The Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina

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Title: Les loups de Paris
       II. Les assises rouges

Author: Jules Lermina

Release Date: March 21, 2006 [EBook #18034]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES LOUPS DE PARIS

PAR

JULES LERMINA

(WILLIAM COBB)

II

DEUXIME PARTIE

LES ASSISES ROUGES

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS

1876




I

PLANS D'AVENIR


--Le loch de M. le marquis?... Nom de nom! En v'l un tas de feignants!

--Voil! voil!... Pas la peine de crier, tu vas le rveiller, c't
homme!

--Parbleu! il est tout rveill, puisqu'il demande  boire....

--Et la nuit, comment a s'est-il pass?

--Un vrai sucre... il a l'me cheville dans le corps....

--Tant mieux! c'est un bon _zigue!_

Ce dialogue, maill de mots bizarres, tait chang entre deux
personnages dont l'un,  demi cach par une porte entr'ouverte, ne
laissait passer que la tte, tandis que l'autre, debout sur la pointe
des pieds, prsentait une tasse dont il remuait soigneusement le
contenu, au moyen d'une cuiller d'argent.

Le premier--celui qui avait rclam le loch de faon si nergique--avait
retir sa tte, et, refermant doucement la porte, tait revenu,
touffant son pas, vers un lit soigneusement envelopp de rideaux pais.

--tes-vous l, mon ami? demanda une voix faible.

--Certainement, monsieur le marquis!... Que la foudre crase Muflier
s'il manquait  son service!

--Pas si haut! mon ami, pas si haut!... Donne-moi  boire....

--Voil l'objet....

Et Muflier--car c'tait lui, toujours lui, le beau, l'ineffable
Muflier--tendit  Archibald de Thomerville la tasse dans laquelle, par
une dlicatesse toute maternelle, il avait tremp ses lvres  la
drobe pour s'assurer que le breuvage n'tait pas trop chaud.

Ah! qu'il tait vraiment beau, Muflier, les reins ceints d'un long
tablier de toile blanche, qui dessinait ses formes d'Antinos.

Quelques jours auparavant, on avait rapport  l'htel le corps inanim
d'Archibald. Armand de Bernaye avait aussitt mis en oeuvre tous les
moyens que suggre la science pour rappeler  la vie les noys. Il avait
plac le corps lgrement inclin, la tte en bas. Puis il avait
insuffl, lvre  lvre, de l'air dans les poumons. Bref, au bout d'une
heure, quelques symptmes favorables s'tant manifests, Armand avait
continu ses nergiques frictions.

Or, Muflier, qui ne dormait que d'un oeil  l'tage suprieur, avait
entendu vaguement le bruit d'un continuel va-et-vient. Le brave Loup
tait naturellement curieux: et puis il tait hant par des visions de
gendarmerie qui troublaient sa quitude.

Il s'tait lev sur la pointe du pied, ddaignant d'ailleurs de se
vtir. Il avait pos la main sur la serrure. La porte n'tait pas
ferme.

Cette confiance l'et touch, s'il ne s'tait souvenu qu'Archibald lui
avait recommand, et avec raison, de ne pas sortir, s'il ne voulait
avoir maille  partir avec les protecteurs de la scurit publique.
Avant d'enfreindre la consigne, il eut un scrupule, et s'approchant du
lit o Goniglu se laissait entraner  ses rves paradisiaques, il lui
mit la main sur l'paule:

--Hein! fit Goniglu en tressaillant... le gendarme....

--Non, ton ami Muflier.

--Pourquoi me rveilles-tu?

--Il y a du grabuge dans la maison... j'ai envie d'aller voir.

--Pas d'imprudence! Tu vas te faire _piger_....

--J'ai confiance en la parole d'un gentilhomme.

--Hum! nous savons ce que c'est qu'une parole... Nous en avons tant
donn!

--N'insulte pas notre hte, qui m'a l'air d'un bonhomme trs-russi...
Moi, je dis qu'il lui arrive peut-tre quelque chose... On ne sait
pas... Il a peut-tre besoin d'un coup de main... Ma foi, tant pis! j'y
vais.

--Muflier! cria encore Goniglu.

Mais Muflier tait de ces natures gnreuses que la rflexion enhardit.
Il descendit donc  pas de loup, et apercevant sous une porte un filet
de lumire, il se pencha tout simplement pour regarder par le trou de
la serrure. Or, que vit-il?

Armand de Bernaye, qui se livrait sur le corps d'Archibald aux frictions
que nous avons dites.

Muflier haussa les paules.

--Pas de nerf! murmura-t-il. Mais hae donc! va donc, marche donc!... Ah
! il est noy, le marquis!... Bigre!... encore un tour de cette
canaille de Biscarre!...

Et il continuait  mi-voix ses objurgations  l'adresse d'Armand.

Tout  coup ce dernier, sans se dtourner, adressa quelques mots  un
des laquais qui se trouvaient l et qui, se htant pour excuter l'ordre
reu, ouvrit brusquement la porte.

Hlas! cette porte ouvrait en dehors! La tte de Muflier tait juste 
hauteur de la serrure....

La porte entrana la serrure, naturellement, et la serrure, non moins
naturellement, cogna en plein le nez majestueux de Muflier, qui,
brusquement lanc en arrire, tomba, toujours naturellement, en arrire,
les quatre fers en l'air, comme on dit.

Or, il tait, n'en dplaise au lecteur,

            Dans le simple appareil
          D'une beaut qu'on vient d'arracher au sommeil.

D'o l'originalit du tableau.

--Quel est cet homme? cria Armand.

Dj deux laquais avaient remis Muflier sur sa base.

Se drapant dans sa dignit:--Monsieur, dit Muflier, mon apparition et
surtout mon costume peuvent vous paratre tranges... Qui je suis? Un
ami, un hte de M. le marquis, et je prends la libert de vous
remercier du dvouement dont vous faites preuve en ce moment.

Il tait superbe, Muflier. Armand le regardait. Tout  coup un souvenir
traversa son cerveau.

--Ah! vous tes un des deux....

--Gentilshommes,--interrompit Muflier, qui prvoyait une pithte
dsagrable;--gentilshommes auxquels M. le marquis a bien voulu offrir
une courtoise hospitalit....

--C'est bien. Mais que venez-vous faire ici?

--Mon Dieu, monsieur, si je ne craignais de vous froisser, je me
permettrais de vous dire que mon concours peut vous tre utile.

--En quoi, je vous prie?

--Mon Dieu, je vous le rpte, ne vous _patez_ pas, mais, vrai de vrai,
vous frottez mal.

--En vrit....

--Vous manquez de zinc, et si vous voulez me permettre, avec ces
bras-l, je ferai de la _meilleure_ ouvrage.

Il mit  nu ses bras velus comme les pattes d'un ours.

--Vous savez comment se font ces frictions?...

--Oh! oui!

Le fait est que dans ces temps heureux, il tait un commerce spcial que
nous rappellerons au lecteur et qui pendant longtemps avait servi de
ressource au doux Muflier.

L'autorit donnait une prime  qui repchait un noy: 15 francs pour un
vivant, _25 francs pour un mort_. C'est bizarre, mais c'tait ainsi.

Alors Muflier se promenait tranquillement au bord de l'eau: il poussait
un passant dans la Seine ou le canal, lui laissait le temps moral pour
que l'asphyxie ft complte, puis se jetait lui-mme  l'eau et ramenait
le corps sur la berge.

Alors il le portait au poste le plus voisin: on envoyait chercher un
mdecin, et Muflier regardait.

Sa position tait dlicate: si la vie tait ramene dans ce corps
inanim, _primo_, il perdait 10 francs; _secundo_, le noy pouvait se
plaindre de l'indlicatesse dont Muflier avait fait preuve  son gard.

Ce qui explique avec quel soin Muflier suivait les progrs du
traitement, dont il tudiait toutes les phases, prt  s'esquiver si la
science triomphait de la mort.

Donc les frictions, fumigations, insufflations n'avaient pas de secret
pour lui.

Il est bien entendu qu'il ngligea--et pour cause--de donner  M. de
Bernaye ces dlicates explications.

Armand vit ces bras vigoureux, et chez lui le mdecin triompha de
l'hsitation de l'homme. D'ailleurs n'tait-il pas l?

--Essayez, dit-il. Seulement, n'oubliez pas que je ne vous perds pas de
vue.

Muflier eut un sourire: il jeta sur les laquais un regard ddaigneux,
comme pour railler leur dbilit, et il s'approcha du lit.

Oh! alors commena un travail pique! Il frictionnait! il frictionnait!
avec quelle force et en mme temps avec quelle entente de la situation!
Et son bras ne se fatiguait pas. On et dit le mouvement d'une machine,
tant c'tait rgulier et net.

Un quart d'heure s'tait  peine coul que la circulation renaissait
dans le corps d'Archibald.

--C'te pauvre vieille! laissa chapper Muflier; il parat que c'tait un
rude bain!

Puis se tournant vers Armand:

--Qu'est-ce que vous diriez d'une bonne bouffarde?

--Hein? demanda de Bernaye.

--Eh oui! j'ai vu a. Quand ils commencent  revenir, on leur souffle du
tabac dans le nez; a excite, et a va comme un gant.

--Faites, dit Armand, qui avait reconnu un expert en ces matires.

Muflier revint  la porte, et plaant ses deux mains devant sa bouche en
manire de porte-voix:

--H! Goniglu! cria-t-il.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Descends Josphine toute bourre.

Puis, avec un sourire,  Armand:

--Josphine, c'est ma pipe!

Goniglu, sans comprendre, mais sans discuter, se hta d'obir au dsir
de Muflier.

Si bien que dans la chambre de ce moribond, nos deux hros, en costume
plus que lger, auraient fait singulire figure sans la solennit du
moment.

Quoi qu'il en soit, Armand n'hsitait plus  profiter du bon vouloir des
deux gredins, subitement transforms en infirmiers.

Et de fait, ils s'acquittrent de leur tche avec une dextrit
exemplaire. Les fumigations, en titillant les organes olfactifs et
respiratoires de l'asphyxi, dterminrent des contractions spasmodiques
dont le rsultat fut, au bout de peu de temps, le rtablissement de la
respiration rgulire.

Seulement il se produisit ce fait curieux qu'Archibald, rouvrant les
yeux, vit devant lui la figure patibulaire des deux Loups: son cerveau
enfivr lui montra, dans une vision dlirante, la bande acharne  sa
poursuite, et, sous un effort violent, son bras se dtendit avec la
vigueur d'un ressort mis soudain en jeu.

Or, au bout du bras il y avait une main, et cette main tait ferme,
faisant poing, et ledit poing s'abattit avec un floc! mat sur le nez de
Muflier, qui se releva brusquement. Le crne de Muflier vint heurter le
menton de Goniglu, dont la langue,  demi sortie en signe d'attention,
faillit tre spare en deux.

Mais Muflier fut plein de dignit.

Saisissant, entre le pouce et l'index, comme pour un examen sommaire,
son nez rouge de sang, il dit  Armand:

--Quand je vous disais qu'il en reviendrait.

Seulement c'tait une crise terrible qui se prparait. Le visage,
d'ordinaire si ple de Thomerville, tait maintenant congestionn.

Armand dut faire appel  tout son sang-froid. Il prouvait pour
Archibald l'affection d'un frre, et on sait que, pour les savants, la
cure des amis et des proches est la plus difficile.

Plusieurs jours se passrent dans des angoisses terribles. C'tait un
dvouement de tous les instants, des terreurs de chaque minute. Le
dlire dura plusieurs nuits, faisant craindre pour la vie du malade.

Muflier, qui, aprs avoir compris l'effet produit par sa prsence,
s'tait d'abord discrtement retir, avait de nouveau offert ses
services  Armand, qui les avait d'abord refuss.

Mais les deux camarades avaient tant insist que de Bernaye avait fini
par se laisser flchir.

Du reste, les raisons allgues par Muflier taient premptoires.

La premire, c'est que priv--pour cause majeure et pour obir  M. de
Thomerville--du plaisir de la promenade, il s'ennuyait et tenait 
occuper son temps, l'oisivet tant la mre de tous les vices.

La seconde, c'est qu'il prouvait--chose bizarre--une profonde sympathie
pour M. le marquis, sympathie que partageait de tous points messire
Goniglu.

Il en tait une troisime qu'il avait prudemment passe sous silence.
Ils taient naturellement sans nouvelles de Biscarre, et l'accident
arriv  Archibald paraissait prouver que le roi des Loups avait, cette
fois encore, triomph de ses ennemis.

Or, Biscarre--ils le devinaient--n'tait pas assez niais pour n'avoir
pas compris d'o tait venue l'attaque dirige contre lui: si bien que
les deux acolytes se sentaient mal  l'aise et n'taient pas fchs de
se mnager des dfenseurs pour l'avenir.

En tout tat de cause et quel que ft le mobile de leur conduite,
Muflier et Goniglu taient devenus d'admirables gardes-malades.

Les ordres d'Armand taient excuts avec une ponctualit remarquable.

Rien n'tait plus comique que d'entendre Muflier adoucir sa voix pour
faire accepter  Archibald les prescriptions du docteur.

Le premier--ou plutt le second mouvement d'Archibald, lorsque la raison
lui tait revenue et qu'il avait aperu la tte bizarre de ses
infirmiers, avait t un sourire presque joyeux.

Muflier, la main sur son coeur, avait protest de son inaltrable
dvouement: Armand avait, en deux mots, patronn les deux amis en
rappelant les services dj rendus. Si bien qu'Archibald les avait
parfaitement admis auprs de lui.

Il et voulu mme les interroger: mais la consigne du silence tait
absolue, et pour un empire--ou mme pour mieux que cela--Muflier n'et
pas rpondu.

Voil comment nous trouvons Muflier agitant avec soin un loch destin au
marquis de Thomerville.

Celui-ci entrait en pleine convalescence. Son organisme vigoureux avait
rsist  cette pouvantable secousse. Muflier, ce matin-l, tait
radieux.

Il savait que le docteur allait lever la consigne du silence, ce qui lui
causait dans la glotte d'agrables chatouillements.

Vers sept heures, Armand arriva.

--Eh bien! mon brave, demanda-t-il  Goniglu, comment va notre malade?

--De mieux en mieux.

--Dcidment, dit Armand en riant, voici, pour l'avenir, une profession
toute trouve.

Goniglu esquissa un geste plein de modestie, puis, s'effaant, il laissa
passer Armand, qui pntra dans la chambre de Thomerville.

Muflier se mit au port d'armes.

Armand s'approcha du lit. Archibald lui tendit la main.

--Vous m'avez sauv! dit-il.

Sa voix tait ferme, pleine. C'tait bien la sant qui revenait  grands
pas.

--Mon ami, fit Archibald se tournant vers Muflier, laisse-nous; si j'ai
besoin de toi, je t'appellerai.

--Je suis aux ordres de monsieur le marquis.

Et s'inclinant avec cette dsinvolture qui lui tait naturelle, Muflier
alla rejoindre Goniglu.

--Et maintenant, dit Archibald  Armand, j'espre que vous allez mettre
fin  l'horrible supplice que vous m'avez impos,  ce silence qui me
pse et me torture.

--Attendez, fit Armand.

Il alla  la fentre, carta les rideaux, qui laissrent pntrer la
vive lumire du matin; puis revenant au lit, il examina longuement le
visage du convalescent.

--Me promettez-vous, dit-il, de parler sans animation, de conserver en
toutes choses votre calme et votre sang-froid?

--Je crois que je n'aurais pas la force de m'exasprer, fit Archibald en
riant.

--C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser de cette premire vigueur qui
vous revient. Sous les rserves que j'ai dites, je vous autorise 
parler.

--J'ai d'abord de nombreuses questions  vous adresser.

--Faites.

--Vous n'avez pas encore prononc le nom de sir Lionel. Est-il vivant?

Une ombre de tristesse passa sur le visage d'Armand.

--Sir Lionel est vivant; mais peut-tre et-il mieux valu pour lui qu'il
et succomb.

--Que voulez-vous dire?

--J'ignore comment vous avez chapp  l'incendie de la maison de
Biscarre; j'ignore par quelles horribles pripties vous avez d passer
avant que vos deux corps vinssent flotter dans la Seine; mais ce que je
n'ai que trop rellement constat, c'est que la raison de sir Lionel
n'a pu rsister  ces secousses.

--Fou! Sir Lionel est fou!

Armand baissa la tte en signe d'affirmation.

Archibald plaa ses deux mains sur son visage. Il y eut un long et
pnible silence. Puis de grosses larmes roulrent entre ses doigts.

--Mieux valait la mort, dit-il enfin. Pauvre Lionel!

--Vous comprenez maintenant pourquoi jusqu'ici j'avais refus de vous
rpondre: je voulais que vous fussiez assez fort pour entendre cette
rvlation, car je savais bien que cette question serait la premire que
vous m'adresseriez.

--Mais vous, vous dont la science est suprieure  celle des autres
hommes, dsesprez-vous donc de lui?

--La folie de Lionel est de celles qui semblent dfier la science. Elle
se caractrise par un calme profond, une impassibilit terrible que rien
ne peut briser. Sir Lionel semble un cadavre qui vit et qui marche. En
face de cette absence de tout effet extrieur, la lutte contre le mal
est plus difficile, presque impossible....

--Vous tenterez tous les moyens, n'est-ce pas?

--Certes, vous n'en doutez pas. Mais il faut avant tout laisser agir le
temps. Une crise peut se dclarer, et c'est alors seulement que je
pourrai utilement tenter la gurison de notre cher ami Lionel.

--J'ai foi en vous, dit Archibald. Vous le sauverez....

Armand secoua la tte. Il doutait de lui-mme. Archibald passa sa main
sur son front, puis il reprit:

--Qu'est devenu le misrable que nous poursuivions?

Armand raconta succinctement  Archibald ce qui s'tait pass.

Aussitt qu'il avait vu enlever son frre, Droite avait couru chez
Armand. Celui-ci connaissait l'expdition tente par Archibald et Lionel
au quai de Gvres. Il ne douta pas que ce ne ft dans ce repaire que
Gauche avait t entran. Il avait couru  la maison sinistre et
n'avait pas tard  dcouvrir l'issue par laquelle il tait possible d'y
pntrer par derrire. On sait le reste.

--Maintenant, ajouta Armand, qu'est devenu Biscarre? Je ne saurais le
dire. Voici les renseignements qui ont t publis le lendemain dans un
des journaux qui se sont occups de cette affaire....

--Lisez, dit Archibald.

--Nos renseignements spciaux, dit encore Armand, tandis qu'il tirait de
sa poche un journal dont la date remontait dj  plusieurs jours, ne
nous ont rien appris de plus. Voici la note la plus complte que j'aie
encore lue:

Depuis longtemps dj, la police tait sur la trace d'une association
occulte et criminelle dont les affilis portaient le sobriquet de Loups
de Paris. On souponnait d'en faire partie un recleur du quai de
Gvres, connu sous le nom du vieux Blasias. Des mesures avaient t
prises pour s'emparer de lui et on esprait d'un seul coup de filet se
saisir des principaux affilis de la bande.

Mais, sans doute, M. le prfet, trop proccup de protger le trne et
les bases de l'ordre social (inutile de dire que le journal o se
trouvaient ces lignes appartenait  l'opposition), a cru devoir trop
longtemps surseoir  l'expdition projete.

La nuit dernire, un incendie a dvor la masure qui servait de refuge
au vieux Blasias, qui, selon toute apparence, tait le chef de
l'association. Ce misrable est parvenu  s'enfuir, mais d'aprs toutes
les probabilits, il a trouv la mort dans la Seine, qu'il avait
tent--on ne sait pourquoi--de traverser  la nage. Ce qui donne  cette
hypothse une certaine vraisemblance, c'est que des mariniers ont retir
de l'eau des vtements qui ont t reconnus pour lui appartenir et dont
sans doute il s'tait dbarrass afin de garder la libert de ses
mouvements. Jusqu'ici le cadavre n'a pas t retrouv.

On croit que ce Blasias n'tait autre qu'un nomm Biscarre, ancien
forat vad. Nous esprons que la police, faisant trve  ses soucis
politiques, mettra tout en oeuvre pour s'emparer de ses complices.
Est-ce donc tre trop exigeant?

--Rien de plus? demanda Archibald.

--Voyez vous-mme.

Et Armand lui tendit le journal. Archibald parcourut de nouveau
l'article indiqu comme pour y dcouvrir quelques dtails qui lui
eussent chapp  premire audition.

Tout  coup il poussa un cri de surprise.

--Qu'avez-vous donc? demanda Armand.

--N'avez-vous pas lu l'entrefilet qui se trouve un peu plus bas?

--Qu'est-ce donc?

--Voyez vous-mme.

Ce second article tait ainsi conu:

Encore un dsastre financier! L'exemple qui vient de haut est mis 
profit par les spculateurs de toutes les classes. Une de ces maisons
interlopes qui s'arrogent le titre usurp de banque, vient de
s'effondrer dans des conditions assez bizarres.

Pendant la journe d'hier, aucun des employs de la maison Mancal,
dont le sige se trouvait rue Louis-le-Grand, n'a paru aux bureaux de la
Socit. Les garons de bureau eux-mmes n'ont pas ouvert les portes 
l'heure ordinaire, et les nombreux clients qui venaient apporter ou
retirer des dpts n'ont pu y pntrer.

Immdiatement averti et devinant un de ces sinistres auxquels l'esprit
de spculation qui inspire le pouvoir donne de trop frquents prtextes,
le commissaire de police a fait ouvrir les portes.

Les bureaux taient compltement vides: tous les papiers avaient t
enlevs clandestinement. Inutile de dire que la caisse ne contenait plus
aucune valeur.

Une enqute a t commence  l'effet de rechercher les causes et
l'tendue du dsastre; on se proccupe au parquet de connatre quels
taient les antcdents du sieur Mancal, qui, grce  des connivences
dont la nature reste encore un mystre, avait su pntrer dans la
socit et y acqurir une sorte de confiance immrite.

Nous nous permettrons de trouver qu'il est un peu tard, mais nous nous
en tiendrons au proverbe: Mieux vaut tard que jamais.

--Eh bien? demanda Armand.

--Mon cher ami, reprit Archibald, vous n'ignorez pas que la maladie, en
affaiblissant le corps, donne souvent  l'esprit une lucidit nouvelle;
c'est comme une sorte de divination, qui par malheur ne dure pas alors
que la sant est rtablie....

--Je ne vous comprends pas....

--Eh bien, traitez-moi de visionnaire si vous voulez, mais je ne sais
quel instinct me dit qu'il y a corrlation entre ces deux faits....

--Entre la disparition de Biscarre....

--Et celle de Mancal. Mais je vais plus loin: je ne joue pas au devin.
Maintenant que mes souvenirs me reviennent, je comprends pourquoi cette
singulire pense m'est venue, et vous allez le comprendre comme moi...
Veuillez, je vous prie, appeler mes deux singuliers gardes-malades....

--Je vous obis. Mais,  ce propos, n'est-il pas trange que de
semblables bandits aient montr pour vous soigner un dvouement qui
faisait envie mme  vos amis?

--Que voulez-vous? fit Archibald en riant, je les ai ensorcels.

--En ce cas, dit Armand, s'il vous convient de les garder  votre
service, je vous donnerai un conseil....

--Lequel?

--C'est de les engager  changer de nom.

--Et pourquoi?

--Ce nom de Muflier, surtout.

--Ah! mon cher ami! fit Archibald, permettez-moi de vous dire que je ne
reconnais point votre coup d'oeil ordinaire. Effacer le nom de Muflier,
mais ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime... Muflier
s'appelant Jean ou Martin ne serait plus lui-mme. Muflier il est,
Muflier il restera, c'est--dire le gredin poseur, qui joue  l'homme
sensible, capable de tout, mme d'une bonne action. Ce nom de Muflier
est sa force et la mienne. J'y tiens, et je le garderai tel.

--A votre aise. Certes, vous les connaissez mieux que moi....

--Appelez-les donc... et par leur nom, bien entendu.

--Muflier!... Goniglu!... demanda Armand.

Nos deux amis taient aux aguets, non par indiscrtion--car d'honneur
c'tait  ne plus les reconnatre--mais pour tre prts au premier
appel.

--Me voici! dirent-ils, chacun avec son accent spcial.

--Mon cher monsieur Muflier, dit Archibald, et vous aussi, monsieur
Goniglu, permettez-moi tout d'abord de vous tmoigner ma
reconnaissance....

--Oh! marquis!

--Je vous demande en mme temps pardon, car il me semble me souvenir que
parfois je vous ai tutoys....

--C'tait un honneur pour nous....

--Point! j'avais tort et je m'en accuse. Je veux vous rendre dsormais
les gards qui vous sont dus, et tout d'abord veuillez vous dbarrasser
de ces tabliers indignes de vous.

Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier.

Leur visage s'allongeait de piteuse faon.

--coutez, monsieur le marquis, dit Goniglu, si vous avez  vous
plaindre de nous, il vaut mieux le dire tout de suite....

--Me plaindre de vous! non pas. Mais en quoi ce tablier....

--Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer  accepter nos
soins... Tenez, je vais vous dire la vrit. Nous sommes des gredins...
mais vous nous allez, et vous nous dsolerez en nous renvoyant....

--Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette navet
touchait malgr lui.

Comme l'avait dit Archibald, c'tait une vritable joie pour lui que les
airs ahuris des deux coquins.

--Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravit comique;
cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je
viens m'adresser... j'aurais prfr....

--Laissez-nous le tablier! rpta Goniglu.

--Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves,
causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre....

--Biscarre! s'crirent les deux hommes avec une terreur relle. O
est-il?...

--Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de
croire qu'il est mort....

Muflier et Goniglu se levrent brusquement:

--Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touch, si vous l'avez
enterr de vos propres mains... oui, le Bisco a _dviss son billard_...
mais sans a, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que
les bons chiens qui crvent.... Avez-vous une preuve?...

--Non, tenez, lisez ceci.

Armand remit  Muflier le journal.

Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus
son paule.

--Eh bien? demanda Armand.

--Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier.

--Cependant, il est tomb  l'eau et n'a pas reparu.

--On ne l'a pas vu reparatre, a n'est pas la mme chose.

--Mais ses vtements?

--C'est une frime.

Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion
de Muflier.

--Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me
trompent pas. Ne m'avez-vous pas parl de certaine maison de banque dans
laquelle vous aviez vu plus d'une fois pntrer le Bisco?

--a, c'est vrai.

--Dans quelle rue?

--Rue Louis-le-Grand.

--Et vous ne l'avez jamais vu ressortir?

--Jamais.

--Alors, qu'est-ce que vous supposez?

--Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco,
vous sauriez que le diable est un imbcile auprs de lui... Il passe 
travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se brler...  travers les
murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons
sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs.

--tiez-vous entrs quelquefois dans cette maison de banque?

--Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des
valeurs, nous? est-ce que nous jouons  la Bourse?

Archibald et Armand changrent un regard. Leurs soupons taient
justifis. Biscarre et Mancal n'taient videmment qu'un seul et mme
personnage.

Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne
pouvait tre mis en doute, et le meilleur garant de leur sincrit tait
la terreur que leur inspirait le roi des Loups.

--Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre,
d'autres renseignements que ceux prcdemment donns?

Muflier se leva et prit une pose de tragdie, la main tendue  la faon
d'un Horace de pendule:

--Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je
pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas
le rater....

--Vous tes donc devenu son ennemi?

--Oh! il y a longtemps que a grainait. Je ne fais pas la petite bouche.
Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'apprciait pas ce
que je vaux.

--Grand tort et preuve vidente de mauvais got, fit Archibald.

--Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous
me bottez considrablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f...
de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et
j'ai un _bguin_ pour vous... Pas vrai, Goniglu?

Goniglu tait mu. Il tourna la tte et murmura:

--Ils me vont comme un gant....

--Eh bien! voil qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on
tchera de faire quelque chose de vous.

Goniglu regarda Archibald avec ahurissement:

--Faudra donc faire de bonnes actions?

--Peut-tre.

--C'est que... l'exprience nous manquera.

--Bah! un apprentissage  faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir
vous tes dsagrable, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul
avec mon ami....

--Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!...

Ils salurent et se dirigrent vers la porte.

Mais avant de la franchir, ils se retournrent encore.

--Vous savez, dit Muflier, faut pas vous gner avec nous... et s'il y a
quelque coup de torchon  donner pour votre service, allez-y!...

--Merci, fit encore Archibald.

La porte se referma.

--Singuliers allis! dit Armand.

--Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des
hypocrites....

--Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est
loin d'tre termine.

--Vous pensez aussi que Biscarre est vivant?

--J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le dsire....

--Et pourquoi?...

--Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la
marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de
retrouver son enfant?...

--C'est vrai....

--Ah! si comme moi vous aviez vu son dsespoir, lorsqu'elle a cru  la
disparition de ce misrable!... tait-ce l, d'ailleurs, ce que nous lui
avions promis?...

--Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme
soit puni....

--Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous
quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous
adresserai plus qu'une question... mais c'est par ncessit. Je dsire
savoir comment vous vous tes chapps de la prison o vous retenait
Biscarre... Peut-tre ces dtails me mettront-ils sur la voie du
traitement qui peut sauver sir Lionel....

--Le rcit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement.
Niaisement nous avions t battus par ce bandit... Une trappe s'tait
ouverte sous nos pas et nous tions tombs d'une hauteur de plusieurs
mtres dans une sorte de caveau o l'obscurit tait profonde. Cette
chute subite nous avait tourdis, mais cependant nous ne tardmes pas 
revenir  nous. Les tnbres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu
o nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant 
voix basse, nous changions nos premires impressions. En vrit, nous
nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous ft
possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier
d'une nergie qui me rassura.

De deux choses l'une, dit-il, ou cet _in pace_ est sans issue, et nous
sommes condamns  prir de faim, ou le misrable Biscarre va nous
achever tout  l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la
position parat de toute faon dsespre. Cependant nous sommes
vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni
l'puisement ni le massacre. Cherchons et tudions l'endroit o nous
nous trouvons.

--Sans lumire?...

--Allons donc! ne suis-je pas un fumeur?

Un instant aprs, une allumette clatait, et nous pouvions regarder
autour de nous. C'tait une cave  voussure de maonnerie. Au premier
coup d'oeil, il semblait qu'elle n'et d'autre issue que la trappe par
laquelle nous y avions t prcipits.

La lueur s'teignit, et nous fmes de nouveau plongs dans l'obscurit.
Nous ne parlions plus: nous rflchissions; et je dois avouer que pour
ma part, je ne doutais pas que notre mort ft certaine. Tout  coup sir
Lionel posa sa main sur mon bras.--coutez, fit-il.--Je tendis l'oreille
et je perus un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et
rgulier, un va-et-vient dont il m'tait impossible de discerner la
nature.

--Qu'est-ce que cela? demandai-je.--C'est le remous de l'eau, dit
simplement Lionel.--De l'eau?

--Lionel avait enflamm une seconde allumette, et rapidement il fit le
tour du caveau, qui mesurait environ cinq  six mtres carrs.

--Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de
la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidit
glaciale.--Quelle conclusion en tirez-vous?--Que cette cave dpend de
quelque ancien gout mur depuis longtemps; la vote existe de l'autre
ct de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est l
le bruit que vous entendez.

--Alors, nous risquons d'tre noys, si par hasard la muraille cde...
Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.--Ou de salut!...--Je ne
vous comprends pas.--Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix
tait aussi calme que s'il et caus dans un salon, celui qui
s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le pril o nous
nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir,
et il n'est pas de plan si insens qu'il ne soit bon et juste de s'y
arrter. Mort pour mort, je prfre prir en luttant. Je ne suis pas de
la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamns qui sourient
sur l'chafaud pour faire croire  leur courage. Sous le couteau, je
lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous
proposer vous paratra sans doute ridicule... raison de plus pour
l'adopter....

--Parlez! m'criai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que
vous n'aurez pas  rougir de moi....

--coutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre
de temps, j'ai tudi la nature de cette muraille; elle est faite de
moellons, joints par un ciment que l'humidit a fortement attaqu, et
je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons  disjoindre les
pierres....

--Mais l'eau se prcipitera ici: nous prirons asphyxis...--C'est
vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme:
la vote est haute, nous attaquerons la muraille  son sommet. Ds que
nous serons parvenus  faire une ouverture, l'eau pntrera dans le
caveau, et en mme temps sa force nous aidera singulirement  agrandir
l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande
pour nous laisser passer avant que l'eau ait compltement rempli le
caveau. Le flot nous saisira et nous entranera au dehors, et si nous ne
sommes pas briss, broys, cent fois tus, noys et asphyxis, nous
reverrons nos amis... sinon advienne que pourra....

Son accent tait empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne
comprisse pas trs-clairement sur quelles chances il pouvait rellement
compter, je lui rpondis que j'tais prt  tout.

Aussitt nous nous rapprochmes du mur. L'un de nous,  tour de rle,
tenait une allumette enflamme, et, pendant les quelques minutes de
clart que nous donnait la cire jusqu' sa complte combustion, l'autre
s'efforait,  l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les
pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes;
mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me
rappela trs-justement qu'en tout tat de choses, elles nous seraient
inutiles  l'avenir.

Tout  coup Lionel poussa une exclamation de joie, bientt coupe par
un cri de surprise et d'effroi. Au mme moment, je me sentis frapper en
plein visage par une colonne d'eau, lance avec force. Je chancelai,
mais, me raidissant, je parvins  me tenir debout.

--Eh bien? demandai-je  Lionel.

--Voil la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est
trop troite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui
touche dj mes chevilles, et bientt elle sera aux genoux; si elle
atteint les paules et la tte avant que nous puissions nous jeter dans
le chenal, l'affaire est entendue.

Je me tenais auprs de lui: ses mains crispes s'accrochaient aux
pierres et s'efforaient de les attirer en avant. Mais par un hasard
fatal, l'assise infrieure tait forme de pierres lourdes et qu'il
semblait impossible d'branler....

L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en
tourbillonnant et nous enserrait  la ceinture. Le remons tait si fort
que nous avions peine  conserver notre quilibre.

--Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il
faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus dsagrable
qu'une autre.

A peine avait-il prononc ces paroles, que, levant la tte, je poussai
un cri  mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'tait ouverte
sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.--Le
feu! m'criai-je.--O cela?--Dans la maison du bandit... au-dessus de
notre tte....

--Bon! fit Lionel en riant, c'est la mthode _contraria contrariis_;
seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde  nos
trousses, nous sommes bien morts.

Au mme instant, il se fit auprs de nous un croulement. O? Comment?
Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot,
entran dans une sorte de gouffre o mon corps jouait comme une
pave... la nuit... un pouvantable fracas... mes membres se heurtaient
 des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la
muraille s'tait abme sous les efforts de Lionel. Par quel trange
bonheur avons-nous t entrans vers la rivire? je ne le sais... je
perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez repchs, Lionel
et moi... J'en ai t quitte pour une fluxion de poitrine. Quant  mon
cher et pauvre ami, je suis dsespr de ce que vous m'avez appris.
C'est lui qui nous a sauvs!... C'est  vous de le sauver
maintenant!...

Archibald avait mis dans son rcit une animation qui l'avait puis. Des
gouttelettes de sueur perlaient sur son front.

--coutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre gurison est certaine, et
avant une semaine vous serez prt  recommencer la lutte. Il ne faut pas
nous le dissimuler, elle sera terrible. Le misrable Biscarre n'a
disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous 
quelque coup de tonnerre clatant tout  coup. Lionel nous manque; mais
nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup.

--De qui voulez-vous parler?

--De ce jeune homme que les frres Martin ont sauv du suicide, de
Martial. C'est une me dvoue et un coeur nergique. Et je crois
d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le
fils d'un homme que j'ai trouv assassin au Cambodge, dans un de mes
derniers voyages. Et je suis persuad--ceci peut vous paratre
trange--qu' ce meurtre n'est pas tranger certain personnage que nous
connaissons et qui joue  Paris un rle mystrieux....

--Quel est ce personnage?

--M. de Belen.

--Ah! cette sorte de mtis portugais... serait un assassin!

--Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner.

--Et cet homme....

--C'est Sora, c'est l'tre bizarre que j'ai recueilli le jour mme o
le pre de Martial avait t assassin.

--Mais quel rapport avec M. de Belen?

--Il y a quelques jours, lors du bal donn par le duc, Sora, qui tait
venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et
n'a pu rprimer son agitation.

--Vous l'avez interrog?

--Certes; mais cet homme appartient  une race bizarre, soumise  des
rites inconnus; depuis le soir o cette rvlation soudaine a clat--du
moins  ce que je suppose--Sora s'est renferm dans un mutisme absolu;
il passe les journes et les nuits prostern dans l'attitude de la
prire, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que
l'heure ait sonn o le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler....

--N'avez-vous pas mis Martial en face de Sora?

--Je vous comprends. Vous vous souvenez qu' la vue de Martial, j'ai t
frapp d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune
homme est le portrait vivant de son pre, de ce vieillard que j'ai
trouv horriblement mutil, expirant dans d'pouvantables tortures. Oui,
le jour viendra o, si mes prvisions se ralisent, Sora dira au fils
toute la vrit; mais il rgne dans cette aventure de profondes
obscurits, que je cherche  percer. Par bonheur, mes tudes sur les
langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent  me
guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura  punir
en M. de Belen--et peut-tre en un autre, que je ne vous nommerai pas
encore--deux criminels... Ce jour-l, Archibald, si j'ai besoin de
vous....

--Comme toujours, vous me trouverez prt....

--Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de
vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira....

Un instant aprs, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en
salutations, sortait de l'htel d'Archibald.




II

SITUATION


La disparition de Mancal, outre l'motion qu'elle avait cause dans le
monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre,
n'avait pas laiss que d'inquiter certains de nos personnages, ou tout
au moins de leur causer une impression profonde.

Seuls, Silvereal et la duchesse de Torrs le connaissaient sous son
incarnation de Blasias; et de ce ct, les nouvelles colportes par les
journaux avaient t un vritable soulagement.

En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne ft mort.

Silvereal voyait disparatre un complice qui, un jour ou l'autre,
pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait
laiss un conseil dont il entendait bien faire usage  l'occasion. Les
dernires paroles du vieux Blasias taient restes graves dans sa
mmoire, et la dernire scne qui s'tait passe dans la chambre de
Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le dsir de
vengeance et de libert.

Se venger? Pourquoi songeait-il donc  se venger de Mathilde, et quel
crime cette femme avait-elle commis?

Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'pouser le baron de
Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au
moins de l'indiffrence qu'il inspirait  celle qui devenait, par la
volont paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que
Mathilde, pour obir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme
l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honnte et profond.

Donc il l'avait hae, ds que les premires heures de la passion brutale
avaient t passes. Cette rsignation dissimule lui semblait une
insulte. Et cependant, pendant les premires annes de cette triste
union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait dvoil nettement
l'tat de son me.

Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se
sentait indigne de cette affection et imputait  crime  Mathilde sa
propre impuissance  se faire aimer.

Maintenant, il avait trouv prtexte  sa haine, et il n'attendait plus
qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et
(c'est l une des plus bizarres trangets des caractres criminels)
tout en tant absolument convaincu de son innocence.

Restait  trouver le moyen de parvenir  son but. Blasias tait mort, et
Silvereal se trouvait rduit aux seules suggestions de sa propre
intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et dj il apercevait
dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde
et Armand dans un pige. Qu'il parvnt  les runir accidentellement, et
alors la loi ne donnait-elle pas au mari outrag le droit de faire
justice?...

Voil nettement explique la situation du baron.

Celle de la Torrs tait plus complexe.

Malgr le ddain qu'elle avait affich jusque-l pour les conseils de
Mancal, malgr la maligne satisfaction qu'elle avait prouve  le
railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait t victime
lui-mme de l'empoisonnement dont il lui avait remis les lments, le
Tnia n'avait pu, sans frissonner, constater l'trange puissance dont
disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant  l'ivresse,
avouait un crime horrible.

Certes, elle n'avait pu comprendre exactement  quelles circonstances se
rattachait ce meurtre, compliqu de tortures: la scne s'tait passe
dans un pays qui lui tait inconnu; les noms de Cambodge, de roi des
Khmers taient pour elle lettre morte.

Mais ce qui l'avait frappe, terrifie, c'est que, par ambition, pour
obir  des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir  cet homme
dont les mains taient teintes de sang. Et cependant tait-elle
innocente elle-mme? N'avait-elle pas empoisonn son premier mari?...
L'me humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies,
elle se sent rvolte par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caractre
de la Torrs n'tait que contradictions.

Jete dans la vie au hasard, sans connatre son pre, leve par une
mre sans principes et sans honneur, qui avait roul dans toutes les
impudeurs, Isabelle avait t vendue  un vieillard qui avait pay 
cette mre les prmices de la beaut de sa fille.

Lorsque cet homme tait mort, il laissait  Isabelle le plus terrible
hritage qu'elle pt recevoir: la conviction que sa beaut la pouvait
sacrer reine, et avec cette conviction, le mpris des hommes, le ddain
de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-mme....

C'tait d'ailleurs une des plus tonnantes singularits de cette
existence que les enseignements reus. Le vieillard dont nous parlons se
nommait le duc de D....

Quand il s'tait senti mourir, il avait renvoy ses serviteurs et appel
Isabelle auprs de lui.

Sur ce visage maci, us encore plus par la dbauche que par la
maladie, rgnait une trange expression d'ironie:

--Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'tait de ce nom qu'il
avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'meus pas, ou tu
me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es
dans le vrai. Je ne t'ai jamais aime moi-mme; je t'ai prise comme un
jouet achet  beaux deniers comptants, et je m'en suis amus. Il est
dans le monde grand nombre de gens qui me mprisent; ils ont raison, et
tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais song qu' mes
satisfactions gostes, estimant que jouir de la vie tait ma seule
mission ici-bas. Je t'ai pervertie  mon gr, j'ai teint en toi tout
sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, 
supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie.

Il s'arrta un instant, puis reprit:

--Si tu es ma digne lve, tu dois attendre avec impatience le moment o
je serai mort.

Elle protesta d'un geste.

--Ne t'en dfends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me
prouver que je n'ai pas suffisamment russi  te corrompre. Donc, en ce
moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va
pas bientt finir de m'ennuyer, ce vieux-l?--et tu es dans le vrai.
Seulement--il y a un seulement--tu as d'autant plus de hte de me voir
aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon
testament un agrable souvenir de moi.

Elle ne put rprimer un regard brillant de convoitise.

--Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un cu, pas un
rouge liard. Qui sait? si grce  moi tu te trouvais dans un tat de
modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait  nouveau de
toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis l,
moi qui ai mis soixante ans  extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai
trop bien donne au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider  en
sortir. Au contraire, ce m'est,  la mort, une douce satisfaction que de
songer au mal que tu feras....

Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On et dit que la Mort lui
posait sur la bouche ses doigts dcharns pour le contraindre au
silence.

Mais il se roidit contre l'agonie, et continua:

--Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de
l'appartement luxueux o tu as pass des heures joyeuses, tu tombes dans
un bouge o tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on
rejet le drap sur mon visage, que mes parents--des gens svres,
froids, des hritiers, pour tout dire--se prsenteront ici.... Alors,
si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'gards qu'ils
n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plat, et je
veux qu'il en soit ainsi.

La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses
esprances dues, mais encore dans les fibres les plus secrtes de son
me, se laissa entraner cette fois  un mouvement de colre:

--Vous tes un misrable! s'cria-t-elle, et ce que vous faites est
infme!

Il ricana:

--Trs-bien! voil qui me complte mon Isabelle... Insulte-moi,
frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas...
tu es plus forte que je ne l'esprais... Une autre aurait pleur... tu
t'irrites, je prfre cela, et je me sens plus fort pour achever... Je
ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chasse d'ici avec des paroles de
mpris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras  demi folle,
la tte perdue... On ne te laissera mme pas emporter ce qui, d'aprs
toi, t'appartient; on te dira: Vile courtisane! rien d'ici n'est 
vous!... Alors tu songeras  mourir, tu courras vers les ponts... C'est
toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu
regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre
les arches et tu te pencheras....

Elle laissa chapper un cri de terreur:

--Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de
l'eau s'lvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme
toi, quand on possde cette beaut sans rivale, ce corps devant lequel
se fussent agenouills les artistes de la Grce, on se roidit contre la
fatalit... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette
rsolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beaut
qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beaut, le monde
est dirig. L'homme s'agite et l'amour le mne. Sache cela, mon enfant.
Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme
femme honnte, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des
millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en
ressortes diamant... Mprise et hais les hommes, car pas un ne te dira
franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la
femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et
neries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est
l'argent; sur les passions des hommes lve ta fortune comme un
imprissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme
forte et grande, tu rpteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au
fond, c'est encore le seul qui valt quelque chose... Maintenant,
laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma
bibliothque le volume des _Courtisanes clbres_... Il y a de bonnes
choses... Je te le donne.

Et le hideux vieillard tait mort.

La pauvre fille n'avait pu croire  cet pouvantable cynisme. Elle tait
reste dans cette maison qu'elle s'tait habitue  regarder comme
sienne.

Mais promptement les sinistres prophties du vieux libertin s'taient
ralises.

Il est un moment o les familles, dans leur duret, vengent la morale
insulte par un homme que l'ge mettait au-dessus, ou plutt au-dessous
de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle--s'il est permis de
profaner ce mot--s'tait vautr dans toutes les fanges. Ceux qui
portaient son nom ne se hasardrent dans cette maison qu'avec les mmes
prcautions qu'on prend pour pntrer dans un lieu infect. Son fils
an--car ce misrable avait des enfants--ouvrit les portes toutes
grandes pour renouveler l'air souill, et, ayant vu Isabelle, il lui dit
sans mme fixer ses regards sur elle:

--Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.

Il y eut un tel mpris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne
songea mme pas  rpliquer. C'tait moins et plus qu'elle n'attendait.
A la violence elle et rpondu par la violence. Ce calme la brisa.

Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tte et sortit.
Seulement, le vieillard s'tait tromp  demi. Elle ne songea pas au
suicide, et son coeur tait gonfl non de dsespoir, mais de haine et de
colre.

Mille louis! ce n'tait pas la misre prvue. Isabelle avait le temps de
la rflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui
tait un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune
pcheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit
saisi d'une piti tout anacrontique, et, les portes tant bien fermes,
il lui donna quelques conseils paternels.

Qu'allait-elle devenir, jete si jeune dans le tourbillon du monde? La
premire vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'conomie. Puisque la
Providence permettait qu'elle et un petit pcule, il lui fallait le
mnager, se garder de toute imprudence, se rserver cette ressource pour
l'avenir.

Elle lui rpondit simplement:

--Je suivrai votre avis; placez mon argent.

Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille
francs taient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques
louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.

Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revnt plusieurs fois
rclamer ses conseils, et qu'il tait trs-sanguin, il mourut
d'apoplexie au bout de quelques mois.

Pendant cette nouvelle priode, Isabelle avait beaucoup tudi la vie,
et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirasse
contre tous les entranements.

Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beaut, et les paroles du
duc: L'homme s'agite et l'amour le mne!--lui apparaissaient dans toute
leur profonde nettet. Quant  ce mot d'amour, elle ne le comprenait
pas, malgr son exprience; mais, avide de s'instruire, elle songea 
demander  la jeunesse le mot de l'nigme.

Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier
des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de
l'admiration qu'excitait sa beaut exceptionnelle pour en faire une
sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme
qui pouvait le plus utilement mettre son gnie au service de son
avenir... comment enfin elle s'chappa de l'atelier pour aller habiter
l'htel de sir Lionel Storigan....

Martial lui avait donn la rvlation de l'amour insens, furieux; non
qu'elle l'et prouv elle-mme, mais parce qu'elle avait pu en suivre
en lui les phases, les dveloppements, les abngations et les
dsespoirs.

Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu' diriger
cette force qui rsidait en elle.

Avoir bris le coeur de Martial n'tait rien; ruiner Storigan valait
mieux. Elle eut le dpit de n'y point parvenir: il tait trop riche.
Elle se vengea en le dsesprant; il tenta de se briser la tte d'un
coup de pistolet.

Il semblait qu'elle marcht dans la vie prcde de la mort qui lui
ouvrait passage.

Ds lors, elle tait dj riche, ayant mis  profit les conseils du
vieux notaire, qui tait avare.

Chose trange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une
seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes tait le rsultat d'un
raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprs
d'elle, elle coutait froidement les clameurs dsespres, tout entire
au seul but qu'elle se ft fix: tre riche.

Seulement elle commit une imprudence.

N'ayant aucune notion des obligations que la socit impose, elle ne fut
pas assez hypocrite. Possde par la passion de lucre qui s'tait
empare d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils
payassent largement ses faveurs, et, en quelques annes, elle mrita le
surnom hideux qui devait s'attacher  elle comme un stigmate.

Le Tnia! Est-il plus monstrueux symbole de ces tres qui se rivent aux
entrailles de l'humanit, qui dvorent l'tre maci, qui rongent et qui
tuent!...

Qui l'aimait mourait.

Elle passait  travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces
idoles indiennes dont le char crase les fanatiques prosterns....

Elle voulut tre duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrs, mit 
ses pieds son titre et sa fortune princire; seulement il l'ennuya: elle
voulut tre veuve, et ne recula pas devant un crime.

Pourquoi le commit-elle?... C'tait encore une exprience qu'elle
tentait sur elle-mme. Elle voulait savoir si elle aurait la force
d'aller jusqu'aux dernires limites du mal. Blasias aidant, elle vit que
tout lui tait possible....

Et cette me, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours
froide; sa poitrine tait comme un spulcre o gisait un mort, qui tait
son coeur. Mort? non, il n'avait pas vcu.

Une seule fois, elle avait senti tout  coup une vibration trange: on
se souvient de cette aventure qui l'avait place en face d'Armand de
Bernaye.

C'tait au moment o, dgote de tout et d'elle-mme, elle songeait par
lassitude  devenir baronne de Silvereal et  s'ouvrir, par la mort de
Mathilde--tant le crime lui semblait maintenant chose logique et
facile--les portes de ces salons qui, malgr sa richesse, se fermaient
devant le Tnia, veuve du duc de Torrs.

Donc elle vit Armand, qui l'crasa de son mpris.

Elle sentit sourdre en elle une colre folle, et prit cette rage pour de
l'amour. En vrit, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant 
Mancal, elle lui rptait qu'elle aimait Armand.

Elle se trompait. Cependant, c'tait un premier veil. La lumire allait
bientt se faire dans cette me obscure et, circonstance singulire,
c'tait de Mancal que devait lui venir la premire clart.

Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit:

--Je veux que vous soyez aime de cet homme!

Tout d'abord la Torrs avait souri. Qu'tait-ce, aprs tout, qu'une
victime de plus? Pour prix de sa complicit dans une oeuvre de haine et
de vengeance, Mancal lui offrait des trsors immenses. L'enjeu tait
tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des lvres mme
de Silvereal s'tait chapp l'aveu qui prouvait l'existence de ces
mystrieuses richesses.

Mais d'o venait pourtant que la Torrs restait songeuse? D'o venait
qu'elle ne semblait couter maintenant que d'une oreille distraite les
suggestions de son conseiller?

Puis voici que tout  coup Mancal--c'est--dire l'empoisonneur
Blasias--disparaissait violemment.

La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids
et t enlev  sa poitrine; en vrit, elle ne songeait plus ni 
Silvereal, ni aux trsors des rois indiens.

Pour la premire fois de sa vie, dans sa solitude goste, un nom errait
sur ses lvres.

Et ce nom tait celui de Jacques de Cherlux.

Voyons maintenant comment de Belen avait tenu  l'gard de ce jeune
homme la promesse par lui faite  Mancal dans le souterrain de la rue de
Seine.

On n'a pas oubli que c'tait muni d'une lettre de la duchesse de Torrs
que Jacques s'tait prsent chez celui qui devait tre son protecteur
et l'initier aux mystres de ce monde dans lequel il tait appel 
prendre place.

Le comte Jacques de Cherlux avait t accueilli par M. de Belen avec une
bienveillance qui, pour manquer de sincrit, n'en avait que mieux les
dehors.

Le jeune homme tait trop novice dans la vie pour distinguer cette
nuance; puis, en ralit, il lui semblait marcher dans un rve. C'tait
un tourdissement inconscient qui lui tait la conception nette de ce
qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se rveiller,
retomber dans cette existence humble o tout jusque-l lui avait t
douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixs devant lui,
attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le nant.
Mais les minutes passaient, et il se disait:

--C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le pass est
bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....

Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague,
la forme d'une crature admirable qui lui souriait et lui tendait la
main.

Car il aimait la duchesse de Torrs. tait-ce bien de l'amour? C'tait
surtout un irrsistible dsir qui l'entranait vers cette femme, en qui
se rsumaient  ses yeux toutes les fascinations de la beaut, du luxe,
de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait
d'blouissement. Il n'esprait rien, il n'osait pas mme rflchir; mais
lorsque ce nom, tout bas rpt, retentissait dans son cerveau, il en
frissonnait tout entier et son coeur battait  rompre sa poitrine.

M. de Belen, obissant aux instructions de Biscarre, plutt par une
sorte de curiosit que par soumission relle, s'tait mis tout entier 
la disposition du jeune homme.

Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.

Aux questions du duc, il avait rpondu avec une simplicit nave dont
l'autre avait souri intrieurement. Jacques ne dissimulait rien; il
disait avec franchise ses surprises et ses hsitations timides. Et
c'tait avec la plus complte bonne foi qu'il racontait cet incroyable
roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le
gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui tait matire  admiration, car il
exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui
amusait de Belen.

Jacques, d'ailleurs, par une sorte de rvlation, s'tait aussitt senti
 l'aise dans cette atmosphre, si diffrente cependant de celle o il
avait vcu. Son intelligence naturelle, l'lgance dont la nature
l'avait dou, tout le rendait apte  prendre sa place dans ce monde qui
lui tait ouvert tout  coup, comme par la baguette d'une fe.

De Belen avait cru tout d'abord que le rcit dbit par Mancal n'tait
qu'une fable, et que ce prtendu novice n'tait qu'un aventurier jouant
un rle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la
clef de cette nigme. Les titres qui tablissaient ses droits au nom de
Cherlux taient d'une rgularit indiscutable.

Cette aventure n'en tait que plus mystrieuse pour le duc.

Quel pouvait tre le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que
le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en
change du service rclam, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'poux
de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?

Aprs tout, ce service ne prsentait aucun caractre criminel. De Belen
avait pris au srieux son rle de Mentor, et son lve devait en peu de
temps faire excellente figure dans la socit. Le duc, malgr son
gosme, ne pouvait se dfendre d'un certain intrt pour cette nature
au coeur vivace,  l'esprit actif, et il se sentait presque touch par
les lans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de
nouveaux tmoignages.

Telle tait leur situation le jour o de Belen apprit, avec tout Paris,
la disparition de Mancal.

C'tait un coup imprvu et qui ne laissait pas de lui tre pnible. En
somme, il avait fait un march de dupe, car il avait accueilli, pilot,
prsent comme son protg un homme qu'il ne connaissait pas... et la
compensation qui lui avait t offerte devenait nulle.

De Belen, quelle que ft la sympathie passagre que lui avait inspire
Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun got pour le rle de saint
Vincent de Paul. Ce n'tait point son affaire que de recueillir des
enfants sans pre....

Aussi  peine eut-il jet les yeux sur le journal qui lui annonait le
sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut
vrifier par lui-mme si le fait tait exact.

Il courut  la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'tait
le nom sous lequel s'tait prsent le bandit, lorsqu'il avait surpris
de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.

Il y avait dj plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses
livres et quitt la maison.

De Belen se fit conduire  la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncs par
le journal taient absolument exacts. Il se mla aux groupes qui
stationnaient sur le trottoir.

C'taient des imprcations, des cris de fureur. Les vols maudissaient
celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mt de
Belen sur la piste.

Mais, encore une fois,  quel mobile pouvait avoir obi cet homme?

--Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant  son
htel. Ma premire ide tait juste. Ce M. de Cherlux est un de ces
aventuriers prcoces qui trompent mme les vieux renards comme moi... Il
est temps de mettre un terme  cette mystification.

En attendant que Jacques et trouv une installation qui lui convnt, le
duc avait mis obligeamment  sa disposition un appartement voisin du
sien.

Dans cet troit espace tait runi tout ce qui pouvait flatter la
fantaisie la plus exigeante: c'tait en quelque sorte un boudoir d'homme
du monde.

Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin  rester quelquefois
pendant des heures entires immobile, comme si tout ce qui l'entourait
n'et t qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle
pouvait emporter.

Ce matin-l, Jacques s'tait veill de bonne heure; mais il s'tait
plong dans cette vague extase qui donne aux penses un charme magique.

Les yeux  demi ferms, il poursuivait en imagination une forme
vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il
l'appelait, elle s'arrtait et se tournait vers lui en lui tendant les
bras.

Celle  qui il pensait ainsi, c'tait la duchesse de Torrs.

--Monsieur de Belen! annona tout  coup le valet de chambre attach au
service de Jacques.

Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'tait qu'une
formalit, tait entr derrire le valet.

--Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vrit, j'ai honte de me
trouver encore au lit... quand vous avez peut-tre dj brass plus
d'affaires, tudi plus de questions que je n'en connatrai dans toute
ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis
convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.

De Belen ne rpondit pas tout d'abord: les yeux fixs devant lui, sans
regarder Jacques, il tirait, par un mouvement nerveux qui lui tait
habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain
rgnant.

--Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai
pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blas...
Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guid ici... et si,
d'aventure, il ne me serait pas donn,  moi indigne, de vous rendre
quelque service....

De Belen releva brusquement la tte.

--Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononc,
je viens vous demander la faveur d'un entretien....

--Je suis  vos ordres, fit Jacques, qui croyait  une plaisanterie.

--J'espre que vous daignerez rpondre franchement  mes questions...
maintenant....

--Maintenant?...

Ce mot et la faon dont il tait prononc avaient surpris Jacques.

--Ai-je donc jamais manqu de franchise envers vous?...

--Oh! trve de protestations, je vous prie... je connais assez bien
Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses lves....

Jacques s'tait soulev: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage,
il examinait curieusement de Belen.

En vrit, il croyait encore que tout cela n'tait qu'un jeu; seulement
il commenait  trouver qu'il se prolongeait trop.

--Dcidment... c'est une forte rprimande, reprit-il en souriant
encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout
prt  accepter les pnitences qu'il vous plaira de m'imposer....

De Belen haussa les paules avec impatience.

--Dcidment, rpta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous
contraindre  jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur
Jacques de Cherlux,--comte ou non,--je sais tout... votre ami et
protecteur, M. Mancal, est un misrable voleur... sinon pis... et il ne
me convient pas d'tre plus longtemps sa dupe... ni la vtre....

Il s'interrompit.

Un cri de colre s'tait chapp de la poitrine du jeune homme.

--Ah! ah! il parat que vous vous rveillez enfin, reprit de Belen en
ricanant, et il ne sera pas ncessaire d'avoir recours  de grands
moyens pour vous forcer  parler... Mal jou! monsieur le chevalier
d'industrie!...

Il se trouvait auprs du lit.

La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement
brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui
de M. de Belen.

--Monsieur, dit Jacques haletant de colre, livide, hors de lui, je ne
sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le mritez.

--Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!

Jacques lui lcha le poignet et le repoussa:

--Non!... en somme, je suis votre hte... veuillez passer dans le petit
salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous
dsirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-mme me
donner celles que j'exigerai de vous.

Sa voix tait si nette et si ferme, son oeil lanait un clair si
tincelant, que, malgr toute sa hardiesse, de Belen se sentit troubl,
presque intimid.

--Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!

--Vraiment! s'cria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce
ton d'autorit!...

--Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde...
Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me
reprochez d'avoir accept votre hospitalit....

--C'est bien, fit le duc subitement rappel au calme, je vous attendrai
dans la pice  ct; seulement ne tardez pas, je vous prie!...

--Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connatre le fond de votre
pense....

--A cet gard, je vous jure que vous serez satisfait.

De Belen sortit. Au moment o il pntrait dans le petit salon, un
laquais se prsenta:

--Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.

--C'est bien.

De Belen prit le pli qui lui tait remis et, absorb dans ses
rflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de
long en large avec impatience.

--Ou c'est un coquin, ou c'est un imbcile, murmurait-il. Mais je
pourrais douter, si cet ennemi,--c'en est un, je le sens,--n'avait t
introduit dans la place par ce Mancal....

Il s'arrta brusquement et frappa du pied avec colre:

--Ce Mancal connat tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma
conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler
sans cesse le pass, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que
je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui
doit tre Cherlux comme je suis Belen!

Il se laissa tomber sur un fauteuil.

--Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilits ne me
seront-elles pas plus prjudiciables qu'une alliance?

Il rflchissait profondment.

--J'ai commis peut-tre une imprudence. Je me suis laiss trop vite
entraner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacit!... Le diable
m'emporte!... n'a-t-il pas parl de me souffleter?... Il est vrai que
j'ai t dur, beaucoup trop dur... La vritable force consiste  tenir
compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.

Au mme instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.

Le jeune homme tait ple: une teinte mate s'tait rpandue sur son beau
et mle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant
de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance
involontaire de respect.

Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:

--Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se
raffermissait par l'effort de sa volont, nous avons chang tout 
l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laiss entraner  des
menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sr de moi, je viens
rclamer de vous les explications que vous m'avez promises.

Chose bizarre, cet exorde plein de dignit eut un effet absolument
contraire  celui qu'en et attendu tout homme qui aurait assist 
cette scne.

De Belen pensa:

--Trs-fort! trs-malin!... A nous deux!...

Et s'inclinant devant Jacques:

--J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont
chappes, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi
comme un enfant!...

--Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet.

--Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation premire j'ai
oubli que depuis longtemps vous deviez tre prpar  cette scne et
que votre thme tait fait d'avance.

Jacques se mordit si violemment les lvres qu'elles se rougirent de
sang.

--Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas.

--Aussi suis-je tout prt  m'expliquer.... Asseyez-vous l, en face de
moi, et causons srieusement... je puis tre  votre gr ami ou ennemi.
Ceci dpendra de votre franchise.

--Je ne sache pas avoir rien  cacher... et je vous ai fait connatre
par le dtail toutes les circonstances de ma vie....

--Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la dcouverte miraculeuse
de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je
suis un homme, je connais la vie... j'ai tudi les sommets de la
socit aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire...
Depuis combien de temps tes-vous l'ami de M. Mancal....

--Monsieur, tout  l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononc
les mots de misrable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter
que de supposer que j'aie t son ami.

--Il esquive habilement les difficults en jouant sur les mots, se dit
de Belen; dcidment, trs-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je
regrette ces pithtes... Seulement j'avoue que j'ai t si
dsagrablement surpris de sa disparition.

--M. Mancal a disparu?

--Comme le plus vulgaire des caissiers.

--Mais a-t-il donc laiss quelque dficit?

De Belen clata de rire.

--Dficit est joli! dficit est un bijou! Quelques millions tout au
plus.

Jacques poussa un cri.

--Des millions!... qui ne lui appartenaient pas?

A cette nouvelle navet--joue, selon lui--de Belen se laissa aller 
un nouvel accs d'hilarit.

--Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous
avez beaucoup d'esprit, ou de mmoire, si c'est un rle que vous
rcitez!

--Encore! s'cria Jacques. Une dernire fois, monsieur le duc, je vous
somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce
misrable? Quel rle m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous
adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle
soit, me sera moins cruelle que ces insinuations.

--Au fait, rpondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher
monsieur, Mancal, en quittant la scne, a voulu lancer un successeur,
charg sans doute d'une mission plus ou moins dlicate; c'est  vous
qu'il a donn cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de
plus son intelligence... Il m'a jou ce tour excellent de m'amener  me
donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne
rcriminerai pas... mais o l'adresse lui a manqu, c'est en dmasquant
si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant  peu prs dans
quel but il vous a introduit chez moi... il y a l-dessous une bonne
petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme  crier trop
fort parce qu'on m'corche un peu... faites-moi vos conditions, et nous
nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air...
Vous ne rpondez pas?...

Affaiss sur lui-mme, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper
la foudre, Jacques ne parlait pas... il coutait encore aprs que de
Belen s'tait tu. Il entendait rsonner de nouveau, comme dans un
sinistre cho, chacune de ces paroles que lui martelaient le crne.
Ainsi, c'tait bien vrai!  peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse
accusation le frappait!... D'infmes soupons le frappaient en pleine
conscience!... Cette mme fatalit qui lui avait rendu intolrable le
sjour des ateliers, le poursuivait donc encore?...

De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler  la
ralit. Cette attitude le surprenait au plus haut degr. En provoquant
des aveux cyniques, il avait suppos que l'aventurier--comme il
persistait  appeler Jacques--se dvoilerait nettement.

Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il tait couvert
de larmes.

--Comment! vous pleurez! Ah ! qu'est-ce que tout cela signifie?
s'cria le duc.

Jacques le regarda en face:

--Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de
honte!... Je pleure d'avoir t souponn, moi qui n'ai au coeur que
d'honntes penses et de probes aspirations. Je m'tais rvolt tout
d'abord, maintenant je me sens bris. Comment puis-je me dfendre?
Comment vous convaincre?

--Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait mu malgr lui, rpondez
 la premire question que je vous ai adresse: Depuis quand
connaissez-vous Mancal?

--Depuis quelques jours  peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour
maudit o l'oncle Jean m'a adress  lui.

--C'est bien vrai, cela?

--Je vous le jure.

De Belen resta pensif. L'obscurit s'paississait autour de lui.

--Mais cet oncle Jean?...

--Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal...
mais bon au fond... Il m'a lev, il m'a nourri... sans lui je serais
mort de faim et de misre... car j'tais seul au monde!... Vous
connaissez mon histoire... ma pauvre mre est morte, dlaisse....

--Par de Cherlux, j'ai connu votre pre....

--Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parl de moi?

De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontr ce Cherlux au temps de
sa premire splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui
attend les dbauchs, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de
mille francs: c'tait tout.

--Mon pre tait-il estim, respect?...

--Il tait riche, rpondit de Belen, qui devenait philosophe.

--Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de
moi, la honte, le mpris... Jusqu' cet homme, ce Mancal, qui en tout
ceci n'a t qu'un intermdiaire et dont l'infamie retombe sur moi....

De Belen tait fort embarrass. Malgr tout, il n'tait pas convaincu.
Il savait par exprience jusqu'o certains hommes peuvent pousser l'art
de la comdie. Si celui-l tait sincre, pourtant! Il y eut un silence,
aprs lequel Jacques, s'tant lev, reprit:

--Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqu le motif de votre
conduite envers moi, je vous pardonne les amres paroles que vous m'avez
adresses... En fait, je les mritais en partie... Trop promptement je
me suis laiss entraner au mirage qui tout  coup s'tait lev devant
moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai t bloui, enivr... et
peut-tre ai-je accept trop tt, sans l'avoir examin avec assez de
scrupules, cet tonnant changement de situation... Voici que vous
m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi
d'intermdiaire en cette trange aventure... Vous supposez donc que
j'tais son complice dans quelque tnbreuse machination dont vous
craignez d'tre la victime. Je ne puis vous rpondre. Seulement je vous
dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et
rpondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonnte homme?

De Belen protesta vivement:

--Non! je ne le crois pas....

--Voici dj qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai
besoin....

--Que comptez-vous faire?

--Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a
rvl le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les
dtails de cette affaire....

--Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a lev?...

--C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son
travail....

--Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura t
tromp comme vous... et ne saura rien de plus....

--Ne dites pas cela. Ne m'tez pas l'espoir... que dis-je!...  nous
deux, nous retrouverons ce Mancal....

--Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible!

--Que m'importe! je veux prouver ma probit  tous,  vous surtout, qui
m'avez accueilli avec tant de bienveillance....

A ces derniers mots prononcs d'un accent frmissant qui prouvait--pour
le sceptique le plus endurci--la sincrit du jeune homme, de Belen se
sentit saisi malgr lui d'une motion qui ne lui tait certes pas
habituelle.

--coutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous
adresse toutes mes excuses....

--Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez?

--Je ne veux pas que vous me quittiez!

--Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours
sentir ce terrible soupon entre nous....

--Je vous rpte que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous
saurez la vrit....

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'tes, vous tes insens
d'esprer porter la lumire dans ces tnbres.... A chaque pas, je le
pressens, vous vous heurteriez  une nouvelle nigme... le dcouragement
vous prendrait... l'insuccs vous tuerait peut-tre... Je ne veux pas de
cela. C'est  moi de rparer le mal que je vous ai fait....

--Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de grce!

--Ds aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je  vous
reprocher? d'avoir accept trop lgrement, comme vous le dites
vous-mme, cette fortune inespre qui vous tombait du ciel ou montait
vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir--vous voyez,
je dis nous--si en tout ceci vous n'tes pas-- votre insu--l'agent de
quelque complot misrable; si vous n'tes pas menac vous-mme de
quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant 
prvenir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien,
mordieu! si mon exprience sera mise en dfaut... par des bandits de
vingtime ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin
avec nous! Nous verrons! nous verrons!

Le meilleur en ceci, c'est que l'exaspration de l'honnte Belen--qui
n'tait, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doubl du plus froce
des assassins--tait absolument sincre. tre jou, lui!... quelle
infamie!...

          Rien que la mort n'tait capable
            D'expier ce forfait...

Jacques l'coutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait
un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses
accusations, qui n'taient, aprs tout, que le tmoignage indniable
d'une probit ombrageuse.

--Vous me sauverez l'honneur! s'cria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette
fortune m'appartient lgitimement, si les titres qui me les confrent
sont  l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enqute  laquelle nous
allons nous livrer tablit de faon indiscutable mon honntet, alors je
resterai prs de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux
qu'un alli, un esclave dvou et toujours prt... Si j'ai t tromp,
alors, ajouta-t-il avec un geste de rsolution, alors je reprendrai la
blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu' force de bras et d'nergie
la socit me laisse prendre ma place!...

Pendant qu'il parlait, de Belen s'tait lev, pensif; puis,  pas
saccads, il marchait  travers la pice.

Par un mouvement machinal, il avait plong sa main dans sa poche; tout 
coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait t remise au
moment o il sortait de la chambre de Jacques.

Il la retira, et, sans songer  ce qu'il faisait, il regarda
l'enveloppe.

Or, voici quelle tait la suscription:

                _A M. le duc de Belen,
          Avec prire de remettre  M. le comte de Cherlux._

Son premier mouvement fut de la remettre  Jacques, mais tout  coup une
pense surgit en lui.

--Qui donc pouvait crire  Jacques? De Belen croyait se rappeler
vaguement avoir dj vu cette criture. O? dans quelles
circonstances?...

Jacques, aprs avoir parl, s'tait plong dans ses rflexions,
cherchant  dcouvrir un fil conducteur dans le ddale o il se perdait.

Une ide sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois
Jacques n'tait qu'un habile comdien!... Certes, ce n'taient pas les
scrupules qui pouvaient arrter de Belen, l'assassin du pre de Martial.
Il regarda Jacques, dont les regards n'taient pas tourns de son ct.
Aprs tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave,
la lui remettre en rejetant son indiscrtion sur sa proccupation. Il
rompit rsolument le cachet.

Un cri rauque s'chappa de sa poitrine, et s'lanant vers Jacques:

--Misrable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie?

--Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arrach subitement  ses
rveries et se dressant comme sous la dtente d'un ressort.

--Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez d au moins avertir
vos complices d'tre moins imprudents....

--Mes complices!...

--Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici mme, sous mon
couvert, les lettres qui me devaient servir  vous dmasquer....

--Mais, monsieur, c'est de la dmence!... Que se passe-t-il? Vous si
bon, si indulgent tout  l'heure!...

--Si bte, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal,
dont la disparition vous tonne si fort, a pris soin, du moins, de vous
laisser des instructions....

--Mancal! quoi! vous savez o nous pourrons le retrouver!

--Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-mme  la
justice!... Mais non, en vrit, vous tes, avec toute votre habilet,
un sot et un niais dont je me moque et que je dfie.

--Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser
ces insultes?

--Vous voulez le savoir? coutez donc. Voici une lettre qui vous est
adresse et dont je vais vous donner lecture.

--Une lettre,  moi! Et vous l'avez ouverte!...

--Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'criture de M. Mancal, qui n'a mme
pas pris le soin vulgaire de la dguiser?...

--Cette lettre devait tre ma justification.

--Jugez-en....

Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serres:

--Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes
recommandations. Je pars pour quelques jours. _Nos affaires_ (ces deux
mots sont souligns, interrompit de Belen) exigent une disparition
momentane... _empaumez_ bien le Belen. Qu'il vous _gobe_  fond...
Puis, le jour venu, nous saurons bien, grce  vous, fourrer le nez dans
ses petites oprations... Le _sac_ est bon, nous le viderons. Confiance
et prudence. A vous, Mancal!

--Qu'en dites-vous? ajouta de Belen.

Jacques porta les mains  son front avec le geste d'un fou.

--Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison
m'abandonne!...

--Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au
parquet: je ne le ferai pas....

Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police  ses
affaires intimes. Il s'approcha de la chemine et sonna deux coups. Deux
laquais se prsentrent.

De la main, de Belen leur dsigna Jacques, qui, ple comme un cadavre,
fixait devant lui un regard stupfi.

--Jetez cet homme dehors, dit-il.

Les laquais s'approchrent. L'un d'eux mit la main sur l'paule de
Jacques, qui tressaillit:

--Ne me touchez pas! cria-t-il.

--Allons, obissez, fit de Belen, chassez ce misrable....

--Me chasser, moi!...

De Belen fit un pas vers lui:

--Ne rsistez pas! ou... vous coucherez ce soir  la prfecture....

--Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui.

Sur un signe de Belen, les domestiques s'emparrent de lui.

Alors commena une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de
ses actes, se dbattait comme dans un cauchemar. On l'entrana.

--Dites bien  vos amis, profra de Belen, que je traiterai ainsi
quiconque s'attaquera  moi!...

Un instant aprs, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait
seul, haletant, pouvant,  demi fou de rage et de dsespoir.




III

VISIONS ET FOLIES


Que faire? O aller? Que tenter?

Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui ft tout
 coup tomb sur le crne. Il chancelait comme un homme ivre.

tait-ce donc la continuation de ce rve qui, depuis quelques jours,
l'entranait  travers la folie et l'illusion, et le songe charmant
s'tait-il tout  coup transform en un hideux cauchemar?

L'htel de Belen tait situ, on ne l'a pas oubli, dans la rue de
Seine.

Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et
parfois s'arrtant pour s'appuyer au mur.

--En voil un qui est rien _paf_! cria la voix glapissante d'un gamin.

Puis un autre:

--Eh! ma vieille _branche_! t'as donc perdu ton chapeau?...

--Et la tte avec?

Un passant s'approcha de lui:

--Monsieur, tes-vous indispos?

Il ne rpondait pas.

--Vous est-il arriv quelque chose? demanda un autre.

Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la tte et regarda.

Un groupe s'tait form autour de lui. Par une secousse subite, la
pense lui revint. Il eut peur d'tre oblig de donner des explications.

Peut-tre tous ces gens croyaient-ils qu'il tait un voleur.

Par une singulire concidence, ne des accusations qui avaient t
profres tout  l'heure par de Belen, il se rappela tout  coup les
renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait  mots couverts, alors
qu'hypocritement il s'efforait de pervertir son me et de l'entraner
vers le mal.

--Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup
et qu'on veut sortir de la mlasse, il faut avoir un toupet d'enfer,
jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom
venu, pourvu qu'il soit avec un _de_... On fait l'offens... Et il y a
cent  parier que les niais s'excusent et vous laissent passer....

--Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut.

La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Ce _comte_
sans chapeau, hagard, livide, aurait d tre purement et simplement
conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur.

Mais un comte! un _de_! et une mise irrprochable!...

--C'est un original! dit quelqu'un.

--Un camarade de lord Seymour.

--Laissons-le faire.

Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facults
s'taient tendues sur un seul point: se soustraire  cette curiosit. Il
entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit:

--Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures.

--En effet, rpondit un brave bourgeois, deux minutes de plus.

--Alors, j'ai gagn mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour
m'indiquer le chapelier le plus voisin?

Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'tait donc cela? Un pari? Se
promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train.

Cependant un bon imbcile, fier de rendre service  un de ces Parisiens
lgendaires dont les exploits dfrayrent si longtemps la chronique
parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il dsirait. En un
instant, la porte se refermait sur Jacques.

Quelques minutes aprs, les derniers curieux s'tant loigns, il
ressortait, cette fois dans une tenue rgulire. Le plus curieux, c'est
que tout ceci s'tait en quelque sorte accompli sans le concours de sa
propre volont. Il avait obi  je ne sais quelle intuition machinale;
c'tait comme une closion inattendue de germes mauvais, jadis dposs
en lui par celui qui avait dit  sa mre:

--Votre fils mourra au bagne ou sur l'chafaud!

Et, de fait, jamais criminel mrite ne se ft tir de pareille passe
avec plus de dsinvolture.

Quand il fut rendu  lui-mme, marchant d'un pas plus calme sur le quai,
ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage
grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les mts de ce
gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cit, embrassant d'un regard le
ciel large et la ville norme, Jacques frissonna tout  coup. C'tait
chose singulire: il avait peur de lui-mme. Oui, maintenant il
comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et
l'effrayait  la fois. En vrit, il lui avait sembl un instant qu'il
mritt les pithtes brutalement insultantes dont de Belen l'avait
accabl, et il avait agi comme s'il et t le bandit que l'on
chassait....

Peu  peu, il ralentit le pas: la fivre qui le tenait au cerveau
s'apaisa, et la notion de la situation prsente lui revint plus nette et
plus frappante.

Il avait t chass. Ceci tait clair. tait-il sans ressources
immdiates? Il se souvint que tout  l'heure il tait entr dans un
magasin et que, pour payer, il avait tir de sa poche quelques pices
d'or.

Il voulut vrifier si ce n'tait pas une hallucination.

C'tait vrai: il possdait une quinzaine de louis. Pour le comte de
Cherlux, ce n'tait rien. Pour Jacques sans nom, c'tait un trsor. Il
eut un sourire et se dit:

--Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre
par force la place qu'on me refuse au grand soleil.

Seulement il se sentait bris. Effet naturel. Les grandes commotions
crbrales produisent la lassitude.

--Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose.

Il avait march dans la direction du pont Royal. Il y avait un caf au
coin de la rue du Bac. Il y entra:

--Que faut-il servir  monsieur? demanda le garon.

A cela, Jacques n'avait pas pens. Il fallait consommer.

--De la chartreuse, dit-il.

--Jaune ou verte?

--Verte, rpta-t-il comme un cho.

Le garon le regarda. L'heure tait singulire pour absorber cette
liqueur excitante.

Quant  Jacques, il essayait de ressaisir le fil bris de ses penses.
Il voyait au del du cercle troit du prsent. Quand le flacon fut
devant lui--c'tait alors l'usage de servir la fiole, et non pas de
verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un d a coudre--il
remplit son verre et but.

La saveur pre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui
brla l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second
verre, puis un troisime.

Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilit songeuse. Mais
l'excitation de l'alcool monta promptement  son cerveau. Il y eut en
lui comme le dchirement d'un voile.

--Misrable! voleur!

Il lui sembla que ces mots taient de nouveau prononcs  son oreille.
Il poussa une exclamation rauque, aussitt touffe, puis il porta
dsesprment la main  son front. Il se souvenait. Ce fut comme une
rvolte contre cette rvlation de sa mmoire. Il n'tait pas possible
qu'il et subi pareils outrages!... et pour s'arracher  ce hideux
lancinement du cauchemar, il but encore....

Cette fois, l'ide surgit nette, lucide. Tout tait vrai. Les moindres
circonstances, les dtails infiniment petits, la scne prcdente dans
ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait,
se rptait, ressuscitait... Et quelques mots s'chapprent de ses
lvres bleuies:

--Cet homme en a menti!

Puis, un instant aprs:

--Je le lui prouverai et je me vengerai!...

Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assen sur la
table.

Le garon qui les avait entendues s'approcha de lui:

--_J'observerai_  monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les
personnes qui djeunent.

En effet, il y avait, attabls  quelque distance, des officiers de la
caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient
du coude en disant:

--Voil un _pkin_ qui a trop bien soup!

--C'est bien, dit Jacques. Payez-vous!

Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir.

--Votre monnaie? dit le garon.

--Gardez-la.

L'officieux se prcipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il
revint, il dit au capitaine de la troisime du deux avec lequel il avait
quelque familiarit:

--On me dirait que celui-l va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le
contraire....

Cependant Jacques avait pris une rsolution.

A tout prix, il voulait connatre le mot de l'nigme. Or, qui pouvait le
lui rvler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la
Brleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger
adroitement, il saurait exactement la vrit sur son pass. Puis, cela
fait, il se mettrait  la recherche de Mancal.

C'tait un plan clair, et, pour l'excuter, il tait certain que
l'nergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une nergie
nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses
l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en ft, son but tait
fix. Arriver par tous les moyens  la vrit, contraindre chacun 
avouer ce qu'il pouvait savoir.

Ce Mancal! quel pouvait-il tre? Que signifiait cette lettre bizarre et
dont le sens rel lui chappait? On et dit d'une complicit dans
quelque oeuvre tnbreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux
fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrs.

Quand ce nom traversa sa pense, il eut un frisson.

--Ah! ce n'tait pas elle qui l'aurait entran dans ce gouffre o il se
dbattait. Le monde entier manqut-il sous ses pas, elle lui resterait
comme l'ange de l'espoir.

Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il tait singulier, d'ailleurs,
qu'il ne l'et pas revu depuis qu'il avait t introduit dans ce monde
nouveau. Mais n'avait-il pas lui-mme des reproches  s'adresser?

Dans les premiers jours de sa situation inespre, il avait presque
oubli l'homme qui l'avait lev. Si l'oncle Jean n'tait pas venu 
l'htel de Belen, n'tait-ce pas par discrtion? N'avait-il pas craint
que la blouse du maon ne ft tache au milieu de ce luxe?

Rflchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu  peu,
envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il
tait la victime d'un terrible malentendu, et l'nergie lui revenant, il
se disait qu'il se devait  lui-mme d'employer tous les moyens pour
dcouvrir le mot de cette nigme.

Sa premire pense fut de se rendre au cabaret de l'_Ours vert_. L, du
moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit
o travaillait son oncle.

Il se sentait presque rassur dj en sentant qu'il allait retrouver ses
anciens protecteurs. Ceux-l videmment sauraient bien le dfendre. Et
puis, avant tout, ne pas tre seul, c'est renatre  l'esprance. Mais
cette premire illusion devait tre de courte dure.

Le cabaret avait compltement chang d'allures; quand Jacques arriva
devant la maison, des ouvriers taient occups  recrpir la faade. La
fameuse enseigne de l'_Ours_ avait t dcroche et gisait sur le pav.
L'intrieur tait encombr de marachers, de cultivateurs dont les
allures ne rappelaient en rien celles des habitus de ce bouge.

Derrire le comptoir, dont le zinc brillait d'un clat inconnu, un brave
dbitant, les bras retrousss, le tablier aux flancs, versait le vin
blanc avec entrain.

Jacques hsita un instant.

Puis, se dcidant, il s'approcha du comptoir:

--Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que
le cabaret a chang de propritaire?

L'homme releva vivement la tte.

--Cabaret! cabaret!

Le mot avait mal sonn  son oreille. Cependant, voyant le jeune homme
dont la mise indiquait un homme du monde:

--C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.

--Il n'y a pas longtemps?

--Quelques jours seulement.

--Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez
succd?...

Le dbitant le regarda. Puis il sembla qu'une ide traversait tout 
coup son cerveau. Il appela son garon occup dans le fond  rincer des
bouteilles et le mit  sa place.

Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et 
voix basse:

--Compris!... venez causer!...

Et sans attendre la rponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit
cabinet vitr dont la porte se referma sur eux.

--Alors vous en tes? demanda-t-il  Jacques.

--J'en suis?... de quoi?

--Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour
a.

Quoique ne devinant pas o cet homme en voulait venir, Jacques fit de la
tte un signe approbatif.

--Et surtout ne croyez pas que je vous mprise pour a... sacrdi!...
Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honntes gens!... et on
devrait vous remercier  bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre
mtier....

Jacques avait peine  conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme
le prenait-il?

--Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....

--Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un
peu de nouveau depuis deux jours....

--Du nouveau!...

--Oh! avec une bonne souricire, on les _pigera_... c'est sr... Mais
vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....

Il quitta le cabinet, vint au comptoir, o il prit un flacon de liqueur
et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:

--C'est de la _rousse_; vous savez, dans le mtier, faut se mettre bien
avec ces oiseaux-l!

--Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau.
Vous savez sans doute o Diouloufait s'est tabli?

--tabli! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos!
tabli  la Force ou  la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!

--Que voulez-vous dire?

--Faites donc pas l'innocent! a ne fait rien, quand on le tiendra, ce
Diouloufait, il parat qu'on aura mis la main sur une rude canaille!

Jacques tait dcid  ne plus s'tonner: il y avait l un quiproquo
dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait
peut-tre apprendre ce qu'il avait tant d'intrt  savoir.

--Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider
 le trouver... je vous rcompenserai largement....

L'homme frona le sourcil:

--Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce
pain-l... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais
vous aider  le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout
n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui
s'irritait malgr lui.

Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.

On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que
le plus sr moyen d'arriver  son but tait d'accepter le malentendu:

--Ne vous fchez pas, mon brave; c'est que je dsire si vivement trouver
ce Diouloufait!...

--a vous ferait avoir de l'avancement? je comprends a. Eh bien!...
malgr ce que vous m'avez dit tout  l'heure, je ne vous en veux pas...
et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient  tous
moments rder par ici un tas de gars qui ont des ttes... oh! mais l...
du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne
sais pas trop pourquoi... que j'tais de leur bande... il y en a mme un
qui est venu me tendre la main en me disant un drle de mot....

--Et ce mot?

--Un nom de bte. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!...
Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!...
Alors il m'a regard d'un drle d'air, et puis il est sorti. Je suis
all sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades
de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la
maison... puis ils sont partis.

--Que supposez-vous?

--D'abord je n'ai rien suppos du tout; mais j'ai vu dans la journe un
de vos collgues... vous savez bien, un petit brun qui est fut comme
tout....

--Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait
pas du tout ce collgue. Et que vous a-t-il dit?

--Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande
de gueux fieffs, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il
parat que le chef s'est noy. Ces bandits-l taient toujours fourrs
ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en tait un!...

--Un quoi?

--Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hbreu; est-ce
que vous ne comprenez pas le franais?

--Si! je comprends trs-bien, fit Jacques, dont les ides se
troublaient. Alors c'tait ici le rendez-vous des... Loups de Paris?

--Vous le savez bien, puisque c'est pour a que vous tes l.

--Et Diouloufait en tait?...

--Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes  tout
casser, que le quartier en avait la chair de poule.

--Diouloufait... s'est sauv?

--Dame... il s'est tir des pattes, cet homme, quand il a su que a
allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrtant tout  coup, on dirait
que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.

--Par exemple!

Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la
liqueur verse. A ce moment, il se fit en lui comme une rvlation. Il
se souvint de la scne odieuse  laquelle il avait assist, dans le
cabaret mme, alors que les prtendus ouvriers de l'oncle Jean s'taient
rus sur Diouloufait....

--Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de
Diouloufait? fit-il vivement.

--Ah! voil que l'amour du mtier vous reprend... Eh bien, coutez. Vous
savez qu'il n'tait pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une
espce de monstre, qu'on appelait la Brleuse....

--Oui, je sais cela....

--Eh bien, voil ce qui s'est pass:

Hier soir, il tait  peu prs onze heures... C'est bien a... J'allais
fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mgre
s'est dresse devant moi... Oh! un colosse!... Elle tait sole  ne pas
tenir debout... Voil qu'elle m'interpelle avec de gros mots: Veux-tu
bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux l!... Moi, je lui rponds:
Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la
paix.--Chez toi!... t'en as menti!... Puis, comme si elle se ravisait:
Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le _mannezingue_, maintenant. Eh
bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je _casque_... Et
avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pntr dans la boutique.
Ma foi! j'ai pens que le plus court pour s'en dbarrasser, c'tait de
lui cder, d'autant plus que l'ide m'tait venue de causer un peu avec
elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...

--Bonne ide! fit Jacques.

--Mais vous croyez peut-tre qu'elle tait dispose comme cela  parler
tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'tait
une vraie ponge que cette femme-l....

--Enfin?...

Jacques commenait  s'impatienter.

--Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous tes press....

--Press? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir
racont....

--En somme, pas grand'chose. Elle disait: Comprends-tu, mon petit, cet
imbcile de vieille Baleine, qui voulait m'empcher de revenir... Oh! il
me l'a dfendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux,
parce que les hommes, c'est tous farceurs...

--Vous ne lui avez pas demand o tait Diouloufait, c'est--dire la
Baleine....

--Si fait. Je ne suis pas un imbcile. Mais elle m'a rpondu par un
vilain geste... et elle m'a dit: Il est dans sa peau et il n'en change
que tous les six mois! Comme renseignement, a n'tait pas suffisant.
Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la
mettre  la porte. Alors il s'est pass une drle de chose....

--Quoi donc? Achevez!

--Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en
demandant toujours  boire. Entre nous, elle n'avait pas pay ce qu'elle
avait consomm; mais je lui en faisais grce... Mais voil qu'au moment
o elle arrive sur le trottoir, comme elle tait effroyablement ivre,
elle trbuche et manque de s'taler... elle se rattrape au volet, et
enfonce un carreau. Je me fche et je crie: Espce de louve, est-ce que
tu vas dmolir la baraque? Dame! vous comprenez, j'tais en colre...
Mais  peine avais-je dit cela, que je reois le plus beau coup de
poing... Oh! mais l! entre les deux yeux... J'y vois trente-six
chandelles... mais cependant j'tais pas assez assomm pour ne pas voir
un homme... une espce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme
il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses paules, et
qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un ftu de paille, se
met  courir du ct du quai.

--Vous l'avez suivi?...

--Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais
tout simplement envie d'aller me coucher.

--Mais alors quel renseignement?...

--Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin...
savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une
maison au coin de la rue des Arcis... un feu srieux... il y a presque
un tage de brl... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'tait la
Brleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait
exprs... mais dame! elle tait ronde comme une grive... elle ne savait
rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demand des
allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....

Jacques s'tait vivement lev:

--Elle n'a pas pri dans cet incendie?...

--Non! Seulement on m'a dit qu'elle tait rudement abme... et puis,
qu'elle tait devenue comme qui dirait folle.... Au fond, 'a n'est pas
mes affaires....

--Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....

--Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....

--J'essayerai. En tous cas, je vous suis trs-reconnaissant des
renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espre que nous
nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....

--Tout  votre disposition. Seulement,  votre tour, vous me rendrez
bien un petit service?...

--Volontiers... lequel?

--Vous savez, aux Halles, il y a des dbits qui restent ouverts toute la
nuit....

--Eh bien?

--Je voudrais avoir l'autorisation....

--Mais je n'y puis rien! s'cria Jacques emport par la vrit.

--Laissez donc! vous avez des relations... l... dans les bureaux de la
rue de Jrusalem, et un petit coup d'paule....

--Vous avez raison... Je verrai... je tcherai....

--Il y aurait quelque chose de mieux  faire....

--Quoi?

--Ce serait de remettre ma demande vous-mme... Oh! elle est toute
prte... Ce n'est pas difficile, a. Hein? vous voulez bien!... Allons,
vous tes un bon garon.

Et le cabaretier, qui avait tir une feuille de papier de sa poche, la
remettait presque de force aux mains de Jacques.

Que faire? Refuser, c'tait avouer qu'il s'tait laiss appliquer une
qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'tait de sortir
de l au plus vite.

--Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.

--Allons! encore un verre!

--Merci! Vous dites que la maison brle....

--Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.

Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le dbitant n'entendait pas
de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....

Bref, Jacques, pour couper court, sortit aprs avoir essuy, de la part
du cabaretier, une vigoureuse poigne de main.

--Eh! va donc, sale mouchard! fit le dbitant au moment o la porte se
refermait sur lui. a fait des manires... et a n'est bon  rien!

Cependant, Jacques sa htait vers la rue des Arcis.

En vrit, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec nergie 
cette planche de salut. Il esprait trouver Diouloufait, dont la
sympathie ne s'tait jamais dmentie, et par lui remonter jusqu'
l'oncle Jean.

Au moment o il dboucha sur le quai, un dsolant spectacle frappa ses
regards.

Le lecteur connat dj cette maison de la rue des Arcis: c'est l que
nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la
vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui,  l'tat
normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles
lzardes, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines,
des pans dchiquets, des plafonds effondrs; et de tout cela montait
vers le ciel une fume noire et d'une odeur cre... Cet asile du crime
et de la misre avait t dtruit en quelques heures.

Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons
voisines avaient t atteintes.

Celles-l taient habites par de braves ouvriers, cherchant  loger au
meilleur march possible leur mnage et leurs quelques meubles. Et voil
qu'une nuit un horrible sinistre venait dtruire ce qu'ils avaient eu
tant de peine  amasser pice  pice. Rien n'est plus navrant que ces
mobiliers misrables, quand,  demi disloqus, dj mordus par la
flamme, ils sont l, gisant dans la rue, comme les paves d'un naufrage.
On a jet les matelas par la fentre, et ils se sont crevs en heurtant
les balcons de fer, et de leurs flancs dchirs s'chappe le varech ml
 la mauvaise laine.

Devant tout cela, des hommes, les bras croiss, sombres, se demandant
comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme
qui s'est laiss tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses
bras l'enfant qui crie. O les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra
donc coucher dans la rue! tre ramasss, peut-tre... car la police ne
reconnat que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout
le monde... Tant pis pour vous! Ce sera dj beaucoup que de ne point
vous faire passer en police correctionnelle!

Si les outils taient sauvs, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser
qu' ceux qu'il aimait.

Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses
enfants, il fallait se proccuper de ce qui pouvait assurer leur
subsistance.

En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend
tout ce qu'il y a de douleurs sous ce dsastre, que les journaux
qualifieront le lendemain de pertes matrielles sans importance.

Il sait ce que vaut pour lui cette pargne accumule qui vient de
disparatre: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers  leurs
frres; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves
gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!

Au moment o Jacques arrivait, un groupe s'tait form devant une des
maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le
jeune homme s'approcha.

--Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque
cette gueuse-l a mis le feu.

--Mais elle s'est brle elle-mme! On dit qu'elle se meurt!

--Qu'est-ce que a nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison
qu'ici.

--En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait
l'empcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer 
l'chafaud!

--Une mendiante qui m'a ruin!

--En prison, la brleuse!

Et les exclamations, les imprcations se croisaient,  chaque minute
plus violentes.

Mais tout  coup le silence se fit.

De la maison sortait un commissaire de police, accompagn d'un juge
d'instruction. Deux gendarmes les prcdaient en cartant la foule.

--Cette femme n'appartient plus  la justice, dit la voix grave du
magistrat. Elle appartient  Dieu, qui la jugera....

Un murmure de dsappointement passa dans la foule.

--Elle est morte!... elle a de la chance!...

Jacques s'tait approch du commissaire de police.

--Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau  la
main.

Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intrt un homme de
sa condition pouvait-il porter  cette misrable?

--Vous tes mdecin? demanda-t-il  son tour.

--En effet, rpondit Jacques avec audace.

--Et bien, monsieur, la vrit est, ajouta le commissaire en baissant la
voix, que cette malheureuse est en proie  de telles souffrances que
l'humanit seule s'oppose  son arrestation... Je suis convaincu qu'elle
a quelques heures  peine  vivre. Cependant, je la fais surveiller, et
au cas o mes prvisions ne se raliseraient pas, je ferais mon devoir.

--Ne pourrais-je pntrer jusqu' elle? insista Jacques.

--J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me
commande toute confiance. Si mme il vous tait possible de lui procurer
quelque soulagement, vous rendriez  la justice un service signal. Car
j'ai la conviction que cette femme est affilie  la bande de
malfaiteurs qui djoue en ce moment toutes nos recherches.

Il fit un signe  l'un des gendarmes:

--Laissez entrer le docteur auprs de la mourante, dit-il.

Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:

--Au cas o cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait
fournir quelques renseignements, veuillez me faire immdiatement
prvenir.

Jacques salua et se dirigea vers la maison.

Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:

--Au second tage, monsieur.

Il monta. Son coeur battait  rompre sa poitrine, et cependant l'espoir
qu'il avait conu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la
demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'vanouissait
rapidement.

Il poussa une porte entr'ouverte et pntra dans la chambre o avait t
transporte la malheureuse.

Ah! quel que ft le crime commis par cette misrable, que la punition
qui l'avait frappe tait pouvantable!

Engourdie par l'ivresse, elle tait tombe des bras du personnage
inconnu qui l'avait enleve sur le grabat qui lui servait de lit.
Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis
le feu  sa paillasse, ou l'incendie s'tait-il dclar par toute autre
cause?

Par quel miracle avait-elle t arrache  ce foyer dans lequel elle ne
se dbattait mme plus? Des hommes courageux avaient pntr jusqu'
elle.

Et maintenant elle tait l... vivante encore, si du moins on pouvait
appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-mme
semblait reculer....

Elle avait t tendue sur un pais lit d'ouate, puis recouverte tout
entire. Seul, par un singulier hasard, le visage avait chapp  cette
destruction. Quoique tumfi, il avait encore apparence humaine. Mais
les paupires gonfles paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lvres
violettes prominaient. C'tait hideux.

La regardant, Jacques frissonna, et il fut oblig de s'appuyer au mur
pour ne pas tomber.

Cependant, surmontant le douloureux dgot qui le prenait  la gorge,
impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur _sui
generis_ qui s'chappe de la chair brle, il se pencha vers la femme.

Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.

Il pronona un nom, celui de Dioulou.

Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un
rle plus fort.

A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.

Puis, un instant aprs, la porte tourna sur ses gonds.

Un gendarme entra, prcdant trois personnes.

Trois femmes.

L'une, c'tait la marquise de Favereye, toujours vtue de noir, avec son
beau visage pli qui semblait taill dans le marbre; avec elle, deux
jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lisss en bandeaux, qui
rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune
aux yeux noirs.

C'tait Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de
Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise tait une seconde mre.

Comment la marquise se trouvait-elle l?

Dshrite de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible
douleur que Biscarre lui avait inflige, la marquise cherchait 
endormir ses tortures en faisant le bien, en se dvouant sans cesse 
ceux qui souffraient.

Dj nous l'avons vue organisant une association dont le but tait de
combattre le mal et le crime.

Mais ce n'tait pas tout. Jamais soeur de charit n'et t plus active,
plus habile  consoler ceux qui pleuraient,  rparer, autant que le
peut faire la richesse, les dsastres qui si souvent viennent frapper
les pauvres.

Ds qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'tait
hte de s'y rendre, accompagne des deux jeunes filles. Dj elle avait
distribu des secours, du linge, de l'argent, et c'tait sur son passage
des bndictions sans nombre.

Enfin, elle venait vers cette malheureuse, esprant qu'elle pourrait lui
apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprmes
consolations.

Jacques avait tressailli, en proie  une motion dont il ne comprenait
pas la nature.

Madame de Favereye s'tait arrte sur le seuil, regardant ce jeune
homme, aux traits mles et nobles et au front duquel la souffrance
semblait avoir dj pos son stigmate.

--C'est le mdecin, madame, dit le gendarme.

La marquise s'inclina lgrement, rpondant au salut que Jacques lui
adressait.

Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de mdecin, qu'il avait
usurp, n'avait pu se dfendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce
mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait tromp
la justice... il n'osait pas.

Cependant la marquise s'tait approche de la Brleuse et s'tait
agenouille auprs d'elle. Elle la considra pendant quelques instants
en silence, puis se tournant vers Jacques:

--Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce.

Leurs yeux se rencontrrent. Et, chose bizarre, un mme frisson
parcourut leurs deux tres.

Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques
nient l'existence? Non. La physiologie elle-mme tend  prouver qu'entre
deux tres, unis l'un  l'autre par les liens intimes de la naissance,
il s'tablit une sorte de courant qui les attire et les rapproche.

Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singulire
motion qui s'imposait  eux.

C'tait un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A
Jacques: C'est ta mre! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est
le fils de Jacques de Costebelle!

--Il n'y a pas d'espoir, rpondit Jacques en balbutiant.

La marquise ajouta:

--Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants?

--Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait.

--Vois donc, mre! s'cria Lucie, on dirait qu'elle revient  la vie!

En effet, le visage de la Brleuse semblait anim de contractions
involontaires. tait-ce donc un dernier effort de la vie?

--M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque
chose?... Regardez-moi... parlez-moi!...

C'tait en vrit un tableau  la fois singulier et sublime que celui de
ces trois jeunes femmes, si belles, si lgantes dans leur simplicit,
courbes au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle.
Jacques les regardait. C'tait trange. Voyant Lucie, il se sentait
entran vers elle comme tout  l'heure vers la marquise. Quelles
taient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur?

Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle tait ple, s'efforant de
dominer l'impression pnible que lui causait un spectacle aussi
poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur anglique... et
comme la Brleuse gmissait, Pauline tourna ses regards vers Jacques,
vers le mdecin prtendu, comme pour adresser  sa science un suprme
appel.

Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en mme temps qu'un flot
de sang empourprait son visage.

Tout  coup, un cri plus rauque s'chappa de la poitrine de la
martyrise.

En mme temps, comme si elle et t secoue tout  coup par une
convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses lvres se convulsrent,
et un mot s'chappa de sa bouche que souillait une cume blanchtre.

--Grce! criait-elle, grce!...

--Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la
malheureuse, comme pour mieux l'entendre.

Elle se tordit encore.

--Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me brle
pas!... Grce! au secours!...  moi, Dioulou!...

Jacques, arrach  ses mditations par ce nom prononc d'une voix
clatante, s'tait vivement approch; le jour donnait en plein sur son
visage, et il se trouvait justement plac en face de la Brleuse.

Elle le vit, et tout ce corps, dchir par la flamme, tressauta comme
s'il et voulu s'lancer; en mme temps, hurlante, furieuse, elle cria:

--Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! lche bandit!...
tu viens voir si je suis morte!...

--Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles
paroles?...

--La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le
jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des
hommes qu'elle a connus.

Mais la vieille clata de rire, et ce rire tait si strident, si pre,
que ceux qui l'entendirent se sentirent frmir jusqu'au plus profond de
leur tre.

Et elle criait encore:

--Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit  l'oncle Jean!

--L'oncle Jean!

Quelle lueur clatait tout  coup au milieu de ces tnbres.

--Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassine, brle... Oh! que
j'ai mal! Il m'a attache sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est
lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!...

Et elle rptait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques
se sentait devenir fou. Quoi! l encore il entendait accoler le nom de
l'oncle Jean  celui de misrables bandits!

--Et il t'a envoy pour voir s'il m'avait bien tue... Lche! lche! tu
es content de me voir souffrir! Oh! je brle!

Elle regarda la marquise:

--Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les
petites. Prenez garde  lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a vol dans
les ateliers! Jacquot qui a t chass de partout!... qui tuera, qui
assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup!

Les deux jeunes filles--Lucie et Pauline--s'taient redresses
brusquement par un mouvement de terreur involontaire.

La marquise fixait sur Jacques son regard pntrant. Qu'tait-ce donc
que cette sympathie qui tout  l'heure l'avait entrane vers cet homme!
Quoi! il ne rpondait pas! Atterr, frapp d'une prostration
inexplicable, il courbait la tte, livide, dsespr!

C'est qu'en vrit Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces
accusations, dans lesquelles se mlait le vrai et le faux, c'tait bien
 lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle
le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le maon qu'il avait
cru toujours un honnte travailleur?

Et encore une fois passait dans son imagination cette scne hideuse dont
il avait t tmoin  l'_Ours vert_. Donc, il n'tait pas assez ivre
pour s'tre tromp. Donc, il n'avait pas rv. L'oncle Jean tait au
milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait tre leur chef!...

Devant ces problmes insolubles qui lui semblaient une machine
monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!...
Rpondre, c'tait discuter; c'tait accepter une partie de ce que disait
la Brleuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment o elle
l'accusait d'assassinat... o elle le nommait bourreau!...

--Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il pniblement.

Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir
lointain lui revenait au coeur. Non! c'tait impossible! cet homme ne
pouvait tre un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!...

--Mais qui tes-vous donc? s'cria-t-elle tout  coup, comme entrane
par une force plus grande que sa volont.

Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et rpondit:

--Je suis le comte de Cherlux!...

A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux
tait l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle mprisait et qui
prtendait  sa main... Elle s'tait jete dans les bras de Pauline et
lui avait gliss quelques mots  voix basse.

Et Pauline de Saussay avait  son tour jet sur Jacques un regard de
ddain et de terreur.

--Comment vous trouvez-vous ici? demanda svrement la marquise; ne vous
tes-vous pas dit mdecin?

Jacques releva la tte.

--Je ne puis rpondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir!
Non, je ne suis pas mdecin. Je passais; la curiosit, la piti m'ont
amen ici, rien de plus.

--La piti! a n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour
m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les
gendarmes; qu'on le prenne, qu'on le _fauche_... c'est un voleur, c'est
un assassin! c'est Jacquot, le Loup!...

--Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme
qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne
m'appartient pas de chercher en ce moment  pntrer ce mystre: vous
tes libre de vous retirer.

--Ainsi, madame, s'cria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez
 ces terribles et folles imputations?

--Je ne crois rien; mais votre prsence torture cette malheureuse. Vous
parliez d'humanit, de piti! c'est au nom de l'humanit que je vous
supplie de partir!

Jacques porta les mains  son front avec un geste de dsespoir. Il jeta
un regard autour de lui, comme s'il et espr que quelque main
secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles
s'taient agenouilles de nouveau auprs du grabat.

Mais la Brleuse... pourquoi l'accusait-elle? Il et voulu lui parler,
l'interroger. En proie au dlire de l'agonie, elle se dbattait contre
des fantmes horribles:

--Jacquot... assassin! Du sang!... A l'chafaud! Au Loup!

Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'cria:

--Adieu! je suis maudit!

Et d'un bond il s'lana sur l'escalier.

Le gendarme le laissa passer; mais, tout en obissant aux ordres reus,
il dit en s'adressant  son collgue:

--C'est drle! voil un mdecin qui a une singulire faon de soigner
les gens!

L'autre cligna de l'oeil.

--C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne!

Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa
prcipitation prsentait d'trange.

Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui dj s'tait empar de lui
lors de la scne terrible qui s'tait passe entre lui et M. de Belen,
avait repris toute son intensit.

C'tait maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en tait arriv en
quelque sorte  douter de lui-mme. Partout,  l'htel de la rue de
Seine, au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette chambre de la rue des
Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et
qui le souffletait en plein visage!

Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis?
Qu'tait-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse
d'tre affili et dont le nom inspirait  tous le dgot et la terreur?

Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur
indniable!... Et cela lui tait plus douloureux encore que les insultes
de M. de Belen, que les familiarits mprisantes du cabaretier.

--Il faut en finir! se rpta-t-il encore une fois. Il faut que je
retrouve l'oncle Jean.

Cependant quand ce nom traversait sa pense, il frmissait.

Quand il tait ouvrier, il occupait une petite chambre  l'entre de la
rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes o s'entassent les
misres. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il part rarement chez
lui.

Du moins, le logeur pourrait peut-tre lui donner les moyens de
retrouver la trace qu'il cherchait.

Il suivit le quai et traversa le pont.

Mais au moment o il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un
homme qui marchait rapidement en sens inverse, vtu d'une blouse
dguenille, coiff d'une casquette dont la visire retombait sur ses
yeux, s'arrta brusquement et lui dit:

--O vas-tu?...

Il le regarda: un souvenir vague lui revint  l'esprit. O avait-il vu
cette face patibulaire?

--Est-ce  moi que vous parlez? demanda-t-il.

--Parbleu!  toi... Jacquot!

Or, c'tait celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de
Douze-Francs....

Jacques s'cria:

--Vous me connaissez?...

--Tiens! c'te btise! le filliot au Bisco!

Encore ce nom!

--Le Bisco? Quel est cet homme?

--Ah ! voyons, fit Douze-Francs avec colre, est-ce que tu te f... de
moi?

--Mais l'oncle Jean! o est-il? qu'est-il devenu?

--Pas loin de Bisco! s'cria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux
dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! O que tu vas?

--Rue Saint-Jacques, au garni!

--Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour
toi que je t'aie rencontr... tu tais _paum_ comme une mauviette... il
y a une souricire!

Jacques connaissait le mot. Une surveillance tait organise par la
police.

--Mais o retrouver l'oncle Jean? s'cria-t-il encore.

--Pour a, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-tre mort.

--Mort?

--Dame! il parat qu'il a fait un rude plongeon!

--Mais les travaux qu'il avait entrepris?

Douze-Francs clata de rire. Ce mot de travaux lui paraissait vraiment
comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne
comprenait pas, Jacques s'obstinait  ne voir dans l'oncle Jean qu'un
entrepreneur de maonnerie.

--Les travaux! s'cria Douze-Francs. Bah! a se retrouvera! et puis,
entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il
ait _cass sa pipe_, c'est un vieux malin! a ne _claque_ pas comme a!

A ce moment, quelques personnes dbouchaient  l'entre du pont.

--Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacass!... Je t'ai donn un bon avis,
petiot. Faut pas aller  la baraque, parce que tu te ferais _piger_...
Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre ct. Bonsoir, mon
petit loup!...

Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'loigna de toute la vitesse de
ses longues jambes....

Dcidment le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier
espoir venait de lui chapper. Ce qui lui tait le plus pnible, c'est
qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. videmment l'oncle Jean
faisait partie d'une association mystrieuse, dont sans doute ce Mancal
tait le lieutenant et dont lui-mme, Jacques, tait en ce moment la
victime....

Tout manquait  la fois  Jacques. Ceux-l mme sur lesquels il avait
cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chass du
monde o il s'tait un instant introduit, dlaiss par ses anciens
compagnons, il tait seul dsormais, sans conseiller, sans aide.

Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins
celui-l le connaissait. Mais il se disait traqu par la police... Ce
mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le
lointain une main qui s'tendait vers lui pour le saisir.

Il s'tait accoud sur le parapet du pont, et l, inconscient, perdu
dans sa douloureuse rverie, il regardait l'eau noirtre qui clapotait
sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et
communiquaient  son cerveau une sorte d'tourdissement.

Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le pntrait jusqu'au fond de
l'tre, en mme temps que le flot exerait sur lui cette attraction
hypnotique  laquelle succombent tant de malheureux. C'tait comme un
vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de
lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une ide se dgagea, qui
clata tout  coup dans son cerveau.

Cette ide, c'tait la mort.

A quoi bon vivre? Quel pouvait tre maintenant son avenir? Il ignorait
tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger
ses yeux dans le pass, il n'y voyait que les tnbres d'un gouffre
effrayant.

--C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer.

Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme.

--Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des lches....

Il s'carta et se remit  marcher. Allant devant lui au hasard, il
parlait  mi-voix.

--Si tout  l'heure, dans cette chambre o rlait cette malheureuse, un
mot, un regard de sympathie eussent chapp  ces trois adorables
cratures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de
lutter. Et voil que l'on m'a chass!... L'une d'elles, dont la voix
chaude et vibrante branlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait
cependant singulirement mu... C'est singulier!... il me semble que
dj, dans mes rves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et
charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se
courbait vers moi, comme une mre, avait ce visage pur et noble!...
Folie!... je rvais!... et voici la ralit!...

Il marchait encore, puis il reprenait:

--Une mre!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur
mre et qui se rveillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jet
sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur dbauch a
daign un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette
reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jet son nom,
sa fortune comme une aumne.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout
cela me parat aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre
cependant que cette volont de suicide ne me soit venue que justement au
jour qui m'a fait riche!...

Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries.
Par la grille largement ouverte entraient  chaque instant des mres
tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits
cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.

Il y avait aussi des jeunes filles, fraches et roses, qui baissaient
les yeux lorsque quelque lgant les fixait d'un regard admirateur.

Et Jacques songeait  ces deux jeunes filles qu'il avait rencontres
tout  l'heure en si tranges circonstances. Comme elles taient
jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frapp. C'tait Pauline de
Saussay. Songeant  elle, il sentait son coeur battre plus vite....

--Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.

En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il tait bien
dcid. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue
Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui.
Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il prouvait je ne sais quelle
satisfaction ironique  rpter ce nom qui allait tout  l'heure
disparatre avec lui....

Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de
Boulogne: c'tait alors le rendez-vous lgendaire des suicids. Des
massifs pais et sauvages n'avaient pas encore t percs  jour par les
avenues rectes des embellisseurs. C'tait encore la nature, avec son
imprvu et sa solitude. On y tait bien pour se battre ou pour mourir.
Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu' vous. En face du ciel, au
bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le
doigt sur la dtente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre.
Tout tait dit.

Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du
dsespr sont soigneusement notes par les sergents de ville qui le
voient passer; un garde suit  distance quiconque est ple et jette
devant soi ce regard vague qui cherche  deviner la mort  travers les
dernires sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la
poitrine ou le crne est souvent arrt avant que l'oeuvre soit
accomplie.

Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police,
donner son nom, des explications, entendre les admonestations du
magistrat qui vous adjure de renoncer  votre projet. Il ne vous laisse
partir qu'aprs vous avoir arrach la promesse de ne plus attenter  vos
jours.

C'est  dgoter du suicide.

La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle
lve des grilles qui arrtent l'lan; sur le fleuve, les mariniers se
jettent  la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre
corps....

O se tuer? A domicile? Mais dans les maisons  cinquante locataires,
tout vous dnonce, l'odeur du charbon, le soupon de votre concierge. La
bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre
acheve....

A l'poque o se passe notre rcit, on tait mieux matre de soi-mme.

A partir du rond-point des Champs-lyses, les passants taient rares.
Comme c'tait l'hiver, ils passaient vite, bien envelopps dans leurs
paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux
qui montaient vers le bois.

A peine quelques voitures, lances au grand trot des chevaux,
sillonnaient l'avenue.

Jacques se plaisait  cette solitude. C'tait bien ainsi qu'il voulait
sortir de la vie. Sans que nul ne prt garde  lui, il arriva  la porte
Maillot, et, tournant  droite, se trouva en face d'une sorte de caf
champtre qui se trouvait l.

Comme il n'avait rien mang depuis le matin, il se sentait faible. Il se
dit qu'au moment dcisif la force pouvait lui faire dfaut. Quoiqu'il
n'prouvt aucune hsitation, il prouvait une peur enfantine. Il
craignait que l'arme appuye contre sa tempe ne dvit, par manque de
sret dans la main; il voulait mourir, mais non point tre dfigur.

Il entra et demanda un lger repas. Comme il insista pour tre servi en
plein air, le garon comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de
ces aventures! Il hsita: car on n'tait pas toujours sr que le
_client_ payt sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance.
Ce devait tre un dsespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert
pour prsenter l'addition.

Quand il eut achev, Jacques paya son compte et remit un louis de
pourboire au garon.

Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement:

--Si monsieur veut tre bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce
petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera  gauche.

--Merci, dit Jacques.

Et il s'enfona dans le bois par la route indique.

Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant
personnage. Il marcha trop longtemps, tourna  droite, et finalement
dboucha sur une route.

Il recula, effray de se retrouver en pleine lumire.

Une voiture arrivait du ct de Courbevoie, sorte de coup lgant
qu'emportait un pur sang de la meilleure race.

Encore une minute et il allait passer devant Jacques.

Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans
le bois, et l, se croyant cach par les branches, il tira de sa poche
un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, plaa la
capsule....

Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe....

Mais au moment o il allait tirer, les branches craqurent violemment,
une forme se dressa auprs de lui, deux bras se jetrent autour de son
cou....

Et une voix lui cria:

--Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime!




IV

DEUX IVRESSES


Le jeune homme avait pouss un cri de surprise et l'arme de mort s'tait
chappe de ses mains....

Et la duchesse de Torrs, car c'tait elle, le serrait dans ses bras, en
ajoutant:

--Je ne veux pas que tu meures!...

Cette voix rsonnait  son oreille comme un chant d'esprance et
d'amour,--il lui semblait qu'il tait le jouet d'une illusion.

Mais non! c'tait bien elle, plus belle que jamais elle n'tait apparue
au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse.

Elle tait l, la tte rejete en arrire, les yeux pleins de larmes.
Son teint ordinairement ple et mat s'tait color et le sang courait,
rapide, sous cette peau fine et veloute comme celle d'une jeune fille.

Et plongeant son regard dans ces yeux voils par l'motion, sentant
contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations
serpentines, Jacques chancela....

--Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi tes-vous venue?... Vous me
rendez lche!...

Mais sans rpondre, la duchesse l'avait saisi par la main et
l'entranait vers la route. Il ne rsistait pas. Il n'avait plus de
volont: toute son nergie dsespre s'tait brise. Il tait plus
faible qu'un enfant!...

Un instant aprs, sans savoir comment il y tait venu, il se trouvait
dans la voiture de cette femme, auprs d'elle, et les chevaux
l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris....

--Lche! rptait-il. Je n'ai mme pas su mourir!...

--Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les lvres,
tu as la fivre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je
pas l maintenant?

Il releva la tte et la regarda.

En vrit, il se demandait si tout cela n'tait pas un rve. Quoi! cette
crature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes  peine,
 laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme
qui ralisait pour lui le type le plus achev de la beaut humaine,
cette femme l'avait arrach  la mort!

Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:

--Je t'aime!

Aim! lui! est-ce que cela tait possible?... Il eut un frmissement
terrible. Oui, c'tait bien cela! C'tait la folie qui hantait son
cerveau! Sa raison lui chappait!

Elle respectait sa rverie. Penche vers lui, serrant ses mains dans les
siennes, elle l'enveloppait de son regard charg de voluptueuses
effluves. Et sous ce magntisme enivrant, il lui semblait qu'un tre
surnaturel prenait possession de lui-mme.

Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon
vague comme ceux qui parfois vous enlvent dans l'air, pendant le
sommeil....

La voiture s'arrta.

Puis il descendit, appuy au bras de la duchesse, qui le soutenait comme
elle et fait d'un enfant.

Seulement,  ce moment, il se passa une trange circonstance....

Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc
de pierre qui touchait  la grille. Au moment o la duchesse et Jacques
passaient devant lui, le mendiant releva la tte.

C'tait un tre farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui
tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creuss.

Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on
l'entendit qui jetait dans l'air un clat de rire strident, infernal.

Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.

Il s'arrta brusquement.

--Viens, lui dit le Tnia.

Il eut un moment d'hsitation involontaire. Je ne sais quel sinistre
pressentiment treignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa
main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus
encourageant... Il entra.

Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, o pour la
premire fois il avait pntr sous le nom de comte de Cherlux, il se
laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.

Et tandis que, pendant quelques minutes, il tait rest seul, il revit,
par une intuition de l'me, ces trois adorables femmes qui tout 
l'heure taient courbes au grabat d'un moribond, et il lui sembla que
l'une d'elles lui criait:

--Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...

Mais en mme temps, dans son souvenir, clata la voix de la Brleuse qui
hurlait:

--Au loup! Bandit! Assassin!...

Il laissa chapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait
fuir, mais il resta immobile, frmissant de tout son tre.

La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui tait apparue.

Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle
portait. Maintenant elle tait revtue d'une robe de soie bleue et
argent, dont les plis, colls au corps, moulaient ses formes admirables
et que serrait  la taille une cordelire d'argent.

Sur ses cheveux, qu'elle avait dnous et qui retombant sur ses paules
lui faisaient comme un manteau, elle avait jet une rsille d'argent
dont l'clat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses
tresses splendides.

Le cou se dgageait, ferme, admirablement moul, tandis que les manches,
largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire et mouls,
jusqu' la naissance du coude.

Les lvres taient rouges, l'oeil noir brillait d'un clat radieux....

Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur
lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant
devant lui, elle dit tout bas:

--Dis, me trouves-tu belle ainsi?...

--Oui, murmura-t-il, belle comme un rve....

Il sentait monter  son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fix
sur lui s'chappait un rayonnement qui l'blouissait.

--N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux
pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour
moi, pour moi seule!

Puis l'attirant  elle, dans un lan plein d'une charmante violence,
elle posa ses lvres sur les siennes....

--Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.

Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.

--Je t'aime! rptait-il comme un cho de folie.

Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dgagea, se laissa
glisser  ses pieds.

--Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu
me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles
tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montr cruel pour toi, si
on t'a abandonn, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dvoue  ton
bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un 
l'autre un univers et un paradis?...

Il l'coutait, et la fivre qui le brlait se transformait: l'amour
violent, insens, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la
regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....

Il voulut encore l'enlacer de ses bras.

--Chut! fit-elle doucement et en souriant.

Elle se releva avec la souplesse d'un flin, et courant  la chemine,
elle sonna.

Sans que personne part, un panneau tourna sur ses gonds et un guridon
de laque parut; elle l'attira auprs du sofa. Puis s'asseyant auprs de
Jacques:

--Soyez sage, lui dit-elle en dcouvrant les perles de sa bouche, et
pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste
souper....

Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie,
jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa
ses lvres, puis le lui prsentant d'un geste adorable:

--Prenez, dit-elle, et sachez ma pense!...

Il but, les yeux fixs sur elle. Et en mme temps que la liqueur chaude
et vivifiante rchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beaut,
le charme de cette femme en qui se rsumaient toutes les sductions des
courtisanes antiques....

Et comme elle se faisait complaisante!

Elle le servait, le forait de lui obir: elle buvait  son tour, et il
fallait qu'il l'imitt, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui
brisent les rsistances les plus endurcies.

Peu  peu, sur ce cerveau branl par tant de commotions, les vins
capiteux agirent. Ce n'tait pas l'ivresse, c'tait une sorte de
rsurrection.

Jacques se sentait fort, il retrouvait son nergie.

Son teint ple se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui
semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en mme temps que ses
nerfs, douloureusement crisps, se dtendaient.

Mais en mme temps une pense dsolante traversa son cerveau.

La duchesse de Torrs l'avait sauv, l'avait accueilli, elle lui avait
avou qu'elle l'aimait.

Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle
accusation infme il avait d courber la tte!... elle ne pouvait
supposer que le matin mme, de Belen l'et chass, lui, Jacques, comte
de Cherlux, l'et fait jeter  la porte par ses laquais!...

Un rugissement s'chappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la
table le verre qu'il tenait  la main que le cristal vola en clats.

Elle emplit un autre verre, et dit  Jacques en le lui tendant:

--J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...

--Vous! s'cria-t-il. Mais alors vous me mprisez! vous me tenez pour un
misrable!...

Elle lui prit la main et rpondit:

--Je sais tout... et je vous aime!

--C'est impossible! il ne vous a pas dit....

Elle l'interrompit d'un geste:

--J'ai appris de sa propre bouche les dtails de la scne odieuse qui
s'est passe ce matin....

--Et vous ne me chassez pas!

Elle se leva, vint derrire le jeune homme, lui prit la tte entre les
deux mains et l'embrassa au front.

C'tait, en vrit, une scne singulire.

Les bougies de cire rose, dont la lumire tait tamise par des crans
de mica, clairaient les fourrures zbres de roux et de blanc dont les
pointes semblaient charges d'tincelles.

Des cassolettes de cuivre cisel s'chappaient des parfums qui
embaumaient l'atmosphre et troublaient  la fois la raison et les
sens....

Les tentures, lgamment drapes, semblaient frissonner sous un souffle
voluptueux....

Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un
mouvement sensuel, rejeta sa tte en arrire.

Ainsi pos, il voyait  plein l'adorable visage de la pcheresse qui
rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.

Ce fut un blouissement.

Il avait oubli jusqu' ce souvenir qui, un instant auparavant, avait
contract son coeur et tortur son cerveau, jusqu' cette question 
laquelle point de rponse n'avait t faite.

De toute cette femme, ainsi penche, s'exhalaient des effluves de
volupt qui l'tourdissaient....

Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme branl
prouvait maintenant je ne sais quelle sdation suprme. Il tait enlac
dans les sductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.

--Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix  peine perceptible.

--Ton nom! dit-il.

--Je m'appelle l'oubli!

Et il lui sembla que les lumires plissaient. Une harmonie vague et
ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en
changeant des mots d'amour.

L'une disait:

--Jacques! mon Jacques!

Et l'autre rptait:

--Je t'aime!




V

CE QUI S'TAIT PASS


Comment tout  coup Isabelle de Torrs s'tait-elle trouve sur la
route? Comment avait-elle pu arrter le bras de Jacques, alors que
l'arme de mort s'appuyait sur son front?

C'est ce que nous allons rapidement expliquer:

Aprs avoir obi au mouvement de fureur qui l'avait emport, le duc de
Belen, rest seul, s'tait pris  rflchir. Il tenait encore entre ses
mains la lettre de Mancal, et il cherchait  deviner quel pouvait tre
le plan des misrables qui s'taient introduits dans son htel, et dont
Jacques lui paraissait  la fois le complice et l'instrument.

Nous avons dj insist sur ce fait trs-curieux, l'indignation relle
de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientt toute son histoire, et
l'on saura alors quel droit il avait  s'irriter si fort lorsque des
malfaiteurs songeaient  s'attaquer  sa fortune.

Mais les gredins sont ainsi faits.

Quand on les touche, ils sont tout prts  appeler  leur propre dfense
les arguments honntes dont ils ont fait tant de fois bon march, alors
qu'il s'agissait d'autrui.

De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'o il
avait chass Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:

--En vrit, c'est  ne plus croire  rien... Un jeune homme qui avait
l'air si naf! Vrai, je l'avais cru honnte! Et puis, aprs tout, il est
exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu
pour son fils et lui a laiss ce qu'il possdait....

Il s'arrta.

--Que pouvait bien possder de Cherlux?... Hum! en y rflchissant de
plus prs, ce vieux viveur ne devait plus tre grandement en fonds. Quel
rle peut avoir jou ce Mancal en tout ceci? J'ai t bien fou de ne pas
deviner immdiatement que cet homme tait un bandit de premire espce!
J'avais cru  l'habilet d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous
moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que
cela... Il faudra que je sache tout!...

A ce moment, on frappa  la porte, puis un laquais dit  de Belen:

--M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.

--Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-l aussi doit connatre
Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile
renseignement....

Un instant aprs, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental
o nous les avons dj entendus causant du pass et de l'avenir.

Il est bon de dire qu'aprs avoir rencontr Germandret-Mancal dans le
souterrain, de Belen avait fait combler le puits o s'engageait
l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.

De cette faon, il tait, ou du moins se croyait  l'abri de toute
indiscrtion.

Silvereal n'avait pas reparu  l'htel de Belen depuis cette dernire
entrevue o il avait extorqu au duc une somme de cinquante mille
francs... somme, hlas! qui avait dj disparu en babioles coteuses que
l'amoureux baron avait envoyes  l'htel de Torrs, pour se faire
pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise
en s'endormant dans le boudoir de celle  laquelle il offrait son nom et
sa main.

Silvereal tait soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de
connatre.

La premire, c'est que l'htel de Torrs lui tait impitoyablement ferm
depuis quelques jours, et mme il s'tait produit un fait plus trange
et plus grave.

Son dernier prsent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue  crdit
d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait t
renvoye sans que l'crin et mme t ouvert.

Ceci pouvait tre significatif, et tout personnage moins infatu de
lui-mme ou moins enfivr d'amour et devin, de la part de l'avide
duchesse, un cong non dissimul.

Mais ce n'tait pas l ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le
consentement de la duchesse  ses dsirs de mariage ne faisait point
doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces
offres seraient illusoires. Ce refus n'tait qu'une invitation  agir.

C'est ce qu'avait immdiatement tent Silvereal, impatient d'avoir
reconquis sa libert.

On n'a pas oubli que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne
contenait, en somme, qu'un breuvage compltement inoffensif.

Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tnt en son pouvoir la vie de la
baronne, avait rsolu d'en finir... et, au risque d'veiller les
soupons, il avait trouv moyen de faire prendre  sa femme le contenu
total du flacon.

On devine ce qui s'tait pass.

'avait t une triste journe pour le baron. Vingt fois il s'tait
prsent  l'htel, esprant trouver la domesticit au dsespoir, tout
prt  accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la
nouvelle d'une pouvantable catastrophe.

Point. Tout tait calme. A quelques questions habilement poses, il
avait t rpondu que jamais la sant de madame de Silvereal n'avait t
meilleure. L'honnte mari n'en pouvait croire ses oreilles, et,
finalement, il avait sollicit et obtenu l'autorisation de se rendre
dans l'appartement de la baronne.

Elle l'avait reu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de
banalits, il avait pu constater que jamais sa beaut n'avait t plus
vivace, que jamais ses yeux n'avaient t plus brillants, sa voix plus
calme.

C'tait  en perdre la tte.

Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la
fivre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.

L il avait t en butte  quelques railleries, mnages d'ailleurs avec
un got exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux,
charmant jeune homme qui avait t accueilli par le duc de Belen sur la
recommandation de la duchesse de Torrs, et en qui on lui faisait
deviner un rival.

tait-ce donc l l'explication de l'exil qui le frappait?

Avec ses inquitudes s'taient surexcits tous ses mauvais instincts. Il
n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chass par celle
qu'il aimait... et de Belen tait le complice de la duchesse... Il
prtait les mains  une intrigue qui le pouvait rduire au dsespoir,
lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui
pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.

Il fallait lucider cette question, et c'tait dans ce but que le baron
se prsentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris  ses
dpens que dans une discussion violente avec le duc, il tait rare que
le dernier mot lui restt. Aussi avait-il rsolu d'employer cette fois
un tout autre moyen.

--Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il ds qu'il aperut de Belen, et en
s'avanant vers lui les mains tendues en avant.

--Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui rpondait  ses
propres penses.

Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage tait
admirablement compos:

--Mais, en vrit, mon cher baron, vous semblez tout joyeux....
Avez-vous donc quelque raison de vous rjouir?

--Le mot est peut-tre trop fort, fit Silvereal en souriant et en
dcouvrant ses dents longues et aigus; cependant je dclare que, sauf
dtails sans importance, j'ai tout lieu de me dclarer satisfait.

--Tant mieux pour vous. Peut-tre n'en est-il pas de mme pour moi!

--En vrit! s'exclama le baron avec les marques du plus profond
intrt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?

--Peut-tre!

--Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance  laquelle la
capricieuse ne nous a gure habitus. Vous tes honor, vous tes
riche... et, enfin, vous allez tre dans peu de temps l'heureux poux
d'une des plus jolies et des plus riches hritires de Paris.

De Belen ne put rprimer un tressaillement. Cette allusion  ses
desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur...  supposer
que le mot--coeur--pt s'appliquer au viscre qui oprait son mouvement
rgulier dans la poitrine du duc.

Il se souvint tout  coup de l'engagement pris quelques jours auparavant
par Silvereal.

--Que voulez-vous dire? s'cria-t-il involontairement. Avez-vous donc
obtenu de la baronne....

--Qu'elle parlt pour vous? C'est aller un peu vite en besogne.
Cependant....

Il s'arrta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussets, il avait
l'avantage, et il tenait  en profiter le plus longtemps possible.

--Parlez donc! s'cria de Belen.

--Si j'hsite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition
qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'excution d'un
plan mrement combin, expliquer par le menu les moyens dont je prtends
me servir... Cette indiscrtion vis--vis de soi-mme porte souvent
malheur....

--Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...

--Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernire
entrevue o vous vous tes laiss entraner  me dire quelques durets,
que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup rflchi... et
le premier mouvement d'irritation pass, je me suis dit qu'aprs tout,
vous tiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'tait
un devoir de me mettre  votre service comme vous tiez au mien....

--Que de phrases, bon Dieu! s'cria de Belen avec impatience.

--J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider  vaincre
l'opposition que ma femme mettait  votre mariage avec Lucie de
Favereye... et j'ai dj, j'en suis certain, obtenu dans cette voie
d'excellents rsultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer
davantage....

De Belen le regarda avec une dfiance non dissimule.

--Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer  mon
htel?

--Certes!... N'est-ce pas le fait d'un vritable ami que de venir vous
rpter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses,
vos inquitudes, et je tiens  les adoucir autant qu'il est en moi.

Aprs tout, de Belen mprisait assez l'intelligence de Silvereal pour
admettre que cette niaiserie n'tait pas joue.

--Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous
dclarais tout  l'heure que j'tais heureux de vous voir, c'est que
vous pouvez m'tre utile.

Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal
n'tait pas homme  se fcher pour si peu.

--Tout  votre disposition, dit-il.

--Vous connaissez un certain homme d'affaires nomm Mancal?

Silvereal fit la grimace. Ce nom avait dcidment le privilge d'exciter
peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.

On sait que souvent Mancal avait servi d'intermdiaire entre la duchesse
et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux
Blasias taient une seule et mme incarnation....

Enfin Mancal lui avait souvent prt,  grosse usure, des sommes dont il
et t certes bien impuissant  se librer envers lui.

--Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hsitant et en regardant
au plafond comme s'il et prouv une grande difficult  se remettre
cette physionomie en mmoire.

--Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comdie! s'cria le duc, dont la
longanimit s'puisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des
renseignements sur cet homme?

--Des renseignements!... non, en vrit. Ne vous fchez pas, mon ami. Je
le connaissais trs-peu... il est mort!...

--Mort! s'cria le baron. Quelle est cette folie?

Silvereal se mordit les lvres. Il avait trop parl. Il supposait bien
que Blasias tait mort.

Mais le duc ignorait sans doute l'identit de ce personnage et du
banquier de la rue Louis-le-Grand.

--Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces
banquiers de mauvais aloi.

--Mancal tait un faux banquier.

--Hein?

--Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui
exploitent les honntes gens.

--Alors, nous n'avons rien  craindre, interrompit navement Silvereal.

--Vous vous trompez! car Mancal possde nos secrets.

--Quels secrets?

--Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux
assassins!...

Silvereal se dressa sur ses pieds. En vrit, il y a des gens qui ont la
manie d'voquer des souvenirs dsagrables... Il tait blme, et ses
dents claquaient.

--Bon! voil que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec
calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqu sa tte pour arriver au
but poursuivi, on doit s'attendre  ce qu' toute heure l'innocence se
dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trve ni merci.

Silvereal l'interrompit.

--Mais je vous dis qu'il est mort!

--Qui? Mancal... Folie!...

--Mancal, oui! c'est--dire Blasias....

--Quel Blasias?...

--Un vieillard... c'est--dire non, Mancal dguis... qui, au quai de
Gvres, faisait mtier de recleur et d'empoisonneur....

--Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est
abme dans l'incendie....

--C'tait Mancal.

--Ah bah! fit de Belen, qui rflchissait.

Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en
tira la lettre qu'il avait reue tout  l'heure.

Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir t apporte,
car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.

Il sonna vivement.

--Qui a apport cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se prsenta.

--Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant dguenill.

--Qu'a-t-il dit?

--Rien, sinon que cette lettre devait tre remise immdiatement 
monsieur le duc.

--Il n'a prononc aucun autre nom que le mien?...

--Aucun.

--C'est bien, allez!...

--Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'cria Silvereal, au comble de
la curiosit.

--Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions
quelque franchise rciproque. Cette lettre a t adresse par Mancal 
l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'tais port
garant,  ce Jacques de Cherlux.

--Lui! s'cria  son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!

De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.

On se souvient que dans ses termes elle prouvait,  n'en point douter,
la complicit de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre tnbreuse et
encore inexcute.

--Ah! mon ami! s'cria Silvereal, moi qui doutais de vous!

--Que voulez-vous dire?

--Je croyais que le jeune homme vous avait t recommand par la
duchesse de Torrs....

De Belen tressaillit  son tour.

Il avait oubli ce dtail. Il n'avait song qu' Mancal. Il tait
cependant exact que Jacques s'tait prsent, pour la premire fois,
muni d'une lettre du Tnia.

--Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien  la requte
de la duchesse que je l'avais reu et que je lui avais promis ma
protection.

--Vous voyez bien! fit Silvereal avec dsespoir. Et moi qui croyais en
vous comme en mon meilleur ami.

--Eh bien?

--Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a
ferm sa porte!

Il avait, en prononant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen
ne put rprimer un clat de rire.

--Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion
ridicule....

--Ridicule! Vous en parlez bien  votre aise.

--Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait?
de notre vie, peut-tre!

--Que m'importe! s'cria Silvereal, sans cette femme, fortune,
existence, je ne tiens plus  rien!

--Passe pour vous. Mais moi, je tiens  tout. Raisonnons, et quittez ces
airs navrs, qui sont grotesques. Songeons  nous dfendre, que diable!
et examinons le danger froidement et en hommes habitus au pril.

--Je vous coute, fit Silvereal, qui n'coutait gure, absorb qu'il
tait dans ses penses dsespres.

--C'est videmment  la prire de Mancal que la duchesse a remis cette
lettre  ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal tait son homme d'affaires,
n'est-il pas vrai?

--Elle fait, en effet, quelques petites oprations de Bourse.

--Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce
lger service... Il lui aura prsent son protg avec les formes
mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....

--Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.

De Belen se contenta de hausser les paules et continua:

--Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que
vous, qui tes presque un vieillard....

Silvereal protesta d'un geste.

--J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir
qu' votre ge, vous vous obstinez  roucouler comme un Romo de vingt
ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons o et quand nous pouvons!...

--Pardon! s'cria Silvereal, pouss  bout. N'tes-vous pas amoureux
vous-mme de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait
tre votre fille?...

De Belen plit. Le coup tait direct. Mais, se mordant les lvres, il
reprit avec sang-froid:

--Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure
enfant comme Lucie, je rpte vos expressions, et cet tre vicieux,
corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Tnia et pour vous la
duchesse de Torrs, toute comparaison serait un crime!...

--Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blmissait.

--Prendre garde?  quoi?  votre colre!... Laissez donc aux auteurs de
drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et
nous dire nos vrits... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il
vous plat, tudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation
respective.

De Belen se plaa devant Silvereal, les bras croiss, la tte haute;
puis, d'une voix sche, et en accentuant chaque parole avec la vibration
brutale d'un marteau qui tombe:

--Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs;
vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles
de France, vous vous tes vautr dans toutes les fanges... Vous tiez
perdu, quand votre bonne toile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu
en vous l'toffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais
utilisable  l'occasion; je vous ai mis de moiti dans mes oprations!

--Oh! de moiti! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de
l'argumentation.

--De moiti quant  votre valeur propre. Vous tes un gredin, mais un
gredin lche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus
grosse part, _quia nominor leo_. Ceci est indiscutable. Donc avec moi
vous avez vol, avec moi vous avez tu!... et quand je torturais au
Cambodge ce Franais que Dieu damne! vous vous pmiez comme une vieille
femme, mais vous ne songiez nullement  le dfendre.

--Oh! profra longuement le digne baron en se cachant la tte entre les
deux mains.

--vanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous
revenez  vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques
milliers de francs, vous tes revenu en France; et grce  votre nom, 
votre habilet,  l'absence de tout scrupule qui est votre point
caractristique, vous avez su persuader  M. de Mauvillers que, s'il
vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....

--J'en avais le pouvoir....

--Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit
sans offenser votre purisme... Grce  un laquais du ministre dont vous
aviez achet la complicit, vous aviez appris la nomination prochaine
dudit Mauvillers,--encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'tre
votre beau-pre,--vous tes all le trouver et vous lui avez dit:
Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au _Moniteur_...
Oh! il n'a pas hsit... Sa fille vous mprisait, comme tout le monde,
du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menace de sa maldiction,
et la pauvrette, qui croyait encore  la maldiction d'un pre alors
mme qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois rengat, contempteur de
toute probit, de toute justice, magistrat prvaricateur et
fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obi et vous a
pous, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...

--Monsieur de Belen! mais, en vrit, je ne comprends pas pourquoi vous
voquez ces souvenirs... exagrs....

--Exagrs, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous tiez n pour le
parlementarisme. Pourquoi j'voque ces souvenirs? mon Dieu, il est
utile, entre braves gens comme nous, de se rafrachir de temps en temps
la mmoire. De plus, je reviens par un dtour--un peu long, mais
ncessaire--au point principal de notre entretien, et je veux vous
prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir
pour femme, vous tes, vous, un imbcile d'offrir votre nom  la
duchesse de Torrs.

Silvereal eut un beau mouvement de dignit: il se leva, se mit de trois
quarts comme l'immortel Crevel des _Parents pauvres_, et, posant sa main
sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un
coeur:

--Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de ct
toute personnalit  l'adresse de la duchesse.

De Belen clata de rire.

--Trs-beau! Vous tes un type! Je continue. Et vous allez voir que je
vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez,
trs-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de
Bordeaux, qui a flou les fonds de ses commettants et qui s'est embarqu
pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile
de vous faire connatre, puisque vous ne les savez pas et que votre
mdiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,--lui,
roturier,--duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer
d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tte... C'est mon but, et
j'y touche. Or, je sais que je suis discut par certaines
gens:--Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? O sont ses
titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que
j'pouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de
Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et
dment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus  contester son titre.
Est-ce votre avis?

Silvereal se contenta d'incliner la tte.

--Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime
le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des
effarouchements qui me sduisent... Passons!... tout cela vient
admirablement  l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage
d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intrt;
mais, sachez-le bien, l'intrt prime l'amour... Je veux tre le mari de
cette fille, et cela sera.

--Mais je ne vous en empche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.

--C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse
devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se
retrouvera. J'ai expos ma situation, je passe  la vtre.

--La mienne!

--Vous, vous tes un vrai Silvereal. Par vous-mme, par votre femme,
vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous  larges battants...
Vous avez vos entres  la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous
appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux
Corneille... vous aspirez  descendre. Vous voulez tuer votre femme pour
devenir l'poux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer  la
socit... dont le nom est mpris, que toute femme honnte refusera
d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez dchoir. Qui,
en cela, reprsente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez
franc et rpondez.

Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tte, dit d'un
ton pleurard et grotesque:

--Je l'aime!...

--Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses
graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait plac chez moi un
misrable dont le rle tait de m'pier, de me trahir, de me
dpouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-tre; et quand je vous
rappelle que ce Jacques de Cherlux a t introduit chez moi par le
Tnia, vous me rpondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et
belle!... Vous tombez en enfance!...

--Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-mme qu'elle pouvait
avoir t trompe par ce Mancal....

De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaant les mains sur les
paules, plongea ses yeux dans les siens:

--Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu...
Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra 
la porte au premier jour.

--Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.

--Cela m'est absolument gal. Je parle affaires. De deux choses l'une:
ou la duchesse a donn, sur la prire de Mancal, une lettre banale, et
dans ce cas, vous restez le futur de cette intressante crature; ou, au
contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la
dfinir, elle a prt les mains au pige qui m'tait tendu. Voil ce
qu'il convient de savoir, et sur l'heure....

--Oui! oui! vous avez raison! s'cria Silvereal. Ah! si elle m'a
tromp!...

--Si elle vous a tromp, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous
connais, donc n'insistons pas sur ce dtail. Ce dont il s'agit est
infiniment plus important, et voil ce que je vais faire: je vais faire
demander madame de Torrs....

--Vous! elle ne viendra pas!

--Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent
inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous
fais un pari....

--Vous plaisantez toujours!

--Point, jamais je n'ai t plus srieux, car j'ai un pressentiment que
la partie engage est des plus graves... Je rpte donc que je vous fais
un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en mme temps
que mon laquais va porter  la duchesse un billet qui l'invitera  venir
chez moi... l-bas....

--Elle refusera de s'y rendre....

--Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle
serait trop en vue en se prsentant  mon htel... cela serait
compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... L-bas, elle
peut venir sans que nul le sache, et je suis sr, mon cher baron, que
lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se
confesse....

Silvereal tressaillit. En vrit, de Belen parlait de la bien-aime avec
une dsinvolture insolente qui le navrait.

--J'espre, dit-il les dents serres, que vous vous souviendrez  quel
monde vous appartenez tous deux....

--Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon
cher Silvereal, supposez un instant--et cela sans vous enfoncer les
ongles dans la poitrine--que ledit Jacques de Cherlux soit son amant,
n'avez vous pas intrt  le savoir?...

Il avait touch le point sensible.

--Agissez comme vous l'entendez.

--Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument
pass.

De Belen s'assit devant un petit bureau.

--coutez, dit-il, j'cris.

Et, en mme temps que sa plume courait sur le papier, il disait  haute
voix:

Chre duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai d chasser
comme un laquais le jeune et intressant comte de Cherlux, que vous avez
eu l'obligeance de me prsenter et qui est tout simplement un bandit de
la pire espce.

Croyez que je n'ai pas pris cette grave rsolution sans avoir mrement
rflchi au dplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne dsire rien
tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prt  vous donner
les explications que vous pourrez dsirer, si vous me venez les demander
en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.

Vous trouverez  la petite porte du parc un valet qui vous introduira,
sans que vous soyez vue.

Votre dvou ami,

               Duc de Belen.

--Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette
rdaction minemment cavalire blessait au plus vif de ses sentiments
intimes, on dirait, en vrit, que la duchesse de Torrs connat la
petite porte du parc....

Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le
papier satin:

--Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.

Il sonna.

--Cette lettre  son adresse... immdiatement. Puis, qu'on attelle.

--Vous sortez? demanda Silvereal.

--N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?

--Vous allez  Courbevoie?

--Attendre la charmante duchesse de Torrs.

--Que prtendez-vous donc?

Le visage de Belen reprit sa rigidit srieuse.

--J'entends confesser le Tnia... J'entends apprendre d'elle quelles
relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin  quel
titre elle s'tait faite la protectrice de ce Cherlux dont je me dfie
autant et plus que vous....

--Ne pourrais-je assister  votre entretien? demanda timidement
Silvereal.

A ce moment, on vint annoncer  de Belen que sa voiture l'attendait.

De Belen regarda Silvereal en riant:

--Vous n'y songez pas, mon cher matre, dit-il en prenant son chapeau;
si je vous permettais de prendre part  notre entrevue, vous troubleriez
la duchesse par vos regards passionns... et je tiens au contraire  ce
qu'elle conserve tout son sang-froid!...

Silvereal eut presque une vellit de rvolte:

--Et cependant... si ce tte--tte me dplaisait....

De Belen, qui tait dj auprs de la porte, revint vivement vers lui et
lui saisissant le poignet:

--coutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse
est une amie, et en ce cas, je m'engage  plaider votre cause... ou bien
elle est complice de ce Mancal dans quelque tnbreuse machination... et
alors notre tte, vous entendez, notre tte, est en jeu! Si cela est,
cette femme est condamne... et vous savez, vous mieux que personne, que
je n'ai jamais menac en vain, et que je brise tout obstacle qui se
dresse devant moi!...

De Belen s'tait tudi  se faire, pour le monde, une tte placide,
plus finaude que mchante, et il est juste de dire qu'il y avait
parfaitement russi, grce  la coupe de son visage, large du bas, et 
ses favoris, taills  la Louis-Philippe, qui lui donnaient une
physionomie des plus rassurantes.

Mais en ce moment, alors qu'il profrait ces menaces, il semblait qu'il
s'oprt sur ses traits une mtamorphose subite: le teint se faisait
livide, les yeux brillants, la lvre contracte.

Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu nagure
torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se
tut, frissonnant malgr lui.

--Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vrit
sur tout cet imbroglio.

Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se
dcida  sortir  son tour en murmurant:

--Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....

Et disant cela, il songeait  Mathilde et aux derniers conseils du vieux
Blasias.

Mais comment attirer la baronne dans un pige avec Armand de Bernaye?
Laissons Silvereal  ses rflexions, et venons auprs de la duchesse de
Torrs,  l'heure o lui parvenait l'trange lettre du duc de Belen.

Elle tait seule, rveuse.

Depuis la scne terrible dans laquelle Silvereal avait avou le crime
commis par lui de complicit avec de Belen, il semblait qu'une
transformation inconsciente se ft dans l'me de cette femme.

Ses penses n'avaient plus leur lucidit cruelle. Ses ambitions taient
oublies, et alors mme qu'enferme dans le boudoir des diamants, elle
grenait entre ses doigts les pierres tincelantes, son regard n'avait
plus cet clat fauve qui semblait un rayonnement d'or.

Elle se prenait  frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal
l'avait pouvante. Et quelque soulagement qu'elle prouvt  la
disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le
crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait  cet
homme qu'elle avait vu nagure encore si fort, si sr de lui-mme,
bronz d'nergie et de cynisme... et devant son imagination passait le
cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui
l'entranait....

Alors s'imposait  elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle,
comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-tre, allait surgir pour la
saisir, pour la punir  son tour... et elle cachait son visage entre ses
mains, pour carter la vision sinistre....

Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait  peine entrevu... Jacques
de Cherlux. Et c'tait comme un rayon de lumire dans des tnbres
sombres....

Ce qui l'avait frappe en lui, c'tait ce regard clair, brillant
d'honntet et de franchise, ces yeux tincelants d'admiration nave et
de passion inassouvie, derrire lesquels elle avait devin une me. Elle
avait ri d'abord. L'admirer, qu'tait-ce donc que cela? N'tait-elle
point blase sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raill.

Quand Martial, dsespr, se tordait  ses pieds en demandant grce,
quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mre, elle avait aux
lvres un rictus railleur et lui rpondait ce mot atroce que Martial
n'avait pas oubli:

--Tu es si lche que parfois je crois t'aimer!

Quand sir Lionel, bris, atterr, aprs avoir tout employ pour la
dompter, colre et menace, prires et brutalits, lui criait:

--Je me tuerai!

Elle souriait encore, d'un air de dfi.

'avait t une scne atroce.

Le dernier soir, sir Lionel tait venu auprs d'elle. Il tait ple
comme un cadavre.

--coutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir  me torturer...
que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais
vous tes de ces tres effrayants qui se complaisent  la souffrance des
autres!... Vous tes la Locuste qui torturait des esclaves par le
poison, tudiant curieusement sur leur face convulse les affres de
l'agonie... tes-vous une femme? tes-vous un dmon?... De quelle fange
sanglante avez-vous t ptrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai t
lche... et je le suis encore... Moi qui ai affront tous les prils,
raill tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis
cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le
bien, du fond de mon me et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour
viendra o, pleurant et enfonant vos ongles dans votre poitrine... vous
vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous
parle en ce moment surgira de ma tombe mal ferme et vous criera: Soyez
maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous
enfermer dans votre gosme ddaigneux, mais toujours la voix sinistre
vous poursuivra et rptera: Soyez maudite!...

Elle l'avait interrompu par un clat de rire en disant:

--Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquime acte!...

Mais elle n'avait pas achev... une dtonation avait retenti, et sir
Lionel Storigan, le crne bris, tait tomb  ses pieds, tandis qu'un
flot de sang inondait sa robe....

Elle s'tait dresse, ple. Puis, comme ses gens accouraient au bruit,
elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:

--Faites transporter sir Lionel chez lui!

Et elle tait rentre dans son boudoir....

Maintenant tout cela lui revenait en mmoire. Il lui semblait que cette
voix murmurait encore sa maldiction terrible....

--Je suis folle! murmura-t-elle tout  coup en rejetant en arrire son
admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe
le pass? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir
m'appartient.

Un laquais frappa  la porte et lui prsenta sur un plateau de vermeil
la lettre du duc de Belen.

Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guridon. Elle la lirait
plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut
l'criture du duc. Elle avait  peine entendu ce que lui avait dit le
laquais tout  l'heure.

Le duc de Belen!... ah! celui-l aussi l'avait aime. Seulement, c'tait
un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Tnia ne
lchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit 
la duchesse:

--Je ne veux pas tre votre amant!... Je serai votre ami!

Elle l'avait admir pour cette force qui n'tait, en somme, que de
l'habilet raisonne.

D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.

Pourquoi lui crivait-il?

Tout  coup un nom monta  ses lvres: Jacques!

Et, d'une main fbrile, elle dchira l'enveloppe. Elle lut les lignes
traces et poussa un cri terrible.

C'tait comme une rvlation. A l'annonce du malheur qui frappait
Jacques, une sorte de dchirement se faisait en elle. Chass! il l'avait
chass! Lui, ce misrable! cet assassin! il s'tait arrog sur un autre
le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle,
Isabelle la courtisane, et regard avec une motion involontaire!

--Ah! tu as chass Jacques! cria-t-elle. Eh bien!  nous deux, monsieur
de Belen!

Et quelques instants aprs, sans qu'elle et hsit, sa voiture
l'entranait sur la route de Courbevoie.

La maison habite par de Belen tait en ralit un htel ou plutt une
sorte de chteau. Le parc s'tendait autour du btiment et se
prolongeait jusqu' la Seine.

La petite porte  laquelle sa lettre faisait allusion et qui tait
rserve aux visites intimes, donnait accs dans une serre d'hiver, tout
encombre d'arbustes exotiques.

L, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fix sur cette porte qui
ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refus de venir?
tait-il vrai qu'elle ne portt aucun intrt  ce Jacques et qu'elle
n'et t aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse
il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit
de la voiture qu'il attendait.

--Madame la duchesse de Torrs attend monsieur le duc au salon, dit une
voix.

De Belen se retourna surpris.

C'tait un valet qui avait parl.

--C'est bien, je me rends auprs d'elle, dit-il brusquement.

Mais, en suivant les galeries vitres qui, par une route couverte et
ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen
rflchissait. C'tait la premire fois que la duchesse entrait ainsi
chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.

Ceci avait un vague parfum de dfi.

Quand il entra dans le salon, la duchesse, vtue simplement, tait
debout, le visage couvert d'un voile.

Il s'approcha et la salua.

Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle tait d'une pleur
livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet mtallique.

--Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demand de
venir ici.

Elle avait aux lvres une crispation ironique qui le troublait.

--Trve de politesse! fit-elle  son tour. Vous m'avez appele. Je suis
venue, et me voici prte  vous entendre. Seulement je vous prierai
d'tre bref, j'ai peu de temps  vous donner.

Sans rpondre immdiatement, il la regarda.

Elle avait bien l'attitude d'un adversaire prpar pour la lutte.

D'un geste, il l'invita  s'asseoir et il prit lui-mme un sige.

--Madame la duchesse, reprit-il, je devine  vos regards que vous tes
irrite contre moi....

Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait,
comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque  l'ennemi jusqu' ce
qu'il se dcouvre.

Il dut parler:

--En vous crivant, dit-il, j'ai obi  un mouvement de colre qui
peut-tre m'a entran plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est
dans la vie des circonstances o l'homme le plus calme n'est pas matre
de lui. J'ai t indignement tromp. J'irai plus loin. Vous avez t
vous-mme victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous
avez accueilli, patronn, introduit chez moi un homme qui n'est, en
ralit, que le complice d'un bandit.

Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main
finement gante et considrant toujours de Belen avec une attention
soutenue.

Ce sang-froid commenait  irriter le duc:

--Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action
d'une agitation intrieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de
Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vrit,
madame, fit-il tout  coup avec un geste emport, il semblerait que vous
ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que
j'ai reu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engag
jusqu' un certain point votre responsabilit?... Voil ce que je vous
demande... avec calme, avec politesse... et je m'tonne que jusqu'ici
vous n'ayez pas daign rpondre, ft-ce par un seul mot, aux paroles
conciliantes que je vous ai adresses....

--Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude
ddaigneuse, donc je suis prte  subir l'interrogatoire qu'il vous
plaira m'adresser....

--Un interrogatoire?... non, certes.

--Je pensais que vous vous rigiez en magistrat, dit-elle encore avec un
sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intressant.

De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernires paroles,
et, tout entier  ses penses, il continua:

--Ne jouons pas sur les mots. Vous n'tes pas mon ennemie; quant  moi,
vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez
inspirs, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volont
pour rsister  l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de
nous ne peut avoir l'intention de nuire  l'autre. Soyez donc assez
bonne pour me rpondre franchement.

Elle inclina la tte en signe d'assentiment.

--Vous connaissez Mancal depuis longtemps?

--Depuis que tous ceux qui composent votre honorable socit l'ont admis
dans une sorte d'intimit. Il m'a t prsent par un de vos amis, ou
plutt de vos associs, le banquier Colombet.

--Il tait votre agent d'affaires?

--Vous l'avez dit.

--Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais
propos de vous associer  quelque opration particulire, dirige
contre moi, contre mon crdit?

Un clair rapide passa dans les yeux du Tnia.

--Non, fit-elle.

--C'est trange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain--et j'ai
pour en tre convaincu les raisons les plus graves--il est certain,
dis-je, que ce Mancal est ou tait mon ennemi.

--Ceci est une apprciation dont il m'est impossible de reconnatre ou
de nier l'exactitude.

--Vous me le jurez!

--Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand mme nous mentons, ne
sommes-nous pas prts  prter tout serment qui nous est utile? J'en
appelle  vous, monsieur le duc de Belen!

Elle ripostait avec une nettet dont le duc se sentait troubl.

--Mais ce Jacques, s'cria-t-il, ce vagabond!

--Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a rclam un de moi  son
tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protg. Pourquoi
la lui aurais-je refuse?

--Certes, et pourtant cet homme, ce prtendu comte de Cherlux, est un
bandit!

--Pourquoi paraissez-vous douter de la ralit de son titre? ne vous
a-t-il pas fait connatre son histoire?

--Oui, ce roman ridicule, o tout doit tre mensonge et fausset!

--N'avez-vous pas eu entre les mains les pices qui tablissent ses
droits?

--Ces pices peuvent tre fausses....

--Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait rellement des
faussaires?... Vous me paraissez peu port  l'indulgence pour la nature
humaine.

De Belen frappa du pied avec colre:

--Allons! fit-il, Silvereal ne s'tait pas tromp.

La duchesse le regarda avec surprise.

--A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?

--Il m'a dit que ce Jacques tait votre amant! fit-il brutalement.

Elle se leva droite, frmissante, plus ple encore.

--Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?

--Libre?... certes, libre de vous perdre  jamais, en tant la matresse
d'un criminel.

--Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?

--Qui vous donne le droit de le dfendre?

Il y eut un silence. Les armes taient engages.

De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la prsentant  la
duchesse:

--Lisez, lui dit-il.

Elle obit.

On se souvient des termes de cette lettre dont chacun tait habilement
calcul.

Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je
pars pour quelques jours. _Nos affaires_ exigent cette disparition
momentane... _Empaumez_ bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien
fourrer le nez dans ses petites oprations... Le sac est bon, nous le
viderons...

Lisant ces lignes odieuses, la duchesse rflchissait. Et alors elle se
rappelait aussi les paroles profres par Mancal, alors qu'il lui
proposait de s'associer  lui dans une oeuvre de mystrieuse vengeance.

Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme
vous aime et que vous le hassiez comme moi.

Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'tait prte
tout d'abord recevait dj un commencement d'excution. Elle comprenait
quel sens infme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que
le seul but du bandit tait de dnoncer faussement Jacques, de le
compromettre, de le perdre.

Elle eut froid au coeur, en mme temps que tout son sang affluait  son
cerveau.

Ainsi c'tait bien vrai. Jacques allait tre saisi par l'engrenage
menaant. Jacques!... perdu!... et par elle!...

Dans cette nature glace par la corruption, c'tait le rveil d'un feu
mal teint... c'tait une explosion passionne dont elle n'tait plus
matresse....

Et tandis que son front brlait, tandis que son sang courait dans ses
veines comme un mtal en fusion, elle fit appel  ce sang-froid qui
jusque-l avait t dans les choses du mal son arme la plus terrible, et
elle reprit, sans que sa voix tremblt, cachant la flamme de son regard
sous ses longs cils baisss:

--Qu'avez-vous fait?

--Ce que j'ai fait! J'ai prouv  ce misrable que je n'tais pas
l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon march... Je lui ai
crach son infamie  la face... et je l'ai chass....

--Vous l'avez chass? fit lentement la duchesse.

--Et ce soir tout Paris saura ce qu'tait M. de Cherlux, un aventurier,
qui doit tre replong dans la fange d'o il avait os sortir. Ah! ce
Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe!
S'il est vivant, je le dfie... comme je mprise ce Jacques... Mais une
dernire fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous
aimez cet homme... Si vous tes sa complice,  lui comme  ce Mancal...
si, enfin, vous tes mon ennemie! Et ceci pos, je jure Dieu que je vous
briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrs....

Elle fit un pas vers lui:

--Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui rsonnait sourdement, vous
avez tort de menacer... Je vous ai cout, coutez-moi  mon tour...
Non, je n'ai pas prt les mains  je ne sais quelle machination que je
devine sans la comprendre... Non, je n'tais pas votre ennemie... Mais
je vous dfends... je vous dfends, entendez-vous? de toucher  M.
Jacques de Cherlux....

--Vous l'aimez?

--Oui.

--Vous! Ah! la chose est follement plaisante!

Et de Belen laissa chapper un clat de rire faux.

--Aprs tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants
meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera
faite....

La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frles,
il sentit une force surhumaine.

--Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de
perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de
Belen, il est des cadavres qui se lveront de leurs tombes pour vous
punir... Celui de l'homme que vous avez assassin... jadis... dans
l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jet dans un gouffre! celui du
vieillard que vous avez tortur pour lui arracher un secret....

De Belen bondit dans un accs de rage folle.

--Misrable! fit-il.

Il y avait l, suspendue  la muraille, une magnifique panoplie.

Il saisit un poignard et courut  la duchesse.

Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'tait lance vers la porte et
avait cri:

--Faites avancer ma voiture!

Les valets s'taient approchs.

De Belen laissa chapper l'arme, qui tomba sur le tapis.

--Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....

Et tandis que sa voiture l'entranait sur la route de Paris, elle vit,
errant  travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment
sinistre lui serra le coeur.

On sait le reste. Elle tait arrive  temps....

Jacques tait sauv! Jacques lui appartenait!




VI

LA RIVIRE MORTE


La nuit tait paisse.

Des rafales de vent couraient sur Paris, mlant leur voix sinistre au
murmure sourd qui monte, dans les tnbres, de la grande ville endormie.

Minuit venait de sonner.

Il est--aujourd'hui encore--sur la rive gauche de la Seine, au del de
la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Genevive, un lieu trange,
sauvage, qui ressemble  ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination
de nos anctres croyait avoir t dsols par quelque cataclysme
vengeur,  ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour
de la colre divine, le feu du ciel irrit.

Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles
familires au romancier; les faits qui se drouleront dans les chapitres
qui suivent ont pour thtre des lieux inconnus des Parisiens, trop
affairs ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs
occupations.

A l'poque o se droule le drame que nous racontons, Paris tait encore
enserr dans une ceinture de murs noirtres, coups par les barrires
monumentales dont quelques spcimens sont encore debout--aux docks de la
Villette ou  la barrire d'Italie. La ville touffait sous la pression
de ce carcan, et cependant  peine osait-on franchir ces portes
s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caractre effrayant,
comme tout ce qui est inconnu. Au del des quelques guinguettes, des
restaurants  bon march qui venaient s'tablir aux dernires limites de
l'octroi, ce n'taient plus--surtout sur la rive gauche--que masures,
ruelles boueuses, cits de misre et de crime. La banlieue tait un
refuge, nous allions dire un lieu d'asile.

L'action de la police y tait difficile, la surveillance presque
nulle....

La Butte-aux-Cailles--notamment--tait le repaire de milliers
d'individus chasss de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans
cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait
d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en taient plus loigns.

Cette Butte-aux-Cailles existe encore--assainie relativement, il est
vrai--mais toujours trange. La colline monte avec une pente rapide,
puis tout  coup elle tombe presque  pic, et, du sommet du monticule, 
l'extrmit des dernires ruelles qui serpentent jusqu' la cime, on
voit se droulant une vaste plaine sans vgtation, sans maisons, sur
laquelle quelques baraques dlabres font  peine une tache sombre....

Plus loin encore. Descendons.

Le sol de la plaine est creus de cloaques, crevass de fondrires dans
lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur cre vous
saisit, c'est comme un tourdissement. De ces sentines infectes s'lve
un brouillard jauntre dans lequel tourbillonnent des milliers
d'insectes immondes....

Plus loin encore, le premier bras de la Bivre, qui roule son eau brune
et glauque. Quelques btiments se dressent sur la rive sche: hangars 
poutres mal quarries, auvents soutenus sur des montants taills  coups
de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier;
tanneries, teintureries, lavoirs, largement espacs et qui semblent
moisis comme s'ils taient inexploits, tandis qu'au lointain se profile
la silhouette de Bictre.

Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irrgulire, brutale dans
ses accidents. Ici, c'est une sorte d'lot. Car la Bivre s'est divise
en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous
voici  ce second ruisseau form par la Bivre. Qui lui a donn ce nom
effrayant: la Rivire morte?

Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifie. On y respire comme
une odeur cadavrique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il
y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivire morte, on
croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une
de ces plaques mtalliques sur lesquelles le feu a laiss la trace de
ses morsures.

Cette nuit-l--nous l'avons dit--le temps tait sec. Un vent aride
pompait les dernires humidits du sol. Le ciel, charg de nuages, ne
laissait pas filtrer un seul rayon de lumire.

Sur les bords de la Rivire morte, il y eut jadis des tanneries; mais
les btiments ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, combles
peu  peu par les dtritus de toutes sortes dont les dchargeurs
viennent remplir les excavations du sol.

Dans une de ces fosses, transforme en terrier humain, trois hommes
taient runis, accroupis sur un monceau de dbris animaux ou vgtaux,
et clairs faiblement par une lanterne qui jette un reflet jauntre.

Ces hommes, nous les connaissons.

L'un tait grand, fort, aux formes athltiques: c'tait Diouloufait,
l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'vad de Toulon. Les deux
autres ont dj paru au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette matine o
Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe.

C'est Bibet, dit la Cure, et Truard.

--a ne peut durer, dit tout  coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux
moisir au bagne que de crever de faim ici....

--C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard.

--Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu
rigoles, toi?

Diouloufait ne rpondit pas tout d'abord. A demi tendu, il soutenait
sur ses deux mains sa tte norme et paraissait insensible  tout ce qui
se passait autour de lui.

--Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais
bien qu'il est  moiti idiot....

--a c'est vrai!... Une flure soigne!...

--Et a parce que la Brleuse a pass l'arme  gauche.

--Brleuse, brle... a devait finir comme a.

Diouloufait leva la tte. videmment le nom de la Brleuse avait frapp
son oreille.

De sa tte norme sortaient deux gros yeux  fleur de tte, mais ces
yeux taient ternes comme ceux d'un cadavre.

Il regarda les deux hommes, ses lvres s'agitrent comme s'il voulait
parler, puis sa tte retomba et il reprit son immobilit.

--Avec a que c'tait un joli morceau! fit Bibet  voix basse.

--coute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y
tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de
drles de choses.

--Sur quoi?

--Sur sa mort....

--Elle tait sole... Elle s'a brle sans le vouloir....

--Possible oui... possible non....

--Tu crois donc aux histoires de revenants?...

--J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout  fait elle a
fait venir le commissaire et lui a dit que c'tait Biscarre qui l'avait
tue....

--D'abord c'tait pas propre... puisque c'tait manger le morceau...
Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle tait... puisque Biscarre
est mort....

--Mort! Tu crois a, toi?...

--Dame! tous les Loups le disent... sans a, est-ce qu'il nous
laisserait comme a dans la mlasse?...

--Oh! a ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se
fichait de nous comme pas un....

--Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crev.

Truard se pencha vers son digne compagnon.

--Eh bien! veux-tu que je te dise?...

--Quoi?

--Sais-tu pourquoi Dioulou  l'air abruti comme a?

--Oui... parce que la Brleuse....

--Prononce donc pas ce nom-l, il l'entend toujours, la vieille
drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette
carogne qui embte Dioulou.

--Quoi donc, alors?

--C'est qu'il sait trs-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi
que c'est lui qui a tu sa femme... et qu'il rumine une vengeance.

--T'es fou! Il sait peut-tre bien aussi o est le Bisco?

--Si je te disais que je le crois.

--C'est pas possible!

--Pourquoi?

--Parce qu'il lui aurait demand de nous tirer d'ici.

Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la tte d'un air de doute.

--T'en reviens toujours  ton ide... comme si le Bisco n'tait pas _ad
patres_.

--En as-tu une preuve?

--Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco tait-il, oui ou non, le roi
des Loups?...

--a, c'est sr... et un vrai malin.

--Eh bien! voil les Loups traqus par la rousse comme des btes... La
rue de Jrusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie
aprs que c'en est rpugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou,
sans manger, sans boire... que nous serons peut-tre crevs demain?...
c'est parce que le Bisco est mort... Sans a, il nous aurait sortis de
l....

--A moins qu'il ne soit pas fch d'tre dbarrass de nous.

--Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son
poing ferm.

--Quoi que tu ferais?...

--J'irais trouver les _roussins_ moi-mme, et je leur z'y dirais: Je
vais chercher avec vous... Je connais les trous o il se terre, et ce
serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus.

Truard avait prononc ces dernires paroles  voix haute.

Encore une fois Dioulou releva la tte, et dans ses yeux mornes passa
comme la lueur d'un clair.

--Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde.

--Tu crois a, vieille bte? fit Bibet exaspr....

Dioulou ne rpondit pas  l'injure et rpta:

--Le Bisco est mort!

--Tenez! s'cria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous tes tous un
tas de poules mouilles. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et
l'me et de ne rien avoir  me ficher sous la dent... Si vous tes des
hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions
sortir d'ici... et trouver quelque chose  _croquer_....

--Mais tu sais bien, s'cria Truard, que la rousse rde par ici...
puisque c'est pour a que Maloigne fait sentinelle.

--Et il n'a rien vu?...

Bibet frappa sur l'paule de Dioulou.

--Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger,
pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en
face la barrire. Voil l'heure o il va passer des marachers, un tas
de feignants qui viennent gruger le pauvre monde  Paris... ils viennent
vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins
lourde... mais  c't' heure-ci faut pas tre regardant... nous en
pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un
joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! a te va-t-il?

--Non, fit Dioulou.

Bibet laissa chapper un juron nergique.

Et sans doute il allait chercher dans son honnte conscience de nouveaux
arguments pour branler la rsistance de Dioulou, quand tout  coup, 
travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement
d'un hibou, parvint jusqu' la fosse.

Truard et Bibet se dressrent.

--As-tu entendu? fit Truard.

--Parbleu!

--C'est Maloigne qui avertit.

--Alors il y a quelque chose....

--Faut dtaler....

--Oui, mais de quel ct?...

Le mme bruit se renouvela cette fois plus rapproch et modul avec une
sorte de prcipitation grandissante.

--a chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille.

A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, cartant
vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entre.

--H! les Loups! cria une voix.

--Quoi?

--Nous sommes pigs!... la rousse fait des battues avec de la troupe...
ou nous cerne....

--N... de D..., hurla Bibet, a va chauffer!...

--Haut les _surins_! cria Truard en brandissant un norme couteau....

--Et par o faut-il se cavaler?...

--J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout....

--Si on restait dans le trou?...

--Pas possible! on en a dj fouill une flotte.

--Alors... dehors, firent les deux hommes.

Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouvrent sur
le sol. C'taient d'pouvantables bandits, couverte de haillons, hves
de faim et de rage... vritables types de Loups forcs dans leur dernier
repaire....

Ils prtrent l'oreille.

On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre 
travers ces dsolations dsertes.

--Tu t'es fichu dedans, fit Bibet.

--Ouiche! coute encore.

Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus  douter. Sur divers
points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui
s'approchaient.

--a y est! fit Truard. C'est la fin des fins.

--Pas vrai! j'en dcoudrai quelques-uns avant d'y passer.

--Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre
ct. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne
vendra pas les camaros.

--Parbleu! c'te btise!... Loups... pas renards!

--Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles!

Maloigne disparut en courant si lgrement qu'on n'entendait pas le
bruit de ses pas.

--Qu qu' t'en dis? fit Bibet.

--Filons....

--Ensemble?...

--a vaut mieux....

--Oui, mais l'autre?...

--La Baleine? Cr nom! il sera pinc!

--Au fond, qu qu'a fait?

--a fait... qu'il nous dnoncera!

--Tu crois?...

--J'en ai le trac....

--Alors faut l'emmener....

--Oui, s'il veut....

--Essayons.

Les deux hommes revinrent  la fosse. Ceux qui avaient organis la
battue parcouraient la plaine en suivant un plan mthodique, resserrant
sans cesse l'espace laiss aux fugitifs... on avait encore le temps....

Bibet se mit  plat ventre.

--H! Dioulou!

Pas de rponse.

--Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'l la rousse!

Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse.

--Tu souffles, vieille baleine! mais a ne suffit pas; tu vas te faire
harponner....

--La Cure, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme a,
coute.

Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en
plus, et cependant l'obscurit tait telle qu'il tait impossible de
distinguer les formes humaines.

Bibet eut un dernier lan de piti.

Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou tait toujours dans la mme
position. Bibet lui mit la main sur l'paule et dit rapidement:

--Dioulou! je te dis que v'l la rousse... tu seras pris si tu ne te
sauves pas....

--Ah! fit Dioulou simplement en relevant la tte.

--Et si tu es pig! qu'est-ce qui vengera la Brleuse?

--La Brleuse?

Dioulou, d'un bond, s'tait mis sur ses pieds.

--Allons! haut! et plus vite que a! acheva Bibet. Maintenant te v'l
averti. Tire-toi de l. Bonsoir!

Et, s'lanant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant
sur le sol, commencrent  ramper dans la direction de la Rivire morte.

La battue organise par la police tait compose d'une trentaine
d'hommes; des soldais avaient t requis, et, diviss par groupes de
six, l'arme en avant, le doigt sur la dtente, ils avanaient lentement.

Les renseignements recueillis  la rue de Jrusalem taient prcis. On
savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords
de la Bivre.

Celui qui conduisait l'expdition tait un des plus habiles et des plus
nergiques agents de l'administration. Mais les tnbres rendaient
l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et dj le dcouragement les
prenait. Il tait trop ais aux bandits de s'chapper sans tre vus....

--Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un
seul?...

La chose tait vraisemblable, car les recherches touchaient  leur fin,
et les hommes allaient se trouver runis comme au point de dpart.

--Alerte! cria tout  coup une voix.

Le policier s'lana.

Ils taient alors sur le bord de la rivire dont le flot se dtachait
plus noir encore sur la terre sombre.

--Il y en a un dans le trou! reprit la voix.

Quelques lanternes sourdes furent dmasques, et, se penchant sur la
fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....

C'tait vrai. Dioulou tait l, debout, appuy contre le remblai,
immobile, les yeux fixes, regardant....

--Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je
te casse la tte.

Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait
pas un mouvement.

--Veux-tu sortir de l, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te
tirerons de l par morceaux....

Mme silence, mme immobilit.

--Ah ! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les
cordes en main et sautez-moi l dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il
en s'adressant aux soldats, s'il cherche  s'chapper, quittez dessus...
et raide!

Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancrent 
l'ordre. Du regard ils mesurrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux,
d'un seul lan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.

Mais au mme instant, par un mouvement brusque, pareil  celui que fait
un sanglier quand il secoue les chiens suspendus  ses flancs, Dioulou
se redressa, et empoignant l'homme  la ceinture, il le lana hors de
la fosse comme il et fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un
cri et resta sur le sol, comme une masse. Il tait bless.

--Maldiction! cria le chef.

Et, dans sa rage, il dchargea un de ses pistolets sur Dioulou.

Le colosse ne broncha pas. Il n'tait pas touch.

--Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-mme!

Les deux agents obirent, mais l'un roula au fond, le crne bris par le
poing formidable du colosse, tandis que l'autre rlait, la poitrine
ouverte d'un coup de pied.

--Feu! tuez-le!... s'cria le policier hors de lui.

Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait saut hors de
la fosse, et, se ruant  travers le groupe qui le cernait, il avait fait
une troue.

Dix coups de feu partirent.

--Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.

Et, entranant les soldats  sa suite, il courut sur les traces de
Dioulou.

La Baleine tait-il sauv? Non, car une balle l'avait atteint  l'paule
et son sang coulait.

Le misrable courait et murmurait dans un rle:

--Non, je ne veux pas.

Et il ajoutait entre ses dents serres ces mots mystrieux:

--Je ne veux pas tre tent.

Mais la lutte tait impossible... le sang qu'il perdait puisait ses
forces. Il avait quelques pas d'avance... c'tait tout....

Il se sentit saisi....

Il tait alors sur la rive du ruisseau ftide... d'un heurt d'paule il
se dgagea, et un corps roula dans l'eau....

Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la
Rivire morte, menant  un moulin dont la roue norme, immobile comme un
animal fantastique, se profilait dans les tnbres....

Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il
atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa,
saisit une planche entre ses doigts normes....

La planche craqua. Il eut un accs de fureur folle... il s'acharna dans
un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombrent dans
l'eau... la communication tait coupe....

Les autres avaient recul avec terreur... une chute dans la Rivire
morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous,
semblait effroyable....

Communication coupe! oui, mais coupe aussi toute retraite... Dioulou
tait accul  la roue du moulin, fixe par ses crous. Il eut l'ide de
gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espce d'escalier
vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la
mousse verdtre....

Et tout  coup, les bras tendus, il tomba en arrire....

Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au btiment.
Il y eut un bruit sourd et atroce.

Dioulou disparut dans l'eau... O tait-il? tait-il pass sous la
roue?...

Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient  percer les
tnbres....

--Le voil! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...

L'homme avait merg du flot. A bout de forces, il avait saisi un des
appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait
lentement, avec des soubresauts convulsifs....

Encore une fois, un pistolet fut dirig sur lui... un clair brilla, une
dtonation retentit....

Un cri rauque pera la nuit.

Et le corps resta suspendu, inerte,  la carcasse du moulin....

--Par ici! cria un des soldats, qui avait dcouvert un autre pont.

Les hommes s'lancrent... Un instant aprs, parvenus  l'autre rive,
ils s'aventuraient sur le btis du moulin....

Dioulou tait l, affaiss, immobile et mort peut-tre.

Non... vivant!... mais bris, vaincu....

--Empoignez-moi a, dit le policier; s'il en rchappe, a fera un fameux
djeuner de guillotine.




VII

LE GUILLEDOU


Cette mme nuit, et environ  la mme heure, une scne d'un tout autre
genre se passait dans une des chambres de l'htel de Thomerville.

L aussi les tnbres taient paisses. Mais on n'entendait pas le
sifflement du vent, amorti par les volets bien ferms et les lourds
rideaux garnissant les fentres.

Si,  l'intrieur, nul bruit ne pntrait, par contre, un ronronnement
sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, rpondant
avec une rgularit automatique au tic tac de la pendule.

Ce n'tait pas tout.

A l'heure o nous prtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants
faisaient cho depuis quelques instants au ronron en question; de plus,
on percevait des craquements brusques suivis de gmissements et de
murmures qui,  tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.

--Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' a finisse!...
et ronfle-t-il assez, cet animal!

L'animal devait tre l'autre personnage qui continuait ses gloussements
cadencs.

Tout  coup on entendit un frottement sur le mur, puis un lger
clatement, et une flamme brilla.

La flamme claira une main qui sortait d'une chemise de nuit,
entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi
qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du
col, rabattu et chiffonn, un cou puissant,  muscles en corde, et
soutenant une tte nergique, coupe en deux par d'normes moustaches.

Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une
vague ide de dcouragement et de faiblesse.

En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.

Muflier, qui avait cherch le sommeil d aux consciences pures, et qui
coutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plong
sans doute dans les rves les plus ravissants.

Aprs un moment de rflexion, et sentant sans doute que la flamme
commenait  lui brler les doigts, Muflier se dcida  allumer une
bougie.

Puis, se dressant sur son sant, il regarda Goniglu dont le nez seul
mergeait du fond de son oreiller de plume.

videmment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la
placidit benote de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas
contre certaine pense qui le hantait, et, de sa basse profonde, il
articula ces mots:

--H! Goniglu! le gendarme!

Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que
sa tte cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le
bton de Polichinelle, la tte de Guignol.

Et il poussa un cri pique:

--a n'est pas moi!

--Eh! tu l'as bien gob, mon bichon! s'cria la grosse voix de Muflier,
appuye d'un formidable clat de rire.

--Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!

--Es-tu rveill?

--Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu rveillerais des
morts... Et moi qui faisais de si beaux rves!

--Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au
mieux le clbre proverbe:

          Coeur qui soupire
          N'a pas ce qu'il dsire!

--Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.

--Pour la mme raison qui chasse le sommeil loin de mes paupires.

--Cette raison, dis-la-moi! Dpche-toi, que je me rendorme....

--Ingrat ami! je t'veille pour partager avec toi les penses qui
inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....

--Parbleu! il est l'heure de dormir....

--De dormir! Hlas! Goniglu! pour moi, mon ide est tout autre....

--Quelle est ton ide?

--Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!

Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses
couvertures....

--Je me soucie bien de cela! maugra-t-il.

--Ame sans posie! j'ai toujours pens que ton ami Muflier tait un tre
incompris de la socit... Comment me comprendrait-elle, la socit,
quand toi-mme tu ne m'apprcies pas?

Goniglu prit une rsolution dsespre, et de nouveau il dit d'un ton
sec:

--coute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la
paix.

Muflier lana un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit,
contenant et contenu:

--Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...

--Malheur! gmit Goniglu.

--En vrit, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'coutes...
Je le veux, et cela sera.

--Mais, si je ne veux pas....

Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait  porte de sa
main, et la brandit du ct de Goniglu.

Celui-ci frissonna de terreur et s'cria:

--Je t'coute.

--C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moiti de son me, comme
disait un pote ancien, dont le nom m'chappe, et on ne peut pas lui
faire entendre raison.

--Mais, puisque je suis tout oreilles.

--A regret!...  regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier,
dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu
m'coutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de
sympathie....

Goniglu haussa les paules en signe de suprme protestation.

Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa
pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la
troisime bouffe:

--Quand tu voudras, fit-il d'un ton rsign.

Muflier avait laiss tomber sa tte dans ses deux mains. Il songeait....
A quoi donc songeait Muflier?

--Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?

--A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que
tu me rveilles?...

--Oui ou non, as-tu un coeur?

--Eh bien! oui, l, es-tu satisfait?

--Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si
tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme
moi tu souffrirais....

--O diable veux-tu en venir?

Goniglu tait patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le
mritait bien, d'accord; mais il et bien voulu se rendormir.

--Je vais t'expliquer ces mystres de la nature humaine, reprit
l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines dj que nous sommes
hbergs, choys, nourris et abreuvs dans cet htel, qui est, en
quelque sorte, devenu ntre....

--On y est trs-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu,
revenant par un retour ingnieux  son ide fixe.

--Les lits, la table, les gards ne laissent rien  dsirer... Le
marquis nous a apprcis  notre juste valeur, et nous n'avons qu' nous
louer de lui....

Interrompu par un billement touff de Goniglu, Muflier haussa les
paules avec impatience.

--Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colre. Nous sommes privs
de ce qui constitue la dignit humaine... de cet hritage sacr que nous
ont laiss nos pres... en un mot de la libert....

--Le marquis ne nous empche pas de sortir....

--a, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La
premire, c'est que la voie publique est encombre d'un tas de
personnages inquitants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des
obstacles  notre circulation... la seconde....

--Tu ne crois pas  la mort de Bisco?

--Brrr! ne prononce donc pas ce nom-l! a porte malheur.

--Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce
satan dmon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....

Goniglu s'agitait fivreusement sur sa couche.

--Tout a est convenu... archi-convenu....

--Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est--dire que je songe 
celle qui m'a tant aim... Je songe  ses cheveux noirs, luisant d'une
pommade odorante...  ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui
manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante.
Je songe  elle, enfin, ami Goniglu,  elle,  elle!

Goniglu soupira:

--Et moi donc! fit-il.

--Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux ntres
avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton
ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'tiole... parole
d'honneur! il s'tiole....

--Et moi donc! rpta encore Goniglu.

--Tu t'tioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien!
avec l'tiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il
n'est plus aim, il mourra....

Il y eut un silence loquent.

Les deux camarades, plongs dans leurs rflexions, voquaient les
souvenirs du pass... Oh! les beaux repas au cabaret!... la range de
litres vides! le pousse-caf... la houri rougissante acceptant la
rincette et la rincinette....

O tait tout cela?...

D'un geste dsespr, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait
son front de penseur, et le lanant sur le parquet....

--Je veux vivre, moi! s'cria-t-il d'un accent tragique. Je suis prt 
tout pour reconqurir, ft-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont
 mon tre ce qu'est la rose  la plante... coute, Goniglu!...

--Muflier!...

--Sais-tu l'heure?

--Minuit vient de sonner.

--Entends-tu quelque bruit?

--Non, tout dort dans l'htel... le marquis est encore faible et se
repose de bonne heure.

--Va regarder le temps qu'il fait.

Il semblait que les souvenirs voqus par Muflier eussent subitement
dissip les vellits sommeillantes de Goniglu, car,  l'appel de son
compagnon, il se hta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres
et de sauter sur le tapis.

Il alla  la fentre et souleva les rideaux.

--Temps sombre!

--Parfait. Pluie?

--Non!... du vent....

--Pas de lune?

--Pas le bout de son nez....

--Alors j'coute la voix de mon coeur... et je file....

--Hein? s'cria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?

--Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont
noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque
du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue  nous attendre...  supposer
qu'il soit vivant, ce dont  cette heure et dans mes dispositions, je
doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!

--Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....

--Je crois t'avoir demand mes chaussettes!

--Les voil!... Mais si tu n'allais pas revenir!...

Muflier, qui commenait  enfiler une botte rebelle, lcha les tiges
pour mieux considrer Goniglu.

--Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....

Il appuya sur ces mots:

--Si... j'allais... ne... pas... revenir!...

--Je ne m'en consolerais jamais.

--Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de
sortir seul, moi, Muflier?...

--Je croyais... je pensais....

--Vous pensez mal... Oui, je rve l'amour... mais je veux aussi
l'amiti....

Il s'attendrit tout  coup:

--Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonn?...

--Pas prcisment, mais... les gendarmes?

--Il n'y a pas de gendarmes dehors,  pareille heure.

--Mais... le Bisco?

--Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma
patte.

Et pour accentuer sa rsolution nergique, Muflier donna  ses bretelles
un cran vigoureux.

--Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la
rigolade!

--De l'argent?

--J'en ai, prs de quarante francs.

--Toi! o as-tu trouv cela?

Muflier eut un large sourire.

--Ces marquis, a manque d'ordre. a laisse traner les choses les plus
importantes... heureusement que je suis l!

--T'as grinchi le patron?

--Je lui ai sauv des pertes considrables, en transformant ma poche en
caisse d'pargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour
viendra peut-tre o il sera enchant de me savoir son dbiteur pour
cette bagatelle.

Tout en devisant, Muflier compltait son quipement de combat.

Il avait endoss les vtements neufs que la complaisance d'Archibald
avait mis  sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie
six fois serre autour de son cou et formant carcan, le pantalon large,
bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus
tout, le chapeau allant en s'vasant par le fate, sorte de monument 
poils longs, que Muflier inclinait rsolment sur l'oreille.

Enfin,  la main, et pour complter l'ensemble, une canne qui pouvait
servir  la fois d'objet d'agrment et d'engin de dfense.

Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de
contrarier trop vivement son acolyte, avait endoss son paletot noir
formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.

Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise tait plus
modeste: ce qui lui faisait dfaut, avant tout, c'tait cette mastria
toute spciale  l'autre. Il tait plus bourgeois, moins vainqueur....

Quand ils furent prts, ils s'examinrent  la lueur de la bougie, et
poussrent deux petits cris de satisfaction.

--, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?

--Dame, par la porte, je suppose....

--Hum! les laquais.

--Ils ne nous empcheront pas de passer.

--Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Mais la passion qui m'anime ne m'empche pas de rflchir. Si le marquis
sait que nous avons contrevenu  ses ordres, qui sait si au retour,--car
j'ai la volont du retour,--si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte
close? Or, pour ma part, je regretterais profondment cette hospitalit
qui a le double avantage d'tre plantureuse et conomique; de plus, nous
avons donn notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y
voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de
dissimuler cette flonie... excusable.

--Alors, filons par la fentre.

--Tu l'as dit,  Goniglu!  quel tage sommes-nous?

--Au premier.

--La fentre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le
mur... et en rase campagne! Est-ce dit?

--a y est?

--A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manire  moi
d'ouvrir les fentres sans bruit.

En effet, la manoeuvre russit si compltement que les deux battants de
la fentre s'cartrent sans le moindre grincement.

--Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois  quatre mtres,
mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!

Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientt suspendu
par les poignets... puis tomba sur le sable, si lgrement qu'une
feuille de rose n'et pas pli, comme il le dit lui-mme  Goniglu,
quand celui-ci l'eut rejoint.

Ils restrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'htel. Pas
une lumire. Pas un bruit.

Goniglu eut cependant une hsitation suprme.

--Je ne sais, murmura-t-il  l'oreille de Muflier, a me fait tout de
mme quelque chose. S'il nous arrivait malheur?

--Ne crains rien, avec moi tout est sauf.

Ils taient arrivs au mur. C'taient gens rompus  la gymnastique de
l'effraction et de l'escalade.

Un mur de trois mtres ne les arrtait pas plus qu'une serrure
d'armoire.

--Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voil qui est fait.

--Enlev! dit Goniglu.

L'oeuvre tait accomplie. Nos amis avaient reconquis leur libert.

--Ah ! o sommes-nous? demanda Goniglu.

--Attends que je m'oriente... Voyons a! Tiens, c'est un quartier
trs-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le
monde!

Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considrait attentivement
la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.

Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rveur, avait pris
un moyen plus expditif et avait fait quelques pas jusqu' un coin qu'il
avait avis. L,  la lueur d'un bec de gaz, il trouva un criteau....

--Rue Saint-Honor, dit-il en revenant vers Muflier.

--C'est cela! je croyais en effet reconnatre. De fait, nous avons t
amens ici dans de si singulires conditions qu'il tait permis
d'hsiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec
jardin faisant retour sur la rue Saint-Honor. Nous retrouverons cela,
le numro de la maison qui fait face est 125; voil qui est complet.

--O allons-nous? demanda Goniglu.

--Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne
nous attendent pas  quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous
 la Providence.

Ils marchrent du ct de la rue Royale.

--a manque de marchands de vins, dit Goniglu.

--Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne
heure, et les dbits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois;
je sais,  l'entre de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier
ordre.

--C'est peut-tre dangereux... Si nous sommes connus.

--Bah! au contraire. Nous aurons peut-tre des renseignements sur le
Bisco.

--Oui, seulement prenons garde.

--L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est
l... que j'ai rencontr Hermance pour la premire fois.

Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Pamla
taient insparables.

Et bravement,  travers les ruelles qui faisaient alors du quartier
Saint-Lazare un vritable labyrinthe, les deux amis se dirigrent vers
la rue du Rocher.

D'honneur, leur dsinvolture tait charmante: Muflier portait haut la
tte, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major mrite;
Goniglu allait  longs pas et respirait largement. Que leur importait le
froid? que leur souciait le vent? ils taient libres!

--Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.

--Et j'ai des picotements dans la gorge.

--Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau  la bouche.

--Tu es sr de retrouver le bazar?

--Parbleu!

Ils taient parvenus au pied de l'troite monte, serpentant sur
elle-mme, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait pniblement la
colline de Monceaux.

Quelques boutiques borgnes, vritables choppes, laissaient encore
filtrer,  travers leurs volets mal joints, un rayon de lumire jaune.

Alors Muflier s'arrta. C'tait au coin d'une impasse, depuis longtemps
disparue, et qui portait le nom oubli de rue Quarteron. Le sol
disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un
ignoble ruisseau.

De lumire point: l'dilit ne connaissait pas ce repaire.

Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec dlices cette
atmosphre ftide.

Arriv au bout, Muflier s'arrta brusquement.

--Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait dmolie?

--C'tait l?

--Oui. Voici la maison (une masure aux murs lzards), voici la porte...
mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort l
dedans?

--Si tu frappais?

--Voyons.

Et, discrtement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier excuta
contre le volet un roulement discret.

Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la premire.

Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue,
s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils
s'taient courbs pour regarder de plus prs si rien ne s'agitait 
l'intrieur, une tte d'homme parut. On les considrait avec attention,
autant du moins que le pouvait permettre l'obscurit.

--C'est dsolant! fit Muflier  mi-voix, dsolant! dsolant! Oh!
Goniglu! l'amour n'aurait-il pas t un guide srieux?

--a m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....

--Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.

--Ah! il y a du monde! s'cria Muflier avec un accent de joie relle.
Eh! ouvre-nous, l'Enflamm! nous sommes des camarades!

On ne rpondit pas directement, mais une espce de ricanement se fit
entendre.

--Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.

--Non. On vient....

En effet, derrire le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de
pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.

--Enfin! firent les deux amis.

Ils n'en dirent pas plus; car au mme instant, la porte s'tant
brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigs, et avec une force
peu commune, tombrent d'aplomb sur le crne des deux hommes, qui,
poussant un gmissement sourd, s'affaissrent sur le sol.

L'instrument qui les avait frapps tait une sorte de flau de fer. Du
premier choc ils avaient t compltement tourdis.

--Maintenant, dit une voix, enlevons a... Nous rglerons leur compte
plus tard....

Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui,
ports  force de bras, disparurent dans l'intrieur.

Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que
l'amour perd l'homme le plus sr de lui....

Aux mains de qui taient-ils tombs? Quel sort leur tait rserv? C'est
ce que nous ne tarderons pas  savoir.




VIII

CHAT ET SOURIS.


Nous avons laiss Diouloufait au moment o, frapp par la balle du
policier, il tait tomb aux mains des agents lancs  la poursuite des
Loups de Paris.

Le colosse, malgr ses blessures, avait encore une fois tent de
rsister, et une lutte suprme s'tait engage entre lui et ses robustes
adversaires.

Mais son sang coulait: les forces lui manqurent. Et enfin Dioulou,
dompt, avait compris que toute rsistance tait inutile. Alors, accabl
par le dsespoir, puis, meurtri, Dioulou avait baiss la tte et
c'tait, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents
avaient jete dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entranrent
au grand trot vers la Prfecture de police.

Truard, Bibet et Maloigne s'taient chapps. Ce n'tait pour la police
qu'un succs relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date,
Dioulou avait t l'insparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on
pouvait esprer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef
redoutable, vainement poursuivi.

Dioulou avait t immdiatement transport  la Force, et l, on avait
d le placer  l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.

Une premire balle lui avait dchir l'paule, mais sans entamer
profondment les chairs. L'autre, au contraire, avait pntr dans le
dos, et c'tait miracle qu'il n'et pas t tu sur le coup. Cependant
aucun organe essentiel n'avait t atteint, et le chirurgien dclara
que,  moins d'accident ou d'imprudence, il rpondait de la vie du
malade.

Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'taient  peine
couls que la robuste constitution de l'ancien forat avait acclr sa
gurison, au point de permettre sa comparution devant le juge
d'instruction.

Dioulou avait paru jusque-l insensible  tout ce qui se passait autour
de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un
muscle de son visage n'avait tressailli.

Il n'est pas sans intrt de rappeler le portrait que nous tracions du
complice de Biscarre, au commencement de ce rcit, alors qu'il attendait
le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.

C'tait un colosse, disions-nous. Tout en lui tait norme. Les traits
boursoufls n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez
pat, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles
rouges et s'cartant du crne en conques disproportionnes, tout
contribuait  donner au premier coup d'oeil la sensation de la
brutalit pousse  ses dernires limites.

Mais, hlas! qui et reconnu maintenant cette nature exubrante de force
sauvage? Le masque s'tait affaiss, et les chairs flasques faisaient
penser  un sac vide. La bouche s'tait amincie, et un pli profond
s'tait creus  la commissure des lvres plies. L'oeil s'tait creus,
et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'teignait,
sans clat ni chaleur.

Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son
cours, il semblait que la raison, que la volont se fussent  jamais
atrophies. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui taient
adresses, il ne rpondait que par un geste  peine perceptible. Pendant
de longues heures, il restait immobile, les yeux  demi ferms.

Un matin, des hommes entourrent son lit: le chirurgien tait prsent.

--Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.

Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou
une contraction rapide.

Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaant son
oreille sur la poitrine, couta longuement le bruit de la respiration.

--Il le peut, rpondit-il enfin.

Puis se tournant vers un interne:

--Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil pos sur la
blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se drange pas.
Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant  Dioulou, vitez tout
mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coter la vie.

Dioulou inclina la tte pour indiquer qu'il avait compris.

--Vous tes dcid  ne tenter aucune rsistance? demanda encore le
chirurgien.

Un sourire navrant effleura les lvres du malade; et, tirant des draps
ses bras amaigris, il les considra longuement.

videmment il exprimait le dcouragement profond qui s'tait empar de
lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la rsistance!... il
n'y songeait plus.

--A quelle heure part le malade? dit l'interne.

--Dans quelques minutes... le panier  salade est en bas, rpondit un de
ceux qui se trouvaient l.

A ce mot: _le panier  salade_! qui le replongeait dans les angoisses de
la ralit, le misrable Diouloufait ne put rprimer un frisson. C'tait
la lutte qui commenait, ce combat du criminel contre la socit, o le
coupable est toujours bris.

Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de
l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis  la chaux, semblaient
appartenir  un clotre, et les rideaux blancs tombaient avec des plis
calmes. Il s'tait habitu  ce repos, qui tait un apaisement. Et
maintenant il avait compris. Il n'tait plus l'homme dont la science
dfend la vie; il redevenait le bandit que la socit avait le droit de
tuer.

Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scne terrible
dans laquelle il avait perdu son pre, alors que le vieux pcheur
s'tait sacrifi pour sauver son enfant.

Maintenant il tait seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de l.
Bah!  quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....

Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:

--Monsieur, vous avez t bon pour moi, je vous remercie... Je vous
obirai....

Un instant aprs, au bureau de l'infirmerie, on donnait reu du
prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient pass les
menottes, il descendit l'escalier.

La porte s'ouvrit: une bouffe d'air frais le saisit au visage; mais il
vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba
sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La
voiture s'branla.

Dioulou eut pour la premire fois le sentiment exact de sa situation. Il
n'avait pas, depuis de longs jours, song  ceci, c'est qu'il allait
comparatre devant un magistrat, qu'il serait interrog et qu'il lui
faudrait rpondre.

Quelles accusations allaient tre portes contre lui? Est-ce qu'on
savait tout?... Tout!... Il frmit de tout son tre. Il avait vol, il
avait tu! oui, tu!... il prouva une terreur subite. Dj il sentait
qu'il n'aurait pas le courage de nier.

Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son nergie.
Aprs tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il
n'tait pas un enfant.

Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...

Assassin! Ce mot lui vint aux lvres, et ses mains furent agites d'un
tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se ft demand si
rellement c'tait bien ces mains-l qui s'taient ensanglantes de sang
innocent....

--Descendez! dit une voix rude.

Il obit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et
lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une
chanette de fer.

Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un troit escalier
de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle
s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra
dans un cabinet spacieux, clair par de grandes fentres.

Derrire un bureau, un homme tait assis, qui ne leva mme pas la tte,
occup qu'il tait  compulser des dossiers. C'tait M. Varnay, juge
d'instruction. A ct, devant une petite table, un greffier, qui
examinait l'accus avec attention.

Le gendarme dposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au
port d'armes.

--C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous
retirer.

Dioulou resta seul, debout....

--Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.

Dioulou obit.

Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il tait
saisi par l'engrenage terrible de la justice.

Il se sentait tourdi comme s'il et reu un coup de massue sur la tte.

Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlt. A mesure
que tardait l'interrogatoire, sa prsence d'esprit l'abandonnait. Il
avait prpar quelques rponses, il les oubliait.

Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.

Il assujettit du doigt ses lunettes  verre fum qui ne laissaient pas
apercevoir la couleur de ses yeux.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.

Dioulou tressaillit.

M. Varnay rpta sa question:

--Diouloufait, dit l'autre.

--Votre prnom?

--Bartholom.

--Quel ge?

--Cinquante-deux ans.

--N ...?

--Toulon.

--Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?

--Oui! fit Diouloufait, c'tait parce que j'tais gros... autrefois....

Nouveau silence.

Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:

--Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre
intrt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous
concilier la bienveillance de vos juges....

Dioulou voulut rpondre, le magistrat l'arrta d'un geste:

--Ne vous htez pas de parler, dit-il. Vous n'tes pas en face d'un
ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui
dire... Rflchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis
que les aveux vous seront compts....

En somme, il se mettait en frais d'loquence bien inutiles. Dioulou ne
songeait gure en ce moment-l  ce qui pouvait ou non le compromettre.
Sa poitrine tait serre comme dans un tau.

--Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, rpondez 
votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai,
d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indniable, je
passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous tes un affili de cette
bande?

--Oui, fit Diouloufait.

--En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage
les caractres de la grande criminalit, et je ne serais pas loign de
croire que vous avez t souvent entran plus loin que vous ne le
vouliez.

La voix du juge avait des inflexions presque clines. Dioulou--nature 
la fois brutale et nave--devait s'y laisser prendre; aussi
s'cria-t-il:

--Ah! a, c'est bien vrai!

--Vous tes faible.... Ah! la faiblesse mne bien loin... Et dj, j'en
suis sr, vous tes touch par le repentir.

Si borne que ft l'intelligence de Diouloufait, cette exagration de
bienveillance commenait  le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas
directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux  son oreille.
En somme, il n'avait pas prononc une seule parole qui indiqut de sa
part une si complte contrition.

Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. videmment il
cherchait  lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette
premire escarmouche.

--Vous avez t trs-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin mme
que vous avez mis  vous soustraire aux recherches de la justice prouve
que vous avez la pleine conscience de la responsabilit norme qui pse
sur vous....

--Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu  peu une sourde
irritation, fallait peut-tre venir donner moi-mme la patte aux
gendarmes....

--Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a t convenable; ne me
forcez pas  revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons,
mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie
charmante, _nous savons_ bien ce qu'est l'entranement. Vous tes entr
dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des
conseils criminels vous ont prcipit dans l'abme o vous tombez
aujourd'hui. Racontez-moi les premires annes de votre vie....

--J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand
j'tais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre
encore... V'l ma vie, elle est bien simple....

--C'est profondment triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi,
n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?

--Le bien! qu'est-ce que c'est que a? Je ne connais que le bagne ou les
bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver,  ce que
vous appelez le bien?

--La premire chose utile et t de renoncer aux mauvaises
connaissances qui vous entranaient.

--Chacun a ses amis; je les ai pris o je les ai trouvs....

--D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis  des hommes qui,
comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?

Le nom de Biscarre avait sonn aux oreilles de Dioulou comme un coup de
clairon.

Il releva la tte et son regard se croisa avec celui du juge.

--Biscarre est mort! dit-il nettement.

--Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il
avait abandonn tout  l'heure. tes-vous bien certain de ce que vous
affirmez l?

--Biscarre est mort! rpta Dioulou en appuyant sur les mots.

M. Varnay laissa chapper un soupir.

--En ce cas, il est inutile que je vous fasse connatre certains faits
qui me semblaient de nature  vous intresser... mais qui sont
videmment bass sur des calomnies....

--Des faits... intressants pour moi?

--Mon Dieu!... en y rflchissant... je veux vous en parler... Peut-tre
aprs avoir entendu la lecture d'une pice importante, que j'ai l sous
les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce
Biscarre.

Chaque fois que le juge prononait ce nom, un clair rapide passait dans
les yeux de Dioulou. Mais il les fermait  demi comme pour l'teindre.

--Voulez-vous m'couter? demanda M. Varnay.

--Est-ce que je suis libre?

Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:

--Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brleuse.

Une pleur livide se rpandit sur le visage de Dioulou, en mme temps
que ses mains crispes se convulsaient sur ses genoux.

--Oui, fit-il d'un signe de tte.

--Vous savez qu'elle est morte?

Dioulou rpta son geste. Seulement il mordait ses lvres  pleines
dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair
paisse.

--Morte dans d'pouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que
vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques
moments de lucidit... et qu'elle a racont de quelle faon tait
arriv... l'accident qui lui cotait la vie....

Dioulou ne bougea pas.

--J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a t la
victime d'un crime horrible, si pouvantable que, malgr les fautes de
cette misrable crature, on se sent pris, malgr soi, d'une profonde
piti... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?

--C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de rle.

--coutez donc ceci: c'est un procs-verbal dress par un magistrat,
relatant sa dernire dclaration....

Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pice qu'il lui
remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commena sa
lecture:

Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous
sommes transport dans une maison de la rue des Arcis. L, dans une
chambre du premier tage, nous avons trouv, tendue sur un grabat, une
femme en proie  d'atroces souffrances, par suite de blessures reues
dans un incendie.

Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'tait l'une
d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoy un exprs,  l'effet
de nous appeler pour recueillir les dernires dclarations de cette
femme.

Nous nous sommes approch de ce grabat, et ayant fait connatre  la
moribonde nos titres et qualits, nous avons procd  son
interrogatoire comme suit:

D. Comment vous nommez-vous?

R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brleuse... je suis la brle.

D. Avez-vous quelque dclaration  faire?

R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brle l'assassin....

D. Qui nommez-vous l'assassin?

R. Le Loup!...

Les rponses de cette femme taient entrecoupes de cris dchirants, et
c'tait avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.

D. Qui dsignez-vous sous le nom du Loup?

R. Lui... le bandit! le Bisco!

D. De quel assassinat voulez-vous parler?

R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tue... il m'a
tue... il m'a brle... je veux qu'on le brle!

D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement
connatre ce qui s'est pass.

R. Hier... j'ai rencontr le Bisco....

D. tes-vous sre de ne pas vous tre trompe?... Celui que vous nommez
le Bisco... et qui n'est autre qu'un nomm Blasias ou Biscarre... est
mort il y a trois jours....

L, elle poussa un bruyant clat de rire.

R. Mort! a n'est pas vrai!... ce n'tait pas un revenant!... Est-ce
que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et
des griffes pour dchirer?... C'tait lui... je vous dis que c'tait
lui! Vous croyez que je mens!... demandez  mon vieux Dioulou... puisque
c'est lui qui l'aide  se cacher.

A ce passage, le juge interrompit la lecture.

La physionomie de Diouloufait tait horrible  voir... De grosses
gouttes de sueur coulaient sur le visage du misrable, qui avait pris
une teinte pltreuse.

--Ce rcit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay.
Peut-tre tes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....

Dioulou grina des dents:

--Allez-y, dit-il.

Puis il ajouta plus bas:

--Je vois votre jeu....

Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:

D. J'admets que ce ft bien le Bisco; que vous a-t-il dit?

R. Nous nous sommes disputs... J'avais un peu bu... Je ne sais pas
trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne
voulais pas qu'il le ft pincer... Je l'ai appel tout haut par son
nom... Il m'a dfendu de le rpter... Il m'a menace, en me disant que
s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me
dchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez...
et je me suis sauve.

D. Vous a-t-il poursuivie?

R. Non.

D. O se passait cette scne?

R. Aux Innocents... auprs de la Halle.

D. Qu'avez-vous fait alors?

R. J'tais tout _esbrouffe_ au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis
alle  l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouv un
_zigue_ que je ne connaissais pas. J'avais la tte  l'envers. V'l que
j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jet sur moi. Il m'a
emporte au bazar des Arcis, il m'a jete sur le lit, il a ferm la
porte, et puis il est revenu auprs de moi... J'tais _pocharde_, que je
ne voyais plus rien... Il m'a attache; moi, je riais, je ne savais
plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons,
et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait
bouch la g... avec un tampon; il a allum des allumettes, et puis il
m'a dit: B... de gueuse, tu finirais par nous faire _piger_; tu vas
rtir comme un vieux poulet. Il a mis le feu, et puis il s'est sauv.

D. C'est Biscarre qui a allum l'incendie?

R. C'est lui... il m'a brle vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut
le refroidir!...

A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a pouss
de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au
Loup! au feu le Bisco!... Mais elle tait ds lors incapable de
prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci:
Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...

Elle est morte  huit heures cinquante minutes.

En foi de quoi, j'ai rdig le prsent procs-verbal pour servir ce que
de droit...

Le greffier s'arrta.

Il y eut un long silence. La tte de Dioulou tait tombe sur sa
poitrine, d'o s'chappait un grondement sourd.

--Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque
c'est lui qui a commis le crime pouvantable qui ferait horreur  un
bourreau... il a tu la femme qui vous appelait  son secours, et qui,
dans les dernires convulsions de l'agonie, prononait encore votre
nom... Il vous reste  accomplir le dernier voeu de cette malheureuse,
en faisant connatre  la justice la retraite de Biscarre....

Dioulou se dressa d'un bond:

--C'est donc a! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi,
Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!

--L'assassin de la Brleuse....

--Biscarre est mort!

--Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle
a dit la vrit....

--Non!

Dioulou, debout, avait saisi  deux mains sa chevelure, qu'il arrachait
 poignes....

La vrit, la voici.

Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui tait vivant, bien
vivant! Oui, tout son tre tait tortur par cette pense que sa vieille
compagne avait t assassine, brle par le roi des Loups! et pourtant
il ne voulait pas parler.

Cette brute aimait son ancien complice, son matre, d'une affection
bestiale, froce, irraisonne.

Et pourtant... il avait tu la Brleuse!

Le juge insistait:

--Songez bien  ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de
Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette
femme, que vous aimiez. C'tait votre ami, votre compagnon, et il a
tortur celle  laquelle vous aviez donn votre affection. Tortur...
vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les
plus effroyables angoisses qu'il puisse tre donn  la nature humaine
de subir.

--Taisez-vous! criait Dioulou....

--Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait
de punir son bourreau....

--Mais taisez-vous donc!

--Avez-vous bien entendu tous les dtails de cette scne atroce? Il
l'attache sur son lit, il la billonne, il lui fait un bcher de toutes
les matires inflammables qui tombent sous sa main, puis, aprs y avoir
mis le feu, il s'enfuit lchement, tandis que derrire lui l'incendie
fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette crature
humaine.

Les coups tombaient redoubls, terribles, sans relche, sur le coeur de
Diouloufait, sur son cerveau.

Il se sentait devenir fou.

C'tait en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs
sanglantes: il lui semblait entendre la Brleuse qui rlait:

--Dioulou! venge-moi!...

Oui, elle avait ordonn!... il lui fallait obir. Aprs tout, Biscarre
tait infme....

--O est Biscarre? demanda le juge.

Dioulou le regarda, ses lvres s'agitrent, sa bouche s'ouvrit, il
allait parler... mais tout  coup:

--Non! non! s'cria-t-il, Biscarre est mort!

Il ajouta:

--Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!

Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche ft muette
 jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste
rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang
jaillit....

Dioulou chancela... tendit les bras et tomba comme une masse sur le
parquet....

Il n'avait pas trahi Biscarre....




IX

???


Certes, on reoit tous les jours des coups de barre de fer sur la tte,
et on ne s'en trouve pas plus mal pour cela. Cependant,  vrai dire, le
premier moment cause une impression dsagrable, ce qu'eussent t
d'ailleurs fort embarrasss d'expliquer nos deux amis Muflier et
Goniglu, puisque, sous cette secousse un peu trop vive, ils taient
tombs nez contre terre,  l'tat de vieux troncs saps par la hache du
bcheron.

Est-ce  dire que ces nobles existences eussent t tout  coup
tranches dans leur fleur virginale? Ces belles mes s'taient-elles 
jamais envoles? Ces grands coeurs avaient-ils pour toujours cess de
battre?

Non, par bonheur... pour eux.

C'est ce que constata tout d'abord l'aimable Muflier quand, aprs un
nombre d'heures qu'il lui et t difficile de calculer, il sentit peu
 peu le sentiment renatre en lui.

Le rveil n'avait pas t brusque. Il avait eu en premier lieu la notion
d'un lourd engourdissement qui le tenait aux tempes, d'un murmure sourd
qui bouillonnait dans son cerveau: puis de vifs picotements dans les
narines avaient annonc et prcd un ternuement, ou mieux une tentative
sternutatoire, qui s'tait perdue en un sifflement nasal de peu
d'importance. Muflier avait ouvert un oeil. Mais comme il n'avait rien
vu, il avait eu cette vague pense que peut-tre il tait aveugle, ce
qui lui fit passer dans l'pine dorsale un frisson nerveux.

Ces sensations multiples n'taient que l'avant-coureur d'une
rsurrection complte. Le raisonnement, qui n'avait jamais fait dfaut 
notre ami, retrouvait sa lucidit.

Et son premier acte comprhensif fut celui-ci: S'il n'y voyait goutte,
c'tait pour une raison des plus simples,  savoir: qu'il faisait nuit,
ou que tout au moins le lieu o se trouvait Muflier tait plong dans la
plus profonde obscurit.

Quel tait ce lieu?

Il voulut passer ses mains sur son front afin de chasser les dernires
ombres qui obscurcissaient sa pense. Mais il eut la douloureuse
surprise de constater que ses bras taient solidement attachs au long
de son corps; il tenta de remuer les jambes: vains efforts.

Dcidment, c'tait une vocation chez Muflier que d'tre ensaucissonn
comme un simple produit d'Arles ou de Lyon.

--Eh mais! eh mais! se dit notre homme, voil qui est clair: je suis
retomb aux mains du marquis.

Et, dans l'ombre, on et pu voir un gracieux sourire se dessiner sous sa
moustache hirsute.

videmment... c'tait cela!... le marquis n'avait pu se passer de lui.
La surveillance de l'htel tait encore plus complte qu'il ne se
l'tait imagin. Il avait t pi... suivi... il tait pris  nouveau.
Bah! il en serait quitte pour renoncer provisoirement  l'amour, au
guilledou, et  reprendre cette douce existence tout maille de blancs
de volaille et de bouteilles respectables par l'ge....

Il s'arrtait complaisamment  cette ide. Et pourtant!...

Bien des points restaient obscurs. Maintenant que le souvenir lui
revenait, il revoyait l'impasse ignoble dans laquelle il s'tait engag,
la masure sinistre, la porte entr'ouverte... il sentait sur son crne un
poids norme qui tombait avec un craquement sec....

tait-ce bien le marquis, le gentilhomme qui se trouvait embusqu dans
ce bouge? Hum! voil qui sortait quelque peu de la vraisemblance!

Et Goniglu? Qu'tait devenu Goniglu?

Enfin, question dj formule et encore rpte:

O se trouvait-il, lui, Muflier, impuissant  se mouvoir, prisonnier,
pour tout dire?

Il remua les paules: ceci tait possible, et c'tait un moyen de
reconnatre la nature du sol sur lequel il tait tendu.

Or, il y eut une sorte de clapotement, et en mme temps le dos de
Muflier ressentit une vive fracheur.

C'tait le moment de multiplier les point d'interrogation.

Sous son corps tendu, il y avait de l'eau, ceci tait acquis au dbat.
Et cependant il n'tait pas _dans_ l'eau, puisque, d'une part, il y
avait des intermittences d'humidit, et que, de l'autre, il sentait
trs-nettement la rsistance d'un corps dur.

D'o cette pense qu'il se trouvait sur un plancher  travers lequel
filtrait le liquide en question.

Il avait ouvert l'autre oeil et s'habituait insensiblement 
l'obscurit. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il vt quelque chose.

Tout tait noir, sombre, funbre. Une vague odeur titilla les nerfs
olfactifs de Muflier, qui mdita pour lui donner un nom.

Ce nom fut complexe: cela tenait du goudron et de la moisissure.

Mais  ce moment notre ami eut la perception d'une sensation  laquelle
il n'avait pas pris garde tout d'abord; c'tait la sensation d'un
glissement lent, prolong, avec balancement rgulier. Muflier tait
doucement berc, ce qui, sans lui tre positivement dsagrable,
agissait de faon bizarre sur son estomac creux.

S'tant recueilli et ayant tendu tous les ressorts de son intellect, il
reconnut enfin,  n'en pouvoir plus douter.

1 Qu'il devait tre enferm  fond de cale dans quelque btiment,
barque, nacelle ou chaland, au choix;

2 Que, conformment aux principes connus, ce bateau allait sur l'eau;

3 Que cette certitude n'avait rien de rassurant et qu'en somme, pour
tre connue dans quelques-uns de ses dtails, la situation n'en restait
pas moins critique et mystrieuse.

videmment la chose marchait. Maintenant Muflier percevait jusqu'au
clapotement de l'eau contre la carcasse.

Notre ami--compltant ses dductions--se dit qu'un btiment ne voguait
pas sans quelque impulsion, et coutant encore, il saisit le bruit des
rames frappant l'eau avec une rgularit parfaite. Autre point. Le
roulis tait doux, le tangage insignifiant, d'o cette nouvelle
conclusion:

Ce n'tait pas la mer.

Donc--admirez la force de la logique--c'tait un fleuve ou une rivire.
Pourquoi pas la Seine? Va pour la Seine.

A ce moment, il y eut un choc violent. Muflier roula sur lui-mme et se
trouva le nez dans une flaque d'eau. Il crut d'abord qu'on atterrissait:
point. Il y eut un raclement le long des parois; puis plus rien que le
clapotement dj reconnu.

--a, c'est un pont! pensa Muflier, qui dcidment et fait un Zadig de
premire force.

Seine... Pont... Paris, termes corrlatifs et qui s'appelaient l'un
l'autre.

Tout  coup, un bruit sec, strident, pareil  celui d'un marteau de fer
frappant une enclume, retentit dans le silence et l'obscurit.

Muflier ne put rprimer une exclamation de surprise et de joie.

Ce bruit, il le connaissait. Oui, c'tait bien l'ternuement sonore et
crpitant de l'ami, du compagnon, en un mot, de....

--Goniglu! cria Muflier.

--Toi! rpondit Goniglu.

--O es-tu?

--Je n'en sais rien. Et toi?

--Je l'ignore...  peu prs....

--Es-tu libre?

--Je suis attach.

--Comme moi!

--J'ai le dos et les paules tremps.

--Comme moi!

--Oh! Muflier!

--Oh! Goniglu!

Il y eut un long silence.

--Comment vas-tu? demanda Goniglu.

--Pas mal... et toi? Quand je dis pas mal... j'ai la tte qui me
cuit....

--Moi, j'ai le crne en compote....

--Que s'est-il pass?...

--On nous a cogn dessus....

--C'est a... et aprs?

Avant que Goniglu et rpondu, une voix sonore retentit dans la cavit
tnbreuse.

--Vous savez! vous! si vous n'teignez pas votre grelot, on va vous
nettoyer!...

--Nous ne sommes pas au pouvoir du marquis, pensa Muflier. Ce
gentilhomme nous tmoignerait plus d'gards.

Dcidment, le plus important tait de ne pas attirer l'attention des
inconnus qui les tenaient en leur pouvoir.

Ce fut donc dans un susurrement  peine saisissante que Muflier reprit:

--Ainsi, Goniglu, voil o j'en suis rest... un renfoncement sur la
tte... puis plus rien, jusqu'au moment actuel, o je commence 
reprendre connaissance. Si de ton ct tu sais quelque chose de plus,
hte-toi de m'en instruire... aprs quoi, je me ferai un devoir de
t'expliquer mes dernires observations.

--Voici, rpondit Goniglu sur le mme ton. Peu d'heures s'taient
coules depuis le renfoncement en question, lorsque je suis revenu 
moi. O tais-je?... je ne l'aurais certes pas pu deviner. Cependant,
comme tu le comprendras tout  l'heure, nous n'avons pas chang de
local. O on nous avait offert si gracieusement l'hospitalit, nous
tions rests....

--A l'impasse de la rue du Rocher....

--Chut donc! pas si haut!... puisqu'on ne veut pas que nous
jaspinions....

--Veux-tu que je te dise mon ide? fit tout  coup Muflier.

--Vas-y de ton ide....

--Eh bien! nous sommes entre les mains du Bisco.

Goniglu se sentit frissonner jusqu'aux moelles.

--Nous sommes f... lambs... articula nettement Goniglu.

--Qui sait? fit Muflier, qui croyait en son toile, comme plus tard un
des plus puissants souverains de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela
qu'il s'agit. Achve ton histoire.

--Donc, quand j'ai ouvert un oeil, j'tais seul, ou  peu prs. Tu tais
dans le coin, ronflant abominablement, pas un ronflement de sommeil,
non, autre chose, comme qui dirait un rle....

--Brrr! fit Muflier, dsagrablement impressionn.

--Je me suis dit tout de suite que la place n'tait pas bonne, que nous
tions mal vus dans l'tablissement, et qu'il tait prudent de ne pas
attirer l'attention. Alors, je n'ai pas boug et j'ai fait le mort.
Voil qu'au bout d'un certain temps, dame! je n'avais pas de montre, on
est entr dans la pice.

--Qui a?

--Va-t'en voir s'ils viennent! Des bonshommes qui avaient la figure
noircie... J'avais les yeux ferms... et je glissais  peine un tout
petit regard de temps en temps. L'un d'eux s'est approch de moi et m'a
secou... Je n'ai pas fait ouf. Est-ce qu'il est nettoy? a demand
une voix que je ne connaissais pas. Non! a rpondu l'autre. On a
mesur le coup.--Il faut les attacher.--Parbleu! alors on m'a pass
des cordes aux bras et aux jambes. Et c'tait fait. Ah! cr coquin!
quelle jolie science!

--J'en sais quelque chose! murmura Muflier, qui se trmoussait
inutilement dans les liens.

--Quand j'ai t ficel comme une vritable andouillette de Troyes, on a
referm la porte; j'ai toujours pas remu, et a a dur encore
longtemps, et puis on est revenu, on m'a pris par la tte et par les
pieds, toi aussi, du reste; mais tu ronflais toujours, et on m'a mis un
sac sur la tte. Seulement, quoique je ne pusse rien voir, j'ai compris
d'abord qu'on descendait un escalier, qu'on ouvrait des portes, et puis,
finalement, qu'on tait  l'air libre. On allait trs-vite et on me
secouait, nom de nom! C'tait un vrai panier  salade! Il faisait noir,
tait-ce  cause du sac? Oui, d'abord. Mais on n'entendait presque pas
de bruit,  peine de temps en temps une voiture qui roulait; c'tait la
nuit, car c'est pas des ouvrages  faire en plein jour que de trimbaler
un camarade comme a. Enfin, on est arriv quelque part, et ce quelque
part-l, c'tait le bord de l'eau.

--Ah! fit Muflier, tu en sais autant que moi.

--J'ai de bonnes oreilles... on s'est fichu souvent de moi parce
qu'elles taient grandes; mais a sert...  preuve.

--On nous a fourrs dans un bateau.

--Comme tu dis; mais comment sais-tu a? Et depuis combien de temps
voguons-nous sur l'humide lment?

--Je te dis que je n'ai pas de montre.

--Mais,  peu prs?

--Une heure ou deux... peut-tre plus, peut-tre moins.

--Est-ce tout ce que tu as  me dire?

--Non. Il y a encore quelque chose.

--Dis vite!

--Eh bien! au moment o on nous fichait a, il y en a un qui a dit:
Quand ils seront aux Cagnards, il faudra bien qu'ils parlent.

--Aux Cagnards? Qu'est-ce que a veut dire?

--Sais pas. Tu crois donc qu'ils savent quelque chose? a demand une
voix. Parbleu! puisqu'ils mouchardaient pour le compte d'un marquis!

--Bigre! fit Muflier. Nous sommes compromis!

--Je te crois...  preuve que le premier a rpliqu: S'ils ne veulent
rien dire, on leur tortillera rien la vis!

--La vis! soupira Muflier.

Si bas que parlaient nos deux amis, il parat qu'ils n'taient pas
parvenus  teindre compltement le son de leur voix, car voici que de
nouveau retentit celle qui avait dj parl tout  l'heure.

--Et on vous la tortillera, tas de gueux! dit-elle avec une amnit
charmante. Allons, haut! et dans le trou!

--Dans le trou! hurla Muflier oubliant tout. Sacr-di! mais c'est un
assassinat!

Il et pu, d'ailleurs, protester contre les lois divines et humaines,
c'et t la mme chose.

La scne que venait de lui raconter Goniglu se reproduisit. On les
empoigna tous deux par les paules et par les jambes; encore une fois,
ils se trouvrent  l'air.

On avait nglig d'emprisonner leur tte.

Dans une pnombre fantastique, une vote noirtre, suintante... puis une
grille qui ressemblait  un gril gigantesque... puis l'eau tnbreuse
qui houlait et gmissait.

On les emporta. Ils pntrrent--par l'intermdiaire de leurs
porteurs--sur une planche qui chancelait. Il y eut un grincement de
gonds rouills; puis, comme des paquets inutiles, on les jeta sur un sol
dtremp o leurs membres clapotrent comme une vieille guenille.

--Oh! mon avenir! murmura Muflier.




X

MORT OU VIVANT


Nous avons laiss Diouloufait au moment o, pour rsister aux
incitations du magistrat, il avait prfr mourir plutt que de trahir
Biscarre.

Ainsi nous est expliqu le mot prononc par lui lorsque, cach dans le
trou de la Rivire morte, il avait appris que la police tait  sa
poursuite.

--Je ne veux pas tre tent! avait-il dit.

C'est qu'il connaissait dj tous les dtails que venait de lui rappeler
avec une implacable prolixit le procs-verbal lu par le greffier. Oui,
il savait que c'tait Biscarre qui avait tortur, assassin, brl la
malheureuse femme dont il avait fait sa compagne.

Singulire nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les
violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif,
inconscient, d'tre bon, de se dvouer. Nul ne l'avait jamais aim, et
sa faiblesse mme n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais
cet homme avait vou  Biscarre une amiti que, jusqu'ici, rien n'avait
pu briser.

tait-ce donc que le roi des Loups et tent quelque effort pour la
mriter, pour se crer quelques titres  la reconnaissance de
Diouloufait? Non. A ses dvouements il rpondait par la brutalit;  ses
soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait.
On et dit qu'il tait riv  cet homme corps et me.

Peut-tre aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit,  la
volont impitoyable, souffrait d'pouvantables tortures,  la faon de
ces monomanes dont le crne est par intermittence le sige de
convulsions atroces.

Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le rduisait au
silence. Sa force le terrifiait, cette nergie indomptable le frappait
d'une admiration pouvante.

Un jour, Diouloufait avait rencontr la Brleuse.

Pourquoi ces deux tres s'taient-ils runis? D'o venait la sympathie
profonde que cette crature, laide et brutale, avait inspire  Dioulou?
Ce sont l des mystres qu'il et t lui-mme impuissant  expliquer.

Toujours est-il qu'il avait vou  cette femme une affection qui tenait
de celle qu'il portait  Biscarre. Mme soumission, mme abandon de
soi-mme.

Et voici que Biscarre l'avait tue! Pour la premire fois, Dioulou avait
senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah!
s'il l'avait tenu en ce moment-l! peut-tre se serait-il veng d'un
seul coup.

Mais on lui demandait de le livrer...  qui?  la justice. Cette action
lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant,
n'tait-ce pas la vengeance, sre, complte, cette vengeance que la
misrable avait rclame dans un dernier cri d'agonie?

Combat terrible!... et quand Dioulou s'tait senti faiblir, quand il
avait compris que, peut-tre, il allait trahir le compagnon de toute sa
vie, le matre dont il tait l'esclave, alors il avait arrach
l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'tait chapp
de leurs lvres bantes... l'homme tait tomb....

Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette
me trange o les sentiments n'appartiennent pas  la commune nature
des hommes?

Le mdecin de la Prfecture avait t mand aussitt.

--Cet homme est en danger de mort, dit-il.

--Peut-on le transporter  la prison?...

--Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner
ordre qu'on le reoive  l'Htel-Dieu....

--Esprez-vous sa gurison?

--C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra tre
fix que lorsque l'hmorrhagie se sera arrte.

Il avait t fait comme le mdecin avait dit.

tendu sur une civire, Dioulou avait t transport  l'Htel-Dieu. Il
tait dans un tat complet d'insensibilit; son visage s'tait marbr de
teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprims sur
sa face.

Il existait alors  l'Htel-Dieu une chambre spciale destine aux
personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle tait
place au premier tage, donnant sur la rivire,  peu de distance de la
passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une
large baie garnie d'une grille norme. C'tait une des ouvertures qui
donnaient accs dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul
ne visitait, et qu'on disait compltement envahis par les eaux.

Cette chambre, dont les murs taient blanchis  la chaux, ressemblait 
une cellule de prison; et pour complter l'illusion, de forts barreaux
de fer taient scells dans le cadre de la haute fentre.

Le plancher tait form de larges dalles,  carrs blancs et noirs,
recouverts d'une natte de corde.

C'tait l que nous devions retrouver Diouloufait.

Plusieurs jours s'taient couls depuis celui o il avait commis cette
sorte de suicide.

Pendant prs de cinquante heures, on avait dsespr de le sauver.

L'hmorrhagie avait dtermin--outre l'affaiblissement--une fivre
dlirante dont le rsultat aurait pu tre mortel.

Le malheureux, dans un accs de folie, avait lutt contre ses gardiens,
et on avait t contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de
force.

Mais, aprs cette crise, l'abattement complet tait venu, suivi d'une
amlioration sensible.

Il n'tait plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arracht  la mort.

La premire parole de Dioulou, revenant  lui, avait t celle-ci:

--Est-ce que j'ai parl?...

--Que voulez-vous dire? avait demand l'interne de service.

--Rien, avait rpliqu Dioulou.

Pendant de longues heures, il avait tent de reconstituer dans sa
mmoire la scne qui s'tait passe dans le cabinet du juge
d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole
compromettante ne s'tait chappe de sa poitrine, il avait pouss un
soupir de soulagement.

Maintenant, il ne ressentait mme plus cette hsitation qui, un moment,
avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa
mmoire le fantme de la Brleuse; il n'coutait plus cette voix qui
s'levait encore de la tombe mal ferme pour rclamer la punition de son
assassin.

De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris complte possession
de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait t assez
infme pour penser  une dnonciation.

C'tait fini.

Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le
confesser, il se tairait.

Or, ce matin-l, il se passa dans le cabinet du directeur de l'hpital
un fait assez insignifiant en lui-mme, mais sur lequel il convient que
nous nous arrtions.

Une voiture s'tait arrte devant l'Htel-Dieu, et un homme en tait
descendu, puis se prsentant  la grille, avait demand  parler au
directeur.

Sur le vu de sa carte, il avait t immdiatement introduit.

Or, voici ce que portait cette carte:

--James Wolf, _physician and surgeon_, Glascow.

James Wolf, mdecin et chirurgien.

C'tait un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rougetres,
dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris
rondement coups entouraient un visage large et rubicond. La mchoire
avait ce prognathisme qui caractrise les enfants d'Albion.

Aprs les premires salutations d'usage, le directeur de l'Htel-Dieu
avait demand  quelle heureuse circonstance il devait la visite de son
confrre tranger.

L'autre avait rpondu, avec un fort accent, mais dans un franais
trs-intelligible, qu'il prenait la libert, sur la recommandation d'une
des lumires de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de
solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'Htel-Dieu.

Naturellement sa requte n'tait pas de celles qu'on repousse, en France
surtout, o l'hospitalit, pour tre beaucoup moins proverbiale qu'en
cosse, est de fait beaucoup plus srieuse.

Le directeur s'tait mis  sa disposition avec une gracieuse obligeance,
et la tourne avait commenc dans le vaste hpital.

En vrit, le docteur Wolf tait un homme de haute science et d'agrable
commerce. Il dispensait les loges sans restriction, s'merveillait des
choses les plus simples, et plaait  propos cette phrase flatteuse:

--Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup  apprendre de
vous.

Le directeur souriait et passait sa main sur son crne chauve, tout en
rpondant:

--Vous nous flattez, parole d'honneur!

--Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi
bien tenu, aussi habilement organis. Je suis ravi, _upon my word_, tout
 fait ravi!

Et la promenade se poursuivait entre les ranges de lits blancs dans
lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, 
dents longues et jaunes.

Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 tait vide parce
que le malade avait trpass le matin mme, et que le 39 ne battait plus
que d'une aile.

L'Anglais hochait la tte en disant:

--Parfait! parfait!

Puis on s'arrtait auprs d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux
en criant  l'aide.

--Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela
ne vous soulagera pas.

Sir James Wolf dodelinait de la tte avec une satisfaction bate, tant
cette parole lui paraissait frappe au coin du bon sens et de la
vritable logique.

Il ne faisait grce d'aucune question, gotait le bouillon et le
dclarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destin aux
convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant:

--Les gaillards! ont-ils du bonheur d'tre Franais!

Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment
arrivait o les deux praticiens devaient se sparer, quand un infirmier
s'approcha du directeur et lui dit quelques mots  voix basse:

--Non, non, rpondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je
suis responsable de l'excution des ordres donns par le mdecin de
service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq
jours au moins... Dites  l'envoy de M. le juge d'instruction qu'il y a
l une question d'humanit qui prime jusqu'aux droits sacrs de la
justice....

La physionomie de l'Anglais exprima une curiosit de bonne compagnie.

Quand l'infirmier se fut loign:

--Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable--je
ne sais quoi, un forat en rupture de ban ou peut-tre mme vad--qui a
failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il
prtend me le reprendre avant qu'il soit radicalement guri.

--Ce serait de l'inhumanit, dit sir James, mais je ne comprends pas,
vous avez dit un forat? c'est ce que nous appelons un convict....

--Exactement.

--Comment un pareil homme se trouve-t-il ici?

--Comme bless... il a t frapp de plusieurs balles pendant qu'il
cherchait  s'chapper....

Sir James paraissait de plus en plus intrigu.

--Son affaire tait donc bien grave?...

Ils taient descendus dans une cour intrieure et se dirigeaient vers la
sortie.

Le directeur baissa la voix:

--Trs-grave, reprit-il. Il fait partie,  ce qu'il parat, d'une bande
de malfaiteurs qui a dsol Paris par ses attentats de toutes sortes!...

--Quelque chose comme nos _Burkers_....

--Oui, et ils ont un nom caractristique....

--Et ce nom?

--On les appelle les Loups de Paris.

--En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de
sa redingote et l'avait arrt sur place, j'ai entendu parler de ces
misrables; leur chef est mort.

--On dit qu'il est vivant.

--En vrit. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'tait pas abuser de
votre bont, je vous adresserais encore une requte.

--Tout  votre service, mon cher confrre.

--Je m'occupe beaucoup de mdecine lgale, et souvent, on a bien voulu
avoir recours  mes faibles lumires dans des instructions criminelles;
je serais trs-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la
phrnologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne
recueillerait pas l quelque fait nouveau, quelque observation de haute
importance?...

Le directeur paraissait fortement embarrass.

--Mon cher confrre, vous ne sauriez croire  quel point votre demande
me chagrine....

--Eh! pourquoi?

--Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.

--Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.

--Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre  l'hpital, il est
confi  notre responsabilit. Et il nous est interdit--de la faon la
plus formelle--de le laisser communiquer avec personne.

--Sans exception?

--Sans exception. Nos instructions sont prcises, et je ne saurais y
contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des
reproches qu'il est de ma dignit d'viter.

--Oh! yes! trs-juste! trs-juste!... Je n'insiste plus... le devoir
avant tout.... Ah! vous autres Franais, vous ne transigez jamais...
Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pntrer jusqu' votre prisonnier.

--Ah! en Angleterre!...

--Certainement... On se serait dit: Les instructions en question
s'opposent  ce que le prisonnier communique avec un tranger... ou mme
avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent
ni un ami... C'est un mdecin!... Les mdecins sont de tout temps admis
auprs des malades, quels qu'ils soient... Voil ce qu'on dirait en
Angleterre... Mais ici, vous tes les esclaves de la rgle... C'est
bien! c'est trs-bien! Quel peuple!...

Malgr l'admiration bate exprime par le visage de l'Anglais, M. le
directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait
pas... au moins un peu.

Cependant sir James avait lch rsolment le bouton du Franais, et se
dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.

Je ne sais quelle bouffe d'orgueil patriotique monta au cerveau du
fonctionnaire.

--Docteur! fit-il.

L'Anglais s'arrta et se retourna.

--Vous m'appelez?

--J'ai rflchi....

--Que voulez-vous dire?

--Je pense  mes instructions.

--Elles sont formelles.

--Certes. Mais j'ai le droit d'interprtation....

--Ah! vous avez....

--Et je prtends qu'un mdecin... un confrre, a le droit de pntrer
auprs de tout malade.

--Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.

--Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon ct, je me plie
devant des exigences judaques?

--Ah! si vous croyez que la logique soit de votre ct... Rflchissez
encore... Malgr tout mon dsir d'tudier un cas intressant, je me
ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.

--Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un hrosme superbe, se
dirigea vers la chambre de Dioulou.

Si pourtant il s'tait retourn, peut-tre et-il saisi dans le regard
de l'Anglais un clair de triomphe.

Mais il tait sans dfiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il
s'agissait de prouver  l'univers entier que la France n'tait pas  la
remorque des autres nations....

--Entrez, fit le directeur en s'effaant.

Et les mdecins pntrrent dans la chambre du prisonnier; elle portait
le n 36.

Dioulou s'tait assoupi.

Il n'entendit mme pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.

Dans ce moment de repos, de sdation complte de l'tre tout entier, le
visage du forat avait repris son calme. Sa respiration tait rgulire,
et une coloration lgre avait remplac la pleur qui d'ordinaire
blanchissait ses traits.

--Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....

--Tout le prouve, rpondit le docteur.

Et il ajouta  voix basse:

--On dit mme qu'il y va pour lui de la peine capitale.

--C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plong dans de profondes
rflexions. Rien dans sa physionomie ne rvle les instincts d'un me
criminelle....

A moins, continua sir James, que le crne ne prsente certaines
protubrances....

Il avana la main vers la tte du dormeur.

En mme temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme
pour solliciter l'autorisation de se livrer  une vrification
scientifique.

Le directeur, d'un geste, l'invita  agir.

L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer  une
exprience longtemps dsire.

Sa main s'tendit, et lentement il se mit  palper la tte de
Diouloufait, et cela avec une telle lgret de doigts que le dormeur ne
parut pas sentir leur contact. Un instant mme, ils touchrent son
visage, ses yeux, ses lvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il
prouvait la moindre sensation.

Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.

--Quelle admirable science que la phrnologie!...

--Quoi! vous avez dcouvert....

--La protubrance de la _contraction_ prsente un dveloppement anormal.

--Vraiment.

--Qui dit contraction dit ractivit musculaire, force de cohsion...
d'o esprit de querelle, de combat.

Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette
fois pour l'entraner au dehors.

--Puis nous avons prdominance des muscles... impatience...
destructivit... Voyez-vous, c'est l au-dessus de l'oreille.

Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui
paraissait d'autant plus intress qu'il ne comprenait pas un seul mot
de toutes ces thories.

--Et vous concluez? demanda-t-il.

--Que cet homme est un bandit de la pire espce.

--C'est incroyable! C'est tout  fait exact!

--Maintenant, mon cher directeur, il me reste  vous remercier de votre
complaisance toute franaise. Vous m'avez rendu un de ces services qui
ne s'oublient pas.

Et ce fut avec un change d'affables protestations et de poignes de
main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagn du
directeur, qui se rpandit en flicitations et souhaits de bon voyage,
etc., etc.

Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adress un
dernier salut de la main, rentra dans l'hpital qu'il tait fier de
gouverner.

Peut-tre sa fiert et-elle reu un rude chec s'il avait entendu le
court dialogue chang entre sir James Wolf et son cocher.

--Eh bien? avait fait l'automdon en se penchant en arrire.

--a y est... enfonc le _pantre_!

--Et l'autre?

--Affaire faite.

--Le directeur a coup dans le pont.

--Un _sinve_ de premier choix!

Pendant ce temps, l'honorable directeur, plong dans son fauteuil de
cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employs
de l'hpital. Il s'arrta avec complaisance sur la note qui concernait
Dioulou.

Gurison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours.
Rgime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.

Et le directeur rptait tout bas:

--Ractivit, destructivit, cohsion! Que c'est beau, la science!

Tout alla bien jusqu' trois heures de l'aprs-midi. Mais voici qu' ce
moment la porte du cabinet s'ouvrit.

--Qu'y a-t-il? s'cria le directeur.

--Monsieur, le 36!...

--Ah! oui! ractivit... destructi....

--Il est mort!

--Hein?

--Un accs d'pilepsie... de _delirium tremens_... de ttanos!

--Impossible! il se portait si bien ce matin!

Le directeur rptait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant
de ce bon M. Cerfeuil qu'il a lui-mme assassin et dont le dcs
parat vivement le surprendre.

Il avait bondi sur ses pieds.

Il courut au n 36.

Le fait tait rel, Dioulou tait mort.

Sapristi! la chose tait dlicate! et la justice! et la responsabilit!
Si on venait  savoir que le directeur avait introduit un tranger! Bah!
aprs tout, ce n'tait pas cela qui l'avait tu!... et puis, qui
parlerait? On se proccupait bien de cela!

Le fcheux en ceci, c'est que c'tait une mauvaise note pour
l'Htel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On
clabauderait encore contre l'insalubrit de l'hpital. On accuserait
l'administration, l'conomat, la direction.

C'tait  en perdre la tte.

Et cependant, il n'y avait pas  contredire l'vidence. Mais comment, de
quoi Diouloufait tait-il mort? Son visage rvlait une complte
placidit. Il tait pass de vie  trpas sans secousse, sans agonie.
Les infirmiers dclaraient qu'il n'avait pas sonn, appel  son aide.

Le service mdical tout entier tait runi autour de son lit et on
examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures taient
compltement cicatrises. Il ne pouvait tre question d'panchement
sanguin.

Le mdecin en chef dclara que l'autopsie tait indispensable. Le corps
ne prsentait aucun des caractres qui rvlent la congestion.

Le directeur, aprs avoir espr vainement que la science ranimerait le
pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pense: prvenir de la part de la
justice toute enqute qui lui porterait tort.

Le plus simple tait d'aller de soi-mme au-devant du danger.

Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il rvla le fatal
vnement. Par bonheur pour lui, M. Varnay tait trs-proccup
actuellement d'une affaire des plus dlicates et qui absorbait toute son
attention.

Il reut donc la nouvelle avec une parfaite indiffrence, et sans
l'insistance du directeur, il et trs-probablement nglig de signer
l'ordre d'autopsie:

--Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonn? demanda-t-il en riant.

Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit
du cabinet pour se rendre  la prfecture o tout fut rgularis.

L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.

Voil qui tait rgl. La poitrine directoriale se trouvait soulage
d'un grand poids.

Ds que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre
d'enlever le cadavre et de le descendre  la salle de dissection.

Puis, tranquillis, il alla dner en famille. Ouf! il l'avait chapp
belle. Mais ce M. Varnay tait, en vrit, un homme charmant.

Les ordres avaient t immdiatement excuts.

Ici quelques renseignements sont ncessaires.

A l'poque o se passaient ces faits, la salle de dissection se
trouvait dans un des anciens _cagnards_ de l'Htel-Dieu, c'est--dire
dans le vaste sous-sol o taient tablis jadis le service du
_charnage_, la tuerie et les tables o les bestiaux arrivaient par la
rivire, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Ds longtemps la
salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.

Sous Franois Ier, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des
salles affectes aux femmes en couches. Semblables  des celliers, elles
furent dsignes sous le nom de _cagnards_ (de l'italien _cagna_,
chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fentres,
de sorte que les lits taient  peine  deux pieds au-dessus du niveau
du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noy un grand nombre de
ces malheureuses.

Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit,
servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entre du
passage qui communiquait avec le petit Chtelet, lorsque Louis XIV eut
fait don (1684) de la vieille forteresse  l'Htel-Dieu.

Cette salle, basse mais spacieuse, avait t soigneusement recrpie;
deux larges dalles de pierre, formant tables, s'tendaient blanches et
sinistres devant la large baie d'o tombait la lumire.

C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut plac. Il
tait nu, et les garons de service n'avaient pu se dfendre d'une
certaine admiration pour cette norme charpente qui, au dire de l'un
d'eux, aurait rsist pendant des sicles.

--Ce que c'est que de nous! soupirait-on.

Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de bote qui le
cache tout entier, et qui ne sera plus souleve qu'au matin, lorsque
arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.

Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste
existence, en vrit, que la tienne! Ta mre folle t'a enseign le mal
et la haine... Puis voici que, ds ton adolescence, tu as t saisi par
l'engrenage de la pnalit. Le bagne a achev l'oeuvre de corruption.
Biscarre s'est empar de toi, qui, peut-tre, n'tais pas vraiment
mchant. Tu as gliss dans toutes les fanges, fidle  ton matre comme
un chien, le suivant dans tous les cloaques o il lui a plu de te
conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte
de misre, ne rvant, ne dsirant rien, sinon quelquefois une bonne
parole de ce dmon auquel tu t'tais donn. Tu n'as eu qu'une seule
affection dans le monde, celle de cette rprouve, qui tait une brute
comme toi... On te l'a tue... Et maintenant, te voil tendu, nu comme
l'animal qu'on jette  la voirie. Pas une pense, pas un regret ne
t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre  travers les grilles,
on voit  peine la place o tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du
repos.

Car tu appartiens  la science, et ta chair gmira sous le scalpel avant
que la dernire pellete de terre te couvre  jamais....

La nuit vient, sombre, sinistre.

La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui
passe en clapotant.

C'est tout. Les bruits de la ville s'teignent un  un.

Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle
et lugubre... On dirait qu'un souffle de maldiction passe et
tourbillonne autour du cadavre maudit....

L'heure s'coule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus
paisses sont les tnbres, plus lugubre le sifflement du vent qui
glisse sur la rivire....

Mais que se passe-t-il donc?

Quel mouvement a agit cette immobilit? quelle vie a remu dans ce
spulcre? quelle lueur claire cette obscurit?

Au centre de la salle des morts, une dalle s'est souleve... puis une
ombre a paru, claire par le reflet jauntre d'une lanterne.

La lanterne est dpose sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci,
regarde autour de lui, tend l'oreille et coute. Puis, rassur sans
doute par le silence, il se penche vers l'ouverture bante et fait un
signe.

Deux autres ombres paraissent  leur tour....

Ds qu'elles ont touch le sol du cagnard, elles se dirigent vers la
dalle sur laquelle Dioulou est tendu....

Pas un mot n'est prononc.

La bote est souleve. Le cadavre est mis  nu....

Puis on le saisit. Chargs de leur fardeau, les deux hommes reviennent
vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux,
l'autre le suit tenant les paules.

Le dernier s'engage  son tour dans l'ouverture....

La lanterne disparat... La dalle se referme.

Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.




XI

LES ASSISES ROUGES


Dans le chapitre prcdent, nous avons dcrit rapidement certains locaux
dpendant de l'Htel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes
modifications ont t accomplies.

Les fosses de _charnage_ ne sont plus  l'Htel-Dieu, les cuisines ont
t montes au rez-de-chausse, la buanderie a t transfre  la
Salptrire; les basses-oeuvres de l'difice ont t compltement
abandonnes par les hommes.

Quelque latitude que le lecteur laisse  l'imagination du romancier,
cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas,
cette imagination est grandement servie par les faits eux-mmes.

Les documents que nous avons consults pour reconstituer le drame dont
les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, dcrivent
minutieusement les souterrains qui, de temps immmorial, s'tendaient
sous le vieil hpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient
l'Htel-Dieu aux Chtelets.

Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission
d'invoquer le tmoignage d'un chercheur et d'un rudit, M. Louft, qui,
dans son _Paris historique_ (1874), a racont en ces termes une visite
faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de
l'Htel-Dieu.

Ces catacombes taient ou plutt sont situes au-dessous des cagnards
dont nous avons parl.

Aprs avoir descendu  ttons l'unique escalier qui n'ait pas t
condamn, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles
mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pnombre,
claires  et l par les glauques lueurs de baies ouvertes  fleur
d'eau.

En pntrant sous ces arceaux, o je n'avance qu'avec des prcautions
extrmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout  l'autre
d'paisses guipures qui pendent jusqu' terre: on dirait des filets de
pcheurs qu'on a mis scher l. Ce sont des toiles de millions
d'araignes qui me barrent le chemin, et je suis rduit  me frayer avec
ma canne une route  travers ces tapis de haute lisse.

Je pntre donc au milieu de voiles dchirs, de haillons flottants,
qui bientt s'accrochent  mes vtements, m'enveloppent comme un suaire;
je trane aprs moi l'oeuvre de plusieurs gnrations d'arachnides....

Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage  travers ces
innombrables rsilles, des nues de rats me passent par escadrons dans
les jambes, bondissent et se prcipitent les uns vers leurs terriers,
les autres vers les issues extrieures, d'o ils se prcipitent dans la
rivire, car rats et rats d'eau vivent ici cte  cte; c'tait un
indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'motion passe, la
curiosit reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir
l'intrus qui pntre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent
 leur orifice, et, malgr la clart douteuse, de tous les terriers,
trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des
escarboucles.

Malgr les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les
modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hpital
ont conserv un grand caractre: ces galeries aux votes robustes, ces
baies perces  fleur d'eau et bardes de fer, rappellent les prisons du
chteau des Sept-Tours  Constantinople, et la grande porte d'eau
ressemble  l'embarcadre de certains palais vnitiens du Grand-Canal.

Cette porte, avec son arcade majuscule, ses normes grilles et le large
escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien
souvent d'embarcadre, mais d'embarcadre pour l'ternit.

A certaines poques, quand le nombre des pensionnaires de l'Htel-Dieu
tait si considrable qu'on tait oblig d'en mettre dix ou douze dans
le mme lit; quand malades, moribonds et morts taient entasss
ple-mle sur la mme couche; lorsque enfin aller  l'hpital tait
synonyme d'aller  la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient 
la sourdine s'amarrer sous cette vote, on chargeait les cadavres des
malheureux dcds la veille, et la funbre flottille allait dposer son
chargement au del de Saint-Victor,  proximit du bourg Saint-Marceau,
o tait le cimetire de Clamart....

Des cryptes de la Cit, passons dans celles des btiments de l'autre
rive.

Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles
supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face;
pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.

Outre le caractre que leur donne cette antiquit dj respectable,
elles empruntent  leur destination une physionomie lugubre qui
impressionne. C'est l qu'est relgu tout ce qui se rattache au service
des morts. Que de myriades de cadavres ont pass l pendant ces deux
sicles!...

Les dessous se prolongent d'un bout  l'autre de l'difice. Ces
sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment
plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de
soupiraux. Ces ouvertures, perces sur la rue de la Bcherie, devaient,
dans le principe, beaucoup attnuer les tnbres de ce passage; mais le
jour y est maintenant intercept par des grilles et des treillis de fer;
on s'est vu forc de prendre ces prcautions, afin de couper court  un
trafic clandestin qui se pratiquait jadis.

C'est par l, en effet, que les bas employs de l'tablissement
passaient les dents et les cheveux dont ils dpouillaient les morts pour
les vendre  des industriels: les dentistes d'autrefois et les
perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit,
dans la rue de la Bcherie.

Une porte btarde, perce sous le soubassement de l'difice, du ct de
la rue de la Bcherie, est affecte  la sortie des morts. C'est l qu'
certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.

Jusque sous le rgne de Louis-Philippe, les btiments que l'Htel-Dieu
possde sur la rive gauche plongeaient  pic dans la rivire, et les
souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve;
mais, en 1840, toutes ces constructions ayant t soumises  un recul
pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent
galement rtrcies et par consquent dfigures.

Quand on sort de ces lieux funbres, lorsqu'on se retrouve sur nos
voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font
plaisir!

Ainsi s'exprime un des crivains les plus srieux, les moins
susceptibles d'entranement imaginatif.

Si nous avons donn  cette citation une extension aussi importante,
c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la
vrit est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie
la plus libre.

Avant de le faire pntrer dans les souterrains de l'Htel-Dieu, nous
avons tenu  lui prouver que ce n'tait pas l une cration de toutes
pices, et nous nous sommes appuy sur un tmoignage impartial que les
plus sceptiques ne sauraient rcuser.

Mais la partie qu'il a t donn  l'archologue de visiter ne comporte,
il faut bien le reconnatre, qu'une portion trs-restreinte de ces
cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passs, aux catacombes, aux
souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux
Louvre.

Depuis que le sous-sol de Paris a t fouill dans tous les sens pour
l'installation des eaux et du gaz, ces rduits mystrieux ont t
combls; mais  l'poque o se passe notre drame, c'est  peine si on en
souponnait l'existence.

Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de
Paris, et qui prouve que derrire les cryptes visites par M. Louft,
s'tendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extrieure avait
t mure.

C'est l que nous invitons le lecteur  nous suivre, et quelle que soit
sa rpugnance  pntrer avec nous dans ces lieux de tnbres et
d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hsitera plus en entendant la
voix de deux anciennes connaissances:

--Ae! faisait l'une.

--Sapristi! criait l'autre.

--coute, Goniglu, a devient intolrable!... Voil que les rats ont
presque achev de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent  mon
pied....

--Ki! ki! ki! rpondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.

--Ae! reprenait Goniglu.

--Sapristi! criait encore Muflier.

A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'tre amliore. Le lieu o
ils se trouvaient tait plong dans la plus profonde obscurit. Le sol
dtremp formait une boue immonde, et c'tait sur cette couche plus
humide que toute la paille de tous les cachots runis que les deux amis
gisaient tendus.

Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui
taient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dgags de
leurs liens, lanaient des coups de pied  droite et  gauche; en vain
leurs talons crasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se
reformaient en phalange macdonienne.

Le ki! ki! devenait plus strident; c'tait comme un appel de clairon. A
l'assaut! et voil qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse,
aux bras, aux paules, les rats, turcos enrags, grimpaient, agiles et
froces.

La lutte prenait alors des proportions piques. Muflier se secouait avec
fureur; de ses mains crispes il arrachait les btes aux dents aigus,
et ses vtements se dchiraient, ouvrant  leur voracit des chappes
radieuses.

Goniglu se roulait  terre, crasant les animaux sous son poids, comme
ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui  aplanir les routes.

Puis tout  coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel
stratgiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystre! Mais,
sans hsiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou
plutt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du
gnral Trochu.

Et voil plusieurs jours que durait ce supplice!

Oh! que bien loin s'taient envoles les joies de l'htel de
Thomerville! O taient les chauds-froids de volaille et les suprmes
d'ananas? O les Saint-milion premire et les Clos-Vougeot de 1847? O
les draps fins et les meubles du bon atelier?... o le bonheur? o le
repos?

Maintenant hves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme
Muflier se comparaient _in petto_  ces malheureux que la justice, ou
plutt l'injustice fodale prcipitait dans les _in pace_.

Goniglu avait t beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait
reproch  Muflier les titillations passionnes qui l'avaient arrach 
sa couche et l'avaient dtermin  courir la pretantaine.

Goniglu se rvlait comme fataliste. Cela tait parce que cela devait
tre.

Cela! mais quoi? voil bien ce qu'il y avait de plus terrible.

tre tortur, cartel, pendu, ce n'est pas toujours agrable. Mais ne
pas savoir ce qui vous menace, sentir l'pe suspendue au-dessus de sa
tte, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une
dague! Voil qui est sinistre!

Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit  la torture. Certes
le premier nom qui leur tait venu  l'esprit tait celui de Biscarre;
mais ils le connaissaient.

Le roi des Loups avait toutes les brutalits, toutes les violences. Il
n'tait pas homme  rsister  sa colre. S'ils eussent t en son
pouvoir, il se ft dj prsent pour leur jeter leur crime  la face,
il les aurait dj tus!

Mais qui? qui? s'criaient-ils, faisant concurrence aux rats.

Ce n'tait pas qu'ils n'eussent tent quelque chose pour obtenir des
renseignements. Mais ce quelque chose tait bien peu.

Chaque jour--le matin ou le soir--il leur et t bien difficile de le
dire, car, selon le mot du pote,

          C'est toujours la nuit dans le tombeau,

chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque
chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre  laquelle leurs yeux s'habituaient
comme les prunelles des flins, Muflier et Goniglu voyaient apparatre
dans l'air une ligne noire qui se balanait.

C'tait un bton flexible au bout duquel tait fich un pain noir.

Provende de la journe.

Alors ils avaient cri, appel, interrog.

Un bton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc
une tte, donc une bouche.

Mais la bouche restait muette  leurs supplications, et le bras se
retirait. Et dans les tnbres, colls l'un contre l'autre, dsolants et
dsols, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.

Muflier avait des rvoltes. Alors c'taient des fureurs  branler les
tours Notre-Dame. Mais les votes qui les enserraient taient solides.

Pourtant ils ne voulaient pas mourir.

Ils se sentaient encore pleins de vitalit: ils taient dcids 
rsister jusqu'au bout....

Quand viendrait ce bout?

Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela
devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils
s'assoupissaient, ces btes, lches et sournoises, profitaient de leur
impuissance pour grignoter leurs vtements, assaisonns d'un tantinet de
chair frache.

A l'heure o nous retrouvons nos amis, le dcouragement commence 
s'emparer d'eux. Leurs mes blindes ont reu des secousses trop vives.
Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se
compose que de soupirs entrecoups d'interjections:

--Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.

Richard III disait aussi:

--Mon royaume pour un cheval!

--coute... fait tout  coup Goniglu.

--On marche dans le mur....

--Les rats....

--Non, des hommes!...

--Pourtant on a apport la ration....

--On approche!...

--C'est peut-tre la fin....

--Bah! a vaut mieux....

--Serre-moi la main, Muflier.

--Embrasse-moi, Goniglu.

Et dans cette suprme treinte, les deux amis rappellent Eudore et
Cymodoce (voir les _Martyrs_ de M. de Chateaubriand), prts  marcher
au cirque romain.

Cependant une lueur claire le souterrain....

Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont
paru.

Encore cette fois, ils ont le visage noirci.

--Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.

Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre  cette
suprme dignit dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en
rejetant la tte en arrire.

--Vos mains! reprend la voix.

Ils tendent les poignets.

Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de prcaution que
les gendarmes tiennent en rserve pour les rcalcitrants.

On tire un peu en avant. Ils marchent.

La scne a quelque chose de thtral.

Ils passent au milieu d'une haie forme d'hommes qui tiennent des
torches. Le problme se corse. Mais la solution doit tre proche.

On avance assez vite, tantt sur le sol glissant, tantt sur des dalles
o le pied a peine  tenir.

Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....

La clart de torches nombreuses les inonde et les aveugle.

Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrire. Mais le petit
instrument ci-dessus dsign les rappelle  la soumission.

Un cri rauque s'chappe de leur poitrine.

Et Muflier prononce ces mots:

--N.d.D.! cette fois-ci, a y est!...

O sont-ils donc?...

C'tait une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des
artes de pierre couraient le long des votes, se runissant  une clef
pendante.

Cela tenait de l'glise et du clotre.

Mais cela n'tait pas le plus surprenant.

Au fond, tait tabli un tribunal lev de trois pieds environ au-dessus
de terre;  gauche, une chaise,  droite un banc enferm d'une
balustrade.

Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.

Plus en avant, quelques bancs.

Enfin, derrire une nouvelle balustrade courant d'un ct  l'autre de
la salle et la sparant  peu prs en deux, une foule presse,
bavarde....

Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.

On avait pouss les deux amis vers le banc de droite, c'est--dire celui
des accuss. Et, interloqus, stupfaits, ils s'taient laisss tomber.

Ceux qui les avaient conduits s'taient placs derrire eux, et aprs
les avoir dlivrs de leurs entraves, avaient tir d'une gane un long
poignard qu'ils tenaient  la main, prts  frapper, si les hommes
eussent manifest la moindre vellit de rsistance, ce qui d'ailleurs
tait loin de leur pense.

Le tribunal tait vide, ainsi que la chaire qui en une cour rgulire
et t destine au procureur.

Au-dessus du tribunal,  la place o d'ordinaire est suspendu le christ
en face duquel les serments sont prts, il y avait un appareil de forme
bizarre, attach  la muraille.

Depuis leur entre, Muflier et Goniglu n'avaient pu dtacher leurs yeux
de ce simulacre bizarre qui, mal clair par la lueur des torches,
prsentait des ombres singulires.

Tout  coup ils frissonnrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce
qu'il y avait l, c'tait la silhouette d'une guillotine, trace en
rouge clatant sur la muraille noire, et surmonte d'une norme tte de
loup.

A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.

--La Cour, messieurs! crie une voix.

tait-ce une hallucination?...

Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vtus
de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes
qui sont l....

Mais ils portent au cou un ruban rouge, coll contre la chair, qui donne
l'illusion de la trace laisse par un coup de hache,  supposer qu'aprs
une excution la tte ait t rapproche du tronc.

Derrire eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus
lev que leurs siges.

Ils portent au cou le mme insigne rouge, ainsi que celui qui est venu
prendre place  la chaire de procureur.

Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques
applaudissements, aussitt rprims, se sont fait entendre. Il est
vident que c'taient l des flicitations adresses aux personnages
qui venaient de paratre.

Douze hommes! cela ressemblait furieusement  des jurs. Outre la
cravate rouge, ils portaient  l'paule une sorte d'paulette taille
dans une tte de loup.

Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de
greffier, s'tait assis.

Puis deux autres, debout, les paules couvertes d'une plerine de peau
de loup, remplissaient l'office d'huissiers.

--Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.

Le silence se rtablit immdiatement.

Le prsident se leva:

--Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte
de renvoi.

Muflier et Goniglu taient verts.

Ils commenaient  comprendre.

Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils
avaient entendu parler  voix basse de ce tribunal qu'on dsignait sous
le nom des Assises rouges.

Par une odieuse contrefaon des lois rgulires, ce tribunal tait
constitu selon les rgles de la procdure normale. Un prsident assist
de deux juges dirigeait les dbats. Ces siges ne pouvaient tre
occups, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamns 
mort, contumaces ou vads.

Parmi les premiers dignitaires de la bande taient choisis douze jurs,
statuant en secret et faisant connatre leur dclaration.

Il n'tait pas admis de circonstances attnuantes.

Un code spcial rglait l'application des peines, qui se rsumaient en
gnral par ce seul mot: La mort.

Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices taient
rservs  certains coupables. Les rgles taient fixes et immuables, et
il n'existait pas de recours contre les dcisions prises, qui taient
immdiatement excutes.

Quant  la foule, elle se composait de Loups-matres, c'est--dire admis
 un grade suprieur qui les initiait aux secrets de l'association.

Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plbe
des Loups. C'taient des affilis, moins que cela, des instruments.

Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de
l'Htel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murs et dont 
Paris nul ne souponnait l'existence.

--Accuss Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le prsident, et coutez.

Ce prsident n'tait pas Biscarre.

C'tait une autre clbrit des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.

Les deux hommes obirent.

Le greffier commena sa lecture: c'tait un document rdig dans la
forme judiciaire et dans lequel--dtail des plus curieux--taient viss
les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'tait
pas une parodie de la procdure rgulire. Ses agissements taient
suivis pas  pas, et et-on ferm les yeux pour couter qu'on se ft cru
transport dans une de ces audiences solennelles o la socit se dfend
contre le crime.

Nous ne reproduisons pas cette pice, qui, en somme, ne reposait que
sur des faits exacts et visait des dtails dj connus des lecteurs.

Rien ne pouvait mieux prouver l'habilet de la police que la direction
suprieure des Loups de Paris avait  sa disposition.

Tout tait relat: l'enlvement des deux amis, leur sjour  l'htel de
Thomerville, leur trahison.

On comprend facilement quelle tait la teneur de l'accusation dirige
contre les deux Loups rfractaires.

Ils avaient livr  des ennemis le secret de la retraite de Biscarre.
C'tait grce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups
avait failli tre surpris, sous le dguisement du vieux Blasias, dans la
maison du quai de Gesvres.

Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les
imputations dont ils taient l'objet.

Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de
_stupeo_ et signifie au propre compltement abruti, avaient cout, sans
hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.

Hlas! o tait cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers
prsents, passs et futurs prtendait ne jamais se dpartir? Ses
moustaches, se conformant  sa triste pense, pendaient languissantes au
coin de ses lvres dcolores.

Le prsident prit la parole.

--Accus Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relats dans
l'acte d'accusation?

Muflier fit un effort surhumain et parvint  dcoller sa langue, qui,
avec un enttement diabolique, se cramponnait  son palais.

--Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.

--Expliquez-vous. La dfense est libre et vous avez le droit de dire
tout ce que vous pensez ncessaire  votre justification.

Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile,
rien ne germait.

Le prsident, toujours calme, reprit:

--Je vais vous interroger sur les dtails. Est-il vrai que vous soyez
tombs au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et
Gauche?

--a, c'est vrai!... glapit Goniglu. Mme que nous avons reu une de ces
piles....

Muflier l'interrompit d'un geste.

Le vieux Romain reparaissait, la dignit reprenait son empire.

--Voyons, dit-il, c'est pas tout a, faut causer. On est des Loups, on
n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mang
le morceau pour le Bisco, pas vrai?

--Vous avez tent de livrer le chef des Loups  la justice?

Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.

--Pas vrai!... Il n'est pas question de _rousse_ l dedans! J'ai caus,
bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la _raille_? avec des
_mouches_? Je rpte, pas vrai!... J'ai jaspin avec un gentilhomme de
nos amis, un brave gars qui nous a hbergs, nourris, dorlots comme des
poupards... Il voulait savoir o tait le Bisco, cet homme! Pourquoi
donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voil!

Un murmure violent s'leva dans l'auditoire.

Le prsident se leva.

--Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est
interdite. Nous ne sommes pas ici  la cour d'assises... Je regretterais
de me voir contraint de faire vacuer la salle....

Impossible de rendre le ton d'autorit avec lequel taient dbites ces
observations.

Le silence se rtablit comme par enchantement.

Le prsident se tourna vers les accuss.

--Goniglu, acceptez-vous les explications donnes par l'accus
Muflier?...

--Tiens! c'te btise! s'cria Goniglu. Il dit la vrit, pourquoi donc
que je dirais le contraire?...

--Messieurs les jurs apprcieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue
l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous  faire valoir pour expliquer
le mobile qui vous poussait  livrer le chef des Loups  ses ennemis?

--Oh! a, je vais vous le dire, s'cria Muflier. Vous savez, moi, franc
comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas
moi seulement, mais tous les camarades... demandez  Maloigne,  Truard,
 Bobet,  Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'tait plus
tolrable, ce matou-l!

Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un lan soudain.

--Il a raison! s'cria-t-il. Nous voulions nous dbarrasser du Bisco. a
ne touche pas aux Loups, a. Est-ce que nous avons trahi les camarades?
Non! lui, lui seul!

--Et d'o vous venait cette haine pour Biscarre?

--Il ne nous fichait rien  faire... il nous laissait nous rouiller!
Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas
vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction  se
mettre sous la dent... Si on se permettait une _cambriolade_ ou un
_poivrier_, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous
occuper!...

Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa rputation d'orateur tait
compromise.

--Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste  la Frdrick. Tu
fatigues ces messieurs....

Il fit un profond salut au prsident.

--Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami
Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier  vous
demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tte... mais je
dclare ici, devant....

Il hsita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses
regards tombrent sur le sinistre emblme suspendu au-dessus du
tribunal.

--Devant... ce qu'il y a l, continua-t-il, je jure que s'il y a un
coupable en tout a, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups!
mais un chef, a commande, a dirige! a s'occupe de ses soldats! a ne
passe pas son temps  manigancer un tas de tripotages dans le grand
monde, que le diable n'y verrait goutte.

Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.

--Et moi, accus, et Goniglu, ici prsent, nous accusons Biscarre
d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqu aux devoirs que lui imposait son
titre de chef! Voil!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu,
puisque j'tais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par
procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un
_rupin_ qui n'en aurait fait autant.

Muflier tait superbe. Ses moustaches s'taient firement redresses. Il
y avait en lui du Mirabeau et du Danton.

Un frmissement courut dans la salle.

Le prsident se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent
changs  voix basse.

Goniglu, absolument _pat_, considrait Muflier avec une admiration non
dissimule. Il est vrai que le coup tait hardi.

--Muflier, dit le prsident, vos explications, si tranges qu'elles
puissent paratre, se rattachent  un ordre de faits tout spcial. Nous
croyons devoir surseoir  votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout
 l'heure. Restez  votre banc, et ne vous mlez en aucune faon aux
dbats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la
bienveillance du tribunal et de MM. les jurs....

--Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait
son ide fixe.

--Si vous prononcez une seule parole, reprit le prsident, je me verrai
dans la ncessit de vous faire reconduire en prison....

Muflier entendit bruire  ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur
froide le glaa tout entier.

Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.

Goniglu l'imita.

--Qu'on introduise Diouloufait, dit le prsident.

Il se fit un mouvement.

videmment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'tait que le
prambule de la grave affaire qui avait motiv la runion des assises
des Loups.

Les deux amis constituaient  peine un lever de rideau.

Les rangs de la foule s'cartrent....

Et au fond de la salle on vit apparatre Diouloufait, debout.

Deux hommes le tenaient aux paules.

tait-ce bien Diouloufait? En vrit, on en et dout.

C'tait bien l'homme qui avait pass par la tombe. Le spulcre lui avait
imprim au front un stigmate indlbile. Un grand cadavre! pas d'autres
mots n'auraient pu caractriser cette pleur qui, sur ce large visage,
s'tendait en masque sinistre.

Il marchait--ce colosse--sans conscience de lui-mme, allant o on le
poussait. Pour ces natures brutales, le mystre est une sorte
d'assommoir. On et dit qu'il avait reu sur le crne un coup terrible.

Il ressemblait  ces hmiplgiques qui--selon le mot de Monselet--ont
oubli leurs membres dans leur lit.

Il se tranait plutt qu'il n'avanait.

On le poussait doucement. Sa tte norme vacillait sur ses paules. Ses
yeux  demi ferms semblaient ne rien voir....

Muflier et Goniglu le regardaient.

--Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amne celui-l?

--Dame, je n'en sais rien. Peut-tre qu'il va manger sur notre compte?

--Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!

--Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous dmolira pour lui....

--Mais le Bisco est mort!

--Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! profra Muflier, qui s'oublia
jusqu' faire un cuir.

Le prsident tait debout, attendant que Dioulou ft parvenu jusqu'au
tribunal.

Un silence profond s'tait tabli.

Tous connaissaient Diouloufait.

Dans l'auditoire, il en tait plus d'un que le gant avait sauv au
pril de sa vie....

Car il est temps de faire connatre au lecteur la vrit sur Dioulou.

Oui, c'tait un criminel, c'tait le complice de Biscarre, c'tait un
Loup, c'est--dire un affili de cette bande terrible qui mettait la
police aux abois....

Oui, Diouloufait avait vol, il avait tu....

Mais....

Ce _mais_! constitue une des trangets les plus singulires de ce monde
de bandits. Il faut que nous l'expliquions.

Jamais, jamais Diouloufait n'avait vol pour lui. Quand il faisait
partie d'une expdition, quand lui passaient par les mains les produits
de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen--au moment du
partage--d'tre sorti.

Nous connaissons dans le monde parisien ce procd, qui consiste 
prtexter une affaire importante  l'instant de rgler une addition.
Nous appelons cela... s'absenter...  l'anglaise....

Dioulou obissait aux ordres du matre, Dioulou faisait le guet, la
courte chelle, il enfonait les portes, escaladait les murs, prtait 
tous l'appui de sa force norme et de son courage  toute preuve. En
cas de rsistance imprvue, il luttait, ne reculait devant aucune
extrmit pour le salut de tous....

Mais  peine l'oeuvre criminelle tait-elle accomplie,  peine tout
danger avait-il disparu, que Dioulou se sparait brusquement de la
bande, ne se souciant ni des remercments pour les services rendus, ni
de la part qui devait lui revenir, conformment aux rgles de
l'association.

Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le
sens intime, le dsir continuel du repos et de la placidit. Il n'avait
t vritablement heureux qu'au cabaret de l'_Ours vert_. Sauf les rares
visites des Loups, il vivait l, en somme, comme le premier dbitant
venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait
comme tout le monde  la vie normale.

Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite.
S'il tait vrai qu'il prouvt le dgot de sa vie nomade et prilleuse,
Dioulou considrait comme un point d'honneur--singulier, mais rel--de
ne pas abandonner ceux auxquels il avait donn de longue date sa parole,
et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une
affection brutale, irraisonne.

Dioulou tait un paria: paria il avait vcu, paria il devait mourir. Le
monde tait trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisire de la
socit, happant ce qui passait  sa porte, et parfois, sur un ordre
donn, s'lanant  travers les hommes, comme ces fauves qui, chasss
par la neige, se ruent sur les villages pouvants. Il n'avait pas
d'autre notion: si certaines hsitations troublaient son me, elles
n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'tait
comme un instinct: on et dit qu'il avait, dans une existence
antrieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps 
autre,  travers lui, passaient comme des ressouvenirs.

Non vicieux, et pourtant riv au vice; non criminel, mais coupable; non
avide, mais voleur, tel tait Dioulou....

Il allait devant lui,  la faon des btes aveugles qui suivent la main
qui les entrane et qui cependant ont un frmissement subit  l'approche
du danger, et cela sans le voir....

Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rve pouvantable.
La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette
ivresse qui est la mort.

L'branlement subi par son organisme tait tel, qu'il n'avait pas encore
repris possession de lui-mme.

Que s'tait-il pass? Il tait dans l'tat d'un homme qui a pass de
longues heures dans la tombe, et qui tout  coup se trouve inond de la
lumire du soleil.

Il y avait blouissement de l'intelligence et des sens.

Quand il cherchait dans sa mmoire, il revoyait la salle de
l'Htel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec
les infirmiers glissant comme des ombres.

Puis une trange sensation! il prouvait  la tte d'intolrables
douleurs. Son sang se glaait, un tressaut gnral. Plus rien.
Bourdonnement, tourbillon, immobilit, silence....

Et quand il s'tait rveill, tout autour l'obscurit, les tnbres
opaques.

On l'avait saisi. Quelques mots avaient t prononcs qu'il n'avait pas
compris. On l'avait pouss en avant.

Voil. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons
dcrite et qu'clairaient lugubrement les torches vacillantes.

Devant lui, le tribunal.

Des mains  ses paules, des liens  ses bras.

O tait-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.

On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que
formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur.
Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'tait l'affaissement de
l'tre tout entier.

Tout  coup, il entendit une voix qui venait jusqu' lui, comme si on
lui et parl  travers une paisse muraille. Et pourtant, deux mtres 
peine le sparaient du juge.

--Diouloufait, disait la voix, tes-vous prt  rpondre aux questions
qui vous seront adresses?

Il leva la tte. Il vit les hommes sinistres au visage noirci,  la
cravate rouge simulant une ligne de sang....

Et tout entier il frissonna.

En mme temps, la raison, la pense lui revinrent, et il s'cria:

--Qui tes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?

Sa premire sensation tait la terreur.

--Diouloufait, reprit le prsident, souvenez-vous du serment que vous
avez prt!

Il se tut.

--Ce serment, je vais vous le rappeler.

Le prsident ouvrit un registre qui se trouvait  porte de sa main, et
lut  haute voix:

Moi, Bartholom Diouloufait, vad du bagne de Toulon, je m'engage 
obir en toutes circonstances aux lois qui rgissent l'association des
Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.

--Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prt ce serment?

Dioulou, les yeux fixes, rpondit:

--Oui, j'ai prt ce serment....

--Donc, tu es Loup! donc, tu dois obir aux rgles de l'association...
Mais as-tu oubli les articles de notre Code rouge?

--Oubli... oui, je ne sais pas....

Le malheureux balbutiait.

--Je vais te les rappeler, dit le prsident. L'article 7 dit: Le Loup
doit  l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer
sans hsitation tout renseignement qui lui est demand, alors mme que
les informations rclames de lui compromettraient un parent, ft-ce son
pre ou sa mre, un ami, si intime qu'il lui ft, dt enfin sa vie
propre tre mise en pril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as
prt serment, le matre t'a-t-il donn lecture de cet article?...

--Oui! oui! je me souviens!... j'ai jur....

Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession
de ses facults.

Maintenant il savait o il se trouvait.

Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice
humaine. Il se souvenait d'excutions mystrieuses qui avaient suivi ses
arrts.

Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu  peu toute
son nergie.

Comment tait-il tomb entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore.
Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des
forats et des bandits possdait, pour arriver  un but fix d'avance,
des moyens qui le plus souvent djouaient toutes les prcautions prises
par ceux qui auraient tent de lui chapper?

On l'a dj compris: l'homme qui s'tait prsent  l'Htel-Dieu sous
le nom de James Wolf n'tait autre qu'un des plus habiles affilis des
Loups. C'tait celui qui maintenant sigeait au fauteuil prsidentiel.

Pendant les courts instants qu'il avait passs auprs du lit de Dioulou,
et sous prtexte d'examiner la conformation de son crne, il l'avait
soumis  une intoxication rapide dont le rsultat avait t une
lthargie semblable  la mort.

Les Loups savaient que le corps serait transport au cagnard d'autopsie,
et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains
qui leur servaient de repaire.

On sait le reste.

--Diouloufait, il te sera adress tout  l'heure des questions
auxquelles tu devras rpondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs
connatre les motifs qui nous obligent  recourir  toi... coute avec
attention, et ta vie rpondra de ta franchise.

Dioulou se tenait debout, les bras croiss, la tte haute.

Le colosse, maci, le visage ple, tait presque beau maintenant. Il y
avait dans son oeil comme un rayonnement.

Celui qui occupait le poste de procureur parlait.

Dioulou couta.

Voici quelle tait la teneur du factum dont il tait donn lecture:

Dans sa sance en date du... le conseil suprme des Loups a confirm 
Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donn
ses compagnons de chane... Sur le poignard et l'instrument de mort,
Biscarre a jur d'obir aux rgles de l'association, et d'incliner le
pouvoir suprme dont il tait revtu devant les principes immuables qui
prsident  l'existence mme de notre socit.

Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est
exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.

Art. 27.--Le roi des Loups, dpositaire des secrets de l'association,
s'engage  ne point user de ces secrets dans un but d'intrt personnel.

Art. 28.--Le roi des Loups, dpositaire des fonds de l'association,
s'engage  ne point user de ces fonds dans un but d'intrt personnel.

Art. 40.--Au moment o le roi des Loups accepte le titre qui lui est
dcern, il fait abandon  l'association de tous ses biens ou
possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant  n'en pas
revendiquer la partie la plus minime.

Art. 41.--Toute fausse dclaration relative aux biens qu'il possde est
punie de la dposition et de la mort.

Art. 42.--Le roi des Loups s'engage  faire connatre au conseil
suprme, dans les quinze jours qui prcdent l'excution d'un plan conu
par lui, ncessitant le concours de plus de vingt des associs, les
moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil
suprme autorise, s'il y a lieu, l'expdition propose.

Art. 50.--Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus
svres, de changer de domicile et de disparatre pendant un dlai de
plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprme du lieu de sa
rsidence.

Art. 51.--Le conseil suprme assigne le roi des Loups  paratre devant
lui, par avis secret insr dans les journaux choisis d'avance et d'un
commun accord.

Art. 52.--En cas de non-comparution, et aprs trois avis successifs, le
roi des Loups est recherch par les moyens dont dispose le conseil
suprme, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu
mme o il sera trouv.

Le forat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles
d'une voix nette et sonore.

Diouloufait, insensible en apparence  ce qui se passait autour de lui,
attendait qu'il continut.

Aprs un silence, l'homme reprit:

Or, nous, charg d'une enqute  la suite de dnonciations visant
Biscarre, le roi des Loups, nous avons constat les faits suivants:

1 Biscarre a fait usage, dans un but d'intrt personnel, des secrets
qui lui ont t rvls, comme roi des Loups et chef de l'association;

2 Biscarre, dpositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un
but d'intrt personnel, des sommes  lui confies et les a dilapides
sans bnfice aucun pour l'association;

3 Ngligeant les affaires de la Socit, laissant sans emploi les
forces vives qu'elle possde, Biscarre a employ l'influence dont il
dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui
ne conviennent pas  l'intrt gnral;

4 Biscarre, aprs avoir dclar  plusieurs reprises qu'il prparait
les lments d'une opration considrable et avoir rclam le concours
d'associs au nombre de plus de vingt, a gard ses projets cachs, et
n'en a point fait part au conseil suprme, ainsi qu'il s'y tait
engag;

5 Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait
attires, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connatre
sa rsidence actuelle;

6 Assignation  comparatre a t adresse  Biscarre par le conseil
suprme dans les formes convenues. Trois fois avis lui a t laiss
d'avoir  se prsenter devant le conseil, et par lui aucune rponse n'a
t faite;

En consquence, nous, membre du conseil suprme, nous dclarons
Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui rgissent
l'association des Loups de Paris;

Disons que tous moyens seront employs pour dcouvrir le lieu o il se
drobe aux recherches;

Disons, en outre, que les Assises rouges seront appeles  statuer sur
les faits,  recueillir tous tmoignages de nature  faire connatre la
vrit, et finalement  prononcer contre Biscarre les peines qu'il a
encourues.

Fait  Paris, en la cit des Loups, le... 184...

Le procureur salua le tribunal et s'assit.

Diouloufait tait toujours immobile.

Le prsident prit la parole.

--Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de
recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui
paratront ncessaires  son dification. tes-vous prt  rpondre aux
questions qui vous seront adresses?

--J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!

--Diouloufait, vous tes le compagnon insparable de Biscarre, et votre
intimit vous donne droit  toute sa confiance. Mais au-dessus de
l'amiti qui vous unit  lui, il y a les lois de l'association qui
garantissent la scurit de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est
pas douteux: nous vous ordonnons de rpondre en toute franchise. O se
trouve Biscarre?

--Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.

--Attendez!... peut-tre regretterez-vous tout  l'heure de vous tre
laiss entraner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous
sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant
le juge d'instruction, vous avez affirm tout d'abord que Biscarre tait
mort. C'tait votre devoir, et nous ne pouvons vous blmer d'avoir
refus toute dnonciation. Mais ici ce systme ne saurait prvaloir.
Mentir  la justice est utile; ici, vous devez dclarer la vrit. Or,
vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les
circonstances de la mort de la Brleuse, tue par le roi des Loups. Je
rpte donc ma question et je vous demande o se trouve Biscarre.

--Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais
mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vrit....

Un murmure de curiosit parcourut la foule.

--Je sais o est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la
faon la plus formelle de vous rvler ce que je sais....

Devant cette dclaration si nette, si audacieuse, les membres du
tribunal s'taient levs. En vrit, c'tait chose presque incroyable
qu'on ost les braver, eux qui n'avaient qu'un mot  dire pour que
Diouloufait tombt sous les coups des affilis....

--Ceci vous tonne, dit encore Diouloufait, et dj vous vous demandez
quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre  parler.
Mais, sachez-le bien, j'ai donn ma parole  Biscarre... et cette
parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra 
parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu rsister  cette horrible
torture de savoir que Biscarre avait tu la pauvre crature que
j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais
traitements? Biscarre est votre roi,  vous, mais, pour moi, il est plus
encore, c'est un matre que j'aime malgr tout, malgr le mal qu'il m'a
fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert,
tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas
sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.

Un grondement menaant sortit de toutes les poitrines.

--Vous avez compris, reprit le prsident, ce que signifient ces mots
inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements
qui nous sont ncessaires....

--Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la
donne.

Et Dioulou avait aux lvres un singulier sourire de rsignation....

Les juges se consultrent.

Puis le prsident tendit la main:

--Au nom de la scurit de tous, compromise par les agissements de
Biscarre, roi des Loups, nous dcidons que Diouloufait, tratre au
serment qu'il a prt, sera contraint par la force de livrer au tribunal
le secret qu'il refuse de faire connatre volontairement.

Un long silence suivit cet arrt.

Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils taient livides.
Peut-tre cette premire excution n'tait-elle qu'un prlude... De
fait, ils avaient peur.

Tout, dans cette sinistre procdure, leur rappelait la terrible
responsabilit qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait tait menac de
mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur
chtiment,  eux qui avaient trahi!

Cependant le prsident avait fait un signe. Et deux hommes taient venus
se placer aux cts de Diouloufait.

Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.

Une porte latrale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils
supportaient une sorte de _brasero_ rempli de charbons incandescents.

Un frmissement de curiosit sauvage courut dans la foule des maudits.
Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de
fauves se rveillaient.

Le brasero fut dpos aux pieds de Diouloufait.

Le colosse ne tressaillit pas.

--Diouloufait, reprit le prsident, il est encore temps, parle! Rvle
o se trouve Biscarre!

--Non.

--Agissez donc.

D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux cts du
malheureux le renversrent en arrire.

--Je ne rsiste pas, dit-il.

Une sorte de lit de camp, fait de chne, avait t plac derrire lui.

Sa tte tait appuye au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un
cercle de fer, mobile, le saisissait au cou,  la faon du garrot
espagnol.

Une autre chane l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses
bras. Ainsi il tait dans l'impossibilit de faire un seul mouvement.

Tout son sang affluait  sa tte. Ses veines se gonflaient  clater.
Malgr son impassibilit apparente, il y avait en lui cette angoisse
physique qui convulse le corps  l'approche de la douleur.

Ses jambes dpassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il et t
impossible de les relever, retenues qu'elles taient par un appareil de
forme bizarre qui clouait ses genoux  l'angle du bois.

Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous
noirs. Dj le feu avait rong le bois. Dj cet infme instrument avait
enserr plus d'un supplici dans ses tenailles de fer.

Le brasier fut plac sous ses jambes, qu'on avait mises  nu jusqu'aux
cuisses.

Il tait mont sur une sorte de trpied, form de deux parties dont
l'une, suprieure, tait mise en mouvement par une crmaillre dont l'un
des tortionnaires tenait la poigne, de telle sorte que le brasier pt 
volont tre rapproch ou loign des pieds du patient.

Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleutres.

En ce moment, le rchaud se trouvait environ  dix pouces de
Diouloufait.

Il avait ferm les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se
crispaient, comme s'il et cherch un point d'appui contre la souffrance
attendue.

--Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?

Il ne rpondit pas.

Le prsident leva le bras.

Alors on entendit un craquement. C'tait l'engrenage de la crmaillre
qui agissait.

Lentement le brasier montait.

Les pieds du malheureux s'clairrent d'un reflet ardent: dj la
chaleur devait tre intolrable. Mais dans cet organisme contract,
repli sur lui-mme en quelque sorte, il n'y eut pas un frmissement.

Le brasier monta encore.

Encore une fois, le prsident ritra sa question.

Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un spulcre,
Dioulou cria:

--Non! cent fois non!...

Et les aigrettes de feu lchrent la chair.

La crmaillre craqua.

Cette fois, les pieds taient poss  plat sur les charbons.

Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brle se rpandit
dans la salle.

Les traits du supplici se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs
orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on
entend aux forges, rlait dans sa poitrine.

Et pourtant il ne criait pas.

Tout  coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal.
D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'tait  douter qu'un
tre humain pt oprer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de
torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les
genoux du supplici, il le brisa comme s'il et t de verre, tandis que
d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient
sur le sol dtremp.

--Misrables! hurla-t-il.

Et tous se dressrent: les juges sur leurs siges, le procureur dans sa
chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.

Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:

--Biscarre! le roi des Loups!

C'tait lui, c'tait le matre.

Et lui, sans se proccuper de ce cri, brisait de ses doigts crisps les
chanes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras,
comme il et fait d'un enfant, il l'tendit sur le sol, lui soutenant la
tte dans ses deux mains.

Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il
se souciait bien peu de ses pieds tumfis et dj rongs par la flamme.

Biscarre lui prit les paules et l'embrassa... puis, reposant sa tte
sur un des blocs de bois, il se redressa, et firement, le front haut,
il regarda autour de lui.

Tous se taisaient. On admirait dj la force surhumaine, on tait
pouvant de cette audace.

Puis, Biscarre offrait un aspect si trange!...

Biscarre portait le costume des galriens, la casaque de laine rouge, le
pantalon de laine jaune, les souliers  caboches... au front le bonnet
vert....

Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lana sur la terre. On
vit alors sa tte rase....

Il tait  l'ordonnance du bagne....

Son visage, aux traits accentus, tait livide de colre; et de ses
yeux, profondment enfoncs dans leurs orbites, s'chappaient des lueurs
fauves....

--Misrables! rpta-t-il encore.

Il alla droit au prsident:

--Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce sige o tu
n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable
que toi....

--Mensonge! rpondit le forat qui s'efforait de conserver son
assurance.

--Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lche bourreau!... eh
bien!... coutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adress l'avis
convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma
disparition avaient dpass les limites fixes par nos statuts!... il a
menti!... Cet homme a dit que je ngligeais les intrts de
l'association pour ne me proccuper que de mes intrts personnels... il
a menti!...

Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se dfendre.

Biscarre tait devant lui, fier, implacable:

--Ose donc, devant moi, prtendre que tu m'as adress le signe
convenu!...

--Je l'ai fait....

--Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....

Le prsident se courba sur les papiers qui encombraient son bureau,
feignant sans doute d'y chercher une pice absente.

--Eh bien!... cette preuve? rpta Biscarre.

L'autre, ple, le front inond d'une sueur froide, se laissa tomber sur
son sige.

Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit
l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les
gradins....

Un cri de rage s'chappa de sa poitrine... il chancela comme un homme
ivre.

--Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous
targuez de ce titre de membres du conseil suprme, vous tes ses
complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes matres! vous tiez
bien courageux tout  l'heure pour torturer ce malheureux, coupable
d'avoir tenu la parole donne, et qui, au milieu de nous tous, bandits
et criminels, a, seul peut-tre, droit au titre d'honnte homme!... Le
moyen tait habile, et votre victoire tait sre... son obstination mme
 se taire tait une arme contre moi... vous tiez certains de la
victoire. Le roi des Loups tait condamn!... Vous lanciez quelque
assassin qui l'et surpris lchement et qui, vous n'en doutez pas,
aurait eu aisment raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa
place, et cet autre, c'tait celui-l qui avait dirig toute cette
grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...

Il clata de rire.

--Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette
physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...

Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'lancer sur Biscarre. Mais
soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition,
par son audacieuse dfense, avait dj recouvr toutes les sympathies de
ces misrables....

Il reprit la parole:

--Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au
jury  dcider,  ce jury qu'il a convoqu lui-mme... Cette question
doit lui tre pose:

Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employ des moyens frauduleux,
dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?

Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un
membre de l'association dont il connaissait l'innocence?

Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intresss,
compromis la scurit de l'association?

--Messieurs les jurs, continua Biscarre, veuillez entrer en
dlibration.

Les douze hommes se levrent et disparurent par une porte s'ouvrant
derrire le tribunal.

L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.

Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait
oublis? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et
Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:

--Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...

Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas
 se faire remarquer....

D'autres s'empressaient  panser les plaies de Dioulou. Les chairs
n'avaient t attaques que superficiellement; et, bien qu'il lui ft
impossible de se tenir debout, il prouvait dj un immense soulagement.

Biscarre, appuy sur la table du tribunal, la tte dans les mains,
rflchissait profondment.

La foule causait  voix basse; une terreur indicible pesait sur
l'assemble.

Tout  coup, il se fit un grand silence.

Les jurs rentraient en sance.

L'un d'eux s'avana vers la barre du tribunal; l, il se tourna vers
l'emblme effrayant que nous avons dcrit et qui reprsentait
l'instrument de mort. Il tendit la main:

--De par les lois qui nous rgissent, parlant comme si nous nous
trouvions en pril de mort, nous faisons connatre la rponse du
jury....

Sur toutes les questions:

Oui,  l'unanimit.

On entendit un cri furieux. C'tait Pierre le Cruel qui se dbattait aux
mains de ceux qui le retenaient....

Biscarre dit  son tour:

--Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut,
ordonnons que Pierre le Cruel soit mis  mort....

A peine avait-il prononc ces paroles que le misrable fut entran...
il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir
pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient
rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux
la tte du condamn....

Si cruels que fussent les assistants, cette scne terrible, cette
prompte expiation qui avait frapp le coupable comme un coup de foudre
avait serr toutes les poitrines.

La mort avait pass par l. Les plus hardis taient ples, les plus
audacieux se sentaient frissonner.

Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de
son nergie et de son pouvoir.

--Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore
d'autres coupables.

Disant cela, il se tourna vers le banc des accuss.

Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa 
son tour sur le banc qui lui servait d'appui.

C'tait le moment fatal.

--Grce! articula Goniglu.

--Grce! grogna Muflier.

Biscarre les considra avec ironie.

--En vrit, dit-il, ces hommes valent  peine le coup de hache qui les
tuera!

--Un coup de hache! s'cria Goniglu.

Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il et voulu
constater que sa tte tenait encore sur ses paules.

--Enlevez ces hommes! dit Biscarre.

Les excuteurs s'approchrent d'eux.

Rellement, il n'y avait aucune rsistance  craindre; nos deux amis se
laissaient aller comme de simples torchons mouills. On entendait un
rle sous les moustaches plores de Muflier, et du nez de Goniglu
sortait un sifflement qui rappelait  s'y mprendre le grincement des
trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillit des parents.

Biscarre appela un des hommes et pronona quelques mots  son oreille.

Goniglu s'tait accroch de ses ongles, de ses mains,  Muflier. Lierre
contre chne.

Mais le chne tait dracin!

Voici que les deux amis furent violemment spars.

Quelques secondes se passrent; on entendit le choc lourd et sinistre
qui avait annonc la mort de Pierre le Cruel.

--Ho! fit Goniglu, qui n'tait plus ni vert, ni bleu, ni blanc.

--A l'autre! dit Biscarre.

Et quand il eut disparu, le mme son se renouvela.

C'en tait fait de ces deux braves.

O Hermance!  Pamla! o tiez-vous  cette heure fatale? Viendrez-vous
donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux
victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?

Cette double expdition avait, on le comprend, jet un nouveau froid
dans la foule des Loups....

Biscarre avait affirm assez violemment son autorit pour qu'elle ft de
nouveau assise sur des bases inbranlables....

--Maintenant, dit-il, coutez-moi tous. Loin d'avoir nglig les
intrts de l'association, j'ai, au contraire, organis une de ces
entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait os rver.... Assez de
luttes! assez de misres! je veux que les Loups, dshrits de tout
repos, de tout bien-tre, aujourd'hui poursuivis, traqus, ne dpensent
plus en vain leurs forces dans des oprations mesquines et
dangereuses... tant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je
veux que ces nergies violentes soient diriges vers un but unique et
grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....

Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.

--Si je n'ai point parl plus tt, c'est que mes plans n'taient pas
encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et
l'heure de la rvlation a sonn... Mais, conformment  nos statuts, il
m'est interdit de dvoiler mes projets devant l'assemble gnrale.

Il y eut naturellement un murmure de dsappointement.

Mais, sans paratre s'en proccuper, Biscarre continua:

--Je parlerai aux douze membres du conseil suprme qui sigent ici, et
vous leur adjoindrez douze dlgus que vous allez choisir
immdiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je
dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la
transgresser....

Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:

--Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort dsigne douze d'entre
vous; qu'il soit fait selon la loi....

Pendant que, groups au fond du souterrain, les Loups procdaient au
tirage des douze noms rclams, Biscarre descendit du tribunal et
s'approcha de Diouloufait....

Pendant toute cette scne, Dioulou tait immobile, les yeux  demi
ferms.

Biscarre lui posa la main sur l'paule. Le colosse tressaillit.

--Ah! c'est toi? fit-il.

--Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.

Chose trange, on et dit que Biscarre tait mu. Ce dvouement brutal,
nergique jusqu' la torture, jusqu' la mort, avait-il donc branl
cette me de bronze?

--J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, coute-moi.
Je t'ai tout donn, mon sang et ma vie. On m'aurait tu sans m'arracher
un mot... Mais tout est fini entre nous.

--Que veux-tu dire?

--J'ai beaucoup rflchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as
tu la Brleuse....

--Elle nous et trahis!

Dioulou fit un geste.

--Laisse-moi donc parler! Tu as tu cette pauvre femme que j'aimais...
et a, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai
rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me sparer de
toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me
viendrait de mauvaises penses, des tentations... J'ai rsist, tu le
vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne
t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe o, comme un pauvre chien,
avec mes regrets, tranant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, a
vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...

Biscarre tait ple.

--a vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!

Biscarre hsita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra
longuement.

--Fais ce que tu voudras! dit-il.

--Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas mchant peut-tre au fond. Mais,
je le sais bien, moi... il y a des moments o tu as besoin de tuer...
pour oublier....

--Tais-toi! s'cria Biscarre.

--Voici les noms des douze dlgus, dit une voix.

--Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.

Puis se tournant vers l'assemble:

--Vous tous,  bientt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et
vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....

Tout bas, il murmura:

--Et je serai veng... enfin!




XII

D'OU VENAIT BISCARRE?


Biscarre venait du bagne de Rochefort.

Ceci demande explication et nous oblige  raconter certaine histoire
qui,  premire vue, semble trangre  notre rcit, mais qui, ainsi
qu'on va le voir, s'y rattache d'une faon aussi directe que possible.

Dix ans avant l'poque o se passe le drame que nous racontons,
existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait
l'tonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.

Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette
rubrique: M. Exupre.

Exupre qui? Exupre quoi? A vrai dire, on s'en proccupait peu. Ce
n'tait pas l un de ces hommes sur l'origine desquels plissent les
biographes.

Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs
tablettes, prfaces de la postrit, un individu qui logerait au
sixime, ou plutt au-dessus du sixime tage de la rue des Grs?

Non pas la rue des Grs que vous connaissez, qui,  l'heure prsente,
montre au passant des maisons presque blanches et des locaux
habitables....

Mais la rue des Grs de nos pres, sombre, noire, troite, avec maisons
penches qui, d'un ct  l'autre, semblent Romo et Juliette cherchant
 se donner un baiser.

Au-dessus du sixime, avons-nous dit.

Voici comme:

Dans ladite maison, Exupre, qui, depuis son arrive  Paris, habitait
le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, dcouvrit
un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici
du grenier dans lequel, dit le pote, on est bien  vingt ans,--ce qui
n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En
somme, le faux grenier chant par les gens qui logent au rez-de-chausse
avait souvent une petite fentre, d'o Rigolette et Gilbert dcouvraient
cet ocan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil,
sur lesquels, radieux, se dcoupaient les dmes; la fentre avec son
toit en saillie, o poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....

Vous croyez peut-tre que l et t le rve d'Exupre....

On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....

Aussi vais-je m'empresser de vous le prsenter....

Exupre avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize
ans, il tait parvenu  cette taille. Et sans dire:

--J'y suis, j'y reste, il y tait rest.

C'tait un enfant trouv, qui avait t recueilli par un vieux prtre,
philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes
frres!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels,
leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en change de ses
conseils, qu'une seule chose... le repos.

On le croyait un peu ncromant. Et les vieilles bonnes gens--dites
bonnes parce qu'elles passent leur vie  dire du mal
d'autrui--prtendaient qu'il avait commerce avec le dmon, et se
signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empchait pas
d'aller tendre la main  son presbytre, o cela sentait souvent non pas
le soufre, mais la bonne soupe aux lgumes, prpare pour les pauvres.

L'un de ces fidles, gav et ayant pris peut-tre une indigestion  ses
dpens, le dnona  l'vque, qui, pour ne pas manquer  la tradition,
accueillit la dlation et envoya chercher le brave homme.

Il se nommait le cur Desmadot.

On en avait fait le pre Dos--Dos, naturellement.

Il alla  l'vch, obissant avant tout.

On le reut dans une pice svre. La mine du dignitaire cadrait avec la
pice.

--Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!

--Je demande pardon  monseigneur; je remplis rgulirement les
obligations que m'imposent les services du culte.

--Au dehors, soit. Extrieurement, je le concde. Mais, lorsque vous
tes rentr au presbytre, vous ne priez pas... la prire est le pain du
chrtien, etc....

--Je demande pardon  monseigneur, reprit le patient, je crois que peu
de membres du clerg prient autant que moi....

--Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prdilection.

--Je vais le dire  monseigneur. Je prie, car je travaille sans
cesse....

Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.

--Vous travaillez!... Et c'est l ce que vous appelez prier?

Le vieillard--il avait soixante ans, tait petit et maigre et avait le
visage d'un ascte--se redressa autant qu'il le put faire:

--Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au
clerg, j'ai appris le grec....

--En vrit....

--L'hbreu....

--Vous dites!...

--Le sanscrit, le pali....

--Vous m'pouvantez....

--Le pracrit, l'hindoustani....

--Assez!...

--J'ai tudi le chinois et la langue du Mogol.

L'vque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut
que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe
encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...

--coutez-moi, mon ami, dit l'vque, je crois que vos intentions ne
sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur...
mais priez... priez....

Il y eut un moment d'arrt.

--A propos, je vous serais oblig de m'adresser un petit travail, vous
savez? une bribe... un rien... sur le quatrime livre du Pentateuque...
Vous vous rappelez le deuxime chapitre.

Impassible, le pre Dos--Dos rcita en hbreu les premires lignes du
chapitre indiqu....

--C'est cela, fit l'vque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh
bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de
l'ide-mre.

--J'adresserai une dissertation dtache  monseigneur.

--C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela 
personne!

Le cur avait dj compris; il s'inclina bas, trs-bas, pour dissimuler
un sourire.

Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du
village.

Or, la nuit venait, il pleuvait  torrents. Dosmadot grelottait sous sa
soutane mince, qui tait pourtant la plus neuve qu'il possdt.

Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.

Il se htait donc, se plongeant  nouveau dans les spculations de la
philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose
d'innomm dans la srie des sons, frappa son oreille.

Il s'arrta brusquement et tendit le cou.

Le mme bruit se renouvela.

En mme temps, la pluie redoublait.

Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque
chose d'humain....

Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un
foss d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'tant accroupi sur le sol
dtremp, tendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme
grouillante... Doucement il saisit l'objet.

Ce qui tait l, clapotant, clabaudant, vagissant, c'tait simplement un
enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspre de ses petits
membres grles. Le cur, sans hsiter, se dpouilla de sa soutane et y
enveloppa l'enfant; puis, remontant  cheval, les paules fouettes par
le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que
la pluie perait, il revint au presbytre.

Si ce furent des cris pousss par la gouvernante, on le devine; mais le
cur n'y prit point garde, il savait de longue date que c'taient des
orages passagers. Et cela tait si vrai, qu'une heure aprs le petit
bonhomme, lav, consol, rchauff, dormait du meilleur sommeil auprs
du foyer devant lequel le bon cur le berait.

Un enfant peut-il tre jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se
refusent  cette concession, en vrit il leur et fallu une forte dose
de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.

Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux
rendre son apparence que ce simple mot: une araigne! Il avait une
grosse tte, de longs bras qui semblaient des allumettes casses en
deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutt, si fait... elles
se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne
rvlaient pas une origine des plus aristocratiques.

Bah! tel le cur l'avait trouv, tel il le garda. D'o venait-il? Qui
avait jet aux hasards du chemin cette pauvre crature qui ne demandait
qu' vivre? Il y avait l-dessous quelque douloureuse histoire de
fille-mre. Un accident n'tait rien moins que vraisemblable.

Cependant le cur fit crier  son de trompe aux environs la dcouverte
qu'il avait faite, esprant que la mre accourrait reprendre son trsor
perdu. Mais les jours, les semaines passrent, et personne ne vint.

Le cur fit les dclarations rgulires, puis il dit tout simplement que
l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son ducation. Et
voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant
cela, une proccupation ambitieuse... le village n'avait pas
d'instituteur... eh bien! il lverait le petit, et celui-ci rendrait
plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reu
lui-mme.

Comme de raison, l'enfant fut baptis: ayant t trouv le 28 septembre,
il reut le nom du saint que l'Eglise fte ce jour-l, Exupre, dont
saint Jrme dit le plus grand bien.

Nous passons rapidement sur les premires annes d'Exupre, qui ne
grandissait pas, mais s'tirait en longueur, s'amincissant comme si les
annes eussent t un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une
rgulire compression.

Le bon Dosmadot faisait son ducation: et quelle ducation! A dix ans,
Exupre, qui n'aimait rien tant que de rester  la maison, et rendu des
points  Pic de la Mirandole. Son matre dclarait qu'il n'avait
commenc rellement  apprendre que depuis qu'il avait cet enfant 
instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain
Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en tait peut-tre pas un
qui ne lui et livr son secret.

Exupre, styl par lui, s'tait fait un monde  part. Pour lui,
l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait
d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le _et ctera_
tait formidable.

A chaque dialecte,  la dcouverte de chaque nouveau jargon, il lui
semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son
clocher pointu d'o tombaient les ardoises  chaque orage, et son choeur
o il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonfrence dans
laquelle se mouvaient des milliers d'tres,  formes bizarres, qui
s'appelaient des lettres d'alphabet.

A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le cur
l'accompagna  la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir
bachelier, puis licenci, puis docteur... toutes les conomies du prtre
y avaient pass.

Mais il tait fier de son oeuvre et s'y admirait.

Par malheur, un beau ou plutt un laid matin, qu'il tait all faire
chez les pauvres sa tourne quotidienne, il glissa sur la glace et se
cassa la jambe.

On le rapporta  la maison. Un _rebouteux_ le tourmenta, le tortionna si
bien qu'au bout du cinquime jour, il mourut... non sans avoir cependant
pris toutes ses prcautions.

Exupre tait institu son lgataire universel. C'est--dire qu'il lui
lguait une bibliothque norme, des liasses de notes qui, au poids
seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son
travail sur le Pentateuque, que l'vque avait bravement publi sous son
nom.

Et avec cela?

Cent sept francs et de bons conseils.

Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette 
bras.

Son dernier mot avait t:

--Va  Paris!

Le vieux prtre tait mort sur la roche o il tait attach; mais dans
ses heures d'ambition, il s'tait souvent rpt cette phrase fatidique:

--Ah! si j'tais  Paris!

Exupre qui, jet subitement, seul, dans une le de la Polynsie, et
entam une conversation des plus intressantes avec le premier naturel
qui et bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait
absolument o tait Paris....

Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pense que celle
d'obir  la dernire volont de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une
distance de quatre-vingts lieues le sparait de la capitale.

Il ne songea mme pas  s'tonner....

Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se
mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dpens dix
francs.

On l'arrta aux barrires. Naturellement le gouvernement crut que cet
amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins
des pamphlets prohibs... Les employs ou gabelous ouvraient les
bouquins et reculaient pouvants. On en rfra au ministre de
l'intrieur. Grand moi dans les bureaux. La charrette et son contenu
furent envoys en fourrire, et un employ de la sret pria poliment
Exupre de l'accompagner au ministre.

L'audience fut comique. Le quiproquo tait complet. Exupre ne supposait
mme pas que la France et le bonheur d'tre gouverne par le roi
Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles taient ses opinions, il
rpondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop
mthodiques, tant Anglais, mais que la supriorit de Bopp et
d'Eichborn, Allemands, ne les dfendait pas d'une certaine rvasserie
incompatible avec les sains principes de la glossologie et de
l'idiomographie.

Peu s'en fallut qu'on ne le crt fou, qu'on ne provoqut son internement
pour cause de scurit publique.

Par bonheur, ou plutt peut-tre par malheur (rticence qui sera
pleinement explique par la suite), passa par l un membre de
l'Institut, professeur  l'cole des langues orientales et titulaire de
plusieurs chaires  dnominations plus bizarres les unes que les autres.

Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps),
nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.

Or, M. Lemoine tait le type du savant qui ne sait rien, mais qui
possde une habilet toute spciale pour presser le cerveau d'autrui
comme la plus poreuse de toutes les ponges.

Toujours rose, rond, ras de frais, ayant un crne chauve et poli qui
semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allgrement ses
soixante-cinq ans et les dignits multiples sous lesquelles tout autre
et t accabl. Sa poitrine bombe et sur laquelle se dessinaient des
protubrances vacillantes disparaissait, aux jours de rception, sous
les croix qui lui taient tombes de toutes les parties du globe.

C'tait l'homme des mmoires, machines in-quarto d'une quarantaine de
pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie
compare, aplatissant ses adversaires de son ddain. Chaque mmoire,
chaque demi-douzaine... de distinctions....

Or, c'tait un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait
l'oeil sagace. Il couta Exupre et tout son gros tre tressauta...
_ecce homo_! Voil celui qu'il cherchait depuis si longtemps....

Il n'avait pas t sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui
arrivait mme quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui
donnait une lgre teinture de la science des autres.

Il pria le secrtaire gnral du ministre de l'autoriser  adresser
quelques mots  Exupre, et, demandant cela, il clignait de l'oeil,
comme pour dire:

--Vous allez voir quel homme je suis!...

Et il interrogea bravement Exupre sur les langues smitiques. Exupre
fut d'abord enchant. Le secrtaire lui avait fait comprendre que
c'tait l une preuve dcisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en
face d'une des lumires de la science... dans la crainte sans doute
qu'il ne ft subitement aveugl.

Exupre couta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....

L'autre parlait lentement, mchonnant des paroles incohrentes qu'il
voulait faire passer pour des citations des Vdas....

Exupre eut un blouissement.

Quel tait ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard
souriant, et qui avait une magnifique chane de montre, se plt  le
railler?

Mais l'autre avait parl d'abord pour le personnage officiel, imitant le
mdecin de Molire qui dit:

--Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...

Et dbite le latin macaronique le plus fou.

Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de
la tte en tournant ses pouces d'un air bat, ce qui quivalait  cette
exclamation:

--Quel homme! bont divine! quel homme!

M. Lemoine passa  un autre exercice.

--Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il.

Exupre sourit avec un certain ddain.

Puis, posment, il se mit  rciter le texte du livre hindou, le
traduisant par membre de phrase, lucidant les expressions obscures.

M. Lemoine ternua, ce qui tait sa faon de cacher son trouble.

--Eh bien? demanda le secrtaire.

--Il y aurait beaucoup  dire, rpondit M. Lemoine, qui, bien entendu,
n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorits de la
langue sacre; cependant, quoique ce garon n'en soit encore qu'aux
rudiments de la science, il est prouv maintenant qu'il dit vrai. Son
savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression.

Un geste du secrtaire lui prouva qu'il pouvait oser.

--Mais il y a de bons lments, des principes....

--Avant de dcider sur le cas qui nous est soumis, reprit le
fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces
quelques in-folios....

Il y avait l une pile de livres qu'on avait transports dans les
bureaux, o, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent
promptement transforms en cornets ou autres menus objets.

Le savant mit des lunettes, qui lui taient absolument inutiles--car sa
vue tait excellente--mais qui compltaient sa tenue.

Il ouvrit un des in-folio, secoua la tte d'un air entendu et dit:

--C'est parfait! je ne connais que cela!

--Mais vous regardez  l'envers! cria Exupre.

M. Lemoine eut un sourire ddaigneux.

--Enfant! fit-il.

Immdiatement, ordre fut donn d'admettre en toute franchise Exupre et
ses trsors.

Il plia sa longue chine et sortit enchant.

Le savant trottinait sur ses pas.

Il mit la main sur l'paule d'Exupre:

--Alors vous savez lire l dedans?...

--Tiens! c'te btise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu!

M. Lemoine ternua de nouveau.

--Eh bien! mon ami, ds que vous serez install, venez me voir. Voici ma
carte.

--Oh! a ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages  faire....
a fait bien un bon mois....

--D'o venez-vous?

--Du village de N...,  quatre-vingts lieues.

--Et vous faites le voyage  pied?

--C'est moi le cheval... je tire ma charrette....

M. Lemoine le considra avec stupfaction. Il eut d'abord l'ide de lui
offrir de l'argent. Mais se souvenant de la thorie de M. de Talleyrand
sur le premier mouvement, il s'abstint, prfrant attendre....

Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupre de son bon vouloir.
En somme, c'tait un bonheur que pareille rencontre.

Exupre chercha  se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de
deux heures de recherches, il dcouvrit sous les toits, rue des Grs, un
vaste grenier o pullulaient les rats et les araignes.

Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.

C'tait un rve. Il est vrai qu'en ce temps-l, on ne songeait pas
encore  baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.

Des mes compatissantes prtrent trois chats  Exupre et la lutte
commena. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La
victoire resta aux chats, les rats dguerpirent.

L'installation eut lieu.

Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'nergie, Exupre
installa des rayons, et un mois ne s'tait pas coul que les livres du
vieux Dosmadot talaient gravement en rangs serrs leurs dos de
parchemin.

Exupre compta son argent.

Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.

Il se souvint alors de M. Lemoine et se prsenta chez lui.

Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces
trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois paye, la
portire d'Exupre l'avait tenu au courant des faits et gestes de son
futur protg.

On devine le reste.

L'exploitation rgulire commena.

Exupre, qui avait tran une charrette, dut s'atteler  la gloire de M.
Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le _Sic vos non
vobis_... ft la devise de l'acadmicien. Exupre se mit  la besogne
avec une nergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.

Il n'avait pas tard  s'apercevoir de l'ignorance complte dudit
Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs
trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les
gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des
lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus tranges,
crites avec les caractres les plus baroques....

M. Lemoine avait toujours les poches bourres d'autographes de sauvages,
et il tait admirable de dsinvolture lorsque tirant son mouchoir il
laissait tomber une ptre qui lui arrivait en droite ligne de
Shang-Ha, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait
en disant:

--Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-l ont une faon de tourner
une phrase....

On prenait la lettre, on faisait une tte dsappointe, Lemoine
remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait
agrablement chatouiller son oue:

--Un puits de science!

Or, tout en travaillant pour le compte de l'acadmicien, Exupre,
enchant de l'existence, prparait un grand ouvrage dont le titre
importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la
linguistique.

A vrai dire, il levait un monument.

Si j'en disais le titre, on pourrait vrifier, car le livre a paru,
ainsi qu'on va le voir....

M. Lemoine avait flair la chair frache, et, un beau jour, il
interrogea celui qu'il appelait son lve sur ses travaux.

--Oh! vous ne comprendrez pas! rpondit navement Exupre.

--J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractre.

--Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.

Il tint sa promesse.

M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer,
disait-il,  quelques confrres....

--Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.

Et il accabla Exupre de besogne, sans doute pour l'empcher de
s'ennuyer.

Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.

M. Lemoine donnait mille prtextes.

Il tudiait, il commenait  saisir. Et il accablait Exupre des
louanges les plus hyperboliques.

Les jours furent des semaines et les semaines des mois.

Pas de manuscrit.

Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui
existent  Paris, Exupre aperut un livre dont le titre le fit
tressaillir....

Sous ce titre il y avait un nom....

Et ce nom tait celui de Marie-Npomucne Lemoine, membre de l'Institut,
officier de la Lgion d'honneur, etc.

Exupre trembla de tous ses membres.

C'tait un homme de la nature. Ses rages taient folles.

Il entra et marchanda le livre.

Cela cotait quarante francs.

Il jeta presque ces deux pices d'or au nez du libraire et s'enfuit,
emportant le livre comme s'il l'et vol.

Il alla s'enfermer dans son grenier.

Maldiction! c'tait son ouvrage! pas un mot n'tait chang! Si fait!
il y avait quelques sottises typographiques que l'imbcile Lemoine
n'avait mme pas su corriger.

Exupre grinait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous
son bras et courut chez l'acadmicien.

Celui-ci, le voyant blme, blmit et comprit tout.

--C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupre.

--Mon ami! commena le professeur.

--Voleur! hurla Exupre.

Il y avait l un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses
paules....

Exupre le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur
le crne du savantasse....

Situation que le langage moderne traduirait comme suit:

--Il tait all peut-tre un peu loin....

Si loin d'ailleurs que matre Lemoine avait la tte fendue, ni plus ni
moins. Ce crne vide--gonfl de vanit--n'avait pas fait rsistance. Il
s'tait crev comme un oeuf vide....

L'homme tait tomb sur le parquet et le bloc avec lui.

Double sonorit qui avait appel les laquais.

On tait accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupre, qui s'tait
dfendu avec une nergie de sauvage.

Il tait vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut
immdiatement arrt.

Le cas tait flagrant. D'ailleurs, Exupre ne niait rien. Son affaire
tait de celles qui ne valent pas la discussion. Il tait en route pour
l'chafaud et allait bon train.

Par malheur pour l'acadmicien d'abord, et pour Exupre ensuite, le
crne en question tait de ces objets dont on peut dire que les morceaux
sont encore bons.

Un praticien mrite--membre de l'Institut,--raccommoda lesdits
morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets casss
et recolls sont plus solides qu'au temps o ils taient neufs, le
savant se trouva de nouveau en possession d'un crne de premire
qualit.

Ceci amliorait la situation d'Exupre, comme bien on s'en doute.

Le jour vint o il comparut devant les assises.

La dmolition de ce crne officiel avait vivement proccup l'opinion.

Il ne faut pas oublier que le savant tait vnr, ador, choy comme
une des gloires de la France. Il tait le seul que dans les revues 
gros format on ost faire entrer en lice contre les rudits
d'outre-Rhin.

Le ban et l'arrire-ban du monde acadmique s'taient donn rendez-vous
pour assister au jugement de l'assassin.

Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:

Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la
salle. Ce monstre  face humaine est un des criminels les plus
repoussants qu'il nous ait t donn de voir figurer sur le banc abject
des accuss.

Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a
vritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncs
sous l'orbite semblent lancer des clairs, et ses longues mains, qui se
crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.

Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon tre maigre.

Du reste, il faut reconnatre que l'aspect d'Exupre n'avait rien de
sympathique. Cet homme, qui avait toujours vcu en dehors du monde,
semblait appartenir  une race spciale. C'tait en quelque sorte la
premire fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances,
bon Dieu!

Si du moins il et tmoign quelque repentir!

Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la
vrit....

Et quand l'acadmicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant
l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux,
comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son
inpuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu pay de retour....

Exupre se leva furieux et lui montrant le poing:

--Vous tes un menteur et un voleur! cria-t-il.

Scandale regrettable  tous les points de vue.

Certes, le savant se contenta d'opposer le ddain de la piti  des
accusations aussi insenses.

Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non
plus le ministre public....

En vain le prsident, dans son interrogatoire, dont l'impartialit fut
trs-remarque, adjura-t-il Exupre de revenir  des sentiments humains.

--Vous tes un grand coupable, lui dit-il, et vous tes un de ces tres
qui sont la honte de l'humanit. Mais tout sentiment ne peut tre mort
en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que
l'univers entier nous envie, de vous avoir drob le fruit de vos
veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis!
rtractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....

--Monsieur le prsident, dit Exupre, au nom de la conscience publique,
je dclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par
cet homme: il m'a vol la chair de ma chair et le sang de mon sang.

--Accus, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me
verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me
confre....

--Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui
avez raison?

Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise
sur ses fauteuils professionnels.

La magistrature debout avait peine  se contenir.

Le rquisitoire fut foudroyant.

Il eut toutes les colres et tous les anathmes.

Pas une formule ne manqua.

On reculait pouvant; il fallait un exemple; il appartenait  MM. les
jurs de venger la socit, la science, la France!...

--Quoi! s'cria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du
pracrit, de l'annamite comme de a, notre pays a cette gloire immense de
possder l'homme _qui_, le premier, a pntr les arcanes mystrieux de
ces sciences admirables _qui_ sont la clef de l'histoire merveilleuse de
l'humanit _dont_ les annales sont aujourd'hui livres  l'tude de tous
ceux _qui_ cherchent dans le pass les germes de l'avenir... L'avenir,
messieurs, voil le grand mot! Qui sait quels trsors de science,
d'rudition, de dvouement gisent encore  l'tat latent dans
l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trsors,
cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il tait seul, nourri, alors
qu'il tait sans pain, habill, alors qu'il tait nu....

--clair et blanchi, pendant que vous y tes! s'cria Exupre hors de
lui.

L'indignation ne connaissait plus de bornes.

Les gendarmes eux-mmes avaient honte de leur accus.

--Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux  l'oreille d'Exupre.

Il faut le reconnatre, le sauvage manquait absolument de tenue.

Il n'avait pas choisi d'avocat. On le dfendit d'office.

On plaida la folie.

--Regardez, messieurs les jurs, regardez ce crne oblong, ce front
prominent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites,
et, aprs cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous
reconnatrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez
devant vous une de ces nigmes physiologiques qui sont du domaine de la
science des alinistes.

Et ainsi pendant sept quarts d'heure.

--Avez-vous quelque chose  ajouter pour votre dfense? demanda le
prsident  Exupre.

Celui-ci se leva plus calme.

--Pardon, monsieur le prsident... pensez-vous qu'il existe en France
quelqu'un qui sache le sanscrit?

--Certes, la France est riche en rudits qui... Mais pourquoi cette
question?

--Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces rudits
dont vous parlez. Je rciterai quelques vers de Ramayana, pris au
hasard, et nous demanderons  l'honorable M. Lemoine d'en donner la
signification. Je parie ma tte qu'il se dclarera incomptent, attendu
qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connat 
peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le
prsident, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurs,
que jamais de sa vie cet homme n'a t en tat d'crire une seule ligne
du livre qu'il a eu l'impudence de signer.

Ces paroles avaient t prononces avec une certaine dignit qui
contrastait avec l'attitude gnrale de l'accus.

Il y eut un moment de silence.

L'acadmicien fit un mouvement, et, se levant  demi, dit ceci:

--Bouddha a dit: Courbe la tte sous l'injure de ton ennemi et attends
que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vrit descende sur la terre...
_Bahamava pricoun Gazman a belidjar_!

--a! s'cria Exupre en clatant de rire, ce n'est mme pas de
l'auvergnat.

Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit  sa faon
et avait prt  Bouddha un boniment dont il tait parfaitement
innocent:

--Canaille! va! lui cria l'accus.

--Les dbats sont clos, pronona le prsident.

La dlibration du jury fut courte.

La rponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de
circonstances attnuantes.

Exupre fut condamn aux travaux forcs  perptuit.

--Les travaux forcs! fit-il en haussant les paules. Allons! rien de
chang!

Il y avait six ans que ce jugement avait t rendu.

Exupre tait au bagne de Rochefort....

Chose bizarre. Une fois spar du monde et enseveli sous la casaque du
forat, ce malheureux avait retrouv sa douceur des anciens jours.

Taciturne et silencieux, il s'tait renferm dans son mutisme, comme
dans un spulcre.

Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du
bagne, il avait repris, seul, sans livre, aid seulement de son
admirable mmoire, ses travaux de linguistique.

Parfois, lorsque des trangers se prsentaient, il remplissait les
fonctions d'interprte, toujours impassible, paraissant ne pas entendre
les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense
rudition.

Sa sant allait s'affaiblissant. Il tait vident que la douleur muette
l'entranait rapidement vers la tombe.

C'tait pour parler  Exupre que Biscarre avait pntr dans le bagne
de Rochefort....

Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue ft affili aux
Loups de Paris.

De sa sinistre aventure, il ne lui tait rest au coeur qu'un sentiment
unique, indracinable, un mpris profond pour l'humanit.

Il se sentait presque heureux d'tre au bagne, c'est--dire  jamais
spar de cette socit o on volait les travaux de linguistique
compare. S'il et voulu cependant, il et obtenu sa grce.

L'honorable acadmicien, que sa premire _flouerie_ (premire avec
Exupre) avait mis en got, brlait du dsir de publier un livre
nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pmer d'aise les
patents de la science officielle. Il avait cherch  remplacer
Exupre. Mais la devise des acadmies est pareille  celle de Nicolet:

De plus fort en plus fort!

Aprs le travail mirifique de l'lve du cur Dosmadot, il fallait
reculer jusqu' l'impossible les limites de la science sacre.

Mais qui en tait capable? Point lui  coup sr. Il avait eu la
dlicatesse de chercher longtemps, trs-longtemps un nouveau secrtaire.
Mais les amateurs de ces sortes d'tudes abondent peu. Et le savantasse
avait d s'avouer que les Exupre taient aussi difficiles  trouver
qu'une ide neuve. Alors il s'tait rendu dans le cabinet du ministre.
Et l, le vieux crocodile avait vers quelques pleurs sur son
ex-confident.

Quelle belle me! On avait t mu?... Des renseignements avaient t
pris au bagne. La conduite d'Exupre autorisait pleinement une mesure de
clmence. Alors l'acadmicien avait fait savoir au forat que, s'il
consentait  entrer de nouveau  son service particulier, en s'engageant
 mettre  sa disposition les trsors d'rudition qu'il possdait, il
pourrait recouvrer sa libert.

Et savez-vous comment Exupre avait accueilli ces effusions d'un coeur
gnreux?

Il avait rpondu  l'envoy d'un savant altr de gloire, qu'il
prfrait manger les _gourganes_ toute sa vie, porter double chane,
tomber sous le bton des gardes-chiourmes, plutt que de prter les
mains et le cerveau  cette infamie.

Incorrigible! c'tait le mot....

Il resta au bagne.

Sa plus grande souffrance, la seule,  vrai dire, tant il tait
philosophe, c'tait la privation de livres. Il avait la nostalgie du
sanscrit. C'tait un tantalisme pouss  l'tat aigu. Il et donn un
bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractres
cuniformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....

Or, un soir qu'il rvait, assis au bord de la mer, ce qui lui tait
souvent permis, grce  la protection du mdecin, qui avait obtenu pour
lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un
homme, un forat, s'approcha de lui.

Ce forat portait un bonnet vert. C'tait un condamn  vie.

Costume semblable d'ailleurs  celui d'Exupre.

Certes, si quelque gardien et pass par l en ce moment; si, curieux de
regarder le visage de ce forat, il se ft dtourn pour le voir, il et
pouss un cri de surprise.

Ce forat tait inconnu  Rochefort, il n'tait pas immatricul sur le
livre d'crou.

Mais ce personnage tait bien gard. A quelque distance, on et pu
apercevoir un groupe de forats qui semblaient avoir organis autour de
lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.

C'tait Biscarre.

Pour entrer au bagne, il avait d dployer autant d'habilet, de
prudence, que tant d'autres en dploient pour s'vader.

Et de fait, l'invention tait des plus originales.

Il faut bien comprendre que l'entre du bagne tait garde d'une faon
toute spciale.

Pour empcher les forats de s'vader, les gardes-chiourmes se fiaient,
 l'intrieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils
apportaient aux rondes de surveillance.

Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent  lutter
continuellement, venait de l'extrieur.

Le forat livr  lui-mme entre les murailles du bagne doit faire appel
 une ingniosit qui est des plus rares et qui a fait la rputation
lgendaire des Collet et des Fanfan.

Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout
l'arsenal ncessaire  l'oeuvre de libert, ce qui suppose une tension
d'esprit, une habilet de mains, une persvrance vritablement
exceptionnelles.

Mais c'est de l'extrieur que viennent les instruments microscopiques,
les ressorts de montre, les _bastringues_, grce auxquels le forat
pourra scier les barreaux, les vtements qui le dguisent, les perruques
et les faux cheveux qui le rendent mconnaissable.

Aussi la surveillance organise  la porte est-elle si minutieuse que
sans un ordre d'crou ou une permission ministrielle, il est impossible
de pntrer dans ce lieu, qui rappelle l'_hads_ des anciens.

Biscarre n'tait pas assez novice pour se livrer de faon ridicule.

Or, voici ce qui s'tait pass:

Il se trouvait  cette poque au bagne de Rochefort un forat qui avait
eu le tort d'enfumer dans une mtairie sa mre et son frre, dont il
prtendait hriter.

Pour ce il avait mis le feu  la btisse: seulement le hasard s'tait
dclar contre lui, une poutre l'avait frapp  la tte alors qu'il
cherchait  fuir.

Conclusion: il tait borgne, et son visage, affreusement coutur par la
flamme, ayant conserv une teinte sanguinolente entreillisse de blanc,
tait la chose la plus pouvantable qu'il ft donn de regarder.

A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se dtournait
quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mmes, quoique
rompus  toutes les motions, vitaient de le regarder en face. Il
paraissait d'ailleurs rsign  son sort et nul ne se ft imagin qu'il
aspirt  rentrer dans la socit, d'o l'et chass sa monstrueuse
laideur.

Cependant un soir--le soir mme qui prcdait les scnes qui vont
suivre--le misrable manqua  l'appel.

En vrit, c'tait trop d'audace.

Tenter de s'vader, lorsqu'au premier pas on tait certain d'tre
reconnu, lorsque le signalement tait de ceux sur lesquels on ne peut se
mprendre, c'tait folie.

Aussitt qu'on s'tait aperu de sa disparition, le canon du fort avait
jet aux chos les trois coups rglementaires invitant les paysans 
courir sus  la bte fauve.

Puis les renseignements indispensables avaient t immdiatement
affichs.

Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matine ne devait
pas s'couler sans que la brebis galeuse ne ft rintgre de force au
bercail.

C'tait justement raisonn.

Et la preuve, c'est que, trois heures aprs le lever du soleil, deux
paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un
individu d'une laideur effroyable, au visage rong par le feu,  l'oeil
ferm et bord de paupires rouges et boursoufles.

On tenait l'vad.

Restait  dterminer la peine qu'il devait encourir.

Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il
suffisait de lui appliquer un chtiment administratif, d'autant plus que
le simple raisonnement devait suffire  le convaincre de l'inanit de
toute tentative ultrieure.

Ce que d'ailleurs l'autorit lui expliqua, en dtaillant, avec des
ricanements, les monstruosits physiques qui constituaient son
signalement:

--En vrit, c'est  n'y pas croire; mais, misrable, regardez-vous dans
un miroir! Vous osiez prtendre  l'vasion!... Regardez donc cet oeil
suintant, ce front crevass, cette lvre tordue....

Le malheureux ne rpondait pas;  peine s'il poussait quelques
grognements inarticuls.

--Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.

--Bah! une cinquantaine de coups de bton....

--Cela suffira.

L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.

--Le plus tt sera le mieux... Finissons-en....

--D'autant que voici l'heure du dner....

--Et que nous tenons  dgager notre responsabilit.... Allons.

On entrana le coupable. Entraner n'est pas le mot propre, car il
suppose rsistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'et t qu'une
masse inerte....

Les forats avaient t convoqus, selon l'usage, pour assister au
chtiment...  l'expiation....

L'vad fut dpouill jusqu' la ceinture....

Un condamn  vie s'avana tenant  la main l'instrument du supplice. En
cette anne-l, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le
_cat-o'-nine-tails_, touffe de neuf lanires, garnies de petites balles
de plomb.

L'excuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec
comme un coup de feu.

Le condamn resta immobile, les poignets appuys sur le billot de bois.

Il faut dire que chaque coup du _cat-o'-nine-tails_ tait compt pour
dix coups ordinaires. C'tait donc cinq rasades seulement, terme
consacr, que le patient devait recevoir.

Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.

Il ne remua pas.

Deux! Il y eut du sang.

Mme immobilit.

--Diable! fit un des assistants, voil une forte nature. Qui se serait
attendu  cela? Ordinairement, on tombe au troisime. Bah! ce sera pour
le quatrime.

Mais le troisime tomba net sur les paules de l'homme....

Le quatrime enleva quelques lambeaux de chair....

L'autorit n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas
les conditions du programme....

--Cinq!

C'tait fait. Le condamn se redressa. Il y avait l un baquet rempli
d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.

--Vous permettez? demanda-t-il.

Et sans attendre de rponse, il plongea dans l'eau la toile grossire
qui servait d'ponge, et le liquide ruissela sur ses paules....

Il ne frmissait mme pas. Et cependant,  voir la chair crase, la
douleur devait tre atroce....

Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs,  sa
place, alla se mettre dans le groupe des forats, endossant la casaque
dont on l'avait dpouill....

--C'est une mystification, dit un surveillant.

De fait, ils taient tous consterns.

--Il y a un autre condamn, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.

--Soit....

La condamnation tait moins grave. Vingt coups, ce qui se rsolvait en
deux coups du fouet de nouvelle invention....

--C'est l'excuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.

Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet  la
main:

--J'offre de frapper le patient!...

--Tu n'auras pas la force....

--Essayez.

--Soit.

Le forat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille
d'insubordination, tait un norme colosse dont les paules, le torse,
le _rble_ semblaient taills en plein bronze....

Il se posa, arrogant, dfiant du regard le poignet fin et sans doute
faible de cet excuteur de hasard.

--Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-l me dmolit....

Il n'acheva pas.

On entendit un cri, un rle.

L'homme tait par terre, crispant ses ongles au sol.

Un seul coup du _cat-o'-nine-tails_ l'avait abattu.

Le mdecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa
poitrine, tandis qu'une cume rougetre souillait ses lvres.

--Il ne rsisterait pas au second coup, dit le mdecin. Bien heureux
s'il rchappe de cette premire alerte....

C'tait fait.

Les gardes-chiourmes appelrent les hommes  la grande fatigue.

C'tait le soir de ce mme jour qu'un forat s'approchait d'Exupre.

Nous l'avons dit, c'tait Biscarre.

Oui, c'tait Biscarre qui tait l, mconnaissable, le visage coup par
les fissures que la flamme semblait y avoir traces.

L'autre condamn, l'incendiaire, tait bien loin.

C'tait Biscarre qui s'tait fait reprendre  sa place.

C'tait Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'tait lui qui
avait port le coup effrayant.

Et maintenant, calme, matre de lui, il parlait  Exupre, tandis que
les forats, ayant reconnu le roi des Loups, le protgeaient contre
toute intervention indiscrte.

Exupre avait lev la tte et le regardait.

--C'est  vous que je veux parler, dit Biscarre.

--A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.

Biscarre tira de sa poche un papier pli et, l'ayant ouvert, le mit sous
les yeux d'Exupre.

Celui-ci poussa un cri.

--Qu'est-ce que cela? cria-t-il.

--Je vous le demande.

Dj le forat--l'ancien lve du cur Dosmadot--avait saisi le papier
et l'tudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.

C'est que sur cette feuille des caractres taient tracs....

Caractres tranges, hiroglyphes incomprhensibles pour tous,
croisement de lignes bizarres.

En une seconde, Exupre retrouvait tout son pass, toutes ses tudes qui
avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le
malheureux avait la nostalgie du travail.

Voici que, dans la main d'un forat, il voyait un trsor que nulle
richesse au monde ne pouvait payer.

Car, il n'y avait pas  douter, c'tait bien une de ces critures
indiennes remontant aux sicles les plus loigns, intraduisibles pour
tous.

Pour tous... except pour lui, Exupre.

--Comprenez-vous ce qui est crit sur ce papier? demanda Biscarre, qui
suivait avec anxit les expressions multiples qui se traduisaient sur
ce visage transfigur.

--Si je comprends!

Exupre eut un rire ddaigneux, auquel rpondit un cri de joie de
Biscarre.

--Tu peux me traduire cette inscription?

--Oui....

--Si tu le fais, tu seras libre.

--Libre!

Exupre baissa la tte et murmura:

--A quoi bon?

Biscarre se mordit les lvres.

Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'tait ncessaire. En cet
homme, sevr depuis si longtemps de tout ce qui tait sa joie, il y
avait une puissance plus forte que tout espoir de rcompense: c'tait
l'orgueil.

Exupre se sentait en prsence d'un de ces problmes que nul ne pouvait
rsoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait vol, qu'un misrable, gav
de tous les honneurs de la terre, avait dpouill de ce qui tait la
chair de sa chair, le sang de son sang.

Tout  coup, une pense sinistre traversa son cerveau:

--Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix trangle.

--Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui
avait dict cette question.

--Ah! c'est lui!

Biscarre se souvint. Dans sa pense, le travail venait de s'oprer
rapide. Maintenant il savait. Exupre se croyait en butte encore une
fois  l'une des obsessions dont l'acadmicien l'avait si longtemps
poursuivi.

Exupre parlait:

--Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir  ce misrable ignare
l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription
est tombe entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit:
Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet
imbcile d'Exupre... Ha! ha! je suis muet!...

Biscarre lui prit la main.

--coutez-moi: je suis un forat, un malheureux comme vous. Croirez-vous
 ma parole?

--C'est selon.

--Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom
de M. Lemoine.

--Ne prononcez pas ce nom!

--Et je puis vous en donner la preuve.

--Ah!

--Cet homme est mort!

--Mort!

Exupre se dressa sur ses pieds.

--Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.

Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupre lisait. Ce Lemoine tait mort, mort
paralys, dans un tat d'idiotie complte. On pleurait la mort de ce
grand homme, de cette lumire....

Exupre releva la tte:

--Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais
libre....

--Je vous l'ai dit... et je le rpte... mais vous refusiez tout 
l'heure?

--Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme
vivait, moi! mais j'aurais couru  sa maison, j'aurais pntr dans son
cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais cras
le crne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqu... et
je ne voulais pas devenir un vritable assassin! C'est pour cela que je
refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie  vous!... Si vous me
donnez la libert, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je
lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!...
Depuis si longtemps, je suis priv d'tude et de travail!

Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.

--Htez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!

--Vous avez raison. Avez-vous un crayon?

--Voici.

Exupre se courba sur les caractres bizarres.

Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription
avait t prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractres
avaient t mouls par lui sur les deux fragments de statue
cambodgienne que le duc avait arrachs  la terre....

Exupre resta quelque temps silencieux....

Parfois il s'arrtait en levant les yeux, il semblait chercher:

--C'est une langue perdue! dit-il.

--La langue des Khmers, fit Biscarre.

--Oui!... taisez-vous!...

Biscarre, immobile, attendait avec anxit.

Exupre crivait.

--Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronque et ne
prsente qu'un sens incomplet....

Puis il continua, se parlant  lui-mme:

--Statue du roi lpreux!... ceci est certain... mais un fragment au
moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici
cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trsor....

--Donnez-moi l'inscription... peut-tre comprendrai-je....

Exupre eut un sourire quelque peu ddaigneux.

Mais il remit le papier  Biscarre.

Voici ce qu'il avait trac:

             TROISIME ORIENT
         YACKSA COLOSSE... NAGA
          DOIGT DE PRA PUT...
         DEUX LIS... DOIGT DU ROI...
OMBRE CROISE, LA EST LE TRSOR DES KHMERS
              A ANGKOR WAT

--Le trsor! enfin! cria Biscarre.

Puis, s'adressant  Exupre:

--coute-moi! je t'ai promis la libert!... voici encore ce que je puis
t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays o cette langue
tait jadis parle?

--Oui, je le veux.

--Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.

--J'attendrai, fit Exupre.

Un signal partit du groupe des forats. Biscarre s'loigna rapidement.

Le lendemain, trois coups de canon annonaient une vasion.

C'tait--parat-il--l'incorrigible incendiaire qui s'tait enfui....

--Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.

Inutile de dire que cette scurit devait tre trompe.

Il y avait longtemps que le vritable incendiaire, que le personnage 
la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.

Quant  Biscarre, qui, avec une incroyable habilet, avait su pntrer
dans le bagne  sa place, on sait qu'il avait pu arriver  temps pour
djouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus
vigoureusement que jamais l'autorit dont on avait prtendu le
dpouiller.




XIII

BISCARRE S'EXPLIQUE


En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines,
exposant son plan au Conseil suprme des Loups et aux douze dlgus
dsigns par le sort.

On l'avait cout avec une admiration croissante, et plusieurs fois des
murmures approbateurs l'avaient interrompu.

--Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui rvle
le lieu o sont enfouis les trsors de Khmers est incomplte. Exupre
m'a tout expliqu. L-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples
immenses, ddales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est
dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le
dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inpuisables qu'il
avait prtendu soustraire  la rapacit des conqurants.

Depuis longtemps dj l'existence de ces trsors tait souponne.
Plusieurs tentatives avaient t faites pour les dcouvrir. Mais le
secret gard religieusement depuis plusieurs sicles a djou toutes les
recherches. Cependant des Europens sont parvenus  apprendre qu'un
personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois,
tait prpos  la garde de ces richesses, destines,  certaine date
fixe d'avance par la lgende,  reconstituer l'empire dtruit. Ces
Europens--dont je vous dirai le nom tout  l'heure--se sont mis  la
recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du
Feu... c'est, parat-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques
fidles connaissent la mission, mais qui est vnr par tous  l'gal
des plus grands princes....

Ces Europens surprirent cet homme et le turent; ils espraient soit
trouver facilement la trace des trsors recherchs, soit tout au moins
obtenir par ce meurtre des indications prcises.

L'vnement djoua ces esprances.

Seulement, un Franais qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait
auprs du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis  la torture, mutil, et
enfin assassin.

En le dpouillant, nos Europens trouvrent un papier sur lequel
quelques notes taient inscrites en franais.

Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au
trsor.

Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais
la France, mais Paris.

Il semblait vident qu'une partie tout au moins du trsor avait t
transporte en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de
Paris. Nos Europens n'hsitrent pas. Ils se croyaient srs, sinon
d'obtenir un succs complet, en somme d'tre rmunrs de leurs peines
et pays de leur crime.

Ils revinrent  Paris, et les recherches commencrent.

Mais l o ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de
pierreries, ils ne rencontrrent que des blocs de pierre informes et
qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.

Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persvrance j'ai
organis  Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux
cachs, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout  l'heure vous
coutiez les accusations ridicules et intresses diriges contre moi,
oubliiez-vous donc les sommes normes que j'ai fait tomber dans la
caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce
gteau royal?

Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'coutaient son regard
dur et puissant.

Il parat que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la
mme faon que dans la socit rgulire.

Les affilis qui coutaient Biscarre, membres du conseil suprme ou
simples dlgus, appartenaient  ce que nous appellerions, si nous
l'osions, l'aristocratie des forats. Tout au moins, c'en tait
l'oligarchie.

Et tandis que la vile plbe, les Muflier, les Goniglu (paix  leur
cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un cu en
poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.

La preuve de cette observation fut clairement accuse par l'assentiment
que tous donnrent aux paroles du roi des Loups.

Il reprit:

--Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilit,
m'avait mis sur la trace d'oprations mystrieuses auxquelles se livrait
certain grand personnage tranger, de fouilles opres dans les
sous-sols de Paris.

Je devinai que le mystre dont s'entourait cet homme devait cacher
quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'tendrai pas sur les
moyens dont j'usai....

Bref, une nuit, je le surpris....

Ah! cet homme croyait son secret bien gard. Mon apparition subite le
frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine
piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature nergique et
qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint mme pas  me
faire une gratignure... j'tais matre de lui....

Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme tait dsespr. Toujours
esprant dcouvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait
pour la deuxime fois un fragment de pierre qu'il estimait sans
valeur....

Quand je le quittai, j'avais moul, sans qu'il s'en apert,
l'empreinte des caractres tracs sur le bloc de pierre, comme dj je
possdais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de
granit qu'il avait dterr nagure et qu'il avait relgu
ddaigneusement dans un coin de son cabinet....

Aprs avoir pris certaines mesures indispensables  la russite de mes
projets, je me mis en qute d'un homme qui pt traduire les inscriptions
traces en caractres incomprhensibles pour nous....

La recherche fut difficile. Car, en vrit, ajouta Biscarre en
ricanant, j'ai constat combien le niveau des sciences philologiques
s'est abaiss en France.

Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupre. Je parvins  pntrer
au bagne de Rochefort, o la malheureux est retenu depuis six annes....

Sur ma demande, il a traduit les signes gravs sur les fragments de
statue et m'a donn, avec une incroyable rudition, les dtails les plus
complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne
subsistent plus que des ruines colossales....

Oui, ces trsors normes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies
dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces
trsors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!

Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixs sur Biscarre, dont
la parole brve, nergique, avait fait passer en eux la conviction dont
il tait rempli lui-mme:

--Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient
traqus dans cette vieille socit o ils touffent. A nous le monde! 
nous la force que donne la richesse! Avec les trsors du roi des Kmers,
nous rigerons l-bas, par del les mers, un royaume trange, dont la
puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume
des criminels, des forats! De l, nous nous rpandrons sur toute la
terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre
comme des rprouvs, mais comme des conqurants. Nous serons l'arme du
mal, le peuple du crime!

Guerre aux hommes! Guerre aux possdants!... Nous serons la nation
vengeresse qui fera expier  l'humanit ses fausses vertus et ses
rprobations hypocrites!...

Comprenez-vous, mes matres, moi, Biscarre, votre roi, je vous crerai
un asile inattaquable d'o vous vous jetterez sur le monde pour le
dvaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec
notre or, nous dfierons les plus forts, nous achterons les
consciences, nous soulverons les fils contre leurs pres, les
dshrits contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...

Nous appellerons  nous tous les bandits qui, poursuivis comme des
btes fauves, jettent  la socit qui les poursuit des menaces
impuissantes, et tombent puiss sous la hache qui les frappe... Qu'ils
viennent  nous, et nous leur donnerons des armes!

Je veux que le royaume du mal soit en pouvante  tous les peuples! Cet
enfer--que leur imagination a cr--je veux le raliser, moi, sur la
terre!...

Vous tous qui m'coutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider 
remplir cette tche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites!
tes-vous prts?...

Tous, debout, frmissants, s'crirent:

--Oui! oui! nous sommes prts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...

--Bien! mes fidles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en
moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...

Il y eut un redoublement d'attention.

--Avant tout, il faut nous emparer de ces trsors... J'ai besoin de
vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a dcouvert les deux fragments de
statue est en possession d'un papier important, je dirai plus,
indispensable; c'est celui o sont traces les indications qui
permettront de retrouver le troisime bloc de pierre... Exupre m'a
affirm que ces fragments ne devaient tre qu'au nombre de trois.

--Si vous avez saisi le sens renferm dans l'inscription incomplte dj
traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-mme
qui, place dans certaine position, doit, par la projection de son
ombre, dsigner la place exacte o les trsors sont enfouis... donc il
nous faut le troisime morceau qui la complte... Seul, le papier dont
je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher 
celui qui le dtient... il faut l'assassiner....

--Nous le tuerons, dit un des Loups.

--Quel est son nom? reprit un autre.

--Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes
dernires dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie
m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise...
Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystrieuse
qui a montr la prtention de lutter contre nous. Je veux l'abattre,
avant que nous quittions la France pour marcher  la conqute des
trsors....

--Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du
conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.

--Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la
prudence! la moindre indiscrtion pourrait compromettre notre oeuvre.

--Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.

--Jusque-l, silence! Cachez-vous dans vos tanires comme des fauves,
prts  bondir au premier signal; ne cherchez pas  savoir o je suis
avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas
que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!

Un dernier cri de: Vive Biscarre! branla les votes antiques des
souterrains de l'Htel-Dieu.

Quelques instants aprs, l'obscurit reprenait possession de ces cryptes
sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant
les grilles rouilles des larges baies.




XIV

PARADIS OU ENFER


Laissons pendant quelque temps le roi des Loups  ses tnbreuses
machinations et revenons  celui qui, menac par sa haine, oubliait dans
les joies d'un amour insens les dsespoirs de sa vie passe.

Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.

Depuis que, pour la premire fois, Isabelle de Torrs, belle  damner un
saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononc ces mots
passionns:--Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un
rve.

Et, de fait, ses sensations procdaient  la fois de l'engourdissement
et de l'ivresse.

Si parfois il s'veillait de cette torpeur sensuelle, c'tait dans une
sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et cres l'arrachaient
 cette demi-somnolence.

C'est qu'en vrit cette femme possdait, pour les choses d'amour, une
puissance infernale. Son souffle tait  la fois capiteux et enivrant;
ses baisers tuaient l'me et le corps, comme ces poisons des Borgia qui
teignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-mme.

Et Jacques ne rsistait ni ne tentait de rsister.

O il tait, o il allait, il ne le savait plus. La pente tait
glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus
vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait bant au-dessous de
lui.

Sa conscience s'tait endormie, son intelligence sommeillait.

Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans mme savoir ce
qu'tait cette vie. C'tait l'effarement crbral de l'homme saisi par
un engrenage et dont le corps, lanc par le levier de fer, tourne dans
le vide avant d'tre broy entre les cylindres qui le tueront....

D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.

Jacques tait sa proie. Elle l'avait pris. Il tait  elle.

Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui
semblait une sorte de rvlation.

Comme toutes les courtisanes--qui bien avant les potes et les
romanciers, ont invent la thorie de la rhabilitation--le Tnia avait
oubli son pass. L'empoisonneuse du duc de Torrs prtendait dcouvrir
en son me toutes les dlicatesses et toutes les innocences; celle qui
avait surexcit la passion snile de Silvereal jouait navement toutes
les pudeurs.

Plus n'tait question--ft-ce au plus profond du souvenir--de Martial,
dont elle avait exploit le talent et en qui elle avait engourdi, sinon
tu, tout sentiment qui ne se rapportt pas  elle-mme... de sir
Lionel, qui s'tait brl la cervelle  ses genoux et dont elle avait
ddaigneusement repouss le corps de sa petite mule bleue.

En vrit, ce cynisme d'oubli tait admirable. Et, pour elle, pass,
prsent, avenir, se rsumaient en un mot: Amour! en un seul nom:
Jacques!...

Elle avait des chatteries adorables et avait retrouv toute la
_flinit_ de sa nature premire. Dominatrice, elle s'tait faite
humble. Violente, elle tait devenue soumise. Elle avait des terreurs
d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait
quelque rveil d'nergie.

Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.

Alors elle l'enveloppait dans le rseau de ces enchantements que la
Mythologie prte  Circ.

Parfois elle se prenait  craindre qu'on ne le lui enlevt.

Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom
d'amour  cette dpravation crbrale qui ne demande  la femme que la
satisfaction des sens.

Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne dploya plus
d'habilet ingnieuse que ne le faisais le Tnia.

Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient
sur lui leur ombre lourde et opaque, l'htel de la rue de la
Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sr.

Elle avait achet--en secret--une charmante petite maison auprs de la
porte Maillot, au bois de Boulogne.

Habile  se cacher, elle s'tait chappe sans que Jacques souponnt
mme son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de
l'argent, elle avait transform cette maison en un nid d'amour.

Elle n'tait plus avare, ou du moins son avarice avait chang de forme.
Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant
le trsor sur lequel elle veillait avidement, c'tait son amant, c'tait
Jacques....

Un jour, elle l'avait emmen sans lui dire o.

Sa voiture, toute douillete de satin, les avait entrans  travers les
rues. Il s'tonnait, il questionnait.

Elle refusait de rpondre.

Puis la portire s'tait ouverte, et Jacques avait pouss un cri de
surprise. En vrit, c'tait  se croire transport dans le pays inconnu
des feries splendides.

Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dme de cristal, enchevtrait en
une vaste vote verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les
plus brillantes. Ce n'taient que fleurs clatantes aux parfums
enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait  travers les
tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.

Puis un perron de marbre blanc donnait accs dans la demeure, o tait
entass--avec une profusion royale, mais avec un got parfait--tout ce
que l'art moderne a imagin de plus dlicat et de plus admirable  la
fois.

Les statues, aux profils voluptueux--nudits sublimes qu'Isabelle
semblait dfier--se blottissaient  tous les angles... les fentres 
vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et
chatoyantes.

Jacques! Jacques! rvolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet
enfer et tu crois pntrer dans un Eden! Interroge-toi, relve la
tte!... pense! qui donc a pay tout cela?... De quelles dbauches, de
quels mensonges d'amour ont t soldes ces richesses?... N'as-tu donc
mme plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du
pass?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis
docilement cette courtisane qui t'entrane en te prenant la main!

Mais non. Tu n'entends mme pas cette voix de probit qui murmure  ton
oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne peroivent plus aucun
son, parce que tu sens frmir dans ta main les doigts chaudement
voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui
s'chappe de tout son tre... parce que tu lui appartiens... et qu'une
fois de plus le Tnia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre
mortelle.

Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard
devant ses yeux et sa pense.

Pour lui aussi le pass tait mort.

Bien loin, s'taient envoles les rsolutions honntes de l'ouvrier, les
rsistances du calomni, les indignations qui l'avaient fait bondir sous
l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on
le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brleuse? et
Diouloufait? Tout cela n'tait plus qu'ombres enfouies dans les
tnbres.

Sa vie se rsumait tout entire en un sourire d'Isabelle, son avenir en
un baiser.

Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les
nerfs et atrophie le cerveau....

Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.

Son visage pli semblait s'tre encore affin. Ses yeux brillaient d'un
clat fivreux, et aux plis de ses lvres on remarquait dj cette
contraction qui reste  la bouche des vieux viveurs comme un indlbile
stigmate.

Il ne songeait pas  sortir. Pour lui l'existence tout entire se
renfermait dans cette maison, tout imprgne d'une atmosphre d'ivresse.

Parfois il s'tendait sur un sofa, devant une des fentres d'o l'oeil
se perdait  travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il
ne rvait pas.

Alors, doucement, le Tnia s'approchait derrire lui, sur la pointe des
pieds. tendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses
deux mains sur sa tte, et, se penchant, le baisait au front....

Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression et
t une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses
bras....

Un jour--midi venait de sonner--Isabelle tait sortie. Il n'avait mme
pas songea lui demander o elle allait. N'tait-elle pas matresse
absolue dans cette maison? Puis son absence n'tait-elle pas--sans qu'il
se l'avout--une sorte de soulagement pour lui?

Ce jour-l, il se sentait plus faible, plus absorb que de coutume.

Etendu  la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard
errer dans le vide....

Dj on touchait au printemps.

Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clart blanche et
lumineuse. Le chemin s'tendait comme un long ruban de soie.

Tout  coup, loin, bien loin, deux points noirs se dtachrent sur cette
matit.

Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indiffrence d'un
enfant.

Bientt les points grandirent, prirent forme.

C'taient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancs.

Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les
excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.

Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-mme. En vain
celle qui le montait s'efforce de le matriser.

L'animal cherche  dsaronner sa cavalire qui lui scie la bouche avec
le mors.

Le cheval alors s'lance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un
galop furieux, il s'emporte.

La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.

Que s'est-il pass dans l'me de Jacques?

D'un seul geste, il a ouvert la fentre... et a bondi dans le jardin...
Un lan le porte sur la route.

Le cheval va passer... il est encore  une vingtaine de mtres....

Rsolment, Jacques se jette  sa rencontre... et au moment o l'animal,
martelant le sol de ses sabots enfivrs, passe  sa porte, il se rue
au poitrail et le saisit par les naseaux.

La jeune fille jette un cri terrible....

Jacques est renvers... mais ses mains, accroches au mors, n'ont pas
lch prise.

L'animal le trane... l'homme le tient encore.

Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir...
mais voici que l'animal, dompt, s'arrte... brusquement... de ses
quatre pieds qui semblent rivs  la terre....

Jacques est debout, ple, une sueur froide au front....

Une voix lui crie:

--Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.

Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.

Il la reoit dans ses bras... et pousse un cri:

Il a reconnu celle qui nagure se trouvait auprs du grabat sur lequel
expirait la misrable Brleuse.

Celle qu'il vient de sauver au pril de sa vie, c'est Pauline de
Saussay.

Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait
la tte sous les insultes que lui jetait  la face celle qui se tordait
dans les angoisses de l'agonie.

Mais c'tait  cause d'elle surtout qu'il s'tait enfui, devant elle
qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms
prononcs, noms de bandits et d'assassins, il en tait qui se trouvaient
fatalement lis  sa vie.

Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile,
voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tte
languissante. Il voyait ce visage ple et doux,  l'ovale anglique, ces
grands yeux bleus  demi ferms qui semblaient noys dans les larmes....

Jacques sentit son coeur se serrer sous une treinte convulsive....

Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'tait bien un parfum de puret et
de bonheur qui s'chappait de toute sa personne. Le frmissement de
terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes
du coeur de Jacques....

La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagne du domestique, qui
l'avait enfin rejointe....

C'tait Louise de Favereye.

Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les
yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....

--Blesse! Pauline est blesse! cria Lucie.

En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, o pas
un pli n'tait trac.

--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas
blesse... ce sang est le mien.

En effet, dans l'effort, il s'tait martel le front, son sang coulait.

Il eut un sourire.

--Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand
il s'agit de sauver une existence?...

Lucie le regarda.

Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scne trange dont elle
avait t tmoin. Elle hsitait  parler.

--Que votre domestique se mette en qute d'une voiture, dit Jacques,
car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter 
cheval.

Lucie confirma l'ordre formul par Jacques.

Pauline avait t tendue, toujours vanouie, sur un des cts de la
route. Lucie soutenait maintenant sa tte sur ses genoux, et, embrassant
ses cheveux, cherchait  la ranimer en lui prodiguant les plus douces
caresses.

Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda
autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui chappa, en mme
temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.

--C'est vous qui m'avez sauve! dit-elle d'une voix faible. Encore une
fois merci!...

--Je bnis le hasard qui m'a plac sur votre route, dit Jacques.

En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement
dcouverte dans une rue voisine.

Lucie parla  son tour.

--Monsieur, dit-elle  Jacques, nous ne savons comment vous exprimer
toute notre reconnaissance....

--Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une
prire.

--Laquelle?

--J'ai compris  vos regards,  votre surprise, que vous m'avez reconnu
et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre 
laquelle je me suis trouv mle.

Lucie protesta d'un geste.

--Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer
contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous tes tonne de
ne pas entendre sortir de mes lvres un seul mot de justification. Eh
bien! quelles que fussent les apparences, si trange que vous ait paru
ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai
eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai vers pour elle, je jure
que je suis un honnte homme et que j'ai droit  votre estime.

Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle
murmurait:

--Oh! je n'ai jamais dout, moi!

Lucie tendit la main au jeune homme.

--Je vous crois, dit-elle.

--Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant  Pauline.

Pauline ne rpondait pas, mais sa main, se dgageant doucement, toucha
en frissonnant la main du jeune homme.

--Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connatre votre nom?

Les deux jeunes filles se nommrent.

--Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le
vtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?

Jacques hsita. Puis:

--Je me nomme Jacques, dit-il.

--Est-ce tout?

--Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom,
qu'il n'a pas gagns, pour mriter d'tre appel dsormais Jacques
l'honnte homme....

Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.

Puis le cocher lana les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent
encore une fois.

A ce moment, un coup dbouchant sur l'avenue croisa la voiture qui
emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.

--Jacques! cria une voix.

C'tait Isabelle, c'tait le Tnia.

Elle tait sortie vivement de la voiture.

--Toi! mon Jacques! que fais-tu l? Mais tu es bless! mon Dieu! c'est
du sang! Que s'est-il pass? parle! parle!

--Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai
arrt un cheval qui s'emportait.

Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononc ces paroles l'avait
frappe en plein coeur comme un coup de poignard.

Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.

--Tu as sauv une jeune fille?

--Oui.

--L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?

--En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.

Et pour couper court  une conversation pnible, il se dirigea vers la
maison.

Isabelle marchait auprs de lui et le regardait  la drobe.

Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.

--Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.

--Rien! fit Jacques.

Et la porte se referma sur eux.

Le jeune homme tait pensif.

Et Isabelle la courtisane se disait:

--Que se passe-t-il donc? j'ai peur!

Puis avec un frisson, elle disait:

--Ah! s'il ne m'aimait plus!...




XV

LE BIEN ET LE MAL


Dans le long rcit que nous avons entrepris de raconter, il est
ncessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forc
d'abandonner pendant quelque temps, sauf  y revenir en temps utile.

Maintenant qu'on connat, en partie du moins, les projets de Biscarre,
cette entreprise grandiose, presque sublime  force d'audace criminelle,
qui tait venue s'enter en quelque sorte sur ses premires rsolutions,
il nous faut revenir  l'htel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous
n'avons pas conduit le lecteur.

Cet htel qui, depuis plusieurs sicles, appartenait  une des plus
honorables familles de la noblesse de robe, tait situ  l'entre du
faubourg Saint-Honor,  peu de distance de l'emplacement o se trouve
aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre.

Il tait occup maintenant par M. de Favereye, magistrat  la cour de
cassation, dont l'intgrit tait proverbiale. Plusieurs fois il avait
rsist  des ordres venus de haut, et devant sa probit, qui rappelait
celle de cet honnte homme qui rendait des arrts et non des services,
les plus honts corrupteurs de cette poque fconde avaient d battre
en retraite.

La marquise de Favereye, ne Marie de Mauvillers, sa femme, occupait
avec sa fille Lucie le premier tage de l'htel, ainsi que Pauline de
Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa mre mourante avait lgue 
la marquise.

Au moment o nous pntrons dans cette demeure, la marquise et sa soeur
Mathilde, assises l'une auprs de l'autre, les mains dans les mains,
causent avec animation:

--Patience! patience! rpte Marie, si triste que soit ta situation,
n'oublie pas que tu as des devoirs sacrs et que nulle puissance au
monde ne peut briser le lien qui t'attache  M. de Silvereal.

--Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une
exaltation fbrile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort!

--Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation
m'pouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille
diminuer le fardeau de douleurs que tu as  supporter, ne te souviens-tu
pas des angoisses qui, depuis si longtemps, psent sur ma vie!... As-tu
oubli ces larmes que je verse sans cesse, dsesprant maintenant de
retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher  ce misrable qui
en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tue, moi!

--Tu es forte et je suis faible!

--Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une lchet! Qui se tue,
dserte!

--Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible
chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est priv de cette
illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torrs...
Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque
retraite o il n'a pas su la dcouvrir... D'hypocrite qu'il tait, le
dsespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'prouve son me
jalouse, c'est  moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me
brave sans cesse, il rpte le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je
conserve comme un cho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que
ses lvres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs
qui m'effrayent... Il s'est rconcili avec le duc de Belen, et ces deux
hommes, jets dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la
conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop
longtemps que je lutte!

--Mathilde!

--Souvent, la nuit, seule, dsole, pressant entre mes mains mes tempes
prtes  clater, je songe  fuir... oui, en vrit!... je veux courir
chez Armand, et lui crier: Prends-moi!... emmne-moi!... arrache-moi de
cet enfer o je me dbats! Puis, j'ai peur de moi-mme, j'ai peur de
perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce
fantme de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois
bien, soeur, que c'est  dsesprer!

La douleur de Mathilde tait poignante.

Et, par malheur, elle ne faisait que dire la vrit.

Depuis que le Tnia avait entran Jacques loin de la rue de la
Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.

Cet amour de vieillard--passion d'autant plus violente qu'elle restait
inassouvie--avait dgnr en une sorte d'alination mentale. Pendant
des journes entires, il errait autour de l'htel abandonn de la
Torrs.

En vain il avait questionn, en vain il avait tent de corrompre  prix
d'or les quelques serviteurs laisss dans la maison. Bouches et portes
taient restes closes.

Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait
supplant. Depuis l'heure o Isabelle avait enlev Jacques, le
rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus
reparu dans la socit.

De Belen supposait qu'irrit, et surtout humili de l'affront qu'il
avait reu en pleine visage, le jeune homme tait all cacher sa honte
dans quelque retraite ignore.

Aussi, quand Silvereal vint  lui pour le supplier de l'aider dans ses
recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pense que le rival
du baron ft son ancien commensal.

Et chaque jour, rentrant  son htel aprs une nouvelle dconvenue,
Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique
dsespoir. Ne pouvant tre aim, il voulait tre craint, tre ha mme.

Les scnes les plus odieuses se succdaient: oubliant ce qu'il devait 
son ducation et  son rang, le vieillard ne reculait pas devant les
expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il et tenu dans ses
mains une preuve qui lui permt de tuer l'un des deux amants!

Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre
 se battre....

Silvereal tait lche: ce n'tait pas l'homme du combat loyal, face 
face. Il tait de ceux qui s'embusquent au dtour d'un chemin, abrits
derrire les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrire....

Et tel tait l'homme auquel Mathilde, aimante, honnte, pleine d'ardeur
et de vitalit, se trouvait unie par un lien indissoluble.

Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots
consolateurs. Il est des dsespoirs que rien ne peut adoucir, surtout
quand devant toutes les esprances, se dresse un mur infranchissable.

On frappa  la porte.

La femme de chambre entra et remit une carte  Marie de Favereye.

Elle y jeta les yeux. Puis:

--Faites entrer, dit-elle.

Et se tournant vers sa soeur:

--coute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et
peut-tre trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destine.

--Hlas! je ne l'espre pas.

A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arrtant  quelques pas des
deux dames, salua profondment.

C'tait Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torrs, celui
qui, sauv par les frres Droite et Gauche, avait jur de consacrer sa
vie tout entire  l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts.

Et combien maintenant il tait diffrent de lui-mme!

Ce n'tait plus ce visage ple, creus par les insomnies et les
remords, cet oeil enfivr d'une passion malsaine.

Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturit.

Martial avait la beaut mle, nergique, vigoureuse de l'artiste qui
croit en lui et s'est cr un magnifique idal.

Dj il avait repris ses tudes, et plusieurs succs taient venus le
rcompenser de ses efforts. Mais il sentait lui-mme qu'il n'avait pas
encore donn la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout,
il redoublait de travail et d'activit.

On et dit qu'un but nouveau s'tait impos  lui.

En ce moment, il venait rendre compte  Marie de plusieurs actes de
bienfaisance dont il avait t charg par elle.

Tous les matins, ds l'aube, le jeune homme se rendait dans les
quartiers misrables: il surprenait les douleurs inconnues, les
dsespoirs qui se cachent, et prouvait une indicible joie  soulager
les pauvres et les dshrits.

--Je vous laisse, dit Mathilde.

Elle attira sa soeur contre sa poitrine.

--Ah! toi, du moins, murmura-t-elle  son oreille, tu as su te crer une
vie nouvelle....

--Pourquoi ne pas m'imiter?

--Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin
m'enlve jusqu' la libert de mon esprit!

Marie l'embrassa encore une fois, en lui rptant: Courage! puis elle
revint auprs de Martial:

--Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matine a-t-elle t bonne?

--Madame la marquise jugera par elle-mme; voici la liste des malheureux
que j'ai visits.

Il remit  madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement.
Parfois des exclamations lui chappaient:

--Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas,
il faudra placer les enfants... car dans ces misres, c'est surtout 
l'avenir de ces chres cratures qu'il convient de songer.

Puis:

--Un ouvrier, qui a t bless pendant son travail... ceux qui tombent 
ce champ de bataille ont droit  toute notre estime. Veuillez vous
enqurir de ce qu'il sait faire, et nous tcherons de lui donner des
travaux  surveiller,  diriger....

Et ainsi  chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye
trouvait  formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit
et un inaltrable sentiment de justice et d'humanit.

Quand elle eut achev, elle donna quelques instructions  Martial, puis
l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se
leva comme pour l'inviter  prendre cong.

Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait
 chaque instant, semblait hsiter  se retirer.

--Avez-vous quelque chose de plus  me dire, mon ami? demanda doucement
madame de Favereye.

--Moi, madame, en vrit, je n'ose.

--Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis
avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence  me faire?

--Peut-tre.

Le front de Marie se couvrit d'une ombre lgre.

--Une confidence ou une confession? demanda-t-elle.

--Une confession! que voulez-vous dire?

--Ne vous ai-je pas affirm que je remplacerais auprs de vous la mre
que vous avez perdue, et qui tait tout bont et tout indulgence.... A
elle vous auriez tout avou, jusqu' vos fautes. C'est cette mme
confiance que je rclame de vous.

--Mais je vous jure!...

--Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... Hlas! j'ai une douloureuse
exprience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans
l'me des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas
d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle?

--Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment
surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites!

--Pardonnez-moi!

--Oui, j'ai t coupable autrefois! oui, cette misrable a possd mon
coeur, mon tre tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de
probit et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce pass s'est vanoui
comme un mauvais rve, je marche la voie droite, tte haute, coeur
ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma mre ne
m'a pas encore pardonn!

Disant cela, Martial s'tait lev.

Ses yeux brillaient d'une noble indignation.

--Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai rveill ce poignant
souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise
action que de souponner de faiblesse ceux qui se repentent
sincrement; mais parlez, je suis prte  vous entendre....

Martial baissa les yeux, puis:

--Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi
bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnte homme de ne pas contenir
plus longtemps en moi-mme un secret qui se pourrait trahir, sans que je
le susse moi-mme....

--Un secret! je ne vous comprends pas!

--Le soir mme o, dsespr, je m'tais dcid  chercher un refuge
dans la mort,--ce qui tait une mauvaise action, vous me l'avez
prouv,--quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette
maison o je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure,
s'tait montre  moi comme une protestation vivante contre l'acte que
j'allais accomplir... C'tait une jeune fille! Son regard tait si doux,
sa beaut si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla
que, sans me voir, elle se plaait sur mon chemin comme un bon
conseil... Mais le dsespoir l'emporta... je courus  la mort... et les
vtres me sauvrent.

--Aprs? demanda la marquise, qui se sentait mue aux vibrations de
cette voix si jeune et si frache.

--Vous n'avez pas oubli par quels miracles d'indulgence, de justice, de
bont vous m'avez rappel  moi-mme... Vous m'impostes une preuve...
et lorsque, courb sur la tombe de ma mre, je lui demandai de me
pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: Marche, enfant,
marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas t matre de ta
propre conscience, matre de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer
l'amour, ce n'en tait que le fantme! Relve-toi, et va toute ta vie
les yeux fixs sur l'honneur et la vrit. Je me relevai, fort, presque
heureux, et je revins vous dire: Me voici, je vous appartiens! disposez
de moi. Je veux tre un soldat du bien!

--Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli
noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement
contract... Continuez, mon ami.

--Certes, c'est  l'lan de ma conscience, c'est  vos conseils,  ceux
de ma mre que j'obissais et que j'obis encore... Mais je vous ai
promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'tais suivi,
dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'tait
rvle  moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait
au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour
viendrait o elle me remercierait d'tre redevenu un homme de coeur. Et
si quelque mauvaise pense tendait de nouveau  troubler mon me, je
pensais  elle... et tout s'vanouissait comme un mauvais songe.

--Et vous l'avez revue?

--Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre mme
d'un soupon puisse peser sur moi. La premire condition des rgles que
vous m'avez imposes est une entire franchise; je veux m'y conformer.

--Et cette jeune fille?

--Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante
de grce pudique et de bont.

--Son nom?

Martial baissa la tte et murmura:

--C'est mademoiselle de Favereye, votre fille.

La marquise tressaillit. Une pleur rapide s'tendit sur son visage.

--Ma fille!... fit-elle.

--Oh! mais, par grce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abus
de votre confiance au point de laisser souponner, si faiblement que ce
ft, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer
silence. Jamais je n'ai lev les yeux jusqu' mademoiselle de Favereye,
et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien
laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sincrit de mon me,
j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui
rgnre toute une existence. Mais quelle que soit votre dcision, je
suis prt  vous obir. Il ne convient pas que je sois reu chez vous en
ami, en fils, sans que vous connaissiez mon me tout entire. Je vous
l'ai dvoile. Maintenant, madame,  vous de me dicter vos ordres. Si
vous l'exigez, je m'loignerai. Jamais un mot ne sortira de mes lvres
qui trahisse cet amour condamn.

La marquise semblait en proie  une vive motion. Rflchissant, le
front dans sa main, elle se taisait.

--Ah! je vous comprends! s'cria Martial d'un accent douloureux, mon
audace vous blesse, et, indulgente, vous hsitez  me condamner... Oui,
je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait
ce qu'il fallait pour mriter votre confiance?...

Le jeune homme, profondment mu, avait peine  articuler ses mots:

--Ecoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous mprenez pas sur
le sens de mes paroles... Je ne puis vous rpondre encore... il m'est
impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous
autoriser  la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous
connaisse pas digne d'elle... les preuves que vous avez supportes vous
ont purifi du pass... et je crois en vous... mais dans cette famille
o vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et
qui ne m'appartiennent pas,  moi seule.

--Quoi! madame, vous me permettez d'esprer?...

--Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle
vivement, en rprimant d'un geste l'lan enthousiaste du jeune homme, je
crains que cette union ne soit impossible....

--Je ne vous comprends pas! En vrit, vous m'pouvantez! Mais c'est
toute ma vie qui se joue en ce moment....

--Souvent dj je vous ai dit que le mot suprme de l'existence est
celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entraner ni par une exaltation
ni par un dsespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous rpondre,
vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours
peut-tre... et alors je vous dirai toute la vrit.

--Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus
fort, puisque vous ne m'avez pas repouss.

--Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous
n'a pu faire deviner  Lucie les sentiments cachs au fond de votre
me?...

--Je vous le jure....

--Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime?

--Il ne m'appartient pas de rpondre... et cependant, il m'a sembl
parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un  l'autre....

--C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami,
laissez-moi seule... j'ai besoin de rflchir....

Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta
respectueusement  ses lvres....

Marie resta seule.

--Hlas! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aim,
toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette
jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les
arracher l'un  l'autre?

A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre.

La marquise s'approcha de la fentre.

C'taient Lucie et Pauline qui revenaient.

Un instant aprs, elles taient auprs de madame de Favereye qui,
surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties
 cheval, rentraient en voiture de louage.

Bientt elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait
failli coter la vie  Pauline de Saussay.

--Mchante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine,
seras-tu donc toujours imprudente!

--Toujours! s'cria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi,  chaque
folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger.

--Lucie! fit Pauline en rougissant.

La marquise regarda les deux jeunes filles.

--En effet... vous m'avez parl d'un sauveur, d'un courageux jeune homme
qui s'est jet  la tte du cheval, au pril de sa vie. Quel est-il?

Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence.

--Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas tmoign
toute la reconnaissance qu'il mritait... Vous lui avez demand son
nom.

--En effet!

--Eh bien! vous ne rpondez pas!... Est-ce que je le connais?

--Oui, ma mre, dit Lucie.

--Il appartient  notre monde?

--Je le crois.

--Mais enfin!... pourquoi ces hsitations?... J'ai le droit de savoir,
ce me semble.

--Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais.

--Eh bien! mre, dit Lucie, tu n'as pas oubli le jour o nous sommes
alles avec toi dans une maison de la rue des Arcis, o une malheureuse
femme tait mourante de blessures reues dans un incendie.

Madame de Favereye tressaillit.

C'tait rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie:
car, ce jour-l, l'existence de Biscarre lui avait t rvle d'une
faon indniable; elle avait pu esprer un instant qu'il tomberait au
pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'tait devenu le cher
enfant qui lui avait t si cruellement arrach... mais, hlas! tous les
efforts de ses courageux amis avaient chou, et, depuis cette heure, le
dsespoir s'tait appesanti plus lourd sur son me dsole....

--Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue....

--Auprs de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme....

--Oui... et la mourante, dans les dernires convulsions de son agonie,
l'accusait d'tre cause ou tout au moins complice de sa mort....

--C'est cela. Et, sans se dfendre, sans rpondre  cette pouvantable
accusation qui l'assimilait  des bandits, ce jeune homme s'est
enfui....

La marquise rflchissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oubli,
c'tait le singulier sentiment qui s'tait impos  elle quand les
traits de ce jeune homme avaient frapp ses regards.

Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se dfendt, qu'il se disculpt, et
quand il s'tait lanc hors de cette chambre maudite, sans dtourner la
tte, il s'tait fait en son coeur comme un dchirement.

--Eh bien! ce jeune homme?...

--C'est lui qui a sauv Pauline!...

--Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!...

--Lui-mme....

--Mais comment se trouvait-il l?... Il m'avait t dit qu'il avait
quitt Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc.

--Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce
pas, Pauline?

--C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay.

--Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru viter avec
intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait
Jacques....

--Jacques! s'cria la marquise.

Elle pressa son front entre ses mains:

--Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une ide insense qui
vient de traverser mon cerveau....

--Et il a ajout, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un
titre qu'il n'avait pas gagn... et qu'il n'avait plus maintenant
d'autre ambition que de mriter le titre d'honnte homme!

--C'est bien, cela! s'cria la marquise avec un lan de joie
inexplique.

Puis elle dit  voix basse:

--Encore une me qui se repent!... Je parlerai de lui  nos amis....

Elle reprit haut:

--Maintenant, mes enfants, aprs d'aussi vives motions, vous avez
besoin de repos.

--Tu nous renvoies dj... fit Lucie.

--Je vous assure que je suis tout  fait remise, insista Pauline.

--Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis
heureuse qu'auprs de vous.

Elle attira contre elle les deux jeunes filles.

A ce moment, la femme de chambre frappa  la porte:

--Madame, dit-elle, deux messieurs rclament l'honneur d'tre introduits
auprs de vous.

--Quels sont-ils?

--Voici leurs cartes.

La marquise jeta un cri:

--Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!...

Lucie et Pauline s'taient redresses vivement, comme deux biches
effarouches.

--Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, 
assister  cette entrevue.

--Oh! ce Belen! je le dteste! s'cria Lucie.

--Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes
chres filles, embrassez-moi encore une fois.

Elle resta seule un instant.

--Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut tre leur but?

On annona:

M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.

Silvereal tait plus verdtre que jamais. Depuis qu'il subissait les
tortures de la jalousie, son teint s'tait plomb, son oeil tait devenu
vitreux.

Quant  de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni
plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un
contentement de soi-mme plus grands encore qu' l'ordinaire.

Les deux hommes salurent profondment la marquise, qui de la main leur
dsigna deux siges.

--A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave,
dois-je l'honneur de votre visite?

--Mais, ma chre belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et
cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous prsenter nos
hommages?

De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononces par son
digne ami.

--Je vous suis reconnaissante de votre intrt, reprit la marquise, et
suis toujours prte  vous recevoir. Cependant je suppose que quelque
motif spcial a dict aujourd'hui votre dmarche.

--Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est
fonde... Vous le savez, moi, je suis la franchise mme... et, puisque
vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous rponds qu'en ralit
un intrt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entire, m'a
conduit ici, et m'a engag  prier mon ami Silvereal de m'accompagner.

Cette fois, ce fut au tour du baron  opiner de la tte.

Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.

La marquise n'tait pas femme  se laisser tromper par les feintes
affirmations de franchise de M. de Belen.

Elle se contenta de s'incliner, en disant:

--Je vous coute, monsieur.

--Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous
tre prsent... et ce m'est une prcieuse recommandation auprs de
vous, je n'en puis douter.

Silvereal sourit. La marquise se tut.

--Je possde un grand nom, madame. Les _de Belen_, dont le nom, entre
parenthses, rappelle le saint Sauveur de Bethlem, remontent au temps
de la conqute des Maures... et il y eut un de Belen parmi les
compagnons du Cid Campeador.

La marquise ne put rprimer un sourire. Cet talage de noblesse ne la
touchait que fort mdiocrement.

--De plus, continua le duc, je possde d'ores et dj une grande fortune
qui, j'en ai la conviction, doit s'accrotre, dans un dlai peu loign,
de merveilleuse faon.

Merveilleuse tait le mot propre, si de Belen comptait encore sur le
trsor des Kmers.

--Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces
dtails....

--Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un ge o la
solitude devient un fardeau pesant; o, quel que soit le luxe qui vous
environne, on se sent mal  l'aise si on n'a pas auprs de soi un tre
qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....

--D'accord....

--Si bien, madame, que dsirant associer une compagne  mon existence,
j'ai jet les yeux autour de moi....

Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prte  recevoir
le choc.

--Et j'ai rencontr la jeune fille la plus charmante qu'un poux pt
rver d'attacher  son sort....

--Et cette jeune fille?...

--Possde tout le charme dont sa mre est si largement doue, acheva M.
de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.

Silvereal n'avait pas quitt sa belle-soeur du regard. Il s'attendait 
la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie
que le duc inspirait  la marquise.

Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:

--Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?

--Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable  tous
gards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle
de Favereye....

La marquise garda un instant le silence:

--Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps
au fait de vos intentions?

--En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le
duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.

--Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre dmarche?

--Point prcisment... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne
connat le dsir de M. le duc et qu'elle y est de tous points
favorable....

--Vous croyez?... En vrit, je m'tonne qu'elle ne m'ait pas fait
part... de ces projets, ne ft-ce que pour m'assurer de l'intrt
qu'elle prend  M. le duc de Belen....

Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne
pouvait chapper aux deux hommes.

De Belen n'tait pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise
habitude de brler ses vaisseaux avec une facilit exemplaire.

Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.

--Enfin, madame, dit-il assez schement, j'ai pens que c'tait  vous,
mre de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord
d'adresser ma requte. Oserais-je esprer que vous ne la repousserez
pas?

--Est-ce donc ds aujourd'hui une demande officielle?

--Certes, madame. J'ai dj eu l'honneur de vous dire que je vous
suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de
Favereye....

La marquise se leva:

--A demande positive, dit-elle froidement, il faut rponse non moins
catgorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos
aeux n'aient combattu sous la bannire du Cid Campeador, je ne discute
ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos esprances, mais j'ai le
regret de vous dclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle
Lucie de Favereye....

Un double cri lui rpondit.

Cri de rage de M. de Belen, cri de stupfaction de Silvereal.

L'audace de la marquise pouvanta le baron.

De Belen, par un violent effort de volont, reprit le premier son
sang-froid.

--Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et
je m'tonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes
que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considrer comme une
insulte....

Il tenait fixs sur la marquise ses yeux, qui tincelaient de fureur mal
contenue.

Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.

--J'ai dit, rpondit-elle. Vous avez d me comprendre, et c'est
assez!...

--Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requte d'un galant homme....

--D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....

--Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en
supplie! En vrit, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa
raison....

--Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grce, je
vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul
besoin d'intermdiaires, si honorables soient-ils.

Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.

De Belen s'tait lev  son tour:

--Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous
l'explication des motifs qui vous portent  m'conduire de faon aussi
singulire... Mais ce n'est point  vous que je compte m'adresser.

--Et  qui donc, je vous prie?

--A M. le marquis de Favereye....

--En vrit... vous demanderez raison  un vieillard?

De Belen fit un pas vers la marquise:

--Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai  M. de Favereye... et
savez-vous ce que je lui dirai?

--Votre ton me parat bien menaant, monsieur le duc... n'oubliez pas
que vous tes ici chez moi, sinon je me verrai oblige de vous
contraindre  vous en souvenir.

--Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui,
j'irai  M. de Favereye.

Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serres:

--Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut
la tte, n'a apport dans la maison de son mari que la honte et
l'infamie.

La marquise resta impassible.

--Je vous coute, monsieur le duc.

--Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais
qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges
d'Ollioules, et que l elle mettait au monde un enfant illgitime. Je
sais que cet enfant a disparu mystrieusement, assassin peut-tre par
celle qui avait trahi la confiance de son pre. Voil ce que je dirai 
M. le marquis de Favereye.

Madame de Favereye tait ple comme une morte.

Mais sans frmir, sans trembler, elle porta la main  la sonnette, qui
retentit:

--Prenez garde, madame, s'cria le duc, ne me poussez pas  bout.

Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.

Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmures plutt
que prononces. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.

Un valet entra.

--M. le marquis est-il  l'htel? demanda la marquise.

--Il rentre  l'instant mme.

--Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.

--Madame! cria de Belen. Cette provocation!...

--Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!...
Est-ce que la lchet n'est pas l'arme favorite de celui qui, 
Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont
fltri comme un voleur?...

--Maldiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'lancer.

Mais  ce moment, M. de Favereye parut.

Si jamais le type du magistrat, honnte, consciencieux, ne demandant
qu' sa conscience la formule de vrit, fut jamais ralis, c'tait
bien en M. de Favereye.

De haute taille, le front lev, l'oeil large et intelligent, les
cheveux blancs tombant jusque sur ses paules, M. de Favereye, vtu de
noir, semblait la vivante incarnation de la justice.

Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.

Il ne s'inclina pas.

--Vous m'avez fait demander, madame, dit-il  la marquise, je me rends 
vos ordres.

Belen, interdit, domin par cette apparition solennelle, balbutiait des
mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que
la terre voult bien l'engloutir....

--Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu
ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.

Le marquis regarda le pseudo-duc:

--Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc  moi qu'il
appartient de le chasser.

--Monsieur! cria de Belen.

--Et comme je lui adressais la seule rponse qu'il mritt, c'est--dire
un refus mprisant, savez-vous ce qu'il a os me dire?

--Cet homme a toutes les audaces.

--Il a os me menacer d'aller  vous, monsieur de Favereye, et de me
dnoncer, moi, comme fille coupable et femme dshonore!... il m'a
accuse d'avoir tu l'enfant, n de mes entrailles, dans une nuit
d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...

--Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possdait plus. Ah!
honntes gens! inattaquables et inattaqus! je saurai bien faire plier
votre orgueil....

Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais,
solidement btis, taient entrs au signal.

--Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.

--Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...

--Obissez! dit M. de Favereye.

Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se
dbattre, il tait matris.

Silvereal s'tait esquiv.

--Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparatre devant
moi, si jamais un mot de votre bouche attente  l'honneur de madame la
marquise, la plus honnte femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents
de la force publique que je confierai le soin de vous chtier....

cumant, livide, de Belen ne rsistait plus.

--Lchez-moi! dit-il aux laquais.

Sur un signe du magistrat, ils le laissrent libre.

De Belen enfona son chapeau sur sa tte:

--Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez
ce qu'il en cote de m'avoir outrag!

Le marquis lui montra la porte d'un geste de dgot.

Il sortit.

Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.

L, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montr
peu de hardiesse pour dfendre son ami.

--Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entranant, je veux me venger!
Il faut que le dshonneur frappe toute cette famille et la jette,
suppliante,  mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur,
baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.

Le marquis et sa femme taient rests seuls.

--Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....

--Je suis  vos ordres, chre et noble femme, dit le magistrat.

Et, la prcdant, il la conduisit jusqu' son cabinet de travail, dont
la porte se referma sur eux....




XVI

L'PE DE DAMOCLS


Au moment o Martial avait fait  madame de Favereye l'aveu de son amour
pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie,
profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les
fibres les plus secrtes de son coeur.

Et si elle n'avait pas rpondu immdiatement, si elle n'avait pas donn
au jeune homme les esprances qui pouvaient combler ses dsirs, c'est
que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de
Favereye, il y avait un mystre qui, ainsi qu'elle l'avait dclar, ne
lui appartenait pas  elle seule.

Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine
anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle,
les horribles circonstances de sa mort et de l'enlvement de son enfant,
il pouvait paratre singulier qu'elle n'et point pass sa vie dans la
solitude et qu'elle et en quelque sorte trahi, par une nouvelle union,
la mmoire du mort.

Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en ralit Lucie
de Favereye n'tait pas sa fille.

Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'tait pas non plus la
fille de M. de Favereye.

Voici ce qui s'tait pass:

Au moment o Jacques de Costebelle, contraint par la parole donne
d'aller prsenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la
masure des gorges d'Ollioules, peut-tre se souvient-on qu'il avait
remis  Marie de Mauvillers une enveloppe cachete qu'il lui avait
enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une anne entire se serait coule.

Quand Marie de Mauvillers, dj folle de terreur, en raison de la
disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle
avait t en proie  une fivre dlirante qui, pendant de longs mois,
avait fait craindre pour sa raison.

Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers tait trop absorb par le mandat
de rpression que lui avait confi le gouvernement de Louis XVIII, pour
se proccuper de l'tat de sa fille.

Il avait, en vrit, bien d'autres penses en tte que les soucis de
famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui,
parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutt condamnaient les
courageux citoyens qui s'efforaient d'arracher la France au joug
clrical de la Restauration.

Son absence, c'tait le salut pour les siens. Mathilde fut admirable
pour sa soeur, et, peu  peu, Marie de Mauvillers revint  la sant. Son
cerveau, branl par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa
lucidit, et elle put jeter un regard sur l'avenir.

Certes, elle avait song  mourir. Veuve de Jacques de Costebelle,
violemment spare de son enfant, elle tait dsormais isole dans son
dsespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit
d'abandonner la lutte.

L'infme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance
pour tre plus criminelle pargnait du moins la vie de l'enfant. Marie
de Mauvillers rsolut de donner toute son existence  la recherche de
cette crature, que le sort avait frappe ds sa naissance et que
menaaient pour l'avenir les prils les plus effrayants.

Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, dsarme, ne pouvant
rclamer l'appui de son pre contre le misrable qui lui avait jur une
haine implacable?

Ce fut alors qu'elle se souvint du testament--car c'tait bien un
testament, hlas! que lui avait remis Jacques.

Respectant la volont du martyr, elle attendit que l'anne entire ft
rvolue, puis elle brisa le cachet.

Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de
vivre pour lui.

Et il ajoutait:

En ce monde de fausset et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu
puisses trouver un ami sr et qui vous dfende tous deux contre les
prils de la vie.

Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la
plus absolue: c'est  lui que je te lgue, toi, ma femme; je lui lgue
aussi mon enfant.

J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles
que nos coeurs sont unis  jamais, et que l'amiti la plus profonde lie
nos deux mes....

Il se nomme le marquis de Favereye. C'est  lui que je t'envoie. Seul
en ce monde, il connat mon secret: il sait que ma vie tout entire
t'appartenait et que tu tais la compagne sainte de celui qui va payer
de sa vie sa fidlit  ses convictions.

Rends-toi auprs de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il
sera le pre de notre enfant. C'est une me noble et belle, ouverte 
toutes les dlicatesses. Il te comprendra.

Au moment de mourir, je t'adjure de m'obir, et pour toi et pour celui
que je n'aurai mme pas embrass.

Tel tait le testament de Jacques.

Marie n'avait pas hsit. Elle devait obir.

Elle se rendit auprs de M. de Favereye.

Le marquis occupait ds cette poque un rang lev dans la magistrature.
Quand Marie lui remit la lettre crite par Jacques, il laissa tomber sa
tte dans ses mains et pleura.

Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait port un coup
terrible.

--Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de
moi... Son enfant sera le mien.

Mais Marie l'avait interrompu et lui avait racont en sanglotant
l'horrible scne dans laquelle Biscarre avait arrach de ses bras
l'innocente crature, voue dsormais au malheur, et peut-tre 
l'infamie.

Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle
retrouva en M. de Favereye l'austre probit, l'ardent amour de justice
et de vrit qu'elle avait admirs en celui qu'elle avait perdu.

Mais un nouveau danger la menaait.

M. de Mauvillers avait donn au rgime de la Restauration des gages
assez nombreux pour que dsormais il pt aspirer aux plus hautes
dignits. Il considrait que l'heure du payement avait sonn, et il
prsentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait
commis, rclamant la rcompense due  son cynisme.

La bienveillance royale ne lui fit pas dfaut. Il fut compris dans une
promotion  la pairie; et le roi, s'tant enquis de sa famille, daigna
lui promettre de se proccuper de l'avenir de mademoiselle de
Mauvillers.

Peu de temps aprs, un des plus zls courtisans des Tuileries
sollicitait la main de Marie.

Certes, M. de Mauvillers n'tait pas homme  hsiter. Le prtendant
tait,  vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait mme qu'il
tait fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait 
la cour un rang spcial, non officiel, mais qui n'en tait que plus
puissante.

Cette dernire raison tait dcisive pour l'honnte Mauvillers. Du
bonheur de Marie, il se proccupait fort peu. Et il lui notifia sa
volont. Elle rsista tout d'abord, pleura, supplia, demandant  se
retirer dans un couvent.

M. de Mauvillers fut naturellement inflexible.

Le dsespoir de la jeune fille tait tel que, sans souci de son honneur,
ne songeant qu' se conserver pure  la mmoire de Jacques, elle allait
peut-tre tout avouer  son pre.

Hlas! cette rsolution extrme  laquelle son dsespoir l'entranait,
l'et-elle sauve? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait
point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui
destinait pour poux.

Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye.

Le marquis tait lui-mme dans une de ces crises douloureuses qui
blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute
une existence.

M. de Favereye, veuf, tait rest seul avec une fille, qui tait alors
ge de quinze ans. Certes, il n'avait pas  s'adresser le reproche que
mritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'tait pas dmentie un
seul instant, son affection inquite n'avait pas un seul instant t en
dfaut. Et pourtant le malheur tait entr dans sa maison.

La jeune fille tait une de ces natures ardentes qui semblent plutt
relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, ne d'un
pre honnte, d'une mre chaste, cachait-elle en son coeur les instincts
les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu
expliquer.

Elle avait commis une faute inexplicable, inexplique, car l'homme
auquel elle s'tait abandonne tait de ceux que ne recommandent ni
l'intelligence, ni la probit, ni mme ces avantages extrieurs qui
parfois troublent la tte des jeunes filles.

M. de Favereye avait dcouvert cette intrigue: il avait contraint le
misrable  se battre, et il l'avait tu.

Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri.

Et cependant elle allait tre mre.

Avant de la condamner, il faut tout savoir.

M. de Favereye, qui avait soigneusement cach les causes du duel dans
lequel le sducteur avait pri, avait ensuite conduit sa fille dans une
de ses terres. Nul ne souponnait ce qui s'tait pass. Pendant sa
grossesse, sa fille fut en proie  des accs de folie qui prouvrent son
irresponsabilit.

Il tait vident qu'elle ne rsisterait pas aux douleurs de
l'enfantement; le mdecin, qui seul avait reu les confidences de M. de
Favereye, lui affirma que la mort de sa fille tait invitable, mais en
mme temps il s'engageait  sauver l'enfant qui natrait d'elle.

C'tait  ce moment que M. de Mauvillers prtendait contraindre sa fille
 une union dteste.

M. de Favereye vint  elle.

Il lui rvla ce qui s'tait pass dans sa propre famille.

Puis il ajouta:

--Jacques de Costebelle vous a lgue  moi. Voici ce que je vous
propose: Je suis riche, je possde plusieurs millions. Je connais et
votre pre et l'homme qu'il vous destine pour poux. Sur ces deux mes,
l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement  leurs
projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la mre de l'enfant
qui va natre, comme moi-mme je deviendrai son pre?... Vous serez la
compagne respecte de ma vie; les secrets de notre pass seront  jamais
ensevelis dans nos mes.

Marie de Mauvillers avait accept.

M. de Favereye n'avait pas trop prjug de la bassesse de ceux dont il
prtendait acheter le consentement.

Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait dclin l'honneur que
voulait lui faire son souverain en apposant sa signature  son contrat.

M. de Mauvillers avait cot plus cher.

M. de Favereye, quoique dans une situation leve, n'tait pas d'aussi
utile concours que le mari par lui rv. Ce caractre indpendant, se
refusant  mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions.
Ceci valait un million.

M. de Mauvillers le reut, et en mme temps rflchit qu'il tait
parfois avantageux de se mnager un refuge dans le parti libral, au cas
o le vent politique viendrait  tourner.

D'ailleurs, il lui restait Mathilde, dj recherche par M. de
Silvereal, et qu'il saurait bien forcer  un mariage qui remplissait, 
ses yeux, toutes les conditions dsirables.... A moins, bien entendu,
qu'un autre million ne vnt modifier ses intentions.

Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.

La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour  une fille qui,
inscrite avec dsignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par
le marquis.

Comme ils avaient pass les premires annes de leur mariage au fond de
leurs proprits de province, nul ne douta, au retour de la marquise,
que Lucie ne ft sa fille.

Longtemps on avait redout que la jeune Lucie ne portt en elle le germe
de la terrible affection  laquelle avait succomb sa mre.

Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait
entour la pauvre enfant avaient conjur le danger, et Lucie de Favereye
tait devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort
allait se dcider.

Telle tait donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme,
alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:

--Ainsi, disait le marquis, cet homme a os vous insulter!... Mais
comment a-t-il pu connatre les faits qui se sont passs jadis aux
gorges d'Ollioules?

La marquise ne pouvait rpondre.

Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'tait pass, c'est--dire que le
matin mme, de Belen avait reu un billet anonyme, manant de Biscarre,
et qui tait ainsi conu:

Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'poux de la belle Lucie de
Favereye, qu'il demande  sa mre ce qu'est devenu l'enfant, n d'elle,
aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.

L'honnte duc n'avait pas hsit  employer le moyen qui lui tait
offert. On sait comment le marquis l'avait chass.

Le danger n'en subsistait pas moins.

Le misrable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un
scandale. Certes, il tait facile de prouver son identit avec le
banquier Estremoz, et de le renverser du pidestal d'infamie sur lequel
il se dressait firement.

Mais l'intervention mme de la justice tait un danger.

Ne se dfendrait-il pas en insultant un des noms les plus vnrs de la
magistrature franaise?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?...
Non.

C'tait le dshonneur d'une famille qu'il hassait. Ce dshonneur
rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la mdisance et la
calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'o elle irait?

Le marquis tenait les mains de sa femme serres dans les siennes, et il
murmurait:

--Et pourtant j'ai promis  Jacques de vous sauver!...

Puis ils parlaient de Martial.

Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels
honorables efforts il s'tait relev. Certes, aucun motif ne s'opposait
 ce que sa requte ft accueillie, dt-on prolonger de quelque temps
encore l'preuve qui lui avait t impose.

Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne
faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connatre les
mystres de la naissance de Lucie, l'initier au pass de celle qu'il
allait appeler sa mre?...

Et cela, au moment o de Belen dclarait  la marquise une guerre
acharne....

L'embarras tait grave.

La marquise se sentait environne de dangers. Le silence qui s'tait
fait autour de Biscarre l'pouvantait plus encore... Elle prvoyait une
catastrophe prochaine....

A ce moment, un laquais frappa  la porte.

Il apportait un billet  la marquise.

Elle dchira vivement l'enveloppe.

--D'Armand de Bernaye, fit-elle.

Puis, l'ayant parcouru rapidement:

--Mon Dieu! s'cria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-tre le salut!

--Qu'est-ce donc? demanda le marquis.

--Lisez....

Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:

Dans trois jours, nous connatrons le nom des assassins du pre de
Martial. Sora parlera. Donc, dans trois jours,  minuit, le Club des
Morts devra se runir chez moi... Vous savez que je souponne le duc de
Belen d'tre complice de ce crime...

--Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout
trac... Je veux connatre toute la vrit... J'irai avec vous chez M.
de Bernaye....




XVII

LE CERCLE SE RESSERRE


Revenons  la petite maison de la Porte-Maillot.

L encore une crise s'oprait, crise pnible, fivreuse, et qui puisait
son intensit dans l'pret des sentiments en jeu.

Jacques tait rentr avec Isabelle, aprs l'incident qui l'avait mis en
prsence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de
Saussay.

Le Tnia tait trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas devin
que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par
un gentilhomme  une femme en pril.

Quand la porte s'tait referme derrire elle, il lui avait sembl
ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien
Jacques pour ne pas deviner une motion qu'il s'efforait en vain de
dissimuler, mais dont il n'tait pas le matre.

Toute attaque de sa part n'et fait que donner  la situation une
importance que peut-tre elle ne comportait pas encore.

La Torrs eut recours  ses plus savantes sductions: souriant, cachant
sous une gaiet languissante et sans affectation les penses de crainte
et de colre qui commenaient  sourdre en elle, la courtisane
questionna lgrement Jacques sur ce qui s'tait pass. Spirituellement,
elle le railla de son _don quichottisme_, disant:

--Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est l une
profession pleine de dangers? Votre rputation de sauveur va s'tendre
sur toute la terre, et un jour viendra o notre petite maison sera le
rendez-vous de toutes les dames plores qui viendront rclamer le
secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la
cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.

Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait
ses regards dans ses yeux:

--Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....

Lui s'efforait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait
envahi.

Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait,
Jacques, regardant autour de lui, prouvait je ne sais quel dgot qui
le prenait  la gorge.

Il coutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait
tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute module d'art
et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument
sans accord, et, se repliant en lui-mme, il cherchait  ressaisir
l'cho d'une autre voix, franche, vibrante de vrit et d'motion
vraie.

Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en
imagination ce regard  la fois effray et confiant qui tout  l'heure
s'tait pos sur lui.

Et le Tnia devinait ce combat.

Elle avait  peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrache 
la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais t admise dans le
monde o elle et pu rencontrer Pauline et Lucie.

Mais elle la devinait belle, pure et chaste.

Et c'tait en elle,  cette pense, un frissonnement qui la secouait
tout entire.

--Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est
pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette
mlancolie?... N'es-tu pas heureux auprs de moi?... Est-il quelqu'un de
tes dsirs que je n'aie pas satisfait?...

Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle
faisait appel  tout ce que l'exprience lui avait appris. Jacques ne la
repoussait pas... il faisait pis!... A ses lans passionns, il
rpondait avec une indiffrence qu'il tentait en vain de cacher. Le
marbre ne s'chauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.

Il fallait pourtant briser cette glace: aprs tout, peut-tre se
trompait-elle! Il n'tait pas possible que le premier regard d'une autre
femme l'et  ce point, en une seconde, mtamorphos....

Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette
hbtude dans laquelle elle avait tent d'touffer toutes ses facults
pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un
foyer d'honneur et de vitalit dont, par bouffes, la chaleur lui
montait au coeur....

Elle croyait qu'il s'tait laiss troubler par le caractre romanesque
de l'aventure. Voil tout.

Jacques, en ce moment, avait peur de lui-mme. Il entendait, rsonnant
au plus profond de son tre, une voix qui lui criait que jusqu'ici il
avait march dans le mauvais chemin....

Il est des moments o la lucidit de la conscience est telle que les
faits mmes, accepts de longue date avec une insouciance irraisonne,
prennent subitement leur vritable caractre.

Et cette voix mystrieuse rptait  Jacques:

--Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison o rien ne t'appartient? Ce
luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as pay? N'es-tu pas l'esclave
d'une femme qui te mprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu
donc que le mpris des honntes gens s'attache  qui comme toi ne sait
pas, par son travail, conqurir dans la socit une place honorable et
honore?...

Cette pense s'imposa  lui, si terrible, si poignante, qu'il et voulu
carter une pouvantable vision....

Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprs de lui, il la
repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout 
coup ses mains  son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis
en poussant un cri....

Ah! l'habile comdienne! il l'avait  peine effleure! mais elle
n'ignorait aucune des roueries de son rle de courtisane.

Et comme elle tait l, inanime, ple--car elle savait jouer jusqu' la
pleur--Jacques fut pouvant de ce qu'il avait fait... il se jeta 
genoux auprs d'elle, cherchant  la secourir, oubliant tout, sinon que
cette petite femme l'aimait et qu'il s'tait montr dur et brutal.

--Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!

Il avait tous les enfantillages des consciences dvoyes.

Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus
adore. Elle l'coutait, les yeux ferms: elle entendait sa voix chaude,
que faisaient trembler des larmes mal contenues.

--Isabelle, je t'aime! rptait-il.

Alors, comme si ce mot et rchauff en elle les sources mmes de la
vie, en se suspendant  son cou, ses lvres touchrent ses lvres.

Et toutes les rsolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.

Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore,  elle,  elle seule.

Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?

La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.

La nuit vint, fivreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles
exaltations.

Jacques tait de nouveau riv  sa chane, plus forte, plus puissante,
par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'tourdissement l'avait
repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.

La journe du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'tait jur de
ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, tant retomb sous son
empire, il ne cherchait mme plus  s'vader de sa honteuse prison. On
et dit que la pierre d'une tombe se ft abaisse sur lui.

Quarante-huit heures s'taient coules depuis le moment o Jacques
avait sauv Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il
tait environn de nouveau par cette atmosphre apathique qui
l'touffait.

Isabelle, tendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pense sans
but.

Tout  coup la porte s'ouvrit violemment....

Et deux hommes parurent sur le seuil.

L'un tait le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.

Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal
avait-il enfin dcouvert la retraite des deux amants?

Une lettre anonyme de Biscarre avait rvl ce secret au baron. Quant 
pntrer dans la maison, quelques pices d'or avaient opr ce prodige.

Isabelle avait bondi sur ses pieds.

Jacques tait debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.

--En vrit! s'cria le baron dans un accs de fureur folle, voil donc
le grand mystre dvoil! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne
m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui
va se passer ici ne sera pas de votre got.

--Monsieur, vous oubliez que vous tes chez moi! s'cria Jacques qui
cherchait  secouer la torpeur qui l'accablait.

--Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez
achet ces tentures... Parbleu! je vous en flicite! Cela a d vous
coter bon!... Aprs tout, vous tes si riche!...

--Insolent! je vais vous chtier!

Mais comme Jacques s'lanait, dj Isabelle s'tait jete entre lui et
les deux hommes.

--Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?...
Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?

--Vos laquais! mais, ma chre belle, ils sont de chair et d'os comme
nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dvouement.

--Misrable! qui osez insulter une femme!

--Une femme! allons donc! Tnia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le
comte de Cherlux, vous avez hte de la dfendre, n'est-il pas vrai, et
il faut qu'elle s'attache  votre cou de ses deux mains, pour que vous
ne m'ayez pas encore saut  la gorge. coutez-moi quelques instants
seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est trane dans
toutes les hontes, qui a t la matresse d'un vieillard, qui l'a
corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a pouss Lionel Storigan au
suicide, qui a vol le nom et le titre du duc de Torrs et l'a
empoisonn. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de
Silvereal et m'a conseill de me dbarrasser de ma femme par le poison.
Voil ce qu'est Isabelle de Torrs, monsieur. Non, ce n'est pas une
femme, c'est un de ces tres hideux que l'on crase du pied comme un
reptile!

--Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je
n'ai jamais aim que toi!...

Jacques tait foudroy. Ces rvlations effrayantes tombaient sur son
cerveau comme un coup de massue....

--Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'cria Silvereal, qui semblait
atteint de dlire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes
cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donns pour un baiser... Ces
bracelets, ruisselants d'meraudes, tu les as achets d'un prix
infme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur
ton sein, c'est moi qui l'y ai attach de ma propre main....

Avec un geste de dgot, Isabelle arracha la parure, la lana sur le
tapis et crasa sous ses pieds les perles qui craqurent....

C'tait presque un aveu. Jacques tait livide.

--Vous ne parlez plus de me chtier, monsieur de Cherlux! cria encore
Silvereal.

--Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parl, l'associ du voleur
Mancal n'a point tant de dlicatesse!...

Jacques tressaillit comme si tout son corps et t travers par une
commotion lectrique. Il releva la tte et regarda de Belen en face.

Celui-ci continua en ricanant:

--Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure 
la face de ces misrables... dignes l'un de l'autre... L'une est une
courtisane, l'autre est un....

Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'tait ru vers lui, et sa main,
avec un bruit mat, s'tait abattue sur son visage.

De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrire.

--Infme! rlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!

Silvereal s'tait lanc auprs de Belen, et, le serrant dans ses bras,
il le retenait.

--Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous
m'avez frapp au visage!... Voleur! fils de voleur!...

Jacques, subitement, avait repris son calme.

--Je suis  vos ordres, monsieur, dit-il.

--Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette
scne dgnrer en lutte corps  corps.

De Belen, la gorge serre, les yeux injects de sang, ne pouvait plus
profrer une seule parole.

Tout  coup, il clata de rire:

--Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au
procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour tmoins, je
prendrai deux gardes chiourmes du bagne.

Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entrana au dehors.

Un instant aprs, la grille se refermait sur eux.

Jacques et le Tnia taient seuls.

Isabelle tait tombe  genoux, les bras tendus vers son amant.

Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.

--Jacques, fit-elle, coute-moi.

Il la regarda, puis, par un geste menaant, il leva les deux poings
comme s'il et voulu l'craser.

Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne
s'abattirent pas.

--Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis
doublement dshonor? Et l'amour de cette femme m'a souill plus encore
que les calomnies dont j'tais la victime... Oui, j'tais un innocent...
elle a fait de moi un coupable et un infme!...

--Jacques, ils ont menti, je t'aime!...

Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha
son visage du sien, si prs qu'elle sentait son haleine qui la brlait
comme une flamme.

--Moi! je te hais!... Je sens monter  mes lvres un mpris qui
m'touffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jete, cette accusation que
tu n'as pas os nier!... et tu ne m'as mme pas assez respect, moi que
tu disais aimer, pour m'empcher de pitiner dans cette boue o tu tais
tombe!...

--Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aim, je t'aime!

--Ne rpte pas ce mot, qui est un sacrilge! Est-ce que tu aimes?
est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te
dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as touff en moi les derniers
veils de ma conscience, toi qui m'as rabaiss au niveau des plus
dshonors et des plus infmes... Je te hais!

--Non! non! ne dis pas cela!...

Et elle s'attachait  lui, se tranant sur les genoux, dsespre,
criant, sanglotant....

Il la repoussa violemment... puis, s'lanant vers la porte:

--Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...

Et il bondit dehors.

Le cercle que Biscarre traait autour de lui se resserrait de plus en
plus.

L'heure de la vengeance tait proche: une habilet infernale runissait
peu  peu tous les fils de cette effroyable machination....

Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice
pour bondir sur sa proie....




XVIII

CATASTROPHE


Le Club des Morts avait t exact au rendez-vous indiqu par Armand de
Bernaye. Le savant occupait un petit htel, enclos de murs et isol des
habitations voisines,  une courte distance du bois de Monceaux;  cette
poque, ce quartier prsentait une physionomie toute diffrente de celle
que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant
 l'admiration des trangers. Les dserts des boulevards extrieurs ne
s'animaient qu'aux jours fris et restaient, pendant la semaine, le
rendez-vous des incorrigibles rdeurs que la police tait impuissante 
traquer dans leurs repaires.

Cependant quelques proprits particulires existaient en de du mur
d'enceinte, occupes par des amoureux de solitude ou d'infatigables
travailleurs tels que M. de Bernaye.

Des trois corps de btiment qui composaient son habitation, l'un tait
destin  un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares
passants avaient vu des lueurs tranges clairer tout  coup les hautes
fentres.

Le second renfermait la bibliothque, dispose en longue galerie; enfin,
le troisime tait rserv  son habitation particulire.

C'tait dans la bibliothque que s'taient runis les membres du Club
des Morts.

Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumire de
ses nombreuses bougies.

Il y avait l Archibald de Thomerville, compltement remis de la
violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les
deux frres Droite et Gauche.

Pierre Lamalou introduisait un  un les arrivants.

Un instant, un murmure de douloureuse piti partit de toutes les
poitrines. L'ancien gelier de Toulon venait d'introduire sir Lionel
Storigan.

L'Anglais tait d'une pleur livide: son visage, qu'une tentative de
suicide avait dfigur, s'tait maci de faon effrayante.

Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on et dit que la vie
avait  jamais quitt ce regard, et que l'organisme tout entier ne se
mouvait plus que par une action purement mcanique.

A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison
Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand  M. de Thomerville,
tait devenu fou.

Mais d'une folie calme, impassible, trange, qui n'en tait que plus
profonde. C'tait un cadavre qui marchait....

Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tte,
et, froidement, il vint prendre place au sige qui lui tait rserv.

Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.

Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.

Et cependant, chose bizarre, il s'tait rendu  l'appel d'Armand.
Mystre impntrable de la folie! le billet qui lui tait parvenu, il
l'avait compris, puisqu'il tait venu; mais il semblait que cette
obissance aux ordres du Club ft de sa part un acte inconscient.

On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixe allait sonner, et
Armand commenait  s'inquiter, quand madame de Favereye parut.

Mais elle n'tait pas seule.

Le marquis, fidle  sa parole, l'avait accompagne.

Bien que M. de Favereye ft depuis longtemps initi aux travaux du Club
des Morts, jamais il n'avait assist  ses sances.

Tous se levrent dans l'attitude du respect.

Armand vint au-devant du vieillard.

--Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous
arracher  vos occupations pour vous rendre auprs de nous.

--J'accomplis un devoir sacr, dit le magistrat. Madame de Favereye a
besoin de mon concours.

Armand regarda le marquis. Il ignorait la dmarche faite par M. de Belen
 l'htel de Favereye et les menaces qu'il avait profres.

Ce secret lui avait t cach sur les conseils de M. de Favereye, afin
que le Club pt conserver toute son impartialit dans le cas o les
rvlations attendues auraient trait au duc.

Le silence tait profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intrts
graves.

--Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engage par
nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas russi,
comme nous l'esprions: le chef de cette terrible association nous a
chapp, la dernire catastrophe a failli coter la vie  deux des
ntres et encore avons-nous le regret de constater que la sant de sir
Lionel Storigan a prouv une secousse dont peut-tre les rsultats se
feront sentir longtemps encore.

Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre
qu'un certain Biscarre, dj ml  la vie de plusieurs d'entre nous, et
qui, sous le nom de Mancal, tait parvenu  s'introduire dans la
socit. De plus, tout nous porte  croire que cet homme est encore
vivant et que le jour n'est pas loin o son influence se fera sentir
plus violente que jamais....

Pour l'atteindre, nous avons pens que le moyen le plus sr tait de
surveiller ceux que tout dsignait pour tre ses complices. Et au
premier rang de ceux-l, nous avons not un prtendu gentilhomme
tranger, dont les allures suspectes nous avaient dj frapps....

Je veux parler de M. le duc de Belen.

Une troite surveillance a t organise autour de lui: nous avons
fouill dans son pass, nous nous sommes efforcs de reconstruire pice
 pice la vie de cet homme, et c'est le rsultat de cette tude, suivie
avec une infatigable persistance, que nous venons vous prsenter
aujourd'hui....

M. de Belen est en ralit d'origine portugaise. Son vritable nom est
Jos Estremoz. Aprs des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent
les dtails, mais qui indiquent ds lors un esprit aventureux, sans
scrupules, dou d'une nergie implacable, Jos Estremoz vint en France,
o il tablit  Bordeaux un comptoir dont les oprations, rgulires en
apparence, s'tendaient jusqu' l'Inde orientale.

Il y a quelques annes de cela, Estremoz disparut, et sa maison
s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emport avec lui des
sommes relativement considrables, jetant dans la misre les familles
qui avaient eu confiance en lui...

A ces dernires paroles, Martial s'tait lev, ple:

--Ainsi, s'cria-t-il, l'homme qui avait ruin ma mre, l'homme qui a
t la cause directe de sa mort....

--C'est celui qui,  Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!

--Le misrable! et je l'ai rencontr cent fois dans le monde!... et une
voix ne s'est pas leve dans mon coeur pour me crier: Cet homme est
l'assassin de ta mre!

--Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mre, je
vous supplie d'tre calme... Faites appel  votre courage... car les
rvlations qui vous restent  entendre sont plus terribles encore.
Estremoz a t le mauvais gnie de votre existence tout entire!

--Que voulez-vous dire? vous m'pouvantez....

--coutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre
sang-froid... Je continue. Qu'tait devenu le banquier Estremoz? c'est
ce que personne ne savait, quand parvint  Bordeaux la nouvelle de sa
mort, en mme temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins
semblait prouver la ralit de cet vnement. Or, il faut savoir que
l'acte de dcs avait t dress par le consul de Macao, o, parat-il,
Estremoz tait dcd.

La marquise de Favereye s'tait dresse  son tour.

--Qui donc, s'cria-t-elle, tait consul de Macao  l'poque o ce faux
a t commis?

--C'tait, en effet, un faux en criture publique, reprit Armand sans
rpondre directement  la question de la marquise. Quant  l'acte en
lui-mme, j'en possde une copie authentique.

--Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye  son
tour.

--Messieurs, dit Armand, vous savez que nos rglements s'opposent  ce
que cette pice soit communique  l'un des membres du Club des Morts
sans que les autres en prennent galement connaissance... De cette
rgle, nous ne nous sommes jamais dpartis... Cependant, au cas prsent,
je viens vous demander de droger  cette obligation... et de
communiquer  M. le marquis de Favereye l'acte de dcs du banquier
Estremoz....

Les membres du Club inclinrent de la tte en signe d'assentiment.

Armand ouvrit un large portefeuille plac devant lui et en tira une
feuille qu'il dplia.

--Lisez, monsieur de Favereye.

Le vieillard s'tait approch.

Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui prsentait. Une lgre contraction
passa sur son visage. Mais relevant la tte avec nergie:

--Messieurs, dit-il  son tour, je comprends mieux que tout autre
l'exquis sentiment de dlicatesse auquel a obi M. de Bernaye en
rclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si gnreusement
accorde; mais il ne m'appartient pas,  moi surtout qui crois en la
justice, en l'galit absolue des hommes devant les rgles austres du
droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prvaloir du droit que vous
avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette runion, o tous
tendent vers un mme but, but de charit pour les faibles et de
chtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous
connus, afin que vous preniez  leur gard telle dcision que vous
jugerez convenable... Oui, il a exist dans la diplomatie franaise un
misrable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a msus des
droits que la patrie lui avait confrs... qui, sans doute pour aider 
quelque opration criminelle, s'est dshonor sciemment... Cet homme,
c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frre!...

La marquise avait pouss un cri.

Ainsi l'homme qui tait uni  sa soeur, non content de se vautrer dans
toutes les fanges, non content de torturer lchement celle que la
volont d'un pre sans entrailles avait sacrifie  son ambition, cet
homme tait un faussaire....

L'motion avait saisi  la gorge tous ceux qui assistaient  cette
scne.

M. de Favereye remit  Armand l'acte qui lui avait t confi.

--Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions
tout; si profond que soit l'abme d'infamie dans lequel ces hommes sont
tombs, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Aprs
quoi nous ferons justice.

Armand rclama le silence d'un geste:

--S'il subsistait le moindre doute sur l'identit du pseudo-duc de Belen
et du banquier Estremoz, nous pourrions hsiter encore  accuser M. de
Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements
les plus positifs ont tabli le fait. Et alors, contre M. de Silvereal,
en admettant qu'il prtendt affirmer que sa bonne foi a t surprise,
s'lve cette charge nouvelle qu'il est rest le compagnon, l'ami, je
n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un
nom et d'un titre vols. Quant au vritable duc de Belen, il a t
assassin dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu
tablir. Mais votre conscience a dj rpondu. Celui-l seul avait
intrt  le frapper qui voulait substituer  sa propre personnalit
celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitt l'Europe
depuis de longues annes et sous le nom duquel il tait facile de
reparatre... Une association s'tait donc forme entre Estremoz, devenu
duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons
ignor jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin
rvl.

Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas
le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait tre parl de son
pre.

--Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai t charg, il y a quelques
annes, d'une mission scientifique par une des socits les plus
justement honores de notre pays. Dj des voyageurs, qui avaient
parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parl vaguement d'un
pays trange, inexplor, renfermant des richesses architecturales telles
que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas
l quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu
d'imagination.

Il tait parl de villes entires, de murailles gigantesques, de tours
colossales, dont les ruines, dfiant le temps, se dressaient
orgueilleuses au milieu de forts o l'homme semblait n'avoir jamais
pntr. L, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de
patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses
immenses... il semblait qu'un peuple de gants et jadis habit cette
terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se ft abattu sur cet
empire et l'et dpeupl. C'tait  l'extrmit du Cambodge, avec lequel
la France commenait  entretenir des relations commerciales. Ce fut
dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai
d'ailleurs publi, vous le savez, des notes dtailles sur cette rgion,
dont la description rclamerait la plume de nos plus grands potes.
J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des
Khmers, dont la puissance a d, aux sicles passs, faire plir celle de
toutes les nations environnantes.

J'avais achev une premire exploration, et je me disposais  revenir
en France, pour prparer les lments d'une seconde expdition. Je
revenais seul, me trouvant  peu de distance des villages cambodgiens,
et ayant renvoy mon escorte par une route plus directe.

Je suivais le cours d'une rivire dont j'avais le dessein d'tudier
soigneusement la flore splendide, quand tout  coup j'entendis des cris
plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque  des vagissements,
me frapprent de surprise, et je htai le pas vers le lieu d'o ils me
semblaient partir.

Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes
tresses des lianes qui s'entrelaaient, pendaient du sommet des arbres
jusqu' balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard
dans les profondeurs mystrieuses de ces bois o peut-tre--je le
croyais alors--nul tre humain n'avait pntr--quand un horrible
spectacle me frappa.

Dans une sorte de clairire, un corps humain tait tendu. Un cadavre
sans doute. Je me courbai: c'tait le corps d'un homme vtu d'un costume
mi-indien, mi-europen; un vieillard dont les traits maigres,
asctiques, rvlaient l'origine europenne, franaise mme. Mais--chose
pouvantable!--le corps semblait n'tre plus qu'une norme plaie. Il
semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharns aprs cet
tre faible et sans dfense. Des pieux de bois le clouaient au sol par
les pieds et les mains; ses vtements brls laissaient voir sur ses
membres les traces de profondes blessures. Les chairs taient fouilles
 coups de poignard. Les mains crases, dchiquetes, n'avaient plus de
forme. Enfin, quand je songe  tout cela, j'ai peur de parler; les yeux
crevs ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.

Un cri d'horreur s'chappa de toutes les poitrines.

Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!...
mais, en vrit, ce n'tait pas lui qui avait cri....

Car la voix qui avait dj frapp mon oreille retentissait de
nouveau... En proie  une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis 
travers les lianes et les broussailles... et je vis qu' cet endroit la
rivire, transforme en torrent, s'engouffrait dans une excavation
profonde de plus de dix mtres, et  quelques pieds du gouffre, un tre
humain, un enfant, les mains crispes  une branche qui pliait,
poussait les cris qui avaient attir mon attention....

Oh! je n'hsitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon
nergie dcuple, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui
faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son
de la voix humaine est dj une consolation... Enfin, je parvins jusqu'
lui. Le petit tre se cramponna  mon bras,  mon paule, et, lentement,
m'efforant d'viter les secousses, plus prudent qu'au moment de la
descente, je parvins  regagner la rive.

Mais quand je dposai l'enfant  terre, je vis qu'il tait tomb dans
un tat de prostration semblable  la mort. C'tait horrible de voir ce
petit corps inanim, dans la clairire,  ct de ces restes humains,
dchirs par la fureur d'assassins inconnus.

J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais
prouv une folle esprance.

Le coeur battait encore... rsistance inoue de l'tre vivant.

Mais quelques secondes aprs, les pulsations s'arrtaient... Le
vieillard tait mort....

Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-l tait vivant... En un
instant, je l'avais port au bord de la rivire, et quelques aspersions
d'eau avaient suffi  lui rendre le sentiment. Il devait tre g de six
 sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il pronona tout d'abord
ne prsentrent  mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais
dj  cette poque la plupart des dialectes en usage dans les pays
indo-orientaux. Mon embarras tait grand. J'tais loign de plus de
quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait
besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coter la vie. La
pauvre crature s'attachait  moi, comme si elle m'et suppli de la
dfendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-tre avait-elle
quelque ressouvenir de la scne atroce dont sans doute elle avait t le
tmoin.

Je l'enlevai dans mes bras et me mis  courir dans la direction des
huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure
s'tait  peine coule que je rencontrais un convoi annamite, dont je
connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment  ma
disposition.

Mais quand il eut considr l'enfant que j'avais recueilli, il me parut
frapp d'une indfinissable motion. L'enfant avait repris connaissance.
Il lui adressa quelques mots en cette mme langue qu'avait dj employe
l'enfant, et dont le sens m'chappait. Le petit tre rpondit; alors
l'Annamite, comme frapp de dsespoir, se laissa tomber sur le sol,
arrachant ses vtements et se couvrant le visage et la tte de
poussire.

Surpris, inquiet mme, je lui demandai ce que signifiait sa conduite,
et aprs une longue hsitation, il me rpondit:

--La colre du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!

--Le roi des Khmers! m'criai-je.

Mais en vain je riterai ma question, je ne pus obtenir aucune
explication prcise.

J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait
qui portait le titre d'Eni--textuellement, roi du feu--qu'il tait mort,
et que l'enfant que j'avais sauv tait son fils!

Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pleur livide,
s'tait dress sur ses pieds, comme si une commotion lectrique et
frapp tout son tre.

--Le Roi du Feu, s'cria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis
chez mon pre....

--Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait
craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne ft
frapp comme lui, et il me supplia de m'loigner au plus vite avec
l'enfant. Il tait en proie  une exaltation pouvante qui semblait
tenir  quelque mystre religieux. Il mit un cheval  ma disposition, et
je parvins  regagner la capitale. L'enfant tait malade, une fivre
nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reues de
France me contraignirent  hter mon dpart; je ne voulus pas abandonner
celui que j'avais miraculeusement sauv. Il tait pris pour moi d'une
affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidit que
lui laissait la fivre qui le consumait, il se dbattait contre des
ennemis imaginaires. Je me dcidai  l'emmener en France. Vous le
connaissez tous, c'est l'homme dont le dvouement  mon gard ne s'est
jamais dmenti, c'est Sora!

--Mais ce vieillard assassin, tortur! criait Martial en se tordant les
mains avec angoisse.

--Nous allons savoir qui il tait, dit Armand d'une voix grave. Martial,
l'preuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la
rvlation que je prvois va vous frapper au plus profond du coeur.
Souvenez-vous que vous tes homme et que vous avez besoin de votre
nergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis,
je vous supplie de veiller sur lui....

Thomerville vint  Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:

--Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous
appartenez et que votre cause est la ntre!...

--Mais c'tait donc lui? s'cria Martial, rpondant  la pense intime
qu'il n'avait pas os formuler.

--Attendez! fit Armand en levant la main.

Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.

Sora parut.

Le lecteur n'a pas oubli ce personnage trange qui a paru dj une fois
comme une apparition fantastique, dans ce rcit.

Rappelons cependant son portrait:

La face, d'un brun verdtre, tait maigre et prsentait des saillies
osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez cras s'patait
au-dessus d'une bouche large, dont les lvres releves laissaient voir
des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un
animal sauvage.

Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous
les sens, formant un enchevtrement bizarre.

Le costume de Sora n'tait pas cependant celui qu'il portait lors de sa
venue chez le duc de Belen.

Il tait vtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles,
raye de lignes multiples et de couleurs varies.

Cette tunique tait serre  la taille par une ceinture de drap d'or
recouverte elle-mme d'une large tresse noire, sur laquelle
scintillaient des diamants.

Aux pieds, des espces de sandales dpassant les doigts d'un pouce
environ et saillant en pointe.

Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or,
large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

Sora, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.

Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupires brides
aux tempes, tincelaient d'un reflet clatant.

Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la
baisa.

--Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le
reconnaissez-vous?

Mais dj Martial s'tait lanc, criant:

--C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans
la maison de mon pre!

En mme temps, Sora, se tournant vers Martial, avait pouss un cri de
surprise et de joie:

--L'ami de l'Eni! l'ami de mon pre!

--Vous n'tes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnatre, dit
Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Sora, le fils de
celui qui fut l'ami de votre pre... et toi, Sora, cet homme est le
fils de celui qui est rest fidle  l'Eni, ton pre, jusqu'au jour o
tous deux ont perdu la vie.

Puis il reprit:

--Martial, cette preuve est dcisive. Depuis le jour o, pour la
premire fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient
frapp... car ils taient gravs dans ma mmoire, depuis l'heure
terrible o avait expir sous mes yeux le vieillard martyris. Sora
vient de me prouver que je n'tais pas le jouet d'une illusion. Martial!
l'homme que des misrables ont tu, aprs l'avoir tortur, hlas! il n'y
a plus  en douter, c'tait votre pre!

Martial poussa un cri terrible; portant les mains  son front, il
chancela, comme si la foudre l'et frapp.

Il serait tomb, si Annibal ne l'et soutenu dans ses bras.

Mais, se redressant tout  coup:

--Ses assassins! cria-t-il, je veux les connatre!... Je veux savoir le
nom de ces misrables tortionnaires... Mon pre! mon pauvre pre!...

Il sanglotait. Cette douleur dchirante tait  navrer.

--Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouv des tres assez
infmes pour ne pas reculer devant cette lchet de dchirer les membres
d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dvou  la grande cause de
l'humanit! Mais, ces btes froces, je les dcouvrirai, et je leur
ferai payer leur crime par des tourments effroyables!

Armand ne protestait pas contre ces paroles insenses; cette exaltation
tait justifie. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le
retour  la raison.

--Leurs noms! s'criait Martial, vous savez leurs noms!

--Sora, dit Armand, c'est  toi de parler... tu t'es impos une longue
preuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a
longtemps dj que Sora tait sur la piste des assassins de son pre...
il voulait frapper!... j'ai arrt son bras et il m'a obi, car Sora
est de ceux qui respectent l'homme  qui ils doivent la vie... Depuis le
jour o une terrible rvlation s'est faite  lui, il s'est renferm
dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pres
d'clairer sa conscience... demandant--ce sont ses propres
expressions--au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Sora est
venu  moi et m'a tout rvl... J'ai vrifi ses affirmations... elles
taient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, 
ajourner ses projets de vengeance.

--Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas?
s'cria Martial saisissant la main de Sora.

Le fils de l'Eni le regarda; un sourire claira son visage, sourire
effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son treinte:

--Frre, la mort attend... elle viendra  notre appel!

--Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connt dans
tous ses dtails cette lamentable aventure. Ce que vous dciderez,
messieurs, sera excut. Sora, parle maintenant.

C'tait un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner
o allait se dchirer le voile qui recouvrait tant de mystres.

Sora, ayant chang une dernire treinte avec Martial, s'tait venu
placer au milieu de la large salle, o se trouvaient runis les membres
du Club des Morts.

L, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en
tendant les bras vers l'Orient.

Puis, dans cette langue franaise que de Bernaye lui avait apprise et
qu'il prononait avec un accent guttural des plus singuliers, il
commena.

Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'tait
comme une mlope qui donnait  notre langue la bizarre mlope des
idiomes asiatiques....

(Le lecteur comprendra que nous cartions ou tout au moins que nous
attnuions dans ce rcit les trangets de forme qui, quoique donnant 
la parole de Sora une couleur trange et exotique, n'en fatigueraient
pas moins  la longue son attention.)

Que le grand Giang protge son serviteur, dit Sora, que l'arme sacre,
le beurdao[1] frappe Sora, si de sa bouche un seul mot trahit la
vrit!

          [Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des
           rois Khmers vnrent comme une relique: _Giang_
           signifie _esprit_, _gnie_.]

Sora s'appelle le Vengeur; Sora a vu son pre tomber sous l'arme
rouge des assassins; il n'tait alors qu'un enfant, et comme il criait
au secours, qui n'arrivait pas....

Ces hommes l'ont saisi et prcipit dans le gouffre....

Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauv l'enfant;
l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu' lui
donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...

Disant cela, Sora regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.

Une motion indfinissable serrait toutes les poitrines.

Sora reprit:

Aux temps qui sont tombs dans la nuit--ensevelis dans le pass--mes
pres taient puissants--ils s'appelaient les Khmers--et l'immense
royaume tait Kmerdom.

--Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers--par milliers
les gants d'or qui veillaient--aux portes des villes colossales--par
milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha--dont les
trente-deux beauts clatent comme un rayonnement.

--Les nagas (serpents) taient dompts--tous tremblaient devant l'pe
dont nul n'avait triomph--et sur les hautes montagnes les pagodes
gigantesques--portaient au sjour de Vichnou--les prires du peuple
innombrable.

--Le roi Lpreux fut coupable--parce qu'il manqua  sa parole--ayant
promis la vie  un brahmane--savant entre tous--il le tua.

--La terre trembla--des colonnes de soufre ardent sortirent des
entrailles du sol.--La grande statue de Bouddha roula de son socle dans
le lac profond--et les ennemis des Khmers--pour venger le dieu--se
jetrent sur Ang-Kor la puissante.

--Qui chancela sur sa base norme.--L'univers s'acharna contre
Ang-Kor.--Les astres tombrent et leurs flammes jetrent l'incendie--les
fleuves sortirent de leur lit--prenant colonnes et tours, corps 
corps--et les renversant--comme un gant renverse un enfant qui l'a
insult.

--Les montagnes s'croulrent--et sous leurs masses des milliers de
cadavres furent ensevelis--dont pas un n'eut la face tourne vers
l'Orient--ce qui tait le chtiment terrible.

--Le vent dispersa les peuples--comme les feuilles des arbres--ils
tourbillonnrent en rhombes d'pouvante--et le frre ne retrouva plus
son frre--ni la mre son enfant.

--Seule, la mort les frappait--sans qu'un bras se levt pour les
dfendre--et, comme des chiens furieux,--les peuples voisins--qui
avaient trembl devant eux--les mordirent quand ils passaient--frapps
dj par les Giangs--ministres de la colre de Bouddha.

--Il se fit un orage tincelant--qui dura pendant un sicle--et pendant
lequel la foudre ne cessa pas de rugir--ni l'clair de briller--puis la
nuit se fit profonde,--le soleil s'tant voil--pour ne pas voir
l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.

--Et quand il osa regarder--les Khmers n'taient plus qu'une poussire
impalpable--que balayait un souffle--les tours, les palais, les villes,
les statues colossales, n'taient plus--que des ruines sur lesquelles
couraient les reptiles.

--Les reptiles immondes--transformation dernire des ennemis des
Khmers--que Bouddha avait frapps  son tour--parce que--pour avoir
cras les Khmers--ils s'taient crus aussi puissants que lui...

Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulire des pomes
indous, Sora racontait, d'aprs la lgende transmise de sicle en
sicle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succomb cet immense
empire, qui s'tendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont
jusqu'ici les savants les plus rudits, les plus infatigables, n'ont pu
retracer l'histoire.

Les ruines normes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernires
annes, ont tudies les Mouhot, les Lagre, les Grandire, ne
chantent-elles pas plus haut que les pomes homriques la gloire et la
puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une
admiration pouvante les hardis explorateurs qui ont pntr jusqu'aux
ruines d'Ang-Kor-Wat.

Le fait auquel Sora faisait allusion, en parlant de l'improbit du roi
Lpreux, tait celui-ci:

Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait gurir, s'tait adress en
vain  tous les savants de son empire.

Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir,
osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de
l'hydropathie, mais il prfrait que le liquide ft  l'tat
d'bullition, et proposa  son client royal de la plonger dans un bain
bouillant.

Le roi exprima le dsir de voir l'exprience s'accomplir tout d'abord
sur un autre personnage que lui-mme; mais comme nul ne consentait  se
prter  cette preuve--dangereuse, il faut en convenir--le
roi--contraignit le fakir  l'exprimenter lui-mme.

--J'y consens, rpliqua le brahmane, si Votre Majest veut me promettre
solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui
laisser.

Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudire brlante. Mais le roi
Lpreux, qui tait jaloux de la science du brahmane, fit enlever la
chaudire et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.

C'est, dit-on, cette trahison qui a amen sur la ville la dcadence et
la ruine.

La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui tait la
gloire du temple, fut retrouve par les Siamois, flottant  la surface
du lac, entoure de lotus et porte par un yack ou boeuf thibtin.

A l'endroit o cette statue avait t trouve, les Siamois levrent
leur capitale.

Sora s'tait interrompu un instant, comme cras par ses souvenirs.

Armand l'engagea doucement  reprendre son rcit.

Sora obit:

Les annes passrent longues et nombreuses--les Khmers n'taient
plus,--et les derniers enfants de l'empire--errant comme des tigres
poursuivis--tombaient un  un dans la mort.

--Seule, une famille protge par Bouddha--rserve aux grandes
destines de l'avenir--vivait solitaire dans les forts--la famille
d'Eni, Roi du Feu--auquel la puissance divine avait promis que les
ruines se relveraient--et que, puissantes, les cits des
Khmers--dresseraient encore vers le ciel--leurs cimes puissantes.

--Eni possdait le dernier secret de la grandeur des Khmers--le secret
des trsors immenses cachs--dans les entrailles profondes--des gants
de granit qui veillent--silencieux, sur Ang-Kor endormie.

--Eni tait un homme et Eni mourait--mais il transmettait  son
successeur le secret qu'il avait gard.--Les derniers Khmers lui taient
soumis--et, des extrmits de la terre--ils obissaient  ses
ordres--et, devant lui--les souverains de Siam s'inclinaient--lui
envoyant chaque anne des tributs.

--Eni succdait  Eni gardant le trsor--et le sabre sacr--que doit
ceindre un jour le roi des Khmers--alors que Bouddha--d'un signe de sa
tte--lui aura donn l'ordre de marcher en avant.

--Le dernier Eni tait mon pre.--Il vivait seul dans les forts--et,
silencieux--il attendait l'ordre de Bouddha.

--Par sa science divine--il sut que des entreprises
criminelles--s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.--Il traversa les
mers--et vint en France pour parler au roi de la science.--Il resta
longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard
l'accompagnait.

--Mon pre! s'cria Martial.

--Oui, c'tait ton pre, reprit Sora--car les traits de son visage
taient--malgr l'ge--semblables aux tiens.--Eni me dit: Fils, j'ai
confi  la terre franaise le secret ternel de la puissance des
Khmers.--Au jour de ma mort--je te dirai tout, et tu continueras mon
oeuvre.

--Lui et le vieillard s'aimaient--longtemps je les ai vus tous
deux--marchant solennels  travers les ruines, qu'ils interrogeaient et
qui leur rpondaient--mais  eux seuls--car nulle voix ne parvenait
jusqu' nous.

--Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de
feuillage--il se fit un grand bruit--et des hommes se jetrent sur mon
pre--mon pre fut frapp le premier--une balle lui traversa le
coeur--et sans un cri--sans avoir pu prononcer un seul mot--il roula sur
la terre rougie.

--Puis les deux assassins--saisirent le vieillard et le
torturrent--voulant qu'il trahit le secret des Khmers.--Horrible! le
vieillard poussait des hurlements de douleur--mais il ne parlait pas.

--Enfant, j'essayai de le dfendre--j'tais faible et ne pouvais
rien--un des hommes me saisit--et me prcipita dans le gouffre--croyant
que j'allais mourir.

--Les cris du vieillard s'teignirent dans un rle effrayant--et moi,
accroch aux lianes--je regardais le flot--qui tourbillonnait autour de
moi. Je ne voulais pas mourir.--Je luttai longtemps, si longtemps, que
le soleil monta  l'horizon!...

--Je gmissais et j'appelais.--Un homme vint qui entendit mes cris de
dsespoir--et me sauva.--Mais j'tais puis--le gnie de la souffrance
s'accroupit sur ma poitrine--et sur mon front...--Je dormis longtemps
sur le bord de la mort.

--Quand je revins  moi--j'tais sur un navire.--L'homme gnreux qui
m'avait sauv--m'emmenait dans son pays.--Depuis, je ne l'ai plus
quitt.--Mais le jour de la vengeance est venu--parce que j'ai retrouv
les assassins de mon pre--et que celui qui est mort--crie vers moi qui
suis son fils.

--Et que le vieillard t'appelle--toi aussi, pour que tu punisses--ceux
qui ont bris son corps--brl ses membres, et qui l'ont tu!...--Frre,
donne-moi ta main, et--reois mon serment.--Vengeance! vengeance!...

En prononant ces derniers mots, Sora s'tait dress, et, livide, il
semblait une de ces crations tranges qui veillent  l'entre des
pagodes indiennes.

Tous taient haletants.

--Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste  vous dire quels
furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le
baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel
tratre les avait lancs sur cette piste! je l'ignore, et sans doute
nous ne le saurons jamais. Un jour, Sora a entendu la voix du
duc;--c'tait  ce dernier bal o le baron de Silvereal avait conduit sa
femme et Lucie de Favereye--il voulait s'lancer, frapper. Je pus
m'opposer  son dessein; mais, en m'obissant, Sora refusa tout d'abord
de parler. Il voulait demander  ses dieux s'il pouvait me confier le
secret de cette pouvantable tragdie. Il passa quarante jours et les
nuits dans la prire. Il y a trois jours, il est venu  moi et m'a tout
dit. Ensemble, nous sommes alls pier de Belen. Il l'a vu, et, cette
fois, le doute n'a plus subsist. Puis il a vu Silvereal et me l'a
dsign comme complice du crime.

Voil ce que j'avais  vous dire. Un grand forfait a t commis, il
faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une dcision. Sora
s'est engag  nous obir.

Sora s'tait agenouill devant Armand et lui avait pris la main.

--Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras,
je le ferai.

--A mon tour de parler! s'cria Martial. Car c'est mon pre qui a t
frapp. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir
de la science et de l'humanit, qui a t assassin lchement, au milieu
des plus pouvantables tortures; pas de piti pour ces infmes! Et si le
bras de Sora faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!

Martial frmissait. Livide, les yeux tincelants, il tait en proie 
une effrayante surexcitation.

Archibald prit la parole:

--Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colre de ces
deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut
d'abord comprendre que si les faits sont prouvs  nos yeux, la justice
ne se pourrait contenter de ces tmoignages.

--Eh! qui parle de la justice des hommes! s'cria Martial. Est-ce donc
aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne
sont-ils pas en dehors de l'humanit?

--Un mot, dit M. de Favereye.

Il se leva  son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la
solennit majestueuse de la justice, tous se turent.

--Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de
le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les
tribunaux que nous parviendrons  notre but. O sont les preuves? o
sont les tmoins? Ces scnes effroyables se sont passes si loin de nous
que toute enqute est impossible. Est-ce  dire qu'ils doivent jouir
paisiblement du bnfice de leurs crimes? Non. Le rle du Club des Morts
commence; il faut que ds aujourd'hui ils soient enserrs dans un cercle
dont ils ne puissent plus s'chapper. Le duc de Belen n'est autre
qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait  son
mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles  tablir. Qu'ils soient
poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est l ce que peut,
contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.

Martial se tordait les mains.

Sora, immobile, tourmentait de sa main crispe le manche du kriss pass
 sa ceinture.

Tout  coup sir Lionel poussa un cri.

Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer?
Allait-il donc, lui aussi, mettre son opinion?

Armand s'tait lanc vers lui, croyant  quelque crise soudaine.

Mais du geste Lionel l'carta.

--Voyez, dit-il, le bras tendu, voyez ce sang qui coule!...
Entendez-vous ces rles de dsespoir!

Dressant la tte, il semblait regarder dans le vide, couter un bruit
qui parvenait  son oreille.

--De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcs! Ce
sont bien les hommes que vous prtendez chtier! Il est trop tard! le
chtiment est venu. Il est trop tard.

--Folie! s'cria Martial.

--Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une
transformation des facults... qui acquirent en acuit ce qu'elles ont
perdu en nettet.

Puis, se tournant vers Lionel, tendant les deux mains au-dessus de sa
tte:

--Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous?
Qu'entendez-vous?

--Du sang, vous dis-je! s'cria Lionel. De Belen est frapp! Silvereal
tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se dbattent! comme ils se
tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez
trop tard!... La mort passe par l... Du sang! du sang!

Et Lionel semblait se dbattre contre une pouvantable vision.

Tous s'taient levs, cherchant  deviner le sens mystrieux cach sous
ces paroles arraches par la folie.

Seul Armand conservait son sang-froid.

La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le
retentissement de faits vrais....

--Martial, dit-il, je crois--vous m'entendez--je crois fermement que sir
Lionel, tranger aujourd'hui  la vie ordinaire, voit et entend ce que
nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe  l'htel
de Belen des vnements tranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le
pressentiment inconscient....

--Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...

--Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il
faut que nous sachions la vrit.

--Mais que croyez-vous donc? s'cria Archibald.

--Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient
d'ensanglanter l'htel de Belen....

Puis, se penchant  l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:

--Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et
permettre  la fureur de Martial de se calmer.

--Vous avez raison, dit le magistrat.

Et s'adressant aux autres:

--Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystre, que MM. de
Bernaye, Martial et Thomerville se rendent  l'htel de Belen.

--Qu'ils se htent! cria sir Lionel.

Il y avait dans cette scne singulire une telle solennit, que Martial,
troubl, n'avait plus la force de rsister.

Puis, aprs tout, n'tait-ce pas le moyen d'tre plus tt en face de
l'assassin?

--A l'htel de Belen! cria-t-il.

--Je suis  vos ordres, ajouta Thomerville.

Martial s'approcha de Sora, et lui prenant la main:

--Tu m'as appel ton frre, lui dit-il d'une voix sourde, aie
confiance!...

--Ne le frappe pas seul!

--Je te le jure.

Madame de Favereye n'avait pas pris part  cette dernire scne.

Maintenant elle pensait  sa soeur, lie au misrable Silvereal, et elle
frmissait en songeant aux douleurs qui lui taient rserves.

Armand vint  elle:

--Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore  Mathilde ces horribles
rvlations.

--J'attendrai, dit la marquise.

Un instant aprs, une voiture entranait vers l'htel de Belen Armand,
Martial et Archibald.

Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, tait
prt  tout vnement. Armand rvait  sir Lionel et cherchait 
expliquer les singulires paroles qui s'taient chappes de ses
lvres....

Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la
teinte blafarde de l'aube s'tendait sur Paris qui s'veillait.

De Courcelles  la rue de Seine, le trajet tait long; mais ces trois
hommes, absorbs par leurs penses, n'avaient pas la notion du temps.

Enfin ils arrivrent  la Seine, et la voiture franchit le pont.

Ils entrrent dans la rue de Seine.

L, la voiture s'arrta brusquement.

--Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arrach  ses rflexions.

--La rue est encombre de monde, dit le cocher. Je vois des soldats...
et des agents de police.

D'un bond, les trois hommes sautrent sur la chausse.

Malgr l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la
jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse
et agite.

--Que se passe-t-il donc? demanda Armand.

--Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une
boucherie! toute une maison massacre.

Tout en faisant la part de l'exagration, il devenait vident qu'un
crime avait t commis.

--Savez-vous  quel numro se sont passs les faits? demanda Archibald.

--Le numro? non. Mais c'est  la grande maison...  un htel... occup
par un duc.

Martial poussa un cri.

--Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....

Et aussitt les trois amis, se jetant  travers la foule, jouant du
coude pour faire troue, parvinrent jusqu'au cordon des agents de
police.

L, ils furent naturellement arrts. Et malgr leur impatience, ils
risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils dsiraient, quand
un personnage qui donnait des ordres aperut M. de Bernaye et s'cria:

--Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amne, vous allez nous
rendre un bien grand service.

C'tait un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date
comme mdecin.

--Je dsire passer monsieur, dit le magistrat.

--Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.

--Trs-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme
vous, au monde dont faisaient partie les victimes.

--Les victimes? mais qui donc a t frapp?

--Dites taillad, massacr, hach... c'est le duc de Belen et le baron
de Silvereal!

Un triple cri lui rpondit.

Armand saisit la main de Martial:

--Silence, lui dit-il  voix basse; si ces criminels ont expi leur
crime, prenez garde, en les fltrissant, de faire retomber sur des
innocents la peine de leur infamie.

Martial se souvint tout  coup des liens qui unissaient Silvereal 
madame de Favereye, c'est--dire  Lucie; il obit et refoula en lui les
sentiments prts  dborder.

C'tait en effet vers l'htel de M. de Belen que le commissaire de
police--qui se nommait Duval--conduisait nos trois personnages. La porte
de l'htel tait garde par une escouade de soldats requis au poste
voisin.

Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet
htel, dans lequel nous l'avons dj plusieurs fois introduit depuis le
dbut de ce rcit.

Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier tage de
l'htel.

Les salons de rception attenaient  une large et magnifique galerie, 
l'extrmit de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pice
de moyenne dimension, encombre de curiosits de toutes sortes
empruntes aux civilisations orientales.

Enfin, derrire ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver
donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occup
Jacques pendant quelque temps.

Chose trange, Martial se souvenait maintenant que c'tait dans cette
maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du
dernier tage, il mditait son suicide.

Et il n'avait rien devin! Sous le mme toit que lui vivait l'assassin
de son pre, et un secret instinct ne l'avait pas guid!

Le commissaire marchait en avant. Des agents taient installs dans la
galerie que nous avons vue resplendissante de lumires, rsonnant des
chos de l'orchestre--et qui maintenant, morne et sombre, semblait un
immense spulcre.

Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gards  vue,
s'taient groups au coin, parlant  voix basse.

M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et prcdant les trois
amis:

--Entrez, dit-il.

Au moment o ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et
d'horreur s'chappa de leur poitrine.

Sur un sofa, aux nuances carlates, gisait,  demi pli, le corps de M.
de Belen. La tte releve laissait voir au cou une plaie bante d'o
s'chappaient encore quelques gouttes d'un sang noirtre qui se
coagulait.

Puis, tendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux ferms... un
mdecin tait auprs de lui, cherchant  panser une norme entaille qui
descendait du cou au milieu de la poitrine. Il tait vident que le coup
avait t port par derrire et que l'arme, aprs avoir gliss d'abord
sur les ctes, avait pntr profondment dans les chairs....

--Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?

--Le bless respire encore, dit le mdecin, mais j'attends sa mort 
chaque instant.

Disant cela, il regardait les nouveaux venus.

Il reconnut M. de Bernaye.

--Ah! cher confrre, dit-il, vous arrivez  propos... je serais heureux
que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.

Martial et Archibald s'cartrent.

Armand vint auprs de Silvereal.

Ainsi c'tait l'homme qui lui avait vol tout son bonheur, celui qui
avait spcul sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre 
lui donner la main de sa fille Mathilde; c'tait Silvereal qui tait l,
gisant, moribond.

Mais Armand n'tait pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On
faisait appel  ses lumires, le mdecin reparaissait, dt sa science
prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait  sa femme....

Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupires, il examina
longuement les pupilles contractes.

--La mort est proche, dit-il. Vous avez sond la plaie?...

--Le poignard--car c'est avec un poignard long et flexible que M. le
baron a t frapp--a atteint le poumon... l'hmorragie interne continue
lentement... ce n'est qu'une question de minutes....

Une sorte de rle sourd sortait de la poitrine du moribond....

--Et celui-ci? demanda Armand en dsignant M. de Belen.

--La carotide a t tranche d'un seul coup; la mort a d tre
instantane....

--Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.

--Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi
un misrable qui cherchait  s'chapper... et il est gard  vue dans la
serre....

--Son nom?...

--Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai pris de monter
ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les
habitudes des deux victimes des renseignements utiles  la justice... de
plus, vous connaissez peut-tre l'assassin... ou tout au moins celui que
j'ai tout lieu de prsumer coupable.

Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre,
et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui
s'cartrent.

Affaiss sur une chaise, la tte dans ses deux mains, un jeune homme
tait l, immobile comme une statue.

Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tte.

--Jacques, comte de Cherlux! s'cria Armand.




XIX

PRIS DANS LA TOILE....


Les magistrats, immdiatement avertis, arrivrent bientt  l'htel de
Belen.

C'taient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient
peut-tre, avait nagure procd  l'interrogatoire de Diouloufait, et
un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout  fait
inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout  l'heure.

Les premires constatations lgales fournirent peu de renseignements. Il
tait vident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand
dsordre rgnait dans le cabinet du duc. Les objets prcieux avaient t
jets  terre et briss, sans doute pour hter les recherches. Enfin, un
meuble avait t fractur et des papiers gisaient sur le plancher.

Armand et l'autre mdecin continuaient  donner des soins  Silvereal,
dont l'agonie se prolongeait.

Peu  peu mme il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait
dj essay de parler....

Ce n'tait d'ailleurs, selon toute vidence, que le dernier effort de la
nature, rsistant  la mort.

--Avant d'interroger le jeune homme arrt, dit M. Varnay, il serait bon
d'entendre les premiers tmoins... Quels sont-ils?...

--Monsieur le juge, rpondit le commissaire, c'est d'abord le valet de
chambre de M. de Belen qui couche dans une pice voisine... puis le
portier de l'htel, nomm Benot....

--Appelez ces deux hommes. Quant  vous, messieurs, ajouta le magistrat
en s'adressant  Archibald et  Martial, je vous prie de ne pas vous
loigner.

Les deux hommes s'inclinrent.

Ils taient impatients de connatre les dtails de cette trange
tragdie, qui venait, dans des circonstances si imprvues, dnouer une
situation terrible.

M. Benot tait, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait
dfendu la mansarde de Martial contre les prtentions envahissantes de
M. de Belen, propritaire de l'immeuble.

C'tait un gros homme, tout rond, confit en dignit, et qui, tant
portier, considrait sa situation comme un sacerdoce.

Or son attitude mme prouva, ds le dbut, que sa dignit avait reu une
forte atteinte.

Il s'avana, tte basse, rougeur au front. On avait assassin son
matre, et sa responsabilit lui paraissait d'autant plus engage qu'il
n'admettait pas qu'on pt s'introduire dans l'htel par une autre issue
que la porte cochre.

--Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage  tre aussi
bref et aussi clair que possible dans votre dposition et  viter les
dtails inutiles.

M. Benot fut froiss, mais il dissimula.

Il tait d'ailleurs sous le coup d'une surprise relle. La prsence de
Martial l'tonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme
sentait mauvais, ainsi qu'il avait souvent rpt  l'picier d'en
face. Et ce n'tait pas une mince stupfaction que de le retrouver en
pareille circonstance, admis par le juge d'instruction  faire partie
d'une sorte de jury d'enqute.

Quoi qu'il en soit, M. Benot ayant touss et tant parvenu  placer
commodment deux doigts entre les boutons de son gilet, commena ainsi:

--Pour lors donc, monsieur le juge, je m'tais endormi vers les onze
heures du soir. M. le duc, selon son habitude, tait rentr dans son
appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la
nuit ici, tendu sur un fauteuil; a peut paratre drle, mais a ne me
regardait pas, vu ma situation subalterne.

--Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la
diffrence des conditions sociales.

M. Benot rprima un mouvement d'impatience et reprit:

--Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire  madame Benot--mon
pouse lgitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans--et qui le sera
jusqu' sa mort--de lui dire, dis-je, que je tenais  me lever de bonne
heure, ayant  me livrer  divers travaux d'intrieur.

Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures--deux heures un quart, je
ne saurais prciser, n'ayant pas eu la pense de consulter ma
rptition, dans la crainte de rveiller madame Benot--j'entendis un
coup de sonnette. Mon devoir m'tant dict par ma conscience, je me
glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je
demandai qui tait l. Une voix me rpondit: Baron de Silvereal.

Pour tout autre visiteur,  une heure aussi indue, j'aurais sonn le
valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonn plusieurs fois de
laisser pntrer chez lui M. de Silvereal,  quelque heure que ce
_soye_.

Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprs
de madame Benot.

J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand,  cinq heures
du matin, je fus veill en sursaut--en sursaut, c'est le vrai mot--par
des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hsitai un moment; je
me disais qu'il n'tait pas possible que des cris partissent de....

--Faites-nous grce de vos rflexions, interrompit M. Varnay.

--Je respecte la justice franaise, dit M. Benot avec une nuance de
dpit, donc je fais grce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir
compte des avis de madame Benot, qui m'exhortait  la prudence, je
m'lanai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je
m'lanai vers l'appartement de M. le duc. Au moment o j'allais
franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que
dis-je! un sicle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes
regards! Tenez, je vous demande pardon, mais  ce seul souvenir je sens
que je m'en vais.

De fait, M. Benot, ple sous son masque trognonnant, paraissait prt 
s'vanouir.

En semblable occurrence, les rvulsifs sont d'effet souverain.

--Continuez, sinon je croirai que vous avez intrt  tirer l'affaire en
longueur, dit brusquement le procureur du roi.

L'effet fut immdiat. M. Benot ragit contre l'effet nerveux, et
enfonant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb  son
cerveau qui perdait l'quilibre, s'cria:

--Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne
sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple.
Primo, j'ai reu un formidable coup de poing sur la tte; secundo, il y
avait en tout une bougie allume... Les quatre, six, dix hommes ont
disparu  mes yeux comme un vain brouillard du matin....

--Pas de posie, fit M. Varnay.

--Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les
hommes se sont enfuis, vanouis, _effumaills_... Cependant, j'en ai vu
un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu:
c'tait une espce de tesson de statue qui se trouvait  ct du bureau
de M. le duc, tenez...  la place o est monsieur....

Il dsignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.

--Ayant reu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement
crier comme cela: Ah! ah!... j'ai ferm les yeux un moment, je m'en
excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie tait
vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la
porte... j'ai vu debout... ple... couvert de sang... un jeune homme...
Oh! celui-l, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appel
Canaille! et je lui ai saut  la gorge....

--C'est celui qui a t arrt....

--Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait
aussi entendu le grabuge et qui tait entr derrire moi... Oui,
monsieur, je l'ai apprhend!... Car je le connais bien!... C'est un
mirliflor que monsieur a nourri, hberg, dorlot comme pas un, et qui
l'a pay en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crnes
hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis
qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...

--Quelle a t l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous tes jets
sur lui?

--Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien!
il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect,
d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me
contenir, et je l'ai appel assassin!... Il m'a regard comme s'il ne me
comprenait pas, et il a march en avant; il voulait s'en aller... oh!
a, c'tait clair. Mais je lui ai dit--moi et le valet de chambre:
Minute, mon bonhomme! quand le sang est tir, faut le boire! Et nous
avons appel les laquais. On a coll, mis l'assassin dans la serre. On
est all chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux
de lui rendre cet hommage, et voil! je ne sais rien de plus.

Et voulant juger de l'effet produit, M. Benot jeta autour de lui un
regard parabolique.

--Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.

Le nouveau tmoin confirma les dtails dj fournis par M. Benot. Pour
lui, le jeune homme qu'ils avaient arrt lui avait fait l'effet d'un
individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'vader plus
facilement. Seulement, il n'avait pas donn dans le _godant_, parce
qu'il le connaissait.

--Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.

--A ce qu'il parat, reprit le tmoin, que c'tait une espce de
va-nu-pieds qui avait t jadis recommand  M. le duc. Comme M. le duc
tait--rvrence parler--la bte du bon Dieu, il lui avait donn asile
ici, d'autant plus qu'il devait appartenir  une excellente famille, et
s'appeler le comte de Cherlux....

--Le comte de Cherlux! rpta le juge qui cherchait dans sa mmoire.

--Oh! le vieux comte tait un gentilhomme de roche! dclara le laquais.
Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la
garde de son paletot....

--Il est mort, je crois.

--Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts,
des bas... mais il s'tait remplum. Le jeune homme disait qu'il tait
son fils. a, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de
Cherlux tait port pour le sexe....

--Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benot?...

--Au moment o j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je
les ai vus approximativement,  preuve que je suis sr qu'ils avaient la
figure noircie....

--Par quelle issue se seraient-ils chapps?

--a, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sr
que ce n'tait pas par la porte, puisque j'tais devant.

--Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du
roi.

Les deux magistrats se levrent.

Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:

Le substitut avait pos auprs de lui sa serviette, large portefeuille
rempli de papiers. Le portefeuille tomba  terre et s'ouvrit. Quelques
lettres s'en chapprent.

M. Benot se prcipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main,
il poussa un cri.

--Qu'avez-vous? demanda le juge.

--Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.

--Eh bien?

--C'est l'criture de M. le duc....

Le substitut la prit vivement.

--De M. le duc de Belen?

--Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son criture.

Le valet de chambre s'tait approch  son tour.

--Et c'est moi-mme qui ai port cette lettre hier soir au parquet.

Les deux magistrats changrent un regard. A voix basse, le substitut
expliqua  M. Varnay que les papiers lui avaient t apports dans la
soire par un employ du parquet, mais qu'absorb par d'autres
occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.

Du geste, M. Varnay carta les deux serviteurs.

Le substitut avait bris le cachet et parcouru rapidement la lettre.

Voici ce qu'elle contenait:

          Monsieur le procureur du roi,

Ayant t grossirement insult par un personnage que j'ai jadis
accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupons qu'il
m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux.
Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui
appartiennent pas. En effet, aprs l'avoir accueilli, j'ai d le
chasser, car il a reu chez moi le billet que je joins  cette lettre et
sur lequel j'appelle votre attention.

Ce prtendu comte de Cherlux--qui vit aux dpens d'une femme perdue, la
duchesse de Torrs--appartient, selon toute apparence,  la bande
clbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups
de Paris.

Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est,
m'a-t-on affirm, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.

Je me tiens d'ailleurs  la disposition de M. le procureur du roi, pour
lui fournir  ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de
requrir.

Cette lettre tait signe du duc de Belen.

--Voil qui claircit singulirement cette triste affaire, dit M.
Varnay. Ce prtendu comte de Cherlux a voulu empcher ces rvlations,
et avec l'aide des bandits auxquels il est affili, il a assassin M. de
Belen.

A ce moment, Armand s'approcha:

--Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche  son terme.
Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le bless
retrouvera une lueur de raison, dont peut-tre vous pourriez profiter
pour obtenir de lui quelque renseignement.

--Vous avez raison, rpondit M. Varnay. Le plus important, c'est la
confrontation.

Puis, s'adressant aux agents:

--Amenez ici l'homme arrt.

Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.

En vrit, Jacques tait effrayant  voir. Les yeux hagards, la bouche
convulse, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait
d'un pas automatique et sans paratre avoir conscience de ce qui se
passait autour de lui.

--Approchez, dit le magistrat.

Jacques releva la tte et le regarda.

Des plaques de sang souillaient son visage et ses vtements. Il passa
ses deux mains sur son front et on vit que ses mains taient rouges.

Le substitut se pencha  l'oreille du juge.

--Je connais cet homme, lui dit-il  voix basse.

--En vrit....

--Je l'ai dj vu dans une circonstance singulire... Il s'est fait
passer pour mdecin, afin de pntrer auprs d'une femme, dite la
Brleuse.

--Je sais... cette femme qui a t assassine par Biscarre, le chef des
Loups....

--Ce jeune homme, grce  son mensonge, est entr dans la maison.

--Sans doute envoy par les bandits... Ce renseignement est prcieux.
Nous en reparlerons.

Le juge s'approcha de M. de Silvereal:

--Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?

Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil o il tait
affaiss.

Armand lui tourna doucement la tte vers le jeune homme, et du doigt
toucha ses paupires. Il se produisit une contraction et les yeux
s'ouvrirent.

Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme
s'il et t touch par une tincelle lectrique; son bras s'tendit
dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'chappa de sa poitrine:

--Assassin! rla-t-il.

Et il retomba, inerte, insensible... Il tait mort!...

Jacques avait entendu; une pouvantable crispation agita sa face livide.

--Assassin! rpta-t-il. Qui donc?...

--C'est vous qui avez frapp cet homme? lui dit nettement le juge.

--Moi! moi!

Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un dchirement
se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.

--O suis-je? s'cria-t-il.

Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.

--Ce sang!... quel est ce sang?...

--C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.

Et le saisissant par le bras, il l'entrana jusqu'aux deux cadavres.

Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, tendit les
bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.

Armand s'tait lanc vers lui.

--C'est un habile comdien, dit le juge. Cet vanouissement est simul.

--Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vtements du jeune
homme, la syncope est relle, mais elle ne prsente aucun danger....

--L'assassin sera plac  l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant
que la justice ait son cours.

Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevrent le corps de
Jacques, et avec les prcautions ncessaires, le descendirent jusqu'
une voiture, o il fut plac, toujours vanoui....

Au moment o ils avaient paru, les imprcations furieuses avaient
clat, maudissant l'assassin. Peu s'en tait fallu que la foule ne
rompt le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture,
qui s'loigna au pas....

Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle,
dont sa mre ignorait encore le vritable nom, tait accus
d'assassinat, l'chafaud l'attendait... La hideuse araigne avait tendu
sa toile. La mouche tait prise.

FIN DES LOUPS DE PARIS

La suite des _Loups de Paris_ a pour titre: Le Roi du mal.





TABLE

I.     Plans d'avenir
II.    Situation
III.   Visions et folies
IV.    Deux ivresses.
V.     Ce qui s'tait pass
VI.    La Rivire morte
VII.   Le Guilledou..
VIII.  Chat et souris
IX.    ???
X.     Mort ou vivant
XI.    Les Assises rouges
XII.   D'o venait Biscarre?
XIII.  Biscarre s'explique
XIV.   Paradis en enfer
XV.    Le bien et le mal
XVI.   L'pe de Damocls
XVII.  Le cercle se resserre
XVIII. Catastrophe
XIX.   Pris dans la toile.

FIN DE LA TABLE DE LA DEUXIME PARTIE






DU MME AUTEUR

LA SUCCESSION

TRICOCHE ET CACOLET

2 vol. grand in-18 jsus. Prix: 6 francs.


________________________________
F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.






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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

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