Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome III, by Lon Tolsto

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Title: La guerre et la paix, Tome III

Author: Lon Tolsto

Release Date: March 8, 2006 [EBook #17951]

Language: French

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Comte Lon Tolsto
LA GUERRE ET LA PAIX

TOME III
(1863-1869)
Traduction par UNE RUSSE


TROISIME PARTIE

BORODINO--LES FRANAIS  MOSCOU PILOGUE

1812--1820




CHAPITRE PREMIER

I


Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de
fusil ne fut tir de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille
de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livres? On
se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages
srieux ni aux Russes ni aux Franais. Pour les premiers, c'tait
videmment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils
redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers
la perte de leur arme, ce qui devait sans nul doute leur causer la mme
apprhension. Cependant, quoiqu'il ft facile de prvoir ces
consquences, Napolon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des
raisons vritablement srieuses eussent dirig les combinaisons
stratgiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait
d dans ce cas s'y dcider, car videmment Napolon, en courant le
risque de perdre le quart de ses soldats  deux mille verstes de la
frontire, marchait  sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant  la mme
chance, perdait fatalement Moscou.

Jusqu' la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement
aux forces ennemies, dans la proportion de 5  6, et aprs la bataille,
de 1  2, soit: de 100  120 000 avant, et de 50  100 000 aprs; et
cependant l'expriment et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui
cota  Napolon, reconnu pour un gnie militaire, le quart de son
arme!  ceux qui voudraient dmontrer qu'en prenant Moscou, comme il
avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer
bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-mmes
racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arrter, car
si d'un ct il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension
de sa ligne d'opration, de l'autre il prvoyait que l'occupation de
Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger
par l'tat o on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute
rponse  ses tentatives ritres de renouer les ngociations de paix.
Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en
l'acceptant, agirent d'une faon absurde et sans dessein arrt. Mais
les historiens, en raisonnant aprs coup sur le fait accompli, en
tirrent des conclusions spcieuses en faveur du gnie et de la
prvoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employs
par Dieu dans les vnements de ce monde, en furent certainement les
moteurs les plus aveugles.

Quant  savoir comment furent livres les batailles de Schevardino et de
Borodino, l'explication des mmes historiens est compltement fausse,
bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande prcision. Voici en
effet comment, d'aprs eux, cette double bataille aurait eu lieu:
L'arme russe, en se repliant aprs le combat de Smolensk, aurait
cherch la meilleure position possible pour livrer une grande bataille,
et elle aurait trouv cette position sur le terrain de Borodino; les
Russes l'auraient fortifie sur la gauche de la grand'route de Moscou 
Smolensk,  angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller
les mouvements de l'ennemi, ils auraient lev en avant un retranchement
sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napolon aurait attaqu, et se
serait empar de cette position; le 7, il serait tomb sur l'arme
russe, qui occupait la plaine de Borodino. C'est ainsi que parle
l'histoire, et pourtant, si l'on tudie l'affaire avec soin, on peut, si
l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce rcit. Il n'est pas
vrai de dire que les Russes aient cherch une meilleure position: tout
au contraire, dans leur retraite, ils en ont laiss de ct plusieurs
qui taient suprieures  celle de Borodino; mais Koutouzow refusait
d'en accepter une qu'il n'et pas choisie lui-mme; mais le patriotique
dsir d'une bataille dcisive ne s'tait pas encore exprim avec assez
d'nergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opr sa jonction. Il y
a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'numrer. Le
fait est que les autres positions taient prfrables, et que celle de
Borodino n'tait pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la
carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas
fortifi la gauche de Borodino, c'est--dire l'endroit o la bataille a
t prcisment livre, mais, le matin mme du 6, personne ne songeait
encore  la possibilit d'un engagement sur ce point. Comme preuves 
l'appui, nous dirons ceci:

1 La fortification en question n'y existait pas le 6; commence
seulement  cette date, elle tait encore inacheve le lendemain.

2 L'emplacement mme de la redoute de Schevardino, en avant de la
position o fut livre la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en
effet l'avait-on fortifi plutt que les autres points? et pourquoi
avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6
000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques et t suffisante pour
surveiller les mouvements de l'ennemi?

3 Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay
de Tolly et Bagration considraient la redoute de Schevardino, non pas
comme un ouvrage avanc, mais comme le flanc gauche de la position, et
Koutouzow lui-mme, dans son premier rapport, rdig sous l'impression
de la bataille, ne donne-t-il pas galement  cette redoute la mme
position! N'est-ce donc pas l une preuve qu'elle n'avait t ni tudie
ni choisie  l'avance? Plus tard, lorsque arrivrent les rapports
dtaills de l'affaire, pour justifier les fautes du gnral en chef,
qui devait  tout prix rester infaillible, on mit l'inconcevable
assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis
qu'elle n'tait, par le fait, qu'un point extrme du flanc gauche, et
l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait t accepte
par nous dans une position fortifie et pralablement dtermine, tandis
qu'au contraire la bataille avait eu lieu  l'improviste, dans un
endroit dcouvert et presque dpourvu de fortifications.

En ralit, voici comment l'affaire s'tait passe: l'arme russe
s'appuyait sur la rivire Kolotcha, qui coupait la grand'route  angle
aigu, de faon  avoir son flanc gauche  Schevardino, le flanc droit au
village de Novo, et le centre  Borodino, au confluent des deux
rivires Kolotcha et Vona. Quiconque tudierait le terrain de Borodino,
en oubliant dans quelles conditions s'y est livre la bataille, verrait
clairement que cette position sur la rivire Kolotcha ne pouvait avoir
d'autre but que d'arrter l'ennemi qui s'avanait sur Moscou par la
grand'route de Smolensk. D'aprs les historiens, Napolon, en se
dirigeant le 5 vers Valouew, ne vit pas la position occupe par les
Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en
poursuivant leur arrire-garde qu'il se heurta,  l'improviste, contre
le flanc gauche, o se trouvait la redoute de Schevardino, et fit
traverser  ses troupes la rivire Kolotcha,  la grande surprise des
Russes. Aussi, avant mme que l'engagement ft commenc, ils furent
forcs de faire quitter  l'aile gauche le point qu'elle devait
dfendre, et de se replier sur une position qui n'avait t ni prvue ni
fortifie. Napolon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, 
gauche du grand chemin, avait transport la bataille de droite  gauche
du ct des Russes dans la plaine entre Outitza, Smnovski et Borodino,
et c'est dans cette plaine que fut livre la bataille du 7. Voici du
reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a dcrite, et telle
qu'elle a t rellement livre.

[Illustration: Plan]

Si Napolon n'avait pas travers la Kolotcha le 24 au soir, et s'il
avait commenc l'attaque immdiatement, au lieu de donner l'ordre
d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute
n'tait pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait pass
comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions videmment oppos une
rsistance encore plus opinitre pour la dfense de notre flanc gauche;
le centre et l'aile droite de Napolon auraient t attaqus, et c'est
le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille,  l'endroit mme qui avait
t fortifi et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu
lieu le soir, comme consquence de la retraite de notre arrire-garde,
et les gnraux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager  une
heure aussi avance, la premire et la principale partie de la bataille
de Borodino se trouva par cela mme perdue le 5, et eut pour rsultat
invitable la dfaite du 7. Les armes russes n'avaient donc pu se
couvrir le 7 que de faibles retranchements non termins. Leurs gnraux
aggravrent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la
perte du flanc gauche, qui entranait ncessairement un changement dans
le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer  s'tendre
entre le village de Novo et Outitza, ce qui les obligea  ne faire
avancer leurs troupes de droite  gauche que lorsque la bataille tait
dj engage! De cette faon, les forces franaises furent diriges tout
le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible
qu'elles. Quant  l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des
Franais sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut l qu'un incident
compltement en dehors de la marche gnrale des oprations. La bataille
de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a dcrite, afin de
cacher les fautes de nos gnraux, et cette description imaginaire n'a
fait qu'amoindrir la gloire de l'arme et de la nation russes. Cette
bataille ne fut livre ni sur un terrain choisi  l'avance et
convenablement fortifi, ni avec un lger dsavantage de forces du ct
des Russes, mais elle fut accepte par eux dans une plaine ouverte,  la
suite de la perte de la redoute, et contre des forces franaises doubles
des leurs, et cela dans des conditions o il tait non seulement
impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver  un
rsultat incertain, mais o il tait mme  prvoir que l'arme ne
pourrait tenir trois heures sans subir une droute complte.


II


Pierre quitta Mojask le matin du 6. Arriv au bas de la rue abrupte qui
mne aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de
l'glise, situe  droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait
en ce moment. Un rgiment de cavalerie, prcd de ses chanteurs, le
suivait de prs; en sens oppos montait une longue file de charrettes
emmenant les blesss de la veille; les paysans qui les conduisaient
s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets,
couraient d'un ct  l'autre de la route; les tlgues, qui contenaient
chacune trois ou quatre blesss, taient violemment secoues sur les
pierres jetes  et l qui reprsentaient le pav. Les blesss, les
membres entours de chiffons, ples, les lvres serres, les sourcils
froncs, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les
autres; presque tous fixrent leurs regards, avec une curiosit nave,
sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.

Son cocher commandait avec colre aux paysans de ne tenir qu'un ct du
chemin; le rgiment, qui descendait en s'tendant sur toute sa largeur,
accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-mme fut oblig
de se ranger et de s'arrter. La montagne formait  cet endroit,
au-dessus d'un coude de la route, un avancement  l'abri du soleil. Il y
faisait froid et humide, bien que ce ft une belle et claire matine du
mois d'aot. Une des charrettes qui contenaient les blesss s'arrta 
deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut
essouffl, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrire et
arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en charpe,
qui suivait  pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant
vers Pierre:

Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous
tranera-t-on jusqu' Moscou?

Pierre, absorb dans ses rflexions, n'entendit pas la question; ses
regards se portaient tantt sur le rgiment de cavalerie arrt par le
convoi, tantt sur la charrette qui stationnait  ct de lui; il y
avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un tait bless au
visage: sa tte, enveloppe de linges, laissait voir une joue dont le
volume atteignait la grosseur d'une tte d'enfant; les yeux tourns vers
l'glise, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit
blond et ple, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure
amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du
troisime,  demi couch, tait invisible. Des chanteurs du rgiment de
cavalerie frlrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs
joyeuses chansons, auxquelles rpondait le bruyant carillon des cloches.
Les chauds rayons du soleil, en clairant le plateau de la montagne,
gayaient le paysage, mais  ct de la tlgue des blesss et du cheval
essouffl,  ct de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le
renfoncement! Le soldat  la joue enfle regardait de travers les
chanteurs.

Oh! oh! les lgants! murmura-t-il d'un ton de reproche.--J'ai vu autre
chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait
en avant, dit celui qui tait appuy  la charrette, en s'adressant 
Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si prs 
prsent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il
faut en finir!

Malgr le peu de clart de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y
rpondit par un signe affirmatif.

La route se dblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en
voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux cts, en cherchant
 qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des
militaires de toute arme regardaient avec tonnement son chapeau blanc
et son habit vert. Aprs avoir fait quatre verstes, il aperut enfin un
visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'tait un des
mdecins en chef de l'arme, accompagn d'un aide; sa britchka venait 
la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitt, et fit un signe au
cosaque assis sur le sige  ct du cocher, pour lui dire de s'arrter.

Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?

--Mais le dsir de voir, voil tout!

--Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre
curiosit!

Pierre descendit pour causer plus  l'aise avec le docteur, et lui
parler de son intention de prendre part  la bataille; le docteur lui
conseilla de s'adresser directement  Son Altesse le commandant en chef.

Autrement vous resterez ignor et perdu, Dieu sait dans quel coin....
Son Altesse vous connat et vous recevra affectueusement. Suivez mon
conseil, vous vous en trouverez bien.

Le docteur avait l'air fatigu et press.

Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.

--Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dpass
Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la
colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine.

--Vraiment! mais alors si vous...

Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.

Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais,
continua-t-il en faisant un geste nergique, je ne sais plus o donner
de la tte: je cours chez le chef de corps, car savez-vous o nous en
sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit
compter vingt mille blesss, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni
brancards, ni hamacs, ni officiers de sant, ni mdecins, mme pour six
mille; nous avons bien dix mille tlgues, mais vous comprenez qu'il
nous faut autre chose, et l'on nous rpond: faites comme vous
pourrez!...

En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants,
jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau,
vingt mille taient fatalement destins aux souffrances et  la mort, et
son esprit en fut douloureusement frapp: Ils mourront peut-tre
demain, comment alors peuvent-ils penser  autre chose? se disait-il,
et, par une association d'ides involontaire mais naturelle, son
imagination lui retraa vivement la descente de Mojask, les tlgues
avec les blesss, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil
et les chansons des soldats!

Et ce rgiment de cavalerie qui rencontre des blesss en allant au feu?
Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur
lui-mme et ne pense  ce qui l'attend demain?... C'est trange! se dit
Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo.  gauche s'levait une
maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et
stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques
militaires. C'tait la demeure du commandant en chef; absent en ce
moment, il n'y avait laiss personne, et assistait au _Te Deum_ avec
tout son tat-major. Pierre continua sur Gorky; arriv sur la hauteur et
traversant la rue troite du village, il aperut, pour la premire fois,
des miliciens en chemise blanche avec le bonnet dcor de la croix, qui,
ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,
sur un large monticule situ  droite de la route et couvert de hautes
herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des
planches poses  terre, et quelques-uns restaient les bras croiss.
Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui
s'amusaient videmment de la nouveaut de leurs occupations militaires,
rappelrent  Pierre ces paroles du soldat: Que c'tait avec le peuple
entier qu'on voulait repousser l'ennemi! Ces travailleurs barbus,
chausss de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs
cous bronzs, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant
voir leurs clavicules hles, firent sur Pierre une impression plus
forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-l; et lui firent
comprendre la solennit et l'importance de ce qui se passait en ce
moment.


III


Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parl. Il tait onze
heures du matin; le soleil clairait presque d'aplomb,  travers l'air
pur et serein, l'immense panorama du terrain accident qui se droulait
en amphithtre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la
grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son glise
blanche, couch  cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'tait
Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait
 s'lever jusqu'au village de Valouew,  cinq ou six verstes de
distance; au del de ce village, occup en ce moment par Napolon, elle
disparaissait dans un bois pais qui se dessinait  l'horizon: au milieu
de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix
dore et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleutre, 
gauche et  droite de la fort et du chemin, on distinguait la fume des
feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes
ennemies.  droite, le long des rivires Kolotcha et Moskva, le pays
accident offrait  l'oeil une succession de collines et de replis de
terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de
Besoukhow et de Zakharino,  gauche d'immenses champs de bl, et les
restes fumants du village de Smnovski.

Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite
tait tellement vague, que rien des deux cts ne rpondait  son
attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de
vrais champs, des clairires, des troupes, des bois, la fume des
bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgr
tous ses efforts il ne pouvait parvenir  dcouvrir, dans ces sites
riants, o tait exactement notre position, ni mme  discerner nos
troupes de celles de l'ennemi: . Il faut que je m'en informe, se
dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosit sa
colossale personne, aux allures si peu militaires:

Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce
village qui est l devant nous?

--C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant  son
tour  un camarade.

--Borodino, rpondit l'autre en le reprenant.

L'officier, enchant de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de
Pierre.

Et o sont les ntres?

--Mais l plus loin, et les Franais aussi; les voyez-vous l-bas?

--O, o donc? demanda Pierre.

--Mais on les voit  l'oeil nu..., et l'officier lui indiqua de la main
la fume qui s'levait  gauche de la rivire, pendant que son visage
prenait cette expression srieuse que Pierre avait dj remarque chez
plusieurs autres.

--Ah! ce sont les Franais?... mais l-bas? ajouta-t-il en indiquant la
gauche de la colline.

--Eh bien, ce sont les ntres.

--Les ntres? mais alors l-bas?...

Et Pierre dsignait de la main une hauteur plus loigne, sur laquelle
se dessinait un grand arbre,  ct d'un village enfonc dans un repli
de terrain, o s'agitaient des taches noires et d'pais nuages de
fume.

C'est encore lui! rpondit l'officier (c'tait prcisment la redoute
de Schevardino). Nous y tions hier, mais il y est aujourd'hui.

--Mais alors o donc est notre position?

--Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je
puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les
retranchements... suivez-moi bien: notre centre est  Borodino, ici
mme,--il indiqua le village avec l'glise blanche;--l, le passage de
la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses
meules de foin parpilles?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc
droit? le voici,--continua-t-il en indiquant par un geste le vallon 
droite;--l est la Moskva, et c'est l que nous avons lev trois fortes
redoutes. Quant  notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa...
c'est assez malais de vous l'expliquer: notre flanc gauche tait hier 
Schevardino, o vous apercevez ce grand chne; et maintenant nous avons
report notre aile gauche l-bas, prs de ce village brl et
ici,--ajouta-t-il en montrant la colline de Raevsky.--Seulement; Dieu
sait si on livrera bataille sur ce point. Quant  lui, il a, il est
vrai, amen ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera
srement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera
beaucoup demain  l'appel!

Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin
de la proraison de son chef, et, mcontent de ces dernires paroles, il
l'interrompit vivement:

Il faut aller chercher des gabions, dit-il gravement.

L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on
pouvait penser  ceux qui ne seraient plus l le lendemain, on ne devait
pas du moins en parler:

Eh bien! alors envoie la troisime compagnie, rpondit-il vivement... 
propos, qui tes-vous, vous? tes-vous un docteur?

--Moi, non, je suis venu par curiosit...

Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.

La voil! on l'apporte, on l'apporte!... la voil, ils viennent!
s'crirent plusieurs voix.

Officiers, soldats et miliciens s'lancrent sur la grand'route. Une
procession sortait de Borodino et s'avanait sur la hauteur.

C'est notre sainte mre qui vient, notre protectrice, notre sainte mre
Iverskaa!

--Non pas, c'est notre sainte mre de Smolensk, reprit un autre.

Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie,
jetant l leurs bches, coururent  la rencontre de la procession. En
avant du cortge, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tte nue
et tenant ses fusils la crosse en l'air: derrire elle on entendait les
chants religieux. Puis venaient le clerg dans ses habits sacerdotaux,
reprsent par un vieux prtre, les diacres, des sacristains et des
chantres. Soldats et officiers portaient une grande image,  visage
noirci, enchsse dans l'argent: c'tait la sainte image qu'on avait
emporte de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'arme.  gauche, 
droite, en avant, en arrire, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'
terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau
de la colline. Les porteurs de l'image se relayrent: les sacristains
agitrent leurs encensoirs, et le _Te Deum_ commena. Les rayons du
soleil dardaient d'aplomb, une frache et lgre brise se jouait dans
les cheveux de toutes ces ttes dcouvertes et dans les rubans qui
ornaient l'image, et les chants s'levaient vers le ciel avec un sourd
murmure. Dans un espace laiss libre derrire le prtre et les diacres,
se tenaient en avant des autres les officiers suprieurs. Un gnral
chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait
presque le prtre: c'tait videmment un Allemand, car il ne faisait pas
le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des
prires, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'lan patriotique
du peuple; un autre gnral,  la tournure martiale, se signait sans
relche en regardant autour de lui. Pierre avait aperu quelques figures
de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention
tait attire par l'expression recueillie rpandue sur les traits des
soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fivreuse
exaltation. Lorsque les chantres, fatigus, entonnrent paresseusement,
car c'tait au moins le vingtime _Te Deum_ qu'ils chantaient,
l'invocation  la Vierge, et que le prtre et le diacre reprirent en
choeur: Trs sainte Vierge, muraille invisible et mdiatrice divine,
dlivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi, toutes les
figures refltrent le sentiment profond que Pierre avait dj remarqu
 la descente de Mojask et chez la plupart de ceux qu'il avait
rencontrs. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se
rejetaient en arrire, les soupirs et les coups dans la poitrine se
multipliaient. Tout  coup la foule eut un mouvement de recul et retomba
sur Pierre. Un personnage, trs important sans doute,  en juger par
l'empressement avec lequel on s'cartait pour le laisser passer,
s'approcha de l'image: c'tait Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo,
aprs tre all examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitt. Vtu
d'une longue capote, le dos vot, son oeil blanc sans regard ressortant
sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balanant, dans le
cercle, s'arrta derrire le prtre, fit machinalement un signe de
croix, abaissa la main jusqu' terre, soupira profondment et inclina sa
tte grise. Il tait suivi de Bennigsen et de son tat-major. Malgr la
prsence du commandant en chef, qui avait dtourn l'attention des
gnraux, les soldats et les miliciens continurent  prier sans se
laisser distraire. Les prires acheves, Koutouzow s'avana,
s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, 
cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se
relever; ces efforts imprimrent  sa tte des mouvements saccads.
Quand il eut enfin russi, il avana les lvres comme font les enfants,
et baisa l'image. Les gnraux l'imitrent, puis les officiers, et,
aprs eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant
les uns les autres.


IV



Soulev par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.

Comte Pierre Kirilovitch, comment tes-vous l? demanda une voix.

Pierre se retourna. C'tait Boris Droubetzko, qui s'approchait de lui
en souriant, et en poussetant la poussire qu'il avait attrape aux
genoux en faisant ses gnuflexions. Sa tenue, celle du militaire en
campagne, tait nanmoins lgante; il portait comme Koutouzow une
longue capote, et comme lui un fouet en bandoulire. Pendant ce temps,
le gnral en chef, qui avait atteint le village, s'tait assis, dans
l'ombre projete par une isba, sur un banc apport en toute hte par un
cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite
nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin,
accompagne par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris,
s'arrtait  une trentaine de pas de Koutouzow.

Croyez-moi, dit Boris  Pierre, qui lui exprimait son dsir de prendre
part  la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, 
mon avis, serait de rester auprs du gnral Bennigsen, dont je suis
officier d'ordonnance et que je prviendrai. Si vous voulez avoir une
ide de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et,
quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon
hospitalit pour la nuit: nous pourrons mme organiser une petite
partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguvitch? il campe
l,--ajouta-t-il en indiquant la troisime maison de Gorky.

--Mais j'aurais dsir voir le flanc droit; On le dit trs fort, et
ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?

--Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus
important.

--Pourriez-vous me dire o se trouve le rgiment du prince Bolkonsky?

--Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.

--Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.

--Entre nous soit dit, rpondit Boris en baissant la voix d'un air de
confidence, le flanc gauche est dans une dtestable position; le comte
Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait  fortifier ce mamelon
l-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...

Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow,
Kassarow, qui se dirigeait de leur ct.

Passi Serguvitch, dit Boris d'un air dgag, je tche d'expliquer
au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien devin
les intentions de l'ennemi.

--Vous parliez du flanc gauche? demanda Kassarow.

--Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!.

Quoique Koutouzow et renvoy de son tat-major tous les gens inutiles,
Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte
Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris
avait servi, faisait de lui le plus grand cas.

L'arme tait partage en deux partis trs distincts: celui de Koutouzow
et celui de Bennigsen chef de l'tat-major; et Boris savait, avec
beaucoup d'habilet, tout en tmoignant un respect servile  Koutouzow,
donner  entendre que ce vieillard tait incapable de diriger les
oprations, et que, de fait, c'tait Bennigsen qui avait la haute main.
On tait maintenant  la veille de l'instant dcisif qui devait accabler
Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou
bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire
comprendre que tout l'honneur en revenait  Bennigsen. Dans tous les
cas, de nombreuses et importantes rcompenses seraient distribues aprs
la journe du lendemain, et donneraient de l'avancement  une fourne
d'inconnus. Cette prvision causait  Boris une agitation fbrile.

Pierre fut bientt entour par plusieurs officiers de sa connaissance,
arrivs  la suite de Kassarow; il avait peine  rpondre  toutes les
questions qu'on lui adressait sur Moscou, et  suivre les rcits de
toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression
d'inquitude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette
surexcitation tait cause par des questions d'intrt purement
personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression,
profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frapp sur d'autres
visages: ces gens-l, en s'associant de coeur  l'intrt gnral,
comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour
chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par
son aide de camp; Pierre se dirigea aussitt vers lui, mais au mme
moment un milicien, le devanant, s'approcha galement du commandant en
chef: c'tait Dologhow.

Et celui-l, comment est-il ici? demanda Pierre.

--Cet animal-l se faufile partout, lui rpondit-on; il a t dgrad,
il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a prsent diffrents
projets, et il s'est gliss jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a
pas  dire, il est courageux. Pierre se dcouvrit avec respect devant
Koutouzow, que Dologhow avait accapar.

J'avais pens, disait ce dernier, que si je prvenais Votre Altesse,
elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui tait connue?

--Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...

--Mais aussi que, si je russissais, je rendrais service  ma patrie,
pour laquelle je suis prt  donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin
d'un homme qui ne mnage pas sa peau, je la prie de penser  moi, je
pourrais peut-tre lui tre utile.

--Oui, oui, rpondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur
Pierre.

En ce moment Boris, avec son habilet de courtisan, s'avana pour se
placer  ct de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une
conversation commence.

Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour
se prparer  la mort!... N'est-ce pas de l'hrosme?

Boris n'avait videmment prononc ces paroles qu'avec l'intention d'tre
entendu; il avait devin juste, car Koutouzow, s'adressant  lui, lui
demanda ce qu'il disait de la milice. Il rpta sa rflexion:

Oui, c'est un peuple incomparable!--dit Koutouzow, et, fermant les
yeux, il hocha la tte:--Incomparable!--murmura-t-il une seconde
fois:--Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il  Pierre, une odeur
agrable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les
adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est
 vos ordres!

Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow dtourna la tte
d'un air distrait; il semblait avoir oubli tout ce qu'il avait  dire,
et tout ce qu'il avait  faire. Tout  coup, se souvenant d'un ordre 
donner, il fit signe du doigt  Andr Kassarow, le frre de son aide de
camp.

Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghrakow!... Dis-les
un peu?

Kassarow les rcita, et Koutouzow balanait la tte en mesure, en les
coutant.

Lorsque Pierre s'loigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la
main.

Je suis charm de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans
paratre embarrass le moins du monde par la prsence d'trangers.

-- la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennit et dcision, 
la veille d'un jour o Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis
heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les
malentendus qui se sont levs entre nous, et je dsire que vous n'ayez
plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.

Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui rpondre.
Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur
ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait gliss quelques
mots, proposa  Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.

Cela vous intressera, ajouta-t-il.

--Bien certainement, rpondit Pierre.

Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que
Bennigsen, accompagn de sa suite et de Pierre, allait faire son
inspection.


V



Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait
indiqu  Pierre comme tant le centre de notre position, et dont le
foin, fauch des deux cts de la rivire, embaumait les abords. Aprs
le pont, ils traversrent le village de Borodino; de l, prenant sur la
gauche, ils dpassrent une masse norme de soldats et de fourgons
d'artillerie, et se trouvrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les
miliciens excutaient des travaux de terrassement: c'tait la redoute
qui devait recevoir plus tard le nom de Raevsky ou la batterie du
mamelon. Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter
que cet endroit deviendrait le point le plus mmorable du champ de
bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les sparait
de Smnovsky: les soldats emportaient les dernires poutres des isbas
et des granges. Puis, montant et descendant tour  tour, ils
traversrent un champ de seigle, foul et roul comme par la grle, et
suivirent la nouvelle route fraye par l'artillerie au milieu des
sillons d'un champ labour, pour atteindre les ouvrages avancs auxquels
on travaillait encore. Bennigsen s'y arrta et jeta les yeux sur la
redoute de Schevardino, qui hier encore tait  nous, et sur laquelle on
voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prtendaient
tre Napolon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, 
deviner lequel pouvait tre Napolon. Quelques instants plus tard, ce
groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen,
s'adressant  un des gnraux prsents, lui expliqua  haute voix quelle
tait la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se
rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il
sentit,  son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-l
et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui
dit tout  coup:

Cela ne peut, il me semble, vous intresser?

--Au contraire, reprit Pierre.

Laissant les ouvrages avancs derrire eux, ils s'engagrent sur la
route, qui, en s'loignant vers la gauche, traversait, en formant des
courbes, un bois de bouleaux serrs mais peu levs. Au milieu de la
fort, un livre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout 
coup sur le chemin et se mit  courir longtemps devant eux, en excitant
une hilarit gnrale, jusqu'au moment o, effray par le bruit des
chevaux et des voix, il se jeta dans un fourr voisin. Deux verstes plus
loin, ils dbouchrent dans une clairire: l se trouvaient des soldats
du corps de Toutchkow, qui tait charg de dfendre le flanc gauche.
Arriv  son extrme limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur,
et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes.
En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une minence, qui n'tait
pas occupe par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette
faute, en disant qu'il tait absurde de laisser ainsi, sans le garnir,
un point aussi lev, et de se contenter de mettre des troupes dans le
bas. Quelques gnraux partagrent son avis. L'un d'eux, entre autres,
soutint, avec une nergie toute militaire, qu'on les exposait par l 
une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des
forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au
flanc gauche fit encore mieux sentir  Pierre son incapacit 
comprendre les questions stratgiques; en coutant Bennigsen et les
gnraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et
s'tonnait d'autant plus de la faute grossire qui avait t commise.
Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient t places l, non, comme
il le croyait, pour dfendre la position, mais pour y rester caches et
tomber  l'improviste sur l'ennemi  un moment donn, changea ces
dispositions, sans en prvenir le commandant en chef.


VI


Le prince Andr, pendant cette mme soire, tait couch dans un hangar
dlabr du village de Kniaskovo,  l'extrme limite du campement de son
rgiment. Appuy sur son coude, il fixait machinalement les yeux, 
travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes
bouleaux branchs plants le long de la clture, et sur le champ aux
gerbes d'avoine parpilles, au-dessus duquel s'levait la fume des
feux, o cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et
inutile que lui part sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant,
 la veille d'Austerlitz, mu et surexcit. Il avait donn des ordres
pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien  faire; aussi se
sentait-il agit par les pressentiments les plus nets, et par consquent
les plus sinistres. Il prvoyait que cette bataille serait la plus
effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assist jusqu' ce
jour, et la possibilit de mourir se prsenta  lui pour la premire
fois dans toute sa cruelle nudit, dpouille de tout lien avec sa vie
prsente, et de toute conjecture quant  l'effet qu'elle produirait sur
les autres. Tout son pass se droula devant lui comme dans une lanterne
magique, en une longue suite de tableaux qui auraient t clairs
jusque-l par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient
inonds de la vraie lumire. Oui, les voil, ces dcevants mirages, ces
mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant  la
clart froide et inexorable de la pense de la mort. Les voil, ces
grossires illusions qui me paraissaient si belles et si
mystrieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la
femme et la patrie elle-mme! Comme tout alors me paraissait grandiose
et profond!... Mais en ralit tout est ple, mesquin, misrable,
compar  l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens,
s'veille en moi! Sa pense s'arrtait surtout sur les trois grandes
douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son pre et
l'invasion franaise! L'amour?... Cette petite fille avec son aurole
d'attraits!... Comme je l'ai aime, et quels rves potiques n'ai-je
pas faits en songeant  un bonheur que je partagerais avec elle? Je
croyais  un amour idal, qui devait me la conserver fidle pendant
l'anne de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon pre, lui
aussi, travaillait et btissait  Lissy-Gory, croyant que tout tait 
lui, les paysans, la terre, et mme l'air qu'il respirait. Napolon est
venu, et, sans se douter mme de son existence, il l'a balay de sa
route comme un ftu de paille, et Lissy-Gory s'est effondr,
l'entranant dans sa ruine, tandis que Marie continue  dire que c'est
une preuve envoye d'en haut! Pourquoi une preuve, puisqu'il n'est
plus! Pour qui est donc l'preuve?... Et la patrie, et la perte de
Moscou! qui sait? Demain peut-tre je serai tu par un des ntres, comme
hier au soir j'aurais pu l'tre par ce soldat qui a dcharg son fusil 
mon oreille par inadvertance. Les Franais viendront, qui me prendront
par les pieds et par la tte, et me jetteront dans la fosse, pour que
l'odeur de mon cadavre ne les coeure pas; puis la vie universelle
continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les
anciennes, et je ne serai plus l pour en jouir! Il regarda la range
de bouleaux dont l'corce blanche, se dtachant sur leur teinte
uniforme, brillait au soleil: Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit
fini, et qu'il ne soit plus question de moi! Il se reprsenta vivement
la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumire, ces nuages
moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant
et menaant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du
hangar pour marcher. Il entendit des voix.

Qui est-l? dit-il.

Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de
Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers,
s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du
rgiment. Le prince Andr couta leur rapport, leur donna ses
instructions, et allait les congdier lorsqu'il entendit une voix
connue.

Que diable! disait cette voix.

Le prince Andr se retourna, et aperut Pierre, qui s'tait heurt  une
auge. Il prouvait toujours un sentiment pnible  se retrouver avec les
personnes qui lui rappelaient son pass; aussi la vue de Pierre, qui
avait t si intimement ml au douloureux dnoment de son dernier
sjour  Moscou, en augmenta la violence.

Ah! vous voil! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes
pas!

En prononant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que
sec, c'tait comme de l'inimiti; Pierre le remarqua aussitt, et
l'empressement qu'il mettait  s'approcher du prince Andr se changea en
embarras.

Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est
fort intressant, rpondit-il en rptant pour la centime fois de la
journe la mme phrase:--Je tenais  assister  une bataille!

--Ah! vraiment!... Et vos frres les francs-maons, qu'en diront-ils?
ajouta le prince Andr d'un air railleur.... Que fait-on  Moscou? Que
font les miens? Y sont-ils enfin arrivs? ajouta-t-il plus srieusement.

--Ils y sont, Julie Droubetzko me l'a dit; je suis all aussitt les
voir, mais je les ai manqus, ils taient partis pour votre terre.


VII


Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince Andr,
ne dsirant pas rester en tte--tte avec son ami, les retint en leur
offrant un verre de th. Ils examinaient curieusement la massive
personne de Pierre, et coutaient, sans broncher, ses rcits sur Moscou
et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince
Andr gardait le silence, et l'expression dsagrable de sa physionomie
portait Pierre  s'adresser de prfrence au chef de bataillon
Timokhine; celui-l l'coutait avec bonhomie.

Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince
Andr, en l'interrompant tout  coup.

--Oui... c'est--dire autant qu'un civil peut comprendre ces
choses-l.... J'en ai saisi le plan gnral.

--Eh bien, vous tes plus avanc que qui que ce soit, dit en franais le
prince Andr.

--Ah! dit Pierre stupfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais
alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?

--Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.

--Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce
qu'on en dit  Moscou..., et ici, qu'en dit-on?

--Mais demandez-le  ces messieurs, rpondit le prince Andr.

Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que
chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.

La lumire s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le
commandement, rpondit-il timidement en jetant des regards furtifs  son
chef.

--Comment cela? demanda Pierre.

--Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commenc
aprs Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et
pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc,  lui,
n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant  Son prince....
Et gare  nous si nous le faisions! Deux officiers de notre rgiment ont
pass en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son
Altesse a t nomme commandant en chef, tout est devenu clair comme le
jour!

--Mais alors pourquoi l'avait-on dfendu?

Timokhine, confus, ne savait comment rpondre  cette question, que
Pierre renouvela en la posant au prince Andr:

Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait  l'ennemi, rpondit Andr
toujours d'un ton de raillerie. C'tait une mesure extrmement sage, car
on ne saurait tolrer la maraude, et  Smolensk il a jug aussi
sainement que les Franais pouvaient nous tourner, que leurs forces
taient suprieures en nombre aux ntres.... Mais ce qu'il n'a pu
comprendre, s'cria-t-il avec un clat de voix involontaire, c'est que
nous dfendions l pour la premire fois le sol russe, et que les
troupes s'y battaient avec un lan que je ne leur avais jamais vu! Bien
que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succs
et dcupl nos forces, il n'en a pas moins ordonn la retraite, et
alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouves
inutiles!... Il ne pensait certes pas  trahir, il avait fait tout pour
le mieux, il avait tout prvu: mais c'est justement pour cela qu'il ne
vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop
minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?...
Admettons que ton pre ait auprs de lui un domestique allemand, un
excellent serviteur qui, dans son tat normal de sant, lui rend plus de
services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton pre tombe malade,
tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton pre, et
tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un tranger, quelque habile qu'il
soit. C'est la mme histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait
bien, un tranger pouvait la servir, mais,  l'heure du danger, il lui
faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas invent
qu'il avait trahi? Eh bien, que rsultera-t-il de toutes ces calomnies?
On tombera dans l'excs oppos, on aura honte de cette odieuse
imputation, et, pour la rparer, on en fera un hros, ce qui sera tout
aussi injuste. C'est un Allemand brave et pdant... et rien de plus!

--Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.

--Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince Andr.

--Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse
rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire...

--C'est impossible! s'cria le prince Andr, comme si cette question
tait rsolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda tonn.

--Pourtant, rpliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, 
une partie d'checs?

--Avec cette petite diffrence, reprit le prince Andr, qu'aux checs
rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout  l'aise.... Et
puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux
pions plus forts qu'un, tandis qu' la guerre un bataillon est parfois
plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le
rapport des forces de deux armes, reste toujours inconnu. Crois-moi: si
le rsultat dpendait toujours des ordres donns par les tats-majors,
j'y serais rest, et j'aurais donn des ordres tout comme les autres;
mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces
messieurs, de commander un rgiment, et je suis persuad que la journe
de demain dpendra plutt de nous que d'eux! Le succs ne saurait tre
et n'a jamais t la consquence, ni de la position, ni des armes, ni du
nombre!

--De quoi donc alors? fit Pierre.

--Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,--et il montra
Timokhine,--qui est dans chaque soldat.

Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait
singulirement  cette heure avec sa rserve et son calme habituels. On
sentait qu'il ne pouvait s'empcher d'exprimer les penses qui lui
venaient en foule.

La bataille est toujours gagne par celui qui est fermement dcid  la
gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes
galaient celles des Franais, mais nous avons cru trop tt  notre
dfaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas  nous battre
l-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous
avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne
nous l'tions pas dit, Dieu sait ce qui serait arriv, et demain nous ne
le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le
flanc droit est trop tendu? C'est absurde, car cela n'a aucune
importance; pense donc  ce qui nous attend demain! Des milliers de
hasards imprvus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que
les ntres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tu celui-ci ou
celui-l!... Quant  ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux
avec lesquels tu as visit la position n'aident en rien  la marche des
oprations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en
vue que leurs intrts personnels!

--Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.

--Le moment actuel, reprit le prince Andr, n'est pour eux que le moment
o il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix
ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille
Russes et cent mille Franais se rencontreront demain pour se battre:
celui qui se battra le plus et se mnagera le moins sera vainqueur; je
te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos
chefs, nous gagnerons la bataille demain!

--Voil qui est la vrit, Excellence, la vraie vrit, murmura
Timokhine, il n'y a pas  se mnager!... Croiriez-vous que les soldats
de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...? Ce n'est pas un jour
pour cela, disent-ils.

Il se fit un silence.

Les officiers se levrent et le prince Andr sortit avec eux pour donner
 son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit 
peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le
chemin. Le prince Andr, se tournant de ce ct, reconnut aussitt
Woltzogen et Klauzevitz, accompagns d'un cosaque; ils passrent si prs
d'eux, que Pierre et le prince Andr purent entendre qu'ils disaient en
allemand:

Il faut que la guerre s'tende, c'est la seule manire de faire!

--Oh oui! rpondit l'autre, du moment que le but principal est
d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne
signifie rien!

--Certainement, reprit la premire voix.

--Ah oui! que la guerre s'tende! dit le prince Andr avec colre: c'est
ainsi que mon pre, ma soeur et mon fils ont t chasss par elle! Peu
lui importe,  lui!... C'est bien ce que je te disais tout  l'heure: ce
ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le
jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce
que dans la tte de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements,
dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'oeuf, et que dans son coeur
il n'a pas ce que possde Timokhine, et qui sera ncessaire demain. Ils
lui ont livr toute l'Europe,  lui, et ils sont venus nous donner des
leons!... Excellents professeurs, ma foi!

--Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?

--Oui, rpondit d'un air distrait le prince Andr. Il y a une chose
seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empcher: c'est
de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les
Franais ont dtruit ma maison, ils vont dtruire Moscou: ce sont mes
ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'arme pensent de
mme; ils ne peuvent tre nos amis, quoi qu'ils en aient dit, l-bas, 
Tilsit!

--Oui, oui; s'cria Pierre, dont les yeux tincelaient, je suis tout 
fait de votre avis!

La question qui le troublait depuis la descente de Mojask venait en
effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et
l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout
ce qu'il avait vu dans la journe, l'expression grave et recueillie
rpandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente,
comme on dit en terme de physique, qui perait chez chacun d'eux, lui
furent expliques, et il ne s'tonna plus du calme, de l'insouciance
mme avec lesquels on se prparait  mourir.

Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de
caractre et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons
fait que jouer  la guerre, voil le tort: nous faisons les gnreux, et
cette gnrosit, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se
trouve mal  la vue d'un veau qu'on gorge: la vue du sang rvolte sa
bont naturelle, mais que ce veau soit mis  une bonne sauce, et elle en
mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de
chevalerie, de parlementaires, d'humanit envers les blesss... nous
nous dupons mutuellement! On dvaste les foyers, on fait de faux
assignats, on tue mon pre, mes enfants: et l'on vient aprs a nous
parler des lois de la guerre, de la gnrosit envers l'ennemi? Pas de
quartier aux blesss!... Les tuer sans merci et aller soi-mme  la
mort! Celui qui est arriv comme moi  cette conviction, en passant par
d'atroces souffrances...

Le prince Andr, aprs avoir cru un moment qu'il lui serait indiffrent
de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arrta tout 
coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses
yeux avaient un clat fivreux, et ses lvres tremblaient lorsqu'il
reprit la parole:

S'il n'y avait pas de fausse gnrosit  la guerre, on ne la ferait
que pour une raison srieuse, et en sachant qu'on va  la mort; alors on
ne se battrait pas sous prtexte que Paul Ivanovitch a offens Michel
Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napolon
trane aprs lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas
alls en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter
l'effroyable ncessit de la guerre, srieusement, avec austrit....
Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire,
ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un dlassement  l'usage
des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus
honorable, et cependant  quelles extrmits n'en viennent-ils pas pour
assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre?
l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le
mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!...
C'est--dire le mensonge et la duplicit sous toutes les formes et sous
le nom de ruses de guerre.... Quelle est la rgle  laquelle se
soumettent les militaires?  l'absence de toute libert, c'est--dire 
la discipline, qui couvre l'oisivet, l'ignorance, la cruaut, la
dpravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement
respects. Tous les souverains, except l'empereur de la Chine, portent
l'uniforme militaire, et celui qui a tu le plus d'hommes reoit la plus
haute rcompense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des
milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous aprs?
Des _Te Deum_ d'actions de grces pour le grand nombre de tus, dont
d'ailleurs on exagre toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut
la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est clatante.... Et
ces prires, comment seront-elles reues par Dieu qui regarde ce
spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue  charge dans ces derniers
temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas  l'homme de
goter  l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera
plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et
moi aussi.... Il est temps... retourne  Gorky!

--Oh non! rpondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effars, mais
pleins de sympathie.

--Va, va! Il faut dormir avant de se battre,--dit le prince Andr en
s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.--Adieu,
s'cria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait! Et, se
dtournant, il le poussa dehors.

Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa
figure. tait-elle tendre ou svre? Il resta quelques secondes indcis:
retournerait-il auprs de lui, ou se remettrait-il en route?

Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre dernire
entrevue, se dit-il en soupirant profondment et en se dirigeant vers
Gorky.

Le prince Andr s'tendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au
milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa
pense s'arrta longuement sur une d'elles avec une douce motion: il
revoyait une soire  Ptersbourg, pendant laquelle Natacha lui
racontait avec entrain comment, l't prcdent, elle s'tait gare, 
la recherche des champignons, dans une immense fort. Elle lui
dcrivait,  btons rompus, la solitude de la fort, ses sensations, ses
conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait 
chaque instant pour lui dire: Non, ce n'est pas a... je ne puis pas
m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis sre!... Et malgr
les protestations ritres du prince Andr elle se dsolait de ne
pouvoir rendre l'impression exalte et potique qu'elle avait ressentie
ce jour-l.... Ce vieillard tait adorable... et la fort tait si
sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne
sais pas raconter, ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince
Andr sourit  ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant:
Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise,
l'ingnuit de son me: oui, c'tait son me que j'aimais en elle, que
j'aimais si profondment, si fortement, de cet amour qui me donnait tant
de bonheur! Et subitement il tressaillit, en se rappelant le
dnouement: Il n'avait gure besoin de tout cela, lui! Il n'a rien
vu, rien compris, elle n'tait pour lui qu'une frache et jolie fille
qu'il n'a pas daign lier  son sort, tandis que moi.... Et cependant
il vit encore, et il s'amuse!...  ce souvenir, il lui sembla qu'on
le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se
remit  marcher.


VIII


Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le prfet du
palais de l'Empereur des Franais, Monsieur de Beausset, et le colonel
Fabvier arrivrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvrent
Napolon  son bivouac de Valouew. Monsieur de Beausset, revtu de son
uniforme de cour, se fit prcder d'un paquet  l'adresse de l'Empereur,
qu'il avait t charg de lui remettre. Pntrant dans le premier
compartiment de la tente, il dfit l'enveloppe, tout en s'entretenant
avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'tait arrt 
l'entre, et causait au dehors. L'Empereur Napolon achevait sa toilette
dans sa chambre  coucher, et prsentait  la brosse du valet de
chambre, tantt ses larges paules, tantt sa forte poitrine, avec le
frmissement de satisfaction d'un cheval qu'on trille. Un autre valet
de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en
aspergeait le corps bien nourri de son matre, persuad que lui seul
savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les rpandre.
Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouills sur son front,
et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-tre physique.

Allez ferme, allez toujours! disait-il au valet de chambre, qui
redoublait d'efforts.

L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur
l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait  la
porte l'autorisation de se retirer. Napolon lui jeta un regard en
dessous.

Pas de prisonniers? rpta-t-il: ils aiment donc mieux se faire
charper?... Tant pis pour l'arme russe!--et continuant  faire le gros
dos et  prsenter ses paules aux frictions de son valet de
chambre:--C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que
Fabvier, dit-il  l'aide de camp.

--Oui, Sire, rpondit ce dernier en s'empressant de sortir.

Les deux valets de chambre habillrent leur matre, en un tour de main,
de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un
pas ferme et prcipit. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement
dball le cadeau de l'Impratrice, et l'avait plac sur deux chaises,
en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce
dernier avait mis une telle hte  sa toilette, qu'il n'avait pas eu le
temps de disposer convenablement la surprise destine  Sa Majest.
Napolon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir,
fit signe  Fabvier d'approcher. Il couta, les sourcils froncs et sans
dire un mot, les loges que le colonel faisait de ses troupes qui se
battaient  Salamanque,  l'autre bout du monde, et qui n'avaient,
selon lui, qu'une seule et mme pense: se montrer dignes de leur
Empereur, et une seule crainte: celle de lui dplaire! Cependant le
rsultat de la bataille n'avait pas t heureux, et Napolon se
consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui
prouvaient qu'il ne s'tait attendu  rien de mieux en son absence.

Il faut que je rpare cela  Moscou, dit Napolon...  tantt, au
revoir!... Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de
recouvrir l'envoi de l'Impratrice d'une draperie, il l'appela.

Beausset fit un profond salut  la franaise, comme seuls savaient les
faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cachet.
Napolon lui tira gaiement l'oreille.

Vous vous tes dpch, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris?
ajouta-t-il en prenant subitement un air srieux.

--Sire, tout Paris regrette votre absence, rpondit le prfet.

Napolon savait parfaitement que ce n'tait l qu'une adroite flatterie:
dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'tait faux; mais
cette phrase lui fut agrable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.

Je suis fch, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.

--Sire, je ne m'attendais  rien moins qu' vous trouver aux portes de
Moscou.

Napolon sourit et jeta un regard distrait  sa droite. Un aide de camp,
s'inclinant avec grce, lui prsenta aussitt une tabatire en or.

Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui
aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous
attendiez certes pas  visiter la capitale asiatique?

Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la dlicate attention
de son souverain, qui lui prtait un got dont il ne souponnait pas
lui-mme l'existence.

Ah! qu'est-ce donc? dit Napolon en remarquant que l'attention de sa
suite tait concentre sur la draperie.

Beausset, avec l'habilet d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et
souleva adroitement le voile, en disant:

C'est un prsent que l'Impratrice envoie  Votre Majest.

C'tait le portrait de l'enfant n du mariage de Napolon avec la fille
de l'Empereur d'Autriche, peint par Grard. Le ravissant petit garon,
avec ses cheveux boucls, et un regard semblable  celui du Christ de la
Madone Sixtine, tait reprsent jouant au bilboquet: la boule figurait
le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait
un sceptre. Quoiqu'il ft difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste
avait peint le roi de Rome perant le globe avec un bton, cette
allgorie avait t trouve, par tous ceux qui l'avaient vue  Paris,
aussi claire et aussi dlicate qu'elle le parut  Napolon en ce moment.

Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!... Et
avec cette facult tout italienne de changer instantanment l'expression
de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.

Il savait qu' cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses
gestes seraient burins dans l'histoire. Aussi, comme contraste  cette
grandeur qui lui permettait de faire reprsenter son fils jouant au
bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouv une heureuse
inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse
paternelle. Ses yeux se voilrent, il fit un pas en avant, et sembla
chercher une chaise; la chaise fut vivement avance, et il s'assit en
face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la
pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer  son motion.
Aprs quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela
Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la
tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de
Rome, le fils et l'hritier de leur Souverain ador! Ce qu'il avait
prvu arriva: pendant qu'il djeunait avec Monsieur de Beausset, auquel
il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une
explosion de cris enthousiastes, pousss par les officiers et les
soldats de la vieille garde.

Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!

Le djeuner fini, Napolon dicta devant Beausset son ordre du jour 
l'arme.

Courte et nergique, dit-il aprs avoir lu cette proclamation qu'il
avait dicte d'un jet.

Soldats!

Voil la bataille que vous avez tant dsire! Dsormais la victoire
dpend de vous; elle nous est ncessaire, elle nous donnera l'abondance,
de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie.
Conduisez-vous comme  Austerlitz,  Friedland,  Vitebsk,  Smolensk,
et que la postrit la plus recule cite avec orgueil votre conduite
dans cette journe; que l'on dise de chacun de vous: Il tait  cette
grande bataille!

Napolon.

Aprs avoir invit Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, 
l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se
dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.

Votre Majest est trop bonne, dit de Beausset, quoiqu'il et fort
envie de dormir et qu'il ne st pas monter  cheval: mais, du moment que
Napolon avait inclin la tte, force fut  Beausset de le suivre.

 la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le
tableau devinrent frntiques. Napolon frona les sourcils.

Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune
pour voir un champ de bataille!

Beausset ferma les yeux, baissa la tte, soupira profondment, et
tmoigna, par un geste plein de dfrence, qu'il savait apprcier les
paroles de l'Empereur.


IX


L'historien de Napolon nous le reprsente ce jour-l, passant la
matine  cheval, inspectant le terrain, discutant les diffrents plans
qui lui taient soumis par ses marchaux, et donnant ses ordres aux
gnraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha
avait t rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc
gauche, avait t recule par suite de la prise de la redoute de
Schevardino. Cette partie n'tait plus ni fortifie ni couverte par la
rivire, et devant elle s'tendait une plaine ouverte et unie. Il tait
vident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'tait l
que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins  ce qu'il
semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur
et de ses marchaux, ni cette facult suprieure, appele le gnie,
qu'on aime tant  prter  Napolon; mais ceux qui l'entouraient ne
furent pas de cet avis, et les historiens qui dcrivirent aprs coup ces
vnements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
examinant d'un air mditatif et soucieux les moindres dtails de la
localit, il secouait la tte, tantt d'un air dfiant, tantt d'un air
approbateur, et, sans initier aucun des gnraux aux penses profondes
qui motivaient ses dcisions, il se bornait  leur en donner la
conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmhl, ayant mis
l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui
rpondit, sans lui en expliquer la raison, que c'tait inutile. En
revanche, il approuva le projet du gnral Compans, qui consistait 
attaquer les ouvrages avancs et  faire passer les divisions par le
bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permt de faire observer qu'un
mouvement  travers la fort pouvait tre dangereux, et mettre le
dsordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face  la
redoute de Schevardino, il rflchit quelques secondes en silence, et
indiqua les places o devaient s'lever pour le lendemain deux
batteries, destines  contre-battre les redoutes des Russes, et aussi
la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Aprs avoir
donn ses instructions, il retourna  son bivouac et dicta les
dispositions pour l'ordre de bataille.

Ces dispositions, qui ont provoqu un enthousiasme sans bornes chez les
historiens franais et une approbation unanime chez les trangers,
taient conues en ces termes:

Deux nouvelles batteries, leves pendant la nuit dans la plaine
occupe par le prince d'Eckmhl, ouvriront, au petit jour, le feu contre
les deux batteries ennemies leur faisant face.

Le chef de l'artillerie du 1er corps, gnral Pernetti, se portera
alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les
obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera
ses obus sur la batterie ennemie, attaque par:

Canons de l'artillerie de la garde: 24 pices. Canons de la division
Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8

Total: 62 pices.

Le chef de l'artillerie du 3me corps, gnral Fouch, placera tous les
obusiers des 3me et 8me corps, 16 pices en tout, sur les flancs de la
batterie destine  canonner la fortification gauche, ce qui runira
contre elle 40 bouches  feu.

Le gnral Sorbier se tiendra prt  se porter en avant au premier
signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une
ou l'autre des fortifications.

Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village
dans la fort et tournera la position ennemie.

Le gnral Compans traversera la fort pour s'emparer du premier
retranchement.

Une fois la bataille engage sur ce plan, d'autres ordres seront donns
conformment aux mouvements de l'ennemi.

La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitt que se fera entendre
celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la
division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera
l'attaque de l'aile droite.

Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts,
en avanant sur la mme ligne que les divisions Morand et Grard, qui,
menes par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres
troupes.

Le tout se fera avec ordre et mthode, en gardant autant que possible
des troupes en rserve.

Au camp imprial prs de Mojask, 6 septembre 1812.

S'il est permis de juger les combinaisons de Napolon, en se dgageant
de l'influence presque superstitieuse qu'exerait son gnie, il est
vident, au contraire, que ces dispositions manquent de clart et de
nettet. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont
aucune ne pouvait tre et ne fut excute. Il est dit en premier: que
les batteries leves sur la place choisie par Napolon, renforces par
les bouches  feu de Pernetti et de Fouch, 102 pices en tout, devaient
ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancs de
l'ennemi. Or il tait impossible d'excuter cet ordre, parce que les
projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que
ces 102 bouches  feu les lancrent dans le vide, jusqu'au moment o un
gnral prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire
avancer.

La seconde disposition, qui enjoignait  Poniatowsky de se diriger sur
le village par la fort, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne
put galement aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la fort,
Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empcha de tourner la position
indique. La troisime ordonnait au gnral Compans de se porter sur la
fort et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans
ne s'en empara pas, et fut repousse, parce qu'en sortant de la fort
elle fut force, par une circonstance ignore de Napolon, de s'aligner
sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrime, le
vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivire
sur ses trois ponts, sur la mme ligne que les divisions Morand et
Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqus nulle part),
lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se
placer sur la mme ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
tentatives faites par le vice-roi pour l'excuter, on devine qu'il
devait se porter  gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis
que les divisions Morand et Friant avanaient en mme temps en de de
la ligne. Rien de tout cela n'tait excutable. Le vice-roi, ayant
travers Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et
Friant, qui subirent le mme sort, n'enlevrent pas la redoute, dont la
cavalerie ne s'empara qu' la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces
dispositions ne fut effectue. Il tait dit encore que des ordres
ultrieurs seraient donns conformment aux mouvements de l'ennemi. Il
tait donc prsumable que Napolon prendrait les mesures ncessaires
durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le
sut plus tard, il se trouva  une telle distance du centre des
oprations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres
donns par lui pendant ce temps ne put tre excut.


X


Plusieurs historiens assurent que si les Franais ont t battus 
Borodino, c'est parce que Napolon souffrait ce jour-l d'un gros
rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent t marques au sceau du
gnie pendant la bataille, la Russie et t perdue, et la face du monde
change! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les
crivains qui soutiennent que la Russie s'est transforme par la seule
volont de Pierre le Grand; que la rpublique franaise s'est
mtamorphose en Empire, et que les armes franaises sont entres en
Russie, galement par la seule volont de Napolon. S'il avait dpendu
de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre
ou de ne pas prendre telle dcision, il serait vident en ce cas que le
rhume, qui aurait paralys son action, et t la cause du salut de la
Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une
chaussure impermable, et t notre sauveur! Dans cet ordre d'ides,
cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manire de
plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthlemy, due, dit-il,  un
drangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas
cette manire de raisonner, cette rflexion est tout bonnement absurde,
et contraire en tous points  toute logique humaine.  la question de
savoir quelle est la raison d'tre des faits historiques, il nous parat
bien plus simple de rpondre que la marche des vnements de ce monde
est arrte d'avance, et dpend de la concidence de toutes les volonts
de ceux qui participent aux vnements, et que celle des Napolons n'y a
qu'une influence extrieure et apparente.

Quelque trange que paraisse  premire vue de supposer que la
Saint-Barthlemy, voulue et commande par Charles IX, n'ait pas t le
fait de sa volont, et que le carnage de Borodino, qui a cot 80 000
hommes, n'ait pas t rellement ordonn par Napolon, bien qu'il et
pris toutes les dispositions  cet effet, la dignit humaine, en me
dmontrant que chacun de noms est homme au mme degr que Napolon,
autorise cette solution, confirme  plusieurs reprises par les
recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napolon
n'a ni vis ni tu personne: tout fut fait par ses soldats, qui turent
leurs ennemis, non en consquence de ses ordres, mais en obissant 
leur propre impulsion. Toute l'arme, Franais, Allemands, Italiens,
Polonais, affams, dguenills, fatigus par les marches qu'ils venaient
de faire, sentait, en face de cette autre arme qui lui barrait le
passage, que le vin tait tir et qu'il fallait le boire! Si Napolon
leur avait dfendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient
gorg, et se seraient battus quand mme, parce que c'tait devenu
invitable!

 la lecture de la proclamation de Napolon, qui leur promettait, comme
compensation aux souffrances et  la mort, que la postrit dirait
d'eux: qu'eux aussi avaient pris part  la grande bataille de la
Moskwa, ils avaient rpondu par le cri de: Vive l'Empereur! comme ils
l'avaient dj fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au
bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclam  chaque
non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose  faire,
rpter: Vive l'Empereur! et aller se battre pour gagner la nourriture
et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient  Moscou. Ils ne
tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur matre;
Napolon lui-mme n'tait pour rien dans la direction de la bataille,
puisque aucune de ses dispositions n'a t excute et qu'il ignorait ce
qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manire prcise
si Napolon avait ou non un rhume  ce moment-l, n'a pas plus
d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.

Les historiens attribuent encore  ce rhume lgendaire la faiblesse de
ses dispositions, qui, selon nous, taient au contraire mieux prises que
celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent
infrieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la
premire que perdit Napolon. Les combinaisons les plus profondes et les
plus ingnieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux
critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amen la
victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother,  la bataille
d'Austerlitz, taient le modle de la perfection en ce genre, et
cependant on les a dsapprouves,  cause mme de cette perfection et de
leur minutie.

Napolon  Borodino avait jou son rle de reprsentant du pouvoir aussi
bien et mme mieux que dans ses autres batailles. Il s'en tait tenu aux
mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut
lui tre impute; il n'a pas perdu la tte, il n'a pas fui du champ de
bataille, et son tact et sa grande exprience contriburent au contraire
 lui faire remplir, avec calme et dignit, le personnage de chef
suprme, qui semblait lui tre attribu dans cette sanglante tragdie.


XI


Napolon revint pensif de sa tourne d'inspection, en se disant: Les
pices sont sur l'chiquier,  demain le jeu! S'tant fait donner un
verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements 
introduire dans la maison de l'Impratrice, et tonna le prfet par la
faon dont les moindres dtails des choses de la cour taient prsents 
sa mmoire.

S'intressant  des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour
des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un
grand oprateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son
tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance:
L'affaire est  moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils
entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que
personne.... Quant  prsent, je puis plaisanter: plus je plaisante,
plus je suis calme, plus vous devez tre rassurs et confiants, et plus
vous devez tre tonns de mon gnie!

Aprs un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de
repos; il tait trop proccup de la journe du lendemain pour pouvoir
dormir, et, quoique l'humidit du soir et augment son rhume, il passa,
en se mouchant bruyamment,  trois heures du matin, dans la partie de la
tente qui formait son salon, et demanda si les Russes taient toujours
l. On lui rpondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les
mmes points. L'aide de camp de service entra.

Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne
aujourd'hui?

--Sans aucun doute, Sire...

L'Empereur le regarda.

Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire 
Smolensk: Le vin est tir, il faut le boire!

Napolon frona le sourcil et garda longtemps le silence.

Cette pauvre arme, dit-il tout  coup, elle est bien diminue depuis
Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais
toujours et je commence  l'prouver; mais la garde, la garde est
intacte? demanda-t-il.

--Oui, Sire.

Napolon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda  sa montre; il
n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour
tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres  donner. Tout tait prt.

A-t-on distribu les biscuits aux rgiments de la garde? demanda-t-il
svrement.

--Oui, Sire.

--Et le riz?

Rapp rpondit qu'il avait pris lui-mme les mesures ncessaires  cet
effet, mais Napolon secoua la tte d'un air mcontent: il semblait
douter que ce dernier ordre et t excut. Un valet de chambre apporta
du punch, Napolon en fit donner un verre  son aide de camp; tout en le
dgustant  petites gorges:

Je n'ai ni got ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on
me vante la mdecine et les mdecins, lorsqu'ils ne peuvent pas mme me
gurir d'un rhume!... Corvisart m'a donn ces pastilles, et elles ne me
font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais....
Notre corps est une machine  vivre. Il est organis pour cela, c'est sa
nature; laissez-y la vie  son aise, qu'elle s'y dfende elle-mme: elle
fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remdes. Notre
corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps:
l'horloger n'a pas la facult de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'
ttons et les yeux bands.... Notre corps est une machine  vivre, voil
tout! Une fois entr dans la voie des dfinitions qu'il aimait tant, il
en mit tout  coup une autre[2]: Savez-vous ce que c'est que l'art
militaire? C'est le talent,  un moment donn, d'tre plus fort que son
ennemi!

Rapp ne rpondit rien.

Demain nous aurons affaire  Koutouzow. C'est lui qui commandait 
Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas mont  cheval une seule
fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous
verrons bien!

Il regarda encore une fois  sa montre; il n'tait que quatre heures. Il
se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et
sortit de la tente. La nuit tait sombre, et un lger brouillard
flottait dans l'air. On distinguait  peine les feux de bivouac de la
garde;  travers la fume, on entrevoyait dans le lointain ceux des
avant-postes russes. Tout tait calme; on n'entendait que le bruit sourd
et le pitinement des troupes franaises qui s'apprtaient  aller
occuper les positions dsignes. Napolon s'avana, examina les feux,
prta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant prs d'un
grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui
se tenait immobile et droit comme un pilier  l'apparition de
l'Empereur, il s'arrta devant lui.

Combien d'annes de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie
affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les
soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reu au rgiment?

--Oui, Sire.

Napolon fit un signe de tte et le quitta.  cinq heures et demie, il
se dirigea  cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait,
le ciel s'claircissait de plus en plus, un seul nuage flottait 
l'orient. Les feux abandonns se mouraient  la ple lumire du petit
jour;  droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le
son franchit l'espace et s'teignit dans le silence gnral. Un second,
un troisime branlrent bientt l'air, puis un quatrime et un
cinquime rsonnrent avec solennit, quelque part  droite dans le
voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur
succdrent aussitt en se confondant. Napolon atteignit, avec sa
suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie tait engage.

XII


Pierre, revenu de chez le prince Andr,  Gorky, ordonna  son
domestique de tenir ses chevaux prts pour le lendemain matin, de le
rveiller  la pointe du jour; puis il s'endormit aussitt dans le coin
que Boris lui avait obligeamment offert.  son rveil, l'isba tait
dserte, les petits carreaux des fentres tremblaient, et son domestique
le secouait pour le rveiller.

Excellence, Excellence! rptait-il avec insistance.

--Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commenc?

--coutez la canonnade, dit le domestique, qui tait un ancien soldat;
tous sont partis depuis longtemps, mme Son Altesse.

Pierre s'habilla  la hte et sortit en courant. La matine tait belle,
gaie, frache, la rose brillait; le soleil, dchirant le rideau de
nuages, lana par-dessus le toit,  travers les vapeurs qui
l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussire
de la route, humide de rose, sur les murs des maisons, sur les cltures
en planches et sur les chevaux de Pierre, sells  la porte de l'isba.
Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp
passa au galop.

Dpchez-vous, comte, il est temps! lui cria-t-il en passant.

Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon
du haut duquel il avait examin le champ de bataille. Cette colline
tait couverte de militaires: on y entendait le murmure des
conversations en franais des officiers de l'tat-major, et l'on y
voyait, se dtachant de l'ensemble, la tte grise de Koutouzow, coiffe
d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque
s'enfonait dans ses larges paules. Il regardait au loin  l'aide d'une
lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frapp du
spectacle qui s'offrit  ses yeux. C'tait le panorama de la veille,
mais occup aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par
la fume de la fusillade, et clair par les rayons obliques du soleil,
qui montait  la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin,
des chatoiements d'un rose dor, et talant de ct et d'autre de
longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient
l'horizon semblaient avoir t taills dans une pierre tincelante,
d'un jaune verdtre, et derrire leurs cimes, qui se dcoupaient sur le
ciel en une mince ligne fonce, se dessinait dans le lointain la grande
route de Smolensk, couverte de troupes.  ct de la colline, les champs
dors et les coteaux ruisselaient de lumire, mais partout, devant, 
gauche et  droite, on ne voyait que des soldats. C'tait anim,
majestueux et imprvu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre,
ce fut l'aspect du champ de bataille lui-mme, la vue de Borodino et de
la valle de la Kolotcha, qui s'tendait des deux cts de la rivire.

Au-dessus de la Kolotcha,  Borodino mme,  l'endroit o la Vona se
jette dans la Kolotcha,  travers de vastes marais, s'levait un de ces
brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du
soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils
laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fume qui s'y mlait 
flocons pais, sur l'eau, sur la rose, sur les baonnettes, sur
Borodino mme, se jouaient les rayons tincelants de la lumire du
matin.  travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche glise,
les toits des isbas du village, et de tous cts des masses compactes de
soldats, des caissons verts et des bouches  feu. Dans la valle, sur
les hauteurs,  mi-cte, dans les bois, dans les champs, partaient des
coups de canon, tantt isols, tantt par voles, suivis de tourbillons
de fume, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient
dans l'espace. Chose trange  dire, cette fume et ces dtonations
taient ce qui prtait le plus de charme  ce spectacle. Pierre mourait
d'envie de se trouver l o il voyait surgir ces panaches de fume, l
o s'agitaient ces baonnettes brillantes, l o tait le mouvement, et
d'o partaient ces dtonations incessantes. Il se retourna pour comparer
son impression  celle que devaient prouver dans ce moment Koutouzow et
son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette
motion latente qu'il avait dj remarque la veille, mais dont il
n'avait compris la nature qu'aprs son entretien avec le prince Andr.

Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi, dit Koutouzow  un gnral
qui tait  ses cts.

Le gnral qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour
descendre la colline.

Au pont! rpondit-il  la question d'un des officiers.

Et moi aussi! se dit Pierre en le suivant. Le gnral monta le cheval
que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique
et lui demandait laquelle de ses deux montures tait la plus tranquille.
L'empoignant alors par la crinire, pench en avant et serrant de ses
talons le ventre de son cheval, il sentit tout  coup qu'il perdait ses
lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lcher la bride et la crinire,
il partit sur les traces du gnral, au milieu des officiers qui le
suivaient des yeux dans sa course aventureuse.


XIII



Le gnral galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement 
gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un
dtachement d'infanterie; il essaya en vain de se dgager des soldats
qui l'entouraient de tous cts, et qui jetaient des regards mcontents
et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait
sans ncessit dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux
tous.

Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon? dit l'un d'eux.

Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se
cramponnant au pommeau de la selle, et retenant  grand'peine sa monture
effraye, partit  fond de train et arriva enfin dans un espace libre.
Il vit devant lui un pont o d'autres soldats tiraient des coups de
fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha plac
entre Gorky et Borodino, que les Franais, aprs avoir occup ce dernier
village, venaient d'attaquer. Des deux cts du pont et sur la prairie,
couverte de foin, qu'il avait aperue de loin la veille, des soldats
s'agitaient d'un air affair, mais, malgr la fusillade incessante,
Pierre ne croyait gure tre en plein premier acte de la bataille.
N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les
projectiles qui passaient au-dessus de sa tte, il ne souponnait mme
pas que l'ennemi ft de l'autre ct de la rivire, et il fut longtemps
avant de comprendre que c'taient des tus et des blesss qui tombaient
 quelques pas de lui.

Que fait donc celui-l en avant de la ligne? cria une voix.

-- gauche, prenez  gauche!

Pierre prit  droite, et se heurta tout  coup contre un aide de camp du
gnral Raevsky; l'aide de camp le regarda avec colre, et allait lui
dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.

Comment tes-vous ici? dit-il en s'loignant.

Pierre, ayant une vague ide qu'il n'tait pas  sa place, et craignant
de gner, se mit  galoper dans le mme sens que l'aide de camp:

Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.

-- l'instant,  l'instant! repartit l'aide de camp, qui se prcipita
dans la prairie  la rencontre d'un gros colonel  qui il avait 
transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:

--Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En
curieux, sans doute?

--Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire
volte-face  son cheval et se prparait  s'loigner de nouveau.

--Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc
gauche, chez Bagration, on cuit!

--Vraiment! rpliqua Pierre. O est-ce donc?

--Venez avec moi sur la colline, on le voit trs bien de l, et c'est
encore supportable.... Venez-vous?

--Je vous suis, rpondit Pierre en cherchant des yeux son domestique,
et en remarquant seulement alors des blesss qui se tranaient, ou que
l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque
gisait  ct de lui, tait couch, immobile sur la prairie, dont le
foin fauch rpandait au loin son odeur enivrante.

Pourquoi n'a-t-on pas relev celui-l? allait dire Pierre, mais la
figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de dtourner la tte,
arrta sa question sur ses lvres. Quant  son domestique, il ne le
voyait nulle part, et il continua son chemin  travers le vallon,
jusqu' la batterie Raevsky; son cheval restait en arrire de celui de
l'aide de camp, et le secouait violemment.

On voit que vous n'tes pas habitu  monter  cheval, lui dit ce
dernier.

--Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas trs ingal.

--Parbleu! s'cria l'aide de camp, il est bless  la jambe droite
au-dessus du genou, ce doit tre une balle! Je vous en flicite, comte,
c'est le baptme du feu!

Ils dpassrent le sixime corps, et arrivrent, au milieu de la fume,
sur les derrires de l'artillerie, qui, place en avant, tirait sans
relche et d'une manire assourdissante. Ils atteignirent enfin un
petit bois o l'on respirait la fracheur, et o l'on sentait l'air
tide de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied  terre et gravirent
la colline.

Le gnral est-il ici? demanda l'aide de camp.

--Il vient de partir, lui rpondit-on.

L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que
faire.

Ne vous inquitez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.

--Oui, allez-y.... De l on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux;
j'irai vous y prendre.

Ils se sparrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journe, que
Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emport. Il parvint 
la batterie situe sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le
nom de batterie du mamelon ou de Raevsky, et chez les Franais, qui
le regardaient comme la clef de la position, sous celui de la grande
redoute, fatale redoute, ou redoute du centre.  ses pieds furent
tus des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un
mamelon entour de fosss de trois cts. De ce point, dix bouches  feu
vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres
pices, places sur la mme ligne, tiraient aussi sans trve. Un peu en
arrire se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait gure de
l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'tait une
position compltement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la
batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction
inconsciente; il se levait de temps  autre pour voir ce qui se passait,
et cherchait  ne pas gner les soldats, qui chargeaient et repoussaient
les canons, et  ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et
venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de
malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargs de protger
cette redoute, les artilleurs prouvaient plutt, sur ce lopin de
terrain abrit et spar par des fosss du reste du champ de bataille,
comme un sentiment de solidarit fraternelle, et l'apparition d'un
pkin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression
dsagrable. Ils le regardaient de travers, et semblaient mme presque
effrays  sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille,
s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune
lieutenant, presque un enfant, aux joues fraches et rebondies, charg
de la surveillance de deux pices, se retourna de son ct, et lui dit
svrement:

Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.

Les artilleurs continuaient  hocher la tte d'un air mcontent, mais,
lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne
les gnait en rien, qu'il restait tranquillement assis  les regarder ou
se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme
que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, 
leur passage, avec un sourire timide, leur mcontentement se changea en
une sympathie gaie et affectueuse, semblable  celle des soldats pour
les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec
eux. Ils l'adoptrent en pense, et lui donnrent mme, en plaisantant
entre eux sur son compte, le sobriquet de Notre Brine[3]. Un boulet
vint tomber  deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait
t saupoudr, sourit en regardant autour de lui.

Vous n'avez donc vraiment pas peur, Brine? lui dit un soldat  la
forte carrure et au visage enlumin, en montrant ses dents blanches.

--As-tu donc peur, toi? rpondit Pierre.

--Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grce... s'il vous jette
 terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir
peur? ajouta-t-il en riant.

Quelques-uns de ses camarades s'taient arrts  ct de Pierre; avec
leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient tonns et
charms de l'entendre parler comme tout le monde.

C'est notre mtier, Brine!... Quant  vous, c'est autre chose, et
c'est bien tonnant que...

-- vos pices! cria le jeune lieutenant, qui videmment remplissait
ses fonctions pour la premire ou la seconde fois de sa vie, tant il y
mettait de ponctualit exagre envers les soldats et son chef.

Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout
le champ de bataille,  gauche surtout, o taient les ouvrages avancs
de Bagration; mais la fume empchait Pierre, dont l'attention tait
absorbe par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de
l'action. Sa premire impression de satisfaction involontaire avait fait
place  un sentiment de tout autre genre, provoqu par la vue du pauvre
petit soldat couch dans la prairie. Il tait  peine dix heures du
matin: on avait emport de la batterie une vingtaine d'hommes, deux
pices avaient t dmontes! les projectiles arrivaient en nombre plus
considrable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en
bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on
n'entendait que plaisanteries et gais propos.

Eh! la belle! criait un soldat  une grenade qui passait en l'air comme
une flche: pas ici! vers l'infanterie!

-- l'infanterie! ajoutait un autre en riant  la vue du projectile qui
clatait au milieu des soldats.

--Dis donc, est-ce une connaissance? criait un troisime  un paysan
qui se baissait devant un boulet.

Quelques soldats se grouprent prs du rempart, pour regarder quelque
chose dans le lointain.

Vois-tu, on a retir les avant-postes, on s'est repli, dit l'un.

--Fais attention  tes propres affaires, lui cria un vieux
sous-officier; s'ils se sont retirs, c'est qu'ils ont affaire plus
loin, et, saisissant l'un d'eux par l'paule, il le poussa du genou.

Ils clatrent de rire.

N 5, en avant! criait-on d'un autre ct.

--Tous  la fois et bien ensemble, rpondirent gaiement ceux qui
poussaient le canon.

--Tiens, en voil un qui a failli enlever le chapeau de notre Brine,
dit un loustic en s'adressant  Pierre. Oh! l'animal! ajouta-t-il en
voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.

--Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus
pour ramasser les blesss, se courbaient et allongeaient l'chine... ce
ragot-l ne vous plat pas?

--Voyez donc les corbeaux! dit un autre en s'adressant  un groupe de
miliciens qui s'taient arrts, saisis de terreur  la vue du soldat
qui venait de perdre une jambe.

Pierre remarquait qu'aprs chaque boulet tomb, aprs chaque homme jet
 bas, l'excitation gnrale augmentait. Ainsi qu'un dfi jet  la
tempte dchane autour d'eux, les figures de ces soldats s'clairaient
de plus en plus, comme les clairs qui jaillissent plus prcipits d'une
nue d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait  son
tour.  dix heures, les fantassins, posts en avant de la batterie dans
les broussailles et sur les bords de la petite rivire Kamenka, se
replirent; on les voyait courir emportant leurs blesss sur des fusils.
Un gnral parut en ce moment sur le tertre, changea quelques mots avec
un colonel, lana  Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit
aprs avoir donn l'ordre aux fantassins prposs  la garde de la
batterie de se coucher  plat ventre pour tre moins exposs. On
entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie,
qui s'branla  l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre
furent attirs par la figure d'un jeune officier tout ple, qui marchait
 reculons, tenant son pe abaisse et regardant autour de lui avec
inquitude; l'infanterie disparut dans la fume, et l'on n'entendit plus
que des cris prolongs et le crpitement d'une fusillade bien nourrie.
Quelques minutes plus tard, des brancards chargs de blesss sortirent
de la mle. Les projectiles tombaient dru comme grle sur la batterie,
et quelques hommes gisaient  terre. Les soldats redoublaient d'activit
autour des canons, personne ne faisait plus attention  Pierre; une ou
deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier,
les sourcils froncs, marchait  grands pas entre les pices. Le petit
lieutenant, les joues enflammes, donnait ses ordres avec plus de
prcision encore; les artilleurs prsentaient les gargousses,
chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crnerie de plus en plus
surexcite. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancs par des
ressorts invisibles. La nue d'orage s'tait rapproche. Sur toutes les
figures brillait le feu, dont Pierre, debout  ct du vieil officier,
attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main  la visire de
sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.

J'ai l'honneur de vous prvenir qu'il n'y a plus que huit charges:
faut-il continuer le feu?

--La mitraille! cria sans lui rpondre directement son chef, en
regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant
poussa un cri, tourna sur lui-mme, et s'abattit comme un oiseau tir au
vol.

Tout devint trange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de
boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui
jusque-l n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre
bruit.  droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra!
et il crut les voir reculer au lieu de s'lancer en avant. Un boulet
frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la
terre: une balle noire rebondit et tomba au mme instant dans un corps
mou.  cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.

 mitraille! rpta le vieux commandant.

Un sous-officier, effray, se prcipita vers lui et lui dit, avec un
chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un
matre d'htel venant prvenir son matre que le vin manque.

Brigands! que font-ils? s'cria l'officier en tournant vers Pierre sa
figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de
l'clat de la fivre.

--Cours aux rserves, et amne un caisson! ajouta-t-il avec colre en
s'adressant  un soldat.

--J'irai, moi! dit Pierre.

L'officier; sans lui rpondre, fit quelques pas de ct:

Attendre... ne pas tirer!

Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions
se heurta contre Pierre.

Eh! monsieur, ce n'est pas ta place, dit-il en descendant au pas de
course.

Pierre courut aprs lui, en vitant l'endroit o tait couch le jeune
lieutenant. Un boulet, un second, un troisime passrent au-dessus de sa
tte et tombrent  ses cts.

O vais-je? se demanda-t-il tout  coup  deux pas des caissons.

Il s'arrta indcis, ne sachant o aller.  cet instant un choc
effroyable le rejeta en arrire la face contre terre, une flamme immense
l'aveugla tout  coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et
d'un fracas pouvantables, l'assourdit compltement. Lorsqu'il revint 
lui, il se trouva couch  terre, et les bras tendus. Le caisson qu'il
avait vu avait disparu:  sa place gisaient de tous cts sur l'herbe
roussie des planches vertes  demi brles et des lambeaux de
vtements; un cheval, se dbarrassant des dbris de son brancard, passa
au galop, tandis qu'un autre, bless mortellement, hennissait de
douleur.


XIV


Pierre, affol de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant  la
batterie, le seul endroit o il pt trouver un refuge contre tous ces
dsastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et
de voir la batterie occupe par une masse de nouveaux venus, qu'il ne
parvenait pas  reconnatre. Le colonel tait pench sur le rempart
comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se dbattant
entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait
pas encore eu le temps de comprendre que le colonel tait mort, et le
soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tu, devant ses yeux, d'un
coup de baonnette qui lui traversa le dos.  peine tait-il arriv dans
le retranchement, qu'un homme  figure maigre et brune, ruisselant de
sueur, en uniforme gros-bleu, une pe nue  la main, se jeta sur lui en
criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par
l'paule et par la gorge. C'tait un officier franais; laissant tomber
son pe, il prit  son tour Pierre au collet; ils se regardrent ainsi
quelques secondes, et sur leurs figures si trangres l'une  l'autre se
peignait l'tonnement de ce qu'ils venaient de faire.

Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien? pensait chacun
d'eux.

L'officier inclinait vers la premire supposition, car la main puissante
de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Franais avait l'air
de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs
ttes, et il sembla  Pierre que celle de son prisonnier avait t
enleve du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son
ct et lcha prise. Le Franais, peu curieux de dcider lequel des deux
tait le prisonnier de l'autre, courut  la batterie, tandis que Pierre
descendait le mamelon, en trbuchant contre les morts et les blesss, et
croyait, dans son pouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son
habit.  peine arriv au bas, il vit venir  lui des masses compactes de
Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers
la batterie. C'tait l'attaque dont Yermolow s'attribua le mrite en
assurant  qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure
l'avaient seuls rendue possible; il prtendait avoir jet  pleines
mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses
poches. Les Franais qui s'taient empars de la batterie s'enfuirent 
leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement
qu'il fut impossible de les arrter. Les prisonniers furent emmens de
la batterie; parmi eux se trouvait un gnral bless, qui fut aussitt
entour de nos officiers. Des masses de blesss, Franais et Russes, les
traits dfigurs par la souffrance, se tranaient pniblement, ou
taient ports sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais,
au lieu de ceux qui l'y avaient reu tout  l'heure, il n'y trouva que
des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperut aussi le jeune
lieutenant, toujours assis dans la mme pose au bord du parapet, et
repli sur lui-mme dans une mare de sang; le soldat aux joues
enlumines avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait
pas  l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: Ils vont srement cesser,
se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait? Et il
suivit machinalement le dfil des brancards qui s'loignaient du champ
de bataille. Le soleil, cach par un rideau de fume, brillait encore en
haut de l'horizon. L-bas,  gauche, et surtout prs de Smnovsky, une
mass confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de
la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait
qu'augmenter de violence: c'tait comme la suprme expression du
dsespoir d'un homme qui runit toutes ses forces pour pousser son
dernier cri.


XV


L'action principale se passa sur une tendue de deux verstes[4] entre
Borodino et les ouvrages avancs de Bagration. En dehors de ce rayon, la
cavalerie d'Ouvarow fit une dmonstration vers le milieu de la journe,
et, de l'autre ct d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un
moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans
importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les flches
de Bagration, sur un espace dcouvert prs du bois, qu'eut lieu en
ralit la bataille, de la faon la plus simple et la moins complique
qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donn des deux cts par le feu
de plus de cent pices de canon. Puis, lorsque la fume s'tendit comme
un pais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se
dirigrent sur les flches, pendant que le dtachement du vice-roi se
portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces
flches et la redoute de Schevardino o se tenait Napolon, et plus de
deux verstes,  vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancs et Borodino.
Napolon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur
ce point, car la fume couvrait tout le terrain. Les soldats de la
division Dessaix ne restrent visibles que jusqu' leur descente dans le
ravin; ds qu'ils y disparurent, la fume, en redoublant d'paisseur,
droba  la vue le versant oppos. De ct et d'autre se dtachaient
quelques points noirs, et brillaient quelques baonnettes, mais, du haut
de la redoute de Schevardino, il tait impossible de prciser si les
Russes et les Franais taient immobiles ou en mouvement. Les rayons
obliques d'un soleil resplendissant clairaient la figure de Napolon,
qui s'abritait derrire sa main pour examiner les ouvrages avancs.
Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fume,
toujours croissante, l'empchait de rien distinguer. Il descendit du
mamelon et se mit  marcher de long en large, en s'arrtant de temps 
autre, en prtant l'oreille au bruit des dtonations, et en jetant des
regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit o il se tenait
dans ce moment, ni de la hauteur o taient rests ses gnraux, ni des
retranchements eux-mmes, pris et repris tour  tour par les Russes et
par les Franais, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs
heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante,
tantt les Russes, tantt les Franais, tantt l'infanterie, tantt la
cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et,
ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et
revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoys par Napolon, et les
officiers d'ordonnance de ses marchaux venaient  tout instant lui
faire leurs rapports; ces rapports taient forcment mensongers, parce
que, dans le feu de la mle, il tait impossible de savoir au juste o
en taient les choses, parce que la plupart des aides de camp se
bornaient  raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu mme
du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils
mettaient  franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite,
la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide
de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du
pont de la Kolotcha, et demander  Napolon s'il fallait ou non le faire
franchir aux troupes. Napolon ordonna de s'aligner de l'autre ct et
d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au mme moment o
l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait t repris et brl par
les Russes, dans ce mme engagement o nous avons vu figurer Pierre au
commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un
air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancs avait t repousse,
que Compans tait bless, Davout tu, tandis que, par le fait, ces
retranchements avaient t repris par des troupes fraches, et que
Davout n'tait que contusionn.  la suite de ces rapports, faux par la
force mme des circonstances, Napolon faisait des dispositions qui, si
elles n'avaient pas dj t prises par d'autres d'une manire plus
opportune, auraient t inexcutables. Les marchaux et les gnraux,
plus rapprochs que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles
que de temps  autre, prenaient leurs mesures sans en rfrer 
Napolon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un
ct et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'taient le
plus souvent excuts qu' moiti, de travers ou pas du tout. Les
soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons ds qu'ils
sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou
se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux,
et la cavalerie s'lanait de son ct pour rattraper les fuyards
russes. C'est ainsi que deux rgiments de cavalerie franchirent le ravin
de Smnovsky, se lancrent sur la monte, tournrent bride et
repartirent  fond de train, tandis que l'infanterie faisait de mme de
son ct, en se laissant galement entraner. Ainsi donc toutes les
dispositions ncessites par le moment taient prises par les chefs
immdiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et 
plus forte raison ceux de Napolon. Ils craignaient d'autant moins d'en
assumer la responsabilit, que, pendant la mle, l'homme n'a plus
d'autre ide que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il
se jette en avant, en arrire, et agit sous l'influence exclusive de sa
surexcitation personnelle. En rsum, tous ces mouvements, produits par
le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes.
Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal:
c'taient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace,
leur apportaient la mort et les blessures. Ds que ces hommes se
trouvaient hors de la porte des projectiles, leurs chefs s'en
emparaient, les alignaient, les soumettaient  la discipline, et, par la
puissance de cette mme discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer
et de feu, o ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient 
l'aventure, en s'entranant mutuellement.


XVI


Les gnraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois men au feu
des masses normes de troupes bien disciplines, mais, au lieu de voir,
comme il tait toujours arriv aux batailles prcdentes, l'ennemi
prendre la fuite, ces masses disciplines revenaient de l-bas dbandes
et terrifies; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait 
vue d'oeil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp  Napolon pour
rclamer des renforts. Napolon tait assis au pied du mamelon et buvait
du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les
Russes en droute si Sa Majest voulait envoyer des renforts:

Des renforts? s'cria Napolon d'un air svre et surpris, comme s'il
ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli
garon, aux cheveux boucls, qu'on lui avait envoy: Des renforts? se
dit-il  part lui.... Que peuvent-ils avoir encore  me demander
lorsqu'ils disposent de la moiti de l'arme sur l'aile gauche des
Russes, qui n'est mme pas fortifie? Dites au roi de Naples qu'il n'est
pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon chiquier; allez![5] Le
jeune et joli garon soupira profondment, et, tenant toujours la main 
la hauteur de son shako, retourna au feu. Napolon se leva, et appela
Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient
aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation,
l'attention de Berthier fut attire par la vue d'un gnral, mont sur
un cheval couvert d'cume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa
suite: c'tait Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec
prcipitation de l'Empereur, en lui dmontrant, hardiment et  haute
voix, la ncessit dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes
taient perdus si l'Empereur consentait  donner une division. Napolon
haussa les paules, garda le silence et continua sa promenade, tandis
que Belliard exposait avec vhmence son avis aux gnraux qui
l'entouraient.!

Vous tes trop vif, Belliard, dit Napolon; on se trompe facilement
dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!

Belliard venait  peine de disparatre qu'un nouvel envoy arriva du
champ de bataille.

Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napolon du ton d'un homme agac par des
obstacles imprvus.

--Sire, le prince... commena  dire l'aide de camp...

--Demande des renforts, n'est-ce pas? s'cria Napolon avec impatience.

L'aide de camp inclina la tte affirmativement. Napolon se dtourna,
fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.

Il faudra leur donner des rserves, qu'en pensez-vous? Qui
enverrons-nous l-bas,  cet oison dont j'ai fait un aigle?

--Envoyons la division de Claparde, Sire, rpondit Berthier, qui
connaissait par leur nom toutes les divisions, les rgiments et les
bataillons.

L'Empereur approuva d'un signe de tte; l'aide de camp partit au galop
du ct de la division Claparde, et, quelques instants aprs, la jeune
garde, poste derrire le mamelon, se mit en mouvement. Napolon
regardait silencieusement dans cette direction.

Non, dit-il tout  coup, je ne puis y envoyer Claparde, envoyez-y
Friant.

Bien qu'il n'y et aucun avantage  employer le second plutt que le
premier, et qu'il en rsultt au contraire un grand retard dans
l'excution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualit.
Napolon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rle
du docteur qui entrave par ses remdes la marche de la nature, ce rle
qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se
perdit comme les autres dans la fume, tandis que les aides de camp
arrivaient de tous cts, et paraissaient s'tre donn le mot pour
demander la mme chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans
leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les
troupes franaises. M. de Beausset, qui tait encore  jeun, s'approcha
de Napolon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa
respectueusement de djeuner.

Il me semble que je puis maintenait fliciter Votre Majest d'une
victoire?

Napolon secoua la tte ngativement. M. de Beausset, pensant que ce
geste se rapportait  la victoire prsume, se permit alors de faire
observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empcher de
djeuner, du moment que c'tait possible.

Allez-vous... dit tout  coup Napolon, en se dtournant.

Un soupir de commisration et de dconvenue passa sur la figure de M. de
Beausset, qui alla rejoindre les gnraux. Napolon prouvait la
sensation pnible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent 
pleines mains, et ayant prvu toutes les chances, se sent, malgr tout,
prs d'tre battu pour avoir trop savamment combin ses coups. Les
troupes et les gnraux taient les mmes qu'autrefois; ses mesures
taient bien prises, sa proclamation courte et nergique; il tait sr
de lui, de son exprience et de son gnie, que les annes n'avaient fait
qu'accrotre; l'ennemi qu'il combattait tait le mme qu' Austerlitz
et  Friedland; il comptait tomber sur lui  bras raccourcis... et voil
que ce coup de massue lui chappait comme par magie! Ses combinaisons
passes avaient toujours t couronnes de succs: il avait, comme
toujours, concentr ses batteries sur un seul point, lanc ses rserves
et sa cavalerie--des hommes de fer--pour enfoncer les lignes, et
cependant la victoire ne venait pas! De tous cts on lui demandait des
renforts, on lui apprenait que des gnraux taient morts ou blesss,
que les troupes taient dbandes, et qu'il tait impossible de dloger
les Russes. Jadis, aprs deux ou trois dispositions, deux ou trois mots
jets  la hte, les aides de camp et les marchaux arrivaient  lui, la
figure rayonnante, lui annonant avec force flicitations que des corps
entiers avaient t faits prisonniers, apportant des faisceaux de
drapeaux et d'aigles pris  l'ennemi, en tranant des canons  leur
suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la
cavalerie sur les trains de bagages! C'tait ainsi que cela avait eu
lieu  Lodi,  Marengo,  Arcole,  Ina,  Austerlitz,  Wagram, etc.
Aujourd'hui il se passait quelque chose d'trange; bien que les ouvrages
avancs eussent t emports d'assaut; il le sentait d'instinct, et il
comprenait que ce sentiment tait partag par son entourage militaire.
Tous les visages taient tristes, on vitait de se regarder, et Napolon
savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se
prolongeait huit heures, bien qu'il y et engag toutes ses forces, et
qui n'avait pas encore abouti  une victoire. Il savait que c'tait une
bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de
tension extrme, le perdre, lui et son arme. Lorsqu'il repassait en
pense toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle,
depuis deux mois, aucune bataille n'avait t gagne, aucun drapeau,
aucun canon, aucun corps de troupes n'avait t pris, les figures
contristes de son entourage, les dolances sur la rsistance opinitre
des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient
tomber sur son aile gauche d'un moment  l'autre, enfoncer son centre,
un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela tait possible. Jadis il
ne prvoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un
nombre incalculable de hasards, tous dfavorables, s'offrait  son
imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc
gauche, Napolon fut terrifi. Berthier s'approcha de lui, et lui
proposa de monter  cheval pour se rendre un compte exact de la
situation.

Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!... Et il
partit pour le village de Smnovsky.

Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et
des hommes couchs dans des mares de sang, isolment ou par groupes;
jamais ni Napolon ni aucun de ses gnraux n'avaient vu une aussi
grande quantit de morts runis sur un si troit espace. La voix sourde
du canon, qui, dix heures durant, n'avait cess de se faire entendre et
fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre  ce tableau. Il
arriva sur les hauteurs de Smnovsky, et aperut dans le lointain, 
travers la fume, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui
taient pas familires: c'taient des Russes. Leurs masses serres
taient places derrire le village et le mamelon, et leurs bouches 
feu continuaient  tonner sans relche sur toute la ligne; ce n'tait
plus une bataille, c'tait une boucherie sans rsultat pour les Russes
comme pour les Franais. Napolon s'arrta, et retomba dans la rverie
dont Berthier l'avait tir. Arrter ce qu'il voyait tait impossible, et
cependant c'tait lui qui, aux yeux de tous, en tait l'ordonnateur
responsable; et ce premier insuccs lui faisait comprendre toute
l'horreur et toute l'inutilit de ces massacres. Un des gnraux qui le
suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde.
Ney et Berthier changrent un coup d'oeil et un sourire de mpris 
cette absurde proposition. Napolon baissa la tte et garda longtemps le
silence.

 huit cents lieues de France, je ne ferai pas dmolir ma garde[6]!
s'cria-t-il, et, faisant tourner bride  son cheval, il retourna 
Schevardino.



XVII


Koutouzow, la tte incline et affaiss sur lui-mme de tout le poids de
son corps, tait toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, o
Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais
approuvant ou dsapprouvant ce qu'on venait lui proposer.

C'est cela... oui, oui, faites! disait-il; ou bien: Vas-y, va voir,
mon ami! ou bien encore: C'est inutile, attendons!...

Il coutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les
ordres qu'on lui demandait, sans paratre s'intresser au sens des
paroles de ceux qui lui parlaient, mais piant toutefois leur ton et
l'expression de leur visage. Sa longue exprience et sa sagesse de
vieillard lui disaient qu'il n'tait pas possible  un seul homme d'en
diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les
dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les
troupes, ni le nombre des canons et des gens tus, ne dcident du sort
de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'lan
des troupes, qu'il tchait de dcouvrir et de conduire autant qu'il
tait en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme
et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, us par l'ge, un
contraste saisissant.  onze heures du matin, on vint lui dire que les
ouvrages avancs dont les Franais s'taient empars leur avaient t
repris, mais que le prince Bagration tait bless. Koutouzow poussa un
cri et secoua la tte.

Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,--dit-il  un aide
de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:

--Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la
premire arme?

Le prince partit  l'instant, et il n'avait pas encore atteint le
village de Smnovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des
renforts. Koutouzow frona le sourcil, envoya Doktourow prendre le
commandement de la premire arme, et prier le prince, dont les conseils
lui taient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir
auprs de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat tait prisonnier, il
sourit, et son tat-major s'empressa de le fliciter.

Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement
gagne, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien
extraordinaire, mais il ne faut pas se rjouir trop tt!

Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux
troupes. Un peu plus tard,  l'arrive de Scherbinine, qui venait lui
annoncer la reprise par les Franais des ouvrages avancs du village de
Smnovsky, Koutouzow devina,  l'expression de son visage et aux bruits
qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se
levant aussitt, il le prit  l'cart.

Mon ami, lui dit-il, va auprs d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a
 faire.

Koutouzow se trouvait  Gorky, au centre mme de notre position;
l'attaque dirige par Napolon sur notre flanc gauche avait t
vaillamment et  plusieurs reprises repousse par la cavalerie
d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dpass Borodino. 
trois heures, les Franais cessrent l'attaque, et Koutouzow put
constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivrent du champ de
bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation porte au
dernier degr. Le succs dpassait ses esprances, mais ses forces lui
faisaient dfaut, sa tte s'inclinait et il sommeillait
involontairement. On lui apporta  dner; pendant son repas, Woltzogen
s'approcha de lui; c'tait celui-l mme qui, au dire du prince Andr,
affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui
dtestait Bagration. Il venait rendre compte  Koutouzow, de la part de
Barclay, de la marche des oprations militaires du flanc gauche. Le sage
Barclay, en voyant la foule des fuyards blesss et les dernires lignes
enfonces, en avait conclu que la bataille tait perdue, et avait charg
son aide de camp favori d'en prvenir Koutouzow. Celui-ci, mchant avec
peine un morceau de poule rtie, regardait complaisamment venir
Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des
lvres, la main  la visire de sa casquette avec une affectation
cavalire; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingu,
je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que
j'apprcie  sa juste valeur. Ce vieux Monsieur, c'tait le nom que
les Allemands donnaient  Koutouzow, ce vieux Monsieur se donne ses
aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il
commena son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait
mission de la faire connatre, et telle qu'il l'avait juge par
lui-mme.

Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi;
nous ne pouvons l'en dloger, faute de troupes; elles fuient et il est
impossible de les arrter!

Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne
pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son motion,
et ajouta avec un sourire:

Je ne me crois pas en droit de cacher  Votre Altesse ce que j'ai vu:
les troupes sont en pleine droute!

--Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'cria Koutouzow en se levant
vivement, les sourcils froncs, et faisant de ses mains tremblantes des
gestes de menace; tout prs de suffoquer, il s'cria: Comment
osez-vous, monsieur, me dire cela,  moi? Vous ne savez rien! Dites 
votre gnral que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que
lui le vritable tat des choses.

Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow
poursuivit:

L'ennemi est repouss du flanc gauche, et fortement entam au flanc
droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce
qui n'est pas. Allez rpter au gnral Barclay que mon intention est
d'attaquer l'ennemi demain! Tous se taisaient, et l'on n'entendait que
la respiration haletante du vieillard: Il est repouss de partout,
reprit-il, j'en rends grces  Dieu et  nos braves troupes! La victoire
est  nous, et demain nous le chasserons du sol sacr de la Russie!
ajouta-t-il en se signant et en laissant chapper un sanglot.

Woltzogen haussa les paules, un sourire ironique passa sur ses lvres,
et il s'loigna sans chercher mme  dissimuler la surprise que lui
causait l'aveugle enttement du vieux Monsieur. Un gnral d'un
extrieur agrable parut en ce moment sur la colline.

Ah! voil mon hros! dit Koutouzow en l'indiquant de la main.

C'tait Raevsky; il avait pass toute la journe sur le point le plus
important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes
tenaient toujours ferme, et que les Franais n'osaient plus attaquer.

Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligs de
nous retirer? lui demanda Koutouzow en franais.

--Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indcises, c'est
toujours le plus opinitre qui reste victorieux, et mon opinion...

--Kassarow, s'cria Koutouzow, prpare-moi l'ordre du jour, et toi,
dit-il  un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque
pour demain!

Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prvint le marchal
que son chef demandait la confirmation par crit de l'ordre qu'il lui
avait donn. Koutouzow, sans mme le regarder, fit aussitt libeller cet
ordre, qui mettait  couvert la responsabilit de l'ex-commandant en
chef. Grce  l'intuition morale et mystrieuse de ce qu'on est convenu
d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow
se transmirent instantanment jusqu'aux extrmits de l'arme. Ce
n'taient plus certainement les mmes mots qui leur parvenaient, et il
n'y avait mme rien de vrai dans les expressions attribues  Koutouzow,
mais chacun en comprit le sens et la porte; en effet elles n'taient
pas le rsultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles
traduisaient fidlement le sentiment cach au fond du coeur du
commandant en chef, et ce sentiment trouvait un cho dans le coeur de
tous les Russes! Tous ces soldats puiss et hsitants, apprenant qu'on
attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur rpugnait
de croire tait faux; ils furent consols, et leur courage se ranima.


XVIII


Le rgiment du prince Andr tait dans les rserves restes inactives
jusqu' deux heures, derrire Smnovsky, sous un feu violent
d'artillerie.  ce moment, le rgiment, qui avait dj perdu plus de
deux cents hommes, fut port en avant sur le terrain situ entre le
village de Smnovsky et la batterie du mamelon, o des milliers
d'hommes avaient dj t tus ce jour-l, et vers lequel venait d'tre
dirig le feu convergent de plusieurs centaines de pices ennemies.

Sans quitter sa place, sans avoir tir un coup de fusil, le rgiment
perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, 
sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une paisse fume et
vomissaient une grle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur
lui sans trve ni cesse. De temps  autre les grenades et les boulets,
en passant, avec leur sifflement prolong, au-dessus de leurs ttes,
leur donnaient un moment de rpit, mais parfois, en une seconde,
plusieurs hommes taient atteints: on mettait alors les morts de ct,
et l'on emportait les blesss.  chaque nouvelle dtonation, les
chances de vie diminuaient pour les survivants. Le rgiment tait form
en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais,
malgr l'tendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la mme
impression. Tous taient sombres et taciturnes;  peine changeaient-ils
quelques mots entrecoups  voix basse, et ces mots mmes expiraient sur
leurs lvres  la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient
les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par
terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse
du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses
mains, s'en servait pour nettoyer sa baonnette; celui-ci dfaisait les
courroies de son sac et les rebouclait; celui-l rabattait avec soin les
revers ses bottes, qu'il tait et remettait tour  tour; quelques-uns
construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du
champ. Tous semblaient absorbs par leurs occupations, et lorsque leurs
camarades tombaient  leurs cts, tus ou blesss, lorsque les
brancards les frlaient, lorsque  travers la fume on apercevait les
masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, ds
qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils
devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie
s'chappait de toutes ces bouches, et immdiatement aprs ils
reportaient toute leur attention sur les incidents trangers  l'action
qui se droulait autour d'eux. On aurait dit qu'puiss au moral ils se
retrempaient dans ces dtails de la vie habituelle. Une batterie
d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson
eut la jambe prise dans un des traits.

Eh! gare au cheval de vole!... attention! il va tomber... ne le
voient-ils donc pas! s'cria-t-on de tous cts.

Une autre fois,  la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'o,
qui s'lana, effar, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet
tomb prs de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en
serrant la queue entre ses pattes, tout le rgiment clata de rire; mais
ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les
figures hves et soucieuses blmissaient et se contractaient de plus en
plus, se tenaient l depuis huit heures, sans nourriture, et exposs 
toutes les terreurs de la mort.

Le prince Andr, ple comme eux, marchait en long et en large d'un bout
 l'autre de la prairie, les mains croises derrire le dos, la tte
incline; il n'avait rien  faire, aucun ordre  donner: tout se faisait
sans qu'il et  s'en mler; on enlevait les morts, on emportait les
blesss, et les rangs se reformaient de nouveau. Au dbut de l'action,
il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs,
mais il reconnut bientt qu'il n'avait rien  leur apprendre. Toutes les
forces de son me, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'
carter de sa pense l'horreur de sa situation. Il tranait les pieds
sur l'herbe foule, en examinant machinalement la poussire qui
recouvrait ses bottes: tantt, faisant de grands pas, il essayait de
suivre le sillon laiss par les faucheurs; tantt, comptant les sillons,
il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantt il
arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisire du champ,
et en crasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre
et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses ides de la
veille: il ne pensait  rien, et prtait une oreille fatigue aux mmes
bruits, au crpitement des grenades et de la fusillade. De temps  autre
il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: La voil!...
Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui
s'approchait  travers les nuages de fume: En voici encore une autre!
La voil!... non, elle a pass par-dessus ma tte.... Ah! celle-ci est
tombe cette fois!... Et il recommenait  compter ses pas, qui le
menaient en seize enjambes jusqu' la lisire de la prairie.

Soudain, un boulet siffla et s'enfona  cinq pas de lui dans la terre.
Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup
d'hommes avaient t sans doute abattus, car il remarqua une grande
agitation devant le second bataillon.

Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empchez les hommes de se grouper!

L'aide de camp excuta l'ordre, et se rapprocha du prince Andr, pendant
que le chef de bataillon l'abordait d'un autre ct.

Gare! cria  ce moment un soldat pouvant et, comme un oiseau au vol
rapide se posant  terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval
du chef de bataillon,  deux pas du prince Andr.

Le cheval, ne s'inquitant pas de savoir si c'tait bien ou mal de
tmoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un
hennissement d'pouvante, et se jeta de ct en renversant presque son
cavalier.

 terre! s'cria l'aide de camp.

Le prince Andr se tenait debout, hsitant; l'obus, semblable  une
norme toupie, tournait en fumant sur la lisire de la prairie,  ct
d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: Est-ce vraiment
la mort? pensa-t-il en regardant avec un sentiment indfinissable de
regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: Je ne
veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre! Il se le disait, et
cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.

Monsieur l'aide de camp, s'cria-t-il, c'est une honte de...

Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas
trange de vitres brises, retentit, lana en l'air une gerbe d'clats
qui retomba en pluie de fer, en rpandant une forte odeur de poudre. Le
prince Andr fut jet de ct les bras en avant, et tomba lourdement sur
la poitrine. Quelques officiers se prcipitrent vers lui: une mare de
sang s'tendait  sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitt,
s'arrtrent derrire le groupe d'officiers; le prince Andr, la face
contre terre, respirait bruyamment.

Voyons, arrivez donc! dit une voix. Les paysans s'approchrent, et le
soulevrent par la tte et par les pieds: il poussa un gmissement, les
paysans se regardrent et le remirent  terre.

Prenez-le quand mme? rpta-t-on.

On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.

Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent
plusieurs officiers.

--Il a pass  toucher mon oreille! ajouta l'aide de camp.

Les porteurs s'loignrent  la hte par le sentier qu'ils avaient fray
du ct de l'ambulance.

Eh! les paysans, allez donc au pas, s'cria un officier en arrtant les
premiers, qui, en marchant ingalement, secouaient le brancard.

--Fais attention, Fdor! dit l'un d'eux.

--M'y voil, m'y voil! rpondit celui-ci joyeusement en embotant le
pas.

--Excellence, mon prince! dit Timokhine d'une voix tremblante en
accourant vers le brancard.

Le prince Andr ouvrit les yeux, jeta un regard  celui qui lui parlait,
et referma les paupires.

Les miliciens portrent le prince Andr dans le bois, o se tenaient les
voitures de malades et l'ambulance, compose de trois tentes dresses au
bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux taient attels aux
voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux
becquetaient les grains tombs  leurs pieds, et les corbeaux, flairant
le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour
des tentes taient assis, couchs, debout, des hommes de toute arme aux
uniformes ensanglants; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on
avait peine  carter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds
 la voix des officiers, ils restaient penchs sur les brancards,
essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient
sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantt des sanglots de
colre et de douleur, tantt des gmissements plaintifs; de temps 
autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et
indiquait les blesss qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur
tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie.
Quelques-uns dliraient. Le prince Andr, comme chef de rgiment, fut
port,  travers tous ces blesss,  la tente la plus voisine, et ses
porteurs s'arrtrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les
yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la
touffe d'absinthe, le champ labour, cette toupie noire qui tournait, le
violent dsir de vivre qui s'tait empar de lui, tout lui revint  la
mmoire.  deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le
monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux
noirs sous le bandage qui les couvrait  moiti, se tenait appuy contre
une branche: les balles l'avaient frapp  la tte et au pied. On
l'coutait avec curiosit.

Nous l'avons si bien dlog, disait-il, qu'il s'est enfui en
abandonnant tout!

--Nous avons fait prisonnier le Roi lui-mme, criait un soldat dont les
yeux tincelaient.

--Ah! si les rserves taient arrives, il n'en serait rien rest,
parole d'honneur!

Le prince Andr coutait comme les autres, et en prouvait un sentiment
de consolation.

Mais  prsent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arriv?
et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce dsespoir de quitter la vie? Il
y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?


XIX


Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains taient tout tachs de
sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce.
Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait
qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son
regard se reporta  gauche et  droite; il soupira et baissa les yeux.

 l'instant, dit-il  un chirurgien qui lui indiquait le prince Andr,
et il le fit transporter dans la tente.

Un murmure s'leva parmi les blesss.

Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont
le droit de vivre?

Le prince Andr fut dpos sur une table qui venait d'tre dbarrasse:
le chirurgien l'pongeait encore. Le bless ne put distinguer nettement
ceux qui taient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante
douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout
ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la
chair humaine nue, ensanglante, qui semblait remplir cette tente si
basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brlant du
mois d'aot, dans le petit tang de la grand'route de Smolensk. C'tait
bien l cette chair  canon, dont l'aspect lui avait inspir alors un
dgot et une horreur prophtiques. Dans la tente il y avait trois
tables: le prince Andr, dpos sur l'une d'elles, fut abandonn 
lui-mme pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les
tables voisines. Sur la plus rapproche tait assis un Tartare, un
cosaque sans doute,  en juger par l'uniforme qui tait  ses cts.
Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la
peau noire de son dos musculeux.

Oh! oh! rugissait le Tartare, et tout  coup, relevant sa figure
bronze, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perant, et
se jeta de ct et d'autre, afin de se dbarrasser de ceux qui le
retenaient.

La dernire table tait entoure de plusieurs personnes: un homme
robuste et fort y tait tendu, la tte rejete en arrire; la couleur
de ses cheveux boucls et la forme de sa tte n'taient pas inconnues au
prince Andr. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui,
pour l'empcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse,
tait continuellement agite par un soubresaut convulsif. Tout son corps
tait secou par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux
chirurgiens, dont l'un tait ple et tremblant, s'occupaient de son
autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de
sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du
prince Andr, lui jeta un coup d'oeil et se dtourna rapidement.

Dshabillez-le!...  quoi songez-vous donc! s'cria-t-il avec colre
en s'adressant  un des aides.

Lorsque le prince Andr se vit entre les mains de l'infirmier qui, les
manches retrousses, lui dboutonnait  la hte son uniforme, tous les
souvenirs de son enfance passrent comme un clair dans son esprit. Le
chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond
soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit
tout  coup le prince Andr lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il
revint  lui, des morceaux de ses ctes brises avaient t retirs de
sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupe, et sa
plaie tait panse. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui,
l'embrassa silencieusement, et s'loigna sans se retourner.

Aprs cette terrible souffrance, il prouva un sentiment indicible de
bien-tre: les moments les plus charmants de sa vie repassrent devant
ses yeux, surtout les heures de son enfance o, aprs l'avoir
dshabill, on le couchait dans son berceau et o la vieille bonne
l'endormait en chantant. Il tait heureux de se sentir vivre, et tout ce
pass semblait tre devenu le prsent. Les chirurgiens continuaient 
s'agiter autour du bless qu'il avait cru reconnatre; ils le
soutenaient et cherchaient  le calmer.

Montrez-la-moi, montrez-la-moi, gmissait-il vaincu par la torture.

Le prince Andr, en coutant ces cris, avait, lui aussi, envie de
pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait
la vie? tait-ce  cause de ses souvenirs d'enfance? tait-ce parce
qu'il avait lui-mme tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il
sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au
bless sa jambe coupe, qui avait conserv sa botte toute macule de
sang.

Oh! s'cria-t-il en pleurant comme une femme.

 un mouvement que fit le docteur, le prince Andr reconnut Anatole
Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait puis,  ct de lui:
Quoi! c'est lui! se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui
lui prsentait un verre d'eau, dont ses lvres tremblantes et gonfles
ne pouvaient saisir le bord. Oui, c'est bien lui, cet homme qui me
touche presque, qui est li  moi par un souvenir douloureux, mais quel
est ce lien? se demandait-il sans trouver de rponse, et soudain, comme
une figure de ce monde idal plein d'amour et de puret, Natacha se
dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la premire fois  ce
bal de 1810, avec son cou et ses mains grles, avec cette tte
rayonnante, effarouche, toujours prte  s'exalter... et son amour et
sa tendresse pour elle se rveillrent plus forts et plus vifs que
jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet
homme, dont les yeux, rougis et troubls par les larmes, s'taient
tourns vers lui. Le prince Andr se rappela tout, et une compassion
affectueuse pntra son coeur inond de joie. Il ne put se matriser, et
pleura des larmes de tendresse et de piti sur l'humanit, sur lui-mme,
sur ses faiblesses et sur celles de cet infortun. Oui, se dit-il,
voil la piti, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment
comme pour ceux qui nous dtestent, cet amour que Dieu prchait sur la
terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors....
Voil ce qui me restait encore  apprendre dans cette existence, et ce
qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est
trop tard.


XX


L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de
blesss, la lourde responsabilit qui pesait sur sa tte, les nouvelles
qu'il recevait  tout moment de tant de gnraux tus ou hors de combat,
la perte de son prestige, que jusque-l rien n'avait pu atteindre, tout
produisit sur Napolon une impression extraordinaire. Lui, qui
d'habitude aimait  voir les morts et les blesss, et croyait donner
par l une preuve de sa grandeur et de sa fermet d'me, se sentit
vaincu moralement ce jour-l, et il quitta en toute hte le champ de
bataille pour retourner  Schevardino. La figure jaune et gonfle, les
yeux troubles, la voix enroue, assis sur son pliant de campagne, il
prtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever
les yeux. Il attendait avec une fivreuse inquitude la fin de cette
affaire, dont il tait le grand moteur et qu'il tait impuissant 
arrter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le
dessus sur le mirage qui le sduisait depuis si longtemps, et il
rapporta  lui-mme cette impression de douleur qu'il avait prouve sur
le champ de bataille. Il pensait  la possibilit de la mort et de la
souffrance; il ne dsirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conqutes; il
ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la libert! Mais
lorsqu'il atteignit les hauteurs de Smnovsky, et que le grand-matre
de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer
le feu dirig contre les troupes russes masses devant Kniazkow, il y
consentit, et donna ordre qu'on lui rendt compte du rsultat obtenu.

Un aide de camp lui annona bientt aprs que deux cents canons avaient
t points sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.

Notre feu en abat des rangs entiers et ils rsistent toujours!

--Ils en veulent encore! dit Napolon d'une voix rauque.

--Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.

--Ils en veulent encore? rpta Napolon. Eh bien, qu'on leur en
donne[7]!... Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de
chimres qu'il s'tait cr, pour y reprendre le rle douloureux, cruel
et inhumain qui lui tait fatalement destin.

L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme,
responsable plus qu'aucun autre de tous ces vnements l'empcha,
jusqu' la fin de sa vie, de comprendre la porte relle des actes qu'il
commettait en opposition avec les rgles ternelles du vrai et du bien,
et comme la moiti de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les
renier sans tre illogique. Ce n'tait pas seulement d'aujourd'hui qu'il
avait prouv une satisfaction intime en comparant le nombre des
cadavres russes avec celui des Franais; ce n'tait pas seulement
d'aujourd'hui qu'il crivait  Paris: que le champ de bataille tait
superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait l 50 000
morts, et  Sainte-Hlne mme, o il employait ses loisirs  faire le
rcit de ses actions, il dictait ce qui suit:

La guerre de Russie aurait d tre la plus populaire des temps
modernes: c'tait celle du bon sens et des vrais intrts, celle du
repos et de la scurit de tous: elle tait purement pacifique et
conservatrice.

C'tait, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de
la scurit. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se
drouler, tout pleins du bien-tre et de la prosprit de tous. Le
systme europen se trouvait fond; il n'tait plus question que de
l'organiser.

Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu
aussi mon _Congrs_ et ma _Sainte-Alliance_. Ce sont des ides qu'on m'a
voles. Dans cette runion des grands souverains, nous eussions trait
de nos intrts en famille, et compt de clerc  matre avec les
peuples.

L'Europe n'et bientt fait de la sorte vritablement qu'un mme
peuple, et chacun, en voyageant partout, se ft trouv toujours dans la
patrie commune. J'eusse demand toutes les rivires navigables pour
tous, la communaut des mers, et que les grandes armes permanentes
fussent rduites dsormais  la seule garde des Souverains.

De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique,
tranquille, glorieuse, j'eusse proclam ses limites immuables; toute
guerre future purement _dfensive_, tout agrandissement nouveau
_antinational_. J'eusse associ mon fils  l'Empire; ma _dictature_ et
fini et son rgne constitutionnel et commenc.

Paris et t la capitale du monde, et les Franais l'envie des
nations!...

Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent t consacrs, en
compagnie de l'Impratrice et durant l'apprentissage royal de mon fils,
 visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres
chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant
les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les
bienfaits[9].

Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prdestin par la
Providence  ce rle, s'ingniait  prouver que son but tait le bien
des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'tres et les
combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!

Des quatre cent mille hommes qui passrent la Vistule, crivait-il, la
moiti taient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois,
Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains.
L'arme impriale proprement dite tait pour un tiers compose de
Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Pimontais,
Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32me division
militaire, Brme, Hambourg... etc.; elle comptait  peine cent quarante
mille hommes parlant franais. L'expdition de Russie cota moins de
cinquante mille hommes  la France actuelle; l'arme russe dans la
retraite de Vilna  Moscou, dans les diffrentes batailles, a perdu
quatre fois plus que l'arme franaise; l'incendie de Moscou a cot la
vie  cent mille Russes, morts de froid et de misre dans les bois;
enfin, dans sa marche de Moscou  l'Oder, l'arme russe fut aussi
atteinte par l'intemprie de la saison;  son arrive  Vilna elle ne
comptait que cinquante mille hommes, et  Kalisch moins de dix-huit
mille hommes[10].

Il croyait donc que la guerre qu'il faisait  la Russie dpendait
exclusivement de sa volont, et l'horreur du fait accompli ne lui
causait aucun remords!


XXI


Des masses d'hommes, vtus d'uniformes diffrents, taient confusment
couchs, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies
appartenant  M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs
et sur ces prairies, pendant des centaines d'annes, les paysans des
environs avaient fait patre leur btail et rcolt leurs moissons. Aux
ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient
bu du sang; une foule de soldats blesss ou valides, des diffrentes
armes, se tranaient, terrifis, ceux-ci vers Mojask, ceux-l vers
Valouew; d'autres soldats, affams, puiss de fatigue, se laissaient
machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient
encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et
riant quelques heures auparavant, o tincelaient les baonnettes, et o
s'levaient les vapeurs irises du matin, s'tendait maintenant un
brouillard intense, imprgn de fume, et se rpandait une trange odeur
de salptre et de sang. De gros nuages s'taient amoncels, une pluie
fine mouillait les morts, les blesss et les extnus. Elle avait l'air
de leur dire: Assez, assez, malheureux, revenez  vous.... Que
faites-vous? Un doute passait alors dans l'me de ces pauvres tres, et
ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pense
du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir;
jusque-l, quoique la bataille toucht  sa fin, et que les hommes
sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystrieuse et
incomprhensible continuait  diriger la main de l'artilleur, couvert de
sueur, de poudre et de sang, qui, rest seul sur les trois servants de
la pice, portait pniblement les gargousses, chargeait, pointait et
allumait la mche!... et les boulets se croisaient toujours dans les
airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et
cette oeuvre terrible, dirige non par la volont humaine, mais par la
volont de celui qui mne les hommes et les mondes, poursuivait
impitoyablement son cours! Quiconque aurait considr les armes russes
et franaises allant  la dbandade aurait pens qu'il suffisait d'un
faible effort, de part ou d'autre, pour s'anantir compltement. Mais
aucune des deux ne faisait cet effort suprme, et le feu de la bataille
achevait peu  peu de s'teindre. Les Russes ne prenaient pas
l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, masss sur la
route de Moscou et se bornant  la dfendre, ils restrent  ce poste
jusqu' la fin. Alors mme qu'ils se seraient dcids  attaquer les
Franais, le dsordre qui s'tait mis dans leurs rangs ne le leur aurait
pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient
perdu la moiti de leurs forces. Cet effort tait seulement possible et
facile aux Franais, que soutenaient le souvenir des quinze ans de
victoire de Napolon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de
leurs pertes, qui n'taient que du quart de leur effectif, la certitude
d'avoir derrire eux en rserve plus de 20 000 hommes de troupes
fraches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donn, et la colre de
ne pouvoir arriver  dloger l'ennemi de ses positions. Les historiens
affirment que Napolon aurait gagn la bataille s'il avait fait avancer
sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut
se transformer tout  coup en printemps. Cette faute ne saurait tre
impute  Napolon: tous, depuis le gnral en chef jusqu'au dernier
soldat, savaient que cet effort tait impossible; en effet, l'esprit de
corps tait compltement paralys par cet ennemi terrible qui, aprs
avoir perdu la moiti de ses forces, restait aussi menaant  la fin
qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter 
Borodino n'tait pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'toffe
clous  un bton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire
de l'tendue de la conqute: mais c'tait une de ces victoires qui font
passer dans l'me de l'agresseur la double conviction de la supriorit
morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion
franaise, semblable  une bte fauve qui a rompu sa chane, venait de
recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle
courait  sa perte; mais l'impulsion tait donne, et, cote que cote,
elle devait atteindre Moscou! L'arme russe, de son ct, quoique deux
fois plus faible, se trouvait inexorablement pousse  continuer sa
rsistance. L,  Moscou, toute saignante encore de ses plaies de
Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir  la fuite
de Napolon,  sa retraite par le mme chemin,  la perte presque totale
des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et  l'anantissement de
la France napolonienne, sur qui s'tait appesantie,  Borodino mme, la
main d'un adversaire dont la force morale tait suprieure!




CHAPITRE II

I


L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perptuit
absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conoit les lois que
lorsqu'elle peut en dcomposer les units et les tudier sparment,
mais en mme temps ce partage arbitraire en units prcises est la cause
de la plupart de nos erreurs.

Qui ne connat le sophisme des anciens qui consistait  dire qu'Achille
ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa
marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois
qu'Achille aura franchi la distance qui l'en spare, celui-ci aura
repris de l'avance en parcourant la dixime partie de cette mme
distance, et, lorsque Achille franchira la dixime, la tortue en
franchira la centime, et ainsi de suite  l'infini. Pour les anciens,
c'tait l un problme insoluble. Le non-sens de cette proposition
provient de ce qu'on a admis des units de mouvement avec arrt, tandis
que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.

En prenant pour base les units les plus infimes d'un mouvement
quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce
n'est qu'en admettant les infinitsimaux et leur progression ascendante
jusqu' un dixime, et en faisant la somme de cette progression
gomtrique, que nous obtenons la solution dsire. La nouvelle science
de l'emploi des infiniment petits rsout actuellement des questions qui
paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitsimaux, elle
rtablit en effet la condition premire du mouvement (sa perptuit
absolue), et corrige par l la faute invitable que l'intelligence
humaine est entrane  commettre en considrant les units
individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-mme.

Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le mme
systme. La marche de l'humanit, tout en tant la consquence d'une
multitude innombrable de volonts individuelles, ne subit jamais
d'interruption. L'tude de ces lois est le but de l'histoire, et pour
s'expliquer celles qui rgissent la somme des volonts de ce mouvement
perptuel, l'esprit humain admet des units indpendantes et spares.
Le premier procd de l'histoire consiste, aprs avoir pris au hasard
une srie d'vnements qui se suivent,  les examiner en dehors des
autres, tandis qu'il ne saurait y avoir l ni commencement ni fin,
puisque toujours un fait dcoule forcment du prcdent. En second lieu,
elle tudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et
les accepte comme la rsultante des volonts de tous les hommes, tandis
que cette rsultante ne se rsume jamais dans l'activit d'une seule
personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient
les units dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus
possible de la vrit, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre,
qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les
volonts humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure
historique, il est compltement dans l'erreur.

Il n'est pas de conclusion historique qui rsiste au scalpel de la
critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme
elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est
qu'en tudiant les quantits diffrentielles de l'histoire, c'est--dire
les courants homognes qui entranent les hommes, et aprs en avoir
trouv l'intgrale, que nous pouvons esprer d'en comprendre les lois.

Les quinze premires annes du dix-neuvime sicle prsentent 
l'observateur un mouvement inusit de millions d'hommes. Ils quittent
leurs occupations, se portent d'un ct de l'Europe  l'autre, pillent,
s'entretuent, triomphent, et sont battus tour  tour. Pendant cette
priode de temps la vie habituelle change de cours, et tout  coup cette
effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit
par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phnomne? Quelles en sont
les lois? se demande l'esprit humain.

Les historiens rpondent  ces questions en nous racontant les actions
et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des difices de la
ville de Paris, et ils donnent  ces actes et  ces discours le nom de
Rvolution; puis ils nous font une biographie dtaille de Napolon et
de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils
nous parlent de l'influence de ces mmes personnages les uns sur les
autres et nous disent: Voil la cause du mouvement! Voil ses lois!
Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la
dclare errone, parce qu'videmment la cause indique est trop faible
pour l'effet produit. C'est la somme des volonts humaines qui a amen
la Rvolution et Napolon, de mme que c'est encore elle qui les a
supports et qui les a renverss.

Lorsqu'il y a des conqutes, nous dit l'historien, il y a des
conqurants, et  chaque bouleversement dans un empire il y a des grands
hommes! C'est vrai, rpond l'esprit humain, mais il ne m'est pas
dmontr que les conqurants soient la cause des guerres, et que l'on
puisse prtendre que les lois de ces guerres rsident dans l'action
individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma
montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitt le carillon de l'glise
voisine, et cependant je ne saurais conclure de l que la position de
l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je
vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa
soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas
davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent
marcher la locomotive. Les paysans assurent qu' la fin du printemps il
souffle un vent froid parce que les chnes bourgeonnent. Bien que la
cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager
l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chnes. Je n'y
vois que la runion des conditions que je rencontre dans toute
manifestation de la vie, et j'aurais beau tudier l'aiguille de ma
montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chne, je n'y
dcouvrirais pas la raison d'tre du carillon, du mouvement de la
locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver l,
il me faut absolument changer mon point d'observation, et tudier les
lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procder de mme
(des tentatives de ce genre ont dj t faites), et, au lieu d'tudier
seulement les rois, les empereurs, les ministres, les gnraux, chercher
 se rendre compte des lments homognes et infiniment petits qui
dirigent les masses. Personne ne peut dire  quel degr de vrit il
parviendra en suivant cette voie: il est vident que c'est la seule
possible, et jusqu' prsent l'esprit humain n'y a employ que la
millionime partie des efforts qu'il a appliqus  la description des
souverains, des gnraux, des ministres, et  l'exposition des
combinaisons suggres par leurs actes.


II


Les forces runies des diffrentes nationalits europennes se jetrent
sur la Russie: l'arme russe et la population se retirrent, en vitant
toute collision avec l'ennemi, jusqu' Smolensk, et de Smolensk jusqu'
Borodino; l'arme franaise se portait vers Moscou par un mouvement de
propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps
lanc vers la terre, qui s'acclre en se rapprochant du but. Elle
laissait derrire elle des milliers de verstes dvastes d'une contre
ennemie. Chaque soldat de Napolon le sentait et obissait  la force
d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'arme russe, plus la
retraite s'accentuait, plus se dveloppait et grandissait dans tous les
coeurs la haine de l'ennemi.  Borodino nous assistons  un choc
terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et
aprs cette rencontre, l'arme russe continue sa retraite aussi
fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurte  une autre.

Les Russes se retirent  cent vingt verstes au del de Moscou, les
Franais entrent dans cette ville, et, semblables  la bte fauve
accule et blesse qui lche ses plaies, ils s'y arrtent cinq semaines
sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui
les avait amens. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgr la
victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrire
jusqu' Smolensk, Vilna, la Brsina et au del.

Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'arme taient persuads que la
bataille de Borodino tait une victoire. Le commandant en chef l'annona
 l'Empereur et donna l'ordre de se prparer  une autre bataille pour
craser dfinitivement l'ennemi, mais dans la soire et le lendemain les
nouvelles de pertes jusque-l inconnues arrivrent de tous cts.
L'arme se trouvait diminue de moiti, et un second engagement devenait
impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer  se battre de nouveau
sans avoir rassembl des renseignements prcis, relev les blesss,
emport les morts, nomm d'autres commandants, et sans donner aux hommes
le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Franais, entrans
en avant par la loi de la force de projection, les foraient  reculer.
Koutouzow et l'arme dsiraient que l'attaque et lieu le lendemain,
mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple dsir: il fallait que ce
ft possible, et cette possibilit n'existait pas! Il tait ncessaire
au contraire qu'on se replit  une journe de marche, et d'tape en
tape, lorsque l'arme russe arriva sous les murs de Moscou, les
circonstances l'obligrent, malgr la violence du sentiment qui s'tait
lev dans tous ses rangs, de reculer encore au del. C'est ainsi que
Moscou fut livr  l'ennemi.

Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont
labors par les gnraux dans le silence du cabinet, oublient ou
mconnaissent les conditions invitables au milieu desquelles se
dploie l'activit d'un commandant en chef. Cette activit n'a rien de
commun avec celle que nous nous reprsentons en tudiant sur une carte
telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux
cts, un terrain connu, et en combinant  loisir les mouvements. Le
commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des
intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des
conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien
qu'il se rende compte de la gravit des vnements, de les faire servir
 l'accomplissement de ses desseins.

Les crivains militaires nous disent trs srieusement que Koutouzow
aurait d faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant
d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait mme t
prsent; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans
des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous
fonds sur la stratgie et la tactique, et cependant se contrecarrant
l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait 
choisir l'un d'entre eux, mais cela mme est impossible, car le temps et
les vnements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait
propos, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu' ce mme
moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il
faut attaquer les Franais ou se retirer: il doit immdiatement
rpondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour
l'loigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui
demande galement sur quel endroit il doit diriger les
approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point vacuer
les blesss, tandis qu'un courrier arrivant de Ptersbourg lui remet
une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,
et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui prsente un projet
diamtralement oppos  celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci 
toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de
sommeil pour rparer ses forces puises, il est oblig d'couter un
gnral qui se plaint d'un passe-droit, les prires d'habitants effars
qui craignent de se voir abandonns, le rapport d'un officier envoy
pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complte avec
le prcdent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre
gnral viennent lui dcrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra
ds lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait 
Fili,  cinq verstes de la capitale, toute la libert d'esprit
ncessaire pour dcider la question de l'abandon ou de la dfense de
Moscou, sont dans la plus complte erreur. Quand donc cette question
fut-elle rsolue? Elle le fut  Drissa et  Smolensk, et, d'une faon
irrvocable, le 5  Schevardino, le 7  Borodino, et plus tard chaque
jour,  chaque heure,  chaque minute de la retraite.


III


Lorsque Yermolow, envoy par Koutouzow pour examiner la position, vint
lui rapporter qu'il tait impossible de se battre sous les murs de
Moscou, le marchal le regarda en silence.

Donne-moi la main, dit-il en lui ttant le pouls. Tu es malade, mon
ami: pense  ce que tu dis... Car il ne pouvait admettre de se replier
au del sans livrer bataille.

Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaa,  six verstes de la
barrire Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de gnraux
l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait 
l'instant de Moscou. Cette brillante runion, divise en plusieurs
groupes, discutait sur les avantages et les dsavantages de la position,
sur la situation des troupes, sur les plans proposs et sur l'esprit qui
rgnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'tait un
conseil militaire. La conversation ne s'cartait pas des intrts
gnraux; les nouvelles particulires se communiquaient  voix basse;
aucune plaisanterie, aucun sourire ne dridait leurs figures soucieuses,
et l'on voyait que tous s'efforaient d'tre  la hauteur des
circonstances. Le gnral en chef coutait toutes les opinions
nonces, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs
discussions et sans faire connatre son avis. Parfois, aprs avoir prt
l'oreille, il se dtournait, dsappoint d'avoir entendu autre chose que
ce qu'il dsirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie;
les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient mme 
ceux qui en avaient dtermin le choix; un troisime disait que la faute
datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille
l'avant-veille; le quatrime racontait la bataille de Salamanque, dont
les dtails venaient d'tre apports par un Franais nomm Crossart. Ce
Franais, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au
service de la Russie, et, en prvision de la dfense possible de Moscou,
exposait les pripties du sige de Saragosse. Le comte Rostoptchine
assurait que, bien que lui et la milice fussent prts  mourir sous les
murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empcher de regretter
l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laiss, ajoutant que, s'il
avait pu pressentir ce qui se passait, il et agi tout autrement.
Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons
stratgiques, causaient de la direction que devaient prendre les
troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces
discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la dfense de
Moscou tait matriellement impossible. L'ordre de livrer bataille
n'aurait eu pour rsultat qu'un immense dsordre, car, non seulement
cette position n'tait pas dfendable aux yeux des gnraux, mais dj
mme ils dlibraient sur les consquences d'une retraite, et ce
sentiment tait partag par toute l'arme. Tandis que presque tous
critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai,  le soutenir,
mais la question par elle-mme n'avait plus d'importance: ce n'tait
qu'un prtexte  discussions et  intrigues. Koutouzow le comprenait et
ne se mprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen dployait
avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas
d'insuccs il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow,
pour avoir amen les troupes, sans combat, jusqu' la montagne des
Moineaux, et que, dans le cas o il refuserait d'excuter le plan
propos par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir
abandonn Moscou. Mais ces intrigues proccupaient peu le vieillard en
ce moment: un unique et menaant problme se dressait devant lui,
problme que jusqu' prsent personne n'avait pu rsoudre: Est-ce
vraiment moi qui ai laiss arriver Napolon jusqu'aux murs de Moscou?
Quel est donc l'ordre donn par moi qui a pu amener un tel rsultat? se
rptait-il pour la centime fois: tait-ce hier soir, lorsque j'ai
envoy dire  Platow de se retirer, ou tait-ce avant-hier, lorsque, 
moiti endormi, j'ai ordonn  Bennigsen de prendre ses dispositions?
Oui, Moscou doit tre abandonn, les troupes doivent se replier, il faut
s'y rsigner. Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette
rsolution que de se dmettre de ses fonctions. Car,  part le pouvoir
qu'il aimait, auquel il tait habitu, il se croyait surtout destin 
la gloire, sauver son pays: n'tait-ce pas l ce qu'avait eu en vue
l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au dsir de
l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'arme dans ces
circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son
invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et
mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage.
Appelant  lui les plus anciens gnraux, il leur dit:

Bonne ou mauvaise, ma tte doit s'aider elle-mme!... Et, montant en
voiture, il retourna  Fili.


IV


Le conseil de guerre se runit  deux heures dans la plus spacieuse des
deux isbas qui appartenaient  un nomm Andr Svastianow. Les paysans,
les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de
l'autre isba; la petite fille d'Andr, Malacha, ge de six ans, que Son
Altesse avait embrasse et  laquelle il avait donn un morceau de
sucre, tait seule reste blottie sur le pole de la grande chambre, 
regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des
gnraux qui entraient l'un aprs l'autre, et allaient s'asseoir sous
les images. Le grand-pre, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, tait
assis  part dans l'angle obscur du pole. Affaiss dans son fauteuil de
campagne, il tmoignait de son agacement, tantt en lanant des
interjections touffes, tantt en tortillant nerveusement le collet de
son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gner; il serrait la main
 quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp
Kassarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fentre
qui tait en face de son chef, mais,  un geste d'impatience de
Koutouzow, il comprit que Son Altesse dsirait rester dans le demi-jour
pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait dj tant de monde
autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de
papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportrent encore
un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kassarow
et Toll.  la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay
de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure ple et maladive,
avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus prominent,
trahissait les angoisses de la fivre dont il ressentait en ce moment
mme le violent frisson. Ouvarow, assis  ct de lui, lui racontait
quelque chose  voix basse et avec des gestes saccads. Personne du
reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevs, et
les mains croises sur la poitrine, coutait avec attention. En face de
lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tte aux
traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorb dans ses
penses. Raevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses
cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des
regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et
sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable
sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait  lui
faire des petits signes, auxquels elle rpondait timidement.

On attendait Bennigsen, qui, sous prtexte d'inspecter une seconde fois
la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dner; deux
heures, de quatre  six, se passrent ainsi en causeries  voix basse,
sans qu'on prt aucune dcision.

Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais
de faon  ne pas laisser clairer ses traits par les bougies qu'on
venait d'y poser.

Bennigsen ouvrit aussitt le conseil en formulant la proposition
suivante:

Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la
Russie, ou bien devons-nous la dfendre?

Un long et profond silence succda  ces paroles, tous les visages se
contractrent, tous les yeux se tournrent vers Koutouzow, qui, les
sourcils froncs, toussaillait et s'efforait de surmonter son motion.
Malacha l'observait aussi.

L'antique et sainte capitale de la Russie? rpta-t-il tout  coup
avec colre et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la
fausse note.

Vous me permettrez de dire  Votre Excellence que cette phrase n'offre
aucun sens  un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit tre pose la
question pour la discussion de laquelle j'ai runi ces messieurs; elle
est purement militaire et la voici: Le salut du pays tant dans l'arme,
est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en
livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans
rsistance? C'est l-dessus que je dsire connatre votre avis.

Les discussions commencrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour
battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il tait
impossible de dfendre la position de Fili; en consquence, il proposa
de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc
gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se
partagrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow,
Raevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice tait
ncessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue
d'autres considrations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre
que leur runion ne pouvait plus arrter la marche fatale des
vnements. Par le fait, Moscou tait abandonn. Les autres gnraux le
voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction  faire
prendre  l'arme dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses
yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il
s'agissait d'une querelle entre le grand-pre et l'habit aux longs
pans, comme elle dsignait  part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils
s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur
elle donnait raison au grand-pre; elle saisit au vol un coup d'oeil
perant et rus jet par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de
lui voir remettre  sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques
pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononces d'une
voix calme et mesure  l'adresse de Bennigsen exprimaient une
dsapprobation complte.

Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow.
Faire changer de position  une arme dans le voisinage immdiat de
l'ennemi est toujours une opration dangereuse; l'histoire est l pour
le confirmer. Ainsi, par exemple... il s'arrta comme pour rassembler
ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur
affecte sur Bennigsen.... par exemple, si la bataille de Friedland,
que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas t  notre avantage, c'est
prcisment  cause d'une conversion semblable.

Un silence d'une minute qui parut ternelle, pesa sur l'assistance.

Les discussions reprirent ensuite  btons rompus, mais on sentait que
le sujet tait puis.

Tout  coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les
gnraux se tournrent vers lui.

Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots casss.
J'ai cout les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront
pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir
qui m'a t confi par l'Empereur et la patrie, je commande la
retraite!

Les gnraux se dispersrent dans un silence solennel, comme celui qui
accompagne d'ordinaire les prires des morts. Malacha, qu'on attendait
depuis longtemps  souper, descendit lentement et  reculons de la
soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du
pole, et, se faufilant prestement entre les jambes des gnraux, elle
disparut par la porte entre-bille.

Koutouzow, aprs avoir congdi les membres du conseil, resta longtemps
appuy sur la table  rflchir  ce terrible problme, se demandant de
nouveau o et comment s'tait dcid l'abandon de Moscou, et  qui il
pouvait tre imput.

Je ne m'y attendais pas, dit-il  son aide de camp Schneider, qui
venait d'entrer chez lui  une heure avance de la nuit. Je n'aurais
jamais cru pareille chose possible!

--Il faut vous reposer, Altesse, lui rpondit l'aide de camp.

--Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande
de cheval, dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il
rpta: Ils en mangeront! Ils en mangeront!


V


Comme contraste  Koutouzow et  propos d'un fait d'une bien autre
importance que la retraite de l'arme, c'est--dire l'abandon et
l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien  tort, pour en
avoir t le fauteur.

Tout Russe anim aujourd'hui du mme sentiment qu'prouvaient alors nos
pres, aurait pu prophtiser ces vnements, que la bataille de Borodino
avait rendus invitables.

 Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages
de l'Empire, l'esprit tait le mme qu' Moscou, quoique compltement en
dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le
peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans
commettre aucun dsordre. Il l'attendait avec calme, sentant que,
lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Ds
qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aises
s'loignrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres
dtruisirent et incendirent le reste. La conviction que ce devait tre,
et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans
tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prvision de la
prise de Moscou, s'tait rpandue en 1812 dans toute la socit de cette
ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en aot, en laissant
derrire eux leurs maisons et la moiti de leur fortune, le prouvaient
bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui
ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants
pour le salut de la patrie, et autres actes contraires  la nature
humaine, mais qui s'exprime simplement, sans clat, et par cela mme
produit d'immenses rsultats. Il est honteux, disaient les affiches du
comte Rostoptchine, de fuir le danger. Les lches seuls abandonnent
Moscou! Et cependant ils partaient malgr la qualification de poltrons
qui leur tait applique! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela
devait tre ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrays par le
rcit des horreurs commises par Napolon dans les pays conquis. Ils
savaient trs bien que Berlin et Vienne taient rests intacts, et que
pendant l'occupation franaise, les habitants passaient gaiement leur
temps avec ces vainqueurs pleins de sductions que les hommes et mme
les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient
parce qu'il ne pouvait tre question pour les Russes de rester sous la
domination des Franais: bonne ou mauvaise, pour eux elle tait
inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait
 livrer une belle et opulente capitale  l'incendie et au pillage
devenus par l mme invitables, car il n'est que trop vrai que ne pas
brler et ne pas piller des foyers abandonns est tout  fait contraire
 l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui ds le mois de
juin quittait Moscou avec ses ngres et ses bouffons pour se rfugier
dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgr la crainte d'tre
arrte sur l'ordre de Rostoptchine, tait instinctivement rsolue  ne
pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'aprs nous, elle
accomplissait simplement et vritablement la grande oeuvre du salut de
la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blmait les
partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait 
des braillards avins de mauvaises armes; qui ordonnait des processions
et les dfendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de
transport des particuliers; qui annonait son intention de brler
Moscou, sa maison, et se ddisait le quart d'heure suivant; qui
exhortait la populace  se saisir des espions et lui reprochait ensuite
de les avoir saisis; qui chassait tous les Franais de la ville, et y
laissait tranquillement Mme Aubers-Chalm, le grand centre de runion de
la colonie franaise; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux
et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le
peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi,
et lui livrait, pour s'en dbarrasser, un homme  charper; qui
prtendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir
par une porte drobe, tout en rimant un mauvais quatrain franais[11]
pour que personne ne doutt de sa coopration: cet homme ne comprenait
pas la valeur morale de l'vnement qui s'accomplissait sous ses yeux.
Dvor du dsir d'agir seul, d'tonner le monde par un exploit d'un
patriotisme hroque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de
l'incendie de Moscou, en essayant d'arrter ou d'activer, de son faible
bras, le courant irrsistible du mouvement national qui l'emportait avec
le reste.


VI


En revenant de Vilna avec la cour, Hlne se trouva dans une position
embarrassante. Elle jouissait en effet  Ptersbourg de la protection
toute particulire d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers
postes de l'Empire, tandis qu' Vilna elle s'tait lie avec un jeune
prince tranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux
valoir leurs droits, elle dut ds lors songer  rsoudre de son mieux le
dlicat problme de conserver cette double intimit sans offenser ni
l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible  une
autre femme, n'exigea mme pas de sa part un instant de rflexion: au
lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges
pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gt en prouvant
sa culpabilit, elle n'hsita pas une minute  mettre, comme un
vritable grand homme, le droit de son ct.

En rponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla  sa premire
visite, elle releva firement sa belle tte  moiti tourne vers lui.

Voil bien l'gosme et la cruaut des hommes, dit-elle avec hauteur.
Je ne m'attendais pas  autre chose: la femme se sacrifie pour vous;
elle souffre, et voil toute sa rcompense! Quel droit avez-vous,
monseigneur, de me demander compte de mes amitis? Cet homme a t plus
qu'un pre pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empcher de
parler, peut-tre a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un pre, mais ce
n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas
un homme pour tre ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte
qu' Dieu et  ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en
portant la main  son beau sein qui se soulevait d'motion, et en levant
les yeux au ciel.

--Mais coutez-moi, au nom du ciel.

--pousez-moi, et je serai votre esclave.

--Mais c'est impossible!

--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu' moi[12]! dit-elle en
pleurant.

Le prince essaya de la consoler, tandis qu' travers ses larmes elle
rptait que le divorce tait possible, qu'il y en avait des exemples
(il y en avait alors si peu  citer, qu'elle nomma Napolon et quelques
autres personnages haut placs); qu'elle n'avait jamais t la femme de
son mari, qu'elle avait t sacrifie!

Mais la religion, mais les lois? rptait le jeune homme  demi vaincu.

--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilit si elles ne
pouvaient servir  cela?

Surpris par cette rflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux
demanda conseil aux Rvrends Pres de la congrgation de Jsus, avec
lesquels il tait en intimes relations.

Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes ftes que
donnait Hlne  sa datcha de Kammenno-Ostrow, on lui prsenta un
sduisant jsuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et
brillants faisaient un trange contraste avec ses cheveux blancs comme
neige. Ils causrent longtemps ensemble dans le jardin, potiquement
clair par une splendide illumination, aux sons entranants d'un joyeux
orchestre, de l'amour de la crature pour Dieu, pour Jsus-Christ, pour
les sacrs coeurs de Jsus et de Marie, et des consolations promises
dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion
catholique! Hlne, touche de ces vrits, sentit plus d'une fois ses
yeux se mouiller de larmes en coutant M. de Jobert, dont la voix
tremblait d'une sainte motion! Le cavalier qui vint la chercher pour la
valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur
de conscience passa la soire en tte--tte avec elle, et,  dater de
ce moment, devint un de ses habitus.

Un jour, il conduisit la comtesse  l'glise catholique, o elle resta
longtemps agenouille devant un des autels. Le Franais, qui n'tait
plus jeune, mais tout confit en bates sductions, lui posa les mains
sur la tte, et,  cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta
plus tard, l'impression d'une frache brise qui pntrait dans son
coeur.... C'tait la grce qui oprait!

On la conduisit ensuite vers un abb de robe longue, qui la confessa et
lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une
bote d'or, les hosties de la communion; il la flicita d'tre entre
dans le giron de la sainte glise catholique, l'assura que le pape en
allait tre inform, et qu'elle recevrait bientt de lui un document
important.

Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle
tait l'objet de la part de ces gens, dont la parole tait si lgante
et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figure sur
sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immacule, tout
lui causait une amusante distraction. Nanmoins elle ne perdait pas son
but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire o il y a de la
ruse sous jeu, c'tait le plus faible comme intelligence qui devait
vaincre le plus fort.

Hlne comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces
efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et
d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne
manqua pas d'insister auprs d'eux, avant de se rendre  leurs demandes,
pour faire hter les diffrentes formalits indispensables en vue de son
divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de
satisfaire ses dsirs et ses caprices, tout en se conformant  de
certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son
confesseur, elle exigea qu'il lui dt catgoriquement  quel point
l'engageaient les liens du mariage. C'tait le moment du crpuscule:
tous deux, prs de la fentre ouverte du salon, respiraient le doux
parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait  peine la
poitrine et les paules d'Hlne; l'abb, bien nourri et ras de frais,
tenait ses mains blanches modestement croises sur ses genoux, et, en
portant sur elle un regard doucement enivr par sa beaut, lui
expliquait sa manire d'envisager la question brlante qui
l'intressait. Hlne souriait avec inquitude; on aurait dit qu' voir
la figure mue de son directeur spirituel elle craignait que la
conversation ne prt une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le
charme de son interlocutrice, l'abb se laissait videmment aller au
plaisir de dvelopper sa pense avec art.

Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,
vous avez jur fidlit  un homme qui, de son ct, entr dans les
liens du mariage, sans en reconnatre l'importance religieuse, a commis
une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entire valeur, et
cependant vous tiez lie par votre serment. Vous l'avez enfreint....
Quel est donc votre pch? Pch vniel ou mortel? Pch vniel,
assurment, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le
but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre pch peut
vous tre remis; mais, ici se prsente une nouvelle question, et...

--Mais, dit Hlne en l'interrompant tout  coup avec une certaine
impatience, je me demande comment, aprs avoir embrass la vraie
religion, je me trouverais encore lie par les obligations de celle qui
est errone?

Cette observation fit sur le confesseur  peu prs le mme effet que la
solution du problme de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta bahi
devant la simplicit avec laquelle elle l'avait rsolu. tonn et
charm de ses progrs rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout
d'abord  lui dduire ses raisons.

Entendons-nous, comtesse, reprit-il en cherchant  combattre le
raisonnement de sa fille spirituelle...


VII


Hlne comprenait fort bien que l'affaire en elle-mme, ne prsentait
aucune difficult au point de vue religieux, et que les objections de
ses guides leur taient dictes uniquement par la crainte des autorits
laques.

Elle dcida donc qu'il fallait y prparer peu  peu la socit. Elle
excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la mme
comdie qu'avec le prince. Aussi stupfait d'abord que ce dernier de la
proposition d'pouser une femme dont le mari tait vivant, il ne tarda
pas, grce  l'imperturbable assurance d'Hlne,  regarder bientt la
chose comme toute naturelle. Hlne n'aurait certes pas gagn sa cause
si elle avait montr la moindre hsitation, le moindre scrupule, et
gard le moindre mystre; mais elle racontait, sans se gner et avec un
laisser-aller plein de bonhomie,  tous ses amis intimes (c'est--dire 
tout Ptersbourg) qu'elle avait reu du prince et de l'Excellence une
proposition de mariage, qu'elle les aimait galement, et qu'elle ne
savait comment se rsoudre  leur causer du chagrin. Le bruit de son
divorce se rpandit aussitt; bien des gens se seraient levs contre
son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connatre
l'intressant dtail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces
gens-l n'y trouvrent plus rien  redire. Elle avait dplac la
question; on ne se demandait plus, si la chose tait possible, mais bien
lequel des deux prtendants lui offrait le plus d'avantages, et comment
la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-l, des gens
 prjugs qui, incapables de s'lever  la hauteur voulue, voyaient
dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais
ils taient peu nombreux et ils ne parlaient qu' mots couverts. Quant 
savoir s'il tait bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de
son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait
t dj tranche par des esprits suprieurs, et l'on ne voulait passer
ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.

Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permt d'exprimer
hautement une opinion contraire. Elle tait venue cet t-l, 
Ptersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hlne  un bal, elle
l'arrta au passage, et, au milieu d'un silence gnral, lui dit de sa
voix forte et dure:

Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir
invent quelque chose de neuf? Pas du tout, ma trs chre, tu as t
devance et c'est depuis longtemps l'usage dans...

Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges
manches, la regarda svrement et lui tourna le dos. Malgr la crainte
qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi
ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se
redisait  l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son
sermon.

Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mmoire et se
rptait  tout propos, disait  sa fille, chaque fois qu'il la
rencontrait:

Hlne, j'ai un mot  vous dire:... J'ai eu vent de certains projets
relatifs ... vous savez? Eh bien, ma chre enfant, vous savez que mon
coeur de pre se rjouit de vous savoir... vous avez tant souffert...
mais, chre enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je
vous dis[13]... Et, pour cacher son motion de commande, il la serrait
sur sa poitrine.

Bilibine n'avait pas perdu sa rputation d'homme d'esprit; c'tait un
de ces amis dsintresss comme les femmes  la mode en ont souvent, et
qui ne changent jamais de rle; il lui exposa un jour, en petit comit,
sa manire de voir sur cet important sujet.

coutez, Bilibine, lui rpondit Hlne, qui avait l'habitude d'appeler
les amis de cette catgorie par leur nom de famille... et elle lui
toucha l'paule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes:
Dites-moi comme  une soeur ce que je dois faire.... Lequel des deux?
Bilibine plissa son front et se mit  rflchir.

Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si
vous pousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'pouser
l'autre, et vous mcontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce
ct une certaine parent. Si au contraire vous pousez le vieux comte,
vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un
aussi grand personnage, le prince ne se msalliera plus en vous
pousant.

--Voil un vritable ami! dit Hlne rayonnante. Mais c'est que j'aime
l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais
ma vie pour leur bonheur  tous deux!

Bilibine haussa les paules; videmment  cette douleur-l il ne
trouvait pas de remde. Quelle matresse femme! se dit-il. Voil ce qui
s'appelle poser carrment la question. Elle voudrait pouser tous les
trois  la fois[14]!

Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question.
Consentira-t-il?

--Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hlne,
persuade que Pierre l'aimait aussi.

--Il vous aime jusqu' divorcer? demanda Bilibine.

Hlne clata de rire.

La mre d'Hlne tait aussi du nombre des personnes qui se permettaient
de douter de la lgalit de l'union projete. Dvore par l'envie que
lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire  la pense du
bonheur qui allait lui choir; elle se renseigna auprs d'un prtre
russe sur la possibilit d'un divorce. Le prtre lui assura,  sa grande
satisfaction, que la chose tait inadmissible, et lui cita  l'appui un
texte de l'vangile qui tait tout espoir  une femme de se remarier du
vivant de son mari. Arme de ces arguments, inattaquables  ses yeux, la
princesse courut chez sa fille de grand matin, pour tre plus sre de la
trouver seule. Hlne l'couta tranquillement et sourit avec une douce
ironie.

Je t'assure, lui rptait sa mre, qu'il est formellement dfendu
d'pouser une femme divorce.

--Ah! maman, ne dites pas de btises, vous n'y entendez rien. Dans ma
position j'ai des devoirs...

--Mais, mon amie...

--Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Pre, qui a
le droit de donner des dispenses...?

En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse
l'attendait au salon.

Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre
lui, parce qu'il m'a manqu de parole...

--Comtesse,  tout pch misricorde, dit, en se montrant sur le seuil
de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentus.

La vieille princesse se leva, lui fit une rvrence respectueuse, dont
le nouveau venu ne daigna pas mme s'apercevoir, et, jetant un coup
d'oeil  sa fille, quitta majestueusement la chambre. Elle a raison,
se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'taient envols 
la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous
pas, nous autres, lorsque nous tions jeunes! C'tait pourtant bien
simple! ajouta-t-elle en montant en voiture.

Au commencement du mois d'aot, l'affaire d'Hlne fut dcide, et elle
crivit  son mari--qui l'aimait tant--une lettre o elle lui
annonait son intention d'pouser N., et sa conversion  la vraie
religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalits
ncessaires au divorce, formalits que le porteur de la missive tait
charg de lui expliquer: Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en
sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hlne[15]. Cette lettre
arriva chez Pierre le jour mme o il tait  Borodino.


VIII


Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre
abandonna la batterie et courut avec les soldats  Kniazkow. En
traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et
n'y entendant que des cris et des gmissements, il s'enfuit au plus
vite; il ne dsirait qu'une chose: oublier au plus tt les terribles
impressions de la journe, rentrer dans les conditions ordinaires de la
vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que l seulement il
serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et
ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne
sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mmes scnes de
souffrances se reproduisaient  chaque pas; il rencontrait les mmes
figures, puises ou trangement indiffrentes; il entendait encore dans
l'loignement le bruit sinistre de la fusillade.

Aprs avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojask, il
s'assit suffoqu. La nuit descendait, le grondement des canons avait
cess. Pierre, la tte appuye sur sa main, resta longtemps couch 
voir passer les ombres qui le frlaient dans les tnbres. Il lui
semblait  chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se
soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il
tait rest ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirrent de
cette lthargie en allumant  ct de lui un feu sur lequel ils
placrent leur marmite; ils miettrent leur biscuit dans la marmite en
y ajoutant de la graisse, et un agrable fumet de graillon, ml  la
fume, se rpandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats
n'y firent aucune attention et continurent  causer.

Qui es-tu, toi? dit tout  coup l'un d'eux en s'adressant  lui; il
voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient  manger
s'il tait digne de leur intrt.

--Moi, moi? rpondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon
dtachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.

--Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la
tte.... Eh bien, alors, mange si tu veux! ajouta-t-il en tendant 
Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.

Pierre se rapprocha du feu et se mit  manger: jamais nourriture ne lui
avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuilleres de ce
ragot, le soldat avait les yeux fixs sur sa figure claire par le
feu.

O vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.

--Je vais  Mojask.

--Tu es donc un monsieur?

--Oui.

--Comment t'appelle-t-on?

--Pierre Kirilovitch.

--Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...

Et les soldats se mirent en route avec Pierre.

Les coqs chantaient dj lorsqu'ils atteignirent Mojask et en gravirent
pniblement la raide monte. Pierre, dans sa distraction, avait oubli
que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait
plus souvenu s'il n'avait rencontr son domestique qui allait  sa
recherche. Reconnaissant son matre  son chapeau blanc qui se dtachait
sur l'obscurit:

Excellence, s'cria-t-il, nous ne savions plus ce que vous tiez
devenu. Vous tes  pied? O allez-vous donc? Venez par ici.

--Ah oui! dit Pierre en s'arrtant.

Les soldats firent comme lui.

Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouv les vtres?
Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.

--Adieu! reprirent les autres en choeur.

--Adieu! leur rpondit Pierre en s'loignant.... Ne faudrait-il pas
leur donner quelque chose? se demanda-t-il en mettant la main  son
gousset. Non, c'est inutile, lui rpondit une voix intrieure. Les
chambres de l'auberge tant toutes occupes, Pierre alla coucher dans sa
calche de voyage.


IX


 peine avait-il pos sa tte sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le
gagner, et tout  coup, avec une nettet de perception qui touchait
presque  la ralit, il crut entendre le grondement du canon, la chute
des projectiles, les gmissements des blesss, sentir le sang et la
poudre, et il prouva une sensation de terreur irrflchie. Il ouvrit
les yeux et releva la tte. Tout tait calme autour de lui. Seul un
domestique militaire causait devant la porte cochre avec le dvornik;
au-dessus de sa tte, dans l'angle des poutres quarries du hangar, des
pigeons effarouchs par ses mouvements agitrent leurs ailes;  travers
une fente on entrevoyait le ciel pur et toil, et l'odeur pntrante du
foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rver  la paix et aux
rustiques travaux: Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible
chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y tre laiss aller!...
Et Eux, eux qui ont t fermes et calmes jusqu'au dernier moment!
Eux, c'taient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient
donn  manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa
pense, ils se dtachaient de tout le reste des hommes: tre soldat,
simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y
prendre part de tout son tre, se pntrer de ce qui les pntre!...
Mais comment se dbarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pse
sur mes paules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon
pre, et mme, aprs le duel avec Dologhow, j'aurais pu tre fait
soldat! Et dans son imagination il revit le banquet du club, la
provocation de Dologhow, son entretien  Torjok avec le Bienfaiteur, et
Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient jou un rle
dans sa vie dfilrent confusment devant lui. Lorsqu'il se rveilla, la
lueur bleutre de l'aube glissait sous l'appentis, et une lgre gele
blanche pailletait les poteaux: Ah! c'est dj le jour! se dit Pierre,
qui se rendormit dans l'esprance de comprendre les paroles du
Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rve. L'impression qu'elles lui
avaient laisse tait si vive, que longtemps aprs il s'en souvint. Il
demeura d'autant plus persuad qu'elles avaient t rellement
prononces, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme  sa
pense: La guerre, lui avait dit cette voix mystrieuse, est pour la
libert humaine l'acte de soumission le plus pnible aux lois
divines.... La simplicit du coeur consiste dans la soumission  la
volont de Dieu, et Eux sont simples! Eux ne parlent pas, mais
agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que
l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la
craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne
connatrait pas de limites  sa volont et ne se connatrait pas
lui-mme... Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son
domestique le rveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil
frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la
cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un
puits: autour de ce puits, des soldats donnaient  boire  leurs chevaux
efflanqus, attels  des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge
l'une aprs l'autre. Pierre se retourna avec dgot, ferma les yeux et
se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. Non,
pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux
comprendre ce qui m'a t rvl pendant mon sommeil. Une seconde de
plus et je l'aurais compris. Que faire  prsent? se dit-il en sentant
avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si prcis en
rve s'tait vanoui. Il se leva aprs avoir appris de son domestique et
du dvornik que les Franais se rapprochaient de Mojask et que les
habitants s'en loignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit  pied
en avant. Les troupes se retiraient galement en laissant derrire elles
dix mille blesss. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours
et aux fentres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des
jurons. Pierre, ayant rencontr un gnral bless qu'il connaissait, lui
offrt une place dans sa calche, et ils continurent ensemble leur
route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frre
et celle du prince Andr.


X


Il rentra  Moscou le 30 aot; il en avait  peine franchi la barrire,
qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.

Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous
voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.

Pierre, sans entrer dans son htel, prit un isvostchik et se rendit chez
le gouverneur gnral, qui lui-mme venait seulement d'arriver de la
campagne. Le salon d'attente tait plein de monde. Vassiltchikow et
Platow l'avaient dj vu, et lui avaient dclar qu'il tait impossible
de dfendre Moscou et que la ville serait livre  l'ennemi. Bien que
l'on cacht cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et
les chefs des diffrentes administrations vinrent demander au comte ce
qu'ils devaient faire, afin de mettre  couvert leur responsabilit. Au
moment o Pierre entra dans le salon, un courrier de l'arme sortait du
cabinet de Rostoptchine. Le courrier rpondit par un geste dsespr aux
questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans
s'arrter. Pierre porta ses yeux fatigus sur les diffrents groupes de
fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient
leur tour. Tous taient inquiets et agits. Il s'approcha de deux de ses
connaissances qui causaient ensemble. Aprs quelques paroles changes,
la conversation interrompue se renoua.

On ne peut rpondre de rien dans la situation prsente, disait l'un.

--Et pourtant voil ce qu'il vient d'crire, rpondait l'autre en
montrant une feuille imprime.

--C'est bien diffrent: cela, c'est pour le peuple.

--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.

--Voil! c'est sa nouvelle affiche.

Pierre la prit pour la lire.

Son Altesse, dans l'intention d'oprer une plus prompte jonction avec
les troupes qui marchent  sa rencontre, a travers Mojask et s'est
tablie dans une forte position o l'ennemi ne l'attaquera pas de sitt.
On lui a envoy d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son
Altesse affirme qu'elle dfendra Moscou jusqu' la dernire goutte de
son sang, et qu'elle est prte mme  se battre dans les rues. Ne faites
pas attention, mes bons amis,  la fermeture des tribunaux: il fallait
les mettre  l'abri. Mais n'importe! Le sclrat trouvera  qui parler.
Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et
de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en
attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'pieu ne sera pas
mal, mais le mieux sera la fourche: le Franais n'est pas plus lourd
qu'une gerbe de seigle. Demain, aprs midi, l'image d'Iverskaa ira
visiter les blesss de l'hpital Catherine. L nous les aspergerons
d'eau bnite, ils en guriront plus tt. Moi-mme je me porte bien:
j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.

Les militaires m'ont assur, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre
en ville et que la position...

--Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.


--Que veut donc dire cette phrase  propos de son oeil?

--Le comte a eu un orgelet, rpondit un aide de camp, et il s'est
tourment quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles....
Mais  propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a
racont que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse,
votre femme...

--Je n'en sais rien, rpondit Pierre avec indiffrence: qu'avez-vous
entendu dire?

--Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne rpte que ce
que j'ai entendu: on assure qu'elle...

--Qu'assure-t-on?

--On assure que votre femme va  l'tranger.

--C'est possible, rpondit Pierre en regardant d'un air distrait autour
de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois l-bas? ajouta-t-il en
indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue
barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.

--Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nomm Vrestchaguine. Vous
connaissez peut-tre l'histoire de la proclamation?

--Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et
calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un tratre.

--Ce n'est pas lui qui a crit la proclamation, c'est son fils: il est
en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort
embrouille. Il y a deux mois  peu prs que cette proclamation a paru.
Le comte fit faire une enqute: c'est Gabriel Ivanovitch, ici prsent,
qui en a t charg; cette proclamation avait pass de main en main.

--De qui la tenez-vous? demandait-il  l'un.

--D'un tel, rpondait-on; il courait alors chez la personne indique,
et de fil en aiguille il remonta jusqu' Vrestchaguine, un jeune
marchand naf, auquel nous demandmes de qui il la tenait. Nous le
savions trs bien, car il ne pouvait l'avoir reue que du directeur des
postes, et il tait facile de voir qu'ils s'entendaient.

Il rpond:

--De personne, c'est moi qui l'ai crite.

On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.

Le comte le fait appeler:

--De qui tiens-tu cette proclamation?

--C'est moi qui l'ai compose. Alors vous comprenez la colre du
comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait
de quoi tre irrit devant ce mensonge et cette obstination.

--Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dnont
Klutcharew.

--Pas du tout, pas du tout, rpliqua l'aide de camp effray: Klutcharew
avait d'autres pchs sur la conscience, pour lesquels il a t
renvoy.... Mais, pour en revenir  l'affaire, le comte tait
indign.... Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car
voil le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite,
car tu ne sais pas le franais, imbcile!

--Non, rpond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai
compose.

--Si c'est ainsi, tu es un tratre, je te ferai juger, et l'on te
pendra! C'en est rest l. Le comte a fait appeler le vieux, et le pre
rpond comme le fils. Le jugement a t prononc, on l'a condamn, je
crois, aux travaux forcs, et le vieux vient aujourd'hui demander sa
grce. C'est un vilain garnement, un enfant gt, un joli coeur, un
sducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit suprieur
 tout le monde. Son pre tient un restaurant prs du pont de pierre; on
y voit une grande image qui reprsente Dieu le pre tenant d'une main le
sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emporte
de l chez lui et qu'un misrable peintre...


XI


L'aide de camp en tait l de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut
appel chez le gouverneur gnral. Le comte Rostoptchine, les sourcils
froncs, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment o
Pierre entra dans son cabinet.

Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons
vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure....
Entre nous, mon cher, tes-vous maon? demanda-t-il d'un ton svre qui
impliquait tout  la fois le reproche et le pardon.

Pierre se taisait.

Je suis bien inform, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y
a maon et maon, et j'espre que vous n'tes pas de ceux qui perdent la
Russie, sous prtexte de sauver l'humanit.

--Oui, je suis maon, rpondit Pierre.

--Eh bien, mon trs cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM.
Spransky et Magnitzky ont t envoys vous devinez o, avec Klutcharew
et quelques autres, dont le but avou tait l'dification du temple de
Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que
je n'aurais pas renvoy le directeur des postes s'il n'avait pas t un
homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilit son voyage en lui
donnant une voiture, et qu'il vous a confi des documents importants.
J'ai de l'amiti pour vous; vous tes plus jeune que moi, coutez donc
le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces
gens-l et partez le plus tt possible.

--Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.

--C'est mon affaire et non la vtre! s'cria Rostoptchine.

--On l'accuse de rpandre les proclamations de Napolon? mais ce n'est
pas prouv, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et
Vrestchaguine...?

--Nous y voil! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colre:
Vrestchaguine est un tratre qui recevra son d; je ne vous ai pas fait
appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou
l'ordre de vous loigner, comme il vous plaira, et de rompre toute
relation avec les Klutcharew et compagnie! Remarquant qu'il s'tait un
peu trop chauff en parlant  un homme qui n'avait rien  se reprocher,
il lui serra la main et changea subitement de ton. Nous sommes  la
veille d'un dsastre public, et je n'ai pas le temps de dire des
gentillesses  tous ceux qui ont affaire  moi, la tte me tourne. Eh
bien, mon cher, que ferez-vous?

--Rien, rpondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air
soucieux.

--Un conseil d'ami, mon cher, dcampez, et au plus tt, c'est tout ce
que je vous dis.  bon entendeur, salut! Adieu, mon cher...  propos,
est-ce vrai que la comtesse soit tombe entre les pattes des saints
pres de la Socit de Jsus?

Pierre ne rpondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrit.

En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient,
le secrtaire du comit, le colonel du bataillon, son intendant, son
majordome, etc.; tous avaient  lui demander quelque chose. Pierre ne
comprenait rien, ne s'intressait pas  leurs affaires et ne rpondait
aux gens que pour s'en dbarrasser au plus vite. Enfin, rest seul, il
dcacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa
table. La simplicit du coeur consiste dans la soumission  la volont
de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il aprs l'avoir lue; il faut
savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...
Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitt,
sans mme se donner le temps de se dshabiller.

 son rveil, on vint lui dire qu'un homme de la police tait venu
s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il tait parti, et que
plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit  la hte sa toilette, et,
au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par
la porte cochre.

Depuis lors, et jusqu'aprs l'incendie de Moscou, malgr toutes les
recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il
tait devenu.


XII


Les Rostow ne quittrent Moscou que le 13 septembre, la veille mme de
l'entre de l'ennemi.

Une terreur folle s'tait empare de la comtesse aprs l'entre de Ptia
au rgiment des cosaques d'Obolensky et son dpart pour Bilaa-Tserkow.
La pense que ses deux fils taient  la guerre, exposs tous deux 
tre tus, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de
revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Ptia, afin de le placer en
sret  Ptersbourg: mais ces deux projets chourent. Nicolas, qui,
dans sa dernire lettre, avait racont sa rencontre imprvue avec la
princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps.
L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver
compltement de sommeil. Le comte s'ingnia  calmer les inquitudes de
sa femme, et parvint  faire passer son plus jeune fils du rgiment
d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait  Moscou mme; la
comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant
que Nicolas avait t seul en danger, il lui avait sembl, et elle s'en
faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants,
mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Ptia, avec ses yeux noirs
ptillants de malice, ses joues vermeilles au lger duvet et son nez
camard, se trouva tout  coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et
grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut
sentir qu'il tait devenu son prfr; elle ne pensait plus qu'au moment
de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mmes qu'elle
aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: Je n'ai besoin que de
Ptia, pensait-elle.... Que me font les autres? Une seconde lettre de
Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'aot, ne calma pas ses
inquitudes, bien qu'il crivt du gouvernement de Voronge, o il avait
t envoy pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses
craintes pour Ptia redoublrent. Presque toutes les connaissances des
Rostow avaient quitt Moscou, on engageait la comtesse  suivre au plus
tt cet exemple; nanmoins elle ne voulut pas entendre parler de dpart
avant le retour de son Ptia ador, qui arriva enfin le 9; mais,  son
grand tonnement, cet officier de seize ans se montra peu touch de
l'accueil plein de tendresse exalte et maladive de sa mre: aussi
garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui
permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Ptia le devina
d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas
s'effminer, comme il disait, il rpondit  ses dmonstrations par une
froideur calcule et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps
avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aime.

L'insouciance du comte tait toujours la mme; aussi rien ne se trouva
prt le 9, date fixe pour leur dpart, et les chariots envoys de leurs
terres de Riazan et de Moscou pour le dmnagement n'arrivrent que le
11. Du 9 au 12, une agitation fivreuse rgnait  Moscou: tous les jours
des milliers de charrettes amenaient des blesss de la bataille de
Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu
prendre avec eux, se croisant aux barrires de la ville. Malgr les
affiches de Rostoptchine, ou peut-tre  cause de ses affiches, les
nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous cts. On
assurait qu'il tait dfendu de quitter la capitale, ou bien qu'aprs
avoir mis en sret les saintes images et les reliques des saints, on
forait tous les habitants  s'loigner, ou bien encore qu'une bataille
avait t gagne depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que
l'arme avait t dtruite, que la milice irait jusqu'aux
Trois-Montagnes avec le clerg en tte, que les paysans se rvoltaient,
qu'on avait arrt des tratres, etc., etc. Ce n'taient que des faux
bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous taient
convaincus que Moscou serait abandonn, qu'il fallait fuir et sauver ce
qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'crouler, mais jusqu'au 1er
septembre il n'y avait rien de chang en apparence, et, comme le
criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mne au supplice,
Moscou continua, par la force de l'habitude,  vivre de sa vie
ordinaire, malgr l'imminence de la catastrophe qui allait le
bouleverser de fond en comble.

Ces trois jours se passrent pour la famille Rostow dans les agitations
et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en
qute de nouvelles et prenait des dispositions gnrales et vagues pour
son dpart, la comtesse surveillait le triage des effets, courait aprs
Ptia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia
seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer.
Depuis quelque temps, elle tait triste et mlancolique. La lettre de
Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse
Marie, avait fait natre, chez la comtesse tout un monde d'esprances
qu'elle n'avait pas mme cherch  dissimuler devant elle, car elle
voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. Je ne me suis jamais
rjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fianc  Natacha, tandis que
j'ai toujours dsir de voir Nicolas pouser la princesse Marie, et j'ai
le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!... Et
la pauvre Sonia tait bien force de lui donner raison, car un mariage
avec une riche hritire n'tait-il pas le seul moyen de relever la
fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour
faire diversion  son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et
difficile travail du dmnagement, et c'tait  elle que s'adressaient
le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre  donner. Ptia et
Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents,
gnaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans
toute la maison que leurs clats de rire et leurs courses folles. Ils
riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils taient gais et
que tout leur tait matire  plaisanterie. Ptia, qui n'tait qu'un
gamin quand il avait quitt la maison maternelle, se rjouissait d'y
tre revenu jeune homme; il se rjouissait aussi de n'tre plus 
Bilaa-Tserkow, o il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'tre de
retour  Moscou, o, bien sr, il sentirait la poudre. Natacha, de son
ct, tait gaie parce qu'elle avait t trop longtemps triste, parce
que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et
qu'elle avait retrouv sa belle sant d'autrefois; ils taient gais
enfin parce que la guerre tait aux portes de Moscou, et qu'on allait
s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des
pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces vnements
extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son
extrme jeunesse.


XIII


Le samedi 12 septembre, tout tait sens dessus dessous dans la maison
Rostow; les portes taient ouvertes, les meubles emballs ou dplacs,
les glaces, les tableaux enlevs, les chambres pleines de foin, de
papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient,
 pas lourds et tranants. Dans la cour se pressaient plusieurs
chariots, dont quelques-uns taient dj tout chargs et cords, tandis
que les autres attendaient  vide, et que les voix des nombreux
domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour
et de l'htel. Le comte tait sorti. La comtesse,  laquelle le bruit et
l'agitation venaient de donner la migraine, tendue sur un fauteuil dans
un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tte. Ptia
tait all chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice
dans un rgiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle 
l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par
terre dans sa chambre dmeuble, au milieu d'un tas de robes, d'charpes
et de rubans, jets de ct et d'autre, tenait  la main une vieille
robe de bal dmode, dont elle ne pouvait dtacher les yeux: c'tait
celle qu'elle avait mise  son premier bal . Ptersbourg.

Elle s'en voulait d'tre oisive dans la maison au milieu de l'agitation
de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matine elle avait
essay de se mettre  la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et
jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer  un travail quelconque,
lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'me. Aprs quelques
essais infructueux, elle abandonna  Sonia les cristaux et la
porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa
d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais
lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientt fatigue.

Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?
dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixs de nouveau
sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rverie qui la ramena bien
loin dans le pass.

Elle en fut tire par le babil des femmes de chambre dans la pice
voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de
service. Elle se leva et regarda par la fentre. Un long convoi de
blesss tait arrt devant la maison. Les femmes, les laquais, la
mnagre, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les
postillons, tous se pressaient sous la porte cochre pour les examiner.
Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait
des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.

L'ex-mnagre, la vieille Mavra Kouzminichna, se spara du groupe qui
stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une tlgue couverte de
nattes de tille, se mit  causer avec un jeune et ple officier qui s'y
trouvait couch. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour couter ce
qu'ils se disaient.

Vous n'avez donc pas de parents  Moscou? demandait la vieille. Vous
seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par
exemple.... Voil nos matres qui partent.

--Mais le permettront-ils? demanda le bless d'une voix faible. Il faut
le demander au chef, ajouta-t-il en montrant un gros major  quelques
pas de l.

Natacha jeta un coup d'oeil effray sur le bless et se dirigea aussitt
du ct du major.

Ces blesss peuvent-ils s'arrter chez nous? lui demanda-t-elle.

--Lequel dsirez-vous avoir, mademoiselle, demanda le major en
souriant, et en portant la main  la visire de sa casquette.

Natacha rpta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue taient si
srieuses, que, malgr le mouchoir jet ngligemment sur ses cheveux, le
major cessa de sourire et lui rpondit affirmativement.

Mais certainement, pourquoi pas? Natacha inclina lgrement la tte et
retourna auprs de la mnagre, qui causait encore avec son bless.

--On le peut, on le peut! dit Natacha tout bas.

La charrette de l'officier fut aussitt tourne du ct de la cour, et
une dizaine d'autres charrettes entrrent de mme dans les maisons
voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle,
ne laissa pas que de plaire  Natacha, et elle fit entrer le plus de
blesss possible dans la cour de leur maison.

Il faut pourtant prvenir votre pre, dit la vieille mnagre.

--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour;
nous pourrions bien aller  l'auberge et leur donner nos chambres!

--Ah! mademoiselle, voil encore une de vos ides; si mme on les
logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?

--Eh bien, je la demanderai!

Natacha courut  la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand
salon, o l'on sentait une odeur de vinaigre et d'ther.

Maman, vous dormez?

--Comment pourrais-je dormir? s'cria la comtesse, qui venait pourtant
de sommeiller.

--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant  genoux devant sa mre, et
en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai rveille, je ne
le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoye vous demander....
Il y a ici des blesss, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait o
les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une
haleine.

--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amen? Je ne comprends rien,
murmura la comtesse.

Natacha se mit  rire, la comtesse sourit.

Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire
tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mre et s'enfuit;
mais dans le salon voisin elle se heurta contre son pre, qui venait de
rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.

--Nous avons tran trop longtemps, s'cria-t-il avec humeur. Le club
est ferm, la police s'en va!

--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux
blesss...?

--Mais pas du tout, rpondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de
cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bont, toutes tant que
vous tes, de ne plus vous occuper de billeveses, mais d'emballage, car
il faut partir demain et partir au plus vite... Et le comte rptait
cette injonction  tous ceux qu'il rencontrait.

 dner, Ptia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans
la matine des armes au Kremlin, et, malgr les affiches de Rostoptchine
annonant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours  l'avance, on
savait que l'ordre avait t donn de se porter le lendemain en masse
aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait l une effroyable bataille! La
comtesse contemplait avec pouvante la figure anime de son fils,
pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui
rpondrait d'une faon assez absurde et assez violente pour gter toute
l'affaire; aussi, dans l'esprance qu'elle pourrait partir et emmener
Ptia comme leur dfenseur, elle garda le silence; mais aprs le dner
elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit mme, si
c'tait possible. Avec la ruse toute fminine que donne l'affection, la
comtesse, qui jusque-l avait montr le plus grand calme, lui assura
qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.


XIV


Mme Schoss, qui tait alle voir sa fille, augmenta encore les terreurs
de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaa
 un entrept de spiritueux; elle avait t force de prendre un
isvostchik pour viter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et
l'isvostchik lui avait racont que le peuple avait enfonc les tonneaux,
sur l'ordre qu'il en avait reu.  peine le dner fut-il termin, que
toute la famille se remit  emballer avec une ardeur fivreuse. Le vieux
comte ne cessait d'aller de la cour  la maison et de la maison  la
cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Ptia
donnait des ordres  droite et  gauche. Sonia perdait la tte et ne
savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du
comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en
chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, o
son intervention fut d'abord reue avec dfiance. Comme on supposait
qu'elle plaisantait, on ne l'coutait pas; mais, avec une opinitret et
une persvrance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne
volont, elle en arriva  se faire obir. Son premier exploit; qui lui
cota des efforts normes, mais qui fit reconnatre son autorit, fut
l'emballage des tapis; le comte avait une trs belle collection de tapis
persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses taient ouvertes devant
elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait
encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait
toujours du garde-meuble: il fallait donc forcment trouver une
troisime caisse, et on l'envoya chercher.

Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les
deux caisses.

--Impossible, mademoiselle, objecta le matre d'htel, on a dj essay.

--Eh bien, attends, tu verras...

Et Natacha commena  retirer de la caisse les plats et les assiettes
qui y taient dj soigneusement emballs. Il faut mettre les plats
dans les tapis, dit-elle.

--Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis,
reprit le matre d'htel.

--Attends donc, s'cria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci
est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en
indiquant les services de Saxe.

--Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait
Sonia d'un ton de reproche.

--Ah! Mademoiselle, mademoiselle! rptait le matre d'htel....

Malgr toutes les observations, Natacha avait jug inutile d'emporter
les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son
travail, en rejetant tout ce qui tait inutile, et commenait vivement
l'emballage. Grce  cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur
se trouva cas dans les deux caisses; mais, malgr tout ce qu'on pouvait
faire, on ne parvenait pas  fermer celle o taient les tapis. Natacha,
ne se tenant pas pour battue, plaait, dplaait, entassait sans se
lasser et forait le matre d'htel et Ptia, qu'elle avait fini par
entraner dans cette grande oeuvre,  peser avec elle de toutes leurs
forces sur le couvercle.

Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlve un tapis.

--Non, non, il faut peser dessus!... Pse donc, Ptia!...  ton tour,
Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure
ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle
pouvait le contenu de la caisse.

--Hourra! s'cria-t-elle tout  coup.

Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa
un cri de triomphe. Une seconde aprs avoir ainsi conquis la confiance
gnrale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-mme ne
s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle
disposition avait t prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgr
leurs efforts runis, tout ne put tre emball dans la nuit; le comte et
la comtesse se retirrent aprs avoir remis le dpart au lendemain, et
Sonia et Natacha s'tendirent sur les canaps.

Cette mme nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau bless dans la
maison Rostow. D'aprs ses suppositions, ce devait tre un officier
suprieur. La capote et le tablier de sa calche le cachaient
entirement. Un vieux valet de chambre, d'un extrieur respectable,
tait assis sur le sige  ct du cocher, tandis que le docteur et deux
soldats suivaient dans une autre voiture.

Ici, par ici, s'il vous plat, nos matres partent, la maison est vide,
disait la vieille au vieux domestique.

--Hlas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons
aussi notre maison  Moscou, mais c'est loin et elle est vide!

--Venez, venez chez nous, rptait la femme da charge. Votre matre est
donc bien malade? Le valet de chambre fit un geste de dcouragement.

--Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le mdecin.

Il descendit du sige et s'approcha de l'autre voiture.

C'est bien, rpondit le docteur.

Le domestique jeta un coup d'oeil dans la calche, secoua la tte, et
donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.

Seigneur Jsus-Christ, s'cria Mavra Kouzminichna lorsque l'quipage
s'arrta  ct d'elle, portez-le dans la maison, les matres ne diront
rien, ajouta-t-elle... et, comme il tait urgent d'viter l'escalier,
on transporta le bless tout droit dans l'aile gauche de la maison,  la
chambre occupe la veille par Mme Schoss. Ce bless tait le prince
Andr Bolkonsky.



XV


Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'tait un dimanche, une belle
et claire journe d'automne, gaye par le carillon de toutes les
glises qui appelait comme toujours les fidles  la messe. Personne ne
pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se dcider, et
l'agitation inquite qui y rgnait ne se manifestait que par la chert
excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui
circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
de domestiques,  laquelle se joignirent bientt des sminaristes, des
fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta ds le
point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrive sur les lieux, cette
cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue
que Moscou serait invitablement livr  l'ennemi, elle retourna sur ses
pas et se rpandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
jour-l le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait
continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets
de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de
paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des
glaces.

Le calme et patriarcal intrieur des Rostow ne se ressentit que
faiblement de l'agitation et du dsordre du dehors. Toutefois trois de
leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut vol. Les trente
charrettes venues de la campagne reprsentaient  elles seules une
fortune, tant les moyens de transport taient devenus rares, et
plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes normes. La
cour de leur htel ne dsemplissait pas de soldats envoys par leurs
officiers qui avaient t recueillis dans le voisinage, et de malheureux
blesss qui demandaient en grce au matre d'htel de prier le comte de
leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgr la
compassion qu'il prouvait pour ces pauvres diables, le matre d'htel
rpondait invariablement  leurs prires par un refus catgorique: Il
n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requte... et
d'ailleurs, si on cdait une des charrettes, quelle raison y aurait-il
pour ne pas les cder toutes, et mme ses propres voitures?... Ce
n'tait pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les
blesss, et dans le malheur gnral il tait du devoir de chacun de
penser aux siens avant tout! Pendant que le matre d'htel parlait
ainsi au nom de son matre, celui-ci s'veillait, quittait doucement
sur la pointe des pieds la chambre  coucher conjugale, afin de ne pas
dranger la comtesse, et gagnait le perron, o on le vit bientt
apparatre dans sa robe de chambre de soie violette. Il tait de fort
bonne heure: toutes les voitures taient charges et stationnaient
devant l'entre; le matre d'htel causait avec un vieux domestique
militaire et un jeune et ple officier qui avait le bras en charpe. 
la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste svre l'ordre de
s'loigner.

Eh bien! tout est-il prt? lui demanda le comte en passant la main sur
son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le
planton.

--Il ne reste plus qu' atteler, Excellence.

--C'est parfait! La comtesse va se rveiller, et alors, avec l'aide de
Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles
figures, vous tes-vous au moins abrits chez moi?

L'officier se rapprocha, et ses traits plis par la souffrance se
colorrent subitement.

Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque
part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait
d'effets, je m'en accommoderai trs bien.

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa
au comte la mme prire au nom de son matre.

Sans doute, sans doute, trs volontiers! rpondit le comte....
Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas,  ce que l'on dcharge une ou
deux charrettes.... On en a besoin, tu vois. Et, sans s'expliquer plus
clairement, il dtourna vivement la tte d'un autre ct, pendant qu'une
expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.

Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la
cour se remplissait de blesss, il en venait de toutes parts  sa
rencontre, et les fentres de l'aile gauche se garnissaient de figures
blmes qui le regardaient avec une anxit douloureuse.

Plairait-il  Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le
matre d'htel d'un air inquiet. On n'a encore rien dcid au sujet des
tableaux!

Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir ritr l'ordre de ne pas
refuser aux blesss les moyens de partir.

Aprs tout, on peut bien dcharger quelques caisses et les laisser
ici, dit le comte  voix basse, comme s'il craignait d'tre entendu.

La comtesse se rveilla  neuf heures, et Matrona Timofevna, son
ex-femme de chambre, qui remplissait auprs d'elle les fonctions de chef
de la police secrte, vint lui dire que Mme Schoss tait trs
mcontente, et qu'on avait oubli d'emballer les robes d't des
demoiselles. La comtesse ayant demand quel tait le motif de la
mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait t
enleve d'une des charrettes, qu'on tait en train de dcharger les
autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le
comte avait dit d'emmener les blesss  leur place. Elle fit aussitt
demander son mari.

Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais dballer?

--J'allais justement t'en prvenir, ma chre.... C'est que, vois-tu,
petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur cder
quelques charrettes pour les blesss. Ces objets-l nous sont bien
inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces
pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalit, et je
pense, ma chre, que ds lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les
emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dpcher...

Le comte avait dbit ces phrases sans suite d'une voix timide, comme
lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habitue  ce
ton, qui prcdait toujours l'aveu de quelque grosse dpense, telle que
la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une
fte ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour systme de le
contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-l pour demander
quelque chose. Elle prit donc son air de victime rsigne et,
s'adressant  son mari:

coute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de
notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de
tes enfants! Tu m'as dit toi-mme que tout notre mobilier valait cent
mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas  l'abandonner; tu
feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement 
prendre soin des blesss. Regarde l-bas, en face, chez les Lopoukhine:
on a tout emport... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et
nous, nous sommes des imbciles.... De grce, aie piti de tes enfants
si tu n'as pas piti de moi!

Le comte baissa la tte, et quitta la chambre d'un air dsespr.

Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui tait entre sur les talons
du comte dans la chambre de sa mre, et qui avait tout entendu.

--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui rpondit son pre.

--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?

--Qu'est-ce que cela te fait? reprit le comte avec irritation.

Natacha se retira dans l'embrasure de la fentre d'un air soucieux.

Papa, voil Berg qui est arriv.


XVI


Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et dcor du
Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la mme
place, commode et agrable, auprs du chef d'tat-major du second corps.
Il tait arriv de l'arme  Moscou le matin mme du 1er septembre, sans
y avoir  faire rien de particulier. Mais, ayant remarqu que tout le
monde demandait  y aller, il fit comme tout le monde et obtint un cong
pour affaires de famille. Berg, assis dans son lgant droschki attel
d'une paire de chevaux bien nourris, pareils  ceux qu'il avait vus chez
le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosit les
charrettes qui encombraient la cour de l'htel de son beau-pre. En
montant les degrs du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une
blancheur immacule et y fit un noeud. Puis, htant le pas, il se
prcipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains
 Natacha et  Sonia, et s'informa avec empressement de la sant de sa
maman.

Qui pense  la sant en ce moment? rpondit le comte d'un air grognon.
Raconte un peu ce qui se passe: o sont les troupes? Y aura-t-il une
bataille?

--Dieu seul peut le savoir, papa, rpondit Berg. L'arme est anime d'un
courage hroque, et ses chefs se sont rassembls en conseil; la
dcision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en
termes gnraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez loquentes
pour dcrire la valeur vritablement antique dont les troupes russes ont
fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il
en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire  un gnral de sa
connaissance chaque fois qu'il parlait des troupes russes... je vous
dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais t
forcs de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on
retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais hros antiques!
ajouta-t-il rapidement. Le gnral Barclay de Tolly n'a pas mnag sa
vie, il tait toujours au premier rang. Quant  notre corps, qui tait
plac sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer... Et
l-dessus Berg entama un long rcit, la compilation de tout ce qu'il
avait entendu raconter pendant ces derniers jours.

Le regard de Natacha, obstinment fix sur lui, comme si elle cherchait
sur sa figure une rponse  une question qu'elle se posait
intrieurement, embarrassait visiblement le narrateur.

L'hrosme des troupes a t incomparable et l'on ne saurait assez
l'exalter, rpta-t-il en tchant de gagner les bonnes grces de Natacha
par un sourire  son adresse. La Russie n'est pas  Moscou, elle est
dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?

La comtesse entra  ce moment: elle avait la figure fatigue et
maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui
adressa mille questions sur sa sant, en secouant la tte en signe
d'intrt.

Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe.
Mais de quoi vous inquitez-vous? Vous aurez le temps de partir...

--En vrit, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse
en se tournant vers son mari: rien n'est prt, personne ne donne
d'ordres, c'est  regretter Mitenka! a n'en finira pas! Le comte
allait rpliquer, mais il prfra se diriger vers la porte.

Pendant ce temps, Berg, qui avait tir son mouchoir de sa poche, secoua
douloureusement la tte en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire.

Papa, j'ai une grande prire  vous adresser.

-- moi?

--Oui; comme je passais tout  l'heure devant la maison Youssoupow,
l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager  acheter quelque
chose. Pouss par la curiosit, j'y suis entr, et j'y ai trouv une
trs jolie chiffonnire..., et vous vous rappelez sans doute que
Vrouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes mme
disputs  ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua
Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pense  son
intrieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et
un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise!
J'ai vu plusieurs paysans l-bas dans la cour; laissez-moi en emmener
un, je lui donnerai un bon pourboire et...

Le comte frona le sourcil:

C'est  la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il schement. Ce
n'est pas moi qui donne des ordres.

--Si cela vous drange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement 
cause de Vra que...

--Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'cria le comte
avec colre; vous me faites tourner la tte, ma parole d'honneur! Et il
sortit.

La comtesse fondit en larmes.

Ah oui! les temps sont bien durs! reprit Berg.

Natacha avait d'abord suivi son pre, mais, une ide lui tant venue
tout  coup, elle descendit l'escalier quatre  quatre.

Ptia tait sur le perron, fort occup  distribuer des armes  ceux qui
partaient de Moscou. Les charrettes taient toujours atteles, mais deux
d'entre elles avaient t dcharges, et un officier venait de
s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.

Sais-tu  propos de quoi? demanda Ptia  sa soeur.

Cette question avait trait  la querelle des parents. Elle ne rpondit
pas.

C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux
blesss? poursuivit le jeune garon: c'est Vassili qui me l'a dit, et
selon moi...

--Selon moi, s'cria tout  coup Natacha en tournant vers son frre son
visage surexcit, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indigne!
Sommes-nous donc des Allemands?

Les sanglots la suffoqurent, et, ne trouvant l personne sur qui
dcharger sa colre, elle s'enfuit prcipitamment.

Berg, assis  ct de sa belle-mre, tait en train de lui prodiguer de
respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute
bouleverse, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa
mre d'un pas rsolu.

C'est une horreur, c'est une indignit! s'cria-t-elle: il est
impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonn! Berg et la comtesse la
regardrent d'un air surpris et effar.

Le comte, debout  la fentre, garda le silence.

Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On
les abandonne!

--Qu'as-tu? de qui parles-tu?

--Des blesss, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chre maman, ma
petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!...
Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?

La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son
motion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait  ne pas la
regarder.

Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empche pas,
dit-elle sans se rendre compltement.

--Maman, pardonnez-moi!

Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.

Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empch...?
dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.

--Les oeufs qui en remontrent  la poule! dit le comte en embrassant sa
femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa
confusion sur son paule.

--Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empchera pas de prendre tout ce
qui nous est ncessaire...

Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'lana de la salle
dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.

Quand elle ordonna de dcharger les voitures, les domestiques, n'en
croyant pas leurs oreilles, se grouprent autour d'elle, et ne lui
obirent que lorsque le comte leur eut rpt que telle tait la volont
de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il tait impossible de
laisser les blesss en arrire qu'ils l'taient quelques instants
auparavant de la ncessit d'emporter les effets, ils les dchargrent
avec empressement. Les blesss  leur tour se tranrent hors de leurs
chambres, et leurs figures ples et satisfaites entourrent les
charrettes. La bonne nouvelle se rpandit bien vite dans les maisons
environnantes, et tous les blesss du voisinage afflurent dans la cour
des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurrent qu'ils trouveraient moyen de
se placer au milieu des caisses, mais comment arrter le dchargement,
du moment qu'il tait commenc, et qu'importait d'ailleurs de laisser le
tout ou seulement la moiti? La cour tait encombre de caisses  moiti
ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces
mmes objets qu'on avait emballs avec tant de soin la veille, et chacun
s'employait de son mieux  diminuer le bagage, pour emmener le plus de
blesss possible.

On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma
charrette.

--Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha
pourra se mettre avec moi.

Cet ordre fut excut immdiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux
blesss  deux maisons de l. Toute la domesticit, et mme Natacha,
taient dans un tat de surexcitation indicible.

Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne
parvenaient pas  fixer une certaine caisse derrire la voiture.... Il
faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!

--Que contient celle-l? demanda Natacha.

--Les livres de la bibliothque.

--Laissez-les-y c'est inutile!

La britchka tait au grand complet, et il n'y avait mme plus de place
pour le jeune comte.

Il ira sur le sige. N'est-ce pas, Ptia, que tu iras sur le sige?...

Sonia, de son ct, n'avait cess de travailler, mais, au contraire de
Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les
inscrivait, selon le dsir de la comtesse, et faisait de son mieux pour
en emporter le plus possible.


XVII


Enfin,  deux heures de l'aprs-midi, les quatre voitures, atteles et
charges, se tenaient alignes devant le perron, tandis que les
charrettes charges de blesss quittaient la cour une  une. La calche
dans laquelle se trouvait le prince Andr attira l'attention de Sonia,
qui tait occupe, avec la femme de chambre de la comtesse,  lui
arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.

 qui cette calche? demanda Sonia en passant sa tte par la portire.

--Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle
est au prince bless qui a pass la nuit chez nous, et qui va maintenant
nous suivre.

--Quel prince? Comment s'appelle-t-il?

--Mais c'est notre ancien fianc, le prince Bolkonsky, rpondit en
soupirant la femme de chambre; on le dit  l'agonie...

Sonia sauta  terre et courut trouver la comtesse, qui, habille de sa
robe de voyage, le chapeau sur la tte et le chle sur les paules,
marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent l
pour s'asseoir les portes fermes, suivant l'usage, et dire une courte
prire avant le dpart.

Maman! dit Sonia: le prince Andr est ici, bless et mourant!

La comtesse ouvrit des yeux stupfaits:

Natacha! s'cria-t-elle.

Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'veilla au premier moment
qu'une seule pense: connaissant toutes deux Natacha, l'motion qu'elle
ressentirait  cette rvlation leur faisait oublier la sympathie
qu'elles avaient toujours prouve pour le prince.

Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, rpta
Sonia.

--Et tu dis qu'il est mourant?

Sonia fit un signe de tte, la comtesse la serra dans ses bras, et se
mit  pleurer.

Les voies du Seigneur sont insondables, pensa-t-elle; elle sentait que
la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans
tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.

Eh bien, maman, tout est-il prt? demanda Natacha gaiement.... Mais
qu'avez-vous?

--Rien, tout est prt.

--Eh bien, allons!... Et la comtesse baissa la tte pour cacher son
motion.

Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.

Qu'est-ce donc? qu'est-il arriv?

--Rien, rien!

--Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc? demanda Natacha,
toujours impressionnable comme une sensitive.

Le comte, Ptia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrrent au
salon, fermrent les portes et s'assirent en silence; au bout de
quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir
et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son
exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui
restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient
sa main au vol et le baisaient  l'paule, il leur donnait de petites
tapes d'amiti sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases
vagues et bienveillantes. La comtesse s'tait retire dans sa chambre,
o Sonia la trouva  genoux devant les images, dont une partie avait t
enleve; elle avait tenu  emporter avec elle celles qui taient les
plus prcieuses comme souvenirs de famille.

 l'entre, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passs dans
les tiges de leurs bottes, les habits serrs  la taille par des
courroies et des ceintures, arms des poignards et des sabres distribus
par Ptia, prenaient cong de ceux qui restaient. Comme toujours, au
moment du dpart il arriva que bien des objets furent oublis ou mal
emballs: aussi les deux heiduques restrent-ils longtemps aux deux
portires de la voiture, prts  aider la comtesse  y monter, tandis
que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et
des paquets de toute dimension.

Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais
pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas tre assise comme cela!

Et Douniacha, serrant les dents sans rpondre, se prcipitait, d'un air
fch, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.

Oh! les gens, les gens! disait le comte en hochant la tte.

Yfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle et confiance,
perch sur son sige lev, ne daignait mme pas se retourner pour voir
ce qui se passait. Dans sa vieille exprience, il savait fort bien qu'on
ne lui dirait pas de sitt encore: En route,  la garde de Dieu! et
qu'aprs le lui avoir dit, on l'arrterait deux fois au moins pour
envoyer chercher des objets oublis; alors seulement la comtesse
passerait la tte par la portire, en le suppliant, au nom du ciel, de
conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi
attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience
beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux,
celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin
dans la large voiture, le marchepied fut relev, la portire ferme, la
cassette apporte aprs avoir t oublie, et la comtesse adressa  son
vieux cocher ses recommandations habituelles. Yfime se dcouvrit
lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent
comme lui.

 la garde de Dieu, dit Yfime en remettant son bonnet, en avant!

Le postillon lana ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son
collier, les ressorts gmirent et la lourde caisse du carrosse
s'branla. Le laquais s'lana sur le sige de la voiture lorsqu'elle
tait dj en marche, et les autres quipages, secous comme elle en
passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement  sa suite. Tous
les voyageurs se signrent en passant devant l'glise d'en face, et les
domestiques qui restaient  la maison les reconduisirent pendant
quelques pas, en marchant des deux cts des portires. Natacha avait
rarement prouv un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, o,
assise  ct de sa mre, elle voyait lentement dfiler devant ses yeux
les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait  son sort.
Passant de temps en temps la tte hors de la portire, elle regardait le
long convoi de blesss qui les prcdait, avec la calche du prince
Andr en tte. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baisse,
mais, comme c'tait la premire de la longue file, elle la suivait
toujours des yeux.

Chemin faisant, des convois du mme genre dbouchrent en si grand
nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaa, les
voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew,
Natacha, qui s'amusait  examiner les allants et les venants, s'cria
tout  coup avec une joyeuse surprise:

Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!

--Qui donc? Qui cela?

--Mais c'est Besoukhow!... Et elle se pencha  la portire pour
chercher  reconnatre un homme de forte stature, vtu d'un caftan de
cocher; rien qu' le voir, on devinait que ce devait tre un
dguisement: il tait suivi d'un petit vieillard  figure jaune et
imberbe, envelopp dans un manteau  collet de frise.

C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.

--Quelle ide! Tu te trompes!

--Je vous donne ma tte  couper que c'est lui.... Halte, halte!
cria-t-elle au cocher.

Celui-ci ne put s'arrter: les conducteurs des charrettes et des
voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de
continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empcha
pas les Rostow de distinguer quoique  distance, la grande taille de
Pierre: si ce n'tait pas lui, c'tait du moins quelqu'un qui lui
ressemblait singulirement. Le personnage en question marchait le long
du trottoir, la tte incline, le visage srieux, en compagnie du
vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier,
remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha lgrement et
avec respect le coude de son matre en lui dsignant la voiture. Pierre,
absorb dans ses rveries; fut quelque temps avant de comprendre ce
qu'on lui voulait; enfin, levant la tte, et regardant du ct que lui
indiquait son vieux compagnon, il aperut Natacha, et, sous l'impulsion
irrflchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au
bout de dix pas il s'arrta subitement. Natacha, toujours penche en
avant, lui souriait affectueusement.

Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me
reconnaissez?... C'est vraiment tonnant!... Que faites-vous l sous ce
dguisement? ajouta-t-elle en lui tendant la main.

Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'tait pas
arrte, et la baisa gauchement.

Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intrt.

-- moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, rpondit-il, sentant
que le regard joyeux de Natacha le pntrait de son charme.

--Restez-vous  Moscou, ou le quittez-vous?

Pierre se tut un moment:

 Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela,  Moscou!... Adieu!

--Comme je regrette de ne pas tre homme, je serais reste avec vous,
dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous
permettez, je resterai!

--Vous avez t l-bas pendant la bataille, dit la comtesse en
interrompant sa fille.

--Oui, j'y tais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.

--Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'tes pas comme habitude.

--Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un
mot, adieu, adieu! rpta-t-il. Dans quels temps pouvantables... Et,
laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha
le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.


XVIII


Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du
dfunt Bazdew. Voici ce qui s'tait pass.

 son rveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se
rendit pas compte tout d'abord du lieu o il se trouvait, ni de ce qu'on
lui voulait, et lorsque son matre d'htel lui nomma, parmi les
personnes qui l'attendaient au salon, le Franais qui avait t charg
de la lettre de sa femme, le sentiment de dsespoir et de dcouragement
auquel il tait si facilement enclin s'empara de lui avec plus de
violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau:
il lui sembla qu'il n'avait plus rien  faire sur cette terre, que tout
s'tait croul et que sa situation tait sans issue. Souriant d'un
sourire contraint, se parlant bas  lui-mme, tantt il s'asseyait,
accabl, sur le canap; tantt il essayait de voir par le trou de la
serrure les gens qui taient dans la pice voisine; tantt enfin il
prenait un livre et tchait de lire. Le matre d'htel vint une seconde
fois lui annoncer que le Franais dsirait instamment le voir, ne ft-ce
qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdew, qui tait force de
partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des
livres du dfunt.

Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutt va lui dire que je
viens, rpondit Pierre, qui, aussitt seul, saisit son chapeau, et se
glissa dans le corridor par une porte drobe.

Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'o
il aperut le suisse qui se tenait debout devant l'entre. S'engageant
alors dans un escalier de service qui menait  la cour, il la traversa
sans tre remarqu. Mais, en dbouchant par la porte cochre, il fut
oblig de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le salurent
respectueusement. Pierre, pour viter ces regards curieux, fit alors
comme l'autruche qui cache sa tte dans un fourr, et croit ne pas tre
vue; il regarda de ct, doubla le pas et se mit  marcher rapidement.

Aprs mre rflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir
les papiers et les livres qu'on dsirait lui confier. Il prit le premier
isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdew, qui
demeurait aux tangs du Patriarche. Il regardait de ct et d'autre les
files de vhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait  ne pas
dgringoler du vieux droschki disloqu qui s'avanait lentement avec un
bruit de ferraille: Pierre prouvait la joyeuse sensation d'un gamin
chapp de l'cole. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui
raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le
lendemain on enverrait toute la population au del de la barrire des
Trois-Montagnes, et que l aurait lieu une grande bataille. Arriv aux
tangs, Pierre eut quelque peine  retrouver la maison, o il n'tait
pas venu depuis longtemps. Ghrassime, le mme petit vieillard  figure
ride et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant  Torjok,
rpondit au coup qu'il frappa  la porte.

Est-on  la maison? demanda Pierre.

--Les vnements ont forc madame et ses enfants  se rfugier dans leur
bien de Torjok.

--Laisse-moi entrer tout de mme: il faut que je mette les livres en
ordre.

--Venez, venez, monsieur.... Le frre du dfunt--que le Ciel ait son
me!--est rest ici, mais il est bien faible, vous savez.

Pierre savait aussi qu'il tait  moiti abruti, car il buvait comme un
trou.

Allons, allons! dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, o il se
trouva nez  nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui
tranait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez
bourgeonn tmoignait de ses habitudes.

 la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur
et disparut dans les profondeurs du corridor.

Une grande intelligence, mais bien affaiblie  prsent, dit le
domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?

Pierre l'y suivit.

On y a mis les scells, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a
ordonn de vous remettre les livres.

Pierre se retrouvait dans le mme cabinet sombre o, du vivant du
Bienfaiteur, il tait entr une fois avec un si grand trouble. Depuis sa
mort, ce cabinet tait inhabit, et la couche de poussire qui couvrait
tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghrassime
poussa un des volets, il sortit aussitt de la chambre. Pierre ouvrit
une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de
documents trs prcieux: c'taient les actes originaux des loges
d'cosse, annots et expliqus par le Bienfaiteur. Aprs les avoir
dploys devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit
par s'oublier dans une profonde rverie.

Ghrassime, qui entr'ouvrait la porte de temps  autre, trouvait
toujours Pierre dans la mme position. Deux heures se passrent ainsi.
Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut
inutile, Pierre n'entendit rien.

Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghrassime.

--Ah oui! rpondit Pierre, revenant enfin  lui. coute, dit-il en
attirant Ghrassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses
yeux brillants et humides... coute, il y aura une bataille demain, tu
le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.

--Bien, dit laconiquement le vieux. Dsirez-vous que je vous apporte 
manger?

--Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement
complet de paysan et un pistolet.

--Bien! rpondit Ghrassime aprs avoir rflchi un moment.

Pierre passa le reste de la journe seul dans cette chambre, sans cesser
d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit mme se
parler tout haut  plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit
qui lui avait t prpar. Ghrassime, dans sa longue vie de domestique,
avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas trs
surpris de l'trange humeur de Pierre, et il tait content d'avoir
quelqu'un  servir. Le mme soir il lui procura sans difficult le
caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin.
Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant
la soire: tranant toujours ses chaussures cules, il s'arrtait d'un
air hbt pour regarder Pierre, et, ds que celui-ci se retournait, il
croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'loignait au
plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi dguis en cocher, allait
avec Ghrassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.


XIX



Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se
replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers rgiments se
mirent en marche la nuit; ils avanaient posment et sans se presser,
mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils
aperurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont,
s'tageant sur les hauteurs, se rpandant par les rues et les carrefours
et arrtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse
tout aussi considrable de gens qui les poussaient en avant, les
soldats, emports par ce double mouvement, se prcipitrent en dsordre
sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant  Koutouzow, il
traversa Moscou par des rues dtournes.  dix heures du matin, le 14
septembre, il ne restait plus que l'arrire-garde dans le faubourg de
Dorogomilow: tout le reste de l'arme avait opr son passage.

 la mme heure, Napolon,  cheval au milieu de ses troupes, examinait,
du haut de la montagne Poklonnaa, le panorama qui se droulait devant
ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu' l'entre de
l'ennemi, pendant toute cette semaine mmorable et agite, il faisait 
Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agrable
surprise, alors que les rayons du soleil, bas  l'horizon, scintillent
dans l'air pur en blouissant la vue et projettent une chaleur plus
forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en
aspirant les brises parfumes; alors que les nuits sont encore tides et
que leurs tnbres s'illuminent d'une pluie d'toiles dores, dont le
mystrieux spectacle effraye les uns et rjouit les autres. La lumire
du matin inondait Moscou d'un clat ferique. tendue aux pieds de la
Poklonnaa avec ses jardins, ses glises, sa rivire, ses coupoles
brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces
constructions fantastiques d'une architecture trange, la ville semblait
vivre de sa vie habituelle! Napolon prouvait, en la contemplant, cette
curiosit inquite et pleine de convoitise que provoque chez un
conqurant l'aspect de moeurs inconnues et trangres. Il constatait
dans cette grande cit une exubrance de vie, dont il distinguait, du
haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour
ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps tendu devant lui.
Chaque coeur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mre,
tandis que tout tranger, sans mme se rendre compte de son rle
maternel, reste frapp de son caractre essentiellement fminin.
Napolon le comprit.

Cette ville asiatique, avec ses innombrables glises, Moscou la sainte,
la voil donc enfin, cette ville fameuse! Il tait temps! dit-il en
descendant de cheval, et, faisant dployer devant lui le plan de Moscou,
il manda l'interprte Lelorgne d'Ideville. Une ville occupe par
l'ennemi ressemble  une ville qui a perdu son honneur[16], pensait-il,
ainsi qu'il l'avait dit  Toutchkow  Smolensk. Surpris de voir ralis
ce rve longtemps caress, et qui lui avait paru si difficile 
atteindre, c'tait dans ce sentiment qu'il admirait la beaut orientale
couche  ses pieds. mu, terrifi presque par la certitude de sa
possession, il portait ses yeux autour de lui, et tudiait le plan dont
il comparait les dtails avec ce qu'il voyait.

La voil donc, cette fire capitale, se disait-il, la voil  ma
merci! O est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu' dire un
mot,  faire un signe, et la capitale des Tsars sera  jamais dtruite.
Mais ma clmence est toujours prompte  descendre sur les vaincus! Aussi
serai-je misricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques
monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et
d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur
ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les gnrations
futures des boyards seront forces de se rappeler avec amour le nom de
leur conqurant: Boyards, leur dirai-je tout  l'heure, je ne veux pas
profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je
vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes
peuples! Ma prsence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai
avec nettet et avec grandeur.

--Qu'on m'amne les boyards[17]! s'cria-t-il en se tournant vers sa
suite, et un gnral s'en dtacha aussitt pour aller les chercher.

Deux heures s'coulrent. Napolon djeuna et retourna au mme endroit
pour y attendre la dputation. Son discours tait prt, plein de dignit
et de majest, d'aprs lui du moins! Entran par la gnrosit dont il
voulait accabler la capitale, son imagination lui reprsentait dj une
runion dans le palais des Tsars, o les grands seigneurs russes se
rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un prfet qui
lui gagnerait le coeur des populations, il distribuait des largesses aux
tablissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru
devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosque,
ici  Moscou il devait se montrer gnreux,  l'exemple des Tsars.

Pendant qu'il rvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les
boyards, ses gnraux inquiets dlibraient entre eux  voix basse, car
les envoys partis  la recherche des dputs taient revenus annoncer,
d'un air constern, que la ville tait vide, et que tout le monde la
quittait. Comment communiquer cette nouvelle  Sa Majest sans la placer
dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations?
Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il
n'y avait plus dans la ville que des gens surexcits par l'ivresse! Les
uns soutenaient qu'il fallait  tout prix runir une dputation
quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habilet et avec
prudence, toute la vrit  l'Empereur. Le cas tait grave et
difficile.

C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant
qu'il le sache. Et personne ne se dcidait  parler.

L'Empereur, qui avait continu  se bercer de ses rves de grandeur,
sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comdien, que cet
instant imposant perdait de sa solennit en se prolongeant outre mesure.
Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'tait un signal;
aussitt les troupes qui entouraient Moscou y entrrent au pas acclr
par les diffrentes barrires, en se dpassant les unes les autres, au
milieu des tourbillons de poussire qu'elles soulevaient dans leur
marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entran
par l'enthousiasme de ses soldats, Napolon s'avana avec eux jusqu' la
barrire de Dorogomilow; l il s'arrta, descendit de cheval et se
remit  marcher, dans l'attente de la dputation qu'il s'attendait 
voir paratre.


XX


Moscou tait dsert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de
vie, mais la ville tait vide et abandonne comme l'est une ruche
dvaste qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais
de prs il n'est plus possible de s'y mprendre: ce n'est pas ainsi
quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le
parfum, ni le bruit habituels. Le coup frapp par l'leveur ne provoque
plus le tumulte instantan et gnral de milliers de petits tres qui
se replient d'un air menaant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant
avec colre leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse
la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les
recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par
l'ouverture, ni la senteur embaume et pntrante du miel, ni les tides
effluves des richesses accumules! Plus de sentinelles vigilantes,
prtes  donner l'veil en sonnant de la trompe et  se sacrifier pour
la dfense de la communaut. Plus d'occupations paisibles et rgulires
se trahissant par un susurrement continu, mais un dsordre partiel,
bruyant et effar! Plus d'abeilles laborieuses partant  vide pour
butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des
frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit
de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles charges de miel,
accroches l'une  l'autre par les pattes et tranant en bourdonnant le
rsidu de la cire, l'leveur ne voit plus maintenant dans la partie
infrieure de la ruche que des abeilles engourdies,  moiti mortes,
errant, sans savoir ce qu'elles font, de ct et d'autre sur ses minces
parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balaye par leurs
ailes en ventail, et aux fentes proprement calfeutres,  et l gisent
des miettes de cire, d'informes dbris, de pauvres bestioles expirantes,
dont les pattes frmissent encore, et des cadavres rests sans
spulture. La partie suprieure prsente le mme aspect de destruction:
les cellules, construites avec un art si raffin, ont perdu leur
virginit premire; tout est abandonn, bris, souill. Les frelons
voleurs parcourent avec dfiance les travaux abandonns, et les tristes
habitantes du logis, dessches, flasques, vieillies, se tranent
lentement, sans force et sans dsirs, n'ayant plus qu'une tincelle de
vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent
voleter et se heurter contre la ruche ravage. Parfois on en aperoit
deux dans un coin, qui, fidles  leurs anciennes habitudes, nettoient
une cellule et s'emploient instinctivement  la dbarrasser d'une
abeille morte, pendant qu' ct deux autres se querellent
paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques
survivantes, ayant trouv une victime, l'entourent, se jettent sur elle
et l'touffent; l une abeille affaiblie s'envole lentement, lgre
comme un duvet, pour retomber bientt sur un monceau de cadavres
desschs... et, au lieu des cercles noirs forms de milliers d'abeilles
tasses, presses dos  dos, surveillant les mystres de l'closion, on
ne voit plus que des ouvrires puises, et de pauvres mortes qui
semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profan
et viol. C'est le royaume de la mort et de la dcomposition!... Le peu
qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de
l'leveur, et n'a mme plus la force de le piquer en mourant. Refermant
alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en
retire les derniers rayons.

Tel tait ce jour-l l'aspect de Moscou. Ceux qui y taient rests
allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement,
sans rien changer  la routine de leur existence, tandis que, fatigu et
inquiet, Napolon marchait de long en large devant la barrire, en
attendant la dputation des boyards, ce vain crmonial qu'il regardait
comme indispensable! Lorsqu'on lui annona, avec toutes les prcautions
imaginables, que Moscou tait vide, il jeta un regard courrouc sur
celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en
silence. La voiture! dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de
service, il entra dans le faubourg. Moscou dsert? Quel vnement
invraisemblable[18]! et, sans pntrer jusqu'au centre de la ville, il
s'arrta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de thtre
avait rat!


XXI


Les troupes russes traversrent Moscou depuis deux heures de la nuit
jusqu' deux heures de l'aprs-midi, entranant  leur suite les
derniers habitants et des blesss. Pendant qu'elles encombraient les
ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y taient
accules sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce
temps d'arrt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement
le long de Vassili-Blagenno jusque sur la place Rouge, o ils
pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le
bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinno-Dvor[19] taient
galement envahis par une masse d'individus qu'y poussait le mme motif.
On n'entendait plus les appels intresss des boutiquiers; il n'y avait
plus de marchands ambulants, plus de foule bariole, plus de femmes
occupes  faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans
armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les
mains pleines. Les quelques marchands qui taient rests sur place
erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en
tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite 
leurs commis, qui l'emportaient en lieu sr. Sur la place du
Gostinno-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne
rappelait plus  la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient
au contraire au plus vite, pendant qu' travers cette foule d'allants et
venants passaient quelques hommes vtus de caftans gris et la tte
rase. Deux officiers, l'un ceint d'une charpe et mont sur un mauvais
cheval gris fonc, l'autre en manteau et  pied, causaient ensemble au
coin de l'Iliinka; un troisime, galement  cheval, les rejoignit.

Le gnral a ordonn de les chasser tous, cote qui cote!... La moiti
des hommes s'est enfuie!...

--O allez-vous? cria-t-il  trois fantassins qui, relevant les pans
de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.

--Le moyen de les rassembler!... Il faut hter le pas, pour que les
derniers ne fassent pas comme le reste.

--Mais comment avancer? Le pont est encombr!

--Voyons, allez, chassez-les devant vous! s'cria un vieil officier.

Celui qui portait l'charpe descendit de cheval, appela le tambour et se
plaa avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent  courir avec
la foule. Un gros marchand, avec des joues enlumines et bourgeonnes,
et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en
gesticulant.

Votre Noblesse, dit-il d'un air dgag, accordez-nous votre protection.
Cela nous est bien gal  nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit
que de contenter un honnte homme comme tous, nous trouverons bien
toujours deux morceaux de draps  votre service, car nous sentons
que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une
patrouille, si l'on avait donn le temps de fermer!

Quelques autres marchands se rapprochrent de lui.

 quoi sert de se lamenter pour une telle misre? dit avec gravit l'un
d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tte? Libre 
eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers
l'officier avec un geste nergique.

--Il t'est bien facile,  toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le
premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.

--Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois
boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment esprer
de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volont de Dieu
est plus forte que la ntre!

--Venez, rpta le premier marchand en saluant l'officier qui le
regardait indcis. Aprs tout, que m'importe! dit-il tout  coup en
s'loignant  grands pas.

D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une
lutte.... Il tait sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait
lorsqu'un homme en caftan gris, la tte rase, en fut rejet avec
violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les
marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier
se prcipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique.  ce
moment de grands cris clatrent sur le pont de la Moskva.

Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? s'cria l'officier en s'lanant sur la
place  la suite de son camarade.

En y arrivant, il vit deux canons enlevs de leurs affts, des
charrettes renverses et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens
qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une
grande tlgue charge d'une montagne d'effets, sur le sommet de
laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris dsesprs,  un
fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens
courants attachs par une longue laisse  cette mme charrette se
serraient l'un contre l'autre. D'aprs ce que l'officier apprit de ses
camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme
avaient eu pour cause une indicible panique. Le gnral Yermolow, en
apprenant que les soldats se rpandaient dans les boutiques, que les
habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux
pices de leurs affts pour faire croire  la populace qu'on allait
balayer la place. Affole de peur, la foule avait escalad les
charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle
avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de
continuer leur marche.


XXII


Au coeur mme de la ville, les rues taient dsertes, les portes
cochres et les boutiques fermes; dans le voisinage des cabarets on
entendait de ct et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isols,
mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne rsonnait sur le pav, et
les pas de quelques rares pitons en troublaient seuls la triste
solitude. La Povarskaa tait plonge dans le mme silence que les
autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches
gisaient parpills dans la grande cour de la maison Rostow, que ses
propritaires avaient abandonne avec son riche mobilier; on n'y voyait
me qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon:
c'tait Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, rest avec lui,
s'amusait  faire rsonner les touches de l'instrument, tandis que le
dvornik, le poing sur la hanche, plant devant une grande glace,
souriait gracieusement  sa propre image.

Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains
sur le clavier.

--Je crois bien, rpondit Ignace en continuant  contempler la figure
panouie qui lui renvoyait ses sourires.

--Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'cria soudain derrire
eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui tait entre  pas de loup. Je
vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents,
pendant que rien n'est rang et que Vassilitch n'en peut plus de
fatigue.

Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la
chambre, en baissant les yeux avec soumission.

Moi, petite tante, je me repose.

--Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite prparer le samovar pour ton
grand-pre. Et Mavra Kouzminichna essuya la poussire dont les meubles
taient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le
salon, dont elle ferma la porte  clef. Puis elle s'arrta dans la cour
et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le th chez
Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout  coup des
pas prcipits retentirent dans la rue dserte et s'arrtrent  la
petite porte, dont le loquet fut vivement secou sous l'effort qu'on
faisait pour l'ouvrir.

Qui est l? Que voulez-vous? s'cria Mavra Kouzminichna.

--Le comte, le comte Ilia Andrvitch Rostow?

--Qui tes-vous?

--Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir, rpondit une voix
d'un timbre agrable.

Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant
elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de
ressemblance avec les Rostow.

Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.

--Ah! quel guignon! J'aurais d venir hier, murmura le jeune homme avec
regret.

Pendant ce temps la vieille mnagre examinait avec attention et
sympathie ces traits qui lui taient si familiers, et le manteau dchir
et les bottes uses du survenant.

Pourquoi aviez-vous besoin du comte?

--Oh! maintenant il est trop tard, rpondit l'officier dsappoint,
faisant un pas pour s'en aller.

Il s'arrta malgr lui, indcis.

C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours t trs
bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et
honnte sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je
voulais demander au comte...

Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.

Attendez un instant!... Et, se retournant brusquement, elle se
dirigea en courant du ct de la seconde cour, o elle demeurait.

Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant
mlancoliquement.

Quel dommage d'avoir manqu mon oncle! Quelle bonne vieille! mais o
est-elle donc alle? Il faut pourtant que je lui demande par quelles
rues je dois passer pour rattraper mon rgiment, qui doit bien
certainement tre dj  la barrire Rogojskaa!

 ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air
rsolu, quoique lgrement embarrass, et tenait dans ses mains un
mouchoir  carreaux; arrive  quelques pas du jeune homme, elle le
dfit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit
brusquement.

Si Son Excellence tait  la maison, il aurait sans doute... mais
aujourd'hui que...

La vieille s'arrta confuse, tandis que le jeune officier acceptait
gaiement son argent et la remerciait avec effusion.

Que Dieu soit avec vous! rpta-t-elle en reconduisant le jeune homme,
qui s'lana par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son
rgiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'loigner,
et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte,
qu'elle avait soigneusement referme. Elle l'avait perdu de vue depuis
longtemps, elle tait encore tout entire au sentiment de tendresse et
de piti maternelles que lui inspirait ce jeune garon qu'elle ne
connaissait pas!


XXIII


 l'tage infrieur d'une maison inacheve de la Varvarka, il y avait un
cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants
d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre,
une dizaine d'ouvriers, gris, dbraills, les yeux troubles, chantaient
 tue-tte; mais on voyait bien qu'ils se foraient, car la sueur
ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir,
mais bien pour faire voir qu'ils taient en gaiet et qu'ils faisaient
bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vtu d'un
sarrau bleu, aurait pu passer  la rigueur pour un joli garon, si ses
lvres serres et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et
sombres, n'eussent donn  sa physionomie une expression trange et
mchante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la
mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs ttes
son bras blanc, que sa manche retrousse laissait voir en entier.
Entendant tout  coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte 
coups de poing, il s'cria d'un ton de commandement:

Assez, enfants, on se bat l-bas,  la porte! Et, relevant pour la
centime fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle,
suivi de ses camarades.

C'taient comme lui des ouvriers que le cabaretier rgalait en payement
de cuirs de diffrentes sortes qu'ils lui avaient apports de leur
fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il
s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayrent d'y pntrer,
mais une querelle s'tait engage sur le seuil de la porte entre le
cabaretier et un marchal ferrant; ce dernier fut violemment repouss,
et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de
ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son
poids sur sa poitrine, mais, au mme moment, apparut le jeune gars  la
manche retrousse, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'cria
avec fureur:

Enfants, on assassine les ntres!

Le marchal ferrant se releva la figure ensanglante, et cria d'un ton
lamentable:

 la garde! on tue, on a tu un homme!... au secours!

--Ah! seigneur Dieu, on a tu, tu un homme! rpta en glapissant une
femme  la porte cochre d' ct.

La foule se rassembla autour du malheureux.

Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa
dernire chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de
cabaretier!

Le jeune homme blond, debout  l'entre, portait alternativement son
regard terne du cabaretier au marchal ferrant, comme s'il cherchait
avec qui se prendre de querelle.

Sclrat! hurla-t-il tout  coup en se jetant sur le premier...,
Liez-le vite, mes enfants.

--Me lier, moi? s'cria le cabaretier, et, se dbarrassant de ses
assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa
tte et le lana  terre. On aurait dit que cet acte avait une
signification menaante et mystrieuse, car les ouvriers s'arrtrent 
l'instant.

Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce
que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu' aller trouver l'officier de
police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est dfendu de faire du
dsordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le
cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en
se mettant en marche, avec le jeune gars, le marchal ferrant, les
ouvriers et les passants ameuts, qui criaient et hurlaient en choeur.

--Allons-y! Allons-y!

Au coin de la rue, devant une maison dont les volets taient ferms et
sur la faade de laquelle se balanait l'enseigne d'un bottier, se
tenaient groups une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vtements
taient uss, et l'puisement caus par la faim se lisait sur leurs
figures maigres et abattues. N'aurait-il pas d nous payer notre
travail? disait l'un d'eux en fronant les sourcils.... Mais non, il a
suc notre sang et il se croit quitte: il nous a lanterns toute la
semaine, et au dernier moment il a fil.  la vue de l'autre groupe qui
s'avanait l'ouvrier se tut, et, pouss par une curiosit inquite, se
joignit  lui avec tous ses compagnons.

O va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorit.

--C'est donc vrai que les ntres ont eu le dessous?

--Que croyais-tu donc?... coute ce qu'on raconte!

Pendant que les questions et les rponses se croisaient en tous sens,
le cabaretier profita du tumulte pour s'chapper sans tre vu et
retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqu la
disparition de son ennemi, continua  prorer en agitant son bras nu, et
en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espraient
en obtenir un claircissement de nature  les rassurer.

Il dit qu'il connat la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?...
Mais est-ce que l'autorit n'est pas l pour a?... N'ai-je pas raison,
camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorit? mais alors on
pillera, quoi!

--Btises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible
qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqu de toi et tu
l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines
qu'on va le laisser entrer comme cela, lui!... L'autorit est l pour
l'empcher. coute donc ce que dit celui-l! ajouta-t-il en dsignant
le jeune gars.

Prs de l'enceinte de Kita-Gorod, quelques hommes entouraient un
individu en manteau qui lisait un papier.

C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase! disait-on de ct  d'autre, et
tout le monde se porta de ce ct.

Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrass,
mais,  la demande du jeune gars, il en recommena la lecture d'une voix
lgrement tremblante: c'tait la dernire affiche de Rostoptchine, du
31 aot.

Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! rpta en
souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec
elle, agir ensemble et aider les troupes  dtruire les brigands, que
nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dner, je me remettrai 
la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous lui donnerons une
bonne racle!

Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune
gars baissa la tte d'un air sombre: il tait vident que personne ne
les avait compris, et la phrase je reviendrai pour dner produisit
surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple tait
mont  un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire tait malsonnante
 ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par consquent un
oukase manant d'une autorit suprieure n'aurait pas d se le
permettre. Personne, pas mme le jeune gars, dont les lvres s'agitaient
convulsivement, n'interrompit ce morne silence.

Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voil!... Il nous
l'expliquera sans doute! dirent tout  coup plusieurs voix, et
l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture,
accompagne de deux dragons  cheval, venait de dboucher sur la place.

C'tait le grand-matre de police, qui, par ordre du comte, tait all
le matin mme mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette
expdition une somme d'argent considrable, qu'il avait pour le moment,
soigneusement dpose dans ses poches.  la vue de la foule qui venait
vers lui, il donna l'ordre  son cocher de s'arrter.

Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient
timidement de lui. Qu'y a-t-il? rpta-t-il, n'en ayant pas reu de
rponse.

--Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! rpondit l'homme au manteau:
ils sont prts, pour obir  Son Excellence, et pour faire leur devoir,
 risquer leur vie.... Ce n'est pas une meute, Votre Noblesse, mais
comme il est dit de la part du comte...

--Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!...
Avance! cria le grand-matre de police au cocher.

La foule s'tait arrte, en serrant de prs ceux qu'elle supposait
avoir entendu les paroles du reprsentant du pouvoir; mais, lui, elle le
laissa nanmoins s'loigner. Le grand-matre de police jeta sur elle un
regard effray, et murmura quelques mots  son cocher, qui lana ses
chevaux  fond de train.

On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-mme.... Ne lchons
pas celui-l! Qu'il nous rende compte! Arrte! Arrte! Et tous se
prcipitrent en dsordre  la poursuite du grand-matre de police.


XXIV


Dans la soire du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue
avec Koutouzow, et en revint profondment bless. Comme il n'avait pas
t invit  faire partie du conseil de guerre, sa proposition de
prendre part  la dfense de la ville passa inaperue, et il fut
profondment surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la
tranquillit de la capitale, dont le patriotisme n'tait, aux yeux de
certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans porte.
Aprs s'tre fait servir  souper, il s'tendit tout habill sur un
canap, mais, entre minuit et une heure, on le rveilla pour lui
remettre une dpche de Koutouzow, apporte par un exprs. Il lui
annonait la retraite de l'arme par la grand'route de Riazan au del de
Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour
faciliter aux troupes le passage  travers la ville. Cette nouvelle n'en
fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son
entretien avec Koutouzow, le lendemain mme de Borodino. En effet, les
gnraux qui en arrivaient rptaient en choeur qu'une seconde bataille
tait impossible, et alors, sur l'ordre du gnral en chef, on avait
enlev de la ville tout ce qui appartenait au Trsor ainsi qu'au
mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqu sous la forme
d'un simple billet de Koutouzow et reu la nuit pendant son premier
sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.

Dans la suite, lorsqu'il se plut  expliquer ce qu'il avait fait  cette
poque, le comte Rostoptchine rpta  diffrentes reprises dans ses
_Mmoires_ que son but tait de maintenir la tranquillit  Moscou et
d'en faire sortir les habitants. Si telle tait vritablement son
intention, sa conduite devient irrprochable. Mais pourquoi alors ne
sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la
poudre, le bl? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers
d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livr?

Pour y maintenir la tranquillit, nous rpond le comte Rostoptchine.
Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles,
l'arostat de Leppich, etc., etc.?

Pour qu'il ne reste plus rien en ville, rpond encore le comte. Si
l'on admet cette manire de voir, chacun de ses actes est justifi.

Les atrocits de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue
que la tranquillit du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine
fondait-il ses craintes de voir clater une rvolution  Moscou, lorsque
les habitants s'en loignaient et que les troupes se repliaient? Ni l
ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de prs
ou de loin, ressemblt  une rvolution.

Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes taient rests 
Moscou, et, sauf au moment o la foule ameute s'tait runie sur
l'ordre du gouverneur gnral dans la cour de son htel, nul dsordre ne
se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand mme on
aurait annonc l'abandon de la ville aprs Borodino, au lieu de soutenir
le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les
mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.

Rostoptchine tait d'un temprament sanguin et emport, il avait
toujours vcu et agi dans les hautes sphres administratives, aussi ne
connaissait-il pas, malgr son vritable patriotisme, le peuple qu'il
s'imaginait tenir en main. Depuis l'entre de l'ennemi dans le pays, il
se complaisait  jouer le rle du moteur dirigeant et suprme dans le
mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non
seulement les actes matriels des habitants, mais encore leurs
dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations
crites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans
son milieu, et qui le dconcerte  plus forte raison sous la plume de
ses suprieurs. Ce rle lui plaisait, il s'y tait compltement
identifi, et la ncessit d'y renoncer avant d'avoir accompli un
exploit hroque le surprit  l'improviste. Il sentit le terrain manquer
sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il
l'et pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de
croire  l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette ventualit.
C'tait contre sa volont que les habitants quittaient la ville, et ce
n'tait qu'avec une extrme difficult qu'il accordait aux
fonctionnaires l'autorisation de mettre en sret les archives des
tribunaux.

Toute son nergie, toute son activit tendaient  entretenir dans la
population la haine patriotique et la confiance en soi-mme, dont il
tait imbu plus que personne. Quant  juger jusqu' quel point cette
nergie et cette activit furent comprises et partages par le peuple,
c'est l une question qui n'est pas encore rsolue. Mais lorsque les
vnements prirent, en se dveloppant, leurs vritables proportions
historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la
haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'pancher dans
l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-mme ne suffit plus
 la dfense de Moscou, lorsque tout le peuple s'coula comme un torrent
en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte ngatif, la force
du sentiment national dont il tait anim, alors le rle choisi par le
comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul,
faible, ridicule, et d'autant plus irrit, qu'il se sentait coupable.
Tout ce que Moscou contenait lui avait t confi, et rien ne pouvait
plus tre emport! Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est
cependant pas moi. Tout tait prt, je tenais Moscou dans mes deux
mains, et voil ce qu'ils ont dcid.... Tratres! brigands!
s'criait-il avec rage, sans prciser quels taient ces tratres et ces
brigands qu'il invectivait, pouss par le besoin de har ceux qui,
d'aprs lui, l'avaient plac dans cette ridicule situation.

Il passa toute la nuit  donner des ordres qu'on venait lui demander de
tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni
aussi intraitable.

Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Universit,
du Snat, de la maison des Enfants-Trouvs!... Les pompiers, le
directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils
ont  faire! Et toute la nuit se passa ainsi.

Le comte faisait des rponses brves et svres, uniquement destines 
donner  entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilit des
instructions donnes, et la rejetait sur ceux qui avaient rduit tout
son travail  nant.

Dis  cet imbcile de veiller  ses archives, et  cet autre de ne pas
m'adresser de sottes questions  propos de ses pompiers.... Puisqu'il y
a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser
aux Franais?

--Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arriv que doit-il
faire?

--Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lche les fous dans la
ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armes, il est
juste que ceux-l soient aussi rendus  la libert.

Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte
s'cria avec colre, en s'adressant au surveillant:

Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a
pas! Eh bien, qu'on les lche!

--Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et
Vrestchaguine.

--Vrestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amne!


XXV


Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencrent  traverser
la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes
inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient
plus dsormais besoin de lui. Il avait command sa voiture pour aller 
Sokolniki, et, en attendant qu'elle ft prte, il s'tendit, les bras
croiss et la figure renfrogne.

En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine
complaisamment que si ses administrs vivent, c'est uniquement grce 
ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilit qu'il
trouve la rcompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote
qui, de son frle esquif, indique au lourd vaisseau de l'tat la route
qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend,
que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense btiment.
Mais qu'une tempte s'lve, que les vagues entranent le vaisseau,
l'illusion n'est plus possible, le btiment suit seul sa marche
majestueuse, et le pilote, qui tout  l'heure encore tait le
reprsentant de la toute-puissance, devient un tre faible et inutile.
Rostoptchine le sentait, et il en tait profondment froiss.

Le grand-matre de police, celui-l mme que la foule avait arrt,
entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la
voiture tait prte. L'un et l'autre taient ples, et le premier, aprs
avoir rendu compte au gnral gouverneur de sa commission, ajouta que la
cour de l'htel se remplissait d'une masse norme de gens qui
demandaient  lui parler. Sans profrer une parole, le comte se leva, se
dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la
porte vitre du balcon, mais, la retirant aussitt, il alla  une autre
fentre, d'o l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars
continuait  discourir en gesticulant. Le marchal ferrant, couvert de
sang, se tenait, sombre,  ses cts, et le murmure de leurs voix
pntrait  travers les croises.

La voiture est-elle prte? demanda Rostoptchine.

--Elle est prte, Excellence, rpondit l'aide de camp.

--Que veulent-ils donc, ceux-l? demanda Rostoptchine en se rapprochant
du balcon.

--Ils se sont runis,  ce qu'ils assurent, pour marcher sur les
Franais, d'aprs votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de
trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine  leur chapper!
Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...

--Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai  faire...
et il continuait  regarder au dehors: Voil o l'on a amen la Russie,
voil ce que l'on a fait de moi! se disait-il, emport contre ceux
qu'il accusait par une colre farouche dont il n'tait plus le
matre:... La voil, la populace, la lie du peuple, la plbe qu'ils ont
souleve par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute, se
dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait,  part
lui, sur qui il pourrait bien dverser sa fureur, La voiture est-elle
prte? rpta-t-il.

--Elle est prte, Excellence. Quels sont vos ordres concernant
Vrestchaguine? Il attend  l'entre.

--Ah! s'cria Rostoptchine frapp d'une ide subite, ouvrant la porte
du balcon, il y apparut, tout  coup.

Tous se dcouvrirent et se tournrent vers lui.

Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et  haute voix. Merci d'tre
venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut
en finir avec le misrable qui a caus la perte de Moscou.
Attendez-moi!... Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en
tait sorti.

Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.

Tu vois bien qu'il saura en venir  bout, et toi qui assurais que les
Franais... disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque
de confiance.

Deux minutes plus tard, un officier se montra  la porte principale, et
dit quelques mots aux dragons, qui s'alignrent. La foule, avide de
voir, se porta prs du pristyle, Rostoptchine y parut au mme instant,
et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.

O est-il? demanda-t-il avec colre.

Au mme moment on aperut un jeune homme, dont le cou maigre supportait
une tte  moiti rase; il tournait le coin de la maison. Vtu d'un
caftan, en drap gros-bleu, jadis lgant, et du pantalon sale et us du
forat, il avanait lentement entre deux dragons, tranant avec peine
ses jambe grles et enchanes.

Qu'il se mette l! dit Rostoptchine en dtournant les yeux du
prisonnier, et en indiquant la dernire marche.

Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses
fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient
en rien  celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de
soumission. Pendant cette scne muette, rien ne rompit le silence, sauf
quelques cris touffs qui partaient des derniers rangs, o l'on
s'crasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncs, attendait
que le jeune prisonnier ft en place.

Enfants! dit-il enfin d'une voix aigu et mtallique, cet homme est
Vrestchaguine, celui qui a perdu Moscou!

L'accus, dont les traits amaigris exprimaient un anantissement
complet, tenait la tte incline; mais, aux premires paroles du comte,
il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il
dsirait lui parler, ou peut-tre rencontrer son regard. Le long du cou
dlicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde,
sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournrent de son ct; il
regarda la foule, et, comme s'il se sentait encourag par la sympathie
qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant
de nouveau la tte, chercha  se mettre d'aplomb sur la marche.

Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu  Bonaparte, il
est le seul entre nous tous qui ait dshonor le nom russe.... Moscou
prit  cause de lui! dit Rostoptchine une voix gale mais dure. Tout 
coup, aprs avoir jet un regard  la victime, il reprit en levant la
voix avec une nouvelle force: Je le livre  votre jugement, prenez-le!

La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientt la presse
devint intolrable; il tait pnible aussi de respirer cette atmosphre
vicie sans pouvoir s'en dgager, et d'y tendre quelque chose de
terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout
compris, se tenaient bouche bante, les yeux carquills par la frayeur,
opposant une digue  la pression de la masse qui tait derrire eux.

Frappez-le! Que le tratre prisse! criait Rostoptchine.... Qu'on le
sabre! je l'ordonne!

Un cri gnral rpondit  l'intonation furieuse de cette voix, dont on
distinguait  peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi
d'un arrt instantan.

Comte, dit Vrestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce
moment de silence, comte, le mme Dieu nous juge!... Il s'arrta.

--Qu'on le sabre! je l'ordonne! rpta Rostoptchine, blme de fureur.

--Les sabres hors du fourreau! commanda l'officier.

 ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs
jusque sur les degrs du pristyle. Le jeune gars se trouva ainsi port
prs de Vrestchaguine; son visage tait ptrifi et sa main toujours
leve.

Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec
colre Vrestchaguine du plat de son sabre.

--Ah! fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi,
du coup qu'il avait reu. Un frmissement d'horreur et de compassion
agita la foule.

Seigneur! Seigneur! s'cria une voix. Vrestchaguine poussa un cri de
douleur et ce cri dcida de sa perte. Les sentiments humains qui
tenaient encore en suspens cette masse surexcite cdrent tout  coup,
et le crime, dj  moiti commis, ne devait plus tarder  s'accomplir.
Un rugissement menaant et furieux touffa les derniers murmures de
commisration et de piti, et, semblable  la neuvime et dernire vague
qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son lan
irrsistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit
tous dans un indescriptible dsordre. Le dragon qui avait dj frapp
Vrestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le
malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du ct de la
populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfona
ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bte sauvage tomba avec
lui au milieu de la foule, qui se rua  l'instant sur eux. Les uns
tiraillaient et frappaient Vrestchaguine, les autres assommaient le
jeune garon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire.
Les dragons furent longtemps  dgager l'ouvrier  moiti mort, et,
malgr la rage que ces forcens apportaient  leur oeuvre de sang, ils
ne pouvaient parvenir  achever le malheureux condamn, charp et
rlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme
dans un tau, gnait leurs hideux mouvements.

Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien cras?... Tratre qui
a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reu son compte!...

Lorsque la victime cessa de lutter et que le rle de l'agonie souleva
sa poitrine mutile, il se fit alors seulement un peu de place autour de
son cadavre ensanglant: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en
loignait ensuite en frmissant de stupeur.

Oh! Seigneur!... Quelle bte froce que la populace!... Comment
aurait-il pu lui chapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de
marchand, bien sr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que
ce n'est pas celui-l qu'on aurait d.... On en a assomm encore un
autre!... Oh! celui qui ne craint pas le pch... disait-on  prsent
en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souille
de sang et de poussire. Un soldat de police zl, trouvant peu
convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna
de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitt par les
jambes, le tranrent dehors sans autre forme de procs, pendant que la
tte,  moiti arrache du tronc, frappait la terre par saccades, et que
le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.

Au moment o Vrestchaguine tomba et o cette meute haletante et
furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint ple comme un mort, et, au
lieu de se diriger vers la petite porte de service o l'attendait sa
voiture, gagna prcipitamment, sans savoir lui-mme pourquoi,
l'appartement du rez-de-chausse. Le frisson de la fivre faisait
claquer ses dents.

Excellence, pas par l, c'est ici! lui cria un domestique effar.

Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui tait donne,
arriva  sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le
conduire  sa maison de campagne. On entendait encore au loin les
clameurs de la foule, mais,  mesure qu'il s'loignait, le souvenir de
l'motion et de la frayeur qu'il avait laiss paratre devant ses
infrieurs lui causa un vif mcontentement. La populace est terrible,
elle est hideuse! se disait-il en franais. Ils sont comme les loups
qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!.... Comte, le mme Dieu
nous juge! Il lui sembla qu'une voix lui rptait  l'oreille ces mots
de Vrestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela
ne dura qu'un instant, et il sourit  sa propre faiblesse. Allons donc,
pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs  remplir. Il fallait apaiser le
peuple.... Le bien public ne fait grce  personne! Et il rflchit aux
obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui
avait t confie, envers lui-mme enfin, non pas comme homme priv,
mais comme reprsentant du souverain: Si je n'avais t qu'un simple
particulier, ma ligne de conduite et t tout autre, mais dans les
circonstances actuelles je devais,  tout prix, sauvegarder la vie et la
dignit du gnral gouverneur!

Doucement berc dans sa voiture, son corps se calma peu  peu, tandis
que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres 
rassrner son me. Ces arguments n'taient pas nouveaux: depuis que le
monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a
commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pense d'y
avoir t forc en vue du bien public. Celui-l seul qui ne se laisse
emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de
telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune faon le
meurtre de Vrestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour
tre satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le
coupable et en apaisant la foule. Vrestchaguine tait jug et condamn
 la peine de mort, pensait-il (et cependant le Snat ne l'avait
condamn qu'aux travaux forcs). C'tait un tratre, je ne pouvais pas
le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups! Arriv chez
lui, il prit diffrentes dispositions, et chassa ainsi compltement les
proccupations qu'il pouvait avoir encore.

Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant
oubli cet incident; et, ne songeant plus qu' l'avenir, il se rendit
auprs de Koutouzow, qu'on lui avait dit tre au pont de la Yaouza.
Prparant  l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser
pour sa dloyaut envers lui, il se disposait  faire sentir  ce vieux
renard de cour que lui seul porterait la responsabilit des malheurs de
la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait tait
dserte, sauf  l'extrmit oppose; l,  ct d'une grande maison
jaune, s'agitaient des individus vtus de blanc, dont quelques-uns
criaient et gesticulaient.  la vue de la calche du comte, l'un d'eux
se prcipita  sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine
lui-mme regardaient, avec un mlange de curiosit et de terreur, ce
groupe de fous qu'on venait de lcher, surtout celui qui s'avanait vers
eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au
vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixs sur Rostoptchine, il
hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner
de s'arrter. Sa figure sombre et dcharne tait couverte de touffes
de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient
en tous sens d'un air inquiet et effar.

Halte! Halte! criait-il d'une voix perante et haletante; et il
essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes
extravagants.

Enfin il atteignit le groupe, et continua  courir paralllement  la
voiture.

On m'a tu trois fois, et trois fois je suis ressuscit d'entre les
morts!... On m'a lapid, on m'a crucifi.... Je ressusciterai... je
ressusciterai!... je ressusciterai! On a dchir mon corps!... Trois
fois le royaume de Dieu s'croulera... et trois fois je le rtablirai!
Et sa voix montait  un diapason de plus en plus aigu.

Le comte Rostoptchine plit comme il avait pli au moment o la foule
s'tait jete sur Vrestchaguine.

Marche, marche! cria-t-il au cocher en tremblant.

Les chevaux s'lancrent  fond de train, mais les cris furieux du fou,
qu'il distanait de plus en plus, rsonnaient toujours  ses oreilles,
tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglante
de Vrestchaguine avec son caftan fourr. Il sentait que le temps ne
pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace
sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondment
dans son coeur, le poursuivrait jusqu' la fin de ses jours. Il
l'entendait dire: Qu'on le sabre! Vous m'en rpondez sur votre tte.
Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu
me taire et _rien_ n'aurait eu lieu. Il revoyait la figure du dragon
passant tout  coup de la terreur  la frocit, et le regard de timide
reproche que lui avait jet sa triste victime: Je ne pouvais agir
autrement... la plbe... le tratre... le bien public!...

Le passage de la Yaouza tait encore encombr de troupes, la chaleur
tait accablante. Koutouzow, fatigu et proccup, assis sur un banc
prs du pont, traait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un
gnral, dont le tricorne tait surmont d'un immense plumet, descendit
d'une calche  quelques pas de lui et lui adressa la parole en
franais, d'un air  la fois irrit et indcis. C'tait le comte
Rostoptchine! Il expliquait  Koutouzow qu'il tait venu le trouver
parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'arme.

Les choses se seraient autrement passes si Votre Altesse m'avait dit
que Moscou serait livr sans combat!

Koutouzow examinait Rostoptchine sans prter grande attention  ses
paroles, mais en cherchant seulement  se rendre compte de l'expression
de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha
tranquillement la tte, et, sans dtourner son regard scrutateur,
marmotta tout bas:

Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!

Koutouzow pensait-il  autre chose, ou pronona-t-il ces paroles  bon
escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se
retira, et, spectacle trange! cet homme si fier, ce gnral gouverneur
de Moscou, ne trouva rien de mieux  faire que de s'approcher du pont et
de disperser  grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient
les abords!


XXVI


 quatre heures de l'aprs-midi, l'arme de Murat, prcde d'un
dtachement de hussards wurtembergeois, et accompagne du roi de Naples
et de sa nombreuse suite, fit son entre  Moscou. Arriv 
l'Arbatskaa, Murat s'arrta pour attendre les nouvelles que son
avant-garde devait lui apporter sur l'tat de la forteresse appele le
Kremlin. Autour de lui se grouprent quelques badauds qui regardaient
avec stupfaction ce chef tranger avec ses cheveux longs, chamarr d'or
et portant une coiffure orne de plumes multicolores.

Dis donc. Est-ce leur roi?

--Pas mal! disaient quelques-uns.

--te donc ton bonnet! s'criaient les autres.

Un interprte s'avana, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda
si le Kremlin tait loin. Surpris par l'accent polonais qu'il
entendait pour la premire fois, le dvornik ne comprit pas la question,
et se droba de son mieux derrire ses camarades. Un officier de
l'avant-garde revint en moment annoncer  Murat que les portes de la
forteresse taient fermes et qu'on s'y prparait sans doute  la
dfense.

C'est bien, dit-il en commandant  l'un de ses aides camp de faire
avancer quatre canons.

L'artillerie s'branla au trot, et, dpassant la colonne qui suivait,
Murat se dirigea vers l'Arbatskaa. Arrive au bout de la rue, la
colonne s'arrta. Quelques officiers franais mirent les bouches  feu
en position, et examinrent le Kremlin au moyen d'une longue-vue. Tout
 coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vpres. Croyant 
un appel aux armes, ils s'en effrayrent, et quelques fantassins
coururent aux portes de Koutaflew, qui taient barricades par des
poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment o
ils s'en approchaient. Le gnral qui se tenait auprs des canons leur
cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournrent en
arrire. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut bless au
pied.  cette vue, la volont arrte d'engager la lutte et de braver la
mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme
et de tranquillit qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le
marchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'taient plus
dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et
au moment peut-tre d'un combat sanglant. Les pices furent pointes,
les artilleurs avivrent leurs mches, l'officier commanda: Feu! Deux
sifflements aigus se firent entendre simultanment, la mitraille
s'incrusta avec un bruit sec dans la maonnerie des portes, dans les
poutres, dans la barricade, et deux jets de fume se balancrent
au-dessus des canons.  peine l'cho de la dcharge venait-il de
s'teindre, qu'un bruit trange passa dans l'air: une quantit
innombrable de corbeaux s'levrent croassant au-dessus des murailles,
et tourbillonnrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers
d'ailes. Au mme instant un cri isol partit de derrire la barricade,
et l'on vit surgir, au milieu de la fume qui se dissipait peu  peu, la
figure d'un homme, en caftan et nu-tte, tenant un fusil et visant les
Franais.

Feu! rpta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en
mme temps que les deux coups de canon. Un nuage de fume masqua la
porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochrent de
nouveau. Trois blesss et quatre morts taient couchs devant l'entre,
tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.

Enlevez-moi a, dit l'officier en indiquant les poutres et les
cadavres. Les Franais achevrent les blesss, et en jetrent les
cadavres par-dessus la muraille. Qui taient ces gens-l? personne ne le
sut. M. Thiers seul leur a consacr ces quelques lignes: Ces misrables
avaient envahi la citadelle sacre, s'taient empars des fusils de
l'arsenal, et tiraient sur les Franais. On en sabra quelques-uns, et
l'on purgea le Kremlin de leur prsence[20].

On vint annoncer  Murat que la voie tait libre. Les Franais
franchirent les portes, tablirent leur bivouac sur la place du Snat,
et les soldats jetrent par les fentres de ce btiment des chaises,
dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les dtachements se
suivaient  la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les
maisons vides et abandonnes o ils s'tablissaient comme dans un camp.

Avec leurs uniformes uss, leurs figures affames et puises, rduites
au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent nanmoins
leur entre  Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'parpillrent dans
les maisons dsertes, elles cessrent d'exister comme arme, et le
soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant
Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il
croyait indispensables ou prcieux. Il n'avait plus pour but la
conqute, mais la conservation de ce qu'il avait pill. Semblables au
singe qui, aprs avoir plong son bras dan l'troit goulot d'un vase
pour y saisir une poigne de noisettes, s'obstine  ne pas ouvrir la
main, de crainte de le laisser chapper et court ainsi le risque de la
vie, les Franais avaient d'autant plus de chances de prir en oprant
leur retraite, qu'ils tranaient aprs eux un immense butin; comme le
singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes aprs leur
installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrire
les fentres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes gutrs,
en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans
les caves et dans les glacires, dont ils enlevaient les provisions. Ils
dclouaient les planches qui fermaient les remises et les curies, et,
retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux,
faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et
cherchaient  apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces
gens-l partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de
vritables soldats il n'en tait plus question.

En vain des ordres ritrs taient envoys aux diffrents chefs de
corps, leur enjoignant de dfendre aux soldats de courir dans la ville,
d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre
avait t donn de faire chaque jour un appel gnral. En dpit de
toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'arme, se
rpandaient partout dans cette cit dserte  la recherche des riches
approvisionnements et des jouissances matrielles qu'elle leur offrait
encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le
sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de
marchands abandonne avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y
trouver des curies plus spacieuses qu'il leur tait ncessaire, ils ne
s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus
commode; certains mme accaparaient plusieurs maisons  la fois, et se
htaient d'crire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles
taient occupes, et les hommes des diffrentes armes finissaient par se
quereller et s'injurier. Avant mme d'tre installs, ils couraient
examiner la ville, et, sur ou-dire, se portaient l o ils croyaient
trouver des objets de valeur. Leurs chefs, aprs avoir vainement cherch
 les arrter, se laissaient  leur tour entraner  commettre les mmes
dprdations. Les gnraux eux-mmes se rassemblaient en foule dans les
ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-l
une calche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux
officiers suprieurs de les loger, dans l'espoir d'viter par l le
pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les
Franais se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas
explors ils en dcouvriraient encore de plus grandes. Ainsi,
l'envahissement d'une ville opulente par une arme puise eut pour
consquence la destruction de cette arme mme et la destruction de la
ville, et le pillage et l'incendie en furent le rsultat fatal.

Les Franais attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme froce de
Rostoptchine, les Russes  la sauvagerie des Franais; mais, en ralit,
on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Franais, et
les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la
cause. Moscou a brl comme aurait pu brler n'importe quelle ville
construite en bois, abstraction faite du mauvais tat des pompes,
qu'elles y fussent restes ou non, comme n'importe quel village,
fabrique ou maison qui auraient t abandonns par leurs propritaires
et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut
brl par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non
par ceux qui y taient rests, mais par le fait de ceux qui l'avaient
quitt. Moscou ne fut pas respect par l'ennemi comme Berlin et comme
Vienne, parce que ses habitants ne reurent pas les Franais avec le
pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais prfrrent
l'abandonner  son malheureux sort.


XXVII


Le flot de l'invasion franaise n'atteignit que le soir du 2 septembre
le quartier o demeurait Pierre. Aprs les deux jours qu'il venait de
passer dans une solitude absolue et d'une faon si trange, il se
trouvait dans un tat voisin de la folie. Une pense unique s'tait
tellement empare de tout son tre qu'il n'aurait pu dire quand et
comment elle lui tait venue. Il ne se rappelait plus rien du pass, et
ne comprenait rien au prsent. Tout ce qui se droulait devant ses yeux
lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se drober aux
complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherch
et trouv un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le
souvenir se rattachait dans son me  tout un monde de paix ternelle et
de calme solennel, compltement oppos  l'agitation fivreuse dont il
sentait peser sur lui l'irrsistible influence. Accoud sur le bureau
poudreux du dfunt, dans le profond silence de son cabinet, son
imagination lui reprsenta avec nettet les vnements auxquels il
avait t ml dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre
autres, et il prouva de nouveau un trouble indfinissable en comparant
son infriorit morale et sa vie de mensonge  la vrit,  la
simplicit puissante de ceux dont le souvenir s'tait imprim dans son
me sous l'appellation Eux! Lorsque Ghrassime le tira de ses
mditations, Pierre, qui s'tait dcid  prendre part avec le peuple 
la dfense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un
dguisement et un pistolet, et lui annona son intention de rester cach
dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son
attention sur le manuscrit maonnique: elle se portait involontairement
sur la signification cabalistique de son nom li  celui de Bonaparte.
La pense qu'il tait prdestin  mettre un terme au pouvoir de la
Bte ne lui venait toutefois encore  l'esprit que comme une de ces
vagues rveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de
traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha
se fut crie: Vous restez  Moscou! Ah! que c'est bien! il comprit
qu'il ferait bien de ne pas s'en loigner, alors mme que la ville
serait livre  l'ennemi, afin d'accomplir sa destine.

Le lendemain, pntr de la pense de se montrer digne d' Eux, il se
dirigea vers la barrire des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut
convaincu que Moscou ne serait pas dfendu, la mise  excution du
projet qu'il caressait confusment depuis quelques jours se dressa tout
 coup devant lui comme une ncessit implacable. Il lui fallait ne pas
se montrer, chercher  aborder Napolon, le tuer, mourir peut-tre avec
lui, mais dlivrer l'Europe de celui qui,  ses yeux, tait  cause de
tous ses maux!

Pierre connaissait tous les dtails de l'attentat qu'un tudiant
allemand avait commis en 1809,  Vienne, contre Napolon; il savait que
cet tudiant avait t fusill, mais le danger qu'il allait courir en
remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter
davantage.

Deux sentiments l'entranaient avec une gale violence. Le premier, le
besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur
gnral avait fait natre dans son coeur, l'avait conduit  Mojask
jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint  quitter sa
maison,  faire bon march du luxe et du confort de son existence
habituelle,  coucher tout habill sur la dure et  partager la maigre
chre de Ghrassime. Le second tait ce sentiment, essentiellement
russe, de profond mpris pour les conventions factices de la vie, et
pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorit les
jouissances suprmes de ce monde. Pierre en avait prouv pour la
premire fois l'enivrement au palais Slobodski, o il avait compris que
la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chrissent d'ordinaire,
n'a rellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent 
s'en dbarrasser. C'est ce mme sentiment qui entrane la recrue  boire
son dernier kopeck, l'ivrogne  briser les vitres et les glaces sans
raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa
bourse pour payer le dgt; c'est ce sentiment qui fait que l'homme
commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui
est en mme temps le tmoignage d'une volont suprieure menant
l'activit humaine o il lui plat.

L'tat physique de Pierre correspondait  son tat moral. La nourriture
grossire qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie
dont il s'tait abreuv, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilit
de changer de linge, les nuits inquites et sans sommeil passes sur un
canap trop court, tout contribuait  entretenir chez lui une
irritabilit qui touchait  la folie.

Il tait deux heures de l'aprs-midi, les Franais taient  Moscou.
Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu' son projet et
en pesait les moindres dtails. Ce n'tait pas sur l'acte lui-mme que
ses rveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napolon, mais
sur sa propre mort, sur son courage hroque, qu'il se reprsentait avec
un attendrissement mlancolique. Oui, je dois le faire, se
disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout 
coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce
n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!... Et il
pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napolon: Eh bien,
prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermet en
relevant la tte.

Au moment o il s'abandonnait  ces divagations, la porte du cabinet
s'ouvrit, et il vit apparatre sur le seuil la personne, si calme
d'habitude, et aujourd'hui mconnaissable, de Makar Alexvitch. Sa
robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge tait ignoble 
voir, on devinait qu'il tait ivre.  la vue de Pierre, une lgre
confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en
remarquant son embarras, et s'avana vers lui en titubant sur ses
jambes grles.

Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enroue et amicale, je leur ai
dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?... Puis il
s'arrta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout 
coup, et s'lana vivement hors de la chambre.

Ghrassime et le dvornik l'avaient suivi pour le dsarmer, tandis que
Pierre regardait avec piti et dgot ce vieillard  moiti fou, qui, la
figure contracte, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une
voix rauque:

Aux armes!  l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!

--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille! rptait
Ghrassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans
une chambre.

Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misrable!... Ne me touche
pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.

--Empoigne-le, murmura Ghrassime au dvornik.

Ils taient enfin parvenus  le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau
cri, un cri de femme, perant et aigu, vint s'ajouter  ceux qu'ils
poussaient en l'entranant, et que dominait toujours la voix rauque de
l'ivrogne... et la cuisinire se prcipita, d'un air effar, dans la
chambre.

Oh! mes pres!... Il y en a quatre... quatre  cheval!

Ghrassime et le dvornik lchrent les mains de Makar Alexvitch, et
l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit
de pas s'approchant de la porte d'entre.


XXVIII


Pierre, dcid  cacher, jusqu' l'accomplissement de son projet, son
nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et  disparatre
au besoin  la premire apparition de l'ennemi, tait rest debout
devant la porte. Les Franais entrrent. Pierre, retenu par une
invincible curiosit, ne bougea pas.

Ils taient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat,
videmment son planton, maigre, hl, avec des joues creuses, et une
figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avana de quelques pas
en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et,
trouvant sans doute l'appartement  sa guise, il se tourna vers les
cavaliers rests  la porte d'entre, et leur donna l'ordre d'amener les
chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crne et portant
lgrement la main  la visire de son casque, il s'cria gaiement:

Bonjour la compagnie! Personne ne lui rpondit.

Vous tes le bourgeois? continua-t-il en s'adressant  Ghrassime,
qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.

Qouartire... qouartire... logement! rpta l'officier en lui souriant
avec bonhomie, et en lui tapant sur l'paule.

Les Franais sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fchons
pas, mon vieux.... Ah ! dites donc, on ne parle pas franais dans
cette boutique? demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.

Celui-ci fit un pas en arrire. L'officier s'adressa de nouveau au vieux
Ghrassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.

Mon matre pas ici... moi pas comprendre, disait Ghrassime en
tchant de s'noncer aussi distinctement que possible.

Le Franais sourit, fit un geste de dsespoir  moiti comique, et se
dirigea du ct de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se
reculer, lorsqu'il aperut dans l'entrebillement de la porte Makar
Alexvitch, le pistolet  la main; avec cette ruse que laisse parfois
la folie, il visait tranquillement le Franais.

 l'abordage! s'cria l'ivrogne en pressant la dtente.

 ce cri, le Franais se retourna brusquement, et Pierre s'lana sur le
fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexvitch avait eu le temps
de lcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en
remplissant la chambre de fume. L'officier plit et se rejeta en
arrire, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paratre
savoir le franais, lui demandait avec empressement:

N'tes-vous pas bless?

--Je crois que non, mais je l'ai chapp belle cette fois, rpondit
celui-ci en se ttant et en montrant les dbris de pltre dtachs du
mur. Quel est cet homme? ajouta l'officier en regardant Pierre
svrement.

--Ah! je suis vraiment au dsespoir de ce qui vient d'arriver, dit
Pierre en oubliant compltement son rle. C'est un malheureux fou qui ne
savait ce qu'il faisait.

L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar
Alexvitch, la lvre pendante, se balanait lourdement, appuy  la
muraille.

Brigand, tu me le payeras! lui dit le Franais; nous autres, nous
sommes clments aprs la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux
tratres! ajouta-t-il en faisant un geste nergique.

Pierre, continuant  parler franais, le supplia de ne pas tirer
vengeance d'un pauvre diable  moiti idiot. L'officier l'coutait en
silence, tout en conservant son air menaant; enfin il sourit, et, se
tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la
main avec une bienveillance exagre.

Vous m'avez sauv la vie. Vous tes Franais! dit-il.

C'tait bien l le langage d'un Franais. Un Franais seul pouvait
accomplir une grande action, et c'en tait une sans contredit, et une
des plus grandes, que d'avoir sauv la vie  M. Ramballe, capitaine au
18me dragons. Malgr tout ce que cette opinion pouvait avoir de
flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le dtromper.

Je suis Russe, rpondit-il rapidement.

-- d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste
d'incrdulit. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charm de
rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?
poursuivit-il en s'adressant  Pierre comme  un camarade, car, du
moment qu'il l'avait bel et bien proclam Franais, il n'y avait plus
rien  rpliquer.

Pierre lui expliqua de nouveau qui tait Makar Alexvitch, comment ce
fou lui avait enlev un pistolet charg, et il lui ritra sa prire de
ne pas le punir.

Vous m'avez sauv la vie! rpta son interlocuteur en gonflant sa
poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous tes Franais, vous me
demandez sa grce, je vous l'accorde!... Qu'on emmne cet homme!
ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la
chambre.

Les soldats qui taient entrs au bruit du coup de pistolet se
montraient tout prts  faire justice du coupable, mais le capitaine
les arrta d'un air svre.

On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!

Les soldats s'loignrent, pendant que le planton, qui avait fait une
tourne  la cuisine, s'approchait de son suprieur.

Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton,
faut-il vous l'apporter?

--Oui, et le vin avec.


XXIX



Pierre crut de son devoir de renouveler  son compagnon l'assurance
qu'il n'tait pas Franais et voulut se retirer, mais celui-ci tait si
poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser
son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, o le capitaine
lui assura de son ct, avec force poignes de main, qu'il tait li 
lui pour la vie par sentiment de reconnaissance ternelle, malgr sa
singulire ide de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait t
dou de la facult de deviner les penses secrtes d'autrui, et par
consquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement
plant l, mais son manque de pntration se traduisait par un bavardage
intarissable.

Franais ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour 
tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au
doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amiti; un Franais
n'oublie jamais ni une insulte ni un service.

Il y avait tant de bont, tant de noblesse (du moins au point de vue
franais) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure
et de ses gestes, que Pierre lui rpondit involontairement par un
sourire et serra la main qu'il lui tendait.

Je suis le capitaine Ramballe, du 13me dragons, dcor pour l'affaire
du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si
agrablement dans ce moment, au lieu d'tre  l'ambulance avec la balle
de ce fou dans le corps?

Pierre rpondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et
s'ingnia  lui expliquer les motifs qui l'empchaient de satisfaire sa
curiosit.

De grce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons:
vous tes sans doute officier suprieur, ce n'est pas mon affaire. Je
vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout  vous. Vous tes
gentilhomme? ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.

Pierre inclina la tte.

Votre nom de baptme, s'il vous plat?... M. Pierre, dites vous?...
Parfait! C'est tout ce que je dsire savoir.

Lorsqu'on eut apport le mouton, l'omelette, le samovar, avec
l'eau-de-vie et le vin que les Franais avaient pris dans une cave
voisine, Ramballe engagea Pierre  partager son repas, et lui-mme se
mit aussitt  l'oeuvre en dvorant  belles dents comme un homme affam
et bien portant, en faisant claquer ses lvres et en accompagnant le
tout de joyeuses exclamations: Excellent! exquis! Son visage s'tait
empourpr peu  peu. Pierre, qui tait galement  jeun, fit honneur au
dner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude,
dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaa sur la
table une autre qui contenait du kvass; les Franais avaient dj
baptis ce breuvage du nom de: limonade de cochon. Morel en faisait un
grand loge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il
laissa Morel savourer le kvass tout  son aise. Roulant ensuite une
serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand
verre et en offrit un galement  Pierre. Une fois sa faim apaise et la
bouteille vide, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.

Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fire chandelle de
m'avoir sauv de cet enrag.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles
dans le corps: tenez, en voil une... elle me vient de Wagram celle-l,
dit-il, en se touchant le ct, et deux que j'ai reues  Smolensk,
continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe,
qui ne veut pas marcher? C'est  la grande bataille du 7,  la Moskva,
que j'ai eu cet atout. Crnom, c'tait beau! Il fallait voir a, c'tait
un dluge de feu. Vous nous avez taill une rude besogne; vous pouvez
vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgr l'atout
que j'y ai gagn, je serais prt  recommencer. Je plains ceux qui
n'ont pas vu cela.

--J'y tais, dit Pierre.

--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous tes de fiers ennemis, tout
de mme. La grande redoute a t tenace, nom d'une pipe, et vous nous
l'avez fait crnement payer. J'y suis all trois fois, tel que vous me
voyez. Trois fois nous tions sur les canons, et trois fois on nous a
culbuts comme des capucins de cartes. Oh! c'tait beau, monsieur
Pierre! Vos grenadiers ont t superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus
six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme  une revue. Les
beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connat, a cri: bravo!...
Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il aprs un moment de
silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles  la bataille, galants
avec les belles... voil les Franais, n'est-ce pas, monsieur Pierre?
ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaiet du capitaine tait si
nave, si franche, il tait si satisfait de lui-mme, que Pierre fut sur
le point de rpondre  son coup d'oeil. Le mot galants rappela sans
doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit:  propos,
est-ce vrai que toutes les femmes ont quitt la ville? Une drle d'ide:
qu'avaient-elles  craindre?

--Est-ce que les dames franaises ne quitteraient pas Paris si les
Russes y entraient? demanda Pierre.

--Ah! ah!... rpondit le Franais en clatant de rire et en lui tapant
sur l'paule. Ah! elle est forte, celle-l! Paris... mais Paris,
Paris...

--Paris est la capitale du monde? reprit Pierre en achevant la phrase
commence.

Les yeux souriants du capitaine se fixrent sur lui.

Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous tes Russe, j'aurais pari
que vous tiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...

--J'ai t  Paris, j'y ai pass plusieurs annes, reprit Pierre.

--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connat pas
Paris est un sauvage. Un Parisien, a se sent  deux lieues! Paris,
c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...
S'apercevant que sa conclusion ne rpondait pas au dbut de son
discours, il s'empressa d'ajouter: Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous
avez t  Paris et vous tes rest Russe? Eh bien! je ne vous en estime
pas moins. Sous l'influence du vin et aprs les quelques jours de
solitude qu'il avait passs en tte--tte avec ses sombres mditations,
Pierre ressentait involontairement un vritable plaisir  causer avec ce
gai compagnon.

Pour en revenir  vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue ide
d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'arme franaise est 
Moscou! Quelle chance elles ont manque, celles-l! Vos moujiks, je ne
dis pas, mais vous autres, gens civiliss, vous devriez nous connatre
mieux que a. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome,
Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous
aime! Nous sommes bons  connatre.... Et, puis l'Empereur... Mais
Pierre l'interrompit en rptant:

L'Empereur... d'un air triste et embarrass. Est-ce que l'Empereur...?

--L'Empereur, c'est la gnrosit, la clmence, la justice, le gnie...
voil l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me
voyez, j'tais son ennemi il y a encore huit ans. Mon pre tait comte
et migr.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoign! Je n'ai pas
pu rsister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la
France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous
faisait une litire de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voil un
Souverain, et je me suis donn  lui.... Et voil! Oh oui, mon cher,
c'est le plus grand homme des sicles passs et  venir!

--Est-il  Moscou? demanda Pierre avec hsitation, du ton d'un coupable.

--Non, il fera son entre demain, rpondit le Franais en reprenant son
rcit[21].

Leur entretien fut interrompu  ce moment par un bruit de voix  la
porte cochre et par l'entre de Morel, qui venait annoncer  son
capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient  mettre leurs
chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de
ce qu'on ne parvenait pas  s'entendre. Ramballe fit aussitt venir le
marchal des logis, et lui demanda d'un ton svre  quel rgiment il
appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement dj occup.
L'Allemand lui donna le nom de son rgiment et celui de son colonel, et
comme il comprenait fort peu le franais et pas du tout la dernire
question que Ramballe lui avait adresse, il se lana dans un discours
allemand maill de mots d'un franais problmatique, destin 
expliquer qu'il tait le fourrier du rgiment, et que son chef lui avait
ordonn de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue.
Pierre, qui savait l'allemand, leur servit  tous deux d'interprte: le
Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.

Lorsque le capitaine, qui tait sorti un moment pour donner un ordre,
revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoud, la tte appuye sur
la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et
amre que ft pour lui la situation prsente, il souffrait
vritablement, non pas de ce que Moscou tait pris et de ce que ses
heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant mme
de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse.
Quelques verres de bon vin, quelques paroles changes avec ce bon
garon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et
concentre qui l'avait domin si compltement ces jours derniers, et
dont il avait besoin pour excuter son projet. Le dguisement, le
poignard taient prts. Napolon faisait son entre le lendemain;
l'assassinat du brigand tait un acte aussi utile et aussi hroque
aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de
l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait
confusment que la force lui manquait, et que toutes ses rveries de
vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'taient vanouies en
fume au contact du premier venu. Le bavardage du Franais, qui l'avait
amus jusque-l, lui devint odieux. Sa dmarche, ses gestes, sa
moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents,
tout le froissait: Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus, se dit
Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un trange
sentiment de faiblesse l'enchanait  sa place: il voulait et ne pouvait
se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se
promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il
souriait  quelque pense drolatique.

Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garon
s'il en fut, mais... c'est un Allemand.

Il s'assit en face de Pierre.

 propos, vous savez donc l'allemand, vous?

Pierre le regarda sans rpondre.

Les Allemands sont de fires btes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?...
Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer
une petite bouteille.

Morel plaa sur la table la bouteille demande et des bougies,  la
lueur desquelles le capitaine remarqua la figure dcompose de son
compagnon. Pouss par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.

Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous
aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?

Pierre lui rpondit par un regard affectueux qui exprimait combien il
tait sensible  sa sympathie.

Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amiti
pour vous. En quoi puis-je vous tre bon? Disposez de moi.... C'est  la
vie,  la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.

--Merci, lui rpondit Pierre.

--Eh bien, alors je bois  notre amiti, s'cria le capitaine en
versant deux verres de vin.

Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple,
lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mlancolie.

Oui, mon cher ami, commena-t-il, voil les caprices de la fortune. Qui
m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de
Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voil 
Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix
triste et calme d'un homme qui se prpare  entamer un long rcit, que
notre nom est l'un des plus anciens de France... Et le capitaine
raconta  Pierre, avec un naf laisser-aller frisant la jactance,
l'histoire de ses anctres, les principaux vnements de son enfance, de
son adolescence et de son ge mr, sans rien omettre de ses relations
de famille et de parent: Mais tout cela, ce n'est que le petit ct de
la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur
Pierre?... Allons, encore un verre! ajouta-t-il en s'animant.

Pierre avala le second verre et s'en versa un troisime.

Oh! les femmes, les femmes! ajouta le capitaine, dont les yeux
devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; 
l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conqurant, sa jolie
figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient
faire croire  sa vracit. Bien que ses confidences eussent ce
caractre licencieux qui, aux yeux des Franais, constitue toute la
posie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si relle, et
prtait tant de sduction aux femmes, qu'il semblait avoir t le seul 
en subir l'attrait.

Pierre l'coutait avec curiosit. Il tait vident que l'amour, tel que
le Franais le comprenait, n'tait pas l'amour sensuel que Pierre avait
prouv jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il
nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour galement mprises par
Ramballe: L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre
pour les imbciles.) Le plus grand charme de l'amour pour lui
consistait en combinaisons tranges et en situations hors nature.

Le capitaine raconta ainsi le dramatique pisode de la double passion
qu'il avait prouve pour une sduisante marquise de trente-cinq ans,
et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutt de
gnrosit, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mre, qui
avait offert sa fille comme femme  son amant. Ce souvenir, quoique bien
lointain, remuait encore le capitaine. Un second pisode fut celui d'un
mari jouant le rle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait
celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur
son sjour en Allemagne, o les maris mangent trop de choucroute et o
les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en
Pologne, dont l'impression tait encore toute frache dans son coeur, 
en juger par l'expression de sa physionomie anime, lorsqu'il se mit 
dcrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauv
la vie (ce dtail revenait  tout propos dans les gasconnades du
capitaine). Ce mari lui avait confi sa ravissante femme, Parisienne de
coeur, dont il tait oblig de se sparer pour entrer au service de la
France. Ramballe tait sur le point d'tre heureux, car la jolie
Polonaise consentait  fuir avec lui, mais, m par un sentiment
chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: Je vous
ai sauv la vie, maintenant je vous sauve l'honneur! En citant cette
phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser
l'motion qui le gagnait.

Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avana de la
soire, retrouvait dans sa mmoire, en coutant avec attention les
rcits du capitaine, toute la srie de ses souvenirs personnels. Son
amour pour Natacha se reprsenta tout  coup devant lui en une suite de
tableaux qu'il comparait  ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui
dcrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres
dtails de sa dernire entrevue avec l'objet de son affection, entrevue
qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune
impression; il l'avait mme oublie, mais aujourd'hui il y trouvait un
ct potique des plus significatifs: Pierre Kirilovitch venez ici, je
vous ai reconnu! Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son
sourire, le petit capuchon de voyage, la mche de cheveux souleve par
le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondment. Lorsque le
capitaine eut fini de dcrire les charmes de sa Polonaise, il demanda 
Pierre s'il avait sacrifi aussi l'amour au devoir, et s'il avait t
jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tte, et, entran
par le besoin de s'pancher, il lui expliqua que sa manire de voir sur
l'amour tait toute diffrente de la sienne; que de toute sa vie il
n'avait aim qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui
appartenir!

Tiens! fit le capitaine.

Pierre lui confia comment il l'avait aime depuis sa plus tendre
enfance, sans oser penser  elle, parce qu'elle tait trop jeune, et
qu'il tait un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment
depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment,
et la plaait si haut au-dessus du monde entier et par consquent de
lui-mme, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle.
Pierre s'interrompit  cet endroit de sa confession pour demander au
capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les paules et
l'engagea  continuer.

L'amour platonique! les nuages!... marmotta-t-il.

tait-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme
ne connatrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena 
lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout
entire, la langue paisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta
celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de
sa trahison et de leurs rapports encore si peu dfinis. Et mme, press
peu  peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position
dans le monde et jusqu' son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine
dans ce long rcit, ce fut d'apprendre que Pierre tait propritaire 
Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonns, pour rester en
ville sous un dguisement.

La nuit, tide et claire, tait dj fort avance lorsqu'ils sortirent
ensemble. On apercevait  gauche les premires lueurs de l'incendie qui
devait dvorer Moscou.  droite, trs haut dans le ciel, brillait la
nouvelle lune,  laquelle faisait face,  l'autre extrmit de
l'horizon, la lumineuse comte, dont Pierre rattachait, dans son me, la
mystrieuse apparition  son amour pour Natacha. Ghrassime, la
cuisinire et les deux Franais se tenaient devant la porte cochre: on
entendait leurs clats de rire et le bruit des conversations qu'ils
changeaient dans deux langues trangres l'une  l'autre. Leur
attention se portait sur les lueurs qui grandissaient  l'horizon, bien
qu'il n'y et encore rien de menaant dans ces flammes si loignes. En
contemplant le ciel toil, la lune, la comte, la clart de l'incendie,
Pierre prouva un attendrissement indicible. Que c'est beau! se
dit-il. Que faut-il de plus? Mais soudain il se rappela son projet, il
eut un vertige, et il serait infailliblement tomb, s'il ne s'tait
retenu  la palissade. Il quitta aussitt,  pas chancelants, son nouvel
ami, sans mme prendre cong de lui, et, rentrant dans sa chambre, il
s'tendit sur le canap et s'endormit profondment.


XXX


La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperue de plusieurs
cts  la fois, et produisit des effets tout diffrents sur les
habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forces de se replier. 
cause des nombreux objets qu'ils avaient oublis et qu'ils envoyaient
successivement chercher,  cause aussi de l'encombrement de la route,
les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'aprs-midi; ils furent
donc obligs de coucher  cinq verstes de la ville. Le lendemain,
rveills assez tard dans la matine et rencontrant  tout moment de
nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivrent qu' dix heures du
soir au village de Bolchaa-Mytichtchi, o la famille et les blesss
s'tablirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les
domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blesss,
souprent, donnrent  manger aux chevaux, et se runirent dans la rue.
Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raevsky; comme il
avait le poignet bris, et qu'il prouvait d'intolrables souffrances,
ses gmissements rsonnaient d'une faon lugubre dans les tnbres de
cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait t sa voisine  la
couche prcdente, n'avait pu fermer l'oeil: aussi avait-elle choisi
cette fois une autre isba, pour tre plus loin du malheureux bless.
L'un des domestiques remarqua tout  coup une seconde lueur  l'horizon;
ils avaient dj aperu la premire et l'avaient attribue aux cosaques
de Mamonow, qui, d'aprs eux, auraient mis le feu au village de
Malaa-Mytichtchi.

Regardez donc, camarades, voil un autre incendie, dit-il.

Tous se retournrent.

Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le
feu.

--Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que
c'est  Moscou.

Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait
l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.

C'est plus  gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... a, mes
amis, c'est  Moscou que a brle!

Personne ne releva l'observation, et ils continurent  regarder ce
nouveau foyer, qui s'tendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de
chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.

Que regardes-tu, mauvaise tte?... Le comte appellera et il n'y aura
personne.... Va vite ranger ses habits.

--Mais je suis venu chercher de l'eau.

--Qu'en pensez-vous, Daniel Trentitch, n'est-ce pas  Moscou?

Daniel Trentitch ne rpondit rien, et chacun continua  se taire; la
flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.

Que le bon Dieu ait piti de nous!... Le vent, la scheresse... dit une
voix.

--Ah! Seigneur! vois donc comme a augmente!... On aperoit mme les
corbeaux. Que le Seigneur ait piti de nous, pauvres pcheurs!

--N'aie pas peur, on l'teindra.

--Qui donc l'teindra? demanda tout  coup Daniel Trentitch d'une voix
grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brle, mes amis, c'est
elle, notre mre aux murailles blanches.

Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette
triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette
lueur qui rougissait l'horizon, des prires et des soupirs clatrent de
toutes parts.


XXXI


Le vieux valet de chambre alla prvenir le comte que Moscou brlait;
celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en
compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'taient pas encore
dshabilles. Natacha et sa mre restrent seules dans la chambre. Ptia
les avait quittes le matin mme pour s'en aller avec son rgiment du
ct de Trotsk. La comtesse se mit  pleurer  la nouvelle de
l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le
banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux
paroles de son pre; volontairement elle prtait l'oreille aux plaintes
du malheureux aide de camp bless, qui lui parvenaient distinctement,
quoiqu'elle en ft loigne de trois ou quatre maisons.

Ah! l'horrible spectacle! s'cria Sonia en rentrant pouvante.... Je
crois que tout Moscou brle... la lueur est norme... regarde, Natacha,
on la voit d'ici.

Natacha se tourna du ct de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et
fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du pole. Elle tait tombe dans
cette espce de lthargie depuis le matin, depuis le moment o Sonia, 
l'tonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru ncessaire de
lui annoncer la prsence du prince Andr parmi les blesss, ainsi que la
gravit de son tat. La comtesse s'tait emporte contre Sonia comme
elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait
implor son pardon et redoublait de soins auprs de sa cousine comme
pour effacer sa faute.

Vois donc, Natacha, comme a brle.

--Qu'est-ce qui brle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou! Et, afin de
se dbarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avana la tte
vers la fentre, et reprit aussitt sa premire position.

Mais tu n'as rien vu!

--J'ai tout vu, au contraire, je t'assure, dit-elle d'une voix
suppliante, qui semblait demander qu'on la laisst en repos.

La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir
d'intrt pour elle.

Le comte se retira derrire la cloison et se coucha. La comtesse
s'approcha de sa fille, lui tta la tte avec le revers de la main,
comme elle avait l'habitude de le faire quand elle tait malade, et posa
ses lvres sur son front, pour voir si elle avait de la fivre.

Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te
coucher.

--Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout  l'heure, rpondit-elle.

Lorsque Natacha avait appris que le prince Andr tait grivement bless
et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions
pour savoir comment et quand c'tait arriv, et si elle pouvait le
voir. On lui rpondit que c'tait impossible, que sa blessure tait
grave, mais que sa vie n'tait pas en danger. Convaincue alors que,
malgr toutes ses instances, on ne lui rpondrait rien de plus, elle
s'tait tue et tait reste immobile dans le fond de la voiture, comme
elle l'tait en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. 
voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle
en avait fait souvent l'exprience, que sa fille roulait dans sa tte
quelque projet; la dcision inconnue qu'elle allait prendre l'inquitait
au plus haut degr.

Natacha, mon enfant, dshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.

(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles
couchaient sur du foin.)

Non, maman, je me coucherai l, par terre, rpondit Natacha avec un
mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fentre, elle l'ouvrit.

Les plaintes du bless se faisaient toujours entendre; elle passa la
tte hors de la fentre, dans l'air humide de la nuit, et sa mre
s'aperut que sa poitrine tait secoue par des sanglots convulsifs.
Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'tait pas le prince
Andr, elle savait aussi que ce dernier tait couch dans l'isba
contigu  la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des
larmes involontaires. La comtesse changea un regard avec Sonia.

Viens, couche-toi, mon enfant, rpta-t-elle en lui touchant
lgrement l'paule.

--Oui, tout de suite, rpondit Natacha en se dshabillant  la hte et
en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.

Aprs avoir pass sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui
avait t prpar, et, jetant ses cheveux par-dessus son paule, elle
commena  les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle dfaisait
et refaisait rapidement sa natte, et que sa tte se balanait
machinalement  chacun de ses mouvements, ses yeux, dilats par la
fivre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit acheve,
elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.

Natacha, couche-toi au milieu.

--Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste o je suis... Et elle
enfouit sa tte dans l'oreiller.

La comtesse, Sonia et Mme Schoss se dshabillrent vivement. Bientt la
ple clart d'une veilleuse claira seule la chambre: au dehors,
l'incendie du village, situ  deux verstes, illuminait l'horizon; des
clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que
l'aide de camp continuait  gmir; Natacha couta longtemps tous ces
bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle
entendit sa mre prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le
ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. 
un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui
rpondit pas.

Maman, je crois qu'elle dort, dit tout bas Sonia.

La comtesse l'appela encore aprs quelques minutes de silence, mais
cette fois Sonia ne rpondit plus, et bientt aprs Natacha put
reconnatre  la respiration gale de sa mre, qu'elle s'tait endormie.
Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps 
autre de dessous le drap, frissonnt au contact froid du plancher. Le
cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres:
il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta
dans le lointain; un autre lui rpondit tout  ct, les cris cessrent
dans le cabaret, mais les plaintes du bless ne cessrent pas.

Ds que Natacha avait su que le prince Andr les suivait, elle avait
rsolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable,
elle pressentait qu'elle serait pnible. L'esprance de le voir l'avait
soutenue toute la journe, mais, le moment venu, une terreur sans nom
s'empara d'elle. tait-il dfigur ou tel qu'elle se figurait le bless
dont les gmissements la poursuivaient? Oui, ce devait tre ainsi, car
dans son imagination ces cris dchirants se confondaient avec l'image du
prince Andr. Natacha se souleva.

Sonia, tu dors? Maman? murmura-t-elle.

Pas de rponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant
lgrement sur le plancher son pied cambr et flexible, elle glissa sur
les planches malpropres, qui crirent sous sa pression, et s'lana avec
l'agilit d'un jeune chat jusqu' la porte, o elle se cramponna au
loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de
coups frapps en mesure, tandis que c'tait son pauvre coeur qui battait
 se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, francht le
seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entre couverte
qui sparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle
effleura de son pied dchauss un homme qui dormait, et ouvrit la porte
de l'isba o couchait le prince Andr. Il y faisait sombre derrire le
lit plac dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague,
brlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait form
 l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette
forme indcise, dont les pieds relevs sous la couverture lui parurent
tre les paules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle
s'arrta pouvante, mais elle avana, pousse par une force
irrsistible. Marchant avec prcaution, elle arriva au milieu de l'isba,
qui tait encombre d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous
des images, un homme tait tendu sur un banc, c'tait Timokhine,
galement bless  Borodino; le docteur et le valet de chambre taient
couchs par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques
mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et
fixait ses yeux carquills sur l'trange apparition de la jeune fille
en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et
effrayes qu'il pronona: Qu'y a-t-il? Qui va l? firent presser le
pas  Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son
pouvante. Quelque terrible que pt tre l'aspect de ce corps, il
fallait qu'elle le vt. En ce moment, une lumire plus vive jaillit de
la chandelle fumeuse, et elle aperut distinctement le prince Andr, les
mains tendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu.
Cependant son teint anim par la fivre, ses yeux brillants fixs sur
elle avec exaltation, son cou dlicat comme celui d'un enfant,
ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de
jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha
vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se
jeta  genoux. Il sourit et lui tendit la main.


XXXII



Sept jours avaient pass sur la tte du prince Andr depuis qu'il tait
revenu  lui dans l'ambulance aprs l'opration. La fivre et
l'inflammation des intestins, qui avaient t dchirs par un clat
d'obus, devaient, au dire du mdecin, l'emporter en rien de temps; aussi
ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septime jour, manger avec
plaisir quelques bouches de pain, et d'avoir  constater une diminution
de l'tat inflammatoire. Le prince Andr avait compltement repris
connaissance. La nuit qui suivit le dpart de Moscou tait accablante,
et on l'avait laiss dans sa calche; une fois arriv au village, le
bless avait lui-mme demand  tre port dans une maison, et  boire
du th, mais la souffrance que lui avait fait prouver le court trajet
de la voiture  l'isba avait provoqu chez lui un nouvel vanouissement.
Lorsqu'on l'eut couch sur son lit de camp, il resta longtemps
immobile, les yeux ferms..., puis il les ouvrit et redemanda du th.
Il se souvenait des moindres dtails de la vie, ce qui tonna le
docteur: il lui tta le pouls et le trouva plus rgulier,  son grand
regret; car il savait par exprience que le prince Andr tait
irrvocablement condamn: la prolongation de ses jours ne pouvait que
lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand
mme la mort. On lui apporta un verre de th, qu'il but avec avidit,
pendant que ses yeux brillants, toujours fixs sur la porte, essayaient
de ressaisir un souvenir confus:

Je n'en veux plus. Timokhine est-il l?

Celui-ci se trana jusqu' lui sur son banc.

Me voici, Excellence.

--Comment va ta blessure?

--La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?

Le prince Andr resta pensif, comme s'il cherchait  trouver ce qu'il
voulait dire.

Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.

--Quel livre?

--L'vangile, je ne l'ai pas.

Le docteur lui promit un vangile et le questionna sur son tat. Ses
rponses, faites  contre-coeur, taient tout  fait lucides. Il demanda
qu'on lui glisst un petit coussin sous les reins pour allger ses
angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevrent un pan du
manteau qui le couvrait et examinrent l'horrible plaie, dont l'odeur
ftide leur soulevait le coeur. Cette inspection mcontenta le docteur:
il refit le pansement, retourna le malade, qui s'vanouit de nouveau, et
le dlire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportt le livre et
qu'on le plat sous lui.

Qu'est-ce que cela vous cote? rpta-t-il d'une voix plaintive:
donnez-le-moi, mettez-le l, ne ft-ce que pour un instant.

Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.

Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment
peut-il supporter cette atroce douleur!

Pour la premire fois, le prince Andr avait repris ses sens, retrouv
ses souvenirs, et compris son tat, au moment o sa calche s'tait
arrte au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionne par
son transport dans l'isba ayant de nouveau troubl ses ides, elles ne
s'claircirent que lorsqu'on lui eut donn du th; sa mmoire lui
retraa alors les derniers incidents par lesquels il avait pass, et il
se souvint surtout des mirages de flicit mensongre qu'il avait
entrevus  l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endures
par l'homme qu'il dtestait. Les mmes penses confuses et indcises
s'emparrent de nouveau de son coeur, l'impression d'un bonheur
ineffable le pntra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que
dans cet vangile qu'il rclamait avec tant d'insistance. Les douleurs
du pansement, et les mouvements qu'il fut oblig de faire en changeant
de position, provoqurent un nouvel vanouissement, et il ne reprit
connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de
lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix
avine chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la
table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se
heurtait en bourdonnant  la chandelle qui coulait.

L'homme en bonne sant a la facult de rflchir, de sentir, se souvenir
de mille choses  la fois, comme de choisir certaines penses et
certains faits, sur lesquels il fixe de prfrence son attention. Il
sait, au besoin, s'arracher  une occupation profonde, pour accueillir
poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses
rflexions; mais l'me du prince Andr n'tait pas dans cet tat normal.
Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus
pntrantes que par le pass, elles agissaient cependant sans la
participation de sa volont. Les ides et les visions les plus diverses
envahissaient tour  tour son esprit: pendant quelques minutes sa pense
travaillait avec une prcision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais
eues s'il avait t valide, et tout  coup des images fantastiques et
imprvues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa
faiblesse l'empchait de rendre.

Oui, un bonheur nouveau s'est rvl  moi, pensait-il plongeant son
regard brillant de fivre dans la pnombre de la tranquille isba, un
bonheur que rien ne saurait dsormais m'enlever, un bonheur indpendant
de toute influence matrielle: celui de l'me seule, celui de l'amour!
Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux
hommes. D'o vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...
Soudain le fil de ses ides se rompit, et (tait-ce dlire ou ralit?)
il crut entendre une voix qui chantonnait sans trve  son oreille.

 ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un
difice de fines aiguilles et de lgers copeaux, et il essayait, en
conservant avec soin son quilibre, d'arrter la chute de cette
construction arienne, qui disparaissait de temps  autre pour s'lever
de nouveau au rythme, cadenc de cet indfinissable murmure. Elle
s'lve, je la vois! se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il
apercevait, par chappe, la flamme rouge de la chandelle  demi
consume et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le
plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son
oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brlait
comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le
heurtant de son aile, elle ne faisait pas crouler l'trange difice
d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et l-bas,
prs de la porte quelle tait cette forme menaante, ce sphinx immobile
qui lui aussi, l'touffait?... N'est-ce pas plutt un morceau de linge
blanc qu'on a laiss sur la table? Mais pourquoi alors tout s'tend-il
et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette mme voix qui
chante en mesure? reprenait avec angoisse le malheureux bless..., et
tout  coup ses penses et ses sensations lui revenaient plus nettes et
plus puissantes que jamais.

Oui, oui, l'amour!... Non l'amour goste, mais l'amour tel que je l'ai
prouv pour la premire fois de ma vie, lorsque j'ai aperu  mes cts
mon ennemi mourant, et que je l'ai aim quand mme!... C'est l'essence
mme de l'me, qui ne s'en tient pas  un seul objet d'affection, c'est
ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis,
aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses
manifestations!... Aimer un tre qui nous est cher, c'est de l'amour
humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!...
C'tait l la cause de ma joie, lorsque j'ai dcouvert que j'aimais cet
homme.... Mais o est-il? Vit-il encore! L'amour humain dgnre en
haine, mais l'amour divin est ternel!... Combien de gens n'ai-je pas
ha dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aime et le plus
dteste?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortge de ses
charmes extrieurs: c'tait dans son me qu'il pntrait, c'tait son
me dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir;
c'tait sa cruaut,  lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec
elle.... Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une
fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe! Et son
imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et
de ralits o il entrevoyait, comme dans un nuage, l'difice qui
s'levait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brlait
entoure de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait prs de la
porte.

 ce moment il entendit un lger bruit, il aspira un courant d'air
frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le
seuil de l'isba: son visage tait ple et ses yeux brillaient comme ceux
de Natacha. Oh! que ce dlire me fatigue! se disait le prince Andr en
essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision tait
toujours l, elle s'avanait, elle semblait relle! Le prince Andr fit
un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait,
mais le dlire tait toujours le plus fort. Le susurrement de la voix
continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine,
et l'trange figure le regardait toujours. Runissant toutes ses forces
pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintrent, sa
vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint  lui,
Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les tres il dsirait
aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui tre rvl, tait l,
 genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en prouva aucune
surprise, mais un sentiment ineffable de bien-tre. Natacha, terrifie,
n'osait bouger; elle cherchait  touffer ses sanglots, un lger
tremblement agitait son ple visage.

Le prince Andr poussa un soupir d'allgement, sourit et lui tendit la
main.

Vous? dit-il.... Quel bonheur!

Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant dlicatement la
main, la baisa en l'effleurant  peine de ses lvres.

Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tte. Pardonnez-moi!

--Je vous aime, dit-il.

--Pardonnez-moi!

--Que dois-je vous pardonner?

--Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un
pnible effort.

--Je t'aime mieux qu'auparavant, rpondit le prince Andr en lui
prenant la tte pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur
lui  travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de
compassion.

Les traits ples et amaigris de Natacha, ses lvres gonfles par
l'motion, lui taient en ce moment toute beaut, mais le prince Andr
ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.

Pierre, le valet de chambre, qui venait de se rveiller, secoua le
docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'tait
pass, et cherchait  se dissimuler de son mieux dans ses draps.

Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant  moiti.
Veuillez vous retirer, mademoiselle.

Au mme instant la femme de chambre, envoye par la comtesse pour
chercher sa fille, frappa  la porte. Comme une somnambule qui serait
rveille en sursaut, Natacha sortit et rentre chez elle, tomba en
sanglotant sur son lit.

 dater de ce jour,  chaque halte,  chaque tape de leur long voyage,
Natacha se rendait auprs de Bolkonsky, et le docteur tait forc
d'avouer qu'il ne s'attendait pas  rencontrer chez une jeune fille
autant de fermet et d'intelligence dans les soins  donner  un bless.
Quelque terrible que ft pour la comtesse la pense de voir mourir le
prince Andr entre les mains de sa fille, selon les prvisions trop
fondes du mdecin, elle n'eut pas le courage de rsister  sa volont.
Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances,
rtabli leurs premires relations, mais la question de vie et de mort
suspendue sur la tte du prince Andr l'tait galement au-dessus de la
Russie et cartait toute autre proccupation.



XXXIII


Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal  la tte; ses habits,
qu'il n'avait pas quitts, lui pesaient sur le corps, et il sentait
confusment qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte
honteux tait son panchement avec le capitaine Ramballe. La pendule
marquait onze heures, le temps tait sombre au dehors; il se leva, se
frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghrassime avait remis
sur le bureau, il se rappela enfin o il se trouvait et ce qui devait
avoir lieu ce jour-l: Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car
il ne fera probablement son entre qu' midi. Pierre ne se donnait
mme plus le loisir de penser  ce qu'il avait  faire, il se dpchait
d'agir. Il donna un lger coup de main  ses vtements, saisit le
pistolet, et il se disposait  sortir, lorsque pour la premire fois il
se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa
ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la dguiser dans les plis de son
large caftan, enfin il avait oubli de la charger. Dans ce cas un
poignard fera mieux l'affaire, se dit-il, bien qu'il et plus d'une
fois blm l'tudiant allemand qui, en 1809, avait tent de poignarder
Napolon; alors il prit le poignard qu'il avait achet en mme temps que
le pistolet, quoiqu'il ft tout brch, et le glissa sous son gilet. On
aurait dit qu'il avait hte, non d'excuter son projet, mais de se
prouver  lui-mme qu'il n'y avait pas renonc. Serrant ensuite sa
ceinture autour lui, enfonant son bonnet sur ses yeux, il traversa le
corridor en s'efforant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la
rue, sans avoir rencontr le capitaine.

L'incendie, qui la veille l'avait laiss si indiffrent, s'tait
rapidement tendu pendant la nuit. Moscou brlait sur plusieurs points 
la fois. Le Gostinno-Dvor, la Povarskaa, les barques sur la rivire,
les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, taient en flammes. Pierre
se dirigeait par l'Arbatskaa vers l'glise de Saint-Nicolas: c'tait
l'endroit o depuis longtemps il s'tait promis d'accomplir le grand
acte qu'il prmditait. La plupart des maisons avaient leurs fentres et
leurs portes fermes et cloues. Les rues et les ruelles taient
dsertes. L'air tait imprgn d'une odeur de brl et de fume. De
temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effars et des
Franais,  tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la
chausse. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosit: sa
carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentre de sa
figure, les intriguaient, et les Russes eux-mmes l'examinaient
attentivement, sans parvenir  comprendre  quelle classe de la socit
il appartenait. Les Franais, habitus  tre un objet d'tonnement ou
de frayeur pour les indignes, le suivaient gaiement avec des yeux
surpris, car il ne faisait aucune attention  eux. Devant la porte
cochre d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingniaient 
s'expliquer avec des Russes sans parvenir  se faire comprendre,
l'arrtrent pour lui demander s'il parlait Franais. Il secoua
ngativement la tte et poursuivit son chemin. Plus loin, une
sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut
seulement  un second: Au large! cri d'une voix menaante et au bruit
du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la ncessit de passer
de l'autre ct de la rue. Tout entier  son sinistre projet, et  la
crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit prcdente, il
ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre dtermination n'tait
pas destine  aboutir; alors mme qu'il n'en aurait pas t empch en
chemin, l'excution de son plan tait devenue impossible, par la raison
toute simple que Napolon tait dj depuis quelques heures dans le
palais imprial du Kremlin.  ce mme moment, assis dans le cabinet du
Tsar, et de fort mchante humeur, il donnait des ordres et prenait des
mesures pour arrter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants.
Pierre ignorait ce fait: absorb par son ide fixe, et proccup, comme
tous les entts qui entreprennent une chose impossible, il se
tourmentait, non des difficults d'excution, mais de la dfaillance
qui, en s'emparant de lui au moment dcisif, paralyserait son action et
lui enlverait toute estime de lui-mme. Il continuait nanmoins
d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout
droit  la Povarskaa. Plus il avanait, plus la fume devenait
paisse; il commenait  sentir la chaleur de l'incendie, dont les
langues de feu s'lanaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se
remplissaient d'une foule agite. Pierre commenait  comprendre qu'il
se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se
rendait pas compte encore du vritable tat des choses. Tout en suivant
un chemin battu  travers une grande place dserte, qui touchait d'un
ct  la Povarskaa et longeait de l'autre les jardins d'un riche
propritaire, il entendit tout  coup  ses cts le cri dsespr d'une
femme; il s'arrta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tte.

 quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des dredons, des
samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en dsordre sur
l'herbe dessche et poudreuse; accroupie  ct des caisses, une jeune
femme maigre, avec de longues dents prominentes, enveloppe d'un
manteau noir, et la tte couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en
pleurant  chaudes larmes. Deux petites filles de dix  douze ans, ples
et terrifies comme elle, vtues de misrables jupons et de manteaux 
l'avenant, regardaient leur mre avec stupeur, tandis qu'un petit garon
de sept ans, coiff d'une casquette beaucoup trop grande pour lui,
pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service
apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait
dfait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignes les
cheveux roussis. Un homme aux larges paules, avec des favoris arrondis,
des mches de cheveux soigneusement lisss sur les tempes et en petit
uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible 
chercher des vtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant
passer prs d'elle, la femme se prcipita aux genoux de Pierre.

Oh! mon pre! Oh! fidle chrtien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi!
disait-elle  travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernire petite
fille, a t brle!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai
chrie, que je t'ai...

--Assez, assez Marie Nicolaevna, lui dit son mari d'un ton calme; il
semblait tenir  se justifier devant l'tranger. Notre soeur l'aura sans
doute emporte, c'est sr.

--Monstre! coeur de pierre! s'cria la femme avec colre en cessant de
pleurer. Tu n'as mme pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait
retire des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un pre!...
De grce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, coutez-moi; le
feu a pass chez nous de la maison voisine; cette fille que voil s'est
crie: a brle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on
est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez
de sauv... cette image et notre lit de noce, tout le reste a pri!...
Tout  coup je m'aperois que Katia n'est plus l!... Oh! mon enfant,
mon enfant qui a t brle!

--Mais o donc est-elle reste? demanda Pierre, et l'expression
sympathique de sa figure fit comprendre  la femme qu'elle avait trouv
en lui aide et secours.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mre, sois mon bienfaiteur....
Aniska, va, petite misrable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant
sa grande bouche et en montrant ses longues dents.

--Viens, viens, je ferai mon possible, dit Pierre en se htant.

La petite domestique sortit de derrire la caisse, arrangea ses cheveux,
soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prt  l'action, se sentit
rveill comme aprs une longue lthargie; il releva la tte, ses yeux
brillaient et il suivit  grands pas la jeune fille, qui le conduisit 
la Povarskaa. Les maisons se drobaient derrire un nuage de fume
noire que peraient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule
norme, se pressait autour de l'incendie. Un gnral franais se tenait
au milieu de la rue et parlait  ceux qui l'entouraient. Pierre, guid
par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrtrent.

On ne passe pas!

--Ici, ici, petit oncle, s'cria la fillette; nous traverserons la
ruelle, venez!

Pierre se retourna en faisant de grandes enjambes pour la rejoindre:
elle prit  gauche, dpassa trois maisons, et entra par la porte cochre
de la quatrime:

C'est ici, l, tout prs!

Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrtant sur le
seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui tait toute en flammes. Une
muraille s'tait dj effondre, l'autre brlait encore, et le feu
s'lanait par toutes les ouvertures, par les fentres, par le toit.
Pierre s'arrta involontairement, suffoqu par la chaleur.

Laquelle de ces maisons est la vtre?

--Celle-l, celle-l! hurla l'enfant. C'est l que nous demeurions....
Et tu es brle, notre trsor ador, Katia, ma demoiselle bien-aime,
recommena  crier Aniska, se croyant oblige,  la vue de l'incendie,
de faire preuve de ses sentiments.

Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit
quelques pas en arrire et se trouva en face d'une maison plus grande,
dont le toit flambait d'un seul ct. Quelques Franais s'agitaient
alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient l;
nanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son
sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils
pillaient, mais cette pense ne fit que traverser son esprit. Le
craquement des murailles et des plafonds qui s'croulaient, le
sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de
fume traverss par des pluies d'tincelles et des gerbes de feu qui
semblaient lcher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la
rapidit des mouvements qu'il tait oblig de faire, tout provoqua chez
Pierre la surexcitation que font prouver habituellement ces dsastres.
L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitt dlivr des
penses dont il tait obsd. Jeune, rsolu et alerte, il fit le tour de
la petite maison qui brlait; au moment d'y entrer, il fut arrt par
des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd
qui tomba avec bruit  ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Franais
qui venaient de jeter par la fentre une commode remplie d'objets en
mtal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchrent
aussitt.

Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-l? s'cria l'un d'eux avec colre.

--Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu
un enfant?

--Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crirent plusieurs
voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevt sa part
de l'argenterie et des bronzes qui taient dans la commode, s'avana
d'un air menaant.

--Un enfant? s'cria un Franais de l'tage suprieur.... J'ai entendu
piailler dans le jardin. C'est peut-tre son moutard,  ce bonhomme....
Faut tre humain, voyez-vous...

--O est-il? o est-il? demandait Pierre.

--Par ici, par ici, rpondit le Franais en lui indiquant le jardin
derrire la maison.... Attendez, je vais descendre.

En effet, une seconde plus tard, un Franais, en bras de chemise, sauta
par la fentre du rez-de-chausse, donna  Pierre une tape sur l'paule
et courut avec lui au jardin.

Dpchez-vous, vous autres, cria-t-il  ses camarades, il commence 
faire chaud!... et, s'lanant dans l'alle sable, il tira Pierre par
la manche, et lui montra un paquet pos sur un banc.

C'tait une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.

Voil votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon
gros.... Faut tre humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous... Et
le Franais rejoignit ses compagnons.

Pierre, essouffl, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi ple
et aussi laide que sa mre, poussa un cri dsespr  sa vue et
s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle
hurlait avec colre et essayait avec ses petites mains de s'arracher 
l'treinte de Pierre, qu'elle mordait  belles dents. Cet attouchement,
qui ressemblait  celui d'un petit animal, lui causa une telle
rpulsion, qu'il fut oblig de se dominer pour ne pas jeter l l'enfant,
et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout  coup dans
l'impossibilit de suivre le mme chemin. Aniska avait disparu, et,
partag entre le dgot et la compassion, il se vit contraint, tout en
serrant contre lui la petite fille qui continuait  se dbattre comme un
beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre
issue.


XXXIV


Lorsque Pierre, aprs plusieurs dtours  travers cours et ruelles,
dboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaa et du jardin
Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et
d'objets empils sur cette place jusqu'alors dserte. Sans compter les
familles russes qui s'y rfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait
encore un grand nombre de soldats franais de diffrentes armes. Il n'y
fit aucune attention et chercha avec inquitude les parents de l'enfant
pour la leur rendre, et pour aller au besoin oprer ensuite quelque
autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'taient peu  peu
calms, se cramponnait  son caftan, et, se blottissant dans ses bras
comme une bte sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchs,
tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait
intress par cette petite figure ple et maladive, mais il avait beau
chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas  dcouvrir
ni l'employ ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portrent
involontairement sur une famille armnienne ou gorgienne, compose d'un
vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement
habill, d'une vieille matrone de mme origine et d'une toute jeune
femme, dont les sourcils arqus fins et noirs comme une aile de corbeau,
le teint d'une couleur mate et les traits rguliers et impassibles,
faisaient ressortir l'admirable beaut. Assise, sur de grands ballots,
derrire la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant  chacun
d'eux, enveloppe d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie
violette sur la tte, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en
amandes et ses longs cils baisss vers la terre,  une plante dlicate
des pays chauds jete sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle
et qu'elle craignait pour sa beaut. Pierre la regarda  plusieurs
reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser
d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'trange
tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras,  attirer
l'attention de quelques groupes qui l'entourrent en lui demandant:

Ayez-vous perdu quelqu'un?

--tes-vous un noble?...  qui est l'enfant?

Pierre rpondit que la petite fille appartenait  une femme qu'il avait
vue ici mme tout  l'heure et qui tait couverte d'un manteau noir et
entoure de ses trois enfants.

Ne pouvait-on lui dire o elle tait alle?

--Ce doit tre les Anfrow, dit un vieux diacre en s'adressant  sa
voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez piti de nous, rpta le vieux
diacre d'une voix profonde.

--O sont les Anfrow? reprit la femme.

--Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-tre Marie Nicolaevna,
peut-tre aussi les Ivanow?

--Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaevna est une dame,
reprit une voix.

--Vous devez la connatre, dit Pierre: une femme maigre, qui a de
longues dents.

--Mais alors c'est Marie Nicolaevna. Ils se sont enfuis dans le jardin
lorsque les loups sont arrivs.

--Seigneur, Seigneur, ayez piti de nous! rpta le diacre.

--Allez de ce ct, vous les trouverez, c'est elle, bien sr! Elle
pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.

Mais Pierre n'coutait plus la paysanne qui lui parlait; car il tait
occup de la scne qui se passait entre deux soldats franais et la
famille armnienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote
gros-bleu serre autour de sa taille par une corde, et un bonnet de
police sur la tte, avait saisi par les pieds le vieillard, qui
s'empressait d'ter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, trs
lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se
composait d'un pantalon bleu pass dans de grandes bottes et d'une
capote de drap; plant devant l'Armnienne, les mains dans ses poches,
il la regardait silencieusement.

Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends, dit Pierre 
l'une des femmes, en dposant la fillette  terre et en se retournant du
ct des Armniens.

Le vieillard tait pieds nus, et le petit Franais, qui s'tait empar
de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre
homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un
coup d'oeil; son attention tait toute concentre sur l'autre Franais,
qui s'tait rapproch de la jeune femme, et lui avait pass la main
autour du cou. La belle Armnienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu
encore le temps de franchir les quelques pas qui le sparaient d'elle,
et dj le maraudeur lui avait arrach le collier qu'elle portait, et la
jeune femme, rveille de sa torpeur, poussait des cris dchirants.

Laissez cette femme! s'cria Pierre, furieux, en secouant le soldat
par les paules; le soldat tomba, et, se relevant aussitt, s'enfuit 
toutes jambes.

Son camarade, jetant  terre les bottes qu'il tenait  la main, tira son
sabre et marcha droit sur Pierre:

Voyons, pas de btises, dit-il.

Pierre, en proie  un de ces accs de colre qui dcuplaient ses forces
et lui taient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna
un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une vole de coups de
poing. La foule tait en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la
place dboucha une patrouille de lanciers, qui arrivrent au trot et
entourrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose,
c'est qu'il frappait  coups redoubls, qu'on le battait  son tour,
qu'on lui liait les mains, et il se vit entour de soldats qui
fouillaient dans ses poches.

Il a un poignard, lieutenant!

Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.

Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au
conseil de guerre...

--Parlez-vous franais, vous?

Pierre, les yeux injects de sang, ne rpondit rien; il avait sans doute
l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre
lanciers vinrent se placer  ses cts.

Parlez-vous franais? rpta l'officier en se tenant  distance....
Appelez l'interprte!

Un petit homme en habit civil sortit de derrire les rangs. Pierre le
reconnut aussitt pour un commis franais qu'il avait vu dans un magasin
de Moscou.

Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprte en examinant
Pierre.

--Ce doit tre l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui
qui il est.

--Qui es-tu? dit l'interprte. Ton devoir est de rpondre  l'autorit.

--Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi,
dit tout  coup Pierre en franais.

--Ah! ah! s'cria l'officier en fronant le sourcil.... Marchons!

Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la
femme  qui il l'avait confie, s'tait rapproch des militaires.

O donc te mne-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant
si elle n'est pas  eux?

--Que veut cette femme? demanda l'officier.

La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes  la vue de la
fillette qu'il avait sauve.

Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des
flammes. Et, ne sachant lui-mme pourquoi il avait dbit ce mensonge
inutile, il se mit  marcher entre les quatre lanciers chargs de le
garder.

Cette patrouille avait t envoye, ainsi que beaucoup d'autres, sur
l'ordre de Durosnel, pour arrter le pillage et mettre la main sur les
incendiaires qui, au dire des chefs militaires franais, mettaient le
feu  Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient
trouv qu'un boutiquier, deux sminaristes, un paysan, un domestique et
quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus
de soupons; aussi, lorsqu'ils furent amens dans la maison o tait
tabli le corps de garde, fut-il plac dans une chambre  part et soumis
 une rigoureuse surveillance.




CHAPITRE III

I


 la mme poque, une lutte acharne,  laquelle se mlaient comme
d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes
sphres de Saint-Ptersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis
de la France, de l'Impratrice mre et du csarvitch, pendant que la
vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque
se trouvait au milieu de ce courant de rivalits et de comptitions de
toutes sortes, il tait difficile, sinon impossible, de se rendre un
compte exact de la situation critique de la Russie: c'taient toujours
les mmes crmonies officielles, les mmes bals, le mme thtre
franais, les mmes mesquins intrts de service. Tout au plus, de temps
 autre, causait-on  voix basse de la conduite si diffrente tenue par
les deux Impratrices dans ces graves circonstances. Tandis que
l'Impratrice mre, dans la pense de sauvegarder les divers
tablissements placs sous son patronage, avait pris dj toutes les
mesures ncessaires pour le transfert des instituts  Kazan, et fait
emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impratrice lisabeth, avec son
patriotisme accoutum, avait rpondu aux demandes d'instructions venues
de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant
spcialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre  donner  cet
gard; mais que, quant  elle personnellement, elle serait la dernire 
quitter Ptersbourg!

Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schrer donnait
une petite soire, dont le bouquet devait tre la lecture d'une lettre
adresse par le mtropolite  l'Empereur,  propos de l'envoi qu'il lui
faisait d'une image de saint Serge. Cette ptre passait pour un
chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince
Basile, qui se flattait d'tre un lecteur hors ligne (il lui arrivait
parfois de lire chez l'Impratrice), devait en donner connaissance. Son
talent consistait  hausser la voix et  passer du grave au doux, sans
tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme
tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la
soire devait runir quelques personnages influents, et l'on s'tait
promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient 
frquenter le thtre franais. Il y avait dj beaucoup de monde dans
le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparatre
ceux dont elle jugeait la prsence ncessaire pour que l'on pt
commencer la lecture.

La nouvelle qui faisait ce jour-l les frais de la conversation tait la
maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait
de prendre part aux runions dont elle faisait l'ornement habituel, ne
recevait personne, et, au lieu de se confier  une clbrit de la
ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la
traitait au moyen d'un remde nouveau et compltement inconnu. Il tait
plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de
l'embarras o elle se trouvait d'pouser deux maris  la fois, et que le
traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse
situation; mais, en prsence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever
cette question dlicate, ou y faire la moindre allusion.

On dit la pauvre comtesse trs mal: le mdecin parle d'une angine[22]!

--L'angine? Mais c'est une maladie terrible!

--Bah!... Savez-vous que, grce  l'angine, les deux rivaux sont
rconcilis?... Le vieux comte est touchant,  ce qu'il parat. Il a
pleur comme un enfant quand le mdecin lui a appris que le cas tait
grave!

--Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!

--Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoy prendre de ses
nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la
plus charmante femme du monde, rpliqua Anna Pavlovna en souriant de son
propre enthousiasme. Nous appartenons  des camps diffrents, mais cela
ne m'empche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mrite....
Elle est si malheureuse!...

Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin
du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire
observer que le charlatan italien tait bien capable d'administrer  sa
malade des remdes dangereux.

Vos informations peuvent tre meilleures que les miennes, dit Mlle
Schrer en prenant  partie le jeune homme, mais je sais de bonne source
que ce mdecin est un homme trs savant et trs habile. C'est le mdecin
particulier de la reine d'Espagne!

Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du ct de Bilibine, qui
tait en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.

Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document
diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par
Wittgenstein, le hros de Ptropol (ainsi qu'on l'appelait 
Ptersbourg).

--Qu'est-ce donc? lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de
provoquer un silence qui lui permt de rpter le mot qu'elle
connaissait dj.

Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la
dpche qu'il avait du reste compose lui-mme: L'Empereur renvoie les
drapeaux autrichiens, drapeaux amis gars qu'il a trouvs hors de la
route[23].

--Charmant, charmant! dit le prince Basile.

--C'est peut-tre la route de Varsovie, dit tout haut le prince
Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient
aucun sens. Il rpondit  cet tonnement gnral par un air d'aimable
satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait
dit, mais il avait remarqu, dans sa carrire diplomatique, que des
phrases prononces de cette faon passaient parfois pour trs
spirituelles; aussi avait-il  tout hasard jet les premiers mots qui
s'taient trouvs au bout de sa langue, en se disant: Il en sortira
peut-tre quelque chose de trs bien; dans le cas contraire, il se
trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti. Le pnible silence qui
suivit son mot fut interrompu par l'entre de la personne qui manquait
de patriotisme, et qu'Anna Pavlovna se disposait  ramener  de
meilleurs sentiments, menaant gracieusement du doigt le prince
Hippolyte, elle invita le prince Basile  se rapprocher de la table, fit
placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia
d'en faire la lecture.

Trs Auguste Souverain et Empereur! commena le prince Basile d'un
ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait
condamner d'avance celui qui aurait os protester contre ces paroles.
Personne ne souffla mot.... Moscou, la premire capitale, la nouvelle
Jrusalem, reoit son Christ, continua-t-il en appuyant sur le pronom,
comme une mre qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et,
prvoyant,  travers les tnbres qui s'lvent, la gloire blouissante
de ta puissance, elle chante avec extase: Hosannah, bni soit celui qui
vient! On sentait des larmes dans la voix du prince Basile  cette
dernire phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres
personnes avaient l'air embarrass. Anna Pavlovna, prenant les devants,
murmurait _in petto_ la phrase qui suivait: Qu'importe que le Goliath
impudent et hardi... tandis que le prince Basile reprenait tout haut:
Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontires de
la France, apporte aux confins de la Russie les pouvantes meurtrires;
l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tte
de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge,
l'antique zlateur du bien de sa patrie, s'offre  Votre Majest
Impriale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'ge m'empchent
de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes
prires. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les
pieux dsirs de Votre Majest!

--Quelle force! quel style! s'cria-t-on de tous cts en louant  la
fois l'auteur et le lecteur.

Mis en train par cette loquente ptre, les htes d'Anna Pavlovna
causrent longtemps encore de la situation du pays et se livrrent 
maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait
avoir lieu vers cette poque.

Vous verrez, dit Mlle Schrer, que demain, pour l'anniversaire de la
naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons
pressentiments!


II


Le pressentiment d'Anna Pavlovna se ralisa. Le lendemain, pendant le
_Te Deum_ chant au palais, le prince Volkonsky fut appel hors de la
chapelle, et reut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow,
crit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonait que les
Russes n'avaient pas recul d'une semelle, que les pertes de l'ennemi
taient suprieures aux ntres, et que, si le temps lui manquait pour
lui donner des dtails plus prcis, il pouvait du moins lui assurer que
la victoire nous tait reste. Aussitt il y eut un second _Te Deum_
d'actions de grces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accord 
ses fidles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fte
rgna sans partage toute la matine. On croyait  une victoire complte;
plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilit de faire
Napolon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain
pour la France.

Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il tait
difficile de donner aux vnements qui se droulaient leur importance
relle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mmes
autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans,
 l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en
tait arrive le jour de la fte de l'Empereur. C'tait comme la
russite d'une dlicate surprise, Koutouzow annonait galement les
pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutassow, Toutchkow
et Bagration, mais l aussi l'impression de tristesse se concentra sur
une seule mort, celle du jeune et intressant Koutassow, qui tait
connu de tout le monde et particulirement aim de l'Empereur. Ce
jour-l on n'entendit plus que ces phrases; N'est-ce pas surprenant que
cette nouvelle soit arrive juste pendant le _Te Deum_... et ce pauvre
Koutassow? Quelle perte, quel dommage!

--Que vous avais-je dit de Koutouzow! rptait  tout venant le prince
Basile, en se drapant dans son orgueil de prophte. Ne vous ai-je pas
toujours assur qu'il tait seul capable de vaincre Napolon?

Le lendemain se passa sans nouvelles de l'arme, et l'inquitude
commena  sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans
laquelle on laissait l'Empereur: Sa position est terrible, disait-on,
et l'on accusait dj Koutouzow, aprs l'avoir exalt l'avant-veille, de
causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son
protg, mais gardait un profond silence lorsqu'il tait question du
commandant en chef. Dans la mme soire, une nouvelle  sensation ajouta
encore  l'angoisse qui commenait  se rpandre dans les hautes
sphres: la comtesse Hlne venait de mourir subitement de sa
mystrieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse tait
morte des suites de son angine; mais, dans l'intimit, on s'tendait sur
de certains dtails: le mdecin de la reine d'Espagne lui aurait
ordonn, disait-on, un certain remde qui, pris  faibles doses, devait
amener le rsultat dsir; mais Hlne, tourmente par les soupons du
vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait aval
une quantit double de la drogue prescrite, et tait morte dans des
souffrances atroces, sans qu'on et le temps lui porter secours. On
assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris
 partie le mdecin italien, mais qu' la lecture de certains
autographes intimes de la dfunte, mis par ce dernier sous leurs yeux,
ils avaient aussitt cess de le poursuivre. Toujours est-il que, ce
jour-l, la causerie de salon eut beau jeu  s'occuper de ces trois
tristes vnements: l'inquitude de l'Empereur, la perte de Koutassow
et la mort d'Hlne.

Le surlendemain de l'arrive du rapport, un propritaire venu de Moscou
rpandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait t
abandonne aux Franais! C'tait horrible! La position de l'Empereur
tait affreuse! Koutouzow tait un tratre! Et le prince Basile
affirmait,  ceux qui lui faisaient des visites de condolance 
l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre  rien
autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: Je me suis
toujours tonn, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce
qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait t confi  de
telles mains! La nouvelle n'tant pas officielle, le doute tait encore
permis, mais le lendemain elle fut confirme par le rapport suivant du
comte Rostoptchine:

L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apport une lettre, dans
laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de
police, afin de guider les troupes  travers la ville, jusqu' la
grand'route de Riazan. Il prtend abandonner Moscou avec douleur. Sire,
cet acte dcide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La
Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui
reprsente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos
aeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'arme, j'ai fait emporter
tout ce qui devait tre enlev.

L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant,
adress  Koutouzow:

Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le
29 du mois d'aot. Je viens de recevoir, date du 1er septembre, par
Yaroslaw, du gnral gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que
vous avez abandonn Notre capitale. Vous pouvez aisment vous figurer
l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur!
Le gnral aide de camp prince Volkonsky vous porte le prsent rescrit,
avec ordre de s'informer de la situation de l'arme et des raisons qui
vous ont amen  cette douloureuse extrmit.


III


Neuf jours aprs que Moscou eut t abandonn, un envoy de Koutouzow
en apporta la confirmation officielle. Cet envoy tait un Franais
nomm Michaud, mais, quoique tranger, Russe de coeur et d'me, comme
il le disait lui-mme. L'Empereur le reut aussitt dans son cabinet, au
palais de Kamenno-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la
premire fois, et _qui ne savait pas le russe_, se sentit nanmoins trs
mu (comme il l'crivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre trs
gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les
flammes avaient clair sa route. Bien que sa douleur pt avoir une
autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure tait
tellement dfaite, que l'Empereur lui demanda aussitt:

M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?

--Bien tristes, Sire! rpondit-il en soupirant et en baissant les yeux:
l'abandon de Moscou!

--Aurait-on livr sans se battre mon ancienne capitale? Et le rouge de
la colre monta aux joues de l'Empereur.

Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu
l'impossibilit de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne
restait que le choix entre perdre Moscou et l'arme, ou Moscou seul, et
le marchal s'tait vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur
couta ce message en silence, sans lever les yeux.

L'ennemi est-il entr en ville? demanda-t-il.

--Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres  l'heure qu'il est,
car je l'ai laiss en flammes. Michaud s'effraya de l'impression
produite par ses paroles.

La respiration de l'Empereur devint oppresse et pnible, ses lvres
tremblrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette
motion fut passagre; l'Empereur frona le sourcil et sembla se
reprocher  lui-mme sa faiblesse.

Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de
grands sacrifices de notre part. Je suis prt  me soumettre  toutes
ses volonts; mais dites-moi, Michaud, en quel tat avez-vous laiss
l'arme, qui assistait ainsi, sans coup frir,  l'abandon de mon
ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperu du dcouragement[24]?

Voyant son trs gracieux Souverain calm, Michaud se calma galement;
mais, ne s'tant pas prpar  lui donner une information prcise, il
rpondit, pour gagner du temps:

Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal
militaire?

--Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir
absolument ce qu'il en est.

--Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu
le temps de combiner sa rponse sous la forme d'un jeu de mots
respectueux: Sire, j'ai laiss toute l'arme, depuis les chefs jusqu'au
dernier soldat, sans exception, dans une crainte pouvantable,
effrayante.

--Comment cela? demanda l'Empereur svrement. Mes Russes se
laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais! Michaud n'attendait
que cela pour produire son effet.

Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par
bont de coeur, Votre Majest ne se laisse persuader de faire la paix.
Ils brlent de combattre et de prouver  Votre Majest, par le sacrifice
de leur vie, combien ils lui sont dvous.

--Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me
tranquillisez, colonel.

Il baissa la tte et garda quelques instants le silence.

Eh bien, retournez  l'arme, dit-il en se redressant de toute sa
hauteur d'un geste plein de majest. Dites  nos braves, dites  tous
mes loyaux sujets, partout o vous passerez, que quand je n'aurai plus
de soldats je me mettrai moi mme  la tte de ma chre noblesse, de mes
braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernires ressources de mon
empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit
l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il tait crit
dans les dcrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel
ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dt cesser de rgner sur le
trne de mes anctres, alors, aprs avoir puis tous les moyens qui
sont en mon pouvoir, je me laisserais crotre la barbe, et j'irais
manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutt que de
signer la honte de ma patrie et de ma chre nation, dont je sais
apprcier les sacrifices! Aprs avoir prononc ces paroles d'une voix
mue, il se dtourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas
jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacit, il serra
fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colre
et de dcision:

Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-tre qu'un
jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napolon et moi, nous ne
pouvons plus rgner ensemble. J'ai appris  le connatre, il ne me
trompera plus[25]!

En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermet qui se
lisait sur les traits du Souverain, Michaud, quoique tranger, mais
Russe de coeur et d'me, se sentit gagn par un sincre enthousiasme
(comme il le raconta plus tard).

Sire! s'cria-t-il, Votre Majest signe en ce moment la gloire de la
nation et le salut de l'Europe.

Quand il eut exprim ainsi, non seulement ses sentiments personnels,
mais ceux du peuple russe, dont il se regardait  cette heure comme le
reprsentant, l'Empereur le congdia d'un signe de tte.


IV



Alors que la Russie,  moiti conquise, voyait les habitants de Moscou
s'enfuir dans les provinces loignes, que les leves de milices se
succdaient sans interruption, il nous semble,  nous qui n'avons pas
vcu  cette poque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir
qu'une seule et mme pense: celle de tout sacrifier pour sauver la
patrie ou prir avec elle. Les rcits d'alors ne sont remplis que de
traits de dvouement, d'amour, de dsespoir et de douleur, mais la
ralit tait loin d'tre telle que nous nous la figurons. L'intrt
historique de ces terribles annes, en attirant seul nos regards, nous
drobe  la vue des petits intrts personnels, qui dissimulaient aux
contemporains, par leur importance momentane, celle des faits qui se
passaient autour d'eux. Les individus de cette poque, dont la grande
majorit se laissait guider par ces troites considrations, devenaient
par cela mme les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au
contraire qui s'efforaient de se rendre compte de la marche gnrale
des affaires, d'y participer par des actes d'abngation et d'hrosme,
taient les membres les plus inutiles de la socit. Ils jugeaient tout
de travers, et ce qu'ils faisaient  bonne intention n'tait en
dfinitive que folies sans but; exemples: les rgiments de Pierre et de
Mamonow, qui passaient leur temps  piller les villages, et la charpie
prpare par les dames, qui ne parvenait jamais aux blesss. Enfin les
discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays
taient involontairement empreints, ou d'une certaine fausset, ou de
blme et d'animosit contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont
la responsabilit ne retombait sur personne. C'est quand on crit
l'histoire que l'on comprend combien est sage la dfense de toucher 
l'arbre de la science, car l'activit inconsciente porte seule des
fruits. Celui qui joue un rle dans les vnements n'en comprend jamais
la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part
immdiate, ses actes sont frapps de strilit.  Ptersbourg, ainsi que
dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient
sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de
sacrifices et de dvouement; l'arme, qui se repliait au del de Moscou,
ne songeait ni  ce qu'elle abandonnait, ni  l'incendie qu'elle
laissait derrire elle, et encore moins  se venger des Franais; elle
pensait au trimestre de la solde,  l'tape prochaine,  Matrechka la
vivandire, et ainsi de suite....

Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouv au service, prenait
par cela mme, mais sans s'arrter  une ide prconue et sans se
livrer  de sombres rflexions, une part active et srieuse  la dfense
de la patrie. Si on lui avait demand quelle tait son opinion sur
l'tat du pays, il aurait nettement rpondu qu'il n'avait pas  s'en
proccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui taient l pour penser 
sa place; il ne savait qu'une chose: on compltait les cadres des
rgiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances
actuelles il tait probable qu'il serait nomm chef de rgiment. Grce
cette manire d'envisager la question, il ne regretta mme pas de ne
s'tre pas trouv  la dernire bataille, et il accepta avec plaisir la
commission d'aller  Voronge pour la remonte de la division.

Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reut les
instructions et l'argent ncessaires, envoya un hussard en avant, prit
des chevaux de poste et se mit en route.

Celui qui a pass plusieurs mois dans l'atmosphre des camps pendant une
campagne peut seul comprendre la jouissance qu'prouva Nicolas en
quittant le rayon occup par les trains de bagages, les hpitaux, les
dpts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin
des incidents peu lgants de la vie journalire du bivouac, lorsqu'il
vit des villages, des paysans, des maisons de propritaires, des champs,
du btail qui y paissait en libert, des maisons des postes avec leurs
surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir
tout cela pour la premire fois. Ce qui surtout le frappa agrablement,
ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraches, sans le cortge
habituel d'une dizaine d'officiers occups  leur faire la cour, mais
flattes et souriantes des amabilits de l'officier voyageur. Enchant
lui-mme et de son sort, il arriva la nuit  Voronge, s'arrta 
l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqu  l'arme; le
lendemain, aprs s'tre bien ras, aprs avoir endoss l'uniforme de
grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla
rendre ses devoirs aux autorits de la ville.

Le commandant de la milice, homme d'un certain ge, fonctionnaire civil,
avec le grade de gnral, paraissait enchant de son uniforme et de son
nouvel emploi. Il reut Nicolas d'un air svre et important, croyant
que c'tait l la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant
ou en le dsapprouvant tour  tour comme s'il en avait le droit. Comme
Nicolas tait de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant
l'ide de s'en fcher. De l il se rendit chez le gouverneur, petit
homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les
haras o l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon
et un propritaire dont la rsidence tait  vingt verstes de la ville,
qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: Vous tes
le fils du comte Ilia Andrvitch? Ma femme tait une amie de votre
mre. On se runit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui,
faites-moi le plaisir de venir ce soir sans faon.

De chez le gouverneur, Nicolas se mit en tlgue, prit avec lui son
marchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait dsign, et dont
le propritaire tait un vieux garon, ex-officier de cavalerie, fin
connaisseur en chevaux, chasseur endiabl et possesseur d'une eau-de-vie
ge de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bcla
un march, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept talons de
premier choix pour les besoins ventuels de la remonte; ayant bien
dn, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, aprs avoir
embrass son amphitryon, qu'il tutoyait dj comme une vieille
connaissance, il refit la mme route aussi gaiement que la premire
fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la
soire.

Asperg d'eau froide de la tte aux pieds, bien parfum et habill de
nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce
n'tait pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Ptrovna
jouerait des valses et des cossaises, et qu'on danserait, les dames
avaient prfr venir en robes dcolletes. Pendant l'anne 1812 la vie
de province s'coulait  Voronge comme d'habitude, avec la seule
diffrence qu'il rgnait dans la ville une animation inusite:
plusieurs familles riches de Moscou s'y taient rfugies par suite de
la gravit des circonstances, et, au lieu des conversations banales et
accoutumes sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se
passait  Moscou, de la guerre et de Napolon. La runion du gouverneur
tait compose de la crme de la socit et, entre autres, de plusieurs
dames que Nicolas avait connues  Moscou. Parmi les hommes, personne ne
pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant
officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier
italien, prisonnier franais, tait au nombre des invits, et Nicolas
sentait que sa prsence rehaussait, comme un trophe vivant, la valeur
du hros russe. Persuad que chacun partageait le mme sentiment, il fut
avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de rserve et de
dignit. Aussitt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entre
au salon, en rpandant autour de lui l'odeur pntrante des parfums et
du vin, il se vit entour et eut l'occasion de rpter et de s'entendre
dire  plusieurs reprises: Mieux vaut tard que jamais. Devenu le point
de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphre qui lui
convenait, il allait y retrouver,  son grand plaisir, la position de
favori, dont il tait depuis si longtemps priv. Les dames et les
demoiselles faisaient assaut de coquetterie  son endroit, et les
personnes ges intrigurent aussitt pour le marier, afin de mettre un
terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du
gouverneur, qui l'avait reu comme un proche parent, et le tutoyait
dj, fut du nombre de ces dernires. Catherine Ptrovna joua des
valses, des cossaises; les danses s'animrent et donnrent  Nicolas
l'occasion de dployer toutes ses grces; son lgante dsinvolture
charma toutes les dames, et lui-mme fut tout surpris ce soir-l d'avoir
si bien dans; jamais il ne se serait permis  Moscou ce laisser-aller
qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la ncessit d'tonner
son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-l 
tous ces provinciaux, et de les obliger  accepter cela comme la
dernire mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la
femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde
aux yeux bleus. Navement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le
seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont t cres pour
eux, il ne quitta pas sa conqute d'un instant; il poussa mme la
diplomatie jusqu' se rapprocher du mari, comme si, sans se l'tre
cependant avou l'un  l'autre, ils avaient dj pressenti qu'ils ne
tarderaient pas  s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prter  ce
mange, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la
franche bonhomie et la gaiet fascinatrice de ce dernier eurent plus
d'une fois raison de sa mauvaise grce! Cependant,  la fin de la
soire,  mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait,
celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir 
eux deux qu'une certaine dose de vivacit; quand elle augmentait chez la
femme, elle diminuait chez le mari.


V


Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait  prendre diffrentes
poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chausss pour
la circonstance d'une paire de bottes irrprochables; il ne cessait de
sourire et de faire des compliments ampouls  la jolie blonde, en lui
confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.

Laquelle?

--Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en
regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lvres de corail, ses
paules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!

Le mari s'approcha  ce moment et demanda  sa femme d'un air sombre le
sujet de leur conversation.

Ah! Nikita Ivanitch! dit Rostow en se levant poliment... et, comme
pour l'inviter  prendre part  ses plaisanteries, il lui exposa son
intention d'enlever une blonde.

Cette confidence fut froidement reue par le mari: la femme rayonnait.
Mme la gouvernante, qui tait une excellente personne, s'approcha d'eux
d'un air moiti souriant et moiti svre.

Anna Ignatievna demande  te voir, Nicolas,--et elle pronona ce nom de
manire  lui faire comprendre que cette dame tait un personnage
important.--Allons, viens!

-- l'instant, ma tante, mais qui est-elle?

--C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nice que tu
as sauve... devines-tu?

--Mais il y en a beaucoup que j'ai sauves, reprit Nicolas.

--Sa nice est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh!
comme te voil rouge, qu'est-ce donc?

--Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.

--Bien, bien, monsieur le mystrieux! Et elle le prsenta  une vieille
dame, trs grande, trs forte, coiffe d'une toque bleue, qui venait de
finir sa partie avec les gros bonnets la ville.

C'tait Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du ct de sa
mre, veuve riche et sans enfants, fixe pour toujours  Voronge. Elle
tait debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le
regardant de toute sa hauteur, et fronant le sourcil, elle continua 
malmener le gnral qui lui avait gagn son argent.

Enchante, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.

Aprs avoir chang quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie,
et de son dfunt pre, qu'elle n'avait jamais port dans son coeur, elle
lui demanda des nouvelles du prince Andr, pour lequel elle n'avait pas
non plus une grande sympathie; elle le congdia enfin, en lui ritrant
son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en
la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait prouver un
sentiment incomprhensible de timidit et mme de crainte.

Sur le point de retourner  la danse, il fut arrt par la petite main
potele de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots  lui dire; elle
l'emmena dans un salon d'o les invits se retirrent par discrtion.

Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravit  son
bienveillant petit visage, j'ai trouv un parti pour toi; veux-tu que je
te marie?

--Avec qui, ma tante?

--La princesse Marie! Catherine Ptrovna propose Lili; moi, je penche
pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sre que ta maman m'en
remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on
veut bien le dire.

--Mais elle n'est pas laide du tout, s'cria Nicolas d'un ton offens;
quant  moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose  personne, et
je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de rflchir 
sa rponse.

--Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas,
mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprs de l'autre,
de la blonde! Le mari fait vraiment peine  voir!

--Quelle ide! Nous sommes amis, reprit Nicolas, qui, dans sa nave
simplicit, ne pouvait supposer qu'un aussi agrable passe-temps pt
porter ombrage  quelqu'un.... J'ai pourtant rpondu une fire btise
 la femme du gouverneur, se dit-il  souper. La voil qui va tripoter
mon mariage; et Sonia?

Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant
leur conversation, il la prit  part:

Je dois vous dire, ma tante, que...

--Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous... Et tout  coup il se
sentit irrsistiblement pouss  prendre pour confidente cette femme,
qui tait presque une trangre pour lui, et  lui confier ses plus
secrtes penses, celles qu'il n'aurait pas mme dites  sa mre,  sa
soeur ou  son ami le plus intime.

Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise
inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de trs graves
consquences, il l'attribua  un effet du hasard.

Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient  me marier depuis longtemps
 quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement
antipathique.

--Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre
chose.

--Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plat
beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste
situation, je me suis souvent dit que c'tait le sort.... Et puis, vous
savez sans doute que maman a toujours dsir ce mariage: mais je ne
sais comment cela s'est fait, nous ne nous tions jamais rencontrs
jusque-l. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiance de son
frre, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voil que je
la rencontre aujourd'hui au moment o ce mariage se rompt et que tant
d'autres circonstances.... Enfin, voil ce qui en est: je n'en ai jamais
parl  personne, je ne le dis qu' vous.

Mme la gouvernante redoubla d'attention...

Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de
l'pouser, et je l'pouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus tre
question de l'autre..., ajouta-t-il en hsitant et en rougissant.

--Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et
tu m'as dit toi-mme que vos affaires taient dranges; quant  ta
maman, cela la tuera, et Sophie elle-mme, si elle a du coeur, ne voudra
pas assurment d'une telle existence: une mre au dsespoir, une fortune
en droute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le
comprendre.

Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui tait pas dsagrable:

Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La
princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne
peut gure y penser?

--Tu crois donc que je vais t'empoigner l, tout de suite, et te marier
sance tenante? Il y a manire et manire.

--Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante, dit Nicolas en baisant sa
petite main grassouillette.


VI


 son retour  Moscou, la princesse Marie y avait retrouv son neveu et
le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince Andr, qui l'engageait 
continuer sa route sur Voronge et  s'y arrter chez sa tante Mme
Malvintzew. Les soucis du dmnagement, l'inquitude que lui causait son
frre, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu,
des figures inconnues, l'ducation du petit garon, toutes ces
circonstances runies touffrent pour un temps dans l'me de la pauvre
fille les tentations qui l'avaient tourmente pendant la maladie de son
pre, aprs sa mort, et surtout aprs sa rencontre avec Rostow.
Profondment attriste et inquite, la douleur que lui causait la mort
de son pre s'ajoutait dans son coeur  celle que lui faisaient prouver
les dsastres de la Russie, et, malgr le mois de tranquillit et de vie
rgulire qu'elle venait de passer, ces pnibles sentiments semblaient
crotre en intensit. Le danger que courait son frre, le seul proche
parent qui lui restt, la proccupait constamment; il s'y joignait
encore le souci de l'ducation de son neveu, tche qu'elle ne se sentait
pas en tat de remplir. Malgr tout, elle tait foncirement calme,
parce qu'elle avait la conscience d'avoir matris les rveries et les
esprances caresses tout d'abord  l'apparition de Rostow.

Le lendemain de sa soire, Mme la gouvernante se rendit chez Mme
Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les
circonstances prsentes, sur l'impossibilit d'une cour en rgle, elle
lui reprsenta que rien n'empchait de runir les jeunes gens, et lui
demanda son consentement, qui lui fut accord de grand coeur. Ce premier
point rgl, elle parla de Rostow en prsence de la princesse Marie, et
lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom.
Celle-ci, au lieu d'prouver un sentiment de joie en l'coutant,
ressentit un malaise indfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme
intrieur dont elle tait si fire autrefois, et elle sentit que ses
esprances, ses doutes et ses remords se rveillaient avec une nouvelle
force.

Pendant les deux jours qui s'coulrent entre cette visite et celle de
Rostow, elle ne cessa de penser  la ligne de conduite qu'elle devait
suivre envers lui. Tantt elle prenait la rsolution de ne pas paratre
au salon de sa tante, en prtextant son deuil, et au mme moment elle se
disait que ce serait manquer de procds envers celui qui lui avait
rendu un si grand service. Tantt il lui semblait que sa tante et la
femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et
alors elle se reprochait ces penses, qu'elle attribuait  son iniquit.
Comment pouvait-elle les croire capables de songer  un mariage,
lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingniait
 composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais,
dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'tait satisfaite
d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'motion
qu'elle ressentirait  sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint
lui annoncer, le dimanche aprs la messe, l'arrive du comte Rostow, une
lgre rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants
que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans
son for intrieur.

L'avez-vous vu, ma tante? demanda la princesse Marie avec calme,
surprise elle-mme de paratre aussi tranquille.

Rostow entra; la princesse baissa la tte la dure d'une seconde, comme
pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitt,
elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grce et de dignit,
elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des
cordes d'une douceur toute fminine, qui jusque-l taient restes
muettes, vibrrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se
trouvait l par hasard, la regarda avec stupfaction. La coquette la
plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement  l'gard d'un homme
qu'elle aurait voulu captiver: Est-ce le noir qui lui va si bien, ou
est-elle embellie? Et quel tact! quelle grce! je ne l'avais jamais
remarque, se disait la Franaise. Si la princesse Marie avait t
capable de rflchir  ce moment-l, elle et t bien plus tonne que
sa compagne du changement qui s'tait opr en elle.  peine eut-elle
aperu ce visage qui lui tait devenu si cher, qu'un flot de vie dont
l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volont, l'envahit
tout entire. Ses traits se transfigurrent et s'illuminrent d'une
beaut imprvue; tel un vase dont les fines ciselures ne prsentent
qu'un enchevtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment o
une vive lumire vient en clairer les parois transparentes. Pour la
premire fois, le travail intrieur auquel s'tait livre son me, ses
souffrances, ses aspirations au bien, sa rsignation, son amour, son
abngation, se rsumrent dans l'clat de son regard, le charme de son
sourire et dans chaque trait de son visage dlicat, Rostow le vit aussi
clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait
devant lui un tre diffrent de ceux qu'il avait rencontrs jusque-l,
et beaucoup meilleur, surtout suprieur  lui-mme. La conversation
roula sur diffrents sujets: il fut question de la guerre, de leur
dernire rencontre, sur laquelle Nicolas glissa lgrement, de la femme
du gouverneur et de leur parent mutuelle. La princesse Marie ne fit
aucune allusion  son frre, et changea mme de conversation, lorsque sa
tante en parla. Ce sujet la touchait de trop prs pour tre le sujet
d'une conversation banale.

Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras,
comme on le fait souvent l o il y a des enfants, au petit garon du
prince Andr, et lui demanda s'il avait bien envie d'tre hussard. Il le
prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement
vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux;
elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chri dans
les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce
regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se
crut pourtant pas autoris  revenir la voir souvent,  cause de son
grand deuil; mais la femme du gouverneur continua  manoeuvrer, et lui
rpta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte,
et vice versa. Elle insista pour qu'il y et une explication, et
arrangea  cet effet chez l'archevque une entrevue entre les jeunes
gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait gure  se
dclarer; mais il fut oblig de promettre qu'il se rendrait chez ce
dernier.

De mme qu' Tilsitt, o il n'avait pas hsit un moment  accepter pour
bon ce qui tait reconnu tel par les autres; de mme aujourd'hui, aprs
une lutte courte, mais sincre, entre le dsir d'organiser sa vie selon
son got et une humble soumission au destin, il choisit cette dernire
voie, o il se sentait entran malgr lui. Il savait qu'exprimer ses
sentiments  la princesse Marie, tant encore li  Sonia par sa
promesse, c'tait commettre une lchet dont il tait incapable; mais il
sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant  l'influence
des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de
rprhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son
existence. Sans doute, aprs son entrevue avec la princesse Marie, il
vcut en apparence de la mme vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont
il s'amusait jusque-l perdirent pour lui tout leur charme; les ides
qui se rapportaient  elle n'avaient rien de commun avec celles que lui
avaient inspires jusque-l les autres jeunes filles, ni avec l'amour
exalt dont il avait jadis entour l'image de Sonia, comme c'tait un
honnte homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille  ses rves
de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche,
assise derrire le samovar, entoure d'enfants qui appelaient papa et
maman, et il trouvait du plaisir  descendre jusqu'aux moindres dtails
de leur vie de famille. Mais la pense de la princesse Marie n'voquait
pas ces tableaux-l; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur
vie  deux, tout y tait vague et confus, et lui inspirait plutt un
sentiment de crainte.


VII


La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables
pertes en blesss et en morts arriva  Voronge vers la mi-septembre. La
princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'tat de son frre que par
les journaux, se dcida  aller  sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait
pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes
vnements n'veillrent dans son me ni dsespoir ni dsir de
vengeance, mais il en prouva un certain embarras  prolonger son sjour
 Voronge. Toutes les conversations sonnaient faux  son oreille; il ne
savait comment juger ce qui s'tait pass, et se disait qu'il ne s'en
rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans
l'atmosphre de son rgiment. Il se htait donc de terminer ses achats
de chevaux, et se mettait en colre plus souvent que d'habitude contre
son valet de chambre et son marchal des logis.

Quelques jours avant son dpart eut lieu  la cathdrale une messe avec
_Te Deum_,  l'occasion des victoires remportes par les troupes russes.
Il s'y rendit comme les autres et se plaa  quelques pas du gouverneur;
ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser 
autre chose. La crmonie acheve, la gouvernante l'appela d'un signe.

As-tu vu la princesse? lui demanda-t-elle en lui dsignant une dame en
deuil qui se tenait  l'cart.

Nicolas l'avait dj aperue et reconnue, non pas  son profil qui se
dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de piti et de crainte qui
s'tait tout  coup empar de lui en la voyant. Absorbe dans ses
prires, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant
de sortir de l'glise; l'expression de sa figure le frappa de surprise:
c'taient bien les mmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte
patiente de son me, mais une flamme intrieure les clairait d'une
autre lumire, et elle tait dans ce moment l'image la plus touchante de
la douleur, de la prire et de la foi! Sans attendre l'avis de sa
protectrice, sans se demander s'il tait oui ou non convenable de lui
adresser la parole  l'glise, il se rapprocha d'elle pour lui dire
qu'il prenait une part sincre au nouveau malheur qui venait de la
frapper.  peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur
et de joie illumina soudain son visage.

Je tenais  vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince
Andr est commandant de rgiment, s'il tait mort, les journaux
l'auraient annonc.

Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de
la sympathie qu'il lui tmoignait.

Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, o la blessure cause
par un clat d'obus peut n'tre que trs lgre, elle n'est pas
immdiatement mortelle. Il faut esprer, et je suis sr que...

--Oh! ce serait affreux! dit la princesse Marie en l'interrompant, et
comme l'motion l'empchait d'achever sa phrase, elle inclina la tte
d'un mouvement plein de grce comme l'taient tous ses gestes en
prsence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa
tante.

Ce soir-l Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses
comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en rgle, ce qui ne
fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son
habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la
princesse Marie lui avait caus une impression plus profonde qu'il ne
l'aurait dsir pour son repos. Ses traits fins, ples et
mlancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et
surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa
personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow
aimait peu  trouver chez un homme la preuve d'une supriorit morale
(c'tait pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince Andr,
qu'il traitait volontiers de philosophe et de rveur), autant chez la
princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la
profondeur de ce monde spirituel o tait comme un tranger, l'attirait
d'une faon irrsistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit tre un
ange vritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant
press avec Sonia? Et involontairement il tablissait une comparaison
entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de
l'me qu'il ne possdait pas, et dont, pour cette raison mme, il
faisait tant de cas. Il se complaisait  se reprsenter comment il et
agi s'il avait t libre, comment il lui aurait demand sa main et
comment elle serait devenue sa femme; mais  cette pense il avait
froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses.
Associer la princesse Marie  de riants tableaux lui semblait
impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir
de Sonia tout tait clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en
elle rien de mystrieux. Comme elle priait! se disait-il. C'est bien l
la foi qui transporte les montagnes, et je suis sr que sa prire sera
exauce. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai
besoin? De quoi ai-je besoin? D'tre libre et de rompre avec Sonia! La
femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amnera que
des malheurs, le dsespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras!
quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme
il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera  sortir de cette
affreuse impasse? s'cria-t-il en dposant sa pipe dans un coin; et,
les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se
plaa devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il
n'avait pas pri depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et
Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.

Imbcile! qui te permet de venir ainsi sans tre appel! dit Nicolas en
changeant subitement de pose.

--De la part du gouverneur, rpondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il
est arriv un courrier: c'est une lettre pour vous.

--Bien, merci, va-t'en!

Il y avait deux lettres, une de sa mre et une de Sonia; ce fut celle-ci
qu'il dcacheta tout d'abord.  la lecture des premires lignes il
plit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: Non, c'est
impossible! dit-il tout haut. Son agitation tait si grande, qu'il ne
put rester en place, et il lut la lettre en marchant  grands pas. Il la
lut une fois, deux fois, enfin, haussant les paules et faisant un geste
de surprise, s'arrta au milieu de la chambre, la bouche bante et les
yeux fixes. Sa prire  Dieu avait donc t exauce! Il en tait aussi
stupfait que si, en ralit, c'et t la chose la plus extraordinaire
du monde, et il croyait mme voir dans la ralisation prompte de ses
dsirs la preuve qu'elle tait l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un
simple hasard.

Le noeud gordien qui enchanait son avenir tait tranch par la lettre
inattendue de Sonia. Elle lui crivait que la perte de la plus grande
partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances
de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprim par la
comtesse, de voir Nicolas pouser la princesse Bolkonsky, son silence,
sa froideur, tous ces motifs runis l'avaient dcide  le dlier de ses
promesses  lui rendre sa parole. Il m'est trop pnible, disait-elle,
de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille
au sein d'une famille qui m'a comble de ses bienfaits. Mon amour
n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous
supplier, Nicolas, de reprendre votre libert et de croire, malgr tout,
que personne ne vous aimera jamais plus profondment que votre

Sonia.

La seconde lettre tait de la comtesse, qui dcrivait leurs derniers
jours  Moscou, leur dpart, l'incendie et leur ruine complte. Elle
ajoutait que le prince Andr, grivement bless voyageait avec eux, mais
que maintenant le docteur esprait le sauver. Sonia et Natacha taient
ses gardes-malades.

Nicolas alla le lendemain porter cette lettre  la princesse Marie, qui,
pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha
donnait au bless. Cette lettre tablit entre eux comme un lien de
parent. Il assista mme au dpart de la princesse pour Yaroslaw et
retourna ensuite  son rgiment.


VIII


La lettre de Sonia, crite du couvent de Trotzky, tait le rsultat de
nombreux incidents qui s'taient passs dans la famille Rostow. Le dsir
de voir Nicolas pouser une riche hritire dominait toutes les
proccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle  ses
yeux, s'en tait douloureusement ressentie, surtout aprs le rcit de la
rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait
passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante.
Quelques jours avant leur dpart de Moscou, nerve par tous les
dsastres qui l'accablaient, elle appela sa nice, mais, au lieu de lui
adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant  chaudes larmes,
de les prendre en piti, de dlier Nicolas de son serment, et de payer
ainsi sa dette  ceux qui l'avaient recueillie. Je ne serai tranquille
que lorsque tu me l'auras promis! Sonia rpondit en sanglotant qu'elle
tait prte  tout, sans se dcider toutefois  lui en faire la promesse
formelle. Se dvouer pour le bonheur des autres tait dans son
caractre, et sa situation dans la maison tait telle, qu'elle ne
pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle
sentait que tout acte d'abngation rehaussait sa valeur aux yeux des
autres, et la rendait par cela mme plus digne de Nicolas, qu'elle
adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entranait
avec lui un renoncement complet  tout ce qui tait la rcompense du
pass,  tout ce qui donnait du prix  la vie. Pour la premire fois,
son coeur se remplit d'amres penses: elle en voulut  ceux qui ne
l'avaient tire de la misre que pour lui infliger un surcrot de
tourments! Elle en voulut  Natacha, qui n'avait jamais t violente
dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait  tout son
entourage, et que cependant on ne pouvait s'empcher d'aimer! Pour la
premire fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible
jusque-l, se transformait en une passion violente, en dehors des lois,
de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage,
habitue par ses preuves  renfermer ses impressions, elle rpondit 
la comtesse en termes vagues, rsolue  attendre une entrevue avec
Nicolas, dans l'intention non pas de le dgager de sa parole, mais au
contraire de se lier  lui pour toujours.

Les soucis des derniers temps de leur sjour  Moscou apportrent une
diversion  son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de
toutes les occupations matrielles dont elle tait accable; mais, en
apprenant la prsence du prince Andr dans la maison, malgr sa
sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara
d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volont de la
Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle ft spare de Nicolas.
Elle savait que Natacha aimait le prince Andr et n'avait cess de
l'aimer. Elle pressentait que, runis maintenant par tant de
catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait
pouser la princesse Marie, devenue ds lors sa belle-soeur. Aussi, en
dpit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette
intervention visible de la Providence dans ses intrts personnels lui
causait une douce satisfaction.

La famille Rostow s'arrta une journe au couvent Trotzky. On leur
avait rserv dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont
l'une fut occupe par le prince Andr, qui ce jour-l se sentait
beaucoup mieux. Natacha tait assise  ct de lui, tandis que, dans la
pice voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec
le suprieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, galement
prsente, songeait  ce que le prince Andr et Natacha pouvaient se
dire. Tout  coup la porte s'ouvrit, et Natacha, trs mue, s'avana
tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'tait
lev pour la saluer.

Natacha, que fais-tu donc? viens ici, lui dit sa mre.

Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bndiction, et celui-ci
l'engagea  implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.

Ds qu'il fut parti, elle entrana Sonia dans la chambre vide.

Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si
malheureuse! Tout est rpar. Qu'il vive seulement, mais il ne peut
pas...

Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agite de la douleur de son amie
que de ses secrtes apprhensions personnelles, l'embrassa et la
consola.

Oui, qu'il vive seulement, se disait-elle.

Elles se rapprochrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement,
et purent distinguer le prince Andr couch, la tte appuye sur trois
oreillers. Il reposait, les yeux ferms, et on entendait sa respiration
gale.

Ah! Natacha, s'cria tout  coup Sonia en la saisissant par la main et
en se rejetant en arrire.

--Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.

--C'est cela, c'est bien cela! reprit la premire, ple et tremblante,
en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mlange
d'effroi et de solennit, te rappelles-tu quand j'ai regard dans le
miroir aux ftes de Nol? Tu te souviens, j'ai vu...

--Oui, oui, rpondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant
en effet confusment de la vision de Sonia.

--Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai racont alors  toi et
 Douniacha: je l'ai vu couch, les yeux ferms, couvert d'une
couverture rose, tel qu'il est  prsent!

Et, s'animant de plus en plus, elle dcrivit tous les dtails qu'elle
avait devant les yeux, en les rapportant  la vision de Nol, dont son
imagination ne mettait plus en doute la ralit.

Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuade qu'elle
aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?

--Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire! rpondit Sonia.

Quelques minutes plus tard, le prince Andr sonna. Natacha entra chez
lui, et Sonia, en proie  une motion et  un attendrissement qu'elle
prouvait rarement, resta prs de la fentre,  rflchir  ces bizarres
concidences.

Une occasion s'offrit ce jour-l pour envoyer des lettres  l'arme. La
comtesse en profita pour crire  son fils.

Sonia, n'criras-tu pas  Nicolas? dit-elle d'une voix lgrement
mue.

La jeune fille devina la muette prire contenue dans ces paroles, et
lut, dans le regard fatigu de la comtesse, fix sur elle par-dessus ses
lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimiti prte 
clater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit 
genoux, lui baisa la main et lui dit:

Maman, j'crirai!

Sous l'influence de ce mystrieux prsage qui, en s'accomplissant,
devait empcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle
s'abandonna sans plus hsiter  ses habitudes de sacrifice, et ce fut
les larmes aux yeux et pntre de la grandeur de cet acte gnreux
qu'elle crivit, non sans tre interrompue  plusieurs reprises par ses
sanglots, la touchante ptre dont la lecture avait si profondment
troubl Nicolas.


IX


Une fois arrivs au corps de garde, l'officier et les soldats qui y
avaient amen Pierre le traitrent assez brutalement, sans doute en
souvenir de la lutte qu'ils avaient eue  soutenir contre lui, sans se
dpartir cependant d'un certain respect  son gard. Ils se demandaient
avec curiosit s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et
lorsque le lendemain la garde fut releve, Pierre s'aperut que les
nouveaux venus n'avaient plus pour lui la mme considration. En effet,
dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris 
partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout
simplement le n17 des prisonniers remis  leur garde par ordre
suprieur. Tous ceux qui taient enferms avec lui taient des gens de
condition infrieure. Ayant reconnu en Pierre un monsieur, et
l'entendant parler franais, ils ne lui pargnrent pas les
plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient tre jugs comme incendiaires,
et le troisime jour on les conduisit dans une maison o sigeaient un
gnral  la moustache blanche, deux colonels et d'autres Franais. Il
interrogea les prisonniers de cette faon nette et prcise qui semble
appartenir en propre  un tre suprieur aux faiblesses humaines:

Qui tait-il? O avait-il t? Dans quelle intention? etc., etc....

Ces questions, en laissant de ct le fond mme de l'affaire, et en
loignant par cela mme la possibilit de le dcouvrir, tendaient au
but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer  l'inculp la
voie qu'il devait suivre pour arriver au rsultat dsir, c'est--dire 
s'accuser lui-mme. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le mme
cas, se demandait avec tonnement pourquoi on lui adressait ces
questions; car elles n'taient, aprs tout, qu'un semblant de
bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir
de cette force qui l'avait amen devant eux et leur donnait le droit
d'exiger des rponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il
faisait lors de son arrestation; il rpondit, d'un air tragique, qu'il
cherchait les parents d'un enfant sauv par lui des flammes.

Pourquoi s'tait-il collet avec un maraudeur?...

--Parce qu'il dfendait, rpondit-il, une femme attaque par ce dernier
et que le devoir de tout honnte homme tait de...

On l'interrompit, cette digression tait inutile.

Pourquoi s'tait-il trouv dans la cour de la maison qui brlait?...

--Parce qu'il tait sorti pour voir ce qui se passait en ville.

On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas o il allait, mais
pourquoi il se trouvait  l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il
refusa de le dire.

Inscrivez cette rponse, dit le gnral; ce n'est pas bien, c'est mme
trs mal!...

Et l'on emmena les accuss.

Le quatrime jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur
quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmens ailleurs, et
emprisonns dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les
rues, il fut suffoqu par la fume.... Les flammes gagnaient toujours du
terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il
regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta
dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats franais, qu'on
attendait d'un moment  l'autre la dcision du marchal  leur gard.
Quel marchal? Ils ne le savaient pas. Les journes qui s'coulrent
jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les
plus pnibles pour Pierre.


X


Le 8 septembre, un officier suprieur, sans doute, un haut personnage, 
en juger par les tmoignages de respect des sentinelles, vint visiter
les prisonniers. Cet officier, qui appartenait videmment 
l'tat-major, tenait  la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y
trouvaient. Pierre y tait ainsi inscrit: Celui qui n'avoue pas son
nom. Aprs les avoir examins d'un air indiffrent, il ordonna 
l'officier de garde de veiller  ce qu'ils fussent convenablement
habills pour paratre devant le marchal. Une heure plus tard, une
compagnie de soldats emmena Pierre et les autres dtenus au
Divitchy-Pol (Champ des Vierges). La journe tait claire et belle
aprs la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fume ne rampait
plus sur la surface de la terre, mais s'levait en colonnes dans le ciel
bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vt pas les flammes,
Moscou n'tait plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des
espaces dvasts, des ruines fumantes et des murailles noircies contre
lesquelles les grands poles et les hautes chemines taient encore
attachs. Pierre avait beau examiner ces dcombres, il ne reconnaissait
plus les quartiers de la ville. Par-ci par-l une glise se dtachait
intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au
loin avec ses tours et son Ivan Vliki.  deux pas brillait gaiement la
coupole du monastre de Novo-Divitchy, o rsonnait le carillon sonore
qui appelait les fidles  la messe. Pierre se souvint alors que
c'tait un dimanche, et le jour de la Nativit de la Vierge; mais qui
donc clbrait cette fte au milieu de la ruine et de l'incendie? 
peine rencontrait-on, de temps  autre, quelques gens dguenills,
effrays, qui se drobaient bien vite  la vue des Franais. Il tait
vident que le nid de la Russie tait dtruit, mais Pierre sentait
confusment que la consquence de la destruction de ce nid dvast
serait l'tablissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait,
sans qu'il chercht  raisonner: la marche gaie et assure, l'alignement
des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la
prsence du fonctionnaire franais qui les croisait dans une calche 
deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de
rgiment qui arrivait jusqu' lui  travers la place, et enfin la liste
qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne
savait o, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les
mesures prises  l'gard des prisonniers seraient excutes sans merci,
et il sentait qu'il n'tait plus qu'un ftu de paille tomb dans
l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec rgularit.

Conduit avec ses compagnons non loin du monastre, vers une grande
maison blanche qui occupait le ct droit de la place, au milieu d'un
vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il
tait un des habitus, et o logeait actuellement le marchal prince
d'Eckmhl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les
introduisit un  un: Pierre tait le n 6. Il traversa une galerie
vitre, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de
plafond, qui lui tait familier, et  la porte duquel se tenait un aide
de camp. Davout, assis  l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le
nez, tout occup  dchiffrer un papier dploy sur une table, ne leva
pas les yeux.

Qui tes-vous? demanda-t-il  voix basse en s'adressant  Pierre, qui
s'tait arrt tout prs de lui.

Celui-ci ne rpondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui,
Davout n'tait pas simplement un gnral franais, mais un homme dont la
cruaut tait connue; en regardant cette figure dure et froide,
rappelant celle d'un pdagogue svre qui daigne tmoigner quelque
patience en attendant la rponse demande, il comprenait que chaque
seconde d'hsitation pouvait lui coter la vie; mais que dire? Rpter
ce qu'il avait rpondu au premier interrogatoire lui paraissait
inutile; rvler son nom et sa position tait dangereux et honteux! Le
silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre,
Davout releva la tte, ta ses lunettes, frona les sourcils et le
regarda fixement.

Je connais cet homme, dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurt
tait calcul pour effrayer l'accus.

Pierre frissonna.

Non, gnral, vous ne pouvez pas me connatre, je ne vous ai jamais
vu...

--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant
 un autre gnral.

--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacit, en se
souvenant que Davout tait prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas
me connatre. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitt
Moscou.

--Votre nom? reprit le marchal.

--Besoukhow.

--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?

--Monseigneur! s'cria Pierre d'une voix plutt suppliante
qu'offense.

Davout se reprit  l'examiner; quelques secondes se passrent ainsi, et
ce fut l le salut de Pierre. En dpit de la guerre et de la position o
ils se trouvaient l'un  l'gard l'autre, il s'tablit entre ces deux
hommes des rapports humains. Au premier regard que le marchal avait
jet sur lui aprs avoir consult la liste o les hommes n'taient pour
lui que des numros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement
fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais  prsent
il voyait en lui un homme... ils taient frres!

Comment me prouverez-vous la vrit de ce que vous avancez?

Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son rgiment et la rue
o se trouvait la maison.

Vous n'tes pas ce que vous dites, rpta Davout.

Pierre recommena d'une voix mue  donner des preuves de sa vracit.
Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du marchal rayonna
d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prpara  sortir. Il
avait oubli le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il
donna l'ordre de l'emmener. Mais o? Pierre ne put le deviner. O
allait-on le conduire?  la remise ou  l'endroit du supplice, que ses
compagnons lui avaient indiqu en traversant la place?

Oui, sans doute, rpondit Davout  une question qui lui adressait son
subordonn, et que Pierre n'entendit pas.

On le fit enfin sortir.

Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait march;
il avanait machinalement,  l'exemple de ses camarades d'infortune; il
ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrta que parce que les autres
s'arrtrent. Une seule pense le tourmentait, celle de dcouvrir qui
l'avait condamn  mort. Ce n'taient pourtant pas ceux qui l'avaient
interrog: aucun d'eux n'aurait voulu ni mme pu le faire. Ce n'tait
pas Davout, qui l'avait regard avec tant d'humanit: une minute de
plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide
de camp l'en avait empch. Qui donc l'avait condamn? Qui donc avait
dcid de le tuer, lui plein de souvenirs, d'esprances et de penses?
Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en tait cause?... Personne!
C'tait, il le comprenait, la consquence de l'ordre tabli et le
rsultat fatal des circonstances.


XI


De l'htel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, 
travers la place, vers un jardin potager un peu  gauche, o se dressait
un poteau derrire lequel on avait creus une grande fosse, entoure de
terre frachement remue; une foule, place en demi-cercle, contemplait
cette fosse avec une inquite curiosit. Elle se composait de Russes et
d'un grand nombre de militaires de l'arme franaise appartenant 
diffrentes nationalits et portant des uniformes diffrents.  droite
et  gauche du poteau se tenaient aligns des soldats en capotes
gros-bleu, paulettes rouges, gutres et shakos. Les condamns furent
rangs en dedans du cercle par numros d'ordre. Pierre tait le sixime.
Un roulement de tambours se fit entendre de deux cts  la fois: il
sentit que son me se dchirait  ce bruit et qu'il perdait la facult
de penser. Pouvant  peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un
dsir, celui de voir s'accomplir le plus tt possible ce quelque chose
de terrible et d'invitable qui le menaait! Les deux hommes placs au
bout de son rang taient des forats, dont l'un tait grand et maigre;
l'autre, au teint noirtre, au nez cras et au corps musculeux, avait 
ct de lui le n 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux
grisonnants, g de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrime tait
un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, tait encadr d'une
belle barbe rousse, et le cinquime, un ouvrier de fabrique,  la figure
jaune et blafarde, de dix-huit ans  peu prs, et vtu d'une longue
lvite. Pierre comprit que les Franais se consultaient, en se demandant
s'ils les fusilleraient par groupes ou isolment.

Par deux! dit l'officier avec une froide indiffrence.

Un mouvement eut lieu dans les rangs: videmment cette agitation ne
provenait pas de l'empressement des soldats  excuter un ordre
ordinaire, mais de leur hte  terminer une besogne rpugnante et
incomprhensible. Un fonctionnaire civil, en charpe, s'approcha des
condamns et leur lut, en russe et en franais, leur arrt, puis quatre
soldats s'emparrent des deux forats. On les plaa devant le poteau,
et pendant qu'on tait all chercher les bandeaux, ils regardaient
autour d'eux comme la bte fauve accule qui voit venir le chasseur;
l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaant un sourire.
Quand on leur eut band les yeux et qu'on les eut attachs au poteau,
douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placrent  huit
pas devant eux. Pierre dtourna la tte pour ne pas voir ce qui allait
se passer. Tout  coup une dcharge retentit; elle lui sembla plus
formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il
aperut, au milieu d'un nuage de fume, les Franais ples et tremblants
qui taient occups autour de la fosse. On amena deux autres condamns,
dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils
ne pouvaient admettre qu'on leur enlevt la vie! Pierre dtourna encore
une fois la tte; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La
poitrine oppresse, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient,
et lut sur toutes les figures le mme sentiment de stupeur, d'horreur et
de rvolte, qui bouillonnait dans son coeur.

Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi!
murmurait-il.

--Tirailleurs du 86me, en avant! s'cria-t-on.

Le 5me, son voisin, fut emmen seul. Pierre ne comprit pas, tant sa
terreur tait profonde, que lui et les autres taient sauvs, et qu'ils
n'avaient t conduits l que pour assister au supplice. Le cinquime,
l'ouvrier en lvite, se rejeta violemment en arrire  l'attouchement
des soldats et se cramponna  Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha 
l'treinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses
jambes: on l'avait saisi par les bras et on le tranait. Il criait 
tue-tte, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il
comprenait que ses cris taient inutiles, ou comme s'il esprait qu'on
l'pargnerait. La curiosit de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne
dtourna pas la tte, et ne ferma pas les yeux; l'motion qu'il
prouvait, et qu'il sentait partage par la foule, tait arrive  son
paroxysme. Le condamn, devenu calme, boutonna sa lvite, frotta ses
pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-mme le noeud du bandeau.
Puis, lorsqu'on l'eut adoss au poteau sanglant, il se redressa tout
droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa
tranquillit, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en
dtacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donn
et qu' ce commandement rpondirent douze coups de fusil, mais il ne
put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un
coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir  deux endroits,
les cordes cder sous le poids du cadavre, la tte se pencher, les
jambes se replier et donner  l'agonisant une pose trangement
contourne. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient
subitement pli, et voyait trembler la lvre du vieux soldat  moustache
blanche qui dtachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en
emparrent gauchement, le tranrent derrire le poteau et le poussrent
brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mmes de criminels qui
se htent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur
cette fosse, et aperut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux
touchaient la tte et dont une paule dpassait l'autre; cette paule,
secoue par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait
lentement, mais les pelletes de terre tombaient, sans relche, et
s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix
impatiente et irrite, il ne l'couta pas et resta riv au sol. Lorsque
la fosse fut comble, on entendit un autre commandement, Pierre fut
ramen  sa place, les soldats firent demi-tour  droite et dfilrent
au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes taient
dcharges, regagnrent leur rang  mesure que la compagnie passait
devant eux. Tous rentrrent,  l'exception d'un seul, d'un jeune soldat,
ple comme un mort, qui avec son shako renvers sur la nuque, son fusil
abaiss, tait rest immobile  ct de la fosse  l'endroit mme o il
avait tir; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantt en
avant et tantt en arrire pour retrouver son quilibre. Un vieux
sous-officier courut  lui, le saisit par l'paule et l'entrana dans
la compagnie. La foule se dispersait peu  peu, chacun marchait la tte
incline et en silence.

a leur apprendra,  ces gredins d'incendiaires! dit un Franais.

Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'tait un soldat; il
essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta
inacheve et il s'loigna avec un geste de dcouragement.


XII



On spara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite
glise dvaste. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats
vinrent lui annoncer qu'il tait graci, et qu'on allait le runir aux
prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit
vers des baraques construites en planches,  moiti brles, et on
l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine
d'hommes l'entourrent, sans qu'il pt deviner  qui il avait affaire et
ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il rpondait  des
questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pense
ne fonctionnait plus que comme une machine.

Depuis le moment o il avait vu commettre par des excuteurs aveugles
ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le
sens et la vie  tout ce qu'il voyait avait t violemment arrach de
son cerveau, et que tout s'tait croul autour de lui! Quoiqu'il ne
s'en rendt pas encore compte, cet instant avait suffi pour teindre
dans son coeur la foi dans la perfection de la cration, dans l'me
humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait dj
pass par un tat semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi
vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur
source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remde en
lui-mme, mais,  cette heure, ce n'tait plus  lui qu'il pouvait s'en
prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait aprs lui
que des ruines et des dcombres sans nom, et il ne lui tait plus
possible dsormais de croire  la vie!

On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens
que sa prsence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile,
assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et
refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des
victimes et de ceux qui avaient t leurs bourreaux malgr eux. Son
voisin immdiat tait un petit homme pli en deux, dont la prsence ne
se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui
s'exhalait de sa personne  chacun de ses mouvements. L'obscurit
empchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il
relevait souvent la tte pour le regarder. Concentrant sur lui toute son
attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se dchaussait, et la
faon dont il s'y prenait l'intressa. Dnouant l'troite bande de toile
qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour
recommencer ensuite la mme opration avec l'autre pied, tout en
regardant Pierre  la drobe. Ces mouvements tranquilles, se succdant
avec rgularit, exercrent une influence calmante sur ses nerfs. Le
petit homme, se mettant bien  l'aise dans son coin, lui adressa la
parole.

Avez-vous support beaucoup de misre, brine? lui dit-il. Il y avait
dans sa voix tranante un tel accent de simplicit et d'affectueuse
bont, que Pierre, au moment de lui rpondre, sentit les larmes le
gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se
remettre, il continua: Eh! mon ami, ne prends donc pas a  coeur!...
On souffre une heure et l'on vit un sicle. Dieu merci, nous ne sommes
pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais! Et,
tout en parlant, il se leva vivement et s'loigna.

Ah! coquin, te voil donc revenu? dit tout  coup cette voix
sympathique,  l'autre bout de la baraque. Ah! ah! tu es revenu, tu as
bonne mmoire, continua l'homme en repoussant de la main un petit chien
qui sautait aprs lui; il revint  sa place, en tenant  la main un
paquet envelopp d'un chiffon.

Voil, brine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en dfaisant le
paquet et en offrant  Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous
avons eu une soupe  midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!

Rien que l'odeur fit dj plaisir  Pierre, qui n'avait pas mang de la
journe; il le remercia en acceptant.

Eh bien, a va? dit le petit homme en prenant une pomme de terre 
son tour.

Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon
et la lui offrit.

C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en. Et Pierre
crut n'avoir jamais rien mang de meilleur!

Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusill ces
malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!

--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, brine, pourquoi
tes-vous rest  Moscou?

--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis rest par
hasard.

--Et comment donc se sont-ils empars de toi? dans ta maison?

--J'tais all voir l'incendie, c'est l qu'ils m'ont pris et condamn
comme incendiaire.

--L'injustice est l o est la justice, dit le petit homme.

--Et toi, tu es depuis longtemps ici?

--Moi? depuis dimanche; on m'a tir de l'hpital.

--Tu es donc soldat?

--Soldat du rgiment d'Apchron. Je me mourais de la fivre: on ne nous
avait rien dit! Nous tions l vingt camarades couchs et ne sachant
rien de rien.

--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?

--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataew, dit-il, afin
de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les
camarades m'ont surnomm le Petit Faucon.... Comment ne pas tre
triste? Moscou est la mre de toutes les villes! Mais dites-moi, brine,
vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit tre
plein... vous avez aussi une femme peut-tre?... Et les vieux parents,
sont-ils vivants?

Quoique Pierre ne le vt pas, il sentait que son interlocuteur lui
souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il
n'avait pas de parents, surtout pas de mre!

La femme pour le bon conseil, la belle-mre pour le bon accueil... mais
rien ne remplace la vraie mre! Et des enfants, en as-tu?

La rponse ngative de Pierre lui fit de la peine, et il hta d'ajouter:

Vous tes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez
seulement en bonne intelligence.

--Oh! maintenant a m'est bien indiffrent, rpondit Pierre malgr lui.

--Eh! mon camarade, on n'chappe ni  la besace ni  la prison!
Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'claircir la voix et
mieux se disposer  faire un long rcit, le bien du propritaire tait
beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans taient  leur aise,
et nous-mmes aussi, grce  Dieu. Le bl rendait sept pour un, nous
vivions comme de bons chrtiens; voil qu'un jour... Et Platon
Karataew raconta comme quoi, ayant t attrap par le garde forestier
d'un bois voisin, il avait t fouett, jug et enrl comme soldat.

Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et
c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas pch, c'est mon frre
qui serait parti, en laissant derrire lui cinq enfants. Quant  moi, je
ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon
Dieu me l'avait dj reprise. J'y suis retourn en cong: que te
dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches 
nourrir; les femmes taient  la maison, les deux frres en voyage.
Michel, le cadet, tait seul rest!... Et le pre me dit: Pour moi, mes
enfants sont tous gaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la
mme. Si on n'avait pas ras Platon, c'et t le tour de Michel.
Alors, croirais-tu, il nous a runis devant les images: Michel, me
dit-il, viens ici, incline-toi jusqu' terre devant Lui, et toi, aussi,
femme, ainsi que vous, petits enfants... M'avez-vous compris?... C'est
ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous
plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la
trane, elle est gonfle; on la retire, elle est vide!

Aprs quelques instants de silence, Platon se leva.

Tu veux peut-tre dormir? Et il commena  se signer rapidement en
marmottant: Seigneur Jsus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et
Laure, ayez piti de nous! Il toucha la terre du front, se releva,
soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.

Quelle est donc cette prire que tu viens de dire?

--Quoi? murmura Platon, dj  moiti endormi. J'ai pri, voil tout....
Est-ce que tu ne pries pas?

--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?

--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas
oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se
rchauffer ici, ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui
s'tait roul  ses pieds.

Puis il se retourna et s'endormit tout  fait.

Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le
lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque,
passait la lueur sinistre de l'incendie,  l'intrieur tout tait
sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps  s'endormir: les yeux
grands ouverts dans les tnbres, il coutait machinalement les
ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances
qui s'tait croul dans son me renaissait plus beau que jamais en lui
et reposait sur les bases dsormais inbranlables.


XIII


Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois
soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui.
Ces jours laissrent  peine une trace dans sa mmoire: seule la figure
de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs
souvenirs, comme la personnification la plus complte de tout ce qui est
vritablement russe, bon et honnte.

Platon Karataew avait environ cinquante ans,  en juger par le nombre
des campagnes auxquelles il avait pris part; lui mme n'aurait pu dire
au juste son ge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste
souvent, il laissait voir deux ranges de dents blanches et saines; sa
barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait
l'empreinte de l'agilit, de la rsolution, et surtout du stocisme.
Malgr les nombreuses petites rides dont elle tait sillonne, sa figure
avait une expression touchante de navet, de jeunesse et d'innocence.
Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient
de source; il ne pensait jamais  ce qu'il avait dit ou  ce qu'il
allait dire, et la vivacit et la justesse de ses inflexions leur
donnaient une persuasion pntrante. Soir et matin, en se couchant et en
se levant, il disait: Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et
fais-moi lever comme un kalatch[26]. Effectivement,  peine couch, il
s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se rveillant, il
tait lger et dispos, et prt  toute besogne. Il savait tout faire, ni
trs bien ni trs mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses
bottes, et, toujours occup  quelque travail, il ne se permettait de
causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur
qui sait qu'on l'coute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en
avait besoin comme de s'tendre et de marcher. Son chant tait tendre,
doux, plaintif, presque fminin, en harmonie enfin avec sa physionomie
srieuse. Lorsque, aprs quelques semaines de prison, sa barbe eut
repouss, il avait l'air de s'tre dbarrass de tout ce qui n'tait pas
lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et
d'tre redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. Soldat
en cong fait une chemise de son caleon, disait-il; il ne parlait pas
volontiers de ses annes de service et rptait avec orgueil que jamais
il n'avait t fouett. Lorsqu'il contait, c'tait le plus souvent
quelque pisode, cher  son coeur, de sa vie passe; les proverbes dont
il maillait ses histoires n'taient ni inconvenants ni hardis, comme
ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui,
employes isolment, n'ont aucune couleur, et, places  propos,
frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa
bouche, une valeur toute nouvelle.

Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'tait qu'un simple soldat,
qu'on plaisantait  l'occasion, qu'on envoyait  tout propos faire des
commissions; mais, pour Pierre, il resta  tout jamais le type accompli
de l'esprit de simplicit et de vrit, ainsi qu'il l'avait tout
d'abord devin, ds la premire nuit passe  ses cts.


XIV


La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frre se trouvait 
Yaroslaw avec sa famille, se dcida, malgr les reprsentations de sa
tante,  aller le joindre et  emmener son neveu. Les difficults de la
route ne l'arrtrent pas un instant. Son devoir tait tout trac: elle
avait  soigner son frre malade, mourant peut-tre, et  lui amener son
fils. Si le prince Andr ne la demandait pas, c'est que sans doute il en
tait empch par son extrme faiblesse ou bien par la crainte que lui
inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pnible voyage.
Quelques jours lui suffirent pour terminer ses prparatifs. Ses
quipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi  faire
le trajet jusqu' Voronge, une britchka et un fourgon. Sa suite se
composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de
la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un
jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prt pour
l'accompagner. Il ne lui tait pas possible de prendre le chemin
habituel; aussi, en faisant un dtour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, o
elle n'avait mme pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle
entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Franais,
disait-on, s'taient montrs aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne,
Dessalles et les gens de la princesse Marie furent tonns de sa fermet
et de son activit incessante. Couche aprs les autres et leve la
premire, aucun obstacle ne l'arrta pendant ce long trajet, et, grce 
cette nergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva  Yaroslaw 
la fin de la seconde semaine.

Les derniers temps de son sjour  Voronge lui avaient apport le plus
grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus,
mais remplissait toute son me, dont il semblait faire aujourd'hui
partie intgrante. La lutte avait cess, car, sans se l'avouer 
elle-mme, elle tait sre, depuis sa dernire entrevue avec Nicolas,
d'aimer et d'tre aime. Il n'avait fait aucune allusion au
rtablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince Andr
s'il venait  gurir, mais la princesse Marie devina qu'il en tait
profondment proccup. Sa manire d'tre, tendre, rserve,
affectueuse, n'avait pas chang. Il semblait, au contraire, se rjouir
de ce que cette parent ventuelle lui donnait la libert de tmoigner
une amiti o la princesse Marie avait bien vite devin de l'amour. Elle
sentait qu'elle aimait pour la premire et la dernire fois de sa vie,
et, heureuse de se voir aime, elle jouissait avec srnit de son
bonheur.

Ce calme ne l'empchait pas d'prouver un vif chagrin de la triste
situation de son frre, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer
tout entire. La douleur empreinte sur sa figure dfaite et dsespre
faisait craindre  son entourage qu'elle ne tombt srieusement malade,
mais les difficults et les soucis de la route doublrent au contraire
ses forces en la distrayant et en la forant  oublier, momentanment du
moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville,  la
pense que, dans quelques heures  peine, ses craintes allaient tre
confirmes, son motion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoy
en avant pour dcouvrir le logement des Rostow et s'informer de l'tat
du prince Andr. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et
rejoignit la voiture au moment o elle entrait en ville. La pleur
mortelle de la princesse Marie, qui avait pass la tte par la portire,
le terrifia.

J'ai tous les renseignements que vous dsirez, Excellence: la famille
Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow,
sur le bord mme du Volga.

La princesse Marie continuait  le regarder fixement, en cherchant avec
effroi pourquoi il ne rpondait pas  sa principale question: Et mon
frre? Mlle Bourrienne s'en chargea.

Comment va le prince? dit-elle.

--Son Excellence est avec la famille.

--Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il?
continua-t-elle tout haut.

--Les domestiques disent que c'est toujours la mme chose,

Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et
jeta un coup d'oeil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant tait
tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tte
et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balanant et
criant sur ses ressorts, s'arrta tout  coup. Le marchepied fut abaiss
avec bruit, et la portire s'ouvrit. Elle aperut  gauche une large
nappe d'eau, c'tait le fleuve;  droite, un perron sur lequel se
tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et
rose, dont la jolie figure, couronne d'une large tresse de cheveux
noirs, semblait sourire  contre-coeur: cette jeune fille tait Sonia.
La princesse monta vivement les degrs, tandis que Sonia lui disait d'un
air embarrass:

Par ici, par ici! Et elle se trouva tout  coup dans le vestibule, en
face d'une femme ge, au type oriental, qui venait avec empressement au
devant d'elle.

C'tait la comtesse, qui, bouleverse par l'motion, l'entoura de ses
bras et l'embrassa  plusieurs reprises:

Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!

La princesse Marie comprit qui elle tait et sentit qu'il fallait
rpondre  son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques
paroles en franais et demanda:

Et lui, comment est-il?

--Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en
levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses
paroles.

--O est-il? Puis-je le voir?

--Certainement,  l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la
comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant
enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.

Tout en caressant le petit garon, la comtesse les emmena dans le salon
o Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse
Marie, qui le trouva trs chang depuis qu'elle ne l'avait vu. Il tait
alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme
bris, effar, qui faisait peine  voir. En lui parlant, il jetait sur
ceux qui l'entouraient des regards  la drobe, comme pour juger de
l'effet de ses paroles. Aprs le dsastre de Moscou et sa propre ruine,
jet hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence,
il se sentait dsorient et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans
la vie.

Malgr son ardent dsir de voir au plus tt son frre, et le dpit que
lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et
les compliments qu'on adressait  son neveu, elle observait ce qui se
passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que
de se conformer provisoirement  ce nouvel ordre de choses et d'en
accepter, sans amertume, toutes les consquences.

C'est ma nice, dit le comte en lui prsentant Sonia. Je crois,
princesse, que vous ne la connaissez pas?

Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'touffer le sentiment
d'inimiti instinctive qu'elle avait ressenti  sa vue. En se
prolongeant outre mesure, ces crmonies banales finirent par lui faire
prouver un sentiment pnible, accru encore par le manque d'harmonie
entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.

O est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant  tout le
monde.

--Il est en bas; Natacha est auprs de lui, rpondit Sonia en
rougissant. Vous tes sans doute fatigue, princesse?

Des larmes d'impatience lui montrent aux yeux; se dtournant, elle
allait demander  la comtesse la permission de se rendre chez son frre,
lorsque des pas lgers se firent entendre. C'tait Natacha qui
accourait, cette Natacha qui lui avait tant dplu lors de leur premire
entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'oeil sur elle pour
sentir que celle-l du moins, sympathisait compltement avec elle, et
qu'elle partageait sincrement sa douleur. Elle se prcipita vers elle,
l'embrassa et clata en sanglots sur son paule. Lorsque Natacha, assise
au chevet du prince Andr, avait t informe de l'arrive de la
princesse, elle avait doucement quitt la chambre pour courir  sa
rencontre. Son visage mu n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui,
pour elle, pour tous ceux qui tenaient de prs  celui qui lui tait
cher, une compassion infinie pour les autres, et un dsir passionn de
se sacrifier tout entire pour ceux qui souffraient! La pense goste
d'unir  jamais son avenir  celui du prince Andr n'existait plus dans
son coeur. L'instinct si dlicat de la princesse Marie le lui fit
deviner au premier regard, et cette dcouverte diminua l'amertume de ses
larmes.

Allons chez lui, Marie, dit Natacha en l'entranant dans une autre
pice. La princesse releva la tte et s'essuya les yeux, mais, au moment
de lui poser une question, elle s'arrta. Elle sentait que la parole
serait impuissante  l'exprimer ou  y rpondre, et qu'elle lirait sur
la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle dsirait
apprendre.

De son ct, Natacha tait pleine d'anxit et de doutes: fallait-il ou
ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vrit 
ces yeux si lumineux qui la pntraient jusqu'au fond du coeur, et qu'on
ne pouvait tromper? Les lvres de Natacha tremblrent, sa bouche se
contracta, et, clatant en sanglots, elle se cacha le visage. La
princesse Marie avait compris! Nanmoins, se refusant encore  perdre
tout espoir, elle lui demanda en quel tat se trouvait la plaie et
depuis quand l'tat gnral avait empir.

Vous... vous le verrez, dit Natacha en pleurant.

Elles restrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du
malade, afin de se remettre de leur motion.

Quand est-ce arriv? demanda la princesse Marie.

Natacha lui raconta comment, ds le dbut, la fivre et les souffrances
avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'taient
calmes, bien que le docteur redoutt toujours la gangrne, mais ce
danger avait t galement cart;  leur arrive  Yaroslaw, la
suppuration s'tait produite, le docteur avait encore espr lui voir
suivre un cours rgulier; puis la fivre avait repris, sans toutefois
provoquer de craintes srieuses.

Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, cela
est survenu tout  coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez
vous-mme.

--La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?

--Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il
est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et
alors...


XV


Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie
devant elle, la princesse, suffoque par les larmes malgr tous ses
efforts pour les matriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de
voir son frre sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les
paroles de Natacha et ce qui tait survenu  son frre depuis deux
jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilit et de
tendresse, tait l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son
imagination la figure de son petit Andr telle qu'elle l'avait connue
dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait
si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle
prvoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et mues comme
celles que son pre lui avait adresses  son lit de mort, et que malgr
tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tt ou
tard, en venir l, et elle entra rsolument dans la chambre.

Couch sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de
chambre fourre de petit-gris, maigre et ple, tenant son mouchoir dans
une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait
doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince Andr
tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit
involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie
et du regard de son frre, ses sanglots s'arrtrent, ses larmes se
schrent, et elle eut peur, comme une coupable. Suis-je donc
coupable? se dit-elle. Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et
d'avenir, tandis que moi... lui rpondit l'oeil froid et svre du
prince Andr, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-mme, il
y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur
ct.

Bonjour, Marie, comment es-tu arrive jusqu'ici? lui demanda-t-il en
l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui
appartenir.

Un cri dsespr aurait moins terrifi la princesse Marie que le timbre
de cette voix.

As-tu amen le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un
visible effort de mmoire.

--Comment te sens-tu  prsent? demanda la princesse Marie, surprise
d'avoir trouv quelque chose  dire.

--Demande-le au docteur, ma chre, et, cherchant  tre amical, il
ajouta, en remuant machinalement les lvres:

Merci, chre amie, d'tre venue!

Sa soeur lui serra la main, et cette treinte lui fit froncer
imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus
que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se
lisait ce dgagement de la vie, si terrible  constater chez les
mourants, quand on jouit soi-mme de toute sa sant. Il n'y prenait plus
d'intrt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il
s'abmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui
le dtachait d'eux.

Quel trange jeu de la destine que notre runion! dit-il en rompant le
silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.

La princesse Marie l'coutait avec stupeur. Comment son frre, si
dlicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en prsence de
celle qu'il aimait et dont il tait aim? S'il avait cru pouvoir revenir
 la vie, il n'aurait pas employ ce ton de blessante froideur. La seule
explication plausible, c'est que tout lui devenait indiffrent, parce
que quelque chose d'autre, et de plus important, se rvlait  lui.

La conversation, gne, tendue, tombait  chaque instant.

Marie a pass par Riazan, dit Natacha. Le prince Andr ne fut pas
tonn de ce qu'elle appelait sa soeur par son nom; Natacha s'en aperut
elle-mme pour la premire fois.

Eh bien? demanda-t-il.

--On lui a racont que Moscou est incendi, compltement incendi, et
que... Natacha s'arrta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour
couter.

--Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!... et, regardant
dans le vague, il tira sa moustache.

Et toi, Marie, tu as rencontr le comte Nicolas? demanda le prince
Andr.... Il a crit aux siens que tu lui avais beaucoup plu,
poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la porte de
cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son
ct, t'avait plu, ce serait trs bien, tu l'pouserais! La princesse
Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le sparait
dj de ce monde.

--Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard 
Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.

--Andr, veux-tu... demanda tout  coup la princesse Marie d'une voix
tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander aprs
toi.

Le prince Andr eut un sourire imperceptible; sa soeur, qui connaissait
si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne
souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'tait plutt une ironie 
son adresse, pour avoir employ un dernier moyen de rveiller le
sentiment qui s'teignait peu  peu en lui. Oui, je serai bien aise de
le voir.... Se porte-t-il bien?

On amena l'enfant. Effray  la vue de son pre, qui l'embrassa, il ne
savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne
pleurait dans la chambre. Ds qu'il fut sorti, la princesse Marie
s'approcha de son frre, et, ne pouvant se contenir plus longtemps,
fondit en larmes.

Le prince Andr la regarda fixement.

Tu pleures sur lui, dit-il.

La princesse fit un signe affirmatif.

Il ne faut pas pleurer ici, ajouta-t-il sans s'mouvoir.

Il comprenait que sa soeur pleurait sur l'enfant qui allait devenir
orphelin, et il essayait de se reprendre  la vie. Oui, cela doit lui
paratre bien triste, et c'est pourtant si simple! se dit-il 
lui-mme. Les oiseaux du ciel ne sment pas, ne moissonnent pas, mais
notre Pre cleste les nourrit. Il voulut d'abord rpter ce verset 
sa soeur: C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement;
les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que
toutes ces penses qui leur paraissent si importantes, n'importent
gure! Oui, nous ne nous comprenons plus. Et il se tut.


Le fils du prince Andr avait sept ans; il ne savait rien, pas mme ses
lettres, et cependant, et-il t alors un homme fait et en pleine
possession de ses facults, il n'aurait, ni mieux ni plus profondment
compris l'importance de la scne  laquelle il venait d'assister entre
son pre, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit
sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses
beaux yeux pensifs, appuya sa tte contre sa poitrine; sa petite lvre
retrousse et vermeille trembla, et il pleura doucement.

 dater de ce jour, il vita Dessalles et la vieille comtesse qui
cependant l'accablait de soins; il prfrait rester seul, ou avec sa
tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulirement en
affection; il leur prodiguait  toutes deux des caresses silencieuses.

La princesse Marie, en sortant de chez son frre, avait perdu tout
espoir; aussi ne reparla-t-elle plus  Natacha de la possibilit d'une
gurison. Elles se relayaient auprs du divan du malade; la princesse ne
pleurait pas, et elle adressait de ferventes prires  l'tre ternel et
insondable, dont la prsence se manifeste si vivement au chevet d'un
mourant.


XVI


Le prince Andr sentait qu'il se mourait, qu'il tait dj mort 
moiti, par la pleine conscience de son dtachement de tout intrt
terrestre et par une trange et radieuse sensation de bien-tre dans son
me. Il attendait ce qu'il savait invitable, sans hte et sans
inquitude. Ce quelque chose de menaant, d'ternel, d'inconnu et de
lointain, qu'il n'avait jamais cess de pressentir pendant toute sa vie,
tait maintenant l, tout prs: il le devinait, il le touchait presque.

Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait pass par cette
douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la
craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivs
par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir
la mort dans l'obus qui s'avanait en tournoyant. Revenu  lui dans
l'ambulance, cette fleur d'amour ternel s'tait panouie au fond de son
me, dlivre pour quelques secondes du joug de la vie; libre et
indpendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui.
Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystrieux qui
se dvoilait devant lui, plus il se dtachait inconsciemment de tout ce
qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrire qui spare la vie de la
mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'tait-ce en
effet que d'aimer tout et tous, de se dvouer par amour, si ce n'est de
n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et
immatrielle? Il voyait venir sa fin avec indiffrence et se disait:

Tant mieux!

Mais, aprs cette nuit de dlire o celle qu'il dsirait retrouver lui
tait apparue, aprs qu'elle eut appliqu ses lvres sur sa main en la
couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pntra de nouveau dans
son coeur et le rattacha  l'existence. Des penses confuses et joyeuses
venaient l'assaillir, et en se reportant au moment o,  l'ambulance, il
avait aperu Kouraguine  ct de lui, il se reconnaissait incapable de
revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourment dans son
dlire par le dsir de savoir s'il tait encore de ce monde, il n'osait
cependant le demander  ceux qui l'entouraient.

Sa maladie avait suivi son cours normal, et ce quelque chose qui lui
tait survenu depuis deux jours, comme disait Natacha  la princesse
Marie, n'tait rien autre que la lutte suprme entre la vie et la
mort.... C'tait la mort qui tait la plus forte, et ce renouveau
d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'tait que l'aveu involontaire du
prix qu'il attachait  la vie et la dernire rvolte de son tre contre
la terreur de l'inconnu!

Un soir qu'il sommeillait, agit comme il l'tait toujours  cette heure
par une lgre fivre qui donnait une grande lucidit  ses ides, il
prouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.

Ah! se dit-il, c'est elle qui est entre!

C'tait en effet Natacha, qui venait,  pas de loup, occuper sa place
habituelle  son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.

Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tte interceptait la
lumire de la bougie; elle tricotait assidment un bas, depuis le jour
o le prince Andr lui avait dit que personne ne soigne les malades
comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerait,
disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la
jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il
contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage inclin.
Tout  coup le peloton de laine lui chappa. Natacha tressaillit, jeta
un regard  la drobe sur le malade et, tendant la main devant la
bougie pour le prserver de la lumire, elle se pencha vivement pour
ramasser son peloton, et reprit sa premire pose. Il la regarda sans
faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour
 tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement  reprendre haleine.
Les premiers jours de leur runion, il lui avait avou que, s'il
revenait  la vie, il remercierait ternellement Dieu pour cette
blessure qui les avait ainsi rconcilis; mais depuis, il n'en avait
plus reparl.

Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prtant l'oreille au
lger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destine nous a-t-elle runis,
si c'est pour me faire mourir?... La vrit de la vie ne se serait-elle
donc rvle  moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus
que tout au monde, et puis-je m'empcher de l'aimer? se dit-il en
poussant un profond gmissement, comme il en avait pris l'habitude
pendant ses longues heures de souffrance.  cette plainte, Natacha posa
son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux
brillants:

Vous ne dormez pas? lui dit-elle.

--Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer.
Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumire!...
J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!

Natacha se rapprocha encore plus prs, et son visage s'illumina de joie
et de passion.

Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.

--Et moi...

Elle dtourna la tte un instant.

Pourquoi donc trop?

--Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vrit, dites-moi ce que vous
sentez au fond du coeur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?

--J'en suis sre, j'en suis sre! s'cria Natacha en lui saisissant les
deux mains avec une exaltation croissante.

Il se tut.

Comme ce serait bien! dit-il en lui baisant la main.

Natacha tait heureuse; mais, se rappelant aussitt qu'une motion trop
vive pouvait lui tre fatale:

Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se matrisant.... Il faut dormir, je
vous en prie.

Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle
se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla
d'attention  son ouvrage, afin d'viter de lever encore les yeux.
Bientt aprs il s'endormit.

Son sommeil ne fut pas de longue dure. Une sueur froide le rveilla.

Sa pense recommenait  flotter entre la vie et la mort:

L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la ngation
de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le
comprends que par l'amour. Tout est l!... L'amour c'est Dieu, et mourir
c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi,  la source
gnrale et ternelle.

Ces rves lui semblaient consolants, mais ce n'taient que des rves qui
passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre mme de la ralit, et
il se rendormit, encore en proie  mille ides confuses et agites.

Il se vit en songe couch dans la chambre qu'il habitait. Il avait
recouvr toute sa sant. Une foule de personnes inconnues dfilaient
devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et
se disposait  les suivre il ne savait o, tout en se disant qu'il
perdait son temps  des bagatelles, lorsqu'il avait  s'occuper de bien
plus graves intrts; et cependant il continuait  leur parler et  les
tonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun
sens.... Peu  peu ces figures s'vanouirent, et toute son attention se
concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il  la
fermer assez vite? tout dpend de cela. Il se lve, il s'en approche
pour tirer le verrou, mais ses jambes flchissent sous lui, et il sent
qu'il n'arrivera pas  temps!... Runissant toutes ses forces dans un
effort suprme, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible
l'treint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la
mort qui est l, l, derrire la porte, et, au moment o il s'y trane
haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pntre dans la
chambre!... Cet tre innomm, c'est la mort, la mort qui vient  lui, et
il faut  tout prix qu'il lui chappe!... Il saisit la porte... la
refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de
forces, peut-tre pourra-t-il du moins l'empcher de passer?... Hlas!
ses forces s'puisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de
nouveau!... Il tente une fois encore de rsister  la pression du
dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entr... et le
prince Andr se sent mourir!

 ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il
se rveilla...

Oui, c'tait bien l la mort!... Mourir et se rveiller! La mort est
donc le rveil?

Cette pense passa comme un clair dans son esprit, et un coin du voile
qui lui drobait encore l'inconnu se releva dans son me! Il sentit son
corps dlivr des liens qui l'attachaient  la terre, et il prouva un
mystrieux bien-tre, qui depuis lors ne le quitta plus!

Rveill par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement.
Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il dsirait. Il ne comprit pas
sa question et fixa sur elle un regard trange. C'tait cela dont elle
avait parl  la princesse Marie!...  dater de cette heure, la fivre
prit un caractre pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les mdecins,
elle ne pouvait plus se mprendre sur les symptmes moraux qui se
dveloppaient chez le malade avec une effroyable intensit.

Ses derniers jours et ses dernires heures s'coulrent paisibles et
sans qu'il se produist dans son tat aucun nouvel incident.

La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais
elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement  ce qui ne
serait bientt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir,  son
enveloppe matrielle, et que son esprit n'tait dj plus de ce monde.
La violence de leurs sensations tait telle, que le spectacle terrible
de la mort n'avait pas de prise sur leurs mes. Jugeant inutile d'aviver
leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles taient  ses cts,
ni hors de sa prsence, et, se trouvant impuissantes  exprimer par des
paroles ce qu'elles prouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui.
Elles le voyaient s'abmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et
toutes deux savaient que c'tait bien et que ce devait tre ainsi.

Il se confessa, il communia, et prit cong des siens. Lorsqu'on lui
amena son fils, il effleura sa joue de ses lvres et se tourna, non pas
par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'tait tout ce
qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bnir l'enfant: il le
fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil
interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore
quelque chose  faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras
de la princesse Marie et de Natacha.

C'est fini! dit sa soeur quelques secondes aprs.

Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.

O est-il  prsent? se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couch dans le
cercueil, tous s'en approchrent pour lui dire un dernier adieu. Le
coeur de l'enfant tait dchir par une poignante surprise. Tous
pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'tait
plus, et le vieux comte sur lui-mme; il prvoyait qu'il aurait bientt
le mme pas  franchir.

Natacha et la princesse Marie pleuraient galement, non sur leur propre
douleur, mais sous l'influence de l'motion dont leur coeur dbordait 
la vue du mystre si solennel et si simple de la mort!




CHAPITRE IV

I


La corrlation des causes est incomprhensible pour l'esprit humain,
mais le besoin de s'en rendre compte est inn dans le coeur de l'homme.
Celui qui n'approfondit pas la raison d'tre des vnements s'empare de
la premire concidence qui le frappe pour s'crier: Voil la cause!.

Mais lorsqu'on pntre au fond du moindre fait historique, c'est--dire
au fond des masses o il s'est produit, on constate que la volont d'un
individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-mme est
constamment dirige par une force suprieure. Si les vnements
historiques n'ont en ralit d'autre cause que le principe mme de toute
cause, ils sont nanmoins dirigs par des lois qui nous sont inconnues,
ou que nous entrevoyons  peine et que nous ne saurions dcouvrir, sinon
 la condition de renoncer  en voir le mobile dans la volont d'un seul
homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des
plantes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut rpudi l'ide
de l'immobilit de la terre.

Aprs la bataille de Borodino, aprs que Moscou et t occup par
l'ennemi et incendi, l'pisode le plus important de la guerre de 1812
serait, au dire des historiens, la marche de l'arme russe quittant la
route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp
de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit hroque 
diffrentes personnes, et les Franais eux-mmes, quand ils parlent de
ce mouvement de flanc, vantent le gnie dont les gnraux russes ont
fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir l,
avec les historiens, une profonde combinaison trouve par un seul
individu pour sauver la Russie et perdre Napolon, et de dcouvrir dans
ce fait la moindre trace de gnie militaire. Une grande intelligence
n'est pas ncessaire en effet pour concevoir que la meilleure position
d'une arme non attaque est de s'tablir l o elle est sre de trouver
des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait devin, en
1812, que la route de Kalouga offrait, aprs la retraite de l'arme,
les plus grands avantages. Par quelle filire de dductions Messieurs
les historiens arrivent-ils donc  dcouvrir dans cette manoeuvre une
combinaison des plus habiles? O donc voient-ils que le salut de la
Russie et la perte de l'ennemi en ont t les rsultats? Cette marche de
flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont
prcde, qui l'ont accompagne et qui en ont t la consquence,
devenir la perte des Russes et le salut des Franais; il n'en rsulte
donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la
situation de l'arme. Si cette marche n'avait pas concid avec d'autres
circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arriv
si Moscou n'avait pas brl, si Murat n'avait pas perdu de vue les
Russes, si Napolon n'tait pas rest inactif, si l'arme russe avait
livr bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de
Barclay, si Napolon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqu les
Russes avec le dixime de l'nergie qu'il avait dpense  Smolensk, si
les Franais avaient march sur Ptersbourg?... etc., etc. Dans ces
conditions, le salut se serait tourn en dsastre. Comment donc se
fait-il que ceux qui ont tudi l'histoire ferment les yeux 
l'vidence, en attribuant cette marche  la volont d'un seul homme? car
personne n'avait mri et prpar cette manoeuvre  l'avance; et, 
l'heure o elle s'est accomplie, elle tait tout bonnement le rsultat
forc de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de
toutes ses consquences que lorsqu'elle fut tombe dans le domaine du
pass.

Lors du conseil qui se tint  Fili, l'opinion des chefs militaires
russes fut en gnral pour la retraite en ligne droite sur le chemin de
Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le
nombre des voix qui appuyrent cet avis, et surtout dans la conversation
qui eut lieu, aprs le conseil, entre le commandant en chef et Lansko,
chef de l'intendance. Lansko annona, dans son rapport, que les vivres
pour l'arme taient runis principalement le long de l'Oka, dans les
gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni,
le transport des approvisionnements pour l'arme serait intercept par
la rivire qu'on ne pouvait leur faire traverser  l'entre de l'hiver.
Ce fut la premire considration qui fit abandonner le plan primitif, en
somme le plus naturel. L'arme se tint donc  porte des vivres. Puis
l'inaction des Franais, qui avaient perdu la trace des Russes, la
ncessit de couvrir et de dfendre les manufactures d'armes, et surtout
l'avantage d'tre  porte des vivres, forcrent l'arme  incliner
davantage vers le sud. Aprs avoir pass sur la route de Toula par un
mouvement dsespr, les chefs de l'arme pensaient s'arrter  Podolsk,
mais l'apparition des troupes franaises, d'autres circonstances, et
entre autres l'abondance des subsistances  Kalouga, engagrent l'arme
 continuer sa marche vers le sud, et  passer de la route de Toula sur
celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De mme qu'il est
difficile, sinon impossible, de prciser l'instant o l'abandon de
Moscou avait t rsolu, de mme on ne peut exactement dire avec
prcision quel est celui qui a dcid la marche sur Taroutino, et
pourtant chacun crut s'y tre tabli en vertu de la volont et de la
dcision des chefs.


II


La route suivie tait si bien celle que l'arme devait infailliblement
prendre, que les maraudeurs mmes se rpandirent dans cette direction,
et Koutouzow s'attira le blme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit
l'arme par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino.
L'Empereur lui-mme lui avait indiqu ce mouvement dans une lettre que
le commandant en chef reut seulement aprs y tre arriv.

Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de
gnie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul
attribuait  l'inaction des Franais son importance relle; lui seul
soutenait que la bataille de Borodino avait t une victoire; lui seul,
qui, par sa position de commandant en chef, semblait tre appel 
prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empcher l'arme
russe de dpenser inutilement ses forces dans des combats striles.

La bte fauve, blesse  mort  Borodino, se trouvait encore l o le
chasseur l'avait laisse. tait-elle puise? tait-elle encore vivante?
Le chasseur l'ignorait. Mais tout  coup elle poussa un gmissement qui
trahit sa situation sans issue, et ce cri de dsespoir fut l'envoi de
Lauriston au camp de Koutouzow. Napolon, convaincu comme toujours qu'il
tait impeccable, crivit  Koutouzow, sous l'impulsion du moment:

Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie prs de vous un de mes aides de
camp gnraux pour vous entretenir de plusieurs objets intressants. Je
dsire que votre Altesse ajoute foi  ce qu'il lui dira, surtout
lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulire
considration que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre
n'tant  autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il
vous ait en Sa sainte et digne garde.

Moscou, ce 30 octobre.

Sign: Napolon.

Je serais maudit par la postrit si l'on me regardait comme le premier
moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma
nation[27], rpondit Koutouzow, et il continua  faire tout ce qui
dpendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.

 la suite d'un mois de pillage par l'arme franaise et d'un temps
quivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement tait
survenu dans les forces des deux belligrants et dans l'esprit qui les
animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de
prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette
longue inaction avait veill l'impatience et la curiosit de savoir ce
qu'taient devenus les franais, qu'on avait perdus de vue depuis tant
de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en
approchaient chaque jour, la nouvelle de lgres victoires de partisans
et de paysans sur l'ennemi, faisaient renatre l'envie et les sentiments
de vengeance refouls dans le coeur de chacun pendant le sjour de
l'tranger  Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de
leurs forces respectives n'tait plus le mme et que la supriorit
nous tait acquise. De mme que le carillon d'une horloge se met en
branle et joue son air lorsque l'aiguille achve le tour du cadran, de
mme, dans les hautes sphres, le contrecoup de cette impression
gnrale se traduisit immdiatement par un redoublement d'activit.


III


L'arme russe tait dirige sur place par Koutouzow et son tat-major,
et de Ptersbourg par l'Empereur lui-mme. Avant qu'on et reu la
nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoy  Koutouzow, pour lui
faciliter sa besogne, un plan dtaill de toute la campagne;
l'tat-major l'accepta malgr le changement produit par les
circonstances. Quant  Koutouzow il rpondit que les dispositions
prises  distance taient difficiles  excuter. Aussi continuait-on 
lui expdier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour
trancher les difficults au fur et  mesure qu'elles se produisaient, et
faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.

Des changements importants avaient lieu dans les commandements de
l'arme. Il fallait remplacer Bagration, qui avait t tu, et Barclay,
qui s'tait loign, offens d'tre mis dans une position subalterne. On
discutait trs srieusement s'il valait mieux mettre A.  la place de D.
ou bien D.  la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait,
dans le choix  faire, que d'une question de personnes.

Par suite de l'inimiti qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de
la prsence des personnes de confiance envoy par l'Empereur, des
permutations indispensables  oprer, une partie bien plus complique se
jouait  l'tat-major de l'arme. On se contrecarrait  qui mieux mieux,
et l'objet de toutes ces intrigues tait l'entreprise militaire que les
uns et les autres s'imaginaient diriger  leur guise, tandis qu'elle
poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et
n'tait, en ralit, que la consquence des rapports des masses entre
elles. Du reste, cet enchevtrement de combinaisons de toutes sortes
dans les hautes rgions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui
allait arriver.

Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reue par Koutouzow qu'aprs la
bataille de Taroutino, l'Empereur lui crivait:

Prince Michel Ilarionovitch!

Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers
rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien
entrepris contre l'ennemi pour la dlivrance de notre premire capitale,
mais vous vous tes mme repli. Serpoukhow est occup par un
dtachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes,
si ncessaire  l'arme, est menace. J'ai vu, par les rapports de
Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers
la route de Ptersbourg; un autre de plusieurs milliers  la direction
de Dmitrow; un troisime s'est avanc sur la route de Vladimir; enfin un
quatrime s'est concentr entre Rouza et Mojask. Napolon lui-mme
tait encore  Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes
sont ainsi divises en dtachements considrables, est-il possible que
vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous
empcher de prendre l'offensive? Il est au contraire  prsumer que vous
tes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps
infrieurs en importance  l'arme confie  votre commandement. Il
semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer
un ennemi plus faible que vous, le dtruire, ou au moins le forcer  la
retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occups
aujourd'hui par lui, et prserver ainsi de tout danger la ville de Toula
et les autres villes de l'intrieur de l'Empire. Si l'ennemi est en tat
de diriger un corps d'arme considrable vers Ptersbourg, en partie
dgarni de troupes, vous en porterez la responsabilit, car, en agissant
avec nergie et dcision, vous deviez, avec les moyens dont vous
disposez, nous prserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous
devez rendre compte  la patrie indigne de la perte de Moscou. Vous
savez, par exprience, que j'ai toujours t prt  vous rcompenser. Je
le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de
votre ct un entier dvouement, une fermet  toute preuve et des
succs que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des
troupes que vous commandez nous autorisent  esprer.

Lorsque cette lettre arriva  Koutouzow, celui-ci avait livr bataille,
ne pouvant plus empcher son arme de prendre l'offensive. Le 2 octobre,
le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un livre et en blessa un
autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraner au loin dans la
fort, et tomba inopinment sur le flanc gauche de l'arme de Murat, qui
ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant  ses camarades, et le
porte-drapeau qui l'entendit en fit part  son commandant, Le cosaque
fut appel, questionn, et ses chefs eurent l'ide de profiter de cette
bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts
fonctionnaires de l'arme, communiqua le fait  un gnral de
l'tat-major. La situation y tait des plus tendues dans ces derniers
temps. Yermolow tait venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant
pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin
qu'il se dcidt  l'attaque.

Si je ne vous connaissais pas, rpondit Bennigsen, j'aurais cru que
vous dsiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que
je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'oppos.

Le rcit des cosaques, confirm par d'autres claireurs, dmontra que
tout tait prt pour l'explosion. Les ressorts se dtendirent, les
rouages grincrent et, le carillon joua. En dpit de son pouvoir
prsum, de son intelligence, de son exprience, de sa connaissance des
hommes, Koutouzow, prenant en considration le rapport envoy par
Bennigsen  l'Empereur, le dsir exprim par tous les gnraux, celui
qu'on imputait  Sa Majest, la nouvelle apporte par les cosaques,
n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il
considrait comme inutile et mme nuisible, il donna son assentiment au
fait accompli.


IV


L'attaque fut ordonne pour le 5 octobre.

La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit
lecture  Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions 
prendre.

Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.

Le plan de bataille combin par Toll tait excellent, aussi bien rdig
que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y ft pas formul en allemand: la
premire colonne marche de ce ct, la seconde de tel autre... etc....
Ces colonnes, indiques sur le papier, devaient,  un instant donn, se
runir pour tomber sur l'ennemi et l'craser. Tout y tait admirablement
prvu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations crites, mais,
comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva 
son poste en temps et lieu.

Lorsque les diffrents exemplaires du plan furent prts, on les remit 
un officier, qui tait ordonnance de Koutouzow, pour les porter 
Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission,
se rendit au logement occup par Yermolow; il tait vide.

Le gnral est parti, lui dit le domestique.

L'envoy se rendit chez un des gnraux que Yermolow voyait souvent.

Personne  la maison, lui rpondit-on.

Il alla chez un autre. Mme rponse.

Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voil
du guignon!

Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer
avec quelques gnraux, les autres qu'il tait dj revenu. Le
malheureux officier continua ses recherches jusqu' six heures; du soir,
sans prendre mme le temps de dner, Yermolow resta introuvable, et
personne ne savait o le prendre. Le messager s'tant quelque peu
restaur chez un camarade, poussa jusqu' l'avant-garde, chez
Miloradovitch. On lui dit que celui-ci tait sans doute au bal du
gnral Kikine, et que Yermolow devait y tre aussi.!

Mais o est-ce donc?

--L-bas  Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le
toit d'une maison seigneuriale.

--Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!

--On a envoy deux de nos rgiments sur la ligne mme; ils y font
bombance aujourd'hui.... Deux musiques de rgiment et trois choeurs de
chanteurs!...

L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit
les chants joyeux du choeur des soldats, qui taient couverts par les
voix animes des assistants. Cette gaiet gagna le jeune officier, qui
craignait nanmoins de s'tre rendu coupable en tardant  remettre  son
adresse l'ordre important dont il tait charg. Il tait dj neuf
heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron
d'une grande et belle maison situe entre les Russes et les Franais et
dont la conservation tait parfaite: dans l'antichambre et dans l'office
il aperut des laquais occups  porter des vins et des plats. Les
chanteurs taient placs  l'extrieur, devant les fentres. En entrant
dans le premier salon, il y aperut soudain tous les principaux gnraux
de l'arme, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow.
Tous, l'uniforme dboutonn, la figure enlumine, placs en demi-cercle,
remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la
salle un d'eux, trs bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec
lgret le trpak[28].

Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!

Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'tre entr dans un
pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on
le remarqua aussitt, et l'un des gnraux le dsigna  Yermolow. Ce
dernier, fronant le sourcil, s'approcha de lui, couta son rapport et
prit son papier sans souffler mot.

Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un
de ses camarades de l'tat-major en parlant de Yermolow! Pas du tout,
mon cher, c'est une farce qu'il joue  Konovnitzine. Tu verras demain
quelle belle confusion il y aura!


V


Le vieux Koutouzow, s'tant fait rveiller de bonne heure le lendemain
matin, fit sa prire et sa toilette, puis monta en calche, sous la
dsagrable impression qu'il allait diriger une bataille livre contre
son gr, et prit la route de Ltachevka, situ  cinq verstes derrire
Taroutino; c'tait l'endroit dsign pour la concentration de toutes les
colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'veillait et prtait
l'oreille pour entendre si la fusillade avait commenc. L'aube d'un jour
d'automne, humide et gris, blanchissait  peine l'horizon. En
s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui
menaient boire leurs chevaux; il fit arrter sa voiture et leur demanda
 quel rgiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne
qui depuis longtemps dj aurait d tre en embuscade. C'est peut-tre
une erreur, se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des
fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela
l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'tait parvenu
jusqu' eux.

Comment? dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitt, il fit appeler
le commandant.

Pendant ce temps, il descendit de calche, la tte incline, la
respiration oppresse, et se mit  marcher de long en large. Lorsque
arriva l'officier d'tat-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de
colre, non pas qu'il et devant lui le coupable, mais c'tait quelqu'un
sur qui il pouvait enfin pancher sa fureur. Haletant, tremblant de
colre, arriv au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le
menaant du poing et en l'accablant des plus grossires injures. Un
capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui tait compltement
innocent, en reut aussi sa part.

Qu'est-ce que cette canaille-l encore? Qu'on fusille ce misrable!
criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un
forcen.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun
assurait que personne jusque-l n'avait dispos d'un pouvoir pareil au
sien, il allait devenir la rise de l'arme? C'est donc en vain qu'il
avait tant pri ce jour-l, tant rflchi, tant combin pendant sa
longue veille. Lorsque je n'tais qu'un petit officier, personne
n'aurait os se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant... Il
prouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et
il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses
forces le trahirent bientt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de
s'emporter ainsi, remonta dans sa calche et s'loigna en silence.

Cet accs de colre ne se renouvela plus, et il couta passivement les
justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll,
qui cherchaient  lui dmontrer la ncessit de recommencer le lendemain
le mme mouvement dont l'excution venait d'tre manque. Le gnral en
chef fut forc d'y consentir. Quant  Yermolow, il ne reparut devant
Koutouzov que le surlendemain.


VI


Le lendemain, les troupes furent runies ds le soir sur les diffrents
points et se mirent en marche pendant la nuit. Les tnbres taient
profondes, et de sombres nuages, d'un noir violac, couvraient le ciel,
mais il ne pleuvait pas. La terre tait humide, et les soldats
avanaient sans profrer une parole; l'artillerie seule laissait deviner
sa prsence par le bruit mtallique de ses fourgons. Il tait dfendu de
parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mmes semblaient se
retenir de hennir. Le mystre de l'entreprise en augmentait l'attrait,
et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrtrent,
placrent leurs fusils en faisceaux et s'tendirent sur la terre froide,
croyant bien tre arrives  leur destination. D'autres, et c'tait la
majorit, marchrent toute la nuit, et arrivrent naturellement l o
elles ne devaient pas se trouver.

Le comte Orlow-Denissow, avec son faible dtachement de cosaques, fut le
seul  gagner son poste  temps. Il s'tablit dans un taillis sur la
lisire d'une fort, ctoye par un sentier, qui menait du village de
Stromilow  celui de Dmitrovsk.

Le comte, qui s'tait endormi un peu avant le jour, fut rveill pour
questionner un dserteur du camp franais. C'tait un sous-officier
polonais du corps de Poniatowsky; il dclara avoir dsert parce qu'il
tait victime d'un passe-droit, qu'il aurait d tre nomm officier
depuis longtemps, qu'il tait le plus brave d'eux tous, et qu'il
comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait pass la nuit 
une verste des Russes, et que, si on consentait  lui donner une escorte
de cent hommes, il s'engageait  le faire prisonnier. Le comte Orlow
tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop
sduisante pour la refuser, ils se montrrent disposs  tenter
l'entreprise. Enfin, aprs beaucoup de discussions et de combinaisons,
le gnral-major Grkow se dcida  suivre, avec deux rgiments de
cosaques, le sous-officier polonais.

Mais rappelle-toi bien, dit le comte  ce dernier, que si tu as menti,
je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vrit, tu auras
cent pices d'or.

Le sous-officier ne rpondit rien, se mit lestement en selle et suivit
le gnral Grkow d'un air rsolu. Ils disparurent dans le bois. Le
comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour
naissant, et inquiet de la responsabilit qu'il venait d'assumer, fit
quelques pas hors de la fort pour examiner le camp ennemi, que l'on
entrevoyait  peine,  la distance d'une verste, dans la vague et
confuse lumire de l'aube et des feux de bivouac qui s'teignaient. Nos
colonnes devaient dboucher sur le versant inclin,  la droite du comte
Orlow-Denissow. Il avait beau tudier tout le terrain, il ne voyait rien
paratre: il lui sembla seulement remarquer dans le camp franais
l'agitation du rveil: Oh! il est trop tard, se dit-il; il tait
dsabus, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus
l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confis; videmment ce
sous-officier tait un tratre qui l'avait tromp, l'attaque projete
avorterait, malgr les deux rgiments que Grkow allait entraner Dieu
sait o: Est-il possible de penser qu'on va surprendre le gnral en
chef au milieu de forces aussi considrables? Le coquin aura menti!

--On peut faire revenir Grkow, dit un officier de sa suite, qui, comme
lui, commenait  douter du succs de l'entreprise.

--Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester l, oui ou non?

--Faites-le revenir.

--C'est a! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va
faire jour.

Un aide de camp s'enfona dans le bois  la recherche de Grkow. Lorsque
ce dernier revint, le comte, involontairement agit par ce changement de
rsolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie,
ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se dcida  l'attaque. 
cheval! dit-il tout bas.

Chacun se mit  son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit
dans la fort, et les sotnias de cosaques, s'parpillant comme les
grains qui s'chappent d'un sac de bl, s'lancrent crnement, la lance
en avant, franchirent le ruisseau et se dirigrent vers le camp ennemi.

Le cri d'alerte pouss par le premier Franais qui aperut les cosaques
mit le camp en moi. Tous se jetrent,  moiti endormis et  peine
vtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de
tous cts, en perdant la tte. Si nos cosaques les avaient poursuivis
sans se proccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient
infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le dsiraient,
mais il fut impossible de les empcher de piller et de faire des
prisonniers. Personne n'coutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38
bouches  feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes
sortes, furent pris  l'ennemi; et la mise en sret des prisonniers et
des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de
querelles et de cris, firent perdre un temps prcieux. Les Franais,
revenus de leur premire panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas,
se formrent et attaqurent  leur tour Orlow-Denissow; comme il
attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur
rpondre vigoureusement.

Cependant les colonnes d'infanterie taient en retard; commandes par
Bennigsen et diriges par Toll, elles s'taient mises en marche 
l'heure prcise, et avaient atteint un point qui n'tait pas celui qui
leur avait t dsign. Les hommes, gais au dbut, ne tardrent pas 
laisser des tranards derrire eux, et le sentiment de l'erreur commise
provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrire. Les
aides de camp, envoys pour rparer la bvue, taient malmens par les
gnraux, qui, de leur ct, criaient, se disputaient, et enfin, de
guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrt. Nous arriverons
toujours quelque part! se dirent-ils. En effet ils arrivrent, mais pas
 l'endroit o ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvrent
 leur poste, mais l'heure tait dj passe, ils ne pouvaient servir 
rien, sinon  essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui,  cette bataille,
avait jou le rle de Weirother  Austerlitz, galopait sur toute la
ligne, et constatait que tout avait t fait au rebours des ordres
donns. Ainsi il rencontra dans la fort, lorsqu'il faisait dj grand
jour, le corps de Bagovouth, qui aurait d depuis longtemps appuyer les
cosaques d'Orlow-Denissow. Dsespr, dpit de son insuccs et
l'attribuant  la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en
l'accablant des plus violents reproches et en le menaant mme de le
faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage 
toute preuve, exaspr par les ordres contradictoires qu'il recevait de
tous les cts  la fois, par les temps d'arrt sans cause, et le
dsordre qui rgnait autour de lui, fut pris  son tour,  l'tonnement
de tous et en opposition avec son caractre habituel, d'un accs de rage
et lui rpondit vertement:

Je ne reois de leons de personne, et je sais mourir avec mes soldats
aussi bien qu'un autre!

Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colre, sans se donner la
peine de juger du plus ou moins d'opportunit de sa diversion, marcha,
avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles
taient ce qui convenait le mieux pour le moment  son irritation; aussi
fut-il frapp par un des premiers projectiles, tandis que les suivants
abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa
division resta quelque temps expose, sans utilit aucune, au feu de
l'ennemi.


VII


Pendant ce temps, une autre colonne, auprs de laquelle se trouvait
Koutouzow, tait cense attaquer les Franais. Il savait parfaitement
que le rsultat le plus probable de cette bataille, livre contre sa
volont, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes
autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur
position. Mont sur un petit cheval gris, il rpondait paresseusement
aux propositions d'attaque.

Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous
n'entendons rien aux manoeuvres compliques, disait-il  Miloradovicth,
qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez
pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il  un autre.... Vous avez
t en retard, il n'y a donc plus rien  faire.

Lorsqu'on lui annona que deux bataillons de Polonais venaient renforcer
les Franais, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait
pas adress la parole depuis la veille.

C'est cela, murmura-t-il, on demande  attaquer, on propose diffrents
plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prt, et l'ennemi,
avis  temps, prend ses prcautions!

Yermolow sourit imperceptiblement  ces paroles; il comprit que l'orage
tait pass et que Koutouzow se bornait  une simple allusion.

C'est  mes dpens qu'il s'amuse, dit Yermolow, tout bas, en touchant
du genou Raevsky.

Bientt aprs il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:

Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous
pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira mme pas la fume de la
poudre.

Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il
ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait
qu'on s'arrtt pendant trois quarts d'heure. La bataille se rduisit
donc  la charge d'Orlow-Denissow et  la perte inutile de quelques
centaines d'hommes. Le rsultat fut pour Koutouzow la dcoration en
diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants,
d'agrables rcompenses pour les autres officiers suprieurs, et un
grand nombre de promotions et de changements dans l'tat-major.

C'est toujours ainsi, on fait tout  l'envers, disaient, aprs la
bataille de Taroutino, les officiers et les gnraux russes, de mme
qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient  entendre qu'il
s'tait trouv l juste  point un imbcile pour faire des sottises
qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou
n'ont aucune ide de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent
sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino
ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prvisions de ceux qui en
conduisent les oprations.

Un nombre incalculable de forces indpendantes (car jamais l'homme n'est
aussi indpendant que pendant ce moment o s'agite pour lui une question
de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette
direction ne peut pas tre prcise  l'avanc et ne concidera jamais
avec la direction imprime  l'action par une seule force individuelle.
Lorsque les historiens, les Franais surtout, affirment que leurs
guerres et leurs batailles ont lieu d'aprs des plans, dont toutes les
dispositions sont pralablement arrtes, la seule conclusion que nous
puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est
vident que la bataille de Taroutino n'eut pas le rsultat que se
proposait le comte Toll, c'est--dire de mener les troupes au feu dans
l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui tait de
faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui esprait
anantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rvait de se distinguer,
ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait dj fait,
et ainsi de suite. Mais si le but tait de raliser le dsir, gnral en
Russie, de chasser les Franais, et de porter un coup mortel  leur
arme, alors il sera parfaitement vident que la bataille de Taroutino
fut en tous points ce qui tait le plus ncessaire et le plus opportun 
cette priode de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est
difficile, presque impossible, de se reprsenter une issue plus
favorable que celle de ce combat. Malgr une confusion sans exemple, les
plus grands avantages furent acquis au prix de trs peu d'efforts, et de
pertes minimes. La faiblesse des Franais fut dmontre, et l'arme
ennemie subit un chec qui, dans les conditions o elle se trouvait,
devait forcment amener sa retraite.


VIII


Napolon fait son entre  Moscou aprs la brillante victoire de la
Moskowa, victoire incontestable assurment, puisque le champ de bataille
tait rest  ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou
rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables;
un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de
Napolon est, par consquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il
semble donc qu'il n'tait pas besoin d'avoir un gnie exceptionnel pour
se jeter avec des forces suprieures sur les derniers restes de l'arme
ennemie, les craser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur
Ptersbourg en cas de refus, retourner  Smolensk en cas d'insuccs, ou
rester  Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de
plus simple et de plus facile que les mesures  prendre pour en arriver
l. Il fallait empcher le pillage, prparer pour toute l'arme des
vtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvs  Moscou, rgler la
distribution des subsistances, qui, d'aprs les historiens franais
eux-mmes reprsentaient un approvisionnement de six mois. Cependant
Napolon, le plus grand des gnies, qui, toujours selon ces mmes
historiens, pouvait diriger l'arme  son gr, ne prend aucune de ces
dispositions, et choisit, au contraire, celle qui tait la plus
dtestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des
consquences plus dsastreuses que de rester  Moscou jusqu'en octobre,
de laisser faire les pillards, de quitter Moscou  l'aventure, de se
rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner
Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojask
sans avoir tent la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et
de s'engager en aveugle dans des contres dvastes. Que l'on soumette
aux stratgistes les plus habiles cette srie de faits, et ils ne
sauront en tirer d'autre consquence que la destruction fatale ou voulue
de sa propre arme. Mais dire que Napolon la perdit volontairement ou
par incapacit est aussi faux que d'assurer qu'il avait amen ses
troupes jusqu' Moscou par la force de sa volont ou par les
combinaisons de son gnie. Dans l'un et l'autre cas, son action
personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du
dernier soldat, et elle se bornait  se conformer  des lois, dont le
fait tait le rsultat.

Les historiens ont tort de nous reprsenter les forces intellectuelles
de Napolon  Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccs. Son
activit,  cette poque, ne fut pas moins tonnante que celle dont il
avait fait preuve en gypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous
ne pouvons apprcier  sa vritable valeur le gnie de Napolon en
gypte, o quarante sicles avaient contempl sa grandeur, ni celui
qu'il avait dploy en Autriche et en Prusse, car nous somme obligs de
nous en rapporter aux versions franaises et allemandes, et les
Allemands eux-mmes font sonner bien haut son gnie, ne pouvant
expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans
coup frir, et pourquoi des corps entiers ont t faits prisonniers sans
livrer bataille. Quant  nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher
notre honte,  nous incliner devant son gnie; nous avons pay cher le
droit de juger ses actes, de bonne foi et sans dguisement, et ds lors
nous ne sommes obligs  aucune concession. Son activit  Moscou tait
sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et
les plans se succdent sans interruption pendant tout son sjour;
l'absence d'habitants et de dputations, l'incendie mme, ne l'arrtent
pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le
bien-tre de son arme, ni celui de la population russe qui l'entoure,
ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons
diplomatiques, ni mme les conditions  dbattre pour en arriver  une
paix prochaine.


IX



Ds son entre  Moscou, Napolon ordonne au gnral Sbastiani de
suivre exactement le mouvement des troupes russes, et  Murat de
dcouvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et labore un
admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant 
la diplomatie, il fait venir auprs de lui le capitaine Iakovlew, ruin
et dguenill, lui dtaille tout au long sa politique et sa conduite
gnreuse, puis il crit une lettre  l'Empereur Alexandre dans laquelle
il expose  son ami et frre son mcontentement au sujet de
Rostoptchine et expdie Iakovlew  Ptersbourg. Aprs avoir de mme
droul ses plans et fait parade de sa grandeur d'me devant Toutolmine,
il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie
juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de
Rostoptchine en faisant brler ses maisons. En matire d'administration,
il crit une constitution qu'il offre  Moscou comme don de joyeux
avnement, y tablit une municipalit et fait afficher la proclamation
suivante:

Habitants de Moscou!

Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majest l'Empereur et Roi en veut
arrter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait
chtier la dsobissance et le crime. Des mesures svres sont prises
pour arrter le dsordre et ramener la scurit publique. Une
administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous,
formera votre municipalit, c'est--dire l'administration de la ville,
qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiter de vos besoins
et de vos intrts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge
pass par-dessus l'paule, et le maire de la ville se ceindra en outre
d'une charpe blanche. En dehors des heures consacres  sa charge, il
ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la
ville est reconstitue sur ses anciennes bases, et, grce  son
activit, l'ordre reparat. Le gouvernement a nomm deux commissaires
gnraux ou matres de police, et vingt commissaires de police
d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les
reconnatrez au ruban blanc nou sur le bras gauche. Quelques glises,
de cultes diffrents, sont ouvertes et on y officie sans empchement.
Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donn
pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce
sont l les moyens employs jusqu'ici par le gouvernement afin de
rtablir l'ordre et d'allger votre situation, mais pour y russir il
faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si
possible, vos souffrances passes, que vous caressiez l'espoir d'un
sort moins cruel, que vous soyez assurs qu'une mort invitable et
honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront  vos personnes et  vos
biens, et que ces biens vous seront conservs, car telle est la volont
du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de
quelque nation que vous soyez, rtablissez la confiance publique, source
du bonheur des tats, vivez en frres, aidez-vous et protgez-vous les
uns les autres; unissez-vous pour anantir les desseins des
malintentionns, obissez aux autorits militaires et civiles, et alors
vos larmes cesseront bientt de couler!

En ce qui concerne les subsistances, Napolon ordonne aux troupes de
venir  tour de rle  Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner
et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Proccup de la
question religieuse, Napolon ordonne de ramener les popes et de
recommencer dans les glises les crmonies du culte. La proclamation
suivante, ayant trait aux affaires commerciales et  la fourniture des
vivres, est galement placarde sur tous les murs:

Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les dsastres
ont loigns de la ville, et vous, agriculteurs disperss, qu'une
terreur non fonde retient dans les campagnes, coutez! Le calme est
rendu  la capitale, et l'ordre s'y rtablit. Vos compatriotes sortent
sans crainte de leurs refuges, assurs d'tre respects. Tout acte de
violence touchant leurs personnes et leurs proprits est immdiatement
puni. Sa Majest l'Empereur et Roi vous protge et ne considre comme
ennemis que ceux qui contreviennent  ses ordres. Elle dsire mettre un
terme  vos malheurs, vous rendre  vos foyers et  vos familles.
Rpondez donc  ces mesures bienfaisantes en venant  nous sans crainte
de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous
trouverez bientt le moyen de satisfaire  tous vos besoins. Artisans et
travailleurs laborieux, reprenez vos diffrents mtiers; vos maisons,
vos boutiques, protges par des patrouilles de sret, vous attendent,
et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans,
sortez des bois o la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos
isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont
tablis dans la ville, o les paysans peuvent dposer le surplus de
leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les
mesures suivantes pour en protger la vente: 1  dater d'aujourd'hui,
les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute
scurit dposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins
de la Mokhovaa et de l'Okhotny-riad; 2 ces provisions seront achetes
aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne
reoit pas le prix demand par lui, il a le droit de remporter ses
marchandises  son village, et cela en toute libert; 3 le dimanche et
le mercredi de chaque semaine sont les jours fixs pour les grands
marchs, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles chelonnes,
les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu' une
certaine distance de la ville, afin de protger les files de chariots;
4 des mesures semblables garantiront galement le retour des paysans et
de leurs voitures; 5 on avisera sans dlai  rtablir les marchs
ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et
artisans, quelle que soit votre nationalit, vous tes appels 
excuter les dispositions paternelles de Sa Majest l'Empereur et Roi,
et  contribuer au bien-tre gnral. Dposez  ses pieds le respect et
la confiance, et ne tardez point  vous runir  nous.

Pour relever le moral de l'arme et du peuple, il passe des revues et
donne des rcompenses, se montre dans les rues, console les habitants,
et, malgr les soucis que lui causent les affaires de l'tat, visite les
thtres organiss par son ordre. En ce qui touche  la bienfaisance, le
plus beau fleuron de la couronne des princes, Napolon fait tout ce
qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton
des tablissements de charit publique: Maison de ma Mre, unissant
ainsi le tendre sentiment de la pit filiale  la majest bienfaisante
du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvs, donne sa blanche
main  baiser  ces enfants sauvs par lui, et tmoigne  Toutolmine la
plus grande bienveillance. Puis, selon l'loquente narration de M.
Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats
russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et
de l'arme franaise, il fait distribuer des secours aux incendis.
Mais, les vivres tant trop prcieux pour tre donns  des trangers la
plupart ennemis, Napolon aime mieux leur fournir de l'argent, afin
qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer,  eux
aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de
l'arme, il ne cesse d'ordonner de svres enqutes au sujet des
infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs
de pillage.


X


Mais, chose trange! toutes ces mesures, qui n'taient en rien
infrieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille
circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les
aiguilles d'un cadran, spar de son mcanisme, tourner au hasard sans
en entraner les rouages dans leur mouvement.

M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napolon, que son
gnie n'avait jamais rien imagin de plus profond, de plus habile et de
plus admirable, et il prouve, dans sa polmique avec M. Fain, que la
rdaction doit en tre porte, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce
plan si remarquable ne fut jamais et n'aurait jamais pu tre excut,
parce qu'il n'tait pas applicable aux circonstances prsentes. Les
fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait
dtruire la mosque (ainsi que Napolon appelait l'glise de
Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creuses sous le Kremlin
n'eurent d'autre effet que de l'aider  accomplir son dsir de faire
sauter cet difice en quittant Moscou; de mme que, pour consoler un
enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tomb.
La poursuite de l'arme russe, cause de tant de soucis pour Napolon,
prsenta un phnomne extraordinaire: les gnraux perdirent de vue
l'arme russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'aprs M. Thiers, que
le talent et peut-tre le gnie de Murat qui parvinrent  dcouvrir
cette tte d'pingle.

Dans son activit diplomatique, les arguments employs par Napolon pour
dmontrer sa gnrosit et sa justice en causant avec Toutolmine et
Iakovlew furent galement superflus: Alexandre ne reut pas ses
ambassadeurs, et ne rpondit pas  leur mission. En ce qui concerne ses
mesures juridiques, malgr le supplice des faux incendiaires, la moiti
de Moscou brla. Ses mesures administratives ne furent pas plus
heureuses: l'institution de la municipalit n'arrta pas le pillage, et
ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-l, sous prtexte
de rtablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que
de prserver leur propre avoir. Dans la sphre religieuse, la visite 
la mosque, qui, en gypte, avait si bien russi, ne porta  Moscou
aucun fruit. Deux ou trois prtres essayrent d'excuter la volont
impriale, mais l'un fut soufflet par un soldat franais pendant
l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: Le
prtre que j'avais dcouvert et invit  recommencer  dire la messe a
nettoy et ferm l'glise. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer
les portes, casser les cadenas, dchirer les livres et commettre
d'autres dsordres. Quant au commerce, la proclamation aux paisibles
artisans et aux paysans resta sans rponse, par la raison qu'il n'y
avait pas de paisibles artisans et que les paysans faisaient la
chasse aux missaires qui s'garaient jusque chez eux avec cette
proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organiss pour
l'amusement du peuple et des troupes ne russirent pas davantage;
thtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitt
ferms, car les acteurs et les actrices furent dpouills de tout ce
qu'ils avaient.

Sa bienfaisance fut galement strile: les faux et les vrais assignats,
distribus si gnreusement par Napolon aux malheureux, inondaient
Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent mme tait chang contre de
l'or pour la moiti de sa valeur, car les Franais ne recherchaient que
ce dernier mtal. La preuve la plus frappante du manque de vitalit de
ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napolon pour mettre
fin au pillage et rtablir la discipline.

Voil, en effet, ce que disaient les autorits militaires: Le pillage
continue en ville malgr la dfense qui en a t faite; l'ordre n'est
pas rtabli, pas un marchand ne trafique lgalement; seules les
vivandires vendent, et encore ce ne sont que des objets vols.

La partie de mon arrondissement continue  tre en proie au pillage des
soldats du 3me corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux,
rfugis dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont mme la
frocit de les blesser  coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs
exemples.

Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de
piller. (9 octobre.)

Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre
district qu'il faudra faire arrter par de fortes gardes. (11 octobre.)

L'Empereur est excessivement mcontent de ce que, malgr la svrit de
ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la
garde; il voit avec douleur que les soldats d'lite choisis pour garder
sa personne, appels  donner l'exemple de la soumission, poussent la
dsobissance jusqu' enfoncer les portes des caves, des magasins
prpars pour l'arme; d'autres se sont abaisss au point de dsobir
aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuris et mme
battus.

Le grand marchal du palais se plaint vivement de ce que, malgr les
dfenses ritres, les soldats continuent  faire leurs besoins dans
toutes les cours, et mme jusque sous les fentres de l'Empereur.

Cette arme, comme un troupeau dband qui foule  ses pieds le fourrage
destin  le sauver de la famine, fondait peu  peu et prissait sous
l'influence du sjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut
saisie d'une terreur panique, cause par la prise des convois sur la
route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino;
Napolon la reut au moment o il passait une revue; ainsi que le dit M.
Thiers, elle veilla en lui le dsir de chtier les Russes: aussi
s'empressa-t-il d'ordonner le dpart, dsir par toute l'arme. En
s'enfuyant de Moscou, les soldats tranrent avec eux tout ce qu'ils
purent prendre. Napolon lui-mme emportait son trsor particulier. Les
normes convois qui entravaient la marche de l'arme l'effrayaient,
mais, dans sa grande exprience de la guerre, il ne fit pas brler les
fourgons, comme il l'avait exig d'un de ses marchaux en approchant
Moscou. Ces calches, ces voitures, pleines de soldats et de butin,
trouvrent grce  ses yeux, parce que, disait-il, ces quipages
pouvaient tre employs plus tard pour les vivres, les malades et les
blesss.

La situation de l'arme n'tait-elle pas comparable dans ce moment 
celle de l'animal bless qui sent que sa perte est prochaine et qui est
affol par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napolon et ses projets
grandioses, depuis le moment de son entre  Moscou jusqu' celui de la
destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds
et les convulsions qui prcdent la mort de l'animal bless? Effray par
le bruit, il se jette en avant, reoit le coup du chasseur, et revient
sur ses pas, htant ainsi lui-mme sa fin. Napolon, sous la pression de
son arme, fit de mme. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya,
il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur
ses pas, pour reprendre le chemin le plus dsavantageux, le plus
dangereux, les voies anciennes et connues.

Napolon, qui se prsente  nous comme l'instigateur du mouvement,
ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculpte sur la proue d'un
btiment semble en tre le guide, tait,  cette poque de sa vie,
semblable  un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intrieur
de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.


XI


Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrta
sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien  jambes courtes
et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataew, s'aventurait
souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne
ne l'avait rclam, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les
Franais l'appelaient Azor, et Karataew le Gris. Le pauvre animal
ne semblait nullement embarrass de n'avoir ni matre ni race
dtermine; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses
jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent
de ddaigner de se servir des quatre  la fois, et de s'en aller, une
patte de derrire gracieusement releve, en sautillant sur ses trois
autres. Tout tait pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se
chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un
morceau de bois ou un brin de paille.

L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, dchire,
dernier vestige de ses anciens vtements, d'un pantalon de soldat nou
aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataew, et
d'un caftan. Son extrieur n'tait plus le mme: il avait perdu de sa
corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de
la force physique: une barbe paisse et une longue moustache couvraient
le bas de son visage; ses cheveux longs, emmls, remplis de vermine,
sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux tait plus
ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait
fait place  une nergie toute prte  l'action. Pierre regardait tour 
tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes 
cheval, la rivire qui scintillait au bas, le petit chien qui le
mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait
prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air
bat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris
pendant ces derniers jours.

Le temps tait devenu doux et clair. C'tait l't de la Saint-Martin,
avec ses petites geles blanches, dont la fracheur matinale, en se
mlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant rparateur.
L'clat magique et cristallin qu n'appartient qu' ces belles journes
d'automne se rpandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la
montagne des Moineaux avec son village et son glise au clocher vert;
les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dpouills de
leur feuillage, se dcoupaient, en lignes fines et prcises, sur
l'horizon transparent.  deux pas de la baraque se trouvaient les
dcombres d'une maison  moiti brle, occupe par les Franais, et
dont le jardin tait garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette
maison, dvaste et dlabre, qui, sous un ciel gris, aurait prsent
l'image de la dsolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumire qui
l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.

Un caporal franais, l'uniforme dboutonn, un bonnet de police sur la
tte, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant  Pierre
un signe amical du coin de l'oeil:

Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'tait ainsi que les Franais
appelaient Pierre), on dirait le printemps!... et il s'appuya contre la
porte, en lui ritrant son invitation habituelle et toujours refuse de
fumer une pipe avec lui.... Si encore on avait un temps comme celui-l
quand on est en marche! dit-il.

Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le
vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on
attendait dans la journe l'ordre du jour concernant les prisonniers.
Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nomm Sokolow, tait
dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures  son
gard.

Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hpitaux
volants de campagne, et c'est l'affaire des autorits de prvoir tout ce
qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu' dire un
mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien.
Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.

Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui tmoignait
beaucoup de sympathie.

Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un
homme qui a de l'instruction, qui parle franais; c'est un seigneur
russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend,
le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus.
Quand on a fait ses tudes, voyez-vous, on aime l'instruction et les
gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril.
Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, a aurait mal fini... Et,
ayant bavard quelque temps, il s'en alla.

L'allusion du caporal avait trait  une querelle qui avait eu lieu
dernirement entre les prisonniers et les Franais. Pierre avait eu la
bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant
vu parler avec le caporal, le prirent de lui demander les nouvelles, et
au moment o il leur en faisait part, un soldat franais, maigre, jaune
et tout dguenill, s'approcha de leur baraque: portant la main  son
bonnet de police en signe de salut, il demanda  Pierre si le soldat
Platoche, auquel il avait donn sa chemise  coudre, tait dans cette
baraque.

Les Franais avaient reu la semaine prcdente du cuir et de la toile,
et ils les avaient donns aux prisonniers russes pour leur en faire des
bottes et des chemises.

C'est prt, c'est prt! dit Karataew, en apportant l'objet demand,
proprement pli. Vu le beau temps, ou peut-tre pour travailler plus 
son aise, Karataew tait en caleon avec une chemise noire comme la
suie et toute dchire. Ses cheveux relevs en arrire, et retenus,  la
mode des ouvriers, par un troit ruban de tille, donnaient  sa bonne et
grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.

Avant de s'engager, il est bon de s'entendre[31].... Je l'ai promise
pour vendredi et la voil!

Le Franais jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant
de son indcision, il ta son uniforme, et enfila bien vite la chemise,
car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de
soie  fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et
chtif. Il craignait videmment qu'on ne se moqut de lui; mais personne
ne fit la moindre remarque.

Elle est venue  point, celle-l! dit Platon en arrangeant la chemise,
pendant que le Franais passait ses bras dans les manches, tout en
examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un
atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais
que, mme pour tuer un pou, il faut un outil.

--C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la
toile? demanda le Franais.

--Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras porte, continua Platon en
admirant son ouvrage.

--Merci, mon vieux, mais le reste?

Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas  comprendre le Franais, ne
se mlait pas de leur conversation. Karataew remerciait pour son
salaire, et le Franais insistait pour avoir ce qui restait de la toile;
Pierre se dcida enfin  traduire  Platon la demande du soldat:

Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin
puisqu'il y tient... Et Karataew tira  contre-coeur de dessus sa
poitrine un petit paquet de chiffons proprement nou, le lui donna sans
dire mot et tourna sur ses talons.

Le Franais regarda les chiffons, comme s'il dlibrait avec lui-mme,
interrogea Pierre des yeux, et tout  coup dit en rougissant:

Platoche, dites donc, Platoche, gardez a pour vous, et, le lui
rendant, il s'enfuit.

Et l'on dit que ce ne sont pas des chrtiens, il y a l pourtant une
me! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante,
et que la main sche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en
a fait cadeau.... C'est gal, mon ami, a nous profitera... Et il
rentra en souriant dans la baraque.


XII


Quatre semaines s'taient coules depuis que Pierre tait prisonnier,
et, bien que les Franais lui eussent propos de le faire passer de la
baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas.
Pendant tout ce temps il eut  subir les plus grandes privations, mais
sa forte constitution et sa belle sant les lui rendirent presque
insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et
qu'il les supportait mme avec une certaine joie. Il se sentit enfin
pntr de cette paix de l'me, de ce contentement de soi-mme, que
jusque-l il avait en vain appels de tous ses voeux. C'est ce qui
l'avait si vivement frapp dans les soldats  Borodino, et ce qu'il
avait inutilement cherch dans la philanthropie, dans la
franc-maonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin,
dans l'hrosme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et
tout  coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie
rsigne de Karataew firent natre en lui cet apaisement et ce
contentement intrieur qui lui avaient toujours fait dfaut. Les
pouvantables angoisses qu'il avait prouves pendant qu'on fusillait
ses compagnons d'infortune avaient chass  tout jamais de son esprit
les penses inquites et les sentiments auxquels il attribuait
jusque-l tant d'importance. Il ne pensait plus ni  la Russie, ni  la
guerre, ni  la politique, ni  Napolon. Il comprenait que rien de tout
cela ne le touchait, qu'il n'tait pas appel  juger ce qui se faisait,
et son intention de tuer Napolon lui paraissait non seulement
incomprhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs
cabalistiques sur le nombre de la bte de l'Apocalypse. Sa colre contre
sa femme, ses apprhensions de voir dshonorer son nom, lui semblaient
aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, aprs tout, que
cette femme ment la vie qui lui plaisait, et qu'on apprt que le nom
d'un des prisonniers tait celui du comte Besoukhow?

Il pensait souvent au prince Andr, qui assurait, avec une nuance
d'amertume et d'ironie, que le bonheur tait absolument ngatif, et
insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur rel nous taient
donnes pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les
raliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction
des besoins de la vie, et, par consquent, la libert dans le choix des
occupations ou du genre d'existence, se prsentaient  Pierre comme
l'idal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la premire
fois, Pierre apprcia, parce qu'il en tait priv, la jouissance de
manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir
lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de
causer lorsqu'il avait envie d'changer quelques paroles! Il oubliait
seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue
le plaisir qu'on prouve  s'en servir, et qu'une trop grande libert
dans le choix des occupations, provenant de son ducation, de sa
richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqu,
difficile et souvent mme inutile. Toutes les penses de Pierre se
tournaient vers le moment o il redeviendrait libre, et pourtant, plus
tard, il se reportait toujours avec joie  ce mois de captivit, et ne
cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et
ineffaables, et surtout du calme moral qu'il avait si compltement
prouvs  cette poque de sa vie.

Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en
sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du
monastre de Novo-Divitchi, la gele blanche qui brillait sur l'herbe
poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boises se perdant
au loin dans une brume gristre; lorsqu'il se sentit caress par une
frache brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles
au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumire chasser les vapeurs
du brouillard, le soleil s'lever majestueusement derrire les nuages et
les coupoles, les croix, la rose, le lointain, la rivire, tinceler 
ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur dborda d'motion. Cette
motion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces 
mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficults de sa
situation. Cette disposition morale contribua aussi  entretenir la
haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivit. Sa
connaissance des langues, le respect que lui tmoignaient les Franais,
sa simplicit, sa bont, sa force, son humilit dans ses rapports avec
ses camarades, sa facult de l'absorber dans de profondes rflexions,
tout faisait de lui  leurs yeux un tre mystrieux et suprieur. Les
qualits qui, dans sa sphre habituelle, taient plutt nuisibles et
gnantes, le transformaient ici presque en hros, et il comprenait que
cette opinion lui crait des devoirs.


XIII


Dans la nuit du 6 au 7 octobre commena la retraite des Franais: on
dmolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes,
et les troupes et les fourgons s'branlaient de tous cts.

 7 heures du matin, un convoi de Franais, en tenue de campagne, le
shako sur la tte, le fusil sur l'paule, la giberne et le sac au dos,
s'alignaient devant le corps de garde, en changeant entre eux, sur
toute la ligne, un feu crois de propos anims, maills de jurons. 
l'intrieur, tous taient prts, chausss, habills, n'attendant que
l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, ple, extnu, n'tait ni
chauss, ni habill et poussait des gmissements incessants. Ses yeux
cerns, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses
compagnons, qui ne faisaient aucune attention  lui. Ce n'tait pas tant
la souffrance (il tait malade de la dysenterie) que la crainte d'tre
abandonn qui le tourmentait. Pierre, chauss de bottes cousues par
Karataew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.

coute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout  fait! Ils ont ici un
hpital, tu seras peut-tre encore mieux partag que nous.

--Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'cria tristement le
soldat.

--Je vais leur en parler, veux-tu? lui dit Pierre en se levant et en se
dirigeant vers la porte.

 ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des
soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-l mme qui, la veille,
avait offert  Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.

Caporal, que fera-t-on du malade? lui demanda Pierre qui avait peine 
le reconnatre, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tte et
sa jugulaire boutonne, au caporal qu'il voyait tous les jours.

Il frona le sourcil  cette question, et, murmurant une grossiret
inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se
trouva plonge dans une demi-obscurit; les tambours battirent aux
champs des deux cts, et touffrent les plaintes du bless. La voil,
c'est bien elle! se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans
le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transforme du caporal,
dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette
force brutale, impassible et mystrieuse qui poussait les hommes 
s'entre-tuer, cette force dont il avait dj eu conscience pendant le
supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des
supplications  ceux qui en taient les instruments, c'tait superflu,
il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en
silence  la porte de la baraque.

Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressrent 
la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea
vers ce mme capitaine qui, au dire du caporal, tait si bien dispos
pour lui. Le capitaine tait galement en tenue de campagne, et sa
figure avait la mme expression de duret.

Filez, filez! disait-il svrement aux prisonniers qui passaient.

Quoique Pierre pressentt que sa dmarche n'aurait aucun rsultat, il
s'approcha de lui.

Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme
s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! rpondit-il
 la demande de Pierre.

--Mais il agonise, rpondit ce dernier.

--Voulez-vous bien... s'cria le capitaine en colre.

Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole
serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils taient les
esclaves de la force.

Les officiers prisonniers furent spars des soldats, et on leur ordonna
d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et
trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines,
taient tous des trangers, beaucoup mieux habills que Pierre; aussi
ils le regardaient d'un air mfiant. Devant lui marchait un gros major,
en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la
figure gonfle, jaune et renfrogne. Il tenait d'une main une blague 
tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essouffl
et s'ventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fchait
aprs tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait t bouscul,
qu'on se pressait sans raison et qu'on s'tonnait sans cause! Un autre
officier, petit et fluet, interpellait chacun  tour de rle,
s'inquitait de savoir o on les menait et de combien serait leur tape.
Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se
jetait  droite et  gauche, et communiquait ses impressions  ses
voisins sur chaque quartier de la ville incendie qu'ils traversaient.
Un troisime, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait
qu'il se trompait dans la dsignation des quartiers.

Qu'avez-vous  vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce
soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la mme chose? Vous
voyez bien que tout est brl.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce
n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il  un de ses compagnons
qui ne l'avait mme pas touch.

--Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'criaient de
tous cts les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.

--Oh! il y en a srement la moiti de brl...

--Je vous l'ai bien dit, a s'tendait de l'autre ct de la rivire.

--Mais puisque c'est brl et que vous le savez,  quoi bon en parler?
grommela le major.

En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculrent
tout  coup en passant devant une glise, et poussrent des exclamations
d'horreur et de dgot.

Oh! les misrables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et
on lui a barbouill la figure...

Pierre se retourna, et aperut confusment un corps adoss contre le mur
d'enceinte de l'glise. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que
c'tait le cadavre d'un homme qu'on avait plant tout debout, et dont la
figure avait t couverte de suie.

Marchez, sacr nom... marchez donc... trente mille diables!
s'crirent les officiers de l'escorte; les soldats franais poussrent
en avant,  grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui
s'tait arrte devant le mort.


XIV


On dboucha dans le voisinage du dpt des vivres; les prisonniers
n'avaient jusque-l rencontr personne dans les ruelles qu'ils
longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombrent au milieu
d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine  avancer
que des voitures particulires s'taient glisses au milieu de ses
fourgons.... Tous s'arrtrent  l'entre du pont pour donner aux
premiers arrivs le temps de passer. Devant, derrire, on ne voyait que
d'interminables files de voitures du train, et sur la droite,  la
jonction du chemin de Kalouga, une masse norme de troupe, avec leurs
bagages, s'tendait  perte de vue: c'tait le corps de Beauharnais, qui
tait sorti le premier de la ville; en arrire, le long des quais et sur
le pont de pierre, s'avanait le corps command par Ney; les troupes de
Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient  franchir le
Krimski-Brod (le gu de Crime). Aprs l'avoir dpass, ils se virent
obligs de s'arrter de nouveau; puis, aprs une pause de quelques
instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et
de voitures qui se bousculaient de tous cts. Il leur fallut plus d'une
heure pour faire les cent pas qui sparent le pont de la rue de Kalouga.
Arrivs au carrefour, les prisonniers passrent, runis en groupe, et
restrent l pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au
mugissement de la mer, caus par le frottement des roues, le
martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se
croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur
d'une maison  moiti brle, prtait l'oreille  ce vacarme, qui, dans
son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de
ses compagnons se hissrent au-dessus de lui sur la muraille.

Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh!
les sclrats, vois-tu ce qu'ils ont pill?... Regarde donc l-bas....
Ils l'ont vol  une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sr, des
Allemands! Ah! les misrables!... Ils sont tellement chargs, qu'ils en
tranent la jambe!... Tiens, ils emmnent aussi un droschki... et
celui-l qui s'est assis sur ses coffres!... Il mriterait d'en recevoir
une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme a
jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les
chevaux de Napolon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands
chiffres et ces grandes couronnes!... a n'en finira pas!

La curiosit porta en avant tous les prisonniers, et, grce  sa haute
stature, Pierre put voir par-dessus la tte de ses compagnons ce qui
excitait si vivement leur intrt. Trois calches, enchevtres entre
les caissons, avanant  grand'peine serres l'une contre l'autre,
contenaient des femmes fardes et attifes de couleurs voyantes, qui
criaient  tue-tte.  dater du moment o Pierre avait reconnu
l'existence de cette force mystrieuse qui,  un moment donn,
soumettait tous les hommes  sa terrible influence, rien ne fit plus
impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la
populace, ni ces femmes allant Dieu sait o, ni l'incendie de Moscou. On
aurait dit que son me, se prparant  une lutte difficile, se refusait
 toute motion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passrent, et, aprs
elles, le dfil des soldats, des tlgues, des fourgons, des voitures,
des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en
loin, reprit son cours de plus belle.

Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorb par le mouvement
gnral, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux,
semblaient tre pousss par une puissance invisible dans toutes les
directions, et n'avoir qu'un dsir, celui de se dpasser les uns les
autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se
montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait
cette expression dure et rsolue qui, le matin mme, avait fait une si
vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte
sur la figure du caporal.

Enfin, le chef de leur escorte parvint  faire une troue, et gagna avec
ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchrent tout d'une traite et
ne s'arrtrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dteles,
et les hommes se prparrent  passer la nuit  la belle toile, au
milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture
qui les avait suivis enfona avec son timon celle d'un des officiers du
convoi; plusieurs soldats se prcipitrent de ce ct, les uns pour
donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la
bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un
Allemand fut grivement bless  la tte. On aurait dit qu'un seul et
mme sentiment de violente raction, aprs l'entranement dsordonn de
la journe, s'tait empar de ces hommes depuis qu'ils avaient fait
halte en plein champ, dans le crpuscule humide d'une soire d'automne.
On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur
tait encore inconnue, et que bien des misres les attendaient. Les
soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant
leur sortie de la ville, et cette tape fut la premire o ils furent
nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers
soldats, tous tmoignaient un mauvais vouloir extrme qui contrastait
avec leurs bons procds d'autrefois. Cette disposition s'accentua
encore davantage lorsqu'il fut constat  l'appel qu'un soldat russe,
prtextant une violente colique s'tait enfui, et Pierre vit un Franais
battre un Russe pour s'tre trop loign de la grand'route; il entendit
aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le
menaant de le faire passer en jugement  cause de la fuite du
prisonnier. Le sous-officier ayant rpliqu que le soldat tait malade
et ne pouvait marcher, l'officier rpondit qu'ils avaient reu l'ordre
de fusiller les tranards. Pierre sentit alors que cette force brutale
qui l'avait terrass une premire fois, allait de nouveau s'imposer 
lui; il en eut peur, mais plus il se sentait prs d'tre cras par
elle, plus s'levait et se dveloppait dans son me une puissance de
vie, indpendante de toute influence extrieure.

Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et
causa avec ses camarades. Ils ne parlrent ensemble ni de ce qu'ils
avaient vu  Moscou, ni de la grossiret des Franais  leur gard, ni
de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs
personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en
fallut pas davantage pour les mettre en gaiet et leur faire
momentanment oublier la gravit de leur situation.

Le soleil tait couch depuis longtemps, de brillantes toiles
s'allumaient une  une dans le ciel, et le disque de la pleine lune,
dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'levait
majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs
gristres, en rpandant dans l'espace sa clart. La soire tait finie,
mais ce n'tait pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux
compagnons et passa, entre les feux, de l'autre ct de la route, o se
trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle
l'arrta: il fut oblig de revenir sur ses pas, mais, au lieu de
retourner auprs de ses camarades, il s'assit par terre derrire une des
charrettes, et, ramenant  lui ses pieds, la tte baisse, il resta l 
rflchir. Plus d'une heure s'coula ainsi sans que personne songet 
s'occuper de lui. Tout  coup il partit d'un si bruyant clat de rire,
de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tte aux pieds, qu'on
se retourna de tous cts  cette trange explosion de gaiet.

Ah! ah! faisait Pierre en se parlant  lui-mme.... Il ne m'a pas
laiss passer, le soldat!... On m'a attrap, on m'a enferm, et l'on me
tient prisonnier!... Qui a, moi? mon me immortelle?... Ah! ah! ah!

Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui
provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva  son
tour, et, s'loignant de l'indiscret, regarda autour de lui.

Le calme rgnait dans le bivouac, si anim quelques heures auparavant
par le bruit des voix et le ptillement des feux, dont les tisons
plissaient maintenant et s'teignaient peu  peu. La pleine lune tait
arrive au znith; les bois et les champs, invisibles jusque-l, se
dessinaient nettement  l'entour, et au del de ces champs et de ces
bois inonds de lumire, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies
d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament
o scintillaient  cette heure des myriades d'toiles.

Et tout cela est  moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela
c'est moi!... Et c'est cela qu'ils ont pris, c'est cela qu'ils ont
enferm dans une baraque!

Il sourit et alla se coucher auprs de ses camarades.


XV



Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit  Koutouzow
une lettre de Napolon qui contenait des propositions de paix; cette
lettre tait faussement date de Moscou, car Napolon se trouvait alors
un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga.
Koutouzow rpondit  cette lettre, comme  la premire apporte par
Lauriston, qu'il ne pouvait tre question de paix.

Bientt aprs on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui tait  la tte
d'un corps de partisans, que les forces ennemies observes  Faminsk se
composaient de la division Broussier, et que cette division, spare du
reste de l'arme, pouvait tre facilement culbute. Officiers et soldats
demandaient  grands cris  sortir de l'inaction, et les gnraux de
l'tat-major, excits par le souvenir de la facile victoire de
Taroutino, insistaient auprs de Koutouzow pour qu'il accdt  la
proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant 
refuser de prendre l'offensive, on se dcida pour un terme moyen: on
enverrait un petit dtachement pour attaquer Broussier.

Par un trange effet du hasard, cette mission de la plus grande
importance, comme la suite le prouva, fut confie  Dokhtourow,  qui
son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une rputation
d'indcision et d'imprvoyance, et que personne n'a jamais song 
reprsenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille,
s'lanant en avant de son rgiment, et jetant  pleines mains des croix
sur les batteries. C'tait cependant ce mme Dokhtourow que nous
trouvons pendant toutes nos guerres avec les Franais, depuis Austerlitz
jusqu' l'anne 1815  la tte des oprations les plus difficiles.
C'tait lui qui tait rest le dernier  la chausse d'Aughest, lors de
la bataille d'Austerlitz, reformant les rgiments et sauvant tout ce qui
pouvait tre sauv dans cette droute o pas un gnral n'tait 
l'arrire-garde. Malade de la fivre, il allait ensuite avec vingt mille
hommes dfendre Smolensk contre toute l'arme de Napolon. Arriv l, 
peine s'est-il endormi d'un sommeil agit, que la canonnade le rveilla,
et Smolensk tint toute la journe.  la bataille de Borodino lorsque
Bagration est tu, que nos troupes du flanc gauche sont dcimes dans la
proportion de 9  1, que toute la force de l'artillerie franaise est
dirige de ce ct, c'est encore ce Dokhtourow indcis et imprvoyant
que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour rparer la faute qu'il avait
commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et
Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc
lui qu'on envoya  Fominsk, puis  Malo-Yaroslavetz, et c'est l, on
peut le dire sans crainte d'tre dmenti, que commena la droute des
Franais. On chante en vers et en prose bien des gnies et bien des
hros de cette priode de la campagne, mais de Dokhtourow on dit  peine
un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un loge
quivoque.

Le 10 octobre, le jour mme o Dokhtourow s'arrtait  mi-chemin de
Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprtait  excuter l'ordre de
Koutouzow, l'arme franaise, atteignant dans ses mouvements dsordonns
les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer
bataille, tourna brusquement  gauche, sans raison apparente, sur la
grand'route le Kalouga, et entra  Fominsk, occup jusque-l par
Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le dtachement de Dorokhow,
et deux autres dtachements moins importants, ceux de Figner et de
Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat franais de
la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les
troupes tablies  Fominsk composaient l'arrire-garde de l'arme,
qu'elle avait quitt Moscou cinq jours auparavant, et que Napolon tait
avec elle. Les cosaques du dtachement, qui avaient aperu les rgiments
franais de la garde sur la route de Horovsk, confirmrent cette
dposition. Il devenait ds lors vident qu'au lieu d'une division, on
avait devant soi toute l'arme ennemie sortie de Moscou et marchant dans
une direction imprvue. Dokhtourow, qui avait reu ordre d'attaquer
Fominsk, hsitait  entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus
une ide bien nette de ce qu'il avait  faire, en face de cette nouvelle
complication. Bien que Yermolow l'engaget  prendre une dcision, il
insista sur la ncessit de recevoir de nouveaux ordres du commandant en
chef.  cet effet on envoya un rapport  l'tat-major, et ce rapport fut
confi  Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les
explications verbales, et qui, aprs avoir reu le paquet et les
instructions, partit pour le quartier gnral, accompagn d'un cosaque
et de deux chevaux de rechange.


XVI


Cette nuit d'automne tait sombre et chaude. Aprs avoir fait trente
verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et dfonce par la
pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva  Ltachevka, 
deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entoure
d'une haie sche de branches tresses, sur laquelle tait une pancarte
portant les mots Quartier gnral. Jetant  son cosaque la bride de
son cheval il entra dans l'antichambre, o rgnait la plus profonde
obscurit.

Le gnral de service?... Trs important! dit-il en s'adressant  une
ombre qui se leva en sursaut  ces mots.

--Il est trs malade depuis hier; voil trois nuits qu'il ne dort pas,
rpondit la voix endormie d'un domestique militaire.

--Eh bien, allez alors rveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est
trs urgent, c'est de la part du gnral Dokhtourow, reprit l'envoy en
suivant  ttons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait,
de son ct, veiller le capitaine.

--Votre Noblesse, Votre Noblesse, un coulier!

--Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'cria le capitaine.

--De la part de Dokhtourow. Napolon est  Fominsk! dit Bolhovitinow en
devinant  la voix que ce n'tait pas Konovnitzine.

Le capitaine billait et s'tirait.

Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le rveiller, dit-il: il est
assez malade, et ce ne sont peut-tre que des bruits.

--Voil le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre 
l'instant mme au gnral de service.

--Attendez un peu que j'aie de la lumire. O diable te fourres-tu donc
toujours? ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait
tait Scherbinine, aide de camp du gnral Konovnitzine. J'ai trouv,
j'ai trouv! poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.

 la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer,
Bolhovitinow le reconnut et aperut, dans l'angle oppos de la chambre,
un autre dormeur, qui tait le gnral.

Qui a donn ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.

--La nouvelle est sre, rpondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques
et les espions disent tous la mme chose.

--Il faudra donc le rveiller, se dit Scherbinine en s'approchant de
l'homme endormi, qui tait coiff d'un bonnet de coton et envelopp d'un
manteau militaire.

Piotr Ptrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea
pas...--Au quartier gnral! dit-il plus haut et en souriant, sachant
que ces mots seraient d'un effet magique.

En effet, la tte coiffe du bonnet de coton se souleva aussitt, et sur
la belle et grave physionomie du gnral, dont les joues taient
empourpres par la fivre, passa, comme un clair, l'impression de son
dernier rve, bien loign sans doute de l'actualit; soudain il
tressaillit et reprit son air habituel.

Qu'est-ce? De qui? demanda-t-il sans se presser.

Aprs avoir cout le rapport de l'officier, il dcacheta le pli et le
lut. Ceci fait, il posa  terre ses pieds chausss de bas de laine,
chercha ses bottes, ta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et
mit sa casquette.

Combien de temps as-tu mis  venir? Allons chez Son Altesse.

Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une
grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps  perdre. tait-ce
un bien? tait-ce un mal? Il ne se le demandait mme pas. Du reste peu
lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence  juger
la guerre, il trouvait cela compltement inutile. Seulement il tait
profondment convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour
en arriver l, il n'y avait qu' faire strictement son devoir, et il
s'en acquittait sans trve ni merci.

Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir t ajout que
par pure convenance  la liste des hros de 1812, Barclay, Raevsky,
Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa rputation tait celle d'un
homme de fort peu de capacits et de connaissances;  l'exemple de
Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui
aussi, il se trouvait toujours ml aux situations les plus graves.
Depuis qu'il remplissait les fonctions de gnral de service, il
dormait les portes ouvertes, et se faisait rveiller  l'arrive de
chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui
reprochait mme de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop
en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il tait une de ces chevilles
ouvrires qui, sans bruit et sans clat, constituent le ct essentiel
du mcanisme d'une machine.

En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine
frona le sourcil, en partie  cause de son mal de tte qui augmentait,
en partie dans la prvision de l'effet que cette nouvelle allait
produire sur les gros bonnets de l'tat-major, sur Bennigsen surtout,
qui, depuis l'affaire de Taroutino, tait  couteaux tirs avec le
commandant en chef. Il sentait que c'tait invitable, et ne pouvait
s'empcher de prendre  coeur les discussions qu'elle devait forcment
soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de
l'vnement, s'empressa aussitt d'exposer longuement ses combinaisons
au gnral qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigu,
dut lui rappeler qu'il tait temps d'aller chez Son Altesse.


XVII


Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait
souvent dans la journe. Pour la nuit, il s'tendait sur son lit sans se
dshabiller, et la passait presque tout entire  rflchir, sa grosse
tte balafre appuye sur sa main, et son oeil unique plongeant dans
l'obscurit.

Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'tat-major, en
correspondance directe avec l'Empereur, vitait Koutouzow, celui-ci se
sentait plus  l'aise, en ce sens que, de cette faon, il ne serait plus
incessamment sollicit d'attaquer l'ennemi mal  propos. Ils doivent
comprendre, se disait-il en pensant  l'enseignement qui ressortait de
la bataille de Taroutino, que nous avons tout  perdre en prenant
l'offensive. Le temps et la patience, voil mes deux allis! Il tait
sr que le fruit tomberait de lui-mme lorsqu'il serait mr; il tait
sr, en chasseur expriment, que l'animal tait grivement bless par
le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'tait-il
mortellement? La question n'tait pas encore rsolue. Les rapports qu'il
recevait de tous cts le lui donnaient  penser, mais il attendait des
preuves irrcusables. Ils me proposent des manoeuvres, des attaques.
Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est
une chose si rjouissante!... De vritables enfants!

Le rapport de Dorokhow  propos de la division Broussier, les nouvelles
des partisans, les misres par lesquelles passait l'arme franaise, les
bruits qu'on faisait courir sur son dpart de Moscou, tout le confirmait
dans l'ide qu'elle tait vaincue, et qu'elle se prparait  battre en
retraite. Ce n'taient, il est vrai, que des suppositions, fort
plausibles peut-tre aux yeux des jeunes gens, mais pas  ceux de
Koutouzow. Avec sa vieille exprience, il savait quel cas il fallait
faire des on-dit, il savait galement combien les hommes sont enclins 
tirer des dductions conformes  leurs dsirs, et  ne tenir aucun
compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow dsirait
une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'tait sa
seule proccupation, le reste n'tait que l'accessoire, comme
l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles
entraient ses conversations avec son tat-major, sa correspondance avec
Mme de Stal et ses amis de Ptersbourg, la lecture des romans et la
distribution des rcompenses. Mais la dfaite imminente des Franais,
que seul il avait prvue, tait son unique et son plus ardent dsir.

Il tait absorb dans ces rflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans
la chambre voisine: c'taient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui
venaient d'y entrer.

Eh! qui est l? Entrez, entrez! Quoi de nouveau? s'cria le marchal.

Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la
nouvelle.

Qui l'a apporte? demanda-t-il d'un air froidement svre, dont ce
dernier fut frapp.

--Il ne peut y avoir de doute, Altesse.

--Qu'on le fasse venir!

Koutouzow, un pied  terre, s'tait  moiti renvers sur son lit, en
s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi ferm,
fix sur Bolhovitinow, cherchait  dcouvrir sur sa physionomie ce qu'il
dsirait tant y lire.

Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il  voix basse, en ramenant sur sa
poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les
bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napolon aurait-il quitt
Moscou? Est-ce bien vrai?

L'officier commena par lui transmettre ce qui lui avait t confi
verbalement.

Dpche-toi, ne me fais pas languir, interrompit Koutouzow.

L'envoy acheva son rcit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un
mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrta d'un geste, et essaya de
dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du ct
oppos, vers l'angle de l'isba o taient les images.

Seigneur Dieu, mon Crateur! Tu as exauc ma prire... dit-il d'une
voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauve! et il
fondit en larmes.


XVIII


 dater de ce moment et jusqu' la fin de la campagne, Koutouzow employa
tous les moyens en son pouvoir pour empcher, soit par autorit, soit
par ruse, soit mme par les prires, ses troupes de prendre l'offensive
et de s'puiser en rencontres striles avec un ennemi dont la perte
tait dsormais assure. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz,
Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'vacuation
complte de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que
l'ennemi fuit en sens inverse.

Les historiens de Napolon, en nous dcrivant ses habiles manoeuvres 
Taroutino et  Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur
ce qui serait arriv s'il avait pntr dans les riches gouvernements du
Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empch Napolon de se
diriger de ce ct, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas
davantage sauv son arme, qui portait en elle les lments infaillibles
de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus
permis de rparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la
population tait anime des mmes sentiments que celle de Moscou, que
dans cette dernire ville, o il n'avait pu se maintenir, malgr
l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes
de cette arme dbande s'enfuyaient avec leurs chefs, tous pousss par
le seul dsir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont
ils se rendaient confusment compte.

Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napolon  Malo-Yaroslavetz, le
gnral Mouton, en conseillant de partir en toute hte, ne trouva-t-il
pas un seul contradicteur, et personne, pas mme Napolon, ne chercha 
combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'imprieuse
ncessit de battre au plus tt en retraite pour vaincre un certain
sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression
extrieure rendt ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression
ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain mme de la runion,
Napolon tant all de grand matin, avec plusieurs marchaux et son
escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entour par des cosaques
en maraude, et ne fut sauv que grce  ce mme amour du butin qui avait
dj perdu les Franais  Moscou. Les cosaques, entrans par le besoin
du pillage comme  Taroutino, ne firent aucune attention  Napolon, qui
eut le temps de leur chapper. Lorsque la nouvelle se rpandit que les
enfants du Don auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son
arme, il devint vident qu'il ne restait plus qu' reprendre la route
la plus voisine et la plus connue. Napolon, qui avait perdu de sa
hardiesse et de sa vigueur, comprit la porte de cet incident, se rangea
 l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la
marche de ses troupes en arrire ne prouvent en aucune faon qu'il ait
ordonn de lui-mme ce mouvement: il subissait l'influence des forces
occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'arme.


XIX


 l'entre des Franais en Russie, Moscou tait pour eux la terre
promise:  leur sortie, la terre promise, c'tait la patrie! Mais la
patrie tait bien loigne, et l'homme qui a devant lui mille verstes 
faire avant d'arriver  sa destination se dit le plus souvent qu'il en
fera quarante dans sa journe et se reposera le soir; le repos du soir
drobe  sa vue la distance qui le spare encore du but o tendent
toutes ses esprances et tous ses dsirs. Smolensk fut le premier point
qui attira les Franais sur le chemin qu'ils avaient dj suivi; sans
doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes
fraches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la
force de marcher et de supporter leurs misres. En dehors de la cause
premire de cette pousse gnrale, qui liait en un seul corps toutes
ces troupes et leur imprimait une certaine nergie, il y en avait encore
une autre, leur quantit. Cette masse norme, d'aprs les lois mmes de
l'attraction, attirait  elles les atomes individuels. Chacun de ses
soldats ne dsirait qu'une chose, tre fait prisonnier pour chapper aux
souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre
occasion pour dposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas
frquemment; la rapidit du mouvement et le nombre des troupes y
mettaient obstacle, et le dchirement intrieur de ce corps ne pouvait
acclrer que dans une certaine limite le progrs incessant de la
dissolution.

Aucun des gnraux russes,  l'exception de Koutouzow, ne l'avait
compris, car les officiers suprieurs de l'arme brlaient du dsir de
donner la chasse aux Franais, de leur couper la retraite, de les
craser, tous demandaient  les attaquer. Koutouzow seul employait
toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent
impuissantes dans un pareil moment,  contrecarrer ce dsir; son
entourage le calomniait et le dchirait  belles dents.  Viazma mme,
Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le
voisinage des Franais, ne purent se retenir de culbuter deux corps
ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyrent,
au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'aprs
eux, devait avoir pour effet de barrer la route  Napolon, eut lieu,
malgr tous les efforts du commandant en chef pour l'empcher. Quelques
rgiments d'infanterie s'lancrent en avant, musique en tte, turent
et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant  arrter qui que ce
soit, ils n'arrtrent personne. L'arme franaise serra les rangs, et
poursuivit, en fondant peu  peu, sa route fatale vers Smolensk.




CHAPITRE V

I


Peu d'vnements historiques sont aussi instructifs que la bataille de
Borodino, l'occupation de Moscou par les Franais et leur retraite sans
nouveaux combats.

Tous les historiens s'accordent  dire que l'action extrieure des
peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par
les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison
des succs militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.

Ils sont sans doute tranges les rcits officiels qui nous montrent
comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble
son arme, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire,
massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de
plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine  comprendre que
la dfaite d'une arme, c'est--dire de la centime partie des forces de
tout un peuple, entrane sa soumission, ces faits nanmoins confirment
la justesse de l'observation des historiens. Que l'arme gagne une
grande bataille, et aussitt les droits du vainqueur s'augmentent au
dtriment du vaincu; que l'arme au contraire soit battue, et le peuple
qu'elle a derrire elle perd ses droits dans la mesure de l'chec
qu'elle a subi, et, si la droute est complte, se soumet compltement.
Cela a toujours t ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps
les plus reculs jusqu' nos jours, et les guerres de Napolon
confirment cette rgle.  la suite de la dfaite des troupes
autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France
s'accroissent d'autant; la victoire d'Ina et d'Auerstaedt met fin 
l'existence indpendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Franais
entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel
 l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de
leur arme en est la consquence.

Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux
exigences de l'histoire, et de soutenir en consquence que le champ de
bataille de Borodino est rest aux Russes, et qu'aprs l'vacuation de
Moscou l'arme franaise a t dtruite par les combats qui lui ont t
livrs! Toute la campagne de 1812,  partir de la bataille de Borodino
jusqu' la sortie du dernier Franais, prouve d'abord qu'une bataille
gagne n'a pas forcment pour rsultat une conqute, et n'en est mme
pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui dcide du
sort des peuples, ne rside pas dans les conqurants, dans les armes et
dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.

En parlant de la situation de la grande arme, les historiens franais
nous assurent que tout y tait dans l'ordre le plus parfait, except
toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils
ajoutent mme que le fourrage manquait pour les chevaux et le btail, et
qu'on ne pouvait remdier  cet inconvnient, parce que les paysans des
alentours brlaient leur foin pour ne pas le vendre.

Il s'ensuit donc qu'une bataille gagne n'eut pas ses consquences
accoutumes, parce que ces mmes paysans qui vinrent  Moscou aprs le
dpart des Franais pour piller la ville, et ne faisaient certainement
pas preuve en cela de sentiments hroques, aimrent mieux brler leur
foin que d'en fournir  l'envahisseur, malgr le prix lev qu'il leur
en offrait!

Reprsentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre  l'pe
selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se
sentant atteint mortellement, jette l son arme pour prendre une massue,
et s'en serve pour sa dfense. Bien qu'il ait trouv l le moyen le plus
simple d'en arriver  ses fins, les sentiments chevaleresques dont il
est anim l'obligent  dissimuler cette drogation aux coutumes tablies
et  soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les rgles...
et l'on comprendra ds lors combien il peut se produire de confusion
dans le rcit d'un semblable duel. Le Franais c'est le duelliste qui
exige que la lutte ait lieu d'une manire courtoise. L'adversaire qui
jette l l'pe pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes
qui se travaillent  expliquer le duel selon tous les principes, ce sont
les historiens.

 dater de Smolensk commena une guerre  laquelle ne pouvait
s'appliquer aucune des traditions reues. L'incendie des villes et des
villages, la retraite aprs les batailles, le coup de massue de
Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se
faisait en dehors des lois habituelles. Napolon, arrt  Moscou dans
la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne
cessa-t-il de s'en plaindre  Koutouzow et  l'Empereur Alexandre; mais,
malgr ses rclamations, et malgr la honte qu'prouvaient peut-tre
certains hauts personnages  voir le pays se battre de cette faon, la
massue nationale se leva menaante, et, sans s'inquiter du bon got et
des rgles, frappa et crasa les Franais jusqu'au moment o, de sa
force brutale et grandiose, elle eut compltement ananti l'invasion!
Heureux le peuple qui, au lieu de prsenter son pe par la poigne 
son gnreux vainqueur, prend en main la premire massue venue, sans
s'inquiter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne
la dpose que lorsque la colre et la vengeance ont fait place dans son
coeur au mpris et  la compassion!


II


Une des exceptions les plus frappantes et les plus fcondes en rsultats
aux prtendues lois de la guerre est sans contredit l'action isole des
individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la
campagne. Ce genre d'oprations se produit toujours dans une guerre
nationale, c'est--dire qu'au lieu de se runir en nombre, les hommes se
divisent par petits dtachements, attaquent  l'improviste et se
dbandent ds qu'ils sont assaillis par des forces considrables, pour
reprendre ensuite l'offensive,  la premire occasion favorable. Ainsi
ont fait les gurillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les
Russes en 1812. En lui donnant le nom de guerre de partisans, on s'est
imagin en prciser la signification, tandis qu'en ralit ce n'est pas
une guerre proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes
les rgles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au
contraire  l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver,
au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de
partisans, toujours heureuse, comme le dmontre l'histoire est en
contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction
provient de ce que, pour les stratgistes, la force de troupes est
identique  leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces,
dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En
soutenant cette proposition, la science militaire est semblable  une
thorie de la mcanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des
forces avec les masses subordonnerait directement les premires aux
secondes.

La force (la quantit de mouvement) est le produit de la masse
multiplie par la vitesse.

Dans la guerre, la force des troupes est galement le pro duit de la
masse, mais multiplie par un _x_ inconnu.

La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples o
l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force
effective, et que les petits dtachements mettent parfois les grands en
droute, admet confusment l'existence d'un multiplicateur inconnu, et
cherche  le dcouvrir tantt dans l'habilet mathmatique des
dispositions prises, tantt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le
plus souvent, dans le gnie des gnraux. Cependant les rsultats
attribus  la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec
les faits historiques, et, pour dgager cet _x_ inconnu, il suffirait de
renoncer, une fois pour toutes,  faire la cour aux hros, en exaltant
outre mesure l'efficacit des dispositions prises en temps de guerre
par les commandants suprieurs.

_x_, c'est l'esprit des troupes, c'est--dire le dsir plus ou moins vif
de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du gnie des
commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de
la quantit de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute,
dont les hommes seraient arms. Ceux chez qui le dsir de se battre est
le plus vif seront toujours placs dans les meilleures conditions pour
une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse,
donnant comme produit la force. Le dfinir et en prciser la valeur,
c'est le problme de la science, et il sera possible de le rsoudre
exactement le jour seulement o nous cesserons de substituer
arbitrairement  cette inconnue les dispositions prises par le
commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en
exprimant par quations certains faits historiques, et en les comparant
 la valeur relative, on peut esprer dterminer l'inconnue elle-mme.

Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze
hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus,
c'est--dire qu'ils ont tu et fait prisonniers le reste sans exception,
en perdant 4 de leur ct, donc 4 _x_ = 15 _y_, soit _x_: _y_:: 15: 4.
L'quation ne donne pas la valeur de l'inconnue, mais indique le
rapport entre les deux inconnues, c'est--dire entre l'esprit de corps
(_x_ et _y_) qui animait chacun des belligrants. En appliquant ainsi le
systme des quations diffrentes aux diffrents faits historiques
(batailles, campagnes, dure des guerres), il en rsulte une srie de
nombres, qui renferment assurment et peuvent fournir au besoin de
nouvelles lois.

La rgle de tactique qui prescrit d'agir par masses  l'attaque, et par
fractions  la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la
force d'une arme gt dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses
hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur
des masses mises en mouvement) que pour se dfendre contre les
assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de l'esprit des
troupes n'aboutit-elle, le plus souvent, qu' des apprciations
mensongres partout o une violente exaltation ou un grand affaissement
viennent  se produire dans l'esprit des troupes, comme, par exemple,
dans les guerres nationales.

Les Franais, au lieu de se dfendre isolment pendant leur retraite,
se serrent en masses, car, l'esprit de l'arme tant  bas, la force
seule de la masse pouvait contenir les units. Les Russes au contraire,
qui, selon ces lois de la tactique, auraient  attaquer par masses, se
divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcit, et l'on voit des
individus isols battre les Franais sans en attendre l'ordre, et
s'exposer, sans y tre contraints, aux fatigues et aux dangers les plus
grands.

Cette guerre de partisans commena  l'entre de l'ennemi  Smolensk,
avant mme d'avoir t officiellement accepte par notre gouvernement;
des milliers d'hommes de l'arme ennemie, des tranards, des maraudeurs,
des fourrageurs, avaient t tus par nos cosaques et par nos paysans,
avec aussi peu de remords que s'il se ft agi de chiens enrags. Denis
Davidow fut le premier  comprendre, avec son flair patriotique, la
tche qui tait rserve  cette terrible massue, qui, sans inquiter
des rgles militaires, frappait les Franais sans merci, et  lui
revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'aot, le
premier dtachement de partisans de Davidow fut organis, et beaucoup
d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il
s'en formait.

Les partisans dtruisaient en dtail la grande arme, et balayaient
devant eux ces feuilles mortes qui se dtachaient elles-mmes de l'arbre
dessch. Au mois d'octobre, lorsque les Franais couraient vers
Smolensk, on comptait dj une centaine de ces dtachements, de forces
numriques et d'allures diffrentes. Les uns avaient conserv toute
l'apparence des troupes rgulires, avec de l'infanterie, de
l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se
composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore taient un
mlange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns taient
forms uniquement de paysans et de propritaires, qui restrent
inconnus. On citait un sacristain qui,  la tte d'un de ces derniers,
avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine
Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre
prit tout son dveloppement  la fin du mois d'octobre, et les
partisans, tonns de leur propre audace et s'attendant  tout instant 
tre entours et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forts et ne
dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun
savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits dtachements qui, les
premiers, commencrent  suivre de prs les Franais, trouvaient
faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas os
prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui
parvenaient  se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils
croyaient tout possible.

Le 23 octobre, Denissow, tout entier  sa passion pour la guerre de
partisans, se trouvait en marche avec son dtachement. Il suivait depuis
la veille, sans s'loigner de la fort qui longeait la grand'route, un
convoi considrable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se
dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient
rapport les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa
compagnie  peu de distance, le passage de ce convoi tait galement
connu des chefs des grands dtachements et de l'tat-major. Deux d'entre
eux, un Polonais et un Allemand, envoyrent demander  Denissow, chacun
de son ct, s'il ne voulait pas se runir  eux pour tcher de mettre
la main sur ce butin que tous convoitaient: Non, mon ami, j'ai
moi-mme bec et ongles, se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il
rpondit  l'Allemand que, malgr tout dsir de servir sous les ordres
d'un chef aussi clbre et aussi brave, il se voyait priv de cet
honneur, parce qu'il s'tait dj engag  se runir au gnral
polonais; et  ce dernier, qu'il avait promis son concours au gnral
allemand. Denissow tait donc dcid  s'emparer du convoi avec l'aide
de Dologhow, sans faire son rapport aux autorits suprieures. Ce convoi
se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de
Schamschew; du ct gauche, une profonde fort s'avanait parfois
jusqu'au bord de la route, ou s'en loignait  la distance d'une gerote.
C'tait dans cette fort que Denissow et les siens s'enfonaient, pour
en sortir tour  tour, sans perdre de vue le mouvement des Franais. Des
cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matine de
deux fourgons ennemis, chargs de selles et de harnais, qui s'taient
embourbs. Aprs cette capture, ils ne renouvelrent plus leur attaque,
car il tait plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de
Schamschew, et l, aprs s'tre joints  Dologhow, qui devait arriver le
soir mme dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au
point du jour de deux cts  la fois sur les Franais, de les battre et
d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laisss en vedette sur la
grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles
colonnes. Denissow tait  la tte de 200 hommes, Dologhow pouvait en
avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en
avait 1 500 avec le transport, mais cette supriorit de force numrique
n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui tait indispensable:
savoir quelles taient ces troupes? Il fallait  cet effet prendre
langue, c'est--dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie.
Ils taient tombs, dans la matine, tellement  l'improviste sur les
deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient t tous
tus, et l'on n'avait emmen vivant qu'un petit tambour qui tait rest
parmi les tranards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des
troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait t imprudente, aussi
Denissow prfra-t-il envoyer jusqu' Schamschew le paysan Tikhone
Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il tait possible, un des
fourriers envoys en avant.


III



C'tait un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se
confondaient en une seule et mme teinte d'un gris terne. Tantt il
bruinait, tantt il tombait quelques grosses gouttes.

Mont sur un cheval de race, maigre et efflanqu, envelopp d'une
bourka, coiff d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, 
l'exemple de son cheval qui baissait la tte en dressant les oreilles,
inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait
obliquement, et regardait devant lui avec inquitude. Une forte
proccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe
noire courte et paisse. Il tait suivi d'un sous-officier cosaque,
galement en bourka et en bonnet fourr, mont sur un bon petit cheval
du Don, et d'un second cosaque, nomm Lovaski, habill comme les deux
autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une
expression de fermet calme empreinte sur le visage et dans tout son
maintien. Bien qu'on n'et pu dire ce qu'il y avait de particulier dans
sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow tait
mal  l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait riv sur la
sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux
marchait leur guide, un paysan, mouill jusqu' la moelle des os, vtu
d'un caftan gris, coiff d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu
en arrire, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux,  la queue et  la
crinire bien fournies,  la bouche ensanglante, un jeune officier en
capote franaise de couleur gros-bleu;  ct de lui, un hussard,
galement  cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme
dchir et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses
mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air tonn,
en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre
hussards suivaient,  la file l'un de l'autre, le long de l'troit
sentier de la fort; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en
capote franaise, qui la tte couverte d'une housse de cavalerie. Sous
la pluie qui tombait  torrents, on ne distinguait plus la couleur des
chevaux; les bais et les bruns semblaient galement noirs, leurs cous
s'taient trangement amincis sous leurs crinires mouilles, et une
paisse bue s'chappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers,
leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris
l'apparence triste et fltrie de la terre et des feuilles mortes dont
elle tait couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrs
contre le corps, pour empcher, autant que possible, un nouveau courant
de s'infiltrer sous leurs vtements; au milieu d'eux, deux fourgons,
attels de chevaux franais portant des selles cosaques, tressautaient
sur les branches sches et les racines, et clapotaient dans l'eau des
ornires. Le cheval de Denissow se porta de ct pour viter une mare,
et Denissow se heurta le genou contre un arbre.

Eh, que diable! s'cria Denissow en colre... et, donnant sa monture
deux ou trois coups de fouet, il s'claboussa, lui et ses compagnons.
Mouill, affam, et surtout impatient de n'avoir pas de nouvelles de
Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoy en avant:
Il ne se reprsentera jamais une occasion pareille, se disait-il.
Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie  un autre
jour, un des dtachements m'enlvera le convoi sous le nez... Et il ne
cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le
messager de Dologhow.

Dbouchant tout  coup dans une clairire d'o l'on avait une large
chappe de vue sur la droite, Denissow s'arrta:

Voici quelqu'un! dit-il.

L'essaoul[33] regarda dans la direction indique: Ils sont deux,
dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas  supposer,
poursuivit l'essaoul, qui aimait  employer des mots peu usits entre
eux, que ce soit le lieutenant-colonel?

Les cavaliers qu'ils avaient aperus descendirent la montasse, se
drobrent un moment derrire un repli de terrain et ne tardrent pas 
reparatre. L'officier, les cheveux au vent, les vtements transpercs,
les pantalons remonts jusqu' mi-jambe par la course qu'il venait de
faire, talonnait son cheval fatigu. Un cosaque le suivait au trot,
debout sur ses triers. Cet officier tait un tout jeune garon, aux
joues colores et aux yeux vifs et brillants; arriv prs de Denissow,
il lui remit un pli tout mouill.

De la part du gnral, dit-il, excusez l'humidit du papier. On n'a
fait que nous rpter que c'tait si dangereux, ajouta-t-il en se
tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncs,
dcachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos prcautions avec
l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions
chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il dsigna le petit
tambour... un prisonnier? Avez vous dj eu une affaire? Peut-on lui
parler?

--Rostow! s'cria Denissow.... Comment, Ptia, ne m'as-tu pas dit tout
de suite que c'tait toi?... Et il lui tendit la main en souriant.

Tout le long de la route, Ptia Rostow s'tait trac la ligne de
conduite que, d'aprs lui, il devait suivre  l'gard de Denissow, ainsi
qu'il convenait  un homme fait,  un officier, sans faire la moindre
allusion  leurs relations passes; mais,  cet accueil affectueux, sa
figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle
qu'il s'tait promis de garder, il lui raconta comment il avait pass
devant les Franais, combien il tait fier de la mission qu'on venait de
lui confier, et comment il avait dj vu le feu  Viazma, o un hussard
s'tait distingu.

Je suis enchant de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air
soucieux.

--Michel Thoclititch, dit-il en s'adressant  l'essaoul, c'est encore
l'Allemand, auquel ce jeune homme est attach, qui me demande de nous
joindre  lui;... aussi, si nous ne parvenons pas  enlever le transport
aujourd'hui, il nous le soufflera demain...

Pendant qu'il causait avec le cosaque, Ptia, tout penaud du ton
distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevs pouvaient
bien en tre cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que
personne s'en apert et pour se donner un air guerrier.

Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres  me donner? dit-il en
portant la main  la visire de sa casquette et en reprenant le rle
d'aide de camp du gnral, auquel il s'tait prpar.... Ou bien dois-je
rester ici auprs de Votre Haute Noblesse?

--Des ordres?... rpta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester
ici jusqu' demain?

--Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'cria soudain Ptia.

--Mais que t'a dit le gnral? De retourner  l'instant, sans doute?
Ptia rougit:

Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?

--C'est bien, rpliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il
leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui
tait l'tape indique, et envoya l'officier mont sur le cheval
kirghiz, qui remplissait prs de lui les fonctions d'aide de camp,
demander  Dologhow s'il viendrait dans la soire: pendant ce temps,
suivi de Ptia et de l'essaoul, il irait jusqu' la lisire du bois
examiner de loin la position des Franais, qu'il comptait attaquer le
lendemain. Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide,
mne-nous vers Schamschew.


IV


La pluie avait cess et le brouillard tombait goutte  goutte des
branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Ptia suivaient en silence
le paysan au bonnet blanc, qui marchait lgrement et sans bruit, les
pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiter des feuilles et des
racines qui lui barraient le chemin. Arriv au bord du talus, le guide
s'arrta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau
d'arbres; s'y plaant sous un grand chne, qui n'avait pas encore perdu
son feuillage, il appela  lui ses compagnons, d'un signe mystrieux.
Denissow et Ptia le rejoignirent et aperurent de l les Franais. 
gauche, derrire le bois, s'tendait un champ;  droite, par-dessus un
ravin aux bords escarps, on apercevait un petit village et une maison
de propritaire avec son toit dfonc; dans ce village, dans cette
maison, autour des puits, de l'tang, le long de la route qui menait au
pont, on entrevoyait,  travers les vapeurs du brouillard, les masses
mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en
langue trangre qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux  la
monte, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.

Amenez le prisonnier, dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux
l'ennemi.

Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit
 son chef, qui lui demanda quelles taient les troupes qu'ils avaient
devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfonces dans
ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrays, et s'embrouilla si bel
et si bien, que, quoiqu'il ft prt  dire ce qu'il savait, il se borna
 rpondre affirmativement  toutes les questions. Denissow se tourna
vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.

Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.

--L'endroit est bien choisi, rpondit l'essaoul.

--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du ct des marais; elle se
glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre ct avec mes
hussards, et alors,  un signal donn...

--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a l une
fondrire, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus 
gauche.

Pendant qu'ils se concertaient ainsi  mi-voix, on entendit tout  coup
clater le coup sec d'une arme  feu, et une lgre fume blanche
s'leva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix franaises.
Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrire, en
pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et
les cris ne s'adressaient pas  eux; quelque chose de rouge traversait
le marais en courant.

N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signal? dit l'essaoul.

--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misrable! s'cria Denissow.

--Il leur chappera, rpondit le cosaque.

L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la
rivire; il s'y prcipita la tte en avant avec une telle violence, que
l'eau en rejaillit de tous cts, et, y disparaissant pour une seconde,
il en sortit tout ruisselant sur la rive oppose, et reprit sa course;
les Franais qui le poursuivaient s'arrtrent.

Il est adroit, il n'y a pas  dire, s'cria le cosaque.

--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait
jusqu' prsent?

--Qui est-ce? demanda Ptia.

--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoy prendre langue.

--Ah oui! dit Ptia avec conviction, quoiqu'il n'et pas compris.

Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur
dtachement, tait un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y
arriva au commencement de ses oprations, et qu'il eut fait venir le
staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les
mouvements des Franais, celui-ci rpondit  l'exemple de ses collgues,
qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que
son but tait d'attaquer les Franais et de savoir s'il n'en avait pas
vu dans son village, le staroste se dcida  rpondre que les
_miraudeurs_ y taient effectivement venus, et que Tikhone
Stcherbatow, qui tait le seul parmi eux  s'occuper de ces choses-l,
pourrait le renseigner  ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui
adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidlit
au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout
enfant de la patrie.

Nous n'avons fait aucun mal aux Franais, rpondit Tikhone, intimid
par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui
dirait, amuss entre nous: nous avons bien tu une vingtaine de
_miraudeurs_, mais,  part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.

Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prvenir
que Tikhone, qu'il avait compltement oubli, demandait  se joindre 
leur dtachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de
toutes les corves, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter
l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientt de grandes
dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait  la
maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit
avec des uniformes, soit mme avec des prisonniers, si on lui en donnait
l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaa
parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.

Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours  pied et ne
restait jamais en arrire de la cavalerie; arm d'un mousqueton, il le
portait plutt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se
sert de ses dents et croque avec une gale adresse les puces et les os.
D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses
poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait
des cuillers. Tikhone avait une situation  part parmi ses camarades.
S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'paule
 une charrette embourbe, tirer par la queue un cheval enfonc dans le
marais, se glisser au milieu des Franais ou faire cinquante verstes
dans la journe--c'tait toujours  lui qu'elle tait dvolue. Que
diable, a ne lui cote rien, c'est une chair bien portante, disaient
ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Franais,
celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette
blessure, traite par Tikhone,  l'extrieur et  l'intrieur, seulement
avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le dtachement le sujet
d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prtait du reste
volontiers. Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te
voil devenu crochu, lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant
mille grimaces et mille contorsions, prtendait tre fch cette fois
pour tout de bon et injuriait les Franais de la faon la plus comique.
Le rsultat immdiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de
prisonniers. Personne mieux que lui ne savait dcouvrir les occasions
favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assomm et
dpouill d'ennemis, et par suite il tait le favori des cosaques et des
hussards. Tikhone avait donc t envoy la nuit prcdente  Schamschew
pour prendre langue, comme disait Denissow. tait-ce parce que la
capture d'un seul Franais lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il
avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'tant faufil, quand le
jour tait venu, dans un taillis, il y avait t dcouvert par l'ennemi,
ainsi que son chef avait pu le constater.


V


Aprs avoir caus quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque
projete pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.

Maintenant, mon ami, dit-il  Ptia, allons nous scher.

En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrta, et plongea son
regard dans la fort. Il vit venir  lui entre les arbres, marchant 
grandes enjambes, un homme juch sur de longues jambes, les bras
ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare,
un fusil sur l'paule et une hache  la ceinture;  sa vue, cet homme
jeta avec prcipitation quelque chose dans le fourr, et, tant son
bonnet mouill, s'approcha de lui: c'tait Tikhone. Sa figure fortement
grle et ride, ses yeux brids, rayonnaient de satisfaction: relevant
la tte, il semblait retenir avec peine un clat de rire.

O donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.

--O je me suis perdu? J'ai t chercher le Franais, rpondit-il
hardiment d'une voix de basse un peu rauque.

--Et pourquoi as-tu ramp de jour dans le taillis, imbcile, tu ne
l'auras pas attrap?

--Pour l'attraper, je l'ai attrap.

--O est-il donc?

--Je l'avais d'abord attrap comme cela,  l'oeil, poursuivit-il en
cartant ses grands pieds, et je l'ai men dans le bois.... L je vois
qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre
qui fera mieux l'affaire.

--C'tait donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant 
l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amen?

--Pourquoi vous l'amener? s'cria Tikhone brusquement, il ne valait
rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?

--Ah! l'animal!... Et aprs?

--Aprs?... je suis all en chercher un autre... j'ai ramp tout le long
du bois et je me suis couch comme cela... et il jeta subitement  terre
pour montrer comment il avait fait.... Voil qu'il s'en trouve un sur
mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant
vivement, et je lui dis: Allons, mon colonel!... Mais voil-t-il pas
qu'il se met  hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des
petites pes; alors voil que je brandis ma hache de cette faon et je
leur dis: Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?

--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donn la
chasse  travers le marais.

Ptia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur
srieux, il fit de mme, sans parvenir toutefois  comprendre ce que
tout cela signifiait.

Ne fais pas l'imbcile, dit Denissow d'un air fch: pourquoi n'as-tu
pas amen le premier?

Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tte, et sa bouche,
se fendant en un sourire batement idiot, laissa voir entre ses dents la
brche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Ptia put enfin
s'en donner  coeur joie.

Mais quoi? Je vous ai dj dit qu'il ne valait rien, il tait mal
habill, et grossier par-dessus le march! Comment, qu'il me dit, je
suis moi-mme fils de ganaral, et je n'irai pas!

--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.

--Je l'ai questionn, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir
grand'chose, et puis, qu'il dit, les ntres sont nombreux mais
mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en
fixant ses yeux d'un air dtermin sur Denissow.

--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow,
pour t'apprendre  jouer l'imbcile.

--Pourquoi se fcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas
vos Franais.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en
amnerai jusqu' trois si vous voulez.

--Eh bien, allons! s'cria Denissow brusquement, et il conserva sa
mauvaise humeur jusqu' la maison du garde.

Tikhone suivit au dernier rang, et Ptia entendit les cosaques rire et
se moquer de lui,  propos de certaines bottes qu'il avait jetes dans
le fourr. Il comprit aussitt que Tikhone avait tu l'homme dont il
parlait et il en prouva un sentiment pnible; involontairement il
regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais
cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la matrisa, releva la tte et
questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expdition du lendemain,
afin de se maintenir  la hauteur de la socit dont il faisait partie.

L'officier envoy par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle
que Dologhow arrivait en personne, et que, de son ct, tout allait 
souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant  lui
Ptia:

Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.


VI


Ptia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son rgiment, et
avait t attach peu aprs, comme officier d'ordonnance, au chef d'un
dtachement considrable. Depuis qu'il avait t promu  ce grade, et
surtout depuis son entre dans l'arme active, o il avait pris part 
la bataille de Viazma, il tait sous l'influence d'une joyeuse
surexcitation,  la pense d'tre devenu un homme fait, et il craignait
de laisser chapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux
de tout ce qu'il avait vu et prouv  l'arme, il lui semblait toujours
que les hauts faits ne s'accomplissaient que l o il n'tait pas. Aussi
supplia-t-il instamment son gnral, qui cherchait quelqu'un  envoyer 
Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se
rappelant l'action insense de Ptia  la bataille de Viazma, o, au
lieu de suivre la route, il avait galop jusqu' la ligne des
tirailleurs sous le feu des franais et tir deux coups de pistolet, il
lui dfendit de prendre part aux oprations de Denissow. C'tait l la
raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demand s'il pouvait
rester auprs de lui; jusqu' la lisire du bois, Ptia s'tait dit
qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitt;
mais,  la vue des Franais et aprs le rcit de Tikhone, il dcida,
avec ce brusque changement de front habituel aux trs jeunes gens, que
son gnral, qu'il avait profondment respect jusqu' ce moment, tait
un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow tait un hros, l'essaoul un
autre hros, et Tikhone un troisime hros, qu'il serait honteux  lui
de les abandonner dans une circonstance prilleuse, et qu'il prendrait
part  l'attaque.

Le jour tombait lorsqu'ils arrivrent tous trois  la maison du garde.
Dans la demi-obscurit se dessinaient les formes vagues des chevaux
sells des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairire
et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en drober la
fume aux ennemis. Dans la premire chambre de la petite cabane, un
cosaque, les manches retrousses, hachait du mouton, tandis que dans la
seconde trois officiers taient occups  transformer en table une porte
qu'ils avaient arrache de ses gonds. Ptia, se dbarrassant de son
uniforme mouill, leur offrit aussitt ses services pour l'arrangement
du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut
charge de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel,
et de mouton rti. Assis au milieu des officiers et dchirant de ses
doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle dcoulait la
graisse, Ptia tait en proie  une exaltation enfantine qui lui
inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par
consquent l'assurance d'tre pay de retour.

Vous croyez donc, Vassili Fdorovitch, dit-il  Denissow, que, si je
reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de dsagrable!... Car,
voyez-vous, poursuivit-il en se rpondant  lui-mme, on m'a dit de
savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller l o ce
sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les rcompenses, mais j'ai
envie... Et, serrant les dents et rejetant la tte en arrire, il
regarda autour de lui, et fit un geste de menace.

L-bas o ce sera le plus... le plus quoi? rpta Denissow en souriant.

--Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit
commandement; qu'est-ce que cela peut vous coter?... Ah! voici mon
couteau, il est  votre service, dit-il en le tendant  un officier qui
essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit
l'loge de l'instrument.

Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu,
mais j'ai tout  fait oubli, s'cria-t-il tout  coup, que j'ai du
raisin sec excellent, sans ppins. Nous avons un nouveau vivandier, et
il a des choses merveilleuses: je lui en ai achet dix livres.... Vous
savez, je suis habitu  manger des douceurs.... En voulez-vous?... Et
Ptia courut dans l'autre pice chercher son cosaque, et rapporta avec
lui un gros panier de raisin sec.

Prenez-en, messieurs, ne vous gnez pas!... N'auriez-vous pas besoin
d'une cafetire? J'en ai achet une parfaite chez le vivandier, un brave
homme s'il en fut, trs honnte surtout, c'est l le principal; je vous
l'enverrai, bien sr...  propos, avez-vous encore des pierres  fusil?
J'en ai l une centaine, que j'ai achetes  trs bon march... les
voulez-vous? Il s'arrta effray et rougit  la pense d'tre all un
peu loin; il tcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre
sottise dans la journe, et, en repassant ses souvenirs, il revit la
figure du petit tambour. Nous sommes bien ici, mais lui, o l'a-t-on
emmen? Lui a-t-on seulement donn  manger? Ne le maltraite-t-on
pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que
je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je
suis un enfant!... Eh bien, c'est gal, je vais le leur demander! se
dit-il, et, regardant avec inquitude la figure des officiers, dans la
crainte d'y dcouvrir une intention moqueuse:

Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner  manger?

--Oui, ce pauvre enfant! rpondit Denissow, qui ne trouvait rien de
rprhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent
Bosse.

--Je vais l'appeler, dit Ptia.

--Va, va!... Ce pauvre enfant! rpta Denissow. Ptia, qui tait dj 
la porte, se retourna  ces mots, et se glissa entre les officiers
jusqu' Denissow.

Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien,
comme c'est bien  vous! Et, l'ayant embrass, il prcipita dans
l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:

Bosse, Vincent Bosse!

--Qui cherchez-vous! demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurit.
Ptia lui expliqua qu'il demandait le petit Franais.

Ah! Vessenn? rpondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait
dj t russifi, et cette transformation (ce mot russe veut dire
printanier) s'adaptait en tous points  la jeune figure de l'enfant....
Il se chauffe l-bas.... Eh! Vessenn, Vessenn! s'crirent plusieurs
voix.

--C'est un petit rus, dit le hussard qui tait  ct de Ptia; nous
l'avons fait manger tantt, il tait affam.

On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans
la boue.

--Ah! c'est vous, dit Ptia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne
vous fera pas de mal, entrez, entrez!

--Merci, monsieur, rpondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en
essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.

Ptia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et,
se bornant  lui prendre la main, il la lui serra doucement.

Entrez! rpta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien
faire pour lui? se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la
chambre.

Cependant, malgr cette charitable rflexion, il alla s'asseoir loin de
lui, par crainte sans doute que sa dignit ne souffrt d'une attention
trop marque. Il fouilla nanmoins dans sa poche, compta du bout des
doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas
honteux de la donner au petit tambour.


VII


Le petit tambour, aprs avoir reu sa portion de mouton, fut revtu d'un
caftan russe, pour ne pas tre renvoy avec les prisonniers, et
l'attention de Ptia fut dtourne de lui par l'arrive de Dologhow. Il
avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruaut de ce
dernier  l'gard des Franais aussi avait-il constamment les yeux
braqus sur lui, depuis qu'il tait entr dans la chambre. L'extrieur
de Dologhow frappa Ptia par son irrprochable correction. Tandis que
Denissow portait le tchkmne[36], toute sa barbe et sur la poitrine
l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par
toute sa faon d'tre, le rle exceptionnel qu'il remplissait en ce
moment, Dologhow, qui jadis se singularisait  Moscou par son costume
persan, s'tait donn aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde
le mieux tenu. Le menton ras de frais, vtu de la capote ouate de la
garde, le Saint-Georges pass  la boutonnire et la casquette
d'ordonnance pose droit sur la tte, il jeta dans un coin sa bourka
mouille, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le
sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la
rivalit des grands dtachements, de l'envoi de Ptia, de sa rponse aux
deux gnraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi franais.

C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et
combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans
l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime
l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas
m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis mme, au besoin, lui prter
un uniforme.

--Moi! moi! j'irai avec vous, s'cria Ptia.

--C'est compltement inutile, rpliqua Denissow.... Je ne le lui
permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.

--Et pourquoi cela? s'cria Ptia.... Pourquoi ne puis-je
l'accompagner?

--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit
tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?

--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.

--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.

--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit
Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je
n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est
difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la
ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que
de souiller son honneur de soldat?

--Ces mivreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de
seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant  toi, elles ne
sont plus de ton ge.

--Mais, reprit Ptia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement 
aller avec vous.

--Oui, je le rpte, mon cher, ces mivreries ne sont plus notre fait,
poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir  provoquer l'irritation de
Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gard, celui-l? Parce qu'il te fait
de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies
cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on
les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!

L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tte.

Comme je ne prendrai pas cela sur mon me, je me dispenserai d'en
discuter l'opportunit. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne
sera pas moi du moins qui les aurai tus! Dologhow se mit  rire.

Tu crois donc qu'ils n'ont pas reu vingt fois l'ordre de nous
empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux
sentiments chevaleresques, que nous chapperons aux branches des
trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il aprs un moment de
silence: qu'on dise  mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux
uniformes franais.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il 
Ptia.

--Oui, oui, c'est dit! rpondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des
yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait
veill en lui toutes sortes d'ides qui ne lui permettaient pas de se
rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. Mais, se disait-il, si
les grands pensent ainsi, c'est que ce doit tre bien.... Il ne faut pas
surtout que Denissow s'imagine que je lui obirai et qu'il peut disposer
de moi... Aussi, malgr les supplications de ce dernier, Ptia lui
rpondit qu'il savait ce qu'il avait  faire et qu'il ne craignait pas
le danger.

Vous comprenez bien vous-mme, lui dit-il, qu'il est impossible de ne
pas tre fix sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque
la vie des ntres en dpend... et puis j'en ai trs grande envie,
voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.


VIII


Aprs avoir endoss l'uniforme franais, et s'tre coiffs du shako,
Ptia et Dologhow se rendirent  cheval jusqu' la clairire d'o
Denissow avait examin le camp; arrivs l, ils descendirent dans le
ravin, o Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les
attendre sans bouger, et s'lana ensuite avec Ptia sur la route qui
conduisait au pont. La nuit tait des plus sombres.

Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent,
j'ai un pistolet, murmura Ptia.

--Tais-toi, ne parle pas russe, rpliqua vivement Dologhow.

Au mme moment, un qui vive? nettement accentu, suivi du bruit sec
d'un fusil qu'on armait, se fit entendre  quelques pas.

Lanciers au 6me! s'cria Dologhow, sans rien changer  l'allure de
son cheval.

La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.

Le mot d'ordre? Dologhow retint son cheval et avana au pas.

Dites donc, le colonel Grard est-il ici?

--Le mot d'ordre? rpta la sentinelle sans rpondre, et en lui barrant
le chemin.

--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot
d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici...
entendez-vous, imbcile! Et, poussant de ct la sentinelle avec le
poitrail de son cheval, il continua sa route.

Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit  elle:
c'tait un soldat portant un sac sur ses paules, et il lui rpta sa
question. Le soldat s'approcha sans dfiance, caressa de la main le cou
du cheval, et rpondit navement que le commandant et les officiers
taient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du
propritaire.

Le bivouac tait tabli des deux cts de la route que longeait
Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des
soldats, il arriva devant la grande porte cochre, entra dans la cour,
descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau
milieu, et autour duquel taient assis quelques hommes causant  haute
voix. Dans une petite marmite place sur le feu mijotait un morceau de
viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu,
tournait avec la baguette de son fusil.

Oh! c'est un dur  cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre,
de l'autre ct.

--Il les fera marcher, les lapins! rpondit un autre en riant, mais tous
deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurit, au bruit des pas
de Dologhow et de Ptia, qui s'approchaient de leur groupe.

--Bonjour, messieurs, dit Dologhow  haute voix.

Des ombres s'agitrent autour du foyer: un officier de haute taille en
fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.

C'est vous, Clment? D'o diable...? Mais il n'acheva pas.

Reconnaissant son erreur, il frona lgrement les sourcils, salua
Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait.
Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur
rgiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas o se trouvait le
6me lanciers. Il l'ignorait compltement, et il sembla  Ptia que les
officiers les examinaient d'un air dfiant. Le silence dura quelques
secondes.

Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard, dit d'un
ton gouailleur une voix derrire le brasier.

Dologhow rpliqua qu'ils avaient mang et qu'ils allaient continuer leur
chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la
marmite, il s'assit sur ses talons  ct de l'officier qui lui avait
parl. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau
quel tait son rgiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre,
proccup en apparence d'allumer sa pipe, de questionner  son tour les
officiers sur le plus ou moins de scurit des routes, et de s'informer
auprs d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.

Ces brigands sont partout, rpondit l'un d'eux;  quoi Dologhow
rpliqua que les cosaques n'taient  redouter que pour des tranards
isols comme lui et son compagnon, mais qu'assurment ils n'oseraient
pas attaquer des dtachements considrables.

Personne ne releva l'observation. Quand donc partira-t-il? se disait
Ptia, qui tait rest debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa
conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes
par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.

L'ennuyeuse affaire que de traner ces cadavres aprs soi.... Mieux
vaudrait fusiller toute cette canaille! ajouta-t-il en clatant de
rire, et ce rire trange fit craindre  Ptia que les Franais ne
s'aperussent de la ruse.

Le rire de Dologhow ne trouva pas d'cho, et un des officiers franais,
invisible dans l'ombre o il tait tendu, couvert de son manteau,
s'approcha et glissa quelques mots  l'oreille de son voisin. Dologhow
se leva au mme moment et demanda ses chevaux. Nous les donnera-t-on,
oui ou non? pensa Ptia en se rapprochant involontairement de son
compagnon. On amena les chevaux.

Bonsoir, messieurs, dit Dologhow. Ptia essaya d'en dire autant, mais
il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient  chuchoter.
Dologhow fut longtemps  se mettre en selle, car le cheval ne se tenait
pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochre, suivi
de Ptia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les
poursuivait, mais qui n'osait pas.

Au lieu de reprendre le mme chemin, ils traversrent le village, o ils
s'arrtrent un instant et prtrent l'oreille.

Entends-tu? dit Dologhow, et Ptia reconnut la voix des prisonniers
russes, groups autour d'un feu.

De l ils descendirent vers le pont, croisrent la sentinelle, qui les
laissa passer sans mot dire, et s'engagrent dans le ravin, o les
attendaient les cosaques.

Eh bien, adieu! Tu diras  Denissow que c'est pour la pointe du jour,
au premier coup de fusil, dit Dologhow en s'loignant, mais Ptia le
saisit par la main en lui disant:

Oh! quel hros vous faites! Comme c'tait beau! Comme je vous aime!

--C'est bien, c'est bien! rpliqua Dologhow; mais, Ptia continuant 
ne pas le lcher, il devina que le jeune garon se penchait vers lui
pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut
dans la nuit.


IX


En revenant  la maison du garde, Ptia trouva Denissow qui l'attendait
dans la premire pice avec une vive inquitude, et se reprochait de
l'avoir laiss aller.

Dieu merci, s'cria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte!
s'cria-t-il en interrompant le rcit exalt de Ptia. Grce  toi, je
n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire
un somme.

--Je n'ai pas envie de dormir, rpondit Ptia; je me connais: si je
m'endors, je ne pourrai plus me rveiller, et puis, je n'ai pas
l'habitude de dormir avant la bataille.

Il resta donc quelque temps dans la cabane  repasser les dtails de sa
course aventureuse et  rver au lendemain, et, quand il vit Denissow
endormi, il sortit pour prendre l'air.

Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient
encore: on entrevoyait  et l les silhouettes des tentes des cosaques
et de leurs chevaux attachs au piquet; un peu plus loin se dessinait
indistinctement le contour de deux fourgons attels, et tout au fond du
ravin un feu s'teignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards,
plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et
le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Ptia se dirigea vers
les fourgons, prs desquels se trouvaient les chevaux sells. Il
reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.

Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les
naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne
demain.

--Eh quoi, brine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui tait assis
prs des fourgons.

--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer:
nous sommes alls faire une visite aux Franais.

Ptia lui raconta en dtail non seulement son expdition, mais encore
pourquoi il y avait pris part, et comment,  son avis, il valait mieux
risquer sa vie que de laisser aller les autres  l'aventure.

Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.

--Non, je n'en ai pas l'habitude...  propos, vos pierres  fusil
sont-elles en bon tat? J'en ai apport avec moi, si tu en as besoin, tu
peux en prendre.

Le cosaque sortit sa tte de dessous le fourgon pour examiner Ptia de
plus prs.

Je te le propose parce que je suis habitu  tout faire avec
exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout  la diable, ne
prparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!

--C'est vrai, murmura le cosaque.

--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est
mou.... Ptia s'arrta au moment o il allait dire un mensonge, car le
sabre n'avait jamais t aiguis. Peux-tu me le repasser?

--Pourquoi pas? On peut.

Likhatchow se leva, fouilla dans les bts; et Ptia grimpa sur le
fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. Est-ce qu'ils
dorment, les camarades? lui demanda-t-il.

--Les uns dorment, les autres non.

--Et le gamin o est-il?

--Vessenn. Il s'est jet dans un coin  l'entre de la cabane et s'est
endormi de peur.

Ptia garda longtemps le silence, en prtant l'oreille  tous les
bruits; des pas se firent tout  coup entendre, et une ombre se dressa
devant lui.

Qu'est-ce que tu aiguises donc l, toi? demanda le nouveau venu.

--Mais voil, j'aiguise un sabre pour le brine.

--Bonne ide, dit l'homme, qui tait un hussard.... Dis donc, n'est-il
pas rest une cuelle ici chez vous?

--Elle est l prs de la roue.

--Il va faire bientt jour, ajouta le hussard, et, prenant l'cuelle,
il s'loigna en s'tirant.

Les rveries de Ptia l'avaient, en attendant, transport dans un monde
ferique o rien ne rappelait la ralit. Cette grande tache noire,
qu'il voyait  quelques pas, tait-elle vritablement la maison du
garde, ou bien n'tait-ce pas une caverne conduisant dans les
entrailles de la terre... et cette lueur rougetre, l'oeil unique d'un
monstre gant, fix sur lui?... tait-ce bien aussi un fourgon sur
lequel il tait assis, ou plutt une haute tour, de laquelle, s'il
venait  tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois
peut-tre, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en tait
aussi ferique que celui de la terre: les nuages, emports par le vent,
couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient  dcouvert des
myriades d'toiles dans cet infini sans fond, qui tantt semblait
s'lever,  perte de vue, au-dessus de sa tte, et tantt s'abaisser
jusqu' porte de la main. Il ferma involontairement les yeux, et,
cdant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait
toujours, les ronflements des soldats endormis se mlaient aux
hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Ptia
entendit tout  coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu,
d'une beaut et d'une douceur ineffables. Musicien  l'gal de Natacha,
et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule
note et n'y avait mme jamais song. Aussi ces mystrieux motifs, en
envahissant soudain son cerveau et son me, lui parurent-ils pleins de
charme et d'enivrante posie. La musique devenait de plus en plus
distincte. C'tait ce que les spcialistes auraient appel une fugue,
Ptia n'avait pas la moindre ide de ce que c'est qu'une fugue. La
mlodie, reprise tantt par un violon, tantt par un cor aux sons
plaintifs et sraphiques se perdait, inacheve, dans le choeur, d'o
elle s'lanait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble,
en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... Mais je
rve! se dit Ptia en perdant presque l'quilibre; ce sont sans doute
mes oreilles qui tintent... ou peut-tre ne suis-je pas le matre de
cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!... Il
referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et
s'loignaient tour  tour, vibrrent de nouveau  ses oreilles....
Dieu, que c'est beau! se disait Ptia en essayant de diriger le
cleste orchestre.... Doucement, plus doucement  prsent!... et les
sons lui obissaient.... Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec
ensemble!... et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir
des profondeurs de l'espace....  vous, les voix! ordonna Ptia, et
des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables,
s'levrent graduellement avec une imposante nergie.  cette marche
triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte
d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des
chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en ft un
moment troubl. Ptia en coutait, avec un ravissement ml de terreur,
les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles
durrent! Il tait encore sous le charme, et regrettait de n'avoir
auprs de lui personne  qui faire partager son bonheur, lorsque la voix
de Likhatchow le rveilla brusquement.

C'est prt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au
moins deux Franais!

Ptia secoua sa torpeur. Un jour gristre perait  travers les branches
dnudes, et les chevaux, invisibles jusque-l, mergeaient peu  peu de
la brume. Ptia, sautant  bas du fourgon, tira de sa poche un rouble,
qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau.
Les hommes dtachrent les chevaux et en arrangrent les sangles.

Voil le commandant, dit Likhatchow  la vue de Denissow, qui appelait
Ptia du seuil de l'isba et donnait ordre de se prparer.


X


Les chevaux furent sells en un tour de main, et chacun se mit en place.
Denissow donna ses dernires instructions au dtachement d'infanterie
qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientt derrire les arbres,
en pataugeant dans la boue, et en s'enfonant dans le brouillard du
matin. Ptia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment
l'ordre du dpart; ses ablutions du matin l'avaient singulirement
rafrachi, mais ses yeux brillaient d'un clat inaccoutum, pendant que
le frisson de la fivre l'agitait de plus en plus.

Eh bien, est-ce prt? demanda Denissow.

On lui amena les chevaux, et, aprs avoir gourmand son cosaque pour
n'avoir pas assez serr les sangles, il se mit en selle. Ptia posa le
pied sur l'trier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui
attraper la jambe, et, s'lanant sur sa monture, lger comme un oiseau,
il se retourna pour voir s'branler la file des hussards.

Vassili Fdorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me
confierez un petit commandement, n'est-ce pas?

Denissow, qui avait presque oubli l'existence de Ptia, le regarda avec
surprise:

Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il svrement: c'est de m'obir
et de ne pas te fourrer l o tu n'as que faire!... Et pendant toute la
marche il ne lui dit plus un mot.

Lorsqu'ils arrivrent  la lisire du bois, la plaine commenait dj 
s'clairer, et Denissow donna alors un ordre  l'essaoul; ses cosaques
dfilrent un  un devant eux, et il descendit la montagne  leur suite.
Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrire, les chevaux avec
leurs cavaliers arrivrent bientt dans le ravin. Ptia, dont le frisson
augmentait, avanait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et
les vapeurs du brouillard drobaient seules  la vue les objets
loigns. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque,
lui fit un signe de tte et lui dit tout bas:

Le signal!

Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au mme instant les
chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu clataient
de tous cts. Ptia fouetta son cheval en lui rendant la main, et
s'lana en avant sans couter Denissow qui l'appelait. Il lui avait
sembl qu'au moment du signal la lumire avait paru et qu'il faisait
jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient
dpass, bouscula un tranard, et continua son galop effrn. Devant
lui, des hommes, des Franais, sans doute, traversaient la route de
droite  gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son
cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'tait arrt devant une isba,
et un cri effroyable de dtresse s'en chappa. Ptia s'approcha, et ses
yeux tombrent sur la figure ple d'un Franais effar qui serrait
convulsivement le bois de la lance dirige contre lui.

Hourra! mes enfants! s'cria Ptia, et, talonnant son cheval couvert
d'cume, il enfila la rue du village.

Des coups de feu s'changeaient  quelques pas de l. Des cosaques, des
hussards, des prisonniers russes dguenills, couraient en tous sens, en
criant  tue-tte. Un jeune Franais, la tte dcouverte, se dfendait 
la baonnette contre les hussards: lorsque Ptia arriva, il tait dj
 terre. J'ai encore t en retard, se dit-il en se dirigeant du ct
o la fusillade tait plus vive; on se battait dans la cour o Dologhow
et lui taient entrs la veille; les Franais, retranchs derrire la
haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les
cosaques masss autour de la porte cochre. Il aperut,  travers la
fume de la poudre, la figure ple de Dologhow, qui criait  ses hommes:

Prenez-les  revers et que l'infanterie ne bouge pas!

--Ne pas bouger?... Hourra! s'cria Ptia, et, sans s'arrter une
seconde, il s'lana au plus pais de la mle.

Une dcharge fendit l'air, les balles sifflrent, les cosaques et
Dologhow entrrent  sa suite dans la cour de la maison; au milieu des
nuages de fume, on voyait des Franais jeter l leurs armes, ou se
prcipiter  la rencontre des cosaques, tandis que d'autres
dgringolaient de la montagne vers l'tang. Ptia continuait  galoper
dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il
gesticulait d'une faon trange des deux bras  la fois, et se penchait
de plus en plus d'un ct de sa selle. Son cheval, venant  se heurter
contre les tisons d'un foyer  demi teint, s'arrta court, et Ptia
tomba lourdement  terre. Ses pieds et ses mains s'agitrent un moment,
tandis que sa tte restait immobile: une balle lui avait travers le
cerveau. Un officier franais sortit de la maison avec un mouchoir blanc
au bout de son pe, et dclara  Dologhow qu'ils se rendaient.
Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Ptia, qui gisait
sur le sol, les bras tendus.

Fini! dit-il les sourcils froncs, et il alla  la rencontre de
Denissow.

Tu! s'cria ce dernier en devinant de loin,  cet abandonnement du
corps qu'il connaissait si bien, que Ptia tait mort.

Fini! rpta Dologhow, comme s'il prouvait un plaisir particulier 
prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les
cosaques.

Nous le laisserons l, cria-t-il  Denissow, qui ne lui rpondit rien.

De ses mains tremblantes, celui-ci avait relev la figure, macule de
boue et de sang, du pauvre Ptia.... Je suis habitu  manger des
douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout.... Ces paroles
lui revinrent involontairement  la mmoire, et les cosaques se
regardrent stupfaits, en entendant des sons rauques, pareils au
jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppresse de
Denissow. Se retournant tout  coup, il se cramponna convulsivement  la
palissade.

Parmi les prisonniers russes qui venaient d'tre dlivrs, se trouvait
Pierre Besoukhow.


XI


Les autorits franaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour
le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi,  dater
du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mmes troupes qu' leur sortie
de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers
jours, formait l'arrire-garde de l'arme, fut enleve par les cosaques,
et le reste les devana. L'artillerie, qui les prcdait dans le
principe, se trouvait maintenant remplace par les normes fourgons de
bagages du marchal Junot, escorts par un dtachement de Westphaliens.
Les troupes qui, jusqu' Viazma, marchaient en trois colonnes,
avanaient maintenant ple-mle, et le dsordre, dont Pierre avait
aperu les symptmes  la premire tape, tait arriv  son comble. Les
deux cts du chemin taient jonchs de cadavres de chevaux; des hommes
en haillons, des tranards de diffrentes armes, tantt se joignaient 
eux, tantt restaient en arrire. De fausses alertes leur avaient plus
d'une fois caus des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi
tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se
bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant  leurs camarades de
leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot
formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet
ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes
du convoi se rduisaient  une soixantaine; le reste avait t enlev ou
abandonn, et trois des fourgons de Junot avaient t pills par des
hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que
ce convoi tait gard par un plus grand nombre de sentinelles que celui
des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait t fusill sur
l'ordre du marchal lui-mme, parce qu'on avait trouv sur lui une
cuiller  ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement
diminu: de trois cent trente qu'ils taient  la sortie de Moscou, on
n'en comptait plus que cent, qui,  eux seuls, donnaient plus de soucis
aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot.
S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en
revanche, affams et transis comme ils taient, il leur paraissait
encore plus pnible, et mme odieux, de garder  vue des Russes, aussi
affams et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et
qu'ils avaient ordre de fusiller  la premire tentative d'vasion. Dans
la crainte de se laisser aller  un sentiment de compassion qui aurait
pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement
encore que de coutume.  Dorogobouge, les soldats de l'escorte
enfermrent les prisonniers dans une curie pour aller piller leurs
propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentrent de s'enfuir par
un passage souterrain qu'ils avaient creus, mais ils furent pris sur
le fait et fusills. L'ordre, tabli au dbut, que les officiers
devaient marcher spars des soldats, n'existait plus; tous les hommes
valides formaient un mme groupe, et Pierre se trouva ainsi runi 
Karataew et  son petit chien aux jambes torses; Karataew fut repris
de la fivre le troisime jour de marche, et,  mesure qu'il
s'affaiblissait, Pierre s'en loignait instinctivement, ou tait oblig
de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gmissements
incessants, et l'odeur acre et pntrante qui s'exhalait de toute sa
personne, lui causaient une invincible rpulsion.

Pendant qu'il tait enferm dans la baraque, Pierre avait compris par
tout ce qui se passait dans son me, par le genre de vie auquel il tait
forcment soumis, que l'homme est cr pour le bonheur, que ce bonheur
est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de
l'existence, et que le malheur est le rsultat fatal, non du besoin,
mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vrit s'tait aussi
rvle  lui pendant ces trois dernires semaines: c'est qu'il n'y a
rien d'irrmdiable dans ce monde, et que, de mme que l'homme n'est
jamais compltement heureux et indpendant, de mme il n'est jamais
compltement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses
limites comme la libert, et que ces limites se touchent: que l'homme
couch sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est replie,
souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le
froid le gagner; que lui-mme avait tout autant souffert autrefois avec
des souliers de bal trop troits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et
endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru pouser sa femme
de sa propre volont, il tait aussi peu libre qu' cette heure, o on
l'avait enferm, pour toute la nuit, dans une curie!

De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il
conserva jusqu' sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle
que lui faisaient prouver ses pieds. Ds la seconde tape, il s'tait
dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le
lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donn, il se
trana d'abord en boitant, puis, les blessures s'chauffant par la
marche, la douleur s'apaisa peu  peu. Bien que, chaque soir, ses pieds
fussent dans un tat effrayant, il finit par ne plus les regarder, et
n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprcia  toute sa valeur
la force de rsistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du
changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable
 la soupape de sret d'une machine  vapeur, qui en laisse chapper le
trop-plein lorsque la mesure normale est dpasse. Il n'entendait pas
fusiller les prisonniers qui restaient en arrire, bien qu'une centaine
au moins eussent dj pri de cette faon. Il ne pensait plus 
Karataew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et  qui le mme
sort tait sans doute rserv: encore moins pensait-il  lui-mme. Plus
sa situation devenait prcaire, plus l'avenir tait sombre, plus ses
rflexions et ses penses taient consolantes et douces, et plus son
esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!


XII



Le 22 octobre, dans la journe, Pierre gravissait une monte par une
route boueuse et glissante; ses yeux, fixs sur les ingalits du
terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune.
Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route,
en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'lanant
ensuite, sur les quatre  la fois,  la poursuite de corbeaux installs
sur une charogne. On en voyait de tous cts, de diffrentes sortes et 
diffrents degrs de dcomposition, depuis le cheval jusqu' l'homme.
Les loups, empchs d'en approcher par le passage continuel des troupes,
laissaient le Gris se livrer en toute libert  ses fantaisies
vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle
s'arrtait un instant, ce n'tait que pour retomber plus dru aprs
chaque claircie. La terre, compltement dtrempe, ne pouvait plus
l'absorber, et elle s'coulait en mille petits ruisseaux. Pierre
comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant  la pluie, il lui
disait mentalement: Encore, encore, mouille-moi bien!

Il lui semblait qu'il ne pensait  rien; mais son me veillait et
mditait, et d'un simple rcit fait la veille par Karataew elle tirait
un grand enseignement. Karataew, envelopp de son manteau, avait en
effet racont aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la
maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu rpter. Il
tait plus de minuit, c'tait l'heure o la fivre le quittait et o il
redevenait gai comme d'habitude.  la vue de cette figure ple et
amaigrie, vivement claire par le feu du bivouac, Pierre eut un
serrement de coeur. Embarrass de sa compassion pour cet homme, il
voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allum,
force lui fut de s'asseoir  ct de lui.

Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.

--Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort, dit Karataew en
reprenant son rcit.

Pierre, comme nous l'avons dj dit, le connaissait par coeur, le petit
soldat le contait toujours avec une satisfaction particulire. Il y
prta nanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux
et honnte marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui
un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en plerinage.
Ils s'arrtrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le
lendemain matin l'ami du marchand fut trouv assassin et vol; un
couteau ensanglant, dcouvert sous l'oreiller du marchand, le fit
mettre en jugement: il fut condamn  passer par les verges,  avoir les
narines arraches, et  tre envoy aux travaux forcs, comme cela se
devait, dit Karataew.

Et voil, mes amis, que, pendant une dizaine d'annes plus, le
vieillard vit aux galres, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce
doit tre, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh
bien! un soir les forats, runis comme nous sommes dans ce moment, se
mirent  se raconter l'un  l'autre pourquoi ils avaient t condamns,
en quoi ils avaient pch devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tu
une me, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendi, celui-l d'avoir
dsert; on s'adressa au vieillard: Et toi, grand-pre pourquoi
souffres-tu?--Moi, mes enfants, rpondit-il, c'est pour mes pchs et
ceux des autres. Je n'ai ni tu, ni pris le bien d'autrui, je donnais du
mien au prochain quand il tait pauvre. Je suis, mes petits amis, un
marchand, et j'avais de grandes richesses... Et voil qu'il leur
raconte tout en dtail comment la chose s'est passe: Je ne me plains
pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoy ici; mais c'est ma
pauvre femme et mes enfants que je regrette... Et voil le vieillard
qui se met  pleurer.... Ne voil-t-il pas que parmi eux se trouve
l'assassin du marchand. O cela s'est-il pass, grand-pre? Quand?
Comment?... Et voil que l'homme questionne, et son coeur se serre: il
s'approche du vieux et se jette  ses pieds: C'est pour moi, bon vieux,
que tu ptis; c'est la vrit vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui
est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai gliss
le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne,
grand-pre, pardonne-moi, au nom du Christ. Karataew se tut, en
souriant doucement, et, les yeux fixs sur la flamme, il arrangea les
tisons.... Et le vieillard lui rpond: Que Dieu te pardonne, nous
sommes tous pcheurs devant Lui, c'est pour mes propres pchs que je
souffre... Et il versa des larmes brlantes.

Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataew, dont le sourire
illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du rcit
tait dans ce qui allait suivre.

L'assassin se dnona lui-mme  l'autorit. J'ai, dit-il, six mes sur
la conscience (c'tait un grand misrable), mais c'est le vieillard qui
me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue  pleurer 
cause de moi. On crivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier
l o il devait aller; c'tait loin, et puis le jugement prit du temps,
et aussi les papiers  crire, comme a se passe toujours avec les
autorits; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar:
Dlivrer le marchand et lui donner une rcompense selon le jugement,
et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. O donc est ce vieux,
demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est
arriv!.... Et l'on chercha encore. Ici la voix de Karataew trembla:
Mais Dieu lui avait dj pardonn, reprit-il: il tait mort! C'est
ainsi, mon ami! Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps
son sourire.

C'tait prcisment le sens mystrieux de ce rcit, l'exaltation
touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant
remplissaient l'me de Pierre d'un bonheur confus et indfinissable.


XIII


 vos places, dit tout  coup une voix. Une agitation soudaine se
produisit aussitt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on
aurait dit qu'ils s'attendaient  quelque vnement heureux et solennel;
des commandements se croisrent en tous sens, et  la gauche des
prisonniers passa un dtachement de cavalerie bien mont et bien
habill. Une expression de contrainte, cause par l'approche des chefs
suprieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut
rejet hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignrent.

L'Empereur! l'Empereur! le marchal! le duc!... Et  la suite de la
cavalerie s'avana rapidement une voiture attele de chevaux gris.
Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un
personnage de l'escorte; c'tait un des marchaux, dont le regard
s'arrta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en
dtourna aussitt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de
compassion qu'il cherchait  dissimuler. Le gnral qui conduisait le
convoi, effray, la figure chauffe, talonnait son cheval efflanqu, et
galopait derrire la voiture. Quelques officiers se runirent, les
soldats les entourrent. Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit? rptait-on de
tous cts avec une inquitude marque.

Pierre aperut en ce moment Karataew, qu'il n'avait pas encore vu,
adoss  un bouleau.  l'expression attendrie que sa physionomie avait
la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se
joignait aujourd'hui celle d'une gravit douce et sereine. Ses yeux si
bons, voils par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier,
ayant peur pour lui-mme, fit mine de ne pas le remarquer et dtourna la
tte. En reprenant sa marche, il regarda en arrire, et le vit toujours
 la mme place, au bord du chemin. Deux Franais parlaient entre eux 
ses cts. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la monte en
boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrire lui,
mais au mme moment il se souvint que le passage du marchal l'avait
empch de finir de calculer ce qui leur restait d'tapes  faire
jusqu' Smolensk, et il se remit  compter. Deux soldats, dont les
fusils fumaient encore, le dpassrent en courant. Tous deux taient
ples, et l'un jeta  la drobe un regard sur Pierre, qui le regarda
aussi, et se rappela que l'avant-veille ce mme soldat avait brl sa
chemise en voulant la faire scher, ce qui avait provoqu les rires de
toute l'assistance. Le Gris hurla  l'endroit o Karataew tait
assis: Qu'a donc cette bte, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les
soldats qui marchaient  ct de lui ne se retournrent plus, mais une
expression sinistre se rpandit sur leurs traits.


XIV


Les prisonniers, les bagages du marchal et ceux de la cavalerie
s'arrtrent dans le village de Schamschew. On s'tablit autour du feu
de la marmite, et Pierre, aprs avoir mang un morceau de viande de
cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immdiatement du mme
sommeil qui s'tait empar de lui  Mojask, aprs Borodino. La ralit
se confondit avec le rve, et une voix, tait-ce la sienne ou celle d'un
autre? lui rpta les mmes penses qu'il avait alors si clairement
entendues. La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce
mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de
reconnatre l'existence de la divinit. Aimer la vie, c'est aimer Dieu.
Le plus difficile et le plus mritoire est d'aimer la vie dans ses
souffrances immrites.... Karataew! se dit tout  coup Pierre en
lui appliquant ces penses. Il vit ensuite dans son rve un petit
vieillard, oubli depuis longtemps, qui lui avait donn des leons de
gographie lors de son sjour en Suisse: Attends! lui disait ce
dernier, et il lui prsenta un globe. Ce globe, anim, frmissant,
n'avait pas de contours nettement indiqus: sa surface se composait de
gouttes d'eau serres l'une contre l'autre en masse compacte, et ces
gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se
divisant  l'infini; et, tout en cherchant  occuper le plus d'espace
possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. C'est
l'image de la vie, lui disait le vieux professeur.... Comme c'est
simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas
compris plus tt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes
essaye de s'tendre pour mieux Le reflter.... Elle grandit, elle se
resserre, elle disparat, pour revenir de nouveau  la surface....
Voil! c'est ainsi que Karataew a disparu!.... Avez-vous compris, mon
enfant? rpta le professeur.... Avez-vous compris, sacr nom?
s'cria une voix tonnante... et Pierre se rveilla. Quand il se souleva
sur son sant, il vit,  deux pas de lui, un soldat franais qui venait
de bousculer un Russe et s'occupait  faire griller un morceau de viande
enfil dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux
doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec
adresse. La lueur des tisons clairait sa figure bistre et ses sourcils
pais: Cela lui est bien gal,  ce brigand! murmurait le prisonnier,
assis  deux pas de l, en caressant le petit Gris, qui remuait
gaiement la queue: Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon... Il
n'acheva pas, car, au mme moment, son imagination lui reprsenta le
pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient
retenti au mme endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et
craintif des deux soldats qui l'avaient dpass avec leurs fusils encore
fumants, l'absence de Karataew  l'tape du soir. Il tait enfin sur le
point de comprendre que Karataew avait t tu, lorsque, sans savoir
pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, o il
avait pass une soire d't avec une belle Polonaise. Sans essayer de
rattacher l'un  l'autre ces tableaux d'une nature si diffrente, Pierre
referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination
avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une
telle impression de bien-tre et de fracheur, qu'il crut se sentir
glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le
cristal, se runissaient sans bruit au-dessus de sa tte!

Une vive fusillade et de grands cris le rveillrent bien avant le lever
du soleil.

Les cosaques! s'cria un Franais qui s'enfuyait, et, une minute plus
tard, Pierre se trouva entour de compatriotes.

Il fut longtemps  comprendre ce qui se passait. De toutes parts
s'levaient des exclamations de joie:

Frres! amis! camarades! rptaient les vieux soldats en pleurant et
en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur ct,
entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vtement, qui des
bottes, qui du pain!

Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son motion, prononcer
un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.

Dologhow, debout  l'entre de la maison en ruines, assistait au dfil
des Franais dsarms, en donnant de lgers coups de cravache sur la
pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur
msaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui,
et en sentant peser sur eux son regard glacial et pntrant, qui ne leur
promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs
lvres.  deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et
marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte
cochre.

Combien? demanda Dologhow.

--La seconde centaine, rpondit le cosaque.

--Filez, filez! disait Dologhow, qui avait emprunt cette expression
aux Franais, et un clair de cruaut jaillissait de ses yeux lorsqu'ils
se croisaient avec ceux des prisonniers.

Denissow, la tte dcouverte, suivait d'un air sombre et accabl les
cosaques qui portaient le corps de Ptia, pour le dposer dans la fosse
qu'ils avaient creuse au fond du jardin.


XV


 partir du 28 octobre, lorsque les froids commencrent, la retraite des
Franais prit un caractre plus tragique. Le nombre des hommes gels ou
se chauffant  en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.

De Moscou  Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000,
non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que
piller. La suite devait correspondre mathmatiquement  ce commencement:
l'arme franaise diminuait dans la mme proportion de Viazma 
Smolensk, de Smolensk  la Brsina et de la Brsina  Vilna,
indpendamment de l'intensit du froid, de la poursuite des Russes, des
obstacles imprvus, ou de toute autre circonstance prise isolment. 
partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse
qui marcha ainsi jusqu' la fin. Berthier crivait  son souverain ce
qui suit (et l'on sait  quel point les chefs se permettent de s'carter
de la vrit lorsqu'ils dcrivent la situation d'une arme):

Je crois devoir faire connatre  Votre Majest l'tat de ses troupes
dans les diffrents corps d'arme que j'ai t  mme d'observer depuis
deux ou trois jours dans diffrents passages. Elles sont presque
dbandes. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en
proportion du quart au plus dans presque tous les rgiments; les autres
suivent isolment diffrentes directions, chacun pour son compte, dans
l'esprance de trouver des subsistances et pour se dbarrasser de la
discipline. En gnral ils regardent Smolensk comme le point o ils
doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqu que beaucoup de
soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet tat de
choses, l'intrt du service de Votre Majest exige, quelles que soient
ses vues ultrieures, qu'on rallie l'arme  Smolensk, en commenant 
la dbarrasser des non-combattants, tels que les hommes dmonts, et des
bagages inutiles et du matriel de l'artillerie, qui n'est plus en
proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des
subsistances sont ncessaires aux soldats, qui sont extnus par la faim
et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et
dans les bivouacs. Cet tat de choses va toujours en s'aggravant, et
donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remde, on ne
soit plus matre des troupes dans un combat.--Le 9 novembre,  trente
verstes de Smolensk[37].

En entrant dans Smolensk, qui tait pour eux la terre promise, les
Franais s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres
magasins, et, cette dvastation une fois accomplie, ils reprennent leur
retraite sans mme savoir o elle s'arrtera, et pourquoi ils la
reprennent. Napolon, ce gnie, qui ne se connaissait pas de matre, ne
le savait pas davantage. Malgr tout, son entourage et lui-mme
continuaient  observer l'tiquette usite en crivant des lettres, des
rapports, des ordres du jour. On s'appelait: Sire, mon cousin, prince
d'Eckmhl, ou roi de Naples.... Mais ces rapports et ces ordres du jour
taient lettres mortes. Personne ne les excutait, parce qu'ils taient
inexcutables, et, malgr les titres pompeux dont ils faisaient parade,
chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup  se reprocher et que le
moment de l'expiation tait venu. Aussi, en dpit des soins qu'ils
semblaient accorder  l'arme, chacun en ralit ne pensait qu' soi, 
fuir au plus vite, et  se sauver, si c'tait possible.


XVI



Les mouvements des armes russe et franaise, pendant cette retraite de
Moscou au Nimen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande
les yeux  deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette
pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans
craindre l'ennemi, mais,  mesure que la partie s'engage, il tche de
s'loigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant  l'viter,
tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la
premire priode de la retraite des troupes franaises sur la route de
Kalouga, on savait encore o les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur
celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrtant le battant de
la clochette et, sans s'en douter, allrent se heurter plus d'une fois
contre les Russes. Une arme fuyait, l'autre la poursuivait. En
quittant Smolensk, les Franais avaient le choix entre plusieurs routes:
on aurait donc pu supposer qu'aprs y avoir sjourn quatre jours, ils
auraient d connatre l'approche de l'ennemi et combiner une attaque
avantageuse, mais leur foule dbande s'lana en dsordre, sans plan,
sans direction prcise, sur le plus prilleux des chemins, celui de
Krasno  Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir
l'ennemi derrire et non devant eux, ils s'chelonnaient  de telles
distances, que souvent ils se trouvaient  vingt-quatre heures les uns
des autres. Napolon fuyait en tte, puis les rois et les ducs. L'arme
russe, pensant que Napolon prendrait  droite au del du Dnipre, qui
tait, du reste, la seule manoeuvre sense  excuter, suivit cette mme
direction, et dboucha sur la grand'route de Krasno. Alors, toujours
comme au jeu du colin-maillard, les franais se trouvrent en face de
notre avant-garde. Aprs le premier moment de panique cause par cette
apparition inattendue, ils s'arrtrent, puis reprirent leur course
affole en abandonnant les blesss et les tranards. C'est ainsi que,
pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney
dfilrent, par dtachements isols, devant les troupes russes. Personne
ne s'inquitait des autres, et chacun, se dbarrassant de son
artillerie, de ses bagages, de la moiti de ses hommes, ne pensait qu'
chapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite.
Ney, qui s'tait attard  l'inutile besogne de faire sauter les murs de
Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient
de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napolon  Orcha,
avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait
dans le principe, et qu'il avait sems tout le long de la route, avec
ses canons et ses bagages, oblig de se frayer pendant la nuit un chemin
 travers les bois pour gagner le Dnipre. D'Orcha  Vilna, ce fut le
mme jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Brsina furent
tmoins d'une pouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyrent, un
grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser
recommencrent,  travers champs, leur course dsespre. Quant au chef
suprme, il endossa une fourrure, se mit en traneau, et partit,
laissant derrire lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent
son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient
augmenter le chiffre des morts!


XVII


Quand on voit les Franais, pendant tout le cours de cette campagne,
courir  leur perte invitable, en ne subordonnant  aucune combinaison
stratgique l'ensemble de leurs oprations ou les dtails de leur
marche, on ne peut se figurer que les historiens,  propos de cette
retraite, reproduisent leur thorie de la mise en mouvement des masses
par la volont d'un seul. Cependant ils ont crit des volumes pour
numrer les remarquables dispositions prises par Napolon pour guider
ses troupes, et vanter le talent militaire dploy  cette occasion par
ses marchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spcieux, afin de
nous expliquer les motifs qui l'engagrent  choisir, pour battre en
retraite, la route dvaste qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au
lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment
approvisionns. Ils exaltent son hrosme au moment o, se prparant 
livrer bataille  Krasno et  commander en personne, il dit , son
entourage: J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le
gnral! Et pourtant, malgr ces nobles paroles, il fuit plus loin,
abandonnant toute son arme  son malheureux sort! Ils nous dpeignent
ensuite la bravoure des marchaux, celle de Ney en particulier, qui se
borne, aprs un dtour dans la fort,  passer de nuit le Dnipre, et 
arriver  Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, aprs avoir perdu les
neuf diximes de ses hommes! Enfin ils nous dcrivent complaisamment
dans tous ses dtails le dpart de l'Empereur, de l'Empereur laissant l
sa grande et hroque arme!

Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement tax de
lchet, et qu'on apprend aux enfants  mpriser, est reprsent par les
historiens comme quelque chose de grand et de marqu au coin du gnie.
Et quand ils sont  bout d'arguments pour justifier une action contraire
 tout ce que l'humanit reconnat de bon et de juste, ils voquent
solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure
la notion du bien et du mal. S'il tait possible de partager leur
manire de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est
grand, et aucune atrocit ne pourrait lui tre reproche. C'est
grand! disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal
n'existent pas pour eux, il n'y a que ce qui est grand et ce qui ne
l'est pas, et le grand est pour eux la marque essentielle de certains
personnages qu'ils dcorent du nom de hros! Quant  Napolon, qui
s'enveloppe de sa fourrure et s'loigne  fond de train de tous ceux
qu'il a emmens avec lui, et dont la perte est en train de se consommer,
il se dit, lui aussi, en toute tranquillit, que c'est grand! Et parmi
tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napolon le Grand, il
n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre la grandeur en dehors des
lois ternelles du bien et du mal quivaut  reconnatre son infriorit
et sa petitesse morale!  notre avis, la mesure du bien et du mal,
donne par le Christ, doit s'appliquer  toutes les actions humaines, et
il ne saurait y avoir de grandeur l o il n'y a ni simplicit, ni
bont, ni vrit!


XVIII


Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la
dernire partie de la campagne de 1812, n'a pas prouv un sentiment de
pnible et vague dpit? Qui ne s'est demand comment notre arme, aprs
avoir accept la bataille de Borodino, lorsqu'elle tait infrieure en
nombre  celle des Franais, n'avait pas pu, aprs les avoir cerns de
trois cts  la fois, leur couper la retraite et les faire tous
prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par
dtachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre)
nous rpond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et
autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines
dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugs et condamns?
Mme en leur imputant ce prtendu oubli de leur devoir, il est difficile
en effet de comprendre, eu gard aux conditions dans lesquelles se
trouvait l'arme russe  Krasno et  la Brsina, comment elle ne s'est
pas empare de toute l'arme franaise, avec ses marchaux, ses rois et
son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'tait l le dessein
arrt en haut lieu! Expliquer cet trange phnomne, en disant que
Koutouzow a entrav la russite, c'est compltement inadmissible,
puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgr sa volont bien
arrte de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au
dsir manifest par ses troupes  Viazma et  Taroutino. Si, comme on le
prtend, le projet des Russes tait de couper la retraite  l'arme
franaise et de la faire prisonnire en masse, et que leurs tentatives
en ce sens n'aient abouti qu' des checs, il s'ensuit naturellement que
les Franais doivent considrer cette dernire priode de la campagne
comme une srie de victoires pour leurs armes, et que les historiens
militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos
soldats. Car, s'ils veulent tre logiques, malgr leur enthousiasme
lyrique et patriotique, ils sont bien obligs de reconnatre que la
retraite des Franais, depuis Moscou, a t une suite ininterrompue de
succs pour Napolon et de dfaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de
ct pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a
videmment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en
dfinitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti  son
anantissement, tandis que les dfaites russes ont eu pour rsultat la
libration de la patrie. La cause relle de cette contradiction gt dans
le fait que les historiens, en se bornant  tudier les vnements dans
la correspondance des Empereurs et des gnraux, dans les rcits et dans
les rapports officiels, ont faussement suppos que le plan tait de
couper la retraite  Napolon et  ses marchaux, et de les faire
prisonniers. Ce plan n'a jamais exist et ne pouvait exister, car il
n'avait aucune raison d'tre. De plus, il tait impossible de
l'excuter, car l'arme de Napolon s'enfuyait avec une prcipitation
qui tenait du vertige, htant ainsi elle-mme le dnoment dsir. Il
aurait donc t absurde d'entreprendre des oprations habilement
combines contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en
route, et dont la capture, mme celle de leur Empereur et de leurs
gnraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'ide
de couper la retraite  Napolon tait aussi peu sense qu'impraticable,
car l'exprience nous prouve que jamais un mouvement de colonne excut
pendant une bataille,  cinq verstes de distance, ne concorde,  point
nomm, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bnvolement que
Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient  l'heure
dite,  l'endroit dsign par avance, c'tait en ralit aussi
invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en
recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Ptersbourg, il disait que
les dispositions faites  distance n'avaient jamais le rsultat qu'on en
attendait. Quant  l'expression militaire de couper une retraite,
c'est galement un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de
pain, on ne coupe pas une arme. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne
peut ni couper une arme, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours
moyen de faire un dtour, et messieurs les tacticiens devraient savoir,
par l'exemple de Krasno et de la Brsina, combien la nuit est
favorable aux mouvements imprvus. Quant aux prisonniers, on ne prend
que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse
attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui
se rendent mthodiquement, selon toutes les rgles de la stratgie et de
la tactique. Quant aux Franais, ils pensaient avec raison qu'il n'y
avait pas plus d'avantage pour eux d'un ct que de l'autre, car,
prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir
de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino  Krasno, l'arme
russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et
tranards. Pendant cette priode de la campagne, nos troupes, manquant
de vivres, de chaussures, de vtements, bivouaquaient des mois entiers
dans la neige, par quinze degrs de froid; les jours n'avaient que sept
ou huit heures de dure, les nuits taient sans fin, il n'y avait plus,
par consquent, de discipline, puisqu'elles luttaient  tout instant
contre la mort et les souffrances. L-dessus les historiens se
contentent de vous dire que Miloradovitch aurait d excuter une marche
de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son ct, et
que Tchitchagow se serait avanc (ayant de la neige au-dessus des
genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils
plutt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout
ce qui tait possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce
n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes,
confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient 
combiner des plans irralisables! Cette trange et inconcevable
contradiction du fait rel et de la description officielle provient de
ce que les historiens s'attachent  nous dcrire les sentiments sublimes
et  non rpter les paroles mmorables de certains gnraux, au lieu de
dpeindre prosaquement les vnements. Les grandes phrases de
Miloradovitch, les rcompenses reues par tel ou tel militaire pour ses
profondes combinaisons stratgiques ont seules le don de les intresser,
mais les 50 000 hommes dissmins dans les hpitaux et dans les
cimetires n'attirent pas leur attention, comme s'ils taient indignes
de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de
laisser de ct l'tude des rapports et des plans de bataille, et de
pntrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers
d'individus qui prennent une part immdiate aux vnements pour donner 
des questions jusque-l insolubles en apparence une solution claire
comme le jour?




CHAPITRE VI

I


Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un
sentiment involontaire de terreur, car il assiste  l'anantissement
d'une fraction de cette nature animale  laquelle il appartient; mais,
lorsqu'il s'agit d'un tre aim, on ressent, en dehors de la terreur
cause par le spectacle de la destruction, un dchirement intrieur, et
cette blessure de l'me tue ou se cicatrise, comme une blessure
ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre
attouchement.

La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste
exprience aprs la mort du prince Andr. Moralement courbes et
affaisses sous l'influence du nuage menaant de la mort qu'elles
avaient vue si longtemps planer sur leurs ttes, elles n'osaient plus
regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que
pour protger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses
impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la
rue, l'annonce du dner, la question de la femme de chambre au sujet de
la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui tait pis encore, un mot banal,
un intrt trop faiblement exprim, irritait leur blessure, car tout
cela les empchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystrieux
qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait
insulter  ce calme profond qui leur tait si ncessaire  toutes deux,
pour se reprendre  couter les chants de ce choeur solennel et terrible
qui n'avaient pas encore cess de vibrer dans leur imagination. Elles
changeaient peu de paroles, mais elles prouvaient une vritable
consolation  se trouver ensemble; elles vitaient mme toute allusion 
l'avenir,  leur tristesse, au dfunt, car en parler n'tait-ce pas
porter atteinte  la grandeur et  la saintet du mystre qui s'tait
accompli sous leurs yeux? Cette rserve qu'elles s'imposaient ne
faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la
joie ne peut tre ternelle et sans alliage.

La princesse Marie, la premire, par sa position personnelle et
indpendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son
neveu, fut attire hors de la sphre de deuil dans laquelle elle avait
vcu pendant prs de deux semaines. Une lettre reue exigeait une
rponse, la chambre du petit Nicolas tait humide, il avait attrap un
rhume; Alpatitch, arriv de Yaroslaw, lui prsentait le compte rendu des
affaires, etc. Il fallut discuter avec lui  propos du conseil qu'il lui
donnait de retourner  Moscou et de s'tablir  nouveau dans leur htel;
car l'htel tait rest intact, et n'exigeait que quelques rparations
insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il
ft possible de l'arrter, et, quelque pnible qu'il ft pour la
princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se
ft de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie
 tous ses regrets, les soucis de l'existence la rclamaient. Elle y
reprit,  son coeur dfendant, sa part d'activit; elle revit les
comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu,
et s'occupa des prparatifs de son retour  Moscou.

Natacha, livre  un isolement plus complet, s'loigna insensiblement de
la princesse Marie, ds que son dpart fut dcid. Cette dernire
proposa  la comtesse de l'emmener avec elle. Son pre et sa mre y
consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille
s'affaiblissait de plus en plus, ils espraient que le changement d'air
et les soins des mdecins de Moscou contribueraient  la rtablir!

Je n'irai nulle part, rpondit Natacha, je ne demande qu'une chose:
c'est qu'on me laisse en paix! Et elle sortit prcipitamment, en
retenant  grand'peine des larmes de colre plutt que de douleur.

Blesse de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande
partie de son temps seule dans sa chambre, enfonce dans un coin du
divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait
sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir,
dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'puisait, mais elle lui
tait ncessaire. Ds que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait
brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie,
saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une
visible impatience qu'on la laisst  elle-mme. Il lui semblait
toujours qu'elle tait sur le point de pntrer et de rsoudre
l'effrayant problme sur lequel se concentraient toutes les forces de
son me.

Un jour,  la fin de dcembre, les cheveux ngligemment nous sur le
sommet de la tte, habille d'une robe de laine noire, ple, amaigrie,
elle tait  moiti tendue comme d'habitude dans l'angle du divan et
chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixs sur la
porte semblaient regarder du ct par o il avait disparu; alors cette
rive inconnue de la vie, o jamais jusque-l elle n'avait fix sa
pense, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si
problmatique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque
palpable, tandis que celle o elle tait reste lui apparaissait
dserte, dsole, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant l o
elle savait qu'il devait tre, elle ne pouvait nanmoins se le
reprsenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps:
elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se rptait ses
paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir
entendues.... Le voil!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son
vtement de velours fourr, la tte appuye sur sa main maigre et
diaphane; sa poitrine est enfonce, ses paules releves, ses lvres
serres, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se dtendent sur
son front ple. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha
devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... Quelle est cette
douleur? Que sent-il? se demande-t-elle.... Mais il a remarqu son
attention; il la regarde et lui dit sans sourire: Se lier pour la vie
 un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment
ternel... Et il essaye de pntrer sa pense.... Natacha rpond alors
comme elle rpondait toujours: Cela ne durera pas, vous vous
remettrez!... Mais son regard svre et scrutateur lui adresse un
reproche plein de dsespoir.... Je lui avais dit, pensait Natacha, que
rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donn un autre
sens  mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de
moi, car alors il tenait encore  la vie et il craignait la mort!...
J'ai parl sans rflchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais t
heureuse de le voir toujours mourant plutt que d'prouver ce que
j'prouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher  rparer
ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant 
recommencer la mme scne, elle modifiait sa rponse et lui disait:
Oui, c'et t affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez
que vous tes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!
Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre
voix lui rpter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas
dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: Je t'aime, je t'aime!
rptait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur
devenait moins amre et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout
 coup elle se demandait avec terreur  qui elle parlait ainsi.... Qui
tait-il? O tait-il  prsent?... Tout se drobait derrire une
apprhension indicible qui arrtait son effusion, et, se laissant de
nouveau aller  ses rflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin
pntrer le mystre. Mais, au moment o elle allait saisir
l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le
visage dcompos, et lui dit, sans s'inquiter de l'effet produit par
son apparition:

Venez vite, mademoiselle, un malheur est arriv!... Pierre Illitch...
une lettre! dit-elle en sanglotant.


II


L'aversion que chacun inspirait  Natacha tait plus marque encore
envers les membres de sa famille. Son pre, sa mre, Sonia, lui taient
si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours
sonner faux dans ce monde idal qui l'absorbait compltement. Elle leur
tmoignait non seulement de l'indiffrence, mais mme de l'inimiti.
Elle couta la nouvelle apporte par Douniacha sans la comprendre: De
quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur tre arriv,  eux,
dont les jours coulent et se succdent avec la mme tranquillit? Voil
ce qu'elle se demandait.

Lorsqu'elle entra dans le salon, son pre sortait de la chambre de la
comtesse. Sa figure contracte tait couverte de larmes; en apercevant
sa fille, il fit un geste dsespr, et clata en sanglots dchirants,
qui bouleversaient sa bonne et placide figure:

Ptia, Ptia!... Va! Va! Elle t'appelle! Pleurant  chaudes larmes
comme un enfant, et tranant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur
une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.

On aurait dit qu'un courant lectrique enveloppait dans ce moment
Natacha de la tte aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur;
elle sentit quelque chose clater en elle, elle crut mourir, mais cette
horrible angoisse fut instantanment suivie d'une sensation de
dlivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'tait vanouie. La vue de
son pre, les cris de douleur sauvage de sa mre, lui firent oublier sa
propre dsolation; elle courut  son pre, mais celui-ci, d'un geste qui
trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la
comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait
d'apparatre, ple et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle
murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de
l'entendre, la repoussa, se prcipita vers sa mre, et s'arrta une
seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-mme. La
comtesse,  moiti couche dans un fauteuil, en proie  des mouvements
nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tte contre la
muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains troitement
serres.

Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il
ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient,
dis-moi que ce n'est pas vrai!

Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mre,
releva sa tte affaisse, et colla sa figure contre la sienne.

Maman, ma chrie!... Je suis l, maman! murmurait-elle sans
interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec
elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forant  boire un peu
d'eau, en dgrafant sa robe.

Je suis l, maman, je suis l! lui disait-elle toujours, en baisant sa
tte, son visage, ses mains, et aveugle par le torrent de larmes qui
coulait le long de ses joues.

La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un
moment. Tout  coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena
autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la
tte  deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses
yeux sur son visage, qu'elle pressait  lui faire mal, elle la regarda
longtemps d'un air gar.

Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu
ne me tromperas pas, tu me diras la vrit?

Les yeux de Natacha, voils de larmes, semblaient implorer son pardon.

Mre chrie! dit-elle en employant tout son amour filial  soulager sa
mre d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci,
impuissante  conjurer l'horrible ralit, s'obstinait  repousser
l'ide qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aim venait
d'tre tu  la fleur de l'ge, et elle retombait dans le monde du
dlire pour fuir la fatale vrit.

Natacha n'aurait pu dire comment se passrent cette premire nuit et la
journe qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mre d'une
minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni  consoler ni
 expliquer, mais enveloppait la pauvre afflige d'effluves de tendresse
qui taient comme un appel  la vie. La troisime nuit, profitant d'un
moment d'assoupissement de sa mre, elle venait de fermer les yeux en
appuyant sa tte sur le bras du fauteuil, lorsque,  un craquement du
lit, elle les rouvrit tout  coup, et vit la malade, assise sur son
sant, parlant tout bas:

Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigu?... veux-tu du
th?

Natacha s'approcha.

Comme te voil grand et beau! poursuivit la comtesse en prenant la
main de sa fille...

--Maman,  qui parlez-vous?

--Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus! Alors, se jetant
au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la premire fois.


III


Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle
tait dcidment la seule qui pt arrter sa mre sur la pente d'un
dsespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta
constamment auprs d'elle, sommeillant  ses cts dans un fauteuil:
elle lui donnait  boire,  manger, et ne cessait de lui adresser de
douces et tendres paroles.

La blessure de cette pauvre me ne pouvait se cicatriser. La mort de
Ptia avait emport la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard,
cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouve
portant lgrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa
chambre, vieille,  moiti morte, et ne prenant plus aucun intrt 
l'existence. Ce coup, qui l'avait terrasse, arracha au contraire sa
fille  sa lthargie. Natacha avait cru que sa vie tait finie lorsque
son affection pour sa mre lui dmontra que l'essence de son tre,
c'est--dire l'amour, tait encore vivace en elle, et, l'amour une fois
rveill dans son me, elle revint  la vie.

Les derniers jours du prince Andr avaient dj li Natacha et la
princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette
dernire avait remis son dpart; elle soigna avec dvouement Natacha,
dont les forces physiques avaient t soumises  une trop rude preuve
dans la chambre de sa mre, et qui tait tombe malade  son tour.
S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut
qu'elle vnt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et
allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.

Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.

--Mais tu es fatigue, dors.

--Non, non, pourquoi m'as-tu emmene?... Elle me demandera.

--Non, ma chrie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.

Natacha, tendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurit les traits
de la princesse Marie: Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui
et non: elle a quelque chose de particulier, d'trange, quelque chose
qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement
bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?

Mcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que
je sois mauvaise, non, ma petite me, je t'aime bien, je t'assure,
soyons amies, compltement amies. Et elle lui couvrit de baisers la
figure et les mains.

La princesse Marie, confuse et embarrasse, rpondit cependant avec joie
 cet panchement.

 dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amiti exalte
et passionne qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient
 tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble
la plus grande partie de leur journe. Si l'une s'en allait, l'autre
s'inquitait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles
se sentaient plus en paix avec elles-mmes, runies que spares;
c'tait un sentiment plus fort que l'amiti, et si exclusif, que la vie
ne devenait possible que si l'amie tait l. Parfois, elles gardaient le
silence pendant de longues heures, ou bien, couches l'une  ct de
l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs
les plus lointains taient leur thme favori. La princesse Marie
racontait son enfance, ses rveries, parlait de sa mre et de son pre,
et Natacha, qui jusque-l s'tait dtourne avec une indiffrence
hautaine de cette vie de dvouement et de soumission, dont elle ne
pouvait comprendre la potique et chrtienne abngation, aujourd'hui
ardemment attache  la princesse Marie, s'prit de sympathie pour son
pass, et en comprit enfin le ct intime, rest si longtemps
impntrable  ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas  pratiquer
cette abngation absolue, car elle tait habitue  chercher d'autres
joies, mais elle apprcia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne
la possdait pas. Quant  la princesse Marie, elle aussi, en coutant
les rcits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait
un horizon qui lui tait inconnu, la foi dans la vie et dans les
jouissances qu'elle apporte avec elle. De lui elles ne parlaient qu'
de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'tait leur ide) 
l'lvation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire
accomplissait peu  peu, et malgr elles, l'oeuvre de l'oubli.

Natacha avait singulirement pli, et sa faiblesse tait si grande que,
lorsqu'on lui parlait de sa sant, elle en prouvait un certain plaisir;
mais tout  coup, par une rvolution subite, elle se sentait envahir,
non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la
perte de sa beaut. Examinant alors son visage amaigri, elle s'tonnait
du changement survenu dans ses traits, et les tudiait tristement dans
son miroir. C'tait invitable, se disait-elle, et cependant elle en
avait peur, et regrettait qu'il en ft ainsi! Un jour, ayant mont trop
vite l'escalier, elle s'arrta essouffle, et trouva aussitt une raison
pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi 
essayer et  mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha,
et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendt s'approcher, elle
l'appela de nouveau,  pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et
elle s'couta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le
croire possible, mais,  travers la couche paisse de limon dont elle
croyait son me recouverte, peraient dj les fines et tendres pointes
de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientt
disparatre, sous la sve de sa verdure, la douleur qui l'avait crase.
La plaie intrieure se cicatrisait.

La princesse Marie partit pour Moscou  la fin de janvier, emmenant
Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultt les
mdecins.


IV


Aprs le choc des deux armes qui avait eu lieu  Viazma, et o il avait
t impossible  Koutouzow d'arrter l'lan de ses troupes, dsireuses
de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Franais
et la poursuite des Russes continurent sans nouvelle bataille. La fuite
de l'arme franaise tait tellement rapide, que l'arme russe ne
pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, puiss, sur
la route, et nos soldats, extnus de fatigue par cette course
incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient
plus en acclrer la vitesse.

Voici qui suffira  donner une ide du degr d'puisement auquel notre
arme tait arrive; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blesss et
en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine  peine avaient t faits
prisonniers, tandis qu'en arrivant  Krasno elle tait dj rduite 
la moiti des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait  sa sortie de
Taroutino. La rapidit de sa poursuite agissait par consquent sur elle
d'une faon aussi dissolvante que la fuite sur les Franais, avec cette
diffrence toutefois qu'elle marchait de plein gr, sans se sentir,
comme l'ennemi, menace d'un anantissement complet, et que ses
tranards taient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les
Franais rests en arrire tombaient infailliblement entre les mains des
Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activit  ne
pas entraver la retraite des Franais,  la favoriser au contraire, tout
en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues
et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forait
encore  temporiser! c'tait seulement  condition de suivre les
Franais  distance, qu'on pouvait esprer les tourner dans leur course
dsordonne. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi
tait vaincu et irrmdiablement vaincu par la seule force des
circonstances. Mais ses gnraux, surtout les trangers, brlant de
dsir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un
roi, s'obstinaient  trouver le moment propice pour livrer une bataille
en rgle, et pourtant rien n'tait plus absurde. Aussi ne cessaient-ils
de lui prsenter des plans, dont le seul rsultat tait l'augmentation
des marches forces et un surcrot de fatigue pour les hommes, tandis
que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou  Vilna
tait de diminuer pour ses soldats les misres de cette campagne. Malgr
tous ses efforts, il fut nanmoins impuissant  mettre un frein  toutes
ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient
surtout lorsque les troupes russe venaient  tomber inopinment sur les
troupes franaises.

C'est ce qui arriva  Krasno; l, au lieu d'avoir affaire  une colonne
franaise isole, on se heurta contre Napolon lui-mme entour de 16
000 hommes; l il fut impossible  Koutouzow d'pargner  son arme une
funeste et inutile collision; le carnage des hommes dbands de l'arme
franaise par les hommes puiss de l'arme russe continua trois jour
durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un
bton qu'on appelait bton de marchal, chacun enfin tint  prouver
qu'il s'tait distingu. Aprs l'affaire, ce fut une altercation
gnrale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni
Napolon ni aucun de ses marchaux. Ces hommes, entrans par leurs
passions, n'taient que les instruments aveugles de l'inexorable
ncessit: ils se regardaient comme des hros, et demeuraient persuads
qu'ils s'taient conduits de la manire la plus noble et la plus
mritoire. Koutouzow surtout tait l'objet de leur animosit: ils
l'accusaient de les avoir empchs, ds le dbut de la campagne, de
battre Napolon, de ne penser qu' ses intrts, et de n'avoir arrt la
marche de l'arme  Krasno que parce qu'il avait perdu la tte en
apprenant sa prsence, d'tre en relations avec lui, mme de lui tre
vendu, etc.

Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionns, les
contemporains ont ainsi jug Koutouzow; mais, tandis que la postrit et
l'histoire dcernent  Napolon le nom de Grand, les trangers le
dpeignent, lui, comme un vieillard us, comme un courtisan corrompu et
affaibli, et les Russes, comme un tre indfinissable, une sorte de
mannequin, utile dans le moment, grce  son nom essentiellement russe!


V


Dans les annes 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en
tait mcontent, et dans un livre d'histoire, rcemment crit par ordre
suprieur, Koutouzow est reprsent comme un courtisan intrigant et
fourbe, tremblant mme au seul nom de Napolon, et capable d'avoir
empch, par ses doutes, les troupes russes de remporter  Krasno et 
la Brsina une clatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont
pas proclams de grands hommes, tel est le sort de ces individualits
isoles qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur
volont: la foule les punit d'avoir compris les lois suprieures qui
rgissent les affaires de ce monde en dversant sur elles le mpris et
l'envie.

Chose trange et terrible  dire! Napolon, cet infime instrument de
l'histoire, est pour les Russes eux-mmes un sujet inpuisable
d'exaltation et d'enthousiasme: il est grand  leurs yeux. Mettez en
parallle Koutouzow, qui, du commencement  la fin de 1812, de Borodino
 Vilna, ne s'est pas une fois dmenti, ni par une action, ni par une
parole, qui est un temple sans prcdent de l'abngation la plus
absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les
vnements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent
avoir pour l'avenir. Koutouzow est reprsent par eux comme un tre
incolore, digne tout au plus de commisration, et ils ne parlent plus
souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal dguise!... Et
cependant, o trouver un personnage historique qui ait tendu vers un
seul et mme but avec plus de persvrance, et qui l'ait atteint d'une
manire plus complte et plus conforme  la volont de tout un peuple?

Il n'a jamais parl des quarante sicles qui regardaient ses soldats du
haut des Pyramides, des sacrifices qu'il avait faits  la patrie, de
ses intentions et de ses plans! Encore moins parlait-il de lui-mme. Il
ne jouait aucun rle:  premire vue, c'tait un homme tout rond, tout
simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il crivait  ses
filles,  Mme de Stal, lisait des romans, aimait la socit des jolies
femmes, plaisantait avec les gnraux, les officiers, les soldats, et ne
contredisait jamais une opinion contraire  la sienne. Lorsque le comte
Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir
abandonn Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans
bataille, Koutouzow lui rpondit:

C'est ce que j'ai fait. Et cependant Moscou tait dj abandonn!
Lorsque Araktchew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait
nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow rpondit:

C'est ce que je venais de dire, bien qu'un moment avant il et dit
tout le contraire! Que lui importait  lui, qui, seul au milieu de cette
foule inepte, se rendait compte des consquences immenses de
l'vnement, que ce ft  lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputt les
malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de
tel ou tel chef d'artillerie?

Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard,
arriv par l'exprience de la vie  la conviction que les paroles ne
sont pas les vritables moteurs des actions humaines, en prononait
souvent qui n'avaient aucun sens, les premires qui lui venaient 
l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance  ses
paroles, n'en a jamais prononc une seule, pendant toute sa carrire
active, qui ne tendt au but qu'il voulait atteindre. Involontairement
cependant, et malgr la triste certitude qu'il avait de ne pas tre
compris, il lui est arriv plus d'une fois d'exprimer nettement sa
pense, et cela dans des occasions bien diffrentes les unes des autres.
N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino,
premire cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'tait
une victoire? Il l'a dit, il l'a crit dans ses rapports et rpt
jusqu' sa dernire heure. N'a-t-il pas aussi dclar que la perte de
Moscou n'tait pas la perte de la Russie? et, dans sa rponse 
Lauriston, n'a-t-il pas affirm que la paix n'tait pas possible, du
moment qu'elle tait contraire  la volont nationale? N'a-t-il pas t
le seul, pendant la retraite,  envisager nos manoeuvres comme inutiles,
persuad que tout se terminerait de soi-mme, mieux que nous ne pouvions
le dsirer; qu'il fallait faire  l'ennemi un pont d'or; que les
combats de Taroutino, de Viazma, de Krasno taient inopportuns; qu'il
fallait atteindre la frontire avec le plus de forces possible, et que
pour dix Franais il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous
dpeint comme un courtisan mentant  Araktchiew afin de plaire 
l'Empereur, est le seul qui,  Vilna, ait os dire tout haut, en
s'attirant ainsi la disgrce impriale, que la continuation de la guerre
au del des frontires tait fcheuse et sans objet. Il ne sufft pas
d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses
actes sont l pour le dmontrer: il commence par concentrer toutes les
forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat,
et le chasse enfin du pays, en allgeant, autant qu'il lui tait
possible, les souffrances du peuple et de l'arme. Lui, ce temporiseur
dont la devise tait: temps et patience, lui, l'adversaire dclar des
dcisions nergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant  tous
les prparatifs une solennit sans exemple, et soutient ensuite, contre
l'avis des gnraux, malgr la retraite de l'arme victorieuse, que la
bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la
ncessit de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une
nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontires de l'Empire!

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde,
deviner aussi srement le sens et la porte des vnements, au point de
vue russe? C'est que cette merveilleuse facult d'intuition prenait sa
source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa
puret et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'tait ce
qui l'avait amen  rclamer, contre la volont du Tsar, le choix de ce
vieillard disgraci comme le reprsentant de la guerre nationale. Port
par cette acclamation du pays  ce poste lev, il y employa tous ses
efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes  la
mort, mais pour les mnager et les conserver  la patrie!

Cette figure simple et modeste, et par consquent grande dans la
vritable acception du mot, ne pouvait tre coule dans le moule
mensonger du hros europen, du soi-disant dominateur des peuples, tel
que l'histoire l'a invent!... Il ne saurait y avoir de grands hommes
pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres 
leur taille!


VI


Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasno. Un peu
avant le soir, aprs d'interminables discussions, aprs toutes sortes de
retards causs par les gnraux qui n'taient pas arrivs en temps utile
 l'endroit dsign, aprs l'envoi en tous sens d'aides de camp chargs
d'ordres et de contre-ordres, il devint vident que l'ennemi tait en
fuite et qu'aucune bataille n'tait possible.

La journe tait belle et froide. Koutouzow, accompagn d'une nombreuse
suite, o les mcontents taient en grande majorit, mont sur son
vigoureux petit cheval blanc, se rendit  Dobro, o le quartier
gnral avait t transport d'aprs son ordre. Le long de la route se
pressaient autour des feux les prisonniers franais qu'on avait faits ce
jour-l, au nombre de 7 000. Non loin de Dobro, une foule de soldats
dguenills causaient bruyamment autour de pices franaises dteles. 
l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux
se fixrent sur lui, pendant qu'un des gnraux lui expliquait o l'on
s'tait empar de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie tait
soucieuse, et il prtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui
faisait, il examinait ceux dont l'aspect tait le plus misrable. La
plupart des soldats franais n'avaient plus figure humaine: le nez et
les joues gels, les yeux rouges, gonfls et purulents, il semblait ne
leur rester que quelques minutes  vivre. Deux d'entre eux, dont l'un
avait le visage couvert de plaies, dchiraient de la viande crue. Il y
avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous
jet par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, aprs les avoir
longtemps regards, hocha la tte d'un air triste et pensif. Un peu plus
loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles
affectueuses  un Franais: il hocha de nouveau la tte, sans que sa
physionomie changet d'expression.

Que dis-tu? demanda-t-il au gnral qui essayait d'attirer son
attention sur les drapeaux franais runis en faisceaux devant le
rgiment de Probrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et,
s'arrachant avec peine au sujet qui le proccupait, il jeta autour de
lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.

Un des gnraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer
et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment
sans rien dire, puis, se soumettant  contre-coeur aux devoirs de sa
position, releva la tte, regarda avec attention les officiers qui
l'entouraient, et pronona avec lenteur, au milieu d'un profond silence,
ces quelques paroles:

Je vous remercie tous pour votre fidle et pnible service. La victoire
est  nous, et la Russie ne nous oubliera pas!  vous la gloire dans les
sicles  venir! Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle
franaise, qu'il avait incline devant le drapeau des Probrajenski:

Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tte!... Comme a, c'est bien!
Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.

--Hourra! hurlrent des milliers de voix.

Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courb sur sa selle,
baissa la tte, et son regard devint doux et railleur:

Voil ce que c'est, mes enfants, dit-il, lorsque le silence fut
rtabli. Officiers et soldats se rapprochrent de lui pour entendre ce
qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son
visage, taient compltement changes: ce n'tait plus le commandant en
chef qui parlait, c'tait simplement un vieillard qui avait  causer
avec ses frres d'armes:

Voil ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y
faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons
nos htes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar
n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que
vous tes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers...
voyez o ils en sont rduits: leur misre est pire que celle des
derniers mendiants. Quand ils taient forts, nous ne les mnagions pas,
mais maintenant nous pouvons en avoir piti.... Ce sont des hommes aussi
bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?

Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur
lui, se lisait la sympathie veille par son discours. Sa figure
s'claira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les
coins de ses lvres et de ses yeux. Il baissa la tte et ajouta:

 dire vrai, qui les a pris de venir? Ils n'ont que ce qu'ils
mritent, aprs tout!

Et, donnant  son cheval un coup de fouet accompagn d'un formidable
juron, il s'loigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui
rompirent aussitt leurs rangs.

Sans doute, toutes les paroles du gnral en chef n'avaient pas t
comprises des troupes, et personne n'aurait pu les rpter
textuellement; mais, solennelles au dbut, et empreintes  la fin d'une
simplicit pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car
chacun prouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du
triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien
exprim par le juron caractristique du vieillard; les cris joyeux des
soldats y rpondirent, et ne s'arrtrent pas de longtemps. Un des
gnraux s'tant approch ensuite du marchal pour lui demander s'il ne
dsirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui rpondre que par un
sanglot.


VII


Le crpuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasno,
tait dj tomb lorsque les troupes arrivrent  l'tape. Le temps
tait toujours calme, il gelait, et,  travers les rares flocons de
neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel
toil.

Le rgiment d'infanterie de ligne qui avait quitt Taroutino au nombre
de 3 000 hommes arriva un des premiers, rduit  900, au village o il
devait passer la nuit. Les fourriers dclarrent que toutes les isbas
taient occupes par les malades et les morts, les tats-majors et les
soldats de cavalerie. Une seule tait libre pour le commandant du
rgiment, qui s'y rendit aussitt, pendant que les soldats traversaient
le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernires
maisons.

Semblable  un norme polype  mille bras, le rgiment s'occupa 
l'instant d'arranger sa tanire et de pourvoir  sa nourriture. Une
partie des soldats se dirigea, en s'enfonant dans la neige jusqu'aux
genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y
entendit aussitt retentir les chansons et le bruit des haches qui
coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et
en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux,
dj attachs au piquet; d'autres enfin s'taient disperss dans le
village pour nettoyer les logements des officiers de l'tat-major, en
enlever les cadavres des Franais, ainsi que les planches et la paille
des toits et les branches sches des haies pour s'en faire des abris.
Une quinzaine de soldats taient prcisment occups  dmolir une de
ces cltures, qui entourait une remise dont le toit avait dj t
arrach.

Eh! eh! poussons tous  la fois, criaient plusieurs d'entre eux, et la
haie couverte de neige se balanait en faisant entendre dans les
tnbres de la nuit le craquement sec caus par la gele.

Les pieux gmissaient sous leur pousse, et enfin la haie cda  moiti,
en entranant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires
accompagna leur chute.

 vous deux, tenez-la...

--Ici le levier!

--O te fourres-tu donc!

--Voyons, ensemble, enfants, en mesure!

Tous se turent! une voix, au timbre bas et velout, entonna une chanson;
 la fin du troisime refrain, comme la dernire note s'teignait, tous
les soldats lancrent ensemble un cri modul: a marche! ensemble,
enfants! Mais, malgr tous leurs efforts, la haie rsistait encore, et
l'on entendit leurs respirations haletantes.

Eh! vous autres de la sixime compagnie, arrivez donc... aidez-nous,
nous vous le rendrons!

Quelques hommes de la sixime compagnie, qui retournaient au village,
accoururent  l'appel, et un moment aprs ils emportaient tous ensemble
la haute clture, dont les branches tordues et  moiti disjointes
meurtrissaient sous leur poids les paules des soldats essouffls.

Eh! va donc.... Tu buttes, animal!

--Que faites-vous l? s'cria tout  coup d'un ton impratif un
sous-officier qui s'lanait vers les porteurs; le gnral est dans
cette isba. Je vais vous arranger, imbciles que vous tes,
continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui
lui tomba sous la main.

--Silence donc!... pas tant de tapage!

Les soldats, se turent, et celui qui avait reu le coup de poing
grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'loigner:

Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!

--Cela te dplat, dis donc? dit une voix railleuse. Et les soldats,
marchant avec prcaution, poursuivirent leur chemin, mais,  la sortie
du village, la gaiet leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs
joyeux propos, entremls de jurons inoffensifs.

Les officiers suprieurs, runis dans l'isba, devisaient vivement, en
prenant leur th, sur la journe qui venait de s'couler et sur les
manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de
flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le
faire prisonnier.

Pendant que les hommes tranaient la haie en trbuchant  chaque pas, le
feu s'allumait sous les marmites, le bois clatait en crpitant, la
neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de
leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre
commandement et t donn, briquets et haches travaillaient 
l'unisson: d'un ct on empilait la provision de bois pour la nuit, et
l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire
le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets
d'quipement. La haie, soutenue par des pieux, fut place en demi-cercle
du ct du nord pour empcher le feu de s'teindre. On sonna la
retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des
foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les
autres se mettant tout nus et grillant  plaisir leur vermine.


VIII


Les conditions exceptionnellement pnibles de la vie des soldats russes,
qui souffraient du manque de chaussure et de vtements chauds, qui
couchaient  la belle toile et marchaient dans la neige par dix-huit
degrs de froid, sans mme recevoir la ration rglementaire, auraient pu
faire croire avec quelque raison qu'ils devaient prsenter l'aspect le
plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'arme, mme dans
la situation la plus favorable, n'avait t aussi en train et aussi bien
dispose. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son
sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et dcourags. Il n'y
restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force
de l'me et celle du corps.

De nombreux soldats de la huitime compagnie s'taient runis derrire
l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient rclam
une place autour du feu, qui y tait plus vif que partout ailleurs, sous
prtexte qu'ils avaient aid  y apporter des bches.

Eh, dis donc, Makew... o t'es-tu perdu? Est-ce que les loups
t'auraient mang? Apporte-nous donc du bois, fainant, cria un soldat
avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fume
faisait cligner les yeux, mais qui ne s'loignait pas du brasier.

--Vas-y donc, la corneille, rpondit celui  qui il s'adressait, en se
retournant vers un autre de ses camarades.

Le soldat roux n'tait ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur
physique lui donnait le droit de commander  ceux qui taient plus
faibles que lui. La corneille, petit soldat malingre, au nez pointu,
se leva avec soumission, mais au mme moment la lueur du bcher claira
la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avanait en
pliant sous le faix d'une brasse de branches sches.

Voil qui est bien, donne-les ici.

Les branches furent casses, jetes sur les charbons, et, grce au
souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme
jaillit et ptilla. Les soldats s'approchrent, allumrent leurs pipes,
pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, pitinait
sur place pour rchauffer ses pieds glacs.

Ah, petite mre, la rose est froide mais belle... chantonnait-il 
demi-voix.

--Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'cria le roux, en voyant
pendre une des semelles du jeune garon.... C'est dangereux de danser,
sais-tu?

Le danseur s'arrta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le
jeta au feu.

C'est vrai, dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap
franais gros-bleu, il en entoura son pied.

On nous en donnera bientt d'autres, dit un des soldats, et mme nous
en aurons une double paire!... Et Ptrow, ce fils de chienne, est donc
rest parmi les tranards?

--Je l'ai cependant vu, rpondit un autre.

--Eh bien! quoi, c'est un de plus de...

-- la troisime compagnie il a manqu hier neuf hommes  l'appel!

--La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gels?

-- quoi bon y penser? murmura le sergent-major.

--Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en
s'adressant d'un air de reproche  celui qui avait parl des pieds
gels.

--Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'cria, de derrire le brasier,
d'une voix aigu et tremblante, celui qu'on avait appel la corneille.
Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi,
je n'en puis plus!... et il ajouta d'un air rsolu en interpellant le
sergent-major: Qu'on m'envoie  l'hpital! a me fait mal partout, la
fivre ne me lche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!

--Voyons, voyons! rpondit le sergent-major avec calme.

La corneille se tut et la conversation recommena sur toute la ligne.

On en a pris pas mal de Franais aujourd'hui, mais quant  leur
chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant
de sujet.

--Ce sont les cosaques qui les ont dchausss; on a nettoy l'isba pour
le colonel et on les a tous emports.... Eh bien, croiriez-vous, mes
enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en
avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa
langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le
premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est l-bas..., et il y en
a de braves parmi eux, et de trs nobles, que je vous dirai!

--Qu'est-ce qui t'tonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.

--Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons,
objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande 
quelle couronne il appartient, et lui me bgaye une rponse  sa faon.
C'est un peuple tonnant!

--Il y a l-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui
s'tonnait de la blancheur de peau des Franais: les paysans m'ont
racont qu' Mojask, lorsqu'on a enlev les morts un mois aprs la
bataille, ils taient encore aussi blancs et aussi propres que du
papier, et pas la moindre odeur!

--Cela tient-il au froid? demanda l'un.

--En voil un imbcile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'tait le
froid, les ntres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me
disaient que les ntres taient pleins de vers, et qu'on tait oblig
de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais
eux restaient toujours blancs comme du papier.

--C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le
sergent-major, ils avaient un manger de matres.

--Et les paysans m'ont racont, reprit le narrateur, qu'on les a envoys
de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever
les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en
masse...

--C'tait l une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que
toutes les autres, ce n'a t que pour tourmenter le soldat!

La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son
mieux.

Ah! Dieu! quelle quantit d'toiles; on dirait que ce sont les femmes
qui ont tendu leurs toiles l haut! dit le jeune soldat en tombant en
admiration devant la voie lacte.

--C'est bon signe, mes enfants, la rcolte sera belle.

Au milieu du silence gnral on entendit bientt les ronflements de
quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en
changeant entre eux quelques paroles.... Tout  coup du brasier voisin,
 une centaine de pas de distance, s'levrent de bruyants clats de
rire.

Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc  la cinquime compagnie?... Et ce qu'il
y a de monde, regarde donc!

Un soldat se leva pour aller voir de plus prs.

C'est qu'ils rient joliment bien l-bas, dit-il en revenant.... C'est
deux Franais qui sont venus, un tout gel, mais l'autre si en train
qu'il chante des chansons.

--Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir a!


IX


La cinquime compagnie bivouaquait sur la lisire mme de la fort, et
un norme feu clairait vivement, au milieu de la neige, les branches
d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on
entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sches.

Mes enfants, ce sont les sorcires! dit un soldat.

Tous relevrent la tte et coutrent. Deux figures humaines, d'une
tournure trange, furent soudain claires par la flamme au moment o
elles sortirent du taillis: c'taient deux Franais qui se cachaient
dans la fort. Prononant des paroles inintelligibles pour les soldats,
ils se dirigrent vers eux. L'un, coiff d'un shako d'officier,
paraissait trs affaibli, et, se laissa tomber plutt qu'il ne s'assit
auprs du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandes d'un
mouchoir, tait videmment plus robuste. Il releva son compagnon, et,
montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourrent, on
tendit une capote sous le malade, et on leur apporta  tous deux de la
cacha et de l'eau-de-vie. L'officier tait Ramballe avec son
domestique Morel. Lorsque ce dernier eut aval l'eau-de-vie et une
grande cuelle de cacha, une gaiet maladive s'empara de lui; il se
mit  parler sans s'arrter, tandis que son matre, refusant de rien
prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de
ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gmissement s'chappait
parfois de ses lvres. Morel, dsignant les paules du malade, cherchait
 faire comprendre que c'tait un officier, et qu'il fallait le
rchauffer. Un officier russe, s'tant approch d'eux, envoya demander
au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier franais transi
de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engag
 se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla,
et serait infailliblement tomb, sans le secours d'un soldat qui le
souleva et aida ses camarades  le transporter dans l'isba. Passant ses
bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tte comme un enfant
sur l'paule de l'un d'eux, il ne cessait de rpter d'une voix
plaintive:

Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voil des hommes!

Morel, rest avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux
taient rouges, enflamms et larmoyants; vtu d'une pelisse de femme, il
avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir nou sous le menton.
L'eau-de-vie l'ayant un peu gris, il chantait d'une voix rauque et mal
assure une chanson franaise. Les soldats se tenaient les ctes de
rire.

Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai
l'air, bien sr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui
avec tendresse.

--Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable  quatre..., chantait
Morel.

--Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... rptait  son tour le
soldat qui avait saisi le refrain.

--Bravo! bravo! s'crirent quelques voix, au milieu d'un franc clat
de rire.

Morel riait avec eux en continuant...: eut le triple talent de boire,
de battre, et d'tre un vert galant!

--Cela sonne bien tout de mme. Voyons, Zaletaiew, rpte.

--Kiou kiou... le tripetala dboi, dba et dettra vargala, chanta-t-il,
criant  pleins poumons et avanant ses lvres avec effort.

--C'est a, c'est a!... c'est du franais, n'est-ce pas?... Donne-lui
de la cacha, il lui en faudra pas mal pour en manger  sa faim. Et
Morel engloutit sa troisime cuelle.

De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats,
tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces
purilits, restaient tendus de l'autre ct du feu, en se soulevant
parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel.

C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa
capote, et l'absinthe aussi a ses racines.

--Oh! comme le ciel est toil, c'est signe de gele, quel malheur!...

Les toiles, assures de n'tre plus dranges par personne,
scintillrent plus vivement sur la sombre vote; tantt s'teignant,
tantt s'allumant et lanant dans l'espace une gerbe de lumire, elles
semblaient se communiquer mystrieusement une joyeuse nouvelle.


X


L'arme franaise continuait  fondre dans une progression gale et
mathmatique, et le passage de la Brsina, sur lequel on a tant crit,
n'a t qu'un incident de sa destruction, et nullement l'pisode dcisif
de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du ct des Franais,
c'est que tous les malheurs, tous les dsastres chelonns le long de
leur route, se runirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur
ce pont croul, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un
ineffaable souvenir. Si, du ct des Russes, il a eu un gal
retentissement, c'est que, loin du thtre de la guerre,  Ptersbourg,
Pfhl avait compos un plan, destin  faire tomber Napolon dans un
pige stratgique qu'il lui tendait _ex professo_ sur les bords de la
Brsina. Convaincu que tout se passerait conformment  la combinaison
adopte, on soutenait que la Brsina avait t la perte des Franais,
quand au contraire les consquences de ce passage furent moins fatales
aux Franais que Krasno, comme le prouve le chiffre des prisonniers et
des canons qui leur furent enlevs dans cette rencontre.

Plus la fuite des Franais s'acclrait, plus taient misrables les
derniers dbris de leur arme, surtout aprs la Brsina, et plus
s'veillaient d'un autre ct les passions des gnraux russes, qui ne
se mnageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow.
Supposant que l'insuccs du plan de Ptersbourg lui serait attribu, on
ne lui pargnait ni le mcontentement, ni le ddain et les railleries,
dguises, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient
dans l'impossibilit de relever l'accusation. Tout son entourage,
incapable de le comprendre, dclarait ouvertement qu'avec ce vieillard
entt il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait
 la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours  leur
rpondre par son ternelle phrase: Il faut faire un pont d'or aux
Franais. S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les
soldats n'avaient pas de bottes, ces rponses si simples  leurs
savantes combinaisons taient pour eux une nouvelle preuve que c'tait
un vieil imbcile, tandis qu'eux, les gnraux intelligents et habiles,
n'avaient aucun pouvoir.

Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'tat-major
arrivrent aux dernires limites aprs la jonction de l'arme de
Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le hros de
Ptersbourg. Une seule fois, aprs la Brsina, Koutouzow prit de
l'humeur, et crivit  Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers
 l'Empereur, les lignes suivantes:

Je prie Votre Haute Excellence, au reu de cette lettre, de vous
retirer  Kalouga  cause de l'tat prcaire de votre sant, et d'y
attendre les ordres ultrieurs de Sa Majest Impriale.

 la suite de l'loignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui
avait fait le commencement de la campagne et qui avait t mis de ct
par Koutouzow, revint  l'arme, fit part au commandant en chef du
dplaisir que causaient  l'Empereur la faiblesse de nos succs et la
lenteur de nos mouvements, et lui annona la prochaine arrive de Sa
Majest.

Koutouzow, chez qui l'exprience du courtisan tait au moins gale 
celle du militaire, comprit aussitt que son rle tait fini, et que le
semblant de pouvoir dont on l'avait revtu lui tait retir. C'tait
facile  comprendre. D'un ct, la campagne dont on lui avait confi la
direction tait termine, et par consquent il avait rempli son mandat;
et, de l'autre, il prouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son
corps bris par l'ge, un repos absolu.

Le 29 novembre, il entra  Vilna, Son cher Vilna, comme il
l'appelait. Il y tait venu dj deux fois comme gouverneur; il trouva
donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville,
heureusement prserve des horreurs de la guerre, de vieux amis et de
bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et
militaire, il se mit  vivre d'une existence rgulire et tranquille,
autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui
s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer
d'vnements importants lui tait devenu compltement indiffrent.

Tchitchagow tait le plus acharn projeteur de diversions militaires;
c'tait lui qui avait propos d'en faire une en Grce et l'autre 
Varsovie; il refusait toujours de se rendre o on l'envoyait.
Tchitchagow regardait Koutouzow comme son oblig, parce qu'ayant reu en
1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce
dernier, et ayant appris qu'elle tait dj signe, il avait dit 
l'Empereur que tout l'honneur en revenait  Koutouzow, fut le premier 
venir  sa rencontre,  l'entre du chteau de Vilna, en petite tenue de
marin, l'pe au ct, la casquette sous le bras, et lui remit le
rapport de l'tat des troupes et les clefs de la ville. La dfrence
semi-mprisante que la jeunesse tmoignait  ce vieillard, qu'elle
regardait comme tomb en enfance, perait  tout propos avec une brutale
franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait dj les
accusations portes contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les
fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient t
enlevs  Borissow lui seraient rendus intacts:

C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai
au contraire tout ce qu'il faut pour vous, mme dans le cas o vous
voudriez donner des dners[38], rpliqua vivement Tchitchagow, qui
tenait  faire montre, dans chaque parole, de son importance
personnelle, et supposait  Koutouzow la mme proccupation.

Celui-ci, avec un sourire fin et pntrant, lui rpondit simplement:

Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.

Le commandant en chef arrta la plus grande partie des troupes  Vilna,
contre la volont de l'Empereur. Aprs quelque temps de sjour, son
entourage dclara qu'il avait compltement baiss. S'occupant fort peu
de l'administration militaire, il laissait ses gnraux agir  leur
guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrive du
Souverain.


XI


Le 11 dcembre, Sa Majest, accompagne de sa suite, du comte Tolsto,
du prince Volkonsky et d'Araktchew, arriva dans son traneau de
voyage, droit au chteau de Vilna. Malgr un froid trs vif, une
centaine de gnraux et d'officiers des tats-majors, ainsi qu'une garde
d'honneur du rgiment de Smnovsky, l'attendaient au dehors.

Le courrier qui prcdait le Tsar, dans une troka mene  fond de
train, s'cria:

Le voici! Konovnitzine s'lana dans le vestibule pour annoncer le
Tsar  Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.

Une minute plus tard, la poitrine couverte de dcorations, le ventre
comprim par son charpe, il s'avana sur le perron en se balanant de
toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants  la
main, et, descendant avec peine les degrs, reut le rapport qu'il
devait remettre  l'Empereur.

Une seconde troka passa ventre  terre, et tous les yeux se fixrent
sur un traneau qui s'avanait rapidement derrire elle, et au fond
duquel on apercevait dj l'Empereur et Volkonsky.

Accoutum, depuis cinquante ans,  l'motion que lui causait
invariablement une arrive impriale, le gnral en chef la ressentit
cette fois comme toujours: il tta, avec une hte inquite, ses
dcorations, redressa son chapeau, et, au moment o l'Empereur mit pied
 terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avana, et
lui prsenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voile.
L'Empereur l'enveloppa des pieds  la tte d'un rapide coup d'oeil, et
frona imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitt, il
lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit
cette accolade familire, en se rattachant peut-tre  ses penses
intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.

L'Empereur salua les officiers, la garde des Smnovsky, et, serrant
encore une fois la main au marchal, entra au chteau.

Rest seul avec lui, il ne lui cacha pas son mcontentement des fautes
qu'il avait commises  Krasno et  la Brsina, ainsi que de la lenteur
apporte  la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan
d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni
remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complte et
impassible, la mme qu'il avait tmoigne, sept ans auparavant, en
recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il
le quitta, la tte incline sur sa poitrine, et traversant la grande
salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrta en lui disant:

Votre Altesse!

Koutouzow releva la tte, et regarda longtemps le comte Tolsto, qui
tait debout devant lui et lui prsentait sur un plateau d'argent un
petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout 
coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant
respectueusement, il prit l'objet qui tait sur le plateau. C'tait le
Saint-Georges de premire classe.


XII


Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que
l'Empereur honora de sa prsence. Du moment qu'il avait reu le
Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le
mcontentement du Souverain n'tait un secret pour personne. Les
convenances seules taient observes, et l'Empereur en donnait l'exemple
tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard tait coupable
et tomb en enfance. Lorsque,  l'entre de Sa Majest dans la salle de
bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'poque de Catherine, fit
incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre frona le sourcil et
murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:

Vieux comdien!

Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce
dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la ncessit de la
nouvelle campagne projete.

Le lendemain de son arrive  Vilna, le Tsar avait dit aux officiers
runis:

Vous n'avez pas sauv la Russie seule, vous avez sauv l'Europe!

Tous comprirent alors que la guerre n'tait pas finie. Mais Koutouzow
n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne
pourrait ni amliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie,
que son prestige en serait au contraire diminu, et que sa situation 
l'intrieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver  l'Empereur la
difficult de faire de nouvelles leves, et lui fit mme entrevoir la
possibilit d'un insuccs.

Il tait ds lors vident qu'avec une telle disposition d'esprit le
marchal n'tait qu'un obstacle, dont il fallait se dbarrasser.

Pour viter de le froisser trop vivement, on s'arrta  une combinaison
toute naturelle: on lui ta peu  peu le pouvoir, comme on avait fait 
Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de
l'Empereur.  cet effet, l'tat-major fut peu  peu transform, et la
puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et
Yermolow reurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la
sant branle du marchal, car on savait que plus on le rptait, plus
il devenait facile de lui donner un successeur. De mme que, dans le
temps, Koutouzow avait t retir sans bruit de la Turquie pour
organiser les milices  Ptersbourg, et de l envoy  l'arme o il
tait indispensable, de mme aujourd'hui, son rle tant fini, un
nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se
borner  garder son caractre national, si cher  tout coeur russe, elle
allait prendre une importance europenne.

Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succdait un
mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur,
ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier tait cet
homme, aussi ncessaire pour rtablir les limites des territoires et des
peuples, que l'autre l'avait t pour le salut et la gloire de la
Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe,
son quilibre et Napolon. Il lui semblait  lui, reprsentant du peuple
russe, et russe de coeur, que, du moment o l'ennemi tait cras, la
patrie dlivre et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-mme
tait termine. Il ne restait donc plus au reprsentant de la guerre
nationale qu' mourir, et il mourut!


XIII


Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des
privations physiques et de la tension morale qu'il avait prouves
pendant sa captivit, que lorsqu'elle arriva  son terme.  peine en
libert, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre
en route pour Kiew, il tomba malade d'une fivre bilieuse, comme le
dclarrent les mdecins; cette fivre l'y retint pendant trois mois.
Malgr leurs soins, leurs saignes et leurs mdicaments de toutes
sortes, la sant lui revint.

Les jours qui s'coulrent entre sa libration et sa maladie ne lui
laissrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps
gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs
intolrables dans les pieds et dans le ct, d'une suite ininterrompue
de malheurs et de souffrances, de la curiosit indiscrte des gnraux
et des officiers qui le questionnaient, des difficults qu'il avait eues
 trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de
l'engourdissement moral qui l'avait accabl. Le jour o il fut mis en
libert, il vit passer le corps de Ptia, et apprit galement que le
prince Andr venait de mourir  Yaroslaw, dans la maison des Rostow.
Denissow, qui lui avait annonc cette nouvelle, fit, en causant avec
lui, allusion  la mort d'Hlne, croyant qu'il la savait dj. Pierre
en fut trangement surpris, mais rien de plus: il n'apprciait pas toute
l'importance que cet vnement pouvait avoir pour lui, tant il tait
pouss par le dsir de quitter au plus vite cet enfer, o les hommes
s'entretuaient, pour se retirer n'importe o, s'y reposer, coordonner
ses ides, et rflchir en paix  tout ce qu'il avait vu et appris.
Revenu compltement  lui aprs sa maladie, il aperut  son chevet deux
de ses domestiques, venus tout exprs de Moscou pour le rejoindre, ainsi
que l'ane de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs
d'Orel.

Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacrent
qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut
mme de la peine  se faire  la pense que, le matin une fois venu, il
ne serait pas chass en avant avec le troupeau dont il faisait partie,
que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait srement  dner
et  souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rve tout le pass
et tous les dtails de sa captivit.

Ce joyeux sentiment de libert, qui est inn dans le coeur de l'homme,
et qu'il avait si vivement prouv  la premire tape, s'empara de
nouveau de son me, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas
seulement que cette libert morale, indpendante des circonstances
extrieures, pt ainsi doubler d'intensit, et lui causer de si
profondes jouissances, quand par le fait elle n'tait que le rsultat de
sa libert physique. Seul dans une ville trangre, personne n'exigeait
rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien,
et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une
incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se
demandait parfois: Que vais-je faire  prsent? et il se rpondait:
Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon! De but dans la vie, il n'en
avait pas, et cette indiffrence, qui jadis faisait son tourment, lui
procurait maintenant la sensation d'une libert sans limite. Pourquoi
aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en
certaines rgles et en certaines penses de convention, mais la foi en
un Dieu vivant et toujours prsent? Jadis il l'avait cherch dans les
missions qu'il s'imposait  lui-mme, et tout  coup, tant prisonnier,
il avait dcouvert, non  force de raisonnement, mais par une sorte de
rvlation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout prsent, et
que le Dieu de Karataew tait plus grand et bien plus inaccessible 
l'intelligence humaine que le grand Architecte de l'Univers, reconnu
par les francs-maons. N'avait-il pas t semblable  celui qui cherche
au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours pass
sa vie  regarder dans le vague, par-dessus la tte des autres, tandis
qu'il n'avait qu' regarder devant lui? Jadis rien ne lui rvlait
l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et
marchait obstinment  sa dcouverte. Tout ce qui l'entourait n'tait
pour lui qu'un mlange confus d'intrts borns, mesquins, sans aucun
sens, tels que la vie europenne, la politique, la franc-maonnerie, la
philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et
admirait sans restriction le tableau ternellement changeant,
ternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible
question qu'il se posait autrefois  chaque instant, qui faisait
toujours crouler les chafaudages de sa pense: Pourquoi? n'existait
plus pour lui, car son me lui rpondait simplement que Dieu existe, et
que pas un cheveu ne tombe de la tte de l'homme sans sa volont!


XIV


Pierre avait peu chang: distrait comme toujours, il semblait seulement
tre sous l'influence d'une proccupation constante. Malgr la bont
peinte sur sa figure, ce qui loignait autrefois de lui, c'tait son air
malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait
sur ses lvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa
prsence agrable  tous. Jadis il discutait beaucoup, s'chauffait 
tout propos et coutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement
entraner par la discussion, il laissait parler les autres, et
connaissait ainsi souvent leurs penses les plus secrtes.

Sa cousine, qui ne l'avait jamais aim, et qui l'avait mme sincrement
ha, lorsque aprs la mort du vieux comte elle fut devenue son oblige,
ne pouvait revenir de son tonnement et de son dpit, en dcouvrant,
aprs un court sjour  Orel, o elle tait venue avec l'intention de le
soigner malgr l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle prouvait
pour lui un vritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour
s'attirer ses bonnes grces, car il se bornait  l'tudier avec
curiosit. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indiffrence et
de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-mme et ne
lui prsentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle
avait constat, avec dfiance d'abord, avec reconnaissance ensuite,
qu'il essayait de pntrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, 
son insu,  ne plus lui montrer que les bons cts de son caractre:
Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence
de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi, se disait la
vieille cousine.

Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crt oblig de
donner  entendre que chaque minute lui tait prcieuse pour le bien de
l'humanit souffrante, passait galement chez Pierre des heures entires
 lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les
caractres de ses malades et surtout de sa clientle fminine.

Plusieurs officiers de l'arme franaise taient interns  Orel comme
prisonniers, et le docteur lui en amena un qui tait Italien. Il prit
l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait
dans son for intrieur de l'amiti passionne que l'officier tmoignait
 son cousin. Il tait heureux de causer avec lui, de lui raconter son
pass, de lui faire la confidence de ses amours, et d'pancher devant
lui le fiel dont son coeur tait rempli contre les Franais, et surtout
contre Napolon.

Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour  Pierre, c'est
un vrai sacrilge que de faire la guerre  un peuple comme le vtre.
Vous, que les Franais ont tant fait souffrir, vous n'avez mme pas de
haine contre eux.

Pierre retrouva  Orel une de ses anciennes connaissances, le
franc-maon comte Villarsky, celui-l mme que nous avons dj rencontr
en 1807. Il avait pous une Russe fort riche, dont les terres, taient
situes dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste
provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'et jamais
t avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimit, il fut heureux de
le revoir; s'ennuyant  mourir  Orel, il tait charm de rencontrer un
homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mmes
proccupations que lui. Mais,  sa grande surprise, il remarqua bientt,
 part lui, que Pierre tait singulirement arrir dans ses ides, et
qu'il tait tomb dans ce qu'il croyait tre de l'apathie et de
l'gosme.

Vous vous encrotez, mon cher, lui disait-il souvent, et cependant il
revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'coutant, s'tonnait
d'avoir pu penser autrefois comme lui.

Villarsky, occup de ses affaires, de son service et de sa famille,
regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle  la vritable
existence. Les intrts militaires, administratifs et maonniques
absorbaient compltement son attention. Pierre ne l'en blmait pas, et
ne cherchait en aucune faon  le faire changer d'opinion; mais il
tudiait, avec son sourire doux et railleur, cet trange phnomne.

Un trait tout nouveau du caractre de Pierre, et qui lui attirait la
sympathie gnrale, c'tait la reconnaissance du droit que chacun avait,
d'aprs lui, de penser et de juger  sa guise, et de l'impossibilit de
convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis
l'irritait profondment, tait aujourd'hui la principale cause de
l'intrt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manire de voir
exerait une gale influence sur les cts pratiques de son existence.
Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: Celui-ci en a besoin
assurment, se disait-il, mais cet autre en a peut-tre encore plus
besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux? Ne
sachant en dfinitive  quoi se rsoudre, il donnait de l'argent  tort
et  travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant,  son grand
tonnement, il n'prouvait plus la moindre perplexit. Un sentiment
instinctif de justice, dont lui-mme ne se rendait pas compte, lui
indiquait nettement la meilleure dcision  prendre. Ainsi, un jour, un
colonel franais prisonnier, aprs s'tre longuement vant auprs de lui
de ses exploits, finit par demander presque imprativement un prt de 4
000 francs, pour envoyer, disait-il,  sa femme et  ses enfants. Pierre
le lui refusa sans la moindre hsitation, tout en s'tonnant de la
facilit avec laquelle il lui avait ngativement rpondu, et, au lieu de
donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en
avait grand besoin,  l'accepter. Il en agit de mme  propos des dettes
de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de
campagne. Son intendant gnral, lui ayant prsent le tableau des
pertes que lui avait causes l'incendie de Moscou, et qui taient
values  prs de deux millions, l'engagea, pour rtablir la balance, 
refuser de payer les dettes de la comtesse et  ne pas reconstruire ses
immeubles, dont l'entretien annuel revenait  80 000 roubles. Dans le
premier moment, Pierre lui donna raison, mais,  la fin de janvier,
l'architecte lui ayant envoy de Moscou le devis des travaux  faire au
sujet des immeubles incendis, Pierre, aprs avoir lu attentivement des
lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui crivirent  la
mme poque, et dans lesquelles il tait question du passif laiss par
sa femme, n'hsita pas une minute  revenir sur son premier sentiment,
et, rsolut de faire rebtir ses maisons et de se rendre  Ptersbourg
pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette dcision diminuait, il
est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit
la justice et la ncessit, il la mit immdiatement  excution.

Villarsky tant oblig de se rendre  Moscou, il s'arrangea de manire 
faire le voyage avec lui, et continua  prouver, le long de la route,
toute la joie d'un colier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur
son chemin prenait  ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que
son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'tat pauvre et arrir de la
Russie, comparativement  l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien
son enthousiasme, car, l o Villarsky ne voyait qu'un dplorable
engourdissement, Pierre dcouvrait au contraire une source de puissance
et de force et cette vivifiante nergie qui avait soutenu dans la lutte,
sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncirement pur et
unique dans son genre.


XV


Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engag
les Russes, aprs le dpart des Franais,  se grouper de nouveau dans
ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et o courent
avec tant de hte les fourmis d'une fourmilire bouleverse par un
accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de
menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilire; d'autres se
choquent, se heurtent, et se battent; mais, de mme qu'en examinant de
prs cette fourmilire dvaste, on devine,  l'nergie,  la tnacit
des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui
faisait sa force a survcu  sa ruine complte, de mme, au mois
d'octobre, malgr l'absence de toute autorit, d'glises, de richesses,
d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'aot. Tout y
avait t dtruit, sauf son indestructible et puissante vitalit.

Les mobiles qui poussrent ceux qui furent les premiers  l'envahir
taient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou
comptait dj 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en
croissant avec une telle rapidit, que, ds l'automne de 1813, le
chiffre de sa population avait dj dpass celui de l'anne prcdente.

Les cosaques du dtachement de Wintzingerode, les paysans des villages
voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les
premiers  y rentrer et s'y livrrent au pillage, en continuant ainsi
l'oeuvre des Franais. Les paysans revenaient chez eux avec
d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramasss dans les
maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de mme, tandis que les
propritaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous
prtexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent
suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur
besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus
dfinie. Bien que les Franais eussent trouv Moscou vide, il avait
pourtant conserv tous les dehors d'une organisation administrative
rgulire; mais plus le sjour des Franais se prolongea, plus cette
apparence de vie s'teignit, pour se transformer bientt en un tat de
pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentre
des Russes dans la capitale, eut le rsultat contraire, car les gens de
toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosit, les
autres par calcul ou par intrt de service, y affluant comme le sang
afflue au coeur, y ramenrent la richesse et la vie habituelle. Les
paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les
remplir de butin, furent arrts par les autorits et forcs d'emporter
les cadavres; d'autres, avertis  temps du mcompte de leurs camarades,
apportrent du bl, du foin, de l'avoine, et, par suite de la
concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenrent le prix des
denres au mme taux o elles taient avant le dsastre; les
charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule,
et les difices incendis furent rpars et sortirent de leurs ruines;
les marchands recommencrent leur commerce; les cabarets, les auberges
utilisrent les maisons abandonnes; le clerg rouvrit quelques glises
que le feu avait pargnes; les fonctionnaires mirent en ordre leurs
tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorits
suprieures et la police s'occuprent de la distribution des bagages
laisss par les Franais, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en
prendre  la police et pour l'acheter; les demandes de secours
afflurent de tous cts, en mme temps que les devis monstrueux des
soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et
le comte Rostoptchine rpandit de nouveau ses affiches.


XVI


 la fin de janvier, Pierre arriva  Moscou et s'tablit dans une aile
de sa maison, qui tait reste intacte. Comptant repartir le
surlendemain pour Ptersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et
quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la
jubilation de la victoire dfinitivement remporte, le reurent avec
joie, et le questionnrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui
tmoignt beaucoup de sympathie, il se tenait sur la rserve, et se
bornait  rpondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses
projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow taient 
Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'tait plus pour lui qu'une
agrable rminiscence d'un pass dj bien loign. Heureux de se sentir
indpendant de toutes les obligations de la vie, il l'tait aussi de se
sentir dgag de cette influence  laquelle il s'tait cependant soumis
de son plein gr.

Les Droubetzko lui ayant annonc l'arrive de la princesse Marie 
Moscou, il s'y rendit le mme soir. Chemin faisant, il ne cessa de
penser au prince Andr,  ses souffrances,  sa mort,  leur amiti, et
surtout  leur dernire rencontre, la veille de Borodino.

Est-il mort irrit, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien
l'nigme de la vie ne s'est-elle pas dvoile  lui au moment de sa
mort?

Il pensa  Karataew, et tablit une comparaison involontaire entre ces
deux hommes si diffrents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochs par
l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.

Pierre tait grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky,
laquelle, tout en conservant son caractre habituel, portait encore
quelques traces de dlabrement. Un vieux valet de chambre, au visage
svre, comme pour donner  comprendre que la mort du prince n'avait
rien chang aux rgles tablies, lui dit que la princesse venait de se
retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.

Annonce-moi, elle me recevra peut-tre.

--En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.

Quelques instants aprs, le valet de chambre revint, accompagn de
Dessalles, charg par la princesse de dire  Pierre qu'elle serait trs
heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.

Il la trouva,  l'tage suprieur, dans une petite chambre basse
claire d'une seule bougie, et habille de noir. Une autre personne,
galement en deuil, tait auprs d'elle. Pierre supposa au premier abord
que c'tait une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la
princesse aimait  s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait
attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. Oui,
lui dit-elle quand il la lui eut baise, et en remarquant le changement
de sa figure, voil comme on se rencontre. Il a beaucoup parl de vous
les derniers temps,--et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec
une hsitation qui n'chappa pas  Pierre.

--La nouvelle de votre dlivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule
joie que nous ayons eue depuis longtemps.--Et de nouveau elle jeta un
regard inquiet  sa compagne.

--Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais
tu, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je
sais qu'il a rencontr les Rostow.... Quelle trange concidence!

Pierre parlait avec vivacit. Il jeta  son tour les yeux sur
l'trangre, et, voyant son regard de curiosit affectueuse, il comprit
instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un
tre bon et charmant, qui ne gnerait en rien ses panchements avec la
princesse Marie. Celle-ci ne put s'empcher de laisser percer un grand
embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de
nouveau de Pierre  la dame en noir.

Vous ne la connaissez donc pas? dit-elle.

Pierre examina plus attentivement le ple et fin visage, la bouche
trangement contracte et les grands yeux noirs de l'inconnue, o tout
 coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux  son coeur, dont il
tait depuis si longtemps priv. Non, c'est impossible, se dit-il.
Serait-ce elle, cette figure ple, maigre, vieillie, avec cette
expression austre... c'est sans doute une hallucination!  ce moment
la princesse Marie pronona le nom de Natacha, et le ple et fin visage
aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte
rouille qui cde  une pression du dehors. La bouche sourit, et il
s'chappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le
pntra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'tait
Natacha, et il l'aimait plus que jamais!

La violence de son impression fut telle, qu'elle rvla  Natacha,  la
princesse Marie, et surtout  lui-mme, l'existence d'un amour qu'il
avait encore de la peine  s'avouer. Son motion tait mle de joie et
de douleur, et plus il cherchait  la dissimuler, plus elle
s'accentuait, sans le secours de paroles prcises, par une rougeur
indiscrte: C'est seulement de la surprise, se dit Pierre; mais, quand
il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha,
et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans
sa rponse, et s'arrta court. Ce n'tait pas seulement parce qu'elle
tait plie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que
dans ses yeux, o brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que
sympathie, bont et inquite tristesse.

La confusion de Pierre n'eut pas d'cho chez Natacha, et une douce
satisfaction claira seule son visage.


XVII


Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse
Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La
pauvre comtesse fait mal  voir.... Natacha elle-mme a besoin de
consulter un mdecin; aussi l'ai-je enleve de force.

--Hlas! Qui de nous n'a pas prouv, rpondit Pierre.... Vous savez
sans doute que c'est arriv le jour de notre dlivrance.... Je l'ai
vu, quel charmant garon c'tait!

Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient
de pleurs contenus.

Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi,
on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de
jeunesse et de vie?

--Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement ncessaire de nos jours,
dit la princesse Marie.

--C'est bien vrai, rpondit Pierre.

--Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.

--Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pense de ce
qui attend ceux...

--Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous
dirige peut seul supporter une perte semblable  celles que vous avez
prouves.

Natacha fit un mouvement pour rpondre, mais s'arrta, pendant que
Pierre s'adressait avec empressement  la princesse Marie pour avoir des
dtails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu,
mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entire
libert; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de
ses actions avait un juge dont l'opinion tait pour lui ce qu'il y
avait de plus prcieux au monde. Tout en causant, il s'inquitait, dans
son for intrieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se
jugeait  son point de vue  elle. La princesse Marie se dcida, 
contre-coeur,  donner  Pierre les dtails qu'il lui demandait, mais
ses questions, l'intrt dont elles taient empreintes, sa voix
tremblante d'motion, l'obligrent  retracer peu  peu ces tableaux
qu'elle avait peur d'voquer pour elle-mme.

Ainsi donc, il s'est calm, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but,
et il y tendait de toutes les forces de son me, celui d'tre
parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses
dfauts, s'il en a eu, ne peuvent lui tre attribus.... Quel bonheur
pour lui de vous avoir revue! continua-t-il en s'adressant  Natacha,
les yeux pleins de larmes.

Elle eut un tressaillement et inclina la tte, en se demandant indcise
si elle parlerait ou non de lui.

Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voile, a t un grand
bonheur, pour moi du moins, et lui,--elle essaya de dominer son
motion,--lui, le dsirait aussi, lorsque je suis alle vers lui!

Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout 
coup, relevant la tte avec un visible effort, elle reprit d'une voix
mue:

En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander aprs
lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni
manger, ni me figurer dans quel tat il tait; je ne dsirais qu'une
chose, le voir!

Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce
qu'elle n'avait encore racont  personne, tout ce qu'elle avait
souffert pendant ces trois semaines de voyage et de sjour  Yaroslaw.
Pierre, en l'coutant, ne pensait ni au prince Andr ni  la mort, ni 
ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine
qu'elle devait prouver  voquer ainsi ce triste pass; mais, en
faisant ce rcit douloureux, Natacha semblait obir  une impulsion
irrsistible. Elle mlait les dtails les plus purils aux penses les
plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mmes scnes, et semblait
ne pouvoir plus s'arrter.  ce moment, Dessalles demanda, de l'autre
chambre, si son lve pouvait entrer.

Et c'est tout, c'est tout!... s'cria Natacha en se levant vivement,
et, en s'lanant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever
la lourde portire, elle se heurta la tte contre un des battants, et
disparut en poussant un gmissement de douleur: tait-ce un gmissement
de douleur physique ou de douleur morale?

Pierre, qui ne l'avait pas quitte des yeux, sentit, quand elle ne fut
plus l, qu'il tait de nouveau seul en ce monde.

La princesse Marie le tira de sa rverie en appelant son attention sur
l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son
pre le troubla si vivement, dans la disposition attendrie o il se
trouvait, que, l'ayant embrass, il se leva et se dtourna en passant
son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre cong de la princesse
Marie, quand elle le retint.

Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu' trois
heures, le souper doit tre prt, descendez: nous viendrons vous
rejoindre  l'instant.... C'est la premire fois, savez-vous,
ajouta-t-elle, qu'elle a parl ainsi  coeur ouvert!


XVIII


Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne
rejoignirent Pierre dans la grande salle  manger. Les traits de
Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravit qu'il ne lui
avait jamais connue. Tous les trois prouvaient le malaise qui suit
ordinairement un panchement srieux et intime. Ils s'assirent sans rien
dire autour de la table; Pierre dplia sa serviette, et, dcid  rompre
un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir
pnible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en
faire autant de leur ct. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de
vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas ternelle et laisse
encore de la place  la joie.

Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et
ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du pass.

--Racontez-nous comment vous avez vcu, c'est toute une lgende,  ce
qu'on nous a dit?

--Oui, oui, rpondit-il avec un air de douce raillerie, on a invent sur
moi des choses que je n'ai pas vues mme en rve. J'en suis encore tout
bahi. Je suis devenu un homme intressant, et cela ne me donne aucun
mal.... C'est  qui m'engagera et me racontera en dtail ma captivit
fantastique.

--On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait cot deux millions:
est-ce vrai?

--Peut-tre, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant,
rpondit Pierre, qui ne cessait de le rpter  qui voulait l'entendre,
malgr la diminution que devait apporter  ses revenus sa rsolution de
payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses htels. Ce que j'ai
infailliblement recouvr, c'est ma libert,--mais il s'arrta, ne
voulant pas s'appesantir sur un ordre d'ides qui lui tait tout
personnel.

--Est-il vrai que vous comptiez rebtir?

--Oui, c'est le dsir de Savlitch.

--O avez-vous appris la mort de la comtesse? tiez-vous encore 
Moscou?

La princesse Marie rougit aussitt, craignant que Pierre ne donnt une
fausse interprtation  ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit
de sa libert recouvre.

Non, j'en ai reu la nouvelle  Orel; vous pouvez vous figurer combien
j'en ai t surpris. Nous n'tions pas des poux modles, dit-il en
regardant Natacha et en devinant qu'elle tait curieuse d'entendre de
quelle faon il s'exprimerait  ce sujet; mais sa mort m'a frapp de
stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont
tort gnralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui
n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi
ai-je ressenti une grande piti pour elle,--et il cessa de parler,
heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.

--Vous voil donc redevenu un clibataire et un parti? dit la princesse
Marie.

Pierre devint carlate et baissa les yeux. Les relevant, aprs un long
silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage tait
froide, rserve, presque ddaigneuse.

Avez-vous rellement vu Napolon, comme on le raconte? lui demanda la
princesse Mari.

--Jamais, dit Pierre en clatant de rire.... Il leur semble en vrit 
tous que prisonnier et hte de Napolon sont synonymes. Je n'en ai mme
pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais tait trop obscur
pour cela.

--Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous tiez rest  Moscou pour
le tuer? Je l'avais bien devin lorsque nous vous avons rencontr.

Pierre rpondit que c'tait en effet son intention, et, se laissant
entraner par leurs nombreuses questions, il leur fit un rcit dtaill
de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente
ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-mme,
mais peu  peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il
avait endures et des horreurs auxquelles il avait assist, donna  ses
paroles cette motion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa
mmoire les scnes poignantes auxquelles il a t ml.

La princesse Marie examinait tour  tour Natacha et Pierre, dont cette
narration faisait surtout ressortir l'inaltrable bont. Natacha,
accoude et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie
mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions
brves, prouvaient qu'elle saisissait le sens rel de ce qu'il voulait
leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne
pouvait exprimer en paroles. L'pisode de l'enfant et de la femme dont
il avait pris la dfense et qui avaient t la cause son arrestation,
fut racont par lui en ces termes:

Le spectacle tait horrible, des enfants abandonns, d'autres oublis
dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes,
dont on arrachait les vtements et les boucles d'oreilles... Pierre
rougit et s'arrta en hsitant.

Une patrouille survint  ce moment et arrta les paysans et tous ceux
qui ne pillaient pas, moi avec.

--Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez
srement fait... une bonne action?

Pierre continua; arriv  la scne de l'excution de ses compagnons, il
voulut lui pargner ces effroyables dtails, mais elle exigea qu'il ne
passt rien. Puis vint l'pisode de Karataew. Ils se levrent de table
et il se mit  marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait
des yeux.

Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet
innocent, qui ne savait ni lire ni crire...

--Qu'est-il devenu? demanda Natacha.

--On l'a tu presque sous mes yeux! Et sa voix tremblait d'motion
pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa
mort.

Jamais il ne s'tait reprsent ses aventures comme elles lui
apparaissaient aujourd'hui. Il y dcouvrait une nouvelle signification,
et prouvait, en les racontant  Natacha, la rare jouissance que vous
procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler
ce qu'elle entend, pour enrichir son rpertoire et faire parade 
l'occasion des trsors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle
qui a la facult de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de
meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, tait tout attention. Pas un
mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui
chappaient; elle attrapait au vol la parole  peine prononce, la
recueillait dans son coeur, et devinait le mystrieux travail qui
s'tait accompli dans l'me de Pierre.

La princesse Marie s'intressait  tout ce qu'il racontait, mais elle
tait absorbe par une autre pense: elle venait de comprendre que
Natacha et lui pouvaient s'aimer et tre heureux, et elle en ressentit
une profonde joie.

Il tait trois heures du matin: les domestiques, la figure allonge,
entrrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention.
Pierre termina son rcit. Sa sincre motion, empreinte d'un certain
embarras, rpondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pntrer
mme son silence, et, sans songer que l'heure tait aussi avance, il
cherchait un autre thme de conversation.

On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on
venait me demander: Veux-tu revenir  ce que tu tais avant ta
captivit, ou repasser par tout ce que tu as souffert? je rpondrais:
Plutt cent fois la captivit et la viande de cheval? On s'imagine
presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jet hors du chemin
battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que
dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en esprer beaucoup,
et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant 
Natacha.

--C'est vrai! dit-elle en rpondant  une autre pense qui venait de lui
traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demand mieux que de
recommencer ma vie!

Pierre la regarda avec attention.

Oui, je n'aurais rien dsir de plus!

--Est-ce bien possible? s'cria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre
et de vouloir vivre, et vous aussi?

Natacha inclina sa tte dans ses mains et fondit en larmes.

Qu'as-tu, Natacha?

--Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit  Pierre  travers ses
pleurs.

--Adieu! Il est temps de dormir...

Pierre se leva et prit cong d'elles.

La princesse Marie et Natacha causrent encore dans leur chambre, mais
ni l'une ni l'autre ne pronona le nom de Pierre.

Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de lui,
dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par
l'oublier?

Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette
observation qu'elle n'aurait jamais os faire de vive voix.

Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de
tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'tait  la fois doux et
pnible! Je sentais qu'il l'avait aim sincrement, c'est pourquoi....
Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.

--De parler de lui  Pierre? Oh non! Il est si bon!

--As-tu remarqu, Marie, dit tout  coup Natacha avec un sourire
espigle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqu comme
il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait
qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce
pas?

--Oui, il a beaucoup chang  son avantage. C'est pour cela que lui
l'a tant aim, rpondit la princesse Marie.

--Oui, et cependant ils ne se ressemblaient gure. On assure du reste
que les amitis des hommes naissent des contrastes; ce doit tre sans
doute ainsi...! Adieu! Adieu! dit Natacha, et le sourire espigle qui
avait accompagn ses premires paroles sembla s'effacer  regret de son
visage redevenu joyeux.


XIX


Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant  grands pas dans sa
chambre d'un air soucieux, tantt il haussait les paules, tantt il
tressaillait, et ses lvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un
aveu. Lorsque six heures du matin sonnrent, il pensait toujours au
prince Andr,  Natacha,  leur amour, qui le rendait jaloux encore
aujourd'hui. Il se coucha heureux et mu, et dcid  faire tout ce qui
lui serait humainement possible pour l'pouser.

Il avait fix son dpart pour Ptersbourg au vendredi suivant, et le
lendemain Savlitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.

Comment? Je vais  Ptersbourg? Pourquoi  Ptersbourg? se demanda-t-il
tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais dcid il y a longtemps
dj, avant que cela ft arriv; au fait, j'irai peut-tre.... Quelle
bonne figure que celle du vieux Savlitch! se dit-il en le regardant....
Eh bien, Savlitch, tu ne veux donc pas de ta libert?

--Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vcu du temps du vieux comte,
le bon Dieu ait son me!... et maintenant nous vivons auprs de vous,
sans avoir  nous plaindre.

--Et tes enfants?

--Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des matres comme
vous, on n'a rien  craindre.

--Eh bien, et mes hritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par
exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire
involontaire.

--Ce serait trs bien, si j'ose le dire  Votre Excellence.

--Comme il traite cela lgrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien
c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tt ou trop tard!

--Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?

--Non, dans quelques jours, je t'en prviendrai. Pardonne-moi tout
l'embarras que je te donne. C'est trange, se dit-il, qu'il n'ait pas
devin que je n'ai rien  faire  Ptersbourg, et qu'avant tout il faut
que cela se dcide. Je suis sr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait
semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une
autre fois.

 djeuner, Pierre raconta  sa cousine qu'il avait t la veille chez
la princesse Marie, et qu' sa grande surprise il y avait vu Natacha
Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.

La connaissez-vous? lui demanda Pierre.

--Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune
Rostow; c'et t trs bien pour eux, puisqu'ils sont ruins.

--Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.

--Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.

--Dcidment, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut
pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.

Il alla dner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, o se
voyaient encore les restes des maisons incendies, il ne put s'empcher
de les admirer. Les hautes chemines qui s'lanaient du milieu des
dcombres lui rappelaient les ruines potiques des bords du Rhin et du
Colyse. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui
quarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux
qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants
et se dire:

Ah! le voil revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!

En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait t le
jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rve; mais,  peine fut-il
entr, qu'il sentit,  la vibration de tout son tre, l'influence de sa
prsence. Vtue de noir, comme la veille, et coiffe de mme, sa
physionomie tait pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement
reconnue la premire fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa
figure d'enfant, sa figure de fiance. Ses yeux brillaient d'un clat
interrogateur, et une expression mutine et singulirement affectueuse se
jouait sur ses lvres.

Pierre dna chez la princesse et y aurait pass toute la soire, si ces
dames n'taient alles aux vpres, o il les accompagna.

Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgr le
plaisir qu'elles prouvaient  le voir et malgr l'intrt absorbant qui
l'attachait  leurs cts, la conversation s'puisa et finit par tomber
sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le
courage de s'en aller, bien qu'il sentt qu'elles attendaient son dpart
avec impatience. La princesse Marie, ne prvoyant pas de terme  cette
situation, se leva la premire, et lui fit ses adieux, sous prtexte
d'une migraine.

Ainsi donc, vous partez demain pour Ptersbourg?

--Non, je ne pars pas, rpondit Pierre vivement.... Du reste oui,
peut-tre.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos
commissions. Et il se tenait debout, trs embarrass.

Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu
de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son
regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont
elle s'tait plainte s'tait subitement vanouie, et l'on voyait qu'elle
se prparait  avoir avec lui un long tte--tte.

L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement 
la sortie de Natacha. Avanant brusquement un fauteuil, il s'assit 
ct de la princesse Marie.

J'ai  vous faire une confidence, dit-il avec une motion contenue,
venez  mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je esprer? Je
sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal
choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je tre son frre?... Non,
non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore,
reprit-il aprs un moment de silence et en s'efforant de parler avec
suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aim
qu'elle, et je ne puis me reprsenter l'existence sans elle. Sans doute,
il est difficile de lui demander  prsent sa main, mais la pense
qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais chapper
l'occasion est horrible pour moi. Dites, chre princesse, puis-je
esprer?

--Vous avez raison, rpondit la princesse Marie, de penser que l'heure
serait mal choisie de lui parler de votre... Elle s'arrta en
rflchissant que la mtamorphose qui s'tait opre chez Natacha
rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait
pas offense de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur
elle le dsirait; mais, n'obissant pas  ce premier mouvement, elle
rpta:

Lui parler  prsent est impossible. Fiez-vous  moi, je sais...

--Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.

--Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera! Elle avait  peine
prononc ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra
avec force.

Vous le croyez, dites, vous le croyez?

--Oui, je le crois. crivez  ses parents. Quant  moi, je lui en
parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le dsire, et mon coeur me dit que
cela sera.

--Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! rpondit Pierre en baisant
les mains de la princesse Marie.

--Faites votre voyage  Ptersbourg, cela vaudra mieux, et je vous
promets de vous crire.

--Aller  Ptersbourg maintenant? Soit, je vous obirai. Mais demain,
puis-je encore venir vous voir?

Et Pierre revint le lendemain pour prendre cong.

Natacha tait moins anime que les jours prcdents, mais lui, en la
regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il tait
pntr et qui augmentait d'intensit  chacune de ses paroles, au
moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de
Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda
involontairement quelques secondes. Cette main, ce visage, ce trsor de
sductions, sera-t-il vritablement  moi, toujours  moi?

Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec
impatience, ajouta-t-elle tout bas.

Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait
accompagnes, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence,
une source inpuisable de souvenirs et d'ineffables rveries. Elle m'a
dit qu'elle m'attendrait avec impatience. Et il se rptait  toute
heure du jour: Quel bonheur! quel bonheur!


XX


Rien de semblable  ce qu'il prouvait lorsqu'il tait fianc avec
Hlne ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec
honte les: Je vous aime qu'il lui adressait; maintenant, au
contraire, c'tait avec une jouissance infinie et sans mlange qu'il se
retraait les moindres dtails de leur entrevue et qu'il s'en rptait
les dernires paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal,
car l'ombre mme d'un doute n'tait plus possible. Il ne redoutait
qu'une chose: d'avoir t le jouet d'une illusion.... Et puis,
n'tait-il pas trop prsomptueux, n'tait-il pas trop sr de son fait?
La princesse Marie ne s'tait-elle pas trompe? Natacha ne lui
rpondrait-elle pas en souriant: C'est bien trange.... Comment ne
comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis
que moi je suis si au-dessus de lui?

La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir dsormais,
s'empara de lui compltement. Sa vie, le monde entier, se rsumaient
pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer.
Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres
intrts empchaient seuls de se manifester. Il tonnait souvent ceux
qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de
bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et prouvait
parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps  de
banales futilits. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service,
lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en
leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain,
il coutait avec compassion, et tonnait ses auditeurs par l'tranget
de ses remarques. Malgr tout, le rayonnement de son me, en projetant
sa clart sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait
instantanment dcouvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun
d'eux. En examinant les papiers laisss par sa femme, aucun autre
sentiment que celui d'une profonde piti ne s'leva dans son coeur, de
mme que le prince Basile, trs fier d'une nouvelle nomination et d'une
nouvelle croix, n'tait plus,  ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il
plaignait sincrement. Nanmoins, les jugements qu'il porta sur les
hommes et sur les vnements, pendant cette priode de sa vie, restrent
toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidrent souvent
dans la suite  rsoudre ses incertitudes: J'tais peut-tre ridicule
et trange  cette poque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que
j'en avais l'air. Mon intelligence tait plus ouverte et plus
pntrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'tre compris
dans la vie, parce que... parce que j'tais heureux!


XXI


 dater de la premire soire passe avec Pierre, un grand changement
s'tait opr en Natacha. Presque  son insu, la sve de la vie s'tait
rveille dans son coeur, et s'tait rpandue sans lutte dans tout son
tre. Sa dmarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'tait
mtamorphos. Les aspirations au bonheur taient montes  la surface et
demandaient  tre satisfaites.  dater de ce jour, Natacha parut avoir
oubli tous les vnements antrieurs. Aucune plainte ne s'chappa plus
de ses lvres, aucune parole n'effleura plus les ombres vanouies du
pass, et parfois mme elle souriait  des projets d'avenir. Quoiqu'elle
ne pronont jamais le nom de Pierre, une flamme teinte depuis
longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui
par la princesse Marie, et ses lvres rprimaient avec peine un
frmissement involontaire.

La princesse Marie, frappe de ce changement dont elle devina facilement
la cause, en prouvait du chagrin. Aimait-elle donc assez peu mon frre
pour l'avoir si vite oubli? Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne
pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce rveil  la vie tait
si soudain, si irrsistible, si imprvu, pour elle-mme, que la
princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser mme au
fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si compltement, si
sincrement  ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait mme pas 
cacher que la douleur s'tait efface pour faire place  la joie.

Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre aprs son
explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.

Il a parl, n'est-ce pas, il a parl? rptait-elle avec une expression
attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'couter 
la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.

Quelque sincre, quelque touchant que ft son regard, ces paroles ne
laissrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa  son frre.
Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut tre autrement... Et, d'un ton
doux et svre  la fois, elle lui fit part de son entretien avec
Pierre.  la nouvelle de son dpart pour Ptersbourg, Natacha poussa une
exclamation de surprise, mais, devinant aussitt l'impression pnible
qu'elle venait de produire chez son amie:

Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si
grand'peur d'tre mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.

--Tu l'aimes?

--Oui, murmura-t-elle.

--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, rpondit la princesse
Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.

--Ce ne sera pas de sitt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je
deviendrai sa femme, et toi tu pouseras Nicolas.

--Natacha, je t'avais prie de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de
toi!

Elles se turent.

Mais pourquoi va-t-il  Ptersbourg? demanda tout  coup Natacha, et,
rpondant aussitt elle-mme  sa question, elle ajouta: Cela doit tre
ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?

PILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en
1813, fut le dernier heureux vnement pour nos vieux amis les Rostow.
Le comte Ilia Andrvitch mourut la mme anne, et, comme il arrive
toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue.
L'incendie de Moscou, la mort du prince Andr, la douleur de Natacha, la
fin prmature de Ptia, le dsespoir de la comtesse, tous ces coups
successifs finirent par accabler le pauvre comte.

Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'tendue de tous ses
malheurs, et, inclinant sa vieille tte sous la main de la Providence,
il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantt effar,
perdu, tantt en proie  une excitation fbrile, il passait sans
transition d'un extrme  l'autre.

Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du ct matriel des
arrangements: il commandait les dners, les soupers, et faisait son
possible pour paratre gai: mais sa gaiet n'tait plus communicative
comme auparavant. Elle faisait natre au contraire un sentiment de
compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux
maris une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible
ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgr les
assurances trompeuses des mdecins, il avait compris que son heure
tait arrive. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans
se dshabiller: chaque fois qu'elle lui prsentait une potion, il
sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.

Le jour mme de sa mort, il leur demanda pardon,  elle de vive voix et
mentalement  son fils, d'avoir si mal gr leur fortune. Sa fin fut
tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs
derniers devoirs au dfunt. Mainte et mainte fois ils avaient dans et
dn chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous rptaient
 l'envi, comme pour leur justification, avec un sincre sentiment de
remords et d'attendrissement: C'tait tout de mme un bien excellent
homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas
ses faiblesses? Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires taient
tellement embrouilles, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre
 flot. Nicolas reut cette nouvelle  Paris, o il se trouvait avec les
armes russes. Demandant aussitt sa mise  la retraite, il partit en
cong, sans mme attendre que sa demande lui ft accorde. Leur
situation financire fut mise au net un mois aprs la mort du comte, et
chacun fut tonn de l'normit du chiffre des dettes de toutes sortes,
dont on ignorait mme l'existence: le passif dvorait l'actif. Amis et
parents conseillrent  Nicolas de refuser la succession, mais, voyant
dans cette faon d'agir un blme pour la mmoire sacre de son pre, il
ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la
succession avec la charge de payer les dettes. Les cranciers, que la
large et expansive bont du vieux comte avait tenus longtemps
silencieux, commencrent  faire valoir leurs droits. Mitenka et
plusieurs autres, qui avaient reu des billets  ordre, se montrrent
les plus exigeants, et ne donnaient  Nicolas ni repos ni trve. Ceux
qui avaient patient du vivant du comte taient maintenant sans piti
pour le jeune hritier qui avait accept de plein gr ces onreux
engagements. Aucune des combinaisons projetes par Nicolas ne lui
russit: les terres furent vendues  l'encan  vil prix, et il resta
encore  payer la moiti des dettes. Nicolas emprunta  son beau-frre
trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes
d'honneur, et se vit oblig, pour viter la prison dont le menaaient
les autres cranciers, de chercher un emploi. Retourner  l'arme, o, 
la premire vacance, il serait nomm,  coup sr, chef de rgiment,
tait impossible, car sa mre se cramponnait  lui comme au dernier
sourire de la vie. Aussi, malgr le peu de plaisir qu'il prouvait 
rester  Moscou dans le mme milieu, malgr l'antipathie que lui
inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans
l'administration, dit adieu  l'uniforme qu'il aimait tant, et
s'tablit, avec sa mre et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et
Pierre, qui habitaient Ptersbourg, ne se doutaient pas des difficults
de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et
ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire  leur
entretien de faon que sa mre ne pt deviner leur pauvret. La comtesse
ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe
auxquelles elle tait habitue depuis son enfance, et exigeait  tout
instant qu'on satisft ses moindres dsirs, sans souponner la gne
qu'ils causaient  son fils. C'tait tantt une voiture dont elle avait
besoin pour envoyer chercher une amie, tantt un mets recherch pour
elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux 
Natacha,  Sonia et  Nicolas lui-mme. Sonia menait le mnage, soignait
sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrte
inimiti, et aidait Nicolas  lui dissimuler leurs embarras financiers.
Il sentait que sa reconnaissance pour elle tait une dette dont il ne
pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son
dvouement sans bornes, il vitait toute intimit. Il lui en voulait de
n'avoir rien  lui reprocher, et de ce que, runissant toutes les
perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait
infailliblement forc  lui donner son coeur; et plus il l'apprciait,
moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accept avec
empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait
maintenant  distance, comme pour bien lui faire sentir que le pass ne
pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentrent. Non seulement
il lui tait impossible de rien mettre de ct sur ses appointements,
mais, pour obir, aux exigences de sa mre, il se vit bientt contraint
de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse?
Il l'ignorait, car la pense d'pouser une, riche hritire, comme le
lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une
rpulsion invincible. Dans le fond de son me, il prouvait une
satisfaction sombre et amre  supporter sans murmurer ce poids
accablant. Il vitait toute distraction au dehors, et ne pouvait
s'astreindre, dans son intrieur,  d'autre occupation qu' celle
d'aider sa mre  taler des patiences sur la table et  se promener
dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il
semblait vouloir prserver de toute atteinte extrieure cette sombre
disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une
pareille vie de privations.


II


Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva  Moscou: les
bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow.
Le fils, disait-on, se sacrifiait  sa mre. Je m'y attendais! se dit
la princesse Marie, en voyant dans le dvouement de Nicolas une nouvelle
et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de
parent, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre
visite  la comtesse, mais le souvenir du sjour de Nicolas  Voronge
lui rendait cette visite pnible. Elle laissa passer quelques semaines
avant de la faire. Nicolas fut le premier  la recevoir, car on ne
pouvait entrer chez sa mre qu'en traversant sa chambre.  sa vue, le
visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait  y
lire, une froideur sche et hautaine. Il s'informa de sa sant, la
conduisit prs de la comtesse, et les quitta au bout de quelques
secondes. La visite termine, il la reconduisit avec une rserve marque
jusqu' l'antichambre, et rpondit  peine  ses questions sur la sant
de sa mre. Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en
paix.

Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilits, dit-il  Sonia,
lorsque la voiture de la princesse se fut loigne. Qu'ont-elles besoin
de venir?

--C'est mal  vous de parler ainsi, Nicolas, rpondit Sonia en cachant
avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant! Nicolas
garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse
y revenait  tout propos; ne tarissant pas en loges sur le compte de la
princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendt sa
politesse, et exprimait le dsir de la voir plus souvent. On sentait que
le silence de Nicolas  ce sujet l'irritait.

--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au
moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.

--Je n'y tiens pas, maman.

--Je ne te comprends pas, mon ami: tantt tu veux voir du monde, tantt
tu t'y refuses.

--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.

--Comment! N'as-tu pas dit tout  l'heure que tu ne voulais pas la voir?
C'est une fille de beaucoup de mrite, tu as toujours eu de la sympathie
pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache
toujours tout.

--Mais pas le moins du monde, maman.

--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une dmarche
dsagrable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la
politesse exige.... Je ne m'en mlerai plus, puisque tu as des secrets
pour moi.

--J'irai si vous le voulez.

--Cela m'est parfaitement gal, c'est pour toi seul que je le dsire.

Nicolas soupirait, mordait sa moustache, talait les cartes et
s'efforait de distraire l'attention de sa mre, mais, le lendemain et
les jours suivants, elle revenait sur le mme sujet. La froide rception
de Nicolas avait froiss la princesse Marie dans son amour-propre, et
elle se disait: J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite....
Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Aprs tout, je suis alle
voir la pauvre vieille, qui avait toujours t excellente pour moi.
Mais ces rflexions ne parvenaient pas  calmer le regret qu'elle
prouvait en songeant  l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgr sa
ferme rsolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce
qui s'tait pass, elle se sentait involontairement dans une fausse
position, et lorsqu'elle cherchait  s'en rendre compte, elle tait
force de s'avouer  elle-mme que ses rapports avec Nicolas y taient
pour beaucoup. Son ton sec et poli n'tait pas la vritable expression
de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu
 tout prix claircir pour retrouver sa tranquillit. On tait en plein
hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait  une leon de son neveu, on
vint lui annoncer Rostow. Bien dcide  ne pas trahir son secret et 
ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de
l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle
comprit qu'il tait simplement venu remplir un devoir de politesse, et
elle se promit de ne pas sortir de la rserve la plus absolue. Aussi, au
bout des dix minutes exiges par les convenances, et consacres aux
questions banales sur la sant de la comtesse et sur les dernires
nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprta  prendre cong. Grce
 Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-l trs bien soutenu
la conversation, mais,  ce moment, fatigue de parler de ce qui
l'intressait si peu, et revenant par un rapide enchanement d'ides 
son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se
laissa involontairement aller  une silencieuse rverie, les yeux fixs
devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas.
Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et changea
quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant 
rester immobile et rveuse, il fut forc de la regarder et ne put se
mprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits dlicats.

Il lui sembla entrevoir confusment qu'il en tait la cause, et ne sut
comment s'y prendre pour lui tmoigner un peu d'intrt.

Adieu, princesse, lui dit-il.

Elle sembla se rveiller et soupira en rougissant.

Pardon, murmura-t-elle, vous partez dj? Eh bien, adieu!

--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous
l'apporter, dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.

Un silence embarrassant s'tablit entre eux deux.

Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on
pas, princesse, que notre premire rencontre  Bogoutcharovo a eu lieu
hier, et cependant que d'vnements se sont passs depuis!... Nous nous
imaginions tre bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup
pour en revenir l, mais ce qui est pass ne revient plus.

La princesse Marie avait fix sur lui son doux et profond regard en
cherchant  pntrer le sens cach de ces paroles.

C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien  regretter dans le
pass, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi
un bon souvenir de dvouement et d'abngation...

--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse
constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous
intresser, continua-t-il en redevenant,  ces mots, froid et calme
comme  son entre.

Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait
connu et aim, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.

J'avais pens que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle
avec hsitation: mes relations avec vous et les vtres taient devenues
telles, qu'il me semblait qu'un tmoignage de sympathie de ma part ne
pouvait vous offenser: il parat que je me suis trompe, ajouta-t-elle
d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous tiez tout autre
auparavant, et je...

--Ah! il y a mille raisons  cela, rpondit Nicolas en appuyant sur ce
dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est
parfois bien lourd  porter!

--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la
princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnte et loyal
regard, cet extrieur charmant que j'ai aim en lui, j'avais devin
toute la noblesse de son me.... C'est donc parce qu'il est pauvre et
que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...

Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laiss
entrevoir, et examinant sa bonne et mlancolique figure, elle comprit 
n'en plus douter la raison de son apparente froideur.

Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'cria-t-elle tout  coup en se
rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.

Il garda le silence.

Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que,
moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de
votre bonne amiti?

Et des pleurs brillrent dans ses yeux.

J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible....
Pardonnez-moi, adieu!

Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.

Princesse! Au nom du ciel, un instant! Il l'arrta. Elle se retourna,
leurs regards se rencontrrent en silence, la glace tait rompue, et ce
qui leur semblait tout  l'heure encore impossible devint pour eux une
ralit prochaine et invitable.


III


Nicolas pousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813,
et alla s'tablir avec elle, sa mre et Sonia,  Lissy-Gory. Pendant les
quatre annes qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre
parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris
celle qu'il avait contracte envers Pierre, et en 1820 il avait si bien
arrang ses affaires, qu'il avait ajout  Lissy-Gory une petite terre,
et qu'il tait en ngociations pour racheter Otradno: c'tait son rve
favori. Nicolas, forc de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour
l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les
innovations, surtout les innovations anglaises, qui commenaient alors 
tre de mode. Il se moquait des ouvrages de pure thorie, ne songeait ni
 construire des fabriques, ni  ensemencer des bls chers et d'une
espce trangre au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins 
une branche de son administration au dtriment des autres, il avait
toujours devant les yeux sa proprit tout entire, et non pas seulement
une de ses parties. Pour lui, l'important tait, non pas l'oxygne et
l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et
l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces.
Le paysan attira tout d'abord son attention: c'tait mieux qu'un
instrument pour lui, c'tait un juge. Il l'tudia avec soin, chercha 
comprendre ses besoins,  se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon
ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une
source de renseignements prcieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi
leurs gots, leurs dsirs, et qu'il eut appris  parler leur langue,
qu'il lut dans leur pense, qu'il se sentit rapproch d'eux, et qu'il
put les gouverner d'une main sre et ferme, c'est--dire leur rendre les
services qu'ils taient en droit d'attendre de lui. Son administration
ne tarda pas  avoir les rsultats les plus brillants. Nicolas, avec une
clairvoyance remarquable, nommait ds le dbut de sa gestion, aux
fonctions de bourgmestre, de staroste et de dlgu, ceux mmes que les
paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu
d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer
dans le doit et avoir, comme il le disait en plaisantant, il se
renseignait sur la quantit de btail que possdaient les paysans, et
s'efforait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas
aux familles de se sparer et tenait  les conserver groupes ensemble.
Il tait sans piti pour les paresseux et les dpravs, et les chassait
au besoin de la communaut. Pendant les travaux des champs, pendant les
semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le mme soin
ses champs et ceux des paysans, et peu de propritaires pouvaient se
vanter d'en avoir en aussi bon tat et d'un aussi bon rendement que les
siens. Il n'aimait pas  avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il
regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les
tenir assez svrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son
indcision tait si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en
venir l, et il tait enchant de trouver l'occasion de le faire partir
comme recrue,  la place d'un paysan. Quant  ces derniers, il tait
d'avance tellement sr d'avoir la majorit pour lui, qu'il n'hsitait
jamais dans les mesures  prendre en ce qui les concernait. Il ne se
permettait pas de les accabler de travail, ou de les chtier, ou de les
rcompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-tre n'aurait-il pas
su dire en vertu de quelle rgle il agissait ainsi, mais il la sentait
dans son me, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de
s'crier avec dpit,  propos d'un dsordre ou d'un insuccs: Que
peut-on faire avec notre peuple russe? et il s'imaginait dtester le
paysan, mais il aimait de tout son coeur notre peuple russe et son
gnie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'tait engag
dans la seule voie au bout de laquelle il tait sr de trouver de bons
rsultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient  sa femme une
sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne
pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si tranger pour
elle: pourquoi cet air de gaiet et de bonheur lorsque, s'tant lev 
l'aube, et ayant pass toute la matine dans les champs ou sur l'aire,
il ne rentrait qu' l'heure du th? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il
parlait de l'activit d'un riche paysan qui avait pass toute la nuit,
avec sa famille,  transporter ses gerbes et  faire ses meules?
Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et
serre sur les pousses altres de l'avoine, ou emporter par le vent un
nuage menaant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hl,
les cheveux parfums de menthe et d'absinthe sauvages, il s'criait en
se frottant joyeusement les mains: Encore un jour comme celui-ci, et
notre rcolte et celle des paysans seront rentres? Elle s'tonnait
aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement  prvenir tous ses
dsirs, il se dsesprait de recevoir, par son entremise, des ptitions
de paysans qui demandaient  tre affranchis de certains travaux. Il les
refusait constamment, et se fchait tout rouge, en l'engageant  ne pas
se mler dornavant de ses affaires.

Lorsque, pour essayer de pntrer sa pense, elle lui parlait du bien
qu'il faisait  ses serfs, il s'emportait. C'est bien le dernier de mes
soucis, rpondait-il, et ce n'est pas  leur bonheur que je travaille;
le bonheur du prochain n'est que posie, et conte de femmelette. Je
tiens  ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et  ce que
notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et
pour l'atteindre il faut l'ordre, la svrit et la justice,
ajoutait-il, car si le paysan est nu et affam, s'il n'a qu'un cheval,
il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.

tait-ce vraiment d'une manire aussi inconsciente que Nicolas faisait
du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le
fait est que sa fortune augmentait  vue d'oeil; les paysans du
voisinage venaient  tout moment lui demander de les acheter, et
longtemps aprs sa mort la population conserva le souvenir de sa
gestion: Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord  l'avoir du
paysan et puis au sien: il ne nous gtait pas, en un mot c'tait un bon
administrateur!


IV


Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci  Nicolas, c'tait son
emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les
premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de rprhensible,
mais, la seconde anne, un certain incident le fit subitement changer de
manire de voir  ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du
dfunt Drne, le staroste de Bogoutcharovo, qui tait accus de
malversations. Nicolas le reut sur le perron, et, aux premiers mots du
prvenu, lui rpondit par une grle d'injures et de coups. Rentrant un
moment aprs pour djeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait,
la tte incline sur son mtier, et lui raconta, comme de coutume, tout
ce qu'il avait fait dans la matine, et entre autres l'affaire du
staroste.

La comtesse Marie, rougissant et plissant tour  tour, ne releva pas la
tte et garda le silence.

Quel impudent coquin! s'cria-t-il en s'chauffant  ce souvenir, s'il
avait au moins avou qu'il tait ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?

Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa
de nouveau la tte.... Qu'as-tu, mon amie? Les pleurs embellissaient
toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de
piti, et non de colre ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et
profonds avaient alors un charme irrsistible.  cette question de son
mari, elle fondit en larmes.

Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi
l'as-tu...? Et elle se voila la figure de ses mains.

Nicolas ne rpondit rien, rougit fortement, et s'loigna d'elle en
faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses
larmes, mais, ne trouvant rien de blmable dans une habitude qui
remontait pour lui  tant d'annes, il lui donna tort, et se dit: Ce
sont des petites faiblesses de femme... ou plutt n'aurait-elle pas
vraiment raison? Dans son irrsolution, il jeta un regard sur ce visage
aim qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et
qu'il tait coupable envers lui-mme.

Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le
jure.... Jamais! reprit-il d'une voix mue, comme un enfant qui demande
pardon.

Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle
saisit la main de son mari et la porta  ses lvres.

Quand as-tu bris ton came? lui dit-elle pour changer de sujet de
conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et
qui reprsentait la tte de Laocoon.

--Ce matin, Marie, et que cette bague brise me rappelle  l'avenir la
parole que je viens de te donner!

Depuis lors, quand il sentait la colre le gagner et ses poings se
fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant
celui  qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps 
autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant  sa femme, il lui
renouvelait sa promesse.

Tu dois srement me mpriser, Marie? disait-il.

--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui rpondait-elle pour le consoler,
lorsque tu ne te sens plus la force de te matriser?

Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas tait estim, mais pas aim;
les intrts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier
aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que
durait l't, il consacrait tout son temps  l'administration de ses
biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait
rgulirement l'hiver  inspecter les villages loigns et surtout 
lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque anne une certaine
quantit. Il se composait de la sorte une bibliothque srieuse, et se
posait comme rgle de lire d'un bout  l'autre tout ce qu'il achetait.
Ce fut d'abord une tche ennuyeuse  remplir, mais qui devint peu  peu
pour lui une occupation habituelle,  laquelle il finit par prendre un
vif intrt. Comme il restait l'hiver presque toujours  la maison, il
entrait dans les moindres dtails de la vie de famille, et, son union
avec sa femme devenant de plus en plus intime, il dcouvrait tous les
jours en elle, de nouveaux trsors de tendresse et d'intelligence. Avant
leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-mme et rendant justice  la
conduite de Sonia, avait tout racont  la princesse Marie, en la priant
d'tre bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute
de son mari, s'imagina que sa fortune avait influenc son choix, se
sentit mal  l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit
tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois
elle se sentait anime de mauvais sentiments  son gard. Elle en fit un
jour la confession  Natacha, en se reprochant son injustice.

Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'vangile
qui se rapporte si compltement  la position de Sonia?

--Lequel? demanda la comtesse Marie, tonne.

--Celui-ci: On donnera  celui qui est riche, mais pour celui qui est
pauvre, on lui tera mme ce qu'il a. Elle est celle qui est pauvre, et
 laquelle on a tout t. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-tre parce
qu'elle n'a pas l'ombre d'gosme.... Mais le fait est qu'on lui a tout
pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai
vivement dsir jadis lui voir pouser Nicolas, et cependant je
pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la fleur strile
de l'criture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous
deux nous aurions senti.

Bien que la comtesse Marie objectt  Natacha que ces paroles de
l'vangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empcher,
en regardant Sonia, de donner raison  sa belle-soeur. Sonia semblait
effectivement se rsigner  son sort de fleur strile, et ne pas se
rendre compte de tout ce qu'il y avait de pnible dans sa situation. On
aurait dit qu'elle s'tait attache au groupe de la famille plus qu'aux
individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.

Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait
toujours prte  rendre tous les services imaginables, ce qu'on
acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et
sans grande reconnaissance. La proprit de Lissy-Gory avait t
rpare, mais n'tait plus tenue sur le mme pied que du vivant du vieux
prince. Les nouvelles constructions, faites du temps o l'argent
manquait encore, taient des plus simples: btie en bois sur les anciens
fondements de pierre, la maison d'habitation tait d'ailleurs vaste et
spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses
divans mal rembourrs, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois
de bouleau, taient l'ouvrage des menuisiers indignes. Les chambres
d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parent des Rostow et des
Bolkonsky s'y runissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers
avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de
naissance et de nom des propritaires, une centaine d'invits y
faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'anne, la
vie calme et rgulire de tous les jours s'coulait doucement au milieu
des occupations habituelles, entrecoupes de djeuners, de dners et de
soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.


V


Natacha s'tait marie au printemps de l'anne 1813; en 1820, elle avait
trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-n. Elle
avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine  reconnatre
dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte.
Ses traits s'taient forms, avaient pris des contours moelleux et
arrondis, mais cette exubrance de vie, dont elle dbordait autrefois et
qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu' de
rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour
de son mari par exemple,  la convalescence d'un enfant, ou en causant
du prince Andr avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais
avec Pierre, dans la crainte de rveiller une jalousie rtrospective.
Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien
rare aujourd'hui, elle se laissait aller  chanter. L'ancienne flamme se
ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la sduction du
pass, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de
son mariage elle avait habit successivement Moscou, Ptersbourg et la
campagne. La socit la voyait peu et ne la gotait gure; elle n'tait
ni aimable ni prvenante. Natacha ne savait pas,  vrai dire, si elle
aimait la solitude; il lui semblait mme qu'elle ne l'aimait pas, mais,
absorbe par ses grossesses, ses devoirs de maternit et sa
participation aux moindres dtails de l'existence de son mari, elle ne
pouvait suffire  toutes ces obligations qu'en s'loignant du monde.
Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'tonnrent de ce changement
comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son
instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se
calmerait ds qu'elle aurait un mari et des enfants  aimer, comme elle
l'avait laiss entrevoir, sans en avoir conscience,  Otradno.
N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mre
exemplaires? Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour
jusqu' l'absurde. Natacha ne suivait pas cette rgle d'or que les
gens  vues suprieures, les Franais surtout, recommandent aux jeunes
filles, et qui consiste  ne pas se ngliger lorsqu'elles se marient, 
cultiver leurs talents,  soigner leur personne, afin de charmer le mari
aprs le mariage comme avant. Elle avait au contraire compltement
renonc  toutes ses sductions,  son chant, qui tait la plus grande.
Songer  sa toilette,  ses manires,  parler avec lgance,  prendre
devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages
physiques, l'ennuyer en un mot par ses prtentions et ses exigences, lui
aurait paru tout aussi ridicule qu' lui,  qui elle s'tait livre tout
entire, sans rien lui cacher de ses penses les plus intimes. Elle
sentait que leur union ne tenait pas  ce charme potique qui l'avait
attir  elle, mais  quelque chose d'indfinissable et de ferme, comme
le lien qui unissait son me  son corps. Peut-tre aurait-elle eu du
plaisir  plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'exprience,
car c'tait tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps,
qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa
toilette. Les soins  donner  sa famille, son mari qu'il fallait
entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartnt
exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et
lever, l'absorbaient compltement. Plus elle s'adonnait  ce genre de
vie, plus elle y trouvait d'intrt, et plus elle y appliquait toutes
ses forces et toute son nergie. Quoiqu'elle n'aimt pas la socit,
elle tenait  celle des siens, de sa mre, de son frre et de Sonia, de
ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de
chambre, les cheveux bouriffs, pour leur montrer, toute joyeuse, les
langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bb allait
beaucoup mieux. Natacha se ngligeait  tel point, que sa faon de
s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle tait jalouse
de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, taient
devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils
disaient bien haut que Pierre tait sous la pantoufle de sa femme.
C'tait vrai. Ds les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait
dclar comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son
existence devait lui appartenir  elle et  sa famille. Pierre, trs
surpris  cette dclaration inattendue, en fut nanmoins si flatt qu'il
s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en consquence
interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une
autre femme, mais mme de causer trop vivement avec elle, d'aller au
cercle pour y tuer le temps et y dner, de dpenser de l'argent pour ses
fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et
ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande
importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre
avait galement le droit de disposer chez lui non seulement de sa
personne, mais encore de toute sa famille. Natacha tait l'esclave de
son mari, et lorsque Pierre crivait ou lisait, chacun tait tenu dans
la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la premire, piait
ses prdilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses
dsirs. Leur genre de vie, leurs relations de socit, leurs occupations
journalires, l'ducation des enfants, tout se faisait d'aprs la
volont de Pierre, qu'elle tchait de dcouvrir dans ses moindres
paroles. Ds qu'elle l'avait devine, elle s'y conformait sans broncher,
et luttait mme avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui
prenait fantaisie de revenir sur une premire rsolution.

C'est ce qui eut lieu aprs la naissance de son premier enfant, faible
et maladif, et pour lequel on fut oblig de changer trois fois de
nourrice. Natacha en fut si dsole, qu'elle tomba malade. Pierre lui
ayant expos  cette occasion le systme de Rousseau, et lui ayant
dmontr, avec le philosophe de Genve, dont il approuvait d'ailleurs la
doctrine, que l'allaitement par une nourrice trangre tait contre
nature et nuisible, il en rsulta qu' la naissance du second, malgr
l'opposition de sa mre, des mdecins, de son mari lui-mme, elle voulut
absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois
que le mari et la femme n'taient pas de la mme opinion et se
querellaient vivement, mais,  la grande surprise de Pierre, longtemps
aprs la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis
qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dgageant de l'alliage
qu'il y avait apport dans l'entranement de la discussion. Aprs sept
ans de mariage, il constatait avec joie que du mlange de bien et de mal
qu'il sentait en lui, le bien seul se refltait purifi dans sa femme,
et cette rflexion n'tait pas le rsultat d'une dduction logique de sa
pense, mais d'un sentiment immdiat et mystrieux.


VI


Pierre tait l'hte des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il reut une
lettre d'un de ses amis de Ptersbourg qui l'engageait, comme membre
d'une socit dont il avait t le fondateur,  y venir au plus tt
discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les
lisait toutes), fut la premire  l'engager  faire ce voyage, malgr le
chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gner son
mari dans ses occupations abstraites.  son regard timidement
interrogateur, elle rpondit par un acquiescement sans rserve, en le
priant seulement de lui fixer la dure de son absence, et lui accorda un
cong de quatre semaines. Il y avait dj un mois et demi que Pierre
tait parti, et Natacha passait de l'irritation  la mlancolie et mme
 l'inquitude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, gnral en
retraite, mcontent de la marche gnrale des affaires, arriv 
Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et
tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance
rappelle imparfaitement l'tre qu'on a aim. Un regard abattu, ennuy,
des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses
enfants, voil tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.

C'tait la veille de la Saint-Nicolas, le 5 dcembre 1820, et l'on
attendait Pierre  tout instant. Nicolas savait que la solennit du
lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait
 quitter son commode costume oriental pour endosser un habit,  mettre
des bottes troites,  se rendre  l'glise nouvellement btie, 
recevoir les flicitations,  offrir ensuite la zakouska aux invits,
 causer des lections, de la noblesse et de la rcolte, etc. Aussi
jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie
habituelle. Il s'occupa  rviser les comptes de son bourgmestre, qui
venait d'arriver de la terre de Riazan, proprit de son neveu, crivit
deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les tables, les
curies, et fit toutes les dispositions ncessaires en prvision de
l'ivresse gnrale, que devait infailliblement amener la fte du
lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empcha de voir sa femme en
particulier avant de s'asseoir  la grande table de vingt couverts qui
runissait la famille. Elle se composait de sa mre, qui avait auprs
d'elle la vieille Blow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants,
leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de
Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur
gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait
tranquillement ses jours  Lissy-Gory. La comtesse Marie tait assise en
face de son mari. En le voyant dplier brusquement sa serviette et
reculer vivement les verres placs devant son assiette, elle comprit
qu'il tait de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps  autre
lorsqu'il venait tout droit pour dner. Elle connaissait cette
disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement
qu'il et mang son potage pour lui adresser une question, et l'amener
peu  peu  reconnatre que sa maussaderie tait sans cause; mais cette
fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute proccupe de le
voir fch contre elle, elle lui demanda o il avait t et s'il avait
trouv tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui rpondit
schement en deux mots: Je ne me suis donc pas trompe... mais en quoi
donc puis-je l'avoir contrari? se dit la princesse Marie; elle avait
tout de suite compris qu'il dsirait laisser tomber la conversation,
mais la conversation, grce  Denissow, reprit bientt de plus belle.

Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remerci la vieille
comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en
l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.

Tu as toujours d'tranges ides, je n'y ai pas mme song...

Mais le mot toujours contredisait ses dernires paroles et disait
clairement  la comtesse Marie: Oui, je suis fch, mais je ne veux pas
en dire la raison. Les rapports entre les deux poux taient si bons,
que la vieille comtesse, et mme Sonia, qui, chacune  son point de vue,
auraient eu peut-tre le dsir jaloux de voir s'lever entre eux
quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mler de
leurs affaires. Le mnage avait pourtant ses priodes de brouille: elles
survenaient presque invariablement aprs les jours o ils avaient t le
plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans
ce moment tait justement le cas.

Eh bien, messieurs et mesdames, s'cria tout  coup Nicolas (et il
sembla  sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une
intention blessante  son gard), je suis sur pied depuis six heures du
matin, demain il faudra tre en l'air toute la journe: aujourd'hui je
vais me reposer.

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, o
il s'tendit sur un canap. C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il
parle  tous, except  moi: je lui dplais, c'est certain, surtout
quand je suis dans cet tat. Et elle jeta un coup d'oeil mlancolique
sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille dforme et de sa
figure maigre et ple, sur laquelle ses yeux se dtachaient plus grands
que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de
Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jet  la drobe,
tout l'agaait. Cette dernire se trouvait toujours  point nomm pour
recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle
alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils taient assis sur des
chaises: ils jouaient au voyage  Moscou, et l'engagrent  tre de la
partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pense de la mauvaise humeur
de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant
lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du ct du petit salon:
Il ne dort peut-tre pas et je pourrai m'expliquer avec lui,
pensait-elle. Andr, l'an des petits garons, l'avait suivie, sans
qu'elle s'en ft aperue.

Chre Marie, il dort, je crois, il est si fatigu! lui dit tout  coup
Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer  chaque pas, et Andr
pourrait le rveiller.

La comtesse Marie se retourna, aperut son fils, et, sentant que Sonia
avait raison, retint avec peine la rponse sche et brve qui tait dj
sur ses lvres. Sans paratre l'avoir entendue, elle fit signe 
l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant
que Sonia sortait par une porte oppose. S'arrtant sur le seuil et
coutant la respiration gale du dormeur, dont les moindres variations
lui taient si familires, son imagination lui reprsenta ce front uni,
cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les dtails enfin
qu'elle avait si souvent contempls pendant le calme de la nuit. Nicolas
fit un mouvement, et le petit Andr, qui s'tait gliss dans la chambre,
lui cria:

Papa, maman est derrire la porte.

La comtesse Marie blmit de terreur, fit geste sur geste  son fils, qui
se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros
d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas  tre rveill, et l'accent
grondeur de sa voix ne tarda pas  lui en donner une nouvelle preuve.

Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi?
Pourquoi l'as-tu laiss entrer?

--Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il tait l,
pardonne-moi...

Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit
garon. Cinq minutes  peine s'taient passes depuis cet incident, la
petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui tait la favorite de
son pre, ayant su par Andr qu'il dormait, s'enfuit  l'insu de la
comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha
 petits pas rsolus du canap o Nicolas tait couch en lui tournant
le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passe
sous sa tte. Son pre se retourna et lui adressa un doux sourire.

Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mre en l'appelant par la porte
entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!

--Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit, reprit avec
conviction la fillette.

Nicolas posa ses pieds  terre et souleva l'enfant dans ses bras.

Approche donc, Marie, dit-il  sa femme.

Elle entra et s'assit  ct de lui.

Je ne l'avais pas vue, dit-elle timidement.

Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et,
remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la
taille, et lui baisa les cheveux.

Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il  la petite, qui sourit
d'un air espigle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait
recommencer.

--Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas,
qui devinait la secrte pense de sa femme.

--Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isole lorsque je te vois
ainsi: il me semble toujours...

--Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...?

--Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout
dans ce moment.

--Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours:
c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont
jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant
comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me
trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon  rien....
Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais
qu'on essaye de me le couper...

--Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de mme....
Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?

--Bien au contraire, rpondit-il en souriant, et, la paix tant faite,
il se mit  marcher de long en large, et  penser tout haut devant sa
femme comme il en avait l'habitude.

Il ne lui venait mme pas  l'esprit de lui demander si elle tait
dispose  l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanment
la mme pense. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre
et sa famille  rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie
l'couta, fit ses observations et lui parla  son tour de ses enfants.

Comme la femme perce dj en elle! dit-elle en franais en lui
dsignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs.
Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh
bien, voil notre logique; je lui dis: Papa a envie de dormir...--Pas
du tout, me rpond-elle, il rit... et elle a raison! ajouta la comtesse
Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu
l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en franais.

--Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.

 ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui
s'ouvraient et se fermaient, Voici quelqu'un qui arrive! s'cria
Nicolas.

--C'est Pierre, j'en suis sre. Je vais voir, dit la comtesse Marie en
quittant la chambre.

Pendant qu'elle n'tait pas l, Nicolas se donna le plaisir de faire
faire  sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigu et essouffl, il
enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tte et la serra contre
sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutume lui avait rappel ses danses
dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure
enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et
faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son pre excutait
jadis avec sa fille les pas du fameux Daniel Cowper.

C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir
comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a reu tout de
mme son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproch son
retard!... Va donc vite le voir!

Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse
Marie, reste seule, se dit  demi-voix: Oh! jamais, jamais, je
n'aurais cru qu'on pt tre aussi heureuse! Un bonheur ineffable se
lisait sur son visage, mais en mme temps elle soupira, et son regard
devint profondment mlancolique. On aurait dit que la pense d'un autre
bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un
voile sur celui qu'elle prouvait en ce moment.

Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un
certain nombre de groupes qui, tout en diffrant essentiellement les uns
des autres, gravitent cte  cte vers le centre commun, se font des
concessions mutuelles, parviennent  se fondre en un harmonieux
ensemble, sans perdre leur caractre individuel. Le moindre incident est
triste, joyeux ou grave galement pour tous, mais les motifs qui les
poussent  se rjouir ou  s'attrister sont particuliers  chacun d'eux.
Le retour de Pierre  Lissy-Gory fut un de ces vnements heureux et
importants, et ragit immdiatement sur toute la maison.

Les serviteurs se rjouirent, parce qu'ils pressentaient que leur matre
s'occuperait moins d'eux dornavant, qu'il serait moins strict dans ses
inspections journalires, plus indulgent et plus gai, et qu'ils
recevraient de riches cadeaux aux ftes de Nol.

Les enfants et les gouvernantes se rjouirent, parce que personne mieux
que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait
l'cossaise, et sur cet unique morceau de son rpertoire ils dansaient
toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne
seraient pas oublis  la fin de l'anne.

Le petit Nicolas Bolkonsky, g de quinze ans, intelligent et vif,
quoique d'une constitution maladive et dlicate, avait toujours ses
grands et beaux yeux, sa chevelure boucle d'un blond dor, et, comme
les autres, ne se possdait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il
l'appelait, tait l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse
Marie, qui veillait  son ducation, n'avait pas russi  lui inspirer
le mme attachement pour son mari: il semblait mme que l'enfant
laissait percer  son gard une indiffrence lgrement ddaigneuse. Ni
l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow,
n'excitaient son envie. Pierre tait son Dieu, et il ne souhaitait rien
de plus que d'tre aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le
voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son
coeur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il
lui entendait dire, se le redisait ensuite  lui-mme ou le discutait
avec Dessalles.

Le pass de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivit, le
potique roman qu'il avait bti l-dessus sur des mots saisis au vol,
son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et,
par-dessus tout, l'amiti de Pierre pour son pre, en faisaient  ses
yeux un hros et un tre sacr. La tendresse mue avec laquelle Pierre
et Natacha parlaient du dfunt, avait fait deviner  l'enfant, chez qui
l'amour commenait  s'veiller vaguement, que son pre avait aim
Natacha, et, qu'il l'avait lgue en mourant  son ami, et il avait un
vritable culte pour ce pre dont il ne pouvait parvenir  se rappeler
les traits, mais auquel il rvait constamment avec des larmes de
tendresse.

Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs
parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux,
le petit Nicolas murmura  l'oreille de Dessalles qu'il avait grande
envie de demander  sa tante la permission de rester.

Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?--lui dit-il.
La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage mu, o la supplication
tait empreinte:

--Lorsque vous tes l, il ne peut pas se dtacher de vous.

Pierre auquel elle s'adressait, sourit.

Je vous le ramnerai tout  l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le
moi, je l'ai  peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main
au gouverneur.... Il commence  ressembler  son pre, n'est-ce pas,
Marie?

--Mon pre! s'cria le jeune garon en rougissant jusqu'au blanc des
yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.

Celui-ci baissa la tte en guise de rponse, et renoua la conversation
interrompue par la sortie des enfants.

La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant  Natacha, les yeux fixs
sur son mari, elle coutait attentivement les questions que Rostow et
Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant  fumer
leurs pipes et  savourer le th que leur versait Sonia,
mlancoliquement assise auprs du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans
un coin, le visage tourn du ct de Pierre, tressaillait de temps 
autre, et se parlait  lui-mme, sous l'irrsistible pression d'un
sentiment nouveau.

On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphres
administratives. Denissow, mcontent du gouvernement  cause de ses
mcomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises
que l'on commettait, selon lui,  Ptersbourg, et exprimait son opinion
en termes vifs et tranchants.

Autrefois il fallait tre Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut
tre de la coterie Tatarinow et Krdner!

--Oh! si j'avais pu lcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les
aurait guris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le
demande, de donner  ce soldat de Schwarz le rgiment Smnovsky?

Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignit et de son
importance de prendre part  leurs critiques, de paratre s'intresser
aux nouvelles nominations, de questionner Pierre,  son tour, sur ces
graves affaires, si bien que la causerie ne s'tendit pas au del des
on-dit et des commrages du jour sur les gros bonnets de
l'administration.

Natacha, toujours au courant des penses de son mari, devinant qu'il ne
parvenait pas, malgr son dsir,  donner un autre tour  la
conversation et  aborder le sujet de sa proccupation intime, celle
prcisment qui l'avait forc  se rendre  Ptersbourg et  y rclamer
le conseil de son nouvel ami, le prince Thodore, lui vint en aide en
lui demandant o en tait son affaire.

Laquelle? demanda Rostow.

--Toujours la mme, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de
travers, et qu'il est du devoir des honntes gens de ragir.

--Les honntes gens! s'cria Rostow en fronant les sourcils.... Que
peuvent-ils y faire?

--Ils peuvent...

--Passons dans mon cabinet, dit brusquement Rostow.

Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-soeur la
suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, o le petit
Nicolas se glissa aprs eux et s'assit auprs du bureau de son oncle,
dans le coin le plus obscur.

Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans
lcher sa pipe.

--Des chimres, toujours des chimres! murmura Rostow.

--Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est 
Ptersbourg, reprit Pierre avec vivacit et en accompagnant son entre
en matire de gestes nergiques... l'Empereur ne se mle plus de rien:
il s'est adonn au mysticisme, il cherche le repos  tout prix, et il ne
saurait se procurer ce repos que par l'activit d'hommes sans foi ni
loi, qui perscutent et qui oppriment  l'envi. Le vol est  l'ordre du
jour dans les tribunaux, le bton seul mne l'arme, le peuple est
tyrannis, la civilisation touffe, la jeunesse honnte perscute! La
corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est
invitable, et chacun le sent!

Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont
toujours parl ceux qui examinent de prs les actes de n'importe quel
gouvernement.

Je leur ai dit tout cela  Ptersbourg...

-- qui?

--Mais vous le savez bien, au prince Thodore et aux autres. Que la
civilisation et la charit rivalisent entre elles, rien de mieux, mais
c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!

Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait rpliquer, lorsque
son regard tomba sur son neveu, dont il avait oubli la prsence.

Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colre.

--Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garon dans la sienne et
en poursuivant son thme: Oui, je leur ai mme dit plus.... Lorsqu'on
s'attend  la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent
que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit
ensemble pour rsister au bouleversement gnral. Tout ce qui est jeune
et vigoureux est attir l-bas sous mille prtextes et ne tarde pas 
s'y dpraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le
troisime par la vanit, le quatrime se laisse corrompre par l'argent,
et tous passent dans l'autre camp. Il ne restera plus bientt de gens
indpendants comme vous et moi... largissez le cercle, leur ai-je
dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais
aussi l'indpendance et l'activit!

--Et quel sera donc le but de cette activit? s'cria Rostow, qui,
enfonc dans un fauteuil, coutait Pierre avec une mauvaise humeur
croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au
gouvernement?

--Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la socit qui
se formerait sur ces bases n'aurait,  la rigueur, nul besoin d'tre
secrte. Si le gouvernement consentait  la reconnatre, les
conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais
de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous
serions l pour empcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les
Araktchew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions
dans l'unique intention de veiller au bien gnral et  la scurit de
chacun.

-- merveille, mais, du moment que la socit est secrte, elle est
nuisible et ne peut ds lors qu'engendrer le mal.

--Pourquoi donc? On dirait en vrit que le Tugendbund qui a sauv
l'Europe (on n'osait pas encore,  cette poque, en faire honneur  la
Russie) a fait natre le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la
vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un
mot, des paroles de Jsus-Christ sur la croix?

Natacha, qui tait entre dans le cabinet pendant la discussion,
rayonnait de joie en contemplant le visage mu de son mari, sans couter
ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de
l'me de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet mergeait de son
col rabattu, et  qui personne ne faisait plus attention, tait aussi
heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son coeur, et, sans
s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire  cacheter
ranges sur le bureau de son oncle.

Allons donc, mon cher, le Tugendbund est bon pour les mangeurs de
saucisses; quant  moi, je ne le comprends pas, s'cria Denissow d'une
voix haute et ferme. Tout va  la diable, c'est vrai! mais le
Tugendbund n'est pas de ma comptence! Vous tes mcontent? Eh bien,
va alors pour une rvolte[41], c'est autre chose, et l je suis votre
homme!!!

Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, srieusement fch, essaya de
prouver qu'il n'y avait aucun danger  prvoir, et que l'imagination de
Pierre tait seule coupable. Pierre dfendit sa thse avec chaleur, et
son intelligence, plus dveloppe, et plus fertile en arguments que
celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise
humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son me
une voix secrte qui lui disait que, malgr tous les raisonnements
imaginables, son opinion seule tait juste et vraie.

Voici ce que je te dirai, s'cria-t-il en se levant et en jetant avec
brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va  la diable, et tu
nous prdis une catastrophe; je ne crois ni  l'un ni  l'autre, quoique
je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le
serment est une chose de convention, ma rponse est toute prte.... Tu
es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une socit
secrte, si tu te mettais  agir contre le gouvernement, et
qu'Araktchew m'ordonnt de faire marcher contre vous un escadron et de
frapper, je n'hsiterais pas une seconde, je marcherais et je
frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!

Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la premire 
le rompre, en se mettant  dfendre son mari, et en prenant son frre 
partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit
cependant son but, en rtablissant la discussion sur un ton amical.

Au moment o l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha
de Pierre.

Oncle Pierre, balbutia-t-il, ple d'motion et les yeux brillants,
Vous... vous ne.... Si papa et t vivant, aurait-il partag votre
opinion?

Pierre le regarda, et comprit  quel travail compliqu, pnible et
trange avait d se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce
garon, et, se souvenant de ce qui s'tait dit, il regretta de l'avoir
eu pour auditeur.

Je le crois, lui rpondit-il  contre-coeur, et il sortit.

Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre
d'motion: il venait d'apercevoir les dgts dont il s'tait rendu
coupable.

Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait exprs, s'cria-t-il en
s'adressant  Rostow et en lui indiquant les dbris des plumes et des
btons de cire  cacheter.

--C'est bon, c'est bon! dit Rostow en matrisant  grand'peine sa
colre. Tu n'aurais pas d rester l, ce n'tait pas ta place! Et,
jetant vivement les dbris sous la table, il suivit Pierre.

Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de socits
secrtes; les souvenirs de l'anne 1812, ce sujet favori de Rostow,
firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y
prirent une part si cordiale et si anime que, lorsqu'ils se sparrent,
ils taient redevenus les meilleurs amis du monde.

J'aurais voulu, dit Rostow  sa femme, lorsqu'ils se trouvrent seuls
dans leur chambre, que tu eusses assist  notre discussion de tantt
avec Pierre; ils ont organis quelque chose l-bas  Ptersbourg, et il
tient  toute force  me persuader que le devoir de tout honnte homme
consiste  agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le
devoir.... Ils sont tombs sur moi, Denissow aussi bien que Natacha.
Celle-l est, ma foi, trs amusante, elle mne son mari tambour battant,
mais, aussitt qu'il y a discussion, elle n'a plus ni ides ni
expressions  elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche.
Lorsque je lui ai dit que je plaais le serment et le devoir au-dessus
de tout, elle a essay de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu
rpondu?

--Tu as compltement raison,  mon avis, et je le lui ai dj dit.
Pierre soutient que tous souffrent et se dpravent, et que notre devoir
est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il
oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposs par Dieu
lui-mme, et qui nous touchent de plus prs. Nous pouvons sacrifier nos
personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.

--C'est prcisment ce que je lui ai dit, s'cria Rostow, persuad que
cela s'tait pass ainsi.... Mais Pierre revenait toujours  l'amour
pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'coutait
avec transport...

--Cet enfant me cause de vives inquitudes, dit la comtesse Marie: il
n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne
m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses
penses!

--Tu n'as, je crois, rien  te reprocher  ce sujet; tu es pour lui
comme la plus tendre des mres, et j'en suis heureux, car c'est un
charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant
enfant! rpta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une
affection des plus vives, mais qui, justement  cause de cela, ne
manquait jamais d'en faire l'loge toutes les fois que l'occasion s'en
prsentait.

--Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mre pour lui, et cela
me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui
vaut rien, la socit lui serait ncessaire.

--Eh bien, il en verra bientt, puisque je dois le mener l't prochain
 Ptersbourg, rpondit Rostow.

En attendant,  l'tage infrieur de la maison, le jeune Nicolas dormait
d'un sommeil agit. Une veilleuse, car jamais on n'tait parvenu 
l'habituer  l'obscurit, rpandait sa faible lueur dans la chambre.
Rveill tout  coup en sursaut, mouill d'une sueur froide, il se
dressa sur son lit, et ses yeux dmesurment ouverts regardrent droit
devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec
l'oncle Pierre, coiffs tous deux de casques semblables  ceux des
grands hommes de Plutarque; une nombreuse arme les suivait, et cette
arme se composait d'une multitude de fils blancs et tnus, comme ces
toiles d'araignes qui voltigent et se balancent dans les airs en
automne, et que Dessalles appelait les fils de la Vierge. La Gloire,
dont le corps tait galement form de ce tissu arien, mais un peu plus
serr marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser,
heureux et lgers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout
 coup les fils qui les entranaient se dtendent et s'enchevtrent....
Ils se sentent horriblement oppresss... et l'oncle Nicolas Rostow
apparat  leurs yeux, menaant et terrible.... C'est vous qui avez
fait cela leur dit-il en leur montrant les dbris des plumes et de la
cire  cacheter. Je vous aimais, mais Araktchew m'a donn un ordre, et
je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai! Le petit Nicolas
se tourne du ct de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son
pre, le prince Andr! Il n'a, il est vrai, aucune forme prcise, mais
c'est bien lui, il le sent  la violence de son amour, qui lui enlve
toute sa force.... Son pre le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow
avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se rveille glac
d'pouvante.... Mon pre, se dit-il, mon pre m'a caress...! C'est
bien Lui qui est venu, et il m'a approuv, ainsi que l'oncle Pierre!...
Quoi qu'ils disent, je le ferai. Mucius Scvola s'est bien brl la
main? Pourquoi ne ferais-je pas de mme un jour?... Ils tiennent  ce
que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra o je
cesserai d'apprendre, et c'est alors que je le ferai!... Je ne demande
qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans
les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on
m'aimera, on parlera avec loges de moi, et... Des sanglots lui
serrrent la poitrine, et il fondit en larmes.

tes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient
subitement rveill.

--Non, rpondit vivement l'enfant en reposant sa tte sur l'oreiller....
Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et
l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon pre! Oui, je le ferai!...
Lui-mme m'aurait approuv!...


FIN

NOTES:

[1] Borodino.
[2] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[3] Mot  mot: Notre Monsieur. _(Note du traducteur.)_
[4] Une verste vaut 1 kilomtre 066. _(Note du traducteur.)_
[5] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[6] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[7] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[8] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[9] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[10] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[11] Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les
Franais m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin.
[12] En franais dans le texte. (_Note du Trad_.)
[13] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[14] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[15] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[16] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[17] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[18] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[19] Nom donn en Russie au quartier des boutiques. _(Note du
traducteur.)_
[20] En franais dans le texte. M. Thiers applique ce terme de
misrables aux forats. Voir, pour le complment de sa phrase, t. XIV
page 373. _(Note du traducteur.)_
[21] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[22] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[23] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[24] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[25] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[26] Espce de pain. _(Note du traducteur.)_
[27] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[28] Danse populaire. _(Note du traducteur.)_
[29] Voir, pour complter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. _(Note
du traducteur.)_
[30] Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. _(Note du traducteur.)_
[31] Mot  mot: L'accord est cousin germain de l'affaire. _(Note du
traducteur.)_
[32] Bonnet fourr en peau de mouton.
[33] Capitaine de cosaques. _(Note du traducteur.)_
[34] Tireur.
[35] Cent coups de bton.
[36] Vtement tatare.
[37] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[38] En franais dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[39] Malgr le talent hors ligne dploy par l'auteur dans l'expos
philosophique de la premire partie de cet pilogue, nous avons cru
pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconvnient pour la
marche et la clart du rcit (_Note du traducteur._)
[40] Domestiques serfs attachs  la maison d'un seigneur. _(Note du
traducteur.)_
[41] En employant le mot russe: bount (rvolte) en opposition au
Tugendbund allemand, Denissow fait un jeu de mots compltement
intraduisible. _(Note du traducteur.)_






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even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

