The Project Gutenberg EBook of Fables de La Fontaine, by Jean de La Fontaine

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Title: Fables de La Fontaine
       Tome Premier

Author: Jean de La Fontaine

Release Date: March 7, 2006 [EBook #17941]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jean de La Fontaine

FABLES

(1668 - 1694)

Livre I

Illustrations par Jean-Jacques Grandville

Table des matires

Prface

A Monseigneur le Dauphin

La Cigale et la Fourmi

Le Corbeau et le Renard

La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf

Les deux mulets

Le Loup et le Chien

La Gnisse, la Chvre et la Brebis en socit avec le Lion

La Besace

L'hirondelle et les petits oiseaux

Le Rat de ville et le Rat des champs

Le loup et l'agneau

L'homme et son image

Le dragon  plusieurs ttes et le dragon  plusieurs queues

Les voleurs et l'ne

Simonide prserv par les Dieux

La mort et le malheureux

La mort et le bcheron

L'homme entre deux ges et ses deux matresses

Le Renard et la Cigogne

L'enfant et le matre d'cole

Le coq et la perle

Les frelons et les mouches  miel

Le chne et le roseau




Prface

L'indulgence que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne
lieu d'esprer la mme grce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des
matres de notre loquence n'ait dsapprouv le dessein de les mettre en
vers. Il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun; que
d'ailleurs la contrainte de la posie, jointe  la svrit de notre
langue, m'embarrasseraient en beaucoup d'endroits, et banniraient de la
plupart de ces rcits la brevet, qu'on peut fort bien appeler l'me du
conte, puisque sans elle il faut ncessairement qu'il languisse. Cette
opinion ne saurait partir que d'un homme d'excellent got; je
demanderais seulement qu'il en relcht quelque peu, et qu'il crt que
les grces lacdmoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses
franaises que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.

Aprs tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas
dire des anciens, qui ne tire point  consquence pour moi, mais sur
celui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples qui
font profession de posie, que le Parnasse a jug ceci de son apanage. A
peine les fables qu'on attribue  sope virent le jour, que Socrate
trouva  propos de les habiller des livres des muses. Ce que Platon en
rapporte est si agrable, que je ne puis m'empcher d'en faire un des
ornements de cette prface. Il dit que, Socrate tant condamn au
dernier supplice, l'on remit l'excution de l'arrt,  cause de
certaines ftes. Cbs l'alla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit
que les dieux l'avaient averti plusieurs fois, pendant son sommeil,
qu'il devait s'appliquer  la musique avant qu'il mourt. Il n'avait pas
entendu d'abord ce que ce songe signifiait: car, comme la musique ne
rend pas l'homme meilleur,  quoi bon s'y attacher? Il fallait qu'il y
et du mystre l-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassaient
point de lui envoyer la mme inspiration. Elle lui tait encore venue
une de ces ftes. Si bien qu'en songeant aux choses que le Ciel pouvait
exiger de lui, il s'tait avis que la musique et la posie ont tant de
rapport, que possible tait-ce de la dernire qu'il s'agissait. Il n'y a
point de bonne posie sans harmonie; mais il n'y en a point non plus
sans fiction, et Socrate ne savait que dire la vrit. Enfin il avait
trouv un temprament: c'tait de choisir des fables qui continssent
quelque chose de vritable, telles que sont celles d'sope. Il employa
donc  les mettre en vers les derniers moments de sa vie.

Socrate n'est pas le seul qui ait considr comme soeurs la posie et
nos fables. Phdre a tmoign qu'il tait de ce sentiment, et par
l'excellence de son ouvrage nous pouvons juger de celui du prince des
philosophes. Aprs Phdre, Avienus a trait le mme sujet. Enfin les
modernes les ont suivis: nous en avons des exemples non seulement chez
les trangers, mais chez nous. Il est vrai que lorsque nos gens y ont
travaill, la langue tait si diffrente de ce qu'elle est qu'on ne les
doit considrer que comme trangers. Cela ne m'a point dtourn de mon
entreprise: au contraire, je me suis flatt de l'esprance que si je ne
courais dans cette carrire avec succs, on me donnerait au moins la
gloire de l'avoir ouverte.

Il arrivera possible que mon travail fera natre  d'autres personnes
l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matire
soit puise, qu'il reste encore plus de fables  mettre en vers que je
n'en ai mis. J'ai choisi vritablement les meilleures, c'est--dire
celles qui m'ont sembl telles; mais outre que je puis m'tre tromp
dans mon choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour 
celles-l mme que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il sera
sans doute plus approuv. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours
obligation: soit que ma tmrit ait t heureuse et que je ne me sois
point trop cart du chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie
seulement excit les autres  mieux faire.

Je pense avoir justifi suffisamment mon dessein quant  l'excution, le
public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'lgance ni l'extrme
brivet qui rendent Phdre recommandable; ce sont qualits au-dessus de
ma porte. Comme il m'tait impossible de l'imiter en cela, j'ai cru
qu'il fallait en rcompense gayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non
que je le blme d'en tre demeur dans ces termes: la langue latine n'en
demandait pas davantage; et si l'on y veut prendre garde, on reconnatra
dans cet auteur le vrai caractre et le vrai gnie de Trence. La
simplicit est magnifique chez ces grands hommes; moi qui n'ai pas les
perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis lever  un
si haut point. Il a donc fallu se rcompenser d'ailleurs: c'est ce que
j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne
saurait trop gayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter
une raison: c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant
considr que, ces fables tant sues de tout le monde, je ne ferais rien
si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le
got. C'est ce qu'on demande aujourd'hui: on veut de la nouveaut et de
la gaiet. Je n'appelle pas gaiet ce qui excite le rire, mais un
certain charme, un air agrable, qu'on peut donner  toutes sortes de
sujets, mme les plus srieux.

Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donne  cet ouvrage qu'on
en doit mesurer le prix, que par son utilit et par sa matire. Car qu'y
a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit, qui ne se
rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si divin, que
plusieurs personnages de l'antiquit ont attribu la plus grande partie
de ces fables  Socrate, choisissant pour leur servir de pre celui des
mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais
comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mmes fables, et comme
ils ne leur ont point assign un dieu qui en et la direction, ainsi
qu' la posie et  l'loquence. Ce que je dis n'est pas tout  fait
sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mler ce que nous avons de
plus sacr parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vrit a
parl aux hommes par paraboles, et la parabole est-elle autre chose que
l'apologue, c'est--dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec
d'autant plus de facilit et d'effet qu'il est plus commun et plus
familier? Qui ne nous proposerait  imiter que les matres de la sagesse
nous fournirait un sujet d'excuse; il n'y en a point quand des abeilles
et des fourmis sont capables de cela mme qu'on nous demande.

C'est pour ces raisons que Platon, ayant banni Homre de sa rpublique,
y a donn  sope une place trs honorable. Il souhaite que les enfants
sucent ces fables avec le lait, il recommande aux nourrices de les leur
apprendre; car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure  la
sagesse et  la vertu. Plutt que d'tre rduits  corriger nos
habitudes, il faut travailler  les rendre bonnes pendant qu'elles sont
encore indiffrentes au bien ou au mal. Or quelle mthode y peut
contribuer plus utilement que ces fables? Dites  un enfant que Crassus,
allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considrer
comment il en sortirait; que cela le fit prir, lui et son arme,
quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au mme enfant que le
renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y teindre leur
soif; que le renard en sortit s'tant servi des paules et des cornes de
son camarade comme d'une chelle; au contraire, le bouc y demeura pour
n'avoir pas eu tant de prvoyance; et par consquent il faut considrer
en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le
plus d'impression sur cet enfant: ne s'arrtera-t-il pas au dernier,
comme plus conforme et moins disproportionn que l'autre  la petitesse
de son esprit? Il ne faut pas m'allguer que les penses de l'enfance
sont d'elles-mmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles
badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence, car dans le
fond elles portent un sens trs solide. Et comme, par la dfinition du
point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes trs
familiers, nous parvenons  des connaissances qui mesurent enfin le ciel
et la terre, de mme aussi, par les raisonnements et consquences que
l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les moeurs, on
se rend capable des grandes choses.

Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres
connaissances. Les proprits des animaux et leurs divers caractres y
sont exprims; par consquent les ntres aussi, puisque nous sommes
l'abrg de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les cratures
irraisonnables. Quand Promthe voulut former l'homme, il prit la
qualit dominante de chaque bte: de ces pices si diffrentes il
composa notre espce; il fit cet ouvrage qu'on appelle le petit monde.
Ainsi ces fables sont un tableau o chacun de nous se trouve dpeint. Ce
qu'elles nous reprsentent confirme les personnes d'ge avanc dans les
connaissances que l'usage leur a donnes, et apprend aux enfants ce
qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans
le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants, ils ne se
connaissent pas eux-mmes. On ne les doit laisser dans cette ignorance
que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre ce que C'est qu'un lion,
un renard, ainsi du reste; et pourquoi l'on compare quelquefois un homme
 ce renard ou  ce lion. C'est  quoi les fables travaillent; les
premires notions de ces choses proviennent d'elles.

J'ai dj pass la longueur ordinaire des prfaces, cependant je n'ai
pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage. L'apologue est
compos de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre
l'me. Le corps est la fable; l'me, la moralit. Aristote n'admet dans
la fable que les animaux; il en exclut les hommes et les plantes. Cette
rgle est moins de ncessit que de biensance, puisque ni sope, ni
Phdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a garde: tout au contraire de la
moralit, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arriv de le faire,
ce n'a t que dans les endroits o elle n'a pu entrer avec grce, et o
il est ais au lecteur de la suppler. On ne considre en France que ce
qui plat; c'est la grande rgle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai
donc pas cru que ce ft un crime de passer par-dessus les anciennes
coutumes lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort.
Du temps d'sope, la fable tait conte simplement, la moralit spare,
et toujours en suite. Phdre est venu, qui ne s'est pas assujetti  cet
ordre: il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralit
de la fin au commencement. Quand il serait ncessaire de lui trouver
place, je ne manque  ce prcepte que pour en observer un qui n'est pas
moins important. C'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas
qu'un crivain s'opinitre contre l'incapacit de son esprit, ni contre
celle de sa matire. Jamais,  ce qu'il prtend, un homme qui veut
russir n'en vient jusque-l; il abandonne les choses dont il voit bien
qu'il ne saurait rien faire de bon:

_Et quoe Desperat tractata nitescere posse, relinquit._

C'est ce que j'ai fait  l'gard de quelques moralits, du succs
desquelles je n'ai pas bien espr.

Il ne reste plus qu' parler de la vie d'sope. Je ne vois presque
personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laisse.
On s'imagine que cet auteur a voulu donner  son hros un caractre et
des aventures qui rpondissent  ses fables. Cela m'a paru d'abord
spcieux; mais j'ai trouv  la fin peu de certitude en cette critique.
Elle est en partie fonde sur ce qui se passe entre Xantus et sope; on
y trouve trop de niaiseries, et qui est le sage  qui de pareilles
choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas t srieuse.
Ce qui me confirme en mon sentiment, c'est que le caractre que Planude
donne  sope est semblable  celui que Plutarque lui a donn dans son
Banquet des sept Sages, c'est--dire d'un homme subtil, et qui ne laisse
rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est aussi une
invention. Il est ais de douter de tout: quant  moi, je ne vois pas
bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer  la postrit dans ce
trait-l, lui qui fait profession d'tre vritable partout ailleurs, et
de conserver  chacun son caractre. Quand cela serait, je ne saurais
que mentir sur la foi d'autrui: me croira-t-on moins que si je m'arrte
 la mienne? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes
conjectures, lequel j'intitulerai: Vie d'sope. Quelque vraisemblable
que je le rende, on ne s'y assurera pas, et, fable pour fable, le
lecteur prfrera toujours celle de Planude  la mienne.




A Monseigneur le Dauphin

    Je chante les hros dont sope est le pre,
    Troupe de qui l'histoire, encor que mensongre,
    Contient des vrits qui servent de leons.
    Tout parle en mon ouvrage, et mme les poissons:
    Ce qu'ils disent s'adresse  tous tant que nous sommes;
    Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
    Illustre rejeton d'un prince aim des cieux,
    Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,
    Et qui faisant flchir les plus superbes ttes,
    Comptera dsormais ses jours par ses conqutes,
    Quelque autre te dira d'une plus forte voix
    Les faits de tes aeux et les vertus des rois.
    Je vais t'entretenir de moindres aventures,
    Te tracer en ces vers de lgres peintures;
    Et si de t'agrer je n'emporte le prix,
    J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.




  La Cigale et la Fourmi

    La cigale, ayant chant
    Tout l't,
    Se trouva fort dpourvue
    Quand la bise fut venue.
    Pas un seul petit morceau
    De mouche ou de vermisseau
    Elle alla crier famine
    Chez la fourmi sa voisine,
    La priant de lui prter
    Quelque grain pour subsister
    Jusqu' la saison nouvelle
    Je vous paierai, lui dit-elle,
    Avant l'ot, foi d'animal,
    Intrt et principal.
    La fourmi n'est pas prteuse;
    C'est l son moindre dfaut.
    Que faisiez-vous au temps chaud?
    Dit-elle  cette emprunteuse.
    --Nuit et jour  tout venant
    Je chantais, ne vous dplaise.
    --Vous chantiez? j'en suis fort aise.
    Eh bien: dansez maintenant.




Le Corbeau et le Renard

    Matre corbeau, sur un arbre perch
    Tenait en son bec un fromage.
    Matre renard par l'odeur allch
    Lui tint  peu prs ce langage:
    H! bonjour Monsieur du Corbeau
    Que vous tes joli! que vous me semblez beau!
    Sans mentir, si votre ramage
    Se rapporte  votre plumage
    Vous tes le phnix des htes de ces bois
    A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie
    Et pour montrer sa belle voix
    Il ouvre un large bec laisse tomber sa proie.
    Le renard s'en saisit et dit: Mon bon Monsieur
    Apprenez que tout flatteur
    Vit aux dpens de celui qui l'coute:
    Cette leon vaut bien un fromage sans doute.
    Le corbeau honteux et confus
    Jura mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.




La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf

    Une grenouille vit un boeuf
    Qui lui sembla de belle taille.
    Elle, qui n'tait pas grosse en tout comme un oeuf,
    Envieuse, s'tend, et s'enfle et se travaille,
    Pour galer l'animal en grosseur,
    Disant: Regardez bien, ma soeur;
    Est-ce assez? dites-moi: n'y suis-je point encore?
    Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voil?
    --Vous n'en approchez point. La chtive pcore
    S'enfla si bien qu'elle creva.

    Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
    Tout bourgeois veut btir comme les grands seigneurs,
    Tout prince a des ambassadeurs,
    Tout marquis veut avoir des pages.




Les deux mulets

    Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine charg,
    L'autre portant l'argent de la gabelle.
    Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
    N'et voulu pour beaucoup en tre soulag.
    Il marchait d'un pas relev,
    Et faisait sonner sa sonnette:
    Quand, l'ennemi se prsentant,
    Comme il en voulait  l'argent,
    Sur le mulet du fisc une troupe se jette,
    Le saisit au frein et l'arrte.
    Le mulet, en se dfendant,
    Se sent perc de coups; il gmit, il soupire.
    Est-ce donc l, dit-il, ce qu'on m'avait promis?
    Ce mulet qui me suit du danger se retire;
    Et moi j'y tombe et je pris!
    --Ami, lui dit son camarade,
    Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi:
    Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi,
    Tu ne serais pas si malade.




Le Loup et le Chien

    Un loup n'avait que les os et la peau,
    Tant les chiens faisaient bonne garde.
    Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
    Gras, poli, qui s'tait fourvoy par mgarde.
    L'attaquer, le mettre en quartiers,
    Sire loup l'et fait volontiers;
    Mais il fallait livrer bataille,
    Et le mtin tait de taille
    A se dfendre hardiment.
    Le loup donc, l'aborde humblement,
    Entre en propos, et lui fait compliment
    Sur son embonpoint, qu'il admire.
    Il ne tiendra qu' vous, beau sire,
    D'tre aussi gras que moi, lui rpartit le chien.
    Quittez les bois, vous ferez bien:
    Vos pareils y sont misrables,
    Cancres, hres, et pauvres diables,
    Dont la condition est de mourir de faim.
    Car quoi? rien d'assur; point de franche lippe;
    Tout  la pointe de l'pe.
    Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin.
    Le loup reprit: Que me faudra-t-il faire?
    --Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens
    Portant btons et mendiants;
    Flatter ceux du logis,  son matre complaire:
    Moyennant quoi votre salaire
    Sera force reliefs de toutes les faons:
    Os de poulets, os de pigeons,
    Sans parler de mainte caresse.
    Le loup dj se forge une flicit
    Qui le fait pleurer de tendresse
    Chemin faisant, il vit le cou du chien pel.
    Qu'est-ce l? lui dit-il.--Rien.--Quoi? rien?--Peu de chose.
    --Mais encor?--Le collier dont je suis attach
    De ce que vous voyez est peut-tre la cause.
    --Attach? dit le loup: vous ne courez donc pas
    O vous voulez?--Pas toujours; mais qu'importe?
    --Il importe si bien, que de tous vos repas
    Je ne veux en aucune sorte,
    Et ne voudrais pas mme  ce prix un trsor.
    Cela dit, matre loup s'enfuit, et court encor.




La Gnisse, la Chvre et la Brebis en socit avec le Lion

    La gnisse, la chvre et leur soeur la brebis,
    Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
    Firent socit, dit-on, au temps jadis,
    Et mirent en commun le gain et le dommage.
    Dans les lacs de la chvre un cerf se trouva pris.
    Vers ses associs aussitt elle envoie.
    Eux venus, le lion par ses ongles compta,
    Et dit: Nous sommes quatre  partager la proie.
    Puis, en autant de parts le cerf il dpea;
    Prit pour lui la premire en qualit de sire:
    Elle doit tre  moi, dit-il, et la raison,
    C'est que je m'appelle lion:
    A cela l'on n'a rien  dire.
    La seconde, par droit, me doit choir encor:
    Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
    Comme le plus vaillant, je prtends la troisime.
    Si quelqu'une de vous touche  la quatrime,
    Je l'tranglerai tout d'abord.




La Besace

    Jupiter dit un jour: Que tout ce qui respire
    S'en vienne comparatre aux pieds de ma grandeur:
    Si dans son compos quelqu'un trouve  redire,
    Il peut le dclarer sans peur;
    Je mettrai remde  la chose.
    Venez, singe; parlez le premier, et pour cause.
    Voyez ces animaux, faites comparaison
    De leurs beauts avec les vtres.
    tes-vous satisfait?--Moi? dit-il; pourquoi non?
    N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?
    Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproch;
    Mais pour mon frre l'ours, on ne l'a qu'bauch:
    Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.
    L'ours venant l-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.
    Tant s'en faut: de sa forme il se loua trs fort;
    Glosa sur l'lphant, dit qu'on pourrait encor
    Ajouter  sa queue, ter  ses oreilles;
    Que c'tait une masse informe et sans beaut.
    L'lphant tant cout,
    Tout sage qu'il tait, dit des choses pareilles:
    Il jugea qu' son apptit
    Dame baleine tait trop grosse.
    Dame fourmi trouva le ciron trop petit,
    Se croyant, pour elle, un colosse.
    Jupin les renvoya s'tant censurs tous,
    Du reste contents d'eux.
    Mais parmi les plus fous
    Notre espce excella; car tout ce que nous sommes,
    Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
    Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:
    On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
    Le fabricateur souverain
    Nous cra besaciers tous de mme manire,
    Tant ceux du temps pass que du temps d'aujourd'hui:
    Il fit pour nos dfauts la poche de derrire,
    Et celle de devant pour les dfauts d'autrui.




L'hirondelle et les petits oiseaux

    Une hirondelle en ses voyages
    Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
    Peut avoir beaucoup retenu.
    Celle-ci prvoyait jusqu'aux moindres orages,
    Et devant qu'ils ne fussent clos,
    Les annonait aux matelots.
    Il arriva qu'au temps que le chanvre se sme,
    Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
    Ceci ne me plat pas, dit-elle aux oisillons:
    Je vous plains, car pour moi, dans ce pril extrme,
    Je saurai m'loigner, ou vivre en quelque coin.
    Voyez-vous cette main qui, par les airs chemine?
    Un jour viendra, qui n'est pas loin,
    Que ce qu'elle rpand sera votre ruine.
    De l natront engins  vous envelopper,
    Et lacets pour vous attraper,
    Enfin, mainte et mainte machine
    Qui causera dans la saison
    Votre mort ou votre prison:
    Gare la cage ou le chaudron!
    C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,
    Mangez ce grain et croyez-moi.
    Les oiseaux se moqurent d'elle:
    Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
    Quand la chnevire fut verte,
    L'hirondelle leur dit: Arrachez brin  brin
    Ce qu'a produit ce mauvais grain,
    Ou soyez srs de votre perte.
    --Prophte de malheur, babillarde, dit-on,
    Le bel emploi que tu nous donnes!
    Il nous faudrait mille personnes
    Pour plucher tout ce canton.
    La chanvre tant tout  fait crue,
    L'hirondelle ajouta: Ceci ne va pas bien;
    Mauvaise graine est tt venue.
    Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
    Ds que vous verrez que la terre
    Sera couverte, et qu' leurs bls
    Les gens n'tant plus occups
    Feront aux oisillons la guerre;
    Quand reglingettes et rseaux
    Attraperont petits oiseaux,
    Ne volez plus de place en place,
    Demeurez au logis ou changez de climat:
    Imitez le canard, la grue ou la bcasse.
    Mais vous n'tes pas en tat
    De passer, comme nous, les dserts et les ondes,
    Ni d'aller chercher d'autres mondes;
    C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sr,
    C'est de vous enfermer aux trous de quelque mur.
    Les oisillons, las de l'entendre,
    Se mirent  jaser aussi confusment
    Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
    Ouvrait la bouche seulement.
    Il en prit aux uns comme aux autres:
    Maint oisillon se vit esclave retenu.

    Nous n'coutons d'instincts que ceux qui sont les ntres
    Et ne croyons le mal que quand il est venu.




Le Rat de ville et le Rat des champs

    Autrefois le rat des villes
    Invita le rat des champs
    D'une faon fort civile,
    A des reliefs d'ortolans

    Sur un tapis de Turquie
    Le couvert se trouva mis.
    Je laisse  penser la vie
    Que firent ces deux amis.

    Le rgal fut fort honnte:
    Rien ne manquait au festin;
    Mais quelqu'un troubla la fte
    Pendant qu'ils taient en train.

    A la porte de la salle
    Ils entendirent du bruit:
    Le rat de ville dtale,
    Son camarade le suit.

    Le bruit cesse, on se retire:
    Rats en campagne aussitt;
    Et le citadin de dire:
    Achevons tout notre rt.

    --C'est assez, dit le rustique;
    Demain vous viendrez chez moi.
    Ce n'est pas que je me pique
    De tous vos festins de roi;

    Mais rien ne vient m'interrompre:
    Je mange tout  loisir.
    Adieu donc. Fi du plaisir
    Que la crainte peut corrompre!




Le loup et l'agneau

    La raison du plus fort est toujours la meilleure:
    Nous l'allons montrer tout  l'heure.

    Un Agneau se dsaltrait
    Dans le courant d'une onde pure.
    Un loup survient  jeun, qui cherchait aventure,
    Et que la faim en ces lieux attirait.
    Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
    Dit cet animal plein de rage:
    Tu seras chti de ta tmrit.
    --Sire, rpond l'agneau, que Votre Majest
    Ne se mette pas en colre;
    Mais plutt qu'elle considre
    Que je me vas dsaltrant
    Dans le courant,
    Plus de vingt pas au-dessous d'Elle;
    Et que par consquent, en aucune faon
    Je ne puis troubler sa boisson.
    --Tu la troubles, reprit cette bte cruelle;
    Et je sais que de moi tu mdis l'an pass.
    --Comment l'aurais-je fait si je n'tais pas n?
    Reprit l'agneau; je tette encor ma mre
    --Si ce n'est toi, c'est donc ton frre.
    --Je n'en ai point.--C'est donc l'un des tiens;
    Car vous ne m'pargnez gure,
    Vous, vos bergers et vos chiens.
    On me l'a dit: il faut que je me venge.
    L-dessus, au fond des forts
    Le loup l'emporte et puis le mange,
    Sans autre forme de procs.




L'homme et son image

_Pour M. le Duc de La Rochefoucauld_

    Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux
    Passait dans son esprit pour le plus beau du monde:
    Il accusait toujours les miroirs d'tre faux,
    Vivant plus que content dans une erreur profonde.
    Afin de le gurir, le sort officieux
    Prsentait partout  ses yeux
    Les conseillers muets dont se servent nos dames:
    Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
    Miroirs aux poches des galands,
    Miroirs aux ceintures des femmes.
    Que fait notre Narcisse? Il se va confiner
    Aux lieux les plus cachs qu'il peut s'imaginer,
    N'osant plus des miroirs prouver l'aventure.
    Mais un canal, form par une source pure,
    Se trouve en ces lieux carts:
    Il s'y voit, il se fche, et ses yeux irrits
    Pensent apercevoir une chimre vaine.
    Il fait tout ce qu'il peut pour viter cette eau;
    Mais quoi? Le canal est si beau
    Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

    On voit bien o je veux venir.
    Je parle  tous; et cette erreur extrme
    Est un mal que chacun se plat d'entretenir.
    Notre me, c'est cet homme amoureux de lui-mme;
    Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,
    Miroirs, de nos dfauts les peintres lgitimes;
    Et quant au canal, c'est celui
    Que chacun sait, le livre des Maximes.




Le dragon  plusieurs ttes et le dragon  plusieurs queues

    Un envoy du Grand Seigneur
    Prfrait, dit l'histoire, un jour chez l'empereur
    Les forces de son matre  celles de l'Empire.
    Un allemand se mit  dire:
    Notre prince a des dpendants
    Qui, de leur chef, sont si puissants
    Que chacun d'eux pourrait soudoyer une arme.
    Le chiaoux, homme de sens,
    Lui dit: Je sais par renomme
    Ce que chaque lecteur peut de monde fournir;
    Et cela me fait souvenir
    D'une aventure trange, et qui pourtant est vraie.
    J'tais en un lieu sr, lorsque je vis passer
    Les cent ttes d'une hydre au travers d'une haie.
    Mon sang commence  se glacer;
    Et je crois qu' moins on s'effraie.
    Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal:
    Jamais le corps de l'animal
    Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
    Je rvais  cette aventure,
    Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un seul chef
    Et bien plus qu'une queue,  passer se prsente.
    Me voil saisi derechef
    D'tonnement et d'pouvante.
    Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi:
    Rien ne les empcha; l'un fit chemin  l'autre.
    Je soutiens qu'il en est ainsi
    De votre empereur et du ntre.




Les voleurs et l'ne

    Pour un ne enlev deux voleurs se battaient:
    L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre.
    Tandis que coups de poing trottaient,
    Et que nos champions songeaient  se dfendre,
    Arrive un troisime larron
    Qui saisit matre Aliboron.

    L'ne, c'est quelquefois une pauvre province:
    Les voleurs sont tel ou tel prince,
    Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
    Au lieu de deux, j'en ai rencontr trois:
    Il est assez de cette marchandise.
    De nul d'eux n'est souvent la province conquise:
    Un quart voleur survient, qui les accorde net
    En se saisissant du baudet.




Simonide prserv par les Dieux

    On ne peut trop louer trois sortes de personnes:
    Les dieux, sa matresse et son roi.
    Malherbe le disait, j'y souscris, quant  moi:
    Ce sont maximes toujours bonnes.
    La louange chatouille et gagne les esprits.
    Voyons comme les dieux l'ont quelquefois paye.

    Simonide avait entrepris
    L'loge d'un athlte; et la chose essaye,
    Il trouva son sujet plein de rcits tout nus.
    Les parents de l'athlte taient gens inconnus;
    Son pre, un bon bourgeois; lui, sans autre mrite;
    Matire infertile et petite.
    Le pote d'abord, parla de son hros.
    Aprs en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
    Il se jette  ct, se met sur le propos
    De Castor et Pollux; ne manque pas d'crire
    Que leur exemple tait aux lutteurs glorieux;
    lve leurs combats, spcifiant les lieux
    O ces frres s'taient signals davantage;
    Enfin l'loge de ces dieux
    Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
    L'athlte avait promis d'en payer un talent;
    Mais quand il le vit, le galand
    N'en donna que le tiers; et dit fort franchement
    Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
    Faites vous contenter par ce couple cleste.
    Je veux vous traiter cependant:
    Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie:
    Les convis sont gens choisis,
    Mes parents, mes meilleurs amis,
    Soyez donc de la compagnie.
    Simonide promit. Peut-tre qu'il eut peur
    De perdre, outre son d, le gr de sa louange.
    Il vient: l'on festine, l'on mange.
    Chacun tant en belle humeur,
    Un domestique accourt, l'avertit qu' la porte
    Deux hommes demandaient  le voir promptement.
    Il sort de table; et la cohorte
    N'en perd pas un seul coup de dent.
    Ces deux hommes taient les gmeaux de l'loge.
    Tous deux lui rendent grce, et, pour prix de ses vers,
    Ils l'avertissent qu'il dloge,
    Et que cette maison va tomber  l'envers.
    La prdiction en fut vraie.
    Un pilier manque; et le plafond
    Ne trouvant plus rien qui l'taie,
    Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
    N'en fait pas moins aux chansons.
    Ce ne fut pas le pis, car pour rendre complte
    La vengeance due au pote,
    Une poutre cassa les jambes  l'athlte,
    Et renvoya les convies
    Pour la plupart estropis.
    La renomme eut soin de publier l'affaire:
    Chacun cria miracle.
    On doubla le salaire
    Que mritaient les vers d'un homme aim des dieux.
    Il n'tait fils de bonne mre
    Qui, les payant  qui mieux mieux,
    Pour ses anctres n'en fit faire.

    Je reviens  mon texte, et dis premirement
    Qu'on ne saurait manquer de louer largement
    Les dieux et leurs pareils, de plus que Melpomne
    Souvent, sans droger, trafique de sa peine;
    Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
    Les grands se font honneur ds lors qu'ils nous font grce:
    Jadis l'Olympe et le Parnasse
    taient frres et bons amis.




La mort et le malheureux

    Un malheureux appelait tous les jours
    La mort  son secours
    O Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle!
    Viens vite, viens finir ma fortune cruelle!
    La mort crut, en venant, l'obliger en effet.
    Elle frappe  sa porte, elle entre, elle se montre.
    Que vois-je? cria-t-il: tez-moi cet objet;
    Qu'il est hideux! que sa rencontre
    Me cause d'horreur et d'effroi
    N'approche pas,  Mort!  Mort, retire-toi!

    Mcnas fut un galant homme;
    Il a dit quelque part: Qu'on me rende impotent.
    Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme
    Je vive, c'est assez, je suis plus que content.
    Ne viens jamais,  Mort; on t'en dit tout autant.




La mort et le bcheron

    Un pauvre bcheron, tout couvert de rame,
    Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
    Gmissant et courb, marchait  pas pesants,
    Et tchait de gagner sa chaumine enfume.
    Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
    Il met bas son fagot, il songe  son malheur.
    Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?
    En est-il un plus pauvre en la machine ronde?
    Point de pain quelquefois et jamais de repos.
    Sa femme, ses enfants, les soldats, les impts,
    Le crancier et la corve
    Lui font d'un malheureux la peinture acheve.
    Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
    Lui demande ce qu'il faut faire.
    C'est, dit-il, afin de m'aider
    A recharger ce bois, tu ne tarderas gure.

    Le trpas vient tout gurir;
    Mais ne bougeons d'o nous sommes:
    Plutt souffrir que mourir,
    C'est la devise des hommes.




L'homme entre deux ges et ses deux matresses

    Un homme de moyen ge,
    Et tirant sur le grison
    Jugea qu'il tait saison
    De songer au mariage.
    Il avait du comptant,
    Et partant
    De quoi choisir; toutes voulaient lui plaire:
    En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant;
    Bien adresser n'est pas petite affaire.
    Deux veuves sur son coeur eurent le plus de part:
    L'une encor verte, et l'autre un peu bien mre,
    Mais qui rparait par son art
    Ce qu'avait dtruit la nature.
    Ces deux veuves, en badinant,
    En riant, en lui faisant fte,
    L'allaient quelquefois testonnant,
    C'est  dire ajustant sa tte.
    La vieille,  tous moments, de sa part emportait
    Un peu du poil noir qui restait
    Afin que son amant en ft plus  sa guise.
    La jeune saccageait les poils blancs  son tour.
    Toutes deux firent tant, que notre tte grise
    Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
    Je vous rends, leur dit-il, mille grces, les belles,
    Qui m'avez si bien tondu:
    J'ai plus gagn que perdu;
    Car d'hymen point de nouvelles.
    Celle que je prendrais voudrait qu' sa faon
    Je vcusse, et non  la mienne.
    Il n'est tte chauve qui tienne.
    Je vous suis oblig, belles, de la leon.




Le Renard et la Cigogne

    Compre le renard se mit un jour en frais,
    Et retint  dner commre la cigogne.
    Le rgal fut petit et sans beaucoup d'apprts:
    Le galand, pour toute besogne,
    Avait un brouet clair: il vivait chichement.
    Ce brouet fut par lui servi sur une assiette:
    La cigogne au long bec n'en put attraper miette,
    Et le drle eut lap le tout en un moment.
    Pour se venger de cette tromperie,
    A quelque temps de l, la cigogne le prie.
    Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis,
    Je ne fais point crmonie.
    A l'heure dite, il courut au logis
    De la cigogne son htesse;
    Loua trs fort sa politesse;
    Trouva le dner cuit  point:
    Bon apptit surtout, renards n'en manquent point.
    Il se rjouissait  l'odeur de la viande
    Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.
    On servit, pour l'embarrasser,
    En un vase  long col et d'troite embouchure.
    Le bec de la cigogne y pouvait bien passer;
    Mais le museau du sire tait d'autre mesure.
    Il lui fallut  jeun retourner au logis,
    Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
    Serrant la queue, et portant bas l'oreille.

    Trompeurs, c'est pour vous que j'cris:
    Attendez-vous  la pareille.




L'enfant et le matre d'cole

    Dans ce rcit je prtends faire voir
    D'un certain sot la remontrance vaine.

    Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir
    En badinant sur les bords de la Seine.
    Le ciel permit qu'un saule se trouva,
    Dont le branchage, aprs Dieu, le sauva.
    S'tant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
    Par cet endroit passe un matre d'cole;
    L'enfant lui crie: Au secours, je pris.
    Le magister, se tournant  ses cris,
    D'un ton fort grave  contretemps s'avise
    De le tancer: Ah! le petit babouin!
    Voyez, dit-il, o l'a mis sa sottise!
    Et puis, prenez de tels fripons le soin.
    Que les parents sont malheureux qu'il faille
    Toujours veiller  semblable canaille!
    Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort.
    Ayant tout dit, il mit l'enfant  bord.

    Je blme ici plus de gens qu'on ne pense.
    Tout babillard, tout censeur, tout pdant
    Se peut connatre au discours que j'avance.
    Chacun des trois fait un peuple fort grand:
    Le crateur en a bni l'engeance.
    En toute affaire ils ne font que songer
    Aux moyens d'exercer leur langue.
    Eh! mon ami, tire-moi du danger,
    Tu feras aprs ta harangue.




Le coq et la perle

    Un jour un coq dtourna
    Une perle qu'il donna
    Au beau premier lapidaire.
    Je la crois fine, dit-il;
    Mais le moindre grain de mil
    Serait bien mieux mon affaire.

    Un ignorant hrita
    D'un manuscrit qu'il porta
    Chez son voisin le libraire.
    Je crois, dit-il qu'il est bon;
    Mais le moindre ducaton
    Serait bien mieux mon affaire.




Les frelons et les mouches  miel

    A l'oeuvre on connat l'artisan.

    Quelques rayons de miel sans matre se trouvrent:
    Des frelons les rclamrent;
    Des abeilles s'opposant,
    Devant certaine gupe on traduisit la cause.
    Il tait malais de dcider la chose:
    Les tmoins dposaient qu'autour de ces rayons
    Des animaux ails, bourdonnant, un peu longs,
    De couleur fort tanne, et tels que les abeilles,
    Avaient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons
    Ces enseignes taient pareilles.
    La gupe, ne sachant que dire  ces raisons,
    Fit enqute nouvelle, et pour plus de lumire,
    Entendit une fourmilire.
    Le point n'en put tre clairci.
    De grce,  quoi bon tout ceci?
    Dit une abeille fort prudente.
    Depuis tantt six mois que la cause est pendante,
    Nous voici comme aux premiers jours.
    Pendant cela le miel se gte.
    Il est temps dsormais que le juge se hte:
    N'a-t-il point assez lch l'ours?
    Sans tant de contredits, et d'interlocutoires,
    Et de fatras et de grimoires,
    Travaillons, les frelons et nous:
    On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
    Des cellules si bien bties
    Le refus des frelons fit voir
    Que cet art passait leur savoir;
    Et la gupe adjugea le miel  leurs parties.

    Plt  Dieu qu'on rglt ainsi tous les procs:
    Que des turcs en cela l'on suivt la mthode!
    Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code:
    Il ne faudrait point tant de frais;
    Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,
    On nous mine par des longueurs;
    On fait tant,  la fin, que l'hutre est pour le juge,
    Les cailles pour les plaideurs.




Le chne et le roseau

    Le chne un jour dit au roseau:
    Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
    Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
    Le moindre vent qui d'aventure
    Fait rider la face de l'eau,
    Vous oblige  baisser la tte.
    Cependant que mon front, au Caucase pareil,
    Non content d'arrter les rayons du soleil,
    Brave l'effort de la tempte.
    Tout vous est aquilon, tout me semble zphyr.
    Encor si vous naissiez  l'abri du feuillage
    Dont je couvre le voisinage,
    Vous n'auriez pas tant  souffrir:
    Je vous dfendrai de l'orage;
    Mais vous naissez le plus souvent
    Sur les humides bords des royaumes du vent.
    La nature envers vous me semble bien injuste.
    --Votre compassion, lui rpondit l'arbuste,
    Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:
    Les vents me sont moins qu' vous redoutables;
    Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
    Contre leurs coups pouvantables
    Rsist sans courber le dos;
    Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
    Du bout de l'horizon accourt avec furie
    Le plus terrible des enfants
    Que le nord et port jusque l dans ses flancs.
    L'arbre tient bon; le roseau plie.
    Le vent redouble ses efforts,
    Et fait si bien qu'il dracine
    Celui de qui la tte au ciel tait voisine,
    Et dont les pieds touchaient  l'empire des morts.






End of Project Gutenberg's Fables de La Fontaine, by Jean de La Fontaine

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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