The Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet

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Title: Marchand de Poison
       Les Batailles de la Vie

Author: Georges Ohnet

Release Date: March 29, 2006 [EBook #18073]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES BATAILLES DE LA VIE

       *       *       *       *       *

MARCHAND DE POISON

PAR

GEORGES OHNET

PARIS

SOCIT D'DITIONS LITTRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, chausse d'Antin, 50

1903



IL A T TIR A PART

_Trente-huit exemplaires numrots  la presse_

SAVOIR:

3 exemplaires sur papier de Chine (Nos 1  3);
5 exemplaires sur papier du Japon (Nos 4  8);
30 exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9  38).

       *       *       *       *       *




PREMIRE PARTIE




I


Rue de Chteaudun, sur la faade d'un des immeubles qui avoisinent les
jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures o habitrent
Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette
inscription: _Banque de l'Alimentation--Vernier-Mareuil_. Cette maison,
hautement estime dans le commerce, porte les noms de deux hommes trs
connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension
vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frre Mareuil,
partis de rien, sont arrivs  tenir une place prpondrante  la
Bourse, et les banques les plus solides sont obliges de compter avec
eux. Par l'alimentation, ils tendent leur influence sur le ngoce des
vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier
sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans
leurs bureaux de la rue de Chteaudun.

Ils ont tabli, pour lutter contre la mvente des vins, un systme de
prts sur warrants qui met en leur dpendance tous les viticulteurs de
France embarrasss dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils
n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au
profit de leurs adhrents, et se bornent, en ce qui les concerne,  se
procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent 
fabriquer les apritifs clbres avec la vente desquels ils ont commenc
leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi
glorieusement connus, traits avec autant de respectueuse dfrence que
Rothschild,  la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spcial
de l'alimentation, de vritables potentats. Et quand on a dit d'une
spculation: Les Vernier-Mareuil en sont, il n'y a plus qu'
s'incliner devant la russite certaine.

Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Aprs son service
militaire, fait, tant bien que mal, dans un rgiment de ligne, 
Courbevoie, il tait entr,  vingt-quatre ans, chez un marchand de vins
du quai de Bercy, qui l'avait initi  tous les mystres de la science
oenophile. Il avait, pendant quelques mois, mani le campche, l'acide
tartrique, et fabriqu des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la
Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait
paru si facile et si simple qu'il avait rv de l'exercer pour son
propre compte. Il avait lou une petite boutique avenue de Tourville,
prs de l'cole militaire, et s'tait mis  pratiquer la falsification
des boissons avec autant de suite que de succs.

Mais bientt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui
parut sans intrt. Il rva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit
personnel, et comme ses tudes en l'art de frelater les liquides lui
avaient donn quelques notions de chimie, il se dcida  crer un
apritif. Ce n'tait encore qu'un Prunelet,  base d'alcool 
quatre-vingt-dix degrs, qui faisait dresser les cheveux sur la tte 
tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la
gorge de tout pochard invtr. Or, ce n'tait que pour les pochards que
Vernier-Mareuil travaillait.

Il avait promptement compris qu'il n'y a rien  faire avec les gens
sobres, et que la socit, dtraque par le socialisme, affole par la
haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie,
tait mre pour le coup de grce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait
les journaux, dans ses heures de chmage, et savait qu'un alcoolique
engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abtardissement de la race
avec un soin mthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait
prcieusement dans sa caisse reprsentait, pour lui, la raison, le
courage, le gnie peut-tre des malheureux qu'il avait intoxiqus.

Il tait sans remords. Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils
aiment  boire, disait-il, les jours o il raisonnait avec lui-mme, ce
sera le voisin, et je n'en aurai pas le bnfice. On n'empche pas de
boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que a fait que ce soit l'un ou
l'autre qui en profite? Il ne s'expliquait pas sur la question des
poisons qui formaient la base de son breuvage. Il tait tabli, pour
lui, que tous les commerants se livraient aux mmes procds de
fabrication. Il n'y avait donc pas  se proccuper de la moralit du
ngoce, qui tait infme par destination. Il eut cependant quelques
petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la rgularit de
ses oprations s'il n'avait pas t dcid  rejeter tout scrupule.

Il rentrait, depuis quelques semaines,  la caserne, de l'cole, tant de
soldats dans des tats d'abrutissement ou de fureur d'un caractre si
morbide, que le mdecin-major, qui ne pchait cependant pas par excs de
soin, s'inquita et crut devoir faire une enqute sur les dbits dans
lesquels frquentaient les hommes qui prsentaient ces symptmes
d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogs furent tous
d'accord pour dsigner le caf de l'avenue de Tourville, o trnait, en
bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le
distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du
Prunelet au nom engageant et  l'apparence dbonnaire, qui ravageait
ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se dfiant de ses
facults d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au
Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.

Le rsultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut
foudroyant, comme la liqueur elle-mme. Les substances les plus nocives
taient mlanges dans l'apritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui
ressemblait  de la candeur. On aurait prcipit un homme sain et
vigoureux dans l'pilepsie, en peu de temps, avec un produit moins
compliqu. Il y avait exagration dans l'empoisonnement. Une descente de
police eut lieu dans la cave o le brave garon composait sa liqueur. On
trouva un matriel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un
fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite
charrette  bras. Sainte-Anne tait dj peuple de plus d'alins dus 
Vernier que son matriel ne pesait de dcigrammes.

Traduit en police correctionnelle, le dlinquant fit preuve d'une telle
douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent  son
inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les
plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reu du ciel le
masque d'un honnte homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus,
dans des temps o la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les
plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.

De sa premire rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira
avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement  la porte de
son tablissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat--car il
s'tait fait dfendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'tre
condamn--lui avait laiss entrevoir six mois de prison. Il rentra donc
avenue de Tourville avec la tranquillit d'un homme qui se considre
comme innocent, puisqu'on ne l'a pas jet sous les verrous. Il protesta
de la puret de ses intentions  l'gard de l'arme franaise, laissa
entendre que le major tait un ne. Mais il changea de mixture, supprima
les poudres et augmenta le degr d'alcool.

Sa clientle doubla. On et dit que, depuis qu'il tait avr que
Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se ft
accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se
prcipitait, de son plein gr,  la dmence et  la mort. Vainement de
nouveaux chantillons avaient t prlevs sur ses produits, par la
rancune en veil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que
de l'alcool qui corrodait la tle des tables et brlait le drap des
uniformes. Mais c'tait de la production courante. Et,  moins de
consigner l'tablissement, il n'y avait rien  faire.

Cependant Vernier voyait prosprer son commerce. Il tait bni par la
Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en tait pas
enfl. Mais il songeait au moyen de dcupler ses capitaux. C'est alors
qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner  son
industrie morticole toute l'extension qu'elle mritait de prendre pour
le malheur de l'humanit. Il rencontra Mareuil. Celui-ci tait un bohme
qui battait le pav de Paris, continuellement  la recherche des dix
francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa soeur, dans un petit
appartement des Batignolles. Maigre, noir, hbleur comme un bon
mridional, il avait essay de tout, mme de la littrature, sans
parvenir  se faire une place. Il ne rpugnait  aucune tche, pourvu
qu'elle ft rtribue.

Cependant il tait honnte et n'aurait pas pris un centime  son
prochain,  moins que ce ne ft en traitant une affaire. Alors, rouler
la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une
ncessit professionnelle. Il tait sobre, dur et entt comme un ne.
Il n'aimait au monde que sa soeur Flicit, et n'avait qu'un but: lui
assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien
misrablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la
fortune sur le pav de bois de la ville. Il tait rabatteur pour le
compte d'un annoncier, quand sa dambulation sans rpit le conduisit
avenue de Tourville. Il entra dans le caf de Vernier, et sur les offres
du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en
propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'tonna qu'il
n'et pas l'ide d'en faire clbrer les mrites par la presse. Il
entonna son boniment:

--La rclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier
de l'poque? Avec la rclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux
yeux des lecteurs, pour un homme de talent et on le pousse au
ministre! Avec la rclame.... Tenez, monsieur, la rclame, c'est bien
simple.... Je vous fais une annonce priodique, pendant un mois, de
semaine en semaine, dans mes journaux.... a ne vous cote rien!

--Rien? s'cria Vernier, allch par cette dclaration. Alors que
gagnez-vous?

--Vous allez comprendre le mcanisme de l'opration.... Je vous avance
ma publicit.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous
ferez hors de votre tablissement, vous me paierez un droit de dix
centimes par bouteille.

Vernier, qui n'avait jamais dbit de sa liqueur que chez lui, regarda
son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: Tu veux m'enfoncer.
Je ne sais comment. Mais l'enfonc, ce sera toi. Qu'est-ce que je
risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la
rclame agissait... si je vendais!

Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en
gros, expdiant des caisses de Prunelet dans tous les cafs de la
province, et, qui sait? de Paris peut-tre. Il dit:

--a me va. Topez! Mais vous dnerez bien avec moi pour causer de notre
affaire.

Dj, c'tait notre affaire! Les deux complices firent un petit dner
fin, dans l'arrire-boutique du caf, et Mareuil rdigea, au dessert,
l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicit
gratuite. C'tait,  peu de chose prs, l'annonce si honntement
allchante qui servit, plus tard, au lancement du clbre
Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait dj les cognacs
suprieurs rcolts, par Vernier lui-mme, dans son domaine de Rgnac
(Charente). Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, 
rveiller les morts! Le domaine de Rgnac! Il fallut se le procurer, aux
jours de la prosprit, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vrit
des boniments antrieurs.

Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti
d'une fiole de Prunelet qu'il offrit  son annonceur, en l'honneur des
quelques lignes de sa premire rclame. Mais ce n'tait ni sur la
publicit des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil
comptait, c'tait sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier,
dpos chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par
caisses, ds la premire quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des
camarades. Il convint avec eux d'une petite comdie  jouer dans les
cafs du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garon: Que
faut-il servir  Monsieur? il rpondait nettement:

--Prunelet-Vernier, et de l'eau frappe....

Naturellement le garon rpondait:

--Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas a....

--Ah! vous n'avez pas a? Quand vous l'aurez, je reviendrai.

Il sortait. La dame du comptoir appelait le garon et s'informait.
L'explication donne par lui jetait l'inquitude dans l'esprit de la
caissire. Dans la mme journe, deux ou trois amis de Mareuil venaient
rclamer tour  tour du Vernier. La consquence force, c'tait l'achat
d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achete, il fallait la
vendre. Et alors une autre parade commenait: celle du garon passionn
pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les
bras. La tactique de Mareuil russit tellement bien qu'en six mois il
toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la
fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dpt dcent rue
Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir
les comptes, ce fut Mlle Flicit Mareuil qui, de la lingerie, passa
aux critures. Vernier l'apprcia. Elle tait blonde, douce et timide.
Il lui fit la cour, et, au moment o il vendait son caf de l'avenue de
Tourville pour s'tablir distillateur  Aubervilliers, il pousa la
soeur de Mareuil, devenu son associ.

L'union de ces trois tres tait exemplaire. Ils ne vivaient que pour le
travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil
courait la France et l'tranger pour placer le Prunelet. Et Flicit
tenait la caisse, qui s'emplissait  mesure que les hangars de la
fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses,
rpandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du
monde. Jamais gens plus honntement laborieux, plus scrupuleusement
consciencieux, ne concoururent  une oeuvre aussi malsaine. On leur et
donn le prix Montyon, pour l'application et la probit avec lesquelles
ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesur les ravages causs par
ce qu'ils fabriquaient, on les et condamns au bagne. C'taient de
vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant
l'humanit.

Vernier, en qute de progrs, ne s'en tenait pas  la fabrication du
Prunelet. Il avait lanc son Royal-Vernier-Carte jaune, et prparait une
Arbouse des Alpes dont il esprait merveilles. La fabrique
d'Aubervilliers s'agrandissait, et les traves succdaient aux traves,
multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'tait, dans
l'intrieur des btiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant
les poisons divers qui se dversaient dans des cuves, puis passaient aux
ateliers de saturation, o les divers armes qui constituaient les
secrets de la fabrication leur taient incorpors.

Un laboratoire de chimie tait annex  l'tablissement. L, dans un
cabinet svre, Vernier recevait avec une magistrale srnit les
reprsentants de l'administration chargs de contrler les entres et
les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se
savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles,  la condition
de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'tat, qui
se trouvait tre son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus
l'tat percevait de droits. Alors la France entire pouvait bien tomber
en tat d'pilepsie. Qu'importait? Puisque les intrts de l'tat
taient sauvegards!

Cependant, une ombre vint obscurcir la srnit splendide avec laquelle
Vernier travaillait  faire sa fortune en abtardissant la race
franaise. Il y avait, attach au laboratoire, un dgustateur charg de
rendre compte de l'galit du dosage des produits. Chaque cuve tait
gote par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent prsenter dans
leur composition la moindre diffrence. Le dgustateur logeait dans un
petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journe; il
sirotait les chantillons prlevs pour lui  la fabrique. Il ne les
avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'tre pas
pochard, tous les matins, avant dix heures.

Au bout de deux ans, cet homme, trs solide en apparence, mourut. Il fut
remplac par un autre employ, qui ne dura que six mois. Le troisime
fit un an et devint phtisique. C'tait un garon de vingt-deux ans qui
soutenait sa mre. Il se mit  tousser,  plir. Sa mre, affole, vint
trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon
Vernier y consentit. Mais le malade tait dj trop gravement atteint.
Il mourut, comme son prdcesseur. Alors la mre, dans une crise de
dsespoir, vint, aprs l'enterrement, faire une scne horrible 
Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait  travers ses
larmes, ameutant le personnel de l'usine:

--Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tu! Il me
le disait: C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche,  la
dixime dgustation! Sa poitrine n'y a pas rsist.... Il est mort pour
que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais a ne vous
portera pas bonheur!

Vainement Mareuil, qui tait prsent, essaya de raisonner cette pauvre
femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle
les rejeta avec indignation.

--Est-ce avec de l'argent que vous esprez me payer mon fils? Le tort
que vous m'avez fait est impossible  valuer. C'est mon coeur que vous
m'avez pris!

Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait  son tour pour tcher de
calmer la douleur de cette mre farouche, celle-ci reprit avec
vhmence:

--Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous
aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux
familles!

Mme Vernier rentra consterne chez elle. Les imprcations de cette
femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappe d'un
pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne
savait que lui dire pour dissiper l'impression dplorable produite par
cette scne. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, dj trs en vue
comme gyncologue, avait t appel auprs de Mme Vernier pour lui
donner des soins. Le jeune agrg l'couta, pensif. Puis, avec une
grande fermet de langage:

--Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et o
vous faites fortune est pernicieuse. Vous me rpondrez que les
fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs
ouvriers, les miroitiers, qui les mettent  mme le mercure pour
l'tamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des
coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la dtrioration
humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne
vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la
vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas
indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et
l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.

--Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de
renoncer  une industrie qui m'a t si avantageuse.

--Au point de vue de la moralit absolue, je ne devrais pas hsiter.
Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolrance qu'exige
l'imperfection humaine, je vous dirai: Tchez de rendre vos produits
aussi peu nocifs que possible. L'idal serait de n'en pas faire. Si vous
en faites, tchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson
alcoolique sans danger?

--Ah! vous me dsolez! gmit Vernier. Je me considrerais comme un
criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je
suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime  personne.
Je tche d'tre utile  mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse
jamais un secours  un malheureux.... Ma femme....

--C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle rpand
autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachte pas cela. Il est
mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera
certainement trs belle, s'lve sur des tombes. Vous construisez dans
un cimetire, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous
songiez  cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met 
boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'tiole, les
sources de la gnration se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et,
l o triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se dchanent la
nervosit, l'incohrence et la fureur. Voil ce que l'alcool fait d'un
peuple fier, brave et spirituel: une brute froce et dgotante. Tous
les gouvernements trangers ont dict des lois pour arrter les progrs
de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie
est interdite et un ivrogne est considr comme un malade. Aussi les
races se relvent, redeviennent nergiques et entreprenantes. Pendant ce
temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en
tte, la bouteille  la main. Et pourquoi? Parce que l'tat a intrt 
laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un
moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a tendu
sur la France tout entire un rseau lectoral dont il ne veut pas la
laisser sortir. L'alcoolisme et la dmocratie, dans ce malheureux pays,
marchent d'accord. Et quand l'lecteur manifeste une vellit de
rvolte, le dbitant d'ivresse est l, qui lui tend son verre et lui
dit: Bois et vote! Et peu  peu, en dpit de nos rvoltes d'orgueil,
nous tombons au dernier rang des nations civilises. Car il y a une loi
inluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa
sobrit. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir
travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain.
L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une
nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aide  boire sont des criminels,
depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu' l'tat qui permet
qu'on la vende.

Vernier, constern, regarda partir avec soulagement l'intransigeant
Augagne. Il rentra dans son bureau, o il raconta  Mareuil la scne qui
venait de le bouleverser.

--Laisse donc, s'cria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile
pour des dclamations humanitaires, qui n'ont qu'une porte purement
scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a
fait une confrence sur un sujet abstrait, avec des dveloppements
peut-tre exacts en thorie, mais srement pas dans la pratique. Est-ce
d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos anctres les Gaulois
en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune
s'appelait, dans ce temps-l, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se
pochardaient avec des boissons grossires, tout aussi bien, et en se
faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix.
L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que a a
empch Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napolon? Non, mais il me
fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces mdecins, avec leurs
manies! Ils se toquent d'un systme, et puis, en dehors de leurs
prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingrs de
dfendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que
l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'cole, aura eu mal  la vessie.
Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des
calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout  fait le vin: rouge et blanc,
et ils ont ordonn la bire. La bire!... Suivant les thories du brave
docteur Augagne, alors, en mettant tous les Franais au rgime du
houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des
Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la
bire n'obtiendrait-elle pas le mme rsultat? Maintenant, ce n'est plus
la bire qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait!
Ces gens-l sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui
vendent du vin, blanc ou rouge, de la bire, peuvent se brosser le
ventre. Ils n'ont plus qu' fermer boutique. Et c'est le sirop de
grenouille, le Chteau-la-pompe, tous les bouillons de culture pour
microbes varis, vendus sous la dnomination d'eau minrale, qui
triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fivre typhode, nous
devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne
te frappe pas! Tous les professeurs de mdecine sont des farceurs. Ils
ne se gnent pas pour administrer  leurs clients de la mort aux-rats en
pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils
t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit
bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te
dira que c'est toi qui as raison!

La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme
son beau-frre, mais il y avait des heures o il se laissait influencer
par ses scrupules. Il redoubla d'activit, tripla ses annonces, dcupla
sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la
fortune de la maison tait dj en bonne voie. Mais les sinistres
maldictions de la mre du dgustateur mort phtisique revenaient
toujours  la mmoire de la jeune femme. Elle avait t frappe, et ne
pouvait ragir contre son impression. Elle ne parlait point de cet
incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en tait comme
empoisonne. Les imprcations de la femme taient entres en elle comme
un venin. Et elle ne parvenait pas  s'en dbarrasser. Elle s'tiolait,
changeait, perdait son activit. A mesure que la prosprit de Vernier
augmentait, sa sant  elle dclinait.

Absorb par le souci de ses affaires, le distillateur prtait une
attention mdiocre  l'tat physique de sa femme. Pendant que Mareuil
courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison,
Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait invent un modle de
bouteilles qui tait tout  fait original, et qui attirait l'attention.
On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes  cause du
rcipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain,  Moret,
prs de Fontainebleau, une vaste proprit au bord de la Seine, avec un
chteau du temps de Franois Ier, au milieu d'un parc admirable. Il
s'tait peu souci, de prime-abord, du chteau. Il n'avait vu que la
facilit de construire une usine possdant un quai d'embarquement sur le
fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer
Paris-Lyon, qui mettait  sa porte la Bourgogne, d'un ct, pour les
vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita,
avec Mme Vernier, le magnifique chteau de Gourneville, celle-ci
manifesta le dsir de s'y installer pour passer l't. Vernier, qui
surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la
pauvre femme chancelante vcut six mois avec le petit Christian, g de
deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon
moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des
forts, retrouver un peu d'nergie et de joie. Elle rentra 
Aubervilliers pour s'aliter et mourir.

Vernier, qui n'avait pas prvu la catastrophe, en fut dsempar. Ce
n'tait pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de
ces tendresses qui emplissent le coeur d'un homme et le laissent
inconsolable, quand il en est brusquement priv. Mais il avait apprci
le dvouement et la douceur de Flicit. Elle avait travaill avec lui
courageusement aux premires assises de la fortune. Il la pleurait comme
une auxiliaire fidle. Dans sa vie prive elle ne lui manquait pas. Elle
laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait
encore aux critures. Mais les gens trs occups n'ont pas le loisir des
douleurs prolonges. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour
s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta  corps perdu
dans le travail.

Cette anne-l dcida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante
rclame entretenue dans les journaux du monde entier lanait
dfinitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente
devint norme, et les millions commencrent  entrer dans la caisse.
Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement
 faire de la banque. Il tait en rapport avec les grands viticulteurs
du Midi,  qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient
pour sa fabrication. Souvent il avait affaire  des propritaires gns
qui lui offraient des rcoltes entires dont il n'avait pas besoin, mais
sur lesquelles il leur consentait des prts. Il fit construire des
magasins  Moret et travailla dans les warrants avec tous les
producteurs charentais.

Il s'aperut promptement que le commerce de l'argent tait encore bien
plus productif que la vente des alcools. Et son systme d'avances sur
marchandises se transforma, peu  peu, en une entreprise colossale
d'agiotage. Il devint le matre et le rgulateur du march des
eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions
imprvues, il s'installa  Paris rue de Chteaudun, dans un
rez-de-chausse d'o il dborda bientt vers l'entresol, et jusqu'au
premier tage. Mareuil alors fut prcieux. Cet ancien rabatteur de
rclames, ce petit courtier qui avait foul si longtemps le pav de
Paris, crott comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se
rvla homme de finances  larges vues. Il tendit la spculation de
Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant
pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la
Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence
de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en
Extrme-Orient.

La distillerie n'tait dj plus qu'une des annexes et la moins
importante peut-tre du ngoce qui se faisait dans la maison. Mais
Vernier conservait pour cette premire industrie, source de sa
prosprit, une prdilection relle. Il avait mis  Aubervilliers et 
Moret des ingnieurs  la tte des services de fabrication. Mais, de
temps  autre, repris par une curiosit de savoir comment se distillait
son Royal-Carte jaune, il arrivait  l'usine, et faisait l'inspection de
tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matires
premires, tudiait l'imprimerie des tiquettes, passait la revue de la
verrerie. Il paraissait prendre  ces visites un plaisir tout
particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur
d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de
l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture
vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.

Car il tait aussi chang qu'un homme peut l'tre, au physique et au
moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux friss, qui, les
bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, tait devenu un
gentleman correct et froid, qui tenait les gens  distance et ne se
familiarisait qu' bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des
habitudes de cercle, et peu  peu les ncessits du luxe s'taient
imposes  lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux
Champs-Elyses; il s'tait lanc dans l'automobilisme, et on lui
connaissait une matresse trs coteuse. Il n'en fallait pas plus pour
poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,--car on avait pris l'habitude
de le dsigner par sa raison sociale,--si rfractaire qu'il ft au
snobisme, avait d se plier aux exigences du monde dans lequel il
vivait.

Il avait contract quelques amitis dispendieuses, les brillants clubmen
ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais
Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il
conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille
louis. Enfin, il avait constitu  Gourneville une chasse de quinze
cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pices chaque fois
qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un
homme qui n'est ni rpugnant, ni sot, ni insolent, ni vreux, trouve des
commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil tait donc dans une
trs bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt
des Essarts. Elle n'avait plus que sa mre et achevait, avec cette
vieille dame plus fire que si elle descendait des grands chevaux de
Lorraine, de grignoter la mince succession d'un pre mort dput de la
Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris.

C'tait tout ce qu'on pouvait rver de plus pur comme faubourg
St-Germain. Vernier, dans un dplacement  Deauville, avait fait la
connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans
une rue carte. Leur vie intrieure tait fort simple, mais leur
existence extrieure tait trs brillante. Elles ne quittaient pas,
depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'aot, tout ce que
Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes
ruines, mais bien en cour, comme si elles avaient port en elles le
reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: pouser
Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour o
le Roi reviendra.

Mais comme, en dpit des esprances de ses partisans, le Roi ne revenait
pas, et ne faisait mme pas mine d'essayer de rentrer, les pouseurs
restaient  l'cart, et  force de monter dans les quipages armoris de
ses nobles amis, de suivre les sries de chasses dans les grands
chteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison
mondaine  Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son
teint commenait  se faner, ses traits  se durcir. Elle tait encore
trs jolie, mais elle tait  la veille de cesser de l'tre quand elle
rencontra Vernier-Mareuil.

Ce fut par l'intermdiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce
temps de misre et de corruption, la tche de Saint-Vincent-de-Paul et
s'est consacr au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance
se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son oeuvre de la
Protection de l'Enfance, et il tait venu faire appel  la charit de
ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il
connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumnes, arriva
au Grand Htel, attir par les courses. Il l'enrla immdiatement dans
son comit en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des
duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se
dvoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui
s'vertuaient  placer des billets  leurs amis, il remarqua Mlle de
Vernecourt. Ce fut aussitt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre.
Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il tait
roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait dj un petit air
de noblesse. Et puis le Saint-Pre n'tait-il pas l pour octroyer un
titre de comte  un brave millionnaire qui donnerait des gages  la
bonne cause en pousant une fille de haute naissance dans l'infortune?

Vernier, press, chapitr, et, de son ct, sduit par la nouveaut de
la situation, se laissa aller  tenter l'aventure. A quarante-cinq ans,
il pousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que
vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des annes de campagnes. De
plus, elle avait sa mre. Mais lui, il avait un fils, le jeune
Christian, qui venait de terminer ses tudes, et entrait dans la vie
avec des ides bien diffrentes de celles de son pre sur la plupart des
sujets. C'tait un produit de la nouvelle ducation sportive, qui a
dsintellectualis la jeunesse. Il avait au cours de ses tudes appris
beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il tait faible sur la
version, il tait champion au football. Le racing, le tennis, le polo,
le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'taient partag ses
faveurs.

Il tait sorti de l'cole des hautes tudes commerciales dans un rang
convenable, grce  sa connaissance parfaite des langues allemande et
anglaise. Son anne de service s'tait passe dans la cavalerie, au
4e chasseurs. L il avait fait la connaissance des cavaliers Longin,
Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans
vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En
cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait t sobre, prit des
habitudes d'intemprance, et son nom ne fut pas pour peu dans
l'aventure. Chez tous les dbitants de la ville, le Vernier-Mareuil
triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un
tablissement, il y tait reu comme M. de Rothschild chez un changeur.
Sa vanit en tait chatouille, et par ostentation, il se faisait
servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les varits de liqueurs
que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dgustait, on
comparait, et c'tait gnralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait
sur les poisons divers qui avaient circul  la ronde, au milieu des
flicitations gnrales.

--C'est papa qui est encore le plus chic!

--Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se
fait de ses fioles!

--Tout a, pour Christian! Ah! sacr Christian! Mme s'il voulait boire
sa succession, il ne le pourrait pas!

--Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par
ta famille!

--Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!

--Caisse pour lui! Et voil tout!

--Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!

--Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!

Les cartes, au milieu des bouteilles,  leur tour apparaissaient. Le jeu
achevait ce qu'avait commenc l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient
au quartier abrutis par l'ivresse mchante de l'alcool. Christian,
malgr le peu de zle avec lequel il servait, n'tait pas mal not. Il
avait, quand il tait lucide, une grce aimable et une gnrosit
facile, qui le faisaient bien venir de ses suprieurs. Il avait un jour
tir d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une
fille de caf-concert, s'tait laiss aller  manger la grenouille. Il
fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour
arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant mme, Christian
les avait donns. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers
avaient ferm les yeux. Le brigadier avait t chang. On lui avait
retir le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait
bnfici de son bon mouvement. Il avait sauv un accroc  l'honneur
militaire. Et chacun lui en savait gr, par solidarit. Il avait donc
russi  passer sans crises graves, sans srieuses punitions, son anne
de service, et il tait rentr  Paris, pour assister au mariage de son
pre avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de
l'existence paternelle ne l'avait pas combl d'aise. Outre que les
faons d'tre de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient
pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez
inutile qu'un homme arriv  l'ge mur, et ayant tant de facilits pour
se distraire, se charget du souci d'une femme lgitime. Il s'en tait
expliqu avec ses amis, en toute ouverture de coeur et sans aucun
mnagement pour l'auteur de ses jours:

--Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laiss placer un
laiss-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt tait
monte en graine. Madame sa mre, avec ses panaches, ses prtentions et
ses bas percs, avait dcourag tous les amateurs.... On s'est jet sur
Vernier-Mareuil, comme la misre sur le pauvre monde.... Les nobles amis
de papa ont tous aid  le pousser dans la nasse.... Et a n'est pas
trs chic, ce qu'ils ont fait l.... Mais, quand il s'agit de caser un
des leurs qui est dans la pure, tous ces fils des Croiss remettraient
Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dptrer. Il a fallu qu'il marche,
et me voil avec une belle-mre qui me fait l'effet d'avoir des
dispositions pour colorer fcheusement le front vnrable de mon auteur.
Vernier-Mareuil saura ce que a va lui coter d'avoir coup dans
l'armorial. Mais, aprs tout, il a le droit de faire ce qui lui plat:
il est majeur.

Cette faon d'apprcier la conduite de son pre donne la mesure de la
cordialit qui rgla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil
avec le fils de la maison. Ils vcurent sur un pied de paix arme,
jusqu'au jour o la belle-mre trouva l'occasion de rendre  Christian
un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La
fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mre, la part
d'hritage de Christian avait t modeste. Il jouissait de trente mille
francs de rente, que son pre doublait par des libralits
supplmentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait
bien de la peine  joindre les deux bouts, et quand l'anne tait
mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller
faire  la caisse une petite visite, qui amenait entre le pre et le
fils des dbats orageux.

Mareuil, l'oncle, tait encore plus terrible que Vernier. Sans besoins,
il ne comprenait pas les dpenses somptuaires. Il vivait dans son bureau
de la rue de Chteaudun,  conduire les affaires de la maison, n'en
sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, except une
quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne
connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour
l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La
situation financire de Christian, qui n'avait jamais t bien bonne,
devint un beau jour tout  fait mauvaise. Il fit la connaissance de
Mlle tiennette Dhariel.

C'tait une trs belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie
gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pt s'en convaincre.
Elle avait jou les grues dans un thtre du boulevard, et soudainement
s'tait dcouvert une voix de mezzo qu'elle avait travaille avec zle.
C'tait une fille extrmement intelligente, vicieuse comme un cheval de
fiacre, et capable d'un crime pour arriver  ses fins. Elle se vantait
de ne savoir pas ce que c'tait que l'amour. Un homme, pour elle,
reprsentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus,
et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne rpondait plus  ses
exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil  faire
dpenser de l'argent  ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortt de
ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la
galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.

Christian Vernier avait, ds le premier moment, reprsent pour cette
fille avide une proie superbe. Derrire lui, il y avait la maison de
banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches,
colles sur tous les murs des villes d'Europe, clbraient la
prosprit. On annonait les millions de litres vendus chaque anne. Et
Mareuil avait trouv une rclame admirable pour ce produit de la maison:
il l'appelait la liqueur laque. On voyait ainsi que c'tait ce qui
convenait  tous les bons dmocrates, et point ces liqueurs de moines
qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les
bouteilles.

En trois mois, la charmante tiennette trouva moyen de faire souscrire 
Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change,
mais--fait beaucoup plus surprenant--elle se toqua de lui. Pour la
premire fois de sa vie, elle sut ce que c'tait que le plaisir, mais
elle ne modra pas pour cela ses prtentions pcuniaires. Elle consentit
 aimer, mais elle n'admit pas que ce ft pour rien. Vernier, cependant,
en voyant prsenter les billets de Christian, tait entr dans une
fureur dont les chos taient arrivs jusqu' sa femme. Celle-ci, fort
indiffrente en matire d'intrt et n'estimant l'argent que pour ce
qu'il reprsentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par
le pre et,  la grande stupfaction de Vernier, donna compltement
raison  Christian.

--A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle  son mari, si
vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garon a
fait une frasque un peu vive? Tchez donc d'apprendre  vous conduire
comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui
n'est pas la mme chose que d'tre le fils de votre pre. Il a pris des
habitudes, des besoins, des ides que vous ne pouvez pas avoir et que
vous ne comprenez mme pas. Au lieu de lui savoir mauvais gr de faire
sauter vos cus, vous devriez vous en rjouir. Il vous fait honneur en
ayant les mains larges; il prouve qu'il est dj grand seigneur. Sorti
de vous, il ne peut appartenir qu' l'aristocratie de l'argent.
Voulez-vous qu'il se rabaisse en thsaurisant? Le fils de
Vernier-Mareuil maudit par son pre, parce qu'il a fait des dettes pour
une femme? Vraiment, pargnez-vous ce ridicule. Et n'esprez pas que je
vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme
un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.

--Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber  rien! cria
Vernier, enrag de se voir malmen, quand il comptait tre plaint et
encourag. Ce garon, si je le laisse aller, me ruinera!

--Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible.
Vous vous mettriez vous-mme  entretenir des tiennette Dhariel--ce qui
vous coterait encore bien plus cher qu' Christian--que vous ne
russiriez pas  manger vos bnfices. D'ailleurs, elle est gentille,
cette petite.... Il a bon got, votre fils.

--Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.

--Comment ne la connatrais-je pas? Nous avons la mme modiste. Je la
rencontre au bois, au thtre, aux courses. Elle tait  Deauville,
cette anne. C'est mme l que Christian a d faire sa connaissance.
Clamiron l'avait amene chez lui, avec quelques autres de la mme
ondulation....

--Ce voyou?

--Oui, Pav, comme on l'appelle, parce que son pre tait entrepreneur
de travaux publics. Elle tait trop coteuse pour lui. Il l'a repasse 
Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!

--L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?

--Vous voudriez peut-tre qu'il se ft entretenir par elle?

--Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?

--Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent tre en
proportion des moyens de son pre.

--Vous tes d'une immoralit inconcevable. Avec de pareils principes, je
m'tonne que....

Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de
ddain, et, de sa voix la plus sche, elle rpliqua:

--Je vous serai oblige de ne vous tonner de rien, en ce qui me
concerne.... Je vous fais grce, moi, de mes tonnements, qui sont
quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous dclare pas,
chaque fois que je le pense, que vous tes commun, maladroit, sot,
et....

--Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu carlate.

--Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour
pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en
savez aucun gr, vous ne vous en apercevez mme pas.... Mais ne soyez
pas impertinent. Cela, je ne le tolrerai jamais.

--Ma chre..., intercda Vernier, trs ennuy de la tournure que prenait
l'entretien.

--Non! Vous tes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et
vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec
ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas
comprendre....

--Mais, enfin!... s'cria Vernier, press de sortir de ce gupier, que
me conseillez vous de faire?

--Eh! voil une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez
proprement, sans histoires.

--Vous n'esprez pas que je vais donner  ce polisson deux cent mille
francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!

--Il recommencera, si a lui plat. Et ce n'est pas vous qui pourrez
l'en empcher.

--Je lui flanquerai un conseil judiciaire.

--Vous, Vernier-Mareuil?

--Moi, Vernier-Mareuil, rpta le banquier, rouge comme un coq.

--Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!

Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le
long de son corps avec dsolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:

--Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il
convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas couter de
vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....

--Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulag de sa corve et
dlivr de son ennui. Oui, de vous, qui lui tes si suprieure, il
acceptera des conseils et des remontrances....

--Surtout si je lui rends ses billets....

--Vous les aurez dans un instant.

--Alors comptez sur mon zle.

A la suite de cette ngociation, les rapports entre la jeune belle-mre
et Christian se dtendirent et devinrent mme amicaux. Emmeline n'tait
pas une mchante femme, et  la condition de faire tout ce qui lui
plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de
Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commenc 
tromper son mari avec un trs joli garon, auditeur  la Cour des
Comptes, nomm le baron Templier. Raymond tait un ami de Christian, un
peu plus g que lui et fort riche. Cette liaison avait t approuve
dans le monde. On avait trouv le choix de la jeune femme extrmement
judicieux. Vernier, lui-mme, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le
ratifier. Destin  tre tromp, il ne pouvait l'tre plus honorablement
et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des
gards. Pouvait-on exiger davantage,  moins de manquer tout  fait de
got?

Mais Vernier tait bien ignorant de sa situation. Il avait pris en
affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et,
quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu' lui faire des
scnes de jalousie. Il subissait son influence d'une faon presque
irrsistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants o il
n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme
comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'et
pas t capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de
Vernier quelque chose de tout  fait contraire  ses ides ou mme  ses
gots, c'tait Raymond que l'on chargeait de la ngociation. Et, soit
tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spcial, ou
fascination physique relle, il russissait toujours.

Vernier avait le mpris n de tout ce qui touchait au monde hippique. Il
affectait de n'attacher de prix  un cheval qu' raison des services
qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena 
avoir une curie de courses et le fora  s'intresser  l'entranement
de ses poulains. Cela lui cotait horriblement cher, il ne gagnait que
rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et
revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit
plus fort. Il obtint que Vernier et un yacht, parce que Emmeline
dsirait aller visiter les fiords de Norwge et voir le soleil de
minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit  tre malade pour
tre agrable  Raymond et parce que celui-ci lui promit d'tre du
voyage.

Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et
plus dfrent que ce jeune homme pour le mari de sa matresse. Mareuil
lui-mme, qui, au dbut de la liaison, avait pris la situation au
tragique et avait dlibr s'il n'avertirait pas son beau-frre de sa
msaventure, avait fini par tre conquis et acceptait le baron Templier,
comme s'il tait de la famille. Il s'en tait expliqu avec son ami le
docteur Augagne:

--videmment, ce n'est pas le comble de la rgularit. Mais voyez-vous,
mon cher, dans ce monde-l et avec la diffrence d'ge qu'il y a entre
Vernier et sa femme, il tait certain qu'il serait tromp. Eh bien! cet
animal-l a tant de chance que, mme dans ce qui lui arrive de fcheux,
il est favoris. Jamais il n'aurait pu rver de tomber sur un garon
plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact
de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de got. Il
est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et
riche, avec cela! On n'aura pas  craindre, avec lui un krack, comme on
n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne
joue pas  la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est
rang....

--Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous
la lui donneriez.

--Tout de suite!

--Et vous ne la donneriez pas  Christian?

--Non, certes!

--Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le
rencontre partout?

--Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de
Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait  Paris.

--Et elle le plume?

--Vous pouvez m'en croire!

--Quel ge a-t-il?

--Vingt-quatre ans!

--Eh bien! il en a encore pour trois ans  faire des btises, dit le
docteur, puis vous le marierez, et il se mettra  fabriquer de votre
affreux Royal-Carte jaune.

--Affreux? Vous tes bon, l! Huit cent mille francs de bnfices, pour
le dernier semestre....

--Et deux millions de Franais abrutis, dsquilibrs, mrs pour
l'hpital,  moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y
trompez pas, mon cher ami, vous tes les plus redoutables agents de
dcomposition sociale qui existent!

--Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....

--Ne me dfilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est
mensonger, comme toutes les rclames. Mais ce qui n'est pas mensonger,
ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, 
l'heure prsente, la tte du mouvement europen....

--Pour l'intelligence?

--Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrres, les marchands de
poison, qui intoxiquez la race, l'abtardissez et la tuez, vous tes des
criminels! Si j'tais l'tat....

--Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?

--Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en
boire un petit verre, en France, sans qu'il en cott au moins dix
francs.

--Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas
tre la crature des marchands de vins! L'tat? Tenez, vous me faites
rire! Voyez-vous la Chambre mettant  la portion congrue ses grands
lecteurs, tous les dbitants de France? Le suicide, tout de suite,
alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant
d'ides-l! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des
rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, tant
frelat, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie.
Nous avons le litre-monnaie! Voil comme nous nous prparons  frapper
l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dnigrer nos grandes marques,
fabriques avec tant de soin, vous devriez les recommander  vos
clients. Le Royal-Carte jaune est sincre et loyal. On sait ce qu'il
contient....

--Du poison, comme le casse-poitrine  vingt sous. Il n'y a que le prix
qui diffre. Le rsultat est le mme: la folie, le crime, la mort!
Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vtres ne soit atteint de
ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous
comprendriez qu'il est des industries contraires  la morale, et qu'il
faudrait interdire comme on a dfendu la traite des ngres, qui, ce
pendant, tait un commerce trs lucratif. Spculer sur le vice est une
mauvaise action. Et je suis convaincu que, tt ou tard, on en est puni.

--Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas,
vous, si cela vous parat nuisible. Mais laissez boire ceux  qui cela
fait plaisir.

--Adieu, corrupteur!

--Au revoir, philanthrope!

Ils se sparrent avec une poigne de main. C'tait ainsi que leurs
querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la
maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les
bnfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier
s'tait fait construire place Malesherbes un htel seigneurial, et
qu'il avait fini par considrer comme absolument insignifiantes les
dpenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de
Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux
d'tiennette Dhariel.




II


C'tait une des cratures les plus dangereuses  rencontrer pour un fils
de famille, que la charmante rousse qui s'tait empare de Christian
Vernier-Mareuil. Elle avait commenc par tre mannequin chez Doucet, et
avait tourn, march, vir, sous l'oeil des clientes pour faire admirer
les modles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Varits, 
figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes tonnantes,
l'avait conduite sur les planches. L, sa beaut, sa grce et la
splendeur de sa chevelure dore avaient sduit le jeune Goldscheider,
qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, tiennette avait fait
dpenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son pre,
cependant solide, en avait t branle. La belle, partie d'un
appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en tait arrive,
dans les douze mois,  un htel avenue du Bois de Boulogne, lui
appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en
tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, pay cent quinze mille
francs chez Wertheimer.

Quant  ses quipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes
curies de la capitale. Elle avait pris  son service le piqueur de lord
Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouv trop cher pour lui. Cette
mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possdait au mme
degr l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de
sa maison une conomie intelligente, qui, tout en laissant  son luxe un
clat incomparable, lui permettait chaque mois des placements srieux.
De Goldscheider, elle avait pass  Pierre Thuraux, le vermicellier
millionnaire. Celui-l n'avait dur que six mois. Puis elle avait mis la
main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait  Paris le trust du caoutchouc
pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le
richissime Amricain l'avait entrane  un caprice pour le loustic
Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'tiennette
n'taient jamais gratuits et Clamiron avait t attel en vole au char
de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.

Depuis son singe des Varits, jamais Mlle Dhariel n'avait aim un
homme assez pour ne pas le faire contribuer  son budget. Chez elle,
payer tait la rgle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou
moins de laisser-aller qu'elle permettait  ses amants. Elle n'avait
jamais tolr que Harvey la tutoyt en public. Mais elle donnait 
Clamiron la libert de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour
o Christian lui avait t prsent par le fantaisiste Pav, aux courses
de Deauville, elle avait prouv une sorte d'motion. Ce joli garon
brun,  figure ple, claire par de grands yeux bleus, lui avait plu
singulirement. Si l'hritier des Vernier-Mareuil avait t pauvre.
tiennette et t capable peut-tre d'une dernire passion. Mais,
malheureusement pour lui, Christian tait un des plus riche hritiers
que l'on connt au Bois. Et, sur le point d'tre trait
exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un
jour, tiennette, en veine de franchise, lui raconta son hsitation et
termina par cette dclaration:

--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde  l'oeil? C'et
t humiliant pour le crdit de ton pre!

Christian ne tenait pas  tre humili, aussi il marchait comme avec des
pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'cus ne coula  grand bruit des
mains d'un viveur. C'tait  ce moment prcis que Vernier-Mareuil tait
intervenu et avait fait  son hritier des reprsentations svres. Mais
celui-ci tait trop bien brid pour pouvoir reprendre sa libert
facilement. tiennette, elle s'en faisait gloire, n'tait point de ces
femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants  la porte.
Jamais un seul ne s'en tait all de lui-mme. Sa devise hautainement
impudique tait: Je colle! Elle n'y avait pas encore manqu. La vie
que menait Christian avec elle tait, du reste, destructrice de toute
indpendance. Cette femme endiable, ptillante d'esprit et riche en
fantaisies, asservissait compltement les hommes. Il tait impossible,
quand on avait got de son intimit, de se passer d'elle. Les heures
s'coulaient, s'envolaient en sa compagnie.

L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui
vivaient auprs d'elle. Avec un art trs particulier, elle trouvait
moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour
obtenir ce rsultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes.
Elle excellait  donner des passions  ceux qui n'en avaient pas. Elle
avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un
morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le
malheureux Christian apprit  boire. Cela commena par des dners fins
o ils firent la comparaison entre les diverses maisons o l'on se pique
de bien manger. Ils allrent de Joseph  Paillard, en passant par
Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussrent jusqu' la Tour
d'argent, et s'garrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal
frquent o la matelote marinire est clbre.

Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des
cabarets populaires, ils s'attachrent  la dgustation des vins. Ils
firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des annes
les plus renommes. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent
fte  des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de
suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant o ils
avaient dcouvert une Cte-rtie, qui accompagnait le salmis de
bcassines de faon prodigieuse. tiennette, avec une verve et un brio
sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux
Porcherons, tenait tte  Christian dans ces agapes joyeuses. Elle
commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualit
singulire, et, toujours la tte froide, matresse d'elle-mme, ramenait
son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumes de
l'ivresse.

Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumires qu'elle jugea
indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique
 domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Ds lors ce
furent avec des invits que les petites ftes se donnrent. Clamiron,
Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent
leurs habitudes chez tiennette. On y tint des congrs culinaires et
Christian ne ddaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines
de l'htel, pour laborer des plats de sa faon. Et ce furent des
apritifs avant le dner, des kyrielles de bouteilles vides pendant le
repas et les plus bas apptits matriels dchans. tiennette y faisait
des conomies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se
levait de table, il ne pensait plus qu' dormir et c'tait autant de
repos assur pour la belle.

Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil chappa 
l'attention des siens pendant plus d'une anne. Au djeuner de famille,
Christian avait repris sa lucidit, aprs une nuit passe  cuver sa
dbauche. Un hasard amena la dcouverte de la vrit. Un soir que M. et
Mme Vernier-Mareuil taient alls aux Varits avec Raymond Templier,
pour applaudir la pice nouvelle, ils virent arriver dans une
avant-scne, au milieu de la soire, tiennette, Jeanne Buzancy,
escortes de Vertemousse et de Christian. Leur entre fit un tel tapage
que la moiti de la salle, indigne, se tourna vers la loge avec des
protestations et que Brasseur, qui tait en scne avec Granier,
s'interrompit pendant quelques secondes. Au mme moment, comme pour
rpondre aux protestations, Christian se dressa au fond de
l'avant-scne, et son pre le vit blme, les yeux troubles, le sourire
vague, le geste indcis, offrant dans toute sa personne l'image navrante
de l'ivresse. Le mouvement parut avoir puis ses forces, car il retomba
sur son sige et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupfaits par
cette apparition, le coeur serr, se regardrent sans oser parler, tant
ce qu'ils avaient  dire leur paraissait pnible. Puis, par une raction
de son caractre nergique, Vernier poussa une violente exclamation et
se leva:

--O allez-vous? dit Emmeline.

--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de
colre.

--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les
filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de
Mlle Dhariel, mme pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si
vous voulez....

--Je vous en prie, cher ami....

--Et que ferai-je?

--Amenez-moi Christian immdiatement, je veux lui parler....

--Et s'il refuse de me suivre?

--Alors nous verrons!

Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:

--Ah! voil l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec
nous, mon petit baron....

L'air de componction de Templier arrta cette effervescence:

--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?

--Non. Mais, mon cher, ton pre est avec Mme Vernier dans la salle.
Il m'envoie te prier de venir lui parler....

--Quoi? Un cheveu?

Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.

--Dans quel tat es-tu, malheureux garon! dit Templier avec chagrin.

--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'tais frais
comme une rose en arrivant. Mais on crve ici!... Enfin, raconte
toujours ce qu'il y a.

--Il y a que ton pre t'a vu tout  l'heure, et qu'il n'a pu ne point se
rendre compte que tu tais trs troubl.... Tu penses quel effet cela
lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-mme.... Et sans
moi....

--Ah! des scnes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein!
tiennette, la maldiction paternelle dans une loge des Varits.... On
se croirait  une revue.... La scne dans la salle!... Vois-tu papa
jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!

Il eut un rire pais, que ses amis ne partagrent pas. Une gne pesait
sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:

--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir!
Tu vas avoir des histoires!

Le regard de Christian,  ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:

--Il serait un peu fort que mon pre m'embtt pour une pauvre petite
borde! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne
s'occupe donc pas de ce que je fais de mon ct.

--Mais, mon cher, regimba le baron Templier.

--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre
que si quelqu'un a des observations  prsenter sur les convenances ou
la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour
m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.

--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glac. Il se leva et, saluant
les dames, s'apprtait  sortir. Mais tiennette, trop fine pour laisser
le baron partir fch, intervint avec son autorit coutumire:

--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....

--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une sant de me....

Elle lui coupa la parole:

--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reois mal ce
gentil garon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que
tu risques, en manquant d'gards, de mcontenter ton pre.... Et
enfin....

--a suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras  mon pre que
j'irai le voir demain matin,  son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour
causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.

--Bonsoir, alors.

Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant  la
ronde, et s'en alla.

Le lendemain, vers onze heures, Vernier tait dans son cabinet de la rue
de Chteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occup  dpouiller un
volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il tait fort
dispos, l'oeil vif et la lvre souriante. Une nuit tranquille l'avait
remis d'aplomb. Il alla  son oncle qu'il embrassa, comme un bb, et
voulut en faire autant pour son pre. Mais Vernier le tint  distance
d'un geste nergique, et, le regardant avec un air pinc:

--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris
possession de vous-mme.

Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage
exprima le plus complet dcouragement; il soupira:

--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!

Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau,
et cria:

--Un garon qui se conduit de pareille faon devient un tranger pour
moi! Quoi! en public, se montrer dans un tat si dgotant! N'est-ce pas
plutt de la folie que de l'inconduite?

Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se rsigna
 subir le dchanement de l'indignation paternelle. Pendant que
Vernier, bouillonnant, se rpandait en priodes virulentes, prenant de
temps en temps  tmoin Mareuil, qui opinait de la tte, Christian se
disait: Ah! voil un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins
pour trois quarts d'heure de morale  haute pression, et pendant toute
une semaine, la tte de bois,  djeuner, si j'ai l'imprudence de
dplier ma serviette  la table de famille. Et tout a, pour une pauvre
petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me
le fait payer  un joli taux, l'intrt de l'argent qu'il me donne. En
lche-t-il? Il va, il va: c'est Cicron! Mais il m'embte crnement!

Il fit un geste de protestation accable. Vernier avait pris, dans son
tiroir, un dossier volumineux, et l'talait sur son bureau. C'tait
l'tat, dress par lui, des sommes verses  Christian. Rien
n'horripilait le jeune homme autant que le relev de sa situation
financire. Il retrouva la force de s'crier:

--Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois,  nouveau. C'est
fini, a! C'est pay! Tu n'as pas le droit de me rejeter  la tte
toutes ces vieilles histoires-l. Si c'est pour me dire des choses
dsagrables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en
aller. Je repasserai dans huit jours. a te laissera le temps de te
calmer!

--Tu me manques de respect, cria Vernier exaspr.

--Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme
un gibier de police correctionnelle. Tout a est disproportionn. Tu
cries comme un mercier  qui son hritier aurait fait un pouf de trois
cents francs. C'est humiliant!

--Il ne s'agit pas de l'argent que tu me cotes, reprit Vernier avec
force, mais de tes habitudes qui sont dplorables. Tu vis avec une bande
de sclrats qui te conduiront aux pires excs.

--Des sclrats! Clamiron, qui est aussi connu  Paris qu'Yvette
Guilbert; Vertemousse, qui frquente les chasses princires; et Longin,
dont le pre est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-l arrtent les
passants aprs minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur
prendre de l'argent, mais pour leur en donner!

--Enfin! Tu ne dfendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car
c'est depuis que tu la frquentes que tu commets toutes tes folies.

--tiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!

--C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des
renseignements. Ah! si tu savais!

La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec
une curiosit trs vive:

--Raconte un peu?

Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant
sur le bureau  ct du dossier de Christian, il l'ouvrit:

--D'abord, elle est inscrite  la prfecture de police.... Elle avait
t prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894,
dans un htel garni du faubourg Montmartre.... L'anne suivante, elle
tait entretenue par un attach  l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi,
qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux.
Ce malheureux tait rduit par elle  voler dans la caisse de son patron
et tait condamn  cinq ans de prison. Elle faisait alors la
connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des
relations intimes.... La baronne dpensait pour elle des sommes
importantes.... Son mari intervenait, et tiennette Dhariel tait jete
par lui,  la vole, dans l'escalier, et ramasse par le concierge, la
tte en sang....

--J'en ai vu les marques! Elle prtend que c'est un accident de voiture.

--Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reoit de l'argent des
femmes aussi bien que des hommes.

--a, je ne m'en doutais pas! Elle est patante, cette tiennette!
Quelle nature!

Vernier eut un retour de colre.

--Voil tout l'effet que ces rvlations te produisent! Tu es devenu
tellement corrompu, toi-mme, que l'abjection la plus basse ne t'inspire
que de l'tonnement, pour ne pas dire de l'admiration!

--Dans son genre, cette femme-l est unique. On n'a jamais fini de la
connatre. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rver de plus
vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embter une minute.

--Si tu travaillais, tu ne t'embterais pas.

Christian goguenarda:

--Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?

--Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant
que les choses allaient encore se gter entre le pre et le fils. Tu
pourrais nous aider trs efficacement. Et d'ailleurs, ton pre, si tu
tais capable de diriger la maison, prendrait trs volontiers des
vacances.... Moi aussi.

--Il ne saurait tre question de diriger la maison, dit Vernier
rudement; avant de commander, il faut apprendre  obir. Mais si tu
venais passer tes journes au bureau, au lieu de promener ta paresse
dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le
premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la sant
de se mettre dans des tats dgotants comme celui o nous t'avons vu
hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te
ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher
quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public,
et cette sale fille, avec qui tu te dgrades, met sa gloire  te traner
derrire elle, pour mieux prouver que tu es  sa discrtion. Eh bien! je
lui apprendrai ce qu'il en cote de me braver, cria Vernier, repris de
fureur  force de remcher ses griefs. J'irai trouver le prfet de
police, et je la ferai emballer comme la dernire des clientes de
Saint-Lazare!

--Ne fais pas a! Tu n'en aurais que du dsagrment. Elle est trs cote
dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre dputs qui mangent chez
elle. Le prfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de
Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il
sait trs bien qu'on le ferait sauter.

--Sauter le prfet, cette drlesse?

--Comme un bouchon de champagne!

--Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colre!

--Eh! tu ne drages pas, depuis une heure.

Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec
agitation.

--Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta faon de te
conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu
travailles comme un garon srieux.... Il faut donc que je m'attaque 
la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?

--Ah! non!

--Une belle croisire, avec tes amis,  bord du yacht?

--J'ai le mal de mer!

--Le long des ctes de la Mditerrane.

--A Monte-Carlo?

--Non! cette fille irait t'y retrouver.

--Tu ne veux pourtant pas que je fasse voeu de chastet....

--Je veux que tu ne te dtruises pas la sant et que tu ne deviennes pas
un idiot.

Le pre eut une dtente. Il vint  Christian, le fit asseoir prs de
lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:

--Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas mchant, tu ne veux
pas me faire de peine? Rflchis un peu  la situation dans laquelle tu
me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mre tait l, tu la
torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas
entraner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras
raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un
peu de bonne volont. Voyons, ne nous quittons pas fchs: tu m'obiras,
n'est-ce pas? Lche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais gnie. Que
diable, il ne manque pas de femmes  Paris. Ne t'entte pas  rester
avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas...
tudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une
bonne occasion, et adieu!...

--Allons! Ne te fais pas de bile comme a, dit Christian. Tout
s'arrangera. Mon Dieu! voil bien du bruit pour une tiennette.... Si tu
ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais
plaque.... C'est fini, hein?

Il embrassa son pre, serra la main de Mareuil et partit.

--Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se
retrouva seul avec son beau-frre. Cette fille le tient bien! Mais,
moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!

Ds lors Vernier fit surveiller discrtement tiennette et Christian. Ce
qu'il apprit n'tait pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et
ses amis, sans qu'tiennette ft de la fte, s'en allaient en tourne
dans les bars ou les cafs qui avoisinent l'Opra. Juchs sur de hauts
tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides varis,
entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient
silencieusement. Car la marque trs particulire de leurs petites ftes,
c'est qu'elles taient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de
temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve teinte, et tentait
quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de
l'tablissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par
exemple,  lancer des soucoupes de porcelaine  la vole dans les
glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou
bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garon, et
pendant toute la nuit il servait la clientle, recevant gravement les
pourboires. Ses amis continuaient  boire, et pleins de genivre ou de
wisky,  des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes
tremblantes, et rentraient chez eux.

Cette misrable existence, passe parmi les filles et les ivrognes,
avait dtendu le ressort de la volont chez Christian. Il refaisait
chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort,
tournant, comme un cheval de mange, dans le cercle invariable de ses
habitudes dgradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que
pour se livrer  des excentricits rvlant un commencement de dlire
alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris
d'une sorte de frnsie, il avait, un soir, au bar amricain, pari
cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre
d'absinthe en une heure. La malheureuse s'tait entte  tenir la
gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle tait tombe
foudroye. Une autre fois, il avait mis le couteau  la main de deux
tziganes qui s'taient enflamms pour les beaux yeux d'tiennette
Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens  boire, il les
avait lancs l'un contre l'autre, et le sang avait coul. Une enqute
s'en tait suivie, qui avait amen Christian chez le juge d'instruction.

Peu  peu, grce  ces fantaisies excessives, une rputation excrable
s'tait attache  l'hritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui
avait parl de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes,
Christian avait t dment catalogu dans la galerie des types bien
parisiens. Triste notorit qui lui valait les ironiques citations des
chotiers dans les comptes rendus des ftes nocturnes, et le ddain
attrist des gens raisonnables. Mais le plus rel rsultat de ces excs
se traduisait par un dlabrement de la sant du malheureux, qui
changeait  vue d'oeil. Sa taille se votait, ses joues se creusaient,
et ses yeux vagues accentuaient encore l'hbtude de son sourire.
Jusqu' quatre heures, il tait morne et sans nergie. Il lui fallait
l'apritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses
ides retrouvaient un lien. L'alcool faisait son oeuvre excitatrice. Il
donnait le coup de fouet  la machine physique dtendue. Et le poison,
pour une soire, rendait l'apparence de la vigueur  l'organisme
affaibli. Le malheureux Christian en tait arriv  ne plus pouvoir
vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse quivoque, le
toxique abominable semblait vivifier ce qu'il dtruisait.

tiennette, sans piti pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour
un peu plus dans son ivrognerie meurtrire. Elle n'avait pas un retour
de faiblesse pour ce garon, qu'elle avait peut-tre aim pendant une
heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu' la mort. Le mpris de
l'humanit, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle
voyait si crment les tares, l'avait amene  un cynisme froce. Elle
vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille
impudeur d'une crature qui se venge de ses propres souillures en
poussant la socit  l'imbcillit et au crime. Elle avait une unique
confidente devant laquelle, sans rserve, elle disait sa pense. C'tait
sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours
munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent  prter, des
bijoux d'occasion  vendre, du papier timbr pour faire des billets, et
l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.

Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle
offrait ou non des garanties srieuses, la manucure donnait des espces
ou des bijoux. Les espces rapportaient environ soixante pour cent par
an,  cinq par mois. Les bijoux taient mis au mont-de-pit par Mme
Mauduit elle-mme, qui gardait la reconnaissance. En change de quoi,
elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets,
ou fournissait le prix de la parure, engage pour moiti de sa valeur
relle. tiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des
affaires et s'en tait bien trouve. Il existait entre ces deux femmes
des secrets de dbauche qui les liaient l'une  l'autre. Mme Mauduit
et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient  mots couverts de gens
et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intressaient
passionnment, car elles taient intarissables sur ces sujets-l. Il
n'tait pas rare d'entendre tiennette poser  Mme Mauduit des
questions dans ce genre:

--Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?

--Ah! elle a t pouse par un Hongrois qui l'a emmene dans son
pays....

--Et Frdric, qu'a-t-il dit de a?

--Il tait tellement dans la pure qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant
est grand maintenant.... Quant  la soeur, elle est venue l'autre jour
pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!

--Mfie-toi.... Le Costeau a le lingue facile....

--J'ai toujours sous la main mon rigolo.... Je le moucherais! Et il le
sait!

Lorsque ces dialogues s'changeaient devant Christian, trs intrigu,
il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frdric.
Mais tiennette rpondait laconiquement:

--C'est des anciens camarades  nous.

--Jolie socit o on joue du couteau, et o on n'est en sret que le
revolver au poing!

--Elle vaut bien la tienne, o on vole avec des gants blancs et o on
assassine avec des sourires.

--C'est gal, je voudrais voir Mme Mauduit, le rigolo  la main,
faisant la partie du Costeau avec son lingue. a doit tre un coup
d'oeil peu ordinaire!

--Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu
tais fichu d'crire quatre lignes en franais, tu pourrais faire un
feuilleton, avec lequel tu dgoterais les matres du genre....

--_Les Mmoires d'une Manucure?_ Fameux! Il faudra que j'en parle 
Clamiron, qui connat quelqu'un  la _Revue des Deux-Mondes_.

Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgr ses
railleries, que Mlle Dhariel tait une personne avec laquelle il ne
fallait pas badiner, et que, dans sa vie passe, grouillaient de
mystrieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec
une dangereuse facilit.

Il y avait plus de deux ans que le malheureux garon tait dans les
mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la
dgradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la
circonstance la plus imprvue bouleversa les plans d'tiennette, et
parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous
les ans, ayant manifest le dsir d'aller passer les mois de juillet et
d'aot au bord de la mer, Christian s'tait mis en qute d'une villa 
louer. Un agent lui avait indiqu une vaste et luxueuse proprit 
Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de
nombreuses chambres, ce qui facilitait le sjour des amies d'tiennette
et des familiers de Christian. Les communs, trs vastes, permettaient
d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables
automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne
paraissait nullement gner ni son fils, ni tiennette.

Les premires semaines s'taient coules assez tranquillement.
Christian, ranim par l'air de la mer, avait retrouv des forces
nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaton
de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car
Mlle Dhariel avait constat que le fouettement de l'air lui irritait
la figure, et elle n'tait pas femme  sacrifier son hygine  un
caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces
belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante
 l'heure, et roulait comme un ouragan,  travers les villages, laissant
derrire lui un nuage de poussire, les mugissements de sa trompe et
l'infection du ptrole.

Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de
Pont-l'vque, Christian, qui avait forcment ralenti sa folle vitesse,
rencontra,  un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver,
agita ses bras, comme pour le faire aller en arrire, et cria des
paroles inintelligibles. Habitu aux clabaudages des paysans, aux
oppositions des propritaires de passages interdits, Christian ne tint
nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher 
une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomtre, puis,
brusquement, il arriva  un carrefour entour de talus et libre
seulement du ct d'un herbage dont la barrire, heureusement, tait
ouverte. Christian, sans hsiter, entra dans l'herbage, fit encore
vingt-cinq mtres sur le gazon; puis, rencontrant une saigne pratique
pour l'coulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur
une raquette, franchit le foss, mais, retombant  faux, versa avec un
terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses
pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lcher sa direction, roula sur
le sol, et resta la jambe gauche engage sous la voiture, qui, sur le
flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bte  l'agonie.

--tes-vous bless, monsieur, cria le chauffeur, venant  l'aide de son
matre.

--Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre
horriblement de la jambe.... Vite, tchez de me dgager, je crains que
la voiture ne s'enflamme.

L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y
parvenir, mais, par prcaution, vida son rservoir d'essence. Il se
perdait en efforts, lorsque, d'une habitation situe sous de grands
arbres, des secours arrivrent. Deux hommes et une jeune fille
accouraient.

--Vite, dit  son compagnon le plus g des deux assistants, prenez la
poutre de la barrire.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la
voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point
d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitt que vous vous
sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrire.... Y
tes-vous? Ah! mon Dieu, il s'vanouit!

Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe 
l'treinte desserre de la voiture, Christian avait prouv une telle
douleur qu'il avait pouss un gmissement et tait rest inerte sur le
sol.

--Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est
impossible que nous lchions le levier.... Allons! Allons! Dpche-toi!
Parfait!

Christian, dgag, gisait maintenant sur l'herbe, entour par la jeune
fille et par les trois hommes. Revenu  lui, et palp par son chauffeur,
il avait pouss un cri affreux, suppliant qu'on ne le toucht plus.

--J'ai la jambe casse, je le sens.... Ne me bougez pas....

--Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le matre
du logis.... Mon enfant, cours  la maison avec Claude, fais descendre
un matelas, et que ta mre prpare un lit.... Ah! Claude, apportez une
chelle, nous en ferons une civire.

Un quart d'heure plus tard, Christian tait install dans une chambre,
au rez-de-chausse d'une confortable maison normande, et envoyait son
chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, tait  Trouville
en villgiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire
entrer si malheureusement Christian appartenait  la famille Harnoy.
Trs simplement, le pre, la mre et la fille, passaient dans cette
proprit, moiti ferme, moiti cottage, deux mois tous les ans, 
l'poque de la morte-saison. M. Sbastien Harnoy, commissionnaire en
marchandises, tait fort libre pendant les mois d'aot et de septembre.
Il allait, une fois par semaine,  Paris pour rgler le courant de ses
affaires. Mais comme ses clients taient, ainsi que lui, en vacances, il
se dplaait plutt pour surveiller ses employs que pour leur donner de
la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs annes, ne
marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du pre de
Sbastien, avait t une des plus fortes de la place, s'tait amoindrie
peu  peu. Des faillites successives dans l'Amrique du Sud avaient
port  la prosprit de l'entreprise un prjudice trs grave. Le crdit
de Harnoy, qui avait t de premier ordre, n'offrait plus des garanties
absolues. Les transactions avaient diminu comme la confiance. Et
Sbastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans
pouvoir l'arrter,  la ruine de sa maison. Il dblatrait:

--Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune
scurit. Il n'est seulement pas capable de faire des traits de
commerce avantageux avec les nations trangres. Hypnotis par sa
stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il
passe son temps  alarmer les intrts. Tous les ans, il annonce aux
rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impts
nouveaux, et aux capitalistes que la proprit ne sera pas longtemps
transmissible. Et on s'tonne que les capitaux migrent  l'tranger et
que les industries franaises chment. Nous aurions affaire  des gens
bien fermement dcids  ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas
autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de rformes et
d'action rpublicaines. Qu'on nous ramne  l'Empire! Au prix d'un
cataclysme tous les vingt ans, ce rgime tait prfrable  celui dont
nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille.
Et il ne me parat pas certain que le grabuge  jet continu soit moins
nfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.

Sa femme, plus intelligente que lui, prconisait comme solution la
liquidation de la maison. En partant pour l'Amrique du Sud, il devrait
tre possible, sur place, et en parlant aux dbiteurs, de recouvrer une
partie des crances en souffrance. Par lettres, il tait impraticable
d'obtenir quoi que ce ft de gens intresss  ne pas rpondre. En
vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement.
Mais si Harnoy s'obstinait  lutter contre le courant qui l'entranait
vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.

Quant  Mlle Genevive Harnoy, c'tait la douceur et le charme
mmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacre de blonde aux
cheveux de soie ple. Ses yeux noirs clairaient un visage dlicat o le
rouge des lvres souriantes mettait une animation dlicieuse. Simple,
courageuse, franche, elle tait la joie de la maison, qu'elle gayait de
son rire. De son pre elle tenait un peu d'enttement, et quand la
question de la liquidation de la maison venait  tre agite en sa
prsence, volontiers elle opinait pour que l'on continut la lutte.
Aussi son pre disait avec un peu d'orgueil: Genevive, c'est une
vritable Harnoy, elle ressemble  son grand'pre.

C'tait dans cette famille de braves gens que Christian, comme un
bolide, tait venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait
d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M.
Harnoy, quand une voiture  deux chevaux s'arrta devant la grille de
l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique
descendit du sige, portant une caisse contenant,  tout hasard, les
instruments ncessaires  une opration, et tout ce qui pouvait servir
au pansement. Essouffl, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre,
conduit par Mme Harnoy, et voyant son hritier qui, la tte sur
l'oreiller, l'accueillait d'un sourire ple:

--Eh bien! te voil ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entre en
matire. Tu t'es massacr avec ta stupidit de machine! Tu ne seras pas
content avant de m'avoir laiss seul sur la terre, n'est-ce pas?

Ayant ainsi exhal son mcontentement, il se dcida  embrasser
Christian,  lui tter les mains, qu'il trouva brlantes, et  dire au
docteur:

--Enfin, il n'est pas mort! C'est dj quelque chose!

Augagne, sans phrases, avait relev la couverture et commenc  examiner
le bless. Il dcouvrit une ecchymose insignifiante au ct gauche, une
raflure  la hanche droite, puis il vint  la jambe, qui restait
immobile, dj enfle. Il l'examina avec soin, la mania dlicatement,
tta le tibia, arracha un cri de douleur  Christian et dit, fort calme:

--Allons! il s'en tire  bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple....
Eh bien! mon cher ami, en voil pour quarante jours! Mais, pour cette
fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez
pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe
sans qu'elle soit broye.

Il procda  la rduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le
plus grand calme et annona qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce
temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit
parterre fleuri, qui ornait la faade principale de la maison. Il avait
su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait
t fait  son fils et l'excuser de la gne qu'il causait. Il tait
cependant proccup de savoir si ses htes le connaissaient. Il risqua
quelques allusions  son sjour annuel sur la plage de Deauville et
s'tonna de ne pas connatre le charmant pays o tait situe la
proprit de M. Harnoy.

--C'est un endroit assez cart du passage des excursionnistes, dit
Sbastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages....
Cependant, nous allons quelquefois passer la journe au bord de la
mer....

--Si vous venez  Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous
me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme
Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....

Il avait enfin russi  placer son nom. Il fut content de l'effet
produit. M. Harnoy leva la tte, pour regarder plus attentivement celui
qui lui parlait, comme s'il dcouvrait en lui un homme nouveau. Mme
Harnoy hocha la tte avec condescendance. Quant  Genevive, elle dit
gaiement:

--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches
reprsentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance
entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une
pluie de bouteilles sur lesquelles il y a crit Royal-Carte jaune....
Quand j'tais petite, je restais en extase devant toutes ces
bouteilles.... Et j'aurais voulu goter  ce qu'il y avait dedans....

--Ce ne sont pas prcisment des liqueurs de demoiselles, dit Vernier
avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me
permettrez, je l'espre, de vous envoyer quelques chantillons....

--Genevive, tu vois, protesta Mme Harnoy....

--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas
cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse
d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela
devient bien rare.

La conversation dvia sur l'ducation des enfants, et Vernier ne put se
retenir de blmer amrement la faon d'tre des gnrations nouvelles.
Pas d'ides srieuses, nulle application au travail, aucune dfrence
pour la volont des parents. En quelques minutes, il trouva moyen
d'difier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian,
en faisant le procs de la jeunesse. Cependant,  cause de la prsence
de Genevive, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion
aux diverses tiennettes qui svissaient sur les fils de famille.

Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonant 
Vernier que son fils demandait  le voir. Le temps avait march et le
soir tombait dans la fracheur des bois. Une bue lgre montait des
prs chauffs tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu
pli, un mince croissant de lune se montrait dj, pendant que, derrire
une noire htraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un
incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint
avec Vernier et le mdecin. Une paix dlicieuse s'tendait sur
l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son
cri railleur. Vernier et Augagne se regardrent en silence. Tous deux
avaient eu la mme impression de srnit rconfortante et salutaire.

--Je vous prie, monsieur, de ne vous proccuper en rien pour M. votre
fils, dit Mme Harnoy  Vernier. Il ne nous gne en aucune faon. Nous
le garderons tant que son tat l'exigera.... Et de trs grand coeur,
croyez-le bien....

--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une
huitaine.... Ce gaillard-l pourrait, sans doute, tre transportable ds
demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il
est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait tre nulle part ailleurs.
Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....

Vernier fit  son ami un signe de tte qui signifiait: Soyez tranquille,
j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui
offrait si cordialement l'hospitalit au bless, il rpondit:

--Je vous suis trs reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur
m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrtion jusqu' profiter
largement de votre bonne volont vraiment maternelle pour mon fils....
Ce galopin aura t, dans son malheur, plus favoris que ne le mritait
son imprudence.

Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard
il laissait Christian, calme, souriant, prt  dormir, et reprenait le
chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de
dner, fut de se faire conduire  Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il
avait promis  Christian de la faire prvenir et estimait que cette
mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-mme. Depuis
longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse
tiennette. L'occasion tait admirable. Il s'empressait de la saisir. La
camarade de Christian ne passait pas prcisment pour manquer d'aplomb.
On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la
sret et la fermet d'une intelligence suprieure. Elle fut cependant
trs mue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur
le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.

Elle tait occupe  faire un bsigue chinois avec Mariette de Fontenoy,
pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle
jeta son jeu, fit un geste d'tonnement et dit:

--Nom de nom!

--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?

--Le pre Vernier qui s'amne.

--O est l'enfant?

--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....

--Est-ce qu'il te lche?

tiennette eut un sourire d'orgueil.

--Ce serait donc le premier.

--Il en faut toujours un!

--Ce ne sera pas lui.

--Alors?

--Nous allons voir.

Elle dit  sa femme de chambre:

--O a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?

--Dans le boudoir de Madame.

--Bien. Dites que j'y vais.

Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans mme bouger:

--_Dame aux camlias_--acte 3--scne du pre Duval.... Chouette!

--Tiens! tu ne roupilles plus, toi?

--J'ai dclos mes paupires pour assister  ta joie. Tu as vraiment
l'air d'tre dans le dlire du bonheur.

tiennette se regarda dans la glace. Elle tait fort ple.

--Est-ce bte? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai  craindre de ce
vieux serin? Il ne m'avalera pas!

--Ah! il est si riche! dit Mariette. a impressionne toujours!

tiennette fit un geste d'insouciance,:

--Je n'en suis plus  me laisser pater pour si peu. J'ai eu affaire 
plus cal! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....

Au fond, elle tait trs intrigue. D'une main nerveuse, elle tourna le
bouton de la porte et fit une entre hautaine, regardant bien en face le
visiteur, qui se tenait debout devant la chemine. Il ne parut pas du
tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un
signe de tte trs familier, et parlant d'une voix lente et basse, il
dit tout net:

--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles
de mon fils.... Il a eu dans la journe un accident d'automobile. Sa
voiture a vers, il est rest malheureusement engag dessous, et quand
on a pu le relever, il avait la jambe casse.

--Ah! mon Dieu! O est-il?

--Rassurez-vous, il a t recueilli par de braves gens chez lesquels il
est parfaitement soign. Je l'ai vu avant dner. Sa fracture est
rduite, tout est pour le mieux....

--Mais je vais le faire transporter ici.

--C'est interdit par le mdecin.

--Alors, j'irai le soigner....

--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas
que votre place soit dans leur maison.

A cette simple dclaration, formule d'une faon trs nette, mais sans
aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'tait le premier coup port par
l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se
redressant.

--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache  votre fils ne me
donne-t-elle pas des droits particuliers?..

Vernier la coupa d'un geste sec et dit:

--Aucun droit. Si des soins taient ncessaires, en dehors de ceux qui
lui seront donns, je serais l pour y pourvoir. Christian n'est pas
orphelin, il a encore son pre; je suis bien aise de vous l'apprendre.
N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce
soit,  moi ou aux miens.... J'ai d supporter beaucoup d'empitements
de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolrerais aucun.

tiennette prouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle
voluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui tre
favorable. Elle pencha la tte avec tristesse, et dit d'une voix
tremblante:

--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que
vous tes venu chez moi?

--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de
Christian qu'il ne rentrerait pas  Tourgeville ce soir. J'aurais pu
vous envoyer tout simplement une dpche. J'ai trouv plus convenable de
vous apprendre moi-mme l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la
mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de
vous porter.

tiennette serra les poings et baissa ses paupires pour que Vernier ne
vt pas l'clair de son regard. Elle pensa: Ah! vieille canaille! Tu te
fiches de moi par-dessus march! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux
blaguer, blaguons!

Elle eut un sourire d'angoisse et dit:

--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bont. Vous n'avez
pas dout du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon
coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner
Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?

--Il vous en informera lui-mme, je n'en doute pas.

Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. tiennette,
au hasard, lui dcocha son plus irrsistible sourire et lui coula une de
ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su rsister. Il eut une
moue ddaigneuse, la regarda par dessus son paule, et saluant d'un
signe de tte, comme au dbut, il dit:

--Mademoiselle, votre serviteur.

Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit
public. Derrire lui, tiennette eut un brusque mouvement de rage; elle
donna un violent coup de pied  un pouf et, avec toute sa canaillerie
naturelle librement panche:

--Ah! vieux monstre! Ah! sac  millions! Je t'apprendrai  venir
m'insolenter chez moi! J'pouserai ton fils pour que tu saches  qui tu
as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voil un vieux qui
a une sant! Et cocu avec a, comme on ne peut pas l'tre mieux, ni plus
publiquement! Attends, va!

Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et
Clamiron l'attendaient.

--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibott. Est-ce
que le pre Vernier t'a fait des propositions dshonntes?

--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cass une
patte tantt, et qu'on le soignait  la campagne.

--Ah! pauvre garon! s'cria Clamiron.

--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, mfie-toi qu'on
ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....

--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!

Elle s'assit  la table de jeu, et dit, affectant une grande libert
d'esprit:

--O en tions-nous?

Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:

--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconne, ma
belle.

Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:

--J'en ai peur!

tiennette rpliqua froidement:

--C'est ce qu'on verra!




III


Le lendemain matin, le docteur Augagne veilla Christian en entrant dans
sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches
paissaient lourdement l'herbe drue. La fentre ouverte laissa entrer un
air tide, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits,
le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le
teint clair et la figure repose:

--a vous russit d'avoir la jambe casse! dit le docteur  son malade.
Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre pre
vous voyait, il serait agrablement surpris....

--Quelle heure est-il?

--Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis
parti de Trouville  huit heures et demie.... Et me voil.... Voyons
cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu,
nous allons pouvoir vous poser un appareil....

--Avec lequel je marcherai?

--N'allons pas si vite! Vous n'avez rien  faire, n'est-ce pas? J'ai ou
dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les  vous soigner....
Quand vous serez remis en tat, vous vous recasserez la jambe si vous
voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.

--Je ne vais pas m'terniser ici.... Je dois gner incroyablement mes
htes....

--Ils n'en ont pas l'air....

--Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y
attend....

--On aura de la patience. Et si on n'en a pas, ce sera le mme prix.
Votre pre a prvenu lui-mme....

--Il a vu tiennette?

--Il l'a vue hier soir.

--Oh! c'est patant! Et comment l'a-t-il trouve?

--Fort ordinaire!

--Non!

--C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajout: Je ne comprends pas Christian de
faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il
pourrait avoir mieux que cela!

Christian parut stupfait.

--Bon! Mais quand il a eu caus avec elle, il a chang d'opinion....

--Ma foi, non. Il l'a trouve stupide. Elle a paru d'abord ptrifie par
sa prsence. Ensuite, elle a t trop aimable et lui a fait de l'oeil.

--tiennette?

--tiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre pre serait
encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du
bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.

--Cette tiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de
dtourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez
tre sr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron
avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis  sa place!...

--Pas sr!

--Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.

--Je m'en flicite!

--Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?

--Nous vous le dirons en temps utile.

--Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!

--Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.

--Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?

--Tout ce qui me paratra compatible avec votre tat.

--D'abord, j'ai soif.

--Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperois des
vaches dans l'herbage....

--Vous moquez-vous, docteur?

--En aucune faon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin
est de vous sevrer de toutes les salets que vous avez coutume de boire
avant, pendant et aprs vos repas.... Vous allez suivre un rgime,
entendez-vous, et trs svre. Il y a longtemps que je souhaitais vous
tenir dans un petit coin, pour exprimenter sur vous un procd
anti-alcoolique que je crois infaillible....

--Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas  l'hpital,
ici. Je n'obirai pas  votre fantaisie....

--Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne rclamez
rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modration....
Sommes-nous d'accord?

Christian se laissa aller sur son oreiller, avec dcouragement, et
concda:

--Il le faut bien!

Tout en faisant son pansement, le docteur continuait  causer, et
c'tait comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:

--Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en
buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie,
toucher  un verre de liqueur, de vin, ou mme de bire.... Savez-vous
qu' l'heure actuelle, la France vient en tte des nations du monde
entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les
Allemands, dpass les Anglais et nous dtenons le record de
l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants mme s'empoisonnent 
qui mieux mieux. Et le rsultat de ces excs: la dcadence de la race,
l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hpitaux
regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns
et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est
l'ivrognerie, qui dtraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos
liqueurs de luxe, coteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en
quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac  un louis
la bouteille contient autant de principes dltres que l'eau-de-vie
blanche  un franc le litre. C'est le mme toxique. Il n'y a que
l'tiquette qui diffre....

Christian, trs ennuy, profita d'un moment o le docteur reprenait
haleine, pour lui lancer:

--Racontez donc tout a  mon pre. Il en vend!

--Je ne me gne pas pour le lui dire!

--a doit lui tre agrable!

Le docteur regarda tristement le jeune homme:

--Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a
vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manire de
voir.... Tant que les fils des autres seuls taient touchs, il fermait
les yeux  la vrit. Mais maintenant que le sien est en danger....

--Ah! quelle exagration!

--Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il
n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touch au poison, on
est perdu! A moins d'un srieux effort de volont et d'une renonciation
absolue. Mais, du reste, quel plaisir prouvez-vous  boire?

--Ah! docteur, c'est un tat dlicieux, dans lequel on se sent plus
vigoureux, plus lucide, et comme dgag des liens matriels. On tait
maussade, atone, sans got, mme pour le plaisir. Un brouillard
enveloppait le cerveau, les membres taient lourds. Brusquement la vie
revient, la tte se dgage, la pense renat. C'est comme un changement
 vue au thtre: de l'obscurit on passe  la clart. L'instant
d'avant, c'tait la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant,
c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la mtamorphose a eu lieu.
Et comment ne pas chercher  se la procurer encore?

--Mme si on vous dit que le philtre est un poison mortel?

--Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas
un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on coutait
les hyginistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se
donner une congestion pulmonaire; ni avoir une motion, car il en peut
rsulter une maladie de coeur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce
qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles
qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent
le plus d'agrment. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur
toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des
gens qui n'ont pas cess de boire comme des trous, depuis leur premire
jeunesse, et qui sont arrivs  un ge avanc auquel vos buveurs d'eau
n'atteindront trs probablement pas.

--Mais, malheureux garon, vous ne voyez donc pas que, indpendamment
du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au
point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos
excs? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous,
l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que
donne passagrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos
misres, puisque vous tes riche et heureux. Vous tes donc un
dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous
venez de me dcrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si
encore ce n'tait qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les
consquences s'en arrtaient  vous. Mais vous tuez votre pays en mme
temps que vous-mme. La race franaise est atteinte dans sa source par
les excs que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux
qui vous imitent, vous tes les plus srs allis de nos ennemis, car
vous leur assurez, pour l'avenir, la suprmatie sur notre pays.

--Ah! coutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la
France. Je crois que si elle tait bien gouverne, elle aurait, malgr
tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des
chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs
de bien gros mfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les
collectivistes qui veulent dpouiller leurs concitoyens de ce qu'ils
possdent, et les anarchistes qui rvent la suppression de toute
autorit.

--Eh! mon ami, tous ces gens-l boivent, ou recrutent leurs partisans
parmi ceux qui boivent....

--Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans
votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos
confrres ne voient que des alins.... Depuis que le vieux No s'est
oubli dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanit s'est
cependant dveloppe et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez
chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont t des buveurs
mrites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes,
des potes, des savants, des hommes d'tat, des hommes de guerre, des
hommes d'glise, et mme des mdecins....

--Jamais de mdecins!

--Allons donc! Vous pratiquez admirablement le _sic vos non vobis_....
Et les excs que vous dfendez  un client, vous vous les permettez
parfaitement  vous-mmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez
pas!... Et, en sortant, le mdecin allume son cigare dans l'escalier....
Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce
qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai
probablement sobre la semaine ou l'anne prochaine.

--Oui,  Pques ou  la Trinit!

--En attendant, faites-moi donner  boire, car vous m'avez fait parler,
et cela m'a dessch le gosier....

--De la tisane?...

--Non, du grog....

--Alors trs lger?

--Amricain!

--Tenez, voici voire htesse, demandez-le lui  elle-mme.

Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon
accueil sur les lvres. Derrire elle son mari apparaissait dans le
couloir.

--Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle  son pensionnaire.

--Admirablement....

--Voici votre djeuner qui arrive.

Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rties
et du beurre. Mme Harnoy auprs du malade glissa une petite table
qu'elle couvrit d'une serviette clatante de blancheur. Une odeur
apptissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire
nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout tait flatteur dans ce
petit couvert soigneusement prpar. Le chocolat moussait dans la tasse,
le pain grill sentait bon, le beurre offrait ses ronds historis
d'arabesques. Avec une satisfaction tonne, Christian constata qu'il
avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se
dresser, mais Mme Harnoy l'arrta:

--Ne bougez pas. Je vais vous servir....

Dlicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une
grce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis
elle commena de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat
et les portant  la bouche du jeune homme. Un peu d'motion se peignit
sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de coeur,
les soins dont sa mre entourait son enfance. C'tait ainsi qu'elle le
faisait manger quand il tait tout petit et malade. Il ferma les yeux,
comme pour se donner l'illusion que c'tait elle qui se penchait l sur
son lit, et sans parler, sans bouger, il continua  se laisser gter
affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse,
lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvre. M.
Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.

Le lendemain, le mdecin trouva son malade dans une si bonne condition
qu'il lui posa un appareil, grce auquel Christian put sortir de son lit
et passer une partie de la journe dans le jardin. Ce fut l que, pour
la premire fois, depuis le jour de son accident, il revit Genevive. La
jeune fille revenait par les prs, portant  son bras un panier plein de
champignons ross. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui
demanda des nouvelles de sa sant. Elle tait rose et frache; ses
cheveux blonds, un peu en dsordre sous son chapeau de paille, se
rpandaient en mches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, aprs
s'tre dbarrasse de son panier.

--Vous tes plus fier que le jour o nous vous avons ramass dans
l'herbage, dit-elle gament. Vous nous avez fait bien peur!... Votre
machine est rpare.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier,
a trs bien compris ce que demandait votre chauffeur.

--Ma jambe sera malheureusement plus longue  raccommoder.... Mais le
docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....

--Il nous a affirm, hier, que si vous tiez bien raisonnable, pendant
une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!

--Et moi qui voulais partir demain....

--Ce serait de la dernire imprudence!... A moins de vous faire porter 
bras sur une civire.... Et il y dix lieues d'ici  Deauville.... Et
puis vous ne goteriez donc pas  mes champignons?

Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts
blancs les girolles roses.

--Ne sont-ils pas apptissants?

--Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est
trs dangereux!

Elle clata de rire:

--Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon pre, ni ma mre, ni les
gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des dbauches
de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'
prsent.... Mais vous en mangerez, vous-mme, ou bien je croirai que
vous avez peur....

--J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je
n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-l me
suffirait pour ne pas partir.

Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fentre,
vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils
restrent l tous les trois. Le temps passa avec une rapidit
incroyable pour le malade, et la journe tait termine qu'il n'avait
pas eu un seul de ces instants de dgot et d'ennui pendant lesquels il
cherchait furieusement l'oubli de lui-mme. Il se sentait las d'une
bonne fatigue, dtendu et comme amolli par le grand air, pris par le
calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa
reporter dans son lit, dna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce
qui ne l'empcha pas de ne se rveiller qu'au matin.

Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fentre, il eut un
mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait
l'avoir fui. C'tait comme une transformation de son tre. Il accueillit
la visite de son pre et du docteur Augagne avec un si visible plaisir
que Vernier en fut profondment heureux. Quant au mdecin, il suivait
avec une attention mditative l'volution qui commenait dans l'tat
gnral de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale
et brusque de l'alcool ne s'tait pas produite. Au lieu d'un tat de
fbrilit inquite, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur
salutaire et une souriante rsignation. Christian s'accommodait du
rgime qu'on lui imposait, il ne rclamait plus d'excitants. Il ne
parlait plus de s'en aller. Il y avait  ces effets surprenants une
cause dterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long
 la trouver.

Christian n'tait dans un quilibre parfait que quand Mlle Harnoy
restait auprs de lui. Si Genevive tait oblige de s'absenter pour le
service de la maison, pour se promener avec son pre, ou pour travailler
dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable.
Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des rponses
monosyllabiques. Quant au pre, il tait visible qu'il l'agaait
suprieurement. Genevive reparaissait-elle auprs de la gurite en
osier dans laquelle, sa jambe tendue sur un escabeau, Christian passait
ses journes, aussitt le rayonnement de la satisfaction illuminait le
visage du bless. D'un coup d'oeil, elle le calmait; d'un geste, elle
lui imposait l'obissance. Pour lui complaire, il se contraignait 
faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait
qu'elle ft l, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mre.
Alors tout paraissait supportable  Christian. Il ne demandait plus
rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le coeur net, dit au bout de
quinze jours  son malade:

--Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corves les
plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre libert.
Vous avez la jambe dans du pltre. Par consquent, rien ne vous empche
de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer  Tourgeville, vous en
tes le matre....

Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marque. Son
visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:

--Je crois que vous vous exagrez singulirement mon tat.... Je ne me
sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de
violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je
crois, rentrer  Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me
montrer  l'tat d'invalide, avec une jambe en bandoulire, me portant
sur des bquilles.... Autant rester ici, o je me gurirai promptement
et mieux.

--Oui, sans doute, mais la discrtion?... La famille Harnoy....

--Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas  la porte!
interrompit Christian avec vivacit. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils
me verront partir  regret.... Et moi je n'ai pas envie de les
quitter.... Pour tre discret, je ne veux pas risquer de me montrer
ingrat.

--Bon! bon! A votre guise. C'est affaire  vous et  votre pre. Il y a
toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau
cadeau....

Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colre:

--Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et
d'une telle bont? Sommes-nous des pleutres?

Le docteur Augagne hocha la tte:

--Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes
informations. Le pre est dans des affaires difficiles.... Et la
situation o il se trouve fait que votre prsence chez lui est une assez
lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats
dans les grands.... Au lieu de vivre conomiquement, on fait du
luxe....

--Mais je ne me doutais pas de cela! s'cria Christian avec motion.
Voil donc pourquoi Mlle Genevive raccommode ses robes, et travaille
avec tant d'activit? Et je demande,  chaque instant, des choses
coteuses  ces bonnes gens! Suis-je bte? Et ne pouviez-vous m'avertir
plus tt?

--Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontr, hier, qui
m'a renseign sur la famille Harnoy.

--Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....

--Il n'y a pas trs longtemps, il s'en est fallu de peu que le pre
Harnoy ne ft oblig de suspendre ses paiements.... Les crances qu'il a
sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire
flche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout  fait
arrtes.... On vit  la campagne avec les revenus de la fortune trs
rduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!

--On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus 
l'aise....

--Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!

--Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec
mon pre.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy
 sortir d'embarras....

Le docteur Augagne se frotta les mains:

--Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut
s'intresser  l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficults.... Il
suffira qu'on sache que votre pre le patronne pour qu'il trouve du
crdit partout....

--C'est donc parce qu'il est tourment que ce pauvre homme est si
souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours 
la fte avec lui....

--Elles n'en ont que plus de mrite  montrer une si parfaite galit
d'humeur.

--Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mre et la fille rivalisent
de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entour
d'une tendresse pareille!

--Qu'est-ce qui vous prend? s'cria le docteur Augagne. C'est vous,
Christian, qui me tenez de pareils propos? Voil bien la chose la plus
inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous
entendait?

--Ah! Clamiron est un idiot!

--Et la dlicieuse tiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si
elle vous dcouvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des ides de
famille?

Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une
gravit inusite:

--Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mrite. Car tout
ce que je pense-l est en dsaccord complet avec ce que je pensais
auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais
une vie enrage, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas
aujourd'hui, o je comprends l'avantage qu'il y a  tre doux, dvou et
simple, en voyant, sous mes yeux, le dvouement, la simplicit et la
douceur incarns en ces deux femmes qui sont le vertu mme. Il y a donc
des cratures pareilles dans le monde? Et comment ai-je t assez
malheureux pour n'en pas connatre jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon
entourage. O aurais-je pris le got de la modestie et de la bont? Je
ne vois que des gens acharns  la conqute de la fortune, et par tous
les moyens. Je ne connais que des tres gostes jusqu' la frocit.
Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme  une
bataille. Les amis n'ont qu'une pense: tirer de vous tout ce qui sera 
leur convenance, quitte  vous dlaisser ds que vous ne leur offrez
plus la somme de satisfaction qu'ils rclament. Les matresses vous
exploitent et vous dpravent, avec la joie affreuse de se venger des
sujtions qui leur sont imposes par votre caprice. Ce n'est partout que
duplicit et concupiscence. L'atmosphre dans laquelle on vit est
empoisonne d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour
s'tourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et
toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait
oublier. Et puis c'est une habitude qui parat bonne et  laquelle on
s'attache dsesprment. On se fuit soi-mme, ce qui est plus commode
que de se corriger. Bientt on n'a plus mme la force de ragir, et on
est une pave de plus emporte par le courant du vice. J'en tais l, il
n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout
ce que vous me disiez de sens et que je tournais en drision. Vous
aviez raison: j'tais une bte brute, je dsolais mon pre, je dgotais
les gens raisonnables, et je courais  la folie. Mais c'est fini. Je
suis en tat de faire la diffrence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et
ce que je dois faire dsormais. C'est un grand bonheur pour moi de
m'tre cass la jambe. Car si j'avais continu  vivre encore un an,
entre des Clamiron et des Dhariel, j'tais perdu.

Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle dclaration. Il regarda
son malade avec inquitude:

--Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?

--Comment? Oh! mon Dieu, de la manire la plus simple du monde. Je
donnerai de l'argent  tiennette et je mettrai Clamiron  la porte.
tiennette me trompe  l'heure et  la course, pour peu qu'on y mette le
prix. Quant  Clamiron, qui vit  mes crochets, il me dteste de tout
son coeur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!

--Mais vous tes bien dcid?

--Vous aurais-je parl comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de
rflchir, depuis que je suis ici. C'est la premire fois que cela
m'arrive depuis plusieurs annes. Je ne vois pas trs bien pourquoi je
continuerais  me ruiner la sant,  dsoler mon pre et  scandaliser
le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine
et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-l!
Passons  un autre divertissement.

--Lequel?

--N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le mme. En attendant,
priez mon pre de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui
au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.

La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un
tonneau d'osier, attel d'un vieux poney bouriff, seule voiture de la
maison. Aid par le docteur, le jeune homme prit place auprs des deux
femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet  son cheval
qui partit d'un trot rsign. Et par les chemins creux, bords de grands
htres, dans la fracheur du soir, ils s'en allrent, paisibles, faire
leur petit tour de promenade quotidienne.

A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel tiennette avait
accueilli la nouvelle de l'accident arriv  Christian commenait 
s'altrer. La visite de M. Vernier  la villa avait, pendant deux jours,
dfray la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de
Christian. Un valet de pied, envoy  cheval, le troisime jour, pour
prendre des nouvelles du bless, avait, en change d'une lettre fort
tendre crite par tiennette, rapport cette simple rponse verbale: Le
mieux continue. Le valet, interrog, avait donn les renseignements
suivants:

La proprit dans laquelle M. Vernier tait soign s'appelait
Saint-Georges-ls-Berneville. On arrivait  la maison, situe en pleine
campagne, par des chemins affreux. Ce n'tait pas tonnant que M.
Christian et dmoli son automobile dans des fondrires pareilles. Par
temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et
l'habitation, fallait voir! Deux tages, couverture de tuiles, et pas
mme de cour d'entre. On s'amenait par un enclos dans lequel les
poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en
libert. Comme personnel, une cuisinire et une bonne. C'tait le
jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronn, dont on ne
trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des
robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes
pas les jours ordinaires!

Ces racontars, colports par tiennette, avaient mis Longin et
Vertemousse en veine de curiosit. Ces seigneurs, venus pour tirer au
pigeon  Deauville, formrent le projet d'aller surprendre leur ami sur
son lit de misre. Ils frtrent un breack et partirent bon train pour
Saint-Georges-ls-Berneville. C'tait le douzime jour aprs l'accident.
Il tait entendu qu' leur retour, ils viendraient dner  Tourgeville
pour apporter  tiennette leurs impressions personnelles. Fort
diffrentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilge
d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient
trouv Christian tendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur
arrive avait mis en fuite une trs jolie personne blonde qui paraissait
faire la lecture au bless.

Celui-ci avait plutt paru contrari de les voir. Il ne les avait pas
mal reus. Aprs une course de dix lieues,  travers champs, c'et t
raide. Mais il ne s'en tait fallu que de peu. Il les avait rassurs
sur son tat, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrive
d'une vieille dame, qui leur avait apport de la bire, il y avait gros
 parier que Christian les aurait laisss repartir sans leur offrir un
verre d'eau. Du reste, la proprit tait charmante, quoique modeste, et
les gens qui l'habitaient paraissaient tre de bons bourgeois de Paris
en villgiature. D'aprs ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la
jolie personne blonde tait la fille de la vieille dame. Et Christian,
qui paressait  l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle,
n'avait pas du tout l'air press de revenir en des lieux moins agrestes.

Ces communications rendirent tiennette srieuse. Elle devina qu'il y
avait anguille sous roche et, transporte de fureur  la pense qu'elle
pourrait tre roule par Christian, elle s'apprta  intervenir de la
faon la plus nergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait
interdit de se prsenter  Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle
se sentait porte  y courir. videmment, le pre avait intrt 
empcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intrt 
elle exigeait qu'elle tcht de voir Christian. Mais comment? Arriver
l, tout de go, avec sa voiture, ou mme, comme Vertemousse et Longin,
avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation?
N'tait-elle pas, du reste, consigne et rien qu' l'aspect de son
ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle tait
plutt un peu voyante, mme quand elle se piquait d'tre simple, la
charmante tiennette. Comme disait Clamiron: Elle dplaait beaucoup
d'eau. Et il lui tait bien difficile de passer inaperue partout o
elle allait. Ds lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian,
lui parler  loisir et l'enlever de bon gr ou de haute lutte?
tiennette, qui avait t comdienne, s'ingnia d'un moyen de thtre.
Elle acheta  Trouville un costume de garon et dcida d'aller, en
travesti,  la recherche de son amant.

Christian, rassrn, paisible, ne se doutait gure des projets forms
contre sa libration. Il tait redevenu tout simple, tout naf, et y
prenait un plaisir extrme. Son pre, mand par le docteur Augagne,
avait amen cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable
baron Templier. L'lgance et la beaut d'Emmeline avaient produit leur
effet sur Mme Harnoy, qui s'tait rpandue en regrets de n'avoir pas
t avertie de cette aimable visite. Genevive, avec sa grce naturelle
et aise, avait fait  la famille de Christian les honneurs de son petit
domaine. Elle avait improvis un goter avec de belles fraises et de la
crme. Pendant ce temps-l, Christian s'expliquait avec son pre.

Le rsultat de leur entretien ne s'tait pas fait attendre. Vernier,
stupfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton
pos, avait cout, avec une faveur toute particulire, le rsum de la
situation embarrasse de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant
toujours dans ses rsolutions, il avait tout de suite expos  son fils
que M. Harnoy, n'ayant pas bien gr son commerce, quand il tait ais,
le grerait encore moins bien maintenant qu'il tait difficile. Mettre
de l'argent dans la maison de commission, c'tait le jeter dans un trou.
Et comme Christian se rcriait, en reprochant  son pre de se montrer
trop positif, celui-ci avait rpondu en souriant:

--Il y a mieux  faire. Je ne veux pas donner  M. Harnoy le moyen de
vgter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de
la reprsentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amrique du
Sud. Il connat le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y
avons, nous-mmes, de gros dbouchs. Je l'intresserai dans la vente.
Il sera donc hors de peine.

--Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques
prcautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont
pas favoriss par la russite.... Et si tu lui posais a tout net, dans
la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.

--Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas
rester encore ici?

--Ah! tant que je pourrai! Le sjour de cette maison est excellent pour
moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arriv depuis
longtemps. L'air des champs me russit. Je me demande si je ne suis pas
n pour tre agriculteur....

--Eh bien! qu'est-ce qui t'arrte? Tu n'as qu' aller  Moret,
t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....

--Oh! Moret? non. Je ne me vois pas  Moret.... Ici, oui.... Et, qui
sait?... Pas longtemps, peut-tre!...

M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La
mtamorphose de son fils tait si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas
mesurer plus exactement la porte. Il se tint pour satisfait du rsultat
acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de dbrouiller la situation.
Il se dit bien que ce n'tait pas l'air particulier qu'on respirait 
Saint Georges-ls-Berneville qui avait modifi aussi profondment les
gots de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne
garde-malade qu'elle et t, n'avait pas,  elle seule, pu attacher si
solidement Christian  la petite maison normande cache parmi les
pommiers de l'herbage. Il y dcouvrait clairement l'influence de la
jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses
beaux yeux et ses lvres riantes. Mais si cette influence devait devenir
souveraine et aider  sortir Christian de la mauvaise voie o il tait
engag, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Trs prudemment, il se
dcida  laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beaut  une
cure si difficile, et il prit cong de la famille Harnoy, en engageant
le pre  venir le voir  Deauville, pour causer de diffrentes affaires
d'exportation sur lesquelles il dsirait avoir son avis.

Christian vit partir avec soulagement son pre, sa belle-mre et l'ami
de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quitude monotone et
dlicieuse lui paraissait insupportable. Il commenait  marcher tout
seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle libert de
mouvements pour aller, dans l'aprs-midi,  l'heure o Mlle Harnoy
tait occupe  la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chnes o,
sur un banc de gazon, il restait  fumer en rvant. Un saut de loup,
dont l'escarpement boul tait devenu praticable, sparait le jardin de
la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est
quelque faucheur se rendant  son travail, ou un bcheron regagnant sa
coupe.

Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son
habitude, avait, aprs le djeuner, gagn sa retraite frache et
silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prtait l'oreille au
bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur tait violente, et
l'air vibrait comme embras par le soleil. Tout  coup, il reut une
petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la
route, de l'autre ct du foss, appuy sur une bicyclette, il aperut
un jeune garon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait
interdit, le bicycliste se dcida  parler d'une voix gaie:

--Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope 
la campagne?

Christian frona le sourcil. Il avait devant lui tiennette.

--Par o entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec
toi? L'intimit, avec ce saut de loup entre nous deux, me parat
mdiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve  redire, tu m'excuseras.

Elle avait appuy sa bicyclette  un arbre, et, d'un bond de ses jambes
fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgr son mcontentement,
Christian ne put se dispenser de reconnatre qu'elle avait ainsi, en
costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pt voir. Son visage,
encadr d'une perruque blonde, avait une mutinerie dlicieuse. Elle
semblait grande, tant elle tait bien proportionne. Elle prit Christian
par les paules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et,
s'asseyant  ct de lui, sur le banc de verdure:

--Eh bien! mon petit, te voil rafistol? Tu penses si j'avais envie de
te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil  ma
correspondance. Tu aurais pu me rpondre. Ce n'tait pas le bras que tu
t'tais cass, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte
de l'accablement. A prsent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas
pas t'terniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la
douleur. Deauville, sans ta prsence, a perdu tout clat, et le Casino
n'a plus de charme. La mer, elle-mme, est devenue jaune. Allons!
Reviens, chri, ne tiens pas rigueur  cette station balnaire. Voil la
saison des courses qui s'amne. C'est le moment de reparatre.

Elle riait en lui dbitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu 
peu, cline, elle s'tait rapproche. Elle lui passa les bras autour du
cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de
volupt, elle s'effora de le troubler, de rchauffer, de le reprendre.
Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:

--Ma chre amie, j'aurais infiniment prfr que tu ne vinsses pas ici.
Je t'en avais fait prier par mon pre. Mais je vois que tu es toujours
la mme, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.

--Dame! mets-toi  ma place!

--C'est  la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons
bourgeois, bien tranquilles et trs timors. Vois-tu l'effet que je
produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tte--tte.
Assurment, tu pourrais repasser le foss, comme tu l'as fait tout 
l'heure, et prendre le large  grands tours de bcane. Mais il faudrait
me rpandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage tait
de rester  Tourgeville,  attendre ma gurison complte....

--Comment donc! interrompit tiennette,  reverdir, pendant que tu fais
une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de
moi, mon petit Christian?

--J'aurais pens que le souci de ma sant saurait t'imposer plus de
patience.

--Je ne vois pas trs clairement ce que ta sant aurait  gagner  un
prolongement de sjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches
avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon
bras. Si tu n'as que des raisons d'hygine pour t'attarder ici, je
m'engage  te mettre dans les mmes conditions  Tourgeville....

--Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'cria Christian avec une
irritation qu'il ne parvenait plus  contenir.

Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, trs
dcid. Pour la premire fois, tiennette trouvait en lui de la
rsistance  ses caprices. Elle eut la sensation trs nette que
moralement dj il lui avait chapp, et que matriellement il
s'apprtait  se librer. Un petit frmissement, qui ne pouvait pas
passer pour un sourire, agita le coin de ses lvres. Mais, trs
matresse d'elle-mme, elle se fit cline et douce:

--Ah! mon chri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au
pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoits 
cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'tonner que je
sois un peu jalouse?...

Il eut un accs de rire:

--Toi? Non! coute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais  quoi m'en
tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demand de
fidlit. Permets que je ne m'inquite pas de ta jalousie. Je suis d'un
bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas maris
ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre
libert. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter
salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les
choses.

Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncs,
et forant Christian  se tourner vers elle, elle dit d'une voix pre:

--C'tait donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite
bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se
manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre.
Elles connaissent leur mtier. Elles la font  la puret,  la candeur!
Et mon imbcile coupe dans la mise en scne, et se laisse pincer comme
un collgien  sa premire aventure. Ah a, tu ne vois donc pas qu'on te
joue la comdie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes
millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es
jobard pour ton ge et aprs tout ce que tu as vu!

Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posment:

--Tu as fini?

Elle devint rouge de colre, et cria:

--Non! Je commence!

--Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas
de quoi tu parles. On ne m'a jou aucune comdie, je ne souponne aucun
projet, et c'est toi, la premire, qui fais allusion  des sentiments
qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimuls.
Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir
tranquille pendant trois semaines et de rflchir. Il est bien probable
que, si j'avais continu  m'abrutir dans la socit o je vivais, je
n'aurais jamais eu la pense de m'carter de toi. Je me serais content
du mouvement et du bruit de la fte qui occupait tous mes instants, et
j'aurais persist  prendre toute cette agitation pour le bonheur.
Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur
moi-mme. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris
le parti de m'arrter. Je ne trouve pas utile de dsoler ma famille, de
scandaliser mes amis et de me dtruire la sant, pour les minces joies
que j'ai gotes jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habilet, tu tais
arrive  me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait
son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir
srieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tcher
d'tre raisonnable. J'ai t si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de
raison je suis sr de faire beaucoup d'effet!

Une lueur flamba, menaante, dans les yeux d'tiennette.

--Alors, tu me quittes?

--Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas
t le premier. Je ne serai pas le dernier.

--Qu'en sais-tu?

--Oh! je ne me considre pas comme irremplaable! Il y en a d'autres!

--Je tiens  toi.

--Beaucoup d'honneur!

Elle blmit, fit un geste violent:

--Prends garde!

Il sourit, trs calme:

--Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te
fais du mal! Crois-tu m'intimider?

Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:

--Ah! comme tu es mchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis
incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Aprs tout ce que
je t'ai donn de moi-mme....

Elle clata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant
sa tte sur ses genoux, elle resta appuye  lui, dans une pose
ravissante qui montrait le dveloppement harmonieux de ses reins, et ses
jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais
elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif
 ses grces habilement offertes, et trs ennuy seulement de la
sensiblerie  laquelle tournait l'entretien. Il aurait prfr les
menaces aux larmes. Il tait de ces hommes qui ne peuvent pas voir
pleurer les femmes. Et tiennette le savait bien. Accable, paraissant
toute  sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs
vritables, en baisant doucement sa peau  travers l'toffe du pantalon.
Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever.
Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne
vnt  paratre. Il aurait donn cent mille francs pour faire partir
tiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route.
Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement
sa tte, et offrant au regard de Christian un visage boulevers par le
chagrin et gonfl par les larmes:

--Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi!
Tu me punis d'avoir cd  tous tes caprices. La vie que je t'ai faite,
c'tait celle que tu prfrais; je n'ai cherch qu' te complaire. Et
aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi.
Je te prouverai par mon sacrifice la sincrit de mes sentiments. Tu
veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien
qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai mme pas. Et,
cependant, tu vois si j'ai de la peine!...

Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son
visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit  embrasser follement, 
pleines lvres, le mordant, avec des cris touffs, de la pointe de ses
dents fines. Il commena  s'agiter et essaya de la repousser en disant:

--tiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touch par
tes dernires paroles.... Ne gtons pas cela.... Restons bons amis....
Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?

Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son
visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore
tremblantes au bord des yeux, elle tait vraiment dlicieuse. Mais
l'heure des triomphes tait passe pour elle. Trop intelligente pour ne
pas comprendre qu'elle n'avait plus rien  esprer des roueries de
l'amour, elle se rsigna  dissimuler, pour essayer de se prparer une
revanche:

--Amis? Oh! serait-ce possible? s'cria-t-elle. Je ne te perdrais donc
pas tout  fait?

--Tu veux bien alors?

Elle hocha la tte et sa physionomie instantanment redevint triste.

--Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle
diffrence! Ah! comment m'y rsigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous
sparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon coeur se
dchirerait si tu tais prs de moi sans m'aimer....

Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de dsespoir:

--Ah! tout est fini pour moi! Adieu!

Ce fut lui qui la retint:

--tiennette, ne t'en va pas comme a. Je t'assure que tu me fais du
chagrin....

--Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mlancolique sourire. Mais, je
ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien
assez de moi!

Elle eut l'adresse de sentir que c'tait le moment prcis o elle devait
disparatre, afin de laisser Christian sous une impression excellente.
Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint 
distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec
prestesse. De l'autre ct, au bord de la route, elle approcha ses
doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagn d'un
regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main
sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparatre
derrire les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant
le dpart de la matresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu  peu,
et cessa. Il sembla  Christian que toutes les attaches mauvaises qui
le liaient encore  son pass venaient de se rompre. Il tendit l'oreille
pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et
pensa qu'il tait dbarrass d'tiennette pour toujours.




IV


Lorsque Christian revint  Deauville, il tait accompagn de la famille
Harnoy. Il avait paru  Vernier que la plus lmentaire convenance
exigeait qu'il rendt aux htes de son fils leur hospitalit. L'ancien
liquoriste tait all, la veille, faire visite  Mlle tiennette
Dhariel et lui avait remis un chque qui devait, suivant lui, apaiser
compltement sa douleur. En change de la somme, il avait rclam le
dpart de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiesc  ces
exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain tait donc
parfaitement dblay de tout obstacle, quand le convalescent reparut
chez son pre. L'oncle Mareuil tait arriv de la veille. Vernier avait
tenu particulirement  avoir l'opinion de son beau-frre sur la famille
Harnoy. L'ide se prcisait dans l'esprit de Vernier que le changement
radical survenu dans les habitudes de Christian tait d  l'influence
de la gentille Genevive. Et comme il avait pour rgle de conduite de ne
jamais rien ngliger de ce qui pouvait tre utile, il songeait dj 
tirer parti de cette autorit pour obtenir la conversion dfinitive de
son fils. Mais comment?

Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait
dit tout net:

--Si notre Christian a du got pour cette petite, donnez-la lui sans
hsiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les
parents sont d'honntes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui
n'apportera pas de fortune  votre fils, mais l'empchera de dissiper
stupidement la vtre, sera,  coup sr, un parti trs avantageux. Ce qui
vous arrive l tait inespr. A la faon dont Christian tournait, vous
pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrte sur la pente o il
glissait. Profitez de l'arrt, attachez-vous celle qui vous le procure.
Fasse le ciel que cet arrt soit srieux et que, en faisant pouser 
votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux
malheurs.

--Eh! que prvoyez-vous donc?

--Je m'en rapporte  la sagesse populaire qui a formul ce dicton: Qui
a bu, boira.

--Vous tes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion trs commode
parce qu'elle permet de paratre avoir prvu ce qui pourra arriver de
mauvais, tout en laissant le droit de se rjouir de ce qui arrive
d'heureux!

--Pensez-vous que je cherche  me donner des mrites  vos yeux? Je vous
exprime une crainte. Voil tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance
de sortir Christian du bourbier o il s'enfonce, c'est de le marier.
Avec la rputation qu'il a dj, ce ne serait pas facile!

--Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modle comme 
plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connat des jeunes
gens parfaits, comme le cher Templier....

Emmeline eut un geste de mcontentement:

--Laissez-l les comparaisons.... Le baron a ses dfauts, tout comme les
autres....

Il dit navement, en regardant sa femme d'un air de reproche?

--Ma foi! vous tes svre! Je ne lui en connais pas. Il est rang,
sobre, poli....

--C'est entendu! Il a toutes les qualits! C'est votre ami!

--Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans
que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproch l'autre jour de me
montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande?
Ce garon m'agre. Il a tous mes gots, toutes mes manires de voir.
Nous ne sommes jamais en dsaccord sur rien. J'ai un plaisir extrme 
me trouver en sa compagnie. tes-vous jalouse de notre intimit?

--Ah! voil autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira,
mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne
sont pas de votre ge, vous saurez que je vous en avais prvenu.

--Se moque qui voudra! Raymond m'est agrable. Il se plat avec moi.
C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a
dj donn  moi d'excellents conseils, il en donnera aussi 
Christian.... Je le lui demanderai....

--Riante perspective! Voil un garon qui ne se doute pas de son
bonheur!

Il tait donc reconnu, avant mme que Genevive ft arrive chez
Vernier, qu'il serait,  tous gards, avantageux qu'elle poust
l'hritier des Vernier-Mareuil. Elle ne souponnait pas qu'elle ft
rserve  une si brillante et si redoutable fortune. Trs innocemment,
avec une naturelle bonne grce, elle avait soign Christian. Pas une
fois, la pense que l'intressant bless, tomb  la porte de ses
parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'tre un tranger pour
elle, ne s'tait prsente  son esprit. Elle le savait trs riche, elle
se savait trs pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son
pre avait tant souffert, elle ne devait pas prvoir qu'une union ft
probable entre Genevive Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.

Elle ne pouvait dcouvrir les raisons mystrieuses qui faisaient
admettre cette union  ceux mmes qui, en toute autre circonstance,
auraient t le plus ports  s'y opposer. Si elle les avait connues
sans rserve, dans toute leur goste rigueur, elle et sans doute t
pouvante et, au lieu de partir pour Deauville avec un naf
contentement, elle aurait refus de quitter la tranquille maison de
Saint-Georges-ls-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son
pre, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui
avait fait luire  ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa
fortune, que la joie de sa mre, soulage de toutes ses inquitudes pour
l'avenir. Et peut-tre aussi, dans son coeur candide, la satisfaction de
ne pas quitter brusquement l'intressant malade qu'elle avait contribu
 gurir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans
son plaisir.

Les curiosits de l'arrive dans la superbe villa Vernier-Mareuil une
fois puises, Christian se fit un amusement de guider Genevive dans le
magnifique jardin qui s'tend le long de la plage, et borde une terrasse
de ses somptueux parterres de fleurs. De l une vue splendide s'offre
sur la mer et s'tend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent
l'horizon. Ils taient l tous les deux, assis, car la marche prolonge
fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se dployait
devant eux.

--Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillit et son silence,
dit la jeune fille. Vous voil ressaisi par votre vie lgante, et vous
allez bien vite oublier les calmes journes que vous passiez dans le
jardin,  l'ombre du grand tilleul....

--Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-tre les meilleures
de ma vie.

--Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le
luxe auquel vous tes habitu, j'ai peine  comprendre comment vous vous
tes si facilement content de notre vie toute simple.

--N'aurais-je pas t bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus
cordiale hospitalit et elle a t pour moi si favorable.... Mais vous
ne pouvez savoir....

Il se tut et son visage prit une expression de gravit recueillie, comme
s'il faisait intrieurement l'examen de toute une situation qui
chappait  Genevive et qu'elle pressentait srieuse. Il reprit avec un
peu de tristesse:

--A prsent, comme vous dites, tout est chang et il va falloir rentrer
dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!

Genevive le regarda tonne:

--Si cela ne vous plat pas, qui vous oblige  le faire?

--Rien, sans doute. Mais alors  quoi m'occuper?

--Il me semble que,  votre place, je ne serais pas embarrasse.
N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre pre, qui est si bon, ne
doit penser qu' vous plaire et vous faciliterait toutes les
carrires....

--Ah! c'est que je crois que je ne suis bon  rien.

--Comment serait-ce possible? Vous tes trs intelligent....

--Vous tes bien aimable; mais c'est que je suis aussi trs paresseux!

--Avec de la volont, vous vous corrigerez.

--C'est que j'ai trs peu de volont.

--Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez
pas le courage de vous imposer une rgle et de la suivre.

--C'est pourtant l'exacte vrit. Pas de caractre plus faible et plus
indcis que le mien. La lutte me lasse et la rsistance m'excde.

--Vous avez t affreusement gt! dit Genevive avec un sourire.

--Non! j'ai perdu ma mre trs jeune, et mon pre, pris par le mouvement
de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai t lev
par des gouvernantes, par des prcepteurs, et livr de bonne heure 
moi-mme, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc pass  ct
de l'existence de travail, pour me livrer  l'existence de plaisir.
Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.

--Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.

--Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!

Elle le regarda plus srieusement:

--Vous tes en train de me dpeindre un personnage tout nouveau pour
moi, et que je ne pouvais souponner dans le jeune homme facile, doux et
reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes
parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comdien
assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'tes pas et
cependant paraissiez tre?

--Pas du tout! J'tais trs naturel chez vous, et je n'ai pas prononc
une parole que je n'aie pense. C'tait affaire de circonstances.
L'absence de volont que je vous signalais tout  l'heure m'a permis de
m'adapter  votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction
profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence
ordinaire a t aussi pour quelque chose dans le plaisir que
j'prouvais.

--Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte
de diable qu'un accident aurait contraint  se faire ermite, et qui
retourne  son enfer!

--Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout  l'heure,
regrettera bien souvent l'ermitage.

Elle rit un peu nerveusement:

--Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les
plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les
pires des faussets. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire.
Mais dsirer une chose et en faire une autre, je vous le rpte, c'est
incomprhensible pour moi.

Christian hocha la tte d'un air dcourag:

--Ah! si j'tais seulement soutenu, conseill....

--Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.

--De qui les attendrais-je?

--Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....

--On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon pre m'aime. Mais
ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il
aujourd'hui? Il n'a pas une minute  lui. C'est un homme trs occup. Il
manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans
cesse en haleine. Quand il a fini de travailler  s'enrichir, il
travaille  se divertir. Et ce n'est pas une sincure, je vous prie de
le croire. Il a pous une jeune femme, que vous avez vue et qui est
charmante, mais qui a les gots et les habitudes du monde dans lequel
elle a toujours vcu. Il lui faut du mouvement, des rceptions chez
elle, des ftes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon
pre, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorit pour la conduire,
est oblig de la suivre. Il marche donc,--que dis-je: il marche?--il
court, et  grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les curies, ici,
dix domestiques  l'antichambre. Et,  Paris, c'est encore bien autre
chose. Tous les soirs, le dner est prpar pour quinze personnes, et ne
ft-on que deux, monsieur et madame, en tte--tte, c'est la robe
dcollete et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du
monde. Et aprs le dner, on part pour aller, ici, au Casino;  Paris,
dans un thtre, un cabaret littraire, ou un beuglant quelconque. Aprs
quoi, on va souper. Le lendemain,  huit heures, mon pre est  son
bureau, comme si de rien n'tait, et, l, il reoit ses chefs de chais
pour les eaux de vie, ses ingnieurs pour la fabrication des liqueurs,
mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraneur
qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables
hommes d'affaires, inventeurs et qumandeurs, qui se pressent  la
porte. L'heure du djeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des
courses, mon pre y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et
s'lance vers Moret--du quatre-vingts  l'heure--pour inspecter l'usine.
Entre temps, ma belle-mre a des exigences, et il faut la conduire  des
rceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et
l'accompagnent. C'est pour mon pre un surmenage effrn, auquel il ne
rsiste que parce qu'il a une sant de fer. A peine a-t-il le temps de
souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il et le temps de
s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laiss la bride sur le cou
et que j'ai joui, tant enfant, d'une libert dont j'ai abus, comme
chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les
conditions de mon existence passe restant les mmes, mon existence 
venir changet? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans
l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec
elle. Et d'aprs le peu que je vous ai montr de ma condition, vous
voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.

Genevive resta un instant absorbe. Elle rflchissait douloureusement
 ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:

--J'ai trop peu d'exprience de la vie pour me permettre de raisonner
sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et,
d'ailleurs,  quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une
soeur, en me tmoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que
je vous suis trangre, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler
svrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais  remplir.

Il l'interrompit avec une trange vivacit:

--Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune rserve. Dites-moi, en
toute franchise, ce que vous pensez.

Elle agita sa tte d'un air triste:

--Non! Je n'aurais qu'un langage dplaisant  vous faire entendre. A
quoi bon?

--A m'clairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les
conseils.

Elle sourit:

--Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voil ce que
vous ngligez d'affirmer. Un autre viendra aprs moi, et dtruira
l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin
plaisir  vous entraner, comme vous avouez vous-mme que cela est
arriv si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura
pris des airs de rformatrice parce que vous l'en priiez et dont le
prestige aura dur tout juste le temps que le son de ses paroles aura
mis  s'teindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce
rle auprs de vous. Je n'y suis prpare par rien. Et laissez-moi
croire que si vous voulez redevenir un garon raisonnable, vous saurez
bien en trouver le moyen sans que je m'en mle.

Christian n'tait pas l'homme des longs efforts. Il se sentit  bout
d'arguments. Sa sensibilit dj s'tait manifeste d'une faon
anormale. Il dit d'un ton boudeur:

--Ah! vous tes comme tous les autres! Vous m'engagez  me rformer,
mais, quant  m'y aider, bernique!

--Voyons, franchement, vous tes d'une exigence! J'ai contribu  vous
raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le
caractre?

--Et vous vous moquez de moi par-dessus le march! gmit Christian. Je
ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous tiez
montre  moi que comme une bonne et gentille personne.

--Un peu bbte, n'est-ce pas?

--Ah! non! par exemple! Mais si claire et si frache, qu'on et dit une
eau de source.... Et voil qu'aussitt qu'on veut s'y mirer, vous la
troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues o l'on ne se
reconnat plus.... Je vous crois trs mchante, maintenant.... Est-ce
que vous tes mchante? Confessez-vous  moi?

Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une
tournure qui ne lui plaisait plus. Elle rpliqua nettement:

--Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons
sur la mienne.

Dcontenanc par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout  coup,
Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les
Harnoy s'avanaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-mme,
et de toute la journe le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se
trouver seul avec Genevive. L'aspect tout nouveau sous lequel elle
venait de se rvler piquait au vif sa curiosit. C'tait une femme si
diffrente de celle connue par lui jusqu' ce jour, qu'il se demandait
comment il avait pu se mprendre  ce point sur son compte. La jeune
fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu,
s'tait vanouie pour laisser la place  une personne rflchie et
ferme, qui lui plaisait peut-tre plus encore. Il fut occup toute la
soire  l'observer, et il dcouvrit en elle toutes sortes de
particularits qu'il n'avait pas remarques, sans doute parce que, dans
la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de
se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce
caractre s'clairaient comme les facettes d'un diamant  la lumire.

Aprs le dner, les amis de Christian ayant appris son retour,
arrivrent et Mlle Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans
toute leur correcte lgance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce
dernier avait dans la journe gagn au tir aux pigeons le prix
international, et il se prsentait couvert de gloire. Il fut surpris du
peu d'effet qu'il produisit sur les htes de la famille Vernier.
Genevive ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait rpugnante cette
tuerie d'innocente volatiles, et se coula  jamais dans l'esprit de ce
sportsman. Quant  Clamiron, ses plaisanteries  froid et ses
excentricits longuement combines n'obtinrent aucune approbation.
Christian lui-mme demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche
expression de Longin, le trouvrent compltement empaill.

Ils se levrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se
remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayrent
d'emmener leur ami en faisant luire  ses yeux le mirage d'un sjour
prolong au bar, o l'on rencontrerait le jockey amricain Pistor, qui
pourrait donner quelque bon tuyau. Christian dclara qu'il avait pris
l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette
affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secourent les
mains de toutes les personnes prsentes, en levant le coude  la hauteur
de l'oreille, ce qui tait le dernier chic, et  la file, comme ils
taient arrivs, ils s'en allrent.

Cette fois, Christian dcouvrit la transition qu'il cherchait vainement,
depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Genevive la conversation
du matin. Il se glissa auprs d'elle et lui dit:

--Voil comme j'tais avant d'arriver  Saint-Georges. Un quatrime
exemplaire du sympathique et joli modle sur lequel sont taills ces
gaillards-l! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, trs rellement,
je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu o ils vivent.
C'est ce que je n'arrive plus  comprendre. Maintenant ils m'assomment,
ils me dgotent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc
pass en moi?

--Caprice! rpliqua Mlle Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez t
repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus 
comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si
longtemps.

--Ah! vraiment, s'cria Christian avec une motion sincre, vous me
mprisez trop!

--Nullement! reprit avec fermet Genevive; mais, aprs vos confidences
de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur
preuves. Quand vous aurez donn des garanties de conversion srieuse,
vous pourrez prtendre  ma confiance; jusque-l, vous ne devrez pas
vous tonner de me trouver sceptique.

--Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.

--Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous
demande rien. Je n'ai aucun droit, pas mme celui de vous juger, quoique
vous me le donniez avec insistance.

--C'est que vous tes la personne dont l'opinion m'est la plus
prcieuse.

Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:

--Allons, vous avez besoin de dormir, vous tes un peu agit ce soir.
Demain vous serez plus calme.

Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira,
accompagne de sa mre. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le
djeuner; son pre la prit  part d'un air tout agit et lui dit sans
aucune prparation:

--Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmen
dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout
de quelques minutes, il a chang de ton et de sujet, puis, tout
bonnement, il m'a demand si tu tais en humeur de te marier et ce que
tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian
Vernier, l'unique hritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis
encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille?
Ah a, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux
fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mre, quand je lui annoncerai
une si incroyable nouvelle?

--Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as rpondu  M.
Vernier.

--Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mre et toi....
Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il
y a l'opinion de ta mre qui comptera, et tes sentiments personnels qui
primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'ide prconue. Tu as
vcu si  l'cart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer
personne.... Ton coeur est libre, n'est-ce pas, chre petite?

Il tremblait d'inquitude en parlant ainsi, tant il craignait de
rencontrer des obstacles  la ralisation d'un projet si beau. Il fut
soulag promptement. Genevive lui rpondit:

--Mon coeur est libre, rassure-toi.

Alors il exulta:

--Ah! qui aurait pu prvoir pour nous une pareille chance! La premire
maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de
banque qui sont si considrables! Et je doutais de l'avenir!

Sa fille le calma d'un mot:

--Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce
n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.

--Qu'est-ce que tu dis? gmit M. Harnoy. Malheureuse enfant,
n'empoisonne pas les derniers jours de ton pre, en repoussant un si
beau parti! Pense donc  ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait
de toi....

--Peut-tre une femme trs malheureuse!

--Pourquoi? Comment tre malheureuse quand on n'a rien  souhaiter?
Quand tout vous est facile, agrable et avantageux....

--Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!

--Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?

--J'en suis  peu prs sre!

--Oh! gmit M. Harnoy avec un air navr. Qui t'a renseigne d'une faon
si fcheuse?

--M. Christian lui-mme.

--Qu'est-ce que tu me racontes l?

--La vrit simple. Hier soir, pris d'un accs de franchise
sentimentale, ce jeune homme a trouv utile de me faire un expos trs
net de sa vie passe et de ce qu'elle avait eu d'irrgulier et de
blmable. Je me suis demand alors  quoi rimaient ces confidences
bizarres. Je le comprends  prsent. Avec une franchise que j'apprcie,
M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je
connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprcier le plus
favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hlas! compar  la
richesse matrielle que tu prnes si fort, quelle lamentable misre
morale!

--Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effray.

--Oh! pas grand chose de trs mal. Mais rien de trs bien. C'est
l'inutilit nfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il
n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement
compris. M. Christian Vernier est un viveur, trs blas, trs ennuy,
trs dispos  faire des sottises par dsoeuvrement; avec cela, entour
de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires
actions.

--Malheureuse enfant! s'cria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue
possdes-tu donc, pour avoir devin toutes ces choses qui m'ont chapp
 moi, et qui n'ont pas frapp ta mre? Car, hier soir, elle ne
tarissait pas d'loges sur la famille Vernier, et sur Christian
lui-mme! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre
toit, ce garon. Nous avons pu le connatre. Il est charmant, doux,
facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un tre
malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un dfaut immense: tu es
exagre. Tu grossis les choses avec des proccupations imaginaires. Je
crois que ta mre et moi nous ne sommes pas des imbciles. Eh bien! nous
n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu pousais le fils
Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce
serait un bien grand soulagement pour nous!

--Crois, mon cher pre, que je ferai tout ce que je pourrai pour te
contenter, sans aller cependant jusqu' compromettre ma scurit.

--Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu
auras le temps de rflchir, de consulter.

--C'est bien mon intention.

--Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille
Vernier.

--Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premires questions que vous
poserez, les renseignements les plus svres, et peut-tre les plus
exagrs, vous seront donns. Il faut vous attendre, en mme temps
qu'aux loges les plus outrs, aux plus violentes calomnies. On n'est
pas riche et luxueux impunment dans la socit actuelle.

--Mais d'o te vient cette exprience? demanda M. Harnoy plein
d'tonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais  la
maison, voil que tu enfiles des phrases, et trs bien, ma foi! C'est
bouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit
occupes  leur broderie, et elles rflchissent, elles observent, elles
jugent. Ah! on ne se mfie pas assez de ces silencieuses. Pendant
qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.

--Je vous demanderai de ne faire aucune dmarche avant que j'aie caus
avec Mme Vernier.

--Quoi! tu veux....

--Mais sans doute. Elle est la belle-mre de M. Christian. Elle n'aura
pas l'aveuglement affectueux d'une mre. Elle me dira avec plus de
franchise ce que j'ai intrt  savoir. Et puis, entre femmes, on
s'entend toujours,  la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de
corps se manifeste.

Elle riait avec tranquillit, maintenant. Et son pre demeurait devant
elle,  la considrer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une
belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une
souple et redoutable lionne. A cette mtamorphose cause par les
difficults d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer.
Cependant il se sentait domin par la claire intelligence et la ferme
rsolution de sa fille, et dj il la reconnaissait suprieure 
lui-mme.

--Je me conformerai  ton dsir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que
je fasse? consulta-t-il avec dfrence.

--Toi, cher papa, tu vas aller demander  M. Vernier-Mareuil de
t'autoriser  causer avec le mdecin de la famille....

--Et si ce mdecin se retranche, comme c'est l'usage, derrire le secret
professionnel?

--Alors tu sauras  quoi t'en tenir sur la sant de M. Christian. Et
cela suffira.

--Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donn toutes ces ides?

--C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te rpandre en violentes
critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations
les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te
demande d'tre aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais ncessaire
qu'on le ft pour celles des autres.

--C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans
ton jugement? Tu me parais bien mal dispose.

Genevive sourit. Elle embrassa son pre avec tendresse:

--Ne crains rien. Et mme, si je n'tais qu' demi rassure, je me
dciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.

--Oh! que tu es gentille!

Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pres de famille hypnotiss
par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait dj, avec
transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de
bonheur. Vernier, consult par le pre de Genevive, fit une grimace,
qui aurait pu clairer un esprit moins prvenu, quand il s'entendit
demander le droit  la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il
savait trop combien le savant mdecin tait sincre pour ne pas tout
craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui
paraissait impossible de ne pas consentir  ce qui tait rclam de lui.
Il rpondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvnient 
ce que M. Harnoy caust avec le docteur Augagne, mais il prit des
prcautions contre toute rvlation inopportune en insinuant que les
savants sont gens  systme, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en
prendre et en laisser. La proccupation spciale de ce brave docteur
Augagne tait l'alcoolisme et il n'tait pas loin de faire un crime aux
Vernier-Mareuil de l'extension considrable de leur industrie. Il n'y
aurait donc rien de surprenant  ce qu'un peu de dfaveur,  cause de sa
situation mme d'hritier de la maison, ne s'attacht  Christian. Mais
il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avis, qui saurait faire la
part de l'exagration dans les thories mdicales du docteur, et ne pas
enfourcher bnvolement son dada avec lui.

Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincrit de son admiration
pour Vernier, les thories du docteur Augagne.

--Quoi! l'alcool n'tait-il pas un produit du sol, et des plus
avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi,
sans la distillation des vins? Et que serait la misre du petit
propritaire si on lui refusait le privilge du bouilleur de cru?
Condamner l'alcool, c'tait bien vite dit! Et de quel droit refuser 
l'ouvrier le salutaire rconfort d'un petit verre qui donne le coup de
fouet  ses nergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil,
qui servait si utilement l'expansion nationale en rpandant ses
admirables liqueurs dans tout l'univers, n'tait-ce pas de la folie?

Vernier, voyant Harnoy mont  ce degr de lyrisme, le jugea en tat de
supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une
lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre  la disposition du
porteur et de rpondre  toutes les questions qu'il lui poserait.
Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une
affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du
docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand
garon brun, barbu, au visage basan, clair par des yeux clairs qui
donnaient  sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur.
Les deux hommes se levrent et le mdecin dit, en prsentant le jeune
homme, d'un air de satisfaction:

--Mon neveu, le docteur Jean Augagne.

Harnoy s'inclina et dit d'un ton indiffrent:

--Monsieur, trs enchant de faire votre connaissance.... Puis, abordant
le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M.
Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et
vous comprendrez la hte avec laquelle je me suis prsent chez vous....

--Oh! oh! fit le docteur en levant la tte aprs les premires lignes.
Il regarda son neveu, parut contrari d'tre oblig de se sparer de
lui, mais finit par dire:

--Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle  manger.... Il
s'agit de choses confidentielles.... Ou plutt, non, reste.... J'ai un
malade  voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route....
Cela vous convient-il, monsieur?

--Tout ce qui vous plaira, docteur.

En ce moment-l, on aurait pu demander  Harnoy ce qu'on aurait voulu,
il tait homme  tout promettre. Emport par son rve d'opulence, il ne
connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne,
serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.

--Voyez-vous, commena-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine,
o il est all avec le docteur Yersin faire des expriences de
vaccination sur les indignes atteints de la peste.... Il y avait
dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garon, n'est-ce
pas?

--Oui, certes, rpondit vasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de
savoir ce qu'tait le neveu du docteur, mais avait grande hte de
recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils
Vernier?

--Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune
homme.... Charmant jeune homme....

--Bon! a, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux
bouchs.... Mais sa sant... hein? Bonne, sa sant?

Il parut guetter la rponse sur les lvres du mdecin. Il tremblait
qu'elle ne ft pas satisfaisante. Comme le docteur semblait rflchir:

--Eh bien! vous pouvez parler, vous tes dli du secret
professionnel.... La sant de Christian est excellente, n'est-ce pas?

De bonne, Harnoy tait dj arriv  excellente. Il secoua le bras du
mdecin, dans son impatience:

--Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou
un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.

--videmment sa sant n'est pas mauvaise, se dcida  dclarer le
docteur. Il faut mme qu'il ait un coffre solide, pour avoir rsist,
comme il l'a fait,  toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....

--Entranement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on
n'a pas toujours eu les cheveux gris.

--Ah! fichtre! C'est qu'il y a entranement et entranement.

--Enfin, la sant est-elle avarie?

--Point! Mais il y a des habitudes dplorables, qui pourront,  un
moment donn, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garon....

--Quelles habitudes? Venons au fait!

--Eh! je lui voudrais plus de temprance.

--Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait
de l'eau, que deviendrait la viticulture?

--Ceci, mon cher monsieur, m'est compltement indiffrent, dit
tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais mdecin. Je suis
frapp par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....

--Bon! s'cria Harnoy, nous y voil! Moi, docteur, je ne suis pas
mdecin, je suis pre de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose
que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanit
m'intresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier.
Prtendez-vous tablir qu'il est dans un tat de sant qui lui interdit
de prendre femme?

--Je ne dis pas cela!

--Alors qu'est-ce que vous dites?

--Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a us
et abus de tout, et qu' vingt-six ans, il est plus blas qu'un homme
de cinquante....

Harnoy regarda svrement Augagne:

--Je vous croyais l'ami de son pre!

--Me demandez-vous un tmoignage de complaisance, ou bien la vrit?

--La vrit, certes, la vrit! se rcria Harnoy, impressionn, malgr
son parti pris, par l'attitude du docteur.

--Veuillez me poser une question prcise: j'y rpondrai.

Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se dcider l'avenir
de sa fille. La fortune d'un ct, le bonheur de l'autre. Et il
s'agissait de choisir. Le docteur paraissait dcid  ne conserver aucun
mnagement. Tout allait dpendre de la faon dont Harnoy formulerait sa
demande. Certes il aimait bien Genevive, mais le mariage qu'il
entrevoyait pour elle tait si beau! Malgr lui, il restreignit  une
simple condition de sant actuelle les exigences qu'il tait en droit de
manifester. Il dit:

--Pouvez-vous m'affirmer qu' ce jour l'tat de sant de M. Christian
Vernier est satisfaisant.

Augagne rpliqua d'un ton bourru:

--Eh! il avait la jambe casse, le mois dernier, et je la lui ai
remise. Il ne tousse pas, il digre bien, il n'a pas le foie malade. Il
a t trouv bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?

--Parfaitement! dclara Harnoy.

--Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me
voil arriv chez mon client....

--Au revoir, docteur, et merci.

--Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et,
entre haut et bas, il ajouta:

--Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent dsir de ne rien
savoir! Aprs tout, qu'il marie sa fille  ce frntique de Christian,
si c'est son rve. Cela m'est bien gal!

Il fit ses affaires et s'effora de songer  autre chose. Mais le
sentiment de la responsabilit par lui prise le troublait, et il ne
pouvait se dfendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la
prilleuse aventure d'pouser Christian. Avait-il le droit, tant matre
de dire toute sa pense, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en
alla tout seul sur la plage et marcha du ct de Deauville,
rflchissant profondment. Genevive Harnoy en pousant Christian
Vernier, assurment risquait sa tranquillit. Quel avantage pouvait-elle
retirer de cette union? Et, l, toute une face du problme qu'il
tudiait se rvla  lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il
en demeura tout illumin.

Il avait bien aperu les difficults au-devant desquelles marchait
Genevive, mais il avait mconnu les services que la jeune fille pouvait
rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu tait
son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle
ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aime et
sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garon en voie de se
perdre? Et pourquoi cette solution: Genevive perdue par Christian? et
point cette autre: Christian sauv par Genevive? Envisage sous cet
aspect, la question prenait une grandeur d'humanit saisissante.
Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destine qui
mettait en prsence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-tre pour
le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les
laisser s'unir, ou bien de risquer de les sparer? Le brave docteur, en
toute sincrit de conscience, hsitait maintenant. Il revint vers sa
maison, le front pench, se demandant o tait la vrit et trouvant,
pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui
sembla qu'une prcaution suprme concilierait toutes les conditions
contraires de prudence et de gnrosit, et il se dcida  parler 
Genevive.

Il dnait ce mme jour  la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance
du baron Templier. Le jeune docteur, trs savant, trs moderne, imbu des
ides vitalistes du grand Appel, prparait son concours d'agrgation et
se spcialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le
mettre en vidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par
Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par
Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du
docteur, furent, ds le premier instant, accapars par Vernier. Avant
tout, l'industriel voulait connatre le rsultat de l'entrevue entre
Augagne et le pre de Genevive.

La jeune fille, trs simplement vtue, tait assise auprs de Mme
Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulire
 la grce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux
combin l'effet  produire et n'en aurait pas tir un parti plus heureux
que cette enfant par son charme sans prparation. Ds le premier
instant, elle avait attir les regards de Jean Augagne, et pendant que
le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'tait
form, compos de Christian, d'Emmeline, du jeune mdecin et de Raymond.
Genevive en tait le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna
Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix trs
douce, avec une rserve parfaite, mettant tout le mrite des travaux
entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas  se tailler une
part dans sa gloire.

--Ah! vous tes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre
caractristique est l'effacement de vous-mme. Il semble que vous teniez
cette vertu de votre illustre matre, qui ne songeait jamais qu'aux
autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanit.

--N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? rpliqua le
jeune mdecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la
subordonne pas  l'utilit sociale? Rendre des services, sauver des
existences, se dvouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tche la
plus enviable?

--Et la plus difficile! dclara Emmeline.

--Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.

--Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la
supriorit.

--Et pouvoir sans vouloir, dit Genevive d'une voix grave en regardant
Christian, c'est la preuve de la dchance.

Christian rougit, ses yeux se fixrent sur ceux de la jeune fille, et il
murmura:

--Que d'efforts sont rests striles, et que de tentatives ont avort
faute d'un peu d'aide matrielle ou de rconfort moral! Il est ais de
blmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-mme aux prises avec les
difficults?

--Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens cach de ces
paroles, qu'il faut toujours prcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au
milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire  des
familles rebelles aux moyens de prservation, nous tions obligs de
nous faire publiquement des piqres de srum afin d'entraner les
rfractaires. Cela nous rendait quelquefois trs malades; mais nous
faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.

La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et
d'Augagne, trs anims. Le matre de la maison, avec sa dcision
coutumire, dit  Genevive, en lui offrant son bras:

--Venez avec moi, un instant, chre enfant.

Il la conduisit hors du cercle, prs d'une des vastes baies qui
donnaient sur la terrasse et, l, lui montrant le vieux mdecin, qui
semblait les attendre:

--Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques
instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la
ralisation ne dpend que de vous. coutez ce qui va vous tre confi,
mesurez-en la porte, et, ensuite, consultez votre raison et votre
coeur.

--Quel dbut impressionnant! fit Genevive un peu ple, en s'efforant
de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destines?

--Vous ne croyez pas si bien dire, rpondit Vernier avec un grand
srieux.

Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le mdecin, et alla
rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des vnements. Le soleil
se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des
flots calms. Un air dlicieux, charg de l'odeur des roses, montait du
jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allgresse
cette brise si douce et si parfume. Elle marcha lentement d'abord, aux
cts du vieil homme, trs mu, qui la regardait  la drobe, puis,
avec la nettet qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:

--Eh bien! docteur, je suis prte  vous couter. Il s'agit sans doute
de M. Christian Vernier? Mon pre est all vous trouver  son sujet, ce
matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit,  lui, et me rservez-vous
un supplment d'information?

--Oui, ma chre enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troubl.
J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir
jamais abord thse si dlicate.

--Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?

--Nullement. Il a mme une trs bonne sant. Physiquement, son tat est,
pour l'instant, tout  fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de
mme, hlas! et c'est de l que vient tout le mal.

Genevive fixa sur le vieux mdecin ses yeux perspicaces:

--M. Christian avait abord trs loyalement son examen de conscience
avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons
auxquelles il obissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me
prparer  recevoir sur sa conduite des rvlations fcheuses. C'est
bien cela n'est-ce pas?

Augagne baissa la tte en silence.

--Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manire de faire n'tait pas
d'un homme sans esprit et sans coeur. Car, en admettant que ce que
j'apprendrais me part inacceptable, M. Christian risquait une rupture
sans recours. Il n'a pas hsit pourtant.

--Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que
vous lui avez inspirs, dit le docteur, il s'est amlior sensiblement
et parat vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait
admirable!

--De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Genevive avec
inquitude.

--D'un seul! Mais le plus terrible de tous!

La jeune fille et le mdecin se regardrent, l'un hsitant  parler,
l'autre  interroger, comme si la rvlation  faire et  entendre leur
et paru trop pnible. Cependant, ce fut encore Genevive qui prouva son
nergie en disant:

--Allons, pas de dtours, ni d'attnuations. Quel est ce vice?

--L'ivrognerie!

Elle fit un geste de dgot et son visage exprima l'effroi. Il
poursuivit, sans duret, avec piti mme:

--Oui, ce malheureux enfant, par dsoeuvrement, par faiblesse, entran
par de mauvais compagnons, est tomb dans les pires excs. Il boit, et
s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il
est dans cet tat, il ne recule devant aucune excentricit, ni aucune
violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits dchirs, pour
s'tre battu dans les cabarets du port, avec des pcheurs ivres comme
lui. Il a cras, l'an dernier, un enfant sous son automobile lance 
une allure enrage, et qu'il tait impuissant  retenir. Quand il est
possd par l'alcool, il ne connat plus rien, ni l'ge, ni la
condition, ni le sexe de ceux  qui il a affaire. Il frappera une femme,
il outragera son pre: c'est un dmoniaque! Puis, le lendemain, revenu 
la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte 
recommencer, le soir mme, s'il a t repris et entran par ses
camarades de dbauche.

Le mdecin se tut. Genevive marchait auprs de lui, le front pench,
comme sous le poids de ces terribles rvlations. Enfin, elle s'arrta
et, avec un grand calme:

--Son pre vous a autoris  me dire toutes ces choses?

--Sans cela, aurais-je pu parler?

--Pourquoi est-ce vous qui avez t charg de m'clairer?

--Parce que j'tais le mieux en mesure de vous faire comprendre les
consquences physiologiques de ce vice affreux.

--Il a donc une rpercussion sur l'tat physique?

--Trs grave, pour celui qui en est affect; plus grave encore pour les
enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie
 de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou
des criminels, tant, de naissance, alcooliques eux-mmes.

--Mon Dieu! quelles effroyables consquences!

--Voil ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut
pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafs ou dans les
cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apritifs,
s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont
assez vigoureux pour ne pas subir la dchance eux-mmes, ils la
prparent pour leur postrit. Quand ils boivent leur absinthe
quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs
enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'pileptiques, et seront trs
tonns de voir les pauvres petites cratures tioles et chtives. En
buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents,
leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misrables
satisfactions prsentes, ils dtruisent l'avenir.

--Mais ne peut-on pas les gurir?

--Rien n'est plus difficile.

--Vous avouez cependant, vous-mme, que M. Christian, depuis qu'il a
vcu  Saint-Georges, s'est srieusement corrig.

--Oui. Son intention de modifier ses habitudes est vidente, mais le
pourra-t-il?

Genevive releva la tte, et d'un ton ferme:

--Monsieur votre neveu,  l'instant, disait que, pour pouvoir, il
suffisait de vouloir.

--C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de
la volont. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: Je ne boirai
plus! et qui, le lendemain mme, couraient satisfaire leur passion!

--Avaient-ils des raisons imprieuses de s'en abstenir?

--Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrtait!

--Mme l'affection d'une femme dvoue?

Le vieux mdecin regarda, avec une sincre angoisse, la jeune fille, et,
d'un ton trs bas, comme s'il faisait un aveu trs douloureux:

--Mme l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se
sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables
de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau
de Cologne, de l'lixir dentifrice, et mme du vernis  bottines.

--Des fous!

--Des alcooliques.

--N'y a-t-il donc pas de remde? Vous luttez, vous, docteur, cependant.
Je sais que vous tes un des promoteurs de la ligue contre ce vritable
flau social.

--Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des confrences,
dans des brochures, dans des journaux. Mais quels rsultats
obtenons-nous? De bien mdiocres. Faire appel  la raison humaine?
Quelle chimre! Pour draciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les
cabarets de France, ceux o il y a de la dorure et des tables de marbre,
comme ceux o l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une
loi est ncessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays,
pourri par l'alcoolisme, qu'en dfendant de vendre de l'alcool, comme si
c'tait du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures
qu'on a dictes en Sude, en Russie, et ailleurs, on boira, on
s'enivrera, on se tuera, et les hpitaux regorgeront, ainsi que les
prisons et les bagnes.

Genevive avait cout les paroles enflammes du mdecin avec une
attention extrme. Elle hocha la tte, puis:

--Un dernier mot, docteur. A l'ge qu'a M. Christian, l'organisme
est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont t
introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garon?

--Certes!

--Que faudrait-il pour avoir des chances de russir!

--Lui imposer une exprience de sobrit absolue pendant trois mois.

--Qu'appelez-vous sobrit absolue?

--Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observ ce rgime, sans une
infraction, on pourra esprer sa gurison physique et morale.

La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect
attendri:

--Je crains, mon enfant, que, dupe de votre gnrosit, vous n'entamiez
une lutte bien prilleuse pour vous.

Elle dit d'un ton grave:

--Russit-on jamais sans peine? Et russir, quelle joie! Surtout quand
il s'agit de sauver un tre en danger de se perdre!

Elle fit un gracieux signe de tte:

--Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de
raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons,
dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.

Et, souriante, elle rentra dans le salon.




V


tiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, tait fort
occupe  se tirer les cartes, lorsque Mme Mauduit, sa manucure,
vtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir  la main, entra sans
tre annonce, comme chez elle.

--Bonjour, Nnette, dit la manucure en posant son sac sur un canap
Louis XVI fonc de canne dore, tu vas bien, ce matin?

--Pas trop! J'ai un rossard de valet de trfle qui ne veut pas marcher
dans mon jeu!

--Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus
fraches et plus sres que celles fournies par tes cartes....

--Dis voir!

--Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai
l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....

--Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....

Mme Mauduit ouvrit le battant d'un dlicieux petit meuble en
marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour crire, elle
dcouvrit un plateau en verre de Bohme, des gteaux secs, des carafons
de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un 
tiennette, qui le plaa, sans y toucher, sur la table; et, aprs s'tre
restaure convenablement:

--J'ai vu Pav, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donn sur ton
fugitif des tuyaux trs srs.... Il parat qu'il est devenu tout  fait
vertueux.... Un petit saint!

tiennette fit seulement:

--Ah!

Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on
arme.

--C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaure qui t'a
souffl ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-l! Je ne
croyais pas qu'il existt ta pareille. Et cependant, la voil. Mais dans
l'autre sens.

tiennette se tut, mais ses mchoires se serrrent et devinrent
anguleuses comme celles d'une bte de carnage. La Mauduit continua:

--Notre cher Christian se couche  onze heures, fait le bridge de son
papa, ne va plus qu' la Comdie-Franaise, et boit de l'eau  tous ses
repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pav en est
malade d'indignation.

--C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-l? Quelle influence
a-t-il sur Christian?

--Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre
petit Vernier  la laisse, comme un caniche.

tiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:

--Si c'est pour me raconter ces choses-l que tu es venue me siffler mon
Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer
chez toi.

--Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vrit, ne
ft-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche aprs
la cogne? a ne serait pas digne de toi. Comment, la femme  qui on n'a
jamais pris ses amants et qui les mettait tous  la porte, toi,
tiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir t plaque? Et
tu ne t'en vengerais pas?

--Je ne pense qu' a!

--A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de marie!
Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la
gueule, il ne faut pas dsesprer. Imagine-toi que Clamiron m'a racont
quelles conditions la chaste enfant avait poses  notre Christian....
Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pinc pour y
avoir consenti.

--Eh bien?

--Pendant trois mois, il doit vivre chez son pre. S'il a le malheur,
pendant ce temps d'preuve, de faire une seule frasque et qu'on le
sache, il est ras, sans rmission. L'preuve est svre. Le
baccalaurat s-moeurs, quoi!

tiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire
le verre de Porto qu'elle avait vers pour son amie. Convenablement
leste, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide
travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut
sourire  une ide qui venait de s'offrir  elle. De sa main blanche
elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque
indiffrent:

--Ah! ce pauvre Pav est si vex d'assister  la conversion de
Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la
rsignation.

--Toi?

--Mais, oui, fit tiennette avec un sourire.

--Oh! ma fille, s'cria la Mauduit, tu as d trouver quelque chose: tu
n'as plus les mmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes?
Dis-le moi....

--Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah a, qu'est-ce
que tu m'apportes aujourd'hui?

--Ah! du soign!

La manucure se leva, prit sur le canap son sac noir, l'ouvrit, et en
tira un crin, dans lequel tincelaient deux perles grosses comme des
noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.

--Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as l....

--Ce sont elles.

--Elle s'en dfait?

--Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.

--Pour Poivrier?

--Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....

--Quoi? Elle s'est toque de ce gigolo?

--Non! Il lui a promis de l'pouser  la mort de son pre, le duc de
Candare.

--Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?

--Pour payer une culotte du marquis au club....

--Mince!

Elle prit les perles, les mania comme un orfvre, les soupesa, les
respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce
splendide joyau. Puis elle les remit dans l'crin.

--Elles valent cinquante mille, au bas mot.

--Tu parles! Il n'y a pas les pareilles  Paris. Fontana les prendrait
tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et ma tante n'offre que
vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois
mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le
nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de
plus....

--Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. a peut aller.... Mais
pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois....
Ou on gardera les perles....

--On, c'est--dire toi, tiennette....

--Non, toi, Mme Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je
ne fais pas d'affaires.

--Convenu. O est l'argent?

--Le voici.

tiennette ouvrit le bas d'un petit meuble dcor en vernis martin, et
dmasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de
mille francs, referma avec prcision son coffre-fort, et posa la somme
sur la table. Puis elle dit:

--C'est tout?

--Non! J'ai encore l des dentelles anciennes, du point de Venise....

--Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.

--Elles sont avantageuses.

--Je m'en moque!

--Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de
Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un
chef-d'oeuvre!

--O le voit-on?

--Je te l'enverrai.

De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses
brosses:

--Si nous nous occupions de tes mains,  prsent....

--Tu es presse?...

--Non. C'est pour que tu sois libre....

--Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai  dtacher les coupons de ma rente
russe....

--Veux-tu que je t'aide?

--Avec plaisir. Tu dneras avec moi....

--Donne-moi des ciseaux.

tiennette tala une norme liasse de titres. Les deux femmes en prirent
chacune la moiti, et, avec application, elles commencrent  couper
les petits carrs de papier.

A la suite de cette conversation entre Mme Mauduit et tiennette
Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas
mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fianc
de Genevive dans son fumoir, trs occup  examiner des chiffres dans
lesquels taient entrelaces les lettres H et V. Sans paratre avoir
remarqu la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur
diffrents modles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pav,
avec sa malice  froid, retrouva rapidement le ton de la familiarit, et
d'un air goguenard interrogea son ami sur son tat d'esprit:

--Eh bien! mon jeune seigneur, nous voil dcidment rentr dans le
giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades.
Le pre Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs,  l'heure de la
soupe, qui, pour cet ancien maon devenu, du reste, un des richards de
Paris, est demeur un aliment de premire ncessit.... Il m'embte
bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que
a rend trs malade?

--Mais non, a rend, au contraire, trs bien portant.

--Il est vrai que tu es moins vanochard que jadis, au temps de nos
ftes. Ah! vieux Christian, c'est gal, nous en avons fait des fameuses
ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me
manques!

--Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.

--Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercds de
trente chevaux.... Elle est  la porte; veux-tu la voir?

--Avec plaisir.

--Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.

Christian fit un pas en arrire et marqua trs nettement sa volont de
rsister  la tentation.

--Impossible. Mon pre m'attend dans une heure, rue de Chteaudun, au
bureau....

--Je t'y conduis.

--Non! non! Ma voiture est commande. Je te remercie.

--Ah! tu te dfies de moi, gmit Pav, avec un geste plein de reproche.
Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?

--Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....

--Es-tu chang! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!

--Il est inutile de le dire, rpliqua Christian avec une soudaine
vivacit.

--Allons! on ne parlera pas. On mnagera ta renomme. Mais, avec tes
ides nouvelles, est-ce que cela t'est agrable de me recevoir? Si je
t'embte, il faut prvenir.

--Pas du tout. J'ai plaisir  te voir, au contraire....

--Bon! Mais il tait possible de s'y tromper. Alors,  un de ces jours.

Le soir mme, aprs le dner qui avait runi les familles Harnoy et
Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il et, par
politesse, affirm  son ami que sa prsence lui avait t agrable, il
manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme
Vernier applaudissait  cette dtermination et encourageait son fils 
rompre avec tous ses anciens compagnons, Genevive intervint:

--Peut-tre serait-il prfrable de s'en carter peu  peu. Toute mesure
de rigueur pourra paratre dicte par la famille de Christian. Et comme
il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative
personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement.
D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des
anciens amis? Et mme, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se
drober  leur influence? Christian n'a plus rien  redouter et peut
risquer l'aventure, s'il lui plat.

En prononant ces paroles, Genevive regardait Christian. Elle se pencha
vers lui et, ajouta ce commentaire:

--tes-vous assez sr de vous pour affronter vos anciens compagnons de
folies? C'est l que, vraiment, on verra si vous tes radicalement
guri, ou si vous tes capable d'une rechute. Si vous loignez de vous
Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entrane  mal
faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que
j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons!
il faut tre beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se
prsente, avec toutes ses tentations et tous ses prils. Il faut voir
Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et
les Fabreguier. Leur frquentation sera la pierre de touche de votre
conversion. Sans elle, l'exprience ne serait pas complte.

Christian couta en souriant la jeune fille et rpondit:

--Oh! je crains plutt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie.
Heureusement pour moi, je sais faire la diffrence entre les plaisirs
d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas
Clamiron, en le consignant  ma porte. Mais je me montrerais dehors,
auprs de lui, avec une certaine rpugnance. Il a une forme d'esprit qui
ne me plat plus. Il me semble que nous ne parlons plus le mme langage.

--Surtout, vous ne pensez plus de mme. Et c'est cela qui vous choque.
Mais vous ne devez pas vous exposer  la raillerie des sots. Et comme il
est impossible que, dans la vie, vous vous drobiez  tout ce qui ne
vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez,
il faut, ds maintenant, prendre l'habitude de supporter les corves
avec srnit.

--Hein? Christian, s'cria l'oncle Mareuil, qui et dit qu'un jour tu
considrerais comme une corve de rencontrer tes insparables? Ah! la
vie offre des surprises! C'est gal, ma chre enfant, vous avez fait l
une belle cure!

Ce que venait d'exprimer le vieux garon tait profondment senti par
toute la famille. Vernier s'tait mis  chrir sa future belle-fille. Il
la gtait de toutes les manires et s'apprtait  la combler. Il avait
charg Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait,
avec un got exquis,  jeter l'argent par les fentres. Genevive, trs
virile d'esprit, peu sensible aux sductions du luxe, trouvait tout trop
beau et laissait tomber des regards presque indiffrents sur les parures
splendides et les dentelles prcieuses que des commis attentionns
faisaient passer crmonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec
un intrt rel que l'attitude de Christian et n'tait attentive qu'
ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tente la passionnait et sa
victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe
mondain.

Elle tait cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les
jalousies de la part des mres de famille ayant des filles  marier.
Certaines d'entre elles possdaient un rpertoire des plus riches
hritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian tait
cot comme un des plus beaux partis. Mme dbauch et vicieux, le fils
de Vernier tait couch en joue par toutes les marieuses de Paris. Et
ses fianailles avec Mlle Harnoy, annonces officieusement, avaient
caus une dception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le
faubourg Saint-Germain avait compt recommencer avec le fils l'admirable
spculation russie, une premire fois, avec le pre. Et c'tait la
fille d'un petit ngociant presque en mauvaises affaires qui
l'emportait.

tiennette Dhariel en tait devenue presque sympathique. L'Ariane de
Christian se clotrait depuis sa sparation, cuvant sa colre. Elle
n'avait pas publi le chiffre de l'indemnit norme alloue par le pre
Vernier  la veuve illgitime de son fils. Elle se donnait donc tout 
fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait
repouss, assez brutalement, les propositions d'un Russe trs pris
d'elle et qui mettait  ses pieds le fruit de ses dprdations dans le
gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. tiennette jouait
son rle avec une habilet extrme et passait vritablement pour
inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires,
racontes par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient
mme dans sa vanit. Il n'tait pas ordinaire d'inspirer de pareils
regrets  une femme aussi positive qu'tiennette. Et tout en tant bien
dcid  ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se dfendre d'un
peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonne.

--Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il  Clamiron. Elle
qui se vantait si haut de ne pas connatre la piti et d'avoir laiss ce
pauvre Kennedy se loger une balle dans la tte,  Monte-Carlo, parce
qu'elle refusait de rentrer  Paris avec lui!

--Kennedy tait dcav, tu sais, et tiennette n'a jamais eu de
considration pour les gens dans la pure. Tandis que toi! Mais j'ai
tort de comparer. Pour toi, c'est le coeur qui parle. Oh! mon cher, elle
en devient stupide! Elle m'a charg de le demander si tu ne
consentirais pas  lui dire un dernier adieu avant de te marier....

--Rien du tout! En voil une ide! C'est rompu. Restons comme nous
sommes.

--Ah! tu en as une force de caractre! Moi, quand elle m'a flanqu  la
porte pour te prendre, je n'ai pas pu me rsigner  ne plus la voir et
je suis revenu chez elle, en ami.

--Et mme autrement.

--a, jamais! Christian, je te le jure.

--Si tu crois que a me fait quelque chose,  prsent! Je n'ai jamais eu
de grandes illusions sur tiennette. Je sais qu'elle m'a tromp tant
qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle  cause de ses qualits de
coeur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-l, il
n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.

--Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?

--Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillit, je suis heureux.

--C'est patant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions o
tu vis?

--Oui, mon garon. Et tu peux le proclamer.

Peu  peu,  la faveur de ces entretiens, o Clamiron, avec une
singulire adresse, naturelle ou enseigne, flattait Christian, les deux
anciens copains taient sortis ensemble. Pav avait dcid son ami 
essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amen
triomphalement Christian au Pavillon Bleu. L, s'taient trouvs
Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'tait embarque et
on avait fait du quatre-vingts  l'heure dans la direction de
Versailles. Le soir,  l'heure du dner, sans accident et sans rencontre
inopportune, Christian avait t dpos  sa porte par Clamiron.

Cette partie avait ramen la confiance dans l'esprit du fianc de
Genevive. Il n'avait plus apprhend de revoir ses camarades. Il tait
retourn au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'tait senti matre
de lui. Dsormais, il ne craignait plus rien. Il y avait prs de trois
mois que durait l'preuve impose par Genevive. Pas un jour il n'avait
contrevenu  sa volont. Il demeurait d'une sobrit parfaite, il
s'occupait au bureau, il allait  Moret inspecter l'usine. Il faisait,
par la mme occasion, remettre en tat, au chteau, l'appartement de sa
mre, qui tait rest inhabit et dans lequel il comptait s'installer
avec sa femme pour passer les premires semaines de sa vie conjugale.
Les bans venaient d'tre publis, lorsque Clamiron dit  Christian:

--Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus  s'en ddire,
tu es affich  la mairie et on t'a annonc au prne,  l'glise. Nous
n'avons plus qu' endosser nos habits pour te servir de garons
d'honneur....

--Tu ne le voudrais pas, s'cria Christian. On ne pourrait pas te
prendre au srieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non,
mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas ge qui rempliront
cet office.... Vous vous rserverez pour donner  la qute.

--Alors tu vas au moins nous payer  dner, pour enterrer ta vie de
garon?

--Pas davantage!

--Quoi! tu auras le coeur de nous quitter  sec?... Aprs avoir tant de
fois trinqu avec nous!

--C'est justement parce que j'ai trop trinqu avec vous que je juge
inutile de le faire une fois de plus.

--Tu deviens conome, mon vieux.

--Ah! a n'est pas pour l'argent! Je vous rgalerai, si vous voulez,
mais  la condition de ne paratre qu'au dessert.

--a serait dj a! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.

Ils ne parlrent plus de cette ide de dner. Mais les paroles de
Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce
qu'il risquait  convier ses amis au Caf de Paris, dans un salon, pour
leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant,  chaque instant, en
leur compagnie, au Chalet du Cycle,  Madrid, djeuner, sans qu'il en
rsultt aucun inconvnient? Il ferait les invitations lui-mme. Il n'y
aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand
danger. Cependant il ne prit pas de dcision. Une incertitude troublait
sa pense. Il avait le pressentiment qu'il allait faire l une chose au
moins inutile. Mais sa vanit le poussait  ne pas reculer. Entre ces
deux impressions, il hsitait, lorsque Pav se chargea de mettre fin 
ses irrsolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:

--Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des
adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On
ne dnera pas, puisque a te fait si peur. On djeunera tout bonnement.
a colle-t-il?

--Eh bien! oui! s'cria Christian. Quel jour?

--La veille du mariage  la mairie.

--Il y a soire de contrat chez mon pre.

--Eh bien, on djeunera  midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras
libre, vieux frre. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos
cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta
fiance.

--Convenu.

--A la bonne heure!

Pourtant, une sorte d'inquitude subsistait dans l'esprit de Christian.
Malgr l'preuve jusqu' ce jour victorieusement supporte, il savait
combien ses nerfs taient facilement excitables. Et le milieu tapageur
dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage
dfiance. Il avait promis. Il lui tait impossible de se ddire sans
s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il rsolut de se
surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pt
penser, et de parler avec une extrme rserve. Il voyait juste, en cette
circonstance, et le pril qu'il apprhendait tait plus srieux qu'il ne
pouvait le souponner.

Le soir mme du jour o il avait accept l'invitation de Clamiron,
celui-ci tait all chez Mlle Dhariel qui l'attendait. Il avait
trouv la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tte. Il lui
avait dit sans mme s'asseoir:

--Tu sors?

--Oui, je vais  la premire du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en
verrai toujours assez. Cause.

--Eh bien! c'est une affaire bcle. Christian viendra.

--Vrai?

--Puisque je te le dis.

--Comment as-tu obtenu a?

--En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu
sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu rencler.

--Et a se passe?

--Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les poteaux!
Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corse!

--Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le
retenir moi-mme, crainte d'indiscrtion....

--Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai
maniganc l'affaire, il m'en voudra.

--As-tu peur de lui?

--Peur de rien! Mais le procd....

--Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrire de
fantaisiste. Es-tu Pav, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois 
l'honneur de ton nom de faire des excentricits normes.... Ou bien
donne ta dmission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un
autre. Et ce sera tout!

--Oui, tu as raison! Mais si a allait tout de mme faire rater le
mariage?

--Parce que Christian aura assist  une dernire fte avec ses amis, et
qu'il se sera pochard  leur sant.... D'abord, qui dit qu'il se
pochardera?...

--Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les
brindezingues, nous sommes tous de petits garons bons  jouer au
cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connat....

--Et admire!

--Il faut donc que la partie soit complte, triomphale, ferique!

--Et moi je serai l pour couronner le hros, au moment de l'apothose.

--Il en aura une surprise!

--S'il est en tat d'en jouir.

--Ah! prends garde, s'il est  moiti gris, qu'il ne se fche. Alors
tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.

--J'en fais mon affaire. Alors,  lundi, je compte sur toi. Viens me
mettre en voiture.

La semaine se passa pour Christian en prparatifs. Il eut  peine le
temps de penser  la fte projete par ses amis. Il ne quittait pas
Genevive, dont le pre, mis en possession de ses nouvelles attributions
dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en loges
sur son futur gendre et sur toute la famille.

Le dimanche soir, cependant, Christian dit  sa fiance:

--Je djeune demain avec mes amis. Ils ont tenu  se runir tous pour
enterrer ma vie de garon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a
t impossible de refuser....

--Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela trs naturel. Du reste, le baron
Templier doit en tre, je pense....

--Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux
garons qui seront prsents.... C'est un homme rang, lui.

Le sourcil de Genevive se frona lgrement, mais elle continua de
sourire:

--J'aurais prfr qu'il ft prsent. Pourtant je ne pense pas que vous
ayez besoin d'tre accompagn, ni surveill. Vous n'avez pas de meilleur
censeur que vous-mme.

--Je suis vraiment touch de votre confiance, dit Christian avec une
soudaine motion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma
sagesse.

Elle ne rpondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive
pousse de joie, et dit:

--Oh! moralement gard par vous, car votre souvenir est sans cesse
prsent  ma pense, je n'ai rien  redouter.

Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre
Christian dans son automobile. Ils arrivrent rue Marivaux, descendirent
 la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les
garons empresss, firent leur entre dans le salon o devait avoir lieu
le djeuner. La table tait couverte de fleurs toutes blanches, comme
pour une fiance. De gros noeuds de moire blanche cravataient les
candlabres, et le lustre tait orn de boutons d'oranger. A peine sur
le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les
convives, avec un ensemble parfait, imitrent avec leur bouche la
sonnerie aux champs. Clamiron, prenant Christian par le bras, passa
devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrtant
devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il
le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une norme rosette du
Mrite agricole, la mit  la boutonnire de la jaquette du tireur de
pigeons stupfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix
de M. Prudhomme:

--C'est vous qui tes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!

Puis il fit asseoir Christian, se plaa  ct de lui, et se tournant
vers le matre d'htel, il cria:

--Que la fte commence!

Ils taient douze, tous connus sur le pav de Paris. Le plus vieux
comptait trente ans. Il y avait dj deux divorcs dans le nombre, et
cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empchait pas de
se ruiner, bien au contraire, les usuriers tant devenus leur suprme
recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies
pour les femmes. La passion n'tait point leur affaire. Ils
s'adonnaient aux sports, se livraient  de grandes dpenses de vigueur,
mangeaient et buvaient solidement, mais mprisaient l'amour, qui leur
paraissait beaucoup trop nervant. La plupart taient joueurs, et
c'tait sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils
laissaient leur argent.

Gnration trs particulire et nouvelle en France, qui n'avait plus
rien de la fougueuse spontanit de l'espce, se montrait trs pratique,
trs avertie, trs froide, et d'une frocit d'gosme indicible. Ces
gaillards-l taient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter
une parure ou un bracelet pour donner  une jolie fille, mais ils ne
ddaignaient pas de s'offrir  eux-mmes des boutons de chemises en
pierres prcieuses, des pingles et des coulants de cravate somptueux,
des chanes de montre varies, pour toutes les circonstances de la vie,
des cannes  monture d'or, et des bagues qui faisaient tinceler leurs
mains  chaque geste. Curieux de sensations imprvues, jusqu' la manie,
ils ralisaient dans toute son intgrit le type du _snob_, plein
d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement 
la mode, et s'en rgale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y
amuser. Race inquitante qui a contribu  pervertir le got, par la
bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce
qui tait outrancier dans la vulgarit, comme si sa veulerie blase
avait besoin d'tre excite par des sensations ordurires. Mais toujours
regardant, jamais agissant, voyeuse mascule de la dcadence,
incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.

Et cette runion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de
restaurant, tait symptomatique de cet tat moral et physique qui
poussait toute une gnration  une chastet presque honteuse. Ils
mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dgnrescence
et humili les anctres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils
savaient ce qu'tait la gastronomie et apprciaient  leur juste mrite
les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait t
soigneusement rdig et les crus taient de choix. Clamiron avait bien
fait les choses, et le chef clbre qui officiait avait su tre  la
hauteur de sa mission. Dj les cailles en caisses apparaissaient
escortes d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au djeuner,
n'avait pas encore touch  son verre. Clamiron se pencha vers lui:

--Tu vas avoir la ppie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de
vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait vers du poison?

Christian sourit, et prenant sa coupe  Champagne:

--Mais, non, je vais porter votre sant  tous.

Il se leva, et s'adressant  ses compagnons avec une souriante ironie:

--Mes chers amis, je suis trs touch de la pense affectueuse qui vous
a runis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des btises
ensemble. Nous n'en ferons plus  l'avenir. Je compte me ranger et
devenir aussi srieux que j'ai t draisonnable. Cela n'est pas aussi
difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude  prendre, et
une fois le trantran commenc, il n'y a plus qu' suivre.... On se
figure que c'est ennuyeux de s'occuper  des choses qui ne sont pas
stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides  la fois,
c'est une complte erreur. On trouve autant d'intrt  gagner de
l'argent qu' le dpenser. Je crois mme pouvoir affirmer qu' partir
d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et
n'en pas dpenser une passion....

Il ne put aller plus loin. Une tempte de cris s'leva autour de lui:

--Hourrah pour Christian! Il se paye notre tte! Ah! tu en as un culot,
mon garon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes moeurs! A ta
sant! A tes futurs enfants!

Sans se dmonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait,
puis il se rassit au milieu du tapage gnral. La voix perante de
Clamiron parvint  dominer le tumulte:

--Messieurs, le jeune rcipiendaire a fort bien parl. On peut lui
ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer.
Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la sant de Mlle
Harnoy.

Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:

--Choquons nos verres, mon vieux, et de tout coeur!

Christian lui fit raison sans hsiter. Une lgre rougeur monta  ses
pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron
avait vers du vin dans la coupe repose sur la table, le fianc de
Genevive cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:

--Je vous en souhaite une pareille  chacun, mes petits!

Et, sans qu'on l'y et invit, il porta encore une fois la coupe  sa
bouche. Ses yeux s'allumrent, comme une lampe dont la flamme s'avive.
Dans son cerveau purifi par une abstinence prolonge, un trouble
soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes
anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les
interpellations qui s'changeaient dans la chaleur de la pice o
flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le
sentiment qu'il se laissait entraner  un danger certain. Il regarda
autour de lui d'un air de dfi, et ne vit que des physionomies
souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul
dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien
tranquillement. Le dessert tait servi, et la glace circulait autour de
la table. Vertemousse avait mme allum une cigarette et fumait en
contant ses exploits cyngtiques. Christian se rassura, mais il sentit
que sa tte tait dj plus chauffe qu'il ne convenait, il se pencha
vers Clamiron et lui dit:

--Fais-moi donc donner un verre d'eau.

--Tout de suite.

Pav appela le matre d'htel et lui parla  voix basse. Celui-ci mit
sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une
bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-mme
son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lcha un
juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton
furieux, il cria:

--Matre d'htel, est-ce que vous tes fou? C'est du kirsch que vous me
donnez l.

Une longue acclamation touffa sa voix. Ainsi qu' travers un
brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains,
et s'avanant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tte
avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait dcroche du lustre.
Une stupeur commenait  l'envahir, contre laquelle il voulut ragir.
Mais l'alcool maintenant tait redevenu son matre. Il russit  dompter
son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frnsie,
oubliant ses craintes, mentant  ses promesses:

--Si c'est ma dernire fte, qu'elle soit mmorable!

Et d'une main mal assure il but le vin qui remplissait les verres
laisss intacts par lui, depuis le commencement du repas.

Ses amis hurlrent avec enthousiasme:

--Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!

--Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu' ce soir,
tu as le temps de prendre l'air.

--Au lieu d'enterrer ta vie de garon, flambons-la; Du punch!

--Une belle incinration!

Dans l'atmosphre obscurcie par la fume des cigares, les flammes du
rhum dansrent, bleues, blanches, se courbant, prs de s'teindre, puis
ravives, s'levant en langues ardentes. Emport par une sorte de
fureur, comme si sa raison submerge luttait encore contre le vice
triomphant, Christian, avec des clats de rire terribles, se mit 
arroser la nappe de punch brlant. La toile s'alluma, les mousses des
compotiers crpitrent. Les garons durent intervenir pour que le feu ne
prt pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un oeil par
l'entrebillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux
bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amass des
rserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait
libre cours  sa fantasque brutalit. Vertemousse ayant voulu le
raisonner, reut une carafe  la tte, qu'il vita  grand'peine, et qui
brisa une glace derrire lui. En mme temps, Christian clatait d'un
rire nerveux que rien n'arrtait, et qui crispait ses traits,
contractait ses lvres, le montrait impuissant et hagard,  la merci du
dlire alcoolique.

--Il va faire quelque malheur! murmura Longin.

--Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table,
il n'essaiera plus de nous tuer.

Et, prenant la cuillre  punch, il en emplit un verre qu'il plaa
devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait 
prsent, d'une main tremblante. Ses amis, effrays de leur crime,
l'entouraient sans mot dire. Il cria tout  coup:

--Eh bien! Tas de ftards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui
vous arrive? Vous me regardez comme un phnomne! Vous m'avez mis en
train et vous restez en route? En voil des gaillards! Nous n'avons pas
encore commenc les liqueurs. Allons qu'on apporte du
Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne
dgustt pas  cette table des produits de la maison! M'entendez-vous,
matre d'htel....

Et comme le garon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:

--Vous dormez! Je vais vous rveiller!

Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il
crasa ses verres avec la cuillre  punch, et il se prparait, avec un
ricanement froce,  renverser la table sur les convives, lorsque, ses
forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le
dossier de sa chaise, les yeux chavirs par l'ivresse, balanant sa tte
de gauche  droite, inconscient, perdu. Au mme moment, la porte du
salon s'ouvrit et, vtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses
blonds cheveux, un peu ple, mais pleine d'assurance, tiennette Dhariel
parut.

--Ah! vous manquiez  la fte! dit amrement Longin  la belle fille.
Voyez dans quel tat s'est mis ce malheureux!

--Eh bien, il est mr pour le mariage, il me semble, dit tiennette
avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant
fianc?

--Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas
le laisser l, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voil propre!

--On s'amuse entre soi, chacun  sa petite pointe, ajouta Clamiron.
Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge  clater!

--Je vais vous en dbarrasser, rpondit tiennette. Descendez-le jusqu'
mon coup, qui est  la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et
le remets sur pied.

--Ah! vous tes une vraie amie, ma petite Dhariel.

--N'est-ce pas? Voil ma faon de me venger des salets que Christian
m'a faites.

Une lueur diabolique flambait dans les regards de la dlaisse. Elle
ajouta:

--Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, aprs
a, la famille n'est pas reconnaissante, c'est  gurir pour toujours du
dvouement!

--Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon tmoignage
pour le prix Montyon, ne te gne pas!

Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils
russirent  le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau
sur la tte, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait
mcaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils
descendirent l'escalier, traversrent le trottoir et poussrent
Christian dans le coup d'tiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer
l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupires alourdies,
jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:

--Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en
fasse?

Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit  dormir prs
d'tiennette sans mme l'avoir reconnue.

La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et
s'adressant  son cocher:

--A la maison.




VI


L'htel Vernier-Mareuil, ce soir-l, flamboyait, par toutes ses
fentres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule,
difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de
la porte cochre pour voir entrer les voitures amenant chez le grand
industriel la fleur du Paris lgant, riche et titr. Un brouhaha joyeux
saluait le passage des femmes claires brusquement, au fond de leurs
voitures, par les lampadaires, levs de chaque ct du large trottoir.
La file des coups et des landaus se succdait, lente et solennelle,
s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et
fleurie, rayonnante de lumire lectrique, comme une scne de thtre
pour l'apothose d'une ferie.

Sur chaque marche du haut perron, surmont d'une marquise dore, se
tenait un valet de pied immobile dans sa livre rouge, bas de soie et
chevelure poudre. Dans le vestibule, les matres d'htel, en habit noir
 la franaise, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et
c'tait sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples
souriants et compasss, femmes vtues de leurs lgants manteaux de bal,
coiffes de fleurs, maris ou pres envelopps dans leurs fourrures, et
se saluant, causant, dans la sonorit de l'orchestre qui recouvrait, de
ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.

A l'entre de ses salons, dans le grand hall o se trouvent runis les
plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'oeuvre de
la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses
invits. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier.
Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait
machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles
de bienvenue, avec un air de dtachement qui accentuait encore la
distance morale qui la sparait de son mari. Vernier, cependant,  la
vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui
s'avanait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorit et dit:

--Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....

Mme Vernier s'approcha avec une bonne grce aise pour accueillir le
personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court loignement
de la matresse de la maison, entra dans les salons et, avisant ds
l'entre un groupe compos des insparables Vertemousse, Clamiron,
Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.

--Enfin! Templier, s'cria Clamiron, vous avez donc lch la patronne?
Elle vous tenait de court, cependant, tout  l'heure.

--Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait
le planton  la porte. Je prtends me distraire un peu avec vous....
Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est  faire
des rvrences et des sourires  un vieux monsieur couvert d'une
importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... O en est-on ici?

--A avaler sa langue, dclara d'une voie enroue Vertemousse. En voil
un dballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?

--Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim,  dix heures du soir? Il n'y aura
personne.

--Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera dj un avantage sur ici.
On s'embte vraiment dans cette turne familiale et somnifre.
Venez-vous, mes enfants?

--Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas  sa soire de
contrat?

A cette question, les quatre copains changrent un regard soucieux,
mais ne rpondirent pas. Ils taient venus chez Vernier-Mareuil autant
pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de prsence. Mais ils
se sentaient mal  l'aise dans cette maison en fte, o les invits
compasss et crmonieux continuaient d'arriver, et o Christian, pour
qui se donnait la fte, n'avait pas encore paru. Les harmonies de
l'orchestre passaient par bouffes sonores, rythmant les valses. Par
l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits
noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des
paules diamantes, l'parpillement des robes claires dans un cadre de
lumire et de joie.

Assise dans le salon d'entre,  ct de sa mre, complimente et salue
par les arrivants, Genevive Harnoy accueillait avec un doux et modeste
sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquitude au milieu de
cette crmonie, assombrissait son dlicat et charmant visage. Elle
tait, ce soir-l, un objet d'envie. Elle pousait le fils unique de la
puissante maison Vernier-Mareuil. Elle tait destine  une colossale
fortune. Et pourtant elle tait triste. Christian, elle le savait,
n'avait pas paru de la journe chez son pre. Vernier, plein de trouble,
cachait sous un air de joie ses apprhensions. Chacun des membres de la
famille s'efforait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup
d'un malheur. Cependant, le choeur des mres dpites daubait  l'envi
sur le mariage de Genevive.

--Certes, cette petite Harnoy fait un beau rve.... Mais que de risques
elle court! Il a fallu la fcheuse position du pre pour la dcider,
sans doute,  devenir la femme de ce fou furieux de Christian?

--Vous savez qu'il passe pour s'tre rang compltement.

--Ah! qui peut rpondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises
frquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un
pauvre garon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraneront de
nouveau.

--Oui, mais le pre Vernier est si riche!

--Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze
 seize cent mille francs de bnfices nets tous les ans....

--a n'empche pas qu'il a eu de sales aventures au dbut de sa vie. On
a parl de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait
on ne sait quel infme mlange, avec des sulfitartres et des acides
actiques. Si l'on cherchait bien  la prfecture, on trouverait de
fcheux dossiers sur son compte....

--Si l'on s'en donnait la peine, on dcouvrirait des horreurs 
l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement!
On ne devient pas trs riche sans commettre des infamies.... Moi, je
vous avouerai que j'ai recul devant l'alliance des Vernier-Mareuil.

--Ce qui ne vous empche pas de conduire votre charmante fille chez eux.

--Ah! Tout Paris y vient....

--Et on peut y trouver d'autres jeunes gens  marier que le fils de la
maison....

--En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille  leur
ambition....

--Vernier-Mareuil a sauv Harnoy de la faillite....

--Elle n'est pas mal, cette petite Genevive....

--L'air un peu bcasse.

--C'est ce qu'il faut pour vivre avec un sclrat comme Christian....

La conversation fut interrompue par l'entre dans le salon de la jeune
Mme Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des
invits qui encombraient le passage; elle s'avana vers le groupe o se
trouvait le baron Templier, et d'un signe de son ventail elle l'appela
auprs d'elle. Il s'empressa, et pench dans un salut:

--Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?

--Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout  fait tourments. Il est onze
heures et Christian n'est pas encore rentr  l'htel. Que fait-il? O
est-il? Quand sa prsence est indispensable ici....

--Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?

--Je vous en serai oblige.... Son pre ne peut quitter la place.... Il
reoit nos invits, mais il est au supplice.... Faites le ncessaire....
Je m'en remets  vous....

--Comptez sur moi....

--Et surtout, le silence.

--Naturellement.

Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les
dgagements intrieurs de l'htel. Il suivit un couloir et montant un
large escalier de cinq marches, il pntra dans une antichambre sur la
banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.

En voyant entrer Templier le domestique se leva prcipitamment et prit
une attitude respectueuse.

--M. Christian n'est donc pas encore rentr, Edmond? interrogea le jeune
homme.

--Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le
baron doit comprendre combien je suis tourment... un jour pareil!

--O croyez-vous qu'il soit?

Le valet baissa la tte avec un air navr, il laissa tomber ses bras le
long de son corps:

--M. Christian est parti ce matin,  midi moins le quart, avec M.
Clamiron. Il devait djeuner avec ses amis.... En voyant que M.
Christian n'tait pas rentr pour dner  l'htel, j'ai, sur l'ordre de
Mme Vernier, t m'informer au restaurant, et l j'ai appris....

--Eh bien, terminez.

--L, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait t emmen
par Mlle Dhariel....

--tiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On
l'a paye assez cher pour cela!

--Ah! monsieur le baron, on ne lche pas si facilement un amant comme M.
Christian. Elle l'a emmen chez elle, et je suis sr qu'il y est encore.

--Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire
 moi. Je vais chez elle....

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se
fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on
attendait si impatiemment se prsenta, chancelant, sur le seuil. Il
tait vtu d'une pelisse de loutre dboutonne, sous laquelle
apparaissaient sa jaquette froisse et sa cravate dnoue, comme s'il
avait dormi tout habill. Son chapeau, enfonc sur le derrire de la
tte, laissait voir crment, sous la clart blanche de l'lectricit,
son beau visage livide, marbr de taches rouges, dans lequel ses jeux
vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses
lvres. Malgr les stigmates affreux de l'ivresse, l'hbtude de sa
physionomie, l'incertitude de sa dmarche, il conservait cependant
encore le charme de l'lgance et la sduction de la jeunesse. Il jeta
son chapeau loin de lui, laissa glisser  terre sa fourrure, aussitt
ramasse par le domestique, et dit d'une voix railleuse.

--H! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amne, mon cher?
Edmond, des cigares, et du th avec du rhum.... J'ai soif!

Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le
malheureux:

--Christian, ne sais-tu plus vritablement ce que tu fais? D'o
viens-tu? A quoi as-tu pens? Quoi! aprs toutes les promesses et les
gages que tu as donns! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos
amis et que c'est en ton honneur?

--Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture
est arrive?... Il y avait l des voyous: je crois qu'on m'a un peu
attrap!... Mon cocher alors est entr par la cour des curies....
Templier, qu'est-ce que tous ces gens-l viennent faire chez nous?...

--Mais, insens, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...

--Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas
pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... coute, on va s'y
assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opra.... Nous
y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soire
ensemble.

--La soire est finie, Christian, et tes amis sont ici qui
t'attendent....

--Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour viter les
raseurs....

--Et demain, dans tout Paris, on racontera qu' la fte donne en
l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton pre sera
bafou, ta fiance insulte par la piti hypocrite des jaloux.... Est-ce
cela que tu veux?...

--Je veux qu'on me fiche la paix!

Il eut un geste d'insouciance, hocha la tte d'un air rsolu et entra
dans sa chambre, o il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il
soupira avec batitude, ses yeux se fermrent, et il parut prt 
s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse motion,
ce beau garon de vingt-six ans, aux traits fins,  la svelte tournure,
tendu inerte, sans regard et sans pense, comme une vritable brute.
Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua
pour rveiller la vie dans ce corps paralys par l'ivresse:

--Voyons, Christian, coute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais
pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous
nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donn, ce soir, rendez-vous
dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que
tu ne descendes pas.... Ta belle-mre est au dsespoir. Elle m'a envoy
te chercher.... Christian... m'entends-tu?

--Trs bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupires et en
lanant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les dolances
de Mme Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...

--Christian! protesta le baron.

--Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis
tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es
l'amant de ma belle-mre, pour me faire de la morale.... Je ne te
demande pas de respecter la maison de mon pre, moi.... Alors pourquoi
es-tu plus royaliste que le roi?...

Il s'tait soulev en parlant ainsi, et sa figure avait pris une
soudaine expression de dignit douloureuse:

--Nous sommes de bien jolis spcimens de l'ducation moderne, mon cher
baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le
loisir de les connatre  fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois
comme un cocher de fiacre. On avait essay de me corriger, mais mes amis
m'ont entran, et tu vois dans quel tat je reviens! Est-ce qu'on
gurit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses
jours, l'inutilit de sa vie, l'ennui effrayant de son oisivet.... Ah!
oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de
Vernier-Mareuil, riche  millions, et je ne sais mme pas manger
proprement la fortune de mon pre.... Mais toi, baron Templier,
qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de
l'homme dont tu as dtourn la femme.... On dit que le mari t'intresse
dans ses spculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les
libralits de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant
mtier que tu as l.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre,
toi.... Tu dois conserver toute ta tte pour conduire tes affaires....
Sans a, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous
nous valons, va. Nous sommes frres dans la dbauche.... Seulement,
coute a, baron, moi, la mienne me cote, et la tienne te rapporte!

--Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper
Christian.

Mais il se calma aussitt, et murmura:

--Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oubli demain....

Il se pencha sur son ami, retomb au fond de son demi-sommeil, et
l'examinant avec soin:

--Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds  temps pour qu'il
paraisse au salon. Que faire?...

Il ouvrit la porte du vestibule et  voix basse:

--Edmond, descendez et prvenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte.
Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de
monter aussi. Ne perdez pas un instant.

--Bien, monsieur le baron.... J'y cours....

Templier revint auprs du malheureux, tendu dans le fauteuil et cuvant
son ivresse:

--Oui, son pre et un mdecin, voil ce qu'il lui faut.

Il s'accouda  la chemine, et, assombri, car il prvoyait les
dsastreuses consquences que pouvait entraner cet incident, il
attendit. Dans l'loignement la musique des danses se faisait entendre,
et le contraste tait lugubre de l'inertie accable du malheureux qui
soufflait pniblement, noy dans l'ivresse, avec la fte qui se
poursuivait joyeuse, donne en son honneur. La voix brve et un peu rude
de Vernier rsonna dans le vestibule et, prcdant le docteur Augagne,
le pre entra dans la chambre.

D'un geste dsol, Templier montra Christian, qui n'avait mme pas boug
et, saluant le mdecin qui accompagnait Vernier, il dit:

--Je me retire, je vais prvenir Mme Vernier que vous tes auprs de
votre fils....

--Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....

Le pre se tourna vers Augagne et, la bouche crispe, ple de
douloureuse angoisse:

--Voyez, mon ami. Voil o est retomb ce malheureux!

Le docteur hocha tristement la tte, prit la main de Christian, tta le
pouls, et demanda au valet de chambre empress et attentif:

--Une serviette et de l'eau....

Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme.
Celui-ci poussa un long soupir, et se dtendit, comme sous une
impression de soulagement. Le docteur reprit:

--Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et
une cuillre....

Dj, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon
marqu d'une tiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillre
d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec
la cuillre prenant quelques gouttes du mlange, il carta les lvres de
Christian, puis lui renversant la tte comme  un enfant, il le
contraignit  avaler. Le jeune homme fit une grimace de dgot, ses yeux
s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son pre. Un sourire
dtendit sa bouche; il balbutia:

--Ah! c'est vous, docteur? J'aurais d m'en douter au sale got de ce
que vous venez de me faire avaler....

--Alors, encore une cuillere, pendant que nous y sommes? dit Augagne en
introduisant  nouveau son mdicament dans la bouche de Christian.

Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se
dgager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le mdecin s'y
opposa:

--Restez-l, ne bougez pas encore.

Un pli creusa le front de Christian. Son pre venait de sortir du coin
o il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le
silence, mais son visage exprimait une telle colre contenue que le
jeune homme, avec une ironique inquitude, murmura:

--Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...

Le pre crispa ses mains, mais retenu par un imprieux regard du
docteur, il ne rpondit pas. Il marcha, mchant sa fureur et sacrifiant
le plaisir de la laisser se rpandre librement  la ncessit de mnager
le malheureux qu'il fallait essayer de rendre  lui-mme. Mais
Christian, comme excit par un irrsistible besoin de pousser  bout ce
pre  qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:

--Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidlits. Ce n'est pas avec les
produits de tes concurrents que je me suis charg....

--Oh! c'en est trop! bgaya Vernier, en s'lanant vers son fils. Brute!
Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et  moi... 
moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?

Il resta muet, le visage inject, ne trouvant plus un mot, et des larmes
se rpandirent sur ses joues.

--Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidit de plus en plus
grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le
Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voil ce que tu as fait!... Il n'en faut
pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant
l'humanit!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le
fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la
dchance, et dont les excs ne frappent pas tes regards.... La
multitude des buveurs attabls dans tous les cafs du monde et qui
vident leur apritif pour que tu rcoltes des millions.... Eh bien! moi,
je fais comme eux, qu'est-ce que tu as  dire? Tu es marchand de poison!
Ne te plains pas qu'on en boive!

--Oh! misrable! cria le pre boulevers par l'horreur de ces
effroyables paroles. Ne t'ai-je pas lev avec l'exemple de la sobrit
sous les yeux?...

--Ah! c'est une justice  te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne
trouve pas tes liqueurs....

--Ce sont d'infmes cratures qui t'ont perdu! T'ai-je assez suppli de
renoncer  les frquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas
commenc mme  t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donn
l'espoir de ta gurison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux!
Et tu as l'atroce cruaut de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est
une drision trop cruelle!

--Que tu es difficile  satisfaire, reprit Christian avec une sorte de
joie farouche. J'ai t pour toi une rclame vivante. On ne pouvait pas
dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais
que celles-l! Si elles taient infrieures, n'est-ce pas, je le
saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas  dire! Et si on
se tue, au moins, c'est pour quelque chose!

Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant 
l'autre bout de la chambre:

--Ne lui rpondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est
dans un tat de demi-lucidit, o il suit ses ides, sans se rendre
compte de leur porte. Dans quelques instants, quand il aura retrouv
compltement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour
en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je
vous conduirai Christian tout  l'heure. Racontez ce que vous voudrez
pour expliquer son retard.... Moi, je vous rponds qu'il fera son entre
dans vos salons avant une heure.

--Merci. Je vous obis.

Le pre touffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navr et
s'loigna. Le docteur Augagne s'assit prs de son malade, sa belle tte
penche vers ce jeune homme qu'il avait vu natre. Et il pensait avec
mlancolie aux fatalits de la vie qui avaient donn pour fils ce
faible, inconscient et voluptueux Christian  ce rude, laborieux et
tenace Vernier. Comme si la destine dcevante se plaisait  renverser
l'chafaudage des ambitions humaines,  Vernier, acharn  construire
vaste et haut l'difice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de
destruction, charg de ruiner l'oeuvre paternel.

Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa
physionomie, peu  peu calme et adoucie, les progrs de l'apaisement du
systme nerveux.

Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure
du matin et le timbre vibrant paraissait rveiller la pense du malade.
Il ouvrit les yeux et son regard n'tait plus le mme. Il tait clair et
intelligent. Il s'tira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien,
couch dans ce fauteuil. Il sourit au mdecin et, d'une voix tranquille,
comme s'il ne se souvenait plus de la scne affreuse o il venait de
dchirer le coeur de son pre:

--Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours,
cher monsieur Augagne?

Il roula d'un air dolent sa tte sur le dossier du fauteuil:

--J'ai encore fait des btises, tantt.... Et vous tes venu pour me
soigner?...

Le mdecin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le
gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion prpare
par lui:

--Buvez ceci, dit-il, aprs nous causerons.

Christian, avec la docilit d'un enfant, vida le gobelet que le docteur
lui prsentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir:

--Mon pre n'tait-il pas l tout  l'heure?

--Oui. Il est redescendu auprs de ses invits.

--Ne lui ai-je pas adress quelques paroles malsonnantes?

--Ne pensons pas  cela, dit le docteur avec autorit, il s'agit de
choses plus importantes. Votre pre sait la part qu'il faut faire  la
draison dans votre faon de vous conduire. Mais les trangers ne sont
pas tenus  une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la
maison est pleine des invits qui se sont rendus  la fte donne en
l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous
cherche. Et dj les commentaires vont leur train. Il est donc
indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en tat
d'affronter les regards, voil  quoi je me suis engag vis--vis de
votre pre. C'est  cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous,
Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas 
mots couverts, ou mme clairement, que pendant que votre fiance vous
attendait en compagnie de sa famille et de la vtre, au milieu de tous
les amis de votre pre, vous tiez incapable de vous montrer, ananti,
paralys par la dbauche.

Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement
la main sur son front:

--Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc?

Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arrta
d'un regard:

--Ne me mnagez pas. Je connais votre affectueux dvouement, reprit-il,
et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que
vous sur cent, le monde pourrait esprer le progrs moral. Vous tes de
ces braves gens qui sont durs pour eux-mmes et indulgents pour les
autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'tre
plus abject et plus mprisable que celui qui a tout pour tre bon,
loyal, fier, utile, et qui est mchant, fourbe, lche et nuisible. La
destine m'a tout prodigu et j'ai gch  plaisir tous ses dons. Que
m'a-t-il donc manqu pour tre un brave garon comme j'en connais tant,
et qui vivent tranquilles et heureux?

--Peut-tre d'avoir conserv votre mre, dit, avec une gravit pensive,
le docteur Augagne.

--Hlas! si elle avait vcu, elle et t une victime de plus! Je
l'aurais dsole, comme j'ai dsol mon pre, comme je dsole en ce
moment cette charmante Genevive qui avait rv de me sauver. Ai-je t
arrt par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi,
en ce moment? Oserai-je paratre devant elle? Ne suis-je pas un tre
incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un
simple prtexte, la premire occasion venue. Une table, des convives,
des bouteilles, et me voil retomb au vice. Quelle misre! J'avais
pourtant promis d'tre prudent, je me l'tais jur  moi-mme. Il a
suffi d'un djeuner de garon pour me faire tout oublier!

Des larmes coulrent sur ses joues.

--Calmez-vous, dit le docteur. N'exagrez pas votre responsabilit. Vous
avez t entran....

--Non! Je suis all au devant de la faute. Ah! vous le savez bien. Je
vous l'ai avou, un jour,  Saint-Georges, pendant que vous me soigniez:
il y a dans l'ivresse un attrait mystrieux et irrsistible. J'tais
parti pour djeuner avec des amis, sagement, raisonnablement, et, au
fond de moi, une voix s'levait qui me criait: On va boire! Tu voudras
rsister, tu ne le pourras pas! Et tu boiras comme autrefois, comme
toujours, malgr toi, malgr tout! Tenez! il vaudrait mieux
disparatre. Je deviendrai un objet d'horreur pour les miens, et 
certaines heures, quand je fais des retours sur moi-mme, je me trouve
tellement mprisable, que je suis prs d'en finir.... Oui, une bonne
balle de revolver dans la tte de Christian Vernier. Cela simplifierait
tout! Mais y trouverait-elle une cervelle?

--Malheureux! que dites-vous l?

--Je vous explique un des symptmes de ma maladie.... Car, et c'est ma
seule excuse, je suis un malade, un maniaque, une espce de fou.... Oui,
quand je me trouve  l'tat lucide, en face de moi-mme, alors je me
demande ce que je fais sur la terre, et je n'ai rien de bon  me
rpondre.

--Allons! Prenons pour ce qu'il est l'accident qui vous est arriv
aujourd'hui. Rechute, soit, mais que vous dplorez, et dont vous pouvez
tirer parti pour vous amender dfinitivement. Au lieu de vous laisser
aller au dcouragement, redressez-vous courageusement pour lutter....
Vous n'tes pas seul  porter la responsabilit de vos actes, pensez-y.
Vous tes fianc  une jeune fille qui a accept la tche de vous aider
dans l'oeuvre de votre rgnration. Allez-vous la trahir dfinitivement
on vous abandonnant vous-mme?

--Hlas! ne serait-ce pas lui rendre un service immense de ne point la
lier  moi? A quelle aventure tragique court-elle? Que peut-elle
attendre, et esprer?

--Elle attend la ralisation de vos promesses. Elle espre votre salut.
C'est une me ardente, prte au dvouement. Rendez-lui la tche facile.
Remplissez, d'un coeur simple, vos devoirs envers elle. Soyez affectueux
et dvou. Elle sera heureuse, et vous, tout tonn de voir que la
rgularit et la tendresse soient si faciles et si douces, vous renierez
votre pass de misre et d'angoisse, et vous serez sauv.

La tte penche, coutant avec un mlancolique sourire la parole du
vieux mdecin, Christian, compltement dgag des brumes de l'ivresse,
s'attardait avec une satisfaction vidente dans la tranquillit de sa
chambre.

--Ah! il faudrait me dbarrasser de tous les compagnons de ma vie
stupide, dit-il; je suis si faible que je retombe sans cesse sous leur
domination, et qu'ils m'entranent comme  plaisir....

--Quel mrite auriez vous  bien faire, si c'tait si ais? Je ne
prtends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y
aidera.

La demie sonna  la pendule.

--Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis 
votre pre de vous mener  lui avant qu'une heure s'coule.... Le temps
a march.... Descendons.

--Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de vtements....
Et je suis  vous....

Dans les salons, le flot des arrivants commenait  se ralentir.
Cependant, Vernier se tenait toujours  l'entre de ses appartements,
entour de ses familiers, comme s'il se sentait moins expos aux
curiosits narquoises des invits rassembls chez lui. L'absence du fils
de la maison, en un pareil soir, servait de texte  toutes les
conversations. Le bruit venait d'tre rpandu, on ne sut jamais par qui,
que Christian tait parti, par le train de luxe de huit heures du soir,
pour Monte-Carlo, avec tiennette Dhariel. On l'avait vu  la gare. Il
avait mme dit  la personne qui l'avait rencontr: On veut me marier
de force. Je mets la frontire entre moi et le sacrement! La nouvelle
se prcisait, enfle et agrmente par chacun de ceux qui la
colportaient  leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait
mme, de dire  Clamiron,  voix basse et avec de grandes prcautions,
que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son
pre avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait
pas faire arrter tiennette Dhariel.

--Vous vous trompez, avait rpondu le fantaisiste ami de Christian, avec
un regard aigu et une bouche froce, ce n'est pas cinq cent mille francs
qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'tais avec lui. Le caissier
voulait rsister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a
donn ses clefs sans faire le malin. Christian a gard treize cent mille
francs pour lui et m'a donn deux cent mille francs pour moi.... Je les
ai encore l, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?...

--Mais, mon cher..., avait faiblement interjet l'autre, mdus par le
redoutable mystificateur.

--Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, menaant. Je ne
pouvais pas refuser un pareil service  Christian, qui m'a, autrefois,
aid  battre ma mre....

--Vous dites? s'cria la victime perdue.

--Je dis: battre ma mre, rpta svrement Clamiron. On est l'ami des
gens ou on ne l'est pas!... Quant  Christian, il n'est pas parti pour
si peu.... Il est rest  Paris.... Il ne veut pas manger son argent
avec tiennette Dhariel, qui a cess de nous plaire, mais avec une
dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons
subventionner les mnageries. Du reste, si vous ne me croyez pas,
interrogez Christian lui-mme. Le voil!

Aux yeux stupfaits de ceux qui dj le blmaient, le dchiraient 
plaisir, Christian, calme, souriant, venait de paratre. Il se laissa
serrer la main par ceux qui rpandaient sur lui, l'instant d'avant, les
plus dgradantes calomnies. Il coutait avec un air d'insouciance
heureuse les flicitations que lui adressait la foule des indiffrents.
Il allait devant lui, lentement, comme s'il cherchait quelqu'un. Il
aperut Genevive, assise auprs de sa mre, et se dirigea vers elle:

--J'ai bien des excuses  vous faire, dit-il, mais je pense que mon pre
a d vous prvenir. Il m'est arriv, comme je rentrais, un terrible
accident.

Il eut un sourire  l'adresse du docteur Augagne, qui se tenait auprs
de la jeune fille.

--Mais notre cher mdecin tait l, et ce ne sera rien. Dj, il n'y
parat plus.

Il se courba devant elle, et avec la bonne grce tendre qui le rendait
si sduisant quand il voulait:

--Prenez mon bras, Genevive, nous allons faire le tour des salons.
Notre prsence sera plus dcisive que tous les discours.

Elle le regarda de ses yeux profonds, et avec une voix un peu basse:

--Je ne vous ferai pas l'injure d'hsiter, au moment o tout le monde a
les yeux fixs sur nous. On n'a dj fait que trop de commentaires sur
votre absence.... Mais nous devons avoir ensemble une explication, et il
ne me parat pas possible de la diffrer.

Christian, plissant, s'inclina avec dfrence:

--J'accepte tout ce que vous voudrez m'imposer.

Ils se mirent en marche, lentement,  travers les salons, distribuant
sur leur passage les poignes de mains, les paroles gracieuses, les
sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses
continuaient, animes. Et les jeunes fiancs, le coeur serr, mais le
visage exprimant une joie de commande, s'loignaient parmi les
flicitations et les voeux. Une portire, souleve par Christian,
dmasqua l'entre du boudoir de Mme Vernier. Dj, le bruit des
instruments et les rumeurs de la fte n'arrivaient plus jusqu' eux
qu'assourdis. Ils taient encore en communication avec leurs invits,
mais ils en taient spars, cependant, et libres de parler sans
contrainte. Genevive s'assit prs de la chemine, silencieusement. Elle
tendit  la flamme de l'tre ses pieds chausss de satin, semblant
attendre que Christian prt l'initiative du grave dbat qui allait
s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle:

--Que vous a-t-on dit de moi, Genevive? fit-il. De quoi m'a-t-on
accus?

--On ne m'a rien dit, nul ne vous a accus que vous-mme. Mais votre
absence tait assez significative.... Vous avez manqu  tous vos
engagements envers moi, Christian. Et cela,  quel moment?

--Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'tre!
s'cria-t-il avec vhmence, l'arrtant dans son accusation, tant il lui
paraissait pnible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous
tes bien indulgente de m'couter encore, je ne le mrite pas.

Elle parut consterne par l'aveu si complet qu'il faisait de sa
culpabilit, elle le regarda avec un peu d'inquitude, et demanda:

--Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la
responsabilit entire de la faute commise?

Il plit, ses yeux s'emplirent de larmes:

--A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait
m'innocenter? Je suis un malheureux, Genevive, je vous ai offense,
j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez
me sauver. Malgr toutes mes promesses, je suis retomb dans mon vice.
Et, puisque vous n'avez pu russir  m'en corriger, qui donc oserait,
maintenant, esprer y parvenir?

Il s'tait mis  genoux prs d'elle, et, la tte appuye au bras du
fauteuil, les yeux baisss, il pleurait dsesprment. Elle, trs mue
par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui
appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son
avenir en ce moment. Elle sentait surtout, trs imprieusement, qu'elle
avait dans ses mains la vie de ce malheureux garon, triste jouet des
influences extrieures, livr au caprice des mchants, et qu'une volont
aimante et sage parviendrait, peut-tre,  maintenir dans le bon chemin.
Elle prouvait pour lui une piti profonde, comme en face d'un enfant
malade qui n'est pas responsable de ses carts de caractre ou de ses
pousses de draison. Elle recommena trs doucement  l'interroger.

--Je sais, bien que vous avez t entran  cette partie qui a eu une
si mauvaise fin. J'ai t tmoin de vos irrsolutions, quand il
s'agissait d'accepter. Je suis peut-tre responsable, pour une part, de
ce qui est advenu, car je vous ai engag  ne pas refuser.... Voyons,
Christian, on s'est amus  vous pousser,  vous exciter. Ce fut un jeu
cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsidrs?

Il ne consentit pas  entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-mme.
Il se sentait coupable, il rpugnait  rejeter sur d'autres le fardeau
de la faute. Il balbutia:

--Je n'avais qu' me souvenir de mes promesses, et  ne pas boire. On ne
m'a pas forc. J'tais libre. Je suis un misrable lche! Quand j'ai en
moi le poison, je deviens une vraie brute. cartez-vous de moi,
Genevive. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et
je vous ferais souffrir malgr moi, je le sens.... Vous ne me dompterez
pas, je suis perdu. Abandonnez-moi.

Dans sa sincrit dsespre, il prononait l les paroles que
l'habilet la plus dlie lui et inspires. Offrir  cette noble fille
de trahir la cause de la rgnration entreprise, c'tait la lui rendre
sacre. Lui conseiller de le laisser  sa souffrance physique et  sa
misre morale, c'tait la toucher au plus sensible de son gnreux
coeur. Elle lui prit la main, et, le forant  relever le front:

--Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si
troubles que je ne puisse y lire la vrit? Vous paraissez sentir
profondment l'indignit de votre conduite. Mais vous n'avez que des
paroles amres et des cris de dcouragement. N'avez-vous pas, au fond du
coeur, le dsir de rparer ce que vous avez fait? Ou bien ne me
dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre
libert en me rendant la mienne?

Il clata, cette fois, dans le paroxysme de sa dsolation:

--Oh! vous rendre votre libert, oui, c'est le devoir que je m'impose,
dans une heure de suprme honntet! Mais vouloir reprendre la mienne?
Hlas! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette grce que vous me
pardonniez, je ne demanderais qu' vivre dans votre ombre, comme un
pauvre malheureux dont on a piti, et qu'on tolre prs de soi.
Genevive, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez 
moi, vous risquez de vous perdre!

Elle sourit avec une bont adorable, la bouche tout prs de l'oreille de
Christian:

--Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas
rendre plus troit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et
puis, ne serons-nous pas plus forts,  deux, pour combattre les mauvais
instincts et en triompher? Relevez la tte, Christian, reprenez
possession de vous-mme, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne
soyez plus qu' vos saines rsolutions. Redevenez le Christian d'hier,
qui voulait m'obir, et qui disait m'aimer....

--Oh! oui, je vous aime! Et je vous obirai! Par piti, soyez mon guide
et mon appui. Prs de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas
m'carter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation mme ne peut
m'atteindre, et je suis sr de moi.

Il s'tait relev, transfigur par un nouvel espoir. Les musiques
chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se droulaient
en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invits parvenait
jusqu' ce boudoir retir, rappelant aux deux jeunes gens que le monde
tait l, tout prs d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils
firent quelques pas vers la lumire, vers le bruit, vers le danger, et,
sur le seuil, au moment de soulever la portire qui, seule, les sparait
de la fte:

--Nous partirons, Christian, dit Genevive. Nous irons dans le calme et
la solitude chercher le remde  votre faiblesse. Nous vivrons l'un prs
de l'autre, l'un pour l'autre. Et, j'en ai l'espoir, j'arriverai 
gurir votre me. A compter de cet instant, nous ne parlerons plus de ce
qui nous a fait,  tous deux, tant de peine. Rien du pass ne compte
plus, il est effac. Ne nous occupons que de l'avenir.

Il ne rpondit pas, mais, sur sa main qu'elle lui tendait, il se courba,
et, en mme temps qu'un baiser, il y mit une larme.

       *       *       *       *       *


DU MME AUTEUR

=ROMANS=

=Serge Panine=. _ouvrage couronn par l'Acadmie franaise._ 3 fr. 50
=Le Matre de Forges=. 3 fr. 50
=La Comtesse Sarah=. 3 fr. 50
=Lise Fleuron=. 3 fr. 50
=La Grande Marnire=. 3 fr. 50
=Les Dames de Croix-Mort=. 3 fr. 50
=Volont=. 3 fr. 50
=Le Docteur Rameau=. 3 fr. 50
=Dernier Amour=. 3 fr. 50
=Dette de Haine=. 3 fr. 50
=Nemrod et Cie=. 3 fr. 50
=Le Lendemain des Amours=. 3 fr. 50
=Le Droit de l'Enfant=. 3 fr. 50
=La Dame en Gris=. 3 fr. 50
=L'Inutile Richesse=. 3 fr. 50
=L'Ame de Pierre=. 3 fr. 50
=Le Cur de Favires=. 3 fr. 50
=Les Vieilles Rancunes=. 3 fr. 50
=Roi de Paris=. 3 fr. 50
=Au fond du Gouffre=. 3 fr. 50
=Gens de la Noce=. 3 fr. 50
=La Tnbreuse=. 3 fr. 50
=Le Brasseur d'Affaires=. 3 fr. 50
=Le Crpuscule=. 3 fr. 50
=La Marche  l'Amour=. 3 fr. 50

       *       *       *       *       *

=Noir et Rose=. 3 fr. 50

       *       *       *       *       *

=Les Vieilles Rancunes=. Illustrations de Simonaire.10 fr.

       *       *       *       *       *

=La Fille du Dput= (Collection Ollendorff illustre).
Illustrations de Ren Lelong. 2 fr.

=THATRE=

=Rgina Sarpi=, drame en cinq actes. 2 fr.
=Marthe=, comdie en quatre actes. 2 fr.
=Serge Panine=, pice en cinq actes. 2 fr.
=Le Matre de Forges=, pice en quatre actes et cinq tableaux. 2 fr.
=La Comtesse Sarah=, comdie en cinq actes. 2 fr.
=La Grande Marnire=, drame en huit tableaux. 2 fr.
=Dernier Amour=, pice en quatre actes. 2 fr.
=Le Colonel Roquebrune=, drame en cinq actes et six tableaux. 2 fr.
=Les Rouges et les Blancs=, drame en cinq actes. 2 fr.

       *       *       *       *       *

Tous droits de reproduction, de reprsentation et de traduction rservs
pour tous les pays, y compris la Sude, la Norvge, la Hollande et le
Danemark.

S'adresser, pour traiter,  la Librairie Paul Ollendorff, 50,
Chausse d'Antin, 50, Paris.






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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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