The Project Gutenberg EBook of David Copperfield - Tome I, by Charles Dickens

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: David Copperfield - Tome I

Author: Charles Dickens

Translator: P. Lorain

Release Date: February 26, 2006 [EBook #17868]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME I ***




Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com





Charles Dickens

DAVID COPPERFIELD

Tome I

(1849 - 1850)

Traduction P. Lorain




Table des matires


CHAPITRE PREMIER.  Je viens au monde.
CHAPITRE II.  J'observe.
CHAPITRE III.  Un changement.
CHAPITRE IV.  Je tombe en disgrce.
CHAPITRE V.  Je suis exil de la maison paternelle.
CHAPITRE VI.  J'agrandis le cercle de mes connaissances.
CHAPITRE VII.  Mon premier semestre  Salem-House.
CHAPITRE VIII.  Mes vacances, et en particulier certaine aprs-
midi o je fus bien heureux.
CHAPITRE IX.  Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma
naissance.
CHAPITRE X.  On me nglige d'abord, et puis me voil pourvu.
CHAPITRE XI.  Je commence  vivre  mon compte, ce qui ne m'amuse
gure.
CHAPITRE XII.  Comme cela ne m'amuse pas du tout de vivre  mon
compte, je prends une grande rsolution.
CHAPITRE XIII.  J'excute ma rsolution.
CHAPITRE XIV.  Ce que ma tante fait de moi.
CHAPITRE XV.  Je recommence.
CHAPITRE XVI.  Je change sous bien des rapports.
CHAPITRE XVII.  Quelqu'un qui rencontre une bonne chance.
CHAPITRE XVIII.  Un regard jet en arrire.
CHAPITRE XIX.  Je regarde autour de moi et je fais une dcouverte.
CHAPITRE XX.  Chez Steerforth.
CHAPITRE XXI.  La petite milie.
CHAPITRE XXII.  Nouveaux personnages sur un ancien thtre.
CHAPITRE XXIII.  Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix
d'une profession.
CHAPITRE XXIV.  Mes premiers excs.
CHAPITRE XXV.  Le bon et le mauvais ange.
CHAPITRE XXVI.  Me voil tomb en captivit.
CHAPITRE XXVII.  Tommy Traddles.
CHAPITRE XXVIII.  Il faut que M. Micawber jette le gant  la
socit.
CHAPITRE XXIX.  Je vais revoir Steerforth chez lui.
CHAPITRE XXX.  Une perte.




CHAPITRE PREMIER.

Je viens au monde.


Serai-je le hros de ma propre histoire ou quelque autre y
prendra-t-il cette place? C'est ce que ces pages vont apprendre au
lecteur. Pour commencer par le commencement, je dirai donc que je
suis n un vendredi,  minuit (du moins on me l'a dit, et je le
crois). Et chose digne de remarque, l'horloge commena  sonner,
et moi, je commenai  crier, au mme instant.

Vu le jour et l'heure de ma naissance, la garde de ma mre et
quelques commres du voisinage qui me portaient le plus vif
intrt longtemps avant que nous pussions faire mutuellement
connaissance, dclarrent: 1 que j'tais destin  tre
malheureux dans cette vie; 2 que j'aurais le privilge de voir
des fantmes et des esprits. Tout enfant de l'un ou de l'autre
sexe assez malheureux pour natre un vendredi soir vers minuit
possdait invariablement, disaient-elles, ce double don.

Je ne m'occupe pas ici de leur premire prdiction. La suite de
cette histoire en prouvera la justesse ou la fausset. Quant au
second point, je me bornerai  remarquer que j'attends toujours, 
moins que les revenants ne m'aient fait leur visite quand j'tais
encore  la mamelle. Ce n'est pas que je me plaigne de ce retard,
bien au contraire: et mme si quelqu'un possde en ce moment cette
portion de mon hritage, je l'autorise de tout mon coeur  la
garder pour lui.

Je suis n _coiff_: on mit ma coiffe en vente par la voie des
annonces de journaux, au trs-modique prix de quinze guines. Je
ne sais si c'est que les marins taient alors  court d'argent, ou
s'ils n'avaient pas la foi et prfraient se confier  des
ceintures de lige, mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'on ne
reut qu'une seule proposition; elle vint d'un courtier de
commerce qui offrait cinquante francs en argent, et le reste de la
somme en vin de Xrs: il ne voulait pas payer davantage
l'assurance de ne jamais se noyer. On renona donc aux annonces
qu'il fallut payer, bien entendu. Quant au xrs, ma pauvre mre
venait de vendre le sien, ce n'tait pas pour en acheter d'autre.
Dix ans aprs on mit ma coiffe en loterie,  une demi-couronne le
billet, il y en avait cinquante, et le gagnant devait ajouter cinq
shillings en sus. J'assistai au tirage de la loterie, et je me
rappelle que j'tais fort ennuy et fort humili de voir ainsi
disposer d'une portion de mon individu. La coiffe fut gagne par
une vieille dame qui tira, bien  contre-coeur, de son sac les
cinq shillings en gros sols, encore y manquait-il un penny; mais
ce fut en vain qu'on perdit son temps et son arithmtique  en
convaincre la vieille dame. Le fait est que tout le monde vous
dira dans le pays qu'elle ne s'est pas noye, et qu'elle a eu le
bonheur de mourir victorieusement dans son lit  quatre-vingt-
douze ans. On m'a racont que, jusqu' son dernier soupir, elle
s'est vante de n'avoir jamais travers l'eau, que sur un pont:
souvent en buvant son th (occupation qui lui plaisait fort), elle
s'emportait contre l'impit de ces marins et de ces voyageurs qui
ont la prsomption d'aller vagabonder au loin. En vain on lui
reprsentait que sans cette coupable pratique, on manquerait de
bien de petites douceurs, peut-tre mme de th. Elle rpliquait
d'un ton toujours plus nergique et avec une confiance toujours
plus entire dans la force de son raisonnement:

Non, non, pas de vagabondage.

Mais pour ne pas nous exposer  _vagabonder_ nous-mme, revenons 
ma naissance.

Je suis n  Blunderstone, dans le comt de Suffolk ou dans ces
environs-l, comme on dit. J'tais un enfant posthume. Lorsque mes
yeux s'ouvrirent  la lumire de ce monde, mon pre avait ferm
les siens depuis plus de six mois. Il y a pour moi, mme 
prsent, quelque chose d'trange dans la pense qu'il ne m'a
jamais vu; quelque chose de plus trange encore dans le lointain
souvenir qui me reste des jours de mon enfance passe non loin de
la pierre blanche qui recouvrait son tombeau. Que de fois je me
suis senti saisi alors d'une compassion indfinissable pour ce
pauvre tombeau couch tout seul au milieu du cimetire, par une
nuit obscure, tandis qu'il faisait si chaud et si clair dans notre
petit salon! il me semblait qu'il y avait presque de la cruaut 
le laisser l dehors, et  lui fermer si soigneusement notre
porte.

Le grand personnage de notre famille, c'tait une tante de mon
pre, par consquent ma grand'tante  moi, dont j'aurai 
m'occuper plus loin, miss Trotwood ou miss Betsy, comme l'appelait
ma pauvre mre, quand elle parvenait  prendre sur elle de nommer
cette terrible personne (ce qui arrivait trs-rarement). Miss
Betsy donc avait pous un homme plus jeune qu'elle, trs-beau,
mais non pas dans le sens du proverbe: pour tre beau, il faut
tre bon. On le souponnait fortement d'avoir battu miss Betsy,
et mme d'avoir un jour,  propos d'une discussion de budget
domestique, pris quelques dispositions subites, mais violentes,
pour la jeter par la fentre d'un second tage. Ces preuves
videntes d'incompatibilit d'humeur dcidrent miss Betsy  le
payer pour qu'il s'en allt et pour qu'il acceptt une sparation
 l'amiable. Il partit pour les Indes avec son capital, et l,
disaient les lgendes de famille, on l'avait rencontr mont sur
un lphant, en compagnie d'un babouin; je crois en cela qu'on se
trompe: ce n'tait pas un babouin, on aura sans doute confondu
avec une de ces princesses indiennes qu'on appelle _Begum_. Dans
tous les cas, dix ans aprs on reut chez lui la nouvelle de sa
mort. Personne n'a jamais su quel effet cette nouvelle fit sur ma
tante: immdiatement aprs leur sparation, elle avait repris son
nom de fille, et achet dans un hameau, bien loin, une petite
maison au bord de la mer o elle tait alle s'tablir. Elle
passait l pour une vieille demoiselle qui vivait seule, en
compagnie de sa servante, sans voir me qui vive.

Mon pre avait t, je crois, le favori de miss Betsy, mais elle
ne lui avait jamais pardonn son mariage, sous prtexte que ma
mre n'tait qu'une poupe de cire. Elle n'avait jamais vu ma
mre, mais elle savait qu'elle n'avait pas encore vingt ans. Mon
pre ne revit jamais miss Betsy. Il avait le double de l'ge de ma
mre quand il l'pousa, et sa sant tait loin d'tre robuste. Il
mourut un an aprs, six mois avant ma naissance, comme je l'ai
dj dit.

Tel tait l'tat des choses dans la matine de ce mmorable et
important vendredi (qu'il me soit permis de le qualifier ainsi).
Je ne puis donc pas me vanter d'avoir su alors tout ce que je
viens de raconter, ni d'avoir conserv aucun souvenir personnel de
ce qui va suivre.

Mal portante, profondment abattue, ma mre s'tait assise au coin
du feu qu'elle contemplait  travers ses larmes; elle songeait
avec tristesse  sa propre vie et  celle du pauvre petit orphelin
qui allait tre accueilli  son arrive dans un monde peu charm
de le recevoir, par quelques paquets d'pingles de mauvais augure
prophtiques, dj prpares dans un tiroir de sa chambre; ma
mre, dis-je, tait assise devant son feu par une matine claire
et froide du mois de mars. Triste et timide, elle se disait
qu'elle succomberait probablement  l'preuve qui l'attendait,
lorsqu'en levant les yeux pour essuyer ses larmes, elle vit
arriver par le jardin une femme qu'elle ne connaissait pas.

Au second coup d'oeil, ma mre eut un pressentiment certain que
c'tait miss Betsy. Les rayons du soleil couchant clairaient  la
porte du jardin toute la personne de cette trangre, elle
marchait d'un pas trop ferme et d'un air trop dtermin pour que
ce pt tre une autre que Betsy Trotwood.

En arrivant devant la maison, elle donna une autre preuve de son
identit. Mon pre avait souvent fait entendre  ma mre que sa
tante ne se conduisait presque jamais comme le reste des humains;
et voil en effet qu'au lieu de sonner  la porte, elle vint se
planter devant la fentre, et appuya si fort son nez contre la
vitre qu'il en devint tout blanc et parfaitement plat au mme
instant,  ce que m'a souvent racont ma pauvre mre.

Cette apparition porta un tel coup  ma mre que c'est  miss
Betsy, j'en suis convaincu, que je dois d'tre n un vendredi.

Ma mre se leva brusquement et alla se cacher dans un coin
derrire sa chaise. Miss Betsy aprs avoir lentement parcouru
toute la pice du regard, en roulant les yeux comme le font
certaines ttes de Sarrasin dans les horloges flamandes, aperut
enfin ma mre. Elle lui fit signe d'un air refrogn de venir lui
ouvrir la porte, comme quelqu'un qui a l'habitude du commandement.
Ma mre obit.

Mistress David Copperfield, je suppose, dit miss Betsy en
appuyant sur le dernier mot, sans doute pour faire comprendre que
sa _supposition_ venait de ce qu'elle voyait ma mre en grand
deuil, et sur le point d'accoucher.

-- Oui, rpondit faiblement ma mre.

-- Miss Trotwood, lui rpliqua-t-on; vous avez entendu parler
d'elle, je suppose?

Ma mre dit qu'elle avait eu ce plaisir. Mais elle sentait que
malgr elle, elle laissait assez voir que le plaisir n'avait pas
t immense.

Eh bien! maintenant vous la voyez, dit miss Betsy. Ma mre
baissa la tte et la pria d'entrer.

Elles s'acheminrent vers la pice que ma mre venait de quitter;
depuis la mort de mon pre, on n'avait pas fait de feu dans le
salon de l'autre ct du corridor; elles s'assirent, miss Betsy
gardait le silence; aprs de vains efforts pour se contenir, ma
mre fondit en larmes.

Allons, allons! dit miss Betsy vivement, pas de tout cela! venez
ici.

Ma mre ne pouvait que sangloter sans rpondre.

tez votre bonnet, enfant, dit miss Betsy, il faut que je vous
voie.

Trop effraye pour rsister  cette trange requte, ma mre fit
ce qu'on lui disait; mais ses mains tremblaient tellement qu'elle
dtacha ses longs cheveux en mme temps que son bonnet.

Ah! bon Dieu! s'cria miss Betsy, vous n'tes qu'un enfant!

Ma mre avait certainement l'air trs-jeune pour son ge; elle
baissa la tte, pauvre femme! comme si c'tait sa faute, et
murmura, au milieu de ses larmes, qu'elle avait peur d'tre bien
enfant pour tre dj veuve et mre. Il y eut un moment de
silence, pendant lequel ma mre s'imagina que miss Betsy passait
doucement la main sur ses cheveux; elle leva timidement les yeux:
mais non, la tante tait assise d'un air rechign devant le feu,
sa robe releve, les mains croises sur ses genoux, les pieds
poss sur les chenets.

Au nom du ciel, s'cria tout d'un coup miss Betsy, pourquoi
l'appeler _rookery_[1]?

-- Vous parlez de cette maison, madame? demanda ma mre.

-- Oui, pourquoi l'appeler Rookery? Vous l'auriez appel _cookery_[2],
pour peu que vous eussiez eu de bon sens, l'un ou l'autre.

-- M. Copperfield aimait ce nom, rpondit ma mre. Quand il acheta
cette maison, il se plaisait  penser qu'il y avait des nids de
corbeaux dans les alentours.

Le vent du soir s'levait, et les vieux ormes du jardin
s'agitaient avec tant de bruit, que ma mre et miss Betsy jetrent
toutes deux les yeux de ce ct. Les grands arbres se penchaient
l'un vers l'autre, comme des gants qui vont se confier un secret,
et qui, aprs quelques secondes de confidence, se relvent
brusquement, secouant au loin leurs bras normes, comme si ce
qu'ils viennent d'entendre ne leur laissait aucun repos: quelques
vieux nids de corbeaux,  moiti dtruits par les vents,
ballottaient sur les branches suprieures, comme un dbris de
navire bondit sur une mer orageuse.

O sont les oiseaux? demanda miss Betsy.

-- Les...? Ma mre pensait  toute autre chose.

Les corbeaux?... o sont-ils passs? redemanda miss Betsy.

-- Je n'en ai jamais vu ici, dit ma mre. Nous croyions,
M. Copperfield avait cru... qu'il y avait une belle _rookery_,
mais les nids taient trs-anciens et depuis longtemps abandonns.

-- Voil bien David Copperfield! dit miss Betsy. C'est bien l
lui, d'appeler sa maison la _rookery_, quand il n'y a pas dans les
environs un seul corbeau, et de croire aux oiseaux parce qu'il
voit des nids!

-- M. Copperfield est mort, repartit ma mre, et si vous osez me
dire du mal de lui...

Ma pauvre mre eut un moment, je le souponne, l'intention de se
jeter sur ma tante pour l'trangler. Mme en sant, ma mre
n'aurait t qu'un triste champion dans un combat corps  corps
avec miss Betsy; mais  peine avait-elle quitt sa chaise qu'elle
y renona, et se rasseyant humblement, elle s'vanouit.

Lorsqu'elle revint  elle, peut-tre par les soins de miss Betsy,
ma mre vit sa tante debout devant la fentre; l'obscurit avait
succd au crpuscule, et la lueur du feu les aidait seule  se
distinguer l'une l'autre.

Eh bien! dit miss Betsy, en revenant s'asseoir, comme si elle
avait contempl un instant le paysage, eh bien, quand comptez-
vous?...

-- Je suis toute tremblante, balbutia ma mre. Je ne sais ce qui
m'arrive. Je vais mourir, c'est sr.

-- Non, non, non, dit miss Betsy, prenez un peu de th.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! croyez-vous que cela me fasse un peu de
bien? rpondit ma mre d'un ton dsol.

-- Bien certainement, dit miss Betsy. Pure imagination! Quel nom
donnez-vous  votre fille?

-- Je ne sais pas encore si ce sera une fille, madame, dit ma mre
dans son innocence.

-- Que le bon Dieu bnisse cette enfant! s'cria miss Betsy en
citant, sans s'en douter, la seconde sentence inscrite en pingles
sur la pelote, dans la commode d'en haut, mais en l'appliquant 
ma mre elle-mme, au lieu qu'elle s'appliquait  moi, ce n'est
pas de cela que je parle. Je parle de votre servante.

-- Peggotty! dit ma mre.

-- Peggotty! rpta miss Betsy avec une nuance d'indignation,
voulez-vous me faire croire qu'une femme a reu, dans une glise
chrtienne, le nom de Peggotty?

-- C'est son nom de famille, reprit timidement ma mre.
M. Copperfield le lui donnait habituellement pour viter toute
confusion, parce qu'elle portait le mme nom de baptme que moi.

-- Ici, Peggotty! s'cria miss Betsy en ouvrant la porte de la
salle  manger. Du th. Votre matresse est un peu souffrante. Et
ne lambinons pas.

Aprs avoir donn cet ordre avec autant d'nergie que si elle
avait exerc de toute ternit une autorit inconteste dans la
maison, miss Betsy alla s'assurer de la venue de Peggotty qui
arrivait stupfaite, sa chandelle  la main, au son de cette voix
inconnue; puis elle revint s'asseoir comme auparavant, les pieds
sur les chenets, sa robe retrousse, et ses mains croises sur ses
genoux.

Vous disiez que ce serait peut-tre une fille, dit miss Betsy.
Cela ne fait pas un doute. J'ai un pressentiment que ce sera une
fille. Eh bien, mon enfant,  dater du jour de sa naissance, cette
fille...

-- Ou ce garon, se permit d'insinuer ma mre.

-- Je vous dis que j'ai un pressentiment que ce sera une fille,
rpliqua miss Betsy. Ne me contredisez pas.  dater du jour de la
naissance de cette fille, je veux tre son amie. Je compte tre sa
marraine, et je vous prie de l'appeler Betsy Trotwood Copperfield.
Il ne faut pas qu'il y ait d'erreurs dans la vie de _cette_ Betsy-
l. Il ne faut pas qu'on se joue de ses affections, pauvre enfant.
Elle sera trs-bien leve, et soigneusement prmunie contre le
danger de mettre sa sotte confiance en quelqu'un qui ne la mrite
pas. Pour ce qui est de a, je m'en charge.

Miss Betsy hochait la tte,  la fin de chaque phrase, comme si le
souvenir de ses anciens griefs la poursuivait et qu'elle et de la
peine  ne pas y faire des allusions plus explicites. Du moins ma
mre crut s'en apercevoir,  la faible lueur du feu, mais elle
avait trop peur de miss Betsy, elle tait trop mal  son aise,
trop intimide et trop effarouche pour observer clairement les
choses ou pour savoir que dire.

David tait-il bon pour vous, enfant? demanda miss Betsy aprs un
moment de silence, durant lequel sa tte avait fini par se tenir
tranquille. Viviez-vous bien ensemble?

-- Nous tions trs-heureux, dit ma mre. M. Copperfield n'tait
que trop bon pour moi.

-- Il vous gtait, probablement? repartit miss Betsy.

-- J'en ai peur, maintenant que je me trouve de nouveau seule et
abandonne dans ce triste monde, dit ma mre en pleurant.

-- Allons! ne pleurez donc pas, dit miss Betsy, vous n'tiez pas
bien assortis, petite... si jamais deux individus peuvent tre
bien assortis... Voil pourquoi je vous ai fait cette question...
Vous tiez orpheline, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Et gouvernante?

-- J'tais sous-gouvernante dans une maison o M. Copperfield
venait souvent. M. Copperfield tait trs-bon pour moi, il
s'occupait beaucoup de moi: il me tmoignait beaucoup d'intrt,
enfin il m'a demand de l'pouser. Je lui ai dit oui, et nous nous
sommes maris, dit ma mre avec simplicit.

-- Pauvre enfant! dit miss Betsy, les yeux toujours fixs sur le
feu, savez-vous faire quelque chose?

-- Madame, je vous demande pardon... balbutia ma mre.

-- Savez-vous tenir une maison, par exemple? dit miss Betsy.

-- Bien peu, je crains, rpondit ma mre. Bien moins que je ne
devrais. Mais M. Copperfield me donnait des leons...

-- Avec cela qu'il en savait long lui-mme! murmura miss Betsy.

-- Et j'espre que j'en aurais profit, car j'avais grande envie
d'apprendre, et c'tait un matre si patient, mais le malheur
affreux qui m'a frappe... Ici ma mre fut de nouveau interrompue
par ses sanglots.

Bien, bien! dit miss Betsy.

-- Je tenais trs-rgulirement mon livre de comptes, et je
faisais la balance tous les soirs avec M. Copperfield, dit ma mre
avec une nouvelle explosion de sanglots.

-- Bien, bien! dit miss Betsy, ne pleurez plus.

-- Et jamais nous n'avons eu la plus petite discussion l-dessus,
except quand M. Copperfield trouvait que mes trois et mes cinq se
ressemblaient trop, ou que je faisais de trop longues queues  mes
sept et  mes neuf: et ma mre recommena  pleurer de plus belle.

-- Vous vous rendrez malade, dit miss Betsy, et cela ne vaudra
rien ni pour vous, ni pour ma filleule. Allons! ne recommencez
pas.

Cet argument contribua peut-tre  calmer ma mre, mais je
souponne que son malaise, toujours croissant, y fit plus encore.
Il y eut un assez long silence, interrompu seulement par quelques
interjections que murmurait par-ci par-l miss Betsy, tout en se
chauffant les pieds.

David avait plac sa fortune en rente viagre, dit-elle enfin.
Qu'a-t-il fait pour vous?

-- M. Copperfield, rpondit ma mre avec un peu d'hsitation,
avait eu la grande bont de placer sur ma tte une portion de
cette rente.

-- Combien? demanda miss Betsy.

-- Cent cinq livres sterling, rpondit ma mre.

-- Il aurait pu faire plus mal, dit ma tante.

Plus mal! c'tait tout justement le mot qui convenait  la
circonstance; car ma mre se trouvait plus mal, et Peggotty, qui
venait d'entrer en apportant le th, vit en un clin d'oeil qu'elle
tait plus souffrante, comme miss Betsy aurait pu s'en apercevoir
auparavant elle-mme sans l'obscurit, et la conduisit
immdiatement dans sa chambre; puis elle dpcha  la recherche de
la garde et du mdecin son neveu Ham Peggotty, qu'elle avait tenu
cach dans la maison, depuis plusieurs jours,  l'insu de ma mre,
afin d'avoir un messager toujours disponible en un cas pressant.

La garde et l'accoucheur, ces pouvoirs allis, furent extrmement
tonns, lorsqu' leur arrive presque simultane, ils trouvrent
assise devant le feu une dame inconnue d'un aspect imposant; son
chapeau tait accroch  son bras gauche, et elle tait occupe 
se boucher les oreilles avec de la ouate. Peggotty ignorait
absolument qui elle tait; ma mre se taisait sur son compte,
c'tait un trange mystre. La provision de ouate qu'elle tirait
de sa poche pour la fourrer dans ses oreilles, n'tait rien  la
solennit de son maintien.

Le mdecin monta chez ma mre, puis il redescendit, dcid  tre
poli et aimable pour la femme inconnue, avec laquelle il allait
probablement se trouver en tte--tte pendant quelques heures.
C'tait le petit homme le plus doux et le plus affable qu'on pt
voir. Il se glissait de ct dans une chambre pour entrer et pour
sortir, afin de prendre le moins de place possible. Il marchait
aussi doucement, plus doucement peut-tre que le fantme dans
_Hamlet_. Il s'avanait la tte penche sur l'paule. Par un
sentiment modeste de son humble importance, et par le dsir
modeste de ne gner personne, il ne suffirait pas de dire qu'il
tait incapable d'adresser un mot dsobligeant  un chien: il ne
l'aurait pas mme dit  un chien enrag. Peut-tre lui aurait-il
gliss doucement un demi-mot, rien qu'une syllabe, et tout bas,
car il parlait aussi humblement qu'il marchait, mais quant  le
rudoyer ou  lui faire de la peine, cela n'aurait jamais pu lui
entrer dans la tte.

M. Chillip regarda affectueusement ma tante, la salua doucement,
la tte toujours incline de ct, puis il dit, en portant la main
 son oreille gauche:

Est-ce une irritation locale, madame?

-- Moi! rpliqua ma tante en se dbouchant brusquement une
oreille.

M. Chillip l'a souvent rpt depuis  ma mre, l'imptuosit de
ma tante lui causa alors une telle alarme, qu'il ne comprend pas
comment il put conserver son sang-froid. Mais il rpta doucement:

C'est une irritation locale, madame?

Quelle btise! rpondit ma tante, et elle se reboucha rapidement
l'oreille.

Que faire aprs cela? M. Chillip s'assit et regarda timidement ma
tante jusqu' ce qu'on le rappelt auprs de ma mre. Aprs un
quart d'heure d'absence, il redescendit.

Eh bien! dit ma tante en enlevant le coton d'une oreille.

-- Eh bien, madame, rpondit M. Chillip, nous avanons, nous
avanons tout doucement, madame.

-- Bah! bah! dit ma tante en l'arrtant brusquement sur cette
interjection mprisante. Puis, comme auparavant, elle se reboucha
l'oreille.

En vrit (M. Chillip l'a souvent dit  ma mre depuis); en
vrit, il se sentait presque indign.  ne parler qu'au point de
vue de sa profession, il se sentait presque indign. Cependant il
se rassit et la regarda pendant prs de deux heures, toujours
assise devant le feu, jusqu' ce qu'il remontt chez ma mre.
Aprs cette autre absence, il vint retrouver ma tante.

Eh bien? dit-elle en tant la ouate de la mme oreille.

-- Eh bien, madame, rpondit M. Chillip, nous avanons, nous
avanons tout doucement, madame.

-- Ah! ah! ah! dit ma tante, et cela avec un tel ddain, que
M. Chillip se sentit incapable de supporter plus longtemps miss
Betsy. Il y avait de quoi lui faire perdre la tte, il l'a dit
depuis. Il aima mieux aller s'asseoir sur l'escalier, dans
l'obscurit, en dpit d'un violent courant l'air, et c'est l
qu'il attendit qu'on vnt le chercher.

Ham Peggotty (tmoin digne de foi, puisqu'il allait  l'cole du
gouvernement et qu'il tait fort comme un Turc sur le catchisme),
raconta le lendemain qu'il avait eu le malheur d'entr'ouvrir la
porte de la salle  manger une heure aprs le dpart de
M. Chillip. Miss Betsy parcourait la chambre dans une grande
agitation; elle l'avait aperu et s'tait jete sur lui.
videmment, le coton ne bouchait pas assez hermtiquement les
oreilles de ma tante, car de temps  autre, quand le bruit des
voix ou des pas devenait plus fort dans la chambre de ma mre,
miss Betsy faisait sentir  sa malheureuse victime l'excs de son
agitation. Elle lui faisait arpenter la chambre en tous sens, le
secouant vivement par sa cravate (comme s'il avait pris trop de
laudanum), elle lui bouriffait les cheveux, elle lui chiffonnait
son col de chemise, elle fourrait du coton dans les oreilles du
pauvre enfant, les confondant sans doute avec les siennes, enfin
elle lui faisait subir toute sorte de mauvais traitements. Ce
rcit fut en partie confirm par sa tante, qui le rencontra 
minuit et demi, un instant aprs sa dlivrance; elle affirmait
qu'il tait aussi rouge que moi  ce mme moment.

L'excellent M. Chillip ne pouvait en vouloir longtemps 
quelqu'un, surtout en un pareil moment. Il se glissa dans la salle
 manger ds qu'il eut une minute de libre et dit  ma tante d'un
ton affable:

Eh bien, madame, je suis heureux de pouvoir vous fliciter!

-- De quoi? dit brusquement ma tante.

M. Chillip se sentit de nouveau troubl par la grande svrit des
manires de ma tante: il lui fit un petit salut, et tenta un lger
sourire dans le but de l'apaiser.

Misricorde! qu'a donc cet homme? s'cria ma tante de plus en
plus impatiente. Est-il muet?

-- Calmez-vous, ma chre madame, dit M. Chillip de sa plus douce
voix. Il n'y a plus le moindre motif d'inquitude, madame. Soyez
calme, je vous en prie.

Je ne comprends pas comment ma tante put rsister au dsir de
secouer M. Chillip jusqu' ce qu'il ft venu  bout d'articuler ce
qu'il avait  dire. Elle se borna  hocher la tte, mais avec un
regard qui le fit frissonner.

Eh bien, madame, reprit M. Chillip ds qu'il eut retrouv un peu
de courage, je suis heureux de pouvoir vous fliciter. Tout est
fini, madame, et bien fini.

Pendant les cinq ou six minutes qu'employa M. Chillip  prononcer
cette harangue, ma tante l'observa curieusement.

Comment va-t-elle? dit ma tante en croisant les bras, son chapeau
toujours pendu  son poignet gauche.

-- Eh bien, madame, elle sera bientt tout  fait bien, j'espre,
rpondit M. Chillip. Elle est aussi bien que possible, pour une
jeune mre qui se trouve dans une si triste situation. Je n'ai
aucune objection  ce que vous la voyiez, madame. Cela lui fera
peut-tre du bien.

-- Et _elle_, comment va-t-_elle_? demanda vivement ma tante.

M. Chillip pencha encore un peu plus la tte et regarda ma tante
d'un air clin.

L'enfant, dit ma tante, comment va-t-elle?

-- Madame, rpondit M. Chillip, je me figurais que vous le saviez.
C'est un garon.

Ma tante ne dit pas un mot; elle saisit son chapeau par les
brides, le lana comme une fronde  la tte de M. Chillip, le
remit tout bossel sur sa propre tte, sortit de la chambre et n'y
rentra pas. Elle disparut comme une fe de mauvaise humeur ou
comme un de ces tres surnaturels, que j'tais, disait-on, appel
 voir par le privilge de ma naissance; elle disparut et ne
revint plus.

Mon Dieu, non. J'tais couch dans mon berceau, ma mre tait dans
son lit et Betsy Trotwood Copperfield tait pour toujours dans la
rgion des rves et des ombres, dans cette rgion mystrieuse d'o
je venais d'arriver; la lune, qui clairait les fentres de ma
chambre, se refltait au loin sur la demeure terrestre de tant de
nouveaux venus comme moi, aussi bien que sur le monticule sous
lequel reposaient les restes mortels de celui sans lequel je
n'aurais jamais exist.




CHAPITRE II.

J'observe.


Les premiers objets que je retrouve sous une forme distincte quand
je cherche  me rappeler les jours de ma petite enfance, c'est
d'abord ma mre, avec ses beaux cheveux et son air jeune. Ensuite
c'est Peggotty; elle n'a pas d'ge, ses yeux sont si noirs qu'ils
jettent une nuance sombre sur tout son visage; ses joues et ses
bras sont si durs et si rouges que jadis, il m'en souvient, je ne
comprenais pas comment les oiseaux ne venaient pas la becqueter
plutt que les pommes.

Il me semble que je vois ma mre et Peggotty places l'une en face
de l'autre; pour se faire petites, elles se penchent ou
s'agenouillent par terre, et je vais en chancelant de l'une 
l'autre. Il me reste un souvenir qui me semble encore tout rcent
du doigt que Peggotty me tendait pour m'aider  marcher, un doigt
us par son aiguille et plus rude qu'une rpe  muscade.

C'est peut-tre une illusion, mais pourtant je crois que la
mmoire de beaucoup d'entre nous garde plus d'empreinte des jours
d'enfance qu'on ne le croit gnralement, de mme que je crois la
facult de l'observation souvent trs-dveloppe et trs-exacte
chez les enfants. La plupart des hommes faits qui sont
remarquables  ce point de vue ont, selon moi, conserv cette
facult plutt qu'ils ne l'ont acquise; et, ce qui semblerait le
prouver, c'est qu'ils ont en gnral une vivacit d'impression et
une srnit de caractre qui sont bien certainement chez eux un
hritage de l'enfance.

Peut-tre m'accusera-t-on de divagation si je m'arrte sur cette
rflexion, mais cela m'amne  dire que je tire mes conclusions de
mon exprience personnelle, et si, dans la suite de ce rcit, on
trouve la preuve que dans mon enfance j'avais une grande
disposition  observer, ou que dans mon ge mr j'ai conserv un
vif souvenir de mon enfance, on sera moins tonn que je me croie
en effet des droits incontestables  ces traits caractristiques.

En cherchant, comme je l'ai dj dit,  dbrouiller le chaos de
mon enfance, les premiers objets qui se prsentent  moi, ce sont
ma mre et Peggotty. Qu'est-ce que je me rappelle encore? Voyons.

Ce qui sort d'abord du nuage, c'est notre maison, souvenir
familier et distinct. Au rez-de-chausse, voil la cuisine de
Peggotty qui donne sur une cour; dans cette cour il y a, au bout
d'une perche, un pigeonnier sans le moindre pigeon; une grande
niche  chien, dans un coin, sans un seul petit chien; plus, une
quantit de poulets qui me paraissent gigantesques, et qui
arpentent la cour de l'air le plus menaant et le plus froce. Il
y a un coq qui saute sur son perchoir pour m'examiner tandis que
je passe ma tte  la fentre de la cuisine: cela me fait
trembler, il a l'air si cruel! La nuit, dans mes rves, je vois
les oies au long cou qui s'avancent vers moi, prs de la grille;
je les revois sans cesse en songe, comme un homme entour de btes
froces s'endort en rvant lions.

Voil un long corridor, je n'en vois pas la fin: il mne de la
cuisine de Peggotty  la porte d'entre. La chambre aux provisions
donne dans ce corridor, il y fait tout noir, et il faut la
traverser bien vite le soir, car qui sait ce qu'on peut rencontrer
au milieu de ces cruches, de ces pots, de ces vieilles boites 
th? Un vieux quinquet l'claire faiblement, et par la porte
entrebille, il arrive une odeur bizarre de savon, de cpres, de
poivre, de chandelles et de caf, le tout combin. Ensuite il y a
les deux salons: le salon o nous nous tenons le soir, ma mre,
moi et Peggotty, car Peggotty est toujours avec nous quand nous
sommes seuls et qu'elle a fini son ouvrage; et le grand salon o
nous nous tenons le dimanche: il est plus beau, mais on n'y est
pas aussi  son aise. Cette chambre a un aspect lamentable  mes
yeux, car Peggotty m'a narr (je ne sais pas quand, il y a
probablement un sicle) l'enterrement de mon pre tout du long:
elle m'a racont que c'est dans ce salon que les amis de la
famille s'taient runis en manteaux de deuil. C'est encore l
qu'un dimanche soir ma mre nous a lu,  Peggotty et  moi,
l'histoire de Lazare ressuscit des morts: et j'ai eu si peur
qu'on a t oblig de me faire sortir de mon lit, et de me montrer
par la fentre le cimetire parfaitement tranquille, le lieu o
les morts dormaient en repos,  la ple clart de la lune.

Je ne connais nulle part de gazon aussi vert que le gazon de ce
cimetire; il n'y a rien de si touffu que ces arbres, rien de si
calme que ces tombeaux. Chaque matin, quand je m'agenouille sur
mon petit lit prs de la chambre de ma mre, je vois les moutons
qui paissent sur cette herbe verte; je vois le soleil brillant qui
se reflte sur le cadran solaire, et je m'tonne qu'avec cet
entourage funbre il puisse encore marquer l'heure.

Voil notre banc dans l'glise, notre banc avec son grand dossier.
Tout prs il y a une fentre par laquelle on peut voir notre
maison; pendant l'office du matin, Peggotty la regarde  chaque
instant pour s'assurer qu'elle n'est ni brle ni dvalise en son
absence. Mais Peggotty ne veut pas que je fasse comme elle, et
quand cela m'arrive, elle me fait signe que je dois regarder le
pasteur. Cependant je ne peux pas toujours le regarder; je le
connais bien quand il n'a pas cette grande chose blanche sur lui,
et j'ai peur qu'il ne s'tonne de ce que je le regarde fixement:
il va peut-tre s'interrompre pour me demander ce que cela
signifie. Mais qu'est-ce que je vais donc faire? C'est bien vilain
de biller, et pourtant il faut bien faire quelque chose. Je
regarde ma mre, mais elle fait semblant de ne pas me voir. Je
regarde un petit garon qui est l prs de moi, et il me fait des
grimaces. Je regarde le rayon de soleil qui pntre sous le
portique, et je vois une brebis gare, ce n'est pas un pcheur
que je veux dire, c'est un mouton qui est sur le point d'entrer
dans l'glise. Je sens que si je le regardais plus longtemps, je
finirais par lui crier de s'en aller, et alors ce serait une belle
affaire! Je regarde les inscriptions graves sur les tombeaux le
long du mur, et je tche de penser  feu M. Bodgers, natif de
cette paroisse, et  ce qu'a d tre la douleur de Mme Bodgers,
quand M. Bodgers a succomb aprs une longue maladie o la science
des mdecins est reste absolument inefficace. Je me demande si on
a consult pour ce monsieur le docteur Chillip; et si c'est lui
qui a t inefficace, je voudrais savoir s'il trouve agrable de
relire chaque dimanche l'pitaphe de M. Bodgers. Je regarde
M. Chillip dans sa cravate du dimanche, puis je passe  la chaire.
Comme on y jouerait bien! Cela ferait une fameuse forteresse,
l'ennemi se prcipiterait par l'escalier pour nous attaquer; et
nous, nous l'craserions avec le coussin de velours et tous ses
glands. Peu  peu mes yeux se ferment: j'entends encore le pasteur
rpter un psaume; il fait une chaleur touffante, puis je
n'entends plus rien, jusqu'au moment o je glisse du banc avec un
fracas pouvantable, et o Peggotty m'entrane hors de l'glise
plus mort que vif.

Maintenant je vois la faade de notre maison: la fentre de nos
chambres est ouverte, et il y pntre un air embaum; les vieux
nids de corbeaux se balancent encore au sommet des ormes, dans le
jardin.  prsent me voil derrire la maison, derrire la cour o
se tiennent la niche et le pigeonnier vide: c'est un endroit tout
rempli de papillons, ferm par une grande barrire, avec une porte
qui a un cadenas; les arbres sont chargs de fruits, de fruits
plus mrs et plus abondants que dans aucun autre jardin; ma mre
en cueille quelques-uns, et moi je me tiens derrire elle et je
grappille quelques groseilles en tapinois, d'un air aussi
indiffrent que je peux. Un grand vent s'lve, l't s'est enfui.
Nous jouons dans le salon, par un soir d'hiver. Quand ma mre est
fatigue, elle va s'asseoir dans un fauteuil, elle roule autour de
ses doigts les longues boucles de ses cheveux, elle regarde sa
taille lance, et personne ne sait mieux que moi qu'elle est
contente d'tre si jolie.

Voil mes plus anciens souvenirs. Ajoutez-y l'opinion, si j'avais
dj une opinion, que nous avions, ma mre et moi, un peu peur de
Peggotty, et que nous suivions presque toujours ses conseils.

Un soir, Peggotty et moi nous tions seuls dans le salon, assis au
coin du feu. J'avais lu  Peggotty une histoire de crocodiles. Il
fallait que j'eusse lu avec bien peu d'intelligence ou que la
pauvre fille et t bien distraite, car je me rappelle qu'il ne
lui resta de ma lecture qu'une sorte d'impression vague, que les
crocodiles taient une espce de lgumes. J'tais fatigu de lire,
et je tombais de sommeil, mais on m'avait fait ce soir-l la
grande faveur de me laisser attendre le retour de ma mre qui
dnait chez une voisine, et je serais plutt mort sur ma chaise
que d'aller me coucher. Plus j'avais envie de dormir, plus
Peggotty me semblait devenir immense et prendre des proportions
dmesures. J'carquillais les yeux tant que je pouvais: je
tchais de les fixer constamment sur Peggotty qui causait
assidment; j'examinais le petit bout de cire sur lequel elle
passait son fil, et qui tait ray dans tous les sens; et la
petite chaumire figure qui contenait son mtre, et sa bote 
ouvrage dont le couvercle reprsentait la cathdrale de Saint-Paul
avec un dme rose. Puis c'tait le tour du d d'acier, enfin de
Peggotty elle-mme: je la trouvais charmante. J'avais tellement
sommeil, que si j'avais cess un seul instant de tenir mes yeux
ouverts, c'tait fini.

Peggotty, dis-je tout  coup, avez-vous jamais t marie?

-- Seigneur! monsieur Davy, rpondit Peggotty, d'o vous vient
cette ide de parler mariage?

Elle me rpondit si vivement que cela me rveilla parfaitement.
Elle quitta son ouvrage et me regarda fixement, tout en tirant son
aiguille de fil dans toute sa longueur.

Voyons! Peggotty, avez-vous t marie? repris-je, vous tes une
trs-belle femme, n'est-ce pas?

Je trouvais la beaut de Peggotty d'un tout autre style que celle
de ma mre, mais dans son genre, elle me semblait parfaite. Nous
avions dans le grand salon un tabouret de velours rouge, sur
lequel ma mre avait peint un bouquet. Le fond de ce tabouret et
le teint de Peggotty me paraissaient absolument semblables. Le
velours tait doux  toucher, et la figure de Peggotty tait rude,
mais cela n'y faisait rien.

Moi, belle, Davy! dit Peggotty. Ah! certes non, mon garon. Mais
qui vous a donc mis le mariage en tte?

-- Je n'en sais rien. On ne peut pas pouser plus d'une personne 
la fois, n'est-ce pas, Peggotty?

-- Certainement non, dit Peggotty du ton le plus positif.

-- Mais si la personne qu'on a pouse vient  mourir, on peut en
pouser une autre, n'est-ce pas, Peggotty?

-- On le peut, me dit Peggotty, si on en a envie. C'est une
affaire d'opinion.

-- Mais vous, Peggotty, lui dis-je, quelle est la vtre?

En lui faisant cette question, je la regardais comme elle m'avait
regard elle-mme un instant auparavant en entendant ma question.

Mon opinion  moi, dit Peggotty en se remettant  coudre aprs un
moment d'indcision, mon opinion c'est que je ne me suis jamais
marie moi-mme, monsieur Davy, et que je ne pense pas me marier
jamais. Voil tout ce que j'en sais.

-- Vous n'tes pas fche contre moi, n'est-ce pas, Peggotty?
dis-je aprs m'tre tu un instant.

J'avais peur qu'elle ne ft fche, elle m'avait parl si
brusquement; mais je me trompais: elle posa le bas qu'elle
raccommodait, et prenant dans ses bras ma petite tte frise, elle
la serra de toutes ses forces. Je dis de toutes ses forces, parce
que comme elle tait trs-grasse, une ou deux des agrafes de sa
robe sautaient chaque fois qu'elle se livrait  un exercice un peu
violent. Or, je me rappelle qu'au moment o elle me serra dans ses
bras, j'entendis deux agrafes craquer et s'lancer  l'autre bout
de la chambre.

Maintenant lisez-moi encore un peu des cocodrilles, dit Peggotty
qui n'tait pas encore bien forte sur ce nom-l, j'ai tant d'envie
d'en savoir plus long sur leur compte.

Je ne comprenais pas parfaitement pourquoi Peggotty avait l'air si
drle, ni pourquoi elle tait si presse de reprendre la lecture
des crocodiles. Nous nous remmes  l'histoire de ces monstres
avec un nouvel intrt: tantt nous mettions couver leurs oeufs au
grand soleil dans le sable; tantt nous les faisions enrager en
tournant constamment autour d'eux d'un mouvement rapide que leur
forme singulire les empchait de pouvoir suivre avec la mme
rapidit; tantt nous imitions les indignes, et nous nous jetions
 l'eau pour enfoncer de longues pointes dans la gueule de ces
horribles btes; enfin nous en tions venus  savoir nos
crocodiles par coeur, moi du moins, car Peggotty avait des moments
de distraction o elle s'enfonait assidment dans les mains et
dans les bras sa longue aiguille  repriser.

Nous allions nous mettre aux alligators quand on sonna  la porte
du jardin. Nous courmes pour l'ouvrir; c'tait ma mre, plus
jolie que jamais,  ce qu'il me sembla: elle tait escorte d'un
monsieur qui avait des cheveux et des favoris noirs superbes: il
tait dj revenu de l'glise avec nous le dimanche prcdent.

Ma mre s'arrta sur le seuil de la porte pour m'embrasser, ce qui
fit dire au monsieur que j'tais plus heureux qu'un prince, ou
quelque chose de ce genre, car il est possible qu'ici mes
rflexions d'un autre ge aident lgrement  ma mmoire.

Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je  ce monsieur par-
dessus l'paule de ma mre.

Il me caressa la joue; mais je ne sais pourquoi, sa voix et sa
personne ne me plaisaient nullement, et j'tais trs-fch de voir
que sa main touchait celle de ma mre tandis qu'il me caressait.
Je le repoussai de toutes mes forces.

Oh! Davy, s'cria ma mre.

-- Cher enfant! dit le monsieur, je comprends bien sa jalousie.

Jamais je n'avais vu d'aussi belles couleurs sur le visage de ma
mre. Elle me gronda doucement de mon impolitesse, et, me serrant
dans ses bras, elle remercia le monsieur de ce qu'il avait bien
voulu prendre la peine de l'accompagner jusque chez elle. En
parlant ainsi elle lui tendait la main, et en lui tendant la main,
elle me regardait.

Dites-moi bonsoir, mon bel enfant, dit le monsieur aprs s'tre
pench pour baiser la petite main de ma mre, je le vis bien.

-- Bonsoir, dis-je.

-- Venez ici, voyons, soyons bons amis, dit-il en riant. Donnez-
moi la main.

Ma mre tenait ma main droite dans la sienne, je tendis l'autre.

Mais c'est la main gauche, Davy! dit le monsieur en riant.

Ma mre voulut me faire tendre la main droite, mais j'tais dcid
 ne pas le faire, on sait pourquoi. Je donnai la main gauche 
l'tranger qui la serra cordialement en disant que j'tais un
fameux garon, puis il s'en alla.

Je le vis se retourner  la porte du jardin, et nous jeter un
regard d'adieu avec ses yeux noirs et son expression de mauvais
augure.

Peggotty n'avait pas dit une parole ni boug le petit doigt, elle
ferma les volets et nous rentrmes dans le petit salon. Au lieu de
venir s'asseoir prs du feu, suivant sa coutume, ma mre restait 
l'autre bout de la chambre, chantonnant  mi-voix.

J'espre que vous avez pass agrablement la soire, madame? dit
Peggotty, debout au milieu du salon, un flambeau  la main, et
roide comme un bton.

-- Trs-agrablement, Peggotty, reprit gaiement ma mre. Je vous
remercie bien.

-- Une figure nouvelle, cela fait un changement agrable, murmura
Peggotty.

-- Trs-agrable, rpondit ma mre.

Peggotty restait immobile au milieu du salon, ma mre se remit 
chanter, je m'endormis. Mais je ne dormais pas assez profondment
pour ne pas entendre le bruit des voix, sans comprendre pourtant
ce qu'on disait. Quand je me rveillai de ce demi-sommeil, ma mre
et Peggotty taient en larmes.

Ce n'est toujours pas un individu comme a qui aurait t du got
de M. Copperfield, disait Peggotty, je le jure sur mon honneur.

-- Mais, grand Dieu! s'criait ma mre, voulez-vous me faire
perdre la tte? Il n'y a jamais eu de pauvre fille plus maltraite
par ses domestiques que moi. Mais je ne sais pas pourquoi je
m'appelle une pauvre fille! N'ai-je pas t marie, Peggotty?

-- Dieu m'est tmoin que si, madame, rpondit Peggotty.

-- Alors comment osez-vous, dit ma mre, c'est--dire, non,
Peggotty, comment avez-vous le courage de me rendre si
malheureuse, et de me dire des choses si dsagrables, quand vous
savez que, hors d'ici, je n'ai pas un seul ami  qui m'adresser?

-- Raison de plus, repartit Peggotty, pour que je vous dise que
cela ne vous convient pas. Non, cela ne vous convient pas. Rien au
monde ne me fera dire que cela vous convient. Non.

Dans son enthousiasme, Peggotty gesticulait si vivement avec son
flambeau, que je vis le moment o elle allait le jeter par terre.

Comment avez-vous le courage, dit encore ma mre, en pleurant
toujours plus fort, de parler si injustement? Comment pouvez-vous
vous entter  parler comme si c'tait une chose faite, quand je
vous rpte pour la centime fois, que tout s'est born  la
politesse la plus banale. Vous parlez d'admiration; mais qu'y
puis-je faire? Si on a la sottise de m'admirer, est-ce ma faute?
Qu'y puis-je faire, je vous le demande? Vous voudriez peut-tre me
voir raser tous mes cheveux, ou me noircir le visage, ou bien
encore m'chauder une joue. En vrit, Peggotty, je crois que vous
le voudriez. Je crois que cela vous ferait plaisir.

Ce reproche sembla faire beaucoup de peine  Peggotty.

Et mon pauvre enfant! s'cria ma mre en s'approchant du fauteuil
o j'tais tendu, pour me caresser, mon cher petit David! Ose-t-
on prtendre que je n'aime pas ce petit trsor, mon bon petit
garon!

-- Personne n'a jamais fait une semblable supposition, dit
Peggotty.

-- Si fait, Peggotty, rpondit ma mre, vous le savez bien. C'est
l ce que vous vouliez dire, et pourtant, mauvaise fille, vous
savez aussi bien que moi que le mois dernier, si je n'ai pas
achet une ombrelle neuve, bien que ma vieille ombrelle verte soit
tout en loques, ce n'est que pour lui. Vous le savez bien,
Peggotty. Vous ne pouvez pas dire le contraire. Puis se tournant
tendrement vers moi, elle appuya sa joue contre la mienne. Suis-
je une mauvaise maman pour toi, mon David? Suis-je une maman
goste ou cruelle, ou mchante? Dis que oui, mon garon, et
Peggotty t'aimera: l'amour de Peggotty vaut bien mieux que le
mien, David. Je ne t'aime pas, du tout moi, n'est-ce pas?

Ici nous nous mmes tous  pleurer. Je criais plus fort que les
autres, mais nous pleurions tous les trois  plein coeur. J'tais
tout  fait dsespr, et dans le premier transport de ma
tendresse indigne, je crains d'avoir appel Peggotty une
mchante bte. Cette honnte crature tait profondment
afflige, je m'en souviens bien; et certainement sa robe n'a pas
d conserver alors une seule agrafe, car il y eut une explosion
terrible de ces petits ornements, au moment o, aprs s'tre
rconcilie avec ma mre, elle vint s'agenouiller  ct du grand
fauteuil pour se rconcilier avec moi.

Nous allmes tous nous coucher, prodigieusement abattus. Longtemps
mes sanglots me rveillrent, et une fois, en ouvrant mes yeux en
sursaut, je vis ma mre assise sur mon lit. Elle se pencha vers
moi, je mis ma tte sur son paule, et je m'endormis profondment.

Je ne saurais affirmer si je revis le monsieur inconnu le dimanche
d'aprs, ou s'il se passa plus de temps avant qu'il repart. Je ne
prtends pas me souvenir exactement des dates. Mais il tait 
l'glise et il revint avec nous jusqu' la maison. Il entra sous
prtexte de voir un beau granium qui s'panouissait  la fentre
du salon. Non qu'il me part y faire grande attention, mais avant
de s'en aller, il demanda  ma mre de lui donner une fleur de son
granium. Elle le pria de la choisir lui-mme, mais il refusa je
ne sais pourquoi, et ma mre cueillit une branche qu'elle lui
donna. Il dit que jamais il ne s'en sparerait, et moi, je le
trouvais bien bte de ne pas savoir que dans deux jours ce brin de
fleur serait tout fltri.

Peu  peu Peggotty resta moins le soir avec nous. Ma mre la
traitait toujours avec dfrence, peut-tre mme plus que par le
pass, et nous faisions un trio d'amis, mais pourtant ce n'tait
pas tout  fait comme autrefois, et nous n'tions pas si heureux.
Parfois je me figurais que Peggotty tait fche de voir porter
successivement  ma mre toutes les jolies robes qu'elle avait
dans ses tiroirs, ou bien qu'elle lui en voulait d'aller si
souvent chez la mme voisine, mais je ne pouvais pas venir  bout
de bien comprendre d'o cela venait.

Je finissais par m'accoutumer au monsieur aux grands favoris
noirs. Je ne l'aimais pas plus qu'au commencement, et j'en tais
tout aussi jaloux, mais pas par la raison que j'aurais pu donner
quelques annes plus tard. C'tait une aversion d'enfant, purement
instinctive, et base sur une ide gnrale que Peggotty et moi
nous n'avions besoin de personne pour aimer ma mre. Je n'avais
pas d'autre arrire-pense. Je savais faire,  part moi, mes
petites rflexions, mais quant  les runir, pour en faire un
tout, c'tait au-dessus de mes forces.

J'tais dans le jardin avec ma mre, par une belle matine
d'automne, quand M. Murdstone arriva  cheval (j'avais fini par
savoir son nom). Il s'arrta pour dire bonjour  ma mre, et lui
dit qu'il allait  Lowestoft voir des amis qui y faisaient une
partie avec leur yacht, puis il ajouta gaiement qu'il tait tout
prt  me prendre en croupe si cela m'amusait.

Le temps tait si pur et si doux, et le cheval avait l'air si
dispos  partir, il caracolait si gaiement devant la grille, que
j'avais grande envie d'tre de la partie. Ma mre me dit de monter
chez Peggotty pour m'habiller, tandis que M. Murdstone allait
m'attendre. Il descendit de cheval, passa son bras dans les rnes,
et se mit  longer doucement la baie d'aubpine qui le sparait
seule de ma mre. Peggotty et moi nous les regardions par la
petite fentre de ma chambre; ils se penchrent tous deux pour
examiner de plus prs l'aubpine, et Peggotty passa tout d'un
coup,  cette vue, de l'humeur la plus douce  une trange
brusquerie, si bien qu'elle me brossait les cheveux  rebours, de
toute sa force.

Nous partmes enfin, M. Murdstone et moi, et nous suivmes le
sentier verdoyant, au petit trot. Il avait un bras pass autour de
moi, et je ne sais pourquoi, moi qui en gnral n'tais pas d'une
nature inquite, j'avais sans cesse envie de me retourner pour le
voir en face. Il avait de ces yeux noirs ternes et creux (je ne
trouve pas d'autre expression pour peindre des yeux qui n'ont pas
de profondeur o l'on puisse plonger son regard), de ces yeux qui
semblent parfois se perdre dans l'espace et vous regarder en
louchant. Souvent quand je l'observais, je rencontrais ce regard
avec terreur, et je me demandais  quoi il pouvait penser d'un air
si grave. Ses cheveux taient encore plus noirs et plus pais que
je ne me l'tais figur. Le bas de son visage tait parfaitement
carr, et son menton tout couvert de petits points noirs aprs
qu'il s'tait ras chaque matin lui donnait une ressemblance
frappante avec les figures de cire qu'on avait montres dans notre
voisinage quelques mois auparavant. Tout cela joint  des sourcils
trs-rguliers,  un beau teint brun (au diable son souvenir et
son teint!), me disposait, malgr mes pressentiments,  le trouver
un trs-bel homme. Je ne doute pas que ma pauvre mre ne ft du
mme avis.

Nous arrivmes  un htel sur la plage: dans le salon se
trouvaient deux messieurs qui fumaient; ils taient vtus de
jaquettes peu lgantes, et s'taient tendus tout de leur long
sur quatre ou cinq chaises. Dans un coin, il y avait un gros
paquet de manteaux et une banderole pour un bateau.

Ils se dressrent  notre arrive sur leurs pieds, avec un sans-
faon qui me frappa, en s'criant:

Allons donc, Murdstone! nous vous croyions mort et enterr.

-- Pas encore! dit M. Murdstone.

-- Et qui est ce jeune homme? dit un des messieurs en s'emparant
de moi.

-- C'est Davy, rpondit M. Murdstone.

-- Davy qui? demanda le monsieur, David Jones?

-- Davy Copperfield, dit M. Murdstone.

-- Comment! C'est le boulet de la sduisante mistress Copperfield,
de la jolie petite veuve?

-- Quinion, dit M. Murdstone, prenez garde  ce que vous dites: on
est malin.

-- Et o est cet _on_? demanda le monsieur en riant.

Je levai vivement la tte; j'avais envie de savoir de qui il tait
question.

Rien, c'est Brooks de Sheffield, dit M. Murdstone.

Je fus charm d'apprendre que ce n'tait que Brooks de Sheffield;
j'avais cru d'abord que c'tait de moi qu'il s'agissait.

videmment c'tait un drle d'individu que ce M. Brooks de
Sheffield, car,  ce nom, les deux messieurs se mirent  rire de
tout leur coeur, et M. Murdstone en fit autant. Au bout d'un
moment, celui qu'il avait appel Quinion se mit  dire:

Et que pense Brooks de Sheffield de l'affaire en question?

-- Je ne crois pas qu'il soit encore bien au courant, dit
M. Murdstone, mais je doute qu'il approuve.

Ici de nouveaux clats de rire; M. Quinion annona qu'il allait
demander une bouteille de sherry pour boire  la sant de Brooks.
On apporta le vin demand, M. Quinion en versa un peu dans mon
verre, et m'ayant donn un biscuit, il me fit lever et proposer un
toast  la confusion de Brooks de Sheffield! Le toast fut reu
avec de grands applaudissements, et de tels rires que je me mis 
rire aussi, ce qui fit encore plus rire les autres. Enfin
l'amusement fut grand pour tous.

Aprs nous tre promens sur les falaises, nous allmes nous
asseoir sur l'herbe; on s'amusa  regarder  travers une lunette
d'approche: je ne voyais absolument rien quand on l'approchait de
mon oeil, tout en disant que je voyais bien, puis on revint 
l'htel pour dner. Pendant tout le temps de la promenade, les
deux amis de M. Murdstone fumrent sans interruption. Du reste, 
en juger par l'odeur de leurs habits, il est vident qu'ils
n'avaient pas fait autre chose depuis que ces habits taient
sortis des mains du tailleur. Il ne faut pas oublier de dire que
nous allmes rendre visite au yacht. Ces trois messieurs
descendirent dans la cabine et se mirent  examiner des papiers;
je les voyais parfaitement du pont o j'tais. J'avais pour me
tenir compagnie un homme charmant, qui avait une masse de cheveux
roux, avec un tout petit chapeau verni; sur sa jaquette raye, il
y avait crit l'Alouette en grosses lettres. Je me figurais que
c'tait son nom, et qu'il le portait inscrit sur sa poitrine,
parce que, demeurant  bord d'un vaisseau, il n'avait pas de porte
cochre  son htel, o il pt le mettre, mais quand je l'appelai
M. l'Alouette, il me dit que c'tait le nom de son btiment.

J'avais remarqu pendant tout le jour que M. Murdstone tait plus
grave et plus silencieux que ses deux amis, qui paraissaient gais
et insouciants et plaisantaient librement ensemble, mais rarement
avec lui. Je crus voir qu'il tait plus spirituel et plus rserv
qu'eux, et qu'il leur inspirait comme  moi une espce de terreur.
Une ou deux fois je m'aperus que M. Quinion, tout en causant, le
regardait du coin de l'oeil, comme pour s'assurer que ce qu'il
disait ne lui avait pas dplu;  un autre moment il poussa le pied
de M. Passnidge, qui tait fort anim, et lui fit signe de jeter
un regard sur M. Murdstone, assis dans un coin et gardant le plus
profond silence. Je crois me rappeler que M. Murdstone ne rit pas
une seule fois ce jour-l, except  l'occasion du toast port 
Brooks de Sheffield. Il est vrai que c'tait une plaisanterie de
son invention.

Nous revnmes de bonne heure  la maison. La soire tait
magnifique; ma mre se promena avec M. Murdstone le long de la
haie d'pines, pendant que j'allais prendre mon th. Quand il fut
parti, ma mre me fit raconter toute notre journe, et me demanda
tout ce qu'on avait dit ou fait. Je lui rapportai ce qu'on avait
dit sur son compte; elle se mit  rire, en rptant que ces
messieurs taient des impertinents qui se moquaient d'elle, mais
je vis bien que cela lui faisait plaisir. Je le devinais alors
aussi bien que je le sais maintenant. Je saisis cette occasion de
lui demander si elle connaissait M. Brooks de Sheffield; elle me
rpondit que non, mais que probablement c'tait quelque fabricant
de coutellerie.

Est-il possible, au moment o le visage de ma mre parat devant
moi, aussi distinctement que celui d'une personne que je
reconnatrais dans une rue pleine de monde, que ce visage n'existe
plus? Je sais qu'il a chang, je sais qu'il n'est plus; mais en
parlant de sa beaut innocente et enfantine, puis-je croire
qu'elle a disparu et qu'elle n'est plus, tandis que je sens prs
de moi sa douce respiration, comme je la sentais ce soir-l? Est-
il possible que ma mre ait chang, lorsque mon souvenir me la
rappelle toujours ainsi; lorsque mon coeur fidle aux affections
de sa jeunesse, retient encore prsent dans sa mmoire ce qu'il
chrissait alors.

Pendant que je parle de ma mre, je la vois belle comme elle tait
le soir o nous emes cette conversation, lorsqu'elle vint me dire
bonsoir. Elle se mit gaiement  genoux prs de mon lit, et me dit,
en appuyant son menton sur ses mains:

Qu'est-ce qu'ils ont donc dit, Davy? rpte-le moi, je ne peux
pas le croire.

-- La sduisante... commenai-je  dire.

Ma mre mit sa main sur mes lvres pour m'arrter.

Mais non, ce n'tait pas sduisante, dit-elle en riant, ce ne
pouvait pas tre sduisante, Davy. Je sais bien que non.

-- Mais si! la sduisante Mme Copperfield, rptai-je avec
vigueur, et aussi la jolie.

-- Non, non, ce n'tait pas la jolie, pas la jolie, repartit ma
mre en plaant de nouveau les doigts sur mes lvres.

-- Oui, oui, la jolie petite veuve.

-- Quels fous! quels impertinents! cria ma mre en riant et en se
cachant le visage. Quels hommes absurdes! N'est-ce pas? mon petit
Davy?

-- Mais, maman.

-- Ne le dis pas  Peggotty; elle se fcherait contre eux. Moi, je
suis extrmement fche contre eux, mais j'aime mieux que Peggotty
ne le sache pas.

Je promis, bien entendu. Ma mre m'embrassa encore je ne sais
combien de fois; et je dormis bientt profondment.

Il me semble,  la distance qui m'en spare, que ce fut le
lendemain que Peggotty me fit l'trange et aventureuse proposition
que je vais rapporter; mais il est probable que ce ft deux mois
aprs.

Nous tions un soir ensemble comme par le pass (ma mre tait
sortie selon sa coutume), nous tions ensemble, Peggotty et moi,
en compagnie du bas, du petit mtre, du morceau de cire, de la
bote avec saint Paul sur le couvercle, et du livre des
crocodiles, quand Peggotty aprs m'avoir regard plusieurs fois,
et aprs avoir ouvert la bouche comme si elle allait parler, sans
toutefois prononcer un seul mot, ce qui m'aurait fort effray, si
je n'avais cru qu'elle billait tout simplement, me dit enfin d'un
ton clin:

Monsieur Davy, aimeriez-vous  venir avec moi passer quinze jours
chez mon frre,  Portsmouth? Cela ne vous amuserait-il pas?

-- Votre frre est-il agrable, Peggotty? demandai-je par
prcaution.

-- Ah! je crois bien qu'il est agrable! s'cria Peggotty en
levant les bras au ciel. Et puis il y a la mer, et les barques, et
les vaisseaux, et les pcheurs, et la plage, et Am, qui jouera
avec vous.

Peggotty voulait parler de son neveu Ham, que nous avons dj vu
dans le premier chapitre, mais en supprimant l'H de son nom, elle
en faisait une conjugaison de la grammaire anglaise[3].

Ce programme de divertissement m'enchanta, et je rpondis que cela
m'amuserait parfaitement: mais qu'en dirait ma mre?

-- Eh bien! je parierais une guine, dit Peggotty en me regardant
attentivement, qu'elle nous laissera aller. Je le lui demanderai
ds qu'elle rentrera, si vous voulez. Qu'en dites-vous?

-- Mais, qu'est-ce qu'elle fera pendant que nous serons partis?
dis-je en appuyant mes petits coudes sur la table, comme pour
donner plus de force  ma question. Elle ne peut pas rester toute
seule.

Le trou que Peggotty se mit tout d'un coup  chercher dans le
talon du bas qu'elle raccommodait devait tre si petit, que je
crois bien qu'il ne valait pas la peine d'tre raccommod.

Mais, Peggotty, je vous dis qu'elle ne peut pas rester toute
seule.

-- Que le bon Dieu vous bnisse! dit enfin Peggotty en levant les
yeux sur moi: ne le savez-vous pas? Elle va passer quinze jours
chez mistress Grayper, et mistress Grayper va avoir beaucoup de
monde.

Puisqu'il en tait ainsi, j'tais tout prt  partir. J'attendais
avec la plus vive impatience que ma mre revint de chez mistress
Grayper (car elle tait chez elle ce soir-l) pour voir si on nous
permettrait de mettre  excution ce beau projet. Ma mre fut
beaucoup moins surprise que je ne m'y attendais, et donna
immdiatement son consentement; tout fut arrang le soir mme, et
on convint de ce qu'on payerait pendant ma visite pour mon
logement et ma nourriture.

Le jour de notre dpart arriva bientt. On l'avait choisi si
rapproch qu'il arriva bientt, mme pour moi qui attendais ce
moment avec une impatience fbrile, et qui redoutais presque de
voir un tremblement de terre, une ruption de volcan, ou quelque
autre grande convulsion de la nature, venir  la traverse de notre
excursion. Nous devions faire le voyage dans la carriole d'un
voiturier qui partait le matin aprs djeuner. J'aurais donn je
ne sais quoi pour qu'on me permt de m'habiller la veille au soir
et de me coucher tout bott.

Je ne songe pas sans une profonde motion, bien que j'en parle
d'un ton lger,  la joie que j'prouvais en quittant la maison o
j'avais t si heureux: je ne souponnais gure tout ce que
j'allais quitter pour toujours.

J'aime  me rappeler que lorsque la carriole tait devant la
porte, et que ma mre m'embrassait, je me mis  pleurer en
songeant, avec une tendresse reconnaissante,  elle et  ce lieu
que je n'avais encore jamais quitt. J'aime  me rappeler que ma
mre pleurait aussi, et que je sentais son coeur battre contre le
mien.

J'aime  me rappeler qu'au moment o le voiturier se mettait en
marche, ma mre courut  la grille et lui cria de s'arrter, parce
qu'elle voulait m'embrasser encore une fois. J'aime  songer  la
profonde tendresse avec laquelle elle me serra de nouveau dans ses
bras.

Elle restait debout, seule sur la route, M. Murdstone s'approcha
d'elle, et il me sembla qu'il lui reprochait d'tre trop mue. Je
le regardais  travers les barreaux de la carriole, tout en me
demandant de quoi il se mlait. Peggotty qui se retournait aussi
de l'autre ct, avait l'air fort peu satisfait, ce que je vis
bien quand elle regarda de mon ct.

Pour moi, je restai longtemps occup  contempler Peggotty, tout
en rvant  une supposition que je venais de faire: si Peggotty
avait l'intention de me perdre comme le petit Poucet dans les
contes de fes, ne pourrais-je pas toujours retrouver mon chemin 
l'aide des boutons et des agrafes qu'elle laisserait tomber en
route?




CHAPITRE III.

Un changement.


Le cheval du voiturier tait bien la plus paresseuse bte qu'on
puisse imaginer (du moins je l'espre); il cheminait lentement, la
tte pendante, comme s'il se plaisait  faire attendre les
pratiques pour lesquelles il transportait des paquets. Je
m'imaginais mme parfois qu'il clatait de rire  cette pense,
mais le voiturier m'assura que c'tait un accs de toux, parce
qu'il tait enrhum.

Le voiturier avait, lui aussi, l'habitude de se tenir la tte
pendante, le corps pench en avant tandis qu'il conduisait, en
dormant  moiti, les bras tendus sur ses genoux. Je dis tandis
qu'il conduisait, mais je crois que la carriole aurait aussi bien
pu aller  Yarmouth sans lui, car le cheval se conduisait tout
seul; et quant  la conversation, l'homme n'en avait pas d'autre
que de siffler.

Peggotty avait sur ses genoux un panier de provisions, qui aurait
bien pu durer jusqu' Londres, si nous y avions t par le mme
moyen de transport. Nous mangions et nous dormions
alternativement. Peggotty s'endormait rgulirement le menton
appuy sur l'anse de son panier, et jamais, si je ne l'avais pas
entendu de mes deux oreilles, on ne m'aurait fait croire qu'une
faible femme pt ronfler avec tant d'nergie.

Nous fmes tant de dtours par une foule de petits chemins, et
nous passmes tant de temps  une auberge o il fallait dposer un
bois de lit, et dans bien d'autres endroits encore, que j'tais
trs-fatigu et bien content d'arriver enfin  Yarmouth, que je
trouvai bien spongieux et bien imbib en jetant les yeux sur la
grande tendue d'eau qu'on voyait le long de la rivire; je ne
pouvais pas non plus m'empcher d'tre surpris qu'il y et une
partie du monde si plate, quand mon livre de gographie disait que
la terre tait ronde. Mais je rflchis que Yarmouth tait
probablement situ  un des ples, ce qui expliquait tout.

 mesure que nous approchions, je voyais l'horizon s'tendre comme
une ligne droite sous le ciel: je dis  Peggotty qu'une petite
colline par-ci par-l ferait beaucoup mieux, et que, si la terre
tait un peu plus spare de la mer, et que la ville ne ft pas
ainsi trempe dans la mare montante, comme une rtie dans de
l'eau pane, ce serait bien plus joli. Mais Peggotty me rpondit,
avec plus d'autorit qu' l'ordinaire, qu'il fallait prendre les
choses comme elles sont, et que, pour sa part, elle tait fire
d'appartenir  ce qu'on appelle les _Harengs de Yarmouth_.

Quand nous fmes au milieu de la rue (qui me parut fort trange)
et que je sentis l'odeur du poisson, de la poix, de l'toupe et du
goudron; quand je vis les matelots qui se promenaient, et les
charrettes qui dansaient sur les pavs, je compris que j'avais t
injuste envers une ville si commerante; je l'avouai  Peggotty
qui coutait avec une grande complaisance mes expressions de
ravissement et qui me dit qu'il tait bien reconnu (je suppose que
c'tait une chose reconnue par ceux qui ont la bonne fortune
d'tre des harengs de naissance) qu' tout prendre, Yarmouth tait
la plus belle ville de l'univers.

Voil mon Am, s'cria Peggotty; comme il est grandi! c'est  ne
pas le reconnatre.

En effet, il nous attendait  la porte de l'auberge; il me demanda
comment je me portais, comme  une vieille connaissance. Au
premier abord; il me semblait que je ne le connaissais pas aussi
bien qu'il paraissait me connatre, attendu qu'il n'tait jamais
venu  la maison depuis la nuit de ma naissance, ce qui
naturellement lui donnait de l'avantage sur moi. Mais notre
intimit fit de rapides progrs quand il me prit sur son dos pour
m'emporter chez lui. C'tait un grand garon de six pieds de haut,
fort et gros en proportion, aux paules rondes et robustes; mais
son visage avait une expression enfantine, et ses cheveux blonds
tout friss lui donnaient l'air d'un mouton. Il avait une jaquette
de toile  voiles, et un pantalon si roide qu'il se serait tenu
tout aussi droit quand mme il n'y aurait pas eu de jambes dedans.
Quant  sa coiffure, on ne peut pas dire qu'il portt un chapeau,
c'tait plutt un toit de goudron sur un vieux btiment.

Ham me portait sur son dos et tenait sous son bras une petite
caisse  nous: Peggotty en portait une autre. Nous traversions des
sentiers couverts de tas de copeaux et de petites montagnes de
sable; nous passions  ct de fabriques de gaz, de corderies, de
chantiers de construction, de chantiers de dmolition, de
chantiers de calfatage, d'ateliers de grement, de forges en
mouvement, et d'une foule d'tablissements pareils; enfin nous
arrivmes en face de la grande tendue grise que j'avais dj vue
de loin; Ham me dit:

Voil notre maison, monsieur Davy.

Je regardai de tous cts, aussi loin que mes yeux pouvaient voir
dans ce dsert, sur la mer, sur la rivire, mais sans dcouvrir la
moindre maison. Il y avait une barque noire, ou quelque autre
espce de vieux bateau prs de l, chou sur le sable; un tuyau
de tle, qui remplaait la chemine, fumait tout tranquillement,
mais je n'apercevais rien autre chose qui et l'air d'une
habitation.

Ce n'est pas a? dis-je, cette chose qui ressemble  un bateau?

-- C'est a, monsieur Davy, rpliqua Ham.

Si c'et t le palais d'Aladin, l'oeuf de roc et tout a, je
crois que je n'aurais pas t plus charm de l'ide romanesque d'y
demeurer. Il y avait dans le flanc du bateau une charmante petite
porte; il y avait un plafond et des petites fentres; mais ce qui
en faisait le mrite, c'est que c'tait un vrai bateau qui avait
certainement vogu sur la mer des centaines de fois; un bateau qui
n'avait jamais t destin  servir de maison sur la terre ferme.
C'est l ce qui en faisait le charme  mes yeux. S'il avait jamais
t destin  servir de maison, je l'aurais peut-tre trouv petit
pour une maison, ou incommode, ou trop isol; mais du moment que
cela n'avait pas t construit dans ce but, c'tait une ravissante
demeure.

 l'intrieur elle tait parfaitement propre, et aussi bien
arrange que possible. Il y avait une table, une horloge de
Hollande, une commode, et sur la commode il y avait un plateau o
l'on voyait une dame arme d'un parasol, se promenant avec un
enfant  l'air martial qui jouait au cerceau. Une Bible retenait
le plateau et l'empchait de glisser: s'il tait tomb, le plateau
aurait cras dans sa chute une quantit de tasses, de soucoupes
et une thire qui taient ranges autour du livre. Sur les murs,
il y avait quelques gravures colories, encadres et sous verre,
qui reprsentaient des sujets de l'criture. Toutes les fois qu'il
m'est arriv depuis d'en voir de semblables entre les mains de
marchands ambulants, j'ai revu immdiatement apparatre devant moi
tout l'intrieur de la maison du frre de Peggotty. Les plus
remarquables de ces tableaux, c'taient Abraham en rouge qui
allait sacrifier Isaac en bleu, et Daniel en jaune, au milieu
d'une fosse remplie de lions verts. Sur le manteau de la chemine
on voyait une peinture du lougre _la Sarah-Jane_, construit 
Sunderland, avec une vraie petite poupe en bois qui y tait
adapte; c'tait une oeuvre d'art, un chef-d'oeuvre de menuiserie
que je considrais comme l'un des biens les plus prcieux que ce
monde pt offrir. Aux poutres du plafond, il y avait de grands
crochets dont je ne comprenais pas bien encore l'usage, des
coffres et autres ustensiles aussi commodes pour servir de
chaises.

Ds que j'eus franchi le sol, je vis tout cela d'un clin-d'oeil
(on n'a pas oubli que j'tais un enfant observateur). Puis
Peggotty ouvrit une petite porte et me montra une chambre 
coucher. C'tait la chambre la plus complte et la plus charmante
qu'on pt inventer, dans la poupe du vaisseau, avec une petite
fentre par laquelle passait autrefois le gouvernail; un petit
miroir plac juste  ma hauteur, avec un cadre en coquilles
d'hutres; un petit lit, juste assez grand pour s'y fourrer, et
sur la table un bouquet d'herbes marines dans une cruche bleue.
Les murs taient d'une blancheur clatante, et le couvre-pieds
avait des nuances si vives que cela me faisait mal aux yeux. Ce
que je remarquai surtout dans cette dlicieuse maison, c'est
l'odeur du poisson; elle tait si pntrante, que quand je tirai
mon mouchoir de poche, on aurait dit,  l'odeur, qu'il avait servi
 envelopper un homard. Lorsque je confiai cette dcouverte 
Peggotty, elle m'apprit que son frre faisait le commerce des
homards, des crabes et des crevisses; je trouvai ensuite un tas
de ces animaux, trangement entortills les uns dans les autres et
toujours occups  pincer tout ce qu'ils trouvaient au fond d'un
petit rservoir en bois, o on mettait aussi les pots et les
bouilloires.

Nous fmes reus par une femme trs-polie qui portait un tablier
blanc, et que j'avais vue nous faire la rvrence  une demi-lieue
de distance, quand j'arrivais sur le dos de Ham. Elle avait prs
d'elle une ravissante petite fille (du moins c'tait mon avis),
avec un collier de perles bleues; elle ne voulut jamais me laisser
l'embrasser, et alla se cacher quand je lui en fis la proposition.
Nous finissions de dner de la faon la plus somptueuse, avec des
poules d'eau bouillies, du beurre fondu, des pommes de terre, et
une ctelette  mon usage, lorsque nous vmes arriver un homme aux
longs cheveux qui avait l'air trs-bon enfant. Comme il appelait
Peggotty ma mignonne, et qu'il lui donna un gros baiser sur la
joue, je n'eus aucun doute (vu la retenue habituelle de Peggotty)
que ce ne ft son frre; en effet, c'tait lui, et on me le
prsenta bientt comme M. Peggotty, le matre de cans.

Je suis bien aise de vous voir, monsieur? dit M. Peggotty. Nous
sommes de braves gens, monsieur, un peu rudes, mais tout  votre
service.

Je le remerciai, et je lui rpondis que j'tais bien sr d'tre
heureux dans un aussi charmant endroit.

Comment va votre maman, monsieur? dit M. Peggotty. L'avez-vous
laisse en bonne sant?

Je rpondis  M. Peggotty qu'elle tait en aussi bonne sant que
je pouvais le souhaiter, et qu'elle lui envoyait ses compliments,
ce qui tait de ma part une fiction polie.

Je lui suis bien oblig, dit M. Peggotty. Eh bien, monsieur, si
vous pouvez vous accommoder de nous, pendant quinze jours, dit-il,
en se tournant vers sa soeur, et Ham, et la petite milie, nous
serons fiers de votre compagnie.

Aprs m'avoir fait les honneurs de sa maison de la faon la plus
hospitalire, M. Peggotty alla se dbarbouiller avec de l'eau
chaude, tout en observant que l'eau froide ne suffisait pas pour
lui nettoyer la figure. Il revint bientt, ayant beaucoup gagn 
cette toilette, mais si rouge que je ne pus m'empcher de penser
que sa figure avait cela de commun avec les homards, les crabes et
les crevisses, qu'elle entrait dans l'eau chaude toute noire, et
qu'elle en ressortait toute rouge.

Quand nous emes pris le th, on ferma la porte et on s'tablit
bien confortablement (les nuits taient dj froides et
brumeuses), cela me parut la plus dlicieuse retraite que pt
concevoir l'imagination des hommes. Entendre le vent souffler sur
la mer, savoir que le brouillard envahissait toute cette plaine
dsole qui nous entourait, et se sentir prs du feu, dans une
maison absolument isole, qui tait un bateau, cela avait quelque
chose de ferique. La petite milie avait surmont sa timidit,
elle tait assise  ct de moi sur le coffre le moins lev; il y
avait l tout juste de la place pour nous deux au coin de la
chemine; mistress Peggotty avec son tablier blanc, tricotait au
coin oppos; Peggotty tirait l'aiguille, avec sa bote au
couvercle de saint Paul et le petit bout de cire qui semblaient
n'avoir jamais connu d'autre domicile. Ham qui m'avait donn ma
premire leon du jeu de bataille, cherchait  se rappeler comment
on disait la bonne aventure, et laissait sur chaque carte qu'il
retournait la marque de son pouce. M. Peggotty fumait sa pipe. Je
sentis que c'tait un moment propre  la conversation et 
l'intimit.

M. Peggotty! lui dis-je.

-- Monsieur, dit-il.

-- Est-ce que vous avez donn  votre fils le nom de Ham, parce
que vous vivez dans une espce d'arche?

M. Peggotty sembla trouver que c'tait une ide trs-profonde,
mais il rpondit:

Non, monsieur, je ne lui ai jamais donn de nom.

-- Qui lui a donc donn ce nom? dis-je en posant  M. Peggotty la
seconde question du catchisme.

-- Mais, monsieur, c'est son pre qui le lui a donn, dit
M. Peggotty.

-- Je croyais que vous tiez son pre.

-- C'tait mon frre Joe qui tait son pre, dit M. Peggotty.

-- Il est mort, M. Peggotty? demandai-je aprs un moment de
silence respectueux.

-- Noy, dit M. Peggotty.

J'tais trs-tonn que M. Peggotty ne ft pas le pre de Ham, et
je me demandais si je ne me trompais pas aussi sur sa parent avec
les autres personnes prsentes. J'avais si grande envie de le
savoir, que je me dterminai  le demander  M. Peggotty.

Et la petite milie, dis-je, en la regardant. C'est votre fille,
n'est-ce pas, monsieur Peggotty?

-- Non, monsieur. C'tait mon beau-frre, Tom, qui tait son
pre.

Je ne pus m'empcher de lui dire aprs un autre silence plein de
respect: Il est mort, M. Peggotty?

-- Noy, dit M. Peggotty.

Je sentais combien il tait difficile de continuer sur ce sujet,
mais je ne savais pas encore tout, et je voulais tout savoir.
J'ajoutai donc:

Vous avez des enfants, monsieur Peggotty.

-- Non, monsieur, rpondit-il en riant. Je suis clibataire.

-- Clibataire! dis-je avec tonnement. Mais alors, qu'est-ce que
c'est que a, monsieur Peggotty? Et je lui montrai la personne au
tablier blanc qui tricotait.

C'est mistress Gummidge, dit M. Peggotty.

-- Gummidge, monsieur Peggotty?

Mais ici Peggotty, je veux dire ma Peggotty  moi, me fit des
signes tellement expressifs pour me dire de ne plus faire de
questions qu'il ne me resta plus qu' m'asseoir et  regarder
toute la compagnie qui garda le silence, jusqu'au moment o on
alla se coucher. Alors, dans le secret de ma petite cabine,
Peggotty m'informa que Ham et milie taient un neveu et une nice
de mon hte qu'il avait adopts dans leur enfance  diffrentes
poques, lorsque la mort de leurs parents les avait laisss sans
ressources, et que mistress Gummidge tait la veuve d'un marin,
son associ dans l'exploitation d'une barque, qui tait mort trs-
pauvre. Mon frre n'est lui-mme qu'un pauvre homme, disait
Peggotty, mais c'est de l'or en barre, franc comme l'acier, (je
cite ses comparaisons). Le seul sujet,  ce qu'elle m'apprit, qui
fit sortir son frre de son caractre ou qui le portt  jurer,
c'tait lorsqu'on parlait de sa gnrosit. Pour peu qu'on y fit
allusion, il donnait sur la table un violent coup de poing de sa
main droite (si bien qu'un jour il en fendit la table en deux) et
il jura qu'il ficherait le camp et s'en irait au diable, si jamais
on lui parlait de a. J'eus beau faire des questions, personne
n'avait la moindre explication grammaticale  me donner de
l'tymologie de cette terrible locution: ficher un camp. Mais
tous s'accordaient  la regarder comme une imprcation des plus
solennelles.

Je sentais profondment toute la bont de mon hte, et j'avais
l'me trs-satisfaite sans compter que je tombais de sommeil, tout
en prtant l'oreille au bruit que faisaient les femmes en allant
se coucher dans un petit lit comme le mien, plac  l'autre
extrmit du bateau, tandis que M. Peggotty et Ham suspendaient
deux hamacs aux crochets que j'avais remarqus au plafond. Le
sommeil s'emparait de moi, mais je me sentais pourtant saisi d'une
crainte vague, en songeant  la grande profondeur sombre qui
m'entourait, en entendant le vent gmir sur les vagues, et les
soulever tout  coup. Mais je me dis qu'aprs tout j'tais dans un
bateau, et que s'il arrivait quelque chose, M. Peggotty tait l
pour venir  notre aide.

Cependant il ne m'arriva pas d'autre mal, que de m'veiller
tranquillement, le lendemain. Ds que le soleil brilla sur le
cadre en coquilles d'hutres qui entourait mon miroir, je sautai
hors de mon lit, et je courus sur la plage avec la petite milie
pour ramasser des coquillages.

Vous tes un vrai petit marin, je pense? dis-je  milie. Non que
j'eusse jamais rien pens de pareil, mais je trouvai qu'il tait
du devoir de la galanterie de lui dire quelque chose, et je voyais
en ce moment dans les yeux brillants d'milie, se rflchir une
petite voile si tincelante, que cela m'inspira cette rflexion.

-- Non, dit milie, en hochant la tte, j'ai peur de la mer.

-- Peur! rptai-je avec un petit air fanfaron, tout en regardant
en face le grand Ocan. Moi je n'ai pas peur!

-- Ah! la mer est si cruelle; dit milie. Je l'ai vue bien cruelle
pour quelques-uns de nos hommes. Je l'ai vue mettre en pices un
bateau aussi grand que notre maison.

-- J'espre que ce n'tait pas la barque o...

-- O mon pre a t noy? dit milie. Non ce n'tait pas celle-
l: je ne l'ai jamais vue, celle-l.

-- Et lui, l'avez-vous connu? demandai-je.

La petite milie secoua la tte. Pas que je me souvienne?

Quelle concidence! Je lui expliquai immdiatement comment je
n'avais jamais vu mon pre; et comment ma mre et moi nous vivions
toujours ensemble parfaitement heureux, ce que nous comptions
faire ternellement; et comment le tombeau de mon pre tait dans
le cimetire prs de notre maison,  l'ombre d'un arbre sous
lequel j'avais souvent t me promener le matin pour entendre
chanter les petits oiseaux. Mais il y avait quelques diffrences
entre milie et moi, bien que nous fussions tous deux orphelins.
Elle avait perdu sa mre avant son pre, et personne ne savait o
tait le tombeau de son pre; on savait seulement qu'il reposait
quelque part dans la mer profonde.

Et puis, dit milie, tout en cherchant des coquillages et des
cailloux, votre pre tait un monsieur, et votre mre est une
dame; et moi, mon pre tait un pcheur, ma mre tait fille de
pcheur, et mon oncle Dan est un pcheur.

-- Dan est monsieur Peggotty, n'est-ce pas? dis-je.

-- Mon oncle Dan l-bas, rpondit milie, tout en m'indiquant le
bateau.

-- Oui c'est de lui que je parle. Il doit tre trs-bon, n'est-ce
pas?

-- Bon? dit milie. Si j'tais une dame, je lui donnerais un habit
bleu de ciel avec des boutons de diamant, un pantalon de nankin,
un gilet de velours rouge, un chapeau  trois cornes, une grosse
montre d'or, une pipe en argent, et un coffre tout plein
d'argent.

Je dis que je ne doutais pas que M. Peggotty ne mritt tous ces
trsors. Je dois avouer que j'avais quelque peine  me le
reprsenter parfaitement  son aise dans l'accoutrement que rvait
pour lui sa petite nice, exalte par sa reconnaissance, et que
j'avais en particulier des doutes sur l'utilit du chapeau  trois
cornes; mais je gardai ces rflexions pour moi.

La petite milie levait les yeux tout en numrant ces divers
articles, comme si elle contemplait une glorieuse vision. Nous
nous remmes  chercher des pierres et des coquillages.

Vous aimeriez  tre une dame? lui dis-je.

milie me regarda, et se mit  rire en me disant oui.

Je l'aimerais beaucoup. Alors nous serions tous des messieurs et
des dames. Moi, et mon oncle, et Ham, et mistress Gummidge. Alors
nous ne nous inquiterions pas du mauvais temps. Pas pour nous, du
moins. Cela nous ferait seulement de la peine pour les pauvres
pcheurs, et nous leur donnerions de l'argent quand il leur
arriverait quelque malheur.

Cela me parut un tableau trs-satisfaisant et par consquent
extrmement naturel. J'exprimai le plaisir que j'avais  y songer,
et la petite milie se sentit le courage de me dire, bien
timidement:

N'avez-vous pas peur de la mer, maintenant?

La mer tait assez calme pour me rassurer, mais je suis bien sr
que si une vague d'une dimension suffisante s'tait avance vers
moi, j'aurais immdiatement pris la fuite, poursuivi par le
souvenir de tous ses parents noys. Cependant je rpondis: Non,
et j'ajoutai: Mais ni vous non plus, bien que vous prtendiez
avoir peur, car elle marchait beaucoup trop prs du bord d'une
vieille jete en bois sur laquelle nous nous tions aventurs, et
j'avais vraiment peur qu'elle ne tombt.

Oh! ce n'est pas de cela que j'ai peur, dit la petite milie,
mais c'est quand la mer gronde, que a me rveille, et que je
tremble en pensant  l'oncle Dan et  Ham; il me semble que je les
entends crier au secours. Voil pourquoi j'aimerais tant  tre
une dame. Mais ici je n'ai pas peur. Pas du tout. Regardez-moi!

Elle s'lana, et se mit  courir le long d'une grosse poutre qui
partait de l'endroit o nous tions et dominait la mer d'assez
haut, sans la moindre barrire. Cet incident se grava tellement
dans ma mmoire, que, si j'tais peintre, je pourrais encore
aujourd'hui le reproduire exactement: je pourrais montrer la
petite milie s'avanant  la mort (je le croyais alors), les yeux
fixs au loin sur la mer, avec une expression que je n'ai jamais
oublie.

Elle revint bientt prs de moi, agile, hardie et voltigeante, et
je ris de mes craintes, aussi bien que du cri que j'avais pouss,
cri inutile en tout cas, puisqu'il n'y avait personne prs de l.
Mais depuis, je me suis souvent demand s'il n'tait pas possible
(il y a tant de choses que nous ne savons pas), que, dans cette
tmrit subite de l'enfant, et dans son regard de dfi jet aux
vagues lointaines, il y et comme un instinct de piti filiale qui
lui faisait trouver du plaisir  se sentir aussi en danger, 
revendiquer sa part du trpas subi par son pre, un souhait vague
et rapide d'aller ce jour-l le rejoindre dans la mort. Depuis ce
temps-l il m'est arriv de me demander  moi-mme: Je suppose
que ce ft l une rvlation soudaine de la vie qu'elle allait
avoir  traverser, et que, dans mon me d'enfant, j'eusse t
capable de la comprendre; je suppose que sa vie et dpendu de
moi, d'un mouvement de ma main, aurais-je bien fait de la lui
tendre pour la sauver de sa chute? Il m'est arriv, (je ne dis pas
que cette rflexion ait dur longtemps), de me demander s'il
n'aurait pas alors mieux valu pour la petite milie que les eaux
se refermassent sur elle, ce matin-l, devant moi, et de me
rpondre oui, cela aurait mieux valu. Mais n'anticipons pas: il
sera toujours temps d'en parler. N'importe, puisque c'est dit, je
le laisse.

Nous errmes longtemps ensemble, tout en nous remplissant les
poches d'un tas de choses que nous trouvions trs-curieuses;
ensuite nous remmes soigneusement dans l'eau des toiles de mer.
Je ne connais pas assez les habitudes de cette race d'tres pour
tre bien sr qu'ils nous aient t reconnaissants de cette
attention. Puis enfin nous reprmes le chemin de la demeure de
M. Peggotty. Nous nous arrtmes prs du rservoir aux homards
pour changer un innocent baiser, et nous rentrmes pour djeuner,
tout rouges de sant et de plaisir.

Comme deux jeunes grives, dit M. Peggotty. Ce que je pris pour
un compliment.

Il va sans dire que j'tais amoureux de la petite milie.
Certainement j'aimais cette enfant, avec toute la sincrit et
toute la tendresse qu'on peut prouver plus tard dans la vie; je
l'aimais avec plus de puret et de dsintressement qu'il n'y en a
dans l'amour de la jeunesse, quelque grand et quelque lev qu'il
soit. Mon imagination crait autour de cette petite crature aux
yeux bleus quelque chose d'idal qui faisait d'elle un vrai petit
ange. Si par une matine au ciel d'azur, je l'avais vue dployer
ses ailes et s'envoler en ma prsence, je crois que j'aurais
regard cela comme un vnement auquel je devais m'attendre.

Nous nous promenions pendant des heures entires en nous donnant
la main prs de cette plaine monotone de Yarmouth. Les jours
s'coulaient gaiement pour nous, comme si le temps n'avait pas
lui-mme grandi, et qu'il ft encore un enfant, toujours prt 
jouer comme nous. Je disais  milie que je l'adorais, et que si
elle ne m'aimait pas, il ne me restait plus qu' me passer une
pe  travers le corps. Elle me rpondait qu'elle m'adorait, elle
aussi, et je suis sr que c'tait vrai.

Quant  songer  l'ingalit de nos conditions,  notre jeunesse,
ou  tout autre obstacle, la petite milie et moi nous ne prenions
pas cette peine, nous ne songions pas  l'avenir. Nous ne nous
inquitions pas plus de ce que nous ferions plus tard que de ce
que nous avions fait autrefois. En attendant nous faisions
l'admiration de mistress Gummidge et de Peggotty, qui murmuraient
souvent le soir, lorsque nous tions tendrement assis  ct l'un
de l'autre, sur notre petit coffre. Seigneur Dieu, n'est-ce pas
charmant? M. Peggotty nous souriait tout en fumant sa pipe, et
Ham faisait pendant des heures entires des grimaces de
satisfaction. Je suppose que nous les amusions  peu prs comme
aurait pu le faire un joli joujou, ou un modle en miniature du
Colyse.

Je dcouvris bientt que mistress Gummidge n'tait pas toujours
aussi aimable qu'on aurait pu s'y attendre, vu les termes dans
lesquels elle se trouvait vis--vis de M. Peggotty. Mistress
Gummidge tait naturellement assez grognon, et elle se plaignait
plus qu'il ne fallait pour que cela ft agrable dans une si
petite colonie. J'en tais trs-fch pour elle, mais souvent je
me disais qu'on serait bien mieux  son aise si mistress Gummidge
avait une chambre commode, o elle pt se retirer jusqu' ce
qu'elle et repris un peu sa bonne humeur.

M. Peggotty allait parfois  un cabaret appel _Le bon Vivant_. Je
dcouvris cela un soir, deux ou trois jours aprs notre arrive,
en voyant mistress Gummidge lever sans cesse les yeux sur
l'horloge hollandaise, entre huit et neuf heures, tout en rptant
qu'il tait au cabaret, et que, bien mieux, elle s'tait doute
ds le matin qu'il ne manquerait pas d'y aller.

Pendant toute la matine, mistress Gummidge avait t extrmement
abattue, et dans l'aprs-midi elle avait fondu en larmes, parce
que le feu s'tait mis  fumer. Je suis une pauvre crature
perdue sans ressource, s'cria mistress Gummidge, en voyant ce
dsagrment, tout me contrarie.

Oh! ce sera bientt pass, dit Peggotty (c'est de notre Peggotty
que je parle), et puis, voyez-vous, c'est aussi dsagrable pour
nous que pour vous.

-- Oui, mais moi, je le sens davantage, dit mistress Gummidge.

C'tait par un jour trs-froid, le vent tait perant. Mistress
Gummidge tait,  ce qu'il me semblait, trs-bien tablie dans le
coin le plus chaud de la chambre, elle avait la meilleure chaise,
mais ce jour-l rien ne lui convenait. Elle se plaignait
constamment du froid, qui lui causait une douleur dans le dos:
elle appelait cela des _fourmillements_. Enfin elle se mit 
pleurer et  rpter qu'elle n'tait qu'une pauvre crature
abandonne, et que tout tournait contre elle.

Il fait certainement trs-froid, dit Peggotty. Nous le sentons
bien tous, comme vous.

-- Oui, mais moi, je le sens plus que d'autres, dit Mistress
Gummidge.

Et de mme  dner, mistress Gummidge tait toujours servie
immdiatement aprs moi,  qui on donnait la prfrence comme  un
personnage de distinction. Le poisson tait mince et maigre, et
les pommes de terre taient lgrement brles. Nous avoumes tous
que c'tait pour nous un petit dsappointement, mais mistress
Gummidge fondit en larmes et dclara avec une grande amertume
qu'elle le sentait plus qu'aucun de nous.

Quand M. Peggotty rentra, vers neuf heures, l'infortune mistress
Gummidge tricotait dans son coin de l'air le plus misrable.
Peggotty travaillait gaiement. Ham raccommodait une paire de
grandes bottes. Moi, je lisais tout haut, la petite milie  ct
de moi. Mistress Gummidge avait pouss un soupir de dsolation, et
n'avait pas, depuis le th, lev une seule fois les yeux sur nous.

Eh bien, les amis, dit M. Peggotty en prenant une chaise, comment
a va-t-il?

Nous lui adressmes tous un mot de bienvenue, except mistress
Gummidge qui hocha tristement la tte sur son tricot.

Qu'est-ce qui ne va pas? dit M. Peggotty tout en frappant des
mains. Courage, vieille mre (M. Peggotty voulait dire, vieille
fille).

Mistress Gummidge n'avait pas la force de reprendre courage. Elle
tira un vieux mouchoir de soie noire et s'essuya les yeux, mais au
lieu de le remettre dans sa poche, elle le garda  la main,
s'essuya de nouveau les yeux et le garda encore, tout prt pour
une autre occasion.

Qu'est-ce qui cloche, ma bonne femme? dit M. Peggotty.

-- Rien, rpondit mistress Gummidge. Vous revenez du _Bon vivant_,
Dan?

-- Mais oui, j'ai fait ce soir une petite visite au _Bon vivant_,
dit M. Peggotty.

-- Je suis fche que ce soit moi qui vous force  aller l, dit
mistress Gummidge.

-- Me forcer! mais je n'ai pas besoin qu'on m'y force, repartit
M. Peggotty avec le rire le plus franc; je n'y suis que trop
dispos.

-- Trs-dispos, dit mistress Gummidge en secouant la tte et en
s'essuyant les yeux. Oui, oui, trs-dispos; je suis fche que ce
soit  cause de moi que vous y soyez si dispos.

--  cause de vous? Ce n'est pas  cause de vous! dit M. Peggotty.
N'allez pas croire a.

-- Si, si, s'cria mistress Gummidge, je sais que je suis... je
sais que je suis une pauvre crature perdue sans ressources, que
non-seulement tout me contrarie, mais que je contrarie tout le
monde. Oui, oui, je sens plus que d'autres et je le montre
davantage. C'est mon malheur.

Je ne pouvais m'empcher, tout en coutant ce discours, de me dire
que son malheur se faisait bien sentir aussi  quelques autres
membres de la famille. Mais M. Peggotty se garda bien de faire
cette rflexion, et se borna  prier mistress Gummidge de
reprendre courage.

J'aimerais mieux tre je ne sais pas quoi, dit mistress Gummidge.
Certainement je me connais bien: ce sont mes peines qui m'ont
aigrie. Je les sens toujours, et alors elles me contrarient. Je
voudrais ne pas les sentir, mais je les sens. Je voudrais avoir le
coeur plus dur, mais je ne l'ai pas. Je rends cette maison
misrable, je ne m'en tonne pas. Je n'ai fait que tourmenter
votre soeur tout le jour et M. Davy aussi.

Ici l'attendrissement me gagna et je m'criai dans mon trouble:

Non, mistress Gummidge, vous ne m'avez pas tourment.

-- Je sais bien que c'est mal  moi, dit mistress Gummidge. C'est
mal reconnatre tout ce qu'on a fait pour moi. Je ferais mieux
d'aller mourir  l'hospice. Je suis une pauvre crature perdue
sans ressources, et il vaut mieux que je ne reste pas ici  faire
aller tout de travers. Si les choses vont tout de travers avec moi
et que j'aille moi-mme tout de travers, il vaut mieux que j'aille
tout de travers dans l'hospice de la paroisse. Dan, laissez-moi y
aller mourir, pour vous dbarrasser de moi!

 ces mots mistress Gummidge se retira, et alla se coucher. Quand
elle fut partie, M. Peggotty, qui jusque-l lui avait manifest la
plus profonde sympathie, se tourna vers nous, le visage encore
tout empreint de ce sentiment, et nous dit  voix basse:

Elle a pens  l'ancien.

Je ne comprenais pas bien sur quel ancien on supposait qu'avait pu
mditer mistress Gummidge, mais Peggotty m'expliqua, tout en
m'aidant  me coucher, que c'tait feu M. Gummidge, et que son
frre avait toujours cette explication toute prte dans de telles
occasions, explication qui lui causait alors une grande motion.
Je l'entendis rpter  Ham, plusieurs fois, du hamac o il tait
couch:

Pauvre femme! c'est qu'elle pensait  l'ancien!

Et toutes les fois que, durant mon sjour, mistress Gummidge se
laissa aller  sa mlancolie (ce qui arriva assez frquemment) il
rpta la mme chose pour excuser son abattement, et toujours avec
la plus tendre commisration.

Quinze jours se passrent ainsi, sans autre varit que le
changement des mares qui faisait sortir ou rentrer M. Peggotty 
d'autres heures, et qui apportait aussi quelque varit dans les
occupations de Ham. Quand ce dernier n'avait rien  faire, il se
promenait quelquefois avec nous pour nous montrer les vaisseaux et
les barques. Une ou deux fois, il nous fit faire une excursion en
bateau. Je ne sais pourquoi il y a des impressions qui s'associent
plus particulirement  un lieu qu' un autre, mais je crois que
c'est comme cela pour beaucoup de personnes, surtout pour les
souvenirs de leur enfance; ce qu'il y a de sr, c'est que je ne
puis jamais lire ou entendre prononcer le nom de Yarmouth sans me
rappeler un certain dimanche matin o nous tions sur la plage:
les cloches appelaient les fidles  l'glise: La tte de la
petite milie reposait sur mon paule: Ham jetait nonchalamment
des cailloux dans la mer, et le soleil, dissipant au loin un pais
brouillard, nous faisait entrevoir les vaisseaux  l'horizon.

Enfin le jour de la sparation arriva. Je me sentais le courage de
quitter M. Peggotty et mistress Gummidge, mais mon coeur se
brisait  la pense de dire adieu  la petite milie. Nous
allmes, en nous donnant le bras, jusqu' l'auberge o le
voiturier descendait, et en chemin je promis de lui crire (je
tins plus tard ma promesse, en lui envoyant une page de caractres
plus gros que ceux des affiches ou des annonces des appartements 
louer). Au moment de nous quitter, notre motion fut terrible, et
s'il m'est jamais arriv dans ma vie de sentir se faire dans mon
coeur un vide immense, c'est ce jour-l.

Pendant tout le temps de ma visite, j'avais t assez ingrat pour
la maison paternelle; je n'y avais que peu ou point pens; mais 
peine eus-je repris le chemin de ma demeure, que ma conscience
enfantine m'en montra le chemin d'un air de reproche, et plus je
me sentis dsol, plus je compris que c'tait l mon refuge, et
que ma mre tait mon amie et ma consolation.

 mesure que nous avancions, ce sentiment s'emparait de moi
davantage. Aussi, en reconnaissant sur la route tout ce qui
m'tait familier et cher, je me sentais transport du dsir
d'arriver prs de ma mre et de me jeter dans ses bras. Mais
Peggotty, au lieu de partager mes transports, cherchait  les
calmer (bien que trs-tendrement) et elle avait l'air tout
embarrass et mal  son aise.

Blunderstone la Rookery devait cependant, en dpit des efforts de
Peggotty, apparatre devant moi, lorsque cela plairait au cheval
du voiturier. Je le vis enfin, comme je me le rappelle bien
encore, par cette froide matine, sous un ciel gris qui annonait
la pluie!

La porte s'ouvrit; moiti riant, moiti pleurant, dans une douce
agitation, je levai les yeux pour voir ma mre. Ce n'tait pas
elle, mais une servante inconnue.

Comment, Peggotty! dis-je d'un ton lamentable, elle n'est pas
encore revenue?

-- Si, si, monsieur Davy, dit Peggotty, elle est revenue. Attendez
un moment, monsieur Davy, et... et je vous dirai quelque chose.

Au milieu de son agitation, Peggotty, naturellement fort
maladroite, mettait sa robe en lambeaux dans ses efforts pour
descendre de la carriole, mais j'tais trop tonn et trop
dsappoint pour le lui dire. Quand elle fut descendue, elle me
prit par la main, me conduisit dans la cuisine,  ma grande
stupfaction, puis ferma la porte.

Peggotty, dis-je tout effray, qu'est-ce qu'il y a donc?

-- Il n'y a rien, mon cher monsieur Davy; que le bon Dieu vous
bnisse! rpondit-elle, en affectant de prendre un air joyeux.

-- Si, je suis sr qu'il y a quelque chose. O est maman?

-- O est maman, monsieur Davy? rpta Peggotty.

-- Oui. Pourquoi n'est-elle pas  la grille, et pourquoi sommes-
nous entrs ici? Oh! Peggotty! Mes yeux se remplissaient de
larmes et il me semblait que j'allais tomber.

Que Dieu le bnisse, ce cher enfant! cria Peggotty en me
saisissant par le bras. Qu'est-ce que vous avez? Mon chri,
parlez-moi!

-- Elle n'est pas morte, elle aussi? Oh! Peggotty, elle n'est pas
morte?

-- Non! s'cria Peggotty avec une nergie incroyable; puis elle
se rassit toute haletante, en disant que je lui avais port un
coup.

Je me mis  l'embrasser de toutes mes forces pour effacer le coup
ou pour lui en donner un autre qui rectifit le premier, puis je
restai debout devant elle, silencieux et tonn.

Voyez-vous, mon chri, j'aurais d vous le dire plus tt, reprit
Peggotty, mais je n'en ai pas trouv l'occasion. J'aurais d le
faire peut-tre, mais voil... c'est que... je n'ai pas pu m'y
dcider tout  fait.

-- Continuez, Peggotty, dis-je plus effray que jamais.

-- Monsieur Davy, dit Peggotty en dnouant son chapeau d'une main
tremblante et d'une voix entrecoupe, c'est que, voyez-vous, vous
avez un papa!

Je tremblai, puis je plis. Quelque chose, je ne saurais dire
quoi, quelque chose qui semblait venir du tombeau dans le
cimetire, comme si les morts s'taient rveills, avait pass
auprs de moi, rpandant un souffle mortel.

Un autre, dit Peggotty.

-- Un autre? rptai-je.

Peggotty toussa lgrement, comme si elle avait aval quelque
chose qui lui raclt le gosier, puis me prenant la main, elle me
dit:

Venez le voir.

-- Je ne veux pas le voir.

-- Et votre maman, dit Peggotty.

Je ne reculai plus, et nous allmes droit au grand salon, o elle
me laissa. Ma mre tait assise  un coin de la chemine; je vis
M. Murdstone assis  l'autre. Ma mre laissa tomber son ouvrage et
se leva prcipitamment, mais timidement,  ce que je crus voir.

Maintenant, Clara, ma chre, dit M. Murdstone, souvenez-vous! Il
faut vous contenir, il faut toujours vous contenir! Davy, mon
garon, comment vous portez-vous?

Je lui tendis la main. Aprs un moment de suspens, j'allai
embrasser ma mre: elle m'embrassa aussi, posa doucement la main
sur mon paule, puis se remit  travailler. Je ne pouvais regarder
ni elle ni lui, mais je savais bien qu'il nous regardait tous
deux; je m'approchai de la fentre et je contemplai longtemps
quelques arbustes que les frimas faisaient ployer sous leur poids.

Ds que je pus m'chapper, je montai l'escalier. Mon ancienne
chambre que j'aimais tant tait toute change, et je devais
habiter bien loin de l. Je redescendis pour voir si je trouverais
quelque chose qui n'et pas chang: tout me paraissait si
diffrent! j'errai dans la cour, mais bientt je fus forc de
m'enfuir, car la niche, jadis vide, tait maintenant occupe par
un grand chien,  la gueule profonde et  la crinire noire, un
vrai diable:  ma vue il s'tait lanc vers moi comme pour me
happer.




CHAPITRE IV.

Je tombe en disgrce.


Si la chambre o on avait transport mon lit pouvait rendre
tmoignage de ce qui se passait dans ses murs, je pourrais,
aujourd'hui encore (qui est-ce qui demeure l? j'aimerais le
savoir), l'appeler en tmoignage pour dclarer combien mon coeur
tait dsol lorsque j'y rentrai ce soir-l. En remontant,
j'entendis le gros chien qui continuait d'aboyer aprs moi; la
chambre me paraissait triste et inconnue, j'tais aussi triste
qu'elle: je m'assis; mes petites mains se croisrent
machinalement, et je me mis  penser.

Je pensai aux choses les plus bizarres:  la forme de la chambre,
aux fentes du plafond, au papier qui recouvrait les murs, aux
dfauts des carreaux qui faisaient des bosses ou des creux dans le
paysage,  ma table de toilette dont les trois pieds boiteux
avaient quelque chose de rechign qui me rappela mistress Gummidge
lorsqu'elle songeait  l'Ancien. Et alors je pleurais, mais, sauf
que je me sentais tout gel et misrable, je crois que je ne
savais pas bien pourquoi je pleurais. Enfin, dans mon dsespoir,
il me vint  l'esprit que j'aimais passionnment la petite milie,
qu'on m'avait enlev  elle pour m'amener dans un lieu o personne
ne m'aimait autant qu'elle.  force de me dsoler de cette pense,
je finis par me rouler dans un coin de mon couvre-pied et par
m'endormir en pleurant.

Je me rveillai en entendant quelqu'un dire: Le voil! Une main
dcouvrait doucement ma tte brlante. Ma mre et Peggotty taient
venues me chercher, et c'tait la voix de l'une d'elles que
j'avais entendue.

Davy, dit ma mre, qu'est-ce que vous avez donc?

Comment pouvait-elle se demander cela? Je rpondis: Je n'ai
rien. Mais je dtournai la tte pour cacher le tremblement de ma
lvre qui lui en aurait pu dire davantage.

Davy! dit ma mre, Davy, mon enfant!

Rien de ce qu'elle aurait pu dire ne m'aurait autant troubl que
ces simples mots: Mon enfant! Je cachai mes larmes dans mon
oreiller, et je repoussai la main de ma mre qui voulait m'attirer
vers elle.

C'est votre faute, Peggotty, mchante que vous tes! dit ma mre.
Je le sais bien. Comment pouvez-vous, je vous le demande, avoir le
courage d'indisposer mon cher enfant contre moi ou contre ceux que
j'aime. Qu'est-ce que cela veut dire, Peggotty?

La pauvre Peggotty leva les yeux au ciel et rpondit, en
commentant la prire d'actions de grces que je rptais
habituellement aprs le dner:

Que le Seigneur vous pardonne, mistress Copperfield, et puissiez-
vous ne jamais avoir  vous repentir de ce que vous venez de dire
l!

-- Il y a de quoi me faire perdre la tte, s'cria ma mre, et
cela pendant une lune de miel, quand on devrait croire que mon
plus cruel ennemi ne voudrait pas m'enlever un peu de paix et de
bonheur. Davy, mchant enfant! Peggotty, atroce femme que vous
tes! Oh! mon Dieu, s'cria ma mre en se tournant de l'un 
l'autre avec une irritation capricieuse, quel triste sjour que ce
monde, et dans un moment o on devrait s'attendre  n'avoir que
des choses agrables!

Je sentis tout d'un coup se poser sur moi une main qui n'tait ni
celle de ma mre ni celle de Peggotty; je me glissai au pied de
mon lit. C'tait la main de M. Murdstone qui tenait mon bras.

Qu'est-ce que cela signifie, Clara, mon amour? Avez-vous oubli?
Un peu de fermet, ma chre!

-- Je suis bien fche, douard, dit ma mre, je voulais tre
raisonnable, mais je me sens si triste!

-- Vraiment, dit-il, je suis fch de vous entendre dire cela;
c'est commencer bien tt, Clara.

-- Je dis qu'il est bien dur qu'on me rende malheureuse en ce
moment, dit ma mre en faisant une petite moue; et c'est... c'est
bien dur... n'est-ce pas?

Il l'attira  lui, lui murmura quelques mots  l'oreille, et
l'embrassa. La tte de ma mre reposait sur son paule, elle avait
pass son bras autour du cou de son mari; je compris ds lors
qu'il pourrait toujours, comme il le faisait alors, faire plier 
son gr une nature si flexible.

-- Descendez, mon amour, dit M. Murdstone, David et moi nous
allons revenir tout  l'heure. Ma brave femme, dit-il en se
tournant vers Peggotty, lorsqu'il eut vu sortir ma mre de la
chambre, en l'accompagnant d'un gracieux sourire, ma brave femme,
et il la regardait d'un air menaant, vous savez le nom de votre
matresse?

-- Il y a longtemps qu'elle est ma matresse, monsieur, rpondit
Peggotty, je dois le savoir.

-- C'est vrai, rpondit-il, mais tout  l'heure, en montant, j'ai
cru vous entendre l'appeler par un nom qui n'est pas le sien. Elle
a pris le mien, vous le savez. Ne l'oubliez pas, je vous prie.

Peggotty sortit sans rpondre autrement que par une rvrence,
tout en me lanant des regards inquiets; elle avait probablement
compris qu'on voulait qu'elle s'en allt, et elle n'avait point
d'excuse  donner pour rester.

Lorsque nous fmes tous deux seuls, il ferma la porte, et
s'asseyant sur une chaise devant laquelle il se tenait debout, il
fixa sur moi un regard perant; mes yeux  moi s'attachaient aux
siens. Il me semble encore entendre battre mon petit coeur.

David, dit-il, et ses lvres minces se serraient l'une contre
l'autre, quand j'ai  rduire un cheval ou un chien entt,
qu'est-ce que je fais, selon vous?

-- Je n'en sais rien.

-- Je le bats.

Je lui avais rpondu d'une voix presque teinte, mais je sentais
maintenant que la respiration me manquait tout  fait.

Je le fais cder et demander grce. Je me dis, voil un drle que
je veux dompter, et quand mme cela devrait lui coter tout le
sang qu'il a dans les veines, j'en viendrai  bout. Qu'est-ce que
je vois-l sur votre joue?

-- C'est de la boue, rpondis-je.

Il savait aussi bien que moi que c'tait la trace de mes larmes;
mais quand mme il m'aurait adress vingt fois la mme question,
en m'assommant de coups chaque fois, je crois que mon petit coeur
se serait bris avant que je lui rpondisse autrement.

Pour un enfant, vous avez beaucoup d'intelligence, dit-il avec le
sourire grave qui lui tait familier, et vous m'avez compris, je
le vois. Lavez-vous la figure, monsieur, et descendez avec moi.

Il me montra la toilette, celle que je comparais dans mon esprit 
mistress Gummidge, et me fit signe de la tte de lui obir
immdiatement. Je ne doutais pas alors, et je doute encore moins
maintenant, qu'il ne ft tout prt  me rouer de coups, sans le
moindre scrupule, si j'avais hsit.

Clara, ma chre, dit-il, lorsque je lui eus obi et que nous
fmes descendus au salon, sa main toujours appuye sur mon bras,
on ne vous tourmentera plus, j'espre. Nous corrigerons notre
petit caractre.

Dieu m'est tmoin qu'en ce moment un mot de tendresse aurait pu me
rendre meilleur pour toute ma vie, peut-tre faire de moi une
autre crature. En m'encourageant et en m'expliquant ce qui
s'tait pass, en m'assurant que j'tais le bienvenu et que ce
serait toujours l mon chez moi, M. Murdstone aurait pu attirer 
lui mon coeur, au lieu de s'assurer une obissance hypocrite; au
lieu de le har, j'aurais pu le respecter. Il me sembla que ma
mre tait fche de me voir l debout au milieu de la chambre,
l'air malheureux et effar, et que, lorsqu'elle me vit aller
timidement m'asseoir, ses yeux me suivirent plus tristement
encore, comme si elle et souhait me voir plutt courir gaiement;
mais alors elle ne me dit pas un mot, et plus tard, il n'tait
plus temps.

Nous dnmes seuls, tous les trois. Il avait l'air d'aimer
beaucoup ma mre, ce qui ne me rconciliait pas avec lui, j'en ai
bien peur, et elle, elle l'aimait beaucoup. Je compris  leur
conversation qu'ils attendaient ce mme soir une soeur ane de
M. Murdstone qui venait demeurer avec eux. Je ne me rappelle pas
bien si c'est alors ou plus tard que j'appris, que, sans tre
positivement dans le commerce, il avait une part annuelle dans les
bnfices d'un ngociant en vins de Londres, et que sa soeur avait
le mme intrt que lui dans cette maison qui tait lie avec sa
famille depuis le temps de son arrire grand-pre; en tout cas,
j'en parle ici par occasion.

Aprs le dner, nous tions assis au coin du feu, et je mditais
d'aller retrouver Peggotty, mais la crainte que j'avais de mon
nouveau matre m'tait la hardiesse de m'chapper, lorsqu'on
entendit une voiture s'arrter  la grille du jardin; M. Murdstone
sortit pour aller voir qui c'tait; ma mre se leva aussi. Je la
suivais timidement, quand  la porte du salon elle s'arrta, et
profitant de l'obscurit, elle me prit dans ses bras comme elle
faisait jadis, en me disant tout bas qu'il fallait aimer mon
nouveau pre et lui obir. Elle me parlait rapidement et en
cachette comme si elle faisait mal, mais trs-tendrement, et elle
me tint une main dans la sienne jusqu' ce que nous fmes prs de
l'endroit du jardin o tait son mari, alors elle lcha ma main et
passa la sienne dans le bras de M. Murdstone.

C'tait miss Murdstone qui venait d'arriver; elle avait l'air
sinistre, les cheveux noirs comme son frre, auquel elle
ressemblait beaucoup de figure et de manires; ses sourcils pais
se croisaient presque sur son grand nez, comme si elle et report
l les favoris que son sexe ne lui permettait pas de garder  leur
place naturelle. Elle tait suivie de deux caisses noires, dures
et farouches comme elle; sur le couvercle on lisait ses initiales
en clous de cuivre. Quand elle voulut payer le cocher, elle tira
son argent d'une bourse d'acier, elle la renferma ensuite dans un
sac qui avait plutt l'air d'une prison portative suspendue  son
bras au moyen d'une lourde chane, et qui claquait en se fermant
comme une trappe. Je n'avais jamais vu de dame aussi mtallique
que miss Murdstone.

On la fit entrer dans le salon avec une foule de souhaits de
bienvenue, et l elle salua solennellement ma mre comme sa
nouvelle et proche parente; puis, levant les yeux sur moi, elle
dit:

Est-ce votre fils, ma belle-soeur?

Ma mre dit que oui.

En gnral, dit miss Murdstone, je n'aime pas les garons.
Comment vous portez-vous, petit garon?

Je rpondis  ce discours obligeant que je me portais trs-bien et
que j'esprais qu'il en tait de mme pour elle, mais j'y mis si
peu de grce que miss Murdstone me jugea immdiatement en deux
mots:

Mauvaises manires!

Aprs avoir prononc cette sentence d'une voix trs-sche, elle
demanda  voir sa chambre, qui devint ds lors pour moi un lieu de
terreur et d'pouvante. Jamais on n'y vit les deux malles noires
s'ouvrir ni rester entr'ouvertes. Une ou deux fois, en passant
timidement ma tte  la porte entrebille, je vis, en l'absence
de miss Murdstone, une srie de petits bijoux et de chanes
d'acier pendus autour de la glace dans un appareil formidable;
c'tait, dans les jours de grande toilette, la parure de miss
Murdstone.

Je crus comprendre qu'elle venait s'installer chez nous pour tout
de bon, et qu'elle n'avait nulle intention de jamais repartir. Le
lendemain matin elle commena  aider ma mre et elle passa toute
la journe  mettre tout en ordre, sans respecter en rien les
anciens arrangements. Une des premires choses remarquables que
j'observai en miss Murdstone, c'est qu'elle tait constamment
poursuivie par le soupon que les domestiques tenaient un homme
cach quelque part dans la maison. Sous l'influence de cette
conviction, elle se plongeait dans la cave au charbon aux heures
les plus tranges, et il ne lui arrivait presque jamais d'ouvrir
la porte d'un petit recoin obscur sans la refermer brusquement,
dans la persuasion, sans doute, qu'elle le tenait.

Bien que miss Murdstone n'et rien de trs-arien, elle se levait
aussitt que les alouettes. Avant que personne et boug dans la
maison, elle tait toujours,  ce que je crois encore aujourd'hui,
 la recherche de son homme. Peggotty assurait qu'elle dormait un
oeil ouvert, mais je n'tais pas de son avis, car, lorsqu'elle eut
avanc cette opinion, je voulus en faire sur moi l'exprience, et
je la trouvai tout  fait impraticable.

Le matin qui suivit son arrive elle avait sonn avant le premier
chant du coq. Quand ma mre descendit pour le djeuner, miss
Murdstone s'approcha d'elle, au moment o elle allait faire le
th, posa une seconde sa joue contre la sienne, c'tait sa manire
d'embrasser, et lui dit:

Vous savez, ma chre Clara, que je suis venue ici pour vous
pargner toute espce d'embarras. Vous tes beaucoup trop jolie et
trop enfant (ma mre rougit et sourit, ce rle semblait ne pas lui
trop dplaire) pour vous charger de devoirs que je pourrai remplir
 votre place. Ainsi, ma chre, si vous voulez bien me donner vos
clefs,  l'avenir je m'occuperai de tout cela.

 partir de ce jour, miss Murdstone garda les clefs dans son sac
d'acier durant la journe, sous son oreiller pendant la nuit, et
ma mre n'eut pas  s'en occuper plus que moi.

Ma mre n'abandonna pourtant pas son autorit  une autre sans
essayer de protester. Un soir que miss Murdstone dveloppait  son
frre certains plans intrieurs auxquels il donnait son
approbation, ma mre se mit tout d'un coup  pleurer en disant
qu'il lui semblait qu'au moins on aurait pu la consulter.

Clara! dit svrement M. Murdstone, Clara! vous m'tonnez.

-- Oh, vous pouvez bien dire que je vous tonne, douard, s'cria
ma mre, et rpter qu'il faut de la fermet, mais je suis bien
sre que cela ne vous plairait pas plus qu' moi.

Ici je ferai remarquer que la fermet tait la qualit dominante
dont se piquaient M. et miss Murdstone. Je ne sais pas quel nom
j'eusse donn alors  cette fermet, mais je sentais trs-
clairement que c'tait, sous un autre nom, une vritable tyrannie,
une humeur opinitre, arrogante et diabolique qui leur tait
commune  tous deux. Leur doctrine, la voici. M. Murdstone tait
ferme; personne autour de lui ne devait tre aussi ferme que
M. Murdstone; personne autour de lui ne devait tre le moins du
monde ferme, car tous devaient plier devant lui. Miss Murdstone
faisait exception. Il lui tait permis d'tre ferme, mais
seulement par alliance, et  un degr infrieur et tributaire. Ma
mre tait une autre exception. Il lui tait permis d'tre ferme;
cela lui tait mme recommand; mais seulement  condition d'obir
 leur fermet, et de croire fermement qu'il n'y avait qu'eux sur
la terre qui eussent de la fermet.

Il est bien dur, disait ma mre, que dans ma maison...

-- Dans _ma_ maison? rpta M. Murdstone. Clara!

-- Dans _notre_ maison, je veux dire, balbutia ma mre, videmment
trs-effraye, j'espre que vous savez ce que je veux dire,
douard, il est bien dur que dans notre maison je n'aie pas la
permission de dire un mot sur les affaires du mnage. Je m'en
tirais certainement trs-bien avant notre mariage. Il y a des
tmoins, dit ma mre en sanglotant, demandez  Peggotty si je ne
m'en tirais pas trs-bien quand on ne se mlait pas de mes
affaires.

-- douard, dit miss Murdstone, mettons fin  tout ceci. Je pars
demain.

-- Jane Murdstone, dit son frre, taisez-vous! On croirait  vous
entendre que vous ne me connaissez pas?

-- Je puis bien dire, reprit ma pauvre mre, qui perdait du
terrain et qui pleurait  chaudes larmes, je puis bien dire que je
ne dsire pas que personne s'en aille. Je serais trs-malheureuse
et trs-misrable si quelqu'un s'en allait. Je ne demande pas
grand'chose. Je ne suis pas draisonnable. Je demande seulement
qu'on me consulte quelquefois. Je suis trs-reconnaissante  tous
ceux qui veulent bien m'aider, et je demande seulement qu'on me
consulte quelquefois pour la forme. Je croyais autrefois que vous
m'aimiez parce que j'tais jeune et sans exprience. douard, je
me rappelle bien que vous me le disiez alors, mais maintenant vous
avez l'air de me har  cause de cela mme, vous tes si svre!

-- douard, dit miss Murdstone une seconde fois, mettons fin 
tout ceci. Je pars demain.

-- Jane Murdstone, rpondit M. Murdstone d'une voix de tonnerre.
Voulez-vous vous taire? Comment osez-vous?...

Miss Murdstone tira de prison son mouchoir de poche, et le mit
devant ses yeux.

Clara, continua-t-il en se tournant vers ma mre, vous me
surprenez! Vous m'tonnez! Oui, j'avais eu quelque plaisir 
pouser une personne simple et sans exprience; je voulais former
son caractre et lui donner un peu de cette fermet et de cette
dcision dont elle avait besoin. Mais quand Jane Murdstone a la
bont de venir m'aider dans cette entreprise, quand elle consent 
remplir, par affection pour moi, une condition qui est presque
celle d'une femme de charge, et quand je vois que, pour la
rcompenser, on la traite grossirement...

-- Oh, je vous en prie, douard, je vous en prie, cria ma mre, ne
m'accusez pas d'ingratitude. Je ne suis pas ingrate, assurment.
Personne ne me l'a jamais reproch. J'ai bien des dfauts, mais je
n'ai pas celui-l. Oh non, mon ami!

-- Quand je vois, reprit-il, sitt que ma mre eut fini de parler,
quand je vois qu'on traite grossirement Jane Murdstone, mes
sentiments s'altrent et se refroidissent.

-- Oh ne dites pas cela, mon ami, reprit ma mre d'un ton
suppliant. Oh non, douard, je ne peux pas le supporter. Quelques
dfauts que je puisse avoir, je suis affectueuse. Je sais que je
suis affectueuse. Je ne le dirais pas si je n'en tais pas bien
sre. Demandez  Peggotty. Elle vous dira, j'en suis sre, que je
suis affectueuse.

-- Il n'y a point de faiblesse, quelle qu'elle soit, qui puisse
avoir le moindre poids  mes yeux, Clara, rpondit M. Murdstone,
remettez-vous.

-- Je vous en prie, soyons toujours bien ensemble, dit ma mre. Je
ne pourrais supporter la froideur ou la duret. Je suis si fche!
J'ai bien des dfauts, je le sais, et c'est trs-bon  vous,
douard, qui avez tant de force d'me, de chercher  me corriger.
Jane, je ne fais d'objection  rien. Je serais au dsespoir si
vous aviez l'ide de nous quitter... Ma mre ne put aller plus
loin.

-- Jane Murdstone, dit M. Murdstone  sa soeur, des paroles
amres, sont, je l'espre, peu ordinaires entre nous. Ce n'est pas
ma faute s'il s'est pass ce soir une scne si trange: j'y ai t
entran par d'autres. Ce n'est pas non plus votre faute, vous y
avez t entrane par d'autres. Cherchons tous deux  l'oublier.
Et comme, ajouta-t-il, aprs ces paroles magnanimes, cette scne
est peu convenable devant l'enfant, David, allez vous coucher!

Mes larmes m'empchaient de trouver la porte. J'tais si dsol du
chagrin de ma mre! Je sortis  ttons, et je montai 
l'aveuglette jusqu' ma chambre, sans avoir seulement le courage
de dire bonsoir  Peggotty, ni de lui demander une lumire. Quand
elle vint une heure aprs voir ce que je faisais, elle me rveilla
en entrant et me dit que ma mre s'tait couche assez souffrante,
et que M. et miss Murdstone taient rests seuls au salon.

Le lendemain matin je descendais plus tt que de coutume, lorsque,
en passant prs de la porte de la salle  manger, j'entendis la
voix de ma mre. Elle demandait trs-humblement  miss Murdstone
de lui pardonner, ce que miss Murdstone lui accordait, et une
rconciliation complte avait lieu. Depuis je n'ai jamais vu ma
mre dire son avis sur la moindre chose, sans avoir d'abord
consult miss Murdstone, ou sans s'tre assure, par quelques
moyens positifs, de l'opinion de miss Murdstone, et je n'ai jamais
vu miss Murdstone, les jours o elle tait en colre (toute ferme
qu'elle tait, elle avait cette faiblesse) avancer la main vers
son sac comme pour en tirer les clefs et les rendre, sans voir en
mme temps ma mre pme de frayeur.

La teinte sombre qui dominait dans le sang des Murdstone
assombrissait aussi la religion des Murdstone qui tait austre et
farouche. J'ai pens depuis que c'tait la consquence ncessaire
de la fermet de M. Murdstone qui ne pouvait souffrir que personne
chappt aux chtiments les plus svres qu'il pt inventer. Quoi
qu'il en soit, je me rappelle bien les visages menaants qui
m'entouraient quand j'allais  l'glise, et comme tout tait
chang autour de moi. Ce dimanche tant redout parat de nouveau,
et j'entre le premier dans notre ancien banc, comme un captif
qu'on amne sous bonne escorte, pour assister au service des
condamns. Voil miss Murdstone, avec sa robe de velours noir qui
a l'air d'avoir t taille dans un drap mortuaire: elle me suit
de trs-prs; puis ma mre, puis son mari. Il n'y a plus, comme
jadis, de Peggotty. J'entends miss Murdstone qui marmotte les
rponses, en appuyant avec une nergie cruelle sur tous les mots
terribles. Je la vois rouler tout autour de l'glise ses grands
yeux noirs quand elle dit misrables pcheurs comme si elle
appelait par leurs noms tous les membres de la congrgation. Je
vois parfois, ma mre, remuant timidement les lvres, entre sa
belle-soeur et son mari, qui font rsonner les prires  ses
oreilles comme le grondement d'un tonnerre loign. Je me demande,
saisi d'une crainte soudaine, s'il est probable que notre bon
vieux pasteur soit dans l'erreur, que M. et miss Murdstone aient
raison, et que tous les anges du ciel soient des anges
destructeurs. Et si, par malheur, je remue le petit doigt ou que
je bouge la tte, miss Murdstone me donne dans les ctes avec son
livre de prires de bonnes bourrades qui me font grand mal.

Je vois encore, en revenant  la maison, quelques-uns de nos
voisins, qui regardent ma mre, puis moi, et qui se parlent 
l'oreille. Plus loin, quand le trio marche devant, et que je reste
un peu en arrire, je me demande s'il est vrai que ma mre marche
d'un pas moins joyeux, et que sa beaut ait dj presque
entirement disparu. Enfin je me demande si nos voisins se
rappellent comme moi le temps o nous revenions de l'glise moi et
ma mre, et je passe toute cette triste journe  me creuser la
tte  ce sujet.

Il avait plusieurs fois t question de me mettre en pension.
M. et miss Murdstone l'avaient propos, et ma mre avait, bien
entendu, t de leur avis. Cependant, il n'y avait encore rien de
dcid. En attendant je prenais mes leons  la maison.

Comment pourrais-je oublier ces leons? Ma mre y prsidait
nominalement, mais en ralit je les recevais de M. Murdstone et
de sa soeur qui taient toujours prsents, et qui trouvaient
l'occasion favorable pour donner  ma mre quelques notions de
cette fermet, si mal nomme, qui tait le flau de nos deux
existences. Je crois qu'ils me gardaient  la maison dans ce seul
but. J'avais assez de facilit et de plaisir  apprendre, quand
nous vivions seuls ensemble, moi et ma mre. Je me souviens du
temps o j'apprenais l'alphabet sur ses genoux. Aujourd'hui encore
quand je regarde les grosses lettres noires du livre d'office, la
nouveaut alors embarrassante pour moi de leur forme, et les
contours alors faciles  retenir de l'O, de l'L et de l'S, me
reviennent  l'esprit comme aux jours de mon enfance; mais ils ne
me rappellent nul souvenir de dgot ou de regret. Au contraire,
il me semble que j'ai t conduit  travers un sentier de fleurs
jusqu'au livre des crocodiles, encourag le long du chemin par la
douce voix de ma mre. Mais les leons solennelles qui suivirent
celles-l furent un coup mortel port  mon repos, un labeur
pnible, un chagrin de tous les jours. Elles taient trs-longues,
trs-nombreuses, trs-difficiles. La plupart taient parfaitement
inintelligibles pour moi; et j'en avais bien peur, autant, je
crois, que ma pauvre mre.

Voici comment les choses se passaient presque tous les matins.

Je descends aprs le djeuner dans le petit salon avec mes livres,
mon cahier et une ardoise. Ma mre m'attend prs de son pupitre,
mais elle n'est pas si dispose  m'entendre que M. Murdstone, qui
fait semblant de lire dans son fauteuil prs de la fentre, ou de
miss Murdstone, qui enfile des perles d'acier  ct de ma mre.
La vue de ces deux personnages exerce sur moi une telle influence,
que je commence  sentir m'chapper, pour courir la prtentaine,
les mots que j'ai eu tant de peine  me fourrer dans la tte. Par
parenthse, j'aimerais bien qu'on pt me dire o vont ces mots?

Je tends mon premier livre  ma mre. C'est un livre de grammaire,
ou d'histoire, ou de gographie. Avant de le lui donner, je jette
un dernier regard de dsespoir sur la page, et je pars au grand
galop pour la rciter tandis que je la sais encore un peu. Je
saute un mot. M. Murdstone lve les yeux. Je saute un autre mot.
Miss Murdstone lve les yeux. Je rougis, je passe une demi-
douzaine de mots, et je m'arrte. Je crois que ma mre me
montrerait bien le livre, si elle l'osait, mais elle n'ose pas, et
me dit doucement:

Oh! Davy! Davy!

-- Voyons, Clara, dit M. Murdstone, soyez ferme avec cet enfant.
Ne dites pas: Oh! Davy! Davy! C'est un enfantillage, il sait, ou
il ne sait pas sa leon.

-- Il ne la sait pas, reprit miss Murdstone d'une voix terrible.

-- J'en ai peur, dit ma mre.

-- Vous voyez bien, Clara, ajouta miss Murdstone, qu'il faut lui
rendre le livre et qu'il aille rapprendre sa leon.

-- Oui, certainement, dit ma mre, c'est ce que je vais faire, ma
chre Jane. Voyons Davy, recommence, et ne sois pas si stupide.

J'obis  la premire de ces injonctions, et je me remets 
apprendre, mais je ne russis pas en ce qui concerne la seconde,
car je suis plus stupide que jamais. Je m'arrte avant d'arriver 
l'endroit fatal,  un passage que je savais parfaitement tout 
l'heure, et je me mets  rflchir, mais ce n'est pas  ma leon
que je rflchis. Je pense au nombre de mtres de tulle qu'on peut
avoir employs au bonnet de miss Murdstone, ou bien au prix qu'a
d coter la robe de chambre de M. Murdstone, ou  quelque autre
problme absurde qui ne me regarde pas, et dont je n'aurai jamais
que faire. M. Murdstone fait un geste d'impatience que j'attends
depuis longtemps. Miss Murdstone en fait autant. Ma mre les
regarde d'un air rsign, ferme le livre et le met de ct comme
un arrir que j'aurai  acquitter quand mes autres devoirs seront
finis.

Bientt le nombre des arrirs va grossissant comme une boule de
neige. Plus il augmente, et plus je deviens bte. Le cas est
tellement dsespr, et je sens qu'on me farcit la tte d'une
telle quantit de sottises, que je renonce  l'ide de pouvoir
jamais m'en tirer et que je m'abandonne  mon sort. Il y a quelque
chose de profondment mlancolique dans les regards dsesprs que
nous nous jetons ma mre et moi,  chaque nouvelle erreur. Mais le
plus terrible moment de ces malheureuses leons, c'est quand ma
mre, croyant que personne ne la regarde, essaye de me souffler le
mot fatal.  cet instant miss Murdstone, qui depuis longtemps est
aux aguets, dit d'une voix grave:

Clara!

Ma mre tressaille, rougit et sourit faiblement; M. Murdstone se
lve, prend le livre, me le jette  la tte, ou me donne un
soufflet, et me fait sortir brusquement de la chambre.

Quand j'ai fini d'apprendre mes leons, il me reste encore  faire
ce qu'il y a de plus terrible, une effrayante multiplication.
C'est une torture invente  mon usage, et M. Murdstone me dicte
lui-mme cet nonc:

Je vais chez un marchand de fromages, j'achte cinq mille
fromages de Glocester  six pence pice, ce qui fait en tout...

Je vois la joie secrte de miss Murdstone. Je mdite sur ces
fromages sans le moindre rsultat, jusqu' l'heure du dner; je me
noircis les doigts  force de tripoter mon ardoise. On me donne un
morceau de pain sec pour m'aider  compter mes fromages, et je
passe en pnitence le reste de la soire.

Il me semble, autant que je puis me le rappeler, que c'tait ainsi
que finissaient presque toujours mes malheureuses leons. Je m'en
serais trs-bien tir sans les Murdstone; mais les Murdstone
exeraient sur moi une sorte de fascination, comme celle d'un
serpent  sonnette vis--vis d'un petit oiseau. Mme lorsqu'il
m'arrivait de passer assez bien la matine, je n'y gagnais autre
chose que mon dner; car miss Murdstone ne pouvait souffrir de me
voir loin de mes cahiers, et si j'avais la folie de laisser
apercevoir que je n'tais pas occup, elle appelait sur moi
l'attention de son frre, en disant:

Clara, ma chre, il n'y a rien de tel que le travail; donnez un
devoir  ce garon, et on me remettait  l'ouvrage. Quant  jouer
avec d'autres enfants de mon ge, cela m'arrivait rarement, car la
sombre thologie des Murdstone leur faisait envisager tous les
enfants comme une race de petites vipres; (et pourtant il y eut
jadis un Enfant plac au milieu des Disciples!); et  les croire,
ils n'taient bons qu' se corrompre mutuellement.

Le rsultat de ce traitement qui dura pendant six mois au moins,
fut, comme on pouvait bien le croire, de me rendre grognon, triste
et maussade. Ce qui y contribuait aussi infiniment, c'tait qu'on
m'loignait toujours davantage de ma mre. Une seule chose
m'empchait de m'abrutir absolument. Mon pre avait laiss dans un
cabinet, au second, une petite collection de livres; ma chambre
tait  ct, et personne ne songeait  cette bibliothque. Peu 
peu _Roderick Random, Peregrine Pickle, Humphrey Clinker, Tom
Jones, le Vicaire de Wakefield, don Quichotte, Gil Blas et
Robinson Cruso_, sortirent, glorieux bataillon, de cette
prcieuse petite chambre pour me tenir compagnie. Ils tenaient mon
imagination en veil; ils me donnaient l'espoir d'chapper un jour
 ce lieu. Ni ces livres, ni les _Mille et une Nuits_, ni les
histoires des gnies, ne me faisaient de mal, car le mal qui
pouvait s'y trouver ne m'atteignait pas; je n'y comprenais rien.
Je m'tonne aujourd'hui du temps que je trouvais pour lire ces
livres, au milieu de mes mditations et de mes chagrins sur des
sujets plus pnibles. Je m'tonne encore de la consolation que je
trouvais au milieu de mes petites preuves, qui taient grandes
pour moi,  m'identifier avec tous ceux que j'aimais dans ces
histoires o, naturellement, tous les mchants taient pour moi
M. et miss Murdstone. J'ai t pendant plus de huit jours Tom
Jones (un Tom Jones d'enfant, la plus innocente des cratures).
Pendant un grand mois, je me suis cru un Roderick Random. J'avais
la passion des rcits de voyages; il y en avait quelques-uns sur
les planches de la bibliothque, et je me rappelle que pendant des
jours entiers, je parcourais l'tage que j'habitais, arm d'une
traverse d'embouchoir de bottes, pour reprsenter le capitaine un
tel, de la marine royale, en grand danger d'tre attaqu par les
sauvages, et rsolu  vendre chrement sa vie. Le capitaine avait
beau recevoir des soufflets tout en conjuguant ses verbes latins,
jamais il n'abandonnait sa dignit. Moi, je perdais la mienne,
mais le capitaine tait un capitaine, un hros, en dpit de toutes
les grammaires, et de toutes les langues vivantes ou mortes qui
pouvaient exister sur la terre.

C'tait ma seule et ma fidle consolation. Quand j'y pense, je
revois toujours devant moi une belle soire d't; les enfants du
village jouaient dans le cimetire, et moi, je lisais dans mon
lit, comme si ma vie en et dpendu. Toutes les granges du
voisinage, toutes les pierres de l'glise, tous les coins du
cimetire, avaient, dans mon esprit, quelque association avec ces
fameux livres et reprsentaient quelque endroit clbre de mes
lectures. J'ai vu Tom Pipes gravir le clocher de l'glise; j'ai
remarqu Strass, son sac sur le dos, assis sur la barrire pour
s'y reposer, et je sais que le _commodore_ Trunnion prsidait le
club avec M. Pickle dans la salle du petit cabaret de notre
village.

Le lecteur sait maintenant aussi bien que moi o j'en tais 
cette poque de mon enfance que je vais reprendre.

Un matin, en descendant dans le salon avec mes livres, je vis que
ma mre avait l'air soucieux, que miss Murdstone avait l'air
ferme, et que M. Murdstone ficelait quelque chose au bas de sa
canne, petit jonc lastique qu'il se mit  faire tournoyer en
l'air  mon arrive.

Puisque je vous dis, Clara, disait M. Murdstone, que j'ai souvent
t fouett moi-mme.

-- Bien certainement, dit miss Murdstone.

-- Certainement, ma chre Jane, balbutia timidement ma mre; mais
croyez-vous que cela ait fait du bien  douard?

-- Croyez-vous que cela ait fait du mal  douard, Clara? reprit
gravement M. Murdstone.

-- C'est l toute la question, dit sa soeur.

 cela ma mre rpondit: Certainement, ma chre Jane, et ne dit
plus un mot.

Je sentais que j'tais personnellement intress  ce dialogue, et
je cherchais les yeux de M. Murdstone qui se fixrent sur les
miens.

Maintenant, Davy, dit-il, et ses yeux tincelaient, il faut que
vous soyez plus attentif aujourd'hui que de coutume. Il fit de
nouveau cingler sa canne, puis, ayant fini ces prparatifs, il la
posa  ct de lui avec un regard expressif, et prit son livre.

C'tait, pour le dbut, un bon moyen de me donner de la prsence
d'esprit! Je sentais les mots de mes leons m'chapper, non pas un
 un, mais par lignes et pages entires. J'essayai de les
rattraper, mais il me semblait, si je puis ainsi dire, qu'ils
s'taient mis des patins ou des ailes pour glisser loin de moi
avec une rapidit que rien ne pouvait arrter.

Le commencement fut mauvais, la suite encore plus dplorable:
j'tais justement arriv rsolu, ce jour-l,  me distinguer; je
me croyais trs-bien prpar, mais il se trouva que c'tait une
erreur grossire. Chaque volume qu'on posa sur la table, aprs la
rcitation, ajouta son contingent  la masse des arrirs: miss
Murdstone ne nous quittait pas des yeux. Enfin, quand nous
arrivmes au problme des cinq mille fromages (ce jour-l ce fut
des coups de bton qu'on me fit multiplier, je m'en souviens trs-
bien), ma mre fondit en larmes.

Clara! dit miss Murdstone de sa voix d'avertissement.

-- Je suis un peu souffrante, je crois, ma chre Jane, dit ma
mre.

Je le vis regarder sa soeur d'un air solennel, puis il se leva et
dit, en prenant sa canne:

Vraiment, Jane, nous ne pouvons nous attendre  ce que Clara
supporte avec une fermet parfaite la peine et le tourment que
David lui a causs aujourd'hui. Ce serait trop hroque. Clara a
fait de grands progrs, mais ce serait trop lui demander. David,
nous allons monter ensemble, mon garon.

Comme il m'emmenait, ma mre courut vers nous. Miss Murdstone dit:
Clara, est-ce que vous tes folle? et l'arrta. Je vis ma mre
se boucher les oreilles, puis je l'entendis pleurer.

Il monta dans ma chambre, lentement et gravement. Je suis sr
qu'il tait ravi de cet appareil solennel de justice excutive.
Quand nous fmes entrs, il passa tout d'un coup ma tte sous son
bras.

Monsieur Murdstone! monsieur! m'criai-je. Non, je vous en prie,
ne me battez pas! J'ai essay d'apprendre, monsieur, mais je ne
peux pas rciter, quand miss Murdstone et vous vous tes l.
Vraiment, je ne peux pas!

-- Vous ne pouvez pas, David? Nous verrons a.

Il tenait ma tte sous son bras, comme dans un tau, mais je
m'entortillais si bien autour de lui, en le suppliant de ne pas me
battre, que je l'arrtai un instant. Ce ne fut que pour un
instant, hlas! car il me battit cruellement la minute d'aprs. Je
saisis entre mes dents la main qui me retenait, et je la mordis de
toutes mes forces. Je grince encore des dents rien que d'y penser.

Alors il me battit comme s'il voulait me tuer. Au milieu du bruit
que nous faisions, j'entendais courir sur l'escalier, puis
pleurer; j'entendais pleurer ma mre et Peggotty. Il s'en alla,
ferma la porte  clef, et je restai seul, couch par terre, tout
en nage, corch, brlant, furieux comme un petit diable.

Je me rappelle la tranquillit morne qui rgnait dans la maison
lorsque je revins un peu  moi-mme! Je me rappelle  quel point
je me sentis devenu mchant, quand ma douleur et ma colre
commencrent  s'apaiser!

J'coutai longtemps: on n'entendait rien. Je me relevai
pniblement et j'allai me mettre devant la glace; je fus effray
de me voir, le visage rouge, enfl, affreux. Les coups de
M. Murdstone m'avaient dchir la peau, je me sentais tout
endolori;  chaque mouvement que je faisais, je me remettais 
pleurer; mais ce n'tait rien en comparaison du sentiment de ma
faute. Je crois que je me trouvais plus coupable que si j'avais
t le plus atroce criminel.

Il commenait  faire nuit, je fermai la fentre (longtemps
j'tais rest tendu, la tte appuye contre l'embrasure,
pleurant, dormant, coutant tour  tour), quand j'entendis tourner
la clef, et que miss Murdstone entra avec un peu de pain et de
viande et un bol de lait. Elle les posa sur la table sans dire un
mot, me regarda un instant avec une fermet exemplaire, puis se
retira en fermant la porte aprs elle.

Il faisait nuit depuis longtemps que j'tais toujours assis prs
de la fentre, me demandant s'il ne viendrait plus personne. Quand
j'en eus perdu l'esprance, je me dshabillai et me couchai, puis
je commenai  songer avec terreur  ce que j'allais devenir.
L'acte que j'avais commis ne constituait-il pas un crime lgal? Ne
serais-je pas emmen en prison? N'y avait-il pas pour moi quelque
danger d'tre pendu?

Je n'oublierai jamais mon rveil le lendemain matin; comment je me
sentis d'abord gai et repos, puis bientt accabl par mes cruels
souvenirs. Miss Murdstone parut avant que je fusse lev; elle me
dit, en peu de mots, que je pouvais aller au jardin et m'y
promener une demi-heure, pas plus longtemps; puis elle se retira
en laissant la porte ouverte, pour que je pusse profiter de la
permission.

C'est ce que je fis ce jour-l, et tout le temps que dura mon
emprisonnement, qui se prolongea cinq jours. Si j'avais pu voir ma
mre seule, je me serais jet  ses genoux et je l'aurais supplie
de me pardonner; mais je ne voyais absolument que miss Murdstone,
except le soir, au moment de la prire: miss Murdstone venait
alors me chercher quand tout le monde tait dj  sa place; elle
me mettait, comme un jeune bandit, tout seul prs de la porte;
puis ma gelire m'emmenait solennellement, avant que personne et
pu se relever. Je voyais seulement que ma mre tait aussi loin de
moi que faire se pouvait, et tournait la tte d'un autre ct, en
sorte que jamais je ne pus voir son visage; M. Murdstone avait la
main enveloppe dans un grand mouchoir de batiste.

Il me serait impossible de donner une ide de la longueur de ces
cinq jours. Dans mon souvenir, ce sont des annes. Je me vois
encore coutant le plus petit bruit dans la maison; le tintement
des sonnettes, le bruit des portes qu'on ouvrait ou qu'on fermait,
le murmure des voix, le son des pas sur l'escalier, je prtais
l'oreille aux rires, aux joyeux sifflements, aux chants du dehors,
qui me paraissaient bien tristes dans ma solitude et dans mon
chagrin; j'observais le pas ingal des heures, surtout le soir
quand je me rveillais croyant que c'tait le matin et que je
dcouvrais qu'on n'tait pas encore couch et que j'avais encore
la nuit devant moi. Les rves et les cauchemars les plus
lamentables venaient troubler mon sommeil; le matin,  midi, le
soir, je regardais d'un coin de la chambre, les enfants qui
jouaient dans le cimetire, sans oser m'approcher de la fentre,
de peur qu'ils ne vissent que j'tais en prison; je m'tonnais de
ne plus jamais entendre ma propre voix; parfois,  l'heure de mes
repas, je reprenais un peu de gaiet, qui disparaissait aussitt;
puis je voyais la pluie commencer  tomber, la terre paraissait
rafrachie, mais les nuages s'obscurcissaient au-dessus de
l'glise, et il me semblait que la nuit venait m'envelopper de son
ombre, moi et mes remords. Tout cela est encore si vivant dans mon
souvenir, qu'au lieu de quelques jours, il me semble que cette
cruelle existence a dur pendant des annes.

Le dernier soir de mon chtiment, je fus rveill par quelqu'un
qui prononait mon nom  voix basse. Je tressaillis dans mon lit,
puis, tendant mes bras dans l'obscurit, je dis:

Est-ce vous, Peggotty?

Il n'y eut pas de rponse immdiate, mais bientt j'entendis
prononcer de nouveau mon nom d'une voix si mystrieuse et si
effrayante, que si l'ide ne m'tait pas venue qu'on me parlait
par le trou de la serrure, je crois que la peur m'aurait donn une
attaque de nerfs.

Je me dirigeai  ttons vers la porte, et appuyant mes lvres
contre le trou de la serrure, je murmurai:

Est-ce vous, ma bonne Peggotty?

-- Oui, mon cher Davy, rpondit-elle. Mais ne faites pas plus de
bruit qu'une petite souris, ou le chat vous entendra.

Je compris qu'elle voulait parler de miss Murdstone, et je sentis
combien la prudence tait indispensable, sa chambre tant  ct
de la mienne.

Comment va maman? ma chre Peggotty. Est-elle bien fche contre
moi?

J'entendis Peggotty pleurer tout doucement de l'autre ct de la
porte, comme je faisais du mien, enfin elle rpondit: Non, pas
trs-fche!

Qu'est-ce qu'on va faire de moi, ma bonne Peggotty? le savez-
vous?

-- Pension prs de Londres, rpondit Peggotty. Je fus oblig de
le lui faire rpter, car elle avait parl dans ma gorge la
premire fois, vu qu'au lieu d'appliquer mon oreille sur le trou
de la serrure j'y avais laiss ma bouche, et quoique ses paroles
m'eussent singulirement chatouill le gosier, je ne les avais pas
entendues.

Quand, Peggotty?

-- Demain.

-- Est-ce pour cela que miss Murdstone a sorti toutes mes affaires
de mes tiroirs? car je le lui avais vu faire, bien que j'aie
oubli de le dire.

-- Oui, dit Peggotty, une malle!

-- Est-ce que je ne verrai pas maman?

-- Si, dit Peggotty; le matin. Puis elle appuya ses lvres sur le
trou de la serrure et pronona les phrases suivantes avec une
gravit et une expression auxquelles les trous de serrure doivent
tre peu habitus, je crois, et chaque fragment de phrase spar
lui chappait comme un boulet de canon.

Davy, mon chri, si je n'ai pas t tout  fait aussi intime avec
vous, dernirement, que j'avais coutume de l'tre, ce n'est pas
que je vous aime moins. Tout autant et plus, mon joli garon;
c'est parce que je croyais que cela valait mieux pour vous: et
pour une autre personne aussi. Davy, mon chri, m'coutez-vous?
voulez-vous m'entendre?

-- Oui, oui, Peggotty! dis-je en sanglotant.

-- Mon trsor! dit Peggotty avec une compassion infinie, ce que je
veux vous dire, c'est qu'il ne faut jamais m'oublier. Car je ne
vous oublierai jamais. Et je soignerai tout autant votre maman,
Davy, que je vous ai jamais soign. Et je ne la quitterai pas. Le
jour viendra peut-tre o elle sera bien aise d'appuyer sa pauvre
tte sur le bras de sa vieille, de sa stupide Peggotty, et je vous
crirai, mon chri. Bien que je sois trs-ignorante. Et je...
je...

Ici Peggotty, voyant qu'elle ne pouvait m'embrasser, se mit 
embrasser le trou de la serrure.

Merci, chre Peggotty, dis-je. Oh, merci! merci! Voulez-vous me
promettre une chose, Peggotty? Voulez-vous crire  M. Peggotty,
et lui dire,  lui, et  la petite milie et  mistress Gummidge
et  Ham, que je ne suis pas aussi mauvais qu'ils pourraient le
croire, et que je leur envoie toutes mes tendresses, surtout  la
petite milie? Le voulez-vous, Peggotty, je vous en prie?

La brave femme me le promit, nous embrassmes tous deux le trou de
la serrure avec la plus grande affection, je caressai le fer avec
ma main comme si c'et t l'honnte visage de Peggotty, et nous
nous sparmes. Depuis ce soir-l, j'ai toujours prouv pour elle
un sentiment que je ne saurais dfinir. Elle ne remplaait pas ma
mre; personne au monde n'aurait pu le faire, mais elle
remplissait un vide dans mon coeur, et ce que je sentais  son
gard, je ne l'ai jamais senti pour aucune autre crature humaine.
On se moquera, si l'on veut, de ce genre d'affection qui avait son
ct comique; mais il n'en est pas moins vrai que, si elle tait
morte, je ne sais pas ce que je serais devenu ou comment j'aurais
jou mon rle dans cette circonstance, qui serait devenue pour moi
une vritable tragdie.

Le lendemain matin, miss Murdstone parut comme  l'ordinaire, et
me dit que j'allais partir pour la pension, ce qui ne me surprit
pas tout  fait autant qu'elle aurait pu le croire. Elle m'avertit
aussi que, quand je serais habill, je n'avais qu' descendre dans
la salle  manger pour djeuner. J'y trouvai ma mre trs-ple et
les yeux rouges; je courus me jeter dans ses bras, et je la
suppliai du fond du coeur de me pardonner.

Oh Davy! dit-elle, comment as-tu pu faire mal  quelqu'un que
j'aime? Tche de devenir meilleur, prie Dieu de te rendre
meilleur! Je te pardonne, mais je suis bien malheureuse, Davy, de
penser que tu aies de si mauvaises passions.

On lui avait persuad que j'tais un mchant enfant, et elle en
souffrait plus que de me voir partir. Je le sentais vivement.
J'essayai de manger quelques bouches, mais mes larmes tombaient
sur ma tartine de beurre, ou ruisselaient dans mon th. Je voyais
que ma mre me regardait, puis jetait un coup d'oeil sur miss
Murdstone, toujours de planton prs de nous, ou bien elle baissait
tristement les yeux.

Descendez la malle de M. Copperfield! dit miss Murdstone,
lorsqu'on entendit le bruit des roues devant la grille.

Je cherchai des yeux Peggotty, mais ce n'tait pas elle, elle ne
parut pas non plus que M. Murdstone. Mon ancienne connaissance, le
voiturier, tait devant sa carriole.

Clara! dit miss Murdstone, de son ton d'admonition.

-- Soyez tranquille, ma chre Jane, rpondit ma mre. Adieu, Davy.
C'est pour ton bien que tu nous quittes. Tu reviendras chez nous
aux vacances. Conduis-toi bien.

-- Clara! rpta miss Murdstone.

-- Certainement, ma chre Jane, rpondit ma mre, qui me tenait
dans ses bras. Je te pardonne, mon cher enfant. Que Dieu te
bnisse!

-- Clara! rpta miss Murdstone.

Miss Murdstone eut la bont de m'accompagner jusqu' la carriole,
et de me dire en chemin qu'elle esprait que je me repentirais, et
que je ne ferais pas une mauvaise fin; puis, je montai dans la
carriole: le cheval leva languissamment le pied, nous tions
partis.




CHAPITRE V.

Je suis exil de la maison paternelle.


Nous n'avions pas fait plus d'un demi mille, et mon mouchoir de
poche tait tout tremp, quand le voiturier s'arrta brusquement.

Je levai les yeux pour voir ce qu'il y avait, et je vis,  mon
grand tonnement, Peggotty sortir de derrire une haie et grimper
dans la carriole. Elle me prit dans ses bras, et me serra si fort
contre son corset que mon pauvre nez en fut presque aplati, ce qui
me fit grand mal, mais je n'y pensai seulement pas sur le moment;
ce ne fut qu'aprs que je m'en aperus, en le trouvant trs-
sensible. Peggotty ne dit pas un mot. Elle plongea son bras
jusqu'au coude dans sa poche, en tira quelques sacs remplis de
gteaux qu'elle fourra dans les miennes avec une bourse qu'elle
mit dans ma main, mais tout cela sans dire un mot. Aprs m'avoir
de nouveau serr dans ses deux bras, elle redescendit de la
carriole: j'ai toujours t persuad, comme je le suis encore,
qu'en se sauvant, elle n'emporta pas un seul bouton  sa robe. Moi
j'en ramassai un, j'avais de quoi choisir, et je l'ai longtemps
gard prcieusement comme un souvenir.

Le voiturier me regarda comme pour me demander si elle n'allait
pas revenir. Je secouai la tte, et lui dis que je ne le croyais
pas. Alors, en marche, dit-il  son indolente bte, qui se mit
effectivement en marche.

Aprs avoir pleur toutes les larmes de mes yeux, je commenai 
rflchir que cela ne servait  rien de pleurer plus longtemps,
d'autant plus que ni Roderick Random, ni le capitaine de la marine
royale, n'avaient jamais,  ma connaissance, pleur dans leurs
situations les plus critiques. Le voiturier voyant ma rsolution,
me proposa de faire scher mon mouchoir sur le dos de son cheval.
Je le remerciai et j'y consentis. Mon mouchoir ne faisait pas
grande figure, en manire de couverture de cheval.

Je passai ensuite  l'examen de la bourse. Elle tait en cuir
pais, avec un fermoir, et contenait trois shillings bien luisants
que Peggotty avait videmment polis et repolis avec soin pour ma
plus grande satisfaction. Mais ce qu'elle contenait de plus
prcieux, c'taient deux demi-couronnes enveloppes dans un
morceau de papier, sur lequel ma mre avait crit: Pour Davy avec
toutes mes tendresses. Cela m'mut tellement, que je demandai au
voiturier d'avoir la bont de me rendre mon mouchoir de poche;
mais il me rpondit que selon lui, je ferais mieux de m'en passer,
et je trouvai qu'il avait raison; j'essuyai donc tout bonnement
mes yeux sur ma manche et ce fut fini pour de bon.

Cependant il me restait encore de mes motions passes, un profond
sanglot de temps  autre. Aprs avoir ainsi voyag pendant quelque
temps, je demandai au voiturier s'il devait me conduire tout le
long du chemin.

Jusqu'o? demanda le voiturier.

-- Eh bien! jusque-l, dis-je.

-- O a, l? demanda le voiturier.

-- Prs de Londres, dis-je.

-- Mais ce cheval-l, dit le voiturier en secouant les rnes pour
me le montrer, serait plus mort qu'un cochon rti, avant d'avoir
fait la moiti du chemin.

-- Vous n'allez donc que jusqu' Yarmouth? demandai-je.

-- Justement, dit le voiturier. Et l je vous mettrai dans la
diligence, et la diligence vous mnera... o c'que vous allez.

C'tait beaucoup parler pour le voiturier (qui s'appelait
M. Barkis), homme d'un temprament flegmatique, comme je l'ai dit
dans un chapitre prcdent, et point du tout conversatif. Je lui
offris un gteau, comme marque d'attention; il l'avala d'une
bouche, ainsi qu'aurait pu faire un lphant, et sa large face ne
bougea pas plus que n'aurait pu faire celle d'un lphant.

Est-ce que c'est elle qui les a faits? dit M. Barkis, toujours
pench, avec son air lourdaud, sur le devant de sa carriole, un
bras plac sur chacun de ses genoux.

-- C'est de Peggotty que vous voulez parler, monsieur?

-- Ah! dit M. Barkis. Elle-mme.

-- Oui, c'est elle qui fait tous les gteaux chez nous, d'ailleurs
elle fait toute la cuisine.

-- Vraiment? dit M. Barkis.

Il arrondit ses lvres comme pour siffler, mais il ne siffla pas.
Il se pencha pour contempler les oreilles de son cheval, comme
s'il y dcouvrait quelque chose de nouveau, et resta dans la mme
position pas mal de temps, enfin il me dit:

Pas d'amourettes, je suppose?

-- Des amourettes de veau, voulez-vous dire, monsieur Barkis? Je
vous demande pardon, elle les accommode aussi  merveille, car je
croyais qu'il avait envie de prendre quelque chose, et qu'il
dsirait particulirement se rgaler d'un plat d'amourettes.

-- Non, des amourettes... d'amour. Il n'y a personne qui aille se
promener avec elle?

-- Avec Peggotty?

-- Ah! dit-il, elle-mme!

-- Oh! non, jamais, jamais elle n'a eu d'amour ni d'amourettes.

-- Non, vraiment? dit M. Barkis.

Il arrondit de nouveau ses lvres comme pour siffler, mais il ne
siffla pas plus que la premire fois, et se mit  considrer
encore les oreilles de son cheval.

Et ainsi, dit M. Barkis, aprs un long silence, elle fait toutes
les tartes aux pommes, et toute la cuisine, n'est-ce pas?

Je rpondis que oui.

Eh bien! dit M. Barkis, je vais vous dire. Peut-tre que vous lui
crirez?

-- Je lui crirai certainement, repris-je.

-- Ah! dit-il en tournant lentement les yeux vers moi. Eh bien! si
vous lui crivez, peut-tre vous souviendrez-vous de lui dire que
Barkis veut bien, voulez-vous?

-- Que Barkis veut bien, rptai-je innocemment. Est-ce l tout?

-- Oui, dit-il lentement, oui, Barkis veut bien.

-- Mais vous serez demain de retour  Blunderstone, monsieur
Barkis, lui dis-je (et mon coeur se serrait  la pense que moi
j'en serais bien loin), il vous serait plus facile de faire votre
commission vous-mme.

Mais il me fit signe de la tte que non, et rpta de nouveau du
ton le plus grave: Barkis veut bien. Voil tout. Je promis de
transmettre exactement la chose. Et ce jour-l mme en attendant 
Yarmouth la diligence, je me procurai un encrier et une feuille de
papier, et j'crivis  Peggotty un billet ainsi conu:

Ma chre Peggotty, je suis arriv ici  bon port. Barkis veut
bien. Mes tendresses  maman. Votre bien affectionn,

Davy.

P. S. Il tient beaucoup  ce que vous sachiez que _Barkis veut
bien_.

Lorsque j'eus fait cette promesse, M. Barkis retomba dans un
silence absolu; quant  moi, je me sentais puis par tout ce qui
m'tait arriv rcemment, et me laissant tomber sur une
couverture, je m'endormis. Mon sommeil dura jusqu' Yarmouth, qui
me parut si nouveau et si inconnu dans l'htel o nous nous
arrtmes, que j'abandonnai aussitt le secret espoir que j'avais
eu jusqu'alors d'y rencontrer quelque membre de la famille de
M. Peggotty, peut-tre mme la petite milie.

La diligence tait dans la cour, parfaitement propre et
reluisante, mais on n'avait pas encore attel les chevaux, et dans
cet tat il me semblait impossible qu'elle allt jamais jusqu'
Londres. Je rflchissais sur ce fait, et je me demandais ce que
deviendrait dfinitivement ma malle, que M. Barkis avait dpose
dans la cour, aprs avoir fait tourner sa carriole, et ce que je
deviendrais moi-mme, lorsqu'une dame mit la tte  une fentre o
taient suspendus quelques gigots et quelques volailles, et me
dit:

tes-vous le petit monsieur qui vient de Blunderstone?

-- Oui, madame, dis-je.

-- Votre nom? demanda la dame.

-- Copperfield, madame, dis-je.

-- Ce n'est pas a, reprit la dame. On n'a pas command  dner
pour une personne de ce nom?

-- Est-ce Murdstone, madame? dis-je.

-- Si vous tes le jeune Murdstone, dit la dame, pourquoi
commencez-vous par me dire un autre nom?

Je lui expliquai ce qu'il en tait, elle sonna et cria: William,
montrez  monsieur la salle  manger sur quoi un garon arriva en
courant, de la cuisine qui tait de l'autre ct de la cour, et
parut trs-surpris de voir que c'tait pour moi seul qu'on le
drangeait.

C'tait une grande chambre, garnie de grandes cartes de
gographie. Je crois que, quand les cartes auraient t de vrais
pays trangers, au milieu desquels on m'aurait lanc comme une
bombe, je ne me serais pas senti plus dpays. Il me semblait que
je prenais une trange libert d'oser m'asseoir, ma casquette  la
main, sur un coin de la chaise la plus rapproche de la porte, et
lorsque je vis le garon mettre une nappe sur la table, tout
exprs pour moi, et y placer une salire, je suis sr que je
devins tout rouge de modestie.

Il m'apporta des ctelettes et des lgumes, et enleva les
couvercles des plats avec tant de brusquerie que j'avais la plus
grande peur de l'avoir apparemment offens. Mais je me sentis
rassur en le voyant mettre une chaise pour moi devant la table,
et me dire du ton le plus affable: Maintenant, mon petit gant,
asseyez-vous.

Je le remerciai et je m'tablis devant la table; mais il me
semblait extraordinairement difficile de manier un peu adroitement
mon couteau ou ma fourchette, ou d'viter de jeter de la sauce sur
moi, tant que le garon serait l debout en face de moi, ne me
quittant pas des yeux, et me faisant rougir jusqu'aux oreilles
chaque fois que je le regardais. Lorsqu'il me vit entamer la
seconde ctelette:

Voil, dit-il, une demi-pinte d'ale pour vous. La voulez-vous 
prsent.

-- Merci, lui dis-je, je veux bien.

Alors il versa la bire dans un grand verre, et la mit devant la
fentre pour m'en faire admirer la belle couleur.

Ma foi! dit-il, il y en a beaucoup, n'est-ce pas?

-- Il y en a beaucoup, rpondis-je en souriant.

Car j'tais charm de le trouver si aimable. C'tait un petit
homme, aux yeux brillants, avec un visage rougeaud et des cheveux
tout hrisss; il avait l'air trs-avenant, le poing sur la
hanche, et de l'autre main il tenait en l'air le verre plein
d'ale.

Il y avait bien ici un monsieur, dit-il, un gros monsieur qu'on
nommait Topsawyer, peut-tre le connaissez-vous?

-- Non, dis-je, je ne crois pas.

-- En culotte courte et en gutres, un chapeau  larges bords, un
habit gris, un cache-nez  pois, dit le garon.

-- Non, dis-je avec embarras, je n'ai pas ce plaisir.

-- Il est venu ici hier, dit le garon en regardant la bire au
jour, il a demand un verre de cette ale, il l'a voulu absolument,
je lui ai dit qu'il avait tort, il l'a bue et il est tomb mort.
Elle tait trop forte pour lui. On ne devrait plus en donner,
voil le fait.

J'tais pouvant de ce terrible accident, et je lui dis que je
ferais peut-tre mieux de ne boire qu'un verre d'eau.

C'est que, voyez-vous, dit le garon tout en regardant toujours
la bire  la fentre, et en clignant de l'oeil, on n'aime pas
beaucoup ici qu'on laisse ce qu'on a command. a blesse mes
matres. Mais moi, je peux la boire si vous voulez. J'y suis
habitu, et l'habitude fait tout. Je ne crois pas que cela me
fasse mal, pourvu que je renverse ma tte en arrire, et que
j'avale lestement. Voulez-vous?

Je lui rpondis qu'il me rendrait un grand service en la buvant,
pourvu que cela ne pt pas lui faire de mal, sans cela je ne
voulais pas en entendre parler. Quand il rejeta sa tte en arrire
pour avaler lestement, je fus saisi, je l'avoue, d'une terrible
frayeur; je croyais que j'allais le voir tomber sans vie sur le
parquet, comme le malheureux M. Topsawyer. Mais cela ne lui fit
aucun mal. Au contraire, il ne m'en parut que plus frais et plus
gaillard.

Qu'avons-nous donc l? dit-il en mettant sa fourchette dans mon
plat. N'est-ce pas des ctelettes?

-- Des ctelettes, dis-je.

-- Que Dieu me bnisse! je ne savais pas que ce fussent des
ctelettes, s'cria-t-il. C'est justement ce qu'il faut pour
neutraliser les mauvais effets de cette bire. Quelle chance!

D'une main il saisit une ctelette, de l'autre il prit une pomme
de terre, et mangea le tout du meilleur apptit  mon extrme
satisfaction. Puis il prit une autre ctelette et une autre pomme
de terre, et encore une autre pomme de terre et une autre
ctelette. Quand nous emes fini, il m'apporta un pudding, et
l'ayant plac devant moi, il se mit  ruminer en lui-mme, et
resta quelques instants absorb dans ses rflexions.

Comment trouvez-vous le pt? dit-il tout d'un coup.

-- C'est un pudding, rpondis-je.

-- Un pudding! s'cria-t-il. Oui, vraiment! mais, dit-il en le
contemplant de plus prs, ne serait-ce pas un pudding aux fruits?

-- Oui, certainement.

-- Et mais, dit-il en s'armant d'une grande cuiller, le pudding
aux fruits est mon pudding favori, n'est-ce pas heureux? Allons,
mon petit homme, voyons qui de nous deux ira le plus vite.

Le garon fut certainement celui qui alla le plus vite. Il me
supplia plus d'une fois de me dpcher de gagner la gageure, mais
il y avait une telle diffrence entre sa cuiller  ragot et ma
cuiller  caf, entre son agilit et mon agilit, entre son
apptit et mon apptit que je restai promptement en arrire. Je
crois que je n'ai jamais vu personne aussi charm d'un pudding; il
avait dj fini qu'il riait encore de plaisir, comme s'il le
savourait toujours.

Je le trouvai si complaisant et de si bonne humeur, que je la
priai de me procurer une plume, du papier et de l'encre pour
crire  Peggotty. Non-seulement il me l'apporta immdiatement,
mais encore il eut la bont de regarder par-dessus mon paule
pendant que j'crivais ma lettre. Quand j'eus fini, il me demanda
o j'allais en pension.

Prs de Londres, lui dis-je. C'tait tout ce que je savais.

-- Oh! mon Dieu, dit-il de l'air le plus triste, j'en suis dsol.

-- Pourquoi donc? lui demandai-je.

-- Oh! mon Dieu, dit-il en hochant la tte, c'est justement la
pension o on a bris les ctes d'un petit garon, les deux ctes;
il tait encore tout jeune. Il avait  peu prs: voyons, quel ge
avez-vous?

Je lui dis que j'avais huit ans et demi.

Tout juste son ge, dit-il. Il avait huit ans et demi quand on
lui a bris sa premire cte; huit ans et huit mois quand on lui a
bris la seconde, et ma foi! c'tait fini.

Je n'eus pas la force de me dissimuler, non plus qu'au garon, que
c'tait une malheureuse concidence, et je lui demandai comment
cela tait arriv. Sa rponse n'eut rien de consolant, car il ne
me rpondit que cette phrase pouvantable: En le fouettant.

Heureusement le son du cor qui rappelait tous les voyageurs vint
faire diversion  mes inquitudes. Je me levai et je demandai d'un
ton moiti dfiant, moiti orgueilleux, tout en tirant ma bourse,
s'il y avait quelque chose  payer.

-- Une feuille de papier  lettres, rpondit-il. Avez-vous jamais
achet du papier  lettres?

Je n'en avais aucun souvenir.

Il est cher, dit-il,  cause des droits: trois pence. Et voil
comment on nous taxe dans ce pays-ci. Il ne reste plus que le
pourboire du garon. Quant  l'encre, ce n'est pas la peine d'en
parler, ce sont mes profits.

-- Combien croyez-vous... Combien faut-il que... combien dois-
je... combien serait-il convenable de donner pour le garon, je
vous prie? balbutiai-je en rougissant.

-- Si je n'avais pas une petite famille, et si cette petite
famille n'avait pas la petite-vrole volante, je n'accepterais pas
six pence, dit le garon. Si je n'avais pas  soutenir une vieille
mre et une charmante jeune soeur (ici le garon parut vivement
mu), je n'accepterais pas un farthing. Si j'avais une bonne
place, et que je fusse bien trait ici, j'offrirais volontiers une
bagatelle plutt que de l'accepter. Mais je vis des restes... et
je couche sur les sacs  charbon. Ici le garon fondit en larmes.

J'prouvais la plus profonde piti pour ses infortunes, et je
sentais qu'il fallait avoir le coeur bien dur et bien brutal pour
lui offrir moins de neuf pence. Je finis par lui donner un de mes
trois beaux shillings; il le reut avec beaucoup d'humilit et de
vnration, et la minute d'aprs il le fit sonner sur son ongle,
pour voir si la pice tait bonne.

Je fus un peu dconcert au moment de monter dans la voiture,
lorsque je dcouvris qu'on me supposait capable d'avoir mang le
dner tout entier  moi seul. Je m'en aperus en entendant la dame
qui tait  la fentre, dire au conducteur: Prenez garde, George,
ou cet enfant va clater en route! Les servantes de l'htel qui
taient dans la cour venaient me contempler comme un jeune
phnomne et me rire au nez. Mon malheureux ami, le garon de
l'htel, qui avait tout  fait repris sa bonne humeur, ne
paraissait nullement embarrass, et prenait, sans la moindre
confusion, part  l'admiration gnrale. Je ne sais pas si cela ne
me donna pas quelques soupons sur son compte, mais j'incline
pourtant  penser que, plein comme je l'tais de cette confiance
naturelle aux enfants et du respect qu'ils ont en gnral pour
ceux qui sont plus gs qu'eux (qualits que je suis toujours
fch de voir perdre trop tt aux enfants pour prendre les
habitudes du monde), je n'eus pas, mme alors, de doutes srieux
sur son compte.

Je trouvais pourtant un peu dur, il faut que je l'avoue, de servir
de point de mire aux plaisanteries continuelles du cocher et du
conducteur, sur ce que mon poids faisait pencher la diligence d'un
ct, ou que je ferais bien de voyager  l'avenir dans un fourgon.
L'histoire de mon apptit suppos se rpandit bientt parmi les
voyageurs de l'impriale qui s'en divertirent aussi infiniment;
ils me demandrent si,  la pension o j'allais, on devait payer
pour moi comme pour deux seulement ou pour trois; si on avait fait
des conditions particulires, ou bien si on me prenait au mme
prix que les autres enfants; avec une foule d'autres questions du
mme genre. Mais ce qu'il y avait de pis, c'est que je savais que,
lorsque l'occasion se prsenterait, je n'aurais pas le courage de
manger la moindre chose, et qu'aprs avoir fait un assez pauvre
dner, j'allais me laisser affamer toute la nuit, car dans ma
prcipitation j'avais oubli mes gteaux  l'htel. Mes craintes
furent bientt ralises. Lorsqu'on s'arrta pour souper, je ne
pus jamais trouver la force de m'asseoir  la table d'hte, et
j'allai, fort  contre-coeur, me mettre dans un coin prs de la
chemine, en disant que je n'avais besoin de rien. Cela ne me mit
pourtant pas  l'abri de nouvelles plaisanteries, car un monsieur
 la voix enroue et au visage enlumin, qui n'avait cess de
manger des sandwiches que pour boire d'une bouteille qu'il ne
quittait gure, fit observer que j'tais comme le boa constrictor,
qui mangeait assez  un repas pour pouvoir rester ensuite
plusieurs jours  jeun; aprs quoi, il se servit une norme
portion de boeuf bouilli.

Nous avions quitt Yarmouth  trois heures de l'aprs-midi, et
nous devions arriver  Londres le lendemain matin  huit heures.

L'automne commenait, et la soire tait belle. Quand nous
traversions un village, je cherchais  me reprsenter ce qui se
passait dans l'intrieur des maisons, et ce que faisaient les
habitants; puis quand les petits garons se mettaient  courir
pour grimper derrire la diligence, je me demandais s'ils avaient
encore leurs pres, et s'ils taient heureux chez eux. J'avais
donc beaucoup de sujets de rflexion, sans compter que je songeais
sans cesse  l'endroit de ma destination, triste sujet de
mditation. Quelquefois aussi, je me le rappelle, je me laissais
aller  penser  la maison de ma mre et  Peggotty; ou j'essayais
confusment de me rappeler comment j'tais avant d'avoir mordu
M. Murdstone, mais je ne pouvais jamais russir, tant il me
semblait que tout cela datait de l'antiquit la plus recule.

La nuit ne fut pas aussi agrable que la soire; il faisait froid.
Comme on m'avait cas entre deux messieurs (celui qui avait la
figure enlumine et un autre) de peur que je ne glissasse des
banquettes, ils manquaient  chaque instant de m'touffer en
dormant et me tenaient comme dans un tau. J'tais parfois
tellement cras que je ne pouvais m'empcher de crier: Oh! je
vous en prie! ce qui leur dplaisait fort, parce que cela les
rveillait. En face de moi tait assise une vieille dame avec un
grand manteau de fourrure, qui avait l'air, dans l'obscurit,
plutt d'une meule de foin que d'une femme, tant elle tait
empaquete. Cette dame avait un panier, et pendant longtemps elle
n'avait su o le fourrer; elle dcouvrit enfin qu'elle pourrait le
glisser sous mes jambes qui taient trs-courtes. Ce panier me
mettait  la torture; il me cognait et me meurtrissait les
jarrets; mais au moindre mouvement que je faisais, le verre
contenu dans le panier allait se choquer contre un autre objet, et
la vieille dame me donnait un terrible coup de pied, tout en
disant:

Allez-vous vous tenir tranquille! vous tes bien peu endurant
pour votre ge.

Enfin, le soleil se leva, et mes compagnons de route eurent un
sommeil moins agit. On ne saurait dpeindre toutes les angoisses
qui les avaient oppresss durant la nuit, et qui se manifestaient
par des ronflements pouvantables.  mesure que le soleil
s'levait  l'horizon, leur sommeil devenait moins profond, et peu
 peu ils se rveillrent tous l'un aprs l'autre. Je me souviens
que je fus bien surpris de les voir tous soutenir qu'ils n'avaient
pas dormi une minute, et repousser cette insinuation avec la plus
vive indignation. J'en suis encore tonn  l'heure qu'il est, et
je n'ai jamais pu m'expliquer comment, de toutes les faiblesses
humaines, celle que nous sommes tous le moins disposs  confesser
(je vous demande un peu pourquoi), c'est la faiblesse d'avoir pu
dormir en voiture.

Je n'ai pas besoin de raconter ici quelle trange ville me parut
Londres lorsque je l'aperus dans le lointain, ni comment je me
figurais que les aventures de mes hros favoris se renouvelaient 
chaque instant dans cette grande cit, pleine  mes yeux de plus
de merveilles et de plus de crimes que toutes les villes de la
terre. Nous arrivmes enfin  un htel situ sur la paroisse de
White-Chapel, o nous devions nous arrter. J'ai oubli si c'tait
le _Taureau-Bleu_ ou le _Sanglier-Bleu_, mais ce que je sais,
c'est que c'tait un animal bleu, et que cet animal tait aussi
reprsent sur le derrire de la diligence.

Le conducteur fixa les yeux sur moi en descendant, et dit  la
porte du bureau:

Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garon inscrit au
registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone,
Suffolk, et qui tait attendu? Qu'on le vienne rclamer.

Personne ne rpondit.

Essayez de Copperfield, monsieur, je vous prie, dis-je en
baissant piteusement les yeux.

-- Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garon inscrit au
registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone,
Suffolk, mais qui rpond au nom de Copperfield, et qui doit
attendre qu'on le vienne rclamer? dit le conducteur. Parlez! y a-
t-il quelqu'un?

Non, il n'y avait personne. Je regardai avec inquitude tout
autour de moi, mais cette question rpte n'avait pas fait la
moindre impression sur ceux qui taient prsents, sauf sur un
homme  longues gutres, qui n'avait qu'un oeil, et qui suggra
qu'on ferait bien de me mettre un collier de cuivre et de
m'attacher  un poteau dans l'table, comme aux chiens perdus. On
plaa une chelle, et je descendis aprs la dame qui ressemblait 
une meule de foin: je ne me permis de bouger que lorsqu'elle eut
enlev son panier. Tous les voyageurs eurent promptement quitt
leurs places; on descendit tous les bagages, et les garons
d'curie firent rentrer la diligence sous la remise. Et cependant
personne ne paraissait pour rclamer l'enfant tout poudreux qui
venait de Blunderstone, Suffolk.

Plus solitaire que Robinson Cruso, qui du moins n'avait prs de
lui personne pour venir l'observer et remarquer qu'il tait
solitaire, j'entrai dans le bureau de la diligence, et sur
l'invitation du commis, je passai derrire le comptoir, et je
m'assis sur la balance o on pesait les bagages. L, tandis que
j'tais assis au milieu des paquets, des livres et des ballots,
respirant le parfum des curies (qui s'associera ternellement
dans ma mmoire avec cette matine), je fus assailli par une foule
de rflexions toutes plus lugubres les unes que les autres. 
supposer qu'on ne vint jamais me chercher, combien de temps
consentirait-on  me garder l o j'tais? Me garderait-on assez
longtemps pour qu'il ne me restt plus rien de mes sept shillings?
Est-ce que je passerais la nuit dans un de ces compartimente en
bois avec le reste des bagages? Faudrait-il me laver tous les
matins  la pompe de la cour? Ou bien me renverrait-on tous les
soirs et serais-je oblig de revenir tous les matins jusqu' ce
qu'on vnt me chercher? Et si ce n'tait pas une erreur; si
M. Murdstone avait invent ce plan pour se dbarrasser de moi, que
deviendrais-je? Si on me permettait de rester l jusqu' ce que
j'eusse dpens mes sept shillings, je ne pouvais toujours pas
esprer d'y rester lorsque je commencerais  mourir de faim. Cela
serait videmment gnant et dsagrable pour les pratiques, et de
plus cela exposerait le je ne sais quoi bleu  avoir  payer les
frais de mon enterrement. Si je me mettais immdiatement en route
et que je tentasse de retourner chez ma mre, comment pourrais-je
marcher jusque-l? Et d'ailleurs tais-je sr d'tre bien
accueilli par d'autres que par Peggotty, lors mme que je
russirais  arriver? Si j'allais m'offrir aux autorits voisines
comme soldat ou comme marin, j'tais un si petit bonhomme qu'il
tait bien probable qu'on ne voudrait pas de moi. Ces penses,
jointes  un millier d'autres, me faisaient monter le rouge au
visage, et je me sentais tout tourdi de crainte et d'motion.
J'tais dans cet tat violent lorsqu'entra un homme qui murmura
quelques mots  l'oreille du commis; celui-ci me tira vivement de
la balance et me poussa vers le nouveau venu comme un colis pes,
achet, pay, enlev.

En sortant du bureau, la main dans celle de ma nouvelle
connaissance, je me hasardai  jeter les yeux sur mon conducteur.
C'tait un jeune homme au teint jaune,  l'air dgingand, aux
joues creuses, avec un menton presque aussi noir que celui de
M. Murdstone; mais l cessait la ressemblance, car ses favoris
taient rass, et ses cheveux, au lieu d'tre luisants, taient
rudes et secs. Il portait un habit et un pantalon noirs, un peu
secs et rps aussi; l'habit ne descendait pas jusqu'au poignet ni
le pantalon jusqu' la cheville de leur propritaire; sa cravate
blanche n'tait pas d'une propret exagre. Je n'ai jamais cru,
et je ne veux pas croire encore, que cette cravate ft tout le
linge qu'il avait sur lui, mais c'tait au moins tout ce qu'il en
laissait entrevoir.

Vous tes le nouvel lve? me dit-il.

-- Oui, monsieur, lui dis-je. Je le supposais. Je n'en savais
rien.

Je suis l'un des matres d'tudes de la pension Salem, me dit-
il.

Je le saluai, j'tais terrifi. Je n'osais faire la moindre
allusion  une chose aussi vulgaire que ma malle en prsence du
savant matre de Salem-House; ce ne fut que lorsque nous fmes
sortis de la cour que j'eus la hardiesse d'en faire mention. Nous
revnmes sur nos pas, d'aprs mon observation trs-humble qu'elle
pourrait plus tard m'tre utile, et il dit au commis que le
voiturier devait venir la prendre  midi.

Monsieur, lui dis-je, lorsque nous emes fait  peu prs le mme
trajet, auriez-vous la bont de me dire si c'est bien loin?

-- C'est du ct de Blackheath, me dit-il.

-- Est-ce loin, monsieur? demandai-je timidement.

-- Il y a un bon bout de chemin, dit-il; nous irons par la
diligence; on compte environ six milles.

Je me sentais si las et si puis, que l'ide de faire encore six
milles sans me restaurer tait au-dessus de mes forces. Je
m'enhardis jusqu' lui dire que je n'avais pris absolument rien
pendant toute la nuit, et que je lui serais trs-reconnaissant
s'il voulait bien me permettre d'acheter quelque chose pour
manger. Il parut surpris (je le vois encore s'arrter et me
regarder); aprs avoir rflchi un instant, il me dit qu'il avait
besoin de s'arrter chez une vieille femme qui habitait prs de
l, et que ce que j'aurais de mieux  faire, ce serait d'acheter
un peu de pain, ou toute autre nourriture  mon choix, pourvu
qu'elle ft saine, et de djeuner chez cette personne qui me
procurerait du lait.

Nous nous rendmes chez un boulanger, o, aprs avoir jet mon
dvolu sur une foule de petits gteaux succulents qu'il refusa de
me laisser prendre les uns aprs les autres, nous finmes par nous
dcider pour un bon petit pain de seigle qui me cota trois pence.
Plus loin, nous achetmes un oeuf et une tranche de lard fum;
tout cela me laissa encore possesseur de pas mal de petite monnaie
sur mon second shilling que j'avais chang, ce qui me fit penser
que Londres tait un endroit o l'on vivait  trs-bon march.
Lorsque nous emes fait nos provisions, nous traversmes, au
milieu d'un tapage et d'un mouvement qui troublaient
singulirement ma pauvre tte, un pont, _London-Bridge_ sans doute
(je crois mme qu'il me le dit, mais j'tais  moiti endormi), et
enfin nous arrivmes chez la vieille femme qui logeait dans un
hospice, comme je pus le voir  l'apparence du btiment et aussi 
l'inscription place au-dessus de la grille, qui disait que cette
maison avait t fonde pour vingt-cinq femmes pauvres.

Le matre d'tudes de Salem-House leva le loquet d'une de ces
portes noires qui se ressemblaient toutes: d'un ct il y avait
une fentre  petits carreaux, et au-dessus de la porte une autre
fentre  petits carreaux; nous entrmes dans la maison d'une de
ces pauvres vieilles femmes, qui soufflait son feu sur lequel
tait place une petite casserole. En voyant entrer mon
conducteur, la vieille femme cessa de souffler, et dit quelque
chose comme: Mon Charles! Mais en me voyant entrer aprs lui,
elle se leva, et fit en se frottant les mains une espce de
rvrence embarrasse.

Pouvez-vous faire cuire le djeuner de ce jeune monsieur, je vous
prie, dit le matre d'tudes de Salem-House.

-- Si je le peux? dit la vieille femme; mais oui, certainement.

-- Comment va mistress Fibbitson aujourd'hui? dit le matre
d'tudes en regardant une autre vieille femme assise sur une
grande chaise prs du feu; elle avait si bien l'air d'un paquet de
vieux chiffons, qu' l'heure qu'il est je me flicite encore de ce
que je n'ai pas commis l'erreur de m'asseoir dessus.

Ah! elle ne va pas trop bien, dit la premire vieille femme; elle
est dans un de ses mauvais jours. Je crois vraiment que, si par
malheur le feu s'teignait, elle s'teindrait avec lui pour ne
plus jamais revenir  la vie.

Ils la regardaient tous deux, je fis de mme. Bien qu'il ft trs-
chaud dehors, elle semblait ne songer  rien au monde qu'au feu.
Je crois mme qu'elle tait jalouse de la casserole, et j'ai
quelque soupon qu'elle lui en voulait de lui cacher le feu pour
faire cuire mon oeuf et frire mon lard, car je la vis me montrer
le poing quand tout le monde avait le dos tourn, pendant ces
oprations culinaires. Le soleil entrait par la petite fentre,
mais elle lui tournait le dos, et, assise dans sa grande chaise
qui tournait aussi le dos au soleil, elle semblait couver le feu
comme pour lui tenir chaud, au lieu de s'y chauffer elle-mme, et
elle le surveillait d'un oeil mfiant. Lorsqu'elle vit que les
prparatifs de mon djeuner touchaient  leur terme et que le feu
allait enfin tre dlivr, elle clata de rire dans sa joie, et je
dois dire que son rire tait loin d'tre mlodieux.

Je m'assis en face de mon pain de seigle, de mon oeuf, de ma
tranche de lard, auxquels s'tait ajoute une jatte de lait, et je
fis un repas dlicieux. J'tais encore  l'oeuvre, lorsque la
vieille femme qui habitait la maison, dit au matre d'tudes:

Avez-vous votre flte sur vous?

-- Oui, rpondit-il.

-- Jouez-en donc un petit air, dit la vieille femme; d'un ton
suppliant. Je vous en prie.

Le matre d'tudes mit la main sous les pans de son habit, et
sortit les trois morceaux d'une flte qu'il remonta, puis il se
mit immdiatement  jouer. Mon opinion, aprs bien des annes de
rflexions, c'est que personne au monde n'a jamais pu jouer aussi
mal. Il en tirait les sons les plus pouvantables que j'aie
entendus, naturels ou artificiels. Je ne sais quel air il jouait,
si tant est que ce fussent des airs, ce dont je doute, mais le
rsultat de cette mlodie fut primo, de me faire songer  toutes
mes peines, au point de me faire venir les larmes aux yeux;
secondo, de m'ter compltement l'apptit, et tertio, de me donner
une telle envie de dormir que je ne pouvais tenir mes yeux
ouverts. Le seul souvenir de cette musique m'assoupit encore. Je
revois la petite chambre avec l'armoire du coin entr'ouverte, les
chaises au dossier perpendiculaire, et le petit escalier  pic qui
conduisait  une autre petite chambre au premier, enfin les trois
plumes de paon qui ornaient le manteau de la chemine; je me
souviens, qu'en entrant, je me demandais si le paon serait bien
flatt de voir ses belles plumes condamnes  cet emploi, mais
tout cela disparat peu  peu devant moi, ma tte se penche, je
dors. La flte ne se fait plus entendre, c'est le son des roues
qui retentit  mon oreille; je suis en voyage; la diligence
s'arrte, je me rveille en sursaut, et voil de nouveau la flte;
le matre d'tudes de Salem-House en joue d'un air lamentable, et
la vieille femme l'coute avec ravissement. Mais elle disparat 
son tour, puis il disparat aussi, enfin tout disparat, il n'y a
plus ni de flte, ni de matre d'tudes, ni de Salem-House, ni de
David Copperfield, il n'y a qu'un profond sommeil.

Je rvais probablement, lorsque je crus voir, tandis qu'il
soufflait dans cette pouvantable flte, la vieille matresse du
logis qui s'tait approche de lui dans son enthousiasme, se
pencher tout d'un coup sur le dossier de sa chaise, et prendre sa
tte dans ses bras pour l'embrasser; un instant la flte s'arrta.
J'tais apparemment entre la veille et le sommeil, alors et
quelque temps aprs, car, lorsqu'il recommena  jouer, (ce qu'il
y a de sr c'est qu'il s'tait interrompu un instant), je vis et
j'entendis la susdite vieille femme demander  mistress Fibbitson
si ce n'tait pas dlicieux (en parlant de la flte),  quoi
mistress Fibbitson rpondit, oui, oh oui! et se pencha vers le
feu, auquel elle rapportait, j'en suis sr tout l'honneur de cette
jolie musique.

Il y avait dj longtemps que j'tais endormi, je crois, lorsque
le matre d'tudes de Salem-House dmonta sa flte, mit dans sa
poche les trois pices qui la composaient, et m'emmena. Nous
trouvmes la diligence tout prs de l, et nous montmes sur
l'impriale, mais j'avais tellement envie de dormir que, lorsqu'on
s'arrta sur la route pour prendre d'autres voyageurs, on me mit
dans l'intrieur o il n'y avait personne, et l je dormis
profondment, jusqu' une longue monte que les chevaux gravirent
au pas entre de grands arbres. Bientt la diligence s'arrta; elle
avait atteint sa destination.

Aprs quelques minutes de marche, nous arrivmes, le matre
d'tudes et moi,  Salem-House; un grand mur de briques formait
l'enceinte, et le tout avait l'air fort triste. Sur une porte
pratique dans le mur tait plac un criteau o on lisait:
_Salem-House_. Nous vmes bientt paratre,  une petite ouverture
prs de la porte, un visage maussade, qui appartenait  ce que je
vis, lorsque la porte nous fut ouverte,  un gros homme, avec un
cou norme comme celui d'un taureau, une jambe de bois, un front
bomb, et des cheveux coups ras tout autour de la tte.

C'est le nouvel lve, dit le matre d'tudes.

L'homme  la jambe de bois m'examina de la tte aux pieds, ce qui
ne fut pas long, car je n'tais pas bien grand, puis il referma la
porte derrire nous, et prit la clef. Nous nous dirigions vers la
maison, au milieu de grands arbres au feuillage sombre, quand il
appela mon conducteur.

Hol!

Nous nous retournmes; il tait debout  la porte de la petite
loge, o il demeurait, une paire de bottes  la main.

Dites donc! le savetier est venu depuis que vous tes sorti,
monsieur Mell, et il dit qu'il ne peut plus du tout les
raccommoder. Il prtend qu'il ne reste pas un seul morceau de la
botte primitive, et qu'il ne comprend pas que vous puissiez lui
demander de les rparer.

En parlant ainsi il jeta les bottes devant M. Mell, qui retourna
quelques pas en arrire pour les ramasser, et qui les regarda de
l'air le plus lamentable, en venant me retrouver. J'observai
alors, pour la premire fois, que les bottes qu'il portait taient
fort uses, et qu'il y avait mme un endroit par o son bas
sortait, comme un bourgeon qui veut percer l'corce?

Salem-House tait un btiment carr bti en briques avec deux
pavillons sur les ailes, le tout d'une apparence nue et dsole.
Tout ce qui l'entourait tait si tranquille que je dis  M. Mell
que probablement les lves taient en promenade, mais il parut
surpris de ce que je ne savais pas qu'on tait en vacances, et que
tous les lves taient chez leurs parents, M. Creakle, le matre
de pension, tait au bord de la mer avec Mme et miss Creakle, et
quant  moi, on m'envoyait en pension durant les vacances pour me
punir de ma mauvaise conduite, comme il me l'expliqua tout du long
en chemin.

Il me mena dans la salle d'tudes; jamais je n'avais vu un lieu si
dplorable ni si dsol. Je la revois encore  l'heure qu'il est.
Une longue chambre, avec trois longues ranges de bancs et des
champignons pour accrocher les chapeaux et les ardoises. Des
fragments de vieux cahiers et de thmes dchirs jonchent le
plancher. Il y en a d'autres sur les pupitres qui ont servi 
loger des vers  soie. Deux malheureuses petites souris blanches,
abandonnes par leur propritaire, parcourent du haut en bas une
ftide petite forteresse construite en carton et en fil de fer, et
leurs petits yeux rouges cherchent dans tous les coins quelque
chose  manger. Un oiseau, enferm dans une cage  peine plus
grande que lui, fait de temps  autre un bruit monotone, en
sautant sur son perchoir, de deux pouces de haut, ou en
redescendant, sur son plancher, mais il ne chante ni ne siffle.
Par toute la chambre, il rgne une odeur malsaine, compos
trange,  ce qu'il me semble, de cuir pourri, de pommes
renfermes et de livres moisis. Il ne saurait y avoir plus d'encre
rpandue dans toute cette pice, lors mme que les architectes
auraient oubli d'y mettre une toiture, et que, pendant toute
l'anne, le ciel y aurait fait pleuvoir, neiger, ou grler de
l'encre.

M. Mell me quitta un moment, pour remonter ses bottes
irrparables; je m'avanai timidement vers l'autre bout de la
chambre, tout en observant ce que je viens de dcrire. Tout  coup
j'arrivai devant un criteau en carton, pos sur un pupitre; on y
lisait ces mots crits en grosses lettres: _Prenez garde. Il
mord._

Je grimpai immdiatement sur le pupitre, persuad que dessous il y
avait au moins un gros chien. Mais j'avais beau regarder tout
autour de moi avec inquitude, je ne l'apercevais pas. J'tais
encore absorb dans cette recherche, lorsque M. Mell revint, et me
demanda ce que je faisais l-haut.

Je vous demande bien pardon, monsieur, mais je regarde o est le
chien.

-- Le chien! dit-il, quel chien?

-- N'est-ce pas un chien, monsieur?

-- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas un chien?

-- Cet animal auquel il faut prendre garde, monsieur, parce qu'il
mord.

-- Non, Copperfield, dit-il gravement, ce n'est pas un chien.
C'est un petit garon. J'ai pour instruction, Copperfield, de vous
attacher cet criteau derrire le dos. Je suis fch d'avoir 
commencer par l avec vous, mais il le faut.

Il me fit descendre et m'attacha derrire le dos, comme une
giberne, l'criteau bien adapt pour ce but, et partout o
j'allais ensuite j'eus la consolation de le transporter avec moi.

Ce que j'eus  souffrir de cet criteau, personne ne peut le
deviner. Qu'il ft possible de me voir ou non, je me figurais
toujours que quelqu'un tait l  le lire; ce n'tait pas un
soulagement pour moi que de me retourner et de ne voir personne,
car je me figurais toujours qu'il y avait quelqu'un derrire mon
dos. La cruaut de l'homme  la jambe de bois aggravait encore mes
souffrances; c'tait lui qui tait le mandataire de l'autorit, et
toutes les fois qu'il me voyait m'appuyer le dos contre un arbre
ou contre le mur, ou contre la maison, il criait de sa loge d'une
voix formidable: H! Copperfield! faites voir la pancarte, ou je
vous donne une mauvaise note. L'endroit o l'on jouait tait une
cour sable, place derrire la maison, en vue de toutes les
dpendances, et je savais que les domestiques lisaient ma
pancarte, que le boucher la lisait, que le boulanger la lisait, en
un mot que tous ceux qui entraient ou qui sortaient le matin,
tandis que je faisais ma promenade oblige, lisaient sur mon dos
qu'il fallait prendre garde  moi parce que je mordais. Je me
rappelle que j'avais fini positivement par avoir peur de moi comme
d'une espce d'enfant sauvage qui mordait.

Il y avait dans cette cour de rcration une vieille porte sur
laquelle les lves s'taient amuss  sculpter leurs noms; elle
tait compltement couverte de ce genre d'inscriptions. Dans ma
terreur de voir arriver la fin des vacances qui ramnerait tous
les lves, je ne pouvais lire un seul de ces noms sans me
demander de quel ton et avec quelle expression il lirait: Prenez
garde, il mord. Il y en avait un, un certain Steerforth qui avait
grav son nom trs-souvent et trs-profondment. Celui-l, me
disais-je, va lire cela de toutes ses forces et puis il me tirera
les cheveux. Il y en avait un autre nomm Tommy Traddles; je me
figurais qu'il se ferait un amusement de m'approcher par mgarde,
et de se reculer avec l'air d'avoir grand'peur. Quant au
troisime, George Demple, je l'entendais chanter mon inscription.
Enfin, dans ma frayeur, je contemplais en tremblant cette porte,
jusqu' ce qu'il me semblt entendre tous les propritaires de ces
noms (il y en avait quarante-cinq,  ce que me dit M. Mell) crier
en choeur qu'il fallait m'envoyer  Coventry, et rpter, chacun 
sa manire: Prenez garde, il mord.

Et de mme pour les pupitres et les bancs, de mme pour les lits
solitaires que j'examinais le soir quand j'tais couch. Toutes
les nuits j'avais des rves o je voyais tantt ma mre telle
qu'elle tait jadis, tantt l'intrieur de M. Peggotty; ou bien je
voyageais sur l'impriale de la diligence, ou je dnais avec mon
malheureux ami le garon d'htel; et partout je voyais tout le
monde me regarder d'un air effar; on venait de s'apercevoir que
je n'avais pour tout vtement que ma chemise de nuit et mon
criteau.

Cette vie monotone et la frayeur que me causait la fin prochaine
des vacances, me causaient une affliction intolrable. J'avais
chaque jour de longs devoirs  faire pour M. Mell, mais je les
faisais (M. Murdstone et sa soeur n'taient plus l), et je ne
m'en tirais pas mal. Avant et aprs mes heures d'tude je me
promenais, sous la surveillance, comme je l'ai dj dit, de
l'homme  la jambe de bois. Je me rappelle encore, comme si j'y
tais, tout ce que je voyais dans ces promenades, la terre humide
autour de la maison, les pierres couvertes de mousse dans la cour,
la vieille fontaine toute fendue et les troncs dcolors de
quelques arbres ratatins qui avaient l'air d'avoir reu plus de
pluie et moins de rayons de soleil que tous les arbres du monde
ancien et moderne. Nous dnions  une heure, M. Mell et moi, au
bout d'une longue salle  manger parfaitement nue, o on ne voyait
que des tables de sapin qui sentaient le graillon, et puis nous
nous remettions  travailler jusqu' l'heure du th; M. Mell
buvait son th dans une petite tasse bleue, et moi dans un petit
pot d'tain. Pendant toute la journe et jusqu' sept ou huit
heures du soir, M. Mell tait tabli  son pupitre dans la salle
d'tudes; il s'occupait sans relche  faire les comptes du
dernier semestre, sans quitter sa plume, son encrier, sa rgle et
ses livres. Quand il avait tout rang le soir, il tirait sa flte
et soufflait dedans avec une telle nergie que je m'attendais 
tout moment  le voir passer par le grand trou de son instrument,
jusqu' son dernier souffle, et  le voir fuir par les clefs.

Je me vois encore, pauvre petit enfant que j'tais alors, la tte
dans mes mains au milieu de la pice  peine claire, coutant la
douloureuse harmonie de M. Mell tout en mditant sur mes leons du
lendemain; je me vois galement, mes livres ferms  ct de moi,
prtant toujours l'oreille  la douloureuse harmonie de M. Mell,
et croyant entendre  travers ces sons lamentables le bruit
lointain de la maison paternelle et le sifflement du vent sur les
dunes de Yarmouth. Ah! combien je me sens isol et triste! je me
vois montant me coucher dans des chambres presque dsertes, et
pleurant dans mon petit lit au souvenir de ma chre Peggotty; je
me vois descendant l'escalier le lendemain matin et regardant, par
un carreau cass de la lucarne qui l'claire, la cloche de la
pension suspendue tout en haut d'un hangar, avec une girouette par
dessus; je la contemple et je songe avec effroi au temps o elle
appellera  l'tude Steerforth et ses camarades, et pourtant j'ai
encore bien plus peur du moment fatal o l'homme  la jambe de
bois ouvrira la grille aux gonds rouills pour laisser passer le
redoutable M. Creakle. Je ne crois pas avec tout cela que je sois
un trs-mauvais sujet, mais je n'en porte pas moins le placard
toujours sur mon dos.

M. Mell ne me disait pas grand'chose, mais il n'tait pas mchant
avec moi; je suppose que nous nous tenions mutuellement compagnie
sans nous parler. J'ai oubli de dire qu'il se parlait quelquefois
 lui-mme, et qu'alors il grinait des dents, il serrait les
poings et il se tirait les cheveux de la faon la plus trange;
mais c'tait une habitude qu'il avait comme a. Dans les
commencements cela me faisait peur, mais je ne tardai pas  m'y
faire.




CHAPITRE VI.

J'agrandis le cercle de mes connaissances.


Je menais cette vie depuis un mois environ, lorsque l'homme  la
jambe de bois se mit  parcourir la maison avec un balai et un
seau d'eau; j'en conclus qu'on prparait tout pour recevoir
M. Creakle et ses lves. Je ne me trompais pas, car bientt le
balai envahit la salle d'tude et nous en chassa M. Mell et moi.
Nous allmes vivre je ne sais o et je ne sais comment; ce que je
sais bien, c'est que, pendant plusieurs jours, nous rencontrions
partout deux ou trois femmes, que je n'avais qu' peine entrevues
jusqu'alors, et que j'avalai une telle quantit de poussire que
j'ternuais aussi souvent que si Salem-House avait t une vaste
tabatire.

Un jour M. Mell m'annona que M. Creakle arriverait le soir. Aprs
le th, j'appris qu'il tait arriv; avant l'heure de me coucher,
l'homme  la jambe de bois vint me chercher pour comparatre
devant lui.

M. Creakle habitait une portion de la maison beaucoup plus
confortable que la ntre; il avait un petit jardin qui paraissait
charmant  ct de la rcration, sorte de dsert en miniature, o
un chameau et un dromadaire se seraient trouvs comme chez eux. Je
me trouvai bien hardi d'oser remarquer qu'il n'y avait pas
jusqu'au corridor qui n'et l'air confortable, tandis que je me
rendais tout tremblant chez M. Creakle. J'tais tellement
abasourdi en entrant, que je vis  peine mistress Creakle ou miss
Creakle qui taient toutes deux dans le salon. Je ne voyais que
M. Creakle, ce bon et gros monsieur qui portait un paquet de
breloques  sa montre: il tait assis dans un fauteuil, avec une
bouteille et un verre  ct de lui.

Ah! dit M. Creakle, voil le jeune homme dont il faut limer les
dents. Faites-le retourner.

L'homme  la jambe de bois me retourna de faon  montrer le
placard, puis lorsque M. Creakle eut eu tout le temps de le lire,
il me replaa en face du matre de pension, et se mit  ct de
lui. M. Creakle avait l'air froce, ses yeux taient petits et
trs-enfoncs; il avait de grosses veines sur le front, un petit
nez et un menton trs-large. Il tait chauve, et n'avait que
quelques petits cheveux gras et gris, qu'il lissait sur ses
tempes, de faon  leur donner rendez-vous au milieu du front.
Mais ce qui chez lui me fit le plus d'impression, c'est qu'il
n'avait presque pas de voix et parlait toujours tout bas. Je ne
sais si c'est qu'il avait de la peine  parler mme ainsi, ou si
le sentiment de son infirmit l'irritait, mais, toutes les fois
qu'il disait un mot, son visage prenait une expression encore plus
mchante, ses veines se gonflaient, et quand j'y rflchis, je
comprends que ce soit l ce qui me frappa d'abord, comme ce qu'il
y avait chez lui de plus remarquable.

Voyons, dit M. Creakle. Qu'avez-vous  m'apprendre sur cet
enfant?

-- Rien encore, rpartit l'homme  la jambe de bois. Il n'y a pas
eu d'occasion.

Il me sembla que M. Creakle tait dsappoint. Il me sembla que
mistress Creakle et sa fille (que je venais de regarder pour la
premire fois, et qui taient maigres et silencieuses  l'envi
l'une de l'autre), n'taient pas dsappointes.

Venez ici, monsieur! dit M. Creakle en me faisant signe de la
main.

-- Venez ici! dit l'homme  la jambe de bois en rptant le geste
de M. Creakle.

-- J'ai l'honneur de connatre votre beau-pre, murmura M. Creakle
en m'empoignant par l'oreille. C'est un digne homme, un homme
nergique. Il me connat, et moi je le connais. Me connaissez-
vous, _vous_? hein! dit M. Creakle en me pinant l'oreille avec un
enjouement froce.

-- Pas encore, monsieur! dis-je tout en gmissant.

-- Pas encore? hein? rpta M. Creakle. Cela viendra, hein?

-- Cela viendra! hein? rpta l'homme  la jambe de bois.

Je dcouvris plus tard que son timbre retentissant lui procurait
l'honneur de servir d'interprte  M. Creakle auprs de ses
lves.

J'tais horriblement effray et je me contentai de dire que je
l'esprais bien. Mais tout en parlant, je me sentais l'oreille
tout en feu, il la pinait si fort!

Je vais vous dire ce que je suis, murmura M. Creakle en lchant
enfin mon oreille, mais aprs l'avoir tordue de faon  me faire
venir les larmes aux yeux. Je suis un Tartare.

-- Un Tartare, dit l'homme  la jambe de bois.

-- Quand je dis que je ferai une chose, je la fais, dit
M. Creakle, et quand je dis qu'il faut faire une chose, je veux
qu'on la fasse.

-- Qu'il faut faire une chose, je veux qu'on la fasse, rpta
l'homme  la jambe de bois.

-- Je suis un caractre dcid, dit M. Creakle. Voil ce que je
suis. Je fais mon devoir, voil ce que je fais. Quand ma chair et
mon sang (il se tourna vers mistress Creakle), quand ma chair et
mon sang se rvoltent contre moi, ce n'est plus ma chair et mon
sang; je les renie. Cet individu a-t-il reparu? demanda-t-il 
l'homme  la jambe de bois.

-- Non, rpondit-il.

-- Non? dit M. Creakle. Il a bien fait. Il me connat, qu'il se
tienne  l'cart. Je dis qu'il se tienne  l'cart, dit M. Creakle
en tapant sur la table et en regardant mistress Creakle, car il me
connat. Vous devez commencer aussi  me connatre, mon petit ami.
Vous pouvez vous en aller. Emmenez-le.

J'tais bien content qu'il me renvoyt, car mistress Creakle et
miss Creakle s'essuyaient les yeux, et je souffrais autant pour
elles que pour moi. Mais j'avais  lui adresser une ptition qui
avait pour moi tant d'intrt que je ne pus m'empcher de lui
dire, tout en admirant mon courage:

Si vous vouliez bien, monsieur.

M. Creakle murmura: Hein? Qu'est-ce que ceci veut dire? et baissa
les yeux sur moi, comme s'il avait envie de me foudroyer d'un
regard.

-- Si vous vouliez bien, monsieur, balbutiai-je, si je pouvais (je
suis bien fch de ce que j'ai fait, monsieur) ter cet criteau
avant le retour des lves.

Je ne sais si M. Creakle eut vraiment envie de sauter sur moi, ou
s'il avait seulement l'intention de m'effrayer, mais il s'lana
hors de son fauteuil et je m'enfuis comme un trait, sans attendre
l'homme  la jambe de bois; je ne m'arrtai que dans le dortoir,
o je me fourrai bien vite dans mon lit, o je restai  trembler,
pendant plus de deux heures.

Le lendemain matin M. Sharp revint. M. Sharp tait le second de
M. Creakle, le suprieur de M. Mell. M. Mell prenait ses repas
avec les lves, mais M. Sharp dnait et soupait  la table de
M. Creakle. C'tait un petit monsieur  l'air dlicat, avec un
trs-grand nez; il portait sa tte de ct, comme si elle tait
trop lourde pour lui. Ses cheveux taient longs et onduls, mais
j'appris par le premier lve qui revint, que c'tait une perruque
(une perruque d'occasion, me dit-il), et que M. Sharp sortait tous
les samedis pour la faire boucler.

Ce fut Tommy Traddles qui me donna ce renseignement, il revint le
premier. Il se prsenta  moi en m'informant que je trouverais son
nom au coin de la grille  droite, au devant du grand verrou; je
lui dis: Traddles,  quoi il me rpondit lui-mme, puis il me
demanda une foule de dtails sur moi et sur ma famille.

Ce fut trs-heureux pour moi que Traddles revint le premier. Mon
criteau l'amusa tellement, qu'il m'pargna l'embarras de le
montrer ou de le dissimuler, en me prsentant  tous les lves
immdiatement aprs leur arrive. Qu'ils fussent grands ou petits,
il leur criait: Venez vite! voil une bonne farce! Heureusement
aussi, la plupart des enfants revenaient tristes et abattus, et
moins disposs  rire  mes dpens, que je ne l'avais craint. Il y
en avait bien quelques-uns qui sautaient autour de moi comme des
sauvages, et il n'y en avait  peu prs aucun qui st rsister 
la tentation de faire comme si j'tais un chien dangereux: ils
venaient me caresser et me cajoler comme si j'tais sur le point
de les mordre, puis ils disaient:  bas, monsieur! et ils
m'appelaient Castor. C'tait naturellement fort ennuyeux pour
moi, au milieu de tant d'trangers, et cela me cota bien des
larmes, mais  tout prendre, j'avais redout pis.

On ne me regarda comme positivement admis dans la pension,
qu'aprs l'arrive de F. Steerforth. On m'amena devant lui comme
devant mon juge: il avait la rputation d'tre trs-instruit, et
il tait trs-beau garon: il avait au moins six ans plus que moi.
Il s'enquit, sous un petit hangar dans la cour, des dtails de mon
chtiment, et voulut bien dclarer que selon lui, c'tait une
fameuse infamie, ce dont je lui sus ternellement gr.

Combien d'argent avez-vous, Copperfield? me dit-il tout en se
promenant avec moi, une fois mon jugement prononc.

Je lui dis que j'avais sept shillings.

Vous feriez mieux de me les donner, dit-il. Je vous les
garderais; si cela vous plat, toutefois: autrement, n'en faites
rien.

Je me htai d'obir  cette amicale proposition, et je versai dans
la main de Steerforth tout le contenu de la bourse de Peggotty.

-- Voulez-vous en dpenser quelque chose maintenant? dit
Steerforth. Qu'en pensez-vous?

-- Non, merci, rpondis-je.

-- Mais c'est trs-facile, si vous en avez envie? dit Steerforth,
vous n'avez qu' parler.

-- Non, merci, monsieur, rptai-je.

-- Peut-tre auriez-vous eu envie d'acheter une bouteille de
cassis, pour un ou deux shillings. Nous la boirions peu  peu, l-
haut dans le dortoir, reprit Steerforth. Vous tes de mon dortoir,
 ce qu'il parat.

L'ide ne m'en tait pas venue, mais je n'en dis pas moins: oui,
cela me convient tout  fait.

-- Parfaitement dit Steerforth. Je parie que vous seriez enchant
d'acheter pour un shilling de biscuits aux amandes?

Je rpondis que cela me plaisait aussi.

Et puis pour un ou deux shillings de gteaux et de fruits? dit
Steerforth, n'est-ce pas, petit Copperfield!

Je souris parce qu'il souriait, mais malgr a je ne savais trop
qu'en penser.

Bon! dit Steerforth, cela durera ce que a pourra, aprs tout.
Vous pouvez compter sur moi. Je sors quand cela me plat, je
passerai le tout en contrebande. Et en mme temps il mit l'argent
dans sa poche, en me recommandant de ne pas m'inquiter: il
veillerait  ce que tout se passt bien.

Il tint parole, si on pouvait dire que tout se passt bien,
lorsqu'au fond du coeur je sentais que c'tait mal, que c'tait
faire un mauvais usage des deux demi-couronnes de ma mre; je
conservai pourtant le morceau de papier qui les enveloppait:
prcieuse conomie! Quand nous montmes nous coucher, il me montra
le produit de mes sept shillings, et posant le tout sur mon lit, 
la lueur de la lune, il me dit:

Voil tout, jeune Copperfield, vous avez l un fameux gala!

Je ne pouvais songer, vu mon ge,  faire les honneurs du festin,
quand j'avais l Steerforth pour les faire: ma main tremblait 
cette seule pense. Je le priai de vouloir bien y prsider, et ma
requte fut appuye par tous les lves du dortoir. Il accepta,
s'assit sur mon oreiller, fit circuler les mets avec une parfaite
quit, je dois en convenir, et nous distribua le cassis dans un
petit verre sans pied, qui lui appartenait. Quant  moi, j'tais
assis  sa gauche, les autres taient groups autour de nous,
assis par terre sur les lits les plus rapprochs du mien.

Comme je me rappelle cette soire! Nous parlions  voix basse, ou
plutt ils parlaient et je les coutais respectueusement; les
rayons de la lune tombaient dans la chambre  peu de distance et
dessinaient de leur ple clart une fentre sur le parquet. Nous
restions presque tous dans l'ombre, except quand Steerforth
plongeait une allumette dans sa petite bote de phosphore, pour
aller chercher quelque chose sur la table, lumire bleutre qui
disparaissait aussitt. Je me sens de nouveau saisi d'une certaine
terreur mystrieuse; il fait sombre, notre festin doit tre cach,
tout le monde chuchote autour de moi, et j'coute avec une crainte
vague et solennelle, heureux de sentir mes camarades autour de
moi, et trs-effray (bien que je fasse semblant de rire) quand
Traddles prtend apercevoir un revenant dans un coin.

On raconta toutes sortes de choses sur la pension, et sur ceux qui
y vivaient. J'appris que M. Creakle avait raison de se baptiser
lui-mme un Tartare; que c'tait le plus dur et le plus svre des
matres; que pas un jour ne s'coulait sans qu'il vnt punir de sa
propre main les lves en faute. Il ne savait absolument rien
autre chose que de punir, disait Steerforth; il tait plus
ignorant que le plus mauvais lve: il ne s'tait fait matre de
pension, ajoutait-il, qu'aprs avoir fait banqueroute dans un
faubourg de Londres, comme marchand de houblon; il n'avait pu se
tirer d'affaire que grce  la fortune de mistress Creakle; sans
compter bien d'autres choses encore que je m'tonnais qu'ils
pussent savoir.

J'appris que l'homme  la jambe de bois, qui s'appelait Tungby,
tait un barbare impitoyable qui, aprs avoir servi d'abord dans
le commerce du houblon, avait suivi M. Creakle dans la carrire de
l'enseignement; on supposait que c'tait parce qu'il s'tait cass
la jambe au service de M. Creakle, et qu'il savait tous ses
secrets, l'ayant assist dans beaucoup d'oprations peu
honorables. J'appris qu' la seule exception de M. Creakle, Tungby
considrait toute la pension, matres ou lves, comme ses ennemis
naturels, et qu'il mettait son plaisir  se montrer grognon et
mchant. J'appris que M. Creakle avait un fils, que Tungby
n'aimait pas; et qu'un jour, ce fils qui aidait son pre dans la
pension, ayant os lui adresser quelques observations sur la faon
dont il traitait les enfants, peut-tre mme protester contre les
mauvais traitements que sa mre avait  souffrir, M. Creakle
l'avait chass de chez lui, et que, depuis ce jour, mistress
Creakle et miss Creakle menaient la vie la plus triste du monde.

Mais ce qui m'tonna le plus, ce fut d'entendre dire qu'il y avait
un de ses lves sur lequel M. Creakle n'avait jamais os lever la
main, et que cet lve tait Steerforth. Steerforth confirma cette
assertion, en disant qu'il voudrait bien voir qu'il le toucht du
bout du doigt. Un lve pacifique (ce ne fut pas moi), lui ayant
demand comment il s'y prendrait si M. Creakle en venait l, il
trempa une allumette dans le phosphore, comme pour donner plus
d'clat  sa rponse, et dit qu'il commencerait par lui donner un
bon coup sur la tte avec la bouteille d'encre qui tait toujours
sur la chemine. Aprs quoi, pendant quelques minutes, nous
restmes dans l'obscurit, n'osant pas seulement souffler de peur.

J'appris que M. Sharp et M. Mell ne recevaient qu'un misrable
salaire; que, lorsqu'il y avait  dner sur la table de M. Creakle
de la viande chaude et de la viande froide, il tait convenu que
M. Sharp devait toujours prfrer la froide. Ce fait nous fut de
nouveau confirm par Steerforth, le seul admis aux honneurs de la
table de M. Creakle. J'appris que la perruque de M. Sharp n'allait
pas  sa tte, et qu'il ferait mieux de ne pas tant faire son fier
avec sa perruque, parce qu'on voyait ses cheveux roux passer par-
dessous.

J'appris qu'un des lves tait le fils d'un marchand de charbon,
et qu'on le recevait dans la pension en payement du compte de
charbon; ce qui lui avait valu le surnom de M. Troc, sobriquet
emprunt au chapitre du livre d'arithmtique, qui traitait de ces
matires. Quant  la bire, disait-on, c'est un vol fait aux
parents, aussi bien que le pudding. On croyait, en gnral, que
miss Creakle tait amoureuse de Steerforth. Quoi de plus probable,
me disais-je, tandis qu'assis dans les tnbres, je songeais  la
voix si douce, au beau visage, aux manires lgantes, aux cheveux
boucls de mon nouvel ami? J'appris aussi que M. Mell tait un
assez bon garon, mais qu'il n'avait pas six pence  lui
appartenant, et qu' coup sr la vieille Mme Mell, sa mre, tait
pauvre comme Job. Cela me rappela mon djeuner o j'avais cru
entendre Mon Charles! Mais, grce  Dieu, je me rappelle aussi
que je n'en soufflai mot  personne.

Toute cette conversation se prolongea un peu de temps aprs le
banquet. La plus grande partie des convives taient alls se
coucher ds que le repas avait t termin, et nous finmes par
les imiter aprs tre rests encore  chuchoter et  couter tout
en nous dshabillant.

Bonsoir, petit Copperfield, dit Steerforth, je prendrai soin de
vous.

-- Vous tes bien bon, dis-je, le coeur plein de gratitude. Je
vous remercie beaucoup.

-- Avez-vous une soeur? dit Steerforth, tout en billant.

-- Non, rpondis-je.

-- C'est dommage, dit Steerforth. Si vous en aviez eu une, je
crois que ce serait une gentille petite personne, timide, jolie,
avec des yeux trs-brillants. J'aurais aim  faire sa
connaissance. Bonsoir, petit Copperfield.

-- Bonsoir, monsieur, rpondis-je. Je ne pensai qu' lui au fond
de mon lit, je me soulevai pour le regarder; couch au clair de la
lune, sa jolie figure tourne vers moi, la tte ngligemment
appuye sur son bras, c'tait,  mes yeux, un grand personnage, il
n'est pas tonnant que j'en eusse l'esprit tout occup; les
sombres mystres de son avenir inconnu ne se rvlaient pas sur sa
face  la clart de la lune. Il n'y avait pas une ombre attache 
ses pas, pendant la promenade que je fis, en rve avec lui, dans
le jardin.




CHAPITRE VII.

Mon premier semestre  Salem-House.


Les classes recommencrent srieusement le lendemain. Je me
rappelle avec quelle profonde impression j'entendis tout  coup
tomber le bruit des voix qui fut remplac par un silence absolu,
lorsque M. Creakle entra aprs le djeuner. Il se tint debout sur
le seuil de la porte, les yeux fixs sur nous, comme dans les
contes des fes, quand le gant vient passer en revue ses
malheureux prisonniers.

Tungby tait  ct de M. Creakle. Je me demandai dans quel but il
criait silence! d'une voix si froce; nous tions tous
ptrifis, muets et immobiles.

On vit parler M. Creakle, et on entendit Tungby dans les termes
suivants:

Jeunes lves, voici un nouveau semestre. Veillez  ce que vous
allez faire dans ce nouveau semestre. De l'ardeur dans vos tudes,
je vous le conseille, car moi, je reviens plein d'ardeur pour vous
punir. Je ne faiblirai pas. Vous aurez beau frotter la place, vous
n'effacerez pas la marque de mes coups. Et maintenant, tous, 
l'ouvrage!

Ce terrible exorde prononc, Tungby disparut, et M. Creakle
s'approcha de moi; il me dit que, si je savais bien mordre, lui
aussi il tait clbre en ce genre. Il me montra sa canne, et me
demanda ce que je pensais de cette dent-l? tait-ce une dent
canine, hein? tait-ce une grosse dent, hein? Avait-elle de bonnes
pointes, hein? Mordait-elle bien, hein? Mordait-elle bien? Et 
chaque question il me cinglait un coup de jonc qui me faisait
tordre en deux; j'eus donc bientt pay, comme disait Steerforth,
mon droit de bourgeoisie  Salem-House. Il me cota bien des
larmes.

Au reste, j'aurais tort de me vanter que ces marques de
distinction spciales fussent rserves pour moi: j'tais loin
d'en avoir le privilge. La grande majorit des lves (surtout
les plus jeunes) n'taient pas moins favoriss, toutes les fois
que M. Creakle faisait le tour de la salle d'tudes. La moiti des
enfants pleuraient et se tordaient dj, ds avant l'entre 
l'tude et je n'ose pas dire combien d'autres lves se tordaient
et pleuraient avant la fin de l'tude; on m'accuserait
d'exagration.

Je ne crois pas que personne au monde puisse aimer sa profession
plus que ne le faisait M. Creakle. Le plaisir qu'il prouvait 
dtacher un coup de canne aux lves ressemblait  celui que donne
la satisfaction d'un apptit imprieux. Je suis convaincu qu'il
tait incapable de rsister au dsir de frapper, surtout de bonnes
petites joues bien poteles; c'tait une sorte de fascination qui
ne lui laissait pas de repos, jusqu' ce qu'il et marqu et
taillad le pauvre enfant pour toute la journe. J'tais trs-
joufflu dans ce temps-l, et j'en sais quelque chose. Quand je
pense  cet tre-l, maintenant, je sens que j'prouve contre lui
une indignation aussi dsintresse que si j'avais t tmoin de
tout cela sans tre en son pouvoir; tout mon sang bout dans mes
veines,  la pense de cette brute imbcile, qui n'tait pas plus
qualifie pour le genre de confiance importante dont il avait reu
le dpt, que pour tre grand amiral, ou pour commander en chef
l'arme de terre de Sa Majest. Peut-tre mme, dans l'une ou
l'autre de ces fonctions, aurait-il fait infiniment moins de mal!

Et nous, malheureuses petites victimes d'une idole sans piti,
avec quelle servilit nous nous abaissions devant lui! Quel dbut
dans la vie, quand j'y pense, que d'apprendre  ramper  plat
ventre devant un pareil individu!

Je me vois encore assis devant mon pupitre; j'observe son oeil, je
l'observe humblement; lui, il est occup  rayer un cahier
d'arithmtique pour une autre de ses victimes; cette mme rgle
vient de cingler les doigts du pauvre petit garon, qui cherche 
gurir ses blessures en les enveloppant dans son mouchoir. J'ai
beaucoup  faire. Ce n'est pas par paresse que j'observe l'oeil de
M. Creakle, mais parce que je ne peux m'en empcher; j'ai un dsir
invincible de savoir ce qu'il va faire tout  l'heure, si ce sera
mon tour, ou celui d'un autre, d'tre martyris. Une range de
petits garons placs aprs moi, observent son oeil, dans le mme
sentiment d'angoisse. Je sens qu'il le voit, bien qu'il ait l'air
de ne pas s'en apercevoir. Il fait d'pouvantables grimaces tout
en rayant son cahier, puis il jette sur nous un regard de ct;
nous nous penchons en tremblant sur nos livres. Un moment aprs,
nos yeux sont de nouveau attachs sur lui. Un malheureux coupable,
qui a mal fait un de ses devoirs, s'avance sur l'injonction de
M. Creakle. Il balbutie des excuses et promet de mieux faire le
lendemain. M. Creakle fait quelque plaisanterie avant de le
battre, et nous rions, pauvres petits chiens couchants que nous
sommes; nous rions, ples comme la mort, et le corps refoul
jusqu'au bas de nos talons.

Me voil de nouveau devant mon pupitre, par une touffante journe
d't. J'entends tout autour de moi un bourdonnement confus, comme
si mes camarades taient autant de grosses mouches. J'ai encore
sur l'estomac le gras de bouilli tide que nous avons eu  dner
il y a une heure ou deux. J'ai la tte lourde comme du plomb, je
donnerais tout au monde pour pouvoir dormir. J'ai l'oeil sur
M. Creakle, je cherche  le tenir bien ouvert; quand le sommeil me
gagne par trop, je le vois  travers un nuage, rglant
ternellement son cahier; puis, tout d'un coup, il vient derrire
moi et me donne un sentiment plus rel de sa prsence, en
m'allongeant un bon coup de canne sur le dos.

Maintenant je suis dans la cour, toujours fascin par lui, bien
que je ne puisse pas le voir. Je sais qu'il est occup  dner
dans une pice dont je vois la fentre; c'est la fentre que
j'examine. S'il passe devant, ma figure prend immdiatement une
expression de rsignation soumise. S'il met la tte  la fentre,
l'lve le plus audacieux (Steerforth seul except) s'arrte au
milieu du cri le plus perant, pour prendre l'air d'un petit
saint. Un jour Traddles (je n'ai jamais vu garon plus
malencontreux) casse par malheur un carreau de la fentre avec sa
balle.  l'heure qu'il est, je frissonne encore en songeant  ce
moment fatal; la balle a d rebondir jusque sur la tte sacre de
M. Creakle.

Pauvre Traddles! Avec sa veste et son pantalon bleu de ciel
devenus trop troits, qui donnaient  ses bras et  ses jambes
l'air de saucissons bien ficels, c'tait bien le plus gai, mais
aussi le plus malheureux de nous tous. Il tait battu
rgulirement tous les jours: je crois vraiment que pendant ce
semestre entier, il n'y chappa pas une seule fois, sauf un lundi,
jour de cong, o il ne reut que quelques coups de rgle sur les
doigts. Il nous annonait tous les jours qu'il allait crire  son
oncle pour se plaindre, et jamais il ne le faisait. Aprs un
moment de rflexion, la tte couche sur son pupitre, il se
relevait, se remettait  rire, et dessinait partout des squelettes
sur son ardoise, jusqu' ce que ses yeux fussent tout  fait secs.
Je me suis longtemps demand quelle consolation Traddles pouvait
trouver  dessiner des squelettes; je le prenais au premier abord
pour une espce d'ermite, qui cherchait  se rappeler, au moyen de
ces symboles de la brivet de la vie, que l'exercice de la canne
n'aurait qu'un temps. Mais je crois qu'en ralit il avait adopt
ce genre de sujets, parce que c'tait le plus facile, et qu'il n'y
avait pas de traits  faire sur les lignes.

Traddles tait un garon plein de coeur; il considrait comme un
devoir sacr pour tous les lves de se soutenir les uns les
autres. Plusieurs fois il eut  en porter la peine. Un jour
surtout o Steerforth avait ri pendant l'office, le bedeau crut
que c'tait Traddles, et le fit sortir. Je le vois encore,
quittant l'glise, suivi des regards de toute la congrgation. Il
ne voulut jamais dire quel tait le vrai coupable, et pourtant le
lendemain il fut cruellement chti, et il passa tant d'heures en
prison, qu'il en sortit avec un plein cimetire de squelettes
entasss sur toutes les pages de son dictionnaire latin. Mais
aussi il fut bien rcompens. Steerforth dit que Traddles n'tait
pas un capon, et quelle louange  nos yeux aurait pu valoir celle-
l? Quant  moi, j'aurais support bien des choses pour obtenir
une pareille indemnit (et pourtant j'tais bien plus jeune que
Traddles, et beaucoup moins brave).

Un des grands bonheurs de ma vie, c'tait de voir Steerforth se
rendre  l'glise en donnant le bras  miss Creakle. Je ne
trouvais pas miss Creakle aussi belle que la petite milie; je ne
l'aimais pas, jamais je n'aurais eu cette audace, mais je la
trouvais remarquablement sduisante, et d'une distinction sans
gale. Quand Steerforth, en pantalon blanc, tenait l'ombrelle de
miss Creakle, je me sentais fier de le connatre, et il me
semblait qu'elle ne pouvait s'empcher de l'adorer de tout son
coeur. M. Sharp et M. Mell taient certainement  mes yeux de
grands personnages, mais Steerforth les clipsait comme le soleil
clipse les toiles.

Steerforth continuait  me protger, et son amiti m'tait des
plus utiles, car personne n'osait s'attaquer  ceux qu'il daignait
honorer de sa bienveillance. Il ne pouvait me dfendre vis--vis
de M. Creakle, qui tait trs-svre pour moi: il n'essayait mme
pas; mais quand j'avais eu  souffrir encore plus que de coutume,
il me disait que je n'avais pas de toupet; que, pour son compte,
jamais il ne supporterait un pareil traitement; cela me redonnait
un peu de courage, et je lui en savais gr. La svrit de
M. Creakle eut pour moi un avantage, le seul que j'aie jamais pu
dcouvrir. Il s'aperut un jour que mon criteau le gnait quand
il passait derrire le banc, et qu'il voulait me donner, en
circulant, un coup de sa canne, en consquence l'criteau fut
enlev, et je ne le revis plus.

Une circonstance fortuite vint encore augmenter mon intimit avec
Steerforth, et cela d'une manire qui me causa beaucoup d'orgueil
et de satisfaction. Un jour qu'il me faisait l'honneur de causer
avec moi pendant la rcration, je me hasardai  lui faire
observer que quelqu'un ou quelque chose (j'ai oubli les dtails),
ressemblait  quelqu'un ou  quelque chose dans l'histoire de
Peregrine Pickle. Steerforth ne rpondit rien; mais le soir,
pendant que je me dshabillais, il me demanda si j'avais cet
ouvrage.

Je lui dis que non, et je lui racontai comment je l'avais lu, de
mme que tous les autres livres dont j'ai parl au commencement de
ce rcit.

Est-ce que vous vous en souvenez? dit Steerforth.

-- Oh! oui, rpondis-je: j'avais beaucoup de mmoire, et il me
semblait que je me les rappelais  merveille.

-- coutez-moi, Copperfield, dit Steerforth, vous me les
raconterez. Je ne peux pas m'endormir de bonne heure le soir, et
je me rveille gnralement de grand matin. Nous les prendrons les
uns aprs les autres. Ce sera juste comme dans les _Mille et une
Nuits_.

Cet arrangement flatta singulirement ma vanit, et le soir mme,
nous commenmes  le mettre  excution. Je ne saurais dire, et
je n'ai nulle envie de le savoir, comment j'interprtai les
oeuvres de mes auteurs favoris; mais j'avais en eux une foi
profonde, et je racontais, autant que je puis croire, avec
simplicit et avec gravit ce que j'avais  raconter: ces
qualits-l faisaient passer par-dessus bien des choses.

Il y avait pourtant un revers  la mdaille; bien souvent le soir
je tombais de sommeil, ou bien j'tais ennuy et peu dispos 
reprendre mon rcit, et alors c'tait bien pnible; mais il
fallait pourtant le faire, car de dsappointer Steerforth au
risque de lui dplaire, il n'en pouvait pas tre question. Le
matin aussi, quand j'tais fatigu et que j'avais grande envie de
dormir encore une heure, je trouvais trs-peu divertissant d'tre
rveill en sursaut comme la sultane Schhrazade, et contraint 
raconter une longue histoire avant que la cloche se mt  sonner;
mais Steerforth tenait bon; et comme, en revanche, il m'expliquait
mes problmes et mes versions, et qu'il m'aidait  faire ce qui me
donnait trop de peine, je ne perdais pas sur ce march. Qu'il me
soit permis cependant de me rendre justice. Ce n'tait ni
l'intrt personnel, ni l'gosme, ni la crainte qui me faisaient
agir ainsi; je l'aimais et je l'admirais, son approbation me
payait de tout. J'y attachais un tel prix que j'ai le coeur serr
aujourd'hui en me rappelant ces enfantillages.

Steerforth ne manquait pas non plus de prudence et, une fois entre
autres, il la dploya avec une persistance qui dut, je crois,
faire venir un peu l'eau  la bouche au pauvre Traddles et  mes
autres camarades. La lettre que m'avait annonce Peggotty, et
quelle lettre! m'arriva au bout de quelques semaines, et elle
tait accompagne d'un gteau enfoui au milieu d'une provision
d'oranges, et de deux bouteilles de vin de primevre. Je
m'empressai, comme de raison, d'aller mettre ces trsors aux pieds
de Steerforth, en le priant de se charger de la distribution.

coutez-moi bien, Copperfield, dit-il, nous garderons le vin pour
vous humecter le gosier quand vous me raconterez des histoires.

Je rougis  cette ide, et dans ma modestie, je le conjurai de n'y
pas songer. Mais il me dit qu'il avait remarqu que j'tais
souvent un peu enrou, ou, comme il disait, que j'avais des chats
dans la gorge et que ma liqueur serait employe jusqu' la
dernire goutte  me rafrachir le gosier. En consquence, il
l'enferma dans une caisse qui lui appartenait; il en mit une
portion dans une fiole, et de temps  autre, lorsqu'il jugeait que
j'avais besoin de me restaurer, il m'en administrait quelques
gouttes au moyen d'un chalumeau de plume. Parfois, dans le but de
rendre le remde encore plus efficace, il avait la bont d'y
ajouter un peu de jus d'orange ou de gingembre, ou d'y faire
fondre de la muscade; je ne puis pas dire que la saveur en devint
plus agrable, ni que cette boisson ft prcisment stomachique 
prendre le soir en se couchant ou le matin en se rveillant, mais
ce que je puis dire c'est que je l'avalais avec la plus vive
reconnaissance pour les soins dont me comblait Steerforth.

Peregrine nous prit,  ce qu'il me semble, des mois  raconter;
les autres contes plus longtemps encore. Si l'institution
s'ennuyait, ce n'tait toujours pas faute d'histoires, et la
liqueur dura presque aussi longtemps que mes rcits. Le pauvre
Traddles (je ne puis jamais songer  lui sans avoir  la fois une
trange envie de rire et de pleurer), remplissait le rle des
choeurs dans les tragdies antiques; tantt il affectait de se
tordre de rire dans les endroits comiques; tantt, lorsqu'il
arrivait quelque vnement effrayant, il semblait saisi d'une
mortelle pouvante. Cela me troublait mme trs-souvent au milieu
de mes narrations. Je me souviens qu'une de ses plaisanteries
favorites, c'tait de faire semblant de ne pouvoir s'empcher de
claquer des dents lorsque je parlais d'un alguazil en racontant
les aventures de Gil Blas; et le jour o Gil Blas rencontra dans
les rues de Madrid le capitaine des voleurs, ce malheureux
Traddles poussa de tels cris de terreur que M. Creakle l'entendit,
en rdant dans notre corridor, et le fouetta d'importance pour lui
apprendre  se mieux conduire au dortoir.

Rien n'tait plus propre  dvelopper en moi une imagination
naturellement rveuse et romanesque, que ces histoires racontes
dans une profonde obscurit, et sous ce rapport je doute que cette
habitude m'ait t fort salutaire. Mais, en me voyant choy dans
notre dortoir comme un joujou rcratif, et en songeant au renom
que m'avait fait et au relief que me donnait mon talent de
narrateur parmi mes camarades, bien que je fusse le plus jeune, le
sentiment de mon importance me stimulait infiniment.

Dans une pension o rgne une cruaut barbare, quelque soit le
mrite de son directeur, il n'y a pas de danger qu'on apprenne
grand'chose. En masse, les lves de Salem-House ne savaient
absolument rien; ils taient trop tourments et trop battus pour
pouvoir apprendre quelque chose; peut-on jamais rien faire au
milieu d'une vie perptuellement agite et malheureuse? Mais ma
petite vanit, aide des conseils de Steerforth, me poussait 
m'instruire, et si elle ne m'pargnait pas grand'chose en fait de
punition, du moins elle me faisait un peu sortir de la paresse
universelle, et je finissais par attraper au vol par-ci par-l
quelques bribes d'instruction.

En cela j'tais soutenu par M. Mell, qui avait pour moi une
affection dont je me souviens avec reconnaissance. J'tais fch
de voir que Steerforth le traitait avec un ddain systmatique, et
ne perdait jamais une occasion de blesser ses sentiments, ou de
pousser les autres  le faire. Cela m'tait d'autant plus pnible
que j'avais confi  Steerforth que M. Mell m'avait men voir deux
vieilles femmes; il m'aurait t aussi impossible de lui cacher un
pareil secret que de ne pas partager avec lui un gteau ou toute
autre douceur; mais j'avais toujours peur que Steerforth ne se
servit de cette rvlation pour tourmenter M. Mell.

Pauvre M. Mell! Nous ne nous doutions gure, ni l'un ni l'autre,
le jour ou j'allai djeuner dans cette maison, et faire un somme 
l'ombre des plumes de paon, au son de la flte, du mal que
causerait plus tard cette visite insignifiante  l'hospice de sa
mre. Mais on en verra plus tard les rsultats imprvus; et, dans
leur genre, ils ne manqurent pas de gravit.

Un jour, M. Creakle garda la chambre pour indisposition: la joie
fut grande parmi nous, et l'tude du matin singulirement agite.
Dans notre satisfaction, nous tions difficiles  mener, et le
terrible Tungby eut beau paratre deux ou trois fois, il eut beau
noter les noms des principaux coupables, personne n'y prit garde;
on tait bien sr d'tre puni le lendemain, quoi qu'on pt faire,
et mieux valait se divertir en attendant.

C'tait un jour de demi-cong, un samedi. Mais comme nous aurions
drang M. Creakle en jouant dans la cour, et qu'il ne faisait pas
assez beau pour qu'on pt aller en promenade, on nous fit rester 
l'tude pendant l'aprs-midi; on nous donna seulement des devoirs
plus courts que de coutume. C'tait le samedi que M. Sharp allait
faire friser sa perruque. M. Mell avait alors le privilge d'tre
charg des corves, c'est lui qui nous faisait travailler ce jour-
l.

S'il m'tait possible de comparer un tre aussi paisible que
M. Mell  un ours ou  un taureau, je dirais que ce jour-l, au
milieu du tapage inexprimable de la classe, il ressemblait  un de
ces quadrupdes assailli par un millier de chiens. Je le vois
encore, appuyant sur ses mains osseuses sa tte  moiti brise;
s'efforant en vain de poursuivre son aride labeur, au milieu d'un
vacarme qui aurait rendu fou jusqu'au prsident de la chambre des
Communes. Une partie des lves jouaient  colin-maillard dans un
coin; il y en avait qui chantaient, qui parlaient, qui dansaient,
qui hurlaient: les uns faisaient des glissades, les autres
sautaient en rond autour de lui; on faisait cinquante grimaces; on
se moquait de lui devant ses yeux et derrire son dos; on
parodiait sa pauvret, ses bottes, son habit, sa mre, toute sa
personne enfin, mme ce qu'on aurait d le plus respecter.

Silence! cria M. Mell en se levant tout  coup, et en frappant
sur son pupitre avec le livre qu'il tenait  la main. Qu'est-ce
que cela veut dire? a n'est pas tolrable. Il y a de quoi devenir
fou. Pourquoi vous conduisez-vous ainsi envers moi, messieurs?

C'tait mon livre qu'il tenait en ce moment; j'tais debout  ct
de lui; lorsqu'il promena ses yeux autour de la chambre, je vis
tous les lves s'arrter subitement, les uns un peu effrays, les
autres peut-tre repentants.

La place de Steerforth tait au bout de la longue salle. Il tait
appuy contre le mur, l'air indiffrent, les mains dans les
poches; toutes les fois que M. Mell jetait les yeux sur lui, il
faisait mine de siffler.

Silence, monsieur Steerforth! dit M. Mell.

-- Silence vous-mme, dit Steerforth en devenant trs-rouge,  qui
parlez-vous?

-- Asseyez-vous, dit M. Mell.

-- Asseyez-vous vous-mme, dit Steerforth, et mlez-vous de vos
affaires!

Il y eut quelques chuchotements, mme quelques applaudissements;
mais M. Mell tait d'une telle pleur que le silence se rtablit
immdiatement, et, un lve qui s'tait prcipit derrire la
chaise de notre matre d'tudes dans le but de contrefaire encore
sa mre, changea d'ide et fit semblant d'tre venu lui demander
de tailler sa plume.

Si vous croyez, Steerforth, dit M. Mell, que j'ignore l'influence
que vous exercez sur tous vos camarades, et ici il posa la main
sur ma tte (sans savoir probablement ce qu'il faisait), ou que je
ne vous ai pas vu, depuis un moment, exciter les enfants 
m'insulter de toutes les faons imaginables, vous vous trompez.

-- Je ne me donne seulement pas la peine de penser  vous, dit
froidement Steerforth; ainsi vous voyez que je ne cours pas le
risque de me tromper sur votre compte.

-- Et quand vous abusez de votre position de favori, monsieur,
continua M. Mell, les lvres tremblantes d'motion, pour insulter
un _gentleman_.

-- Un quoi? Qu'est-ce qu'il a dit? cria Steerforth.

Ici quelqu'un, c'tait Traddles, s'cria:

Fi donc! Steerforth! C'est mal!

Mais M. Mell lui ordonna immdiatement de se taire.

En insultant quelqu'un qui n'est pas heureux en ce monde,
monsieur, et qui ne vous a jamais fait le moindre tort; quelqu'un
dont vous n'avez ni assez d'ge ni assez de raison pour pouvoir
apprcier la situation, dit M. Mell d'une voix toujours plus
tremblante, vous commettez une bassesse et une lchet.
Maintenant, monsieur, vous pouvez vous asseoir ou rester debout,
comme bon vous semble. Copperfield, continuez.

-- Copperfield, dit Steerforth en s'avanant au milieu de la
chambre, attendez un instant. Monsieur Mell, une fois pour toutes,
entendez-moi bien. Quand vous avez l'audace de m'appeler un lche,
ou de me donner quelque autre nom de ce genre, vous n'tes qu'un
impudent mendiant. Vous tes toujours un mendiant en tout temps,
vous le savez bien, mais dans le cas prsent, vous tes un
impudent mendiant.

Je ne sais ce qui se prparait. Steerforth allait peut-tre sauter
au collet de M. Mell, ou peut-tre M. Mell allait-il commencer les
coups. Mais en une seconde tous les lves semblrent changs en
blocs de pierre; M. Creakle tait au milieu de nous, Tungby debout
 ct de lui; mistress Creakle et sa fille passaient la tte  la
porte d'un air effray. M. Mell s'accouda sur son pupitre, la tte
cache dans ses mains, sans prononcer une seule parole.

Monsieur Mell, dit M. Creakle, en le secouant par le bras; et sa
voix gnralement si faible avait pris assez de vigueur pour que
Tungby juget inutile de rpter ses paroles; vous ne vous tes
pas oubli, j'espre?

-- Non, monsieur, non, rpondit le rptiteur en relevant la tte
et en se frottant les mains avec une sorte d'agitation convulsive.
Non, monsieur, non. Je me suis souvenu... je... Non, monsieur
Creakle... je ne me suis pas oubli... je... je me suis souvenu,
monsieur... je... j'aurais seulement voulu que vous vous
souvinssiez un peu plus tt de moi, monsieur Creakle. Cela aurait
t plus gnreux, monsieur, plus juste, monsieur. Cela m'aurait
pargn quelque chose, monsieur.

M. Creakle, les yeux toujours fixs sur M. Mell, s'appuya sur
l'paule de Tungby, et, montant sur l'estrade, il s'assit devant
son pupitre. Aprs avoir, du haut de ce trne, contempl quelques
instants encore M. Mell qui continuait  branler la tte et  se
frotter les mains, dans son agitation, M. Creakle se tourna vers
Steerforth:

Puisqu'il ne daigne pas s'expliquer, voulez-vous me dire,
monsieur, ce que tout ceci signifie?

Steerforth luda un moment la question; il se taisait et regardait
son antagoniste d'un air de colre et de ddain. Je ne pouvais en
ce moment, il m'en souvient, m'empcher d'admirer la noblesse de
sa tournure, et de le comparer  M. Mell, qui avait l'air si
commun et si ordinaire.

Eh bien! alors, dit enfin Steerforth, qu'est-ce qu'il a voulu
dire en parlant de favori?

-- De favori? rpta M. Creakle, et les veines de son front se
gonflaient de colre. Qui a parl de favori?

-- C'est lui, dit Steerforth.

-- Et qu'entendiez-vous par l, monsieur, je vous prie? demanda
M. Creakle en se tournant d'un air irrit vers M. Mell.

-- J'entendais, monsieur Creakle, rpondit-il  voix basse, ce que
j'ai dit, c'est qu'aucun de vos lves n'avait le droit de
profiter de sa position de favori pour me dgrader.

-- Vous dgrader? dit M. Creakle. Bon Dieu! Mais permettez-moi de
vous demander, monsieur je ne sais qui (et ici M. Creakle croisant
ses bras et sa canne sur sa poitrine, frona tellement les
sourcils que ses petits yeux disparurent presque absolument),
permettez-moi de vous demander si, en osant prononcer le mot de
favori, vous montrez pour moi le respect que vous me devez? Que
vous me devez, monsieur, dit M. Creakle en avanant tout  coup la
tte, puis la retirant aussitt:  moi, qui suis le chef de cet
tablissement, et dont vous n'tes que l'employ.

-- C'tait peu judicieux de ma part, monsieur, je suis tout prt 
le reconnatre, dit M. Mell; je ne l'aurais pas fait, si je
n'avais pas t pouss  bout.

Ici Steerforth intervint.

Il a dit que j'tais lche et bas; alors je l'ai appel un
mendiant. Peut-tre ne l'aurais-je pas appel mendiant, si je
n'avais pas t en colre; mais je l'ai fait, et je suis tout prt
 en supporter les consquences.

Je me sentis tout glorieux de ces nobles paroles, sans
probablement me rendre compte que Steerforth n'avait pas
grand'chose  redouter. Tous les lves eurent la mme impression
que moi, car il y eut un murmure d'approbation, quoique personne
n'ouvrt la bouche.

Je suis surpris, Steerforth, bien que votre franchise vous fasse
honneur, dit M. Creakle, certainement, elle vous fait honneur;
mais cependant je dois le dire, Steerforth, je suis surpris que
vous ayez prononc une semblable pithte en parlant d'une
personne employe et salarie dans Salem-House, monsieur.

Steerforth fit entendre un petit rire.

Ce n'est pas une rponse, monsieur, dit M. Creakle, j'attends de
vous quelque chose de plus, Steerforth.

Si un moment auparavant M. Mell m'avait paru bien vulgaire auprs
de la noble figure de mon ami, je ne saurais dire combien
M. Creakle me semblait plus vulgaire encore.

Qu'il le nie! dit Steerforth.

-- Comment! qu'il nie tre un mendiant, Steerforth? s'cria
M. Creakle. Est-ce qu'il mendie par les chemins?

-- S'il ne mendie pas lui-mme, alors c'est sa plus proche
parente, dit Steerforth, n'est-ce pas la mme chose?

Il jeta les yeux sur moi, et je sentis la main de M. Mell se poser
doucement sur mon paule. Je le regardai le coeur plein de regrets
et de remords, mais les yeux de M. Mell taient fixs sur
Steerforth. Il continuait  me caresser affectueusement l'paule,
mais c'tait Steerforth qu'il regardait.

Puisque vous m'ordonnez de me justifier, M. Creakle, dit
Steerforth, et de m'expliquer plus clairement, je n'ai qu'une
seule chose  dire: sa mre vit par charit dans un hospice
d'indigents.

M. Mell le regardait toujours, sa main toujours aussi pose
doucement sur mon paule; il murmura  voix basse,  ce que je
crus entendre:

C'est bien ce que je pensais.

M. Creakle se tourna vers son rptiteur, les sourcils froncs, et
d'un air de politesse contrainte:

Monsieur Mell, vous entendez ce qu'avance M. Steerforth. Soyez
assez bon, je vous prie, pour rectifier son assertion devant mes
lves runis.

-- Il a raison, monsieur; je n'ai rien  rectifier, rpondit
M. Mell au milieu du plus profond silence; ce qu'il a dit est
vrai.

-- Soyez assez bon alors pour dclarer publiquement, je vous prie,
dit M. Creakle en promenant les yeux tout autour de la chambre, si
jusqu' l'instant prsent ce fait tait jamais parvenu  ma
connaissance.

-- Je ne crois pas que vous l'ayez su positivement, reprit
M. Mell.

-- Comment! vous ne croyez pas, dit M. Creakle. Que voulez-vous
dire, malheureux?

-- Je ne suppose pas que vous m'ayez jamais cru dans une brillante
position de fortune, repartit notre matre d'tudes. Vous savez ce
qu'est et ce qu'a toujours t ma situation dans cette maison.

-- Je crains, dit M. Creakle, et les veines de son front
devenaient formidables, que vous n'ayez t en effet ici dans une
fausse position, et que vous n'ayez pris ma maison pour une cole
de charit. Monsieur Mell, il ne nous reste plus qu' nous
sparer, et le plus tt sera le mieux.

-- En ce cas, ce sera tout de suite, dit M. Mell en se levant.

-- Monsieur! dit M. Creakle.

-- Je vous dis adieu, monsieur Creakle, et  vous tous, messieurs,
dit M. Mell en promenant ses regards tout autour de la chambre, et
en me caressant de nouveau doucement l'paule. James Steerforth,
tout ce que je peux vous souhaiter de mieux, c'est qu'un jour vous
veniez  vous repentir de ce que vous avez fait aujourd'hui. Pour
le moment, je serais dsol de vous avoir pour ami ou de vous voir
l'ami de quelqu'un auquel je m'intresserais.

Il me passa doucement la main sur le bras, prit dans son pupitre
quelques livres et sa flte, remit la clef au pupitre pour l'usage
de son successeur, puis sortit de la chambre avec ce lger bagage
sous le bras. M. Creakle fit alors une allocution par
l'intermdiaire de Tungby; il remercia Steerforth d'avoir dfendu
(quoiqu'un peu trop chaleureusement peut-tre) l'indpendance et
la bonne renomme de Salem-House, puis il finit en lui donnant une
poigne de main pendant que nous poussions trois hurras, je ne
savais pas trop pourquoi, mais je supposai que c'tait en
l'honneur de Steerforth, et je m'y joignis de toute mon me, bien
que j'eusse le coeur trs-gros. M. Creakle donna des coups de
canne  Tommy Traddles, parce qu'il le surprit  pleurer, au lieu
d'applaudir au dpart de M. Mell; puis il alla retrouver son
canap, son lit ou n'importe quoi.

Nous nous retrouvmes tout seuls, et nous ne savions trop que nous
dire. Pour ma part, j'tais tellement dsol et repentant du rle
que j'avais jou dans l'affaire, que je n'aurais pu retenir mes
larmes si je n'avais craint que Steerforth, qui me regardait trs-
souvent, n'en ft mcontent, ou plutt qu'il ne le trouvt peu
respectueux envers lui, tant tait grande ma dfrence pour son
ge et sa supriorit! En effet, il tait trs en colre contre
Traddles, et se plaisait  dire qu'il tait enchant qu'on l'et
puni d'importance.

Le pauvre Traddles avait dj pass sa priode de dsespoir sur
son pupitre, et se soulageait comme  l'ordinaire en dessinant une
arme de squelettes; il rpondit que a lui tait bien gal: qu'il
n'en tait pas moins vrai qu'on avait trs-mal agi envers M. Mell.

Et qui donc a mal agi envers lui, mademoiselle? dit Steerforth.

-- Mais c'est vous, repartit Traddles.

-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit Steerforth.

-- Comment, ce que vous avez fait? reprit Traddles, vous l'avez
profondment bless, et vous lui avez fait perdre sa place.

-- Je l'ai bless! rpta ddaigneusement Steerforth. Il s'en
consolera un de ces quatre matins, allez. Il n'a pas le coeur
aussi sensible que vous, mademoiselle Traddles. Quant  sa place,
qui tait fameuse, n'est-ce pas? croyez-vous que je ne vais pas
crire  ma mre pour lui envoyer de l'argent?

Nous admirmes tous la noblesse des sentiments de Steerforth: sa
mre tait veuve et riche, et prte, disait-il,  faire tout ce
qu'il lui demanderait. Nous fmes tous ravis de voir Traddles
ainsi remis  sa place, et on leva jusqu'aux nues la magnanimit
de Steerforth, surtout quand il nous eut informs, comme il daigna
le faire, qu'il n'avait agi que dans notre intrt, et pour nous
rendre service, mais qu'il n'avait pas eu pour lui la moindre
pense d'gosme.

Mais je suis forc d'avouer que ce soir-l, tandis que je
racontais une de mes histoires, le son de la flte de M. Mell
semblait retentir tristement  mon oreille, et lorsque Steerforth
fut enfin endormi, je me sentis tout  fait malheureux  la pense
de notre pauvre matre d'tudes qui peut-tre, en cet instant,
faisait douloureusement vibrer son instrument mlancolique.

Je l'oubliai bientt pour contempler uniquement Steerforth qui
travaillait tout seul, en amateur, sans l'aide d'aucun livre (il
les savait tous par coeur, me disait-il), jusqu' ce qu'on et
trouv un nouveau rptiteur. Cet important personnage nous vint
d'une cole secondaire, et avant d'entrer en fonctions, il dna un
jour chez M. Creakle, pour tre prsent  Steerforth. Steerforth
voulut bien lui donner son approbation, et nous dit qu'il avait du
chic. Sans savoir exactement quel degr de science ou de mrite ce
mot impliquait, je respectai infiniment notre nouveau matre, sans
me permettre le moindre doute sur son savoir minent; et pourtant
il ne se donna jamais pour ma chtive personne le quart de la
peine que s'tait donne M. Mell.

Il y eut, pendant ce second semestre de ma vie scolaire, un autre
vnement, qui fit sur moi une impression qui dure encore; et cela
pour bien des raisons.

Un soir que nous tions tous dans un terrible tat d'agitation,
M. Creakle, frappant  droite et  gauche dans sa mauvaise humeur,
Tungby entra et cria de sa plus grosse voix:

Des visiteurs pour Copperfield!

Il changea quelques mots avec M. Creakle, lui demanda dans quelle
pice il fallait faire entrer les nouveaux venus; puis on me dit
de monter par l'escalier de derrire pour mettre un col propre, et
de me rendre ensuite dans le rfectoire. J'tais debout, suivant
la coutume, pendant ce colloque, prt  me trouver mal
d'tonnement. J'obis, dans un tat d'motion difficile  dcrire;
et avant d'entrer dans le rfectoire,  la pense que peut-tre
c'tait ma mre, je retirai ma main qui soulevait dj le loquet,
et je versai d'abondantes larmes. Jusque-l je n'avais song qu'
la possibilit de voir apparatre M. ou Mlle Murdstone.

J'entrai enfin; et d'abord je ne vis personne; mais je sentis
quelqu'un derrire la porte, et l,  mon grand tonnement, je
dcouvris M. Peggotty et Ham, qui me tiraient leurs chapeaux avec
la plus grande politesse. Je ne pus m'empcher de rire, mais
c'tait plutt du plaisir que j'avais  les voir que de la drle
de mine qu'ils faisaient avec leurs plongeons et leurs rvrences.
Nous nous donnmes les plus cordiales poignes de main, et je
riais si fort, mais si fort, qu' la fin je fus oblig de tirer
mon mouchoir pour m'essuyer les yeux.

M. Peggotty, la bouche ouverte pendant tout le temps de sa visite,
parut trs-mu lorsqu'il me vit pleurer, et il fit signe  Ham de
me dire quelque chose.

Allons, bon courage, monsieur Davy! dit Ham de sa voix la plus
affectueuse. Mais, comme vous voil grandi!

-- Je suis grandi? demandai-je en m'essuyant de nouveau les yeux.
Je ne sais pas bien pourquoi je pleurais; ce ne pouvait tre que
de joie en revoyant mes anciens amis.

-- Grandi! monsieur Davy? Je crois bien qu'il a grandi! dit Ham.

-- Je crois bien qu'il a grandi! dit M. Peggotty.

Et ils se mirent  rire de si bon coeur que je recommenai  rire
de mon ct, et  nous trois nous rmes, ma foi, si longtemps, que
je voyais le moment o j'allais me remettre  pleurer.

Savez-vous comment va maman, monsieur Peggotty? lui dis-je. Et
comment va ma chre, chre vieille Peggotty?

-- Admirablement, dit M. Peggotty.

-- Et la petite milie, et mistress Gummidge?

-- Ad...mirablement, dit M. Peggotty.

Il y eut un moment de silence. Pour le rompre, M. Peggotty tira de
ses poches deux normes homards, un immense crabe et un grand sac
de crevettes, entassant le tout sur les bras de Ham.

Nous avons pris cette libert, dit M. Peggotty, sachant que vous
aimiez assez nos coquillages quand vous tiez avec nous. C'est la
vieille mre qui les a fait bouillir. Vous savez, mistress
Gummidge, c'est elle qui les a fait bouillir. Oui, dit lentement
M. Peggotty en s'accrochant  son sujet comme s'il ne s'avait o
en prendre un autre, c'est mistress Gummidge qui les a fait
bouillir; je vous assure.

Je leur exprimai tous mes remercments; et M. Peggotty, aprs
avoir jet les yeux sur Ham qui regardait les crustacs d'un air
embarrass, sans faire le moindre effort pour venir  son secours,
il ajouta: Nous sommes venus, voyez-vous, avec l'aide du vent et
de la mare, sur un de nos radeaux de Yarmouth  Gravesend. Ma
soeur m'avait envoy le nom de ce pays-ci, et elle m'avait dit de
venir voir M. Davy, si jamais j'allais du ct de Gravesend, de
lui prsenter ses respects, et de lui dire que toute la famille se
portait admirablement bien. Et, voyez-vous, la petite milie
crira  ma soeur, quand nous serons revenus, que je vous ai vu,
et que vous aussi vous alliez admirablement bien; a fait que tout
le monde sera content: a fera la navette.

Il me fallut quelques moments de rflexion pour comprendre ce que
signifiait la mtaphore employe par M. Peggotty pour figurer les
nouvelles respectives qu'il se chargeait de faire circuler  la
ronde. Je le remerciai de nouveau, et je lui demandai, non sans
rougir, ce qu'tait devenue la petite milie, depuis le temps o
nous ramassions des cailloux et des coquillages sur la plage.

Mais elle devient une femme, voil ce qu'elle devient, dit
M. Peggotty. Demandez-lui.

Il me montrait Ham qui faisait un signe de joyeuse affirmation
tout en contemplant le sac de crevettes.

Quelle jolie figure! dit M. Peggotty, et ses yeux rayonnaient de
plaisir.

-- Et si savante! dit Ham.

-- Elle crit si bien! dit M. Peggotty. C'est noir comme de
l'encre, et si gros qu'on pourrait le voir de dix lieues  la
ronde.

Avec quel enthousiasme M. Peggotty parlait de sa petite favorite!
Il est l devant moi; son visage s'panouit avec une expression
d'amour et de joyeux orgueil, que je ne saurais peindre; ses yeux
honntes brillent et s'animent comme s'ils lanaient des
tincelles. Sa large poitrine se soulve de plaisir; ses grandes
mains se pressent l'une contre l'autre dans son motion, et il
gesticule d'un bras si vigoureux, qu'avec mes yeux de pygme je
crois voir un marteau de forge.

Ham tait tout aussi mu que lui. Je crois qu'ils m'auraient parl
beaucoup plus longuement de la petite milie, s'ils n'avaient t
intimids par l'entre inattendue de Steerforth, qui, me voyant
causer dans un coin avec deux inconnus, cessa aussitt de chanter
et me dit: Je ne savais pas que vous fussiez ici, Copperfield
(car ce n'tait pas le parloir des visites), puis il passa son
chemin.

Je ne sais si c'est que j'tais fier de montrer que j'avais un ami
comme Steerforth, ou si je voulais lui expliquer comment il se
faisait que j'avais un ami tel que M. Peggotty, mais je le
rappelai et je lui dis modestement (grand Dieu! comme tous ces
souvenirs sont encore prsents  mon esprit): Ne vous en allez
pas, Steerforth, je vous en prie. Ce sont deux marins de Yarmouth,
d'excellentes gens, des parents de mon ancienne bonne; ils sont
venus de Gravesend pour me voir.

-- Ah! ah! dit Steerforth en revenant sur ses pas. Je suis charm
de les voir. Comment allez-vous?

Il y avait une aisance dans toutes ses manires, une grce facile
et naturelle qui semblait d'une sduction irrsistible.

Dans sa tournure, dans sa gaiet, dans sa voix si douce, dans sa
noble figure, il y avait je ne sais quel attrait mystrieux auquel
on cdait sans le vouloir. Je vis tout de suite qu'il les charmait
l'un et l'autre, et qu'ils taient tout disposs  lui ouvrir
leurs coeurs.

Quand vous enverrez la lettre  Peggotty, dis-je  ces braves
gens, vous leur ferez savoir, je vous prie, que M. Steerforth est
trs-bon pour moi, et que je ne sais pas ce que je deviendrais ici
sans lui.

-- Quelle btise! dit Steerforth en riant. N'allez pas leur dire
a.

-- Et si M. Steerforth vient jamais en Norfolk ou en Suffolk,
monsieur Peggotty, continuai-je, vous pouvez tre bien sr que je
l'amnerai  Yarmouth pour voir votre maison. Vous n'avez jamais
vu une si drle de maison, Steerforth: elle est faite d'un bateau!

-- Faite d'un bateau! dit Steerforth. Eh bien, c'est la maison qui
convient  un marin pur-sang.

-- C'est bien vrai, monsieur; c'est bien vrai, dit Ham en riant.
Vous avez raison. Monsieur Davy, ce jeune monsieur a raison. Un
marin pur-sang! Ah, ah! C'est bien a.

M. Peggotty tait tout aussi ravi que son neveu, mais sa modestie
ne lui permettait pas de s'approprier aussi bruyamment un
compliment tout personnel.

Mais oui, monsieur, dit-il en saluant et en rentrant les bouts de
sa cravate dans son gilet; je vous suis oblig, monsieur, je vous
remercie. Je fais de mon mieux, dans ma profession, monsieur.

-- On ne peut rien demander de plus, monsieur Peggotty, dit
Steerforth. Il savait dj son nom.

-- C'est ce que vous faites vous-mme, j'en suis sr, monsieur,
dit M. Peggotty eu secouant la tte, et vous y russissez, j'en
suis certain, monsieur. Je vous remercie, monsieur, de m'avoir si
bien accueilli. Je suis un peu rude, monsieur, mais je suis franc;
je l'espre, du moins, vous comprenez. Ma maison n'est pas belle,
monsieur, mais elle est toute  votre service, si jamais vous
voulez venir la voir avec M. Davy. Mais je reste l comme un
colimaon, dit M. Peggotty, ce qui signifiait qu'il restait
attach l, sans pouvoir s'en aller. Il avait essay, aprs chaque
phrase, de se retirer, mais sans jamais en venir  bout. Allons,
je vous souhaite une bonne sant et bien du bonheur.

Ham s'associa  ce voeu, et nous nous quittmes le plus
affectueusement du monde. J'avais un peu envie, ce soir-l, de
parler  Steerforth de la jolie petite milie, mais la timidit me
retint, j'avais trop peur qu'il ne se moqut de moi. Je rflchis
longuement, et non sans anxit,  ce qu'avait dit M. Peggotty,
qu'elle devenait une femme; mais je dcidai en moi-mme que
c'tait une btise.

Nous transportmes nos crustacs dons notre dortoir avec un
profond mystre, et nous fmes un grand souper. Mais Traddles n'en
sortit pas  son honneur. Il n'avait pas de chance: il ne pouvait
pas mme se tirer d'un souper comme un autre. Il fut malade toute
la nuit, mais malade comme il n'est pas possible, grce au crabe;
et aprs avoir t forc d'avaler des mdecines noires et des
pilules,  une dose suffisante pour tuer un cheval, du moins s'il
faut en croire Demple (dont le pre tait docteur), il eut encore
des coups de canne par-dessus le march avec six chapitres grecs
du Nouveau Testament  traduire, pour le punir de n'avoir voulu
faire aucun aveu.

Le reste du semestre se confond dans mon esprit avec la routine
journalire de notre triste vie: l't a fini et l'automne est
venu; il fait froid le matin,  l'heure o on se lve; quand on se
couche, la nuit est plus froide encore; le soir, notre salle
d'tudes est mal claire et mal chauffe, le matin c'est une
vraie glacire; nous passons du boeuf bouilli au boeuf rti, et du
mouton rti au mouton bouilli; nous mangeons du pain avec du
beurre rance; puis c'est un horrible mlange de livres dchirs,
d'ardoises fles, de cahiers salis par nos larmes, de coups de
canne, de coups de rgle, de cheveux coups, de dimanches pluvieux
et de puddings aigres: le tout envelopp d'une paisse atmosphre
d'encre.

Je me rappelle cependant que la lointaine perspective des
vacances, aprs tre reste longtemps immobile, semble enfin se
rapprocher de nous; que nous en vnmes bientt  ne plus compter
par mois, ni par semaines, mais bien par jours; que j'avais peur
qu'on ne me rappelt pas chez ma mre, et que, lorsque j'appris de
Steerforth que ma mre me rclamait, je fus saisi d'une vague
terreur  l'ide que je me casserais peut-tre la jambe avant le
jour fix pour mon dpart. Je me rappelle que je sentais ce jour
bni se rapprocher d'heure en heure. C'est la semaine prochaine,
c'est cette semaine, c'est aprs-demain, c'est demain, c'est
aujourd'hui, c'est ce soir; je monte dans la malle-poste de
Yarmouth, je vais revoir ma mre.

Je fis bien des sommes  btons rompus dans la malle-poste, et
bien des rves incohrents o se retrouvaient toutes ces penses
et ces souvenirs. Mais quand je me rveillais de temps  autre,
j'avais le bonheur de reconnatre, par la portire de la voiture,
que le gazon que je voyais n'tait pas celui de la rcration de
Salem-House, et que le bruit que j'entendais n'tait plus celui
des coups que Creakle administrait  Traddles, mais celui du fouet
dont le cocher touchait ses chevaux.




CHAPITRE VIII.

Mes vacances, et en particulier certaine aprs-midi o je fus bien
heureux.


 la pointe du jour, en arrivant  l'auberge o s'arrtait la
malle poste (ce n'tait pas celle dont je connaissais trop bien le
garon), on me mena dans une petite chambre trs-propre sur
laquelle tait inscrit le nom de DAUPHIN. J'tais gel en dpit de
la tasse de th chaud qu'on m'avait donne, et du grand feu prs
duquel je m'tais install pour la boire, et je me couchai avec
dlices dans le lit du Dauphin, en m'enveloppant dans les
couvertures du Dauphin jusqu'au col, puis je m'endormis.

M. Barkis, le messager, devait venir me chercher  neuf heures. Je
me levai  huit heures, un peu fatigu par une nuit si courte, et
j'tais prt avant le temps marqu. Il me reut exactement comme
si nous venions de nous quitter quelques minutes auparavant, et
que je ne fusse entr dans l'htel que pour changer une pice de
six pence.

Ds que je fus mont dans la voiture avec ma malle, le conducteur
reprit son sige et le cheval partit  son petit trot accoutum.

Vous avez trs-bonne mine, monsieur Barkis, lui dis-je, dans
l'ide qu'il serait bien aise de l'apprendre.

M. Barkis s'essuya la joue avec sa manche, puis regarda sa manche
comme s'il s'attendait  y trouver quelque trace de la fracheur
de son teint mais ce fut tout ce qu'obtint mon compliment.

J'ai fait votre commission, monsieur Barkis, repris-je, j'ai
crit  Peggotty.

Ah! dit M. Barkis qui semblait de mauvaise humeur et rpondait
d'un ton sec.

-- Est-ce que je n'ai pas bien fait, monsieur Barkis? demandai-je
avec un peu d'hsitation.

-- Mais non, dit M. Barkis.

-- N'tait-ce pas l votre commission?

-- La commission a peut-tre t bien faite, dit M. Barkis, mais
tout en est rest l.

Ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, je rptai d'un air
interrogateur:

Tout en est rest l, monsieur Barkis?

-- Oui, rpondit-il en me jetant un regard de ct. Il n'y a pas
eu de rponse.

-- On attendait donc une rponse, monsieur Barkis? dis-je en
ouvrant les yeux, car l'ide tait toute nouvelle pour moi.

-- Quand un homme dit qu'il veut bien, dit M. Barkis en tournant
lentement vers moi ses regards, c'est comme si on disait que cet
homme attend une rponse.

-- Eh bien! monsieur Barkis?

-- Eh bien, dit M. Barkis en reportant son attention sur les
oreilles de son cheval, on est encore  attendre une rponse
depuis ce moment-l.

-- En avez-vous parl, monsieur Barkis?

-- Non... non... grommela M. Barkis d'un air pensif, je n'ai pas
de raison d'aller lui parler. Je ne lui ai jamais adress dix
paroles. Je n'ai pas envie d'aller lui conter a.

-- Voulez-vous que je m'en charge, monsieur Barkis? demandai-je
d'un ton timide.

-- Vous pouvez lui dire si vous voulez, dit M. Barkis en me
regardant de nouveau, que Barkis attend une rponse. Vous dites
que le nom est?...

-- Son nom?

-- Oui, dit M. Barkis avec un signe de tte.

-- Peggotty.

-- Nom de baptme ou nom propre? dit M. Barkis.

-- Oh! ce n'est pas son nom de baptme. Elle s'appelle Clara.

-- Est-il possible! dit M. Barkis.

Il semblait trouver ample matire  rflexions dans cette
circonstance, car il resta plong dans ses mditations pendant
quelque temps.

Eh bien, reprit-il enfin. Dites: Peggotty, Barkis attend une
rponse. Une rponse,  quoi? dira-t-elle peut-tre. Alors vous
direz  ce dont je vous ai parl. De quoi m'avez vous parl?
dira-t-elle. Vous rpondrez, Barkis veut bien.

 cette suggestion pleine d'artifice, M. Barkis ajouta un coup de
coude qui me donna un point de ct. Aprs quoi il concentra toute
son attention sur son cheval comme d'habitude, et ne fit plus
d'allusion au mme sujet. Seulement au bout d'une demi-heure, il
tira un morceau de craie de sa poche et crivit dans l'intrieur
de sa carriole: Clara Peggotty probablement pour se souvenir du
nom.

Quel trange sentiment j'prouvais: revenir chez moi, en sentant
que je n'y tais pas chez moi, et me voir rappeler par tous les
objets qui frappaient mes regards le bonheur du temps pass qui
n'tait plus  mes yeux qu'un rve vanoui! Le souvenir du temps
o ma mre et moi et Peggotty nous ne faisions qu'un, o personne
ne venait se placer entre nous, m'assaillit si vivement sur la
route, que je n'tais pas bien sr de ne pas regretter d'tre venu
si loin au lieu de rester l-bas  oublier tout cela dans la
compagnie de Steerforth. Mais j'arrivais  la maison, et les
branches dpouilles des vieux ormes se tordaient sous les coups
du vent d'hiver qui emportait sur ses ailes les dbris des nids
des vieux corbeaux.

Le conducteur dposa ma malle  la porte du jardin et me quitta.
Je pris le sentier qui menait  la maison, en regardant toutes les
fentres, craignant,  chaque pas, d'apercevoir  l'une d'elles le
visage rbarbatif de M. Murdstone ou de sa soeur. Je ne vis
personne, et arriv  la maison, j'ouvris la porte sans frapper.
Il ne faisait pas nuit encore, et j'entrai d'un pas lger et
timide.

Dieu sait comme ma mmoire enfantine se rveilla dans mon esprit
au moment o j'entrai dans le vestibule, en entendant la voix de
ma mre quand je mis le pied dans le petit salon. Elle chantait 
voix basse, tout comme je l'avais entendue chanter quand j'tais
un tout petit enfant reposant dans ses bras. L'air tait nouveau
pour moi, et pourtant il me remplit le coeur  pleins bords, et je
l'accueillis comme un vieil ami aprs une longue absence.

Je crus,  la manire pensive et solitaire dont ma mre murmurait
sa chanson, qu'elle tait seule, et j'entrai doucement dans sa
chambre. Elle tait assise prs du feu, allaitant un petit enfant
dont elle serrait la main contre son cou. Elle le regardait
gaiement et l'endormait en chantant. Elle n'avait point d'autre
compagnie.

Je parlai, elle tressaillit et poussa un cri, puis m'apercevant,
elle m'appela son David, son cher enfant, et venant au devant de
moi, elle s'agenouilla au milieu de la chambre et m'embrassa en
attirant ma tte sur son sein prs de la petite crature qui y
reposait, et elle approcha la main de l'enfant de mes lvres. Je
regrette de ne pas tre mort alors. Il aurait mieux valu pour moi
mourir dans les sentiments dont mon coeur dbordait en ce moment.
J'tais plus prs du ciel que cela ne m'est jamais arriv depuis.

C'est ton frre, dit ma mre en me caressant, David, mon bon
garon! Mon pauvre enfant! et elle m'embrassait toujours en me
serrant dans ses bras. Elle me tenait encore quand Peggotty entra
en courant et se jeta  terre  ct de nous, faisant toute sorte
de folies pendant un quart d'heure.

On ne m'attendait pas sitt, le conducteur avait devanc l'heure
ordinaire. J'appris bientt que M. et miss Murdstone taient alls
faire une visite dans les environs et qu'ils ne reviendraient que
dans la soire. Je n'avais pas rv tant de bonheur. Je n'avais
jamais cru possible de retrouver ma mre et Peggotty seules encore
une fois; et je me crus un moment revenu au temps jadis.

Nous dnmes ensemble au coin du feu. Peggotty voulait nous
servir, mais ma mre la fit asseoir et manger avec nous. J'avais
ma vieille assiette avec son fond brun reprsentant un vaisseau de
guerre voguant  pleines voiles. Peggotty l'avait cache depuis
mon dpart, elle n'aurait pas voulu pour cent livres sterling,
dit-elle, qu'elle ft casse. Je retrouvai aussi ma vieille
timbale avec mon nom grav dessus, et ma petite fourchette, et mon
couteau qui ne coupait pas.

 dner, je crus l'occasion favorable pour parler de M. Barkis 
Peggotty, mais avant la fin de mon rcit, elle se mit  rire et se
couvrit la figure de son tablier.

Peggotty, dit ma mre, de quoi s'agit-il? Peggotty riait encore
plus fort, et serrait contre sa figure le tablier que ma mre
essayait de tirer; elle avait l'air de s'tre mis la tte dans un
sac.

Que faites-vous donc, folle que vous tes? dit ma mre en riant.

-- Oh! le drle d'homme, s'cria Peggotty. Il veut m'pouser.

-- Ce serait un trs-bon parti pour vous, n'est-ce pas? dit ma
mre.

-- Oh! je n'en sais rien, dit Peggotty. Ne m'en parlez pas. Je ne
voudrais pas de lui quand il aurait son pesant d'or. D'ailleurs je
ne veux de personne.

-- Alors, pourquoi ne le lui dites-vous pas?

-- Le lui dire, dit Peggotty en cartant un peu son tablier. Mais
il ne m'en a jamais dit un mot lui-mme. Il s'en garde bien. S'il
avait l'audace de m'en parler je lui donnerais un bon soufflet.

Elle tait rouge, rouge comme le feu, mais elle se cacha de
nouveau dans son tablier, et aprs deux ou trois violents accs
d'hilarit, elle reprit son dner.

Je remarquai que ma mre souriait quand Peggotty la regardait mais
que sans cela elle avait pris un air srieux et pensif. J'avais vu
ds le premier moment qu'elle tait change. Son visage tait
toujours charmant, mais dlicat et soucieux, et ses mains taient
si maigres et si blanches qu'elles me semblaient presque
transparentes. Mais un nouveau changement venait de se faire dans
ses manires, elle semblait inquite et agite. Enfin elle avana
la main et la posa sur celle de sa vieille servante en lui disant
d'un ton affectueux.

Peggotty, ma chre, vous n'allez pas vous marier?

-- Moi, madame, rpondit Peggotty en ouvrant de grands yeux, bien
certainement non!

-- Pas tout de suite? insista tendrement ma mre.

-- Jamais, dit Peggotty.

Ma mre lui prit la main et lui dit:

Ne me quittez pas, Peggotty, restez avec moi. Ce ne sera peut-
tre pas bien long. Qu'est-ce que je deviendrais sans vous?

-- Moi, vous quitter, ma chrie! s'cria Peggotty. Pas pour tout
l'or du monde. Mais qui est-ce qui a pu mettre une semblable ide
dans votre petite tte? Car Peggotty avait depuis longtemps
l'habitude de parler quelquefois  ma mre comme  un enfant.

Ma mre ne rpondit que pour remercier Peggotty, qui continua  sa
faon.

Moi, vous quitter! il me semble que je n'en ai pas envie.
Peggotty, vous quitter! Je voudrais bien voir cela! Non, non, non,
dit Peggotty en secouant la tte et en se croisant les bras, il
n'y a pas de danger ma chrie. Ce n'est pas qu'il n'y ait de
bonnes mes qui en seraient fort aises, mais on ne s'inquite
gure de ce qui leur plat. Tant pis pour eux s'ils sont
mcontents; je resterai avec vous jusqu' ce que je sois une
vieille femme impotente. Et quand je serai trop sourde, trop
infirme, trop aveugle, que je ne pourrai plus parler faute de
dents, et que je ne serai plus bonne  rien, mme  me faire
gronder, j'irai trouver mon David et je le prierai de me
recueillir.

-- Et je serai bien content de vous voir, Peggotty, et je vous
recevrai comme une reine.

-- Dieu bnisse votre bon coeur! dit Peggotty, j'en tais bien
sre; et elle m'embrassa d'avance en reconnaissance de mon
hospitalit. Aprs cela elle se couvrit de nouveau la tte de son
tablier, et se mit  rire encore de M. Barkis; aprs cela elle
prit mon petit frre dans son berceau et donna quelques soins  sa
toilette; aprs cela elle desservit le dner; aprs cela elle
reparut avec un autre bonnet, sa bote  ouvrage, son mtre, le
morceau de cire pour lisser son fil, tout enfin comme par le
pass.

Nous tions assis auprs du feu, et nous causions avec dlices. Je
leur racontai comme M. Creakle tait un matre svre, et elles me
tmoignrent une grande compassion. Je leur dis aussi quel bon et
aimable garon c'tait que Steerforth et comme il me protgeait,
et Peggotty dclara qu'elle ferait bien six lieues  pied pour
aller le voir. Mon petit frre se rveillait et je le pris dans
mes bras tout doucement pour l'endormir, puis je me glissai prs
de ma mre comme j'en avais l'habitude autrefois, et je mis mes
bras autour de sa taille, en appuyant ma tte sur son paule, et
ses cheveux tombaient sur moi comme les ailes d'un ange. Dieu! que
j'tais heureux!

Assis ainsi devant le feu,  voir des figures innombrables dans
les charbons ardents, il me semblait presque que celles de M. et
miss Murdstone n'existaient que dans mon imagination et qu'elles
disparatraient comme les autres quand le feu s'teindrait, mais
qu'au fond il n'y avait de rel, dans tous mes souvenirs, que ma
mre, Peggotty et moi.

Peggotty ravaudait un bas, elle y travailla tant qu'il fit jour,
et resta ensuite la main gauche dans son bas comme dans un gant,
et son aiguille dans la main droite prte  faire un point quand
le feu jetterait un clat de lumire. Je ne puis imaginer  qui
appartenaient les bas que Peggotty ravaudait toujours, ni d'o
pouvait venir une provision si inpuisable de bas  raccommoder.
Depuis ma plus tendre enfance je l'ai toujours vue occupe de ce
genre de travaux  l'aiguille et de celui-l seulement.

Je me demande, dit Peggotty qui tait saisie parfois d'accs de
curiosit dans lesquels elle s'adressait des questions sur les
sujets les plus inattendus, je me demande ce qu'est devenue la
grand'tante de Davy?

-- Bon Dieu! Peggotty! dit ma mre sortant de sa rverie, quelles
folies vous dites!

-- Mais, madame, je vous assure vraiment que cela m'tonne, dit
Peggotty.

-- Comment se fait-il que cette grand'tante vous trotte dans la
tte? demanda ma mre. N'y a-t-il pas d'autres gens  qui on
puisse penser?

-- Je ne sais pas, dit Peggotty,  quoi cela tient, c'est peut-
tre  ma sottise, mais je ne puis pas choisir mes penses; elles
vont et viennent dans ma tte comme il leur convient. Je me
demande ce qu'elle peut tre devenue?

-- Que vous tes absurde, Peggotty! reprit ma mre; on dirait que
vous esprez d'elle une seconde visite.

--  Dieu ne plaise! s'cria Peggotty.

-- Eh bien! je vous en prie, ne parlez pas de choses si
dsagrables, dit ma mre. Miss Betsy s'est probablement enferme
dans sa petite maison au bord de la mer, et elle y restera. En
tout cas, il n'est gure probable qu'elle vienne jamais nous
dranger.

-- Non, rpta Peggotty d'un air pensif, ce n'est pas probable du
tout. Je me demande si, dans le cas o elle viendrait  mourir,
elle ne laisserait pas quelque chose  Davy?

-- Vraiment, Peggotty, vous tes folle! rpondit ma mre, vous
savez bien qu'elle a t blesse de ce que le pauvre garon est
venu au monde!

-- Je suppose qu'elle ne serait pas dispose  lui pardonner
maintenant, suggra Peggotty.

-- Et pourquoi maintenant, je vous prie, dit ma mre un peu
vivement.

-- Maintenant qu'il a un frre, je veux dire, rpondit Peggotty.

Ma mre se mit  pleurer en disant qu'elle ne comprenait pas
comment Peggotty osait lui dire des choses semblables.

Comme si le pauvre petit innocent dans son berceau vous avait
fait du mal, jalouse que vous tes! dit-elle. Vous feriez bien
mieux d'pouser M. Barkis le voiturier. Pourquoi pas?

-- Cela ferait trop grand plaisir  miss Murdstone, rpondit
Peggotty.

-- Quel mauvais caractre vous avez, Peggotty! reprit ma mre.
Vous tes vraiment jalouse de miss Murdstone d'une faon ridicule.
Vous voudriez garder les clefs, n'est-ce pas, et sortir les
provisions vous-mme? Cela ne m'tonnerait pas. Quand vous savez
si bien qu'elle ne fait tout cela que par bont et dans les
meilleures intentions du monde! Vous le savez bien, Peggotty, vous
le savez!

Peggotty murmura quelque chose comme: Ils m'embtent avec leurs
bonnes intentions, et rappela tout bas le proverbe que l'enfer
est pav de bonnes intentions.

Je sais ce que vous voulez dire, reprit ma mre. Je vous
comprends parfaitement, Peggotty, vous le savez bien, et vous
n'avez pas besoin de rougir comme le feu; mais ne parlons que
d'une chose  la fois: il s'agit pour le moment de miss Murdstone,
et vous ne m'chapperez pas, Peggotty. Ne lui avez-vous pas
entendu dire cent fois qu'elle me trouve trop tourdie et trop...
trop...

-- Jolie, suggra Peggotty.

-- Eh bien! dit ma mre en riant un peu, si elle est assez folle
pour tre de cet avis-l, est-ce ma faute?

-- Personne ne dit que ce soit votre faute, dit Peggotty.

-- J'espre bien que non, reprit ma mre. Ne lui avez-vous pas
entendu dire cent fois que c'est pour cette raison qu'elle veut
m'pargner les tracas du mnage; que je ne suis pas faite pour ces
choses-l? et je ne sais vraiment pas moi-mme si j'y suis propre.
N'est-elle pas sur pied du matin jusqu'au soir, ne regarde-t-elle
pas  tout, dans le charbonnier, dans l'office, dans le garde-
manger et dans toutes sortes d'endroits assez dsagrables!
Voudriez-vous par hasard insinuer qu'il n'y a pas l une espce de
dvouement?

-- Je ne veux rien insinuer du tout, dit Peggotty.

-- Si, Peggotty, reprit ma mre, vous ne faites pas autre chose,
sauf votre besogne; vous insinuez toujours, c'est votre bonheur,
et quand vous parlez des bonnes intentions de M. Murdstone...

-- Pour ce qui est de a, je n'en ai jamais parl, dit Peggotty.

-- Non, dit ma mre. Vous ne parlez jamais, mais vous insinuez
toujours, c'est ce que je vous disais tout  l'heure, c'est votre
mauvais ct. Je vous disais  l'instant que je vous comprenais,
et vous voyez que c'tait vrai. Quand vous parlez des bonnes
intentions de M. Murdstone et que vous avez l'air de les mpriser
(ce que vous ne faites pas au fond du coeur, j'en suis sre,
Peggotty), vous devriez tre aussi convaincue que moi que ses
intentions sont bonnes en toutes choses. S'il semble un peu svre
avec quelqu'un (vous comprenez bien, Peggotty, et Davy aussi, j'en
suis sre, que je ne parle pas de quelqu'un de prsent), c'est
seulement parce qu'il est convaincu que c'est pour le bien de
cette personne. Il aime naturellement cette personne  cause de
moi, et il n'agit que pour son bien. Il est plus en tat d'en
juger que moi, car je sais bien que je suis une pauvre crature
jeune, faible et lgre, tandis que lui, c'est un homme ferme,
grave et srieux, et qu'il prend beaucoup de peine pour l'amour de
moi, dit ma mre le visage inond de larmes qui prenaient leur
source dans un coeur affectueux; je lui en dois beaucoup de
reconnaissance, et je ne saurais assez le lui prouver par ma
soumission, mme dans mes penses; et quand j'y manque, Peggotty,
je me le reproche, et je doute de mon propre coeur, et je ne sais
que devenir.

Peggotty, le menton appuy sur le pied du bas qu'elle
raccommodait, regardait le feu en silence.

Allons! Peggotty, dit ma mre en changeant de ton, ne nous
fchons pas, je ne pourrais pas m'y rsoudre. Vous tes une amie
fidle, si j'en ai une au monde, je le sais bien. Quand je vous
dis que vous tes ridicule, ou insupportable, ou quelque chose de
ce genre, Peggotty, cela veut seulement dire que vous tes ma
bonne et fidle amie depuis le jour o M. Copperfield m'a amene
ici, et o vous tes venue  la grille pour me recevoir.

Peggotty ne se fit pas prier pour ratifier le trait d'amiti en
m'embrassant de tout son coeur. Je crois que je comprenais un peu,
au moment mme, le vrai sens de la conversation, mais je suis sr
maintenant que la bonne Peggotty l'avait provoque et soutenue
pour donner  ma mre l'occasion de se consoler, en la
contredisant un peu. Le but tait atteint, car je me rappelle que
ma mre parut plus  l'aise le reste de la soire, et que Peggotty
l'observa de moins prs.

Aprs le th, Peggotty attisa le feu et moucha les chandelles, et
je fis la lecture d'un chapitre du livre sur les crocodiles. Elle
avait tir le volume de sa poche: je ne sais si elle ne l'avait
pas gard l depuis mon dpart. Nous en revnmes ensuite  parler
de ma pension, et je repris mes loges de Steerforth, sujet
inpuisable. Nous tions trs-heureux, et cette soire, la
dernire de son espce, celle qui a termin une page de ma vie, ne
s'effacera jamais de ma mmoire.

Il tait prs de dix heures quand nous entendmes le bruit des
roues. Ma mre me dit, en se levant prcipitamment, qu'il tait
bien tard, et que M. et miss Murdstone tenaient  ce que les
enfants se couchassent de bonne heure, que par consquent je
ferais bien de monter dans ma chambre; j'embrassai ma mre et je
pris le chemin de mon gte, mon bougeoir  la main, avant l'entre
de M. et de miss Murdstone. Il me semblait, en entrant dans la
chambre o j'avais jadis t tenu emprisonn, qu'il venait
d'entrer avec eux dans la maison un souffle de vent froid qui
avait emport comme une plume la douce intimit du foyer.

J'tais trs-mal  mon aise le lendemain matin,  l'ide de
descendre pour le djeuner, n'ayant jamais revu M. Murdstone
depuis le jour mmorable de mon crime. Il fallait pourtant prendre
mon parti, et aprs tre descendu deux ou trois fois jusqu'au
milieu de l'escalier pour remonter ensuite prcipitamment dans ma
chambre, j'entrai enfin dans la salle  manger.

Il tait debout prs du feu, miss Murdstone faisait le th. Il me
regarda fixement, mais sans faire mine de me reconnatre.

Je m'avanai vers lui aprs un moment d'hsitation en disant:

Je vous demande pardon, monsieur, je suis bien fch de ce que
j'ai fait, et j'espre que vous voudrez bien me pardonner.

-- Je suis bien aise d'apprendre que vous soyez fch, Davy.

Il me donna la main, c'tait celle que j'avais mordue. Je ne pus
m'empcher de jeter un regard sur une marque rouge qu'elle portait
encore; mais je devins plus rouge que la cicatrice en voyant
l'expression sinistre qui se peignait sur son visage.

Comment vous portez-vous, mademoiselle? dis-je  miss Murdstone.

-- Ah! dit miss Murdstone en soupirant et en me tendant la pince 
sucre au lieu de ses doigts, combien de temps durent les congs?

-- Un mois, mademoiselle.

--  partir de quel jour?

--  partir d'aujourd'hui, mademoiselle.

-- Oh! dit miss Murdstone, alors voil dj un jour de pass.

Elle marquait ainsi tous les matins le jour coul sur le
calendrier. Cette opration s'accomplissait tristement tant
qu'elle ne fut pas arrive  dix; elle reprit courage en voyant
deux chiffres, et vers la fin des vacances elle tait gaie comme
un pinson.

Ds le premier jour j'eus le malheur de la jeter, elle qui n'tait
pas sujette  de semblables faiblesses, dans un tat de profonde
consternation. J'entrai dans la chambre o elle travaillait avec
ma mre; mon petit frre, qui n'avait encore que quelques
semaines, tait couch sur les genoux de ma mre, je le pris tout
doucement dans mes bras. Tout d'un coup miss Murdstone poussa un
tel cri que je laissai presque tomber mon fardeau.

Ma chre Jeanne! s'cria ma mre.

-- Grand Dieu, Clara, voyez-vous? cria miss Murdstone.

-- Quoi, ma chre Jeanne? o voyez-vous quelque chose?

-- Il l'a pris, criait miss Murdstone; ce garon tient l'enfant!

Elle tait ptrifie d'horreur, mais elle se ranima pour se
prcipiter sur moi et me reprendre mon frre. Aprs quoi, elle se
trouva mal, et on fut oblig de lui apporter des cerises  l'eau-
de-vie. Il me fut formellement dfendu de toucher dsormais  mon
petit frre sous aucun prtexte, et ma pauvre mre, qui pourtant
n'tait pas de cet avis, confirma doucement l'interdiction en
disant:

Sans doute, vous avez raison, ma chre Jeanne.

Un autre jour, nous tions tous trois ensemble; mon cher petit
frre, que j'aimais beaucoup  cause de ma mre, fut encore
l'innocente occasion d'une grande colre de miss Murdstone. Ma
mre, qui le tenait sur ses genoux et qui regardait ses yeux, me
dit:

David, venez ici! et se mit  regarder les miens.

Je vis miss Murdstone dposer les perles qu'elle tait en train
d'enfiler.

En vrit, dit doucement ma mre, ils se ressemblent beaucoup. Je
crois que leurs yeux sont comme les miens. Ils sont de la couleur
des miens, mais ils se ressemblent d'une manire tonnante.

-- De quoi parlez-vous, Clara? dit miss Murdstone.

-- Ma chre Jeanne, dit en hsitant ma mre, un peu trouble par
cette brusque question, je trouve que les yeux de David et ceux de
son frre sont exactement semblables.

-- Clara, dit miss Murdstone en se levant avec colre, vous tes
vraiment folle parfois!

-- Ma chre Jeanne! reprit ma mre.

-- Positivement folle, dit miss Murdstone; autrement, comment
pourriez-vous comparer l'enfant de mon frre  votre fils? Il n'y
a pas la moindre ressemblance. Ils diffrent absolument sur tous
les points: j'espre qu'il en sera toujours ainsi. Je ne resterai
pas ici pour entendre faire de pareilles comparaisons. Sur ce,
elle sortit majestueusement, en lanant la porte derrire elle.

En un mot, je n'tais pas en faveur auprs de miss Murdstone. Je
n'tais d'ailleurs en faveur auprs de personne, car ceux qui
m'aimaient ne pouvaient pas me le tmoigner, et ceux qui ne
m'aimaient pas le montraient si clairement que je me sentais
toujours embarrass, gauche et stupide.

Mais je sentais aussi que je rendais le malaise qu'on me faisait
prouver. Si j'entrais dans la chambre pendant que l'on causait,
ma mre qui semblait gaie, le moment d'auparavant, devenait triste
et silencieuse. Si M. Murdstone tait de belle humeur, je le
gnais. Si miss Murdstone tait de mauvaise humeur, ma prsence y
ajoutait. J'avais l'instinct que ma mre en tait la victime, je
voyais qu'elle n'osait pas me parler ou me tmoigner son affection
de peur de les blesser, et de recevoir ensuite une rprimande; je
voyais qu'elle vivait dans une inquitude constante: elle
craignait de les fcher, elle craignait que je ne vinsse  les
fcher moi-mme; au moindre mouvement de ma part, elle
interrogeait leurs regards. Aussi pris-je le parti de me tenir le
plus possible  l'cart, et bien des heures d'hiver se passrent
dans ma triste chambre o je lisais sans relche, envelopp dans
mon petit manteau.

Quelquefois, le soir, je descendais dans la cuisine pour voir
Peggotty. Je me trouvais bien l, et je n'y prouvais plus aucun
embarras. Mais ni l'un ni l'autre de mes expdients ne convenait
aux habitants du salon. L'humeur tracassire qui gouvernait la
maison ne s'en accommodait pas. On me regardait encore comme
ncessaire pour l'ducation de ma pauvre mre, et en consquence
on ne pouvait me permettre de m'absenter.

David, dit M. Murdstone aprs le dner, au moment o j'allais me
retirer comme  l'ordinaire, je suis fch de voir que vous soyez
d'un caractre boudeur.

-- Grognon comme un ours! dit miss Murdstone.

Je ne bougeais pas et je baissais la tte.

Il faut que vous sachiez, David, qu'un caractre boudeur et
obstin est ce qu'il y a de pis au monde.

-- Et ce garon-l est bien, de tous les caractres de ce genre
que j'ai connus, le plus entt et le plus endurci. Je pense, ma
chre Clara, que vous devez vous en apercevoir vous-mme.

-- Je vous demande pardon, ma chre Jeanne, dit ma mre. Mais
tes-vous bien sre, ... je suis certaine que vous m'excuserez, ma
chre Jeanne, ... mais tes-vous bien sre que vous compreniez
David.

-- Je serais un peu honteuse, Clara, repartit miss Murdstone, si
je ne comprenais pas cet enfant ou tout autre enfant. Je n'ai
point de prtention  la profondeur, mais je rclame le droit
d'avoir un peu de bon sens.

-- Sans doute, ma chre Jeanne, rpondit ma mre, vous avez une
intelligence trs-remarquable...

-- Oh! mon Dieu, non! Je vous prie de ne pas dire cela, Clara!
reprit miss Murdstone avec colre.

-- Je sais bien que votre intelligence est trs-remarquable, tout
le monde le sait. J'en profite tant moi-mme, de tant de manires,
du moins je le devrais, que personne ne peut en tre plus
convaincu que moi. Aussi je ne hasarde devant vous mes opinions
qu'avec dfiance, ma chre Jeanne, je vous assure.

-- Mettons que je ne comprenne pas cet enfant, Clara, rpondit
miss Murdstone, en arrangeant les chanes qui ornaient ses
poignets. Je ne le comprends pas du tout, il est trop savant pour
moi. Mais peut-tre la pntration de mon frre lui permettra-t-
elle d'avoir quelque ide de son caractre. Je crois que mon frre
entamait ce sujet quand nous l'avons interrompu assez impoliment.

-- Je pense, Clara, dit M. Murdstone  demi-voix et d'un air
grave, qu'il peut y avoir sur cette question des juges plus
quitables et moins prvenus que vous.

-- douard, dit ma mre timidement, vous tes un meilleur juge de
toutes sortes de questions que je n'ai la prtention de l'tre, et
Jeanne aussi; je voulais dire seulement...

-- Vous vouliez dire seulement quelque chose qui prouvait votre
faiblesse et votre dfaut de rflexion, rpliqua-t-il. Tchez de
ne pas recommencer, ma chre Clara, et de mieux vous observer.

Les lvres de ma mre remurent comme si elle rpondait: Oui, mon
cher douard. Mais elle ne dit rien qui pt s'entendre.

Je disais, David, que j'tais fch, reprit Murdstone en se
tournant vers moi, de voir que vous tiez d'un caractre boudeur.
C'est une disposition que je ne puis laisser dvelopper sous mes
yeux, sans faire un effort pour y remdier. Il faut que vous
tachiez de changer cela, sinon il faudra que nous tchions de vous
en corriger.

-- Je vous demande pardon, monsieur, murmurai-je, je n'ai pas eu
l'intention de bouder depuis mon retour.

-- N'ayez pas recours au mensonge, dit-il d'un air si irrit que
je vis ma mre avancer involontairement une main tremblante pour
nous sparer. Vous vous tes retir dans votre chambre par humeur.
Vous tes rest dans votre chambre quand vous auriez d tre ici.
Vous savez maintenant, une fois pour toutes, que je veux que vous
vous teniez ici et non l-haut. J'exige en outre que vous soyez
obissant en tous points. Vous me connaissez, David. Je veux ce
que je veux.

Miss Murdstone poussa un soupir de satisfaction.

J'exige des manires respectueuses et soumises envers moi, envers
ma soeur, et envers votre mre. Je n'entends pas qu'un enfant ait
l'air d'viter cette chambre comme si la peste y tait, asseyez-
vous.

Il me parlait comme  un chien. J'obis comme un chien.

Une chose encore, dit-il. Je remarque que vous avez du got pour
les compagnies vulgaires. Je vous dfends de rechercher les
domestiques. La cuisine n'apportera aucune amlioration aux points
nombreux de votre caractre qui mritent attention. Quant  la
personne qui vous soutient, je n'en parlerai pas, puisque vous-
mme, Clara, continua-t-il en baissant la voix et en s'adressant 
ma mre, avez  son gard une certaine faiblesse provenant
d'anciennes habitudes, et d'ides que vous n'avez pas encore
abandonnes.

-- C'est bien la plus trange aberration! s'cria miss Murdstone.

-- Je dis seulement, reprit-il en s'adressant  moi, que je
dsapprouve votre got pour la compagnie de mistress Peggotty, et
que j'entends que vous y renonciez. Maintenant, David, vous me
comprenez, et vous savez quelles seraient les consquences de
votre dsobissance.

Je le savais bien, mieux peut-tre qu'il ne s'en doutait, pour ce
qui regardait ma pauvre mre, et je lui obis  la lettre. Je ne
me retirais plus dans ma chambre. Je ne cherchais plus un refuge
auprs de Peggotty, mais je restais tristement dans le salon tout
le jour, en soupirant aprs la nuit, pour aller me coucher.

Quelle cruelle contrainte n'ai-je pas prouve  rester dans la
mme attitude durant de longues heures, sans oser bouger le bras
ou la jambe, de peur d'entendre miss Murdstone se plaindre de mon
agitation, comme cela lui arrivait au moindre prtexte; sans oser
lever les yeux de peur de rencontrer un regard critique ou
malveillant qui cherchait  dcouvrir de nouveaux sujets de
plainte dans le mien. Quel intolrable ennui que d'couter
toujours le tic-tac de la pendule et de regarder les perles de
miss Murdstone pendant qu'elle les enfilait, en me demandant si
elle ne se marierait jamais, et quel pouvait tre l'infortun qui
encourrait un pareil sort; enfin quelle triste ressource que de
compter les moulures de la chemine, et de promener mes regards
sur les dessins du papier de tenture tout le long de la muraille!

Quelles promenades n'ai-je pas faites tout seul par le mauvais
temps d'hiver, par des sentiers boueux, portant en tous lieux sur
mes paules le salon, et M. et miss Murdstone avec, pesant fardeau
que je ne pouvais secouer, cauchemar insupportable dont je ne
pouvais m'affranchir, poids affreux qui crasait mon intelligence
et m'abrutissait tout  fait!

Que de repas passs dans le silence et dans l'embarras, en sentant
toujours qu'il y avait une fourchette de trop et que c'tait la
mienne, un apptit de trop et que c'tait le mien, une chaise de
trop et que c'tait la mienne, quelqu'un de trop et que c'tait
moi!

Quelles soires... quand les lumires taient venues et qu'on
m'obligeait  m'occuper tout seul! Je n'osais pas lire un livre
amusant, et je mditais sur quelque trait indigeste
d'arithmtique; les tables des poids et des mesures se
transformaient en chansons dans ma tte, sur l'air de _Marlborough
s'en va-t-en guerre_ ou de _Cadet Roussel_; mes leons refusaient
de se laisser apprendre par coeur; tout m'entrait par une oreille
pour sortir par l'autre.

Quels billements je poussais en dpit de tous mes soins pour les
vaincre! Comme je tressaillais en me sentant gagner par un petit
somme irrsistible! comme on rpondait peu aux observations que je
faisais parfois! comme je semblais tre un zro auquel personne ne
faisait attention et qui gnait pourtant tout le monde, et avec
quel soulagement j'entendais miss Murdstone me donner l'ordre
d'aller me coucher, au premier coup de neuf heures!

Les vacances se tranrent ainsi pniblement jusqu'au matin o
miss Murdstone s'cria: Voil le dernier jour! en me donnant la
dernire tasse de th pour la clture.

Je n'tais pas fch de partir. J'tais tomb dans un tat
d'abrutissement, dont je ne sortais un peu qu' l'ide de revoir
Steerforth, quoique M. Creakle appart au second plan dans le
paysage. M. Barkis se trouva de nouveau devant la grille, et miss
Murdstone rpta: Clara! de sa voix la plus svre, au moment o
ma mre se pencha vers moi pour me dire adieu.

Je l'embrassai ainsi que mon petit frre, et je me sentais bien
triste, non de les quitter pourtant, car le gouffre qui existait
entre ma mre et moi tait toujours prsent, et la sparation
avait eu lieu tous les jours, et quelque tendre que ft son
baiser, il n'est pas aussi prsent  ma mmoire que ce qui suivit
nos adieux.

J'tais dj dans la carriole du conducteur quand je l'entendis
m'appeler. Je regardai: ma mre tait seule  la porte du jardin,
soulevant dans ses bras son petit enfant pour que je pusse le
voir. Il faisait froid, mais le temps tait calme; pas un de ses
cheveux, pas un pli de sa robe ne bougeait, pendant qu'elle me
regardait fixement en me montrant son enfant.

C'est ainsi que je la perdis. C'est ainsi que je l'ai revue plus
tard en rve,  ma pension, silencieuse et prsente auprs de mon
lit, me regardant toujours fixement en tenant son enfant dans ses
bras.




CHAPITRE IX.

Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma naissance.


Je passe sur les vnements qui eurent lieu  ma pension, jusqu'
l'anniversaire de ma naissance, qui tombait au mois de mars. Je me
souviens seulement que Steerforth tait plus digne d'admiration
que jamais. Il devait sortir de pension au semestre, sinon plus
tt, et il tait plus aim et plus indpendant que jamais, par
consquent plus aimable encore  mes yeux, mais je ne me souviens
pas d'autres incidents. Le grand souvenir qui marque pour moi
cette poque semble avoir absorb tous les autres pour subsister
seul dans ma mmoire.

J'ai mme quelque peine  croire qu'il y et un intervalle de deux
mois entre le moment de mon retour en pension et le jour de mon
anniversaire. Je suis bien oblig de le comprendre, parce que je
sais que c'est vrai, mais sans cela je serais convaincu que mes
vacances et mon anniversaire se sont suivis sans interruption.

Je me rappelle si bien le temps qu'il faisait ce jour-l! Je sens
le brouillard qui enveloppait tous les objets; j'aperois au
travers le givre qui couvre les arbres; je sens mes cheveux
humides se coller  mes joues; je vois la longue suite de pupitres
dans la salle d'tude, et les chandelles fongueuses qui clairent
de distance en distance cette matine brumeuse; je vois les petits
nuages de vapeur produits par notre haleine serpenter et fumer
dans l'air froid pendant que nous soufflons sur nos doigts, et que
nous tapons du pied sur le plancher pour nous rchauffer.

C'tait aprs le djeuner, nous venions de rentrer de la
rcration, quand M. Sharp arriva et dit:

Que David Copperfield descende au parloir! Je m'attendais  un
panier de provisions de la part de Peggotty, et mon visage
s'illumina en recevant cet ordre. Quelques-uns de mes camarades me
recommandrent de ne pas les oublier dans la distribution des
bonnes choses dont l'eau nous venait  la bouche, au moment o je
me levai vivement de ma place.

Ne vous pressez pas tant, David, dit M. Sharp, vous avez le
temps, mon garon, ne vous pressez pas.

J'aurais d tre surpris du ton compatissant dont il me parlait,
si j'avais pris le loisir de rflchir, mais je n'y pensai que
plus tard. Je descendis prcipitamment au parloir. M. Creakle
tait assis  table et djeunait, sa canne et son journal devant
lui; mistress Creakle tenait  la main une lettre ouverte. Mais de
panier, point.

David Copperfield, dit mistress Creakle en me conduisant  un
canap et en s'asseyant prs de moi, j'ai besoin de vous parler,
j'ai quelque chose  vous dire, mon enfant.

M. Creakle, que je regardais naturellement, hocha la tte sans me
regarder, et touffa un soupir en avalant un gros morceau de pain
et de beurre.

Vous tes trop jeune pour savoir comment le monde change tous les
jours, dit mistress Creakle, et comment les gens qui l'habitent
disparaissent. Mais c'est une chose que nous devons apprendre
tous, David, les uns pendant leur jeunesse, les autres quand ils
sont vieux, d'autres, toute leur vie.

Je la regardai avec attention.

Quand vous tes revenu ici aprs les vacances, dit mistress
Creakle aprs un moment de silence, tout le monde se portait-il
bien chez vous? Aprs un nouveau silence, elle reprit: Votre
maman tait-elle bien?

Je tremblais sans savoir pourquoi, et je la regardais fixement
sans avoir la force de rpondre.

Parce que, dit-elle, je regrette de vous dire que j'ai appris ce
matin que votre maman tait trs-malade.

Un brouillard s'leva entre mistress Creakle et moi, et pendant un
moment elle disparut  mes yeux. Puis je sentis des larmes
brlantes couler le long de mon visage, et je la revis devant moi.

Elle est en grand danger, ajouta-t-elle.

Je savais dj tout.

Elle est morte.

Il n'tait pas ncessaire de me le dire. J'avais dj pouss le
cri de dsespoir de l'orphelin, et je me sentais seul au monde.

Mistress Creakle fut pleine de bont pour moi. Elle me garda prs
d'elle tout le jour, et me laissa seul quelques instants; je
pleurais, puis je m'endormais de fatigue, pour me rveiller et
pleurer encore. Quand je ne pouvais plus pleurer, je commenais 
penser, et le poids qui m'touffait pesait plus lourdement encore
sur mon me, et mon chagrin devenait une douleur sourde que rien
ne pouvait soulager.

Cependant mes penses taient vagues encore, elles ne portaient
pas sur le malheur qui accablait mon coeur, elles erraient 
l'entour. Je pensais  notre maison ferme et silencieuse. Je
pensais  mon petit frre qui languissait depuis quelque temps,
m'avait dit mistress Creakle, et qu'on supposait prs de mourir
aussi. Je pensais au tombeau de mon pre dans le cimetire prs de
notre maison, et je voyais ma mre couche sous cet arbre que je
connaissais si bien. Je montai sur une chaise quand je fus seul,
pour regarder  la glace comme mes yeux taient rouges et comme
j'avais l'air triste. Je me demandai, au bout de quelques heures
si mes larmes, qui s'taient arrtes, ne recommenceraient pas,
quand j'approcherais de la maison, car on me faisait venir pour
l'enterrement, et c'tait un nouveau chagrin, en pensant  la
perte que je venais de faire; car je sentais, je me le rappelle,
que j'avais une dignit  garder parmi mes petits camarades, et
que mon affliction mme m'imposait un dcorum en rapport avec
l'importance de ma position.

Si jamais un enfant fut atteint d'une douleur sincre, c'tait
bien moi. Et pourtant je me souviens que cette importance me
donnait une certaine satisfaction, quand je me promenais dans le
jardin pendant que mes camarades taient en classe. Quand je les
voyais me regarder furtivement par la fentre, je sentais comme de
l'orgueil, et je marchais plus lentement, d'un air plus
mlancolique. Quand l'heure de la classe fut passe, et qu'ils
vinrent tous me parler, je me flicitai en moi-mme de ne pas tre
fier avec eux, et de les accueillir tous absolument avec la mme
bienveillance qu'autrefois.

Je devais partir le lendemain soir, non par la diligence, mais par
une voiture de nuit, appele la _Fermire_, et destine en gnral
aux gens de la campagne, qui n'avaient  faire qu'un petit trajet
sur la route. Je ne racontai pas d'histoires ce soir-l, et
Traddles voulut absolument me prter son oreiller. Je ne sais pas
quel bien il pensait que cela pouvait me faire, puisque j'avais un
oreiller  moi; mais c'tait tout ce que le pauvre garon avait 
me prter, sauf une feuille de papier couverte de squelettes,
qu'il me remit au moment de mon dpart pour me consoler de mes
chagrins, et contribuer un peu  rtablir la paix de mon me.

Je quittai la pension le lendemain dans l'aprs-midi, ne me
doutant gure que je n'y reviendrais jamais. Nous voyagions trs-
lentement et ce ne fut qu' neuf ou dix heures du matin que
j'arrivai  Yarmouth. Je cherchais des yeux M. Barkis, mais il ne
parut pas, et je vis  sa place un gros petit homme, un peu
poussif,  l'air jovial, dj avanc en ge, vtu de noir, avec
des petits noeuds de ruban au bas de sa culotte courte, des bas
noirs et un chapeau  larges bords; il s'avana vers la portire
de la voiture en appelant:

Monsieur Copperfield?

-- Me voici, monsieur.

-- Voulez-vous venir avec moi, mon jeune monsieur, s'il vous
plat? dit-il en ouvrant la portire, et j'aurai le plaisir de
vous mener chez vous.

Je pris sa main, me demandant qui ce pouvait tre, et nous
arrivmes  la porte d'une boutique dans une rue troite.
L'enseigne portait:

OMER,
_Drapier, tailleur, marchand de nouveauts, fournit les articles
de deuil, etc._

C'tait une petite boutique trs-troite, on y touffait; la pice
tait remplie de vtements de toutes sortes, confectionns ou en
pices. Une des fentres tait garnie de chapeaux d'hommes et de
femmes. Nous entrmes dans une petite chambre situe derrire la
boutique; il y avait l trois jeunes filles qui travaillaient 
des vtements noirs; il y en avait un paquet sur la table, et le
plancher tait couvert de petits chiffons noirs. Il y avait un bon
feu dans la chambre, et une odeur touffante de crpe roussi.
C'est une odeur que je ne connaissais pas encore; je la connais
maintenant.

Les trois jeunes filles, qui avaient l'air trs-gai et trs-actif,
levrent la tte pour me regarder, puis reprirent leur ouvrage.
Elles cousaient, cousaient, cousaient. En mme temps on entendait
sortir d'un atelier situ de l'autre ct de la cour un bruit
rgulier de marteaux en cadence: Rat-ta-tat. Rat-ta-tat. Rat-ta-
tat, sans aucune variation.

Eh bien! dit mon guide  l'une des jeunes filles, o en tes-
vous, Marie?

-- Oh! nous serons prtes  temps, dit-elle gaiement sans lever
les yeux. Ne vous inquitez pas, mon pre.

M. Omer ta son chapeau  larges bords, s'assit et soupira. Il
tait si gros qu'il fut oblig de pousser encore plus d'un soupir
avant de pouvoir dire:

C'est bon.

-- Mon pre, dit Marie en riant, vous serez bientt gros comme un
muid.

-- C'est vrai, ma chre! je ne sais pas ce que a veut dire,
rpliqua-t-il en y rflchissant. Le fait est que j'en prends le
chemin.

-- C'est qu'aussi vous vivez bien, dit Marie, et vous ne vous
faites pas de mauvais sang.

-- Et pourquoi m'en ferais-je? cela ne me servirait  rien, ma
chre, dit M. Omer.

-- Non, sans doute, rpondit sa fille. Nous sommes tous assez
gais, ici, grce  Dieu, n'est-ce pas, mon pre?

-- Je l'espre, ma chre, dit M. Omer. Maintenant que j'ai repris
haleine, je vais prendre la mesure de ce jeune colier. Voulez-
vous venir dans la boutique, monsieur Copperfield?

Je passai devant M. Omer, qui m'en fit la politesse, et aprs
m'avoir montr un ballot de drap: Extra-superfin, me dit-il, et
trop beau pour faire des habits de deuil en toute autre occasion
que pour la perte d'un pre ou d'une mre, il prit ma mesure et
crivit dans un livre mes dimensions en tous sens. Tout en notant
ces renseignements, il appela mon attention sur les objets qui
remplissaient son magasin, et me montra des modes qui venaient de
paratre et d'autres qui venaient de passer.

C'est comme cela que nous perdons beaucoup d'argent, dit M. Omer;
mais les modes sont comme les humains, elles vous arrivent
personne ne sait quand, ni comment, ni pourquoi; et elles passent
sans que personne sache davantage ni quand, ni pourquoi, ni
comment; sous ce rapport, c'est comme la vie, tout  fait la mme
chose.

J'tais trop triste pour discuter la question, qui, d'ailleurs,
aurait peut-tre t au-dessus de moi, et M. Omer me ramena dans
la chambre o travaillait sa fille, en respirant avec quelque
peine en chemin.

Il ouvrit ensuite une porte qui donnait sur un petit escalier qui
m'avait l'air d'un vrai casse-cou, et cria:

Montez le th, le pain et le beurre.

Les rafrachissements firent leur apparition sur un plateau, au
bout d'un moment que j'avais pass  rflchir, en coutant le
bruit des aiguilles dans la chambre et l'air qui rsonnait sous
les marteaux de l'autre ct de la cour. Ce djeuner m'tait
destin.

Je vous connais depuis bien longtemps, mon petit ami, dit M. Omer
aprs m'avoir examin un moment sans que je fisse, pendant ce
temps, grand tort au djeuner; ces vtements de deuil m'taient
l'apptit; je vous connais depuis longtemps.

-- Vraiment, monsieur?

-- Depuis que vous tes n, dit M. Omer. Je puis mme dire avant
cette poque. J'ai connu votre pre avant vous. Il avait cinq
pieds six pouces, et son tombeau a vingt-cinq pieds de long.

-- Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat, de l'autre ct de la cour.

-- Son tombeau a vingt-cinq pieds de long, sans rabattre un pouce,
dit M. Omer toujours plaisant. J'oublie si c'est lui ou elle qui
l'avait ordonn.

-- Savez-vous comment va mon petit frre, monsieur, demandai-je.

M. Omer secoua la tte.

Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat.

-- Il est dans les bras de sa mre, dit-il.

-- Oh! le pauvre petit est-il mort?

-- Ne vous chagrinez pas plus que de raison, dit M. Omer; oui,
l'enfant est mort.

Toutes mes blessures se rouvrirent  cette nouvelle. Je quittai
mon djeuner presque sans y avoir touch, et j'allai reposer ma
tte sur une autre table dans un coin de la petite chambre. Marie
enleva bien vite les habits de deuil qui la couvraient, de peur
que mes larmes n'y fissent des taches. C'tait une jolie fille,
qui avait un air de bont; elle carta doucement les cheveux qui
me tombaient sur les yeux, mais elle tait trs-gaie de voir
qu'elle avait presque fini son ouvrage, et d'tre prte  temps;
et moi, c'tait si diffrent!

L'air que chantaient les marteaux s'arrta, et un jeune homme de
bonne mine traversa la cour pour entrer dans la chambre o nous
tions. Il avait un marteau  la main et sa bouche tait pleine de
petits clous, qu'il fut oblig d'ter avant de pouvoir parler.

Eh bien, Joram! dit M. Omer, o en tes-vous?

-- Tout est prt, dit Joram; j'ai fini, monsieur.

Marie rougit un peu, et les deux autres jeunes filles se
regardrent en souriant.

Comment, vous avez donc travaill hier au soir,  la chandelle,
pendant que j'tais au club? Il le faut bien, ajouta M. Omer en
fermant malicieusement un oeil.

-- Oui, dit Joram; comme vous nous aviez dit que nous pourrions
faire cette petite course si l'ouvrage tait fini, Marie et moi...
avec vous...

-- Oh! j'ai cru que vous alliez me laisser tout  fait de ct dit
M. Omer, en riant si fort qu'il se mit  tousser.

-- Comme vous aviez dit cela, continua le jeune homme, j'y ai mis
toute ma bonne volont. Voulez-vous voir si vous tes content?

-- Oui, dit M. Omer en se levant. Mon cher enfant, dit-il en se
tournant vers moi, aimeriez-vous  voir le...

-- Non, mon pre, interrompit Marie.

-- Je pensais que cela pourrait lui tre agrable, ma chre, dit
M. Omer; mais peut-tre avez-vous raison.

Je ne puis dire comment je savais qu'ils allaient regarder le
cercueil de ma chre, chre maman. Je n'avais jamais entendu faire
un cercueil, je ne crois pas que j'en eusse jamais vu, mais cette
ide tait entre dans mon esprit en entendant le bruit qui
retentissait dans l'atelier, et quand le jeune homme entra, je
savais bien la besogne qu'il venait de faire.

L'ouvrage tait fini, les deux jeunes filles, dont je n'avais pas
entendu prononcer le nom, brossrent les bouts de fil et le duvet
qui taient attachs  leurs robes, et entrrent dans la boutique
pour la mettre en ordre et attendre les pratiques. Marie resta en
arrire pour plier leur ouvrage et emballer le tout dans deux
grands paniers. Elle tait plonge dans cette occupation,  genoux
et en chantant un petit air guilleret. Joram, son amoureux, cela
tait clair, entra sur la pointe du pied et lui droba un baiser
pendant qu'elle tait ainsi occupe, sans s'inquiter le moins du
monde de ma prsence; il lui dit que son pre tait all chercher
la voiture, et qu'il allait se prparer en toute hte. Il sortit;
alors elle mit son d et ses ciseaux dans sa poche, piqua
soigneusement une aiguille enfile de fil noir sur le corsage de
sa robe, ajusta son manteau et son chapeau avec le plus grand
soin, en se regardant  une petite glace place derrire la porte
et dans laquelle je voyais se rflchir son visage satisfait.

J'observai tout cela du coin de la table prs de laquelle je
m'tais assis, la tte pose sur ma main, en pensant  des choses
trs-diverses. La voiture arriva bientt  la porte: on y plaa
d'abord les paniers, moi ensuite, mes compagnons suivirent.
C'tait, autant qu'il m'en souvient, une espce de carriole,
ressemblant un peu aux voitures dans lesquelles on transporte les
pianos, peinte de couleur sombre, et trane par un cheval noir
avec une longue queue. Il y avait amplement de la place pour nous
tous.

Je ne sais pas si j'ai jamais prouv de ma vie (peut-tre parce
que j'ai plus d'exprience maintenant) un sentiment plus trange
que celui que j'prouvais alors, en les voyant si heureux d'aller
en voiture au sortir d'une pareille besogne. Je n'tais pas fch,
j'avais plutt un peu peur, il me semblait que j'tais avec des
cratures d'une autre nature que la mienne. Ils taient trs-gais.
Le vieillard tait assis sur la banquette de devant et conduisait;
les deux jeunes gens taient assis derrire lui, et quand il leur
parlait, ils se penchaient tous deux en avant, chacun d'un ct de
son joyeux visage, en ayant l'air d'tre tout  lui, les
hypocrites! Ils auraient voulu me parler, mais je restais dans mon
coin, ennuy de les voir se faire la cour, et troubl par leur
gaiet qui n'tait pourtant pas bruyante, m'tonnant presque de ce
que Dieu ne les punissait pas de la duret de leur coeur.

Quand ils s'arrtrent pour donner de l'avoine au cheval, ils
burent, mangrent et se divertirent, mais je ne pus toucher 
rien, et je restai  jeun. En approchant de la maison, je
descendis de la carriole par derrire aussi vite que je le pus,
afin de ne pas me trouver en semblable compagnie devant ces
fentres solennelles, fermes du haut en bas, qui avaient l'air de
me regarder sans me voir comme des yeux d'aveugle jadis brillants
et maintenant teints. Oh! j'aurais bien pu me dispenser de me
demander  Salem-House si je retrouverais mes larmes en rentrant 
la maison, je n'avais qu' voir la fentre de ma mre devant moi,
et  ct celle qui, dans des temps meilleurs, avait t la
mienne.

Je me trouvai dans les bras de Peggotty avant d'arriver  la
porte, et elle m'emmena dans la maison. Son chagrin clata d'abord
 ma vue, mais elle le dompta bientt, et se mit  parler tout bas
et  marcher doucement, comme si elle avait craint de rveiller
les morts. J'appris qu'elle ne s'tait pas couche depuis bien
longtemps. Elle veillait encore toutes les nuits. Tant que sa
pauvre chrie n'tait pas en terre, disait-elle, elle ne pouvait
pas se rsoudre  la quitter.

M. Murdstone ne fit pas attention  moi quand j'entrai dans le
salon o il tait assis auprs du feu, pleurant en silence et
rflchissant  l'aise dans son fauteuil. Miss Murdstone crivait
sur son pupitre, qui tait couvert de lettres et de papiers; elle
me donna le bout de ses doigts, et me demanda d'un ton glacial si
on avait pris ma mesure pour mes habits de deuil.

Oui.

-- Et vos chemises, dit miss Murdstone, les avez-vous rapportes?

-- Oui, mademoiselle, j'ai toutes mes affaires avec moi. Ce fut
toute la consolation que m'offrit sa fermet. Je suis sr qu'elle
avait un grand plaisir  dployer dans une pareille occasion ce
qu'elle appelait sa prsence d'esprit, son courage, sa force
d'me, son bon sens, et tout le diabolique catalogue de ses
qualits dsagrables. Elle tait trs-fire de son talent pour
les affaires, et le prouvait pour le moment en rduisant toutes
choses  une question de plumes et d'encre. Elle passa tout le
reste de cette journe et les jours suivants devant ce mme
pupitre sans manifester aucune motion, crivant toujours avec une
plume trs-dure, parlant  tout le monde du mme ton
imperturbable, sans qu'un muscle de son visage se relcht, sans
que le son de sa voix s'adouct un instant, sans qu'un atome de sa
toilette se permit le moindre drangement.

Son frre prenait parfois un livre, mais je ne le voyais jamais
lire. Il ouvrait le volume et regardait devant lui comme s'il
lisait, mais il restait une heure entire sans tourner la page,
puis posait son livre et marchait de long en large dans la
chambre. Je restais des heures entires assis, les mains croises
 le regarder et  compter ses pas. Il parlait trs-rarement  sa
soeur et ne m'adressait jamais la parole. Il n'y avait que lui...
et les pendules qui fussent en mouvement dans le repos solennel de
la maison.

Je vis  peine Peggotty pendant les jours qui prcdrent
l'enterrement; seulement, en montant et en descendant l'escalier,
je la trouvais toujours tout prs de la chambre o reposaient ma
mre et son enfant, et le soir elle venait dans la mienne, o elle
restait auprs de mon lit jusqu' ce que je fusse endormi. Un jour
ou deux avant les funrailles,  ce que je peux croire, car je
sens que je dois confondre les temps dans cette triste poque o
rien ne rompait la monotonie de mon chagrin, Peggotty me mena dans
la chambre de ma mre. Je me souviens seulement que, sous un
linceul blanc dont le lit tait couvert avec une grande propret
et une grande fracheur tout autour, je crus voir reposer en
personne le silence solennel qui rgnait dans la maison, et quand
elle voulut relever doucement le drap, je criai: Oh! non! oh!
non! et je retins sa main.

L'enterrement aurait eu lieu hier qu'il ne serait pas plus prsent
 mon esprit. L'apparence du salon, au moment de mon entre,
l'clat du feu, le vin qui brillait dans les carafes, la forme des
verres et des assiettes, le parfum des gteaux, l'odeur de la robe
de miss Murdstone, et nos vtements de deuil, rien n'y manque.
M. Chillip est l et vient me parler.

Et comment va monsieur David? me dit-il avec bont.

Je ne pouvais pas lui rpondre: trs-bien. Je lui donne la main,
et il la retient dans les siennes.

Allons! dit M. Chillip avec un doux sourire et les larmes aux
yeux, voil nos petits amis qui vont grandir autour de nous. Nous
ne les reconnatrons bientt plus. De grands progrs, il me
semble, mademoiselle, continue-t-il en s'adressant  miss
Murdstone.

Miss Murdstone ne rpond que par un froid salut, elle fronce les
sourcils; M. Chillip, un peu dcontenanc, va s'asseoir dans un
coin sans mot dire et m'emmne avec lui.

Je remarque ce fait, parce que je remarque tout, mais sans prendre
le moindre intrt  ce qui m'arrive, depuis que je suis de retour
 la maison. Les cloches commencent  sonner, et M. Omer vient
avec un autre homme faire les derniers apprts. Peggotty m'avait
racont autrefois que les invits pour le convoi de mon pre
s'taient runis jadis dans la mme chambre pour le conduire au
mme tombeau.

Il y a M. Murdstone, notre voisin M. Gayper, M. Chillip et moi.
Quand nous sortons de la maison, les porteurs sont dans le jardin
avec leur fardeau, et ils marchent devant nous le long du sentier,
sous les ormes; ils passent par la grille et entrent dans le
cimetire o j'ai si souvent entendu chanter les oiseaux pendant
l't.

Nous entourons le tombeau. Le jour me parat diffrent des jours
ordinaires, il me semble que le ciel n'a plus la mme teinte, il
est plus sombre. Il y a un silence solennel que nous avons apport
de la maison avec ce qu'il y a dans la bire, et pendant que nous
sommes debout, la tte nue, j'entends rsonner la voix du pasteur
qui dit distinctement: Je suis la rsurrection et la vie, a dit
le Seigneur. Puis j'entends des sanglots et je vois un peu 
part, dans la foule des curieux, cette bonne et fidle servante,
qui est ce que j'aime le mieux sur la terre, et  qui je suis
convaincu, dans ma joie d'enfant, que le Seigneur dira un jour:
Je suis content.

Il y a beaucoup de visages de ma connaissance, des visages que je
reconnais pour les avoir vus  l'glise pendant que je regardais
de tous les cts, des visages de gens qui avaient connu ma mre
quand elle tait arrive au village dans tout l'clat de sa
jeunesse. Je ne fais pas attention  eux, je ne pense qu' mon
chagrin, et pourtant je vois et je reconnais tout le monde, mme
Marie qui est dans le fond, occupe  lancer des oeillades  son
fianc qui est tout prs de moi.

C'est fini, la terre est rejete dans la fosse, et nous reprenons
le chemin de la maison qui se dresse devant nous; elle est
toujours jolie, elle n'a pas chang, mais elle est tellement unie
dans mon esprit aux souvenirs de mon enfance, de tout ce qui n'est
plus, que mon chagrin de tout  l'heure n'est plus rien en
comparaison de celui que j'prouve  sa vue. On m'emmne pourtant
toujours; M. Chillip me parle, et quand nous arrivons  la maison,
il me fait boire un verre d'eau, puis je lui demande la permission
de monter dans ma chambre, et il me dit adieu avec une douceur de
femme.

Je rpte que tout cela est pour moi un vnement d'hier. Des
faits plus rcents m'ont chapp pour flotter vers ce rivage o
s'accumule, pour reparatre un jour, tout ce qui a t oubli,
mais ce jour de ma vie est devant moi comme un grand rocher debout
dans l'Ocan.

Je savais bien que Peggotty viendrait me rejoindre dans ma
chambre. Le repos de ce jour ressemblait  celui du dimanche,
c'est ce qu'il nous fallait  tous. Elle s'assit  ct de moi sur
mon petit lit, en tenant ma main dans les siennes: tantt elle la
baisait tendrement, tantt elle me caressait comme elle aurait pu
consoler mon petit frre, et elle me raconta  sa manire tout ce
qu'elle avait  me dire sur ce qui venait de se passer.

Il y avait longtemps qu'elle n'tait pas bien, dit Peggotty. Son
esprit tait tourment, elle n'tait pas heureuse. Quand son
enfant fut n, je pensais d'abord qu'elle allait se remettre, mais
elle devenait au contraire plus dlicate tous les jours. Avant la
naissance de son enfant, elle aimait  rester seule, et alors elle
pleurait; quand elle eut son enfant, elle lui chantait si
doucement qu'il me semblait une fois, en l'coutant, que c'tait
une voix dans les airs, qui montait toujours vers le ciel.

Elle tait devenue plus timide et s'effrayait aisment; une
parole dure lui donnait un coup terrible, mais je dois dire
qu'elle a toujours t la mme avec moi. Ma pauvre chrie, elle
n'a jamais chang pour sa vieille Peggotty!

Ici Peggotty s'arrta et caressa doucement ma main pendant un
petit moment.

La dernire fois que je l'ai vue comme dans l'ancien temps, c'est
le soir de votre arrive, mon cher enfant. Le jour de votre dpart
elle me dit: Je ne reverrai plus mon pauvre petit, je sens l
quelque chose qui me le dit, et je sais que c'est la vrit.

Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour se soutenir, et bien
des fois, quand ils lui reprochaient son tourderie et son
caractre insouciant, elle faisait semblant de croire que c'tait
vrai, mais il y avait longtemps que tout cela tait pass. Elle
n'avait jamais dit  son mari ce qu'elle m'avait dit, elle avait
peur d'en parler  personne; un soir pourtant, un peu plus de huit
jours avant sa mort, elle lui dit: Mon ami, je crois que je vais
mourir. J'ai l'esprit en repos, maintenant, Peggotty, me dit-elle
ce soir-l pendant que je la couchais. Il se fera tout doucement,
pendant quelques jours,  cette ide-l, le pauvre homme, et puis,
ce sera bientt pass. Je suis bien fatigue. Si c'est du sommeil,
restez prs de moi pendant que je vais dormir, ne me quittez pas!
Dieu bnisse mes deux enfants! Dieu protge et garde mon pauvre
garon sans pre!

Je ne l'ai pas quitte depuis, dit Peggotty. Elle parlait souvent
 ces gens d'en bas, le frre et la soeur, car elle les aimait,
elle ne pouvait vivre sans aimer ceux qui l'entouraient, mais
quand ils la quittaient, elle se retournait de mon ct comme si
elle ne trouvait le repos qu'auprs de Peggotty, et ne s'endormait
jamais autrement.

La dernire nuit, dans la soire, elle m'embrassa et me dit: Si
mon petit enfant meurt aussi, Peggotty, je vous prie de le mettre
dans mes bras, et qu'on nous enterre ensemble (c'est ce qu'on a
fait, car le pauvre enfant n'a vcu qu'un jour de plus qu'elle).
Que mon David nous accompagne  notre lieu de repos, dit-elle, et
rptez lui que sa mre,  son lit de mort, l'a bni mille fois.

Un autre silence suivit ces paroles, Peggotty me caressait
toujours.

La nuit tait assez avance, dit Peggotty, quand elle me demanda
 boire, et, aprs avoir bu, elle me sourit d'un sourire si doux,
ma pauvre chrie!

Le jour commenait et le soleil se levait; elle me dit alors que
M. Copperfield avait toujours t bon et indulgent pour elle,
qu'il tait doux et patient, et qu'il lui avait dit souvent, quand
elle doutait d'elle-mme, qu'un coeur aimant valait mieux que
toute la sagesse du monde, et qu'elle le rendait bien heureux!
Peggotty, ma chre, ajouta-t-elle, approchez-moi de vous (elle
tait trs-faible), mettez votre bras sous mon cou, dit-elle, et
tournez-moi de votre ct: votre visage s'loigne de moi, et je
veux le voir. Je fis ce qu'elle me demandait, et le temps tait
venu, David, o ce que je vous avais dit une fois est arriv: elle
a pos sa pauvre tte sur le bras de sa vieille et triste
Peggotty, et elle est morte comme un enfant qui s'endort.

Ainsi finit le rcit de Peggotty. Depuis le moment o j'avais
appris la mort de ma mre, le souvenir de ce qu'elle avait t
rcemment avait disparu de mon esprit. Je me la rappelai depuis ce
moment comme la jeune mre de ma petite enfance, qui roulait ses
belles boucles autour de ses doigts et qui dansait avec moi le
soir dans le salon. Le rcit de Peggotty, au lieu de me rappeler
les derniers temps de sa vie, confirma dans mon esprit la premire
image. C'est peut-tre trange, mais c'est vrai. Dans sa mort elle
avait,  mes yeux, repris son vol vers sa paisible jeunesse; tout
le reste s'tait effac.

La mre qui dormait dans son tombeau tait la mre de mon enfance;
la petite crature qui reposait dans ses bras pour toujours,
c'tait moi qu'elle avait jadis press ainsi contre son sein.




CHAPITRE X.

On me nglige d'abord, et puis me voil pourvu.


Le premier acte d'autorit par lequel dbuta miss Murdstone, quand
le jour solennel fut pass et que la lumire eut recouvr son
libre accs au travers des fentres, fut de prvenir Peggotty
qu'elle et  quitter la maison dans un mois. Quelque rpugnance
que Peggotty et pu sentir  servir M. Murdstone, je crois qu'elle
l'aurait fait par amour pour moi, plutt que d'entrer dans la
meilleure maison qu'il y et au monde. Mais enfin, se voyant
remercie, elle me dit qu'il fallait nous quitter et pourquoi, et
nous nous lamentmes de concert, en toute sincrit.

Quant  moi et  l'avenir qui m'tait rserv, je n'en entendais
pas dire un mot, je ne voyais pas faire une seule dmarche. Ils
auraient bien voulu, je pense, pouvoir se dbarrasser de moi comme
de Peggotty avec un mois de gages. Je rassemblai un soir tout mon
courage pour demander  miss Murdstone quand je devais partir pour
la pension, mais elle me dit schement qu'elle croyait que je n'y
retournerais pas. Ce fut tout. J'tais trs-inquiet de savoir ce
qu'on allait faire de moi; Peggotty s'en proccupait aussi, mais
ni elle ni moi ne pouvions obtenir aucun renseignement sur ce
sujet.

Il s'tait opr dans ma situation un changement qui, tout en me
dlivrant de grands ennuis pour le moment prsent, aurait pu, si
j'avais su y rflchir srieusement, me donner fort  penser sur
l'avenir. Voici le fait: La contrainte qu'on m'imposait avait
compltement disparu. On tenait si peu  me voir rester  mon
triste poste dans le salon, que plusieurs fois miss Murdstone me
fit signe, en fronant les sourcils, de m'loigner au moment o je
venais de m'asseoir; on me dfendait si peu de rechercher la
socit de Peggotty, que, pourvu que je ne fusse pas en la
prsence de M. Murdstone, on ne s'occupait pas de me chercher ni
de demander jamais o je pouvais tre. J'tais d'abord effray de
l'ide qu'il allait se charger de continuer mon ducation, peut-
tre mme que ce serait miss Murdstone qui se dvouerait  cette
tche ingrate, mais j'en vins bientt  penser que mes craintes
taient sans fondement et que j'en serais quitte pour tre
abandonn.

Je ne vois pas que cette dcouverte m'ait caus beaucoup de
chagrin alors: j'tais encore tourdi du coup que m'avait port la
mort de ma mre, et par suite indiffrent pour les choses de ce
monde. Je me rappelle bien avoir rflchi de temps en temps qu'il
tait possible que je n'apprisse plus rien, que je ne reusse plus
de soins de personne; que je devinsse un triste sire, destin 
passer son inutile vie  flner dans le village; je me souviens
aussi de m'tre demand si ce ne serait pas une chose faisable
d'viter les malheurs que je prvoyais en m'en allant, comme un
hros de roman, chercher fortune ailleurs, mais ce n'taient que
des visions passagres des rves que je faisais tout veill, des
ombres chinoises qui dessinaient un moment leur forme lgre sur
les murs de ma chambre pour s'vanouir bientt et ne plus laisser
que la nudit de la muraille.

Peggotty, dis-je un soir d'un ton pensif, en me chauffant les
mains devant le feu de la cuisine, M. Murdstone m'aime encore
moins qu'autrefois. Il ne m'aimait dj pas beaucoup, Peggotty,
mais maintenant, il voudrait bien ne plus me voir jamais, s'il
pouvait.

-- Peut-tre cela vient-il de son chagrin, dit Peggotty, en
passant la main sur mes cheveux.

-- J'ai pourtant aussi du chagrin, Peggotty. Si je croyais que
cela vnt de son chagrin, je n'y penserais pas. Mais non, ce n'est
pas cela, ce n'est pas cela.

-- Comment le savez-vous? reprit Peggotty aprs un moment de
silence.

-- Oh! son chagrin n'est pas du tout comme le mien; il est triste
dans ce moment-ci, assis auprs du feu avec miss Murdstone, mais
si j'entrais, Peggotty, il serait...

-- Quoi donc? dit Peggotty.

-- En colre, rpondis-je, et j'imitai involontairement le
froncement de ses sourcils. S'il n'tait que triste, il ne me
regarderait pas comme il fait. Moi, je suis triste aussi, mais il
me semble que ma tristesse me dispose plutt  la bienveillance.

Peggotty garda le silence un moment, et je me chauffai les mains
sans rien dire non plus.

David! dit-elle enfin.

-- Eh bien! Peggotty?

-- J'ai essay, mon cher enfant, j'ai essay de toutes les
manires, de tous les moyens connus et inconnus, pour trouver du
service ici,  Blunderstone, mais il n'y a rien du tout qui puisse
me convenir, mon chri!

-- Et que comptez-vous faire, Peggotty? dis-je tristement; o
comptez-vous aller chercher fortune?

-- Je crois que je serai oblige d'aller vivre  Yarmouth, dit
Peggotty.

-- Encore un peu plus loin, dis-je en m'gayant un peu, et vous
auriez t tout  fait perdue, mais l je pourrai vous voir encore
quelquefois, ma bonne vieille Peggotty. Ce n'est pas tout  fait 
l'autre bout du monde, n'est-ce pas?

-- Au contraire; s'il plat  Dieu, s'cria Peggotty avec une
grande animation, tant que vous serez ici, mon chri, je viendrai
vous voir toutes les semaines: une fois par semaine tant que je
vivrai.

Cette promesse m'ta une grande inquitude; mais ce n'tait pas
tout, Peggotty continua:

Je vais d'abord chez mon frre, voyez-vous, David, passer une
quinzaine de jours,  me reconnatre et  me remettre un peu.
Maintenant je pensais que peut-tre, comme on n'a pas grand besoin
de vous ici pour le moment, on pourrait aussi vous laisser venir
avec moi.

Si quelque chose pouvait me faire prouver un sentiment de plaisir
dans ce moment o j'avais si peu  me louer de tous ceux qui
m'entouraient,  l'exception de Peggotty, c'tait bien ce projet.
L'ide de revoir tous ces honntes visages clairs par un sourire
de bienvenue, de retrouver le calme de la matine du dimanche, le
son des cloches, le bruit des pierres tombant dans l'eau, de voir
les vaisseaux se dessiner  demi dans la brouillard, d'errer sur
la plage avec la petite milie, en lui racontant mes chagrins, et
de me consoler en cherchant avec elle des cailloux et des
coquillages sur le rivage, tout cela ramenait le calme dans mon
coeur. Mon repos fut troubl un instant aprs par un doute sur la
question de savoir si miss Murdstone donnerait son consentement.
Mais cette inquitude mme fut bientt dissipe; car au moment o
elle apparut pour faire sa tourne du soir  ttons dans l'office,
pendant que nous causions encore, Peggotty entama la question avec
une hardiesse qui m'tonna.

Il perdra son temps l-bas, dit miss Murdstone en regardant dans
un bocal de cornichons, et l'oisivet est la mre de tous les
vices; mais il n'en ferait pas davantage ici ni ailleurs, c'est
mon avis.

Peggotty tait sur le point de rpondre vivement, mais elle se
contint par affection pour moi et garda le silence.

Hem! fit miss Murdstone en regardant toujours les cornichons, il
y a une chose plus importante que tout le reste, de la plus haute
importance, c'est que mon frre ne soit ni drang ni contrari.
Ainsi je suppose que je ferai aussi bien de dire oui.

Je la remerciai, mais sans laisser percer ma joie, de peur qu'elle
ne retirt son consentement. Je ne pus m'empcher de penser que
j'avais agi prudemment, quand je rencontrai le regard qu'elle me
lana par-dessus le bocal aux cornichons; il semblait que toute
leur aigreur et pass dans ses yeux noirs. Pourtant la permission
tait accorde et ne fut pas retire, et  la fin du mois accord
 Peggotty, nous tions tous deux prts  partir.

M. Barkis entra dans la maison pour chercher les malles de
Peggotty. Je ne lui avais jamais vu auparavant franchir la grille
du jardin, mais cette fois il entra dans la maison; et en
chargeant sur son paule la plus grande caisse pour l'emporter, il
me jeta un regard qui voulait dire quelque chose, si tant est que
le visage de M. Barkis voult jamais rien dire.

Naturellement Peggotty tait un peu triste de quitter une maison
qu'elle habitait depuis tant d'annes, et o elle s'tait attache
aux deux tres qu'elle aimait le plus au monde, ma mre et moi. De
grand matin elle tait alle faire un tour au cimetire, et elle
monta dans la carriole en tenant son mouchoir sur ses yeux.

Tant qu'elle conserva cette position, M. Barkis ne donna pas le
plus lger signe de vie. Il restait  sa place ordinaire, dans son
attitude accoutume, comme un grand mannequin. Mais lorsqu'elle
commena  regarder autour d'elle et  me parler, il hocha la tte
et se mit  rire plusieurs fois de suite, je ne sais ni de quoi ni
pourquoi.

Belle journe, monsieur Barkis! dis-je alors par politesse.

-- Pas trop mauvais temps, dit M. Barkis, qui tait gnralement
trs-rserv dans ses expressions et qui n'aimait pas  se
compromettre.

-- Peggotty est tout  fait remise maintenant, monsieur Barkis,
remarquai-je pour lui faire plaisir.

-- Vraiment? dit M. Barkis.

Aprs avoir rflchi, il lui jeta un regard astucieux et lui dit:

tes-vous tout  fait bien?

Peggotty se mit  rire et rpondit affirmativement.

Mais tout  fait bien, vous tes sre? grommela M. Barkis en
s'approchant d'elle peu  peu et en lui donnant un lger coup de
coude. Vous tes sre? vraiment tout  fait bien? Vous en tes
bien sre? Et  chacune de ces questions que M. Barkis
accompagnait d'un nouveau coup de coude, il se rapprochait d'elle,
si bien qu' la fin nous tions tous entasss dans le coin gauche
de la carriole et que je fus bientt serr  ne pouvoir presque
plus respirer.

Peggotty appela l'attention de M. Barkis sur mes souffrances, et
il me rendit un peu de place tout de suite et s'loigna encore peu
 peu. Mais je ne pus m'empcher de remarquer que ces
rapprochements incommodes taient  ses yeux un merveilleux moyen
d'exprimer sa bonne volont d'une manire claire, agrable et
facile, sans tre oblig de se mettre en frais de conversation. Il
en fut tout rjoui longtemps encore aprs. Au bout d'un moment, il
se tourna de nouveau vers Peggotty, et, renouvelant sa question:
tes-vous bien, mais tout  fait bien? il se serra de nouveau
contre nous, au point de m'touffer  demi. Il ritra peu aprs
sa demande et ses manoeuvres. Je pris donc le parti de me lever
ds que je le voyais approcher et de me tenir debout sur le
devant, sous prtexte de regarder le paysage; ce procd me
russit.

Il eut la politesse de s'arrter devant une auberge, dans le but
exprs de nous rgaler de bire et de mouton  la casserole.
Pendant que Peggotty buvait, il fut pris de nouveau d'un de ses
accs de galanterie; je vis le moment o elle allait touffer de
rire. Mais, en approchant de la fin du voyage, il tait trop
occup pour penser  nous, et une fois sur le pav de Yarmouth,
nous tions tous trop cahots, je crois, pour avoir le loisir de
songer  autre chose.

M. Peggotty et Ham nous attendaient. Ils reurent Peggotty et moi
de la manire la plus affectueuse, et donnrent une poigne de
main  M. Barkis, qui avait son chapeau sur le derrire de la
tte, souriant d'un air embarrass qui semblait presque se
communiquer  ses jambes, un peu tremblantes  ce qu'il me sembla.
M. Peggotty prit une des malles de sa soeur, Ham s'tait charg de
l'autre, et j'allais les suivre, quand M. Barkis me fit
mystrieusement signe de venir lui parler.

Tout va bien, grommela M. Barkis.

Je le regardai en face en disant: Ah! d'un air que je voulais
rendre trs-profond.

Tout n'en est pas rest l, dit M. Barkis avec un hochement de
tte confidentiel; tout va bien.

Je rpondis de nouveau:

Ah!

-- Vous savez qui est-ce qui voulait bien? dit mon ami. C'tait
Barkis, Barkis, tout seul.

Je fis un signe d'assentiment.

Eh bien! tout va bien maintenant, grce  vous; je suis votre
ami; tout va bien, et M. Barkis me donna une poigne de main.

Dans ses efforts pour s'expliquer avec une grande lucidit,
M. Barkis tait devenu si extraordinairement mystrieux, que
j'aurais pu rester  le regarder pendant une heure, sans
recueillir plus de renseignements sur son visage que sur le cadran
d'une pendule arrte, quand Peggotty m'appela. Chemin faisant
elle me demanda ce qu'il m'avait dit. Je rpondis qu'il m'avait
dit que tout allait bien.

Il est bien assez hardi pour cela, dit Peggotty, mais peu
m'importe. David, mon cher enfant, que diriez-vous si je pensais 
me marier?

-- Mais... je suppose que vous m'aimeriez autant qu' prsent,
Peggotty, rpondis-je aprs un moment de rflexion.

Au grand tonnement des passants et de son frre qui marchait
devant nous, la brave femme ne put s'empcher de s'arrter pour
m'embrasser  l'instant mme, en protestant de son inaltrable
attachement pour moi.

Eh bien! qu'est-ce que vous diriez de a, mon chri? reprit-elle,
cet pisode achev, aprs que nous nous tions dj remis en
route.

-- Si vous aviez l'ide de vous marier...  M. Barkis, Peggotty?

-- Oui, dit Peggotty.

-- Il me semble que ce serait une trs-bonne chose, parce que,
voyez-vous, Peggotty, vous auriez la carriole et le cheval pour
venir me voir, et vous pourriez venir  coup sr, et encore pour
rien!

-- A-t-il de l'esprit cet enfant! s'cria Peggotty. C'est
prcisment l ce que je me disais depuis un mois. Oui, mon chri,
et je pense que je serais plus indpendante, et que je
travaillerais de meilleur coeur chez moi que je ne pourrais le
faire chez les autres maintenant. Je ne sais pas si je pourrais me
remettre  servir chez des trangers. Et puis, je resterais prs
du tombeau de ma pauvre chrie, dit Peggotty  demi-voix, et je
pourrais aller le voir quand je voudrais; et, quand je mourrais,
on pourrait m'enterrer pas trop loin d'elle.

Nous gardmes tous deux le silence un peu de temps aprs ces
paroles. Elle reprit gaiement:

Mais je n'y penserais plus, si cela faisait de la peine  mon
petit David, quand les bans auraient t publis vingt fois, et
que j'aurais ma bague d'alliance dans ma poche!

-- Regardez-moi, Peggotty, rpondis-je, et vous verrez comme je
suis content. Et en effet, je dsirais de tout mon coeur le
mariage de Peggotty.

-- Eh bien! mon chri, dit Peggotty en me serrant un peu dans ses
bras, j'y ai pens nuit et jour de toutes les manires, et
j'espre ne pas m'en repentir. Mais j'y rflchirai encore; je
veux en parler  mon frre, et en attendant nous le garderons pour
nous, David. Barkis est un brave homme, tout rond, dit Peggotty,
et si j'essaye de remplir mes devoirs envers lui, je crois que ce
sera ma faute si je ne suis pas... si je ne suis pas _tout  fait
bien_, dit Peggotty en riant de tout son coeur.

Cette citation, emprunte  la question mme de M. Barkis, tait
si bien place et nous amusa tant que nos clats de rire durrent
jusqu'au moment o nous nous trouvmes en vue de la maison de
M. Peggotty.

Elle n'avait pas chang, sauf que je la trouvai peut-tre un peu
plus petite: et mistress Gummidge tait debout  la porte, comme
si elle n'avait pas boug de l depuis ma dernire visite.
L'intrieur n'avait pas subi plus de changements que l'extrieur.
Le petit vase bleu de ma chambre tait toujours rempli de plantes
marines. Je fis un tour sous le hangar, et j'y retrouvai dans leur
coin accoutum les homards, les crabes, les langoustes, formant,
comme par le pass, une masse compacte, et toujours possds du
mme dsir de pincer les doigts  tout l'univers. Mais je
n'apercevais pas milie, je demandai  M. Peggotty o je pourrais
la trouver.

Elle est  l'cole, monsieur, dit M. Peggotty en s'essuyant le
front, aprs avoir dpos la malle de sa soeur; elle va revenir,
ajouta-t-il en regardant la vieille horloge, d'ici  vingt
minutes, une demi-heure au plus; nous nous apercevons tous de son
absence, je vous en rponds.

Mistress Gummidge soupira.

Allons, allons, mre Gummidge! cria M. Peggotty.

-- Je le sens plus que tout autre, dit mistress Gummidge; je suis
une pauvre femme perdue, sans ressource, et c'tait la seule
personne avec laquelle je n'eusse pas de contrarit.

Mistress Gummidge, toujours gmissant et secouant la tte, se mit
 souffler le feu. M. Peggotty se tourna de notre ct, pendant
qu'elle tait ainsi occupe, et me dit  voix basse en mettant sa
main devant sa bouche: C'est le vieux! Ce qui me fit supposer
avec raison que l'humeur de mistress Gummidge n'avait fait aucun
progrs depuis ma dernire visite.

La maison tait, ou du moins elle devait tre aussi charmante que
par le pass, et pourtant elle ne me produisait pas la mme
impression. J'tais un peu dsappoint. Peut-tre cela venait-il
de ce que la petite milie n'y tait pas. Je savais le chemin
qu'elle devait prendre, et je me trouvai bientt en route pour
aller au devant d'elle.

Au bout d'un moment, j'aperus de loin quelqu'un que je reconnus
bientt, c'tait milie. Elle avait grandi, mais elle tait petite
encore. Quand elle approcha, et que je vis ses yeux plus bleus que
jamais, son visage plus radieux que par le pass, et toute sa
personne plus jolie et plus attrayante, j'prouvai une trange
sensation, qui me donna l'ide de faire semblant de ne pas la
reconnatre, et de passer tout droit comme si je regardais quelque
chose dans le lointain. J'en ai fait autant plus d'une fois depuis
dans ma vie, si je ne me trompe. La petite milie ne s'en
inquitait gure. Elle me voyait bien, mais au lieu de se
retourner et de m'appeler, elle se mit  courir en riant. Cela
m'obligea de courir aprs elle; mais elle allait si vite, que nous
tions tout prs de la chaumire quand je vins  bout de la
rattraper.

Ah! c'est vous? dit-elle.

-- Mais vous le saviez bien que c'tait moi, milie.

-- Et vous, vous ne saviez peut-tre pas qui j'tais? dit milie.

J'allais l'embrasser, mais elle mit ses mains sur ses lvres, en
me disant qu'elle n'tait plus un petit enfant, et elle s'enfuit
dans la maison en riant plus fort que jamais.

Elle semblait s'amuser  me taquiner, et ce changement dans ses
manires m'tonnait beaucoup. La table tait mise, la vieille
petite caisse tait  sa place accoutume, mais au lieu de venir
s'asseoir  ct de moi, elle alla se placer auprs de mistress
Gummidge qui gmissait toujours, et quand M. Peggotty lui demanda
pourquoi, elle secoua ses cheveux sur sa figure, et ne rpondit
qu'en riant.

C'est un petit chat, dit M. Peggotty en la caressant doucement.

-- Oui, c'est un petit chat! s'cria Ham, oui M. David, oui! et
il la regardait en clatant de rire avec un mlange d'admiration
et de ravissement, qui lui rendait la figure rouge comme une
fraise.

Le fait est que tout le monde gtait la petite milie, et
M. Peggotty plus que personne; elle lui faisait faire tout ce
qu'elle voulait, rien qu'en approchant sa joue de ses gros
favoris. Du moins c'tait mon opinion quand je la voyais le
caresser, et je trouvais que M. Peggotty avait bien raison; elle
tait si affectueuse et si douce, elle avait des regards  la fois
si fins et si timides, qu'elle me gagna le coeur plus que jamais.

Elle tait aussi trs-compatissante, et quand M. Peggotty, tout en
fumant sa pipe le soir auprs du feu, fit une allusion  la perte
que je venais de faire, les yeux d'milie se remplirent de larmes,
et elle me regarda avec tant de bont de l'autre ct de la table,
que j'en fus trs-reconnaissant.

Ah! dit M. Peggotty en prenant dans sa main les boucles de sa
petite milie et en les laissant retomber une  une; voil une
orpheline, voyez-vous, monsieur! et voil un orphelin! continua
M. Peggotty en donnant  Ham du revers de son poing un coup
vigoureux dans la poitrine, quoiqu'il n'en ait gure l'air.

-- Si je vous avais pour tuteur, monsieur Peggotty, dis-je en
secouant la tte, je crois que je ne me sentirais gure orphelin
non plus.

-- Bien dit, monsieur David! s'cria Ham avec enthousiasme.
Hourra! Bien dit! Vous avez bien raison! et il rendit 
M. Peggotty son coup de poing, pendant que la petite milie se
leva pour embrasser M. Peggotty.

Et comment va votre ami, monsieur? me demanda M. Peggotty.

-- M. Steerforth? dis-je.

-- Ah! voil le nom, cria M. Peggotty se tournant vers Ham; je
savais bien que c'tait quelque chose comme a.

-- Mais vous disiez que c'tait Rudderford, s'cria Ham en riant.

-- Eh bien! riposta M. Peggotty, je n'en tais dj pas si loin.
S'il n'y a pas du _rude_, il y a du _fort_ tout de mme. Comment
va-t-il?

-- Il tait en trs-bon tat quand je l'ai quitt, monsieur
Peggotty.

-- Voil un ami! dit M. Peggotty en secouant sa pipe. Parlez-moi
d'un ami comme celui-l! Ma foi, a fait plaisir  voir.

-- Il a une belle figure, n'est-ce pas? car mon coeur s'chauffait
en entendant faire son loge.

-- Une belle figure? dit M. Peggotty, je crois bien; il se tient
l, devant vous, comme... je ne sais pas quoi. Il a l'air si
dcid!

-- Oui, c'est prcisment son caractre, repris-je  mon tour;
brave comme un lion, et la franchise mme, monsieur Peggotty.

-- Et je suppose, continua M. Peggotty, en me regardant  travers
la fume de sa pipe, que lorsqu'il s'agit d'apprendre dans les
livres, il passe devant tout le monde?

-- Oui! dis-je avec ravissement, il sait tout; on ne se figure pas
combien il a d'esprit.

-- Voil un ami! murmurait M. Peggotty en branlant gravement la
tte.

-- Rien ne lui donne de peine, continuai-je. Il n'a qu' regarder
une leon pour la savoir; il joue aux barres mieux que personne;
il vous rendra autant de pions que vous voudrez aux dames, et
encore il vous battra aisment.

M. Peggotty secoua de nouveau la tte, comme pour dire:
Certainement qu'il vous battra.

-- Et il parle si bien! il n'a pas son pareil. Je voudrais
seulement que vous pussiez l'entendre chanter, monsieur Peggotty.

M. Peggotty fit un nouveau mouvement de tte, comme pour dire: Je
n'en doute pas.

-- Et puis, il est si gnreux, si bon, continuai-je, entran par
mon sujet favori, qu'on ne peut pas dire de lui tout le bien qu'il
mrite. Pour moi, je ne pourrai jamais tre assez reconnaissant de
la protection qu'il m'a accorde, quand j'tais si loin de lui par
mon ge et par mes tudes.

Je parlais ainsi trs-vivement quand mon regard tomba sur la
petite milie qui se penchait en avant sur la table pour m'couter
avec la plus profonde attention, sans respirer, ses yeux bleus
brillant comme des toiles, et ses joues couvertes de rougeur.
Elle tait si jolie et elle avait l'air si tonnamment srieuse,
que je m'arrtai tout tonn, ce qui fit que tout le monde la
regarda en mme temps, et se mit  rire.

milie est comme moi, dit Peggotty, elle voudrait le voir.

milie se troubla quand elle vit qu'on la regardait; elle baissa
la tte et rougit trs-fort. Puis jetant un coup d'oeil  travers
ses boucles parpilles, elle s'aperut que nos yeux taient
encore attachs sur elle (pour mon compte, je l'aurais volontiers
regarde pendant une heure); elle s'enfuit et ne revint que
lorsqu'il fut temps de se coucher.

J'occupais mon ancien petit lit  la poupe du bateau, o le vent
sifflait comme autrefois. Mais je ne pouvais m'empcher de penser
qu'il gmissait sur ceux qui n'taient plus, et au lieu de
m'imaginer, comme par le pass, que la mer monterait pendant la
nuit et mettrait le bateau  flot, je me disais que la mer tait
venue depuis le temps o j'avais entendu le bruit du vent sur les
vagues, et qu'elle avait emport le bonheur de ma vie. Je me
rappelle que lorsque le vent et la mer se calmrent un peu, je
demandai  Dieu dans ma prire de me faire la grce de grandir
pour pouser la petite milie; sur quoi je m'endormis
tranquillement.

Les jours s'coulaient  peu prs comme par le pass; seulement,
et c'tait une grande diffrence, la petite milie se promenait
rarement avec moi sur la plage. Elle avait des leons  apprendre,
de l'ouvrage  faire, et elle tait absente la plus grande partie
de la journe. Mais je sentais que, mme sans ces obstacles, nous
n'aurions pu jouir de la promenade comme autrefois. milie avait
beau tre capricieuse et pleine de fantaisies comme un enfant, ce
n'tait plus une petite fille, c'tait plutt une petite femme. Il
me semblait que cette seule anne avait tabli une grande
diffrence entre nous. Elle avait de l'amiti pour moi, mais elle
me plaisantait et me faisait endver; quand j'allais au-devant
d'elle, elle prenait un autre chemin et je la trouvais sur le
seuil de la porte, riant de toutes ses forces, au moment o
j'arrivais trs-dsappoint. Le meilleur moment de la journe
tait celui o elle travaillait  l'aiguille; je m'asseyais  ses
pieds et je lui faisais la lecture. Il me semble encore que je
n'ai jamais vu le soleil aussi brillant que pendant ces beaux
jours d'avril, que je n'ai jamais rencontr une petite crature
aussi ravissante que celle qui travaillait assise sur le seuil de
la porte du vieux bateau, et que je n'ai jamais trouv depuis le
ciel aussi pur, la mer aussi bleue, ni les vaisseaux voguant au
loin aussi dors par le soleil.

Le premier soir aprs notre arrive, M. Barkis apparut, l'air
trs-gauche et trs-embarrass; il portait un mouchoir nou par
les coins et rempli d'oranges. Comme il n'avait fait aucune
allusion  cette partie de sa proprit, on supposa, aprs son
dpart, qu'il avait oubli son paquet, et Ham courut aprs lui
pour le lui rendre, mais il revint avec une dclaration que les
oranges taient pour Peggotty. Depuis lors, il apparut
rgulirement tous les soirs, exactement  la mme heure, toujours
avec un petit paquet dont il ne parlait jamais et qu'il dposait
derrire la porte en l'ouvrant. Les offrandes taient de l'espce
la plus varie et la plus extraordinaire. Je me souviens, entre
autres, d'une norme pelote, d'un boisseau de pommes, d'une paire
de boucles d'oreilles en jais, d'une provision d'oignons
d'Espagne, d'une bote de dominos, enfin d'un serin avec sa cage,
et d'un jambon marin.

M. Barkis faisait sa cour, il me semble, d'une manire trs-
particulire. Il parlait  peine, et restait assis prs du feu
dans la mme attitude que dans sa carriole, en regardant fixement
Peggotty qui travaillait en face de lui. Un soir, inspir, je
suppose, par l'amour, il s'empara d'un bout de bougie qu'elle
employait  cirer son fil, et le mit prcieusement dans la poche
de son gilet. Depuis lors, sa grande joie consistait  produire le
morceau de cire quand Peggotty en avait besoin, et quoiqu' moiti
fondu et gnralement coll au fond de sa poche, il en reprenait
soigneusement possession ds que Peggotty avait fini son
opration. Il avait l'air trs-heureux, et ne se croyait
videmment pas oblig de parler. Mme quand il allait se promener
avec Peggotty sur la plage, il ne se donnait pas beaucoup de mal
pour entretenir la conversation; il se contentait de lui demander
de temps en temps si elle tait tout  fait bien; je me rappelle
que parfois, aprs son dpart, Peggotty jetait son tablier sur sa
tte et riait pendant une demi-heure. Le fait est que nous nous en
amusions tous plus ou moins,  l'exception de cette malheureuse
mistress Gummidge,  qui son mari avait probablement fait la cour
dans le temps exactement de la mme faon, car les manires de
M. Barkis rappelaient constamment le vieux  son souvenir.

La fin de ma visite approchait quand nous fmes prvenus que
Peggotty et M. Barkis allaient prendre ensemble un jour de cong,
et que je devais les accompagner avec milie. Je dormis  peine la
nuit prcdente, dans l'attente d'une journe entire  passer
avec elle. Nous tions tous sur pied de bonne heure, et nous
n'avions pas fini de djeuner quand M. Barkis apparut au loin,
conduisant sa carriole pour emmener l'objet de ses affections.

Peggotty tait vtue de deuil comme  l'ordinaire, mais M. Barkis
tait resplendissant; il portait un habit bleu tout battant neuf;
le tailleur lui avait fait si bonne mesure que les parements des
manches rendaient des gants inutiles, mme par un temps trs-
froid; quant au collet, il tait si haut qu'il relevait ses
cheveux par derrire et les faisait tenir tout droits. Ses boutons
de mtal taient de la plus grande dimension. Un pantalon gris et
un gilet jaune compltaient la toilette de M. Barkis, que je
regardais comme un modle d'lgance.

Quand nous fmes hors de la maison, j'aperus M. Peggotty tenant 
la main un vieux soulier qu'il voulait faire lancer aprs nous
pour nous porter bonheur, et il l'offrait dans ce but  mistress
Gummidge.

Non, il vaut mieux que ce soit une autre personne, Daniel, dit
mistress Gummidge. Je suis une pauvre crature perdue sans
ressource, et tout ce qui me rappelle qu'il y a des cratures qui
ne sont pas perdues sans ressource et seules au monde comme moi,
me contrarie trop.

-- Allons, ma vieille dit M. Peggotty, prenez le soulier et jetez-
le.

-- Non, Daniel, rpondit mistress Gummidge en gmissant et en
secouant la tte; si je sentais les choses moins vivement,  la
bonne heure! Vous n'tes pas comme moi, Daniel; rien ne vous
contrarie et vous ne contrariez personne, il vaut mieux que ce
soit vous.

Ici Peggotty, qui avait embrass tout le monde d'un air un peu
troubl, cria de la carriole o nous tions tous (milie et moi
sur deux petites chaises), que c'tait  mistress Gummidge de
jeter le soulier. Elle s'y dcida enfin, mais je suis fch de
dire qu'elle gta lgrement l'air de fte de notre dpart en
fondant immdiatement en larmes, aprs quoi elle se laissa tomber
dans les bras de Ham en dclarant qu'elle savait bien qu'elle
tait un grand embarras, et qu'il vaudrait mieux la porter tout de
suite  l'hpital. Je trouvais a trs-raisonnable et j'aurais
approuv Ham de lui rendre ce petit service. Mais nous voil en
route pour notre partie de plaisir. M. Barkis s'arrta bientt 
la porte d'une glise, il attacha le cheval aux barreaux de la
grille, puis entra avec Peggotty, me laissant seul avec milie
dans la carriole. Je saisis cette occasion pour passer mon bras
autour de sa taille, et pour lui proposer, puisque je devais sitt
la quitter, de prendre le parti d'tre trs-tendres l'un pour
l'autre et trs-heureux tout le jour. Elle y consentit, et me
permit mme de l'embrasser;  la suite de cette faveur, je
m'enhardis jusqu' lui dire (je m'en souviens encore) que je
n'aimerais jamais une autre femme, et que j'tais dcid  verser
le sang de quiconque prtendrait  son affection.

C'est pour le coup que la petite milie s'amusa  mes dpens. Il
fallait voir ses prtentions d'tre infiniment plus ge et plus
raisonnable que moi, ce qui faisait dire  la charmante petite fe
que j'tais un petit nigaud! Puis elle se mit  rire si gaiement
que j'oubliai le chagrin de m'entendre donner un nom si mprisant,
tout entier au plaisir de la voir.

M. Barkis et Peggotty restrent bien longtemps dans l'glise, mais
ils revinrent enfin, et on prit le chemin de la campagne. En
route, M. Barkis se retourna vers moi, et me dit avec un regard
malin dont je ne l'aurais pas cru capable:

Quel nom avais-je donc crit dans la carriole?

-- Clara Peggotty, rpondis-je.

-- Et quel nom faudrait-il crire maintenant, si j'avais un canif?

-- Est-ce toujours Clara Peggotty?

-- Clara Peggotty Barkis! et il partit d'un clat de rire qui
branlait les parois de la carriole.

En un mot, ils taient maris; voil pourquoi ils taient entrs
dans l'glise. Peggotty tait dcide  ce que tout se passt sans
bruit, et le bedeau avait t le seul tmoin de la crmonie. Elle
fut un peu confuse d'entendre M. Barkis annoncer si brusquement
leur union, et elle ne pouvait se lasser de m'embrasser pour me
prouver que son affection pour moi n'avait rien perdu. Mais elle
se remit bientt et me dit qu'elle tait enchante que ce ft une
affaire finie.

Nous nous arrtmes  une petite auberge sur une route de
traverse; on nous y attendait; le dner fut trs-gai et la journe
se passa de la manire la plus satisfaisante. Peggotty se serait
marie tous les jours depuis dix ans qu'elle n'aurait pu avoir
l'air plus  son aise, elle tait tout  fait comme  l'ordinaire;
elle sortit avec milie et moi pour se promener avant le th,
tandis que M. Barkis fumait philosophiquement, heureux et content,
je suppose, du plaisir de contempler son bonheur en perspective.
En tous cas, ses rflexions contriburent  rveiller son apptit,
car je me rappelle que, bien qu'il et mang beaucoup de porc
frais et de lgumes, qu'il et dpch un poulet ou deux  dner,
il fut oblig de demander une tranche de lard avec son th, et
qu'il en fit disparatre un bon morceau sans aucune motion.

J'ai souvent pens depuis que c'tait un jour de noces bien
innocent et peu conforme aux habitudes reues. Nous reprmes nos
places dans la carriole, quand il fit nuit, et pendant la route
nous regardions les toiles; c'tait moi qui tais le
dmonstrateur en titre et qui ouvrais  M. Barkis des horizons
inconnus. Je lui dis tout ce que je savais; il aurait cru
volontiers tout ce qui aurait pu me passer par la tte, tant il
tait convaincu de l'tendue de mon intelligence: il alla mme
jusqu' dclarer  sa femme, moi prsent, que j'tais un petit
Roschius; je compris qu'il voulait dire par l que j'tais un
petit prodige.

Le sujet des toiles puis, on plutt les facults de
comprhension de M. Barkis arrives  leur terme, la petite milie
s'enveloppa avec moi dans un vieux manteau qui nous abrita pendant
le reste du voyage. Ah! je l'aimais bien! Quel bonheur me disais-
je, si nous tions maris, et si nous allions vivre dans les
champs, au milieu des arbres, sans jamais vieillir, sans jamais en
savoir davantage, toujours enfants, toujours vaguant, en nous
donnant la main, dans les prairies pleines de fleurs, par un beau
soleil, posant notre tte la nuit tout prs l'un de l'autre sur un
lit de mousse, pour dormir d'un sommeil pur et paisible, en
attendant que nous fussions enterrs par les petits oiseaux aprs
notre mort! Ce tableau fantastique, bien loign du monde rel,
brillant de l'clat de notre innocence, et aussi vague que les
toiles au-dessus de nos ttes, me trotta dans la tte tout le
long du chemin. Je suis bien aise de penser que Peggotty avait
pour compagnons le jour de son mariage deux coeurs aussi candides
que celui de la petite milie et le mien. Les Amours et les
Grces, cortge indispensable et classique du dieu d'Hymen,
n'auraient pas mieux fait.

Nous arrivmes donc heureusement  la porte du vieux bateau; l
M. et mistress Barkis nous dirent adieu, pour prendre le chemin de
leur demeure. Je sentis alors pour la premire fois que j'avais
perdu Peggotty. J'aurais eu le coeur bien gros ce soir-l si
j'avais repos ma tte sous un autre toit que celui qui abritait
la petite milie.

M. Peggotty et Ham savaient aussi bien que moi ce que j'prouvais,
et m'attendaient  souper avec leurs visages honntes et
affectueux pour chasser mes tristes penses. La petite milie, de
son ct, vint s'asseoir sur la caisse qui nous servait de sige.
Ce fut la seule fois pendant tout mon sjour, et ce fut aussi la
charmante clture de cette charmante journe.

Ce soir-l, c'tait mare montante, et peu de temps aprs notre
coucher, M. Peggotty et Ham sortirent pour pcher. Je me sentais
tout fier de rester dans cette maison solitaire pour protger
mistress Gummidge et la petite milie; je ne demandais qu' voir
un lion ou un serpent, ou tout autre animal farouche venir nous
attaquer, pour avoir l'honneur de le dtruire et me couvrir ainsi
de gloire. Mais les monstres n'ayant pas choisi ce soir-l la
plage de Yarmouth pour lieu de leur promenade, j'y supplai de mon
mieux en rvant dragons toute la nuit.

Le matin vint et Peggotty aussi: elle m'appela par la fentre
comme de coutume, comme si M. Barkis le conducteur, n'tait lui-
mme qu'un rve tout du long. Aprs le djeuner, elle m'emmena
chez elle; c'tait une belle petite habitation. Parmi toutes les
proprits mobilires qu'elle contenait, je suppose que ce qui me
fit le plus d'impression fut un vieux bureau de bois fonc dans la
salle  manger (la cuisine tenait ordinairement lieu de salon),
avec un couvercle ingnieux, qui en se rabattant devenait un
pupitre surmont d'un gros volume in-quarto, le livre des
_Martyrs_ de Fox. Je dcouvris immdiatement ce prcieux bouquin,
et je m'en emparai; je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il
contenait, je sais seulement que je ne venais jamais dans la
maison sans m'agenouiller sur une chaise pour ouvrir la cassette
qui contenait ce trsor, puis je m'appuyais sur le pupitre et je
recommenais ma lecture. J'tais surtout difi, j'en ai peur, par
les nombreuses gravures qui reprsentaient toutes sortes d'atroces
tortures, mais l'histoire des _Martyrs_ et la maison de Peggotty
taient et sont encore insparables dans mon esprit.

Je dis adieu ce jour-l  M. Peggotty,  Ham,  mistress Gummidge
et  la petite milie, et je couchai chez Peggotty dans une petite
chambre en mansarde, qui tait pour moi, disait Peggotty, et qui
me serait toujours garde dans le mme tat; bien entendu que le
livre sur les crocodiles n'y manquait pas: il tait pos sur une
planche  ct du lit.

Jeune ou vieille, tant que je vivrai, et que ce toit-ci sera sur
ma tte, mon cher David, dit Peggotty, je vous garderai votre
chambre comme si vous deviez arriver  l'instant mme. J'en
prendrai soin tous les jours, mon chri, comme je faisais
autrefois, et vous iriez en Chine, que vous pourriez tre sr que
votre chambre resterait dans le mme tat, tout le temps de votre
absence.

Je ressentais profondment la fidle tendresse de ma chre bonne,
et je la remerciai du mieux que je pus, ce qui ne me fut pas trs-
facile, car le temps me manquait. C'tait le matin qu'elle me
parlait ainsi, en me tenant le cou serr dans ses bras, et je
devais retourner  la maison le matin mme dans la carriole avec
elle et M. Barkis. Ils me dposrent  la grille du jardin avec
beaucoup de peine, et je ne vis pas sans regret la carriole
s'loigner emmenant Peggotty, me laissant l tout seul sous les
vieux ormes, en face de cette maison o il n'y avait plus personne
pour m'aimer.

Je tombai alors dans un tat d'abandon auquel je ne puis penser
sans compassion. Je vivais  part, tout seul, sans que personne
ft attention  moi, loign de la socit des enfants de mon ge,
et n'ayant pour toute compagnie que mes tristes penses, qui
semblent jeter encore leur ombre sur ce papier pendant que
j'cris.

Que n'aurais-je pas donn pour qu'on m'envoyt dans une pension,
quelque svrement tenue qu'elle pt tre, apprendre quelque
chose, n'importe quoi, n'importe comment! Mais je n'avais pas
cette esprance, on ne m'aimait pas, et on me ngligeait
volontairement, avec persvrance et cruaut. Je crois que la
fortune de M. Murdstone tait alors embarrasse, mais d'ailleurs
il ne pouvait me souffrir, et il essayait, en m'abandonnant  moi-
mme, de se dbarrasser de l'ide que j'avais quelques droits sur
lui; ... il y russit.

Je n'tais pas prcisment mal trait. On ne me battait pas, on ne
me refusait pas ma nourriture, mais il n'y avait pas de cesse dans
les mauvais procds qu'on avait pour moi systmatiquement et sans
colre. Les jours suivaient les jours, les semaines, les mois se
passaient et on me ngligeait toujours froidement. Je me suis
demand quelquefois en me rappelant ce temps-l ce qu'ils auraient
fait si j'tais tomb malade, et si on ne m'aurait pas laiss
couch dans ma chambre solitaire, me tirer d'affaire tout seul, ou
si quelqu'un m'aurait tendu une main secourable.

Quand M. et miss Murdstone taient  la maison, je prenais mes
repas avec eux; en leur absence, je mangeais seul. Je passais mon
temps  errer dans la maison et dans les environs sans qu'on prt
garde  moi. Seulement il ne m'tait pas permis d'entrer en
relation avec qui que ce ft; on craignait probablement mes
plaintes. M. Chillip me pressait souvent d'aller le voir; il tait
veuf, ayant perdu depuis quelques annes une petite femme avec des
cheveux d'un blond ple que je confonds encore dans mon souvenir
avec une chatte grise  poil d'angora. Mais on me permettait trs-
rarement d'aller passer la journe dans son cabinet, o il tait
occup  lire quelque livre nouveau,  l'odeur de toute une
pharmacie qui parfumait l'atmosphre; mon plus grand plaisir tait
d'y piler les drogues dans un mortier sous la direction
bienveillante de M. Chillip.

Pour la mme raison, renforce sans doute par l'ancienne aversion
qu'on gardait  ma bonne, on ne me permettait que bien rarement
d'aller la voir. Fidle  sa promesse, elle me faisait une visite
ou me donnait un rendez-vous dans les environs toutes les
semaines, et m'apportait toujours quelque petit prsent, mais
j'prouvai de nombreux et d'amers dsappointements en recevant un
refus, chaque fois que je tmoignais le dsir d'aller chez elle.
Quelquefois pourtant,  de longs intervalles, on me permit d'y
passer la journe, et alors je dcouvris que M. Barkis tait un
peu avare, un peu serr disait poliment Peggotty, et qu'il
cachait son argent dans une boite dpose sous son lit, tout en
disant qu'elle ne contenait que des habits et des pantalons. C'est
dans ce coffre que ses richesses se cachaient avec une modestie si
persvrante qu'on n'en pouvait obtenir la plus lgre parcelle
que par artifice, si bien que Peggotty tait oblige d'avoir
recours aux ruses les plus compliques,  une vraie conspiration
des poudres pour se faire donner l'argent ncessaire  la dpense
de la semaine.

Pendant ce temps-l, je sentais si profondment que les esprances
que j'aurais pu donner s'en allaient en fume, grce  mon
dlaissement, que j'aurais t bien malheureux sans mes vieux
livres. C'tait ma seule consolation: nous nous tenions fidle
compagnie, et je ne me lassais jamais de les relire d'un bout 
l'autre.

J'approche d'une poque de ma vie, dont je ne pourrai jamais
perdre la mmoire tant que je me rappellerai quelque chose, et
dont le souvenir est venu souvent malgr moi hanter comme un
revenant des temps plus heureux.

J'tais sorti un matin et j'errais, comme j'en avais pris
l'habitude dans ma vie oisive et solitaire, lorsqu'en tournant le
coin d'un sentier prs de la maison, je me trouvai en face de
M. Murdstone qui se promenait avec un monsieur. Dans ce moment de
surprise, j'allais passer sans rien dire quand le nouveau venu
s'cria:

Ah! Brooks!

-- Non, monsieur, David Copperfield, rpondis-je.

-- Allons donc; vous tes Brooks, reprit mon interlocuteur, vous
tes Brooks de Sheffield. C'est votre nom.

 ces mots, je le regardai plus attentivement. Son sourire acheva
de me convaincre que c'tait M. Quinion, que M. Murdstone m'avait
men voir  Lowestoft, avant... mais peu importe, je n'ai pas
besoin de rappeler l'poque.

Comment allez-vous, et o se fait votre ducation, Brooks? dit
M. Quinion.

Il appuya sa main sur mon paule et me fit retourner pour les
accompagner. Je ne savais que rpondre et je regardais
M. Murdstone d'un air assez embarrass.

Il est  la maison pour le moment, dit ce dernier; son ducation
est suspendue. Je ne sais que faire de lui. Il est difficile 
manier.

Son ancien regard, ce regard perfide que je connaissais trop bien,
tomba sur moi un instant, puis il frona le sourcil et se dtourna
avec un mouvement d'aversion.

Ah! dit M. Quinion en nous regardant tous les deux,  ce qu'il me
sembla... Voil un beau temps!

Il y eut un moment de silence, et je me demandais comment je
pourrais m'chapper, quand il reprit:

Je suppose que vous tes toujours aussi veill, Brooks?

-- Oui, ce n'est pas l ce qui lui manque, dit M. Murdstone avec
impatience. Laissez-le aller, je vous assure qu'il aimerait autant
partir.

Sur cet avis, M. Quinion me lcha, et je repris le chemin de la
maison. En me retournant, au moment d'entrer dans le jardin, je
vis M. Murdstone, appuy contre la barrire du cimetire, en
conversation avec M. Quinion. Leurs regards taient dirigs de mon
ct, et je sentis qu'ils parlaient de moi.

M. Quinion coucha chez nous ce soir-l. Aprs le djeuner, le
lendemain matin, j'avais remis ma chaise  sa place, et je
quittais la chambre, quand M. Murdstone me rappela. Il s'assit
gravement devant une autre table, et sa soeur s'tablit prs de
son bureau; M. Quinion, les mains dans ses poches, regardait par
la fentre, moi, j'tais debout  les regarder tous.

David, dit M. Murdstone, quand on est jeune il faut travailler
dans ce monde, au lieu de rver ou de bouder.

-- Comme vous faites, ajouta sa soeur.

-- Jane Murdstone, laissez-moi parler, s'il vous plat. Je vous
rpte, David, que, lorsqu'on est jeune, il faut travailler dans
ce monde, au lieu de rver ou de bouder. Cela est vrai, surtout
pour un enfant de votre ge, d'un caractre difficile, et  qui on
ne peut rendre un plus grand service qu'en l'obligeant de se faire
aux habitudes de la vie active, qui peuvent seules le plier et le
rompre.

-- Et l, dit la soeur, il n'y a pas d'enttement qui tienne: on
vous le brise bel et bien, et comme il faut.

Il lui jeta un regard, moiti de reproche et moiti d'approbation,
puis il continua:

Je suppose que vous savez, David, que je ne suis pas riche. En
tous cas, je vous l'apprends maintenant. Vous avez dj reu une
ducation dispendieuse. Les pensions sont chres, et lors mme
qu'il n'en serait pas ainsi, et que je serais en tat de subvenir
 cette dpense, je suis d'avis qu'il ne serait pas avantageux
pour vous de rester en pension. Vous aurez  lutter avec la vie,
et plus tt vous commencerez, mieux cela vaudra!

Il me semble que je me dis alors que j'avais dj commenc  payer
mon triste tribut de souffrances. En tous cas, je me le dis
maintenant.

Vous avez quelquefois entendu parler de la maison de commerce,
dit M. Murdstone.

-- La maison de commerce, monsieur? rptai-je.

-- Oui, la maison Murdstone et Grinby, dans le ngoce des vins,
rpondit-il.

Je suppose que j'avais l'air d'hsiter, car il continua
prcipitamment:

Vous avez entendu parler de la maison, ou des affaires, ou des
caves, ou de l'entrept, ou de quelque chose d'analogue?

-- Il me semble que j'ai entendu parler des affaires, monsieur,
dis-je, me rappelant ce que j'avais vaguement appris sur les
ressources de sa soeur et les siennes, mais je ne sais quand.

-- Peu importe, rpondit-il, c'est M. Quinion qui dirige ces
affaires.

Je jetai un coup d'oeil respectueux sur M. Quinion, qui regardait
toujours par la fentre.

Il dit qu'il y a plusieurs jeunes garons qui sont employs dans
la maison, et qu'il ne voit pas pourquoi vous n'y trouveriez pas
aussi de l'occupation aux mmes conditions.

-- S'il n'a point d'autre ressource, Murdstone, fit observer
M. Quinion  demi-voix et en se retournant.

M. Murdstone, avec un geste d'impatience, continua sans faire
attention  cette interrogation:

Ces conditions, c'est que vous gagnerez votre nourriture, avec un
peu d'argent de poche. Quant  votre logement je m'en suis dj
occup: c'est moi qui le payerai. Je me chargerai aussi de votre
blanchissage...

-- Jusqu' concurrence d'une somme que je dterminerai, dit sa
soeur.

-- Je vous fournirai aussi l'habillement, dit M. Murdstone,
puisque vous ne serez pas encore en tat d'y pourvoir. Vous allez
donc  Londres avec M. Quinion, David, pour commencer  vous tirer
d'affaire vous-mme.

-- En un mot, vous voil pourvu, fit observer sa soeur;  prsent
tchez de remplir vos devoirs.

Je comprenais trs-bien que le but de tout ceci c'tait de se
dbarrasser de moi, mais je ne me souviens pas si j'en tais
satisfait ou effray. Il me semble que je flottais entre ces deux
sentiments, sans tre dcidment fix sur l'un ou l'autre point.
Je n'avais pas d'ailleurs grand temps devant moi pour dbrouiller
mes ides, M. Quinion partait le lendemain.

Figurez-vous mon dpart le jour suivant; je portais un vieux petit
chapeau gris avec un crpe, une veste noire et un pantalon de cuir
que miss Murdstone regardait sans doute comme une armure
excellente pour protger mes jambes dans cette lutte avec le monde
que j'allais commencer. Vous n'avez qu' me voir ainsi vtu, avec
toutes mes possessions enfermes dans une petite malle, assis,
pauvre enfant abandonn (comme aurait pu le dire mistress
Gummidge) dans la chaise de poste qui menait M. Quinion  Yarmouth
pour prendre la diligence de Londres! Voil notre maison et
l'glise qui disparaissent dans le lointain, je ne vois plus le
tombeau sous l'arbre, je ne distingue mme plus le clocher; le
ciel est vide!




CHAPITRE XI.

Je commence  vivre  mon compte, ce qui ne m'amuse gure.


Je connais trop le monde maintenant pour m'tonner beaucoup de ce
qui se passe, mais je suis surpris mme  prsent de la facilit
avec laquelle j'ai t abandonn  un ge si tendre. Il me semble
extraordinaire que personne ne soit intervenu en faveur d'un
enfant trs-intelligent, dou de grandes facults d'observation,
ardent, affectueux, dlicat de corps et d'me; mais personne
n'intervint, et je me trouvai  dix ans un petit manoeuvre au
service de MM. Murdstone et Grinby.

Le magasin de Murdstone et Grinby tait situ  Blackfriars, au
bord de la rivire. Les amliorations rcentes ont chang les
lieux, mais c'tait dans ce temps-l la dernire maison d'une rue
troite qui descendait en serpentant jusqu' la Tamise, et que
terminaient quelques marches d'o on montait sur les bateaux.
C'tait une vieille maison avec une petite cour qui aboutissait 
la rivire quand la mare tait haute, et  la vase de la rivire
quand la mer se retirait; les rats y pullulaient. Les chambres,
revtues de boiseries dcolores par la fume et la poussire
depuis plus d'un sicle, les planchers et l'escalier  moiti
dtruits, les cris aigus et les luttes des vieux rats gris dans
les caves, la moisissure et la salet gnrale du lieu, tout cela
est prsent  mon esprit comme si je l'avais vu hier. Je le vois
encore devant moi comme  l'heure fatale o j'y arrivai pour la
premire fois, ma petite main tremblante dans celle de M. Quinion.

Les affaires de Murdstone et Grinby embrassaient des branches de
ngoce trs-diverses, mais le commerce des vins et des liqueurs
avec certaines compagnies de bateaux  vapeur en tait une partie
importante. J'oublie quels voyages faisaient ces vaisseaux, mais
il me semble qu'il y avait des paquebots qui allaient aux Indes
orientales et aux Indes occidentales. Je sais qu'une des
consquences de ce commerce tait une quantit de bouteilles
vides, et qu'on employait un certain nombre d'hommes et d'enfants
 les examiner,  mettre de ct celles qui taient fles, et 
rincer et laver les autres. Quand les bouteilles vides manquaient,
il y avait des tiquettes  mettre aux bouteilles pleines, des
bouchons  couper,  cacheter, des caisses  remplir de
bouteilles. C'tait l'ouvrage qui m'tait destin; je devais faire
partie des enfants employs  cet office.

Nous tions trois, ou quatre en me comptant. On m'avait tabli
dans un coin du magasin, et M. Quinion pouvait me voir par la
fentre situe au-dessus de son bureau, en se tenant sur un des
barreaux de son tabouret. C'est l que le premier jour o je
devais commencer la vie pour mon propre compte sous de si
favorables auspices, on fit venir l'an de mes compagnons pour me
montrer ce que j'aurais  faire. Il s'appelait Mick Walker; il
portait un tablier dchir et un bonnet de papier. Il m'apprit que
son pre tait batelier et qu'il faisait tous les ans partie de la
procession du lord maire avec un chapeau de velours noir sur la
tte. Il m'annona aussi que nous avions pour camarade un jeune
garon qu'il appelait du nom extraordinaire de Fcule de pommes
de terre. Je dcouvris bientt que ce n'tait pas le vrai nom de
cet tre intressant, mais qu'il lui avait t donn dans le
magasin  cause de la ressemblance de son teint avec celui d'une
pomme de terre. Son pre tait porteur d'eau; il joignait  cette
profession la distinction d'tre pompier de l'un des grands
thtres, o la petite soeur de Fcule reprsentait les nains dans
les pantomimes.

Les paroles ne peuvent rendre la secrte angoisse de mon me en
voyant la socit dans laquelle je venais de tomber, quand je
comparais les compagnons de ma vie journalire avec ceux de mon
heureuse enfance, sans parler de Steerforth, de Traddles et de mes
autres camarades de pension. Rien ne peut exprimer ce que
j'prouvai en voyant touffes dans leur germe toutes mes
esprances de devenir un jour un homme instruit et distingu. Le
sentiment de mon abandon, la honte de ma situation, le dsespoir
de penser que tout ce que j'avais appris et retenu, tout ce qui
avait excit mon ambition et mon intelligence s'effacerait peu 
peu de ma mmoire, toutes ces souffrances ne peuvent se dcrire.
Chaque fois que je me trouvai seul ce jour-l, je mlai mes larmes
avec l'eau dans laquelle je lavais mes bouteilles, et je sanglotai
comme s'il y avait aussi un dfaut dans ma poitrine, et que je
fusse en danger d'clater comme une bouteille fle.

La grande horloge du magasin marquait midi et demi, et tout le
monde se prparait  aller dner, quand M. Quinion frappa  la
fentre de son bureau, et me fit signe de venir lui parler.
J'entrai, et je me trouvai en face d'un homme d'un ge mr, un peu
gros, en redingote brune et en pantalon noir, sans plus de cheveux
sur sa tte (qui tait norme et prsentait une surface polie)
qu'il n'y en a sur un oeuf. Il tourna vers moi un visage rebondi;
ses habits taient rps, mais le col de sa chemise tait
imposant. Il portait une canne orne de deux glands fans, et un
lorgnon pendait en dehors de son paletot, mais je dcouvris plus
tard que c'tait un ornement, car il s'en servait trs-rarement,
et ne voyait plus rien quand il l'avait devant les yeux.

Le voil, dit M. Quinion en me montrant. C'est l, dit l'tranger
avec un certain ton de condescendance, et un certain air
impossible  dcrire, mais qui voulait tre trs-distingu et qui
me fit une grande impression, c'est l M. Copperfield? J'espre
que vous tes en bonne sant, monsieur?

Je rpondis que je me portais trs-bien, et que j'esprais qu'il
tait de mme. Dieu sait que j'tais mal  mon aise, mais il
n'tait pas dans ma nature de me plaindre beaucoup dans ce temps-
l, je me bornai donc  dire que j'tais trs-bien et que
j'esprais qu'il tait de mme.

Je suis, grce au ciel, on ne peut mieux, dit l'tranger. J'ai
reu une lettre de M. Murdstone dans laquelle il me dit qu'il
dsirerait que je pusse vous recevoir dans un appartement situ
sur le derrire de ma maison, et qui est pour le moment
inoccup... qui est  louer, en un mot, comme... en un mot, dit
l'tranger avec un sourire de confiance amicale, comme chambre 
coucher... le jeune commenant auquel j'ai le plaisir de...

Ici l'tranger fit un geste de la main et rentra son menton dans
le col de sa chemise.

C'est M. Micawber, me dit M. Quinion.

-- Oui, dit l'tranger, c'est mon nom.

-- M. Murdstone, dit M. Quinion, connat M. Micawber. Il nous
transmet des commandes quand il en reoit. M. Murdstone lui a
crit  propos d'un logement pour vous, et il vous recevra chez
lui.

-- Mon adresse, dit M. Micawber, est Windsor-Terrace, route de la
Cit. Je... en un mot, dit M. Micawber avec le mme air lgant et
un nouvel lan de confiance, c'est l que je demeure.

Je le saluai.

Dans la crainte, dit M. Micawber, que vos prgrinations dans
cette mtropole n'eussent pas encore t bien tendues, et que
vous pussiez avoir quelque difficult  pntrer les ddales de la
moderne Babylone dans la direction de la route de la Cit; en un
mot, dit Micawber avec un lan de confiance, de peur que vous ne
vinssiez  vous perdre, je serai trs-heureux de venir vous
chercher ce soir pour vous montrer le chemin le plus court.

Je le remerciai de tout mon coeur de la peine qu'il voulait bien
prendre pour moi.

 quelle heure, dit M. Micawber, pourrai-je...?

-- Vers huit heures, dit M. Quinion.

-- Je serai ici vers huit heures, dit M. Micawber; monsieur
Quinion, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour. Je ne yeux
pas vous dranger plus longtemps.

Il mit son chapeau et sortit, sa canne sous le bras, d'un pas
majestueux, en fredonnant un air ds qu'il fut hors du magasin.

M. Quinion m'engagea alors solennellement au service de Murdstone
et Grinby pour tout faire dans le magasin, avec un salaire de six
shillings par semaine, je crois. Je ne suis pas sr si c'tait six
ou sept shillings. Je suis port  croire, d'aprs mon incertitude
sur le sujet, que ce fut six shillings d'abord et sept ensuite. Il
me paya une semaine d'avance (de sa poche, je crois), sur quoi je
donnai six pence  Fcule pour porter ma malle le soir  Windsor-
Terrace; quelque petite qu'elle ft, je n'avais pas la force de la
soulever. Je dpensai encore six pence pour mon dner, qui
consista en un pt de veau et une gorge d'eau bue  la pompe
voisine, puis j'employai l'heure accorde pour le repas  me
promener dans les rues.

Le soir,  l'heure fixe, M. Micawber reparut. Je me lavai les
mains et la figure pour faire honneur  l'lgance de ses
manires, et nous prmes ensemble le chemin de notre demeure,
puisque c'est ainsi que je dois l'appeler maintenant, je suppose.
M. Micawber prit soin en route de me faire remarquer le nom des
rues et la faade des btiments, afin que je pusse retrouver mon
chemin le lendemain matin.

Arrivs  Windsor-Terrace, dans une maison d'apparence mesquine,
comme son matre, mais qui avait comme lui des prtentions 
l'lgance, il me prsenta  mistress Micawber, qui tait ple et
maigre; elle n'tait plus jeune depuis longtemps. Je la trouvai
assise dans la salle  manger (le premier tage n'tait pas
meubl, et on tenait les stores baisss pour faire illusion aux
voisins), en train d'allaiter un enfant. Cette petite crature
avait un frre jumeau: je puis dire que, pendant tous mes rapports
avec la famille, il ne m'est presque jamais arriv de voir les
deux jumeaux hors des bras de mistress Micawber en mme temps.
L'un des deux avait toujours quelque prtention au lait de sa
mre.

Il y avait deux autres enfants, M. Micawber fils, g de quatre
ans  peu prs, et miss Micawber, qui avait environ trois ans. Une
jeune personne trs-brune, qui avait l'habitude de renifler, et
qui servait la famille, compltait l'tablissement; elle
m'informa, au bout d'une demi-heure, qu'elle tait orpheline, et
qu'elle avait t leve  l'hpital de Saint-Luc, dans les
environs. Ma chambre tait situe sur le derrire,  l'tage
suprieur de la maison; elle tait petite, tapisse d'un papier
qui reprsentait une srie de pains  cacheter bleus et aussi peu
meuble que possible.

Je n'aurais jamais cru, dit mistress Micawber en s'asseyant pour
reprendre haleine, aprs tre monte, son enfant dans les bras,
pour me montrer ma chambre, je n'aurais jamais cru, avant mon
mariage, quand je vivais avec papa et maman, que je serais oblige
un jour de louer des appartements chez moi. Mais M. Micawber se
trouve dans des circonstances difficiles, et toute autre
considration doit cder  celle-l.

Oui, madame, rpondis-je.

Les embarras de M. Micawber l'accablent pour le moment, dit
mistress Micawber, et je ne sais pas s'il lui sera possible de
s'en tirer. Quand je vivais chez papa et maman, je ne savais
seulement pas ce que veut dire ce mot d'embarras, dans le sens que
j'y attache maintenant; mais _experientia_ nous claire, comme
disait souvent papa.

Je ne puis savoir au juste si elle me dit que M. Micawber avait
t officier dans les troupes de marine, ou si je l'ai invent, je
sais seulement que je suis convaincu,  l'heure qu'il est, sans en
tre bien sr, qu'il avait servi jadis dans la marine. Il tait,
pour le moment, courtier au service de diverses maisons, mais il y
gagnait peu de chose, peut-tre rien, j'en ai peur.

Si les cranciers de M. Micawber ne veulent pas lui donner du
temps, continua mistress Micawber, ils en subiront les
consquences, et plus tt les choses finiront, mieux cela vaudra.
On ne peut tirer du sang d'une pierre, et je les dfie de trouver
de l'argent chez M. Micawber pour le moment, sans parler des frais
que leur coteront les poursuites judiciaires.

Je n'ai jamais pu comprendre si mon indpendance prmature
faisait illusion  mistress Micawber sur la maturit de mon ge,
ou si elle n'tait pas plutt si remplie de son sujet qu'elle en
et parl aux jumeaux, faute de trouver personne autre sous la
main, mais le sujet de cette premire conversation continua d'tre
le sujet de toutes nos conversations pendant tout le temps que je
la vis.

Pauvre mistress Micawber! Elle disait qu'elle avait essay de tout
pour se crer des ressources, et je n'en doute pas. Il y avait sur
la porte de la rue une grande plaque de mtal sur laquelle taient
gravs ces mots: Pension de jeunes personnes, tenue par mistress
Micawber. Mais je n'ai jamais dcouvert qu'aucune jeune personne
et reu aucune instruction dans la maison, ni qu'aucune jeune
personne y ft jamais venue, ou en et jamais eu l'envie; je n'ai
pas appris non plus qu'on et jamais fait les moindres prparatifs
pour recevoir celles qui auraient pu se prsenter. Les seuls
visiteurs que j'aie jamais vus, ou dont j'aie entendu parler,
taient des cranciers. Ceux-l venaient  toute heure du jour, et
quelques-uns d'entre eux taient froces. Il y avait un bottier,
avec une figure crasseuse, qui s'introduisait dans le corridor,
ds sept heures du matin, et qui criait du bas de l'escalier:
Allons! vous n'tes pas sortis encore! Payez-nous, dites donc! Ne
vous cachez pas, voyez-vous, c'est une lchet! Ce n'est pas moi
qui voudrais faire une lchet pareille! Payez-nous, dites donc!
Payez-nous tout de suite, allons! Puis, ne recevant pas de
rponse  ces insultes, sa colre s'chauffait, et il lanait les
mots de filous et de voleurs, ce qui restait galement sans
effet. Quand il voyait cela, il allait jusqu' traverser la rue et
 pousser des cris sous les fentres du second tage o il savait
bien que M. Micawber couchait. En pareille occasion, M. Micawber
tait plong dans le chagrin et le dsespoir: il alla mme un
jour,  ce que j'appris par un cri de sa femme, jusqu' faire le
simulacre de se frapper avec un rasoir; mais une demi-heure aprs
il cirait ses souliers avec le soin le plus minutieux, et sortait
en fredonnant quelque ariette, d'un air plus lgant que jamais.
Mistress Micawber tait doue de la mme lasticit de caractre.
Je l'ai vue se trouver mal  trois heures parce qu'on tait venu
toucher les impositions, et puis manger  quatre heures des
ctelettes d'agneau panes, avec un bon pot d'ale, le tout pay en
mettant en gage deux cuillers  th. Un jour, je m'en souviens, on
avait fait une saisie dans la maison, et en revenant par
extraordinaire  six heures, je l'avais trouve vanouie, couche
dans la chemine (avec un des jumeaux dans ses bras
naturellement), et ses cheveux  moiti arrachs, ce qui n'empche
pas que je ne l'aie jamais vue plus gaie que ce soir-l devant le
feu de la cuisine, avec sa ctelette de veau, en me contant toutes
sortes de belles choses de son papa et de sa maman, et de la
socit qu'ils recevaient.

Je passais tous mes loisirs avec cette famille. Je me procurais
mon djeuner, qui se composait d'un petit pain d'un sou et d'un
sou de lait. J'avais un autre petit pain et un morceau de fromage
qui m'attendaient dans le buffet, sur une planche consacre  mon
usage, pour mon souper quand je rentrais. C'tait une fire brche
dans mes six ou huit shillings; je passais la journe au magasin,
et mon salaire devait suffire aux besoins de toute la semaine. Du
lundi matin au samedi soir, je ne recevais ni avis, ni conseil, ni
encouragement, ni consolation, ni secours d'aucune sorte, de qui
que ce soit, aussi vrai que j'espre aller au ciel.

J'tais si jeune, si inexpriment, si peu en tat (et comment
et-il pu en tre autrement?) de veiller moi-mme  mes affaires,
qu'il m'arrivait souvent, en allant le matin au magasin, de ne
pouvoir rsister  la tentation d'acheter des gteaux de la
veille, vendus  moiti prix chez le restaurateur, et je dpensais
ainsi l'argent de mon dner. Ces jours-l, je me passais de dner,
ou bien j'achetais un petit pain ou un morceau de pudding. Je me
rappelle deux boutiques o on vendait du pudding, et que je
frquentais alternativement suivant l'tat de mes finances. L'une
tait situe dans une petite cour derrire l'glise de Saint-
Martin, qui a disparu maintenant. Le pudding tait fait avec des
raisins de Corinthe de premire qualit, mais il tait cher, on en
avait pour deux sous une tranche qui n'aurait valu qu'un sou si la
pte en avait t moins exquise. Il y avait dans le Strand, dans
un endroit qu'on a reconstruit depuis, une autre boutique o l'on
trouvait de bon pudding ordinaire. C'tait un peu lourd, avec des
raisins tout entiers situs  de grandes distances les unes des
autres, mais c'tait nourrissant, et tout chaud  l'heure de mon
dner qui se composait souvent de cet unique plat. Quand je dnais
d'une faon rgulire, j'achetais un pain d'un sou et un cervelas,
ou je prenais une assiette de boeuf de huit sous chez un
restaurateur, ou bien encore j'entrais dans un misrable petit
caf situ en face du magasin, et qui portait l'enseigne du _Lion_
avec quelque autre accessoire que j'ai oubli, et je me faisais
servir du pain, du fromage et un verre de bire. Je me rappelle
avoir emport un matin du pain de la maison, et l'avoir envelopp
dans un morceau de papier comme un livre, pour le porter ensuite
sous mon bras chez un restaurateur de Drury-Lane, clbre pour le
boeuf  la mode; l je demandai une petite assiette de cette
nourriture recherche. Je ne sais pas ce que le garon pensa de
cette petite crature qui arrivait ainsi toute seule; mais je le
vois encore me regardant manger mon dner, et appelant l'autre
garon pour jouir du mme spectacle; et je sais bien que je lui
donnai un sou pour lui, et que j'aurais bien voulu qu'il le
refust.

Nous avions une demi-heure, il me semble, pour prendre notre th.
Quand j'avais assez d'argent, je prenais une tasse de caf et une
petite tartine de pain et de beurre. Quand je n'avais rien, je
contemplais une boutique de gibier dans Fleet-Street; j'allais
quelquefois jusqu'au march de Covent-Garden pour y regarder les
ananas. J'aimais aussi  errer sous les arcades mystrieuses des
Adelphi. Je me vois encore un soir, au sortir de l, transport
dans un petit cabaret, tout  fait sur le bord de la rivire, avec
un petit terrain devant, sur lequel des charbonniers taient en
train de danser. Je me demande ce qu'ils pensaient de moi.

J'tais si jeune, et si petit pour mon ge, que parfois, quand
j'entrais dans un caf o je n'tais pas connu, pour demander un
verre de bire ou de porter pour me dsaltrer aprs dner, on
hsitait  me servir. Je me rappelle qu'un soir d't, j'entrai
dans un caf, et que je dis au matre:

Qu'est-ce que vaut un verre de votre meilleure ale, tout ce que
vous avez de meilleur? C'tait une occasion extraordinaire, je ne
sais plus laquelle, peut-tre mon jour de naissance.

-- Cinq sous, dit le matre de caf, c'est le prix de la vritable
ale de premire qualit.

-- Eh bien! dis-je en tirant mon argent, donnez-moi un verre de la
vritable ale de premire qualit, et qu'elle mousse bien, je vous
prie.

Il me regarda de la tte aux pieds par dessus son comptoir en
souriant, et au lieu de tirer la bire, il appela sa femme. Elle
vint, son ouvrage  la main, et se mit aussi  m'examiner. Je vois
encore le tableau que nous figurions alors. Le matre du caf, en
manches de chemise, s'appuyant contre le comptoir, sa femme se
penchant pour mieux voir, et moi, un peu confus, les regardant de
l'autre ct. Ils me firent beaucoup de questions sur mon nom, mon
ge, ma manire de vivre, ce que je faisais, et comment j'tais
arriv l.  quoi je suis oblig de dire que, pour ne compromettre
personne, je fis des rponses assez peu vridiques. On me servit
un verre d'ale qui n'tait pas de premire qualit, je souponne,
mais la matresse du caf se pencha sur le comptoir et me rendit
mon argent en m'embrassant d'un air de piti et d'admiration.

Je n'exagre pas, mme involontairement, l'exigut de mes
ressources ni les difficults de ma vie. Je sais que si M. Quinion
me donnait par hasard un shilling, je l'employais  payer mon
dner. Je sais que je travaillais du matin au soir, dans le
costume le plus mesquin, avec des hommes et des enfants de la
classe infrieure. Je sais que j'errais dans les rues, mal nourri
et mal vtu. Je sais que, sans la misricorde de Dieu, l'abandon
dans lequel on me laissait aurait pu me conduire  devenir un
voleur ou un vagabond.

Avec tout cela, j'tais pourtant sur un certain pied, chez
Murdstone et Grinby.

Non-seulement M. Quinion faisait, pour me traiter avec plus
d'gard que tous mes camarades, tout ce qu'on pouvait attendre
d'un indiffrent, trs-occup d'ailleurs, et qui avait affaire 
une crature si abandonne; mais comme je n'avais jamais dit 
personne le secret de ma situation, et que je n'en tmoignais pas
le moindre regret, mon amour-propre en souffrait moins. Personne
ne savait mes peines, quelque cruelles qu'elles fussent. Je me
tenais sur la rserve et je faisais mon ouvrage. J'avais compris
ds le commencement que le seul moyen d'chapper aux moqueries et
au mpris des autres, c'tait de faire ma besogne aussi bien
qu'eux! Je devins bientt aussi habile et aussi actif pour le
moins que mes compagnons. Quoique je vcusse avec eux dans les
rapports les plus familiers, ma conduite et mes manires
diffraient assez des leurs pour les tenir  distance. On
m'appelait en gnral le petit Monsieur. Un homme qui se nommait
Grgory et qui tait contre-matre des emballeurs, et un autre
nomm Pipp, qui tait charretier et qui portait une veste rouge,
m'appelaient parfois David, mais c'tait dans les occasions de
grande confiance, quand j'avais essay de les drider en leur
racontant, sans me dranger de mon travail, quelque histoire tire
de mes anciennes lectures qui s'effaaient peu  peu de mon
souvenir. Fcule-de-Pommes-de-terre se rvolta un jour de la
distinction qu'on m'accordait, mais Mick Walker le fit bientt
rentrer dans l'ordre.

Je n'avais aucune esprance d'tre arrach  cette horrible
existence, et j'avais renonc  y penser. Je suis pourtant
profondment convaincu que je n'en avais pas pris mon parti un
seul jour, et que je me sentais toujours profondment malheureux,
mais je supportais mes chagrins en silence, et je ne rvlais
jamais la vrit dans mes nombreuses lettres  Peggotty, moiti
par honte, et moiti par affection pour elle.

Les embarras de M. Micawber ajoutaient  mes tourments d'esprit.
Dans l'abandon o j'tais, je m'tais attach  eux, et je roulais
dans ma tte, tout le long du chemin, les calculs de mistress
Micawber sur leurs chances et leurs ressources: je me sentais
accabl par les dettes de M. Micawber. Le samedi soir, jour de
grande fte pour moi, d'abord parce que j'tais au moment d'avoir
six ou sept shillings dans ma poche, et de pouvoir regarder les
boutiques en imaginant tout ce que je pouvais acheter avec cette
somme, ensuite parce que je rentrais plus tt  la maison.
Mistress Micawber me faisait en gnral les confidences les plus
dchirantes, qu'elle renouvelait souvent le dimanche matin,
pendant que je djeunais lentement en avalant le th ou le caf
que j'avais achet la veille au soir, et que je versais dans un
vieux pot  confitures. Il n'tait pas rare que M. Micawber fondt
en larmes au commencement de ces conversations du samedi soir pour
finir ensuite par chanter une romance sentimentale. Je l'ai vu
rentrer pour souper, en sanglotant et en dclarant qu'il ne lui
restait plus qu' aller en prison, puis se coucher en calculant ce
que coterait un balcon pour les fentres du premier tage, dans
le cas o il lui arriverait une bonne chance, suivant son
expression favorite. Mistress Micawber tait doue de la mme
facilit d'humeur.

Une galit trange dans notre amiti, ne, je suppose, de notre
situation respective, s'tablit entre cette famille et moi, malgr
l'immense diffrence de nos ges respectifs. Mais je ne consentis
jamais  accepter aucune invitation  manger ou  boire  leurs
frais, (sachant qu'ils avaient bien du mal  satisfaire le boucher
et le boulanger, et qu'ils avaient  peine le ncessaire) tant que
mistress Micawber ne m'eut pas admis  sa confiance la plus
entire. Un soir, elle finit par l.

Monsieur Copperfield, dit-elle, je ne veux pas vous traiter en
tranger, et je n'hsite pas  vous dire que la crise approche
pour les affaires de M. Micawber.

J'prouvai un vrai chagrin en apprenant cette nouvelle, et je
regardai les yeux rouges de mistress Micawber avec la plus
profonde sympathie.

 l'exception d'un morceau de fromage de Hollande, ressource
insuffisante pour les besoins de ma jeune famille, dit Mistress
Micawber, il n'y a pas une miette de nourriture dans le garde-
manger. J'ai pris l'habitude de parler de garde-manger quand je
demeurais chez papa et maman, et j'emploie cette expression sans y
penser. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a rien  manger dans
la maison.

-- Grand Dieu! dis-je, avec une vive motion. J'avais deux ou
trois shillings dans ma poche, de l'argent de ma semaine, ce qui
me fait supposer que cette conversation devait avoir lieu un mardi
soir; je tirai aussitt mon argent en priant mistress Micawber de
tout mon coeur de vouloir bien accepter ce petit prt. Elle
m'embrassa et me fit remettre ma fortune dans ma poche en me
disant qu'elle ne pouvait y consentir.

Non, mon cher monsieur Copperfield, une telle ide est bien loin
de ma pense, mais vous tes plein d'une discrtion au-dessus de
votre ge, et vous pourriez me rendre un service que j'accepterais
avec reconnaissance.

Je priai mistress Micawber de me dire comment je pourrais lui tre
utile.

J'ai mis moi-mme l'argenterie en gage, dit mistress Micawber:
six cuillers  th, deux pelles  sel et une pince  sucre. Mais
les jumeaux me gnent beaucoup pour y aller, et ces courses l me
sont trs-pnibles quand je me rappelle le temps o j'tais avec
papa et maman. Il y a encore quelques petites choses dont nous
pourrions disposer. Les ides de M. Micawber ne lui permettaient
jamais d'agir dans cette affaire, et Clickett (c'tait le nom de
la servante) ayant un esprit vulgaire, prendrait peut-tre des
liberts pnibles  supporter si on lui tmoignait une si grande
confiance. Monsieur Copperfield, si je pouvais vous prier...

Je comprenais enfin mistress Micawber, et je me mis entirement 
sa disposition. Je commenai, ds le soir mme,  dmnager les
objets les plus faciles  transporter, et j'accomplissais presque
tous les matins une expdition de cette nature avant d'aller chez
Murdstone et Grinby.

M. Micawber avait quelques livres sur un petit bureau, qu'il
appelait la bibliothque, on commena par l. Je les portai l'un
aprs l'autre chez un talagiste, sur la route de la Cit, dont
une partie tait habite presque exclusivement, dans ce temps l,
par des bouquinistes et des marchands d'oiseaux, et je vendais les
livres le plus cher que je pouvais. Mon acheteur vivait dans une
petite maison derrire son choppe; il s'enivrait tous les soirs,
et sa femme le grondait tous les matins. Plus d'une fois, quand je
me prsentais de bonne heure, je l'ai trouv dans un lit 
armoire, le front ensanglant ou l'oeil poch, suite de ses excs
de la veille, (je suis port  croire qu'il tait violent quand il
avait bu,) et il cherchait en vain de sa main tremblante  runir,
dans les poches de ses habits jets par terre, l'argent qu'il me
fallait, tandis que sa femme, ses souliers en pantoufles et un
enfant sur les bras, lui reprochait tout le temps sa conduite.
Quelquefois il perdait son argent, et me disait de revenir plus
tard; mais sa femme avait toujours quelques pices de monnaie
qu'elle lui avait prises dans sa poche quand il tait ivre, je
suppose, et elle soldait le march secrtement dans l'choppe,
quand nous tions descendus ensemble.

On commenait  me bien connatre aussi dans la boutique du
prteur sur gages. Le premier commis qui fonctionnait derrire le
comptoir, me montrait beaucoup de considration et me faisait
souvent dcliner un substantif ou un adjectif latin, ou bien
conjuguer un verbe, pendant qu'il s'occupait de mon affaire. Dans
ces occasions, mistress Micawber prparait d'ordinaire un petit
souper recherch, et je me rappelle bien le charme tout
particulier de ces repas.

Enfin la crise arriva. M. Micawber fut arrt un jour, de grand
matin, et emmen  la prison du Banc-du-Roi. Il me dit en quittant
la maison que le Dieu du jour s'tait couch pour lui  jamais, et
je croyais rellement que son coeur tait bris, le mien aussi.
J'appris pourtant plus tard qu'il avait jou aux quilles trs-
gaiement dans l'aprs-midi.

Le premier dimanche aprs son emprisonnement, je devais aller le
voir et dner avec lui. Je devais demander mon chemin  tel
endroit, et avant d'arriver l, je devais rencontrer tel autre
endroit, et un peu avant je verrais une cour que je devais
traverser, puis aller tout droit jusqu' ce que je trouvasse un
gelier. Je fis tout ce qui m'tait indiqu, et quand j'aperus
enfin le gelier (pauvre enfant que j'tais), je me rappelai que,
lorsque Roderick Random tait en prison pour dettes, il y avait vu
un homme qui n'avait pour tout vtement qu'un vieux morceau de
tapis, et le coeur me battit si fort d'inquitude que je ne voyais
plus le gelier.

M. Micawber m'attendait prs de la porte, et une fois arriv dans
sa chambre, qui tait situe  l'avant dernier tage de la maison,
il se mit  pleurer. Il me conjura solennellement de me souvenir
de sa destine et de ne jamais oublier que si un homme avec vingt
livres sterling de rente, dpensait dix-neuf livres, dix-neuf
shillings et six pence, il pouvait tre heureux, mais que s'il
dpensait vingt et une livres sterling, il ne pouvait pas manquer
de tomber dans la misre. Aprs quoi, il m'emprunta un shilling
pour acheter du porter, me donna un ordre crit de sa main 
mistress Micawber de me rendre cette somme, puis remit son
mouchoir dans sa poche, et reprit sa gaiet.

Nous tions assis devant un petit feu; deux briques places en
travers dans la vieille grille empchaient qu'on ne brlt trop de
charbon, quand un autre dbiteur, qui partageait la chambre de
M. Micawber, entra portant le morceau de mouton qui devait
composer notre repas  frais communs. Alors on m'envoya dans une
chambre situe  l'tage suprieur, chez le capitaine Hopkins,
avec les compliments de M. Micawber, pour lui dire que j'tais son
jeune ami, et demander si le capitaine Hopkins voulait bien me
prter un couteau et une fourchette.

Le capitaine Hopkins me prta le couteau et la fourchette en me
chargeant de faire ses compliments  M. Micawber. Je vis dans sa
petite chambre une dame trs-sale et deux jeunes filles ples,
avec des cheveux en dsordre. Je ne pus m'empcher de faire en
moi-mme la rflexion qu'il valait mieux emprunter au capitaine
Hopkins sa fourchette et son couteau que son peigne. Le capitaine
tait rduit  l'tat le plus dplorable, il portait un vieux,
vieux pardessus sans par-dessous, et des favoris normes. Le
matelas tait roul dans un coin, et je devinai (Dieu sait
comment), que les jeunes filles mal peignes taient bien les
enfants du capitaine Hopkins, mais que la dame malpropre n'tait
pas sa femme. Je ne quittai pas le seuil de la porte, je n'y fis
qu'une station de deux minutes au plus, mais je redescendis aussi
sr de tout ce que je viens de dire que je l'tais d'avoir un
couteau et une fourchette  la main.

Il y avait dans ce dner de bohmiens quelque chose qui n'tait
pas dsagrable aprs tout. Je rendis la fourchette et le couteau
 leur lgitime possesseur, et je retournai  la maison pour
rendre compte de ma visite  mistress Micawber. Elle s'vanouit
d'abord en me voyant, aprs quoi elle fit deux verres de grog pour
nous consoler pendant que je lui racontais ma journe.

Je ne sais comment on en vint  vendre les meubles pour soutenir
la famille, je ne sais qui se chargea de cette opration, en tous
cas, je ne m'en mlai pas. Tout fut vendu, et emport dans une
charrette,  l'exception des lits, de quelques chaises et de la
table de cuisine. Nous campions avec ces meubles dans les deux
pices du rez-de-chausse, au milieu de cette maison dpouille,
et nous y vivions la nuit et le jour, mistress Micawber, les
enfants, l'orpheline et moi. Je ne sais pas combien de temps cela
dura; il me semble que ce fut long. Enfin mistress Micawber prit
le parti d'aller s'tablir dans la prison, o M. Micawber avait
une chambre particulire. Je fus charg de porter la clef de la
maison au propritaire qui fut enchant de rentrer en possession
de son appartement, et on envoya tous les lits  la prison, 
l'exception du mien. On loua pour moi une petite chambre dans les
environs, avec une mansarde pour l'orpheline,  ma grande
satisfaction; nous avions pris, les Micawber et moi, l'habitude de
vivre ensemble,  travers tous nos embarras, et nous aurions eu
beaucoup de peine  nous sparer. Ma chambre tait un peu
mansarde, et elle donnait sur un grand chantier; je me crus en
paradis quand j'en pris possession en rflchissant que la crise
des affaires de M. Micawber tait enfin termine.

Je travaillais toujours chez Murdstone et Grinby; je me livrais
toujours  la mme occupation matrielle avec les mmes
compagnons, et j'prouvais toujours le mme sentiment d'une
dgradation non mrite. Mais je n'avais, heureusement pour moi,
fait aucune connaissance, je ne parlais  aucun des enfants que je
voyais tous les jours en allant au magasin, en revenant, ou en
errant dans les rues  l'heure des repas. Je menais la mme vie
triste et solitaire, mais mon chagrin restait toujours renferm en
moi-mme. Le seul changement dont j'eusse conscience, c'est que
mes habits devenaient plus rps tous les jours et que j'tais en
grande partie dlivr de mes soucis sur le compte de M. et de
mistress Micawber, qui vivaient dans la prison infiniment plus 
l'aise que cela ne leur tait arriv depuis longtemps, et qui
avaient t secourus dans leur dtresse par des parents ou des
amis. Je djeunais avec eux, d'aprs un arrangement dont j'ai
oubli les dtails. J'ai oubli aussi  quelle heure les grilles
de la prison s'ouvraient pour me permettre d'entrer; je sais
seulement que je me levais souvent  six heures, et qu'en
attendant l'ouverture des portes, j'allais m'asseoir sur l'un des
bancs du vieux pont de Londres, d'o je m'amusais  regarder les
passants, ou  contempler par-dessus le parapet le soleil qui se
rflchissait dans l'eau, et qui clairait les flammes dores en
haut du Monument. L'orpheline venait me retrouver l parfois, pour
couter des histoires de ma composition sur la Tour de Londres;
tout ce que j'en puis dire, c'est que j'espre que je croyais moi-
mme ce que je racontais. Le soir, je retournais  la prison, et
je me promenais dans la boue avec M. Micawber ou je jouais aux
cartes avec mistress Micawber, coutant ses rcits sur papa et
maman. J'ignore si M. Murdstone savait comment je vivais alors. Je
n'en ai jamais parl chez Murdstone et Grinby.

Les affaires de M. Micawber taient toujours, malgr la trve,
trs-embarrasses par le fait d'un certain acte dont j'entendais
toujours parler, et que je suppose maintenant avoir t quelque
arrangement antrieur avec ses cranciers, quoique je comprisse si
peu alors de quoi il s'agissait, que, si je ne me trompe, je
confondais cet acte lgal avec les parchemins infernaux, contrats
passs avec le diable, qui existaient, dit-on, jadis en Allemagne.
Enfin ce document parut s'tre vanoui, je ne sais comment; au
moins avait-il cess d'tre une pierre d'achoppement comme par le
pass, et mistress Micawber m'apprit que sa famille avait dcid
que M. Micawber ferait un petit appel pour tre mis en libert
d'aprs la loi des dbiteurs insolvables, et qu'il pourrait tre
libre au bout de six semaines.

Et alors, dit M. Micawber qui tait prsent, je ne fais aucun
doute que je pourrai, s'il plat  Dieu, commencer  me tirer
d'affaire et  vivre d'une manire toute diffrente, si... si...
en un mot, si je puis rencontrer une bonne chance.

Pour se mettre en mesure de profiter de l'avenir, je me rappelle
que M. Micawber, dans ce temps-l, composait une ptition  la
chambre des communes pour demander qu'on apportt des changements
 la loi qui rglait les emprisonnements pour dettes. Je recueille
ici ce souvenir parce que cela me fait voir comment j'accommodais
les histoires de mes anciens livres  l'histoire de ma vie
prsente, prenant  droite et  gauche mes personnages parmi les
hommes et les femmes que je rencontrais dans les rues. Plusieurs
traits principaux du caractre que je tracerai involontairement,
je suppose, en crivant ma vie, se formaient ds lors dans mon
me.

Il y avait un club dans la prison, et M. Micawber, en sa qualit
d'homme bien lev, y tait en grande autorit. M. Micawber avait
dvelopp devant le club l'ide de sa ptition, et elle avait t
fortement appuye. En consquence, M. Micawber, qui tait dou
d'un excellent coeur et d'une activit infatigable quand il ne
s'agissait pas de ses propres affaires, trop heureux de s'occuper
d'une entreprise qui ne pouvait lui tre d'aucune utilit, se mit
 l'oeuvre, composa la ptition, la copia sur une immense feuille
de papier, qu'il tendit sur une table, puis convoqua le club tout
entier et tous les habitants de la prison, si cela leur convenait,
 venir apposer leur signature  ce document dans sa chambre.

Quand j'entendis annoncer l'approche de cette crmonie, je fus
saisi d'un tel dsir de les voir tous entrer les uns aprs les
autres, quoique je les connusse dj presque tous, que j'obtins un
cong d'une heure chez Murdstone et Grinby, puis je m'tablis dans
un coin pour assister  ce spectacle. Les principaux membres du
club, tous ceux qui avaient pu entrer dans la petite chambre sans
la remplir absolument, taient devant la table avec M. Micawber;
mon vieil ami le capitaine Hopkins, qui s'tait lav la figure en
l'honneur de cette occasion solennelle, s'tait install  ct de
la ptition pour en donner lecture  ceux qui n'en connaissaient
pas le contenu. La porte s'ouvrit enfin et le commun peuple
commena  entrer, les autres attendant  la porte pendant que
l'un d'entre eux apposait sa signature  la ptition pour sortir
ensuite. Le capitaine Hopkins demandait  chaque personne qui se
prsentait:

L'avez-vous lue?

-- Non.

-- Avez-vous envie de l'entendre lire?

Si l'infortun donnait le moindre signe d'assentiment, le
capitaine Hopkins lui lisait le tout, sans sauter un mot, de la
voix la plus sonore. Le capitaine l'aurait lue vingt mille fois de
suite, si vingt mille personnes avaient voulu l'couter l'une
aprs l'autre. Je me rappelle l'emphase avec laquelle il
prononait des phrases comme celle-ci:

Les reprsentants du peuple assembls en parlement... les auteurs
de la ptition reprsentent humblement  l'honorable chambre...
les malheureux sujets de sa gracieuse Majest; il semblait que
ces mots fussent dans sa bouche un breuvage dlicieux, et
M. Micawber, pendant ce temps l, contemplait, avec un air de
vanit satisfaite, les barreaux des fentres d'en face.

Pendant que je faisais mon trajet journalier de la prison 
Blackfriars, en errant  l'heure des repas dans des rues obscures,
dont les pavs portent peut-tre encore les traces de mes pas
d'enfant, je me demande si j'oubliais quelqu'un de ces personnages
qui me revenaient sans cesse  l'esprit, formant une longue
procession au son de la voix du capitaine Hopkins! Quand mes
penses retournent  cette lente agonie de ma jeunesse, je
m'tonne de voir les romans que j'inventais alors pour ces gens-l
flotter encore comme un brouillard fantastique sur des faits rels
toujours prsents  ma mmoire! Mais, quand je passe par ce chemin
si souvent marqu de mes pas, je ne m'tonne pas de voir marcher
devant moi un enfant innocent, d'un esprit romanesque qui cre un
monde imaginaire de son trange vie et de la misre dont il fait
l'exprience; je le plains seulement.




CHAPITRE XII.

Comme cela ne m'amuse pas du tout de vivre  mon compte, je prends
une grande rsolution.


Enfin, l'affaire de M. Micawber ayant t appele, et sa
rclamation entendue, sa mise en libert fut ordonne en vertu de
la loi sur les dbiteurs insolvables. Ses cranciers ne furent pas
trop implacables, et M. Micawber m'informa que le terrible bottier
lui-mme avait dclar en plein tribunal qu'il ne lui en voulait
pas; que seulement, quand on lui devait de l'argent, il aimait 
tre pay; il me semble, disait-il, que c'est dans la nature
humaine.

M. Micawber retourna en prison aprs l'arrt, parce qu'il y avait
des frais de justice  rgler, et des formalits  remplir avant
son largissement. Le club le reut avec transport, et tint une
runion ce soir-l en son honneur, tandis que mistress Micawber et
moi mangions une fricasse d'agneau en particulier, entours des
enfants endormis.

En cette occasion, je vous propose, monsieur Copperfield, dit
mistress Micawber, de boire encore un petit verre de grog  la
bire; il y avait dj un bout de temps que nous n'en avions
pris,  la mmoire de papa et maman.

-- Sont-ils morts, madame? demandai-je aprs lui avoir fait raison
avec un verre  vin de Bordeaux.

-- Maman a quitt la terre, dit mistress Micawber, avant le
commencement des embarras de M. Micawber, ou du moins avant qu'ils
devinssent srieux. Mon papa a vcu assez pour servir plusieurs
fois de caution  M. Micawber, aprs quoi il est mort, regrett de
ses nombreux amis.

Mistress Micawber secoua la tte et versa une larme de pit
filiale sur celui des jumeaux qu'elle tenait pour le moment.

Je ne pouvais esprer une occasion plus favorable de lui poser une
question du plus haut intrt pour moi; je dis donc  mistress
Micawber:

Puis-je vous demander, madame, ce que vous comptez faire,
maintenant que M. Micawber s'est tir de ses embarras, et qu'il
est en libert? Avez-vous pris un parti?

-- Ma famille, dit mistress Micawber, qui prononait toujours ces
deux mots d'un air majestueux, sans que j'aie jamais pu dcouvrir
 qui elle les appliquait: Ma famille est d'avis que M. Micawber
ferait bien de quitter Londres, et de chercher  employer ses
facults en province. M. Micawber a de grandes facults, monsieur
Copperfield.

Je dis que je n'en doutais pas.

De grandes facults, rpta mistress Micawber. Ma famille est
d'avis qu'avec un peu de protection on pourrait tirer parti d'un
homme comme lui dans l'administration des douanes. L'influence de
ma famille tant surtout locale, on dsire que M. Micawber se
rende  Plymouth. On regarde comme indispensable qu'il se trouve
sur les lieux.

-- Pour tre tout prt? suggrai-je.

-- Prcisment, rpondit mistress Micawber, pour tre tout prt...
dans le cas o une bonne chance se prsenterait.

-- Irez-vous aussi  Plymouth, madame?

Les vnements de la journe, combins avec les jumeaux et peut-
tre avec le grog, avaient port sur les nerfs  mistress
Micawber, et elle se mit  pleurer en me rpondant:

Je n'abandonnerai jamais M. Micawber. Il a eu tort de me cacher
ses embarras au premier abord. Mais il faut dire que son caractre
optimiste le portait sans doute  croire qu'il pourrait s'en tirer
 mon insu. Le collier de perles et les bracelets que j'avais
hrits de maman ont t vendus pour la moiti de leur valeur; la
parure de corail que papa m'avait donne  mon mariage a t cde
pour rien, mais je n'abandonnerai jamais M. Micawber. Non! cria
mistress Micawber, de plus en plus mue, je n'y consentirai
jamais; il est inutile de me le demander!

J'tais trs-mal  mon aise; car mistress Micawber avait l'air de
croire que c'tait moi qui lui demandais chose pareille, et je la
regardais d'un air pouvant.

M. Micawber a ses dfauts. Je ne nie pas qu'il soit trs-
imprvoyant. Je ne nie pas qu'il m'ait trompe sur ses ressources
et sur ses dettes, continua-t-elle en regardant fixement la
muraille, mais je n'abandonnerai jamais M. Micawber!

Mistress Micawber avait lev la voix peu  peu, et elle cria si
haut ces dernires paroles, que je fus tout  fait effray, et que
je courus  la salle o se tenait le club; M. Micawber y prsidait
au bout d'une longue table et chantait  tue-tte avec ses
collgues en choeur:

_Gai, gai, marions-nous,
Mettons-nous dans la misre;
Gai, gai, marions-nous,
Mettons-nous la corde au cou._

Je l'interrompis pour l'avertir que mistress Micawber tait dans
un tat trs-alarmant, sur quoi il fondit en larmes  l'instant,
et me suivit en toute hte, son gilet tout couvert encore des
ttes et des queues des crevettes qu'il venait d'cosser au
banquet.

Emma, mon ange! s'cria M. Micawber en se prcipitant dans la
chambre, qu'est-ce que vous avez?

-- Je ne vous abandonnerai jamais, monsieur Micawber, cria-t-elle!

-- Ma chre me! dit M. Micawber en la prenant dans ses bras, j'en
suis parfaitement sr.

-- C'est le pre de mes enfants, c'est le pre de mes jumeaux!
l'poux de ma jeunesse! s'cria mistress Micawber, en se
dbattant; jamais je n'abandonnerai M. Micawber!

M. Micawber fut si profondment mu de cette preuve de son
dvouement (quant  moi, j'tais baign de larmes), qu'il la serra
avec passion contre son coeur, en la priant de lever les yeux et
de se calmer. Mais plus il priait mistress Micawber de lever les
yeux, plus son regard tait vague, et plus il lui demandait de se
calmer, moins elle se calmait. En consquence, M. Micawber cda 
la contagion et mla ses larmes  celles de sa femme et aux
miennes, puis il finit par me prier de lui faire le plaisir
d'emporter une chaise sur le palier, et d'attendre l qu'il l'et
mise au lit. J'aurais voulu leur souhaiter le bonsoir et m'en
aller, mais il ne le permit pas, la cloche n'ayant pas encore
sonn pour le dpart des trangers. Je restai donc  la fentre de
l'escalier jusqu' ce qu'il repart avec une seconde chaise.

Comment va mistress Micawber maintenant, monsieur? lui dis-je.

-- Elle est trs-abattue, dit M. Micawber, en secouant la tte,
c'est la raction. Ah! quelle terrible journe! Nous sommes seuls
au monde maintenant et sans ressources!

M. Micawber me serra la main, gmit et se mit  pleurer. J'tais
trs-touch, mais non moins dsappoint, car j'avais espr que
nous allions tre trs-gais, une fois arrivs  ce dnouement si
longtemps dsir. Mais M. et mistress Micawber avaient tellement
pris l'habitude de leurs anciens embarras que je crois qu'ils se
trouvaient tout dsorients en voyant qu'ils en taient quittes!
Toute l'lasticit de leur caractre avait disparu, et je ne les
avais jamais vus si tristes que ce soir-l; si bien que, lorsqu'en
entendant la cloche, M. Micawber m'accompagna jusqu' la grille et
me donna sa bndiction en me quittant, j'tais vraiment inquiet
de le laisser tout seul, tant je le voyais malheureux.

Mais,  travers toute la confusion et l'abattement qui nous
avaient atteints d'une manire si inattendue pour moi, je voyais
clairement que M. et mistress Micawber et leur famille allaient
quitter Londres, et qu'une sparation entre nous tait imminente.
Ce fut en retournant chez moi ce soir-l et pendant la nuit sans
sommeil que je passai ensuite, que je conus pour la premire
fois, je ne sais comment, une pense qui devint bientt une
dtermination arrte.

Je m'tais li si intimement avec les Micawber, j'avais pris tant
de part  leurs malheurs et j'tais si absolument dpourvu d'amis,
que la perspective d'tre de nouveau oblig de chercher un logis
pour vivre parmi des trangers semblait me rejeter encore une fois
 la drive dans cette vie trop connue maintenant pour que je
pusse ignorer ce qui m'attendait. Tous les sentiments dlicats que
cette existence blessait, toute la honte et la souffrance qu'elle
veillait en moi, me devinrent si douloureux qu'en y
rflchissant, je dcidai que cette vie tait intolrable.

Je savais qu'il n'y avait d'autre moyen d'y chapper que d'en
chercher en moi le moyen et la force. J'entendais rarement parler
de miss Murdstone, jamais de M. Murdstone; deux ou trois paquets
de vtements neufs ou raccommods avaient t envoys pour moi 
M. Quinion, accompagns d'un chiffon de papier, portant que J.
M. esprait que D. C. s'appliquait  bien remplir ses devoirs,
sans laisser percer aucune esprance que je pusse devenir autre
chose qu'un grossier manoeuvre.

Le jour suivant me prouva que mistress Micawber n'avait pas parl
 la lgre de la probabilit de leur dpart. J'tais encore dans
la premire fermentation de mes ides nouvelles, quand ils prirent
un petit appartement pour la semaine dans la maison que
j'habitais, ils devaient partir ensuite pour Plymouth. M. Micawber
se rendit lui-mme au bureau dans l'aprs-midi pour annoncer 
M. Quinion que son dpart l'obligeait de renoncer  ma socit,
et, pour lui dire de moi tout le bien que je mritais, je crois.
Sur quoi M. Quinion appela Fipp le charretier qui tait mari, et
qui avait une chambre  louer. M. Quinion la retint pour moi,  la
satisfaction mutuelle des deux parties, dut-il croire, puisque je
ne dis pas un mot; mais mon parti tait bien pris.

Je passai mes soires avec M. et mistress Micawber, pendant le
temps qui nous restait encore  loger sous le mme toit, et je
crois que notre amiti augmentait  mesure que le moment de la
sparation approchait. Le dernier dimanche, ils m'invitrent 
dner; on nous servit un morceau de porc frais  la sauce piquante
et un pudding. J'avais achet la veille au soir un cheval de bois
pommel pour l'offrir au petit Wilkins Micawber et une poupe pour
la petite Emma. Je donnai aussi un shilling  l'orpheline qui
perdait sa place.

La journe se passa trs-agrablement, quoique nous fussions tous
un peu mus d'avance de notre sparation si prochaine.

Je ne pourrai jamais penser aux embarras de M. Micawber, monsieur
Copperfield, me dit mistress Micawber, sans penser aussi  vous.
Vous vous tes toujours conduit avec nous de la manire la plus
obligeante et la plus dlicate; vous n'tiez pas pour nous un
locataire, vous tiez un ami.

-- Ma chre, dit M. Micawber, Copperfield (car il avait pris
l'habitude de m'appeler par mon nom tout court), a un coeur
sensible aux malheurs des autres, quand ils sont sous le nuage; il
a une tte capable de raisonner, et des mains... en un mot, une
facult remarquable pour disposer de tous les objets dont on peut
se passer.

J'exprimai ma reconnaissance de ce compliment, et je leur rptai
que j'tais bien fch de me sparer d'eux.

Mon cher ami, dit M. Micawber, je suis plus g que vous et j'ai
quelque exprience de la vie, et de... En un mot, des embarras de
toute espce, pour parler d'une manire gnrale. Pour le moment,
et jusqu' ce qu'il m'arrive une bonne chance que j'attends tous
les jours, je n'ai pas autre chose  vous offrir que mes conseils.
Cependant, mes avis valent la peine d'tre couts, surtout... en
un mot, parce que je ne les ai jamais suivis moi-mme, et que...
Ici M. Micawber, qui souriait et me regardait d'un air rayonnant,
s'arrta, frona les sourcils, puis reprit: Vous voyez comme je
suis devenu misrable.

-- Mon cher Micawber, s'cria sa femme.

-- Je dis, reprit M. Micawber en s'oubliant et en souriant de
nouveau: devenu misrable. Mon avis est ceci: Ne remettez jamais
au lendemain ce que vous pouvez faire aujourd'hui. La
temporisation est un vol fait  la vie. Prenez l'occasion aux
cheveux.

-- C'tait la maxime de mon pauvre papa, dit mistress Micawber.

-- Ma chre, dit M. Micawber, votre papa tait un trs-brave
homme, et Dieu me garde de dire un mot qui pt le rabaisser dans
l'esprit de Copperfield. En tout cas, il n'est pas probable que...
en un mot, nous ne ferons jamais la connaissance d'un homme de son
ge ayant des jambes aussi bien tournes dans ses gutres, ni en
tat de lire un livre aussi fin sans lunettes. Mais il a appliqu
cette maxime  notre mariage, ma chre, avec tant de vivacit, que
je ne suis pas encore remis de cette dpense prcipite.

M. Micawber jeta un coup d'oeil sur mistress Micawber, puis
ajouta: Non pas que je le regrette, ma chre; tout au contraire.
Et il garda le silence un moment.

Vous connaissez mon second conseil, Copperfield, dit M. Micawber:

Revenu annuel, vingt livres sterling; dpense annuelle, dix-neuf
livres, dix-neuf shillings, six pence; rsultat: bonheur.

Revenu annuel, vingt livres sterling; dpense annuelle, vingt
livres six pence; rsultat: misre. La fleur est fltrie, la
feuille tombe, le Dieu du jour disparat, et... en un mot, vous
tes  jamais enfonc comme moi!

Et pour rendre son exemple plus frappant, M. Micawber but un verre
de punch d'un air de grande satisfaction, et se mit  siffler un
petit air de chasse.

Je ne manquai pas de l'assurer que je ne perdrais jamais ces
prceptes de vue, ce qui tait assez inutile, car il tait vident
que les rsultats vivants que j'avais eus sous les yeux avaient
fait une grande impression sur moi. Le lendemain de bonne heure,
je rejoignis toute la famille au bureau de la diligence, et je les
vis avec tristesse prendre leurs places sur l'impriale.

Monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que Dieu vous
bnisse! Je ne pourrai jamais oublier ce que vous avez t pour
nous, et je ne le voudrais pas quand je le pourrais.

-- Copperfield, dit M. Micawber, adieu! que le bonheur et la
prosprit vous accompagnent! Si dans la suite des annes qui
s'couleront je pouvais croire que mon sort infortun vous a servi
de leon, je sentirais que je n'ai pas occup inutilement la place
d'un autre homme ici-bas. En cas qu'une bonne chance se rencontre
(et j'y compte un peu), je serai extrmement heureux s'il est
jamais en mon pouvoir de vous venir en aide dans vos perspectives
d'avenir.

Je pense que mistress Micawber qui tait assise sur l'impriale
avec les enfants, et qui me vit debout sur le chemin, les
regardant tristement, s'avisa tout d'un coup que j'tais
rellement bien petit et bien faible. Je le crois parce qu'elle me
fit signe de monter prs d'elle avec une expression d'affection
maternelle, et qu'elle me prit dans ses bras et m'embrassa comme
elle aurait pu embrasser son fils. Je n'eus que le temps de
redescendre avant le dpart de la diligence, et je pouvais  peine
distinguer mes amis au milieu des mouchoirs qu'ils agitaient. En
une minute tout disparut. Nous restions au milieu de la route,
l'orpheline et moi, nous regardant tristement, puis aprs une
poigne de mains, elle prit le chemin de l'hpital de Saint-Luc;
et moi, j'allai commencer ma journe chez Murdstone et Grinby.

Mais je n'avais pas l'intention de continuer  mener une vie si
pnible. J'tais dcid  m'enfuir,  aller, d'une manire ou
d'une autre, trouver  la campagne la seule parente que j'eusse au
monde, et  raconter mon histoire  miss Betsy.

J'ai dj fait observer que je ne savais pas comment ce projet
dsespr avait pris naissance dans mon esprit, mais une fois l,
ce fut fini, et ma dtermination resta aussi inbranlable que tous
les partis que j'ai pu contracter depuis dans ma vie. Je ne suis
pas sr que mes esprances fussent trs-vives, mais j'tais dcid
 mettre mon projet  excution.

Cent fois depuis la nuit o j'avais conu cette ide, j'avais
roul dans mon esprit l'histoire de ma naissance que j'aimais tant
autrefois  me faire raconter par ma pauvre mre, et que je savais
si bien par coeur. Ma tante y faisait une apparition rapide, elle
ne faisait qu'entrer et sortir d'un air terrible et impitoyable,
mais il y avait dans ses manires une petite particularit que
j'aimais  me rappeler et qui me donnait quelque lueur
d'esprance. Je ne pouvais oublier que ma mre avait cru lui
sentir caresser doucement ses beaux cheveux, et quoique ce ft
peut-tre une ide sans aucun fondement, je me faisais un joli
petit tableau du moment o ma farouche tante avait t un peu
attendrie en face de cette beaut enfantine que je me rappelais si
bien et qui m'tait si chre; et ce petit pisode clairait
doucement tout le tableau. Peut-tre tait-ce l le germe qui,
aprs avoir couv longtemps dans mon esprit, y avait graduellement
engendr ma rsolution.

Je ne savais pas mme o demeurait miss Betsy. J'crivis une
longue lettre  Peggotty, o je lui demandais d'une manire
incidente si elle se souvenait du lieu de sa rsidence, supposant
que j'avais entendu parler d'une dame qui habitait un endroit que
je nommai au hasard, et que j'tais curieux de savoir si ce
n'tait pas elle. Dans le courant de la lettre, je disais 
Peggotty que j'avais particulirement besoin d'une demi-guine, et
que, si elle pouvait me la prter, je lui serais trs-oblig, me
rservant de lui dire plus tard, en la lui rendant, ce qui m'avait
forc de lui emprunter cette petite somme.

La rponse de Peggotty arriva bientt, pleine comme  l'ordinaire
du dvouement le plus tendre; elle m'envoyait une demi-guine
(j'ai peur qu'elle n'ait eu bien de la peine  la faire sortir du
coffre de Barkis); elle me disait que Miss Betsy demeurait prs de
Douvres, mais qu'elle ne savait pas si c'tait  Douvres mme, ou
 Sandgate, Hythe ou Folkstone. Un des ouvriers du magasin me dit
en rponse  mes questions que toutes ces petites villes taient
prs les unes des autres; et sur ce renseignement qui me parut
suffisant, je pris le parti de m'en aller  la fin de la semaine.

J'tais une trs-honnte petite crature, et je ne voulus pas
souiller la rputation que je laissais chez Murdstone et Grinby:
je me croyais donc oblig de rester jusqu'au samedi soir, et comme
j'avais reu d'avance les gages d'une semaine en entrant, j'avais
dcid de ne pas me prsenter au bureau  l'heure de la paye pour
toucher mon salaire; c'tait dans ce dessein que j'avais emprunt
ma demi-guine, afin de pouvoir faire face aux dpenses du voyage.
En consquence, le samedi soir, quand nous fmes tous runis dans
le magasin pour attendre notre solde, Fipp, le charretier, qui
passait toujours le premier, entra dans le bureau; je donnai alors
une poigne de main  Mick Walter en le priant, quand ce serait
mon tour, de passer  la caisse, de dire  M. Quinion que j'tais
all porter ma malle chez Fipp; je dis adieu  Fcule-de-pommes-
de-terre, et je partis.

Mon bagage tait rest  mon ancien logement de l'autre ct de
l'eau; j'avais prpar pour ma malle une adresse crite sur le dos
d'une des cartes d'expdition que nous clouions sur nos caisses:
M. David, bureau restant, aux Messageries; Douvres. J'avais
cette carte dans ma poche, et je comptais la fixer sur ma malle
ds que je l'aurais retire de la maison; chemin faisant, je
regardais autour de moi pour voir si je ne trouverais pas
quelqu'un qui pt m'aider  porter mon bagage au bureau de la
diligence.

J'aperus un jeune homme avec de longues jambes, et une trs-
petite charrette attele d'un ne, qui se tenait prs de
l'oblisque sur la route de Blackfriars; je rencontrai son regard
en passant, et il me demanda si je le reconnatrais bien une autre
fois, faisant probablement allusion  la manire dont je l'avais
examin; je me htai de l'assurer que ce n'tait pas une
impolitesse, mais que je me demandais s'il ne voudrait pas se
charger d'une commission.

Quelle commission? demanda le jeune homme.

-- De porter une malle, rpondis-je.

-- Quelle malle?

-- La mienne. J'expliquai qu'elle tait dans une maison au bout de
la rue, et que je serais enchant qu'il voult bien la porter pour
six pence au bureau de la diligence de Douvres.

-- Va pour six pence! dit mon compagnon aux longues jambes, et il
monta  l'instant mme dans sa charrette qui se composait de trois
planches poses sur des roues, et partit si vite dans la direction
indique que c'tait tout ce que je pouvais faire que de suivre
l'ne.

Le jeune homme avait un air insolent qui me dplaisait; je
n'aimais pas non plus la manire dont il mchait un brin de paille
tout en parlant, mais le march tait fait; je le fis donc monter
dans la chambre que je quittais, il prit la malle, la descendit et
la mit dans sa charrette. Je ne me souciais pas de mettre encore
l'adresse, de peur que quelque membre de la famille de mon
propritaire ne devint mes desseins; je priai donc le jeune homme
de s'arrter quand il serait arriv devant le grand mur de la
prison du Banc-du-Roi.  peine avais-je prononc ces paroles qu'il
partit comme si lui, ma malle, la charrette et l'ne taient tous
galement piqus de la tarentule, et j'tais hors d'haleine 
force de courir et de l'appeler quand je le rejoignis  l'endroit
indiqu.

J'tais rouge et agit, et je fis tomber ma demi-guine de ma
poche en prenant la carte: je la mis dans ma bouche pour plus de
sret, et, en dpit de mes mains tremblantes, j'avais russi 
attacher la carte,  ma satisfaction, quand je reus un coup sous
le menton, du jeune homme aux longues jambes, et je vis ma demi-
guine passer de ma bouche dans sa main.

Allons! dit le jeune homme en me saisissant par le collet de ma
veste, avec une affreuse grimace, affaire de police n'est-ce pas?
vous allez vous sauver, n'est-ce pas? Venez  la police, petit
misrable, venez  la police.

-- Rendez-moi mon argent, dis-je trs-effray, et laissez-moi
tranquille.

-- Venez  la police, rpta le jeune homme, vous prouverez  la
police que c'est  vous.

-- Rendez-moi ma malle et mon argent! m'criai-je en fondant en
larmes.

Le jeune homme rptait toujours: Venez  la police, et il me
tranait avec violence prs de l'ne comme s'il y avait eu quelque
rapport entre cet animal et un magistrat, puis il changea tout 
coup d'avis, sauta dans sa charrette, s'assit sur ma malle, et
dclarant qu'il allait droit  la police, partit plus vite que
jamais.

Je courais aprs lui de toutes mes forces, mais j'tais hors
d'haleine, et je n'aurais pas os l'appeler quand mme je ne
l'aurais pas perdu de vue. Je fus vingt fois sur le point d'tre
cras en un quart d'heure. Tantt j'apercevais mon voleur, tantt
il disparaissait  mes yeux; puis je le revoyais, puis je recevais
un coup de fouet de quelque charretier, puis on m'injuriait, je
tombais dans la boue, je me relevais pour courir me heurter contre
un passant ou pour me prcipiter contre un poteau. Enfin, troubl
par la chaleur et l'effroi, craignant de voir Londres tout entier
se mettre bientt  ma poursuite, je laissai le jeune homme
emporter ma malle et mon argent o il voudrait, et tout essouffl
et pleurant encore, je pris sans m'arrter le chemin de Greenwich,
qui tait sur la route de Douvres,  ce que j'avais entendu dire,
emportant chez ma tante, miss Betsy, une portion des biens de ce
monde presque aussi petite que celle que j'avais apporte, dix ans
auparavant, la nuit o ma naissance l'avait si fort courrouce.




CHAPITRE XIII.

J'excute ma rsolution.


Je crois que j'avais quelque vague ide de courir tout le long du
chemin jusqu' Douvres, quand je renonai  la poursuite du jeune
homme, de la charrette et de l'ne pour prendre le chemin de
Greenwich. En tous cas, mes illusions s'vanouirent bientt, et je
fus oblig de m'arrter sur la route de Kent, prs d'une terrasse
qui tait orne d'une pice d'eau avec une grande statue assise au
milieu et soufflant dans une conque dessche. L, je m'assis sur
le pas d'une porte, tout puis par les efforts que je venais de
faire, et si essouffl que j'avais  peine la force de pleurer ma
malle et ma demi-guine.

Il faisait nuit; pendant que j'tais l  me reposer, j'entendis
les horloges sonner dix heures. Mais on tait en t et il faisait
chaud. Quand j'eus repris haleine, et que je fus dbarrass de la
suffocation que j'prouvais un moment auparavant, je me levai et
je repris le chemin de Greenwich. Je n'eus pas un moment l'ide de
retourner sur mes pas. Je ne sais si la pense m'en serait venue,
quand il y aurait eu une avalanche au milieu de la route.

Mais l'exigut de mes ressources (j'avais trois sous dans ma
poche, et je me demande comment ils s'y trouvaient un samedi
soir), ne laissait pas que de me proccuper en dpit de ma
persvrance. Je commenais  me figurer un petit article de
journal qui annoncerait qu'on m'avait trouv mort sous une haie,
et je marchais tristement, quoique de toute la vitesse de mes
jambes, quand je passai prs d'une choppe qui portait un criteau
pour annoncer qu'on achetait les habits d'hommes et de femmes, et
qu'on donnait un bon prix des os et des vieux chiffons. La matre
de cette boutique tait assis sur le seuil de sa porte en manches
de chemise, la pipe  la bouche; il y avait une quantit d'habits
et de pantalons suspendus au plafond, tout cela n'tait clair
que par deux chandelles, en sorte qu'il avait l'air d'un homme
altr de vengeance, qui avait pendu l ses ennemis, et se
repaissait de la vue de leurs cadavres.

L'exprience que j'avais acquise chez mistress Micawber me suggra
 cette vue un moyen d'loigner un peu le coup fatal. J'entrai
dans une petite ruelle, j'tai mon gilet, puis le roulant
soigneusement sous mon bras, je me prsentai  la porte de la
boutique:

Monsieur, lui dis-je, j'ai  vendre au plus juste prix ce gilet;
vous conviendrait-il?

M. Dolloby (au moins, c'tait bien le nom inscrit sur son bazar),
prit le gilet, posa sa pipe contre le montant de la porte, et
entra dans la boutique o je le suivis; l, il moucha les deux
chandelles avec ses doigts, puis tendit le gilet sur le comptoir
et l'examina, ensuite il l'approcha de la lumire pour l'examiner
encore et finit par me dire:

Quel prix comptez-vous vendre ce petit gilet?

-- Oh! vous savez cela mieux que moi, monsieur, rpliquai-je
modestement.

-- Je ne peux pas vendre et acheter, dit M. Dolloby, mettez votre
prix  ce petit gilet.

-- Quarante sous, serait-ce...? dis-je timidement aprs quelque
hsitation.

M. Dolloby roula l'objet en question et me le rendit:

Ce serait faire tort  ma famille, dit-il, que d'en offrir vingt
sous.

Cette manire d'envisager la question m'tait dsagrable; quel
droit avais-je de demander  M. Dolloby de faire tort  sa famille
en faveur d'un tranger? Mes besoins taient si pressants pourtant
que je dis que j'accepterais vingt sous si cela lui convenait.
M. Dolloby y consentit en grommelant. Je lui souhaitai le bonsoir,
et je sortis de la boutique avec vingt sous de plus et mon gilet
de moins. Mais, bah! en boutonnant ma veste, cela ne se voyait
pas.

 la vrit, je prvoyais bien que la veste devrait suivre le
gilet, et que je serais bien heureux d'aller jusqu' Douvres avec
mon pantalon et ma chemise. Mais je n'tais pas aussi proccup de
cette perspective qu'on aurait pu le croire. Sauf une impression
gnrale que la route tait longue et que le propritaire de l'ne
avait eu des torts envers moi, je crois que je n'avais pas un
sentiment bien vif de la difficult de mon entreprise quand je me
fus une fois remis en route avec mes vingt sous en poche.

J'avais form un projet pour passer la nuit, et j'allai le mettre
 excution. Mon plan tait de me coucher prs du mur de mon
ancienne pension, dans un coin o il y avait jadis une meule de
foin. Je me figurais que le voisinage de mes anciens camarades me
ferait une sorte de socit, et qu'il y aurait quelque plaisir 
me sentir si prs du dortoir o je racontais autrefois des
histoires, lors mme que les coliers ne pouvaient pas savoir que
j'tais l, et que le dortoir ne me prterait pas son abri.

La journe avait t rude, et j'tais bien fatigu quand j'arrivai
enfin  la hauteur de Blackheath. J'eus un peu de peine 
retrouver la maison, mais je dcouvris bientt la meule de foin et
je me couchai  ct aprs avoir fait le tour des murs, aprs
avoir regard  toutes les fentres et m'tre assur que
l'obscurit et le silence rgnaient partout. Je n'oublierai jamais
le sentiment d'isolement que j'prouvai en m'tendant par terre,
sans un toit au-dessus de ma tte.

Le sommeil m'atteignit, descendit sur mes yeux, comme il descendit
ce soir-l sur tant d'autres cratures abandonnes comme moi, sur
tous ceux  qui les portes des maisons taient fermes et que les
chiens poursuivaient de leurs aboiements; je rvai que j'tais
couch dans mon lit  la pension, et que je causais avec mes
camarades; puis je me rveillai, et me trouvai assis, le nom de
Steerforth sur les lvres, et regardant avec garement les toiles
qui brillaient au-dessus de ma tte. Quand je me souvins o
j'tais  cette heure indue, je me sentis effray sans savoir
pourquoi, je me levai et je me mis  marcher. Mais les toiles
plissaient dj, et une faible lueur dans le ciel annonait la
venue du jour; je repris courage, et comme j'tais trs-fatigu,
je me couchai et je m'endormis de nouveau, tout en sentant pendant
mon sommeil un froid perant; enfin les rayons du soleil et la
cloche matinale de la pension qui appelait les coliers  leurs
tudes ordinaires me rveillrent. Si j'avais espr que
Steerforth ft encore l, j'aurais err dans les environs jusqu'
ce qu'il ft sorti tout seul, mais je savais qu'il avait quitt la
pension depuis longtemps. Traddles pouvait bien y tre encore,
mais je n'en tais pas sr, et je n'avais pas assez de confiance
dans sa discrtion ou son adresse pour lui faire part de ma
situation, quelque bonne opinion que j'eusse de son coeur. Je
m'loignai donc pendant que mes anciens camarades se levaient, je
pris la longue route poudreuse que l'on m'avait indique comme la
route de Douvres, du temps que je faisais partie des lves de
M. Creakle, quoi que je ne pusse gure deviner alors qu'on
pourrait me voir un jour voyager ainsi par ce chemin.

Comme cette matine du dimanche diffrait de celles que j'avais
passes jadis  Yarmouth! L'heure venue, j'entendis en marchant
sonner les cloches des glises, je rencontrai les gens qui s'y
rendaient, puis je passai devant la porte de quelques glises
pendant le culte; les chants retentissaient sous ce beau soleil,
et le bedeau qui se tenait  l'ombre du porche, ou qui tait assis
sous les funbres, s'essuyant le front, me regardait de travers en
me voyant passer, sans m'arrter. La paix et le repos des
dimanches du temps pass rgnaient partout, except dans mon
coeur. Je me sentais accuser et dnoncer aux fidles observateurs
de la loi du dimanche par la poussire qui me couvrait, et par mes
cheveux en dsordre. Sans le tableau toujours prsent  mes yeux
de ma mre dans tout l'clat de sa jeunesse et de sa beaut,
assise auprs du feu et pleurant, et de ma tante s'attendrissant
un moment sur elle, je ne sais si j'aurais eu le courage de
marcher jusqu'au lendemain. Mais cette cration de mon imagination
marchait devant moi et je la suivais.

J'avais franchi ce jour-l un espace de neuf lieues sur la grande
route, et j'tais puis, n'ayant pas l'habitude de ce genre de
fatigue. Je me vois encore,  la tombe de la nuit, traversant le
pont de Rochester et mangeant le pain que j'avais rserv pour mon
souper. Une ou deux petites maisons ayant pour enseigne: On loge
 pied et  cheval, m'offraient de grandes tentations, mais je
n'osais pas dpenser les quelques sous qui me restaient encore, et
d'ailleurs j'avais peur des figures suspectes des gens errants que
j'avais rencontrs et dpasss. Je ne demandai donc d'abri qu'au
ciel, comme la nuit prcdente, et j'arrivai  grand'peine 
Chatham, qui, la nuit, prsente une fantasmagorie de chaux, de
ponts-levis et de vaisseaux dmts  l'ancre dans une rivire
boueuse; je me glissai le long d'un rempart couvert de gazon qui
donnait sur une ruelle, et je me couchai prs d'un canon. La
sentinelle qui tait de garde marchait de long en large, et,
rassur par sa prsence, quoiqu'elle ne se doutt pas plus de mon
existence que mes camarades ne la souponnaient la veille au soir,
je dormis profondment jusqu'au matin.

En me rveillant, mes membres taient si raides et mes pieds si
endoloris, j'tais tellement tourdi par le roulement des tambours
et le bruit des pas des soldats qui semblaient m'entourer de
toutes parts, que je sentis que je ne pourrais pas aller loin ce
jour-l, si je voulais avoir la force d'arriver au bout de mon
voyage. En consquence, je descendis une longue rue troite,
dcid  faire de la vente de ma veste la grande affaire de ma
journe. Je l'tai pour apprendre  m'en passer, et la mettant
sous mon bras, je commenai ma tourne d'inspection de toutes les
boutiques de revendeurs.

L'endroit tait bien choisi pour vendre une veste: les marchands
de vieux habits taient nombreux et se tenaient presque tous sur
le seuil de leur porte pour attendre les pratiques. Mais la
plupart d'entre eux avaient dans leurs talages un ou deux habits
d'officier avec les paulettes, et intimid par la splendeur de
leurs marchandises, je me promenai longtemps avant d'offrir ma
veste  personne.

Cette modestie reporta mon attention sur les boutiques de hardes 
l'usage des matelots, et sur les magasins du genre de celui de
M. Dolloby; il y aurait eu trop d'ambition  m'adresser aux
ngociants d'un ordre plus relev. Enfin je dcouvris une petite
boutique dont l'aspect me parut favorable, au coin d'une petite
ruelle qui se terminait par un champ d'orties entour d'une
barrire charge d'habits de matelots que la boutique ne pouvait
contenir, le tout entreml de vieux fusils, de berceaux
d'enfants, de chapeaux de toile cire et de paniers remplis d'une
telle quantit de clefs rouilles, qu'il semblait que la
collection en fut assez riche pour ouvrir toutes les portes du
monde.

Je descendis quelques marches avec un peu d'motion pour entrer
dans cette boutique qui tait petite et basse, et  peine claire
par une fentre troite qu'obscurcissaient des habits suspendus
tout le long. Le coeur me battait, et mon trouble augmenta quand
un vieillard affreux, avec une barbe grise, sortit prcipitamment
de son antre, derrire la boutique, et me saisit par les cheveux.
Il tait horrible  voir, et vtu d'un gilet de flanelle trs-
sale, qui sentait terriblement le rhum. Son lit, couvert d'un
lambeau d'toffe dchire, tait plac dans le trou qu'il venait
de quitter, et qu'clairait une autre petite fentre par laquelle
on apercevait encore un champ d'orties o broutait un ne boiteux.

Qu'est-ce que vous voulez? cria le vieillard d'un ton froce Oh!
mes yeux, mes membres! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes poumons,
mon estomac! qu'est-ce que vous voulez? Oh! Gocoo! Gocoo!

Je fus si pouvant par ces paroles, et surtout par cette dernire
manifestation de son motion, qui ressemblait  une sorte de rle
inconnu, que je ne pus rien rpondre, sur quoi le vieillard, qui
me tenait toujours par les cheveux, reprit:

Oh! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes yeux, mes membres! qu'est-
ce que vous voulez? Oh! mes poumons, mon estomac! que voulez-vous?
Oh! Gocoo, et il poussa ce dernier cri avec une telle nergie que
les yeux lui sortaient de la tte.

-- C'tait pour savoir, dis-je en tremblant, si vous ne voudriez
pas acheter une veste.

-- Oh! voyons la veste, cria le vieillard. Oh! j'ai le coeur en
feu! voyons la veste. Oh! mes yeux, mes membres! montrez-moi cette
veste.

L dessus il lcha mes cheveux, et de ses mains tremblantes, qui
ressemblaient aux serres d'un oiseau monstre, il ajusta sur son
nez une paire de lunettes qui faisaient paratre ses yeux plus
rouges encore.

Oh! combien demandez-vous de cette veste? cria le vieillard aprs
l'avoir examine. Oh! Gocoo! combien en demandez-vous?

-- Trois shillings, rpondis-je en me remettant un peu.

-- Oh! mes poumons, mon estomac! non, cria le vieillard. Oh! mes
yeux; non! Oh! mes membres; non! deux shillings Gocoo!

Toutes les fois qu'il poussait cette exclamation, les yeux
semblaient prts  lui sortir de la tte, et il prononait toutes
ses phrases sur une espce d'air toujours le mme, assez semblable
 un coup de vent qui commence doucement, grossit, grossit, et
finit par s'apaiser en grondant.

Eh bien! dis-je, enchant d'avoir fini le march, j'accepte deux
shillings.

-- Oh! mon estomac! cria le vieillard en jetant la veste sur une
planche. Allez-vous-en. Oh! mes poumons! sortez de la boutique.
Oh! mes yeux, mes membres! Gocoo! Ne demandez pas d'argent;
faisons plutt un troc.

Je n'ai jamais t si effray de ma vie; mais je lui dis
humblement que j'avais besoin d'argent, et que tout autre objet me
serait inutile; seulement que je l'attendrais  la porte puisqu'il
le dsirait, et que je n'avais aucune envie de le presser. Je
sortis donc de la boutique, et je m'assis  l'ombre dans un coin.
Le temps s'coula, le soleil m'atteignit dans ma retraite, puis
disparut de nouveau, et j'attendais toujours mon argent.

J'espre, pour l'honneur de la corporation, qu'il n'y a jamais eu
de fou, ni d'ivrogne pareil dans le ngoce des vieux habits. Il
tait connu dans les environs comme jouissant de la rputation
d'avoir vendu son me au diable,  ce que j'appris bientt par les
visites qu'il recevait de tous les petits garons du voisinage,
qui faisaient  chaque instant irruption dans sa boutique, en lui
criant, au nom de Satan, d'apporter son or.

Tu n'es pas pauvre, Charlot, tu le sais bien; tu as beau dire.
Montre-nous ton or. Montre-nous l'or que le diable t'a donn en
change de ton me. Allons! va chercher dans ta paillasse,
Charlot. Tu n'as qu' la dcoudre, et nous donner ton or.

Ces cris, accompagns de l'offre d'un couteau pour accomplir
l'opration, l'exaspraient  un tel degr qu'il passait toute sa
journe  se prcipiter sur les petits garons, qui se dbattaient
contre lui, puis s'chappaient de ses mains. Parfois, dans sa
rage, il me prenait pour l'un d'entre eux, et se jetait sur moi en
me faisant des grimaces comme s'il allait me mettre en pices;
puis, me reconnaissant  temps, il rentrait dans la boutique et
s'tendait sur son lit,  ce qu'il me semblait d'aprs la
direction de la voix; l il hurlait sur son ton ordinaire la _Mort
de Nelson_, en plaant un oh! avant chaque vers de la complainte,
et en parsemant le tout d'innombrables Gocoos. Pour mettre le
comble  mes malheurs, les petits garons des environs, me croyant
attach  l'tablissement, vu la persvrance avec laquelle je
restais,  moiti vtu, assis devant la porte, me jetaient des
pierres en me disant des injures tout le long du jour.

Il fit encore plusieurs efforts pour me persuader de consentir 
un change; une fois il apparut avec une ligne  pcher, une autre
fois avec un violon; un chapeau  trois cornes et une flte me
furent successivement offerts. Mais je rsistai  toutes ces
ouvertures, et je restai devant sa porte, dsespr, le conjurant,
les larmes aux yeux, de me donner mon argent ou ma veste. Enfin il
commena  me payer sou par sou, et il se passa deux heures avant
que nous fussions arrivs  un shilling.

Oh! mes yeux, mes membres! se mit-il alors  crier en avanant
son hideux visage hors de la boutique. Voulez-vous vous arranger
de deux pence de plus?

-- Je ne peux pas, rpondis-je, je mourrais de faim.

-- Oh! mes poumons, mon estomac; trois pence.

-- Je ne marchanderais pas plus longtemps pour quelques sous, si
je pouvais, lui dis-je; mais j'ai besoin de cet argent.

-- Oh! Go...coo! (Il est impossible de rendre l'expression qu'il
mit  cette exclamation, cach comme il tait derrire le montant
de la porte, et ne laissant voir que son rus visage); voulez-vous
partir pour quatre pence?

J'tais si puis et si fatigu que j'acceptai de guerre lasse, et
prenant l'argent dans ses serres en tremblant un peu, je
m'loignai un moment avant le coucher du soleil, ayant plus grand
faim et plus grand soif que jamais. Mais je me remis bientt
compltement, grce  une dpense de six sous; et reprenant
courageusement mon voyage, je fis trois lieues dans la soire.

Je trouvai un abri pour la nuit sous une nouvelle meule de foin,
et j'y dormis profondment, aprs avoir lav mes pieds endoloris
dans un ruisseau voisin, et les avoir envelopps de feuilles
fraches. Quand je me remis en route le lendemain matin, je vis se
dployer de toutes parts des vergers et des champs de houblon, la
saison tait assez avance pour que les arbres fussent dj
couverts de pommes mres, et la rcolte du houblon commenait dans
quelques endroits. La beaut des champs me sduisit infiniment, et
je dcidai dans mon esprit que je coucherais ce soir-l au milieu
des houblons, m'imaginant sans doute que je trouverais une
agrable compagnie dans cette longue perspective d'chalas
entoure de gracieuses guirlandes de feuilles.

Je fis ce jour-l plusieurs rencontres qui m'inspirrent une
terreur dont le souvenir est encore vivant dans mon esprit. Parmi
les gens errant par les chemins, je vis plusieurs misrables qui
me regardrent d'un air froce, et me rappelrent quand je les eus
dpasss, en me disant de venir leur parler et quand je commenai
 courir pour me sauver, ils me jetrent des pierres. Je me
souviens surtout d'un jeune homme, chaudronnier ambulant, je
suppose, d'aprs son soufflet et son rchaud; une femme
l'accompagnait, et il me regarda d'un air si farouche, et me cria
d'une voix si terrible de revenir sur mes pas que je m'arrtai et
me retournai.

Venez ici, quand on vous appelle, dit le chaudronnier, ou je vous
tue sur place.

Je pris le parti de m'approcher. En les examinant de plus prs, et
en regardant le chaudronnier pour essayer de l'attendrir, je
m'aperus que la femme avait un coup  la tte.

O allez-vous? dit le chaudronnier en empoignant le devant de ma
chemise de sa main noircie.

-- Je vais  Douvres, dis-je.

-- D'o venez-vous? me dit-il, en donnant un tour de main dans ma
chemise, pour tre plus sr de ne pas me laisser chapper.

-- Je viens de Londres.

-- Pourquoi faire? dit le chaudronnier? N'tes vous pas un petit
filou?

-- Non.

-- Ah! vous ne voulez pas en convenir. Encore un non et je vous
casse la tte!

Il fit avec la main qui tait libre le geste de me frapper, puis
il me regarda des pieds  la tte.

Avez-vous sur vous le prix d'un pot de bire, dit le
chaudronnier; en ce cas, donnez-le vite, avant que je vous le
prenne.

J'aurais certainement cd, si je n'avais pas rencontr le regard
de la femme, qui me fit un signe de tte imperceptible, et je vis
ses lvres s'agiter comme pour me dire:

Non.

Je suis trs-pauvre, lui dis-je en essayant de sourire: je n'ai
point d'argent.

-- Allons! qu'est-ce que cela signifie? dit le chaudronnier en me
regardant d'un air si farouche que je crus un moment qu'il voyait
mon argent  travers ma poche.

-- Monsieur... balbutiai-je.

-- Qu'est-ce que cela veut dire? reprit le chaudronnier, vous
portez la cravate de soie de mon pre. tez cela, un peu vite, et
il m'enleva la mienne en un tour de main, puis la jeta  la femme.

Elle se mit  rire, comme si elle prenait cela pour une
plaisanterie, et me rejetant la cravate, elle me fit un nouveau
petit signe de tte, et ses lvres formrent le mot: Allez!
Avant que je pusse obir, le chaudronnier arracha la cravate de
mes mains avec tant de brutalit qu'il me repoussa en arrire
comme une feuille, la noua autour de son cou, puis se retournant
en jurant vers la femme, la renversa par terre. Je n'oublierai
jamais ce que j'prouvai en la voyant tomber sur le pav de la
route, o elle resta tendue. Son bonnet tait tomb de la
violence du choc, et ses cheveux taient souills de poussire.
Quand je fus un peu plus loin je me retournai encore, et je la vis
assise sur le bord du chemin, essuyant avec un coin de son chle
le sang qui coulait de son visage, pendant qu'il la prcdait sur
la route.

Cette aventure m'effraya tellement, que depuis lors, ds que
j'apercevais de loin quelques rdeurs de cette espce, je
retournais sur mes pas pour chercher une cachette, et j'y restais
jusqu' ce qu'ils fussent hors de vue; cela se rpta assez
souvent pour que mon voyage en ft srieusement ralenti. Mais,
dans cette difficult comme dans toutes les autres difficults de
mon entreprise, je me sentais soutenu et entran par le portrait
que je m'tais trac de ma mre dans sa jeunesse avant mon arrive
dans ce monde. C'tait ma socit au milieu du champ de houblon,
quand je m'tendis pour dormir; je la retrouvai  mon rveil et
elle marcha devant moi tout le jour; elle s'associe encore depuis
ce temps dans mon esprit avec le souvenir de la grande rue de
Cantorbry, qui semblait sommeiller sous les rayons du soleil, et
avec le spectacle des vieilles maisons, de la vieille cathdrale
et des corbeaux qui volaient sur les tours. Quand j'arrivai enfin
sur les sables arides qui entourent Douvres, cette image chrie me
rendit l'esprance au milieu de ma solitude, et elle ne
m'abandonna que lorsque j'eus atteint le premier but de mon voyage
et que j'eus mis le pied dans la ville, le sixime jour depuis mon
vasion. Mais alors, chose trange  dire! quand je me trouvai,
mes souliers dchirs, mes habits en dsordre, les cheveux
poudreux et le teint brl par le soleil, dans le lieu vers lequel
tendaient tous mes dsirs, la vision s'vanouit tout  coup, et je
restai seul, dcourag et abattu.

Je demandai d'abord aux bateliers si quelqu'un d'entre eux ne
connaissait pas ma tante, et je reus plusieurs rponses
contradictoires. L'un me disait qu'elle demeurait prs du grand
phare, et qu'elle y avait roussi ses moustaches; un autre qu'elle
tait attache  la grande boue hors du port, et qu'on ne pouvait
aller la voir qu' la mare basse; un troisime qu'elle tait en
prison  Maidstone pour avoir vol des enfants; un quatrime
enfin, que, dans le dernier coup de vent, on l'avait vue monter
sur un balai et prendre la route de Calais. Les cochers de fiacre
auxquels je m'adressai ensuite ne furent pas moins plaisants ni
plus respectueux; quant aux marchands, peu satisfaits de ma
tournure, ils me rpondaient gnralement, sans couter ce que je
disais, qu'ils n'avaient rien  me donner. Je me sentais plus
misrable et plus abandonn que pendant tout mon voyage. Je
n'avais plus d'argent, ni rien  vendre; j'avais faim et soif;
j'tais puis, et je me croyais aussi loin de mon but que si
j'tais encore  Londres.

La matine s'tait coule pendant mes recherches, et j'tais
assis sur les marches d'une boutique  louer au coin d'une rue,
prs de la place du March, rflchissant sur la question de
savoir si je prendrais le chemin des petites villes des environs,
dont Peggotty m'avait parl, quand un cocher de place qui passait
par l avec sa voiture laissa tomber une couverture de cheval. Je
la ramassai, et la bonne figure du propritaire m'encouragea  lui
demander, en la rendant, s'il savait l'adresse de miss Trotwood,
quoique j'eusse fait dj cette question si souvent sans succs
qu'elle expirait presque sur mes lvres.

Trotwood? dit-il, voyons donc. Je connais ce nom l. Une vieille
dame?

-- Oui, un peu, rpondis-je.

-- Un peu roide d'encolure, dit-il en se redressant.

-- Oui, dis-je, cela me parait trs-probable.

-- Qui porte un sac, dit-il, un sac o il y a beaucoup de
place...; un peu brusque, et mal commode avec le monde?

Le coeur me manquait en reconnaissant l'exactitude vidente du
signalement.

Eh bien! je vous dirai que si vous montez par l, et il montrait
avec son fouet les falaises, et que vous marchiez tout droit
devant vous jusqu' ce que vous arriviez  des maisons qui donnent
sur la mer, je crois que vous aurez de ses nouvelles. Mon avis est
qu'elle ne vous donnera pas grand'chose; tenez, voil toujours un
penny pour vous.

J'acceptai le don avec reconnaissance, et j'en achetai un morceau
de pain que je mangeai en prenant le chemin indiqu par mon nouvel
ami. Je marchai assez longtemps avant d'arriver aux maisons qu'il
m'avait dsignes, mais enfin je les aperus, et j'entrai dans une
petite boutique o l'on vendait toutes sortes de choses, pour
demander si on ne pourrait pas avoir la bont de me dire o
demeurait miss Trotwood. Je m'adressai  un homme debout derrire
le comptoir, qui pesait du riz pour une jeune personne; ce fut
elle qui rpondit  ma question en se retournant vivement: Ma
matresse, dit-elle, que lui voulez-vous?

-- J'ai besoin de lui parler, s'il vous plat, rpondis-je.

-- Vous voulez dire de lui demander l'aumne, rpliqua-t'elle.

-- Non certes, dis-je. Puis, me rappelant tout d'un coup qu'en
ralit je n'avais pas d'autre but, je rougis jusqu'aux oreilles
et gardai le silence.

La servante de ma tante (du moins je supposais que telle tait sa
situation d'aprs ce qu'elle venait de dire) mit son riz dans un
petit panier et sortit de la boutique en me disant que je pouvais
la suivre, si je voulais voir o demeurait miss Trotwood. Je ne me
le fis pas rpter, quoique je fusse arriv  un tel degr de
terreur et de consternation que mes jambes se drobaient sous moi.
Je suivis la jeune fille, et nous arrivmes bientt  une jolie
petite maison orne d'un balcon, avec un petit parterre, rempli de
fleurs trs-bien soignes, qui exhalaient un parfum dlicieux.

Voici la maison de miss Trotwood, me dit la servante. Maintenant
que vous le savez, c'est tout ce que j'ai  vous dire.  ces
paroles elle rentra prcipitamment dans la maison comme pour
renier toute responsabilit de ma visite, et elle me laissa debout
prs de la grille du jardin, regardant tristement par-dessus, du
ct de la fentre du salon; on n'apercevait qu'un rideau de
mousseline entr'ouvert, un grand cran vert fix  la croise, une
petite table et un vaste fauteuil qui me suggra l'ide que ma
tante y trnait peut-tre, en ce moment mme, dans toute sa
majest.

Mes souliers taient arrivs  un tat lamentable. La semelle
tait partie par petits morceaux, et l'empeigne creve et troue
sur toute la ligne n'avait plus figure humaine. Mon chapeau (qui,
par parenthse, m'avait servi de bonnet de nuit) tait si bossel
et si aplati qu'une vieille marmite sans anses jete sur un tas de
fumier ne se serait pas trouve flatte de la comparaison. Ma
chemise et mon pantalon maculs par la sueur, la rose, l'herbe et
la terre qui m'avait servi de lit, taient dchirs en lambeaux,
et pouvaient servir d'pouvantail aux oiseaux, pendant que j'tais
l debout  la porte du jardin de ma tante. Mes cheveux n'avaient
pas renouvel connaissance avec un peigne depuis mon dpart de
Londres. Mon visage, mon cou et mes mains, peu habitus  l'air,
taient absolument brls par le soleil. J'tais couvert de
poussire de la tte aux pieds, et presque aussi blanc que si je
sortais d'un four  chaux. C'tait dans cet tat et dans le
trouble que j'en ressentais que j'attendais pour me prsenter  ma
terrible tante et pour faire sur elle ma premire impression.

Rien ne bougeait  la fentre du salon; j'en conclus au bout d'un
moment qu'elle n'y tait pas, je levai les yeux pour regarder la
croise au-dessus, et je vis un monsieur d'une figure agrable, au
teint fleuri, aux cheveux gris, qui fermait un oeil d'un air
grotesque en me faisant de la tte,  deux ou trois reprises
diffrentes, des signes contradictoires, disant oui, disant non,
et qui finalement se mit  rire et s'en alla.

J'tais dj bien assez embarrass, mais cette conduite inattendue
acheva de me dconcerter, et j'tais sur le point de m'vader sans
rien dire pour rflchir  ce que j'avais  faire, quand une dame
sortit de la maison, un mouchoir nou par-dessus son bonnet; elle
portait des gants de jardinage, un tablier avec une grande poche
et un grand couteau. Je la reconnus  l'instant mme pour miss
Betsy, car elle sortit de la maison d'un pas majestueux, comme ma
pauvre mre m'avait souvent racont qu'elle l'avait vue marcher
dans notre jardin  Blunderstone.

Allez, dit miss Betsy en secouant la tte et en gesticulant de
loin avec son couteau. Allez-vous-en! Point de garons ici!

Je la regardais en tremblant, le coeur sur les lvres, pendant
qu'elle s'en allait au pas militaire vers un coin de son jardin,
o elle se baissa pour draciner une petite plante. Alors sans
ombre d'esprance, mais avec le courage du dsespoir, j'allai tout
doucement auprs d'elle et la touchai du bout du doigt:

Madame, s'il vous plat, commenai-je.

Elle tressaillit et releva les yeux.

Ma tante, s'il vous plat...

-- Hein? dit miss Betsy, d'un ton d'tonnement tel que je n'ai
jamais rien vu de pareil.

-- Ma tante, s'il vous plat, je suis votre neveu.

-- Oh! mon Dieu! dit ma tante, et elle s'assit par terre dans
l'alle.

-- Je suis David Copperfield, de Blunderstone, dans le comt de
Suffolk, o vous tes venue la nuit de ma naissance voir ma chre
maman. J'ai t bien malheureux depuis sa mort. On m'a nglig, on
ne m'a rien fait apprendre, on m'a abandonn  moi-mme et on m'a
donn une besogne pour laquelle je ne suis pas fait. Je me suis
sauv pour venir vous trouver; on m'a vol au moment de mon
vasion, et j'ai march tout le long du chemin sans avoir couch
dans un lit depuis mon dpart. Ici mon courage m'abandonna tout 
coup, et levant les mains pour lui montrer mes haillons et tout ce
que j'avais souffert, je versai, je crois, tout ce que j'avais de
larmes sur le coeur depuis huit jours.

Jusque-l, la physionomie de ma tante n'avait exprim que
l'tonnement; assise sur le sable, elle me regardait en face, mais
quand je me mis  pleurer, elle se leva prcipitamment, me prit
par le collet et m'emmena dans le salon. Son premier soin fut
d'ouvrir une grande armoire, d'y prendre plusieurs bouteilles et
de verser une partie de leur contenu dans ma bouche. Je suppose
qu'elle les avait prises au hasard et sans choix, car je suis bien
sr d'avoir got d'enfilade de l'anisette, de la sauce d'anchois
et une prparation pour la salade. Quand elle m'eut administr ces
remdes, comme j'tais dans un tat nerveux qui ne me permettait
pas d'touffer mes sanglots, elle m'tendit sur le sofa, avec un
chle sous ma tte, et le mouchoir qui ornait la sienne sous mes
pieds, de peur que je ne salisse la housse, puis s'asseyant
derrire l'cran vert dont j'ai dj parl et qui m'empchait de
voir son visage, elle dchargeait par intervalles l'exclamation
de: Misricorde! comme des coups de canon de dtresse.

Au bout d'un moment elle sonna. Jeannette! dit ma tante. Quand
la servante fut entre, montez faire mes compliments  M. Dick,
et dites-lui que je voudrais lui parler.

Jeannette eut l'air un peu tonne de me voir tendu comme une
statue sur le canap (je n'osais pas bouger de peur de dplaire 
ma tante), mais elle alla excuter la commission. Ma tante se
promena de long en large dans la chambre, ses mains derrire le
dos, jusqu' ce que le monsieur qui m'avait fait des grimaces de
la fentre du premier tage entrt en riant.

Monsieur Dick, lui dit ma tante, surtout pas de btises, parce
que personne ne peut tre plus sens que vous quand cela vous
convient. Nous le savons tous; ainsi, pas de btises, je vous
prie.

Il prit  l'instant un air grave et me regarda d'un air que
j'interprtai comme une prire de ne pas parler de l'incident de
la fentre.

Monsieur Dick, reprit ma tante, vous m'avez entendue parler de
David Copperfield? N'allez pas faire semblant de manquer de
mmoire, parce que je sais aussi bien que vous ce qu'il en est.

-- David Copperfield? dit M. Dick, qui me faisait l'effet de
n'avoir pas des souvenirs trs-nets sur la question. David
Copperfield? oh! oui! sans doute. David, c'est vrai!

-- Eh bien! dit ma tante; voil son fils: il ressemblerait
parfaitement  son pre s'il ne ressemblait pas tant aussi  sa
mre.

-- Son fils? dit M. Dick, le fils de David? est-il possible?

-- Oui, dit ma tante, et il a fait un joli coup! il s'est enfui.
Ah! ce n'est pas sa soeur, Betsy Trotwood, qui se serait sauve,
elle! Ma tante secoua la tte d'un air positif, pleine de
confiance dans le caractre et la conduite discrte de cette fille
accomplie,  laquelle il ne manquait que d'avoir jamais vu le
jour.

Oh! vous croyez qu'elle ne se serait pas sauve? dit M. Dick.

-- Est-il Dieu possible! dit ma tante.  quoi pensez-vous? Je ne
sais peut-tre pas ce que je dis? Elle aurait demeur chez sa
marraine, et nous aurions vcu trs-heureuses ensemble. O donc
voulez-vous, je vous le demande, que sa soeur Betsy Trotwood se
ft sauve, et pourquoi!

-- Je n'en sais rien, dit M. Dick.

-- Eh bien! reprit ma tante, adoucie par la rponse, pourquoi
faites-vous le niais, Dick, quand vous tes fin comme l'ambre?
Maintenant, vous voyez le petit David Copperfield, et la question
que je voulais vous adresser, la voici: que faut-il que j'en
fasse?

-- Ce qu'il faut que vous en fassiez? dit M. Dick d'une voix
teinte et en se grattant le front; que faut-il en faire?

-- Oui, dit ma tante, en le regardant srieusement et en levant le
doigt. Attention! il me faut un avis solide.

-- Eh bien! si j'tais  votre place... dit M. Dick, en
rflchissant et en jetant sur moi un vague regard, je... ce coup
d'oeil me sembla lui fournir une inspiration soudaine, et il
ajouta vivement: je le ferais laver!

-- Jeannette, dit ma tante en se retournant avec un sourire de
triomphe que je ne comprenais pas encore; M. Dick a toujours
raison; faites chauffer un bain!

Quelque intrt que je prisse  la conversation, je ne pus
m'empcher, pendant ce temps-l, d'examiner ma tante, M. Dick et
Jeannette, et d'achever cet examen par la chambre o je me
trouvais.

Ma tante tait grande; ses traits taient prononcs sans tre
dsagrables, son visage, sa voix, sa tournure, sa dmarche, tout
indiquait une inflexibilit de caractre qui suffisait amplement
pour expliquer l'effet qu'elle avait produit sur une crature
aussi douce que ma mre, mais elle avait d tre assez belle dans
sa jeunesse, malgr une expression de raideur et d'austrit. Je
remarquai bientt que ses yeux taient vifs et brillants; ses
cheveux gris formaient deux bandeaux contenus par une espce de
bonnet simple, plus communment port dans ce temps-l qu'
prsent, avec des pattes qui se nouaient sous la menton; sa robe
tait gris-lavande et trs-propre, mais son peu d'ampleur
indiquait que ma tante n'aimait pas  tre gne dans ses
mouvements. Je me rappelle que cette robe me faisait l'effet d'une
amazone dont on aurait court la jupe; elle portait une montre
d'homme,  en juger par la forme et le volume, avec une chane et
des cachets  l'avenant; le linge qu'elle portait autour du cou et
des poignets ressemblait beaucoup aux cols et aux manchettes des
chemises d'hommes.

J'ai dj dit que M. Dick avait les cheveux gris et le teint
frais; sa tte tait de plus singulirement courbe, et ce n'tait
pas par l'ge; sa vue me rappelait l'attitude des lves de
M. Creakle, quand il venait de les battre. Les grands yeux gris de
M. Dick taient  fleur de tte, et brillaient d'un clat humide
et trange, ce qui, joint  ses manires distraites,  sa
soumission envers ma tante, et  sa joie d'enfant quand elle lui
faisait un compliment, me donna l'ide qu'il tait un peu timbr,
quoique j'eusse peine  m'expliquer comment, dans ce cas, il
habitait chez ma tante. Il tait vtu comme tout le monde, en
paletot gris et en pantalon blanc; une montre au gousset et de
l'argent dans ses poches; il le faisait mme sonner volontiers,
comme s'il en tait fier.

Jeannette tait une jolie fille de dix-neuf  vingt ans,
parfaitement propre et bien tenue. Quoique mes observations ne
s'tendissent pas plus loin alors, je puis dire tout de suite ce
que je ne dcouvris que par la suite, c'est qu'elle faisait partie
d'une srie de protges que ma tante avait prises  son service
tout exprs pour les lever dans l'horreur du mariage, ce qui
faisait que gnralement elles finissaient par pouser le garon
boulanger.

La chambre tait aussi bien tenue que ma tante et Jeannette. En
posant ma plume, il y a un moment, pour y rflchir, j'ai senti de
nouveau l'air de la mer ml au parfum des fleurs. J'ai revu les
vieux meubles si soigneusement entretenus, la chaise, la table et
l'cran vert qui appartenaient exclusivement  ma tante, la toile
qui couvrait le tapis, le chat, les deux serins, la vieille
porcelaine, la grande jatte pleine de feuilles de roses sches,
l'armoire remplie de bouteilles, et enfin, ce qui ne s'accordait
gure avec le reste, je me suis revu couvert de poussire, tendu
sur le canap et observant curieusement tout ce qui m'entourait.

Jeannette nous avait quitts pour prparer le bain, quand ma
tante,  ma grande terreur, changea tout  coup de visage et se
mit  crier d'un air indign et d'une voix touffe:

Jeannette, des nes!

Sur quoi Jeannette remonta l'escalier de la cuisine, comme si le
feu tait  la maison, se prcipita sur une petite pelouse en
dehors du jardin, et dtourna deux nes qui avaient eu l'audace
d'y poser le pied, avec des dames sur leur dos, tandis que ma
tante sortant aussi en toute hte, saisissait la bride d'un
troisime animal que montait un enfant, l'loignait de ce lieu
respectable et donnait une paire de soufflets  l'infortun gamin
charg de conduire les nes, qui avait os profaner cet endroit
consacr.

Je ne sais pas encore,  l'heure qu'il est, si ma tante avait des
droits bien positifs sur cette petite pelouse, mais elle avait
dcid dans son esprit qu'elle lui appartenait, et cela lui
suffisait. On ne pouvait pas lui faire de plus sensible outrage
que de faire passer un ne sur ce gazon immacul. Quelque
occupation qui pt l'absorber, quelque intressante que ft la
conversation  laquelle elle prenait part, un ne suffisait 
l'instant pour dtourner le cours de ses ides; elle se
prcipitait sur lui incontinent. Des seaux d'eau et des arrosoirs
taient toujours prts dans un coin pour qu'elle pt dverser leur
contenu sur les assaillants; il y avait des btons en embuscade
derrire la porte pour faire des sorties d'heure en heure; c'tait
un tat de guerre permanent. Je souponne mme que c'tait aussi
une distraction agrable pour les niers, ou peut-tre encore que
les baudets les plus intelligents, sachant ce qui en tait,
prenaient plaisir, par l'enttement qui fait le fond de leur
caractre,  passer toujours par ce chemin. Je sais seulement
qu'il y eut trois assauts pendant qu'on prparait le bain, et que
dans le dernier, le plus terrible de tous, je vis ma tante engager
la lutte avec un ne roux, g d'une quinzaine d'annes, et
qu'elle lui cogna la tte deux ou trois fois contre la barrire du
jardin, avant qu'il et eu le temps de comprendre de quoi il
s'agissait. Ces interruptions me paraissaient d'autant plus
absurdes, qu'elle tait justement occupe  me donner du bouillon
avec une cuiller, convaincue que je mourais vritablement de faim,
et que je ne pouvais recevoir de nourriture qu' trs-petites
doses. C'est alors que, de temps en temps, au moment o j'avais la
bouche ouverte, elle remettait la cuiller dans l'assiette en
criant: Jeannette, des nes! et repartait pour rsister 
l'assaut.

Le bain me fit grand bien. J'avais commenc  sentir des douleurs
aigus dans tous les membres,  la suite des nuits que j'avais
passes  la belle toile, et j'tais si fatigu, si abattu, que
j'avais bien de la peine  rester veill cinq minutes de suite.
Aprs le bain, ma tante et Jeannette me revtirent d'une chemise,
d'un pantalon appartenant  M. Dick, et m'envelopprent dans deux
ou trois grands chles. Je devais avoir l'air d'un drle de
paquet, mais, dans tous les cas, c'tait un paquet terriblement
chaud. Je me sentais trs-faible et trs-assoupi, et je m'tendis
de nouveau sur le canap, o je m'endormis bientt.

C'tait peut-tre un rve, suite naturelle de l'image qui avait
occup si longtemps mon esprit, mais je me rveillai avec
l'impression que ma tante s'tait penche vers moi, qu'elle avait
cart mes cheveux et arrang l'oreiller qui soutenait ma tte,
puis qu'elle m'avait regard longtemps. Les mots: Pauvre enfant!
semblaient aussi retentir  mes oreilles, mais je n'oserais
assurer que ma tante les et prononcs, car  mon rveil elle
tait assise prs de la fentre,  regarder la mer, cache
derrire son cran mcanique qui tournait  volont sur son pivot.

Le dner arriva tout de suite aprs mon rveil: il se composait
d'un pudding et d'un poulet rti; j'tais assis  table, les
jambes un peu retrousses sous moi-mme, comme un pigeon  la
crapaudine et ne les remuant qu'avec la plus grande difficult.
Mais, comme c'tait ma tante qui m'avait ainsi emball de ses
propres mains, je n'osais pas me plaindre. Cependant j'tais
extrmement proccup de savoir ce qu'elle allait faire de moi,
mais elle mangeait dans le plus profond silence, se bornant  me
regarder fixement de temps en temps, et  dire Misricorde! ce
qui ne contribuait pas  calmer mes inquitudes.

La nappe enleve, on apporta du vin de Xrs, et ma tante m'en
donna un verre, puis elle envoya chercher M. Dick, qui arriva
aussitt et prit son air le plus grave quand elle le pria de faire
attention  mon histoire, qu'elle me fit raconter graduellement en
rponse  une srie de questions. Durant mon rcit, elle tint les
yeux fixs sur M. Dick, qui sans cela se serait endormi, je crois,
et quand il essayait de sourire, ma tante le rappelait  l'ordre
en fronant les sourcils.

Je ne puis concevoir de quelle fantaisie cette pauvre enfant a
t prise d'aller se remarier, dit ma tante quand j'eus fini.

-- Peut-tre avait-elle de l'amour pour son second mari, suggra
M. Dick.

-- De l'amour! rpta ma tante. Que voulez-vous dire? qu'est-ce
qu'elle avait besoin de ?

-- Peut-tre, dit M. Dick d'un air malin, aprs un moment de
rflexion, peut-tre que a lui faisait plaisir.

-- Plaisir, en vrit! rpliqua ma tante; un beau plaisir,
vraiment, pour cette pauvre enfant, d'aller donner son petit coeur
au premier mauvais sujet venu qui ne pouvait manquer de la
maltraiter d'une faon ou d'une autre. Que voulait-elle de plus,
je vous le demande? Elle avait eu un mari. Elle avait trouv David
Copperfield, qui avait eu la rage des poupes de cire depuis son
berceau. Elle avait un enfant (oh!  eux deux ils faisaient bien
la paire) quand elle mit au monde celui que voici, ce fameux
vendredi soir! Et que voulait-elle de plus, je vous le demande?

M. Dick secoua la tte mystrieusement comme s'il pensait qu'il
n'y avait rien  rpondre  a.

Elle n'a mme pas pu avoir un enfant comme tout le monde,
continua ma tante. Qu'a-t-elle fait de la soeur de ce garon,
Betsy Trotwood? il n'en a seulement pas t question! Tenez, ne
m'en parlez pas!

M. Dick avait l'air trs-effray.

Le petit mdecin avec la tte de ct, dit ma tante, Chillip, je
crois, un nom comme a, qu'est-ce qu'il faisait l? il ne savait
dire avec sa voix de rouge-gorge que son ternel: C'est un
garon! Un garon! Ah! quels imbciles que tous ces gens-l!

La vivacit de l'expression troubla extrmement M. Dick et moi
aussi,  dire le vrai.

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, comme si elle n'avait
pas fait assez de tort  la soeur de cet enfant, Betsy Trotwood,
reprit ma tante, elle se remarie, elle pouse un meurtrier[4]
ou quelque nom comme a, pour faire tort  son fils. Il fallait
qu'elle ft bien enfant de ne pas prvoir ce qui est arriv,
et que son garon irait un jour errer par le monde comme un
vagabond, comme un petit Can en herbe; qui sait?

M. Dick me regarda fixement comme pour reconnatre si je rpondais
 ce signalement.

Et puis voil cette femme avec un nom sauvage, dit ma tante,
cette Peggotty qui se marie  son tour, comme si elle n'avait pas
assez vu les inconvnients du mariage; il faut qu'elle se marie
aussi,  ce que raconte cet enfant. J'espre bien, au moins, dit
ma tante en branlant la tte, que son mari est de l'espce qu'on
voit si souvent figurer dans les journaux, et qu'il la battra en
conscience.

Je ne pouvais supporter d'entendre ainsi attaquer ma chre bonne,
ni qu'on fit des voeux de cette nature sur son compte. Je dis  ma
tante qu'elle se trompait, que Peggotty tait la meilleure amie du
monde, la servante la plus fidle, la plus dvoue, la plus
constante qu'on pt rencontrer; qu'elle m'avait toujours aim
tendrement et ma mre aussi, quelle avait soutenu la tte de ma
mre  ses derniers moments, et qu'elle avait reu son dernier
baiser. Le souvenir des deux personnes qui m'avaient le plus aim
au monde me coupait la voix; je fondis en larmes en essayant de
dire que la maison de Peggotty m'tait ouverte, que tout ce
qu'elle avait tait  ma disposition; et que j'aurais t chercher
un refuge chez elle, si je n'avais craint de lui attirer des
difficults insurmontables dans sa situation. Je ne pus aller plus
loin et je cachai mon visage dans mes mains.

Bien, bien! dit ma tante, cet enfant a raison de dfendre ceux
qui l'ont protg. Jeannette, des nes!

Je crois que, sans ces malheureux nes, nous en serions venus
alors  nous comprendre: ma tante avait pos la main sur mon
paule, et, me sentant encourag par cette marque d'approbation,
j'tais sur le point de l'embrasser et d'implorer sa protection.
Mais l'interruption et le dsordre que jeta dans son esprit la
lutte subsquente, mit un terme pour le moment  toute pense plus
douce; ma tante dclara avec indignation  M. Dick que son parti
tait pris et qu'elle tait dcide  en appeler aux lois de son
pays et  amener devant les tribunaux les propritaires de tous
les nes de Douvres; cet accs d'nophobie lui dura jusqu'
l'heure du th.

Aprs le repas, nous restmes prs de la fentre dans le but, je
suppose, d'aprs l'expression rsolue du visage de ma tante,
d'apercevoir de loin de nouveaux dlinquants. Quand il fit nuit,
Jeannette apporta des bougies, ferma les rideaux et plaa un
damier sur la table.

Maintenant, M. Dick, dit ma tante en le regardant srieusement et
en levant le doigt comme l'autre fois, j'ai encore une question 
vous faire. Regardez cet enfant.

-- Le fils de David? dit M. Dick d'un air d'attention et
d'embarras.

-- Prcisment, dit ma tante. Qu'en feriez-vous, maintenant?

-- Ce que je ferais du fils de David? dit M. Dick.

-- Oui, rpliqua ma tante, du fils de David.

-- Oh! dit M. Dick, oui, j'en ferais... je le mettrais au lit!

-- Jeannette, s'cria ma tante avec l'expression de satisfaction
triomphante que j'avais dj remarque. M. Dick a toujours raison.
Si le lit est prt, nous allons le coucher.

Jeannette dclara que le lit tait prt, et on me fit monter comme
un prisonnier entre quatre gendarmes, ma tante en tte et
Jeannette  l'arrire-garde. La seule circonstance qui me donnt
encore de l'espoir, c'est que, sur la question de ma tante 
propos d'une odeur de roussi qui rgnait dans l'escalier,
Jeannette rpliqua qu'elle venait de brler ma vieille chemise
dans la chemine de la cuisine. Mais il n'y avait pas d'autres
vtements dans ma chambre que le triste trousseau que j'avais sur
le corps, et quand ma tante m'eut laiss l en me prvenant que ma
bougie ne devait pas rester allume plus de cinq minutes, je
l'entendis fermer la porte  clef en dehors. En y rflchissant,
je me dis que peut-tre ma tante, ne me connaissant pas, pouvait
croire que j'avais l'habitude de m'enfuir, et qu'elle prenait ses
prcautions en consquence.

Ma chambre tait jolie, situe au haut de la maison et donnait sur
la mer, que la lune clairait alors. Aprs avoir fait ma prire,
mon bout de bougie s'tant teint, je me rappelle que je restai
prs de la fentre  regarder les rayons de la lune sur l'eau,
comme si c'tait un livre magique o je pusse esprer de lire ma
destine, ou bien encore comme si j'allais voir descendre du ciel,
le long de ses rayons lumineux, ma mre avec son petit enfant pour
me regarder comme le dernier jour o j'avais vu son doux visage.
Je me rappelle encore que le sentiment solennel qui remplissait
mon coeur, quand je dtournai enfin les yeux de ce spectacle, cda
bientt  la sensation de reconnaissance et de repos que
m'inspirait la vue de ce lit entour de rideaux blancs; je me
souviens encore du plaisir avec lequel je m'tendis entre ces
draps blancs comme la neige. Je pensais  tous les lieux
solitaires o j'avais couch  la belle toile et je demandai 
Dieu de me faire la grce de ne plus me trouver sans asile et de
ne jamais oublier ceux qui n'avaient pas un toit o reposer leur
tte. Je me souviens qu'ensuite je crus, petit  petit, descendre
dans le monde des rves par ce sentier de lumire qui jetait sur
la mer un clat mlancolique.




CHAPITRE XIV.

Ce que ma tante fait de moi.


En descendant le matin, je trouvai ma tante plonge dans de si
profondes mditations devant la table du djeuner, que l'eau
contenue dans la bouilloire dbordait de la thire et menaait
d'inonder la nappe, quand mon entre la fit sortir de sa rverie.
J'tais sr d'avoir t le sujet de ses rflexions; et je dsirais
plus ardemment que jamais de savoir ses intentions  mon gard;
cependant je n'osais pas exprimer mon inquitude, de peur de
l'offenser.

Mes yeux, pourtant, n'tant pas gards aussi soigneusement que ma
langue, se dirigeaient sans cesse vers ma tante pendant le
djeuner. Je ne pouvais la regarder un moment sans que ses regards
vinssent aussi rencontrer les miens; elle me contemplait d'un air
pensif, et comme si j'tais  une trs-grande distance, au lieu
d'tre, comme je l'tais, assis en face d'elle, devant un petit
guridon. Quand elle eut fini de manger, elle s'appuya d'un air
dcid sur le dossier de sa chaise, frona les sourcils, croisa
les bras, et me contempla tout  son aise, avec une fixit et une
attention qui m'embarrassaient extrmement. Je n'avais pas encore
fini de djeuner, et j'essayais de cacher ma confusion en
continuant mon repas, mais mon couteau se prenait dans les dents
de ma fourchette, qui  son tour se heurtait contre le couteau; je
coupais mon jambon d'une manire si nergique, qu'il volait en
l'air au lieu de prendre le chemin de mon gosier, je m'tranglais
en buvant mon th qui s'enttait  passer de travers; enfin j'y
renonai tout de bon, et je me sentis rougir sous l'examen
scrutateur de ma tante.

Or ! dit-elle aprs un long silence. Je levai les yeux et je
soutins avec respect ses regards vifs et pntrants.

Je lui ai crit, dit ma tante.

-- ...?

--  votre beau-pre, dit ma tante; je lui ai envoy une lettre 
laquelle il sera bien oblig de faire attention, sans quoi nous
aurons maille  partir ensemble; je l'en prviens.

-- Sait-il o je suis, ma tante? demandai-je avec effroi.

-- Je le lui ai dit, fit ma tante avec un signe de tte.

-- Est-ce que vous... vous me remettriez entre ses mains?
demandai-je en balbutiant.

-- Je ne sais pas, dit ma tante: nous verrons.

-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir, m'criai je, s'il
faut que je retourne chez M. Murdstone!

-- Je n'en sais rien, dit ma tante, en secouant la tte, je n'en
sais rien du tout; nous verrons.

J'tais profondment abattu, mon coeur tait bien gros et mon
courage m'abandonnait. Ma tante, sans prendre garde  moi, tira de
l'armoire un grand tablier  bavette, s'en revtit, lava elle-mme
les tasses, puis, quand tout fut en ordre, et remis sur le
plateau, elle plia la nappe, qu'elle posa sur les tasses, et sonna
Jeannette pour emporter le tout: elle mit ensuite des gants pour
enlever les miettes, avec un petit balai, jusqu' ce qu'on
n'apert plus sur le tapis un grain de poussire, aprs quoi elle
pousseta et rangea la chambre, qui me paraissait dj dans un
ordre parfait. Quand tous ces devoirs furent accomplis  sa
satisfaction, elle ta ses gants et son tablier, les plia, les
enferma dans le coin de l'armoire d'o elle les avait tirs, puis
vint s'tablir avec sa bote  ouvrage prs de la table,  ct de
la fentre ouverte, et se mit  travailler derrire l'cran vert
en face du jour.

Voulez-vous monter, me dit ma tante, en enfilant son aiguille,
vous ferez mes compliments  M. Dick, et vous lui direz que je
serais bien aise de savoir si son mmoire avance.

Je me levai vivement pour m'acquitter de cette commission.

Je suppose, dit ma tante en me regardant aussi attentivement que
l'aiguille qu'elle venait d'enfiler, je suppose que vous trouvez
le nom de M. Dick un peu court.

-- C'est ce que je me disais hier, je le trouvais... un peu court,
rpondis-je.

-- N'allez pas croire qu'il n'en a pas d'autre qu'il pt porter si
cela lui convenait, dit ma tante d'un air de dignit. Babley,
M. Richard Babley, voil son vritable nom.

J'allais dire, par un sentiment modeste de ma jeunesse et de la
familiarit dont je m'tais dj rendu coupable, qu'il vaudrait
peut-tre mieux que je lui donnasse son nom tout entier, mais ma
tante reprit:

Mais ne l'appelez jamais ainsi dans aucun cas. Il ne peut
souffrir son nom, c'est une petite manie. Je ne sais pas, si on
peut appeler cela une manie, car il a assez souffert de gens qui
portent le mme nom pour qu'il en ait conu un dgot mortel, Dieu
le sait! M. Dick est son nom ici, et partout ailleurs maintenant;
c'est--dire s'il allait jamais ailleurs, ce qu'il ne fait pas.
Ainsi ayez bien soin, mon enfant, de ne jamais l'appeler autrement
que M. Dick.

Je promis d'obir et je montai pour m'acquitter de mon message, en
pensant en chemin que, si M. Dick travaillait depuis longtemps 
son mmoire avec l'assiduit qu'il y mettait quand je l'avais
aperu par la porte ouverte en descendant djeuner, le mmoire
devait toucher  sa fin. Je le trouvai toujours absorb dans la
mme occupation, une longue plume  la main et sa tte presque
colle contre le papier. Il tait si occup que j'eus tout le
temps de remarquer un grand cerf-volant dans un coin, de nombreux
paquets de manuscrits en dsordre, des plumes innombrables, et
par-dessus tout une norme provision d'encre (il y avait une
douzaine, au moins, de bouteilles d'un litre ranges en bataille),
avant qu'il s'apert de ma prsence.

Ah! Phbus! dit M. Dick en posant sa plume, je ne sais comment le
monde va! Mais je vous dirai une chose, ajouta-t-il en baissant la
voix, je ne voudrais pas que cela ft rpt, mais... Ici il me
fit signe de m'approcher et, me parlant  l'oreille: le monde est
fou, fou  lier, mon garon, dit M. Dick en prenant du tabac dans
une bote ronde place sur la table et en riant de tout son coeur.

Je m'acquittai de mon message sans m'aventurer  donner mon avis
sur cette grave question.

Eh bien! dit M. Dick en rponse, faites-lui mes compliments et
dites que je... je crois tre en bon train. Je crois vraiment tre
en bon train, dit M. Dick en passant la main dans ses cheveux gris
et en jetant un regard un peu inquiet sur son manuscrit. Vous avez
t en pension?

-- Oui, monsieur, rpondis-je, pendant quelque temps.

-- Vous rappelez-vous la date, dit M. Dick en me regardant
attentivement et en prenant sa plume, de la mort du roi Charles
Ier?

Je dis que je croyais que c'tait en 1649.

Eh bien! dit M. Dick en se grattant l'oreille avec sa plume et en
me regardant d'un air de doute, c'est ce que disent les livres,
mais je ne comprends pas comment cela s'est fait. S'il y a si
longtemps, comment les gens qui l'entouraient ont-ils pu avoir la
maladresse de faire passer dans ma tte un peu de la confusion qui
tait dans la sienne quand ils l'eurent coupe?

Je fus trs-tonn de la question, mais je ne pus lui donner aucun
renseignement sur ce sujet.

C'est trs-trange, dit M. Dick en jetant un regard dcourag sur
ses papiers et en passant de nouveau la main dans ses cheveux,
mais je ne puis pas venir  bout de dbrouiller cette question. Je
n'ai pas l'esprit parfaitement net l-dessus. Mais peu importe,
peu importe, dit-il gaiement et d'un air plus anim, nous avons le
temps. Faites mes compliments  miss Trotwood, je suis en trs-bon
chemin!

Je m'en allais, lorsqu'il attira mon attention sur le cerf-volant.

Que pensez-vous de ce cerf-volant? me dit-il.

Je rpondis que je le trouvais trs-beau. Il devait avoir au moins
six pieds de haut.

C'est moi qui l'ai fait. Nous le ferons partir un de ces jours,
vous et moi, dit M. Dick. Voyez-vous?

Il me montrait qu'il tait fait de papier couvert d'une criture
fine et serre, mais si nette, qu'en jetant mes regards sur les
lignes, il me sembla voir deux ou trois allusions  la tte du roi
Charles Ier.

Il y a beaucoup de ficelle, dit M. Dick, et quand il monte bien
haut, il porte naturellement les faits plus loin: c'est ma manire
de les rpandre. Je ne sais pas o il peut aller tomber, cela
dpend des circonstances du vent et ainsi de suite, mais au petit
bonheur!

Il avait l'air si bon, si doux et si respectable, malgr son
apparence de force et de vivacit, que je n'tais pas bien sr que
ce ne ft pas de sa part une plaisanterie pour m'gayer. Je me mis
donc  rire, il en fit autant, et nous nous sparmes les
meilleurs amis du monde.

Eh bien! petit, dit ma tante quand je fus redescendu, comment va
M. Dick ce matin?

Je rpondis qu'il lui faisait ses compliments, et qu'il tait en
trs-bon chemin.

Que pensez-vous de M. Dick? demanda ma tante.

J'avais quelque envie d'essayer de dtourner la question en
rpliquant que je le trouvais trs-aimable, mais ma tante ne se
laissait pas ainsi drouter, elle posa son ouvrage sur ses genoux
et me dit en croisant ses mains.

Allons! votre soeur Betsy Trotwood m'aurait dit  l'instant ce
qu'elle pensait de n'importe qui. Faites comme votre soeur tant
que vous pourrez, et parlez!

-- N'est-il pas... M. Dick n'est-il pas... Je vous fais cette
question, parce que je ne sais pas, ma tante, s'il n'a pas la...
la tte un peu drange, balbutiai-je, car je sentais bien que je
marchais sur un terrain dangereux.

-- Pas un brin, dit ma tante.

-- Oh! vraiment! repris-je d'une voix faible.

-- S'il y a quelqu'un au monde qui n'ait pas la tte drange,
c'est M. Dick! dit ma tante avec beaucoup de dcision et
d'nergie.

Je n'avais rien de mieux  faire que de rpter timidement:

Oh! vraiment!

-- On a dit qu'il tait fou, reprit ma tante; j'ai un plaisir
goste  rappeler qu'on a dit qu'il tait fou, car sans cela je
n'aurais jamais eu le bonheur de jouir de sa socit et de ses
conseils depuis dix ans et plus,  vrai dire depuis que votre
soeur Betsy Trotwood m'a fait faux bond.

-- Il y a si longtemps?

-- Et c'taient des gens bien senss encore qui avaient l'audace
de dire qu'il tait fou, continua ma tante. M. Dick est un peu mon
alli, n'importe comment, il n'est pas ncessaire que je vous
explique cela. Sans moi, son propre frre l'aurait enferm sa vie
durant. Voil tout!

Je me reproche ici un peu d'hypocrisie, lorsqu'en voyant
l'indignation de ma tante sur ce point, je tchai de prendre un
air indign comme elle.

Un imbcile orgueilleux! dit ma tante, parce que son frre tait
un peu original, quoiqu'il ne le soit pas  moiti autant que
beaucoup de gens; il n'aimait pas qu'on le vit chez lui, et il
allait l'envoyer dans une maison de sant, quoiqu'il et t
confi  ses soins par feu leur pre, qui le regardait presque
comme un idiot. Encore une belle autorit! C'tait plutt lui qui
tait fou, sans doute!

Ma tante avait l'air si convaincu, que je fis de nouveaux efforts
pour avoir l'air d'tre convaincu comme elle.

L-dessus, je m'en mlai, dit ma tante, et je lui fis une
proposition. Je lui dis: Votre frre a toute sa raison, il est
infiniment plus sens que vous ne l'tes et ne le serez jamais, je
l'espre, du moins. Faites-lui une petite pension, et qu'il vienne
vivre chez moi. Je n'ai pas peur de lui; je ne suis pas vaniteuse,
moi, je suis prte  le soigner et je ne le maltraiterai pas comme
d'autres pourraient le faire, surtout dans un hospice. Aprs de
nombreuses difficults, dit ma tante, j'ai eu le dessus, et il est
ici depuis ce temps-l. C'est bien l'homme le plus aimable et le
plus facile  vivre qu'il y ait au monde; et quant aux
conseils!... Mais personne ne sait, ne connat et n'apprcie
l'esprit de cet homme-l, except moi.

Ma tante secoua sa robe et branla la tte comme si par ces deux
mouvements elle portait un dfi au monde entier.

Il avait une soeur qu'il aimait beaucoup, c'tait une bonne
personne qui le soignait bien; mais elle fit comme toutes les
femmes, elle prit un mari. Et le mari fit ce qu'ils font tous, il
la rendit malheureuse. L'effet de son malheur fut tel sur M. Dick
(ce n'est pas de la folie, j'espre!) que ce chagrin combin avec
la crainte que lui inspirait son frre et le sentiment qu'il avait
de la duret dont on usait  son gard, lui donnrent une fivre
crbrale. Ce fut avant le temps de son installation chez moi,
mais ce souvenir lui est pnible encore. Vous a-t-il parl du roi
Charles Ier, petit?

-- Oui, ma tante.

-- Ah! dit-elle en se frottant le nez d'un air un peu contrari,
c'est une allgorie  son usage pour parler de sa maladie. Il la
rattache dans son esprit avec une grande agitation et beaucoup de
trouble, ce qui est assez naturel, et c'est une figure dont il
use, une comparaison, enfin tout ce que vous voudrez. Et pourquoi
pas, si cela lui convient?

-- Certainement, ma tante.

-- Ce n'est pas comme cela qu'on s'exprime d'habitude, et ce n'est
pas le langage qu'on emploie en affaires: je le sais bien, et
c'est pour cela que j'insiste pour qu'il n'en soit pas question
dans son mmoire.

-- Est-ce que c'est un mmoire sur sa propre histoire qu'il crit,
ma tante?

-- Oui, petit, rpondit-elle en se frottant de nouveau le nez. Il
fait un mmoire sur ses affaires, adress au lord chancelier, ou 
lord Quelquechose, enfin  un de ces gens qui sont pays pour
recevoir des mmoires. Je suppose qu'il l'enverra un de ces jours.
Il n'a pas encore pu le rdiger sans y introduire cette allgorie,
mais peu importe, cela l'occupe.

Le fait est que je dcouvris plus tard que M. Dick essayait depuis
plus de dix ans d'empcher le roi Charles Ier d'apparatre dans
son mmoire, mais sans pouvoir jamais l'empcher de revenir sur
l'eau.

Je rpte, dit ma tante, que personne que moi ne connat l'esprit
de cet homme-l, le plus aimable des hommes et le plus facile 
vivre. S'il aime  enlever un cerf-volant de temps en temps,
qu'est-ce que cela dit? Franklin enlevait des cerfs-volants. Il
tait quaker ou quelque chose de cette espce, si je ne me trompe.
Et un quaker enlevant un cerf-volant est beaucoup plus ridicule
qu'un homme ordinaire.

Si j'avais pu supposer que ma tante m'avait racont ces dtails
pour mon dification personnelle, ou pour me donner une preuve de
confiance, j'aurais t trs-flatt, et j'aurais tir des
pronostics favorables d'une telle marque de faveur. Mais je ne
pouvais pas me faire d'illusion  cet gard: il tait vident pour
moi que, si elle se lanait dans ces explications, c'est que la
question se soulevait malgr elle dans son esprit: c'est  elle
qu'elle rpondait et non  moi, quoique ce ft  moi qu'elle
adresst son discours en l'absence de tout autre auditeur.

En mme temps je dois dire que la gnrosit avec laquelle elle
dfendait le pauvre M. Dick ne m'inspira pas seulement quelques
esprances gostes pour mon compte, mais veilla aussi dans mon
coeur une certaine affection pour elle. Je crois que je commenais
 m'apercevoir que, malgr toutes les excentricits et les
tranges fantaisies de ma tante, c'tait une personne qui mritait
respect et confiance. Quoiqu'elle ft aussi anime que la veille
contre les nes, et qu'elle se prcipitt aussi souvent hors au
jardin pour dfendre la pelouse; quelque violente indignation
qu'elle prouvt en voyant un jeune homme en passant faire les
yeux doux  Jeannette assise  la fentre, ce qui tait une des
offenses les plus graves qu'on pt porter  la dignit de ma
tante, cependant il m'tait impossible de ne pas me sentir plus de
respect pour elle et peut-tre moins de frayeur.

J'attendais avec une extrme anxit la rponse de M. Murdstone,
mais je faisais de grands efforts pour le dissimuler, et pour me
rendre aussi agrable que possible  ma tante et  M. Dick. Je
devais sortir avec ce dernier pour enlever le grand cerf-volant,
mais je n'avais pas d'autres habits que les vtements un peu
extraordinaires dont on m'avait affubl le premier jour, ce qui me
retenait  la maison,  l'exception d'une promenade hyginique
d'une heure que ma tante me faisait faire sur la falaise devant la
maison,  la tombe de la nuit, avant de me coucher. Enfin la
rponse de M. Murdstone arriva, et ma tante m'informa,  mon grand
effroi, qu'il viendrait lui parler le lendemain. Le lendemain
donc, toujours revtu de mon trange costume, je comptais les
heures, tremblant d'avance de terreur  l'ide de ce sombre
visage, m'tonnant sans cesse de ne pas le voir arriver, et agit
 tout moment par la lutte de mes esprances que je sentais
faiblir, et de mes craintes qui reprenaient le dessus.

Ma tante tait un peu plus imprieuse et plus svre qu'
l'ordinaire; je n'aperus pas,  d'autres traces, qu'elle se
prpart  recevoir ce visiteur qui m'inspirait tant de terreur.
Elle travaillait prs de la fentre, et moi, assis auprs d'elle,
je rflchissais  tous les rsultats possibles et impossibles de
la visite de M. Murdstone. L'aprs-midi s'avanait, le dner avait
t retard indfiniment, mais ma tante impatiente venait de dire
qu'on servit, quand elle jeta un cri d'alarme  la vue d'un ne;
quelle fut ma consternation quand j'aperus alors miss Murdstone
monte sur le baudet, traverser d'un pas dlibr la pelouse
sacre, et s'arrter en face de la maison, regardant tout autour
d'elle, pendant que ma tante criait en secouant la tte, et en lui
montrant le poing par la fentre:

Passez votre chemin! vous n'avez rien  faire ici! vous tes en
contravention! allez-vous-en! A-t-on jamais vu pareille
impudence!

Ma tante tait tellement courrouce par le sang-froid de miss
Murdstone, qu'en vrit je crois qu'elle en perdit le mouvement et
devint  l'instant incapable de se prcipiter  l'attaque comme de
coutume. Je saisis cette occasion pour lui dire que c'tait miss
Murdstone, et que le monsieur qui venait de la rejoindre (car le
sentier tant trs-roide, il tait rest quelques pas en arrire)
tait M. Murdstone lui-mme.

Peu m'importe! cria ma tante, secouant toujours la tte et
faisant par la fentre du salon des gestes qui ne pouvaient pas
tre interprts comme un compliment de bienvenue, je ne veux pas
de contravention! Je ne le souffrirai pas! Allez-vous-en!
Jeannette, chassez-le! emmenez-le! Et cach derrire ma tante, je
vis une espce de combat; l'ne, les quatre pattes plantes en
terre, rsistait  tout le monde, Jeannette le tirait par la bride
pour le faire tourner, M. Murdstone essayait de le faire avancer,
miss Murdstone donnait  Jeannette des coups d'ombrelle, et
plusieurs petits garons, accourus au bruit, criaient de toutes
leurs forces. Mais ma tante reconnaissant tout  coup parmi eux le
jeune malfaiteur charg de la conduite de l'ne et qui tait l'un
de ses ennemis les plus acharns, quoiqu'il et  peine treize
ans, se prcipita sur le thtre du combat, se jeta sur lui, le
saisit, le trana dans le jardin, sa veste par-dessus sa tte, et
ses talons raclant le sol; puis appelant Jeannette pour aller
chercher la police et la justice, afin qu'il ft pris, jug et
excut sur les lieux, elle le gardait  vue. Mais cette scne
termina la comdie. Le gamin, qui avait bien des tours dans son
sac, dont ma tante n'avait aucune ide, trouva bientt moyen de
s'chapper, avec un cri de victoire, laissant les traces de ses
souliers ferrs dans les plates-bandes, et emmenant son ne en
triomphe, l'un portant l'autre.

Miss Murdstone, en effet, avait quitt sa monture  la fin du
combat, et elle attendait avec son frre, au bas des marches, que
ma tante et le loisir de les recevoir. Un peu agite encore par
la lutte, ma tante passa  ct d'eux avec une grande dignit,
rentra chez elle et ne s'inquita plus de leur prsence jusqu'au
moment o Jeannette vint les annoncer.

Faut-il m'en aller, ma tante, demandai-je en tremblant.

-- Non, monsieur? dit ma tante, non, certes! Sur quoi elle me
poussa dans un coin prs d'elle, et fit une barrire avec une
chaise comme si c'tait une gele ou la barre du tribunal. Je
continuai  occuper cette position pendant l'entrevue tout-
entire, et je vis de l M. et miss Murdstone entrer dans le
salon.

Oh! dit ma tante, je ne savais pas d'abord  qui j'avais le
plaisir de faire des reproches il y a un moment. Mais, voyez-vous,
je ne permets  personne de passer avec un ne sur cette pelouse.
Je ne fais pas d'exception. Je ne le permets  personne.

-- Vous avez l une rgle qui n'est pas commode pour les
trangers, dit miss Murdstone.

-- En vrit? dit ma tante.

M. Murdstone parut craindre de voir se renouveler les hostilits,
et il intervint en disant:

Miss Trotwood?

-- Pardon, monsieur, dit ma tante en lui jetant un regard
pntrant, vous tes le monsieur Murdstone qui a pous la veuve
de feu mon neveu David Copperfield de Blunderstone la Rookery?
Pourquoi la Rookery? c'est ce que je ne sais pas.

-- Oui, madame, dit M. Murdstone.

-- Vous me pardonnerez de vous dire, monsieur, reprit ma tante,
que je crois qu'il aurait infiniment mieux valu que vous eussiez
laiss cette pauvre enfant tranquille.

-- Je suis de l'avis de miss Trotwood en ce sens, dit miss
Murdstone en se redressant, que je regarde en effet notre pauvre
Clara comme une enfant sous tous les rapports essentiels.

-- Il est heureux, mademoiselle, pour vous et pour moi, qui
avanons dans la vie et qui n'avons pas dans nos agrments
personnels de grands sujets de craindre qu'ils nous soient fatals,
que personne ne puisse en dire autant de nous, reprit ma tante.

-- Sans doute, repartit miss Murdstone, quoiqu'elle et du mal 
se dcider  convenir de la chose: elle le fit du moins d'assez
mauvaise grce; et comme vous le dites, il aurait infiniment mieux
valu pour mon frre qu'il n'et jamais contract ce mariage. J'ai
toujours t de cet avis-l.

-- Je n'en doute pas, dit ma tante. Jeannette, dit-elle aprs
avoir sonn, faites mes compliments  M. Dick, et priez-le de
descendre.

En l'attendant, ma tante regarda le mur en silence, fronant les
sourcils, et se tenant plus droite que jamais. Quand il fut
arriv, elle procda  la crmonie de la prsentation:

Monsieur Dick, un de mes anciens et ultimes amis, sur le jugement
duquel je compte, ajouta ma tante avec une intention marque pour
prvenir M. Dick qui mordait ses ongles d'un air hbt.

M. Dick abandonna ses ongles et resta debout au milieu du groupe
avec beaucoup de gravit et prt  montrer la plus profonde
attention. Ma tante fit un signe de tte  M. Murdstone qui
reprit:

Miss Trotwood, en recevant votre lettre, j'ai regard comme un
devoir pour moi et comme une marque de respect pour vous...

-- Merci, dit ma tante, en le regardant toujours en face, ne vous
inquitez pas de moi.

-- De venir y rpondre en personne, quelque drangement que le
voyage pt m'occasionner, plutt que de vous crire: le malheureux
enfant qui s'est enfui loin de ses amis et de ses occupations...

-- Et dont toute l'apparence, dit sa soeur en attirant l'attention
gnrale sur mon trange costume, est si choquante et si
scandaleuse...

-- Jeanne Murdstone, dit son frre, ayez la bont de ne pas
m'interrompre. Ce malheureux enfant, miss Trotwood, a t, dans
notre intrieur, la cause de beaucoup de difficults et de
troubles domestiques pendant la vie de feu ma chre Jeanne, et
depuis. Il a un caractre sombre et mutin, il se rvolte contre
toute autorit; en un mot, il est intraitable. Nous avons essay,
ma soeur et moi, de le corriger de ses vices, mais sans y russir,
et nous avons senti tous les deux, car ma soeur est pleinement
dans ma confidence, qu'il tait juste que vous reussiez de nos
lvres cette dclaration sincre, faite sans rancune et sans
colre.

-- Mon frre n'a pas besoin de mon tmoignage pour confirmer le
sien, dit miss Murdstone, je demande seulement la permission
d'ajouter que de tous les garons du monde, je ne crois pas qu'il
y en ait un plus mauvais.

-- C'est fort, dit ma tante d'un ton sec.

-- Ce n'est pas trop fort en comparaison des faits, repartit miss
Murdstone.

-- Ah! dit ma tante; eh bien! monsieur?

-- J'ai mon opinion particulire sur la manire de l'lever,
reprit M. Murdstone, dont le front s'obscurcissait de plus en plus
 mesure que ma tante et lui se regardaient de plus prs. Mes
ides sont fondes en partie sur ce que je sais de son caractre,
et en partie sur la connaissance que j'ai de mes moyens et de mes
ressources. Je n'ai  en rpondre qu' moi-mme; j'ai donc agi
d'aprs mes ides, et je n'ai rien de plus  en dire. Il me
suffira d'ajouter que j'ai plac cet enfant sous la surveillance
d'un de mes amis, dans un commerce honorable: que cette condition
ne lui convient pas; qu'il s'enfuit, erre comme un vagabond sur la
route, et vient ici eu haillons, s'adresser  vous, miss Trotwood.
Je dsire mettre sous vos yeux, en tout honneur, les consquences
invitables, selon moi, du secours que vous pourriez lui accorder
dans ces circonstances.

-- Commenons par traiter la question de cette occupation
honorable, dit ma tante. S'il avait t votre propre fils, vous
l'auriez plac de la mme manire, je suppose?

-- S'il avait t le fils de mon frre, dit miss Murdstone
intervenant dans la discussion, son caractre aurait t,
j'espre, tout  fait diffrent.

-- Si cette pauvre enfant, sa dfunte mre, avait t en vie, il
aurait t charg de mme de ces honorables occupations, n'est-ce
pas? dit ma tante.

-- Je crois, dit M. Murdstone avec un signe de tte, que Clara
n'aurait jamais rsist  ce que nous aurions regard, ma soeur
Jeanne Murdstone et moi, comme le meilleur parti  prendre.

Miss Murdstone confirma en grommelant ce que son frre venait de
dire.

Hem! dit ma tante, malheureux enfant!

M. Dick, qui faisait sonner son argent dans ses poches depuis
quelque temps, se livra  cette occupation avec un tel zle que ma
tante crut ncessaire de lui imposer silence par un regard, avant
de dire:

La pension de cette pauvre enfant s'est teinte avec elle?

-- Elle s'est teinte avec elle, rpliqua M. Murdstone.

-- Et sa petite proprit, la maison et le jardin, ce je ne sais
quoi la Rookery, sans Rooks, n'a pas t assure  son fils?

-- Son premier mari lui avait laiss son bien sans conditions,
commenait  dire M. Murdstone, quand ma tante l'interrompit avec
une impatience et une colre visibles.

-- Mon Dieu, je le sais bien! laiss sans conditions! Je
connaissais bien David Copperfield: je sais bien qu'il n'tait pas
homme  prvoir les moindres difficults, quand elles lui auraient
crev les yeux. Il va sans dire que tout lui a t laiss sans
conditions, mais quand elle s'est remarie, quand elle a eu le
malheur de vous pouser; en un mot, dit ma tante, pour parler
franchement, personne n'a-t-il dit alors un mot en faveur de cet
enfant?

-- Ma pauvre femme aimait son second mari, madame, dit
M. Murdstone: elle avait pleine confiance en lui.

-- Votre femme, monsieur, tait une pauvre enfant trs-
malheureuse, qui ne connaissait pas le monde, rpondit ma tante en
secouant la tte. Voil ce qu'elle tait; et maintenant, voyons!
qu'avez-vous  dire de plus?

-- Seulement ceci, miss Trotwood, rpliqua-t-il; je suis prt 
reprendre David, sans conditions, pour faire de lui ce qui me
conviendra, et pour agir  son gard comme il me plaira. Je ne
suis pas venu pour faire des promesses, ni pour prendre des
engagements envers qui que ce soit. Vous avez peut-tre quelque
intention, miss Trotwood, de l'encourager dans sa fuite et
d'couter ses plaintes. Vos manires qui, je dois le dire, ne me
semblent pas conciliantes, me portent  le supposer. Je vous
prviens donc que, si vous l'encouragez cette fois, c'est une
affaire finie: si vous intervenez entre lui et moi, votre
intervention, miss Trotwood, doit tre dfinitive. Je ne plaisante
pas, et il ne faut pas plaisanter avec moi. Je suis prt 
l'emmener pour la premire et la dernire fois: est-il prt  me
suivre? S'il ne l'est pas, si vous me dites qu'il ne l'est pas,
sous quelque prtexte que ce soit, peu m'importe, ma porte lui est
ferme pour toujours, et je tiens pour convenu que la vtre lui
est ouverte.

Ma tante avait cout ce discours avec l'attention la plus
soutenue, en se tenant plus droite que jamais, ses mains croises
sur ses genoux et l'oeil fix sur son interlocuteur. Quand il eut
fini, elle tourna les yeux du ct de miss Murdstone sans changer
d'attitude, et lui dit:

Et vous, mademoiselle, avez-vous quelque chose  ajouter?

-- Vraiment, miss Trotwood, dit miss Murdstone, tout ce que je
pourrais dire a t si bien exprim par mon frre, et tous les
faits que je pourrais rapporter ont t exposs par lui si
clairement, que je n'ai qu' vous remercier de votre politesse; ou
plutt de votre excessive politesse, ajouta miss Murdstone, avec
une ironie qui ne troubla pas plus ma tante qu'elle n'et
dconcert le canon prs duquel j'avais dormi  Chatham.

-- Et l'enfant, qu'est-ce qu'il en dit? reprit ma tante; David,
tes-vous prt  partir?

Je rpondis que non, et je la conjurai de ne pas me laisser
emmener. Je dis que M. et miss Murdstone ne m'avaient jamais aim,
qu'ils n'avaient jamais t bons pour moi; que je savais qu'ils
avaient rendu ma mre, qui m'aimait tant, trs-malheureuse  cause
de moi, et que Peggotty le savait bien aussi. Je dis que j'avais
plus souffert qu'on ne pouvait le croire, en pensant combien
j'tais jeune encore. Je priai et je conjurai ma tante (je ne me
rappelle plus en quels termes, mais je me souviens que j'en tais
alors trs-mu) de me protger et de me dfendre, pour l'amour de
mon pre.

M. Dick, dit ma tante, que faut-il que je fasse de cet enfant?

M Dick rflchit, hsita, puis prenant un air radieux rpondit:

Faites-lui tout de suite prendre mesure pour un habillement
complet.

-- M. Dick, dit ma tante d'un air de triomphe, donnez-moi une
poigne de main, votre bon sens est d'une valeur inapprciable.
Puis, ayant vivement secou la main de M. Dick, elle m'attira prs
d'elle en disant  M. Murdstone:

Vous pouvez partir si cela vous convient, je garde cet enfant,
j'en courrai la chance. S'il est tel que vous dites, il me sera
toujours facile de faire pour lui ce que vous avez fait, mais je
n'en crois pas un mot.

-- Miss Trotwood, rpondit M. Murdstone, en haussant les paules
et en se levant, si vous tiez un homme...

-- Billeveses! dit ma tante, ne me parlez pas de ces sornettes!

-- Quelle politesse exquise, s'cria miss Murdstone en se levant,
c'est trop fort, vraiment!

-- Croyez-vous, dit ma tante en faisant la sourde oreille au
discours de la soeur et en continuant  s'adresser au frre, et 
secouer la tte d'un air de suprme ddain, croyez-vous que je ne
sache pas la vie que vous avez fait mener  cette pauvre enfant si
mal inspire? Croyez-vous que je ne sache pas quel jour nfaste ce
fut pour cette douce petite crature que celui o elle vous vit
pour la premire fois, souriant et faisant les yeux doux, je
parie, comme si vous n'tiez pas capable de dire une sottise  un
enfant?

-- Je n'ai jamais entendu de langage plus lgant, dit miss
Murdstone.

-- Croyez-vous que je ne comprenne pas votre jeu comme si j'y
avais t? continua ma tante, maintenant que je vous vois et que
je vous entends, ce qui,  vous dire le vrai, n'est rien moins
qu'un plaisir pour moi. Ah! certes, il n'y avait personne au monde
d'aussi doux et d'aussi soumis que M. Murdstone dans ce temps-l.
La pauvre petite innocente n'avait jamais vu mouton pareil. Il
tait si plein de bont! il adorait la mre: il avait une passion
pour le fils, une vritable passion! il serait pour lui un second
pre, et il n'y avait plus qu' vivre tous ensemble dans un
paradis plein de roses, n'est-ce pas? Allons donc, laissez-moi
tranquille! dit ma tante.

-- Je n'ai de ma vie vu une femme semblable, s'cria miss
Murdstone.

-- Et quand vous avez t sr de cette pauvre petite insense, dit
ma tante (Dieu me pardonne d'appeler ainsi une crature qui est
maintenant l o vous n'tes pas press d'aller la rejoindre!),
comme si vous n'aviez pas fait assez de tort  elle et aux siens,
vous vous tes mis  commencer son ducation, n'est-ce pas? Vous
avez entrepris de la dresser, et vous l'avez mise en cage comme un
pauvre petit oiseau, pour lui faire oublier sa vie passe et lui
apprendre  chanter sur le mme air que vous.

-- C'est de la folie ou de l'ivresse, dit miss Murdstone, au
dsespoir de ne pouvoir dtourner de son ct le torrent
d'invectives de ma tante, et je souponne que c'est plutt de
l'ivresse.

Miss Betsy, sans faire la moindre attention  l'interruption,
continua  s'adresser  M. Murdstone.

Oui, monsieur Murdstone, continua-t-elle en secouant le doigt,
vous vous tes fait le tyran de cette innocente enfant, et vous
lui avez bris le coeur. Elle avait l'me tendre, je le sais, je
le savais bien des annes avant que vous la vissiez, et vous avez
bien choisi son faible pour lui porter les coups dont elle est
morte. Voil la vrit, qu'elle vous plaise ou non, faites-en ce
que vous voudrez, vous et ceux qui vous ont servi d'instruments.

-- Permettez-moi de vous demander, miss Trotwood, dit miss
Murdstone, quelle personne il vous plat d'appeler, avec un choix
d'expressions dont je n'ai pas l'habitude, les instruments de mon
frre?

Miss Betsy, persistant dans une surdit inbranlable, reprit son
discours:

Il tait clair, comme je vous l'ai dit, bien des annes avant que
vous la vissiez (et il est au-dessus de la raison humaine de
comprendre pourquoi il est entr dans les vues mystrieuses de la
Providence que vous la vissiez jamais), il tait clair que cette
pauvre petite crature se remarierait un jour ou l'autre, mais
j'esprais que cela ne tournerait pas aussi mal; c'tait 
l'poque o elle mit au monde son fils que voici, monsieur
Murdstone; ce pauvre enfant dont vous vous tes servi parfois pour
la tourmenter plus tard, ce qui est un souvenir dsagrable, et
vous rend maintenant sa vue odieuse. Oui, oui, vous n'avez pas
besoin de tressaillir, continua ma tante, je n'ai pas besoin de a
pour savoir la vrit.

Il tait rest tout le temps debout prs de la porte, la regardant
fixement, le sourire sur les lvres, mais en fronant ses pais
sourcils. Je remarquai alors que tout en souriant encore, il avait
pli soudain, et qu'il semblait respirer comme un homme qui vient
de perdre haleine  la course.

Bonjour, monsieur, dit ma tante, et adieu. Bonjour, mademoiselle,
continua-t-elle en se tournant brusquement vers la soeur. Si je
vous vois jamais passer avec un ne sur ma pelouse, aussi sr que
vous avez une tte sur vos paules, je vous arracherai votre
chapeau et je trpignerai dessus!

Il faudrait un peintre, et un peintre d'un talent rare pour rendre
l'expression du visage de ma tante, en faisant cette dclaration
inattendue, et celle de miss Murdstone en l'entendant. Mais le
geste n'tait pas moins loquent que la parole, miss Murdstone, en
consquence, ne rpondit pas, prit discrtement le bras de son
frre et sortit majestueusement de la maison. Ma tante, toujours 
la fentre, les regardait s'loigner, toute prte, sans aucun
doute,  mettre  l'instant mme sa menace  excution, dans le
cas o reparatrait l'ne.

Nulle tentative n'ayant eu lieu pour rpondre  ce dfi, le visage
de ma tante se radoucit peu  peu, si bien que je m'enhardis  la
remercier et  l'embrasser, ce que je fis de tout mon coeur, en
passant mes bras autour de son cou. Je donnai ensuite une poigne
de mains  M. Dick, qui rpta cette crmonie plusieurs fois de
suite, et qui salua l'heureuse issue de l'affaire en clatant de
rire toutes les cinq minutes.

Vous vous regarderez comme tant de moiti avec moi le tuteur de
cet enfant, monsieur Dick, dit ma tante.

-- Je serai enchant, dit M. Dick, d'tre le tuteur du fils de
David.

-- Trs-bien, dit ma tante, voil qui est convenu. Je pensais 
une chose, monsieur Dick, c'est que je pourrais l'appeler
Trotwood?

-- Certainement, certainement, appelez-le Trotwood, dit M. Dick,
Trotwood, fils de David Copperfield.

-- Trotwood Copperfield, vous voulez dire? repartit ma tante.

-- Oui, sans doute, oui, Trotwood Copperfield dit M. Dick un peu
embarrass.

Ma tante fut si enchante de son ide qu'elle marqua elle-mme,
avec de l'encre indlbile, les chemises qu'on m'acheta toutes
faites ce jour-l, avant de me les laisser mettre; et il fut
dcid que le reste de mon trousseau, qu'elle commanda
immdiatement, porterait la mme marque.

C'est ainsi que je commenai une vie toute neuve, avec un nom tout
neuf, comme le reste. Maintenant que mon incertitude tait passe,
je croyais rver. Je ne me disais pas que ma tante et M. Dick
faisaient deux tranges tuteurs. Je ne pensais pas  moi-mme
d'une manire positive. Ce qu'il y avait de plus clair dans mon
esprit, c'est, d'une part, que ma vie passe  Blunderstone
s'loignait de plus en plus et semblait flotter dans le vague
d'une distance infinie; de l'autre, qu'un rideau venait de tomber
pour toujours sur celle que j'avais mene chez Murdstone et
Grinby. Personne n'a lev ce rideau depuis. Moi, je l'ai soulev
un moment d'une main timide et tremblante, mme dans ce rcit, et
je l'ai laiss retomber avec joie. Le souvenir de cette existence
est accompagn dans mon esprit d'une telle douleur, de tant de
souffrance morale, d'une absence d'esprance si absolue, que je
n'ai jamais eu le courage d'examiner combien de temps avait dur
mon supplice. Est-ce un an, est-ce plus, est-ce moins? Je n'en
sais rien. Je sais seulement que cela fut, que cela n'est plus,
que je viens d'en parler pour n'en plus reparler jamais.




CHAPITRE XV.

Je recommence.


M. Dick et moi, nous fmes bientt les meilleurs amis du monde, et
quand il avait achev son travail de la journe, nous sortions
souvent ensemble pour enlever le grand cerf-volant. Tous les jours
de la vie, il travaillait longtemps  son mmoire, qui ne faisait
pas le moindre progrs, quelque peine qu'il y prit, car le roi
Charles venait toujours se fourrer tantt au commencement, tantt
 la fin, et alors il n'en fallait plus parler, c'tait 
recommencer. La patience et le courage avec lesquels il supportait
ces dsappointements continuels, l'ide vague qu'il avait que le
roi Charles Ier n'avait rien  voir l dedans, les faibles efforts
qu'il tentait pour le chasser, et l'enttement avec lequel ce
monarque revenait condamner le mmoire  l'oubli, tout cela me fit
une profonde impression. Je ne sais pas ce que M. Dick comptait
faire du mmoire, dans le cas o il serait termin, je crois qu'il
ne savait pas plus que moi o il avait l'intention de l'envoyer,
ni quels effets il en attendait. Mais, au reste, il n'tait pas
ncessaire qu'il se proccupt de cette question, car s'il y avait
quelque chose de certain sous le soleil, c'est que le mmoire ne
serait jamais termin.

C'tait touchant de le voir avec son cerf-volant, quand il l'avait
enlev  une grande hauteur dans les airs. Ce qu'il m'avait dit,
dans sa chambre, des esprances qu'il avait conues de cette
manire de dissminer les faits exposs sur les papiers qui le
couvraient et qui n'taient autres que des feuillets sacrifis de
quelque mmoire avort, pouvait bien le proccuper quelquefois,
mais une fois dehors, il n'y pensait plus. Il ne pensait qu'
regarder le cerf-volant s'envoler et  dvelopper  mesure la
pelote de ficelle qu'il tenait  la main. Jamais il n'avait l'air
plus serein. Je me disais quelquefois, quand j'tais assis prs de
lui le soir, sur un tertre de gazon, et que je le voyais suivre
des yeux les mouvements du cerf-volant dans les airs, que son
esprit sortait alors de sa confusion pour s'lever avec son jouet
dans les cieux. Quand il roulait la ficelle, et que le cerf-
volant, descendant peu  peu, sortait de l'horizon clair par le
soleil couchant, pour tomber sur la terre comme frapp de mort, il
semblait sortir peu  peu d'un rve, et je l'ai vu ramasser son
cerf-volant, puis regarder autour de lui d'un air gar, comme
s'ils taient tombs ensemble d'une chute commune, et je le
plaignais de tout mon coeur.

Les progrs que je faisais dans l'amiti et l'intimit de M. Dick
ne nuisaient en rien  ceux que je faisais dans les bonnes grces
de sa fidle amie, ma tante. Elle prit assez d'affection pour moi
au bout de quelques semaines pour abrger le nom de Trotwood
qu'elle m'avait donn, et m'appeler Trot; elle m'encouragea mme 
esprer que si je continuais comme j'avais commenc, je pouvais
arriver  rivaliser dans son coeur avec ma soeur Betsy Trotwood.

Trot, dit ma tante un soir, au moment o l'on venait comme de
coutume d'apporter le trictrac pour elle et pour M. Dick, il ne
faut pas oublier votre ducation.

C'tait mon seul sujet d'inquitude, et je fus enchant de cette
ouverture.

Cela vous ferait-il plaisir d'aller en pension  Canterbury?

Je rpondis que cela me plaisait d'autant plus que c'tait tout
prs d'elle.

Bien, dit ma tante, voudriez-vous partir demain?

Je n'tais plus tranger  la rapidit ordinaire des mouvements de
ma tante, je ne fus donc pas surpris d'une proposition si
soudaine, et je dis, oui.

Bien, rpta ma tante. Jeannette, vous demanderez le cheval gris
et la petite voiture pour demain  dix heures du matin, et vous
emballerez ce soir les effets de M. Trotwood.

J'tais  la joie de mon coeur en entendant donner ces ordres,
mais je me reprochai mon gosme, quand je vis leur effet sur
M. Dick, qui tait si abattu  la perspective de notre sparation
et qui jouait si mal en consquence, qu'aprs lui avoir donn
plusieurs avertissements avec les cornets sur les doigts, ma tante
ferma le trictrac et dclara qu'elle ne voulait plus jouer avec
lui. Mais en apprenant que je viendrais quelquefois le samedi, et
qu'il pouvait quelquefois aller me voir le mercredi, il reprit un
peu courage et fit voeu de fabriquer pour ces occasions un cerf-
volant gigantesque, bien plus grand que celui dont nous faisions
notre divertissement aujourd'hui. Le lendemain, il tait retomb
dans l'abattement, et il cherchait  se consoler en me donnant
tout ce qu'il possdait en or et en argent, mais ma tante tant
intervenue, ses libralits furent rduites  un don de quatre
shillings:  force de prires, il obtint de le porter jusqu'
huit. Nous nous sparmes de la manire la plus affectueuse  la
porte du jardin, et M. Dick ne rentra dans la maison que lorsqu'il
nous eut perdus de vue.

Ma tante, parfaitement indiffrente  l'opinion publique,
conduisit de main de matre le cheval gris  travers Douvres; elle
se tenait droite et roide comme un cocher de crmonie, et suivait
de l'oeil les moindres mouvements du cheval, dcide  ne lui
laisser faire sa volont sous aucun prtexte. Quand nous fmes en
rase campagne, elle lui donna un peu plus de libert, et jetant un
regard sur une valle de coussins, dans lesquels j'tais enseveli
auprs d'elle, elle me demanda si j'tais heureux.

Trs-heureux, merci, ma tante, dis-je. Elle en fut si satisfaite
que n'ayant pas les mains libres pour me tmoigner sa joie, elle
me caressa la tte avec le manche de son fouet.

La pension est-elle nombreuse? ma tante, demandai-je.

-- Je n'en sais rien, dit ma tante, nous allons d'abord chez
M. Wickfield.

-- Est-ce qu'il tient une pension? demandai-je.

-- Non, Trot, c'est un homme d'affaires.

Je ne demandai plus de renseignements sur le compte de
M. Wickfield, et ma tante ne m'en offrant pas davantage, la
conversation roula sur d'autres sujets, jusqu'au moment o nous
arrivmes  Canterbury. C'tait le jour du march, et ma tante eut
beaucoup de peine  faire circuler le cheval gris entre les
charrettes, les paniers, les piles de lgumes et les mottes de
beurre. Il s'en fallait parfois de l'paisseur d'un cheveu que
tout un talage ne ft renvers, ce qui nous attirait des discours
peu flatteurs de la part des gens qui nous entouraient; mais ma
tante conduisait toujours avec le calme le plus parfait, et je
crois qu'elle aurait travers avec la mme assurance un pays
ennemi.

Enfin nous nous arrtmes devant une vieille maison qui usurpait
sur l'alignement de la rue; les fentres du premier tage taient
en saillie, et les solives avanaient galement leurs ttes
sculptes au-dessus de la chausse, de sorte que je me demandai un
moment si toute la maison n'avait pas la curiosit de se porter
ainsi en avant pour voir ce qui se passait dans la rue jusque sur
le trottoir. Au reste, cela ne l'empchait pas d'tre d'une
propret exquise. Le vieux marteau de la porte cintre, au milieu
des guirlandes de fleurs et de fruits sculpts qui l'entouraient,
brillait comme une toile. Les marches de pierre taient aussi
nettes que si elles venaient de passer leur linge blanc, et tous
les angles, les coins, les sculptures et les ornements, les petits
carreaux des vieilles fentres, tout cela tait aussi clatant de
propret que la neige qui tombe sur les montagnes.

Quand la voiture s'arrta  la porte, j'aperus en regardant la
maison une figure cadavreuse, qui se montra un moment  une
petite fentre dans une tourelle,  l'un des angles de la maison!
puis disparut. La porte cintre s'ouvrit alors, et je revis ce
mme visage. Il tait aussi ple que lorsque je l'avais vu  la
fentre, quoique son teint ft un peu relev par des taches de son
qu'on voit souvent  la peau des personnes rousses; et en effet le
personnage tait roux: il pouvait avoir quinze ans,  ce que je
puis croire, mais il paraissait beaucoup plus g; la faux qui
avait moissonn ses cheveux les avait coups ras comme un chaume.
De sourcils point, pas plus que de cils; les yeux d'un rouge brun,
si dgarnis, si dnuds que je ne m'expliquais pas qu'il pt
dormir, ainsi  dcouvert. Il tait haut des paules, osseux et
anguleux, d'une mise dcente, habill de noir, avec un bout de
cravate blanche; son habit boutonn jusqu'au cou, une main si
longue, si maigre, une vraie main de squelette, qui attira mon
attention pendant que, debout  la tte du poney, il se caressait
le menton et nous regardait dans la voiture.

M. Wickfield est-il chez lui, Uriah Heep? dit ma tante.

-- M. Wickfield est chez lui, madame; si vous voulez vous donner
la peine d'entrer ici... dit-il en montrant de sa main dcharne
la chambre qu'il voulait dsigner.

Nous mmes pied  terre, et laissant Uriah Heep tenir le cheval,
nous entrmes dans un salon un peu bas, de forme oblongue, qui
donnait sur la rue; je vis par la fentre Uriah qui soufflait dans
les naseaux du cheval, puis les couvrait prcipitamment de sa
main, comme s'il y avait jet un sort. En face de la vieille
chemine taient placs deux portraits, l'un tait celui d'un
homme  cheveux gris, mais qui n'tait pourtant pas g; les
sourcils taient noirs, il regardait des papiers attachs ensemble
avec un ruban rouge. L'autre tait celui d'une dame, l'expression
de son visage tait douce et srieuse; elle me regardait.

Je crois que je cherchais des yeux un portrait d'Uriah, quand une
porte s'ouvrit  l'autre bout de la chambre; il entra un monsieur,
dont la vue me fit retourner pour m'assurer si par hasard ce ne
serait pas le portrait qui serait sorti de son cadre. Mais non, le
portrait tait paisiblement  sa place; et quand le nouveau venu
s'approcha de la lumire, je vis qu'il tait plus g que
lorsqu'il s'tait fait faire son portrait.

Miss Betsy Trotwood, dit-il, entrez je vous prie. J'tais occup
quand vous tes arrive, vous me le pardonnerez. Vous connaissez
ma vie; vous savez que je n'ai qu'un intrt au monde.

Miss Betsy le remercia, et nous entrmes dans son cabinet qui
tait meubl comme celui d'un homme d'affaires, de papiers, de
livres, de boites d'tain, etc. Il donnait sur le jardin, et il
tait pourvu d'un coffre-fort en fer, fix dans la muraille juste
au-dessus du manteau de la chemine; car je me demandais comment
les ramoneurs pouvaient faire pour passer derrire, quand ils
avaient besoin de nettoyer la chemine.

Eh bien! miss Trotwood, dit M. Wickfield; car je dcouvris
bientt que c'tait le matre de la maison, qu'il tait avou et
qu'il rgissait les terres d'un riche propritaire des environs,
quel vent vous amne ici? C'est un bon vent, dans tous les cas,
j'espre?

-- Mais oui, rpliqua ma tante, je ne suis pas venue pour des
affaires de justice.

-- Vous avez raison, mademoiselle, dit M. Wickfield: mieux vaut
venir pour autre chose.

Ses cheveux taient tout  fait blancs alors, quoiqu'il et encore
les sourcils noirs. Son visage tait trs-agrable, il avait mme
d tre beau. Son teint tait color d'une certaine faon dont
j'avais appris, grce  Peggotty,  faire honneur  l'usage du vin
de Porto, et j'attribuais  la mme origine l'intonation de sa
voix et son embonpoint marqu. Il avait une mise trs-convenable,
un habit bleu, un gilet  raies, un pantalon de nankin; sa chemise
 jabot et sa cravate de batiste semblaient si blanches et si
fines qu'elles rappelaient  mon imagination vagabonde le cou d'un
cygne.

C'est mon neveu, dit ma tante.

-- Je ne savais pas que vous en eussiez un, miss Trotwood, dit
M. Wickfield.

-- Mon petit neveu, c'est--dire, remarqua ma tante.

-- Je ne savais pas que vous eussiez un petit-neveu, je vous
assure, dit M. Wickfield.

-- Je l'ai adopt, dit ma tante avec un geste qui indiquait
qu'elle s'inquitait fort peu de ce qu'il savait ou de ce qu'il ne
savait pas, et je l'ai amen ici pour le mettre dans une pension
o il soit bien enseign et bien trait. Dites-moi o je trouverai
cette pension, et donnez-moi enfin tous les renseignements
ncessaires.

Avant de hasarder un conseil, dit M. Wickfield, permettez; vous
savez, ma vieille question en toutes choses, quel est votre but
rel?

-- Le diable vous emporte! s'cria ma tante. Quel besoin d'aller
toujours chercher midi  quatorze heures? Mon but est bien clair
et bien simple, c'est de rendre cet enfant heureux et utile.

-- Il doit y avoir encore quelque autre chose l-dessous, dit
M. Wickfield, en branlant la tte et en souriant d'un air
d'incrdulit.

-- Quelles balivernes! repartit ma tante. Vous avez la prtention
d'agir rondement dans ce que vous faites; vous ne supposez pas,
j'espre, que vous soyez la seule personne qui aille tout droit
son chemin dans ce monde?

-- Je n'ai qu'un seul but dans la vie, miss Trotwood, beaucoup de
gens en ont des douzaines, des vingtaines, des centaines: je n'ai
qu'un but, voil la diffrence; mais nous ne sommes plus dans la
question. Vous demandez la meilleure pension? Quel que soit votre
motif, vous voulez la meilleure.

Ma tante fit un signe d'assentiment.

J'en connais bien une qui vaut mieux que toutes les autres, dit
M. Wickfield en rflchissant, mais votre neveu ne pourrait y tre
admis pour le moment qu'en qualit d'externe.

Mais en attendant, il pourrait demeurer quelque autre part, je
suppose? dit ma tante.

M. Wickfield reconnut que c'tait possible, aprs un moment de
discussion, il proposa de mener ma tante voir la pension, afin
qu'elle pt en juger par elle-mme; en revenant on visiterait les
maisons o il pensait qu'on pourrait trouver pour moi le vivre et
le couvert. Ma tante accepta la proposition, et nous allions
sortir tous trois quand il s'arrta pour me dire:

Mais notre petit ami que voici pourrait avoir quelques motifs de
ne pas vouloir nous accompagner. Je crois que nous ferions mieux
de le laisser ici.

Ma tante semblait dispose  contester la proposition: mais, pour
faciliter les choses, je dis que j'tais tout prt  les attendre
chez M. Wickfield, si cela leur convenait, et je rentrai dans le
cabinet, o je pris, en les attendant, possession de la chaise que
j'avais occupe dj en arrivant.

Cette chaise se trouvait place en face d'un corridor troit qui
donnait dans la petite chambre ronde  la fentre de laquelle
j'avais aperu le ple visage d'Uriah Heep. Aprs avoir men le
cheval dans une curie des environs, il s'tait remis  crire sur
un pupitre et copiait un papier fix dans un cadre de fer suspendu
sur le bureau. Quoiqu'il ft tourn de mon ct, je crus d'abord
que le papier qu'il transcrivait et qui se trouvait entre lui et
moi l'empchait de me voir, mais en regardant plus attentivement
de ce ct, je vis bientt avec un certain malaise que ses yeux
perants apparaissaient de temps en temps sous le manuscrit comme
deux soleils enflamms, et qu'il me regardait furtivement, au
moins pendant une minute, quoiqu'on entendit sa plume courir tout
aussi vite qu' l'ordinaire. J'essayai plusieurs fois d'chapper 
ses regards; je montai sur une chaise pour regarder une carte
place de l'autre ct de la chambre; je m'enfonai dans la
lecture du journal du comt, mais ses yeux m'attiraient toujours,
et toutes les fois que je jetais un regard sur ces deux soleils
brlants, j'tais sr de les voir se lever ou se coucher 
l'instant mme.

 la fin, aprs une assez longue absence, ma tante et M. Wickfield
reparurent,  mon grand soulagement. Le rsultat de leurs
recherches n'tait pas aussi satisfaisant que j'aurais pu le
dsirer, car si les avantages qu'offrait la pension taient
incontestables, ma tante n'avait pas t galement satisfaite des
maisons o je pouvais loger.

C'est trs-ennuyeux, dit-elle. Je ne sais que faire, Trot.

-- C'est en effet trs-ennuyeux, dit M. Wickfield, mais je vais
vous dire ce que vous pourriez faire, miss Trotwood.

-- Qu'est-ce? dit ma tante.

-- Laissez votre neveu ici, pour le moment. C'est un garon
tranquille: il ne me drangera pas du tout. La maison est bonne
pour tudier: elle est aussi tranquille qu'un couvent, et presque
aussi spacieuse. Laissez-le ici.

La proposition tait videmment du got de ma tante, mais elle
hsitait  l'accepter, par dlicatesse. Moi de mme.

Allons! miss Trotwood, dit M. Wickfield, il n'y a pas d'autre
moyen de tourner la difficult. C'est seulement un arrangement
temporaire, vous savez. Si cela ne va pas bien, si cela nous gne
les uns ou les autres, nous pourrons toujours nous quitter, et
dans l'intervalle, on aura le temps de lui trouver quelque chose
qui convienne mieux. Mais, quant  prsent, vous n'avez rien de
mieux  faire que de le laisser ici.

-- Je vous suis trs-reconnaissante, dit ma tante, et je vois
qu'il l'est comme moi, mais...

-- Allons! je sais ce que vous voulez dire, s'cria M. Wickfield.
Je ne veux pas vous forcer d'accepter de moi des faveurs, miss
Trotwood, vous payerez sa pension si vous voulez. Nous ne
disputerons pas sur le prix, mais vous payerez si vous voulez.

-- Cette condition, dit ma tante, sans diminuer en rien ma
reconnaissance du service que vous me rendez, me met plus  mon
aise: je serai enchante de le laisser ici.

-- Alors, venez voir ma petite mnagre, dit M. Wickfield.

En consquence, nous montmes un ancien escalier de chne, avec
une rampe si large, qu'on aurait pu aussi aisment marcher dessus,
et nous entrmes dans un vieux salon un peu sombre, clair par
trois ou quatre des bizarres fentres que j'avais remarques de la
rue. Il y avait dans les embrasures, des siges en chne, qui
semblaient provenir des mmes arbres que le parquet cir et les
grandes poutres du plafond. La chambre tait joliment meuble d'un
piano et d'un meuble clatant, vert et rouge; il y avait des
fleurs dans les vases. On n'y voyait que coins et recoins, garnis
chacun d'une petite table ou d'un chiffonnier, d'un fauteuil ou
d'une bibliothque, si bien que je me disais  tout moment qu'il
n'y avait pas dans la chambre un autre coin aussi charmant que
celui o je me trouvais; puis je dcouvrais l'instant d'aprs
quelque retraite plus agrable encore. Le salon portait le cachet
de repos et d'exquise propret qui caractrisait la maison 
l'extrieur.

M. Wickfield frappa  une porte vitre pratique dans un coin de
la chambre tapisse de lambris, et une petite fille  peu prs de
mon ge sortit aussitt et l'embrassa. Je reconnus immdiatement
sur son visage l'expression douce et sereine de la dame dont le
portrait m'avait frapp au rez-de-chausse. Il me semblait dans
mon imagination que c'tait le portrait qui avait grandi de
manire  devenir une femme, mais que l'original tait rest
enfant. Elle avait l'air gai et heureux, ce qui n'empchait pas
son visage et ses manires de respirer une tranquillit d'me, une
srnit que je n'ai jamais oublies, que je n'oublierai jamais.

Voil, nous dit M. Wickfield, ma mnagre, ma fille Agns. Quand
j'entendis le ton dont il prononait ces paroles, quand je vis la
manire dont il tenait sa main, je compris que c'tait elle qui
tait le but unique de sa vie.

Un petit panier en miniature, pour contenir son trousseau de
clefs, pendait  son ct, et elle avait l'air d'une matresse de
maison assez grave et assez entendue pour gouverner cette vieille
demeure. Elle couta d'un air d'intrt ce que son pre lui dit de
moi, et quand il eut fini, elle proposa  ma tante de monter avec
elle pour voir mon logis. Nous y allmes tous ensemble; elle nous
montra le chemin et ouvrit la porte d'une vaste chambre; une
magnifique chambre vraiment, avec ses solives de vieux chne,
comme le reste, et ses petits carreaux  facettes, et la belle
balustrade de l'escalier qui montait jusque-l.

Je ne puis me rappeler o et quand j'avais vu, dans mon enfance,
des vitraux peints dans une glise. Je ne me rappelle pas les
sujets qu'ils reprsentaient. Je sais seulement que lorsque je la
vis arriver au haut du vieil escalier et se retourner pour nous
attendre sous ce jour voil, je pensai aux vitraux que j'avais vus
jadis, et que leur clat doux et pur s'associa depuis, dans mon
esprit, avec le souvenir d'Agns Wickfield.

Ma tante tait aussi enchante que moi des arrangements qu'elle
venait de prendre, et nous redescendmes ensemble dans le salon,
trs-heureux et trs-reconnaissants. Elle ne voulut pas entendre
parler de rester  dner, de peur de ne pas arriver avant la nuit
chez elle avec le fameux cheval gris, et je crois que M. Wickfield
la connaissait trop bien pour essayer de la dissuader; on lui
servit donc des rafrachissements, Agns retourna prs de sa
gouvernante, et M. Wickfield dans son cabinet. On nous laissa
seuls pour nous dire adieu sans contrainte.

Elle me dit que tout ce qui me regardait serait arrang par
M. Wickfield et que je ne manquerais de rien, puis elle ajouta les
meilleurs conseils et les paroles les plus affectueuses.

Trot, me dit ma tante, en terminant son discours, faites honneur
 vous-mme,  moi et  M. Dick, et que Dieu soit avec vous!

J'tais trs-mu, et tout ce que je pus faire, ce fut de la
remercier, en la chargeant de toutes mes tendresses pour M. Dick.

Ne faites jamais de bassesse, ne mentez jamais, ne soyez pas
cruel. vitez ces trois vices, Trot, et j'aurai toujours bon
espoir pour vous.

Je promis, du mieux que je pus, que je n'abuserais pas de sa bont
et que je n'oublierais pas ses recommandations.

Le cheval est  la porte, dit ma tante, je pars. Restez l.

 ces mots, elle m'embrassa prcipitamment et sortit de la chambre
en fermant la porte derrire elle. Je fus un peu surpris d'abord
de ce brusque dpart, et je craignais de lui avoir dplu; mais, en
regardant par la fentre, je la vis monter en voiture d'un air
abattu et s'loigner sans lever les yeux; je compris mieux alors
ce qu'elle prouvait, et ne lui fis pas l'injustice de croire
qu'elle et rien contre moi.

On dnait  cinq heures chez M. Wickfield; j'avais repris courage
et me sentais en apptit. Il n'y avait que deux couverts.
Cependant Agns, qui avait attendu son pre dans le salon,
descendit avec lui et s'assit en face de lui  table. Je ne
pouvais pas croire qu'il dnt sans elle.

On remonta dans le salon aprs dner, et dans le coin le plus
commode, Agns apporta un verre pour son pre avec une bouteille
de vin de Porto. Je crois qu'il n'aurait pas trouv  son breuvage
favori son parfum accoutum, s'il lui avait t servi par d'autres
mains.

Il passa l deux heures, buvant du vin en assez grande quantit,
pendant qu'Agns jouait du piano, travaillait et causait avec lui
ou avec moi. Il tait, la plupart du temps, gai et en train comme
nous, mais parfois il la regardait, puis tombait dans le silence
et dans la rverie. Il me sembla qu'elle s'en apercevait aussitt,
et qu'elle essayait de l'arracher  ses mditations par une
question ou une caresse. Alors il sortait de sa rverie et se
versait du vin.

Agns fit les honneurs du th, puis le temps s'coula, comme aprs
le dner, jusqu' l'heure du coucher. Son pre la prit alors dans
ses bras, l'embrassa, puis aprs son dpart il demanda des bougies
dans son cabinet. Je montai me coucher aussi.

Pendant la soire, j'tais sorti un moment dans la rue pour jeter
un coup d'oeil sur les vieilles maisons et sur la belle
cathdrale, me demandant comment j'avais pu traverser cette
ancienne ville dans mon voyage, et passer, sans le savoir, auprs
de la maison o je devais demeurer bientt. En revenant, je vis
Uriah Heep qui fermait l'tude; je me sentais en veine de
bienveillance  l'gard du genre humain, et je lui dis quelques
mots, puis en le quittant, je lui tendis la main. Mais quelle main
humide et froide avait touch la mienne! Je crus sentir la main
d'un spectre, et elle en avait bien toute l'apparence. Je me
frottai les mains pour rchauffer celle qui venait de rencontrer
la sienne, et pour faire disparatre jusqu' la trace de cet
odieux attouchement.

Cette ide me poursuivait encore quand je montai dans ma chambre.
Je croyais toujours sentir cette main humide et glace. Je me
penchai hors de la fentre, et j'aperus une des figures sculptes
au bout des solives, qui me regardait de travers. Il me sembla que
c'tait Uriah Heep qui tait mont, je ne sais comment, jusque-l,
et je me htai de fermer ma fentre.




CHAPITRE XVI.

Je change sous bien des rapports.


Le lendemain aprs le djeuner, la vie de pension s'ouvrit de
nouveau devant moi. M. Wickfield me conduisit sur le thtre de
mes tudes futures: c'tait un btiment grave, le long d'une
grande cour, respirant un air scientifique, en harmonie avec les
corbeaux et les corneilles qui descendaient des tours de la
cathdrale pour se promener d'un pas magistral sur la pelouse.

On me prsenta  mon nouveau matre, le docteur Strong. Il me
sembla presque aussi rouill que la grande grille de fer qui
ornait la faade de la maison, et presque aussi massif que les
grandes urnes de pierre places  intervalles gaux en haut des
piliers, comme un jeu de quilles gigantesques, que le temps devait
abattre quelque jour en se jouant. Il tait dans sa bibliothque;
ses habits taient mal brosss, ses cheveux mal peigns, les
jarretires de sa culotte courte n'taient pas attaches, ses
gutres noires n'taient pas boutonnes, et ses souliers taient
bants comme deux cavernes sur le tapis du foyer. Il tourna vers
moi ses yeux teints qui me rappelrent ceux d'un vieux cheval
aveugle que j'avais vu brouter l'herbe et trbucher sur les
tombeaux du cimetire de Blunderstone, puis il me dit qu'il tait
bien aise de me voir, en me tendant une main dont je ne savais que
faire, la voyant si inactive par elle-mme.

Mais il y avait prs du docteur Strong une jeune personne trs-
jolie qui travaillait; il l'appelait Annie, et je supposai que
c'tait sa fille; elle me tira d'embarras en s'agenouillant sur le
tapis pour attacher les souliers du docteur Strong et boutonner
ses gutres, besogne qu'elle accomplit avec beaucoup de
promptitude et de bonne grce. Quand elle eut fini, au moment o
nous nous rendions  la salle d'tudes, je fus trs-tonn
d'entendre M. Wickfield lui dire adieu sous le nom de mistress
Strong, et je me demandais si ce n'tait pas par hasard la femme
de son fils plutt que celle du docteur, quand il leva lui-mme
tous mes doutes.

 propos, Wickfield, dit-il en s'arrtant dans un corridor, et en
appuyant sa main sur mon paule, vous n'avez pas encore trouv une
place qui puisse convenir au cousin de ma femme?

-- Non, dit M. Wickfield, non, pas encore.

-- Je voudrais bien que ce fut fait le plus tt possible,
Wickfield, dit le docteur Strong, car Jack Maldon est pauvre et
oisif, et ce sont deux flaux qui engendrent souvent des maux plus
grands encore. Et c'est ce que dit le docteur Watts, ajouta-t-il
en me regardant et en branlant la tte; Satan a toujours de
l'ouvrage pour les mains oisives.

-- En vrit, docteur, dit M. Wickfield, si le docteur Watts avait
bien connu les hommes, il aurait pu dire avec autant d'exactitude:
Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains occupes. Les gens
occups ont bien leur part du mal qui se fait dans ce monde, vous
pouvez y compter. Qu'ont fait, depuis un sicle ou deux, les gens
qui ont t le plus affairs  acqurir du pouvoir ou de l'argent?
Croyez-vous qu'ils n'aient pas fait aussi bien du mal?

-- Jack Maldon ne sera jamais trs-affair pour acqurir ni l'un
ni l'autre, je crois, dit le docteur Strong en se frottant le
menton d'un air pensif.

-- C'est possible, dit M. Wickfield, et vous me ramenez  la
question dont je vous demande pardon de m'tre cart. Non, je
n'ai pas encore pu pourvoir M. Jack Maldon. Je crois, ajouta-t-il
avec un peu d'hsitation, que je devine votre but, et ce n'est pas
ce qui rend la chose plus facile.

-- Mon but, dit le docteur Strong, est de placer d'une manire
convenable un cousin d'Annie, qui est en outre pour elle un ami
d'enfance.

-- Oui, je sais, dit M. Wickfield, en Angleterre ou  l'tranger!

-- Oui, dit le docteur, s'tonnant videmment de l'affectation
avec laquelle il prononait ces paroles en Angleterre ou 
l'tranger.

-- Ce sont vos propres expressions, dit M. Wickfield, ou 
l'tranger.

-- Sans doute, rpondit le docteur, sans doute, l'un ou l'autre.

-- L'un ou l'autre? Cela vous est indiffrent? demanda
M. Wickfield.

-- Oui, repartit le docteur.

-- Oui? dit l'autre avec tonnement.

-- Parfaitement indiffrent.

-- Vous n'avez point de motif, dit M. Wickfield, pour vouloir dire
 l'tranger, et non en Angleterre?

-- Non, rpondit le docteur.

-- Je suis oblig de vous croire, et il va sans dire que je vous
crois, dit M. Wickfield. La commission dont vous m'avez charg
est, en ce cas, beaucoup plus simple que je ne l'avais cru. Mais
j'avoue que j'avais l-dessus des ides trs-diffrentes.

Le docteur Strong le regarda d'un air tonn, qui se termina
presque aussitt par un sourire, et ce sourire m'encouragea fort,
car il respirait la bont et la douceur, avec une simplicit qu'on
retrouvait, du reste, dans toutes les manires du docteur, quand
on avait bris la glace forme par l'ge et de longues tudes, et
cette simplicit tait bien faite pour attirer et charmer un jeune
lve comme moi. Le docteur marchait devant nous d'un pas rapide
et ingal, tout en rptant: oui, non, parfaitement, et autres
brves assurances sur le mme sujet, tandis que nous marchions
derrire lui; et je remarquai que M. Wickfield avait pris un air
grave et se parlait  lui-mme en hochant la tte, croyant que je
ne le voyais pas.

La salle d'tude tait grande et relgue dans un coin paisible de
la maison, d'o l'on apercevait d'un ct une demi-douzaine de
grandes urnes de pierre, et de l'autre un jardin bien retir,
appartenant au docteur; on pouvait mme distinguer de l les
pches qui mrissaient sur un espalier expos au midi. Il y avait
aussi de grands alos dans des caisses autour du gazon, et les
feuilles roides et paisses de cette plante sont restes associes
depuis lors dans mon esprit avec l'ide du silence et de la
retraite. Vingt-cinq lves  peu prs taient occups  tudier
au moment de notre arrive: tout le monde se leva pour dire
bonjour au docteur, et resta debout en prsence de M. Wickfield et
de moi.

Un nouvel lve, messieurs, dit le docteur: Trotwood
Copperfield.

Un jeune homme appel Adams, qui tait  la tte de la classe,
quitta sa place pour me souhaiter la bienvenue. Sa cravate blanche
lui donnait l'air d'un jeune ministre anglican, ce qui ne
l'empchait pas d'tre trs-aimable et d'un caractre enjou; il
me montra ma place et me prsenta aux diffrents matres avec une
bonne grce qui m'et mis  mon aise si cela et t possible.

Mais il me semblait qu'il y avait si longtemps que je ne m'tais
trouv en pareille camaraderie, que je n'avais vu d'autres garons
de mon ge que Mick Walker et Fcule-de-pommes-de-terre, que
j'prouvai un de ces moments de malaise qui ont t si communs
dans ma vie. Je sentais si bien en moi-mme que j'avais pass par
une existence dont ils ne pouvaient avoir aucune ide, et que
j'avais une exprience trangre  mon ge, ma tournure et ma
condition, qu'il me semblait que je me reprochais presque comme
une imposture de me prsenter parmi eux sans autres faons qu'un
camarade ordinaire. J'avais perdu, pendant le temps plus ou moins
long que j'avais pass chez Murdstone et Grinby, toute habitude
des jeux et des divertissements des jeunes garons de mon ge; je
savais que j'y serais gauche et novice. Le peu que j'avais pu
apprendre jadis avait si compltement t effac de ma mmoire par
les soins sordides qui accablaient mon esprit nuit et jour, que
lorsqu'on en vint  examiner ce que je savais, il se trouva que je
ne savais rien, et qu'on me mit dans la dernire classe de la
pension. Mais quelque proccup que je fusse de ma maladresse dans
les exercices du corps, et de mon ignorance en fait d'tudes plus
srieuses, j'tais infiniment plus mal  mon aise en pensant 
l'abme mille fois plus grand encore que mon exprience des choses
qu'ils ignoraient absolument, et que malheureusement je n'ignorais
plus, creusait entre nous. Je me demandais ce qu'ils penseraient
s'ils venaient  apprendre que je connaissais intimement la
pension du banc du Roi. Mes manires ne rvleraient-elles pas
tout ce que j'avais fait dans la socit des Micawber, ces ventes
au mont-de-pit, ces prts sur gages et ces soupers qui en
taient la suite? Peut-tre quelqu'un de mes camarades m'avait-il
vu traverser Canterbury, las et dguenill, et viendrait-il  me
reconnatre? Que diraient-ils, eux qui attachaient si peu de prix
 l'argent, s'ils savaient comment je comptais mes sous pour
acheter tous les jours la viande ou la bire, ou les tranches de
pudding ncessaires pour ma subsistance? Quel effet cela
produirait-il sur des enfants qui ne connaissaient pas la vie des
rues de Londres, s'ils venaient  savoir que j'avais hant les
plus mauvais quartiers de cette grande ville, quelque honteux que
j'en pusse tre? Mon esprit tait si frapp de ces ides pendant
la premire journe passe chez le docteur Strong, que je veillais
sur mes regards et sur mes mouvements avec anxit; j'tais tout
inquiet ds que l'un de mes camarades approchait, et je m'enfuis
en toute hte ds que la classe fut finie, de peur de me
compromettre en rpondant  leurs avances amicales.

Mais l'influence qui rgnait dans la vieille maison de
M. Wickfield commena  agir sur moi au moment o je frappais  la
porte, mes nouveaux livres sous le bras, et je sentis que mes
alarmes commenaient  se dissiper. En montant dans ma vieille
chambre, si vaste et si bien are, l'ombre srieuse et grave du
vieil escalier de chne chassa mes doutes et mes craintes et jeta
sur mon pass une obscurit propice. Je restai dans ma chambre 
tudier diligemment jusqu' l'heure du dner (nous sortions de la
pension  trois heures), et je descendis avec l'esprance de faire
un jour encore un colier passable.

Agns tait dans le salon, elle attendait son pre qui tait
retenu dans son cabinet par une affaire. Elle vint au-devant de
moi avec son charmant sourire, et me demanda ce que je pensais de
la pension. Je rpondis que j'esprais m'y plaire beaucoup, mais
que je ne m'y sentais pas encore bien accoutum.

Vous n'avez jamais t en pension, n'est-ce pas? lui dis-je.

-- Bien au contraire, j'y suis tous les jours, dit-elle.

-- Ah! mais vous voulez dire ici, chez vous?

-- Papa ne pourrait pas se passer de moi, dit-elle en souriant et
en hochant la tte. Il faut bien qu'il garde sa mnagre  la
maison.

-- Il vous aime beaucoup, j'en suis sr?

Elle me fit signe que oui, et alla  la porte pour couter s'il
montait, afin d'aller au-devant de lui sur l'escalier, mais elle
n'entendit rien et revint vers moi.

Maman est morte au moment de ma naissance, dit-elle de l'air doux
et tranquille qui lui tait habituel. Je ne connais d'elle que son
portrait qui est en bas. Je vous ai vu le regarder hier, saviez-
vous qui c'tait?

-- Oui, lui dis-je, il vous ressemble tant.

-- C'est aussi l'avis de papa, dit-elle d'un ton satisfait... Ah!
le voil!

Son calme et joyeux visage s'illumina de plaisir en allant au-
devant de lui, et ils rentrrent ensemble en se tenant par la
main. Il me reut avec cordialit, et me dit que je serais trs-
heureux chez le docteur Strong, qui tait le meilleur des hommes.

Il y a peut-tre des gens... je n'en sais rien... qui abusent de
sa bont, dit M. Wickfield, ne faites jamais comme eux, Trotwood.
C'est l'tre le moins souponneux qu'on puisse rencontrer, et que
ce soit un mrite ou un dfaut, c'est toujours une chose dont il
faut tenir compte dans tous les rapports grands ou petits qu'on
peut avoir avec lui.

Il me sembla qu'il parlait comme un homme contrari ou mcontent
de quelque chose, mais je n'eus pas le temps de m'en rendre
compte. On annona le dner, et nous descendmes pour prendre 
table les mmes places que la veille.

Nous tions  peine assis, quand Uriah Heep prsenta sa tte
rousse et sa main dcharne  la porte.

M. Maldon, dit-il, voudrait vous dire un mot, monsieur.

-- Comment? Il n'y a qu'un instant que je suis dbarrass de
M. Maldon, lui dit son patron.

-- C'est vrai, monsieur, rpondit Uriah, mais il vient de revenir
pour vous dire encore un mot.

Tout en tenant ainsi la porte entr'ouverte, Uriah m'avait regard;
il avait regard Agns, les plats, les assiettes, et tout ce que
la chambre contenait,  ce qu'il me sembla, quoiqu'il n'et l'air
de regarder autre chose que son matre, sur lequel ses yeux rouges
paraissaient respectueusement attachs.

Je vous demande pardon. C'est seulement pour vous dire qu'en y
rflchissant... Ici le nouvel interlocuteur repoussa la tte
d'Uriah pour y substituer la sienne... Excusez mon indiscrtion,
je vous prie. Mais puisque je n'ai point le choix,  ce qu'il
parat, plus tt je partirai, mieux cela vaudra. Ma cousine Annie
m'avait dit, quand nous avions parl de cette affaire, qu'elle
aimait mieux avoir ses amis prs d'elle que de les voir exils, et
le vieux docteur...

-- Le docteur Strong, vous voulez dire? interrompit gravement
M. Wickfield.

-- Le docteur Strong, cela va sans dire. Je l'appelle le vieux
docteur, c'est la mme chose, vous savez?

-- Je ne sais pas, rpondit M. Wickfield.

-- Eh bien! le docteur Strong, dit l'autre, avait l'air du mme
avis. Mais il parat, d'aprs ce que vous me proposez, qu'il a
chang d'ide; en ce cas, je n'ai plus rien  dire; plus tt je
partirai, mieux cela vaudra. Je suis donc revenu pour vous dire
que plus tt je serai en route, mieux cela vaudra. Quand il faut
piquer une tte dans la rivire,  quoi bon lanterner sur la
planche?

-- Eh bien! puisque lanterner il y a, on ne lanternera pas,
M. Maldon, vous pouvez compter l-dessus, dit M. Wickfield.

-- Merci, dit l'autre, je vous suis fort oblig.  cheval donn on
ne regarde pas aux dents; ce ne serait pas aimable; sans cela, je
dirais qu'on aurait pu laisser ma cousine Annie arranger les
choses  sa manire. Je suppose qu'elle n'aurait eu qu' dire au
vieux docteur...

-- Vous voulez dire que mistress Strong n'aurait eu qu' dire 
son mari... n'est-ce pas? dit M. Wickfield.

-- Parfaitement, repartit l'autre, elle n'aurait eu qu' dire
qu'elle dsirait que les choses fussent arranges d'une certaine
manire pour que cela se fit tout naturellement.

-- Et pourquoi tout naturellement, M. Maldon? demanda M. Wickfield
en continuant tranquillement son dner.

-- Ah! parce qu'Annie est une charmante jeune femme, et que le
vieux docteur, le docteur Strong, je veux dire, n'est pas
prcisment un jeune homme, dit M. Jack Maldon en riant. Je ne
veux blesser personne, monsieur Wickfield. Je veux seulement dire
que je suppose qu'il est ncessaire et raisonnable que, dans un
mariage de ce genre, on trouve au moins des compensations.

-- Des compensations pour la femme, monsieur? demanda gravement
M. Wickfield.

-- Pour la femme, monsieur, rpondit M. Jack Maldon en riant.

Mais s'apercevant que M. Wickfield continuait son dner, du mme
air grave et impassible, et qu'il n'y avait point d'espoir de lui
faire dtendre un muscle de son visage, il ajouta:

Du reste, j'ai dit tout ce que je voulais dire, je vous demande
de nouveau pardon de mon indiscrtion, je vais me retirer. Il va
sans dire que je suivrai vos avis, et que je considrerai cette
affaire comme devant tre traite exclusivement entre vous et moi;
je n'y ferai aucune allusion chez le docteur.

-- Avez-vous dn? demanda M. Wickfield en lui montrant la table.

-- Merci, dit M. Maldon, je vais dner chez ma cousine Annie,
adieu.

M. Wickfield, sans se lever, le suivit des yeux d'un air pensif.
M. Maldon tait,  mon avis, un jeune vapor, assez joli garon,
la parole dgage, l'air confiant et hardi. Ce fut l ma premire
entrevue avec lui; je ne m'tais pas attendu  le voir si tt,
quand j'avais entendu le docteur parler de lui le matin.

Aprs le dner, nous prmes le chemin du salon, et tout se passa
comme la veille. Agns plaa les verres et la bouteille dans le
mme coin, M. Wickfield s'y tablit et but copieusement. Agns
joua du piano, travailla, causa, et fit avec moi plusieurs parties
de dominos.  l'heure exacte, elle fit le th, puis, quand j'eus
apport mes livres, elle y jeta un coup d'oeil, et me montra ce
qu'elle en savait (elle tait plus savante qu'elle ne le disait),
et m'indiqua la meilleure manire d'apprendre et de comprendre. Je
vois encore ses manires modestes, paisibles, rgulires,
j'entends encore sa douce voix en crivant ces paroles;
l'influence bienfaisante qu'elle vint plus tard  exercer sur moi,
commence dj  se faire sentir  mon me. J'aime la petite
milie, et ne puis pas dire que j'aime Agns de la mme manire,
mais je sens que la bont, la paix et la vrit habitent auprs
d'elle, et que la douce lumire de ce vitrail que j'ai vu jadis
dans une glise, l'claire toujours, et moi aussi, quand je suis
prs d'elle, et tous les objets qui nous entourent.

L'heure de son coucher tait arriv; elle venait de nous quitter,
et je tendis la main  M. Wickfield avant de me retirer aussi.
Mais il me retint pour me dire:

Lequel aimez-vous mieux, Trotwood, de rester ici ou d'aller
ailleurs?

-- J'aime mieux rester ici, dis-je vivement.

-- Vous en tes sr?

-- Si vous me le permettez, si cela vous convient.

-- Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici,
mon garon, j'en ai peur, dit-il.

-- Pas plus triste pour moi que pour Agns, monsieur. Pas triste
du tout.

-- Que pour Agns! rpta-t-il, en s'avanant lentement vers la
grande chemine, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agns!

Il avait bu ce soir-l (peut-tre tait-ce une illusion) jusqu'
en avoir les yeux injects de sang. Je ne les voyais pas alors:
ses regards taient fixs sur la terre, et il couvrait ses yeux de
sa main, mais je l'avais remarqu un moment auparavant.

Je me demande, murmura-t-il, si mon Agns est lasse de moi. Je
sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est
diffrent... bien diffrent.

C'tait une rflexion qu'il se faisait en lui-mme, ce n'est pas 
moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile.

C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone,
mais il faut qu'elle reste prs de moi. Il faut que je la garde
prs de moi. Si la pense que je puis mourir et quitter mon enfant
chrie, ou que ce cher trsor peut venir  mourir et me quitter
elle-mme, trouble dj comme un spectre mes moments les plus
heureux; si je ne puis la noyer que dans...

Il ne pronona pas le mot, mais il s'avana lentement vers la
table o taient poss les verres, fit d'un air distrait le geste
de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit 
marcher dans la chambre.

Si cette pense est dj si cruelle  supporter quand elle est
ici, dit-il, que serait-ce si elle tait loin de moi? Non, non. Je
ne puis m'y dcider.

Il s'appuya contre le manteau de la chemine, et resta si
longtemps plong dans ses mditations que je ne savais si je
devais risquer de le dranger en me retirant, ou rester
tranquillement  ma place, jusqu' ce qu'il ft sorti de sa
rverie. Enfin, il fit un effort, et ses yeux me cherchrent dans
la chambre.

Vous voulez rester avec nous, Trotwood, dit-il de son ton
ordinaire, et comme s'il rpondait sans intervalle  quelque chose
que je venais de lui dire, j'en suis bien aise. Vous nous tiendrez
compagnie  tous deux. Cela nous fera du bien de vous avoir ici,
ce sera bon pour moi, bon pour Agns, et peut-tre pour vous
aussi.

-- Pour moi, j'en suis sr, monsieur, rpondis-je. Je suis si
content d'tre ici!

-- Vous tes un brave garon, dit M. Wickfield; tant qu'il vous
conviendra d'y rester, vous y serez le bienvenu.

Il me donna une poigne de main, puis me frappant sur l'paule, il
me dit que lorsque j'aurais quelque chose  faire le soir aprs le
dpart d'Agns, ou quand je voudrais lire pour mon plaisir, je
pouvais descendre dans son cabinet s'il y tait, et si je dsirais
un peu de socit pour passer la soire avec lui. Je le remerciai
de ses bonts, et comme il s'y rendit un moment aprs, et que je
n'tais pas fatigu, je descendis aussi un livre  la main, pour
profiter, pendant une demi-heure, de la permission qu'il venait de
me donner.

Mais, apercevant une lumire dans le petit cabinet circulaire, je
me sentis  l'instant attir par Uriah Heep qui exerait sur moi
une sorte de fascination, et j'entrai. Je le trouvai occup  lire
un gros livre avec une attention si vidente qu'il suivait chaque
ligne de son doigt maigre, laissant en chemin sur la page,  ce
qu'il me semblait, des traces gluantes, comme un limaon.

Vous travaillez bien tard ce soir, Uriah, lui dis-je.

-- Oui, monsieur Copperfield.

En prenant un tabouret en face de lui, pour lui parler plus  mon
aise je remarquai qu'il ne savait pas sourire: il ouvrait
seulement la bouche et dessinait, en l'ouvrant, deux rides
profondes dans ses joues: c'tait l tout.

Je ne travaille pas pour l'tude, monsieur Copperfield, dit
Uriah.

-- Que faites-vous donc, alors? demandai-je.

-- Je tche d'avancer dans la science du droit, monsieur
Copperfield. J'tudie en ce moment-ci la Pratique de Tidd. Ah!
quel crivain que ce Tidd, monsieur Copperfield!

Mon tabouret tait un observatoire si commode, qu'en le regardant
reprendre sa lecture aprs cette exclamation d'enthousiasme, je
remarquai, pendant qu'il suivait les mots avec son doigt, que ses
narines minces et pointues, toujours en mouvement avec une
puissance de contraction et de dilatation surprenante, servaient
d'interprte  sa pense: il clignait du nez comme les autres
clignent de l'oeil; ses yeux,  lui, ne disaient rien du tout.

Je suppose que vous tes un grand lgiste? dis-je aprs l'avoir
observ quelque temps en silence.

-- Moi, monsieur Copperfield! dit Uriah. Oh! non; je suis dans une
situation si humble.

Je remarquai que l'trange sensation que m'avait fait prouver le
contact de sa main ne devait pas tre un fruit de mon imagination,
car il les frottait sans cesse comme s'il voulait les scher et
les rchauffer, puis il les essuyait  la drobe avec son
mouchoir.

Je sais bien que je suis dans la situation la plus humble, dit
Uriah modestement, en comparaison des autres. Ma mre est trs-
humble aussi, nous vivons dans une humble demeure, monsieur
Copperfield, et nous avons reu beaucoup de grces. La vocation de
mon pre tait trs-humble: il tait fossoyeur.

-- Qu'est-il devenu? demandai-je.

-- C'est maintenant un corps glorieux, monsieur Copperfield. Mais
nous avons reu de grandes grces. Quelle grce du ciel, par
exemple, de demeurer chez M. Wickfield!

Je demandai  Uriah s'il y tait depuis longtemps.

Il y a bientt quatre ans, monsieur Copperfield, dit Uriah en
fermant son livre, aprs avoir soigneusement marqu l'endroit
auquel il s'arrtait. Je suis entr chez lui un an aprs la mort
de mon pre, et quelle grande grce encore! Quelle grce je dois 
la bont de M. Wickfield, qui me permet de faire gratuitement des
tudes qui auraient t au-dessus des humbles ressources de ma
mre et des miennes!

-- Alors je suppose qu'une fois vos tudes de droit finies, vous
deviendrez procureur en titre? lui dis-je.

-- Avec la bndiction de la Providence, monsieur Copperfield,
rpondit Uriah.

-- Qui sait si vous ne serez pas un jour l'associ de
M. Wickfield, rpliquai-je pour lui faire plaisir, et alors ce
sera Wickfield et Heep, ou peut-tre Heep successeur de Wickfield.

-- Oh! non, monsieur Copperfield, dit Uriah en hochant la tte, je
suis dans une situation beaucoup trop humble pour cela.

Il ressemblait certainement d'une manire frappante  la figure
sculpte au bout de la poutre, prs de ma fentre,  le voir
assis, dans son humilit, me lanant des yeux de ct, la bouche
toute grande ouverte et les joues rides en manire de sourire.

M. Wickfield est un excellent homme, monsieur Copperfield, dit
Uriah; mais, si vous le connaissez depuis longtemps, vous en savez
certainement plus l-dessus que je ne puis vous en apprendre.

Je rpliquai que j'en tais bien convaincu, mais qu'il n'y avait
pas longtemps que je le connaissais, quoique ce ft un ami de ma
tante.

Ah! en vrit, monsieur Copperfield, dit Uriah, votre tante est
une femme bien aimable, monsieur Copperfield.

Quand il voulait exprimer de l'enthousiasme, il se tortillait de
la faon la plus trange: je n'ai jamais rien vu de plus laid;
aussi j'oubliai un moment les compliments qu'il me faisait de ma
tante pour considrer ces sinuosits de serpent qu'il imprimait 
tout son corps, depuis les pieds jusqu' la tte.

...Une dame trs-aimable, monsieur Copperfield, reprit-il; elle a
une grande admiration pour miss Agns, je crois, monsieur
Copperfield?

Je rpondis oui, hardiment, sans en rien savoir: Dieu me
pardonne!

J'espre que vous pensez comme elle, monsieur Copperfield, dit
Uriah; n'est-il pas vrai?

-- Tout le monde doit tre du mme avis l-dessus, rpondis-je.

-- Oh! je vous remercie de cette remarque, monsieur Copperfield,
dit Uriah Heep; ce que vous dites l est si vrai! Mme dans
l'humilit de ma situation, je sais que c'est si vrai! Oh! merci,
monsieur Copperfield!

Et il se tortilla si bien que, dans l'exaltation de ses
sentiments, il s'enleva de son tabouret et commena  faire ses
prparatifs de dpart.

Ma mre doit m'attendre, dit-il en regardant une montre terne et
insignifiante qu'il tira de sa poche; elle doit commencer 
s'inquiter, car quelque humbles que nous puissions tre, monsieur
Copperfield, nous avons beaucoup d'attachement l'un pour l'autre.
Si vous vouliez venir nous voir un jour et prendre une tasse de
th dans notre pauvre demeure, ma mre serait aussi fire que moi
de vous recevoir.

Je rpondis que je m'y rendrais avec plaisir.

Merci, monsieur Copperfield, dit Uriah, en posant son livre sur
une tablette. Je suppose que vous tes ici pour quelque temps,
monsieur Copperfield?

Je lui dis que je pensais que j'habiterais chez M. Wickfield tout
le temps que je resterais  la pension.

Ah! vraiment! s'cria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup
de chances de finir par devenir associ de M. Wickfield, monsieur
Copperfield?

Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que
personne n'y avait song pour moi; mais Uriah s'enttait 
rpondre poliment  toutes mes assurances: Oh! que si, monsieur
Copperfield, vous avez beaucoup de chances! et Oui,
certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!
Enfin, quand il eut termin ses prparatifs, il me demanda si je
lui permettais d'teindre la bougie, et sur ma rponse
affirmative, il la souffla  l'instant mme. Aprs m'avoir donn
une poigne de main (et il me sembla que je venais de toucher un
poisson dans l'obscurit), il entr'ouvrit la porte de la rue, se
glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin 
ttons; ce que je fis  grand'peine, aprs m'tre cogn contre son
tabouret. C'est sans doute pour cela que je rvai de lui la moiti
de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer  la mer la
maison de M. Peggotty pour se livrer  une expdition de piraterie
sous un drapeau noir, portant pour devise: la Pratique, par
Tidd, et nous entranant  sa suite sous cette enseigne
diabolique, la petite milie et moi, pour nous noyer dans les mers
espagnoles.

Le lendemain  la pension je parvins  vaincre ma timidit: le
jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras
disparaissant par degrs, je me trouvai au bout de quinze jours
parfaitement familiaris avec mes nouveaux camarades, et trs-
heureux au milieu d'eux. J'tais maladroit  tous les jeux et fort
en retard pour mes tudes. Mais je comptais sur la pratique pour
me perfectionner dans le point le moins important, et sur un
travail assidu pour faire des progrs dans l'autre. En
consquence, je me mis activement  l'oeuvre, en classe comme en
rcration, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais
mene chez Murdstone et Grinby me parut bientt si loin de moi que
j'y croyais  peine, tandis que mon existence actuelle m'tait
devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais
fait que cela.

La pension du docteur Strong tait excellente, et ressemblait
aussi peu  celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle tait
conduite avec beaucoup d'ordre et de gravit, d'aprs un bon
systme; on y faisait appel en toutes choses  l'honneur et  la
bonne foi des lves, avec l'intention avoue de compter sur ces
qualits de leur part tant qu'ils n'avaient pas donn la preuve du
contraire. Cette confiance produisait les meilleurs rsultats.
Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de
l'tablissement, et que c'tait  nous d'en maintenir la
rputation et l'honneur. Aussi nous tions tous vivement attachs
 la maison; j'en puis rpondre pour mon compte, et je n'ai jamais
vu un seul de mes camarades qui ne penst comme moi. Nous
tudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous
faisions de belles parties de jeu dans nos rcrations et nous
jouissions d'une grande libert; mais je me souviens qu'avec tout
cela nous avions bonne rputation dans la ville, et que nos
manires et notre conduite faisaient rarement tort  la renomme
du docteur Strong et de son institution.

Quelques-uns des plus gs d'entre nous logeaient chez le docteur,
et c'est d'eux que j'appris quelques dtails sur son compte. Il
n'y avait pas encore un an qu'il avait pous la belle jeune
personne que j'avais vue dans son cabinet; c'tait de sa part un
mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle
possdait,  ce que disaient nos camarades, une quantit
innombrable de parents pauvres, toujours prts  envahir la maison
de son mari. On attribuait les manires distraites du docteur aux
recherches constantes auxquelles il se livrait sur les _racines_
grecques. Dans mon innocence, ou plutt dans mon ignorance, je
supposai que c'tait chez le docteur une espce de folie
botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en
marchant; ce ne fut que plus tard que je vins  savoir qu'il
s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire
un nouveau dictionnaire. Adams, qui tait le premier de la classe
et qui avait des dispositions pour les mathmatiques, avait fait
le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant
d'tre termin, d'aprs le plan primitif et les rsultats dj
obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener  fin cette
entreprise, mille six cent quarante-neuf ans,  partir du dernier
anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans.

Quant au docteur, il tait l'idole de tous les lves, et il
aurait fallu que la pension ft bien mal compose pour qu'il en
ft autrement, car c'tait bien le meilleur des hommes, et rempli
d'une foi si simple qu'elle et pu toucher mme les coeurs de
pierre des grandes urnes ranges le long de la muraille. Quand il
marchait en long et en large dans la cour, prs de la grille, sous
les regards des corbeaux et des corneilles qui le regardaient en
retroussant leur tte d'un air de piti, comme s'ils savaient bien
qu'ils taient beaucoup plus au courant que lui des affaires de ce
monde, si un vagabond allch par le craquement de ses souliers
pouvait s'approcher assez prs de lui pour attirer son attention
sur un rcit lamentable, il tait bien sr d'obtenir de sa charit
de quoi le mettre  son aise pour deux jours. On savait si bien
cela dans la maison que les matres et les lves les plus gs
sautaient souvent par la fentre pour chasser les mendiants de la
cour, avant que le docteur pt s'apercevoir de leur prsence, et
souvent mme on avait dj fait cette expdition  quelques pas de
lui, qu'il ne se doutait seulement pas le moins du monde de ce qui
se passait. Une fois sorti de ses domaines et dpourvu de toute
protection, c'tait comme une brebis gare, la proie du premier
mcrant qui voulait tondre sa toison. Il aurait volontiers
dboutonn ses gutres pour les donner.  vrai dire, il courait
parmi nous une histoire, remontant  je ne sais quelle poque, et
fonde sur je ne sais quelle autorit, mais que je crois encore
vritable; on disait que par un jour d'hiver, o il faisait trs-
froid, le docteur avait positivement donn ses gutres  une
mendiante, qui avait ensuite excit quelque scandale dans le
voisinage, en promenant de porte en porte un petit enfant
envelopp dans ces langes improviss,  la surprise gnrale, car
les gutres du docteur taient aussi connues que la cathdrale
dans les environs. La lgende ajoutait que la seule personne qui
ne les reconnut pas fut le docteur lui-mme, qui les aperut peu
de temps aprs  l'talage d'une choppe de revendeuse mal fame,
o l'on recevait toutes sortes d'effets en change d'un verre de
genivre; et qu'il s'arrta pour les examiner d'un air
approbateur, comme s'il y remarquait quelque perfectionnement
nouveau dans la coupe qui leur donnait un avantage signal sur les
siennes.

Ce qui tait charmant  voir, c'taient les manires du docteur
avec sa jeune femme. Il avait une faon affectueuse et paternelle
de lui tmoigner sa tendresse, qui semblait,  elle seule, rsumer
toutes les vertus de ce brave homme. On les voyait souvent se
promener dans le jardin, prs des espaliers, et j'avais parfois
l'occasion de les observer de plus prs dans le cabinet ou le
salon. Elle me paraissait prendre grand soin de lui et l'aimer
beaucoup; mais l'intrt qu'elle portait au dictionnaire me
semblait assez faible, quoique les poches et la coiffe du chapeau
du docteur fussent toujours encombres de quelques feuillets de ce
grand ouvrage dont il lui expliquait le plan en se promenant avec
elle.

Je voyais souvent mistress Strong; elle avait pris du got pour
moi le jour o M. Wickfield m'avait prsent  son mari, et elle
continua toujours de s'intresser  moi avec beaucoup de bont; en
outre elle aimait beaucoup Agns et venait souvent la voir; mais
elle semblait mal  son aise avec M. Wickfield, et je trouvais
qu'elle avait toujours l'air d'avoir peur de lui. Quand elle
venait chez nous le soir, elle vitait d'accepter son bras pour
retourner chez elle, et c'est  moi qu'elle demandait de
l'accompagner. Parfois, quand nous traversions gaiement ensemble
la cour de la cathdrale, sans nous attendre  rencontrer
personne, nous voyions apparatre M. Jack Maldon qui tait tout
tonn de nous trouver l.

La mre de mistress Strong me plaisait infiniment. Elle s'appelait
mistress Markleham, mais nous avions coutume,  la pension, de
l'appeler le Vieux-Troupier, pour reconnatre la tactique avec
laquelle elle faisait manoeuvrer la nombreuse arme de parents
qu'elle conduisait en campagne contre le docteur. C'tait une
petite femme avec des yeux perants. Elle portait toujours,
lorsqu'elle tait en grande toilette, un ternel bonnet orn de
fleurs artificielles et de deux papillons voltigeant au-dessus des
fleurs. On disait parmi nous que ce bonnet venait assurment de
France, et ne pouvait tirer son origine que de cette ingnieuse
nation; tout ce que je sais, c'est qu'il apparaissait le soir
partout o mistress Markleham faisait son entre; qu'elle avait un
panier chinois pour l'emporter dans les maisons o elle devait
passer la soire, que les papillons avaient le don de voltiger sur
leurs ailes tremblotantes, aussi agiles, aussi actifs que
l'abeille diligente! si ce n'est qu'ils ne rapportaient au
docteur Strong que des frais.

Je pus faire  mon aise des observations sur le Vieux-Troupier,
soit dit sans lui manquer de respect, un soir qui me devint
mmorable par un autre incident que je vais raconter. Le docteur
recevait quelques personnes ce soir-l,  l'occasion du dpart de
M. Jack Maldon pour les Indes, o il allait entrer comme cadet
dans un rgiment, je crois, M. Wickfield ayant enfin termin cette
affaire. Ce jour-l se trouvait justement aussi l'anniversaire du
docteur. Nous avions cong, nous lui avions fait notre cadeau le
matin; Adams avait fait un discours au nom de tous les lves, et
nous avions applaudi  nous enrouer, ce qui avait fait pleurer le
bon docteur. Le soir M. Wickfield, Agns et moi, nous allmes
prendre le th chez lui, en particulier.

M. Jack Maldon y tait dj: mistress Strong, vtue d'une robe
blanche orne de rubans cerise, jouait du piano au moment de notre
arrive, et il se penchait vers elle pour tourner les pages. Elle
me parut un peu plus ple qu' l'ordinaire quand elle se retourna,
mais elle tait jolie, remarquablement jolie.

J'ai oubli de vous faire mes compliments pour votre
anniversaire, docteur, dit la mre de mistress Strong quand nous
fmes assis; croyez bien, d'ailleurs, que ce ne sont pas de
simples compliments de ma part. Permettez-moi de vous souhaiter
une bonne anne accompagne de plusieurs autres.

-- Je vous remercie, madame, dit le docteur.

-- De beaucoup, beaucoup d'autres, dit le Vieux-Troupier, non-
seulement pour votre bonheur, mais pour celui d'Annie, de Jack
Maldon et de la compagnie. Il me semble que c'tait hier, John,
que vous tiez encore un petit garon avec la tte de moins que
M. Copperfield, et que vous faisiez des dclarations  Annie
derrire les groseilliers, dans le fond du jardin.

-- Ma chre maman! dit mistress Strong,  quoi allez-vous penser?

-- Allons, Annie, pas d'absurdits, dit sa mre; si vous rougissez
de cela, maintenant que vous tes une vieille matrone, quand donc
cesserez-vous d'en rougir?

-- Vieille! s'cria M. Jack Maldon; Annie, vieille! allons donc!

-- Oui, John, rpliqua le Troupier; c'est de fait une vieille
matrone. Je ne veux pas dire qu'elle soit vieille par les annes,
je ne suppose pas qu'on me croie assez simple pour prtendre
qu'une enfant de vingt ans soit vieille, mais votre cousine est la
femme du docteur, et c'est par l qu'elle mrite le titre
respectable que je lui donne. Et c'est fort heureux pour vous,
John, que votre cousine soit la femme du docteur; vous avez trouv
en lui un ami dvou et influent, qui ne finira pas l ses bonts,
si vous les mritez, j'en suis sre. Je n'ai point de faux
orgueil, je n'hsite point  avouer franchement qu'il y a dans
notre famille des personnes qui ont besoin d'un ami; vous, par
exemple, vous tiez dans ce cas-l, avant que l'influence de votre
cousine vous et procur cet ami secourable.

Le docteur, dans la gnrosit de son coeur, fit un signe de la
main comme pour dire que cela n'en valait pas la peine, et pour
pargner  M. Jack Maldon un nouvel appel fait  sa
reconnaissance; mais mistress Markleham changea de chaise pour
aller s'asseoir plus prs du docteur, et l elle appuya son
ventail sur le bras de son gendre, en disant:

Non, en vrit, mon cher docteur; je vous prie de m'excuser si je
reviens souvent sur ce sujet qui excite en moi des sentiments si
vifs; c'est une vraie monomanie de ma part, mais vous tes une
bndiction pour nous tous. Votre mariage avec Annie a t le plus
grand bonheur qui pt nous arriver.

-- Allons donc, allons donc! dit le docteur.

-- Non, non, je vous demande pardon, reprit le Vieux-Soldat; nous
sommes seuls,  l'exception de notre excellent ami M. Wickfield,
et je ne consentirai pas  me laisser fermer la bouche; je
rclamerai plutt mes privilges de belle-mre pour vous gronder,
si vous le prenez comme cela. Je suis franche et j'ai le coeur sur
la main: ce que j'ai dit l, c'est ce que j'ai dit tout de suite
quand vous m'avez jete dans un si grand tonnement... Vous vous
rappelez ma surprise? en demandant la main d'Annie; non pas que la
proposition en elle-mme ft bien extraordinaire, je ne suis pas
assez sotte pour le dire, mais comme vous aviez connu son pauvre
pre et qu'elle, vous l'aviez vue natre, je n'avais jamais pens
que vous dussiez devenir son mari, ... ni le mari de personne,
pour mieux dire: voil tout!

-- C'est bon, c'est bon, dit le docteur d'un ton de bonne humeur,
n'y pensons plus.

-- Mais je veux y penser, moi, dit le Vieux-Troupier en lui
fermant la bouche avec son ventail; je tiens  y penser; je veux
rappeler ce qui s'est pass, pour qu'on me contredise si je me
trompe. Si bien donc que je parlai  Annie, et je lui racontai
l'affaire. Ma chre, lui dis-je, le docteur Strong est venu me
trouver et m'a charg de vous faire sa dclaration et de demander
votre main. Vous entendez bien que je n'ai pas insist le moins
du monde; voil tout ce que je lui ai dit: Annie, dites-moi la
vrit tout de suite, votre coeur est-il libre? -- Maman, dit-elle
en pleurant, je suis bien jeune, ce qui tait parfaitement vrai,
et je sais  peine si j'ai un coeur. -- Alors, ma chre, vous
pouvez tre sre qu'il est libre. En tout cas, mon enfant, ai-je
ajout, le docteur Strong est trop agit pour qu'on lui fasse
attendre une rponse; nous ne pouvons le tenir en suspens. --
Maman, dit Annie toujours en pleurant, croyez-vous qu'il ft
malheureux sans moi; en ce cas, je l'estime et je le respecte
tant, que je crois que je l'pouserais, Voil donc une affaire
dcide, et c'est alors seulement que je dis  ma fille: Annie,
le docteur Strong ne sera pas seulement votre mari, mais il
reprsentera encore votre dfunt pre; il reprsentera le chef de
la famille; il reprsentera la sagesse, le rang et je puis dire
aussi la fortune de la famille, en un mot, il sera une bndiction
pour nous tous. Oui, c'est le mot que j'ai employ alors, et je
le rpte aujourd'hui: si j'ai un mrite, c'est la constance.

Sa fille tait reste immobile et silencieuse pendant ce discours;
ses yeux taient fixs sur la terre; son cousin debout prs d'elle
avait aussi les yeux baisss. Elle dit alors trs-bas et d'une
voix tremblante:

Maman, j'espre que vous avez fini?

-- Non, ma chre amie, rpliqua le Vieux-Troupier, je n'ai pas
tout  fait fini. Puisque vous me faites cette question, mon
amour, je vous rponds que je n'ai pas fini. J'ai encore  me
plaindre d'un peu de froideur de votre part envers votre propre
famille, et comme on ne gagne rien  vous adresser des plaintes,
c'est  votre mari que je les adresserai dsormais. Maintenant,
mon cher docteur, regardez cette sotte petite femme.

Quand le docteur se retourna vers elle avec un sourire plein de
bont, mistress Strong baissa encore la tte. Je remarquai que
M. Wickfield ne la perdait pas de vue un moment.

Quand il m'est arriv, l'autre jour, de dire  cette mchante
fille, continua sa mre, en secouant la tte et en dsignant
mistress Strong du bout de son ventail, qu'il y avait une petite
affaire de famille, dont elle pouvait, dont elle devait mme vous
entretenir, ne m'a-t-elle pas rpondu que, si elle vous en parlait
ce serait comme si elle vous demandait une faveur, parce que vous
tiez si gnreux qu'il lui suffisait de demander pour obtenir;
qu'aussi elle ne voulait plus vous parler de rien?

-- Annie, ma chre, dit le docteur, vous avez eu tort, vous m'avez
priv l d'un grand plaisir.

-- C'est prcisment ce que je lui ai dit, s'cria sa mre:
vraiment, une autre fois, quand je saurai que c'est l la raison
qui l'empche de vous en parler, et qu'elle me refusera de le
faire, j'ai bien envie de m'adresser moi-mme  vous, mon cher
docteur.

-- J'en serai enchant, rpondit le docteur, si cela vous
convient.

-- Bien vrai? eh bien! alors je n'y manquerai pas, dit le Vieux-
Troupier; c'est march fait. Ayant, je suppose, russi dans ce
qu'elle voulait, elle frappa doucement la main du docteur avec son
ventail, qu'elle avait bais d'abord, puis elle retourna d'un air
de triomphe au sige qu'elle avait occup au commencement de la
soire.

Il arriva quelques personnes, entre autres les deux sous-matres
avec Adams; la conversation devint gnrale, et elle roula
naturellement sur M. Jack Maldon, sur son voyage, sur le pays
qu'il allait habiter, sur ses projets et sur ses esprances. Il
partait ce soir-l aprs le souper, en chaise de poste, pour aller
retrouver  Gravesend le vaisseau sur lequel il devait monter; il
allait tre absent, disait-on, pour plusieurs annes,  moins
qu'il ne pt obtenir un cong, ou que sa sant ne l'obliget de
revenir plus tt. Je me souviens qu'on dcida que l'Inde tait un
pays calomni, et qu'on n'avait autre chose  y craindre qu'un
tigre, par-ci par-l, et une chaleur un peu excessive au milieu du
jour. Pour mon compte, je regardais M. Jack Maldon comme un
moderne Sindbad; je me le reprsentai comme l'ami intime de tous
les rajahs de l'Orient, assis sous un dais, et fumant des hookabs
dors, qui auraient eu un quart de lieue de long, si on les avait
drouls.

Mistress Strong chantait trs-agrablement: je le savais pour
l'avoir souvent entendue chanter seule; mais soit qu'elle et
honte de chanter devant le monde, soit qu'elle ne ft pas en voix
ce soir-l, elle ne put en venir  bout. Elle essaya un duo avec
son cousin Maldon, mais elle ne put articuler la premire note, et
quand elle voulut ensuite passer  un solo, sa voix, trs-pure au
commencement, s'teignit tout  coup, et elle en fut si trouble
qu'elle resta devant son piano en baissant la tte sur les
touches. Le bon docteur dit qu'elle avait mal aux nerfs, et il
proposa, pour la soulager, une partie de cartes: il y tait, je
crois,  peu prs aussi fort qu' jouer du trombone. Mais je
remarquai que le Vieux-Troupier le prt  l'instant mme pour son
partenaire, et qu'une fois sous sa garde, la premire instruction
qu'il reut fut de lui remettre tout l'argent qu'il avait dans sa
poche.

Le jeu fut trs-gai, grce surtout aux innombrables mprises que
fit le docteur en dpit de la vigilance des papillons, trs-
irrits de leur mauvais succs. Mistress Strong avait refus de
jouer, en disant qu'elle ne se sentait pas trs-bien, et son
cousin Maldon s'tait excus, sous prtexte qu'il avait des malles
 faire. Ses malles furent apparemment bientt faites, car il
reparut presque aussitt dans le salon pour aller s'asseoir sur le
canap  ct de sa cousine. De temps en temps seulement, elle se
levait pour aller regarder le jeu du docteur, et lui donner un
conseil. Elle tait trs-ple en se penchant vers lui, et il me
semblait que son doigt tremblait en indiquant les cartes; mais le
docteur, heureux de ses attentions, ne se doutait pas de ces
petits dtails.

Le souper ne fut pas trs-gai; tout le monde avait l'air de sentir
qu'une sparation de cette espce tait quelque chose d'un peu
embarrassant, et l'embarras augmentait  mesure que l'heure du
dpart approchait. M. Jack Maldon faisait tous ses efforts pour
soutenir la conversation, mais il n'tait pas  son aise, et ne
faisait que gter tout. Le Vieux-Troupier ajoutait encore au
malaise gnral,  ce qu'il me semblait, en rappelant sans cesse
des pisodes rtrospectifs de la jeunesse de M. Jack Maldon.

Le docteur pourtant convaincu, j'en suis sr, qu'il avait, par
cette runion dernire, rendu tout le monde trs-heureux, tait
radieux, et il n'avait pas la plus lgre ide que nous ne
fussions pas tous au comble de la joie.

Annie, ma chre, dit-il en regardant  sa montre, et en
remplissant son verre, voil l'heure du dpart de votre cousin
Jack qui se passe, et nous ne devons pas le retenir, car le temps
et la mare n'attendent personne. M. Jack Maldon, vous avez devant
vous un long voyage, et vous allez en pays tranger; mais vous
n'tes pas le premier, et vous ne serez pas le dernier jusqu' la
fin des temps. Les vents que vous allez affronter ont conduit des
milliers d'hommes  la fortune, comme ils en ont ramen
heureusement des milliers dans leur patrie.

-- C'est une chose bien mouvante, dit mistress Markleham, de
quelque ct qu'on envisage la question, c'est une chose bien
mouvante, que de voir un beau jeune homme qu'on a connu depuis
son enfance, partir ainsi pour l'autre bout du monde, en laissant
derrire lui tous ses amis, sans savoir ce qu'il va trouver l-
bas; un jeune homme qui fait un pareil sacrifice mrite un appui
et une protection constante, continua-t-elle en regardant le
docteur.

-- Le temps coulera vite pour vous, monsieur Jack Maldon, dit le
docteur, il coulera vite pour nous tous. Il y en a parmi nous qui
peuvent  peine esprer raisonnablement, dans le cours naturel des
choses, d'tre en vie pour vous fliciter  votre retour, mais il
n'est pas dfendu de l'esprer pourtant, et c'est ce que je fais.
Je ne vous fatiguerai pas de longs avis. Vous avez depuis
longtemps devant vous un excellent modle en votre cousine Annie.
Imitez ses vertus autant que cela vous sera possible.

Mistress Markleham s'ventait en hochant la tte.

Adieu, monsieur Jack, dit le docteur en se levant, sur quoi tout
le monde se leva: je vous souhaite un bon voyage, du succs dans
votre carrire, et un heureux retour dans notre pays!

Tout le monde but  la sant de M. Jack Maldon; on changea des
poignes de mains, puis il prit  la hte cong de toutes les
dames, et se prcipita vers la porte, o il fut reu en montant en
voiture par un tonnerre d'applaudissements, pousss par nos
camarades, qui s'taient assembls sur la pelouse dans ce but. Je
courus les rejoindre pour augmenter leur nombre; et je vis trs-
nettement, au milieu de la poussire et du bruit, la figure de
M. Jack Maldon qui tait appuy dans la voiture et tenait  la
main un ruban cerise.

Aprs des hourras pousss pour le docteur et des hourras pousss
pour la femme du docteur, les lves se dispersrent, et je
rentrai dans la maison, o je trouvai tout le monde runi en
groupe autour de lui. On y discutait le dpart de M. Maldon, son
courage, ses motions et tout ce qui s'ensuit. Au milieu de toutes
ces observations, mistress Markleham s'cria:

O donc est Annie?

Annie n'tait pas dans le salon et ne rpondit pas quand on
l'appela. Mais, lorsque nous sortmes en foule du salon pour la
chercher, nous la trouvmes tendue sur le plancher du vestibule.
L'alarme fut grande au premier abord, mais on reconnut bientt
qu'elle n'tait qu'vanouie, et elle commena  reprendre
connaissance, grce aux moyens qu'on emploie d'ordinaire en pareil
cas. Alors le docteur, qui avait relev la tte de sa femme pour
l'appuyer sur ses genoux, carta de la main les boucles de cheveux
qui lui couvraient le visage, et dit en nous regardant:

Pauvre Annie, elle est si affectueuse et si constante! C'est de
se voir spare de son ami d'enfance, son ancien camarade, celui
de ses cousins qu'elle aimait le mieux, qui en est la cause. Ah!
c'est bien dommage; j'en suis vraiment fch.

Quand elle ouvrit les yeux, qu'elle se vit dans cet tat, et nous
tous autour d'elle, elle se leva avec un peu de secours, en
tournant la tte pour l'appuyer sur l'paule du docteur, ou pour
se cacher, je ne sais lequel. Nous tions tous rentrs dans le
salon pour la laisser seule avec le docteur et sa mre, mais elle
dit qu'elle se sentait mieux qu'elle ne l'avait t depuis le
matin, et qu'elle serait bien aise de se retrouver au milieu de
nous; on la mena donc, et elle s'assit sur le canap, bien ple et
bien faible encore.

Annie, ma chre, dit sa mre en arrangeant sa robe, vous avez
perdu un de vos noeuds. Quelqu'un veut-il avoir la bont de le
chercher? c'est un ruban cerise.

C'tait celui qu'elle portait  son corsage. On le chercha
partout; je le cherchai aussi, mais personne ne put le trouver.

Vous rappelez-vous si vous ne l'aviez pas encore tout  l'heure,
Annie? dit sa mre.

Je me demandai comment cette femme que je venais de voir si ple
tait tout  coup devenue rouge comme le feu, en rpondant qu'elle
l'avait encore il n'y a qu'un instant, mais que cela ne valait pas
la peine de le chercher.

On se remit en qute pourtant, sans rien trouver. Elle demanda
qu'on ne s'en occupt plus, et les recherches se ralentirent. Puis
enfin, quand elle se trouva tout  fait bien, tout le monde prit
cong d'elle.

Nous marchions trs-lentement en retournant chez nous,
M. Wickfield, Agns et moi. Agns et moi nous admirions le clair
de lune, mais M. Wickfield levait  peine les yeux. Quand nous
fmes enfin arrivs  notre porte, Agns s'aperut qu'elle avait
oubli son sac  ouvrage. Enchant de pouvoir lui rendre un
service, je pris ma course pour aller le chercher.

J'entrai dans la salle  manger o Agns l'avait oubli: tout
tait dans l'obscurit, et je ne vis personne, mais la porte qui
donnait dans le cabinet du docteur tait ouverte; j'aperus de la
lumire, et j'entrai pour dire ce que je venais chercher et
demander une bougie.

Le docteur tait assis prs du feu, dans son grand fauteuil; sa
jeune femme tait  ses pieds sur un tabouret. Il lui lisait tout
haut, avec un sourire de complaisance, une explication manuscrite
d'une partie de la thorie du fameux dictionnaire, et elle avait
les yeux attachs sur lui. Mais je n'ai jamais vu sur un visage
pareille expression, de si beaux traits, ples comme la mort, un
regard si morne et si fixe; l'air gar d'une somnambule; une
frayeur de cauchemar; une horreur profonde, je ne sais de quoi.
Ses yeux taient tout grands ouverts, et ses beaux cheveux bruns
tombaient en boucles paisses sur sa robe blanche, veuve du ruban
cerise. Je me la rappelle parfaitement telle qu'elle tait. Je me
demandais ce que cela voulait dire. Je me le demande encore
aujourd'hui mme, en voquant ce tableau devant mon jugement mri
par l'exprience de la vie. Du repentir, de l'humiliation, de la
honte, de l'orgueil, de l'affection et de la confiance? il y avait
de tout cela; et  tout cela venait se mler cette horreur de je
ne sais quoi.

Mon entre et ma question la firent sortir de sa rverie, et
changrent aussi le cours des ides du docteur, car lorsque je
rentrai pour rendre la bougie que j'avais prise sur la table, il
caressait les cheveux de sa femme d'un air paternel.

Je ne suis, lui disait-il, qu'un vieil goste de me laisser
entraner ainsi par votre patience,  vous faire de pareilles
lectures, au lieu de vous envoyer coucher, ce qui vaudrait bien
mieux.

Mais elle lui demanda d'un ton pressant, quoique d'une voix mal
assure, de lui permettre de rester et de sentir qu'elle avait
toute sa confiance ce soir-l; elle balbutia ces derniers mots; et
quand elle se tourna de nouveau vers lui, aprs m'avoir jet un
regard au moment o je sortais, je la vis croiser ses mains sur le
genou du docteur, et le regarder avec le mme visage
qu'auparavant, quoique avec un peu plus de calme, pendant qu'il
reprenait sa lecture.

Cet incident me fit une grande impression alors, et je m'en
souvins longtemps aprs, comme j'aurai l'occasion de le raconter
quand le temps en sera venu.




CHAPITRE XVII.

Quelqu'un qui rencontre une bonne chance.


Je n'ai pas pens  parler de Peggotty depuis ma fuite, mais
naturellement je lui avais crit ds que j'avais t tabli 
Douvres, et une seconde lettre, plus longue que la premire, lui
avait fait connatre tous les dtails de mes aventures, quand ma
tante m'eut pris formellement sous sa protection. Une fois
install chez le docteur Strong, je lui crivis de nouveau pour
lui apprendre ma bonne situation et mes joyeuses esprances. Je
n'aurais pu prouver  dpenser l'argent que M. Dick m'avait
donn, la moiti de la satisfaction que je ressentis  envoyer,
dans cette dernire lettre, une pice d'or de huit schellings 
Peggotty en remboursement de la somme que je lui avais emprunte,
et ce ne fut que dans cette ptre que je fis mention de mon
voleur avec son ne: jusqu'alors j'avais vit de lui en parler.

Peggotty rpondit  toutes ces communications avec la promptitude,
si ce n'est avec la concision d'un commis aux critures dans une
maison de commerce; elle puisa tous ses talents de rdaction pour
exprimer ce qu'elle prouvait  propos de mon voyage. Quatre pages
de phrases incohrentes parsemes d'interjections, le tout sans
autre point d'arrt que des taches sur le papier, ne suffisaient
pas pour soulager son indignation. Mais les taches m'en disaient
plus que la plus belle composition, car elles me prouvaient que
Peggotty n'avait fait que pleurer tout du long en m'crivant; et
que pouvais-je dsirer de plus?

Je vis clairement qu'elle n'avait pas encore conu beaucoup de
got pour ma tante, et je n'en fus pas tonn. Il y avait trop
longtemps que toutes ses prventions lui taient plutt
dfavorables. On ne pouvait jamais se flatter de bien connatre
personne, disait-elle, mais de trouver miss Betsy si diffrente de
ce qu'elle avait toujours sembl jusqu'alors, c'tait une leon
contre les jugements prcipits. Telle tait son expression. Elle
avait videmment encore un peu peur de miss Betsy, et elle ne lui
faisait prsenter ses respects qu'avec une certaine timidit; elle
avait l'air aussi d'tre un peu inquite sur mon compte, et
supposait sans doute que je reprendrais bientt la clef des
champs,  en juger par ses assurances rptes que je n'avais qu'
lui demander l'argent ncessaire pour venir  Yarmouth, et que je
le recevrais aussitt.

Elle m'apprit un vnement qui me fit une grande impression: on
avait vendu les meubles de notre ancienne habitation. M. et Miss
Murdstone avaient quitt le pays: la maison tait ferme, on
l'avait mise  vendre ou  louer. Dieu sait que ma place dans la
demeure de ma mre avait t petite depuis qu'ils y taient
entrs, cependant je pensais avec peine que cette demeure, qui
m'avait t chre, tait abandonne, que les mauvaises herbes
poussaient dans le jardin, et que les feuilles sches encombraient
les alles. Je m'imaginais entendre le vent d'hiver siffler tout
autour, et la pluie glace battre contre les fentres, tandis que
la lune peuplait de fantmes les chambres inhabites et veillait
seule pendant la nuit sur cette solitude. Je me pris  songer au
tombeau sous l'arbre du cimetire, et il me semblait que la maison
tait morte aussi, et que tout ce qui se rattachait  mon pre et
 ma mre s'tait galement vanoui.

Les lettres de Peggotty ne contenaient point d'autres nouvelles.
M. Barkis tait un excellent mari, disait-elle, quoiqu'il ft
toujours un peu serr; mais chacun a ses dfauts, et elle n'en
manquait pas de son ct (je n'avais jamais pu les dcouvrir), il
me faisait prsenter ses respects, et me rappelait que ma petite
chambre m'attendait toujours. M. Peggotty se portait bien, Ham
aussi, mistress Gummidge allait cahin caha, et la petite milie
n'avait pas voulu m'envoyer ses amitis, mais elle avait dit que
Peggotty pouvait s'en charger si elle voulait.

Je communiquai toutes ces nouvelles  ma tante en neveu soumis,
gardant seulement pour moi ce qui concernait la petite milie, par
un sentiment instinctif que la tante Betzy n'aurait pas grand got
pour elle. Au commencement de mon sjour  Canterbury, elle vint
plusieurs fois me voir, et toujours  des heures o je ne pouvais
l'attendre, dans le but, je suppose, de me trouver en dfaut. Mais
comme elle me trouvait au contraire toujours occup, et recevait
de tous cts l'assurance que j'avais bonne rputation et que je
faisais des progrs dans mes tudes, elle renona bientt  ces
visites imprvues. Je la voyais tous les mois quand j'allais 
Douvres, le samedi, pour y passer le dimanche, et tous les quinze
jours M. Dick m'arrivait le mercredi  midi, par la diligence,
pour ne repartir que le lendemain matin.

Dans ces occasions, M. Dick ne voyageait jamais sans un ncessaire
contenant une provision de papeterie et le fameux mmoire, car il
s'tait mis dans l'ide que le temps pressait et qu'il fallait
dcidment terminer ce document.

M. Dick tait grand amateur de pain d'pice. Pour lui rendre ses
visites plus agrables, ma tante m'avait charg d'ouvrir pour lui
un crdit chez un ptissier, avec l'ordre de ne jamais lui en
fournir par jour pour plus de dix pences. Cette rgle stricte et
le payement qu'elle se rservait de faire elle-mme des comptes de
l'htel o il couchait, me portrent  croire qu'elle lui
permettait de faire sonner son argent dans son gousset, mais non
pas de le dpenser. Je dcouvris plus tard que c'tait le cas, en
effet, ou qu'au moins il tait convenu, entre ma tante et lui,
qu'il lui rendrait compte de toutes ses dpenses. Comme il n'avait
pas l'ide de la tromper, et qu'il avait la plus grande envie de
lui plaire, il y mettait une grande modration. Sur ce point comme
sur tout autre, M. Dick tait convaincu que ma tante tait la plus
sage et la plus admirable femme du monde, comme il me le confia
plusieurs fois sous le sceau du secret et  l'oreille.

Trotwood, me dit M. Dick d'un air mystrieux aprs m'avoir fait
cette confidence un mercredi, qui est cet homme qui se cache prs
de notre maison pour lui faire peur?

-- Pour faire peur  ma tante, monsieur?

M. Dick fit un signe d'assentiment.

Je croyais que rien au monde ne pouvait lui faire peur, dit-il,
car c'est... Ici il baissa la voix; c'est... ne le rptez pas...
la plus sage et la plus admirable de toutes les femmes.

Aprs quoi il fit un pas en arrire pour voir l'effet que
produisait sur moi cette dfinition de ma tante.

La premire fois qu'il est venu, dit M. Dick, c'tait... voyons
donc: seize cent quarante-neuf est la date de l'excution du roi
Charles. Je crois que vous avez bien dit seize cent quarante-neuf?

-- Oui, monsieur.

-- Je n'y comprends rien, dit M. Dick trs-troubl et secouant la
tte; je ne crois que je puisse tre aussi vieux que cela.

-- Est-ce que c'est cette anne-l que cet homme a paru, monsieur?
demandai-je.

-- En vrit, dit M. Dick, je ne vois pas trop comment cela peut
se faire, Trotwood. Vous avez trouv cette date-l dans
l'histoire?

-- Oui, monsieur.

-- Et l'histoire ne ment-elle jamais? Qu'en dites-vous? hasarda
M. Dick avec un clair d'espoir.

-- Oh ciel! non, monsieur, certainement non, rpondis-je du ton le
plus positif. J'tais jeune et innocent alors, et je le croyais.

-- Je n'y comprends rien, reprit M. Dick en hochant la tte. Il y
a quelque chose de travers je ne sais o. En tout cas, c'tait peu
de temps aprs qu'on avait eu la maladresse de verser dans ma tte
un peu du trouble qui tait dans celle du roi Charles que cet
homme vint pour la premire fois. Je me promenais avec miss
Trotwood aprs avoir pris le th, il faisait nuit lorsque je l'ai
vu l tout prs de la maison.

-- Est-ce qu'il se promenait? demandai-je.

-- S'il se promenait? rpta M. Dick. Voyons donc que je me
souvienne. Non, non, il ne se promenait pas.

Je demandai, pour arriver plus vite au but, ce qu'il faisait.

Mais il n'tait pas l du tout, dit M. Dick, jusqu'au moment o
il s'est approch d'elle par derrire et lui a dit un mot 
l'oreille. Alors elle s'est retourne, et puis elle s'est trouve
mal; je me suis arrt pour le regarder, et il est parti; mais ce
qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il faut qu'il soit
rest cach depuis... dans la terre, je ne sais o.

-- Il est donc rest cach depuis lors? demandai-je.

-- Certainement, rpliqua M. Dick en secouant gravement la tte.
Il n'a jamais reparu jusqu' hier soir. Nous faisions un tour de
promenade quand il s'est de nouveau approch d'elle par derrire,
et je l'ai bien reconnu.

-- Et ma tante, est-ce qu'elle a encore eu peur?

-- Elle s'est mise  trembler, dit M. Dick en imitant le mouvement
et en faisant claquer ses dents; elle s'est retenue contre la
palissade; elle a pleur. Mais, Trotwood, venez ici. Et il me fit
approcher tout prs de lui pour me parler trs-bas:

Pourquoi lui a-t-elle donn de l'argent au clair de la lune, mon
garon?

-- C'tait peut-tre un mendiant.

M. Dick secoua la tte pour repousser absolument cette
supposition, et, aprs avoir rpt plusieurs fois du ton le plus
positif: Ce n'tait pas un mendiant, ce n'tait pas un mendiant,
il finit par me raconter qu'il avait vu plus tard, de sa fentre,
quand la soire tait trs-avance, ma tante donner de l'argent,
au clair de la lune,  cet homme qui tait en dehors de la
palissade du jardin, et qui s'tait alors loign; qu'il tait
peut-tre rentr sous terre, c'tait trs-probable, mais que ce
qu'il y avait de sr, c'est qu'on ne l'avait plus revu; quant  ma
tante, elle tait revenue bien vite dans la maison  pas de loup;
et mme le lendemain matin, elle n'tait pas comme  l'ordinaire,
ce qui troublait beaucoup l'esprit de M. Dick.

Au dbut de l'histoire, je n'avais pas la moindre ide que cet
inconnu ft autre chose qu'une cration de l'imagination de
M. Dick, tout comme ce malheureux prince qui lui causait tant de
chagrins; mais, aprs quelques rflexions, j'en vins  me demander
si on n'avait pas fait la tentative ou la menace d'enlever le
pauvre M. Dick  la protection de ma tante, et si, fidle  cette
affection pour lui dont elle m'avait entretenu elle-mme, elle
n'avait pas t oblige d'acheter  prix d'argent la paix, le
repos de son protg. Comme j'avais dj un grand fond
d'attachement pour M. Dick, et que je portais beaucoup d'intrt 
son bonheur, la crainte que j'avais moi-mme de le perdre me fit
accueillir plus volontiers cette supposition, et pendant bien
longtemps, le mercredi o il devait venir me trouva inquiet de
savoir si j'allais le voir sur l'impriale comme  l'ordinaire.
Mais c'taient de vaines alarmes, et j'apercevais toujours de loin
ses cheveux gris, son visage joyeux, son gai sourire, et il n'eut
jamais rien  m'apprendre de plus sur l'homme qui avait la facult
rare de faire peur  ma tante.

Les mercredis taient les jours les plus heureux de la vie de
M. Dick, et n'taient pas les moins heureux pour moi. Il fit
bientt connaissance avec tous mes camarades, et quoiqu'il ne prt
jamais une part active dans tout autre jeu que celui du cerf-
volant, il portait autant d'intrt que nous  tous nos
amusements. Que de fois je l'ai vu si absorb dans une partie de
billes ou de toupies, qu'il ne cessait de les regarder avec
l'intrt le plus profond, sans pouvoir mme respirer dans les
moments critiques! Que de fois je l'ai vu, mont sur une petite
minence, surveiller de l tout le champ d'action o nous tions 
jouer au cerf, et agiter son chapeau au-dessus de sa tte grise,
oubliant entirement la tte du roi Charles le martyr et toute son
histoire malencontreuse! Que d'heures je l'ai vu passer comme
autant de bienheureuses minutes  regarder pendant l't une
grande partie de barres! Que de fois je l'ai vu pendant l'hiver,
le nez rougi par la neige et le vent d'est, rester prs d'un tang
 nous regarder patiner, pendant qu'il battait des mains dans son
enthousiasme avec ses gants de tricot!

Tout le monde l'aimait, et son adresse pour les petites choses
tait incomparable, il savait dcouper des oranges de cent
manires diffrentes; il faisait un bateau avec les matriaux les
plus tranges; il savait faire des pions pour les checs avec un
os de ctelette, tailler des chars antiques dans de vieilles
cartes, faire des roues avec une bobine, et des cages d'oiseaux
avec de vieux morceaux de fil de fer; mais il n'tait jamais plus
admirable que lorsqu'il exerait son talent avec des bouts de
paille ou de ficelle; nous tions tous convaincus qu'il ne lui en
fallait pas davantage pour excuter tous les ouvrages que peut
faonner la main de l'homme.

Le renom de M. Dick s'tendit bientt plus loin. Au bout de
quelques visites, le docteur Strong lui-mme me fit quelques
questions sur son compte, et je lui dis tout ce que ma tante m'en
avait racont. Le docteur prit un tel intrt  ces dtails, qu'il
me pria de lui faire faire la connaissance de M. Dick  sa
premire visite. Cette crmonie accomplie, le docteur pria
M. Dick de venir chez lui toutes les fois qu'il ne me trouverait
pas au bureau de la diligence, et de s'y reposer en attendant que
la classe du matin ft finie, M. Dick prit en consquence
l'habitude de venir tout droit  la pension, et quand nous tions
en retard, ce qui arrivait quelquefois le mercredi, de se promener
dans la cour en m'attendant. C'est l qu'il fit connaissance avec
la jeune femme du docteur, plus ple, moins gaie et plus retire
que par le pass, mais qui n'avait rien perdu de sa beaut, et peu
 peu il se familiarisa au point d'entrer dans la classe pour
m'attendre. Il s'asseyait toujours dans un certain coin, sur un
certain tabouret qu'on appelait Dick comme lui, et il restait l,
penchant en avant sa tte grise et coutant attentivement les
leons avec une profonde admiration pour cette instruction qu'il
n'avait jamais pu acqurir.

M. Dick reportait une partie de cette vnration sur le docteur,
qu'il regardait comme le philosophe le plus profond et le plus
subtil de toute la suite des ges. Il se passa du temps avant
qu'il pt se dcider  lui parler autrement que la tte nue, et
mme lorsque le docteur eut contract pour lui une vritable
amiti et que leurs promenades duraient des heures entires, le
long de la cour, d'un certain ct que nous appelions la promenade
du docteur, M. Dick tait de temps en temps son chapeau pour
tmoigner de son respect pour tant de sagesse et de science. Je ne
sais par quel hasard le docteur en vint  lire tout haut devant
lui des fragments du fameux dictionnaire pendant ces promenades;
peut-tre pensait-il d'abord que c'tait la mme chose que de les
lire tout seul. En tous cas, cette habitude faisait le bonheur de
M. Dick qui coutait avec un visage rayonnant d'orgueil et de
plaisir, et qui resta convaincu dans le fond de son coeur que le
dictionnaire tait bien le plus charmant livre du monde.

Quand je pense  ces promenades en long et en large devant les
fentres de la salle d'tude; au docteur lisant avec un sourire de
complaisance et accompagnant sa lecture d'un grave mouvement de la
tte ou d'un geste explicatif;  M. Dick coutant avec l'intrt
le plus profond pendant que sa pauvre cervelle errait, Dieu sait
o, sur les ailes des grands mots du dictionnaire, ce souvenir me
reprsente un des spectacles les plus paisibles et les plus doux
que j'aie jamais contempls. Il me semble que, s'ils avaient pu
marcher ternellement ainsi, en se promenant de long en large, le
monde n'en aurait pas t plus mal, et que des milliers de choses
dont on fait beaucoup de bruit ne valent pas les promenades de
M. Dick et du docteur, pour moi comme pour les autres.

Agns tait devenue bientt une des amies de M. Dick, et comme il
venait sans cesse  la maison, il fit aussi la connaissance
d'Uriah. L'amiti qui existait entre l'ami de ma tante et moi
croissait toujours, mais nous tions ensemble dans d'tranges
rapports: M. Dick, qui tait nominalement mon tuteur et qui venait
me voir en cette qualit, me consultait toujours sur les petites
questions difficiles qui pouvaient l'embarrasser, et se guidait
infailliblement d'aprs mes avis, son respect pour ma sagacit
naturelle tant fort augment par la conviction que je tenais
beaucoup de ma tante.

Un jeudi matin, au moment o j'allais accompagner M. Dick de
l'htel au bureau de la diligence avant de retourner  la pension,
car nous avions une heure de classe avant le djeuner, je
rencontrai dans la rue Uriah qui me rappela la promesse que je lui
avais faite de venir prendre un jour le th chez sa mre avec lui,
en ajoutant avec un geste de modestie: Quoique,  dire vrai, je
ne me sois jamais attendu  vous voir tenir votre promesse,
monsieur Copperfield: nous sommes dans une situation si humble!

Je n'avais pas encore de parti pris sur la question de savoir si
Uriah me plaisait ou si je l'avais en horreur, et j'hsitais
encore pendant que je le regardais en face dans la rue; mais je
prenais pour un affront l'ide qu'on pt m'accuser d'orgueil, et
je lui dis que je n'avais attendu qu'une invitation.

Oh! si c'est l tout, monsieur Copperfield, dit Uriah, et si ce
n'est rellement pas notre situation qui vous arrte, voulez-vous
venir ce soir? Mais si c'est notre humble situation, j'espre que
vous ne vous gnerez pas pour le dire, monsieur Copperfield, nous
ne nous faisons pas d'illusion sur notre condition.

Je rpondis que j'en parlerais  M. Wickfield, et que s'il n'y
voyait pas d'inconvnient, comme je n'en doutais pas, je viendrais
avec plaisir. Ainsi donc, ce soir-l  six heures, comme l'tude
devait fermer de bonne heure, j'annonai  Uriah que j'tais prt.

Ma mre sera bien fire, dit-il, pendant que nous marchions
ensemble; c'est--dire elle serait bien fire si ce n'tait pas un
pch, monsieur Copperfield.

-- Cependant, vous n'avez pas hsit  me croire coupable de ce
pch-l, ce matin? rpondis-je.

-- Oh! non, monsieur Copperfield, repartit Uriah, oh! non, soyez-
en sr! une telle pense n'est jamais entre dans ma tte. Je ne
vous aurais pas accus de fiert pour avoir pens que nous tions
dans une situation trop humble pour vous, parce que nous sommes
placs si bas!

-- Avez-vous beaucoup tudi le droit depuis quelque temps?
demandai-je pour changer de sujet.

-- Oh! monsieur Copperfield, dit-il d'un air de modestie, mes
lectures peuvent  peine s'appeler des tudes. Je passe
quelquefois une heure ou deux dans la soire avec M. Tidd.

-- C'est un peu rude, je suppose, lui dis-je.

-- Un peu rude pour moi quelquefois, rpondit Uriah. Mais je ne
sais pas s'il en serait de mme pour une personne mieux partage
du ct des moyens.

Aprs avoir excut de sa main droite un petit air sur son menton
avec ses deux doigts de squelette, il ajouta:

Il y a des expressions, voyez-vous, monsieur Copperfield, des
mots et des termes latins qui se rencontrent dans M. Tidd, et qui
sont fort embarrassants pour un lecteur d'une instruction aussi
modeste que la mienne.

-- Est-ce que vous seriez bien aise d'apprendre le latin? lui dis-
je vivement: je pourrais vous donner des leons  mesure que je
l'tudie moi-mme.

-- Oh! merci, monsieur Copperfield, rpondit-il en secouant la
tte, vous tes vraiment bien bon de me l'offrir, mais je suis
beaucoup trop humble pour l'accepter.

-- Quelle folie, Uriah!

-- Oh! pardonnez-moi, monsieur Copperfield. Je vous remercie
infiniment, et ce serait un grand plaisir pour moi, je vous
assure, mais je suis trop humble pour cela. Il y a dj assez de
gens disposs  m'accabler par le reproche de ma situation
infrieure, sans que j'aille encore blesser leurs ides en
devenant savant. L'instruction n'est pas faite pour moi. Dans ma
position, il vaut mieux ne pas aspirer trop haut. Pour avancer
dans la vie, il faut que j'avance humblement, monsieur
Copperfield.

Je n'avais jamais vu sa bouche si ouverte, ni les rides de ses
joues si profondes qu'au moment o il m'nonait ce principe, en
secouant la tte et en se tortillant modestement.

Je crois que vous avez tort, Uriah. Je suis sr qu'il y a des
choses que je pourrais vous enseigner, si vous aviez envie de les
apprendre.

-- Oh! je n'en doute pas, monsieur Copperfield, rpondit-il, pas
le moins du monde. Mais comme vous n'tes pas vous-mme dans une
humble situation, vous ne pouvez peut-tre pas bien juger de ceux
qui y sont. Je n'ai pas envie d'insulter par mon instruction 
ceux qui sont plus haut placs que moi; je suis beaucoup trop
humble pour cela... Mais voil mon humble demeure, monsieur
Copperfield!

Nous entrmes tout droit dans une chambre basse dcore  la
vieille mode, et nous y trouvmes mistress Heep, le vrai portrait
d'Uriah, si ce n'est qu'elle tait plus petite. Elle me reut avec
la plus grande humilit et me demanda pardon d'avoir embrass son
fils: Mais, voyez-vous, monsieur, dit-elle, quelque pauvres que
nous soyons, nous avons l'un pour l'autre une affection naturelle
qui ne fait tort  personne, j'espre. La chambre n'tait pas
tout  fait un petit salon, pas tout  fait une cuisine, mais elle
avait l'air parfaitement dcent; seulement on sentait qu'il y
manquait quelque chose pour la rendre agrable. Il y avait une
commode avec un pupitre plac dessus; Uriah lisait ou crivait l
le soir. Il y avait le sac bleu d'Uriah tout rempli de papiers. Il
y avait une srie de livres appartenant  Uriah, en tte desquels
je reconnus M. Tidd. Il y avait un buffet dans un coin de la
chambre, avec les meubles indispensables. Je ne me souviens pas
que les objets pris individuellement eussent l'aspect misrable ni
qu'ils sentissent la gne et l'conomie, mais je sais que la pice
tout entire laissait cette impression.

Le deuil perptuel de veuve de mistress Heep faisait sans doute
partie de son humilit. Malgr le temps qui s'tait coul depuis
la mort de M. Heep, elle portait toujours son deuil de veuve. Je
crois bien qu'il y avait quelque modification dans le bonnet,
mais, quant au reste, le deuil tait aussi austre qu'au premier
jour de son veuvage.

C'est un jour mmorable pour nous, mon cher Uriah, dit mistress
Heep en faisant le th, que celui o M. Copperfield nous fait une
visite. Si j'avais pu dsirer que votre pre restt ici-bas plus
longtemps, je l'aurais souhait pour qu'il pt recevoir avec nous
M. Copperfield cette aprs-midi.

-- J'tais sr que vous ne manqueriez pas de dire cela, ma mre.

J'tais un peu embarrass de ces compliments, mais au fond j'tais
flatt de voir qu'on me traitt comme un hte honor, et je
trouvai mistress Heep trs-aimable.

Mon Uriah espre ce bonheur depuis longtemps, monsieur, dit
mistress Heep. Il craignait que notre humble situation n'y mt
obstacle, et je le craignais comme lui, car nous sommes, nous
avons t et nous resterons toujours dans une situation trs-
humble.

-- Je ne vois pas de raison pour cela, madame,  moins que cela ne
vous plaise.

-- Merci, monsieur, repartit mistress Heep. Nous connaissons notre
position et nous ne vous en sommes que plus reconnaissants.

Bientt je vis mistress Heep s'approcher de moi peu  peu, pendant
qu'Uriah s'asseyait en face de moi, et on commena  m'offrir avec
un grand respect les morceaux les plus dlicats qui se trouvaient
sur la table; il est vrai de dire qu'il n'y avait rien de trs-
dlicat, mais je pris l'intention pour le fait, et je me sentis
touch de leurs attentions. La conversation tant tombe sur les
tantes, je leur parlai naturellement de la mienne; puis ce fut le
tour des papas et des mamans, et je parlai de mes parents; puis
mistress Heep se mit  raconter des histoires de beaux-pres, et
je commenai  dire quelques mots du mien, mais je m'arrtai parce
que ma tante m'avait conseill de garder le silence sur ce sujet.
Bref, un pauvre petit bouchon en bas ge n'aurait pas eu plus de
chances de rsister  deux tire-bouchons, ou une pauvre petite
dent de lait de lutter contre deux dentistes, ou un petit volant
contre deux raquettes que moi d'chapper aux assauts combins
d'Uriah et de mistress Heep. Ils faisaient de moi ce qu'ils
voulaient, ils me faisaient dire des choses dont je n'avais pas la
moindre intention de parler, et je rougis de dire qu'ils y
russissaient avec d'autant plus de certitude que, dans mon
ingnuit enfantine, je me trouvais honor de ces entretiens
confidentiels, et que je me regardais comme le patron de mes deux
htes respectueux.

Ils s'aimaient beaucoup, c'est un fait sr et certain, et il y
avait l un trait de nature qui ne manquait pas d'agir sur moi;
mais la nature tait bien aide par l'art. Il fallait voir avec
quelle habilet le fils ou la mre reprenait le fil du sujet que
l'autre avait mis sur le tapis, et comme ils avaient bon march de
mon innocence. Quand ils virent qu'il n'y avait plus rien  tirer
de moi sur mon propre compte (car je restai muet sur ma vie chez
Murdstone et Grinby, aussi bien que sur mon voyage), on dirigea la
conversation sur M. Wickfield et Agns. Uriah jetait la balle 
mistress Heep: mistress Heep l'attrapait, puis la rejetait 
Uriah; Uriah la gardait un petit moment, puis la renvoyait 
mistress Heep, et ce mange me troubla bientt si compltement que
je ne savais plus o j'en tais. D'ailleurs la balle aussi
changeait de nature. Tantt il s'agissait de M. Wickfield, tantt
il tait question d'Agns. On faisait allusion aux vertus de
M. Wickfield, puis  mon admiration pour Agns. On parlait un
moment de l'tendue des affaires ou de la fortune de M. Wickfield,
et l'instant d'aprs, de la vie que nous menions aprs dner. Puis
il s'agissait du vin que M. Wickfield buvait, de la raison qui le
portait  boire; ah! que c'tait grand dommage! enfin tantt d'une
chose, tantt d'une autre, ou de tout  la fois, et pendant ce
temps, sans avoir l'air d'en parler beaucoup, ni de faire autre
chose que de les encourager parfois un peu pour viter qu'ils
fussent accabls par le sentiment de leur humilit et par
l'honneur de ma socit, je m'apercevais  chaque instant que je
laissais chapper quelque dtail que je n'avais pas besoin de leur
confier, et j'en voyais l'effet sur les minces narines d'Uriah,
qui se ridaient au coin du nez avec dlices.

Je commenais  me sentir assez mal  mon aise, et je dsirais
mettre un terme  cette visite, quand une personne qui descendait
la rue passa prs de la porte, qui tait ouverte pour donner de
l'air  la chambre (il y faisait chaud, et le temps tait lourd
pour la saison), puis revint sur ses pas, regarda, et entra en
s'criant: Copperfield, est-ce possible!

C'tait M. Micawber! M. Micawber avec son lorgnon, sa canne, son
col de chemise, son air lgant et son ton de condescendance, rien
n'y manquait!

Mon cher Copperfield, dit M. Micawber en me tendant la main,
voil bien, par exemple, une rencontre faite pour imprimer 
l'esprit un sentiment profond de l'instabilit et de l'incertitude
des choses humaines..., en un mot, c'est une rencontre trs-
extraordinaire; je me promenais dans la rue en rflchissant  la
possibilit de trouver une bonne chance, car c'est un point sur
lequel j'ai quelques esprances pour le moment, et voil justement
que je me trouve nez  nez avec un jeune ami qui m'est si cher, et
dont le souvenir se rattache  celui de l'poque la plus
importante de ma vie, de celle qui a dcid de mon existence, je
puis dire. Copperfield, mon cher ami, comment vous portez-vous?

Je ne puis pas dire, non, je ne puis rellement pas dire, en
conscience, que je fusse trs-satisfait que M. Micawber me vt en
pareil lieu, mais, aprs tout, j'tais bien aise de le voir, et je
lui donnai une poigne de main de bon coeur en lui demandant des
nouvelles de mistress Micawber.

Mais, dit M. Micawber en faisant un geste de la main comme par le
pass, et en ajustant son menton dans son col de chemise, elle est
 peu prs remise. Les jumeaux ne tirent plus leur subsistance des
fontaines de la nature; en un mot, dit M. Micawber avec un de ses
lans de confiance, ils sont sevrs, et mistress Micawber
m'accompagne pour le moment dans mes voyages. Elle sera enchante,
Copperfield, de renouveler connaissance avec un jeune homme qui
s'est montr, sous tous les rapports, un digne ministre de l'autel
sacr de l'amiti.

Je lui dis de mon ct que je serais trs-heureux de la voir.

Vous tes bien bon, dit M. Micawber. M. Micawber se mit 
sourire, rassura de nouveau son menton dans sa cravate, et jeta
les yeux autour de lui.

Puisque j'ai retrouv mon ami Copperfield, dit-il, sans
s'adresser  personne en particulier, non dans la solitude, mais
occup  prendre part  un repas avec une dame veuve et un jeune
homme qui semble tre son rejeton... en un mot, son fils (ceci fut
dit avec un nouvel lan de confiance), je regarderai comme un
honneur de leur tre prsent.

Je ne pouvais faire autrement, dans cette circonstance, que de
prsenter M. Micawber  Uriah Heep et  sa mre, et je m'acquittai
de ce devoir. En consquence de l'humilit de leurs manires,
M. Micawber s'assit et fit un geste de la main de l'air le plus
courtois.

Tout ami de mon ami Copperfield, dit M. Micawber, a par cela mme
des droits sur moi.

-- Nous n'avons pas l'audace, monsieur, dit mistress Heep, d'oser
prtendre tre les amis de M. Copperfield. Seulement il a t
assez bon pour prendre le th avec nous, et nous lui sommes trs-
reconnaissants de l'honneur de sa compagnie, comme nous vous
remercions aussi, monsieur, de ce que vous voulez bien faire
attention  nous.

-- Vous tes trop bonne, madame, dit M. Micawber en la saluant. Et
que faites-vous, Copperfield? tes-vous toujours dans le commerce
des vins?

J'tais trs-press d'emmener M. Micawber, et je rpondis en
tenant mon chapeau, et en rougissant beaucoup, j'en suis sr, que
j'tais lve du docteur Strong.

lve! dit M. Micawber relevant ses sourcils. Je suis enchant de
ce que vous me dites l. Quoiqu'un esprit comme celui de mon ami
Copperfield ne demande pas toute la culture qui lui serait
ncessaire s'il ne possdait pas, comme il fait, toute la
connaissance des hommes et des choses, continua-t-il en
s'adressant  Uriah et  mistress Heep, ce n'en est pas moins un
sol bien riche  cultiver, et d'une fertilit cache; en un mot,
dit M. Micawber en souriant dans un nouvel accs de confiance,
c'est une intelligence capable d'acqurir une instruction
classique du plus haut degr.

Uriah, frottant lentement ses longues mains, fit un mouvement du
buste pour exprimer qu'il partageait cette opinion.

Voulez-vous que nous allions voir mistress Micawber? dis-je, dans
l'esprance d'entraner M. Micawber.

-- Si vous voulez bien lui faire ce plaisir, Copperfield,
rpliqua-t-il en se levant. Je n'ai point de scrupule  dire,
devant nos amis ici prsents, que j'ai lutt depuis plusieurs
annes contre des embarras pcuniaires (j'tais sr qu'il dirait
quelque chose de ce genre, il ne manquait jamais de se vanter de
ce qu'il appelait ses embarras); tantt j'ai pu triompher de mes
embarras, tantt mes embarras m'ont... en un mot, m'ont mis  bas.
Il y a eu des moments o je leur ai rsist en face, il y en a eu
d'autres o j'ai cd  leur nombre, et o j'ai dit  mistress
Micawber dans le langage de Caton: Platon, tu raisonnes 
merveille, tout est fini, je ne lutterai plus; mais  aucune
poque de ma vie, dit M. Micawber, je n'ai joui d'un plus haut
degr de satisfaction que lorsque j'ai pu verser mes chagrins, si
je puis appeler ainsi des embarras provenant de saisies
mobilires, de billets et de protts, dans le sein de mon ami
Copperfield.

Quand M. Micawber eut achev de me rendre ce glorieux tmoignage,
Bonsoir, monsieur Heep, ajouta-t-il; je suis votre serviteur,
mistress Heep; et il sortit avec moi de l'air le plus lgant, en
faisant retentir les pavs sous les talons de ses bottes et en
fredonnant un air le long du chemin.

L'auberge dans laquelle demeurait M. Micawber tait petite, et la
chambre qu'il occupait n'tait pas grande non plus; elle tait
spare par une cloison de la salle commune et sentait une forte
odeur de tabac. Je crois qu'elle devait tre situe au-dessus de
la cuisine, parce qu'il y montait en mme temps  travers les
fentes du plancher un fumet de graillon qui suintait sur les murs
puants. Elle devait tre aussi voisine du comptoir, car elle avait
un got de rogomme, et l'on y entendait distinctement le cliquetis
des verres. L, tendue sur un petit canap au-dessous d'une
gravure reprsentant un cheval de course, la tte prs du feu et
les pieds contre le moutardier plac sur une servante  l'autre
bout de la chambre, tait mistress Micawber,  laquelle son mari
s'adressa en entrant le premier:

Ma chre, permettez-moi de vous prsenter un lve du docteur
Strong.

Je remarquai en passant que, quelque confusion qui existt
toujours dans l'esprit de M. Micawber sur mon ge et ma situation,
il n'oubliait jamais que j'tais lve du docteur Strong: c'tait
comme un hommage indirect qu'il rendait  la distinction de mon
rang dans le monde.

Mistress Micawber fut tonne, mais enchante de me voir. J'tais
bien aise aussi de la revoir moi-mme, et, aprs un change de
compliments affectueux, je m'assis sur le canap  ct d'elle.

Ma chre, dit M. Micawber, si vous voulez raconter  Copperfield
la situation actuelle, qu'il sera bien aise de connatre, je n'en
doute pas, je vais aller jeter un coup d'oeil sur le journal
pendant ce temps-l, pour voir si je trouverai quelque chose dans
les annonces.

-- Je vous croyais  Plymouth, madame, dis-je  mistress Micawber,
quand il fut sorti.

-- Mon cher monsieur Copperfield, rpliqua-t-elle, nous y avons
t en effet.

-- Pour y prendre un emploi? repris-je.

-- Prcisment, dit mistress Micawber, pour y prendre un emploi;
mais le fait est qu'on n'a pas besoin  la douane d'un homme dou
de grandes facults. L'influence locale de ma famille ne pouvait
nous tre non plus d'aucune ressource pour procurer  un homme
dou des facults de M. Micawber un emploi dans le dpartement. On
y prfre des gens plus ordinaires. Il aurait trop fait remarquer
la nullit des autres. En outre, je ne vous cacherai pas, mon cher
monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que la branche de ma
famille tablie  Plymouth, en apprenant que j'accompagnais
M. Micawber avec le petit Wilkins, sa soeur et les jumeaux, ne l'a
pas reu avec toute la cordialit qu'il aurait pu attendre au
moment o il venait de sortir de captivit. Le fait est, dit
mistress Micawber en baissant la voix, et ceci est entre nous, que
notre rception a t un peu froide.

-- Vraiment? lui dis-je.

-- Oui, dit mistress Micawber! Il est pnible de considrer
l'humanit sous cet aspect, monsieur Copperfield, mais la
rception qu'on nous a faite tait dcidment un peu froide. Il
n'y a pas  en douter. Le fait est que la branche de ma famille
tablie  Plymouth est devenue tout  fait incivile avec
M. Micawber avant que notre sjour et dur seulement une semaine,
et je ne leur ai pas cach ce que j'en pensais: je leur ai dit
qu'ils devaient tre honteux d'une telle conduite. Voil pourtant
ce qui s'est pass, continua mistress Micawber. Dans de telles
circonstances, que pouvait faire un homme aussi fier que
M. Micawber? Il n'y avait qu'un parti  prendre: emprunter de
cette branche de ma famille l'argent ncessaire pour retourner 
Londres, et y retourner au prix de n'importe quel sacrifice.

-- Alors, vous tes tous revenus, madame?

-- Nous sommes tous revenus, rpondit mistress Micawber. Depuis
lors, j'ai consult d'autres branches de ma famille sur le parti
qu'il y avait  prendre pour M. Micawber, car je soutiens qu'il
faut prendre un parti, monsieur Copperfield, me dit mistress
Micawber, comme si je lui disais le contraire. Il est clair qu'une
famille compose de six personnes, sans compter la servante, ne
peut pas vivre de l'air du temps.

-- Cela va sans dire, madame, rpondis-je.

-- L'opinion des diverses branches de ma famille, continua
mistress Micawber, est que M. Micawber ferait bien de tourner
immdiatement son attention du ct du charbon.

-- Du ct de quoi? madame.

-- Du charbon, le commerce du charbon, dit mistress Micawber.
M. Micawber a t amen  penser, d'aprs ses informations, qu'il
pourrait y avoir des chances de succs, pour un homme capable,
dans le commerce de charbon de la Medway. L-dessus M. Micawber a
naturellement trouv que la premire dmarche  faire tait
d'aller voir la Medway. Nous sommes venus dans ce but. Je dis
nous, monsieur Copperfield, car je n'abandonnerai jamais
M. Micawber, ajouta-t-elle avec vivacit.

Je murmurai quelques mots d'admiration et d'approbation.

Nous sommes venus, rpta mistress Micawber, et nous avons vu la
Medway. Mon opinion sur le commerce du charbon par cette rivire
est qu'il y faut peut-tre de la capacit, mais qu'il y faut
certainement des capitaux. M. Micawber a de la capacit, mais il
n'a pas de capitaux. Nous avons visit, je crois, la plus grande
partie du cours de la Medway, et c'est la conclusion  laquelle je
suis arrive, d'aprs mon opinion personnelle. Pendant que nous en
tions si prs, M. Micawber a trouv que ce serait une folie de ne
pas faire un pas de plus pour voir la cathdrale, d'abord, parce
que nous ne l'avions jamais vue et qu'elle en vaut la peine, et
ensuite, parce qu'il y avait beaucoup de probabilits de
rencontrer une bonne chance dans une ville qui possde une
cathdrale. Nous sommes ici depuis trois jours, continua mistress
Micawber, et il ne s'est pas encore prsent de bonne chance. Vous
serez moins tonn que le serait un tranger, mon cher monsieur
Copperfield, en apprenant que nous attendons pour le moment de
l'argent venant de Londres pour solder nos dpenses dans cet
htel. Jusqu' l'arrive de cette somme, dit mistress Micawber
avec beaucoup d'motion, je suis prive de retourner chez moi (je
veux dire dans mon garni de Pentonville) et d'aller revoir mon
fils, ma fille et mes jumeaux.

J'prouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber
dans ces circonstances difficiles, et je le dis  M. Micawber qui
venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne
pas avoir assez d'argent pour leur prter la somme qui leur tait
ncessaire. La rponse de M. Micawber indiquait l'agitation de son
esprit. Il me dit en me donnant une poigne de mains:
Copperfield, vous tes un vritable ami, mais en mettant toutes
choses au pis, un homme qui possde un rasoir n'est jamais
dpourvu d'un ami.  cette terrible ide, mistress Micawber jeta
ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se
calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long  se remettre, car,
l'instant d'aprs, il sonna pour commander au garon des rognons 
la brochette et des crevettes pour le djeuner du lendemain matin.

Quand je pris cong d'eux, ils me pressrent tous les deux si
vivement de venir dner avec eux avant leur dpart qu'il me fut
impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas
venir le lendemain, et que j'aurais beaucoup de devoirs  prparer
le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soire
chez le docteur Strong (il tait convaincu que les fonds qu'il
attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-l), et qu'il me
proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En
consquence, on vint m'appeler en classe l'aprs-midi suivante, et
je trouvai M. Micawber dans le salon, o il me dit qu'il
m'attendait  dner, comme cela tait convenu. Quand je lui
demandai si l'argent tait arriv, il me serra la main et
disparut.

En regardant ce soir-l par la fentre, je fus un peu surpris et
un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras  Uriah
Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilit l'honneur
qu'il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir  tendre
sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris
quand je me rendis au petit htel,  quatre heures, c'tait
l'heure indique, d'apprendre que M. Micawber tait all chez
Uriah, et qu'il avait bu un grog  l'eau-de-vie chez mistress
Heep.

Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit
M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon
avocat gnral. Si je l'avais connu  l'poque o mes embarras ont
fini par une crise, tout ce que je puis dire, c'est que je crois
que mes affaires avec mes cranciers auraient t beaucoup mieux
conduites qu'elles ne l'ont t.

Je ne comprenais pas bien comment cela et t possible, attendu
que M. Micawber n'avait rien pay du tout, mais je ne voulais pas
faire de questions. Je n'osais pas non plus lui dire que
j'esprais qu'il n'avait pas t trop communicatif avec Uriah, ni
lui demander s'ils avaient beaucoup parl de moi. Je craignais de
blesser M. Micawber ou plutt mistress Micawber qui tait trs-
susceptible. Mais cette ide m'inquitait, et j'y ai souvent pens
depuis.

Le dner tait superbe: un beau plat de poisson, un morceau de
veau rti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un
pudding; il y avait du vin et de l'ale, et aprs le dner,
mistress Micawber fit elle-mme un bol de punch.

M. Micawber tait extrmement gai. Je l'avais rarement vu d'aussi
bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme
si on l'avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et
proposa de boire  la prosprit de la ville de Canterbury,
dclarant qu'il s'y tait trouv trs-heureux ainsi que mistress
Micawber, et qu'il n'oublierait jamais les agrables heures qu'il
y avait passes. Il porta ensuite ma sant; puis mistress
Micawber, lui et moi, nous fmes un retour sur nos anciennes
relations, entre autres sur la vente de tout ce qu'ils
possdaient. Alors je proposai de boire  la sant de mistress
Micawber; du moins je dis modestement: Si vous voulez bien me le
permettre, mistress Micawber, j'aurai maintenant le plaisir de
boire  votre sant, madame. Sur quoi M. Micawber se lana dans
un loge pompeux de mistress Micawber, dclarant qu'elle avait t
pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu'il me
conseillait, quand je serais en ge de me marier, d'pouser une
femme comme elle, s'il y en avait encore.

 mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en
plus gai; mistress Micawber cdant  la mme influence, on se mit
 chanter. En un mot, je n'ai jamais vu personne de plus joyeux
que M. Micawber ce soir-l, jusqu'au dernier moment de ma visite.
Je pris cong trs-affectueusement de lui et de son aimable femme.
Je n'tais par consquent pas prpar  recevoir, le lendemain 
sept heures du matin, la lettre suivante date de la veille  neuf
heures et demie, un quart d'heure aprs notre sparation.

Mon cher et jeune ami,

Le sort en est jet, tout est fini. Cachant sous le masque d'une
gaiet maladive les ravages causs par les soucis, je ne vous ai
pas appris ce soir qu'il n'y a plus d'esprance de recevoir de
l'argent de Londres. Dans ces circonstances galement humiliantes
 prouver,  contempler et  dcrire, j'ai acquitt mes dettes
envers cet tablissement par un billet payable  quinze jours de
date  ma rsidence de Pentonville, Londres. Quand on le
prsentera, il ne sera pas pay. Ma ruine est au bout. La foudre
va clater, l'arbre va tre couch par terre.

Que le malheureux qui vous crit, mon cher Copperfield, vous
serve d'avertissement toute votre vie. En vous adressant cette
lettre il n'a pas d'autre intention, d'autre esprance. S'il
pouvait se flatter au moins de vous rendre ainsi service, une
lueur de joie pourrait peut-tre pntrer dans le sombre donjon de
l'existence qu'il lui reste  soutenir encore, quoique la
prolongation de sa vie (je vous le dis en confidence) soit pour le
moins trs-problmatique.

Ceci est la dernire communication que vous recevrez jamais, mon
cher Copperfield,

Du malheureux abandonn,
Wilkins Micawber.

Je fus si troubl par le contenu de cette lettre dchirante que je
courus aussitt du ct du petit htel, dans l'intention d'y
entrer, en allant chez le docteur, pour essayer de calmer
M. Micawber par mes consolations. Mais  moiti chemin, je
rencontrai la diligence de Londres; M. et mistress Micawber
taient sur l'impriale, il avait l'air parfaitement tranquille et
heureux, et souriait en coutant sa femme et en mangeant des noix
qu'il tirait d'un sac de papier, pendant qu'on apercevait une
bouteille qui sortait de sa poche de ct. Ils ne me voyaient pas,
et je crus qu'il valait mieux, tout bien considr, ne pas attirer
leur attention sur moi. L'esprit soulag d'un grand poids, je pris
donc une petite rue qui menait tout droit  la pension, et je me
sentis, au bout du compte, assez satisfait de leur dpart, ce qui
ne m'empchait pas d'avoir pourtant toujours beaucoup d'amiti
pour eux.




CHAPITRE XVIII.

Un regard jet en arrire.


Mon temps de pension!... Ces jours couls en silence!... o la
vie glisse et marche, sans qu'on s'en aperoive, sans qu'on la
sente, de l'enfance  la jeunesse! je veux, en jetant un regard en
arrire sur ces ondes rapides qui ne sont plus qu'un lit dessch
encombr de feuilles mortes, chercher si je ne retrouverai pas
encore des traces qui puissent me rappeler leur cours.

Je me vois d'abord dans la cathdrale, o nous nous rendions tous
le dimanche matin, aprs nous tre runis pour cela dans notre
salle d'tude. L'odeur terreuse, l'air froid, le sentiment que la
porte tait ferme sur le monde, le son de l'orgue retentissant
sous les arceaux blancs et dans la nef de l'glise, voil les
ailes sur lesquelles je me sens emport pour planer au-dessus de
ces jours couls, comme si je rvais  demi veill.

Je ne suis plus le dernier lve de la pension. J'ai pass en
quelques mois par-dessus plusieurs ttes. Mais Adams me parat
toujours une crature hors ligne, bien loin, bien loin au-dessus
de moi  des hauteurs inaccessibles, qui me donnent le vertige,
rien que d'y penser. Agns me dit que non, mais moi, je lui dis
que si, et je lui rpte qu'elle ne connat pas tous les trsors
de science que possde cet tre merveilleux dont elle prtend que
moi, pauvre commenant, je pourrai un jour remplir la place. Il
n'est pas mon ami particulier et mon protecteur dclar comme
Steerforth; mais j'prouve pour lui un respect plein de
vnration. Je me demande surtout ce qu'il fera quand il quittera
le docteur Strong, et s'il y a dans toute l'humanit quelqu'un
d'assez prsomptueux pour lui disputer alors n'importe quelle
place.

Mais quel est ce souvenir qui traverse mon esprit? C'est celui de
miss Shepherd. Je l'aime.

Miss Shepherd est en pension chez miss Nettingal. J'adore miss
Shepherd. Elle est petite, elle porte un spencer, elle a des
cheveux blonds friss qui encadrent son visage arrondi. Les lves
de miss Nettingal vont, comme nous,  la cathdrale. Je ne puis
regarder mon livre, car il faut malgr moi que je regarde miss
Shepherd. Quand le coeur chante, j'entends miss Shepherd.
J'introduis secrtement le nom de miss Shepherd dans la liturgie,
je la place au milieu de la famille royale.  la maison, dans ma
chambre, je suis quelquefois pouss  m'crier dans un transport
amoureux: Oh! miss Shepherd!

Pendant quelque temps je suis dans l'incertitude sur les
sentiments de miss Shepherd, mais enfin le sort m'est propice, et
nous nous rencontrons chez le matre de danse: miss Shepherd danse
avec moi. Je touche son gant et je sens un frmissement qui me
remonte le long de la manche droite de ma veste jusqu' la pointe
de mes cheveux. Je ne dis rien de tendre  miss Shepherd, mais
nous nous comprenons: miss Shepherd et moi, nous vivons dans
l'esprance d'tre unis un jour.

Je me demande pourquoi je donne en cachette  miss Shepherd douze
noix d'Amrique; elles n'expriment pas l'affection, elles sont
difficiles  envelopper de faon  en faire un paquet d'une forme
rgulire, elles sont trs-dures, et on a de la peine  les
casser, mme entre deux portes, et puis aprs l'amande en est
huileuse; et cependant je sens que c'est un prsent convenable 
offrir  miss Shepherd. Je lui apporte aussi des biscuits tout
frais, et des oranges innombrables. Un jour... j'embrasse miss
Shepherd dans le vestiaire. Quelle extase! Mais aussi quel est mon
dsespoir et mon indignation, le lendemain, en apprenant par une
vague rumeur que miss Nettingal a puni miss Shepherd pour avoir
tourn les pieds en dedans!

Miss Shepherd est la proccupation et le rve de ma vie entire;
comment en suis-je donc venu  rompre avec elle? je n'en sais
rien. Cependant la froideur se glissa entre miss Shepherd et moi.
J'entends raconter tout bas que miss Shepherd s'est permis de dire
qu'elle voudrait bien que je ne la regardasse pas si fixement, et
qu'elle a avou une prfrence pour M. Jones... Jones! un garon
sans aucun mrite! L'abme se creusa entre miss Shepherd et moi.
Enfin, un jour, je rencontre  la promenade les lves de miss
Nottingal. Miss Shepherd fait la grimace en passant et se met 
rire avec sa compagne. Tout est fini. La passion de ma vie (il me
semble que cela a dur toute une vie, ce qui revient au mme) est
passe: miss Shepherd disparat de la liturgie, et la famille
royale n'a plus rien  faire avec elle.

J'obtiens une place plus leve dans ma classe, et personne ne
trouble plus mon repos. Je ne suis plus poli du tout pour les
jeunes pensionnaires de miss Nettingal, et je n'en adorerais pas
une, quand elles seraient deux fois plus nombreuses et vingt fois
plus belles. Je regarde les leons de danse comme une corve, et
je demande pourquoi ces petites filles ne peuvent pas danser
toutes seules et nous laisser en paix. Je deviens trs-fort en
vers latins, et je me nglige beaucoup pour attacher les cordons
de mes souliers. Le docteur Strong parle de moi publiquement comme
d'un jeune homme plein d'esprance. M. Dick est fou de joie, et ma
tante m'envoie vingt francs par le courrier suivant.

L'ombre d'un jeune boucher s'lve devant moi comme l'apparition
de la tte au casque dans _Macbeth_. Qu'est-ce que c'est que ce
jeune boucher? c'est la terreur de la jeunesse de Canterbury. Le
bruit court que la moelle de boeuf avec laquelle il oint ses
cheveux lui donne une force surnaturelle, et qu'il pourrait lutter
contre un homme. Ce jeune boucher a le visage large, un cou de
taureau, des joues colores, un esprit mal fait et une langue
injurieuse. Le principal emploi qu'il fasse de cette langue, est
de mal parler des lves du docteur Strong. Il dit publiquement
qu'il se charge de leur faire leur affaire. Il nomme des individus
(moi entre autres) qu'il se fait fort de rosser d'une seule main,
en ayant l'autre attache derrire le dos. Il attend, en route,
les plus jeunes de nos camarades pour leur piocher la tte  coups
de poing; il me dfie tout haut quand je passe dans la rue. En
consquence de quoi je prends le parti de me battre avec le
boucher.

C'est un soir, en t, dans un petit creux verdoyant, au coin d'un
mur. Je trouve le boucher au rendez-vous. Je suis accompagn d'un
corps d'lite choisi parmi mes camarades: le boucher est arriv
avec deux autres bouchers, un garon de caf et un ramoneur. Les
prliminaires rgls, le boucher et moi nous nous trouvons face 
face. En un instant, le boucher m'a fait voir trente-six mille
chandelles par un coup assn sur le sourcil gauche. Une minute
aprs, je ne sais plus o est le mur, o je suis, je ne vois plus
personne. Je ne puis plus bien distinguer entre le boucher et moi;
il me semble que nous nous confondons l'un avec l'autre, en
luttant corps  corps sur l'herbe foule par nos pieds. Parfois
j'aperois le boucher ensanglant, mais confiant; parfois je ne
vois rien, et je m'appuie, hors d'haleine, contre le genou de mon
second; d'autres fois je me lance avec furie contre le boucher, et
je m'corche les poings contre son visage, sans que cela ait l'air
de le troubler le moins du monde. Enfin je m'veille, la tte en
mauvais tat, comme si je sortais d'un profond sommeil, et je vois
le boucher qui s'en va en remettant son habit; il reoit les
compliments de ses confrres, du ramoneur et du garon de caf,
d'o je conclus trs-justement qu'il a remport la victoire. On me
ramne  la maison en mauvais tat, on m'applique des biftecks sur
les yeux, et on me frotte de vinaigre et d'eau-de-vie; ma lvre
suprieure enfle peu  peu d'une faon dsordonne. Pendant trois
ou quatre jours je reste  la maison, je ne suis pas beau  voir,
je porte un abat-jour vert, et je m'ennuierais fort, si Agns
n'tait pas une soeur pour moi; elle compatit  mes infortunes,
elle me fait la lecture tout haut, et grce  elle le temps se
passe rapidement et doucement. Agns a toute ma confiance, je lui
raconte en dtail mon aventure avec le boucher et toutes les
injures qu'il m'avait faites, et elle est d'avis que je ne pouvais
faire autrement que de me battre avec lui, quoiqu'elle tremble et
frissonne  l'ide de ce terrible combat.

Le temps s'est coul sans que j'y prisse garde, car Adams n'est
plus alors  la tte de la classe, et il y a longtemps qu'il a
quitt la pension. Il y a si longtemps que, lorsqu'il revient
faire une visite au docteur Strong, il n'y a plus beaucoup
d'lves qui l'aient connu. Adams va entrer dans le barreau, il
sera avocat et portera perruque. Je suis surpris de le trouver si
modeste; il est d'une apparence moins imposante que je n'aurais
cru. Il n'a pas encore boulevers le monde, comme je m'y
attendais, car il me semble, autant que je puis en juger, que les
choses vont  peu prs de mme qu'avant l'entre d'Adams dans la
vie active.

Ici une lacune o les grands guerriers de l'histoire et de la
posie dfilent devant moi en armes innombrables; cela n'en finit
pas. Qu'est-ce qui vient ensuite? Je suis  la tte de la classe,
et je regarde de ma hauteur la longue file de mes camarades, en
remarquant avec un intrt plein de condescendance ceux qui me
rappellent ce que j'tais quand je suis entr  la pension. Il me
semble, du reste, que je n'ai plus rien  faire avec cet enfant-
l, je me souviens de lui comme de quelque chose qu'on a laiss
sur la route de la vie, quelque chose prs duquel j'ai pass, et
je pense parfois  lui comme  un tranger.

Et la petite fille que j'ai vue en arrivant chez M. Wickfield, o
est-elle? Elle a disparu aussi.  sa place, une crature qui
ressemble parfaitement au portrait, et qui n'est plus une enfant,
gouverne la maison; Agns, ma chre soeur, comme je l'appelle dans
mes penses, mon guide, mon amie, le bon ange de tous ceux qui
vivent sous son influence de paix, de vertu et de modestie, Agns
est devenue une femme.

Quel nouveau changement s'est opr en moi? J'ai grandi, mes
traits se sont forms, j'ai recueilli quelque instruction durant
les annes qui viennent de s'couler. Je porte une montre d'or
avec une chane, une bague au petit doigt, un habit  pans, et
j'abuse de la graisse d'ours: ce qui, rapproch de la bague, sent
un peu son mauvais sujet. Serais-je redevenu amoureux? oui.
J'adore miss Larkins l'ane.

Miss Larkins l'ane n'est pas une petite fille. Elle est grande,
bien faite; elle a les yeux et les cheveux noirs. Miss Larkins
l'ane est loin d'tre une enfant, car miss Larkins la cadette a
dpass cet ge heureux, et sa soeur a trois ou quatre ans de plus
qu'elle. Miss Larkins l'ane a peut-tre trente ans. Ma passion
pour elle est effrne.

Miss Larkins l'ane connat des officiers; c'est une chose bien
pnible  supporter. Je les vois lui parler dans la rue. Je les
vois traverser la chausse pour venir au-devant d'elle, quand ils
aperoivent son chapeau (elle aime les chapeaux de couleurs
voyantes) accompagn de celui de sa soeur descendre le trottoir.
Elle rit, elle parle, elle a l'air de prendre got  la chose. Je
passe la plus grande partie de mes loisirs  me promener dans
l'esprance de la rencontrer. Si je puis la saluer une fois dans
la journe (j'en ai le droit, car je connais M. Larkins), quel
bonheur! je mrite d'obtenir par ma politesse un salut de temps en
temps. Les tortures que je supporte le soir du bal des Courses, en
pensant que miss Larkins l'ane dansera avec les officiers,
demandent vraiment une compensation s'il y a quelque justice dans
ce monde.

L'amour m'te l'apptit et m'oblige  porter constamment ma
cravate neuve. Je n'ai de soulagement que lorsque j'ai sur le
corps mes plus beaux habits, et je passe ma vie  faire cirer mes
bottes. Il me semble alors que je suis plus digne d'approcher de
miss Larkins l'ane. Tout ce qui lui appartient, de prs ou de
loin, me devient prcieux. M. Larkins, un vieillard un peu
brusque, avec un double menton, et qui ne peut remuer qu'un oeil,
est rempli de charmes  mes yeux. Quand je ne puis voir la fille,
je vais voir dans les endroits o je puis rencontrer le pre.
Quand j'ai dit: Comment vous portez-vous, monsieur Larkins?
J'espre que mesdemoiselles vos filles et toute la famille sont en
bonne sant, il me semble que j'ai fait une dclaration, et je
rougis.

Je pense continuellement  mon ge. J'ai dix-sept ans, c'est peut-
tre un peu jeune pour miss Larkins l'ane, mais qu'importe?
D'ailleurs j'arriverai si vite  mes vingt et un ans! Je me
promne rgulirement le soir devant la maison de M. Larkins,
quoique cela me fende le coeur de voir entrer des officiers et de
les entendre dans le salon pendant que miss Larkins l'ane joue
de la harpe. Deux ou trois fois je vais mme jusqu' errer
mlancoliquement autour de la maison, quand on est couch,
cherchant  deviner quelle est la fentre de miss Larkins, et
prenant probablement la fentre de M. Larkins pour celle de sa
fille; je voudrais voir le feu prendre  la maison, je saisirais,
au milieu de la foule pouvante, une chelle pour la dresser
contre la fentre; je me vois sauvant miss Larkins dans mes bras,
puis retournant chercher quelque chose qu'elle a oubli, pour
prir ensuite dans les flammes. Mon amour est gnralement
dsintress, et je me contenterais de poser avec honneur devant
miss Larkins, et d'expirer aprs.

Je ne suis pourtant pas toujours dans des dispositions si
gnreuses. Parfois des rves de bonheur s'lvent devant moi. En
passant deux heures  ma toilette, le jour d'un grand bal donn
par les Larkins, et aprs lequel je soupire depuis trois semaines,
je me laisse aller  des ides agrables. Je me figure que j'ai eu
le courage de faire ma dclaration  miss Larkins; elle laisse
tomber sa tte sur mon paule en disant: Oh! monsieur
Copperfield, puis-je en croire mes oreilles? Je me reprsente
M. Larkins arrivant chez moi le lendemain matin pour me dire: La
jeunesse n'est pas une objection, mon cher Copperfield; ma fille
m'a tout appris, voil vingt mille livres sterling, soyez
heureux! Je me figure que ma tante cde  son tour, et nous donne
sa bndiction; M. Dick et le docteur Strong assistent  la
crmonie nuptiale. Je ne manque pas de bon sens,  ce qu'il me
semble en revenant sur mon pass; je ne manque pas non plus de
modestie, assurment, et pourtant voil mes rves.

Je me rends  la maison enchante, toute pleine de lumires, de
musique, de fleurs et d'officiers que je regrette d'y voir; on
cause beaucoup, et miss Larkins l'ane est dans tout l'clat de
sa beaut. Elle est vtue de bleu avec des fleurs blanches dans
les cheveux, des Ne m'oubliez pas, comme si elle avait besoin de
porter des Ne m'oubliez pas! C'est la premire soire de grandes
personnes  laquelle j'aie t invit, et je suis un peu mal  mon
aise, car j'ai l'air abandonn et on ne me parle pas, 
l'exception de M. Larkins, qui me demande comment se portent mes
petits camarades, ce dont il aurait pu se dispenser, je ne suis
pas venu chez lui pour me faire insulter. Mais aprs avoir pass
quelque temps debout prs de la porte  rjouir mes yeux de la vue
de la desse de mon coeur, je la vois s'approcher de moi, elle,
miss Larkins, et elle me demande avec bont si je danse.

Je balbutie en la saluant: Avec vous, oui, mademoiselle Larkins.

-- Avec moi seule? dit-elle.

-- Je n'aurais aucun plaisir  danser avec une autre.

Miss Larkins sourit et rougit (pour sourire j'en suis bien sr,
pour rougir je m'en flatte), puis elle dit:

Pas cette fois, mais l'autre, si vous voulez.

Le moment arrive. C'est une valse, je crois, dit miss Larkins
avec un peu d'embarras quand je me prsente. Valsez-vous? sinon,
le capitaine Bailey...

Mais je valse, assez bien mme, et j'emmne miss Larkins; je
l'enlve firement au capitaine Bailey, dont je fais le malheur,
je n'en doute pas. Peu m'importe! j'ai bien souffert, moi! Je
valse avec miss Larkins l'ane; je ne sais pas o je suis, qui
m'entoure, combien de temps dure mon bonheur. Je sais seulement
que je flotte dans l'espace avec un ange bleu, et que je suis dans
un rve de dlices, jusqu'au moment o je me trouve assis prs
d'elle sur un canap. Nous sommes seuls dans un petit salon. Elle
admire le camlia rose du Japon que je porte  ma boutonnire. Il
m'a cot trois schellings, je le lui donne, en disant:

J'en demande un prix exorbitant, miss Larkins!

-- En vrit! que voulez-vous avoir en retour? rpond-elle.

-- Une de vos fleurs, pour la conserver comme un avare garde son
or.

-- Vous tes un petit tmraire, dit miss Larkins. Tenez!

Elle me donne une fleur de trs-bonne grce, je la porte  mes
lvres, puis je la cache dans mon sein. Miss Larkins se met  rire
et me prend le bras en me disant:

Maintenant, ramenez-moi au capitaine Bailey.

Je suis encore plong dans le souvenir de ce dlicieux tte--tte
et de la valse passe, quand elle s'approche de nouveau de moi, en
donnant le bras  un homme d'un ge mr, qui a jou au whist toute
la soire.

Tenez, lui dit-elle, voil mon petit tmraire. M. Chestle dsire
faire votre connaissance, monsieur Copperfield.

Je pense  l'instant que ce doit tre un ami de la famille, et je
suis enchant.

Je comprends votre got, monsieur, dit M. Chestle. Il vous fait
honneur. Je suppose que vous ne prenez pas grand intrt  la
culture du houblon, quoique vous en aimiez les fleurs, mais j'ai
une assez grande proprit o j'en cultive, et si vous aviez
jamais la fantaisie de venir dans nos environs, prs d'Ashford, et
de visiter notre rsidence, nous serions heureux de vous recevoir
et de vous garder le plus longtemps possible.

Je remercie vivement M. Chestle, et je lui donne une poigne de
main. Il me semble que je fais un beau rve. Je valse de nouveau
avec miss Larkins l'ane; elle me dit que je valse trs-bien! Je
rentre chez moi, plein d'un bonheur inexprimable. Je valse en
imagination pendant toute la nuit, en tenant serre dans mes bras
la taille de ma divinit. Pendant quelques jours je suis plong
dans des rveries dlicieuses, mais je ne la rencontre plus dans
la rue, et elle n'est pas chez elle quand je vais lui faire une
visite. Je me console imparfaitement de ce dsappointement en
regardant le gage sacr que j'ai reu, la fleur fane.

Trotwood, me dit Agns, un jour aprs-dner, savez-vous qui doit
se marier demain? quelqu'un pour qui vous avez une grande
admiration.

-- Pas vous, je pense, Agns?

-- Non, pas moi! dit-elle en levant les yeux de dessus la musique
qu'elle copiait. Entendez-vous ce qu'il dit l, papa?... Non,
c'est miss Larkins l'ane.

-- Elle pouse... le capitaine Bailey?

C'tait tout ce que j'avais la force de dire.

Non, non, pas un capitaine: M. Chestle, un grand cultivateur de
houblon.

Je suis trs-abattu pendant une quinzaine de jours. Je ne porte
plus ma bague, je commence  remettre mes vieux habits, je renonce
 la graisse d'ours, et je soupire sur la fleur fane de miss
Larkins. Au bout de ce temps, je m'ennuie un peu de ce genre de
vie, et, sur une nouvelle provocation du boucher, je jette aux
vents ma fleur, je donne un rendez-vous  mon agresseur, et je le
bats glorieusement.

Je reprends ma bague, et je renouvelle avec modration l'usage de
la graisse d'ours, voil les dernires traces que je puis saisir
dans le souvenir de ma vie, en marchant sur mes dix-sept ans.




CHAPITRE XIX.

Je regarde autour de moi et je fais une dcouverte.


Je ne sais pas si j'tais triste ou satisfait quand je vis arriver
la fin de mes tudes et le moment de quitter le docteur Strong.
J'avais t trs-heureux chez lui, et j'avais un vritable
attachement pour le docteur; en outre, j'tais un personnage
minent dans notre petit monde. Voil mes raisons de tristesse,
mais j'avais d'autres raisons, assez peu solides d'ailleurs,
d'tre bien aise. La vague ide de devenir un jeune homme libre de
mes actions, le sentiment de l'importance que prenait un jeune
homme libre de ses actions, le dsir de toutes les belles choses
que cet animal extraordinaire avait  voir et  faire, l'effet
merveilleux qu'il ne pouvait manquer de produire sur la socit,
c'taient l de grandes sductions. Ces visions avaient une si
grande influence sur mon esprit qu'il me semble maintenant que je
n'ai pas senti, en quittant la pension, les regrets que j'aurais
d naturellement prouver. Cette sparation ne m'a pas laiss
l'impression que m'ont laisse d'autres sparations. J'essaye en
vain de me souvenir de ce que j'ai ressenti alors, et des
circonstances qui ont accompagn mon dpart, mais ce que je me
rappelle bien, c'est que cet vnement n'a pas jou un grand rle
dans ma vie. Je suppose que la perspective qui s'ouvrait devant
moi me troublait l'esprit. Je sais que je ne comptais plus pour
rien le pass de mon enfance, et que la vie me faisait l'effet
d'un grand conte de fes que j'allais commencer  lire, et voil
tout.

Ma tante eut avec moi des dlibrations graves et nombreuses pour
savoir quelle carrire je choisirais. Depuis un an au moins, je
cherchais  trouver une rponse satisfaisante  cette question
rpte: Quelle est votre vocation? Mais je ne me trouvais aucun
got particulier pour une profession quelconque. Si j'avais pu
recevoir par inspiration la science de la navigation, prendre le
commandement de quelque vaisseau bon voilier pour faire autour du
monde un voyage de grandes dcouvertes, je crois que je n'aurais
rien demand de plus. Mais,  dfaut de cette inspiration
miraculeuse, mes dsirs se bornaient  entrer dans une carrire
qui n'impost pas de trop grands sacrifices pcuniaires  ma
tante, et  y faire mon devoir quel qu'il ft.

M. Dick avait rgulirement assist  nos conseils, de l'air le
plus grave et le plus rflchi. Il ne s'tait jamais aventur
qu'une seule fois  mettre une ide, mais ce jour-l (je ne sais
ce qui lui avait pass par la tte), il proposa tout d'un coup de
faire de moi un chaudronnier. Cette ide fut si mal reue par ma
tante qu'il n'osa plus en avancer une seconde, il se bornait donc
 la regarder attentivement en attendant avec beaucoup d'intrt
les rsolutions qu'elle pourrait suggrer, tout en faisant sonner
son argent dans son gousset.

Voulez-vous que je vous dise une chose, Trot? me dit ma tante un
matin, quelque temps aprs ma sortie de pension, puisque nous
n'avons pas encore dcid la grande question, et qu'il faut tcher
de ne pas faire fausse route, si nous pouvons, je crois que nous
ferions mieux de nous donner le temps de respirer. En attendant,
tchez d'envisager l'affaire sous un nouveau point de vue, et non
pas comme un colier.

-- Je tcherai, ma tante.

-- J'ai eu l'ide, continua ma tante, qu'un peu de changement et
un coup d'oeil jet sur la vie du monde pourrait vous aider 
fixer vos ides et  asseoir plus srieusement votre jugement. Si
vous faisiez un petit voyage? si vous vous rendiez par exemple
dans votre ancien pays pour y voir... cette femme trange qui a un
nom si sauvage, continua-t-elle en se frottant le bout du nez, car
elle n'avait pas encore compltement pardonn  Peggotty de
s'appeler Peggotty.

-- C'est tout ce que je peux dsirer de plus agrable au monde, ma
tante!

-- Eh bien! dit-elle, voil qui est heureux, car je le dsire
beaucoup aussi. Mais il est naturel et raisonnable que cela vous
plaise, et je suis trs-convaincue que tout ce que vous ferez,
Trot, sera naturel et raisonnable.

-- Je l'espre, ma tante.

-- Votre soeur, Betsy Trotwood, dit ma tante, aurait t la jeune
fille la plus naturelle et la plus raisonnable qu'on puisse voir.
Vous serez digne d'elle, n'est-ce pas?

-- J'espre tre digne de vous, ma tante; je n'en demande pas
davantage.

-- C'est une grce du bon Dieu que votre mre, la pauvre enfant,
ne soit pas de ce monde, dit ma tante en me regardant d'un air
d'approbation, car elle serait si fire de son garon maintenant
qu'elle en aurait perdu le peu de tte qui pouvait lui rester 
perdre.

Ma tante s'excusait toujours de la faiblesse qu'elle pouvait
prouver pour moi en la rejetant ainsi sur ma pauvre mre:

Vraiment, vous ne vous figurez pas, Trotwood, combien vous me la
rappelez!

-- D'une manire agrable, j'espre, ma tante?

-- Il lui ressemble tant, Dick, ajouta ma tante en appuyant sur
les mots, que je crois la voir encore, le jour o je l'ai visite,
avant qu'elle comment  souffrir; voyez-vous, il lui ressemble
comme deux gouttes d'eau!

-- En vrit? dit M. Dick.

-- Mais cela n'empche pas qu'il ressemble aussi  David, dit ma
tante d'un ton positif.

-- Il ressemble beaucoup  David! dit M. Dick.

-- Mais ce que je dsire vous voir devenir, Trot, reprit ma tante,
je ne veux pas dire physiquement, vous tes trs-bien de physique,
mais moralement, c'est un homme ferme: un homme ferme, nergique,
avec une volont  vous, avec de la rsolution, dit ma tante en
branlant la tte et en serrant le poing; avec de la dtermination,
Trot, avec du caractre, un caractre nergique qui ne se laisse
influencer qu' bonne enseigne par qui que ce soit, ni par quoi
que ce soit; voil ce que je veux vous voir devenir; voil ce
qu'il aurait fallu  votre pre et  votre mre, Dieu le sait, et
ils s'en seraient mieux trouvs.

Je manifestai l'esprance de devenir ce qu'elle dsirait.

Afin de vous fournir l'occasion d'agir un peu par vous-mme, et
de compter sur vous-mme, dit ma tante, je vous enverrai seul
faire votre petit voyage. J'avais eu un moment l'ide de vous
faire accompagner par M. Dick, mais, en y rflchissant bien, je
le garderai pour prendre soin de moi.

M. Dick parut un moment un peu dsappoint, mais l'honneur d'tre
admis  la dignit de prendre soin de la plus admirable femme
qu'il y et au monde ramena bientt la satisfaction sur son
visage.

D'ailleurs, dit ma tante, il a son mmoire...

-- Certainement, dit M. Dick, prcipitamment. J'ai l'intention,
Trotwood, d'en finir avec ce mmoire; il faut rellement que ce
soit fini une bonne fois. Aprs quoi, je le ferai prsenter, vous
savez, et alors... dit M. Dick, aprs s'tre arrt et avoir gard
le silence un moment, et alors il faudra voir frtiller le poisson
dans la pole!

En consquence des bonnes intentions de ma tante, je fus peu aprs
pourvu d'une bourse bien garnie et d'une malle, et elle me
congdia tendrement pour mon expdition d'exploration. Au moment
du dpart, elle me donna quelques bons conseils et beaucoup de
baisers, en me disant que, comme son projet tait de me fournir
l'occasion de regarder autour de moi et de rflchir un peu, elle
me conseillait de passer quelques jours  Londres si cela me
convenait, soit en me rendant dans le Suffolk, soit en revenant.
En un mot, j'tais libre de faire ce qu'il me plairait pendant
trois semaines ou un mois, sans autre considration que celle de
rflchir et de regarder autour de moi, et l'engagement de lui
crire trois fois la semaine, pour la tenir au courant de ce que
je ferais.

J'allai d'abord  Canterbury pour dire adieu  Agns et 
M. Wickfield, ainsi qu'au bon docteur; je n'avais pas encore donn
cong de mon ancienne chambre chez M. Wickfield. Agns fut
enchante de me voir, et me dit que la maison ne lui semblait plus
la mme depuis que je l'avais quitte.

Je ne me trouve plus le mme non plus depuis que je suis loin de
vous, lui dis-je. Il me semble que j'ai perdu mon bras droit, ce
n'est pas assez dire, car je ne suis pas plus sr de ma tte et de
mon coeur qui n'ont rien  faire avec mon bras droit. Tous les
gens qui vous connaissent vous consultent, et se laissent guider
par vous, Agns.

-- Tous les gens qui me connaissent me gtent, je crois, dit Agns
en souriant.

-- Non. C'est parce que vous ne ressemblez  personne. Vous tes
si bonne et d'un caractre si charmant! Comment faites-vous pour
tre d'un naturel si doux, et pour avoir toujours raison!

-- Vous me parlez comme si j'tais miss Larkins avant son mariage,
me dit-elle avec un rire plein de gaiet, tout en continuant son
ouvrage.

-- Allons! ce n'est pas bien d'abuser de ma confiance, lui
rpondis-je en rougissant au souvenir de mon idole aux rubans
bleus, et cependant je ne saurais m'empcher de me confier en
vous, Agns. Je ne perdrai jamais cette habitude. Si j'ai des
chagrins ou que je devienne amoureux, je vous dirai tout, si vous
voulez bien, mme quand il m'arrivera de devenir amoureux pour
tout de bon.

-- Mais vous avez toujours t amoureux pour tout de bon, dit
Agns en riant de nouveau.

-- Oh! j'tais un enfant, un simple colier, dis-je en riant
aussi, mais avec un peu de confusion. Les temps sont changs, et
je suppose qu'un jour je prendrai cette affaire-l terriblement au
srieux. Ce qui m'tonne, c'est que vous-mme vous n'en soyez pas
encore arrive-l, Agns.

Agns riait en secouant la tte.

Oh! je sais bien que non; vous me l'auriez dit, ou du moins,
repris-je en la voyant rougir lgrement, vous me l'auriez laiss
deviner. Mais je ne connais personne qui soit digne de vous aimer,
Agns. Il faudra que je fasse la connaissance d'un homme d'un
caractre plus lev et dou de plus de mrite que tous ceux que
j'ai vus ici pour donner mon consentement.  l'avenir j'aurai
l'oeil sur tous vos admirateurs; et je vous prviens que je serai
trs-exigeant pour celui que vous choisirez.

Nous avions caus jusqu'alors sur un ton d'enjouement plein de
confiance, ml pourtant d'un certain srieux; c'tait le rsultat
des relations intimes que nous avions commences ensemble ds
l'enfance. Mais tout d'un coup Agns leva les yeux, et changeant
de manire, me dit:

Trotwood, il y a quelque chose que je veux vous dire, et que je
n'aurai peut-tre pas de longtemps une autre occasion de vous
demander, quelque chose que je ne me dciderais jamais, je crois,
 demander  un autre. Avez-vous remarqu chez papa un changement
progressif?

Je l'avais remarqu, et je m'tais souvent demand si elle s'en
apercevait aussi. Mon visage trahit sans doute ce que je pensais,
car elle baissa les yeux  l'instant mme, et je vis qu'ils
taient pleins de larmes.

Dites-moi ce que c'est, dit-elle  voix basse.

-- Je crains... puis-je vous parler en toute franchise, Agns?
Vous savez quelle affection j'ai pour lui.

-- Oui, dit-elle.

-- Je crains qu'il ne se fasse mal par cette habitude qui n'a fait
qu'augmenter tous les jours depuis mon arrive dans cette maison.
Il est devenu trs-nerveux, du moins je me le figure.

-- Vous ne vous trompez pas, dit Agns en secouant la tte.

-- Sa main tremble, il ne parle pas nettement, et ses yeux sont
hagards. J'ai remarqu que, dans ces moments-l, et quand il n'est
pas dans son tat naturel, il arrive presque toujours qu'on le
demande justement pour quelque affaire.

-- Oui, c'est Uriah, dit Agns.

-- Et l'ide qu'il ne se sent pas en tat de la traiter, qu'il ne
l'a pas bien comprise, ou qu'il n'a pas pu s'empcher de laisser
voir sa situation, semble le tourmenter tellement que le lendemain
c'est bien pis, et le surlendemain pis encore; et de l vient cet
puisement et cet air effar. Ne vous effrayez pas de ce que je
dis, Agns, mais je l'ai vu l'autre soir dans cet tat, la tte
sur son pupitre et pleurant comme un enfant.

Elle posa doucement son doigt sur mes lvres pendant que je
parlais encore, puis l'instant d'aprs elle avait rejoint son pre
 la porte du salon, et s'appuyait sur son paule. Ils me
regardaient tous deux, et je fus vivement touch de l'expression
du visage d'Agns. Il y avait dans son regard une si profonde
tendresse pour son pre, tant de reconnaissance pour les soins et
l'affection qu'il lui avait tmoigns, elle me demandait si
videmment d'tre indulgent pour lui dans mes penses, et de ne
pas admettre des ides amres sur son compte; elle semblait  la
fois si fire de lui, si dvoue, si compatissante et si triste;
elle me disait si clairement qu'elle tait sre de mes sympathies,
que toutes les paroles du monde n'auraient pu m'en dire davantage,
ni m'mouvoir plus profondment.

Nous devions prendre le th chez le docteur. En arrivant  l'heure
ordinaire, nous le trouvmes prs du feu, dans le cabinet, avec sa
jeune femme et sa belle-mre. Le docteur, qui semblait croire que
je partais pour la Chine, me reut comme un hte auquel il voulait
faire honneur, et demanda qu'on mt une bche au feu, afin de voir
 la lueur de la flamme le visage de son ancien lve.

Je ne verrai plus beaucoup de nouveaux visages  la place de
Trotwood, mon cher Wickfield, dit le docteur en se chauffant les
mains; je deviens paresseux et je veux me reposer. Je remettrai
tous ces jeunes gens  d'autres mains dans six mois, pour mener
une vie plus tranquille.

-- Voil dix ans que vous ne dites pas autre chose, docteur,
rpondit M. Wickfield.

-- Oui, mais cette fois je suis dcid, dit le docteur; le premier
de mes sous-matres me succdera... Cette fois-ci c'est pour de
bon... Et vous aurez bientt  dresser un contrat entre nous, avec
toutes les clauses obligatoires qui donnent  deux hommes
d'honneur qui s'engagent l'air de deux coquins qui se dfient l'un
de l'autre.

-- J'aurai aussi  prendre soin, n'est-ce pas, dit M. Wickfield
qu'on ne vous attrape pas, ce qui arriverait infailliblement dans
un arrangement que vous feriez vous-mme. Eh bien! je suis tout
prt, je voudrais n'avoir jamais de pire besogne dans mon tat.

-- Je n'aurai plus  m'occuper alors, dit le docteur, que de mon
dictionnaire... et de cette autre personne avec laquelle j'ai
contract aussi un engagement... mon Annie!

M. Wickfield la regardait, elle tait assise prs de la table 
th avec Agns, et elle me parut viter les yeux du bon vieillard
avec une hsitation et une timidit inaccoutumes qui attirrent
sur elle son attention, comme s'il lui venait  l'esprit quelque
pense secrte.

Il parat qu'il est arriv un bateau-poste venant de l'Inde, dit-
il aprs un moment de silence.

-- Vous m'y faites penser, dit le docteur, il y a mme des lettres
de M. Jack Maldon.

-- Ah! vraiment?

-- Mon pauvre Jack! dit mistress Markleham, en secouant la tte.
Quand je pense qu'il est dans ce climat terrible, o il faut
vivre, m'a-t-on dit, sur un tas de sable brlant et sous une
cloche de verre! Il avait l'air robuste, mais il ne l'tait pas.
Il a consult son courage plus que ses forces, mon cher docteur,
quand il a si vaillamment tent l'entreprise. Annie, ma chre, je
suis sre que vous vous en souvenez parfaitement; votre cousin n'a
jamais t fort, ce qu'on appelle robuste, dit mistress Markleham
avec emphase et en nous regardant tous les uns aprs les autres,
depuis le temps o ma fille et lui taient tout petits, et se
promenaient bras dessus bras dessous toute la journe.

Annie ne rpondit rien  cette interpellation.

Dois-je conclure de ce que vous venez de dire, madame, que
M. Maldon soit malade? demanda M. Wickfield.

-- Malade? rpliqua le Vieux-Troupier, mon cher monsieur, il
est... toutes sortes de choses...

-- Except qu'il n'est pas bien portant, dit M. Wickfield.

-- Except qu'il n'est pas bien portant, cela va sans dire,
rpondit le Vieux-Troupier; il est clair qu'il a attrap des coups
de soleil terribles, qu'il a gagn la fivre des marais, des
rhumatismes et tout ce qu'on peut imaginer! Quant au foie, je
suppose qu'il en a fait son deuil en partant: ajouta-t-elle d'un
air de rsignation.

-- Est-ce de lui que vous tenez tout cela? demanda M. Wickfield.

-- Lui! repartit mistress Markleham en agitant sa tte et son
ventail: que vous ne connaissez gure mon pauvre Jack Maldon pour
me faire pareille question! Lui, me dire cela! Ah bien oui! il se
ferait plutt tirer  quatre chevaux avant d'en dire un mot.

-- Maman! dit mistress Strong.

-- Ma chre Annie, reprit sa mre, je vous prie, une fois pour
toutes, de ne pas vous mler de ce que je dis,  moins que ce ne
soit pour confirmer mes paroles. Vous savez aussi bien que moi que
votre cousin Maldon se laisserait plutt tirer par un nombre
indfini de chevaux, car je ne sais pas pourquoi je me bornerais 
quatre: certainement, non, ce n'est pas  quatre chevaux; il se
laisserait tirer par huit, par seize, par trente-deux chevaux
plutt que de dire un mot qui pt dranger les plans du docteur.

-- Dites plutt les plans de Wickfield, dit le docteur en passant
la main sur son menton et en regardant son conseiller d'un air
repentant; c'est--dire le plan que nous avions form  nous deux.
Pour moi j'ai dit seulement: en Angleterre ou  l'tranger.

-- Et moi, j'ai dit:  l'tranger, ajouta gravement
M. Wickfield; c'est moi qui l'ai fait: c'est moi qui en suis
responsable.

-- Oh! qui est-ce qui vous parle de responsabilit? dit mistress
Markleham; tout a t fait pour le mieux, mon cher monsieur
Wickfield, nous savons bien que tout a t fait dans les
meilleures intentions. Mais si ce pauvre garon ne peut pas vivre
l-bas, que voulez-vous y faire? S'il ne peut pas vivre l-bas, il
mourra l-bas, plutt que de dranger les projets du docteur. Je
le connais bien, continua mistress Markleham en agitant son
ventail avec l'air calme et prophtique d'une prtresse inspire,
et je sais bien qu'il mourra l plutt que de dranger les plans
du docteur.

-- Eh bien! eh bien! madame, dit gaiement le docteur, je ne suis
pas assez fanatique de mes projets pour ne point les changer moi-
mme et refuser tout autre arrangement. Si M. Jack Maldon revient
en Angleterre pour cause de mauvaise sant, nous ne le laisserons
pas repartir, et il faudra tcher de le pourvoir d'une manire
plus avantageuse dans ce pays-ci.

Mistress Markleham fut si surprise de la gnrosit de ce
discours, qu'elle n'avait ni prvu ni provoqu, bien entendu,
qu'elle ne put que dire au docteur que cela lui ressemblait bien,
et rpter plusieurs fois de suite son geste favori, en baisant le
bout de son ventail, avant d'en caresser la main de son sublime
ami. Aprs quoi elle gronda quelque peu sa fille Annie, de ce
qu'elle n'tait pas plus expansive, lorsque le docteur comblait
ainsi de ses bonts un ancien compagnon d'enfance, et cela pour
l'amour d'elle seulement. Puis elle en vint  nous entretenir des
mrites de plusieurs membres de sa famille qui n'attendaient qu'un
peu d'aide pour remonter sur leur bte.

Tout ce temps-l sa fille Annie n'avait pas dit un mot, elle
n'avait pas mme lev les yeux. M. Wickfield l'avait suivie sans
cesse du regard, assise comme elle tait  ct de son Agns. Il
avait l'air de ne pas se douter qu'on pt remarquer cette
attention continue, bien visible pourtant, car il tait si occup
de mistress Strong et des penses qu'elle lui suggrait, qu'il en
tait tout absorb. Il finit par demander ce que M. Jack Maldon
avait vritablement crit sur sa situation, et  qui il avait
adress de ses nouvelles.

Voil, dit mistress Markleham en prenant par-dessus la tte du
docteur une lettre pose sur la chemine; voil ce que ce pauvre
garon dit au docteur lui-mme... O est-ce donc?... ah! j'y
suis... Je suis fch d'tre oblig de vous dire que ma sant a
beaucoup souffert; et que je crains d'en tre rduit  la
ncessit de revenir en Angleterre pour quelque temps; c'est ma
seule esprance de gurison. Il me semble que c'est assez clair,
pauvre garon! Sa seule esprance de gurison! Mais la lettre
d'Annie est plus explicite encore. Annie, montrez-moi encore une
fois cette lettre.

-- Pas maintenant, maman, dit-elle  voix basse.

-- Ma chre, vous tes vraiment sur certains sujets la personne la
plus absurde qui soit au monde; et il n'y a personne comme vous
pour vous montrer peu sensible aux droits de votre famille, lui
dit sa mre. Nous n'aurions pas seulement entendu parler de cette
lettre si je ne vous l'avais pas demande. Appelez-vous cela de la
confiance envers le docteur Strong, Annie? cela m'tonne de votre
part.

Mistress Strong produisit la lettre  regret, et quand je la pris
pour la passer  la mre, je vis que la main de la fille tremblait
en me la remettant.

Voyons donc o est ce passage, dit mistress Markleham, en
approchant le papier de ses yeux: Le souvenir des temps passs,
ma chre Annie..., et ainsi de suite; ce n'est pas a. Le bon
vieux procureur... De qui veut-il donc parler? Vraiment, Annie,
votre cousin Maldon est  peine intelligible. Ah! que je suis
stupide! c'est apparemment du docteur qu'il parle! Oh! oui, bien
bon en vrit! Ici elle s'arrta pour donner un nouveau baiser 
son ventail et le secouer ensuite du ct du docteur, qui nous
regardait tous avec la satisfaction la plus paisible. Ah! voil:
Vous ne serez peut-tre pas surprise d'apprendre, Annie... Bien
certainement, non, sachant, comme je viens de le dire, qu'il
n'tait vritablement pas robuste... Vous ne serez pas surprise
d'apprendre que j'ai tant souffert loin de vous que je suis dcid
 partir  tout hasard, avec un cong de maladie, si je puis
l'obtenir, sans quoi je donnerai ma dmission. Ce que j'ai endur
et ce que j'endure ici est intolrable. Et sans la prompte
gnrosit de cet excellent homme, dit mistress Markleham en
rptant ses signes tlgraphiques  l'adresse du docteur, et en
repliant la lettre, l'ide seule m'en serait insupportable.

M. Wickfield ne dit pas un mot, quoique la vieille dame semblt
attendre ses commentaires sur ce qu'il venait d'entendre. Il
gardait le silence d'un air svre, et sans lever les yeux. On
avait abandonn depuis longtemps cette affaire pour d'autres
sujets de conversation, qu'il restait toujours dans la mme
attitude, se bornant  jeter de temps en temps, d'un air refrogn,
un regard pensif sur le docteur ou sur sa femme, puis sur tous les
deux ensemble.

Le docteur aimait la musique. Agns chantait avec beaucoup
d'agrment et d'expression, mistress Strong aussi. Elles
chantrent ensemble, puis se mirent  jouer des morceaux  quatre
mains: c'tait un petit concert. Mais je remarquai deux choses,
d'abord quoique Annie se ft tout  fait remise, et qu'elle et
repris ses manires ordinaires, il y avait videmment un abme qui
la sparait de M. Wickfield; en second lieu, je vis que l'intimit
de mistress Strong avec Agns dplaisait  M. Wickfield, et qu'il
la surveillait avec inquitude. Je dois avouer aussi que le
souvenir de ce que j'avais vu d'elle, le jour du dpart de M. Jack
Maldon, me revint  l'esprit avec une signification que je n'y
avais jamais attache et qui me troubla l'esprit. L'innocente
beaut de son visage ne me paraissait pas aussi pure que par le
pass; je me dfiais de la grce naturelle et du charme de ses
manires, et quand je regardais Agns, assise auprs d'elle, quand
je me rappelais l'honnte candeur de la jeune fille, je me disais
en moi-mme que c'tait peut-tre une amiti mal assortie.

Elles en jouissaient pourtant si vivement toutes deux que leur
gaiet fit passer la soire comme un instant. Il arriva, au moment
du dpart, un petit incident que je me rappelle bien. Elles
prenaient cong l'une de l'autre, et Agns allait embrasser
mistress Strong, quand M. Wickfield passa entre elles, comme par
accident, et emmena brusquement Agns. Puis je revis sur le visage
de mistress Strong cette expression que j'avais remarque le soir
du dpart de son cousin, et je me crus encore debout  la porte du
docteur Strong. C'tait bien comme cela qu'elle l'avait regard ce
soir-l.

Je ne puis dire quelle impression ce regard me produisit, ni
pourquoi il me devint impossible de l'oublier plus tard quand je
pensais  elle, et que j'aurais voulu me rappeler plutt son
visage par de son innocente beaut. Le souvenir m'en poursuivait
encore en rentrant chez moi; il me semblait que je laissais un
sombre nuage suspendu au-dessus de la maison du docteur. Au
respect que j'avais pour ses cheveux gris se mlait une grande
compassion pour ce coeur si confiant avec ceux qui le
trahissaient, et un profond ressentiment contre ces perfides amis.
L'ombre imminente d'un grand chagrin et d'une grande honte,
quoique confuse encore, projetait une tache sur ce lieu paisible,
tmoin du travail et des jeux de mon enfance, et le fltrissait 
mes yeux. Je n'avais plus de plaisir  penser aux grands alos 
longues feuilles qui fleurissaient tous les cent ans seulement, ni
 la pelouse verte et unie, ni aux urnes de pierre de l'alle du
docteur, ni au son des cloches de la cathdrale qui dominait tout
de son harmonie; il me semblait que le paisible sanctuaire de mon
enfance avait t profan en ma prsence, et que la paix et
l'honneur en avaient t jets  tous les vents.

Avec le matin arriva mon dpart de cette vieille demeure, qu'Agns
avait remplie pour moi de son influence, et cette proccupation
suffit  absorber mon esprit. Je reviendrais certainement bientt
habiter de nouveau mon ancienne chambre, et bien souvent peut-
tre; mais enfin j'avais cess d'y rsider, et le bon vieux temps
n'tait plus. J'avais le coeur un peu gros en emballant ce qui
restait de mes livres et de mes effets  envoyer  Douvres, et je
ne me souciais pas de le laisser voir  Uriah Heep, qui
s'empressait si fort  mon service, que je m'accuse d'avoir manqu
 la charit, en supposant qu'il tait enchant de me voir partir.

Je me sparai d'Agns et de son pre, en faisant de vains efforts
pour supporter ce chagrin comme un homme, et je montai sur le
sige de la diligence de Londres. J'tais si dispos  oublier et
 pardonner tout en traversant la ville, que j'avais presque envie
de faire un signe de tte  mon ancien ennemi le boucher, et de
lui jeter quatre shillings pour boire  ma sant, mais il avait un
air de boucher si endurci quand je l'aperus, grattant son grand
billot dans son tal, et il tait tellement enlaidi par la perte
d'une dent de devant que je lui avais casse dans notre combat,
que je trouvai plus  propos de ne pas lui faire d'avances.

La seule chose qui m'occupt l'esprit, quand nous fmes enfin tout
de bon sur la route, c'tait de paratre aussi g que possible au
conducteur, et de me faire une grosse voix. J'eus bien du mal 
russir dans cette dernire prtention, mais j'y tenais parce que
c'tait un moyen sr de me grandir.

Vous allez  Londres, monsieur? dit le conducteur.

-- Oui, William, dis-je d'un ton de condescendance (je le
connaissais un peu), je vais  Londres: aprs cela j'irai de l en
Suffolk.

-- Pour chasser, monsieur? dit le conducteur. Il savait aussi bien
que moi qu' cette poque de l'anne, il tait  peu prs aussi
probable que j'allais  la pche de la baleine, mais c'est gal,
je regardai cette question comme un compliment flatteur.

-- Je ne sais pas, dis-je en prenant un air d'indcision, si je ne
tirerai pas en effet quelques coups de fusil.

-- On dit que le gibier est devenu trs-difficile  approcher,
reprit William.

-- C'est ce qu'on m'a dit, rpondis-je.

-- tes-vous du comt de Suffolk, monsieur?

-- Oui, dis-je avec un air d'importance, je suis du comt de
Suffolk.

-- On dit que les chaussons de pommes sont superbes par l.

Je n'en savais rien du tout, mais il faut bien soutenir les
institutions de son pays natal, et ne pas avoir l'air de ne pas
les connatre; aussi je secouai la tte d'un air fin comme pour
dire: Je crois bien!

Et les bidets, dit William, c'est a, de fameuses btes! un bon
bidet de Suffolk vaut son pesant d'or. Avez-vous jamais lev des
bidets de Suffolk, monsieur?

-- Non, dis-je, pas prcisment.

-- C'est que je vous dirai que voil un monsieur, derrire moi,
qui en a lev des pacotilles.

Le monsieur en question louchait d'une manire pouvantable; il
avait un menton de galoche, portait un chapeau gris  haute forme,
et une culotte de velours de coton, boutonne tout du long sur le
ct, depuis les hanches jusqu' la semelle de ses bottes. Il
appuyait son menton sur l'paule du conducteur, si prs de moi que
je sentais son haleine dans mes cheveux, et quand je me retournai
pour le voir, il jeta sur les chevaux un regard de connaisseur, de
son bon oeil.

N'est-ce pas? dit William.

-- N'est-ce pas quoi? demanda son interlocuteur.

-- Vous avez lev des bidets du Suffolk en masse?

-- Je crois bien! dit l'autre, il n'y a pas d'espce de chevaux ni
de chiens que je n'aie levs. Il y a des hommes dont c'est le
caprice, les chiens et les chevaux: pour moi j'en perdrais le
boire et le manger, je leur sacrifierais volontiers la maison, la
femme, les enfants et tout le bataclan; j'oublierais pour a de
lire, d'crire, de compter, de fumer, de priser et de dormir.

-- Vous m'avouerez que ce n'est pas la place d'un homme comme a,
derrire le sige du conducteur, n'est-ce pas? me dit William 
l'oreille, en arrangeant les guides.

Je conclus de cette remarque qu'il dsirait donner ma place 
l'leveur de chevaux, et j'offris en rougissant de la lui cder.

Dans le fait si vous n'y tenez pas, monsieur, je crois que ce
serait plus convenable, dit William.

J'ai toujours considr cette concession comme ma premire faute
dans la vie. Quand j'avais retenu ma place au bureau, j'avais fait
inscrire  ct de mon nom: Sur le sige du conducteur, et
j'avais donn une demi-couronne au teneur de livres. J'avais mis
un paletot et un plaid tout neufs pour faire honneur  ce poste
minent, et j'tais assez fier de l'effet que je produisais sur le
sige; et voil qu' la premire poste, je me laissais supplanter
par un mchant calorgne, avec des habits rps, qui n'avait
d'autre mrite que de sentir l'curie  plein nez, et d'tre assez
solide sur l'impriale pour passer par-dessus ma tte aussi
lgrement qu'une mouche, pendant que les chevaux allaient au
grand trot! J'ai une certaine mfiance de moi-mme qui m'avait
dj souvent jou de mauvais tours dans de petites occasions de ce
genre, o j'aurais aussi bien fait de m'en passer; ce petit
incident dont l'impriale de la diligence de Canterbury tait le
thtre, n'tait pas fait pour la diminuer. Ce fut en vain que je
cherchai un refuge dans ma grosse voix. J'eus beau parler du fond
de l'estomac tout le reste du voyage, je sentais que j'tais
compltement enfonc, et ma jeunesse me faisait piti.

C'tait pourtant curieux et intressant, aprs tout, de me voir
trner l sur l'impriale d'une diligence  quatre chevaux, bien
mis, bien lev, le gousset bien garni, reconnaissant en passant
les lieux o j'avais couch pendant mon pnible voyage. Mes
penses trouvaient un ample sujet d'occupation  chaque tape sur
la route, en regardant passer les vagabonds, et en rencontrant ces
regards que je reconnaissais si bien, il me semblait que je
sentais encore la main droite du chaudronnier m'empoigner et me
serrer le devant de ma chemise. En descendant l'troite rue de
Chatham, j'aperus, en passant, la ruelle dans laquelle vivait le
vieux monstre qui m'avait achet ma veste, et j'avanai vivement
la tte, pour regarder l'endroit o j'avais attendu si longtemps
mon argent au soleil et  l'ombre. En approchant de Londres, quand
on passa prs de la maison o M. Creakle nous avait si cruellement
battus, j'aurais donn tout ce que je possdais pour avoir la
permission de descendre, de le rosser d'importance et de donner la
clef des champs  tous ses lves, pauvres oiseaux en cage.

Nous descendmes  Charing-Cross, htel de la Croix-d'Or, espce
d'tablissement moisi et touff. Un garon m'introduisit dans la
salle commune, et une servante me montra une petite chambre 
coucher qui sentait une odeur de fiacre, et qui tait aussi
hermtiquement ferme qu'un tombeau de famille. J'avais ma grande
jeunesse sur la conscience, je sentais bien que c'tait pour cela
que personne n'avait l'air de me respecter le moins du monde. La
servante ne faisait aucun cas de mon opinion sur aucun sujet, et
le garon se permettait, avec une insolente familiarit, de
m'offrir des conseils pour venir en aide  mon inexprience.

Voyons maintenant, dit le garon d'un air d'intimit, qu'est-ce
que vous voulez pour dner? les petits gentlemen aiment la
volaille, en gnral; prenez-moi un poulet.

Je lui dis le plus majestueusement que je pus que je ne me
souciais pas d'un poulet.

Non? dit le garon. Les petits gentlemen sont las de boeuf et de
mouton, en gnral; qu'est-ce que vous dites d'une ctelette de
veau?

Je consentis  cette proposition, faute de savoir inventer autre
chose.

Est-ce que vous prendrez des pommes de terre? dit le garon avec
un sourire insinuant et en penchant la tte de ct; en gnral,
les petits gentlemen sont rassasis de pommes de terre.

Je lui ordonnai, de ma voix la plus caverneuse, de commander une
ctelette de veau avec des pommes de terre et les accessoires
ncessaires, et de demander au bureau s'il n'y avait pas quelque
lettre pour Trotwood Copperfield, _esquire_. Je savais trs-bien
qu'il n'y en avait pas, et qu'il ne pouvait pas y en avoir, mais
je pensai que cela me donnerait l'air d'un homme, de paratre en
attendre.

Il revint me dire qu'il n'y avait rien, ce dont je me montrai
trs-surpris, et il commena  mettre mon couvert sur une table,
prs du feu. Pendant qu'il se livrait  cette occupation, il me
demanda ce que je voulais boire, et sur ma rponse, une demi-
bouteille de sherry, il trouva, j'en ai peur, que c'tait une
bonne occasion de composer la mesure de liqueur demande avec le
fond de plusieurs bouteilles en vidange. Ce qui me le fait croire,
c'est qu'en lisant le journal, je l'aperus, par-dessus une petite
cloison basse qui formait, dans la salle, son appartement
particulier, trs-occup  verser le contenu de plusieurs
bouteilles dans une seule, comme un pharmacien qui prpare une
potion selon l'ordonnance. Quand le vin arriva, d'ailleurs, je le
trouvai un peu vent, et il contenait certainement plus de
miettes de pain anglais qu'on ne pouvait l'attendre d'un vin
tranger, pour peu qu'il ft naturel. Mais j'eus la faiblesse de
le boire sans rien dire.

Me trouvant ensuite dans une agrable disposition d'esprit (d'o
je conclus qu'il y a des moments o l'empoisonnement n'est pas
aussi dsagrable qu'on le dit), je rsolus d'aller au spectacle.
Je choisis le thtre de Covent-Garden, et l, au fond d'une loge
de face, j'assistai  la reprsentation de _Jules Csar_ et d'une
pantomime nouvelle. Quand je vis tous ces nobles romains entrant
et sortant sur la scne pour mon amusement, au lieu d'tre comme
autrefois,  la pension, des prtextes odieux d'une tche ingrate
en latin, je ne peux pas vous dire le plaisir merveilleux et
nouveau que j'en ressentis. Mais la ralit et la fiction qui se
combinaient dans le spectacle, l'influence de la posie, des
lumires, de la musique, de la foule, les changements  vue qui
s'opraient sur le thtre, tout cela fit sur mon esprit une
impression si tourdissante et ouvrit devant moi de si vastes
rgions de jouissances, qu'en sortant dans la rue,  minuit, par
une pluie battante, il me sembla que je tombais des nues, aprs
avoir men pendant un sicle la vie la plus romanesque, pour
retrouver un monde misrable, rempli de boue, de lanternes de
fiacres, de parapluies, de paires de socques articuls.

J'tais sorti par une porte diffrente de celle par laquelle
j'tais entr, et je restai un moment sans bouger dans la rue,
comme si j'tais vritablement tranger sur cette terre; mais je
fus bientt rappel  moi-mme par toutes les bousculades dont
j'tais assailli, et je repris le chemin de l'htel en roulant
dans mon esprit ce beau rve, qui me revint encore et toujours
devant les yeux, pendant que je mangeais des hutres et que je
buvais du porter, en face du feu de la salle  manger.

J'tais si plein du souvenir du spectacle et du pass, car ce que
j'avais vu au thtre me faisait un peu l'effet d'un transparent
clatant, derrire lequel je voyais se rflchir toute ma vie
antrieure, que je ne sais  quel moment je m'aperus de la
prsence d'un beau jeune homme, bien tourn et mis avec une
certaine ngligence lgante que j'ai de bonnes raisons de me
rappeler. Mais je sais que je le trouvai l, sans l'avoir vu
entrer, et que je restai devant le feu  rver et  mditer au
coin du feu de la salle  manger, sans prendre garde  lui.

Enfin je me levai pour rentrer chez moi,  la grande satisfaction
du garon, qui avait envie de dormir, et qui, se sentant
d'affreuses impatiences dans les jambes, les changeait de place en
les croisant, les courbant, les tirant, les exerant  toutes les
contorsions qu'il pouvait leur donner dans son petit cabinet. En
m'avanant vers la porte, je passai prs du jeune homme qui venait
d'entrer, et je le vis distinctement. Je me retournai, je revins
sur mes pas, je regardai de nouveau. Il ne me reconnaissait pas,
mais je le reconnus  l'instant mme.

Dans un autre moment, je n'aurais peut-tre pas eu assez de
confiance et de dcision pour m'adresser  lui, j'aurais remis au
lendemain et par consquent perdu l'occasion de lui parler. Mais
mon esprit tait si anim par le spectacle que la protection qu'il
m'avait accorde jadis me parut mriter toute ma reconnaissance;
l'affection que j'avais conue pour lui jaillit si naturellement
de mon me, que je m'avanai  l'instant vers lui, en lui disant
avec un battement de coeur:

Steerforth! vous ne me reconnaissez pas?

Il me regarda (je me rappelais ce regard), mais il ne parut pas me
reconnatre.

Vous m'avez oubli, j'en ai peur? lui dis-je.

-- Mon Dieu! s'cria-t-il tout  coup, c'est le petit
Copperfield!

Je lui pris les deux mains et je ne pouvais me dcider  les
lcher. Sans la fausse bont et la crainte de lui dplaire, je lui
aurais saut au cou en fondant en larmes.

Je n'ai jamais t aussi heureux, mon cher Steerforth. Que je
suis content de vous voir!

-- Et moi aussi, j'en suis charm, dit-il en me serrant
cordialement la main. Allons, Copperfield, mon garon, pas tant
d'motion!

Je crois pourtant qu'il n'tait pas fch de voir la joie que
j'prouvais en le revoyant.

J'essuyai  la hte les larmes que je n'avais pu retenir, malgr
tous mes efforts, et j'essayai de rire; puis nous nous assmes 
ct l'un de l'autre.

Et comment vous trouvez-vous ici? me dit Steerforth en me
frappant sur l'paule.

-- Je suis arriv aujourd'hui par la diligence de Canterbury. J'ai
t adopt par une tante qui vit par l, et je viens d'y finir mon
ducation. Et vous, comment vous trouvez-vous ici, Steerforth?

-- Eh bien! mais, je suis ce qu'on appelle un tudiant d'Oxford,
c'est--dire que je suis all m'ennuyer l  mourir trois fois par
an, et maintenant je retourne chez ma mre. Vous tes, ma foi, le
plus joli garon du monde, avec votre mine avenante, Copperfield!
pas chang du tout; maintenant que je vous regarde, vous tes
toujours le mme!

-- Oh! moi, je vous ai reconnu tout de suite, lui dis-je; mais
vous, on ne vous oublie pas si facilement.

Il se mit  rire en passant la main dans les boucles paisses de
ses cheveux et me dit gaiement:

Vous me voyez, dit-il, en chemin pour aller rendre mes devoirs 
ma mre; elle demeure prs de Londres, mais les routes sont si
mauvaises et on s'ennuie tant chez nous, que je suis rest ici ce
soir, au lieu de pousser jusqu' la maison. Il n'y a que quelques
heures que je suis en ville, et j'ai pass mon temps  grogner et
 dormir au spectacle.

-- Justement j'en viens aussi; j'tais  Covent-Garden. Quel
magnifique thtre, Steerforth! et quelle dlicieuse soire j'ai
pass l!

Steerforth riait de tout son coeur.

Mon cher David, dit-il en me frappant de nouveau sur l'paule,
vous tes une fleur des champs! La pquerette au lever du soleil
n'est pas plus pure et plus innocente que vous! J'tais aussi 
Covent-Garden, et je n'ai jamais rien vu de plus misrable.
Garon!

Le garon, qui avait observ de loin notre reconnaissance avec une
profonde attention, s'approcha d'un air respectueux.

O avez-vous log mon ami M. Copperfield?

-- Pardon, monsieur.

-- O couche-t-il? quel est le numro de sa chambre? Vous savez
bien ce que je veux dire, reprit Steerforth.

-- Pour le moment, monsieur, dit le garon d'un air embarrass,
M. Copperfield a le numro quarante-quatre, monsieur!

--  quoi pensez-vous donc, rpliqua Steerforth, de mettre
M. Copperfield dans une petite mansarde au-dessus de l'curie.

-- Nous ne savions pas, monsieur, rpondit le garon en s'excusant
toujours, nous ne savions pas que M. Copperfield y attacht aucune
importance. On peut donner  M. Copperfield le numro soixante-
douze, s'il le prfre,  ct de vous, monsieur.

-- C'est bien clair qu'il le prfre, dit Steerforth. Allons,
dpchez-vous.

Le garon disparut  l'instant pour oprer mon dmnagement.
Steerforth s'amusa beaucoup de ce qu'on m'avait donn le numro
quarante-quatre, me frappa de nouveau sur l'paule en riant, et
finit par m'inviter  djeuner avec lui le lendemain matin  dix
heures, proposition que j'tais heureux et fier d'accepter. Il
tait tard, nous prmes nos bougeoirs pour monter l'escalier, et
je le quittai  la porte de sa chambre, aprs nous tre dit
bonsoir trs-amicalement. Je trouvai que ma nouvelle chambre
valait infiniment mieux que la premire; qu'elle ne sentait pas du
tout le moisi et qu'il y avait au milieu un immense lit  quatre
colonnes, qui tait plant l comme un castel sur ses terres, si
bien qu'au milieu d'un nombre d'oreillers suffisant pour six
personnes, je m'endormis bientt du sommeil du juste, et je rvai
de Rome antique, de Steerforth et d'amiti, jusqu'au moment o les
diligences du matin, roulant sous la porte cochre, introduisirent
dans mes songes la foudre et Jupiter.




CHAPITRE XX.

Chez Steerforth.


Quand la servante tapa  ma porte le lendemain matin, pour
m'annoncer que l'eau chaude pour ma barbe tait  la porte, je
pensai avec chagrin que je n'en avais pas besoin, et j'en rougis
dans mon lit. Le soupon qu'elle riait sous cape en me faisant
cette offre, me poursuivit pendant tout le temps de ma toilette,
et me donna, j'en suis sr, l'air embarrass d'un coupable quand
je la rencontrai sur l'escalier en descendant pour djeuner. Je
sentais si vivement que j'tais plus jeune que je ne l'aurais
souhait que je ne pus me dcider pendant un moment  passer
auprs d'elle; je l'entendais balayer l'escalier, et je restais
prs de la fentre  regarder la statue questre du roi Charles,
quoiqu'elle n'et rien de bien royal, entoure qu'elle tait d'un
ddale de fiacres, sous une pluie battante et par un brouillard
pais; le garon me tira d'embarras en m'avertissant que
Steerforth m'attendait.

Je le trouvai, non pas dans la salle commune, mais dans un joli
petit salon particulier, avec des rideaux rouges et un tapis de
Turquie. Le feu tait brillant, et un djeuner substantiel tait
servi sur une petite table couverte d'une nappe blanche; la
chambre, le feu, le djeuner et Steerforth se rflchissaient
gaiement dans une petite glace ovale place au-dessus du buffet.
J'tais un peu gn d'abord. Steerforth tait si lgant, si sr
de son fait, tellement au-dessus de moi en toutes choses, l'ge
compris, qu'il fallut toute la grce protectrice de ses manires
pour me mettre  l'aise. Il y russit pourtant, et je ne pouvais
me lasser d'admirer le changement qui s'tait opr  la Croix-
d'Or, quand je comparais le triste tat d'abandon dans lequel
j'tais plong la veille avec le repas du matin et tout ce qui
m'entourait maintenant. Quant  la familiarit du garon, il n'en
tait plus question. Il nous servait avec l'humilit d'un pnitent
qui a revtu le cilice et la cendre.

Maintenant, Copperfield, me dit Steerforth quand nous fmes
seuls, je voudrais bien savoir ce que vous faites, o vous allez,
tout ce qui vous intresse; il me semble que vous tes ma
proprit.

Je rougis de plaisir en voyant qu'il me portait encore tant
d'intrt, et je lui dis les intentions de ma tante en me faisant
faire ce petit voyage.

Puisque vous n'tes pas press, dit Steerforth, venez donc avec
moi  Highgate; vous resterez chez nous un jour ou deux. Ma mre
vous plaira; elle est si vaine de moi qu'elle en rabche un peu,
mais vous n'avez qu' lui passer cela, et vous tes sr de lui
plaire.

-- Je voudrais en tre aussi assur que vous voulez bien le dire,
lui rpondis-je en souriant.

-- Oh! dit Steerforth, tous ceux qui m'aiment ont sur elle des
droits qu'elle reconnat  l'instant.

-- Alors je m'attends  tre dans ses bonnes grces.

--  la bonne heure! dit Steerforth, venez en faire l'preuve.
Nous allons voir les curiosits de la ville pendant une heure ou
deux; on n'a pas toujours la bonne fortune de les montrer  un
innocent comme vous, Copperfield, et puis nous prendrons la
diligence de Highgate.

Je croyais rver, j'avais peur de me rveiller dans la chambre
numro quarante-quatre, pour aller retrouver une table solitaire
dans la salle  manger, avec un garon impertinent. Aprs avoir
crit  ma tante et lui avoir appris que j'avais rencontr mon
ancien camarade, l'objet de tant d'admiration, et que j'avais
accept son invitation, nous montmes dans un fiacre pour aller
voir un panorama et quelques autres spectacles curieux; nous fmes
un tour dans le muse et je ne pus m'empcher de remarquer  la
fois tout ce que Steerforth savait sur les sujets les plus varis,
et le peu de cas qu'il semblait faire de son instruction.

Vous gagnerez _les honneurs_ aux examens de l'universit,
Steerforth, lui dis-je, si ce n'est dj fait, et vos amis auront
de bonnes raisons d'tre fiers de vous.

-- Moi, passer un examen brillant! s'cria Steerforth; non, non,
ma chre Pquerette (a ne vous contrarie pas que je vous appelle
Pquerette?).

-- Pas le moins du monde, rpondis-je.

-- Vous tes un bon garon, ma chre Pquerette, dit Steerforth en
riant, je n'ai pas le moindre dsir ni la moindre intention de me
distinguer de cette manire. J'en sais bien assez pour ce que je
veux faire. Je trouve que je suis dj passablement ennuyeux comme
cela.

-- Mais la gloire... j'allais continuer...

-- Oh! Pquerette romanesque! dit Steerforth en riant plus fort,
pourquoi me donnerais-je la peine de faire ouvrir la bouche bante
et lever les mains enthousiasmes  une troupe de pdants? je
laisse cela  quelque autre; qu'il cherche la gloire, je ne la lui
disputerai pas.

J'tais confondu de m'tre si grossirement tromp, et je ne fus
pas fch de changer de conversation. Heureusement ce n'tait pas
difficile, car Steerforth savait passer d'un sujet  un autre avec
une facilit et une grce qui lui taient propres.

Aprs avoir pris quelques rafrachissements, nous montmes en
diligence, et, grce  la brivet des jours d'hiver, la brune
tombait dj, quand on s'arrta  la porte d'un vieux manoir,
construit en briques, sur le sommet de la montagne  Highgate. Une
dame d'un certain ge, sans tre encore une femme ge, d'une
tournure distingue et d'une jolie figure, tait  la porte au
moment de notre arrive; elle appela Steerforth mon cher
Jacques, et le serra dans ses bras. Il me prsenta  cette dame,
en disant que c'tait sa mre, et elle m'accueillit avec une grce
majestueuse.

La maison tait vieille, mais lgante et bien tenue. Des fentres
de ma chambre, j'apercevais, dans le lointain, Londres envelopp
d'une grande vapeur, avec quelques lumires qui apparaissaient 
et l. Je n'eus que le temps de jeter, en m'habillant, un coup
d'oeil sur l'ameublement massif, les paysages  l'aiguille
encadrs et suspendus  la muraille, et qui taient, je suppose,
l'oeuvre de la mre de Steerforth, dans sa jeunesse, et je
regardais encore des portraits de femmes au pastel, avec des
cheveux poudrs et des paniers, clairs par la flamme ptillante
du feu qu'on venait d'allumer, quand on m'appela pour dner.

Il y avait dans la salle  manger une seconde dame, petite, brune
et mince; elle n'tait pas agrable, quoique ses traits fussent
rguliers et fins. Mon attention se porta tout d'abord sur elle,
peut-tre parce que je ne m'attendais pas  la voir, peut-tre
parce que j'tais assis en face d'elle, peut-tre enfin parce
qu'il y avait rellement en elle quelque chose de remarquable.
Elle avait les cheveux et les yeux noirs, son regard tait anim,
elle tait maigre, et elle avait sur la lvre suprieure une
cicatrice ancienne, je devrais plutt dire une couture, car elle
tait fondue dans le ton gnral de son teint, et l'on voyait que
la plaie tait gurie depuis longtemps; elle avait d traverser la
bouche jusqu'au menton, mais la trace en tait  peine visible de
l'autre ct de la table, except sur la lvre suprieure qui en
tait reste un peu dforme. Je dcidai  part moi qu'elle devait
avoir une trentaine d'annes, et qu'elle avait envie de se marier.
Elle tait un peu avarie, comme une maison qui a t longtemps
inoccupe, faute de trouver un locataire, mais elle avait pourtant
encore bonne mine. Sa maigreur semblait provenir d'un feu
intrieur qui la dvorait et qui clatait dans ses yeux ardents.

On me la prsenta sous le nom de miss Dartle, mais Steerforth et
sa mre l'appelaient Rosa. J'appris qu'elle vivait chez mistress
Steerforth, et qu'elle tait depuis longtemps sa dame de
compagnie. Il me sembla qu'elle ne disait jamais franchement ce
qu'elle voulait dire, qu'elle se contentait de l'insinuer, et que
cela ne lui russissait pas mal par le fait. Par exemple, quand
mistress Steerforth observa, plutt en plaisantant que
srieusement, qu'elle craignait que son fils n'et men une vie un
peu dissipe  l'Universit, voici comment s'y prit miss Dartle:

Oh! vraiment! vous savez que je suis trs-ignorante, et que je ne
demande qu' m'instruire; mais est-ce que ce n'est pas toujours
comme cela? Je croyais qu'il tait convenu que ce genre de vie
tait...?

-- Une prparation  une profession trs-srieuse: si c'est l ce
que vous voulez dire, Rosa, dit mistress Steerforth avec quelque
froideur...

-- Oh! certainement, c'est bien vrai, rpondit miss Dartle, mais
est-ce que, malgr tout, ce n'est pas toujours comme cela? Je ne
demande qu' tre rectifie si je me trompe; mais je croyais que
c'tait en ralit toujours comme cela.

-- Toujours comme quoi? dit miss Steerforth.

-- Oh! vous voulez dire que non, rpondit miss Dartle. Eh bien! je
suis enchante de l'apprendre. Je sais maintenant ce que j'en dois
penser: voil l'avantage des questions. Je ne permettrai plus
qu'on parle devant moi d'extravagances et de prodigalits de tous
genres, comme tant des suites invitables de cette vie
d'tudiant.

-- Et vous ferez bien, dit mistress Steerforth; le prcepteur de
mon fils est un homme trs-consciencieux, et quand je n'aurais pas
pleine confiance en mon fils, j'aurais pleine confiance dans la
vigilance de son matre.

-- En vrit? dit miss Dartle; ah! il est consciencieux,
rellement consciencieux?

-- Oui, j'en suis convaincue, dit mistress Steerforth.

-- Quel bonheur! s'cria miss Dartle; quelle tranquillit pour
vous! rellement consciencieux? Alors il n'est pas... non, cela va
sans dire, s'il est rellement consciencieux. Eh bien! je suis
bien aise de pouvoir avoir bonne opinion de lui  l'avenir. Vous
ne vous faites pas l'ide de ce qu'il a gagn dans mon estime
depuis que je sais qu'il est rellement consciencieux.

Voil comme miss Dartle insinuait, en toute circonstance, ses
opinions sur chaque question, et corrigeait dans la conversation
tout ce qui ne rentrait pas dans ses ides. Je dois dire qu'elle y
avait parfois beaucoup de succs, mme lorsqu'elle tait en
contradiction avec Steerforth. J'en eus un exemple avant la fin du
dner. Mistress Steerforth parlait du voyage que j'avais
l'intention de faire en Suffolk; je dis  tout hasard que je
serais bien content si Steerforth voulait m'accompagner, et je lui
expliquai que j'allais voir ma vieille bonne et la famille de
M. Peggotty, ce marin qu'il avait vu quand nous tions en pension.

Oh! ce brave homme, dit Steerforth, qui avait un fils avec lui,
n'est-ce pas?

-- Non, c'est seulement son neveu, rpliquai-je, mais il l'a
adopt. Il a chez lui une trs-jolie petite nice qu'il a adopte
aussi. En un mot, sa maison (ou plutt son bateau, car il habite
en terre ferme un bateau) est remplie de gens qui sont l'objet de
sa bont et de sa gnrosit. Vous seriez ravi de voir cet
intrieur.

-- Vraiment! dit Steerforth; eh bien! j'en ai grande envie. Je
verrai si cela peut s'arranger, car sans parler du plaisir de vous
accompagner, Pquerette, on ferait volontiers le voyage pour voir
des gens de cette espce runis ensemble et vivre un peu au milieu
d'eux.

Le coeur me battait  l'esprance de ce nouveau plaisir. Mais miss
Dartle, qui nous surveillait de ses yeux perants, se mla ici 
la conversation  propos du ton dont il avait dit: Des gens de
cette espce.

Ah! vraiment! Dites-moi, sont-ils rellement...?

-- Sont-ils... quoi? et que voulez-vous dire? demanda Steerforth.

-- Des gens de cette espce! Est-ce que c'est rellement des
animaux, des brutes, des tres d'une autre nature? C'est tout ce
que je voulais savoir.

-- Il y a certainement une grande diffrence entre eux et nous,
dit Steerforth d'un air indiffrent; on ne peut s'attendre  ce
qu'ils soient aussi sensibles que nous. Leur dlicatesse n'est pas
trs-susceptible, et ne se blesse pas aisment. Ce sont des gens
d'une vertu merveilleuse, du moins on le dit, et je n'ai aucune
envie de dire le contraire; mais ce ne sont pas des natures trs-
dlicates, et ils doivent se trouver heureux que leurs sentiments
ne soient pas plus aiss  entamer que leur peau rude et
grossire.

-- Vraiment? dit miss Dartle. Eh bien! vous ne pouviez pas me
faire plus de plaisir que de m'apprendre cela: c'est trs-
consolant! je trouve dlicieux de savoir qu'ils ne sentent pas
leurs souffrances. Je me suis prise parfois  plaindre cette
espce de gens, mais maintenant je n'y penserai plus du tout. On
apprend tous les jours quelque chose... j'avais des doutes, j'en
conviens, mais ils sont dissips maintenant; je ne savais pas ce
que je sais  prsent. Voil l'avantage des questions, n'est-ce
pas?

Je pensais que Steerforth avait voulu plaisanter pour faire causer
miss Dartle, et je m'attendais  le lui entendre avouer aprs le
dpart de mistress Steerforth et de sa compagne. Nous tions
seuls, assis prs du feu; mais il se borna  me demander ce que je
pensais d'elle.

Elle a de l'esprit, n'est-ce pas?

-- De l'esprit! Elle passe sa vie  piloguer; elle aiguise tout
sur sa meule comme elle y a aiguis, depuis des annes, sa figure
pointue et sa taille effile; elle a si bien fait qu'elle s'est
use  ce mtier-l: il ne reste plus d'elle qu'une lame de
couteau.

-- Quelle cicatrice remarquable elle a sur la lvre! lui dis-je.

Steerforth plit un peu et garda le silence un moment.

Le fait est, dit-il enfin, que c'est ma faute.

-- Par accident?

-- Non. J'tais enfant encore, elle m'impatienta, et je lui jetai
un marteau  la tte. Vous voyez que je devais tre un petit ange
qui promettait dj beaucoup!

J'tais dsol d'avoir fait allusion  un sujet aussi pnible,
mais il tait trop tard.

Elle a gard cette marque depuis lors, comme vous voyez, dit
Steerforth, et elle l'emportera dans son tombeau, si tant est
qu'elle puisse jamais se reposer dans un tombeau, car je doute
qu'elle prenne jamais de repos nulle part. Elle tait fille d'un
cousin loign de mon pre; elle avait perdu sa mre quand son
pre mourut aussi; ma mre, qui tait dj veuve, la prit chez
elle pour lui tenir compagnie. Elle a une couple de mille livres
sterling  elle, dont elle conomise tous les ans le revenu pour
l'ajouter au capital. Vous voil au courant de l'histoire de miss
Rosa Dartle.

-- Et naturellement elle vous regarde comme un frre?

-- Oh! dit Steerforth en contemplant le feu, il y a des frres qui
ne sont pas l'objet d'une affection bien vive, il y en a d'autres
qui s'aiment... Mais servez-vous donc, Copperfield; nous allons
boire  la sant des marguerites des champs en votre honneur, et 
celle des lis de la valle qui ne travaillent ni ne filent, en
souvenir de moi... car je ne peux pas dire en mon honneur.

Un sourire moqueur qui errait sur ses lvres depuis un moment
disparut quand il pronona ces paroles, et il reprit toute sa
grce et sa franchise accoutumes.

Je ne pus m'empcher de regarder la cicatrice avec un pnible
intrt, en entrant dans le salon pour prendre le th. J'aperus
bientt que c'tait la partie la plus sensible de son visage, et
que lorsqu'elle plissait, cette cicatrice changeait aussi de
couleur et devenait une raie grise et plombe, qu'on distinguait
alors dans toute son tendue comme une ligne d'encre sympathique,
quand on l'expose  la chaleur du feu. En jouant au trictrac avec
Steerforth, il s'leva entre eux une petite discussion qui excita
chez elle un instant de violente colre, et je vis la cicatrice se
dessiner tout  coup comme les paroles mystrieuses crites sur la
muraille au festin de Balthazar.

Je ne fus pas tonn de voir mistress Steerforth absorbe par son
affection pour son fils. Elle semblait ne pouvoir ni s'occuper ni
parler d'autre chose; elle me montra un mdaillon contenant sa
miniature avec une boucle des cheveux de sa premire enfance, puis
un autre portrait de lui  l'ge o je l'avais vu d'abord; elle
portait sur son sein un troisime portrait tout rcent. Elle
conservait, dans un bureau plac prs de son fauteuil, toutes les
lettres qu'il lui avait crites; elle m'en aurait volontiers lu
quelques-unes, et j'aurais t ravi de les couter, mais
Steerforth intervint et lui demanda en grce de n'en rien faire.

C'est chez M. Creakle que vous avez fait la connaissance de mon
fils,  ce qu'il parat, me dit mistress Steerforth, en causant
avec moi pendant la partie de trictrac de Steerforth et de miss
Dartle. Je me souviens bien qu'il m'avait parl, dans ce temps-l,
d'un lve plus jeune que lui qui lui avait plu, mais votre nom
s'tait naturellement effac de ma mmoire.

-- Il a t plein de bont et de gnrosit pour moi dans ce
temps-l, madame, et je vous assure que j'avais grand besoin d'un
ami pareil: j'aurais t bien opprim sans lui.

-- Il a toujours t bon et gnreux, dit-elle avec fiert.

Personne ne reconnaissait mieux que moi la vrit de cet loge,
Dieu le sait. Elle le savait aussi, et la hauteur de ses manires
s'humanisait dj pour moi, except pourtant lorsqu'elle louait
son fils, car alors elle reprenait toujours son air de fiert.

Ce n'tait pas une pension convenable pour mon fils, dit-elle:
loin de l; mais il y avait alors  considrer des circonstances
particulires plus importantes encore que le choix des matres.
L'esprit indpendant de mon fils rendait indispensable qu'il ft
plac chez un homme qui sentit sa supriorit et qui consentit 
s'incliner devant lui: nous avons trouv chez M. Creakle ce qu'il
nous fallait.

Elle ne m'apprenait rien: je connaissais l'homme, mais je n'en
mprisais pas plus M. Creakle pour cela; il me semblait assez
excusable de n'avoir pas su rsister au charme irrsistible de
Steerforth.

Mon fils a t pouss, dans cette maison,  appliquer ses grandes
facults, par un sentiment d'mulation volontaire et d'orgueil
naturel, continua-t-elle; il se serait rvolt contre toute
contrainte, mais l il se sentait souverain matre et seigneur, et
il prit le parti d'tre digne en tout de sa situation; je
n'attendais pas moins de lui.

Je rpondis avec elle, de toute mon me, que je le reconnaissais
bien l.

Mon fils prit donc alors, de sa propre volont et sans aucune
contrainte, la tte de l'institution, comme il fera toujours
chaque fois qu'il se mettra dans l'esprit de dpasser ses
concurrents, continua-t-elle; mon fils m'a dit, monsieur
Copperfield, que vous lui tiez dvou, et qu'hier, en le
rencontrant, vous vous tes rappel  son souvenir avec des larmes
de joie. Ce serait de l'affectation de ma part que de peindre
quelque surprise de voir mon fils inspirer de si vives motions,
mais je ne puis tre indiffrente pour quelqu'un qui sent si
profondment ce que vaut mon Steerforth: je suis donc enchante de
vous voir ici, et je puis vous assurer de plus qu'il a pour vous
une amiti toute particulire; vous pouvez compter sur sa
protection.

Miss Dartle jouait au trictrac avec l'ardeur qu'elle mettait 
toutes choses. Si la premire fois que je l'avais vue, elle et
t devant cette table, j'aurais pu m'imaginer que sa maigreur et
ses yeux effars taient l'effet tout naturel de sa passion pour
le jeu. Mais avec tout cela je me trompe fort, ou elle ne perdait
pas un mot de la conversation et ne laissait pas passer inaperu
un seul des regards de plaisir avec lesquels je reus les
assurances de mistress Steerforth, honor  mes yeux par sa
confiance, et sentant dans mon amour-propre que j'tais bien plus
g, depuis mon dpart de Canterbury.

Sur la fin de la soire, quand on eut apport un plateau charg de
verres et de carafes, Steerforth, assis au coin du feu, me promit
de penser srieusement  m'accompagner dans mon voyage. Nous
avons le temps d'y songer, disait-il, nous avons bien huit jours
devant nous, et sa mre m'en dit autant avec beaucoup de bont.
En causant, il m'appela plusieurs fois Pquerette, ce qui attira
sur nous les questions de miss Dartle.

Voyons, rellement, monsieur Copperfield, est-ce un sobriquet?
demanda-t-elle; et pourquoi vous le donne-t-il? Est-ce... peut-
tre est-ce parce qu'il vous regarde comme un jeune innocent? Je
suis si maladroite  deviner ces choses-l.

Je rpondis en rougissant que je croyais qu'elle ne s'tait pas
trompe dans ses conjectures.

Oh! dit miss Dartle, je suis enchante de savoir cela! Je ne
demande qu' apprendre, et je suis enchante de ce que vous me
dites. Il vous regarde comme un jeune innocent, et c'est pour cela
qu'il fait de vous son ami. Voil qui est vraiment charmant!

Elle alla se coucher par l-dessus, et mistress Steerforth se
retira aussi. Steerforth et moi, aprs avoir pass une demi-heure
prs du feu  parler de Traddles et de tous nos anciens camarades,
nous montmes l'escalier ensemble. La chambre de Steerforth tait
 ct de la mienne; j'entrai pour y donner un coup d'oeil.
C'tait la une chambre soigne et commode! fauteuils, coussins,
tabourets brods par sa mre, rien n'y manquait de tout ce qui
pouvait contribuer  la rendre agrable, et, pour couronner le
tout, le beau visage de mistress Steerforth reproduit dans un
tableau accroch  la muraille, suivait des yeux son fils, ses
chres dlices, comme si elle et voulu veiller, au moins en
portrait, jusque sur son sommeil.

Je trouvai un feu clair allum dans ma chambre. Les rideaux du lit
et des fentres taient baisss, et je m'installai commodment
dans un grand fauteuil prs du feu, pour rflchir  mon bonheur;
J'tais plong dans mes rveries depuis un moment quand j'aperus
un portrait de miss Dartle plac au-dessus de la chemine, d'o
ses yeux ardents semblaient fixs sur moi.

La ressemblance tait saisissante, et par consquent aussi
l'expression. Le peintre avait oubli sa cicatrice, mais moi, je
ne l'oubliais pas, avec ses changements de nuance et ses
mouvements varis, tantt n'apparaissant que sur la lvre
suprieure comme pendant le dner, tantt marquant tout d'un coup
l'tendue de la blessure faite par le marteau, comme je l'avais
remarqu quand elle tait en colre.

Je me demandai avec impatience pourquoi on ne l'avait pas loge
ailleurs, au lieu de me condamner  sa socit. Je me dshabillai
promptement pour me dbarrasser d'elle, j'teignis ma bougie et je
me couchai; mais, en m'endormant, je ne pouvais oublier qu'elle me
regardait toujours avec l'air de dire: Ah! rellement, c'est
comme cela, je voudrais bien savoir... et quand je me rveillai
dans la nuit, je m'aperus que, dans mes rves, je me fatiguais 
demander  tous les gens que je rencontrais, si rellement c'tait
comme cela, ou non, sans savoir le moins du monde ce que je
voulais dire.




CHAPITRE XXI.

La petite milie.


Il y avait dans la maison un domestique qui,  ce que j'appris,
accompagnait gnralement Steerforth, et qui tait entr  son
service  l'Universit. C'tait en apparence un modle de
convenance. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un homme qui et
un air plus respectable, pour sa position. Il tait silencieux,
tranquille, respectueux, attentif, ne faisait point de bruit,
tait toujours l quand on avait besoin de lui, et ne gnait
jamais quand on n'en avait que faire; mais son grand titre  la
considration, c'tait la convenance de ses manires. Il n'avait
pas l'air d'un chien couchant, il avait plutt le ton un peu
roide; ses cheveux taient courts, sa tte arrondie; il parlait
doucement, et il avait une manire particulire de faire siffler
les S qui faisait croire qu'il en consommait plus que le commun
des mortels; mais les plus petites particularits de ses manires
contribuaient  lui donner l'air respectable, et il aurait eu le
nez en trompette, que je suis sr qu'il aurait trouv moyen d'y
puiser un lment de plus pour ajouter  cet air respectable. Il
s'entourait d'une atmosphre de convenance, au sein de laquelle il
marchait d'un pas sr et tranquille. Il et t presque impossible
de le souponner d'une mauvaise action, tant il tait respectable.
Il ne serait venu  l'ide de personne de lui faire porter une
livre, il tait trop respectable pour cela. On n'aurait pas os
lui imposer un travail servile; c'et t faire une insulte
gratuite aux sentiments d'un homme profondment respectable, et je
remarquai que les femmes de la maison le sentaient si bien,
qu'elles faisaient toujours elles-mmes tout l'ouvrage pendant
qu'il lisait le journal prs du feu, dans l'office.

Je n'ai jamais vu un homme plus rserv. Mais cette qualit, comme
toutes celles qu'il possdait, ne faisait qu'ajouter  son air
respectable. Personne ne savait son nom de baptme et c'tait
encore un mystre qui ne nuisait pas  sa considration. On ne
pouvait avoir aucune objection au nom de Littimer, sous lequel il
tait connu. Pierre pouvait tre le nom d'un pendu, et Thomas,
celui d'un dport; mais Littimer, voil un nom parfaitement
respectable!

Je ne sais pas si c'est  cause de cet ensemble respectable qu'il
avait, mais je me sentais toujours trs-jeune en prsence de cet
homme. Je n'avais pu deviner quel ge il avait lui-mme, et
c'tait encore un mrite de discrtion  ajouter  tous ceux que
je lui connaissais. Dans le calme de sa physionomie respectable,
on pouvait aussi bien lui donner cinquante ans que trente.

Littimer entra dans ma chambre, le lendemain avant que je fusse
lev, et m'apporta de l'eau pour ma barbe (cruel souvenir!), et se
mit  sortir mes habits. Quand j'ouvris les rideaux du lit pour le
regarder, je le vis toujours  la mme temprature de convenance
(car le vent d'est du mois de janvier ne le faisait pas descendre
d'un degr: il n'en avait pas mme l'haleine refroidie pour cela),
plaant mes bottes  droite et  gauche, dans la premire position
de la danse, et soufflant dlicatement sur ma redingote pour faire
disparatre quelques grains de poussire, puis la recouchant sur
le sopha avec le mme soin que si ce ft un enfant endormi.

Je lui souhaitai le bonjour, en demandant quelle heure il tait.
Il tira de sa poche la montre de chasse la plus convenable, que
j'eusse jamais vue, l'ouvrit  demi, en maintenant le ressort de
la bote avec son pouce, la regarda comme s'il consultait une
hutre prophtique, la referma et m'apprit qu'il tait huit heures
et demie.

M. Steerforth sera bien aise de savoir si vous avez bien dormi,
monsieur!

-- Merci, lui dis-je, j'ai trs-bien dormi. M. Steerforth va bien?

-- Merci, monsieur, M. Steerforth va assez bien.

Un autre trait caractristique de Littimer consistait dans le soin
avec lequel il vitait tous les superlatifs, gardant toujours un
juste milieu, froid et calme.

Y a-t-il encore quelque chose que je puisse avoir l'honneur de
faire pour monsieur? La premire cloche sonne  neuf heures, la
famille djeune  neuf heures et demie.

-- Non, rien, merci.

-- C'est moi qui remercie, monsieur, s'il veut bien le permettre;
et, sur ces mots, il passa prs de mon lit avec une lgre
inclination de tte, comme s'il me demandait pardon d'avoir
corrig mes paroles, et il sortit en fermant la porte aussi
doucement que si je venais de tomber dans un lger sommeil dont ma
vie dpendait.

Tous les matins cette conversation se rptait entre nous, ni
plus, ni moins, et cependant, quelques progrs que j'eusse pu
faire dans ma propre estime la veille au soir, quelque esprance
d'une maturit prochaine qu'eussent pu me faire concevoir
l'intimit de Steerforth, la confiance de mistress Steerforth ou
la conversation de miss Dartle, sitt que je me trouvais en
prsence de cet homme respectable, je redevenais  l'instant mme
un petit garon.

Il nous procura des chevaux, et Steerforth, qui savait tout, me
donna des leons d'quitation. Il nous procura des fleurets, et
Steerforth commena  m'apprendre  faire des armes; il nous
pourvut de gants, et je fis quelques progrs dans l'art de boxer.
Peu m'importait que Steerforth me trouvt novice dans toutes ces
sciences, mais je ne pouvais souffrir de manquer d'adresse devant
le respectable Littimer. Je n'avais aucune raison de croire que
Littimer ft vers dans la pratique des arts en question: rien ne
pouvait, dans sa personne, me le faire supposer le moins du monde,
pas mme un mouvement imperceptible des paupires; mais toutes les
fois qu'il se trouvait l pendant la leon, je me sentais le plus
neuf, le plus gauche, le plus innocent des hommes, un vrai blanc-
bec.

Si je suis entr dans tous ces dtails sur son compte, c'est qu'il
produisit sur moi, tout d'abord, un effet assez trange, et c'est
surtout pour prparer ce qui arriva plus tard.

La semaine s'coula d'une manire charmante. Elle passa vite pour
moi, comme on peut le croire: c'tait comme un rve, et pourtant
j'avais tant d'occasions d'apprendre  mieux connatre Steerforth,
et de l'admirer tous les jours davantage, qu'il me semblait,  la
fin de mon sjour, que je ne l'avais jamais quitt. Il me traitait
un peu comme un joujou, mais d'une faon si amusante, qu'il ne
pouvait rien faire qui me ft plus agrable. Cela me rappelait,
d'ailleurs, nos anciens rapports, dont nos nouvelles relations me
semblaient une suite toute naturelle. Je voyais qu'il n'tait pas
chang, j'tais dlivr de tout l'embarras que j'aurais pu
prouver en comparant mes mrites avec les siens, et en calculant
mes droits  son amiti sur un pied d'galit; enfin il n'avait
qu'avec moi ces manires gaies, familires, affectueuses. Comme il
m'avait trait, en pension, tout autrement que le reste de nos
camarades, je voyais aussi, avec plaisir, qu'il ne me traitt pas
maintenant, dans le monde, de la mme manire que le reste de ses
amis. Je me croyais plus prs de son coeur qu'aucun autre, comme
je sentais le mien chauff pour lui d'une amiti sans pareille.

Il se dcida  venir avec moi  la campagne, et le jour de notre
dpart arriva bientt. Il avait song un moment  emmener
Littimer, mais il avait fini par le laisser  la maison. Cet homme
respectable, satisfait de tout, arrangea nos porte-manteaux sur la
voiture qui devrait nous conduire  Londres de manire  braver
les coups et les contre-coups d'un voyage ternel, et reut, de
l'air le plus calme, la gratification modeste que je lui offris.

Nous fmes nos adieux  mistress Steerforth et  miss Dartle: mes
remercments furent reus avec beaucoup de bont par la mre de
mon ami. La dernire chose qui me frappa, fut le visage
imperturbable de Littimer, qui exprimait,  ce que je crus voir,
la conviction que j'tais bien jeune, bien jeune.

Je n'essayerai pas de dcrire ce que j'prouvai en retournant,
sous de si favorables auspices, dans les lieux tmoins de mon
enfance. J'tais si proccup de l'effet que produirait Yarmouth
sur Steerforth, que je fus ravi de lui entendre dire, en
traversant les rues sombres qui conduisaient  l'htel de la
Poste, qu'autant qu'il pouvait en juger, c'tait un bon petit
trou, assez drle, quoique un peu isol. Nous allmes nous coucher
en arrivant (je remarquai une paire de gutres et des souliers
crotts  la porte de mon vieil ami le Dauphin), et nous
djeunmes tard le lendemain. Steerforth, qui tait fort en train,
s'tait promen sur la plage avant mon rveil, et avait fait la
connaissance de la moiti des pcheurs du lieu, disait-il. Bien
mieux, il croyait avoir vu dans le lointain la maison de
M. Peggotty, avec de la fume qui sortait par la chemine, et il
avait t sur le point, me dit-il, d'entrer rsolument et de se
faire passer pour moi, en disant qu'il avait tellement grandi
qu'il n'tait plus reconnaissable.

Quand comptez-vous me prsenter, Pquerette? dit-il. Je suis 
votre disposition, cela ne dpend plus que de vous.

-- Eh bien! je me disais que nous pourrions y aller ce soir,
Steerforth, au moment o ils sont tous assis en rond autour du
feu. Je voudrais vous faire voir a dans son beau, c'est quelque
chose de si curieux!

-- Va donc pour ce soir! dit Steerforth.

-- Je ne les prviendrai pas de notre arrive, vous savez, dis-je
tout enchant. Il faut les prendre par surprise.

-- Oh! cela va sans dire, rpondit Steerforth, il n'y aurait plus
de plaisir si on ne les prenait pas sur le fait. Il faut voir les
indignes dans leur tat naturel.

-- Pourtant, ce ne sont que des gens de l'espce dont vous parliez
l'autre jour, lui dis-je.

-- Ah! vous vous souvenez de mes escarmouches avec Rosa? s'cria-
t-il vivement. Cette fille m'est insupportable, j'ai presque peur
d'elle. Elle me fait l'effet d'un vampire. Mais n'y pensons plus.
Qu'allez-vous faire maintenant? Je suppose que vous allez voir
votre vieille bonne?

-- Oui, certes, dis-je, il faut que je commence par voir Peggotty.

-- Voyons! rpliqua Steerforlh en tirant sa montre, je vous donne
deux heures pour pleurnicher tout votre sol, est-ce assez?

Je rpondis que je pensais qu'il ne nous en fallait pas davantage,
mais qu'il devrait venir aussi, et qu'il verrait que son renom
l'avait prcd et qu'on le regardait comme un personnage presque
aussi important que moi.

Je viendrai o vous voudrez, et je ferai ce que vous voudrez, dit
Steerforth; dites-moi seulement o je dois me rendre, et je ne
vous demande que deux heures pour me prparer  mon rle,
sentimental ou comique,  votre choix.

Je lui donnai les renseignements les plus dtaills pour trouver
la demeure de M. Barkis, et ceci convenu, je sortis seul. L'air
tait vif, le pav tait sec, la mer tait transparente, le soleil
versait des flots de lumire, sinon de chaleur, et tout le monde
semblait gai et en train. Je me sentais si joyeux que, dans ma
satisfaction de me retrouver  Yarmouth, j'aurais volontiers
arrt chaque passant pour lui donner une poigne de main.

Les rues me paraissaient un peu troites. C'est toujours comme
cela quand on revoit plus tard celles qu'on a connues dans son
enfance. Mais je n'avais rien oubli, rien n'tait chang,
jusqu'au moment o j'arrivai prs de la boutique de M. Omer. Les
mots Omer et Joram avaient remplac le nom unique d'Omer. Mais
l'inscription, Magasin de deuil, tailleur, et entrepreneur de
funrailles, tait toujours  sa place.

Mes pas se dirigrent si naturellement vers la porte de la
boutique, aprs avoir lu l'enseigne de l'autre ct de la rue, que
je traversai la chausse pour regarder par la fentre. Je vis dans
le fond une jolie personne qui faisait sauter un petit enfant dans
ses bras: un autre marmot la tenait par son tablier. Je reconnus
sans peine Minnie et ses enfants. La porte vitre de la boutique
n'tait pas ouverte, mais j'entendais faiblement dans l'atelier,
au fond de la cour, retentir le vieux toc toc du marteau, qui
semblait n'avoir jamais cess depuis mon dpart.

Monsieur Omer est-il chez lui? dis-je en entrant. Je serais bien
aise de le voir un moment.

-- Oh! oui, monsieur, il est  la maison, dit Minnie. Son asthme
ne lui permet pas de sortir par ce temps-l. Joseph, appelez votre
grand pre!

Le petit garon qui tenait son tablier poussa un cri d'appel si
nergique qu'il en fut effray lui-mme, et qu'il cacha sa tte
dans les jupons de sa mre,  la grande admiration de celle-ci.
J'entendis approcher quelqu'un qui soufflait  grand bruit, et je
vis bientt apparatre M. Omer, l'haleine plus courte encore que
par le pass, mais du reste, trs-peu vieilli.

Votre serviteur, monsieur, dit M. Omer. Que puis-je faire pour
vous?

-- Me donner une poigne de main, si vous voulez bien, monsieur
Omer, dis-je en lui tendant la mienne, vous avez montr beaucoup
de bont pour moi un jour o je crains de ne pas vous en avoir
assez tmoign ma reconnaissance.

-- Ah! vraiment? rpondit le vieillard. Je suis enchant de ce que
vous me dites l, mais je ne m'en souviens pas. Vous tes bien sr
que c'est moi?

-- Parfaitement sr.

-- Il faut que j'aie la mmoire aussi courte que la respiration,
dit M. Omer en secouant la tte et en me regardant, car je ne me
rappelle pas votre figure.

-- Vous ne vous souvenez pas d'tre venu me chercher  la
diligence, de m'avoir donn  djeuner, et de m'avoir conduit
ensuite  Blunderstone avec mistress Joram et M. Joram qui n'tait
pas son mari dans ce temps-l?

-- Comment, vraiment? Dieu me pardonne! dit M. Omer, jet par sa
surprise dans une quinte de toux, c'est vous, monsieur! Minnie, ma
chre, vous vous souvenez bien! Il s'agissait d'une dame, n'est-ce
pas?

-- Ma mre, lui dis-je.

-- Cer... taine... ment, dit M. Omer en touchant mon gilet du bout
de son doigt, et il y avait aussi un petit enfant. Deux personnes
 la fois: la plus petite dans le mme cercueil que la grande. 
Blunderstone, c'est vrai. Et comment vous tes-vous port depuis
lors?

-- Trs-bien, lui dis-je, je vous remercie, et vous, j'espre que
vous vous portez bien aussi.

-- Oh! je n'ai pas  me plaindre, dit M. Omer; j'ai la respiration
plus courte, mais c'est toujours comme cela en vieillissant. Je la
prends comme elle vient, et je me tire d'affaire de mon mieux.
C'est le meilleur parti, n'est-ce pas?

M. Omer se mit de nouveau  tousser,  la suite d'un clat de
rire, et sa fille, qui faisait danser son dernier-n sur le
comptoir  ct de nous, vint  son secours.

Oui, oui, certainement! dit M. Omer, je me rappelle, il y en
avait deux. Eh bien! le croiriez-vous, monsieur? c'est pendant
cette course que le jour du mariage de Minnie avec Joram a t
fix. Fixez le jour, monsieur, me disait Joram. Oui, oui, mon
pre, disait Minnie. Et maintenant il est devenu mon associ, et
voyez, voil le plus jeune!

Minnie riait et passait sa main sur ses bandeaux, pendant que son
pre donnait  tenir un de ses gros doigts au petit enfant qu'elle
faisait sauter sur le comptoir.

Deux personnes! c'est bien a, reprit M. Omer, secouant la tte
et pensant au pass. Justement! Et tenez! Joram travaille dans ce
moment  un petit cercueil gris, avec des clous d'argent, et il
s'en faut bien de deux pouces qu'il soit aussi long que celui-ci,
et il montrait l'enfant qui dansait sur le comptoir. Voulez-vous
prendre quelque chose?

Je refusai en le remerciant.

Voyons donc, dit M. Omer. La femme du conducteur Barkis, la soeur
de Peggotty le pcheur, elle avait quelque chose  faire avec
votre famille, n'est-ce pas? elle a servi chez vous, il me
semble?

Ma rponse affirmative lui causa une grande satisfaction.

Je m'attends  avoir la respiration plus longue un de ces jours,
voil dj que je retrouve la mmoire, dit M. Omer. Eh bien!
monsieur, nous avons ici en apprentissage une jeune parente  elle
qui a un got pour faire les robes!... je ne crois pas qu'il y ait
en Angleterre une duchesse qui pt lui en remontrer!

-- Ce n'est pas la petite milie? dis-je involontairement.

-- C'est bien milie qu'elle s'appelle, dit M. Omer, et elle est
petite, comme vous dites; mais, voyez-vous, elle a un visage qui
fait enrager la moiti des femmes de la ville!

-- Allons donc, mon pre! cria Minnie.

-- Je ne parle pas de vous, ma chre, dit M. Omer en me faisant un
signe du coin de l'oeil, mais je dis qu' Yarmouth et  deux
lieues  la ronde, plus de la moiti des femmes sont furieuses
contre cette pauvre petite.

-- Alors elle aurait mieux fait de ne pas sortir de sa classe, mon
pre, dit Minnie: comme cela elle n'aurait pas fait parler d'elle,
et on aurait bien t oblig de se taire.

-- Oblig, ma chre! repartit M. Omer, oblig! C'est ainsi que
vous connaissez la vie? Croyez-vous qu'il y ait au monde quelque
chose qui puisse obliger une femme  se taire, surtout quand il
s'agit de critiquer une autre femme?

Je crus rellement que c'en tait fait de M. Omer quand il eut
hasard cette plaisanterie malicieuse. Il toussait si fort, et son
haleine se refusait si obstinment  se laisser reprendre, que je
m'attendais  voir sa tte disparatre derrire le comptoir, et
ses petites jambes, revtues comme par le pass d'une culotte
noire, avec des bouffettes de ruban dteint, aux genoux, s'agiter
dans les convulsions de l'agonie. Enfin il se remit, quoiqu'il ft
encore si essouffl et si haletant, qu'il fut oblig de s'asseoir
sur un tabouret, derrire le comptoir.

Voyez-vous, dit-il en s'essuyant le front et en respirant avec
peine, elle n'a pas form beaucoup de relations ici, elle n'a pas
couru aprs les connaissances ni les amies, encore moins les
amoureux. Alors on a fait circuler des mdisances, on a dit
qu'milie voulait devenir une dame. Mon opinion l-dessus est que
ces bruits sont venus surtout de ce qu'elle avait dit quelquefois
 l'cole que, si elle tait une dame, elle ferait ceci et cela
pour son oncle, voyez-vous, et qu'elle lui achterait telle et
telle jolie chose.

-- Je vous assure, monsieur Omer, lui dis-je vivement, qu'en
effet, elle m'a rpt cela bien des fois quand nous tions
enfants tous les deux.

M. Omer fit un signe de tte, et se caressa le menton.

Prcisment. Et puis, avec le moindre chiffon, elle s'habillait
mieux que les autres avec beaucoup d'argent, et a ne fait pas
plaisir, vous comprenez. Enfin elle tait un peu comme qui dirait
capricieuse, oui, j'irai jusqu' dire qu'elle tait positivement
capricieuse, continua M. Omer, elle ne savait pas ce qu'elle
voulait; elle n'tait jamais contente, elle tait un peu gte
enfin. C'est tout ce qu'on a jamais dit contre elle, n'est-ce pas,
Minnie?

-- Oui, mon pre, dit mistress Joram. C'est bien tout, je crois.

-- Ainsi donc, elle commena par entrer en place, dit M. Omer,
pour tenir compagnie  une vieille dame difficile  vivre; elles
ne purent s'accorder, et la petite n'y resta pas longtemps. Aprs
cela, elle est entre en apprentissage ici, avec un engagement de
trois ans: en voil bientt deux de passs, et c'est bien la
meilleure fille qu'on puisse voir. Elle fait autant d'ouvrage 
elle seule que six ouvrires ensemble, n'est-ce pas, Minnie?

-- Oui, mon pre, rpliqua Minnie. On ne dira pas que je ne lui
rends pas justice.

-- Bien, dit M. Omer, c'est comme a que a doit tre. Maintenant,
monsieur, comme je n'ai pas envie que vous disiez que je fais des
histoires bien longues pour un homme qui a l'haleine si courte, je
crois qu'en voil assez l-dessus.

Ils avaient baiss la voix en parlant d'milie, d'o je conclus
qu'elle n'tait pas loin. Sur la question que j'en fis, M. Omer,
d'un signe de tte, m'indiqua la porte de l'arrire-boutique. Je
demandai prcipitamment si je pouvais regarder, et en ayant reu
pleine permission, je m'approchai du carreau et je vis par la
vitre milie  l'ouvrage. Elle tait charmante, petite, avec les
grands yeux bleus qui avaient jadis pntr mon coeur, et elle
riait en regardant un autre enfant de Minnie qui jouait auprs
d'elle. Elle avait un petit air dcid qui rendait probable ce que
je venais d'entendre dire de son caractre, et je retrouvai dans
son regard des restes de son humeur capricieuse du temps pass,
mais rien dans son joli visage ne faisait prvoir pour elle un
autre avenir que le bonheur et la vertu... Pourtant l'ancien air,
cet air qui ne cesse jamais, hlas! le toc toc fatal retentissait
toujours au fond de la cour.

Vous plairait-il d'entrer pour lui parler, monsieur? dit M. Omer.
Entrez! Faites comme chez vous!

J'tais trop timide pour accepter alors sa proposition; j'avais
peur de la troubler et de me troubler aussi, je demandai seulement
 quelle heure elle rentrait chez elle le soir, pour choisir en
consquence le moment de notre visite; et prenant cong de
M. Omer, de sa jolie fille et de ses petits enfants, je me rendis
chez ma bonne vieille Peggotty. Elle tait l, dans sa cuisine,
elle faisait le dner! Elle m'ouvrit ds que j'eus frapp  la
porte, et me demanda ce que je dsirais. Je la regardai en
souriant, mais elle, elle ne souriait pas du tout. Je n'avais
jamais cess de lui crire, mais il y avait au moins sept ans
qu'elle ne m'avait vu.

M. Barkis est-il chez lui, madame? dis-je en prenant une grosse
voix de basse-taille.

-- Il est  la maison, monsieur, dit Peggotty, mais il est au lit,
malade de rhumatismes.

-- Est-ce qu'il va encore  Blunderstone, maintenant? demandai-je.

-- Oui, monsieur, quand il est bien portant, rpondit-elle.

-- Et vous, mistress Barkis, y allez-vous quelquefois?

Elle me regarda plus attentivement, et je remarquai un mouvement
convulsif dans ses mains.

Parce que j'avais quelques renseignements  prendre sur une
maison situe par l, qu'on appelle..., voyons donc...
Blunderstone la Rookery, dis-je.

Elle recula d'un pas en avanant les mains avec un mouvement
d'effroi, comme pour me repousser.

Peggotty! m'criai-je.

-- Mon cher enfant! s'cria-t-elle, et nous fondmes tous deux en
larmes en nous embrassant.

Je n'ai pas le coeur de dire toutes les extravagances auxquelles
elle se livra, les larmes et les clats de rire qui se
succdrent, l'orgueil et la joie qu'elle me tmoignait, le
chagrin qu'elle prouvait en pensant que celle dont j'aurais d
tre l'orgueil et la joie n'tait pas l pour me serrer dans ses
bras. Je n'eus pas seulement l'ide que je me montrais bien enfant
en rpondant  toute cette motion par la mienne. Je crois que je
n'avais jamais ri ni pleur de ma vie, mme avec elle, plus
franchement que ce matin-l.

Barkis sera si content! dit Peggotty en essuyant ses yeux avec
son tablier, cela lui fera plus de bien que tous ses cataplasmes
et ses frictions. Puis-je aller lui dire que vous tes ici? Vous
monterez le voir, n'est-ce pas, David?

Cela allait sans dire, mais Peggotty ne pouvait venir  bout de
sortir de sa chambre, car toutes les fois qu'elle se trouvait prs
de la porte, elle se retournait pour me regarder, et alors elle
revenait rire et pleurer sur mon paule. Enfin, pour faciliter les
choses, je montai avec elle, et aprs avoir attendu un moment, 
la porte, qu'elle et prpar M. Barkis  ma visite, je me
prsentai devant le malade.

Il me reut avec un vritable enthousiasme. Ses rhumatismes ne lui
permettant pas de me tendre la main, il me demanda en grce de
secouer la mche de son bonnet de coton, ce que je fis de tout mon
coeur. Quand je fus enfin assis auprs de son lit, il me dit qu'il
croyait encore me conduire sur la route de Blunderstone, et que
cela lui faisait un bien infini. Couch comme il l'tait, dans son
lit, avec des couvertures jusqu'au cou, il avait l'air de n'tre
autre chose qu'un visage, comme les chrubins dans les tableaux,
ce qui faisait l'effet le plus trange.

Quel nom avais-je donc crit dans la carriole, monsieur? dit
M. Barkis avec un petit sourire de rhumatisant.

-- Ah! monsieur Barkis, nous avons eu de bien graves conversations
sur ce sujet, qu'en dites-vous?

-- Il y avait longtemps que je voulais bien, n'est-ce pas,
monsieur? dit M. Barkis.

-- Trs-longtemps, rpondis-je.

-- Et je ne le regrette pas, dit M. Barkis. Vous rappelez-vous
cette fois que vous m'avez dit qu'elle faisait les tartes aux
pommes et toute la cuisine chez vous?

-- Oui, trs-bien, rpondis-je.

-- C'tait vrai, dit M. Barkis, comme deux et deux font quatre,
aussi exact, dit M. Barkis, en agitant son bonnet de nuit (ce qui
tait la seule manire en son pouvoir de donner du poids  ses
paroles), aussi exact que le percepteur  faire payer l'impt, et
il n'y a rien de plus exact.

M. Barkis tourna les yeux vers moi comme s'il attendait mon
adhsion  ce rsultat des rflexions qu'il avait labores dans
son lit; je donnai donc mon assentiment.

Il n'y a rien de plus exact, rpta M. Barkis, un pauvre homme
comme moi s'en aperoit bien quand il est malade, car je suis
trs-pauvre, monsieur.

-- Je suis bien fch de cela, monsieur Barkis.

-- Trs, trs-pauvre, dit M. Barkis.

Ici, il sortit  grand'peine sa main droite de son lit, et
parvint, aprs quelques efforts inutiles,  saisir un bton qui
tait accroch au chevet de son lit. Aprs avoir donn quelques
coups de cet instrument, son visage commenait  se dcomposer,
quand il frappa enfin une caisse dont je voyais l'un des bouts
depuis longtemps; alors il se remit un peu.

Des vieux habits, dit M. Barkis.

-- Oh! dis-je.

-- Je voudrais bien que ce ft de l'argent, monsieur, dit
M. Barkis.

-- Je le voudrais aussi pour vous.

-- Mais ce n'en est pas, dit M. Barkis en ouvrant les yeux tout
grands.

Je dclarai que j'en tais bien convaincu, et M. Barkis tourna un
regard plus doux vers sa femme en me disant:

C'est bien la meilleure et la plus utile des femmes, que C. P.
Barkis! C. P. Barkis mrite et au del tous les loges qu'on peut
faire d'elle. Ma chre, vous allez prparer un dner soign pour
aujourd'hui; quelque chose de bon  manger et  boire, n'est-ce
pas? pour la compagnie.

J'allais protester contre l'honneur qu'il voulait me faire, mais
je remarquai que Peggotty, qui tait assise de l'autre ct du
lit, dsirait extrmement me voir accepter cette offre. Je gardai
donc le silence.

J'ai quelques pence par l, ma chre, dit M. Barkis, mais je suis
las maintenant; si vous voulez emmener M. David pendant que je
vais faire un petit somme, je tcherai de trouver ce qu'il vous
faut quand je me rveillerai.

Nous quittmes la chambre, sur cette requte. Quand nous pmes
sortir, Peggotty m'apprit que M. Barkis, tant devenu un peu plus
serr que par le pass, avait toujours recours  ce stratagme,
chaque fois qu'il s'agissait de tirer une pice de monnaie de son
coffre, et qu'il endurait des tortures inconcevables  se traner
tout seul hors de son lit pour chercher son argent dans cette
malheureuse caisse. En effet, nous l'entendmes bientt pousser
des gmissements touffs, attendu que ce procd de pie voleuse
faisait craquer toutes ses jointures endolories: mais Peggotty,
malgr des regards qui exprimaient toute sa compassion pour son
mari, m'assura que ce mouvement de gnrosit lui ferait du bien,
et qu'il valait mieux le laisser faire. Elle le laissa donc gmir
tout seul, jusqu' ce qu'il et regagn son lit, en souffrant le
martyre, j'en suis sr. Alors il nous appela, et faisant semblant
d'ouvrir les yeux aprs un bon somme, il tira une guine qu'il
avait mise sous son oreiller. La satisfaction de nous avoir
tromps et de garder un secret impntrable sur le contenu de son
coffre, semblait tre  ses yeux une compensation suffisante pour
toutes ses tortures.

Je prparai Peggotty  l'arrive de Steerforth, et il parut
bientt. Je suis persuade qu'elle ne faisait aucune diffrence
entre les bonts qu'il avait eues pour moi et des services qu'il
aurait pu lui rendre  elle-mme, et qu'elle tait dispose
d'avance  le recevoir avec reconnaissance et dvouement dans tous
les cas; mais ses manires gaies et franches, sa bonne humeur, sa
belle figure, le don naturel qu'il possdait de se mettre  la
porte de ceux avec qui il se trouvait et de toucher juste, quand
il voulait s'en donner la peine, la corde sensible de chacun, tout
cela fit la conqute de Peggotty en cinq minutes. D'ailleurs ses
faons avec moi auraient suffi pour la subjuguer. Mais, grce 
toutes ces raisons combines, je crois, en vrit, qu'elle
prouvait une sorte d'adoration pour lui, quand il sortit de chez
elle ce soir-l.

Il resta  dner chez Peggotty. Si je disais qu'il y consentit
volontiers, je n'exprimerais qu' demi la bonne grce et la gaiet
qu'il mit  accepter. Quand il entra dans la chambre de M. Barkis,
on aurait dit qu'il y apportait le bon air et la lumire; sa
prsence tait comme un baume rafrachissant. Sans effort, sans
bruit, sans apprt, il apportait  tout ce qu'il faisait un air
d'aisance qu'on ne peut dcrire, il semblait qu'il ne pt faire
autrement, ni faire mieux, et la grce, le naturel, le charme de
ses manires me sduisent encore aujourd'hui quand j'y pense.

Nous rmes  coeur joie dans la petite salle  manger, o je
retrouvai sur le pupitre le livre des Martyrs, auquel on n'avait
pas touch depuis mon dpart, et je feuilletai de nouveau ses
vieilles images si terribles qui m'avaient tant fait peur, et qui
ne me faisaient plus rien du tout. Quand Peggotty parla de ma
chambre, me disant qu'elle tait prte et qu'elle esprait bien
que je viendrais y coucher, avant que j'eusse pu jeter un regard
d'hsitation sur Steerforth, il avait compris ce dont il
s'agissait.

Cela va sans dire, s'cria-t-il, vous coucherez ici pendant notre
sjour, et moi je resterai  l'htel.

-- Mais vous emmener si loin pour vous abandonner, cela ne me
semble pas d'un bon camarade, Steerforth! rpondis-je.

-- Mais, au nom du ciel, n'appartenez-vous pas naturellement 
M. Barkis? dit-il. Et qu'importe ce qu'il vous semble, en
comparaison de cela! Tout fut donc convenu sur l'heure.

Il soutint son rle de la manire la plus brillante jusqu'au
dernier moment, et  huit heures nous prmes le chemin du bateau
de M. Peggotty. Le charme des manires de Steerforth semblait
augmenter  mesure que les heures s'coulaient, et je pensais mme
alors, comme j'en suis convaincu maintenant, que le besoin de
plaire, aid par le succs, lui inspirait une dlicatesse plus
raffine, un tact exquis qui ajoutait  la finesse de ses
instincts naturels. Si on m'avait dit alors que c'tait pour lui
un simple jeu, auquel il avait recours, dans l'excitation du
moment, pour occuper son esprit: un dsir irrflchi de prouver sa
supriorit, dans le but de conqurir pour un moment une chose
pour lui sans valeur, qu'il laisserait l au bout d'un moment; si
quelqu'un m'avait dit un pareil mensonge, ce soir-l, je ne sais 
quoi il se serait expos de ma part: il est sr qu'il aurait eu
tout  craindre de mon indignation.

Probablement, cette accusation n'aurait fait que redoubler chez
moi, si c'et t possible, les sentiments de dvouement et
d'affection romanesques qui remplissaient mon coeur, pendant que
je marchais cte  cte avec lui sur la plage dserte, dans la
direction du vieux bateau, le vent gmissant autour de nous d'une
manire plus lugubre qu'il ne l'avait jamais fait, mme le jour o
j'apparus pour la premire fois sur le seuil de M. Peggotty.

C'est un endroit un peu sauvage, n'est-ce pas, Steerforth?

-- Un peu triste dans l'obscurit, dit-il, et la mer rugit comme
si elle voulait nous dvorer. Voil une lumire l-bas, est-ce l
le bateau?

-- Oui, c'est le bateau, rpondis-je. C'est bien celui que j'avais
vu ce matin, dit-il, j'y tais venu d'instinct, apparemment!

Nous cessmes de parler en approchant de la lumire; je cherchai
la porte, je mis la main sur le loquet, et, faisant signe 
Steerforth de rester tout prs de moi, j'entrai.

De l'extrieur nous avions distingu des voix: au moment de notre
entre j'entendis frapper des mains, et j'aperus avec tonnement
que cette manifestation venait de la lamentable mistress Gummidge;
mais mistress Gummidge n'tait pas la seule personne qui part
dans cet tat d'excitation peu ordinaire. M. Peggotty, riant de
toutes ses forces et le visage illumin par une joie inaccoutume,
ouvrait ses grands bras pour y recevoir la petite milie; Ham,
avec une expression d'admiration et de ravissement mle d'une
certaine timidit gauche qui ne lui seyait pas mal, tenait la
petite milie par la main, comme s'il la prsentait  M. Peggotty;
la petite milie elle-mme, rouge et embarrasse, mais videmment
ravie de la joie de M. Peggotty, allait chapper  Ham pour se
rfugier dans les bras de M. Peggotty, mais elle nous vit la
premire et s'arrta en nous voyant. Tel tait le groupe que nous
apermes en passant de l'air froid et humide de la nuit  la
chaude atmosphre de la chambre, et mon premier regard tomba sur
mistress Gummidge qui tait sur le second plan  battre des mains
comme une folle.

Ce petit tableau disparut comme un clair au moment de notre
entre. J'tais dj au milieu de la famille tonne, face  face
avec M. Peggotty, lorsque Ham s'cria:

C'est M. David, c'est M. David!

En un instant, il se fit un change inou de poignes de mains:
tout le monde parlait  la fois: on se demandait des nouvelles les
uns des autres: on se disait la joie qu'on avait  se revoir.
M. Peggotty tait si fier et si heureux pour sa part qu'il ne
savait que dire, et qu'il se bornait  me tendre la main, pour
reprendre ensuite celle de Steerforth, puis la mienne, et 
secouer ses cheveux crpus, en riant avec une telle expression de
joie et de triomphe qu'il y avait plaisir  le regarder.

Jamais on n'a vu, je crois, chose pareille, dit M. Peggotty; ces
deux messieurs, de vritables messieurs sous mon toit ce soir,
srieusement, ce soir! milie, ma chrie, venez ici! venez ici,
petite sorcire! voil l'ami de M. David, ma chre! Voil le
monsieur dont vous avez entendu parler, milie. Il vient avec
M. David pour vous voir; c'est le plus beau jour de la vie de
votre oncle, quoi qu'il puisse lui arriver par la suite! Hourrah!

Aprs avoir prononc ce discours d'un seul trait, et avec une
animation et une joie sans bornes, M. Peggotty prit dans ses
grandes mains la figure de sa nice, et aprs l'avoir embrasse de
tout son coeur une dizaine de fois, appuya cette petite tte
contre sa large poitrine, en caressant les cheveux d'milie aussi
doucement qu'et pu le faire la main d'une dame. Puis il la laissa
aller: elle s'enfuit dans la petite chambre o je couchais
autrefois, et M. Peggotty, hors d'haleine, grce  la satisfaction
inaccoutume qu'il prouvait, se retourna vers nous...

Messieurs, dit-il, si deux messieurs comme vous, des messieurs de
naissance...

-- C'est vrai, c'est vrai! criait Ham. Bien dit! c'est la vrit,
M. David! Des messieurs de naissance! c'est la vrit!

-- Si deux messieurs, deux messieurs de naissance, ne peuvent
m'excuser d'tre un peu boulevers quand ils apprendront l'tat
des choses, je vous demande pardon. milie, ma chre. Elle sait ce
que je vais dire, c'est pour cela qu'elle s'est sauve. L-dessus
sa joie clata de nouveau: Mistress Gummidge, voulez-vous avoir
la bont de voir ce qu'elle est devenue?

Mistress Gummidge fit un signe de tte et disparut.

Si ce jour n'est pas le plus beau de ma vie, dit M. Peggotty, en
s'asseyant prs du feu, je veux bien tre un homard, et un homard
bouilli, qui plus est. Cette petite milie, monsieur, dit-il plus
bas  Steerforth, celle que vous avez vue ici tout  l'heure et
qui tait toute rouge...

Steerforth ne fit qu'un signe de tte, mais avec une expression
d'intrt si marque, et une telle sympathie pour les sentiments
de M. Peggotty, que celui-ci lui rpondit comme s'il avait parl:

Sans doute, c'est bien elle, et je vois que vous l'avez bien
juge. Merci, monsieur.

Ham me fit signe plusieurs fois de suite, comme s'il voulait en
dire autant.

Notre petite milie, dit M. Peggotty, a t pour nous tout ce
qu'une crature aussi charmante peut tre pour une maison; je ne
sais pas grand'chose, mais par exemple, je sais bien cela: ce
n'est pas mon enfant, je n'en ai jamais eu, mais je ne pourrais
pas l'aimer davantage, vous comprenez! cela serait impossible.

-- Je comprends parfaitement, dit Steerforth.

-- Je le sais bien, monsieur, rpartit M. Peggotty, et je vous
remercie encore. M. David peut se rappeler ce qu'elle tait
autrefois. Vous pouvez juger vous-mme de ce qu'elle est
maintenant; mais ni l'un ni l'autre vous ne pouvez savoir ce
qu'elle est et ce qu'elle sera pour un coeur qui l'aime comme le
mien. Je suis un peu rude, monsieur, dit M. Peggotty, je suis
aussi rude qu'un hrisson de mer, mais personne, si ce n'est peut-
tre une femme, ne pourrait comprendre ce que ma petite milie est
pour moi. Et entre nous, dit-il en baissant encore la voix, le nom
de cette femme qui pourrait me comprendre n'est toujours pas
mistress Gummidge, quoiqu'elle ait un tas de qualits.

M. Peggotty bouriffa de nouveau ses cheveux avec ses deux mains
comme pour se prparer  ce qu'il avait encore  dire, puis il
appuya ses mains sur ses genoux et reprit:

Il y avait quelqu'un qui avait connu notre milie, depuis le
temps que son pre avait t noy, qui l'avait vue constamment et
dans son enfance, et quand elle tait jeune fille, et enfin quand
elle tait devenue femme. Il n'tait pas trs-beau  voir, dit
M. Peggotty, un peu dans mon genre, un peu rude, l'air d'un loup
de mer, mais en tout un honnte garon, et qui avait le coeur bien
plac.

Je me disais que je n'avais jamais vu Ham montrer toutes ses dents
en souriant comme il le faisait ce soir-l.

Et voil-t-il pas que ce marin-l, dit M. Peggotty, va s'aviser
de donner son coeur  notre petite milie! Il la suit partout, il
devient presque son domestique, il perd l'apptit, et  la fin des
fins il me laisse voir ce dont il retourne. Or moi, je pouvais
souhaiter, voyez-vous, de savoir ma petite milie en bon train de
se marier. Je pouvais dsirer en tous cas de la voir promise  un
honnte homme qui et le droit de la dfendre. Je ne sais pas ce
qu'il me reste de temps  vivre, et si je ne dois pas mourir
bientt: mais je sais que si j'tais pris une de ces nuits par un
coup de vent sur les bancs de Yarmouth l-bas, et que si je voyais
pour la dernire fois les lumires de la ville au-dessus des
vagues devenues insurmontables, je me laisserais couler plus
tranquillement si je pouvais me dire: Il y a l sur la terre
ferme un homme qui sera fidle  ma petite milie, que Dieu
bnisse, et avec lequel elle n'a rien  craindre de personne tant
qu'il vivra!

M. Peggotty, dans le feu de son discours, fit du bras droit le
geste de dire adieu aux lumires de la ville du sein des flots;
puis, changeant un signe de tte avec Ham dont il avait rencontr
le regard, il reprit son rcit.

Alors je conseille  mon individu de parler  milie. Il est bien
assez grand, mais il est timide comme un enfant, et il n'ose pas.
Alors je m'en suis charg. Comment, lui! dit milie, lui que j'ai
connu depuis tant d'annes, et que j'aime tant! Oh! mon oncle, je
ne pourrai jamais l'pouser! c'est un si bon garon! Alors je
l'embrasse, et je ne lui en parle plus que pour lui dire: Ma
chre, vous avez bien fait de rpondre franchement, cela vous
regarde, vous tes libre comme un petit oiseau. L-dessus, je
vais trouver le garon et je lui dis: J'aurais bien voulu
russir. Mais cela ne se peut pas. Mais vous pourrez rester
ensemble comme par le pass, et voil ce que je vous dis: Soyez
toujours avec elle ce que vous tiez autrefois, et n'ayez pas
peur. -- Je le ferai, qu'il me dit en me serrant la main, et il
l'a fait honorablement et vaillamment depuis deux ans, toujours le
mme ici qu'auparavant.

La physionomie de M. Peggotty, qui avait chang d'expression dans
les diffrentes priodes de son rcit, reprit celle d'un joyeux
triomphe, et posant une main sur les genoux de Steerforth, et
l'autre sur les miens, aprs les avoir pralablement humectes,
pour ajouter  la solennit de l'action oratoire, en les frottant
l'une contre l'autre, il continua, en s'adressant alternativement
 chacun de nous:

Tout d'un coup, un soir, comme qui dirait ce soir, la petite
milie revient de son ouvrage et lui avec elle! Il n'y a rien l
de bien extraordinaire, allez-vous me dire, et c'est bien vrai,
car il veille sur elle comme un frre, quand il fait nuit, et
aussi quand il fait jour, et  toute heure. Mais voil le matelot
qui la prend par la main, et qui me crie d'un air joyeux:
Regardes bien! voil ma petite femme! et elle, la voil qui dit
aussi, moiti hardiesse et moiti honte, moiti riant, moiti
pleurant: Oui, mon oncle, si vous voulez bien. -- Si je veux
bien! s'criait M. Peggotty en roulant les yeux en extase  cette
ide, mon Dieu, comme si je dsirais autre chose! -- Si vous
voulez bien; je suis plus raisonnable maintenant; j'y ai rflchi
et je serai une bonne petite femme pour lui si je peux, c'est un
si bon garon! L-dessus mistress Gummidge se met  battre des
mains comme au spectacle, et vous entrez. Voil le fait, s'cria
M. Peggotty, et vous entrez! Cela s'est pass ici,  l'instant
mme, et voil l'homme qu'elle pousera aussitt que son
apprentissage va tre fini!

Ham trbucha tant qu'il put sous le coup de poing que M. Peggotty
lui lana, dans sa joie, comme une marque de confiance et
d'amiti; mais, se sentant oblig, en conscience, de nous dire
aussi quelque chose, voici ce qu'il se mit  balbutier avec
beaucoup de peine:

Elle n'tait pas plus grande que vous,  votre premier voyage
ici, monsieur David, ... que je devinais dj ce qu'elle
deviendrait... Je l'ai vue pousser... comme une fleur, messieurs.
Je donnerais ma vie pour elle... de tout coeur, avec bien du
plaisir... monsieur David. Elle est pour moi, messieurs... plus
que... elle est pour moi tout ce qu'il me faut, et plus que...
plus que je ne saurai jamais dire. Je l'aime de tout mon coeur. Il
n'y a pas un gentleman sur la terre... ni en mer non plus, qui
aime sa femme plus que je ne l'aime, quoiqu'il y ait bien des
pauvres diables comme moi qui pourraient... exprimer mieux... ce
qu'ils veulent dire.

J'tais mu de voir ce robuste et vigoureux garon trembler
d'amour pour la petite crature qui lui avait gagn le coeur.
J'tais mu de la confiance simple et naturelle que M. Peggotty et
lui venaient de nous tmoigner. J'tais mu du rcit mme. Toute
cette motion n'tait-elle pas, en grande partie, l'effet des
souvenirs de mon enfance, c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais
pas si je n'tais pas venu avec quelque vague ide d'aimer encore
la petite milie, je sais seulement que j'tais heureux de tout ce
que je voyais, mais qu'au premier moment, c'tait un plaisir d'une
nature si dlicate, qu'un rien et pu la changer en souffrance.

Par consquent, si c'et t  moi de toucher avec quelque adresse
la corde qui vibrait dans tous les coeurs, je m'en serais bien mal
tir. Mais heureusement Steerforth tait l, et il y russit avec
tant d'habilet, qu'en un instant nous nous trouvmes tous aussi 
notre aise, aussi heureux que nous pouvions l'tre.

Monsieur Peggotty, dit-il, vous tes un excellent homme et vous
mritez bien d'tre heureux comme vous l'tes ce soir! Donnez-moi
une poigne de main, Ham, mon garon, je vous fais mon compliment!
Une poigne de main aussi! -- Pquerette, tisonnez le feu, et
faites-le flamber comme il faut! Monsieur Peggotty, si vous ne
dcidez pas votre jolie nice  venir reprendre la place au coin
du feu que j'abandonne pour elle, je m'en vais. Je ne voudrais pas
causer, pour tout l'or des Indes, un vide dans votre cercle ce
soir, et ce vide-l surtout!

M. Peggotty alla donc dans mon ancienne chambre chercher la petite
milie. Au commencement, elle ne voulait pas venir, et Ham
disparut pour s'en mler. Enfin on l'amena prs du feu; elle tait
trs-confuse et trs-intimide, mais elle se remit un peu en
remarquant les manires douces et respectueuses de Steerforth
envers elle, l'adresse avec laquelle il vitait tout ce qui
pouvait l'embarrasser, l'entrain avec lequel il entretenait
M. Peggotty de bateaux, de mares, de vaisseaux et de pche;
l'appel qu'il fit  mes souvenirs  propos du temps o il avait vu
M. Peggotty chez M. Creakle, le plaisir qu'il avait  voir le
bateau et sa cargaison, enfin, la grce et l'aisance avec
lesquelles il nous attira tous, par degr, dans un cercle
enchant, o nous parlions sans embarras et sans gne.

 vrai dire, milie, pourtant, ne parla gure de toute la soire,
mais elle coutait, elle regardait; son visage tait anim, elle
tait charmante! Steerforth raconta l'histoire d'un terrible
naufrage que lui rappelait sa conversation avec M. Peggotty: il le
dpeignait avec le mme feu que s'il tait prsent  la scne, et
les yeux de la petite milie taient fixs sur lui, comme si elle
voyait aussi, dans ses traits, le spectacle qu'il dcrivait si
bien. Il nous raconta ensuite une aventure comique qui lui tait
arrive, pour nous remettre de l'histoire du naufrage, et il y mit
autant de gaiet que si c'tait un rcit nouveau pour lui comme
pour nous; aussi la petite milie riait de tout son coeur, et
quand nous entendmes le bateau retentir de cette douce musique,
nous nous mmes tous  rire, Steerforth tout le premier, cdant 
l'entranement d'une gaiet si franche et si nave. Il fit chanter
ou plutt mugir  M. Peggotty le chant du marin:

_Quand le vent souffle, souffle, souffle._

Puis il chanta  son tour une chanson de matelot avec tant de
charme et de sentiment, qu'il me semblait presque que, cette fois-
ci, le vent qui gmissait autour de la maison, et qu'on entendait
murmurer au milieu du silence, n'tait venu l que pour l'couter.

Quant  mistress Gummidge, il arracha cette victime de la
mlancolie  la contemplation de ses chagrins avec un succs que
personne n'avait obtenu depuis la mort du vieux (je le tiens de
M. Peggotty). Il lui laissa si peu le temps de gmir sur ses
misres, qu'elle dit le lendemain matin qu'il fallait qu'il l'et
ensorcele.

N'allez pas croire, pourtant, qu'il gardt le monopole de
l'attention gnrale ou de la conversation. Quand la petite milie
eut repris courage et qu'elle commena, avec quelque embarras
encore,  me parler,  travers l'tre, de nos promenades sur la
grve, et des coquilles et des cailloux que nous y avions
ramasss; quand je lui demandai si elle se souvenait combien je
lui tais dvou, et que nous rougmes tous deux en riant et en
pensant au bon temps pass qui semblait dj si loin de nous,
Steerforth coutait en silence et nous regardait d'un air pensif.
Elle tait assise alors sur la vieille caisse, dans son petit
coin, prs du feu; elle y resta toute la soire; Ham tait  ct
d'elle,  la place que j'occupais jadis. Je ne pus dcouvrir si
c'tait encore un reste de ses taquineries d'autrefois, ou l'effet
d'une modestie timide occasionne par notre prsence, mais je
remarquai qu'elle resta toute la soire prs du mur, sans
s'approcher de lui une seule fois.

Autant que je me rappelle, il tait prs de minuit quand nous
prmes cong d'eux. On nous avait donn  souper du poisson sch
et des biscuits de mer; Steerforth, de son ct, avait sorti de sa
poche un flacon de genivre de Hollande que nous avions bu entre
hommes (je puis dire entre hommes maintenant, sans rougir). Nous
nous sparmes gaiement, et pendant qu'ils se pressaient tous  la
porte pour nous clairer le plus longtemps possible, je vis les
yeux bleus de la petite milie qui nous regardait en se cachant
derrire Ham, et j'entendis sa douce voix nous recommander de
faire attention en nous en allant.

Quelle charmante petite personne! dit Steerforth en me prenant le
bras. Ma foi, c'est un endroit assez drle, et de drles de gens;
je ne suis pas fch de les avoir vus: cela change.

-- Et puis, nous avons eu du bonheur, ajoutai-je, d'arriver juste
 temps pour tre tmoins de leur joie  la perspective de ce
mariage. Je n'ai jamais vu des gens si heureux! Quel plaisir de
voir et de partager, comme nous l'avons fait, leur joie innocente!

-- Il est un peu lourdaud, n'est-ce pas, pour pouser la petite?
dit Steerforth.

Il avait tmoign tant de sympathie au pauvre Ham et  tous les
autres, que je fus un peu bless de la froideur de cette rponse
inattendue. Mais, en me retournant vivement, je vis sourire ses
yeux, et je repartis avec un grand soulagement:

Ah! Steerforth, riez, riez tant que vous voudrez, de ces pauvres
gens! taquinez miss Dartle ou essayez de plaisanter pour me cacher
vos sympathies vritables: cela m'est gal, je vous connais trop
bien. Quand je vois comme vous comprenez les pauvres gens, avec
quelle franchise vous pouvez prendre part  la joie d'un rude
pcheur comme M. Peggotty, et vous prter  la passion de ma
vieille bonne pour moi, je sens qu'il n'y a pas parmi les pauvres
une joie ou un chagrin, une seule motion qui puisse vous tre
indiffrente, et mon affection et mon admiration pour vous,
Steerforth, en deviennent vingt fois plus fortes.

Il s'arrta, me regarda en face, et me dit:

Pquerette, je crois que vous parlez srieusement, comme un
honnte garon que vous tes. Je voudrais bien que nous fussions
tous de mme!

Un moment aprs, il chantait gaiement la chanson de M. Peggotty,
pendant que nous arpentions d'un bon pas la route de Yarmouth.




CHAPITRE XXII.

Nouveaux personnages sur un ancien thtre.


Steerforth passa plus de quinze jours avec moi  Yarmouth. Il est
inutile de dire que la plus grande partie de notre temps
s'coulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous
nous sparions pendant quelques heures. Il tait assez bon marin;
moi je ne l'tais gure, et quand il allait pcher avec
M. Peggotty, ce qui tait un de ses amusements favoris, je restais
en gnral  terre. J'tais aussi plus retenu que lui par suite de
ma rsidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis
tout le jour, et je n'aimais pas  rentrer tard, tandis que
Steerforth qui couchait  l'htel tait libre de ses actions, et
n'avait  consulter que ses fantaisies. Voil comment je finis par
savoir qu'il donnait de petites rgalades aux pcheurs dans le
cabaret que frquentait quelquefois M. Peggotty,  l'enseigne de
la _Bonne-volont_, quand j'tais couch; et qu'il revtait des
habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la
lune, et rentrer  la mare du matin. Je savais du reste que sa
nature active et son humeur imptueuse trouvaient un grand plaisir
dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous
les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir 
lui; aussi ne fus-je pas tonn d'apprendre ces dtails. Il y
avait encore une autre raison qui nous sparait quelquefois c'est
que je portais naturellement de l'intrt  Blunderstone et
j'aimais  aller revoir les lieux tmoins de mon enfance, tandis
que Steerforth, aprs m'y avoir accompagn une fois, ne se soucia
plus d'y retourner; si bien qu' trois ou quatre reprises, dans
des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous sparmes
aprs avoir djeun de bonne heure pour nous retrouver le soir
assez tard  dner. Je n'avais aucune ide de la manire dont il
passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il
tait en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt
faons de se divertir l o un autre n'aurait pu en dcouvrir une
seule.

Pour moi, durant mes plerinages solitaires, je n'tais occup
qu' rappeler dans ma mmoire chaque pas de la route que j'avais
si souvent suivie, et  retrouver les endroits o j'avais vcu
jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J'errais au milieu de
mes souvenirs comme ma mmoire l'avait fait si souvent dj, et je
ralentissais le pas, comme j'y avais tant de fois arrt mes
penses quand j'tais bien loin de Blunderstone, sous l'arbre o
reposaient mes parents. Ce tombeau que j'avais regard avec un tel
sentiment de compassion, quand mon pre y dormait seul, prs
duquel j'avais tant pleur en y voyant descendre ma mre et son
petit enfant, ce tombeau que le coeur fidle de Peggotty avait
depuis entretenu avec tant de soin qu'elle en avait fait un petit
jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures
entires. Il tait dans un coin du cimetire,  quelques pas du
petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me
promenant, et en coutant sonner l'heure  l'horloge de l'glise,
qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-l, mes
rflexions s'associaient toujours  la figure que j'tais destin
 faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais
manquer d'y accomplir. C'tait le refrain qui rpondait dans mon
me  l'cho de mes pas, et je restais aussi fidle  ces penses
rveuses que si j'tais venu retrouver  la maison ma mre vivante
encore, pour btir auprs d'elle mes chteaux en Espagne.

Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux
nids abandonns depuis si longtemps par les corbeaux avaient
compltement disparu, et les arbres avaient t taills et rogns
de manire que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin
tait en mauvais tat, et la moiti des fentres de la maison
taient fermes. Elle n'tait habite que par un pauvre fou, et
par les gens chargs de le soigner. Il passait sa vie  la fentre
de ma petite chambre qui donnait sur le cimetire, et je me
demandais si ses penses, dans leur garement, ne rencontraient
pas parfois les mmes illusions qui avaient occup mon esprit,
quand je me levais de grand matin en t, et que, vtu seulement
de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fentre, pour
voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons
du soleil.

Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper taient partis pour
l'Amrique du sud, et la pluie, en pntrant par le toit dans leur
maison dserte, avait tach d'humidit les murs extrieurs.
M. Chillip s'tait remari; sa femme tait une grande maigre qui
avait le nez aquilin; ils avaient un petit enfant trs-dlicat,
qui ne pouvait pas soutenir sa tte, avec deux yeux ternes et
fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit
tait venu au monde.

C'tait avec un singulier mlange de plaisir et de tristesse que
j'errais dans mon village natal, jusqu'au moment o le soleil
d'hiver commenant  baisser, m'avertissait qu'il tait temps de
reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j'tais de retour 
l'htel et que je me retrouvais  table avec Steerforth prs d'un
feu ardent, je pensais avec dlices  ma course de la journe.
J'prouvais le mme sentiment, quoique plus modr, en rentrant le
soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant
les pages du livre des Crocodiles toujours plac l sur une table,
que j'tais bien heureux d'avoir un ami comme Steerforth, une amie
comme Peggotty, et d'avoir trouv dans la personne de mon
excellente et gnreuse tante quelqu'un qui remplat si bien ceux
que j'avais perdus.

Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus
court pour rentrer  Yarmouth tait de prendre le bac. Je
dbarquais sur la grve qui s'tend entre la ville et la mer, et
je traversais un espace vide; ce qui m'pargnait un long dtour
par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de
M. Peggotty, et j'y entrais toujours un moment; Steerforth m'y
attendait d'ordinaire, et nous nous dirigions ensemble,  travers
le brouillard et la bise, vers les lumires de la ville qui
scintillaient dans le lointain.

Un soir, il tait tard, j'avais fait ma visite d'adieu 
Blunderstone, car nous nous prparions  retourner chez nous; je
trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty; il
tait assis devant le feu, d'un air pensif, et tellement absorb
dans ses rflexions, qu'il ne m'entendit pas approcher. Il n'avait
pas besoin pour cela d'une rverie bien profonde, car les pas ne
faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entre mme ne le
tira pas de ses mditations. J'tais prs de lui, je le regardais,
et il continuait  rver d'un air sombre.

Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son paule
qu'il me fit tressaillir aussi.

Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit-
il presque en colre.

-- Il fallait bien m'annoncer d'une manire ou d'une autre, lui
rpondis-je: est-ce que je vous ai fait tomber des nues?

-- Non, non, rpliqua-t-il.

-- Ou remonter de je ne sais o? lui dis-je en m'asseyant prs de
lui.

-- Je regardais les figures qui se formaient dans le feu,
rpondit-il.

-- Mais vous allez me les gter, je ne pourrai plus rien y voir,
lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois
enflamm, et les tincelles s'envolant par la petite chemine
s'lanaient en ptillant dans les airs.

-- Vous n'auriez rien vu, rpliqua-t-il... Voil le moment de la
journe que je dteste le plus: il ne fait ni nuit ni jour. Comme
vous revenez tard! o avez-vous donc t?

-- Je suis all prendre cong de ma promenade accoutume.

-- Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un
coup d'oeil autour de la chambre, en pensant qu'il faut que tous
les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre
arrive soient aujourd'hui,  en juger par l'air dsol de la
maison, disperss, ou morts, ou menacs de je ne sais quel
malheur. David! plt  Dieu que j'eusse eu depuis vingt ans, pour
me diriger, les conseils judicieux d'un pre!

-- Qu'avez-vous donc, mon cher Steerforth?

-- Je voudrais de tout mon coeur avoir t mieux conduit! Je
voudrais de tout mon coeur tre en tat de mieux me conduire moi-
mme! s'cria-t-il.

Il y avait dans ses manires un dcouragement ml de colre qui
m'tonnait extrmement. Je ne le reconnaissais plus du tout.

Mieux vaudrait tre ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu,
dit-il en se levant et en appuyant sa tte d'un air sombre sur la
chemine, dont il regardait toujours fixement le feu, que d'tre
ce que je suis, avec ma supriorit de fortune et d'ducation,
pour me mettre l'esprit  la torture, comme je viens de le faire
depuis une demi-heure dans cette barque du diable!

J'tais si confondu du changement dont j'tais tmoin, que je ne
pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en
silence, pendant qu'il contemplait toujours le feu, la tte
appuye sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l'anxit
que j'prouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le
contrarier d'une manire si extraordinaire, et de me permettre de
partager sa peine, si je ne pouvais esprer de lui donner d'utiles
conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit  rire, d'un air
forc d'abord, mais bientt aprs avec un retour de franche
gaiet.

Ce n'est rien, Pquerette, rien du tout, rpliqua-t-il. Je vous
ai dit, quand nous tions  l'htel  Londres, que j'tais
quelquefois pour moi-mme un trs-maussade compagnon... J'ai eu
tout  l'heure un cauchemar; je suis sr que j'ai fait un mauvais
rve. Quelquefois, quand je m'ennuie, il me revient  l'esprit des
vieux contes de ma nourrice, que je prends d'abord au srieux,
avant de les reconnatre pour ce qu'ils sont. Je crois que j'tais
l  me prendre pour le petit garon mchant qui n'coutait pas sa
bonne, et qui, pour la peine, a t mang par des lions, parce que
des lions, vous savez, c'est bien plus potique que des chiens.
C'est sans doute l ce que les vieilles commres appellent la
chair de poule, car je tremble encore des pieds  la tte. Je me
serai fait peur  moi-mme.

-- En ce cas vous pouvez vous vanter d'tre la seule personne qui
ait pu vous faire peur.

-- Peut-tre bien; mais a n'empche pas que je puis avoir mes
sujets de craindre comme un autre, rpondit-il. Allons, c'est
fini, on ne m'y reprendra plus, David; mais je vous le rpte, mon
ami, il aurait t heureux pour moi, et pour d'autres aussi, que
j'eusse eu un peu de tte et de jugement pour me conduire.

Sa physionomie tait en tout temps expressive, mais je ne lui
avais jamais vu porter des traces d'un sentiment aussi srieux ni
aussi triste que lorsqu'il pronona ces paroles, le regard
toujours attach sur la flamme.

N'en parlons plus, me dit-il, en faisant le geste de souffler
dans les airs, une plume, une paille, un ftu:

_Maintenant c'est fini, je redeviens un homme._

comme Macbeth. Et  prsent,  table! Pourvu que, comme Macbeth,
je n'aie pas troubl le festin par le plus beau dsordre, ma
Pquerette!

-- Mais o donc sont-ils alls tous? qu'est-ce que cela veut dire?
m'criai-je.

-- Dieu le sait, dit Steerforth. Aprs avoir t jusqu'au bac pour
vous attendre, je suis revenu ici en flnant, et j'ai trouv la
maison dserte; c'est ce qui m'a plong dans les rflexions au
milieu desquelles vous m'avez trouv.

L'arrive de mistress Gummidge avec un panier au bras expliqua
pourquoi la maison tait reste vide. Elle tait sortie
prcipitamment pour acheter quelque chose qui lui manquait, avant
le retour de M. Peggotty, qui devait revenir avec la mare, et
elle avait laiss la porte ouverte, de peur que Ham et milie, qui
devaient rentrer de bonne heure, n'arrivassent en son absence.
Steerforth, aprs avoir dsopil la rate de mistress Gummidge par
un salut des plus enjous et une embrassade des plus comiques,
prit mon bras et m'entrana prcipitamment.

En arrachant mistress Gummidge  la mlancolie, il avait repris
lui-mme sa gaiet ordinaire, et ne fit que rire et plaisanter
tout le long du chemin.

Ainsi donc nous quittons demain cette vie de boucaniers? me dit-
il gaiement.

-- Vous savez que nous en sommes convenus, rpondis-je, et que nos
places sont arrtes  la diligence?

-- Oui, il n'y a pas moyen de faire autrement, je suppose, dit
Steerforth; j'avais presque oubli qu'il y et autre chose  faire
dans le monde que de se balancer sur une barque. C'est ma foi bien
dommage!

-- Au nouveau tout est beau, lui dis-je en riant.

-- C'est possible, rpliqua-t-il, quoique ce soit une observation
bien sarcastique pour un aimable chef-d'oeuvre d'innocence comme
mon jeune ami. Eh bien! je ne dis pas non: je suis capricieux,
David; je le sais et je l'avoue, mais cela n'empche pas que je
sais battre le fer pendant qu'il est chaud. Savez-vous que je n'ai
pas perdu mon temps ici? Je parie que je suis en tat de passer un
bon petit examen de pilote pour les eaux de Yarmouth!

-- M. Peggotty dit que vous tes un prodige, rpliquai-je.

-- Un phnomne nautique? reprit Steerforth en riant.

-- Il n'y a pas de doute, et vous savez que c'est vrai; vous
mettez tant d'ardeur  tout ce que vous faites que vous y devenez
bientt pass matre. Mais ce qui m'tonne toujours, Steerforth,
c'est que vous vous contentiez d'un emploi si mobile et si
capricieux de vos facults.

-- Me contenter? rpondit-il gaiement. Je ne suis content de rien,
si ce n'est de votre navet, ma chre Pquerette; quant  mes
caprices, je n'ai pas encore appris l'art de m'attacher  l'une de
ces roues sur lesquelles les Ixions de nos jours tournent
ternellement. J'ai manqu mon apprentissage, et cela ne m'importe
gure.  propos, savez-vous que j'ai achet un bateau ici?

-- Quel trange garon vous faites, Steerforth! m'criai-je en
m'arrtant, car c'tait la premire fois que j'en entendais
parler. Comme si vous dviez avoir jamais la fantaisie de revenir
ici!

-- Je ne sais pas! l'endroit me plat. En tous cas, continua-t-il,
en htant le pas, j'ai achet un bateau qui tait  vendre; c'est
un caboteur,  ce que dit M. Peggotty, et c'est lui qui le
commandera en mon absence.

-- Maintenant, je comprends, Steerforth! dis-je avec ravissement.
Vous faites semblant d'avoir achet ce bateau pour vous-mme, mais
c'est en ralit pour rendre service  M. Peggotty; j'aurais d le
deviner, vous connaissant comme je vous connais. Mon cher
Steerforth, comment vous dire tout ce que je pense de votre
gnrosit?

-- Chut! dit-il en rougissant: moins vous en parlerez, mieux cela
vaudra.

-- Quand je vous disais, m'criai-je, qu'il n'y a pas une joie, un
chagrin ni une seule motion de ces braves gens, qui pt vous tre
indiffrente?

-- Oui, oui, rpondit-il: vous m'avez dj dit tout cela. N'en
parlons plus. En voil assez.

Craignant de le fcher en poursuivant un sujet qu'il traitait si
lgrement, je me contentai de continuer  y rver, tout en
marchant plus vite encore qu'auparavant.

Il faut que ce bateau soit remis en tat, dit Steerforth: je
chargerai Littimer d'y veiller, afin d'tre sr que tout soit fait
comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer tait arriv?

-- Non!

-- Eh bien! il est venu ce matin avec une lettre de ma mre.

Nos yeux se rencontrrent; je remarquai sa pleur, qui descendait
jusqu' ses lvres, quoique son regard ft ferme et calme. Je
craignis que quelque altercation avec sa mre ne ft la cause de
la disposition d'esprit dans laquelle je l'avais trouv prs du
foyer solitaire de M. Peggotty; j'y fis une lgre allusion.

Oh! non, dit-il en secouant la tte et en criant un peu. Pas le
moins du monde! je vous disais donc que cet homme est arriv.

-- Toujours le mme?

-- Toujours le mme, repartit Steerforth, calme et froid comme le
ple Nord. Il s'occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire
sur le bateau. Il s'appelle pour le moment: _La Mouette de la
tempte_! M. Peggotty ne se soucie gure des mouettes. Je vais
changer son nom de baptme.

-- Comment l'appellerez-vous?

-- _La petite milie_.

Il me regardait toujours en face: je crus que c'tait pour me
rappeler qu'il n'aimait pas  m'entendre extasier sur ses gards
pour les pauvres gens. Je ne pus m'empcher de laisser voir sur
mon visage le plaisir que j'prouvais; mais je ne dis que quelques
mots: le sourire reparut sur ses lvres; il semblait soulag d'un
fardeau.

Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voil la vritable
petite milie qui vient en personne! Et ce garon avec elle! Sur
mon me c'est un fidle chevalier: il ne la quitte jamais.

Ham tait  prsent constructeur de btiments: il avait cultiv
son got naturel pour ce mtier o il tait devenu un habile
ouvrier. Il portait ses vtements de travail, et, malgr une
certaine rudesse, son air d'honnte et mle franchise faisait de
lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui
marchait  ses cts. La loyaut de son visage, l'orgueil et
l'affection que lui inspirait milie rehaussaient sa bonne mine.
Je me disais, en les voyant s'avancer vers nous, qu'ils se
convenaient parfaitement sous tous les rapports.

Elle quitta doucement le bras de son fianc quand nous nous
arrtmes pour leur parler, et rougit en tendant la main 
Steerforth, puis  moi. Quand ils se remirent en route, aprs
avoir chang quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras
de Ham et marcha seule d'un air encore timide et embarrass.
J'admirais la grce et la dlicatesse de ses manires, et
Steerforth semblait du mme avis que moi, pendant que nous les
regardions s'loigner au clair de la lune qui en tait alors  son
premier quartier.

Tout  coup une jeune femme passa prs de nous: videmment elle
les suivait. Nous ne l'avions pas entendue approcher, mais
j'aperus son visage maigre, et il me sembla que j'en avais un
vague souvenir. Elle tait lgrement vtue, elle avait l'air
hardi et l'oeil hagard, un air de misre et de vanit; mais, pour
le moment, elle n'avait pas seulement l'air d'y penser; elle ne
songeait qu' une chose,  les rattraper. Comme l'horizon
s'obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer
milie et son fianc, la femme qui les suivait disparut aussi sans
avoir gagn sur eux du terrain, et nous ne vmes plus que la mer
et les nuages.

C'est un fantme bien sombre pour suivre la petite milie, dit
Steerforth qui restait l sans bouger; qu'est-ce que cela
signifie?

Il parlait  voix basse, et d'un accent qui me parut trange.

Je suppose qu'elle veut leur demander l'aumne, rpondis-je.

-- Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est
tonnant qu'une mendiante ait pris cette forme-l ce soir.

-- Pourquoi donc? demandai-je.

-- Tout simplement, dit-il aprs un moment de silence, parce que
justement je pensais  quelque chose de ce genre, quand elle a
paru. Je me demande d'o diable elle peut venir.

-- De l'ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en
montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions
de dboucher.

-- Enfin, la voil disparue! rpondit-il en regardant par-dessus
son paule; puisse le malheur disparatre avec elle! Allons
dner.

Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son paule sur la
ligne de l'ocan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois
ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupes
pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet
incident qu'en se trouvant gaiement  table, prs d'un bon feu, 
la clart des bougies.

Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutum.
Quand je lui dis que j'esprais que mistress Steerforth et miss
Dartle se portaient bien, il me rpondit d'un ton respectueux (et
convenable, cela va sans dire), qu'il me remerciait, qu'elles
taient assez bien et me faisaient leurs compliments. C'tait
tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que
possible: Vous tes bien jeune, Monsieur, vous tes extrmement
jeune.

Nous avions presque fini de dner, quand il fit un pas hors du
coin de la chambre d'o il surveillait nos mouvements, ou plutt
les miens,  ce qu'il me sembla, et il dit  son matre:

Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici.

-- Qui donc? demanda Steerforth avec tonnement.

-- Miss Mowcher, monsieur.

-- Allons donc! que diable vient-elle faire ici? dit Steerforth.

-- Il parait, monsieur, qu'elle est de ce pays-ci. Elle m'a dit
qu'elle faisait tous les ans une tourne par ici, dans l'exercice
de sa profession; je l'ai rencontre dans la rue ce matin, et elle
dsirait savoir si elle pourrait avoir l'honneur de se prsenter
chez vous, aprs dner, monsieur.

-- Connaissez-vous la gante en question? Pquerette, demanda
Steerforth.

Je fus oblig d'avouer, avec une certaine honte d'en tre rduit
l devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss
Mowcher.

Eh bien! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c'est
une des sept merveilles du monde... Quand miss Mowcher viendra,
faites-la entrer.

J'prouvais quelque curiosit de connatre cette dame, d'autant
mieux que Steerforth partait d'un clat de rire, chaque fois que
je parlais d'elle, et refusait positivement de rpondre  toutes
les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc
dans un tat d'attente inquite; on avait enlev la nappe depuis
une demi-heure; nous tions prs du feu avec une bouteille de vin
prs de nous, quand la porte s'ouvrit, et qu'avec tout son calme
ordinaire Littimer annona:

Miss Mowcher!

Je regardai du ct de la porte, mais je n'aperus rien. Je
regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien  paratre,
quand,  mon grand tonnement, je vis surgir prs d'un canap
plac entre la porte et moi, une naine ge de quarante ou de
quarante-cinq ans, avec une grosse tte, des yeux gris trs-malins
et des bras si courts que, pour mettre le doigt d'un air fin sur
son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut oblige d'avancer
la tte pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton
tait si gras que les rubans et la rosette de son chapeau
disparaissaient dedans. Elle n'avait point de cou, point de
taille, point de jambes,  vrai dire, car bien qu'elle ft au
moins de grandeur ordinaire, jusqu' l'endroit o la taille aurait
d se trouver, et bien qu'elle possdt des pieds comme tout le
monde, elle tait si petite qu'elle se tenait devant une chaise
ordinaire comme devant une table, dposant sur le sige le sac
qu'elle portait. Cette dame, habille d'une manire un peu
nglige, portant son nez et son doigt tout d'une pice, par le
rapprochement pnible dont j'ai parl; gardant la tte
ncessairement penche d'un ct, et fermant un oeil de l'air le
plus malin, commena par fixer sur Steerforth ses oeillades
pntrantes; aprs quoi elle laissa chapper un torrent de
paroles.

Ah! mon joli muguet, s'cria-t-elle en secouant sa grosse tte,
vous voil donc ici! Oh! le mchant garon! fi! que c'est vilain!
qu'est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous? quelque
mauvais tour, je parie! Oh! vous tes une maligne pice,
Steerforth, et moi aussi, n'est-ce pas! Ah! ah! ah! vous auriez
pari cent livres sterling contre cinq guines, n'est-ce pas, que
vous ne me retrouveriez pas ici! Eh bien! mon garon, on me
retrouve partout.  droite,  gauche, dans tous les coins, comme
la demi-couronne que l'escamoteur cache dans le mouchoir d'une
dame.  propos de mouchoirs et de dames, c'est votre chre mre
qui doit tre bien heureuse de vous avoir, mon mignon; j'en
mettrais bien ma main au feu, n'importe laquelle!

 cet endroit de son discours, miss Mowcher dnoua son chapeau,
rejeta les brides en arrire, et, tout essouffle, s'assit sur un
tabouret devant le feu, se faisant de la table  manger une sorte
de dais qui tendait sur elle comme une tente d'acajou.

Ouf! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux
et en me regardant d'un air fin, je suis trop forte, voil le
fait, Steerforth. Quand j'ai mont un tage, j'ai autant de peine
 rattraper mon haleine que s'il s'agissait de tirer du puits un
seau d'eau. Si vous me voyiez regarder par la fentre du premier,
vous me prendriez pour une belle femme, n'est-ce pas?

-- Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que
je vous vois, rpliqua Steerforth.

-- Allons! vaurien, taisez-vous, dit la petite crature en le
menaant du mouchoir avec lequel elle s'essuyait la figure, pas
d'impertinence! Mais je vous donne ma parole que j'tais chez lady
Mithers la semaine dernire. En voil une femme! comme elle se
conserve! et Mithers lui-mme, qui est entr pendant que
j'attendais sa femme, en voil un homme! comme il se conserve! et
sa perruque aussi, car il l'a depuis dix ans; si bien donc qu'il
s'est lanc si perdument dans les compliments que je commenais 
croire que j'allais tre oblige de sonner. Ah! ah! ah! c'est un
trs-aimable mauvais sujet: quel dommage qu'il n'ait pas de
principes!

-- Qu'est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers? demanda
Steerforth.

-- Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, rpliqua-t-elle, en
mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un
alignement d'yeux qui la faisait ressembler  un lutin de l'autre
monde. Cela ne vous regarde pas! Vous voudriez bien savoir si
j'empche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets
du rouge ou si j'arrange ses sourcils, n'est-ce pas? Eh bien! mon
mignon, vous saurez tout cela... quand je vous le dirai. Savez-
vous le nom de mon arrire grand-pre?

-- Non, dit Steerforth.

-- Walker, mon cher enfant, rpliqua mistress Mowcher, et il tait
descendant d'une longue suite de Walker, ce qui fait que j'hrite
de tous les domaines de Hookey.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi singulier que le clignement d'yeux
de miss Mowcher, si ce n'est son air d'assurance, qui n'tait pas
moins extraordinaire. Elle avait aussi une manire toute
particulire de pencher sa tte d'un ct, en levant un oeil comme
les pies, quand elle coutait ce qu'on lui disait, ou qu'elle
attendait une rponse  ses observations. Bref, je ne pouvais pas
en revenir, et je continuai  la regarder fixement, sans gard, je
le crains, pour les rgles de la politesse.

Elle avait russi  tirer la chaise prs d'elle, et elle plongea
son petit bras dans le sac,  plusieurs reprises, ramenant  la
surface,  chaque plongeon, une quantit de petites bouteilles, de
brosses, d'ponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers 
friser, et d'autres instruments qu'elle amoncelait sur la chaise.
Elle s'arrta tout d'un coup au milieu de cette occupation pour
dire  Steerforth,  ma grande confusion:

Comment s'appelle votre ami?

-- M. Copperfield, dit Steerforth; il dsire faire votre
connaissance.

-- Eh bien! on lui donnera ce plaisir-l! Il me semblait bien
qu'il en avait envie, dit mistress Mowcher, s'approchant de moi en
riant, son sac  la main. Des joues comme des pches! dit-elle en
se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre  la hauteur de
mon visage. C'est tentant! j'aime beaucoup les pches! Je suis
trs-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield,
je vous assure.

Je rpondis que je me flicitais d'avoir l'honneur de faire la
sienne et que l'avantage tait rciproque.

Ah! Dieu du ciel! comme nous sommes polis, s'cria miss Mowcher
en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa
petite main. Avouez qu'il y a terriblement de blague et de
cajoleries dans ce monde.

Ceci nous tait adress en manire de confidence  tous les deux,
tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras
disparaissait encore tout entier dans le sac.

Que voulez-vous dire, miss Mowcher? demanda Steerforth.

-- Ah! ah! ah! quel tas d'enjleurs nous faisons, n'est-ce pas,
mon cher enfant? rpliqua la petite femme cherchant dans le sac,
un oeil en l'air et la tte de ct. Voyez donc! dit-elle en
tirant un petit paquet: rognures des ongles d'un prince russe,
le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l'appelle, car
son nom comprend toutes les lettres de l'alphabet, ple-mle.

-- Le prince russe est un de vos clients, n'est-ce pas? dit
Steerforth.

-- Je crois bien! mon fils, rpliqua miss Mowcher; je lui coupe
les ongles deux fois par semaine! aux mains et aux pieds!

-- Il paye bien, j'espre? dit Steerforth.

-- Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n'y
regarde pas de prs comme tous vos blancs-becs,  preuve la
longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grce 
l'art.

-- Grce  votre art, naturellement? dit Steerforth.

Miss Mowcher cligna de l'oeil en signe d'assentiment.

Il a bien t oblig de m'envoyer chercher; il ne pouvait faire
autrement. Le climat faisait tort  la teinture; cela pouvait
encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n'avez jamais vu de
prince aussi couleur de rouille que lui quand je l'ai entrepris.
Une barre de vieille ferraille.

-- Est-ce que c'est lui que vous appeliez un enjleur tout 
l'heure? demanda Steerforth.

-- Oh! vous tes une fine mouche! rpliqua miss Mowcher en
branlant vivement la tte. J'ai dit que nous faisions tous en
gnral un tas d'enjleurs; et je vous ai montr les ongles du
prince  preuve. C'est que, voyez-vous, les ongles du prince me
servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je
les porte toujours avec moi: C'est ma lettre de recommandation. Si
miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les
donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je
crois. Ah! ah! ah! ma parole d'honneur, tout l'difice social
(comme disent ces messieurs quand ils font des discours au
parlement) ne repose que sur des ongles de princes, dit cette
petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa
grosse tte.

Steerforth riait de tout son coeur et moi aussi. Miss Mowcher
continuait  branler la tte qu'elle portait de ct et  regarder
d'un oeil en l'air, pendant qu'elle clignait de l'autre.

C'est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et
en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons,
Steerforth, une exploration des rgions polaires et finissons-en.

Elle choisit alors deux ou trois de ses lgers instruments avec
une petite fiole, et demanda,  ma grande surprise, si la table
tait solide. Sur la rponse affirmative de Steerforth, elle
approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle
monta assez lestement sur la table comme sur un thtre.

Si l'un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois
arrive en sret, il n'a qu' le dire, et je vais me pendre.

-- Je n'ai rien vu, dit Steerforth.

-- Ni moi, ajoutai-je.

-- Eh bien! alors, s'cria miss Mowcher, je consens  vivre.
Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de
l'excuteur.

Steerforth, cdant  son appel, s'assit le dos contre la table, et
tournant de mon ct son visage, il soumit sa tte  l'examen de
la naine, videmment sans autre but que de nous amuser. C'tait un
curieux spectacle que de voir miss Mowcher penche sur lui et
examinant ses beaux cheveux bruns,  l'aide d'une loupe qu'elle
venait de tirer de sa poche.

Vous faites un joli garon, allez! dit miss Mowcher aprs un
court examen; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la
fin de l'anne. Je ne vous demande qu'une dernire minute, et je
vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix
ans.

En mme temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit
morceau de flanelle, puis imbibant de la mme prparation une des
petites brosses, elle commena  frotter la tte de Steerforth
avec une activit incomparable, toujours parlant, sans
discontinuer.

Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle; vous
savez bien? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tte.

-- Oui, un peu, dit Steerforth.

-- En voil un homme! en voil des favoris! Si ses jambes taient
seulement aussi droites, elles seraient sans gales. Croiriez-vous
qu'il a voulu essayer de se passer de moi? un officier des gardes!
comprend-on a?

-- Il tait donc fou? dit Steerforth.

-- Cela m'en a tout l'air; mais fou ou non, il a voulu en faire
l'essai, rpliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie? il
entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d'eau de
Madagascar.

-- Charlot?

-- Charlot en personne. Mais on n'avait pas d'eau de Madagascar.

-- Qu'est-ce que c'est que a? quelque chose pour boire? demanda
Steerforth.

-- Pour boire? rpliqua miss Mowcher en s'arrtant pour lui donner
un petit soufflet. Pour arranger lui-mme ses moustaches, vous
savez? Il y avait une femme dans la boutique, un peu ge, un vrai
Cerbre, qui n'avait jamais entendu ce nom-l. Pardon, monsieur,
dit le Cerbre  Charlot, ce n'est pas... ce n'est pas du rouge,
par hasard? -- Du rouge! dit Charlot au Cerbre, que voulez-vous
que je fasse de votre rouge? -- Pardon, monsieur, dit le Cerbre,
mais on nous demande cet article-l sous tant de noms diffrents,
que je pensais que c'en tait peut-tre un de plus. Voil, mon
cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes
ses forces, voil un autre chantillon de ces jolis enjleurs dont
je vous parlais tout  l'heure. Je ne dis pas que je ne m'en mle
pas comme un autre, peut-tre mme plus qu'un autre, peut-tre
moins; mais motus! mon garon, cela ne vous regarde pas.

-- De quoi dites-vous que vous vous mlez? du commerce en rouge?
dit Steerforth.

-- Vous n'avez qu' additionner ceci et cela, mon cher lve, dit
la ruse miss Mowcher en touchant le bout de son nez; faites-en
une rgle de trois multiplie par les secrets de commerce, et cela
vous donnera pour produit le rsultat demand. Je dis que je me
mle un peu d'enjler aussi dans mon genre. Il y a des douairires
qui m'appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lvres;
telle autre me demande des gants; une troisime, une chemisette;
une dernire, un ventail. Moi, je donne  tout cela le nom
qu'elles veulent. Je leur fournis l'article demand; mais nous
nous gardons si bien le secret l'une  l'autre, et faisons si
bonne contenance, ma foi! qu'elles ne se gneraient pas plus pour
se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais
chez elles, n'ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec
un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins: Quelle mine
me trouvez-vous, miss Mowcher? ne suis-je pas un peu ple? Ah!
ah! ah! en voil encore des enjleuses; qu'en dites-vous, mon
garon?

Jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai rien vu qui approcht de
miss Mowcher debout sur la table  manger, riant de cette bonne
plaisanterie, et frottant sans relche le crne de Steerforth,
pendant qu'elle clignait de l'oeil de mon ct, en me regardant
par-dessus la tte.

Ah! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-l de ce
ct-ci, dit-elle. Voil qui m'tonne. Je n'ai pas vu une jolie
femme depuis que je suis ici, Steerforth.

-- Non? dit Steerforth.

-- Pas seulement l'ombre, rpliqua miss Mowcher.

-- Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense,
dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N'est-ce pas,
Pquerette?

-- Bien certainement, rpondis-je.

-- Ah! ah! dit la petite crature en me regardant d'un oeil
perant, puis en jetant un coup d'oeil sur Steerforth, ah! ah!

La premire exclamation semblait une question adresse  tous
deux, la seconde tait videmment  l'adresse de Steerforth seul.
Ne recevant de l'un ni de l'autre la rponse qu'elle esprait sans
doute, elle continua de frotter en penchant la tte et en tournant
un oeil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la
rponse qui lui faisait dfaut ici-bas, et qu'elle s'attendit  la
voir apparatre immdiatement.

Une soeur  vous, monsieur Copperfield? s'cria-t-elle aprs un
moment de silence et en conservant toujours la mme attitude; une
soeur  vous?

-- Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de rpondre, point
du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-mme beaucoup de
got pour elle ou je me trompe fort.

-- Et c'est pass? rpliqua miss Mowcher. Il est donc volage?
quelle honte!

_Il a suc le suc de chaque fleur,
Portant partout son inconstante ardeur
Jusqu'au jour o, belle Marie,
Vous l'avez fix pour la vie._

Qu'en dites-vous? est-ce bien Marie qu'elle s'appelle?

Cette question tombait si brusquement sur moi, et l'espce de
lutin qui me l'adressait me regardait d'un air si rus, que je fus
tout  fait dconcert pendant un moment.

Non, miss Mowcher, rpondis-je, elle s'appelle milie.

-- Ah! ah! dit-elle du mme ton. Voyez-vous a? Je suis sre que
vous me trouvez bien bavarde, n'est-ce pas, monsieur Copperfield?
Mais n'ayez pas peur, je suis discrte.

Son ton et ses regards avaient une signification qui ne me
plaisaient pas dans la circonstance. Je lui dis donc d'un air plus
grave que celui que nous avions pris jusqu'alors:

Elle est aussi vertueuse qu'elle est jolie; elle doit pouser un
excellent et digne homme de sa condition. Si je l'aime pour sa
beaut, je ne l'estime pas moins pour son bon sens.

-- Bien parl! dit Steerforth. coutez, coutez! maintenant, ma
chre Pquerette, je vais teindre la curiosit de cette petite
Fatime, pour qu'elle n'aille pas se mettre martel en tte... C'est
une jeune fille qui est pour le moment en apprentissage, miss
Mowcher, chez Omer et Joram, marchands de nouveauts, de modes,
etc., dans cette ville. Vous entendez bien? Omer et Joram! Elle
est fiance, comme mon ami vous l'a dit,  son cousin, nom de
baptme, Ham; nom de famille, Peggotty; tat, constructeur de
btiments, de la mme ville. Elle vit avec un de ses parents; nom
de baptme, inconnu; nom de famille, Peggotty; tat, marin, de la
mme ville. C'est la plus jolie et la plus charmante petite fe
qu'on puisse voir: je la trouve, comme mon ami... extrmement
jolie. Si ce n'tait que j'aurais l'air de rabaisser son fianc,
ce qui dplairait  mon ami, j'ajouterais qu'il me semble qu'elle
droge, qu'elle aurait pu trouver un meilleur parti, et qu'elle
tait ne pour tre une dame, ma parole d'honneur!

Miss Mowcher couta ces paroles, qui furent prononces lentement
et distinctement, en penchant sa tte de ct et en cherchant
toujours de l'oeil la rponse qu'elle attendait. Quand il eut
fini, elle reprit tout  coup son activit, et recommena 
bavarder avec une volubilit tonnante.

Oh! voil toute l'histoire? s'cria-t-elle en coupant les favoris
de son client, avec une petite paire de ciseaux qu'elle faisait
voltiger autour de sa tte dans toutes les directions, trs-bien!
trs-bien! c'est tout un roman. Cela devrait finir par et ils
vcurent heureux, n'est ce pas? Ah! comment donc dit-on aux
petits jeux? J'aime mon amie par E, parce qu'elle est
Enchanteresse; je dteste mon amie par E, parce qu'elle est
Engage; je l'ai mene  l'enseigne de l'Enjleur, et je l'ai
rgale d'un Enlvement; elle s'appelle milie, et elle demeure
dans l'Est. Ah! ah! ah! monsieur Copperfield, n'est-ce pas que
vous me trouvez bien folichonne?

Elle n'attendit pas ma rponse, et, se contentant de me regarder
de l'air le plus rus, elle continua sans reprendre haleine:

L! s'il y a jamais eu un mauvais sujet peign et arrang dans la
perfection, c'est bien vous, Steerforth. S'il y a une caboche au
monde que je connaisse comme ma poche, c'est la vtre. M'entendez-
vous, mon garon? Je vous connais, dit-elle en se penchant sur
lui. Maintenant votre affaire est juge; huissier appelez celle
qui suit sur le rle, comme nous disons  la Cour; si
M. Copperfield veut prendre votre place, je vais l'oprer  son
tour.

-- Qu'en dites-vous, Pquerette? demanda Steerforth en riant et en
me cdant son sige; voulez-vous un petit coup de peigne?

-- Je vous remercie, miss Mowcher, pas ce soir.

-- Ne refusez pas, dit la petite femme en me regardant d'un air de
connaisseur, un peu plus de sourcils!

-- Merci, rpliquai-je, une autre fois.

-- Il leur faudrait un centimtre plus prs de la tempe, dit miss
Mowcher, c'est l'affaire de quinze jours au plus.

-- Non, merci. Pas pour le moment.

-- Et vous ne voulez pas une petite houppe, reprit-elle, non? Eh
bien! laissez-moi seulement relever l'chafaudage de votre
chevelure, aprs cela nous passerons aux favoris. Allons!

Je ne pus m'empcher de rougir tout en refusant, car je sentais
qu'elle venait de toucher l mon ct faible. Mais miss Mowcher,
voyant que je n'tais pas dispos  subir les amliorations que
son art pouvait apporter dans ma personne, et que je rsistais,
pour le moment du moins, aux sductions de la petite fiole qu'elle
tenait en l'air  mon intention, me dit que nous ne tarderions pas
 nous revoir, et me demanda la main pour descendre de son poste
lev. Grce  ce secours, elle descendit trs-lestement et
commena  replier son double menton par-dessus les cordons de son
chapeau.

Je vous dois...? dit Steerforth.

-- Cinq shillings, dit miss Mowcher, et c'est pour rien, mon
garon. N'est-ce pas que je suis bien folichonne, monsieur
Copperfield?

Je rpondis poliment par un, mais non. Ce qui ne m'empchait pas
de protester intrieurement contre cet aveu pusillanime, quand je
la vis l'instant d'aprs jeter en l'air sa pice de cinq
shillings, la rattraper comme un escamoteur et la glisser dans sa
poche en frappant dessus.

C'est l la petite caisse, dit miss Mowcher, qui s'approcha
ensuite de la chaise, et remit dans le sac tous les menus objets
qu'elle en avait sortis. Voyons, dit-elle, ai-je bien toutes mes
affaires? Il me semble que oui. Il ne serait pas agrable de se
trouver dans la situation de Ned Bradwood, quand on le mena 
l'glise pour lui faire pouser quelqu'un, comme il disait, et
qu'on avait oubli la marie. Ah! ah! ah! un franc mauvais sujet
que ce Ned, mais il est si drle! Maintenant je sais que je vais
vous briser le coeur, mais je suis oblig de vous quitter. Prenez
votre courage  deux mains et tchez de supporter ce coup.
Bonsoir, monsieur Copperfield! soignez-vous bien, Jockey de
Norfolk! Ai-je assez babill! C'est votre faute, petits coquins.
Allez, je vous pardonne! Boun'soir comme disait Bob, aprs sa
premire leon de franais, Boun'soir, mes enfants!

Son sac suspendu  son bras, et jacassant toujours, elle s'avana
en se balanant vers la porte, et s'arrta tout  coup pour
demander si nous ne voulions pas une mche de ses cheveux. Vous
devez me trouver bien folichonne? dit-elle en guise de
commentaire  cette proposition, et elle disparut le doigt appuy
sur son nez.

Steerforth riait si fort que je ne pus m'empcher d'en faire
autant; je ne sais sans cela si j'aurais ri. Aprs cette explosion
de gaiet qui dura un moment, il me dit que miss Mowcher avait une
clientle trs-tendue, et qu'elle se rendait utile  quantit de
gens de toute manire. Il y avait des personnes qui la traitaient
lgrement comme un chantillon des excentricits de la nature,
mais elle avait l'esprit observateur et fin autant que qui que ce
ft; si elle avait les bras courts, elle n'en avait pas moins le
nez long. Il ajouta qu'elle avait dit la vrit en se vantant
d'tre  la fois  droite,  gauche et en tous lieux, car elle
faisait de temps en temps des excursions en province; elle y
ramassait toujours quelques pratiques et finissait par connatre
tout le monde. Je lui demandai quel tait son caractre, si la
malignit en faisait le fond, et si sa sympathie se trouvait en
gnral du bon ct; mais voyant que mes questions n'avaient pas
le don de l'intresser, aprs deux ou trois tentatives
malheureuses, je renonai  les renouveler. Au lieu de ce que je
lui demandais, il se contenta de me conter en l'air une foule de
dtails sur son habilet et ses profits; il m'apprit mme qu'elle
tait trs-adroite  poser des ventouses dans le cas o j'aurais
besoin de lui demander ce genre de service.

Miss Mowcher fut donc le principal sujet de notre conversation ce
soir-l, et en nous sparant pour la nuit, Steerforth se pencha
encore sur la rampe de l'escalier, pendant que je descendais, pour
me rpter Boun'soir.

Je fus trs-tonn, en arrivant devant la maison de M. Barkis, de
trouver Ham qui marchait en long et en large, et plus surpris
encore d'apprendre que la petite milie tait chez sa tante. Je
demandai naturellement pourquoi Ham n'entrait pas au lieu de se
promener en long et en large dans la rue.

Voyez-vous, monsieur David, dit-il en hsitant, c'est qu'milie
est en train de parler avec quelqu'un.

-- J'aurais cru, dis-je en souriant, que c'tait une raison de
plus pour que vous y fussiez aussi, Ham.

-- Oui, monsieur David, c'est vrai, en gnral, rpliqua-t-il,
mais voyez-vous, monsieur David, dit-il en baissant la voix et en
parlant d'un ton grave, c'est une jeune femme, monsieur, une jeune
femme qu'milie a connue autrefois, et qu'elle ne doit plus voir.

Ses paroles furent un trait de lumire qui vint clairer mes
doutes sur la personne que j'avais vue suivre milie quelques
heures auparavant.

C'est une pauvre femme, monsieur David, qui est vilipende par
toute la ville, de droite et de gauche. Il n'y a pas un mort dans
le cimetire dont le revenant soit plus capable de faire sauver
tout le monde.

-- N'est-ce pas elle que j'ai vue ce soir sur la plage, aprs vous
avoir quitt?

-- Qui nous suivait? dit Ham. C'est probable, monsieur David. Je
ne savais pas qu'elle ft l, mais elle s'est approche de la
petite fentre d'milie quand elle a vu la lumire, et elle disait
tout bas: milie, milie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur
de femme avec moi. J'ai t jadis comme vous! C'taient l des
paroles bien solennelles, monsieur David: comment refuser de
l'entendre?

-- Vous avez bien raison, Ham. Et milie, qu'a-t-elle fait? milie
a dit: Marthe, est-ce vous? Marthe, est-il possible que ce soit
vous! car elles avaient travaill ensemble pendant longtemps chez
M. Omer.

Je me souviens d'elle, m'criai-je, car je me rappelais une des
deux filles que j'avais vues la premire fois que j'tais all
chez M. Omer. Je me souviens parfaitement d'elle.

-- Marthe Endell, dit Ham: elle a deux ou trois ans de plus
qu'milie, mais elles ont t  l'cole ensemble.

-- Je n'ai jamais su son nom: pardon de vous avoir interrompu.

-- Quant  cela, monsieur David, dit Ham, l'histoire n'est pas
longue: la voil tout entire dans ce peu de mots: milie,
milie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur de femme avec moi.
J'ai t jadis comme vous! Elle voulait parler  milie: milie
ne pouvait lui parler  la maison, car son bon oncle venait de
rentrer, et quelque tendre, quelque charitable qu'il soit, il ne
voudrait pas, il ne pourrait pas, monsieur David, voir ces deux
jeunes filles  ct l'une de l'autre, pour tous les trsors qui
sont cachs dans la mer.

Je savais bien que c'tait vrai. Ham n'avait pas besoin de me le
dire.

milie crivit donc au crayon sur un petit morceau de papier, et
lui passa son billet par la fentre.

Montrez ceci, dit-elle,  ma tante mistress Barkis, et elle vous
fera asseoir au coin du feu pour l'amour de moi jusqu' ce que mon
oncle soit sorti et que je puisse aller vous parler. Puis elle me
dit ce que je viens de vous raconter, monsieur David, en me
demandant de l'amener ici. Que pouvais-je faire? Elle ne devrait
pas connatre une femme comme a, mais comment voulez-vous que je
lui refuse quelque chose quand elle se met  pleurer?

Il plongea la main dans la poche de sa grosse veste et en tira
avec grand soin une jolie petite bourse.

Et si je pouvais lui refuser quelque chose quand elle se met 
pleurer, monsieur David, dit Ham, en talant soigneusement la
petite bourse dans sa main calleuse, comment aurais-je pu lui
refuser de porter cela ici, quand je savais si bien ce qu'elle en
voulait faire? Un petit joujou comme a, dit Ham en regardant la
bourse d'un air pensif, et si peu garni d'argent! chre milie!

Je lui donnai une poigne de main quand il eut remis la bourse
dans sa poche, car je ne savais comment lui exprimer mieux ma
sympathie, et nous continumes  marcher de long en large, gardant
le silence pendant quelques minutes. La porte s'ouvrit alors;
Peggotty parut et fit signe  Ham d'entrer. J'aurais voulu rester
en arrire, mais elle revint me prier d'entrer aussi. Je n'en
aurais pas moins vit de passer par la chambre o l'on tait
runi, mais ils taient dans cette cuisine proprette dont j'ai
parl et la porte de la rue y donnait directement, en sorte que je
me trouvai au milieu du groupe avant de savoir o j'allais.

La jeune fille que j'avais vue sur la plage tait prs du feu.
Elle tait assise par terre, la tte et le bras appuys sur une
chaise qu'milie venait de quitter, j'imagine, et sur laquelle
elle avait tenu sans doute la tte de la pauvre abandonne pose
sur ses genoux. Je vis  peine sa figure, ses cheveux taient
pars comme si elle les avait dfaits de ses propres mains.
Cependant je pus voir qu'elle tait jeune et qu'elle avait un beau
teint. Peggotty avait pleur, la petite milie aussi. Pas un mot
ne fut prononc au moment de notre arrive, et le tic tac de la
vieille horloge hollandaise  ct du dressoir semblait deux fois
plus fort qu' l'ordinaire dans ce profond silence.

milie parla la premire.

Marthe voudrait aller  Londres, dit-elle  Ham.

-- Pourquoi  Londres? rpondit Ham.

Il tait debout entre elles et regardait la jeune fille tendue 
terre, avec un mlange de compassion pour elle et de dplaisir de
la voir dans la socit de celle qu'il aimait tant. Je me suis
toujours rappel ce regard. Ils parlaient tout bas l'un et l'autre
comme si elle tait malade, mais on entendait tout distinctement,
quoique leurs voix s'levassent  peine au-dessus d'un murmure.

Je serai mieux l qu'ici, dit tout haut une troisime voix, celle
de Marthe, qui restait toujours  terre. Personne ne m'y connat:
tout le monde me connat ici.

-- Que fera-t-elle l-bas? demanda Ham. Elle se souleva, le
regarda un moment d'un air sombre, puis, baissant la tte de
nouveau, elle se passa le bras droit autour de son cou, avec une
expression de douleur aussi vive que si elle tait dans l'agonie
de la fivre, ou qu'elle vnt de recevoir un plomb mortel.

Elle tchera de se bien conduire, dit la petite milie. Vous ne
savez pas tout ce qu'elle nous a dit. N'est-ce pas, ma tante, ils
ne peuvent pas savoir?

Peggotty secoua la tte d'un air de compassion.

Oui, je tcherai, dit Marthe, si vous voulez m'aider  m'en
aller. Je ne puis toujours faire pis qu'ici. Peut-tre me
conduirai-je mieux. Oh! dit-elle avec un frisson de terreur,
arrachez-moi de ces rues o tout le monde me connat depuis mon
enfance!

milie tendit la main, je vis que Ham y plaait un petit sac.
Elle le prit, croyant que c'tait sa bourse, et fit un pas en
avant; puis, reconnaissant son erreur, elle revint  lui (il
s'tait retir prs de moi) en lui montrant ce qu'il venait de lui
donner.

C'est  vous, milie, lui dit-il. Je n'ai rien au monde qui ne
soit  vous, ma chre, et je n'ai de plaisir qu'en vous.

Les yeux d'milie se remplirent encore de larmes, mais elle se
dtourna, puis s'approcha de Marthe. Je ne sais ce qu'elle lui
donna. Je la vis se pencher sur elle et lui mettre de l'argent
dans son tablier. Elle pronona quelques mots  voix basse et lui
demanda si c'tait suffisant. Plus que suffisant, dit l'autre;
et, prenant sa main, elle la baisa.

Alors Marthe se leva et, s'enveloppant dans son chle, elle y
cacha son visage et s'avana lentement vers la porte en pleurant 
chaudes larmes. Elle s'arrta un moment avant de sortir, comme si
elle voulait dire quelque chose et retourner en arrire, mais pas
une parole ne s'chappa de ses lvres. Elle sortit en poussant
seulement par-dessous son chle le mme gmissement sourd et
douloureux.

Quand la porte se referma, la petite milie jeta sur nous un
regard rapide, puis cacha sa tte dans ses mains et se mit 
sangloter.

Allons, milie, dit Ham en lui tapant doucement sur l'paule,
allons, ma chre, ne pleurez pas ainsi.

-- Oh! s'cria-t-elle, les yeux pleins de larmes, je ne suis pas
aussi bonne fille que je le devrais, Ham! Je sais que je ne suis
pas toujours reconnaissante comme je le devrais.

-- Que si, que si, vous tes reconnaissante, dit Ham, j'en suis
sr.

-- Non, dit la petite milie en sanglotant et en secouant la tte.
Je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais,  beaucoup
prs,  beaucoup prs!

Et elle pleurait toujours comme si son coeur allait se briser.

Je mets trop souvent votre affection  l'preuve, je le sais
bien, continua-t-elle. Je suis maussade et capricieuse avec vous,
quand je devrais tre tout le contraire. Ce n'est pas vous qui
seriez comme cela avec moi! Pourquoi donc suis-je ainsi avec vous,
quand je ne devrais penser qu' vous montrer ma reconnaissance et
 tcher de vous rendre heureux!

-- Vous me rendez toujours heureux, dit Ham. Je suis heureux quand
je vous vois, ma chre. Je suis heureux tout le jour, en pensant 
vous.

-- Ah! cela ne suffit pas, s'cria-t-elle. Cela vient de votre
bont et non de la mienne. Oh! vous auriez eu plus de chances de
bonheur, Ham, si vous en aviez aim une autre, une crature plus
sense et plus digne de vous, une femme  vous, tout entire, et
non pas vaine et variable comme moi.

-- Pauvre petit coeur! dit Ham  voix basse, Marthe l'a toute
bouleverse.

-- Je vous en prie, ma tante, balbutia milie, venez ici, que
j'appuie ma tte sur votre paule. Je suis bien malheureuse ce
soir, ma tante. Je sens bien que je ne suis pas aussi bonne fille
que je devrais tre!

Peggotty s'tait hte de s'asseoir auprs du feu: milie  genoux
prs d'elle, les bras passs autour de son cou, la regardait d'un
air suppliant.

Oh! je vous en prie, ma tante, venez-moi en aide! Ham, mon ami,
essayez aussi de me venir en aide! Monsieur David, pour l'amour du
temps pass, je vous en prie, essayez de me venir en aide! Je veux
devenir meilleure que je ne suis! Je voudrais me sentir mille fois
plus reconnaissante. Je voudrais me rappeler toujours quel bonheur
c'est d'tre la femme d'un excellent homme, et de mener une vie
paisible. Oh! mon coeur, mon coeur!

Elle cacha sa tte sur le sein de ma vieille bonne, et cessant cet
appel suppliant qui, dans son angoisse, tenait  la fois de la
femme et de l'enfant, comme toute sa personne, comme le caractre
de sa beaut mme, elle continua de pleurer en silence, pendant
que Peggotty l'apaisait comme un baby qui pleure.

Peu  peu elle se calma, et nous pmes la consoler en lui parlant
d'abord d'un ton encourageant, puis en la plaisantant un peu; si
bien qu'elle commena  relever la tte et  parler aussi. Elle en
vint bientt  sourire, puis  rire, puis  s'asseoir, un peu
honteuse; alors Peggotty remit en ordre ses boucles parses, lui
essuya les yeux et lui rangea ses vtements, de peur que son
oncle, en la voyant rentrer, ne demandt pourquoi sa fille chrie
avait pleur.

Je lui vis faire ce soir-l ce que je ne lui avais jamais vu
faire. Je la vis embrasser innocemment son fianc, puis se presser
contre ce tronc robuste comme pour y chercher son plus sr appui.
Lorsqu'ils s'en allaient et que je les regardais s'loigner  la
clart de la lune, en comparant dans mon esprit ce dpart et celui
de Marthe, je vis qu'elle lui tenait le bras  deux mains et
qu'elle se serrait contre lui, comme pour ne point le quitter.




CHAPITRE XXIII.

Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix d'une profession.


En me rveillant le lendemain matin, je pensai longtemps  la
petite milie et  l'motion qu'elle avait montre la veille au
soir, aprs le dpart de Marthe. Il me semblait que j'tais entr
dans une confidence sacre, en me trouvant tmoin de ces
faiblesses et de ces tendresses de famille, et que je n'avais pas
le droit de les dvoiler, mme  Steerforth. Je n'prouvais pour
aucune crature au monde un sentiment plus doux que celui que je
portais  cette jolie petite crature qui avait t la compagne de
mes jeux, et que j'avais si tendrement aime alors, comme j'en
tais et comme j'en serai convaincu jusqu' mon dernier jour. Il
m'aurait sembl indigne de moi-mme, indigne de l'aurole de notre
puret enfantine, que je voyais toujours autour de sa tte, de
rpter aux oreilles de Steerforth lui-mme ce qu'elle n'avait pu
taire, au moment o un incident inattendu l'avait force d'ouvrir
son me devant moi. Je pris donc le parti de lui garder au fond du
coeur son secret, qui donnait, selon moi,  son image une grce
nouvelle.

Pendant le djeuner, on me remit une lettre de ma tante. Comme
elle traitait une question sur laquelle je pensais que les avis de
Steerforth vaudraient bien ceux d'un autre, je rsolus de discuter
avec lui cette affaire pendant notre voyage, ravi de le consulter.
Pour le moment, nous avions assez de prendre cong de tous nos
amis. M. Barkis n'tait pas le moins afflig de notre dpart, et
je crois qu'il et volontiers ouvert de nouveau son coffre et
sacrifi une seconde pice d'or, si nous avions voulu,  ce prix,
rester quarante-huit heures de plus  Yarmouth. Peggotty et toute
sa famille, taient au dsespoir de nous voir partir. Toute la
maison d'Omer et Joram sortit pour nous dire adieu, et Steerforth
se vit entour d'une telle foule de pcheurs, au moment o nos
malles prirent le chemin de la diligence, que si nous avions
possd tout le bagage d'un rgiment, les porteurs volontaires
n'eussent pas manqu pour le dmnager. En un mot, nous emportions
les regrets et l'affection de toutes nos connaissances, et nous
laissions derrire nous je ne sais combien de gens affligs de
notre dpart.

Allez-vous rester longtemps ici, Littimer? lui dis-je, pendant
qu'il attendait pour voir partir la diligence.

-- Non, monsieur, rpliqua-t-il: probablement, ce ne sera pas
trs-long, monsieur.

-- Il n'en sait trop rien pour le moment, dit Steerforth d'un air
indiffrent. Il sait ce qu'il a  faire, et il le fera.

-- J'en suis bien sr, lui rpondis-je.

Littimer mit la main  son chapeau pour me remercier de ma bonne
opinion, et il me sembla que je n'avais pas plus de huit ans. Il
nous salua de nouveau en nous souhaitant un bon voyage, et nous
laissmes debout, au milieu de la rue, cet homme aussi respectable
et aussi mystrieux qu'une pyramide d'gypte.

Pendant quelque temps, nous restmes sans nous dire un mot, car
Steerforth tait plong dans un silence inaccoutum; et moi je me
demandais quand je reverrais tous ces lieux tmoins de mon enfance
et quels changements nous aurions subis dans l'intervalle, eux et
moi. Enfin Steerforth, reprenant tout  coup sa gaiet et son
entrain, grce  la facult qu'il possdait de changer de ton et
de manire  volont, me tira par le bras.

Eh bien! vous ne me dites rien, David! Que disait donc cette
lettre dont vous parliez  djeuner?

-- Oh! dis-je en la tirant de ma poche, c'est de ma tante!

-- Et vous dit-elle quelque chose d'intressant?

-- Mais elle me rappelle que j'ai entrepris cette expdition dans
le but de voir le monde et d'y rflchir un peu.

-- Et vous n'y avez pas manqu, je pense?

-- Je suis oblig d'avouer que je n'y ai pas beaucoup song, et, 
vous dire le vrai, j'ai un peu peur de l'avoir oubli.

-- Eh bien, regardez autour de vous, maintenant, dit Steerforth,
et rparez votre ngligence. Regardez  droite, vous avez un pays
plat, un peu marcageux; regardez  gauche, vous en voyez autant;
regardez en avant, il n'y a point de diffrence, et c'est la mme
chose par derrire.

Je me mis  rire en lui disant que je ne dcouvrais point de
profession convenable pour moi dans le paysage, ce qui tenait
peut-tre  son uniformit.

Et que dit votre tante sur ce sujet? demanda Steerforth en
regardant la lettre que je tenais  la main. Vous suggre-t-elle
quelque ide?

-- Oui, rpondis-je, elle me demande si j'aurais du got pour le
mtier de procureur: qu'en pensez-vous?

-- Mais, je ne sais pas, dit Steerforth tranquillement. Vous
pouvez aussi bien vous faire procureur qu'autre chose, je
suppose.

Je ne pus m'empcher de rire encore de lui voir mettre toutes les
professions sur la mme ligne et je lui en tmoignai ma surprise.

Qu'est-ce que c'est que a un procureur, Steerforth? ajoutai-je.

-- Oh! c'est une sorte d'avou monacal, rpliqua-t-il. Il joue,
prs de ces vieilles cours surannes qu'on appelle l'Officialit
et qui tiennent leurs assises dans un petit coin, prs du
cimetire de Saint-Paul, le mme rle que les avous jouent dans
les cours de justice. C'est un fonctionnaire dont l'existence
aurait d, selon le cours naturel des choses, se terminer il y a
plus de deux cents ans, mais je vous ferai mieux comprendre ce
qu'est un procureur en vous expliquant ce que c'est que
l'Officialit. C'est un petit endroit retir, o l'on applique ce
qu'on appelle la loi ecclsiastique et o l'on fait toutes sortes
de tours de passe-passe avec de vieux monstres d'actes du
parlement, dont la moiti du monde ignore l'existence, et dont le
reste suppose qu'ils taient dj  l'tat fossile du temps des
douards. C'est une cour qui jouit d'un ancien monopole pour les
procs relatifs aux testaments, aux contrats de mariage et aux
discussions qui s'lvent  propos des navires et des bateaux.

-- Allons donc, Steerforth, m'criai-je, vous ne me ferez pas
croire qu'il y ait le moindre rapport entre les affaires de
l'glise et celles de la marine?

-- Je n'ai pas cette prtention, mon cher garon, rpliqua-t-il,
mais je veux dire que tout cela est trait et jug par les mmes
gens, dans cette mme cour de l'Officialit. Vous pouvez y aller
un jour, et vous les trouverez emptrs dans tous les termes de
marine, du dictionnaire de Young, et cela  propos de la _Nancy_,
qui a coul bas la _Marie-Jeanne_, ou  propos de M. Peggotty et
des pcheurs de Yarmouth qui, pendant un coup de vent, auront
port une ancre et un cble au paquebot de l'Inde _le Nelson_ en
dtresse; mais, si vous y retournez quelques jours aprs, vous les
trouverez occups  examiner les tmoignages pour et contre un
ecclsiastique qui s'est mal conduit, et vous verrez que le juge
du procs maritime est en mme temps l'avocat de l'affaire
ecclsiastique, vice versa. Tout se passe comme au thtre, on est
juge aujourd'hui, on ne l'est plus le lendemain; on passe d'un
emploi  un autre, on change sans cesse de rle, mais c'est
toujours une petite affaire trs-avantageuse que cette comdie de
socit reprsente devant un public extrmement choisi.

-- Mais les avocats et les procureurs ne sont pas une seule et
mme chose, n'est-ce pas? dis-je un peu troubl.

-- Non, rpliqua Steerforth, les avocats ne sont que des pkins,
des gens qui doivent avoir pris leur grade de docteur 
l'universit, c'est ce qui fait que je ne suis pas tranger  ces
questions-l. Les procureurs emploient les avocats. Ils reoivent
en commun de bons honoraires et mnent l une bonne petite vie
trs-agrable. Bref, David, je vous conseille de ne pas ddaigner
la cour de l'Officialit. Je vous dirai de plus, si cela peut vous
faire plaisir, qu'ils se flattent d'exercer l un tat de la plus
haute distinction.

En faisant la part de la lgret avec laquelle Steerforth
traitait le sujet, et en rflchissant  la gravit antique que
j'associais dans mon esprit avec ce vieux petit coin prs du
cimetire de Saint-Paul, je me sentais assez dispos  accepter la
proposition de ma tante, sur laquelle elle me laissait
parfaitement libre d'ailleurs, me disant franchement que cette
ide lui tait venue en allant voir dernirement son procureur 
la cour de l'Officialit, pour rgler son testament en ma faveur.

En tout cas, c'est un procd louable de la part de votre tante,
dit Steerforth quand je lui communiquai cette circonstance, et qui
mrite encouragement. Pquerette, mon avis est que vous ne
ddaigniez pas l'Officialit.

C'est aussi ce que je rsolus. Je dis alors  Steerforth que ma
tante m'attendait  Londres, et qu'elle avait pris, pour une
huitaine, un appartement dans un htel trs-tranquille aux
environs de Lincoln's-Inn, attendu qu'il y avait dans cette maison
un escalier de pierre et une porte donnant sur le toit, ma tante
tant fermement convaincue que ce n'tait pas une prcaution
inutile dans une ville comme Londres, o toutes les maisons
devaient prendre feu toutes les nuits.

Nous achevmes prcisment le reste de notre voyage en revenant
quelquefois  la question des _Doctors'-Commons_, et en prvoyant
le temps loign o je serais procureur, perspective que
Steerforth reprsentait sous une infinit de points de vue plus
bouffons les uns que les autres, qui nous faisaient rire aux
larmes. Quand nous fmes au terme de notre voyage, il s'en
retourna chez lui, en me promettant de venir me voir le
surlendemain, et je pris le chemin de Lincoln's-Inn, o je trouvai
ma tante encore debout et m'attendant pour souper.

Si j'avais fait le tour du monde depuis notre sparation, nous
n'aurions pas t, je crois, plus heureux de nous revoir. Ma tante
pleurait de tout son coeur en m'embrassant, et elle me dit, en
faisant semblant de rire, que, si ma pauvre mre tait encore de
ce monde, elle ne doutait pas que la petite innocente et vers
des larmes.

Et vous avez donc abandonn M. Dick, ma tante? lui demandai-je.
J'en suis fch. Ah, Jeannette, comment vous portez-vous?

Pendant que Jeannette me faisait la rvrence en me demandant des
nouvelles de ma sant, je remarquai que le visage de ma tante
s'allongeait considrablement.

J'en suis fche aussi, dit ma tante en se frottant le nez, mais
je n'ai pas eu un moment l'esprit en repos depuis que je suis ici,
Trot.

Avant que j'eusse pu en demander la raison, elle me l'apprit.

Je suis convaincue, dit ma tante en appuyant sa main sur la table
avec une fermet mlancolique, je suis convaincue que le caractre
de Dick n'est pas de force  chasser les nes. Dcidment il
manque d'nergie. J'aurais d laisser Jeannette  sa place, j'en
aurais eu l'esprit plus tranquille. Si jamais un ne a pass sur
ma pelouse, dit ma tante avec vivacit, il y en avait un cette
aprs-midi,  quatre heures: car j'ai senti un frisson qui m'a
couru de la tte aux pieds, et je suis sre que c'tait un ne!

J'essayai de la consoler sur ce point, mais elle rejetait toute
consolation.

C'tait un ne, dit ma tante, et c'tait cet ne anglais que
montait la soeur de ce Meur... de ce Meurtrier, le jour o elle
est venue chez moi.

Depuis lors, en effet, ma tante n'appelait pas autrement miss
Murdstone, dont elle corchait ainsi le nom.

S'il y a un ne  Douvres dont l'audace me soit insupportable,
continua ma tante en donnant un coup de poing sur la table, c'est
cet animal-l.

Jeannette risqua la supposition que ma tante avait peut-tre tort
de s'inquiter; qu'elle croyait, au contraire, que l'ne en
question tait occup, pour le moment,  des transports de sable,
ce qui ne lui laissait gure la facult d'aller commettre des
dlits sur sa pelouse. Mais ma tante ne voulait pas entendre
raison.

On nous servit un bon souper bien chaud, quoiqu'il y et loin de
la cuisine  l'appartement de ma tante, situ au haut de la
maison. L'avait-elle ainsi choisi pour avoir plus de marches 
monter, afin d'en avoir pour son argent, ou pour tre plus  mme
de s'chapper, en cas d'incendie, par la porte qui donnait sur le
toit, je n'en sais rien. Le repas se composait d'un poulet rti,
d'une tranche de boeuf et d'un plat de lgumes: le tout excellent,
et j'y fis honneur. Mais ma tante, qui avait ses ides sur les
comestibles de Londres, ne mangeait presque pas.

Je parierais que ce malheureux poulet a t lev dans une cave,
o il sera n, dit ma tante, et qu'il n'a jamais pris l'air autre
part que sur une place de fiacres. J'espre que cette viande est
du boeuf, mais je n'en suis pas sre. On ne trouve rien ici au
naturel que de la crotte.

-- Ne pensez-vous pas que ce poulet pourrait tre venu de la
campagne, ma tante?

-- Non, certes, rpliqua ma tante. Les marchands de Londres
seraient bien fchs de vous vendre quelque chose sous son vrai
nom.

Je n'essayai pas de contredire cette opinion, mais je soupai de
bon apptit, ce qui la satisfit pleinement. Quand on eut desservi,
Jeannette coiffa ma tante, l'aida  mettre son bonnet de nuit, qui
tait plus lgant que de coutume (en cas de feu, disait ma
tante), puis elle replia sa robe sur ses genoux, selon son
habitude, pour se chauffer les pieds avant de se coucher. Puis je
lui prparai, suivant des rgles tablies dont on ne devait
jamais, sous aucun prtexte, s'carter le moins du monde, un verre
de vin blanc chaud mlang d'eau, et je lui coupai un morceau de
pain pour le faire griller en tranches longues et minces. On nous
laissa seuls pour finir la soire avec ces rafrachissements. Ma
tante tait assise en face de moi, et buvait son eau et son vin en
y trempant l'une aprs l'autre ses rties avant de les manger, et
me regardant tendrement du fond des garnitures de son bonnet de
nuit.

Eh bien! Trot, dit-elle, avez-vous pens  ma proposition de
faire de vous un procureur? ou bien n'y avez-vous pas encore
song?

-- J'y ai beaucoup pens, ma chre tante: j'en ai beaucoup caus
avec Steerforth. Cela me plat infiniment.

-- Allons, dit ma tante, voil qui me rjouit.

-- Je n'y vois qu'une difficult, ma tante.

-- Laquelle, Trot?

-- C'est que je voulais vous demander, ma tante, si mon admission
dans cette profession, qui ne se compose pas, je crois, d'un grand
nombre de membres, ne sera pas horriblement chre?

-- C'est une affaire de mille livres sterling tout nets, dit ma
tante.

-- Eh bien, ma chre tante, lui dis-je en me rapprochant d'elle,
voil ce qui me proccupe. C'est une somme considrable! Vous avez
dpens beaucoup d'argent pour mon ducation, et en toutes choses
vous avez t aussi librale que possible  mon gard. Rien ne
peut donner une ide de votre gnrosit envers moi. Mais il y a
certainement des carrires que je pourrais embrasser, sans
dpenser, pour ainsi dire, tout en ayant des chances de russir
par le travail et la persvrance. tes-vous bien sre qu'il ne
valt pas mieux en essayer? tes-vous bien sre de pouvoir faire
encore ce sacrifice, et qu'il ne valt pas mieux vous l'pargner?
je vous demande seulement  vous, ma chre et seconde mre, d'y
rflchir avant de prendre ce parti.

Ma tante finit sa rtie en me regardant toujours en face, puis
elle posa son verre sur la chemine, et, appuyant ses mains
croises sur sa robe releve, elle me rpondit comme suit:

Trot, mon cher entant, si j'ai un but dans la vie, c'est de faire
de vous un homme vertueux, sens et heureux; c'est tout mon dsir,
et Dick pense comme moi. Je voudrais que certaines gens de ma
connaissance pussent entendre la conversation de Dick sur ce
sujet. Il est d'une merveilleuse sagacit, mais il n'y a que moi
qui connaisse bien toutes les ressources d'intelligence de cet
homme!

Elle s'arrta un moment pour prendre ma main dans les siennes,
puis elle reprit:

Il est inutile, Trot, de rappeler le pass, quand ces souvenirs
ne peuvent servir de rien pour le prsent. Peut-tre aurais-je pu
tre mieux avec votre pre, peut-tre aurais-je pu tre mieux avec
votre mre, la pauvre enfant, mme aprs le dsappointement que
m'a caus votre soeur Betsy Trotwood. Quand vous tes arriv chez
moi, pauvre petit garon errant, couvert de poussire et puis de
fatigue, peut-tre me le suis-je dit tout de suite en vous voyant.
Depuis ce temps jusqu' prsent, Trot, vous m'avez toujours fait
honneur, vous avez t pour moi un sujet d'orgueil et de
satisfaction; personne que vous n'a de droits sur ma fortune,
c'est--dire... Ici,  ma grande surprise, elle hsita et parut
embarrasse. Non, personne n'a de droit sur ma fortune, et vous
tes mon fils adoptif: je ne vous demande que d'tre aussi pour
moi un fils affectueux, de supporter mes fantaisies et mes
caprices, et vous ferez pour une vieille femme, dont la jeunesse
n'a t ni aussi heureuse, ni aussi conciliante qu'elle et pu
l'tre, plus que cette vieille femme n'aura jamais fait pour
vous.

C'tait la premire fois que j'entendais ma tante faire allusion 
sa vie passe. Il y avait tant de noblesse dans le ton tranquille
dont elle en parlait pour n'y plus revenir, que mon affection et
mon respect s'en seraient accrus, s'il avait t possible.

Voil qui est entendu et convenu entre nous, Trot; dit ma tante,
n'en parlons plus, embrassez-moi, et demain matin, aprs le
djeuner, nous irons  la cour des Doctors'-Commons.

Nous causmes longtemps au coin du feu avant d'aller nous coucher.
Ma chambre tait situe prs de celle de ma tante, et je fus
souvent rveill pendant la nuit, en l'entendant frapper  ma
porte et me demander, toutes les fois qu'elle distinguait dans le
lointain le bruit des fiacres et des charrettes, si j'entendais
venir les pompes; mais, vers le matin, elle se laissa gagner par
le sommeil, et me permit de dormir en paix.

Vers midi, nous primes le chemin de l'tude de MM. Spenlow et
Jorkins, prs de la cour des Doctors'-Commons. Ma tante qui avait
sur Londres, en gnral, l'ide que tous les hommes qu'elle
rencontrait taient des voleurs, me donna sa bourse  garder: elle
contenait deux cents francs en or, et quelque menue monnaie.

Nous nous arrtmes un moment devant la boutique de joujoux de
Fleet-Street,  voir les gants de Saint-Dunstan sonner la cloche;
nous avions calcul notre promenade de manire  y arriver juste 
midi pour les voir accomplir cet exercice; puis nous reprmes le
chemin de Ludgate-Hill et du cimetire Saint-Paul. Nous allions
arriver  notre premire destination, quand je m'aperus que ma
tante pressait le pas d'un air effray; je remarquai, en mme
temps, qu'un homme mal vtu et de mauvaise mine, qui s'tait
arrt pour nous regarder un moment auparavant en passant  ct
de nous, nous suivait de si prs que ses habits frlaient la robe
de ma tante.

Trot, mon cher Trot, me dit-elle  voix basse et d'un ton
d'effroi, en me serrant le bras; je ne sais que faire!

-- Ne craignez rien, lui dis-je; il n'y a pas de quoi s'effrayer.
Entrez dans une boutique, et je vous aurai bientt dbarrasse de
cet homme.

-- Non, non, mon enfant, rpliqua-t-elle, ne lui parlez pas, pour
rien au monde! je vous en conjure! je vous l'ordonne!

-- Grand dieu, ma tante! lui dis-je, mais ce n'est qu'un mendiant
effront.

-- Vous ne savez pas qui c'est, rpliqua ma tante; vous ne savez
pas qui c'est! vous ne savez pas ce que vous dites!

Pendant cet pisode, nous nous tions arrts sous une porte
cochre, et il s'tait arrt aussi.

Ne le regardez pas, dit ma tante, au moment o je me retournais
avec indignation; appelez un fiacre, mon cher enfant, et attendez-
moi dans le cimetire de Saint-Paul.

-- Vous attendre? rptai-je.

-- Oui, repartit ma tante; il faut que vous me laissiez seule; il
faut que j'aille avec lui.

-- Avec lui, ma tante, avec cet homme?

-- Je suis dans mon bon sens, rpliqua-t-elle, et je vous dis
qu'il le faut; trouvez-moi un fiacre.

Quel que ft mon tonnement, je sentais que je n'avais pas le
droit de dsobir  un ordre si premptoire. Je fis prcipitamment
quelques pas, et j'appelai un fiacre qui passait  vide. J'avais 
peine eu le temps de baisser le marchepied, que ma tante s'lana
dans la voiture, je ne sais comment, et que l'homme l'y suivit;
elle me fit signe de la main de m'loigner d'un tel air
d'autorit, que, malgr ma surprise, je me dtournai  l'instant.
Au mme moment, je l'entendis dire au cocher: Allez n'importe o!
tout droit devant vous. Et un instant aprs, le fiacre passa 
ct de moi, gravissant la montagne.

Je me rappelai alors ce que m'avait dit M. Dick; j'avais pris cela
pour une illusion de son imagination, mais je ne pouvais plus
douter que l'homme que je venais de voir ne ft la personne dont
il m'avait fait la description mystrieuse, quoiqu'il me ft
impossible d'imaginer quelle pouvait tre la nature de ses droits
sur ma tante. Aprs une demi-heure d'attente dans le cimetire, o
il ne faisait pas chaud, je vis le fiacre revenir. Le cocher
arrta ses chevaux prs de moi. Ma tante tait seule.

Elle n'tait pas encore assez bien remise de son agitation pour
tre en tat de faire la visite que nous avions projete. Elle me
fit donc monter dans la voiture, et me pria de donner l'ordre au
cocher de faire quelques tours au pas. Elle me dit seulement: Mon
cher enfant, ne me demandez jamais d'explications sur ce qui vient
de se passer, n'y faites mme jamais allusion. Aprs un moment de
silence, elle avait repris tout son sang-froid. Elle me dit
qu'elle tait tout  fait remise, et que nous pouvions descendre
de voiture. Lorsqu'elle me donna sa bourse pour payer le cocher,
je m'aperus que toutes les pices d'or avaient disparu, et qu'il
ne restait plus que de la monnaie.

On arrivait  la porte des Doctors'-Commons par une porte vote
un peu basse; nous avions  peine fait quelques pas dans la rue
qui y conduisait, que le bruit de la cit s'teignait dj dans le
lointain, comme par enchantement; des cours sombres et tristes,
des alles troites, nous amenrent bientt aux bureaux de
MM. Spenlow et Jorkins, qui tiraient leur jour d'en haut. Dans le
vestibule de ce temple, o les plerins pntraient sans accomplir
la crmonie de frapper  la porte, deux ou trois clercs taient
occups aux critures; l'un d'entre eux, un petit homme sec, assis
tout seul dans un coin, et porteur d'une perruque brune, qui avait
l'air d'tre faite de pain d'pice, se leva pour recevoir ma tante
et pour nous faire entrer dans le cabinet de M. Spenlow.

M. Spenlow est  la Cour, madame; dit le petit homme sec; c'est
jour de Cour des arches, mais c'est  ct, et je vais l'envoyer
chercher.

Comme nous n'avions rien de mieux  faire en attendant, que de
regarder autour de nous, pendant qu'on tait  la recherche de
M. Spenlow, je profitai de l'occasion. L'ameublement de la chambre
tait de jaune antique et tout couvert de poussire; le drap vert
du bureau avait perdu sa couleur primitive, il tait terne et rid
comme un vieux pauvre; il tait charg d'une quantit de paquets
de papiers, dont les uns portaient l'tiquette d'_allgations_, et
d'autres,  mon grand tonnement, le titre de _libelles_; il y en
avait pour la Cour du consistoire, pour la Cour des arches, pour
la Cour des prrogatives, pour la Cour des dlgus; aussi me
demandais-je avec inquitude, combien il pouvait y avoir de Cours
en tout, et combien de temps il me faudrait pour comprendre les
affaires qui s'y traitaient. En outre, il y avait de gros volumes
manuscrits de _tmoignages rendus sous serment_, solidement relis
et attachs ensemble par d'normes sries, une srie par cause,
comme si chaque cause tait une histoire en dix ou douze volumes.
Je me dis que tout cela devait entraner beaucoup de dpenses, et
j'en conus une agrable ide des profits du mtier. Je jetais les
yeux avec une satisfaction toujours croissante sur ces objets et
d'autres semblables, quand on entendit des pas prcipits dans la
chambre voisine, et M. Spenlow, revtu d'une robe noire garnie de
fourrures blanches, entra vivement en tant son chapeau.

C'tait un petit homme blond, avec des bottes irrprochables, une
cravate blanche et un col de chemise tout roide d'empois; son
habit tait boutonn jusqu'en haut, bien serr  la taille, et ses
favoris devaient lui avoir pris beaucoup de temps pour leur donner
une frisure si lgante; la chane qu'il portait  sa montre tait
tellement massive, que je ne pus m'empcher de dire qu'il fallait
qu'il et, pour la sortir de sa poche, un bras d'or aussi robuste
que ceux qu'on voit pour enseignes  la porte des batteurs d'or.
Il tait tellement tir  quatre pingles, et si roide par
consquent, qu'il pouvait  peine se courber, et qu'il tait
oblig, quand il tait assis et qu'il voulait regarder des papiers
sur son bureau, de remuer son corps tout d'une pice, depuis la
naissance de l'pine dorsale, comme Polichinelle.

Ma tante m'avait prsent  M. Spenlow, qui m'avait reu trs-
poliment. Il reprit ensuite:

Ainsi, M. Copperfield, vous avez quelque ide d'embrasser notre
profession. J'ai dit par hasard  miss Trotwood, quand j'ai eu le
plaisir de la voir l'autre jour... (nouveau salut de
Polichinelle), qu'il y avait chez moi une place vacante; miss
Trotwood a eu la bont de m'apprendre qu'elle avait un neveu
qu'elle avait adopt, et qu'elle cherchait  lui assurer une bonne
situation. C'est ce neveu, je crois, que j'ai maintenant le
plaisir de... (Encore Polichinelle.)

Je fis un salut de remercment, et je lui dis que ma tante m'avait
parl de cette vacance, et que cette ide me plaisait beaucoup.
J'ajoutai que j'tais trs-port  croire que la carrire me
conviendrait, et que j'avais accd tout de suite  la
proposition; que je ne pouvais pourtant pas m'engager positivement
avant de mieux connatre la question; que, quoique ce ne fut,  la
vrit, qu'une affaire de forme, je ne serais pas fch d'avoir
l'occasion d'essayer si la profession me convenait, avant de me
lier d'une manire irrvocable.

Oh! sans doute, sans doute! dit M. Spenlow; nous proposons
toujours chez nous un mois d'essai. Je ne demanderais pas mieux
pour mon compte que d'en donner deux... mme trois... un temps
indfini, en un mot; mais j'ai un associ, M. Jorkins.

-- Et la prime est de mille livres sterling, monsieur? repris-je.

Et la prime, enregistrement compris, est de mille livres
sterling, rpondit M. Spenlow, comme je l'ai dit  miss Trotwood.
Je ne suis point dirig par des considrations pcuniaires: il y a
peu d'hommes qui y soient moins sensibles que moi, je crois; mais
M. Jorkins a son avis sur ce sujet, et je suis oblig de respecter
l'avis de M. Jorkins; en un mot, Jorkins trouve que mille livres
sterling, ce n'est pas grand'chose.

-- Je suppose, monsieur, lui dis-je, toujours pour pargner
l'argent de ma tante, que lorsqu'un clerc se rend trs-utile, et
qu'il est parfaitement au courant de sa profession... (je ne pus
m'empcher de rougir, j'avais l'air de faire d'avance mon propre
loge), je suppose que ce n'est pas l'habitude, dans les dernires
annes de son engagement, de lui accorder un...

M. Spenlow, avec un grand effort, russit  sortir assez sa tte
de sa cravate pour pouvoir la secouer, et rpondit, sans attendre,
le mot traitement.

Non; je ne sais pas quelle opinion je pourrais avoir sur ce
sujet, monsieur Copperfield, si j'tais seul, mais M. Jorkins est
inbranlable.

J'tais trs-effray de l'ide de ce terrible Jorkins; mais je
dcouvris plus tard que c'tait un homme doux, un peu lourd, et
dont la position dans l'association consistait  se tenir toujours
au second plan, et  prter son nom pour qu'on le reprsentt
comme le plus endurci et le plus cruel des hommes. Si l'un des
employs demandait une augmentation de salaire, M. Jorkins ne
voulait pas entendre parler de cette proposition; si quelque
client mettait du temps  rgler son compte, M. Jorkins tait
dcid  se faire payer, et quelque pnible que des choses
pareilles pussent tre et fussent rellement pour les sentiments
de M. Spenlow, M. Jorkins faisait mettre en prison les
retardataires. Le coeur et la main du bon ange Spenlow auraient
toujours t ouverts sans ce dmon de Jorkins, qui le retenait
toujours. En vieillissant, je crois avoir rencontr d'autres
maisons dont le commerce tait rgl d'aprs le systme Spenlow et
Jorkins.

Il fut convenu que je commencerais le mois d'essai quand cela me
conviendrait, sans que ma tante et besoin de rester  Londres ou
d'y revenir au terme de cette preuve; il serait facile de lui
envoyer  signer le trait dont je devais tre l'objet. Quand nous
en fmes l, M. Spenlow offrit de me faire entrer un moment  la
Cour, pour voir les lieux. Comme je ne demandais pas mieux, nous
sortmes ensemble, laissant l ma tante, qui n'avait pas envie,
disait-elle, de s'aventurer par l, car elle prenait, si je ne me
trompe, toutes les cours judiciaires pour autant de poudrires,
toujours prtes  sauter.

M. Spenlow me conduisit par une cour pave, entoure de graves
maisons de brique, portant inscrits sur leurs portes les noms des
docteurs; c'taient apparemment la demeure officielle des avocats
dont m'avait parl Steerforth. De l nous entrmes,  gauche, dans
une grande salle assez triste, qui ressemblait, selon moi,  une
chapelle. Le fond de cette pice tait dfendu par une balustrade,
et l, des deux cts d'une estrade en fer  cheval, je vis
installs sur des chaises de salle  manger, commodes et de forme
ancienne, de nombreux personnages, revtus de robes rouges et de
perruques grises: c'taient les docteurs en question. Au centre du
fer  cheval tait un vieillard qui s'appuyait sur un petit
pupitre assez semblable  un lutrin. Si j'avais rencontr ce vieux
monsieur dans une volire, je l'aurais certainement pris pour un
hibou; mais non, informations prises, c'tait le juge prsident.
Dans l'espace vide de l'intrieur du fer  cheval, au niveau du
plancher, on voyait de nombreux personnages du mme rang que
M. Spenlow, vtus comme lui de robes noires garnies de fourrures
blanches; ils taient assis autour d'une grande table verte. Leurs
cravates taient, en gnral, trs-roides, leur mine me semblait
de mme; mais je ne tardai pas  reconnatre que je leur avais
fait tort sous ce rapport, car deux ou trois d'entre eux ayant d
se lever, pour rpondre aux questions du dignitaire qui les
prsidait, j'ai rarement vu rien de plus humble que leurs
manires. Le public, reprsent par un petit garon par d'un
cache-nez, et par un homme d'une lgance un peu rpe, qui
grignotait,  la sourdine, des miettes de pain qu'il tirait de ses
poches, se chauffait prs du pole plac au centre de la Cour. Le
calme languissant de ce lieu n'tait interrompu que par le
ptillement du feu, et par la voix de l'un des docteurs, qui
errait  pas lents  travers toute une bibliothque de
tmoignages, et s'arrtait de temps en temps au milieu de son
voyage, dans de petites htelleries de discussions incidentes qui
se trouvaient sur son chemin. Bref, je ne me suis jamais trouv
dans une petite runion de famille aussi pacifique, aussi
somnolente, aussi rococo, aussi suranne, aussi endormante, et je
sentis que l'effet qu'elle devait produire  tous ceux qui en
faisaient partie, except peut-tre au plaideur qui demandait
justice, devait tre celui d'un narcotique puissant.

Satisfait du calme profond de cette retraite, je dclarai 
M. Spenlow que j'en avais assez vu pour cette fois, et nous
rejoignmes ma tante, avec laquelle je quittai bientt les rgions
des _Doctors'-Commons_; ah! comme je me sentis jeune en sortant de
chez MM. Spenlow et Jorkins, quand je vis les signes que les
clercs se faisaient les uns aux autres en me montrant du bout de
leur plume.

Nous arrivmes  Lincoln's-Inn Fields sans nouvelles aventures, 
l'exception d'une rencontre avec un ne attel  la charrette d'un
marchand des quatre saisons, qui rappela  ma tante de douloureux
souvenirs. Une fois en sret chez nous, nous emes encore une
longue conversation sur mes projets d'avenir, et comme je savais
qu'elle tait presse de retourner chez elle, et qu'entre le feu,
les comestibles et les voleurs, elle ne passait pas agrablement
une demi-heure  Londres, je lui demandai de ne pas s'inquiter de
moi, et de me laisser me tirer d'affaire tout seul.

Ne croyez pas que je sois  Londres depuis huit jours, mon cher
enfant, sans y avoir song, rpliqua-t-elle; il y a un petit
appartement meubl  louer dans Adelphi, qui doit vous convenir 
merveille.

Aprs cette courte prface, elle tira de sa poche une annonce
soigneusement dcoupe dans un journal, et qui dclarait qu'il y
avait  louer dans Buckingham-Street, Adelphi, un joli petit
appartement de garon meubl, avec vue sur la rivire, frachement
dcor, particulirement propre  servir de rsidence pour un
jeune gentleman, membre de l'une des corporations lgales, ou
autre, pour entrer immdiatement en jouissance. Prix modr; on
pouvait le louer au mois.

Mais, c'est justement ce qu'il me faut, ma tante, dis-je en
rougissant de plaisir  la seule ide d'avoir un appartement 
moi.

-- Alors, venez, dit ma tante en remettant  l'instant le chapeau
qu'elle venait d'ter. Allons voir.

Nous partmes. L'criteau annonait qu'il fallait s'adresser 
mistress Crupp, et nous tirmes la sonnette de la porte de service
que nous supposions communiquer au logis de cette dame. Ce ne fut
qu'aprs avoir sonn deux ou trois fois que nous pmes russir 
persuader  mistress Crupp de communiquer avec nous. Enfin,
pourtant, elle arriva sous la forme d'une grosse commre, bourre
d'un jupon de flanelle qui passait sous une robe de nankin.

Nous voudrions voir l'appartement, s'il vous plat, madame, dit
ma tante.

-- Pour monsieur? dit mistress Crupp en cherchant ses clefs dans
sa poche.

-- Oui, pour mon neveu, dit ma tante.

-- C'est juste son affaire, dit mistress Crupp.

Et nous montmes l'escalier.

L'appartement tait situ au haut de la maison, grand avantage aux
yeux de ma tante, puisqu'il tait facile d'arriver sur le toit en
cas d'incendie; il se composait d'une antichambre avec imposte
vitre, o l'on ne voyait pas bien clair, d'un office tout  fait
noir o l'on ne voyait pas du tout, d'un petit salon et d'une
chambre  coucher. Les meubles taient un peu fans, mais je
n'tais pas difficile, et la rivire passait sous les fentres.

J'tais enchant, ma tante et mistress Crupp se retirrent dans
l'office pour discuter les conditions, pendant que je restais
assis sur le canap du salon, osant  peine croire possible que je
fusse destin  habiter une rsidence si cossue. Aprs un combat
singulier qui dura quelque temps, les deux champions reparurent,
et je lus avec joie dans la physionomie de mistress Crupp comme
dans celle de ma tante que l'affaire tait conclue.

Est-ce le mobilier du dernier locataire? demanda ma tante.

-- Oui, madame, dit mistress Crupp.

-- Qu'est-il devenu? demanda ma tante.

Mistress Crupp fut saisie d'une quinte de toux terrible au milieu
de laquelle elle articula avec une grande difficult:

Il est tomb malade ici, madame, et... Heu! Heu!... Heu!...
ah!... il est mort.

-- Ah! Et de quoi est-il mort? demanda ma tante.

-- Ma foi! madame, il est mort de boisson, dit mistress Crupp en
confidence, et de fume.

-- De fume? vous ne voulez pas dire que les chemines fument?

-- Non, madame, repartit mistress Crupp; je parle de pipes et de
cigares.

-- C'est un mal qui n'est pas contagieux au moins, Trot, dit ma
tante en se tournant vers moi.

-- Non, certes, rpondis-je.

En un mot, ma tante, voyant combien j'tais enchant de
l'appartement, l'arrta pour un mois, avec le droit de le garder
un an, aprs le premier mois d'essai. Mistress Crupp devait
fournir le linge et faire la cuisine, toutes les autres ncessits
de la vie se trouvaient dj dans l'appartement, et cette dame
s'engagea expressment  ressentir pour moi toute la tendresse
d'une mre. Je devais entrer en jouissance ds le surlendemain, et
mistress Crupp rendit grce au ciel d'avoir enfin trouv quelqu'un
 qui prodiguer ses soins.

En rentrant  l'htel, ma tante me dit qu'elle comptait sur la vie
que j'allais mener, pour me donner de la fermet et de la
confiance en moi-mme, la seule chose qui me manqut encore. Elle
me rpta le mme avis plusieurs fois le lendemain, pendant que
nous prenions nos arrangements pour faire venir mes habits et mes
livres qui taient chez M. Wickfield. J'crivis  ce sujet une
longue lettre  Agns, dans laquelle je lui racontais en mme
temps mes dernires vacances; ma tante, qui devait partir le jour
suivant, se chargea de mon ptre. Pour ne pas prolonger ces
dtails, j'ajouterai seulement qu'elle pourvut libralement  tous
les besoins que je pouvais avoir  satisfaire pendant le mois
d'essai; que Steerforth,  notre grand dsappointement, n'apparut
pas avant son dpart; que je ne la quittai qu'aprs l'avoir vue
installe en sret dans la diligence de Douvres, avec Jeannette 
ct d'elle, et triomphant d'avance des victoires qu'elle allait
remporter sur les nes errants; qu'enfin, aprs le dpart de la
diligence, je repris le chemin d'Adelphi, en songeant au temps o
je rdais dans ses arcades souterraines, et aux heureux
changements qui m'avaient ramen sur l'eau.




CHAPITRE XXIV.

Mes premiers excs.


N'tait-ce pas une bien belle chose que d'tre chez moi, dans ce
bel appartement, et d'prouver, quand j'avais ferm la porte
d'entre, le mme sentiment de fire indpendance que Robinson
Cruso quand il avait escalad ses fortifications et retir son
chelle derrire lui? N'tait-ce pas une belle chose que de me
promener dans la ville avec la clef de ma maison dans ma poche, et
de savoir que je pouvais inviter qui je voudrais  venir chez moi,
sans avoir  craindre de gner personne, quand cela ne me
drangerait pas moi-mme? N'tait-ce pas une belle chose que de
pouvoir entrer et sortir, aller et venir sans rendre de compte 
personne, et, d'un coup de sonnette, de faire monter mistress
Crupp tout essouffle des profondeurs de la terre, quand j'avais
besoin d'elle... et quand il lui convenait de venir? Certainement
oui, c'tait une bien belle chose, mais je dois dire aussi qu'il y
avait des moments o c'tait bien triste.

C'tait charmant le matin, surtout quand il faisait beau. C'tait
une vie trs-agrable et trs-libre en plein jour, surtout quand
il y avait du soleil; mais quand le jour baissait, le charme de
l'existence baissait aussi d'un cran. Je ne sais pas comment cela
se faisait, mais elle perdait beaucoup de ses avantages  la
chandelle.  cette heure-l, j'avais besoin d'avoir quelqu'un 
qui parler. Agns me manquait. Je trouvais un bien grand vide  la
place de l'aimable sourire de ma confidente. Mistress Crupp me
faisait l'effet d'tre  cent lieues. Je pensais  mon
prdcesseur qui tait mort  force de boire et de fumer, et j'en
tais presque  souhaiter qu'il et eu plutt la bont de vivre au
lieu de mourir exprs pour m'emb... pour m'ennuyer.

Aprs deux jours et deux nuits, il me semblait qu'il y avait un an
que je demeurais dans cet appartement, et pourtant je n'avais pas
vieilli d'une heure, et j'tais aussi tourment que par le pass
de mon extrme jeunesse.

Steerforth n'apparaissant pas, ce qui faisait craindre qu'il ne
ft malade, je quittai la cour de bonne heure le troisime jour
pour prendre le chemin de Highgate. Mistress Steerforth me reut
avec beaucoup de bont, et me dit que son fils tait all avec un
de ses amis d'Oxford voir un de leurs amis communs qui demeurait
prs de Saint-Albans, mais qu'elle l'attendait le lendemain. Je
l'aimais tant que je me sentis jaloux de ses amis d'Oxford.

Elle me pressa de rester  dner, j'acceptai, et je crois que nous
ne parlmes pas d'autre chose que de lui tout le jour. Je lui
racontai les succs qu'il avait eus  Yarmouth, en me flicitant
de l'aimable compagnon que j'avais eu l. Miss Dartle n'pargnait
ni les insinuations, ni les questions mystrieuses, mais elle
prenait le plus grand intrt  nos faits et gestes, et rpta si
souvent: En vrit?... est-il possible! qu'elle me fit dire tout
ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait point chang du tout
depuis le jour o je l'avais vue pour la premire fois, mais la
socit des deux dames me parut si agrable, et j'y trouvai tant
de bienveillance, que je vis le moment o j'allais devenir un peu
amoureux de miss Dartle. Je ne pus m'empcher de penser plusieurs
fois pendant le soire, et surtout en retournant chez moi le soir,
qu'elle ferait une charmante compagne pour mes soires de
Buckingham-Street.

J'tais en train de djeuner avec du caf et un petit pain, le
lendemain matin, avant de me rendre  la Cour ( propos, je crois
que c'est le moment de m'tonner, en passant, de la prodigieuse
quantit de caf que mistress Crupp achetait  mon compte, pour le
faire si faible et si insipide), quand Steerforth lui-mme entra,
 ma grande joie.

Mon cher Steerforth, m'criai-je, je commenais  croire que je
ne vous reverrais plus jamais.

-- J'ai t enlev  force de bras, dit Steerforth, le lendemain
de mon arrive  la maison... Mais, Pquerette, dites-moi donc,
savez-vous que vous voil install comme un bon vieux
clibataire.

Je lui montrai tout mon tablissement, sans oublier l'office, avec
un certain orgueil, et il ne fut pas avare de ses louanges.

Tenez! mon vieux, je vais vous dire, reprit-il, je ferai ma
maison de ville de votre appartement,  moins que vous ne me
donniez cong.

Quelle agrable promesse! Je lui dis que, s'il attendait son
cong, il pourrait bien attendre jusqu'au jugement dernier.

Mais vous allez prendre quelque chose, lui dis-je en tendant la
main vers la sonnette; mistress Crupp va vous faire du caf: et
moi, je vais vous faire griller quelques tranches de lard sur un
petit fourneau que j'ai l.

-- Non! non! dit Steerforth, ne sonnez pas! je vais djeuner avec
un de ces jeunes gens qui logent  Piazza-htel, prs de Covent-
Garden!

-- Au moins, vous reviendrez pour dner? dis-je.

-- Je ne pense pas, sur ma parole; j'en ai bien du regret, mais il
faut que je reste avec mes deux compagnons. Nous partons tous les
trois demain matin.

-- Alors, amenez-les dner ici, rpliquai-je, si vous croyez
qu'ils puissent accepter.

-- Oh! ils viendraient bien volontiers, dit Steerforth; mais nous
vous gnerions. Vous feriez mieux de venir dner avec nous,
quelque part.

Je ne voulus pas consentir  cet arrangement, car je m'tais mis
dans la tte qu'il fallait absolument que je donnasse une petite
fte pour mon installation, et que je ne pouvais rencontrer une
meilleure occasion de pendre la crmaillre. J'tais plus fier que
jamais de mon appartement, depuis que Steerforth l'avait honor de
son approbation, et je brlais du dsir de lui en dvelopper
toutes les ressources. Je lui fis promettre positivement de venir
avec ses deux amis, et nous fixmes le dner  six heures.

Quand il fut parti, je sonnai mistress Crupp, et je lui annonai
mon hardi projet. Mistress Crupp me dit d'abord que naturellement
on ne pouvait pas s'attendre  la voir servir  table, mais
qu'elle connaissait un jeune homme trs-adroit, qui consentirait
peut-tre  servir, moyennant cinq schellings, avec une petite
gratification en sus. Je lui rpondis que certainement il fallait
avoir ce jeune homme. Ensuite mistress Crupp ajouta qu'il tait
bien clair qu'elle ne pouvait pas tre en deux endroits  la fois
(ce qui me parut raisonnable), et qu'une petite fille installe
dans l'office avec un bougeoir, pour laver sans relche les
assiettes, serait indispensable. Je demandai quel pourrait tre le
prix des services de cette jeune personne; mistress Crupp
supposait que dix-huit pence ne me ruineraient pas. Je ne le
supposais pas non plus, et ce fut encore un point convenu. Alors,
mistress Crupp me dit: Maintenant, passons au menu du dner.

Le fumiste qui avait construit la chemine de la cuisine de
mistress Crupp avait fait preuve d'une rare imprvoyance, en la
faisant de manire qu'on n'y pouvait cuire que des ctelettes et
des pommes de terre. Quant  une poissonnire, mistress Crupp dit
que je n'avais qu' aller regarder la batterie de cuisine: elle ne
pouvait pas m'en dire davantage; je n'avais qu' venir voir. Comme
je n'aurais pas t beaucoup plus avanc d'aller voir, je refusai
en disant: On peut se passer de poisson. Mais ce n'tait pas le
compte de mistress Crupp.

Pourquoi cela? dit-elle. C'est la saison des hutres, vous ne
pouvez pas vous dispenser d'en prendre?

-- Va donc pour les hutres!

Mistress Crupp me dit alors que son avis serait de composer le
dner comme il suit: Une paire de poulets rtis... qu'on ferait
venir de chez le traiteur; un plat de boeuf  la mode, avec des
carottes... de chez le traiteur; deux petites entres comme une
tourte chaude et des rognons sauts... de chez le traiteur; une
tarte, et si cela me convenait, une gele... de chez le traiteur,
Ce qui me permettrait, dit mistress Crupp, de concentrer mon
attention sur les pommes de terre, et de servir  point le fromage
et le cleri  la poivrade.

Je me conformai  l'avis de mistress Crupp, et j'allai moi-mme
faire mes commandes chez le traiteur. En descendant le Strand un
peu plus tard, j'aperus  la fentre d'un charcutier un bloc
d'une substance veine qui ressemblait  du marbre, et qui portait
cette tiquette: Fausse tortue. J'entrai et j'en achetai une
tranche suffisante,  ce que j'ai vu depuis, pour quinze
personnes. Mistress Crupp consentit avec quelque difficult 
rchauffer cette prparation qui diminua si fort en se liqufiant,
que nous la trouvmes, comme disait Steerforth, un peu juste pour
nous quatre.

Ces prparatifs heureusement termins, j'achetai un petit dessert
au march de Covent-Garden, et je fis une commande assez
considrable chez un marchand de vins en dtail du voisinage.
Quand je rentrai chez moi, dans l'aprs-midi, et que je vis les
bouteilles ranges en bataille dans l'office, elles me semblrent
si nombreuses (quoiqu'il y en et deux qu'on ne pt pas retrouver,
au grand mcontentement de mistress Crupp), que j'en fus
littralement effray.

L'un des amis de Steerforth s'appelait Grainger, et l'autre
Markham. Ils taient tous les deux gais et spirituels; Grainger
tait un peu plus g que Steerforth, Markham avait l'air plus
jeune, je ne lui aurais pas donn plus de vingt ans. Je remarquai
que ce dernier parlait toujours de lui-mme d'une manire
indfinie en se servant de la particule on pour remplacer la
premire personne du singulier qu'il n'employait presque jamais.

On pourrait trs-bien vivre ici, monsieur Copperfield, dit
Markham, voulant parler de lui-mme.

-- La situation est assez agrable, rpondis-je, et l'appartement
est vraiment commode.

-- J'espre que vous avez fait provision d'apptit, dit Steerforth
 ses amis.

-- Sur mon honneur, dit Markham, je crois que c'est Londres qui
vous donne comme cela de l'apptit. On a faim toute la journe. On
ne fait que manger.

J'tais un peu embarrass d'abord, et je me trouvais trop jeune
pour prsider au repas; je fis donc asseoir Steerforth  la place
du matre de la maison, quand on annona le dner, et je m'assis
en face de lui. Tout tait excellent, nous n'pargnions pas le
vin, et Steerforth fit tant de frais pour que la soire se passt
gaiement, qu'en effet ce fut une vritable fte d'un bout 
l'autre. Pendant le dner, je me reprochais de ne pas tre aussi
gracieux pour mes htes que je l'aurais voulu mais ma chaise tait
en face de la porte, et mon attention tait trouble par la vue du
jeune homme trs-adroit qui sortait  chaque instant du salon, et
dont j'apercevais la silhouette se dessiner le moment d'aprs sur
le mur de l'antichambre, une bouteille  la bouche. La jeune
personne me donnait galement quelques inquitudes, non pas pour
la propret des assiettes, mais dans l'intrt de ma vaisselle
dont je l'entendais faire un carnage affreux. La petite tait
curieuse, et, au lieu de se renfermer tacitement dans l'office,
comme le portaient ses instructions, elle s'approchait constamment
de la porte pour nous regarder, puis, quand elle croyait tre
aperue, elle se retirait prcipitamment sur les assiettes dont
elle avait tapiss soigneusement le plancher dans l'office, et
vous jugez des consquences dsastreuses de cette retraite
prcipite.

Ce n'taient pourtant, aprs tout, que de petites misres, et je
les eus bientt oublies quand on eut enlev la nappe, et que le
dessert fut plac sur la table; on dcouvrit alors que le jeune
homme trs-adroit avait perdu la parole; je lui donnai en secret
le conseil utile d'aller retrouver mistress Crupp et d'emmener
aussi la jeune personne dans les rgions infrieures de la maison,
aprs quoi je m'abandonnai tout entier au plaisir.

Je commenai par une gaiet et un entrain singuliers; une foule de
sujets  demi oublis se pressrent  la fois dans mon esprit, et
je parlai avec une abondance inaccoutume. Je riais de tout mon
coeur de mes plaisanteries et de celles des autres; je rappelai
Steerforth  l'ordre parce qu'il ne faisait pas circuler le vin;
je pris l'engagement d'aller  Oxford; j'annonai mon intention de
donner toutes les semaines un dner exactement pareil  celui que
nous venions d'achever, en attendant mieux, et je pris du tabac
dans la tabatire de Grainger avec une telle frnsie que je fus
oblig de me retirer dans l'office pour y ternuer  mon aise, dix
minutes de suite sans dsemparer. Je continuai en faisant circuler
le vin toujours plus rapidement, et en me prcipitant pour
dboucher de nouvelles bouteilles, longtemps avant que ce fut
ncessaire. Je proposai la sant de Steerforth,  mon meilleur
ami, au protecteur de mon enfance, au compagnon de ma jeunesse.
Je dclarai que j'avais envers lui des obligations que je ne
pourrais jamais reconnatre, et que j'prouvais pour lui une
admiration que je ne pourrais jamais exprimer. Je finis en disant:

 la sant de Steerforth! que Dieu le protge! Hurrah!

Nous bmes trois fois trois verres de vin en son honneur, puis
encore un petit coup, puis un bon coup pour en finir. Je cassai
mon verre en faisant le tour de la table pour aller lui donner une
poigne de main, et je lui dis: (en deux mots)
Steerforthvoustesl'toilepolairedemonexist...ence.

Ce n'tait pas fini: voil que je m'aperois tout  coup que
quelqu'un en tait au milieu d'une chanson, c'tait Markham qui
chantait:

_Quand les soucis nous accablent..._

En finissant, il nous proposa de boire  la sant de la femme!
Je fis des objections et je ne voulus pas admettre le toast. Je
n'en trouvais pas la forme assez respectueuse. Jamais je ne
permettrais qu'on portt chez moi pareil toast autrement qu'en ces
termes: les dames! Ce qui fit que je pris un air trs-arrogant
avec lui, ce fut surtout parce que je voyais que Steerforth et
Grainger se moquaient de moi... ou de lui... peut-tre de tous les
deux. Il me rpondit qu'on ne se laissait pas faire la loi. Je lui
dis qu'on serait bien oblig de se la laisser faire. Il rpliqua
qu'on ne devait pas se laisser insulter. Je lui dis qu'il avait
raison, et qu'on n'avait pas cela  craindre sous mon toit o les
dieux lares taient sacrs et l'hospitalit toute-puissante. Il
dit qu'on ne manquait pas  sa dignit en reconnaissant que
j'tais un excellent garon. Je proposai sur-le-champ de boire 
sa sant.

Quelqu'un se mit  fumer. Nous fummes tous, moi aussi malgr le
frisson qui me gagnait. Steerforth avait fait un discours en mon
honneur, pendant lequel j'avais t mu presque jusqu'aux larmes.
Je lui rpondis en exprimant le voeu que la compagnie prsente
voult bien dner chez moi le lendemain et le jour suivant, et
tous les jours  cinq heures, afin que nous pussions jouir du
plaisir de la socit et de la conversation tout le long de la
soire. Je me crus oblig de porter une sant nominative. Je
proposai donc de boire  la sant de ma tante, miss Betsy
Trotwood, l'honneur de son sexe!

Il y avait quelqu'un qui se penchait  la fentre de ma chambre 
coucher, en appuyant son front brlant contre les pierres de la
balustrade, et en recevant le vent sur son visage. C'tait moi. Je
me parlais  moi-mme sous le nom de Copperfield. Je me disais:
Pourquoi avez-vous essay un cigare? Vous saviez bien que vous ne
pouvez pas fumer! Il y avait aprs cela quelqu'un qui n'tait pas
bien solide sur ses jambes et qui se regardait dans la glace.
C'tait encore moi. Je me trouvais l'air plot, les yeux vagues,
et les cheveux, seulement les cheveux, rien de plus... ivres.

Quelqu'un me dit: Allons au spectacle, Copperfield! Je ne vis
plus la chambre  coucher, je ne vis que la table branlante,
couverte de verres retentissants, avec la lampe dessus; Grainger
tait  ma droite, Markham  ma gauche, Steerforth en face, tous
assis dans le brouillard et loin de moi.

Au spectacle? sans doute! c'est cela! allons! excusez-moi
seulement si je sors le dernier pour teindre la lampe, de peur du
feu.

Grce  quelque confusion dans l'obscurit, sans doute, il fallait
que la porte ft partie: je ne la trouvais plus. Je la cherchais
dans les rideaux de la fentre, quand Steerforth me prit par le
bras en riant, et me fit sortir. Nous descendmes l'escalier, les
uns aprs les autres. Au moment d'arriver en bas, quelqu'un tomba
et roula jusqu'au palier. Je ne sais quel autre dit que c'tait
Copperfield. J'tais indign de ce faux rapport jusqu'au moment
o, me trouvant sur le dos dans le corridor, je commenai  croire
qu'il y avait peut-tre quelque fondement  cette supposition.

Il faisait cette nuit-l un brouillard pais avec des halos de
lumire autour des rverbres dans la rue. On disait vaguement
qu'il pleuvait. Moi, je trouvais qu'il gelait. Steerforth
m'pousseta sous un rverbre, retapa mon chapeau que quelqu'un
avait ramass quelque part, je ne sais comment, car je ne l'avais
pas auparavant. Steerforth me dit alors: Comment vous trouvez-
vous, Copperfield? Et je lui rpondis: Mieux q'jamais.

Un homme, nich dans un petit coin, m'apparut  travers le
brouillard, et reut l'argent de quelqu'un, en demandant si on
avait pay pour moi; il eut l'air d'hsiter (autant que je me
rappelle cet instant, rapide comme un clair) s'il me laisserait
entrer ou non. Le moment d'aprs, nous tions placs trs-haut
dans un thtre touffant; nous plongions de l dans un parterre
qui m'avait l'air de fumer, tant les gens qui y taient entasss
se confondaient  mes yeux. Il y avait aussi une grande scne qui
paraissait trs-propre et trs-unie, quand on venait de la rue; et
puis il y avait des gens qui s'y promenaient, et qui parlaient de
quelque chose, mais d'une manire trs-confuse. Il y avait
beaucoup de lumire, de la musique, des dames dans les loges, et
je ne sais quoi encore. Il me semblait que tout l'difice prenait
une leon de natation,  voir les oscillations tranges avec
lesquelles il m'chappait quand j'essayais de le fixer des yeux.

Sur la proposition de quelqu'un, nous rsolmes de descendre aux
premires loges, o taient les dames. J'aperus un monsieur en
grande toilette, couch tout de son long sur un canap, une
lorgnette  la main, et je vis aussi ma personne en pied dans une
glace. On m'introduisit dans une loge o je m'aperus que je
parlais en m'asseyant, et qu'on criait autour de moi silence 
quelqu'un; je vis que les dames me jetaient des regards
d'indignation et... quoi?... oui!... Agns, assise devant moi,
dans la mme loge,  ct d'un monsieur et d'une dame que je ne
connaissais pas. Je vois son visage, maintenant bien mieux,
probablement, que je ne le vis alors, se tourner vers moi avec une
expression ineffaable d'tonnement et de regret.

Agns, dis-je d'une voix tremblante, bont du ciel, Agns!

-- Chut! je vous en prie! rpondit-elle sans que je pusse
comprendre pourquoi. Vous drangez vos voisins. Regardez le
thtre.

J'essayai, sur son ordre, de voir et d'entendre quelque chose de
ce qui se passait, mais ce fut inutile. Je la regardai de nouveau,
et je la vis se cacher dans son coin et appuyer son front sur sa
main gante.

Agns, lui dis-je, j'aipeurquevousn'soyezsouffrante.

-- Non, non, ne faites pas attention  moi, Trotwood, repliqua-t-
elle. coutez-moi. Partez-vous bientt?

-- Sij'm'envaisbientt? rptai-je.

-- Oui.

N'avais-je pas la sotte ide de lui rpondre que j'attendrais pour
lui donner le bras en descendant! Je suppose que j'en exprimai
quelque chose, car, aprs m'avoir regard attentivement un moment,
elle parut comprendre, et rpliqua  voix basse:

Je sais que vous allez faire ce que je vous demande, quand je
vous dirai que j'y tiens beaucoup. Allez-vous-en tout de suite,
Trotwood, pour l'amour de moi, et priez vos amis de vous ramener
chez vous.

Sa prsence avait dj produit assez d'effet sur moi, pour que je
me sentisse tout honteux malgr ma colre, et avec un bref booir
(qui voulait dire bonsoir), je me levai et je sortis. Steerforth
me suivit, et je ne fis qu'un pas de la porte de ma loge  celle
de ma chambre  coucher o je me trouvai seul avec lui; il
m'aidait  me dshabiller, pendant que je lui disais
alternativement qu'Agns tait ma soeur, et que je le conjurais de
m'apporter le tire-bouchon pour dboucher une autre bouteille de
vin.

Il y eut quelqu'un qui passa la nuit dans mon lit  rabcher sans
cesse les mmes choses,  btons rompus, dans un rve fivreux,
battu par une mer agite qui ne voulait pas se calmer. Puis quand
ce quelqu'un retrouva peu  peu son identit, alors ma gorge
commena  se desscher, il me sembla que ma peau tait sche
comme une planche, que ma langue tait le fond d'une vieille
bouilloire vide qui se calcinait peu  peu sur un petit feu, et
que les paumes de mes mains taient des plaques de mtal brlant
que la glace mme ne pourrait rafrachir!

Quelle angoisse d'esprit, quels remords, quelle honte je ressentis
quand je revins  moi-mme le lendemain! Quelle horreur j'prouvai
en pensant aux mille sottises que j'avais faites sans le savoir et
sans pouvoir les rparer jamais! Le souvenir de cet ineffaable
regard d'Agns; l'impossibilit o je me trouvais d'avoir aucune
explication avec elle, puisque je ne savais pas seulement, animal
que j'tais, ni pourquoi elle tait venue  Londres, ni chez qui
elle tait descendue; le dgot que me causait la vue seule de la
chambre o avait eu lieu le festin, l'odeur du tabac, la vue des
verres, le mal de tte que j'prouvais sans pouvoir sortir, ni
mme me lever! Quelle journe que celle-l!

Et quelle soire, quand, assis prs du feu, je dgustai lentement
une tasse de bouillon de mouton couvert de graisse, et que je me
dis que je prenais le mme chemin que mon prdcesseur, et que je
succderais  son triste sort comme  son appartement! J'avais
bien envie d'aller tout de suite  Douvres, faire une confession
gnrale. Quelle soire, quand mistress Crupp vint chercher la
tasse de bouillon, et qu'elle m'apporta, dans un plat  fromage,
un rognon, un seul rognon, comme l'unique reste, disait-elle, du
festin de la veille! Je fus sur le point de tomber sur son sein de
nankin, et de m'crier dans un repentir vritable: Oh! mistress
Crupp, mistress Crupp, ne me parlez pas de restes! allez! Je suis
bien malheureux! Seulement, ce qui m'arrta dans cet lan du
coeur, c'est que je n'tais pas bien sr que mistress Crupp ft
prcisment le genre de femme  qui on dt donner sa confiance!




CHAPITRE XXV.

Le bon et le mauvais ange.


J'allais sortir le matin qui suivit cette dplorable journe de
maux de tte, de maux de coeur et de repentance, sans bien savoir
la date du dner que j'avais donn, comme si un escadron de gants
avait pris un norme levier pour refouler l'avant-veille dans un
pass de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui
montait une lettre  la main. Il ne se pressait point pour
excuter sa commission, mais quand il me vit au haut de
l'escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot
et arriva prs de moi, aussi essouffl que s'il venait de courir
de manire  se mettre en nage.

T. Copperfield Esquire? dit le commissionnaire en touchant son
chapeau.

J'tais si troubl par la conviction que cette lettre devait tre
d'Agns, que j'tais  peine en tat de rpondre que c'tait moi.
Je finis pourtant par lui dire que j'tais le T. Copperfield
Esquire en question, et il ne fit aucune difficult de me croire.
Voici la lettre, me dit-il, il y a rponse. Je le laissai sur le
palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant
chez moi; j'tais si mu que je fus oblig de poser la lettre sur
la table,  ct de mon djeuner, pour me familiariser un peu avec
la suscription, avant de me rsoudre  rompre le cachet.

Je vis en l'ouvrant que le billet tait trs-affectueux, et ne
faisait aucune allusion  l'tat dans lequel je m'tais trouv la
veille au spectacle. Il disait seulement: Mon cher Trotwood, je
suis chez l'homme d'affaires de mon pre, M. Waterbrook, Elyplace,
Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd'hui? J'y serai 
l'heure que vous voudrez m'indiquer. Tout  vous, trs-
affectueusement. Agns.

Je mis si longtemps  crire une rponse qui me satisfit un peu,
que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire,  moins
qu'il n'ait imagin que je prenais une leon d'criture. Je suis
sr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L'un
commenait par: Comment puis-je esprer, ma chre Agns, effacer
jamais de votre souvenir l'impression de dgot... L, je ne fus
pas satisfait, et je le dchirai. Je commenai une autre lettre:
Shakespeare a fait dj la remarque, ma chre Agns, qu'il tait
bien trange qu'on mit dans sa bouche son ennemi... Ce _on_ me
rappela Markham et je n'allai pas plus loin. J'essayai mme de la
posie; je commentai un billet en vers de huit pieds:

_Chre Agns, laissez-moi vous dire._

Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint 
l'esprit, et cette rime absurde me fit renoncer  tout. Aprs bien
des essais, voici ce que je lui crivis:

Ma chre Agns, votre lettre vous ressemble; que puis-je dire de
plus en sa faveur? Je serai chez vous  quatre heures. Croyez 
mon affection et  mon repentir. T. C., etc.

Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus
vingt fois sur le point de rappeler ds qu'elle fut sortie de mes
mains.

Si la journe fut  moiti aussi pnible pour qui que ce soit des
lgistes employs  Doctors'-Commons qu'elle le fut pour moi, je
crois en vrit qu'il expia cruellement la part qui lui tait
chue de ce vieux fromage ecclsiastique persill. Je quittai mon
bureau  trois heures et demie; quelques minutes aprs j'errais
dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le
moment fix pour mon rendez-vous tait dj pass depuis un quart-
d'heure au moins, d'aprs l'horloge de Saint-Andr, Holborn, avant
que j'eusse rassembl assez de courage pour tirer la sonnette
particulire  gauche de la porte de M. Waterbrook.

Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de-
chausse, et celles d'un ordre plus relev, fort nombreuses dans
sa clientle, se traitaient au premier tage. On me fit entrer
dans un joli salon, un peu touff, o je trouvai Agns tricotant
une bourse.

Elle avait l'air si paisible et si pur, et me rappela si vivement
les jours de frache et douce innocence que j'avais passs 
Canterbury, en contraste avec le misrable spectacle d'ivrognerie
et de dbauche que je lui avais prsent l'avant-veille, que, me
laissant aller  mon repentir et  ma honte, je me conduisis comme
un enfant. Oui, il faut que je l'avoue, je me mis  fondre en
larmes, et je ne sais pas encore,  l'heure qu'il est, si ce n'est
pas, au bout du compte, ce que j'avais de mieux  faire, ou si je
ne me couvris pas de ridicule.

Si c'tait tout autre que vous qui m'et vu dans est tat, Agns,
lui dis-je en dtournant la tte, je n'en serais pas la moiti
aussi afflig. Mais que ce ft vous, prcisment vous! Ah! je sens
que j'aurais mieux aim mourir!

Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me
sentis consol et encourag; je ne pus m'empcher de porter cette
main  mes lvres et de la baiser avec reconnaissance.

Asseyez-vous, dit Agns d'un ton affectueux. Ne vous dsolez pas,
Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, 
qui donc vous confierez-vous?

-- Ah! Agns, repartis-je, vous tes mon bon ange! Elle sourit un
peu tristement  ce qu'il me sembla, et secoua la tte.

Oui, Agns, mon bon ange! toujours mon bon ange!

-- Si cela tait vritablement, Trotwood, rpliqua-t-elle, il y a
une chose qui me tiendrait bien au coeur.

Je la regardai d'un air interrogateur; mais je devinais dj ce
qu'elle voulait dire.

Je voudrais vous mettre en garde, dit Agns en me regardant en
face, contre votre mauvais ange.

-- Ma chre Agns, lui dis-je, si vous voulez parler de
Steerforth...

-- Oui, Trotwood, rpondit-elle.

-- Alors, Agns, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais
ange, ou celui de qui que ce soit! Lui, qui n'est pour moi qu'un
guide, un appui, un ami! Ma chre Agns! ce serait une injustice
indigne de votre caractre bienveillant de le juger d'aprs l'tat
dans lequel vous m'avez vu l'autre soir.

-- Je ne le juge pas d'aprs l'tat dans lequel je vous ai vu
l'autre soir, rpliqua-t-elle tranquillement.

-- D'aprs quoi, alors?

-- D'aprs beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles-
mmes, mais qui prennent plus d'importance dans leur ensemble. Je
le juge, Trotwood, en partie d'aprs ce que vous m'avez dit de lui
vous-mme, d'aprs votre caractre, et l'influence qu'il a sur
vous.

Sa voix douce et modeste semblait faire rsonner en moi une corde
qui ne vibrait qu' ce son. Cette voix tait toujours pntrante,
mais lorsqu'elle tait mue comme elle l'tait alors, elle avait
un accent qui allait au fond de mon coeur. Je restais l sur ma
chaise  l'couter encore, tandis qu'elle baissait les yeux sur
son ouvrage; et l'image de Steerforth, en dpit de mon attachement
pour lui, s'obscurcissait  sa voix.

Je suis bien hardie, dit Agns, en relevant les yeux, moi qui ai
toujours vcu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de
vous donner mon avis avec tant d'assurance, peut-tre mme d'avoir
un avis si dcid. Mais je sais d'o vient ma sollicitude,
Trotwood; je sais qu'elle remonte au souvenir fidle de notre
enfance commune, et  l'intrt sincre que je prends  tout ce
qui vous regarde. Voil ce qui m'enhardit. Je suis sre de ne pas
me tromper dans ce que je vous dis. J'en suis certaine. Il me
semble que c'est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je
vous garantis que vous avez l un ami dangereux.

Je la regardais toujours, je l'coutais toujours aprs qu'elle
avait parl, et l'image de Steerforth, quoique grave encore dans
mon coeur, se couvrit de nouveau d'un nuage sombre.

Je ne suis pas assez draisonnable pour esprer, dit Agns, en
prenant son ton ordinaire au bout d'un moment, que vous puissiez
changer tout d'un coup de sentiments et de conviction, surtout
quand il s'agit d'un sentiment qui a sa source dans votre nature
confiante. D'ailleurs ce n'est pas une chose que vous deviez faire
 la lgre. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez
jamais  moi... je veux dire, continua-t-elle avec un doux
sourire, car j'allais l'interrompre et elle savait bien
pourquoi... je veux dire, toutes les fois que vous penserez  moi,
de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous
tout ce que je vous dis l?

-- Je vous pardonnerai, Agns, rpliquai-je, quand vous aurez fini
par rendre justice  Steerforth et  l'aimer comme je l'aime.

-- Pas avant? dit Agns.

Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononai le nom
de Steerforth; mais elle me rendit bientt mon sourire, et nous
reprmes toute notre confiance d'autrefois.

Et vous, Agns, quand est-ce que vous me pardonnerez cette
soire?

-- Quand je vous en reparlerai, dit Agns. Elle voulait ainsi
carter ce souvenir, mais moi j'en tais trop proccup pour y
consentir, et j'insistai pour lui raconter comment j'en tais venu
 m'abaisser jusque-l, et je lui droulai la chane de
circonstances dont le thtre n'avait t, pour ainsi dire, que le
dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me
donnai en mme temps le plaisir de m'tendre sur les obligations
que j'avais  Steerforth, et sur les soins qu'il avait pris de moi
dans un temps o je n'tais pas en tat de prendre, soin de moi-
mme.

-- N'oubliez pas, dit Agns, en changeant tranquillement la
conversation ds que j'eus fini, que vous vous tes engag  me
raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui
est-ce qui a succd  miss Larkins, Trotwood?

-- Personne, Agns.

-- Quelqu'un, Trotwood, dit Agns en riant et en me menaant du
doigt.

-- Non, Agns, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress
Steerforth une dame qui a beaucoup d'esprit, et avec laquelle
j'aime  causer, miss Dartle... Mais je ne l'adore pas.

Agns se mit  rire de sa pntration, et me dit que, si je lui
conservais ma confiance, elle avait l'intention de tenir un petit
registre de mes attachements violents avec la date de leur
naissance et de leur fin, comme la table des rgnes de chaque roi
et de chaque reine dans l'histoire d'Angleterre. Aprs quoi elle
me demanda si j'avais vu Uriah.

Uriah Heep? dis-je. Non, est-ce qu'il est  Londres?

-- Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de-
chausse, rpliqua Agns. Il tait  Londres huit jours avant moi.
Je crains que ce ne soit pour quelque affaire dsagrable,
Trotwood.

-- Quelque affaire qui vous inquite, je le vois, Agns. Qu'est-ce
donc?

Agns posa son ouvrage, et me rpondit en croisant les mains et en
me regardant d'un air pensif avec ses beaux yeux si doux:

Je crois qu'il va devenir l'associ de mon pre!

-- Qui? Uriah! le misrable aurait-il russi par ses bassesses
insinuantes  se glisser dans un si beau poste! m'criai-je avec
indignation. N'avez-vous pas essay quelque remontrance, Agns?
Songez aux relations qui vont s'ensuivre. Il faut parler; il ne
faut pas laisser votre pre faire une dmarche si imprudente: il
faut l'empcher, Agns, pendant qu'il en est encore temps!

Agns, me regardant toujours, secouait sa tte en souriant
faiblement de la chaleur que j'y mettais, puis elle me rpondit:

Vous vous rappelez notre dernire conversation  propos de papa?
Ce fut peu de temps aprs... deux ou trois jours peut-tre, qu'il
me laissa entrevoir pour la premire fois ce que je vous apprends
aujourd'hui. C'tait bien triste de le voir lutter contre son
dsir de me faire accroire que c'tait une affaire de son libre
choix, et la peine qu'il avait  me cacher qu'il y tait oblig.
J'en ai eu bien du chagrin.

-- Oblig! Agns! qu'est-ce qui l'y oblige?

-- Uriah, rpondit-elle aprs un moment d'hsitation, s'est
arrang pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il
a devin les faiblesses de mon pre, il les a encourages, il en a
profit; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je
pense, Trotwood, papa a peur de lui.

Je vis clairement qu'elle et pu en dire davantage; qu'elle en
savait ou qu'elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui
donner le chagrin de lui demander ce qu'elle me cachait: je savais
qu'elle se taisait pour pargner son pre: Je savais que, depuis
longtemps, les choses prenaient ce chemin; oui, en y
rflchissant, je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait longtemps
que cet vnement se prparait. Je gardai le silence.

Son ascendant sur papa est trs-grand, dit Agns. Il professe
beaucoup d'humilit et de reconnaissance, c'est peut-tre vrai...
je l'espre, mais il a vraiment pris une position qui lui donne
beaucoup de pouvoir, et je crains qu'il n'en use durement.

-- Lui! ce n'est qu'un chacal; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur
le moment, un grand soulagement.

-- Au moment dont je parle, celui o papa me fit cette confidence,
poursuivit Agns, Uriah lui avait dit qu'il allait le quitter;
qu'il en tait bien fch; que cela lui faisait beaucoup de peine,
mais qu'on lui faisait de trs-belles propositions. Papa tait
trs-abattu et plus accabl de soucis que nous ne l'avions jamais
vu, vous et moi, mais il a sembl soulag par cet expdient
d'association, quoiqu'il part en mme temps en tre bless et
humili.

-- Et comment avez-vous reu cette nouvelle, Agns?

-- J'ai fait ce que je devais, je l'espre, Trotwood, rpliqua-t-
elle. J'tais certaine qu'il tait ncessaire pour la tranquillit
de papa que ce sacrifice fut accompli; je l'ai donc pri de le
faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour
lui... puiss-je avoir dit vrai!... et que cela me donnerait plus
d'occasions encore que par le pass de lui tenir compagnie. Oh!
Trotwood, s'cria Agns en couvrant son visage de ses mains pour
cacher ses larmes, il me semble presque que j'ai jou le rle
d'une ennemie de mon pre, plutt que celui d'une fille pleine de
tendresse, car je sais que les changements que nous avons
remarqus en lui ne viennent que de son dvouement pour moi. Je
sais que s'il a rtrci le cercle de ses devoirs et de ses
affections, c'tait pour les concentrer sur moi tout entiers. Je
sais toutes les privations qu'il s'est imposes pour moi, toutes
les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, nerv ses
forces et son nergie, en concentrant toutes ses penses sur une
seule ide. Ah! si je pouvais tout rparer! si je pouvais russir
 le relever, comme j'ai t la cause innocente de son
abaissement!

Je n'avais jamais vu pleurer Agns. J'avais bien vu des larmes
dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la
pension, j'en avais vu encore la dernire fois que nous avions
parl de son pre; je l'avais vue dtourner son doux visage quand
nous nous tions spars, mais je n'avais jamais t tmoin d'un
chagrin pareil. J'en tais si triste que je ne pouvais pas lui
dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles:
Je vous en prie, Agns, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chre
soeur!

Mais Agns m'tait trop suprieure par le caractre et la
persvrance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non
alors), pour avoir longtemps besoin de mes prires. La srnit
anglique de ses manires qui l'a marque dans mon souvenir d'un
sceau si diffrent de toute autre crature, reparut bientt, comme
lorsqu'un nuage s'efface d'un ciel serein.

Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agns,
et puisque j'en ai l'occasion, permettez-moi de vous demander
instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah.
Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y
tes en gnral dispos) de ce que vos caractres n'ont pas de
sympathie. Ce n'est peut-tre que lui rendre justice, car nous ne
savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d'abord 
papa et  moi!

Agns n'eut pas le temps d'en dire davantage, car la porte
s'ouvrit et mistress Waterbrook, une femme toffe, ou qui portait
une robe trs-toffe, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas
distinguer ce qui appartenait  la robe de ce qui appartenait  la
dame, entra toutes voiles dehors. J'avais un vague souvenir de
l'avoir vue au spectacle, comme si elle avait pass devant moi
dans une lanterne magique mal claire; mais elle eut l'air de se
rappeler parfaitement ma personne, qu'elle souponnait encore
d'tre en tat d'ivresse.

Dcouvrant pourtant par degrs que j'tais de sens rassis, et,
j'espre aussi, que j'tais un jeune homme bien lev, mistress
Waterbrook s'adoucit considrablement  mon gard, et commena par
me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en
second lieu, si j'allais souvent dans le monde. Sur ma rponse
ngative  ces deux questions, il me sembla que je recommenais 
perdre beaucoup dans son estime: cependant elle mit beaucoup de
bonne grce  dissimuler la chose, et m'invita  dner pour le
lendemain. J'acceptai l'invitation et je pris cong d'elle, en
demandant Uriah dans les bureaux en sortant; il tait absent et je
laissai ma carte.

Quand j'arrivai pour dner le lendemain, la porte de la rue, en
s'ouvrant, me permit de pntrer dans un bain de vapeur, parfum
d'une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n'tais pas le
seul invit; je reconnus  l'instant le commissionnaire revtu
d'une livre et post au bas de l'escalier pour aider le
domestique  annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l'air de ne
pas me connatre, quand il me demanda mon nom en confidence, mais
moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas
 notre aise: ce que c'est que la conscience!

Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux ges, le cou
trs-court, avec un col de chemise trs-vaste; il ne lui manquait
que d'avoir le nez noir pour ressembler parfaitement  un roquet,
il me dit qu'il tait heureux d'avoir l'honneur de faire ma
connaissance, et quand j'eus dpos mes hommages aux pieds de
mistress Waterbrook, il me prsenta avec beaucoup de crmonie 
une dame trs-imposante, revtue d'une robe de velours noir, avec
une grande toque de velours noir sur la tte; bref, je la pris
pour une proche parente d'Hamlet, sa tante par exemple.

Elle s'appelait mistress Henry Spiker; son mari tait l aussi et
il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l'effet, non
pas d'tre gris, mais d'tre parsems de givre ou de frimas. On
montrait la plus grande dfrence au couple Spiker; Agns m'apprit
que cela venait de ce que M. Henry Spiker tait l'avou de
quelqu'un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de
loin  la trsorerie.

Je trouvai Uriah Heep vtu de noir au milieu de la compagnie. Il
tait plein d'humilit et me dit, quand je lui donnai une poigne
de main, qu'il tait fier de ce que je voulais bien faire
attention  lui, et qu'il m'tait trs-oblig de ma
condescendance. J'aurais voulu qu'il en ft un peu moins touch,
car, dans l'excs de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute
la soire autour de moi, et chaque fois que je disais un mot 
Agns, j'tais sr d'apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et
son visage cadavreux, qui nous hantaient comme ceux d'un dterr.

Les autres invits me firent l'effet d'avoir t frapps  la
glace comme le champagne. L'un d'eux pourtant attira mon attention
avant mme d'tre introduit; j'avais entendu annoncer M. Traddles;
mes penses se reportrent  l'instant vers Salem-House; serait-il
possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours
des squelettes!

J'attendais l'entre de M. Traddles avec un intrt inaccoutum.
Je vis un jeune homme tranquille,  l'air grave, aux manires
modestes, avec des cheveux trs-tranges et des yeux un peu trop
ouverts; il disparut si vite dans un coin sombre, que j'eus
quelque peine  l'examiner. Enfin je parvins  le voir en face, et
mes yeux me trompaient bien si ce n'tait pas mon pauvre vieux
Tommy.

Je m'approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir
le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade.

En vrit? dit M. Waterbrook d'un air tonn, vous tes trop
jeune pour avoir t en pension avec M. Henry Spiker?

-- Oh! ce n'est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle
d'un monsieur qui s'appelle Traddles.

-- Oh! oui, oui, en vrit? dit mon hte avec beaucoup moins
d'intrt, c'est possible.

-- Si c'est vritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant
du ct de Traddles, nous avons t ensemble dans une pension qui
s'appelait Salem-House: c'tait un excellent garon.

-- Oh! oui, Traddles est un bon garon, rpliqua mon hte en
hochant la tte d'un air de condescendance; Traddles est un trs-
bon garon.

-- C'est vraiment, lui dis-je, une concidence assez curieuse.

-- D'autant plus, rpondit mon hte, que c'est par hasard qu'il
est ici: il n'a t invit ce matin que parce qu'il s'est trouv
une place vacante  table, par suite de l'indisposition du pre de
mistress Henry Spiker. C'est un homme trs-bien lev que le pre
de mistress Henry Spiker, M. Copperfield.

Je murmurai quelques mots d'assentiment trs-chaleureux et
vritablement mritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais
entendu parler de lui; puis je demandai quelle tait la profession
de M. Traddles.

Traddles, dit M. Waterbrook, tudie pour le barreau; c'est un
trs-bon garon... incapable de faire du mal  personne qu' lui-
mme.

-- Quel mal peut-il se faire  lui-mme? rpliquai-je, contrari
d'apprendre cette mauvaise nouvelle.

-- Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue
et en jouant avec sa chane de montre, d'un certain air d'aisance
presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais 
grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais
vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a t recommand
par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il
ne manque pas de quelque talent pour tudier une cause et pour
exposer clairement une question par crit, mais voil tout. J'ai
le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne
laisse pas que d'tre considrable... pour lui s'entend. Oh!
certainement, certainement!

J'tais trs-frapp de l'air de satisfaction dgage dont
M. Waterbrook prononait de temps en temps son petit Oh!
certainement! L'expression qu'il y mettait tait trange. Cela
vous donnait tout de suite l'ide d'un homme qui tait n, non pas
comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec
une chelle  la main, et qui avait escalad l'un aprs l'autre
tous les chelons de la vie jusqu' ce qu'il pt jeter du fate un
regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en
bas dans le foss.

Je continuai de rflchir sur ce sujet, quand on annona le dner.
M. Waterbrook offrit son bras  la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker
donna le sien  mistress Waterbrook; Agns, que j'avais envie de
rclamer, fut confie  un monsieur souriant qui avait les jambes
un peu grles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualit de
jeunesse, nous descendmes les derniers, sans crmonie. Je ne fus
pas tout  fait aussi contrari que je l'aurais t d'avoir manqu
le bras d'Agns, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de
renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir,
tandis qu'Uriah se tortillait prs de nous avec une humilit et
une satisfaction si indiscrtes, que j'avais grande envie de le
jeter par-dessus la rampe.

Nous fmes spars  table, Traddles et moi. Nous tions aux deux
bouts opposs; il tait perdu dans l'clat blouissant d'une robe
de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le
dner fut trs-long, et la conversation roula tout entire sur
l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle... le sang.
Mistress Waterbrook nous rpta plusieurs fois que, si elle avait
une faiblesse, c'tait pour le sang.

Il me vint plusieurs fois  l'esprit que nous n'en aurions pas t
plus mal, si nous n'avions pas t si comme il faut. Nous tions
tellement comme il faut, que le cercle de la conversation tait
extrmement restreint. Il y avait au nombre des invits un
monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport
(M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires lgales
de la Banque; et entre la Banque et la Trsorerie, nous tions
aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de l.
Pour ajouter  l'agrment de la chose, la tante d'Hamlet avait le
dfaut de la famille et se livrait constamment  des soliloques
dcousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est
vrai de dire qu'ils taient peu nombreux, mais comme nous
retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste
pour donner carrire  ses spculations abstraites que son neveu
lui-mme.

Le sang! le sang! on aurait pu se croire  un dner d'ogres, tant
la conversation prenait un ton sanguinaire.

J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit
M. Waterbrook en levant son verre  la hauteur de ses yeux. Il y
a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens
pour le sang!

-- Oh! il n'y a rien d'aussi satisfaisant, observa la tante
d'Hamlet, il n'y a rien qui rappelle autant le beau idal de
toutes ces sortes de choses en gnral. Il y a des esprits
vulgaires (il y en a peu, j'espre, mais enfin il y en a) qui
aiment mieux se prosterner devant ce que j'appellerais des idoles,
positivement des idoles: devant de grands services rendus, des
facults minentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des
tres d'imagination. Il n'en est pas ainsi du sang. On voit le
sang dans un nez, et on le reconnat; on le rencontre dans un
menton, et on dit: Le voil, voil du sang! C'est quelque chose
de positif; on le touche au doigt, cela n'admet pas de doute.

Le monsieur souriant, dou de jambes grles, qui avait donn le
bras  Agns, posa la question d'une manire plus nette encore, 
ce qu'il me sembla.

Dame! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide
tout autour de la table; nous ne pouvons pas nous dfaire de a,
voyez-vous; nous avons du sang, bon gr mal gr, voyez-vous. Il y
a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent tre un peu au-dessous
de leur rang comme ducation et comme manires, qui font quelques
sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras,
eux et les autres, _et ctera_. Mais du diable si on n'a pas
toujours du plaisir  trouver qu'au fond ils ont du sang, voyez-
vous. Pour mon compte, j'aimerais mieux, en tout cas, tre jet 
terre par un homme qui aurait du sang, que d'tre ramass par
quelqu'un qui n'en aurait pas.

Cette dclaration, qui rsumait admirablement l'essence de la
question, eut le plus grand succs, et attira l'attention sur
l'orateur jusqu'au moment de la retraite des dames. Je remarquai
alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-l s'taient
tenus  distance rciproque, formrent une ligne dfensive contre
nous, gens de rien, comme tant l'ennemi commun, et changrent 
travers la table un dialogue mystrieux pour notre mystification.

Cette affaire de la premire crance de quatre mille cinq cents
livres sterling n'a pas suivi le cours auquel on s'attendait,
Gulpidge, dit M. Henry Spiker.

-- Voulez-vous parler du D. de A.? dit M. Spiker.

-- Du C. de B., dit M. Gulpidge.

M. Spiker fit un mouvement de sourcils et parut trs-mu.

Quand la question fut prsente  lord ***, je n'ai pas besoin de
le nommer... dit M. Gulpidge en s'arrtant.

-- Je comprends, dit M. Spiker, W***.

M. Gulpidge fit un signe mystrieux.

Quand la question lui fut prsente, il rpondit: Point
d'argent, point de libert!

-- Bont du ciel! s'cria M. Spiker.

-- Point d'argent point de libert, rpta M. Gulpidge d'un ton
ferme. L'hritier prsomptif, vous me comprenez?...

-- K... dit M. Spiker avec un regard de connivence.

-- K... alors a refus absolument de signer. On l'a suivi jusqu'
New-Market pour le faire rtracter, et il a premptoirement refus
sa signature.

L'intrt de M. Spiker devint si vif qu'il en tait ptrifi.

Voil o en sont les choses, dit M. Gulpidge en se rejetant dans
son fauteuil. Notre ami Waterbrook me pardonnera si j'vite de
m'expliquer plus clairement, par gard pour l'importance des
intrts en jeu.

M. Waterbrook tait trop heureux, c'tait facile  voir, qu'on
voult bien  sa table traiter, mme par allusion, des intrts si
distingus et sous-entendre de tels noms. Il revtit une
expression de grave intelligence, quoique je sois persuad qu'il
ne comprenait pas plus que moi le sujet de la discussion, et
exprima sa haute approbation de la discrtion qu'on observait.
M. Spiker, aprs avoir reu de son ami, M. Gulpidge, une
confidence si importante, dsira naturellement lui rendre la
pareille. Le dialogue prcdent fut suivi d'un autre qui fit le
pendant; ce fut au tour de M. Gulpidge  tmoigner sa surprise;
puis il reprit; M. Spiker fut surpris  son tour, et ainsi de
suite. Pendant ce temps, nous autres profanes, nous tions
accabls par la grandeur des intrts envelopps dans cette
conversation mystrieuse, et notre hte nous regardait avec
orgueil comme des victimes d'une admiration et d'un respect
salutaires.

Jugez si j'eus du plaisir  rejoindre Agns dans le salon! Aprs
avoir caus avec elle dans un coin, je lui prsentai Traddles qui
tait timide, mais trs-aimable et toujours aussi bon enfant
qu'autrefois. Il tait oblig de nous quitter de bonne heure,
attendu qu'il partait le lendemain matin pour un mois, de sorte
que je ne pus pas causer avec lui aussi longtemps que je l'aurais
voulu; mais nous nous prommes, en changeant nos adresses, de
nous donner le plaisir de nous revoir quand il serait de retour 
Londres. Il apprit avec grand intrt que j'avais retrouv
Steerforth, et parla de lui avec un tel enthousiasme, que je lui
fis rpter devant Agns ce qu'il en pensait. Mais Agns se
contenta de me regarder et de secouer un peu la tte quand elle
fut sre que j'tais seul  la voir.

Comme elle se trouvait entoure de gens avec lesquels il me
semblait qu'elle ne devait pas tre  son aise, je fus presque
content de lui entendre dire qu'elle devait retourner chez elle au
bout de peu de jours, malgr tous mes regrets de la perdre si
vite. L'ide de cette sparation prochaine m'engagea  rester
jusqu' la fin de la soire. Je me rappelais avec tant de plaisir,
en causant avec elle et en l'entendant vanter l'heureuse vie que
j'avais mene dans la vieille et grave maison qu'elle parait de
tant de charmes, que j'aurais volontiers pass ainsi la moiti de
la nuit. Mais  la fin, je n'avais plus d'excuses pour rester plus
longtemps; toutes les lumires de la soire de M. Waterbrook
taient teintes, et je fus bien oblig de partir  mon tour. Je
sentis alors plus que jamais qu'elle tait mon bon ange, et, en
voyant son doux sourire et son visage serein, si je crus que
c'taient ceux d'un ange qui brillaient sur moi d'une sphre
loigne, j'espre qu'on me pardonnera cette illusion innocente.

J'ai dit que toute la socit s'tait retire, j'aurais d en
excepter Uriah que je ne comprenais pas dans cette catgorie, et
qui n'avait pas cess de nous poursuivre. Il descendit l'escalier
derrire moi. Il sortit de la maison derrire moi, et je le vois
encore, faisant glisser sur ses longs doigts de squelette les
doigts plus longs encore d'une paire de gants, qui semblaient
faits pour la main de Guy Fawkes.

Je n'tais pas d'humeur  me soucier de la compagnie d'Uriah, mais
je me souvins de la prire d'Agns, et je lui demandai s'il
voulait venir chez moi prendre une tasse de caf.

Oh! vraiment, M. Trotwood, rpliqua-t-il, je devrais dire
M. Copperfield, mais l'autre nom me vient tout naturellement  la
bouche... je ne voudrais pas vous gner; ne vous croyez pas
oblig, je vous prie, d'inviter un humble personnage comme moi 
venir chez vous.

-- Cela ne me gne pas, rpondis-je, voulez-vous venir?

-- J'en serais bien heureux, rpliqua Uriah, en se tortillant.

-- Eh bien! alors, venez!

Je ne pouvais m'empcher de lui parler un peu schement, mais il
n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Nous prmes le chemin le
plus court, sans entretenir grande conversation en route, et il
avait pouss l'humilit jusqu' ne faire autre chose tout le long
du chemin, que de mettre perptuellement ses abominables gants; il
les mettait encore quand nous arrivmes  ma porte.

L'escalier tait sombre, et je le pris par la main pour viter
qu'il se cognt la tte contre les murs, quoiqu'il me semblt que
je tenais une grenouille dans la main, tant la sienne tait froide
et humide; si bien que je fus tent vingt fois de le lcher et de
m'enfuir. Mais Agns et l'hospitalit l'emportrent, et je
l'amenai jusqu'au coin de mon feu. Quand j'eus allum les bougies,
il entra dans des transports d'humilit  la vue du salon qui lui
tait rvl, et quand je fis chauffer le caf dans un simple pot
d'tain que mistress Crupp affectionnait particulirement pour cet
usage (sans doute parce qu'il n'avait pas t fait pour cela, mais
bien plutt pour contenir l'eau chaude destine  se faire la
barbe, et peut-tre aussi parce qu'il y avait une cafetire
brevete, d'un grand prix, qu'elle laissait moisir dans l'office),
il manifesta une telle motion que j'avais la plus grande envie de
la lui verser sur la tte pour l'chauder.

Oh! vraiment, M. Trotwood... pardon, je voulais dire
M. Copperfield! je ne me serais jamais attendu  vous voir me
servir! mais il m'arrive de tous cts tant de choses auxquelles
je ne pouvais pas non plus m'attendre dans une situation aussi
humble que la mienne, qu'il me semble que les bndictions
pleuvent sur ma tte. Vous avez sans doute entendu parler d'un
changement dans mon avenir, M. Trotwood... pardon, je voulais dire
M. Copperfield?

En le voyant assis sur mon canap, ses longues jambes rapproches
pour soutenir sa tasse, son chapeau et ses gants par terre  ct
de lui, sa cuiller s'agitant doucement dans sa tasse, avec ses
yeux d'un rouge vif, qui semblaient avoir brl leurs cils, ses
narines qui se dilataient et se resserraient comme toujours chaque
fois qu'il respirait, des ondulations de serpent qui couraient
tout le long de son corps depuis le menton jusqu'aux bottes, je me
dis que dcidment il m'tait souverainement dsagrable.
J'prouvais un malaise vritable  le voir chez moi, car j'tais
jeune alors, et je n'avais pas encore l'habitude de cacher ce que
je sentais vivement.

Vous avez, je pense, entendu parler d'un changement dans mon
avenir, Trotwood... pardon, je voulais dire M. Copperfield? rpta
Uriah.

-- Oui, j'en ai entendu parler.

-- Ah! rpondit-il tranquillement, je pensais bien que miss Agns
le savait; je suis bien aise d'apprendre que miss Agns en est
instruite. Oh! merci, M. Trot... M. Copperfield.

J'avais bonne envie de lui jeter mon tire-bottes, qui tait l
tout prt devant le feu, pour le punir de m'avoir ainsi tir un
renseignement qui regardait Agns, quelque insignifiant qu'il pt
tre, mais je me contentai de boire mon caf.

Comme vous avez t bon prophte, monsieur Copperfield,
poursuivit-il, comme vous avez vu les choses de loin! Vous
rappelez-vous que vous m'avez dit un jour que je deviendrais peut-
tre l'associ de M. Wickfield, et qu'alors l'tude porterait les
noms de Wickfield et Heep! Vous ne vous en souvenez peut-tre pas;
mais une personne humble comme moi, M. Copperfield, n'oublie pas
ces choses-l.

-- Je me rappelle vous en avoir parl, lui dis-je, quoique
certainement cela ne me part pas trs-probable alors.

-- Et qui aurait pu le croire probable, monsieur Copperfield! dit
Uriah avec enthousiasme. Ce n'tait pas moi, toujours! Je me
rappelle vous avoir dit moi-mme que ma position tait beaucoup
trop humble: et je vous disais l bien vritablement ce que je
pensais.

Il regardait le feu avec une grimace de possd, et moi je le
regardais.

Mais les individus les plus humbles, monsieur Copperfield,
peuvent servir d'instrument pour faire le bien, reprit-il. Je suis
heureux d'avoir pu servir d'instrument au bonheur de M. Wickfield,
et j'espre lui rendre encore des services. Quel excellent homme,
monsieur Copperfield, mais comme il a t imprudent!

-- Je suis bien fch de ce que vous me dites l, lui dis-je, et
je ne pus m'empcher d'ajouter d'un ton significatif... sous tous
les rapports.

-- Certainement, monsieur Copperfield, rpliqua Uriah, sous tous
les rapports. Pour miss Agns par-dessus tout! Vous ne vous
rappelez pas, monsieur Copperfield, l'loquente expression dont
vous vous tes servi en me parlant d'elle, mais moi je me la
rappelle bien. Vous m'avez dit un jour que tout le monde lui
devait de l'admiration, et je vous en ai bien remerci, mais vous
avez oubli tout cela naturellement, monsieur Copperfield?

-- Non, dis-je schement.

-- Oh! combien j'en suis heureux, s'cria Uriah! quand je pense
que c'est vous qui avez le premier allum une tincelle d'ambition
dans mon humble coeur et que vous ne l'avez pas oubli! Oh!...
voulez-vous me permettre de vous demander encore une tasse de
caf?

Il y avait quelque chose dans l'emphase qu'il avait mise  me
rappeler ces tincelles que j'avais allumes, quelque chose dans
le regard qu'il m'avait lanc en parlant, qui m'avait fait
tressaillir comme si je l'avais vu tout d'un coup dvoil par un
jet de lumire. Rappel  moi par la demande qu'il me faisait d'un
ton si diffrent, je fis les honneurs du pot d'tain, mais d'une
main si tremblante, avec un sentiment si soudain de mon
impuissance  lutter contre lui, et avec tant d'inquitude de ce
qui allait survenir, que j'tais bien sr de ne pouvoir lui cacher
mon trouble.

Il ne disait rien. Il faisait fondre son sucre, buvait une gorge
de caf, puis se caressait le menton de sa main dcharne,
regardait le feu, jetait un coup d'oeil sur la chambre, me faisait
une grimace sous forme de sourire, se tortillait de nouveau dans
l'excs de son respect servile, reprenait sa tasse de caf, et me
laissait le soin de recommencer la conversation.

Ainsi donc, lui dis-je enfin, M. Wickfield qui vaut mieux que
cinq cents jeunes gens comme vous... ou moi (ma vie en aurait
dpendu que je n'aurais pas pu m'empcher de couper ma phrase par
un geste d'impatience bien prononc), M. Wickfield a commis des
imprudences, monsieur Heep?

-- Oh! beaucoup d'imprudences, monsieur Copperfield, rpliqua
Uriah avec un soupir de modestie, beaucoup, beaucoup!... Mais vous
seriez bien bon de m'appeler Uriah comme autrefois!

-- Eh bien! Uriah, dis-je en prononant le mot avec quelque
difficult.

-- Merci bien! rpliqua-t-il avec chaleur, merci bien, monsieur
Copperfield! Il me semble sentir la brise ou entendre les cloches
d'autrefois, comme aux jours de ma jeunesse, quand je vous entends
dire Uriah. Je vous demande pardon. Que disais-je donc?

-- Vous parliez de M. Wickfield.

-- Ah! oui, c'est vrai, dit-il, de grandes imprudences, monsieur
Copperfield! C'est un sujet auquel je ne voudrais faire allusion
devant personne autre que vous. Et mme avec vous, je ne puis qu'y
faire allusion. Si tout autre que moi avait t  ma place depuis
quelques annes,  l'heure qu'il est, il aurait M. Wickfield (quel
excellent homme, pourtant, monsieur Copperfield!) sous sa coupe.
Sous... sa... coupe... dit Uriah trs-lentement en tendant sa
main dcharne sur la table, et en la pressant si fort de son
pouce sec et dur que la table et la chambre mme en tremblrent.

J'aurais t condamn  le regarder avec son vilain pied plat sur
la tte de M. Wickfield, que je n'aurais pas pu, je crois, le
dtester davantage.

Oh! oui, monsieur Copperfield, continua-t-il d'une voix douce qui
formait un contraste frappant avec la pression obstine de ce
pouce dur et sec, il n'y a pas le moindre doute. 'aurait t sa
ruine, son dshonneur, je ne sais pas quoi, M. Wickfield ne
l'ignore pas. Je suis l'humble instrument destin  le servir dans
mon humilit, et il m'lve  une situation que je pouvais  peine
esprer d'atteindre. Combien je dois lui en tre reconnaissant!
Son visage tait tourn de mon ct, mais il ne me regardait pas;
il ta sa main de la table, et frotta lentement et d'un air pensif
sa mchoire dcharne comme s'il se faisait la barbe.

Je me rappelle quelle indignation remplissait mon coeur, en voyant
l'expression de ce rus visage, qui,  la lueur rouge de la
flamme, m'annonait de nouvelles rvlations.

Monsieur Copperfield, me dit-il... mais ne vous fais-je pas
veiller trop tard?

-- Ce n'est pas vous qui me faites veiller, je me couche toujours
tard.

-- Merci, monsieur Copperfield. J'ai mont de quelques degrs dans
mon humble situation depuis le temps o vous m'avez connu, cela
est vrai, mais je suis toujours aussi humble. J'espre que je le
serai toujours. Vous ne douterez pas de mon humilit si je vous
fais une petite confidence, monsieur Copperfield, n'est-ce pas?

-- Non, dis-je avec effort.

-- Merci bien! Il tira son mouchoir de sa poche et se mit  en
frotter la paume de ses mains. Miss Agns, monsieur Copperfield?

-- Eh bien! Uriah?

-- Oh! quel plaisir de vous entendre dire Uriah spontanment,
s'cria-t-il en faisant un petit saut comme une torpille
lectrique. Vous l'avez trouve bien belle ce soir, monsieur
Copperfield?

-- J'ai trouv comme de coutume qu'elle avait l'air d'tre sous
tous les rapports au-dessus de tous ceux qui l'entouraient.

-- Oh! merci! c'est parfaitement vrai, s'cria-t-il. Merci mille
fois de ce que vous venez de dire l!

-- Point du tout, rpondis-je avec hauteur; il n'y a pas de quoi.

-- Voyez-vous, monsieur Copperfield, dit Uriah; c'est prcisment
l-dessus que roule la confidence que je vais prendre la libert
de vous faire. Quelque humble que je sois, et il frottait ses
mains plus nergiquement en les regardant de prs, puis il
regardait le feu; quelque humble que soit ma mre, quelque modeste
que soit notre pauvre mais honnte demeure (je n'ai pas
d'objection  vous confier mon secret, monsieur Copperfield; j'ai
toujours eu de la tendresse pour vous, depuis que j'ai eu le
plaisir de vous voir pour la premire fois dans un tilbury),
l'image de miss Agns habite dans mon coeur depuis bien des
annes! Oh! monsieur Copperfield! si vous saviez comme je l'adore!
Je baiserais la trace de ses pas.

Je crois que je fus saisi de la folle ide de prendre dans la
chemine les pincettes toutes rouges, et de l'en poursuivre au
grand galop. Heureusement, elle me sortit brusquement de la tte,
comme une balle sort de la carabine, mais l'image d'Agns
souille, rien que par l'ignoble audace des penses de cet
abominable rousseau ne me quitta pas l'esprit, pendant qu'il tait
l, assis tout de travers sur le canap, comme si son me odieuse
donnait la colique  son corps: j'en avais presque le vertige. Il
me semblait qu'il grandissait et s'enflait sous mes yeux, que la
chambre retentissait des chos de sa voix; enfin je me sentis
possd par une trange sensation que tout le monde connat peut-
tre jusqu' un certain point; il me semblait que tout ce qui
venait de se passer tait arriv autrefois, n'importe quand, et
que je savais d'avance ce qu'il allait me dire.

Je m'aperus  temps que son visage exprimait sa confiance dans le
pouvoir qu'il avait entre les mains, et cette observation
contribua plus que tout le reste, plus que tous les efforts que
j'aurais pu faire,  rappeler  mon souvenir la prire d'Agns
dans toute sa force. Je lui demandai avec une apparence de calme,
dont je ne me serais pas cru capable l'instant d'auparavant, s'il
avait fait connatre ses sentiments  Agns.

Oh! non! monsieur Copperfield, rpliqua-t-il, mon Dieu, non, je
n'en ai parl qu' vous. Vous comprenez, je commence  peine 
sortir de l'humilit de ma situation; je fonde en partie mes
esprances sur les services qu'elle me verra rendre  son pre,
(car j'espre bien lui tre trs-utile, monsieur Copperfield),
elle verra comme je faciliterai les choses  ce brave homme pour
le tenir en bonne voie. Elle aime tant son pre, monsieur
Copperfield (quelle belle qualit chez une fille!), que j'espre
qu'elle arrivera peut-tre, par affection pour lui,  avoir
quelques bonts pour moi.

Je sondais la profondeur de l'intrigue de ce misrable, et je
comprenais dans quel but il m'en faisait la confidence.

Si vous voulez bien avoir la bont de me garder le secret,
monsieur Copperfield, poursuivit-il, et de ne rien faire pour le
traverser, je regarderai cela comme une grande faveur. Vous ne
voudriez pas me causer de dsagrments. Je sais la bont de votre
coeur, mais comme vous ne m'avez connu que dans une humble
situation (dans la plus humble situation, je devrais dire, car je
suis bien humble encore), vous pourriez, sans le vouloir, me faire
un peu de tort auprs de mon Agns. Je l'appelle mon Agns, voyez-
vous, monsieur Copperfield. Il y a une chanson qui dit:

_Un sceptre n'est rien sans toi,
Et je renonce  tout si tu veux tre  moi._

Eh bien! c'est ce que je compte faire un de ces jours.

Chre Agns! Elle, pour qui je ne connaissais personne qui ft
digne d'un coeur si aimant et si bon, tait-il bien possible
qu'elle ft rserve  devenir la femme d'un misrable comme
celui-l!

Il n'y a rien de press pour le moment, voyez-vous, monsieur
Copperfield, continua Uriah, pendant que je me disais cela en le
regardant se tortiller devant moi. Mon Agns est trs-jeune
encore, et nous avons, ma mre et moi, bien du chemin  faire et
bien des arrangements  prendre, avant qu'il soit  propos d'y
penser. J'aurai, par consquent, le temps de la familiariser avec
mes esprances,  mesure que les occasions se prsenteront. Oh!
que je vous suis reconnaissant de votre confiance. Oh! vous ne
savez pas, vous ne pouvez pas savoir tout le soulagement que
j'prouve  penser que vous comprenez notre situation et que vous
ne voudriez pas me causer des dsagrments dans la famille en vous
tournant contre moi.

Il me prit la main sans que j'osasse la lui refuser, et aprs
l'avoir serre dans sa patte humide, il regarda le cadran effac
de sa montre.

Bon Dieu! dit-il; il est plus d'une heure. Le temps passe si vite
dans les confidences entre de vieux amis, monsieur Copperfield,
qu'il est presque une heure et demie.

Je lui rpondis que je croyais qu'il tait plus tard; non que je
le crusse rellement, mais parce que j'tais  bout. Je ne savais
plus, en vrit, ce que je disais.

Mon Dieu! dit-il par rflexion; dans la maison que j'habite, une
espce d'htel, de pension bourgeoise, prs de New-River-Head, je
vais trouver tout le monde couch depuis deux heures, monsieur
Copperfield.

-- Je suis bien fch, rpondis-je, de n'avoir ici qu'un seul lit,
et de...

-- Oh! ne parlez pas de lit, monsieur Copperfield, rpondit-il
d'un ton suppliant, en relevant une de ses jambes. Mais, est-ce
que vous verriez quelque inconvnient  me laisser coucher par
terre devant le feu?

-- Si vous en tes l, prenez mon lit, je vous en prie, et moi, je
m'tendrai devant le feu.

Il refusa mon offre, d'une voix assez perante, dans l'excs de sa
surprise et de son humilit, pour aller rveiller mistress Crupp,
endormie, je suppose,  cette heure indue, dans une chambre
loigne, situe  peu prs au niveau de la mare basse, et berce
probablement dans son sommeil, par le bruit d'une horloge
incorrigible,  laquelle elle en appelait toujours quand nous
avions quelque petite discussion sur une question d'exactitude;
cette horloge tait toujours de trois quarts d'heure en retard,
quoiqu'elle et t rgle chaque matin sur les autorits les plus
comptentes. Aucun des arguments qui me venaient  l'esprit dans
mon tat de trouble, n'ayant d'effet sur sa modestie, je renonai
 lui persuader d'accepter ma chambre  coucher, et je fus oblig
de lui improviser, le mieux possible, un lit auprs du feu. Le
matelas du canap (beaucoup trop court pour ce grand cadavre), les
coussins du canap, une couverture, le tapis de la table, une
nappe propre et un gros paletot, tout cela composait un coucher
dont il me fut platement reconnaissant. Je lui prtai un bonnet de
nuit dont il s'affubla  l'instant, et qui le rendait si horrible,
que je n'ai jamais pu en porter depuis; aprs quoi je le laissai
reposer en paix.

Je n'oublierai jamais cette nuit-l. Je n'oublierai jamais combien
de fois je me tournai et me retournai dans mon lit; combien de
fois je me fatiguai  penser  Agns et  cet animal; combien de
fois je me demandai ce que je pouvais et ce que je devais faire,
et tout cela, pour aboutir toujours  cette impasse, que je
n'avais rien de mieux  faire pour le repos d'Agns, que de ne
rien faire du tout, et de garder pour moi ce que j'avais appris.
Si je m'endormais un moment, l'image d'Agns avec ses yeux si
doux, et celle de son pre la regardant tendrement, s'levaient
devant moi, pour me supplier de venir  leur aide, et me
remplissaient de vagues terreurs. Chaque fois que je me
rveillais, l'ide qu'Uriah dormait dans la chambre  ct
m'oppressait comme un cauchemar, et je me sentais sur le coeur un
poids de plomb; j'avais peur d'avoir pris pour locataire un dmon
de la plus vile espce.

Les pincettes me revenaient aussi  l'esprit dans mon sommeil,
sans que je pusse m'en dbarrasser. Il me semblait, tandis que
j'tais  demi endormi et  demi veill, qu'elles taient encore
toutes rouges, et que je venais de les saisir pour les lui passer
au travers du corps. Cette ide me poursuivait tellement, quoique
sachant bien qu'elle n'avait aucune solidit, que je me glissai
dans la pice voisine pour m'assurer qu'il y tait bien en effet,
couch sur le dos, ses jambes tendues jusqu'au bout de la
chambre; il ronflait; il avait un rhume de cerveau et sa bouche
tait ouverte comme une bote aux lettres; enfin, il tait en
ralit beaucoup plus affreux que mon imagination malade ne
l'avait rv, et mon dgot mme devint une sorte d'attraction qui
m'obligeait  revenir  peu prs toutes les demi-heures pour le
regarder de nouveau. Aussi cette longue nuit me sembla plus lente
et plus sombre que jamais, et le ciel charg de nuages s'obstinait
 ne laisser paratre aucune trace du jour.

Quand je le vis descendre de bonne heure, le lendemain matin (car,
grce au ciel, il refusa de rester  djeuner), il me sembla que
la nuit disparaissait avec lui; mais en prenant le chemin de mon
bureau, je recommandai particulirement  mistress Crupp de
laisser mes fentres ouvertes, pour donner de l'air  mon salon,
et le purifier de toutes les souillures de sa prsence.




CHAPITRE XXVI.

Me voil tomb en captivit.


Je ne vis plus Uriah Heep jusqu'au jour du dpart d'Agns. J'tais
au bureau de la diligence pour lui dire adieu et la voir partir,
et je la trouvai l qui retournait  Canterbury par le mme
vhicule. J'prouvai du moins une petite satisfaction  voir cette
redingote marron trop courte de taille, troite et mal fagote, en
compagnie d'un parapluie qui ressemblait  une tente, plants au
bord du sige de derrire sur l'impriale, tandis qu'Agns avait
naturellement une place d'intrieur; mais je mritais bien cette
petite indemnit pour la peine que je pris de faire l'aimable avec
lui pendant qu'Agns pouvait nous voir.  la portire de la
diligence, de mme qu'au dner de mistress Waterbrook, il planait
autour de nous sans relche comme un grand vautour, dvorant
chaque parole que je disais  Agns ou qu'elle me disait.

Dans l'tat de trouble o m'avait jet la confidence qu'il m'avait
faite au coin de mon feu, j'avais rflchi souvent aux expressions
qu'Agns avait employes en parlant de l'association. J'ai fait,
j'espre, ce que je devais faire. Je savais qu'il tait ncessaire
pour le repos de papa que ce sacrifice s'accomplit, et je l'ai
engag  le consommer. J'tais poursuivi depuis lors par le
triste pressentiment qu'elle cderait  ce mme sentiment, et
qu'elle y puiserait la force d'accomplir tout autre sacrifice par
amour pour son pre. Je connaissais son affection pour lui. Je
savais combien sa nature tait dvoue. J'avais appris d'elle-mme
qu'elle se regardait comme la cause innocente des erreurs de
M. Wickfield, et qu'elle croyait avoir ainsi contract envers lui
une dette qu'elle dsirait ardemment d'acquitter. Je ne trouvais
aucune consolation  remarquer la diffrence qui existait entre
elle et ce misrable rousseau en redingote marron, car je sentais
que le grand danger venait prcisment de la diffrence qu'il y
avait entre la puret et le dvouement de son me et la bassesse
sordide de celle d'Uriah. Il le savait bien, et il avait sans
doute fait entrer tout cela en ligne de compte dans ses calculs
hypocrites.

Cependant, j'tais si convaincu que la perspective lointaine d'un
tel sacrifice suffirait pour dtruire le bonheur d'Agns, et
j'tais tellement sr, d'aprs ses manires, qu'elle ne se doutait
encore de rien, et que cette ombre n'tait pas encore tombe sur
son front, que je ne songeais pas plus  l'avertir du coup dont
elle tait menace, qu' lui faire quelque insulte gratuite. Nous
nous sparmes donc sans aucune explication; elle me faisait des
signes et me souriait  la portire de la diligence pour me dire
adieu, pendant que je voyais sur l'impriale son mauvais gnie qui
se tortillait de plaisir, comme s'il l'avait dj tenue dans ses
griffes triomphantes.

Pendant longtemps, ce dernier regard jet sur eux ne cessa pas de
me poursuivre. Quand Agns m'crivit pour m'annoncer son heureuse
arrive, sa lettre me trouva aussi malheureux de ce souvenir qu'au
moment mme de son dpart. Toutes les fois que je tombais dans la
rverie, j'tais sr que cette vision allait encore m'apparatre
et redoubler mes tourments. Je ne passais pas une seule nuit sans
y rver. Cette pense tait devenue une partie de ma vie, aussi
insparable de mon tre que ma tte l'tait de mon corps.

J'avais tout le temps de me torturer  mon aise, car Steerforth
tait  Oxford, m'crivait-il, et quand je n'tais pas  la cour
des Commons', j'tais presque toujours seul. Je crois que je
commenais dj  me sentir une secrte mfiance de Steerforth. Je
lui rpondis de la manire la plus affectueuse, mais il me semble
qu'au bout du compte, je n'tais pas fch qu'il ne pt pas venir
 Londres pour le moment. Je souponne qu' dire le vrai,
l'influence d'Agns, n'tant plus combattue par la prsence de
Steerforth, agissait sur moi avec d'autant plus de puissance
qu'elle tenait plus de place dans mes penses et mes
proccupations.

Cependant, les jours et les semaines s'coulaient. J'avais
dcidment pris place chez MM. Spenlow et Jorkins. Ma tante me
donnait quatre-vingts livres sterling par an, payait mon loyer et
beaucoup d'autres dpenses. Elle avait lou mon appartement pour
un an, et quoiqu'il m'arrivt encore de le trouver un peu triste
le soir, et les soires bien longues, j'avais fini par me faire
une espce de mlancolie uniforme, et par me rsigner au caf de
mistress Crupp, et mme par l'avaler, non plus  la tasse, mais 
grands seaux, autant que je me rappelle cette priode de mon
existence. Ce fut  peu prs  cette poque que je fis aussi trois
dcouvertes: la premire, c'est que mistress Crupp tait trs-
sujette  une indisposition extraordinaire qu'elle appelait des
_espasmes_, gnralement accompagne d'une inflammation dans les
fosses nasales, et qui exigeait pour traitement une consommation
perptuelle d'absinthe; la seconde, c'est qu'il fallait qu'il y
et quelque chose de particulier dans la temprature de mon
office, qui fit casser les bouteilles d'eau-de-vie; enfin je
dcouvris que j'tais seul au monde, et j'tais fort enclin 
rappeler cette circonstance dans des fragments de posie nationale
de ma composition.

Le jour de mon installation dfinitive chez MM. Spenlow et Jorkins
ne fut marqu par aucune autre rjouissance, si ce n'est que je
rgalai les clercs au bureau de sandwiches et de xrs, et que je
me rgalai tout seul, le soir, d'un spectacle. J'allai voir
_l'tranger_ comme une pice qui ne drogeait pas  la dignit de
la cour des Doctors'-Commons, et j'en revins dans un tel tat que
je ne me reconnaissais plus dans la glace. M. Spenlow me dit 
l'occasion de mon installation, en terminant nos arrangements,
qu'il aurait t heureux de m'inviter  venir passer la soire
chez lui  Norwood, en l'honneur des relations qui s'tablissaient
entre lui et moi, mais que sa maison tait un peu en dsordre
parce qu'il attendait le retour de sa fille qui venait de finir
son ducation  Paris. Mais il ajouta que, lorsqu'elle serait
arrive, il esprait avoir le plaisir de me recevoir. Je savais en
effet, qu'il tait rest veuf avec une fille unique; je le
remerciai de ses bonnes intentions.

M. Spenlow tint fidlement sa parole; une quinzaine de jours
aprs, il me rappela sa promesse en me disant que, si je voulais
lui faire le plaisir de venir  Norwood le samedi suivant, pour y
rester jusqu'au lundi, il en serait extrmement heureux. Je
rpondis naturellement que j'tais tout prt  lui donner ce
plaisir, et il fut convenu qu'il m'emmnerait et me ramnerait
dans son phaton.

Le jour venu, mon sac de nuit mme devint un objet de vnration
pour les employs subalternes, pour lesquels la maison de Norwood
tait un mystre sacr. L'un d'eux m'apprit qu'il avait entendu
dire que le service de table de M. Spenlow se composait
exclusivement de vaisselle d'argent et de porcelaine de Chine, et
un autre, qu'on y buvait du champagne tout le long du repas, comme
on boit de la bire ailleurs. Le vieux clerc  perruque, qui
s'appelait M. Tiffey, avait t plusieurs fois  Norwood, pour
affaires, dans le courant de sa carrire, et, dans ces occasions
solennelles, il avait pu pntrer jusque dans la salle  manger
qu'il dcrivait comme une pice des plus somptueuses, d'autant
plus qu'il y avait bu du xrs brun de la Compagnie des Indes,
d'une qualit si particulire, qu'il en faisait venir les larmes
aux yeux.

La cour s'occupait ce jour-l d'une affaire qui avait dj t
ajourne; il s'agissait de condamner un boulanger qui avait fait
opposition dans sa paroisse  une taxe pour le pavage, et comme la
dossier tait deux fois plus long que Robinson Cruso, d'aprs un
calcul que j'avais fait, cela ne put finir qu'un peu tard.
Pourtant le boulanger fut mis au ban de la paroisse pour six mois
et oblig de payer des frais de toute espce, aprs quoi le
procureur du boulanger, le juge et les avocats des deux parties,
qui taient tous des parents trs-proches, s'en allrent ensemble
 la campagne, pendant que je montais en phaton avec M. Spenlow.

Ce phaton tait trs-lgant; les chevaux se rengorgeaient et
levaient les jambes comme s'ils savaient qu'ils appartenaient aux
Doctors'-Commons. Il y avait beaucoup d'mulation parmi ces
messieurs  qui ferait le plus d'embarras, et nous pouvions nous
vanter d'avoir l des quipages joliment soigns; quoique j'aie
toujours cru, comme je le croirai toujours, que de mon temps, le
grand objet d'mulation, pour les docteurs de la cour, tait
l'empois; car je ne doute pas que les procureurs n'en fissent
alors une aussi grande consommation que peut le comporter la
nature humaine.

Notre petit voyage pour nous rendre  Norwood fut donc trs-
agrable, et M. Spenlow profita de cette occasion pour me donner
quelques avis sur ma profession. Il me dit que c'tait la
profession la plus distingue; qu'il fallait bien se garder de la
confondre avec le mtier d'avou; que cela ne se ressemblait pas;
que la ntre tait infiniment plus spciale, moins routinire, et
rapportait de plus beaux profits. Nous traitions les choses
beaucoup plus  notre aise aux Commons' qu'on ne pouvait les
traiter ailleurs, et ce privilge seul faisait le nous une classe
 part. Il me dit, qu' la vrit, nous ne pouvions pas nous
dissimuler (ce qui tait bien dsagrable) que nous tions surtout
employs par des avous; mais il me donna  entendre que ce n'en
tait pas moins une race de gens bien infrieure  la ntre, et
que tous les procureurs qui se respectaient les regardaient du
haut en bas.

Je demandai  M. Spenlow quelle tait, selon lui, la meilleure
espce d'affaires dans la profession. Il me rpondit qu'un bon
procs sur un testament contest, quand il s'agissait d'une petite
terre de trente  quarante mille livres sterling, tait peut-tre
ce qu'il y avait de mieux. Dans une affaire de cette espce, il y
avait d'abord  chaque phase de la procdure, une bonne petite
rcolte de profits  faire par voie d'argumentation; puis les
dossiers de tmoignages s'entassaient les uns sur les autres 
chaque interrogatoire pour et contre, sans parler des appels qu'on
peut faire d'abord  la Cour des dlgus et de l  la Chambre
des lords; mais comme on est  peu prs sr de retrouver les
dpens sur la valeur de la proprit, les deux parties vont
gaillardement de l'avant, sans s'inquiter des frais. L-dessus il
se lana dans un loge gnral de la Cour des Commons. Ce qu'il y
a le plus  admirer dans la Cour des Doctors'-Commons, disait-il,
c'est la concentration des affaires. Il n'y a pas de tribunal
aussi bien organis dans le monde. On a tout sous la main, dans
une coquille de noix. Par exemple, on porte devant la Cour du
consistoire une affaire de divorce, ou une affaire de restitution.
Trs-bien. Vous commencez par essayer de la Cour du consistoire.
Cela se passe tranquillement, en famille; on prend son temps. 
supposer qu'on ne soit pas satisfait de la Cour du consistoire,
que fait-on? On va devant la Cour des arches. Qu'est-ce que la
Cour des arches? La mme Cour, dans le mme local, avec la mme
barre, les mmes conseillers; il n'y a que le juge de chang, car
le premier juge, celui de la Cour du consistoire, peut revenir
plaider ici, quand cela lui convient, devant la Cour des arches,
comme avocat. Ici, on recommence le mme jeu. Vous n'tes pas
encore satisfait, trs-bien. Alors, que fait-on? On se prsente
devant la Cour des dlgus. Qu'est-ce que la Cour des dlgus?
Eh bien! les dlgus ecclsiastiques sont les avocats sans cause,
qui ont vu le jeu qui s'est jou dans les deux Cours; qui ont vu
donner, couper et jeter les cartes; qui en ont parl  tous les
joueurs, et qui, en consquence, se prsentent comme des juges
tout neufs  l'affaire, pour tout rgler  la satisfaction de tout
le monde. Les mcontents peuvent parler de la corruption de la
Cour, de l'insuffisance de la Cour, de la ncessit d'une rforme
dans la Cour; mais, avec tout cela, dit solennellement M. Spenlow,
en terminant, plus le boisseau de grain est cher au march, plus
la Cour a d'affaires voques devant elle, et on peut dire au
monde entier, la main sur la conscience: Touchez seulement  la
Cour, et c'en est fait du pays.

J'coutais avec attention, et quoique je doive avouer que j'avais
quelques doutes sur la question de savoir si l'tat tait aussi
redevable  la Cour que M. Spenlow le disait, je me soumis aussi
respectueusement  ses opinions. Quant  l'affaire du prix du
boisseau de bl, je sentis modestement que c'tait un argument
trop fort pour moi, mais qu'il n'en tranchait pas moins la
question. Je n'ai pas pu me remettre encore,  l'heure qu'il est,
de ce boisseau de bl. Il a reparu bien des fois durant ma vie,
dans toute sorte de questions, toujours pour m'craser. Je ne sais
pas encore ce qu'il me veut, ni quel droit il a de venir
m'opprimer dans une infinit d'occasions; mais toutes les fois que
je vois arriver sur la scne mon vieil ami, le boisseau de bl,
toujours amen l, autant que je puis croire, comme des cheveux
sur la soupe, je regarde la cause comme perdue sans ressource.

Mais ceci n'est qu'une digression. Je n'tais pas homme  toucher
 la Cour et  bouleverser le pays. J'exprimai donc par un silence
modeste l'assentiment que je donnais  tout ce que je venais
d'entendre dire  mon suprieur en ge et en connaissances, et la
conversation roula bientt sur le drame et sur _l'tranger_, puis
sur les chevaux du phaton, jusqu'au moment de notre arrive
devant la porte de M. Spenlow.

Un trs-joli jardin s'tendait devant la maison, et quoique la
saison ne ft pas favorable pour voir un jardin, tout tait si
bien tenu, que je fus enchant. La pelouse tait charmante, et
j'apercevais dans l'obscurit des groupes d'arbres et de longues
tonnelles, couvertes, sans doute, de fleurs et de plantes
grimpantes au retour du printemps. C'est l que miss Spenlow va
se promener  l'cart, me dis-je.

Nous entrmes dans la maison qui tait joyeusement claire, et je
me trouvai dans un vestibule rempli de chapeaux, de paletots, de
gants, de fouets et de cannes. O est miss Dora? demanda
M. Spenlow au domestique. Dora!, pensai-je, quel joli nom!

Nous entrmes dans une pice voisine, le fameux petit salon, o le
vieux clerc avait bu du xrs brun de la Compagnie des Indes, et
j'entendis une voix qui disait: Ma fille Dora et Mademoiselle
l'amie de confiance de ma fille Dora, je vous prsente
M. Copperfield. C'tait, sans doute, la voix de M. Spenlow, mais
je n'en savais rien et peu m'importait. C'en tait fait! ma
destine tait accomplie. J'tais captif, esclave. J'aimais Dora
Spenlow  la folie.

C'tait pour moi comme un tre surhumain, une fe, une sylphide,
je ne sais quoi; quelque chose de tel qu'on n'avait jamais rien vu
de pareil, et que tout le monde en raffolait. Je disparus 
l'instant dans un abme d'amour. Je n'eus pas le temps de
m'arrter sur le bord, ni de regarder en avant ou en arrire, je
me prcipitai la tte la premire, avant d'avoir assez recouvr
mes sens pour lui adresser la parole.

J'ai dj vu M. Copperfield, dit une voix bien connue pendant
que je saluais en murmurant quelques mots.

Ce n'tait pas Dora qui parlait, non; c'tait son amie de
confiance, miss Murdstone!

J'aurais bien d m'tonner, eh bien! non. Il me semble que je
n'avais plus la facult de m'tonner. Il n'y avait au monde que
Dora Spenlow qui valt la peine qu'on s'tonnt pour elle. Je me
mis  dire:

Comment vous portez-vous, miss Murdstone? J'espre que votre
sant est bonne?

-- Trs-bonne, rpondit-elle.

-- Et comment va M. Murdstone?

-- Mon frre se porte  merveille, je vous remercie.

M. Spenlow, qui avait, je suppose, t surpris de me voir en pays
de connaissance, plaa ici son mot:

Je suis bien aise de voir, Copperfield, dit-il, que miss
Murdstone et vous, vous soyez d'anciennes connaissances.

-- Nous sommes allis, M. Copperfield et moi, dit miss Murdstone
d'un ton calme et svre. Nous nous sommes un peu connus
autrefois, dans son enfance; les circonstances nous ont spars
depuis lors; je ne l'aurais pas reconnu.

Je rpliquai que je l'aurais reconnue n'importe o, ce qui tait
vrai.

Miss Murdstone a eu la bont, me dit M. Spenlow, d'accepter
l'office... si elle veut bien me permettre de l'appeler ainsi,
d'amie confidentielle de ma fille Dora. Ma fille Dora tant
malheureusement prive de sa mre, miss Murdstone veut bien lui
accorder sa compagnie et sa protection.

 propos de protection, il me passa une ide par la tte, c'est
que miss Murdstone, comme ces pistolets de poche appels _life
preserver_, tait plutt faite pour l'attaque que pour la
protection de personne. Mais c'est une ide qui ne fit que me
passer dans l'esprit, comme toutes celles qui ne se rapportaient
pas  Dora, que je regardai  l'instant mme; et il me sembla voir
dans ses petites manires un peu volontaires et capricieuses
qu'elle n'tait pas trs-dispose  mettre sa confiance dans sa
compagne et protectrice Mlle Murdstone. Mais une cloche sonna;
M. Spenlow dit que c'tait le premier coup pour le dner, et me
conduisit dans ma chambre.

Le moyen de s'habiller ou de faire quelque chose qui exiget le
moindre soin, quand on tait plong dans ce rve d'amour! c'et
t par trop ridicule. Tout ce que je pus faire, ce fut de
m'asseoir devant le feu, la clef de mon sac de nuit entre les
dents, incapable de toute autre chose que de penser  cette petite
Dora,  sa grce,  ses charmes,  ses yeux brillants. Quelle
taille, quel visage, quelles manires enchanteresses, gracieuses
jusques dans leurs caprices!

La cloche sonna si vite le second coup, que j'eus  peine le temps
d'enfiler comme je pus mes habits, au lieu d'accomplir cette
opration avec le soin que j'aurais voulu y apporter dans cette
circonstance, et je descendis. Il y avait quelques personnes dans
le salon. Dora parlait  un vieux monsieur en cheveux blancs. En
dpit de ses cheveux blancs et de ses arrire-petits-enfants (car
il se disait lui-mme bisaeul), j'tais horriblement jaloux de
lui.

Quel tat d'esprit que celui dans lequel j'tais plong! J'tais
jaloux de tout le monde! Je ne pouvais supporter l'ide que
quelqu'un connt M. Spenlow mieux que moi. C'tait une torture
pour moi que d'entendre parler d'vnements auxquels je n'avais
pas pris part. Un monsieur parfaitement chauve,  tte luisante,
fort aimable du reste, s'tant avis de me demander  travers la
table si c'tait la premire fois que je voyais le jardin, dans ma
colre froce et sauvage je ne sais pas ce que je lui aurais fait.

Je ne me rappelle pas les autres convives, je ne me rappelle que
Dora. Je n'ai aucune ide de ce qu'on servit au dner, je ne vis
que Dora; je crois vraiment que je dnai de Dora uniquement, et
que je renvoyai une demi-douzaine d'assiettes sans y avoir touch.
J'tais assis prs d'elle, je lui parlais; elle avait la plus
douce petite voix, le petit rire le plus gai, les petites manires
les plus charmantes et les plus sduisantes qui aient jamais
rduit en servage un pauvre garon perdu. En tout, c'tait une
petite miniature; elle n'en est que plus prcieuse, me disais-je.

Quand elle quitta la salle  manger avec miss Murdstone (il n'y
avait point l d'autres dames), je tombai dans une douce rverie
qui n'tait trouble que par une vive inquitude de ce que miss
Murdstone pourrait dire de malveillant sur mon compte. Le monsieur
aimable et chauve me raconta une longue histoire d'horticulture,
je crois. Il me semble que je l'entendis me rpter plusieurs
fois: Mon jardinier. J'avais l'air de lui prter l'attention la
plus soutenue, mais en ralit j'errais pendant tout ce temps dans
le jardin d'den avec Dora. Mes craintes d'tre desservi auprs de
l'objet de toutes mes affections se ranimrent quand nous
rentrmes dans le salon,  l'aspect du sombre visage de miss
Murdstone dans le lointain. Mais j'en fus soulag d'une manire
inattendue.

David Copperfield, dit miss Murdstone me faisant signe de venir
la rejoindre prs d'une fentre, un mot!

Je me trouvai en face de miss Murdstone:

David Copperfield, me dit miss Murdstone, je n'ai pas besoin de
m'tendre sur nos affaires de famille, le sujet n'est pas
sduisant.

-- Loin de l, mademoiselle, rpliquai-je.

-- Loin de l, rpta miss Murdstone. Je n'ai aucun dsir de
rappeler des querelles passes et des injures oublies. J'ai t
outrage par une personne, par une femme, je suis fche de le
dire pour l'honneur de mon sexe, et, comme je ne pourrais parler
d'elle sans mpris et sans dgot, j'aime mieux ne pas y faire
allusion.

J'tais prt  prendre feu pour ma tante. Cependant je me contins
et lui dis qu'il serait certainement plus convenable, si miss
Murdstone le voulait bien, de ne pas y faire allusion; j'ajoutai
que je ne pouvais entendre parler d'elle qu'avec respect,
qu'autrement je prendrais hautement sa dfense.

Miss Murdstone ferma les yeux, pencha la tte avec ddain, puis,
rouvrant lentement les yeux, elle reprit:

David Copperfield, je n'essayerai pas de vous dissimuler que je
me suis fait une opinion dfavorable sur votre compte dans votre
enfance. Je me suis peut-tre trompe, ou bien vous avez cess de
justifier cette manire de voir; ce n'est pas la question pour le
moment. Je fais partie d'une famille remarquable, je crois, pour
sa fermet, et je ne suis sujette ni  changer d'avis ni  me
laisser gouverner par les circonstances. Je puis avoir mon opinion
sur votre compte. Vous pouvez avoir la vtre sur le mien.

J'inclinai la tte  mon tour.

Mais il n'est pas ncessaire, dit miss Murdstone, que ces
opinions en viennent  une collision ici mme. Dans les
circonstances actuelles, il vaut mieux pour tout le monde qu'il
n'en soit rien. Puisque les hasards de la vie nous ont rapprochs
de nouveau, et que d'autres occasions du mme genre peuvent se
prsenter, je suis d'avis que nous nous traitions l'un l'autre
comme de simples connaissances. Nos relations de famille loignes
sont une raison suffisante pour expliquer ce genre de rapports
entre nous, et il est inutile que nous nous fassions remarquer.
tes-vous du mme avis?

-- Miss Murdstone, rpliquai-je, je trouve que M. Murdstone et
vous, vous en avez us cruellement  mon gard, et que vous avez
trait ma mre avec une grande duret; je conserverai cette
opinion toute ma vie. Mais je souscris compltement  ce que vous
proposez.

Miss Murdstone ferma de nouveau les yeux, et pencha encore la
tte; puis touchant le revers de ma main du bout de ses doigts
roides et glacs, elle s'loigna en arrangeant les petites chanes
qu'elle portait aux bras et au cou, les mmes et dans le mme tat
exactement que la dernire fois que je l'avais vue. Je me rappelai
alors, en pensant au caractre de miss Murdstone, les chanes et
les fers qu'on met au-dessus de la porte d'une prison pour
annoncer au dehors  tous les passants ce qu'on peut s'attendre 
trouver au dedans.

Tout ce que je sais du reste de la soire, c'est que j'entendis la
souveraine de mon coeur chanter des ballades merveilleuses
composes en franais et dont la moralit tait en gnral qu'en
tout tat de cause, il fallait toujours danser, tra la la, tra la
la! Elle s'accompagnait sur un instrument enchant qui ressemblait
 une guitare. J'tais plong dans un dlire de batitude. Je
refusai tout rafrachissement. Le punch en particulier rvoltait
tout mon tre. Quand miss Murdstone vint l'arrter pour l'emmener,
elle sourit et me tendit sa charmante petite main. Je jetai par
hasard un coup d'oeil sur une glace et je vis que j'avais l'air
d'un imbcile, d'un idiot. Je revins  ma chambre dans un tat
d'imbcillit, et je me levai le lendemain plong toujours dans la
mme extase.

Il faisait beau, et comme je m'tais lev de grand matin, je
pensai que je pouvais aller me promener dans une des alles en
berceau, et nourrir ma passion en contemplant son image dans mon
coeur. En traversant le vestibule, je rencontrai son petit chien
qu'on appelait Jip, diminutif de Gipsy. Je l'approchai avec
tendresse, car mon amour s'tendait jusqu' lui, mais il me montra
les dents, et il se rfugia sous une chaise en grognant, sans
vouloir me permettre la plus lgre familiarit.

Le jardin tait frais et solitaire. Je me promenais en rvant au
bonheur que j'prouverais si j'tais jamais fianc  cette
merveilleuse petite crature. Quant au mariage et  la fortune, je
crois que j'tais presque aussi innocent de toute pense de ce
genre que dans le temps o j'aimais la petite milie. tre admis 
l'appeler Dora,  lui crire,  l'aimer,  l'adorer,  croire
qu'elle ne m'oubliait pas, mme lorsqu'elle tait entoure
d'autres amis, c'tait pour moi le nec plus ultra de l'ambition
humaine, de la mienne au moins, bien certainement. Il n'y a pas de
doute que je ne fusse alors un pauvre garon ridicule et
sentimental, mais ces sentiments annonaient une puret de coeur
qui m'empche d'en mpriser absolument le souvenir, quelque
risible qu'il me semble aujourd'hui.

Je ne me promenais pas depuis bien longtemps quand, au dtour
d'une alle, je la rencontrai. Je rougis encore des pieds  la
tte en tournant, par souvenir, le coin de cette alle, et la
plume tremble entre mes doigts.

Vous... sortez de bien bonne heure, miss Spenlow, lui dis-je.

-- Oh! je m'ennuie  la maison, dit-elle, et miss Murdstone est si
absurde! Elle a les ides les plus tranges sur la ncessit que
l'atmosphre soit bien purifie avant que je sorte. Purifie! Ici
elle se mit  clater du rire le plus mlodieux. Le dimanche
matin, je ne joue pas du piano. Il faut bien faire quelque chose.
Aussi j'ai dit  papa hier soir que j'tais dcide  sortir. Et
puis, c'est le plus beau moment de la journe. N'est-ce pas?

L-dessus je pris mon vol  l'tourdie et je lui dis ou plutt je
balbutiai que le temps me paraissait magnifique pour le moment,
quoique je le trouvasse bien sombre il n'y avait pas plus d'une
minute.

Est-ce un compliment, dit Dora, ou si le temps est rellement
chang?

Je rpondis en balbutiant plus que jamais que ce n'tait pas un
compliment mais la vrit pure, quoique je ne me fusse pas aperu
du moindre changement dans le temps. Je parlais seulement de celui
que j'prouvais dans mes sentiments, ajoutai-je timidement pour
achever l'explication.

Je n'ai jamais vu de boucles pareilles  celles qu'elle secoua
alors pour cacher sa rougeur, et ce n'est pas tonnant, il n'y en
a jamais eu de semblables au monde! Quant au chapeau de paille et
aux rubans bleus qui couronnaient ces boucles, quel trsor
inestimable  suspendre dans ma chambre de Buckingham-Street, si
je les avais eus en ma possession!

Vous arrivez de Paris? lui dis-je.

-- Oui, rpondit-elle. Y avez-vous jamais t?

-- Non.

-- Oh! J'espre pour vous que vous irez bientt. Cela vous amusera
tant!

Ma physionomie exprimait une profonde souffrance. Il m'tait
insupportable de penser qu'elle esprait me voir aller  Paris,
qu'elle supposait que je pusse avoir l'ide d'y aller. Je me
moquais bien de Paris; je me moquais bien de la France! Il me
serait impossible, dans les circonstances prsentes, de quitter
l'Angleterre pour tous les trsors du monde. Rien ne pourrait m'y
dcider. Bref, j'en dis tant qu'elle recommenait  se voiler de
ses boucles, quand le petit chien arriva en courant le long de
l'alle,  notre grand soulagement.

Il tait horriblement jaloux de moi, et s'obstinait  m'aboyer
dans les jambes. Elle le prit dans ses bras, oh ciel! et le
caressa, sans qu'il cesst d'aboyer, il ne voulait pas me laisser
le toucher, et, alors elle le battait; mes souffrances
redoublaient en voyant les jolies petites tapes qu'elle lui
donnait sur le museau pour le punir, pendant qu'il clignait des
yeux et lui lchait la main, tout en continuant de grommeler entre
ses dents d'une voix de basse-taille. Enfin il se calma (je crois
bien! avec ce petit menton  fossettes appuy sur son museau!) et
nous prmes le chemin de la serre.

Vous n'tes pas trs-li avec miss Murdstone, n'est-ce pas? dit
Dora... Mon chri! (Ces deux derniers mots s'adressaient au chien.
Oh! si c'et t seulement  moi!)

-- Non, rpliquai-je, pas du tout.

-- Elle est bien ennuyeuse, reprit-elle en faisant la moue. Je ne
sais pas  quoi papa peut avoir pens d'aller prendre quelqu'un
d'aussi insupportable pour me tenir compagnie. Ne semble-t-il pas
qu'on ait besoin d'tre protge! Ce n'est pas moi toujours. Jip
est un bien meilleur protecteur que miss Murdstone: n'est-ce pas,
Jip, mon amour?

Il se contenta de fermer les yeux ngligemment pendant qu'elle
baisait sa petite caboche.

Papa l'appelle mon amie de confiance, mais ce n'est pas vrai du
tout, n'est-ce pas, Jip? Nous n'avons pas l'intention de donner
notre confiance  des gens si grognons, n'est-ce pas Jip? Nous
avons l'intention de la placer o il nous plaira, et de chercher
nos amis nous-mmes, sans qu'on aille  la dcouverte pour nous,
n'est-ce pas Jip?

Jip fit en rponse un petit bruit qui ressemblait assez  celui
d'une bouilloire  th sur le feu. Quant  moi, chaque parole
tait un anneau de plus qu'on rivait  ma chane.

C'est un peu dur, parce que nous n'avons pas une maman bien
bonne, d'tre oblige au lieu de cela de traner une vieille femme
ennuyeuse et maussade comme miss Murdstone, toujours  notre
suite, n'est-ce pas, Jip? Mais ne t'inquite pas, Jip; nous ne lui
accorderons pas notre confiance, et nous nous donnerons autant de
bon temps que nous pourrons en dpit d'elle, et nous la ferons
enrager: c'est tout ce que nous pouvons faire pour elle, n'est-ce
pas, Jip?

Pour peu que ce dialogue et dur deux minutes de plus, je crois
que j'aurais fini par me mettre  genoux sur le sable, au risque
de les corcher, et de me faire mettre  la porte par-dessus le
march. Mais, par bonheur, la serre n'tait pas loin, et nous y
arrivmes comme elle finissait de parler.

Elle tait remplie de beaux graniums. Nous restions en
contemplation devant les fleurs; Dora sautait sans cesse pour
admirer cette plante, puis cette autre; et moi je m'arrtais pour
admirer celles qu'elle admirait. Dora tout en riant soulevait le
chien dans ses bras par un geste enfantin pour lui faire sentir
les fleurs; si nous n'tions pas tous les trois en paradis, je
sais que pour mon compte j'y tais. Le parfum d'une feuille de
granium me donne encore  l'heure qu'il est une certaine motion
demi-comique, demi-srieuse qui change  l'instant le cours de mes
ides. Je revois aussitt un chapeau de paille avec des rubans
bleus sur une fort de boucles de cheveux, et un petit chien noir
soulev par deux jolis bras effils, pour lui faire respirer le
parfum des fleurs et des feuilles de graniums.

Miss Murdstone nous cherchait. Elle nous rejoignit alors, et
prsenta sa joue disparate  la joue de Dora pour qu'elle
embrasst ses rides toutes remplies de pondre de riz; puis elle
saisit le bras de son amie confidentielle, et, en avant marche!
nous emboitmes le pas pour la salle  manger, comme si nous
allions  l'enterrement d'un militaire.

Je ne sais pas le nombre de tasses de th que j'acceptai, parce
que c'tait Dora qui l'avait fait, mais je me souviens
parfaitement que j'en consommai tant que j'aurais d dtruire 
jamais mon systme nerveux, si j'avais eu des nerfs dans ce temps-
l. Un peu plus tard, nous nous rendmes  l'glise, miss
Murdstone se plaa entre nous deux, mais j'entendais chanter Dora,
et je ne voyais plus la congrgation. On fit un sermon... sur
Dora, naturellement, ... et voil j'en ai peur, tout ce que je
retirai du service divin.

La journe se passa paisiblement, il ne vint personne; on alla se
promener, puis on dna en famille, et nous passmes la soire 
regarder des livres et des gravures. Miss Murdstone, une homlie
devant elle et l'oeil sur nous, montait la garde avec vigilance.
Ah! M. Spenlow ne se doutait gure, lorsqu'il tait assis en face
de moi aprs le dner, avec son foulard sur la tte, de l'ardeur
avec laquelle je le serrais en imagination dans mes bras, comme le
plus tendre des gendres. Il ne se doutait gure, lorsque je pris
cong de lui, le soir, qu'il venait de donner son consentement 
mes fianailles avec Dora, et que j'appelais en retour les
bndictions du ciel sur sa tte!

Nous partmes de bonne heure le lendemain, car il y avait une
affaire de sauvetage qui se prsentait devant la Cour de
l'amiraut et qui exigeait une connaissance assez exacte de toute
la science de la navigation; or, comme naturellement nous n'tions
pas trs-habiles sur cette matire  la Cour, le juge avait pri
deux vieux Trinity-Masters d'avoir la charit de venir  son aide.
Dora non moins matinale tait dj  table pour nous faire le th,
et j'eus le triste plaisir de lui ter mon chapeau du haut du
phaton, pendant qu'elle se tenait sur le seuil de la porte avec
Jip dans ses bras.

Je ne tenterai point d'inutiles efforts pour dpeindre ce que la
Cour de l'amiraut me reprsenta ce jour-l, ni la confusion de
mon esprit  l'endroit de l'affaire qui s'y traitait, je ne
raconterai pas comment je lisais le nom de Dora inscrit sur la
rame d'argent dpose sur la table comme emblme de notre haute
juridiction, ni ce que je sentis quand M. Spenlow retourna chez
lui sans moi (j'avais form l'espoir insens qu'il m'y ramnerait
peut-tre): il me semblait que j'tais un matelot abandonn sur
une le dserte par son vaisseau. Si cette vieille Cour pouvait se
rveiller de son assoupissement et prsenter sous une forme
visible tous les beaux rves que je fis sur Dora dans son sein, je
m'en rapporterais  elle pour rendre tmoignage  la vrit de mes
paroles.

Je ne parle pas des rves de ce jour-l seulement, mais de ceux
qui me poursuivirent de jour en jour, de mois en mois. Quand je me
rendais  la Cour ce n'tait pas le moins du monde pour y tudier
les affaires, non, c'tait uniquement pour penser  Dora. S'il
m'arrivait de donner un moment aux procs qui se plaidaient devant
moi, c'tait pour me demander, quand il s'agissait d'affaires
matrimoniales, comment il se faisait que tous les gens maris ne
fussent pas heureux, car je pensais  Dora: et s'il tait question
de succession, je considrais quelles dmarches j'aurais faites si
tout cet argent m'avait t lgu, pour obtenir enfin Dora.
Pendant la premire semaine de ma passion, j'achetai quatre gilets
magnifiques, non pour ma propre satisfaction, je n'y mettais pas
de vanit, mais  cause de Dora; je pris l'habitude de porter des
gants paille dans la rue, et c'est alors que je jetai les premiers
fondements de tous les cors aux pieds dont j'aie jamais souffert.
Si les bottes que je portais dans ce temps-l pouvaient reparatre
pour les comparer avec la taille naturelle de mes pieds, elles
prouveraient de la manire la plus touchante quel tait alors
l'tat de mon coeur.

Et cependant, estropi volontaire en l'honneur de Dora, je faisais
tous les jours plusieurs lieues  pied dans l'esprance de la
voir. Non-seulement je fus bientt aussi connu que le facteur sur
la route de Norwood, mais je ne ngligeais pas davantage les rues
de Londres. J'errais dans les environs des magasins  la mode, je
hantais les bazars comme un revenant, je me promenais en long et
en large dans le parc: j'en tais reint. Parfois,  de longs
intervalles et dans de rares occasions, je l'apercevais. Parfois
je lui voyais agiter son gant  la portire d'une voiture, parfois
je la rencontrais  pied, je faisais quelques pas avec elle et
miss Murdstone, et je lui parlais. Dans ce dernier cas, j'tais
toujours trs-malheureux ensuite de ne lui avoir rien dit de ce
qui m'occupait le plus, de ne pas lui avoir assez fait voir toute
l'tendue de mon dvouement, dans la crainte qu'elle ne songet
seulement pas  moi. Je vous laisse  penser si je soupirais aprs
une nouvelle invitation de M. Spenlow. Mais non, j'tais
constamment dsappoint, car je n'en recevais aucune.

Il fallait que mistress Crupp ft une femme doue d'une grande
pntration, car cet attachement ne datait que de quelques
semaines, et je n'avais pas eu le courage, en crivant  Agns, de
m'expliquer plus nettement qu'en disant que j'avais t chez
M. Spenlow, dont toute la famille, ajoutais-je, se rduit  une
fille unique; il fallait, dis-je, que mistress Crupp ft une femme
doue d'une grande pntration, car, mme ds le dbut de ma
passion, elle avait dcouvert mon secret. Elle monta, un soir que
j'tais plong dans un grand abattement, me demander si je ne
pouvais pas lui donner, pour la soulager dans une attaque de ses
_espasmes_, une cuillere de teinture de cardamome  la rhubarbe,
parfums de cinq gouttes d'essence de clous de girofle, c'tait le
meilleur remde pour sa maladie: si je n'avais pas cette liqueur
sous la main, on pouvait la remplacer par un peu d'eau-de-vie, ce
qui ne lui tait pas aussi agrable, ajouta-t-elle, mais aprs la
teinture de cardamome, c'tait le meilleur pis aller. Comme je
n'avais jamais entendu parler du premier remde et que j'avais
toujours une bouteille du second dans mon armoire, j'en donnai un
verre  mistress Crupp qui commena  le boire en ma prsence pour
me prouver qu'elle n'tait pas femme  en faire un mauvais usage.

Allons, courage, monsieur! me dit mistress Crupp; je ne puis
supporter de vous voir ainsi, monsieur; moi aussi, je suis mre!

Je ne saisissais pas bien l'application que je pouvais me faire de
ce moi aussi, ce qui ne m'empcha pas de sourire  mistress
Crupp avec toute la bienveillance dont j'tais capable.

Allons, monsieur! dit mistress Crupp. Je vous demande pardon
excuse; mais je sais ce dont il s'agit, monsieur. Il y a une
demoiselle l-dessous.

-- Mistress Crupp! rpondis-je en rougissant.

-- Le bon Dieu vous bnisse! ne vous laissez pas abattre,
monsieur, dit mistress Crupp avec un signe d'encouragement. Ayez
bon courage, monsieur! si celle-l n'est pas aimable pour vous, il
n'en manque pas d'autres. Vous tes un jeune monsieur avec qui on
ne demande pas mieux que d'tre aimable, monsieur Compre fils; il
faut seulement que vous vous estimiez ce que vous valez,
monsieur.

Mistress Crupp ne manquait jamais de m'appeler monsieur Compre
fils: d'abord, sans aucun doute, parce que ce n'tait pas mon nom,
et ensuite peut-tre en souvenir de quelque baptme o le parrain
l'avait choisie pour sa commre.

Qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il y ait une demoiselle l-
dessous, mistress Crupp?

-- Monsieur Compre fils, dit mistress Crupp d'un ton de
sensibilit, moi aussi, je suis mre!

Pendant un moment mistress Crupp ne put faire autre chose que de
se tenir la main appuye sur son sein nankin, et de prendre des
forces prventives contre le retour de ses coliques en sirotant sa
mdecine. Enfin elle me dit:

Quand votre chre tante loua pour vous cet appartement, monsieur
Compre fils, je me dis: J'ai enfin trouv quelqu'un  aimer; le
ciel en soit lou; j'ai enfin trouv quelqu'un  aimer! Voil mon
expression... Vous ne mangez pas assez, monsieur, et vous ne buvez
pas non plus.

-- Est-ce l-dessus que vous fondez vos suppositions, mistress
Crupp? demandai-je.

-- Monsieur, dit mistress Crupp d'un ton qui approchait de la
svrit, j'ai fait le mnage de beaucoup de jeunes gens. Un jeune
homme peut prendre trop de soin de sa personne, ou bien n'en
prendre pas assez. Il peut se coiffer avec trop de soin, ou ne pas
mme faire sa raie de ct. Il peut porter des bottes trop larges
ou trop troites, cela dpend du caractre; mais quelle que soit
l'extrmit dans laquelle il se jette, dans l'un ou l'autre cas,
monsieur, il y a toujours une demoiselle l-dessous.

Mistress Crupp secoua la tte d'un air si dtermin que je ne
savais plus quelle contenance faire.

Le monsieur qui est mort ici avant vous, dit mistress Crupp, eh
bien! il tait devenu amoureux... d'une servante d'auberge, et
aussitt il fit rtrcir tous ses gilets, pour ne pas paratre
gonfl comme il tait par la boisson.

-- Mistress Crupp, lui dis-je, je vous prierai de ne pas confondre
la jeune personne dont il s'agit avec une servante d'auberge ou
avec toute autre crature de cette espce, s'il vous plat.

-- M. Compre fils, repartit mistress Crupp, moi aussi je suis
mre, et ce que vous dites l n'est pas probable. Je vous demande
pardon de mon indiscrtion, monsieur. Je n'ai aucun dsir de me
mler de ce qui ne me regarde pas. Mais vous tes jeune,
M. Compre fils, et mon avis est que vous preniez courage, que
vous ne vous laissiez pas abattre, et que vous vous estimiez 
votre valeur. Si vous pouviez vous occuper  quelque chose
monsieur, dit mistress Crupp, par exemple  jouer aux quilles,
monsieur, c'est une jouissance; cela vous distrairait et vous
ferait du bien.

 ces mots mistress Crupp me fit une rvrence majestueuse en
guise de remercment pour ma mdecine, et se retira en feignant de
prendre grand soin de ne pas renverser l'eau-de-vie, qui avait
compltement disparu. En la voyant s'loigner dans l'obscurit, il
me vint bien dans l'ide que mistress Crupp avait pris l une
singulire libert de me donner des conseils; mais, d'un autre
ct, je n'en tais pas fch; c'tait une leon pour moi de mieux
garder mon secret  l'avenir.




CHAPITRE XXVII.

Tommy Traddles.


Peut-tre fut-ce en consquence de l'avis de mistress Crupp, et
parce que l'ide des quilles me rappelait le souvenir de quelques
parties avec Traddles, que je conus le lendemain la pense
d'aller  la recherche de mon ancien camarade. Le temps qu'il
devait passer hors de Londres tait coul, et il demeurait dans
une petite rue prs de l'cole vtrinaire,  Camden-Town,
quartier spcialement habit, me dit l'un de nos clercs qui
logeait par l, par de jeunes tudiants de l'cole, qui achetaient
des nes en vie pour faire sur ces quadrupdes des expriences _in
anima vili_, dans leurs appartements particuliers. Je me fis
donner par le mme clerc quelques renseignements sur la situation
de cette retraite acadmique, et je partis dans l'aprs-midi pour
aller voir mon ancien camarade.

La rue en question laissait quelque chose  dsirer. J'aurais
voulu pour Traddles qu'elle lui donnt plus d'agrment. Je trouvai
que les habitants ne se gnaient pas assez pour jeter au beau
milieu du chemin ce dont ils ne savaient que faire, de sorte que
non-seulement elle tait boueuse et nausabonde, mais encore qu'il
y rgnait un grand dsordre de feuilles de choux. Ce n'tait pas
tout d'ailleurs, les vgtaux ce jour-l s'taient recruts d'une
vieille savate, d'une casserole dfonce, d'un chapeau de femme de
satin noir et d'un parapluie, arrivs  diffrentes priodes de
dcomposition, que j'aperus en cherchant le numro de Traddles.

L'apparence gnrale du lieu me rappela vivement le temps o je
demeurais chez M. et mistress Micawber. Un certain air
indfinissable d'lgance dchue qui s'attachait encore  la
maison que je cherchais et qui la distinguait des autres,
quoiqu'elles fussent toutes construites sur le modle uniforme de
ces essais primitifs d'un colier maladroit qui apprend  dessiner
des maisons, me rappela mieux encore le souvenir de mes anciens
htes. La conversation  laquelle j'assistai, en arrivant  la
porte qu'on venait d'ouvrir au laitier, ne fit qu'ajouter  la
vivacit de mes rminiscences.

Voyons, disait le laitier  une trs-jeune servante, a-t-on pens
 ma petite note?

-- Oh! monsieur dit qu'il va s'en occuper tout de suite, rpondit-
elle.

-- Parce que... reprit le laitier en continuant, comme s'il
n'avait point reu de rponse, et parlant plutt,  ce qu'il me
parut, d'aprs son ton et les regards furieux qu'il jetait dans
l'antichambre, pour l'dification de quelqu'un qui tait dans la
maison que pour celle de la petite servante, parce que voil si
longtemps que cette note va son train, que j'ai bien peur qu'elle
ne finisse par prendre la clef des champs, et puis aprs a cours
aprs! Or, vous comprenez que cela ne peut pas se passer ainsi!
cria le laitier, toujours plus haut et d'un ton plus perant, du
fond du corridor jusque dans la maison.

Rien n'tait plus en dsaccord avec ses manires que son tat de
laitier. C'et t un boucher ou un marchand de rogomme, qu'on lui
et encore trouv la mine froce pour son tat.

La voix de la petite servante s'affaiblit; mais il me sembla,
d'aprs le mouvement de ses lvres, qu'elle murmurait de nouveau
qu'on allait s'occuper tout de suite de la note.

Je vais vous dire, reprit le laitier en fixant les yeux sur elle
pour la premire fois et en la prenant par le menton: aimez-vous
le lait?

-- Oui, beaucoup, rpliqua-t-elle.

-- Eh bien! continua le laitier, vous n'en aurez pas demain. Vous
m'entendez: vous n'aurez pas une goutte de lait demain.

Elle me sembla par le fait soulage d'apprendre qu'elle en aurait
du moins aujourd'hui. Le laitier, aprs un signe de tte sinistre,
laissa aller son menton, et ouvrant son pot de lait, de la plus
mauvaise grce du monde, remplit celui de la famille, puis
s'loigna en grommelant, et se remit  crier son lait dans la rue
d'un ton furieux.

Est-ce ici que demeure M. Traddles? demandai-je.

Une voix mystrieuse me rpondit: oui, du fond du corridor. Sur
quoi la petite servante rpta:

Oui.

-- Est-il chez lui?

La voix mystrieuse rpondit de nouveau affirmativement et la
servante fit cho. L-dessus j'entrai, et d'aprs les indications
de la petite bonne, je montai, suivi,  ce qu'il me sembla, par un
oeil mystrieux qui appartenait sans doute  la voix mystrieuse,
qui partait elle-mme d'une petite pice situe sur le derrire de
la maison.

Je trouvai Traddles sur le palier. La maison n'avait qu'un premier
tage, et la chambre dans laquelle il m'introduisit avec une
grande cordialit tait situe sur le devant. Elle tait trs-
propre quoique pauvrement meuble. Je vis qu'elle composait tout
son appartement, car il y avait un lit-canap, et les brosses et
le cirage taient cachs au milieu des livres, derrire un
dictionnaire, sur la tablette la plus leve. Sa table tait
couverte de papiers; il tait revtu d'un vieil habit et
travaillait de tout son coeur. Ce n'est pas, je crois, que j'eusse
envie de dresser l'inventaire des lieux, mais je vis cela d'un
coup d'oeil, avant de m'asseoir, y compris l'glise peinte sur son
encrier de porcelaine; c'tait encore une facult d'observation
que j'avais appris  exercer du temps des Micawber. Divers
arrangements ingnieux de son cru, pour dissimuler sa commode et
pour loger ses bottes, son miroir  barbe, etc., me rappelaient
avec une exactitude toute particulire les habitudes de Traddles,
dans le temps o il faisait avec du papier  colier des modles
de repaires d'lphants assez grands pour y emprisonner des
mouches, et o il se consolait dans ses chagrins par les fameux
chefs-d'oeuvre dont j'ai parl plus d'une fois.

Dans un coin de la chambre j'aperus quelque chose qui tait
soigneusement couvert d'un grand drap blanc, sans pouvoir deviner
ce que c'tait.

Traddles, lui dis-je en lui donnant une seconde poigne de main,
quand je fus assis, je suis enchant de vous voir.

-- C'est moi qui suis enchant de vous voir, Copperfield,
rpliqua-t-il. Oh! oui, je suis bien heureux de vous voir. C'est
parce que j'tais vraiment ravi de vous voir quand nous nous
sommes rencontrs chez M. Waterbrook, et que j'tais bien sr que
vous en tiez galement bien aise, que je vous ai donn mon
adresse ici, et non dans mon tude d'avocat.

-- Ah! vous avez une tude d'avocat?

-- C'est--dire que j'ai le quart d'une tude et d'un corridor, et
aussi le quart d'un clerc, repartit Traddles. Nous nous sommes
cotiss  quatre pour louer une tude, afin d'avoir l'air de faire
des affaires, et nous payons de mme le clerc entre nous. Il me
cote bel et bien deux shillings par semaine.

Je retrouvai la simplicit de son caractre et sa bonne humeur
accoutume, mais aussi son guignon ordinaire, dans l'expression du
sourire qui accompagnait cette explication.

Ce n'est pas le moins du monde par orgueil, vous comprenez,
Copperfield, dit Traddles, que je ne donne pas en gnral mon
adresse ici. C'est uniquement dans l'intrt des gens qui ont
affaire  moi, et  qui cela pourrait bien ne pas plaire. J'ai
dj fort  faire pour percer dans le monde, et je ne dois pas
songer  autre chose.

-- Vous vous destinez au barreau,  ce que m'a dit M. Waterbrook?
lui dis-je.

-- Oui, oui, dit Traddles en se frottant lentement les mains,
j'tudie pour le barreau. Le fait est que j'ai commenc  prendre
mes inscriptions, quoique un peu tard. Il y a dj quelque temps
que je suis inscrit, mais les cent livres sterling  payer c'tait
une grosse affaire, continua-t-il, en faisant la grimace comme
s'il venait de se faire arracher une dent.

-- Savez-vous  quoi je ne puis m'empcher de penser en vous
regardant, Traddles? lui demandai-je.

-- Non, dit-il.

--  ce costume bleu de ciel que vous portiez.

-- Oui, oui, dit Traddles en riant; un peu troit aux bras et aux
jambes, n'est-ce pas? En bien! ma foi! c'tait le bon temps! qu'en
dites-vous?

-- Je crois que quand notre matre nous aurait rendus un peu plus
heureux, cela ne nous aurait pas fait de mal, rpondis-je.

-- a peut bien tre, dit Traddles; mais c'est gal, on s'amusait
bien. Vous souvenez-vous de nos soires dans le dortoir? et des
soupers? et des histoires que vous racontiez? Ah! ah! ah! et vous
rappelez-vous comme j'ai reu des coups de canne pour avoir pleur
 propos de M. Mell? Vieux Creakle, va! C'est gal, je voudrais
bien le revoir.

-- Mais c'tait une vraie brute avec vous, Traddles, lui dis-je
avec indignation, car sa bonne humeur me rendait furieux, comme si
c'tait la veille que je l'eusse vu battre.

-- Vous croyez? repartit Traddles. Vraiment? Peut-tre bien; mais
il y a si longtemps que tout cela est fini. Vieux Creakle, va!

-- N'tait ce pas un oncle qui s'occupait alors de votre
ducation?

-- Certainement, dit Traddles, celui auquel je devais toujours
crire et  qui je n'crivais jamais! Ah! ah! ah! oui,
certainement j'avais un oncle; il est mort trs-peu de temps aprs
ma sortie de pension.

-- Vraiment!

-- Oui, c'tait... c'tait... comment appelez-vous a? un marchand
de draps retir, un ancien drapier, et il m'avait fait son
hritier; mais je n'ai plus t du tout de son got en
grandissant.

-- Que voulez-vous dire? demandai-je; car je ne pouvais pas croire
qu'il me parlt si tranquillement d'avoir t dshrit.

-- Eh! mon Dieu, oui, Copperfield, c'est comme a, rpliqua
Traddles. C'tait un malheur, mais je n'tais pas du tout de son
got. Il avait, disait-il, espr toute autre chose, et de dpit
il pousa sa femme de charge.

-- Et qu'avez-vous fait alors?

-- Oh! rien de particulier, rpondit Traddles. J'ai demeur avec
eux un bout de temps, en attendant qu'il me pousst un peu dans le
monde; mais malheureusement sa goutte lui est remonte un jour
dans l'estomac et il est mort; alors elle a pous un jeune homme,
et je me suis trouv sans position.

-- Mais enfin, est-ce qu'il ne vous a rien laiss, Traddles?

-- Oh! si vraiment, dit Traddles, il m'a laiss cinquante guines.
Comme mon ducation n'avait pas t dirige vers un but spcial,
au commencement je ne savais trop comment me tirer d'affaire.
Enfin, je commenai, avec le secours du fils d'un avou qui avait
t  Salem-House, vous savez bien, Yawler... celui qui avait le
nez tout de travers. Vous vous rappelez?

-- Non, il n'a pas t  Salem-House avec moi; il n'y avait de mon
temps que des nez droits.

-- Au reste, peu importe, dit Traddles; grce  son aide, je
commenai par copier des papiers de procdure. Comme cela ne me
rapportait pas grand'chose, je me mis  rdiger et  faire des
extraits et autres travaux de ce genre. Je travaille comme un
boeuf, vous savez, Copperfield; si bien que j'expdiai lestement
la besogne. Eh bien! je me mis alors dans la tte de m'inscrire
pour tudier le droit, et voil le reste de mes cinquante guines
parti. Yawler m'avait pourtant recommand dans deux ou trois
tudes, celle de M. Waterbrook entre autres, et j'y fis assez bien
mes petites affaires. J'eus le bonheur aussi de faire la
connaissance d'un diteur qui travaille  la publication d'une
encyclopdie, et il m'a donn de l'ouvrage. Tenez! au fait, je
travaille justement pour lui dans ce moment. Je ne suis pas trop
mauvais compilateur, dit Traddles en jetant sur sa table le mme
regard de confiance sereine, mais je n'ai pas la moindre
imagination; je n'en ai pas l'ombre. Je ne crois pas qu'on puisse
rencontrer un jeune homme plus dpourvu d'originalit que moi.

Comme je vis que Traddles semblait attendre mon assentiment qu'il
regardait comme tout naturel, je fis un signe de tte approbateur,
et il continua avec la mme bonhomie, car je ne puis trouver
d'autre expression:

Ainsi donc, peu  peu, en vivant modestement, je suis enfin venu
 bout de ramasser les cent livres sterling, et grce  Dieu,
c'est pay, quoique le travail ait t... ait certainement t...
Ici Traddles fit une nouvelle grimace comme s'il venait de se
faire arracher une seconde dent... Un peu rude. Je vis donc de
tout a, et j'espre arriver un de ces jours  crire dans un
journal; pour le coup ce serait mon bton de marchal. Maintenant
que vous voil, Copperfield, vous tes si peu chang, et je suis
si content de revoir votre bonne figure que je ne puis rien vous
cacher. Il faut donc que vous sachiez que je suis fianc.

-- Fianc!  Dora!

-- C'est  la fille d'un pasteur du Devonshire: ils sont dix
enfants. Oui! ajouta-t-il en me voyant jeter un regard
involontaire sur l'encrier; voil l'glise: on fait le tour par
ici, et on sort  gauche par cette grille. Il suivait avec son
doigt sur l'encrier, et l o je pose cette plume est le
presbytre, en face de l'glise; vous comprenez bien?

Je ne compris qu'un peu plus tard tout le plaisir avec lequel il
me donnait ces dtails; car, dans mon gosme, je suivais en ce
moment, dans ma tte, un plan figur de la maison et du jardin de
M. Spenlow.

C'est une si bonne fille! dit Traddles; elle est un peu plus ge
que moi, mais c'est une si bonne fille! Ne vous ai-je pas dit,
l'autre fois, que je quittais Londres? C'est que je suis all la
voir. J'ai fait le chemin  pied, aller et venir: quel voyage
dlicieux! Probablement nous resterons fiancs un peu longtemps,
mais nous avons pris pour devise: Attendre et esprer. C'est ce
que nous disons toujours: Attendre et esprer! Et elle
m'attendra, mon cher Copperfield, jusqu' soixante ans, ou mieux
encore s'il le faut.

Traddles se leva et posa la main d'un air triomphant sur le drap
blanc que j'avais remarqu.

Ce n'est pas pourtant, dit-il, que nous n'ayons pas dj commenc
 nous occuper de notre mnage. Non, non, bien au contraire, nous
avons commenc. Nous irons petit  petit, mais nous avons
commenc. Voyez, dit-il, en tirant le drap avec beaucoup d'orgueil
et de soin, voil dj deux pices de mnage: ce pot  fleurs et
cette tagre, c'est elle-mme qui les a achets. Vous mettez cela
 la fentre d'un salon, dit Traddles en se reculant un peu pour
mieux admirer, avec une plante dans le pot, et... et voil! Quant
 cette petite table avec un dessus de marbre (elle a deux pieds
dix pouces de circonfrence), c'est moi qui l'ai achete. Vous
voulez poser un livre, vous savez, ou bien vous avez quelqu'un qui
vient vous voir, vous ou votre femme, et qui cherche un endroit
pour poser sa tasse de th, voil! reprit Traddles. C'est un
meuble d'un beau travail et solide comme un roc.

Je lui fis compliment de ces deux meubles, et Traddles replaa le
drap avec le mme soin qu'il avait mis  le soulever.

Ce n'est pas encore grand'chose pour nous mettre dans nos
meubles, dit Traddles, mais c'est toujours quelque chose. Les
nappes, les taies d'oreiller et tout a, voil ce qui me dcourage
le plus, Copperfield, et la batterie de cuisine, les casseroles et
les grils, et tous ces objets indispensables, parce que c'est
cher, a monte haut. Mais attendre et esprer. Et puis, si vous
saviez, c'est une si bonne fille!

-- J'en suis certain, lui dis-je.

-- En attendant, dit Traddles en se rasseyant, et voil la fin de
tous ces ennuyeux dtails personnels, je me tire d'affaire de mon
mieux. Je ne gagne pas beaucoup d'argent, mais je n'en dpense pas
beaucoup. En gnral, je prends mes repas  la table des habitants
du rez-de-chausse qui sont des gens trs-aimables. M. et mistress
Micawber connaissent la vie et sont de trs-bonne compagnie.

-- Mon cher Traddles, m'criai-je, qu'est-ce que vous me dites
l?

Traddles me regarda comme s'il ne savait pas  son tour ce que je
disais l.

M. et mistress Micawber! rptai-je, mais je suis intimement li
avec eux.

Justement on frappa  la porte de la rue un double coup o je
reconnus, d'aprs ma vieille exprience de Windsor-Terrace, la
main de M. Micawber: il n'y avait que lui pour frapper comme a.
Tout ce qui pouvait me rester de doutes encore dans l'esprit sur
la question de savoir si c'taient bien mes anciens amis
s'vanouit, et je priai Traddles de demander  son propritaire de
monter. En consquence, Traddles se pencha sur la rampe de
l'escalier pour appeler M. Micawber qui apparut bientt. Il
n'tait point chang: son pantalon collant, sa canne, le col de sa
chemise et son lorgnon taient toujours les mmes, et il entra
dans la chambre de Traddles avec un certain air de jeunesse et
d'lgance.

Je vous demande pardon, monsieur Traddles, dit M. Micawber, avec
la mme inflexion de voix que jadis, en cessant tout  coup de
chantonner un petit air: je ne savais pas trouver dans votre
sanctuaire un individu tranger  ce domicile.

M. Micawber me fit un lger salut, et remonta le col de sa
chemise.

Comment vous portez-vous, lui dis-je, monsieur Micawber?

-- Monsieur, dit M. Micawber, vous tes bien bon. Je suis dans le
_statu quo_.

-- Et mistress Micawber? repris-je.

-- Monsieur, dit M. Micawber, elle est aussi, grce  Dieu, dans
le _statu quo_.

-- Et les enfants? monsieur Micawber?

-- Monsieur, dit M. Micawber, je suis heureux de pouvoir vous dire
qu'ils jouissent aussi de la meilleure sant.

Jusque-l, M. Micawber, quoiqu'il ft debout en face de moi, ne
m'avait pas reconnu du tout. Mais, en me voyant sourire, il
examina mes traits avec plus d'attention, fit un pas en arrire et
s'cria: Est-ce possible! est-ce bien Copperfield que j'ai le
plaisir de revoir? et il me serrait les deux mains de toute sa
force.

Bont du ciel! monsieur Traddles, dit M. Micawber, quelle
surprise de vous trouver li avec l'ami de ma jeunesse, mon
compagnon des temps passs! Ma chre, cria-t-il par-dessus la
rampe  mistress Micawber, pendant que Traddles semblait avec
raison un peu tonn des dnominations qu'il venait de
m'appliquer, il y a dans l'appartement de M. Traddles un monsieur
qu'il dsire avoir l'honneur de vous prsenter, mon amour!

M. Micawber reparut  l'instant, et me donna une seconde poigne
de main.

Et comment se porte notre bon docteur, Copperfield, dit
M. Micawber, et tous nos amis de Canterbury?

-- Je n'ai reu d'eux que de bonnes nouvelles.

-- J'en suis ravi, dit M. Micawber. C'est  Canterbury que nous
nous sommes vus pour la dernire fois.  l'ombre de cet difice
religieux, pour me servir du style figur immortalis par Chaucer,
de cet difice qui a t autrefois le but du plerinage de tant de
voyageurs des lieux les plus... en un mot, dit M. Micawber, tout
prs de la cathdrale.

-- C'est vrai, lui dis-je. M. Micawber continuait  parler avec
la plus grande volubilit, mais il me semblait apercevoir sur sa
physionomie qu'il coutait avec intrt certains sons qui
partaient de la chambre voisine, comme si mistress Micawber se
lavait les mains, et qu'elle ouvrit et fermt prcipitamment des
tiroirs dont le jeu n'tait pas facile.

Vous nous trouvez, Copperfield, dit M. Micawber en regardant
Traddles du coin de l'oeil, tablis pour le moment dans une
situation modeste et sans prtention, mais vous savez que, dans le
cours de ma carrire, j'ai eu  surmonter des difficults, et des
obstacles  vaincre. Vous n'ignorez pas qu'il y a eu des moments
dans ma vie o j'ai t oblig de faire halte, en attendant que
certains vnements prvus vinssent  bien tourner; enfin qu'il
m'a fallu quelquefois reculer pour russir  ce que je puis,
j'espre, appeler sans prsomption, mieux sauter. Je suis pour
l'instant parvenu  l'une de ces tapes importantes dans la vie
d'un homme. Je recule dans ce moment-ci pour mieux sauter, et j'ai
tout lieu d'esprer que je ne tarderai pas  finir par un saut
nergique.

Je lui en exprimais toute ma satisfaction, quand mistress Micawber
entra. Son costume tait encore moins soign que par le pass:
peut-tre cela venait-il de ce que j'en avais perdu l'habitude;
elle avait pourtant fait quelques prparatifs pour voir du monde,
elle avait mme mis une paire de gants bruns.

Ma chre, dit M. Micawber en l'amenant vers moi, voil un
gentleman du nom de Copperfield qui voudrait renouveler
connaissance avec vous.

Il et mieux valu,  ce qu'il parat, mnager cette surprise car
mistress Micawber, qui tait dans un tat de sant prcaire, en
fut tellement trouble et souffrante, que M. Micawber fut oblig
de courir chercher de l'eau  la pompe de la cour et d'en remplir
une cuvette pour lui baigner les tempes. Elle se remit pourtant
bientt et manifesta un vrai plaisir de me revoir. Nous restmes
encore  causer tous ensemble pendant une demi-heure, et je lui
demandai des nouvelles des deux jumeaux, qui taient aujourd'hui,
me dit-elle, grands comme pre et mre. Quant  matre Micawber
et mademoiselle sa soeur, elle me les reprsenta comme de vrais
gants, mais ils ne parurent pas dans cette occasion.

M. Micawber dsirait infiniment me persuader de rester  dner. Je
n'y aurais fait aucune objection, si je n'avais cru lire dans les
yeux de mistress Micawber un peu d'inquitude en calculant la
quantit de viande froide contenue dans le buffet. Je dclarai
donc que j'tais engag ailleurs, et remarquant que l'esprit de
mistress Micawber semblait par l soulag d'un grand poids, je
rsistai  toutes les insistances de son poux.

Mais je dis  Traddles et  M. et mistress Micawber, qu'avant de
pouvoir me dcider  les quitter, il fallait qu'ils m'indiquassent
le jour qui leur conviendrait pour venir dner chez moi. Les
occupations qui tenaient Traddles  la chane nous obligrent 
fixer une poque assez loigne, mais enfin on choisit un jour qui
convenait  tout le monde, et l-dessus je pris cong d'eux.

M. Micawber, sous prtexte de me montrer un chemin plus court que
celui par lequel j'tais venu, m'accompagna jusqu'au coin de la
rue dans l'intention, ajouta-t-il, de dire quelques mots en
confidence  un ancien ami.

Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, je n'ai pas besoin de
vous rpter que c'est pour nous, dans les circonstances
actuelles, une grande consolation que d'avoir sous notre toit une
me comme celle qui resplendit, si je puis m'exprimer ainsi, qui
resplendit chez votre ami Traddles. Avec une blanchisseuse qui
vend des galettes pour plus proche voisine, et un sergent de ville
comme habitant de la maison d'en face, vous pouvez concevoir que
sa socit est une grande douceur pour mistress Micawber et pour
moi. Je suis pour le moment occup, mon cher Copperfield,  faire
la commission pour les bls. Cette vocation n'est point
rmunratrice: en d'autres termes elle ne rapporte rien, et des
embarras pcuniaires d'une nature temporaire en ont t la
consquence. Je suis heureux de vous dire pourtant que j'ai en
perspective la chance de voir arriver quelque chose (excusez-moi
de ne pouvoir dire dans quel genre, je ne suis pas libre de vous
livrer ce secret), quelque chose qui me permettra, j'espre, de me
tirer d'affaire ainsi que votre ami Traddles, auquel je porte un
vritable intrt. Vous ne serez peut-tre pas tonn d'apprendre
que mistress Micawber est dans un tat de sant qui ne rend pas
tout  fait improbable la supposition que les gages de l'affection
qui..., en un mot qu'un petit nouveau-n vienne bientt s'ajouter
 la troupe enfantine. La famille de mistress Micawber a bien
voulu exprimer son mcontentement de cet tat de choses. Tout ce
que je peux dire, c'est que je ne sache pas que cela les regarde
en aucune manire, et que je repousse cette manifestation de leurs
sentiments avec dgot et mpris.

M. Micawber me donna alors une nouvelle poigne de main et me
quitta.




CHAPITRE XXVIII.

Il faut que M. Micawber jette le gant  la socit.


Jusqu'au jour o je devais recevoir les vieux amis que j'avais
retrouvs, je vcus de Dora et de caf. Mon apptit souffrait de
l'ardeur de mon amour et j'en tais bien aise, car il me semblait
que j'aurais commis un acte de perfidie envers Dora, si j'avais pu
manger mon dner avec plaisir comme  l'ordinaire. J'avais beau
marcher tout le jour, l'exercice ne produisait pas ses
consquences naturelles, attendu que le dsappointement dtruisait
l'effet du grand air. Et puis, il faut tout dire, j'ai des doutes
trop justifis par l'amre exprience que j'acquis  cette poque
de ma vie, sur la question de savoir si un tre humain, soumis 
la perptuelle torture d'avoir des bottes trop troites, peut tre
sensible aux jouissances de la nourriture animale. Je crois qu'il
faut d'abord que les extrmits soient libres avant que l'estomac
puisse agir lui-mme avec vigueur.

Je ne renouvelai pas,  l'occasion de cette petite runion d'amis,
les grands prparatifs que j'avais faits nagure. Je me procurai
seulement une paire de soles, un petit gigot de mouton et un pt
de pigeons. Mistress Crupp se rvolta  la premire proposition
que je lui fis timidement de faire cuire le poisson et le mouton;
elle me dit avec un sentiment profond de dignit blesse:

Non, non, monsieur! vous ne me demanderez pas une chose pareille.
Vous me connaissez trop bien pour supposer que je sois capable de
faire quelque chose qui rpugne  mes sentiments.

Mais  la fin il y eut un compromis, et mistress Crupp consentit 
accomplir cette grande entreprise,  condition que je dnerais
dehors, aprs cela, pendant quinze jours.

Je remarquerai ici que la tyrannie de mistress Crupp me causait
des souffrances indicibles. Je n'ai jamais eu si grand'peur de
personne. Nous passions notre vie  faire ensemble des compromis.
Si j'hsitais, elle tait saisie  l'instant de ce mal
extraordinaire qui se tenait en embuscade dans quelque coin de son
temprament, prt  saisir le moindre prtexte pour mettre sa vie
en pril. Si je sonnais avec impatience, aprs une demi-douzaine
de coups de sonnette modestes et sans effet, quand elle
apparaissait, ce qui n'arrivait pas toujours, c'tait d'un air de
reproche; elle tombait essouffle sur une chaise prs de la porte,
appuyait la main sur son sein nankin, et se trouvait tellement
indispose, que j'tais bien heureux de me dbarrasser d'elle au
prix de mon eau-de-vie ou de tout autre sacrifice. Si je trouvais
mauvais qu'elle n'et pas encore fait mon lit  cinq heures de
l'aprs-midi, ce que je persiste  regarder comme un arrangement
incommode, un seul geste de la main vers cette rgion nankin de sa
sensibilit blesse me mettait  l'instant dans la ncessit de
balbutier des excuses. En un mot, j'tais prt  faire toutes les
concessions que l'honneur ne rprouvait pas, plutt que d'offenser
mistress Crupp. Elle tait la terreur de ma vie.

J'achetai une _servante_ d'occasion pour ce dner, au lieu de
prendre de nouveau le jeune homme bien adroit, contre lequel
j'avais conu quelques prjugs depuis que je l'avais rencontr un
dimanche matin dans la Strand revtu d'un gilet qui ressemblait
tonnamment  l'un des miens qui me manquait depuis le jour o il
avait servi chez moi. Quant  la jeune personne, elle fut
invite  se borner  apporter les plats et  se retirer ensuite
hors de l'antichambre, sur le palier, d'o on ne pourrait
l'entendre renifler, comme elle en avait l'habitude. C'tait
d'ailleurs le moyen d'viter qu'elle pt fouler aux pieds les
assiettes dans sa retraite prcipite.

Je prparai les matriaux ncessaires pour un bol de punch dont je
comptais confier la composition  M. Micawber; je me procurai une
bouteille d'eau de lavande, deux bougies, un paquet d'pingles
mlanges et une pelote que je plaai sur ma toilette, pour aider
aux soins de toilette de mistress Micawber. Je fis allumer du feu
dans ma chambre  coucher pour l'agrment de mistress Micawber,
puis, ayant mis le couvert moi-mme, j'attendis avec calme l'effet
de mes prparatifs.

 l'heure dite, mes trois invits arrivrent ensemble, le col de
chemise de M. Micawber tait plus grand qu' l'ordinaire, et il
avait mis un ruban neuf  son lorgnon. Mistress Micawber avait
envelopp son bonnet dans un papier gris: Traddles portait le
paquet et donnait le bras  mistress Micawber. Ils furent tous
enchants de mon appartement. Quand je conduisis mistress Micawber
devant ma toilette, et qu'elle vit les prparatifs que j'avais
faits en son honneur, elle en fut dans un tel ravissement qu'elle
appela M. Micawber.

Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, c'est tout  fait du luxe.
C'est une prodigalit qui me rappelle le temps o je vivais dans
le clibat, et o mistress Micawber n'avait pas encore t
sollicite d'aller dposer sa foi sur l'autel de l'hymne.

-- Il veut dire sollicite par lui, monsieur Copperfield, dit
mistress Micawber d'un ton malin, il ne peut pas parler pour les
autres.

-- Ma chre, repartit M. Micawber avec un srieux soudain, je n'ai
aucun dsir de parler pour les autres. Je sais trop bien que,
lorsque dans les arrts impntrables du Destin vous m'avez t
rserve, vous tiez peut-tre rserve  un homme destin, aprs
de longs combats,  devenir enfin victime d'un embarras pcuniaire
compliqu. Je comprends votre allusion, mon amie. Je la regrette,
mais je vous la pardonne.

-- Micawber! s'cria mistress Micawber en pleurant, ai-je donc
mrit d'tre traite ainsi? moi qui ne vous ai jamais abandonn,
qui ne vous abandonnerai jamais!

-- Mon amour, dit M. Micawber trs-mu, vous me pardonnerez, et
notre ancien ami Copperfield me pardonnera aussi, j'en suis sr,
une susceptibilit momentane cause par les blessures que vient
de rouvrir une collision rcente avec le side du pouvoir, en
d'autres termes, avec un misrable rat-de-cave attach au service
des eaux, et j'espre que vous plaindrez, sans le condamner, cet
excs de sensibilit.

L-dessus M. Micawber embrassa mistress Micawber, me serra la
main, et je conclus de l'allusion qu'il venait de faire qu'on lui
avait supprim l'eau de la ville, faute par lui de payer ce qu'il
devait de taxe  la Compagnie.

Pour dtourner ses penses de ce sujet mlancolique, j'appris 
M. Micawber que je comptais sur lui pour faire un bol de punch, et
je lui montrai les citrons. Son abattement, pour ne pas dire son
dsespoir, disparut en un moment. Je n'ai jamais vu un homme jouir
du parfum de l'corce de citron, du sucre, de l'odeur du rhum et
de la vapeur de l'eau bouillante comme M. Micawber ce jour-l.
C'tait plaisir de voir son visage resplendir au milieu du nuage
form par ces vaporations dlicates, tandis qu'il mlait, qu'il
remuait, qu'il gotait, qu'il avait l'air enfin, au lieu de
prparer du punch, de s'occuper  faire une fortune considrable,
qui devait enrichir sa famille de gnration en gnration. Quant
 mistress Micawber, je ne sais si ce fut l'effet du bonnet ou de
l'eau de lavande, ou des pingles, ou du feu, ou des bougies, mais
elle sortit de ma chambre charmante, par comparaison, et surtout
gaie comme un pinson.

Je suppose, je n'ai jamais os le demander, mais je suppose,
qu'aprs avoir frit les soles, mistress Crupp se trouva mal, parce
que le dner s'arrta l. Le gigot arriva, tout rouge 
l'intrieur et trs-ple  l'extrieur, sans compter qu'il tait
couvert d'une substance trangre de nature poudreuse qui semblait
indiquer qu'il tait tomb dans les cendres de la fameuse chemine
de la cuisine. Peut-tre le jus nous aurait-il fourni l-dessus
quelques renseignements, mais il n'y en avait pas; la jeune
personne l'avait rpandu tout entier sur l'escalier, o il
formait une longue trane, qui, soit dit en passant, resta l
tant qu'elle voulut, sans tre drange. Le pt de pigeons
n'avait pas trop mauvaise mine, mais c'tait un pt trompeur; la
crote en ressemblait  ces ttes dsesprantes pour le
phrnologue, pleines de bosses et d'minences, sous lesquelles il
n'y a rien de particulier. En un mot, le banquet fit fiasco, et
j'aurais t trs-malheureux (de mon peu de succs, veux-je dire,
car je l'tais toujours en songeant  Dora) si je n'avais t
rcr par la bonne humeur de mes htes et par une ide lumineuse
de M. Micawber.

Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, il arrive des accidents
dans les maisons les mieux tenues, mais dans les mnages qui ne
sont pas gouverns par cette influence souveraine qui sanctifie et
rehausse le... la..., en un mot, par l'influence de la femme
revtue du saint caractre de l'pouse, on peut les attendre 
coup sr, et il faut savoir les supporter avec philosophie. Si
vous me permettiez de vous faire remarquer qu'il y a peu de
comestibles qui vaillent mieux dans leur genre qu'une grillade, je
vous dirais qu'avec la division du travail, nous pourrions arriver
 un excellent rsultat de cette nature, si la jeune personne qui
vous sert pouvait seulement nous procurer un gril; je vous rponds
qu'alors ce petit malheur serait bientt rpar.

Il y avait dans l'office un gril sur lequel on faisait cuire, tous
les matins, ma tranche de lard: on l'apporta en un clin d'oeil et
on s'appliqua  l'instant  mettre  excution l'ide de
M. Micawber. La division du travail qu'il avait conue
s'accomplissait ainsi: Traddles coupait le mouton par tranches,
M. Micawber, qui avait un grand talent pour toutes les choses de
ce genre, les couvrait de poivre, de sel et de moutarde; je les
plaais sur le gril, je les retournais avec une fourchette, puis
je les enlevais sous la direction de M. Micawber, pendant que
mistress Micawber faisait chauffer et remuait constamment de la
sauce aux champignons dans une petite cuelle. Quand nous emes
assez de tranches pour commencer, nous tombmes dessus avec nos
manches encore retrousses et une nouvelle srie de grillades
devant le feu, partageant notre attention entre le mouton en
activit de service sur nos assiettes et celui qui cuisait encore.

La nouveaut de ces oprations culinaires, leur excellence,
l'activit qu'elles exigeaient, la ncessit de se lever  tout
moment pour regarder les tranches qui taient devant le feu et de
se rasseoir  tout moment pour les dvorer  mesure qu'elles
sortaient du gril, tout chaud tout bouillant; nos teints anims
par notre ardeur et par celle du feu, tout cela nous amusait tant,
qu'au milieu de nos rires foltres et de nos extases
gastronomiques, il ne resta bientt plus du gigot que l'os; mon
apptit avait reparu d'une manire merveilleuse. Je suis honteux
de le dire, mais je crois en vrit, que j'oubliai Dora un moment,
un tout petit moment; je suis convaincu que M. et mistress
Micawber n'auraient pas trouv la fte plus rjouissante quand ils
auraient vendu un lit pour la payer. Traddles riait, mangeait et
travaillait avec le mme entrain, et nous en faisions tous autant.
Jamais vous n'avez vu succs plus complet.

Nous tions donc au comble du bonheur et nous travaillions, chacun
dans notre dpartement respectif,  amener la dernire grillade 
un degr de perfection qui pt couronner la fte, quand je
m'aperus qu'un tranger tait entr dans la chambre; et mes yeux
rencontrrent ceux du grave Littimer qui se tenait devant moi, le
chapeau  la main.

Qu'y a-t-il donc? demandai-je involontairement.

-- Je vous demande pardon, monsieur; on m'avait dit d'entrer. Mon
matre n'est-il pas ici, monsieur?

-- Non.

-- Vous ne l'avez pas vu, monsieur?

-- Non, est-ce que vous n'tiez pas avec lui?

-- Pas pour le moment, monsieur.

-- Vous a-t-il dit que vous le trouveriez ici?

-- Pas prcisment, monsieur, mais je pense qu'il y viendra
demain, puisqu'il n'est pas venu aujourd'hui.

-- Vient-il d'Oxford?

-- Si monsieur voulait bien s'asseoir, continua-t-il avec respect,
je lui demanderais la permission de le remplacer pour le moment.
L-dessus il prit la fourchette sans que je fisse aucune
rsistance, et il se pencha sur le gril comme s'il concentrait
toute son attention sur cette opration dlicate.

L'arrive de Steerforth ne nous aurait pas beaucoup drangs; mais
nous fmes en un instant compltement humilis et dcourags par
la prsence de son respectable serviteur. M. Micawber se laissa
glisser sur sa chaise, en chantonnant un air pour montrer qu'il
tait parfaitement  son aise. Le manche d'une fourchette qu'il
avait cache prcipitamment dans son gilet passait encore au
travers, comme s'il venait de se poignarder. Mistress Micawber
enfila ses gante bruns et prit un air de langueur lgante.
Traddles passa ses mains graisseuses dans ses cheveux, qu'il
hrissa compltement, et regarda la nappe d'un air de confusion.
Quant  moi, je n'tais plus qu'un baby  ma propre table, et
j'osais  peine jeter un regard sur ce respectable phnomne qui
arrivait je ne sais d'o pour mettre ma maison en ordre.

Cependant, il retira le mouton du gril et en offrit gravement 
tout le monde  la ronde. On accepta, mais nous avions tous perdu
l'apptit, et nous ne fmes plus que semblant de manger. En nous
voyant repousser nos assiettes, il les enleva sans bruit et mit le
fromage sur la table. Il l'enleva ensuite quand on eut fini,
desservit, entassa les assiettes sur la servante, nous donna des
petits verres, plaa le vin sur la table, et de son propre
mouvement roula la servante dans l'office. Tout cela fut excut
dans la perfection et sans qu'il levt seulement les yeux,
uniquement occup,  ce qu'il semblait, de son affaire. Mais
lorsqu'il tournait les talons, je voyais, rien qu' ses coudes,
qu'ils exprimaient hautement sa ferme conviction que j'tais
extrmement jeune.

Voulez-vous que je fasse encore quelque chose, monsieur?

-- Je vous remercie, lut dis-je. Mais vous allez dner aussi?

-- Non, monsieur, je vous suis bien oblig.

-- M. Steerforth vient-il d'Oxford?

-- Pardon, monsieur?

-- Je demande si M. Steerforth vient d'Oxford?

-- Je pense qu'il sera ici demain, monsieur. Je croyais mme le
trouver chez vous aujourd'hui. C'est sans doute moi, monsieur, qui
me serai tromp.

-- Si vous le voyez avant moi...

-- Je demande pardon  monsieur, mais je ne pense pas le voir
avant monsieur.

-- Dans le cas o vous le verriez, dites-lui que je suis bien
fch qu'il ne soit pas venu ici aujourd'hui, parce qu'il y aurait
trouv un de ses anciens camarades.

-- Vraiment, monsieur? et il partagea son salut entre moi et
Traddles auquel il jeta un coup d'oeil.

Il prenait sans bruit le chemin de la porte, lorsque, faisant un
effort dsespr pour lui dire enfin quelque chose d'un ton simple
et naturel, ce qui lui tait pas encore arriv, je lui dis:

Eh! Littimer!

-- Monsieur!

-- tes-vous rest longtemps  Yarmouth cette fois?

-- Pas trs-longtemps, monsieur.

-- Vous avez vu achever le bateau?

-- Oui, monsieur, j'tais rest pour voir achever le bateau.

-- Je le sais. (Il leva les yeux sur moi d'un air de respect.)
M. Steerforth ne l'a pas encore vu, je pense?

-- Je ne puis pas vous dire, monsieur. Je pense... mais je ne puis
rellement pas dire... je souhaite le bonsoir  monsieur.

Il comprit tous les assistants dans le salut respectueux qui
suivit ces mots, puis il disparut. Mes htes semblrent respirer
plus librement aprs son dpart, et quant  moi, je me sentis on
ne peut plus soulag, car, outre la contrainte que m'inspirait
toujours l'trange conviction o j'tais que mes moyens taient
paralyss devant cet homme, ma conscience tait trouble de l'ide
que j'avais pris son matre en dfiance, et je ne pouvais rprimer
une certaine crainte vague qu'il ne s'en ft aperu. Comment se
faisait-il qu'ayant si peu de choses  cacher, je tremblais
toujours que cet homme ne vnt  deviner mon secret.

M. Micawber me tira de mes rflexions auxquelles se mlait une
certaine crainte mle de remords, de voir Steerforth apparatre
lui-mme, en donnant les plus grands loges  Littimer absent,
comme tant un trs-respectable garon et un excellent domestique.
Il est bon de remarquer que M. Micawber avait pris sa grande part
du salut fait  la compagnie, et qu'il l'avait reu avec une
condescendance infinie.

Mais le punch, mon cher Copperfield, dit M. Micawber en le
gotant, est comme le vent et la mare, il n'attend personne. Ah!
sentez-vous son parfum? il est pour le moment fort  point. Mon
amour, voulez-vous nous donner votre avis?

Mistress Micawber dclara qu'il tait excellent. Alors, dit
M. Micawber, je vais boire, si notre ami Copperfield veut bien me
permettre de prendre cette libert, ... je vais boire au temps o
mon ami Copperfield et moi nous tions plus jeunes, et o nous
luttions cte  cte contre les difficults de ce monde pour
percer chacun de notre ct. Je puis dire de moi et de
Copperfield, comme nous l'avons souvent chant ensemble:

_Nous avons battu la campagne
Pour y cueillir le bouton d'or,_

tout cela au figur, bien entendu. Je ne sais pas bien, dit
M. Micawber avec son ancien roulement dans la voix et cette
manire indfinissable de chercher quelque terme lgant, ce que
c'est que ces boutons d'or de la chansonnette, mais je ne doute
pas que nous ne les eussions souvent cueillis, Copperfield et moi,
si cela avait t possible.

M. Micawber, en parlant ainsi, but un coup. Nous fmes tous de
mme. Traddles tait videmment plong dans l'tonnement et se
demandait  quelle poque lointaine M. Micawber avait pu m'avoir
pour compagnon dans cette grande lutte du monde, o nous avions
combattu cte  cte.

Ah! dit M. Micawber en s'claircissant le gosier, et doublement
chauff par le punch et par le feu, ma chre, un second verre?

Mistress Micawber dit qu'elle n'en voulait qu'une goutte, mais
nous ne voulmes pas entendre parler de cela, et on lui en versa
un plein verre.

Comme nous sommes ici entre nous, monsieur Copperfield, dit
mistress Micawber en buvant son punch  petites gorges, puisque
M. Traddles est de la maison, je voudrais bien avoir votre opinion
sur l'avenir de M. Micawber. Le commerce des grains, continua-t-
elle d'un ton srieux, peut tre un commerce distingu, mais il
n'est pas productif. Des commissions qui rapportent deux shillings
et neuf pence en quinze jours ne peuvent pas, quelque modeste que
soit notre ambition, tre considres comme une bonne affaire.

Nous convnmes tous de cette vrit.

Ainsi donc, dit mistress Micawber qui se piquait d'avoir l'esprit
positif et de corriger par son bon sens l'imagination de
M. Micawber un peu sujette  caution, je me pose cette question:
Si on ne peut pas compter sur les grains,  quelle partie
s'adresser? Au charbon? pas davantage. Nous avons dj tourn
notre attention de ce ct, d'aprs l'avis de ma famille, et nous
n'y avons trouv que des dceptions.

M. Micawber, les deux mains dans ses poches, s'enfona dans son
fauteuil, et nous regarda de ct avec un signe de tte comme pour
nous dire qu'il tait impossible d'exposer plus clairement la
situation.

Les articles bl et charbon, dit mistress Micawber avec un
srieux de discussion de plus en plus prononc, tant donc
galement carts, monsieur Copperfield, je regarde naturellement
autour de moi, et je me dis: Quelle est la situation dans laquelle
un homme possdant les talents de M. Micawber aurait le plus de
chance de succs? J'exclus d'abord toute entreprise de commission,
parce que la commission ne prsente pas de certitude, et je suis
convaincue que la certitude est ce qui convient le mieux au
caractre particulier de M. Micawber.

Traddles et moi nous exprimmes par un murmure bien senti, que
cette apprciation du caractre de M. Micawber tait fonde sur
les faits, et lui faisait le plus grand honneur.

Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Copperfield, dit
mistress Micawber, que je pense depuis longtemps que la partie de
la brasserie est particulirement adapte aux dispositions de
M. Micawber. Voyez Barclay et Perkins! Voyez Truman, Hanbury et
Buxton! C'est sur cette vaste chelle que les facults de
M. Micawber, je le sais mieux que personne, sont faites pour
briller dans tout leur clat, et les profits, me dit-on, sont
...NOR...MES! Mais comme M. Micawber ne peut pntrer dans ces
tablissements, qu'on refuse mme de rpondre aux lettres dans
lesquelles il offre ses services pour occuper une position
infrieure,  quoi sert de revenir sur cette ide?  rien. Je puis
avoir personnellement la conviction que les manires de
M. Micawber...

-- Allons! en vrit, ma chre, dit M. Micawber l'interrompant par
modestie.

-- Mon ami, taisez-vous, dit mistress Micawber en posant son gant
brun sur le bras de son mari. Je puis, monsieur Copperfield, avoir
personnellement la conviction que les manires de M. Micawber
seraient particulirement convenables dans une maison de banque;
je puis me dire que, si j'avais de l'argent plac dans une maison
de banque, les manires de M. Micawber, comme reprsentant de
cette maison, m'inspireraient toute confiance, et pourraient
contribuer  tendre les relations de cette banque. Mais si toutes
les maisons de banque refusent d'ouvrir cette carrire aux talents
de M. Micawber et rejettent avec mpris l'offre de ses services, 
quoi sert de revenir sur cette ide?  rien. Quant  fonder une
maison de banque, je puis dire qu'il y a des membres de ma famille
qui, s'il leur convenait de placer leur argent entre les mains de
M. Micawber, auraient bientt cr pour lui un tablissement de ce
genre. Mais s'il ne leur convient pas de mettre cet argent entre
les mains de M. Micawber, ce qui est prcisment le cas,  quoi
sert d'y penser? Je conclus donc que nous ne sommes pas plus
avancs qu'auparavant.

Je secouai la tte et ne pus m'empcher de dire: Pas le moins du
monde. Traddles secoua aussi la tte et rpta: Pas le moins du
monde.

Savez-vous ce que je conclus de tout ceci? reprit mistress
Micawber avec le mme talent d'exposition pour mettre clairement 
jour une situation. Savez-vous quelle est, mon cher monsieur
Copperfield, la conclusion  laquelle je suis amene d'une manire
irrsistible? La voici, vous me direz si j'ai tort: c'est qu'il
faut pourtant que nous vivions.

-- Pas du tout, rpondis-je, vous n'avez pas tort, et Traddles
rpondit: Pas du tout. J'ajoutai ensuite gravement tout seul: Il
n'y a pas l d'alternative, il faut vivre ou mourir.

-- Justement, repartit mistress Micawber; c'est prcisment cela.
Et le fait est, mon cher monsieur Copperfield, que nous ne pouvons
pas vivre,  moins que les circonstances actuelles ne viennent 
changer compltement. Je suis convaincue, et j'ai fait remarquer
plusieurs fois  M. Micawber depuis quelque temps, que les bonnes
chances n'arrivent pas toutes seules. Il faut, jusqu' un certain
point, y aider soi-mme. Je puis me tromper, mais c'est mon
opinion.

Traddles applaudit hautement ainsi que moi.

Trs-bien! dit mistress Micawber. Maintenant, qu'est-ce que je
conseille? Voil M. Micawber, avec des facults varies, de grands
talents...

-- Vraiment, ma chre... dit M. Micawber.

-- Mon ami, permettez-moi de conclure. Voil M. Micawber, avec des
facults trs-varies, de grands talents, je pourrais ajouter du
gnie, mais on dirait peut-tre que c'est parce que je suis sa
femme...

Ici Traddles et moi nous murmurmes ensemble: Non.

Et pourtant voil M. Micawber sans position et sans emploi qui
lui conviennent. Sur qui en retombe la responsabilit? videmment
sur la socit. Voil pourquoi je voudrais divulguer un fait aussi
honteux, pour sommer hardiment la socit de rparer ses torts. Il
me semble, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber
avec nergie, que M. Micawber n'a rien autre chose  faire que de
jeter le gant  la socit, et de dire positivement: Voyons qui
le ramassera? Y a-t-il quelqu'un qui se prsente?

Je m'aventurai  demander  mistress Micawber comment cela
pourrait se faire.

En mettant une rclame dans tous les journaux, dit mistress
Micawber. Il me semble que M. Micawber se doit  lui-mme, qu'il
doit  sa famille, et je dirai mme  la socit qui l'a laiss de
ct pendant si longtemps, de mettre une rclame dans tous les
journaux, de dcrire clairement sa personne et ses connaissances,
en ajoutant: _ prsent_, c'est _ vous_  m'employer d'une
manire lucrative: s'adresser, franco,  W. M., poste restante,
Camden-Town.

-- Cette ide de mistress Micawber, mon cher Copperfield, dit
M. Micawber, en rapprochant des deux cts de son menton les coins
de son col de chemise, et en me regardant du coin de l'oeil, est
en ralit le _saut_ merveilleux auquel j'ai fait allusion, la
dernire fois que j'ai eu le plaisir de vous voir.

-- Les annonces cotent cher d'insertion, me hasardai-je  dire
avec quelque hsitation.

-- Prcisment, dit mistress Micawber toujours du mme ton de
logicien. Vous avez bien raison, mon cher monsieur Copperfield.
J'ai fait la mme observation  M. Micawber. C'est prcisment
pour cette raison que je crois que M. Micawber se doit  lui-mme,
comme je l'ai dj dit, qu'il doit  sa famille et  la socit de
se procurer une certaine somme d'argent sur billet.

M. Micawber s'appuya sur le dossier de sa chaise, joua quelque peu
avec son lorgnon et regarda au plafond, mais il me sembla qu'il
observait en mme temps Traddles, qui regardait le feu.

S'il ne se trouve pas un membre de ma famille qui ait assez de
sentiments naturels pour... ngocier ce billet, je crois qu'on
emploie un autre mot dans les affaires pour exprimer ce que je
veux dire.

M. Micawber, les yeux toujours fixs sur le plafond, suggra
escompter.

... Pour escompter ce billet, dit mistress Micawber, alors mon
opinion est que M. Micawber fera bien d'aller dans la Cit, d'y
porter ce billet chez les gens d'affaires, et d'en tirer ce qu'il
pourra. Si les gens d'affaires obligent M. Micawber  quelque
grand sacrifice, c'est une question entre eux et leur conscience.
Mais cela ne m'empche pas de regarder positivement cette
opration comme un bon placement. J'encourage M. Micawber, mon
cher monsieur Copperfield,  faire de mme,  regarder cela comme
un placement sr, et  prendre son parti de tous les sacrifices
qui pourront lui tre imposs.

Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que mistress Micawber faisait
en cela preuve de dsintressement, et qu'elle n'coutait que son
dvouement pour son mari; j'en murmurai mme quelques chose 
Traddles qui en fit autant, par imitation, toujours en regardant
le feu.

Je ne veux pas, dit mistress Micawber, en finissant son punch et
en ramenant son charpe sur ses paules avant de se retirer dans
ma chambre  coucher pour faire ses prparatifs de dpart, je ne
veux pas prolonger ces observations sur les affaires pcuniaires
de M. Micawber, au coin de votre feu, mon cher monsieur
Copperfield, et en prsence de M. Traddles qui n'est pas, il est
vrai, de nos amis depuis aussi longtemps que vous, mais! que nous
n'en considrons pas moins comme un des ntres; cependant je n'ai
pu m'empcher de vous mettre au courant de la conduite que je
conseille  M. Micawber. Je sens que le temps est arriv pour lui
d'agir par lui-mme et de revendiquer ses droits, et il me semble
que c'est l le meilleur moyen. Je sais que je ne suis qu'une
femme, et que le jugement des hommes est regard, en gnral,
comme plus comptent dans de pareilles questions, mais je ne puis
oublier que, lorsque je demeurais chez papa et maman, papa avait
l'habitude de dire: Emma, avec son petit temprament frle, vous
saisit une question aussi bien que qui que ce soit. Je sais bien
que papa me voyait avec les yeux d'un pre, mais mon devoir, ma
raison me dfendent galement de douter qu'il et un grand
discernement pour juger le caractre des gens.

 ces mots mistress Micawber, rsistant  toutes les prires,
refusa d'assister  la consommation du reste du punch, et se
retira dans ma chambre  coucher. Et rellement je me disais que
c'tait une noble femme, qu'elle aurait d natre matrone romaine,
pour accomplir toute sorte d'actions hroques dans un temps de
troubles politiques.

Dans l'ardeur de mon impression, je flicitai M. Micawber de la
possession de ce trsor. Traddles aussi. M. Micawber nous tendit
la main  tous deux, puis se couvrit le visage avec son mouchoir,
qu'il ne savait pas apparemment aussi macul de tabac; il revint
ensuite  son punch, avec la plus grande ardeur d'hilarit.

Il fut plein d'loquence; il nous donna  entendre qu'on revivait
dans ses enfants, et que, sous le poids d'embarras pcuniaires,
toute augmentation dans leur nombre tait doublement bien venue.
Il dit que mistress Micawber avait eu dernirement quelques doutes
sur ce point, mais qu'il les avait dissips et l'avait rassure.
Quant  sa famille, tous ses membres taient indignes d'elle, et
leur manire de voir lui tait fort indiffrente, ils pouvaient
aller au ... je cite son expression mme... au diable.

M. Micawber se lana ensuite dans un loge pompeux de Traddles. Il
dit que le caractre de Traddles tait un compos de vertus
solides, auxquelles lui (M. Micawber) ne pouvait pas prtendre,
sans doute, mais qu'il pouvait au moins admirer, grce au ciel. Il
fit une allusion touchante  la jeune personne inconnue que
Traddles avait honore de son affection, et qui avait bien voulu
honorer et enrichir Traddles de la sienne. M. Micawber porta sa
sant, moi aussi. Traddles nous remercia tous les deux avec une
simplicit et une franchise que j'eus le bon sens de trouver
charmantes, en disant: Je vous suis bien reconnaissant, je vous
assure; si vous saviez comme c'est une bonne fille!

M. Micawber, un moment aprs, fit allusion, avec beaucoup de
dlicatesse et de prcaution,  l'tat de mon coeur. Une assurance
positive du contraire l'obligerait seule  renoncer, dit-il,  la
conviction que son ami Copperfield aimait et tait aim. Aprs un
moment de malaise et d'motion, aprs avoir ni, rougi, balbuti,
je dis, mon verre  la main: Eh bien! je porte la sant de D!...
ce qui enchanta et excita si fort M. Micawber qu'il courut, avec
un verre de punch, dans ma chambre  coucher, pour que mistress
Micawber pt boire  la sant de D... ce qu'elle fit avec
enthousiasme, en criant d'une voix aigu: coutez! coutez! mon
cher monsieur Copperfield, je suis ravie, bravo! en tapant contre
le mur, en guise d'applaudissements.

La conversation prit ensuite une tournure plus mondaine.
M. Micawber nous dit qu'il trouvait Camden-Town fort incommode, et
que la premire chose qu'il comptait faire quand ses annonces lui
auraient procur quelque chose de satisfaisant, c'tait de
dmnager. Il parla d'une maison  l'extrmit occidentale
d'Oxford-Street donnant sur Hyde-Park, et sur laquelle il avait
toujours jet les yeux, mais il ne pensait pas pouvoir s'y
installer immdiatement, parce qu'il faudrait un grand train de
maison. Il tait probable, que pendant un certain temps, il serait
oblig de se contenter de la partie suprieure d'une maison, au-
dessus de quelque magasin respectable, dans Piccadilly, par
exemple: la situation serait agrable pour mistress Micawber, et
en construisant un balcon, ou en levant la maison d'un tage, ou
en faisant quelque autre arrangement de ce genre, il serait
possible de s'y loger d'une manire commode et convenable pendant
quelques annes. Quoi qu'il pt lui arriver, et quelle que dt
tre sa demeure, nous pouvions compter, ajouta-t-il, qu'il y
aurait toujours une chambre pour Traddles et un couvert pour moi.
Nous exprimmes notre reconnaissance de ses bonts, et il nous
demanda pardon de s'tre lanc dans des dtails de mnage; c'tait
une disposition bien naturelle qu'il fallait excuser chez un homme
 la veille d'entrer dans une vie nouvelle.

Mistress Micawber  ce moment tapa de nouveau  la muraille pour
savoir si le th tait prt, et interrompit ainsi notre
conversation amicale. Elle nous versa le th de la manire la plus
aimable, et toutes les fois que je m'approchais d'elle pour
apporter les tasses, ou pour faire circuler les tartines, elle me
demandait tout bas si D. tait blonde ou brune, si elle tait
grande ou petite, ou quelque dtail de ce genre, et il me semble
que cela ne me dplaisait pas. Aprs le th, nous discutmes une
quantit de questions devant le feu, et mistress Micawber eut la
bont de nous chanter, d'une petite voix grle (que je regardais
autrefois, je m'en souviens, comme ce qu'on pouvait entendre de
plus agrable), les ballades favorites du _beau sergent blanc_, et
du _petit Tafflin_. M. Micawber nous dit que, lorsqu'il lui avait
entendu chanter le _Sergent blanc_, la premire fois qu'il l'avait
vue sous le toit paternel, elle avait attir son attention au plus
haut point, mais que lorsqu'elle en tait venue au _petit
Tafflin_, il s'tait jur  lui-mme de possder cette femme ou de
mourir  la peine.

Il tait  peu prs dix heures et demie quand mistress Micawber se
leva pour envelopper son bonnet dans le papier gris et remettre
son chapeau. M. Micawber saisit le moment o Traddles endossait
son paletot, pour me glisser une lettre dans la main, en me priant
tout bas de la lire quand j'en aurais le temps. Je saisis,  mon
tour, le moment o je tenais une bougie au-dessus de la rampe pour
les clairer, pendant que M. Micawber descendait le premier en
conduisant mistress Micawber, et je retins Traddles qui les
suivait dj, le bonnet de cette dame  la main.

Traddles, lui dis-je, M. Micawber n'a pas de mauvaises
intentions, le pauvre homme, mais, si j'tais  votre place, je ne
lui prterais rien.

-- Mon cher Copperfield, dit Traddles en souriant, je n'ai rien 
prter.

-- Vous avez toujours votre nom, vous savez.

-- Ah! vous appelez cela quelque chose  prter? dit Traddles d'un
air pensif.

-- Certainement.

-- Oh! dit Traddles, oui, c'est bien sr. Je vous suis trs-
oblig, Copperfield, mais j'ai peur de le lui avoir dj prt.

-- Pour ce billet qui est un placement sr? demandais-je.

-- Non, dit Traddles. Pas pour celui-l. C'est la premire fois
que j'en entends parler. Je pensais qu'il me proposerait peut-tre
de signer celui-l, en retournant  la maison. Le mien, c'est
autre chose.

-- J'espre qu'il n'y a pas de danger?

-- J'espre que non, dit Traddles: je ne le crois pas, parce qu'il
m'a dit l'autre jour qu'il y avait pourvu. C'est l'expression de
M. Micawber: J'y ai pourvu.

M. Micawber levant les yeux  ce moment, je n'eus que le temps de
rpter mes recommandations au pauvre Traddles, qui me remercia et
descendit. Mais en regardant l'air de bonne humeur avec lequel il
portait le bonnet et donnait le bras  mistress Micawber, j'avais
grand'peur qu'il ne se laisst livrer, pieds et poings lis, aux
gens d'affaires.

Je revins au coin de mon feu, et je rflchissais moiti gaiement
moiti srieusement, sur le caractre de M Micawber et sur nos
anciennes relations, quand j'entendis quelqu'un monter rapidement.
Je crus d'abord que c'tait Traddles qui venait chercher quelque
objet oubli par mistress Micawber, mais  mesure que le pas
approchait, je le reconnus mieux; le coeur me battait et le sang
me montait au visage. C'tait Steerforth.

Je n'oubliais jamais Agns, et elle ne quittait jamais le
sanctuaire (si je puis m'exprimer ainsi) qu'elle occupait dans mon
esprit depuis le premier jour. Mais lorsqu'il entra, et que je le
vis devant moi, me tendant la main, le nuage obscur qui
l'enveloppait dans ma pense se dchira pour faire place  une
lumire brillante, et je me sentis honteux et confus d'avoir dout
d'un ami si cher. Mon affection pour Agns n'en souffrit point: je
pensais toujours  elle comme  l'ange bienfaisant de ma vie; mes
reproches ne s'adressaient qu' moi, et non pas  elle; j'tais
troubl de l'ide que j'avais fait injure  Steerforth, et
j'aurais voulu l'expier, si j'avais su comment m'y prendre.

Eh bien, Pquerette, mon garon, vous voil muet! dit Steerforth
avec enjouement, en me serrant la main de la faon la plus
amicale. Est-ce que je vous surprends au milieu d'un autre festin,
sybarite que vous tes. Je crois en vrit que les tudiants de
Doctors'-Commons sont les jeunes gens les plus dissips de
Londres; vous nous distancez joliment, nous autres, innocente
jeunesse d'Oxford! Il promenait gaiement ses regards anims
autour de la chambre, et vint s'asseoir sur le canap en face de
moi,  la place que mistress Micawber venait de quitter, puis il
se mit  tisonner.

J'tais si tonn au premier abord, lui dis-je en lui souhaitant
la bienvenue avec toute la cordialit dont j'tais capable, que je
n'avais plus la force de vous dire bonjour, Steerforth.

-- Eh bien! ma vue fait du bien aux yeux malades, comme disent les
cossais, rpliqua Steerforth, et la vtre produit le mme effet,
maintenant que vous tes en pleine fleur, ma Pquerette, comment
allez-vous, monsieur Bacchanal?

-- Trs-bien, rpliquai-je, et je vous assure que je ne fte pas
le moins du monde une bacchanale ce soir, quoique j'avoue que j'ai
donn  dner  trois personnes.

-- Que je viens de rencontrer dans la rue, faisant tout haut votre
loge, dit Steerforth. Quel est donc celui de vos amis qui tait
en pantalon collant?

Je lui fis de mon mieux, en quelques mots, le portrait de
M. Micawber, et il rit de tout son coeur, dclarant que c'tait un
homme  connatre, et qu'il entendait bien faire sa connaissance.

Mais l'autre, lui dis-je  mon tour, notre autre ami; devinez qui
c'est.

-- Dieu le sait peut-tre, dit Steerforth, mais non pas moi. Ce
n'est pas un fcheux, j'espre? Je me suis figur qu'il avait un
peu l'air ennuyeux!

-- Traddles! dis-je d'un ton de triomphe.

-- Qui a? demanda Steerforth de son air insouciant.

-- Est-ce que vous ne vous rappelez pas Traddles? Traddles, qui
couchait dans la mme chambre que nous  Salem-House?

-- Ah! c'est lui, dit Steerforth en frappant avec les pincettes un
morceau de charbon plac sur le sommet du feu? Est-il toujours
aussi simple qu'autrefois? O donc l'avez-vous dterr?

Je fis de Traddles un loge aussi pompeux que possible, car je
sentais que Steerforth avait pour lui quelque ddain. Mais lui,
cartant ce sujet avec un signe de tte et un sourire, se borna 
remarquer qu'il ne serait pas fch non plus de revoir notre
ancien camarade, qui avait toujours t un drle de corps, puis il
me demanda si j'avais quelque chose  lui donner  manger. Pendant
les intervalles de ce court dialogue qu'il soutenait avec une
vivacit fbrile, il brisait les charbons avec les pincettes, d'un
air contrari. Je remarquai qu'il continuait, pendant que je
tirais de mon armoire les dbris du pt de pigeons, et quelques
autres restes du festin.

Mais voil un souper de roi, Pquerette, s'cria-t-il, en sortant
tout  coup de sa rverie, et en s'asseyant prs de la table. Je
vais y faire honneur, car je viens de Yarmouth.

-- Je croyais que vous tiez  Oxford, rpliquai-je.

-- Non, dit Steerforth, je viens de faire le mtier de matelot, ce
qui vaut mieux.

-- Littimer est venu aujourd'hui ici pour demander si je vous
avais vu, repris-je, et j'ai compris d'aprs ses paroles que vous
tiez  Oxford, quoique je doive avouer, maintenant que j'y pense,
qu'il ne m'en a pas dit un mot.

-- Littimer est plus fou que je ne croyais, puisqu'il se donne la
peine de me chercher, dit Steerforth, en versant gaiement un verre
de vin, et en buvant  ma sant. Quant  vouloir deviner ce qu'il
pense, vous serez plus habile que nous tous, Pquerette, si vous
en venez  bout.

-- Vous avez bien raison, lui dis-je, en approchant ma chaise de
la table... Ainsi donc vous avez t  Yarmouth, Steerforth,
ajoutai-je dans mon impatience de savoir des nouvelles de nos
connaissances. Y avez-vous pass longtemps?

-- Non, rpliqua-t-il; ce n'tait qu'une petite fugue de huit
jours  peu prs.

-- Et comment se porte-t-on l-bas? Naturellement la petite milie
n'est pas encore marie?

-- Non, pas encore, cet vnement doit se passer dans je ne sais
combien de semaines ou de mois, l'un ou l'autre. Je ne les ai pas
beaucoup vus.  propos, j'ai une lettre pour vous, ajouta-t-il en
posant son couteau et sa fourchette qu'il avait manis avec
beaucoup d'ardeur, et en cherchant dans ses poches.

-- De qui?

-- De votre vieille bonne, rpliqua-t-il en tirant quelques
papiers de la poche de son gilet. J. Steerforth, esq., doit 
l'htel de la _Bonne-Volont_... Ce n'est pas cela. Patience, je
vais le trouver. Le vieux... je ne sais comment... est malade,
c'est  propos de cela qu'elle vous crit, je suppose.

-- Barkis, vous voulez dire?

-- Oui! rpondit-il, en fouillant toujours dans ses poches, et en
examinant ce qu'il y avait dedans. Tout est fini pour le pauvre
Barkis, j'en ai peur. J'ai vu un petit apothicaire ou mdecin, je
ne sais lequel, qui a eu l'honneur d'amener Votre Majest dans ce
monde. Il m'a donn les dtails les plus savants: mais en rsum
son opinion est que le voiturier ne tardera pas  faire son
dernier voyage. Mettez la main dans la poche de devant de mon
paletot qui est l sur cette chaise, je crois que vous trouverez
la lettre. L'avez-vous?

-- La voil! dis-je.

-- Ah! justement.

La lettre tait de Peggotty, elle tait courte et un peu moins
lisible qu' l'ordinaire. Elle m'apprenait l'tat dsespr de son
mari, faisait allusion  ce qu'il tait devenu un peu plus serr
qu'autrefois, ce qu'elle regrettait surtout parce qu'elle ne
pouvait pas lui donner  lui-mme toutes les petites douceurs
qu'elle voudrait. Elle ne disait pas un mot de ses fatigues et de
ses veilles, mais elle ne tarissait pas en loges sur son mari.
Tout cela tait dit avec une tendresse simple, honnte et
naturelle, que je savais vritable, et la lettre finissait par ces
mots: tous mes respects  mon enfant chri! L'enfant chri
c'tait moi.

Pendant que je dchiffrais cette ptre, Steerforth continuait de
manger et de boire.

C'est dommage, dit-il, quand j'eus fini, mais le soleil se couche
tous les jours, et il meurt des gens  toute minute, il ne faut
donc pas se tourmenter d'une chose qui est le lot commun de tout
le monde. Si nous nous arrtions chaque fois que nous entendons
frapper du pied  quelque porte cette voyageuse qui ne s'arrte
pas elle-mme, nous ne ferions pas grand bruit dans ce monde. Non!
En avant! par les mauvais chemins, s'il n'y en a pas d'autres, par
les beaux chemins si cela se peut, mais en avant! Sautons par-
dessus tous les obstacles pour arriver au but!

-- Quel but? demandai-je.

-- Celui pour lequel on s'est mis en route, rpliqua-t-il: en
avant!

Je me rappelle que, lorsqu'il s'arrta pour me regarder, son verre
 la main, et son beau visage un peu pench en arrire, je
remarquai pour la premire fois que, quoiqu'il ft bruni, et que
la fracheur du vent de mer et anim son teint, ses traits
portaient des traces de l'ardeur passionne qui lui tait
habituelle, lorsqu'il se jetait  corps perdu dans quelque
nouvelle fantaisie. J'eus un moment l'ide de lui reprocher
l'nergie dsespre avec laquelle il poursuivait l'objet qu'il
avait en vue, par exemple cette manie de lutter avec la mauvaise
mer, et de braver les orages; mais le premier sujet de notre
conversation me revint  l'esprit, et je lui dis:

Voyons! Steerforth, si votre esprit veut bien se matriser assez
pour m'couter un moment, je vous dirai...

-- L'esprit qui me possde est un puissant esprit et il fera ce
que vous voudrez, rpliqua-t-il en quittant la table pour se
rasseoir au coin du feu.

-- Eh! bien, je vais vous dire, Steerforth. J'ai envie d'aller
voir ma vieille bonne. Non que je puisse lui tre utile, ou lui
rendre un vritable service, mais elle m'aime tant que ma visite
lui fera autant de plaisir que si je pouvais lui tre bon 
quelque chose. Elle en sera si heureuse que ce sera une
consolation et un secours pour elle. Ce n'est pas un grand effort
 faire pour une amie aussi fidle. N'iriez-vous pas y passer prs
d'elle une journe, si vous tiez  ma place?

Il avait l'air pensif, et il rflchit un moment avant de me
rpondre  voix basse:

Mais, oui, allez-y; a ne peut pas faire de mal.

-- Vous en arrivez, dis-je, et il est inutile, je pense, de vous
demander de venir avec moi.

-- Parfaitement inutile, rpliqua-t-il. Je vais coucher  Highgate
ce soir. Je n'ai pas vu ma mre depuis longtemps, et cela me pse
sur la conscience, car c'est quelque chose que d'tre aim comme
elle aime son enfant prodigue. Bah! quelle folie! Vous comptez
partir demain, je pense, dit-il, en appuyant ses mains sur mes
paules, et en me tenant  distance.

-- Oui, je crois.

-- Eh bien, attendez seulement jusqu' aprs-demain. Je voulais
vous prier de passer quelques jours avec nous; j'tais venu tout
exprs pour vous inviter, et voil que vous vous envolez pour
Yarmouth.

-- Je vous conseille de parler des gens qui s'envolent,
Steerforth, quand vous partez toujours comme un fou pour quelque
expdition inconnue.

Il me regarda un moment sans me parler, puis reprit, en me tenant
toujours de mme et en me secouant par les paules.

Allons! dcidez-vous pour aprs-demain et passez la journe de
demain avec nous! Qui sait quand nous nous reverrons! Allons!
aprs-demain! J'ai besoin de vous pour m'pargner le tte--tte
de Rosa Dartle, et pour nous sparer.

-- Craignez-vous de trop vous aimer si je n'tais pas l?
demandai-je.

-- Oui, ou de nous dtester, dit Steerforth en riant: l'un ou
l'autre. Allons! c'est convenu? aprs-demain!

-- Va pour aprs-demain, lui dis-je, et il mit son paletot,
alluma son cigare et se prpara  aller chez lui  pied. Voyant
que telle tait son intention, je mis aussi mon paletot sans
allumer mon cigare, j'en avais eu assez d'une fois, et je
l'accompagnai jusqu' la grand'route qui n'tait pas gaie le soir,
dans ce temps-l. Il tait fort en train tout le long du chemin,
et quand nous nous sparmes, je le regardai marcher d'un pas si
lger et si ferme, que je me rappelai ce qu'il m'avait dit:
Sautons par-dessus tous les obstacles pour arriver au but! et je
me pris  souhaiter pour la premire fois que le but qu'il
poursuivait fut digne de lui.

J'tais rentr dans ma chambre et je me dshabillais, quand la
lettre de M. Micawber tomba par terre: elle fit bien, car je
l'avais oublie. Je rompis le cachet et je lus ce qui suit: la
lettre tait date d'une heure et demie avant le dner. Je ne sais
si j'ai dit que, toutes les fois que M. Micawber se trouvait dans
une situation dsespre, il employait une sorte de phrasologie
lgale qu'il semblait regarder comme une manire de liquider ses
affaires.

Monsieur... car je n'ose pas dire, mon cher Copperfield.

Il est ncessaire que vous sachiez que le soussign est enfonc.
Vous remarquerez peut-tre aujourd'hui qu'il aura fait quelques
faibles efforts pour vous pargner une dcouverte prmature de sa
malheureuse position, mais toute esprance est vanouie de
l'horizon, et le soussign est enfonc.

La prsente communication est crite en prsence (je ne peux pas
dire dans la socit), d'un individu plong dans un tat voisin de
l'ivresse, et qui est employ par un prteur sur gages. Cet
individu est en possession lgale de ces lieux, par dfaut de
payement de loyer. L'inventaire qu'il a dress comprend non-
seulement toutes les proprits personnelles de tout genre
appartenant au soussign, locataire  l'anne de cette demeure,
mais aussi tous les effets et proprits de M. Thomas Traddles,
sous-locataire, membre de l'honorable corporation du Temple.

Si une seule goutte d'amertume pouvait manquer  la coupe dj
dbordante qui s'offre maintenant (comme le dit un crivain
immortel) aux lvres du soussign, elle se trouverait dans ce fait
douloureux qu'un billet endoss en faveur du soussign par le sus-
nomm M. Thomas Traddles pour la somme de vingt-trois livres
quatre shillings et neuf pence est chu et qu'il n'y a pas t
pourvu. Elle se trouverait encore dans ce fait galement
douloureux, que les responsabilits vivantes qui psent sur le
soussign seront augmentes selon le cours de la nature, par une
nouvelle et innocente victime dont on doit attendre la malheureuse
arrive  l'expiration d'une priode qu'on peut exprimer en
nombres ronds par six mois lunaires,  partir du moment prsent.

Aprs les dtails ci-dessus, ce serait une oeuvre de surrogation
que d'ajouter que les cendres et la poussire couvrent  tout
jamais
              la
                  tte
                        de
                            Wilkins Micawber.

Pauvre Traddles! Je connaissais assez M. Micawber pour savoir
qu'on tait sr de le voir se relever de ce coup, mais mon repos
fut troubl cette nuit-l par le souvenir de Traddles, et de la
fille du pasteur suffragant de Devonshire, pre de dix enfants
bien vivants. Quel dommage! une si bonne fille! toute prte, comme
disait Traddles (! loge de funeste prsage),  l'attendre
jusqu' soixante ans ou mieux s'il le fallait.




CHAPITRE XXIX.

Je vais revoir Steerforth chez lui.


Je prvins M. Spenlow, ce matin-l, que j'avais besoin d'un petit
cong, et comme je ne recevais pas de traitement, et que par
consquent je n'avais rien  craindre du terrible Jorkins, cela ne
fit aucune difficult. Je saisis cette occasion pour dire d'une
voix touffe et avec un brouillard devant les yeux, que
j'esprais que miss Spenlow se portait bien,  quoi M. Spenlow
rpondit sans plus d'motion que s'il parlait d'un tre ordinaire,
qu'il m'tait fort oblig, qu'elle se portait trs-bien.

Les clercs destins  la situation aristocratique de procureurs
taient traits avec tant d'gards que j'tais presque
compltement matre de mes actions. Pourtant, comme je ne tenais
pas  arriver  Highgate avant une ou deux heures de l'aprs-midi,
et que nous avions, pour ce jour-l, un petit procs
d'excommunication, je passai une heure ou deux fort agrablement 
la Cour, o j'assistai aux plaidoieries, en compagnie de
M. Spenlow. L'affaire se prsentait sous le titre de: Le devoir
du juge invoqu par Tipkins contre Bullook pour la correction
salutaire de son me. Le procs prenait son origine dans la lutte
de deux marguilliers. L'un d'eux tait accus d'avoir pouss
l'autre contre une pompe; comme la poigne de cette pompe tait
place dans une cole, et que cette cole tait abrite par une
des tourelles de l'glise, cela faisait de leur rixe une affaire
ecclsiastique. Le procs tait amusant, et tout en me rendant 
Highgate sur le sige de la diligence, je pensais  la Cour des
Doctors'-Commons, et  l'anathme prononc par M. Spenlow contre
quiconque viendrait, en touchant  la Cour, bouleverser la nation.

Mistress Steerforth fut bien aise de me voir, et Rosa Dartle
aussi. Je fus agrablement surpris de ne pas trouver l Littimer,
remplac par une petite servante  l'air modeste, qui portait un
bonnet avec des rubans bleus, et dont j'aimais infiniment mieux
rencontrer par hasard les yeux que ceux de cet homme respectable;
je les trouvais moins embarrassants. Mais ce que je remarquai
surtout aprs avoir t une demi-heure dans la maison, c'est
l'attention et la vigilance avec laquelle miss Dartle me
surveillait, et le soin avec lequel elle semblait comparer ma
figure avec celle de Steerforth, puis celle de Steerforth avec la
mienne, comme si elle s'attendait  saisir quelque regard
d'intelligence entre nous. Toutes les fois que je la regardais,
j'tais sr de rencontrer ces yeux ardents et sombres, et ce
regard pntrant fixs sur mon visage, pour passer de l tout d'un
coup  celui de Steerforth, quand elle ne nous regardait pas tous
les deux  la fois. Et loin de renoncer  cette vigilance de lynx,
quand elle vit que je l'avais remarque, il me sembla au contraire
que son regard en devint plus perant et son attention plus
marque. J'avais beau me sentir innocent, en toute conscience, des
torts dont elle pouvait me souponner, je n'en fuyais pas moins
ces yeux tranges dont je ne pouvais supporter l'ardeur affame.

Pendant toute la journe, on ne rencontrait qu'elle dans la
maison. Si je causais avec Steerforth dans sa chambre, j'entendais
sa robe qui frlait la muraille dans le corridor. Si nous nous
exercions sur la pelouse, derrire la maison,  nos anciens
amusements, je voyais son visage apparatre  toutes les croises
successivement comme un feu follet, jusqu' ce qu'elle eut fait
choix d'une fentre propice pour mieux nous regarder. Une fois,
pendant que nous nous promenions tous les quatre dans l'aprs-
midi, elle me prit le bras et le serra de sa petite main maigre
comme dans un tau, pour m'accaparer, laissant Steerforth et sa
mre marcher quelques pas en avant, et lorsqu'ils ne purent plus
l'entendre, elle me dit:

Vous avez pass bien du temps sans venir ici, votre profession
est-elle rellement si intressante et si attachante qu'elle
puisse absorber tout votre intrt? Si je vous fais cette
question, c'est que j'aime toujours  apprendre ce que je ne sais
pas. Voyons, rellement?

Je rpliquai qu'en effet, j'aimais assez mon tat, mais que je ne
pouvais dire que j'en fusse exclusivement occup.

Oh! je suis bien aise de savoir cela, parce que, voyez-vous,
j'aime beaucoup qu'on me rectifie quand je me trompe. Alors, vous
voulez dire que c'est un peu aride, peut-tre?

-- Peut-tre bien, rpliquai-je, est-ce un peu aride.

-- Oh! et voil pourquoi vous avez besoin de repos, de changement,
d'excitation et ainsi de suite? dit-elle. Ah! je vois bien! mais
n'est-ce pas un peu... hein?... pour lui; je ne parle pas de
vous?

Un regard qu'elle jeta rapidement sur l'endroit o Steerforth se
promenait en donnant le bras  sa mre, me montra de qui elle
parlait, mais ce fut tout ce que j'en pus comprendre. Et je n'ai
pas le moindre doute que ma physionomie exprimait mon embarras.

Est-ce que... je ne dis pas que ce soit... mais je voudrais
savoir... est-ce qu'il n'est pas un peu absorb? est-ce qu'il ne
devient pas peut-tre un peu plus inexact que de coutume dans ses
visites  cette mre d'une tendresse aveugle..., hein? Elle
accompagna ces mots d'un autre regard rapide jet sur Steerforth
et sa mre, et d'un coup d'oeil qui semblait vouloir lire jusqu'au
fond de mes penses.

-- Miss Dartle, rpondis-je, ne croyez pas, je vous en prie...

-- Moi, croire! dit-elle. Oh! Dieu du ciel! mais n'allez pas
croire que je crois quelque chose. Je ne suis pas souponneuse. Je
fais une question. Je n'avance pas d'opinion. Je voudrais former
mon opinion d'aprs ce que vous me direz. Ainsi donc, cela n'est
pas vrai? Eh bien! je suis bien aise de le savoir.

-- Il n'est certainement pas vrai, lui dis-je un peu troubl, que
je sois responsable des absences de Steerforth, que je ne savais
mme pas. Je conclus de vos paroles qu'il a t plus longtemps que
de coutume sans venir chez sa mre, mais je ne l'ai revu moi-mme
qu'hier au soir aprs un trs-long intervalle.

-- Est-ce vrai?

-- Trs-vrai, miss Dartle.

Pendant qu'elle me regardait en face, je la vis plir, son visage
s'allonger, et la cicatrice de la vieille blessure ressortir si
bien qu'elle se dtachait profondment sur la lvre dfigure, se
prolongeait sur l'autre en dessous et descendait obliquement sur
le bas de son visage. Je fus effray de ce spectacle et de l'clat
de ses yeux qui taient fixs sur moi quand elle dit:

Que fait-il, alors?

Je rptai ses paroles plutt en moi-mme que pour tre entendu
d'elle, tant j'tais tonn.

Que fait-il? dit-elle avec une ardeur dvorante.  quoi
s'emploie-t-il cet homme, qui ne me regarde jamais sans que je
lise dans ses yeux une fausset impntrable? Si vous tes
honorable et fidle, je ne vous demande pas de trahir votre ami,
je vous demande seulement de me dire si c'est la colre, ou la
haine, ou l'orgueil, ou la turbulence de sa nature, ou quelque
trange fantaisie, ou bien l'amour, ou n'importe quoi qui le
possde pour le moment?

-- Miss Dartle, rpondis-je, que voulez-vous que je vous dise,
pour bien vous persuader que je ne sais rien de plus de Steerforth
que je n'en savais quand je suis venu ici pour la premire fois?
Je ne devine rien. Je crois fermement qu'il n'y a rien. Je ne
comprends mme pas ce que vous voulez me dire.

Pendant qu'elle me regardait encore fixement, un mouvement
convulsif, que je ne pouvais sparer dans mon esprit d'une ide de
souffrance, vint agiter cette terrible crature. Le coin de sa
lvre se releva comme pour exprimer le ddain ou une piti
mprisante. Elle mit prcipitamment sa main sur sa bouche, cette
main que j'avais souvent compare dans mes penses  la porcelaine
la plus transparente, tant elle tait mince et dlicate, quand
elle la portait devant ses yeux pour abriter son visage de
l'ardeur du feu; puis elle me dit vivement, d'un accent mu et
passionn:

Je vous promets le secret l-dessus!

Et elle ne dit pas un mot de plus.

Mistress Steerforth n'avait jamais t plus heureuse de la socit
de son fils, car justement Steerforth n'avait jamais t plus
aimable ni plus respectueux avec elle. J'prouvais un vif plaisir
 les voir ensemble, non-seulement  cause de leur affection
mutuelle, mais  cause aussi de la ressemblance frappante qui
existait entre eux, si ce n'est que l'influence de l'ge et du
sexe remplaait chez mistress Steerforth, par une dignit pleine
de grce, la hauteur ou l'ardente imptuosit de son fils. Je
pensais plus d'une fois qu'il tait bien heureux qu'il ne se ft
jamais lev entre eux une cause srieuse de division, car ces
deux natures, ou plutt ces deux nuances de la mme nature
auraient pu tre plus difficiles  rconcilier que les caractres
les plus opposs du monde. Je suis oblig d'avouer que cette ide
ne me venait pas de moi-mme: ce n'est pas  mon discernement
qu'il faut en faire honneur; je la devais  quelques mots de
rvlation de Rosa Dartle.

Nous tions  dner, lorsqu'elle nous fit cette question:

Oh! dites-moi, je vous en prie, les uns ou les autres, quelque
chose qui m'a proccupe toute la soire et que je voudrais
savoir?

-- Qu'est-ce que vous voudriez savoir, Rosa? demanda mistress
Steerforth. Je vous en prie, Rosa, ne soyez pas si mystrieuse.

-- Mystrieuse! s'cria-t-elle. Oh! vraiment! Est-ce que vous me
trouvez mystrieuse?

-- Est-ce que je ne passe pas ma vie  vous conjurer, dit mistress
Steerforth, de vous expliquer ouvertement, naturellement?

-- Ah! alors je ne suis donc pas naturelle? rpliqua-t-elle, eh
bien! je vous en prie, ayez un peu d'indulgence, parce que je ne
fais de question que pour m'instruire. On ne se connat jamais
bien soi-mme.

-- C'est une habitude qui est devenue chez vous une seconde
nature, dit mistress Steerforth sans donner d'ailleurs le moindre
signe de mcontentement; mais je me rappelle et il me semble que
vous devez vous rappeler aussi le temps o vos manires taient
diffrentes, Rosa, o vous aviez moins de dissimulation et plus de
confiance.

-- Oh! certainement, vous avez raison, rpliqua-t-elle, et voil
comment les mauvaises habitudes deviennent invtres! Vraiment!
moins de dissimulation et plus de confiance! Comment se fait-il
que j'aie chang insensiblement? voil ce que je me demande. C'est
bien extraordinaire, mais c'est gal, il faut que je tche de
retrouver mes manires d'autrefois.

-- Je le voudrais bien, dit mistress Steerforth en souriant.

-- Oh! j'y arriverai, je vous assure! rpondit-elle. J'apprendrai
la franchise, voyons... de qui... de James!

-- Vous ne pourriez apprendre la franchise  meilleure cole,
Rosa! dit mistress Steerforth un peu vivement, car tout ce que
Rosa Dartle disait avait un air d'ironie qui perait au travers de
sa simplicit affecte. Pour cela j'en suis bien sre, dit-elle
avec une ferveur inaccoutume. Si je suis sre de quelque chose au
monde, vous savez que c'est de cela.

Mistress Steerforth me parut regretter son petit mouvement de
vivacit, car elle lui dit bientt avec bont:

Eh bien! ma chre Rosa, avec tout cela vous ne nous avez pas dit
le sujet de vos proccupations?

-- Le sujet de mes proccupations? rpliqua-t-elle avec une
froideur impatientante. Oh! je me demandais seulement si des gens
dont la constitution morale se ressemble... Est-ce l'expression?

-- C'est une expression qui en vaut bien une autre, dit
Steerforth.

-- Merci... Si des gens dont la constitution morale se ressemble
se trouvaient plus en danger que d'autres, dans le cas o une
cause srieuse de division se prsenterait entre eux, d'tre
spars par un ressentiment profond et durable.

-- Oui, certainement, dit Steerforth.

-- Vraiment? rpliqua-t-elle, mais voyons, par exemple, on peut
supposer les choses les plus improbables... en supposant que vous
eussiez avec votre mre une srieuse querelle?

-- Ma chre Rosa, dit mistress Steerforth en riant gaiement, vous
auriez pu inventer quelque autre supposition. Grce  Dieu, James
et moi, nous savons trop bien ce que nous nous devons l'un 
l'autre!

-- Oh! dit miss Dartle en hochant la tte d'un air pensif, sans
doute, cela suffirait. Prci... s... ment. Eh bien! je suis bien
aise d'avoir fait cette sotte question; au moins j'ai le plaisir
d'tre sre,  prsent, que vous savez trop bien ce que vous vous
devez l'un  l'autre pour que cela puisse arriver jamais. Je vous
remercie bien.

Je ne veux pas omettre une petite circonstance qui se rapporte 
miss Dartle, car j'eus plus tard des raisons de m'en souvenir,
quand l'irrparable pass me fut expliqu. Tout le long du jour et
surtout  partir de ce moment, Steerforth dploya ce qu'il avait
d'habilet, avec l'aisance qui ne l'abandonnait jamais,  amener
cette singulire personne  jouir de sa socit et  tre aimable
avec lui. Je ne fus pas tonn non plus de la voir lutter d'abord
contre sa sduisante influence et le charme de ses avances, car je
la connaissais pour tre parfois pleine de prventions et
d'enttement. Je vis sa physionomie et ses manires changer peu 
peu, je la vis le regarder avec une admiration croissante, je la
vis faire des efforts de plus en plus affaiblis, mais toujours
avec colre, comme si elle se reprochait sa faiblesse, pour
rsister  la fascination qu'il exerait sur elle, puis je vis
enfin ses regards irrits s'adoucir, son sourire se dtendre, et
la terreur qu'elle m'avait inspire tout le jour s'vanouit. Assis
autour du feu, nous tions tous  causer et  rire ensemble, avec
autant d'abandon que des petits enfants.

Je ne sais si ce fut parce que la soire tait dj avance, ou
parce que Steerforth ne voulait pas perdre le terrain qu'il avait
gagn, mais nous ne restmes pas dans la salle  manger plus de
cinq minutes aprs elle.

Elle joue de la harpe, dit Steerforth  voix basse en approchant
de la porte du salon; je crois qu'il y a trois ans que personne ne
l'a entendue, si ce n'est ma mre!

Il dit ces mots avec un sourire particulier qui disparut aussitt.
Nous entrmes dans le salon, o elle tait seule.

Ne vous levez pas! dit Steerforth en l'arrtant. Voyons! ma chre
Rosa, soyez donc aimable une fois et chantez-nous une chanson
irlandaise!

-- Vous vous souciez bien des chansons irlandaises! rpliqua-t-
elle.

-- Certainement, dit Steerforth, infiniment: ce sont celles que je
prfre. Voil Pquerette, d'ailleurs, qui aime la musique de
toute son me. Chantez-nous une chanson irlandaise, Rosa, et je
vais m'asseoir l  vous couter comme autrefois.

Il ne la touchait pas, il n'avait pas la main sur la chaise
qu'elle avait quitte, mais il s'assit prs de la harpe. Elle se
tint debout  ct, pendant un moment, en faisant de la main des
mouvements comme si elle jouait, mais sans faire rsonner les
cordes. Enfin elle s'assit, attira sa harpe vers elle d'un
mouvement rapide, et se mit  chanter en s'accompagnant.

Je ne sais si c'tait le jeu ou la voix qui donnait  ce chant un
caractre surnaturel, que je ne puis dcrire. L'expression tait
dchirante de vrit. Il semblait que cette chanson n'et jamais
t crite ou mise en musique; elle avait l'air de jaillir plutt
de la passion contenue au fond de cette me qui se faisait jour
par une expression imparfaite dans les grondements de sa voix,
puis retournait se tapir dans l'ombre quand tout rentrait dans le
silence. Je restai muet, pendant qu'elle s'appuyait de nouveau sur
sa harpe, faisant toujours vibrer les doigts de sa main droite,
mais sans tirer aucun son.

Au bout d'une minute, voici ce qui m'arracha  ma rverie:
Steerforth avait quitt sa place et s'tait approch d'elle en lui
passant gaiement le bras autour de la taille.

Allons! Rosa, lui disait-il,  l'avenir nous nous aimerons
beaucoup!

Sur quoi elle l'avait frapp, et, le repoussant avec la fureur
d'un chat sauvage, elle s'tait sauve aussitt de la chambre.

Qu'est-ce qu'a donc Rosa? dit mistress Steerforth en entrant.

-- Elle a t bonne comme un ange, un tout petit moment, ma mre,
dit Steerforth, et la voil maintenant qui se rattrape en se
jetant dans l'autre extrme.

-- Vous devriez faire attention  ne pas l'irriter, James.
Rappelez-vous que son caractre a t aigri et qu'il ne faut pas
l'exciter.

Rosa ne revint pas, et il ne fut plus question d'elle jusqu'au
moment o j'entrai dans la chambre de Steerforth avec lui pour lui
dire bonsoir. Alors il se mit  se moquer d'elle et me demanda si
j'avais jamais rencontr une petite crature aussi violente et
aussi incomprhensible.

J'exprimai mon tonnement dans toute sa force, et je lui demandai
s'il devinait ce qui l'avait offense si vivement et si
brusquement.

Oh! qui est-ce qui sait? dit Steerforth. Tout ce que vous
voudrez, rien du tout, peut-tre! Je vous ai dj dit qu'elle
passait tout  la meule, y compris sa personne, pour en aiguiser
la lame; et c'est une fine lame, prenez-y garde, il ne faut pas
s'y frotter sans prcaution, il y a toujours du danger. Bonsoir!

-- Bonsoir, mon cher Steerforth. Je serai parti demain matin avant
votre rveil. Bonsoir!

Il ne se souciait pas de me laisser aller, et restait debout
devant moi, les mains appuyes sur mes paules, comme il avait
fait dans ma chambre.

Pquerette! dit-il avec un sourire, quoique ce ne soit pas le nom
que vous ont donn vos parrain et marraine, c'est celui que j'aime
le mieux vous donner, et je voudrais, oh! oui, je voudrais bien
que vous pussiez me le donner aussi!

-- Mais qu'est-ce qui m'en empche, si cela me convient?

-- Pquerette, si quelque vnement venait nous sparer, pensez
toujours  moi avec indulgence, mon garon. Voyons, promettez-moi
cela. Pensez  moi avec indulgence si les circonstances venaient 
nous sparer.

-- Que me parlez-vous d'indulgence, Steerforth? lui dis-je. Mon
affection et ma tendresse pour vous sont toujours les mmes, et
n'ont rien  vous pardonner.

Je me sentais si repentant de lui avoir jamais fait tort, mme par
une pense passagre, que je fus sur le point de le lui avouer.
Sans la rpugnance que j'prouvais  trahir la confiance d'Agns,
sans la crainte que je ressentais de ne pouvoir pas mme toucher
ce sujet que je ne courusse le risque de la compromettre, je lui
aurais tout confess avant de lui entendre dire:

Dieu vous bnisse, Pquerette, et bonne nuit!

Mon hsitation me sauva: je lui serrai la main et je le quittai.

Je me levai  la pointe du jour, et m'tant habill sans bruit,
j'entr'ouvris sa porte. Il dormait profondment, paisiblement
couch la tte sur son bras, comme je l'avais vu souvent dormir 
la pension.

Le temps vint, et ce ne fut pas long, o je me demandai comment il
se faisait que rien n'et troubl son repos au moment o je le vis
alors; mais il dormait..., comme j'aime encore  me le
reprsenter, comme je l'avais vu souvent dormir  la pension. 
cette heure du silence, je le quittai:

Pour ne plus jamais,  Steerforth, Dieu vous pardonne! toucher,
avec un sentiment de tendresse et d'amiti, votre main, en ce
moment insensible... Oh! non, non; plus jamais!




CHAPITRE XXX.

Une perte.


J'arrivai le soir  Yarmouth et j'allai  l'auberge. Je savais que
la chambre de rserve de Peggotty, ma chambre, devait tre bientt
occupe par un autre, si ce grand Visiteur  qui tous les vivants
doivent faire place n'tait pas dj arriv dans la maison. Je me
rendis donc  l'htel pour y dner et pour y retenir un lit.

Il tait dix heures de soir quand je sortis. La plupart des
boutiques taient fermes, et la ville tait triste. Lorsque
j'arrivai devant la maison d'Omer et Joram, les volets taient
dj ferms, mais la porte de la boutique tait encore ouverte.
Comme j'apercevais, dans le lointain, M. Omer qui fumait sa pipe,
prs de la porte de l'arrire-boutique, j'entrai, et lui demandai
comment il se portait.

Sur mon me, est-ce bien vous? dit M. Omer. Comment allez-vous?
prenez un sige. La fume ne vous incommode pas, j'espre?

-- Pas du tout, au contraire, je l'aime... dans la pipe d'un
autre.

-- Pas dans la vtre? dit M. Omer en riant. Tant mieux, monsieur,
mauvaise habitude pour les jeunes gens. Asseyez-vous; moi, si je
fume, c'est  cause de mon asthme.

M. Omer m'avait fait de la place et avait avanc une chaise pour
moi. Il se rassit tout hors d'haleine, aspirant la fume de sa
pipe comme s'il esprait y trouver le souffle ncessaire  son
existence.

Je suis bien fch des mauvaises nouvelles qu'on m'a donnes de
M. Barkis, lui dis-je.

M. Omer me regarda d'un air grave et secoua la tte.

Savez-vous comment il va ce soir? lui demandai-je.

-- C'est prcisment la question que je vous aurais faite,
monsieur, dit M. Omer, sans un sentiment de dlicatesse. C'est un
des dsagrments de notre tat. Quand il y a quelqu'un de malade,
nous ne pouvons pas dcemment demander comment il se porte.

C'est une difficult que je n'avais pas prvue: j'avais eu peur
seulement en entrant, d'entendre encore une fois l'ancien toc,
toc. Cependant, puisque M. Omer avait touch cette corde, je ne
pouvais m'empcher d'approuver sa dlicatesse.

Oui, oui, vous comprenez, dit M. Omer avec un signe de tte. Nous
n'osons pas. Voyez-vous, ce serait un coup dont bien des gens ne
se remettraient pas s'ils entendaient dire: Omer et Joram vous
font faire leurs compliments et dsirent savoir comment vous vous
trouvez ce matin, ou cette aprs-midi, selon l'occasion.

Nous changemes un signe de tte, M. Omer et moi, et il reprit
haleine  l'aide de sa pipe.

C'est une des choses du mtier qui nous interdisent bien des
attentions qu'on serait souvent bien aise d'avoir, dit M. Omer.
Voyez, moi, par exemple: si, depuis quarante ans que je connais
Barkis, je ne me suis pas drang pour lui, chaque fois qu'il
passait devant ma porte, autant dire que je ne l'ai jamais connu;
eh bien! avec tout cela, je ne puis pas aller chez lui demander
comment il va.

Je convins avec M. Omer que c'tait bien dsagrable.

Je ne suis pas plus intress qu'un autre, dit M. Omer. Regardez-
moi. Le souffle me manquera un de ces jours, et il n'est pas
probable que je sois bien intress, ce me semble, dans la
situation o je suis. Je dis que ce n'est pas probable, quand il
s'agit d'un homme qui sait que le souffle lui manquera au premier
jour, comme  un vieux soufflet crev, surtout quand cet homme est
grand-pre, dit M. Omer.

-- Ce n'est pas du tout probable, lui dis-je.

-- Ce n'est pas non plus que je me plaigne de mon mtier, dit
M. Omer. Chaque tat a son bon et son mauvais ct, on sait bien
cela: tout ce que je demanderais, c'est qu'on levt les gens de
manire  ce qu'ils eussent l'esprit un peu plus fort.

M. Omer fuma un instant en silence, avec un air de bont et de
complaisance; puis il dit, en revenant  son premier point:

Nous sommes donc obligs de nous contenter d'apprendre des
nouvelles de Barkis par milie. Elle sait notre vritable
intention, et elle n'a pas plus de scrupules et de soupons  cet
gard que si nous tions de vrais agneaux. Minnie et Joram
viennent d'aller chez Barkis o elle se rend, ds que l'heure du
travail est finie, pour aider un peu sa tante. Ils y sont alls
pour lui demander des nouvelles du pauvre homme: si vous vouliez
attendre leur retour, ils vous donneraient tous les
renseignements. Voulez-vous prendre quelque chose? Un grog au
rhum? Voulez-vous faire comme moi? Car c'est toujours ce que je
bois en fumant, dit M. Omer en prenant son verre; on dit que c'est
bon pour la gorge, et que cela facilite cette malheureuse
respiration. Mais voyez-vous, dit M. Omer d'une voix enroue, ce
n'est pas le passage qui est en mauvais tat. C'est ce que je dis
toujours  Minnie: Donne-moi le souffle, ma fille, et je me
charge de lui trouver un passage, ma chre!

Il avait vraiment l'haleine si courte qu'il tait trs-inquitant
 voir rire. Quand il eut recouvr la parole, je le remerciai des
rafrachissements qu'il venait de m'offrir, et que je refusai, en
disant que je sortais de table, mais j'ajoutai que, puisqu'il
voulait bien m'y inviter, j'attendrais le retour de son gendre et
de sa fille, puis je demandai des nouvelles de la petite milie.

 vous dire vrai, monsieur, dit M. Omer en quittant sa pipe afin
de pouvoir se frotter le menton, je serai bien aise quand le
mariage sera fait.

-- Et pourquoi cela, demandai-je.

-- Voyez-vous, elle est sens dessus dessous pour le moment, dit
M. Omer. Ce n'est pas qu'elle ne soit pas aussi jolie
qu'autrefois; bien au contraire, je vous assure qu'elle est plus
jolie que jamais. Ce n'est pas qu'elle ne travaille pas aussi bien
qu'autrefois, bien au contraire, elle valait six ouvrires, et
elle les vaut encore aujourd'hui. Mais elle manque d'entrain. Vous
savez ce que je veux dire, continua M. Omer en fumant un peu;
puis, en se frottant aprs le menton: Allons, hardi: l, mes
gaillards, un bon coup de rame; l, encore un bon coup, hourra!
Voil ce que j'appelle de l'entrain: eh bien! je vous dirai que
c'est l, d'une manire gnrale, ce qui manque chez milie.

La figure et les manires de M. Omer en disaient tant que je pus
en conscience lui faire un signe de tte pour exprimer que je le
comprenais. La vivacit de mon intelligence parut lui plaire et il
reprit:

Voyez-vous, je crois que cela vient surtout de ce qu'elle est
entre le zist et le zest. J'ai souvent caus de la chose avec son
oncle et son fianc le soir, quand on n'a plus rien  faire, et
cela doit venir, selon moi, de ce que tout n'est pas encore fini.
Vous n'avez pas oubli, dit M. Omer en hochant doucement la tte,
qu'milie est une petite crature extrmement affectueuse. Le
proverbe dit qu'on ne peut faire une bourse de soie avec l'oreille
d'une truie. Eh bien, moi, je ne sais pas: je crois qu'on le peut:
il ne s'agit que de s'y prendre de bonne heure. Savez-vous qu'elle
a fait de ce vieux bateau un logis qui vaut mieux qu'un palais de
pierre ou de marbre?

-- Je vous crois!

-- C'est touchant de voir cette jolie fille se serrer prs de son
oncle, dit M. Omer, de voir comme elle se rapproche de lui tous
les jours de plus en plus. Mais, voyez-vous, quand c'est comme a,
c'est qu'il y a combat. Et pourquoi le prolonger inutilement?

J'coutais attentivement le bon vieillard, en approuvant de tout
mon coeur ce qu'il disait.

C'est pour cela que je leur ai dit ceci, continua M. Omer d'un
ton simple et plein de bonhomie: Ne regardez pas du tout
l'apprentissage d'milie comme un engagement qui vous gne, je
laisse a  votre discrtion. Ses services m'ont plus rapport que
je ne m'y attendais, elle a appris plus vite qu'on ne devait
l'esprer, Omer et Joram peuvent passer un trait de plume sur le
reste du temps convenu, et elle sera libre le jour o cela vous
conviendra. Si, aprs cela, elle veut s'arranger avec nous pour
nous faire quelque ouvrage chez elle en ddommagement, trs-bien.
Si cela ne lui convient pas, trs-bien encore. De toute manire,
elle ne nous fait pas de tort, car, voyez-vous, dit M. Omer en me
touchant avec le bout de sa pipe, il n'est gure probable qu'un
homme poussif comme moi, et grand-pre par-dessus le march, aille
serrer le bouton  une belle petite rose aux yeux bleus comme
elle?

-- Non, non, ce n'est pas probable, le moins du monde, on le sait
bien, lui dis-je.

-- Non, non, vous avez raison, dit M. Omer. Eh bien monsieur, son
cousin, vous savez que c'est son cousin qu'elle va pouser?

-- Oh oui, rpliquai-je, je le connais bien.

-- Cela va sans dire, reprit M. Omer! Eh bien, monsieur, son
cousin qui est dans une bonne passe et qui a beaucoup d'ouvrage,
aprs m'avoir remerci cordialement (et je dois dire que sa
conduite dans toute cette affaire m'a donn la meilleure opinion
de lui), son cousin a lou la petite maison la plus confortable
qu'on puisse imaginer. Cette petite maison est toute meuble
depuis le haut jusqu'en bas, elle est arrange comme le salon
d'une poupe, et je crois bien que, si la maladie de ce pauvre
Barkis n'avait pas si mal tourn, ils seraient mari et femme 
l'heure qu'il est: mais cela a apport du retard.

-- Et milie, M. Omer, demandai-je, est-elle devenue un peu plus
calme?

-- Ah! quant  cela, voyez-vous, dit M. Omer en frottant son
double menton, on ne pouvait pas s'y attendre. La perspective du
changement et de la sparation qui s'approchent d'une part et qui
semblent s'loigner de l'autre ne sont pas faits pour la fixer. La
mort de Barkis n'amnerait pas un grand retard, mais s'il
tranait!... En tout cas, c'est une situation trs-quivoque,
comme vous voyez.

-- Oui, je vois.

-- En consquence, dit M. Omer, milie est toujours un peu
abattue, un peu agite, peut-tre mme, l'est-elle plus que
jamais. Elle semble tous les jours aimer plus tendrement son oncle
et regretter plus vivement de se sparer de nous tous. Un mot de
bont de ma part lui fait venir les larmes aux yeux, et si vous la
voyiez avec la petite fille de Minnie, vous ne l'oublieriez
jamais. C'est extraordinaire, dit M. Omer d'un air de rflexion,
comme elle aime cette enfant!

L'occasion me parut favorable pour demander  M. Omer, avant que
sa fille et son gendre vinssent nous interrompre, s'il savait
quelque chose de Marthe.

Ah! dit-il en secouant la tte d'un air profondment abattu, rien
de bon. C'est une triste histoire, monsieur, de quelque manire
qu'on la retourne. Je n'ai jamais cru que cette pauvre fille ft
corrompue, je ne voudrais pas le dire devant ma fille Minnie, elle
se fcherait: mais je ne l'ai jamais cru. Personne de nous ne l'a
jamais cru.

M. Omer entendit le pas de sa fille que je n'avais pas encore
distingu, et me toucha avec le bout de sa pipe en fermant un
oeil, par forme d'avertissement. Elle entra presque aussitt avec
son mari.

Ils rapportaient la nouvelle que M. Barkis tait au plus mal,
qu'il n'avait plus sa connaissance, et que M. Chillip avait dit
tristement dans la cuisine en s'en allant, il n'y avait pas plus
de cinq minutes, que toute l'cole de mdecine, l'cole de
chirurgie et l'cole de pharmacie runies ne pourraient pas le
tirer d'affaire! D'abord les mdecins et les chirurgiens n'y
pouvaient plus rien, avait dit M. Chillip, et tout ce que les
pharmaciens pourraient faire, ce serait de l'empoisonner.

 cette nouvelle, et sur l'avis que M. Peggotty tait chez sa
soeur, je pris le parti de m'y rendre tout de suite. Je dis
bonsoir  M. Omer et  M. et mistress Joram, et je pris le chemin
de la maison de Peggotty avec une sympathie srieuse pour
M. Barkis qui le transformait compltement  mes yeux.

Je frappai doucement  la porte, M. Peggotty vint m'ouvrir. Il ne
fut pas aussi tonn de me voir que je m'y attendais. Je fis la
mme remarque pour Peggotty quand elle descendit, et c'est une
observation que j'ai t, depuis, bien souvent  mme de rpter,
c'est que, dans l'attente de cette terrible surprise, tout autre
changement et toute autre surprise paraissent comme rien.

Je serrai la main de M. Peggotty et j'entrai dans la cuisine
pendant qu'il fermait doucement la porte. La petite milie, la
tte dans ses mains, tait assise auprs du feu. Ham tait debout
 ct d'elle.

Nous parlions tout bas, en coutant de temps en temps si on
n'entendait pas du bruit dans la chambre au-dessus. Je n'y avais
pas pens lors de ma dernire visite; mais comme il me paraissait
trange, cette fois, de ne pas voir M. Barkis dans la cuisine!

Vous tes bien bon d'tre venu, monsieur David, me dit
M. Peggotty.

-- Oh oui! bien bon, dit Ham.

-- milie, dit M. Peggotty, voyez, ma chrie! Voil M. David!
Allons, courage, mon amour! Vous ne dites pas un mot  M. David?

Elle tremblait de tous ses membres, je la vois encore. Sa main
tait glace quand je la touchai, je la sens encore. Elle ne fit
d'autre mouvement que de la retirer, puis elle se laissa glisser
de sa chaise, et, s'approchant doucement de son oncle, elle se
pencha sur son sein, sans rien dire et tremblant toujours.

C'est un si bon petit coeur, dit M. Peggotty en lissant ses beaux
cheveux avec sa grosse main calleuse, qu'elle ne peut supporter ce
chagrin. C'est bien naturel: les jeunes gens, monsieur David, ne
sont pas habitus  ce genre d'preuves, et c'est timide comme le
petit oiseau que voil, c'est tout naturel!

Elle se serra contre son sein, mais sans dire un mot et sans
relever la tte.

Il est tard, ma chrie, dit M. Peggotty, et voil Ham qui vous
attend pour vous ramener  la maison. Allons, partez avec lui,
c'est un bon coeur aussi! Quoi, milie? que dites-vous, mon
amour?

Le son de sa voix n'tait pas arriv  mes oreilles, mais il
baissa la tte comme pour l'couter; puis il dit:

Vous voulez rester avec votre oncle? Allons donc, vous n'y pensez
pas? Rester avec votre oncle, ma chatte! quand celui qui va tre
votre mari dans quelques jours est l pour vous ramener  la
maison. Eh bien! on ne le croirait pas, en voyant cette petite
fille  ct d'un vieux grognard comme moi, dit M. Peggotty en
nous regardant tous les deux avec un orgueil infini; mais la mer
ne contient pas plus de sel que le coeur de ma petite milie ne
contient de tendresse pour son oncle: petite folle!

-- milie a bien raison, monsieur David, dit Ham; voyez-vous,
puisque milie le dsire, et que je vois bien qu'elle est agite
et un peu effraye, je la laisserai ici jusqu' demain matin.
Permettez-moi seulement de rester aussi!

-- Non, non, dit M. Peggotty, vous ne pouvez pas, vous qui tes
mari ou tout comme, perdre un jour de travail; et vous ne pouvez
pas non plus veiller cette nuit et travailler demain: cela ne se
peut pas. Retournez  la maison. Est-ce que vous avez peur que
nous n'ayons pas soin d'milie?

Ham cda  ces raisons, et prit son chapeau pour se retirer. Mme
au moment o il l'embrassa, et je ne le voyais jamais s'approcher
d'elle sans penser que la nature lui avait donn le coeur d'un
gentleman, elle semblait se serrer de plus en plus contre son
oncle, vitant presque son fianc. Je fermai la porte derrire
lui, afin de ne pas troubler le silence qui rgnait dans la
maison, et, en me retournant, je vis que M. Peggotty parlait
encore  sa nice.

Maintenant, dit-il, je vais monter dire  votre tante que
M. David est l, cela lui fera du bien. Asseyez-vous prs du feu
pendant ce temps-l, ma chrie, et chauffez vos mains, elles sont
froides comme la glace. Qu'est-ce que vous avez donc  avoir peur
et  vous agiter comme cela? Quoi! vous voulez venir avec moi? Eh
bien venez; allons! Si son oncle tait chass de sa maison et
oblig de coucher sur une digue, monsieur David, dit M. Peggotty
avec le mme orgueil qu'un moment auparavant, je crois vraiment
qu'elle voudrait l'accompagner; mais je vais tre bientt
supplant par un autre, n'est-ce pas, milie?

En montant un moment aprs, il me sembla, lorsque je passai prs
de la porte de ma petite chambre qui tait plonge dans
l'obscurit, que j'y apercevais milie tendue sur le plancher;
mais je ne sais pas,  l'heure qu'il est, si c'tait elle o si ce
n'tait pas une illusion des ombres qui confondaient tout  ma vue
dans les tnbres de ma chambre.

J'eus le loisir de rflchir, devant le feu de la cuisine,  la
terreur de la mort qu'prouvait la jolie petite milie, et je crus
que c'tait l, avec les autres raisons que m'avait donnes
M. Omer, la cause du changement qui s'tait opr en elle. J'eus
le loisir, avant de voir paratre Peggotty, de penser avec plus
d'indulgence  cette faiblesse, tout en comptant les battements du
balancier de l'horloge et en ressentant de plus en plus la
solennit du silence profond qui rgnait autour de moi. Peggotty
me serra dans ses bras, et me remercia mille et mille fois d'tre
venu la consoler ainsi dans ses chagrins (ce furent ses propres
paroles). Elle me pria ensuite de monter avec elle, et me dit en
sanglotant que M. Barkis m'aimait toujours; qu'il lui avait
souvent parl de moi avant de perdre connaissance, et que, dans le
cas o il reviendrait  lui, elle tait sre que ma prsence lui
ferait plaisir, s'il pouvait encore prendre plaisir  quelque
chose dans ce monde.

C'tait une chose bien invraisemblable,  ce qu'il me parut quand
je le vis. Il tait couch, avec la tte et les paules hors du
lit, dans une position trs-incommode,  demi appuy sur le coffre
qui lui avait cot tant de peine et de soucis. J'appris que,
lorsqu'il n'avait plus t capable de se traner hors du lit pour
l'ouvrir, ni de s'assurer qu'il tait l, au moyen de la baguette
divinatoire dont je lui avais vu faire usage, il l'avait fait
placer sur une chaise  ct de son lit, o il le tenait dans ses
bras nuit et jour. Il s'y appuyait en ce moment mme; le temps et
la vie lui chappaient, mais il tenait encore son coffre, et les
dernires paroles qu'il avait prononces, pour carter les
soupons, c'tait: des vieux habits!

Barkis, mon ami, dit Peggotty, d'un ton qu'elle tchait de rendre
enjou en se penchant sur lui, pendant que son frre et moi nous
nous tenions au pied du lit, voil mon cher enfant, mon cher
M. David, qui a servi d'intermdiaire  notre mariage, celui par
qui vous m'envoyiez vos messages, vous savez bien! Voulez-vous
parler  M. David?

Il tait muet et sans connaissance, comme le coffre qui donnait
seul quelque expression  sa physionomie par le soin jaloux avec
lequel on voyait qu'il le serrait.

Il s'en va avec la mare, me dit M. Peggotty en mettant la main
devant sa bouche.

Mes yeux taient humides et ceux de M Peggotty aussi, mais je
rptai  voix basse:

Avec la mare?

-- On ne peut mourir sur les ctes, dit M. Peggotty, qu' la mare
basse; on ne peut, au contraire, venir au monde qu' la mare
montante, et on n'est dcidment de ce monde qu'en pleine mare;
eh bien! lui, il s'en va avec la mare. Elle sera basse  trois
heures et demie, et ne recommencera  monter qu'une demi-heure
aprs. S'il vit jusqu' ce que la mer recommence  monter, il ne
rendra pas encore l'esprit avant que nous soyons en pleine mare,
et il ne s'en ira qu' la mare basse prochaine.

Nous restions l  le regarder; le temps s'coulait: les heures
passaient. Je ne puis dire quelle mystrieuse influence ma
prsence exerait sur lui; mais, quand il commena enfin 
murmurer quelques mots dans son dlire, il parlait de me conduire
 la pension.

Il revient  lui, dit Peggotty.

M. Peggotty me toucha le bras en me disant tout bas, d'un air
convaincu et respectueux:

Voil la mare qui baisse, il s'en va.

-- Barkis, mon ami! dit Peggotty.

-- C. P. Barkis! cria-t-il d'une voix dbile, la meilleure femme
qu'il y ait au monde!

-- Voyez! voil M. David! dit Peggotty, car il ouvrait les yeux.

J'allais lui demander s'il me reconnaissait, quand il fit un
effort pour tendre son bras, et me dit distinctement et avec un
doux sourire:

Barkis veut bien!

La mer tait basse, il s'en alla avec la mare.

FIN DU PREMIER VOLUME.




[1] Une _rookery_, en Angleterre, est une colonie de corneilles
(rooks) qu'on laisse nicher et pulluler dans les hauts arbres des
avenues ou des massifs qui avoisinent les chteaux. On les garde
avec soin comme un signe aristocratique de l'anciennet du domaine.

[2] _Cuisinerie_, si le mot tait franais.

[3] En Angleterre les gens du commun suppriment l'aspiration. _Am_,
je suis; _ham_, jambon.

[4] Murdstone. Murderer, meurtrier.






End of Project Gutenberg's David Copperfield - Tome I, by Charles Dickens

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DAVID COPPERFIELD - TOME I ***

***** This file should be named 17868-8.txt or 17868-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/7/8/6/17868/

Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

