait de sifflements d'obus. Il leva les yeux, il vit que
la batterie de Pont-Maugis n'tait pas la seule  tirer sur
Bazeilles: deux autres, installes  mi-cte du Liry, avaient
ouvert leur feu, battant le village, balayant mme au del les
terrains nus de la Moncelle, o taient les rserves du 12e corps,
et jusqu'aux pentes boises de Daigny, qu'une division du 1er
corps occupait. Toutes les crtes de la rive gauche, du reste,
s'enflammaient. Les canons semblaient pousser du sol, c'tait
comme une ceinture sans cesse allonge: une batterie  Noyers qui
tirait sur Balan, une batterie  Wadelincourt qui tirait sur
Sedan, une batterie  Frnois, en dessous de la Marfe, une
formidable batterie, dont les obus passaient par-dessus la ville,
pour aller clater parmi les troupes du 7e corps, sur le plateau
de Floing. Ces coteaux qu'il aimait, cette suite de mamelons qu'il
avait toujours crus l pour le plaisir de la vue, fermant au loin
la valle d'une verdure si gaie, Weiss ne les regardait plus
qu'avec une angoisse terrifie, devenus tout d'un coup
l'effrayante et gigantesque forteresse, en train d'craser les
inutiles fortifications de Sedan.

Une lgre chute de pltras lui fit lever la tte. C'tait une
balle qui venait d'corner sa maison, dont il apercevait la
faade, par-dessus le mur mitoyen. Il en fut trs contrari, il
gronda:

-- Est-ce qu'ils vont me la dmolir, ces brigands!

Mais, derrire lui, un autre petit bruit mou l'tonna. Et, comme
il se retournait, il vit un soldat, frapp en plein coeur, qui
tombait sur le dos. Les jambes eurent une courte convulsion, la
face resta jeune et tranquille, foudroye. C'tait le premier
mort, et il fut surtout boulevers par le fracas du chassepot,
rebondissant sur le pav de la cour.

-- Ah! non, je file, moi! Bgaya Delaherche. Si vous ne venez pas,
je file tout seul.

Le lieutenant, qu'ils nervaient, intervint.

-- Certainement, messieurs, vous feriez mieux de vous en aller...
Nous pouvons tre attaqus d'un moment  l'autre.

Alors, aprs avoir jet un regard vers les prs, o les Bavarois
gagnaient du terrain, Weiss se dcida  suivre Delaherche. Mais,
de l'autre ct, dans la rue, il voulut fermer sa maison  double
tour; et il rejoignait enfin son compagnon, lorsqu'un nouveau
spectacle les immobilisa tous les deux.

Au bout de la route,  trois cents mtres environ, la place de
l'glise tait en ce moment attaque par une forte colonne
Bavaroise, qui dbouchait du chemin de Douzy. Le rgiment
d'infanterie de marine charg de dfendre la place parut un
instant ralentir le feu, comme pour la laisser s'avancer. Puis,
tout d'un coup, quand elle fut masse bien en face, il y eut une
manoeuvre extraordinaire et imprvue: les soldats s'taient
rejets aux deux bords de la route, beaucoup se couchaient par
terre; et, dans le brusque espace qui s'ouvrait ainsi, les
mitrailleuses, mises en batterie  l'autre bout, vomirent une
grle de balles. La colonne ennemie en fut comme balaye. Les
soldats s'taient relevs d'un bond, couraient  la baonnette sur
les Bavarois pars, achevaient de les pousser et de les culbuter.
Deux fois, la manoeuvre recommena, avec le mme succs.  l'angle
d'une ruelle, dans une petite maison, trois femmes taient
restes; et, tranquillement,  une des fentres, elles riaient,
elles applaudissaient, l'air amus d'tre au spectacle.

-- Ah! fichtre! dit soudain Weiss, j'ai oubli de fermer la porte
de la cave et de prendre la clef... Attendez-moi, j'en ai pour une
minute.

Cette premire attaque semblait repousse, et Delaherche, que
l'envie de voir reprenait, avait moins de hte. Il tait debout
devant la teinturerie, il causait avec la concierge, sortie un
instant sur le seuil de la pice qu'elle occupait, au rez-de-
chausse.

-- Ma pauvre Franoise, vous devriez venir avec nous. Une femme
seule, c'est terrible, au milieu de ces abominations!

Elle leva ses bras tremblants.

-- Ah! Monsieur, bien sr que j'aurais fil, sans la maladie de
mon petit Auguste... Entrez donc, monsieur, vous le verrez.

Il n'entra pas, mais il allongea le cou et il hocha la tte, en
apercevant le gamin dans un lit trs blanc, la face empourpre de
fivre, et qui regardait fixement sa mre de ses yeux de flamme.

-- Eh bien! mais, reprit-il, pourquoi ne l'emportez-vous pas? Je
vous installerai  Sedan... Enveloppez-le dans une couverture
chaude et venez avec nous.

-- Oh! non, monsieur, ce n'est pas possible. Le mdecin a bien dit
que je le tuerais... Si encore son pauvre pre tait en vie! Mais
nous ne sommes plus que tous les deux, il faut que nous nous
conservions l'un pour l'autre... Et puis, ces Prussiens, ils ne
vont peut-tre pas faire du mal  une femme seule et  un enfant
malade.

Weiss,  cet instant, reparut, satisfait d'avoir tout barricad
chez lui.

-- L, pour entrer, il faudra casser tout... Maintenant, en route!
et a ne va gure tre commode, filons contre les maisons, si nous
voulons ne rien attraper.

En effet, l'ennemi devait prparer une nouvelle attaque, car la
fusillade redoublait et le sifflement des obus ne cessait plus.
Deux dj taient tombs sur la route,  une centaine de mtres;
un autre venait de s'enfoncer dans la terre molle du jardin
voisin, sans clater.

-- Ah! dites donc, Franoise, reprit-il, je veux l'embrasser,
votre petit Auguste... Mais il n'est pas si mal que a, encore une
couple de jours, et il sera hors de danger... Ayez bon courage,
surtout rentrez vite, ne montrez plus votre nez.

Les deux hommes, enfin, partaient.

-- Au revoir, Franoise.

-- Au revoir, messieurs.

Et,  cette seconde mme, il y eut un pouvantable fracas. C'tait
un obus qui, aprs avoir dmoli une chemine de la maison de
Weiss, tombait sur le trottoir, o il clata avec une telle
dtonation, que toutes les vitres voisines furent brises. Une
poussire paisse, une fume lourde empchrent d'abord de voir.
Puis, la faade reparut, ventre; et, l, sur le seuil, Franoise
tait jete en travers, morte, les reins casss, la tte broye,
une loque humaine, toute rouge, affreuse.

Weiss, furieusement, accourut. Il bgayait, il ne trouvait plus
que des jurons.

-- Nom de Dieu! nom de Dieu!

Oui, elle tait bien morte. Il s'tait baiss, il lui ttait les
mains; et, en se relevant, il rencontra le visage empourpr du
petit Auguste, qui avait soulev la tte pour regarder sa mre. Il
ne disait rien, il ne pleurait pas, il avait seulement ses grands
yeux de fivre largis dmesurment, devant cet effroyable corps
qu'il ne reconnaissait plus.

-- Nom de Dieu! put enfin crier Weiss, les voil maintenant qui
tuent les femmes!

Il s'tait remis debout, il montrait le poing aux Bavarois, dont
les casques commenaient  reparatre, du ct de l'glise. Et la
vue du toit de sa maison  moiti crev par la chute de la
chemine, acheva de le jeter dans une exaspration folle.

-- Sales bougres! vous tuez les femmes et vous dmolissez ma
maison!... Non, non! ce n'est pas possible, je ne peux pas m'en
aller comme a, je reste!

Il s'lana, revint d'un bond, avec le chassepot et les cartouches
du soldat mort. Pour les grandes occasions lorsqu'il voulait voir
trs clair, il avait toujours sur lui une paire de lunettes, qu'il
ne portait pas d'habitude, par une gne coquette et touchante, 
l'gard de sa jeune femme. D'une main prompte, il arracha le
binocle, le remplaa par les lunettes; et ce gros bourgeois en
paletot,  la bonne face ronde que la colre transfigurait,
presque comique et superbe d'hrosme, se mit  faire le coup de
feu, tirant dans le tas des Bavarois, au fond de la rue. Il avait
a dans le sang, disait-il, a le dmangeait d'en descendre
quelques-uns, depuis les rcits de 1814, dont on avait berc son
enfance, l-bas, en Alsace.

-- Ah! sales bougres, sales bougres!

Et il tirait toujours, si rapidement, que le canon de son
chassepot finissait par lui brler les doigts.

L'attaque s'annonait terrible. Du ct des prairies, la fusillade
avait cess. Matres d'un ruisseau troit, bord de peupliers et
de saules, les Bavarois s'apprtaient  donner l'assaut aux
maisons qui dfendaient la place de l'glise; et leurs tirailleurs
s'taient prudemment replis, le soleil seul dormait en nappe d'or
sur le droulement immense des herbes, que tachaient quelques
masses noires, les corps des soldats tus. Aussi le lieutenant
venait-il de quitter la cour de la teinturerie, en y laissant une
sentinelle, comprenant que, dsormais, le danger allait tre du
ct de la rue. Vivement, il rangea ses hommes le long du
trottoir, avec l'ordre, si l'ennemi s'emparait de la place, de se
barricader au premier tage du btiment, et de s'y dfendre,
jusqu' la dernire cartouche. Couchs par terre, abrits derrire
les bornes, profitant des moindres saillies, les hommes tiraient 
volont; et c'tait, le long de cette large voie, ensoleille et
dserte, un ouragan de plomb, des rayures de fume, comme une
averse de grle chasse par un grand vent. On vit une jeune fille
traverser la chausse d'une course perdue, sans tre atteinte.
Puis, un vieillard, un paysan vtu d'une blouse, qui s'obstinait 
faire rentrer son cheval  l'curie, reut une balle en plein
front, et d'un tel choc, qu'il en fut projet au milieu de la
route. La toiture de l'glise venait d'tre dfonce par la chute
d'un obus. Deux autres avaient incendi des maisons, qui
flambaient dans la lumire vive, avec des craquements de
charpente. Et cette misrable Franoise broye prs de son enfant
malade, ce paysan avec une balle dans le crne, ces dmolitions et
ces incendies achevaient d'exasprer les habitants qui avaient
mieux aim mourir l que de se sauver en Belgique. Des bourgeois,
des ouvriers, des gens en paletot et en bourgeron, tiraient
rageusement par les fentres.

-- Ah! les bandits! cria Weiss, ils ont fait le tour... Je les
voyais bien qui filaient le long du chemin de fer... Tenez! les
entendez-vous, l-bas,  gauche?

En effet, une fusillade venait d'clater, derrire le parc de
Montivilliers, dont les arbres bordaient la route. Si l'ennemi
s'emparait de ce parc, Bazeilles tait pris. Mais la violence mme
du feu prouvait que le commandant du 12e corps avait prvu le
mouvement et que le parc se trouvait dfendu.

-- Prenez donc garde, maladroit! cria le lieutenant, en forant
Weiss  se coller contre le mur, vous allez tre coup en deux!

Ce gros homme, si brave, avec ses lunettes, avait fini par
l'intresser, tout en le faisant sourire; et, comme il entendait
venir un obus, il l'avait fraternellement cart. Le projectile
tomba  une dizaine de pas, clata en les couvrant tous les deux
de mitraille. Le bourgeois restait debout, sans une gratignure,
tandis que le lieutenant avait eu les deux jambes brises.

-- Allons, bon! murmura-t-il, c'est moi qui ai mon compte!

Renvers sur le trottoir, il se fit adosser contre la porte, prs
de la femme qui gisait dj en travers du seuil. Et sa jeune
figure gardait son air nergique et ttu.

-- Ca ne fait rien, mes enfants, coutez-moi bien... Tirez  votre
aise, ne vous pressez pas. Je vous le dirai, quand il faudra
tomber sur eux  la baonnette.

Et il continua de les commander, la tte droite, surveillant au
loin l'ennemi. Une autre maison, en face, avait pris feu. Le
ptillement de la fusillade, les dtonations des obus dchiraient
l'air, qui s'emplissait de poussires et de fumes.

Des soldats culbutaient au coin de chaque ruelle, des morts, les
uns isols, les autres en tas, faisaient des taches sombres,
clabousses de rouge. Et, au-dessus du village, grandissait une
effrayante clameur, la menace de milliers d'hommes se ruant sur
quelques centaines de braves, rsolus  mourir.

Alors, Delaherche, qui n'avait cess d'appeler Weiss, demanda une
dernire fois:

-- Vous ne venez pas? ... Tant pis! je vous lche, adieu!

Il tait environ sept heures, et il avait trop tard. Tant qu'il
put marcher le long des maisons, il profita des portes, des bouts
de muraille, se collant dans les moindres encoignures,  chaque
dcharge. Jamais il ne se serait cru si jeune ni si agile,
tellement il s'allongeait avec des souplesses de couleuvre. Mais,
au bout de Bazeilles, lorsqu'il lui fallut suivre pendant prs de
trois cents mtres la route dserte et nue, que balayaient les
batteries du Liry, il se sentit grelotter, bien qu'il ft tremp
de sueur. Un moment encore, il s'avana courb en deux, dans un
foss. Puis, il prit sa course follement, il galopa droit devant
lui, les oreilles pleines de dtonations, pareilles  des coups de
tonnerre. Ses yeux brlaient, il croyait marcher dans des flammes.
Cela dura une ternit. Subitement, il aperut une petite maison,
sur la gauche; et il se prcipita, il s'abrita, la poitrine
soulage d'un poids norme. Du monde l'entourait, des hommes, des
chevaux. D'abord, il n'avait distingu personne. Ensuite, ce qu'il
vit l'tonna.

N'tait-ce point l'empereur, avec tout un tat-major? Il hsitait,
bien qu'il se vantt de le connatre, depuis qu'il avait failli
lui parler,  Baybel; puis, il resta bant. C'tait bien Napolon
III, qui lui apparaissait plus grand,  cheval, et les moustaches
si fortement cires, les joues si colores, qu'il le jugea tout de
suite rajeuni, fard comme un acteur. Srement, il s'tait fait
peindre, pour ne pas promener, parmi son arme, l'effroi de son
masque blme, dcompos par la souffrance, au nez aminci, aux yeux
troubles. Et, averti ds cinq heures qu'on se battait  Bazeilles,
il tait venu, de son air silencieux et morne de fantme, aux
chairs ravives de vermillon.

Une briqueterie tait l, offrant un refuge. De l'autre ct, une
pluie de balles en criblait les murs, et des obus,  chaque
seconde, s'abattaient sur la route. Toute l'escorte s'tait
arrte.

-- Sire, murmura une voix, il y a vraiment danger...

Mais l'empereur se tourna, commanda du geste  son tat-major de
se ranger dans l'troite ruelle qui longeait la briqueterie. L,
hommes et btes seraient cachs compltement.

-- En vrit, sire, c'est de la folie... Sire, nous vous en
supplions...

Il rpta simplement son geste, comme pour dire que l'apparition
d'un groupe d'uniformes, sur cette route nue, attirerait
certainement l'attention des batteries de la rive gauche. Et, tout
seul, il s'avana, au milieu des balles et des obus, sans hte, de
sa mme allure morne et indiffrente, allant  son destin. Sans
doute, il entendait derrire lui la voix implacable qui le jetait
en avant, la voix criant de Paris: marche! Marche! Meurs en hros
sur les cadavres entasss de ton peuple, frappe le monde entier
d'une admiration mue, pour que ton fils rgne! il marchait, il
poussait son cheval  petits pas. Pendant une centaine de mtres,
il marcha encore. Puis, il s'arrta, attendant la fin qu'il tait
venu chercher. Les balles sifflaient comme un vent d'quinoxe, un
obus avait clat, en le couvrant de terre. Il continua
d'attendre. Les crins de son cheval se hrissaient, toute sa peau
tremblait, dans un instinctif recul, devant la mort qui,  chaque
seconde, passait, sans vouloir de la bte ni de l'homme. Alors,
aprs cette attente infinie, l'empereur, avec son fatalisme
rsign, comprenant que son destin n'tait pas l, revint
tranquillement, comme s'il n'avait dsir que reconnatre l'exacte
position des batteries allemandes.

-- Sire, que de courage!... De grce, ne vous exposez plus...

Mais, d'un geste encore, il invita son tat-major  le suivre,
sans l'pargner cette fois, pas plus qu'il ne s'pargnait lui-
mme; et il monta vers la Moncelle,  travers champs, par les
terrains nus de la Rapaille. Un capitaine fut tu, deux chevaux
s'abattirent. Les rgiments du 12e corps, devant lesquels il
passait, le regardaient venir et disparatre comme un spectre,
sans un salut, sans une acclamation.

Delaherche avait assist  ces choses. Et il en frmissait,
surtout en pensant que, ds qu'il aurait quitt la briqueterie,
lui aussi allait se retrouver en plein sous les projectiles. Il
s'attardait, il coutait maintenant des officiers dmonts qui
taient rests l.

-- Je vous dis qu'il a t tu net, un obus qui l'a coup en deux.

-- Mais non, je l'ai vu emporter... Une simple blessure, un clat
dans la fesse...

--  quelle heure?

-- Vers six heures et demie, il y a une heure... L-haut, prs de
la Moncelle, dans un chemin creux...

-- Alors, il est rentr  Sedan?

-- Certainement, il est  Sedan.

De qui parlaient-ils donc? Brusquement, Delaherche comprit qu'ils
parlaient du marchal De Mac-Mahon, bless en allant aux avant-
postes. Le marchal bless! c'tait notre chance, comme avait dit
le lieutenant d'infanterie de marine. Et il rflchissait aux
consquences de l'accident, lorsque,  toutes brides, une
estafette passa, criant  un camarade qu'elle venait de
reconnatre:

-- Le gnral Ducrot est commandant en chef!... Toute l'arme va
se concentrer  Illy, pour battre en retraite sur Mzires!

Dj, l'estafette galopait au loin, entrait dans Bazeilles, sous
le redoublement du feu; tandis que Delaherche, effar des
nouvelles extraordinaires, ainsi apprises coup sur coup, menac de
se trouver pris dans la retraite des troupes, se dcidait et
courait de son ct jusqu' Balan, d'o il regagnait Sedan enfin,
sans trop de peine.

Dans Bazeilles, l'estafette galopait toujours, cherchant les chefs
pour leur donner les ordres. Et les nouvelles galopaient aussi, le
marchal De Mac-Mahon bless, le gnral Ducrot nomm commandant
en chef, toute l'arme se repliant sur Illy.

-- Quoi? Que dit-on? Cria Weiss, dj noir de poudre. Battre en
retraite sur Mzires  cette heure! Mais c'est insens, jamais on
ne passera!

Il se dsesprait, pris du remords d'avoir conseill cela, la
veille, justement  ce gnral Ducrot, investi maintenant du
commandement suprme. Certes, oui, la veille, il n'y avait pas
d'autre plan  suivre: la retraite, la retraite immdiate, par le
dfil Saint-Albert. Mais,  prsent, la route devait tre barre,
tout le fourmillement noir des Prussiens s'en tait all l-bas,
dans la plaine de Donchery. Et, folie pour folie, il n'y en avait
plus qu'une de dsespre et de brave, celle de jeter les Bavarois
 la Meuse et de passer sur eux pour reprendre le chemin de
Carignan.

Weiss, qui, d'un petit coup sec, remontait ses lunettes  chaque
seconde, expliquait la position au lieutenant, toujours assis
contre la porte, avec ses deux jambes coupes, trs ple et
agonisant du sang qu'il perdait.

-- Mon lieutenant, je vous assure que j'ai raison... Dites  vos
hommes de ne pas lcher. Vous voyez bien que nous sommes
victorieux. Encore un effort, et nous les flanquons  la Meuse!

En effet, la deuxime attaque des Bavarois venait d'tre
repousse. Les mitrailleuses avaient de nouveau balay la place de
l'glise, des entassements de cadavres y barraient le pav, au
grand soleil; et, de toutes les ruelles,  la baonnette, on
rejetait l'ennemi dans les prs, une dbandade, une fuite vers le
fleuve, qui se serait  coup sr change en droute, si des
troupes fraches avaient soutenu les marins, dj extnus et
dcims. D'autre part, dans le parc de Montivilliers, la fusillade
n'avanait gure, ce qui indiquait que, de ce ct aussi, des
renforts auraient dgag le bois.

-- Dites  vos hommes, mon lieutenant...  la baonnette!  la
baonnette!

D'une blancheur de cire, la voix mourante, le lieutenant eut
encore la force de murmurer:

-- Vous entendez, mes enfants,  la baonnette!

Et ce fut son dernier souffle, il expira, la face droite et ttue,
les yeux ouverts, regardant toujours la bataille. Des mouches dj
volaient et se posaient sur la tte broye de Franoise; tandis
que le petit Auguste, dans son lit, pris du dlire de la fivre,
appelait, demandait  boire, d'une voix basse et suppliante.

-- Mre, rveille-toi, relve-toi... J'ai soif, j'ai bien soif...

Mais les ordres taient formels, les officiers durent commander la
retraite, dsols de ne pouvoir tirer profit de l'avantage qu'ils
venaient de remporter. videmment, le gnral Ducrot, hant par la
crainte du mouvement tournant de l'ennemi, sacrifiait tout  la
tentative folle d'chapper  son treinte. La place de l'glise
fut vacue, les troupes se replirent de ruelle en ruelle,
bientt la route se vida. Des cris et des sanglots de femmes
s'levaient, des hommes juraient, brandissaient les poings, dans
la colre de se voir ainsi abandonns. Beaucoup s'enfermaient chez
eux, rsolus  s'y dfendre et  mourir.

-- Eh bien! moi, je ne fiche pas le camp! criait Weiss, hors de
lui. Non! j'aime mieux y laisser la peau... Qu'ils viennent donc
casser mes meubles et boire mon vin!

Plus rien n'existait que sa rage, cette fureur inextinguible de la
lutte,  l'ide que l'tranger entrerait chez lui, s'assoirait sur
sa chaise, boirait dans son verre. Cela soulevait tout son tre,
emportait son existence accoutume, sa femme, ses affaires, sa
prudence de petit bourgeois raisonnable. Et il s'enferma dans sa
maison, s'y barricada, y tourna comme une bte en cage, passant
d'une pice dans une autre, s'assurant que toutes les ouvertures
taient bien bouches. Il compta ses cartouches, il en avait
encore une quarantaine.

Puis, comme il allait donner un dernier coup d'oeil vers la Meuse,
pour s'assurer qu'aucune attaque n'tait  craindre par les
prairies, la vue des coteaux de la rive gauche l'arrta de nouveau
un instant. Des envolements de fume indiquaient nettement les
positions des batteries Prussiennes. Et, dominant la formidable
batterie de Frnois,  l'angle d'un petit bois de la Marfe, il
retrouva le groupe d'uniformes, plus nombreux, d'un tel clat au
grand soleil, qu'en mettant son binocle par-dessus ses lunettes,
il distinguait l'or des paulettes et des casques.

-- Sales bougres, sales bougres! rpta-t-il, le poing tendu.

L-haut, sur la Marfe, c'tait le roi Guillaume et son tat-
major. Ds sept heures, il tait venu de Vendresse, o il avait
couch, et il se trouvait l-haut,  l'abri de tout pril, ayant
devant lui la valle de la Meuse, le droulement sans bornes du
champ de bataille. L'immense plan en relief allait d'un bord du
ciel  l'autre; tandis que, debout sur la colline, comme du trne
rserv de cette gigantesque loge de gala, il regardait.

Au milieu, sur le fond sombre de la fort des Ardennes, drape 
l'horizon ainsi qu'un rideau d'antique verdure, Sedan se
dtachait, avec les lignes gomtriques de ses fortifications, que
les prs inonds et le fleuve noyaient au sud et  l'ouest. Dans
Bazeilles, des maisons flambaient dj, une poussire de bataille
embrumait le village. Puis,  l'est, de la Moncelle  Givonne, on
ne voyait, pareils  des lignes d'insectes, traversant les
chaumes, que quelques rgiments du 12e corps et du 1er, qui
disparaissaient par moments dans l'troit vallon, o les hameaux
taient cachs; et, en face, l'autre revers apparaissait, des
champs ples, que le bois Chevalier tachait de sa masse verte.
Mais surtout, au nord, le 7e corps tait bien en vue, occupant de
ses mouvants points noirs le plateau de Floing, une large bande de
terres rougetres qui descendait du petit bois de la Garenne aux
herbages du bord de l'eau. Au del, c'tait encore Floing, Saint-
Menges, Fleigneux, Illy, des villages perdus parmi la houle des
terrains, toute une rgion tourmente, coupe d'escarpements. Et
c'tait aussi,  gauche, la boucle de la Meuse, les eaux lentes,
d'argent neuf au clair soleil, enfermant la presqu'le d'Iges de
son vaste et paresseux dtour, barrant tout chemin vers Mzires,
ne laissant, entre la berge extrme et les inextricables forts,
que la porte unique du dfil de Saint-Albert.

Les cent mille hommes et les cinq cents canons de l'arme
Franaise taient l, entasss et traqus dans ce triangle; et,
lorsque le roi de Prusse se tournait vers l'ouest, il apercevait
une autre plaine, celle de Donchery, des champs vides
s'largissant vers Briancourt, Marancourt et Vrignes-Aux-Bois,
tout un infini de terres grises, poudroyant sous le ciel bleu; et,
lorsqu'il se tournait vers l'est, c'tait aussi, en face des
lignes Franaises si resserres, une immensit libre, un
pullulement de villages, Douzy et Carignan d'abord, ensuite en
remontant Rubcourt, Pourru-Aux-Bois, Francheval, Villers-Cernay,
jusqu' La Chapelle, prs de la frontire. Tout autour, la terre
lui appartenait, il poussait  son gr les deux cent cinquante
mille hommes et les huit cents canons de ses armes, il embrassait
d'un seul regard leur marche envahissante.

Dj, d'un ct, le XIe corps s'avanait sur Saint-Menges, tandis
que le Ve corps tait  Vrignes-Aux-Bois et que la division
wurtembergeoise attendait prs de Donchery; et, de l'autre ct,
si les arbres et les coteaux le gnaient, il devinait les
mouvements, il venait de voir le XIIe corps pntrer dans le bois
Chevalier, il savait que la garde devait avoir atteint Villers-
Cernay. C'taient les branches de l'tau, l'arme du prince royal
de Prusse  gauche, l'arme du prince royal de Saxe  droite, qui
s'ouvraient et montaient, d'un mouvement irrsistible, pendant que
les deux corps Bavarois se ruaient sur Bazeilles.

Aux pieds du roi Guillaume, de Remilly  Frnois, les batteries
presque ininterrompues tonnaient sans relche, couvrant d'obus la
Moncelle et Daigny, allant, par-dessus la ville de Sedan, balayer
les plateaux du nord. Et il n'tait gure plus de huit heures, et
il attendait l'invitable rsultat de la bataille, les yeux sur
l'chiquier gant, occup  mener cette poussire d'hommes,
l'enragement de ces quelques points noirs, perdus au milieu de
l'ternelle et souriante nature.




II


Sur le plateau de Floing, au petit jour, dans le brouillard pais,
le clairon Gaude sonna la diane, de tout son souffle. Mais l'air
tait si noy d'eau, que la sonnerie joyeuse s'touffait. Et les
hommes de la compagnie, qui n'avaient pas mme eu le courage de
dresser les tentes, rouls dans les toiles, couchs dans la boue,
ne s'veillaient pas, pareils dj  des cadavres, avec leurs
faces blmes, durcies de fatigue et de sommeil. Il fallut les
secouer un  un, les tirer de ce nant; et ils se soulevaient
comme des ressuscits, livides, les yeux pleins de la terreur de
vivre.

Jean avait rveill Maurice.

-- Quoi donc? O sommes-nous?

Effar, il regardait, n'apercevait que cette mer grise, o
flottaient les ombres de ses camarades. On ne distinguait rien, 
vingt mtres devant soi. Toute orientation se trouvait perdue, il
n'aurait pas t capable de dire de quel ct tait Sedan. Mais, 
ce moment, le canon, quelque part, trs loin, frappa son oreille.

-- Ah! oui, c'est pour aujourd'hui, on se bat... Tant mieux! On va
donc en finir!

Des voix, autour de lui, disaient de mme; et c'tait une sombre
satisfaction, le besoin de s'vader de ce cauchemar, de les voir
enfin, ces Prussiens, qu'on tait venu chercher, et devant
lesquels on fuyait depuis tant de mortelles heures! On allait donc
leur envoyer des coups de fusil, s'allger de ces cartouches qu'on
avait apportes de si loin, sans en brler une seule! Cette fois,
tous le sentaient, c'tait l'invitable bataille.

Mais le canon de Bazeilles tonnait plus haut, et Jean, debout,
coutait.

-- O tire-t-on?

-- Ma foi, rpondit Maurice, a m'a l'air d'tre vers la Meuse...
Seulement, le diable m'emporte si je me doute o je suis.

-- coute, mon petit, dit alors le caporal, tu ne vas pas me
quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas
attraper de mauvais coups... Moi, j'ai dj vu a, j'ouvrirai
l'oeil pour toi et pour moi.

L'escouade, cependant, commenait  grogner, fche de ne pouvoir
se mettre sur l'estomac quelque chose de chaud. Pas possible
d'allumer du feu, sans bois sec, et avec un sale temps pareil! Au
moment mme o s'engageait la bataille, la question du ventre
revenait, imprieuse, dcisive. Des hros peut-tre, mais des
ventres avant tout. Manger, c'tait l'unique affaire; et avec quel
amour on cumait le pot, les jours de bonne soupe! Et quelles
colres d'enfants et de sauvages, quand le pain manquait!

-- Lorsqu'on ne mange pas, on ne se bat pas, dclara Chouteau. Du
tonnerre de Dieu, si je risque ma peau aujourd'hui!

Le rvolutionnaire revenait chez ce grand diable de peintre en
btiments, beau parleur de Montmartre, thoricien de cabaret,
gtant les quelques ides justes, attrapes  et l, dans le plus
effroyable mlange d'neries et de mensonges.

-- D'ailleurs, continua-t-il, est-ce qu'on ne s'est pas foutu de
nous,  nous raconter que les Prussiens crevaient de faim et de
maladie, qu'ils n'avaient mme plus de chemises et qu'on les
rencontrait sur les routes, sales, en guenilles comme des pauvres?

Loubet se mit  rire, de son air de gamin de Paris, qui avait
roul au travers de tous les petits mtiers des halles.

-- Ah! ouiche! C'est nous autres qui claquons de misre, et  qui
on donnerait un sou, quand nous passons avec nos godillots crevs
et nos frusques de chienlits... Et leurs grandes victoires donc!
Encore de jolis farceurs, lorsqu'ils nous racontaient qu'on venait
de faire Bismarck prisonnier et qu'on avait culbut toute une
arme dans une carrire... Non, ce qu'ils se sont foutus de nous!

Pache et Lapoulle, qui coutaient, serraient les poings, en
hochant furieusement la tte. D'autres, aussi, se fchaient, car
l'effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par
tre dsastreux. Toute confiance tait morte, on ne croyait plus 
rien. L'imagination de ces grands enfants, si fertile d'abord en
esprances extraordinaires, tombait maintenant  des cauchemars
fous.

-- Pardi! ce n'est pas malin, reprit Chouteau, a s'explique,
puisque nous sommes vendus... Vous le savez bien tous.

La simplicit paysanne de Lapoulle s'exasprait chaque fois  ce
mot.

-- Oh! vendus, faut-il qu'il y ait des gens canailles!

-- Vendus, comme Judas a vendu son matre, murmura Pache, que
hantaient ses souvenirs d'histoire sainte.

Chouteau triomphait.

-- C'est bien simple, mon Dieu! On sait les chiffres... Mac-Mahon
a reu trois millions, et les autres gnraux chacun un million,
pour nous amener ici... Ca s'est fait  Paris, le printemps
dernier; et, cette nuit, ils ont tir une fuse, histoire de dire
que c'tait prt, et qu'on pouvait venir nous prendre.

Maurice fut rvolt par la stupidit de l'invention. Autrefois,
Chouteau l'avait amus, presque conquis, grce  sa verve
faubourienne. Mais,  prsent, il ne tolrait plus ce
pervertisseur, ce mauvais ouvrier qui crachait sur toutes les
besognes, afin d'en dgoter les autres.

-- Pourquoi dites-vous des absurdits pareilles? cria-t-il. Vous
savez bien que ce n'est pas vrai.

-- Comment, pas vrai? ... Alors, maintenant, c'est pas vrai que
nous sommes vendus? ... Ah! dis donc, toi l'aristo! est-ce que tu
en es, de la bande  ces sales cochons de tratres?

Il s'avanait, menaant.

-- Tu sais, faudrait le dire, monsieur le bourgeois, parce que,
sans attendre ton ami Bismarck, on te ferait tout de suite ton
affaire.

Les autres, de mme, commenaient  gronder, et Jean crut devoir
intervenir.

-- Silence donc! je mets au rapport le premier qui bouge!

Mais Chouteau, ricanant, le hua. Il s'en fichait pas mal de son
rapport! Il se battrait ou il ne se battrait pas,  son ide; et
il ne fallait plus qu'on l'embtt, parce qu'il n'avait pas des
cartouches que pour les Prussiens.  prsent que la bataille tait
commence, le peu de discipline, maintenue par la peur,
s'effondrait: Qu'est-ce qu'on pouvait lui faire? Il filerait, ds
qu'il en aurait assez. Et il fut grossier, excitant les autres
contre le caporal, qui les laissait mourir de faim. Oui, c'tait
sa faute, si l'escouade n'avait rien mang depuis trois jours,
tandis que les camarades avaient eu de la soupe et de la viande.
Mais monsieur tait all se goberger avec l'aristo chez des
filles. On les avait bien vus,  Sedan.

-- Tu as boulott l'argent de l'escouade, ose donc dire le
contraire, bougre de fricoteur!

Du coup, les choses se gtrent. Lapoulle serrait les poings, et
Pache, malgr sa douceur, affol par la faim, voulait qu'on
s'expliqut. Le plus raisonnable fut encore Loubet, qui se mit 
rire, de son air avis, en disant que c'tait bte de se manger
entre Franais, lorsque les Prussiens taient l. Lui, n'tait pas
pour les querelles, ni  coups de poing, ni  coups de fusil; et,
faisant allusion aux quelques centaines de francs qu'il avait
touches, comme remplaant militaire, il ajouta:

-- Vrai! s'ils croient que ma peau ne vaut pas plus cher que
a!... Je vais leur en donner pour leur argent.

Mais Maurice et Jean, irrits de cette agression imbcile,
rpondaient violemment, se disculpaient, lorsqu'une voix forte
sortit du brouillard.

-- Quoi donc? quoi donc? quels sont les sales pierrots qui se
disputent?

Et le lieutenant Rochas parut, avec son kpi jauni par les pluies,
sa capote o manquaient des boutons, toute sa maigre et
dgingande personne dans un pitoyable tat d'abandon et de
misre. Il n'en tait pas moins d'une crnerie victorieuse, les
yeux tincelants, les moustaches hrisses.

-- Mon lieutenant, rpondit Jean hors de lui, ce sont ces hommes
qui crient comme a que nous sommes vendus... Oui, nos gnraux
nous auraient vendus...

Dans le crne troit de Rochas, cette ide de trahison n'tait pas
loin de paratre naturelle, car elle expliquait les dfaites qu'il
ne pouvait admettre.

-- Eh bien! qu'est-ce que a leur fout d'tre vendus? ... Est-ce
que a les regarde? ... Ca n'empche pas que les Prussiens sont l
et que nous allons leur allonger une de ces racles dont on se
souvient.

Au loin, derrire l'pais rideau de brume, le canon de Bazeilles
ne cessait point. Et, d'un grand geste, il tendit les bras.

-- Hein! cette fois, a y est!... On va donc les reconduire chez
eux,  coups de crosse!

Tout, pour lui, depuis qu'il entendait la canonnade, se trouvait
effac: les lenteurs, les incertitudes de la marche, la
dmoralisation des troupes, le dsastre de Beaumont, l'agonie
dernire de la retraite force sur Sedan. Puisqu'on se battait,
est-ce que la victoire n'tait pas certaine? Il n'avait rien
appris ni rien oubli, il gardait son mpris fanfaron de l'ennemi,
son ignorance absolue des conditions nouvelles de la guerre, son
obstine certitude qu'un vieux soldat d'Afrique, de Crime et
d'Italie ne pouvait pas tre battu. Ce serait vraiment trop drle,
de commencer  son ge!

Un rire brusque lui fendit les mchoires. Il eut une de ces
tendresses de brave homme qui le faisaient adorer de ses soldats,
malgr les bourrades qu'il leur distribuait parfois.

-- coutez, mes enfants, au lieu de vous disputer, a vaudra mieux
de boire la goutte... Oui, je vas vous payer la goutte, vous la
boirez  ma sant.

Et, d'une poche profonde de sa capote, il tira une bouteille
d'eau-de-vie, en ajoutant, de son air triomphal, que c'tait un
cadeau d'une dame. La veille, en effet, on l'avait vu, attabl au
fond d'un cabaret de Floing, trs entreprenant  l'gard de la
servante, qu'il tenait sur ses genoux. Maintenant, les soldats
riaient de bon coeur, tendaient leurs gamelles, dans lesquelles il
versait lui-mme, gaiement.

-- Mes enfants, il faut boire  vos bonnes amies, si vous en avez,
et il faut boire  la gloire de la France... Je ne connais que a,
vive la joie!

-- C'est bien vrai, mon lieutenant,  votre sant et  la sant de
tout le monde!

Tous burent, rconcilis, rchauffs. Ce fut trs gentil, cette
goutte, dans le petit froid du matin, au moment de marcher 
l'ennemi. Et Maurice la sentit qui descendait dans ses veines, en
lui rendant la chaleur et la demi-ivresse de l'illusion. Pourquoi
ne battrait-on pas les Prussiens? Est-ce que les batailles ne
rservaient pas leurs surprises, des revirements inattendus dont
l'histoire gardait l'tonnement? Ce diable d'homme ajoutait que
Bazaine tait en marche, qu'on l'attendait avant le soir: oh! Un
renseignement sr, qu'il tenait de l'aide de camp d'un gnral;
et, bien qu'il montrt la Belgique, pour indiquer la route par
laquelle arrivait Bazaine, Maurice s'abandonna  une de ces crises
d'espoir, sans lesquelles il ne pouvait vivre. Peut-tre enfin
tait-ce la revanche.

-- Qu'est-ce que nous attendons, mon lieutenant? se permit-il de
demander. On ne marche donc pas!

Rochas eut un geste, comme pour dire qu'il n'avait pas d'ordre.
Puis, aprs un silence:

-- Quelqu'un a-t-il vu le capitaine?

Personne ne rpondit. Jean se souvenait de l'avoir vu, dans la
nuit, s'loigner du ct de Sedan; mais un soldat prudent ne doit
jamais voir un chef, en dehors du service. Il se taisait, lorsque,
en se retournant, il aperut une ombre, qui revenait le long de la
haie.

-- Le voici, dit-il.

C'tait, en effet, le capitaine Beaudoin. Il les tonna tous par
la correction de sa tenue, son uniforme bross, ses chaussures
cires, qui contrastaient si violemment avec le pitoyable tat du
lieutenant. Et il y avait en outre une coquetterie, comme des
soins galants, dans ses mains blanches et la frisure de ses
moustaches, un vague parfum de lilas de Perse qui sentait le
cabinet de toilette bien install de jolie femme.

-- Tiens! Ricana Loubet, le capitaine a donc retrouv ses bagages!

Mais personne ne sourit, car on le savait peu commode. Il tait
excr, tenant ses hommes  l'cart. Un pte-sec, selon le mot de
Rochas.

Depuis les premires dfaites, il avait l'air absolument choqu;
et le dsastre que tous prvoyaient lui semblait surtout
inconvenant. Bonapartiste convaincu, promis au plus bel
avancement, appuy par plusieurs salons, il sentait sa fortune
choir dans toute cette boue. On racontait qu'il avait une trs
jolie voix de tnor,  laquelle il devait beaucoup dj. Pas
inintelligent d'ailleurs, bien que ne sachant rien de son mtier,
uniquement dsireux de plaire, et trs brave, quand il le fallait,
sans excs de zle.

-- Quel brouillard! dit-il simplement, soulag de retrouver sa
compagnie, qu'il cherchait depuis une demi-heure, avec la crainte
de s'tre perdu.

Tout de suite, un ordre tant enfin arriv, le bataillon se porta
en avant. De nouveaux flots de brume devaient monter de la Meuse,
car on marchait presque  ttons, au milieu d'une sorte de rose
blanchtre qui tombait en pluie fine. Et Maurice eut alors une
vision qui le frappa, celle du colonel De Vineuil, surgissant tout
d'un coup, immobile sur son cheval,  l'angle de deux routes, lui
trs grand, trs ple, tel qu'un marbre de la dsesprance, la
bte frissonnante au froid du matin, les naseaux ouverts, tourns
l-bas, vers le canon. Mais, surtout,  dix pas en arrire,
flottait le drapeau du rgiment, que le sous-lieutenant de service
tenait, sorti dj de son fourreau, et qui, dans la blancheur
molle et mouvante des vapeurs, semblait en plein ciel de rve, une
apparition de gloire, tremblante, prs de s'vanouir. L'aigle
dore tait trempe d'eau, tandis que la soie des trois couleurs,
o se trouvaient brods des noms de victoire, plissait, enfume,
troue d'anciennes blessures; et il n'y avait gure que la croix
d'honneur, attache  la cravate, qui mt dans tout cet effacement
l'clat vif de ses branches d'mail.

Le drapeau, le colonel disparurent, noys sous une nouvelle vague,
et le bataillon avanait toujours, sans savoir o, comme dans une
ouate humide. On avait descendu une pente, on remontait maintenant
par un chemin troit. Puis, le cri de halte retentit. Et l'on
resta l, l'arme au pied, les paules alourdies par le sac, avec
dfense de bouger. On devait se trouver sur un plateau; mais
impossible encore de voir  vingt pas, on ne distinguait
absolument rien. Il tait sept heures, le canon semblait s'tre
rapproch, de nouvelles batteries tiraient de l'autre ct de
Sedan, de plus en plus voisines.

-- Oh! Moi, dit brusquement le sergent Sapin  Jean et  Maurice,
je serai tu aujourd'hui.

Il n'avait pas ouvert la bouche depuis le rveil, l'air enfonc
dans une rverie, avec sa grle figure aux grands beaux yeux et au
petit nez pinc.

-- En voil une ide! se rcria Jean, est-ce qu'on peut dire ce
qu'on attrapera? ... Vous savez, il n'y en a pour personne, et il
y en a pour tout le monde.

Mais le sergent hocha la tte, dans un branle d'absolue certitude.

-- Oh! Moi, c'est comme si c'tait fait... Je serai tu
aujourd'hui.

Des ttes se tournrent, on lui demanda s'il avait vu a en rve.
Non, il n'avait rien rv; seulement, il le sentait, c'tait l.

-- Et a m'embte tout de mme, parce que j'allais me marier, en
rentrant chez moi.

Ses yeux de nouveau vacillrent, il revoyait sa vie. Fils de
petits piciers de Lyon, gt par sa mre qu'il avait perdue,
n'ayant pu s'entendre avec son pre, il tait rest au rgiment,
dgot de tout, sans vouloir se laisser racheter; et puis,
pendant un cong, il s'tait mis d'accord avec une de ses
cousines, se reprenant  l'existence, faisant ensemble l'heureux
projet de tenir un commerce, grce aux quelques sous qu'elle
devait apporter. Il avait de l'instruction, l'criture,
l'orthographe, le calcul. Depuis un an, il ne vivait plus que pour
la joie de cet avenir.

Il eut un frisson, se secoua pour sortir de son ide fixe, en
rptant d'un air calme:

-- Oui, c'est embtant, je serai tu aujourd'hui.

Personne ne parlait plus, l'attente continua. On ne savait mme
pas si l'on tournait le dos ou la face  l'ennemi. Des bruits
vagues, par moments, venaient de l'inconnu du brouillard:
grondements de roues, pitinements de foule, trots lointains de
chevaux. C'taient les mouvements de troupes que la brume cachait,
toute l'volution du 7e corps en train de prendre ses positions de
combat. Mais, depuis un instant, il semblait que les vapeurs
devinssent plus lgres. Des lambeaux s'enlevaient comme des
mousselines, des coins d'horizon se dcouvraient, troubles encore,
d'un bleu morne d'eau profonde. Et ce fut, dans une de ces
claircies, qu'on vit dfiler, tels qu'une chevauche de fantmes,
les rgiments de chasseurs d'Afrique qui faisaient partie de la
division Margueritte. Raides sur la selle, avec leurs vestes
d'ordonnance, leurs larges ceintures rouges, ils poussaient leurs
chevaux, des btes minces,  moiti disparues sous la complication
du paquetage. Aprs un escadron, un autre escadron; et tous,
sortis de l'incertain, rentraient dans l'incertain, avaient l'air
de se fondre sous la pluie fine. Sans doute, ils gnaient, on les
emmenait plus loin, ne sachant qu'en faire, ainsi que cela
arrivait depuis le commencement de la campagne.  peine les avait-
on employs comme claireurs, et, ds que le combat s'engageait,
on les promenait de vallon en vallon, prcieux et inutiles.

Maurice regardait, en songeant  Prosper.

-- Tiens! murmura-t-il, c'est peut-tre lui, l-bas.

-- Qui donc? demanda Jean.

-- Ce garon de Remilly, tu sais bien, dont nous avons rencontr
le frre  Oches.

Mais les chasseurs taient passs, et il y eut encore un brusque
galop, un tat-major qui dvalait par le chemin en pente. Cette
fois, Jean avait reconnu leur gnral de brigade, Bourgain-
Desfeuilles, le bras agit dans un geste violent. Il avait donc
daign quitter enfin l'htel de la Croix-D'or; et sa mauvaise
humeur disait assez son ennui de s'tre lev si tt, dans des
conditions d'installation et de nourriture dplorables.

Sa voix tonnante arriva, distincte.

-- Eh! Nom de Dieu! La Moselle ou la Meuse, l'eau qui est l,
enfin!

Le brouillard, pourtant, se levait. Ce fut soudain, comme 
Bazeilles, le droulement d'un dcor, derrire le flottant rideau
qui remontait avec lenteur vers les frises. Un clair ruissellement
de soleil tombait du ciel bleu. Et tout de suite Maurice reconnut
l'endroit o ils attendaient.

-- Ah! dit-il  Jean, nous sommes sur le plateau de l'Algrie...
Tu vois, de l'autre ct du vallon, en face de nous, ce village,
c'est Floing; et l-bas, c'est Saint-Menges; et, plus loin encore,
c'est Fleigneux... Puis, tout au fond, dans la fort des Ardennes,
ces arbres maigres sur l'horizon, c'est la frontire...

Il continua, la main tendue. Le plateau de l'Algrie, une bande de
terre rougetre, longue de trois kilomtres, descendait en pente
douce du bois de la Garenne  la Meuse, dont des prairies le
sparaient. C'tait l que le gnral Douay avait rang le 7e
corps, dsespr de n'avoir pas assez d'hommes pour dfendre une
ligne si dveloppe et pour se relier solidement au 1er corps, qui
occupait, perpendiculairement  lui, le vallon de la Givonne, du
bois de la Garenne  Daigny.

-- Hein? est-ce grand, est-ce grand!

Et Maurice, se retournant, faisait de la main le tour de
l'horizon. Du plateau de l'Algrie, tout le champ de bataille se
droulait, immense, vers le sud et vers l'ouest: d'abord, Sedan,
dont on voyait la citadelle, dominant les toits; puis, Balan et
Bazeilles, dans une fume trouble qui persistait; puis, au fond,
les coteaux de la rive gauche, le Liry, la Marfe, la Croix-Piau.
Mais c'tait surtout vers l'ouest, vers Donchery, que s'tendait
la vue. La boucle de la Meuse enserrait la presqu'le d'Iges d'un
ruban ple; et, l, on se rendait parfaitement compte de l'troite
route de Saint-Albert, qui filait entre la berge et un coteau
escarp, couronn plus loin par le petit bois du Seugnon, une
queue des bois de la Falizette. En haut de la cte, au carrefour
de la Maison-Rouge, dbouchait la route de Vrignes-Aux-Bois et de
Donchery.

-- Vois-tu, par l, nous pourrions nous replier sur Mzires.

Mais,  cette minute mme, un premier coup de canon partit de
Saint-Menges. Dans les fonds, tranaient encore des lambeaux de
brouillard, et rien n'apparaissait, qu'une masse confuse, en
marche dans le dfil de Saint-Albert.

-- Ah! les voici, reprit Maurice qui baissa instinctivement la
voix, sans nommer les Prussiens. Nous sommes coups, c'est fichu!

Il n'tait pas huit heures. Le canon, qui redoublait du ct de
Bazeilles, se faisait aussi entendre  l'est, dans le vallon de la
Givonne, qu'on ne pouvait voir: c'tait le moment o l'arme du
prince royal de Saxe, au sortir du bois Chevalier, abordait le 1er
corps, en avant de Daigny. Et, maintenant que le XIe corps
Prussien, en marche vers Floing, ouvrait le feu sur les troupes du
gnral Douay, la bataille se trouvait engage de toutes parts, du
sud au nord, sur cet immense primtre de plusieurs lieues.

Maurice venait d'avoir conscience de l'irrparable faute qu'on
avait commise, en ne se retirant pas sur Mzires, pendant la
nuit. Mais, pour lui, les consquences restaient confuses. Seul,
un sourd instinct du danger lui faisait regarder avec inquitude
les hauteurs voisines, qui dominaient le plateau de l'Algrie. Si
l'on n'avait pas eu le temps de battre en retraite, pourquoi ne
s'tait-on pas dcid  occuper ces hauteurs, en s'adossant contre
la frontire, quitte  passer en Belgique, dans le cas o l'on
serait culbut? Deux points surtout semblaient menaants, le
mamelon du Hattoy, au-dessus de Floing,  gauche, et le calvaire
d'Illy, une croix de pierre entre deux tilleuls,  droite. La
veille, le gnral Douay avait fait occuper le Hattoy par un
rgiment, qui, ds le petit jour, s'tait repli, trop en l'air.
Quant au calvaire d'Illy, il devait tre dfendu par l'aile gauche
du 1er corps. Les terres s'tendaient entre Sedan et la fort des
Ardennes, vastes et nues, profondment vallonnes; et la clef de
la position tait visiblement l, au pied de cette croix et de ces
deux tilleuls, d'o l'on balayait toute la contre environnante.

Trois autres coups de canon retentirent. Puis, ce fut toute une
salve. Cette fois, on avait vu une fume monter d'un petit coteau,
 gauche de Saint-Menges.

-- Allons, dit Jean, c'est notre tour.

Pourtant, rien n'arrivait. Les hommes, toujours immobiles, l'arme
au pied, n'avaient d'autre amusement que de regarder la belle
ordonnance de la deuxime division, range devant Floing, et dont
la gauche, place en potence, tait tourne vers la Meuse, pour
parer  une attaque de ce ct. Vers l'est, se dployait la
troisime division, jusqu'au bois de la Garenne, en dessous
d'Illy, tandis que la premire, trs entame  Beaumont, se
trouvait en seconde ligne. Pendant la nuit, le gnie avait
travaill  des ouvrages de dfense. Mme, sous le feu commenant
des Prussiens, on creusait encore des tranches-Abris, on levait
des paulements.

Mais une fusillade clata, dans le bas de Floing, tout de suite
teinte du reste, et la compagnie du capitaine Beaudoin reut
l'ordre de se reporter de trois cents mtres en arrire. On
arrivait dans un vaste carr de choux, lorsque le capitaine cria,
de sa voix brve:

-- Tous les hommes par terre!

Il fallut se coucher. Les choux taient tremps d'une abondante
rose, leurs paisses feuilles d'or vert retenaient des gouttes,
d'une puret et d'un clat de gros brillants.

-- La hausse  quatre cents mtres, cria de nouveau le capitaine.

Alors, Maurice appuya le canon de son chassepot sur un chou qu'il
avait devant lui. Mais on ne voyait plus rien, ainsi au ras du
sol: des terrains s'tendaient, confus, coups de verdures. Et il
poussa le coude de Jean, allong  sa droite, en demandant ce
qu'on fichait l. Jean, expriment, lui montra, sur un tertre
voisin, une batterie qu'on tait en train d'tablir. videmment,
on les avait posts  cette place pour soutenir cette batterie.
Pris de curiosit, Maurice se releva, dsireux de savoir si Honor
n'en tait pas, avec sa pice; mais l'artillerie de rserve se
trouvait en arrire,  l'abri d'un bouquet d'arbres.

-- Nom de Dieu! hurla Rochas, voulez-vous bien vous coucher!

Et Maurice n'tait pas allong de nouveau, qu'un obus passa en
sifflant.  partir de ce moment, ils ne cessrent plus. Le tir ne
se rgla qu'avec lenteur, les premiers allrent tomber bien au
del de la batterie, qui, elle aussi, commenait  tirer.

En outre, beaucoup de projectiles n'clataient pas, amortis dans
la terre molle; et ce furent d'abord des plaisanteries sans fin
sur la maladresse de ces sacrs mangeurs de choucroute.

-- Ah bien! dit Loubet, il est rat, leur feu d'artifice!

-- Pour sr qu'ils ont piss dessus! Ajouta Chouteau, en ricanant.

Le lieutenant Rochas lui-mme s'en mla.

-- Quand je vous disais que ces jean-Foutre ne sont pas mme
capables de pointer un canon!

Mais un obus clata  dix mtres, couvrant la compagnie de terre.
Et, bien que Loubet ft la blague de crier aux camarades de
prendre leurs brosses dans les sacs, Chouteau plissant se tut. Il
n'avait jamais vu le feu, ni Pache, ni Lapoulle non plus
d'ailleurs, personne de l'escouade, except Jean. Les paupires
battaient sur les yeux un peu troubles, les voix se faisaient
grles, comme trangles au passage. Assez matre de lui, Maurice
s'efforait de s'tudier: il n'avait pas encore peur, car il ne se
croyait pas en danger; et il n'prouvait,  l'pigastre, qu'une
sensation de malaise, tandis que sa tte se vidait, incapable de
lier deux ides l'une  l'autre. Cependant, son espoir grandissait
plutt, ainsi qu'une ivresse, depuis qu'il s'tait merveill du
bel ordre des troupes. Il en tait  ne plus douter de la
victoire, si l'on pouvait aborder l'ennemi  la baonnette.

-- Tiens! murmura-t-il, c'est plein de mouches.

 trois reprises dj, il avait entendu comme un vol d'abeilles.

-- Mais non, dit Jean, en riant, ce sont des balles.

D'autres lgers bourdonnements d'ailes passrent. Toute l'escouade
tournait la tte, s'intressait. C'tait irrsistible, les hommes
renversaient le cou, ne pouvaient rester en place.

-- coute, recommanda Loubet  Lapoulle, en s'amusant de sa
simplicit, quand tu vois arriver une balle, tu n'as qu' mettre,
comme a, un doigt devant ton nez: a coupe l'air, la balle passe
 droite ou  gauche.

-- Mais je ne les vois pas, dit Lapoulle.

Un rire formidable clata autour de lui.

-- Oh! Le malin, il ne les voit pas!... Ouvre donc tes quinquets,
imbcile!... Tiens! en voici une, tiens! en voici une autre... Tu
ne l'as pas vue, celle-l? elle tait verte.

Et Lapoulle carquillait les yeux, mettait un doigt devant son
nez, pendant que Pache, ttant le scapulaire qu'il portait,
l'aurait voulu tendre, pour s'en faire une cuirasse sur toute la
poitrine.

Rochas, qui tait rest debout, s'cria, de sa voix goguenarde:

-- Mes enfants, les obus, on ne vous dfend pas de les saluer.
Quant aux balles, c'est inutile, il y en a trop!

 ce moment, un clat d'obus vint fracasser la tte d'un soldat,
au premier rang. Il n'y eut pas mme de cri: un jet de sang et de
cervelle, et ce fut tout.

-- Pauvre bougre! dit simplement le sergent Sapin, trs calme et
trs ple.  un autre!

Mais on ne s'entendait plus, Maurice souffrait surtout de
l'effroyable vacarme. La batterie voisine tirait sans relche,
d'un grondement continu dont la terre tremblait; et les
mitrailleuses, plus encore, dchiraient l'air, intolrables. Est-
ce qu'on allait rester ainsi longtemps, couchs au milieu des
choux? On ne voyait toujours rien, on ne savait rien. Impossible
d'avoir la moindre ide de la bataille: tait-ce mme une vraie,
une grande bataille? Au-dessus de la ligne rase des champs,
Maurice ne reconnaissait que le sommet arrondi et bois du Hattoy,
trs loin, dsert encore. D'ailleurs,  l'horizon, pas un Prussien
ne se montrait. Seules, des fumes s'levaient, flottaient un
instant dans le soleil. Et, comme il tournait la tte, il fut trs
surpris d'apercevoir, au fond d'un vallon cart, protg par des
pentes rudes, un paysan qui labourait sans hte, poussant sa
charrue attele d'un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour?
Ce n'tait pas parce qu'on se battait, que le bl cesserait de
crotre et le monde de vivre.

Dvor d'impatience, Maurice se mit debout. Dans un regard, il
revit les batteries de Saint-Menges qui les canonnaient,
couronnes de vapeurs fauves, et il revit surtout, venant de
Saint-Albert, le chemin noir de Prussiens, un pullulement
indistinct de horde envahissante. Dj, Jean le saisissait aux
jambes, le ramenait violemment par terre.

-- Es-tu fou? tu vas y rester!

Et, de son ct, Rochas jurait.

-- Voulez-vous bien vous coucher! Qui est-ce qui m'a fichu des
gaillards qui se font tuer, quand ils n'en ont pas l'ordre!

-- Mon lieutenant, dit Maurice, vous n'tes pas couch, vous!

-- Ah! moi, c'est diffrent, il faut que je sache.

Le capitaine Beaudoin, lui aussi, tait bravement debout. Mais il
ne desserrait pas les lvres, sans lien avec ses hommes, et il
semblait ne pouvoir tenir en place, pitinant d'un bout du champ 
l'autre.

Toujours l'attente, rien n'arrivait. Maurice touffait sous le
poids de son sac, qui lui crasait le dos et la poitrine, dans
cette position couche, si pnible  la longue. On avait bien
recommand aux hommes de ne jeter leur sac qu' la dernire
extrmit.

-- Dis donc, est-ce que nous allons passer la journe comme a?
Finit-il par demander  Jean.

-- Possible...  Solfrino, c'tait dans un champ de carottes,
nous y sommes rests cinq heures, le nez par terre.

Puis, il ajouta, en garon pratique:

-- Pourquoi te plains-tu? On n'est pas mal ici. Il sera toujours
temps de s'exposer davantage. Va, chacun son tour. Si l'on se
faisait tous tuer au commencement, il n'y en aurait plus pour la
fin.

-- Ah! interrompit brusquement Maurice, vois donc cette fume, sur
le Hattoy... Ils ont pris le Hattoy, nous allons la danser belle!

Et, pendant un instant, sa curiosit anxieuse, o entrait le
frisson de sa peur premire, eut un aliment. Il ne quittait plus
du regard le sommet arrondi du mamelon, la seule bosse de terrain
qu'il apert, dominant la ligne fuyante des vastes champs, au ras
de son oeil. Le Hattoy tait beaucoup trop loign, pour qu'il y
distingut les servants des batteries que les Prussiens venaient
d'y tablir; et il ne voyait en effet que les fumes,  chaque
dcharge, au-dessus d'un taillis, qui devait cacher les pices.
C'tait, comme il en avait eu le sentiment, une chose grave, que
la prise par l'ennemi de cette position, dont le gnral Douay
avait d abandonner la dfense. Elle commandait les plateaux
environnants. Tout de suite, les batteries, qui ouvraient leur feu
sur la deuxime division du 7e corps, la dcimrent. Maintenant,
le tir se rglait, la batterie Franaise, prs de laquelle tait
couche la compagnie Beaudoin, eut coup sur coup deux servants
tus. Un clat vint mme blesser un homme de cette compagnie, un
fourrier dont le talon gauche fut emport et qui se mit  pousser
des hurlements de douleur, dans une sorte de folie subite.

-- Tais-toi donc, animal! rptait Rochas. Est-ce qu'il y a du bon
sens  gueuler ainsi, pour un bobo au pied!

L'homme, soudainement calm, se tut, tomba  une immobilit
stupide, son pied dans sa main.

Et le formidable duel d'artillerie continua, s'aggrava, par-dessus
la tte des rgiments couchs, dans la campagne ardente et morne,
o pas une me n'apparaissait, sous le brlant soleil. Il n'y
avait que ce tonnerre, que cet ouragan de destruction, roulant au
travers de cette solitude. Les heures allaient s'couler, cela ne
cesserait point. Mais dj la supriorit de l'artillerie
allemande s'indiquait, les obus  percussion clataient presque
tous,  des distances normes; tandis que les obus Franais, 
fuse, d'un vol beaucoup plus court, s'enflammaient le plus
souvent en l'air, avant d'tre arrivs au but. Et aucune autre
ressource que de se faire tout petit, dans le sillon o l'on se
terrait! Pas mme le soulagement, la griserie de s'tourdir en
lchant des coups de fusil; car tirer sur qui? Puisqu'on ne voyait
toujours personne,  l'horizon vide!

-- Allons-nous tirer  la fin! rptait Maurice hors de lui. Je
donnerais cent sous pour en voir un. C'est exasprant d'tre
mitraill ainsi, sans pouvoir rpondre.

-- Attends, a viendra peut-tre, rpondait Jean, paisible.

Mais un galop,  leur gauche, leur fit tourner la tte. Ils
reconnurent le gnral Douay, suivi de son tat-major, accouru
pour se rendre compte de la solidit de ses troupes, sous le feu
terrible du Hattoy. Il sembla satisfait, il donnait quelques
ordres, lorsque, dbouchant d'un chemin creux, le gnral
Bourgain-Desfeuilles parut  son tour. Ce dernier, tout soldat de
cour qu'il tait, trottait insouciamment au milieu des
projectiles, entt dans sa routine d'Afrique, n'ayant profit
d'aucune leon. Il criait et gesticulait comme Rochas.

-- Je les attends, je les attends tout  l'heure, au corps 
corps!

Puis, apercevant le gnral Douay, il s'approcha.

-- Mon gnral, est-ce vrai, cette blessure du marchal?

-- Oui, malheureusement... J'ai reu tout  l'heure un billet du
gnral Ducrot, o il m'annonait que le marchal l'avait dsign
pour prendre le commandement de l'arme.

-- Ah! c'est le gnral Ducrot!... Et quels sont les ordres?

Le gnral eut un geste dsespr. Depuis la veille, il sentait
l'arme perdue, il avait vainement insist pour qu'on occupt les
positions de Saint-Menges et d'Illy, afin d'assurer la retraite
sur Mzires.

-- Ducrot reprend notre plan, toutes les troupes vont se
concentrer sur le plateau d'Illy.

Et il rpta son geste, comme pour dire qu'il tait trop tard.

Le bruit du canon emportait ses paroles, mais le sens en tait
arriv trs net aux oreilles de Maurice, qui en restait effar. Eh
quoi! Le marchal De Mac-Mahon bless, le gnral Ducrot
commandant  sa place, toute l'arme en retraite au nord de Sedan!
Et ces faits si graves, ignors des pauvres diables de soldats en
train de se faire tuer! Et cette partie effroyable, livre ainsi
au hasard d'un accident, au caprice d'une direction nouvelle! Il
sentit la confusion, le dsarroi final o tombait l'arme, sans
chef, sans plan, tiraille en tous sens; pendant que les allemands
allaient droit  leur but, avec leur rectitude, d'une prcision de
machine.

Dj, le gnral Bourgain-Desfeuilles s'loignait, lorsque le
gnral Douay, qui venait de recevoir un nouveau message, apport
par un hussard couvert de poussire, le rappela violemment.

-- Gnral! gnral!

Sa voix tait si haute, si tonnante de surprise et d'motion,
qu'elle dominait le bruit de l'artillerie.

-- Gnral! Ce n'est plus Ducrot qui commande, c'est Wimpffen!...
Oui, il est arriv hier, en plein dans la droute de Beaumont,
pour remplacer De Failly  la tte du 5e corps... Et il m'crit
qu'il avait une lettre de service du ministre de la guerre, le
mettant  la tte de l'arme, dans le cas o le commandement
viendrait  tre libre... Et l'on ne se replie plus, les ordres
sont de regagner et de dfendre nos positions premires.

Les yeux arrondis, le gnral Bourgain-Desfeuilles coutait.

-- Nom de Dieu! dit-il enfin, faudrait savoir... Moi, je m'en fous
d'ailleurs!

Et il galopa, rellement insoucieux au fond, n'ayant vu dans la
guerre qu'un moyen rapide de passer gnral de division, gardant
la seule hte que cette bte de campagne s'achevt au plus tt,
depuis qu'elle apportait si peu de contentement  tout le monde.

Alors, parmi les soldats de la compagnie Beaudoin, ce fut une
rise. Maurice ne disait rien, mais il tait de l'avis de Chouteau
et de Loubet, qui blaguaient, dbordants de mpris.  hue,  dia!
Va comme je te pousse! En v'l des chefs qui s'entendaient et qui
ne tiraient pas la couverture  eux! est-ce que le mieux n'tait
pas d'aller se coucher, quand on avait des chefs pareils? Trois
commandants en deux heures, trois gaillards qui ne savaient pas
mme au juste ce qu'il y avait  faire et qui donnaient des ordres
diffrents! Non, vrai, c'tait  ficher en colre et  dmoraliser
le bon Dieu en personne! Et les accusations fatales de trahison
revenaient, Ducrot et Wimpffen voulaient gagner les trois millions
de Bismarck, comme Mac-Mahon.

Le gnral Douay tait rest, en avant de son tat-major, seul et
les regards au loin, sur les positions Prussiennes, dans une
rverie d'une infinie tristesse. Longtemps, il examina le Hattoy,
dont les obus tombaient  ses pieds. Puis, aprs s'tre tourn
vers le plateau d'Illy, il appela un officier, pour porter un
ordre, l-bas,  la brigade du 5e corps, qu'il avait demande la
veille au gnral de Wimpffen, et qui le reliait  la gauche du
gnral Ducrot. Et on l'entendit encore dire nettement:

-- Si les Prussiens s'emparaient du calvaire, nous ne pourrions
rester une heure ici, nous serions rejets dans Sedan.

Il partit, disparut avec son escorte, au coude du chemin creux, et
le feu redoubla. On l'avait aperu sans doute. Les obus, qui,
jusque-l, n'taient arrivs que de face, se mirent  pleuvoir par
le travers, venant de la gauche. C'taient les batteries de
Frnois, et une autre batterie, installe dans la presqu'le
d'Iges, qui croisaient leurs salves avec celles du Hattoy. Tout le
plateau de l'Algrie en tait balay. Ds lors, la position de la
compagnie devint terrible. Les hommes, occups  surveiller ce qui
se passait en face d'eux, eurent cette autre inquitude dans leur
dos, ne sachant  quelle menace chapper. Coup sur coup, trois
hommes furent tus, deux blesss hurlrent.

Et ce fut ainsi que le sergent Sapin reut la mort, qu'il
attendait. Il s'tait tourn, il vit venir l'obus, lorsqu'il ne
pouvait plus l'viter.

-- Ah! voil! dit-il simplement.

Sa petite figure, aux grands beaux yeux, n'tait que profondment
triste, sans terreur. Il eut le ventre ouvert. Et il se lamenta.

-- Oh! ne me laissez pas, emportez-moi  l'ambulance, je vous en
supplie... Emportez-moi.

Rochas voulut le faire taire. Brutalement, il allait lui dire
qu'avec une blessure pareille, on ne drangeait pas inutilement
deux camarades. Puis, apitoy:

-- Mon pauvre garon, attendez un peu que des brancardiers
viennent vous prendre.

Mais le misrable continuait, pleurait maintenant, perdu du
bonheur rv qui s'en allait avec son sang.

-- Emportez-moi, emportez-moi...

Et le capitaine Beaudoin, dont cette plainte exasprait sans doute
les nerfs en rvolte, demanda deux hommes de bonne volont, pour
le porter  un petit bois voisin, o il devait y avoir une
ambulance volante. D'un bond, prvenant les autres, Chouteau et
Loubet s'taient levs, avaient saisi le sergent, l'un par les
paules, l'autre par les pieds; et ils l'emportrent, au grand
trot. Mais, en chemin, ils le sentirent qui se raidissait, qui
expirait, dans une secousse dernire.

-- Dis donc, il est mort, dclara Loubet. Lchons-le.

Chouteau, furieusement, s'obstinait.

-- Veux-tu bien courir, feignant! Plus souvent que je le lche
ici, pour qu'on nous rappelle!

Ils continurent leur course avec le cadavre, jusqu'au petit bois,
le jetrent au pied d'un arbre, s'loignrent. On ne les revit que
le soir.

Le feu redoublait, la batterie voisine venait d'tre renforce de
deux pices; et, dans ce fracas croissant, la peur, la peur folle
s'empara de Maurice. Il n'avait pas eu d'abord cette sueur froide,
cette dfaillance douloureuse au creux de l'estomac, cet
irrsistible besoin de se lever, de s'en aller au galop, hurlant.
Sans doute, maintenant, n'y avait-il l qu'un effet de la
rflexion, ainsi qu'il arrive chez les natures affines et
nerveuses. Mais Jean, qui le surveillait, le saisit de sa forte
main, le garda rudement prs de lui, en lisant cette crise lche,
dans le vacillement trouble de ses yeux. Il l'injuriait tout bas,
paternellement, tchait de lui faire honte, en paroles violentes,
car il savait que c'est  coups de pied qu'on rend le courage aux
hommes. D'autres aussi grelottaient, Pache qui avait des larmes
plein les yeux, qui se lamentait d'une plainte involontaire et
douce, d'un cri de petit enfant, qu'il ne pouvait retenir. Et il
arriva  Lapoulle un accident, un tel bouleversement d'entrailles,
qu'il se dculotta, sans avoir le temps de gagner la haie voisine.
On le hua, on jeta des poignes de terre  sa nudit, tale ainsi
aux balles et aux obus. Beaucoup taient pris de la sorte, se
soulageaient, au milieu d'normes plaisanteries, qui rendaient du
courage  tous.

-- Bougre de lche, rptait Jean  Maurice, tu ne vas pas tre
malade comme eux... Je te fous ma main sur la figure, moi! Si tu
ne te conduis pas bien.

Il le rchauffait par ces bourrades, lorsque, brusquement, 
quatre cents mtres devant eux, ils aperurent une dizaine
d'hommes, vtus d'uniformes sombres, sortant d'un petit bois.
C'taient enfin des Prussiens, dont ils reconnaissaient les
casques  pointe, les premiers Prussiens qu'ils voyaient depuis le
commencement de la campagne,  porte de leurs fusils. D'autres
escouades suivirent la premire; et, devant elles, on distinguait
les petites fumes de poussire, que les obus soulevaient du sol.
Tout cela tait fin et prcis, les Prussiens avaient une nettet
dlicate, pareils  de petits soldats de plomb, rangs en bon
ordre. Puis, comme les obus pleuvaient plus fort, ils reculrent,
ils disparurent de nouveau derrire les arbres.

Mais la compagnie Beaudoin les avait vus, et elle les voyait
toujours l. Les chassepots taient partis d'eux-mmes. Maurice,
le premier, dchargea le sien. Jean, Pache, Lapoulle, tous les
autres l'imitrent. Il n'y avait pas eu d'ordre, le capitaine
voulut arrter le feu; et il ne cda que sur un grand geste de
Rochas, disant la ncessit de ce soulagement. Enfin, on tirait
donc, on employait donc ces cartouches qu'on promenait depuis plus
d'un mois, sans en brler une seule! Maurice surtout en tait
ragaillardi, occupant sa peur, s'tourdissant des dtonations. La
lisire du bois restait morne, pas une feuille ne bougeait, pas un
Prussien n'avait reparu; et l'on tirait toujours sur les arbres
immobiles.

Puis, ayant lev la tte, Maurice fut surpris d'apercevoir 
quelques pas le colonel De Vineuil, sur son grand cheval, l'homme
et la bte impassibles, comme s'ils taient de pierre. Face 
l'ennemi, le colonel attendait sous les balles. Tout le 106e
devait s'tre repli l, d'autres compagnies taient terres dans
les champs voisins, la fusillade gagnait de proche en proche. Et
le jeune homme vit aussi, un peu en arrire, le drapeau, au bras
solide du sous-lieutenant qui le portait. Mais ce n'tait plus le
fantme de drapeau, noy dans le brouillard du matin. Sous le
soleil ardent, l'aigle dore rayonnait, la soie des trois couleurs
clatait en notes vives, malgr l'usure glorieuse des batailles.
En plein ciel bleu, au vent de la canonnade, il flottait comme un
drapeau de victoire.

Pourquoi ne vaincrait-on pas, maintenant qu'on se battait? Et
Maurice, et tous les autres, s'enrageaient, brlaient leur poudre,
 fusiller le bois lointain, o tombait une pluie lente et
silencieuse de petites branches.




III


Henriette ne put dormir de la nuit. La pense de savoir son mari 
Bazeilles, si prs des lignes allemandes, la tourmentait.
Vainement, elle se rptait sa promesse de revenir au premier
danger; et,  chaque instant, elle tendait l'oreille, croyant
l'entendre. Vers dix heures, au moment de se mettre au lit, elle
ouvrit la fentre, s'accouda, s'oublia.

La nuit tait trs sombre,  peine distinguait-elle, en bas, le
pav de la rue des Voyards, un troit couloir obscur, trangl
entre les vieilles maisons. Au loin, du ct du collge, il n'y
avait que l'toile fumeuse d'un rverbre. Et il montait de l un
souffle salptr de cave, le miaulement d'un chat en colre, des
pas lourds de soldat gar. Puis, dans Sedan entier, derrire
elle, c'taient des bruits inaccoutums, des galops brusques, des
grondements continus, qui passaient comme des frissons de mort.
Elle coutait, son coeur battait  grands coups, et elle ne
reconnaissait toujours point le pas de son mari, au dtour de la
rue.

Des heures s'coulrent, elle s'inquitait maintenant des
lointaines lueurs aperues dans la campagne, par-dessus les
remparts. Il faisait si sombre, qu'elle tchait de reconstituer
les lieux. En bas, cette grande nappe ple, c'taient bien les
prairies inondes. Alors, quel tait donc ce feu, qu'elle avait vu
briller et s'teindre, l-haut, sans doute sur la Marfe? Et, de
toutes parts, il en flambait d'autres,  Pont-Maugis,  Noyers, 
Frnois, des feux mystrieux qui vacillaient comme au-dessus d'une
multitude innombrable, pullulant dans l'ombre. Puis, davantage
encore, des rumeurs extraordinaires la faisaient tressaillir, le
pitinement d'un peuple en marche, des souffles de btes, des
chocs d'armes, toute une chevauche au fond de ces tnbres
d'enfer. Brusquement, clata un coup de canon, un seul,
formidable, effrayant dans l'absolu silence qui suivit. Elle en
eut le sang glac. Qu'tait-ce donc? Un signal sans doute, la
russite de quelque mouvement, l'annonce qu'ils taient prts, l-
bas, et que le soleil pouvait paratre.

Vers deux heures, toute habille, Henriette vint se jeter sur son
lit, en ngligeant mme de fermer la fentre. La fatigue,
l'anxit l'crasaient. Qu'avait-elle,  grelotter ainsi de
fivre, elle si calme d'habitude, marchant d'un pas si lger,
qu'on ne l'entendait pas vivre? Et elle sommeilla pniblement,
engourdie, avec la sensation persistante du malheur qui pesait
dans le ciel noir. Tout d'un coup, au fond de son mauvais sommeil,
le canon recommena, des dtonations sourdes, lointaines; et il ne
cessait plus, rgulier, entt. Frissonnante, elle se mit sur son
sant. O tait-elle donc? Elle ne reconnaissait plus, elle ne
voyait plus la chambre, qu'une paisse fume semblait emplir.
Puis, elle comprit: des brouillards, qui s'taient levs du fleuve
voisin, avaient d envahir la pice. Dehors, le canon redoublait.
Elle sauta du lit, elle courut  la fentre, pour couter.

Quatre heures sonnaient  un clocher de Sedan. Le petit jour
pointait, louche et sale dans la brume rousstre. Impossible de
rien voir, elle ne distinguait mme plus les btiments du collge,
 quelques mtres. O tirait-on, mon Dieu? Sa premire pense fut
pour son frre Maurice, car les coups taient si assourdis, qu'ils
lui semblaient venir du nord, par-dessus la ville. Puis, elle n'en
put douter, on tirait l, devant elle, et elle trembla pour son
mari. C'tait  Bazeilles, certainement. Pourtant, elle se rassura
pendant quelques minutes, les dtonations lui paraissaient tre,
par moments,  sa droite. On se battait peut-tre  Donchery, dont
elle savait qu'on n'avait pu faire sauter le pont. Et ensuite la
plus cruelle indcision s'empara d'elle: tait-ce  Donchery,
tait-ce  Bazeilles? Il devenait impossible de s'en rendre
compte, dans le bourdonnement qui lui emplissait la tte. Bientt,
son tourment fut tel, qu'elle se sentit incapable de rester l
davantage,  attendre. Elle frmissait d'un besoin immdiat de
savoir, elle jeta un chle sur ses paules et sortit, allant aux
nouvelles.

En bas, dans la rue des Voyards, Henriette eut une courte
hsitation, tellement la ville lui sembla noire encore, sous le
brouillard opaque qui la noyait. Le petit jour n'tait point
descendu jusqu'au pav humide, entre les vieilles faades
enfumes. Rue au beurre, au fond d'un cabaret borgne, o
clignotait une chandelle, elle n'aperut que deux turcos ivres,
avec une fille. Il lui fallut tourner dans la rue Maqua, pour
trouver quelque animation: des soldats furtifs dont les ombres
filaient le long des trottoirs, des lches peut-tre, en qute
d'un abri; un grand cuirassier perdu, lanc  la recherche de son
capitaine, frappant furieusement aux portes; tout un flot de
bourgeois qui suaient la peur de s'tre attards et qui se
dcidaient  s'empiler dans une carriole, pour voir s'il ne serait
pas temps encore de gagner Bouillon, en Belgique, o la moiti de
Sedan migrait depuis deux jours. Instinctivement, elle se
dirigeait vers la Sous-Prfecture, certaine d'y tre renseigne;
et l'ide lui vint de couper par les ruelles, dsireuse d'viter
toute rencontre. Mais, rue du Four et rue des Laboureurs, elle ne
put passer: des canons s'y trouvaient, une file sans fin de
pices, de caissons, de prolonges, qu'on avait d parquer ds la
veille dans ce recoin, et qui semblait y avoir t oublie. Pas un
homme mme ne les gardait. Cela lui fit froid au coeur, toute
cette artillerie inutile et morne, dormant d'un sommeil d'abandon
au fond de ces ruelles dsertes. Alors, elle dut revenir, par la
place du collge, vers la Grande-Rue, o, devant l'htel de
l'Europe, des ordonnances tenaient en main des chevaux, en
attendant des officiers suprieurs, dont les voix hautes
s'levaient dans la salle  manger, violemment claire. Place du
rivage et place Turenne, il y avait plus de monde encore, des
groupes d'habitants inquiets, des femmes, des enfants mls  de
la troupe dbande, effare; et, l, elle vit un gnral sortir en
jurant de l'htel de la croix d'or, puis galoper rageusement, au
risque de tout craser. Un instant, elle parut vouloir entrer 
l'Htel de Ville; enfin, elle prit la rue du Pont-de-Meuse, pour
pousser jusqu' la Sous-Prfecture.

Et jamais Sedan ne lui avait fait cette impression de ville
tragique, ainsi vu, sous le petit jour sale, noy de brouillard.
Les maisons semblaient mortes; beaucoup, depuis deux jours, se
trouvaient abandonnes et vides; les autres restaient
hermtiquement closes, dans l'insomnie peureuse qu'on y sentait.
C'tait tout un matin grelottant, avec ces rues  demi dsertes
encore, seulement peuples d'ombres anxieuses, traverses de
brusques dparts, au milieu du ramas louche qui tranait dj de
la veille. Le jour allait grandir et la ville s'encombrer,
submerge sous le dsastre. Il tait cinq heures et demie, on
entendait  peine le bruit du canon, assourdi entre les hautes
faades noires.

 la Sous-Prfecture, Henriette connaissait la fille de la
concierge, Rose, une petite blonde, l'air dlicat et joli, qui
travaillait  la fabrique Delaherche. Tout de suite, elle entra
dans la loge. La mre n'tait pas l, mais Rose l'accueillit avec
sa gentillesse.

-- Oh! Ma chre dame, nous ne tenons plus debout. Maman vient
d'aller se reposer un peu. Pensez donc! La nuit entire, il a
fallu tre sur pied, avec ces alles et venues continuelles.

Et, sans attendre d'tre questionne, elle en disait, elle en
disait, enfivre de tout ce qu'elle voyait d'extraordinaire
depuis la veille.

-- Le marchal, lui, a bien dormi. Mais c'est ce pauvre empereur!
Non, vous ne pouvez pas savoir ce qu'il souffre!... Imaginez-vous
qu'hier soir j'tais monte pour aider  donner du linge. Alors,
voil qu'en passant dans la pice qui touche au cabinet de
toilette, j'ai entendu des gmissements, oh! Des gmissements,
comme si quelqu'un tait en train de mourir. Et je suis reste
tremblante, le coeur glac, en comprenant que c'tait
l'empereur... Il parat qu'il a une maladie affreuse qui le force
 crier ainsi. Quand il y a du monde, il se retient; mais, ds
qu'il est seul, c'est plus fort que sa volont, il crie, il se
plaint,  vous faire dresser les cheveux sur la tte.

-- O se bat-on depuis ce matin, le savez-vous? demanda Henriette,
en tchant de l'interrompre.

Rose, d'un geste, carta la question; et elle continua:

-- Alors, vous comprenez, j'ai voulu savoir, je suis remonte
quatre ou cinq fois cette nuit, j'ai coll mon oreille  la
cloison... Il se plaignait toujours, il n'a pas cess de se
plaindre, sans pouvoir fermer l'oeil un instant, j'en suis bien
sre... Hein? C'est terrible, de souffrir de la sorte, avec les
tracas qu'il doit avoir dans la tte! Car il y a un gchis, une
bousculade! Ma parole, ils ont tous l'air d'tre fous! Et toujours
du monde nouveau qui arrive, et les portes qui battent, et des
gens qui se fchent, et d'autres qui pleurent, et un vrai pillage
dans la maison en l'air, des officiers buvant aux bouteilles,
couchant dans les lits avec leurs bottes!... Tenez! C'est encore
l'empereur qui est le plus gentil et qui tient le moins de place,
dans le coin o il se cache pour crier.

Puis, comme Henriette rptait sa question:

-- O l'on se bat? C'est  Bazeilles qu'on se bat depuis ce
matin!... Un soldat  cheval est venu le dire au marchal, qui
tout de suite s'est rendu chez l'empereur, pour l'avertir... Voici
dix minutes dj que le marchal est parti, et je crois bien que
l'empereur va le rejoindre, car on l'habille, l-haut... Je viens
de voir  l'instant qu'on le peignait et qu'on le bichonnait, avec
toutes sortes d'histoires sur la figure.

Mais Henriette, sachant enfin ce qu'elle dsirait, se sauva.

-- Merci, Rose. Je suis presse.

Et la jeune fille l'accompagna jusqu' la rue, complaisante, lui
jetant encore:

-- Toute  votre service, Madame Weiss. Je sais bien qu'avec vous,
on peut tout dire.

Vivement, Henriette retourna chez elle, rue des Voyards. Elle
tait convaincue de trouver son mari rentr; et mme elle pensa
qu'en ne la voyant pas au logis, il devait tre trs inquiet, ce
qui lui fit encore hter le pas. Comme elle approchait de la
maison, elle leva la tte, croyant l'apercevoir l-haut, pench 
la fentre, en train de guetter son retour. Mais la fentre,
toujours grande ouverte, tait vide. Et, lorsqu'elle fut monte,
qu'elle eut donn un coup d'oeil dans les trois pices, elle resta
saisie, serre au coeur, de n'y retrouver que le brouillard
glacial, dans l'branlement continu du canon. L-bas, on tirait
toujours. Elle se remit un instant  la fentre. Maintenant,
renseigne, bien que le mur des brumes matinales restt
impntrable, elle se rendait parfaitement compte de la lutte
engage  Bazeilles, le craquement des mitrailleuses, les voles
fracassantes des batteries Franaises rpondant aux voles
lointaines des batteries allemandes. On aurait dit que les
dtonations se rapprochaient, la bataille s'aggravait de minute en
minute.

Pourquoi Weiss ne revenait-il pas? Il avait si formellement promis
de rentrer,  la premire attaque! Et l'inquitude d'Henriette
croissait, elle s'imaginait des obstacles, la route coupe, les
obus rendant dj la retraite trop dangereuse. Peut-tre mme
tait-il arriv un malheur. Elle en cartait la pense, trouvant
dans l'espoir un ferme soutien d'action. Puis, elle forma un
instant le projet d'aller l-bas, de partir  la rencontre de son
mari. Des incertitudes la retinrent: peut-tre se croiseraient-
ils; et que deviendrait-elle, si elle le manquait? Et quel serait
son tourment,  lui, s'il rentrait sans la trouver? Du reste, la
tmrit d'une visite  Bazeilles en ce moment lui apparaissait
naturelle, sans hrosme dplac, rentrant dans son rle de femme
active, faisant en silence ce que ncessitait la bonne tenue de
son mnage. O son mari tait, elle devait tre, simplement.

Mais elle eut un brusque geste, elle dit tout haut, en quittant la
fentre:

-- Et Monsieur Delaherche... Je vais voir...

Elle venait de songer que le fabricant de drap, lui aussi, avait
couch  Bazeilles, et que, s'il tait rentr, elle aurait par lui
des nouvelles. Promptement, elle redescendit. Au lieu de sortir
par la rue des Voyards, elle traversa l'troite cour de la maison,
elle prit le passage qui conduisait aux vastes btiments de la
fabrique, dont la monumentale faade donnait sur la rue Maqua.
Comme elle dbouchait dans l'ancien jardin central, pav
maintenant, n'ayant gard qu'une pelouse entoure d'arbres
superbes, des ormes gants du dernier sicle, elle fut d'abord
tonne d'apercevoir, devant la porte ferme d'une remise, un
factionnaire qui montait la garde; puis, elle se souvint, elle
avait su la veille que le trsor du 7e corps tait dpos l; et
cela lui fit un singulier effet, tout cet or, des millions  ce
qu'on disait, cach dans cette remise, pendant qu'on se tuait
dj,  l'entour. Mais, au moment o elle prenait l'escalier de
service pour monter  la chambre de Gilberte, une autre surprise
l'arrta, une rencontre si imprvue, qu'elle en redescendit les
trois marches dj gravies, ne sachant plus si elle oserait aller
frapper l-haut. Un soldat, un capitaine venait de passer devant
elle, d'une lgret d'apparition, aussitt vanoui; et elle avait
eu pourtant le temps de le reconnatre, l'ayant vu  Charleville,
chez Gilberte, lorsque celle-ci n'tait encore que Madame Maginot.
Elle fit quelques pas dans la cour, leva les yeux sur les deux
hautes fentres de la chambre  coucher, dont les persiennes
restaient closes. Puis, elle se dcida, elle monta quand mme.

Au premier tage, elle comptait frapper  la porte du cabinet de
toilette, en petite amie d'enfance, en intime qui venait parfois
causer ainsi le matin. Mais cette porte, mal ferme dans une hte
de dpart, tait reste entr'ouverte. Elle n'eut qu' la pousser,
elle se trouva dans le cabinet, puis dans la chambre. C'tait une
chambre  trs haut plafond, d'o tombaient d'amples rideaux de
velours rouge, qui enveloppaient le grand lit tout entier. Et pas
un bruit, le silence moite d'une nuit heureuse, rien qu'une
respiration calme,  peine distincte, dans un vague parfum de
lilas vapor.

-- Gilberte! appela doucement Henriette.

La jeune femme s'tait tout de suite rendormie; et, sous le faible
jour qui pntrait entre les rideaux rouges des fentres, elle
avait sa jolie tte ronde, roule de l'oreiller, appuye sur l'un
de ses bras nus, au milieu de son admirable chevelure noire
dfaite.

-- Gilberte!

Elle s'agita, s'tira, sans ouvrir les paupires.

-- Oui, adieu... Oh! Je vous en prie... Ensuite, soulevant la
tte, reconnaissant Henriette:

-- Tiens! c'est toi... Quelle heure est-il donc?

Quand elle sut que six heures sonnaient, elle prouva une gne,
plaisantant pour la cacher, disant que ce n'tait pas une heure 
venir rveiller les gens. Puis,  la premire question sur son
mari:

-- Mais il n'est pas rentr, il ne rentrera que vers neuf heures,
je pense... Pourquoi veux-tu qu'il rentre sitt?

Henriette, en la voyant souriante, dans son engourdissement de
sommeil heureux, dut insister.

-- Je te dis qu'on se bat  Bazeilles depuis le petit jour, et
comme je suis trs inquite de mon mari...

-- Oh! Ma chre, s'cria Gilberte, tu as bien tort... Le mien est
si prudent, qu'il serait depuis longtemps ici, s'il y avait le
moindre danger... Tant que tu ne le verras pas, va! tu peux tre
tranquille.

Cette rflexion frappa beaucoup Henriette. En effet, Delaherche
n'tait pas un homme  s'exposer inutilement. Elle en fut toute
rassure, elle alla tirer les rideaux, rabattre les persiennes; et
la chambre s'claira de la grande lumire rousse du ciel, o le
soleil commenait  percer et  dorer le brouillard. Une des
fentres tait reste entr'ouverte, on entendait maintenant le
canon, dans cette grande pice tide, si close et si touffe tout
 l'heure.

Gilberte, souleve  demi, un coude dans l'oreiller, regardait le
ciel, de ses jolis yeux clairs.

-- Alors, on se bat, murmura-t-elle.

Sa chemise avait gliss, une de ses paules tait nue, d'une chair
rose et fine, sous les mches parses de la noire chevelure;
tandis qu'une odeur pntrante, une odeur d'amour s'exhalait de
son rveil.

-- On se bat si matin, mon Dieu! Que c'est ridicule, de se battre!

Mais les regards d'Henriette venaient de tomber sur une paire de
gants d'ordonnance, des gants d'homme oublis sur un guridon; et
elle n'avait pu retenir un mouvement. Alors, Gilberte rougit
beaucoup, l'attira au bord du lit, d'un geste confus et clin.
Puis, se cachant la face contre son paule:

-- Oui, j'ai bien senti que tu savais, que tu l'avais vu...
Chrie, il ne faut pas me juger svrement. C'est un ami ancien,
je t'avais avou ma faiblesse,  Charleville, autrefois, tu te
souviens...

Elle baissa encore la voix, continua avec un attendrissement o il
y avait comme un petit rire:

-- Hier, il m'a tant supplie, quand je l'ai revu... Songe donc,
il se bat ce matin, on va le tuer peut-tre... Est-ce que je
pouvais refuser?

Et cela tait hroque et charmant, dans sa gaiet attendrie, ce
dernier cadeau de plaisir, cette nuit heureuse donne  la veille
d'une bataille. C'tait de cela dont elle souriait, malgr sa
confusion, avec son tourderie d'oiseau. Jamais elle n'aurait eu
le coeur de fermer sa porte, puisque toutes les circonstances
facilitaient le rendez-vous.

-- Est-ce que tu me condamnes?

Henriette l'avait coute, trs grave. Ces choses la surprenaient,
car elle ne les comprenait pas. Sans doute, elle tait autre.
Depuis le matin, son coeur tait avec son mari, avec son frre,
l-bas, sous les balles. Comment pouvait-on dormir si paisible,
s'gayer de cet air amoureux, quand les tres aims se trouvaient
en pril?

-- Mais ton mari, ma chre, et ce garon lui-mme, est-ce que cela
ne te retourne pas le coeur, de ne pas tre avec eux? ... Tu ne
songes donc pas qu'on peut te les rapporter d'une minute 
l'autre, la tte casse?

Vivement, de son adorable bras nu, Gilberte carta l'affreuse
image.

-- Oh! Mon Dieu! qu'est-ce que tu me dis l? Es-tu mauvaise, de me
gter ainsi la matine!... Non, non, je ne veux pas y songer,
c'est trop triste!

Et, malgr elle, Henriette sourit  son tour. Elle se rappelait
leur enfance, lorsque le pre de Gilberte, le commandant De
Vineuil, nomm directeur des douanes  Charleville,  la suite de
ses blessures, avait envoy sa fille dans une ferme, prs du
Chesne-Populeux, inquiet de l'entendre tousser, hant par la mort
de sa femme, que la phtisie venait d'emporter toute jeune. La
fillette n'avait que neuf ans, et dj elle tait d'une
coquetterie turbulente, elle jouait la comdie, voulait toujours
faire la reine, drape dans tous les chiffons qu'elle trouvait,
gardant le papier d'argent du chocolat pour s'en fabriquer des
bracelets et des couronnes. Plus tard, elle tait reste la mme,
lorsque,  vingt ans, elle avait pous l'inspecteur des forts
Maginot. Mzires, resserr entre ses remparts, lui dplaisait, et
elle continuait d'habiter Charleville, dont elle aimait la vie
large, gaye de ftes. Son pre n'tait plus, elle jouissait
d'une libert entire, avec un mari commode, dont la nullit la
laissait sans remords. La malignit provinciale lui avait alors
prt beaucoup d'amants, mais elle ne s'tait rellement oublie
qu'avec le capitaine Beaudoin, dans le flot d'uniformes o elle
vivait, grce aux anciennes relations de son pre et  sa parent
avec le colonel De Vineuil. Elle tait sans mchancet perverse,
adorant simplement le plaisir; et il semblait bien certain qu'en
prenant un amant, elle avait cd  son irrsistible besoin d'tre
belle et gaie.

-- C'est trs mal d'avoir renou, dit enfin Henriette de son air
srieux.

Dj, Gilberte lui fermait la bouche, d'un de ses jolis gestes
caressants.

-- Oh! chrie, puisque je ne pouvais pas faire autrement et que
c'tait pour une seule fois... Tu le sais, j'aimerais mieux
mourir, maintenant, que de tromper mon nouveau mari.

Ni l'une ni l'autre ne parlrent plus, serres dans une
affectueuse treinte, si profondment dissemblables pourtant.
Elles entendaient les battements de leurs coeurs, elles auraient
pu en comprendre la langue diffrente, l'une toute  sa joie, se
dpensant, se partageant, l'autre enfonce dans un dvouement
unique, du grand hrosme muet des mes fortes.

-- C'est vrai qu'on se bat! finit par s'crier Gilberte. Il faut
que je m'habille bien vite.

Depuis que rgnait le silence, en effet, le bruit des dtonations
semblait grandir. Et elle sauta du lit, elle se fit aider, sans
vouloir appeler la femme de chambre, se chaussant, passant tout de
suite une robe, pour tre prte  recevoir et  descendre, s'il le
fallait. Comme elle achevait rapidement de se coiffer, on frappa,
et elle courut ouvrir, en reconnaissant la voix de la vieille
Madame Delaherche.

-- Mais parfaitement, chre mre, vous pouvez entrer.

Avec son tourderie habituelle, elle l'introduisit, sans remarquer
que les gants d'ordonnance taient l encore, sur le guridon.
Vainement, Henriette se prcipita pour les saisir et les jeter
derrire un fauteuil. Madame Delaherche avait d les voir, car
elle demeura quelques secondes suffoque, comme si elle ne pouvait
reprendre haleine. Elle eut un involontaire regard autour de la
chambre, s'arrta au lit drap de rouge, rest grand ouvert, dans
son dsordre.

-- Alors, c'est Madame Weiss qui est monte vous rveiller... Vous
avez pu dormir, ma fille...

videmment, elle n'tait pas venue pour dire cela. Ah! ce mariage
que son fils avait voulu faire contre son gr, dans la crise de la
cinquantaine, aprs vingt ans d'un mnage glac avec une femme
maussade et maigre, lui si raisonnable jusque-l, tout emport
maintenant d'un dsir de jeunesse pour cette jolie veuve, si
lgre et si gaie!

Elle s'tait bien promis de veiller sur le prsent, et voil le
pass qui revenait! Mais devait-elle parler? Elle ne vivait plus
que comme un blme muet dans la maison, elle se tenait toujours
enferme dans sa chambre, d'une grande rigidit de dvotion. Cette
fois pourtant, l'injure tait si grave, qu'elle rsolut de
prvenir son fils.

Gilberte, rougissante, rpondait:

-- Oui, j'ai eu tout de mme quelques heures de bon sommeil...
Vous savez que Jules n'est pas rentr...

D'un geste, Madame Delaherche l'interrompit.

Depuis que le canon tonnait, elle s'inquitait, guettait le retour
de son fils. Mais c'tait une mre hroque. Et elle se ressouvint
de ce qu'elle tait monte faire.

-- Votre oncle, le colonel, nous envoie le major Bouroche, avec un
billet crit au crayon, pour nous demander si nous ne pourrions
pas laisser installer ici une ambulance... Il sait que nous avons
de la place, dans la fabrique, et j'ai dj mis la cour et le
schoir  la disposition de ces messieurs... Seulement, vous
devriez descendre.

-- Oh! tout de suite, tout de suite! dit Henriette, qui se
rapprocha. Nous allons aider.

Gilberte elle-mme se montra trs mue, trs passionne pour ce
rle nouveau d'infirmire. Elle prit  peine le temps de nouer sur
ses cheveux une dentelle; et les trois femmes descendirent. En
bas, comme elles arrivaient sous le vaste porche, elles virent un
rassemblement dans la rue, par la porte ouverte  deux battants.
Une voiture basse arrivait lentement, une sorte de carriole,
attele d'un seul cheval, qu'un lieutenant de zouaves conduisait
par la bride. Et elles crurent que c'tait un premier bless qu'on
leur amenait.

-- Oui, oui! C'est ici, entrez!

Mais on les dtrompa. Le bless qui se trouvait couch au fond de
la carriole, tait le marchal De Mac-Mahon, la fesse gauche 
demi emporte, et que l'on ramenait  la Sous-Prfecture, aprs
lui avoir fait un premier pansement, dans une petite maison de
jardinier. Il tait nu-tte,  moiti dvtu, les broderies d'or
de son uniforme salies de poussire et de sang. Sans parler, il
avait lev la tte, il regardait, d'un air vague. Puis, ayant
aperu les trois femmes, saisies, les mains jointes devant ce
grand malheur qui passait, l'arme tout entire frappe dans son
chef, ds les premiers obus, il inclina lgrement la tte, avec
un faible et paternel sourire. Autour de lui, quelques curieux
s'taient dcouverts. D'autres, affairs, racontaient dj que le
gnral Ducrot venait d'tre nomm gnral en chef. Il tait sept
heures et demie.

-- Et l'empereur? demanda Henriette  un libraire, debout devant
sa porte.

-- Il y a prs d'une heure qu'il est pass, rpondit le voisin. Je
l'ai accompagn, je l'ai vu sortir par la porte de Balan... Le
bruit court qu'un boulet lui a emport la tte.

Mais l'picier d'en face se fchait.

-- Laissez donc! des mensonges! Il n'y a que les braves gens qui y
laisseront la peau!

Vers la place du collge, la carriole qui emportait le marchal,
se perdait au milieu de la foule grossie, parmi laquelle
circulaient dj les plus extraordinaires nouvelles du champ de
bataille. Le brouillard se dissipait, les rues s'emplissaient de
soleil.

Mais une voix rude cria de la cour:

-- Mesdames, ce n'est pas dehors, c'est ici qu'on a besoin de
vous!

Elles rentrrent toutes trois, elles se trouvrent devant le major
Bouroche qui avait dj jet dans un coin son uniforme, pour
revtir un grand tablier blanc. Sa tte norme aux durs cheveux
hrisss, son mufle de lion flambait de hte et d'nergie, au-
dessus de toute cette blancheur, encore sans tache. Et il leur
apparut si terrible qu'elles lui appartinrent du coup, obissant 
un signe, se bousculant pour le satisfaire.

-- Nous n'avons rien... Donnez-moi du linge, tchez de trouver
encore des matelas, montrez  mes hommes o est la pompe...

Elles coururent, se multiplirent, ne furent plus que ses
servantes.

C'tait un trs bon choix que la fabrique pour une ambulance. Il y
avait l surtout le schoir, une immense salle ferme par de
grands vitrages, o l'on pouvait installer aisment une centaine
de lits; et,  ct, se trouvait un hangar, sous lequel on allait
tre  merveille pour faire les oprations: une longue table
venait d'y tre apporte, la pompe n'tait qu' quelques pas, les
petits blesss pourraient attendre sur la pelouse voisine. Puis,
cela tait vraiment agrable, ces beaux ormes sculaires qui
donnaient une ombre dlicieuse.

Bouroche avait prfr s'tablir tout de suite dans Sedan,
prvoyant le massacre, l'effroyable pousse qui allait y jeter les
troupes. Il s'tait content de laisser prs du 7e corps, en
arrire de Floing, deux ambulances volantes et de premiers
secours, d'o l'on devait lui envoyer les blesss, aprs les avoir
panss sommairement. Toutes les escouades de brancardiers taient
l-bas, charges de ramasser sous le feu les hommes qui tombaient,
ayant avec elles le matriel des voitures et des fourgons. Et
Bouroche, sauf deux de ses aides rests sur le champ de bataille,
avait amen son personnel, deux majors de seconde classe et trois
sous-aides, qui sans doute suffiraient aux oprations. En outre,
il y avait l trois pharmaciens et une douzaine d'infirmiers.

Mais il ne dcolrait pas, ne pouvant rien faire sans passion.

-- Qu'est-ce que vous fichez donc? Serrez-moi ces matelas
davantage!... On mettra de la paille dans ce coin, si c'est
ncessaire.

Le canon grondait, il savait bien que d'un instant  l'autre la
besogne allait arriver, des voitures pleines de chair saignante;
et il installait violemment la grande salle encore vide. Puis,
sous le hangar, ce furent d'autres prparatifs: les caisses de
pansement et de pharmacie ranges, ouvertes sur une planche, des
paquets de charpie, des bandes, des compresses, des linges, des
appareils  fractures; tandis que, sur une autre planche,  ct
d'un gros pot de crat et d'un flacon de chloroforme, les trousses
s'talaient, l'acier clair des instruments, les sondes, les
pinces, les couteaux, les ciseaux, les scies, un arsenal, toutes
les formes aigus et coupantes de ce qui fouille, entaille,
tranche, abat. Mais les cuvettes manquaient.

-- Vous avez bien des terrines, des seaux, des marmites, enfin ce
que vous voudrez... Nous n'allons pas nous barbouiller de sang
jusqu'au nez, bien sr!... Et des ponges, tchez de m'avoir des
ponges!

Madame Delaherche se hta, revint suivie de trois servantes, les
bras chargs de toutes les terrines qu'elle avait pu trouver.
Debout devant les trousses, Gilberte avait appel Henriette d'un
signe, en les lui montrant avec un lger frisson. Toutes deux se
prirent la main, restrent l, silencieuses, mettant dans leur
treinte la sourde terreur, la piti anxieuse qui les
bouleversaient.

-- Hein? ma chre, dire qu'on pourrait vous couper quelque chose!

-- Pauvres gens!

Sur la grande table, Bouroche venait de faire placer un matelas,
qu'il garnissait d'une toile cire, lorsqu'un pitinement de
chevaux se fit entendre sous le porche. C'tait une premire
voiture d'ambulance, qui entra dans la cour. Mais elle ne
contenait que dix petits blesss, assis face  face, la plupart
ayant un bras en charpe, quelques-uns atteints  la tte, le
front band. Ils descendirent, simplement soutenus; et la visite
commena.

Comme Henriette aidait doucement un soldat tout jeune, l'paule
traverse d'une balle,  retirer sa capote, ce qui lui arrachait
des cris, elle remarqua le numro de son rgiment.

-- Mais vous tes du 106e! Est-ce que vous appartenez  la
compagnie Beaudoin?

Non, il tait de la compagnie Ravaud. Mais il connaissait tout de
mme le caporal Jean Macquart, il crut pouvoir dire que l'escouade
de celui-ci n'avait pas encore t engage. Et ce renseignement,
si vague, suffit pour donner de la joie  la jeune femme: son
frre vivait, elle serait tout  fait soulage, lorsqu'elle aurait
embrass son mari, qu'elle continuait  attendre d'une minute 
l'autre.

 ce moment, Henriette, ayant lev la tte, fut saisie
d'apercevoir,  quelques pas d'elle, au milieu d'un groupe,
Delaherche, racontant les terribles dangers qu'il venait de
courir, de Bazeilles  Sedan. Comment se trouvait-il l? Elle ne
l'avait pas vu entrer.

-- Et mon mari n'est pas avec vous?

Mais Delaherche, que sa mre et sa femme questionnaient
complaisamment, ne se htait point.

-- Attendez, tout  l'heure.

Puis, reprenant son rcit:

-- De Bazeilles  Balan, j'ai failli tre tu vingt fois. Une
grle, un ouragan de balles et d'obus!... Et j'ai rencontr
l'empereur, oh! trs brave... Ensuite, de Balan ici, j'ai pris ma
course...

Henriette lui secoua le bras.

-- Mon mari?

-- Weiss? mais il est rest l-bas, Weiss!

-- Comment, l-bas?

-- Oui, il a ramass le fusil d'un soldat mort, il se bat.

-- Il se bat, pourquoi donc?

-- Oh! un enrag! Jamais il n'a voulu me suivre, et je l'ai lch,
naturellement.

Les yeux fixes, largis, Henriette le regardait.

Il y eut un silence. Puis, tranquillement, elle se dcida.

-- C'est bon, j'y vais.

Elle y allait, comment? Mais c'tait impossible, c'tait fou!
Delaherche reparlait des balles, des obus qui balayaient la route.
Gilberte lui avait repris les mains pour la retenir, tandis que
Madame Delaherche s'puisait aussi  lui dmontrer l'aveugle
tmrit de son projet. De son air doux et simple, elle rpta:

-- Non, c'est inutile, j'y vais.

Et elle s'obstina, n'accepta que la dentelle noire que Gilberte
avait sur la tte. Esprant encore la convaincre, Delaherche finit
par dclarer qu'il l'accompagnerait, au moins jusqu' la porte de
Balan. Mais il venait d'apercevoir le factionnaire qui, au milieu
de la bousculade cause par l'installation de l'ambulance, n'avait
pas cess de marcher  petits pas devant la remise, o se trouvait
enferm le trsor du 7e corps; et il se souvint, il fut pris de
peur, il alla s'assurer d'un coup d'oeil que les millions taient
toujours l. Henriette, dj, s'engageait sous le porche.

-- Attendez-moi donc! Vous tes aussi enrage que votre mari, ma
parole!

D'ailleurs, une nouvelle voiture d'ambulance entrait, ils durent
la laisser passer. Celle-ci, plus petite,  deux roues seulement,
contenait deux grands blesss, couchs sur des sangles. Le premier
qu'on descendit, avec toutes sortes de prcautions, n'tait plus
qu'une masse de chairs sanglantes, une main casse, le flanc
labour par un clat d'obus. Le second avait la jambe droite
broye. Et tout de suite Bouroche, faisant placer celui-ci sur la
toile cire du matelas, commena la premire opration, au milieu
du continuel va-et-vient des infirmiers et de ses aides. Madame
Delaherche et Gilberte, assises prs de la pelouse, roulaient des
bandes.

Dehors, Delaherche avait rattrap Henriette.

-- Voyons, ma chre Madame Weiss, vous n'allez pas faire cette
folie... Comment voulez-vous rejoindre Weiss l-bas? Il ne doit
mme plus y tre, il s'est sans doute jet  travers champs pour
revenir... Je vous assure que Bazeilles est inabordable.

Mais elle ne l'coutait pas, marchait plus vite, s'engageait dans
la rue du Mnil, pour gagner la porte de Balan. Il tait prs de
neuf heures, et Sedan n'avait plus le frisson noir du matin, le
rveil dsert et ttonnant, dans l'pais brouillard. Un soleil
lourd dcoupait nettement les ombres des maisons, le pav
s'encombrait d'une foule anxieuse, que traversaient de continuels
galops d'estafettes. Des groupes surtout se formaient autour des
quelques soldats sans armes qui taient rentrs dj, les uns
blesss lgrement, les autres dans une exaltation nerveuse
extraordinaire, gesticulant et criant. Et pourtant la ville aurait
encore eu  peu prs son aspect de tous les jours, sans les
boutiques aux volets clos, sans les faades mortes, o pas une
persienne ne s'ouvrait. Puis, c'tait ce canon, ce canon continu,
dont toutes les pierres, le sol, les murs, jusqu'aux ardoises des
toits, tremblaient.

Delaherche tait en proie  un combat intrieur fort dsagrable,
partag entre son devoir d'homme brave qui lui commandait de ne
pas quitter Henriette, et sa terreur de refaire le chemin de
Bazeilles sous les obus. Tout d'un coup, comme ils arrivaient  la
porte de Balan, un flot d'officiers  cheval qui rentraient, les
spara. Des gens s'crasaient prs de cette porte, attendant des
nouvelles. Vainement, il courut, chercha la jeune femme: elle
devait tre hors de l'enceinte, htant le pas sur la route. Et,
sans pousser le zle plus loin, il se surprit  dire tout haut:

-- Ah, tant pis! c'est trop bte!

Alors, Delaherche flna dans Sedan, en bourgeois curieux qui ne
voulait rien perdre du spectacle, travaill cependant d'une
inquitude croissante. Qu'est-ce que tout cela allait devenir? Et,
si l'arme tait battue, la ville n'aurait-elle pas  souffrir
beaucoup? Les rponses  ces questions qu'il se posait restaient
obscures, trop dpendantes des vnements. Mais il n'en commenait
pas moins  trembler pour sa fabrique, son immeuble de la rue
Maqua, d'o il avait du reste dmnag toutes ses valeurs,
enfouies en un lieu sr. Il se rendit  l'Htel de Ville, y trouva
le conseil municipal sigeant en permanence, s'y oublia longtemps,
sans rien apprendre de nouveau, sinon que la bataille tournait
fort mal. L'arme ne savait plus  qui obir, rejete en arrire
par le gnral Ducrot, pendant les deux heures o il avait eu le
commandement, ramene en avant par le gnral de Wimpffen, qui
venait de lui succder; et ces oscillations incomprhensibles, ces
positions qu'il fallait reconqurir aprs les avoir abandonnes,
toute cette absence de plan et d'nergique direction prcipitait
le dsastre.

Puis, Delaherche poussa jusqu' la Sous-Prfecture, pour savoir si
l'empereur n'avait pas reparu. On ne put lui donner que des
nouvelles du marchal De Mac-Mahon, dont un chirurgien avait pans
la blessure peu dangereuse, et qui tait tranquillement dans son
lit. Mais, vers onze heures, comme il battait de nouveau le pav,
il fut arrt un instant, dans la Grande-Rue, devant l'htel de
l'Europe, par un lent cortge, des cavaliers couverts de
poussire, dont les mornes chevaux marchaient au pas. Et,  la
tte, il reconnut l'empereur, qui rentrait aprs avoir pass
quatre heures sur le champ de bataille. La mort n'avait pas voulu
de lui, dcidment. Sous la sueur d'angoisse de cette marche au
travers de la dfaite, le fard s'en tait all des joues, les
moustaches cires s'taient amollies, pendantes, la face terreuse
avait pris l'hbtement douloureux d'une agonie. Un officier, qui
descendit devant l'htel, se mit  expliquer au milieu d'un groupe
la route parcourue, de la Moncelle  Givonne, tout le long de la
petite valle, parmi les soldats du 1er corps, que les saxons
avaient refouls sur la rive droite du ruisseau; et l'on tait
revenu par le chemin creux du fond de Givonne, dans un tel
encombrement dj, que mme, si l'empereur avait dsir retourner
sur le front des troupes, il n'aurait pu le faire que trs
difficilement. D'ailleurs,  quoi bon?

Comme Delaherche coutait ces dtails, une dtonation violente
branla le quartier. C'tait un obus qui venait de dmolir une
chemine, rue sainte-Barbe, prs du donjon. Il y eut un sauve-qui-
peut, des cris de femmes s'levrent. Lui, s'tait coll contre un
mur, lorsqu'une nouvelle dtonation brisa les vitres d'une maison
voisine. Cela devenait terrible, si l'on bombardait Sedan; et il
rentra au pas de course rue Maqua, il fut pris d'un tel besoin de
savoir, qu'il ne s'arrta point, monta vivement sur les toits,
ayant l-haut une terrasse, d'o l'on dominait la ville et les
environs.

Tout de suite, il fut un peu rassur. Le combat avait lieu par-
dessus la ville, les batteries allemandes de la Marfe et de
Frnois allaient, au del des maisons, balayer le plateau de
l'Algrie; et il s'intressa mme au vol des obus,  la courbe
immense de lgre fume qu'ils laissaient sur Sedan, pareils  des
oiseaux invisibles au fin sillage de plumes grises. Il lui parut
d'abord vident que les quelques obus qui avaient crev des
toitures, autour de lui, taient des projectiles gars. On ne
bombardait pas encore la ville. Puis, en regardant mieux, il crut
comprendre qu'ils devaient tre des rponses aux rares coups tirs
par les canons de la place. Il se tourna, examina, vers le nord,
la citadelle, tout cet amas compliqu et formidable de
fortifications, les pans de murailles noirtres, les plaques
vertes des glacis, un pullulement gomtrique de bastions, surtout
les trois cornes gantes, celles des cossais, du grand jardin et
de la Rochette, aux angles menaants; et c'tait ensuite, comme un
prolongement cyclopen, du ct de l'ouest, le fort de Nassau, que
suivait le fort du Palatinat, au-dessus du faubourg du Mnil. Il
en eut  la fois une impression mlancolique d'normit et
d'enfantillage.  quoi bon, maintenant, avec ces canons, dont les
projectiles volaient si aisment d'un bout du ciel  l'autre? La
place, d'ailleurs, n'tait pas arme, n'avait ni les pices
ncessaires, ni les munitions, ni les hommes. Depuis trois
semaines  peine, le gouverneur avait organis une garde
nationale, des citoyens de bonne volont, qui devaient servir les
quelques pices en tat. Et c'tait ainsi qu'au Palatinat trois
canons tiraient, tandis qu'il y en avait bien une demi-douzaine 
la porte de Paris. Seulement, on n'avait que sept ou huit
gargousses  brler par pice, on mnageait les coups, on n'en
lchait qu'un par demi-heure, et pour l'honneur simplement, car
les obus ne portaient pas, tombaient dans les prairies, en face.
Aussi, ddaigneuses, les batteries ennemies ne rpondaient-elles
que de loin en loin, comme par charit.

L-bas, ce qui intressait Delaherche, c'taient ces batteries. Il
fouillait de ses yeux vifs les coteaux de la Marfe, lorsqu'il eut
l'ide de la lunette d'approche qu'il s'amusait autrefois 
braquer sur les environs, du haut de la terrasse. Il descendit la
chercher, remonta, l'installa; et, comme il s'orientait, faisant 
petits mouvements dfiler les terres, les arbres, les maisons, il
tomba, au-dessus de la grande batterie de Frnois, sur le groupe
d'uniformes que Weiss avait devin de Bazeilles,  l'angle d'un
bois de pins. Mais lui, grce au grandissement, aurait compt les
officiers de cet tat-major, tellement il les voyait avec nettet.
Plusieurs taient  demi couchs dans l'herbe, d'autres debout
formaient des groupes; et, en avant, il y avait un homme seul,
l'air sec et mince,  l'uniforme sans clat, dans lequel pourtant
il sentit le matre. C'tait bien le roi de Prusse,  peine haut
comme la moiti du doigt, un de ces minuscules soldats de plomb
des jouets d'enfant. Il n'en fut du reste certain que plus tard,
il ne l'avait plus quitt de l'oeil, revenant toujours  cet
infiniment petit, dont la face, grosse comme une lentille, ne
mettait qu'un point blme sous le vaste ciel bleu.

Il n'tait pas midi encore, le roi constatait la marche
mathmatique, inexorable de ses armes, depuis neuf heures. Elles
allaient, elles allaient toujours selon les chemins tracs,
compltant le cercle, refermant pas  pas, autour de Sedan, leur
muraille d'hommes et de canons. Celle de gauche, venue par la
plaine rase de Donchery, continuait  dboucher du dfil de
Saint-Albert, dpassait Saint-Menges, commenait  gagner
Fleigneux; et il voyait distinctement, derrire le XIe corps
violemment aux prises avec les troupes du gnral Douay, se couler
le Ve corps, qui profitait des bois pour se diriger sur le
calvaire d'Illy; tandis que des batteries s'ajoutaient aux
batteries, une ligne de pices tonnantes sans cesse prolonge,
l'horizon entier peu  peu en flammes. L'arme de droite occupait
dsormais tout le vallon de la Givonne, le XIIe corps s'tait
empar de la Moncelle, la garde venait de traverser Daigny,
remontant dj le ruisseau, en marche galement vers le calvaire,
aprs avoir forc le gnral Ducrot  se replier derrire le bois
de la Garenne. Encore un effort, et le prince royal de Prusse
donnerait la main au prince royal de Saxe, dans ces champs nus, 
la lisire mme de la fort des Ardennes. Au sud de la ville, on
ne voyait plus Bazeilles, disparu dans la fume des incendies,
dans la fauve poussire d'une lutte enrage.

Et le roi, tranquille, regardait, attendait depuis le matin. Une
heure, deux heures encore, peut-tre trois: ce n'tait qu'une
question de temps, un rouage poussait l'autre, la machine  broyer
tait en branle et achverait sa course. Sous l'infini du ciel
ensoleill, le champ de bataille se rtrcissait, toute cette
mle furieuse de points noirs se culbutait, se tassait de plus en
plus autour de Sedan. Des vitres luisaient dans la ville, une
maison semblait brler,  gauche, vers le faubourg de la Cassine.
Puis, au del, dans les champs redevenus dserts, du ct de
Donchery et du ct de Carignan, c'tait une paix chaude et
lumineuse, les eaux claires de la Meuse, les arbres heureux de
vivre, les grandes terres fcondes, les larges prairies vertes,
sous l'ardeur puissante de midi.

D'un mot, le roi avait demand un renseignement. Sur l'chiquier
colossal, il voulait savoir et tenir dans sa main cette poussire
d'hommes qu'il commandait.  sa droite, un vol d'hirondelles,
effrayes par le canon, tourbillonna, s'enleva trs haut, se
perdit vers le sud.




IV


Sur la route de Balan, Henriette d'abord put marcher d'un pas
rapide. Il n'tait gure plus de neuf heures, la chausse large,
borde de maisons et de jardins, se trouvait libre encore,
obstrue pourtant de plus en plus,  mesure qu'on approchait du
bourg, par les habitants qui fuyaient et par des mouvements de
troupe.  chaque nouveau flot de foule, elle se serrait contre les
murs, elle se glissait, passait quand mme. Et, mince, efface
dans sa robe sombre, ses beaux cheveux blonds et sa petite face
ple  demi disparus sous le fichu de dentelle noire, elle
chappait aux regards, rien ne ralentissait son pas lger et
silencieux.

Mais,  Balan, un rgiment d'infanterie de marine barrait la
route. C'tait une masse compacte d'hommes attendant des ordres, 
l'abri des grands arbres qui les cachaient. Elle se haussa sur les
pieds, n'en vit pas la fin. Cependant, elle essaya de se faire
plus petite encore, de se faufiler. Des coudes la repoussaient,
elle sentait dans ses flancs les crosses des fusils. Au bout de
vingt pas, des cris, des protestations s'levrent. Un capitaine
tourna la tte et s'emporta.

-- Eh! La femme, tes-vous folle? ... O allez-vous?

-- Je vais  Bazeilles.

-- Comment,  Bazeilles!

Ce fut un clat de rire gnral. On se la montrait, on
plaisantait. Le capitaine, gay lui aussi, venait de reprendre:

--  Bazeilles, ma petite, vous devriez bien nous y emmener avec
vous!... Nous y tions tout  l'heure, j'espre que nous allons y
retourner; mais je vous avertis qu'il n'y fait pas froid.

-- Je vais  Bazeilles rejoindre mon mari, dclara Henriette de sa
voix douce, tandis que ses yeux d'un bleu ple gardaient leur
tranquille dcision.

On cessa de rire, un vieux sergent la dgagea, la fora de
retourner en arrire.

-- Ma pauvre enfant, vous voyez bien qu'il vous est impossible de
passer... Ce n'est pas l'affaire d'une femme d'aller  Bazeilles
en ce moment... Vous le retrouverez plus tard, votre mari. Voyons,
soyez raisonnable!

Elle dut cder, elle s'arrta, debout, se haussant  chaque
minute, regardant au loin, dans l'entte rsolution de continuer
sa route. Ce qu'elle entendait dire autour d'elle la renseignait.
Des officiers se plaignaient amrement de l'ordre de retraite qui
leur avait fait abandonner Bazeilles, ds huit heures un quart,
lorsque le gnral Ducrot, succdant au marchal, s'tait avis de
vouloir concentrer toutes les troupes sur le plateau d'Illy. Le
pis tait que, le 1er corps ayant recul trop tt, livrant le
vallon de la Givonne aux allemands, le 12e corps, attaqu dj
vivement de front, venait d'tre dbord sur son flanc gauche.
Puis, maintenant que le gnral de Wimpffen succdait au gnral
Ducrot, le premier plan de nouveau l'emportait, l'ordre arrivait
de roccuper Bazeilles cote que cote, pour jeter les Bavarois 
la Meuse. N'tait-ce pas imbcile de leur avoir fait abandonner
une position, qu'il leur fallait  cette heure reconqurir? On
voulait bien se faire tuer, mais pas pour le plaisir, vraiment!

Il y eut un grand mouvement d'hommes et de chevaux, le gnral de
Wimpffen parut, debout sur ses triers, la face ardente, la parole
exalte, criant:

-- Mes amis, nous ne pouvons pas reculer, ce serait la fin de
tout... Si nous devons battre en retraite, nous irons sur Carignan
et non sur Mzires... Mais nous vaincrons, vous les avez battus
ce matin, vous les battrez encore!

Il galopa, s'loigna par un chemin qui montait vers la Moncelle.
Le bruit courait qu'il venait d'avoir avec le gnral Ducrot une
discussion violente, chacun soutenant son plan, attaquant le plan
contraire, l'un dclarant que la retraite par Mzires n'tait
plus possible depuis le matin, l'autre prophtisant qu'avant le
soir, si l'on ne se retirait pas sur le plateau d'Illy, l'arme
serait cerne. Et ils s'accusaient mutuellement de ne connatre ni
le pays, ni la situation vraie des troupes. Le pis tait qu'ils
avaient tous les deux raison.

Mais, depuis un instant, Henriette se trouvait distraite dans sa
hte d'avancer. Elle venait de reconnatre, choue au bord de la
route, toute une famille de Bazeilles, de pauvres tisserands, le
mari, la femme, avec trois filles, dont la plus ge n'avait que
neuf ans. Ils taient tellement briss, tellement perdus de
fatigue et de dsespoir, qu'ils n'avaient pu aller plus loin,
tombs contre un mur.

-- Ah! ma chre dame, rptait la femme  Henriette, nous n'avons
plus rien... Vous savez, notre maison tait sur la place de
l'glise. Alors, voil qu'un obus y a mis le feu. Je ne sais pas
comment les enfants et nous autres, nous n'y sommes pas rests...

Les trois petites filles,  ce souvenir, se remirent  sangloter,
en poussant des cris, tandis que la mre entrait dans les dtails
de leur dsastre, avec des gestes fous.

-- J'ai vu le mtier brler comme un fagot de bois sec... Le lit,
les meubles ont flamb plus vite que des poignes de paille... Et
il y avait mme la pendule, oui! La pendule que je n'ai pas eu le
temps d'emporter dans mes bras.

-- Tonnerre de bon Dieu! jura l'homme, les yeux pleins de grosses
larmes, qu'est-ce que nous allons devenir?

Henriette, pour les calmer, leur dit simplement, d'une voix qui
tremblait un peu:

-- Vous tes ensemble, sains et saufs tous les deux, et vous avez
vos fillettes: de quoi vous plaignez-vous?

Puis, elle les questionna, voulut savoir ce qui se passait dans
Bazeilles, s'ils avaient vu son mari, comment ils avaient laiss
sa maison,  elle. Mais, dans le grelottement de leur peur, les
rponses taient contradictoires. Non, ils n'avaient pas vu M
Weiss. Pourtant, une des petites filles cria qu'elle l'avait bien
vu, elle, qu'il tait sur le trottoir, avec un gros trou au milieu
de la tte; et son pre lui allongea une claque, pour la faire
taire, parce que, disait-il, elle mentait,  coup sr. Quant  la
maison, elle devait tre debout, lorsqu'ils avaient fui; mme ils
se souvenaient d'avoir remarqu, en passant, que la porte et les
fentres taient soigneusement closes, comme si pas une me ne s'y
ft trouve.  ce moment-l, d'ailleurs, les Bavarois n'occupaient
encore que la place de l'glise, et il leur fallait prendre le
village rue par rue, maison par maison. Seulement, ils avaient d
faire du chemin, tout Bazeilles brlait sans doute,  cette heure.
Et ces misrables gens continuaient  parler de ces choses, avec
des gestes ttonnants d'pouvante, voquant la vision affreuse,
les toits qui flambaient, le sang qui coulait, les morts qui
couvraient la terre.

-- Alors, mon mari? rpta Henriette.

Ils ne rpondaient plus, ils sanglotaient entre leurs mains
jointes. Et elle resta dans une anxit atroce, sans faiblir,
debout, les lvres seulement agites d'un petit frisson. Que
devait-elle croire? Elle avait beau se dire que l'enfant s'tait
trompe, elle voyait son mari en travers de la rue, la tte troue
d'une balle. Puis, c'tait cette maison hermtiquement close qui
l'inquitait: pourquoi? Il ne s'y trouvait donc plus? La certitude
qu'il tait tu lui glaa tout d'un coup le coeur. Mais peut-tre
n'tait-il que bless; et le besoin d'aller l-bas, d'y tre, la
reprit si imprieusement, qu'elle aurait tent encore de se frayer
un passage, si,  cette minute, les clairons n'avaient sonn la
marche en avant.

Beaucoup de ces jeunes soldats arrivaient de Toulon, de Rochefort
ou de Brest,  peine instruits, sans avoir jamais fait le coup de
feu; et, depuis le matin, ils se battaient avec une bravoure, une
solidit de vtrans. Eux qui, de Reims  Mouzon, avaient march
si mal, alourdis d'inaccoutumance, se rvlaient comme les mieux
disciplins, les plus fraternellement unis d'un lien de devoir et
d'abngation, devant l'ennemi. Les clairons n'avaient eu qu'
sonner, ils retournaient au feu, ils reprenaient l'attaque, malgr
leurs coeurs gros de colre. Trois fois, on leur avait promis,
pour les soutenir, une division qui ne venait pas. Ils se
sentaient abandonns, sacrifis. C'tait leur vie  tous qu'on
leur demandait, en les ramenant ainsi sur Bazeilles, aprs le leur
avoir fait vacuer. Et ils le savaient, et ils donnaient leur vie
sans une rvolte, serrant les rangs, quittant les arbres qui les
protgeaient, pour rentrer sous les obus et les balles.

Henriette eut un soupir de profond soulagement. Enfin, on marchait
donc! Elle les suivit, esprant arriver avec eux, prte  courir,
s'ils couraient. Mais, de nouveau dj, on s'tait arrt. 
prsent, les projectiles pleuvaient, il allait falloir, pour
roccuper Bazeilles, reconqurir chaque mtre de la route,
s'emparer des ruelles, des maisons, des jardins,  droite et 
gauche. Les premiers rangs avaient ouvert le feu, on n'avanait
plus que par saccades, les moindres obstacles faisaient perdre de
longues minutes. Jamais elle n'arriverait, si elle restait ainsi
en queue, attendant la victoire. Et elle se dcida, se jeta 
droite, entre deux haies, dans un sentier qui descendait vers les
prairies.

Le projet d'Henriette fut alors d'atteindre Bazeilles par ces
vastes prs bordant la Meuse. Cela, d'ailleurs, n'tait pas trs
net en elle. Soudain, elle resta plante, au bord d'une petite mer
immobile, qui, de ce ct-Ci, lui barrait le chemin. C'tait
l'inondation, les terres basses changes en un lac de dfense,
auxquelles elle n'avait point song. Un instant, elle voulut
retourner en arrire; puis, au risque d'y laisser ses chaussures,
elle continua, suivit le bord, dans l'herbe trempe, o elle
enfonait jusqu' la cheville. Pendant une centaine de mtres, ce
fut praticable. Ensuite, elle buta contre le mur d'un jardin: le
terrain dvalait, l'eau battait le mur, profonde de deux mtres.
Impossible de passer. Ses petits poings se serrrent, elle dut se
raidir de toute sa force, pour ne pas fondre en larmes. Aprs le
premier saisissement, elle longea la clture, trouva une ruelle
qui filait entre les maisons parses. Cette fois, elle se crut
sauve, car elle connaissait ce ddale, ces bouts de sentiers
enchevtrs, dont l'cheveau aboutissait tout de mme au village.

L seulement, les obus tombaient. Henriette resta fige, trs
ple, dans l'assourdissement d'une effrayante dtonation, dont le
coup de vent l'enveloppa. Un projectile venait d'clater devant
elle,  quelques mtres. Elle tourna la tte, examina les hauteurs
de la rive gauche, d'o montaient les fumes des batteries
allemandes; et elle comprit, se remit en marche, les yeux fixs
sur l'horizon, guettant les obus, pour les viter. La tmrit
folle de sa course n'allait pas sans un grand sang-Froid, toute la
tranquillit brave dont sa petite me de bonne mnagre tait
capable. Elle voulait ne pas tre tue, retrouver son mari, le
reprendre, vivre ensemble, heureux encore. Les obus ne cessaient
plus, elle filait le long des murs, se jetait derrire les bornes,
profitait des moindres abris. Mais il se prsenta un espace
dcouvert, un bout de chemin dfonc, dj couvert d'clats; et
elle attendait,  l'encoignure d'un hangar, lorsqu'elle aperut,
devant elle, au ras d'une sorte de trou, la tte curieuse d'un
enfant, qui regardait. C'tait un petit garon de dix ans, pieds
nus, habill d'une seule chemise et d'un pantalon en lambeaux,
quelque rdeur de route, trs amus par la bataille. Ses minces
yeux noirs ptillaient, et il s'exclamait d'allgresse,  chaque
dtonation.

-- Oh! Ce qu'ils sont rigolo!... Bougez pas, en v'l encore un qui
s'amne!... Boum! -t-il pt, celui-l!... Bougez pas, bougez
pas!

Et,  chaque projectile, il faisait un plongeon au fond du trou,
reparaissait, levait sa tte d'oiseau siffleur, pour replonger
encore.

Henriette remarqua alors que les obus venaient du Liry, tandis que
les batteries de Pont-Maugis et de Noyers ne tiraient plus que sur
Balan. Elle voyait trs nettement la fume,  chaque dcharge;
puis, elle entendait presque aussitt le sifflement, que suivait
la dtonation. Il dut y avoir un court rpit, des vapeurs lgres
se dissipaient lentement.

-- Pour sr qu'ils boivent un coup! cria le petit. Vite, vite!
Donnez-moi la main, nous allons nous cavaler!

Il lui prit la main, la fora  le suivre; et tous deux
galoprent, cte  cte, pliant le dos, traversant ainsi l'espace
dcouvert. Au bout, comme ils se jetaient derrire une meule et
qu'ils se retournaient, ils virent de nouveau un obus arriver,
tomber droit sur le hangar,  la place qu'ils occupaient tout 
l'heure. Le fracas fut pouvantable, le hangar s'abattit.

Du coup, une joie folle fit danser le gamin, qui trouvait a trs
farce.

-- Bravo! En v'l de la casse!... Hein? Tout de mme, il tait
temps!

Mais, une seconde fois, Henriette se heurtait contre un obstacle
infranchissable, des murs de jardin, sans chemin aucun. Son petit
compagnon continuait  rire, disait qu'on passait toujours, quand
on le voulait bien. Il grimpa sur le chaperon d'un mur, l'aida
ensuite  le franchir. D'un saut, ils se trouvrent dans un
potager, parmi des planches de haricots et de pois. Des cltures
partout. Alors, pour en sortir, il leur fallut traverser une
maison basse de jardinier. Lui, sifflant, les mains ballantes,
allait le premier, ne s'tonnait de rien. Il poussa une porte, se
trouva dans une chambre, passa dans une autre, o il y avait une
vieille femme, la seule me reste l sans doute. Elle semblait
hbte, debout prs d'une table. Elle regarda ces deux personnes
inconnues passer ainsi au travers de sa maison; et elle ne leur
dit pas un mot, et eux-mmes ne lui adressrent pas la parole.
Dj, de l'autre ct, ils ressortaient dans une ruelle, qu'ils
purent suivre pendant un instant. Puis, d'autres difficults se
prsentrent, ce fut de la sorte, durant prs d'un kilomtre, des
murailles sautes, des haies franchies, une course qui coupait au
plus court, par les portes des remises, les fentres des
habitations, selon le hasard de la route qu'ils parvenaient  se
frayer. Des chiens hurlaient, ils faillirent tre renverss par
une vache qui fuyait d'un galop furieux. Cependant, ils devaient
approcher, une odeur d'incendie leur arrivait, de grandes fumes
rousses, telles que de lgers crpes flottants, voilaient  chaque
minute le soleil.

Tout d'un coup, le gamin s'arrta, se planta devant Henriette.

-- Dites donc, madame, comme a, o donc allez-vous?

-- Mais tu le vois, je vais  Bazeilles.

Il siffla, il eut un de ses rires aigus de vaurien chapp de
l'cole, qui se faisait du bon sang.

--  Bazeilles... Ah! non, a n'est pas mon affaire... Moi, je vas
ailleurs. Bien le bonsoir!

Et il tourna sur les talons, il s'en alla comme il tait venu,
sans qu'elle pt savoir d'o il sortait ni o il rentrait. Elle
l'avait trouv dans un trou, elle le perdit des yeux au coin d'un
mur; et jamais plus elle ne devait le revoir.

Quand elle fut seule, Henriette prouva un singulier sentiment de
peur. Ce n'tait gure une protection, cet enfant chtif avec
elle; mais il l'tourdissait de son bavardage. Maintenant, elle
tremblait, elle si naturellement courageuse. Les obus ne tombaient
plus, les allemands avaient cess de tirer sur Bazeilles, dans la
crainte sans doute de tuer les leurs, matres du village.
Seulement, depuis quelques minutes, elle entendait des balles
siffler, ce bourdonnement de grosses mouches dont on lui avait
parl, et qu'elle reconnaissait. Au loin, c'tait une confusion
telle de toutes les rages, qu'elle ne distinguait mme pas le
bruit de la fusillade, dans la violence de cette clameur. Comme
elle tournait l'angle d'une maison, il y eut, prs de son oreille,
un bruit mat, une chute de pltre, qui la firent s'arrter net:
une balle venait d'corner la faade, elle en restait toute ple.
Puis, avant qu'elle se ft demand si elle aurait le courage de
continuer, elle reut au front comme un coup de marteau, elle
tomba sur les deux genoux, tourdie. Une seconde balle, qui
ricochait, l'avait effleure un peu au-dessus du sourcil gauche,
en ne laissant l qu'une forte meurtrissure. Quand elle eut port
les deux mains  son front, elle les retira rouges de sang. Mais
elle avait senti le crne solide, intact, sous les doigts; et elle
rpta tout haut, pour s'encourager:

-- Ce n'est rien, ce n'est rien... Voyons, je n'ai pas peur, non!
je n'ai pas peur...

Et c'tait vrai, elle se releva, elle marcha ds lors parmi les
balles avec une insouciance de crature dgage d'elle-mme, qui
ne raisonne plus, qui donne sa vie. Elle ne cherchait mme plus 
se protger, allant tout droit, la tte haute, n'allongeant le pas
que dans le dsir d'arriver. Les projectiles s'crasaient autour
d'elle, vingt fois elle manqua d'tre tue, sans paratre le
savoir. Sa hte lgre, son activit de femme silencieuse,
semblaient l'aider, la faire passer si fine, si souple dans le
pril, qu'elle y chappait. Elle tait enfin  Bazeilles, elle
coupa au milieu d'un champ de luzerne, pour rejoindre la route, la
grande rue qui traverse le village. Comme elle y dbouchait, elle
reconnut sur la droite,  deux cents pas, sa maison qui brlait,
sans qu'on vt les flammes au grand soleil, le toit  demi
effondr dj, les fentres vomissant des tourbillons de fume
noire. Alors, un galop l'emporta, elle courut  perdre haleine.

Weiss, ds huit heures, s'tait trouv enferm l, spar des
troupes qui se repliaient. Tout de suite, le retour  Sedan tait
devenu impossible, car les Bavarois, dbordant par le parc de
Montivilliers, avaient coup la ligne de retraite. Il tait seul,
avec son fusil et les cartouches qui lui restaient, lorsqu'il
aperut devant sa porte une dizaine de soldats, demeurs comme lui
en arrire, isols de leurs camarades, cherchant des yeux un abri,
pour vendre au moins chrement leur peau. Vivement, il descendit
leur ouvrir, et la maison ds lors eut une garnison, un capitaine,
un caporal, huit hommes, tous hors d'eux, enrags, rsolus  ne
pas se rendre.

-- Tiens! Laurent, vous en tes! s'cria Weiss, surpris de voir
parmi eux un grand garon maigre, qui tenait un fusil, ramass 
ct de quelque cadavre.

Laurent, en pantalon et en veste de toile bleue, tait un garon
jardinier du voisinage, g d'une trentaine d'annes, et qui avait
perdu rcemment sa mre et sa femme, emportes par la mme
mauvaise fivre.

-- Pourquoi donc que je n'en serais pas?

Rpondit-il. Je n'ai que ma carcasse, je puis bien la donner... Et
puis, vous savez, a m'amuse,  cause que je ne tire pas mal, et
que a va tre drle d'en dmolir un  chaque coup, de ces
bougres-l!

Dj, le capitaine et le caporal inspectaient la maison. Rien 
faire du rez-de-chausse, on se contenta de pousser les meubles
contre la porte et les fentres, pour les barricader le plus
solidement possible. Ce fut ensuite dans les trois petites pices
du premier tage et dans le grenier qu'ils organisrent la
dfense, approuvant du reste les prparatifs dj faits par Weiss,
les matelas garnissant les persiennes, les meurtrires mnages de
place en place, entre les lames. Comme le capitaine se hasardait 
se pencher, pour examiner les alentours, il entendit des cris, des
larmes d'enfant.

-- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

Weiss revit alors, dans la teinturerie voisine, le petit Auguste
malade, la face pourpre de fivre entre ses draps blancs,
demandant  boire, appelant sa mre, qui ne pouvait plus lui
rpondre, gisante sur le carreau, la tte broye. Et,  cette
vision, il eut un geste douloureux, il rpondit:

-- Un pauvre petit dont un obus a tu la mre, et qui pleure, l,
 ct.

-- Tonnerre de Dieu! murmura Laurent, ce qu'il va falloir leur
faire payer tout a!

Il n'arrivait encore dans la faade que des balles perdues. Weiss
et le capitaine, accompagns du garon jardinier et de deux
hommes, taient monts dans le grenier, d'o ils pouvaient mieux
surveiller la route. Ils la voyaient obliquement, jusqu' la place
de l'glise. Cette place tait maintenant au pouvoir des Bavarois;
mais ils n'avanaient toujours qu'avec beaucoup de peine et une
extrme prudence. Au coin d'une ruelle, une poigne de fantassins
les tint encore en chec pendant prs d'un quart d'heure, d'un feu
tellement nourri, que les morts s'entassaient. Ensuite, ce fut une
maison,  l'autre encoignure, dont ils durent s'emparer, avant de
passer outre. Par moments, dans la fume, on distinguait une
femme, avec un fusil, tirant d'une des fentres. C'tait la maison
d'un boulanger, des soldats s'y trouvaient oublis, mls aux
habitants; et, la maison prise, il y eut des cris, une effroyable
bousculade roula jusqu'au mur d'en face, un flot dans lequel
apparut la jupe de la femme, une veste d'homme, des cheveux blancs
hrisss; puis, un feu de peloton gronda, du sang jaillit jusqu'au
chaperon du mur. Les allemands taient inflexibles: toute personne
prise les armes  la main, n'appartenant point aux armes
belligrantes, tait fusille sur l'heure, comme coupable de
s'tre mise en dehors du droit des gens. Devant la furieuse
rsistance du village, leur colre montait, et les pertes
effroyables qu'ils prouvaient depuis bientt cinq heures, les
poussaient  d'atroces reprsailles. Les ruisseaux coulaient
rouges, les morts barraient la route, certains carrefours
n'taient plus que des charniers, d'o s'levaient des rles.
Alors, dans chaque maison qu'ils emportaient de haute lutte, on
les vit jeter de la paille enflamme; d'autres couraient avec des
torches, d'autres badigeonnaient les murs de ptrole; et bientt
des rues entires furent en feu, Bazeilles flamba.

Cependant, au milieu du village, il n'y avait plus que la maison
de Weiss, avec ses persiennes closes, qui gardait son air menaant
de citadelle, rsolue  ne pas se rendre.

-- Attention! les voici! cria le capitaine.

Une dcharge, partie du grenier et du premier tage, coucha par
terre trois des Bavarois qui s'avanaient, en rasant les murs. Les
autres se replirent, s'embusqurent  tous les angles de la
route; et le sige de la maison commena, une telle pluie de
balles fouetta la faade qu'on aurait dit un ouragan de grle.
Pendant prs de dix minutes, cette fusillade ne cessa pas, trouant
le pltre, sans faire grand mal. Mais un des hommes que le
capitaine avait pris avec lui dans le grenier, ayant commis
l'imprudence de se montrer  une lucarne, fut tu raide, d'une
balle en plein front.

-- Nom d'un chien! un de moins! gronda le capitaine. Mfiez-vous
donc, nous ne sommes pas assez pour nous faire tuer par plaisir!

Lui-mme avait pris un fusil, et il tirait, abrit derrire un
volet. Mais Laurent, le garon jardinier, faisait surtout son
admiration.  genoux, le canon de son chassepot appuy dans
l'troite fente d'une meurtrire, comme  l'afft, il ne lchait
un coup qu'en toute certitude; et il en annonait mme le rsultat
 l'avance.

-- Au petit officier bleu, l-bas, dans le coeur...  l'autre,
plus loin, le grand sec, entre les deux yeux... Au gros qui a une
barbe rousse et qui m'embte, dans le ventre...

Et, chaque fois, l'homme tombait, foudroy, frapp  l'endroit
qu'il dsignait; et lui continuait paisiblement, ne se htait pas,
ayant de quoi faire, disait-il, car il lui aurait fallu du temps,
pour les tuer tous de la sorte, un  un.

-- Ah! si j'avais des yeux! rptait furieusement Weiss.

Il venait de casser ses lunettes, il en tait dsespr. Son
binocle lui restait, mais il n'arrivait pas  le faire tenir
solidement sur son nez, dans la sueur qui lui inondait la face;
et, souvent, il tirait au hasard, enfivr, les mains tremblantes.
Toute une passion croissante emportait son calme ordinaire.

-- Ne vous pressez pas, a ne sert absolument  rien, disait
Laurent. Tenez, visez-le avec soin, celui qui n'a plus de casque,
au coin de l'picier... Mais c'est trs bien, vous lui avez cass
la patte, et le voil qui gigote dans son sang.

Weiss, un peu ple, regardait. Il murmura:

-- Finissez-le.

-- Gcher une balle, ah! non, par exemple! vaut mieux en dmolir
un autre.

Les assaillants devaient avoir remarqu ce tir redoutable, qui
partait des lucarnes du grenier. Pas un homme ne pouvait avancer,
sans rester par terre. Aussi firent-ils entrer en ligne des
troupes fraches, avec l'ordre de cribler de balles la toiture.
Ds lors, le grenier devint intenable: les ardoises taient
perces aussi aisment que de minces feuilles de papier, les
projectiles pntraient de toutes parts, ronflant comme des
abeilles.  chaque seconde, on courait le risque d'tre tu.

-- Descendons, dit le capitaine. On peut tenir encore au premier.

Mais, comme il se dirigeait vers l'chelle, une balle l'atteignit
dans l'aine et le renversa.

-- Trop tard, nom d'un chien!

Weiss et Laurent, aids du soldat qui restait, s'enttrent  le
descendre, bien qu'il leur crit de ne pas perdre leur temps 
s'occuper de lui: il avait son compte, il pouvait tout aussi bien
crever en haut qu'en bas. Pourtant, dans une chambre du premier
tage, lorsqu'on l'eut couch sur un lit, il voulut encore diriger
la dfense.

-- Tirez dans le tas, ne vous occupez pas du reste. Tant que votre
feu ne se ralentira point, ils sont bien trop prudents pour se
risquer.

En effet, le sige de la petite maison continuait, s'ternisait.
Vingt fois elle avait paru devoir tre emporte dans la tempte de
fer dont elle tait battue; et, sous les rafales, au milieu de la
fume, elle se montrait de nouveau debout, troue, dchiquete,
crachant quand mme des balles par chacune de ses fentes. Les
assaillants exasprs d'tre arrts si longtemps et de perdre
tant de monde devant une pareille bicoque, hurlaient, tiraillaient
 distance, sans avoir l'audace de se ruer pour enfoncer la porte
et les fentres, en bas.

-- Attention! cria le caporal, voil une persienne qui tombe!

La violence des balles venait d'arracher une persienne de ses
gonds. Mais Weiss se prcipita, poussa une armoire contre la
fentre; et Laurent, embusqu derrire, put continuer son tir. Un
des soldats gisait  ses pieds, la mchoire fracasse, perdant
beaucoup de sang. Un autre reut une balle dans la gorge, roula
jusqu'au mur, o il rla sans fin, avec un frisson convulsif de
tout le corps. Ils n'taient plus que huit, en ne comptant pas le
capitaine, qui, trop affaibli pour parler, adoss au fond du lit,
donnait encore des ordres, par gestes. De mme que le grenier, les
trois chambres du premier tage commenaient  devenir intenables,
car les matelas en lambeaux n'arrtaient plus les projectiles: des
clats de pltre sautaient des murs et du plafond, les meubles
s'cornaient, les flancs de l'armoire se fendaient comme sous des
coups de hache. Et le pis tait que les munitions allaient
manquer.

-- Est-ce dommage! grogna Laurent. Ca marche si bien!

Weiss eut une ide brusque.

-- Attendez!

Il venait de songer au soldat mort, l-haut, dans le grenier. Et
il monta, le fouilla, pour prendre les cartouches qu'il devait
avoir. Tout un pan de la toiture s'tait effondr, il vit le ciel
bleu, une nappe de gaie lumire qui l'tonna. Pour ne pas tre
tu, il se tranait sur les genoux. Puis, lorsqu'il tint les
cartouches, une trentaine encore, il se hta, redescendit au
galop.

Mais, en bas, comme il partageait cette provision nouvelle avec le
garon jardinier, un soldat jeta un cri, tomba sur le ventre. Ils
n'taient plus que sept; et, tout de suite, ils ne furent plus que
six, le caporal ayant reu, dans l'oeil gauche, une balle qui lui
fit sauter la cervelle.

Weiss,  partir de ce moment, n'eut plus conscience de rien. Lui
et les cinq autres continuaient  tirer comme des fous, achevant
les cartouches, sans mme avoir l'ide qu'ils pouvaient se rendre.
Dans les trois petites pices, le carreau tait obstru par les
dbris des meubles. Des morts barraient les portes, un bless,
dans un coin, jetait une plainte affreuse et continue. Partout, du
sang collait sous les semelles. Un filet rouge avait coul,
descendant les marches. Et l'air n'tait plus respirable, un air
paissi et brlant de poudre, une fume, une poussire cre,
nausabonde, une nuit presque complte que rayaient les flammes
des coups de feu.

-- Tonnerre de Dieu! cria Weiss, ils amnent du canon!

C'tait vrai. Dsesprant de venir  bout de cette poigne
d'enrags, qui les attardaient ainsi, les Bavarois taient en
train de mettre en position une pice, au coin de la place de
l'glise. Peut-tre enfin passeraient-ils, lorsqu'ils auraient
jet la maison par terre,  coups de boulets. Et cet honneur qu'on
leur faisait, cette artillerie braque sur eux, l-bas, acheva
d'gayer furieusement les assigs, qui ricanaient, pleins de
mpris. Ah! les bougres de lches, avec leur canon! Toujours
agenouill, Laurent visait soigneusement les artilleurs, tuant son
homme chaque fois; si bien que le service de la pice ne pouvait
se faire, et qu'il se passa cinq ou six minutes avant que le
premier coup ft tir. Trop haut, d'ailleurs, il n'emporta qu'un
morceau de la toiture.

Mais la fin approchait. Vainement, on fouillait les morts, il n'y
avait plus une seule cartouche. Extnus, hagards, les six
ttonnaient, cherchaient ce qu'ils pourraient jeter par les
fentres, pour craser l'ennemi. Un d'eux, qui se montra,
vocifrant, brandissant les poings, fut cribl d'une vole de
plomb; et ils ne restrent plus que cinq. Que faire? Descendre,
tcher de s'chapper par le jardin et les prairies?  ce moment,
un tumulte clata en bas, un flot furieux monta l'escalier:
c'taient les Bavarois qui venaient enfin de faire le tour,
enfonant la porte de derrire, envahissant la maison. Une mle
terrible s'engagea dans les petites pices, parmi les corps et les
meubles en miettes. Un des soldats eut la poitrine troue d'un
coup de baonnette, et les deux autres furent faits prisonniers;
tandis que le capitaine, qui venait d'exhaler son dernier souffle,
demeurait la bouche ouverte, le bras lev encore, comme pour
donner un ordre.

Cependant, un officier, un gros blond, arm d'un revolver, et dont
les yeux, injects de sang, semblaient sortir des orbites, avait
aperu Weiss et Laurent, l'un avec son paletot, l'autre avec sa
veste de toile bleue; et il les apostrophait violemment en
Franais:

-- Qui tes-vous? qu'est-ce que vous fichez l, vous autres?

Puis, les voyant noirs de poudre, il comprit, il les couvrit
d'injures, en allemand, la voix bgayante de fureur. Dj, il
levait son pistolet pour leur casser la tte, lorsque les soldats
qu'il commandait, se rurent, s'emparrent de Weiss et de Laurent,
qu'ils poussrent dans l'escalier. Les deux hommes taient ports,
charris, au milieu de cette vague humaine, qui les jeta sur la
route; et ils roulrent jusqu'au mur d'en face, parmi de telles
vocifrations, que la voix des chefs ne s'entendait plus. Alors,
durant deux ou trois minutes encore, tandis que le gros officier
blond tchait de les dgager, pour procder  leur excution, ils
purent se remettre debout et voir.

D'autres maisons s'allumaient, Bazeilles n'allait plus tre qu'un
brasier. Par les hautes fentres de l'glise, des gerbes de
flammes commenaient  sortir. Des soldats, qui chassaient une
vieille dame de chez elle, venaient de la forcer  leur donner des
allumettes, pour mettre le feu  son lit et  ses rideaux. De
proche en proche, les incendies gagnaient, sous les brandons de
paille jets, sous les flots de ptrole rpandus; et ce n'tait
plus qu'une guerre de sauvages, enrags par la longueur de la
lutte, vengeant leurs morts, leurs tas de morts, sur lesquels ils
marchaient. Des bandes hurlaient parmi la fume et les tincelles,
dans l'effrayant vacarme fait de tous les bruits, des plaintes
d'agonie, des coups de feu, des croulements.  peine se voyait-
on, de grandes poussires livides s'envolaient, cachaient le
soleil, d'une insupportable odeur de suie et de sang, comme
charges des abominations du massacre. On tuait encore, on
dtruisait dans tous les coins: la brute lche, l'imbcile
colre, la folie furieuse de l'homme en train de manger l'homme.

Et Weiss, enfin, devant lui, aperut sa maison qui brlait. Des
soldats taient accourus avec des torches, d'autres activaient les
flammes, en y lanant les dbris des meubles. Rapidement, le rez-
de-chausse flamba, la fume sortit par toutes les plaies de la
faade et de la toiture. Mais, dj, la teinturerie voisine
prenait galement feu; et, chose affreuse, on entendit encore la
voix du petit Auguste, couch dans son lit, dlirant de fivre,
qui appelait sa mre; tandis que les jupes de la malheureuse,
tendue sur le seuil, la tte broye, s'allumaient.

-- Maman, j'ai soif... Maman, donne-moi de l'eau...

Les flammes ronflrent, la voix cessa, on ne distingua plus que
les hourras assourdissants des vainqueurs.

Mais, par-dessus les bruits, par-dessus les clameurs, un cri
terrible domina. C'tait Henriette qui arrivait et qui venait de
voir son mari, contre le mur, en face d'un peloton prparant ses
armes.

Elle se rua  son cou.

-- Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a? Ils ne vont pas te tuer!

Weiss, stupide, la regardait. Elle! Sa femme, dsire si
longtemps, adore d'une tendresse idoltre! Et un frmissement le
rveilla, perdu. Qu'avait-il fait? Pourquoi tait-il rest, 
tirer des coups de fusil, au lieu d'aller la rejoindre, ainsi
qu'il l'avait jur? Dans un blouissement, il voyait son bonheur
perdu, la sparation violente,  jamais. Puis, le sang qu'elle
avait au front, le frappa; et la voix machinale, bgayante:

-- Est-ce que tu es blesse? ... C'est fou d'tre venue...

D'un geste emport, elle l'interrompit.

-- Oh! moi, ce n'est rien, une gratignure... Mais toi, toi!
Pourquoi te gardent-ils? Je ne veux pas qu'ils te tuent!

L'officier se dbattait au milieu de la route encombre, pour que
le peloton et un peu de recul. Quand il aperut cette femme au
cou d'un des prisonniers, il reprit violemment, en Franais:

-- Oh! non, pas de btises, hein!... D'o sortez-vous? Que voulez-
vous?

-- Je veux mon mari.

-- Votre mari, cet homme-l? ... Il a t condamn, justice doit
tre faite.

-- Je veux mon mari.

-- Voyons, soyez raisonnable... cartez-vous, nous n'avons pas
envie de vous faire du mal.

-- Je veux mon mari.

Renonant alors  la convaincre, l'officier allait donner l'ordre
de l'arracher des bras du prisonnier, lorsque Laurent, silencieux
jusque-l, l'air impassible, se permit d'intervenir.

-- Dites donc, capitaine, c'est moi qui vous ai dmoli tant de
monde, et qu'on me fusille, a va bien. D'autant plus que je n'ai
personne, ni mre, ni femme, ni enfant... Tandis que monsieur est
mari... Dites, lchez-le donc, puis vous me rglerez mon
affaire...

Hors de lui, le capitaine hurla:

-- En voil des histoires! est-ce qu'on se fiche de moi? ... Un
homme de bonne volont pour emporter cette femme!

Il dut redire cet ordre en allemand. Et un soldat s'avana, un
Bavarois trapu,  l'norme tte embroussaille de barbe et de
cheveux roux, sous lesquels on ne distinguait qu'un large nez
carr et que de gros yeux bleus. Il tait souill de sang,
effroyable, tel qu'un de ces ours des cavernes, une de ces btes
poilues toutes rouges de la proie dont elles viennent de faire
craquer les os.

Henriette rptait, dans un cri dchirant:

-- Je veux mon mari, tuez-moi avec mon mari.

Mais l'officier s'appliquait de grands coups de poing dans la
poitrine, en disant que, lui, n'tait pas un bourreau, que s'il y
en avait qui tuaient les innocents, ce n'tait pas lui. Elle
n'avait pas t condamne, il se couperait la main, plutt que de
toucher  un cheveu de sa tte.

Alors, comme le Bavarois s'approchait, Henriette se colla au corps
de Weiss, de tous ses membres, perdument.

-- Oh! mon ami, je t'en supplie, garde-moi, laisse-moi mourir avec
toi...

Weiss pleurait de grosses larmes; et, sans rpondre, il
s'efforait de dtacher, de ses paules et de ses reins, les
doigts convulsifs de la malheureuse.

-- Tu ne m'aimes donc plus, que tu veux mourir sans moi... Garde-
moi, a les fatiguera, ils nous tueront ensemble.

Il avait dgag une des petites mains, il la serrait contre sa
bouche, il la baisait, tandis qu'il travaillait pour faire lcher
prise  l'autre.

-- Non, non! garde-moi... Je veux mourir...

Enfin,  grand-peine, il lui tenait les deux mains. Muet jusque-
l, ayant vit de parler, il ne dit qu'un mot:

-- Adieu, chre femme.

Et, dj, de lui-mme, il l'avait jete entre les bras du
Bavarois, qui l'emportait. Elle se dbattait, criait, tandis que,
pour la calmer sans doute, le soldat lui adressait tout un flot de
rauques paroles. D'un violent effort, elle avait dgag sa tte,
elle vit tout.

Cela ne dura pas trois secondes. Weiss, dont le binocle avait
gliss, dans les adieux, venait de le remettre vivement sur son
nez, comme s'il avait voulu bien voir la mort en face. Il recula,
s'adossa contre le mur, en croisant les bras; et, dans son veston
en lambeaux, ce gros garon paisible avait une figure exalte,
d'une admirable beaut de courage.

Prs de lui, Laurent s'tait content de fourrer les mains dans
ses poches. Il semblait indign de la cruelle scne, de
l'abomination de ces sauvages qui tuaient les hommes sous les yeux
de leurs femmes. Il se redressa, les dvisagea, leur cracha d'une
voix de mpris:

-- Sales cochons!

Mais l'officier avait lev son pe, et les deux hommes tombrent
comme des masses, le garon jardinier la face contre terre,
l'autre, le comptable, sur le flanc, le long du mur. Celui-ci,
avant d'expirer, eut une convulsion dernire, les paupires
battantes, la bouche tordue. L'officier, qui s'approcha, le remua
du pied, voulant s'assurer qu'il avait bien cess de vivre.

Henriette avait tout vu, ces yeux mourants qui la cherchaient, ce
sursaut affreux de l'agonie, cette grosse botte poussant le corps.
Elle ne cria mme pas, elle mordit silencieusement, furieusement,
ce qu'elle put, une main que ses dents rencontrrent. Le Bavarois
jeta une plainte d'atroce douleur. Il la renversa, faillit
l'assommer. Leurs visages se touchaient, jamais elle ne devait
oublier cette barbe et ces cheveux rouges, clabousss de sang,
ces yeux bleus, largis et chavirs de rage.

Plus tard, Henriette ne put se rappeler nettement ce qui s'tait
pass ensuite. Elle n'avait eu qu'un dsir, retourner prs du
corps de son mari, le prendre, le veiller. Seulement, comme dans
les cauchemars, toutes sortes d'obstacles se dressaient,
l'arrtaient  chaque pas. De nouveau, une vive fusillade venait
d'clater, un grand mouvement avait lieu parmi les troupes
allemandes qui occupaient Bazeilles: c'tait l'arrive enfin de
l'infanterie de marine; et le combat recommenait avec une telle
violence, que la jeune femme fut rejete  gauche, dans une
ruelle, parmi un troupeau affol d'habitants. D'ailleurs, le
rsultat de la lutte ne pouvait tre douteux, il tait trop tard
pour reconqurir les positions abandonnes. Pendant prs d'une
demi-heure encore, l'infanterie s'acharna, se fit tuer, avec un
emportement superbe; mais, sans cesse, les ennemis recevaient des
renforts, dbordaient de partout, des prairies, des routes, du
parc de Montivilliers. Rien dsormais ne les aurait dlogs de ce
village, si chrement achet, o plusieurs milliers des leurs
gisaient dans le sang et les flammes. Maintenant, la destruction
achevait son oeuvre, il n'y avait plus l qu'un charnier de
membres pars et de dbris fumants, et Bazeilles gorg, ananti,
s'en allait en cendre.

Une dernire fois, Henriette aperut au loin sa petite maison dont
les planchers s'croulaient, au milieu d'un tourbillon de
flammches. Toujours, elle revoyait, en face, le long du mur, le
corps de son mari. Mais un nouveau flot l'avait reprise, les
clairons sonnaient la retraite, elle fut emporte, sans savoir
comment, parmi les troupes qui se repliaient. Alors, elle devint
une chose, une pave roule, charrie dans un pitinement confus
de foule, coulant  pleine route. Et elle ne savait plus, elle
finit par se retrouver  Balan, chez des gens qu'elle ne
connaissait pas, et elle sanglotait dans une cuisine, la tte
tombe sur une table.




V


Sur le plateau de l'Algrie,  dix heures, la compagnie Beaudoin
tait toujours couche parmi les choux, dans le champ dont elle
n'avait pas boug depuis le matin. Les feux croiss des batteries
du Hattoy et de la presqu'le d'Iges, qui redoublaient de
violence, venaient encore de lui tuer deux hommes; et aucun ordre
de marcher en avant n'arrivait: allait-on passer la journe l, 
se laisser mitrailler, sans se battre?

Mme les hommes n'avaient plus le soulagement de dcharger leurs
chassepots. Le capitaine Beaudoin tait parvenu  faire cesser le
feu, cette furieuse et inutile fusillade contre le petit bois d'en
face, o pas un Prussien ne paraissait tre rest. Le soleil
devenait accablant, on brlait, ainsi allong par terre, sous le
ciel en flammes.

Jean, qui se tourna, fut inquiet de voir que Maurice avait laiss
tomber sa tte, la joue contre le sol, les yeux ferms. Il tait
trs ple, la face immobile.

-- Eh bien! quoi donc?

Mais, simplement, Maurice s'tait endormi. L'attente, la fatigue,
l'avaient terrass, malgr la mort qui volait de toutes parts. Et
il s'veilla brusquement, ouvrit de grands yeux calmes, o reparut
aussitt l'effarement trouble de la bataille. Jamais il ne put
savoir combien de temps il avait sommeill. Il lui semblait sortir
d'un nant infini et dlicieux.

-- Tiens! est-ce drle, murmura-t-il, j'ai dormi!... Ah! a m'a
fait du bien.

En effet, il sentait moins,  ses tempes et  ses ctes, le
douloureux serrement, cette ceinture de la peur dont craquent les
os. Il plaisanta Lapoulle qui, depuis la disparition de Chouteau
et de Loubet, s'inquitait d'eux, parlait d'aller les chercher.
Une riche ide, pour se mettre  l'abri derrire un arbre et fumer
une pipe! Pache prtendait qu'on les avait gards  l'ambulance,
o les brancardiers manquaient. Encore un mtier pas commode, que
d'aller ramasser les blesss, sous le feu! Puis, tourment des
superstitions de son village, il ajouta que a ne portait pas
chance de toucher aux morts: on en mourait.

-- Taisez-vous donc, tonnerre de Dieu! cria le lieutenant Rochas.
Est-ce qu'on meurt!

Sur son grand cheval, le colonel De Vineuil avait tourn la tte.
Et il eut un sourire, le seul depuis le matin. Puis, il retomba
dans son immobilit, toujours impassible sous les obus, attendant
des ordres.

Maurice, qui s'intressait maintenant aux brancardiers, suivait
leurs recherches, dans les plis de terrain. Il devait y avoir, au
bout du chemin creux, derrire un talus, une ambulance volante de
premiers secours, dont le personnel s'tait mis  explorer le
plateau. Rapidement, on dressait une tente, tandis qu'on dballait
du fourgon le matriel ncessaire, les quelques outils, les
appareils, le linge, de quoi procder  des pansements htifs,
avant de diriger les blesss sur Sedan, au fur et  mesure qu'on
pouvait se procurer des voitures de transport, qui bientt
allaient manquer. Il n'y avait l que des aides. Et c'taient
surtout les brancardiers qui faisaient preuve d'un hrosme ttu
et sans gloire. On les voyait, vtus de gris, avec la croix rouge
de leur casquette et de leur brassard, se risquer lentement,
tranquillement, sous les projectiles, jusqu'aux endroits o
taient tombs des hommes. Ils se tranaient sur les genoux,
tchaient de profiter des fosss, des haies, de tous les accidents
de terrain, sans mettre de la vantardise  s'exposer inutilement.
Puis, ds qu'ils trouvaient des hommes par terre, leur dure
besogne commenait, car beaucoup taient vanouis, et il fallait
reconnatre les blesss des morts. Les uns taient rests sur la
face, la bouche dans une mare de sang, en train d'touffer; les
autres avaient la gorge pleine de boue, comme s'ils venaient de
mordre la terre; d'autres gisaient jets ple-mle, en tas, les
bras et les jambes contracts, la poitrine crase  demi.
Soigneusement, les brancardiers dgageaient, ramassaient ceux qui
respiraient encore, allongeant leurs membres, leur soulevant la
tte, qu'ils nettoyaient le mieux possible. Chacun d'eux avait un
bidon d'eau frache, dont il tait trs avare. Et souvent on
pouvait ainsi les voir  genoux, pendant de longues minutes,
s'efforant de ranimer un bless, attendant qu'il et rouvert les
yeux.

 une cinquantaine de mtres, sur la gauche, Maurice en regarda un
qui tchait de reconnatre la blessure d'un petit soldat, dont une
manche laissait couler un filet de sang, goutte  goutte. Il y
avait l une hmorragie, que l'homme  la croix rouge finit par
trouver et par arrter, en comprimant l'artre. Dans les cas
pressants, ils donnaient de la sorte les premiers soins, vitaient
les faux mouvements pour les fractures, bandaient et
immobilisaient les membres, de faon  rendre sans danger le
transport. Et ce transport enfin devenait la grande affaire: ils
soutenaient ceux qui pouvaient marcher, portaient les autres, dans
leurs bras, ainsi que des petits enfants, ou bien  califourchon
sur leur dos, les mains ramenes autour de leur cou; ou bien
encore, ils se mettaient  deux,  trois,  quatre, selon la
difficult, leur faisaient un sige de leurs poings unis, les
emportaient couchs, par les jambes et par les paules. En dehors
des brancards rglementaires, c'taient aussi toutes sortes
d'inventions ingnieuses, de brancards improviss avec des fusils,
lis  l'aide de bretelles de sac. Et, de partout, dans la plaine
rase que labouraient les obus, on les voyait, isols ou en groupe,
qui filaient avec leurs fardeaux, baissant la tte, ttant la
terre du pied, d'un hrosme prudent et admirable.

Comme Maurice en regardait un, sur la droite, un garon maigre et
chtif, qui emportait un lourd sergent pendu  son cou, les jambes
brises, de l'air d'une fourmi laborieuse qui transporte un grain
de bl trop gros, il les vit culbuter et disparatre tous les deux
dans l'explosion d'un obus. Quand la fume se fut dissipe, le
sergent reparut sur le dos, sans blessure nouvelle, tandis que le
brancardier gisait, le flanc ouvert. Et une autre arriva, une
autre fourmi active, qui, aprs avoir retourn et flair le
camarade mort, reprit le bless  son cou et l'emporta.

Alors, Maurice plaisanta Lapoulle.

-- Dis, si le mtier te plat davantage, va donc leur donner un
coup de main!

Depuis un moment, les batteries de Saint-Menges faisaient rage, la
grle des projectiles augmentait; et le capitaine Beaudoin, qui se
promenait toujours devant sa compagnie, nerveusement, finit par
s'approcher du colonel. C'tait une piti, d'puiser le moral des
hommes, pendant de si longues heures, sans les employer.

-- Je n'ai pas d'ordre, rpta stoquement le colonel.

On vit encore le gnral Douay passer au galop, suivi de son tat-
major. Il venait de se rencontrer avec le gnral de Wimpffen,
accouru pour le supplier de tenir, ce qu'il avait cru pouvoir
promettre de faire, mais  la condition formelle que le calvaire
d'Illy, sur sa droite, serait dfendu. Si l'on perdait la position
d'Illy, il ne rpondait plus de rien, la retraite devenait fatale.
Le gnral de Wimpffen dclara que des troupes du 1er corps
allaient occuper le calvaire; et, en effet, on vit presque
aussitt un rgiment de zouaves s'y tablir; de sorte que le
gnral Douay, rassur, consentit  envoyer la division Dumont au
secours du 12e corps, trs menac. Mais, un quart d'heure plus
tard, comme il revenait de constater l'attitude solide de sa
gauche, il s'exclama en levant les yeux et en remarquant que le
calvaire tait vide: plus de zouaves, on avait abandonn le
plateau, que le feu d'enfer des batteries de Fleigneux rendait
d'ailleurs intenable. Et, dsespr, prvoyant le dsastre, il se
portait rapidement sur la droite, lorsqu'il tomba dans une droute
de la division Dumont, qui se repliait en dsordre, affole, mle
aux dbris du 1er corps. Ce dernier, aprs son mouvement de
retraite, n'avait pu reconqurir ses positions du matin, laissant
Daigny au XIIe corps saxon et Givonne  la garde Prussienne, forc
de remonter vers le nord,  travers le bois de la Garenne, canonn
par les batteries que l'ennemi installait sur toutes les crtes,
d'un bout  l'autre du vallon. Le terrible cercle de fer et de
flammes se resserrait, une partie de la garde continuait sa marche
sur Illy, de l'est  l'ouest, en tournant les coteaux; tandis que,
de l'ouest  l'est, derrire le XIe corps, matre de Saint-Menges,
le Ve cheminait toujours, dpassait Fleigneux, portait sans cesse
ses canons plus en avant, avec une impudente tmrit, si
convaincu de l'ignorance et de l'impuissance des troupes
Franaises, qu'il n'attendait mme pas l'infanterie pour les
soutenir. Il tait midi, l'horizon entier s'embrasait, tonnant,
croisant les feux sur le 7e et le 1er corps.

Le gnral Douay, alors, pendant que l'artillerie ennemie
prparait de la sorte l'attaque suprme du calvaire, rsolut de
faire un dernier effort pour le reconqurir. Il envoya des ordres,
il se jeta en personne parmi les fuyards de la division Dumont,
russit  former une colonne, qu'il lana sur le plateau. Elle y
tint bon pendant quelques minutes; mais les balles sifflaient si
drues, une telle trombe d'obus balayait les champs vides, sans un
arbre, que la panique tout de suite se dclara, remportant les
hommes le long des pentes, les roulant ainsi que des pailles
surprises par un orage. Et le gnral s'entta, fit avancer
d'autres rgiments.

Une estafette, qui passait au galop, cria au colonel De Vineuil un
ordre, dans l'effrayant vacarme. Dj, le colonel tait debout sur
les triers, la face ardente; et, d'un grand geste de son pe,
montrant le calvaire:

-- Enfin, mes enfants, c'est notre tour!... En avant, l-haut!

Le 106e, entran, s'branla. Une des premires, la compagnie
Beaudoin s'tait mise debout, au milieu des plaisanteries, les
hommes disant qu'ils taient rouills, qu'ils avaient de la terre
dans les jointures. Mais, ds les premiers pas, on dut se jeter au
fond d'une tranche-abri qu'on rencontra, tellement le feu
devenait vif. Et l'on fila en pliant l'chine.

-- Mon petit, rptait Jean  Maurice, attention! C'est le coup de
chien... Ne montre pas le bout de ton nez, car pour sr on te le
dmolirait... Et ramasse bien tes os sous ta peau, si tu ne veux
pas en laisser en route. Ceux qui en reviendront, cette fois,
seront des bons.

Maurice entendait  peine, dans le bourdonnement, la clameur de
foule qui lui emplissait la tte. Il ne savait plus s'il avait
peur, il courait emport par le galop des autres, sans volont
personnelle, n'ayant que le dsir d'en finir tout de suite. Et il
tait  ce point devenu un simple flot de ce torrent en marche,
qu'un brusque recul s'tant produit,  l'extrmit de la tranche,
devant les terrains nus qu'il restait  gravir, il avait aussitt
senti la panique le gagner, prt  prendre la fuite. C'tait, en
lui, l'instinct dbrid, une rvolte des muscles, obissant aux
souffles pars.

Des hommes dj retournaient en arrire, lorsque le colonel se
prcipita.

-- Voyons, mes enfants, vous ne me ferez pas cette peine, vous
n'allez pas vous conduire comme des lches... Souvenez-vous!
Jamais le 106e n'a recul, vous seriez les premiers  salir notre
drapeau...

Il poussait son cheval, barrait le chemin aux fuyards, trouvait
des paroles pour chacun, parlait de la France, d'une voix o
tremblaient des larmes.

Le lieutenant Rochas en fut si mu, qu'il entra dans une terrible
colre, levant son pe, tapant sur les hommes comme avec un
bton.

-- Sales bougres, je vas vous monter l-haut  coups de botte dans
le derrire, moi! Voulez-vous bien obir, ou je casse la gueule au
premier qui tourne les talons!

Mais ces violences, ces soldats mens au feu  coups de pied,
rpugnaient au colonel.

-- Non, non, lieutenant, ils vont tous me suivre... N'est-ce pas,
mes enfants, vous n'allez pas laisser votre vieux colonel se
dbarbouiller tout seul avec les Prussiens? ... En avant, l-haut!

Et il partit, et tous en effet le suivirent, tellement il avait
dit cela en brave homme de pre, qu'on ne pouvait abandonner, sans
tre des pas grand-chose. Lui seul, du reste, traversa
tranquillement les champs nus, sur son grand cheval, tandis que
les hommes s'parpillaient, se jetaient en tirailleurs, profitant
des moindres abris. Les terrains montaient, il y avait bien cinq
cents mtres de chaumes et de carrs de betteraves, avant
d'atteindre le calvaire. Au lieu de l'assaut classique, tel qu'il
se passe dans les manoeuvres, par lignes correctes, on ne vit
bientt que des dos arrondis qui filaient au ras de terre, des
soldats isols ou par petits groupes, rampant, sautant soudain
ainsi que des insectes, gagnant la crte  force d'agilit et de
ruse. Les batteries ennemies avaient d les voir, les obus
labouraient le sol, si frquents, que les dtonations ne cessaient
point. Cinq hommes furent tus, un lieutenant eut le corps coup
en deux.

Maurice et Jean avaient eu la chance de rencontrer une haie,
derrire laquelle ils purent galoper sans tre vus. Une balle
pourtant y troua la tempe d'un de leurs camarades, qui tomba dans
leurs jambes. Ils durent l'carter du pied. Mais les morts ne
comptaient plus, il y en avait trop. L'horreur du champ de
bataille, un bless qu'ils aperurent, hurlant, retenant  deux
mains ses entrailles, un cheval qui se tranait encore, les
cuisses rompues, toute cette effroyable agonie finissait par ne
plus les toucher. Et ils ne souffraient que de l'accablante
chaleur du soleil de midi qui leur mangeait les paules.

-- Ce que j'ai soif! Bgaya Maurice. Il me semble que j'ai de la
suie dans la gorge. Tu ne sens pas cette odeur de roussi, de laine
brle?

Jean hocha la tte.

-- Ca sentait la mme chose  Solfrino. Peut-tre bien que c'est
l'odeur de la guerre... Attends, j'ai encore de l'eau-de-vie, nous
allons boire un coup.

Derrire la haie, tranquillement, ils s'arrtrent une minute.
Mais l'eau-de-vie, au lieu de les dsaltrer, leur brlait
l'estomac.

C'tait exasprant, ce got de roussi dans la bouche. Et ils se
mouraient aussi d'inanition, ils auraient volontiers mordu  la
moiti de pain que Maurice avait dans son sac; seulement, tait-ce
possible? Derrire eux, le long de la haie, d'autres hommes
arrivaient sans cesse, qui les poussaient. Enfin, d'un bond, ils
franchirent la dernire pente. Ils taient sur le plateau, au pied
mme du calvaire, la vieille croix ronge par les vents et la
pluie, entre deux maigres tilleuls.

-- Ah! bon sang, nous y voil! cria Jean. Mais le tout est d'y
rester!

Il avait raison, l'endroit n'tait pas prcisment agrable, comme
le fit remarquer Lapoulle d'une voix dolente, ce qui gaya la
compagnie. Tous, de nouveau, s'allongrent dans un chaume; et
trois hommes encore n'en furent pas moins tus. C'tait, l-haut,
un vritable ouragan dchan, les projectiles arrivaient en si
grand nombre de Saint-Menges, de Fleigneux et de Givonne, que la
terre semblait en fumer comme sous une grosse pluie d'orage.
videmment, la position ne pourrait tre garde longtemps, si de
l'artillerie ne venait au plus tt soutenir les troupes engages
avec tant de tmrit. Le gnral Douay, disait-on, avait fait
donner l'ordre d'avancer  deux batteries de l'artillerie de
rserve; et,  chaque seconde, anxieusement, les hommes se
retournaient, dans l'attente de ces canons qui n'arrivaient pas.

-- C'est ridicule, ridicule! rptait le capitaine Beaudoin, qui
avait repris sa promenade saccade. On n'envoie pas ainsi un
rgiment en l'air, sans l'appuyer tout de suite.

Puis, ayant aperu un pli de terrain, sur la gauche, il cria 
Rochas:

-- Dites donc, lieutenant, la compagnie pourrait se terrer l.

Rochas, debout, immobile, haussa les paules.

-- Oh! mon capitaine, ici ou l-bas, allez! la danse est la
mme... Le mieux est encore de ne pas bouger.

Alors, le capitaine Beaudoin, qui ne jurait jamais, s'emporta.

-- Mais, nom de Dieu! nous allons y rester tous! On ne peut pas se
laisser dtruire ainsi!

Et il s'entta, voulut se rendre compte personnellement de la
position meilleure qu'il indiquait. Mais il n'avait pas fait dix
pas, qu'il disparaissait dans une brusque explosion, la jambe
droite fracasse par un clat d'obus. Il culbuta sur le dos, en
jetant un cri aigu de femme surprise.

-- C'tait sr, murmura Rochas. Ca ne vaut rien de tant remuer, et
ce qu'on doit gober, on le gobe.

Des hommes de la compagnie, en voyant tomber leur capitaine, se
soulevrent; et, comme il appelait  l'aide, suppliant qu'on
l'emportt, Jean finit par courir jusqu' lui, suivi aussitt de
Maurice.

-- Mes amis, au nom du ciel! Ne m'abandonnez pas, emportez-moi 
l'ambulance!

-- Dame! mon capitaine, ce n'est gure commode... On peut toujours
essayer...

Dj, ils se concertaient pour savoir par quel bout le prendre,
lorsqu'ils aperurent, abrits derrire la haie qu'ils avaient
longe, deux brancardiers, qui paraissaient attendre de la
besogne. Ils leur firent des signes nergiques, ils les dcidrent
 s'approcher. C'tait le salut, s'ils pouvaient regagner
l'ambulance, sans mauvaise aventure. Mais le chemin tait long, et
la grle de fer augmentait encore.

Comme les brancardiers, aprs avoir band fortement la jambe, pour
la maintenir, emportaient le capitaine assis sur leurs poings
nous, un bras pass au cou de chacun d'eux, le colonel De
Vineuil, averti, arriva, en poussant son cheval. Il avait connu le
jeune homme ds sa sortie de Saint-Cyr, il l'aimait et se montrait
trs mu.

-- Mon pauvre enfant, ayez du courage... Ce ne sera rien, on vous
sauvera...

Le capitaine eut un geste de soulagement, comme si beaucoup de
bravoure lui tait venue enfin.

-- Non, non, c'est fini, j'aime mieux a. Ce qui est exasprant,
c'est d'attendre ce qu'on ne peut viter.

On l'emporta, les brancardiers eurent la chance d'atteindre sans
encombre la haie, le long de laquelle ils filrent rapidement,
avec leur fardeau. Lorsque le colonel les vit disparatre derrire
le bouquet d'arbres, o se trouvait l'ambulance, il eut un soupir
de soulagement.

-- Mais, mon colonel, cria soudain Maurice, vous tes bless, vous
aussi!

Il venait d'apercevoir la botte gauche de son chef couverte de
sang. Le talon avait d tre arrach, et un morceau de la tige
tait mme entr dans les chairs.

M De Vineuil se pencha tranquillement sur la selle, regarda un
instant son pied, qui devait le brler et peser lourd, au bout de
sa jambe.

-- Oui, oui, murmura-t-il, j'ai attrap a tout  l'heure... Ce
n'est rien, a ne m'empche pas de me tenir  cheval...

Et il ajouta, en retournant prendre sa place,  la tte de son
rgiment:

-- Quand on est  cheval et qu'on peut s'y tenir, a va toujours.

Enfin, les deux batteries de l'artillerie de rserve arrivaient.
Ce fut pour les hommes anxieux un soulagement immense, comme si
ces canons taient le rempart, le salut, la foudre qui allait
faire taire, l-bas, les canons ennemis. Et c'tait d'ailleurs
superbe, cette arrive correcte des batteries, dans leur ordre de
bataille, chaque pice suivie de son caisson, les conducteurs
monts sur les porteurs, tenant la bride des sous-verges, les
servants assis sur les coffres, les brigadiers et les marchaux
des logis galopant  leur place rglementaire. On les aurait dits
 la parade, soucieux de conserver leurs distances, tandis qu'ils
s'avanaient d'un train fou, au travers des chaumes, avec un sourd
grondement d'orage.

Maurice, qui s'tait de nouveau couch dans un sillon, se souleva,
enthousiasm, pour dire  Jean:

-- Tiens! L, celle qui s'tablit  gauche, c'est la batterie
d'Honor. Je reconnais les hommes.

D'un revers de main, Jean l'avait dj rejet sur le sol.

-- Allonge-toi donc! Et fais le mort!

Mais tous deux, la joue colle  la terre, ne perdirent plus de
vue la batterie, trs intresss par la manoeuvre, le coeur
battant  grands coups, de voir la bravoure calme et active de ces
hommes, dont ils attendaient encore la victoire.

Brusquement,  gauche, sur une crte nue, la batterie venait de
s'arrter; et ce fut l'affaire d'une minute, les servants
sautrent des coffres, dcrochrent les avant-trains, les
conducteurs laissrent les pices en position, firent excuter un
demi-tour  leurs btes, pour se porter  quinze mtres en
arrire, face  l'ennemi, immobiles. Dj les six pices taient
braques, espaces largement, accouples en trois sections que des
lieutenants commandaient, toutes les six runies sous les ordres
d'un capitaine maigre et trs long, qui jalonnait fcheusement le
plateau. Et l'on entendit ce capitaine crier, aprs qu'il eut
rapidement fait son calcul:

-- La hausse  seize cents mtres!

L'objectif allait tre la batterie Prussienne,  gauche de
Fleigneux, derrire des broussailles, dont le feu terrible rendait
le calvaire d'Illy intenable.

-- Tu vois, se remit  expliquer Maurice, qui ne pouvait se taire,
la pice d'Honor est dans la section du centre. Le voil qui se
penche avec le pointeur... C'est le petit Louis, le pointeur: nous
avons bu la goutte ensemble  Vouziers, tu te souviens? ... Et,
l-bas, le conducteur de gauche, celui qui se tient si raide sur
son porteur, une bte alezane superbe, c'est Adolphe...

La pice avec ses six servants et son marchal des logis, plus
loin l'avant-train et ses quatre chevaux monts par les deux
conducteurs, plus loin le caisson, ses six chevaux, ses trois
conducteurs, plus loin encore la prolonge, la fourragre, la
forge, toute cette queue d'hommes, de btes et de matriel
s'tendait sur une ligne droite,  une centaine de mtres en
arrire; sans compter les haut-le-pied, le caisson de rechange,
les btes et les hommes destins  boucher les trous, et qui
attendaient  droite, pour ne pas rester inutilement exposs, dans
l'enfilade du tir.

Mais Honor s'occupait du chargement de sa pice. Les deux
servants du centre revenaient dj de chercher la gargousse et le
projectile au caisson, o veillaient le brigadier et l'artificier;
et, tout de suite, les deux servants de la bouche, aprs avoir
introduit la gargousse, la charge de poudre enveloppe de serge,
qu'ils poussrent soigneusement  l'aide du refouloir, glissrent
de mme l'obus, dont les ailettes grinaient le long des rainures.
Vivement, l'aide-pointeur, ayant mis la poudre  nu d'un coup de
dgorgeoir, enfona l'toupille dans la lumire. Et Honor voulut
pointer lui-mme ce premier coup,  demi couch sur la flche,
manoeuvrant la vis de rglage pour trouver la porte, indiquant la
direction, d'un petit geste continu de la main, au pointeur, qui,
en arrire, arm du levier, poussait insensiblement la pice plus
 droite ou plus  gauche.

-- Ca doit y tre, dit-il en se relevant.

Le capitaine, son grand corps pli en deux, vint vrifier la
hausse.  chaque pice, l'aide-pointeur tenait en main la ficelle,
prt  tirer le rugueux, la lame en dents de scie qui allumait le
fulminate. Et les ordres furent cris, par numros, lentement:

-- Premire pice, feu!... Deuxime pice, feu!...

Les six coups partirent, les canons reculrent, furent ramens,
pendant que les marchaux des logis constataient que leur tir
tait beaucoup trop court. Ils le rglrent, et la manoeuvre
recommena, toujours la mme, et c'tait cette lenteur prcise, ce
travail mcanique fait avec sang-Froid, qui maintenait le moral
des hommes. La pice, la bte aime, groupait autour d'elle une
petite famille, que resserrait une occupation commune. Elle tait
le lien, le souci unique, tout existait pour elle, le caisson, les
voitures, les chevaux, les hommes. De l venait la grande cohsion
de la batterie entire, une solidit et une tranquillit de bon
mnage.

Parmi le 106e, des acclamations avaient accueilli la premire
salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons
Prussiens! Tout de suite, il y eut pourtant une dception,
lorsqu'on se fut aperu que les obus restaient en chemin,
clataient pour la plupart en l'air, avant d'avoir atteint les
broussailles, l-bas, o se cachait l'artillerie ennemie.

-- Honor, reprit Maurice, dit que les autres sont des clous, 
ct de la sienne... Ah! la sienne, il coucherait avec, jamais on
n'en trouvera la pareille! Vois donc de quel oeil il la couve, et
comme il la fait essuyer, pour qu'elle n'ait pas trop chaud!

Il plaisantait avec Jean, tous deux ragaillardis par cette belle
bravoure calme des artilleurs. Mais, en trois coups, les batteries
Prussiennes venaient de rgler leur tir: d'abord trop long, il
tait devenu d'une telle prcision, que les obus tombaient sur les
pices Franaises; tandis que celles-Ci, malgr les efforts pour
allonger la porte, n'arrivaient toujours pas. Un des servants
d'Honor, celui de la bouche,  gauche, fut tu. On poussa le
corps, le service continua avec la mme rgularit soigneuse, sans
plus de hte. De toutes parts, les projectiles pleuvaient,
clataient; et c'taient, autour de chaque pice, les mmes
mouvements mthodiques, la gargousse et l'obus introduits, la
hausse rgle, le coup tir, les roues ramenes, comme si ce
travail avait absorb les hommes au point de les empcher de voir
et d'entendre.

Mais ce qui frappa surtout Maurice, ce fut l'attitude des
conducteurs,  quinze mtres en arrire, raidis sur leurs chevaux,
face  l'ennemi. Adolphe tait l, large de poitrine, avec ses
grosses moustaches blondes dans son visage rouge; et il fallait
vraiment un fier courage pour ne pas mme battre des yeux, 
regarder ainsi les obus venir droit sur soi, sans avoir seulement
l'occupation de mordre ses pouces pour se distraire. Les servants
qui travaillaient, eux, avaient de quoi penser  autre chose;
tandis que les conducteurs, immobiles, ne voyaient que la mort,
avec tout le loisir d'y songer et de l'attendre. On les obligeait
de faire face  l'ennemi, parce que, s'ils avaient tourn le dos,
l'irrsistible besoin de fuite aurait pu emporter les hommes et
les btes.  voir le danger, on le brave. Il n'y a pas d'hrosme
plus obscur ni plus grand.

Un homme encore venait d'avoir la tte emporte, deux chevaux d'un
caisson rlaient, le ventre ouvert, et le tir ennemi continuait,
tellement meurtrier, que la batterie entire allait tre dmonte,
si l'on s'enttait sur la mme position. Il fallait drouter ce
tir terrible, malgr les inconvnients d'un changement de place.
Le capitaine n'hsita plus, cria l'ordre:

-- Amenez les avant-trains!

Et la dangereuse manoeuvre s'excuta avec une rapidit
foudroyante: les conducteurs refirent leur demi-tour, ramenant les
avant-trains, que les servants raccrochrent aux pices. Mais,
dans ce mouvement, ils avaient dvelopp un front tendu, ce dont
l'ennemi profitait pour redoubler son feu. Trois hommes encore y
restrent. Au grand trot, la batterie filait, dcrivait parmi les
terres un arc de cercle, pour aller s'installer  une cinquantaine
de mtres plus  droite, de l'autre ct du 106e, sur un petit
plateau. Les pices furent dcroches, les conducteurs se
retrouvrent face  l'ennemi, et le feu recommena, sans un arrt,
dans un tel branle, que le sol n'avait pas cess de trembler.

Cette fois, Maurice poussa un cri. De nouveau, en trois coups, les
batteries Prussiennes venaient de rtablir leur tir, et le
troisime obus tait tomb droit sur la pice d'Honor. On vit
celui-ci qui se prcipitait, qui ttait d'une main tremblante la
blessure frache, tout un coin corn de la bouche de bronze. Mais
elle pouvait tre charge encore, la manoeuvre reprit, aprs qu'on
eut dbarrass les roues du cadavre d'un autre servant, dont le
sang avait clabouss l'afft.

-- Non, ce n'est pas le petit Louis, continua  penser tout haut
Maurice. Le voil qui pointe, et il doit tre bless pourtant, car
il ne se sert que de son bras gauche... Ah! ce petit Louis, dont
le mnage allait si bien avec Adolphe,  la condition que le
servant, l'homme  pied, malgr son instruction plus grande,
serait l'humble valet du conducteur, l'homme  cheval...

Jean, qui se taisait, l'interrompit, d'un cri d'angoisse:

-- Jamais ils ne tiendront, c'est foutu!

En effet, cette seconde position, en moins de cinq minutes, tait
devenue aussi intenable que la premire. Les projectiles
pleuvaient avec la mme prcision. Un obus brisa une pice, tua un
lieutenant et deux hommes. Pas un des coups n'tait perdu,  ce
point que, si l'on s'obstinait l davantage, il ne resterait
bientt plus ni un canon ni un artilleur. C'tait un crasement
balayant tout.

Alors, le cri du capitaine retentit une seconde fois:

-- Amenez les avant-trains!

La manoeuvre recommena, les conducteurs galoprent, refirent
demi-tour, pour que les servants pussent raccrocher les pices.
Mais, cette fois, pendant le mouvement, un clat troua la gorge,
arracha la mchoire de Louis, qui tomba en travers de la flche,
qu'il tait en train de soulever. Et, comme Adolphe arrivait, au
moment o la ligne des attelages se prsentait de flanc, une
borde furieuse s'abattit: il culbuta, la poitrine fendue, les
bras ouverts. Dans une dernire convulsion, il avait pris l'autre,
ils restrent embrasss, farouchement tordus, maris jusque dans
la mort.

Dj, malgr les chevaux tus, malgr le dsordre que la borde
meurtrire avait jet parmi les rangs, toute la batterie remontait
une pente, venait s'tablir plus en avant,  quelques mtres de
l'endroit o Maurice et Jean taient couchs. Pour la troisime
fois, les pices furent dcroches, les conducteurs se
retrouvrent face  l'ennemi, tandis que les servants, tout de
suite, rouvraient le feu, avec un enttement d'hrosme
invincible.

-- C'est la fin de tout! dit Maurice, dont la voix se perdit.

Il semblait, en effet, que la terre et le ciel se fussent
confondus. Les pierres se fendaient, une paisse fume cachait par
instants le soleil. Au milieu de l'effroyable vacarme, on
apercevait les chevaux tourdis, abtis, la tte basse. Partout,
le capitaine apparaissait, trop grand. Il fut coup en deux, il se
cassa et tomba, comme la hampe d'un drapeau.

Mais, autour de la pice d'Honor surtout, l'effort continuait,
sans hte et obstin. Lui, malgr ses galons, dut se mettre  la
manoeuvre, car il ne restait que trois servants. Il pointait,
tirait le rugueux, pendant que les trois allaient au caisson,
chargeaient, maniaient l'couvillon et le refouloir. On avait fait
demander des hommes et des chevaux haut-le-pied, pour boucher les
trous creuss par la mort; et ils tardaient  venir, il fallait se
suffire en attendant. La rage tait qu'on n'arrivait toujours pas,
que les projectiles lancs clataient presque tous en l'air, sans
faire grand mal  ces terribles batteries adverses, dont le feu
tait si efficace. Et, brusquement, Honor poussa un juron, qui
domina le bruit de la foudre: toutes les malchances, la roue
droite de sa pice venait d'tre broye! Tonnerre de Dieu! Une
patte casse, la pauvre bougresse fichue sur le flanc, son nez par
terre, bancale et bonne  rien! Il en pleurait de grosses larmes,
il lui avait pris le cou entre ses mains gares, comme s'il avait
voulu la remettre d'aplomb, par la seule chaleur de sa tendresse.
Une pice qui tait la meilleure, qui tait la seule  avoir
envoy quelques obus l-bas! Puis, une rsolution folle l'envahit,
celle de remplacer la roue immdiatement, sous le feu. Lorsque,
aid d'un servant, il fut all lui-mme chercher dans la prolonge
une roue de rechange, la manoeuvre de force commena, la plus
dangereuse qui pt tre faite sur le champ de bataille.
Heureusement, les hommes et les chevaux haut-le-pied avaient fini
par arriver, deux nouveaux servants donnrent un coup de main.

Cependant, une fois encore, la batterie tait dmonte. On ne
pouvait pousser plus loin la folie hroque. L'ordre allait tre
cri de se replier dfinitivement.

-- Dpchons, camarades! rptait Honor. Nous l'emmnerons au
moins, et ils ne l'auront pas!

C'tait son ide, sauver sa pice, ainsi qu'on sauve le drapeau.
Et il parlait encore, lorsqu'il fut foudroy, le bras droit
arrach, le flanc gauche ouvert. Il tait tomb sur la pice, il y
resta comme tendu sur un lit d'honneur, la tte droite, la face
intacte et belle de colre, tourne l-bas, vers l'ennemi. Par son
uniforme dchir, venait de glisser une lettre, que ses doigts
crisps avaient prise et que le sang tachait, goutte  goutte.

Le seul lieutenant qui ne ft pas mort, jeta le commandement:

-- Amenez les avant-trains!

Un caisson avait saut, avec un bruit de pices d'artifice qui
fusent et clatent. On dut se dcider  prendre les chevaux d'un
autre caisson, pour sauver une pice dont l'attelage tait par
terre. Et, cette dernire fois, quand les conducteurs eurent fait
demi-tour et qu'on eut raccroch les quatre canons qui restaient,
on galopa, on ne s'arrta qu' un millier de mtres, derrire les
premiers arbres du bois de la Garenne.

Maurice avait tout vu. Il rptait, avec un petit grelottement
d'horreur, d'une voix machinale:

-- Oh! Le pauvre garon! Le pauvre garon!

Cette peine semblait augmenter encore la douleur grandissante qui
lui tordait l'estomac. La bte, en lui, se rvoltait: il tait 
bout de force, il se mourait de faim. Sa vue se troublait, il
n'avait mme plus conscience du danger o se trouvait le rgiment,
depuis que la batterie avait d se replier. D'une minute 
l'autre, des masses considrables pouvaient attaquer le plateau.

-- coute, dit-il  Jean, il faut que je mange... J'aime mieux
manger et qu'on me tue tout de suite!

Il avait ouvert son sac, il prit le pain de ses deux mains
tremblantes, il se mit  mordre dedans, avec voracit. Les balles
sifflaient, deux obus clatrent  quelques mtres. Mais plus rien
n'existait, il n'y avait que sa faim  satisfaire.

-- Jean, en veux-tu?

Celui-ci le regardait, hbt, les yeux gros, l'estomac dchir du
mme besoin.

-- Oui, tout de mme, je veux bien, je souffre trop.

Ils partagrent, ils achevrent goulment le pain, sans
s'inquiter d'autre chose, tant qu'il en resta une bouche. Et ce
fut seulement ensuite qu'ils revirent leur colonel, sur son grand
cheval, avec sa botte sanglante. De toutes parts, le 106e tait
dbord. Dj, des compagnies avaient d fuir. Alors, oblig de
cder au torrent, levant son pe, les yeux pleins de larmes:

-- Mes enfants, cria M De Vineuil,  la garde de Dieu qui n'a pas
voulu de nous!

Des bandes de fuyards l'entouraient, il disparut dans un pli de
terrain.

Puis, sans savoir comment, Jean et Maurice se trouvrent derrire
la haie, avec les dbris de leur compagnie. Une quarantaine
d'hommes au plus restaient, commands par le lieutenant Rochas; et
le drapeau tait avec eux, le sous-lieutenant qui le portait
venait d'en rabattre la soie autour de la hampe, pour tcher de le
sauver. On fila jusqu'au bout de la haie, on se jeta parmi de
petits arbres, sur une pente, o Rochas fit recommencer le feu.
Les hommes, disperss en tirailleurs, abrits, pouvaient tenir;
d'autant plus qu'un grand mouvement de cavalerie avait lieu sur
leur droite, et qu'on ramenait des rgiments en ligne, afin de
l'appuyer.

Maurice, alors, comprit l'treinte lente, invincible, qui achevait
de s'accomplir. Le matin, il avait vu les Prussiens dboucher par
le dfil de Saint-Albert, gagner Saint-Menges, puis Fleigneux;
et, maintenant, derrire le bois de la Garenne, il entendait
tonner les canons de la garde, il commenait  apercevoir d'autres
uniformes allemands, qui arrivaient par les coteaux de Givonne.
Encore quelques minutes, et le cercle se fermerait, et la garde
donnerait la main au Ve corps, enveloppant l'arme Franaise d'un
mur vivant, d'une ceinture foudroyante d'artillerie. Ce devait
tre dans la pense dsespre de faire un dernier effort, de
chercher  rompre cette muraille en marche, qu'une division de la
cavalerie de rserve, celle du gnral Margueritte, se massait
derrire un pli de terrain, prte  charger. On allait charger 
la mort, sans rsultat possible, pour l'honneur de la France. Et
Maurice, qui pensait  Prosper, assista au terrible spectacle.

Depuis le petit jour, Prosper ne faisait que pousser son cheval,
dans des marches et des contremarches continuelles, d'un bout 
l'autre du plateau d'Illy. On les avait rveills  l'aube, homme
par homme, sans sonneries; et, pour le caf, ils s'taient
ingnis  envelopper chaque feu d'un manteau, afin de ne pas
donner l'veil aux Prussiens. Puis, ils n'avaient plus rien su,
ils entendaient le canon, ils voyaient des fumes, de lointains
mouvements d'infanterie, ignorant tout de la bataille, son
importance, ses rsultats, dans l'inaction absolue o les gnraux
les laissaient. Prosper, lui, tombait de sommeil. C'tait la
grande souffrance, les nuits mauvaises, la fatigue amasse, une
somnolence invincible au bercement du cheval. Il avait des
hallucinations, se voyait par terre, ronflant sur un matelas de
cailloux, rvait qu'il tait dans un bon lit, avec des draps
blancs. Pendant des minutes, il s'endormait rellement sur la
selle, n'tait plus qu'une chose en marche, emporte au hasard du
trot. Des camarades, parfois, avaient ainsi culbut de leur bte.
On tait si las, que les sonneries ne les rveillaient plus; et il
fallait les mettre debout, les tirer de ce nant  coups de pied.

-- Mais qu'est-ce qu'on fiche, qu'est-ce qu'on fiche de nous?
rptait Prosper, pour secouer cette torpeur irrsistible.

Le canon tonnait depuis six heures. En montant sur un coteau, il
avait eu deux camarades tus par un obus,  ct de lui; et, plus
loin, trois autres encore taient rests par terre, la peau troue
de balles, sans qu'on pt savoir d'o elles venaient. C'tait
exasprant, cette promenade militaire, inutile et dangereuse, au
travers du champ de bataille. Enfin, vers une heure, il comprit
qu'on se dcidait  les faire tuer au moins proprement. Toute la
division Margueritte, trois rgiments de chasseurs d'Afrique, un
de chasseurs de France et un de hussards, venait d'tre runie
dans un pli de terrain, un peu au-dessous du calvaire,  gauche de
la route. Les trompettes avaient sonn pied  terre! et le
commandement des officiers retentit:

-- Sanglez les chevaux, assurez les paquetages!

Descendu de cheval, Prosper s'tira, flatta Zphir de la main. Ce
pauvre Zphir, il tait aussi abruti que son matre, reint du
bte de mtier qu'on lui faisait faire. Avec a, il portait un
monde: le linge dans les fontes et le manteau roul par-dessus, la
blouse, le pantalon, le bissac avec les objets de pansage,
derrire la selle, et en travers encore le sac des vivres, sans
compter la peau de bouc, le bidon, la gamelle. Une piti tendre
noyait le coeur du cavalier, tandis qu'il serrait les sangles et
qu'il s'assurait que tout cela tenait bien.

Ce fut un rude moment. Prosper, qui n'tait pas plus poltron qu'un
autre, alluma une cigarette, tant il avait la bouche sche. Quand
on va charger, chacun peut se dire: cette fois, j'y reste! Cela
dura bien cinq ou six minutes, on racontait que le gnral
Margueritte tait all en avant, pour reconnatre le terrain. On
attendait. Les cinq rgiments s'taient forms en trois colonnes,
chaque colonne avait sept escadrons de profondeur, de quoi donner
 manger aux canons.

Tout d'un coup, les trompettes sonnrent:  cheval! Et, presque
aussitt, une autre sonnerie clata: sabre  la main!

Le colonel de chaque rgiment avait dj galop, prenant sa place
de bataille,  vingt-cinq mtres en avant du front. Les capitaines
taient  leur poste, en tte de leurs hommes. Et l'attente
recommena, dans un silence de mort. Plus un bruit, plus un
souffle sous l'ardent soleil. Les coeurs seuls battaient. Un ordre
encore, le dernier, et cette masse immobile allait s'branler, se
ruer d'un train de tempte.

Mais,  ce moment, sur la crte du coteau, un officier parut, 
cheval, bless, et que deux hommes soutenaient. On ne le reconnut
pas d'abord. Puis, un grondement s'leva, roula en une clameur
furieuse. C'tait le gnral Margueritte, dont une balle venait de
traverser les joues, et qui devait en mourir. Il ne pouvait
parler, il agita le bras, l-bas, vers l'ennemi. La clameur
grandissait toujours.

-- Notre gnral... Vengeons-le, vengeons-le!

Alors, le colonel du premier rgiment, levant en l'air son sabre,
cria d'une voix de tonnerre:

-- Chargez!

Les trompettes sonnaient, la masse s'branla, d'abord au trot.
Prosper se trouvait au premier rang, mais presque  l'extrmit de
l'aile droite. Le grand danger est au centre, o le tir de
l'ennemi s'acharne d'instinct. Lorsqu'on fut sur la crte du
calvaire et que l'on commena  descendre de l'autre ct, vers la
vaste plaine, il aperut trs nettement,  un millier de mtres,
les carrs Prussiens sur lesquels on les jetait. D'ailleurs, il
trottait comme dans un rve, il avait une lgret, un flottement
d'tre endormi, un vide extraordinaire de cervelle, qui le
laissait sans une ide. C'tait la machine qui allait, sous une
impulsion irrsistible. On rptait: sentez la botte! sentez la
botte! pour serrer les rangs le plus possible et leur donner une
rsistance de granit. Puis,  mesure que le trot s'acclrait, se
changeait en galop enrag, les chasseurs d'Afrique poussaient, 
la mode arabe, des cris sauvages, qui affolaient leurs montures.
Bientt, ce fut une course diabolique, un train d'enfer, ce
furieux galop, ces hurlements froces, que le crpitement des
balles accompagnait d'un bruit de grle, en tapant sur tout le
mtal, les gamelles, les bidons, le cuivre des uniformes et des
harnais. Dans cette grle, passait l'ouragan de vent et de foudre
dont le sol tremblait, laissant au soleil une odeur de laine
brle et de fauves en sueur.

 cinq cents mtres, Prosper culbuta, sous un remous effroyable,
qui emportait tout. Il saisit Zphir  la crinire, put se
remettre en selle. Le centre cribl, enfonc par la fusillade,
venait de flchir, tandis que les deux ailes tourbillonnaient, se
repliaient pour reprendre leur lan. C'tait l'anantissement
fatal et prvu du premier escadron. Les chevaux tus barraient le
terrain, les uns foudroys du coup, les autres se dbattant dans
une agonie violente; et l'on voyait les cavaliers dmonts courir
de toute la force de leurs petites jambes, cherchant un cheval.
Dj, les morts semaient la plaine, beaucoup de chevaux libres
continuaient de galoper, revenaient d'eux-mmes  leur place de
combat, pour retourner au feu d'un train fou, comme attirs par la
poudre. La charge fut reprise, le deuxime escadron s'avanait
dans une furie grandissante, les hommes couchs sur l'encolure,
tenant le sabre au genou, prts  sabrer. Deux cents mtres encore
furent franchis, au milieu de l'assourdissante clameur de tempte.
Mais, de nouveau, sous les balles, le centre se creusait, les
hommes et les btes tombaient, arrtaient la course, de
l'inextricable embarras de leurs cadavres. Et le deuxime escadron
fut ainsi fauch  son tour, ananti, laissant la place  ceux qui
le suivaient.

Alors, dans l'enttement hroque, lorsque la troisime charge se
produisit, Prosper se trouva ml  des hussards et  des
chasseurs de France. Les rgiments se confondaient, ce n'tait
plus qu'une vague norme qui se brisait et se reformait sans
cesse, pour remporter tout ce qu'elle rencontrait. Il n'avait plus
notion de rien, il s'abandonnait  son cheval, ce brave Zphir
qu'il aimait tant et qu'une blessure  l'oreille semblait affoler.
Maintenant, il tait au centre, d'autres chevaux se cabraient, se
renversaient autour de lui, des hommes taient jets  terre,
comme par un coup de vent, tandis que d'autres, tus raides,
restaient en selle, chargeaient toujours, les paupires vides. Et,
cette fois, derrire les deux cents mtres que l'on gagna de
nouveau, les chaumes reparurent couverts de morts et de mourants.
Il y en avait dont la tte s'tait enfonce en terre. D'autres,
tombs sur le dos, regardaient le soleil avec des yeux de terreur,
sortis des orbites. Puis, c'tait un grand cheval noir, un cheval
d'officier, le ventre ouvert et qui tchait vainement de se
remettre debout, les deux pieds de devant pris dans ses
entrailles. Sous le feu qui redoublait, les ailes tourbillonnrent
une fois encore, se replirent pour revenir acharnes. Enfin, ce
ne fut que le quatrime escadron,  la quatrime reprise, qui
tomba dans les lignes Prussiennes. Prosper, le sabre haut, tapa
sur des casques, sur des uniformes sombres, qu'il voyait dans un
brouillard. Du sang coulait, il remarqua que Zphir avait la
bouche sanglante, et il s'imagina que c'tait d'avoir mordu dans
les rangs ennemis. La clameur autour de lui devenait telle, qu'il
ne s'entendait plus crier, la gorge arrache pourtant par le
hurlement qui devait en sortir. Mais, derrire la premire ligne
Prussienne, il y en avait une autre, et puis une autre, et puis
une autre. L'hrosme demeurait inutile, ces masses profondes
d'hommes taient comme des herbes hautes o chevaux et cavaliers
disparaissaient. On avait beau en raser, il y en avait toujours.
Le feu continuait avec une telle intensit,  bout portant, que
des uniformes s'enflammrent. Tout sombra, un engloutissement
parmi les baonnettes, au milieu des poitrines dfonces et des
crnes fendus. Les rgiments allaient y laisser les deux tiers de
leur effectif, il ne restait de cette charge fameuse que la
glorieuse folie de l'avoir tente. Et, brusquement, Zphir,
atteint d'une balle en plein poitrail, s'abattit, crasant sous
lui la hanche droite de Prosper, dont la douleur fut si vive,
qu'il perdit connaissance.

Maurice et Jean, qui avaient suivi l'hroque galop des escadrons,
eurent un cri de colre:

-- Tonnerre de Dieu, a ne sert  rien d'tre brave!

Et ils continurent  dcharger leur chassepot, accroupis derrire
les broussailles du petit mamelon, o ils se trouvaient en
tirailleurs. Rochas lui-mme, qui avait ramass un fusil, faisait
le coup de feu. Mais le plateau d'Illy tait bien perdu cette
fois, les troupes Prussiennes l'envahissaient de toutes parts. Il
pouvait tre environ deux heures, la jonction s'achevait enfin, le
Ve corps et la garde venaient de se rejoindre, fermant la boucle.

Jean, tout d'un coup, fut renvers.

-- J'ai mon affaire, bgaya-t-il.

Il avait reu, sur le sommet de la tte, comme un fort coup de
marteau, et son kpi, dchir, emport, gisait derrire lui.
D'abord, il crut que son crne tait ouvert, qu'il avait la
cervelle  nu. Pendant quelques secondes, il n'osa y porter la
main, certain de trouver l un trou. Puis, s'tant hasard, il
ramena ses doigts rouges d'un pais flot de sang. Et la sensation
fut si forte, qu'il s'vanouit.

 ce moment, Rochas donnait l'ordre de se replier. Une compagnie
Prussienne n'tait plus qu' deux ou trois cents mtres. On allait
tre pris.

-- Ne vous pressez pas, retournez-vous et lchez votre coup...
Nous nous rallierons l-bas, derrire ce petit mur.

Mais Maurice se dsesprait.

-- Mon lieutenant, nous n'allons pas laisser l notre caporal?

-- S'il a son compte, que voulez-vous y faire?

-- Non, non! il respire... Emportons-le!

D'un haussement d'paules, Rochas sembla dire qu'on ne pouvait
s'embarrasser de tous ceux qui tombaient. Sur le champ de
bataille, les blesss ne comptent plus. Alors, suppliant, Maurice
s'adressa  Pache et  Lapoulle.

-- Voyons, donnez-moi un coup de main. Je suis trop faible,  moi
tout seul.

Ils ne l'coutaient pas, ne l'entendaient pas, ne songeaient qu'
eux, dans l'instinct surexcit de la conservation. Dj, ils se
glissaient sur les genoux, disparaissaient, au galop, vers le
petit mur. Les Prussiens n'taient plus qu' cent mtres.

Et, pleurant de rage, Maurice, rest seul avec Jean vanoui,
l'empoigna dans ses bras, voulut l'emporter. Mais, en effet, il
tait trop faible, chtif, puis de fatigue et d'angoisse. Tout
de suite, il chancela, tomba avec son fardeau. Si encore il avait
aperu quelque brancardier! Il cherchait de ses regards fous,
croyait en reconnatre parmi les fuyards, faisait de grands
gestes. Personne ne revenait. Il runit ses dernires forces,
reprit Jean, russit  s'loigner d'une trentaine de pas; et, un
obus ayant clat prs d'eux, il crut que c'tait fini, qu'il
allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon.

Lentement, Maurice s'tait relev. Il se ttait, n'avait rien, pas
une gratignure. Pourquoi donc ne fuyait-il pas? Il tait temps
encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce
serait le salut. La peur renaissait, l'affolait. D'un bond, il
prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le
retinrent. Non! Ce n'tait pas possible, il ne pouvait abandonner
Jean. Toute sa chair en aurait saign, la fraternit qui avait
grandi entre ce paysan et lui, allait au fond de son tre,  la
racine mme de la vie. Cela remontait peut-tre aux premiers jours
du monde, et c'tait aussi comme s'il n'y avait plus eu que deux
hommes, dont l'un n'aurait pu renoncer  l'autre, sans renoncer 
lui-mme.

Si Maurice, une heure auparavant, n'avait pas mang son croton de
pain sous les obus, jamais il n'aurait trouv la force de faire ce
qu'il fit alors. D'ailleurs, il lui fut impossible plus tard de se
souvenir. Il devait avoir charg Jean sur ses paules, puis s'tre
tran, en s'y reprenant  vingt fois, au milieu des chaumes et
des broussailles, buttant  chaque pierre, se remettant quand mme
debout. Une volont invincible le soutenait, une rsistance qui
lui aurait fait porter une montagne. Derrire le petit mur, il
retrouva Rochas et les quelques hommes de l'escouade, tirant
toujours, dfendant le drapeau, que le sous-lieutenant tenait sous
son bras.

En cas d'insuccs, aucune ligne de retraite n'avait t indique
aux corps d'arme. Dans cette imprvoyance et cette confusion,
chaque gnral tait libre d'agir  sa guise, et tous,  cette
heure, se trouvaient rejets dans Sedan, sous la formidable
treinte des armes allemandes victorieuses. La deuxime division
du 7e corps se repliait en assez bon ordre, tandis que les dbris
de ses autres divisions, mls  ceux du 1er corps, roulaient dj
vers la ville en une affreuse cohue, un torrent de colre et
d'pouvante, charriant les hommes et les btes.

Mais,  ce moment, Maurice s'aperut avec joie que Jean rouvrait
les yeux; et, comme il courait  un ruisseau voisin, voulant lui
laver la figure, il fut trs surpris de revoir,  sa droite, au
fond du vallon cart, protg par des pentes rudes, le paysan
qu'il avait vu le matin et qui continuait  labourer sans hte,
poussant sa charrue attele d'un grand cheval blanc. Pourquoi
perdre un jour? Ce n'tait pas parce qu'on se battait, que le bl
cesserait de crotre et le monde de vivre.




VI


Sur la terrasse haute, o il tait mont pour se rendre compte de
la situation, Delaherche finit par tre agit d'une nouvelle
impatience de savoir. Il voyait bien que les obus passaient par-
dessus la ville, et que les trois ou quatre qui avaient crev les
toits des maisons environnantes, ne devaient tre que de rares
rponses au tir si lent, si peu efficace du Palatinat. Mais il ne
distinguait rien de la bataille, et c'tait en lui un besoin
immdiat de renseignements, que fouettait la peur de perdre dans
la catastrophe sa fortune et sa vie. Il descendit, laissant la
lunette braque l-bas, vers les batteries allemandes.

En bas, pourtant, l'aspect du jardin central de la fabrique le
retint un moment. Il tait prs d'une heure, et l'ambulance
s'encombrait de blesss. La file des voitures ne cessait plus sous
le porche. Dj, les voitures rglementaires, celles  deux roues,
celles  quatre roues, manquaient. On voyait apparatre des
prolonges d'artillerie, des fourragres, des fourgons  matriel,
tout ce qu'on pouvait rquisitionner sur le champ de bataille;
mme il finissait par arriver des carrioles et des charrettes de
cultivateurs, prises dans les fermes, atteles de chevaux errants.
Et, l-Dedans, on empilait les hommes ramasss par les ambulances
volantes de premiers secours, panss  la hte. C'tait un
dchargement affreux de pauvres gens les uns d'une pleur
verdtre, les autres violacs de congestion; beaucoup taient
vanouis, d'autres poussaient des plaintes aigus; il y en avait,
frapps de stupeur, qui s'abandonnaient aux infirmiers avec des
yeux pouvants, tandis que quelques-uns, ds qu'on les touchait,
expiraient dans la secousse. L'envahissement devenait tel, que
tous les matelas de la vaste salle basse allaient tre occups, et
que le major Bouroche donnait des ordres, pour qu'on utilist la
paille dont il avait fait faire une large litire,  l'une des
extrmits. Lui et ses aides, cependant, suffisaient encore aux
oprations. Il s'tait content de demander une nouvelle table,
avec un matelas et une toile cire, sous le hangar o l'on
oprait. Vivement, un aide tamponnait une serviette imbibe de
chloroforme sous le nez des patients. Les minces couteaux d'acier
luisaient, les scies avaient  peine un petit bruit de rpe, le
sang coulait par jets brusques, arrts tout de suite. On
apportait, on remportait les oprs, dans un va-et-vient rapide, 
peine le temps de donner un coup d'ponge sur la toile cire. Et,
au bout de la pelouse, derrire un massif de cytises, dans le
charnier qu'on avait d tablir et o l'on se dbarrassait des
morts, on allait jeter aussi les jambes et les bras coups, tous
les dbris de chair et d'os rests sur les tables.

Assises au pied d'un des grands arbres, Madame Delaherche et
Gilberte n'arrivaient plus  rouler assez de bandes. Bouroche qui
passa, la face enflamme, son tablier dj rouge, jeta un paquet
de linge  Delaherche, en criant:

-- Tenez! faites donc quelque chose, rendez-vous utile!

Mais le fabricant protesta.

-- Pardon! il faut que je retourne aux nouvelles. On ne sait plus
si l'on vit.

Puis, effleurant de ses lvres les cheveux de sa femme:

-- Ma pauvre Gilberte, dire qu'un obus peut tout allumer ici!
C'est effrayant.

Elle tait trs ple, elle leva la tte, jeta un coup d'oeil
autour d'elle, avec un frisson. Puis, l'involontaire, l'invincible
sourire revint sur ses lvres.

-- Oh! oui, effrayant, tous ces hommes que l'on coupe... C'est
drle que je reste l, sans m'vanouir.

Madame Delaherche avait regard son fils baiser les cheveux de la
jeune femme. Elle eut un geste, comme pour l'carter, en songeant
 l'autre,  l'homme qui avait d baiser aussi ces cheveux-l, la
nuit dernire. Mais ses vieilles mains tremblrent, elle murmura:

-- Que de souffrances, mon Dieu! On oublie les siennes.

Delaherche partit, en expliquant qu'il allait revenir tout de
suite, avec des renseignements certains. Ds la rue Maqua, il fut
surpris du nombre de soldats qui rentraient, sans armes,
l'uniforme en lambeaux, souill de poussire. Il ne put d'ailleurs
tirer aucun dtail prcis de ceux qu'il s'effora d'interroger:
les uns rpondaient, hbts, qu'ils ne savaient pas; les autres
en disaient si long, dans une telle furie de gestes, une telle
exaltation de paroles, qu'ils ressemblaient  des fous.
Machinalement, alors, il se dirigea de nouveau vers la Sous-
Prfecture, avec la pense que toutes les nouvelles affluaient l.
Comme il traversait la place du collge, deux canons, sans doute
les deux seules pices qui restaient d'une batterie, arrivrent au
galop, s'chourent contre un trottoir. Dans la Grande-Rue, il dut
s'avouer que la ville commenait  s'encombrer des premiers
fuyards: trois hussards dmonts, assis sous une porte, se
partageaient un pain; deux autres,  petits pas, menaient leurs
chevaux par la bride, ignorant  quelle curie les conduire; des
officiers couraient perdus, sans avoir l'air de savoir o ils
allaient. Sur la place Turenne, un sous-lieutenant lui conseilla
de ne pas s'attarder, car des obus y tombaient frquemment, un
clat venait mme d'y briser la grille qui entourait la statue du
grand capitaine, vainqueur du Palatinat. Et, en effet, comme il
filait rapidement dans la rue de la Sous-Prfecture, il vit deux
projectiles clater, avec un fracas pouvantable, sur le pont de
Meuse.

Il restait plant devant la loge du concierge, cherchant un
prtexte pour demander et questionner un des aides de camp,
lorsqu'une voix jeune l'appela.

-- Monsieur Delaherche!... Entrez vite, il ne fait pas bon dehors.

C'tait Rose, son ouvrire,  laquelle il ne songeait pas. Grce 
elle, toutes les portes allaient s'ouvrir. Il entra dans la loge,
consentit  s'asseoir.

-- Imaginez-vous que maman en est malade, elle s'est couche. Vous
voyez, il n'y a que moi, parce que papa est garde national  la
citadelle... Tout  l'heure, l'empereur a voulu montrer encore
qu'il tait brave, et il est ressorti, il a pu aller au bout de la
rue, jusqu'au pont. Un obus est mme tomb devant lui, le cheval
d'un de ses cuyers a t tu. Et puis, il est revenu... N'est-ce
pas, que voulez-vous qu'il fasse?

-- Alors, vous savez o nous en sommes... Qu'est-ce qu'ils disent,
ces messieurs?

Elle le regarda, tonne. Elle restait d'une fracheur gaie, avec
ses cheveux fins, ses yeux clairs d'enfant qui s'agitait,
empresse, au milieu de ces abominations, sans trop les
comprendre.

-- Non, je ne sais rien... Vers midi, j'ai mont une lettre pour
le marchal De Mac-Mahon. L'empereur tait avec lui... Ils sont
rests prs d'une heure enferms ensemble, le marchal dans son
lit, l'empereur assis contre le matelas, sur une chaise... a, je
le sais, parce que je les ai vus, quand on a ouvert la porte.

-- Alors, qu'est-ce qu'ils se disaient?

De nouveau, elle le regarda, et elle ne put s'empcher de rire.

-- Mais je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache? Personne
au monde ne sait ce qu'ils se sont dit.

C'tait vrai, il eut un geste pour s'excuser de sa question sotte.
Pourtant, l'ide de cette conversation suprme le tracassait: quel
intrt elle avait d offrir!  quel parti avaient-ils pu
s'arrter?

-- Maintenant, reprit Rose, l'empereur est rentr dans son
cabinet, o il est en confrence avec deux gnraux qui viennent
d'arriver du champ de bataille...

Elle s'interrompit, jeta un coup d'oeil vers le perron.

-- Tenez! en voici un, de ces gnraux... Et, tenez! voici
l'autre.

Vivement, il sortit, reconnut le gnral Douay et le gnral
Ducrot, dont les chevaux attendaient. Il les regarda se remettre
en selle, puis galoper. Aprs l'abandon du plateau d'Illy, ils
taient accourus, chacun de son ct, pour avertir l'empereur que
la bataille tait perdue. Ils donnaient des dtails prcis sur la
situation, l'arme et Sedan se trouvaient ds lors envelopps de
toutes parts, le dsastre allait tre effroyable.

Dans son cabinet, l'empereur se promena quelques minutes en
silence, de son pas vacillant de malade. Il n'y avait plus l
qu'un aide de camp, debout et muet, prs d'une porte. Et lui
marchait toujours, de la chemine  la fentre, la face ravage,
tiraille  prsent par un tic nerveux. Le dos semblait se courber
davantage, comme sous l'croulement d'un monde; tandis que l'oeil
mort, voil des paupires lourdes, disait la rsignation du
fataliste qui avait jou et perdu contre le destin la partie
dernire. Chaque fois, pourtant, qu'il revenait devant la fentre
entr'ouverte, un tressaillement l'y arrtait une seconde.

 une de ces stations si courtes, il eut un geste tremblant, il
murmura:

-- Oh! ce canon, ce canon qu'on entend depuis ce matin!

De l, en effet, le grondement des batteries de la Marfe et de
Frnois arrivait avec une violence extraordinaire. C'tait un
roulement de foudre dont tremblaient les vitres et les murs eux-
mmes, un fracas obstin, incessant, exasprant. Et il devait
songer que la lutte, dsormais, tait sans espoir, que toute
rsistance devenait criminelle.  quoi bon du sang vers encore,
des membres broys, des ttes emportes, des morts toujours,
ajouts aux morts pars dans la campagne? Puisqu'on tait vaincu,
que c'tait fini, pourquoi se massacrer davantage? Assez
d'abomination et de douleur criait sous le soleil.

L'empereur, revenu devant la fentre, se remit  trembler, en
levant les mains.

-- Oh! ce canon, ce canon qui ne cesse pas!

Peut-tre la pense terrible des responsabilits se levait-elle en
lui, avec la vision des cadavres sanglants que ses fautes avaient
couchs l-bas, par milliers; et peut-tre n'tait-ce que
l'attendrissement de son coeur pitoyable de rveur, de bon homme
hant de songeries humanitaires. Dans cet effrayant coup du sort
qui brisait et emportait sa fortune, ainsi qu'un brin de paille,
il trouvait des larmes pour les autres, perdu de la boucherie
inutile qui continuait, sans force pour la supporter davantage.
Maintenant, cette canonnade sclrate lui cassait la poitrine,
redoublait son mal.

-- Oh! ce canon, ce canon, faites-le taire tout de suite, tout de
suite!

Et cet empereur qui n'avait plus de trne, ayant confi ses
pouvoirs  l'impratrice-rgente, ce chef d'arme qui ne
commandait plus, depuis qu'il avait remis au marchal Bazaine le
commandement suprme, eut alors un rveil de sa puissance,
l'irrsistible besoin d'tre le matre une dernire fois. Depuis
Chlons, il s'tait effac, n'avait pas donn un ordre, rsign 
n'tre qu'une inutilit sans nom et encombrante, un paquet gnant,
emport parmi les bagages des troupes. Et il ne se rveillait
empereur que pour la dfaite; le premier, le seul ordre qu'il
devait donner encore, dans la piti effare de son coeur, allait
tre de hisser le drapeau blanc sur la citadelle, afin de demander
un armistice.

-- Oh! Ce canon, ce canon!... Prenez un drap, une nappe, n'importe
quoi! Courez vite, dites qu'on le fasse taire!

L'aide de camp se hta de sortir, et l'empereur continua sa marche
vacillante, de la chemine  la fentre, pendant que les batteries
tonnaient toujours, secouant la maison entire.

En bas, Delaherche causait encore avec Rose, lorsqu'un sergent de
service accourut.

-- Mademoiselle, on ne trouve plus rien, je ne puis pas mettre la
main sur une bonne... Vous n'auriez pas un linge, un morceau de
linge blanc?

-- Voulez-vous une serviette?

-- Non, non, ce n'est pas assez grand... Une moiti de drap par
exemple.

Dj, Rose, obligeante, s'tait prcipite vers l'armoire.

-- C'est que je n'ai pas de drap coup... Un grand linge blanc,
non! Je ne vois rien qui fasse l'affaire... Ah! tenez, voulez-vous
une nappe?

-- Une nappe, parfait! c'est tout  fait a.

Et il ajouta, en s'en allant:

-- On va en faire un drapeau blanc, qu'on hissera sur la
citadelle, pour demander la paix... Merci bien, mademoiselle.

Delaherche eut un sursaut de joie involontaire.

Enfin, on allait donc tre tranquille! Puis, cette joie lui parut
antipatriotique, il la refrna. Mais son coeur soulag battait
quand mme, et il regarda un colonel et un capitaine, suivis du
sergent, qui sortaient  pas prcipits de la Sous-Prfecture. Le
colonel portait, sous le bras, la nappe roule. Il eut l'ide de
les suivre, il quitta Rose, laquelle tait trs fire d'avoir
fourni ce linge.  ce moment, deux heures sonnaient.

Devant l'Htel de Ville, Delaherche fut bouscul par tout un flot
de soldats hagards qui descendaient du faubourg de la cassine. Il
perdit de vue le colonel, il renona  la curiosit d'aller voir
hisser le drapeau blanc. On ne le laisserait certainement pas
entrer dans le donjon; et, d'autre part, comme il entendait
raconter que des obus tombaient sur le collge, il tait envahi
d'une inquitude nouvelle: peut-tre bien que sa fabrique
flambait, depuis qu'il l'avait quitte. Il se prcipita, repris de
sa fivre d'agitation, se satisfaisant  courir ainsi. Mais des
groupes barraient les rues, des obstacles dj renaissaient 
chaque carrefour. Rue Maqua seulement, il eut un soupir d'aise,
quand il aperut la monumentale faade de sa maison intacte, sans
une fume ni une tincelle. Il entra, il cria de loin  sa mre et
 sa femme:

-- Tout va bien, on hisse le drapeau blanc, on va cesser le feu!

Puis, il s'arrta, car l'aspect de l'ambulance tait vraiment
effroyable.

Dans le vaste schoir, dont on laissait la grande porte ouverte,
non seulement tous les matelas taient occups, mais il ne restait
mme plus de place sur la litire tale au bout de la salle. On
commenait  mettre de la paille entre les lits, on serrait les
blesss les uns contre les autres. Dj, on en comptait prs de
deux cents, et il en arrivait toujours. Les larges fentres
clairaient d'une clart blanche toute cette souffrance humaine
entasse. Parfois,  un mouvement trop brusque, un cri
involontaire s'levait. Des rles d'agonie passaient dans l'air
moite. Tout au fond, une plainte douce, presque chantante, ne
cessait pas. Et le silence se faisait plus profond, une sorte de
stupeur rsigne, le morne accablement d'une chambre de mort, que
coupaient seuls les pas et les chuchotements des infirmiers. Les
blessures, panses  la hte sur le champ de bataille, quelques-
unes mme demeures  vif, talaient leur dtresse, entre les
lambeaux des capotes et des pantalons dchirs. Des pieds
s'allongeaient, chausss encore, broys et saignants. Des genoux
et des coudes, comme rompus  coups de marteau, laissaient pendre
des membres inertes. Il y avait des mains casses, des doigts qui
tombaient, retenus  peine par un fil de peau. Les jambes et les
bras fracturs semblaient les plus nombreux, raidis de douleur,
d'une pesanteur de plomb. Mais, surtout, les inquitantes
blessures taient celles qui avaient trou le ventre, la poitrine
ou la tte. Des flancs saignaient par des dchirures affreuses,
des noeuds d'entrailles s'taient faits sous la peau souleve, des
reins entams, hachs, tordaient les attitudes en des contorsions
frntiques. De part en part, des poumons taient traverss, les
uns d'un trou si mince, qu'il ne saignait pas, les autres d'une
fente bante d'o la vie coulait en un flot rouge; et les
hmorragies internes, celles qu'on ne voyait point, foudroyaient
les hommes, tout d'un coup dlirants et noirs. Enfin, les ttes
avaient souffert plus encore: mchoires fracasses, bouillie
sanglante des dents et de la langue; orbites dfonces, l'oeil 
moiti sorti; crnes ouverts, laissant voir la cervelle. Tous ceux
dont les balles avaient touch la moelle ou le cerveau, taient
comme des cadavres, dans l'anantissement du coma; tandis que les
autres, les fracturs, les fivreux, s'agitaient, demandaient 
boire, d'une voix basse et suppliante.

Puis,  ct, sous le hangar o l'on oprait, c'tait une autre
horreur. Dans cette premire bousculade, on ne procdait qu'aux
oprations urgentes, celles que ncessitait l'tat dsespr des
blesss. Toute crainte d'hmorragie dcidait Bouroche 
l'amputation immdiate. De mme, il n'attendait pas pour chercher
les projectiles au fond des plaies et les enlever, s'ils s'taient
logs dans quelque zone dangereuse, la base du cou, la rgion de
l'aisselle, la racine de la cuisse, le pli du coude ou le jarret.
Les autres blessures, qu'il prfrait laisser en observation,
taient simplement panses par les infirmiers, sur ses conseils.
Dj, il avait fait pour sa part quatre amputations, en les
espaant, en se donnant le repos d'extraire quelques balles entre
les oprations graves; et il commenait  se fatiguer. Il n'y
avait que deux tables, la sienne et une autre, o travaillait un
de ses aides. On venait de tendre un drap entre les deux, afin que
les oprs ne pussent se voir. Et l'on avait beau les laver 
l'ponge, les tables restaient rouges; tandis que les seaux qu'on
allait jeter  quelques pas, sur une corbeille de marguerites, ces
seaux dont un verre de sang suffisait  rougir l'eau claire,
semblaient tre des seaux de sang pur, des voles de sang noyant
les fleurs de la pelouse. Bien que l'air entrt librement, une
nause montait de ces tables, de ces linges, de ces trousses, dans
l'odeur fade du chloroforme.

Pitoyable en somme, Delaherche frmissait de compassion, lorsque
l'entre d'un landau, sous le porche, l'intressa. On n'avait plus
trouv sans doute que cette voiture de matre, et l'on y avait
entass des blesss. Ils y tenaient huit, les uns sur les autres.
Le fabricant eut un cri de surprise terrifie, en reconnaissant,
dans le dernier qu'on descendit, le capitaine Beaudoin.

-- Oh! mon pauvre ami!... Attendez! Je vais appeler ma mre et ma
femme.

Elles accoururent, laissant le soin de rouler des bandes  deux
servantes. Les infirmiers qui avaient saisi le capitaine,
l'emportaient dans la salle; et ils allaient le coucher en travers
d'un tas de paille, lorsque Delaherche aperut, sur un matelas, un
soldat qui ne bougeait plus, la face terreuse, les yeux ouverts.

-- Dites donc, mais il est mort, celui-l!

-- Tiens! C'est vrai, murmura un infirmier. Pas la peine qu'il
encombre!

Lui et un camarade prirent le corps, l'emportrent au charnier
qu'on avait tabli derrire les cytises. Une douzaine de morts,
dj, s'y trouvaient rangs, raidis dans le dernier rle, les uns
les pieds tirs, comme allongs par la souffrance, les autres
djets, tordus en des postures atroces. Il y en avait qui
ricanaient, les yeux blancs, les dents  nu sous les lvres
retrousses; tandis que plusieurs, la figure longue, affreusement
triste, pleuraient encore de grosses larmes. Un, trs jeune, petit
et maigre, la tte  moiti emporte, serrait sur son coeur, de
ses deux mains convulsives, une photographie de femme, une de ces
ples photographies de faubourg, clabousse de sang. Et, aux
pieds des morts, ple-mle, des jambes et des bras coups
s'entassaient aussi, tout ce qu'on rognait, tout ce qu'on abattait
sur les tables d'opration, le coup de balai de la boutique d'un
boucher, poussant dans un coin les dchets, la chair et les os.

Devant le capitaine Beaudoin, Gilberte avait frmi. Mon Dieu!
Qu'il tait ple, couch sur ce matelas, la face toute blanche
sous la salet qui la souillait! Et la pense que, quelques heures
auparavant, il l'avait tenue entre ses bras, plein de vie et
sentant bon, la glaait d'effroi. Elle s'tait agenouille.

-- Quel malheur, mon ami! Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?

Et, machinalement, elle avait tir son mouchoir, elle lui en
essuyait la figure, ne pouvant le tolrer ainsi, sali de sueur, de
terre et de poudre. Il lui semblait qu'elle le soulageait, en le
nettoyant un peu.

-- N'est-ce pas? ce n'est rien, ce n'est que votre jambe.

Le capitaine, dans une sorte de somnolence, ouvrait les yeux,
pniblement. Il avait reconnu ses amis, il s'efforait de leur
sourire.

-- Oui, la jambe seulement... Je n'ai pas mme senti le coup, j'ai
cru que je faisais un faux pas et que je tombais...

Mais il parlait avec difficult.

-- Oh! J'ai soif, j'ai soif!

Alors, Madame Delaherche, penche  l'autre bord du matelas,
s'empressa. Elle courut chercher un verre et une carafe d'eau,
dans laquelle on avait vers un peu de cognac. Et, lorsque le
capitaine eut vid le verre avidement, elle dut partager le reste
de la carafe aux blesss voisins: toutes les mains se tendaient,
des voix ardentes la suppliaient. Un zouave, qui ne put en avoir,
sanglota.

Delaherche, cependant, tchait de parler au major, afin d'obtenir,
pour le capitaine, un tour de faveur. Bouroche venait d'entrer
dans la salle, avec son tablier sanglant, sa large face en sueur,
que sa crinire lonine semblait incendier; et, sur son passage,
les hommes se soulevaient, voulaient l'arrter, chacun brlant de
passer tout de suite, d'tre secouru et de savoir:  moi,
monsieur le major,  moi! des balbutiements de prire le
suivaient, des doigts ttonnants effleuraient ses vtements. Mais
lui, tout  son affaire, soufflant de lassitude, organisait son
travail, sans couter personne. Il se parlait  voix haute, il les
comptait du doigt, leur donnait des numros, les classait: celui-
ci, celui-l, puis cet autre; un, deux, trois; une mchoire, un
bras, une cuisse; tandis que l'aide qui l'accompagnait, tendait
l'oreille, pour tcher de se souvenir.

-- Monsieur le major, dit Delaherche, il y a l un capitaine, le
capitaine Beaudoin...

Bouroche l'interrompit.

-- Comment, Beaudoin est ici!... Ah! le pauvre bougre!

Il alla se planter devant le bless. Mais, d'un coup d'oeil, il
dut voir la gravit du cas, car il reprit aussitt, sans mme se
baisser pour examiner la jambe atteinte:

-- Bon! on va me l'apporter tout de suite, ds que j'aurai fait
l'opration qu'on prpare.

Et il retourna sous le hangar, suivi par Delaherche, qui ne
voulait pas le lcher, de crainte qu'il n'oublit sa promesse.

Cette fois, il s'agissait de la dsarticulation d'une paule,
d'aprs la mthode de Lisfranc, ce que les chirurgiens appelaient
une jolie opration, quelque chose d'lgant et de prompt, en tout
quarante secondes  peine. Dj, on chloroformait le patient,
pendant qu'un aide lui saisissait l'paule  deux mains, les
quatre doigts sous l'aisselle, le pouce en dessus. Alors,
Bouroche, arm du grand couteau long, aprs avoir cri: asseyez-
le!, empoigna le deltode, transpera le bras, trancha le muscle;
puis, revenant en arrire, il dtacha la jointure d'un seul coup;
et le bras tait tomb, abattu en trois mouvements. L'aide avait
fait glisser ses pouces, pour boucher l'artre humrale.
Recouchez-le! Bouroche eut un rire involontaire en procdant 
la ligature, car il n'avait mis que trente-cinq secondes. Il ne
restait plus qu' rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi
qu'une paulette  plat. Cela tait joli,  cause du danger, un
homme pouvant se vider de tout son sang en trois minutes par
l'artre humrale, sans compter qu'il y a pril de mort, chaque
fois qu'on assoit un bless, sous l'action du chloroforme.

Delaherche, glac, aurait voulu fuir. Mais il n'en eut pas le
temps, le bras tait dj sur la table. Le soldat amput, une
recrue, un paysan solide, qui sortait de sa torpeur, aperut ce
bras qu'un infirmier emportait, derrire les cytises. Il regarda
vivement son paule, la vit tranche et saignante. Et il se fcha,
furieux.

-- Ah! nom de Dieu! c'est bte, ce que vous avez fait l!

Bouroche, extnu, ne rpondait point. Puis, l'air brave homme:

-- J'ai fait pour le mieux, je ne voulais pas que tu claques, mon
garon... D'ailleurs, je t'ai consult, tu m'as dit oui.

-- J'ai dit oui, j'ai dit oui! est-ce que je savais, moi!

Et sa colre tomba, il se mit  pleurer  chaudes larmes.

-- Qu'est-ce que vous voulez que je foute, maintenant?

On le remporta sur la paille, on lava violemment la toile cire et
la table; et les seaux d'eau rouge qu'on jeta de nouveau,  la
vole, au travers de la pelouse, ensanglantrent la corbeille
blanche de marguerites.

Mais Delaherche s'tonnait d'entendre toujours le canon. Pourquoi
donc ne se taisait-il pas? La nappe de Rose, maintenant, devait
tre hisse sur la citadelle. Et on aurait dit, au contraire, que
le tir des batteries Prussiennes augmentait d'intensit. C'tait
un vacarme  ne pas s'entendre, un branlement secouant les moins
nerveux de la tte aux pieds, dans une angoisse croissante. Cela
ne devait gure tre bon, pour les oprateurs et pour les oprs,
ces secousses qui vous arrachaient le coeur. L'ambulance entire
en tait bouscule, enfivre, jusqu' l'exaspration.

-- C'tait fini, qu'ont-ils donc  continuer? s'cria Delaherche,
qui prtait anxieusement l'oreille, croyant  chaque seconde
entendre le dernier coup.

Puis, comme il revenait vers Bouroche, pour lui rappeler le
capitaine, il eut l'tonnement de le trouver par terre, au milieu
d'une botte de paille, couch sur le ventre, les deux bras nus
jusqu'aux paules, enfoncs dans deux seaux d'eau glace.  bout
de force morale et physique, le major se dlassait l, ananti,
terrass par une tristesse, une dsolation immense, dans une de
ces minutes d'agonie du praticien qui se sent impuissant. Celui-ci
pourtant tait un solide, une peau dure et un coeur ferme. Mais il
venait d'tre touch par l' quoi bon? le sentiment qu'il ne
ferait jamais tout, qu'il ne pouvait pas tout faire, l'avait
brusquement paralys.  quoi bon? Puisque la mort serait quand
mme la plus forte!

Deux infirmiers apportaient sur un brancard le capitaine Beaudoin.

-- Monsieur le major, se permit de dire Delaherche, voici le
capitaine.

Bouroche ouvrit les yeux, retira ses bras des deux seaux, les
secoua, les essuya dans la paille. Puis, se soulevant sur les
genoux:

-- Ah! oui, foutre!  un autre... Voyons, voyons, la journe n'est
pas finie.

Et il tait debout, rafrachi, secouant sa tte de lion aux
cheveux fauves, remis d'aplomb par la pratique et par l'imprieuse
discipline.

Gilberte et Madame Delaherche avaient suivi le brancard; et elles
restrent  quelques pas, lorsqu'on eut couch le capitaine sur le
matelas, recouvert de la toile cire.

-- Bon! c'est au-dessus de la cheville droite, disait Bouroche,
qui causait beaucoup, pour occuper le bless. Pas mauvais,  cette
place. On s'en tire trs bien... Nous allons examiner a.

Mais la torpeur o tait Beaudoin, le proccupait visiblement. Il
regardait le pansement d'urgence, un simple lien, serr et
maintenu sur le pantalon par un fourreau de baonnette. Et, entre
ses dents, il grognait, demandant quel tait le salop qui avait
fichu a. Puis, tout d'un coup, il se tut. Il venait de
comprendre: c'tait srement pendant le transport, au fond du
landau empli de blesss, que le bandage avait d se dtendre,
glissant, ne comprimant plus la plaie, ce qui avait occasionn une
trs abondante hmorragie.

Violemment, Bouroche s'emporta contre un infirmier qui l'aidait.

-- Bougre d'empot, coupez donc vite!

L'infirmier coupa le pantalon et le caleon, coupa le soulier et
la chaussette. La jambe, puis le pied apparurent, d'une nudit
blafarde, tache de sang. Et il y avait l, au-dessus de la
cheville, un trou affreux, dans lequel l'clat d'obus avait
enfonc un lambeau de drap rouge. Un bourrelet de chair
dchiquete, la saillie du muscle, sortait en bouillie de la
plaie.

Gilberte dut s'appuyer contre un des poteaux du hangar. Ah! cette
chair, cette chair si blanche, cette chair sanglante maintenant,
et massacre! Malgr son effroi, elle ne pouvait en dtourner les
yeux.

-- Fichtre! dclara Bouroche, ils vous ont bien arrang!

Il ttait le pied, le trouvait froid, n'y sentait plus battre le
pouls. Son visage tait devenu trs grave, avec un pli de la
lvre, qui lui tait particulier, en face des cas inquitants.

-- Fichtre! rpta-t-il, voil un mauvais pied!

Le capitaine, que l'anxit tirait de sa somnolence, le regardait,
attendait; et il finit par dire:

-- Vous trouvez, major?

Mais la tactique de Bouroche tait de ne jamais demander
directement  un bless l'autorisation d'usage, quand la ncessit
d'une amputation s'imposait. Il prfrait que le bless s'y
rsignt de lui-mme.

-- Mauvais pied, murmura-t-il, comme s'il et pens tout haut.
Nous ne le sauverons pas.

Nerveusement, Beaudoin reprit:

-- Voyons, il faut en finir, major. Qu'en pensez-vous?

-- Je pense que vous tes un brave, capitaine, et que vous allez
me laisser faire ce qu'il faut.

Les yeux du capitaine Beaudoin plirent, se troublrent d'une
sorte de petite fume rousse. Il avait compris. Mais, malgr
l'insupportable peur qui l'tranglait, il rpondit simplement,
avec bravoure:

-- Faites, major.

Et les prparatifs ne furent pas longs. Dj, l'aide tenait la
serviette imbibe de chloroforme, qui fut tout de suite applique
sous le nez du patient. Puis, au moment o la courte agitation qui
prcde l'anesthsie se produisait, deux infirmiers firent glisser
le capitaine sur le matelas, de faon  avoir les jambes libres;
et l'un d'eux garda la gauche, qu'il soutint; tandis qu'un aide,
saisissant la droite, la serrait rudement des deux mains,  la
racine de la cuisse, pour comprimer les artres.

Alors, quand elle vit Bouroche s'approcher avec le couteau mince,
Gilberte ne put en supporter davantage.

-- Non, non, c'est affreux!

Et elle dfaillait, elle s'appuya sur Madame Delaherche, qui avait
d avancer le bras pour l'empcher de tomber.

-- Mais pourquoi restez-vous?

Toutes deux, cependant, demeurrent. Elles tournaient la tte, ne
voulant plus voir, immobiles et tremblantes, serres l'une contre
l'autre, malgr leur peu de tendresse.

Ce fut srement  cette heure de la journe que le canon tonna le
plus fort. Il tait trois heures, et Delaherche, dsappoint,
exaspr, dclarait n'y plus rien comprendre. Maintenant, il
devenait hors de doute que, loin de se taire, les batteries
Prussiennes redoublaient leur feu. Pourquoi? Que se passait-il?
C'tait un bombardement d'enfer, le sol tremblait, l'air
s'embrasait. Autour de Sedan, la ceinture de bronze, les huit
cents pices des armes allemandes tiraient  la fois,
foudroyaient les champs voisins d'un tonnerre continu; et ce feu
convergent, toutes les hauteurs environnantes frappant au centre,
aurait brl et pulvris la ville en deux heures. Le pis tait
que des obus recommenaient  tomber sur les maisons. Des fracas
plus frquents retentissaient. Il en clata un rue des Voyards Un
autre corna une chemine haute de la fabrique, et des gravats
dgringolrent devant le hangar.

Bouroche leva les yeux, grognant:

-- Est-ce qu'ils vont nous achever nos blesss? ... C'est
insupportable, ce vacarme!

Cependant, l'infirmier tenait allonge la jambe du capitaine; et,
d'une rapide incision circulaire, le major coupa la peau, au-
dessous du genou, cinq centimtres plus bas que l'endroit o il
comptait scier les os. Puis, vivement,  l'aide du mme couteau
mince, qu'il ne changeait pas pour aller vite, il dtacha la peau,
la releva tout autour, ainsi que l'corce d'une orange qu'on ple.
Mais, comme il allait trancher les muscles, un infirmier
s'approcha, lui parla  l'oreille.

-- Le numro deux vient de couler.

Dans l'effroyable bruit, le major n'entendit pas.

-- Parlez donc plus haut, nom de Dieu! J'ai les oreilles en sang,
avec leur sacr canon.

-- Le numro deux vient de couler.

-- Qui a, le numro deux?

-- Le bras.

-- Ah! bon!... Eh bien! vous apporterez le trois, la mchoire.

Et, avec une adresse extraordinaire, sans se reprendre, il trancha
les muscles d'une seule entaille, jusqu'aux os. Il dnuda le tibia
et le pron, introduisit entre eux la compresse  trois chefs,
pour les maintenir. Puis, d'un trait de scie unique, il les
abattit. Et le pied resta aux mains de l'infirmier qui le tenait.

Peu de sang coula, grce  la compression que l'aide exerait plus
haut, autour de la cuisse. La ligature des trois artres fut
rapidement faite. Mais le major secouait la tte; et, quand l'aide
eut enlev ses doigts, il examina la plaie, en murmurant, certain
que le patient ne pouvait encore l'entendre:

-- C'est ennuyeux, les artrioles ne donnent pas de sang.

Puis, d'un geste, il acheva son diagnostic: encore un pauvre
bougre de fichu! Et, sur son visage en sueur, la fatigue et la
tristesse immenses avaient reparu, cette dsesprance de l' quoi
bon?, puisqu'on n'en sauvait pas quatre sur dix. Il s'essuya le
front, il se mit  rabattre la peau et  faire les trois sutures
d'approche.

Gilberte venait de se retourner. Delaherche lui avait dit que
c'tait fait, qu'elle pouvait voir. Pourtant, elle aperut le pied
du capitaine que l'infirmier emportait derrire les cytises. Le
charnier s'augmentait toujours, deux nouveaux morts s'y
allongeaient, l'un la bouche dmesurment ouverte et noire, ayant
l'air de hurler encore, l'autre rapetiss par une abominable
agonie, redevenu  la taille d'un enfant chtif et contrefait. Le
pis tait que le tas des dbris finissait par dborder dans
l'alle voisine. Ne sachant o poser convenablement le pied du
capitaine, l'infirmier hsita, se dcida enfin  le jeter sur le
tas.

-- Eh bien! voil qui est fait, dit le major  Beaudoin qu'on
rveillait. Vous tes hors d'affaire.

Mais le capitaine n'avait pas la joie du rveil, qui suit les
oprations heureuses. Il se redressa un peu, retomba, bgayant
d'une voix molle:

-- Merci, major. J'aime mieux que ce soit fini.

Cependant, il sentit la cuisson du pansement  l'alcool. Et, comme
on approchait le brancard pour le remporter, une terrible
dtonation branla la fabrique entire: c'tait un obus qui venait
d'clater en arrire du hangar, dans la petite cour o se trouvait
la pompe. Des vitres volrent en clats, tandis qu'une paisse
fume envahissait l'ambulance. Dans la salle, une panique avait
soulev les blesss de leur couche de paille, et tous criaient
d'pouvante, et tous voulaient fuir.

Delaherche se prcipita, affol, pour juger des dgts. Est-ce
qu'on allait lui dmolir, lui incendier sa maison,  prsent? Que
se passait-il donc? Puisque l'empereur voulait qu'on cesst,
pourquoi avait-on recommenc?

-- Nom de Dieu! remuez-vous! cria Bouroche aux infirmiers figs de
terreur. Lavez-moi la table, apportez-moi le numro trois!

On lava la table, on jeta une fois encore les seaux d'eau rouge 
la vole, au travers de la pelouse. La corbeille de marguerites
n'tait plus qu'une bouillie sanglante, de la verdure et des
fleurs haches dans du sang. Et le major,  qui on avait apport
le numro trois, se mit, pour se dlasser un peu,  chercher une
balle qui, aprs avoir fracass le maxillaire infrieur, devait
s'tre loge sous la langue. Beaucoup de sang coulait et lui
engluait les doigts.

Dans la salle, le capitaine Beaudoin tait de nouveau couch sur
son matelas. Gilberte et Madame Delaherche avaient suivi le
brancard. Delaherche lui-mme, malgr son agitation, vint causer
un moment.

-- Reposez-vous, capitaine. Nous allons faire prparer une
chambre, nous vous prendrons chez nous.

Mais, dans sa prostration, le bless eut un rveil, une minute de
lucidit.

-- Non, je crois bien que je vais mourir.

Et il les regardait tous les trois, les yeux largis, pleins de
l'pouvante de la mort.

-- Oh! Capitaine, qu'est-ce que vous dites l? murmura Gilberte en
s'efforant de sourire, toute glace. Vous serez debout dans un
mois.

Il secouait la tte, il ne regardait plus qu'elle, avec un immense
regret de la vie dans les yeux, une lchet de s'en aller ainsi,
trop jeune, sans avoir puis la joie d'tre.

-- Je vais mourir, je vais mourir... Ah! c'est affreux...

Puis, tout d'un coup, il aperut son uniforme souill et dchir,
ses mains noires, et il parut souffrir de son tat, devant des
femmes. Une honte lui vint de s'abandonner ainsi, la pense qu'il
manquait de correction acheva de lui rendre toute une bravoure. Il
russit  reprendre d'une voix gaie:

-- Seulement, si je meurs, je voudrais mourir les mains propres...
Madame, vous seriez bien aimable de mouiller une serviette et de
me la donner.

Gilberte courut, revint avec la serviette, voulut lui en frotter
les mains elle-mme.  partir de ce moment, il montra un trs
grand courage, soucieux de finir en homme de bonne compagnie.
Delaherche l'encourageait, aidait sa femme  l'arranger d'une
faon convenable. Et la vieille Madame Delaherche, devant ce
mourant, lorsqu'elle vit le mnage s'empresser ainsi, sentit s'en
aller sa rancune. Une fois encore elle se tairait, elle qui savait
et qui s'tait jur de tout dire  son fils.  quoi bon dsoler la
maison, puisque la mort emportait la faute?

Ce fut fini presque tout de suite. Le capitaine Beaudoin, qui
s'affaiblissait, retomba dans son accablement. Une sueur glace
lui inondait le front et le cou. Il rouvrit un instant les yeux,
ttonna comme s'il et cherch une couverture imaginaire, qu'il se
mit  remonter jusqu' son menton, les mains tordues, d'un
mouvement doux et entt.

-- Oh! j'ai froid, j'ai bien froid.

Et il passa, il s'teignit, sans hoquet, et son visage tranquille,
aminci, garda une expression d'infinie tristesse.

Delaherche veilla  ce que le corps, au lieu d'tre port au
charnier, ft dpos dans une remise voisine. Il voulait forcer
Gilberte, toute bouleverse et pleurante,  se retirer chez elle.
Mais elle dclara qu'elle aurait trop peur maintenant, seule, et
qu'elle prfrait rester avec sa belle-mre, dans l'agitation de
l'ambulance, o elle s'tourdissait. Dj, elle courait donner 
boire  un chasseur d'Afrique que la fivre faisait dlirer, elle
aidait un infirmier  panser la main d'un petit soldat, une recrue
de vingt ans, qui tait venu,  pied, du champ de bataille, le
pouce emport; et, comme il tait gentil et drle, plaisantant sa
blessure d'un air insouciant de parisien farceur, elle finit par
s'gayer avec lui.

Pendant l'agonie du capitaine, la canonnade semblait avoir
augment encore, un deuxime obus tait tomb dans le jardin,
brisant un des arbres centenaires. Des gens affols criaient que
tout Sedan brlait, un incendie considrable s'tant dclar dans
le faubourg de la cassine. C'tait la fin de tout, si ce
bombardement continuait longtemps avec une pareille violence.

-- Ce n'est pas possible, j'y retourne! dit Delaherche hors de
lui.

-- O donc? demanda Bouroche.

-- Mais  la Sous-Prfecture, pour savoir si l'empereur se moque
de nous, quand il parle de faire hisser le drapeau blanc.

Le major resta quelques secondes tourdi par cette ide du drapeau
blanc, de la dfaite, de la capitulation, qui tombait au milieu de
son impuissance  sauver tous les pauvres bougres en bouillie,
qu'on lui amenait. Il eut un geste de furieuse dsesprance.

-- Allez au diable! Nous n'en sommes pas moins tous foutus!

Dehors, Delaherche prouva une difficult plus grande  se frayer
un passage parmi les groupes qui avaient grossi. Les rues, de
minute en minute, s'emplissaient davantage, du flot des soldats
dbands. Il questionna plusieurs des officiers qu'il rencontra:
aucun n'avait aperu le drapeau blanc sur la citadelle. Enfin, un
colonel dclara l'avoir entrevu un instant, le temps de le hisser
et de l'abattre. Cela aurait tout expliqu, soit que les allemands
n'eussent pu le voir, soit que, l'ayant vu apparatre et
disparatre, ils eussent redoubl leur feu, en comprenant que
l'agonie tait proche. Mme une histoire circulait dj, la folle
colre d'un gnral, qui s'tait prcipit,  l'apparition du
drapeau blanc, l'avait arrach de ses mains, brisant la hampe,
foulant le linge. Et les batteries Prussiennes tiraient toujours,
les projectiles pleuvaient sur les toits et dans les rues, des
maisons brlaient, une femme venait d'avoir la tte broye, au
coin de la place Turenne.

 la Sous-Prfecture, Delaherche ne trouva pas Rose dans la loge
du concierge. Toutes les portes taient ouvertes, la droute
commenait. Alors, il monta, ne se heurtant que dans des gens
effars, sans que personne lui adresst la moindre question. Au
premier tage, comme il hsitait, il rencontra la jeune fille.

-- Oh! Monsieur Delaherche, a se gte... Tenez! Regardez vite, si
vous voulez voir l'empereur.

En effet,  gauche, une porte, mal ferme, billait; et, par cette
fente, on apercevait l'empereur, qui avait repris sa marche
chancelante, de la chemine  la fentre. Il pitinait, ne
s'arrtait pas, malgr d'intolrables souffrances.

Un aide de camp venait d'entrer, celui qui avait si mal referm la
porte, et l'on entendit l'empereur qui lui demandait, d'une voix
nerve de dsolation:

-- Mais enfin, monsieur, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai
fait hisser le drapeau blanc?

C'tait son tourment devenu insupportable, ce canon qui ne cessait
pas, qui augmentait de violence,  chaque minute. Il ne pouvait
s'approcher de la fentre, sans en tre frapp au coeur. Encore du
sang, encore des vies humaines fauches par sa faute! Chaque
minute entassait d'autres morts, inutilement. Et, dans sa rvolte
de rveur attendri, il avait dj,  plus de dix reprises, adress
sa question dsespre aux personnes qui entraient.

-- Mais enfin, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait
hisser le drapeau blanc?

L'aide de camp murmura une rponse, que Delaherche ne put saisir.
Du reste, l'empereur ne s'tait pas arrt, cdant quand mme 
son besoin de retourner devant cette fentre, o il dfaillait,
dans le tonnerre continu de la canonnade. Sa pleur avait grandi
encore, sa longue face, morne et tire, mal essuye du fard du
matin, disait son agonie.

 ce moment, un petit homme vif, l'uniforme poussireux, dans
lequel Delaherche reconnut le gnral Lebrun, traversa le palier,
poussa la porte, sans se faire annoncer. Et, tout de suite, une
fois de plus, on distingua la voix anxieuse de l'empereur.

-- Mais enfin, gnral, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai
fait hisser le drapeau blanc?

L'aide de camp sortait, la porte fut referme, et Delaherche ne
put mme entendre la rponse du gnral. Tout avait disparu.

-- Ah! rpta Rose, a se gte, je le comprends bien,  la mine de
ces messieurs. C'est comme ma nappe, je ne la reverrai pas, il y
en a qui disent qu'on l'a dchire... Dans tout a, c'est
l'empereur qui me fait de la peine, car il est plus malade que le
marchal, il serait mieux dans son lit que dans cette pice, o il
se ronge  toujours marcher.

Elle tait trs mue, sa jolie figure blonde exprimait une piti
sincre. Aussi Delaherche, dont la ferveur bonapartiste se
refroidissait singulirement depuis deux jours, la trouva-t-il un
peu sotte. En bas, pourtant, il resta encore un instant avec elle,
guettant le dpart du gnral Lebrun. Et, quand celui-ci reparut,
il le suivit.

Le gnral Lebrun avait expliqu  l'empereur que, si l'on voulait
demander un armistice, il fallait qu'une lettre, signe du
commandant en chef de l'arme Franaise, ft remise au commandant
en chef des armes allemandes. Puis, il s'tait offert pour crire
cette lettre et pour se mettre  la recherche du gnral de
Wimpffen, qui la signerait. Il emportait la lettre, il n'avait que
la crainte de ne pas trouver ce dernier, ignorant sur quel point
du champ de bataille il pouvait tre. Dans Sedan, d'ailleurs, la
cohue devenait telle, qu'il dut marcher au pas de son cheval; ce
qui permit  Delaherche de l'accompagner jusqu' la porte du
Mnil.

Mais, sur la route, le gnral Lebrun prit le galop, et il eut la
chance, comme il arrivait  Balan, d'apercevoir le gnral de
Wimpffen. Celui-ci, quelques minutes plus tt, avait crit 
l'empereur: sire, venez vous mettre  la tte de vos troupes,
elles tiendront  honneur de vous ouvrir un passage  travers les
lignes ennemies. aussi entra-t-il dans une furieuse colre, au
seul mot d'armistice. Non, non! Il ne signerait rien, il voulait
se battre! Il tait trois heures et demie. Et ce fut peu de temps
aprs qu'eut lieu la tentative hroque et dsespre, cette
pousse dernire, pour ouvrir une troue au travers des Bavarois,
en marchant une fois encore sur Bazeilles. Par les rues de Sedan,
par les champs voisins, afin de rendre du coeur aux troupes, on
mentait, on criait: Bazaine arrive! Bazaine arrive! depuis le
matin, c'tait le rve de beaucoup, on croyait entendre le canon
de l'arme de Metz,  chaque batterie nouvelle que dmasquaient
les allemands. Douze cents hommes environ furent runis, des
soldats dbands de tous les corps, o toutes les armes se
mlaient; et la petite colonne se lana glorieusement, sur la
route balaye de mitraille, au pas de course. D'abord, ce fut
superbe, les hommes qui tombaient n'arrtaient pas l'lan des
autres, on parcourut prs de cinq cents mtres avec une vritable
furie de courage. Mais, bientt, les rangs s'claircirent, les
plus braves se replirent. Que faire contre l'crasement du
nombre? Il n'y avait l que la tmrit folle d'un chef d'arme
qui ne voulait pas tre vaincu. Et le gnral de Wimpffen finit
par se trouver seul avec le gnral Lebrun, sur cette route de
Balan et de Bazeilles, qu'ils durent dfinitivement abandonner. Il
ne restait qu' battre en retraite sous les murs de Sedan.

Delaherche, ds qu'il avait perdu de vue le gnral, s'tait ht
de retourner  la fabrique, possd d'une ide unique, celle de
monter de nouveau  son observatoire, pour suivre au loin les
vnements. Mais, comme il arrivait, il fut un instant arrt, en
se heurtant, sous le porche, au colonel De Vineuil, qu'on amenait,
avec sa botte sanglante,  moiti vanoui sur du foin, au fond
d'une carriole de maracher. Le colonel s'tait obstin  vouloir
rallier les dbris de son rgiment, jusqu'au moment o il tait
tomb de cheval. Tout de suite, on le monta dans une chambre du
premier tage, et Bouroche qui accourut, n'ayant trouv qu'une
flure de la cheville, se contenta de panser la plaie, aprs en
avoir retir des morceaux de cuir de la botte. Il tait dbord,
exaspr, il redescendit en criant qu'il aimerait mieux se couper
une jambe  lui-mme, que de continuer  faire son mtier si
salement, sans le matriel convenable ni les aides ncessaires. En
bas, en effet, on ne savait plus o mettre les blesss, on s'tait
dcid  les coucher sur la pelouse, dans l'herbe. Dj, il y en
avait deux ranges, attendant, se lamentant au plein air, sous les
obus qui continuaient  pleuvoir. Le nombre des hommes amens 
l'ambulance, depuis midi, dpassait quatre cents, et le major
avait fait demander des chirurgiens, sans qu'on lui envoyt autre
chose qu'un jeune mdecin de la ville. Il ne pouvait suffire, il
sondait, taillait, sciait, recousait, hors de lui, dsol de voir
qu'on lui apportait toujours plus de besogne qu'il n'en faisait.
Gilberte, ivre d'horreur, prise de la nause de tant de sang et de
larmes, tait reste prs de son oncle, le colonel, laissant en
bas Madame Delaherche donner  boire aux fivreux et essuyer les
visages moites des agonisants.

Sur la terrasse, vivement, Delaherche tcha de se rendre compte de
la situation. La ville avait moins souffert qu'on ne croyait, un
seul incendie jetait une grosse fume noire, dans le faubourg de
la cassine. Le fort du Palatinat ne tirait plus, faute sans doute
de munitions. Seules, les pices de la porte de Paris lchaient
encore un coup, de loin en loin. Et, tout de suite, ce qui
l'intressa, ce fut de constater qu'on avait de nouveau hiss un
drapeau blanc sur le donjon; mais on ne devait pas l'apercevoir du
champ de bataille, car le feu continuait, aussi intense. Des
toitures voisines lui cachaient la route de Balan, il ne put y
suivre le mouvement des troupes. D'ailleurs, ayant mis son oeil 
la lunette qui tait reste braque, il venait de retomber sur
l'tat-major allemand, qu'il avait dj vu  cette place, ds
midi. Le matre, le minuscule soldat de plomb, haut comme la
moiti du petit doigt, dans lequel il croyait avoir reconnu le roi
de Prusse, se trouvait toujours debout, avec son uniforme sombre,
en avant des autres officiers, la plupart couchs sur l'herbe,
tincelants de broderies. Il y avait l des officiers trangers,
des aides de camp, des gnraux, des marchaux de cour, des
princes, tous pourvus de lorgnettes, suivant depuis le matin
l'agonie de l'arme Franaise, comme au spectacle. Et le drame
formidable s'achevait.

De cette hauteur boise de la Marfe, le roi Guillaume venait
d'assister  la jonction de ses troupes. C'en tait fait, la
troisime arme, sous les ordres de son fils, le prince royal de
Prusse, qui avait chemin par Saint-Menges et Fleigneux, prenait
possession du plateau d'Illy; tandis que la quatrime, que
commandait le prince royal de Saxe, arrivait de son ct au
rendez-vous, par Daigny et Givonne, en tournant le bois de la
Garenne. Le XIe corps et le Ve donnaient ainsi la main au XIIe
corps et  la garde. Et l'effort suprme pour briser le cercle, au
moment o il se fermait, l'inutile et glorieuse charge de la
division Margueritte avait arrach au roi un cri d'admiration:
ah! les braves gens! maintenant, l'enveloppement mathmatique,
inexorable, se terminait, les mchoires de l'tau s'taient
rejointes, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil l'immense
muraille d'hommes et de canons qui enveloppait l'arme vaincue. Au
nord, l'treinte devenait de plus en plus troite, refoulait les
fuyards dans Sedan, sous le feu redoubl des batteries, dont la
ligne ininterrompue bordait l'horizon. Au midi, Bazeilles conquis,
vide et morne, finissait de brler, jetant de gros tourbillons de
fume et d'tincelles; pendant que les Bavarois, matres de Balan,
braquaient des canons,  trois cents mtres des portes de la
ville. Et les autres batteries, celles de la rive gauche,
installes  Pont-Maugis,  Noyers,  Frnois,  Wadelincourt, qui
tiraient sans un arrt depuis bientt douze heures, tonnaient plus
haut, compltaient l'infranchissable ceinture de flammes, jusque
sous les pieds du roi.

Mais le roi Guillaume, fatigu, lcha un instant sa lorgnette; et
il continua de regarder  l'oeil nu. Le soleil oblique descendait
vers les bois, allait se coucher dans un ciel d'une puret sans
tache. Toute la vaste campagne en tait dore, baigne d'une
lumire si limpide, que les moindres dtails prenaient une nettet
singulire. Il distinguait les maisons de Sedan, avec les petites
barres noires des fentres, les remparts, la forteresse, ce
systme compliqu de dfense dont les artes se dcoupaient d'un
trait vif. Puis, alentour, pars au milieu des terres, c'taient
les villages, frais et vernis, pareils aux fermes des botes de
jouets, Donchery  gauche, au bord de sa plaine rase, Douzy et
Carignan  droite, dans les prairies. Il semblait qu'on aurait
compt les arbres de la fort des Ardennes, dont l'ocan de
verdure se perdait jusqu' la frontire. La Meuse, aux lents
dtours, n'tait plus, sous cette lumire frisante, qu'une rivire
d'or fin. Et la bataille atroce, souille de sang, devenait une
peinture dlicate, vue de si haut, sous l'adieu du soleil: des
cavaliers morts, des chevaux ventrs semaient le plateau de
Floing de taches gaies; vers la droite, du ct de Givonne, les
dernires bousculades de la retraite amusaient l'oeil du
tourbillon de ces points noirs, courant, se culbutant; tandis que,
dans la presqu'le d'Iges,  gauche, une batterie Bavaroise, avec
ses canons gros comme des allumettes, avait l'air d'tre une pice
mcanique bien monte, tellement la manoeuvre pouvait se suivre,
d'une rgularit d'horlogerie. C'tait la victoire, inespre,
foudroyante, et le roi n'avait pas de remords, devant ces cadavres
si petits, ces milliers d'hommes qui tenaient moins de place que
la poussire des routes, cette valle immense o les incendies de
Bazeilles, les massacres d'Illy, les angoisses de Sedan,
n'empchaient pas l'impassible nature d'tre belle,  cette fin
sereine d'un beau jour.

Mais, tout d'un coup, Delaherche aperut, gravissant les pentes de
la Marfe, un gnral Franais, vtu d'une tunique bleue, mont
sur un cheval noir, et que prcdait un hussard, avec un drapeau
blanc. C'tait le gnral Reille, charg par l'empereur de porter
au roi de Prusse cette lettre: Monsieur mon Frre, n'ayant pu
mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu' remettre mon
pe entre les mains de Votre Majest. Je suis, de Votre Majest,
le bon Frre, Napolon. dans sa hte d'arrter la tuerie,
puisqu'il n'tait plus le matre, l'empereur se livrait, esprant
attendrir le vainqueur. Et Delaherche vit le gnral Reille
s'arrter  dix pas du roi, descendre de cheval, puis s'avancer
pour remettre la lettre, sans arme, n'ayant aux doigts qu'une
cravache. Le soleil se couchait dans une grande lueur rose, le roi
s'assit sur une chaise, s'appuya au dossier d'une autre chaise,
que tenait un secrtaire, et rpondit qu'il acceptait l'pe en
attendant l'envoi d'un officier, qui pourrait traiter de la
capitulation.




VII


 cette heure, autour de Sedan, de toutes les positions perdues,
de Floing, du plateau d'Illy, du bois de la Garenne, de la valle
de la Givonne, de la route de Bazeilles, un flot pouvant
d'hommes, de chevaux et de canons refluait, roulait vers la ville.
Cette place forte, sur laquelle on avait eu l'ide dsastreuse de
s'appuyer, devenait une tentation funeste, l'abri qui s'offrait
aux fuyards, le salut o se laissaient entraner les plus braves,
dans la dmoralisation et la panique de tous. Derrire les
remparts, l-bas, on s'imaginait qu'on chapperait enfin  cette
terrible artillerie, grondant depuis bientt douze heures; et il
n'y avait plus de conscience, plus de raisonnement, la bte
emportait l'homme, c'tait la folie de l'instinct galopant,
cherchant le trou, pour se terrer et dormir.

Au pied du petit mur, lorsque Maurice, qui baignait d'eau frache
le visage de Jean, vit qu'il rouvrait les yeux, il eut une
exclamation de joie.

-- Ah! mon pauvre bougre, je t'ai cru fichu!... Et ce n'est pas
pour te le reprocher, mais ce que tu es lourd!

tourdi encore, Jean semblait s'veiller d'un songe. Puis, il dut
comprendre, se souvenir, car deux grosses larmes roulrent sur ses
joues. Ce Maurice si frle, qu'il aimait, qu'il soignait comme un
enfant, il avait donc trouv, dans l'exaltation de son amiti, des
bras assez forts, pour l'apporter jusque-l!

-- Attends que je voie un peu ta caboche.

La blessure n'tait presque rien, une simple raflure du cuir
chevelu, qui avait saign beaucoup. Les cheveux, que le sang
collait  prsent, avaient form tampon. Aussi se garda-t-il bien
de les mouiller, pour ne pas rouvrir la plaie.

-- L, tu es dbarbouill, tu as repris figure humaine... Attends
encore, que je te coiffe.

Et, ramassant,  ct, le kpi d'un soldat mort, il le lui posa
avec prcaution sur la tte.

-- C'est juste ta pointure... Maintenant, si tu peux marcher, nous
voil de beaux garons.

Jean se mit debout, secoua la tte, pour s'assurer qu'elle tait
solide. Il n'avait plus que le crne un peu lourd. Ca irait trs
bien. Et il fut saisi d'un attendrissement d'homme simple, il
empoigna Maurice, l'touffa sur son coeur, en ne trouvant que ces
mots:

-- Ah! mon cher petit, mon cher petit!

Mais les Prussiens arrivaient, il s'agissait de ne pas flner
derrire le mur. Dj, le lieutenant Rochas battait en retraite,
avec ses quelques hommes, protgeant le drapeau, que le sous-
lieutenant portait toujours sous son bras, roul autour de la
hampe. Lapoulle, trs grand, pouvait se hausser, lchait encore
des coups de feu, par-dessus le chaperon; tandis que Pache avait
remis son chassepot en bandoulire, jugeant sans doute que c'tait
assez, qu'il aurait fallu maintenant manger et dormir. Jean et
Maurice, courbs en deux, se htrent de les rejoindre. Ce
n'taient ni les fusils ni les cartouches qui manquaient: il
suffisait de se baisser. De nouveau, ils s'armrent, ayant tout
abandonn l-bas, le sac et le reste, quand l'un avait d charger
l'autre sur ses paules. Le mur s'tendait jusqu'au bois de la
Garenne, et la petite bande, se croyant sauve, se jeta vivement
derrire une ferme, puis de l gagna les arbres.

-- Ah! dit Rochas, qui gardait sa belle confiance inbranlable,
nous allons souffler un moment ici, avant de reprendre
l'offensive.

Ds les premiers pas, tous sentirent qu'ils entraient dans un
enfer; mais ils ne pouvaient reculer, il fallait quand mme
traverser le bois, leur seule ligne de retraite.  cette heure,
c'tait un bois effroyable, le bois de la dsesprance et de la
mort. Comprenant que des troupes se repliaient par l, les
Prussiens le criblaient de balles, le couvraient d'obus. Et il
tait comme flagell d'une tempte, tout agit et hurlant, dans le
fracassement de ses branches. Les obus coupaient les arbres, les
balles faisaient pleuvoir les feuilles, des voix de plainte
semblaient sortir des troncs fendus, des sanglots tombaient avec
les ramures trempes de sve. On aurait dit la dtresse d'une
cohue enchane, la terreur et les cris de milliers d'tres clous
au sol, qui ne pouvaient fuir, sous cette mitraille. Jamais
angoisse n'a souffl plus grande que dans la fort bombarde.

Tout de suite, Maurice et Jean, qui avaient rejoint leurs
compagnons, s'pouvantrent. Ils marchaient alors sous une haute
futaie, ils pouvaient courir. Mais les balles sifflaient, se
croisaient, impossible d'en comprendre la direction, de manire 
se garantir, en filant d'arbre en arbre. Deux hommes furent tus,
frapps dans le dos, frapps  la face. Devant Maurice, un chne
sculaire, le tronc broy par un obus, s'abattit, avec la majest
tragique d'un hros, crasant tout  son entour. Et, au moment o
le jeune homme sautait en arrire, un htre colossal,  sa gauche,
qu'un autre obus venait de dcouronner, se brisait, s'effondrait,
ainsi qu'une charpente de cathdrale. O fuir? De quel ct
tourner ses pas? Ce n'taient, de toutes parts, que des chutes de
branches, comme dans un difice immense qui menacerait ruine et
dont les salles se succderaient sous des plafonds croulants.
Puis, lorsqu'ils eurent saut dans un taillis pour chapper  cet
crasement des grands arbres, ce fut Jean qui manqua d'tre coup
en deux par un projectile, qui heureusement n'clata pas.
Maintenant, ils ne pouvaient plus avancer, au milieu de la foule
inextricable des arbustes. Les tiges minces les liaient aux
paules; les hautes herbes se nouaient  leurs chevilles; des murs
brusques de broussailles les immobilisaient, pendant que les
feuillages volaient autour d'eux, sous la faux gante qui fauchait
le bois.  ct d'eux, un autre homme, foudroy d'une balle au
front, resta debout, serr entre deux jeunes bouleaux. Vingt fois,
prisonniers de ce taillis, ils sentirent passer la mort.

-- Sacr bon Dieu! dit Maurice, nous n'en sortirons pas.

Il tait livide, un frisson le reprenait; et Jean, si brave, qui
le matin l'avait rconfort, plissait lui aussi, envahi d'un
froid de glace. C'tait la peur, l'horrible peur, contagieuse,
irrsistible. De nouveau, une grande soif les brlait, une
insupportable scheresse de la bouche, une contraction de la
gorge, d'une violence douloureuse d'tranglement. Cela
s'accompagnait de malaises, de nauses au creux de l'estomac;
tandis que des pointes d'aiguille lardaient leurs jambes. Et, dans
cette souffrance toute physique de la peur, la tte serre, ils
voyaient filer des milliers de points noirs, comme s'ils avaient
pu, au passage, distinguer la nue volante des balles.

-- Ah! fichu sort! bgaya Jean, c'est vexant tout de mme d'tre
l,  se faire casser la gueule pour les autres, quand les autres
sont quelque part,  fumer tranquillement leur pipe!

Maurice, perdu, hagard, ajouta:

-- Oui, pourquoi est-ce moi plutt qu'un autre?

C'tait la rvolte du moi, l'enragement goste de l'individu qui
ne veut pas se sacrifier pour l'espce et finir.

-- Et encore, reprit Jean, si l'on savait la raison, si a devait
servir  quelque chose!

Puis, levant les yeux, regardant le ciel:

-- Avec a, ce cochon de soleil qui ne se dcide pas  foutre le
camp! Quand il sera couch et qu'il fera nuit, on ne se battra
plus peut-tre!

Depuis longtemps dj, ne pouvant savoir l'heure, n'ayant mme pas
conscience du temps, il guettait ainsi la chute lente du soleil,
qui lui semblait ne plus marcher, arrt l-bas, au-dessus des
bois de la rive gauche. Et ce n'tait mme pas lchet, c'tait un
besoin imprieux, grandissant, de ne plus entendre les obus ni les
balles, de s'en aller ailleurs, de s'enfoncer en terre, pour s'y
anantir. Sans le respect humain, la gloriole de faire son devoir
devant les camarades, on perdrait la tte, on filerait malgr soi,
au galop.

Cependant, Maurice et Jean, de nouveau, s'accoutumaient; et, dans
l'excs de leur affolement, venait une sorte d'inconscience et de
griserie, qui tait de la bravoure. Ils finissaient par ne plus
mme se hter, au travers du bois maudit. L'horreur s'tait encore
accrue, parmi ce peuple d'arbres bombards, tus  leur poste,
s'abattant de tous cts comme des soldats immobiles et gants.
Sous les frondaisons, dans le dlicieux demi-jour verdtre, au
fond des asiles mystrieux, tapisss de mousse, soufflait la mort
brutale. Les sources solitaires taient violes, des mourants
rlaient jusque dans les coins perdus, o des amoureux seuls
s'taient gars jusque-l. Un homme, la poitrine traverse d'une
balle, avait eu le temps de crier touch! en tombant sur la
face, mort. Un autre qui venait d'avoir les deux jambes brises
par un obus, continuait  rire, inconscient de sa blessure,
croyant simplement s'tre heurt contre une racine. D'autres, les
membres trous, atteints mortellement, parlaient et couraient
encore, pendant plusieurs mtres, avant de culbuter, dans une
convulsion brusque. Au premier moment, les plaies les plus
profondes se sentaient  peine, et plus tard seulement les
effroyables souffrances commenaient, jaillissaient en cris et en
larmes.

Ah! le bois sclrat, la fort massacre, qui, au milieu du
sanglot des arbres expirants, s'emplissait peu  peu de la
dtresse hurlante des blesss! Au pied d'un chne, Maurice et Jean
aperurent un zouave qui poussait un cri continu de bte gorge,
les entrailles ouvertes. Plus loin, un autre tait en feu: sa
ceinture bleue brlait, la flamme gagnait et grillait sa barbe;
tandis que, les reins casss sans doute, ne pouvant bouger, il
pleurait  chaudes larmes. Puis, c'tait un capitaine, le bras
gauche arrach, le flanc droit perc jusqu' la cuisse, tal sur
le ventre, qui se tranait sur les coudes, en demandant qu'on
l'achevt, d'une voix aigu, effrayante de supplication. D'autres,
d'autres encore souffraient abominablement, semaient les sentiers
herbus en si grand nombre, qu'il fallait prendre garde, pour ne
pas les craser au passage. Mais les blesss, les morts ne
comptaient plus. Le camarade qui tombait, tait abandonn, oubli.
Pas mme un regard en arrire. C'tait le sort.  un autre,  soi
peut-tre!

Tout d'un coup, comme on atteignait la lisire du bois, un cri
d'appel retentit.

--  moi!

C'tait le sous-lieutenant, porteur du drapeau, qui venait de
recevoir une balle dans le poumon gauche. Il tait tomb, crachant
le sang  pleine bouche. Et, voyant que personne ne s'arrtait, il
eut la force de se reprendre et de crier:

-- Au drapeau!

D'un bond, Rochas, revenu sur ses pas, prit le drapeau, dont la
hampe s'tait brise; tandis que le sous-lieutenant murmurait, les
mots empts d'une cume sanglante:

-- Moi, j'ai mon compte, je m'en fous!... Sauvez le drapeau!

Et il resta seul,  se tordre sur la mousse, dans ce coin
dlicieux du bois, arrachant les herbes de ses mains crispes, la
poitrine souleve par un rle qui dura pendant des heures.

Enfin, on tait hors de ce bois d'pouvante. Avec Maurice et Jean,
il ne restait de la petite bande que le lieutenant Rochas, Pache
et Lapoulle. Gaude, qu'on avait perdu, sortit  son tour d'un
fourr, galopa pour rejoindre les camarades, son clairon pendu 
l'paule. Et c'tait un vrai soulagement, de se retrouver en rase
campagne, respirant  l'aise. Le sifflement des balles avait
cess, les obus ne tombaient pas, de ce ct du vallon.

Tout de suite, devant la porte charretire d'une ferme, ils
entendirent des jurons, ils aperurent un gnral qui se fchait,
mont sur un cheval fumant de sueur. C'tait le gnral Bourgain-
Desfeuilles, le chef de leur brigade, couvert lui-mme de
poussire et l'air bris de fatigue. Sa grosse figure colore de
bon vivant exprimait l'exaspration o le jetait le dsastre,
qu'il regardait comme une malchance personnelle. Depuis le matin,
ses soldats ne l'avaient plus revu. Sans doute il s'tait gar
sur le champ de bataille, courant aprs les dbris de sa brigade,
trs capable de se faire tuer, dans sa colre contre ces batteries
Prussiennes qui balayaient l'empire et sa fortune d'officier aim
des Tuileries.

-- Tonnerre de Dieu! criait-il, il n'y a donc plus personne, on ne
peut donc pas avoir un renseignement, dans ce fichu pays!

Les habitants de la ferme devaient s'tre enfuis au fond des bois.
Enfin, une femme trs vieille parut sur la porte, quelque servante
oublie, que ses mauvaises jambes avaient cloue l.

-- Eh! la mre, par ici!... O est-ce, la Belgique?

Elle le regardait, hbte, n'ayant pas l'air de comprendre.
Alors, il perdit toute mesure, oublia qu'il s'adressait  une
paysanne, gueulant qu'il n'avait pas envie de se faire prendre au
pige comme un serin, en rentrant  Sedan, qu'il allait foutre le
camp  l'tranger, lui, et raide! Des soldats s'taient approchs,
qui l'coutaient.

-- Mais, mon gnral, dit un sergent, on ne peut plus passer, il y
a des Prussiens partout... C'tait bon ce matin, de filer.

Des histoires, en effet, circulaient dj, des compagnies spares
de leurs rgiments, qui, sans le vouloir, avaient pass la
frontire, d'autres qui, plus tard, taient mme parvenues 
percer bravement les lignes ennemies, avant la jonction complte.

Le gnral, hors de lui, haussait les paules.

-- Voyons, avec des bons bougres comme vous, est-ce qu'on ne passe
pas o l'on veut? ... Je trouverai bien cinquante bons bougres
pour se faire encore casser la gueule.

Puis, se retournant vers la vieille paysanne:

-- Eh! tonnerre de Dieu! la mre, rpondez donc!... La Belgique,
o est-ce?

Cette fois, elle avait compris. Elle tendit vers les grands bois
sa main dcharne.

-- L-bas, l-bas!

-- Hein? Qu'est-ce que vous dites? ... Ces maisons qu'on aperoit,
au bout des champs?

-- Oh! plus loin, beaucoup plus loin!... L-bas, tout l-bas!

Du coup, le gnral touffa de rage.

-- Mais, c'est dgotant, un sacr pays pareil! On ne sait jamais
comment il est fait... La Belgique tait l, on craignait de
sauter dedans, sans le vouloir; et, maintenant qu'on veut y aller,
elle n'y est plus... Non, non! C'est trop  la fin! Qu'ils me
prennent, qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront, je vais me
coucher!

Et, poussant son cheval, sautant sur la selle comme une outre
gonfle d'un vent de colre, il galopa du ct de Sedan.

Le chemin tournait, et l'on descendait dans le fond de Givonne, un
faubourg encaiss entre des coteaux, o la route qui montait vers
les bois, tait borde de petites maisons et de jardins. Un tel
flot de fuyards l'encombrait  ce moment, que le lieutenant Rochas
se trouva comme bloqu, avec Pache, Lapoulle et Gaude, contre une
auberge,  l'angle d'un carrefour. Jean et Maurice eurent de la
peine  les rejoindre. Et tous furent surpris d'entendre une voix
paisse d'ivrogne qui les interpellait.

-- Tiens! cette rencontre!... Oh, la coterie!... Ah! c'est une
vraie rencontre tout de mme!

Ils reconnurent Chouteau, dans l'auberge, accoud  une des
fentres du rez-de-chausse. Trs ivre, il continua, entre deux
hoquets:

-- Dites donc, vous gnez pas, si vous avez soif... Y en a encore
pour les camarades...

D'un geste vacillant, par-dessus son paule, il appelait
quelqu'un, rest au fond de la salle.

-- Arrive, feignant... Donne  boire  ces messieurs...

Ce fut Loubet qui parut  son tour, tenant dans chaque main une
bouteille pleine, qu'il agitait en rigolant. Il tait moins ivre
que l'autre, il cria de sa voix de blague parisienne, avec le
nasillement des marchands de coco, un jour de fte publique:

--  la frache,  la frache, qui veut boire!

On ne les avait pas revus, depuis qu'ils s'en taient alls, sous
le prtexte de porter  l'ambulance le sergent Sapin. Sans doute,
ils avaient err ensuite, flnant, vitant les coins o tombaient
les obus. Et ils venaient d'chouer l, dans cette auberge mise au
pillage.

Le lieutenant Rochas fut indign.

-- Attendez, bandits, je vas vous faire siroter, pendant que nous
tous, nous crevons  la peine!

Mais Chouteau n'accepta pas la rprimande.

-- Ah! tu sais, espce de vieux toqu, il n'y a plus de
lieutenant, il n'y a que des hommes libres... Les Prussiens ne
t'en ont donc pas fichu assez, que tu veux t'en faire coller
encore? Il fallut retenir Rochas, qui parlait de lui casser la
tte. D'ailleurs, Loubet lui-mme, avec ses bouteilles dans les
bras, s'efforait de mettre la paix.

-- Laissez donc! faut pas se manger, on est tous frres!

Et, avisant Lapoulle et Pache, les deux camarades de l'escouade:

-- Faites pas les serins, entrez, vous autres, qu'on vous rince le
gosier!

Un instant, Lapoulle hsita, dans l'obscure conscience que ce
serait mal, de faire la fte, lorsque tant de pauvres bougres
avalaient leur langue. Mais il tait si reint, si puis de faim
et de soif! Tout d'un coup, il se dcida, entra dans l'auberge
d'un saut, sans une parole, en poussant devant lui Pache,
galement silencieux et tent, qui s'abandonnait. Et ils ne
reparurent pas.

-- Tas de brigands! rptait Rochas. On devrait tous les fusiller!

Maintenant, il n'avait plus avec lui que Jean, Maurice et Gaude,
et tous quatre taient peu  peu drivs, malgr leur rsistance,
dans le torrent des fuyards qui coulait  plein chemin. Dj, ils
se trouvaient loin de l'auberge. C'tait la droute roulant vers
les fosss de Sedan, en un flot bourbeux, pareil  l'amas de
terres et de cailloux qu'un orage, battant les hauteurs, entrane
au fond des valles. De tous les plateaux environnants, par toutes
les pentes, par tous les plis de terrain, par la route de Floing,
par Pierremont, par le cimetire, par le Champ de Mars, aussi bien
que par le fond de Givonne, la mme cohue ruisselait en un galop
de panique sans cesse accru. Et que reprocher  ces misrables
hommes, qui, depuis douze heures, attendaient immobiles, sous la
foudroyante artillerie d'un ennemi invisible, contre lequel ils ne
pouvaient rien?  prsent, les batteries les prenaient de face, de
flanc et de dos, les feux convergeaient de plus en plus,  mesure
que l'arme battait en retraite sur la ville, c'tait l'crasement
en plein tas, la bouillie humaine au fond du trou sclrat, o
l'on tait balay. Quelques rgiments du 7e corps, surtout du ct
de Floing, se repliaient en assez bon ordre. Mais, dans le fond de
Givonne, il n'y avait plus ni rangs, ni chefs, les troupes se
bousculaient, perdues, faites de tous les dbris, de zouaves, de
turcos, de chasseurs, de fantassins, le plus grand nombre sans
armes, les uniformes souills et dchirs, les mains noires, les
visages noirs, avec des yeux sanglants qui sortaient des orbites,
des bouches enfles, tumfies d'avoir hurl des gros mots. Par
moments, un cheval sans cavalier se ruait, galopait, renversant
des soldats, trouant la foule d'un long remous d'effroi. Puis, des
canons passaient d'un train de folie, des batteries dbandes,
dont les artilleurs, comme emports par l'ivresse, sans crier
gare, crasaient tout. Et le pitinement de troupeau ne cessait
pas, un dfil compact, flanc contre flanc, une fuite en masse o
tout de suite les vides se comblaient, dans la hte instinctive
d'tre l-bas,  l'abri, derrire un mur.

Jean, de nouveau, leva la tte, se tourna vers le couchant. Au
travers de l'paisse poussire que les pieds soulevaient, les
rayons de l'astre brlaient encore les faces en sueur. Il faisait
trs beau, le ciel tait d'un bleu admirable.

-- C'est crevant tout de mme, rpta-t-il, ce cochon de soleil
qui ne se dcide pas  foutre le camp!

Soudain, Maurice, dans une jeune femme qu'il regardait, colle
contre une maison, sur le point d'y tre crase par le flot, eut
la stupeur de reconnatre sa soeur Henriette. Depuis prs d'une
minute, il la voyait, restait bant. Et ce fut elle qui parla la
premire, sans paratre surprise.

-- Ils l'ont fusill  Bazeilles... Oui, j'tais l... Alors,
comme je veux que le corps me soit rendu, j'ai eu une ide...

Elle ne nommait ni les Prussiens, ni Weiss. Tout le monde devait
comprendre. Maurice, en effet, comprit. Il l'adorait, il eut un
sanglot.

-- Ma pauvre chrie!

Vers deux heures, lorsqu'elle tait revenue  elle, Henriette
s'tait trouve,  Balan, dans la cuisine de gens qu'elle ne
connaissait pas, la tte tombe sur une table, pleurant. Mais ses
larmes cessrent. Chez cette silencieuse, si frle, dj l'hrone
se rveillait. Elle ne craignait rien, elle avait une me ferme,
invincible. Dans sa douleur, elle ne songeait plus qu' ravoir le
corps de son mari, pour l'ensevelir. Son premier projet fut,
simplement, de retourner  Bazeilles. Tout le monde l'en dtourna,
lui en dmontra l'impossibilit absolue. Aussi finit-elle par
chercher quelqu'un, un homme qui l'accompagnerait, ou qui se
chargerait des dmarches ncessaires. Son choix tomba sur un
cousin  elle, autrefois sous-Directeur de la raffinerie gnrale,
au Chesne,  l'poque o Weiss y tait employ. Il avait beaucoup
aim son mari, il ne lui refuserait pas son assistance. Depuis
deux ans,  la suite d'un hritage fait par sa femme, il s'tait
retir dans une belle proprit, l'ermitage, dont les terrasses
s'tageaient prs de Sedan, de l'autre ct du fond de Givonne. Et
c'tait  l'ermitage qu'elle se rendait, au milieu des obstacles,
arrte  chaque pas, en continuel danger d'tre pitine et tue.

Maurice,  qui elle expliquait brivement son projet, l'approuva.

-- Le cousin Dubreuil a toujours t bon pour nous... Il te sera
utile...

Puis, une ide lui vint  lui-mme. Le lieutenant Rochas voulait
sauver le drapeau. Dj, l'on avait propos de le couper, d'en
emporter chacun un morceau sous sa chemise, ou bien de l'enfouir
au pied d'un arbre, en prenant des points de repre, qui auraient
permis de l'exhumer plus tard. Mais ce drapeau lacr, ce drapeau
enterr comme un mort, leur serrait trop le coeur. Ils auraient
voulu trouver autre chose.

Aussi, lorsque Maurice leur proposa de remettre le drapeau 
quelqu'un de sr, qui le cacherait, le dfendrait au besoin,
jusqu'au jour o il le rendrait intact, tous acceptrent.

-- Eh bien! reprit le jeune homme en s'adressant  sa soeur, nous
allons avec toi voir si Dubreuil est  l'ermitage... D'ailleurs,
je ne veux plus te quitter.

Ce n'tait pas facile de se dgager de la cohue. Ils y parvinrent,
se jetrent dans un chemin creux qui montait vers la gauche.
Alors, ils tombrent au milieu d'un vritable ddale de sentiers
et de ruelles, tout un faubourg fait de cultures marachres, de
jardins, de maisons de plaisance, de petites proprits
enchevtres les unes dans les autres; et ces sentiers, ces
ruelles, filaient entre des murs, tournaient  angles brusques,
aboutissaient  des impasses: un merveilleux camp retranch pour
la guerre d'embuscade, des coins que dix hommes pouvaient dfendre
pendant des heures contre un rgiment. Dj, des coups de feu y
ptillaient, car le faubourg dominait Sedan, et la garde
Prussienne arrivait, de l'autre ct du vallon.

Lorsque Maurice et Henriette, que suivaient les autres, eurent
tourn  gauche, puis  droite, entre deux interminables
murailles, ils dbouchrent tout d'un coup devant la porte grande
ouverte de l'ermitage. La proprit, avec son petit parc,
s'tageait en trois larges terrasses; et c'tait sur une de ces
terrasses que le corps de logis se dressait, une grande maison
carre,  laquelle conduisait une alle d'ormes sculaires. En
face, spares par l'troit vallon, profondment encaiss, se
trouvaient d'autres proprits,  la lisire d'un bois.

Henriette s'inquita de cette porte brutalement ouverte.

-- Ils n'y sont plus, ils auront d partir.

En effet, Dubreuil s'tait rsign, la veille,  emmener sa femme
et ses enfants  Bouillon, dans la certitude du dsastre qu'il
prvoyait. Pourtant, la maison n'tait pas vide, une agitation s'y
faisait remarquer de loin,  travers les arbres. Comme la jeune
femme se hasardait dans la grande alle, elle recula, devant le
cadavre d'un soldat Prussien.

-- Fichtre! s'cria Rochas, on s'est donc cogn dj par ici!

Tous alors voulurent savoir, poussrent jusqu' l'habitation; et
ce qu'ils virent les renseigna: les portes et les fentres du rez-
de-chausse avaient d tre enfonces  coups de crosse, les
ouvertures billaient sur les pices mises  sac, tandis que des
meubles, jets dehors, gisaient sur le gravier de la terrasse, au
bas du perron. Il y avait surtout l tout un meuble de salon bleu-
Ciel, le canap et les douze fauteuils, rangs au petit bonheur,
ple-mle, autour d'un grand guridon, dont le marbre blanc
s'tait fendu. Et des zouaves, des chasseurs, des soldats de la
ligne, d'autres appartenant  l'infanterie de marine, couraient
derrire les btiments et dans l'alle, lchant des coups de feu
sur le petit bois d'en face, par-dessus le vallon.

-- Mon lieutenant, expliqua un zouave  Rochas, ce sont des salops
de Prussiens, que nous avons trouvs en train de tout saccager
ici. Vous voyez, nous leur avons rgl leur compte... Seulement,
les salops reviennent dix contre un, a ne va pas tre commode.

Trois autres cadavres de soldats Prussiens s'allongeaient sur la
terrasse. Comme Henriette, cette fois, les regardait fixement,
sans doute avec la pense de son mari, qui lui aussi dormait l-
bas, dfigur dans le sang et la poussire, une balle, prs de sa
tte, frappa un arbre qui se trouvait derrire elle. Jean s'tait
prcipit.

-- Ne restez pas l!... Vite, vite, cachez-vous dans la maison!

Depuis qu'il l'avait revue, si change, si perdue de dtresse, il
la regardait d'un coeur crev de piti, en se la rappelant telle
qu'elle lui tait apparue, la veille, avec son sourire de bonne
mnagre. D'abord, il n'avait rien trouv  lui dire, ne sachant
mme pas si elle le reconnaissait. Il aurait voulu se dvouer pour
elle, lui rendre de la tranquillit et de la joie.

-- Attendez-nous dans la maison... Ds qu'il y aura du danger,
nous trouverons bien  vous faire sauver par l-haut.

Mais elle eut un geste d'indiffrence.

--  quoi bon?

Cependant, son frre la poussait lui aussi, et elle dut monter les
marches, rester un instant au fond du vestibule, d'o son regard
enfilait l'alle. Ds lors, elle assista au combat.

Derrire un des premiers ormes, se tenaient Maurice et Jean. Les
troncs centenaires, d'une ampleur gante, pouvaient aisment
abriter deux hommes. Plus loin, le clairon Gaude avait rejoint le
lieutenant Rochas, qui s'obstinait  garder le drapeau, puisqu'il
ne pouvait le confier  personne; et il l'avait pos prs de lui,
contre l'arbre, pendant qu'il faisait le coup de feu. Chaque
tronc, d'ailleurs, tait habit. Les zouaves, les chasseurs, les
soldats de l'infanterie de marine, d'un bout de l'alle  l'autre,
s'effaaient, n'allongeaient la tte que pour tirer.

En face, dans le petit bois, le nombre des Prussiens devait
augmenter sans cesse, car la fusillade devenait plus vive. On ne
voyait personne,  peine le profil rapide d'un homme, par
instants, qui sautait d'un arbre  un autre. Une maison de
campagne, aux volets verts, se trouvait galement occupe par des
tirailleurs, dont les coups de feu partaient des fentres
entr'ouvertes du rez-de-chausse. Il tait environ quatre heures,
le bruit du canon se ralentissait, se taisait peu  peu; et l'on
tait l,  se tuer encore, comme pour une querelle personnelle,
au fond de ce trou cart, d'o l'on ne pouvait apercevoir le
drapeau blanc, hiss sur le donjon. Jusqu' la nuit noire, malgr
l'armistice, il y eut ainsi des coins de bataille qui
s'enttrent, on entendit la fusillade persister dans le faubourg
du fond de Givonne et dans les jardins du Petit-Pont.

Longtemps, on continua de la sorte  se cribler de balles, d'un
bord du vallon  l'autre. De temps en temps, ds qu'il avait
l'imprudence de se dcouvrir, un homme tombait, la poitrine
troue. Dans l'alle, il y avait trois nouveaux morts. Un bless,
tendu sur la face, rlait affreusement, sans que personne songet
 l'aller retourner, pour lui adoucir l'agonie.

Soudain, comme Jean levait les yeux, il vit Henriette, qui tait
tranquillement revenue, glisser un sac sous la tte du misrable,
en guise d'oreiller, aprs l'avoir couch sur le dos. Il courut,
la ramena violemment derrire l'arbre, o il s'abritait avec
Maurice.

-- Vous voulez donc vous faire tuer?

Elle parut ne pas avoir conscience de sa tmrit folle.

-- Mais non... C'est que j'ai peur, toute seule dans ce
vestibule... J'aime bien mieux tre dehors.

Et elle resta avec eux. Ils la firent asseoir  leurs pieds,
contre le tronc, tandis qu'ils continuaient  tirer leurs
dernires cartouches,  droite,  gauche, dans un enragement tel,
que la fatigue et la peur s'en taient alles. Une inconscience
complte leur venait, ils n'agissaient plus que machinalement, la
tte vide, ayant perdu jusqu' l'instinct de la conservation.

-- Regarde donc, Maurice, dit brusquement Henriette, est-ce que ce
n'est pas un soldat de la garde Prussienne, ce mort, devant nous?

Depuis un instant, elle examinait un des corps que l'ennemi avait
laisss l, un garon trapu, aux fortes moustaches, couch sur le
flanc, dans le gravier de la terrasse. Le casque  pointe avait
roul  quelques pas, la jugulaire rompue. Et le cadavre portait
en effet l'uniforme de la garde: le pantalon gris fonc, la
tunique bleue, aux galons blancs, le manteau roul, nou en
bandoulire.

-- Je t'assure, c'est de la garde... J'ai une image, chez nous...
Et puis, la photographie que nous a envoye le cousin Gunther...

Elle s'interrompit, s'en alla de son air paisible jusqu'au mort,
avant mme qu'on pt l'en empcher. Elle s'tait penche.

-- La patte est rouge, cria-t-elle, ah! je l'aurais pari. Et elle
revint, pendant qu'une grle de balles sifflait  ses oreilles.

-- Oui, la patte est rouge, c'tait fatal... Le rgiment du cousin
Gunther.

Ds lors, ni Maurice ni Jean n'obtinrent qu'elle se tnt  l'abri,
immobile. Elle se remuait, avanait la tte, voulait quand mme
regarder vers le petit bois, dans une proccupation constante.
Eux, tiraient toujours, la repoussaient du genou, quand elle se
dcouvrait trop. Sans doute, les Prussiens commenaient 
s'estimer en nombre suffisant, prts  l'attaque, car ils se
montraient, un flot moutonnait et dbordait entre les arbres; et
ils subissaient des pertes terribles, toutes les balles Franaises
portaient, culbutaient des hommes.

-- Tenez! dit Jean le voil peut-tre, votre cousin... Cet
officier qui vient de sortir de la maison aux volets verts, en
face.

Un capitaine tait l, en effet, reconnaissable au collet d'or de
sa tunique et  l'aigle d'or que le soleil oblique faisait flamber
sur son casque. Sans paulettes, le sabre  la main, il criait un
ordre d'une voix sche; et la distance tait si faible, deux cents
mtres  peine, qu'on le distinguait trs nettement, la taille
mince, le visage rose et dur, avec de petites moustaches blondes.

Henriette le dtaillait de ses yeux perants.

-- C'est parfaitement lui, rpondit-elle sans s'tonner. Je le
reconnais trs bien.

D'un geste fou, Maurice l'ajustait dj.

-- Le cousin... Ah! tonnerre de Dieu! Il va payer pour Weiss.

Mais, frmissante, elle s'tait souleve, avait dtourn le
chassepot, dont le coup alla se perdre au ciel.

-- Non, non, pas entre parents, pas entre gens qui se
connaissent... C'est abominable!

Et, redevenue femme, elle s'abattit, derrire l'arbre, en pleurant
 gros sanglots. L'horreur la dbordait, elle n'tait plus
qu'pouvante et douleur. Rochas, cependant, triomphait. Autour de
lui, le feu des quelques soldats, qu'il excitait de sa voix
tonnante, avait pris une telle vivacit,  la vue des Prussiens,
que ceux-ci, reculant, rentraient dans le petit bois.

-- Tenez ferme, mes enfants! Ne lchez pas!... Ah! les capons, les
voil qui filent! nous allons leur rgler leur compte!

Et il tait gai, et il semblait repris d'une confiance immense. Il
n'y avait pas eu de dfaites. Cette poigne d'hommes, en face de
lui, c'taient les armes allemandes, qu'il allait culbuter d'un
coup, trs  l'aise. Son grand corps maigre, sa longue figure
osseuse, au nez busqu, tombant dans une bouche violente et bonne,
riait d'une allgresse vantarde, la joie du troupier qui a conquis
le monde entre sa belle et une bouteille de bon vin.

-- Parbleu! mes enfants, nous ne sommes l que pour leur foutre
une racle... Et a ne peut pas finir autrement. Hein? a nous
changerait trop, d'tre battus!... Battus! est-ce que c'est
possible? Encore un effort, mes enfants, et ils ficheront le camp
comme des livres!

Il gueulait, gesticulait, si brave homme dans l'illusion de son
ignorance, que les soldats s'gayaient avec lui. Brusquement, il
cria:

--  coups de pied au cul!  coups de pied au cul, jusqu' la
frontire!... Victoire, victoire!

Mais,  ce moment, comme l'ennemi, de l'autre ct du vallon,
paraissait en effet se replier, une fusillade terrible clata sur
la gauche. C'tait l'ternel mouvement tournant, tout un
dtachement de la garde qui avait fait le tour par le fond de
Givonne. Ds lors, la dfense de l'ermitage devenait impossible,
la douzaine de soldats qui en dfendaient encore les terrasses, se
trouvaient entre deux feux, menacs d'tre coups de Sedan. Des
hommes tombrent, il y eut un instant de confusion extrme. Dj
des Prussiens franchissaient le mur du parc, accouraient par les
alles, en si grand nombre, que le combat s'engagea,  la
baonnette. Tte nue, la veste arrache, un zouave, un bel homme 
barbe noire, faisait surtout une besogne effroyable, trouant les
poitrines qui craquaient, les ventres qui mollissaient, essuyant
sa baonnette rouge du sang de l'un, dans le flanc de l'autre; et,
comme elle se cassa, il continua, en broyant des crnes,  coups
de crosse; et, comme un faux pas le dsarma dfinitivement, il
sauta  la gorge d'un gros Prussien, d'un tel bond, que tous deux
roulrent sur le gravier, jusqu' la porte dfonce de la cuisine,
dans une embrassade mortelle. Entre les arbres du parc,  chaque
coin des pelouses, d'autres tueries entassaient les morts. Mais la
lutte s'acharna devant le perron, autour du canap et des
fauteuils bleu-Ciel, une bousculade enrage d'hommes qui se
brlaient la face  bout portant, qui se dchiraient des dents et
des ongles, faute d'un couteau pour s'ouvrir la poitrine.

Et Gaude, alors, avec sa face douloureuse d'homme qui avait eu des
chagrins dont il ne parlait jamais, fut pris d'une folie hroque.
Dans cette dfaite dernire, tout en sachant que la compagnie
tait anantie, que pas un homme ne pouvait venir  son appel, il
empoigna son clairon, l'emboucha, sonna au ralliement, d'une telle
haleine de tempte, qu'il semblait vouloir faire se dresser les
morts. Et les Prussiens arrivaient, et il ne bougeait pas, sonnant
plus fort,  toute fanfare. Une vole de balles l'abattit, son
dernier souffle s'envola en une note de cuivre, qui emplit le ciel
d'un frisson.

Debout, sans pouvoir comprendre, Rochas n'avait pas fait un
mouvement pour fuir. Il attendait, il bgaya:

-- Eh bien! quoi donc? quoi donc?

Cela ne lui entrait pas dans la cervelle, que ce ft la dfaite
encore. On changeait tout, mme la faon de se battre. Ces gens
n'auraient-ils pas d attendre, de l'autre ct du vallon, qu'on
allt les vaincre? On avait beau en tuer, il en arrivait toujours.
Qu'est-ce que c'tait que cette fichue guerre, o l'on se
rassemblait dix pour en craser un, o l'ennemi ne se montrait que
le soir, aprs vous avoir mis en droute par toute une journe de
prudente canonnade? Ahuri, perdu, n'ayant jusque-l rien compris
 la campagne, il se sentait envelopp, emport par quelque chose
de suprieur, auquel il ne rsistait plus, bien qu'il rptt
machinalement, dans son obstination:

-- Courage, mes enfants, la victoire est l-bas!

D'un geste prompt, cependant, il avait repris le drapeau. C'tait
sa pense dernire, le cacher, pour que les Prussiens ne l'eussent
pas. Mais, bien que la hampe ft rompue, elle s'embarrassa dans
ses jambes, il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la
mort, il arracha la soie du drapeau, la dchira, cherchant 
l'anantir. Et ce fut  ce moment que, frapp au cou,  la
poitrine, aux jambes, il s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores,
comme vtu d'eux. Il vcut encore une minute, les yeux largis,
voyant peut-tre monter  l'horizon la vision vraie de la guerre,
l'atroce lutte vitale qu'il ne faut accepter que d'un coeur
rsign et grave, ainsi qu'une loi. Puis, il eut un petit hoquet,
il s'en alla dans son ahurissement d'enfant, tel qu'un pauvre tre
born, un insecte joyeux, cras sous la ncessit de l'norme et
impassible nature. Avec lui, finissait une lgende.

Tout de suite, ds l'arrive des Prussiens, Jean et Maurice
avaient battu en retraite, d'arbre en arbre, en protgeant le plus
possible Henriette, derrire eux. Ils ne cessaient pas de tirer,
lchaient un coup, puis gagnaient un abri. En haut du parc,
Maurice connaissait une petite porte, qu'ils eurent la chance de
trouver ouverte. Vivement, ils s'chapprent tous les trois. Ils
taient tombs dans une troite traverse qui serpentait entre deux
hautes murailles. Mais, comme ils arrivaient au bout, des coups de
feu les firent se jeter  gauche, dans une autre ruelle. Le
malheur voulut que ce ft une impasse. Ils durent revenir au
galop, tourner  droite, sous une grle de balles. Et, plus tard,
jamais ils ne se souvinrent du chemin qu'ils avaient suivi. On se
fusillait encore  chaque angle de mur, dans ce lacis
inextricable. Des batailles s'attardaient sous les portes
charretires, les moindres obstacles taient dfendus et emports
d'assaut, avec un acharnement terrible. Puis, tout d'un coup, ils
dbouchrent sur la route du fond de Givonne, prs de Sedan.

Une dernire fois, Jean leva la tte, regarda vers l'ouest, d'o
montait une grande lueur rose; et il eut enfin un soupir de
soulagement immense.

-- Ah! ce cochon de soleil, le voil donc qui se couche!

D'ailleurs, tous les trois galopaient, galopaient, sans reprendre
haleine. Autour d'eux, la queue extrme des fuyards coulait
toujours  pleine route, d'un train sans cesse accru de torrent
dbord. Quand ils arrivrent  la porte de Balan, ils durent
attendre, au milieu d'une bousculade froce. Les chanes du pont-
levis s'taient rompues, il ne restait de praticable que la
passerelle pour les pitons; de sorte que les canons et les
chevaux ne pouvaient passer.  la poterne du chteau,  la porte
de la cassine, l'encombrement, disait-on, tait plus effroyable
encore. C'tait l'engouffrement fou, tous les dbris de l'arme
roulant sur les pentes, venant se jeter dans la ville, y tomber
avec un bruit d'cluse lche, comme au fond d'un gout. L'attrait
funeste de ces murs achevait de pervertir les plus braves.

Maurice avait pris Henriette entre ses bras; et, frmissant
d'impatience:

-- Ils ne vont pas fermer la porte au moins, avant que tout le
monde soit rentr.

Telle tait la crainte de la foule.  droite,  gauche, cependant,
des soldats campaient dj sur les talus; tandis que, dans les
fosss, des batteries, un ple-mle de pices, de caissons et de
chevaux tait venu s'chouer.

Mais des appels rpts de clairons retentirent, suivis bientt de
la sonnerie claire de la retraite. On appelait les soldats
attards. Plusieurs arrivaient encore au pas de course, des coups
de feu clataient, isols, de plus en plus rares, dans le
faubourg. Sur la banquette intrieure du parapet, on laissa des
dtachements, pour dfendre les approches; et la porte fut enfin
ferme. Les Prussiens n'taient pas  plus de cent mtres. On les
voyait aller et venir sur la route de Balan, en train d'occuper
tranquillement les maisons et les jardins.

Maurice et Jean, qui poussaient devant eux Henriette, pour la
protger des bourrades, taient rentrs parmi les derniers dans
Sedan. Six heures sonnaient. Depuis prs d'une heure dj, la
canonnade avait cess. Peu  peu, les coups de fusil isols eux-
mmes se turent. Alors, du vacarme assourdissant, de l'excrable
tonnerre qui grondait depuis le lever du soleil, rien ne demeura,
qu'un nant de mort. La nuit venait, tombait  un lugubre, un
effrayant silence.




VIII


Vers cinq heures et demie, avant la fermeture des portes,
Delaherche tait de nouveau retourn  la Sous-Prfecture, dans
son anxit des consquences, maintenant qu'il savait la bataille
perdue. Il resta l pendant prs de trois heures,  pitiner au
travers du pav de la cour, guettant, interrogeant tous les
officiers qui passaient; et ce fut ainsi qu'il apprit les
vnements rapides: la dmission envoye, puis retire par le
gnral de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu'il avait reus de
l'empereur, pour aller obtenir, du grand quartier Prussien, en
faveur de l'arme vaincue, les conditions les moins fcheuses,
enfin la runion d'un conseil de guerre, charg de dcider si l'on
devait essayer de continuer la lutte, en dfendant la forteresse.
Durant ce conseil, o se trouvaient runis une vingtaine
d'officiers suprieurs, et qui lui parut durer un sicle, le
fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron.
Et, brusquement,  huit heures un quart, il en vit descendre le
gnral de Wimpffen trs rouge, les yeux gonfls, suivi d'un
colonel et de deux autres gnraux. Ils sautrent en selle, ils
s'en allrent par le pont de Meuse. C'tait la capitulation
accepte, invitable.

Delaherche, rassur, songea qu'il mourait de faim et rsolut de
retourner chez lui. Mais, ds qu'il se retrouva dehors, il demeura
hsitant, devant l'encombrement effroyable qui avait achev de se
produire. Les rues, les places taient gorges, bondes, emplies 
un tel point d'hommes, de chevaux, de canons, que cette masse
compacte semblait y avoir t entre de force,  coups de quelque
pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient
les rgiments qui s'taient replis en bon ordre, les dbris pars
de tous les corps, les fuyards de toutes les armes, une tourbe
grouillante avait submerg la ville, un entassement, un flot
paissi, immobilis, o l'on ne pouvait plus remuer ni bras ni
jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures
innombrables, s'enchevtraient. Les chevaux fouaills, pousss
dans tous les sens, n'avaient plus la place pour avancer ou
reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les
maisons, dvoraient ce qu'ils trouvaient, se couchaient o ils
pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup taient
tombs sous les portes, barrant les vestibules. D'autres, sans
avoir la force d'aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y
dormaient d'un sommeil de mort, ne se levant mme pas sous les
pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire
craser que de se donner la peine de changer de place.

Alors, Delaherche comprit la ncessit imprieuse de la
capitulation. Dans certains carrefours, les caissons se
touchaient, un seul obus Prussien, tombant sur un d'eux, aurait
fait sauter les autres; et Sedan entier se serait allum comme une
torche. Puis, que faire d'un pareil amas de misrables, foudroys
de faim et de fatigue, sans cartouches, sans vivres? rien que pour
dblayer les rues, il et fallu tout un jour. La forteresse elle-
mme n'tait pas arme, la ville n'avait pas d'approvisionnements.
Dans le conseil, c'taient l les raisons que venaient de donner
les esprits sages, gardant la vue nette de la situation, au milieu
de leur grande douleur patriotique; et les officiers les plus
tmraires, ceux qui frmissaient en criant qu'une arme ne
pouvait se rendre ainsi, avaient d baisser la tte, sans trouver
les moyens pratiques de recommencer la lutte, le lendemain.

Place Turenne et place du rivage, Delaherche parvint  se frayer
pniblement un passage dans la cohue. En passant devant l'htel de
la croix d'or, il eut une vision morne de la salle  manger, o
des gnraux taient assis, muets, devant la table vide. Il n'y
avait plus rien, pas mme du pain. Cependant, le gnral Bourgain-
Desfeuilles, qui temptait dans la cuisine, dut trouver quelque
chose, car il se tut et monta vivement l'escalier, les mains
embarrasses d'un papier gras. Une telle foule tait l, 
regarder de la place, au travers des vitres, cette table d'hte
lugubre, balaye par la disette, que le fabricant de drap dut
jouer des coudes, comme englu, reperdant parfois, sous une
pousse, le chemin qu'il avait gagn dj. Mais, dans la Grande-
Rue, le mur devint infranchissable, il dsespra un instant.
Toutes les pices d'une batterie semblaient y avoir t jetes les
unes par-dessus les autres. Il se dcida  monter sur les affts,
il enjamba les pices, sauta de roue en roue, au risque de se
rompre les jambes. Ensuite, ce furent des chevaux qui lui
barrrent le chemin; et il se baissa, se rsigna  filer parmi les
pieds, sous les ventres de ces lamentables btes,  demi mortes
d'inanition. Puis, aprs un quart d'heure d'efforts, comme il
arrivait  la hauteur de la rue Saint-Michel, les obstacles
grandissants l'effrayrent, il projeta de s'engager dans cette
rue, pour faire le tour par la rue des Laboureurs, esprant que
ces voies cartes seraient moins envahies. La malchance voulut
qu'il y et l une maison louche, dont une bande de soldats ivres
faisaient le sige; et, craignant d'attraper quelque mauvais coup,
dans la bagarre, il revint sur ses pas. Ds lors, il s'entta, il
poussa jusqu'au bout de la Grande-Rue, tantt marchant en
quilibre sur des timons de voiture, tantt escaladant des
fourgons. Place du collge, il fut port sur des paules pendant
une trentaine de pas. Il retomba, faillit avoir les ctes
dfonces, ne se sauva qu'en se hissant aux barreaux d'une grille.
Et, lorsqu'il atteignit enfin la rue Maqua, en sueur, en lambeaux,
il y avait plus d'une heure qu'il s'puisait, depuis son dpart de
la Sous-Prfecture, pour faire un chemin qui lui demandait,
d'habitude, moins de cinq minutes.

Le major Bouroche, voulant viter l'envahissement du jardin et de
l'ambulance, avait eu la prcaution de faire placer deux
factionnaires  la porte. Cela fut un soulagement pour Delaherche,
qui venait de penser tout d'un coup que sa maison tait peut-tre
livre au pillage. Dans le jardin, la vue de l'ambulance  peine
claire par quelques lanternes, et d'o s'exhalait une mauvaise
haleine de fivre, lui fit de nouveau froid au coeur. Il butta
contre un soldat endormi sur le pav, il se rappela le trsor du
7e corps, que gardait cet homme depuis le matin, oubli l sans
doute par ses chefs, rompu d'une telle fatigue, qu'il s'tait
couch. D'ailleurs, la maison semblait vide, toute noire au rez-
de-chausse, les portes ouvertes. Les servantes devaient tre
restes  l'ambulance, car il n'y avait personne dans la cuisine,
o fumait seulement une petite lampe triste. Il alluma un
bougeoir, il monta doucement le grand escalier, pour ne pas
rveiller sa mre et sa femme, qu'il avait supplies de se mettre
au lit, aprs une journe si laborieuse et d'une si terrible
motion.

Mais, en entrant dans son cabinet, il eut un saisissement. Un
soldat se trouvait allong sur le canap o le capitaine Beaudoin
avait dormi pendant quelques heures, la veille; et il ne comprit
que lorsqu'il eut reconnu Maurice, le frre d'Henriette. D'autant
plus que, s'tant retourn, il venait de voir, sur un tapis,
envelopp d'une couverture, un autre soldat encore, ce Jean,
aperu avant la bataille. Tous deux, crass, semblaient morts. Il
ne s'arrta point, alla jusqu' la chambre de sa femme, qui tait
voisine. Une lampe y brlait, sur un coin de table, au milieu d'un
silence frissonnant. En travers du lit, Gilberte s'tait jete
toute vtue, dans la crainte sans doute de quelque catastrophe.
Trs calme, elle dormait, tandis que, prs d'elle, assise sur une
chaise, et la tte seulement tombe au bord du matelas, Henriette
sommeillait aussi, d'un sommeil agit de cauchemars, avec de
grosses larmes sous les paupires. Un moment, il les regarda,
tent de rveiller la jeune femme, pour savoir. tait-elle alle 
Bazeilles? Peut-tre, s'il l'interrogeait, lui donnerait-elle des
nouvelles de sa teinturerie? Mais une piti lui vint, il se
retirait, lorsque sa mre, silencieuse, parut sur le seuil de la
porte, et lui fit signe de la suivre.

Dans la salle  manger, qu'ils traversrent, il tmoigna son
tonnement.

-- Comment, vous ne vous tes pas couche?

Elle dit non d'abord de la tte; puis,  demi-voix:

-- Je ne peux pas dormir, je me suis installe dans un fauteuil,
prs du colonel... Une trs forte fivre vient de le prendre, et
il s'veille  chaque instant, il me questionne... Moi, je ne sais
que lui rpondre. Entre donc le voir.

M De Vineuil, dj, s'tait rendormi. Sur l'oreiller, on
distinguait  peine sa longue face rouge, que ses moustaches
barraient d'un flot de neige. Madame Delaherche avait mis un
journal devant la lampe, et tout ce coin de la chambre se trouvait
 demi obscur; pendant que la clart vive tombait sur elle,
svrement assise au fond du fauteuil, les mains abandonnes, les
yeux au loin, dans une rverie tragique.

-- Attends, murmura-t-elle, je crois qu'il t'a entendu, le voici
qui se rveille encore.

En effet, le colonel rouvrait les yeux, les fixait sur Delaherche,
sans remuer la tte. Il le reconnut, il demanda aussitt d'une
voix que la fivre faisait trembler:

-- C'est fini, n'est-ce pas? on capitule.

Le fabricant, qui rencontra un regard de sa mre, fut sur le point
de mentir. Mais  quoi bon? Il eut un geste dcourag.

-- Que voulez-vous qu'on fasse? Si vous pouviez voir les rues de
la ville!... Le gnral de Wimpffen vient de se rendre au grand
quartier Prussien, pour dbattre les conditions.

Les yeux de M De Vineuil s'taient referms, un long frisson
l'agita, pendant que cette lamentation sourde lui chappait:

-- Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu...

Et, sans rouvrir les paupires, il continua d'une voix saccade:

-- Ah! ce que je voulais, c'tait hier qu'on aurait d le faire...
Oui, je connaissais le pays, j'ai dit mes craintes au gnral;
mais, lui-mme, on ne l'coutait pas... L-haut, au-dessus de
Saint-Menges, jusqu' Fleigneux, toutes les hauteurs occupes,
l'arme dominant Sedan, matresse du dfil de Saint-Albert...
Nous attendons l, nos positions sont inexpugnables, la route de
Mzires reste ouverte...

Sa parole s'embarrassait, il balbutia encore quelques mots
inintelligibles, pendant que la vision de bataille, ne de la
fivre, se brouillait peu  peu, emporte dans le sommeil. Il
dormait, peut-tre continuait-il  rver la victoire.

-- Est-ce que le major rpond de lui? demanda Delaherche  voix
basse.

Madame Delaherche fit un signe de tte affirmatif.

-- N'importe, c'est terrible, ces blessures au pied, reprit-il. Le
voil au lit pour longtemps, n'est-ce pas?

Cette fois, elle resta silencieuse, comme perdue elle-mme dans la
grande douleur de la dfaite. Elle tait dj d'un autre ge, de
cette vieille et rude bourgeoisie des frontires, si ardente
autrefois  dfendre ses villes. Sous la vive clart de la lampe,
son visage svre, au nez sec, aux lvres minces, disait sa colre
et sa souffrance, toute la rvolte qui l'empchait de dormir.

Alors, Delaherche se sentit isol, envahi d'une dtresse affreuse.
La faim le reprenait, intolrable, et il crut que la faiblesse
seule lui tait ainsi tout courage. Sur la pointe des pieds, il
quitta la chambre, descendit de nouveau dans la cuisine, avec le
bougeoir. Mais il y trouva plus de mlancolie encore, le fourneau
teint, le buffet vide, les torchons jets en dsordre, comme si
le vent du dsastre avait souffl l aussi, emportant toute la
gaiet vivante de ce qui se mange et de ce qui se boit. D'abord,
il crut qu'il ne dcouvrirait pas mme une crote, les restes de
pain ayant pass  l'ambulance, dans la soupe. Puis, au fond d'une
armoire, il tomba sur des haricots de la veille, oublis. Et il
les mangea sans beurre, sans pain, debout, n'osant remonter pour
faire un pareil repas, se htant au milieu de cette cuisine morne,
que la petite lampe vacillante empoisonnait d'une odeur de
ptrole.

Il n'tait gure plus de dix heures, et Delaherche resta
dsoeuvr, en attendant de savoir si la capitulation allait tre
signe enfin. Une inquitude persistait en lui, la crainte que la
lutte ne ft reprise, toute une terreur de ce qui se passerait
alors, dont il ne parlait pas, qui lui pesait sourdement sur la
poitrine. Quand il fut remont dans son cabinet, o Maurice et
Jean n'avaient pas boug, vainement il essaya de s'allonger au
fond d'un fauteuil: le sommeil ne venait pas, des bruits d'obus le
redressaient en sursaut, ds qu'il tait sur le point de perdre
connaissance. C'tait l'effroyable canonnade de la journe qu'il
avait garde dans les oreilles; et il coutait un instant, effar,
et il restait tremblant du grand silence qui, maintenant,
l'entourait. Ne pouvant dormir, il prfra se remettre debout, il
erra par les pices noires, vitant d'entrer dans la chambre o sa
mre veillait le colonel, car le regard fixe dont elle suivait sa
marche, finissait par le gner.  deux reprises, il retourna voir
si Henriette ne s'tait point veille, il s'arrta devant le
visage de sa femme, si paisible. Jusqu' deux heures du matin, ne
sachant que faire, il redescendit, remonta, changea de place.

Cela ne pouvait durer. Delaherche rsolut de retourner encore  la
Sous-Prfecture, sentant bien que tout repos lui serait
impossible, tant qu'il ne saurait pas. Mais, en bas, devant la rue
encombre, il fut pris d'un dsespoir: jamais il n'aurait la force
d'aller et de revenir, au milieu des obstacles dont le souvenir
seul lui cassait les membres. Et il hsitait, lorsqu'il vit
arriver le major Bouroche, soufflant, jurant.

-- Tonnerre de Dieu! c'est  y laisser les pattes!

Il avait d se rendre  l'Htel de Ville, pour supplier le maire
de rquisitionner du chloroforme et de lui en envoyer ds le jour,
car sa provision se trouvait puise, des oprations taient
urgentes, et il craignait, comme il disait, d'tre oblig de
charcuter les pauvres bougres, sans les endormir.

-- Eh bien? demanda Delaherche.

-- Eh bien, ils ne savent seulement pas si les pharmaciens en ont
encore!

Mais le fabricant se moquait du chloroforme. Il reprit:

-- Non, non... Est-ce fini, l-bas? a-t-on sign avec les
Prussiens?

Le major eut un geste violent.

-- Rien de fait! cria-t-il. Wimpffen vient de rentrer... Il parat
que ces brigands-l ont des exigences  leur flanquer des
gifles... Ah! qu'on recommence donc, et que nous crevions tous, a
vaudra mieux!

Delaherche l'coutait, plissant.

-- Mais est-ce bien certain, ce que vous me racontez?

-- Je le tiens de ces bourgeois du conseil municipal, qui sont l-
bas en permanence... Un officier tait venu de la Sous-Prfecture
leur tout dire.

Et il ajouta des dtails. C'tait au chteau de Bellevue, prs de
Donchery, que l'entrevue avait eu lieu, entre le gnral de
Wimpffen, le gnral de Moltke et Bismarck. Un terrible homme, ce
gnral de Moltke, sec et dur, avec sa face glabre de chimiste
mathmaticien, qui gagnait les batailles du fond de son cabinet, 
coups d'algbre! Tout de suite, il avait tenu  tablir qu'il
connaissait la situation dsespre de l'arme Franaise: pas de
vivres, pas de munitions, la dmoralisation et le dsordre,
l'impossibilit absolue de rompre le cercle de fer o elle tait
enserre; tandis que les armes allemandes occupaient les
positions les plus fortes, pouvaient brler la ville en deux
heures. Froidement, il dictait sa volont: l'arme Franaise tout
entire prisonnire, avec armes et bagages. Bismarck, simplement,
l'appuyait, de son air de dogue bon enfant. Et, ds lors, le
gnral de Wimpffen s'tait puis  combattre ces conditions, les
plus rudes qu'on et jamais imposes  une arme battue. Il avait
dit sa malchance, l'hrosme des soldats, le danger de pousser 
bout un peuple fier; il avait, pendant trois heures, menac,
suppli, parl avec une loquence dsespre et superbe, demandant
qu'on se contentt d'interner les vaincus au fond de la France, en
Algrie mme; et l'unique concession avait fini par tre que ceux
d'entre les officiers qui prendraient, par crit et sur l'honneur,
l'engagement de ne plus servir, pourraient se rendre dans leurs
foyers. Enfin, l'armistice devait tre prolong jusqu'au lendemain
matin,  dix heures. Si,  cette heure-l, les conditions
n'taient pas acceptes, les batteries Prussiennes ouvriraient le
feu de nouveau, la ville serait brle.

-- C'est stupide! cria Delaherche, on ne brle pas une ville qui
n'a rien fait pour a!

Le major acheva de le mettre hors de lui, en ajoutant que des
officiers qu'il venait de voir,  l'htel de l'Europe, parlaient
d'une sortie en masse, avant le jour. Depuis que les exigences
allemandes taient connues, une surexcitation extrme se
dclarait, on risquait les projets les plus extravagants. L'ide
mme qu'il ne serait pas loyal de profiter des tnbres pour
rompre la trve, sans avertissement aucun, n'arrtait personne; et
c'taient des plans fous, la marche reprise sur Carignan, au
travers des Bavarois, grce  la nuit noire, le plateau d'Illy
reconquis, par une surprise, la route de Mzires dbloque, ou
encore un lan irrsistible, pour se jeter d'un saut en Belgique.
D'autres,  la vrit, ne disaient rien, sentaient la fatalit du
dsastre, auraient tout accept, tout sign, pour en finir, dans
un cri heureux de soulagement.

-- Bonsoir! conclut Bouroche. Je vais tcher de dormir deux
heures, j'en ai grand besoin.

Rest seul, Delaherche suffoqua. Eh quoi? c'tait vrai, on allait
recommencer  se battre, incendier et raser Sedan! Cela devenait
invitable, l'effrayante chose aurait certainement lieu, ds que
le soleil serait assez haut sur les collines, pour clairer
l'horreur du massacre. Et, machinalement, il escalada une fois
encore l'escalier raide des greniers, il se retrouva parmi les
chemines, au bord de l'troite terrasse qui dominait la ville.
Mais,  cette heure, il tait l-haut en pleines tnbres, dans
une mer infinie et roulante de grandes vagues sombres, o d'abord
il ne distingua absolument rien. Puis, ce furent les btiments de
la fabrique, au-dessous de lui, qui se dgagrent les premiers, en
masses confuses qu'il reconnaissait: la chambre de la machine, les
salles des mtiers, les schoirs, les magasins; et cette vue, ce
pt norme de constructions, qui tait son orgueil et sa
richesse, le bouleversa de piti sur lui-mme, quand il eut song
que, dans quelques heures, il n'en resterait que des cendres. Ses
regards remontrent vers l'horizon, firent le tour de cette
immensit noire, o dormait la menace du lendemain. Au midi, du
ct de Bazeilles, des flammches s'envolaient, au-dessus des
maisons qui tombaient en braise; tandis que, vers le nord, la
ferme du bois de la Garenne, incendie le soir, brlait toujours,
ensanglantant les arbres d'une grande clart rouge. Pas d'autres
feux, rien que ces deux flamboiements, un insondable abme,
travers de la seule pouvante des rumeurs parses. L-bas, peut-
tre trs loin, peut-tre sur les remparts, quelqu'un pleurait.
Vainement, il tchait de percer le voile, de voir le Liry, la
Marfe, les batteries de Frnois et de Wadelincourt, cette
ceinture de btes de bronze qu'il sentait l, le cou tendu, la
gueule bante. Et, comme il ramenait les regards sur la ville,
autour de lui, il en entendit le souffle d'angoisse. Ce n'tait
pas seulement le mauvais sommeil des soldats tombs par les rues,
le sourd craquement de cet amas d'hommes, de btes et de canons.
Ce qu'il croyait saisir, c'tait l'insomnie anxieuse des
bourgeois, ses voisins, qui eux non plus ne pouvaient dormir,
secous de fivre, dans l'attente du jour. Tous devaient savoir
que la capitulation n'tait pas signe, et tous comptaient les
heures, grelottaient  l'ide que, si elle ne se signait pas, ils
n'auraient qu' descendre dans leurs caves, pour y mourir,
crass, murs sous les dcombres. Il lui sembla qu'une voix
perdue montait de la rue des Voyards, criant  l'assassin, au
milieu d'un brusque cliquetis d'armes. Il se pencha, il resta dans
l'paisse nuit, perdu en plein ciel de brume, sans une toile,
envelopp d'un tel frisson, que tout le poil de sa chair se
hrissait.

En bas, sur le canap, Maurice s'veilla, au petit jour.
Courbatur, il ne bougea pas, les yeux sur les vitres, peu  peu
blanchies d'une aube livide. Les abominables souvenirs lui
revenaient, la bataille perdue, la fuite, le dsastre, dans la
lucidit aigu du rveil. Il revit tout, jusqu'au moindre dtail,
il souffrit affreusement de la dfaite, dont le retentissement
descendait aux racines de son tre, comme s'il s'en tait senti le
coupable. Et il raisonnait le mal, s'analysant, retrouvant
aiguise la facult de se dvorer lui-mme. N'tait-il pas le
premier venu, un des passants de l'poque, certes d'une
instruction brillante, mais d'une ignorance crasse en tout ce
qu'il aurait fallu savoir, vaniteux avec cela au point d'en tre
aveugle, perverti par l'impatience de jouir et par la prosprit
menteuse du rgne? Puis, c'tait une autre vocation: son grand-
pre, n en 1780, un des hros de la grande arme, un des
vainqueurs d'Austerlitz, de Wagram et de Friedland; son pre, n
en 1811, tomb  la bureaucratie, petit employ mdiocre,
percepteur au Chesne-Populeux, o il s'tait us; lui, n en 1841,
lev en monsieur, reu avocat, capable des pires sottises et des
plus grands enthousiasmes, vaincu  Sedan, dans une catastrophe
qu'il devinait immense, finissant un monde; et cette
dgnrescence de la race, qui expliquait comment la France
victorieuse avec les grands-Pres avait pu tre battue dans les
petits-Fils, lui crasait le coeur, telle qu'une maladie de
famille, lentement aggrave, aboutissant  la destruction fatale,
quand l'heure avait sonn. Dans la victoire, il se serait senti si
brave et triomphant! Dans la dfaite, d'une faiblesse nerveuse de
femme, il cdait  un de ces dsespoirs immenses, o le monde
entier sombrait. Il n'y avait plus rien, la France tait morte.
Des sanglots l'touffrent, il pleura, il joignit les mains,
retrouvant les bgaiements de prire de son enfance:

-- Mon Dieu! prenez-moi donc... Mon Dieu! prenez donc tous ces
misrables qui souffrent...

Par terre, roul dans la couverture, Jean s'agita. tonn, il
finit par s'asseoir sur son sant.

-- Quoi donc, mon petit? ... Tu es malade?

Puis, comprenant que c'taient encore des ides  coucher dehors,
selon son expression, il se fit paternel.

-- Voyons, qu'est-ce que tu as? faut pas se faire pour rien un
chagrin pareil!

-- Ah! s'cria Maurice, c'est bien fichu, va! Nous pouvons nous
apprter  tre Prussiens.

Et, comme le camarade, avec sa tte dure d'illettr, s'tonnait,
il tcha de lui faire comprendre l'puisement de la race, la
disparition sous le flot ncessaire d'un sang nouveau. Mais le
paysan, d'une branle ttu de la tte, refusait l'explication.

-- Comment! Mon champ ne serait plus  moi? Je laisserais les
Prussiens me le prendre, quand je ne suis pas tout  fait mort et
que j'ai encore mes deux bras? ... Allons donc!

Puis,  son tour, il dit son ide, pniblement, au petit bonheur
des mots. On avait reu une sacre roule, a c'tait certain!
Mais on n'tait pas tous morts peut-tre, il en restait, et ceux-
l suffiraient bien  rebtir la maison, s'ils taient de bons
bougres, travaillant dur, ne buvant pas ce qu'ils gagnaient. Dans
une famille, lorsqu'on prend de la peine et qu'on met de ct, on
parvient toujours  se tirer d'affaire, au milieu des pires
malchances. Mme il n'est pas mauvais, parfois, de recevoir une
bonne gifle: a fait rflchir. Et, mon Dieu! Si c'tait vrai
qu'on avait quelque part de la pourriture, des membres gts, eh
bien! a valait mieux de les voir par terre, abattus d'un coup de
hache, que d'en crever comme d'un cholra.

-- Fichu, ah! non, non! rpta-t-il  plusieurs reprises. Moi, je
ne suis pas fichu, je ne sens pas a!

Et, tout clop qu'il tait, les cheveux colls encore par le sang
de son raflure, il se redressa, dans un besoin vivace de vivre,
de reprendre l'outil ou la charrue, pour rebtir la maison, selon
sa parole. Il tait du vieux sol obstin et sage, du pays de la
raison, du travail et de l'pargne.

-- Tout de mme, reprit-il, a me fait de la peine pour
l'empereur... Les affaires avaient l'air de marcher, le bl se
vendait bien... Mais srement qu'il a t trop bte, on ne se
fourre pas dans des histoires pareilles!

Maurice, qui demeurait ananti, eut un nouveau geste de
dsolation.

-- Ah! l'empereur, je l'aimais au fond, malgr mes ides de
libert et de rpublique... Oui, j'avais a dans le sang,  cause
de mon grand-pre sans doute... Et, voil que c'est galement
pourri de ce ct-L, o allons-nous tomber?

Ses yeux s'garaient, il eut une plainte si douloureuse, que Jean,
pris d'inquitude, se dcidait  se mettre debout, lorsqu'il vit
entrer Henriette. Elle venait de se rveiller, en entendant le
bruit des voix, de la chambre voisine. Un jour blme, maintenant,
clairait la pice.

-- Vous arrivez  propos pour le gronder, dit-il, affectant de
rire. Il n'est gure sage.

Mais la vue de sa soeur, si ple, si afflige, avait dtermin
chez Maurice une crise salutaire d'attendrissement. Il ouvrit les
bras, l'appela sur sa poitrine; et, lorsqu'elle se fut jete  son
cou, une grande douceur le pntra. Elle pleurait elle-mme, leurs
larmes se mlrent.

-- Ah! ma pauvre, pauvre chrie, que je m'en veux de n'avoir pas
plus de courage pour te consoler!... Ce bon Weiss, ton mari qui
t'aimait tant! que vas-tu devenir? Toujours, tu as t la victime,
sans que jamais tu te sois plainte... Moi-mme, t'en ai-je caus
dj du chagrin, et qui sait si je ne t'en causerai pas encore!

Elle le faisait taire, lui mettait la main sur la bouche, lorsque
Delaherche entra, boulevers, hors de lui. Il avait fini par
descendre de la terrasse, repris d'une fringale, d'une de ces
faims nerveuses, que la fatigue exaspre; et, comme il tait
retourn dans la cuisine pour boire quelque chose de chaud, il
venait de trouver l, avec la cuisinire, un parent  elle, un
menuisier de Bazeilles,  qui elle servait justement du vin chaud.
Alors, cet homme, un des derniers habitants rests l-bas, au
milieu des incendies, lui avait cont que sa teinturerie tait
absolument dtruite, un tas de dcombres.

-- Hein? les brigands, croyez-vous! bgaya-t-il en s'adressant 
Jean et  Maurice. Tout est bien perdu, ils vont incendier Sedan
ce matin, comme ils ont incendi Bazeilles hier... Je suis ruin,
je suis ruin!

La meurtrissure qu'Henriette avait au front, le frappa, et il se
souvint qu'il n'avait pu encore causer avec elle.

-- C'est vrai, vous y tes alle, vous avez attrap a... Ah! ce
pauvre Weiss!

Et, brusquement, comprenant, aux yeux rouges de la jeune femme,
qu'elle savait la mort de son mari, il lcha un affreux dtail,
cont  l'instant par le menuisier.

-- Ce pauvre Weiss! il parat qu'ils l'ont brl... Oui, ils ont
ramass les corps des habitants passs par les armes, ils les ont
jets dans le brasier d'une maison qui flambait, arrose de
ptrole.

Saisie d'horreur, Henriette l'coutait. Mon Dieu! pas mme la
consolation d'aller reprendre et d'ensevelir son cher mort, dont
le vent disperserait les cendres! Maurice, de nouveau, l'avait
serre entre ses bras, et il l'appelait sa pauvre Cendrillon,
d'une voix de caresse, il la suppliait de ne pas se faire tant de
chagrin, elle si brave.

Au bout d'un silence, Delaherche, qui regardait  la fentre le
jour grandir, se retourna vivement, pour dire aux deux soldats:

--  propos, j'oubliais... J'tais mont vous prvenir qu'il y a,
en bas, dans la remise o l'on a dpos le trsor, un officier qui
est en train de distribuer l'argent aux hommes, pour que les
Prussiens ne l'aient pas... Vous devriez descendre, a peut tre
utile, de l'argent, si nous ne sommes pas tous morts ce soir.

L'avis tait bon, Maurice et Jean descendirent, aprs qu'Henriette
eut consenti  prendre la place de son frre sur le canap. Quant
 Delaherche, il traversa la chambre voisine, o il retrouva
Gilberte avec son calme visage, dormant toujours son sommeil
d'enfant, sans que le bruit des paroles ni les sanglots l'eussent
mme fait changer de position. Et de l, il allongea la tte dans
la pice o sa mre veillait M De Vineuil; mais celle-ci s'tait
assoupie au fond de son fauteuil, tandis que le colonel, les
paupires closes, n'avait pas boug, ananti de fivre.

Il ouvrit les yeux tout grands, il demanda:

-- Eh bien, c'est fini, n'est-ce pas?

Contrari par la question, qui le retenait au moment o il
esprait s'chapper, Delaherche eut un geste de colre, en
touffant sa voix.

-- Ah! oui, fini! jusqu' ce que a recommence!... Rien n'est
sign.

D'une voix trs basse, le colonel continuait, dans un commencement
de dlire:

-- Mon Dieu! que je meure avant la fin!... Je n'entends pas le
canon. Pourquoi ne tire-t-on plus? ... L-haut,  Saint-Menges, 
Fleigneux, nous commandons toutes les routes, nous jetterons les
Prussiens  la Meuse, s'ils veulent tourner Sedan pour nous
attaquer. La ville est  nos pieds, ainsi qu'un obstacle, qui
renforce encore nos positions... En marche! le 7e corps prendra la
tte, le 12e protgera la retraite...

Et ses mains sur le drap s'agitaient, allaient comme au trot du
cheval qui le portait, dans son rve. Peu  peu, elles se
ralentirent,  mesure que ses paroles devenaient lourdes et qu'il
se rendormait. Elles s'arrtrent, il restait sans un souffle,
assomm.

-- Reposez-vous, avait chuchot Delaherche, je reviendrai, quand
j'aurai des nouvelles.

Puis, aprs s'tre assur qu'il n'avait pas rveill sa mre, il
s'esquiva, il disparut.

Dans la remise, en bas, Jean et Maurice venaient en effet de
trouver, assis sur une chaise de la cuisine, protg par une seule
petite table de bois blanc, un officier payeur qui, sans plume,
sans reu, sans paperasse d'aucune sorte, distribuait des
fortunes. Il puisait simplement au fond des sacoches dbordantes
de pices d'or; et, ne prenant pas mme la peine de compter, 
poignes rapides, il emplissait les kpis de tous les sergents du
7e corps, qui dfilaient devant lui. Ensuite, il tait convenu que
les sergents partageraient les sommes entre les soldats de leur
demi-section. Chacun d'eux recevait a d'un air gauche, ainsi
qu'une ration de caf ou de viande, puis s'en allait, embarrass,
vidant le kpi dans leurs poches, pour ne pas se retrouver par les
rues, avec tout cet or au grand jour. Et pas une parole n'tait
dite, on n'entendait que le ruissellement cristallin des pices,
au milieu de la stupeur de ces pauvres diables,  se voir accabler
de cette richesse, quand il n'y avait plus, dans la ville, un pain
ni un litre de vin  acheter.

Lorsque Jean et Maurice s'avancrent, l'officier d'abord retira la
poigne de louis qu'il tenait.

-- Vous n'tes sergent ni l'un ni l'autre... Il n'y a que les
sergents qui aient le droit de toucher...

Puis, lass dj, ayant hte d'en finir:

-- Ah! tenez, vous, le caporal, prenez tout de mme... Dpchons-
nous,  un autre!

Et il avait laiss tomber les pices d'or dans le kpi que Jean
lui tendait. Celui-ci, remu par le chiffre de la somme, prs de
six cents francs, voulut tout de suite que Maurice en prt la
moiti. On ne savait pas, ils pouvaient tre brusquement spars
l'un de l'autre.

Ce fut dans le jardin qu'ils firent le partage, devant
l'ambulance; et ils y entrrent ensuite, en reconnaissant sur la
paille, presque  la porte, le tambour de leur compagnie, Bastian,
un gros garon gai, qui avait eu la malchance d'attraper une balle
perdue dans l'aine, vers cinq heures, lorsque la bataille tait
finie. Il agonisait depuis la veille.

Sous le petit jour blanc du matin,  ce moment du rveil, la vue
de l'ambulance les glaa. Trois blesss encore taient morts
pendant la nuit, sans qu'on s'en apert; et les infirmiers se
htaient de faire de la place aux autres, en emportant les
cadavres. Les oprs de la veille, dans leur somnolence,
rouvraient de grands yeux, regardaient avec hbtement ce vaste
dortoir de souffrance, o, sur de la litire, gisait tout un
troupeau  demi gorg. On avait eu beau donner un coup de balai,
le soir, faire un bout de mnage, aprs la cuisine sanglante des
oprations: le sol mal essuy gardait des tranes de sang, une
grosse ponge tache de rouge, pareille  une cervelle, nageait
dans un seau; une main oublie, avec ses doigts casss, tranait 
la porte, sous le hangar. C'taient les miettes de la boucherie,
l'affreux dchet d'un lendemain de massacre, dans le morne lever
de l'aube. Et l'agitation, ce besoin de vie turbulent des
premires heures, avait fait place  une sorte d'crasement, sous
la fivre lourde.  peine, troublant le moite silence, une plainte
s'levait-elle, bgaye, assourdie de sommeil. Les yeux vitreux
s'effaraient de revoir le jour, les bouches emptes soufflaient
une haleine mauvaise, toute la salle tombait  cette suite de
journes sans fin, livides, nausabondes, coupes d'agonie,
qu'allaient vivre les misrables clops qui s'en tireraient peut-
tre, au bout de deux ou trois mois, avec un membre de moins.

Bouroche, dont la tourne commenait, aprs quelques heures de
repos, s'arrta devant le tambour Bastian, puis passa, avec un
imperceptible haussement d'paules. Rien  faire. Pourtant, le
tambour avait ouvert les yeux; et, comme ressuscit, il suivait
d'un regard vif un sergent qui avait eu la bonne ide d'entrer,
son kpi plein d'or  la main, pour voir s'il n'y aurait pas
quelques-uns de ses hommes, parmi ces pauvres diables. Justement,
il en trouva deux, leur donna  chacun vingt francs. D'autres
sergents arrivrent, l'or se mit  pleuvoir sur la paille. Et
Bastian, qui tait parvenu  se redresser, tendit ses deux mains
que l'agonie secouait.

--  moi!  moi!

Le sergent voulut passer outre, comme avait pass Bouroche.  quoi
bon? Puis, cdant  une impulsion de brave homme, il jeta des
pices sans compter, dans les deux mains dj froides.

--  moi!  moi!

Bastian tait retomb en arrire. Il tcha de rattraper l'or qui
s'chappait, ttonna longuement, les doigts raidis. Et il mourut.

-- Bonsoir, monsieur a souffl sa chandelle! dit un voisin, un
petit zouave sec et noir. C'est vexant, quand on a de quoi se
payer du sirop!

Lui, avait le pied gauche serr dans un appareil. Pourtant, il
russit  se soulever,  se traner sur les coudes et sur les
genoux; et, arriv prs du mort, il ramassa tout, fouilla les
mains, fouilla les plis de la capote. Lorsqu'il fut revenu  sa
place, remarquant qu'on le regardait, il se contenta de dire:

-- Pas besoin, n'est-ce pas? que a se perde.

Maurice, le coeur touff dans cet air de dtresse humaine,
s'tait ht d'entraner Jean. Comme ils retraversaient le hangar
aux oprations, ils virent Bouroche, exaspr de n'avoir pu se
procurer du chloroforme, qui se dcidait  couper tout de mme la
jambe d'un pauvre petit bonhomme de vingt ans. Et ils s'enfuirent,
pour ne pas entendre.

 cette minute, Delaherche revenait de la rue. Il les appela du
geste, leur cria:

-- Montez, montez vite!... Nous allons djeuner, la cuisinire a
russi  se procurer du lait. Vraiment, ce n'est pas dommage, on a
grand besoin de prendre quelque chose de chaud!

Et, malgr son effort, il ne pouvait renfoncer toute la joie dont
il exultait. Il baissa la voix, il ajouta, rayonnant:

-- Ca y est, cette fois! le gnral de Wimpffen est reparti, pour
signer la capitulation.

Ah! quel soulagement immense, sa fabrique sauve, l'atroce
cauchemar dissip, la vie qui allait reprendre, douloureuse, mais
la vie, la vie enfin! Neuf heures sonnaient, c'tait la petite
Rose, accourue dans le quartier, chez une tante boulangre, pour
avoir du pain, au travers des rues un peu dsencombres, qui
venait de lui conter les vnements de la matine,  la Sous-
Prfecture. Ds huit heures, le gnral de Wimpffen avait runi un
nouveau conseil de guerre, plus de trente gnraux, auxquels il
avait dit les rsultats de sa dmarche, ses efforts inutiles, les
dures exigences de l'ennemi victorieux. Ses mains tremblaient, une
motion violente lui emplissait les yeux de larmes. Et il parlait
encore, lorsqu'un colonel de l'tat-major Prussien s'tait
prsent en parlementaire, au nom du gnral de Moltke, pour
rappeler que si,  dix heures, une rsolution n'tait pas prise,
le feu serait rouvert sur la ville de Sedan. Le conseil, alors,
devant l'effroyable ncessit, n'avait pu qu'autoriser le gnral
 se rendre de nouveau au chteau de Bellevue, pour accepter tout.
Dj, le gnral devait y tre, l'arme Franaise entire tait
prisonnire, avec armes et bagages.

Ensuite, Rose s'tait rpandue en dtails sur l'agitation
extraordinaire que la nouvelle soulevait dans la ville.  la Sous-
Prfecture, elle avait vu des officiers qui arrachaient leurs
paulettes, en fondant en pleurs comme des enfants. Sur le pont,
des cuirassiers jetaient leurs sabres  la Meuse; et tout un
rgiment avait dfil, chaque homme lanait le sien, regardait
l'eau jaillir, puis se refermer. Dans les rues, les soldats
saisissaient leur fusil par le canon, en brisaient la crosse
contre les murs; tandis que des artilleurs, qui avaient enlev le
mcanisme des mitrailleuses, s'en dbarrassaient au fond des
gouts. Il y en avait qui enterraient, qui brlaient des drapeaux.
Place Turenne, un vieux sergent, mont sur une borne, insultait
les chefs, les traitait de lches, comme pris d'une folie subite.
D'autres semblaient hbts, avec de grosses larmes silencieuses.
Et, il fallait bien l'avouer, d'autres, le plus grand nombre,
avaient des yeux qui riaient d'aise, un allgement ravi de toute
leur personne. Enfin, c'tait donc le bout de leur misre, ils
taient prisonniers, ils ne se battraient plus! Depuis tant de
jours, ils souffraient de trop marcher, de ne pas manger!
D'ailleurs,  quoi bon se battre, puisqu'on n'tait pas les plus
forts? Tant mieux si les chefs les avaient vendus, pour en finir
tout de suite! Cela tait si dlicieux, de se dire qu'on allait
ravoir du pain blanc et se coucher dans des lits!

En haut, comme Delaherche rentrait dans la salle  manger, avec
Maurice et Jean, sa mre l'appela.

-- Viens donc, le colonel m'inquite.

M De Vineuil, les yeux ouverts, avait repris tout haut le rve
haletant de sa fivre.

-- Qu'importe! si les Prussiens nous coupent de Mzires... Les
voici qui finissent par tourner le bois de la Falizette, tandis
que d'autres montent le long du ruisseau de la Givonne... La
frontire est derrire nous, et nous la franchirons d'un saut,
lorsque nous en aurons tu le plus possible... Hier, c'tait ce
que je voulais...

Mais ses regards ardents venaient de rencontrer Delaherche. Il le
reconnut, il sembla se dgriser, sortir de l'hallucination de sa
somnolence; et, retomb  la ralit terrible, il demanda pour la
troisime fois:

-- N'est-ce pas? c'est fini!

Du coup, le fabricant de drap ne put rprimer l'explosion de son
contentement.

-- Ah! oui, Dieu merci! Fini tout  fait... La capitulation doit
tre signe  cette heure.

Violemment, le colonel s'tait mis debout, malgr son pied band;
et il prit son pe, reste sur une chaise, il voulut la rompre
d'un effort. Mais ses mains tremblaient trop, l'acier glissa.

-- Prenez garde! il va se couper! criait Delaherche. C'est
dangereux, te-lui donc a des mains!

Et ce fut Madame Delaherche qui s'empara de l'pe. Puis, devant
le dsespoir de M De Vineuil, au lieu de la cacher, comme son fils
lui disait de le faire, elle la brisa d'un coup sec, sur son
genou, avec une force extraordinaire, dont elle-mme n'aurait pas
cru capables ses pauvres mains. Le colonel s'tait recouch, et il
pleura, en regardant sa vieille amie d'un air d'infinie douceur.

Dans la salle  manger, cependant, la cuisinire venait de servir
des bols de caf au lait pour tout le monde. Henriette et Gilberte
s'taient rveilles, cette dernire repose par un bon sommeil,
le visage clair, les yeux gais; et elle embrassait tendrement son
amie, qu'elle plaignait, disait-elle, du plus profond de son me.
Maurice se plaa prs de sa soeur, tandis que Jean, un peu gauche,
ayant d accepter lui aussi, se trouva en face de Delaherche.
Jamais Madame Delaherche ne consentit  venir s'attabler, on lui
porta un bol, qu'elle se contenta de boire. Mais,  ct, le
djeuner des cinq, d'abord silencieux, s'anima bientt. On tait
dlabr, on avait trs faim, comment ne pas se rjouir de se
retrouver l, intacts, bien portants, lorsque des milliers de
pauvres diables couvraient encore les campagnes environnantes?
Dans la grande salle  manger frache, la nappe toute blanche
tait une joie pour les yeux, et le caf au lait, trs chaud,
semblait exquis.

On causa. Delaherche, qui avait dj repris son aplomb de riche
industriel, d'une bonhomie de patron aimant la popularit, svre
seulement  l'insuccs, en revint sur Napolon III, dont la figure
hantait, depuis l'avant-veille, sa curiosit de badaud. Et il
s'adressait  Jean, n'ayant l que ce garon simple.

-- Ah! monsieur, oui! Je puis le dire, l'empereur m'a bien
tromp... Car, enfin, ses thurifraires ont beau plaider les
circonstances attnuantes, il est videmment la cause premire,
l'unique cause de nos dsastres.

Dj, il oubliait que, bonapartiste ardent, il avait, quelques
mois plus tt, travaill au triomphe du plbiscite. Et il n'en
tait mme plus  plaindre celui qui allait devenir l'homme de
Sedan, il le chargeait de toutes les iniquits.

-- Un incapable, comme on est forc d'en convenir  cette heure;
mais cela ne serait rien encore... Un esprit chimrique, un
cerveau mal fait,  qui les choses ont sembl russir, tant que la
chance a t pour lui... Non, voyez-vous, il ne faut pas qu'on
essaye de nous apitoyer sur son sort, en nous disant qu'on l'a
tromp, que l'opposition lui a refus les hommes et les crdits
ncessaires. C'est lui qui nous a tromps, dont les vices et les
fautes nous ont jets dans l'affreux gchis o nous sommes.

Maurice, qui ne voulait pas parler, ne put rprimer un sourire;
tandis que Jean, gn par cette conversation sur la politique,
craignant de dire des sottises, se contenta de rpondre:

-- On raconte tout de mme que c'est un brave homme.

Mais ces quelques mots, dits modestement, firent bondir
Delaherche. Toute la peur qu'il avait eue, toutes ses angoisses
clatrent, en un cri de passion exaspre, tourne  la haine.

-- Un brave homme, en vrit, c'est bientt dit!... Savez-vous,
monsieur, que ma fabrique a reu trois obus, et que ce n'est pas
la faute  l'empereur, si elle n'a pas t brle!... Savez-vous
que, moi qui vous parle, j'y vais perdre une centaine de mille
francs,  toute cette histoire imbcile!... Ah! non, non! La
France envahie, incendie, extermine, l'industrie force au
chmage, le commerce dtruit, c'est trop! Un brave homme comme a,
nous en avons assez, que Dieu nous en prserve!... Il est dans la
boue et dans le sang, qu'il y reste!

Du poing, il fit le geste nergique d'enfoncer, de maintenir sous
l'eau quelque misrable qui se dbattait. Puis, il acheva son
caf, d'une lvre gourmande. Gilberte avait eu un lger rire
involontaire, devant la distraction douloureuse d'Henriette,
qu'elle servait comme une enfant. Quand les bols furent vides, on
s'attarda, dans la paix heureuse de la grande salle  manger
frache.

Et,  cette heure mme, Napolon III tait dans la pauvre maison
du tisserand, sur la route de Donchery. Ds cinq heures du matin,
il avait voulu quitter la Sous-Prfecture, mal  l'aise de sentir
Sedan autour de lui, comme un remords et une menace, toujours
tourment du reste par le besoin d'apaiser un peu son coeur
sensible, en obtenant pour sa malheureuse arme des conditions
meilleures. Il dsirait voir le roi de Prusse. Il tait mont dans
une calche de louage, il avait suivi la grande route large,
borde de hauts peupliers, cette premire tape de l'exil, faite
sous le petit froid de l'aube, avec la sensation de toute la
grandeur dchue qu'il laissait, dans sa fuite; et c'tait, sur
cette route, qu'il venait de rencontrer Bismarck, accouru  la
hte, en vieille casquette, en grosses bottes graisses,
uniquement dsireux de l'amuser, de l'empcher de voir le roi,
tant que la capitulation ne serait pas signe. Le roi tait encore
 Vendresse,  quatorze kilomtres. O aller? Sous quel toit
attendre? L-bas, perdu dans une nue d'orage, le palais des
Tuileries avait disparu. Sedan semblait s'tre recul dj  des
lieues, comme barr par un fleuve de sang. Il n'y avait plus de
chteaux impriaux, en France, plus de demeures officielles, plus
mme de coin chez le moindre des fonctionnaires, o il ost
s'asseoir. Et c'tait dans la maison du tisserand qu'il voulut
chouer, la misrable maison aperue au bord du chemin, avec son
troit potager enclos d'une haie, sa faade d'un tage, aux
petites fentres mornes. En haut, la chambre, simplement blanchie
 la chaux, tait carrele, n'avait d'autres meubles qu'une table
de bois blanc et deux chaises de paille. Il y patienta pendant des
heures, d'abord en compagnie de Bismarck qui souriait  l'entendre
parler de gnrosit, seul ensuite, tranant sa misre, collant sa
face terreuse aux vitres, regardant encore ce sol de France, cette
Meuse qui coulait si belle, au travers des vastes champs fertiles.

Puis, le lendemain, les jours suivants, ce furent les autres
tapes abominables: le chteau de Bellevue, ce riant castel
bourgeois, dominant le fleuve, o il coucha, o il pleura,  la
suite de son entrevue avec le roi Guillaume; le cruel dpart,
Sedan vit par crainte de la colre des vaincus et des affams,
le pont de bateaux que les Prussiens avaient jet  Iges, le long
dtour au nord de la ville, les chemins de traverse, les routes
cartes de Floing, de Fleigneux, d'Illy, toute cette lamentable
fuite en calche dcouverte; et l, sur ce tragique plateau
d'Illy, encombr de cadavres, la lgendaire rencontre, le
misrable empereur, qui, ne pouvant plus mme supporter le trot du
cheval, s'tait affaiss sous la violence de quelque crise, fumant
peut-tre machinalement son ternelle cigarette, tandis qu'un
troupeau de prisonniers, hves, couverts de sang et de poussire,
ramens de Fleigneux  Sedan, se rangeaient au bord du chemin pour
laisser passer la voiture, les premiers silencieux, les autres
grondant, les autres peu  peu exasprs, clatant en hues, les
poings tendus, dans un geste d'insulte et de maldiction. Ensuite,
il y eut encore la traverse interminable du champ de bataille, il
y eut une lieue de chemins dfoncs, parmi les dbris, parmi les
dbris, parmi les morts, aux yeux grands ouverts et menaants, il
y eut la campagne nue, les vastes bois muets, la frontire en haut
d'une monte, puis la fin de tout qui dvalait au del, avec la
route borde de sapins, au fond de la valle troite.

Et quelle premire nuit d'exil,  Bouillon, dans une auberge,
l'htel de la poste, entour d'une telle foule de Franais
rfugis et de simples curieux, que l'empereur avait cru devoir se
montrer, au milieu de murmures et de coups de sifflet! La chambre,
dont les trois fentres donnaient sur la place et sur la Semoy,
tait la banale chambre aux chaises recouvertes de damas rouge, 
l'armoire  glace d'acajou,  la chemine garnie d'une pendule de
zinc, que flanquaient des coquillages et des vases de fleurs
artificielles sous globe.  droite et  gauche de la porte, il y
avait deux petits lits jumeaux. Dans l'un, coucha un aide de camp,
que la fatigue fit dormir ds neuf heures,  poings ferms. Dans
l'autre, l'empereur dut se retourner longuement, sans trouver le
sommeil; et, s'il se releva, pour promener son mal, il n'eut que
la distraction de regarder contre le mur, aux deux cts de la
chemine, des gravures qui se trouvaient l, l'une reprsentant
Rouget De L'Isle chantant la _Marseillaise_, l'autre, le jugement
dernier, un appel furieux des trompettes des archanges qui
faisaient sortir de la terre tous les morts, la rsurrection du
charnier des batailles montant tmoigner devant Dieu.

 Sedan, le train de la maison impriale, les bagages encombrants
et maudits taient rests en dtresse, derrire les lilas du sous-
prfet. On ne savait plus comment les faire disparatre, les ter
des yeux du pauvre monde qui crevait de misre, tellement
l'insolence agressive qu'ils avaient prise, l'ironie affreuse
qu'ils devaient  la dfaite, devenaient intolrables. Il fallut
attendre une nuit trs noire. Les chevaux, les voitures, les
fourgons, avec leurs casseroles d'argent, leurs tournebroches,
leurs paniers de vins fins, sortirent en grand mystre de Sedan,
s'en allrent eux aussi en Belgique, par les routes sombres, 
petit bruit, dans un frisson inquiet de vol.




Troisime partie




I


Pendant l'interminable journe de la bataille, Silvine, du coteau
de Remilly, o tait btie la petite ferme du pre Fouchard,
n'avait cess de regarder vers Sedan, dans le tonnerre et la fume
des canons, toute frissonnante  la pense d'Honor. Et, le
lendemain, son inquitude augmenta encore, accrue par
l'impossibilit de se procurer des nouvelles exactes, au milieu
des Prussiens qui gardaient les routes, refusant de rpondre, ne
sachant du reste rien eux-mmes. Le clair soleil de la veille
avait disparu, des averses taient tombes, qui attristaient la
valle d'un jour livide.

Vers le soir, le pre Fouchard, tourment galement dans son
mutisme voulu, ne pensant gure  son fils, mais anxieux de savoir
comment le malheur des autres allait tourner pour lui, tait sur
le pas de sa porte  voir venir les vnements, lorsqu'il remarqua
un grand gaillard en blouse, qui, depuis un instant, rdait le
long de la route, l'air embarrass de sa personne. Sa surprise fut
si forte, en le reconnaissant, qu'il l'appela tout haut, malgr
trois Prussiens qui passaient.

-- Comment! C'est toi, Prosper?

D'un geste nergique, le chasseur d'Afrique lui ferma la bouche.
Puis, s'approchant,  demi-voix:

-- Oui, c'est moi. J'en ai assez de me battre pour rien, et j'ai
fil... Dites donc, pre Fouchard, vous n'avez pas besoin d'un
garon de ferme?

Le vieux, du coup, avait retrouv toute sa prudence. Justement, il
cherchait quelqu'un. Mais c'tait inutile  dire.

-- Un garon, ma foi, non! Pas dans ce moment... Entre tout de
mme boire un verre. Je ne vais pas, bien sr, te laisser en peine
sur la route.

Dans la salle, Silvine mettait la soupe au feu, tandis que le
petit Charlot se pendait  ses jupes, jouant et riant. D'abord,
elle ne reconnut pas Prosper, qui pourtant avait dj servi avec
elle, autrefois; et ce ne fut qu'en apportant deux verres et une
bouteille de vin, qu'elle le dvisagea. Elle eut un cri, elle ne
pensa qu' Honor.

-- Ah! Vous en venez, n'est-ce pas? ... Est-ce qu'Honor va bien?

Prosper allait rpondre, ensuite il hsita. Depuis deux jours, il
vivait dans un rve, parmi une violente succession de choses
vagues, qui ne lui laissaient aucun souvenir prcis. Sans doute,
il croyait bien avoir vu Honor mort, renvers sur un canon; mais
il ne l'aurait plus affirm; et  quoi bon dsoler le monde, quand
on n'est pas certain?

-- Honor, murmura-t-il, je ne sais pas..., je ne puis pas dire...

Elle le regardait fixement, elle insista.

-- Alors, vous ne l'avez pas vu?

D'un geste lent, il agita les mains, avec un hochement de tte.

-- Si vous croyez qu'on peut savoir! Il y a eu tant de choses,
tant de choses! De toute cette sacre bataille, tenez! Je ne
serais pas fichu d'en conter long comme a... Non! Pas mme les
endroits par o j'ai pass... On est comme des idiots, ma parole!

Et, aprs avoir aval un verre de vin, il resta morne, les yeux
perdus, l-bas, dans les tnbres de sa mmoire.

-- Tout ce que je me rappelle, c'est que la nuit dj tombait, au
moment o j'ai repris connaissance... Lorsque j'avais culbut, en
chargeant, le soleil tait trs haut. Depuis des heures, je devais
tre l, la jambe droite crase sous mon vieux Zphir, qui, lui,
avait reu une balle en plein poitrail... Je vous assure que a
n'avait rien de gai, cette position-L, des tas de camarades
morts, et pas un chat de vivant, et l'ide que j'allais crever moi
aussi, si personne ne venait me ramasser... Doucement, j'avais
tch de dgager ma hanche; mais impossible, Zphir pesait bien
comme les cinq cent mille diables. Il tait chaud encore. Je le
caressais, je l'appelais, avec des mots gentils. Et c'est a,
voyez-vous, que jamais je n'oublierai: il a rouvert les yeux, il a
fait un effort pour relever sa pauvre tte, qui tranait par
terre,  ct de la mienne. Alors, nous avons caus: mon pauvre
vieux, que je lui ai dit, ce n'est pas pour te le reprocher, mais
tu veux donc me voir claquer avec toi, que tu me tiens si fort?
naturellement, il n'a pas rpondu oui. Ca n'empche que j'ai lu
dans son regard trouble la grosse peine qu'il avait de me quitter.
Et je ne sais pas comment a s'est fait, s'il l'a voulu ou si a
n'a t qu'une convulsion, mais il a eu une brusque secousse qui
l'a jet de ct. J'ai pu me mettre debout, ah! dans un sacr
tat, la jambe lourde comme du plomb... N'importe, j'ai pris la
tte de Zphir entre mes bras, en continuant  lui dire des
choses, tout ce qui me venait du coeur, que c'tait un bon cheval,
que je l'aimais bien, que je me souviendrais toujours de lui. Il
m'coutait, il paraissait si content! Puis, il a eu encore une
secousse, et il est mort, avec ses grands yeux vides, qui ne
m'avaient pas quitt... Tout de mme, c'est drle, et l'on ne me
croira pas: la vrit pure est pourtant qu'il avait dans les yeux
de grosses larmes... Mon pauvre Zphir, il pleurait comme un
homme...

trangl de chagrin, Prosper dut s'interrompre, pleurant encore
lui-mme. Il avala un nouveau verre de vin, il continua son
histoire, en phrases coupes, incompltes. La nuit se faisait
davantage, il n'y avait plus qu'un rouge rayon de lumire, au ras
du champ de bataille, projetant  l'infini l'ombre immense des
chevaux morts. Lui, sans doute, tait rest longtemps prs du
sien, incapable de s'loigner, avec sa jambe lourde. Puis, une
brusque pouvante l'avait fait marcher quand mme, le besoin de ne
pas tre seul, de se retrouver avec des camarades, pour avoir
moins peur. Ainsi, de partout, des fosss, des broussailles, de
tous les coins perdus, les blesss oublis se tranaient,
tchaient de se rejoindre, faisaient des groupes  quatre ou cinq,
des petites socits, o il tait moins dur de rler ensemble et
de mourir. Ce fut ainsi que, dans le bois de la Garenne, il tomba
sur deux soldats du 43e, qui n'avaient pas une gratignure, mais
qui taient l, terrs comme des livres, attendant la nuit. Quand
ils surent qu'il connaissait les chemins, ils lui dirent leur
ide, filer en Belgique, gagner la frontire  travers bois, avant
le jour. Il refusa d'abord de les conduire, il aurait prfr
gagner tout de suite Remilly, certain d'y trouver un refuge;
seulement, o se procurer une blouse et un pantalon? Sans compter
que, du bois de la Garenne  Remilly, d'un bord de la valle 
l'autre, il ne fallait point esprer traverser les nombreuses
lignes Prussiennes. Aussi finit-il par consentir  servir de guide
aux deux camarades. Sa jambe s'tait chauffe, ils eurent la
chance de se faire donner un pain dans une ferme. Neuf heures
sonnrent  un clocher lointain, comme ils se remettaient en
route. Le seul grand danger qu'ils coururent, ce fut  La
Chapelle, o ils se jetrent au beau milieu d'un poste ennemi, qui
prit les armes et tira dans les tnbres, tandis que, se glissant
 plat ventre, galopant  quatre pattes, ils regagnaient les
taillis, sous le sifflement des balles. Ds lors, ils ne
quittrent plus les bois, l'oreille aux aguets, les mains
ttonnantes. Au dtour d'un sentier, ils ramprent, ils sautrent
aux paules d'une sentinelle perdue, dont ils ouvrirent la gorge
d'un coup de couteau. Ensuite, les chemins furent libres, ils
continurent en riant et en sifflant. Et, vers trois heures du
matin, ils arrivrent dans un petit village belge, chez un fermier
brave homme, qui, rveill, leur ouvrit tout de suite sa grange,
o ils dormirent profondment sur des bottes de foin.

Le soleil tait dj haut, lorsque Prosper se rveilla. En ouvrant
les yeux, tandis que les camarades ronflaient encore, il aperut
leur hte, en train d'atteler un cheval  une grande carriole,
charge de pains, de riz, de caf, de sucre, toutes sortes de
provisions, caches sous des sacs de charbon de bois; et il apprit
que le brave homme avait en France,  Raucourt, deux filles
maries, auxquelles il allait porter ces provisions, les sachant
dans un dnuement complet,  la suite du passage des Bavarois. Ds
le matin, il s'tait procur le sauf-Conduit ncessaire. Tout de
suite, Prosper fut saisi d'un dsir fou, s'asseoir lui aussi sur
le banc de la carriole, retourner l-bas, dans le coin de terre,
dont la nostalgie l'angoissait dj. Rien n'tait plus simple, il
descendrait  Remilly, que le fermier se trouvait forc de
traverser. Et ce fut arrang en trois minutes, on lui prta le
pantalon et la blouse tant souhaits, le fermier le donna partout
comme son garon; de sorte que, vers six heures, il dbarqua
devant l'glise, aprs n'avoir t arrt que deux ou trois fois
par des postes allemands.

-- Non, j'en avais assez! rpta Prosper, aprs un silence. Encore
si l'on avait tir de nous quelque chose de bon, comme l-bas, en
Afrique! Mais aller  gauche pour revenir  droite, sentir qu'on
ne sert absolument  rien, a finit par ne pas tre une
existence... Et puis, maintenant, mon pauvre Zphir est mort, je
serais tout seul, je n'ai plus qu' me remettre  la terre. N'est-
ce pas? a vaudra mieux que d'tre prisonnier chez les
Prussiens... Vous avez des chevaux, pre Fouchard, vous verrez si
je les aime et si je les soigne!

L'oeil du vieux avait brill. Il trinqua encore, il conclut sans
hte:

-- Mon Dieu! Puisque a te rend service, je veux bien tout de
mme, je te prends... Mais, quant aux gages, faudra n'en parler
que lorsque la guerre sera finie, car je n'ai vraiment besoin de
personne, et les temps sont trop durs.

Silvine, qui tait reste assise, avec Charlot sur les genoux,
n'avait pas quitt Prosper des yeux. Lorsqu'elle le vit se lever,
pour se rendre tout de suite  l'curie et faire la connaissance
des btes, elle demanda de nouveau:

-- Alors, vous n'avez pas vu Honor?

Cette question qui revenait si brusquement, le fit tressaillir,
comme si elle clairait d'une lumire subite un coin obscur de sa
mmoire. Il hsita encore, se dcida pourtant.

-- coutez, je n'ai pas voulu vous faire de la peine tout 
l'heure, mais je crois bien qu'Honor est rest l-bas.

-- Comment, rest?

-- Oui, je crois que les Prussiens lui ont fait son affaire... Je
l'ai vu  moiti renvers sur un canon, la tte droite, avec un
trou sous le coeur.

Il y eut un silence. Silvine avait blmi affreusement, tandis que
le pre Fouchard, saisi, remettait sur la table son verre, o il
avait achev de vider la bouteille.

-- Vous en tes bien sr? reprit-elle d'une voix trangle.

-- Dame! Aussi sr qu'on peut l'tre d'une chose qu'on a vue...
C'tait sur un petit monticule,  ct de trois arbres, et il me
semble que j'irais, les yeux ferms.

En elle, c'tait un croulement. Ce garon qui lui avait pardonn,
qui s'tait li d'une promesse, qu'elle devait pouser, ds qu'il
rentrerait du service, la campagne finie! Et on le lui avait tu,
il tait l-bas, avec un trou sous le coeur! Jamais elle n'avait
senti qu'elle l'aimait si fort, tellement un besoin de le revoir,
de l'avoir malgr tout  elle, mme dans la terre, la soulevait,
la jetait hors de sa passivit habituelle.

Elle posa rudement Charlot, elle s'cria:

-- Bon! je ne croirai a que lorsque j'aurai vu, moi aussi...
Puisque vous savez o c'est, vous allez m'y conduire. Et, si c'est
vrai, si nous le retrouvons, nous le ramnerons.

Des larmes l'touffaient, elle s'affaissa sur la table, secoue de
longs sanglots, pendant que le petit, stupfait d'avoir t
bouscul par sa mre, clatait aussi en pleurs. Elle le reprit, le
serra contre elle, avec des paroles perdues, bgayes.

-- Mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant!

Le pre Fouchard restait constern. Il aimait tout de mme son
fils,  sa manire. Des souvenirs anciens durent lui revenir, de
trs loin, du temps o sa femme vivait, o Honor allait encore 
l'cole; et deux grosses larmes parurent galement dans ses yeux
rouges, coulrent le long du cuir tann de ses joues. Depuis plus
de dix ans, il n'avait pas pleur. Des jurons lui chappaient, il
finissait par se fcher de ce fils qui tait  lui, qu'il ne
verrait plus jamais pourtant.

-- Nom de Dieu! C'est vexant, de n'avoir qu'un garon, et qu'on
vous le prenne!

Mais, quand le calme fut un peu revenu, Fouchard fut trs ennuy
d'entendre que Silvine parlait toujours d'aller chercher le corps
d'Honor, l-bas. Elle s'obstinait, sans cris maintenant, dans un
silence dsespr et invincible; et il ne la reconnaissait plus,
elle si docile, faisant toutes les besognes en fille rsigne: ses
grands yeux de soumission qui suffisaient  la beaut de son
visage avaient pris une dcision farouche, tandis que son front
restait ple, sous le flot de ses pais cheveux bruns. Elle venait
d'arracher un fichu rouge qu'elle avait aux paules, elle s'tait
mise toute en noir, comme une veuve. Vainement, il lui reprsenta
la difficult des recherches, les dangers qu'elle pouvait courir,
le peu d'espoir qu'il y avait de retrouver le corps. Elle cessait
mme de rpondre, il voyait bien qu'elle partirait seule, qu'elle
ferait quelque folie, s'il ne s'en occupait pas, ce qui
l'inquitait plus encore,  cause des complications o cela
pouvait le jeter avec les autorits Prussiennes. Aussi finit-il
par se dcider  se rendre chez le maire de Remilly, qui tait un
peu son cousin, et  eux deux ils arrangrent une histoire:
Silvine fut donne pour la veuve vritable d'Honor, Prosper
devint son frre; de sorte que le colonel Bavarois, install en
bas du village,  l'htel de la croix de Malte, voulut bien
dlivrer un laissez-Passer pour le frre et la soeur, les
autorisant  ramener le corps du mari, s'ils le dcouvraient. La
nuit tait venue, tout ce qu'on put obtenir de la jeune femme, ce
fut qu'elle attendrait le jour pour se mettre en marche.

Le lendemain, jamais Fouchard ne voulut laisser atteler un de ses
chevaux, dans la crainte de ne pas le revoir. Qui lui disait que
les Prussiens ne confisqueraient pas la bte et la voiture? Enfin,
il consentit de mauvaise grce  prter l'ne, un petit ne gris,
dont l'troite charrette tait encore assez grande pour contenir
un mort. Longuement, il donna des instructions  Prosper, qui
avait bien dormi, mais que la pense de l'expdition rendait
soucieux, maintenant que, repos, il tchait de se souvenir.  la
dernire minute, Silvine alla chercher la couverture de son propre
lit, qu'elle plia au fond de la charrette. Et, comme elle partait,
elle revint en courant embrasser Charlot.

-- Pre Fouchard, je vous le confie, veillez bien  ce qu'il ne
joue pas avec les allumettes.

-- Oui, oui! Sois tranquille!

Les prparatifs avaient tran, il tait prs de sept heures,
lorsque Silvine et Prosper, derrire l'troite charrette que le
petit ne gris tirait, la tte basse, descendirent les pentes
raides de Remilly. Il avait plu abondamment pendant la nuit, les
chemins se trouvaient changs en fleuves de boue; et de grandes
nues livides couraient dans le ciel, d'une tristesse morne.

Prosper, voulant couper au plus court, avait rsolu de traverser
Sedan. Mais, avant Pont-Maugis, un poste Prussien arrta la
charrette, la retint pendant plus d'une heure; et, lorsque le
laissez-Passer eut circul entre les mains de quatre ou cinq
chefs, l'ne put reprendre sa marche,  la condition de faire le
grand tour par Bazeilles, en s'engageant  gauche dans un chemin
de traverse. Aucune raison ne fut donne, sans doute craignait-on
d'encombrer la ville davantage. Quand Silvine passa la Meuse sur
le pont du chemin de fer, ce pont funeste qu'on n'avait pas fait
sauter et qui du reste avait cot si cher aux Bavarois, elle
aperut le cadavre d'un artilleur descendant d'un air de flnerie,
au fil de l'eau. Une touffe d'herbe l'accrocha, il demeura un
instant immobile, puis il tourna sur lui-mme, il repartit.

Dans Bazeilles, que l'ne traversa au pas, d'un bout  l'autre,
c'tait la destruction, tout ce que la guerre peut faire
d'abominables ruines, quand elle passe, dvastatrice, en furieux
ouragan. Dj, on avait relev les morts, il n'y avait plus sur le
pav du village un seul cadavre; et la pluie lavait le sang, des
flaques restaient rouges, avec des dbris louches, des lambeaux o
l'on croyait reconnatre encore des cheveux. Mais l'effroi qui
serrait les coeurs, venait des dcombres, de ce Bazeilles si riant
trois jours plus tt, avec ses gaies maisons au milieu de ses
jardins,  cette heure effondr, ananti, ne montrant que des pans
de muraille noircis par les flammes. L'glise brlait toujours, un
vaste bcher de poutres fumantes, au milieu de la place, d'o
s'levait continuellement une grosse colonne de fume noire,
largie au ciel en un panache de deuil. Des rues entires avaient
disparu, plus rien d'un ct ni de l'autre, rien que des tas de
moellons calcins bordant les ruisseaux, dans un gchis de suie et
de cendre, une boue d'encre paisse noyant tout. Aux quatre coins
des carrefours, les maisons d'angle se trouvaient rases, comme
emportes par le vent de feu qui avait souffl l. D'autres
avaient moins souffert, une restait debout, isole, tandis que
celles de gauche et de droite semblaient haches par la mitraille,
dressant leurs carcasses pareilles  des squelettes vides. Et une
insupportable odeur s'exhalait, la nause de l'incendie, l'cret
du ptrole surtout, vers  flots sur les parquets. Puis, c'tait
aussi la dsolation muette de ce qu'on avait essay de sauver, des
pauvres meubles jets par les fentres, crass sur le trottoir,
les tables infirmes aux jambes casses, les armoires aux flancs
ouverts,  la poitrine fendue, du linge qui tranait, dchir,
souill, toutes les tristes miettes du pillage en train de se
fondre sous la pluie. Par une faade bante,  travers des
planchers crouls, on apercevait une pendule intacte, sur une
chemine, tout en haut d'un mur.

-- Ah! les cochons! grognait Prosper, en qui le sang du soldat
qu'il tait encore l'avant-veille, s'chauffait,  voir une
abomination semblable.

Il serrait les poings, il fallut que Silvine, trs ple, le calmt
du regard,  chaque factionnaire qu'ils rencontraient, le long de
la route. Les Bavarois avaient en effet pos des sentinelles prs
des maisons qui brlaient encore; et ces hommes, le fusil charg,
la baonnette au canon, semblaient garder les incendies, pour que
la flamme achevt son oeuvre. D'un geste menaant, d'un cri
guttural, quand on s'enttait, ils en cartaient les simples
curieux, les intresss aussi qui rdaient aux alentours. Des
groupes d'habitants,  distance, restaient muets, avec des
frmissements de rage contenus. Une femme, toute jeune, les
cheveux pars, la robe souille de boue, s'obstinait devant le tas
fumant d'une petite maison, dont elle voulait fouiller les braises
ardentes, malgr le factionnaire qui en dfendait l'approche. On
disait que cette femme avait eu son enfant brl dans cette
maison. Et, tout d'un coup, comme le Bavarois l'cartait d'une
main brutale, elle se retourna, elle lui vomit  la face son
furieux dsespoir, des injures de sang et de fange, des mots
immondes qui la soulageaient un peu, enfin. Il devait ne pas
comprendre, il la regardait, inquiet, reculant. Trois camarades
accoururent, le dlivrrent de la femme, qu'ils emmenrent,
hurlante. Devant les dcombres d'une autre maison, un homme et
deux fillettes, tous les trois tombs sur le sol de fatigue et de
misre, sanglotaient, ne sachant o aller, ayant vu l s'envoler
en cendre tout ce qu'ils possdaient. Mais une patrouille passa,
qui dissipa les curieux, et la route redevint dserte, avec les
seules sentinelles, mornes et dures, veillant d'un oeil oblique 
faire respecter leur consigne sclrate.

-- Les cochons, les cochons! rpta Prosper sourdement. Ca ferait
plaisir d'en trangler un ou deux.

Silvine, de nouveau, le fit taire. Elle frissonna. Dans une remise
pargne par le feu, un chien, enferm, oubli depuis deux jours,
hurlait d'une plainte continue, si lamentable, qu'une terreur
traversa le ciel bas, d'o une petite pluie grise venait de se
mettre  tomber. Et ce fut  ce moment, devant le parc de
Montivilliers, qu'ils firent une rencontre. Trois grands
tombereaux taient l,  la file, chargs de morts, de ces
tombereaux de la salubrit, que l'on emplit  la pelle, le long
des rues, chaque matin, de la desserte de la veille; et, de mme,
on venait de les emplir de cadavres, les arrtant  chaque corps
que l'on y jetait, repartant avec le gros bruit des roues pour
s'arrter plus loin, parcourant Bazeilles entier, jusqu' ce que
le tas dbordt. Ils attendaient, immobiles sur la route, qu'on
les conduist  la dcharge publique, au charnier voisin. Des
pieds sortaient, dresss en l'air. Une tte retombait,  demi
arrache. Lorsque les trois tombereaux, de nouveau, s'branlrent,
cahotant dans les flaques, une main livide qui pendait, trs
longue, vint frotter contre une roue; et la main peu  peu
s'usait, corche, mange jusqu' l'os.

Dans le village de Balan, la pluie cessa. Prosper dcida Silvine 
manger un morceau de pain qu'il avait eu la prcaution d'emporter.
Il tait dj onze heures. Mais, comme ils arrivaient prs de
Sedan, un poste Prussien les arrta encore; et, cette fois, ce fut
terrible, l'officier s'emportait, refusait mme de rendre le
laissez-Passer, qu'il dclarait faux, en un Franais trs correct,
d'ailleurs. Des soldats, sur son ordre, avaient pouss l'ne et la
petite charrette sous un hangar. Que faire? comment continuer la
route? Silvine, qui se dsesprait, eut alors une ide, en
songeant au cousin Dubreuil, ce parent du pre Fouchard, qu'elle
connaissait et dont la proprit, l'ermitage, se trouvait 
quelques cents pas, en haut des ruelles dominant le faubourg.
Peut-tre l'couterait-on, lui, un bourgeois. Elle emmena Prosper,
puisqu'on les laissait libres,  la condition de garder la
charrette. Ils coururent, ils trouvrent la grille de l'ermitage
grande ouverte. Et, de loin, comme ils s'engageaient dans l'alle
des ormes sculaires, un spectacle qu'ils aperurent les tonna
beaucoup.

-- Fichtre! dit Prosper, en voil qui se la coulent douce!

C'tait, au bas du perron, sur le gravier fin de la terrasse,
toute une runion joyeuse. Autour d'un guridon  tablette de
marbre, des fauteuils et un canap de satin bleu-Ciel formaient le
cercle, talant au plein air un salon trange, que la pluie devait
tremper depuis la veille. Deux zouaves, vautrs aux deux bouts du
canap, semblaient clater de rire. Un petit fantassin, qui
occupait un fauteuil, pench en avant, avait l'air de se tenir le
ventre. Trois autres s'accoudaient nonchalamment aux bras de leurs
siges, tandis qu'un chasseur avanait la main, comme pour prendre
un verre sur le guridon. videmment, ils avaient vid la cave et
faisaient la fte.

-- Comment peuvent-ils encore tre l? murmurait Prosper, de plus
en plus stupfi,  mesure qu'il avanait. Les bougres, ils se
fichent donc des Prussiens?

Mais Silvine, dont les yeux se dilataient, jeta un cri, eut un
brusque geste d'horreur. Les soldats ne bougeaient pas, ils
taient morts. Les deux zouaves, raidis, les mains tordues,
n'avaient plus de visage, le nez arrach, les yeux sauts des
orbites. Le rire de celui qui se tenait le ventre venait de ce
qu'une balle lui avait fendu les lvres, en lui cassant les dents.
Et cela tait vraiment atroce, ces misrables qui causaient, dans
leurs attitudes casses de mannequins, les regards vitreux, les
bouches ouvertes, tous glacs, immobiles  jamais. S'taient-ils
trans  cette place, vivants encore, pour mourir ensemble?
taient-ce plutt les Prussiens qui avaient fait la farce de les
ramasser, puis de les asseoir en rond, par une moquerie de la
vieille gaiet Franaise?

-- Drle de rigolade tout de mme! reprit Prosper, plissant.

Et, regardant les autres morts, en travers de l'alle, au pied des
arbres, dans les pelouses, cette trentaine de braves parmi
lesquels le corps du lieutenant Rochas gisait, trou de blessures,
envelopp du drapeau, il ajouta d'un air srieux de grand respect:

-- On s'est joliment bch par ici! a m'tonnerait, si nous y
trouvions le bourgeois que vous cherchez.

Dj, Silvine entrait dans la maison, dont les fentres et les
portes dfonces billaient  l'air humide. En effet, il n'y avait
videmment l personne, les matres devaient tre partis avant la
bataille. Puis, comme elle s'enttait et qu'elle pntrait dans la
cuisine, elle laissa de nouveau chapper un cri d'effroi. Sous
l'vier, deux corps avaient roul, un zouave, un bel homme  barbe
noire, et un Prussien norme, les cheveux rouges, tous les deux
enlacs furieusement. Les dents de l'un taient entres dans la
joue de l'autre, les bras raidis n'avaient pas lch prise,
faisant encore craquer les colonnes vertbrales rompues, nouant
les deux corps d'un tel noeud d'ternelle rage, qu'il allait
falloir les enterrer ensemble.

Alors, Prosper se hta d'emmener Silvine, puisqu'ils n'avaient
rien  faire dans cette maison ouverte, habite par la mort. Et,
lorsque, dsesprs, ils furent revenus au poste qui avait retenu
l'ne et la charrette, ils eurent la chance de trouver, avec
l'officier si rude, un gnral, en train de visiter le champ de
bataille. Celui-ci voulut prendre connaissance du laissez-Passer,
puis il le rendit  Silvine, il eut un geste de piti, pour dire
qu'on laisst aller cette pauvre femme, avec son ne, en qute du
corps de son mari. Sans attendre, suivis de l'troite charrette,
elle et son compagnon remontrent vers le fond de Givonne,
obissant  la dfense nouvelle qui leur tait faite de traverser
Sedan.

Ensuite, ils tournrent  gauche, pour gagner le plateau d'Illy,
par la route qui traverse le bois de la Garenne. Mais, l encore,
ils furent attards, ils crurent vingt fois qu'ils ne pourraient
franchir le bois, tellement les obstacles se multipliaient. 
chaque pas, des arbres coups par les obus, abattus tels que des
gants, barraient la route. C'tait la fort bombarde, au travers
de laquelle la canonnade avait tranch des existences sculaires,
comme au travers d'un carr de la vieille garde, d'une solidit
immobile de vtrans. De toutes parts, des troncs gisaient,
dnuds, trous, fendus, ainsi que des poitrines; et cette
destruction, ce massacre de branches pleurant leur sve, avait
l'pouvante navre d'un champ de bataille humain. Puis, c'taient
aussi des cadavres, des soldats tombs fraternellement avec les
arbres. Un lieutenant, la bouche sanglante, avait encore les deux
mains enfonces dans la terre, arrachant des poignes d'herbe.
Plus loin, un capitaine tait mort sur le ventre, la tte
souleve, en train de hurler sa douleur. D'autres semblaient
dormir parmi les broussailles, tandis qu'un zouave dont la
ceinture bleue s'tait enflamme, avait la barbe et les cheveux
grills compltement. Et il fallut,  plusieurs reprises, le long
de cet troit chemin forestier, carter un corps, pour que l'ne
pt continuer sa route.

Tout d'un coup, dans un petit vallon, l'horreur cessa. Sans doute,
la bataille avait pass ailleurs, sans toucher  ce coin de nature
dlicieux. Pas un arbre n'tait effleur, pas une blessure n'avait
saign sur la mousse. Un ruisseau coulait parmi des lentilles
d'eau, le sentier qui le suivait tait ombrag de grands htres.
C'tait d'un charme pntrant, d'une paix adorable, cette
fracheur des eaux vives, ce silence frissonnant des verdures.

Prosper avait arrt l'ne, pour le faire boire au ruisseau.

-- Ah! qu'on est bien ici! dit-il, dans un cri involontaire de
soulagement.

D'un oeil tonn, Silvine regarda autour d'elle, inquite de se
sentir, elle aussi, dlasse et heureuse. Pourquoi donc le bonheur
si paisible de ce coin perdu, lorsque,  l'entour, il n'y avait
que deuil et souffrance? Elle eut un geste dsespr de hte.

-- Vite, vite, allons!... O est-ce? O tes-vous certain d'avoir
vu Honor?

Et,  cinquante pas de l, comme ils dbouchaient enfin sur le
plateau d'Illy, la plaine rase se droula brusquement devant eux.
Cette fois, c'tait le vrai champ de bataille, les terrains nus
s'talant jusqu' l'horizon, sous le grand ciel blafard, d'o
ruisselaient de continuelles averses. Les morts n'y taient pas
entasss, tous les Prussiens dj avaient d tre ensevelis, car
il n'en restait pas un, parmi les cadavres pars des Franais,
sems le long des routes, dans les chaumes, au fond des creux,
selon les hasards de la lutte. Contre une haie, le premier qu'ils
rencontrrent tait un sergent, un homme superbe, jeune et fort,
qui semblait sourire de ses lvres entr'ouvertes, le visage calme.
Mais, cent pas plus loin, en travers de la route, ils en virent un
autre, mutil affreusement, la tte  demi emporte, les paules
couvertes des claboussures de la cervelle. Puis, aprs les corps
isols,  et l, il y avait de petits groupes, ils en aperurent
sept  la file, le genou en terre, l'arme  l'paule, frapps
comme ils tiraient; tandis que, prs d'eux, un sous-Officier tait
tomb aussi, dans l'attitude du commandement. La route ensuite
filait le long d'un troit ravin, et ce fut l que l'horreur les
reprit, en face de cette sorte de foss o toute une compagnie
semblait avoir culbut, sous la mitraille: des cadavres
l'emplissaient, un croulement, une dgringolade d'hommes,
enchevtrs, casss, dont les mains tordues avaient corch la
terre jaune, sans pouvoir se retenir. Et un vol noir de corbeaux
s'envola avec des croassements; et, dj, des essaims de mouches
bourdonnaient au-dessus des corps, revenaient obstinment, par
milliers, boire le sang frais des blessures.

-- O est-ce donc? rpta Silvine.

Ils longeaient alors une terre laboure entirement couverte de
sacs. Quelque rgiment avait d se dbarrasser l, serr de trop
prs, dans un coup de panique. Les dbris dont le sol tait sem
disaient les pisodes de la lutte. Dans un champ de betteraves,
des kpis pars, semblables  de larges coquelicots, des lambeaux
d'uniformes, des paulettes, des ceinturons, racontaient un
contact farouche, un des rares corps  corps du formidable duel
d'artillerie qui avait dur douze heures. Mais, surtout, ce qu'on
heurtait  chaque pas, c'taient des dbris d'armes, des sabres,
des baonnettes, des chassepots, en si grand nombre, qu'ils
semblaient tre une vgtation de la terre, une moisson qui aurait
pouss, en un jour abominable. Des gamelles, des bidons galement
jonchaient les chemins, tout ce qui s'tait chapp des sacs
ventrs, du riz, des brosses, des cartouches. Et les terres se
succdaient au travers d'une dvastation immense, les cltures
arraches, les arbres comme brls dans un incendie, le sol lui-
mme creus par les obus, pitin, durci sous le galop des foules,
si ravag, qu'il paraissait devoir rester  jamais strile. La
pluie noyait tout de son humidit blafarde, une odeur se
dgageait, persistante, cette odeur des champs de bataille qui
sentent la paille fermente, le drap brl, un mlange de
pourriture et de poudre.

Silvine, lasse de ces champs de mort, o elle croyait marcher
depuis des lieues, regardait autour d'elle, avec une angoisse
croissante.

-- O est-ce? O est-ce donc?

Mais Prosper ne rpondait pas, devenait inquiet. Lui, ce qui le
bouleversait, plus encore que les cadavres des camarades,
c'taient les corps des chevaux, les pauvres chevaux sur le flanc,
qu'on rencontrait en grand nombre. Il y en avait vraiment de
lamentables, dans des attitudes affreuses, la tte arrache, les
flancs crevs, laissant couler les entrailles. Beaucoup, sur le
dos, le ventre norme, dressaient en l'air leurs quatre jambes
raidies, pareilles  des pieux de dtresse. La plaine sans bornes
en tait bossue. Quelques-uns n'taient pas morts, aprs une
agonie de deux jours; et ils levaient au moindre bruit leur tte
souffrante, la balanaient  droite,  gauche, la laissaient
retomber; tandis que d'autres, immobiles, jetaient par instants un
grand cri, cette plainte du cheval mourant, si particulire, si
effroyablement douloureuse, que l'air en tremblait. Et Prosper, le
coeur meurtri, songeait  Zphir, avec l'ide qu'il allait peut-
tre le revoir.

Brusquement, il sentit le sol frmir sous le galop d'une charge
enrage. Il se retourna, il n'eut que le temps de crier  sa
compagne:

-- Les chevaux, les chevaux!... Jetez-vous derrire ce mur!

Du haut d'une pente voisine, une centaine de chevaux, libres, sans
cavaliers, quelques-uns encore portant tout un paquetage,
dvalaient, roulaient vers eux, d'un train d'enfer. C'taient les
btes perdues, restes sur le champ de bataille, qui se
runissaient ainsi en troupe, par un instinct. Sans foin ni
avoine, depuis l'avant-veille, elles avaient tondu l'herbe rare,
entam les haies, rong l'corce des arbres. Et, quand la faim les
cinglait au ventre comme  coups d'peron, elles partaient toutes
ensemble d'un galop fou, elles chargeaient au travers de la
campagne vide et muette, crasant les morts, achevant les blesss.

La trombe approchait, Silvine n'eut que le temps de tirer l'ne et
la charrette  l'abri du petit mur.

-- Mon Dieu! Ils vont tout briser!

Mais les chevaux avaient saut l'obstacle, il n'y eut qu'un
roulement de foudre, et dj ils galopaient de l'autre ct,
s'engouffrant dans un chemin creux, jusqu' la corne d'un bois,
derrire lequel ils disparurent.

Lorsque Silvine eut ramen l'ne dans le chemin, elle exigea que
Prosper lui rpondt.

-- Voyons, o est-ce?

Lui, debout, jetait des regards aux quatre points de l'horizon.

-- Il y avait trois arbres, il faut que je retrouve les trois
arbres... Ah! dame! on ne voit pas trs clair, quand on se bat, et
ce n'est gure commode de savoir ensuite les chemins qu'on a pris!

Puis, apercevant du monde  sa gauche, deux hommes et une femme,
il eut l'ide de les questionner. Mais,  son approche, la femme
s'enfuit, les hommes l'cartrent du geste, menaants; et il en
vit d'autres, et tous l'vitaient, filaient entre les
broussailles, comme des btes rampantes et sournoises, vtus
sordidement, d'une salet sans nom, avec des faces louches de
bandits. Alors, en remarquant que les morts, derrire ce vilain
monde, n'avaient plus de souliers, les pieds nus et blmes, il
finit par comprendre que c'taient l de ces rdeurs qui suivaient
les armes allemandes, des dtrousseurs de cadavres, toute une
basse juiverie de proie, venue  la suite de l'invasion. Un grand
maigre fila devant lui en galopant, les paules charges d'un sac,
les poches sonnantes des montres et des pices blanches voles
dans les goussets.

Pourtant, un garon de treize  quatorze ans laissa Prosper
l'approcher, et comme celui-ci, en reconnaissant un Franais, le
couvrait d'injures, ce garon protesta. Quoi donc! est-ce qu'on ne
pouvait plus gagner sa vie? Il ramassait les chassepots, on lui
donnait cinq sous par chassepot qu'il retrouvait. Le matin, ayant
fui de son village, le ventre vide depuis la veille, il s'tait
laiss embaucher par un entrepreneur luxembourgeois, qui avait
trait avec les Prussiens, pour cette rcolte des fusils sur le
champ de bataille. Ceux-ci, en effet, craignaient que les armes,
si elles taient recueillies par les paysans de la frontire, ne
fussent portes en Belgique, pour rentrer de l en France. Et
toute une nue de pauvres diables taient  la chasse des fusils,
cherchant des cinq sous, fouillant les herbes, pareils  ces
femmes qui, la taille ploye, vont cueillir des pissenlits dans
les prs.

-- Fichue besogne! grogna Prosper.

-- Dame! Faut bien manger, rpondit le garon. Je ne vole
personne.

Puis, comme il n'tait pas du pays et qu'il ne pouvait donner
aucun renseignement, il se contenta de montrer de la main une
petite ferme voisine, o il avait vu du monde.

Prosper le remerciait et s'loignait pour rejoindre Silvine,
lorsqu'il aperut un chassepot  moiti enterr dans un sillon.
D'abord, il se garda bien de l'indiquer. Et, brusquement, il
revint, il cria comme malgr lui:

-- Tiens! Il y en a un l, a te fera cinq sous de plus!

Silvine, en approchant de la ferme, remarqua d'autres paysans, en
train de creuser  la pioche de longues tranches. Mais ceux-l
taient sous les ordres directs d'officiers Prussiens, qui, une
simple badine aux doigts, raides et muets, surveillaient
l'ouvrage. On avait ainsi rquisitionn les habitants des villages
pour enterrer les morts, dans la crainte que le temps pluvieux ne
htt la dcomposition. Deux chariots de cadavres taient l, une
quipe les dchargeait, les couchait rapidement cte  cte, en un
rang press, sans les fouiller ni mme les regarder au visage;
tandis que trois hommes, arms de grandes pelles, suivaient,
recouvraient le rang d'une couche de terre si mince, que dj,
sous les averses, des gerures fendillaient le sol. Avant quinze
jours, tant ce travail tait htif, la peste soufflerait par
toutes ces fentes. Et Silvine ne put s'empcher de s'arrter au
bord de la fosse, de les dvisager,  mesure qu'on les apportait,
ces misrables morts. Elle frmissait d'une horrible crainte, avec
l'ide,  chaque visage sanglant, qu'elle reconnaissait Honor.
N'tait-ce pas ce malheureux dont l'oeil gauche manquait? Ou
celui-ci peut-tre qui avait les mchoires fendues? Si elle ne se
htait pas de le dcouvrir, sur ce plateau vague et sans fin,
certainement qu'on allait le lui prendre et l'enfouir dans le tas,
parmi les autres.

Aussi courut-elle pour rejoindre Prosper, qui avait march jusqu'
la porte de la ferme, avec l'ne.

-- Mon Dieu! O est-ce donc? ... Demandez, interrogez!

Dans la ferme, il n'y avait que des Prussiens, en compagnie d'une
servante et de son enfant, revenus des bois, o ils avaient failli
mourir de faim et de soif. C'tait un coin de patriarcale
bonhomie, d'honnte repos, aprs les fatigues des jours
prcdents. Des soldats brossaient soigneusement leurs uniformes,
tendus sur les cordes  scher le linge. Un autre achevait une
habile reprise  son pantalon, tandis que le cuisinier du poste,
au milieu de la cour, avait allum un grand feu, sur lequel
bouillait la soupe, une grosse marmite qui exhalait une bonne
odeur de choux et de lard. Dj, la conqute s'organisait avec une
tranquillit, une discipline parfaites. On aurait dit des
bourgeois rentrs chez eux, fumant leurs longues pipes. Sur un
banc,  la porte, un gros homme roux avait pris dans ses bras
l'enfant de la servante, un bambin de cinq  six ans; et il le
faisait sauter, il lui disait en allemand des mots de caresse,
trs amus de voir l'enfant rire de cette langue trangre, aux
rudes syllabes, qu'il ne comprenait pas.

Tout de suite, Prosper tourna le dos, dans la crainte de quelque
nouvelle msaventure. Mais ces Prussiens-l taient dcidment du
brave monde. Ils souriaient au petit ne, ils ne se drangrent
mme pas pour demander  voir le laissez-Passer.

Alors, ce fut une marche folle. Entre deux nuages, le soleil
apparut un instant, dj bas sur l'horizon. Est-ce que la nuit
allait tomber et les surprendre, dans ce charnier sans fin? Une
nouvelle averse noya le soleil, il ne resta autour d'eux que
l'infini blafard de la pluie, une poussire d'eau qui effaait
tout, les routes, les champs, les arbres. Lui, ne savait plus,
tait perdu, et il l'avoua.  leur suite, l'ne trottait du mme
train, la tte basse, tranant la petite charrette de son pas
rsign de bte docile. Ils montrent au nord, ils revinrent vers
Sedan. Toute direction leur chappait, ils rebroussrent chemin 
deux reprises, en s'apercevant qu'ils passaient par les mmes
endroits. Sans doute ils tournaient en cercle, et ils finirent,
dsesprs, puiss, par s'arrter  l'angle de trois routes,
flagells de pluie, sans force pour chercher davantage.

Mais des plaintes les surprirent, ils poussrent jusqu' une
petite maison isole, sur leur gauche, o ils trouvrent deux
blesss, au fond d'une chambre. Les portes taient grandes
ouvertes; et, depuis deux jours qu'ils grelottaient la fivre,
sans tre panss seulement, ceux-ci n'avaient vu personne, pas une
me. La soif surtout les dvorait, au milieu du ruissellement des
averses qui battaient les vitres. Ils ne pouvaient bouger, ils
jetrent tout de suite le cri:  boire,  boire! ce cri
d'avidit douloureuse, dont les blesss poursuivent les passants,
au moindre bruit de pas qui les tire de leur somnolence.

Lorsque Silvine leur eut apport de l'eau, Prosper qui, dans le
plus maltrait, avait reconnu un camarade, un chasseur d'Afrique
de son rgiment, comprit qu'on ne devait pourtant pas tre loin
des terrains o la division Margueritte avait charg. Le bless
finit par avoir un geste vague: oui, c'tait par l, en tournant 
gauche, aprs avoir pass un grand champ de luzerne. Et, sans
attendre, Silvine voulut repartir, avec ce renseignement. Elle
venait d'appeler, au secours des deux blesss, une quipe qui
passait, ramassant les morts. Elle avait dj repris la bride de
l'ne, elle le tranait par les terres glissantes, avec la hte
d'tre l-bas, au del des luzernes.

Prosper, brusquement, s'arrta.

-- Ca doit tre par ici. Tenez!  droite, voil les trois
arbres... Voyez-vous la trace des roues?

L-bas, il y a un caisson bris... Enfin, nous y sommes!

Frmissante, Silvine s'tait prcipite, et elle regardait au
visage deux morts, deux artilleurs tombs sur le bord du chemin.

-- Mais il n'y est pas, il n'y est pas!... Vous aurez mal vu...
Oui! Une ide comme a, une ide fausse qui vous aura pass par
les yeux!

Peu  peu, un espoir fou, une joie dlirante l'envahissait.

-- Si vous vous tiez tromp, s'il vivait! Et bien sr qu'il vit,
puisqu'il n'est pas l!

Tout  coup, elle jeta un cri sourd. Elle venait de se retourner,
elle se trouvait sur l'emplacement mme de la batterie. C'tait
effroyable, le sol boulevers comme par un tremblement de terre,
des dbris tranant partout, des morts renverss en tous sens,
dans d'atroces postures, les bras tordus, les jambes replies, la
tte djete, hurlant de leur bouche aux dents blanches, grande
ouverte. Un brigadier tait mort, les deux mains sur les
paupires, en une crispation pouvante, comme pour ne pas voir.
Des pices d'or, qu'un lieutenant portait dans une ceinture,
avaient coul avec son sang, parses parmi ses entrailles. L'un
sur l'autre, le mnage, Adolphe le conducteur et le pointeur
Louis, avec leurs yeux sortis des orbites, restaient farouchement
embrasss, maris jusque dans la mort. Et c'tait enfin Honor,
couch sur sa pice bancale, ainsi que sur un lit d'honneur,
foudroy au flanc et  l'paule, la face intacte et belle de
colre, regardant toujours, l-bas, vers les batteries
Prussiennes.

-- Oh! Mon ami, sanglota Silvine, mon ami...

Elle tait tombe  genoux, sur la terre dtrempe, les mains
jointes, dans un lan de folle douleur. Ce mot d'ami, qu'elle
trouvait seul, disait la tendresse qu'elle venait de perdre, cet
homme si bon qui lui avait pardonn, qui consentait  faire d'elle
sa femme, malgr tout. Maintenant, c'tait la fin de son espoir,
elle ne vivrait plus. Jamais elle n'en avait aim un autre, et
elle l'aimerait toujours. La pluie cessait, un vol de corbeaux qui
tournoyait en croassant au-dessus des trois arbres, l'inquitait
comme une menace. Est-ce qu'on voulait le lui reprendre, ce cher
mort si pniblement retrouv? Elle s'tait trane sur les genoux,
elle chassait, d'une main tremblante, les mouches voraces
bourdonnant au-dessus des deux yeux grands ouverts, dont elle
cherchait encore le regard.

Mais, entre les doigts crisps d'Honor, elle aperut un papier,
tach de sang. Alors, elle s'inquita, tcha d'avoir ce papier, 
petites secousses. Le mort ne voulait pas le rendre, le retenait,
si troitement, qu'on ne l'aurait arrach qu'en morceaux. C'tait
la lettre qu'elle lui avait crite, la lettre garde par lui entre
sa peau et sa chemise, serre ainsi comme pour un adieu, dans la
convulsion dernire de l'agonie. Et, lorsqu'elle l'eut reconnue,
elle fut pntre d'une joie profonde, au milieu de sa douleur,
toute bouleverse de voir qu'il tait mort en pensant  elle. Ah!
certes, oui! elle la lui laisserait, la chre lettre! Elle ne la
reprendrait pas, puisqu'il tenait si obstinment  l'emporter dans
la terre. Une nouvelle crise de larmes la soulagea, des larmes
tides et douces maintenant. Elle s'tait releve, elle lui
baisait les mains, elle lui baisa le front, en ne rptant
toujours que ce mot d'infinie caresse:

-- Mon ami..., mon ami...

Cependant, le soleil baissait, Prosper tait all chercher la
couverture. Et tous deux, avec une pieuse lenteur, soulevrent le
corps d'Honor, le couchrent sur cette couverture, tale par
terre; puis, aprs l'avoir envelopp, ils le portrent dans la
charrette. La pluie menaait de reprendre, ils se remettaient en
marche, avec l'ne, petit cortge morne, au travers de la plaine
sclrate, lorsqu'un lointain roulement de foudre se fit entendre.

Prosper, de nouveau, cria:

-- Les chevaux! Les chevaux!

C'tait encore une charge des chevaux errants, libres et affams.
Ils arrivaient cette fois par un vaste chaume plat, en une masse
profonde, les crinires au vent, les naseaux couverts d'cume; et
un rayon oblique du rouge soleil projetait  l'autre bout du
plateau le vol frntique de leur course. Tout de suite, Silvine
s'tait jete devant la charrette, les deux bras en l'air, comme
pour les arrter, d'un geste de furieuse pouvante. Heureusement,
ils dvirent  gauche, dtourns par une pente du terrain. Ils
auraient tout broy. La terre tremblait, leurs sabots lancrent
une pluie de cailloux, une grle de mitraille qui blessa l'ne 
la tte. Et ils disparurent, au fond d'un ravin.

-- C'est la faim qui les galope, dit Prosper. Pauvres btes!

Silvine, aprs avoir band l'oreille de l'ne avec son mouchoir,
venait de reprendre la bride. Et le petit cortge lugubre
retraversa le plateau, en sens contraire, pour refaire les deux
lieues qui le sparaient de Remilly.  chaque pas, Prosper
s'arrtait, regardait les chevaux morts, le coeur gros de
s'loigner ainsi, sans avoir revu Zphir.

Un peu au-dessous du bois de la Garenne, comme ils tournaient 
gauche, pour reprendre la route du matin, un poste allemand exigea
leur laissez-Passer. Et, au lieu de les carter de Sedan, ce
poste-ci leur ordonna de passer par la ville, sous peine d'tre
arrts. Il n'y avait pas  rpondre, c'taient les ordres
nouveaux. D'ailleurs, leur retour allait en tre raccourci de deux
kilomtres, et ils en taient heureux, briss de fatigue.

Mais, dans Sedan, leur marche fut singulirement entrave. Ds
qu'ils eurent franchi les fortifications, une puanteur les
enveloppa, un lit de fumier leur monta aux genoux. C'tait la
ville immonde, un cloaque o, depuis trois jours, s'entassaient
les djections et les excrments de cent mille hommes. Toutes
sortes de dtritus avaient paissi cette litire humaine, de la
paille, du foin, que faisait fermenter le crottin des btes. Et,
surtout, les carcasses des chevaux, abattus et dpecs en pleins
carrefours, empoisonnaient l'air. Les entrailles se pourrissaient
au soleil, les ttes, les os tranaient sur le pav, grouillants
de mouches. Certainement, la peste allait souffler, si l'on ne se
htait pas de balayer  l'gout cette couche d'effroyable ordure,
qui, rue du Mnil, rue Maqua, mme sur la place Turenne,
atteignait jusqu' vingt centimtres. Des affiches blanches, du
reste, poses par les autorits Prussiennes, rquisitionnaient les
habitants pour le lendemain, ordonnant  tous, quels qu'ils
fussent, ouvriers, marchands, bourgeois, magistrats, de se mettre
 la besogne, arms de balais et de pelles, sous la menace des
peines les plus svres, si la ville n'tait pas propre le soir;
et, dj, l'on pouvait voir, devant sa porte, le prsident du
tribunal qui raclait le pav, jetant les immondices dans une
brouette, avec une pelle  feu.

Silvine et Prosper, qui avaient pris par la Grande-Rue, ne purent
avancer qu' petits pas, au milieu de cette boue ftide. Puis,
toute une agitation emplissait la ville, leur barrait le chemin 
chaque minute. C'tait le moment o les Prussiens fouillaient les
maisons, pour en faire sortir les soldats cachs, qui
s'obstinaient  ne pas se rendre. La veille, lorsque, vers deux
heures, le gnral de Wimpffen tait revenu du chteau de
Bellevue, aprs y avoir sign la capitulation, le bruit avait
circul tout de suite que l'arme prisonnire allait tre enferme
dans la presqu'le d'Iges, en attendant qu'on organist des
convois pour la conduire en Allemagne. Quelques rares officiers
comptaient profiter de la clause qui les faisait libres,  la
condition de s'engager par crit  ne plus servir. Seul, un
gnral, disait-on, le gnral Bourgain-Desfeuilles, prtextant
ses rhumatismes, venait de prendre cet engagement; et, le matin
mme, des hues avaient salu son dpart, quand il tait mont en
voiture, devant l'htel de la croix d'or. Depuis le petit jour, le
dsarmement s'oprait, les soldats devaient dfiler sur la place
Turenne, pour jeter chacun ses armes, les fusils, les baonnettes,
au tas qui grandissait, pareil  un croulement de ferraille, dans
un angle de la place. Il y avait l un dtachement Prussien,
command par un jeune officier, un grand garon ple, en tunique
bleu-Ciel, coiff d'une toque  plume de coq, qui surveillait ce
dsarmement, d'un air de correction hautaine, les mains gantes de
blanc. Un zouave ayant, d'un mouvement de rvolte, refus son
chassepot, l'officier l'avait fait emmener, en disant, sans le
moindre accent: qu'on me fusille cet homme-l! les autres,
mornes, continuaient  dfiler, jetaient leurs fusils d'un geste
mcanique, dans leur hte d'en finir. Mais combien, dj, taient
dsarms, ceux dont les chassepots tranaient l-bas, par la
campagne! Et combien, depuis la veille, se cachaient, faisaient le
rve de disparatre, au milieu de l'inexprimable confusion! Les
maisons, envahies, en restaient pleines, de ces entts qui ne
rpondaient pas, qui se terraient dans les coins. Les patrouilles
allemandes, fouillant la ville, en trouvaient de blottis jusque
sous des meubles. Et, comme beaucoup, mme dcouverts,
s'obstinaient  ne pas sortir des caves, elles s'taient dcides
 tirer des coups de feu par les soupiraux. C'tait une chasse 
l'homme, toute une battue abominable.

Au pont de Meuse, l'ne fut arrt par un encombrement de foule.
Le chef du poste qui gardait le pont, mfiant, croyant  quelque
commerce de pain ou de viande, voulut s'assurer du contenu de la
charrette; et, lorsqu'il eut cart la couverture, il regarda un
instant le cadavre, d'un air saisi; puis, d'un geste, il livra le
passage. Mais on ne pouvait toujours pas avancer, l'encombrement
augmentait, c'tait un des premiers convois de prisonniers, qu'un
dtachement Prussien conduisait  la presqu'le d'Iges. Le
troupeau ne cessait pas, des hommes se bousculaient, se marchaient
sur les talons, dans leurs uniformes en lambeaux, la tte basse,
les regards obliques, avec le dos rond et les bras ballants des
vaincus qui n'ont mme plus de couteau pour s'ouvrir la gorge. La
voix rude de leur gardien les poussait comme  coups de fouet, au
travers de la dbandade silencieuse, o l'on n'entendait que le
clapotement des gros souliers dans la boue paisse. Une onde
venait de tomber encore, et rien n'tait plus lamentable, sous la
pluie, que ce troupeau de soldats dchus, pareils aux vagabonds et
aux mendiants des grandes routes.

Brusquement, Prosper, dont le coeur de vieux chasseur d'Afrique
battait  se rompre, de rage touffe, poussa du coude Silvine, en
lui montrant deux soldats qui passaient. Il avait reconnu Maurice
et Jean, emmens avec les camarades, marchant fraternellement cte
 cte; et, la petite charrette, enfin, ayant repris sa marche
derrire le convoi, il put les suivre du regard jusqu'au faubourg
De Torcy, sur cette route plate qui conduit  Iges, au milieu des
jardins et des cultures marachres.

-- Ah! murmura Silvine, les yeux vers le corps d'Honor,
bouleverse de ce qu'elle voyait, les morts peut-tre sont plus
heureux!

La nuit, qui les surprit  Wadelincourt, tait noire depuis
longtemps, lorsqu'ils rentrrent  Remilly. Devant le cadavre de
son fils, le pre Fouchard resta stupfait, car il tait convaincu
qu'on ne le retrouverait pas. Lui, venait d'occuper sa journe 
conclure une bonne affaire. Les chevaux des officiers, vols sur
le champ de bataille, se vendaient couramment vingt francs pice;
et il en avait achet trois pour quarante-cinq francs.




II


Au moment o la colonne de prisonniers sortait de Torcy, il y eut
une telle bousculade, que Maurice fut spar de Jean. Il eut beau
courir ensuite, il s'gara davantage. Et, lorsqu'il arriva enfin
au pont, jet sur le canal qui coupe la presqu'le d'Iges  sa
base, il se trouva ml  des chasseurs d'Afrique, il ne put
rejoindre son rgiment.

Deux canons, tourns vers l'intrieur de la presqu'le,
dfendaient le passage du pont. Tout de suite aprs le canal, dans
une maison bourgeoise, l'tat-major Prussien avait install un
poste, sous les ordres d'un commandant, charg de la rception et
de la garde des prisonniers. Du reste, les formalits taient
brves, on comptait simplement comme des moutons les hommes qui
entraient, au petit bonheur de la cohue, sans trop s'inquiter des
uniformes ni des numros; et les troupeaux s'engouffraient,
allaient camper o les poussait le hasard des routes.

Maurice crut pouvoir s'adresser  un officier Bavarois, qui
fumait, tranquillement assis  califourchon sur une chaise.

-- Le 106e de ligne, monsieur, par o faut-il passer?

L'officier, par exception, ne comprenait-il pas le Franais?
S'amusa-t-il  garer un pauvre diable de soldat? Il eut un
sourire, il leva la main, fit le signe d'aller tout droit.

Bien que Maurice ft du pays, il n'tait jamais venu dans la
presqu'le, il marcha ds lors  la dcouverte, comme jet par un
coup de vent au fond d'une le lointaine. D'abord,  gauche, il
longea la tour  Glaire, une belle proprit, dont le petit parc
avait un charme infini, ainsi plant sur le bord de la Meuse. La
route suivait ensuite la rivire, qui coulait  droite, au bas de
hautes berges escarpes. Peu  peu, elle montait avec de lents
circuits, pour contourner le monticule qui occupait le milieu de
la presqu'le; et il y avait l d'anciennes carrires, des
excavations, o se perdaient d'troits sentiers. Plus loin, au fil
de l'eau, se trouvait un moulin. Puis, la route obliquait,
redescendait jusqu'au village d'Iges, bti sur la pente, et qu'un
bac reliait  l'autre rive, devant la filature de Saint-Albert.
Enfin, des terres laboures, des prairies s'largissaient, toute
une tendue de vastes terrains plats et sans arbres, qu'enfermait
la boucle arrondie de la rivire. Vainement, Maurice avait fouill
des yeux le versant accident du coteau: il ne voyait l que de la
cavalerie et de l'artillerie, en train de s'installer. Il
questionna de nouveau, s'adressa  un brigadier de chasseurs
d'Afrique, qui ne savait rien. La nuit commenait  se faire, il
s'assit un instant sur une borne de la route, les jambes lasses.

Alors, dans le brusque dsespoir qui le saisissait, il aperut, en
face, de l'autre ct de la Meuse, les champs maudits o il
s'tait battu l'avant-veille. C'tait, sous le jour finissant de
cette journe de pluie, une vocation livide, le morne droulement
d'un horizon noy de boue. Le dfil de Saint-Albert, l'troit
chemin par lequel les Prussiens taient venus, filait le long de
la boucle, jusqu' un boulis blanchtre de carrires. Au del de
la monte du Seugnon, moutonnaient les cimes du bois de la
Falizette. Mais, droit devant lui, un peu sur la gauche, c'tait
surtout Saint-Menges, dont le chemin descendant aboutissait au
bac; c'tait le mamelon du Hattoy au milieu, Illy trs loin, au
fond, Fleigneux enfonc derrire un pli de terrain, Floing plus
rapproch,  droite. Il reconnaissait le champ dans lequel il
avait attendu des heures, couch parmi les choux, le plateau que
l'artillerie de rserve avait essay de dfendre, la crte o il
avait vu Honor mourir sur sa pice fracasse. Et l'abomination du
dsastre renaissait, l'abreuvait de souffrance et de dgot,
jusqu'au vomissement.

Cependant, la crainte d'tre surpris par la nuit noire, lui fit
reprendre ses recherches. Peut-tre le 106e campait-il dans les
parties basses, au del du village. Il n'y dcouvrit que des
rdeurs, il se dcida  faire le tour de la presqu'le, en suivant
la boucle. Comme il traversait un champ de pommes de terre, il eut
la prcaution d'en dterrer quelques pieds et de s'emplir les
poches: elles n'taient pas mres encore, mais il n'avait rien
autre chose, Jean ayant voulu, pour comble de malchance, se
charger des deux pains que Delaherche leur avait remis, au dpart.
Ce qui le frappait maintenant, c'tait la quantit considrable de
chevaux qu'il rencontrait, parmi les terres nues dont la pente
douce descendait du monticule central  la Meuse, vers Donchery.
Pourquoi avoir amen toutes ces btes? Comment allait-on les
nourrir? Et la nuit noire s'tait faite, lorsqu'il atteignit un
petit bois, au bord de l'eau, dans lequel il fut surpris de
trouver les cent-gardes de l'escorte de l'empereur, installs
dj, se schant devant de grands feux. Ces messieurs, ainsi
camps  l'cart, avaient de bonnes tentes, des marmites qui
bouillaient, une vache attache  un arbre. Tout de suite, il
sentit qu'on le regardait de travers, dans son lamentable abandon
de fantassin en lambeaux, couvert de boue. Pourtant, on lui permit
de faire cuire ses pommes de terre sous la cendre, et il se retira
au pied d'un arbre,  une centaine de mtres, pour les manger. Il
ne pleuvait plus, le ciel s'tait dcouvert, des toiles luisaient
trs vives, au fond des tnbres bleues. Alors, il comprit qu'il
passerait la nuit l, quitte  continuer ses recherches, le
lendemain matin. Il tait bris de fatigue, l'arbre le protgerait
toujours un peu, si la pluie recommenait.

Mais il ne put s'endormir, hant par la pense de cette prison
vaste, ouverte au plein air de la nuit, dans laquelle il se
sentait enferm. Les Prussiens avaient eu une ide d'une
intelligence vraiment singulire, en poussant l les quatre-vingt
mille hommes qui restaient de l'arme de Chlons. La presqu'le
pouvait mesurer une lieue de long sur un kilomtre et demi de
large, de quoi parquer  l'aise l'immense troupeau dband des
vaincus. Et il se rendait parfaitement compte de l'eau
ininterrompue qui les entourait, la boucle de la Meuse sur trois
cts, puis le canal de drivation  la base, unissant les deux
lits rapprochs de la rivire. L seulement, se trouvait une
porte, le pont, que les deux canons dfendaient. Aussi rien
n'allait-il tre plus facile que de garder ce camp, malgr son
tendue. Dj, il avait remarqu,  l'autre bord, le cordon des
sentinelles allemandes, un soldat tous les cinquante pas, plant
prs de l'eau, avec l'ordre de tirer sur tout homme qui tenterait
de s'chapper  la nage. Des uhlans galopaient derrire, reliaient
les diffrents postes; tandis que, plus loin, parses dans la
vaste campagne, on aurait pu compter les lignes noires des
rgiments Prussiens, une triple enceinte vivante et mouvante qui
murait l'arme prisonnire.

Maintenant, d'ailleurs, les yeux grands ouverts par l'insomnie,
Maurice ne voyait plus que les tnbres, o s'allumaient les feux
des bivouacs. Pourtant, au del du ruban ple de la Meuse, il
distinguait encore les silhouettes immobiles des sentinelles. Sous
la clart des toiles, elles restaient droites et noires; et, 
des intervalles rguliers, leur cri guttural lui arrivait, un cri
de veille menaante qui se perdait au loin dans le gros
bouillonnement de la rivire. Tout le cauchemar de l'avant-veille
renaissait en lui,  ces dures syllabes trangres traversant une
belle nuit toile de France, tout ce qu'il avait revu une heure
plus tt, le plateau d'Illy encore encombr de morts, cette
banlieue sclrate de Sedan o venait de crouler un monde. La tte
appuye contre une racine, dans l'humidit de cette lisire de
bois, il retomba au dsespoir qui l'avait saisi la veille, sur le
canap de Delaherche; et ce qui, aggravant les souffrances de son
orgueil, le torturait maintenant, c'tait la question du
lendemain, le besoin de mesurer la chute, de savoir au milieu de
quelles ruines ce monde d'hier avait croul. Puisque l'empereur
avait rendu son pe au roi Guillaume, cette abominable guerre
n'tait-elle pas finie? Mais il se rappelait ce que lui avaient
rpondu deux soldats Bavarois, qui conduisaient les prisonniers 
Iges: nous tous en France, nous tous  Paris! dans son demi-
sommeil, il eut la vision brusque de ce qui se passait, l'empire
balay, emport, sous le coup de l'excration universelle, la
rpublique proclame au milieu d'une explosion de fivre
patriotique, tandis que la lgende de 92 faisait dfiler des
ombres, les soldats de la leve en masse, les armes de
volontaires purgeant de l'tranger le sol de la patrie. Et tout se
confondait dans sa pauvre tte malade, les exigences des
vainqueurs, l'pret de la conqute, l'obstination des vaincus 
donner jusqu' leur dernire goutte de sang, la captivit pour les
quatre-vingt mille hommes qui taient l, cette presqu'le
d'abord, les forteresses de l'Allemagne ensuite, pendant des
semaines, des mois, des annes peut-tre. Tout craquait,
s'effondrait,  jamais, au fond d'un malheur sans bornes.

Le cri des sentinelles, grandi peu  peu, clata devant lui, alla
se perdre au loin. Il s'tait rveill, il se retournait sur la
terre dure, lorsqu'un coup de feu dchira le grand silence. Un
rle de mort, tout de suite, avait travers la nuit noire; et il y
eut un claboussement d'eau, la courte lutte d'un corps qui coule
 pic. Sans doute quelque malheureux qui venait de recevoir une
balle en pleine poitrine, comme il tentait de se sauver, en
passant la Meuse  la nage.

Le lendemain, ds le lever du soleil, Maurice fut debout. Le ciel
restait clair, il avait une hte de rejoindre Jean et les
camarades de la compagnie. Un instant, il eut l'ide de fouiller
de nouveau l'intrieur de la presqu'le; puis, il rsolut d'en
achever le tour. Et, comme il se retrouvait au bord du canal, il
aperut les dbris du 106e, un millier d'hommes camps sur la
berge, que protgeait seule une file maigre de peupliers. La
veille, s'il avait tourn  gauche, au lieu de marcher droit
devant lui, il aurait rattrap tout de suite son rgiment. Presque
tous les rgiments de ligne s'taient entasss l, le long de
cette berge qui va de la tour  Glaire au chteau de Villette, une
autre proprit bourgeoise, entoure de quelques masures, du ct
de Donchery; tous bivouaquaient prs du pont, prs de l'issue
unique, dans cet instinct de la libert qui fait s'craser les
grands troupeaux, au seuil des bergeries, contre la porte.

Jean eut un cri de joie.

-- Ah! c'est toi enfin! Je t'ai cru dans la rivire!

Il tait l, avec ce qui restait de l'escouade, Pache et Lapoulle,
Loubet et Chouteau. Ceux-ci, aprs avoir dormi sous une porte de
Sedan, s'taient trouvs runis de nouveau par le grand coup de
balai. Dans la compagnie, d'ailleurs, ils n'avaient plus d'autre
chef que le caporal, la mort ayant fauch le sergent Sapin, le
lieutenant Rochas et le capitaine Beaudoin. Et, bien que les
vainqueurs eussent aboli les grades, en dcidant que les
prisonniers ne devaient obissance qu'aux officiers allemands,
tous les quatre ne s'en taient pas moins serrs autour de lui, le
sachant prudent et expriment, bon  suivre dans les
circonstances difficiles. Aussi, ce matin-l, la concorde et la
belle humeur rgnaient-elles, malgr la btise des uns et la
mauvaise tte des autres. Pour la nuit, d'abord, il leur avait
trouv un endroit  peu prs sec, entre deux rigoles, o ils
s'taient allongs, n'ayant plus,  eux tous, qu'une toile.
Ensuite, il venait de se procurer du bois et une marmite, dans
laquelle Loubet leur avait fait du caf, dont la bonne chaleur les
ragaillardissait. La pluie ne tombait plus, la journe s'annonait
superbe, on avait encore un peu de biscuit et de lard; et puis,
comme disait Chouteau, a faisait plaisir, de ne plus obir 
personne, de flner  sa fantaisie. On avait beau tre enferm, il
y avait de la place. Du reste, dans deux ou trois jours, on serait
parti. Si bien que cette premire journe, la journe du 4, qui
tait un dimanche, se passa gaiement.

Maurice lui-mme, raffermi depuis qu'il avait rejoint les
camarades, ne souffrit gure que des musiques Prussiennes, qui
jourent toute l'aprs-midi, de l'autre ct du canal. Vers le
soir, il y eut des choeurs. On voyait, au del du cordon des
sentinelles, les soldats se promenant par petits groupes, chantant
d'une voix lente et haute, pour clbrer le dimanche.

-- Ah! ces musiques! Finit par crier Maurice exaspr. Elles
m'entrent dans la peau!

Moins nerveux, Jean haussa les paules.

-- Dame! Ils ont des raisons pour tre contents. Et puis, peut-
tre qu'ils croient nous distraire... La journe n'a pas t
mauvaise, ne nous plaignons pas.

Mais,  la tombe du jour, la pluie recommena. C'tait un
dsastre. Quelques soldats avaient envahi les rares maisons
abandonnes de la presqu'le. Quelques autres taient parvenus 
dresser des tentes. Le plus grand nombre, sans abri d'aucune
sorte, sans couverture mme, durent passer la nuit, au plein air,
sous cette pluie diluvienne.

Vers une heure du matin, Maurice que la fatigue avait assoupi, se
rveilla au milieu d'un vritable lac. Les rigoles, enfles par
les averses, venaient de dborder, submergeant le terrain o il
s'tait tendu. Chouteau et Loubet juraient de colre, tandis que
Pache secouait Lapoulle, qui dormait quand mme  poings ferms,
dans cette noyade. Alors, Jean, ayant song aux peupliers plants
le long du canal, courut s'y abriter, avec ses hommes, qui
achevrent l cette nuit affreuse,  demi ploys, le dos contre
l'corce, les jambes ramenes sous eux, pour les garer des grosses
gouttes.

Et la journe du lendemain, et la journe du surlendemain, furent
vraiment abominables, sous les continuelles ondes, si drues et si
frquentes, que les vtements n'avaient pas le temps de scher sur
le corps. La famine commenait, il ne restait plus un biscuit,
plus de lard ni de caf. Pendant ces deux jours, le lundi et le
mardi, on vcut de pommes de terre voles dans les champs voisins;
et encore, vers la fin du deuxime jour, se faisaient-elles si
rares, que les soldats ayant de l'argent les achetaient jusqu'
cinq sous pice. Des clairons sonnaient bien  la distribution, le
caporal s'tait mme ht de se rendre devant un grand hangar de
la tour  Glaire, o le bruit courait qu'on dlivrait des rations
de pain. Mais, une premire fois, il avait attendu l, pendant
trois heures, inutilement; puis, une seconde, il s'tait pris de
querelle avec un Bavarois. Si les officiers Franais ne pouvaient
rien, dans l'impuissance o ils taient d'agir, l'tat-major
allemand avait-il donc parqu l'arme vaincue sous la pluie, avec
l'intention de la laisser crever de faim? Pas une prcaution ne
semblait avoir t prise, pas un effort n'tait fait pour nourrir
les quatre-vingt mille hommes dont l'agonie commenait, dans cet
enfer effroyable que les soldats allaient nommer le camp de la
misre, un nom de dtresse dont les plus braves devaient garder le
frisson.

Au retour de ses longues stations inutiles devant le hangar, Jean,
malgr son calme habituel, s'emportait.

-- Est-ce qu'ils se fichent de nous,  sonner, quand il n'y a
rien? Du tonnerre de Dieu si je me drange encore!

Pourtant, au moindre appel, il se htait de nouveau. C'tait
inhumain, ces sonneries rglementaires; et elles avaient un autre
effet, qui crevait le coeur de Maurice. Chaque fois que sonnaient
les clairons, les chevaux Franais, abandonns et libres de
l'autre ct du canal, accouraient, se jetaient dans l'eau pour
rejoindre leurs rgiments, affols par ces fanfares connues qui
leur arrivaient ainsi que des coups d'peron. Mais, puiss,
entrans, bien peu atteignaient la berge. Ils se dbattaient,
lamentables, se noyaient en si grand nombre, que leurs corps dj,
enfls et surnageant, encombraient le canal. Quant  ceux qui
abordaient, ils taient comme pris de folie, galopaient, se
perdaient au travers des champs vides de la presqu'le.

-- Encore de la viande pour les corbeaux! Disait douloureusement
Maurice, qui se rappelait la quantit inquitante de chevaux,
rencontre par lui. Si nous restons quelques jours, nous allons
tous nous dvorer... Ah! les pauvres btes!

La nuit du mardi au mercredi fut surtout terrible. Et Jean qui
commenait  s'inquiter srieusement de l'tat fbrile de
Maurice, l'obligea  s'envelopper dans un lambeau de couverture,
qu'ils avaient achet dix francs  un zouave; tandis que lui, dans
sa capote trempe comme une ponge, recevait le dluge qui ne
cessa point, cette nuit-l. Sous les peupliers, la position
devenait intenable: un fleuve de boue coulait, la terre gorge
gardait l'eau en flaques profondes. Le pis tait qu'on avait
l'estomac vide, le repas du soir ayant consist en deux betteraves
pour les six hommes, qu'ils n'avaient mme pu faire cuire, faute
de bois sec, et dont la fracheur sucre s'tait change bientt
en une intolrable sensation de brlure. Sans compter que la
dysenterie se dclarait, cause par la fatigue, la mauvaise
nourriture, l'humidit persistante.  plus de dix reprises, Jean,
adoss contre le tronc du mme arbre, les jambes sous l'eau, avait
allong la main, pour tter si Maurice ne s'tait pas dcouvert,
dans l'agitation de son sommeil. Depuis que, sur le plateau
d'Illy, son compagnon l'avait sauv des Prussiens, en l'emportant
entre ses bras, il payait sa dette au centuple. C'tait, sans
qu'il le raisonnt, le don entier de sa personne, l'oubli total de
lui-mme pour l'amour de l'autre; et cela obscur et vivace, chez
ce paysan rest prs de la terre, qui ne trouvait pas de mots pour
exprimer ce qu'il sentait. Dj, il s'tait retir les morceaux de
la bouche, comme disaient les hommes de l'escouade; maintenant, il
aurait donn sa peau pour en revtir l'autre, lui abriter les
paules, lui rchauffer les pieds. Et, au milieu du sauvage
gosme qui les entourait, de ce coin d'humanit souffrante dont
la faim enrageait les apptits, il devait peut-tre  cette
complte abngation de lui-mme ce bnfice imprvu de conserver
sa tranquille humeur et sa belle sant; car lui seul, solide
encore, ne perdait pas trop la tte.

Aussi, aprs cette nuit affreuse, Jean mit-il  excution une ide
qui le hantait.

-- coute, mon petit, puisqu'on ne nous donne rien  manger et
qu'on nous oublie dans ce sacr trou, faut pourtant se remuer un
peu, si l'on ne veut pas crever comme des chiens... As-tu encore
des jambes?

Heureusement, le soleil avait reparu, et Maurice en tait tout
rchauff.

-- Mais oui, j'ai des jambes!

-- Alors, nous allons partir  la dcouverte... Nous avons de
l'argent, c'est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque
chose  acheter. Et ne nous embarrassons pas des autres, ils ne
sont pas assez gentils, qu'ils se dbrouillent!

En effet, Loubet et Chouteau le rvoltaient par leur gosme
sournois, volant ce qu'ils pouvaient, ne partageant jamais avec
les camarades; de mme qu'il n'y avait rien  tirer de bon de
Lapoulle, la brute, ni de Pache, le cafard.

Tous les deux donc, Jean et Maurice, s'en allrent par le chemin
que ce dernier avait suivi dj, le long de la Meuse. Le parc de
la tour  Glaire et la maison d'habitation taient dvasts,
pills, les pelouses ravines comme par un orage, les arbres
abattus, les btiments envahis. Une foule en guenilles, des
soldats couverts de boue, les joues creuses, les yeux luisants de
fivre, y campaient en bohmiens, vivaient en loups dans les
chambres souilles, n'osant sortir, de peur de perdre leur place
pour la nuit. Et, plus loin, sur les pentes, ils traversrent la
cavalerie et l'artillerie, si correctes jusque-l, dchues elles
aussi, se dsorganisant sous cette torture de la faim, qui
affolait les chevaux et jetait les hommes  travers champs, en
bandes dvastatrices.  droite, ils virent, devant le moulin, une
queue interminable d'artilleurs et de chasseurs d'Afrique dfilant
avec lenteur: le meunier leur vendait de la farine, deux poignes
dans leur mouchoir pour un franc. Mais la crainte de trop attendre
les fit passer outre, avec l'espoir de trouver mieux, dans le
village d'Iges; et ce fut une consternation, lorsqu'ils l'eurent
visit, nu et morne, pareil  un village d'Algrie, aprs un
passage de sauterelles: plus une miette de vivres, ni pain, ni
lgumes, ni viande, les misrables maisons comme racles avec les
ongles. On disait que le gnral Lebrun tait descendu chez le
maire. Vainement, il s'tait efforc d'organiser un service de
bons, payables aprs la campagne, de faon  faciliter
l'approvisionnement des troupes. Il n'y avait plus rien, l'argent
devenait inutile. La veille encore, on payait un biscuit deux
francs, une bouteille de vin sept francs, un petit verre d'eau-de-
vie vingt sous, une pipe de tabac dix sous. Et, maintenant, des
officiers devaient garder la maison du gnral, ainsi que les
masures voisines, le sabre au poing, car de continuelles bandes de
rdeurs enfonaient les portes, volaient jusqu' l'huile des
lampes pour la boire.

Trois zouaves appelrent Maurice et Jean.  cinq, on ferait de la
besogne.

-- Venez donc... Y a des chevaux qui claquent, et si on avait
seulement du bois sec...

Puis, ils se rurent sur une maison de paysan, cassrent les
portes des armoires, arrachrent le chaume de la toiture. Des
officiers qui arrivaient au pas de course, en les menaant de
leurs revolvers, les mirent en fuite.

Jean, quand il vit les quelques habitants rests  Iges aussi
misrables et affams que les soldats, regretta d'avoir ddaign
la farine, au moulin.

-- Faut retourner, peut-tre qu'il y en a encore.

Mais Maurice commenait  tre si las, si puis d'inanition, que
Jean le laissa dans un trou des carrires, assis sur une roche, en
face du large horizon de Sedan. Lui, aprs une queue de trois
quarts d'heure, revint enfin avec un torchon plein de farine. Et
ils ne trouvrent rien autre chose que de la manger ainsi, 
poignes. Ce n'tait pas mauvais, a ne sentait rien, un got fade
de pte. Pourtant, ce djeuner les rconforta un peu. Ils eurent
mme la chance de trouver, dans la roche, un rservoir naturel
d'eau de pluie, assez pure, auquel ils se dsaltrrent avec
dlices.

Puis, comme Jean proposait de rester l l'aprs-midi, Maurice eut
un geste violent.

-- Non, non, pas l!... J'en tomberais malade, d'avoir a
longtemps sous les yeux...

De sa main tremblante, il indiquait l'horizon immense, le Hattoy,
les plateaux de Floing et d'Illy, le bois de la Garenne, ces
champs excrables du massacre et de la dfaite.

-- Tout  l'heure, pendant que je t'attendais, j'ai d me dcider
 tourner le dos, car j'aurais fini par hurler de rage, oui!
Hurler comme un chien qu'on exaspre... Tu ne peux t'imaginer le
mal que a me fait, a me rend fou!

Jean le regardait, tonn de cet orgueil saignant, inquiet de
surprendre de nouveau dans ses yeux cet garement de folie qu'il
avait remarqu dj. Il affecta de plaisanter.

-- Bon! c'est facile, nous allons changer de pays.

Alors, ils errrent jusqu' la fin du jour, au hasard des
sentiers. Ils visitrent la partie plate de la presqu'le, dans
l'esprance d'y trouver des pommes de terre encore; mais les
artilleurs, ayant pris les charrues, avaient retourn les champs,
glanant, ramassant tout. Ils revinrent sur leurs pas, ils
traversrent de nouveau des foules dsoeuvres et mourantes, des
soldats promenant leur faim, semant le sol de leurs corps
engourdis, tombs d'puisement par centaines, au grand soleil.
Eux-mmes,  chaque heure, succombaient, devaient s'asseoir. Puis,
une sourde exaspration les remettait debout, ils recommenaient 
rder, comme aiguillonns par l'instinct de l'animal qui cherche
sa nourriture. Cela semblait durer depuis des mois, et les minutes
coulaient pourtant, rapides. Dans l'intrieur des terres, du ct
de Donchery, ils eurent peur des chevaux, ils durent s'abriter
derrire un mur, ils restrent l longtemps,  bout de forces,
regardant de leurs yeux vagues ces galops de btes folles passer
sur le ciel rouge du couchant.

Ainsi que Maurice l'avait prvu, les milliers de chevaux
emprisonns avec l'arme, et qu'on ne pouvait nourrir, taient un
danger qui croissait de jour en jour. D'abord, ils avaient mang
l'corce des arbres, ensuite ils s'taient attaqus aux
treillages, aux palissades,  toutes les planches qu'ils
rencontraient, et maintenant ils se dvoraient entre eux. On les
voyait se jeter les uns sur les autres, pour s'arracher les crins
de la queue, qu'ils mchaient furieusement, au milieu d'un flot
d'cume. Mais, la nuit surtout, ils devenaient terribles, comme si
l'obscurit les et hants de cauchemars. Ils se runissaient, se
ruaient sur les rares tentes debout, attirs par la paille.
Vainement, les hommes, pour les carter, avaient allum de grands
feux, qui semblaient les exciter davantage. Leurs hennissements
taient si lamentables, si effrayants, qu'on aurait dit des
rugissements de btes fauves. On les chassait, ils revenaient plus
nombreux et plus froces. Et,  chaque instant, dans les tnbres,
on entendait le long cri d'agonie de quelque soldat perdu, que
l'enrag galop venait d'craser.

Le soleil tait encore sur l'horizon, lorsque Jean et Maurice, en
route pour retourner au campement, eurent la surprise de
rencontrer les quatre hommes de l'escouade, terrs dans un foss,
ayant l'air de comploter l quelque mauvais coup. Loubet, tout de
suite, les appela, et Chouteau leur dit:

-- C'est par rapport au dner de ce soir... Nous allons crever,
voici trente-six heures que nous ne nous sommes rien mis dans le
ventre... Alors, comme il y a l des chevaux, et que ce n'est pas
mauvais, la viande des chevaux...

-- N'est-ce pas? Caporal, vous en tes, continua Loubet, parce que
plus nous serons, mieux a vaudra, avec une si grosse bte...
Tenez! Il y en a un, l-bas, que nous guettons depuis une heure,
ce grand rouge qui a l'air malade. Ce sera plus facile de
l'achever.

Et il montrait un cheval que la faim venait d'abattre, au bord
d'un champ ravag de betteraves. Tomb sur le flanc, il relevait
par moments la tte, promenait ses yeux mornes, avec un grand
souffle triste.

-- Ah! comme c'est long! grogna Lapoulle, que son gros apptit
torturait. Je vas l'assommer, voulez-vous?

Mais Loubet l'arrta. Merci! Pour se faire une sale histoire avec
les Prussiens, qui avaient dfendu, sous peine de mort, de tuer un
seul cheval, dans la crainte que la carcasse abandonne
n'engendrt la peste. Il fallait attendre la nuit close. Et
c'tait pourquoi, tous les quatre, ils taient dans le foss, 
guetter, les yeux luisants, ne quittant pas la bte.

-- Caporal, demanda Pache, d'une voix un peu tremblante, vous qui
avez de l'ide, si vous pouviez le tuer sans lui faire du mal?

D'un geste de rvolte, Jean refusa la cruelle besogne. Cette
pauvre bte agonisante, oh! Non, non! Son premier mouvement venait
d'tre de fuir, d'emmener Maurice, pour ne prendre part ni l'un ni
l'autre  l'affreuse boucherie. Mais, en voyant son compagnon si
ple, il se gronda ensuite de sa sensibilit. Aprs tout, mon
Dieu! Les btes, c'tait fait pour nourrir les gens. On ne pouvait
pas se laisser mourir de faim, quand il y avait l de la viande.
Et il fut content de voir Maurice se ragaillardir un peu 
l'espoir qu'on dnerait, il dit lui-mme de son air de bonne
humeur:

-- Ma foi, non, je n'ai pas d'ide, et s'il faut le tuer, sans lui
faire du mal...

-- Oh! Moi, je m'en fiche, interrompit Lapoulle. Vous allez voir!

Quand les deux nouveaux venus se furent assis dans le foss,
l'attente recommena. De temps  autre, un des hommes se levait,
s'assurait que le cheval tait bien toujours l, tendant le cou
vers les souffles frais de la Meuse, vers le soleil couchant, pour
en boire encore toute la vie. Puis, enfin, lorsque le crpuscule
vint lentement, les six furent debout, dans ce guet sauvage,
impatients de la nuit si paresseuse, regardant de toutes parts,
avec une inquitude effare, si personne ne les voyait.

-- Ah! zut! cria Chouteau, c'est le moment!

La campagne restait claire, d'une clart louche d'entre chien et
loup. Et Lapoulle courut le premier, suivi des cinq autres. Il
avait pris dans le foss une grosse pierre ronde, il se rua sur le
cheval, se mit  lui dfoncer le crne, de ses deux bras raidis,
comme avec une massue. Mais, ds le second coup, le cheval fit un
effort pour se remettre debout. Chouteau et Loubet s'taient jets
en travers de ses jambes, tchaient de le maintenir, criaient aux
autres de les aider. Il hennissait d'une voix presque humaine,
perdue et douloureuse, se dbattait, les aurait casss comme
verre, s'il n'avait pas t dj  demi mort d'inanition.
Cependant, sa tte remuait trop, les coups ne portaient plus,
Lapoulle ne pouvait le finir.

-- Nom de Dieu! Qu'il a les os durs!... Tenez-le donc, que je le
crve!

Jean et Maurice, glacs, n'entendaient pas les appels de Chouteau,
restaient les bras ballants, sans se dcider  intervenir.

Et Pache, brusquement, dans un lan instinctif de religieuse
piti, tomba sur la terre  deux genoux, joignit les mains, se mit
 bgayer des prires, comme on en dit au chevet des agonisants.

-- Seigneur, prenez piti de lui...

Une fois encore, Lapoulle frappa  faux, n'enleva qu'une oreille
au misrable cheval, qui se renversa, avec un grand cri.

-- Attends, attends! gronda Chouteau. Il faut en finir, il nous
ferait pincer... Ne le lche pas, Loubet!

Dans sa poche, il venait de prendre son couteau, un petit couteau
dont la lame n'tait gure plus longue que le doigt. Et, vautr
sur le corps de la bte, un bras pass  son cou, il enfona cette
lame, fouilla dans cette chair vivante, tailla des morceaux
jusqu' ce qu'il et trouv et tranch l'artre. D'un bond, il
s'tait jet de ct, le sang jaillissait, se dgorgeait comme du
canon d'une fontaine, tandis que les pieds s'agitaient et que de
grands frissons convulsifs couraient sur la peau. Il fallut prs
de cinq minutes au cheval pour mourir. Ses grands yeux largis,
pleins d'une pouvante triste, s'taient fixs sur les hommes
hagards qui attendaient qu'il ft mort. Ils se troublrent et
s'teignirent.

-- Mon Dieu, bgayait Pache toujours  genoux, secourez-le, ayez-
le en votre sainte garde...

Ensuite, quand il ne remua plus, ce fut un gros embarras, pour en
tirer un bon morceau. Loubet, qui avait fait tous les mtiers,
indiquait bien comment il fallait s'y prendre, si l'on voulait
avoir le filet. Mais, boucher maladroit, n'ayant d'ailleurs que le
petit couteau, il se perdit dans cette chair toute chaude, encore
palpitante de vie. Et Lapoulle, impatient, s'tant mis  l'aider
en ouvrant le ventre, sans ncessit aucune, le carnage devint
abominable. Une hte froce dans le sang et les entrailles
rpandues, des loups qui fouillaient  pleins crocs la carcasse
d'une proie.

-- Je ne sais pas bien quel morceau a peut tre, dit enfin Loubet
en se relevant, les bras chargs d'un lambeau norme de viande.
Mais voil tout de mme de quoi nous en mettre par-dessus les
yeux.

Jean et Maurice, saisis d'horreur, avaient dtourn la tte.
Cependant, la faim les pressait, ils suivirent la bande, quand
elle galopa, pour ne point se faire surprendre prs du cheval
entam. Chouteau venait de faire une trouvaille, trois grosses
betteraves, oublies, qu'il emportait. Loubet, pour se dcharger
les bras, avait jet la viande sur les paules de Lapoulle; tandis
que Pache portait la marmite de l'escouade, qu'ils tranaient avec
eux, en cas de chasse heureuse. Et les six galopaient, galopaient,
sans reprendre haleine, comme poursuivis.

Tout d'un coup, Loubet arrta les autres.

-- C'est bte, faudrait savoir o nous allons faire cuire a.

Jean, qui se calmait, proposa les carrires. Elles n'taient pas 
plus de trois cents mtres, il y avait l des trous cachs, o
l'on pouvait allumer du feu, sans tre vu. Mais, quand ils y
furent, toutes sortes de difficults se prsentrent. D'abord, la
question du bois; et heureusement qu'ils dcouvrirent la brouette
d'un cantonnier, dont Lapoulle fendit les planches,  coups de
talon. Ensuite, ce fut l'eau potable qui manquait absolument. Dans
la journe, le grand soleil avait sch les petits rservoirs
naturels d'eau de pluie. Il existait bien une pompe, mais elle
tait trop loin, au chteau de la tour  Glaire, et l'on y faisait
queue jusqu' minuit, heureux encore lorsqu'un camarade, dans la
bousculade, ne renversait pas du coude votre gamelle. Quant aux
quelques puits du voisinage, ils taient taris depuis deux jours,
on n'en tirait plus que de la boue. Restait seulement l'eau de la
Meuse, dont la berge se trouvait de l'autre ct de la route.

-- J'y vas avec la marmite, proposa Jean.

Tous se rcrirent.

-- Ah! non! nous ne voulons pas tre empoisonns, c'est plein de
morts!

La Meuse, en effet, roulait des cadavres d'hommes et de chevaux.
On en voyait,  chaque minute, passer, le ventre ballonn, dj
verdtres, en dcomposition. Beaucoup s'taient arrts dans les
herbes, sur les bords, empestant l'air, agits par le courant d'un
frmissement continu. Et presque tous les soldats qui avaient bu
de cette eau abominable, s'taient trouvs pris de nauses et de
dysenterie,  la suite d'affreuses coliques.

Il fallait se rsigner pourtant. Maurice expliqua que l'eau, aprs
avoir bouilli, ne serait plus dangereuse.

-- Alors, j'y vas, rpta Jean, qui emmena Lapoulle.

Lorsque la marmite fut enfin au feu, pleine d'eau, avec la viande
dedans, la nuit noire tait venue. Loubet avait pluch les
betteraves, pour les faire cuire dans le bouillon, un vrai fricot
de l'autre monde, comme il disait; et tous activaient la flamme,
en poussant sous la marmite les dbris de la brouette. Leurs
grandes ombres dansaient bizarrement, au fond de ce trou de
roches. Puis, il leur devint impossible d'attendre davantage, ils
se jetrent sur le bouillon immonde, ils se partagrent la viande
avec leurs doigts gars et tremblants, sans prendre le temps
d'employer le couteau. Mais, malgr eux, leur coeur se soulevait.
Ils souffraient surtout du manque de sel, leur estomac se refusait
 garder cette bouillie fade des betteraves, ces morceaux de chair
 moiti cuite, gluante, d'un got d'argile. Presque tout de
suite, des vomissements se dclarrent. Pache ne put continuer,
Chouteau et Loubet injurirent cette satane rosse de cheval,
qu'ils avaient eu tant de peine  mettre en pot-au-feu, et qui
leur fichait la colique. Seul, Lapoulle dna copieusement; mais il
faillit en crever, la nuit, lorsqu'il fut retourn avec les trois
autres, sous les peupliers du canal, pour y dormir.

En chemin, Maurice, sans une parole, saisissant le bras de Jean,
l'avait entran par un sentier de traverse. Les camarades lui
causaient une sorte de dgot furieux, il venait de faire un
projet, celui d'aller coucher dans le petit bois, o il avait
pass la premire nuit. C'tait une bonne ide, que Jean approuva
beaucoup, lorsqu'il se fut allong sur le sol en pente, trs sec,
abrit par d'pais feuillages. Ils y restrent jusqu'au grand
jour, ils y dormirent mme d'un profond sommeil, ce qui leur
rendit quelque force.

Le lendemain tait un jeudi. Mais ils ne savaient plus comment ils
vivaient, ils furent simplement heureux de ce que le beau temps
semblait se rtablir. Jean dcida Maurice, malgr sa rpugnance, 
retourner au bord du canal, pour voir si leur rgiment ne devait
pas partir ce jour-l. Chaque jour, maintenant, il y avait des
dparts de prisonniers, des colonnes de mille  douze cents
hommes, qu'on dirigeait sur les forteresses de l'Allemagne.
L'avant-veille, ils avaient vu, devant le poste Prussien, un
convoi d'officiers et de gnraux qui allaient,  Pont--Mousson,
prendre le chemin de fer. C'tait, chez tous, une fivre, une
furieuse envie de quitter cet effroyable camp de la misre. Ah! si
leur tour pouvait tre venu! Et, quand ils retrouvrent le 106e
toujours camp sur la berge, dans le dsordre croissant de tant de
souffrances, ils en eurent un vritable dsespoir.

Pourtant, ce jour-l, Jean et Maurice crurent qu'ils mangeraient.
Depuis le matin, tout un commerce s'tait tabli entre les
prisonniers et les Bavarois, par-dessus le canal: on leur jetait
de l'argent dans un mouchoir, et ils renvoyaient le mouchoir avec
du gros pain bis ou du tabac grossier,  peine sec. Mme des
soldats qui n'avaient pas d'argent, taient arrivs  faire des
affaires, en leur lanant des gants blancs d'ordonnance, dont ils
semblaient friands. Pendant deux heures, le long du canal, ce
moyen barbare d'change fit voler les paquets. Mais, Maurice ayant
envoy une pice de cent sous dans sa cravate, le Bavarois qui lui
renvoyait un pain, le jeta de telle sorte, soit maladresse, soit
farce mchante, que le pain tomba  l'eau. Alors, parmi les
allemands, ce furent des rires normes. Deux fois, Maurice
s'entta, et deux fois le pain fit un plongeon. Puis, attirs par
les rires, des officiers accoururent, qui dfendirent  leurs
hommes de rien vendre aux prisonniers, sous peine de punitions
svres. Le commerce cessa, Jean dut calmer Maurice qui montrait
les deux poings  ces voleurs, en leur criant de lui renvoyer ses
pices de cent sous.

La journe, malgr son grand soleil, fut terrible encore. Il y eut
deux alertes, deux appels de clairon, qui firent courir Jean
devant le hangar, o les distributions taient censes avoir lieu.
Mais, les deux fois, il ne reut que des coups de coude, dans la
bousculade. Les Prussiens, si remarquablement organiss,
continuaient  montrer une incurie brutale  l'gard de l'arme
vaincue. Sur les rclamations des gnraux Douay et Lebrun, ils
avaient bien fait amener quelques moutons, ainsi que des voitures
de pains; seulement, les prcautions taient si mal prises, que
les moutons se trouvaient enlevs, les voitures pilles, ds le
pont, de sorte que les troupes campes  plus de cent mtres, ne
recevaient toujours rien. Il n'y avait gure que les rdeurs, les
dtrousseurs de convois, qui mangeaient. Aussi Jean, comprenant le
truc, comme il disait, finit-il par amener Maurice prs du pont,
pour guetter eux aussi la nourriture.

Il tait quatre heures dj, ils n'avaient rien mang encore, par
ce beau jeudi ensoleill, lorsqu'ils eurent la joie, tout d'un
coup, d'apercevoir Delaherche. Quelques bourgeois de Sedan
obtenaient ainsi,  grand-peine, l'autorisation d'aller voir les
prisonniers, auxquels ils portaient des provisions; et Maurice,
plusieurs fois dj, avait dit sa surprise de n'avoir aucune
nouvelle de sa soeur. Ds qu'ils reconnurent de loin Delaherche,
charg d'un panier, ayant un pain sous chaque bras, ils se
rurent; mais ils arrivrent encore trop tard, une telle pousse
s'tait produite, que le panier et un des pains venaient d'y
rester, enlevs, disparus, sans que le fabricant de drap et pu
lui-mme se rendre compte de cet arrachement.

-- Ah! mes pauvres amis! Balbutia-t-il, stupfait, boulevers, lui
qui arrivait le sourire aux lvres, l'air bonhomme et pas fier,
dans son dsir de popularit.

Jean s'tait empar du dernier pain, le dfendait; et, tandis que
Maurice et lui, assis au bord de la route, le dvoraient  grosses
bouches, Delaherche donnait des nouvelles. Sa femme, Dieu merci!
Allait trs bien. Seulement, il avait des inquitudes pour le
colonel, qui tait tomb dans un grand accablement, bien que sa
mre continut  lui tenir compagnie du matin au soir.

-- Et ma soeur? demanda Maurice.

-- Votre soeur, c'est vrai!... Elle m'accompagnait, c'tait elle
qui portait les deux pains. Seulement, elle a d rester l-bas, de
l'autre ct du canal. Jamais le poste n'a consenti  la laisser
passer... Vous savez que les Prussiens ont rigoureusement interdit
aux femmes l'entre de la presqu'le.

Alors, il parla d'Henriette, de ses tentatives vaines pour voir
son frre et lui venir en aide. Un hasard l'avait mise, dans
Sedan, face  face avec le cousin Gunther, le capitaine de la
garde Prussienne. Il passait de son air sec et dur, en affectant
de ne pas la reconnatre. Elle-mme, le coeur soulev, comme
devant un des assassins de son mari, avait d'abord ht le pas.
Puis, dans un brusque revirement, qu'elle ne s'expliquait point,
elle tait revenue, lui avait tout dit, la mort de Weiss, d'une
voix rude de reproche. Et il n'avait eu qu'un geste vague, en
apprenant cette mort affreuse d'un parent: c'tait le sort de la
guerre, lui aussi aurait pu tre tu. Sur son visage de soldat, 
peine un frmissement avait-il couru. Ensuite, lorsqu'elle lui
avait parl de son frre prisonnier, en le suppliant d'intervenir,
pour qu'elle pt le voir, il s'tait refus  toute dmarche. La
consigne tait formelle, il parlait de la volont allemande comme
d'une religion. En le quittant, elle avait eu la sensation nette
qu'il se croyait en France comme un justicier, avec l'intolrance
et la morgue de l'ennemi hrditaire, grandi dans la haine de la
race qu'il chtiait.

-- Enfin, conclut Delaherche, vous aurez toujours mang, ce soir;
et ce qui me dsespre, c'est que je crains bien de ne pouvoir
obtenir une autre permission.

Il leur demanda s'ils n'avaient pas de commissions  lui donner,
il se chargea obligeamment de lettres crites au crayon, que
d'autres soldats lui confirent, car on avait vu des Bavarois
allumer leur pipe, en riant, avec les lettres qu'ils avaient
promis de faire parvenir.

Puis, comme Maurice et Jean l'accompagnaient jusqu'au pont,
Delaherche s'cria:

-- Mais, tenez! La voici l-bas, Henriette!... Vous la voyez bien
qui agite son mouchoir.

Au del de la ligne des sentinelles, en effet, parmi la foule, on
distinguait une petite figure mince, un point blanc qui palpitait
dans le soleil. Et tous deux, trs mus, les yeux humides,
levrent les bras, rpondirent d'un furieux branle de la main.

Ce fut le lendemain, un vendredi, que Maurice passa la plus
abominable des journes. Pourtant, aprs une nouvelle nuit
tranquille dans le petit bois, il avait eu la chance de manger
encore du pain, Jean ayant dcouvert, au chteau de Villette, une
femme qui en vendait,  dix francs la livre. Mais, ce jour-l, ils
assistrent  une effrayante scne, dont le cauchemar les hanta
longtemps.

La veille, Chouteau avait remarqu que Pache ne se plaignait plus,
l'air tourdi et content, comme un homme qui aurait dn  sa
faim. Tout de suite, il eut l'ide que le sournois devait avoir
une cachette quelque part, d'autant plus que, ce matin-l, il
venait de le voir s'loigner pendant prs d'une heure, puis
reparatre, avec un sourire en dessous la bouche pleine. Srement,
une aubaine lui tait tombe, des provisions ramasses dans
quelque bagarre. Et Chouteau exasprait Loubet et Lapoulle, ce
dernier surtout. Hein? Quel sale individu, s'il avait  manger, de
ne pas partager avec les camarades!

-- Vous ne savez pas, ce soir, nous allons le suivre... Nous
verrons s'il ose s'emplir tout seul, quand de pauvres bougres
crvent  ct de lui.

-- Oui, oui! C'est a, nous le suivrons! rpta violemment
Lapoulle. Nous verrons bien!

Il serrait les poings, le seul espoir de manger enfin le rendait
fou. Son gros apptit le torturait plus que les autres, son
tourment devenait tel, qu'il avait essay de mcher de l'herbe.
Depuis l'avant-veille, depuis la nuit o la viande de cheval aux
betteraves lui avait donn une dysenterie affreuse, il tait 
jeun, si maladroit de son grand corps, malgr sa force, que, dans
la bousculade du pillage des vivres, il n'attrapait jamais rien.
Il aurait pay de son sang une livre de pain.

Comme la nuit tombait, Pache se glissa parmi les arbres de la tour
 Glaire, et les trois autres, prudemment, filrent derrire lui.

-- Faut pas qu'il se doute, rptait Chouteau. Mfiez-vous, s'il
se retourne.

Mais, cent pas plus loin, Pache, videmment, se crut seul, car il
se mit  marcher d'un pas rapide, sans mme jeter un regard en
arrire. Et ils purent aisment le suivre jusque dans les
carrires voisines, ils arrivrent sur son dos, comme il
drangeait deux grosses pierres, pour prendre une moiti de pain
dessous. C'tait la fin de ses provisions, il avait encore de quoi
faire un repas.

-- Nom de Dieu de cafard! Hurla Lapoulle, voil donc pourquoi tu
te caches!... Tu vas me donner a, c'est ma part!

Donner son pain, pourquoi donc? Si chtif qu'il ft, une colre le
redressa, tandis qu'il serrait le morceau de toutes ses forces sur
son coeur. Lui aussi avait faim.

-- Fiche-moi la paix, entends-tu! C'est  moi!

Puis, devant le poing lev de Lapoulle, il prit sa course,
galopant, dvalant des carrires dans les terres nues, du ct de
Donchery. Les trois autres le poursuivaient, haletants,  toutes
jambes. Mais il gagnait du terrain, plus lger, pris d'une telle
peur, si entt  garder son bien, qu'il semblait emport par le
vent. Il avait franchi prs d'un kilomtre, il approchait du petit
bois, au bord de l'eau, lorsqu'il rencontra Jean et Maurice, qui
revenaient  leur gte de la nuit. Au passage, il leur jeta un cri
de dtresse, tandis que ceux-ci, tonns de cette chasse 
l'homme, dont l'enrag galop passait devant eux, restaient plants
au bord d'un champ. Et ce fut ainsi qu'ils virent tout.

Le malheur voulut que Pache, buttant contre une pierre, s'abattit.
Dj les trois autres arrivaient, jurant, hurlant, fouetts par la
course, pareils  des loups lchs sur une proie.

-- Donne a, nom de Dieu! cria Lapoulle, ou je te fais ton
affaire!

Et il levait de nouveau le poing, lorsque Chouteau lui passa,
grand ouvert, le couteau mince, qui lui avait servi  saigner le
cheval.

-- Tiens! Le couteau!

Mais Jean s'tait prcipit, pour empcher un malheur, perdant la
tte lui aussi, parlant de les fourrer tous au bloc; ce qui le fit
traiter par Loubet de Prussien, avec un mauvais rire, puisqu'il
n'y avait plus de chefs et que les Prussiens seuls commandaient.

-- Tonnerre de Dieu! rptait Lapoulle, veux-tu me donner a!

Malgr la terreur dont il tait blme, Pache serra davantage le
pain contre sa poitrine, dans son obstination de paysan affam qui
ne lche rien de ce qui est  lui.

-- Non!

Alors, ce fut fini, la brute lui planta le couteau dans la gorge,
si violemment, que le misrable ne cria mme pas. Ses bras se
dtendirent, le morceau de pain roula par terre, dans le sang qui
avait jailli.

Devant ce meurtre imbcile et fou, Maurice, immobile jusque-l,
parut lui-mme tre pris brusquement de folie. Il menaait les
trois hommes du geste, il les traitait d'assassins, avec une telle
vhmence, que tout son corps en tremblait. Mais Lapoulle ne
semblait mme pas l'entendre. Rest par terre, accroupi prs du
corps, il dvorait le pain, clabouss de gouttes rouges; il avait
un air de stupidit farouche, comme tourdi par le gros bruit de
ses mchoires; tandis que Chouteau et Loubet,  le voir si
terrible dans son assouvissement, n'osaient pas mme lui rclamer
leur part.

La nuit tait compltement venue, une nuit claire, au beau ciel
toil; et Maurice et Jean, qui avaient gagn leur petit bois, ne
virent bientt plus que Lapoulle, rdant le long de la Meuse. Les
deux autres avaient disparu, retourns sans doute au bord du
canal, inquiets de ce corps qu'ils laissaient derrire eux. Lui,
au contraire, semblait craindre d'aller l-bas, rejoindre les
camarades. Aprs l'tourdissement du meurtre, alourdi par la
digestion du gros morceau de pain aval trop vite, il tait
videmment saisi d'une angoisse, qui le faisait s'agiter, n'osant
reprendre la route que barrait le cadavre, pitinant sans fin sur
la berge, d'un pas vacillant d'irrsolution. Le remords
s'veillait-il, au fond de cette me obscure? Ou bien n'tait-ce
que la terreur d'tre dcouvert? Il allait et venait ainsi qu'une
bte devant les barreaux de sa cage, avec un besoin subit et
grandissant de fuir, un besoin douloureux comme un mal physique,
dont il sentait qu'il mourrait, s'il ne le contentait pas. Au
galop, au galop, il lui fallait sortir tout de suite de cette
prison o il venait de tuer. Pourtant, il s'affaissa, il resta
longtemps vautr parmi les herbes de la rive.

Dans sa rvolte, Maurice, lui aussi, disait  Jean:

-- coute, je ne puis plus rester. Je t'assure que je vais devenir
fou... Ca m'tonne que le corps ait rsist, je ne me porte pas
trop mal. Mais la tte dmnage, oui! Elle dmnage, c'est
certain. Si tu me laisses encore un jour dans cet enfer, je suis
perdu... Je t'en prie, partons, partons tout de suite!

Et il se mit  lui expliquer des plans extravagants d'vasion. Ils
allaient traverser la Meuse  la nage, se jeter sur les
sentinelles, les trangler avec un bout de corde qu'il avait dans
sa poche; ou encore ils les assommeraient  coups de pierre; ou
encore ils les achteraient  prix d'argent, revtiraient leurs
uniformes, pour franchir les lignes Prussiennes.

-- Mon petit, tais-toi! rptait Jean dsespr, a me fait peur
de t'entendre dire des btises. Est-ce que c'est raisonnable, est-
ce que c'est possible, tout a? ... Demain, nous verrons. Tais-
toi!

Lui, bien qu'il et galement le coeur abreuv de colre et de
dgot, gardait son bon sens, dans l'affaiblissement de la faim,
parmi les cauchemars de cette vie qui touchait le fond de la
misre humaine. Et, comme son compagnon s'affolait davantage,
voulait se jeter  la Meuse, il dut le retenir, le violenter mme,
les yeux pleins de larmes, suppliant et grondant. Puis, tout d'un
coup:

-- Tiens! Regarde!

Un clapotement d'eau venait de se faire entendre. Ils virent
Lapoulle, qui s'tait dcid  se laisser glisser dans la rivire,
aprs avoir enlev sa capote, pour qu'elle ne gnt pas ses
mouvements; et la tache de sa chemise faisait une blancheur trs
visible, au fil du courant mouvant et noir. Il nageait, il
remontait doucement, guettant sans doute le point o il pourrait
aborder; tandis que, sur l'autre berge, on distinguait trs bien
les minces silhouettes des sentinelles immobiles. Dchirant la
nuit, il y eut un brusque clair, un coup de feu qui alla rouler
jusqu'aux roches de Montimont. L'eau, simplement, bouillonna,
comme sous le choc de deux rames affoles qui l'auraient battue.
Et ce fut tout, le corps de Lapoulle, la tache blanche se mit 
descendre, abandonne et molle dans le courant.

Le lendemain, un samedi, ds l'aube, Jean ramena Maurice au
campement du 106e, avec le nouvel espoir qu'on partirait ce jour-
l. Mais il n'y avait pas d'ordre, le rgiment semblait comme
oubli. Beaucoup taient partis, la presqu'le se vidait, et ceux
qu'on laissait l tombaient  une maladie noire. Depuis huit
grands jours, la dmence germait et montait dans cet enfer. La
cessation des pluies, le lourd soleil de plomb n'avait fait que
changer le supplice. Des chaleurs excessives achevaient d'puiser
les hommes, donnaient aux cas de dysenterie un caractre
pidmique inquitant. Les djections, les excrments de toute
cette arme malade empoisonnaient l'air d'manations infectes. On
ne pouvait plus longer la Meuse ni le canal, tellement la puanteur
des chevaux et des soldats noys, pourrissant parmi les herbes,
tait forte. Et, dans les champs, les chevaux morts d'inanition se
dcomposaient, soufflaient si violemment la peste, que les
Prussiens, qui commenaient  craindre pour eux, avaient apport
des pioches et des pelles, en forant les prisonniers  enterrer
les corps.

Ce samedi-l, d'ailleurs, la disette cessa. Comme on tait moins
nombreux et que des vivres arrivaient de toutes parts, on passa
d'un coup de l'extrme dnuement  l'abondance la plus large. On
eut  volont du pain, de la viande, du vin mme, on mangea du
lever au coucher du soleil,  en mourir. La nuit tomba, qu'on
mangeait encore, et l'on mangea jusqu'au lendemain matin. Beaucoup
en crevrent.

Pendant la journe, Jean n'avait eu que la proccupation de
surveiller Maurice, qu'il sentait capable de toutes les
extravagances. Il avait bu, il parlait de souffleter un officier
allemand, pour qu'on l'emment. Et, le soir, Jean, ayant
dcouvert, dans les dpendances de la tour  Glaire, un coin de
cave libre, il crut sage d'y venir coucher avec son compagnon,
qu'une bonne nuit calmerait peut-tre. Mais ce fut la nuit la plus
affreuse de leur sjour, une nuit d'pouvantement, durant laquelle
ils ne purent fermer les yeux. D'autres soldats emplissaient la
cave, deux taient allongs dans le mme coin, qui se mouraient,
vids par la dysenterie; et, ds que l'obscurit fut complte, ils
ne cessrent plus, des plaintes sourdes, des cris inarticuls, une
agonie dont le rle allait en grandissant. Au fond des tnbres,
ce rle prenait une telle abomination, que les autres hommes
couchs  ct, voulant dormir, se fchaient, criaient aux
mourants de se taire. Ceux-ci n'entendaient pas, le rle
continuait, revenait, emportait tout; pendant que, du dehors,
arrivait la clameur d'ivresse des camarades qui mangeaient encore,
sans pouvoir se rassasier.

Alors, la dtresse commena pour Maurice. Il avait tch de fuir
cette plainte d'horrible douleur qui lui mettait  la peau une
sueur d'angoisse; mais, comme il se levait,  ttons, il avait
march sur des membres, il tait retomb par terre, mur avec ces
mourants. Et il n'essayait mme plus de s'chapper. Tout
l'effroyable dsastre s'voquait, depuis le dpart de Reims,
jusqu' l'crasement de Sedan. Il lui semblait que la passion de
l'arme de Chlons s'achevait seulement cette nuit-l, dans la
nuit d'encre de cette cave, o rlaient deux soldats, qui
empchaient les camarades de dormir. L'arme de la dsesprance,
le troupeau expiatoire, envoy en holocauste, avait pay les
fautes de tous du flot rouge de son sang,  chacune de ses
stations. Et, maintenant, gorge sans gloire, couverte de
crachats, elle tombait au martyre, sous ce chtiment qu'elle
n'avait pas mrit si rude. C'tait trop, il en tait soulev de
colre, affam de justice, dans un besoin brlant de se venger du
destin.

Lorsque l'aube parut, l'un des soldats tait mort, l'autre rlait
toujours.

-- Allons, viens, mon petit, dit Jean avec douceur. Nous allons
prendre l'air, a vaudra mieux.

Mais, dehors, par la belle matine dj chaude, lorsque tous deux
eurent suivi la berge et se trouvrent prs du village d'Iges,
Maurice s'exalta davantage, le poing tendu, l-bas, vers le vaste
horizon ensoleill du champ de bataille, le plateau d'Illy en
face, Saint-Menges  gauche, le bois de la Garenne  droite.

-- Non, non! Je ne peux plus, je ne peux plus voir a! C'est
d'avoir a devant moi qui me troue le coeur et me fend le crne...
Emmne-moi, emmne-moi tout de suite!

Ce jour-l tait encore un dimanche, des voles de cloche venaient
de Sedan, tandis qu'on entendait dj au loin une musique
allemande. Mais le 106e n'avait toujours pas d'ordre, et Jean,
effray du dlire croissant de Maurice, se dcida  tenter un
moyen qu'il mrissait depuis la veille. Devant le poste Prussien,
sur la route, un dpart se prparait, celui d'un autre rgiment,
le 5e de ligne. Une grande confusion rgnait dans la colonne, dont
un officier, parlant mal le Franais, n'arrivait pas  faire le
recensement. Et, tous deux alors, ayant arrach de leur uniforme
le collet et les boutons, pour n'tre pas trahis par le numro,
filrent au milieu de la cohue, passrent le pont, se trouvrent
dehors. Sans doute, Chouteau et Loubet avaient eu la mme ide,
car ils les aperurent derrire eux, avec leurs regards inquiets
d'assassin.

Ah! quel soulagement,  cette premire minute heureuse! Dehors, il
semblait que ce ft une rsurrection, la lumire vivante, l'air
sans bornes, le rveil fleuri de toutes les esprances. Quel que
pt tre leur malheur  prsent, ils ne le redoutaient plus, ils
en riaient, au sortir de cet effrayant cauchemar du camp de la
misre.




III


Pour la dernire fois, le matin, Jean et Maurice venaient
d'entendre les sonneries si gaies des clairons Franais; et ils
marchaient maintenant, en route pour l'Allemagne, parmi le
troupeau des prisonniers, que prcdaient et suivaient des
pelotons de soldats Prussiens, tandis que d'autres les
surveillaient,  gauche et  droite, la baonnette au fusil. On
n'entendait plus,  chaque poste, que les trompettes allemandes,
aux notes aigres et tristes.

Maurice fut heureux de constater que la colonne tournait  gauche
et qu'elle traverserait Sedan. Peut-tre aurait-il la chance
d'apercevoir une fois encore sa soeur Henriette. Mais les cinq
kilomtres qui sparaient la presqu'le d'Iges de la ville,
suffirent pour gter sa joie de se sentir hors du cloaque, o il
avait agonis pendant neuf jours. C'tait un autre supplice, ce
convoi pitoyable de prisonniers, des soldats sans armes, les mains
ballantes, mens comme des moutons, dans un pitinement htif et
peureux. Vtus de loques, souills d'avoir t abandonns dans
leur ordure, amaigris par un jene d'une grande semaine, ils ne
ressemblaient plus qu' des vagabonds, des rdeurs louches, que
des gendarmes auraient ramasss par les routes, d'un coup de
filet. Ds le faubourg De Torcy, comme des hommes s'arrtaient et
que des femmes se mettaient sur les portes, d'un air de sombre
commisration, un flot de honte touffa Maurice, il baissa la
tte, la bouche amre.

Jean, d'esprit pratique et de peau plus dure, ne songeait qu'
leur sottise, de n'avoir pas emport chacun un pain. Dans
l'effarement de leur dpart, ils s'en taient mme alls  jeun;
et la faim, une fois encore, leur cassait les jambes. D'autres
prisonniers devaient tre dans le mme cas, car plusieurs
tendaient de l'argent, suppliaient qu'on leur vendt quelque
chose. Il y en avait un, trs grand, l'air trs malade, qui
agitait une pice d'or, l'offrant au bout de son long bras, par-
dessus la tte des soldats de l'escorte, avec le dsespoir de ne
rien trouver  acheter. Et ce fut alors que Jean, qui guettait,
aperut de loin, devant une boulangerie, une douzaine de pains en
tas. Tout de suite, avant les autres, il jeta cent sous, voulut
prendre deux de ces pains. Puis, comme le Prussien qui se trouvait
prs de lui, le repoussait brutalement, il s'entta  ramasser au
moins sa pice. Mais, dj, le capitaine, auquel la surveillance
de la colonne tait confie, un petit chauve, de figure insolente,
accourait. Il leva sur Jean la crosse de son revolver, il jura
qu'il fendrait la tte au premier qui oserait bouger. Et tous
avaient pli les paules, baiss les yeux, tandis que la marche
continuait, avec le sourd roulement des pieds, dans cette
soumission frmissante du troupeau.

-- Oh! Le gifler, celui-l! murmura ardemment Maurice, le gifler,
lui casser les dents d'un revers de main!

Ds lors, la vue de ce capitaine, de cette mprisante figure 
gifles, lui devint insupportable. D'ailleurs, on entrait dans
Sedan, on passait sur le pont de Meuse; et les scnes de brutalit
se renouvelaient, se multipliaient. Une femme, une mre sans
doute, qui voulait embrasser un sergent tout jeune, venait d'tre
carte d'un coup de crosse, si violemment, qu'elle en tait
tombe  terre. Sur la place Turenne, ce furent des bourgeois
qu'on bouscula, parce qu'ils jetaient des provisions aux
prisonniers. Dans la Grande-Rue, un de ceux-ci, ayant gliss en
prenant une bouteille qu'une dame lui offrait, fut relev  coups
de botte. Sedan, qui depuis huit jours voyait ainsi passer ce
misrable btail de la dfaite, conduit au bton, ne s'y
accoutumait pas, tait agit,  chaque dfil nouveau, d'une
fivre sourde de piti et de rvolte.

Cependant, Jean, lui aussi, songeait  Henriette; et brusquement,
l'ide de Delaherche lui vint. Il poussa du coude son ami.

-- Hein? Tout  l'heure, ouvre l'oeil, si nous passons dans la
rue!

En effet, ds qu'ils entrrent dans la rue Maqua, ils aperurent
de loin plusieurs ttes, penches  une des fentres monumentales
de la fabrique. Puis, ils reconnurent Delaherche et sa femme
Gilberte, accouds, ayant, derrire eux, debout, la haute figure
svre de Madame Delaherche. Ils avaient des pains, le fabricant
les lanait aux affams qui tendaient des mains tremblantes,
implorantes.

Maurice, tout de suite, avait remarqu que sa soeur n'tait pas
l; tandis que Jean, inquiet de voir les pains voler, craignit
qu'il n'en restt pas un pour eux. Il agita le bras, criant:

--  nous!  nous!

Ce fut, chez les Delaherche, une surprise presque joyeuse. Leur
visage, pli de piti, s'claira, tandis que des gestes, heureux
de la rencontre, leur chappaient. Et Gilberte tint  jeter elle-
mme le dernier pain dans les bras de Jean, ce qu'elle fit avec
une si aimable maladresse, qu'elle en clata d'un joli rire.

Ne pouvant s'arrter, Maurice se retourna, demandant  la vole,
d'un ton inquiet d'interrogation:

-- Et Henriette? Henriette?

Alors, Delaherche rpondit par une longue phrase. Mais sa voix se
perdit, au milieu du roulement des pieds. Il dut comprendre que le
jeune homme ne l'avait pas entendu, car il multiplia les signes,
il en rpta un surtout, l-bas, vers le sud. Dj, la colonne
s'engageait dans la rue du Mnil, la faade de la fabrique
disparut, avec les trois ttes qui se penchaient, tandis qu'une
main agitait un mouchoir.

-- Qu'est-ce qu'il a dit? demanda Jean.

Maurice, tourment, regardait en arrire, vainement.

-- Je ne sais pas, je n'ai pas compris... Me voil dans
l'inquitude, tant que je n'aurai pas de nouvelles.

Et le pitinement continuait, les Prussiens htaient encore la
marche avec leur brutalit de vainqueurs, le troupeau sortit de
Sedan par la porte du Mnil, allong en une file troite qui
galopait, comme dans la peur des chiens.

Lorsqu'ils traversrent Bazeilles, Jean et Maurice songrent 
Weiss, cherchrent les cendres de la petite maison, si vaillamment
dfendue. On leur avait cont, au camp de la misre, la
dvastation du village, les incendies, les massacres; et ce qu'ils
voyaient dpassait les abominations rves. Aprs douze jours, les
tas de dcombres fumaient encore. Des murs croulants s'taient
abattus, il ne restait pas dix maisons intactes. Mais ce qui les
consola un peu, ce fut de rencontrer des brouettes, des charrettes
pleines de casques et de fusils Bavarois, ramasss aprs la lutte.
Cette preuve qu'on en avait tu beaucoup, de ces gorgeurs et de
ces incendiaires, les soulageait.

C'tait  Douzy que devait avoir lieu la grande halte, pour
permettre aux hommes de djeuner. On n'y arriva point sans
souffrance. Trs vite, les prisonniers se fatiguaient, puiss par
leur jene. Ceux qui, la veille, s'taient gorgs de nourriture,
avaient des vertiges, alourdis, les jambes casses; car cette
gloutonnerie, loin de rparer leurs forces perdues, n'avait fait
que les affaiblir davantage. Aussi, lorsqu'on s'arrta dans un
pr,  gauche du village, les malheureux se laissrent-ils tomber
sur l'herbe, sans courage pour manger. Le vin manquait, des femmes
charitables qui voulurent s'approcher avec des bouteilles, furent
chasses par les sentinelles. Une d'elles, prise de peur, tomba,
se dmit le pied; et il y eut des cris, des larmes, toute une
scne rvoltante, pendant que les Prussiens, qui avaient confisqu
les bouteilles, les buvaient. Cette tendresse pitoyable des
paysans pour les pauvres soldats emmens en captivit, se
manifestait ainsi  chaque pas, tandis qu'on les disait d'une
rudesse farouche envers les gnraux.  Douzy mme, quelques jours
auparavant, les habitants avaient hu un convoi de gnraux qui se
rendaient, sur parole,  Pont--Mousson. Les routes n'taient pas
sres pour les officiers: des hommes en blouse, des soldats
vads, des dserteurs peut-tre, sautaient sur eux avec des
fourches, voulaient les massacrer, ainsi que des lches et des
vendus, dans cette lgende de la trahison, qui, vingt ans plus
tard, devait encore vouer  l'excration de ces campagnes tous les
chefs ayant port l'paulette.

Maurice et Jean mangrent la moiti de leur pain, qu'ils eurent la
chance d'arroser de quelques gorges d'eau-de-vie, un brave
fermier tant parvenu  emplir leur gourde. Mais, ce qui fut
terrible ensuite, ce fut de se remettre en route. On devait
coucher  Mouzon, et bien que l'tape se trouvt courte, l'effort
 faire paraissait excessif. Les hommes ne purent se relever sans
crier, tellement leurs membres las se raidissaient au moindre
repos. Beaucoup, dont les pieds saignaient, se dchaussrent, pour
continuer la marche. La dysenterie les ravageait toujours, il en
tomba un, ds le premier kilomtre, qu'on dut pousser contre un
talus. Deux autres, plus loin, s'affaissrent au pied d'une haie,
o une vieille femme ne les ramassa que le soir. Tous
chancelaient, en s'appuyant sur des cannes, que les Prussiens, par
drision peut-tre, leur avaient permis de couper,  la lisire
d'un petit bois. Ce n'tait plus qu'une dbandade de gueux,
couverts de plaies, hves et sans souffle. Et les violences se
renouvelaient, ceux qui s'cartaient, mme pour quelque besoin
naturel, taient ramens  coups de bton.  la queue, le peloton
formant l'escorte avait l'ordre de pousser les tranards, la
baonnette dans les reins. Un sergent ayant refus d'aller plus
loin, le capitaine commanda  deux hommes de le prendre sous les
bras, de le traner, jusqu' ce que le misrable consentt 
marcher de nouveau. Et c'tait surtout le supplice, cette figure 
gifles, ce petit officier chauve, qui abusait de ce qu'il parlait
trs correctement le Franais, pour injurier les prisonniers dans
leur langue, en phrases sches et cinglantes comme des coups de
cravache.

-- Oh! rptait rageusement Maurice, le tenir, celui-l, et lui
tirer tout son sang, goutte  goutte!

Il tait  bout de force, plus malade encore de colre rentre que
d'puisement. Tout l'exasprait, jusqu' ces sonneries aigres des
trompettes Prussiennes, qui l'auraient fait hurler comme une bte,
dans l'nervement de sa chair. Jamais il n'arriverait  la fin du
cruel voyage, sans se faire casser la tte. Dj, lorsqu'on
traversait le moindre des hameaux, il souffrait affreusement, en
voyant les femmes qui le regardaient d'un air de grande piti. Que
serait-ce, quand on entrerait en Allemagne, que les populations
des villes se bousculeraient, pour l'accueillir, au passage, d'un
rire insultant? Et il voquait les wagons  bestiaux o l'on
allait les entasser, les dgots et les tortures de la route, la
triste existence des forteresses, sous le ciel d'hiver, charg de
neige. Non, non! Plutt la mort tout de suite, plutt risquer de
laisser sa peau au dtour d'un chemin, sur la terre de France, que
de pourrir l-bas, au fond d'une casemate noire, pendant des mois
peut-tre!

-- coute, dit-il tout bas  Jean, qui marchait prs de lui, nous
allons attendre de passer le long d'un bois, et d'un saut nous
filerons parmi les arbres... La frontire belge n'est pas loin,
nous trouverons bien quelqu'un pour nous y conduire.

Jean eut un frmissement, d'esprit plus net et plus froid, malgr
la rvolte qui finissait par le faire rver aussi d'vasion.

-- Es-tu fou! Ils tireront, nous y resterons tous les deux.

Mais, d'un geste, Maurice disait qu'il y avait des chances pour
qu'on les manqut, et puis, aprs tout, que, s'ils y restaient, ce
serait tant pis!

-- Bon! continua Jean, mais Qu'est-ce que nous deviendrons,
ensuite, avec nos uniformes? Tu vois bien que la campagne est
pleine de postes Prussiens. Il faudrait au moins d'autres
vtements... C'est trop dangereux, mon petit, jamais je ne te
laisserai faire une pareille folie.

Et il dut le retenir, il lui avait pris le bras, il le serrait
contre lui, comme s'ils se fussent soutenus mutuellement, pendant
qu'il continuait  le calmer, de son air bourru et tendre.

Derrire leur dos,  ce moment, des voix chuchotantes leur firent
tourner la tte. C'taient Chouteau et Loubet, partis le matin, en
mme temps qu'eux, de la presqu'le d'Iges, et qu'ils avaient
vits jusque-l. Maintenant, les deux gaillards marchaient sur
leurs talons. Chouteau devait avoir entendu les paroles de
Maurice, son plan de fuite au travers d'un taillis, car il le
reprenait pour son compte. Il murmurait dans leur cou:

-- Dites donc, nous en sommes. C'est une riche ide, de foutre le
camp. Dj, des camarades sont partis, nous n'allons bien sr pas
nous laisser traner comme des chiens jusque dans le pays  ces
cochons... Hein?  nous quatre, a va-t-il, de prendre un courant
d'air?

Maurice s'enfivrait de nouveau, et Jean dut se retourner, pour
dire au tentateur:

-- Si tu es press, cours devant... Qu'est-ce que tu espres donc?

Devant le clair regard du caporal, Chouteau se troubla un peu. Il
lcha la raison vraie de son insistance.

-- Dame! Si nous sommes quatre, a sera plus commode... Y en aura
toujours bien un ou deux qui passeront.

Alors, d'un signe nergique de la tte, Jean refusa tout  fait.
Il se mfiait du monsieur, comme il disait, il craignait quelque
tratrise. Et il lui fallut employer toute son autorit sur
Maurice, pour l'empcher de cder, car une occasion se prsentait
justement, on longeait un petit bois trs touffu, qu'un champ
obstru de broussailles sparait seul de la route. Traverser ce
champ au galop, disparatre dans le fourr, n'tait-ce pas le
salut?

Jusque-l, Loubet n'avait rien dit. Son nez inquiet flairait le
vent, ses yeux vifs de garon adroit guettaient la minute
favorable, dans sa rsolution bien arrte de ne pas aller moisir
en Allemagne. Il devait se fier  ses jambes et  sa malignit,
qui l'avaient toujours tir d'affaire. Et, brusquement, il se
dcida.

-- Ah! zut! j'en ai assez, je file!

D'un bond, il s'tait jet dans le champ voisin, lorsque Chouteau
l'imita, galopant  son ct. Tout de suite, deux Prussiens de
l'escorte se mirent  leur poursuite, sans qu'aucun autre songet
 les arrter d'une balle. Et la scne fut si brve, qu'on ne put
d'abord s'en rendre compte. Loubet, faisant des crochets parmi les
broussailles, allait s'chapper srement, tandis que Chouteau,
moins agile, tait dj sur le point d'tre pris. Mais, d'un
suprme effort, celui-ci regagna du terrain, se jeta entre les
jambes du camarade, qu'il culbuta; et, pendant que les deux
Prussiens se prcipitaient sur l'homme  terre, pour le maintenir,
l'autre sauta dans le bois, disparut. Quelques coups de feu
partirent, on se souvenait des fusils. Il y eut mme, parmi les
arbres, une tentative de battue, inutile.

 terre, cependant, les deux soldats assommaient Loubet. Hors de
lui, le capitaine s'tait prcipit, parlant de faire un exemple;
et, devant cet encouragement, les coups de pied, les coups de
crosse continuaient de pleuvoir, si bien que, lorsqu'on releva le
malheureux, il avait un bras cass et la tte fendue. Il expira,
avant d'arriver  Mouzon, dans la petite charrette d'un paysan,
qui avait bien voulu le prendre.

-- Tu vois, se contenta de murmurer Jean  l'oreille de Maurice.

D'un regard, l-bas, vers le bois impntrable, tous deux disaient
leur colre contre le bandit qui galopait, libre maintenant;
tandis qu'ils finissaient par se sentir pleins de piti pour le
pauvre diable, sa victime, un fricoteur qui ne valait srement pas
cher, mais tout de mme un garon gai, dbrouillard et pas bte.
Voil comment il se faisait que, si malin qu'on ft, on se
laissait tout de mme manger un jour!

 Mouzon, malgr cette leon terrible, Maurice fut de nouveau
hant par son ide fixe de fuir. On tait arriv dans un tel tat
de lassitude, que les Prussiens durent aider les prisonniers, pour
dresser les quelques tentes mises  leur disposition. Le campement
se trouvait, prs de la ville, dans un terrain bas et marcageux;
et le pis tait qu'un autre convoi y ayant camp la veille, le sol
disparaissait sous l'ordure: un vritable cloaque, d'une salet
immonde. Il fallut, pour se protger, taler  terre de larges
pierres plates, qu'on eut la chance de dcouvrir prs de l. La
soire, d'ailleurs, fut moins dure, la surveillance des Prussiens
se relchait un peu, depuis que le capitaine avait disparu,
install sans doute dans quelque auberge. D'abord, les sentinelles
tolrrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits,
des pommes et des poires, par-dessus leurs ttes. Ensuite, elles
laissrent les habitants du voisinage envahir le campement, de
sorte qu'il y eut bientt une foule de marchands improviss, des
hommes et des femmes qui dbitaient du pain, du vin, mme des
cigares. Tous ceux qui avaient de l'argent, mangrent, burent,
fumrent. Sous le ple crpuscule, cela mettait comme un coin de
march forain, d'une bruyante animation.

Mais, derrire leur tente, Maurice s'exaltait, rptait  Jean:

-- Je ne peux plus, je filerai, ds que la nuit va tre noire...
Demain, nous nous loignerons de la frontire, il ne sera plus
temps.

-- Eh bien! Filons, finit par dire Jean,  bout de rsistance,
cdant lui aussi  cette hantise de la fuite. Nous le verrons, si
nous y laissons la peau.

Seulement, il dvisagea ds lors les vendeurs, autour de lui. Des
camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons, le
bruit courait que des habitants charitables avaient cr de
vritables magasins de vtements, pour faciliter les vasions de
prisonniers. Et, presque tout de suite, son attention fut attire
par une belle fille, une grande blonde de seize ans, aux yeux
superbes, qui tenait  son bras trois pains dans un panier. Elle
ne criait pas sa marchandise comme les autres, elle avait un
sourire engageant et inquiet, la dmarche hsitante. Lui, la
regarda fixement, et leurs regards se rencontrrent, restrent un
instant l'un dans l'autre. Alors, elle s'approcha, avec son
sourire embarrass de belle fille qui s'offrait.

-- Voulez-vous du pain?

Il ne rpondit pas, l'interrogea d'un petit signe. Puis, comme
elle disait oui, de la tte, il se hasarda,  voix trs basse.

-- Il y a des vtements?

-- Oui, sous les pains.

Et, trs haut, elle se dcida  crier sa marchandise: du pain! Du
pain! Qui achte du pain? Mais, quand Maurice voulut lui glisser
vingt francs, elle retira la main d'un geste brusque, elle se
sauva, aprs leur avoir laiss le panier. Ils la virent pourtant
qui se retournait encore, qui leur jetait le rire tendre et mu de
ses beaux yeux.

Lorsqu'ils eurent le panier, Jean et Maurice tombrent dans un
trouble extrme. Ils s'taient carts de leur tente, et jamais
ils ne purent la retrouver, tellement ils s'effaraient. O se
mettre? Comment changer de vtements? Ce panier, que Jean portait
d'un air gauche, il leur semblait que tout le monde le fouillait
des yeux, en voyait au grand jour le contenu. Enfin, ils se
dcidrent, entrrent dans la premire tente vide, o, perdument,
ils passrent chacun un pantalon et une blouse, aprs avoir remis
sous les pains leurs effets d'uniforme. Et ils abandonnrent le
tout. Mais ils n'avaient trouv qu'une casquette de laine, dont
Jean avait forc Maurice  se coiffer. Lui, nu-tte, exagrant le
pril, se croyait perdu. Aussi s'attardait-il, en qute d'une
coiffure quelconque, lorsque l'ide lui vint d'acheter son chapeau
 un vieil homme trs sale qui vendait des cigares.

--  trois sous pice,  cinq sous les deux, les cigares de
Bruxelles!

Depuis la bataille de Sedan, il n'y avait plus de douane, tout le
flot belge entrait librement; et le vieil homme en guenilles
venait de raliser de trs beaux bnfices, ce qui ne l'empcha
pas d'avoir de grosses prtentions, lorsqu'il eut compris pourquoi
l'on voulait acheter son chapeau, un feutre graisseux, trou de
part en part. Il ne le lcha que contre deux pices de cent sous,
en geignant qu'il allait srement s'enrhumer.

Jean, d'ailleurs, venait d'avoir une autre ide, celle de lui
acheter aussi son fonds de magasin, les trois douzaines de cigares
qu'il promenait encore. Et, sans attendre, le chapeau enfonc sur
les yeux, il cria, d'une voix tranante:

--  trois sous les deux,  trois sous les deux, les cigares de
Bruxelles!

Cette fois, c'tait le salut. Il fit signe  Maurice de le
prcder. Celui-ci avait eu la chance de ramasser par terre un
parapluie; et, comme il tombait quelques gouttes d'eau, il
l'ouvrit tranquillement, pour traverser la ligne des sentinelles.

--  trois sous les deux,  trois sous les deux, les cigares de
Bruxelles!

En quelques minutes, Jean fut dbarrass de sa marchandise. On se
pressait, on riait: en voil donc un qui tait raisonnable, qui ne
volait pas le pauvre monde! Attirs par le bon march, des
Prussiens s'approchrent aussi, et il dut faire du commerce avec
eux. Il avait manoeuvr de faon  franchir l'enceinte garde, il
vendit ses deux derniers cigares  un gros sergent barbu, qui ne
parlait pas un mot de Franais.

-- Ne marche donc pas si vite, sacr bon Dieu! rptait Jean dans
le dos de Maurice. Tu vas nous faire reprendre.

Leurs jambes, malgr eux, les emportaient. Il leur fallut un
effort immense pour s'arrter un instant  l'angle de deux routes,
parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge. Des
bourgeois causaient l, l'air paisible, avec des soldats
allemands; et ils affectrent d'couter, ils risqurent mme
quelques mots, sur la pluie qui pourrait bien se remettre  tomber
toute la nuit. Un homme, un monsieur gras, qui les regardait avec
persistance, les faisait trembler.

Puis, comme il souriait d'un air trs bon, ils se risqurent, tout
bas.

-- Monsieur, le chemin pour aller en Belgique est-il gard?

-- Oui, mais traversez d'abord ce bois, puis prenez  gauche, 
travers champs.

Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles,
quand ils n'entendirent plus rien, que plus rien ne remua et
qu'ils se crurent sauvs, une motion extraordinaire les jeta aux
bras l'un de l'autre. Maurice pleurait  gros sanglots, tandis que
des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C'tait la
dtente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur
allait peut-tre avoir piti d'eux. Et ils se serraient d'une
treinte perdue, dans la fraternit de tout ce qu'ils venaient de
souffrir ensemble; et le baiser qu'ils changrent alors leur
parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel
qu'ils n'en recevraient jamais d'une femme, l'immortelle amiti,
l'absolue certitude que leurs deux coeurs n'en faisaient plus
qu'un, pour toujours.

-- Mon petit, reprit Jean d'une voix tremblante, quand ils se
furent dgags, c'est dj trs bon d'tre ici, mais nous ne
sommes pas au bout... Faudrait s'orienter un peu.

Maurice, bien qu'il ne connt pas ce point de la frontire, jura
qu'il suffisait de marcher devant soi. Tous deux alors, l'un
derrire l'autre, se glissrent, filrent avec prcaution, jusqu'
la lisire des taillis. L, se rappelant l'indication du bourgeois
obligeant, ils voulurent tourner  gauche, pour couper  travers
des chaumes. Mais, comme ils rencontraient une route, borde de
peupliers, ils aperurent le feu d'un poste Prussien, qui barrait
le passage. La baonnette d'une sentinelle luisait, des soldats
achevaient leur soupe en causant. Et ils rebroussrent chemin, se
rejetrent au fond du bois, avec la terreur d'tre poursuivis. Ils
croyaient entendre des voix, des pas, ils battirent ainsi les
fourrs pendant prs d'une heure, perdant toute direction,
tournant sur eux-mmes, emports parfois dans un galop, comme des
btes fuyant sous les broussailles, parfois immobiliss, suant
l'angoisse, devant des chnes immobiles qu'ils prenaient pour des
Prussiens. Enfin, ils dbouchrent de nouveau sur le chemin bord
de peupliers,  dix pas de la sentinelle, prs des soldats, en
train de se chauffer tranquillement.

-- Pas de chance! gronda Maurice, c'est un bois enchant.

Mais, cette fois, on les avait entendus. Des branches s'taient
casses, des pierres roulaient. Et, comme au qui vive de la
sentinelle, ils se mirent  galoper, sans rpondre, le poste prit
les armes, des coups de feu partirent, criblant de balles le
taillis.

-- Nom de Dieu! Jura d'une voix sourde Jean, qui retint un cri de
douleur.

Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet, dont
la violence l'avait culbut contre un arbre.

-- Touch? demanda Maurice, anxieux.

-- Oui,  la jambe, c'est foutu!

Tous deux coutaient encore, haletants, avec l'pouvante
d'entendre un tumulte de poursuite, sur leurs talons. Mais les
coups de feu avaient cess, et rien ne bougeait plus, dans le
grand silence frissonnant qui retombait. Le poste, videmment, ne
se souciait pas de s'engager parmi les arbres.

Jean, qui s'efforait de se remettre debout, touffa une plainte.
Et Maurice le soutint.

-- Tu ne peux plus marcher?

-- Je crois bien que non!

Une colre l'envahit, lui si calme. Il serrait les poings, il se
serait battu.

-- Ah! bon Dieu de bon Dieu! Si ce n'est pas une malchance! Se
laisser abmer la patte, lorsqu'on a tant besoin de courir! Ma
parole, c'est  se ficher au fumier!... File tout seul, toi!

Gaiement, Maurice se contenta de rpondre:

-- Tu es bte!

Il lui avait pris le bras, il l'aidait, tous les deux ayant la
hte de s'loigner. Au bout de quelques pas, faits pniblement,
d'un hroque effort, ils s'arrtrent, de nouveau inquiets, en
apercevant devant eux une maison, une sorte de petite ferme,  la
lisire du bois. Pas une lumire ne luisait aux fentres, la porte
de la cour tait grande ouverte, sur le btiment vide et noir. Et,
quand ils se furent enhardis jusqu' pntrer dans cette cour, ils
s'tonnrent d'y trouver un cheval tout sell, sans que rien
indiqut pourquoi ni comment il tait l. Peut-tre le matre
allait-il revenir, peut-tre gisait-il derrire quelque buisson,
la tte troue. Jamais ils ne le surent.

Mais un projet brusque tait n chez Maurice, qui en parut tout
ragaillardi.

-- coute, la frontire est trop loin, et puis, dcidment, il
faudrait un guide... Tandis que, si nous allions  Remilly, chez
l'oncle Fouchard, je serais certain de t'y conduire les yeux
ferms, tellement je connais les moindres chemins de traverse...
Hein? C'est une ide, je vais te hisser sur ce cheval, et l'oncle
Fouchard nous prendra bien toujours.

D'abord, il voulut lui examiner la jambe. Il y avait deux trous,
la balle devait tre ressortie aprs avoir cass le tibia.
L'hmorragie tait faible, il se contenta de bander fortement le
mollet avec son mouchoir.

-- File donc tout seul! rptait Jean.

-- Tais-toi, tu es bte!

Lorsque Jean fut solidement install sur la selle, Maurice prit la
bride du cheval, et l'on partit. Il devait tre prs de onze
heures, il comptait bien faire en trois heures le trajet, mme si
l'on ne marchait qu'au pas. Mais la pense d'une difficult
imprvue le dsespra un instant: comment allaient-ils traverser
la Meuse, pour passer sur la rive gauche? Le pont de Mouzon tait
certainement gard. Enfin, il se rappela qu'il y avait un bac, en
aval,  Villers; et, au petit bonheur, comptant que la chance leur
serait enfin favorable, il se dirigea vers ce village,  travers
les prairies et les labours de la rive droite. Tout se prsenta
assez bien d'abord, ils n'eurent qu' viter une patrouille de
cavalerie, ils restrent prs d'un quart d'heure immobiles, dans
l'ombre d'un mur. La pluie s'tait remise  tomber, la marche
devenait seulement trs pnible pour lui, forc de pitiner parmi
les terres dtrempes,  ct du cheval, heureusement un brave
homme de cheval, fort docile.  Villers, la chance fut en effet
pour eux: le bac, qui venait justement,  cette heure de nuit, de
passer un officier Bavarois, put les prendre tout de suite, les
dposer sur l'autre rive, sans encombre. Et les dangers, les
fatigues terribles ne commencrent qu'au village, o ils
faillirent rester entre les mains des sentinelles, chelonnes
tout le long de la route de Remilly. De nouveau, ils se rejetrent
dans les champs, au hasard des petits chemins creux, des sentiers
troits,  peine frays. Les moindres obstacles les obligeaient 
des dtours normes. Ils franchissaient les haies et les fosss,
s'ouvraient un passage au coeur des taillis impntrables. Jean,
pris par la fivre, sous la pluie fine, s'tait affaiss en
travers de la selle,  moiti vanoui, cramponn des deux mains 
la crinire du cheval; tandis que Maurice, qui avait pass la
bride dans son bras droit, devait lui soutenir les jambes, pour
qu'il ne glisst pas. Pendant plus d'une lieue, pendant prs de
deux heures encore, cette marche puisante s'ternisa, au milieu
des cahots, des glissements brusques, des pertes d'quilibre, dans
lesquelles,  chaque instant, la bte et les deux hommes
manquaient de s'effondrer. Ils n'taient plus qu'un convoi
d'extrme misre, couverts de boue, le cheval tremblant sur les
pieds, l'homme qu'il portait inerte, comme expir dans un dernier
hoquet, l'autre, perdu, hagard, allant toujours, par l'unique
effort de sa charit fraternelle. Le jour se levait, il pouvait
tre cinq heures, lorsqu'ils arrivrent enfin  Remilly.

Dans la cour de sa petite ferme, qui dominait le village, au
sortir du dfil d'Haraucourt, le pre Fouchard chargeait sa
carriole de deux moutons tus la veille. La vue de son neveu, dans
un si triste quipage, le bouscula  un tel point, qu'il s'cria
brutalement, aprs les premires explications:

-- Que je vous garde, toi et ton ami? ... Pour avoir des histoires
avec les Prussiens, ah! non, par exemple! J'aimerais mieux crever
tout de suite!

Pourtant, il n'osa empcher Maurice et Prosper de descendre Jean
de cheval et de l'allonger sur la grande table de la cuisine.
Silvine courut chercher son propre traversin, qu'elle glissa sous
la tte du bless, toujours vanoui. Mais le vieux grondait,
exaspr de voir cet homme sur sa table, disant qu'il y tait fort
mal, demandant pourquoi on ne le portait pas tout de suite 
l'ambulance, puisqu'on avait la chance d'avoir une ambulance 
Remilly, prs de l'glise, dans l'ancienne maison d'cole, un
reste de couvent, o se trouvait une grande salle trs commode.

--  l'ambulance! Se rcria Maurice  son tour, pour que les
Prussiens l'envoient en Allemagne, aprs sa gurison, puisque tout
bless leur appartient!... Est-ce que vous vous fichez de moi,
l'oncle? Je ne l'ai pas amen jusqu'ici pour le leur rendre.

Les choses se gtaient, l'oncle parlait de les flanquer  la
porte, lorsque le nom d'Henriette fut prononc.

-- Comment, Henriette? demanda le jeune homme.

Et il finit par savoir que sa soeur tait  Remilly depuis
l'avant-veille, si mortellement triste de son deuil, que le sjour
de Sedan, o elle avait vcu heureuse, lui tait devenu
intolrable. Une rencontre avec le docteur Dalichamp, de Raucourt,
qu'elle connaissait, l'avait dcide  venir s'installer chez le
pre Fouchard, dans une petite chambre, pour se donner tout
entire aux blesss de l'ambulance voisine. Cela seul, disait-
elle, la distrairait. Elle payait sa pension, elle tait,  la
ferme, la source de mille douceurs qui la faisaient regarder par
le vieux d'un oeil de complaisance. Quand il gagnait, c'tait
toujours beau.

-- Ah! ma soeur est ici! rptait Maurice. C'est donc a que
Monsieur Delaherche voulait me dire, avec son grand geste que je
ne comprenais pas!... Eh bien! Si elle est ici, a va tout seul,
nous restons.

Tout de suite, il voulut aller lui-mme, malgr sa fatigue, la
chercher  l'ambulance, o elle avait pass la nuit; tandis que
l'oncle se fchait maintenant de ne pouvoir filer avec sa carriole
et ses deux moutons, pour son commerce de boucher ambulant, au
travers des villages, tant que cette sacre affaire de bless qui
lui tombait sur les bras, ne serait pas finie.

Lorsque Maurice ramena Henriette, ils surprirent le pre Fouchard
en train d'examiner soigneusement le cheval, que Prosper venait de
conduire  l'curie. Une bte fatigue, mais diablement solide, et
qui lui plaisait! En riant, le jeune homme dit qu'il lui en
faisait cadeau. Henriette, de son ct, le prit  part, lui
expliqua que Jean payerait, qu'elle-mme se chargeait de lui,
qu'elle le soignerait dans la petite chambre, derrire l'table,
o certes pas un Prussien n'irait le chercher. Et le pre
Fouchard, maussade, mal convaincu encore qu'il trouverait au fond
de tout a un vrai bnfice, finit cependant par monter dans sa
carriole et par s'en aller, en la laissant libre d'agir  sa
guise.

Alors, en quelques minutes, aide de Silvine et de Prosper,
Henriette organisa la chambre, y fit porter Jean, que l'on coucha
dans un lit tout frais, sans qu'il donnt d'autres signes de vie
que des balbutiements vagues. Il ouvrait les yeux, regardait, ne
semblait voir personne. Maurice achevait de boire un verre de vin
et de manger un reste de viande, tout d'un coup ananti, dans la
dtente de sa fatigue, lorsque le docteur Dalichamp arriva, comme
tous les matins, pour sa visite  l'ambulance; et le jeune homme
trouva encore la force de le suivre, avec sa soeur, au chevet du
bless, anxieux de savoir.

Le docteur tait un homme court,  la grosse tte ronde, dont le
collier de barbe et les cheveux grisonnaient. Son visage color
s'tait durci, pareil  ceux des paysans, dans sa continuelle vie
au grand air, toujours en marche pour le soulagement de quelque
souffrance; tandis que ses yeux vifs, son nez ttu, ses lvres
bonnes disaient son existence entire de brave homme charitable,
un peu braque parfois, mdecin sans gnie, dont une longue
pratique avait fait un excellent gurisseur.

Lorsqu'il eut examin Jean, toujours assoupi, il murmura:

-- Je crains bien que l'amputation ne devienne ncessaire.

Ce fut un chagrin pour Maurice et Henriette.

Pourtant, il ajouta:

-- Peut-tre pourra-t-on lui conserver sa jambe, mais il faudra de
grands soins, et ce sera trs long... En ce moment, il est sous le
coup d'une telle dpression physique et morale, que l'unique chose
 faire est de le laisser dormir... Nous verrons demain.

Puis, quand il l'eut pans, il s'intressa  Maurice, qu'il avait
connu enfant, autrefois.

-- Et vous, mon brave, vous seriez mieux dans un lit que sur cette
chaise.

Comme s'il n'entendait pas, le jeune homme regardait fixement
devant lui, les yeux perdus. Dans l'ivresse de sa fatigue, une
fivre remontait, une surexcitation nerveuse extraordinaire,
toutes les souffrances, toutes les rvoltes amasses depuis le
commencement de la campagne. La vue de son ami agonisant, le
sentiment de sa propre dfaite, nu, sans armes, bon  rien, la
pense que tant d'hroques efforts avaient abouti  une pareille
dtresse, le jetaient dans un besoin frntique de rbellion
contre le destin. Enfin, il parla.

-- Non, non! Ce n'est pas fini, non! Il faut que je m'en aille...
Non! Puisque lui, maintenant, en a pour des semaines, pour des
mois peut-tre,  tre l, je ne puis pas rester, je veux m'en
aller tout de suite... N'est-ce pas? Docteur, vous m'aiderez, vous
me donnerez bien les moyens de m'chapper et de rentrer  Paris.

Tremblante, Henriette l'avait saisi entre ses bras.

-- Que dis-tu? Affaibli comme tu l'es, ayant tant souffert! Mais
je te garde, jamais je ne te permettrai de partir!... Est-ce que
tu n'as pas pay ta dette? Songe  moi aussi, que tu laisserais
seule, et qui n'ai plus que toi dsormais.

Leurs larmes se confondirent. Ils s'embrassrent perdument, dans
leur adoration, cette tendresse des jumeaux, plus troite, comme
venue de par del la naissance. Mais il s'exaltait davantage.

-- Je t'assure, il faut que je parte... On m'attend, je mourrais
d'angoisse, si je ne partais pas... Tu ne peux t'imaginer ce qui
bouillonne en moi,  l'ide de me tenir tranquille. Je te dis que
a ne peut pas finir ainsi, qu'il faut nous venger, contre qui,
contre quoi? Ah! je ne sais pas, mais nous venger enfin de tant de
malheur, pour que nous ayons encore le courage de vivre!

D'un signe, le docteur Dalichamp qui suivait la scne avec un vif
intrt, empcha Henriette de rpondre. Quand Maurice aurait
dormi, il serait sans doute plus calme; et il dormit toute la
journe, toute la nuit suivante, pendant plus de vingt heures,
sans remuer un doigt. Seulement,  son rveil, le lendemain matin,
sa rsolution de partir reparut, inbranlable. Il n'avait plus la
fivre, il tait sombre, inquiet, press d'chapper  toutes les
tentations de calme qu'il sentait autour de lui. Sa soeur en
larmes comprit qu'elle ne devait pas insister. Et le docteur
Dalichamp, lors de sa visite, promit de faciliter la fuite, grce
aux papiers d'un aide ambulancier qui venait de mourir  Raucourt.
Maurice prendrait la blouse grise, le brassard  croix rouge, et
il passerait par la Belgique, pour se rabattre ensuite sur Paris,
qui tait ouvert encore.

Ce jour-l, il ne quitta pas la ferme, se cachant, attendant la
nuit. Il ouvrit  peine la bouche, il tenta seulement d'emmener
Prosper.

-- Dites donc, a ne vous tente pas, de retourner voir les
Prussiens?

L'ancien chasseur d'Afrique, qui achevait une tartine de fromage,
leva son couteau en l'air.

-- Ah! pour ce qu'on nous les a montrs, a ne vaut gure la
peine!... Puisque a n'est plus bon  rien, la cavalerie, qu' se
faire tuer quand tout est fini, pourquoi voulez-vous que je
retourne l-bas? ... Ma foi, non! ils m'ont trop embt,  ne rien
me faire faire de propre!

Il y eut un silence, et il reprit, sans doute pour touffer le
malaise de son coeur de soldat:

-- Puis, il y a trop de travail ici, maintenant. Voil les grands
labours qui viennent, ensuite ce seront les semailles. Faut aussi
songer  la terre, n'est-ce pas? Parce que a va bien de se
battre, mais Qu'est-ce qu'on deviendrait, si l'on ne labourait
plus? ... Vous comprenez, je ne peux pas lcher l'ouvrage. Ce
n'est pas que le pre Fouchard soit raisonnable, car je me doute
que je ne verrai gure la couleur de son argent; mais les btes
commencent  m'aimer, et ma foi! Ce matin, pendant que j'tais,
l-haut, dans la pice du Vieux-Clos, je regardais au loin ce
sacr Sedan, je me sentais quand mme tout rconfort, d'tre tout
seul, au grand soleil, avec mes btes,  pousser ma charrue!

Ds la nuit tombe, le docteur Dalichamp fut l, avec son
cabriolet. Il voulait lui-mme conduire Maurice jusqu' la
frontire. Le pre Fouchard, content d'en voir filer au moins un,
descendit faire le guet sur la route, pour tre certain qu'aucune
patrouille ne rdait; tandis que Silvine achevait de recoudre la
vieille blouse d'ambulancier, garnie, sur la manche, du brassard 
croix rouge. Avant de partir, le docteur, qui examina de nouveau
la jambe de Jean, ne put encore promettre de la lui conserver. Le
bless tait toujours dans une somnolence invincible, ne
reconnaissant personne, ne parlant pas. Et Maurice allait
s'loigner, sans lui avoir dit adieu, lorsque, s'tant pench pour
l'embrasser, il le vit ouvrir les yeux trs grands, les lvres
remuantes, parlant d'une voix faible.

-- Tu t'en vas?

Puis, comme on s'tonnait:

-- Oui, je vous ai entendus, pendant que je ne pouvais pas
bouger... Alors, prends tout l'argent. Fouille dans la poche de
mon pantalon.

Sur l'argent du trsor, qu'ils avaient partag, il leur restait 
peu prs  chacun deux cents francs.

-- L'argent! se rcria Maurice, mais tu en as plus besoin que moi,
qui ai mes deux jambes! Avec deux cents francs, j'ai de quoi
rentrer  Paris, et pour me faire casser la tte ensuite, a ne me
cotera rien... Au revoir tout de mme, mon vieux, et merci de ce
que tu as fait de raisonnable et de bon, car, sans toi, je serais
srement rest au bord de quelque champ, comme un chien crev.

D'un geste, Jean le fit taire.

-- Tu ne me dois rien, nous sommes quittes... C'est moi que les
Prussiens auraient ramass, l-bas, si tu ne m'avais pas emport
sur ton dos. Et, hier encore, tu m'as arrach de leurs pattes...
Tu as pay deux fois, ce serait  mon tour de donner ma vie... Ah!
que je vais tre inquiet de n'tre plus avec toi!

Sa voix tremblait, des larmes parurent dans ses yeux.

-- Embrasse-moi, mon petit.

Et ils se baisrent, et comme dans le bois, la veille, il y avait,
au fond de ce baiser, la fraternit des dangers courus ensemble,
ces quelques semaines d'hroque vie commune qui les avaient unis,
plus troitement que des annes d'ordinaire amiti n'auraient pu
le faire. Les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les
fatigues excessives, la mort toujours prsente, passaient dans
leur attendrissement. Est-ce que jamais deux coeurs peuvent se
reprendre, quand le don de soi-mme les a de la sorte fondus l'un
dans l'autre? Mais le baiser, chang sous les tnbres des
arbres, tait plein de l'espoir nouveau que la fuite leur ouvrait;
tandis que ce baiser,  cette heure, restait frissonnant des
angoisses de l'adieu. Se reverrait-on, un jour? Et comment, dans
quelles circonstances de douleur ou de joie?

Dj, le docteur Dalichamp, remont dans son cabriolet, appelait
Maurice. Celui-ci, de toute son me, embrassa enfin sa soeur
Henriette, qui le regardait avec des larmes silencieuses, trs
ple sous ses noirs vtements de veuve.

-- C'est mon frre que je te confie... Soigne-le bien, aime-le
comme je l'aime!




IV


La chambre tait une grande pice carrele, badigeonne simplement
 la chaux, qui avait autrefois servi de fruitier. On y sentait
encore la bonne odeur des pommes et des poires; et, pour tout
meuble, il y avait l un lit de fer, une table de bois blanc et
deux chaises, sans compter une vieille armoire en noyer, aux
flancs immenses, o tenait tout un monde. Mais le calme y tait
d'une douceur profonde, on n'entendait que les bruits sourds de
l'table voisine, des coups affaiblis de sabots, des meuglements
de btes. Par la fentre, tourne au midi, le clair soleil
entrait. On voyait seulement un bout de coteau, un champ de bl
que bordait un petit bois. Et cette chambre close, mystrieuse,
tait si bien cache  tous les yeux, que personne au monde ne
pouvait en souponner l l'existence.

Tout de suite, Henriette rgla les choses: il fut entendu que,
pour viter les soupons, elle seule et le docteur pntreraient
auprs de Jean. Jamais Silvine ne devait entrer, sans qu'elle
l'appelt. De grand matin, le mnage tait fait par les deux
femmes; puis, la journe entire, la porte restait comme mure. La
nuit, si le bless avait eu besoin de quelqu'un, il n'aurait eu
qu' taper au mur, car la pice occupe par Henriette tait
voisine. Et ce fut ainsi que Jean se trouva brusquement spar du
monde, aprs des semaines de cohue violente, ne voyant plus que
cette jeune femme si douce, dont le pas lger ne faisait aucun
bruit. Il la revoyait telle qu'il l'avait vue, l-bas,  Sedan,
pour la premire fois, pareille  une apparition, avec sa bouche
un peu grande, ses traits menus, ses beaux cheveux d'avoine mre,
s'occupant de lui d'un air d'infinie bont.

Les premiers jours, la fivre du bless fut si intense,
qu'Henriette ne le quitta gure. Chaque matin, en passant, le
docteur Dalichamp entrait, sous le prtexte de la prendre, pour se
rendre avec elle  l'ambulance; et il examinait Jean, le pansait.
La balle, aprs avoir cass le tibia, tant ressortie, il
s'tonnait du mauvais aspect de la plaie, il craignait que la
prsence d'une esquille, introuvable pourtant sous la sonde, ne
l'obliget  une rsection de l'os. Il en avait caus avec Jean;
mais celui-ci,  la pense d'un raccourcissement de la jambe, qui
l'aurait rendu boiteux, s'tait rvolt: non, non! Il prfrait
mourir que de rester infirme. Et le docteur, laissant la blessure
en observation, se contentait donc de la panser avec de la charpie
imbibe d'huile d'olive et d'acide phnique, aprs avoir plac au
fond de la plaie un drain, un tube de caoutchouc, pour
l'coulement du pus. Seulement, il l'avait averti que, s'il
n'intervenait pas, la gurison pourrait tre extrmement longue.
Ds la seconde semaine, cependant, la fivre diminua, l'tat
devint meilleur,  la condition d'une immobilit complte.

Et l'intimit de Jean et d'Henriette, alors, se trouva rgle. Des
habitudes leur vinrent, il leur semblait qu'ils n'avaient jamais
vcu autrement, qu'ils devaient toujours vivre ainsi. Elle passait
avec lui toutes les heures qu'elle ne donnait pas  l'ambulance,
veillait  ce qu'il bt,  ce qu'il manget rgulirement,
l'aidait  se retourner, d'une force de poignet qu'on n'aurait pas
souponne dans ses bras minces. Parfois ils causaient ensemble,
le plus souvent ils ne disaient rien, surtout dans les
commencements. Mais jamais ils n'avaient l'air de s'ennuyer,
c'tait une vie trs douce, au fond de ce grand repos, lui tout
massacr encore de la bataille, elle en robe de deuil, le coeur
broy par la perte qu'elle venait de faire. D'abord, il avait
prouv quelque gne, car il sentait bien qu'elle tait au-dessus
de lui, presque une dame, tandis qu'il n'avait jamais t qu'un
paysan et qu'un soldat.  peine savait-il lire et crire. Puis, il
s'tait rassur un peu, en voyant qu'elle le traitait sans fiert,
comme son gal, ce qui l'avait enhardi  se montrer ce qu'il
tait, intelligent  sa manire,  force de tranquille raison.
D'ailleurs, lui-mme s'tonnait d'avoir la sensation de s'tre
aminci, allg, avec des ides nouvelles: tait-ce l'abominable
vie qu'il menait depuis deux mois? Il sortait affin de tant de
souffrances physiques et morales. Mais ce qui acheva de le
conqurir, ce fut de comprendre qu'elle n'en savait pas beaucoup
plus que lui. Toute jeune, aprs la mort de sa mre, devenue la
cendrillon, la petite mnagre ayant la charge de ses trois
hommes, comme elle disait, son grand-pre, son pre et son frre,
elle n'avait pas eu le temps d'apprendre. La lecture, l'criture,
un peu d'orthographe et de calcul, il ne fallait point lui en
demander davantage. Et elle ne l'intimidait encore, elle ne lui
apparaissait bien au-dessus de toutes les autres, que parce qu'il
la savait d'une bont suprieure, d'un courage extraordinaire,
sous son apparence de petite femme efface qui se plaisait aux
menus soins de la vie.

Ils s'entendirent tout de suite, en causant de Maurice. Si elle se
dvouait ainsi, c'tait pour l'ami, pour le frre de Maurice, le
brave homme secourable envers qui elle payait  son tour une dette
de son coeur. Elle tait pleine de gratitude, d'une affection qui
grandissait,  mesure qu'elle le connaissait mieux, simple et
sage, de cerveau solide; et lui, qu'elle soignait comme un enfant,
contractait une dette d'infinie reconnaissance, lui aurait bais
les mains, pour chaque tasse de bouillon qu'elle lui donnait.
Entre eux, ce lien de tendre sympathie allait en se resserrant
chaque jour, dans cette solitude profonde o ils vivaient, agits
des mmes peines. Quand ils avaient puis les souvenirs, les
dtails qu'elle lui demandait sans se lasser sur leur douloureuse
marche de Reims  Sedan, la mme question revenait toujours: que
faisait Maurice  cette heure? Pourquoi n'crivait-il pas? Paris
tait-il donc compltement investi, qu'ils ne recevaient plus de
nouvelles? Ils n'avaient encore eu de lui qu'une lettre, date de
Rouen, trois jours aprs son dpart, dans laquelle il expliquait,
en quelques lignes, comment il venait de dbarquer dans cette
ville,  la suite d'un large dtour, pour atteindre Paris. Et plus
rien depuis une semaine, l'absolu silence.

Le matin, lorsque le docteur Dalichamp avait pans le bless, il
aimait  s'oublier l, pendant quelques minutes. Mme il revenait
parfois le soir, s'attardait davantage; et il tait ainsi le seul
lien avec le monde, ce vaste monde du dehors, si boulevers de
catastrophes. Les nouvelles n'entraient que par lui, il avait un
coeur ardent de patriote qui dbordait de colre et de chagrin, 
chaque dfaite. Aussi ne parlait-il gure que de la marche
envahissante des Prussiens, dont le flot, depuis Sedan, s'tendait
peu  peu sur toute la France, comme une mare noire. Chaque jour
apportait son deuil, et il restait accabl sur l'une des deux
chaises, contre le lit, il disait la situation de plus en plus
grave, avec des gestes tremblants. Souvent, il avait les poches
bourres de journaux belges, qu'il laissait.  des semaines de
distance, l'cho de chaque dsastre arrivait ainsi au fond de
cette chambre perdue, rapprochant encore, dans une commune
angoisse, les deux pauvres tres souffrants qui s'y trouvaient
renferms.

Et ce fut de la sorte qu'Henriette dans de vieux journaux, lut 
Jean les vnements de Metz, les grandes batailles hroques qui
avaient recommenc par trois fois,  un jour de distance. Elles
dataient de cinq semaines dj, mais il les ignorait encore, il
les coutait, le coeur serr de retrouver l-bas les misres et
les dfaites dont il avait souffert. Dans le silence frissonnant
de la pice, pendant qu'Henriette, de sa voix un peu chantante
d'colire applique, dtachait nettement chaque phrase,
l'histoire lamentable se droulait. Aprs Froeschwiller, aprs
Spickeren, au moment o le 1er corps, cras, entranait le 5e dans
sa droute, les autres corps, chelonns de Metz  Bitche,
hsitaient, refluaient dans la consternation de ces dsastres,
finissaient par se concentrer en avant du camp retranch, sur la
rive droite de la Moselle. Mais quel temps prcieux perdu, au lieu
de hter, vers Paris, une retraite qui allait devenir si
difficile! L'empereur avait d cder le commandement au marchal
Bazaine, dont on attendait la victoire. Alors, le 14, c'tait
Borny, l'arme attaque au moment o elle se dcidait enfin 
passer sur la rive gauche, ayant contre elle deux armes
allemandes, celle de Steinmetz immobile en face du camp retranch
qu'elle menaait, celle de Frdric-Charles qui avait franchi le
fleuve en amont et qui remontait le long de la rive gauche, pour
couper Bazaine du reste de la France, Borny dont les premiers
coups de feu n'avaient clat qu' trois heures du soir, Borny
cette victoire sans lendemain, qui laissa les corps Franais
matres de leurs positions, mais qui les immobilisa,  cheval sur
la Moselle, pendant que le mouvement tournant de la deuxime arme
allemande s'achevait. Puis, le 16, c'tait Rzonville, tous les
corps enfin sur la rive gauche, le 3e et le 4e seulement en
arrire, attards dans l'effroyable encombrement qui se produisait
au carrefour des routes d'tain et de Mars-la-Tour, l'attaque
audacieuse de la cavalerie et de l'artillerie Prussiennes coupant
ces routes ds le matin, la bataille lente et confuse que, jusqu'
deux heures, Bazaine aurait pu gagner, n'ayant qu'une poigne
d'hommes  culbuter devant lui, et qu'il avait fini par perdre,
dans son inexplicable crainte d'tre coup de Metz, la bataille
immense, couvrant des lieues de coteaux et de plaines, o les
Franais, attaqus de front et de flanc, avaient fait des prodiges
pour ne pas marcher en avant, laissant  l'ennemi le temps de se
concentrer, travaillant d'eux-mmes au plan Prussien qui tait de
les faire rtrograder de l'autre ct du fleuve. Le 18 enfin,
aprs le retour devant le camp retranch, c'tait Saint-Privat, la
lutte suprme, un front d'attaque de treize kilomtres, deux cent
mille allemands, avec sept cents canons, contre cent vingt mille
Franais, n'ayant que cinq cents pices, les allemands la face
tourne vers l'Allemagne, les Franais, vers la France, comme si
les envahisseurs taient devenus les envahis, dans le singulier
pivotement qui venait de se produire, la plus effrayante mle 
partir de deux heures, la garde Prussienne repousse, hache,
Bazaine longtemps victorieux, fort de son aile gauche
inbranlable, jusqu'au moment, vers le soir, o l'aile droite,
plus faible, avait d abandonner Saint-Privat, au milieu d'un
horrible carnage, entranant avec elle toute l'arme, battue,
rejete sous Metz, enserre dsormais dans un cercle de fer.

 chaque instant, pendant qu'Henriette lisait, Jean l'interrompait
pour dire:

-- Ah bien! Nous autres qui, depuis Reims, attendions Bazaine!

La dpche du marchal, date du 19, aprs Saint-Privat, dans
laquelle il parlait de reprendre son mouvement de retraite, par
Montmdy, cette dpche qui avait dcid la marche en avant de
l'arme de Chlons, ne paraissait tre que le rapport d'un gnral
battu, dsireux d'attnuer sa dfaite; et plus tard, le 29
seulement, lorsque la nouvelle de cette approche d'une arme de
secours lui tait parvenue, au travers des lignes Prussiennes, il
avait bien tent un dernier effort, sur la rive droite, 
Noiseville, mais si mollement, que, le 1er septembre, le jour mme
o l'arme de Chlons tait crase  Sedan, celle de Metz se
repliait, dfinitivement paralyse, morte pour la France. Le
marchal, qui, jusque-l, avait pu n'tre qu'un capitaine
mdiocre, ngligeant de passer lorsque les routes restaient
ouvertes, vritablement barr ensuite par des forces suprieures,
allait devenir maintenant, sous l'empire de proccupations
politiques, un conspirateur et un tratre.

Mais, dans les journaux que le docteur Dalichamp apportait,
Bazaine restait le grand homme, le brave soldat, dont la France
attendait encore son salut. Et Jean se faisait relire des
passages, pour bien comprendre comment la troisime arme
allemande, avec le prince royal de Prusse, avait pu les
poursuivre, tandis que la premire et la deuxime bloquaient Metz,
toutes les deux si fortes en hommes et en canons, qu'il tait
devenu possible d'y puiser et d'en dtacher cette quatrime arme,
qui, sous les ordres du prince royal de Saxe, avait achev le
dsastre de Sedan. Puis, renseign enfin, sur ce lit de douleur o
le clouait sa blessure, il se forait quand mme  l'espoir.

-- C'est donc a que nous n'avons pas t les plus forts!...
N'importe, on donne les chiffres: Bazaine a cent cinquante mille
hommes, trois cent mille fusils, plus de cinq cents canons; et
bien sr qu'il leur mnage un sacr coup de sa faon.

Henriette hochait la tte, se rangeait  son avis, pour ne pas
l'assombrir davantage. Elle se perdait au milieu de ces vastes
mouvements de troupes, mais elle sentait le malheur invitable. Sa
voix restait claire, elle aurait lu ainsi pendant des heures,
simplement heureuse de l'amuser. Parfois, pourtant,  un rcit de
massacre, elle bgayait, les yeux emplis d'un brusque flot de
larmes. Sans doute, elle venait de penser  son mari foudroy l-
bas, pouss du pied par l'officier Bavarois, contre le mur.

-- Si a vous fait trop de peine, disait Jean surpris, il ne faut
plus me lire les batailles.

Mais elle se remettait tout de suite, trs douce et complaisante.

-- Non, non, pardonnez-moi, je vous assure que a me fait plaisir
aussi.

Un soir des premiers jours d'octobre, comme un vent furieux
soufflait au dehors, elle revint de l'ambulance, elle entra dans
la chambre, trs mue, en disant:

-- Une lettre de Maurice! C'est le docteur qui vient de me la
remettre.

Chaque matin, tous deux s'taient inquits davantage, de ce que
le jeune homme ne donnait aucun signe d'existence; et surtout,
depuis une grande semaine que le bruit courait du complet
investissement de Paris, ils dsespraient de recevoir des
nouvelles, anxieux, se demandant ce qu'il avait pu devenir, aprs
avoir quitt Rouen. Maintenant, ce silence leur tait expliqu, la
lettre qu'il avait adresse de Paris au docteur Dalichamp, le 18,
le jour mme o partaient les derniers trains pour le Havre,
venait de faire un dtour norme et n'arrivait que par miracle,
aprs s'tre gare vingt fois en route.

-- Ah! le cher petit! s'cria Jean, tout heureux. Lisez-moi a
bien vite.

Le vent redoublait de violence, la fentre craquait comme sous des
coups de blier. Et Henriette, ayant apport la lampe sur la
table, contre le lit, se mit  lire, si prs de Jean, que leurs
cheveux se touchaient. Il faisait l trs doux, trs bon, dans
cette chambre si calme, au milieu de la tempte du dehors.

C'tait une longue lettre de huit pages, dans laquelle Maurice,
d'abord, expliquait comment, ds son arrive, le 16, il avait eu
la chance de se faire engager dans un rgiment de ligne, dont on
compltait l'effectif. Ensuite, il revenait sur les faits, il
racontait avec une fivre extraordinaire ce qu'il avait appris,
les vnements de ce mois terrible, Paris calm aprs la stupeur
douloureuse de Wissembourg et de Froeschwiller, se reprenant 
l'espoir d'une revanche, retombant dans des illusions nouvelles,
la lgende victorieuse de l'arme, le commandement de Bazaine, la
leve en masse, des victoires imaginaires, des hcatombes de
Prussiens que les ministres eux-mmes racontaient  la tribune.
Et, tout d'un coup, il disait comment la foudre, une seconde fois,
venait d'clater sur Paris, le 3 septembre: les esprances
broyes, la ville ignorante, confiante, abattue sous cet
crasement du destin, les cris de: Dchance! dchance!
Retentissant ds le soir sur les boulevards, la courte et lugubre
sance de nuit o Jules Favre avait lu la proposition de cette
dchance rclame par le peuple. Puis, le lendemain, c'tait le 4
septembre, l'effondrement d'un monde, le second empire emport
dans la dbcle de ses vices et de ses fautes, le peuple entier
par les rues, un torrent d'un demi-million d'hommes emplissant la
place de la concorde, au grand soleil de ce beau dimanche, roulant
jusqu'aux grilles du corps lgislatif que barraient  peine une
poigne de soldats, la crosse en l'air, dfonant les portes,
envahissant la salle des sances, d'o Jules Favre, Gambetta et
d'autres dputs de la gauche allaient partir pour proclamer la
rpublique  l'Htel de Ville, tandis que, sur la place Saint-
Germain-L'Auxerrois, une petite porte du Louvre s'entr'ouvrait,
donnait passage  l'impratrice rgente, vtue de noir,
accompagne d'une seule amie, toutes les deux tremblantes,
fuyantes, blotties au fond du fiacre de rencontre qui les cahotait
loin des Tuileries, au travers desquelles, maintenant, coulait la
foule. Ce mme jour, Napolon III avait quitt l'auberge de
Bouillon o il venait de passer la premire nuit d'exil, en route
pour Wilhelmshoe.

D'un air grave, Jean interrompit Henriette.

-- Alors,  cette heure, nous sommes en rpublique? ... Tant mieux
si a nous aide  battre les Prussiens!

Mais il branlait la tte, on lui avait toujours fait peur de la
rpublique, lorsqu'il tait paysan. Et puis, devant l'ennemi, a
ne lui semblait gure bon, de n'tre pas d'accord. Enfin, il
fallait bien qu'il vnt autre chose, puisque l'empire tait pourri
dcidment, et que personne n'en voulait plus.

Henriette acheva la lettre, qui finissait en signalant l'approche
des allemands. Le 13, le jour mme o une dlgation du
gouvernement de la dfense nationale s'installait  Tours, on les
avait vus,  l'est de Paris, s'avancer jusqu' Lagny. Le 14 et le
15, ils taient aux portes,  Crteil et  Joinville-le-pont.
Mais, le 18, le matin o il avait crit, Maurice ne paraissait pas
croire encore  la possibilit d'investir Paris compltement,
repris d'une belle confiance, regardant le sige comme une
tentative insolente et hasarde qui chouerait avant trois
semaines, comptant sur les armes de secours que la province
allait srement envoyer, sans parler de l'arme de Metz, en marche
dj, par Verdun et Reims. Et les anneaux de la ceinture de fer
s'taient rejoints, avaient boucl Paris, et Paris maintenant,
spar du monde, n'tait plus que la prison gante de deux
millions de vivants, d'o ne venait qu'un silence de mort.

-- Ah! mon Dieu! murmura Henriette oppresse, combien de temps
tout cela durera-t-il, et le reverrons-nous jamais!

Une rafale plia les arbres, au loin, fit gmir les vieilles
charpentes de la ferme. Si l'hiver devait tre dur, quelles
souffrances pour les pauvres soldats, sans feu, sans pain, qui se
battraient dans la neige!

-- Bah! conclut Jean, elle est trs gentille, sa lettre, et a
fait plaisir d'avoir des nouvelles... Il ne faut jamais
dsesprer.

Alors, jour  jour, le mois d'octobre s'coula, des cieux gris et
tristes, o le vent ne cessait que pour ramener bientt des vols
plus sombres de nuages. La plaie de Jean se cicatrisait avec une
lenteur infinie, le drain ne donnait toujours pas le pus louable,
qui aurait permis au docteur de l'enlever; et le bless s'tait
beaucoup affaibli, s'obstinant  refuser toute opration, dans sa
peur de rester infirme. Une attente rsigne, que parfois
coupaient des anxits brusques, sans cause prcise, semblait 
prsent endormir la petite chambre perdue, au fond de laquelle les
nouvelles n'arrivaient que lointaines, vagues, comme au rveil
d'un cauchemar. L'abominable guerre, les massacres, les dsastres,
continuaient l-bas, quelque part, sans qu'on st jamais la vrit
vraie, sans qu'on entendt autre chose que la grande clameur
sourde de la patrie gorge. Et le vent emportait les feuilles
sous le ciel livide, et il y avait de longs silences profonds,
dans la campagne nue, o ne passaient que les croassements des
corbeaux, annonant un hiver rigoureux.

Un des sujets de conversation tait devenu l'ambulance, dont
Henriette ne sortait gure que pour tenir compagnie  Jean. Le
soir, quand elle tait de retour, il la questionnait, connaissait
chacun de ses blesss, voulait savoir ceux qui mouraient, ceux qui
gurissaient; et elle-mme, sur ces choses dont son coeur tait
plein, ne tarissait pas, racontait ses journes jusque dans leurs
infimes dtails.

-- Ah! rptait-elle toujours, les pauvres enfants, les pauvres
enfants!

Ce n'tait plus, en pleine bataille, l'ambulance o coulait le
sang frais, o les amputations se faisaient dans les chairs saines
et rouges. C'tait l'ambulance tombe  la pourriture d'hpital,
sentant la fivre et la mort, toute moite des lentes
convalescences, des agonies interminables. Le docteur Dalichamp
avait eu les plus grandes peines  se procurer les lits, les
matelas, les draps ncessaires; et, chaque jour encore,
l'entretien de ses malades, le pain, la viande, les lgumes secs,
sans parler des bandes, des compresses, des appareils, l'obligeait
 des miracles. Les Prussiens tablis  l'hpital militaire de
Sedan lui ayant tout refus, mme du chloroforme, il faisait tout
venir de Belgique. Pourtant, il avait accueilli les blesss
allemands aussi bien que les blesss Franais, il soignait surtout
une douzaine de Bavarois, ramasss  Bazeilles. Ces hommes
ennemis, qui s'taient rus les uns  la gorge des autres,
gisaient maintenant cte  cte, dans la bonne entente de leurs
communes souffrances. Et quel sjour d'pouvante et de misre, ces
deux longues salles de l'ancienne cole de Remilly, qui
contenaient une cinquantaine de lits chacune, sous la grande
clart ple des hautes fentres!

Dix jours aprs la bataille, on avait encore amen des blesss,
oublis, retrouvs dans les coins. Quatre taient rests dans une
maison vide de Balan, sans aucun soin mdical, vivant on ne savait
comment, grce  la charit de quelque voisin sans doute; et leurs
blessures fourmillaient de vers, ils taient morts, empoisonns
par ces plaies immondes. C'tait cette purulence que rien ne
pouvait combattre, qui soufflait et vidait des ranges de lits.
Ds la porte, une odeur de ncrose prenait  la gorge. Les drains
suppuraient, laissaient tomber goutte  goutte le pus ftide.
Souvent, il fallait rouvrir les chairs, en extraire encore des
esquilles ignores. Puis, des abcs se dclaraient, des flux qui
allaient crever plus loin. puiss, amaigris, la face terreuse,
les misrables enduraient toutes les tortures. Les uns, abattus,
sans souffle, passaient leurs journes sur le dos, les paupires
closes et noires, ainsi que des cadavres  demi dcomposs dj.
Les autres, sans sommeil, agits d'une insomnie inquite, tremps
d'abondantes sueurs, s'exaltaient, comme si la catastrophe les et
frapps de folie. Et, qu'ils fussent violents ou calmes, quand le
frisson de la fivre infectieuse les gagnait, c'tait la fin, le
poison triomphant, volant des uns aux autres, les emportant tous
dans le mme flot de pourriture victorieuse.

Mais il y avait surtout la salle des damns, de ceux qui taient
frapps de dysenterie, de typhus, de variole. Beaucoup avaient la
variole noire. Ils se remuaient, criaient dans un dlire
incessant, se dressaient sur leur lit, debout comme des spectres.
D'autres, touchs aux poumons, se mouraient de pneumonie, avec des
toux affreuses. D'autres, qui hurlaient, n'taient soulags que
sous le filet d'eau froide, dont on rafrachissait continuellement
leurs blessures. C'tait l'heure attendue, l'heure du pansement,
qui seule amenait un peu de calme, arait les lits, dlassait les
corps raidis  la longue dans la mme position. Et c'tait aussi
l'heure redoute, car pas un jour ne se passait, sans que le
docteur, en examinant les plaies, et le chagrin de remarquer sur
la peau de quelque pauvre diable des points bleutres, les taches
de la gangrne envahissante. L'opration avait lieu le lendemain.
Encore un bout de jambe ou de bras coup. Parfois mme, la
gangrne montait plus haut, il fallait recommencer, jusqu' ce
qu'on et rogn tout le membre. Puis, l'homme entier y passait, il
avait le corps envahi par les plaques livides du typhus, il
fallait l'emmener, vacillant, ivre et hagard, dans la salle des
damns, o il succombait, la chair morte dj et sentant le
cadavre, avant l'agonie.

Chaque soir,  son retour, Henriette rpondait aux questions de
Jean, la voix tremblante de la mme motion:

-- Ah! les pauvres enfants, les pauvres enfants!

Et c'taient des dtails toujours semblables, les quotidiens
tourments de cet enfer. On avait dsarticul une paule, tranch
un pied, procd  la rsection d'un humrus; mais la gangrne ou
l'infection purulente pardonnerait-elle? Ou bien, on venait encore
d'en enterrer un, le plus souvent un Franais, parfois un
allemand. Il tait rare qu'une journe s'achevt sans qu'une bire
furtive, faite  la hte de quatre planches, sortt de l'ambulance
au crpuscule, accompagne d'un seul infirmier, souvent de la
jeune femme elle-mme, pour qu'un homme ne ft pas enfoui comme un
chien. Dans le petit cimetire de Remilly, on avait ouvert deux
tranches; et ils dormaient tous cte  cte, les allemands 
gauche, les Franais  droite, rconcilis dans la terre.

Jean, sans les avoir jamais vus, finissait par s'intresser 
certains blesss. Il demandait de leurs nouvelles.

-- Et pauvre enfant, comment va-t-il, aujourd'hui?

C'tait un petit troupier, un soldat du 5e de ligne, engag
volontaire, qui n'avait pas vingt ans. Le surnom de pauvre
enfant lui tait rest, parce que, sans cesse, il rptait ces
mots en parlant de lui; et, comme, un jour, on lui en demandait la
raison, il avait rpondu que c'tait sa mre qui l'appelait
toujours ainsi. Pauvre enfant en effet, car il se mourait d'une
pleursie, dtermine par une blessure au flanc gauche.

-- Ah! le cher garon, disait Henriette, qui s'tait prise pour
lui d'une affection maternelle, il ne va pas bien, il a touss
toute la journe... Ca me fend le coeur, de l'entendre.

-- Et votre ours, votre Gutmann? reprenait Jean, avec un faible
sourire. Le docteur a-t-il meilleur espoir?

-- Oui, peut-tre le sauvera-t-on. Mais il souffre horriblement.

Bien que la piti ft grande, tous deux ne pouvaient parler de
Gutmann sans une sorte de gaiet attendrie. Lorsque la jeune femme
tait entre  l'ambulance, le premier jour, elle avait eu le
saisissement de reconnatre, dans ce soldat Bavarois, l'homme  la
barbe et aux cheveux rouges, aux gros yeux bleus, au large nez
carr, qui l'avait emporte entre ses bras,  Bazeilles, pendant
qu'on fusillait son mari. Lui, galement, la reconnut; mais il ne
pouvait parler, une balle, entre par la nuque, lui avait enlev
la moiti de la langue. Et, aprs deux jours d'un recul d'horreur,
d'un involontaire frisson, chaque fois qu'elle s'approchait de son
lit, elle fut conquise par les regards dsesprs et trs doux
dont il la suivait. N'tait-ce donc plus le monstre, au poil
clabouss de sang, aux prunelles chavires de rage, qui la
hantait d'un affreux souvenir? Il lui fallait un effort pour le
retrouver maintenant chez ce malheureux, l'air si bonhomme, si
docile, au milieu de ses atroces souffrances. Son cas, peu
frquent, cette infirmit brusque, touchait l'ambulance entire.
On n'tait mme pas bien sr qu'il se nommt Gutmann, on
l'appelait ainsi, parce que l'unique son qu'il arrivait  profrer
tait un grognement de deux syllabes qui faisait  peu prs ce
nom. Sur tout le reste, on croyait seulement savoir qu'il tait
mari et qu'il avait des enfants. Il devait comprendre quelques
mots de Franais, il rpondait parfois d'un signe violent de la
tte. Mari? Oui, oui! Des enfants? Oui, oui! Son attendrissement,
un jour,  voir de la farine, avait encore fait supposer qu'il
pouvait tre meunier. Et rien autre. O tait-il, le moulin? Dans
quel lointain village de la Bavire pleuraient-ils  cette heure,
les enfants et la femme? Allait-il donc mourir, inconnu, sans nom,
laissant les siens, l-bas, dans une ternelle attente?

-- Aujourd'hui, raconta un soir Henriette  Jean, Gutmann m'a
envoy des baisers... Je ne lui donne plus  boire, je ne lui
rends plus le moindre service, sans qu'il porte les doigts  ses
lvres, dans un geste fervent de reconnaissance... Il ne faut pas
sourire, c'est trop terrible, que d'tre ainsi comme enterr,
avant l'heure.

Cependant, vers la fin d'octobre, Jean alla mieux. Le docteur
consentit  enlever le drain, bien qu'il restt soucieux; et la
plaie parut pourtant se cicatriser assez vite. Dj, le
convalescent se levait, passait des heures  marcher dans la
chambre,  s'asseoir devant la fentre, attrist par le vol des
nuages. Puis, il s'ennuya, il parla de s'occuper  quelque chose,
de se rendre utile dans la ferme. Un de ses malaises secrets tait
la question d'argent, car il pensait bien que ses deux cents
francs avaient d tre dpenss, depuis six grandes semaines. Pour
que le pre Fouchard continut  lui faire bonne mine, il fallait
donc qu'Henriette payt. Cette pense lui devenait pnible, il
n'osait s'en expliquer avec elle, et il prouva un vritable
soulagement, lorsqu'il fut convenu qu'on le donnerait comme un
nouveau garon, charg, avec Silvine, des soins intrieurs,
pendant que Prosper s'occupait de la culture, au dehors.

Malgr l'abomination des temps, un garon de plus n'tait pas de
trop, chez le pre Fouchard, dont les affaires prospraient.
Tandis que rlait le pays entier, saign aux quatre membres, il
avait trouv le moyen d'largir tellement son commerce de boucher
ambulant, qu'il abattait  cette heure le triple et le quadruple
de btes. On racontait comment, ds le 31 aot, il avait fait des
marchs superbes avec les Prussiens. Lui, qui, le 30, dfendait sa
porte contre les soldats du 7e corps, le fusil au poing, refusant
de leur vendre une miche, leur criant que la maison tait vide,
s'tait tabli marchand de tout, le 31,  l'apparition du premier
soldat ennemi, avait dterr de ses caves des provisions
extraordinaires, ramen des trous inconnus, o il les avait
cachs, de vritables troupeaux. Et, depuis ce jour, il tait un
des plus gros fournisseurs de viande des armes allemandes,
tonnant d'adresse pour placer sa marchandise et se la faire
payer, entre deux rquisitions. Les autres souffraient de
l'exigence parfois brutale des vainqueurs: lui n'avait pas encore
fourni un boisseau de farine, un hectolitre de vin, un quartier de
boeuf, sans trouver au bout du bel argent sonnant. On en causait
bien, dans Remilly, on trouvait cela vilain de la part d'un homme
qui venait de perdre  la guerre son fils, dont il ne visitait
point la tombe, que Silvine seule entretenait. Mais, tout de mme,
on le respectait, de s'enrichir, quand les plus malins y
laissaient leur peau. Et lui, goguenard, haussait les paules,
grognait, avec sa carrure ttue:

-- Patriote, patriote, je le suis plus qu'eux tous!... C'est donc
tre patriote que de foutre gratis aux Prussiens de la nourriture,
par-dessus la tte? Moi, je leur fais tout payer... On verra, on
verra a, plus tard!

Jean, ds le second jour, resta trop longtemps debout, et les
sourdes craintes du docteur se ralisrent: la plaie s'tait
rouverte, une inflammation considrable fit enfler la jambe, il
dut reprendre le lit. Dalichamp finit par souponner la prsence
d'une esquille, que l'effort des deux journes d'exercice avait
achev de dtacher. Il la chercha, fut assez heureux pour
l'extraire. Mais cela n'alla pas sans une secousse, une fivre
violente, qui puisrent Jean de nouveau. Jamais encore, il
n'tait tomb  un pareil tat de faiblesse. Et Henriette reprit
sa place de garde fidle, dans la chambre, que l'hiver attristait
et glaait. On tait aux premiers jours de novembre, le vent d'est
avait apport dj une bourrasque de neige, il faisait trs froid,
entre les quatre murs vides, sur le carreau nu. Comme il n'y avait
pas de chemine, ils se dcidrent  faire mettre un pole, dont
le ronflement gaya un peu leur solitude.

Les jours coulaient, monotones, et cette premire semaine de la
rechute fut certainement pour Jean et pour Henriette la plus
mlancolique de leur longue intimit force. La souffrance ne
cesserait donc pas? Toujours le danger allait-il renatre, sans
qu'on pt esprer la fin de tant de misres? Leur pense volait 
chaque heure vers Maurice, dont ils n'avaient plus eu de
nouvelles. On leur disait bien que d'autres recevaient des
lettres, des billets minces apports par des pigeons voyageurs.
Sans doute, le coup de feu de quelque allemand avait tu, au
passage, dans le grand ciel libre, le pigeon qui portait leur joie
et leur tendresse,  eux. Tout semblait se reculer, s'teindre et
disparatre, au fond de l'hiver prcoce. Les bruits de la guerre
ne leur parvenaient qu'aprs des retards considrables, les rares
journaux que le docteur Dalichamp leur apportait encore, dataient
souvent d'une semaine. Et leur tristesse tait faite beaucoup de
leur ignorance, de ce qu'ils ne savaient pas et de ce qu'ils
devinaient, du long cri de mort qu'ils entendaient malgr tout,
dans le silence de la campagne, autour de la ferme.

Un matin, le docteur arriva boulevers, les mains tremblantes. Il
tira un journal belge de sa poche, le jeta sur le lit, en
s'criant:

-- Ah! mes amis, la France est morte, Bazaine vient de trahir!

Jean, adoss contre deux oreillers, somnolent, se rveilla.

-- Comment, de trahir?

-- Oui, il a livr Metz et l'arme. C'est le coup de Sedan qui
recommence, et cette fois c'est le reste de notre chair et de
notre sang.

Puis, reprenant le journal, lisant:

-- Cent cinquante mille prisonniers, cent cinquante-trois aigles
et drapeaux, cinq cent quarante et un canons de campagne,
soixante-seize mitrailleuses, huit cents canons de forteresse,
trois cent mille fusils, deux mille voitures d'quipages
militaires, du matriel pour quatre-vingt-cinq batteries...

Et il continua, donnant les dtails: le marchal Bazaine, enferm
dans Metz avec l'arme, rduit  l'impuissance, ne faisant aucun
effort pour rompre le cercle de fer qui l'enserrait; ses rapports
suivis avec le prince Frdric-Charles, ses troubles et hsitantes
combinaisons politiques, son ambition de jouer un rle dcisif
qu'il ne semblait pas avoir bien dtermin lui-mme; puis, toute
la complication des pourparlers, des envois d'missaires, louches
et menteurs,  M De Bismarck, au roi Guillaume,  l'impratrice
rgente, qui, finalement, devait refuser de traiter avec l'ennemi,
sur les bases d'une cession de territoire; et la catastrophe
inluctable, le destin achevant son oeuvre, la famine dans Metz,
la capitulation force, les chefs et les soldats rduits 
accepter les dures conditions des vainqueurs. La France n'avait
plus d'arme.

-- Nom de Dieu! Jura sourdement Jean, qui ne comprenait pas tout,
mais pour qui, jusque-l, Bazaine tait rest le grand capitaine,
l'unique sauveur possible. Alors, quoi, qu'est-ce qu'on va faire?
Qu'est-ce qu'ils deviennent,  Paris?

Le docteur, justement, passait aux nouvelles de Paris, qui taient
dsastreuses. Il fit remarquer que le journal portait la date du 5
novembre. La reddition de Metz tait du 27 octobre, et la nouvelle
n'en avait t connue  Paris que le 30. Aprs les checs subis
dj  Chevilly,  Bagneux,  la Malmaison, aprs le combat et la
perte du Bourget, cette nouvelle avait clat en coup de foudre,
au milieu de la population dsespre, irrite de la faiblesse et
de l'impuissance du gouvernement de la dfense nationale. Aussi,
le lendemain, le 31 octobre, toute une insurrection avait-elle
grond, une foule immense s'touffant sur la place de l'Htel-de-
Ville, envahissant les salles, retenant prisonniers les membres du
gouvernement, que la garde nationale avait enfin dlivrs, dans la
crainte de voir triompher les rvolutionnaires qui rclamaient la
Commune. Et le journal belge ajoutait les rflexions les plus
insultantes pour le grand Paris, que la guerre civile dchirait,
au moment o l'ennemi tait aux portes. N'tait-ce pas la
dcomposition finale, la flaque de boue et de sang o allait
s'effondrer un monde?

-- C'est bien vrai, murmura Jean tout ple, on ne se cogne pas,
quand les Prussiens sont l!

Henriette, qui n'avait rien dit encore, vitant d'ouvrir la
bouche, dans ces choses de la politique, ne put retenir un cri.
Elle ne pensait qu' son frre.

-- Mon Dieu! Pourvu que Maurice, qui a mauvaise tte, ne se mle
pas  toutes ces histoires!

Il y eut un silence, et le docteur, ardent patriote, reprit:

-- N'importe, s'il n'y a plus de soldats, il en poussera d'autres.
Metz s'est rendu, Paris lui-mme peut se rendre, la France ne
finira pas... Oui, comme disent nos paysans, le coffre est bon, et
nous vivrons quand mme!

Mais on voyait qu'il se forait  l'esprance. Il parla de la
nouvelle arme qui se formait sur la Loire, et dont les dbuts, du
ct d'Arthenay, n'avaient pas t trs heureux: elle allait
s'aguerrir, elle marcherait au secours de Paris. Il tait surtout
enfivr par les proclamations de Gambetta, parti en ballon de
Paris le 7 octobre, ds le surlendemain install  Tours, appelant
tous les citoyens sous les armes, parlant un langage si mle et si
sage  la fois, que le pays entier se donnait  cette dictature de
salut public. Et n'tait-il pas question de former une autre arme
dans le nord, une autre arme dans l'est, de faire sortir des
soldats de terre, par la seule force de la foi? C'tait le rveil
de la province, l'indomptable volont de crer tout ce qui
manquait, de lutter jusqu'au dernier sou et jusqu' la dernire
goutte de sang.

-- Bah! conclut le docteur, en se levant pour partir, j'ai souvent
condamn des malades qui taient debout huit jours plus tard.

Jean eut un sourire.

-- Docteur, gurissez-moi vite, que j'aille l-bas reprendre mon
poste.

Cependant, Henriette et lui gardrent une grande tristesse de ces
mauvaises nouvelles. Il y eut, le soir mme, une rafale de neige,
et le lendemain, lorsque Henriette, toute frissonnante, rentra de
l'ambulance, elle annona que Gutmann tait mort. Ce grand froid
dcimait les blesss, vidait les ranges de lits. Le misrable
muet, la bouche ampute de sa langue, avait rl deux jours.
Pendant les dernires heures, elle tait reste  son chevet, tant
il la regardait d'un regard suppliant. Il lui parlait de ses yeux
en larmes, il lui disait peut-tre son vrai nom, le nom du village
lointain, dans lequel une femme et des enfants l'attendaient. Et
il s'en tait all inconnu, en lui envoyant, de ses doigts
ttonnants, un dernier baiser, comme pour la remercier encore de
ses bons soins. Elle fut seule  l'accompagner au cimetire, o la
terre gele, cette lourde terre trangre, tomba sourdement sur
son cercueil de sapin, avec des paquets de neige.

Puis, de nouveau, le lendemain, Henriette dit  son retour:

-- Pauvre enfant est mort.

Pour celui-ci, elle tait en pleurs.

-- Si vous l'aviez vu, dans son dlire! Il m'appelait: maman!
maman! et il me tendait des bras si tendres, que j'ai d le
prendre sur mes genoux... Ah! le malheureux, la souffrance l'avait
tellement diminu qu'il ne pesait pas plus lourd qu'un petit
garon... Et je l'ai berc pour qu'il mourt content, oui! je l'ai
berc, moi qu'il appelait sa mre et qui n'avais que quelques
annes de plus que lui... Il pleurait, je ne pouvais me retenir de
pleurer moi-mme, et je pleure encore...

Elle suffoquait, elle dut s'interrompre.

-- Quand il est mort, il a balbuti  plusieurs reprises ces mots
dont il se surnommait: pauvre enfant, pauvre enfant... Oh! Oui,
certes, de pauvres enfants, tous ces braves garons, quelques-uns
si jeunes, dont votre abominable guerre emporte les membres et
qu'elle fait tant souffrir, avant de les coucher dans la terre!

Chaque jour, maintenant, Henriette rentrait de la sorte,
bouleverse par quelque agonie, et cette souffrance des autres les
rapprochait encore, pendant les tristes heures qu'ils vivaient si
seuls, au fond de la grande chambre paisible. Heures bien douces
pourtant, car la tendresse tait venue, une tendresse qu'ils
croyaient fraternelle, entre leurs deux coeurs qui avaient peu 
peu appris  se connatre. Lui, d'un esprit si rflchi, s'tait
hauss, dans leur intimit continue; et elle,  le voir bon et
raisonnable, ne songeait mme plus qu'il tait un humble, ayant
conduit la charrue avant de porter le sac. Ils s'entendaient trs
bien, ils faisaient un excellent mnage, comme disait Silvine,
avec son sourire grave. Aucune gne d'ailleurs n'tait ne entre
eux, elle continuait  lui soigner sa jambe, sans que jamais leurs
regards clairs se fussent dtourns. Toujours en noir, dans ses
vtements de veuve, elle semblait avoir cess d'tre une femme.

Jean, toutefois, durant les longues aprs-midi o il se retrouvait
seul, ne pouvait s'empcher de songer. Ce qu'il prouvait pour
elle, c'tait une reconnaissance infinie, une sorte de respect
dvot, qui lui aurait fait carter, comme sacrilge, toute pense
d'amour. Et, cependant, il se disait que, s'il avait eu une femme
comme celle-l, si tendre, si douce, si active, la vie serait
devenue une vritable existence de paradis. Son malheur, les
annes mauvaises qu'il avait passes  Rognes, le dsastre de son
mariage, la mort violente de sa femme, tout ce pass lui revenait
dans un regret de tendresse, dans un espoir vague,  peine
formul, de tenter encore le bonheur. Il fermait les yeux, il
laissait un demi-sommeil le reprendre, et alors il se voyait
confusment  Remilly, remari, propritaire d'un champ qui
suffisait  nourrir un mnage de braves gens sans ambition. Cela
tait si lger, que cela n'existait pas, n'existerait certainement
jamais. Il ne se croyait plus capable que d'amiti, il n'aimait
ainsi Henriette que parce qu'il tait le frre de Maurice. Puis,
ce rve indtermin de mariage avait fini par tre comme une
consolation, une de ces imaginations qu'on sait irralisables et
dont on caresse ses heures de tristesse.

Henriette, elle, n'en tait pas mme effleure. Au lendemain du
drame atroce de Bazeilles, son coeur restait meurtri; et, s'il y
entrait un soulagement, une tendresse nouvelle, ce ne pouvait tre
qu' son insu: tout un de ces sourds cheminements de la graine qui
germe, sans que rien, au regard, rvle le travail cach. Elle
ignorait jusqu'au plaisir qu'elle avait fini par prendre  rester
des heures prs du lit de Jean,  lui lire ces journaux, qui ne
leur apportaient pourtant que du chagrin. Jamais sa main, en
rencontrant la sienne, n'avait eu mme une tideur; jamais l'ide
du lendemain ne l'avait laisse rveuse, avec le souhait d'tre
aime encore. Pourtant, elle n'oubliait, elle n'tait console que
dans cette chambre. Quand elle se trouvait l, s'occupant avec sa
douceur active, son coeur se calmait, il lui semblait que son
frre reviendrait prochainement, que tout s'arrangerait trs bien,
qu'on finirait par tre tous heureux, en ne se quittant plus. Et
elle en parlait sans trouble, tellement il lui paraissait naturel
que les choses fussent ainsi, sans qu'il lui vnt  la pense de
s'interroger davantage, dans le don chaste et ignor de tout son
coeur.

Mais, un aprs-midi, comme elle se rendait  l'ambulance, la
terreur qui la glaa, en apercevant dans la cuisine un capitaine
Prussien et deux autres officiers, lui fit comprendre la grande
affection qu'elle prouvait pour Jean. Ces hommes, videmment,
avaient appris la prsence du bless  la ferme, et ils venaient
le rclamer: c'tait le dpart invitable, la captivit en
Allemagne, au fond de quelque forteresse. Elle couta, tremblante,
le coeur battant  grands coups.

Le capitaine, un gros homme qui parlait Franais, faisait de
violents reproches au pre Fouchard.

-- Ca ne peut pas durer, vous vous fichez de nous... Je suis venu
moi-mme pour vous avertir que, si le cas se reproduit, je vous en
rendrai responsable, oui! Je saurai prendre des mesures!

Trs tranquille, le vieux affectait l'ahurissement, comme s'il
n'avait pas compris, les mains ballantes.

-- Comment a, monsieur, comment a?

-- Ah! ne m'chauffez pas les oreilles, vous savez trs bien que
les trois vaches que vous nous avez vendues dimanche taient
pourries... Parfaitement, pourries, enfin malades, creves de
maladie infecte, car elles ont empoisonn mes hommes, et il y en a
deux qui doivent en tre morts  l'heure qu'il est.

Du coup, Fouchard joua la rvolte, l'indignation.

-- Pourries, mes vaches! De la si belle viande, de la viande que
l'on donnerait  une accouche, pour lui refaire des forces!

Et il larmoya, se tapa sur la poitrine, cria qu'il tait honnte,
qu'il aimerait mieux se couper de sa propre chair,  lui, que d'en
vendre de la mauvaise. Depuis trente ans, on le connaissait,
personne au monde ne pouvait dire qu'il n'avait pas eu son poids,
en bonne qualit.

-- Elles taient saines comme l'oeil, monsieur, et si vos soldats
ont eu la colique, c'est peut-tre qu'ils en ont trop mang; 
moins que des malfaiteurs n'aient mis de la drogue dans la
marmite...

Il l'tourdissait ainsi d'un flot de paroles, d'hypothses si
saugrenues, que le capitaine, hors de lui, finit par couper court.

-- En voil assez! Vous tes averti, prenez garde!... Et il y a
autre chose, nous vous souponnons, dans ce village, de faire tous
bon accueil aux francs-tireurs des bois de Dieulet, qui nous ont
encore tu une sentinelle avant-Hier... Entendez-vous, prenez
garde!

Quand les Prussiens furent partis, le pre Fouchard haussa les
paules, avec un ricanement d'infini ddain. Des btes creves,
bien sr qu'il leur en vendait, il ne leur faisait mme manger que
de a! Toutes les charognes que les paysans lui apportaient, ce
qui mourait de maladie et ce qu'il ramassait dans les fosss, est-
ce que ce n'tait pas bon pour ces sales bougres?

Il cligna un oeil, il murmura d'un air de triomphe goguenard, en
se tournant vers Henriette rassure:

-- Dis donc, petite, quand on pense qu'il y a des gens qui
racontent, comme a, que je ne suis pas patriote!... Hein? Qu'ils
en fassent autant, qu'ils leur foutent donc de la carne, et qu'ils
empochent leurs sous... Pas patriote! Mais, nom de Dieu! J'en
aurai plus tu avec mes vaches malades que bien des soldats avec
leurs chassepots!

Jean, lorsqu'il sut l'histoire, s'inquita pourtant. Si les
autorits allemandes se doutaient que les habitants de Remilly
accueillaient les francs-tireurs des bois de Dieulet, elles
pouvaient d'une heure  l'autre faire des perquisitions et le
dcouvrir. L'ide de compromettre ses htes, de causer le moindre
ennui  Henriette, lui tait insupportable. Mais elle le supplia,
elle obtint qu'il resterait quelques jours encore, car sa blessure
se cicatrisait lentement, il n'avait pas les jambes assez solides
pour rejoindre un des rgiments en campagne, dans le nord ou sur
la Loire.

Et ce furent alors, jusqu'au milieu de dcembre, les journes les
plus frissonnantes, les plus navres de leur solitude. Le froid
tait devenu si intense, que le pole n'arrivait pas  chauffer la
grande pice nue. Quand ils regardaient par la fentre la neige
paisse qui couvrait le sol, ils songeaient  Maurice, enseveli,
l-bas, dans ce Paris glac et mort, dont ils n'avaient aucune
nouvelle certaine. Toujours, les mmes questions revenaient: que
faisait-il, pourquoi ne donnait-il aucun signe de vie? Ils
n'osaient se dire leurs affreuses craintes, une blessure, une
maladie, la mort peut-tre. Les quelques renseignements vagues qui
continuaient  leur parvenir par les journaux, n'taient point
faits pour les rassurer. Aprs de prtendues sorties heureuses,
dmenties sans cesse, le bruit avait couru d'une grande victoire,
remporte le 2 dcembre,  Champigny, par le gnral Ducrot; mais
ils surent ensuite que, ds le lendemain, abandonnant les
positions conquises, il s'tait vu forc de repasser la Marne.
C'tait,  chaque heure, Paris trangl d'un lien plus troit, la
famine commenante, la rquisition des pommes de terre aprs celle
des btes  cornes, le gaz refus aux particuliers, bientt les
rues noires, sillonnes par le vol rouge des obus. Et tous deux ne
se chauffaient plus, ne mangeaient plus, sans tre hants par
l'image de Maurice et de ces deux millions de vivants, enferms
dans cette tombe gante.

De toutes parts, d'ailleurs, du nord comme du centre, les
nouvelles s'aggravaient. Dans le nord, le 22e corps d'arme, form
de gardes mobiles, de compagnies de dpt, de soldats et
d'officiers chapps aux dsastres de Sedan et de Metz, avait d
abandonner Amiens, pour se retirer du ct d'Arras; et,  son
tour, Rouen venait de tomber entre les mains de l'ennemi, sans que
cette poigne d'hommes, dbands, dmoraliss, l'eussent dfendu
srieusement. Dans le centre, la victoire de Coulmiers, remporte
le 9 novembre par l'arme de la Loire, avait fait natre
d'ardentes esprances: Orlans roccup, les Bavarois en fuite, la
marche par tampes, la dlivrance prochaine de Paris. Mais, le 5
dcembre, le prince Frdric-Charles reprenait Orlans, coupait en
deux l'arme de la Loire, dont trois corps se repliaient sur
Vierzon et Bourges, tandis que deux autres, sous les ordres du
gnral Chanzy, reculaient jusqu'au Mans, dans une retraite
hroque, toute une semaine de marches et de combats. Les
Prussiens taient partout,  Dijon comme  Dieppe, au Mans comme 
Vierzon. Puis c'tait, presque chaque matin, le lointain fracas de
quelque place forte qui capitulait sous les obus. Ds le 28
septembre, Strasbourg avait succomb, aprs quarante-six jours de
sige et trente-sept de bombardement, les murs hachs, les
monuments cribls par prs de deux cent mille projectiles. Dj,
la citadelle de Laon avait saut, Toul s'tait rendu; et venait
ensuite le dfil sombre: Soissons avec ses cent vingt-Huit
canons, Verdun qui en comptait cent trente-six, Neufbrisach cent,
La Fre soixante-dix, Montmdy soixante-cinq. Thionville tait en
flammes, Phalsbourg n'ouvrait ses portes que dans sa douzime
semaine de furieuse rsistance. Il semblait que la France entire
brlt, s'effondrt, au milieu de l'enrage canonnade.

Un matin que Jean voulait absolument partir, Henriette lui prit
les mains, le retint d'une treinte dsespre.

-- Non, non! Je vous en supplie, ne me laissez pas seule... Vous
tes trop faible, attendez quelques jours, rien que quelques jours
encore... Je promets de vous laisser partir, quand le docteur dira
que vous tes assez fort pour retourner vous battre.




V


Par cette soire glace de dcembre, Silvine et Prosper se
trouvaient seuls, avec Charlot, dans la grande cuisine de la
ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet.
Il tait sept heures, on avait dn  six, sans attendre le pre
Fouchard, qui devait s'tre attard  Raucourt, o la viande
manquait; et Henriette, dont c'tait, cette nuit-l, le tour de
veille,  l'ambulance, venait de partir, en recommandant bien 
Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le
pole de Jean.

Dehors, le ciel tait trs noir, sur la neige blanche. Pas un
bruit ne venait du village enseveli, on n'entendait dans la salle
que le couteau de Prosper, trs appliqu  orner de losanges et de
rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s'arrtait, il
regardait Charlot, dont la grosse tte blonde vacillait, prise de
sommeil. L'enfant ayant fini par s'endormir, il sembla que le
silence augmentait encore. Doucement, la mre avait cart la
chandelle, pour que son petit n'en et pas la clart sur les
paupires; puis, cousant toujours, elle tait tombe dans une
rverie profonde.

Et ce fut alors, aprs avoir encore hsit, que Prosper se dcida.

-- coutez donc, Silvine, j'ai quelque chose  vous dire... Oui,
j'ai attendu d'tre seul avec vous...

Inquite dj, elle avait lev les yeux.

-- Voici la chose... Pardonnez-moi de vous faire de la peine, mais
il vaut mieux que vous soyez prvenue... J'ai vu ce matin, 
Remilly, au coin de l'glise, j'ai vu Goliath, comme je vous vois
en ce moment, oh! En plein, il n'y a pas d'erreur!

Elle devint toute blme, les mains tremblantes, ne trouvant 
bgayer qu'une plainte sourde.

-- Mon Dieu! Mon Dieu!

Prosper continua en phrases prudentes, raconta ce qu'il avait
appris dans la journe, en questionnant les uns et les autres.
Personne ne doutait plus que Goliath ft un espion, qui s'tait
install autrefois dans le pays, pour en connatre les routes, les
ressources, les moindres faons d'tre. On rappelait son sjour 
la ferme du pre Fouchard, la faon brusque dont il en tait
parti, les places qu'il avait faites ensuite, du ct de Beaumont
et de Raucourt. Et, maintenant, le voil qui tait revenu,
occupant  la commandature de Sedan une situation indtermine,
parcourant de nouveau les villages, comme charg de dnoncer les
uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des
rquisitions dont on crasait les habitants. Ce matin-l, il avait
terroris Remilly, au sujet d'une livraison de farine, incomplte
et trop lente.

-- Vous tes prvenue, rpta Prosper en finissant, et vous
saurez, comme a, ce que vous aurez  faire, quand il viendra
ici...

Elle l'interrompit, d'un cri de terreur.

-- Vous croyez qu'il viendra?

-- Dame! a me semble indiqu... Il faudrait qu'il ne ft gure
curieux, puisqu'il n'a jamais vu le petit, tout en sachant qu'il
existe... Et, en outre, il y a vous, pas plus laide que a, qui
tes bonne  revoir.

Mais, d'un geste de supplication, elle le fit taire. Rveill par
le bruit, Charlot avait lev la tte. Les yeux vagues, comme au
sortir d'un rve, il se rappela l'injure que lui avait apprise
quelque farceur du village, il dclara de son air grave de petit
bonhomme de trois ans:

-- Cochons, les Prussiens!

Sa mre, follement, le prit dans ses bras, l'assit sur ses genoux.
Ah! le pauvre tre, sa joie et son dsespoir, qu'elle aimait de
toute son me et qu'elle ne pouvait regarder sans pleurer, ce fils
de sa chair qu'elle souffrait d'entendre appeler mchamment le
Prussien par les gamins de son ge, lorsqu'ils jouaient avec lui
sur la route! Elle le baisa, comme pour lui rentrer les paroles
dans la bouche.

-- Qui est-ce qui t'a appris de vilains mots? C'est dfendu, il ne
faut pas les rpter, mon chri.

Alors, avec l'obstination des enfants, Charlot, touffant de rire,
se hta de recommencer:

-- Cochons, les Prussiens!

Puis, voyant sa mre clater en larmes, il se mit  pleurer lui
aussi, pendu  son cou. Mon Dieu! De quel malheur nouveau tait-
elle donc menace? N'tait-ce point assez d'avoir perdu, avec
Honor, le seul espoir de sa vie, la certitude d'oublier et d'tre
heureuse encore? Il fallait que l'autre homme ressuscitt, pour
achever son malheur.

-- Allons, murmura-t-elle, viens dormir, mon chri. Je t'aime bien
tout de mme, car tu ne sais pas la peine que tu me fais.

Et elle laissa un instant seul Prosper, qui, pour ne pas la gner
en la regardant, avait affect de se remettre  sculpter
soigneusement le manche de son fouet.

Mais, avant d'aller coucher Charlot, Silvine le menait d'habitude
dire bonsoir  Jean, avec qui l'enfant tait grand ami. Ce soir-
l, comme elle entrait, sa chandelle  la main, elle aperut le
bless assis sur son sant, les yeux grands ouverts au milieu des
tnbres. Tiens, il ne dormait donc pas? Ma foi, non! Il rvassait
 toutes sortes de choses, seul dans le silence de cette nuit
d'hiver. Et, pendant qu'elle bourrait le pole de charbon, il joua
un instant avec Charlot, qui se roulait sur le lit, ainsi qu'un
jeune chat. Il connaissait l'histoire de Silvine, il avait de
l'amiti pour cette fille brave et soumise, si prouve par le
malheur, en deuil du seul homme qu'elle et aim, n'ayant gard
d'autre consolation que ce pauvre petit, dont la naissance restait
son tourment. Aussi, lorsque, le pole couvert, elle s'approcha
pour le lui reprendre des bras, remarqua-t-il,  ses yeux rouges,
qu'elle avait pleur. Quoi donc? On venait encore de lui faire du
souci? Mais elle ne voulut pas rpondre: plus tard, elle lui
dirait a, si a en valait la peine. Mon Dieu! est-ce que
l'existence, pour elle, maintenant, n'tait pas un continuel
chagrin?

Enfin, Silvine emportait Charlot, quand un bruit de pas et de voix
se fit entendre, dans la cour de la ferme. Et Jean, surpris,
coutait.

-- Qu'y a-t-il donc? Ce n'est point le pre Fouchard qui rentre,
je n'ai pas entendu les roues de la carriole.

Du fond de sa chambre carte, il avait fini par se rendre ainsi
compte de la vie intrieure de la ferme, dont les moindres rumeurs
lui taient devenues familires. L'oreille tendue, il reprit tout
de suite:

-- Ah! oui, ce sont ces hommes, les francs-tireurs des bois de
Dieulet, qui viennent aux provisions.

-- Vite! murmura Silvine en s'en allant et en le laissant de
nouveau dans l'obscurit, il faut que je me dpche, pour qu'ils
aient leurs pains.

En effet, des poings tapaient  la porte de la cuisine, et
Prosper, ennuy d'tre seul, hsitait, parlementait. Quand le
matre n'tait pas l, il n'aimait gure ouvrir, par crainte des
dgts dont on l'aurait rendu responsable. Mais il eut la chance
que, justement,  cette minute, la carriole du pre Fouchard
dvala par la route en pente, avec le trot assourdi du cheval dans
la neige. Et ce fut le vieux qui reut les hommes.

-- Ah! bon! c'est vous trois... Qu'est-ce que vous m'apportez, sur
cette brouette?

Sambuc, avec sa maigreur de bandit, enfonc dans une blouse de
laine bleue, trop large, ne l'entendit mme pas, exaspr contre
Prosper, son honnte homme de frre, comme il disait, qui se
dcidait seulement  ouvrir la porte.

-- Dis donc, toi! est-ce que tu nous prends pour des mendiants, 
nous laisser dehors par un temps pareil?

Mais, tandis que Prosper, trs calme, haussant les paules sans
rpondre, faisait rentrer le cheval et la carriole, ce fut de
nouveau le pre Fouchard qui intervint, pench sur la brouette.

-- Alors, c'est deux moutons crevs que vous m'apportez... Ca va
bien qu'il gle, sans quoi ils ne sentiraient gure bon.

Cabasse et Ducat, les deux lieutenants de Sambuc, qui
l'accompagnaient dans toutes ses expditions, se rcrirent.

-- Oh! dit le premier, avec sa vivacit criarde de provenal, ils
n'ont pas plus de trois jours... C'est des btes mortes  la ferme
des Raffins, o il y a un sale coup de maladie sur les animaux.

-- _Procumbit humi bos_, dclama l'autre, l'ancien huissier que
son got trop vif pour les petites filles avait dclass et qui
aimait  citer du latin.

D'un hochement de tte, le pre Fouchard continuait  dprcier la
marchandise, qu'il affectait de trouver trop avance. Et il
conclut, en entrant dans la cuisine avec les trois hommes:

-- Enfin, il faudra qu'ils s'en contentent... Ca va bien qu'
Raucourt ils n'ont plus une ctelette. Quand on a faim, n'est-ce
pas? On mange de tout.

Et, ravi au fond, il appela Silvine qui revenait de coucher
Charlot.

-- Donne des verres, nous allons boire un coup  la crevaison de
Bismarck.

Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les francs-
tireurs des bois de Dieulet, qui, depuis bientt trois mois,
sortaient au crpuscule de leurs taillis impntrables, rdaient
par les routes, tuaient et dvalisaient les Prussiens qu'ils
pouvaient surprendre, se rabattaient sur les fermes, ranonnaient
les paysans, quand le gibier ennemi venait  manquer. Ils taient
la terreur des villages, d'autant plus qu' chaque convoi attaqu,
 chaque sentinelle gorge, les autorits allemandes se
vengeaient sur les bourgs voisins, qu'ils accusaient de
connivence, les frappant d'amendes, emmenant les maires
prisonniers, brlant les chaumires. Et, si les paysans, malgr la
bonne envie qu'ils en avaient, ne livraient pas Sambuc et sa
bande, c'tait simplement par crainte de recevoir quelque balle,
au dtour d'un sentier, dans le cas o le coup n'aurait pas
russi.

Lui, Fouchard, avait eu l'extraordinaire ide de faire du commerce
avec eux. Battant le pays en tous sens, aussi bien les fosss que
les tables, ils taient devenus ses pourvoyeurs de btes creves.
Pas un boeuf ni un mouton ne mourait, dans un rayon de trois
lieues, sans qu'ils vinssent l'enlever, de nuit, pour le lui
apporter. Et il les payait en provisions, en pains surtout, des
fournes de pains que Silvine cuisait exprs. D'ailleurs, s'il ne
les aimait gure, il avait une admiration secrte pour les francs-
tireurs, des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se
fichant du monde; et, bien qu'il tirt une fortune de ses marchs
avec les Prussiens, il riait en dedans, d'un rire de sauvage,
quand il apprenait qu'on venait encore d'en trouver un, au bord
d'une route, la gorge ouverte.

--  votre sant! reprit-il en trinquant avec les trois hommes.

Puis, se torchant les lvres d'un revers de main:

-- Dites donc, ils en ont fait une histoire, pour ces deux uhlans
qu'ils ont ramasss sans tte, prs de Villecourt... Vous savez
que Villecourt brle depuis hier: une sentence, comme ils disent,
qu'ils ont porte contre le village, pour le punir de vous avoir
accueillis... Faut tre prudent, vous savez, et ne pas revenir
tout de suite. On vous portera le pain l-bas.

Sambuc ricanait violemment, en haussant les paules. Ah, ouiche!
Les Prussiens pouvaient courir! Et, tout d'un coup, il se fcha,
tapa du poing sur la table.

-- Tonnerre de Dieu! Les uhlans, c'est gentil, mais c'est l'autre
que je voudrais tenir entre quatre-z-yeux, vous le connaissez
bien, l'autre, l'espion, celui qui a servi chez vous...

-- Goliath, dit le pre Fouchard.

Toute saisie, Silvine, qui venait de reprendre sa couture,
s'arrta, coutant.

-- C'est a, Goliath!... Ah! le brigand, il connat les bois de
Dieulet comme ma poche, il est capable de nous faire pincer, un de
ces matins; d'autant plus qu'il s'est vant, aujourd'hui,  la
croix de Malte, de nous rgler notre compte avant huit jours... Un
sale bougre qui a pour sr conduit les Bavarois, la veille de
Beaumont, n'est-ce pas? Vous autres!

-- Aussi vrai que voil une chandelle qui nous claire! Confirma
Cabasse.

-- _Per amica silentia lunae_, ajouta Ducat, dont les citations
s'garaient parfois.

Mais Sambuc, d'un nouveau coup de poing, branlait la table.

-- Il est jug, il est condamn, le brigand!... Si vous savez un
jour par o il doit passer, prvenez-moi donc, et sa tte ira
rejoindre celle des uhlans dans la Meuse, ah! tonnerre de Dieu,
oui, je vous en rponds!

Il y eut un silence. Silvine les regardait, les yeux fixes, trs
ple.

-- Tout a, c'est des choses dont on ne doit pas causer, reprit
prudemment le pre Fouchard.  votre sant, et bonsoir!

Ils achevrent la seconde bouteille. Prosper, tant revenu de
l'curie, donna un coup de main, pour charger, en travers de la
brouette,  la place des deux moutons morts, les pains que Silvine
avait mis dans un sac. Mais il ne rpondit mme pas, il tourna le
dos, quand son frre et les deux autres s'en allrent, disparurent
avec la brouette, dans la neige, en rptant:

-- Bien le bonsoir, au plaisir!

Le lendemain, aprs le djeuner, comme le pre Fouchard se
trouvait seul, il vit entrer Goliath en personne, grand, gros, le
visage rose, avec son tranquille sourire. S'il prouva un
saisissement,  cette brusque apparition, il n'en laissa rien
paratre. Il clignait les paupires, tandis que l'autre s'avanait
et lui serrait rondement la main.

-- Bonjour, pre Fouchard.

Alors seulement, il sembla le reconnatre.

-- Tiens! c'est toi, mon garon... Oh! tu as encore forci. Comme
te voil gras!

Et il le dvisageait, vtu d'une sorte de capote en gros drap
bleu, coiff d'une casquette de mme toffe, l'air cossu et
content de lui. Du reste, il n'avait aucun accent, parlait avec la
lenteur empte des paysans du pays.

-- Mais oui, c'est moi, pre Fouchard... Je n'ai pas voulu revenir
par ici, sans vous dire un petit bonjour.

Le vieux restait mfiant. Qu'est-ce qu'il venait faire, celui-l?
Avait-il su la visite des francs-tireurs  la ferme, la veille? Il
fallait voir. Tout de mme, comme il se prsentait poliment, le
mieux tait de lui rendre sa politesse.

-- Eh bien! Mon garon, puisque tu es si gentil, nous boirons un
coup.

Il prit la peine d'aller chercher deux verres et une bouteille.
Tout ce vin bu lui saignait le coeur, mais il fallait savoir
offrir, dans les affaires. Et la scne de la soire recommena,
ils trinqurent avec les mmes gestes, les mmes paroles.

--  votre sant, pre Fouchard.

--  la tienne, mon garon.

Puis, Goliath, complaisamment, s'oublia. Il regardait autour de
lui, en homme qui a du plaisir  se rappeler les choses anciennes.
Il ne parla pourtant point du pass, pas plus que du prsent,
d'ailleurs. La conversation roula sur le grand froid qui allait
gner les travaux de la campagne; heureusement que la neige avait
du bon, a tuait les insectes.  peine eut-il une expression de
vague chagrin, en faisant allusion  la haine sourde, au mpris
pouvant qu'on lui avait tmoigns dans les autres maisons de
Remilly. N'est-ce pas? Chacun est de son pays, c'est tout simple
qu'on serve son pays comme on l'entend. Mais, en France, il y
avait des choses sur lesquelles on avait de drles ides. Et le
vieux le regardait, l'coutait, si raisonnable, si conciliant,
avec sa large figure gaie, en se disant que ce brave homme-l
n'tait srement pas venu dans de mauvaises intentions.

-- Alors, vous tes donc tout seul aujourd'hui, pre Fouchard?

-- Oh! Non, Silvine est l-bas qui donne  manger aux vaches...
Est-ce que tu veux la voir, Silvine?

Goliath se mit  rire.

-- Ma foi, oui... Je vais vous dire a franchement, c'est pour
Silvine que je suis venu.

Du coup, le pre Fouchard se leva, soulag, criant  pleine voix:

-- Silvine! Silvine!... Il y a quelqu'un pour toi!

Et il s'en alla, sans crainte dsormais, puisque la fille tait l
pour protger la maison. Quand a tient un homme si longtemps,
aprs des annes, il est fichu.

Lorsque Silvine entra, elle ne fut pas surprise de trouver
Goliath, qui tait rest assis et qui la regardait avec son bon
sourire, un peu gn pourtant. Elle l'attendait, elle s'arrta
simplement, aprs avoir franchi le seuil, dans un raidissement de
tout son tre. Et Charlot qui la rejoignait en courant, se jeta
dans ses jupes, tonn d'apercevoir un homme qu'il ne connaissait
pas.

Il y eut un silence, un embarras de quelques secondes.

-- Alors, c'est le petit? Finit par demander Goliath, de sa voix
conciliante.

-- Oui, rpondit Silvine durement.

Le silence recommena. Il tait parti au septime mois de sa
grossesse, il savait bien qu'il avait un enfant, mais il le voyait
pour la premire fois. Aussi voulut-il s'expliquer, en garon de
sens pratique qui est convaincu d'avoir de bonnes raisons.

-- Voyons, Silvine, je comprends bien que tu m'as gard de la
rancune. Ce n'est pourtant pas trs juste... Si je suis parti, et
si je t'ai fait cette grosse peine, tu aurais d te dire dj que
c'tait peut-tre parce que je n'tais pas mon matre. Quand on a
des chefs, on doit leur obir, n'est-ce pas? Ils m'auraient envoy
 cent lieues,  pied, que j'aurais fait le chemin. Et,
naturellement, je ne pouvais pas parler: a m'a assez crev le
coeur, de m'en aller ainsi, sans te souhaiter le bonsoir...
Aujourd'hui, mon Dieu! Je ne te raconterai pas que j'tais certain
de revenir. Cependant, j'y comptais bien, et, tu le vois, me
revoil...

Elle avait dtourn la tte, elle regardait la neige de la cour,
par la fentre, comme rsolue  ne pas entendre. Lui, que ce
mpris, ce silence obstin troublaient, interrompit ses
explications, pour dire:

-- Sais-tu que tu as encore embelli!

En effet, elle tait trs belle, dans sa pleur, avec ses grands
yeux superbes qui clairaient tout son visage. Ses lourds cheveux
noirs la coiffaient comme d'un casque de deuil ternel.

-- Sois gentille, voyons! Tu devrais sentir que je ne te veux pas
de mal... Si je ne t'aimais plus, je ne serais pas revenu, bien
sr... Puisque me revoil et que tout s'arrange, nous allons nous
revoir, n'est-ce pas?

D'un mouvement brusque, elle s'tait recule, et le regardant en
face:

-- Jamais!

-- Pourquoi jamais? est-ce que tu n'es pas ma femme, est-ce que
cet enfant n'est pas  nous?

Elle ne le quittait pas des yeux, elle parla lentement.

-- coutez, il vaut mieux en finir tout de suite... Vous avez
connu Honor, je l'aimais, je n'ai toujours aim que lui. Et il
est mort, vous me l'avez tu, l-bas... Jamais plus je ne serai 
vous. Jamais!

Elle avait lev la main, elle en faisait le serment, d'une telle
voix de haine, qu'il resta un moment interdit, cessant de la
tutoyer, murmurant:

-- Oui, je savais, Honor est mort. C'tait un trs gentil garon.
Seulement, que voulez-vous? Il y en a d'autres qui sont morts,
c'est la guerre... Et puis, il me semblait que, du moment o il
tait mort, il n'y avait plus d'obstacle; car, enfin, Silvine,
laissez-moi vous le rappeler, je n'ai pas t brutal, vous avez
consenti...

Mais il n'acheva pas, tellement il la vit bouleverse, les mains
au visage, prte  se dchirer elle-mme.

-- Oh! C'est bien a, oui! C'est bien a qui me rend folle.
Pourquoi ai-je consenti, puisque je ne vous aimais point? ... Je
ne puis pas me souvenir, j'tais si triste, si malade du dpart
d'Honor, et 'a t peut-tre parce que vous me parliez de lui et
que vous aviez l'air de l'aimer... Mon Dieu! Que de nuits j'ai
passes  pleurer toutes les larmes de mon corps, en songeant 
a! C'est abominable d'avoir fait une chose qu'on ne voulait pas
faire, sans pouvoir s'expliquer ensuite pourquoi on l'a faite...
Et il m'avait pardonn, il m'avait dit que, si ces cochons de
Prussiens ne le tuaient pas, il m'pouserait tout de mme, quand
il rentrerait du service... Et vous croyez que je vais retourner
avec vous? Ah! tenez! sous le couteau, je dirai non, non, jamais!

Cette fois, Goliath s'assombrit. Il l'avait connue soumise, il la
sentait inbranlable, d'une rsolution farouche. Tout bon enfant
qu'il ft, il la voulait mme par la force, maintenant qu'il tait
le matre; et, s'il n'imposait pas sa volont violemment, c'tait
par une prudence inne, un instinct de ruse et de patience. Ce
colosse, aux gros poings, n'aimait pas les coups. Aussi songea-t-
il  un autre moyen de la soumettre.

-- Bon! puisque vous ne voulez pas de moi, je vais prendre le
petit.

-- Comment, le petit?

Charlot, oubli, tait rest dans les jupes de sa mre, se
retenant pour ne pas clater en sanglots, au milieu de la
querelle. Et Goliath, qui avait enfin quitt sa chaise,
s'approcha.

-- N'est-ce pas? Tu es mon petit  moi, un petit Prussien...
Viens, que je t'emmne!

Mais, dj, Silvine, frmissante, l'avait saisi dans ses bras, le
serrait contre sa poitrine.

-- Lui, un Prussien, non! Un Franais, n en France!

-- Un Franais, Regardez-le donc, regardez-moi donc! C'est tout
mon portrait. Est-ce qu'il vous ressemble,  vous?

Elle vit alors seulement ce grand gaillard blond,  la barbe et
aux cheveux friss,  l'paisse face rose, dont les gros yeux
bleus luisaient d'un clat de faence. Et c'tait bien vrai, le
petit avait la mme tignasse jaune, les mmes joues, les mmes
yeux clairs, toute la race de l-bas en lui. Elle-mme se sentait
autre, avec les mches de ses cheveux noirs, qui glissaient de son
chignon sur son paule, dans son dsordre.

-- Je l'ai fait, il est  moi! reprit-elle furieusement. Un
Franais qui ne saura jamais un mot de votre sale allemand, oui!
Un Franais qui ira un jour vous tuer tous, pour venger ceux que
vous avez tus!

Charlot s'tait mis  pleurer et  crier, cramponn  son cou.

-- Maman, maman! J'ai peur, emmne-moi!

Alors, Goliath, qui ne voulait sans doute pas de scandale, recula,
se contenta de dclarer, en reprenant le tutoiement, d'une voix
dure:

-- Retiens bien ce que je vais te dire, Silvine... Je sais tout ce
qui se passe ici. Vous recevez les francs-tireurs des bois de
Dieulet, ce Sambuc qui est le frre de votre garon de ferme, un
bandit que vous fournissez de pain. Et je sais que ce garon, ce
Prosper, est un chasseur d'Afrique, un dserteur, qui nous
appartient; et je sais encore que vous cachez un bless, un autre
soldat qu'un mot de moi ferait conduire en Allemagne, dans une
forteresse... Hein? Tu le vois, je suis bien renseign...

Elle l'coutait maintenant, muette, terrifie, tandis que Charlot
rptait dans son cou, de sa petite voix bgayante:

-- Oh! Maman, maman, emmne-moi, j'ai peur!

-- Eh bien! reprit Goliath, je ne suis certainement pas mchant,
et je n'aime gure les querelles, tu peux le dire; mais je te jure
que je les ferai tous arrter, le pre Fouchard et les autres, si
tu ne me reois pas dans ta chambre, lundi prochain... Et je
prendrai le petit, je l'enverrai l-bas  ma mre qui sera trs
contente de l'avoir; car, du moment que tu veux rompre, il est 
moi... N'est-ce pas? Tu entends bien, je n'aurai qu' venir et 
l'emporter, lorsqu'il n'y aura plus personne ici. Je suis le
matre, je fais ce qui me plat... Que dcides-tu, voyons?

Mais elle ne rpondait pas, elle serrait l'enfant plus fort, comme
si elle et craint qu'on ne le lui arracht tout de suite; et,
dans ses grands yeux, montait une excration pouvante.

-- C'est bon, je t'accorde trois jours pour rflchir... Tu
laisseras ouverte la fentre de ta chambre, qui donne sur le
verger... Si lundi soir,  sept heures, je ne trouve pas ouverte
la fentre, je fais, le lendemain, arrter tout ton monde, et je
reviens prendre le petit... Au revoir, Silvine!

Il partit tranquillement, elle resta plante  la mme place, la
tte bourdonnante d'ides si grosses, si terribles, qu'elle en
tait comme imbcile. Et, pendant la journe entire, ce fut ainsi
une tempte en elle. D'abord, elle eut l'instinctive pense
d'emporter son enfant dans ses bras, de s'en aller droit devant
elle, n'importe o; seulement, que devenir ds que la nuit
tomberait, comment gagner sa vie pour lui et pour elle? Sans
compter que les Prussiens qui battaient les routes,
l'arrteraient, la ramneraient peut-tre. Puis, le projet lui
vint de parler  Jean, d'avertir Prosper et le pre Fouchard lui-
mme; et, de nouveau, elle hsita, elle recula: tait-elle assez
sre de l'amiti des gens, pour avoir la certitude qu'on ne la
sacrifierait pas  la tranquillit de tous? Non, non! Elle ne
dirait rien  personne, elle seule se tirerait du danger, puisque
seule elle l'avait fait, par l'enttement de son refus. Mais
qu'imaginer, mon Dieu! De quelle faon empcher le malheur? Car
son honntet se rvoltait, elle ne se serait pardonn de la vie,
si, par sa faute, il tait arriv des catastrophes  tant de
monde,  Jean surtout, qui se montrait si gentil pour Charlot.

Les heures se passrent, la journe du lendemain s'coula, sans
qu'elle et rien trouv. Elle vaquait comme d'ordinaire  sa
besogne, balayait la cuisine, soignait les vaches, faisait la
soupe. Et, dans son absolu silence, l'effrayant silence qu'elle
continuait  garder, ce qui montait et l'empoisonnait davantage
d'heure en heure, c'tait sa haine contre Goliath. Il tait son
pch, sa damnation. Sans lui, elle aurait attendu Honor, et
Honor vivrait, et elle serait heureuse. De quel ton il avait fait
savoir qu'il tait le matre! D'ailleurs, c'tait la vrit, il
n'y avait plus de gendarmes, plus de juges  qui s'adresser, la
force seule avait raison. Oh! tre la plus forte, le prendre quand
il viendrait, lui qui parlait de prendre les autres! En elle, il
n'y avait que l'enfant, qui tait sa chair. Ce pre de hasard ne
comptait pas, n'avait jamais compt. Elle n'tait pas pouse, elle
ne se sentait souleve que d'une colre, d'une rancune de vaincue,
quand elle pensait  lui. Plutt que de le lui donner, elle aurait
tu l'enfant, elle se serait tue ensuite. Et elle le lui avait
bien dit, cet enfant qu'il lui avait fait comme un cadeau de
haine, elle l'aurait voulu grand dj, capable de la dfendre,
elle le voyait plus tard, avec un fusil, leur trouant la peau 
tous, l-bas. Ah! oui, un Franais de plus, un Franais tueur de
Prussiens!

Cependant, il ne lui restait qu'un jour, elle devait prendre un
parti. Ds la premire minute, une ide atroce avait bien pass,
au travers du bouleversement de sa pauvre tte malade: avertir les
francs-tireurs, donner  Sambuc le renseignement qu'il attendait.
Mais l'ide tait reste fuyante, imprcise, et elle l'avait
carte, comme monstrueuse, ne souffrant mme pas la discussion:
cet homme, aprs tout, n'tait-il pas le pre de son enfant? Elle
ne pouvait le faire assassiner. Puis, l'ide tait revenue, peu 
peu enveloppante, pressante; et, maintenant, elle s'imposait, de
toute la force victorieuse de sa simplicit et de son absolu.
Goliath mort, Jean, Prosper, le pre Fouchard, n'avaient plus rien
 craindre. Elle-mme gardait Charlot, que jamais plus personne ne
lui disputait. Et c'tait encore autre chose, une chose profonde,
ignore d'elle, qui montait du fond de son tre: le besoin d'en
finir, d'effacer la paternit en supprimant le pre, la joie
sauvage de se dire qu'elle en sortirait comme ampute de sa faute,
mre et seule matresse de l'enfant, sans partage avec un mle.
Tout un jour encore, elle roula ce projet, n'ayant plus l'nergie
de le repousser, ramene quand mme aux dtails du guet-apens,
prvoyant, combinant les moindres faits. C'tait,  cette heure,
l'ide fixe, l'ide qui a plant son clou, qu'on cesse de
raisonner; et, lorsqu'elle finit par agir, par obir  cette
pousse de l'invitable, elle marcha comme dans un rve, sous la
volont d'une autre, de quelqu'un qu'elle n'avait jamais connu en
elle.

Le dimanche, le pre Fouchard, inquiet, avait fait savoir aux
francs-tireurs qu'on leur porterait leur sac de pains dans les
carrires de Boisville, un coin trs solitaire,  deux kilomtres;
et, Prosper se trouvant occup, ce fut Silvine qu'il envoya, avec
la brouette. N'tait-ce point le sort qui dcidait? Elle vit l un
arrt du destin, elle parla, donna le rendez-vous  Sambuc pour le
lendemain soir, d'une voix nette, sans fivre, comme si elle
n'avait pu faire autrement. Le lendemain, il y eut encore des
signes, des preuves certaines que les gens, que les choses mmes
voulaient le meurtre. D'abord, ce fut le pre Fouchard, appel
brusquement  Raucourt, qui laissa l'ordre de dner sans lui,
prvoyant qu'il ne rentrerait gure avant huit heures. Ensuite,
Henriette, dont le tour de veille,  l'ambulance, ne revenait que
le mardi, reut l'avis, trs tard, qu'elle aurait  remplacer le
soir la personne de service, indispose. Et, comme Jean ne
quittait point sa chambre, quels que fussent les bruits, il ne
restait donc que Prosper, dont on pouvait craindre l'intervention.
Lui, n'tait pas pour qu'on gorget ainsi un homme,  plusieurs.
Mais, quand il vit arriver son frre avec ses deux lieutenants, le
dgot qu'il avait de ce vilain monde s'ajouta  son excration
des Prussiens: srement qu'il n'allait pas en sauver un, de ces
sales bougres, mme si on lui faisait son affaire d'une faon
malpropre; et il aima mieux se coucher, enfoncer sa tte dans le
traversin, pour ne pas entendre et n'tre pas tent de se conduire
en soldat.

Il tait sept heures moins un quart, et Charlot s'enttait  ne
point dormir. D'habitude, ds qu'il avait mang sa soupe, il
tombait, la tte sur la table.

-- Voyons, dors, mon chri, rptait Silvine, qui l'avait port
dans la chambre d'Henriette, tu vois comme tu es bien, sur le
grand dodo  bonne amie!

Mais l'enfant, gay justement par cette aubaine, gigotait, riait
 s'touffer.

-- Non, non... Reste, petite mre... Joue, petite mre...

Elle patientait, elle se montrait trs douce, rptant avec des
caresses:

-- Fais dodo, mon chri... Fais dodo, pour me faire plaisir.

Et l'enfant finit par s'endormir, le rire aux lvres. Elle n'avait
pas pris la peine de le dshabiller, elle le couvrit chaudement et
s'en alla, sans l'enfermer  clef, tellement, d'ordinaire, il
dormait d'un gros sommeil.

Jamais Silvine ne s'tait sentie si calme, d'esprit si net et si
vif. Elle avait une promptitude de dcision, une lgret de
mouvement, comme dgage de son corps, agissant sous cette
impulsion de l'autre, qu'elle ne connaissait point. Dj, elle
venait d'introduire Sambuc, avec Cabasse et Ducat, en leur
recommandant la plus grande prudence; et elle les conduisit dans
sa chambre, elle les posta  droite et  gauche de la fentre,
qu'elle ouvrit, malgr le grand froid. Les tnbres taient
profondes, la pice ne se trouvait faiblement claire que par le
reflet de la neige. Un silence de mort venait de la campagne, des
minutes interminables s'coulrent. Enfin,  un petit bruit de pas
qui s'approchaient, Silvine s'en alla, retourna s'asseoir dans la
cuisine, o elle attendit, immobile, ses grands yeux fixs sur la
flamme de la chandelle.

Et ce fut encore trs long, Goliath rda autour de la ferme, avant
de se risquer. Il croyait bien connatre la jeune femme, aussi
avait-il os venir, simplement avec un revolver  sa ceinture.
Mais un malaise l'avertissait, il poussa entirement la fentre,
allongea la tte, en appelant doucement:

-- Silvine! Silvine!

Puisqu'il trouvait la fentre ouverte, c'tait donc qu'elle avait
rflchi et qu'elle consentait. Cela lui causait un gros plaisir,
bien qu'il et prfr la voir l, l'accueillant, le rassurant.
Sans doute, le pre Fouchard venait de la rappeler, quelque
besogne  finir. Il leva un peu la voix.

-- Silvine! Silvine!

Rien ne rpondait, pas un souffle. Et il enjamba l'appui, il
entra, avec l'ide de se fourrer dans le lit, de l'attendre sous
les couvertures, tant il faisait froid.

Tout d'un coup, il y eut une furieuse bousculade, des
pitinements, des glissements, au milieu de jurons touffs et de
rles. Sambuc et les deux autres s'taient rus sur Goliath; et,
malgr leur nombre, ils n'arrivaient pas  matriser le colosse,
dont le danger dcuplait les forces. Dans les tnbres, on
entendait les craquements des membres, l'effort haletant des
treintes. Heureusement, le revolver tait tomb. Une voix, celle
de Cabasse, bgaya, trangle: les cordes, les cordes! tandis
que Ducat passait  Sambuc le paquet de cordes dont ils avaient eu
la prcaution de se pourvoir. Alors, ce fut une opration sauvage,
faite  coups de pied,  coups de poing, les jambes attaches
d'abord, puis les bras lis aux flancs, puis le corps tout entier
ficel  ttons, au hasard des soubresauts, avec un tel luxe de
tours et de noeuds, que l'homme tait comme pris en un filet dont
les mailles lui entraient dans la chair. Il continuait de crier,
la voix de Ducat rptait: ferme donc ta gueule! les cris
cessrent, Cabasse avait nou brutalement sur la bouche un vieux
mouchoir bleu. Enfin, ils soufflrent, ils l'emportrent ainsi
qu'un paquet dans la cuisine, o ils l'allongrent sur la grande
table,  ct de la chandelle.

-- Ah! le salop de Prussien, jura Sambuc en s'pongeant le front,
nous a-t-il donn du mal!... Dites, Silvine, allumez donc une
seconde chandelle, pour qu'on le voie en plein, ce nom de Dieu de
cochon-L!

Les yeux largis dans sa face ple, Silvine s'tait leve. Elle ne
pronona pas une parole, elle alluma une chandelle, qu'elle vint
poser de l'autre ct de la tte de Goliath, qui apparut, vivement
claire, comme entre deux cierges. Et leurs regards,  ce moment,
se rencontrrent: il la suppliait, perdu, envahi par la peur;
mais elle ne parut pas comprendre, elle se recula jusqu'au buffet,
resta l debout, de son air ttu et glac.

-- Le bougre m'a mang la moiti d'un doigt, gronda Cabasse dont
la main saignait. Faut que je lui casse quelque chose!

Dj, il levait le revolver qu'il avait ramass, lorsque Sambuc le
dsarma.

-- Non, non! Pas de btises!... Nous ne sommes pas des brigands,
nous autres, nous sommes des juges... Entends-tu, salop de
Prussien, nous allons te juger; et n'aie pas peur, nous respectons
les droits de la dfense... Ce n'est pas toi qui te dfendras,
parce que toi, si nous t'enlevions ta muselire, tu nous casserais
les oreilles. Mais, tout  l'heure, je te donnerai un avocat, et
un fameux!

Il alla chercher trois chaises, les aligna, composa ce qu'il
appelait le tribunal, lui au milieu, flanqu  droite et  gauche
de ses deux lieutenants. Tous trois s'assirent, et il se releva,
parla avec une lenteur goguenarde, qui peu  peu s'largit,
s'enfla d'une colre vengeresse.

-- Moi, je suis  la fois le prsident et l'accusateur public. Ce
n'est pas trs correct, mais nous ne sommes pas assez de monde...
Donc, je t'accuse d'tre venu nous moucharder en France, payant
ainsi par la plus sale trahison le pain mang  nos tables. Car
c'est toi la cause premire du dsastre, toi le tratre qui, aprs
le combat de Nouart, as conduit les Bavarois jusqu' Beaumont,
pendant la nuit, au travers des bois de Dieulet. Il fallait un
homme qui et longtemps habit le pays, pour connatre ainsi les
moindres sentiers; et notre conviction est faite, on t'a rencontr
guidant l'artillerie par les chemins abominables, changs en
fleuves de boue, o l'on a d atteler huit chevaux  chaque pice.
Quand on revoit ces chemins, c'est  ne pas croire, on se demande
comment un corps d'arme a pu passer par l... Sans toi, sans ton
crime de t'tre goberg chez nous et de nous avoir vendus, la
surprise de Beaumont n'aurait pas eu lieu, nous ne serions pas
alls  Sedan, peut-tre aurions-nous fini par vous rosser! Et je
ne parle pas du mtier dgotant que tu continues  faire, du
toupet avec lequel tu as reparu ici, triomphant, dnonant et
faisant trembler le pauvre monde... Tu es la plus ignoble des
canailles, je demande la peine de mort.

Un silence rgna. Il s'tait assis de nouveau, il dit enfin:

-- Je nomme d'office Ducat pour te dfendre... Il a t huissier,
il serait all trs loin, sans ses passions. Tu vois que je ne te
refuse rien et que nous sommes gentils.

Goliath, qui ne pouvait remuer un doigt, tourna les yeux vers son
dfenseur improvis. Il n'avait plus que les yeux de vivants, des
yeux de supplication ardente, sous le front livide, que trempait
une sueur d'angoisse,  grosses gouttes, malgr le froid.

-- Messieurs, plaida Ducat en se levant, mon client est en effet
la plus infecte des canailles, et je n'accepterais pas de le
dfendre, si je n'avais  faire remarquer, pour son excuse, qu'ils
sont tous comme a, dans son pays... Regardez-le, vous voyez bien,
 ses yeux, qu'il est trs tonn. Il ne comprend pas son crime.
En France, nous ne touchons nos espions qu'avec des pincettes;
tandis que, l-bas, l'espionnage est une carrire trs honore,
une faon mritoire de servir son pays... Je me permettrai mme de
dire, messieurs, qu'ils n'ont peut-tre pas tort. Nos nobles
sentiments nous font honneur, mais le pis est qu'ils nous ont fait
battre. Si j'ose m'exprimer ainsi, _quos vult perdere Jupiter
dementat..._ Vous apprcierez, messieurs.

Et il se rassit, tandis que Sambuc reprenait:

-- Et toi, Cabasse, n'as-tu rien  dire contre ou pour l'accus?

-- J'ai  dire, cria le provenal, que c'est bien des histoires
pour rgler son compte  ce bougre-l... J'ai eu pas mal d'ennuis
dans mon existence; mais je n'aime pas qu'on plaisante avec les
choses de la justice, a porte malheur...  mort!  mort!

Solennellement, Sambuc se remit debout.

-- Ainsi, tel est bien votre arrt  tous les deux... La mort?

-- Oui, oui! La mort!

Les chaises furent repousses, il s'approcha de Goliath, en
disant:

-- C'est jug, tu vas mourir.

Les deux chandelles brlaient, la mche haute, comme des cierges,
 droite et  gauche du visage dcompos de Goliath. Il faisait,
pour crier grce, pour hurler les mots dont il touffait, un tel
effort, que le mouchoir bleu, sur sa bouche, se trempait d'cume;
et c'tait terrible, cet homme rduit au silence, muet dj comme
un cadavre, qui allait mourir avec ce flot d'explications et de
prires dans la gorge.

Cabasse armait le revolver.

-- Faut-il lui casser la gueule? demanda-t-il.

-- Ah! non, non! cria Sambuc, il serait trop content.

Et, revenant vers Goliath:

-- Tu n'es pas un soldat, tu ne mrites pas l'honneur de t'en
aller avec une balle dans la tte... Non! Tu vas crever comme un
sale cochon d'espion que tu es.

Il se retourna, il demanda poliment:

-- Silvine, sans vous commander, je voudrais bien avoir un baquet.

Pendant la scne du jugement, Silvine n'avait pas boug. Elle
attendait, la face rigide, absente d'elle-mme, toute dans l'ide
fixe qui la poussait depuis deux jours. Et, quand on lui demanda
un baquet, elle obit simplement, elle disparut une minute dans le
cellier voisin, puis revint avec le grand baquet o elle lavait le
linge de Charlot.

-- Tenez! Posez-le sous la table, au bord.

Elle le posa, et comme elle se relevait, ses yeux de nouveau
rencontrrent ceux de Goliath. Ce fut, dans le regard du
misrable, une supplication dernire, une rvolte aussi de l'homme
qui ne voulait pas mourir. Mais, en ce moment, il n'y avait plus
en elle rien de la femme, rien que la volont de cette mort,
attendue comme une dlivrance. Elle recula encore jusqu'au buffet,
elle resta.

Sambuc, qui avait ouvert le tiroir de la table, venait d'y prendre
un large couteau de cuisine, celui avec lequel on coupait le lard.

-- Donc, puisque tu es un cochon, je vas te saigner comme un
cochon.

Et il ne se pressa pas, discuta avec Cabasse et Ducat, pour que
l'gorgement se ft d'une manire convenable. Mme il y eut une
querelle, parce que Cabasse disait que dans son pays, en Provence,
on saignait les cochons la tte en bas, tandis que Ducat se
rcriait, indign, estimant cette mthode barbare et incommode.

-- Avancez-le bien au bord de la table, au-dessus du baquet, pour
ne pas faire des taches.

Ils l'avancrent, et Sambuc procda tranquillement, proprement.
D'un seul coup du grand couteau, il ouvrit la gorge, en travers.
Tout de suite, de la carotide tranche, le sang se mit  couler
dans le baquet, avec un petit bruit de fontaine. Il avait mnag
la blessure,  peine quelques gouttes jaillirent-elles, sous la
pousse du coeur. Si la mort en fut plus lente, on n'en vit mme
pas les convulsions, car les cordes taient solides, l'immobilit
du corps resta complte. Pas une secousse et pas un rle. On ne
put suivre l'agonie que sur le visage, sur ce masque labour par
l'pouvante, d'o le sang se retirait goutte  goutte, la peau
dcolore, d'une blancheur de linge. Et les yeux se vidaient, eux
aussi. Ils se troublrent et s'teignirent.

-- Dites donc, Silvine, faudra tout de mme une ponge.

Mais elle ne rpondit pas, les bras ramens contre sa poitrine,
dans un geste inconscient, cloue au carreau, serre  la gorge
comme par un collier de fer. Elle regardait. Puis, tout d'un coup,
elle s'aperut que Charlot tait l, pendu  ses jupes. Sans
doute, il s'tait rveill, il avait pu ouvrir les portes; et
personne ne l'avait vu entrer  petits pas, en enfant curieux.
Depuis combien de temps se trouvait-il ainsi, cach  demi
derrire sa mre? Lui aussi regardait. De ses gros yeux bleus,
sous sa tignasse jaune, il regardait couler le sang, la petite
fontaine rouge qui emplissait le baquet peu  peu. Cela l'amusait
peut-tre. N'avait-il pas compris d'abord? Fut-il ensuite effleur
par un souffle de l'horrible, eut-il une instinctive conscience de
l'abomination  laquelle il assistait? Il jeta un cri brusque,
perdu.

-- Oh! Maman, oh! Maman, j'ai peur, emmne-moi!

Et Silvine en reut une secousse, dont la violence l'branla
toute. C'tait trop, un croulement se faisait en elle, l'horreur
 la fin emportait cette force, cette exaltation de l'ide fixe
qui la tenait debout depuis deux jours. La femme renaissait, elle
clata en larmes, elle eut un geste fou, en soulevant Charlot, en
le serrant perdument sur son coeur. Et elle se sauva avec lui,
d'un galop terrifi, ne pouvant plus entendre, ne pouvant plus
voir, n'ayant plus que le besoin d'aller s'anantir n'importe o,
dans le premier trou cach o elle tomberait.

 cette minute, Jean se dcidait  ouvrir doucement sa porte. Bien
qu'il ne s'inquitt jamais des bruits de la ferme, il finissait
par tre surpris des alles et venues, des clats de voix qu'il
entendait. Et ce fut chez lui, dans sa chambre calme, que Silvine
vint s'abattre, chevele, sanglotante, secoue d'une telle crise
de dtresse, qu'il ne put saisir d'abord ses paroles bgayes,
coupes entre ses dents. Toujours elle rptait le mme geste,
comme pour carter l'atroce vision. Enfin, il comprit, il vit 
son tour le guet-apens, l'gorgement, la mre debout, le petit
dans ses jupes, en face du pre saign  la gorge, dont le sang
coulait; et il en restait glac, son coeur de paysan et de soldat
chavir d'angoisse. Ah! la guerre, l'abominable guerre qui
changeait tout ce pauvre monde en btes froces, qui semait ces
haines affreuses, le fils clabouss par le sang du pre,
perptuant la querelle des races, grandissant plus tard dans
l'excration de cette famille paternelle, qu'il irait peut-tre un
jour exterminer! Des semences sclrates pour d'effroyables
moissons!

Tombe sur une chaise, couvrant de baisers gars Charlot qui
pleurait  son cou, Silvine rptait  l'infini la mme phrase, le
cri de son coeur saignant.

-- Ah! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien!...
Ah! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien!

Dans la cuisine, le pre Fouchard venait d'arriver. Il avait tap
en matre, on s'tait dcid  lui ouvrir. Et, en vrit, il avait
eu une peu agrable surprise, en trouvant ce mort sur sa table,
avec le baquet plein de sang dessous. Naturellement, d'une nature
peu endurante, il s'tait fch.

-- Dites donc, espces de salops que vous tes, est-ce que vous
n'auriez pas pu faire vos salets dehors? Hein! Vous prenez donc
ma maison pour un fumier, que vous venez y gter les meubles, avec
des coups pareils?

Puis, comme Sambuc s'excusait, expliquait les choses, le vieux
continua, gagn par la peur, s'irritant davantage:

-- Et qu'est-ce que vous voulez que j'en foute, moi, de votre
mort? Croyez-vous que c'est gentil, de coller comme a un mort
chez quelqu'un, sans se demander ce qu'il en fera? ... Une
supposition qu'une patrouille entre, je serais propre! Vous vous
en fichez, vous autres, vous ne vous tes pas demand si je n'y
laisserais pas la peau... Eh bien! Nom de Dieu, vous aurez affaire
 moi, si vous n'emportez pas votre mort tout de suite! Vous
entendez, prenez-le par la tte, par les pattes, par ce que vous
voudrez, mais que a ne trane pas et qu'il n'en reste pas
seulement un cheveu dans trois minutes d'ici!

Enfin, Sambuc obtint du pre Fouchard un sac, bien que le coeur de
ce dernier saignt de donner encore quelque chose. Il le choisit
parmi les plus mauvais, en disant qu'un sac trou, c'tait trop
bon pour un Prussien. Mais Cabasse et Ducat eurent toutes les
peines du monde  faire entrer Goliath dans ce sac: le corps tait
trop gros, trop long, et les pieds dpassrent. Puis, on le
sortit, on le chargea sur la brouette qui servait  charrier le
pain.

-- Je vous donne ma parole d'honneur, dclara Sambuc, que nous
allons le foutre  la Meuse!

-- Surtout, insista Fouchard, collez-lui deux bons cailloux aux
pattes, que le bougre ne remonte pas!

Et, dans la nuit trs noire, sur la neige ple, le petit cortge
s'en alla, disparut, sans autre bruit qu'un lger cri plaintif de
la brouette.

Sambuc jura toujours sur la tte de son pre qu'il avait bien mis
les deux bons cailloux aux pattes. Pourtant, le corps remonta, les
Prussiens le dcouvrirent trois jours plus tard,  Pont-Maugis,
dans de grandes herbes; et leur fureur fut extrme, lorsqu'ils
eurent tir du sac ce mort, saign au cou comme un pourceau. Il y
eut des menaces terribles, des vexations, des perquisitions. Sans
doute, quelques habitants durent trop causer, car on vint un soir
arrter le maire de Remilly et le pre Fouchard, coupables
d'entretenir de bons rapports avec les francs-tireurs, qu'on
accusait d'avoir fait le coup. Et le pre Fouchard, dans cette
circonstance extrme, fut vraiment trs beau, avec son
impassibilit de vieux paysan qui connaissait la force invincible
du calme et du silence. Il marcha, sans s'effarer, sans mme
demander d'explications. On allait bien voir. Dans le pays, on
disait tout bas qu'il avait dj tir des Prussiens une grosse
fortune, des sacs d'cus enfouis quelque part, un  un,  mesure
qu'il les gagnait.

Henriette, quand elle connut toutes ces histoires, fut
terriblement inquite. De nouveau, redoutant de compromettre ses
htes, Jean voulait partir, bien que le docteur le trouvt trop
faible encore; et elle tenait  ce qu'il attendt une quinzaine de
jours, envahie elle-mme d'un redoublement de tristesse, devant la
ncessit prochaine de la sparation. Lors de l'arrestation du
pre Fouchard, Jean avait pu s'chapper, en se cachant au fond de
la grange; mais ne restait-il pas en danger d'tre pris et emmen
d'une heure  l'autre, dans le cas possible de nouvelles
recherches? D'ailleurs, elle tremblait aussi sur le sort de
l'oncle. Elle rsolut donc d'aller un matin,  Sedan, voir les
Delaherche, qui logeaient chez eux, affirmait-on, un officier
Prussien trs puissant.

-- Silvine, dit-elle en partant, soignez bien notre malade,
donnez-lui son bouillon  midi et sa potion  quatre heures.

La servante, toute  ses besognes accoutumes, tait redevenue la
fille courageuse et soumise, dirigeant la ferme maintenant, en
l'absence du matre, pendant que Charlot sautait et riait autour
d'elle.

-- N'ayez pas peur, madame, il ne lui manquera rien... Je suis l
pour le dorloter.




VI


 Sedan, rue Maqua, chez les Delaherche, la vie avait repris,
aprs les terribles secousses de la bataille et de la
capitulation; et, depuis bientt quatre mois, les jours suivaient
les jours, sous le morne crasement de l'occupation Prussienne.

Mais un coin des vastes btiments de la fabrique, surtout, restait
clos, comme inhabit: c'tait sur la rue,  l'extrmit des
appartements de matre, la chambre que le colonel De Vineuil
habitait toujours. Tandis que les autres fentres s'ouvraient,
laissaient passer tout un va-et-vient, tout un bruit de vie,
celles de cette pice semblaient mortes, avec leurs persiennes
obstinment fermes. Le colonel s'tait plaint de ses yeux, dont
la grande lumire avivait les souffrances, disait-il; et l'on ne
savait s'il mentait, on entretenait prs de lui une lampe, nuit et
jour, pour le contenter. Pendant deux longs mois, il avait d
garder le lit, bien que le major Bouroche n'et diagnostiqu
qu'une flure de la cheville: la plaie ne se fermait pas, toutes
sortes de complications taient survenues. Maintenant, il se
levait, mais dans un tel accablement moral, en proie  un mal
indfini, si ttu, si envahissant, qu'il vivait ses journes
tendu sur une chaise longue, devant un grand feu de bois. Il
maigrissait, devenait une ombre, sans que le mdecin qui le
soignait, trs surpris, pt trouver une lsion, la cause de cette
mort lente. Ainsi qu'une flamme, il s'teignait.

Et Madame Delaherche, la mre, s'tait enferme avec lui, ds le
lendemain de l'occupation. Sans doute ils avaient d s'entendre,
en quelques mots, une fois pour toutes, sur leur formel dsir de
se clotrer ensemble au fond de cette pice, tant que des
Prussiens logeraient dans la maison. Beaucoup y avaient pass deux
ou trois nuits, un capitaine, M de Gartlauben, y couchait encore,
 demeure. Du reste, jamais plus ni le colonel ni la vieille dame
n'avaient reparl de ces choses. Malgr ses soixante-dix-huit ans,
elle se levait ds l'aube, venait s'installer dans un fauteuil, en
face de son ami,  l'autre coin de la chemine; et, sous la
lumire immobile de la lampe, elle se mettait  tricoter des bas
pour les petits pauvres, tandis que lui, les yeux fixs sur les
tisons, ne faisait jamais rien, ne semblait vivre et mourir que
d'une pense, dans une stupeur croissante. Ils n'changeaient
srement pas vingt paroles en une journe, il l'avait arrte du
geste, chaque fois que, sans le vouloir, elle qui allait et venait
par la maison, laissait chapper quelque nouvelle du dehors; de
sorte que dsormais, il ne pntrait plus rien l de la vie
extrieure, et que rien n'tait entr du sige de Paris, des
dfaites de la Loire, des quotidiennes douleurs de l'invasion.
Mais, dans cette tombe volontaire, le colonel avait beau refuser
la lumire du jour, se boucher les deux oreilles, tout
l'effroyable dsastre, tout le deuil mortel devait lui arriver par
les fentes, avec l'air qu'il respirait; car, d'heure en heure, il
tait comme empoisonn quand mme, il se mourait davantage.

Pendant ce temps, au trs grand jour, lui, et dans son besoin de
vivre, Delaherche s'agitait, tchait de rouvrir sa fabrique. Il
n'avait pu encore que remettre en marche quelques mtiers, au
milieu du dsarroi des ouvriers et des clients. Alors, afin
d'occuper ses tristes loisirs, il lui tait venu une ide, celle
de dresser un inventaire total de sa maison et d'y tudier
certains perfectionnements, depuis longtemps rvs. Justement, il
avait sous la main, pour l'aider dans ce travail, un jeune homme,
chou chez lui  la suite de la bataille, le fils d'un de ses
clients. Edmond Lagarde, grandi  Passy, dans la petite boutique
de nouveauts de son pre, sergent au 5e de ligne,  peine g de
vingt-trois ans, et n'en paraissant gure que dix-huit, avait fait
le coup de feu en hros, avec un tel acharnement, qu'il tait
rentr, le bras gauche cass par une des dernires balles, vers
cinq heures,  la porte du Mnil; et Delaherche, depuis qu'on
avait vacu les blesss de ses hangars, le gardait, par bonhomie.
C'tait de la sorte qu'Edmond faisait partie de la famille,
mangeant, couchant, vivant l, guri  cette heure, servant de
secrtaire au fabricant de drap, en attendant de pouvoir rentrer 
Paris. Grce  la protection de ce dernier, et sur sa formelle
promesse de ne pas fuir, les autorits Prussiennes le laissaient
tranquille. Il tait blond, avec des yeux bleus, joli comme une
femme, d'ailleurs d'une timidit si dlicate, qu'il rougissait au
moindre mot. Sa mre l'avait lev, s'tait saigne, mettant 
payer ses annes de collge les bnfices de leur troit commerce.
Et il adorait Paris, et il le regrettait passionnment devant
Gilberte, ce chrubin bless, que la jeune femme avait soign en
camarade.

Enfin, la maison se trouvait encore augmente du nouvel hte, M de
Gartlauben, capitaine de la landwehr, dont le rgiment avait
remplac  Sedan les troupes actives. Malgr son grade modeste,
c'tait l un puissant personnage, car il avait pour oncle le
gouverneur gnral install  Reims, qui exerait sur toute la
rgion un pouvoir absolu. Lui aussi se piquait d'aimer Paris, de
l'avoir habit, de n'en ignorer ni les politesses ni les
raffinements; et, en effet, il affectait toute une correction
d'homme bien lev, cachant sous ce vernis sa rudesse native.
Toujours sangl dans son uniforme, il tait grand et gros, mentant
sur son ge, dsespr de ses quarante-cinq ans. Avec plus
d'intelligence, il aurait pu tre terrible; mais sa vanit outre
le mettait dans une continuelle satisfaction, car jamais il n'en
venait  croire qu'on pouvait se moquer de lui.

Plus tard, il fut pour Delaherche un vritable sauveur. Mais, dans
les premiers temps, aprs la capitulation, quelles lamentables
journes! Sedan, envahi, peupl de soldats allemands, tremblait,
craignait le pillage. Puis, les troupes victorieuses reflurent
vers la valle de la Seine, il ne resta qu'une garnison, et la
ville tomba  une paix morte de ncropole: les maisons toujours
closes, les boutiques fermes, les rues dsertes ds le
crpuscule, avec les pas lourds et les cris rauques des
patrouilles. Aucun journal, aucune lettre n'arrivait plus. C'tait
le cachot mur, la brusque amputation, dans l'ignorance et
l'angoisse des dsastres nouveaux dont on sentait l'approche. Pour
comble de misre, la disette devenait menaante. Un matin, on
s'tait rveill sans pain, sans viande, le pays ruin, comme
mang par un vol de sauterelles, depuis une semaine que des
centaines de mille hommes y roulaient leur flot dbord. La ville
ne possdait plus que pour deux jours de vivres, et l'on avait d
s'adresser  la Belgique, tout venait maintenant de la terre
voisine,  travers la frontire ouverte, d'o la douane avait
disparu, emporte elle aussi dans la catastrophe. Enfin, c'taient
les vexations continuelles, la lutte qui recommenait chaque
matin, entre la commandature Prussienne installe  la Sous-
Prfecture, et le conseil municipal sigeant en permanence 
l'Htel de Ville. Ce dernier, hroque dans sa rsistance
administrative, avait beau discuter, ne cder que pied  pied, les
habitants succombaient sous les exigences toujours croissantes,
sous la fantaisie et la frquence excessive des rquisitions.

D'abord, Delaherche souffrit beaucoup des soldats et des officiers
qu'il eut  loger. Toutes les nationalits dfilaient chez lui, la
pipe aux dents. Chaque jour, il tombait sur la ville, 
l'improviste, deux mille hommes, trois mille hommes, des
fantassins, des cavaliers, des artilleurs; et, bien que ces hommes
n'eussent droit qu'au toit et au feu, il fallait souvent courir,
se procurer des provisions. Les chambres o ils sjournaient,
restaient d'une salet repoussante. Souvent, les officiers
rentraient ivres, se rendaient plus insupportables que leurs
soldats. Pourtant, la discipline les tenait, si imprieuse, que
les faits de violence et de pillage taient rares. Dans tout
Sedan, on ne citait que deux femmes outrages. Ce fut plus tard
seulement, lorsque Paris rsista, qu'ils firent sentir durement
leur domination, exasprs de voir que la lutte s'ternisait,
inquiets de l'attitude de la province, craignant toujours le
soulvement en masse, cette guerre de loups que leur avaient
dclare les francs-tireurs.

Delaherche venait justement de loger un commandant de cuirassiers,
qui couchait avec ses bottes, et qui, en partant, avait laiss de
l'ordure jusque sur la chemine, lorsque, dans la seconde
quinzaine de septembre, le capitaine de Gartlauben tomba chez lui,
un soir de pluie diluvienne. La premire heure fut assez rude. Il
parlait haut, exigeait la plus belle chambre, faisait sonner son
sabre sur les marches de l'escalier. Mais, ayant aperu Gilberte,
il devint correct, s'enferma, passa d'un air raide, en saluant
poliment. Il tait trs adul, car on n'ignorait pas qu'un mot de
lui au colonel, qui commandait  Sedan, suffisait pour faire
adoucir une rquisition ou relcher un homme. Rcemment, son
oncle, le gouverneur gnral,  Reims, avait lanc une
proclamation froidement froce, dcrtant l'tat de sige et
punissant de la peine de mort toute personne qui servirait
l'ennemi, soit comme espion, soit en garant les troupes
allemandes qu'elles seraient charges de conduire, soit en
dtruisant les ponts et les canons, en endommageant les lignes
tlgraphiques et les chemins de fer. L'ennemi, c'taient les
Franais; et le coeur des habitants bondissait, en lisant la
grande affiche blanche, colle  la porte de la commandature, qui
leur faisait un crime de leur angoisse et de leurs voeux. Il tait
si dur dj d'apprendre les nouvelles victoires des armes
allemandes par les hourras de la garnison! Chaque journe amenait
ainsi son deuil, les soldats allumaient de grands feux,
chantaient, se grisaient, la nuit entire, tandis que les
habitants, forcs dsormais de rentrer  neuf heures, coutaient
du fond de leurs maisons noires, perdus d'incertitude, devinant
un nouveau malheur. Ce fut mme dans une de ces circonstances,
vers le milieu d'octobre, que M de Gartlauben fit, pour la
premire fois, preuve de quelque dlicatesse. Depuis le matin,
Sedan renaissait  l'esprance, le bruit courait d'un grand succs
de l'arme de la Loire, en marche pour dlivrer Paris. Mais, tant
de fois dj, les meilleures nouvelles s'taient changes en
messagres de dsastres! Et, ds le soir, en effet, on apprenait
que l'arme Bavaroise s'tait empare d'Orlans. Rue Maqua, dans
une maison qui faisait face  la fabrique, des soldats braillrent
si fort, que le capitaine, ayant vu Gilberte trs mue, alla les
faire taire, en trouvant lui-mme ce tapage dplac.

Le mois s'coula, M de Gartlauben fut encore amen  rendre
quelques petits services. Les autorits Prussiennes avaient
rorganis les services administratifs, on venait d'installer un
sous-prfet allemand, ce qui n'empchait pas d'ailleurs les
vexations de continuer, bien que celui-ci se montrt relativement
raisonnable. Dans les continuelles difficults qui renaissaient
entre la commandature et le conseil municipal, une des plus
frquentes tait la rquisition des voitures; et toute une grosse
affaire clata, un matin que Delaherche n'avait pu envoyer, devant
la Sous-Prfecture, sa calche attele de deux chevaux: le maire
fut un moment arrt, lui-mme serait all le rejoindre  la
citadelle, sans M de Gartlauben, qui apaisa, d'une simple
dmarche, cette grande colre. Un autre jour, son intervention fit
accorder un sursis  la ville, condamne  payer trente mille
francs d'amende, pour la punir des prtendus retards apports  la
reconstruction du pont de Villette, un pont dtruit par les
Prussiens, toute une dplorable histoire qui ruina et bouleversa
Sedan. Mais ce fut surtout aprs la reddition de Metz que
Delaherche dut une vritable reconnaissance  son hte. L'affreuse
nouvelle avait t pour les habitants comme un coup de foudre,
l'anantissement de leurs derniers espoirs; et, ds la semaine
suivante, des passages crasants de troupes s'taient de nouveau
produits, le torrent d'hommes descendu de Metz, l'arme du prince
Frdric-Charles se dirigeant sur la Loire, celle du gnral
Manteuffel marchant sur Amiens et sur Rouen, d'autres corps allant
renforcer les assigeants, autour de Paris. Pendant plusieurs
jours, les maisons regorgrent de soldats, les boulangeries et les
boucheries furent balayes jusqu' la dernire miette, jusqu'au
dernier os, le pav des rues garda une odeur de suint, comme aprs
le passage des grands troupeaux migrateurs. Seule, la fabrique de
la rue Maqua n'eut pas  souffrir de ce dbordement de btail
humain, prserve par une main amie, dsigne simplement pour
hberger quelques chefs de bonne ducation.

Aussi Delaherche finit-il par se dpartir de son attitude froide.
Les familles bourgeoises s'taient enfermes au fond de leurs
appartements, vitant tout rapport avec les officiers qu'elles
logeaient. Mais lui, agit de son continuel besoin de parler, de
plaire, de jouir de la vie, souffrait beaucoup de ce rle de
vaincu boudeur. Sa grande maison silencieuse et glace, o chacun
vivait  part, dans une raideur de rancune, lui pesait
terriblement aux paules. Aussi commena-t-il, un jour, par
arrter M de Gartlauben dans l'escalier, pour le remercier de ses
services. Et, peu  peu, l'habitude fut prise, les deux hommes
changrent quelques paroles, quand ils se rencontrrent; de sorte
qu'un soir le capitaine Prussien se trouva assis, dans le cabinet
du fabricant, au coin de la chemine o brlaient d'normes bches
de chne, fumant un cigare, causant en ami des nouvelles rcentes.
Pendant les premiers quinze jours, Gilberte ne parut pas, il
affecta d'ignorer son existence, bien qu'au moindre bruit il
tournt vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine. Il
semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur, se
montrait d'esprit dgag et large, plaisantait volontiers
certaines rquisitions qui prtaient  rire. Ainsi, un jour qu'on
avait rquisitionn un cercueil et un bandage, ce bandage et ce
cercueil l'amusrent beaucoup. Pour le reste, le charbon de terre,
l'huile, le lait, le sucre, le beurre, le pain, la viande, sans
compter des vtements, des poles, des lampes, enfin tout ce qui
se mange et tout ce qui sert  la vie quotidienne, il avait un
haussement d'paules: mon Dieu! Que voulez-vous? C'tait vexatoire
sans doute, il convenait mme qu'on demandait trop; seulement,
c'tait la guerre, il fallait bien vivre en pays ennemi.
Delaherche, qu'irritaient ces rquisitions incessantes, gardait
son franc parler, les pluchait chaque soir, comme s'il et
examin le livre de sa cuisine. Pourtant, ils n'eurent qu'une
discussion vive, au sujet de la contribution d'un million, dont le
prfet Prussien De Rethel venait de frapper le dpartement des
Ardennes, sous le prtexte de compenser les pertes causes 
l'Allemagne par les vaisseaux de guerre Franais et par
l'expulsion des allemands domicilis en France. Dans la
rpartition, Sedan devait payer quarante-deux mille francs. Et il
s'puisa  faire comprendre  son hte que cela tait inique, que
la situation de la ville se trouvait exceptionnelle, qu'elle avait
dj trop souffert pour tre ainsi frappe. D'ailleurs, tous deux
sortaient plus intimes de ces explications, lui enchant de s'tre
tourdi du flot de sa parole, le Prussien content d'avoir fait
preuve d'une urbanit toute parisienne.

Un soir, de son air gai d'tourderie, Gilberte entra. Elle
s'arrta, en jouant la surprise. M de Gartlauben s'tait lev, et
il eut la discrtion de se retirer presque tout de suite. Mais, le
lendemain, il trouva Gilberte installe, il reprit sa place au
coin du feu. Alors, commencrent des soires charmantes, que l'on
passait dans ce cabinet de travail, et non dans le salon, ce qui
tablissait une distinction subtile. Mme, plus tard, lorsque la
jeune femme eut consenti  faire de la musique  son hte, qui
l'adorait, elle se rendait seule dans le salon voisin, en laissait
simplement la porte ouverte. Par ce rude hiver, les vieux chnes
des Ardennes brlaient  grande flamme, au fond de la haute
chemine, on prenait vers dix heures une tasse de th, on causait
dans la bonne chaleur de la vaste pice. Et M de Gartlauben tait
visiblement tomb amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui
coquetait avec lui comme elle faisait autrefois,  Charleville,
avec les amis du capitaine Beaudoin. Il se soignait davantage, se
montrait d'une galanterie outre, se contentait de la moindre
faveur, tourment de l'unique souci de n'tre pas pris pour un
barbare, un soldat grossier violentant les femmes.

Et la vie se trouva ainsi comme ddouble, dans la vaste maison
noire de la rue Maqua. Tandis qu'aux repas Edmond, avec sa jolie
figure de chrubin bless, rpondait par monosyllabes au bavardage
ininterrompu de Delaherche, en rougissant ds que Gilberte le
priait de lui passer le sel, tandis que le soir M de Gartlauben,
les yeux pms, assis dans le cabinet de travail, coutait une
sonate de Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du
salon, la pice voisine o vivaient le colonel De Vineuil et
Madame Delaherche restait silencieuse, les persiennes closes, la
lampe ternellement allume, ainsi qu'un tombeau clair par un
cierge. Dcembre avait enseveli la ville sous la neige, les
nouvelles dsespres s'y touffaient dans le grand froid. Aprs
la dfaite du gnral Ducrot  Champigny, aprs la perte
d'Orlans, il ne restait plus qu'un sombre espoir, celui que la
terre de France devnt la terre vengeresse, la terre
exterminatrice, dvorant les vainqueurs. Que la neige tombt donc
 flocons plus pais, que le sol se fendt sous les morsures de la
gele, pour que l'Allemagne entire y trouvt son tombeau! Et une
angoisse nouvelle serrait le coeur de Madame Delaherche. Une nuit
que son fils tait absent, appel en Belgique par ses affaires,
elle avait entendu, en passant devant la chambre de Gilberte, un
lger bruit de voix, des baisers touffs, mls de rires. Saisie,
elle tait rentre chez elle, dans l'pouvante de l'abomination
qu'elle souponnait: ce ne pouvait tre que le Prussien qui se
trouvait l, elle croyait bien avoir remarqu dj des regards
d'intelligence, elle restait crase sous cette honte dernire.
Ah! cette femme que son fils avait amene, malgr elle, dans la
maison, cette femme de plaisir,  qui elle avait dj pardonn une
fois, en ne parlant pas, aprs la mort du capitaine Beaudoin! Et
cela recommenait, et c'tait cette fois la pire infamie!
Qu'allait-elle faire? Une telle monstruosit ne pouvait continuer
sous son toit. Le deuil de la rclusion o elle vivait en tait
accru, elle avait des journes d'affreux combat. Les jours o elle
rentrait chez le colonel, plus sombre, muette pendant des heures,
avec des larmes dans les yeux, il la regardait, il s'imaginait que
la France venait de subir une dfaite de plus.

Ce fut  ce moment qu'Henriette tomba un matin rue Maqua, pour
intresser les Delaherche au sort de l'oncle Fouchard. Elle avait
entendu parler avec des sourires de l'influence toute-puissante
que Gilberte possdait sur M de Gartlauben. Aussi resta-t-elle un
peu gne, devant Madame Delaherche, qu'elle rencontra la
premire, dans l'escalier, remontant chez le colonel, et  qui
elle crut devoir expliquer le but de sa visite.

-- Oh! Madame, que vous seriez bonne d'intervenir!... Mon oncle
est dans une position terrible, on parle de l'envoyer en
Allemagne.

La vieille dame, qui l'aimait pourtant, eut un geste de colre.

-- Mais, ma chre enfant, je n'ai aucun pouvoir... Il ne faut pas
s'adresser  moi...

Puis, malgr l'motion o elle la voyait:

-- Vous arrivez trs mal, mon fils part ce soir pour Bruxelles...
D'ailleurs, il est comme moi, sans puissance aucune... Adressez-
vous donc  ma belle-fille, qui peut tout.

Et elle laissa Henriette interdite, convaincue maintenant qu'elle
tombait dans un drame de famille. Depuis la veille, Madame
Delaherche avait pris la rsolution de tout dire  son fils, avant
le dpart de celui-ci pour la Belgique, o il allait traiter un
achat important de houille, dans l'espoir de remettre en marche
les mtiers de sa fabrique. Jamais elle ne tolrerait que
l'abomination recomment,  ct d'elle, pendant cette nouvelle
absence. Elle attendait donc pour parler d'tre certaine qu'il ne
renverrait pas son dpart  un autre jour, comme il le faisait
depuis une semaine. C'tait l'croulement de la maison, le
Prussien chass, la femme elle aussi jete  la rue, son nom
affich ignominieusement contre les murs, ainsi qu'on avait menac
de le faire, pour toute Franaise qui se livrerait  un allemand.

Lorsque Gilberte aperut Henriette, elle poussa un cri de joie.

-- Ah! que je suis heureuse de te voir!... Il me semble qu'il y a
si longtemps, et l'on vieillit si vite, au milieu de ces vilaines
histoires!

Elle l'avait entrane dans sa chambre, elle la fit asseoir sur la
chaise longue, se serra contre elle.

-- Voyons, tu vas djeuner avec nous... Mais, auparavant, causons.
Tu dois avoir tant de choses  me dire!... Je sais que tu es sans
nouvelles de ton frre. Hein? Ce pauvre Maurice, comme je le
plains, dans ce Paris sans gaz, sans bois, sans pain peut-tre!...
Et ce garon que tu soignes, l'ami de ton frre? Tu vois qu'on m'a
dj fait des bavardages... Est-ce que c'est pour lui que tu
viens?

Henriette tardait  rpondre, prise d'un grand trouble intrieur.
N'tait-ce pas, au fond, pour Jean qu'elle venait, pour tre
certaine que, l'oncle relch, on n'inquiterait plus son cher
malade? Cela l'avait emplie de confusion, d'entendre Gilberte
parler de lui, et elle n'osait plus dire le motif vritable de sa
visite, la conscience dsormais souffrante, rpugnant  employer
l'influence louche qu'elle lui croyait.

-- Alors, rpta Gilberte, d'un air de malignit, c'est pour ce
garon que tu as besoin de nous?

Et, comme Henriette, accule, parlait enfin de l'arrestation du
pre Fouchard:

-- Mais, c'est vrai! Suis-je assez sotte! Moi qui en causais
encore ce matin!... Oh! Ma chre, tu as bien fait de venir, il
faut s'occuper de ton oncle tout de suite, parce que les derniers
renseignements que j'ai eus ne sont pas bons. Ils veulent faire un
exemple.

-- Oui, j'ai song  vous autres, continua Henriette d'une voix
hsitante. J'ai pens que tu me donnerais un bon conseil, que tu
pourrais peut-tre agir...

La jeune femme eut un bel clat de rire.

-- Es-tu bte, je vais faire relcher ton oncle avant trois
jours!... On ne t'a donc pas dit que j'ai ici, dans la maison, un
capitaine Prussien qui fait tout ce que je veux? ... Tu entends,
ma chre, il n'a rien  me refuser!

Et elle riait plus fort, simplement cervele dans son triomphe de
coquette, tenant les deux mains de son amie, qu'elle caressait, et
qui ne trouvait pas de remerciements, pleine de malaise,
tourmente de la crainte que ce ne ft l un aveu. Quelle
srnit, quelle gaiet frache pourtant!

-- Laisse-moi faire, je te renverrai contente ce soir.

Lorsqu'on passa dans la salle  manger, Henriette resta surprise
de la dlicate beaut d'Edmond, qu'elle ne connaissait pas. Il la
ravissait comme une jolie chose. tait-ce possible que ce garon
se ft battu et qu'on et os lui casser le bras? La lgende de sa
grande bravoure achevait de le rendre charmant, et Delaherche, qui
avait accueilli Henriette en homme heureux de voir une figure
nouvelle, ne cessa, pendant qu'on servait des ctelettes et des
pommes de terre en robe de chambre, de faire l'loge de son
secrtaire, aussi actif et bien lev qu'il tait beau. Le
djeuner, ainsi  quatre, dans la salle  manger bien chaude, prit
le tour d'une intimit dlicieuse.

-- Et c'est pour nous intresser au sort du pre Fouchard que vous
tes venue? reprit le fabricant.  m'ennuie beaucoup d'tre forc
de partir ce soir... Mais ma femme va vous arranger a, elle est
irrsistible, elle obtient tout ce qu'elle veut.

Il riait, il disait ces choses avec une bonhomie parfaite,
simplement flatt de ce pouvoir dont il tirait lui-mme quelque
orgueil. Puis, brusquement:

--  propos, ma chre, Edmond ne t'a pas dit sa trouvaille?

-- Non, quelle trouvaille? demanda gaiement Gilberte, en tournant
vers le jeune sergent ses jolis yeux de caresse.

Mais celui-ci rougissait, comme sous l'excs du plaisir, chaque
fois qu'une femme le regardait de la sorte.

-- Mon Dieu! Madame, il ne s'agit simplement que de la vieille
dentelle, que vous regrettiez de ne pas avoir, pour garnir votre
peignoir mauve... J'ai eu hier la chance de dcouvrir cinq mtres
d'ancien point de Bruges, vraiment trs beau, et  bon compte. La
marchande viendra vous les montrer tout  l'heure.

Elle fut ravie, elle l'aurait embrass.

-- Oh! Que vous tes gentil, je vous rcompenserai!

Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras, achete
en Belgique, la conversation tourna, s'arrta un instant au
poisson de la Meuse qui mourait empoisonn, finit par tomber sur
le danger de peste qui menaait Sedan, au prochain dgel. En
novembre, des cas d'pidmie s'taient dj dclars. On avait eu
beau, aprs la bataille, dpenser six mille francs pour balayer la
ville, brler en tas les sacs, les gibernes, tous les dbris
louches: les campagnes environnantes n'en soufflaient pas moins
des odeurs nausabondes,  la moindre humidit, tellement elles
taient gorges de cadavres,  peine enfouis, mal recouverts de
quelques centimtres de terre. Partout, des tombes bossuaient les
champs, le sol se fendait sous la pousse intrieure, la
putrfaction suintait et s'exhalait. Et l'on venait, les jours
prcdents, de dcouvrir un autre foyer d'infection, la Meuse,
d'o l'on avait pourtant retir dj plus de douze cents corps de
chevaux. L'opinion gnrale tait qu'il n'y restait plus un
cadavre humain, lorsqu'un garde champtre, en regardant avec
attention,  plus de deux mtres de profondeur, avait aperu sous
l'eau des blancheurs, qu'on aurait pris pour des pierres:
c'taient des lits de cadavres, des corps ventrs que le
ballonnement, rendu impossible, n'avait pu ramener  la surface.
Depuis prs de quatre mois, ils sjournaient l, dans cette eau,
parmi les herbes. Les coups de croc ramenaient des bras, des
jambes, des ttes. Rien que la force du courant dtachait et
emportait parfois une main. L'eau se troublait, de grosses bulles
de gaz montaient, crevaient  la surface, empestant l'air d'une
odeur infecte.

-- Cela va bien qu'il gle, fit remarquer Delaherche. Mais, ds
que la neige disparatra, il va falloir procder  des recherches,
dsinfecter tout a, autrement nous y resterions tous.

Et, sa femme l'ayant suppli en riant de passer  des sujets plus
propres, pendant qu'on mangeait, il conclut simplement:

-- Dame! Voil le poisson de la Meuse compromis pour longtemps.

Mais on avait fini, on servait le caf, quand la femme de chambre
annona que M de Gartlauben demandait la faveur d'entrer un
instant. Ce fut un moi, car il n'tait jamais venu  cette heure,
en plein jour. Tout de suite, Delaherche avait dit de
l'introduire, voyant l une circonstance heureuse qui allait
permettre de lui prsenter Henriette. Et le capitaine, lorsqu'il
aperut une autre jeune femme, outra encore sa politesse. Il
accepta mme une tasse de caf, qu'il buvait sans sucre, comme il
avait vu beaucoup de personnes le boire,  Paris. D'ailleurs, s'il
avait insist pour tre reu, c'tait uniquement dans le dsir
d'apprendre tout de suite  madame qu'il venait d'obtenir la grce
d'un de ses protgs, un malheureux ouvrier de la fabrique,
emprisonn  la suite d'une rixe avec un soldat Prussien.

Alors, Gilberte profita de l'occasion pour parler du pre
Fouchard.

-- Capitaine, je vous prsente une de mes plus chres amies...
Elle dsire se mettre sous votre protection, elle est la nice du
fermier qu'on a arrt  Remilly, vous savez bien,  la suite de
cette histoire de francs-tireurs.

-- Ah! oui, l'affaire de l'espion, le malheureux qu'on a trouv
dans un sac... Oh! C'est grave, trs grave! Je crains bien de ne
rien pouvoir.

-- Capitaine, vous me feriez tant de plaisir!

Elle le regardait de ses yeux de caresse, il eut une satisfaction
bate, s'inclina d'un air de galante obissance. Tout ce qu'elle
voudrait!

-- Monsieur, je vous en serai bien reconnaissante, articula avec
peine Henriette, prise d'un insurmontable malaise,  la pense
soudaine de son mari, de son pauvre Weiss, fusill l-bas, 
Bazeilles.

Mais Edmond, qui s'en tait all discrtement, ds l'arrive du
capitaine, venait de reparatre, pour dire un mot  l'oreille de
Gilberte. Elle se leva avec vivacit, conta l'histoire de la
dentelle, que la marchande apportait; et elle suivit le jeune
homme, en s'excusant. Alors, reste seule en compagnie des deux
hommes, Henriette put s'isoler, assise dans une embrasure de
fentre, tandis qu'ils continuaient de causer trs haut.

-- Capitaine, vous accepterez bien un petit verre... Voyez-vous,
je ne me gne pas, je vous dis tout ce que je pense, parce que je
connais la largeur de votre esprit. Eh bien! Je vous assure que
votre prfet a tort de vouloir saigner encore la ville de ces
quarante-deux mille francs... Songez donc au total de nos
sacrifices, depuis le commencement. D'abord,  la veille de la
bataille, toute une arme Franaise, puise, affame. Ensuite,
vous autres, qui aviez les dents longues aussi. Rien que les
passages de ces troupes, les rquisitions, les rparations, les
dpenses de toute sorte nous ont cot un million et demi. Mettez-
en autant pour les ruines occasionnes par la bataille, les
destructions, les incendies: a fait trois millions. Enfin,
j'value bien  deux millions la perte prouve par l'industrie et
le commerce... Hein? Qu'est-ce que vous en dites? Nous voil au
chiffre de cinq millions, pour une ville de treize mille
habitants! Et vous nous demandez encore quarante-deux mille francs
de contribution, je ne sais sous quel prtexte! Est-ce que c'est
juste, est-ce que c'est raisonnable?

M de Gartlauben hochait la tte, se contentait de rpondre:

-- Que voulez-vous? C'est la guerre, c'est la guerre!

Et l'attente se prolongeait, les oreilles d'Henriette
bourdonnaient, toutes sortes de vagues et tristes penses
l'assoupissaient  demi, dans l'embrasure de la fentre, pendant
que Delaherche donnait sa parole d'honneur que jamais Sedan
n'aurait pu faire face  la crise, dans le manque total du
numraire, sans l'heureuse cration d'une monnaie fiduciaire
locale, du papier-Monnaie de la caisse du crdit industriel, qui
avait sauv la ville d'un dsastre financier.

-- Capitaine, vous reprendrez bien un petit verre de cognac.

Et il sauta  un autre sujet.

-- Ce n'est pas la France qui a fait la guerre, c'est l'empire...
Ah! l'empereur m'a bien tromp. Tout est fini avec lui, nous nous
laisserions dmembrer plutt... Tenez! Un seul homme a vu clair en
juillet, oui! Monsieur Thiers, dont le voyage actuel, au travers
des capitales de l'Europe, est encore un grand acte de sagesse et
de patriotisme. Tous les voeux des gens raisonnables
l'accompagnent, puisse-t-il russir!

D'un geste, il acheva sa pense, car il et jug malsant, devant
un Prussien, mme sympathique, d'exprimer un dsir de paix. Mais
ce dsir, il tait ardemment en lui, comme au fond de toute
l'ancienne bourgeoisie plbiscitaire et conservatrice. On allait
tre  bout de sang et d'argent, il fallait se rendre; et une
sourde rancune contre Paris qui s'enttait dans sa rsistance,
montait de toutes les provinces occupes. Aussi conclut-il  voix
plus basse, faisant allusion aux proclamations enflammes de
Gambetta:

-- Non, non! Nous ne pouvons pas tre avec les fous furieux. Ca
devient du massacre... Moi, je suis avec Monsieur Thiers, qui veut
les lections; et, quant  leur rpublique, mon Dieu! Ce n'est pas
elle qui me gne, on la gardera s'il le faut, en attendant mieux.

Trs poliment, M de Gartlauben continuait  hocher la tte d'un
air d'approbation, en rptant:

-- Sans doute, sans doute...

Henriette, dont le malaise avait grandi, ne put rester davantage.
C'tait, en elle, une irritation sans cause prcise, un besoin de
ne plus tre l; et elle se leva doucement, elle sortit,  la
recherche de Gilberte, qui se faisait si longtemps attendre.

Mais, comme elle entrait dans la chambre  coucher, elle resta
stupfaite, en apercevant, tendue sur la chaise longue, son amie
en larmes, bouleverse par une motion extraordinaire.

-- Eh bien! Quoi donc? Que t'arrive-t-il?

Les pleurs de la jeune femme redoublrent, elle se refusait 
parler, envahie maintenant d'une confusion qui lui jetait tout le
sang de son coeur au visage. Et, enfin, balbutiante, se cachant
dans les bras grands ouverts, tendus vers elle:

-- Oh! Ma chrie, si tu savais... Jamais je n'oserais te dire...
Et pourtant je n'ai que toi, tu peux seule me donner peut-tre un
bon conseil...

Elle eut un frmissement, elle bgaya davantage.

-- J'tais avec Edmond... Alors,  l'instant, Madame Delaherche
vient de me surprendre...

-- Comment, de te surprendre?

-- Oui, nous tions l, il me tenait, il m'embrassait...

Et, baisant Henriette, la serrant dans ses bras tremblants, elle
lui dit tout.

-- Oh! Ma chrie, ne me juge pas trop mal, a me ferait tant de
peine!... Je sais bien, je t'avais jur que a ne recommencerait
jamais. Mais tu as vu Edmond, il est si brave, et il est si joli!
Puis, songe donc, ce pauvre jeune homme, bless, malade, loin de
sa mre! Avec a, il n'a jamais t riche, on a tout mang chez
lui, pour le faire instruire... Je t'assure, je n'ai pas pu
refuser.

Henriette l'coutait, effare, ne revenant pas de sa surprise.

-- Comment! C'tait avec le petit sergent!... Mais, ma chre, tout
le monde te croit la matresse du Prussien!

Du coup, Gilberte se releva, s'essuya les yeux, protestant.

-- La matresse du Prussien... Ah! non, par exemple! Il est
affreux, il me rpugne... Pour qui me prend-On? comment peut-on me
croire capable d'une pareille infamie? Non, non, jamais!
j'aimerais mieux mourir!

Dans sa rvolte, elle tait devenue grave, d'une beaut
douloureuse et irrite qui la transfigurait. Et, brusquement, sa
gaiet coquette, son insoucieuse lgret revinrent, au milieu
d'un invincible rire.

-- Ca, c'est vrai, je m'amuse de lui. Il m'adore, et je n'ai qu'
le regarder, pour qu'il obisse... Si tu savais comme c'est drle,
de se moquer ainsi de ce gros homme, qui a toujours l'air de
croire qu'on va enfin le rcompenser!

-- Mais c'est un jeu trs dangereux, dit srieusement Henriette.

-- Crois-tu? Qu'est-ce que je risque? Lorsqu'il s'apercevra qu'il
ne doit compter sur rien, il ne pourra que se fcher et s'en
aller... Et puis, non! jamais il ne s'en apercevra! Tu ne connais
pas l'homme, il est de ceux avec lesquels les femmes vont aussi
loin qu'elles veulent, sans danger. Pour a, vois-tu, j'ai un sens
qui m'a toujours avertie. Il a bien trop de vanit, jamais il
n'admettra que je me sois moque de lui... Et tout ce que je lui
permettrai, ce sera d'emporter mon souvenir, avec la consolation
de se dire qu'il a agi correctement, en galant homme qui a
longtemps habit Paris.

Elle s'gayait, elle ajouta:

-- En attendant, il va faire remettre en libert l'oncle Fouchard,
et il n'aura pour sa peine qu'une tasse de th, sucre de ma main.

Mais, tout d'un coup, elle revint  ses craintes,  l'effroi
d'avoir t surprise. Des larmes reparurent au bord de ses
paupires.

-- Mon Dieu! Et Madame Delaherche? ... Que va-t-il se passer? Elle
ne m'aime gure, elle est capable de tout dire  mon mari.

Henriette avait fini par se remettre. Elle essuya les yeux de son
amie, elle la fora de rparer le dsordre de ses vtements.

-- coute, ma chre, je n'ai pas la force de te gronder, et
pourtant tu sais si je te blme! Mais on m'avait fait une telle
peur avec ton Prussien, j'ai redout des choses si laides, que
l'autre histoire, ma foi! Est un soulagement... Calme-toi, tout
peut s'arranger.

C'tait fort sage, d'autant plus que Delaherche, presque aussitt,
entra avec sa mre. Il expliqua qu'il venait d'envoyer chercher la
voiture qui devait le conduire en Belgique, dcid  prendre le
train pour Bruxelles, le soir mme. Il voulait donc faire ses
adieux  sa femme. Puis, se tournant vers Henriette:

-- Soyez tranquille, Monsieur de Gartlauben, en me quittant, m'a
promis de s'occuper de votre oncle; et, quand je ne serai plus l,
ma femme fera le reste.

Depuis que Madame Delaherche tait entre, Gilberte ne la quittait
pas des yeux, le coeur serr d'angoisse. Allait-elle parler, dire
ce qu'elle venait de voir, empcher son fils de partir? La vieille
dame, silencieuse, avait, ds la porte, fix, elle aussi, les
regards sur sa belle-fille. Dans son rigorisme, elle prouvait
sans doute le soulagement qui avait rendu Henriette tolrante. Mon
Dieu! Puisque c'tait avec ce jeune homme, ce Franais qui s'tait
battu si bravement, ne devait-elle pas pardonner, comme elle avait
pardonn dj pour le capitaine Beaudoin? Ses yeux s'adoucirent,
elle dtourna la tte. Son fils pouvait s'absenter, Edmond
protgerait Gilberte contre le Prussien. Elle eut mme un faible
sourire, elle qui ne s'tait pas gaye depuis la bonne nouvelle
de Coulmiers.

-- Au revoir, dit-elle en embrassant Delaherche. Fais tes affaires
et reviens-nous vite.

Et elle s'en alla, elle rentra lentement, de l'autre ct du
palier, dans la chambre mure, o le colonel, de son air de
stupeur, regardait l'ombre, en dehors du ple rond de clart qui
tombait de la lampe.

Le soir mme, Henriette retourna  Remilly; et, trois jours plus
tard, elle eut la joie de voir, un matin, le pre Fouchard rentrer
 la ferme tranquillement, comme s'il revenait  pied de conclure
un march dans le voisinage. Il s'assit, il mangea un morceau de
pain, avec du fromage. Puis,  toutes les questions, il rpondit
sans hte, de l'air d'un homme qui n'avait jamais eu peur.
Pourquoi donc l'aurait-on retenu? Il n'avait rien fait de mal. Ce
n'tait pas lui qui avait tu le Prussien, n'est-ce pas? Alors, il
s'tait content de dire aux autorits: cherchez, moi je ne sais
rien. et il avait bien fallu le lcher, ainsi que le maire,
puisqu'on n'avait pas de preuves contre eux. Mais ses yeux de
paysan rus et goguenard luisaient, dans sa joie muette d'avoir
roul tous ces sales bougres, dont il commenait  avoir assez, 
prsent qu'ils le chicanaient sur la qualit de sa viande.

Dcembre s'acheva, Jean voulut partir. Maintenant, sa jambe tait
solide, le docteur dclarait qu'il pouvait aller se battre. Et ce
fut, pour Henriette, une grande peine, qu'elle s'effora de
cacher. Depuis la dsastreuse bataille de Champigny, aucune
nouvelle de Paris ne leur tait venue. Ils savaient simplement que
le rgiment de Maurice, expos  un feu terrible, avait perdu
beaucoup d'hommes. Puis, toujours ce grand silence, aucune lettre,
jamais la moindre ligne pour eux, lorsqu'il savait que des
familles de Raucourt et de Sedan avaient reu des dpches, par
des voies dtournes. Peut-tre le pigeon qui portait les
nouvelles si ardemment attendues, avait-il rencontr quelque
pervier vorace; ou peut-tre tait-il tomb,  la lisire d'un
bois, travers par la balle d'un Prussien. Mais, surtout, ce qui
les hantait, c'tait la crainte que Maurice ne ft mort. Ce
silence de la grande ville, l-bas, muette sous l'treinte de
l'investissement, tait devenu, dans l'angoisse de leur attente,
un silence de tombe. Ils avaient perdu l'espoir de rien apprendre,
et, lorsque Jean exprima sa volont formelle de partir, Henriette
n'eut que cette plainte sourde:

-- Mon Dieu! C'est donc fini, je vais donc rester seule!

Le dsir de Jean tait d'aller rejoindre l'arme du nord, que le
gnral Faidherbe venait de reconstituer. Depuis que le corps du
gnral de Manteuffel avait pouss jusqu' Dieppe, cette arme
dfendait trois dpartements spars du reste de la France, le
nord, le Pas-De-calais et la Somme; et le projet de Jean, d'une
excution facile, tait simplement de gagner Bouillon, puis de
faire le tour par la Belgique. Il savait qu'on achevait de former
le 23e corps, avec tous les anciens soldats de Sedan et de Metz
qu'on pouvait rallier. Il entendait dire que le gnral Faidherbe
reprenait l'offensive, et il fixa dfinitivement son dpart au
dimanche suivant, lorsqu'il apprit la bataille de Pont-Noyelle,
cette bataille au rsultat indcis, que les Franais avaient
failli gagner.

Ce fut encore le docteur Dalichamp qui offrit de le conduire 
Bouillon, dans son cabriolet. Il tait d'un courage, d'une bont
inpuisables.  Raucourt, que ravageait le typhus, apport par les
Bavarois, il avait des malades dans toutes les maisons, en dehors
des deux ambulances qu'il visitait, celle de Raucourt mme et
celle de Remilly. Son ardent patriotisme, son besoin de protester
contre les inutiles violences, l'avaient deux fois fait arrter,
puis relcher par les Prussiens. Aussi riait-il d'un bon rire, le
matin o il arriva avec sa voiture, pour prendre Jean, heureux de
faire chapper un autre de ces vaincus de Sedan, tout ce pauvre et
brave monde, comme il disait, qu'il soignait, qu'il aidait de sa
bourse. Jean, qui souffrait de la question d'argent, sachant
Henriette pauvre, avait accept les cinquante francs que le
docteur lui offrait pour son voyage.

Le pre Fouchard, pour les adieux, fit bien les choses. Il envoya
Silvine chercher deux bouteilles de vin, il voulut que tout le
monde bt un verre  l'extermination des allemands. Lui, gros
monsieur dsormais, tenait son magot, cach quelque part; et,
tranquille depuis que les francs-tireurs des bois de Dieulet
avaient disparu, traqus comme des fauves, il n'avait plus que le
dsir de jouir de la paix prochaine, lorsqu'elle serait conclue.
Mme, dans un accs de gnrosit, il venait de donner des gages 
Prosper, pour l'attacher  la ferme, que le garon, d'ailleurs,
n'avait pas l'envie de quitter. Il trinqua avec Prosper, il voulut
trinquer aussi avec Silvine, dont il avait eu un instant l'ide de
faire sa femme, tant il la voyait sage, tout entire  sa besogne;
mais  quoi bon? Il sentait bien qu'elle ne se drangerait plus,
qu'elle serait encore l, lorsque Charlot, grandi, partirait comme
soldat  son tour. Et, quand il eut trinqu avec le docteur, avec
Henriette, avec Jean, il s'cria:

--  la sant de tous! Que chacun fasse son affaire et ne se porte
pas plus mal que moi!

Henriette avait absolument voulu accompagner Jean jusqu' Sedan.
Il tait en bourgeois, avec un paletot et un chapeau rond, prts
par le docteur. Ce jour-l, le soleil luisait sur la neige, par le
grand froid terrible. On ne devait que traverser la ville; mais,
lorsque Jean sut que son colonel tait toujours chez les
Delaherche, une grande envie lui vint d'aller le saluer; et, en
mme temps, il remercierait le fabricant de ses bonts. Ce fut sa
dernire douleur, dans cette ville de dsastre et de deuil. Comme
ils arrivaient  la fabrique de la rue Maqua, une fin tragique y
bouleversait la maison. Gilberte s'effarait, Madame Delaherche
pleurait de grosses larmes silencieuses, tandis que son fils,
remont de ses ateliers, o le travail avait un peu repris,
poussait des exclamations de surprise. On venait de trouver le
colonel, sur le parquet de sa chambre, tomb comme une masse,
mort. L'ternelle lampe brlait seule, dans la pice close. Appel
en hte, un mdecin n'avait pas compris, ne dcouvrant aucune
cause probable, ni anvrisme, ni congestion. Le colonel tait
mort, foudroy, sans qu'on st d'o tait venue la foudre; et, le
lendemain seulement, on ramassa un morceau de vieux journal, qui
avait servi de couverture  un livre, et o se trouvait le rcit
de la reddition de Metz.

-- Ma chre, dit Gilberte  Henriette, Monsieur de Gartlauben,
tout  l'heure, en descendant l'escalier, a t son chapeau devant
la porte de la pice o repose le corps de mon oncle... C'est
Edmond qui l'a vu, et, n'est-ce pas? C'est un homme dcidment
trs bien.

Jamais encore Jean n'avait embrass Henriette. Avant de remonter
dans le cabriolet, avec le docteur, il voulut la remercier de ses
bons soins, de l'avoir soign et aim comme un frre. Mais il ne
trouva pas les mots, il ouvrit les bras, il l'embrassa en
sanglotant. Elle tait perdue, elle lui rendit son baiser. Quand
le cheval partit, il se retourna, leurs mains s'agitrent, tandis
qu'ils rptaient d'une voix bgayante:

-- Adieu! Adieu!

Cette nuit-l, Henriette, rentre  Remilly, tait de service 
l'ambulance. Pendant sa longue veille, elle fut encore prise
d'une affreuse crise de larmes, et elle pleura, elle pleura
infiniment, en touffant sa peine entre ses deux mains jointes.




VII


Au lendemain de Sedan, les deux armes allemandes s'taient
remises  rouler leurs flots d'hommes vers Paris, l'arme de la
Meuse arrivait au nord par la valle de la Marne, tandis que
l'arme du prince royal de Prusse, aprs avoir pass la Seine 
Villeneuve-Saint-Georges, se dirigeait sur Versailles, en
contournant la ville au sud. Et, ce tide matin de septembre,
quand le gnral Ducrot, auquel on avait confi le 14e corps, 
peine form, rsolut d'attaquer cette dernire, pendant sa marche
de flanc, Maurice qui campait dans les bois,  gauche de Meudon,
avec son nouveau rgiment, le 115e, ne reut l'ordre de marcher
que lorsque le dsastre tait dj certain. Quelques obus avaient
suffi, une effroyable panique s'tait dclare dans un bataillon
de zouaves compos de recrues, le reste des troupes venait d'tre
emport, au milieu d'une dbandade telle, que ce galop de droute
ne s'arrta que derrire les remparts, dans Paris, o l'alarme fut
immense. Toutes les positions en avant des forts du sud taient
perdues; et, le soir mme, le dernier fil qui reliait la ville 
la France, le tlgraphe du chemin de fer de l'ouest, fut coup.
Paris tait spar du monde.

Ce fut, pour Maurice, une soire d'affreuse tristesse. Si les
allemands avaient os, ils auraient camp la nuit sur la place du
Carrousel. Mais c'taient des gens d'absolue prudence, rsolus 
un sige classique, ayant rgl dj les points exacts de
l'investissement, le cordon de l'arme de la Meuse au nord, de
Croissy  la Marne, en passant par pinay, l'autre cordon de la
troisime arme au midi, de Chennevires  Chtillon et 
Bougival, pendant que le grand quartier Prussien, le roi
Guillaume, M De Bismarck et le gnral de Moltke rgnaient 
Versailles. Ce blocus gant, auquel on ne croyait pas, tait un
fait accompli. Cette ville, avec son enceinte bastionne de huit
lieues et demie de tour, avec ses quinze forts et ses six redoutes
dtaches, allait se trouver comme en prison. Et l'arme de
dfense ne comptait que le 13e corps, sauv et ramen par le
gnral Vinoy, le 14e en voie de formation, confi au gnral
Ducrot, runissant  eux deux un effectif de quatre-vingt mille
soldats, auxquels il fallait ajouter les quatorze mille hommes de
la marine, les quinze mille des corps francs, les cent quinze
mille de la garde mobile, sans parler des trois cent mille gardes
nationaux, rpartis dans les neuf secteurs des remparts. S'il y
avait l tout un peuple, les soldats aguerris et disciplins
manquaient. On quipait les hommes, on les exerait, Paris n'tait
plus qu'un immense camp retranch. Les prparatifs de dfense
s'enfivraient d'heure en heure, les routes coupes, les maisons
de la zone militaire rases, les deux cents canons de gros calibre
et les deux mille cinq cents autres pices utilises, d'autres
canons fondus, tout un arsenal sortant du sol, sous le grand
effort patriotique du ministre Dorian. Aprs la rupture des
ngociations de Ferrires, lorsque Jules Favre eut fait connatre
les exigences de M De Bismarck, la cession de l'Alsace, la
garnison de Strasbourg prisonnire, trois milliards d'indemnit,
un cri de colre s'leva, la continuation de la guerre, la
rsistance fut acclame, comme une condition indispensable  la
vie de la France. Mme sans espoir de vaincre, Paris devait se
dfendre, pour que la patrie vct.

Un dimanche de la fin septembre, Maurice fut envoy en corve, 
l'autre bout de la ville, et les rues qu'il suivit, les places
qu'il traversa, l'emplirent d'une nouvelle esprance. Depuis la
droute de Chtillon, il lui semblait que les coeurs s'taient
hausss pour la grande besogne. Ah! ce Paris qu'il avait connu si
pre  jouir, si prs des dernires fautes, il le retrouvait
simple, d'une bravoure gaie, ayant accept tous les sacrifices. On
ne rencontrait que des uniformes, les plus dsintresss portaient
un kpi de garde national. Comme une horloge gante dont le
ressort clate, la vie sociale s'tait arrte brusquement,
l'industrie, le commerce, les affaires; et il ne restait qu'une
passion, la volont de vaincre, l'unique sujet dont on parlait,
qui enflammait les coeurs et les ttes, dans les runions
publiques, pendant les veilles des corps de garde, parmi les
continuels attroupements de foule barrant les trottoirs. Ainsi
mises en commun, les illusions emportaient les mes, une tension
jetait ce peuple au danger des folies gnreuses. C'tait dj
toute une crise de nervosit maladive qui se dclarait, une
pidmique fivre exagrant la peur comme la confiance, lchant la
bte humaine dbride, au moindre souffle. Et Maurice assista, rue
des martyrs,  une scne qui le passionna: tout un assaut, une
bande furieuse se ruant contre une maison dont on avait vu une des
fentres hautes, la nuit entire, claire d'une vive clart de
lampe, un vident signal aux Prussiens de Bellevue, par-dessus
Paris. Des bourgeois hants vivaient sur leurs toits, pour
surveiller les environs. La veille, on avait voulu noyer dans le
bassin des Tuileries un misrable qui consultait un plan de la
ville, ouvert sur un banc.

Cette maladie du soupon, Maurice, autrefois d'esprit si dgag,
venait de la contracter lui aussi, dans l'branlement de tout ce
qu'il avait cru jusque-l. Il ne dsesprait plus, comme au soir
de la panique de Chtillon, anxieux de savoir si l'arme Franaise
retrouverait jamais la virilit de se battre: la sortie du 30
septembre sur L'Hay et Chevilly, celle du 13 octobre o les
mobiles avaient enlev Bagneux, enfin celle du 21 octobre, dans
laquelle son rgiment s'tait empar un instant du parc de la
Malmaison, lui avaient rendu toute sa foi, cette flamme de
l'espoir qu'une tincelle suffisait  rallumer et qui le
consumait. Si les Prussiens l'avaient arrte sur tous les points,
l'arme ne s'en tait pas moins bravement battue, elle pouvait
vaincre encore. Mais la souffrance de Maurice venait de ce grand
Paris, qui sautait de l'illusion extrme au pire dcouragement,
hant par la peur de la trahison, dans son besoin de victoire.
Est-ce qu'aprs l'empereur et le marchal De Mac-Mahon, le gnral
Trochu, le gnral Ducrot n'allaient pas tre les chefs mdiocres,
les ouvriers inconscients de la dfaite? Le mme mouvement qui
avait emport l'empire, menaait d'emporter le gouvernement de la
dfense nationale, toute une impatience des violents  prendre le
pouvoir, pour sauver la France. Dj, Jules Favre et les autres
membres taient plus impopulaires que les anciens ministres tombs
de Napolon III. Puisqu'ils ne voulaient pas battre les Prussiens,
ils n'avaient qu' cder la place  d'autres, aux rvolutionnaires
certains de vaincre, en dcrtant la leve en masse, en
accueillant les inventeurs qui offraient de miner la banlieue ou
d'anantir l'ennemi sous une pluie nouvelle de feu grgeois.

 la veille du 31 octobre, Maurice fut ainsi ravag par ce mal de
la dfiance et du rve. Il acceptait maintenant des imaginations
dont il aurait souri autrefois. Pourquoi pas? est-ce que
l'imbcillit et le crime n'taient pas sans bornes? est-ce que le
miracle ne devenait pas possible, au milieu des catastrophes qui
bouleversaient le monde? Il avait toute une longue rancune
amasse, depuis l'heure o il avait appris Froeschwiller, l-bas,
devant Mulhouse; il saignait de Sedan, ainsi que d'une plaie vive,
toujours irrite, que le moindre revers suffisait  rouvrir; il
gardait l'branlement de chacune des dfaites, le corps appauvri,
la tte affaiblie par une si longue suite de jours sans pain, de
nuits sans sommeil, jet dans l'effarement de cette existence de
cauchemars, ne sachant mme plus s'il vivait; et l'ide que tant
de souffrances aboutiraient  une catastrophe nouvelle,
irrmdiable, l'affolait, faisait de ce lettr un tre d'instinct,
retourn  l'enfance, sans cesse emport par l'motion du moment.
Tout, la destruction, l'extermination plutt que de donner un sou
de la fortune, un pouce du territoire de la France! En lui,
s'achevait l'volution qui, sous le coup des premires batailles
perdues, avait dtruit la lgende napolonienne, le bonapartisme
sentimental qu'il devait aux rcits piques de son grand-pre.
Dj mme, il n'en tait plus  la rpublique thorique et sage,
il versait dans les violences rvolutionnaires, croyait  la
ncessit de la terreur, pour balayer les incapables et les
tratres, en train d'gorger la patrie. Aussi, le 31 octobre, fut-
il de coeur avec les meutiers, lorsque les nouvelles dsastreuses
se succdrent coup sur coup: la perte du Bourget, si vaillamment
conquis par les volontaires de la presse, dans la nuit du 27 au
28; l'arrive de M Thiers  Versailles, de retour de son voyage au
travers des capitales de l'Europe, d'o il revenait, disait-on,
pour traiter au nom de Napolon III; enfin, la reddition de Metz,
dont il apportait l'effroyable certitude, au milieu des bruits
vagues qui couraient dj, le dernier coup de massue, un autre
Sedan, d'une honte plus grande. Et, le lendemain, quand il apprit
les vnements de l'Htel de Ville, les meutiers vainqueurs un
instant, les membres du gouvernement de la dfense nationale
prisonniers jusqu' quatre heures du matin, sauvs seulement alors
par un revirement de la population, exaspre contre eux d'abord,
inquite ensuite,  la pense de l'insurrection victorieuse, il
regretta cet avortement, cette commune, d'o le salut serait venu
peut-tre, l'appel aux armes, la patrie en danger, tous les
classiques souvenirs d'un peuple libre qui ne veut pas mourir. M
Thiers n'osa mme pas entrer dans Paris, et l'on fut sur le point
d'illuminer, aprs la rupture des ngociations.

Alors, le mois de novembre se passa dans une impatience fivreuse.
De petits combats eurent lieu, auxquels Maurice ne prit aucune
part. Il bivouaquait maintenant du ct de Saint-ouen, il
s'chappait  chaque occasion, dvor d'un continuel besoin de
nouvelles. Comme lui, Paris attendait, anxieux. L'lection des
maires semblait avoir apais les passions politiques; mais presque
tous les lus appartenaient aux partis extrmes, il y avait l,
pour l'avenir, un symptme redoutable. Et ce que Paris attendait,
dans cette accalmie, c'tait la grande sortie tant rclame, la
victoire, la dlivrance. Cela, de nouveau, ne faisait aucun doute:
on culbuterait les Prussiens, on leur passerait sur le ventre. Des
prparatifs taient faits dans la presqu'le de Gennevilliers, le
point jug le plus favorable pour une troue. Puis, un matin, on
eut la joie folle des bonnes nouvelles de Coulmiers, Orlans
repris, l'arme de la Loire en marche, dj campe  tampes,
disait-on. Tout fut chang, il ne s'agissait plus que d'aller lui
donner la main, de l'autre ct de la Marne. On avait rorganis
les forces militaires, cr trois armes, l'une compose des
bataillons de la garde nationale, sous les ordres du gnral
Clment Thomas, l'autre forme des 13e et 14e corps, augmente des
meilleurs lments pris un peu partout, que le gnral Ducrot
devait conduire  la grande attaque, l'autre enfin, la troisime,
l'arme de rserve, faite uniquement de garde mobile et confie au
gnral Vinoy. Et une foi absolue soulevait Maurice, quand, le 28
novembre, il vint coucher dans le bois de Vincennes, avec le 115e.
Les trois corps de la deuxime arme taient l, on racontait que
le rendez-vous, donn  l'arme de la Loire, tait pour le
lendemain,  Fontainebleau. Puis, tout de suite, ce furent les
malchances, les fautes habituelles, une crue subite qui empcha de
jeter les ponts de bateaux, des ordres fcheux qui attardrent les
mouvements. La nuit suivante, le 115e, un des premiers, passa la
rivire; et, ds dix heures, sous un feu effroyable, Maurice
pntra dans le village de Champigny. Il tait comme fou, son
chassepot lui brlait les doigts, malgr le froid terrible. Son
unique vouloir, depuis qu'il marchait, tait d'aller ainsi en
avant, toujours, jusqu' ce qu'on et rejoint les camarades de la
province, l-bas. Mais, en face de Champigny et de Bry, l'arme
venait de se heurter contre les murs des parcs de Coeuilly et de
Villiers, des murs d'un demi-kilomtre, dont les Prussiens avaient
fait des forteresses imprenables. C'tait la borne, o tous les
courages chourent. Ds lors, il n'y eut plus qu'hsitation et
recul, le troisime corps s'tait attard, le premier et le
deuxime, immobiliss dj, dfendirent deux jours Champigny,
qu'ils durent abandonner dans la nuit du 2 dcembre, aprs leur
strile victoire. Cette nuit-l, toute l'arme revint camper sous
les arbres du bois de Vincennes, blancs de givre; et Maurice, les
pieds morts, la face contre la terre glace, pleura.

Ah! les mornes et tristes journes, aprs l'avortement de cet
immense effort! La grande sortie, prpare depuis si longtemps, la
pousse irrsistible qui devait dlivrer Paris, venait d'chouer;
et, trois jours plus tard, une lettre du gnral de Moltke
annonait que l'arme de la Loire, battue, avait de nouveau
abandonn Orlans. C'tait le cercle qui se resserrait plus
troit, impossible dsormais  rompre. Mais Paris, dans sa fivre
de dsespoir, semblait trouver des forces nouvelles de rsistance.
Les menaces de famine commenaient. Ds le milieu d'octobre, on
avait rationn la viande. En dcembre, il ne restait pas une bte
des grands troupeaux de boeufs et de moutons lchs au travers du
bois de Boulogne, dans la poussire de leur pitinement continu,
et l'on s'tait mis  abattre les chevaux. Les provisions, plus
tard les rquisitions de farine et de bl devaient donner quatre
mois de pain. Quand les farines s'taient puises, il avait fallu
construire des moulins dans les gares. Le combustible aussi
manquait, on le rservait pour moudre les grains, cuire le pain,
fabriquer les armes. Et Paris, sans gaz, clair par de rares
lampes  ptrole, Paris grelottant sous son manteau de glace,
Paris  qui on rationnait son pain noir et sa viande de cheval,
esprait quand mme, parlait de Faidherbe au nord, de Chanzy sur
la Loire, de Bourbaki dans l'est, comme si quelque prodige allait
les amener victorieux sous les murs. Devant les boulangeries et
les boucheries, les longues queues qui attendaient, dans la neige,
s'gayaient encore parfois,  la nouvelle de grandes victoires
imaginaires. Aprs l'abattement de chaque dfaite, l'illusion
tenace renaissait, flambait plus haute, parmi cette foule
hallucine de souffrance et de faim. Sur la place du Chteau-
D'eau, un soldat ayant parl de se rendre, les passants avaient
failli le massacrer. Tandis que l'arme,  bout de courage et
sentant venir la fin, demandait la paix, la population rclamait
encore la sortie en masse, la sortie torrentielle, le peuple
entier, les femmes, les enfants eux-mmes, se ruant sur les
Prussiens, en un fleuve dbord qui renverse et emporte tout.

Et Maurice s'isolait de ses camarades, avait une haine
grandissante contre son mtier de soldat, qui le parquait  l'abri
du Mont-Valrien, oisif et inutile. Aussi faisait-il natre les
occasions, s'chappant avec plus de hte pour venir dans ce Paris,
o tait son coeur. Il ne se trouvait  l'aise qu'au milieu de la
foule, il voulait se forcer  esprer comme elle. Souvent, il
allait voir partir les ballons, qui, tous les deux jours,
s'enlevaient de la gare du nord, emportant des pigeons voyageurs
et des dpches. Dans le triste ciel d'hiver, les ballons
montaient, disparaissaient; et les coeurs se serraient d'angoisse,
lorsque le vent les poussait vers l'Allemagne. Beaucoup devaient
s'tre perdus. Lui-mme avait crit deux fois  sa soeur
Henriette, sans savoir si elle recevait ses lettres. Le souvenir
de sa soeur, le souvenir de Jean, taient si reculs, l-bas, au
fond de ce vaste monde d'o rien n'arrivait plus, qu'il songeait
rarement  eux, comme  des affections laisses dans une autre
existence. Son tre tait trop plein de la continuelle tempte
d'abattement et d'exaltation o il vivait. Puis, ds les premiers
jours de janvier, ce fut une autre colre qui le souleva, celle du
bombardement des quartiers de la rive gauche. Il avait fini par
attribuer  des raisons d'humanit les retards des Prussiens, dus
simplement  des difficults d'installation. Maintenant qu'un obus
avait tu deux petites filles au Val-De-Grce, il tait plein d'un
mpris furieux contre ces barbares qui assassinaient les enfants,
qui menaaient de brler les muses et les bibliothques.
D'ailleurs, aprs les premiers jours d'effroi, Paris reprenait
sous les bombes sa vie d'hroque enttement.

Depuis l'chec de Champigny, il n'y avait plus eu qu'une nouvelle
tentative malheureuse, du ct du Bourget; et, le soir o, sous le
feu des grosses pices battant les forts, le plateau d'Avron dut
tre vacu, Maurice partagea l'irritation dont la violence gagna
toute la ville. Le souffle d'impopularit croissante qui menaait
d'emporter le gnral Trochu et le gouvernement de la dfense
nationale, en fut accru, au point de les forcer  tenter un
suprme et inutile effort. Pourquoi refusaient-ils de mener au feu
les trois cent mille gardes nationaux, qui ne cessaient de
s'offrir, de rclamer leur part au danger? C'tait la sortie
torrentielle qu'on exigeait depuis le premier jour, Paris rompant
ses digues, noyant les Prussiens sous le flot colossal de son
peuple. Il fallut bien cder  ce voeu de bravoure, malgr la
certitude d'une nouvelle dfaite; mais, pour restreindre le
massacre, on se contenta d'employer, avec l'arme active, les
cinquante-Neuf bataillons de la garde nationale mobilise. Et, la
veille du 19 janvier, ce fut comme une fte: une foule norme, sur
les boulevards et dans les Champs-lyses, regarda dfiler les
rgiments, qui, musique en tte, chantaient des chants
patriotiques. Des enfants, des femmes les accompagnaient, des
hommes montaient sur les bancs pour leur crier des souhaits
enflamms de victoire. Puis, le lendemain, la population entire
se porta vers l'arc de triomphe, une folie d'espoir l'envahit,
lorsque, le matin, arriva la nouvelle de l'occupation de
Montretout. Des rcits piques couraient sur l'lan irrsistible
de la garde nationale, les Prussiens taient culbuts, Versailles
allait tre pris avant le soir. Aussi quel effondrement,  la nuit
tombante, quand l'chec invitable fut connu! Tandis que la
colonne de gauche occupait Montretout, celle du centre, qui avait
franchi le mur du parc de Buzenval, se brisait contre un second
mur intrieur. Le dgel tait venu, une petite pluie persistante
avait dtremp les routes, et les canons, ces canons fondus 
l'aide de souscriptions, dans lesquels Paris avait mis de son me,
ne purent arriver.  droite, la colonne du gnral Ducrot, engage
trop tard, restait en arrire. On tait au bout de l'effort, le
gnral Trochu dut donner l'ordre d'une retraite gnrale. On
abandonna Montretout, on abandonna Saint-cloud, que les Prussiens
incendirent. Et, ds que la nuit fut noire, il n'y eut plus, 
l'horizon de Paris, que cet incendie immense.

Cette fois, Maurice lui-mme sentit que c'tait la fin. Durant
quatre heures, sous le terrible feu des retranchements Prussiens,
il tait rest dans le parc de Buzenval, avec des gardes
nationaux; et, les jours suivants, quand il fut rentr, il exalta
leur courage. La garde nationale s'tait en effet bravement
conduite. Ds lors, la dfaite ne venait-elle pas forcment de
l'imbcillit et de la trahison des chefs? Rue de Rivoli, il
rencontra des attroupements qui criaient:  bas Trochu! vive la
Commune! c'tait le rveil de la passion rvolutionnaire, une
nouvelle pousse d'opinion, si inquitante, que le gouvernement de
la dfense nationale, pour ne pas tre emport, crut devoir forcer
le gnral Trochu  se dmettre, et le remplaa par le gnral
Vinoy. Ce jour mme, dans une runion publique de Belleville, o
il tait entr, Maurice entendit rclamer de nouveau l'attaque en
masse. L'ide tait folle, il le savait, et son coeur battit
pourtant, devant cette obstination  vaincre. Quand tout est fini,
ne reste-t-il pas  tenter le miracle? La nuit entire, il rva de
prodiges.

Huit longs jours encore s'coulrent. Paris agonisait, sans une
plainte. Les boutiques ne s'ouvraient plus, les rares passants ne
rencontraient plus de voitures, dans les rues dsertes. On avait
mang quarante mille chevaux, on en tait arriv  payer trs cher
les chiens, les chats et les rats. Depuis que le bl manquait, le
pain, fait de riz et d'avoine, tait un pain noir, visqueux, d'une
digestion difficile; et, pour en obtenir les trois cents grammes
du rationnement, les queues interminables, devant les
boulangeries, devenaient mortelles. Ah! ces douloureuses stations
du sige, ces pauvres femmes grelottantes sous les averses, les
pieds dans la boue glace, toute la misre hroque de la grande
ville qui ne voulait pas se rendre! La mortalit avait tripl, les
thtres taient transforms en ambulances. Ds la nuit, les
anciens quartiers luxueux tombaient  une paix morne,  des
tnbres profondes, pareils  des faubourgs de cit maudite,
ravage par la peste. Et, dans ce silence, dans cette obscurit,
on n'entendait que le fracas continu du bombardement, on ne voyait
que les clairs des canons, qui embrasaient le ciel d'hiver.

Tout d'un coup, le 29 janvier, Paris sut que, depuis l'avant-
veille, Jules Favre traitait avec M De Bismarck, pour obtenir un
armistice; et, en mme temps, il apprenait qu'il n'y avait plus
que dix jours de pain,  peine le temps de ravitailler la ville.
C'tait la capitulation brutale qui s'imposait. Paris, morne, dans
la stupeur de la vrit qu'on lui disait enfin, laissa faire. Ce
mme jour,  minuit, le dernier coup de canon fut tir. Puis, le
29, lorsque les allemands eurent occup les forts, Maurice revint
camper, avec le 115e, du ct de Montrouge, en dedans des
fortifications. Et alors commena pour lui une existence vague,
pleine de paresse et de fivre. La discipline s'tait fort
relche, les soldats se dbandaient, attendaient en flnant
d'tre renvoys chez eux. Mais lui restait perdu, d'une nervosit
ombrageuse, d'une inquitude qui se tournait en exaspration, au
moindre heurt. Il lisait avidement les journaux rvolutionnaires,
et cet armistice de trois semaines, uniquement conclu pour
permettre  la France de nommer une assemble qui dciderait de la
paix, lui semblait un pige, une trahison dernire. Mme si Paris
se trouvait forc de capituler, il tait, avec Gambetta, pour la
continuation de la guerre sur la Loire et dans le nord. Le
dsastre de l'arme de l'est, oublie, force de passer en Suisse,
l'enragea. Ensuite, ce furent les lections qui achevrent de
l'affoler: c'tait bien ce qu'il avait prvu, la province
poltronne, irrite de la rsistance de Paris, voulant la paix
quand mme, ramenant la monarchie, sous les canons encore braqus
des Prussiens. Aprs les premires sances de Bordeaux, Thiers,
lu dans vingt-six dpartements, acclam chef du pouvoir excutif,
devint  ses yeux le monstre, l'homme de tous les mensonges et de
tous les crimes. Et il ne dcolra plus, cette paix conclue par
une assemble monarchique lui paraissait le comble de la honte, il
dlirait  la seule ide des dures conditions, l'indemnit des
cinq milliards, Metz livre, l'Alsace abandonne, l'or et le sang
de la France coulant par cette plaie, ouverte  son flanc,
ingurissable.

Alors, dans les derniers jours de fvrier, Maurice se dcida 
dserter. Un article du trait disait que les soldats camps 
Paris seraient dsarms et renvoys chez eux. Il n'attendit pas,
il lui semblait que son coeur serait arrach, s'il quittait le
pav de ce Paris glorieux, que la faim seule avait pu rduire; et
il disparut, il loua, rue des Orties, en haut de la butte des
moulins, dans une maison  six tages, une troite chambre
meuble, une sorte de belvdre, d'o l'on voyait la mer sans
bornes des toitures, depuis les Tuileries jusqu' la bastille. Un
ancien camarade de la facult de droit lui avait prt cent
francs. D'ailleurs, ds qu'il fut install, il se fit inscrire
dans un bataillon de la garde nationale, et les trente sous de la
paye devaient lui suffire. La pense d'une existence tranquille,
goste, en province, lui faisait horreur. Mme les lettres qu'il
recevait de sa soeur Henriette,  laquelle il avait crit, ds le
lendemain de l'armistice, le fchaient, avec leurs supplications,
leur dsir ardent de le voir venir se reposer  Remilly. Il
refusait, il irait plus tard, lorsque les Prussiens ne seraient
plus l.

Et la vie de Maurice vagabonda, oisive, dans une fivre
grandissante. Il ne souffrait plus de la faim, il avait dvor le
premier pain blanc avec dlices. Paris, alcoolis, o n'avait
manqu ni l'eau-de-vie ni le vin, vivait grassement  cette heure,
tombait  une ivrognerie continue. Mais c'tait la prison
toujours, les portes gardes par les allemands, une complication
de formalits qui empchait de sortir. La vie sociale n'avait pas
repris, aucun travail, aucune affaire encore; et il y avait l
tout un peuple dans l'attente, ne faisant rien, finissant de se
dtraquer, au clair soleil du printemps naissant. Pendant le
sige, au moins, le service militaire fatiguait les membres,
occupait la tte; tandis que, maintenant, la population avait
gliss d'un coup  une vie d'absolue paresse, dans l'isolement o
elle demeurait du monde entier. Lui, comme les autres, flnait du
matin au soir, respirait l'air vici par tous les germes de folie
qui, depuis des mois, montaient de la foule. La libert illimite,
dont on jouissait, achevait de tout dtruire. Il lisait les
journaux, frquentait les runions publiques, haussait parfois les
paules aux neries trop fortes, rentrait quand mme le cerveau
hant de violences, prt aux actes dsesprs, pour la dfense de
ce qu'il croyait tre la vrit et la justice. Et, de sa petite
chambre, d'o il dominait la ville, il faisait encore des rves de
victoire, il se disait qu'on pouvait sauver la France, sauver la
rpublique, tant que la paix ne serait pas signe.

Le 1er mars, les Prussiens devaient entrer dans Paris, et un long
cri d'excration et de colre sortait de tous les coeurs Maurice
n'assistait plus  une runion publique, sans entendre accuser
l'assemble, Thiers, les hommes du 4 septembre, de cette honte
suprme, qu'ils n'avaient pas voulu pargner  la grande ville
hroque. Lui-mme, un soir, s'emporta jusqu' prendre la parole,
pour crier que Paris entier devait aller mourir aux remparts,
plutt que de laisser pntrer un seul Prussien. Dans cette
population, dtraque par des mois d'angoisse et de famine, tombe
dsormais  une oisivet pleine de cauchemars, ravage de
soupons, devant les fantmes qu'elle se crait, l'insurrection
poussait ainsi naturellement, s'organisait au plein jour. C'tait
une de ces crises morales, qu'on a pu observer  la suite de tous
les grands siges, l'excs du patriotisme du, qui, aprs avoir
vainement enflamm les mes, se change en un aveugle besoin de
vengeance et de destruction. Le comit central, que les dlgus
de la garde nationale avaient lu, venait de protester contre
toute tentative de dsarmement. Une grande manifestation se
produisit, sur la place de la bastille, des drapeaux rouges, des
discours de flamme, un concours immense de foule, le meurtre d'un
misrable agent de police, li sur une planche, jet dans le
canal, achev  coups de pierre. Et, deux jours plus tard, dans la
nuit du 26 fvrier, Maurice, rveill par le rappel et le tocsin,
vit passer sur le boulevard des Batignolles des bandes d'hommes et
de femmes qui tranaient des canons, s'attela lui-mme  une pice
avec vingt autres, en entendant dire que le peuple tait all
prendre ces canons, place Wagram, pour que l'assemble ne les
livrt pas aux Prussiens. Il y en avait cent soixante-dix, les
attelages manquaient, le peuple les tira avec des cordes, les
poussa avec les poings, les monta jusqu'au sommet de Montmartre,
dans un lan farouche de horde barbare qui sauve ses Dieux.
Lorsque, le 1er mars, les Prussiens durent se contenter d'occuper
pendant un jour le quartier des Champs-lyses, parqus dans des
barrires, ainsi qu'un troupeau de vainqueurs inquiets, Paris
lugubre ne bougea pas, les rues dsertes, les maisons closes, la
ville entire morte, voile de l'immense crpe de son deuil.

Deux autres semaines se passrent, Maurice ne savait plus comment
coulait sa vie, dans l'attente de cette chose indfinie et
monstrueuse qu'il sentait venir. La paix tait dfinitivement
conclue, l'assemble devait s'installer  Versailles le 20 mars;
et, pour lui, rien n'tait fini pourtant, quelque revanche
effroyable allait commencer. Le 18 mars, comme il se levait, il
reut une lettre d'Henriette, o elle le suppliait encore de la
rejoindre  Remilly, en le menaant tendrement de se mettre en
route elle-mme, s'il tardait trop  lui faire cette grande joie.
Elle lui parlait ensuite de Jean, elle lui contait comment, aprs
l'avoir quitte ds la fin de dcembre pour rejoindre l'arme du
nord, il tait tomb malade d'une mauvaise fivre, dans un hpital
de Belgique; et, la semaine prcdente, il venait seulement de lui
crire que, malgr son tat de faiblesse, il partait pour Paris,
o il tait rsolu  reprendre du service. Henriette terminait en
priant son frre de lui donner des nouvelles bien exactes sur
Jean, ds qu'il l'aurait vu. Alors, Maurice, cette lettre ouverte
sous les yeux, fut envahi d'une rverie tendre. Henriette, Jean,
sa soeur tant aime, son frre de misre et de piti, mon Dieu!
Que ces tres chers taient loin de ses penses de chaque heure,
depuis que la tempte habitait en lui! Cependant, comme sa soeur
l'avertissait qu'elle n'avait pu donner  Jean l'adresse de la rue
des Orties, il se promit de le chercher, ce jour-l, en allant
voir aux bureaux militaires. Mais il tait  peine descendu, il
traversait la rue Saint-Honor, lorsque deux camarades de son
bataillon lui apprirent les vnements de la nuit et de la
matine,  Montmartre. Et tous les trois prirent le pas de course,
la tte perdue.

Ah! cette journe du 18 mars, de quelle exaltation dcisive elle
souleva Maurice! Plus tard, il ne put se souvenir nettement de ce
qu'il avait dit, de ce qu'il avait fait. D'abord, il se revoyait
galopant, furieux de la surprise militaire qu'on avait tente
avant le jour, pour dsarmer Paris, en reprenant les canons de
Montmartre. Depuis deux jours, Thiers, arriv de Bordeaux,
mditait videmment ce coup de force, afin que l'assemble pt
sans crainte proclamer la monarchie,  Versailles. Puis, il se
revoyait,  Montmartre mme, vers neuf heures, enflamm par les
rcits de victoire qu'on lui faisait, l'arrive furtive de la
troupe, l'heureux retard des attelages qui avait permis aux gardes
nationaux de prendre les armes, les soldats n'osant tirer sur les
femmes et les enfants, mettant la crosse en l'air, fraternisant
avec le peuple. Puis, il se revoyait courant Paris, comprenant ds
midi que Paris appartenait  la Commune, sans mme qu'il y et de
bataille: Thiers et les ministres en fuite du ministre des
affaires trangres o ils s'taient runis, tout le gouvernement
en droute sur Versailles, les trente mille hommes de troupes
emmens  la hte, laissant plus de cinq mille des leurs, au
travers des rues. Puis, vers cinq heures et demie,  un angle du
boulevard extrieur, il se revoyait au milieu d'un groupe de
forcens, coutant sans indignation le rcit abominable du meurtre
des gnraux Lecomte et Clment Thomas. Ah! des gnraux! il se
rappelait ceux de Sedan, des jouisseurs et des incapables! Un de
plus, un de moins, a n'importait gure! Et le reste de la journe
s'achevait dans la mme exaltation, qui dformait pour lui toutes
choses, une insurrection que les pavs eux-mmes semblaient avoir
voulue, grandie et d'un coup matresse dans la fatalit imprvue
de son triomphe, livrant enfin  dix heures du soir l'Htel de
Ville aux membres du comit central, tonns d'y tre.

Mais un souvenir, pourtant, restait trs net dans la mmoire de
Maurice: sa rencontre brusque avec Jean. Depuis trois jours, ce
dernier se trouvait  Paris, o il tait arriv sans un sou, hve
encore, puis par la fivre de deux mois qui l'avait retenu au
fond d'un hpital de Bruxelles; et, tout de suite, ayant retrouv
un ancien capitaine du 106e, le capitaine Ravaud, il s'tait fait
engager dans la nouvelle compagnie du 124e, que celui-ci
commandait. Il y avait repris ses galons de caporal, il venait, ce
soir-l, de quitter justement la caserne du Prince-Eugne le
dernier, avec son escouade, pour gagner la rive gauche, o toute
l'arme avait reu l'ordre de se concentrer, lorsque, sur le
boulevard Saint-Martin, un flot de foule arrta ses hommes. On
criait, on parlait de les dsarmer. Trs calme, il rpondait qu'on
lui ficht la paix, que tout a ne le regardait pas, qu'il voulait
simplement obir  sa consigne, sans faire de mal  personne. Mais
il y eut un cri de surprise, Maurice qui s'tait approch, se
jetait  son cou, l'embrassait fraternellement.

-- Comment, c'est toi!... Ma soeur m'a crit. Moi qui voulais, ce
matin, aller te demander aux bureaux de la guerre!

De grosses larmes de joie avaient troubl les yeux de Jean.

-- Ah! mon pauvre petit, que je suis content de te revoir!... Moi
aussi, je t'ai cherch; mais o aller te prendre, dans cette
grande gueuse de ville?

La foule grondait toujours, et Maurice se retourna.

-- Citoyens, laissez-moi donc leur parler! Ce sont de braves gens,
je rponds d'eux.

Il prit les deux mains de son ami, et  voix plus basse:

-- N'est-ce pas, tu restes avec nous?

Le visage de Jean exprima une surprise profonde.

-- Avec vous, comment a?

Puis, un instant, il l'couta s'irriter contre le gouvernement,
contre l'arme, rappeler tout ce qu'on avait souffert, expliquer
qu'on allait enfin tre les matres, punir les incapables et les
lches, sauver la rpublique. Et,  mesure qu'il s'efforait de le
comprendre, sa calme figure de paysan illettr s'assombrissait
d'un chagrin croissant.

-- Ah! non, non! mon petit, je ne reste pas, si c'est pour cette
belle besogne... Mon capitaine m'a dit d'aller  Vaugirard, avec
mes hommes, et j'y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait,
j'irais tout de mme. C'est naturel, tu dois sentir a.

Il s'tait mis  rire, plein de simplicit. Il ajouta:

-- C'est toi qui vas venir avec nous.

Mais, d'un geste de furieuse rvolte, Maurice lui avait lch les
mains. Et tous deux restrent quelques secondes face  face, l'un
dans l'exaspration du coup de dmence qui emportait Paris entier,
ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier rgne,
l'autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore
d'avoir pouss  part, dans la terre du travail et de l'pargne.
Tous les deux taient frres pourtant, un lien solide les
attachait, et ce fut un arrachement, lorsque, soudain, une
bousculade qui se produisit, les spara.

-- Au revoir, Maurice!

-- Au revoir, Jean!

C'tait un rgiment, le 79e, dont la masse compacte, dbouchant
d'une rue voisine, venait de rejeter la foule sur les trottoirs.
Il y eut de nouveaux cris, mais on n'osa barrer la chausse aux
soldats, que les officiers entranaient. Et la petite escouade du
124e, ainsi dgage, put suivre, sans tre retenue davantage.

-- Au revoir, Jean!

-- Au revoir, Maurice!

De la main, ils se saluaient encore, cdant  la fatalit violente
de cette sparation, restant quand mme le coeur plein l'un de
l'autre.

Les jours suivants, Maurice oublia d'abord, au milieu des
vnements extraordinaires qui se prcipitaient. Le 19, Paris
s'tait rveill sans gouvernement, plus surpris qu'effray
d'apprendre le coup de panique qui venait d'emporter  Versailles,
pendant la nuit, l'arme, les services publics, les ministres; et,
comme le temps tait superbe, par ce beau dimanche de mars, Paris
descendit tranquillement dans les rues regarder les barricades.
Une grande affiche blanche du comit central, convoquant le peuple
pour des lections communales, semblait trs sage. On s'tonnait
simplement de la voir signe par des noms profondment inconnus. 
cette aube de la Commune, Paris tait contre Versailles, dans la
rancune de ce qu'il avait souffert et dans les soupons qui le
hantaient. C'tait, d'ailleurs, l'anarchie absolue, la lutte des
maires et du comit central, les inutiles efforts de conciliation
tents par les premiers, tandis que l'autre, peu sr encore
d'avoir pour lui toute la garde nationale fdre, continuait  ne
revendiquer modestement que les liberts municipales. Les coups de
feu tirs contre la manifestation pacifique de la place Vendme,
les quelques victimes dont le sang avait rougi le pav, jetrent,
au travers de la ville, le premier frisson de terreur. Et, pendant
que l'insurrection triomphante s'emparait dfinitivement de tous
les ministres et de toutes les administrations publiques, la
colre et la peur taient grandes  Versailles, le gouvernement se
pressait de runir des forces militaires suffisantes, pour
repousser une attaque qu'il sentait prochaine. Les meilleures
troupes des armes du nord et de la Loire taient appeles en
hte, une dizaine de jours avaient suffi pour runir prs de
quatre-vingt mille hommes, et la confiance revenait si rapide,
que, ds le 2 avril, deux divisions, ouvrant les hostilits,
enlevrent aux fdrs Puteaux et Courbevoie.

Ce fut le lendemain seulement que Maurice, parti avec son
bataillon  la conqute de Versailles, revit se dresser, dans la
fivre de ses souvenirs, la figure triste de Jean, lui criant au
revoir. L'attaque des versaillais avait stupfi et indign la
garde nationale. Trois colonnes, une cinquantaine de mille hommes,
s'taient rus ds le matin, par Bougival et par Meudon, pour
s'emparer de l'assemble monarchiste et de Thiers l'assassin.
C'tait la sortie torrentielle, si ardemment exige pendant le
sige, et Maurice se demandait o il allait revoir Jean, si ce
n'tait pas l-bas, parmi les morts du champ de bataille. Mais la
droute fut trop prompte, son bataillon atteignait  peine le
plateau des bergres, sur la route de Rueil, lorsque, tout d'un
coup, des obus, lancs du Mont-Valrien, tombrent dans les rangs.
Il y eut une stupeur, les uns croyaient que le fort tait occup
par des camarades, les autres racontaient que le commandant avait
pris l'engagement de ne pas tirer. Et une terreur folle s'empara
des hommes, les bataillons se dbandrent, rentrrent au galop
dans Paris, tandis que la tte de la colonne, prise par un
mouvement tournant du gnral Vinoy, allait se faire massacrer
dans Rueil.

Alors, Maurice, chapp  la tuerie, tout frmissant de s'tre
battu, n'avait plus eu que de la haine contre ce prtendu
gouvernement d'ordre et de lgalit, qui, cras  chaque
rencontre par les Prussiens, retrouvait seulement du courage pour
vaincre Paris. Et les armes allemandes taient encore l, de
Saint-Denis  Charenton, assistant  ce beau spectacle de
l'effondrement d'un peuple! Aussi, dans la crise sombre de
destruction qui l'envahissait, approuva-t-il les premires mesures
violentes, la construction de barricades barrant les rues et les
places, l'arrestation des otages, l'archevque, des prtres,
d'anciens fonctionnaires. Dj, de part et d'autre, les atrocits
commenaient: Versailles fusillait les prisonniers, Paris
dcrtait que, pour la tte d'un de ses combattants, il ferait
tomber trois ttes d'otages; et le peu de raison qui restait 
Maurice, aprs tant de secousses et de ruines, s'en allait au vent
de fureur soufflant de partout. La Commune lui apparaissait comme
une vengeresse des hontes endures, comme une libratrice
apportant le fer qui ampute, le feu qui purifie. Cela n'tait pas
trs clair dans son esprit, le lettr en lui voquait simplement
des souvenirs classiques, des villes libres et triomphantes, des
fdrations de riches provinces imposant leur loi au monde. Si
Paris l'emportait, il le voyait, dans une gloire, reconstituant
une France de justice et de libert, rorganisant une socit
nouvelle, aprs avoir balay les dbris pourris de l'ancienne. 
la vrit, aprs les lections, les noms des membres de la Commune
l'avaient un peu surpris par l'extraordinaire mlange de modrs,
de rvolutionnaires, de socialistes de toutes sectes,  qui la
grande oeuvre se trouvait confie. Il connaissait plusieurs de ces
hommes, il les jugeait d'une grande mdiocrit. Les meilleurs
n'allaient-ils pas se heurter, s'annihiler, dans la confusion des
ides qu'ils reprsentaient? Mais, le jour o la Commune fut
solennellement constitue, sur la place de l'Htel-de-Ville,
pendant que le canon tonnait et que les trophes de drapeaux
rouges claquaient au vent, il avait voulu tout oublier, soulev de
nouveau par un espoir sans bornes. Et l'illusion recommenait,
dans la crise aigu du mal  son paroxysme, au milieu des
mensonges des uns et de la foi exalte des autres.

Pendant tout le mois d'avril, Maurice fit le coup de feu, du ct
de Neuilly. Le printemps htif fleurissait les lilas, on se
battait au milieu de la verdure tendre des jardins; et des gardes
nationaux rentraient le soir avec des bouquets au bout de leur
fusil. Maintenant, les troupes runies  Versailles taient si
nombreuses, qu'on avait pu en former deux armes, l'une de
premire ligne, sous les ordres du marchal De Mac-Mahon, l'autre
de rserve, commande par le gnral Vinoy. Quant  la Commune,
elle avait pour elle prs de cent mille gardes nationaux mobiliss
et presque autant de sdentaires; mais cinquante mille au plus se
battaient rellement. Et, chaque jour, le plan d'attaque des
versaillais s'indiquait davantage: aprs Neuilly, ils avaient
occup le chteau de Bcon, puis Asnires, simplement pour
resserrer la ligne de l'investissement; car ils comptaient entrer
par le Point-du-Jour, ds qu'ils pourraient y forcer le rempart,
sous les feux convergents du Mont-Valrien et du fort d'Issy. Le
Mont-Valrien tait  eux, tous leurs efforts tendaient 
s'emparer du fort d'Issy, qu'ils attaquaient, en utilisant les
anciens travaux des Prussiens. Depuis le milieu d'avril, la
fusillade, la canonnade ne cessaient plus.  Levallois,  Neuilly,
c'tait un combat incessant, un feu de tirailleurs de toutes les
minutes, le jour et la nuit. De grosses pices, montes sur des
wagons blinds, voluaient le long du chemin de fer de ceinture,
tiraient sur Asnires, par-dessus Levallois. Mais  Vanves,  Issy
surtout, le bombardement faisait rage, toutes les vitres de Paris
en tremblaient, comme aux journes les plus rudes du sige. Et, le
9 mai, lorsque, aprs une premire alerte, le fort d'Issy tomba
dfinitivement aux mains de l'arme de Versailles, ce fut pour la
Commune la dfaite certaine, un coup de panique qui la jeta aux
pires rsolutions.

Maurice approuva la cration d'un comit de salut public. Des
pages d'histoire lui revenaient, l'heure n'avait-elle pas sonn
des mesures nergiques, si l'on voulait sauver la patrie? De
toutes les violences, une seule lui avait serr le coeur d'une
angoisse secrte, le renversement de la colonne Vendme; et il
s'accusait de cela comme d'une faiblesse d'enfant, il entendait
toujours son grand-pre lui raconter Marengo, Austerlitz, Ina,
Eylau, Friedland, Wagram, la Moskowa, des rcits piques dont il
frmissait encore. Mais que l'on rast la maison de Thiers
l'assassin, que l'on gardt les otages comme une garantie et une
menace, est-ce que cela n'tait pas de justes reprsailles, dans
cette rage grandissante de Versailles contre Paris, qu'il
bombardait, o les obus crevaient les toits, tuaient des femmes?
Le sombre besoin de destruction montait en lui,  mesure que la
fin de son rve approchait. Si l'ide justicire et vengeresse
devait tre crase dans le sang, que s'entr'ouvrt donc la terre,
transforme au milieu d'un de ces bouleversements cosmiques, qui
ont renouvel la vie! Que Paris s'effondrt, qu'il brlt comme un
immense bcher d'holocauste, plutt que d'tre rendu  ses vices
et  ses misres,  cette vieille socit gte d'abominable
injustice! Et il faisait un autre grand rve noir, la ville gante
en cendre, plus rien que des tisons fumants sur les deux rives, la
plaie gurie par le feu, une catastrophe sans nom, sans exemple,
d'o sortirait un peuple nouveau. Aussi s'enfivrait-il davantage
aux rcits qui couraient: les quartiers mins, les catacombes
bourres de poudre, tous les monuments prts  sauter, des fils
lectriques runissant les fourneaux pour qu'une seule tincelle
les allumt tous d'un coup, des provisions considrables de
matires inflammables, surtout du ptrole, de quoi changer les
rues et les places en torrents, en mers de flammes. La Commune
l'avait jur, si les versaillais entraient, pas un n'irait au del
des barricades qui fermaient les carrefours, les pavs
s'ouvriraient, les difices crouleraient, Paris flamberait et
engloutirait tout un monde.

Et, lorsque Maurice se jeta  ce rve fou, ce fut par un sourd
mcontentement contre la Commune elle-mme. Il dsesprait des
hommes, il la sentait incapable, tiraille par trop d'lments
contraires, s'exasprant, devenant incohrente et imbcile, 
mesure qu'elle tait menace davantage. De toutes les rformes
sociales qu'elle avait promises, elle n'avait pu en raliser une
seule, et il tait dj certain qu'elle ne laisserait derrire
elle aucune oeuvre durable. Mais son grand mal surtout venait des
rivalits qui la dchiraient, du soupon rongeur dans lequel
vivait chacun de ses membres. Beaucoup dj, les modrs, les
inquiets, n'assistaient plus aux sances. Les autres agissaient
sous le fouet des vnements, tremblaient devant une dictature
possible, en taient  l'heure o les groupes des assembles
rvolutionnaires s'exterminent entre eux, pour sauver la patrie.
Aprs Cluseret, aprs Dombrowski, Rossel allait devenir suspect.
Delescluze, nomm dlgu civil  la guerre, ne pouvait rien lui-
mme, malgr sa grande autorit. Et le grand effort social entrevu
s'parpillait, avortait ainsi, dans l'isolement qui s'largissait
d'heure en heure autour de ces hommes frapps d'impuissance,
rduits aux coups de dsespoir.

Dans Paris, la terreur montait. Paris, irrit d'abord contre
Versailles, frissonnant des souffrances du sige, se dtachait
maintenant de la Commune. L'enrlement forc, le dcret qui
incorporait tous les hommes au-dessous de quarante ans, avait
irrit les gens calmes et dtermin une fuite en masse: on s'en
allait, par Saint-Denis, sous des dguisements, avec de faux
papiers Alsaciens, on descendait dans le foss des fortifications,
 l'aide de cordes et d'chelles, pendant les nuits noires. Depuis
longtemps, les bourgeois riches taient partis. Aucune fabrique,
aucune usine n'avait rouvert ses portes. Pas de commerce, pas de
travail, l'existence d'oisivet continuait, dans l'attente
anxieuse de l'invitable dnouement. Et le peuple ne vivait
toujours que de la solde des gardes nationaux, ces trente sous que
payaient maintenant les millions rquisitionns  la banque, les
trente sous pour lesquels beaucoup se battaient, une des causes au
fond et la raison d'tre de l'meute. Des quartiers entiers
s'taient vids, les boutiques closes, les faades mortes. Sous le
grand soleil de l'admirable mois de mai, dans les rues dsertes,
on ne rencontrait plus que la pompe farouche des enterrements de
fdrs, tus  l'ennemi, des convois sans prtres, des
corbillards couverts de drapeaux rouges, suivis de foules portant
des bouquets d'immortelles. Les glises, fermes, se
transformaient chaque soir en salles de club. Les seuls journaux
rvolutionnaires paraissaient, on avait supprim tous les autres.
C'tait Paris dtruit, ce grand et malheureux Paris qui gardait,
contre l'assemble, sa rpulsion de capitale rpublicaine, et chez
lequel grandissait  prsent la terreur de la Commune,
l'impatience d'en tre dlivr, au milieu des effrayantes
histoires qui couraient, des arrestations quotidiennes d'otages,
des tonneaux de poudre descendus dans les gouts, o, disait-on,
veillaient des hommes avec des torches, attendant un signal.

Maurice, alors, qui n'avait jamais bu, se trouva pris et comme
noy, dans le coup d'ivresse gnrale. Il lui arrivait,
maintenant, lorsqu'il tait de service  quelque poste avanc, ou
bien lorsqu'il passait la nuit au corps de garde, d'accepter un
petit verre de cognac. S'il en prenait un second, il s'exaltait,
parmi les souffles d'alcool qui lui passaient sur la face. C'tait
l'pidmie envahissante, la solerie chronique, lgue par le
premier sige, aggrave par le second, cette population sans pain,
ayant de l'eau-de-vie et du vin  pleins tonneaux, et qui s'tait
sature, dlirante dsormais  la moindre goutte. Pour la premire
fois de sa vie, le 21 mai, un dimanche, Maurice rentra ivre, vers
le soir, rue des Orties, o il couchait de temps  autre. Il avait
pass la journe  Neuilly encore, faisant le coup de feu, buvant
avec les camarades, dans l'espoir de combattre l'immense fatigue
qui l'accablait. Puis, la tte perdue,  bout de force, il tait
venu se jeter sur le lit de sa petite chambre, ramen par
l'instinct, car jamais il ne se rappela comment il tait rentr.
Et, le lendemain seulement, le soleil tait dj haut, lorsque des
bruits de tocsins, de tambours et de clairons le rveillrent. La
veille, au Point-du-Jour, les versaillais, trouvant une porte
abandonne, taient entrs librement dans Paris.

Ds qu'il fut descendu, habill  la hte, le fusil en
bandoulire, un groupe effar de camarades, rencontr  la mairie
de l'arrondissement, lui conta les faits de la soire et de la
nuit, au milieu d'une confusion telle, qu'il lui fut d'abord
difficile de comprendre. Depuis dix jours que le fort d'Issy et la
grande batterie de Montretout, aids par le Mont-Valrien,
battaient le rempart, la porte de Saint-cloud tait devenue
intenable; et l'assaut allait tre donn le lendemain, lorsqu'un
passant, vers cinq heures, voyant que personne ne gardait plus la
porte, avait simplement appel du geste les gardes de tranche,
qui se trouvaient  peine  cinquante mtres. Sans attendre, deux
compagnies du 37e de ligne taient entres. Puis, derrire elles,
tout le 4e corps, command par le gnral Douay, avait suivi.
Pendant la nuit entire, des troupes avaient coul, d'un flot
ininterrompu.  sept heures, la division verg descendait vers le
pont de Grenelle et poussait jusqu'au Trocadro.  neuf heures, le
gnral Clinchant prenait Passy et la Muette.

 trois heures du matin, le 1er corps campait dans le bois de
Boulogne; tandis que, vers le mme moment, la division Bruat
passait la Seine, pour enlever la porte de Svres et faciliter
l'entre du 2e corps, qui, sous les ordres du gnral de Cissey,
devait occuper le quartier de Grenelle, une heure plus tard.
C'tait ainsi que, le 22 au matin, l'arme de Versailles tait
matresse du Trocadro et de la Muette, sur la rive droite, de
Grenelle, sur la rive gauche; et cela, au milieu de la stupeur, de
la colre et du dsarroi de la Commune, criant dj  la trahison,
perdue  l'ide de l'crasement invitable.

Ce fut le premier sentiment de Maurice, quand il eut compris: la
fin tait venue, il n'y avait qu' se faire tuer. Mais le tocsin
sonnait  la vole, les tambours battaient plus fort, des femmes
et jusqu' des enfants travaillaient aux barricades, les rues
s'emplissaient de la fivre des bataillons, runis  la hte,
courant  leur poste de combat. Et, ds midi, l'ternel espoir
renaissait au coeur des soldats exalts de la Commune, rsolus 
vaincre, en constatant que les versaillais n'avaient presque pas
boug. Cette arme, qu'ils avaient craint de voir aux Tuileries en
deux heures, oprait avec une prudence extraordinaire, instruite
par ses dfaites, exagrant la tactique que les Prussiens lui
avaient si durement apprise.  l'Htel de Ville, le comit de
salut public et Delescluze, dlgu  la guerre, organisaient,
dirigeaient la dfense. On racontait qu'ils avaient repouss
ddaigneusement une suprme tentative de conciliation. Cela
enflammait les courages, le triomphe de Paris redevenait certain,
de toutes parts la rsistance allait tre farouche, comme
l'attaque devait tre implacable, dans la haine grossie de
mensonges et d'atrocits, qui brlait au coeur des deux armes.
Et, cette journe, Maurice la passa du ct du Champ de Mars et
des Invalides,  se replier lentement, de rue en rue, en lchant
des coups de feu. Il n'avait pu retrouver son bataillon, il se
battait avec des camarades inconnus, emmen par eux sur la rive
gauche, sans mme y avoir pris garde. Vers quatre heures, ils
dfendirent une barricade qui fermait la rue de l'universit,  sa
sortie sur l'esplanade; et ils ne l'abandonnrent qu'au
crpuscule, lorsqu'ils surent que la division Bruat, filant le
long du quai, s'tait empare du corps lgislatif. Ils avaient
failli tre pris, ils gagnrent la rue de Lille  grand-peine,
grce  un large dtour par la rue Saint-Dominique et la rue de
Bellechasse. Quand la nuit tomba, l'arme de Versailles occupait
une ligne qui partait de la porte de Vanves, passait par le corps
lgislatif, le palais de l'lyse, l'glise Saint-Augustin, la
gare Saint-lazare, et aboutissait  la porte d'Asnires.

Le lendemain, le 23, un mardi printanier de clair et chaud soleil,
fut pour Maurice le jour terrible. Les quelques centaines de
fdrs, dont il faisait partie et o il y avait des hommes de
plusieurs bataillons, tenaient encore tout le quartier, du quai 
la rue Saint-Dominique. Mais la plupart avaient bivouaqu rue de
Lille, dans les jardins des grands htels qui se trouvaient l.
Lui-mme s'tait endormi profondment, sur une pelouse,  ct du
palais de la Lgion d'Honneur. Ds le matin, il croyait que les
troupes dbusqueraient du corps lgislatif, pour les refouler
derrire les fortes barricades de la rue du Bac. Les heures
pourtant se passrent, sans que l'attaque se produist. On
n'changeait toujours que des balles perdues, d'un bout des rues 
l'autre. C'tait le plan de Versailles qui se dveloppait avec une
lenteur prudente, la rsolution bien arrte de ne pas se heurter
de front  la formidable forteresse que les insurgs avaient faite
de la terrasse des Tuileries, l'adoption d'un double cheminement,
 gauche et  droite, le long des remparts, de manire  s'emparer
d'abord de Montmartre et de l'observatoire, pour se rabattre
ensuite et prendre tous les quartiers du centre dans un immense
coup de filet. Vers deux heures, Maurice entendit raconter que le
drapeau tricolore flottait sur Montmartre: attaque par trois
corps d'arme  la fois, qui avaient lanc leurs bataillons sur la
butte, au nord et  l'ouest, par les rues Lepic, des Saules et du
Mont-Cenis, la grande batterie du moulin de la galette venait
d'tre prise; et les vainqueurs refluaient sur Paris, emportaient
la place Saint-Georges, Notre-Dame de Lorette, la mairie de la rue
Drouot, le nouvel opra; pendant que, sur la rive gauche, le
mouvement de conversion, parti du cimetire Montparnasse, gagnait
la place d'enfer et le march aux chevaux. Une stupeur, de la rage
et de l'effroi accueillaient ces nouvelles, ces progrs si rapides
de l'arme. Eh quoi! Montmartre enlev en deux heures, Montmartre,
la citadelle glorieuse et imprenable de l'insurrection! Maurice
s'aperut bien que les rangs s'claircissaient, des camarades
tremblants filaient sans bruit, allaient se laver les mains,
mettre une blouse, dans la terreur des reprsailles. Le bruit
courait qu'on serait tourn par la Croix-Rouge, dont l'attaque se
prparait. Dj, les barricades des rues Martignac et de
Bellechasse taient prises, on commenait  voir les pantalons
rouges au bout de la rue de Lille. Et il ne resta bientt que les
convaincus, les acharns, Maurice et une cinquantaine d'autres,
dcids  mourir, aprs en avoir tu le plus possible, de ces
versaillais qui traitaient les fdrs en bandits, qui fusillaient
les prisonniers en arrire de la ligne de bataille. Depuis la
veille, l'excrable haine avait grandi, c'tait l'extermination
entre ces rvolts mourant pour leur rve et cette arme toute
fumante de passions ractionnaires, exaspre d'avoir  se battre
encore.

Vers cinq heures, comme Maurice et les camarades se repliaient
dcidment derrire les barricades de la rue du Bac, descendant de
porte en porte la rue de Lille, en tirant toujours, il vit tout
d'un coup une grosse fume noire sortir par une fentre ouverte du
palais de la Lgion d'Honneur. C'tait le premier incendie allum
dans Paris; et, sous le coup de furieuse dmence qui l'emportait,
il en eut une joie farouche. L'heure avait sonn, que la ville
entire flambt donc comme un bcher immense, que le feu purifit
le monde! Mais une apparition brusque l'tonna: cinq ou six hommes
venaient de sortir prcipitamment du palais, ayant  leur tte un
grand gaillard, dans lequel il reconnut Chouteau, son ancien
camarade d'escouade du 106e. Il l'avait aperu dj avec un kpi
galonn, aprs le 18 mars, il le retrouvait mont en grade, ayant
des galons partout, attach  l'tat-major de quelque gnral qui
ne se battait pas. Une histoire lui revint, qu'on lui avait
conte: ce Chouteau install au palais de la Lgion d'Honneur,
vivant l en compagnie d'une matresse dans une bombance
continuelle, s'allongeant avec ses bottes au milieu des grands
lits somptueux, cassant les glaces  coups de revolver, pour rire.
Mme on assurait que sa matresse, sous le prtexte d'aller faire
son march aux halles, partait chaque matin en voiture de gala,
dmnageant des ballots de linge vol, des pendules et jusqu' des
meubles. Et Maurice,  le voir courir avec ses hommes, tenant
encore  la main un bidon de ptrole, prouva un malaise, un doute
affreux o il sentit vaciller toute sa foi. L'oeuvre terrible
pouvait donc tre mauvaise, qu'un tel homme en tait l'ouvrier?

Des heures encore s'coulrent, il ne se battait plus que dans la
dtresse, ne retrouvant en lui, debout, que la sombre volont de
mourir. S'il s'tait tromp, qu'il payt au moins l'erreur de son
sang! La barricade qui fermait la rue de Lille,  la hauteur de la
rue du Bac, tait trs forte, faite de sacs et de tonneaux de
terre, prcde d'un foss profond. Il la dfendait avec une
douzaine  peine d'autres fdrs, tous  demi couchs, tuant 
coup sr chaque soldat qui se montrait. Lui, jusqu' la nuit
tombante, ne bougea pas, puisa ses cartouches, silencieux, dans
l'enttement de son dsespoir. Il regardait grossir les grandes
fumes du palais de la Lgion d'Honneur, que le vent rabattait au
milieu de la rue, sans qu'on pt encore voir les flammes, sous le
jour finissant. Un autre incendie avait clat dans un htel
voisin. Et, brusquement, un camarade vint l'avertir que les
soldats, n'osant prendre la barricade de front, taient en train
de cheminer  travers les jardins et les maisons, trouant les murs
 coups de pioche. C'tait la fin, ils pouvaient dboucher l,
d'un instant  l'autre. Et, en effet, un coup de feu plongeant
tant parti d'une fentre, il revit Chouteau et ses hommes qui
montaient frntiquement,  droite et  gauche, dans les maisons
d'angle, avec leur ptrole et des torches. Une demi-heure plus
tard, sous le ciel devenu noir, tout le carrefour flambait;
pendant que lui, toujours couch derrire les tonneaux et les
sacs, profitait de l'intense clart pour abattre les soldats
imprudents qui se risquaient dans l'enfilade de la rue, hors des
portes.

Combien de temps Maurice tira-t-il encore? Il n'avait plus
conscience du temps ni des lieux. Il pouvait tre neuf heures, dix
heures peut-tre. L'excrable besogne qu'il faisait l'touffait
maintenant d'une nause, ainsi qu'un vin immonde qui revient dans
l'ivresse. Autour de lui, les maisons en flammes commenaient 
l'envelopper d'une chaleur insupportable, d'un air brlant
d'asphyxie. Le carrefour, avec ses tas de pavs qui le fermaient,
tait devenu un camp retranch, dfendu par les incendies, sous
une pluie de tisons. N'taient-ce pas les ordres? Incendier les
quartiers en abandonnant les barricades, arrter les troupes par
une ligne dvorante de brasiers, brler Paris  mesure qu'on le
rendrait. Et, dj, il sentait bien que les maisons de la rue du
Bac ne brlaient pas seules. Derrire son dos, il voyait le ciel
s'embraser d'une immense lueur rouge, il entendait un grondement
lointain, comme si toute la ville s'allumait.  droite, le long de
la Seine, d'autres incendies gants devaient clater. Depuis
longtemps, il avait vu disparatre Chouteau, fuyant les balles.
Les plus acharns de ses camarades filaient eux-mmes un  un,
pouvants par l'ide d'tre tourns d'un moment  l'autre. Enfin,
il restait seul, allong entre deux sacs de terre, ne pensant qu'
tirer toujours, lorsque les soldats, qui avaient chemin  travers
les cours et les jardins, dbouchrent par une maison de la rue du
Bac, et se rabattirent.

Dans l'exaltation de cette lutte suprme, il y avait deux grands
jours que Maurice n'avait pas song  Jean. Et Jean non plus,
depuis qu'il tait entr dans Paris avec son rgiment, dont on
avait renforc la division Bruat, ne s'tait pas, une seule
minute, souvenu de Maurice. La veille, il avait fait le coup de
feu au Champ de Mars et sur l'esplanade des Invalides. Puis, ce
jour-l, il n'avait quitt la place du Palais-Bourbon que vers
midi, pour enlever les barricades du quartier, jusqu' la rue des
saints-Pres. Lui, si calme, s'tait peu  peu exaspr, dans
cette guerre fratricide, au milieu de camarades dont l'ardent
dsir tait de se reposer enfin, aprs tant de mois de fatigue.
Les prisonniers, qu'on ramenait d'Allemagne et qu'on incorporait,
ne drageaient pas contre Paris; et il y avait encore les rcits
des abominations de la Commune, qui le jetaient hors de lui, en
blessant son respect de la proprit et son besoin d'ordre. Il
tait rest le fond mme de la nation, le paysan sage, dsireux de
paix, pour qu'on recomment  travailler,  gagner,  se refaire
du sang. Mais surtout, dans cette colre grandissante, qui
emportait jusqu' ses plus tendres proccupations, les incendies
taient venus l'affoler. Brler les maisons, brler les palais,
parce qu'on n'tait pas les plus forts, ah a, non, par exemple!
Il n'y avait que des bandits capables d'un coup pareil. Et lui
dont les excutions sommaires, la veille, avaient serr le coeur,
ne s'appartenait plus, farouche, les yeux hors de la tte, tapant,
hurlant.

Violemment, Jean dboucha dans la rue du Bac, avec les quelques
hommes de son escouade. D'abord, il ne vit personne, il crut que
la barricade venait d'tre vacue. Puis, l-bas, entre deux sacs
de terre, il aperut un communard qui remuait, qui paulait,
tirant encore dans la rue de Lille. Et ce fut sous la pousse
furieuse du destin, il courut, il cloua l'homme sur la barricade,
d'un coup de baonnette.

Maurice n'avait pas eu le temps de se retourner. Il jeta un cri,
il releva la tte. Les incendies les clairaient d'une aveuglante
clart.

-- Oh! Jean, mon vieux Jean, est-ce toi?

Mourir, il le voulait, il en avait l'enrage impatience. Mais
mourir de la main de son frre, c'tait trop, cela lui gtait la
mort, en l'empoisonnant d'une abominable amertume.

-- Est-ce donc toi, Jean, mon vieux Jean?

Foudroy, dgris, Jean le regardait. Ils taient seuls, les
autres soldats s'taient dj mis  la poursuite des fuyards.
Autour d'eux, les incendies flambaient plus haut, les fentres
vomissaient de grandes flammes rouges, tandis qu'on entendait, 
l'intrieur, l'croulement embras des plafonds. Et Jean s'abattit
prs de Maurice, sanglotant, le ttant, tchant de le soulever,
pour voir s'il ne pourrait pas le sauver encore.

-- Oh! mon petit, mon pauvre petit!




VIII


Lorsque le train, qui arrivait de Sedan, aprs des retards sans
nombre, finit par entrer dans la gare de Saint-Denis, vers neuf
heures, une grande clart rouge clairait dj le ciel, au sud,
comme si tout Paris se ft embras.  mesure que la nuit s'tait
faite, cette lueur avait grandi; et, peu  peu, elle gagnait
l'horizon entier, ensanglantant un vol de petits nuages qui se
noyaient, vers l'est, au fond des tnbres accrues.

Henriette, la premire, sauta du wagon, inquite de ces reflets
d'incendie, que les voyageurs avaient aperus, au travers des
champs noirs, par les portires du train en marche. D'ailleurs,
des soldats Prussiens, qui venaient d'occuper militairement la
gare, foraient tout le monde  descendre, tandis que deux d'entre
eux, sur le quai d'arrive, criaient en un rauque Franais:

-- Paris brle... On ne va pas plus loin, tout le monde descend...
Paris brle, Paris brle...

Ce fut, pour Henriette, une angoisse terrible. Mon Dieu! Arrivait-
elle donc trop tard? Maurice n'ayant pas rpondu  ses deux
dernires lettres, elle avait prouv de si mortelles inquitudes,
aux nouvelles de Paris, de plus en plus alarmantes, qu'elle
s'tait dcide brusquement  quitter Remilly. Depuis des mois,
chez l'oncle Fouchard, elle s'attristait; les troupes
d'occupation,  mesure que Paris avait prolong sa rsistance,
taient devenues plus exigeantes et plus dures; et, maintenant que
les rgiments, un  un, rentraient en Allemagne, de continuels
passages de soldats puisaient de nouveau les campagnes et les
villes. Le matin, comme elle se levait au petit jour, pour aller
prendre le chemin de fer  Sedan, elle avait vu la cour de la
ferme pleine d'un flot de cavaliers, qui avaient dormi l, couchs
ple-mle, envelopps dans leurs manteaux. Ils taient si
nombreux, qu'ils couvraient la terre. Puis,  un brusque appel de
clairon, tous s'taient dresss, silencieux, draps  longs plis,
si serrs les uns contre les autres, qu'elle avait cru assister 
la rsurrection d'un champ de bataille, sous l'clat des
trompettes du jugement dernier. Et elle retrouvait encore des
Prussiens  Saint-Denis, et c'taient eux qui jetaient ce cri, qui
la bouleversait:

-- Tout le monde descend, on ne va pas plus loin... Paris brle,
Paris brle...

perdue, Henriette se prcipita, avec sa petite valise, demanda
des renseignements. On se battait depuis deux jours dans Paris, la
ligne ferre tait coupe, les Prussiens restaient en observation.
Mais elle voulait passer quand mme, elle avisa sur le quai le
capitaine qui commandait la compagnie occupant la gare, elle
courut  lui.

-- Monsieur, je vais rejoindre mon frre dont je suis affreusement
inquite. Je vous en supplie, donnez-moi le moyen de continuer ma
route.

Elle s'arrta, surprise, en reconnaissant le capitaine, dont un
bec de gaz venait d'clairer le visage.

-- C'est vous, Otto... Oh! soyez bon, puisque le hasard nous remet
une fois encore face  face.

Otto Gunther, le cousin, tait toujours serr correctement dans
son uniforme de capitaine de la garde. Il avait son air sec de bel
officier bien tenu. Et lui ne reconnaissait pas cette femme mince,
l'air chtif, avec ses ples cheveux blonds, son joli visage doux,
cachs sous le crpe de son chapeau. Ce fut seulement  la clart
brave et droite de ses yeux, qu'il finit par se souvenir. Il eut
simplement un petit geste.

-- Vous savez que j'ai un frre soldat, continuait ardemment
Henriette. Il est rest dans Paris, j'ai peur qu'il ne se soit
ml  toute cette horrible lutte... Je vous en supplie, Otto,
donnez-moi le moyen de continuer ma route.

Alors, il se dcida  parler.

-- Mais je vous assure que je ne puis rien... Depuis hier, les
trains ne circulent plus, je crois qu'on a enlev des rails, du
ct des remparts. Et je n'ai  ma disposition ni voiture, ni
cheval, ni homme pour vous conduire.

Elle le regardait, elle ne bgayait plus que des plaintes sourdes,
dans son chagrin de le trouver si froid, si rsolu  ne pas lui
venir en aide.

-- Oh! mon Dieu, vous ne voulez rien faire... Oh! mon Dieu,  qui
vais-je m'adresser?

Ces Prussiens qui taient les matres tout-Puissants, qui, d'un
mot, auraient boulevers la ville, rquisitionn cent voitures,
fait sortir des curies mille chevaux! Et il refusait de son air
hautain de vainqueur dont la loi tait de ne jamais intervenir
dans les affaires des vaincus, les jugeant sans doute malpropres,
salissantes pour sa gloire toute frache.

-- Enfin, reprit Henriette, en tchant de se calmer, vous savez au
moins ce qui se passe, vous pouvez bien me le dire.

Il eut un sourire mince,  peine sensible.

-- Paris brle... Tenez! venez par ici, on voit parfaitement.

Et il marcha devant elle, il sortit de la station, alla le long
des rails pendant une centaine de pas, pour atteindre une
passerelle de fer, construite en travers de la voie. Quand ils
eurent gravi l'troit escalier et qu'ils se trouvrent en haut,
appuys  la rampe, l'immense plaine rase se droula, par-dessus
un talus.

-- Vous voyez, Paris brle...

Il pouvait tre neuf heures et demie. La lueur rouge, qui
incendiait le ciel, grandissait toujours.  l'est, le vol de
petits nuages ensanglants s'tait perdu, il ne restait au znith
qu'un tas d'encre, o se refltaient les flammes lointaines.
Maintenant, toute la ligne de l'horizon tait en feu; mais, par
endroits, on distinguait des foyers plus intenses, des gerbes d'un
pourpre vif, dont le jaillissement continu rayait les tnbres, au
milieu de grandes fumes volantes. Et l'on aurait dit que les
incendies marchaient, que quelque fort gante s'allumait l-bas,
d'arbre en arbre, que la terre elle-mme allait flamber, embrase
par ce colossal bcher de Paris.

-- Tenez! expliqua Otto, c'est Montmartre, cette bosse que l'on
voit se dtacher en noir sur le fond rouge...  gauche,  la
Villette,  Belleville, rien ne brle encore. Le feu a d tre mis
dans les beaux quartiers, et a gagne, a gagne... Regardez donc!
 droite, voil un autre incendie qui se dclare! On aperoit les
flammes, tout un bouillonnement de flammes, d'o monte une vapeur
ardente... Et d'autres, d'autres encore, partout!

Il ne criait pas, il ne s'exaltait pas, et l'normit de sa joie
tranquille terrifiait Henriette. Ah! ces Prussiens qui voyaient
a! Elle le sentait insultant par son calme, par son demi-sourire,
comme s'il avait prvu et attendu depuis longtemps ce dsastre
sans exemple. Enfin, Paris brlait, Paris dont les obus allemands
n'avaient pu qu'corner les gouttires! Toutes ses rancunes se
trouvaient satisfaites, il semblait veng de la longueur dmesure
du sige, des froids terribles, des difficults sans cesse
renaissantes, dont l'Allemagne gardait encore l'irritation. Dans
l'orgueil du triomphe, les provinces conquises, l'indemnit des
cinq milliards, rien ne valait ce spectacle de Paris dtruit,
frapp de folie furieuse, s'incendiant lui-mme et s'envolant en
fume, par cette claire nuit de printemps.

-- Ah! c'tait certain, ajouta-t-il  voix plus basse. De la
grande besogne!

Une douleur croissante serrait le coeur d'Henriette,  l'touffer,
devant l'immensit de la catastrophe. Pendant quelques minutes,
son malheur personnel disparut, emport dans cette expiation de
tout un peuple. La pense du feu dvorant des vies humaines, la
vue de la ville embrase  l'horizon, jetant la lueur d'enfer des
capitales maudites et foudroyes, lui arrachaient des cris
involontaires. Elle joignit les mains, elle demanda:

-- Qu'avons-nous donc fait, mon Dieu! pour tre punis de la sorte?

Dj, Otto levait le bras, dans un geste d'apostrophe. Il allait
parler, avec la vhmence de ce froid et dur protestantisme
militaire qui citait des versets de la bible. Mais un regard sur
la jeune femme, dont il venait de rencontrer les beaux yeux de
clart et de raison, l'arrta. Et, d'ailleurs, son geste avait
suffi, il avait dit sa haine de race, sa conviction d'tre en
France le justicier, envoy par le Dieu des armes pour chtier un
peuple pervers. Paris brlait en punition de ses sicles de vie
mauvaise, du long amas de ses crimes et de ses dbauches. De
nouveau, les germains sauveraient le monde, balayeraient les
dernires poussires de la corruption latine.

Il laissa retomber son bras, il dit simplement:

-- C'est la fin de tout... Un autre quartier s'allume, cet autre
foyer, l-bas, plus  gauche... Vous voyez bien cette grande raie
qui s'tale, ainsi qu'un fleuve de braise.

Tous deux se turent, un silence pouvant rgna. En effet, des
crues subites de flammes montaient sans cesse, dbordaient dans le
ciel, en ruissellements de fournaise.  chaque minute, la mer de
feu largissait sa ligne d'infini, une houle incandescente d'o
s'exhalaient maintenant des fumes qui amassaient, au-dessus de la
ville, une immense nue de cuivre sombre; et un lger vent devait
la pousser, elle s'en allait lentement  travers la nuit noire,
barrant la vote de son averse sclrate de cendre et de suie.

Henriette eut un tressaillement, sembla sortir d'un cauchemar; et,
reprise par l'angoisse o la jetait la pense de son frre, elle
se fit une dernire fois suppliante.

-- Alors, vous ne pouvez rien pour moi, vous refusez de m'aider 
entrer dans Paris?

D'un nouveau geste, Otto parut vouloir balayer l'horizon.

--  quoi bon? puisque, demain, il n'y aura plus l-bas que des
dcombres!

Et ce fut tout, elle descendit de la passerelle, sans dire mme un
adieu, fuyant avec sa petite valise; tandis que lui resta
longtemps encore l-haut, immobile et mince, sangl dans son
uniforme, noy de nuit, s'emplissant les yeux de la monstrueuse
fte que lui donnait le spectacle de la Babylone en flammes.

Comme Henriette sortait de la gare, elle eut la chance de tomber
sur une grosse dame qui faisait march avec un voiturier, pour
qu'il la conduist immdiatement  Paris, rue Richelieu; et elle
la pria tant, avec des larmes si touchantes, que celle-ci finit
par consentir  l'emmener. Le voiturier, un petit homme noir,
fouetta son cheval, n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet. Mais
la grosse dame ne tarissait pas, racontait comment, ayant quitt
sa boutique l'avant-veille, aprs l'avoir ferme, elle avait eu le
tort d'y laisser des valeurs, caches dans un mur. Aussi, depuis
deux heures que la ville flambait, n'tait-elle plus obsde que
d'une ide unique, celle de retourner l-bas, de reprendre son
bien, mme au travers du feu.  la barrire, il n'y avait qu'un
poste somnolent, la voiture passa sans trop de difficult,
d'autant plus que la dame mentait, racontait qu'elle tait alle
chercher sa nice pour soigner,  elles deux, son mari bless par
les versaillais. Les grands obstacles commencrent dans les rues,
des barricades barraient la chausse  chaque instant, il fallait
faire de continuels dtours. Enfin, au boulevard poissonnire, le
voiturier dclara qu'il n'irait pas plus loin. Et les deux femmes
durent continuer  pied, par la rue du sentier, la rue des
jeneurs et tout le quartier de la bourse.  mesure qu'elles
s'taient approches des fortifications, le ciel incendi les
avait claires d'une clart de plein jour. Maintenant, elles
taient surprises du calme dsert de cette partie de la ville, o
ne parvenait que la palpitation d'un grondement lointain. Ds la
bourse pourtant, des coups de feu leur arrivrent, il leur fallut
se glisser le long des maisons. Rue de Richelieu, quand elle eut
retrouv sa boutique intacte, ce fut la grosse dame, ravie, qui
tint absolument  mettre sa compagne dans son chemin: rue du
Hasard, rue Sainte-Anne, enfin rue des Orties. Des fdrs, dont
le bataillon occupait encore la rue Sainte-Anne, voulurent un
moment les empcher de passer. Enfin, il tait quatre heures, il
faisait jour, lorsque Henriette, puise d'motions et de fatigue,
trouva grande ouverte la vieille maison de la rue des Orties. Et,
aprs avoir mont l'troit escalier sombre, elle dut prendre,
derrire une porte, une chelle qui conduisait sur les toits.

Maurice,  la barricade de la rue du Bac, entre les deux sacs de
terre, avait pu se relever sur les genoux, et une esprance
s'tait empare de Jean, qui croyait l'avoir clou au sol.

-- Oh! mon petit, est-ce que tu vis encore? Est-ce que j'aurai
cette chance, sale brute que je suis? ... Attends, laisse-moi
voir.

Il examina la blessure avec prcaution,  la clart vive des
incendies. La baonnette avait travers le bras, prs de l'paule
droite; et le pis tait qu'elle avait pntr ensuite entre deux
ctes, intressant sans doute le poumon. Pourtant, le bless
respirait sans trop de difficult. Son bras seul pendait, inerte.

-- Mon pauvre vieux, ne te dsespre donc pas! Je suis content
tout de mme, j'aime mieux en finir... Tu avais assez fait pour
moi, car il y a longtemps, sans toi, que j'aurais crev ainsi, au
bord d'un chemin.

Mais,  l'entendre dire ces choses, Jean tait repris d'une
violente douleur.

-- Veux-tu te taire! Tu m'as sauv deux fois des pattes des
Prussiens. Nous tions quittes, c'tait  mon tour de donner ma
vie, et je te massacre... Ah! tonnerre de Dieu! j'tais donc sol,
que je ne t'ai pas reconnu, oui! Sol comme un cochon, d'avoir
dj trop bu de sang!

Des larmes avaient jailli de ses yeux, au souvenir de leur
sparation, l-bas,  Remilly, lorsqu'ils s'taient quitts en se
demandant si l'on se reverrait un jour, et comment, dans quelles
circonstances de douleur ou de joie. Ca ne servait donc  rien
d'avoir pass ensemble des jours sans pain, des nuits sans
sommeil, avec la mort toujours prsente? C'tait donc, pour les
amener  cette abomination,  ce fratricide monstrueux et
imbcile, que leurs coeurs s'taient fondus l'un dans l'autre,
pendant ces quelques semaines d'hroque vie commune? Non, non! il
se rvoltait.

-- Laisse-moi faire, mon petit, il faut que je te sauve.

D'abord, il devait l'emmener de l, car la troupe achevait les
blesss. La chance voulait qu'ils fussent seuls, il s'agissait de
ne pas perdre une minute. Vivement,  l'aide de son couteau, il
fendit la manche, enleva ensuite l'uniforme entier. Du sang
coulait, il se hta de bander le bras solidement, avec des
lambeaux arrachs de la doublure. Ensuite, il tamponna la plaie du
torse, attacha le bras par-dessus. Il avait heureusement un bout
de corde, il serra avec force ce pansement barbare, qui offrait
l'avantage d'immobiliser tout le ct atteint et d'empcher
l'hmorragie.

-- Peux-tu marcher?

-- Oui, je crois.

Mais il n'osait l'emmener ainsi, en manches de chemise. Une
brusque inspiration le fit courir dans une rue voisine, o il
avait vu un soldat mort, et il revint avec une capote et un kpi.
Il lui jeta la capote sur les paules, l'aida  passer son bras
valide, dans la manche gauche. Puis, quand il l'eut coiff du
kpi:

-- L, tu es des ntres... O allons-nous?

C'tait le grand embarras. Tout de suite, dans son rveil d'espoir
et de courage, l'angoisse revint. O trouver un abri assez sr?
Les maisons taient fouilles, on fusillait tous les communards
pris les armes  la main. Et, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne
connaissait quelqu'un dans ce quartier, pas une me  qui demander
asile, pas une cachette o disparatre.

-- Le mieux encore, ce serait chez moi, dit Maurice. La maison est
 l'cart, personne au monde n'y viendra... Mais c'est de l'autre
ct de l'eau, rue des Orties.

Jean, dsespr, irrsolu, mchait de sourds jurons.

-- Nom de Dieu! Comment faire?

Il ne fallait pas songer  filer par le pont royal, que les
incendies clairaient d'une clatante lumire de plein soleil. 
chaque instant, des coups de feu partaient des deux rives.
D'ailleurs, on se serait heurt aux Tuileries en flammes, au
Louvre barricad, gard, comme  une barrire infranchissable.

-- Alors, c'est foutu, pas moyen de passer! dclara Jean, qui
avait habit Paris pendant six mois, au retour de la campagne
d'Italie.

Brusquement, une ide lui vint. S'il y avait des barques, au bas
du pont royal, comme autrefois, on allait pouvoir tenter le coup.
Ce serait trs long, dangereux, pas commode; mais on n'avait pas
le choix, et il fallait se dcider vite.

-- coute, mon petit, filons toujours d'ici, ce n'est pas sain...
Moi, je raconterai  mon lieutenant que des communards m'ont pris
et que je me suis chapp.

Il l'avait saisi par son bras valide, il le soutint, l'aida 
franchir le bout de la rue du Bac, au milieu des maisons qui
flambaient maintenant de haut en bas, comme des torches
dmesures. Une pluie de tisons ardents tombait sur eux, la
chaleur tait si intense, que tout le poil de leur face grillait.
Puis, quand ils dbouchrent sur le quai, ils restrent comme
aveugls un instant, sous l'effrayante clart des incendies,
brlant en gerbes immenses, aux deux bords de la Seine.

-- Ce n'est pas les chandelles qui manquent, grogna Jean, ennuy
de ce plein jour.

Et il ne se sentit un peu en sret que lorsqu'il eut fait
descendre  Maurice l'escalier de la berge,  gauche du pont
royal, en aval. L, sous le bouquet de grands arbres, au bord de
l'eau, ils taient cachs. Pendant prs d'un quart d'heure, des
ombres noires qui s'agitaient en face, sur l'autre quai, les
inquitrent. Il y eut des coups de feu, on entendit un grand cri,
puis un plongeon, avec un brusque rejaillissement d'cume. Le pont
tait videmment gard.

-- Si nous passions la nuit dans cette baraque? demanda Maurice,
en montrant un bureau en planches de la navigation.

-- Ah! ouiche! pour tre pincs demain matin!

Jean avait toujours son ide. Il venait bien de trouver l toute
une flottille de petites barques. Mais elles taient enchanes,
comment en dtacher une, dgager les rames? Enfin, il dcouvrit
une vieille paire de rames, il put forcer un cadenas, mal ferm
sans doute; et, tout de suite, lorsqu'il eut couch Maurice 
l'avant du canot, il s'abandonna avec prudence au fil du courant,
longeant le bord, dans l'ombre des bains froids et des pniches.
Ni l'un ni l'autre ne parlaient plus, pouvants de l'excrable
spectacle qui se droulait.  mesure qu'ils descendaient la
rivire, l'horreur semblait grandir, dans le recul de l'horizon.
Quand ils furent au pont de Solfrino, ils virent d'un regard les
deux quais en flammes.

 gauche, c'taient les Tuileries qui brlaient. Ds la tombe de
la nuit, les communards avaient mis le feu aux deux bouts du
palais, au pavillon De Flore et au pavillon de Marsan; et,
rapidement, le feu gagnait le pavillon de l'horloge, au centre, o
tait prpare toute une mine, des tonneaux de poudre entasss
dans la salle des marchaux. En ce moment, les btiments
intermdiaires jetaient, par leurs fentres creves, des
tourbillons de fume rousse que traversaient de longues flammches
bleues. Les toits s'embrasaient, gercs de lzardes ardentes,
s'entr'ouvrant, comme une terre volcanique, sous la pousse du
brasier intrieur. Mais, surtout, le pavillon De Flore, allum le
premier, flambait, du rez-de-chausse aux vastes combles, dans un
ronflement formidable. Le ptrole, dont on avait enduit le parquet
et les tentures, donnait aux flammes une intensit telle, qu'on
voyait les fers des balcons se tordre et que les hautes chemines
monumentales clataient, avec leurs grands soleils sculpts, d'un
rouge de braise.

Puis,  droite, c'tait d'abord le palais de la Lgion d'Honneur,
incendi  cinq heures du soir, qui brlait depuis prs de sept
heures, et qui se consumait en une large flambe de bcher dont
tout le bois s'achverait d'un coup. Ensuite, c'tait le palais du
Conseil d'tat, l'incendie immense, le plus norme, le plus
effroyable, le cube de pierre gant aux deux tages de portiques,
vomissant des flammes. Les quatre btiments, qui entouraient la
grande cour intrieure, avaient pris feu  la fois; et, l, le
ptrole, vers  pleines tonnes dans les quatre escaliers, aux
quatre angles, avait ruissel, roulant le long des marches des
torrents de l'enfer. Sur la faade du bord de l'eau, la ligne
nette de l'attique se dtachait en une rampe noircie, au milieu
des langues rouges qui en lchaient les bords; tandis que les
colonnades, les entablements, les frises, les sculptures
apparaissaient avec une puissance de relief extraordinaire, dans
un aveuglant reflet de fournaise. Il y avait surtout l un branle,
une force du feu si terrible, que le colossal monument en tait
comme soulev, tremblant et grondant sur ses fondations, ne
gardant que la carcasse de ses murs pais, sous cette violence
d'ruption qui projetait au ciel le zinc de ses toitures. Ensuite,
c'tait,  ct, la caserne d'Orsay dont tout un pan brlait, en
une colonne haute et blanche, pareille  une tour de lumire. Et
c'tait enfin, derrire, d'autres incendies encore, les sept
maisons de la rue du Bac, les vingt-deux maisons de la rue de
Lille, embrasant l'horizon, dtachant les flammes sur d'autres
flammes, en une mer sanglante et sans fin.

Jean, trangl, murmura:

-- Ce n'est pas Dieu possible! La rivire va prendre feu.

La barque, en effet, semblait porte par un fleuve de braise. Sous
les reflets dansants de ces foyers immenses, on aurait cru que la
Seine roulait des charbons ardents. De brusques clairs rouges y
couraient, dans un grand froissement de tisons jaunes. Et ils
descendaient toujours lentement, au fil de cette eau incendie,
entre les palais en flammes, ainsi que dans une rue dmesure de
ville maudite, brlant aux deux bords d'une chausse de lave en
fusion.

-- Ah! dit  son tour Maurice, repris de folie devant cette
destruction qu'il avait voulue, que tout flambe donc et que tout
saute!

Mais, d'un geste terrifi, Jean le fit taire, comme s'il avait
craint qu'un tel blasphme ne leur portt malheur. tait-ce
possible qu'un garon qu'il aimait tant, si instruit, si dlicat,
en ft arriv  des ides pareilles? Et il ramait plus fort, car
il avait dpass le pont de Solfrino, il se trouvait maintenant
dans un large espace dcouvert. La clart devenait telle, que la
rivire tait claire comme par le soleil de midi, tombant
d'aplomb, sans une ombre. On distinguait les moindres dtails avec
une prcision singulire, les moires du courant, les tas de
graviers des berges, les petits arbres des quais. Surtout, les
ponts apparaissaient, d'une blancheur clatante, si nets, qu'on en
aurait compt les pierres; et l'on aurait dit, d'un incendie 
l'autre, de minces passerelles intactes, au-dessus de cette eau
braisillante. Par moments, au milieu de la clameur grondante et
continue, de brusques craquements se faisaient entendre. Des
rafales de suie tombaient, le vent apportait des odeurs empestes.
Et l'pouvantement, c'tait que Paris, les autres quartiers
lointains, l-bas, au fond de la troue de la Seine, n'existaient
plus.  droite,  gauche, la violence des incendies blouissait,
creusait au del un abme noir. On ne voyait plus qu'une normit
tnbreuse, un nant, comme si Paris tout entier, gagn par le
feu, ft dvor, et dj disparu dans une ternelle nuit. Et le
ciel aussi tait mort, les flammes montaient si haut, qu'elles
teignaient les toiles.

Maurice, que le dlire de la fivre soulevait, eut un rire de fou.

-- Une belle fte au Conseil d'tat et aux Tuileries... On a
illumin les faades, les lustres tincellent, les femmes
dansent... Ah! dansez, dansez donc, dans vos cotillons qui fument,
avec vos chignons qui flamboient...

De son bras valide, il voquait les galas de Gomorrhe et de
Sodome, les musiques, les fleurs, les jouissances monstrueuses,
les palais crevant de telles dbauches, clairant l'abomination
des nudits d'un tel luxe de bougies, qu'ils s'taient incendis
eux-mmes. Soudain, il y eut un fracas pouvantable. C'tait, aux
Tuileries, le feu, venu des deux bouts, qui atteignait la salle
des marchaux. Les tonneaux de poudre s'enflammaient, le pavillon
de l'horloge sautait, avec une violence de poudrire. Une gerbe
immense monta, un panache qui emplit le ciel noir, le bouquet
flamboyant de l'effroyable fte.

-- Bravo, la danse! cria Maurice, comme  une fin de spectacle,
lorsque tout retombe aux tnbres.

Jean, bgayant, le supplia de nouveau, en phrases perdues. Non,
non! Il ne fallait point vouloir le mal! Si c'tait la destruction
de tout, eux-mmes allaient donc prir? Et il n'avait plus qu'une
hte, aborder, chapper au terrible spectacle. Pourtant, il eut la
prudence de dpasser encore le pont de la Concorde, de faon  ne
dbarquer que sur la berge du quai de la confrence, aprs le
coude de la Seine. Et,  ce moment critique, au lieu de laisser
aller le canot, il perdit quelques minutes  l'amarrer solidement,
dans son respect instinctif du bien des autres. Son plan tait de
gagner la rue des Orties, par la place de la Concorde et la rue
Saint-Honor. Aprs avoir fait asseoir Maurice sur la berge, il
monta seul l'escalier du quai, il fut repris d'inquitude, en
comprenant quelle peine ils auraient  franchir les obstacles
entasss l. C'tait l'imprenable forteresse de la Commune, la
terrasse des Tuileries arme de canons, les rues royale, Saint-
florentin et de Rivoli barres par de hautes barricades,
solidement construites; et cela expliquait la tactique de l'arme
de Versailles, dont les lignes, cette nuit-l, formaient un
immense angle rentrant, le sommet  la place de la Concorde, les
deux extrmits, l'une, sur la rive droite,  la gare des
marchandises de la compagnie du nord, l'autre, sur la rive gauche,
 un bastion des remparts, prs de la porte d'Arcueil. Mais le
jour allait natre, les communards avaient vacu les Tuileries et
les barricades, la troupe venait de s'emparer du quartier, au
milieu d'autres incendies, douze autres maisons qui brlaient
depuis neuf heures du soir, au carrefour de la rue Saint-Honor et
de la rue royale.

En bas, lorsque Jean fut redescendu sur la berge, il trouva
Maurice somnolent, comme hbt aprs sa crise de surexcitation.

-- Ca ne va pas tre facile... Au moins, pourras-tu marcher
encore, mon petit?

-- Oui, oui, ne t'inquite pas. J'arriverai toujours, mort ou
vivant.

Et il eut surtout de la peine  monter l'escalier de pierre. Puis,
en haut, sur le quai, il marcha lentement, au bras de son
compagnon, d'un pas de somnambule. Bien que le jour ne se levt
pas encore, le reflet des incendies voisins clairait la vaste
place d'une aube livide. Ils en traversrent la solitude, le coeur
serr de cette morne dvastation. Aux deux bouts, de l'autre ct
du pont et  l'extrmit de la rue royale, on distinguait
confusment les fantmes du Palais-Bourbon et de la Madeleine,
labours par la canonnade. La terrasse des Tuileries, battue en
brche, s'tait en partie croule. Sur la place mme, des balles
avaient trou le bronze des fontaines, le tronc gant de la statue
de Lille gisait par terre, coup en deux par un obus, tandis que
la statue de Strasbourg,  ct, voile de crpe, semblait porter
le deuil de tant de ruines. Et il y avait l, prs de l'oblisque
intact, dans une tranche, un tuyau  gaz, fendu par quelque coup
de pioche, qu'un hasard avait allum, et qui lchait, avec un
bruit strident, un long jet de flamme.

Jean vita la barricade qui fermait la rue royale, entre le
ministre de la marine et le garde-meuble, sauvs du feu. Il
entendait, derrire les sacs et les tonneaux de terre dont elle
tait faite, de grosses voix de soldats. En avant, un foss la
dfendait, plein d'eau croupie, o nageait un cadavre de fdr;
et, par une brche, on apercevait les maisons du carrefour Saint-
Honor, qui achevaient de brler, malgr les pompes venues de la
banlieue, dont on distinguait le ronflement.  droite et  gauche,
les petits arbres, les kiosques des marchandes de journaux,
taient briss, cribls de mitraille. De grands cris s'levaient,
les pompiers venaient de dcouvrir, dans une cave, sept locataires
d'une des maisons,  moiti carboniss.

Bien que la barricade, barrant la rue Saint-florentin et la rue de
Rivoli, part plus formidable encore, avec ses hautes
constructions savantes, Jean avait eu l'instinct d'y sentir le
passage moins dangereux. Elle tait en effet compltement vacue,
sans que la troupe et encore os l'occuper. Des canons y
dormaient, dans un lourd abandon. Pas une me derrire cet
invincible rempart, rien qu'un chien errant qui se sauva. Mais,
comme Jean se htait, dans la rue Saint-florentin, soutenant
Maurice affaibli, ce qu'il craignait arriva, ils se heurtrent
contre toute une compagnie du 88e de ligne, qui avait tourn la
barricade.

-- Mon capitaine, expliqua-t-il, c'est un camarade que ces
brigands viennent de blesser, et que je conduis  l'ambulance.

La capote, jete sur les paules de Maurice, le sauva, et le coeur
de Jean sautait  se rompre, pendant qu'ils descendaient enfin
ensemble la rue Saint-Honor. Le jour pointait  peine, des coups
de feu partaient des rues transversales, car on se battait encore
dans tout le quartier. Ce fut un miracle, s'ils purent atteindre
la rue des frondeurs, sans faire d'autre mauvaise rencontre. Ils
n'allaient plus que trs lentement, ces trois ou quatre cents
mtres  parcourir semblrent interminables. Puis, rue des
frondeurs, ils tombrent dans un poste de communards; mais ceux-
ci, effrays, croyant  l'arrive de tout un rgiment, prirent la
fuite. Et il ne restait qu'un bout de la rue d'Argenteuil 
suivre, pour tre rue des Orties.

Ah! cette rue des Orties, avec quelle fivre d'impatience Jean la
souhaitait, depuis quatre grandes heures! Lorsqu'ils y entrrent,
ce fut une dlivrance. Elle tait noire, dserte, silencieuse,
comme  cent lieues de la bataille. La maison, une vieille et
troite maison sans concierge dormait d'un sommeil de mort.

-- J'ai les clefs dans ma poche, bgaya Maurice. La grande est
celle de la rue, la petite, celle de ma chambre, tout en haut.

Et il succomba, il s'vanouit, entre les bras de Jean, dont
l'inquitude et l'embarras furent extrmes. Il en oublia de
refermer la porte de la rue, et dut le monter  ttons, dans cet
escalier inconnu, en vitant les chocs, de peur d'amener du monde.
Puis, en haut, il se perdit, il lui fallut poser le bless sur une
marche, chercher la porte,  l'aide d'allumettes qu'il avait
heureusement; et ce fut seulement lorsqu'il l'eut trouve, qu'il
redescendit le prendre. Enfin, il le coucha sur le petit lit de
fer, en face de la fentre, dominant Paris, qu'il ouvrit toute
large, dans un besoin de grand air et de lumire. Le jour
naissait, il tomba devant le lit, sanglotant, assomm et sans
force, sous le rveil de cette affreuse pense qu'il avait tu son
ami.

Des minutes durent s'couler, il fut  peine surpris, en
apercevant soudain Henriette. Rien n'tait plus naturel, son frre
tait mourant, elle arrivait. Il ne l'avait pas mme vue entrer,
peut-tre se trouvait-elle l depuis des heures. Maintenant,
affaiss sur une chaise, il la regardait stupidement s'agiter,
sous le coup de mortelle douleur qui l'avait frappe,  la vue de
son frre sans connaissance, couvert de sang. Il finit par avoir
un souvenir, il demanda:

-- Dites donc, vous avez referm la porte de la rue?

Bouleverse, elle rpondit affirmativement, d'un signe de tte;
et, comme elle venait enfin lui donner ses deux mains, dans un
besoin d'affection et de secours, il reprit:

-- Vous savez, c'est moi qui l'ai tu...

Elle ne comprenait pas, elle ne le croyait pas. Il sentait les
deux petites mains rester calmes dans les siennes.

-- C'est moi qui l'ai tu... Oui, l-bas, sur une barricade... Il
se battait d'un ct, moi de l'autre...

Les petites mains se mirent  trembler.

-- On tait comme des hommes sols, on ne savait plus ce qu'on
faisait... C'est moi qui l'ai tu...

Alors, Henriette retira ses mains, frissonnante, toute blanche,
avec des yeux de terreur qui le regardaient fixement. C'tait donc
la fin de tout, et rien n'allait donc survivre, dans son coeur
broy? Ah! ce Jean,  qui elle pensait le soir mme, heureuse du
vague espoir de le revoir peut-tre! Et il avait fait cette chose
abominable, et il venait pourtant de sauver encore Maurice,
puisque c'tait lui qui l'avait rapport l, au travers de tant de
dangers! Elle ne pouvait plus lui abandonner ses mains, sans un
recul de tout son tre. Mais elle eut un cri, o elle mit la
dernire esprance de son coeur combattu.

-- Oh! je le gurirai, il faut que je le gurisse maintenant!

Pendant ses longues veilles  l'ambulance de Remilly, elle tait
devenue trs experte  soigner,  panser les blessures. Et elle
voulut tout de suite examiner celles de son frre, qu'elle
dshabilla, sans le tirer de son vanouissement. Mais, quand elle
dfit le pansement sommaire imagin par Jean, il s'agita, il eut
un faible cri, en ouvrant de grands yeux de fivre. Tout de suite,
d'ailleurs, il la reconnut, il sourit.

-- Tu es donc l? Ah! que je suis content de te voir avant de
mourir!

Elle le fit taire, d'un beau geste de confiance.

-- Mourir, mais je ne veux pas! je veux que tu vives!... Ne parle
plus, laisse-moi faire!

Cependant, lorsque Henriette eut examin le bras travers, les
ctes atteintes, elle s'assombrit, ses yeux se troublrent.
Vivement, elle prenait possession de la chambre, parvenait 
trouver un peu d'huile, dchirait de vieilles chemises pour en
faire des bandes, tandis que Jean descendait chercher une cruche
d'eau. Il n'ouvrait plus la bouche, il la regarda laver les
blessures, les panser adroitement, incapable de l'aider, ananti,
depuis qu'elle tait l. Quand elle eut fini, voyant son
inquitude, il offrit pourtant de se mettre en qute d'un mdecin.
Mais elle avait toute son intelligence nette: non, non! Pas le
premier mdecin venu, qui livrerait peut-tre son frre! Il
fallait un homme sr, on pouvait attendre quelques heures. Enfin,
comme Jean parlait de s'en aller, pour rejoindre son rgiment, il
fut entendu que, ds qu'il lui serait possible de s'chapper, il
reviendrait, en tchant de ramener un chirurgien avec lui.

Il ne partit pas encore, il semblait ne pouvoir se rsoudre 
quitter cette chambre, toute pleine du malheur qu'il avait fait.
Aprs avoir t referme un instant, la fentre venait d'tre
ouverte de nouveau. Et, de son lit, la tte haute, le bless
regardait, tandis que les deux autres avaient, eux aussi, les
regards perdus au loin, dans le lourd silence qui avait fini par
les accabler.

De cette hauteur de la butte des moulins, toute une grande moiti
de Paris s'tendait sous eux, d'abord les quartiers du centre, du
faubourg Saint-Honor jusqu' la Bastille, puis le cours entier de
la Seine, avec le pullulement lointain de la rive gauche, une mer
de toitures, de cimes d'arbres, de clochers, de dmes et de tours.
Le jour grandissait, l'abominable nuit, une des plus affreuses de
l'histoire, tait finie. Mais, dans la pure clart du soleil
levant, sous le ciel rose, les incendies continuaient. En face, on
apercevait les Tuileries qui brlaient toujours, la caserne
d'Orsay, les palais du Conseil d'tat et de la Lgion d'Honneur,
dont les flammes, plies par la pleine lumire, donnaient au ciel
un grand frisson. Mme, au del des maisons de la rue de Lille et
de la rue du Bac, d'autres maisons devaient flamber, car des
colonnes de flammches montaient du carrefour de la Croix-Rouge,
et plus loin encore, de la rue Vavin et de la rue Notre-Dame-des-
Champs. Sur la droite, tout prs, s'achevaient les incendies de la
rue Saint-Honor, tandis que, sur la gauche, au Palais-Royal et au
nouveau Louvre, avortaient des feux tardifs, mis vers le matin.
Mais, surtout, ce qu'ils ne s'expliqurent pas d'abord, c'tait
une grosse fume noire que le vent d'ouest poussait jusque sous la
fentre. Depuis trois heures du matin, le ministre des finances
brlait, sans flammes hautes, se consumait en pais tourbillons de
suie, tellement le prodigieux amas des paperasses s'touffait,
sous les plafonds bas, dans ces constructions de pltre. Et, s'il
n'y avait plus l, au-dessus du rveil de la grande ville,
l'impression tragique de la nuit, l'pouvante d'une destruction
totale, la Seine roulant des braises, Paris allum aux quatre
bouts, une tristesse dsespre et morne passait sur les quartiers
pargns, avec cette paisse fume continue, dont le nuage
s'largissait toujours. Bientt le soleil, qui s'tait lev
limpide, en fut cach; et il ne resta que ce deuil, dans le ciel
fauve.

Maurice, que le dlire devait reprendre, murmura, avec un geste
lent qui embrassait l'horizon sans bornes:

-- Est-ce que tout brle? Ah! que c'est long!

Des larmes taient montes aux yeux d'Henriette, comme si son
malheur s'tait accru encore de ces dsastres immenses, o avait
tremp son frre. Et Jean, qui n'osa ni lui reprendre la main, ni
embrasser son ami, partit alors d'un air fou.

-- Au revoir,  tout  l'heure!

Il ne put revenir que le soir, vers huit heures, aprs la nuit
tombe. Malgr sa grande inquitude, il tait heureux: son
rgiment, qui ne se battait plus, venait de passer en seconde
ligne, et avait reu l'ordre de garder le quartier; de sorte que,
bivouaquant avec sa compagnie sur la place du carrousel, il
esprait pouvoir monter, chaque soir, prendre des nouvelles du
bless. Et il ne revenait pas seul, un hasard lui avait fait
rencontrer l'ancien major du 106e, qu'il amenait dans un coup de
dsespoir, n'ayant pu trouver un autre mdecin, en se disant que,
tout de mme, ce terrible homme,  tte de lion, tait un brave
homme.

Quand Bouroche, qui ne savait pour quel bless ce soldat suppliant
le drangeait, et qui grognait d'tre mont si haut, eut compris
qu'il avait sous les yeux un communard, il entra d'abord dans une
violente colre.

-- Tonnerre de Dieu! est-ce que vous vous fichez de moi? ... Des
brigands qui sont las de voler, d'assassiner et d'incendier!...
Son affaire est claire,  votre bandit, et je me charge de le
faire gurir, oui! avec trois balles dans la tte!

Mais la vue d'Henriette, si ple dans sa robe noire, avec ses
beaux cheveux blonds dnous, le calma brusquement.

-- C'est mon frre, monsieur le major, et c'est un de vos soldats
de Sedan.

Il ne rpondit pas, dbanda les plaies, les examina en silence,
tira des fioles de sa poche et refit un pansement, en montrant 
la jeune femme comment on devait s'y prendre. Puis, de sa voix
rude, il demanda tout  coup au bless:

-- Pourquoi t'es-tu mis du ct des gredins, pourquoi as-tu fait
une salet pareille?

Maurice, les yeux luisants, le regardait depuis qu'il tait l,
sans ouvrir la bouche. Il rpondit ardemment, dans sa fivre:

-- Parce qu'il y a trop de souffrance, trop d'iniquit et trop de
honte!

Alors, Bouroche eut un grand geste, comme pour dire qu'on allait
loin, quand on entrait dans ces ides-l. Il fut sur le point de
parler encore, finit par se taire. Et il partit, en ajoutant
simplement:

-- Je reviendrai.

Sur le palier, il dclara  Henriette qu'il n'osait rpondre de
rien. Le poumon tait touch srieusement, une hmorragie pouvait
se produire, qui foudroierait le bless.

Lorsque Henriette rentra, elle s'effora de sourire, malgr le
coup qu'elle venait de recevoir en plein coeur. Est-ce qu'elle ne
le sauverait pas, est-ce qu'elle n'allait pas empcher cette
affreuse chose, leur ternelle sparation  tous les trois, qui
taient l runis encore, dans leur ardent souhait de vie? De la
journe, elle n'avait pas quitt cette chambre, une vieille
voisine s'tait charge obligeamment de ses commissions. Et elle
revint reprendre sa place, prs du lit, sur une chaise.

Mais, cdant  son excitation fivreuse, Maurice questionnait
Jean, voulait savoir. Celui-ci ne disait pas tout, vitait de
conter l'enrage colre qui montait contre la Commune agonisante,
dans Paris dlivr. On tait dj au mercredi. Depuis le dimanche
soir, depuis deux grands jours, les habitants avaient vcu au fond
de leurs caves, suant la peur; et, le mercredi matin, lorsqu'ils
avaient pu se hasarder, le spectacle des rues dfonces, les
dbris, le sang, les effroyables incendies surtout, venaient de
les jeter  une exaspration vengeresse. Le chtiment allait tre
immense. On fouillait les maisons, on jetait aux pelotons des
excutions sommaires le flot suspect des hommes et des femmes
qu'on ramassait. Ds six heures du soir, ce jour-l, l'arme de
Versailles tait matresse de la moiti de Paris, du parc de
Montsouris  la gare du nord, en passant par les grandes voies. Et
les derniers membres de la Commune, une vingtaine, avaient d se
rfugier boulevard Voltaire,  la mairie du XIe arrondissement.

Un silence se fit, Maurice murmura, les yeux au loin sur la ville,
par la fentre ouverte  l'air tide de la nuit:

-- Enfin, a continue, Paris brle!

C'tait vrai, les flammes avaient reparu, ds la tombe du jour;
et, de nouveau, le ciel s'empourprait d'une lueur sclrate. Dans
l'aprs-midi, lorsque la poudrire du Luxembourg avait saut avec
un fracas pouvantable, le bruit s'tait rpandu que le Panthon
venait de crouler au fond des catacombes. Toute la journe
d'ailleurs, les incendies de la veille avaient continu, le palais
du Conseil d'tat et les Tuileries brlaient, le ministre des
Finances fumait  gros tourbillons. Dix fois, il avait fallu
fermer la fentre, sous la menace d'une nue de papillons noirs,
des vols incessants de papiers brls, que la violence du feu
emportait au ciel, d'o ils retombaient en pluie fine; et Paris
entier en fut couvert, et l'on en ramassa jusqu'en Normandie, 
vingt lieues. Puis, maintenant, ce n'taient pas seulement les
quartiers de l'ouest et du sud qui flambaient, les maisons de la
rue Royale, celles du carrefour de la Croix-Rouge et de la rue
Notre-Dame-des-Champs. Tout l'est de la ville semblait en flammes,
l'immense brasier de l'Htel de Ville barrait l'horizon d'un
bcher gant. Et il y avait encore l, allums comme des torches,
le Thtre-Lyrique, la mairie du ive arrondissement, plus de
trente maisons des rues voisines; sans compter le thtre de la
Porte-Saint-Martin, au nord, qui rougeoyait  l'cart, ainsi
qu'une meule, au fond des champs tnbreux. Des vengeances
particulires s'exeraient, peut-tre aussi des calculs criminels
s'acharnaient-ils  dtruire certains dossiers. Il n'tait mme
plus question de se dfendre, d'arrter par le feu les troupes
victorieuses. Seule, la dmence soufflait, le Palais de Justice,
l'Htel-Dieu, Notre-Dame venaient d'tre sauvs, au petit bonheur
du hasard. Dtruire pour dtruire, ensevelir la vieille humanit
pourrie sous les cendres d'un monde, dans l'espoir qu'une socit
nouvelle repousserait heureuse et candide, en plein paradis
terrestre des primitives lgendes!

-- Ah! la guerre, l'excrable guerre! dit  demi-voix Henriette,
en face de cette cit de ruines, de souffrance et d'agonie.

N'tait-ce pas, en effet, l'acte dernier et fatal, la folie du
sang qui avait germ sur les champs de dfaite de Sedan et de
Metz, l'pidmie de destruction ne du sige de Paris, la crise
suprme d'une nation en danger de mort, au milieu des tueries et
des croulements?

Mais Maurice, sans quitter des yeux les quartiers qui brlaient,
l-bas, bgaya lentement, avec peine:

-- Non, non, ne maudis pas la guerre... Elle est bonne, elle fait
son oeuvre...

Jean l'interrompit d'un cri de haine et de remords.

-- Sacr bon Dieu! quand je te vois l, et quand c'est par ma
faute... Ne la dfends plus, c'est une sale chose que la guerre!

Le bless eut un geste vague.

-- Oh! moi, qu'est-ce que a fait? il y en a bien d'autres!...
C'est peut-tre ncessaire, cette saigne. La guerre, c'est la vie
qui ne peut pas tre sans la mort.

Et les yeux de Maurice se fermrent, dans la fatigue de l'effort
que lui avaient cot ces quelques mots. D'un signe, Henriette
avait pri Jean de ne pas discuter. Toute une protestation la
soulevait elle-mme, sa colre contre la souffrance humaine,
malgr son calme de femme frle et si brave, avec ses regards
limpides o revivait l'me hroque du grand-pre, le hros des
lgendes napoloniennes.

Deux jours se passrent, le jeudi et le vendredi, au milieu des
mmes incendies et des mmes massacres. Le fracas du canon ne
cessait pas; les batteries de Montmartre, dont l'arme de
Versailles s'tait empare, canonnaient sans relche celles que
les fdrs avaient installes  Belleville et au Pre-Lachaise;
et ces dernires tiraient au hasard sur Paris: des obus taient
tombs rue Richelieu et  la place Vendme. Le 25 au soir, toute
la rive gauche tait entre les mains des troupes. Mais, sur la
rive droite, les barricades de la place du Chteau-D'eau et de la
place de la Bastille tenaient toujours. Il y avait l deux
vritables forteresses que dfendait un feu terrible, incessant.
Au crpuscule, dans la dbandade des derniers membres de la
Commune, Delescluze avait pris sa canne, et il tait venu, d'un
pas de promenade, tranquillement, jusqu' la barricade qui fermait
le boulevard Voltaire, pour y tomber foudroy, en hros. Le
lendemain, le 26, ds l'aube, le Chteau-D'eau et la Bastille
furent emports, les communards n'occuprent plus que la Villette,
Belleville et Charonne, de moins en moins nombreux, rduits  la
poigne de braves qui voulaient mourir. Et, pendant deux jours,
ils devaient rsister encore et se battre, furieusement.

Le vendredi soir, comme Jean s'chappait de la place du Carrousel,
pour retourner rue des Orties, il assista, au bas de la rue
Richelieu,  une excution sommaire, dont il resta boulevers.
Depuis l'avant-veille, deux cours martiales fonctionnaient, la
premire au Luxembourg, la seconde au thtre du Chtelet. Les
condamns de l'une taient passs par les armes dans le jardin,
tandis que l'on tranait ceux de l'autre jusqu' la caserne Lobau,
o des pelotons en permanence les fusillaient, dans la cour
intrieure, presque  bout portant. Ce fut l surtout que la
boucherie devint effroyable: des hommes, des enfants, condamns
sur un indice, les mains noires de poudre, les pieds simplement
chausss de souliers d'ordonnance; des innocents dnoncs  faux,
victimes de vengeances particulires, hurlant des explications,
sans pouvoir se faire couter; des troupeaux jets ple-mle sous
les canons des fusils, tant de misrables  la fois, qu'il n'y
avait pas des balles pour tous, et qu'il fallait achever les
blesss  coups de crosse. Le sang ruisselait, des tombereaux
emportaient les cadavres, du matin au soir. Et, par la ville
conquise, au hasard des brusques affolements de rage vengeresse,
d'autres excutions se faisaient, devant les barricades, contre
les murs des rues dsertes, sur les marches des monuments. C'tait
ainsi que Jean venait de voir des habitants du quartier amenant
une femme et deux hommes au poste qui gardait le thtre-Franais.
Les bourgeois se montraient plus froces que les soldats, les
journaux qui avaient reparu poussaient  l'extermination. Toute
une foule violente s'acharnait contre la femme surtout, une de ces
ptroleuses dont la peur hantait les imaginations hallucines,
qu'on accusait de rder le soir, de se glisser le long des
habitations riches, pour lancer des bidons de ptrole enflamm
dans les caves. On venait, criait-on, de surprendre celle-l,
accroupie devant un soupirail de la rue Sainte-Anne. Et, malgr
ses protestations et ses sanglots, on la jeta, avec les deux
hommes, au fond d'une tranche de barricade qu'on n'avait pas
comble encore, on les fusilla dans ce trou de terre noire, comme
des loups pris au pige. Des promeneurs regardaient, une dame
s'tait arrte avec son mari, tandis qu'un mitron, qui portait
une tourte dans le voisinage, sifflait un air de chasse.

Jean se htait de gagner la rue des Orties, le coeur glac, quand
il eut un brusque souvenir. N'tait-ce pas Chouteau, l'ancien
soldat de son escouade, qu'il venait de voir, sous l'honnte
blouse blanche d'un ouvrier, assistant  l'excution, avec des
gestes approbateurs? Et il savait le rle du bandit, tratre,
voleur et assassin! Un instant, il fut sur le point de retourner
l-bas, de le dnoncer, de le faire fusiller sur les corps des
trois autres. Ah! cette tristesse, les plus coupables chappant au
chtiment, promenant leur impunit au soleil, tandis que des
innocents pourrissent dans la terre!

Henriette, au bruit des pas qui montaient, tait sortie sur le
palier.

-- Soyez prudent, il est aujourd'hui dans un tat de surexcitation
extraordinaire... Le major est revenu, il m'a dsespre.

En effet, Bouroche avait hoch la tte, en ne pouvant rien
promettre encore. Peut-tre, tout de mme, la jeunesse du bless
triompherait-elle des accidents qu'il redoutait.

-- Ah! c'est toi, dit fivreusement Maurice  Jean, ds qu'il
l'aperut. Je t'attendais, qu'est-ce qu'il se passe, o en est-on?

Et, le dos contre son oreiller, en face de la fentre qu'il avait
forc sa soeur  ouvrir, montrant la ville redevenue noire, qu'un
nouveau reflet de fournaise clairait:

-- Hein? a recommence, Paris brle, Paris brle tout entier,
cette fois!

Ds le coucher du soleil, l'incendie du grenier d'abondance avait
enflamm les quartiers lointains, en haut de la coule de la
Seine. Aux Tuileries, au Conseil d'tat, les plafonds devaient
crouler, activant le brasier des poutres qui se consumaient, car
des foyers partiels s'taient rallums, des flammches et des
tincelles montaient par moments. Beaucoup des maisons qu'on
croyait teintes, se remettaient ainsi  flamber. Depuis trois
jours, l'ombre ne pouvait se faire, sans que la ville part
reprendre feu, comme si les tnbres eussent souffl sur les
tisons rouges encore, les ravivant, les semant aux quatre coins de
l'horizon. Ah! cette ville d'enfer qui rougeoyait ds le
crpuscule, allume pour toute une semaine, clairant de ses
torches monstrueuses les nuits de la semaine sanglante! Et, cette
nuit-l, quand les docks de la Villette brlrent, la clart fut
si vive sur la cit immense, qu'on put la croire rellement
incendie par tous les bouts, cette fois, envahie et noye sous
les flammes. Dans le ciel saignant, les quartiers rouges, 
l'infini, roulaient le flot de leurs toitures de braise.

-- C'est la fin, rpta Maurice, Paris brle!

Il s'excitait avec ces mots, redits  vingt reprises, dans un
besoin fbrile de parler, aprs la lourde somnolence qui l'avait
tenu presque muet, pendant trois jours. Mais un bruit de larmes
touffes lui fit tourner la tte.

-- Comment, petite soeur, c'est toi, si brave!... Tu pleures parce
que je vais mourir...

Elle l'interrompit, en se rcriant.

-- Mais tu ne mourras pas!

-- Si, si, a vaut mieux, il le faut!... Ah! va, ce n'est pas
grand-chose de bon qui s'en ira avec moi. Avant la guerre, je t'ai
fait tant de peine, j'ai cot si cher  ton coeur et  ta
bourse!... Toutes ces sottises, toutes ces folies que j'ai
commises, et qui auraient mal fini, qui sait? La prison, le
ruisseau...

De nouveau, elle lui coupait la parole, violemment.

-- Tais-toi! tais-toi!... Tu as tout rachet!

Il se tut, songea un instant.

-- Quand je serai mort, oui! peut-tre... Ah! mon vieux Jean, tu
nous as tout de mme rendu  tous un fier service, quand tu m'as
allong ton coup de baonnette.

Mais lui aussi, les yeux gros de larmes, protestait.

-- Ne dis pas a! tu veux donc que je me casse la tte contre un
mur!

Ardemment, Maurice continua:

-- Rappelle-toi donc ce que tu m'as dit, le lendemain de Sedan,
quand tu prtendais que ce n'tait pas mauvais, parfois, de
recevoir une bonne gifle... Et tu ajoutais que, lorsqu'on avait de
la pourriture quelque part, un membre gt, a valait mieux de le
voir par terre, abattu d'un coup de hache, que d'en crever comme
d'un cholra... J'ai song souvent  cette parole, depuis que je
me suis trouv seul, enferm dans ce Paris de dmence et de
misre... Eh bien! c'est moi qui suis le membre gt que tu as
abattu...

Son exaltation grandissait, il n'coutait mme plus les
supplications d'Henriette et de Jean, terrifis. Et il continuait,
dans une fivre chaude, abondante en symboles, en images
clatantes. C'tait la partie saine de la France, la raisonnable,
la pondre, la paysanne, celle qui tait reste le plus prs de
la terre, qui supprimait la partie folle, exaspre, gte par
l'empire, dtraque de rveries et de jouissances; et il lui avait
ainsi fallu couper dans sa chair mme, avec un arrachement de tout
l'tre, sans trop savoir ce qu'elle faisait. Mais le bain de sang
tait ncessaire, et de sang Franais, l'abominable holocauste, le
sacrifice vivant, au milieu du feu purificateur. Dsormais, le
calvaire tait mont jusqu' la plus terrifiante des agonies, la
nation crucifie expiait ses fautes et allait renatre.

-- Mon vieux Jean, tu es le simple et le solide... Va, va! prends
la pioche, prends la truelle! et retourne le champ, et rebtis la
maison!... Moi, tu as bien fait de m'abattre, puisque j'tais
l'ulcre coll  tes os!

Il dlira encore, il voulut se lever, s'accouder  la fentre.

-- Paris brle, rien ne restera... Ah! cette flamme qui emporte
tout, qui gurit tout, je l'ai voulue, oui! elle fait la bonne
besogne... Laissez-moi descendre, laissez-moi achever l'oeuvre
d'humanit et de libert...

Jean eut toutes les peines du monde  le remettre au lit, tandis
qu'Henriette, en larmes, lui parlait de leur enfance, le suppliait
de se calmer, au nom de leur adoration. Et, sur Paris immense, le
reflet de braise avait encore grandi, la mer de flammes semblait
gagner les lointains tnbreux de l'horizon, le ciel tait comme
la vote d'un four gant, chauff au rouge clair. Et, dans cette
clart fauve des incendies, les grosses fumes du ministre des
finances, qui brlait obstinment depuis l'avant-veille, sans une
flamme, passaient toujours en une sombre et lente nue de deuil.

Le lendemain, le samedi, une amlioration brusque se dclara dans
l'tat de Maurice: il tait beaucoup plus calme, la fivre avait
diminu; et ce fut une grande joie pour Jean, lorsqu'il trouva
Henriette souriante, reprenant le rve de leur intimit  trois,
dans un avenir de bonheur encore possible, qu'elle ne voulait pas
prciser. Est-ce que le destin allait faire grce? Elle passait
les nuits, elle ne bougeait pas de cette chambre, o sa douceur
active de cendrillon, ses soins lgers et silencieux mettaient
comme une caresse continue. Et, ce soir-l, Jean s'oublia prs de
ses amis avec un plaisir tonn et tremblant. Dans la journe, les
troupes avaient pris Belleville et les buttes-Chaumont. Il n'y
avait plus que le cimetire du Pre-Lachaise, transform en un
camp retranch, qui rsistt. Tout lui semblait fini, il affirmait
mme qu'on ne fusillait plus personne. Il parla simplement des
troupeaux de prisonniers qu'on dirigeait sur Versailles. Le matin,
le long du quai, il en avait rencontr un, des hommes en blouse,
en paletot, en manches de chemise, des femmes de tout ge, les
unes avec des masques creuss de furies, les autres dans la fleur
de leur jeunesse, des enfants gs de quinze ans  peine, tout un
flot roulant de misre et de rvolte, que des soldats poussaient
sous le clair soleil, et que les bourgeois de Versailles, disait-
on, accueillaient avec des hues,  coups de canne et d'ombrelle.

Mais, le dimanche, Jean fut pouvant. C'tait le dernier jour de
l'excrable semaine. Ds le triomphal lever du soleil, par cette
limpide et chaude matine de jour de fte, il sentit passer le
frisson de l'agonie suprme. On venait d'apprendre seulement les
massacres rpts des otages, l'archevque, le cur de la
Madeleine et d'autres fusills, le mercredi,  la Roquette, les
dominicains d'Arcueil tirs  la course, comme des livres, le
jeudi, des prtres encore et des gendarmes au nombre de quarante-
sept foudroys  bout portant, au secteur de la rue Haxo, le
vendredi; et une fureur de reprsailles s'tait rallume, les
troupes excutaient en masse les derniers prisonniers qu'elles
faisaient. Pendant tout ce beau dimanche, les feux de peloton ne
cessrent pas, dans la cour de la caserne Lobau, pleine de rles,
de sang et de fume.  la Roquette, deux cent vingt-sept
misrables, ramasss au hasard du coup de filet, furent mitraills
en tas, hachs par les balles. Au Pre-Lachaise, bombard depuis
quatre jours, emport enfin tombe par tombe, on en jeta cent
quarante-Huit contre un mur, dont le pltre ruissela de grandes
larmes rouges; et trois d'entre eux, blesss, s'tant chapps, on
les reprit, on les acheva. Combien de braves gens pour un gredin,
parmi les douze mille malheureux  qui la Commune avait cot la
vie! L'ordre de cesser les excutions tait, disait-on, venu de
Versailles. Mais l'on tuait quand mme, Thiers devait rester le
lgendaire assassin de Paris, dans sa gloire pure de librateur du
territoire; tandis que le marchal De Mac-Mahon, le vaincu de
Froeschwiller, dont une proclamation couvrait les murs, annonant
la victoire, n'tait plus que le vainqueur du Pre-Lachaise. Et
Paris ensoleill, endimanch, paraissait en fte, une foule norme
encombrait les rues reconquises, des promeneurs allaient d'un air
de flnerie heureuse voir les dcombres fumants des incendies, des
mres tenant  la main des enfants rieurs, s'arrtaient,
coutaient un instant avec intrt les fusillades assourdies de la
caserne Lobau.

Le dimanche soir, au dclin du jour, lorsque Jean monta le sombre
escalier de la maison, rue des Orties, un affreux pressentiment
lui serrait le coeur. Il entra, et tout de suite il vit
l'invitable fin, Maurice mort sur le petit lit, touff par
l'hmorragie que Bouroche redoutait. L'adieu rouge du soleil
glissait par la fentre ouverte, deux bougies brlaient dj sur
la table, au chevet du lit. Et Henriette,  genoux dans ses
vtements de veuve qu'elle n'avait pas quitts, pleurait en
silence.

Au bruit, elle leva la tte, elle eut un frisson,  voir entrer
Jean. Lui, perdu, allait se prcipiter, prendre ses mains, mler
d'une treinte sa douleur  la sienne. Mais il sentit les petites
mains tremblantes, tout l'tre frmissant et rvolt qui se
reculait, qui s'arrachait,  jamais. N'tait-ce pas fini entre
eux, maintenant? La tombe de Maurice les sparait, sans fond. Et
lui aussi ne put que tomber  genoux, en sanglotant tout bas.

Pourtant, au bout d'un silence, Henriette parla.

-- Je tournais le dos, je tenais un bol de bouillon, quand il a
jet un cri... Je n'ai eu que le temps d'accourir, et il est mort,
en m'appelant, en vous appelant, vous aussi, dans un flot de
sang...

Son frre, mon Dieu! son Maurice ador par del la naissance, qui
tait un autre elle-mme, qu'elle avait lev, sauv! son unique
tendresse, depuis qu'elle avait vu,  Bazeilles, contre un mur, le
corps de son pauvre Weiss trou de balles! La guerre achevait donc
de lui prendre tout son coeur, elle resterait donc seule au monde,
veuve et dpareille, sans personne qui l'aimerait!

-- Ah! bon sang! cria Jean dans un sanglot, c'est ma faute!... Mon
cher petit pour qui j'aurais donn ma peau, et que je vais
massacrer comme une brute!... Qu'allons-nous devenir? Me
pardonnerez-vous jamais?

Et,  cette minute, leurs yeux se rencontrrent, et ils restrent
bouleverss de ce qu'ils pouvaient enfin y lire nettement. Le
pass s'voquait, la chambre perdue de Remilly, o ils avaient
vcu des jours si tristes et si doux. Lui, retrouvait son rve,
d'abord inconscient, ensuite  peine formul: la vie l-bas, un
mariage, une petite maison, la culture d'un champ qui suffirait 
nourrir un mnage de braves gens modestes. Maintenant, c'tait un
dsir ardent, une certitude aigu qu'avec une femme comme elle, si
tendre, si active, si brave, la vie serait devenue une vritable
existence de paradis. Et, elle, qui autrefois n'tait pas mme
effleure par ce rve, dans le don chaste et ignor de son coeur,
voyait clair  prsent, comprenait tout d'un coup. Ce mariage
lointain, elle-mme l'avait voulu alors, sans le savoir. La graine
qui germait avait chemin sourdement, elle l'aimait d'amour, ce
garon prs duquel elle n'avait d'abord t que console. Et leurs
regards se disaient cela, et ils ne s'aimaient ouvertement, 
cette heure, que pour l'adieu ternel. Il fallait encore cet
affreux sacrifice, l'arrachement dernier, leur bonheur possible la
veille s'croulant aujourd'hui avec le reste, s'en allant avec le
flot de sang qui venait d'emporter leur frre.

Jean se releva, d'un long et pnible effort des genoux.

-- Adieu!

Sur le carreau, Henriette restait immobile.

-- Adieu!

Mais Jean s'tait approch du corps de Maurice. Il le regarda,
avec son grand front qui semblait plus grand, sa longue face
mince, ses yeux vides, jadis un peu fous, o la folie s'tait
teinte. Il aurait bien voulu l'embrasser, son cher petit, comme
il l'avait nomm tant de fois, et il n'osa pas. Il se voyait
couvert de son sang, il reculait devant l'horreur du destin. Ah!
quelle mort, sous l'effondrement de tout un monde! Au dernier
jour, sous les derniers dbris de la Commune expirante, il avait
donc fallu cette victime de plus! Le pauvre tre s'en tait all,
affam de justice, dans la suprme convulsion du grand rve noir
qu'il avait fait, cette grandiose et monstrueuse conception de la
vieille socit dtruite, de Paris brl, du champ retourn et
purifi, pour qu'il y pousst l'idylle d'un nouvel ge d'or.

Jean, plein d'angoisse, se retourna vers Paris.  cette fin si
claire d'un beau dimanche, le soleil oblique, au ras de l'horizon,
clairait la ville immense d'une ardente lueur rouge. On aurait
dit un soleil de sang, sur une mer sans borne. Les vitres des
milliers de fentres braisillaient, comme attises sous des
soufflets invisibles; les toitures s'embrasaient, telles que des
lits de charbons; les pans de murailles jaunes, les hauts
monuments, couleur de rouille, flambaient avec les ptillements de
brusques feux de fagots, dans l'air du soir. Et n'tait-ce pas la
gerbe finale, le gigantesque bouquet de pourpre, Paris entier
brlant ainsi qu'une fascine gante, une antique fort sche,
s'envolant au ciel d'un coup, en un vol de flammches et
d'tincelles? Les incendies continuaient, de grosses fumes
rousses montaient toujours, on entendait une rumeur norme, peut-
tre les derniers rles des fusills,  la caserne Lobau, peut-
tre la joie des femmes et le rire des enfants, dnant dehors
aprs l'heureuse promenade, assis aux portes des marchands de vin.
Des maisons et des difices saccags, des rues ventres, de tant
de ruines et de tant de souffrances, la vie grondait encore, au
milieu du flamboiement de ce royal coucher d'astre, dans lequel
Paris achevait de se consumer en braise.

Alors, Jean eut une sensation extraordinaire. Il lui sembla, dans
cette lente tombe du jour, au-dessus de cette cit en flammes,
qu'une aurore dj se levait. C'tait bien pourtant la fin de
tout, un acharnement du destin, un amas de dsastres tels, que
jamais nation n'en avait subi d'aussi grands: les continuelles
dfaites, les provinces perdues, les milliards  payer, la plus
effroyable des guerres civiles noye sous le sang, des dcombres
et des morts  pleins quartiers, plus d'argent, plus d'honneur,
tout un monde  reconstruire! Lui-mme y laissait son coeur
dchir, Maurice, Henriette, son heureuse vie de demain emporte
dans l'orage. Et pourtant, par del la fournaise, hurlante encore,
la vivace esprance renaissait, au fond du grand ciel calme, d'une
limpidit souveraine. C'tait le rajeunissement certain de
l'ternelle nature, de l'ternelle humanit, le renouveau promis 
qui espre et travaille, l'arbre qui jette une nouvelle tige
puissante, quand on en a coup la branche pourrie, dont la sve
empoisonne jaunissait les feuilles.

Dans un sanglot, Jean rpta:

-- Adieu!

Henriette ne releva pas la tte, la face cache entre ses deux
mains jointes.

-- Adieu!

Le champ ravag tait en friche, la maison brle tait par terre;
et Jean, le plus humble et le plus douloureux, s'en alla, marchant
 l'avenir,  la grande et rude besogne de toute une France 
refaire.






End of the Project Gutenberg EBook of La dbcle, by mile Zola

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