The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle La Quintinie, by George Sand

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Title: Mademoiselle La Quintinie

Author: George Sand

Release Date: March 29, 2006 [EBook #18075]

Language: French

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MADEMOISELLE LA QUINTINIE

PAR

GEORGE SAND

DEUXIME DITION

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1863

OEUVRES DE GEORGE SAND

       *       *       *       *       *

OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:

Andr.
Antonia.
Constance Verrier.
Elle et Lui.
La Famille de Germandre.
Franois le Champi.
Indiana.
Jean de la Roche.
Lettres d'un Voyageur.
Les Matres mosastes.
Les Matres sonneurs.
La Mare au Diable.
Le Marquis de Villemer.
Mauprat.
Mont-Revche.
Nouvelles.
La Petite Fadette.
Tamaris.
Valentine.
Valvdre.
La Ville noire.
Etc., etc.

       *       *       *       *       *

POISSY.--TYP. DE A. BOURET.




PRFACE


L'_Histoire de Sibylle_, qui a paru nagure dans la _Revue des Deux
Mondes_, o je viens moi-mme de publier _Mademoiselle La Quintinie_,
est un sujet assez beau pour tenter plus d'un crivain. La critique
impartiale a reconnu, en dehors du mrite de la forme, l'importance et
la grandeur de la pense du livre. Elle devait certes des flicitations
 l'auteur pour le courage qu'il a eu de traiter, sous cette forme du
roman, la question si grave et si peu romanesque de la croyance
religieuse. Longtemps la critique a prononc que la recherche de l'idal
social ou religieux n'tait pas du domaine du roman, et qu'il fallait
l'exclure comme trangre, intempestive et pdantesque. Plus tolrante
et, selon nous, plus juste aujourd'hui, elle loue M. Octave Feuillet
d'avoir fait un noble effort pour rhabiliter le roman et pour l'lever
 l'tat de thse. Elle reconnat que les luttes de la conscience et
l'analyse des ides les plus hautes sont du ressort de l'art littraire.
Nous devons donc savoir gr  l'auteur de _Sibylle_ d'un succs qui nous
autorise  continuer et  reprendre ce que nous avons essay tant de
fois sous les feux de peloton de certaines critiques trop indignes, et
par cela mme impuissantes  nous corriger. Nous savions bien qu'en
laissant passer un peu de temps la lumire se ferait, et que les jeunes
crivains srieux ne regarderaient pas comme inutiles les efforts de
leurs patients devanciers.

L'_Histoire de Sibylle_ est le roman d'une me; _Mademoiselle La
Quintinie_ est l'histoire d'un prtre, avec toute la rigueur de ses
dductions et tous les dveloppements que la pense du livre comporte.
Nous ne faisons pas l'apologie de l'esprit clrical, tel n'est pas notre
point de vue; nous n'en faisons pas non plus la satire, tel n'est point
notre but. Entre ces deux manires d'envisager la vritable question du
temps prsent, il y en a une beaucoup plus facile  luder qu'
rsoudre, c'est l'examen. tablir la lutte entre la foi et l'athisme,
ou bien mettre aux prises la sincrit et l'hypocrisie, c'et t
s'armer contre des questions vides  fond, plaider des causes gagnes
sans retour. Le progrs des lumires a repouss et annul l'athisme; sa
mort, c'est la libert de discussion. Le progrs de la morale publique a
tu l'hypocrisie; sa ruine, c'est l'impunit que le mpris dcrte.

Mais il n'y a pas que Tartufe et Canape en cause par le temps qui
court. Il y a l'humanit qui cherche sa voie, et qui flotte entre le
prtre et le philosophe, entre le pass et l'avenir. Il y a la
conscience de tous et de chacun, qui veut savoir o elle est et o elle
va, et cette conscience universelle peut fort bien se rsumer dans un
exemple, se concentrer dans une figure, devenir un personnage de roman
en un mot, pour demander au monde srieux comme au monde frivole la
solution du problme pos dans tous les coeurs, dans tous les esprits,
dans toutes les runions, dans toutes les solitudes, dans toutes les
familles, partout en un mot, la solution du problme religieux.

Les catholiques de ce temps-ci, parmi lesquels se range courageusement
M. Octave Feuillet, se contentent de la solution trouve par l'glise
romaine  la suite d'lucubrations en commun appeles conciles. Les
dcisions de ces assembles du clerg prsides par les papes se sont
attribu l'_infaillibilit_, et, pour tre orthodoxe, il faut s'y
soumettre.

Pourtant, ces institutions choquent sur beaucoup de points,
non-seulement la raison, mais le coeur et la conscience des hommes. Pour
ne citer qu'un des articles de foi de l'glise, nous demanderons si
l'esprit de Dieu est en elle lorsqu'elle nous commande de croire 
l'existence du diable et aux peines ternelles de l'enfer. Cette
croyance  la ncessit d'un rival et d'un ennemi de Dieu, ternellement
vivant, ternellement mauvais, ternellement puissant, possesseur et roi
absolu d'un incommensurable abme o toutes les mes coupables de
l'univers doivent, revtues de leurs corps, subir ternellement des
supplices sans nom, sans que Dieu veuille ou puisse faire grce, cette
croyance inqualifiable est-elle obligatoire?

Jusqu'ici, l'glise a dit _oui_ dans son enseignement officiel, comme:
elle a dit _oui_ sur bien d'autres questions qui se rencontreront sous
notre plume dans _Mademoiselle La Quintinie_. Elle dit encore _oui_ par
les termes des allocutions papales, par les formules nagure remises en
vigueur de l'excommunication, par la plupart des mandements des prlats,
par les sermons que l'on entend dans toutes les glises, enfin par les
organes dont le clerg dispose jusque dans la presse quotidienne.

Pourtant nous croyons fermement que les honntes gens qui se disent
catholiques, et M. Octave Feuillet tout le premier, nient ce dogme des
peines ternelles contre lequel ont protest des saints canoniss, et
qui inspire une vritable horreur  tous les bons chrtiens.

Nous savons aussi de source certaine que des catholiques clairs
refusent de se prononcer sur ce point comme sur beaucoup d'autres, et
que bon nombre d'ecclsiastiques autorisent le refus intrieur et la
protestation douloureuse des mes dlicates. Pourtant le silence est
ordonn, il ne faut point donner de dmenti officiel  l'glise. Le
prtre pourrait tre censur, le fidle pourrait mettre son salut en
pril. D'ailleurs, n'est-il pas bon que les paysans, les enfants et les
femmes soient mens par la peur? Ne faut-il pas que des millions d'mes
restent dans l'idoltrie paenne et croient que la vengeance et la
frocit sont toujours des attributs divins?

Il y aurait donc en ce temps-ci deux glises: une officielle qui a le
droit d'imposer, et une secrte qui a le droit de protester. Nous
avouons que l'existence de ces deux droits nous parat inconciliable
avec la logique de la foi.

Mais non, il n'y a pas deux glises dans l'glise: Il y en a trente, il
y en a cent; il y en a mille, il y en a peut-tre autant que de
catholiques. Reconnaissons que l'esprit humain est arriv  ce point
qu'il a beau aliner sa libert en principe, il ne peut plus l'aliner
en ralit, et que les papes eux-mmes, dans l'apprciation de certaines
questions contraires  l'esprit chrtien, sont de libres penseurs tout
comme les autres.

Il est libre, en effet, celui qui prononce cette parole: _Je te maudis!_
de mme que celui qui rpond: _Nul n'a droit de maudire son semblable_,
est libre devant Dieu. Reste  savoir lequel des deux l'esprit de Dieu
inspire. L n'est point la question; nous demandons  savoir o rside
ce que l'on appelle l'orthodoxie, et d'o part ce que l'on invoque comme
l'autorit. Si elles manent des allocutions papales, des formules de
l'excommunication, des mandements des vques, des sermons des
ecclsiastiques et des manifestes de la presse catholique, nous sommes
certains que l'esprit clrical est condamn par la conscience publique,
et qu'il est inutile de lui faire la guerre.

Mais il y a autre chose que la doctrine clricale, il y a le parti
clrical, dont les menes rentrent dans l'ordre des agitations
politiques, et qui ds lors peut,  un jour donn, faire clater un
vaste complot contre le principe de la libert sociale et individuelle.
Je ne crois pas que ce parti menace beaucoup tel ou tel gouvernement. Je
crois qu'il s'accommodera toujours de ceux qui lui garantiront la
prpondrance de l'intrigue et de l'intimidation sourde, qu'ils soient
dmocratiques ou de droit divin; mais il veut,  coup sr, combattre le
progrs de la raison, atrophier le sens de la libert dans l'homme, et,
pour en venir  ses fins, il a une arme qui parat toute-puissante, il a
une apparence de doctrine.

Nous disons une apparence, car il n'a rien de plus; mais l'ide d'une
doctrine arrte et formule est quelque chose de si tentant aux poques
de doute et de transition, que les esprits fatigus de luttes et
paresseux devant tout examen--c'est le grand nombre--se groupent autour
du drapeau qui flotte au vent et se dclarent enrgiments,  la
condition qu'on ne leur demandera plus de comprendre leur devoir et
d'tudier leur droit.

Cet tat de quitisme religieux et social est fort commode, mais
profondment immoral et malsain, surtout quand, au lieu de se former
autour d'un principe, il s'agglomre autour d'une ombre.

C'est cette ombre qu'il faut dmasquer. Il faut lui demander qui elle
est et la sommer de rpondre, ou la laisser passer et se dtourner
d'elle si elle reste muette. Or,  l'heure qu'il est, elle parle
beaucoup, elle crie trs-haut, l'ombre noire qui se dit perscute! elle
fait une grande consommation d'injures et de menaces, et, tandis qu'elle
fulmine ses obscurs oracles, son cortge grossissant repousse et
brutalise les curieux importuns en leur disant: Laissez-nous donc
tranquilles, vos questions nous fatiguent; vous tes des impertinents,
des trouble-ftes; nous voulons tre et nous sommes influents; nous
voulons peser sur l'opinion, sur la politique, sur toutes les relations
sociales et prives; nous voulons le pouvoir sans la fatigue des
discussions et des tudes. Nos chefs sont ardents et habiles, notre
nombre nous tient lieu d'activit; nos rglements nous maintiennent dans
l'ordre; notre code, nous n'avons pas besoin de le connatre, il a t
crit au moyen ge, les papes l'ont sign; notre mot d'ordre, nous
n'avons que faire de le comprendre: il nous rallie, et c'est tout ce
qu'il faut. Taisez-vous, ou gare les pierres!

Voil o nous en sommes, et pourtant ce parti, cette nouvelle glise,
cette longue procession qui enlace la France dans ses plis nombreux,
touffant et billonnant les simples qui se trouvent sur son passage,
elle marche, elle chante, elle prie, elle raille, elle invective, et
elle ne sait pas ce qu'elle croit, elle ne croit peut-tre  rien; elle
ne connat pas la nature et les qualits de son Dieu; elle n'oserait
soutenir qu'il est mchant, mais elle oserait encore moins contredire le
prtre et renier hautement le dogme de l'enfer.

Si nous l'interrogeons sur la libert de croire  la ncessit du
progrs industriel, au bienfait des sciences, aux droits de la famille,
etc., elle nous apparatra tout  coup trs-tolrante, car elle est lie
quand mme au progrs humain par ses habitudes, par ses affections et
surtout par ses intrts, cette glise du moment! Elle veut vivre et
prosprer en largissant bien ses coudes et en faisant sa provision de
bien-tre dans la vie relle. Ne lui demandez pas alors ce qu'elle fait
du renoncement chrtien, de l'austrit catholique, du dtachement des
choses de ce monde, du complet abandon du _moi_, prescrit et prch par
l'glise primitive. Elle vous rirait au nez, elle vous traiterait
d'exagr, elle vous dirait que vous touchez la question du temporel,
question que le pape a juge au profit de la papaut. Ainsi, faute de
rponse, le parti clrical a rponse  tout.

Nous ne nous laisserons pas intimider par l'esprit du temps, par cette
indiffrence publique qui s'tonne si navement du souci des consciences
religieuses et des curiosits de la logique. Nous vivons dans un
labyrinthe d'ambiguts, de commentaires individuels, de fantaisies
dvotes, de contradictions, de pratiques extrieures, d'obscurits, de
dclamations ardentes et de sous-entendus perfides. Si cela continue et
si l'glise, assemble en concile, n'intervient pas bientt pour poser
des flambeaux sur cette marche de fantmes dans les tnbres, nous
serons forcs de regarder l'orthodoxie romaine comme une interprtation
provisoirement soumise  la mode du sicle et  des vues tout  fait
matrielles. Tout ce qu'il y a encore d'esprits sincres et d'hommes se
respectant eux-mmes protestera contre cette corruption du sens divin
dans l'humanit, tandis que l'glise, qui, par des travaux dignes de sa
mission, et pu se mettre au niveau des progrs accomplis et ouvrir un
temple commun  tous les hommes, ne reprsentera plus qu'une fraction
particulire, fraction aujourd'hui menaante, demain exterminatrice
d'elle-mme, car on ne brise pas la vie d'un sicle sans se briser avec
lui.

J'ai tch, sous la forme du roman, de faire ressortir quelques-unes des
causes qui jettent les esprits droits et les coeurs aimants dans une
autre voie que celle du parti clrical. Ces causes sont si nombreuses,
que nous avons d choisir les plus saillantes, celles qui intressent la
vie prive jusqu' l'vidence, celles qui, par consquent, rentrent
tellement dans l'tude de nos moeurs, qu'en s'abstenant d'aborder ces
causes on s'abstiendrait. Volontairement de peindre les moeurs.

On peut s'en abstenir par prudence, mais il y a tant de prudence par le
temps qui court que le public s'en lasse, et peut-tre fera-t-il encore
un effort, pour admettre en passant un sujet srieux sous la forme d'une
fiction.

Mais, quel que soit l'accueil fait  ce livre, il est de ceux qu'il faut
faire au risque d'tre mal accueilli du grand nombre. Il est de ceux qui
irritent beaucoup de personnes et qui en calment beaucoup d'autres. S'il
branle des convictions, il en raffermit, et, quel que soit son mrite
ou son impuissance, il est de ceux qui restent comme symptmes
historiques, apprciations du prsent ou appels  l'avenir.

                  GEORGE SAND.

     Nohant, janvier 1863.





MADEMOISELLE LA QUINTINIE




I

A M. HONOR LEMONTIER, A PARIS.


          Aix en Savoie, 1er juin 1861.

Eh bien, oui, pre, j'ai du chagrin, tu l'as devin, tu l'as senti. Elle
ne m'aime pas!

Qui, elle?... Tu voyais bien, tu comprenais bien, au dsordre de mes
lettres, et tu sais bien qu' mon ge, et de l'humeur dont tu m'as fait,
il n'y a qu'un rve: tre aim, et qu'une souffrance: aimer sans espoir.

Surtout ne t'afflige pas: je ne suis pas faible, ni lche, ni fou, ni
ingrat. Je sais que, si je me laissais abattre, je te briserais le
coeur. Je lutterai, je lutte. N'aie pas peur, ton enfant tchera d'tre
un homme.

Je suis agit ce soir. Je m'efforcerai d'tre calme demain. Je ne
sortirai pas, et je passerai ma journe, s'il le faut,  te raconter mon
histoire. Prends patience. Je crois que ce rcit me fera du bien. Trois
semaines d'motion sans t'ouvrir mon coeur, c'tait trop. J'touffe. A
demain, pre. Tu sais que, d'abord et avant tout, je t'aime de toute mon
me.

                  mile.




II.

A M. HONOR LEMONTIER, A PARIS.


          Aix en Savoie, 2 juin 1861.

M'y voici. Il pleut. Je me suis enferm dans l'espce de chalet
apocryphe que j'habite  ct d'Aix. Je ne veux m'occuper que de toi
aujourd'hui. Ne me gronde pas si j'cris comme un chat. C'est dj
beaucoup que de pouvoir crire.

_Elle_ a vingt-deux ans. C'est trop pour moi, n'est-ce pas? Je me le
suis dit. C'est, en raison de la prcocit de son sexe et de
l'exprience qu'elle a peut-tre dj du monde, dix ans de plus que mes
vingt-quatre ans; mais, quand je l'ai vue d'abord, je l'ai crue beaucoup
plus jeune. Son premier aspect est celui d'une enfant.

Tu vois que ce n'est pas d'lise Marsanne que je te parle. lise est une
charmante personne. J'ai fait tout mon possible pour dsirer d'tre son
mari. Tu le dsirais, toi, et tu avais raisin. Elle est la fille de ton
ami, elle est mon amie d'enfance. Je suis venu ici sous prtexte de
flner comme elle, et au fond pour te complaire en m'attachant  cette
belle et chre enfant. Eh bien, je ne sais quel refus obstin s'est fait
entre nous. Je n'ai jamais pu venir  bout de l'aimer autrement que
comme ma soeur, et on n'pouse pas sa soeur.

Ne dis pas que je suis capricieux, non. Je n'ai point encore fini
d'tre naf, et surtout je n'ai pas travaill  cesser de l'tre; cela,
je te le jure!

Et puis il n'y a pas de ma faute! Si lise m'et aim,... que
sait-on?... Mais point. lise est toujours notre _Lisette_ si gaie, si
franche, si gentille, et, disons-le aussi sans reproche, si positive!
Toujours la mme raison enjoue, le mme esprit d'ordre, les mmes rires
en prsence de tout ce qui sent l'_exagration_. C'est comme cela, tu
sais bien, qu'elle appelle tout ce qui meut un peu vivement les autres,
et il ne dpend pas de moi de n'tre pas facile  mouvoir, si bien que
je suis un _exagr_  ses yeux, et qu'elle me pardonne d'tre comme je
suis. Elle est bien bonne, j'en suis trs-reconnaissant; mais ce
continuel pardon amical me laisse calme, et tu m'as permis de ne pas me
marier sans amour.

Lucie a donc vingt-deux ans. Lucie est brune, assez grande;... elle a
des yeux.... Eh bien, non, je ne peux pas te dcrire Lucie....
Demande-moi la couleur des yeux et des cheveux d'lise, comment sont
faits ses doigts et ses bagues, comment elle s'habille: je sais tout
cela, et je pourrais t'en faire un portrait aussi minutieusement tudi
que si j'tais peintre; mais Lucie, non! Pour moi, son image remplit le
monde et ne saurait tre concentre. Mon coeur m'touffe, et ma main
tremble rien qu' crire son nom!

Son pre est le gnral La Quintinie, que tu ne connais pas, je pense,
et qui commande dans je ne sais quel dpartement. Descend-il du La
Quintinie des jardins du temps de Louis XIV? Peu importe. Le grand-pre
maternel de Lucie, M. de Turdy, habite un chteau qu'il a sur le lac du
Bourget. Lucie a t leve par ce grand-pre et par une grand'tante
avec laquelle elle passe ses hivers  Chambry. L't, elle habite sans
sa tante le manoir de l'aeul.

Elle a pass deux ou trois mois  Paris dans le couvent o tait lise
Marsanne. Malgr une certaine diffrence d'ge, elles s'aimaient
beaucoup, et, en venant  Aix, lise se faisait une grande fte de la
revoir. Elle a t tout de suite lui rendre visite avec sa mre. Le soir
mme, elle m'a parl d'elle.

Si vous connaissiez Lucie, me disait-elle, vous n'auriez pas assez de
mots _ grand effet_ dans votre vocabulaire exalt pour dire
l'impression qu'elle vous causerait.

--C'est donc une merveille?

--Ah! _une merveille_! Voil dj!

Et la bonne lise de rire.

Moi aussi, je riais. Le surlendemain, j'ai rencontr Lucie chez ces
dames. lise me regardait en riant toujours. J'tais trs-calme,
trs-froid; si froid et si calme, que, Lucie partie, j'ai dit  lise
que son amie tait _trs-bien_.

Mais le coup tait port, vois-tu! Si j'avais dit seulement trois
paroles, je me serais trahi et rendu ridicule, j'aimais Lucie. Pourquoi?
Oui, au fait, pourquoi Lucie et pas une autre? Il y en a ici  choisir
pour objet de mes rves, des demoiselles plus ou moins  marier, des
brunes, des blondes, des Anglaises sentimentales, des Parisiennes
pimpantes, des Allemandes toutes roses, des Italiennes toutes ples.
Lucie n'est rien de tout cela. Elle n'est peut-tre pas jolie; je n'en
sais rien. Elle m'a regard, elle m'a salu, je lui ai dit trois mots
insignifiants, j'avais probablement l'air stupide. Elle m'a vaguement
souri, et avec tout cela elle m'a pris mon coeur comme si elle me le
tirait de la poitrine avec ses deux mains, et elle me l'a emport avec
elle, probablement sans y attacher plus d'importance qu' une feuille
que l'on cueille en passant et par distraction  une branche du chemin.

Pre, toi qui as aim, est-ce comme cela qu'on devient amoureux d'une
femme? Se rend-on compte de ce qui vous plat en elle? Est-on dans son
bon sens quand cette flche vous arrive sans qu'on l'ait prvue, sans
qu'on ait eu le temps de s'en prserver?... Oh! le vieux Cupidon avec
son carquois et son arc! Je n'avais jamais song que ces emblmes
fussent l'explication de l'ternel phnomne, de l'vnement fatal,
aussi vieux que le monde, et aussi vrai il y a quatre mille ans qu'il
l'est encore aujourd'hui.

Mais je suis peut-tre fou! Dans le temps de froid examen o nous
vivons, doit-on tre ainsi la proie des antiques fatalits et des
instincts aveugles? Ne doit-on pas raisonner tout, mme l'amour, et se
dire, comme plusieurs que je connais:  quoi cela mnera-t-il? Tu ne
m'as pourtant pas appris cela, toi! Tu ne m'as pas recommand de veiller
sur les lans spontans de mon coeur! Il m'a sembl, au contraire, que
tu dsirais me le conserver chaud et entier; mais tu pensais que
j'aimerais lise et que mon bonheur viendrait d'elle. Je l'ai cherch
ailleurs, ou plutt la fatalit m'a appel ailleurs, car me voil
malheureux. Du moins, je souffre. Et je vis pourtant! et je ne sais pas
gurir!

C'est bien vulgaire, il me semble! Je me fais l'effet d'un amoureux
classique. _Vorrei e non vorrei._ Je ne sais ce que c'est, je ne sais ce
que j'ai, et je ne sais pas le dire,  toi, mdecin de mon me. J'ai
l'orgueil profondment irrit, et par moments je suis honteux de moi.
Aide-moi donc  me retrouver! Je ne comprends pas ce que je suis devenu.

Le jour o pour la premire fois j'ai vu Lucie, j'ai pass la soire 
me promener avec Henri. Il a vu,  mon silence, qu'il y avait en moi un
changement, et il m'a dit en riant:

Tu es donc amoureux?

J'ai ni, et puis j'ai avou.

Eh bien, m'a-t-il dit, je la connais, cette Lucie; elle est riche, mais
tu l'es aussi. Vos situations se valent, et on ne lui connat pas
d'engagements. Sa famille est trs-considre; la tienne aussi; je ne
vois pas d'obstacles. Fais-toi aimer.

Fais-toi aimer! comme si cela tait aussi facile que de se faire voir!
J'ai t si pouvant d'un conseil o je sentais toute mon me et tout
mon repos en jeu, que je l'ai repouss vivement. Je ne sais quelle sotte
honte m'a fait mentir aprs la sincrit du premier aveu. J'ai prtendu
que je n'tais pas pris au point de faire la moindre dmarche avant
d'avoir rflchi et surtout avant de t'avoir consult.

Pour le dernier point, je sentais bien que je te devais la premire
confidence. Eh bien, j'ai os encore moins avec toi qu'avec moi-mme. Il
m'a sembl qu'un sentiment si subitement clos te ferait sourire, 
moins d'tre exprim avec une certaine mesure; j'ai essay de t'crire
raisonnablement que j'avais perdu la raison. Je n'ai pas pu rsoudre un
pareil problme.

Le lendemain, comme je flottais dans cette agitation vague et terrible,
le hasard ou plutt ma destine m'a conduit au chteau de Turdy. Il
avait t convenu que j'irais avec madame Marsanne et sa fille 
l'abbaye de Hautecombe, que nous connaissions dj, mais o nous
n'avions pas visit la fontaine intermittente, dite des _Merveilles_.
C'est une attrape bien conditionne; mais le lac, vu de la hauteur, est
si joli! Et puis lise et sa mre taient gaies; Henri, qui nous servait
de _cicerone_, est toujours parfaitement aimable; les petits bateaux du
lac sont trop petits et parfaitement incommodes, mais ils sont bien
mens par de bons Savoyards enjous et obligeants, et notre promenade,
riante par elle-mme, pouvait supporter beaucoup de dceptions.

Comme nous redescendions le lac, lise proposa de me montrer de prs le
chteau de Turdy, qui est sur la mme rive que l'abbaye,  peu prs en
face d'Aix-les-Bains. Le coeur me battit bien fort; mais j'eus l'air de
ne m'intresser qu'au chteau, et nos bateliers nous dposrent dans un
petit port compos de quelques maisons de pcheurs ombrages de beaux
arbres et tapies  la rive, dans l'chancrure d'un rocher.

Tu connais ce beau pays de Savoie; je ne sais si tu te rappelles cette
localit, tout ce rivage du lac du ct que ferme  pic la muraille
dentele appele la chane des monts du _Tchat_, du _Chat_ en langue
vulgaire. Nous avons vu ensemble de plus grands lacs et de plus hautes
montagnes; mais celles-ci ont une lgance de formes et une limpidit de
couleur qui me charment. Ce beau calcaire du Jura se refuse aux teintes
sombres de l'humidit et aux souillures pittoresques de la dcrpitude.
Le vieux manoir de Turdy, difice lgant dans sa force et plant 
mi-cte de la montagne, mire dans le lac, trop bleu peut-tre, sa face
carre, peut-tre trop blanche. Les constructions du chemin de fer sur
la rive oppose sont trop blanches aussi, mais elles ne jurent pas sur
les roches ples et nues qu'elles dcorent de tourelles et de portiques
encorbells  l'entre et  la sortie de chaque tunnel. Il y en a, je
crois, huit ou dix le long du lac que ctoie la voie ferre. Voil les
riantes fortifications de l'ge moderne, et je n'ai pu me refuser 
cette rflexion qu'lise n'a pas voulu prendre au srieux, et qui me
frappait pourtant comme une ide saine et rassurante pour l'avenir:
c'est que les tours  mchicoulis et les monumentales barrires de cette
rgion ne ferment plus la communication entre les peuples, mais qu'elles
l'ouvrent, au contraire, avec les forces souveraines de l'industrie, 
travers les flancs compacts des montagnes, obstacles que la nature
elle-mme semblait avoir voulu poser  l'change des relations sociales,
et que l'homme a pu et voulu vaincre.

La partie du Jura que je te dcris, par manire de calmant, avant de te
faire entrer dans mon orage intrieur, est donc surprenante de couleur
frache et d'aspect thtral.

C'est bien le pays que la _fashion_ europenne a pu adopter pour ses
promenades de sant ou de plaisir. Des routes magnifiques, des
constructions coquettes, des chalets luxueux, d'antiques manoirs
rajeunis, des cultures vivaces, un grand air de bien-tre et de propret
chez les habitants enrichis par l'affluence des trangers; tout cela ne
parlerait pas assez  l'imagination de l'artiste, si,  deux pas du
riant vallon d'Aix et du paisible lac, la nature ne reprenait sa libre
et forte allure alpestre. J'ai pu en juger, lorsque, arrivs  Turdy,
nous nous sommes trouvs tout d'un coup sur la terrasse forme par le
vaste sommet du massif carr du vieux chteau. De l, on domine tout le
lac, long, troit, sinueux et ressemblant  un large fleuve du nouveau
monde; mais quel fleuve a cette transparence de saphir et ces
miroitements iriss?

Le manoir de Turdy n'est pas loin de l'extrmit du lac, ct de
Chambry. Il est situ  deux ou trois heures de marche verticale, juste
au-dessous de la dent du Chat, la pointe la plus leve de cette crte
marmorenne qui presse le rivage en plongeant tout droit dans le flot,
et assis sur un rocher qui dpasse et mouvemente un peu la ligne trop
roide de ce rivage abrupt. Ce rocher est assez vaste pour porter un
paysage entier de jardins et de fabriques admirablement pos dans ses
ondulations. Le manoir est d'un beau style et de taille  figurer sans
mesquinerie parmi les escarpements qui le portent et le dominent. Il est
compltement inhabit, quoique en bon tat de rparation extrieure;
mais probablement il faudrait, pour arranger l'intrieur, des dpenses
trop considrables, et gnralement les habitants du pays prfrent
accoler, au pied ou au flanc de ces vastes et incommodes constructions
de leurs pres, des logis modernes  la mode anglaise ou suisse. Celui
de Turdy est bas et occupe une ligne assez longue, avec des ailes en
retour. Ombrag d'un gros massif de beaux arbres, il est comme cach et
abrit par la forteresse, contre le couronnement de laquelle il
s'appuie, tournant le dos au lac et ne regardant pas mme en face de lui
la muraille austre de la montagne, qui lui est cache par les gros
tilleuls du jardin.

En revanche, une large chappe de vue  gauche, sur la terrasse, en
demi-cercle de ce jardin, permet d'embrasser toute la valle de
Chambry,  laquelle l'extrmit du lac sert de premier plan, et dont le
profond horizon est ferm par les glaciers majestueux des grandes alpes
de neige. Mais la vue gnrale du site est  prendre sur le toit plat du
vieux chteau. De l, on voit s'ouvrir magnifiquement la gorge qui serre
le lac, et on peut compter les nombreux plans et mandres de la valle
de Chambry, large et long soulvement bossel, fouill, craqu et
disloqu dans tous les sens, et enfin affaiss dans son ensemble
dsordonn, au milieu du soulvement rest debout des montagnes
environnantes.

C'est un beau spectacle que celui de cette nature en ruine que dcore
une splendide vgtation, vierge en apparence, bien que partout dirige
ou utilise par la main de l'homme. Elle est si gazonne, si arrose, si
lave et si frache de ton, cette nature savoisienne, qu'on peut lui
reprocher quelquefois, surtout aux environs d'Aix, d'tre un peu
vignette anglaise, paysage romantique compos et colori  plaisir.
D'autre part, les cultures, o, comme en Italie, la vigne court en
guirlandes sur les arbres, mais ici avec une coquetterie plus arrange,
ont un air de fte champtre qui manque un peu de navet. Heureusement,
 deux pas de l, le roc nu avec des chutes d'eau dans ses brisures, les
ravins profondment tranchs et charriant des blocs au milieu des
prairies, les arbres et les terres entrans par les orages, montrent
bien que la beaut primitive conserve ici une certaine habitude
terrible, et que ni le touriste de la belle saison ni le patient et
laborieux paysan de la montagne ne l'ont encore soumise entirement 
leur profit ou  leur plaisir.

Je regardais ce grand, fier et doux tableau, songeant au plaisir de
vivre l, prs d'une femme aime, lorsqu'une voix dj connue comme si
je l'eusse entendue toute ma vie me fit tressaillir et frissonner:
c'tait mademoiselle La Quintinie, qu'on nous avait dite absente, et qui
rentrait de la promenade avec son grand-pre. Elle accourait embrasser
lise, et madame Marsanne se hta me prsenter  M. de Turdy.

C'est un grand vieillard maigre, poli, un peu timide, assez insignifiant
 premire vue, mais que je ne pouvais cependant pas regarder sans
intrt, car il avait une rputation de grande honorabilit, et je
savais dj que Lucie l'adore. Il m'accueillit avec cette politesse
provinciale qu'on raille  Paris, mais que je trouve fort bonne et fort
agrable quand elle n'est pas exagre, et c'tait ici le cas. On nous
fit entrer au salon, et il n'y eut pas moyen de s'en aller. Lucie
retenait obstinment ces dames  dner. M. de Turdy, qui connaissait un
peu Henri, nous retint tous les deux. On renvoya nos bateliers, on se
chargeait de nous faire reconduire le soir.

C'est ainsi que je me suis trouv introduit et accept dans la maison de
Lucie, non comme un prtendant qui n'et peut-tre jamais os se
prsenter; mais comme un hte et un ami de plus que le hasard protge.
Je ne sais pas trop ce qui s'est pass avant et pendant le dner. Je ne
sais pas mieux dire dans quel tat d'motion bizarre je me trouvais.
J'avais des envies nerveuses de rire et de pleurer, et, si j'eusse bu
autre chose que de l'eau, je me serais cru surpris par l'ivresse.

Peu  peu je me suis retrouv en rencontrant deux ou trois fois les yeux
de Lucie fixs sur moi et comme tonns. J'ai repris l'aisance que donne
l'habitude du monde, mais non le calme intrieur. La voix de Lucie,
extraordinairement forte et douce en mme temps me frappait de secousses
lectriques chaque fois qu'elle s'levait au-dessus du diapason de la
causerie intime. Cette voix a, je t'assure, une puissance fascinatrice;
et je crois mme qu'elle est, en ce qui me concerne du moins, la plus
grande sduction extrieure de Lucie. Elle est parfois vibrante comme
l'airain et remplit le milieu o elle rsonne comme une sorte de
commandement majestueux. Son rire est si franc, si large, si chantant,
qu'il n'y a pas d'orage qu'il ne doive couvrir ou disperser. Une
interpellation directe de cette voix  son diapason lev est comme un
appel aux armes dans le tournoi de la conversation. Et puis, ds qu'elle
a engag un change quelconque de paroles, elle s'emplit d'une suavit
qui semble verser des torrents de tendresse et d'abandon, quelque
insignifiant que soit le fond de l'entretien.

Ceci ne veut pas dire que Lucie parle avec frivolit sur quoi que ce
soit. Au contraire elle est srieuse sous un grand air de gaiet
juvnile; mais je veux te faire comprendre qu'avant de l'apprcier dans
son intelligence on est dj subjugu par son accent.

Son regard est comme sa voix, il est franc et doux, non pas hardi, mais
brave, trop souvent distrait peut-tre, mais toujours pntrant quand on
l'obtient en plein visage, et bienveillant pour peu qu'on le mrite. Ses
yeux sont d'une limpidit que je n'ai jamais trouve dans les yeux
noirs. Ils ne sont pas noirs du reste, du moins je les vois d'un ton
orang quand je parviens  me rendre compte de quelque particularit en
la regardant; car, malgr mon habitude de contempler avec un soin gal
l'ensemble et les dtails de toute chose et de tout tre, ce qui me
domine dans l'aspect de Lucie, c'est l'ensemble. Cela tient  ce qu'il
m'est impossible de la regarder de sang-froid. Je ne sais quel vertige
flotte autour d'elle; c'est comme le frissonnement d'un nimbe.

Mais comme je dois t'impatienter avec mon rcit qui n'avance pas! Ce
jour-l, il ne se passa rien du tout entre elle et moi, rien d'apparent
du moins. Nous tions parfaitement trangers l'un  l'autre, et je me
taisais, dans la crainte de perdre une seule de ses paroles ou de me
distraire de l'motion dlicieuse o je me sentais plong. Qu'a-t-elle
dit? A-t-elle dit quelque chose? De quoi a-t-on parl autour de nous ce
jour-l? Je n'en sais absolument rien. J'tais dans un tat surprenant;
il me semblait faire un rve de somnambule, marcher au bord d'un
prcipice avec aisance et savourer l'enivrement de l'abme avec la
confiance d'un fou.

J'ai t seulement frapp de la manire dont elle m'a dit adieu. M. de
Turdy engageait Henri  revenir souvent le voir, et, comme il s'tait
aperu de mon admiration pour le beau site o s'lve sa demeure, il
m'invitait  revenir aussi. Sa petite-fille et lui nous ont reconduits
jusqu'au bord du lac, o deux barques nous attendaient. Dans la
premire, qui est celle de M. de Turdy, il n'y a, en sus des bateliers,
de place que pour deux personnes. C'est un de ces petits canots effils
qui nagent avec une vitesse tonnante. Madame Marsanne et sa fille
s'assirent dans cette barque et passrent devant. Il y en avait une plus
grande pour Henri et pour moi; celle-ci s'appelait _les Amis_, la
premire s'appelle _Lucie_. Je compris que M. de Turdy n'admettait
jamais d'autre passager que lui-mme avec sa petite-fille, et je lui en
sus un gr infini. Ces embarcations sont si troites, qu'il n'y a
vraiment aucune pudeur  y entasser des femmes et des hommes. En nous
quittant, M. de Turdy nous cria: Au revoir! et Lucie rpta d'une voix
franche ce mot, qui ne s'adressait qu' moi par le fait du hasard.
J'tais entr le dernier dans la barque, j'avais encore un pied sur le
rivage, et Henri tait dj au bout de la proue, prtendant ramer  la
place du batelier pour ne pas prendre froid.

Il eut bientt assez de cette gymnastique. Le lac est plus large qu'il
ne parat. Henri vint donc s'asseoir prs de moi. La lune tait
resplendissante, et le ciel, cribl d'toiles, ressemblait  un ciel de
Naples. Je ne voulais parler que de ce beau spectacle; mais Henri me
parla de Lucie.

Eh! me dit-il, il va bien, il va mme trs-bien, ton mariage! C'est
trs-romanesque, et pourtant cela va tout seul.

J'tais pouvant de cette ouverture, je la trouvais insense, et, si
tout autre qu'Henri Valmare me l'et faite, je crois que je me serais
fch. Me parler avec cette lgret, cette libert d'esprit du but
terrible et sacr de l'amour, et cela au dbut du premier sentiment, 
l'invasion du premier trouble, c'tait me traiter comme on ferait d'un
oiseau que l'on prcipiterait sans ailes dans l'inconnu de l'espace. Je
ne rpondis point. Je sais qu'Henri est bon quand mme. C'est le plus
intime, sinon le plus sympathique de mes amis d'enfance. Il a ton estime
et ton affection; mais tu avais bien raison de me dire: Vous ne vous
comprendrez pas toujours. Le fait est que dj nous ne nous comprenions
plus du tout, et que sa prcipitation me semblait un outrage  la divine
puret de mon premier rve.

Il ne s'inquita gure de mon silence!

J'ai beaucoup parl de toi  M. de Turdy, reprit-il. Comme il me
questionnait sur ton compte, frapp qu'il tait de ton heureuse
physionomie, je lui ai racont toute ta vie, la manire dont ton pre,
rest veuf de bonne heure, t'a lev lui-mme  lui tout seul,  sa
manire, en homme trs-fort, trs-admirable et trs-original qu'il est;
comme quoi cet excellent pre avait russi  faire de toi un garon
charmant, chevaleresque, potique, un vritable Amadis des Gaules. J'ai
dit tout cela sans rire, parce que j'aime ton pre et toi, parce que,
tout en vous trouvant singuliers, je vous estime  l'gal de ce qu'il y
a de meilleur dans le monde; et mon vieux Turdy qui n'est pas mal don
Quichotte non plus, a pris feu tout de suite. Il ne m'a pas demand si
tu tais riche ou pauvre, mais si tu _tais occup_. J'ai rpondu: Il
s'occupe, ce qui n'est peut-tre pas la mme chose; mais il n'a point
paru faire de distinction, et je te jure que tu as fait sa conqute et,
par consquent, celle de sa charmante petite fille, qui ne voit que par
ses yeux.

Je ne rpondais toujours point. Je ne voulais ni approuver la
prcipitation d'Henri, ni le dgoter de me rendre service, car je
sentais bien qu'il pouvait seul suppler  ma timidit.... D'o vient
que cette brusque faon de me pousser dans ma destine me faisait
souffrir?

Il remarqua mon silence et parut s'en inquiter.

Aprs a, me dit-il, peut-tre t'es-tu moqu de moi en me disant que tu
tais pris de mademoiselle La Quintinie; et peut-tre au fond
penses-tu toujours  mademoiselle Marsanne?

--Dis-moi, lui rpondis-je, que tu es amoureux d'lise, et laissons
l'autre tranquille. Pauvre jeune fille, si riante et si heureuse,
qu'a-t-elle fait d'excentrique ou de hasard aujourd'hui, pour que deux
coliers en vacances se permettent d'pier le premier battement de son
coeur et de disposer de sa vie dans leurs rves?

Henri se prit  rire, et puis tout d'un coup il me dveloppa d'un ton
fort srieux, et pour la premire fois, ses thories sur l'amour et le
mariage.

Mon cher ami, dit-il, libre  toi de te prendre pour un colier; mais,
moi, je sens que je suis un homme, et un homme de mon temps, qui plus
est. A vingt-cinq ans, j'en ai,  beaucoup d'gards, cinquante. Tu ne
m'en fais pas ton compliment, je le sais, je t'en dispense. Je n'ai pas
la prtention de te servir de modle, et je ne me permets pas de vouloir
rien dranger au systme d'ducation que ton pre t'a appliqu. Je suis
ce qu'on m'a fait, ce que le monde d'aujourd'hui fait de tous les jeunes
gens qui ne se prsentent pas  lui arms de toutes pices par la desse
Minerve, et cuirasss de thories plus ou moins transcendantes. Je ne
suis pas venu au monde comme toi, avec une fortune bien tablie. Mon
pre a mang gaiement la sienne sans trop songer  mon avenir, c'tait
son droit. Il m'a procur un emploi assez lucratif dans un ministre. Je
suis un homme _occup_, moi, et je n'en suis pas plus fier car mon
occupation ne sert absolument  rien et ne me prend pas une parcelle de
mon intelligence, de mon coeur ou de ma volont. Je suis un privilgi
qui ne feint mme pas de travailler, vu qu'il est fier et mprise
l'hypocrisie, un tre compltement inutile  la socit, et qui ne se
soucie pas plus d'elle qu'elle ne se soucie de lui. Mon pre s'est servi
d'une influence acquise par ses opinions; moi, je n'ai pas encore
d'opinions politiques, et, comme je suis un honnte garon, je ne feins
pas plus d'en avoir que je ne feins de prendre mon emploi au srieux. Je
sais trs-bien qu'en perdant mon pre, je resterai sans appui, et que,
si j'ai affaire alors  des suprieurs zls,  des pdants
administratifs, je perdrai ma place. Voil pourquoi je songe  me marier
pendant que j'ai cette place, qui fait de moi ce qu'on appelle un parti
sortable. Qui dit mariage dit donc _affaire_ dans la position o je
suis; cette position, je ne me la suis pas faite, je l'ai subie. Je
n'aurais pas mieux demand que d'tre un homme de mrite, mais on ne m'a
pas donn l'occasion de le devenir. J'y supplerai par ma volont quand
je me sentirai mr. Je rflchirai, j'crirai ou j'agirai; je serai
quelque chose. Il n'est pas permis de ne rien tre au temps o nous
vivons. Ce que je produirai, je ne le sais pas encore, mais je sais la
philosophie que j'aurai, et je veux bien te la dire d'avance.

Je ne sais absolument rien de la vie future, voil pourquoi je ne la
nie pas; mais je ne force pas non plus mon imagination pour y croire;
Toute ma religion consiste  accepter l vie prsente telle qu'elle est,
et  ne pas chercher querelle  Dieu sur son peu de dure. J'accepte
aussi la courte mesure d'intelligence qu'il m'a donne, ainsi qu' la
plupart de mes semblables, et ma vertu consiste  n'en pas faire le
mauvais usage de prfrer le laid au beau, le mal au bien. Donc, je ne
ferai jamais d'action perverse et je n'aurai pas de vices, ce qui ne
sera pas une conduite trop vulgaire; je n'ai pas de got pour ce qui est
vulgaire.

Te voil fix sur mes principes de religion et de moralit, ils
tiennent, comme tu le vois, en deux mots: tolrance et bon got. C'est
assez, si ces deux mots-l sont srieux.

Passons au chapitre du sentiment. Je suis passionn, avec l'imagination
froide, c'est--dire que je suis jeune, que je n'ai abus de rien, que
j'ai encore des sens, et que je suis trs-capable d'aimer une femme  la
condition qu'elle sera ma femme et que je pourrai l'estimer. Je n'estime
pas les femmes en gnral. Toutes celles que j'ai connues intimement
jouaient un rle quelconque, et se sont classes dans mon souvenir comme
des actrices plus ou moins habiles; mais celle que je choisirai sera
force d'tre naturelle, vu qu'elle ne fera aucun effet et n'aura aucune
prise sur moi, si elle ne l'est pas. Qu'elle soit du reste tout ce qu'il
lui plaira d'tre, srieuse ou frivole, artiste ou bourgeoise d'esprit,
pieuse ou philosophe, ambitieuse ou modeste, mondaine ou cnobitique,
pourvu qu'elle soit de bonne foi dans le caractre qu'elle me montrera
et honnte dans la satisfaction de ses instincts, je lui laisserai sa
libre initiative. Elle sera fidle, c'est tout ce qu'il me faut, et
jamais ridicule, j'en rponds, j'y veillerai; je saurai la choisir, te
dis-je, et je l'aiderai  marcher droit, je l'y contraindrai au besoin.
Je n'ai donc aucune frayeur du mariage, j'en remplirai consciencieusement
tous les devoirs, et je me ferai respecter, je me le suis jur  moi-mme.

J'ai dit. Tu connais  prsent celui qui te parle. Je passe au fait
prsent, au sujet qui t'occupe. lise Marsanne me plat; elle est,
jusqu' ce jour, la seule femme dont je puisse dire: Je peux l'aimer;
mais je ne l'aime point encore, je n'ai pas lch la bride  la vivacit
de mon got pour elle. Dis-moi franchement, et une fois pour toutes, que
tu renonces  elle et que ton pre t'autorise  n'y plus songer, et
demain je te dirai peut-tre que je suis amoureux d'elle, si ce mot-l
te parat ncessaire au srieux de mes projets.

J'ai voulu, cher pre, te rapporter aussi textuellement que possible
tout ce discours de notre ami, parce que madame Marsanne, voyant que je
ne recherche pas sa fille, te consultera probablement avant d'couter un
autre prtendant. Peut-tre que tout cela ne t'apprend rien, qu'elle t'a
dj crit la tournure que prenaient les choses en ce qui concerne
lise, et que depuis longtemps tu as pntr le caractre et les ides
d'Henri. Peut-tre que tu les as peses dans ta sagesse, et que tu as
dj port ton jugement. Permets-moi cependant de te dire le mien, lise
Marsanne et Henri Valmare me semblent faits l'un pour l'autre, et j'ai
quelque sujet de croire qu'ils s'entendent dj fort bien.

Quant  mon avis,... qu'importe? Puis-je dire que j'ai un avis, une
thorie quelconque  opposer au programme que mon ami s'est fait sur
l'amour et le mariage? Non, en vrit, je n'avais pas encore beaucoup
pens au mariage, moi, et, depuis que j'aime, tout se rsume pour moi
dans le besoin de l'amour ternel, de l'amour exclusif. Le mot de
mariage ne m'offre pas un sens  part, et je ne peux rien discuter  ce
sujet avec Henri, qui fait de l'amour une sorte de satisfaction physique
lgitime, nergique et amicale, mais o il semble que les croyances, les
opinions, les ides en un mot doivent faire ternellement deux lits.

Je lui ai jur que ni toi ni moi n'apporterions d'obstacle  ses
projets, et je le priai de ne pas se proccuper des miens  ce point de
vue.

Deux jours aprs, nous allmes rendre notre visite  M. de Turdy. Il
tait seul. Sa petite-fille va de temps en temps voir sa tante 
Chambry. Les jeunes personnes du monde vont rarement ainsi seules dans
leur voiture. Moi, je n'y trouvais rien  redire, je devais croire et je
crois  la fidlit et au dvouement des vieux serviteurs auxquels M. de
Turdy confie son unique enfant; mais Henri, qui est plus occup que moi
des usages, a demand assez navement au vieillard si les jeunes
Savoyardes jouissaient de la libert qu'on accorde aux demoiselles
anglaises.

Non, pas du tout, a-t-il rpondu; mais ma Lucie, n'est plus une petite
pensionnaire. Elle n'a pas de mre, sa tante est infirme, et, moi, je
suis bien vieux; je me dplace difficilement. Son pre n'est ici que
lorsqu'il peut drober quelques jours  ses fonctions militaires. Lucie
a le coeur partag entre nous trois; elle ne peut gure suivre le
gnral, qui n'est jamais install que provisoirement, et qui, tant
toujours cens en activit de service, se flatte toujours d'entrer en
campagne  la premire occasion. C'est un bon pre que mon gendre, et il
voit que Lucie est plus convenablement et plus heureusement fixe dans
la vieille famille sdentaire que dans une ville de garnison. Il a donc
bien voulu me faire jusqu'ici le sacrifice de me laisser mon bton de
vieillesse, et je lui en sais un gr extrme. C'est un homme excellent,
bien qu'un peu imposant de manires.

En prononant ce mot d'_imposant_, M. de Turdy eut une sorte de
mystrieux sourire qui me frappa, mais qui ne m'a pas t expliqu. Il
continua de motiver  nos yeux, avec une condescendance qui me frappa
aussi, l'espce de libert dont jouit sa petite-fille, et c'est alors
seulement que j'appris l'ge de Lucie. Je ne le souponnais pas: je lui
avais donn de seize  dix-sept ans.

Elle est majeure depuis un an, nous dit-il, et je trouve qu'il serait
ridicule de l'astreindre  toutes les minuties de l'tiquette
ncessaires aux petites ingnues. Elle est arrive  la jeunesse
complte, entoure de tant d'estime et de respect, que nous croyons
juste, sa tante et moi, de lui laisser recueillir un peu le bnfice de
sa raison et de sa pit.

Puis, s'adressant  Henri, il ajouta:

Vous trouverez peut-tre ce dernier mot un peu rauque dans ma bouche de
mcrant; mais je veux vous dire--devant votre jeune ami
prcisment--que je me suis fort amend depuis un an ou deux. Il est
temps, n'est-il pas vrai? N'allez pourtant pas me croire converti! Les
capucinades sont fort de mode en ce temps-ci. Moi, j'ai pass l'ge o
elles pourraient tre utiles, et je m'en tiendrai  la chose qui m'a
suffi jusqu' ce jour. Je nie le Dieu personnel, voyant, coutant,
veillant et rglementant la cration  la manire d'un administrateur
mrite. Si Dieu existe, il n'a, selon moi, de comptes  rendre 
personne de sa gestion, et il l'abandonne aux lois tablies par la force
des choses. Je sais que vous n'tes pas beaucoup plus spiritualiste que
moi, mon cher Valmare; mais votre jeune ami,... dont j'ignore absolument
les opinions...

Je lui demandai si c'tait une question qu'il me faisait l'honneur de
m'adresser.

Non, reprit-il, je n'ai pas ce droit-l, et, d'ailleurs, je reconnais
aujourd'hui que je ne l'ai envers personne. Il fut un temps o j'tais
un peu fanatique d'incrdulit, et o les momeries me poussaient  bout.
J'ai mis de l'eau dans mon vin, o plutt ma petite-fille a baptis mon
breuvage, et je me suis laiss faire. Elle m'a reproch mon intolrance;
elle m'a jur qu'elle respectait mes ides, qu'elle ne chercherait
jamais  me les ter, et elle m'a tenu parole. Enfin ma petite dvote a
remport la victoire. Je ne dis plus rien, je laisse  chacun sa
fantaisie, je ne me moque plus des pratiques; je ne rclame plus la
libert de conscience, puisqu'on me l'accorde  moi-mme. Qu'en
pensez-vous?

Il me regardait. Je ne sais ce que j'allais rpondre; peut-tre
n'aurais-je pas du tout rpondu, lorsque mademoiselle La Quintinie
entra. Je ne m'y attendais pas. Elle tait venue par le lac, elle avait
mont la cte  pied et s'tait introduite sans fracas par le jardin;
elle avait laiss son chapeau sur un banc, elle se trouva assise au
milieu de nous aprs avoir bais le front blanc et luisant de son
grand-pre, comme si, ayant assist  la conversation, elle le
remerciait de ce qu'il venait de dire.

Je crois qu'elle avait effectivement surpris et devin ses dernires
paroles, car elle se tourna gaiement vers Henri en lui disant:

Vous n'allez pas soutenir le contraire, monsieur Valmare?

--Je n'avais pas la parole, rpondit Henri en me dsignant. Voici
l'oracle consult.

--Un oracle! dj? s'cria Lucie avec son beau rire moqueur et
caressant.

--Quand on est oracle  mon ge, lui rpondis-je, on reste muet, ou l'on
s'en tire par des nigmes.

--Ni l'un ni l'autre, reprit-elle, ou bien l'on n'est qu'un faux oracle,
c'est--dire rien. Moi, je sais que vous tes quelque chose, on nous l'a
dit, et je crois de tout mon coeur que vous tes quelqu'un. Il faut
parler et dire de bonne foi tout ce que vous pensez.

Il me sembla qu'elle me faisait subir  dessein un interrogatoire, que
son grand-pre s'y prtait, qu'il avait amen cela, et qu'elle en
tirerait parti avec adresse, tout en y mettant une apparence d'imprvu.

Pensait-on dj que je me prsentais, et que je m'offrais sans retour?
Henri avait-il dj, ds ma premire visite, trahi le secret de mon
mutisme effar? Henri, si prudent pour lui-mme dans la vie, tait-il 
ce point imprudent pour les autres? Je me crus plac sur la sellette, et
j'eus un mouvement de terreur et de dpit si prononc, que je faillis
m'enfuir sans dire un mot.

Lucie vit mon air perdu. Je crois que je rougissais comme un enfant.
Elle fut trs-gaie, et d'une gaiet dont il tait impossible de se
piquer; car cet accent de bont qui est en elle, ce ton de bonhomie
presque fraternelle ds le premier abord, est une sduction dont je ne
puis te donner l'ide. Elle prtendit que j'tais en proie au vertige
des pythonisses, que je regardais la fentre, et elle courut la fermer,
assurant que j'avais le projet de m'envoler pour soustraire le secret
des dieux  la vaine curiosit des mortels. Quand j'eus ri et plaisant
 mon tour, j'esprai en tre quitte; mais Henri, qui voulait absolument
me faire _briller_, y revint, et Lucie insista. Je pris mon parti alors
avec la tmrit que soulve en moi la moindre apparence de perscution.
C'est de mon ge, et c'tait mon droit. Je veux tcher de me bien
rappeler ce que j'ai dit ce jour-l; car, ds ce jour-l, j'ai brl mes
vaisseaux et compromis sans retour mon rve d'amour et de bonheur.

J'ai dit que les oracles n'taient pas responsables de leurs arrts,
qu'ils taient la proie toute passive d'une vrit infernale ou cleste
agissant en dehors d'eux et malgr eux. L-dessus, j'ai dclar que je
ne voyais pas matire  prononcer, parce que je ne me trouvais aux
prises en ce moment avec aucune foi relle. M. de Turdy, en accordant 
sa petite-fille le droit de croire au Dieu _personnel_, cessait d'tre
l'incrdule qu'il avait la prtention d'tre. Mademoiselle La Quintinie,
en respectant l'incrdulit de son grand-pre, abandonnait les voies de
l'orthodoxie. Il n'y avait plus de doctrine ds qu'il y avait
transaction. L'oracle, voyant des ides aussi confuses troubler son
atmosphre, demandait  descendre du trpied et  garder ses
inspirations pour lui-mme.

C'est--dire, rpondit mademoiselle La Quintinie, que vous accaparez
pour vous tout seul la vrit suprme. C'est fort vilain! c'est de
l'gosme! Mais vous en avez dit assez, malgr vous, pour que j'en fasse
mon profit, et je crois que j'ai eu tort de faire si bon march du peu
de foi de mon grand-pre. Pourtant, si j'tais ergoteuse, je vous dirais
que vous me donnez raison; car, si mon grand-pre, en tolrant mes ides
religieuses, a fait un pas vers la foi, je reste orthodoxe en me
rconciliant avec une me  demi-convertie.

Elle disait cela d'un ton trs-net et tout en caressant le vieillard,
qui, souriant et vaincu, me regardait comme pour me demander s'il tait
possible de rsister  ce bel aptre.

Je rsistai pourtant sans trop savoir pourquoi; je me sentais pouss 
la rvolte par un instinct de loyaut. Plus on se sent pris, plus on
doit offrir srieusement son me, et il n'y aurait rien de srieux dans
la prudence vasive. Je soutins donc mon assertion. Je ne voulus rien
cder. Je dclarai que, si j'avais une doctrine de foi bien arrte, il
me serait impossible de la modifier au gr de mes affections ou de mes
sympathies.

Savez-vous que cela est effrayant? objecta mademoiselle La Quintinie.
Vous dites: Si j'avais une doctrine! Donc, vous n'en avez pas, et avec
cela vous tes plus intolrant que ceux qui en ont une!

Je rpondis qu'une doctrine ne s'improvisait pas  mon ge, que je
travaillerais de toute mon me  m'clairer, et que je me prparais 
croire et  penser par un grand respect envers l'essence mme de la foi,
comme un homme qui va franchir quelque dangereux passage s'assure contre
le vertige et consulte sa volont.

Lucie me regardait attentivement, comme si elle et tudi de sang-froid
ma fermet intrieure dans les lignes de mon visage; puis, aprs un
instant de silence, elle dit d'un ton trs-srieux:

Je crois que vous avez raison, et que cet apprentissage d'austrit
intellectuelle vous mnera  la vrit.

Henri prit cela pour des paroles d'encouragement. Moi, je sentis que le
ton et le regard de Lucie me faisaient vaguement beaucoup de mal; mais,
quand Henri me demanda ensuite pourquoi, je ne sus pas le lui dire.

On parla d'autre chose, et nous prmes cong. Notre visite avait dur
plus longtemps qu'il n'tait strictement convenable; mais, loin de nous
le faire sentir, on nous invita  une promenade  laquelle madame
Marsanne et sa fille, ainsi que deux ou trois autres personnes, allaient
tre convies. M. de Turdy chargea Henri de prendre jour avec ces dames
et de lui crire leur dcision.

Madame Marsanne me prit  part le soir mme pour me demander comment
s'tait passe ma seconde visite  Turdy. Je lui en rendis compte
sincrement. Comme jamais il n'a t question entre elle et moi des
projets que vous aviez faits ensemble, et que je suis cens, aussi bien
qu'lise, les ignorer absolument, je crus devoir exprimer sans dtour
mon admiration pour Lucie et ma sympathie pour son grand-pre.

Prends garde, mon cher mile, rpondit notre amie. Mademoiselle La
Quintinie a refus plusieurs partis, et, bien qu'elle n'ait pas affich
une rsolution dcisive, sa famille craint qu'elle ne tourne tout
doucement  l'habitude du clibat. Il faut que je t'apprenne ce que
c'est que Lucie. Je ne le sais rellement que depuis deux ou trois
jours, ayant t aux informations auprs des personnes du pays.

Lucie n'est pas seulement une charmante fille que mon lise a connue
trs-gaie et trs-intelligente au couvent: c'est  prsent une personne
plus que distingue: c'est, dit-on, une femme rellement suprieure.
Elle a tant de got et de bon sens, qu'elle le cache plutt qu'elle ne
le montre; mais il parat qu'elle est aussi instruite qu'une femme peut
l'tre et qu'elle a un grand talent de musicienne, avec cela un
caractre qui, par le courage et l'lvation, ne parat pas de son sexe.
Tout en la chrissant, lise se moque un peu d'elle entre nous. Moi, je
suis moins susceptible que ma fille, et je vois dans mademoiselle La
Quintinie une personne qui ne se dcidera pas aisment au mariage, parce
qu'elle a le droit d'exiger beaucoup et parce qu'elle ne connat pas les
petites ambitions, l'ennui de l'oisivet, le besoin de paratre, enfin
toutes les petites raisons qui dterminent la plupart des jeunes filles.

Si j'tais sa mre, poursuivit madame Marsanne, peut-tre la
laisserais-je suivre cette voie exceptionnelle,  la condition que
j'aurais pour me consoler une autre fille comme lise, destine 
prendre la vie plus terre  terre. On dit que le gnral La Quintinie
n'entend pas de cette oreille, et que, quand il a le loisir de s'occuper
de Lucie, il tempte de la voir encore fille  vingt-deux ans. Il menace
alors les vieux parents de la leur retirer, s'ils ne trouvent pas  la
marier au plus vite. Donc, le grand-pre avait jet d'abord les yeux sur
Henri Valmare; mais il parat qu'Henri a une inclination.

Ici, madame Marsanne sourit d'une manire expressive, et elle continua:

Du moins Henri m'a dit qu'il l'avait fait clairement pressentir ds les
premiers mots trs-bienveillants et trs-gauches du bonhomme Turdy.
Aussi le bonhomme a-t-il song  toi ds qu'il t'a vu et qu'il a su
d'Henri qui tu es et ce que tu vaux. Je laisserai tous mes biens 
Lucie, a-t-il dit. Sa grand'tante en fera autant. Nous n'avons donc pas
 nous proccuper de la fortune du futur. Ma soeur a des ides un peu
fodales, c'est un radotage dont je souris. On passera sur le nom, quel
qu'il soit. Ce qu'il nous faut, c'est un jeune homme charmant,
trs-instruit et d'un caractre un peu exceptionnel,  la fois
enthousiaste et vertueux, comme vous m'avez dpeint M. mile Lemontier.
Celui-l pourrait plaire  ma petite-fille, qui sait? Rien ne cote
d'essayer. N'en dites rien au jeune homme; mais, si Lucie lui tourne un
peu la tte, ne le dcouragez pas; car, de mon ct, je plaiderai sa
cause vivement.

En me rapportant les paroles de M. de Turdy, madame Marsanne m'avait
paru, elle, plaider avec une dlicate rserve la cause des amours
d'Henri et d'lise. Aussi je me gardai bien de dire non au rve du vieux
Turdy, et, tout en m'y prtant  mes risques et prils, je priai madame
Marsanne de ne point t'en crire. J'eus peut-tre tort, mais je
craignais de te tourmenter l'esprit. Tu avais un grand travail 
terminer, et moi, me sentant pris trop vite et trop fortement, je me
flattais de me calmer et de t'entretenir peu  peu de mes esprances
sans te bouleverser de mes anxits.

Dans tout-cela, cher pre, ne te semble-t-il pas que les personnes
graves, le grand-pre, madame Marsanne et Henri, qui se pique d'avoir
cinquante ans, ont agi bien vite? Je ne leur en veux pas. Ils n'ont pas
devin combien j'tais capable d'aimer avec passion, et combien Lucie,
avec son air ouvert et confiant, tait en garde contre mon amour.

J'ai eu pourtant de grandes illusions, comme tu vas le voir, des
illusions dont je suis honteux  prsent. Je ne suis pas un fat, et,
sans faire de fausse modestie, je ne me crois pas prsomptueux. Si j'ai
fait de trs-bonnes tudes, c'est grce  toi, qui de bonne heure, avec
un mlange admirable de persvrance et de sollicitude, as su
dvelopper, exciter et contenir tour  tour les lans de ma curiosit.
D'ailleurs, cette soif d'apprendre, mon seul mrite, je la tiens de
toi; et je n'ai en moi rien de bon qui ne t'appartienne. A force de
m'entendre rpter que je ne suis pas un garon vulgaire, j'ai d
m'habituer  le croire; mais je te jure que je n'ai pas ouvert la porte
aux sottes vanits, que j'ai le respect enthousiaste des supriorits
auxquelles je dois de n'tre pas un esprit trop infrieur, et que tout
mon orgueil est de comprendre le bien qui m'a t fait, le prix du beau
et du vrai qui m'ont t donns!

En me prsentant de nouveau devant Lucie, j'tais donc digne, sinon de
son estime, du moins de son attention. Je lui apportais une confiance
sans bornes dans son caractre, et ce n'est pas l un sentiment
d'infatuation personnelle. Je ne l'examinais pas, je ne me demandais pas
si mon coeur et mon imagination la plaaient trop haut: j'avais ce
besoin d'adorer sans contrle et de se donner sans rserve qui est 
coup sr le fait d'une relle ingnuit d'esprit.

Ce fut  la cascade de Coux qu'eut lieu notre troisime rencontre. Cette
chute d'eau, mdiocre comme volume et comme hauteur, n'en est pas moins
digne de l'engouement de Jean-Jacques. En fait de paysage, Rousseau
tait vraiment un grand artiste, et on peut, quand on est artiste aussi,
le suivre avec confiance dans ses promenades. Il avait compris que le
beau n'a pas besoin d'une grande mise en scne, et que l'effet des
choses est dans l'harmonie. Rien de plus frais et de plus suave que
l'arrangement naturel de cette cascatelle. La brisure de rochers d'o
elle s'lance est proportionne  son lvation; et les blocs o elle
disparat un instant, pour s'en chapper en plusieurs courants agits,
sont jets l dans un dsordre en mme temps hardi et gracieux. Il y a
des entassements qui forment des arches moussues o l'eau tournoie et
bouillonne avec des bruits charmants et un mouvement dont la fougue est
plutt joie que colre. Partout sur ces beaux rochers mouills fleurit
cette petite plante rose que tu aimes tant, l'rine alpestre, qui se
tasse et se presse  la pierre, en lutte contre l'eau, avec la
coquetterie des tres dlicats d'aspect qui ont l'organisation forte.
J'tais en train d'examiner ces fleurettes  la loupe avec Henri, quand
j'entendis arriver la voiture qui amenait mesdames Marsanne avec
mademoiselle La Quintinie et son grand-pre. Je ne crus pas devoir
marquer trop d'empressement, et je laissai Henri se prsenter le
premier. Tout le monde connaissait la dlicatesse de ma situation, car
on s'arrangea de telle manire que je dusse offrir mon bras  Lucie, et
trs-peu d'instants aprs, bien qu'elle ne part point songer  s'y
prter, nous fmes seuls ensemble au bord d'un des mandres du torrent,
spars de nos compagnons par un groupe de rochers.

Nous tions trop prs de la cascade pour changer facilement des paroles
suivies. L'rine alpestre me servit de prtexte pour nous en loigner un
peu et pour parler de toi. Lucie se montra ds lors toute dispose 
m'entendre, et elle me fit sur ton compte mille questions charmantes.
Elle connat tes travaux, et elle en raisonne comme une femme de mrite
qui n'a pas ou qui feint de ne pas avoir dans la mmoire la technologie
des choses, mais qui en a parfaitement compris le but et suivi le
dveloppement. J'tais ravi de voir qu'elle n'tait trangre  rien de
ce qui t'intresse. Je le fus encore plus quand je dcouvris qu'elle
connaissait toute ta vie de dvouement, de travail et de dignit. Elle
voulut savoir ton ge, ta figure, tes gots, tes habitudes, ta manire
de travailler, de parler, de t'habiller, et, quand j'eus rpondu  tout,
elle me demanda si je te ressemblais.

Je ne te ressemble qu' demi, et j'avouai humblement qu'avec mes
vingt-quatre ans j'tais beaucoup moins bien que toi avec tes soixante.
Elle ne me sut pas mauvais gr de l'hommage que j'tais heureux de te
rendre en toutes choses; mais ce n'est pas de la ressemblance extrieure
qu'elle se proccupait. Elle voulait savoir si je partageais toutes tes
ides, et si, en les respectant beaucoup, je n'y apportais pas en
moi-mme quelque modification. La question tait directe, srieuse, et
ne me dplut pas. D'autres eussent peut-tre prfr une femme ne
sachant parler que de choses frivoles, mais je ne me sentais pas mal 
l'aise avec cet esprit net et srieux qui me demandait compte avec
douceur et dlicatesse du fond de ma pense. Je n'prouvai pas le puril
besoin de la dominer et de lui prouver qu'un homme ordinaire en sait
presque toujours plus long que la femme la mieux instruite. Je voyais
bien qu'elle en tait persuade, et qu'en m'interrogeant, elle ne me
demandait que cette solution de la conscience du vrai que tout tre
humain a le droit de vouloir soumettre  son point de vue.

Voici, je crois, le sens fidle de ma rponse:

Mon pre a travaill quarante ans, cherchant  travers les profondeurs
du pass non pas tant les curiosits de l'rudition que les vrits de
l'histoire philosophique. Il n'a t ni professeur ni fonctionnaire sous
aucun gouvernement. Il n'a voulu appartenir  aucun corps de la science
officielle. Sa fortune et son peu d'ambition directe lui ont permis de
conserver une indpendance absolue, extrmement rare dans le temps o
nous vivons. Vous voyez que le rsultat de tant de savoir et de libert
l'a conduit  repousser les systmes de toutes pices et  n'admettre
qu'un trs-petit nombre de vrits fondamentales. Vous tes tonne,
disiez-vous tout  l'heure, de trouver dans ses rsums tant de respect
pour des croyances qui ne sont pas les siennes, tant de mesure et de
douceur envers les plus intolrants adversaires de sa philosophie:
c'est que mon pre est d'une gnrosit de temprament dont rien
n'approche, et que la forme amre ou irrite lui est antipathique; mais
ne croyez pas que cette douceur d'me change rien aux principes qu'il a
une fois admis. Si vous avez lu attentivement, comme je le crois, ses
conclusions gnrales, vous devez tre certaine qu'il n'y a pas en lui
de transaction possible avec ceux qui nient le dveloppement de la
lumire....

--C'est--dire avec les catholiques? dit mademoiselle La Quintinie en me
regardant fixement.

--Non-seulement avec les catholiques, repris-je, mais avec les
sectateurs de toute religion qui cloue la pense humaine sur un dogme
immobile et sans avenir.

--Et vous partagez entirement cette rvolte de votre pre contre des
croyances... qui sont les miennes, on vous l'a dit?

--Je la partage entirement, rpondis-je, non-seulement par respect pour
son opinion, qui est celle de tous les vrais grands esprits, mais encore
par la conviction que mes tudes, mes instincts et mes rflexions m'ont
forc d'avoir.

C'tait l, n'est-ce pas? une dclaration de guerre bien plus qu'une
dclaration d'amour. Mademoiselle La Quintinie garda le silence assez
longtemps pour me faire croire que tout tait rompu, ou plutt que rien
ne serait jamais commenc entre nous. Elle avait mis sur ses genoux une
touffe de ces petites fleurs qui avaient servi  commencer l'entretien,
et elle avait l'air de jouer avec sans m'entendre. Tout  coup, elle
leva la tte et me regarda encore en disant:

Il y a une chose certaine, monsieur Lemontier, c'est que vous avez une
franchise rare, et que c'est une grande qualit. J'aurais bien des
choses  vous dire, mais c'est vraiment trop tt. Je ne peux pas avoir
tant de confiance. Donnez-moi le temps de vous connatre un peu plus,
et alors je me permettrai peut-tre de discuter quelquefois avec vous;
car j'ai beau tre une femme, encore enfant  bien des gards, vous
savez que chacun tient  sa croyance, et que les faibles ont le droit de
se dfendre contre les forts.

--Pourquoi pas tout de suite? lui demandai-je. tes-vous aussi sincre
que moi quand vous prtendez ne pas me connatre? Je me suis pourtant
donn tout entier, et vous n'avez rien  dcouvrir que je ne vous aie
livr.

--Vous avez raison, reprit-elle, et je crois que ce serait vous faire
injure que de vous tudier comme un homme ordinaire. Qui comprend votre
pre et qui vous a vu un instant doit vous connatre, sous peine de
tomber dans une mfiance niaise; mais pourtant... je ne peux pas dire un
mot de plus sans vous faire une question absurde. Rpondrez-vous  une
question absurde?

Et, comme j'hsitais  rpondre, cherchant  deviner d'avance, elle
ajouta en riant:

La vrit exige quelquefois l'absurdit. Vous savez le fameux _credo
quia absurdum_!

Mais, tout en riant ainsi, elle rougissait beaucoup, et je la priai de
s'expliquer en rougissant moi-mme autant qu'elle.

Eh bien, reprit-elle avec un hrosme de franchise extraordinaire, on
prtend que vous avez conu pour moi,  premire vue, une passion de
roman. C'est lise qui dit cela, et, pour vous tirer de votre embarras,
sachez qu'elle prtend que j'ai rpondu  cette passion comme par une
commotion lectrique. Vous reconnaissez l le style moqueur de notre
amie; mais il y a quelque chose de vrai sous cette hyperbole. J'ai cru
voir que vous tiez port  une sympathie particulire pour moi, et, de
mon ct, j'ai ressenti pour vous la mme chose. Voil les grands mots
lchs; ils ne sont pas si effrayants qu'ils en ont l'air, et nous
pouvons  prsent nous entendre, en braves gens que nous sommes, pour
rire des attaques de nos amis, et pour leur rpondre ensuite, sans rire,
que nous nous estimons vritablement l'un l'autre. Du moins, quant 
moi, je le dclare. En pouvez-vous dire autant de vous-mme, et ma
question est-elle absurde, indiscrte ou inconvenante?

Cher pre, je ne sais pas comment on dit  une femme qu'on est amoureux
d'elle; mais je n'ai trouv rien de si naturel et de si ais que de lui
dire qu'on l'aime srieusement. Je l'ai dit  Lucie sans trouble
immodeste, sans gnuflexion indcente, en la regardant bien en face,
comme elle me regardait, et sans aucun reste de timidit. Je lui ai dit
que je ne savais pas si c'tait de l'amiti, de l'amour ou de la
passion, vu que je n'avais aucune exprience de mes propres sentiments,
mais que je me sentais lui appartenir entirement. J'ai ajout qu'elle
ne devait pas se proccuper de cette vivacit d'impression, que je ne
savais pas encore l'importance et la dure que cela pouvait avoir dans
ma vie, que cet embrasement subit de tout mon tre pouvait bien tenir 
ma jeunesse et  mon enthousiasme naturel, que je n'tais pas assez sot
pour m'en faire un mrite et pour vouloir qu'elle m'en st gr. Il n'y
avait en moi qu'une chose  prendre en grave considration, mon respect
pour elle, c'est--dire une foi aveugle dans sa loyaut et un dvouement
qui pouvait tre mis  l'preuve la plus rude le jour o il serait
accept.

Je ne sais pas si elle fut trs-mue en m'coutant. Ds qu'elle eut
compris, elle mit sa figure dans ses mains, et elle se tenait assise,
les coudes appuys sur ses genoux. C'est tout ce qui m'a frapp dans son
attitude, car tu penses bien que je n'tais pas de sang-froid et que je
songeais  me faire bien comprendre dans l'nergie de ma sincrit
beaucoup plus qu' surprendre en elle un trouble physique quelconque. Ce
trouble des sens, dont pour rien au monde je n'eusse voulu profiter,
mme pour effleurer seulement son vtement, ne m'et rien appris, sinon
qu'elle tait femme, et nullement blase sur de pareils panchements.
Or, je savais bien qu'elle est femme; tout en elle exprime une vie
intense gouverne par une vie intellectuelle plus intense encore, et,
quant  l'exprience qu'elle peut avoir, je ne croyais pas devoir la
craindre. Personne, j'en rponds devant Dieu, ne lui a jamais exprim
une affection aussi forte et aussi vraie que la mienne.

Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait cach
quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus.

Vous tes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot
vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous
m'avez dit l m'et probablement choque; mais, tout en ayant eu un peu
mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai t plus touche que
blesse de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme
vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est
que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amiti, et il
me semble que vous me l'inspirez spontanment-, comme un droit que vous
rclameriez au nom de Dieu, qui lit dans les mes. Restons-en l jusqu'
nouvel ordre. Malgr le grand mystre qu'on se recommande autour de
nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et
l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense,
puisqu'elle conduit forcment au mariage, et que le mariage nous effraye
tous les deux, n'est-il pas vrai?

--Cela est trs-vrai quant  moi, rpondis-je; mais cette nouvelle
brutalit que vous exigez de ma franchise veut tre explique. Le
mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je
connaisse, c'est le but et l'idal d'une vie srieuse et pure. Je ne me
crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun
usage de ma libert qui m'en dtourne et qui me cre des regrets pour la
suite; seulement, je n'ai pas encore assez rflchi aux devoirs d'un
pre de famille, et je ne suis pas assez mr pour les envisager. Avec
une esprance comme celle qu'on veut me suggrer, la maturit se ferait
peut-tre trs-vite; et mon pre m'y aiderait! considrablement; mais, 
l'heure qu'il est, et tel que me voil, surpris par un sentiment dont je
ne souponnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un
esprit tout  fait form, et je sens qu'avec vous il faudrait cet
esprit-l. Vous avez le droit de l'exiger.

Lucie me rpondit qu'elle tait parfaitement satisfaite de toutes mes
rponses et de toutes mes ides sur notre situation, qu'elle ne voyait
devant nous aucun obstacle invincible  l'union dsire par son
grand-pre, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilit d'y
arrter si vite nos penses et de prendre spontanment une rsolution
intrieure.

Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous
y courons peut-tre le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de
l'amiti, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la diffrence; mais:
je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une
certaine force de rflexion  mettre  l'preuve, et qu'il n'y a pas de
mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est
certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais
la mme ide que vous. Il serait peut-tre puril de nous rencontrer,
tels que nous sommes sans vouloir nous connatre, et sans laisser 
Dieu le soin de nous associer ou de nous dsunir. Je m'en remets  lui.
Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'tes pas sr que
Dieu s'occupe de nos destines...

Je lui rpondis que je n'avais jamais ni cette intervention et que
j'aimais  y croire, que j'y croirais peut-tre absolument un jour,
quand j'oserais m'affirmer  moi-mme certaines vrits qu'on ne doit
pas admettre par complaisance ou par enivrement.

C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre pre?

Sans aucun doute.

Elle rflchit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit
mon bras pour aller rejoindre son grand-pre, qui tait en tte--tte,
lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils
sourirent en nous voyant. Lucie alla droit  eux, et leur dit avec
beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-tre:

Eh bien, nous ne nous dtestons pas, nous nous estimons beaucoup, et
nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez
pas davantage. Nous ne nous dciderons  l'tourdie ni l'un ni l'autre.
Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.

Le grand-pre fut enchant et me pressa vivement les mains. Je causai
assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur  ides troites,
mais dont le coeur gnreux rpare la scheresse intellectuelle. Il a
une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans
avoir rien approfondi. Il a la prtention de croire au nant, et sa
logique est si mauvaise, que Lucie a d se faire religieuse par
raction. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent
que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la navet d'un
vieillard dont la vie a t pure. Il se pique de comprendre les
dlicatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par
exprience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout
en affection  cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa
petite-fille. Elle est son idal et son dieu, et, s'il n'a rien gouvern
en elle, il n'a du moins rien fltri et rien amoindri.

Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une
notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du
mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait
pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volonts hsitantes et
unir deux tres qui ne se connaissent pas. Il m'a racont qu'il avait
t mari  une femme qu'il avait vue pour la premire fois la veille du
contrat, et il m'a laiss deviner qu'il avait eu avec elle une vie ple,
rgulire et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus
libre, s'tait engoue sans beaucoup de rflexion des paulettes de
colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne parat pas
que cette union puisse tre qualifie autrement que de _paisible_, ce
qui signifie peut-tre _ennuye_. Enfin l'amour vritable ne me
semble pas avoir beaucoup visit ce vieux manoir et cette famille de
Turdy. La grand'tante est reste fille, en proie  une dvotion
ponctuelle et mondaine. Sa maison est  Chambry le rendez-vous de la
vieille aristocratie de la province.

La conclusion de ces dtails fut que M. de Turdy se berait avec plaisir
de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il tait trs-content
de pouvoir crire au gnral, son gendre, qu'il avait mis un nouveau
mariage en train pour elle; mais il consentit  ne vouloir rien presser.
Il laissa  Lucie le temps de la rflexion, sachant, disait-il, qu'elle
romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconvnients 
nous mettre en rapports ensemble, sans engagement rciproque. Lucie a
agr l'essai d'autres soins que les miens; mais, ds les premiers
jours, elle les a repousss sans appel. Elle n'a pu tre compromise par
aucun dpit, tant sa rputation est bien tablie. On me jugeait
incapable de me plaindre en cas d'chec, et on avait raison. La
situation a donc t dessine ainsi, et jusqu' prsent elle n'a pas t
modifie par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions
compt sans des obstacles que tu apprcieras, et qu'aujourd'hui je juge
invincibles. Je reprends mon rcit.

La journe de la cascade de Coux fut charmante. On fit une lgre
collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore
vue, et il ne tint qu' moi de croire qu'elle tait heureuse ou remplie
d'esprances de bonheur. La gaiet de Lucie n'est pas une ptulance
d'enfant qui s'tourdit, c'est une grce de femme qui cherche  panouir
les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a
cherch toute sa vie  drider le front de vieillards aims, et qui a
trouv le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette proccupation
touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-mme, et Lucie a fait de
leur vie  deux un ternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait
dpeinte si srieuse, fut tonne de l'abondance et de la tenue de son
enjouement, et moi, dont le coeur mu tait plutt prt  clater dans
les larmes que dans le rire, je me sentis emport sans rsistance dans
un monde d'ides fraches et jeunes, dans un paradis de fleurs et
d'oiseaux enivrs de soleil.

Lucie est particulirement et l'on pourrait dire spcialement
_aimable_. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-l,
trop prodigu dans le monde, o presque tous les individus sont frotts
d'un certain vernis d'amnit banale. Bien diffrente est cette amnit
que le coeur chauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi
avec tout le monde. Elle a besoin de la vritable intimit pour
s'abandonner, et jusqu' ce jour elle n'avait dit le secret de son
charme ni  Henri ni  moi. Elle ne songea plus  s'observer dans ce
dner sur l'herbe, et son expansion fut blouissante. Elle ne cherche
pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie
du moment fut un jeu avec lise, jeu o lise brilla et fut vaincue.
lise, avec son ddain pour les ides srieuses et les sentiments vifs,
met volontiers sa coquetterie  railler; devant Henri, ce qu'elle
appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science thologique dans la
pit de Lucie. Elle m'appelle _Grandisson_, elle appelle Lucie son
vieux bndictin. Je me laisse railler: lise n'est jamais mchante et
ne me fche point; mais Lucie a une manire enjoue de se dfendre. Elle
abonde dans le sens de sa compagne, et joue,  mourir de rire, le rle
de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de catchisme sur les
modes, sur la forme des ventails, sur la couleur des rubans; puis elle
lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de prdicateur
trs-comiques, des sermons en trois points sur ses hrsies en fait de
got et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les
Pres de l'glise  propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme
elle lui dmontre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de
la toilette des femmes.

 ce jeu en succda, un du mme genre, o elle me prit  partie sur mes
opinions politiques. Comme je lui reprochais d'tre lgitimiste, elle se
mit  contrefaire certains vieux personnages encrots qu'elle voit chez
sa tante; que son grand-pre reconnut et nomma, en riant jusqu'aux
larmes. videmment, Lucie en s'gayant dans cette mimique trs-russie
et dans cette caricature d'un langage arrir de formes et d'ides,
faisait gracieusement la cour  son grand-pre, j'osais alors dire  moi
aussi. Elle-nous abandonnait l'exagration, les travers et les ridicules
du milieu o nous la supposions rive. Elle semblait mme trahir la
cause du pass et nous suivre dans les lans de la vie. Moi, du moins,
je voulais voir tout cela dans sa gaiet conciliante, et je revins de
cette promenade bloui, charm, prt  me croire prfr  tout ce que
Lucie avait respect, accept ou subi jusque-l.

Mon erreur tait complte, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le
crois, une me inbranlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler
l'cume des opinions, mais qui reste fidle  de certains principes et
tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Ocan qui ne s'aperoivent
pas des caprices du vent  la surface du flot. Sa gaiet, sa douceur,
son humeur gale et facile, auraient d tre pour moi la rvlation d'un
parti pris, d'un pli  jamais form dans le livre de sa destine. Que ce
soit  telle ou telle page de son code intrieur, cette page rsume sa
force, tablit sa rsistance; elle n'ira pas au del.

Je revis Lucie le lendemain  Aix, chez madame Marsanne, qui tait un
peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. lise
tait alle avec sa belle-soeur voir la Grande-Chartreuse, et Henri
avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme
en tte--tte avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de
causerie, et se borna ensuite  nous couter, plaant de temps en temps
un mot pour nous aider  dvelopper ou  rsumer nos ides. Tu ne
l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de
notre amie.

Lucie me parut avoir sur le coeur l'pithte de lgitimiste que je lui
avais adresse en riant la veille!

Le mot n'est pas une injure en lui-mme, dit-elle; mais vous y avez mis
une intention hostile: confessez-vous!

Et, comme je l'avouais, car je ne veux rien nier, rien dissimuler avec
elle:

Je veux, reprit-elle, vous dire les opinions politiques que je me
permets d'avoir. Ne d'un pre franais et d'une mre savoisienne, j'ai
t leve en Savoie, c'est--dire en Italie, puisque nous sommes
Franais d'hier. Je suis donc Italienne  demi, et je n'admets pas que
l'annexion ait pu nous dnationaliser si vite. tant bonne Italienne et
patriote, je m'en pique, je ne puis aimer l'Autriche, et je ne puis pas
approuver la rsistance politique, du saint-sige  l'unit de l'Italie.

--En vrit! s'cria madame Marsanne, votre orthodoxie s'arrte au
pouvoir spirituel!

--Absolument, rpondit Lucie; je n'ai jamais eu d'autre manire de voir,
et je suis orthodoxe quand mme, car le pouvoir temporel n'est pas un
article de foi. J'irai plus loin, j'avouerai que j'aime Garibaldi, et
que je cesserais d'aimer Victor-Emmanuel le jour o il cesserait de
protester pour l'indpendance de l'Italie. Voil ma profession de foi.
Est-ce le _lgitimisme_ comme vous l'entendez en France?

--Non certes, rpondis-je, et je crois que nous sommes bien prs de nous
entendre.

--Alors restons-en l, dit-elle, et parlons d'autre chose; car la
similitude parfaite des ides n'est pas si ncessaire d'ans ce monde.
Peut-tre mme est-il bon que chacun garde une certaine nuance qui le
caractrise, pour faire acte de libert dans la limite admissible.

Il me sembla qu'elle abandonnait encore une partie de son lest pour
s'enlever plus haut dans la rgion du vrai, et je lui en marquai ma
reconnaissance par le soin que je pris de ne plus rien contredire. Elle
parla de la France avec un peu d'amertume, et de l'indiffrence
politique et religieuse des Franais avec tristesse; puis elle parla de
son grand-pre avec adoration et des douceurs de leur intimit. Je ne
sais ce qu'elle dit encore: elle fut si bonne ce jour-l, que je
t'crivis le soir une longue lettre que je devais terminer et t'envoyer
le lendemain. Je ne te l'envoyai pas: le lendemain, j'avais la mort dans
l'me.

Le lendemain, je rendis visite  M. de Turdy. Je ne sais par quelle
fatalit il lui vint  l'esprit de me demander si j'avais t aux
Charmettes, et, comme je rpondais ngativement:

Voil, dit-il en riant, un plerinage que ma petite-fille ne fera pas
avec vous!

J'interrogeai les yeux de Lucie, qui affectait de regarder le paysage,
comme si elle n'et entendu ni la question ni la rponse. Je ne sais
quelle curiosit chagrine me fit insister. Elle prit alors son parti et
rpondit nettement:

Ce n'est pas l une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien
que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du
pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de
madame de Warens me rpugne, permettez-moi de vous le dire.

--Ma chre enfant, reprit le grand-pre, j'aime  croire que tu sais
fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne
s'est jamais permis de la raconter devant toi,  moins que cette
personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les bguines, ou
encore quelque prtre; car il n'y a que les dvots pour dire crment les
choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux
mcrants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.

Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de dpit ou de
honte monta jusqu' son front; mais la lutte contre elle-mme fut
rapidement termine. La rougeur s'envola comme un clair, elle embrassa
le vieillard en disant:

En cela, pre, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me
console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me
donner tort.

M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: Vous voyez si
on peut rsister  tant de grce et de bont.... Et il est certain que
j'tais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait mme,
rien que pour le plaisir de la voir si dlicieusement cder. Aussi le
nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion
systmatique pour le grand gnie de Rousseau, qu'elle ne connat pas. Je
m'affectai intrieurement de la pense que cette me candide tait dj
dflore par la science de soi-mme impose aux jeunes filles pieuses
comme un devoir, comme une ncessit du srieux de la confession. La
confession!... Je n'avais jamais pens  cela qu'avec sang-froid.
J'avais vu la premire institution, la confession publique  la porte du
temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de
l'poque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une
dviation du principe, comme un accommodement du pcheur avec le ciel et
du prtre avec le pcheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pense
l'image du prtre entre Lucie et moi. Quand elle se prsenta, elle fit
passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage
de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frapp que comme loquence, et il
me revint tout entier dans la mmoire comme si je l'eusse appris par
coeur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y
a pas longtemps.... On leur dfend l'amour, et le mariage surtout; on
leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec
toutes familirement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimit, le
secret de leurs actions caches, de toutes leurs penses. L'innocente
fillette, sous l'aile de sa mre, entend le prtre d'abord, qui, bientt
l'appelant, l'entretient seul  seule, qui, le premier, avant qu'elle
puisse faillir, lui nomme le pch.... Seuls et n'ayant pour tmoins que
ces murs, que ces votes, ils causent! De quoi? Hlas! de tout ce qui
n'est pas innocent. Ils parlent ou plutt murmurent  voix basse, et
leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une
heure et se renouvelle souvent.

Cette implacable citation de ma mmoire, avec son corollaire sur le rle
du prtre entre les poux, me fit ressentir tous les aiguillons de la
jalousie, et cette premire torture de l'amour fut si poignante, que
Lucie s'en aperut et me demanda ce que j'avais.

La prsence du grand-pre ne me gnant pas pour un entretien de cette
nature, je demandai brusquement  Lucie si elle avait un confesseur.

Eh! mais oui, sans doute, rpondit-elle; il le faut bien!

--J'aurais cru que vous n'en aviez besoin.

--On a toujours quelque chose  se reprocher.

--Dans le secret de la conscience, dans le fond de la pense
apparemment; car vos actions,  vous, ne peuvent jamais tre mauvaises.

--Franchement, dit-elle en riant, je n'ai pas commis, que je sache,
beaucoup de mauvaises actions. Quant aux cas de conscience, si j'en
avais, ce ne serait pas  l'abb Gmyet que je demanderais de les
rsoudre. Le bonhomme est l'idal de la simplicit.

M. de Turdy, comme s'il et voulu me tranquilliser, s'cria que l'abb
Gmyet tait le meilleur et le plus inoffensif des hommes.

Celui-l, dit-il, je le connais, je rponds de lui, et je ne t'en
permettrai jamais d'autre. Puisqu'on voulait absolument un confesseur,
continua-t-il en s'adressant  moi, j'ai voulu au moins choisir, et j'ai
mis la main sur un bon prtre, tolrant, point cagot....

--Et tout  fait nul, reprit Lucie avec le mme sourire que j'avais dj
remarqu.

--Nul! je le veux bien, dit le grand-pre en s'animant; nul! je les aime
comme cela et pas autrement, les prtres! je ne veux point de ces
fanatiques comme mademoiselle ma soeur les prfrerait peut-tre.

--Eh! mon Dieu, cher papa, reprit Lucie, tu accuses ma tante! Tu sais
bien qu'elle est plus mondaine que moi et qu'elle s'accommode fort bien
pour son compte de la tolrance illimite de M. Gmyet. Voyons, ne me
chicane pas trop. J'ai fait ce que tu voulais, j'ai accept mon
confesseur de ta main: je le respecte, j'ai de l'estime et de l'amiti
pour lui; mais je ne peux pas le prendre pour un aigle, lui-mme n'a pas
cette prtention-l, et, quand je me confesse  lui de beaucoup de
tideur et de relchement dans la pratique, je suis toute prte  lui
dire que c'est sa faute, et c'est tout au plus s'il ne me dit pas que
cela lui est parfaitement gal.

--Bien, bien, trs-bien! s'cria le grand-pre en riant et en me
regardant encore; voil ce que je veux, et c'est  ce prix-l que nous
nous entendrons.

--Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous? dit Lucie en se tournant
vers moi avec son gracieux abandon. Doit-on faire les choses  demi? Je
sais d'avance que vous pensez le contraire; car, si vous n'tiez pas un
esprit absolu, vous ne seriez plus vous-mme.

--Je pense, rpondis-je sans hsiter, que la confession est mauvaise ou
inutile. Vous avez accept la chose inutile et pris le moins mauvais
parti, ne pouvant vous rsoudre  prendre le seul bon....

--Qui est de ne plus rien croire? Cela ne m'est pas possible!

Elle me fit cette rponse fort schement. Je m'inclinai et ne parlai
plus, bien qu'elle m'y provoqut avec toutes les grces d'esprit et de
coeur qui sont en elle. Au bout de quelques instants, comme je prenais
cong:

Vous me boudez, je le vois, dit-elle; vous croyez que je vous regarde
comme un athe. Non, je suis  cent lieues de cela; mais rappelez-vous,
j'ai une doctrine, et vous n'en avez pas!

--Eh bien, lui rpondis-je, j'en aurai une. Je vous jure que j'en aurai
une avant peu, car je vois qu'il le faut!

Elle partit d'un grand clat de rire et me tendit la main pour la
premire fois, corrigeant par ce tmoignage d'affection et d'intimit ce
que sa raillerie avait de blessant; mais on n'a pas deux coeurs pour
aimer, et je ne peux pas mettre dans le mme cette simultanit de joie
et de souffrance. Je commenais  ne plus comprendre Lucie. J'tais
horriblement triste, c'est pourquoi je ne t'crivis pas en rentrant.
Henri se moquait un peu de moi.

Tu t'embarques mal, disait-il. Te voil dj aux prises avec les
prjugs de ta fiance, car elle est ta fiance, je t'en rponds. Le
grand-pre t'adore, et la jeune fille t'aime.

--Non, elle ne m'aimera probablement pas.

--C'est peut-tre toi qui n'aimes pas, reprit-il avec un peu de
vivacit. Tu me fais l'effet d'un pdant ou d'un despote. Eh! mon cher,
que t'importe que ta femme croie au culte et suive les pratiques d'une
glise quelconque?

--Tu permettras le confesseur  la tienne, toi?

--Je lui en permettrai dix,  la condition que ces messieurs-l ne
l'empcheront pas d'tre  moi corps et me.

--Non, tu ne te soucies pas de son me! Tu lui laisseras l'absolue
libert de conscience, tu l'as dit!

--Conscience religieuse, entendons-nous! Qu'elle croie  Junon Lucine ou
 l'immacule conception, ce ne sont pas l mes affaires. Pourvu qu'elle
me donne des enfants qui soient de moi, qu'elle prfre mon entretien au
confessionnal, je ne lui demanderai jamais compte de ses panchements
spiritualistes avec les docteurs en droit canonique.

--Eh bien, moi, je suis tout autre. Je ne spare point l'me du corps,
et je ne supporterai pas l'amant platonique, de quelque nom qu'il
s'appelle!

--Alors ne te marie pas, mon cher, ou cherche une protestante.
Mademoiselle La Quintinie n'est pas ton fait. Tu as raison, il ne faut
pas crire  ton pre. Oublie-la et retourne  Paris.

--Est-elle donc si obstine que je ne puisse l'amener  mes ides?

--Je n'en sais rien. Elle parat fort douce de caractre; elle a l'air
de t'aimer. lise est convaincue qu'elle t'adore. Tu peux essayer, mais
tu t'engages l dans une mauvaise voie et tu rves l'impossible; car on
ne change pas ce que la nature a fait sans le gter, je t'en avertis.
Lucie a une tendance au mysticisme; tu pourras bien dplacer le ftiche,
mais gare  l'avenir! L'amant pourra bien remplacer le prtre.

Henri me parla encore longtemps sur ce ton, et il m'branla. Ah! que
j'aurais voulu t'avoir prs de moi pour rsoudre tous mes doutes!
J'tais partag entre mille aperus contraires. Tantt Henri me
dmontrait que je voulais asservir la compagne de ma vie, l'effacer, lui
ter toute personnalit, et la noyer dans le rayonnement de mon orgueil;
tantt il me semblait rompre absolument la beaut du lien conjugal en
admettant qu'on pt vivre intellectuellement  part l'un de l'autre, et
en s'efforant mme de me prouver que c'tait mieux ainsi. Il concluait
 l'infriorit de nature chez la femme, et il rptait ce lieu commun
rvoltant, qu'il lui faut un frein autre que l'amour et le respect de
son mari, parce qu'elle n'a pas assez de force morale pour s'en
contenter.

Je retournai  Turdy peu de jours aprs. J'tais rsign; j'acceptais
tout! Non convaincu, mais soumis, j'admettais que Lucie, en me faisant
de lgres concessions, pouvait en exiger autant de moi. Je la trouvai
seule au jardin.

Eh bien, me dit-elle, cette fameuse doctrine, l'apportez-vous toute
chaude et cuite  point?

Elle raillait, je me sentis fort irrit; elle me sourit, et, comme le
ciel est dans son sourire, je vis qu'elle raillait sans amertume et sans
ddain. Je me calmai.

Non, lui dis-je, je n'apporte pas de doctrine. Il me semblait
trs-facile d'en reconstruire une de tous points avec les saines notions
qui m'ont t donnes ds mon enfance, et qui ne demandent plus qu'un
lien pour composer un ensemble; mais ce lien, c'est l'amour, l'amour que
je ne connais que par un instinct violent, une rvlation subite
enveloppe de nuages. Je sens pourtant bien que l'amour est tout, et que
sans lui toute doctrine reste vide. Les catholiques n'ont pu s'en tire
qu'en le supprimant; vous voyez bien que nous ne sommes pas plus avancs
l'un que l'autre!

--Les catholiques ont supprim l'amour! Vous croyez cela? s'cria
Lucie, sincrement interdite et comme cherchant un argument  m'opposer.

--Trouvez-moi un prcepte catholique autre que celui de l'obissance
passive de la femme envers le mari!

--Mais la religion est tout amour pourtant!

--Oui, l'amour envers Dieu et la charit envers le prochain. Cherchez
dans vos souvenirs si quelqu'un vous a jamais dit: Le coeur de la femme
est destin  renfermer une affection sans bornes pour l'homme de son
choix, pour le compagnon de sa vie?

--Non, mais il est crit: La femme quittera son pre et sa mre...

--C'est une loi civile, ce n'est pas mme l'amour sous-entendu, c'est le
domicile conjugal. Le Code l'explique tout au long.

--Enfin, qu'est-ce que vous entendez par l'amour? La prfrence qu'on
donne  un homme sur la Divinit mme?

--Prfrence, lui rpondis-je imptueusement, est un mot qui ne me
prsente ici aucun sens. C'est un mot invent par ceux qui ont rapetiss
l'ide de Dieu au point d'en faire un homme dont un autre homme peut
devenir le rival, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est une sorte
de profanation du sentiment que nous devons avoir de la Divinit.

--Bien! reprit Lucie, qui m'coutait avec une attention anime; vous
dites l des choses qui me vont. Vous admettez ds lors que l'on aime
Dieu par-dessus toutes choses?

--Aimer est le mot le plus lastique et le plus vague que l'homme ait
invent. Dieu ne peut nous inspirer qu'un genre d'adoration auquel rien
ne se compare et qu'aucune langue ne peut exprimer. Dieu ne veut donc
pas tre aim avec le mme esprit et avec le mme coeur qu'il nous a
donns pour aimer notre semblable, et, du moment que nous croyons en
lui, nous avons ncessairement pour lui le sentiment qu'il rclame de
nous; mais ce sentiment n'existe pas dans une me que l'asctisme drobe
 l'amour humain, car il s'y dnature et devient amour humain lui-mme,
ce qui est une idoltrie, un dlire et un blasphme.

--J'entends! vous croyez que sainte Thrse....

--tait folle et consume de flammes terrestres auxquelles son
imagination malade essayait de donner le change. Je hais ces mensonges
de l'me, comme tout ce qui est contre nature.

Lucie ne rpondit rien, elle marchait dans le jardin et cueillait des
fleurs machinalement; mais ses mains tremblaient, et sa dmarche
trahissait une grande agitation.

Mon ami, me dit-elle enfin quand ses deux mains furent pleines,--car
nous sommes amis toujours et quand mme, n'est-ce pas?--vous dites des
choses qui me bouleversent, et, vous voyez, je ne vous rponds pas.
Suis-je vaincue par le raisonnement ou persuade par un charme
mystrieux dont je doive me mfier? Je ne sais pas; en vrit, je ne
sais pas! Il faut que j'y pense. Ne dsesprez pas et n'ayez pas non
plus trop d'orgueil. Il faut que je me prive de vous voir pendant
quelques jours, et je vous dirai ensuite si j'ai fait un pas en avant ou
en arrire. Je ne veux point tre persuade par surprise.

Cette rsolution, contre laquelle je n'avais pas le droit de protester,
me jeta dans une vive inquitude, et j'eus l le pressentiment de
quelque chose de grave. Elle essaya de me rassurer.

Voyez o nous en sommes, dit-elle; on presse la situation un peu plus
que nous ne le voudrions. On a dj crit  mon pre, sans vous nommer,
il est vrai; mais il parat qu'il s'impatiente et demande des dtails.
Il va falloir parler  ma tante, qui ne sait rien encore. Avez-vous
crit  votre pre, vous?

--Non. J'attendais, je devais attendre une vritable esprance.

--Eh bien, n'crivez pas encore, promettez-le-moi, et n'allons pas plus
avant sans que je sois sre de moi-mme. Je vous disais l'autre jour que
je ne voyais pas d'obstacles; j'en vois aujourd'hui. Je vous disais
aussi que je ne voyais pas non plus de parti  prendre. Cela n'est gure
possible du moment qu'il faut apaiser la sollicitude de deux familles
par des rsolutions quelconques. Ne nous laissons donc pas entraner par
les impatiences des autres, car l est le danger. Forons-les  nous
attendre, en nous attendant nous-mmes patiemment et volontairement.

Je ne pouvais que me soumettre, mais je m'en allai pouvant, car Lucie
ne fixait que vaguement le terme de mon exil. C'tait tantt huit jours,
tantt quinze, et je me disais par moments que c'tait peut-tre toute
la vie.

Cinq jours, cinq mortels jours aprs, j'ai reu un billet de M. de Turdy
qui me disait: Je suis seul, venez me voir. Je l'ai trouv seul en
effet. Lucie tait alle  Chambry passer _une semaine_ auprs de sa
grand'tante. M. de Turdy tait triste, bien qu'il voult faire contre
fortune bon coeur. Nous n'avons parl que de Lucie, tout en essayant de
n'en point trop parler.

Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences mystrieuses que je ne peux
pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai
gagn le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma soeur
est une bonne fille dont la dvotion n'a rien d'exalt; son entourage
est trs-arrir d'opinions, mais il n'y a l personne d'assez fort pour
avoir du crdit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se
moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun,
et, quant  elle, vous avez d constater que, dans tout ce qui tient 
la vie pratiqu,  la politique, au _temporel_, comme ils disent chez sa
tante, elle est trs-librale; mais elle avait toujours dit et elle
recommence  dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incrdule.
Je me suis puis  la gronder,  la contredire; elle m'a promis de
s'interroger elle-mme, et elle m'a paru trs-branle en partant.

--Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu' prsent elle a repris
ses forces, et que l'influence mystrieuse dont vous parlez s'est de
nouveau empare d'elle.

--Ah! si je savais qui! s'est cri le vieillard en frappant sa canne
sur le parquet avec vivacit. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y
a l un couvent de carmlites trs-austres, et je sais qu'elle y va
quelquefois. Oui, oui, ce doit tre un foyer de fanatisme: Je ne veux
plus qu'elle y mette les pieds!

Je me sentais bien mal dfendu contre le malheur de ma destine par ce
vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourment, que je
consentis  passer la journe et la soire avec lui. Je fis tant bien
que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les
soirs quand ils sont tte  tte.

Il tait tard quand nous emes fini, et, pour pargner au batelier de la
maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalit que
le chtelain m'offrait pour la nuit.

Ici se place un fait fort tranger peut-tre  ma situation, un fait qui
te paratra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frapp pour que
je ne te le rapporte pas.

J'tais si agit de me trouver dans cette maison pleine de l'image de
Lucie, dans cette maison qui et pu devenir la mienne, si j'tais moins
loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'oeil. Ma chambre tait au
rez-de-chausse et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en
chappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui
n'est pas grand, mais qui est un den quand mme, grce  ses beaux
ombrages,  ses massifs de fleurs et  ce site magnifique qu'on y
domine. La lune, rduite  un croissant assez dli, se leva vers
minuit, clairant  peine le pied des arbres; mais la nuit tait si
claire et si constelle, que je distinguais, sinon la couleur, du moins
la forme de tous les objets environnants. Le lac se dtachait comme une
plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait
incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive
beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions,
exhalaient des parfums exquis. Tout tait recueillement voluptueux,
mystre d'amour peut-tre, dans cette nuit tide. Une charmante cascade,
qui bondit au bout du jardin aprs avoir mis en mouvement une petite
usine, tait emprisonne dans son cluse. Tout tait muet et comme
endormi profondment. Je pensais  Lucie avec une ardeur de dsir et de
terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit,
il ne s'en produisait aucun, mais  l'ide,  l'apprhension du moindre
souffle de l'air dans mes cheveux.

Tout  coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadenc d'une
paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis
distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port
plac  l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la
plate-forme, tait si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau,
vivement brillante en cet endroit, ne l'et dtache comme un point
noir  la surface.

Quoi de plus simple que la prsence d'une embarcation sur ce lac souvent
explor la nuit par les pcheurs ou les oisifs? Mon imagination excite
vit pourtant l un vnement capable de dcider de ma vie. C'tait Lucie
qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de
moi!

Aborder l, non pourtant, ce n'tait pas possible: le rocher est  pic;
mais, si la barque s'engageait dans l'ombre projete sur l'eau par la
masse de ce rocher, videmment elle se dirigeait sur le petit port, et,
comme du jardin on ne voit pas le dbarcadre, je sortis du jardin en
franchissant un mur  hauteur d'appui, et je descendis prcipitamment le
sentier.

Grce  l'ombrage des grands marronniers qui, plants  mi-cte,
tendent leurs longues branches au-dessus des chaumires jusqu'au bord
de l'eau, je gagnai la rive sans tre aperu, et je vis la barque
d'assez prs pour m'assurer qu'elle ne contenait que deux hommes, un
batelier qui faisait force de rames; et un personnage envelopp d'un
manteau et coiff d'un chapeau  larges bords. Ils passrent  peu de
brasses du rivage et disparurent en remontant vers l'abbaye de
Hautecombe.

Je me raillai moi-mme; mais la dception ne fut pas moins pnible, et
je restai clou  ma place comme si j'eusse attendu l'apparition d'une
autre barque portant rellement Lucie.

Cependant j'coutais machinalement le petit bruit de celle qui venait de
passer, et je remarquai qu'elle s'arrtait  une trs-courte distance de
moi. Je retins mon souffle, et j'entendis une voix basse et timbre, une
voix mridionale dire avec un lger accent tranger:

C'est ici?

Oui, monsieur, rpondit la voix toute locale du batelier savoyard.

Tout rentra dans le silence. La curiosit m'aiguillonnait; il faut te
dire pourquoi.

 vingt pas de la petite anse sablonneuse qui sert de dbarcadre au
hameau, la montagne verticale se creuse en grotte. Deux piliers bruts
naturellement vids dans le massif calcaire soutiennent une petite
vote o l'on a sculpt dans le roc une statuette de madone. C'est une
chapelle rustique, dont le sol, un peu exhauss au-dessus de l'eau, est
 sec quand le lac est tranquille, et cette chapelle est une des
retraites favorites de Lucie. Elle y a vou une dvotion particulire 
la Vierge, elle y a fait planter du lierre qui s'enroule gracieusement
autour des piliers, et elle y va souvent rver ou prier le soir.

Je tenais ces dtails du batelier, qui m'avait transport le jour mme.
tait-elle l, mon Dieu? Y avait-elle donn rendez-vous  cet inconnu?
Je ne pouvais rien voir, la grotte s'ouvre dans un angle centrant de la
montagne. Ah! tu ne sais pas que je suis horriblement jaloux! Je ne le
savais pas moi-mme. Quelle torture, mon pre! quelle fureur!

Je demeurai quelques instants sans pouvoir rflchir. J'tais sur le
point de me jeter tout habill  la nage, car de la rive on ne peut
gagner autrement cette chapelle: le rocher plonge  pic dans de lac 
une trs-grande profondeur; mais toute mon attention se reporta sur la
barque, qui, aprs une pause de quelques minutes, revenait vers moi. Je
me dissimulai encore, et je vis repasser les deux hommes  peu de
distance. Je les suivis des yeux aussi loin que possible; ils s'en
allaient par o ils taient venus, du ct qui regarde Chambry, et
bientt ils se perdirent dans la brume qui commenait  se rpandre au
ras de l'eau.

Quel tait donc le but de cette longue course sur le lac pour une
station d'un instant? Il n'y avait l que la chapelle rustique o l'on
pt prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je
sache, avec l'intrieur de la montagne. J'essayai de dmarrer un petit
canot de pcheur, j'en vins  bout, et en un instant je gagnai la
grotte. Elle tait vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un
parfum de fleurs trs-prononc et un objet blanchtre dont je m'emparai;
c'tait une grosse touffe de lis qu'on venait de dposer aux pieds de la
madone, car les fleurs taient trop fraches pour avoir pass l la
moiti de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A
qui?  la Vierge ou  Lucie?

J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre aprs l'avoir dli
avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie
blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprim en or, et ce signe
tait ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, un _coeur de
Marie_, un coeur surmont d'une croix et perc d'un glaive avec des
gouttes de sang figures en rouge carmin, emblme d'amour charnel, s'il
en fut, avec une allusion  la douleur physique. J'prouvai un mouvement
de dgot. De pareils symboles m'ont toujours sembl exprimer tout autre
chose que des ides religieuses, et je cherche en vain dans la vraie
doctrine chrtienne quelque trait qui s'y rapporte.

Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte
d'_ex-voto_ d'un coeur malade, dvor peut-tre, peut-tre ensanglant
par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'tait peut-tre rien de tout
cela, c'tait tout simplement un voeu accompli par une me dvote
trangre  mes proccupations; mais cet tranger, je l'avais assez
aperu pour me convaincre que ce n'tait ni un paysan ni un prtre: il
m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je
l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir rv tout cela. Quoi qu'il
en soit, je reportai le bouquet, et je restai cach dans la chapelle,
attendant avec la rage au coeur que quelqu'un vnt le prendre. Je ne vis
personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont
j'avais emmen le bateau, et qui, aux premires lueurs du jour, me hla
du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'tais un hte du
manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si
matin, de ne pas l'avoir rveill.

Il me reconduisit  l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la
madone, et j'avais emport le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au
grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis
reconduire dans la soire. Les lis taient l fltris, personne n'y
avait touch. Il tait huit heures du soir. Quoique trs-fatigu, car je
n'avais pu me reposer dans la journe, je montai au chteau, et je
surpris agrablement M. de Turdy, qui s'apprtait  se coucher, en lui
disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais song 
venir faire sa partie.

Ah! que c'est aimable  vous! s'cria-t-il. J'allais tcher de dormir
pour chapper  l'ennui de ma veille solitaire. C'est si long, une
soire de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants
nous gtent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont l,
nous nous laissons aller en gostes que nous sommes, et quand ils s'en
vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne prfrent pas notre triste
socit  toutes choses!

--Il faut lui dis-je en prparant sa table de jeu, que mademoiselle La
Quintinie ait  Chambry des occupations bien srieuses ou bien
attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai t tmoin du plaisir
sincre qu'elle trouve  vous entourer de soins.

--Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troubl de
quelque souci grave!

--Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de
Chambry?

--J'en reois de deux jours l'un: elle m'crit des billets trs-courts,
et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement,
nous ne nous quittons point de tout l't, hormis pour les grandes ftes
religieuses, qu'elle va clbrer auprs de sa tante. L'hiver, nous nous
sparons franchement. Je n'aime pas Chambry. Je passe quelques mois 
Lyon, o j'ai des connaissances, et o il fait moins froid que dans nos
neiges. Alors ma Lucie m'crit de longues lettres charmantes, qui font
ma consolation et mon orgueil; mais la sparation qu'elle m'impose en ce
moment, en plein t, sans cause suffisante selon moi, m'est fort
pnible.

Je fis observer  M. de Turdy que j'tais la cause de son chagrin, et
qu'il et t beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer 
Chambry, avec dfense d'en sortir jusqu' nouvel ordre, que d'y aller
elle-mme pour m'viter.

C'est ce que j'ai dit, reprit-il; mais elle a insist si vivement, que
j'ai d cder, et je vois bien qu'il y a sous jeu quelque chose qu'on me
cache.

--A vous? On vous cacherait quelque chose?... Non, Lucie vous adore!

--Ah! que voulez-vous, mon cher! la dvotion rompt sans faon tous les
liens du coeur et de la famille; mais voil que je me plains  vous,
comme un vieux enfant que je suis,  vous qui souffrez peut-tre un peu
aussi pour votre compte!

--Je souffre beaucoup, rpondis-je, car j'aime mademoiselle La Quintinie
plus que je ne puis l'exprimer.

Il me serra les mains, et nous oublimes la partie de trictrac. Il tait
beaucoup plus expansif que la veille et comme dcourag de la vie. Il
essaya de faire l'esprit fort pour se remonter, mais il n'en vint pas 
bout. Je mourais d'envie de l'interroger, sur les relations que Lucie
pouvait avoir avec le personnage mystrieux que j'avais vu la nuit
prcdente sur le lac; mais le pauvre homme me parut si abattu, que je
me reprochai l'gosme de mes soupons. Je ne lui parlai point de
l'aventure, et je le fis jouer pour le distraire; aprs quoi, j'acceptai
le gte qu'il m'offrait. Je voulais veiller encore toute la nuit, et j'y
parvins malgr la fatigue qui m'crasait. Rien ne troubla le morne repos
de la nuit autour du manoir. J'allai ds le matin visiter encore la
grotte. Les lis pourrissaient dans l'abandon. Je les jetai dans l'eau,
et je revins  Aix, o la fivre me retint deux jours au lit.

Le troisime jour, abattu mais calm, j'allai  Chambry  tout hasard,
cherchant  rencontrer Lucie malgr sa dfense, voulant tcher de savoir
au moins ce qu'elle devenait. Je ne connais personne  Chambry, mais je
rencontrai aux abords de la ville quelques baigneurs d'Aix, dont un
Anglais fort mlomane avec qui je me suis un peu li, et qui m'aborda en
me disant:

Est-ce que vous n'allez pas aux Carmlites de ***?

--Pour quoi faire?

--Pour entendre chanter une demoiselle du pays qui est, dit-on, fort
extraordinaire.

--Oui, j'y vais, rpondis-je tout tremblant. O est-ce?

--Suivez-nous, me dit-il.

Nous gravmes un chemin trs-rapide qui monte en zigzag  travers
d'normes rochers.

Et le nom de cette cantatrice? demandai-je  mon guide.

--Attendez! Je ne sais plus; ce n'est pas une artiste de profession,
c'est une personne de bonne famille qui chante en l'honneur de la fte
du jour, la Trinit. Elle a un nom qui finit en _ie_.... La
Quirinie.... Non. La Quintinie!... m'y voil.

Je sentis tous les frissons de la fivre me reprendre; il faisait
pourtant une chaleur d'orage accablante. Nous arrivmes au pied d'un
difice ferm,  fentres grilles; c'tait le couvent, et nous y
trouvmes une centaine de personnes qui s'taient assises  l'ombre et
qui attendaient que les nonnes eussent fini de psalmodier les vpres.
Aucun homme ne pntrait dans ce couvent rigidement clotr. Les dames
de la ville n'ont accs dans la chapelle qu'avec des permissions
particulires. Cette chapelle tait pleine et la porte close; mais, 
cause de la chaleur, les fentres du choeur taient ouvertes en partie,
et, comme on entendait fort bien la psalmodie, on ne devait rien perdre
du chant.

Le mlomane qui m'avait renseign, et que je ne quittais pas, entra sans
faon en pourparlers avec les hommes qui se trouvaient l et les
interrogea sur mademoiselle La Quintinie. Je recueillais tout avec
avidit.

C'est une personne du plus grand mrite, disait-on, toute voue aux
bonnes oeuvres, une vraie sainte, et, en mme temps, c'est une femme
charmante, qui fait les honneurs du salon de sa tante avec une grce
parfaite; mais jamais elle ne chante dans le monde. On dit qu'elle a
fait le voeu de ne chanter que pour l'glise. Elle chantera le jour de
la Fte-Dieu  la cathdrale, et je vous rponds qu'on y viendra de loin
pour l'entendre. En ce moment-ci, elle fait une retraite de huit jours
aux Carmlites. On dit qu'elle va se marier, mais d'autres disent
qu'elle se fera religieuse; on ne sait pas.

En ce moment, un des amateurs de la ville signala une lourde voiture
armorie qui montait la cte.

C'est le vieux carrosse de la vieille mademoiselle de Turdy. Elle va
entendre chanter sa petite nice  la bndiction du saint sacrement.
Peut-tre la ramnera-t-elle  la ville. Vous la verrez alors; elle est
trs-jolie!

La voiture arriva en effet  la porte de la chapelle, et j'en vis
descendre la vieille tante, grasse, boiteuse, et soutenue par un homme
d'environ quarante ans, dont la figure me frappa beaucoup: une tte
mridionale, trs-brune, trs-accentue, une mise svre, beaucoup de
cheveux noirs crpus rejets en arrire, un front demi-chauve trs-pur
et trs-lisse contrastant avec des yeux sombres et fatigus, d'un clat
fivreux. Il entra dans l'glise avec la vieille dame aprs avoir frapp
d'une faon particulire. La porte se referma brusquement derrire eux.

Quel tait cet homme qui seul avait le droit d'entrer dans le
sanctuaire? Je le demandai avec agitation  tout le monde. Personne ne
le savait, personne ne le connaissait. C'tait un laque; rien dans sa
mise et dans son attitude n'annonait un prtre: ce devait tre, selon
les assistants, qui tous me parurent plus ou moins ultra-montains, un
personnage envoy par le pape pour recueillir le denier de saint Pierre,
ou un grand dignitaire de la socit de Saint-Vincent de Paul.

Le bruit des cloches  toute vole annona la fin des vpres et le
commencement du _salut_. Des voix de femmes entonnrent un choeur fort
pauvrement excut; puis l'orgue prluda, et la voix de Lucie se fit
seule entendre. Ce qu'elle chanta, je n'en sais rien. Je ne suis pas
rudit en musique, et je n'avais plus le loisir d'couter mes voisins.
J'tais dvor de rage  cause de cet homme qui tait entr l, et qui
l'entendait de plus prs que moi, qui la voyait peut-tre, pendant que
j'tais  la porte avec les inconnus. J'aurais voulu qu'elle chantt
mal, que sa voix ft dsagrable, et que tout le monde se mit  siffler
comme au thtre; n'en avait-on pas le droit, puisqu'on venait l comme
au spectacle ou au concert?

Mais comme elle chante, mon Dieu! Quelle voix limpide et puissante, quel
accent large et sublime, quelle plnitude et quelle suavit! Et elle n'a
pas chant, elle ne chantera jamais pour moi seul! Je me le disais, je
m'efforais de me dtacher de cette femme qui ne m'appartiendra jamais,
et j'tais vaincu, bris par cette voix surhumaine qui s'emparait de moi
comme la brise s'empare de l'herbe qu'elle secoue et de la fleur qu'elle
effeuille! En mme temps que je la maudissais pour cet envahissement de
tout mon tre, je sentais des larmes gonfler ma poitrine et ruisseler
sur mes joues. Cela tait trop fort pour moi. Je m'loignai. Je voulus
descendre le sentier. Je voyais devant moi, de l'autre ct du ravin,
l'trange ville de Chambry, avec ses toits d'ardoise sombre sans
reflets, encadrs de fer-blanc brillant, comme une exhibition de
linceuls noirs sems de larmes d'argent. Les montagnes  forme
fantastique qui la dominent, le bruit des torrents qui la traversent,
ses vieux difices, ses ceintures d'arbres sculaires, tout cela
s'agitait devant moi comme dans un rve. Un instant les tambours et la
musique de la garnison se firent entendre et formrent un rauque
contraste avec le chant de Lucie, qui planait tranquille comme une voix
du ciel sur cette impuissante clameur de la terre. Je me jetai  l'cart
dans les rochers qui surplombent le ravin. Je me bouchai les oreilles,
j'entendais toujours Lucie, rien que Lucie; elle semblait me dire: Tu
n'as pas besoin de tes sens pour m'entendre, c'est mon me qui parle 
ton me, et tu ne m'chapperas pas.

Tout  coup la voix cessa; les _dilettanti_ du dehors s'oublirent
jusqu' applaudir; mais les cloches couvrirent ces vains tmoignages
d'admiration mondaine, et, peu d'instants aprs, je me trouvai, je ne
saurais dire comment, le premier auprs de la voiture o montait Lucie
avec sa tante et le personnage inconnu objet de ma haine instinctive et
de ma colre mal dguise. Cet homme monta le dernier et jeta sur moi un
regard froid comme l'acier, un regard qui m'exaspra. Je ne sais ce que
je fis, je ne suis pas sr de ne lui avoir pas montr le poing d'un air
de menace.

Quant  Lucie, elle ne m'aperut seulement pas. Vtue de blanc et la
taille enveloppe d'un lger burnous de cachemire, elle cherchait 
drober sa figure sous le capuchon  floches de soie; mais ce capuchon
retomba sur son paule, entranant une partie de son abondante chevelure
dnoue, et je vis sa figure ple qui semblait ravie en extase, ou
plutt un peu gare par l'puisement de l'extase, car il y avait de la
souffrance dans ses traits, et ses lvres taient aussi blanches que son
vtement; ses narines taient dilates, sa bouche serre, ses yeux sans
regard. Je ne croyais pas que sa physionomie aimante et douce pt se
ptrifier ainsi sous la contraction mystique de la pense. Elle me
regarda et ne me vit pas; elle disparut sans voir personne, sans
rpondre  plusieurs saluts qui lui furent adresss sur son passage, et
j'entendis que quelqu'un disait:

Elle chante avec trop de ferveur; il y a sous le calme triomphant de sa
voix une motion qui la tue.

Une seule personne malveillante, une femme trs-pare, leva un peu le
ton pour dire:

Laissez donc! elle aime le succs, elle est femme!

--Non, reprit mon Anglais dilettante, elle est artiste avant tout; elle
n'est peut-tre pas dvote!

Je recueillais machinalement les opinions, et cette dernire parole me
frappa, car je n'tais plus capable de penser pour mon propre compte. Je
me sentais trs-mal, je me sentais mourir, car je venais de constater
que je n'tais rien pour Lucie. Avant moi, il y avait en elle
l'asctisme, ou la musique, ou cet inconnu qui entrait avec elle dans le
sanctuaire des femmes, peut-tre le mme qui portait des lis dans la
chapelle du rocher,  la clart des toiles: que sais-je? Il y a une
passion immense dans l'me de Lucie, et je ne suis point l'objet de
cette passion!

Mon Anglais s'aperut que j'tais pris de dfaillance. Il me ramena 
Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me
remis au lit, et je dormis prs de quarante-huit heures. Je crois qu'on
m'a saign; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai
pass encore deux jours  me remettre; enfin, je suis trs-bien,
trs-fort, trs-calme aujourd'hui. Je me suis occup, durant cette
inaction force,  me dtacher de Lucie,  repousser de moi cet amour
impossible, insens, misrable, et qui me rendrait injuste et mchant,
je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai pri Henri
et madame Marsanne, qui m'ont soign avec une bont parfaite, de ne pas
prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'crire de mon
indisposition. Je me suis senti de force  te raconter tout moi-mme. Je
suis guri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre.
Ah! mon pre! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-tre gurir
ton Emile.




III.

M. DEMONTIER A SON FILS, A AIX EN SAVOIE.


          Lyon, 6, juin,1861.

Avant de quitter Lyon, o notre rencontre a modifi tes projets, je veux
rsumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu
reliras peut-tre avec fruit dans les moments d'preuve qui t'attendent
encore.

Tu tais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu' t'encourager dans ta
vaillante certitude: l'me des poux ne doit pas faire deux lits.
L'indissoluble union de deux tres appartenant  l'humanit ne doit pas
s'assimiler  l'accouplement de deux tres quelconques appartenant aux
rangs infrieurs de la vie organique. L'homme doit tre l'homme autant
que possible, c'est--dire se tenir aussi prs de la Divinit que ses
forces le lui permettent. C'est par l seulement qu'il se place
au-dessus des animaux, qui lui sont suprieurs par la persistance et la
simplicit dans la sphre des instincts matriels. C'est par cette
constante aspiration vers l'idal que l'homme s'affirme lui-mme, rend
hommage  Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion relle. Toute
pense, toute action, toute croyance contraires  ce but sont des pas
bien marqus vers la dchance, des abmes creuss entre Dieu, qui
appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu.

Voil, en peu de mots, notre doctrine de l'amour dgage de toute
incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute
perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le rve et le besoin de la
perfection. Qui nie ce principe est athe, ft-il prostern nuit et jour
devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine prire
ne peut tre exauce.

Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette thorie que
dans la thorie elle-mme. Ceux qui croient approcher de la perfection
en violant les lois de la nature, soit par excs, soit par abstinence,
ne peuvent tre sur la voie d'une recherche srieuse. Obir aux lois de
la nature en les ennoblissant toutes par la comprhension saine du but
sacr, voil, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a
pour mission de se rapprocher sans cesse.

La nature prsente des contradictions, mais le dfaut de logique de Dieu
n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, tendons la
notion, ouvrons notre esprit  toute la connaissance qu'il peut
contenir, et cherchons le vritable amour dans la plus puissante et la
plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps  faire le procs
 telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle
qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le
calomnient. La dduction de notre principe se fait d'elle-mme  toutes
les heures de la vie. Toutes les ides, toutes les actions humaines se
rattachent dsormais  l'un de ces principes ternellement en guerre: la
ngation du progrs, qui est un principe de mort; la _perfectibilit_,
mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le
dveloppement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.

Nous tions dj d'accord sur ce point de dpart que je viens de
paraphraser, car il tient en deux mots: jamais plus d'ombres, toujours
plus de lumire entre Dieu et l'homme.

Cette lumire, qu'au dernier sicle la philosophie a cherche avec une
noble audace et de mmorables succs, se dgage beaucoup mieux de la
philosophie de notre poque. Elle ne s'appuie plus seulement sur ce
qu'on appelait la _raison_, elle n'est plus exclusivement exprimentale,
elle ne spare pas la raison de la foi, la ralit de l'idal. Les
sciences naturelles commencent  trouver Dieu au bout de toutes leurs
voies, c'est--dire la loi des lois, la loi mre, la grande logique
souveraine, l'effusion immense, la vie sans lacune, la force sans
puisement, l'ternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par
consquent l'ternelle sagesse et l'infinie beaut.... Tu comprends
que, quand notre pauvre langue humaine applique  cette grandeur
incommensurable,  cette inpuisable munificence,  cette ordonnance
blouissante les mots de son vocabulaire, Dieu puissant, Dieu bon, Dieu
juste, elle exprime d'une faon encore bien pauvre et bien enfantine:
ce qu'aucun terme convenable n'exprimera peut-tre jamais.

Les esprits avancs de notre poque ont un grand combat  soutenir
aujourd'hui. Il s'agit d'tendre et d'lever la notion de Dieu, que
depuis tant de sicles les dogmes religieux s'acharnent  renfermer dans
les troites limites du symbolisme. Le christianisme lui-mme, qui
ouvrit une re de progrs si fconde, a perdu de sa vertu progressive
dans la captivit o la lettre a enferm l'esprit.

Il s'agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-tre la plus
presse, de dgager la sublime doctrine vanglique de la chape de plomb
qui l'crase, et disons  l'honneur de l'esprit philosophique de notre
sicle qu'aucune autre poque n'avait encore compris cette doctrine
d'une manire aussi saine, aussi large et aussi leve. La critique
srieuse ne s'occupe plus aujourd'hui de contester ou de railler le ct
lgendaire de la mission du Christ. Qu'elle accepte ou rejette les
miracles, le respect s'attache au merveilleux, comme l'enthousiasme au
rel, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l'action
de Jsus.

Mais faire adopter ce vrai sentiment chrtien si quitable et si pur,
pouvoir dire  tous les hommes: Soyons frres dans l'unit de l'esprit,
et laissons  chacun la libert d'tendre le sens de la lettre, voil
ce qui parat simple et facile, voil ce que l'esprit de perscution ne
peut supporter et ce qu'il combat encore  outrance. Ceci est trs-digne
de remarque. A mesure que la philosophie s'est spiritualise depuis un
demi-sicle, la religion s'est matrialise visiblement. Sous la
Restauration, le clerg a perdu moralement et intellectuellement tout ce
qu'il avait regagn d'intrt et de prestige durant la perscution
terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s'purent dans les
luttes et se perdent ds qu'elles gouvernent le monde des intrts
matriels?

Voici que ce spectacle recommence et qu'une vritable intolrance
religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la
libert de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caresse par la
navet hroque du peuple de 1848, aujourd'hui surveille, mais non
contenue, par une arme  deux tranchants, la censure, l'intolrance
profite du silence plus ou moins forc de ses adversaires naturels, les
philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au
jour, saper en secret, et jouer le rle de victime aussitt que les lois
rpressives, qu'elle aimerait tant  absorber  son profit, atteignent
les carts de son zle. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de
cette prtendue perscution, qui ne saurait la blesser rellement,
puisqu'elle repose sur le mme principe qui la fait vivre. A
l'intolrance religieuse ne faut-il pas, comme  la dfiance politique,
le rgime de l'touffement?

Tu me demandais si rellement ce mouvement religieux rtrograde tait 
craindre, s'il fallait blmer ou plaindre ce dernier rle de l'esprit du
pass? En philosophe, je t'ai rpondu: Plains l'erreur et ne la crains
pas. Dieu l'a condamne.... Mais, devant Dieu, nos dures et tranantes
questions politiques et sociales comptent si peu! Si nous les jugeons,
nous, par leur dure relative, elles prennent une relle importance pour
nous, dont la vie est si courte! Et quand tu veux savoir quelles luttes
t'attendent dans le reste de sicle que nous traversons, je ne dois pas
te donner plus d'insouciance ou d'optimisme que je n'en ai. Donc, j'ai
rpondu franchement: Oui, mon enfant, l'intolrance religieuse peut
triompher, et recommencer dans peu d'annes l'esprit du rgne de la
Restauration. Il ne faut pour cela qu'une suite d'vnements dsastreux
dont elle saurait profiter, parce qu'elle veille, parce qu'elle est
organise, parce qu'elle est prte. Elle ne conspire pas, je crois, pour
ou contre tel nom propre. Elle n'a pas besoin de renverser les
gouvernements; elle s'accommode de tous ceux o elle peut s'insinuer,
faire sa place et empcher la libert de discussion, qu'elle n'invoque
que lorsqu'elle en est prive pour son compte. De sa nature,
l'intolrance, quand elle n'est pas hypocrite, est, comme toutes les
mauvaises passions, inconsquente.

Il y a une chose certaine, c'est que, si l'interdiction de la presse
libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s'endorment sous
certaines influences clricales, avant dix ans le faux christianisme,
l'hypocrisie, l'esprit perscuteur en un mot sera debout, et c'est alors
qu'il faudra dire: La mort s'est leve, le spectre s'est roul sur les
vivants. Il crase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l'individu
dans tous les dveloppements de son existence, dans ses intrts, dans
ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il
a tendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du
pass n'ont point vu une propagande d'touffement si ardente, un zle de
meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un anantissement si
honteux de la conscience sociale, une dmission si abjecte de la dignit
humaine.

Voil ce que je te dirai peut-tre  ma dernire heure, qui sait? Mais,
ds aujourd'hui, il y a une prdiction que je peux te faire, c'est qu'en
me suivant dans la voie o j'ai march, tu cours le risque srieux de
rompre avec toutes les esprances comme avec toutes les scurits de la
vie. Quelle que soit la carrire ouverte  ta jeune et lgitime
ambition, l'homme du pass t'y guette et t'y attend pour se mesurer avec
toi. Si tu es homme de science, il t'empchera d'avoir une tribune pour
professer; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au
besoin dans ta vie prive par les nombreux organes dont il dispose;
artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s'il le
peut, par les bandes qu'il enrgimente ou par les passions qu'il soulve
et qu'il gare; homme politique, il te fermera tous les chemins de
l'action et s'efforcera de t'ouvrir tous ceux de la misre, de la prison
ou de l'exil; homme de loisir ou de rflexion, il suscitera des orages
autour de toi, il troublera l'air que tu respires par des paroles
empoisonnes, il aigrira contre toi jusqu'au plus dvou de tes
serviteurs; poux et pre, il te disputera la confiance de ta femme et
le respect de tes enfants, car il est partout! De tout temps, il a ourdi
une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes,
il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a
pntr dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers
domestiques; il est dans les armes, dans les magistratures, dans les
corps savants, dans les acadmies, sur la place publique, sur le navire
en pleine mer, dans la campagne,  tous les carrefours, dans le cabaret
de village, dans le couvent, dans l'alcve conjugale. Il obsde et
consterne l'honnte cur qui croit l'esprit favorable  la lettre. Il
gouverne les pontifes, il raille, mprise et violente ceux qui, une fois
en leur vie, ont tent de lui rsister sur quelque point. Et peut-tre
dans dix ans j'ajouterai: Il faut redoubler de courage, car l'homme de
la nuit s'est arm de toutes pices; on a laiss faire, on a t
confiant, on n'a pas prvu, et  prsent, tout  coup il se dvoile, il
injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d'esprit le discours
terrible que tenait ditue en l'le Sonnante: Homme de bien, frappe,
fris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison,
par venin ou autrement, quand tu voudras. Dniche des cieux les anges:
de tout auras pardon; mais  nous ne touche, pour peu que tu aimes, la
vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants
et trpasss, encore ceux qui d'eux aprs natraient en seraient
infortuns! Amis, ajoute le sage ditue pour expliquer une telle
puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d'eunuques
que d'hommes, et de ce vous souvienne!

De cette vrit sanglante sous sa forme enjoue, encore considrable
aujourd'hui, souviens-toi en effet, cher mile! Ne te fais pas
d'illusion, n'espre pas viter la destine. Sois eunuque et engraisse,
ou sois homme et lutte; il n'y a pas de milieu.

Je t'ai forc  voir cet abme, je t'ai dpeint tous les avantages d'une
vie douce, tranquille, inoffensive, tolrante envers le mal, soumise 
toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: pouse une femme
troitement dvote, partage son me avec le prtre, accompagne-la au
sermon, lve tes enfants dans la routine, habitue-les  ne pas
raisonner, c'est--dire laisse touffer en eux le sens viril et divin:
tout ira bien pour toi. Choisis la carrire que tu voudras pour tes fils
et pour toi-mme, vous ne serez entravs que par la concurrence des
eunuques; alors vous ferez  l'occasion un peu de zle pour vous
distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous
perscuterez quelque vivant dj perscut. Ds lors vous aurez le
pouvoir, l'argent et le succs. Allez, le chemin est sr et facile; la
voie oppose est seme d'cueils, de fatigues et de dceptions.

Tu as rougi jusqu' la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de
railler, je veux tre un homme." Nous nous sommes embrasss, et je t'ai
laiss retourner  ton jardin des Oliviers, o l'isolement, la douleur
et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir:
vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la
destine de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement
par des fils innombrables  cette conspiration de l'esprit rtrograde
qui enlace la socit, pour longtemps encore, de la base jusqu'au fate.
Je frmis  l'ide du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte
 goutte le plus pur sang de ton coeur, les forces vives du premier
amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans dfaillance
pour arracher celle que tu aimes au royaume des tnbres, tu combattras
 poitrine dcouverte contre l'ennemi cach dans tous les buissons, tu
exerceras ta force dans une entreprise srieuse et passionne, et, si tu
succombes, si tu me reviens seul et bless, tu auras port en toi
l'amour dans un coeur viril, tu n'auras pas vers les larmes de
l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme!

Courage, cris-moi tout; appelle-moi quand tu voudras. Ton pre te
bnit.

                  H. Lemontier




IV.

MILE LEMONTIER A SON PRE, A PARIS


          D'Aix en Savoie, 6 juin 1861.

J'arrive, je ne sais rien encore, je n'ai revu aucun de nos amis, je
m'enferme avec toi. Je veux te parler encore l, tout seul, dans ma
petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d'orage. J'ai
besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m'as fait. Pre,
c'est la premire fois que tu me rvles le fond de ta pense.  te voir
si doux, si modeste et si bon, mme pour les mchants, je croyais ton
me inaccessible  l'indignation. Ta srnit me faisait peur, je
l'avoue; je la regardais comme le rsultat de cette noble et douloureuse
lassitude, fruit du travail et de l'exprience. Je croyais que tes
annes de labeur et de vertu avaient creus entre nous un abme qui ne
serait pas sitt combl! Tu m'as trait comme un homme qu'on excite, et
non comme un enfant qu'on apaise; je t'en remercie, et je te jure que tu
as bien fait. Ta tendresse a un peu hsit;... tu me croyais encore trop
jeune.... Pauvre pre, tu as trembl en te laissant arracher le secret
de ta force; eh bien, ne crains plus, j'tais mr pour cette initiation,
elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me
pousse en avant. Tu voulais d'abord m'emmener loin d'elle, me distraire,
me faire voyager.--Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal
au lieu de le gurir, et tu m'as tendu la coupe en me disant: Bois ce
fiel et triomphe.

Sois tranquille, je saurai souffrir; car,  prsent, je vois un but
sublime  ma souffrance. Conqurir celle que j'aime, la disputer  une
mortelle influence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sphre de
l'amour vrai, la rendre digne de cette passion sacre que j'ai pour
elle, et me rendre digne moi-mme de la lui inspirer; rsoudre le
problme d'clairer sa croyance en respectant sa libert, d'purer sa
foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion: oui, oui, je le
tenterai, et, si j'choue, du moins rien ne m'aura fait reculer ou
dfaillir.

Et ne crois pas que cette passion soit le seul stimulant de mon
courage! Me rendre digne de toi, tre le fils de ta foi et de la
volont, c'est l mon ambition, maintenant que je t'ai compris. Oui, mon
pre, tu es calme et doux parce que tu es absolu dans le vrai et
inbranlable dans la certitude. Tes ides sont simples, concises et
nettes; tu les as dgages d'une suite d'tudes et de travaux qui se
prsentent  mes yeux comme une puissante chane de montagnes, et 
prsent tu t'es assis au fate de la plus haute cime, tu as regard la
terre tendue sous tes pieds, et puis, levant tes mains vers la
Divinit, tu lui as dit: Non, le mal n'est pas ton oeuvre! il n'est que
l'ignorance du bien, et, si tu abandonnes cette ignorance aux chtiments
qu'elle s'inflige  elle-mme, c'est parce qu'ils doivent la dtruire.
Ainsi tu as mis en chaque tre, en chaque chose de la cration, l'agent
fatal de sa transformation providentielle. L'erreur doit se dvorer
elle-mme comme ces volcans dchans, qui, aux premiers ges du globe,
ont servi  constituer l'corce terrestre, berceau fcond de la vie. En
toi est la source du bien, la loi du vrai, et l'homme y boira de plus en
plus  mesure qu'il te connatra. Consol par la foi, tu t'es relev,
mon pre, et, le front baign de lumire, tu as souri  ces hommes qui
te criaient: Nous avons la vrit; Dieu ne se rvle qu' nous et pour
nous! Maudit soit celui qui nous rsiste! Notre parole l'extermine en ce
monde, elle le dvoue aux enfers dans l'autre!

Tu as souri de piti, et ton me a surmont la colre; mais, la flamme
de la vrit dans le coeur, tu as poursuivi dans tous ses retranchements
l'ignorance, qui, dans l'humanit, suscite tous les dlires du mal.
C'est bien; voil o il faut en venir, et j'y arriverai. Je serai doux
et patient avec les hommes, inflexible devant le mensonge; ceci sera ma
religion. Je ne tuerai point, je ne maudirai, je ne renierai aucun de
mes semblables; mais j'aurai en excration les doctrines qui, au nom de
Dieu, calomnient Dieu et combattent la libert humaine, le dveloppement
du vrai! Je ne flchirai le genou dans aucun temple d'o la libert de
penser sera exclue. Je ne bnirai la main d'aucun homme ennemi de cette
libert, je n'accepterai aucun culte destructeur de la parcelle de
vrit divine qui s'appelle en moi amour et justice, je ne ferai plus
grce au prsent par engouement potique pour le pass, je ne
m'abandonnerai plus  ces mollesses de l'me qui, regrettant les joies
de l'imagination, les rveries de l'enfance, abdique les austres
devoirs de l'ge d'homme; je subirai toutes les perscutions,
j'accepterai l'effet de toutes les vengeances: il faut que toute
initiation ait ses martyrs. Les tartufes d'aujourd'hui rclament ces
gloires de l'origine chrtienne; qu'ils nous les donnent, eux qui, se
disant toujours perscuts, se sont faits perscuteurs  leur tour!
Montrons leur qu'aujourd'hui les chrtiens, c'est nous, et qu'ils sont
eux, les pharisiens. Et, si leur puissante conspiration contre la
libert humaine atteint son but, s'ils parviennent,  dfaut des bchers
de l'inquisition,  rtablir la torture des coeurs et des consciences,
soyons prts: je suis prt, moi! je les brave et les dfie!

Je viens d'interrompre ma lettre pour recevoir et lire la tienne. Ah!
mon pre, mon matre, mon ami, nos penses ne se croisent pas, elles se
cherchent et s'embrassent. Tu vois! j'avais compris, et je suis toujours
sous le charme de ta parole, sous le coup de ta vivifiante bndiction.
Oui, oui, je relirai cent fois tes lettres. Ne crains pas de me donner
la fivre: je brle de vivre, l'inaction me tuerait!

A bientt une plus long lettre, et toi, cris-moi de Paris. Adieu, je
t'aime.

Henri entre chez moi et m'apprend que Lucie est de retour  Turdy. Son
pre, le gnral La Quintinie, y est arriv inopinment hier au soir.
J'irai demain.




V.

M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHTEAU DE TURDY.


          Chambry, 7 juin 1861.

Je m'inquite un peu, non de cette joie que vous avez prouve en
apprenant l'arrive de monsieur votre pre, mais de l'empressement que
vous avez mis  quitter mademoiselle de Turdy le soir mme. J'ai trouv
la bonne tante tout en moi de vous savoir seule sur les chemins  dix
heures du soir. Ses braves serviteurs sont bien vieux, ses vieux chevaux
bien lents, et ce lac  traverser.... Comment avez-vous fait, si, comme
il est  craindre, votre barque ne vous attendait pas? Vous avez d
causer au gnral une bien agrable surprise; mais, comme il ne vous
appelait auprs de lui que pour le lendemain matin, cette grande hte
tait-elle si ncessaire?

Ne riez pas, mademoiselle, de voir votre ami s'inquiter des petites
choses. Quand il s'agit d'une personne telle que vous, les moindres
rsolutions prennent de l'importance. Vous avez peut-tre cru me faire
pressentir vos dispositions  demi-mot, et on peut bien ne dire  son
ami que la moiti d'un secret dlicat. Puisque vous autorisez la
franchise de ma sollicitude, aussi fervente et aussi dsintresse
aujourd'hui qu'elle l'a t dans le pass, laissez-moi vous dire ce que
je pense de la situation de vos esprits. Ce jeune homme dont vous m'avez
parl vous occupe plus que vous n'osez en convenir, et l'inquitude que
sa courte maladie vous a cause, n'tait peut-tre pas proportionne au
danger que sa vie a couru, non plus qu' la date si rcente de vos
relations.

Je n'ai pu vous tmoigner que de l'tonnement, mais j'ai prouv de la
stupeur en apprenant que vous ne repoussiez pas l'ide de vous unir 
lui. Vous ne m'aviez pas dit son nom, et vous sembliez croire que vous
auriez sur sa conscience une influence  l'gard de laquelle il ne m'est
plus permis de me faire illusion. Souffrez que je vous dise de quelle
faon les renseignements me sont venus, car je ne veux pas que vous me
supposiez capable de chercher la vrit en dehors de vos paroles. Je
n'ai pu vous dire encore la nature des projets qui m'amnent ici. Ils
vous seront soumis plus tard; mais ce que je puis vous dire, c'est que
je les ai forms avec une joie extrme en songeant qu'ils me
permettraient de vous revoir et de vous dire de vive voix tout ce que
les lacunes d'une correspondance laissent de vague ou d'inachev dans
les relations du coeur et de l'esprit.

Je n'tais pas sans une certaine motion au moment de vous retrouver. Je
savais combien les ides changes entre nous par lettres depuis trois
ans sont contraires  celles des deux principaux chefs de votre famille,
et c'est toujours une situation pnible pour une me dlicate que celle
dont votre confiance allait peut-tre m'imposer les devoirs et les
luttes.--Et puis, vous l'avouerai-je? je craignais aussi ce que j'ai
trouv. J'avais comme un pressentiment de la crise qui s'opre en vous.
Vous m'aviez laiss prendre la trs-douce habitude de recevoir vos
lettres quatre fois l'an, et, si j'ai bonne mmoire, depuis le dbut de
la prsente anne, je n'en ai reu qu'une, et celle-ci de moiti plus
courte et moins abandonne que les autres. Je me demandais donc comment
vous recevriez le meilleur de vos amis, et si sa brusque apparition ne
serait pas intempestive, fcheuse peut-tre.

J'eus l'ide de vous crire ds le soir de mon arrive  Chambry; mais
j'avais des instructions dlicates et ncessaires  vous donner sur ma
situation, et je dus craindre qu'une lettre ne tombt dans des mains
ennemies. Je me rendis donc seul et  pied au bord du lac, et, sous
prtexte de promenade, je le traversai dans une petite barque. Je
demandai  voir cette grotte dont vous m'aviez souvent parl dans vos
lettres, cette chapelle rige par vous  la Vierge immacule.... C'est
l, me disiez-vous, que souvent, aux heures o le lac n'est gure
parcouru par les oisifs, le soir o aux premires blancheurs de l'aube,
vous aimiez  prier, les yeux tourns vers cette pure toile de l'Orient
que nos saintes et potiques litanies ne craignent pas de comparer  la
mre du Sauveur: _Stella matutina!_

Je n'esprais pas, je ne dsirais pas vous parler l; mais je me
demandais s'il ne serait pas possible d'y dposer une lettre que vous ne
manqueriez pas de trouver  l'heure de votre prire accoutume.

C'est au moment d'aborder  cette grotte que j'appris votre absence du
manoir; mais vous deviez revenir le lendemain, au dire du batelier. Je
feignis d'tre indiffrent  ce dtail et de vouloir entrer seulement
par dvotion dans la chapelle. Je n'osai pas laisser de lettre; je
dposai seulement aux pieds de la sainte image un bouquet de lis
cueillis  Aix et lis d'un ruban qui ne pouvait pas me faire
reconnatre de vous, mais qui devait appeler votre prudente attention
sur un message subsquent plus explicite. Je ne pus m'arrter qu'un
instant dans la grotte. Le batelier ne m'y faisait aborder qu'avec une
certaine crainte religieuse de vous dplaire. J'ai vu ensuite aux
discours de cet homme, que j'ai interrog sur votre compte comme s'il
s'agissait pour moi d'une personne trangre  ma vie, combien votre
nom tait en vnration parmi ces gens pieux et simples.

Pourtant ce batelier, qui parlait plus qu'il n'y tait provoqu, me fit
entendre qu'il tait encore question pour vous d'un mariage, et que,
depuis quelque temps, un jeune homme, qu'il appelait Valmare, tait
assidu au manoir de Turdy. Je ne poussai pas plus loin des
investigations qui dj dpassaient les limites de la curiosit permise.
Je n'attachais d'ailleurs qu'une mdiocre importance  cette nouvelle
obsession de mariage qui pouvait chouer auprs de vous comme les
prcdentes, et je voulus ne tenir que de vous les effets de votre
confiance.

De retour  Chambry, j'ai su, ds le lendemain, votre retraite aux
Carmlites, et je n'ai pas cru devoir la troubler. Que sont les conseils
d'un ami auprs de ceux que vous demandiez  Dieu mme? Je me bornai 
vous informer par un billet du nom que vous deviez m'entendre donner et
du silence que vous feriez bien de garder  certains gards, quand
j'aurais l'honneur de vous tre prsent par mademoiselle de Turdy. Ds
lors j'attendis avec rsignation, et l'me remplie d'esprance, la fin
et l'effet de votre semaine de retraite et de mditation chez les
saintes filles de ***.

Dimanche dernier, lorsque votre respectable tante me pria de
l'accompagner  ce couvent pour vous entendre chanter et de l vous
ramener chez elle, j'eus un moment d'hsitation intrieure. Ce n'est pas
 travers une foule que j'eusse prfr vous entendre, et puis je ne
sentais pas dans mademoiselle de Turdy l'auxiliaire sur lequel vous
m'aviez toujours dit de compter. Cette vnrable dame est pieuse et
croyante sans aucun doute, mais elle fait grand cas du monde et de ses
vanits. Elle est fort engoue de la perptuit de sa noble race, et,
tout en dcernant  ce qu'il lui plat d'appeler mon loquence des
loges un peu purils, elle m'a sembl compter sur moi pour vous
influencer  l'occasion dans un sens tout contraire au but qui jusqu'
ce jour avait fait l'objet de vos dsirs.

Vous m'avez donc vu assez contraint, et dans l'impossibilit de
m'expliquer clairement sur quoi que ce soit devant elle. J'ai manqu
totalement de prtexte pour me trouver seul avec vous, et je dois noter
ceci, que vous n'en avez fait natre aucun. Elle a parl du dsir de
votre grand-pre de vous marier prochainement, et vous n'avez point dit
que vous fussiez dcide  refuser.

J'attendais que, d'une manire dtourne, et comme par hasard, vous me
missiez au courant des faits. Vous vous tes trs-prudemment abstenue.
Une seule chose m'a donn l'espoir d'une confrence prochaine: c'est
quand vous avez parl  mademoiselle de Turdy de cette sieste qu'elle
fait ordinairement  huit heures du soir, en attendant que, vers neuf
heures, son salon se remplisse de ses vieux habitus jusqu' onze. Je me
suis probablement mpris sur vos intentions.... Quoi qu'il en soit, j'en
ai pris note; mais, oblig par des soins particuliers de m'loigner un
peu de Chambry, ce n'est qu'hier soir que j'ai pu vous renouveler ma
visite. Qu'ai-je trouv? Mademoiselle de Turdy seule, fort veille et
fort alarme de la prcipitation de votre dpart. Sous-le coup de cet
vnement, j'ai pu sans affectation la rendre expansive, et c'est d'elle
que j'ai appris la maladie du jeune homme qui vous avait si fort
inquite et l'empressement que vous aviez montr de retourner  Turdy.
Je savais dj d'autres dtails sur vos relations avec M. Lemontier; car
c'est de M. Lemontier fils qu'il s'agit, et nullement de M. Henri
Valmare, comme on me l'avait dit d'abord. Je dois vous faire savoir
comment le hasard m'avait clair sur ce point. Ayant eu avant-hier
l'occasion de passer  Aix quelques heures, j'attendais sur la
promenade une personne  qui j'avais donn rendez-vous, quand je me suis
crois tout  coup, dans une alle, avec mademoiselle lise Marsanne
accompagne d'une parente que je ne connais pas et d'un jeune homme que
j'ai su tre M. Henri Valmare. J'ai sur-le-champ reconnu lise malgr le
changement qui s'est fait en elle avec les annes; mais, soit que j'aie
chang bien plus qu'elle, soit qu'elle n'ait jamais beaucoup remarqu ma
figure au couvent de ***  Paris, soit enfin qu'elle n'ait pas le don de
l'observation ou le sens de la mmoire bien dvelopp, elle m'a regard
un instant avec une lgre hsitation, et ne s'est souvenue de rien. Je
vous signale ce fait pour que vous ne l'aidiez point  se souvenir, si
elle ne vous interroge pas, et pour que vous l'engagiez  se taire, si
ses questions vous mettaient en pril de mentir.

Je la crois encore, sinon pieuse,--elle ne l'a jamais t, et son air
n'annonce point qu'elle le soit devenue,--du moins assez soumise 
l'autorit religieuse pour ne point oser me susciter d'obstacles.
Dites-lui donc que le nom sous lequel elle m'a connu n'est plus celui
que je porte, et que j'ai le droit de porter dsormais. Quant  mon
tat, je ne dois pas l'afficher en ce moment; j'ai pour cela des motifs
qui chappent  la discussion frivole, et qu'elle respectera, si elle se
rappelle l'attachement filial qu'elle a eu pour moi. Parlez-lui en ce
sens. C'est  vous que je confie le soin de ma libert d'action pour le
moment. Ces prcautions sont l'affaire de quelques jours, pas davantage.

Vous allez vous demander comment, ne pouvant me faire reconnatre de
mademoiselle Marsanne, j'ai su d'elle tout ce qui vous concernait: le
hasard m'a servi  l'improviste. Ramen  un banc de verdure que j'avais
choisi fort ombrag  cause de la chaleur, je me suis trouv spar du
groupe dont elle faisait partie par un rideau de plantes grimpantes
serres sur un treillage, et, sans chercher  couter, j'ai entendu
toutes les rflexions qu'elle changeait sur votre compte avec la
personne qu'elle appelait sa mre et ce jeune Valmare, qui me parat
tre son fianc. Elle disait que votre mariage avec Lemontier ne se
ferait pas, malgr l'inclination prononce que vous aviez l'un pour
l'autre, parce que jamais mademoiselle de Turdy ne consentirait  vous
laisser porter un nom sans titre et sans particule, et parce que le
gnral devait avoir en horreur un nom compromis par des opinions
anarchiques.

A ces raisons, lgrement allgues selon moi, elle en ajoutait une plus
srieuse qui m'a frapp.

Lucie rompra tout, disait-elle, quand elle verra qu'mile n'a aucune
religion et prtend tre l'unique confesseur de sa femme.

L-dessus, M. Valmare a rpondu d'un ton assez grave des choses
premptoires et bien faites pour donner du poids aux paroles d'lise.
D'aprs les rflexions de ce jeune homme, j'ai compris que Lemontier
fils tait le parfait disciple de son pre, un _esprit fort_ dans toute
l'acception du mot, c'est--dire un de ces prtendus penseurs de la pire
espce, qui feignent je ne sais quelle fantastique _religiosit_
panthiste et je ne sais quelle morale _pure_ tire du christianisme,
 la manire des protestants, qui osent se dire plus catholiques que
nous dans le vrai sens du mot.

La dfinition que le jeune Valmare donnait de ce qu'il lui plat
d'appeler les principes de son ami m'avait donc suffisamment difi; et,
lorsque votre tante m'a nomm le prtendant  son tour, je n'ai pu me
rsoudre  lui cacher ma surprise et mon inquitude. J'ai reconnu avec
une surprise nouvelle qu'elle ne s'opposait point  ce projet d'union,
qu'elle faisait bon march du nom, qu'elle tait sduite par le chiffre
d'une fortune au moins gale  la vtre, et surtout par l'intrt que
vous paraissiez porter au jeune Lemontier. C'est alors que, m'ouvrant
son coeur comme si elle m'et connu depuis dix ans, elle m'a dit les
sentiments que vous lui aviez confis ou qu'elle vous attribue... car je
ne puis me persuader que vous ayez pris si grande confiance en un
tranger apparu depuis si peu de jours dans votre existence. Vous
prtendez, selon votre tante, qu'il n'a rien d'un athe, qu'il croit aux
principaux dogmes de la foi, et que vous avez la ferme esprance de le
convertir au culte des vrais fidles. Mademoiselle de Turdy, qui me
parat fort crdule, partage cette illusion, et a fait tout son possible
pour me la faire partager. Selon elle, ce serait une gloire pour vous et
un triomphe pour la religion, si le fils d'un homme dont les dangereux
crits sont tristement clbres abjurait publiquement ses erreurs en
vous pousant. Elle croit que l'amour fera ce miracle, que Dieu n'a pu
faire, et j'ai d combattre de telles esprances avec des arguments que
je viens vous rpter et vous soumettre en peu de mots.

Non, ma chre Lucie,--laissez-moi vous donner encore ce doux nom de
votre enfance si pure et de votre adolescence si difiante,--non,
l'amour profane ne fait point de miracles srieux. Il est capable de
toutes les hypocrisies, et, s'il est sincre, il se prte aveuglment 
tous les sophismes. Pour vous obtenir, bien des hommes seraient capables
de tout; mais l'amour vrai, l'amour sacr, l'amour de l'me n'habite
point le coeur de l'incrdule, et, quand la passion charnelle est
assouvie, le vieil homme reparat. Il a des sophismes nouveaux  son
service pour expliquer au profit de son parjure ceux qu'il a invoqus
pour faire croire  sa conversion. Il est le chien de l'criture qui
retourne  son vomissement. Il brise ce qu'il a ador, il adore de
nouveau ce qu'il a bris, et chaque jour le voit devenir semblable au
figuier strile,  la mauvaise terre o l'ivraie repousse. Lucie, ouvrez
les yeux, il en est temps encore, ce jeune homme veut vous perdre, et il
vous perdra, si vous ne le fuyez. Il est dou, dit-on, d'une certaine
instruction, probablement superficielle, qui vous blouit. Il a hrit
de son pre la grce des manires et le charme de la parole. Enfin il a
une figure rgulire et des yeux expressifs.... Combien il leur est
facile de plaire,  ceux que l'austrit de leur vie et les ordres
rigoureux de leur conscience n'enveloppent point du suaire des
renoncements sublimes! Ils n'ont ni mrites ni vertus, ils sont des
enfants sans puret, des hommes sans moeurs, des chrtiens sans Dieu;
ils se montrent, et ils plaisent!

Quoi! mademoiselle! vous! vous-mme! vous qu'une vritable vocation
semblait animer, vous qu'un cleste rayonnement de la grce semblait
couronner de l'aurole des saintes et de la splendeur des vierges
choisies pour le ciel,... parce qu'_il_ est jeune, parce qu'_il_ est
beau!...

Mais je ne veux pas vous faire de reproches, je n'ai sur votre
conscience que des droits fraternels, et d'un jour  l'autre vous pouvez
me les retirer. Ma douleur serait grande, si ma sollicitude blessait
votre juste fiert.... Ah! Lucie, en ce rapide instant que j'ai pass
dans la grotte du lac, j'avais bien pri pour vous cependant! J'avais
mis dans une minute de prosternation toute une vie de dvouement et de
ferveur! C'tait un seul cri de l'me, mais un de ces cris qui parfois
branlent la vote du ciel et montent jusqu'au trne de Dieu! Le jour o
je vous ai entendue chanter dans l'glise des Carmlites, votre voix,
devenue si belle, avait des accents si magnifiques d'adoration et de
candeur, que je crus ma prire exauce et que des larmes de joie et de
reconnaissance baignaient mon visage.... Je ne vous voyais pas, mais
votre me tait devant mes yeux comme une lumire ineffable.... Et, 
prsent, vous voil rendue aux misrables preuves de la vie, vous voil
choisissant le chemin rempli d'embches, et infatue de l'espoir d'un
chimrique triomphe! Et, quand vous l'obtiendriez, ce triomphe si
prcaire de faire plier un instant les deux genoux  un impie, qu'est-ce
que cela au prix de ce que vous perdez de gloire, de bonheur, en
renonant  l'hymen du Christ! Eh quoi! cet obscur enfant du sicle est
une conqute plus prcieuse que la palme immortelle et la lampe
ternellement resplendissante des vierges sages!

Adieu, Lucie! le jour parat, et le sommeil ne m'a point visit. J'ai
beaucoup pri en songeant  vous. Votre rponse dictera ma conduite.
Selon ce que vous lui prescrirez, votre ami s'abstiendra de toute
sollicitude importune, ou s'introduira au manoir de Turdy sous le nom de
Moreali.




VI.

LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBRY.


          Chteau de Turdy, vendredi soir 7 juin.

     Monsieur et ami,

Votre lettre, furtivement remise par un inconnu, m'a surprise et
touche; mais est-ce votre faute ou la mienne? c'est, la premire fois
qu'une lettre de vous ne m'apporte point une satisfaction sans mlange.
Je trouve dans celle-ci comme un ton de blme et d'amertume, et, je
veux vous le dire avec la franchise  laquelle vous m'avez autorise,
des expressions qui me blessent, des ides que je ne connais pas. J'y
vois bien votre constante sollicitude pour moi, le zle que vous avez
pour mon salut, la ferveur enthousiaste de votre pit; mais la
dlicatesse de votre amiti fraternelle, la charmante puret de votre
entretien paraissent avoir souffert, de vos proccupations, quelque
atteinte singulire qui me contriste sans que je puisse dire pourquoi.
J'examine ma conscience, et je ne la trouve pourtant pas si coupable. Je
m'interroge avec crainte, et je ne sens rien de dchu dans mon tre,
rien de souill dans mes penses. Vous me reprochez une rserve prudente
qui n'est pas dans mon caractre, et que le mystre dont vous entourez
votre prsence me commandait absolument. Je ne sais rien feindre, et je
vous avoue qu'en parlant de la sieste de ma bonne tante, je ne songeais
pas du tout  vous avertir d'en profiter. Ce que j'attendais, moi, dans
cet entretien plein de contrainte que nous avons eu devant elle, c'est
qu'il vous vnt l'ide de lui confier le nom sous lequel je vous ai
connu jusqu'ici. Ce nom, que je lui ai souvent rpt en lui faisant
part de vos lettres, lui et expliqu notre liaison. Ma tante est faite
pour garder un secret, et j'eusse trahi le vtre sans inquitude, si vos
regards n'eussent exprim une mfiance et une crainte particulires.
Laissez-moi vous dire, mon ami, que, si je respecte les mystres de nos
dogmes sacrs, je n'aime pas ceux qui ne tiennent qu'aux intrts de
l'glise. A coup sr, vous vous tes dvou  une oeuvre de propagande
dont le rsultat doit tre selon Dieu; mais quel est donc le bien qu'on
ne peut pas faire ouvertement? Ces allures de conspirateur
conviennent-elles  un homme de votre caractre?

Quant  moi, je ne saurais aller plus avant dans cette sorte de
complicit. Je vous supplie de vous ouvrir franchement  ma tante,
puisque vous voil dj li avec elle, et de ne pas me demander de
tromper mon grand-pre et mon pre; autorisez-moi au contraire  leur
parler de vous ou  ne leur annoncer votre visite qu'aprs les avoir mis
dans votre confidence. Mon pre n'apportera probablement aucun obstacle
 nos rapports: depuis plus d'un an que je ne l'ai vu, je sais qu'il
s'est fait en lui un changement extraordinaire, et que ses anciennes
ides sont comme si elles n'avaient jamais t. C'est l une chose
importante dont nous parlerons  loisir, si nous pouvons causer sans
abuser de la confiance de personne.

Pour mon grand-pre, il sera plus difficile de le persuader: il m'en a
cot de ne jamais lui parler de vos lettres; mais son opposition  ma
croyance lui tait si douloureuse, que j'ai cru faire mon devoir en
vitant tout sujet de discussion. Pourtant lui aussi s'est modifi et
radouci devant la douceur et la tendresse, et de ce que la tche est
difficile, je n'y renonce pas. Dites-moi que vous tenez essentiellement
 tre reu chez nous  Turdy, et j'essayerai avec courage, mais
toujours sous la condition de ne pas mentir, de vous y faire bien
accueillir de tout le monde.

Mettez ma conscience en repos sur tous ces points, et, si nous
n'arrivons pas  ce rsultat de pouvoir nous parler, je vous crirai une
longue lettre sur l'tat de mon me et sur le fond de mes penses. Vous
y verrez, je l'espre, que je mrite toujours votre estime, votre
fraternelle et bienfaisante affection.

                  Lucie.




VII.

M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHTEAU DE TURDY.


          Chambry, 8 juin.

     Mademoiselle,

Si j'avais une mission secrte, ce secret ne m'appartiendrait pas, et je
n'hsite pas  vous dire que vous n'auriez, ni comme femme bien
pensante, ni comme chrtienne orthodoxe, le droit de censure et d'examen
sur les dmarches officielles ou secrtes qui tendent  assurer le
triomphe de la religion et la prosprit de l'glise. N'essayez pas de
faire une distinction spcieuse entre ces deux termes identiques: ce
serait une hrsie dont votre nouvel ami vous aurait infecte. J'espre
que vous n'en tes point encore l, et que vous reconnatrez la
ncessit o nous pouvons tre, dans ces temps de perscution, de cacher
nos actes les plus purs et les plus mritoires. Les premiers chrtiens
clbraient les divins mystres au sein des catacombes de Rome.
taient-ils des conspirateurs et des tratres?

Mais je n'ai de mission secrte ni publique, rassurez-vous. Un scrupule
qui vous honore du reste vous fait hsiter  tromper vos parents. S'il
le fallait absolument pour le service de Dieu et de l'glise, je vous
absoudrais du pch en toute conscience; il ne le faut pas cependant, et
cela ne sera pas. J'ai devanc vos confidences  mademoiselle de Turdy.
Elle sait maintenant qui je suis, elle me connaissait dj par les
lettres de moi que vous lui aviez communiques. J'ai toute sa confiance
et mme son amiti.

Quant au gnral, je sais maintenant que je pourrai m'ouvrir  lui
aussi. Mademoiselle votre tante m'a fait connatre l'heureux changement
qui s'est opr dans son esprit, et dont ses lettres tmoignent. Je
compte lui tre prsent par elle ds qu'il viendra la voir. Il ne reste
donc que votre grand-pre  mnager  cause de ses prventions
particulires. Je crois que nous pourrons viter le contact avec lui, et
mettre ainsi votre sincrit  l'abri de toute souffrance.

Vous me trouvez chang, Lucie; n'est-ce point vous qui l'tes? Et,
d'ailleurs, pouvez-vous dire que vous ayez jamais connu en moi une
personnalit quelconque voulant se placer entre vous et Dieu? Vous avez
cru dcouvrir en moi quelques lumires, et vous m'avez consult comme on
consulte un frre, an dou d'exprience et plein de dvouement. Toute
ma sagesse consistait, soyez-en sre, dans une sincrit d'affection que
vous ne rencontrerez nulle part aussi entire et aussi pure. Ma tche
tait facile. Il n'y avait jamais eu de discussion entre nous, et jamais
vous ne m'aviez confi un projet de votre esprit, un voeu de votre
coeur, que je ne fusse en mesure de bnir et d'approuver. Votre foi
tait si belle, si large, si tranquille! Elle paraissait assure 
jamais, et l'on ne pouvait que remercier Dieu de vous avoir faite telle
que vous tiez! J'ai donc pu vous paratre optimiste et tolrant par
nature. Je ne le suis pas, Lucie; j'ai trop souffert en ce monde pour
croire qu'on y trouve le bonheur, et j'ai trop sond les abmes de ma
propre faiblesse pour croire qu'il y a des fautes lgres devant le
tribunal d'une conscience vraiment chrtienne. Pcheur entre tous, je ne
me flatte donc pas d'avoir expi mes propres chutes, et, si quelque
chose pouvait m'en adoucir l'amer regret, c'est le spectacle que me
donnait l'panouissement de vos vertus. Hlas! dois-je renoncer  cette
joie si sainte? Suis-je destin  l'horrible preuve de vous voir
quitter le commerce des anges et les voies du bien ternel?

Quelques expressions de ma dernire lettre ont eu le malheur de vous
dplaire. Je ne sais lesquelles; mais, si elles portent la plus lgre
atteinte au noble attachement que je vous ai vou, je les retire et les
dsavoue. Il faut me pardonner d'tre devenu un peu sauvage dans la
retraite o j'ai pass ces derniers temps, auprs d'un de ces esprits de
forte race qui ne connaissent pas les mnagements, parce qu'ils se
placent de droit au-dessus des vaines convenances.

Et puis cette langue italienne, dans laquelle j'ai pris l'habitude
d'crire et de penser, est aussi plus primitive que la ntre dans ses
allures. Elle dfinit mieux les cas de conscience, elle pargne moins
les susceptibilits de la pudeur. J'ai  me corriger et  me reprendre,
d'autant plus que, par nature, j'ai le malheur d'tre un homme de
premier mouvement. Pardonnez-moi donc, Lucie; pargnez-moi le calice de
perdre votre amiti et de ne plus pouvoir travailler efficacement avec
vous  l'oeuvre bnie de votre salut ternel.

                  Votre ami M...




VIII.

HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER, A PARIS.


          Aix en Savoie, 8 juin 1861.

     Monsieur et ami,

Je sais que vous avez dj reu des nouvelles d'mile depuis son retour
de Lyon, et je viens seulement, d'aprs vos ordres, vous confirmer le
bon tat de sa sant. J'en voudrais dire autant de son esprit, auquel un
peu de calme serait fort ncessaire; mais il y a l encore bien de
l'agitation en dpit de lui-mme et de vos bons conseils. Je ne me
permettrai pas de vous donner sur la circonstance l'avis d'un petit
blanc-bec de mon espce. Pourtant la sincrit dont je me pique et
l'affection que je vous porte  tous deux me commandent de vous dire que
je n'augure rien de bon de ce projet de mariage,--qu'il s'accomplisse ou
qu'il se dnoue. Du moment qu'mile ne veut pas transiger avec ce que
j'appellerai les _ncessits du temps_, et du moment surtout que vous
l'approuvez dans l'austrit de ce principe, je ne vois plus la
ncessit d'une lutte o il sera vaincu  coup sr, et dont la dure
rendra ses regrets beaucoup plus sensibles. J'eusse prfr qu'il
coutt le conseil de votre premier mouvement, qu'il partt avec vous
pour Paris et qu'il s'effort d'oublier une personne dont le mrite est
incontestable, mais dont le caractre me parat inflexible. C'est l'avis
de son amie mademoiselle Marsanne, qui la connat bien, et ce serait
peut-tre aussi le vtre, si vous jugiez utile de la voir et de pntrer
dans sa famille. mile m'a dit que vous aviez eu cette intention
d'abord, mais que, rflexion faite, vous aviez craint de l'engager trop
lui-mme en vous montrant. C'est l un cercle vicieux d'o je prvois
qu'il sera malais de sortir.

Permettez-moi d'insister sur cette situation, monsieur, et de vous
confier un souci de ma conscience. Vous savez tout, mile vous a tenu au
courant, madame Marsanne vous a crit.... Vous n'ignorez donc pas que,
sans le vouloir, je me suis trouv en rivalit de position avec mile
auprs de la charmante lise. Croyez bien que jamais je n'eusse donn
cours  mon inclination _naissante_, si mile ne m'y et autoris par
ses confidences et ses encouragements. Il m'a jur que vous
l'autorisiez, lui,  ne pas se marier sans amour, il m'a jur aussi
qu'il n'aurait jamais d'amour que pour Lucie. N'ai-je pas t bien
jeune, bien enfant, moi qui me pique de raison, de prendre cet
enthousiasme si spontan au pied de la lettre? Je crains de vous avoir
dplu, je crains d'avoir t un mauvais ami, et d'avoir, au beau milieu
de cette promenade matinale de notre vie, saisi avec empressement le
meilleur chemin, en laissant mon aventureux camarade s'engager follement
dans les abmes! Si je suis coupable d'gosme, grondez-moi et
arrtez-moi. Rien n'est perdu peut-tre. lise n'a encore pris envers
moi aucun engagement, non plus que moi envers elle. Elle est encore
assez jeune pour que sa mre ne soit point presse de fixer son avenir.
mile peut un jour, bientt peut-tre, renoncer  Lucie et regretter
lise.... Enfin dites un mot, et je retourne  Paris sur-le-champ. Je
suis peut-tre goste de premier mouvement; mais vous m'avez toujours
dit qu'au fond du coeur j'tais un assez bon diable, et je suis jaloux
de ne pas vous faire mentir pour la premire fois que je me vois 
l'preuve. Le sacrifice me serait un peu dur, je l'avoue, beaucoup plus
dur qu'il ne l'et t il y a environ un mois, quand mile m'a interrog
pour la premire fois; mais il n'est pas encore impossible, et
impossible ou non, si la dlicatesse et l'amiti l'exigeaient!... Vous
voyez, d'aprs ma soumission, que je peux encore vous prendre pour
arbitre sans compromettre le bonheur de mademoiselle Marsanne, jusqu'ici
fort peu impatiente de faire son choix.

Nous, avons tous pass l'aprs-midi  Turdy pour y fter le retour de
mademoiselle La Quintinie dans ses pnates. Je ne vous dirai rien de ce
qui s'est pass entre elle et mile, d'abord parce qu'en ce moment il
est, j'en suis bien sr, occup  vous l'crire, ensuite parce que je
crois qu'il ne s'est rien pass du tout. Nous avons t tous fort
guinds et presque glacs par la prsence d'un nouveau personnage, le
gnral La Quintinie, pre de la jeune personne, un tre fabuleux en
vrit, et auquel je ne puis penser sans rire tout seul en face de mon
encrier, en dpit du srieux de mes rflexions sur tout ce qui vous
proccupe. Je crois que c'est une raction nerveuse contre la gravit
qu'il m'a fallu soutenir toute la soire.

Je m'explique  prsent l'pithte d'_imposant_ qu'un jour, avec un
certain sourire moqueur, le vieux Turdy appliquait  son gendre en
parlant de lui,  mile et  moi, avec loge. Figurez-vous le gnral,
un homme de soixante-cinq ans, un ancien beau de 1830, trs-dvast par
les campagnes d'Afrique, un brave, un lion, mais parfaitement incapable,
et que de notables fautes ont relgu dfinitivement, dit-on, dans les
emplois pacifiques et honorables. Ce guerrier naf croit que quelques
marques imprudentes de regret pour les princes d'Orlans ont entrav sa
carrire, et il passe sa vie  justifier de trs-honntes sentiments
dont il voudrait bien se faire un hrosme politique. Cela est difficile
 concilier avec l'enthousiasme qu'il proclame pour le gouvernement
actuel; mais j'ai remarqu souvent, et l'histoire du sicle en tmoigne,
qu'il y a pour quelques hommes un code tout spcial de fidlit
militaire, particulirement pour les hauts grades. Servir la patrie est
un grand mot qui implique un magnifique devoir, celui de la dfendre
contre l'ennemi du dehors, quelle que soit la couleur du drapeau. Sans
aucun doute, M. La Quintinie a ce principe dans le coeur et le mettrait
encore volontiers en pratique; mais il est de ceux qui adorent tous les
pouvoirs, quels qu'ils soient, et qui font, des hommes qui se succdent
sur les trnes, une galerie de ftiches galement regrettables, mais
galement autoriss  se chasser les uns les autres. Ainsi le gnral
est  la fois lgitimiste, orlaniste et bonapartiste, ce qui ne
l'empche pas d'avoir quelquefois une parole de sympathie pour le
gnral Cavaignac  cause des journes de juin 1848. Ce qui le fascine,
c'est l'autorit et ce qu'il appelle invariablement la vigueur. Ainsi
les princes d'Orlans avaient de la vigueur, le gnral Cavaignac a eu
de beaux moments de vigueur, et l'empereur Napolon III est un homme de
vigueur. Quant aux lgitimistes, ils prennent place dans sa
considration  cause de la vigueur de leur principe, qui est d'arrter
l'anarchie des esprits, comme le souverain d'aujourd'hui a la vigoureuse
mission de rprimer l'anarchie des vnements. Je ne sais pas si les
souverains font grand cas de ces admirations banales, ni si elles leur
sont vritablement utiles; mais je sais que le gnral La Quintinie est
le plus ennuyeux apologiste du pouvoir que j'aie jamais rencontr. C'est
l, j'imagine, le mauvais ct, le ct excessif de l'esprit militaire.
Le ftichisme outr de la discipline doit produire ces types,
exceptionnels, je l'espre, d'engouement aveugle pour toutes les causes
qui triomphent. Le gnral La Quintinie est un modle du genre, et, pour
complter la liste de ses croyances varies et assorties, il s'est fait
dvot depuis peu et tient dj pour le _pouvoir temporel_ avec fureur.

Il faut vous dire, pour excuser ce sabreur papiste, que, s'il a beaucoup
fait brler de poudre en sa vie, il n'en a pas invent le plus petit
grain. Je le crois d'une bonne foi parfaite dans ses inconsquences, et
le grand cas qu'il fait de lui-mme ne doit d'ailleurs pas lui permettre
de s'interroger et de se reprendre sur quoi que ce soit. Cette foi en sa
propre infaillibilit se trahit dans la roideur et l'aplomb de toute sa
personne. Son cou est ankylos,  coup sr, par la majest du
commandement. Il coupe son pain avec une dignit hautaine; il avale sa
ctelette d'un air froce; il ne touche  son verre qu'aprs l'avoir
regard d'un oeil menaant, et, si son fromage se permettait de lui
rsister, il lui passerait son sabre au travers du corps. Son oeil rond
lance des clairs sur les _paltoquets_ qui se permettent d'avoir une
opinion quelconque avant qu'il ait mis la sienne. Il a avec le vieux
Turdy le ton bref et rogue d'un caporal parlant  un conscrit. Sa voix
rauque a la prtention d'tre tonnante, et les vieux domestiques de son
beau-pre prennent devant lui des poses de volaille effarouche.
Mademoiselle Lucie n'a pourtant pas l'air de le craindre, et le
grand-pre, qui ne manque pas de malice, le traite poliment de crtin
sans qu'il s'en aperoive. Il se pourrait bien que ce pourfendeur au
service de toutes les causes gagnes ft dans son intrieur le plus doux
et le meilleur des hommes.

mile l'a trouv insupportable; mais il a fait bonne contenance, et j'ai
admir le courage qu'il a eu de ne pas le railler; je m'en suis abstenu
aussi dans la crainte de brouiller les cartes: aussi nous avons tous
bill  nous dcrocher la mchoire.

Ceci n'est encore que plaisant, mais je crains que ce guerrier  courtes
vues n'apporte de nouveaux embarras  la situation. Il nous a dj fait
entendre clairement qu'il fallait de la religion, et qu'une famille
impie ne pouvait prosprer. mile, qui a du sang-froid et qui se pique
d'tre plus religieux que les dvots, lui a rpondu gravement qu'il
tait de son avis: le grand La Quintinie a paru flatt de cette
adhsion; mais gare l'interrogatoire en dtail! Je doute qu'mile
soutienne l'assaut sans que la bombe clate.

Rpondez deux lignes paternelles, cher monsieur,  l'offre trs-srieuse
qui fait le fond de cette lettre absurde, et croyez-moi
trs-srieusement votre serviteur dvou sans rserve.

                  Henri Valmare.




IX.

MILE LEMONTIER A SON PRE.


          Aix, 8 juin 1861.

Henri m'a promis de t'crire ce soir et de te faire, comme il l'entend,
le portrait d'un certain gnral que, pour ma part, j'ai trouv plus
fcheux que divertissant. Ce qu'il t'importe de savoir c'est dans
quelles dispositions j'ai retrouv Lucie. Ah! mon pre! Lucie, est bien
bonne, elle est adorable, et, que je sois un jour, le plus heureux, ou
le plus malheureux des hommes, je l'aime avec idoltrie. Je l'ai trouve
ple, fatigue, et pourtant plus active que de coutume, agite presque 
mon arrive, comme si elle m'et attendu avec impatience. Elle m'a serr
la main  la drobe tout en embrassant madame Marsanne et lise, dont
les voltigeants atours nous drobaient un instant  la vue du gnral,
et il me semble qu'il y avait dans ce serrement de main une tendresse
relle. Elle m'a prsent ensuite  son pre en lui disant d'un ton
confiant et dcid:

Voici M. Lemontier dont je vous parlais tout  l'heure.

Puis elle m'a interrog sur ma maladie, sur mon voyage  Lyon et sur toi
avec une sollicitude non quivoque et des regards inquiets et attendris
qui m'ont rafrachi et ranim jusqu'au fond du coeur; mais ce qui m'a
rendu fou de bonheur, c'est qu'elle a chant pour moi, oui, pour moi
seul. Son pre l'avait prie de chanter, et elle se disait un peu
souffrante. J'ai dit que j'allais me retirer, et que sans doute elle
chanterait pour son pre; car en ce moment nous tions seuls avec lui
au salon.

Je chante toujours pour mon pre et pour mon grand-pre, a-t-elle
rpondu, et jamais pour les autres, parce que je ne sais que de la
musique srieuse qui ennuie gnralement; mais, si vous me dites que
vous aurez du plaisir  m'entendre, je chanterai.

Avant que j'eusse rpondu, le gnral a braqu sur moi ses gros yeux
ronds et m'a dit d'un ton moiti agrable, moiti furieux,--je ne sais
pas encore lire dans cette physionomie htroclite,--que j'tais
privilgi, et que j'eusse  mriter cette gterie.

Ce n'est pas une gterie, a repris Lucie. C'est tout bonnement parce
qu'il est l'homme le plus sincre que je connaisse, et que, s'il me
demande de chanter, ce n'est pas pour tre poli et biller ensuite en
cachette, c'est parce qu'il a envie que je chante.

J'ai dit oui, elle s'est mise au piano, annonant qu'elle ne chanterait
qu' demi-voix, et, se tournant vers moi, elle a ajout:

Ce n'est pas par avarice, c'est pour ne pas couvrir le bruit de la
cascade qui empche les promeneurs du jardin de m'entendre.

Et, comme je l'aidais  chercher son livre de musique, elle m'a encore
dit tout bas:

Ds qu'ils rentreront, ne me demandez pas de continuer. Je chanterai
tant que vous voudrez quand nous serons seuls avec mes parents.

Elle a chant un vieux air italien d'une ravissante simplicit, et,
comme elle le disait en effet  demi-voix, et avec une douceur suave, le
gnral s'est endormi  la dixime mesure. Elle a rprim un sourire en
me disant du regard: Vous voyez l'effet ordinaire de ma musique! mais
elle a bien vu que je buvais comme une rose du ciel cette mlodie
adorable, si adorablement exprime, et ses yeux se sont attachs sur
les miens avec une fixit calme, une confiance absolue. Jamais encore
elle ne m'avait regard ainsi: l'trange et magnifique regard! Aucun
trouble, aucune frayeur, aucun embarras de jeune fille. Il semble que
cette me de diamant n'ait pas besoin de cette petite honte ingnue et
touchante qu'on appelle la pudeur. Elle plane au-dessus de la rgion des
sentiments dfinis et des ides connues. Elle questionne, elle observe,
elle veut savoir si elle est comprise, et sa fire loyaut semble dire:
Je croirai avec la force que je mets  chercher, j'aimerai avec la
puissance que je porte dans mon investigation. Je te jure, mon pre,
qu'il faut tre un honnte homme jusqu'au bout des ongles pour soutenir
ce regard-l sans effroi.

Elle a t contente de la rponse de mes yeux. Mesdames Marsanne
rentraient. Elle m'a souri en refermant le piano, et, pendant que son
pre travaillait  se rveiller, elle m'a dit trs-vite:

Venez souvent.

En revenant  Aix, j'ai caus avec madame Marsanne. Elle m'a dit que
Lucie tait pour elle un grand problme, qu'elle paraissait m'aimer
rellement, bien qu'elle n'en voult convenir avec personne et avec
lise moins qu'avec toute autre. lise parat un peu pique de cette
rserve, que pour mon compte je m'explique instinctivement. lise ne
m'inspire pas  moi-mme une confiance absolue. Elle n'a aucun sot dpit
contre moi, et pourtant elle est femme, et peut-tre et-elle mieux aim
repousser mes assiduits, qu'elle ne dsirait pas, que de n'avoir pas 
les repousser du tout. Elle porte Lucie aux nues  tout propos; mais,
comme il n'est pas dans sa nature d'admirer quelque chose ou quelqu'un,
on sent dans ses loges le manque de naturel et d'-propos. C'est comme
si elle obissait  l'esprit d'un rle qu'elle se serait trac, mais
qu'elle ne saurait pas bien jouer. Je suis peut-tre injuste, ne crois
pas rigoureusement ce que je te dis l; mais il faut bien que tu saches
pourquoi je ne me sens port  aucun abandon envers elle, tandis que sa
mre est toujours la mme pour moi.

Celle-ci m'a appris que Lucie s'tait fort inquite de me savoir
malade, ou plutt de m'avoir su malade, car on ne lui a dit ma fivre
que quand j'ai t hors d'affaire. Et puis, en apprenant mon dpart,
elle s'est vanouie, et elle t'a crit ensuite une lettre qu'aprs
rflexion elle n'a plus voulu t'envoyer. Que s'est-il donc pass dans
cette me mystrieuse? Pourquoi, si elle m'aimait, avoir agi de manire
 me dsesprer? Il est impossible de souponner en elle la moindre
perfidie, et jamais femme n'a ignor plus compltement les coquetteries
du caprice. Elle subissait une influence.... L'a-t-elle dfinitivement
secoue? Ah! qu'il me tarde de pouvoir tre seul avec elle et avec le
grand-pre, devant qui elle peut dire tout ce qu'elle pense!--Sois
pourtant bien tranquille sur mon compte, et, si Henri t'crit que je
suis trop agit, n'en crois rien. Henri ne sait pas ce que c'est que les
bienfaisantes consolations et les vivifiants conseils d'un pre comme
toi.

                  Ton mile.




X.

LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBRY.


          Turdy, le 9 juin.

La voici, cette grande confidence! Soyez assur qu'elle est aussi nette
et aussi sincre qu'une confession.

Je ne vous ai crit qu'une fois cette anne, et ma lettre tait plus
courte que les autres. Je n'arrangerai rien, j'avouerai le fait. Je n'ai
pas senti le besoin de vous crire davantage, et, comme c'est toujours
moi qui ai besoin de vous, comme vous ne pouvez jamais avoir besoin de
moi, je me suis crue dispense de vous importuner de ces critures sans
but et sans porte qui servent  tuer le temps dans les relations des
gens du monde.

Depuis un an, mes ides se sont modifies. Je croyais que cela ne
durerait pas, j'attendais pour vous le dire que je fusse sortie de cette
preuve; mais ce n'tait pas une preuve, c'tait une vue nouvelle: sa
clart et sa dure m'ont donn le droit d'y croire.

Il y a un an, mon grand-pre tait  Lyon; j'tais  Chambry, auprs de
ma tante. Je voyais beaucoup les communauts institues pour l'ducation
chrtienne des jeunes filles. J'aime les enfants, vous le savez, et,
quand j'ai aspir si longtemps et si fortement  l'tat religieux, c'est
toujours sous la forme d'institutrice et de mre adoptive de l'enfance
que ce noble tat m'apparaissait. Vous m'aviez conseill de frquenter
ces tablissements, afin d'y prendre de plus en plus le got des devoirs
auxquels ils sont consacrs. Eh bien, c'est l prcisment que j'ai
perdu le got de cette maternit banale qui n'est pas celle que Dieu
inspire directement  la femme. D'abord ces tablissements ne peuvent se
soutenir qu' l'aide de spculations et de calculs dont le ct matriel
me rpugne, et puis ils sont bien plus institus par l'esprit de parti
du dehors que par l'esprit de charit du dedans. L'hostilit dclare,
ardente, sans cesse en mouvement de cette lutte contre le sicle a
quelque chose qui m'effraye et me consterne. J'ai craint de me tromper,
j'ai obtenu de mes parents la permission de voyager avec des dames
missionnaires en tourne; j'ai fait avec elles plusieurs voyages, j'ai
visit une grande partie du centre et du midi de la France. Eh bien,
j'ai vu des intrigues vritables pour faire tomber les tablissements
sculiers, pour tuer toute concurrence, pour accaparer et monopoliser le
bnfice d'un commerce, car cela est devenu un commerce la plupart du
temps. L'tat religieux est devenu gnralement lui-mme un mtier pour
vivre, et l'esprit de corps n'est qu'un esprit d'gosme un peu moins
troit, mais beaucoup plus pre que l'gosme individuel.

Ne vous rcriez pas, mon ami: je ne sais comment les choses se passent
ailleurs; mais aujourd'hui, en France, je les ai vues telles qu'elles
sont, et elles ne sont point  la gloire de Dieu. J'ai voulu savoir si
c'tait seulement la corruption de l'idal dans certaines communauts.
J'ai t mise dans la confidence de l'esprit de l'ordre, et j'ai vu un
esprit de lucre et de domination pouss et soutenu par un esprit de
conspiration, je ne dirai pas contre tel ou tel gouvernement, mais
contre toute espce d'institutions ayant la libert pour base. Je suis 
peu prs sre aujourd'hui qu'il en est ainsi dans la plupart des
tablissements religieux des deux sexes, et que cette population de
serviteurs de Dieu, en prenant une extension subite et en disposant de
ressources considrables, s'est donne  l'esprit mercantile et positif
du sicle. Non, Dieu n'est plus l, et cela devait arriver. L'tat de
renoncement est un tat sublime qui doit rester exceptionnel, pauvre, et
pour ainsi dire cach. Du moment qu'il s'affiche, qu'il tourne au
proslytisme calcul et intress, du moment qu'il se recrute avec aussi
peu de choix et de scrupule que s'il ne s'agissait pas de servir
d'exemple, du moment qu'il se rpand dans toutes les affaires de ce
monde et qu'il se mle  tous les courants vulgaires de ses intrigues
puriles, il n'est plus le premier, mais le dernier des tats, car il
trafique des choses les plus sacres, la foi et le renoncement.

Je me suis donc loigne de ces projets, navre d'abord, et puis peu 
peu rassure dans ma foi, car rien ne prouve contre Dieu, et les faux
prophtes n'ont point branl l'arche sainte de la vraie croyance; mais
j'ai souffert pour me remettre sur mes pieds. Il y avait eu pour moi
quelque chose de si doux  me sentir vivre dans une atmosphre de vaste
fraternit religieuse avec la foule grossissante des fidles!
L'association des ides, des sentiments et des actes, c'est vraiment
l'idal social et divin! J'tais fire alors d'appartenir  l'glise
romaine,  ce catholicisme dont le nom signifie doctrine universelle. Je
voyais se raliser le rve de ma foi, l'esprit de Dieu se rpandre dans
les masses, les aumnes se formuler en millions, les monastres se
relever sur tous les points de la France, les potiques chartreuses se
rebtir avec leurs propres ruines dans les sites sauvages, les paysans
se prosterner navement devant les chapelles pittoresques et les croix
bnites, les glises se remplir d'une foule avide de la parole de Dieu,
comme aux plus beaux temps de la foi; je voyais enfin cette grande chose
s'oprer: l'union dans la force de l'amour! Et ces belles socits de
secours, cette fraternit puissante, cet appui que le faible tait
toujours sr de trouver en invoquant le nom du Christ, ce sentiment de
confiance qui me poussait dans la vie avec la certitude de pouvoir faire
le bien en donnant tout, ma fortune, mon temps, mon intelligence et ma
vie,  une glise vraiment vanglique, oh! oui, tout cela tait bien
beau, et je respirais  pleine poitrine dans mon idal! J'tais jeune,
j'tais gaie; tout me souriait dans le prsent et dans l'avenir. Il n'y
avait aucune ombre en moi, aucun cueil possible dans ma vie. Le ciel
tait pur sur ma tte, le monde tait lanc irrsistiblement sur la
pente du vrai. Tous mes semblables allaient tre heureux et bons. Plus
de dtresse, plus d'isolement pour ma pense! L'vangile tait debout,
et l'humanit chrtienne tait une immense chane de mains amies,
enlaces les unes aux autres pour s'aider et s'entraner dans la voie du
beau et du bien!

Rve d'enfant que j'ai bien-pleur! Les temps que je croyais venus sont
loin encore! Il n'a manqu qu'une chose  ce grand lan religieux du
sicle, la sincrit! Elle n'y est point; par consquent, ni foi, ni
charit relle, ni esprance rassurante dans ce prtendu rveil divin.
Le bien s'y fait mal, avec partialit, avec calcul. On y vend l'aumne,
puisqu'on y achte la prire. On y spcule de l'aisance des familles et
de la scurit des existences. On y chante les louanges de Dieu sans
penser  Dieu. On s'y permet beaucoup de ce que l'on dfend aux autres,
et le mal lui-mme y a quelquefois des sanctuaires de refuge et des
licences impunies comme au moyen ge. Ne dites pas que je me trompe, que
j'ai mal vu, mal compris, que je subis de funestes influences. Je n'en
ai subi aucune, je n'ai jamais laiss discuter ma foi, mme par mon
grand-pre, qui est mon meilleur ami; je ne suis pas un esprit faible,
et je ne m'abandonne pas  l'impression d'un fait isol. Je n'en signale
aucun en particulier, et ce n'est pas le pays que j'habite qui m'a
fourni des sujets saillants d'observations; c'est un ensemble de choses
qu'on m'a laiss connatre et apprcier, comptant me rallier  l'oeuvre
gnrale. Je ne me suis pas livre  cet examen attentif et clairvoyant
des personnes et des choses par curiosit frivole et avec
l'arrire-pense d'y trouver le prtexte d'une dfection. Oh! non, Dieu
m'en est tmoin! mon parti tait pris, j'avais accept d'avance toutes
les luttes, et j'allais mme jusqu' la cruaut envers la famille pour
raliser le voeu de mon coeur. Je voulais tre religieuse et je ne
voulais que choisir l'ordre o je me sentirais plus utile  la religion.
Qu'ai-je trouv? Rien qui parle  ma foi, si ce n'est ce pauvre couvent
de carmlites o je vais encore quelquefois et o je n'irai plus, parce
que j'y ai reconnu,  mon dernier examen, un esprit troit et sombre, un
asctisme sans chaleur, un sauvage mpris de l'humanit, une
protestation sincre, mais sauvage et stupide, contre la civilisation et
contre l'avenir de la socit[1].

     [Note 1: L'auteur n'a pas besoin de dire qu'il ne dsigne aucun
     couvent particulier, et qu'il ignore s'il y a des carmlites 
     Chambry ou aux environs.]

Ceci n'est pas ce que vous m'avez enseign, mon ami! Vous m'avez montr
le vaste et riant horizon de la foi sous les couleurs de mon rve. Ce
rve s'est vanoui. J'ai d alors rentrer en moi-mme et me demander au
service de quelle cause sainte et fconde mon coeur toujours croyant et
mon esprit toujours logique allaient maintenant se dvouer.

Jusqu'ici, ma vie n'a pas t celle de tout le monde. Il m'a manqu
d'avoir une mre, j'ai  peine connu la mienne, et ma grand'tante ne
pouvait pas la remplacer; il y avait trop de distance d'ge entre nous.
Mon pre a toujours vcu loin de moi, mon enfance s'est donc coule
dans le monde antique et surann de Chambry ou dans l'austre solitude
de ce vieux manoir, en tte--tte avec un vieillard excellent et
charmant, mais tout d'une pice dans ses ides et fort peu dispos 
rgler et  dvelopper mes premires aspirations. Point de soeurs, point
de compagnes de mon ge;  Turdy, point de religion;  Chambry,
beaucoup de pratiques religieuses, aucune dvotion intrieure et sentie.
Hlas! faut-il reconnatre que parmi tant de manires de croire qui se
partagent la religion de notre temps, cette dvotion inoffensive et
tolrante est encore une des moins mauvaises?

Quoi qu'il en soit, j'tais sans religion aucune quand ma tante me fit
envoyer  ce couvent de Paris o j'ai eu le bonheur de vous connatre.
Vous vous souvenez de cette enfant sauvage qui chantait d'une voix de
clairon  la tribune de l'orgue et qui ne se souciait de rien que de
musique, d'tude silencieuse et de rcration bruyante? Vous avez mieux
augur d'elle que les autres, vous avez dit: C'est une bonne personne,
elle est tout entire  ce qu'elle fait. Et vous avez entrepris de
m'instruire dans la religion, en mme temps que vous dirigiez mes tudes
profanes dans le sens le moins troit possible, au sein d'un couvent de
femmes. On m'a trouv de la mmoire et de la facilit; vous me trouviez,
vous, du jugement et de l'ordre dans les ides. Vous m'avez beaucoup
gte en m'encourageant  me servir de ma logique naturelle pour
comprendre Dieu, et de mon coeur tel qu'il tait dispos  l'aimer. Je
vous dois tout le bonheur que mon me d'enfant pouvait trouver en ce
monde si dsert pour moi. Vous m'avez donn le ciel, et vous avez tolr
tous les lans de mon petit esprit, jusqu' me permettre en souriant de
ne pas croire d'une manire absolue  l'ternelle damnation et  ces
tortures matrielles de l'enfer qui me paraissaient indignes du sens
moral de la foi.

Sur bien d'autres points encore, vous avez largi pour moi le cercle
troit d'une certaine orthodoxie farouche; vous m'avez promis que mon
grand-pre ne serait pas jug et perdu sans retour pour n'avoir pas
compris Dieu; vous m'avez autorise, ft-ce  l'heure suprme de la
mort,  ne pas le tourmenter inutilement pour le faire rentrer dans le
sein de l'glise; vous m'avez dfendu de har et de mpriser les
dissidents; enfin vous m'avez enseign une religion d'amour, de grce et
de bont qu'il ne me serait plus possible de changer contre une autre,
et pour laquelle je vous bnirai tant que je serai moi-mme.

Vos lettres si paternelles et si vritablement vangliques ont continu
votre ouvrage et maintenu mon coeur dans cet tat de batitude jusqu'
l'anne dernire. De ce moment, il m'a sembl que vous changiez de
sentiment intrieur et que vous me parliez un langage nouveau. Aprs
avoir ajourn pendant des annes le dsir que j'prouvais de renoncer au
monde, vous m'avez pousse  ce parti avec une nergie soudaine. Il
semble que ce vnrable pre Onorio, dont vous me parliez avec
enthousiasme, ait modifi, dirai-je dnatur? votre foi.... Vous ne
pensiez plus que mon salut ft conciliable avec mes devoirs de famille,
et, pendant quelques instants, quelques semaines peut-tre, j'ai
travaill  vous obir en pesant un peu sur la tendresse de mon
grand-pre, et en le dominant par la crainte de me pousser  la rvolte.
Mon ami, je me suis vue au seuil du fanatisme, et j'ai eu l quelques
accs d'obstination et de malice d'un enfant gt. Au moment o je
commenais  me le reprocher, la dsillusion s'est faite  l'gard de
l'esprit de la religion de ce temps-ci, et voil o j'en tais quand
votre arrive m'a surprise, quand votre lettre m'a bouleverse. Ah! que
cette lettre-l ressemble peu aux anciennes, et comme il m'est difficile
de vous reconnatre  travers ce ton indign, chagrin et rempli
d'pouvante! Votre style lui-mme est chang comme votre accent, comme
votre figure, et je vous ai cru lanc dans ces mystrieuses affaires qui
se rsolvent toujours par une rcolte d'argent, dont l'emploi n'est pas
toujours vraiment utile et pieux! Mon ami, pardonnez-moi de vous dire
tout cela; mais je ne sais pas feindre. Vous aimiez ma franchise. Il
faut l'aimer encore et rpondre  mes objections par des raisons, non
par des menaces; je n'y croirais pas. Souvenez-vous qu'entre Dieu et moi
je n'ai jamais pu apercevoir le diable. Si Dieu veut me chtier, il ne
se servira pas de l'esprit du mal pour me ramener au bien, et, s'il est
pour moi sans merci, s'il veut me confondre et m'anantir, il
m'abandonnera  moi-mme. C'est bien assez de moi pour me torturer, si
ma conscience est coupable; c'est bien assez de l'horreur des tnbres,
si l'oeil de Dieu n'est plus le flambeau de ma vie.

Pour aujourd'hui, voil tout ce que j'ai  vous dire. La confidence de
mes sentimens personnels et de mes projets est tout  fait inutile, si
nous ne pouvons plus nous entendre sur le point de dpart, la religion.
La mienne n'a pas chang depuis tantt six ans que vous lisez dans mes
penses, et je ne vois rien dans le prsent que je ne puisse combattre
seule, si je m'y sens en pril srieux. Soyez sr que j'y ai song et
que je n'ai pas t pour rien m'enfermer aux Carmlites.

                  Lucie.




XI.

MOREALI A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, A TURDY.


          Chambry, le 10 juin.

Oui, j'ai chang, Lucie, j'ai chang compltement d'esprit et de
volont; ne vous l'avais-je pas crit? J'tais sorti de la voie du
salut, j'y suis rentr, et il faut que je vous y ramne, il le faut
absolument, ou un remords ternel psera sur mon me en ce monde,
peut-tre un ternel chtiment dans l'autre.

Lucie, vous tes toute prpare pour ce que j'ai  vous dire; vous avez
vu clair, la vraie religion est perdue, personne ne croit plus, chacun
l'interprte  sa manire, il n'y a plus d'orthodoxie. Les catholiques
se sont faits protestants  leur insu, beaucoup se sont faits juifs tout
en criant contre les juifs, moins pres dans leur cupidit que ne le
sont ces prtendus chrtiens. Le mal est partout, il ne connat mme
plus cette contrainte de l'hypocrisie dont on disait qu'elle tait un
hommage rendu  la vertu. Non, en fait d'hypocrites, il n'y a plus que
quelques pauvres pres de famille ou quelques pauvres prtres qui ont
besoin de la protection du clerg ou qui redoutent sa censure; mais ce
monde imprudent qui encombre les glises, ces femmes dpraves qui
assigent le confessionnal, ces personnages qui se courbent en ricanant
devant les autels, croyez bien que je les connais mieux que vous, car je
suis un homme pratique, moi, et j'ai beaucoup pratiqu le monde depuis
que nous nous sommes perdus de vue. Vous les flattez en les supposant
hypocrites: ils ne sont mme pas cela. Ils sont cyniques, voil tout;
ils ne croient  rien, ils ne respectent rien. La religion est un
manteau, non pour cacher leurs vices, ils ne se donnent pas tant de
peine, mais pour les couvrir d'une insolente impunit!

tes-vous contente, Lucie, et n'ai-je point assez abond dans votre
sens? A prsent, coutez-moi, et vous verrez si plus que vous je tolre
l'intrigue mondaine, si plus que vous je fais grce au mensonge.

Vous ne savez peut-tre pas mon ge, Lucie. Vous ne vous tes jamais
demand probablement si mon visage tait plus jeune ou plus vieux que
moi. J'ai cinquante ans, et certaines annes de ma vie ont compt
double. Vous m'avez connu mlancolique et pourtant bienveillant. Je
vivais dans un bon milieu, et, quand j'offrais  Dieu les repentirs
profonds de mon me, je me disais qu'il m'absoudrait de mes pchs en me
donnant l'occasion de souffrir encore plus. Cette occasion est venue:
appel  Rome, j'ai vu Rome, et j'ai failli perdre la foi!

J'eus l un temps de rvolte intrieure et de dgot profond dont je ne
crus pas devoir vous entretenir, mais qui me fora d'ouvrir les yeux sur
la perversit des hommes et le pervertissement de la foi. Je rsolus de
me gurir en travaillant activement  gurir les plaies de l'glise.
J'essayai de signaler des abus, d'largir le cercle des ides, de mettre
d'accord la raison humaine et les dogmes sacrs. Je montrai quelque
talent dans cette entreprise; je croyais tre agrable  Dieu et au
saint-sige. Je me sentais des forces pour une lutte gnreuse, de
l'habilet pour la discussion. La seule chose certaine, c'est que j'y
portais un zle naf, une entire sincrit. Vous ne me trouviez pas
chang; je ne l'tais pas malgr ma blessure; je voyais le mal, je me
croyais de force  le vaincre.

Je fus repris, censur, rduit au silence, aprs des encouragements trop
flatteurs. Ceci s'est pass au commencement de l'anne dernire. J'ai
vcu quatre mois dans une sorte de dsespoir; je ne vous ai crit que
quand j'ai eu surmont cette mortelle, cette dernire preuve. C'est
alors que, retir dans un couvent de moines o je voulais m'ensevelir
pour toujours, j'ai rencontr ce pauvre capucin qui m'a ranim par sa
ferveur austre et sublime. Ce qu'il m'a dit et redit cent fois en
modifiant fort peu ses expressions, je peux vous le redire au courant de
la plume, car je le sais par coeur.

La religion est perdue. Tout est  recommencer. Il faut la
reconstituer sur une base inbranlable, l'orthodoxie. En fait de
religion, il n'y a pas de moyen terme, c'est tout ou rien. La discipline
est devenue un fardeau  l'homme, parce que l'homme a march dans la
voie des prosprits matrielles et qu'il ne s'est plus souci des
choses de l'autre vie. La mort de l'me, c'est ce que les hommes du
sicle appellent le progrs. Ce progrs destructeur est entr partout.
Les glises des pays froids ont adopt les poles, les tapis, les
fauteuils. On se met  l'aise pour prier Dieu. Les couvents, sans
grandeur et sans posie, se construisent dans un esprit de matrialisme
qui rvolte. On se met en bon air et en belle vue: on a des chambres
ares, commodes; on se proccupe de la sant du corps, et nullement de
celle de l'me. Tous les rglements sont relchs; on achte toutes les
dispenses possibles, on fait son salut sans qu'il en cote une goutte de
sueur. La mortification est supprime. Voil pour les personnes
consacres  Dieu. Quant aux gens du monde, on leur permet toutes les
licences de la vie, tous les accommodements de l'esprit. On discute avec
eux, on leur fait des concessions de principes, on laisse leur sentiment
politique se sparer de leur sentiment religieux. On se pique de
tolrance; on dit  chacun: Croyez ce que vous pourrez, et ce que vous
ne croirez pas, n'en faites pas de bruit; l'absolution couvrira tout.
Dieu est bonne personne: ayez l'intention de ne pas trop pcher, tout
s'arrangera.... Voil o la douceur et l'indiffrence ont conduit
l'glise et le sicle. A l'heure qu'il est, il n'y a peut-tre plus cent
vritables catholiques dans le monde.

Et, comme je lui demandais le remde  ce mal universel, il me rpondait
invariablement:

Relever l'orthodoxie primitive, et s'y soumettre sans appel.

La premire fois que le vieillard me parla ainsi, mon esprit fut
rvolt. Je rclamai au nom du pass, du prsent et de l'avenir, au nom
des lumires de la science, au nom des progrs de la civilisation, au
nom des droits, des habitudes, des sentiments et des besoins de l'homme.

Que rclames-tu? s'cria-t-il, enflamm d'une sainte colre; voyons,
formule la premire venue de tes rclamations! Je te dfie d'en trouver
une qui ne consacre le prtendu droit du bonheur en ce monde. Progrs
des sciences dites exactes et des sciences dites naturelles! exercice de
l'esprit qui veut mesurer l'oeuvre divine, s'en rendre compte et
dtruire la notion religieuse par la connaissance des secrets de la
nature! recherche des proprits des lments et de toutes les choses
cres pour se rendre matre de toutes les forces de la matire: qu'y
a-t-il au bout de ces travaux normes? L'industrie, le pain du corps,
pas autre chose. Les sciences abstraites, la mtaphysique, l'tude
nouvelle de l'me et la dfinition modernise de la Divinit?...
Blasphme de crtins! Ces sciences-l n'ont pour objet que de se
dbarrasser de l'oeil de Dieu; de rduire sa loi  une fatalit sans
cause et sans but, et d'assurer l'impunit  toutes les jouissances de
la vie.--Sciences philosophiques, morale, rudition, recherche d'une
prtendue sagesse?... Mensonges sur mensonges en vue d'un scepticisme
goste et d'une paix glace! Paresse du coeur conquise par le vain
travail de l'esprit!--Les arts, les lettres?... Raffinements purils et
corrupteurs de l'intelligence amoureuse de plaisirs profanes, vanits et
folies! Rien pour Dieu dans tout cela.

Regarde la vie du Sauveur, y vois-tu les luttes et les triomphes de
l'orgueil? coute sa parole, y sens-tu les subtilits de la science, les
recherches de la discussion, les rticences d'une temporisation
quelconque avec les avantages de la vie terrestre? Mnage-t-il les
gots et les ides de son temps? Tient-il compte des lumires du sicle?
Enseigne-t-il le moyen d'tre riche, tranquille et applaudi? Non! il
pousse  tous les renoncements, il accepte toutes les misres, toutes
les humiliations, et il ouvre la route du martyre. Il subit les derniers
outrages, il se livre au dernier des supplices pour nous montrer que la
vie d'ici-bas n'est rien, et que tout est l-haut. Aussi sa cause
triomphe parce que, n'et-il pas t Dieu, avec une telle doctrine il ne
pouvait pas se tromper, parce que cette doctrine tient en deux mots sans
rplique: _aimer_ et _souffrir_.

Quelle belle chose qu'une croyance qui ne discute rien et qui ne se
laisse pas discuter? Que sont tous les savants, tous les thologiens,
tous les docteurs de la terre devant un dogme absolu qui se formule
ainsi? Et regarde ce qu'il y a au fond de ce dogme.... Une ide? Non, un
sentiment. Eh bien, je te le dis, les ides ont fait leur temps, elles
n'ont servi qu' garer l'homme. Il faut que le rgne du sentiment
revienne, il faut que la foi purifie tout; mais c'est  la condition de
dtruire ce bel difice humain qu'on appelle la civilisation. Il faut
faire des chrtiens nouveaux, des chrtiens primitifs au sein de cette
socit corrompue, et pour cela il ne faut plus tergiverser, il ne faut
rien concder, il faut abattre sans piti leur orgueil, leur luxe, leur
savoir-faire, leurs palais de l'industrie, leurs chemins de fer, leurs
flottes, leurs armes. Il faut rentrer dans la pauvret, dans
l'austrit, dans la contemplation, dans le stocisme chrtien, et ne
plus se servir de la terre que comme d'un marchepied pour monter  Dieu.
Va, mon fils, ceins tes reins, prends ton bton et voyage, cherche par
le monde le petit nombre des vrais fidles et porte-leur la vraie
parole. Dgage-les de tous les liens du sicle et de la famille, qui
sont des liens de chair et de sang. Dis-leur que tout ce qui n'est pas
 Dieu est au diable, et qu'il n'y a pas de degrs dans le bien et dans
le mal. Il n'y a point de joies permises en dehors des joies
spirituelles. Il faut reconstituer l'oeuvre des aptres, et, si tu peux
en runir seulement douze aussi forts dans la foi que tu le seras
toi-mme, tu auras plus fait pour la religion que tous les conciles
n'ont su faire depuis la mission de Jsus. Tu seras plus agrable au
Seigneur que tous ces bavards d'vques avec leur rhtorique de
mandements, et tous ces prsomptueux journalistes qui s'intitulent les
dfenseurs du saint-sige. Laisse tomber ce qui est vermoulu, et que le
sige temporel lui-mme soit rduit en poudre: qu'importe, si la voix du
salut tonne du haut de la chaire spirituelle de saint Pierre? Que les
empires s'croulent les uns sur les autres, et que les nations
s'entr'gorgent pour des questions de commerce! ne t'inquite pas de
cela; c'est la colre de Dieu qui passe. Sois de ceux qui ne peuvent la
craindre parce qu'ils sont sans pch, et, si un dluge nouveau dtruit
la race rebelle, sois dans l'arche qui sauve le petit nombre des lus!
Je me moque bien de votre nouvelle idole, de cette bte de l'Apocalypse
que vous appelez l'humanit, c'est--dire la race humaine corrompue et
voue au culte de la matire! Jsus est venu pour la racheter, et elle
s'est de nouveau vendue  Satan. Que Dieu l'abandonne, puisqu'elle a
abandonn Dieu. Que la lpre de son pch la dvore ou que le Trs-Haut
dchane sur elle les cataclysmes et tous les flaux de la colre. L o
il n'y a plus de croyants, il n'y a plus d'hommes vritables, et je n'ai
pas plus de tendresse ou de piti pour eux que pour des loups dvorants.

Va donc et cherche  rassembler quelques brebis sans tache, afin que
l'humanit spirituelle, rsume par ce petit groupe, soit comme un
Christ nouveau qui pousse un cri de dlivrance vers le ciel.

J'ai repouss d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage,
et je me suis mis  chercher dans la religion un corps de doctrines qui
pt, en deux mots aussi nets que les deux mots du pre Onorio, rsumer
une vrit oppose  la sienne.

Je me suis livr  une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les
thologiens, j'ai analys toutes les dcisions des conciles, j'ai
cherch la source de toutes les croyances discutes, j'ai refait mes
classes canoniques pour ainsi dire d'un bout  l'autre. Hlas! au bout
de cet immense travail, je n'ai trouv que le doute, et la lettre mme
de l'vangile, tiraille par tant d'interprtations contraires, ne m'est
plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du
sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable  celui de l'enfer
pour une me nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en
ce monde, et, un jour, ple, puis de corps et d'esprit, plus semblable
 un spectre qu' moi-mme, je suis tomb aux pieds du vieux moine en
lui disant:

Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la facult de
croire.

Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a rpondu:

Te voil donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu' la lie
dans la coupe de la science. Te voil rudit, te voil arm de toutes
pices pour n'importe quelle thse de pdants. Tu peux rpondre  toutes
les questions par des milliers de textes diffrents et montrer aux plus
forts que tu sais tout le pour et tout le contre entasss par des
sicles de bavardage frivole! Aussi te voil fatigu, bris, et ne
croyant plus  rien! Il te fallait en venir l, et  prsent il n'y a
plus  choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les
contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes
pour le possder. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?

J'ai choisi, j'ai sacrifi toute ma vaine science, j'ai rsolment
oubli tout l'ergotage de discussion amoncel dans ma mmoire. J'ai
cherch l'esprit de l'vangile sans plus me soucier des passages obscurs
ou altrs qui ont jet les esprits dans de si ardentes discussions.
J'ai rduit  nant les plus grandes autorits ds qu'elles m'ont paru
dpasser le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il tait
absolument inutile de comprendre ce qui tait profondment senti. J'ai
dgag le vritable sentiment du Christ de toute la scolastique
religieuse des sicles postrieurs; j'ai trouv au sein de ce cercle de
plus en plus rtrci le diamant que le pre Onorio me montrait au fond
du puits de vrit. Recherche de la perfection, divorce absolu avec
toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie
spirituelle. Dieu avant tout, avant le progrs, avant la civilisation,
avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le
faut!... Je n'ai pas t aussi loin que le pre Onorio dans la haine de
la socit. L est peut-tre l'excs de son enthousiasme. Je ne suis pas
un homme de destruction et de colre; je n'ai pas abjur les tendresses
du coeur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon march, lui, s'il les
et connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la posie de
l'glise. Je ne considre pas la civilisation comme un mal absolu, ni la
perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le remde, et c'est lui,
c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant
s'embarrasser de faire un grand nombre de proslytes vulgaires que de
relever, d'purer et de rsumer la foi dans un petit nombre d'lus. Il y
a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on
doit reconnatre que dans ce sicle de discussion la foi n'est possible
qu'aux grandes volonts et aux dvouements opinitres. Soyons de
ceux-l, Lucie, soyons des saints! Aspirons  monter sur les hauteurs,
abandonnons la lutte avec le monde, prchons-le d'exemple; mais pour
cela sacrifions tout, ne nous rservons rien. Soyons  Jsus-Christ
corps et me, crons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot
d'ordre des intrts ou des passions. Adorons-le en esprit et en vrit
dans la rgion de renoncements suprmes!...

Hlas! voil ce que je me disais en venant ici. J'esprais vous trouver
encore dispose  me comprendre et  profiter de ce que ma foi avait
acquis de lumire et d'humilit, de force et de douceur dans le commerce
d'un saint.... Mais vous voil enivre d'un rve funeste, l'amour d'un
homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous
rencontrer  cette pnible tape de certaines dsillusions! A mon insu,
et vous  l'insu de ce qui se passait en moi, vous tiez arrive au
doute. C'tait le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de
foi; car, moi aussi, j'aurais fond dans ces montagnes un sanctuaire
sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un hritage assez
considrable, m'et permis de n'avoir pas recours  ces pressurages
d'argent dont vous m'avez cru occup, et pour lesquels j'ai fait
toujours preuve d'incapacit notoire. J'aurais obtenu que le pre Onorio
vnt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli l, non
loin de vous, ma vie obscure et immole. Vous ne le voulez pas? Ce rve
sublime de votre vie s'est dissip sous le souffle d'une passion
vulgaire! Votre coeur est ferm  Dieu, ma voix n'arrive plus  votre
oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie?

Ne me rpondez pas avec prcipitation. Relisez les paroles du pre
Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la vtre; car vous avez
cherch dans les faits la lumire que j'ai cherche dans les livres, et
dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous
prononcerez. Jusque-l, je vous verrai, mais devant votre famille, et
sans chercher  hter vos rsolutions.

                  Votre ami M.




XII.

MILE A M. LEMONTIER, A PARIS.


          Aix, 12 juin 1861.

J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont
je ne sais pas le nom. J'tais all faire mon plerinage aux Charmettes
et j'tais mont ensuite, par le chemin aim de Jean-Jacques, sur la
hauteur d'o l'on domine Chambry. Cette petite ville aux toits noirs
lams d'argent est charmante  l'extrieur. Ses vieux difices et son
cadre de montagnes hardiment dessines en font une des villes les plus
pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fiert du
Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments dcoratifs et pour
cadre un immense bassin sem de monuments naturels analogues. Chambry
n'est pas le centre, mais le dtail d'un pays moins ouvert et plus
dtaill lui-mme. Ce n'est pas ce grand tableau que l'oeil embrasse
tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'blouissements
imprvus. Les rochers n'ont pas, comme dans les rgions  cratres,
l'aspect d'effrayante rgularit propre aux vomissements volcaniques.
Ici les lourds craquements du calcaire ont vari la proportion et
l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il
faut appeler plaine ou valle. Les hautes montagnes ne sont pas des pics
isols ou distincts, mais de puissantes masses groupes et lies
ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur
son flanc des contres entires, villages, chemins, cultures, toute une
population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des
plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers  pic
trs-leve au-dessus du niveau du lac. Un second tage de calcaire
blanc dnud porte une seconde rgion plus froide et plus verte, fertile
encore et habite, mais moins riche en crales et moins bien plante.
Une troisime et une quatrime terrasse offrent encore de vastes espaces
vgtables o les chalets dissmins se perdent dans les nuages et o
l'oeil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement
plus rtrci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate
qu' travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si 
l'horizon oppos ne se dressaient les vritables grandes neiges
ternelles d'une blancheur irise qui ne se peut comparer  rien, mais
dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de
Chambry sont riches et riantes malgr leur construction en gradins qui
se ressemblent par le plan gnral. Cette monotonie n'est qu'apparente.
Ds qu'on tudie ces beaux accidents firement ou mollement onduls, ils
reprennent la ralit de leur varit charmante ou sublime, et la
dcoupure de ces masses inclines devient le domaine de l'imagination en
mme temps que le plaisir de la vue. On aime  chercher par quels
chemins invisibles, par quels sentiers mystrieux des contres
superposes  de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et
puis, aprs en avoir interrog toutes les formes, on choisit une de ces
oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le parat, inaccessible
de toutes parts, que ses chemins sinueux dessins sur la verdure ne
peuvent servir qu' ses habitants, que le monde finit pour eux  la
brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde,
et c'est l que, dans je ne sais quel rve de dtachement triste et
dlicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son
affection.

Je quittai la route et je montai  travers les bls sur le plateau qui
domine Chambry. J'tais l moi-mme sur une de ces vastes rgions
cultives qui forment le premier plan des grands massifs au del
desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le
bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain
s'amaigrissait, le roc perait sous les pieds, et vers le sud les
montagnes vertes et dchires prenaient un caractre pastoral  la fois
doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je
distinguai le manoir de Turdy. Je restai l, absorb par ce sentiment
immense de l'amour qui remplit la nature entire d'une aspiration
infinie. Une ombre qui se dessina prs de moi m'arracha  ma rverie. Je
me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir dj vu, mais je ne
saurais dire o et quand. Peut-tre ressemble-t-il  quelqu'un dont je
ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise
et de physionomie srieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle
figure ple, intelligente et fatigue, l'accent lgrement tranger, la
voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des
principales montagnes et la distance du point o nous tions. Je le
renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualit d'tranger au pays;
mais, comme sa figure et ses manires me disposaient favorablement, je
ne mis pas dans mes rponses cette brivet qui rompt la conversation.
Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, o il avait
l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il
avait laiss prs des Charmettes. J'acceptai. Nous fmes donc cette
promenade ensemble. Tu vois--et je ne saurais dire comment--que la
connaissance tait dj faite.

Je veux essayer de rsumer l'entretien qu' travers quelques dviations
invitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laiss
en proie  beaucoup de rflexions personnelles auxquelles j'ai besoin
que ta rflexion assiste.

Tout a roul sur l'amour, et cela est venu naturellement  propos de
Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos ides se sont loignes,
dtaches mme tout  fait de ces deux types pour se gnraliser  peu
prs ainsi:

Lui.--Vous faites  l'amour, je le vois bien, une part immense
dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec
l'effervescence de votre ge. L'amour n'est qu'un acte, peut-tre
seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme srieux.

Moi.--Vous me paraissez un homme trs-srieux. Pourriez-vous,
pour l'instruction du trs-jeune homme  qui vous faites l'honneur de
parler, rpondre  une question directe et personnelle?

Lui.--Voyons la question.

Moi.--Avez-vous aim?

Lui.--Ma rponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas
l'amour comme vous, et mon exprience ne supplerait pas  celle qui
vous manque. Ne nous garons pas dans les faits personnels, toujours
varis et changeants. Tenons-nous dans la haute rgion des principes.
L'amour doit-il tre pour une me leve une question de vie ou de
mort, comme jusqu'ici il m'a sembl que vous vouliez l'entendre?

Moi.--Je dis oui, et vous dites non?

Lui.--Certes, je dis non! Notre me est l'abstraction que nos
organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit
elle-mme d'abstractions suprieures; elle les cherche, elle y aspire,
elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle reoit sa
nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se
dveloppe et arrive  exister dans sa plnitude. Le culte de ces
abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mrite et sa
fin. M'accordez-vous cela?

Moi.--Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot
abstraction.

Lui.--Disons des ides, des vertus, des croyances, si vous
l'aimez mieux.

Moi.--Disons la foi, si vous voulez.... C'est le rsum de
toutes les conceptions de l'esprit, et c'est  elle que toutes les
nobles aspirations se rapportent.

Lui.--La foi en Dieu?

Moi.--Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une
discussion de ce genre?

Lui.--Si je suis surpris, je le suis agrablement. Eh bien, si
vous croyez en Dieu..., et c'est l ce que je n'eusse pas os vous
demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui
se rapportent  lui, et qui dveloppent son culte dans nos mes, l'amour
qu'une crature humaine vous inspire. Je comprends la charit, la
justice, la gnrosit, la science des choses sacres, le renoncement
aux choses vaines, le travail, l'humilit, le sacrifice: tout cela mne
au seul but srieux de la vie, plaire  Dieu; mais je ne comprends pas
les dsirs charnels levs par l'imagination  l'tat d'enthousiasme et
de dlire, se prsentant devant Dieu comme des mrites dont il puisse
nous tenir compte.

Moi.--Permettez, vous me conduisez l d'emble dans les rgions
de l'idalisme chrtien. Je consens  vous y suivre et  ne pas me
croire indigne de vous comprendre; mais je vais pourtant vous choquer en
vous disant que devant Dieu, qui m'a fait homme, mon premier devoir est
d'tre homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous
voulez, doit tre de lui plaire? Soit! J'accepte l'idal le plus sublime
qu'il vous plaira de m'indiquer, et je trouve mme une joie immense dans
cet lan imprim  mon me. Je ne vous demande donc pas grce pour la
faiblesse humaine, je n'invoque pas la misre de ma condition. J'aurai
l'ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoir _plaire_ comme vous
dites, moi atome,  l'esprit qui rgle les destins de l'infini. Eh bien,
monsieur, je vous jure que je crois lui obir de la manire la plus
intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon
tre la femme qu'il me donnera pour associe dans la tche sacre de
mettre des enfants au monde.

Lui (aprs un assez long silence).--Si vous aimez cette femme
de toutes les puissances de votre tre, que restera-t-il  Dieu?

Moi.--Tout! Ces mmes puissances, renouveles, ravives et
centuples par l'amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l'autel
allume par lui. L'amour est miracle, il n'puise que ceux qui en font
deux parts, une pour l'me qu'ils n'ont pas, l'autre pour les sens
qu'ils croient avoir, et qu'ils n'ont pas davantage probablement, car le
rle des sens chez les animaux est plutt rage, souffrance par
consquent, que jouissance, c'est--dire bonheur. Le mot _plaisir_ est
ici un non-sens. Je ne crois pas qu'il y ait plaisir o il n'y a pas
joie,  moins que vous n'assimiliez l'amour  tous les autres apptits
matriels. Et pourtant ces apptits, l'homme, toujours avide de
raffinements, les aiguise avec recherche. Il pure et assaisonne la
nourriture de son corps. Il met son sommeil  l'abri du froid, du chaud
ou du trouble; ses yeux se dtournent de ce qui les choque, et ainsi de
toutes les fonctions de son existence. Quoi! l'amour seul resterait
brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne
serait pas ennoblie par l'effort de notre raison et les ivresses de
notre pense! Non, je n'admets pas, je n'admettrai jamais ce partage de
l'esprit et de la matire dans un acte de la vie o Dieu intervient si
miraculeusement. De tout ce dont l'homme a abus, c'est certainement
l'amour qu'il a le plus perverti et mconnu, puisqu'il en a fait la
source de tous les maux et de tous les dlires, et ceci, permettez-moi
de vous le dire, est l'oeuvre funeste du christianisme mal entendu.

Lui.--Le christianisme ne condamne que l'excs des passions; il
les autorise et les vivifie dans ce qu'elles ont de lgitime et de
respectable. Tel est son esprit et sa lettre mme. Ce n'est donc trahir
ni la lettre ni l'esprit que d'imposer une barrire  ces trop brlantes
aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s'offrant 
Dieu comme divines. Rien de ce qui n'est pas Dieu seul n'est divin dans
l'homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui
aucune des satisfactions de votre tre matriel.

Moi.--Alors vous tranchez rsolment ds cette vie le lien qui
unit l'me  la vitalit? Vous n'admettez que des passions spirituelles,
et, comme vous ne pouvez aimer l'me de la femme sans aimer aussi son
corps, vous la repoussez de votre coeur, vous la proscrivez corps et me
du sanctuaire de vos affections?

Lui.--Je n'agis point ainsi. Je ne me suis pas habitu comme
vous  rvrer cette indissolubilit prtendue de l'esprit et de la
matire. Ma pense spare facilement ces deux termes que vous confondez
sous le nom d'_tre_. Je puis aimer l'me d'une femme et mpriser ce que
vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique.
Il peut convenir  mon ge,  ma situation,  mes principes ou  mes
instincts srieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une
partie de ma vie au bonheur et  l'honneur d'une femme. Vous voyez que
je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine
de mon respect.

Moi.--Vous faites ici la peinture de l'amiti; mais vous
proscrivez l'amour, je le rpte. L'amour est un, et toute union veut
l'unit.

Lui.--Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de
cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le rsultat des
temptes de votre jeunesse. J'ignore si vous tes mari; mais j'ose dire
que votre compagne prsente ou future cessera de vous inspirer l'amour,
si la maladie, quelque infirmit, une vieillesse prmature vient 
briser le lien matriel de votre union.

Moi.--Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien matriel,
 l'tat de souvenir ou d'esprance, n'aura rien perdu de sa force et de
sa dignit. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de
deux poux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchand le prix de leur
tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez  une
sorte d'idoltrie, sera leur consolation et leur ddommagement. Dieu
bnira cette tendresse en la rendant tout  fait pure, comme vous
l'entendez, et le bonheur qu'il et refus  un divorce volontaire entre
le corps et l'me, il l'accordera encore  l'me qui accepte et poursuit
sa mission.

Nous fmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait
cout avec un frquent sourire d'incrdulit bienveillante. Je le
laissai  la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le
pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montr une
obstination indiscrte, et j'tais mme un peu confus d'avoir exprim
les ardeurs de mon me  un passant qui m'avait pour ainsi dire ramass
sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je
m'tais senti entran  parler avec tant de feu de mes proccupations
personnelles. Je rsolus de le quitter sans lui dire qui j'tais et sans
lui demander qui il tait lui-mme. Cela me parut une rparation
mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et  coup sr irrflchi.
Je remontai donc vers lui pour prendre cong. Je le trouvai si absorb,
que je dus attendre qu'il ft sorti de sa rverie; mais, tout en
regardant les grandes valrianes sauvages qui poussent dans ces rochers,
je ne pus me dfendre de l'examiner  la drobe. Je trouvai  son
profil nergique une expression de tristesse, je dirai mme de douleur
qui m'intressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait
raviv quelque plaie incurable d'un coeur bris ou tourment. La
noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme
ordinaire, et je sentis une grande curiosit de savoir avec quel minent
personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je
l'aurais su peut-tre en questionnant le cocher de sa voiture de louage,
je ne voulus pas commettre cette indiscrtion. Je m'loignai de lui, qui
paraissait m'avoir compltement oubli, mais sans le perdre de vue. Il
me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les
yeux fixs sur la petite cascade, et semblait suivre par la pense la
fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lanant jadis,
en ce mme lieu peut-tre, des pierres  un arbre pour connatre son
sort dans l'autre vie, ce chrtien austre et fourvoy ne demandait pas
aux feuilles et aux brins d'herbe emports par le courant le mystre de
sa destine?

Enfin il se leva, me vit  quelque distance, et vint  moi pour m'offrir
de me reconduire  Chambry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait
gr de le laisser seul. Je le saluai avec dfrence, et il leva
entirement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beaut de
son front trs-dcouvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement
que je ne m'explique pas....

Je viens d'interrompre ma lettre en proie  une motion inconcevable. En
t'crivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le
souvenir, j'ai retrouv dans ma mmoire la figure de cet inconnu. C'est
celui qui tait dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est
sortie de la chapelle des carmlites le jour o j'ai eu tant de chagrin,
de colre et de jalousie. Ce jour-l, je suis rentr  Aix avec la
fivre, et la fivre avait troubl l'image de cet homme dans mon cerveau
au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je
ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais
quoi! ceci est un rve de mon imagination malade. L'homme du lac, je
n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas
entendu sa voix. Pourquoi cette obstination  me persuader que c'est le
mme homme? Et ce que je me persuade  prsent, que l'homme de la
cascade est encore le mme, a-t-il plus de consistance? Mon pre, tu
m'as dfendu d'tre jaloux, tu m'as dit que c'tait un outrage envers la
personne aime; je n'avais donc pas reparl  Lucie de cet inconnu...
et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque
relation qui pt m'intresser, elle ne me l'et pas dit d'elle-mme.
Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est
ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais tcher de dormir
tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les ides de cet
homme et celles que Lucie a exprimes un jour devant moi! Elle me
demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son me en mme temps
qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie tait dans ces ides-l, dans ces
ides que je sens fausses, cruelles pour l'humanit, antireligieuses par
consquent; mais les croyances de Lucie ont d se modifier, puisqu'elle
me tmoigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout esprer!
Il me tarde d'tre  demain; je veux la voir, je veux qu'elle
s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais....

Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon pre, cette jalousie ne
l'outrage pas. Je sais trs-bien que Lucie est pure comme le soleil, et
ce n'est pas sa conduite que je souponnerai jamais; car, le jour o
cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il
m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entire;--de redouter,
c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son
esprit. Hlas! jusqu'ici cette influence trangre  moi et contraire 
celle que je prtends exercer, elle l'a reue de toutes parts, et je
suis un intrus dans le sanctuaire de sa pense.... Pourquoi donc
croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de
revenir souvent, elle a chant pour moi, elle m'a serr la main comme 
un frre.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....

Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un
ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, diffrent de moi
par la pense et les instincts, il ne m'est pas suprieur par le coeur
ou par la vertu? Tu m'as dit  Lyon un mot que je me rappelle: Que
l'habit ne t'empche pas d'tudier et d'apprcier l'homme qu'il
couvre! Et cet homme, je dois reconnatre qu'il n'a rien de vulgaire et
qu'il m'a t sympathique aujourd'hui en dpit de tout.

                  mile.




XIII.

M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE.


          Paris, le 10 juin 1861.

Mon cher enfant, je te remercie de m'crire et de me parler de mon
mile. Gte ton vieux ami. cris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu
penses de lui, d'_elle_, et de moi-mme. Gronde-moi aussi, mon grand
sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te
corrigerai peut-tre de la manie du doute: qui sait?

Oui, mile souffre et souffrira peut-tre en pure perte pour son amour,
comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera
pas pour son _salut_, comme disent les catholiques. Acceptons le mot:
sauver l'intelligence et le coeur  travers les preuves de cette vie
n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et 
la prudence. mile doit lutter, il le veut, il m'a persuad. J'ai senti
en lui une force que je voyais clore et qui cherchait l'occasion de
s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le
beau et vrai bonheur. C'est une conqute qui veut d'hroques soldats;
mais on est soldat, et c'est pour tre bless!

Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voil que, par
scrupule de coeur, tu m'offres de renoncer  lise, que sa mre
t'accorde. J'aime ce mouvement gnreux, et je t'en remercie en t'aimant
davantage; mais je te rends ta libert que tu m'offres. C'est la
srieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante lise, et rends-la
heureuse.

Tu as la discrtion de ne pas me reparler de ton essai littraire, et,
moi qui l'ai gard avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention.
Je vais l'_abmer_, je t'en avertis, et pourtant j'en apprcie les
qualits, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te
rponds:--Oui, tu seras, tu es dj un homme de lettres. Tu as la forme,
tu sais crire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre,
cris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent,
tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Franais
savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un
air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer
de la flte. Ah! cette flte allemande, je la regrette bien! Elle tait
si candide!

Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez 
rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose!
Nier, c'est croire  un contraire; mais vous n'opposez rien  la
croyance des vieux. Alors vous crivez pour crire n'importe quoi, comme
on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant
facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au
service d'une ide fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arne avec
un secret ddain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou
sceptique, vous craindriez de lui paratre pdants. A quoi bon se faire
un fonds de croyance ou tout au moins de notions srieuses pour un
public qui ne veut pas tre instruit?

Grande erreur! Le public ingrat ou quitable est toujours plus srieux
que vous ne pensez. Il est moins sensible  la phrase et au style qu'
la rvlation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualits et
les dfauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est _poseur_,
et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre  ce travers, tu en es
pntr de la tte aux pieds.

La grande _pose_ du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du
got et de l'originalit  propos de tout. Il y a trente ans, on
_posait_ l'homme rassasi et dgot de tout, dsespr par consquent.
C'tait faux la plupart du temps, mais c'tait logique: si tout est
fini, finissons nous-mmes. Aujourd'hui, on ddaigne et on insulte tout
ce qui fait la vie srieuse et significative, on s'avoue impuissant  le
comprendre et  le goter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!

Ce qui me dplat dans cette gaiet, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle
est aigre et froide; elle cherche  blesser, et pourtant elle ne tient
pas  blesser, puisqu'elle ne tient  rien. Voltaire, mchant parfois,
brutal mme et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait
une ardeur de lutte qui tait une croyance, une volont, une vritable
mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des
ides, des ridicules et point des actes. On joue au mchant, et l'on est
inoffensif. On s'vertue  tre amusant: on est triste.

Ton livre n'est pas jeune: o trouver aujourd'hui un livre jeune sorti
d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en
vois pas natre. De la critique, toujours de la critique! Les romans
mmes sont la satire de la vie. Il me semblait que le blme du temps
prsent tait notre affliction classique, notre maladie fatale,  nous
autres vieillards. Point! nous sommes les nafs, les don Quichotte, et
vous tes les Cassandre de la comdie humaine.

Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit
livre, des pages de style  encadrer, des finesses de sentiment
ravissantes, des originalits d'esprit vraiment drles. Et tout cela
perdu dans la prtention de n'tre pas toi-mme, dans un dsordre
d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au
mme homme, mais  l'homme que tu veux tre et que tu ne connais mme
pas, car tu n'es pas sr qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce
monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes
messieurs qui crivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le
vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs vapors;
il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun,
il aspire au puissant libertinage du dernier sicle, il ne trouve pas
dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il
n'a pas. Il a des ides de luxure avec des moeurs timides ou prudentes,
car l'homme du jour est trs-positif. Il est philosophe, et par moment
Voltaire est son dieu. Gnralement, il mprise Rousseau, qui vivait si
mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup
ce dandy littraire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la
satisfaction d'y joindre un _de_, passe dans un autre compartiment de sa
fantaisie: il vient de lire quelques pages de thologie, et le voil
asctique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent
s'exerce  tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une
belle tirade sur le dsert, et de grandes cascades de phrases sur la
posie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout  l'heure nous
serons froce avec les forts chtelains du moyen ge et magistralement
sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voil bien
loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais
qu'importe, pourvu que la couleur y soit?

Ah! que de couleurs perdues dans le kalidoscope d'une jeune tte qui se
croit grave! que de talent dpens en pure perte! que de pierreries
parses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la
plus belle eau rejetes  la mer! que de forces gaspilles, que
d'efforts pour devenir un papillon quand on et pu tre un oiseau! Et
pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne
puissiez pas le moins? Vous avez du gnie et pas de bon sens! C'est que,
ne croyant  rien parce que vous voulez tre vieux, vous vous prenez 
tout indistinctement sans rien saisir.

Le remde est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien
comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point
avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon!
Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres
s'panouiront au bien par raction. Ils sauront  quelle lutte se vouer,
et les grandes causes de l'humanit, qui se plaident, malgr tout, de
sicle en sicle, retrouveront des accusateurs publics trs-nets et de
libres dfenseurs trs-passionns. Dans vingt ans, dans dix peut-tre,
il vous faudra bien voir o vous allez et prendre parti pour ou contre
l'avenir.

En attendant, mon Henri, tu as produit l un charmant symptme de
marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand mme 
beaucoup d'gards, parce que tu es jeune malgr toi, et que tu le
redeviendras tout  fait en mrissant. Cette mode va passer, elle passe
dj. Vous rirez bientt d'avoir t des Lauzun, comme nous rions
aujourd'hui d'avoir t des Childe-Harold. Suicids et viveurs iront
ensemble et fatalement vers la lumire de 1900! Elle est l devant nous,
et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien
tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus.

Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta dernire lettre. Tu ne l'as pas
cherche, elle est sortie toute seule de ton coeur, qui a plus d'esprit
que ton esprit.

Je me tiens prt: quand mon action sera ncessaire  Turdy, j'y serai.
En attendant, je t'embrasse paternellement.

                  H. Lemontier.




XIV.

MILE A M. LEMONTIER, A PARIS.


          Aix, 12 juin.

Je suis arriv hier  Turdy  l'heure du djeuner. Le gnral m'a reu
avec un clair de joie nave, tout aussitt rprim par son habitude de
je ne sais quelle dignit thtrale dont  coup sr il n'a aucun besoin
pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-pre m'ont tendu les
deux mains avec une certaine motion. J'ai vu qu'on venait de parler de
moi; mais on passait dans la salle  manger, et la prsence des
domestiques nous a forcs de causer de choses trangres  la
proccupation commune. Le gnral s'est mis en observation devant moi
comme devant un corps d'arme dont on veut saisir et pressentir les
manoeuvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqu sur moi une lunette
d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain,
tendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide,
qu'il voulait rendre pntrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela
n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le
droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet
examen. Je me suis laiss mme interroger avec plus de bienveillance que
de discrtion sur le sens de quelques paroles insignifiantes o le malin
gnral voulait voir de la profondeur. Il a entam au dessert une
dissertation sur les avantages de l'obissance passive, qu'il a pousse
fort loin. Selon lui, cette obissance n'est pas seulement ncessaire
pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de
l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la socit dans toutes ses
lois. Je me suis gard de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte
d'hypocrisie ou de lchet en me renfermant dans un silence dcent. J'ai
senti, je le confesse, que le bon gnral battait trop franchement la
campagne pour donner lieu  une controverse srieuse, et autant j'ai mis
jusqu' ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie,
autant avec son pre j'ai accept le rle de petit garon qu'il lui
plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a t satisfait de cette
dfrence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa
protection. A peine le djeuner fini, il a pris son fusil pour aller
faire une promenade, et je suis rest seul avec Lucie et son grand-pre.

coutez, mile, m'a dit tout aussitt Lucie, notre situation, que je
croyais assise et rgle jusqu' nouvel ordre, se trouble et se
complique un peu devant l'arrive de mon pre. Il faut bien vous dire
qu'il ne comprend rien du tout  nos conventions. Nous avons ri tous les
trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais
au fond il tait un peu fch contre mon grand-pre et contre moi,
contre vous encore plus. Il assure que vous auriez d dj et que vous
devez au moins, dans un bref dlai, lui dclarer vos prtentions.... Il
s'exprime ainsi. J'ai d lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose
encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de l?

--Pourquoi vous opposez-vous  ce que je lui dise mon voeu, chre Lucie?
Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de
m'engager vis--vis de votre famille?

Le grand-pre a pris la parole avec un peu d'motion.

Oui, voil la crainte de cette mchante enfant. Elle a beau dire le
contraire, elle veut se rserver toujours une porte de derrire.

--Comme c'est vilain, ce que vous dites l, monsieur! reprit Lucie en
secouant et baisant la tte du grand-pre. Vous me cherchez toujours des
torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant,
parlons raisonnablement. Dites-moi donc, mile, ce qui se passe entre
nous et o nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication
dont on ne nous a pas laiss le loisir, et que mon pre a enfin compris
devoir nous permettre avant toute dmarche de votre part. Il est sorti
pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai dfendu  nos
gens de laisser entrer personne; causons.

--Je suis prt, Lucie, mais c'est  vous de m'interroger.

--Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en dtail. Je me
contenterai de vous rappeler notre situation au moment o je me suis
retire aux Carmlites. Je vous demandais de me laisser  moi-mme
pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me
consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqu de
parole. Vous vous tes affect, impatient; vous m'avez caus une
grande inquitude et une vritable souffrance, lorsque j'ai appris tout
 coup que vous tiez assez gravement malade. Je me suis hte de
revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais
 peine tiez-vous guri que vous partiez sans me voir et sans crire un
pauvre mot  mon grand-pre. Nous avons su par vos amis que vous alliez
 Paris, mais que votre pre, inquiet de vous, se trouvait dj  Lyon,
et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'tait pass entre vous, il
a calm votre agitation, il a pris ma dfense, et il vous a conseill de
revenir ici. Vous tes  Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous
pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du
trouble et du mal que je vous ai causs? Avez-vous cru que je voulais
vous dcourager, et que je manquais de la sincrit ncessaire pour vous
dire que je renonais  vous? Ou bien, dcouvrant que j'tais plus
religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regard mes principes
comme incompatibles avec les vtres?

--Je n'ai jamais suppos, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise
et de loyaut. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne
tarderiez pas  me le dire. J'ai perdu la tte, j'ai devanc mon arrt,
j'ai voulu fuir. Mon pre a blm ma prcipitation, il m'a dit de
revenir accepter de nouveau l'esprance ou subir ma condamnation. Me
voici.

--Rsign  tout?

--Oh! rsign.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'tre, je l'ai
promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit
consister  me retirer sans faire entendre  qui que ce soit la moindre
plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que
j'en gurirai difficilement... si j'en guris! Ne prenez pourtant pas
ceci pour un appel  votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et
dans ma douleur il n'y aura ni blme ni reproche contre vous. Je vous
sais bonne, je crois  votre amiti. Je sais que je mrite votre estime,
et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi;
mais je ne veux rien devoir  votre piti: elle nous serait funeste 
tous deux. Je dsire donc vivement que cette explication soit dcisive,
et que vous me commandiez de partir ou de me dclarer  votre pre.

--coutez, mile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmlites
le jour de la Trinit... et il me semblait que vous tiez l, quelque
part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre me
chantait et priait avec la mienne.

--- J'tais l, Lucie, j'tais dehors dans le soleil, dans la poussire
et dans la fivre; je croyais tre loin de votre pense, et je devenais
fou!

--Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'tes-vous pas venu  moi
quand je suis sortie?

--J'ai couru  vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez
pas seulement aperu; vous sembliez abme dans l'extase ou brise par
l'motion.

--Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise!
J'tais ravie dans l'esprance! Je venais d'entendre la voix de ma
conscience et celle de mon coeur qui chantaient avec moi!

--O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intrieure?

--Elle me disait d'avoir confiance en vous.

--Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus?

--mile, rpondit-elle en me tendant les deux mains  la fois, quand le
coeur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en
nous pour dire non?

--Oh! ma chre Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela
toujours!

Et je tombai  ses pieds.

Que Dieu l'entende et nous protge! s'cria-t-elle en se jetant dans
les bras de son grand-pre; qu'il renverse les obstacles qui sont entre
nous!

--Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles?

--Il y en a, grand-pre, rpondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en
aura!

--Non, Lucie, m'criai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous
croyez en moi!

--Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne  cette
esprance les yeux ferms et dans toute la loyaut de mon coeur, parce
que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la mme manire, parce
que je suis sre que, loin d'tre un athe comme on m'avait dpeint tous
ceux qui rsistent  l'orthodoxie catholique, vous tes une me
profondment religieuse et voue srieusement au culte du vrai, du beau
et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus
les prescriptions humaines, agre votre culte autant que le mien, parce
que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans
toute l'ternit, et que je compte sur l'ternit avec vous.... Mais, si
vous ne croyez pas la mme chose en ce qui nous concerne,--faites bien
attention!--allez-vous exiger que je renonce  la pratique d'un culte
qui jusqu'ici m'a sembl ncessaire  la vie de mon me, et dont ma foi
ne pourrait peut-tre plus se passer? Si je vous tiens pour sauv, vous
qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en
rvolte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma
conscience recommence  s'alarmer, en mme temps que ma fiert se
rvolte. Il faut que vous me garantissiez la libert de conscience;
est-ce trop rclamer de votre quit? Vous voyez bien que je ne peux pas
vous laisser prendre d'engagement vis--vis de moi avant que vous m'ayez
accord le point essentiel.

Je ne pus rpondre tout de suite. J'tais tomb dans une sorte
d'anantissement comme si, dans un jour de fte et dans un moment
d'ivresse, j'eusse t perc d'une flche empoisonne.

Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage,
par consquent le mariage de convention que tout le monde fait et que
personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez tre pour moi qu'une
amie, une soeur, probablement je regarderais comme un devoir de
respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous
croirais dans l'erreur  certains gards. Ou je vous plaindrais de mal
comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le
comprendre. Dans tous les cas, je vous considrerais comme un enfant
bien cher et bien naf dont je ne voudrais ni effrayer la dbile
intelligence, ni contrister le coeur malade. Est-ce ainsi que vous
voulez tre devant moi? Serai-je seulement votre pre indulgent ou votre
frre rsign? Ah! vous m'arrachez le coeur de la poitrine, car je suis
un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprs de vous!
Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillit le divorce
que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer  demi! On
peut se marier sous le rgime de la sparation de biens, mais non sous
celui de la sparation des mes, ou bien alors le mariage est nul devant
Dieu!

--Il a raison! s'cria le vieux Turdy avec une imptuosit que je ne lui
avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est
toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler
en homme, et c'est ainsi que j'aurais d parler  la mre de ta mre, 
ta mre, et  toi par consquent! Vous ne vous seriez pas jetes toutes
les trois dans ce mysticisme qui t'loigne du bonheur au moment d'y
toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mre et
le mien. Ah! je dis l des choses que je ne devrais peut-tre pas dire
devant toi; mais il y a dans la vie des moments dcisifs o il faut tout
avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton pre, ni ton grand-pre
n'ont t heureux! Ton pre, qui a fini par donner aussi dans la
dvotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence
du prtre dans son mnage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu
furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute
il en demande pardon  ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui
rendre le bonheur qu'ils lui ont vol. Et, quant  moi, je n'tais ni
violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aime avec
passion, si elle l'et voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne
voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: Subissez les caresses
de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre me, puisqu'il
est un impie et un philosophe! Gardez votre me  Dieu et  moi...

--Mon pre! s'cria Lucie, ne dites pas ces choses-l!

--Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font
aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la vrit dans l'ombre et
dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant
celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je
porte en moi depuis cinquante ans une maldiction que je veux formuler
jusqu' ma dernire heure! Maudite et trois fois maudite soit
l'intervention du prtre dans les familles! le prtre qui, jeune ou
vieux, honnte ou dprav, nous enlve la confiance et le respect de
nos femmes, le prtre qui, fanatique ou modr, est oblig par son tat
de leur dire que nous sommes damns si nous ne nous confessons pas, qui,
par consquent, les habitue  sparer leur me de la ntre, et  rver
un paradis d'gostes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le
prtre qui ne nous marie que pour nous dmarier au plus vite, lui qui a
dj prlev ses droits sur la virginit de l'esprit et la puret de
l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions
d leur apprendre.

Lucie devint ple devant l'nergie un peu dlirante de son grand-pre.

Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son
sige aprs avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O
mile, nous sommes bien malheureux!

Elle pleurait amrement. La colre du vieux Turdy s'apaisa tout  coup,
et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes purilits.
Pour moi, j'avais la mort dans l'me, car je sentais qu'il m'tait 
jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de
rvler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence,
et, aprs avoir apais son grand-pre par ses caresses, elle vint  moi
et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle et voulu
chasser les images qui venaient d'tre voques devant elle.

mile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions
tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut
absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de
l'me,  moins que vous n'ayez perdu toute esprance de m'amener  vous
ou de venir  moi!

--Je garde, lui rpondis-je, la ferme esprance de vous amener  moi, si
vous me dites que vous ne la rpudiez pas, malgr ce que vous regardez
peut-tre comme une obstination de mon orgueil.

--Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire
flchir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'tes pas
orgueilleux, puisque je vous estime quand mme, puisque je vous retiens,
puisque voil mon bras enlac au vtre, puisque je vous dis: Gagnons du
temps, connaissons-nous bien, et runissons tous nos efforts pour
parvenir  nous entendre!

--Lucie, vous tes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous
demander aujourd'hui  votre pre et m'engager vis--vis de vous sans
exiger que vous vous engagiez vis--vis de moi.

--Est-ce que cela est possible?

--Oui, cela est possible de moi  vous, parce que votre loyaut est
sacre  mes yeux. Si vous sentez, aprs quelque temps d'preuve, que
vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et
tout sera dit. Je ne vous demande pas la vtre; je n'en ai pas besoin
pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui
nous spare.

--Eh bien, s'cria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce
march-l! Vous tes un grand coeur, mile, et je me laisse vaincre en
gnrosit, afin d'avoir  vous admirer et  vous estimer toujours
davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon pre romprait
tout, et quel affreux malheur pour nous de nous sparer sans avoir
cherch de toutes nos forces  unir nos mes, qui se cherchent avec tant
de force et de sincrit! Allons, mile, embrassez le grand-pre, et
dites-lui de prier pour nous.

--Moi, prier! s'cria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui
riait et pleurait en mme temps.

--Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de
l'univers; car, en y pensant bien, vous reconnatrez que cette loi est
esprit autant que matire. Votre esprit parlera donc pour nous  ce
grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il rgit toutes les
forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en
effet.

--Ah ! rpondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu
pries donc, toi?

--Oui,  toute heure,  tout instant, par la pense, par l'admiration,
par la tendresse enthousiaste, par le dsir brlant, par la rflexion
lucide, par la rverie vague, par toutes mes facults, par toutes mes
motions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le
but est l'idal, Dieu par consquent, l'amour infini!

--Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant  Lucie, tu vois bien que
c'est un exalt comme toi.... Quel diable peut donc vous empcher de
vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de ct le
prtre, je promets de me convertir!

Un billet de M. La Quintinie est arriv en cet instant. Il avait reu,
disait-il  sa fille, une lettre qui le forait d'aller tout de suite 
Chambry. Il avait lou une petite voiture au village du Bourget, et,
comme il comptait dner  la ville, il priait qu'on ne l'attendt pas.
Il passerait la soire et la nuit chez mademoiselle de Turdy.

Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du gnral a inquit
Lucie. Elle s'est informe auprs du militaire qui sert de domestique 
M. La Quintinie et qui l'avait accompagn  la chasse. Un exprs avait
t rencontr par eux, comme il apportait une lettre au chteau. Le
gnral, aprs avoir lu la lettre dont cet homme tait porteur, avait
pouss jusqu'au village. L, il avait paru indcis un instant; puis,
s'tant assur d'un moyen de transport, il avait crit le billet et
renvoy  Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.

Je ne vois l rien d'tonnant, dit le grand-pre. Le gnral n'avait
pas encore t saluer ma soeur; la moindre affaire l'aura dcid  se
rendre tout de suite  son devoir.

Il me laissa seul avec Lucie, c'tait l'heure de sa sieste, et il en
avait d'autant plus besoin qu'il avait t fort mu de notre entretien.

Ds qu'il se fut retir, je demandai  Lucie pourquoi elle tait
trouble. Elle me dit qu'elle et t satisfaite d'une explication ce
jour mme entre son pre et moi.

Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractre est trs vif, mais
non opinitre. Quand mme je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le
craindrais pas; mais il est l'homme des formalits extrieures, et il
reproche beaucoup  mon grand-pre de n'en pas tenir assez de compte en
ce qui me concerne. Jusqu' prsent, il s'est beaucoup impatient de ce
que je ne me mariais pas. Il prtend qu'on s'y prend trs-mal pour m'y
dcider, que des parents sages doivent choisir eux-mmes, prsenter le
fianc, et rclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question
qu'il a souleve ce matin  propos de l'obissance passive n'tait
qu'une suite de ce raisonnement  mon adresse. Il croit qu'en laissant
un jeune couple s'observer et s'tudier mutuellement, on lui donne le
temps de se _dsenchanter_ du mariage, et il ajoute trs navement que,
si l'on connaissait bien d'avance la personne  laquelle on doit s'unir,
on n'en trouverait pas une seule  qui l'on voult se fier. Quand je lui
fais observer que ce n'est point l un encouragement au mariage, il
prononce qu'_il faut_ se marier, et pour mon pre _il faut_ n'a jamais
besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand
vous le connatrez, vous verrez qu'avec lui ma libert ne court pas de
risques bien srieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi,
c'est vous, mile, que je crains pour lui.

--Expliquez-vous.

--Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses
thories vous blesseront certainement, et la manire dont il procdera
avec vous vous rvoltera, j'en ai grand'peur.

--Voyons, je crois y tre prpar: il me demandera si je suis bon
catholique. Eh bien, tant catholique lui-mme, il a le droit de
m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.

--Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?

--Certainement non.... Alors il me refusera votre main?

--Voil ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y
a deux ans, mon pre et fait meilleur march que moi de la croyance;
mais le voil bien chang, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a
pas ouvert son esprit  l'amnit. Que ferez-vous, mile, s'il vous
dclare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir?

--Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour dtourner l'orage.
Je lui demanderai de prendre le temps de me connatre, et alors tout
dpendra de vous.

--Comment cela?

--Si vous m'aimez assez pour embrasser mes ides, vous userez de votre
lgitime ascendant sur lui pour l'amener  approuver notre union.

--Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos ides
arrivent  se fondre, il ne faut pas qu'on nous spare....
M'autorisez-vous  lui dire que j'espre vous convertir?

--Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous
aiderai  le faire croire.

Lucie eut un moment de dpit o, pour la premire fois, je vis la femme
l'emporter sur l'aptre.

Vous tes un roc! me dit-elle; vous n'tes pas capable de la plus
petite concession pour rester prs de moi et me donner du courage!
Est-ce l aimer?

--Oh! oui, Lucie, m'criai-je, c'est aimer avec la passion d'un honnte
homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous
par le mensonge.

--Et c'est justement pour cela que je vous estime! rpondit-elle avec un
mlange de colre et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux
parfois de tant tenir  un homme si fier et si ttu! Mais comment faire?
Plus vous me rsistez, plus je suis fire de vous, et plus je m'obstine
 vouloir vous aimer!

Elle veut! Hlas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je
l'aime avec une passion brlante comme un instinct, froide comme une
fatalit. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou  plier, une formule 
prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dvot; seulement, le
tentateur ici, c'est l'esprit clrical. Il joue dans le drame de mon
amour le rle du diable.

Mais ne crains rien, la _tentation_ peut tre terrible et poignante 
ceux qui ont pour juge le dieu des tnbres. Moi, j'ai le Dieu de
vrit! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est
facile!

                  Ton mile.




XV.

LUCIE A MOREALI.


          Turdy, le 13 juin.

Mon ami, vous tes bien bon pour moi d'avoir crit cette longue lettre
et transcrit ou plutt traduit la doctrine du pre Onorio pour les
besoins de mon me. Je ne sais si ce vnrable religieux est aussi
loquent que vous le faites. Peut-tre prtez-vous  ses ides le
secours de votre propre loquence. N'importe, je ne veux examiner que la
doctrine elle-mme.

Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'_Imitation de
Jsus-Christ_, qui est considre par l'glise comme l'introduction  la
saintet; mais peut-tre avons-nous le droit de croire que ces sortes de
travaux inspirs sont appropris au temps o ils closent, et qu'ils
nous tracent une ligne de conduite peu  peu impossible  suivre, sinon
dangereuse et contraire aux progrs de la foi. Est-ce que la foi, est-ce
que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de
l'esprit humain de sicle en sicle et se mettre  la tte de toutes les
conqutes, au lieu de se faire traner ou de protester?

Ceci nous mnerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces
excellentes leons que vous oubliez, que vous reniez peut-tre, mais que
j'ai gardes en extraits et en rsums dans mes cahiers du couvent.
Cette leon tait intitule _E pur si muove!_ Souvenez-vous, mon ami!
Vous nous disiez (et je vous cite  peu prs textuellement, car j'ai mon
extrait sous les yeux):

Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourn, car ce
mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galile avaient
mieux rflchi et mieux raisonn, ils eussent pu interprter le miracle
de Josu sans faire mentir ni les livres saints, ni les ternelles lois
de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les
rouages de l'univers, avait bien celui de faire apparatre aux yeux de
cette poigne d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflamm
d'un soleil immobile, remplaant pour leur croyance l'astre vritable
qui s'loignait et s'teignait dans les nues du couchant.

C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop  la
lettre, on se jette en des luttes o l'esprit du sicle semble
triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui claire
les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le
reconnaissent, soit qu'ils le nient.

Voil ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir  ce doux
et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible
de changer les conclusions. Votre pre Onorio est un saint, je n'en
doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-mme tes
forc de modifier et d'attnuer les consquences de sa doctrine.

Je n'aime pas l'exagration de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude
que l'on peut prendre le sauveur Jsus pour l'idal de la vie intrieure
sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu o l'on existe. Cet
idal que l'on porte en soi tend  lever sans cesse la pratique de la
vie sociale; mais je crois qu'il dfend aussi de la briser, et que les
grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales,
pardonnables seulement  qui n'a pas compris ces devoirs-l. Je les ai
compris, moi; je ne peux plus les mconnatre. Je dois et je veux vivre
avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je
proteste!

Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de
mariage qui vous parat si funeste m'est encore plus impossible.

Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon me aborde un grand mystre,
et que cette premire lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut
souffrir de tmoin tranger. Je n'oserais dire  mes parents les penses
que je porte en moi, je n'oserais mme les dire  celui qui en est
l'objet. Il y a l comme un abme  franchir et comme une montagne 
soulever; c'est je ne sais quelle honte sacre, si je puis dire ainsi,
car elle ne me fait pas rougir de moi-mme quand le sang monte brlant 
mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure.
Ma conscience n'a pas de dtours, elle est donc libre de terreurs. Je
sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment
il rsoudra le problme de ma situation, je suis pntre d'une
confiance sans bornes dans l'issue qu'il me rserve.

Je ne veux pas faire de controverse avec mile. Je ne pourrais pas non
plus. Je ne me sens de forces relles que sur des articles de foi o je
le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-mme,... aussi
fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire!

Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amiti
brise. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai
toujours connu? mile lui-mme renouera cette amiti quand vous
m'autoriserez  la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide
sr, clair, lgitime enfin pour mon me. Voyez-le donc, parlez-lui de
moi, de lui, faites-vous apprcier, obtenez sa confiance: je consens 
ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'aprs cette preuve;
mais soyez vous-mme, mon ami, et mettons tout  fait de ct
l'influence hors de saison qui a dict votre dernire lettre.

                  Lucie.




XVI.

M. LEMONTIER A MILE, A AIX.


          Paris, 13 juin 1861.

Je crains que, par suite d'un zle de jeune aptre, tu n'apportes un peu
trop de rigidit dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte
qui te dispute Lucie.

Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de draillement
intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y
regardait de bien prs, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout
cela ensemble, et trs-paens par-dessus le march, tant les doctrines
tendent  une fusion invitable en dpit de la prtention  l'immobilit
qui caractrise certains adeptes de cette foi  facettes. C'est que la
fusion a pour prologue invitable la confusion.

Mon avis est qu'il faut viter les discussions vaines et ne point porter
le trouble dans les esprits par la guerre aux dtails. Beaucoup de
chemins conduisent au vrai, et la devise de l'glise est que tout chemin
mne  Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin mne Rome  Dieu!

Tracer une route unique et absolue, btir des systmes de toutes pices,
ce serait recommencer l'histoire du pass. L'homme nouveau ne subira
plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a
l'habitude, jusqu' ce qu'elles le quittent  force de vtust, et,
comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de
l'habitude.

D'ailleurs, quelle que soit la thorie de l'individu, il peut tre dans
le chemin pratique de l'idal, si son me est plus gnreuse que sa
croyance, et cette anomalie se prsente en nombreux exemples dans la
situation particulire aux poques de grande transition. Il ne faudrait
donc pas prendre trop  la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques
intellectuels. Le mysticisme est une grande machine  mutilation morale;
mais les germes de la vritable virilit lui chappent souvent. J'ai
connu des dvots trs-philosophes, des esprits forts trs-superstitieux,
et des athes trs-religieux sans le savoir.

Ces exceptions, quelque frquentes qu'elles soient, ne doivent pourtant
jamais servir  rhabiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du
progrs. Elles ne sont rien de plus que de nobles inconsquences, des
rvoltes de la vie divine dans les mes, des protestations qui chappent
au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des
contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu et t entirement
touff au moyen ge. La rforme fut une de ces protestations spontanes
qui ouvrent une soupape de sret  l'touffement universel. Une
nouvelle rforme plus radicale et plus complte se prpare. L'glise
romaine se mettra-t-elle en tte du mouvement? Qui sait? et pourquoi
non? Voil pourquoi, mon enfant, il ne faut pas dcourager les
catholiques comme Lucie, ni les athes comme son grand-pre.

Pour conclure, esprit de charit, tolrance et amnit envers tout homme
et toute femme de bien qui se trompe!--Guerre ouverte, guerre  mort au
mensonge rig en parole de Dieu! Mpris absolu, mpris de glace aux
hypocrites qui font de l'ide religieuse un instrument de haine et
d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!

Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus
pour essayer.

Sois bni de Dieu comme tu l'es de ton pre.

Adresse-moi ta prochaine lettre  Chneville. Je vais achever mon
travail sous les vieux arbres qui t'ont vu natre. Je serai plus prs de
toi.




XVII.

MILE A SON PRE.


          Aix, le 13 juin.

Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le gnral;
mais il a crit de Chambry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu
passer la journe dans une sorte de tte--tte avec Lucie.

Nous avons caus longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la
montagne autour du manoir. C'est un lieu enchant, et Lucie est une
crature divine, mon pre! Nous n'avons plus discut, nous avons rpandu
nos coeurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes racont toute notre vie,
et quel ravissement pour moi de n'avoir rien  lui cacher, rien  lui
taire! Combien je t'en remercie! car c'est  toi que je dois d'avoir
ignor les dangereux entranements de la jeunesse et de l'oisivet. Je
lui ai dit toute notre intimit de travail, de voyages tte  tte, de
causerie intime et jamais puise, ces soires d'hiver  la campagne o
tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour
l'autre, et quelquefois entrans jusqu'au milieu de la nuit, oubliant
de compter les heures qui sonnaient et les lumires qui se consumaient
sur la table. Et Lucie aimait  apprendre que nous tions souvent gais
dans ces panchements jusqu' rire et  rveiller en sursaut le vieux
chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour
suivant aprs nous tre dit: Cette fois, nous nous quitterons  dix
heures, nous avons  travailler, nous veillons trop! et que nous
retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir
changer avec suite nos ides et nos sentiments sans tre drangs ni
distraits par la vie extrieure. Je lui racontais aussi nos longues
promenades de huit jours dans l't, avec un domestique pour faire notre
cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais
comment nous explorions ainsi une localit de peu d'tendue, examinant
tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions  la possder sous
tous ses aspects d'ensemble et de dtail, art, science, histoire,
moeurs, coutumes, faune et flore.--Et puis nos grandes excursions, nos
campagnes dans les bibliothques, nos heures de recherches dans les
livres, nos collections de souvenirs, nos rveries oublieuses de tout au
sein de la nature, enfin toute cette vie  deux que tu m'as faite si
libre et si remplie, si belle et si douce, si austre et si tendre!...
Lucie a rv longtemps aprs m'avoir longtemps questionn.

Je ne m'tonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que
je n'ai trouv chez personne, l'accord des ides, des sentiments et des
gots. Votre esprit et votre caractre se tiennent, et cette puret de
moeurs que j'ai entendu dclarer impossible  votre sexe et  votre ge,
 moins d'une ducation catholique des plus rigides, est pour moi une
surprise dont je ne reviens pas.

--Tout cela, Lucie, a t obtenu par le sentiment religieux pourtant,
n'en doutez pas; mais il y a manqu, je l'avoue, la crainte du diable et
la croyance  l'enfer.

--Ne me parlez pas de l'enfer, rpondit-elle vivement, je n'y ai jamais
cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore
votre pre, me voil enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez,
mile, est-il possible,  vous qui avez sous les yeux  toute heure un
tel idal, de chrir passionnment une pauvre fille comme moi?

--Oui, et d'autant plus, mme en supposant que vous soyez la pauvre
fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours.

--Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un prtre, un confesseur,
un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait
mon me, et qu'entre deux tres qui s'aiment il ne peut y avoir que
Dieu!

--Je n'ai jamais dit _entre_, j'ai dit _en eux_ et _avec eux_.

--Mais votre pre est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et
notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre
thorie contre l'intervention du _pre spirituel_?

--Je vais vous dire la diffrence, Lucie! L'intervention d'un pre comme
le mien serait _discrte_, et notre recours  lui serait _libre_. Un
pre comme le mien n'entendrait pas la confession de l'un sans entendre
celle de l'autre, et il n'exigerait ni l'une ni l'autre au nom de notre
salut. Je comprendrais trs-volontiers,  dfaut de bons parents et
d'amis svres, le rle d'un prtre saint et sage qui consentirait 
donner ses conseils et ses lumires  deux amants,  deux poux attirs
vers lui d'un commun accord par une gale confiance, et qui, lorsqu'il
ne les verrait pas venir  lui, remercierait Dieu de ce qu'ils n'ont pas
besoin de lui. Est-ce ainsi que vos prtres agissent? Votre confiance en
eux n'est-elle pas obligatoire, force? Pouvez-vous les consulter sur un
cas de conscience isol? Ne faut-il pas leur dire tout, jusqu'aux plus
dlicats secrets de la pudeur, jusqu'aux choses qu'un pre n'oserait
demander  sa fille?

--Je ne sais pas, moi! rpondit Lucie avec fermet. Il y a des pudeurs
qui n'ont pas de secrets  rvler et qui ne connaissent pas les
angoisses de la confession. Ne m'accorderez-vous pas que, pour les
autres, la crainte d'avoir  rvler quelque honte devient un frein
salutaire et puissant?

--C'est un remde empirique, ma chre Lucie, que l'obligation de faire
un acte impudique pour racheter l'impuret de la pense! Quoi de plus
indcent pour une jeune fille ou pour une jeune femme que de se rvler
ainsi  un homme? C'est se jeter dans le feu pour se gurir de la
brlure.

Lucie ne rpondit pas. Elle revint  sa prtendue jalousie  propos de
toi.

Avouez, dit-elle, que vous m'avez dj confesse  votre pre?

--Il faut croire, rpondis-je, que je vous ai confesse telle que vous
tes, puisqu'il m'a renvoy  vos pieds.

--Comme pnitence!... dit-elle en riant. Eh bien,  prsent je veux que
nous parlions de moi, afin que ce pre, dont j'ai peur et envie, juge si
je suis digne de devenir sa fille. Vrai, je n'en sais plus rien!
Interrogez-moi.

--Oh! mon Dieu, moi, lui dis-je, une seule chose me tourmente. Votre vie
a t si pure, qu'elle est crite dans un regard, dans un sourire de
vous. Vous pouvez avoir essay d'aimer quelqu'un comme vous essayez de
m'aimer  prsent, sans perdre le moindre de vos droits  mon respect,
et pourtant je serais dsespr d'apprendre que vous avez aim!

--Alors pourquoi le demandez-vous?

--Pour que, si cela est, vous ne me le disiez jamais.--Ah! vous voil
faible, et vous tombez au-dessous de vous-mme. Vous avez le courage de
votre franchise, mais non celui de la mienne.

--C'est vrai, mais c'est que je ne suis pas fort du tout, Lucie, ou du
moins j'ignore si je le suis. Je n'ai eu jusqu' prsent que du bonheur,
et je ne sais pas si je me tirerais d'une violente preuve. Je crois
pouvoir rpondre que ma conscience n'y laisserait rien de son honntet,
mais je ne sais pas si je n'y laisserais pas ma vie.

--Allons, allons! reprit-elle en souriant, ne dtournez pas vos yeux des
miens et ne soyez pas poltron! J'ai eu un amour, un vritable amour de
femme dans ma vie, et j'ai besoin de vous le raconter; mais ne tremblez
pas comme cela: j'ai aim un enfant.

--Un enfant?

--Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant
qui a caus dans ma vie une sorte de rvolution; mais il faut que je
remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous rsumerai mon
histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre
pre.

J'ai toujours t enjoue de caractre et srieuse d'esprit. Le premier
veil de mon me s'est fait au sein d'une religion douce et tolrante de
formes, grce  une bonne direction que j'ai rencontre, mais svre
dans ses consquences, grce  un certain besoin de logique ardente qui
est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique  ma vie, consacrer ma
fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser
au mien propre. Ma nature calme ou bien gouverne ne rclamait pas. Je
ne pouvais sparer dans ma pense mes propres flicits de celles des
tres que je voulais rendre heureux.

On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pens
longtemps et srieusement; mais ce n'tait pas par un instinct
d'isolement farouche. Je voulais me consacrer  l'ducation des enfants
et des jeunes filles.

Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs 
remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille
aussi tendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le
permettront.

Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux
dtails, je vous raconterai ce qui m'a rendue hsitante. Je vous dirai
seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer compltement  mes
projets.

Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite
dans la maison. Sa soeur,  qui elle l'avait confie, venait de mourir,
et elle n'avait au village personne qui lui inspirt confiance. Mon
grand-pre aime les enfants, mais  la condition qu'ils ne seront ni
bruyants ni dvastateurs. Il pense avec raison que leurs parents,
engags dans les devoirs de la domesticit, ne peuvent gure les
surveiller, et que ces petits bandits, livrs  eux-mmes, arrachent et
brisent les fleurs, dnichent les oiseaux et font mille autres sottises
nuisibles  eux-mmes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une
exception en faveur de Lucette; elle tait ma filleule, je me chargeais
de la surveiller aux heures o sa mre ne le pourrait pas. J'allai donc
chercher l'enfant; elle tait malpropre. Quand je l'eus baigne, je vis
qu'elle tait d'une dlicatesse extrme et qu'elle avait besoin de
grands soins. Elle n'tait pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me
tint d'abord que par la piti; mais elle m'occupait beaucoup. Sa frle
sant, son caractre ombrageux exigeaient une surveillance continuelle,
et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps
et me rendait esclave d'un seul petit tre mdiocrement intressant par
lui-mme.

Au moment de la rendre  sa mre, pour qui j'aurais facilement obtenu
une dispense de service jusqu' nouvel ordre, je me sentis reprise de
compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral.
Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la gtait
sans discernement. Je la priai de ne s'en plus mler. Conserver ce petit
corps et cette petite me, n'tait-ce point aussi obligatoire que de
prparer l'ducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin
d'herbe est-il moins fcond par la rose du ciel que par la grande
nappe de la prairie? Et puis je devais peut-tre accepter cette charge
par la raison qu'elle me pesait. Je rvais les grandes choses, et je
ddaignais les petites; ce n'tait pas l le vritable esprit chrtien.
Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux.

Durant l'hiver, elle resta chtive et maussade; mais, quand les neiges
commencrent  fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite
commena  renatre. Un matin qu'elle jouait mlancoliquement  mes
pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps
un buisson o un oiseau avait commenc son nid, et, voyant la petite
bte apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se
mit tout  coup  sourire en silence. C'tait, je crois, son premier
sourire volontaire et spontan. Sa mre ne lui arrachait ces petites
gracieusets de la physionomie qu' force d'obsessions. Ce que je vais
vous dire vous paratra peut-tre bien puril, mais le muet sourire de
Lucette  cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un
attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle
m'apparaissait pour la premire fois. Ce sourire l'avait transfigure,
elle tait belle. Encore ple sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu
 peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil.
Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de
quitter, et son sourire devint un franc rire d'tonnement et
d'admiration. Elle revint  moi, et, voyant mes yeux attachs sur les
siens, elle hsita un peu, s'enhardit, et vint pour la premire fois
m'embrasser et me caresser de son plein gr.

Nous nous aimions enfin! Elle avait pris confiance en moi, et moi...
comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout  coup? C'tait comme
la rvlation d'une chose jusque-l ignore, le charme de l'enfance. Les
religieuses--et vraiment j'en tais une, bien que libre encore--ne
connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles
ne doivent pas chercher  en pntrer les mystres. Leurs enfants
d'adoption sont pour elles de petites soeurs qu'elles gouvernent plus ou
moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y
en a mme bon nombre qui dtestent les enfants malgr elles, comme si
leur conscience chagrine protestait contre la strilit de leur vie.
Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise.
C'taient toujours de jeunes mes  clairer des lumires de la
religion, mais non ces tres complets et vraiment angliques que les
enfants sont en ralit. La beaut, la grce, et je ne sais quoi de
mystrieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se
rvler  eux plus intimement qu' nous-mmes, voil ce qui me frappa
d'une lumire imprvue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la
pense de Lucette? Savait-elle si c'tait un berceau ou un simple
amusement? Si elle me l'et demand, je n'eusse pas os lui rpondre.
Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir ador dj
dans son coeur la loi de Dieu dans le travail de cette petite crature.

A partir de ce jour, Lucette me devint si chre, que ma personnalit
disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'et compris, la
pauvre petite se mit  m'aimer passionnment. Elle n'tait pas
dmonstrative, mais elle s'attachait  moi comme mon ombre  mon corps,
et, si j'tais force de la quitter quelques heures, je la trouvais
absorbe et comme dprie. Sa joie tait si grande en me voyant revenir,
qu'elle avait des touffements inquitants. Le mdecin, la voyant ainsi,
me disait souvent:--Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.

Je pris  tche de la faire vivre, n'esprant pas trop russir et pour
ainsi dire prpare  la perdre, mais pntre du dsir ardent de faire
sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette proccupation
devint mon unique pense, et, pendant six mois, je vcus aussi absente
de moi-mme que si je ne m'tais jamais connue. Toutes mes penses,
toutes mes inquitudes, toutes mes esprances avaient cette enfant pour
objet, elle tait le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais
quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me
rpondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-mme.

J'en tais venue  ressentir tous les mystrieux instincts de la
maternit. La nuit, j'tais comme avertie de ses touffements, et je
m'veillais avant elle. En la promenant, je sentais venir  l'horizon le
souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine dlicate. Cette enfant
toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue  ma robe, impatientait
un peu mon grand-pre, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais
d'aller passer les ftes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais
folle; mais au fond tous deux espraient que cet engouement pour
l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop.

Durant l't, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se
dveloppait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions
mystrieuses, incomprhensibles quelquefois, m'effrayaient. Que rpondre
 cette petite me qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir
dans ses rves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les
toiles, c'tait son ide fixe, et il fallait, quelquefois, lui
promettre de l'y conduire pour l'empcher de pleurer sans cause
apparente.--Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous
raconter. Ses adorables gentillesses, sa posie bizarre n'ont peut-tre
exist que pour moi. Elle a t un rve dlicieux et poignant dans ma
vie. Au retour des neiges, elle a dpri rapidement. Je ne la quittais
ni jour ni nuit. Par une froide matine de cet hiver, elle s'est
endormie sur mon coeur pour ne plus se rveiller, et dans ce sommeil
suprme je l'ai vue sourire une dernire fois, comme si la mort lui
apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau
d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous
parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister.

--C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore
Lucette. Pour moi aussi, elle est une rvlation que vous me
communiquez... et me voil tout prt  vous raconter le reste de votre
histoire.

--Oui, je veux bien, dites.

--Eh bien, vous avez t transforme par cet amour de mre; vous avez
compris que l'adoption d'un enfant tait une chose bien autrement grave
que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme,
vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs mres, et que, pour
vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute
l'existence d'une seule. Vous vous tes dit enfin que le but de la femme
tait la maternit avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes,
tous ses dchirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'tait,
en comparaison d'une mre, qu'un pdagogue  la place de Dieu.

--Oui, mile, c'est la vrit que vous dites, et c'est l ce que j'ai
ressenti. Tous mes raisonnements exalts sont tombs devant le fait
prouv. L'tat le plus sublime et le plus religieux, c'est l'tat le
plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos coeurs ce miracle de tendresse
inpuisable, cette facult d'aimer et de souffrir pour que notre volont
s'y refuse. Le jour o j'ai perdu Lucette, j'ai rsolu de me marier;
mais je ne voulais pas me marier  tout prix, et aucun homme n'avait
parl  mon coeur, aucun n'avait veill mon imagination. J'tais
trs-hautaine, c'tait un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de
prtendre  l'affection d'un homme vritablement suprieur, moi dont la
vie toute faite de grandes aspirations et de petits dvouements avait
t en somme assez strile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison;
j'tais prvenue, et l'idal religieux dont je m'tais nourrie ne me
portait pas  l'indulgence dans le monde rel. J'tais pourtant ne
bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-mme:
une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie extrieure  laquelle je
ne voulais me mler qu' la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le
flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de
recueillement et d'enthousiasme pour les choses clestes, rgion
intellectuelle o je voulais absorber le meilleur de mon me.

J'tais donc assez mal dispose  aimer quand je vous ai rencontr.
C'est votre tonnante sincrit qui m'a frappe, et je vous ai pris ds
les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus t possible
de revenir  mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amiti 
premire vue, une amiti si grande, qu'il ne me parat pas possible non
plus qu'elle soit jamais dtruite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne
nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout  me marier. Je
n'oserais plus offrir  un autre homme un coeur o vous auriez conserv
tant de droits, et je m'imagine que, si j'tais homme, je ne voudrais
pas venir aprs vous dans la vie d'une femme srieuse.

Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconvnients. Effraye de me
sentir si occupe de vous et redevenue absente de moi-mme comme au
temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai
craint de vous aimer d'amour juste au moment o j'ai craint que vous
n'eussiez pas d'amour pour moi. tait-ce l un puril sentiment de
femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui,
j'ai cherch dans la prire et la retraite  me retrouver moi-mme. Eh
bien, l, je me suis rellement calme, non par le dtachement, mais par
l'intervention mystrieuse de je ne sais quelle voix intrieure. Ne me
questionnez pas l-dessus, je ne saurais pas bien vous rpondre; je sais
seulement que Dieu semblait sourd  ma prire quand je lui offrais de
renoncer  vous, et qu'il me revenait avec des suavits ineffables quand
je priais pour vous seul. Alors il m'est arriv d'avoir en lui une
confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis explique
ainsi: la foi en Dieu n'est complte que quand nous avons foi en
nous-mmes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous
sommes entrans  douter de lui. A force de l'interroger sur ses
intentions  notre gard, on oublie trop souvent peut-tre, dans la
pratique religieuse, qu'il nous a donn le libre arbitre pour nous
forcer  nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous
avait grandi et clair ma foi. Ds lors j'ai rsolu de ne plus
combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait 
vous-mme pour la solution de notre avenir.

J'tais transport de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux
attachs sur les miens se remplissaient  chaque instant de larmes.

Dites tout, Lucie, m'criai-je; dites tout, je vous en conjure. Ne me
laissez pas ainsi ivre de bonheur et de reconnaissance avec cette pe
de Damocls sur la tte. Il y aurait l quelque chose d'horriblement
cruel qui ne serait pas vous!

--mile, reprit-elle, je vous ai dit que je vous aimais plus que tout
autre, et que j'avais foi en vous. Ne me demander que ce dont je suis
sre: le reste est doute, crainte, espoir, apprhension! mon affection
pour vous, c'est le cri de ma libert. Mon aveu en est l'acte. Le reste
ne dpend pas de moi, je vous le jure, et ce n'est pas aujourd'hui ni
demain que disparatront les obstacles que je redoute. Je vous ai
toujours dit qu'il y fallait un peu de temps, et nous ne pouvons ni ne
devons devancer la marche du temps.

J'ai cru devoir respecter le secret de sa pense. De quel droit me
rvolterais-je? Elle me cache quelque chose; mais, en voyant  quelles
braves et loyales surprises ont abouti jusqu'ici ses restrictions et les
petits mystres de sa conduite, ne serais-je pas ingrat et fou de ne pas
savoir attendre? C'est une preuve qu'elle m'impose.... Ah! je ne veux
pas tre au-dessous de ce qu'elle attend de moi!

Nous avons dn avec le grand-pre, et nous sommes rests ensemble
jusqu'au lever des toiles. Nous les avons regardes avec amour. Lucie
semblait accepter l'ide de vivre tour  tour, et peut-tre un jour
simultanment, par la perception de l'infini, dans tous ces mondes; elle
aime la grandeur de ce beau rve, elle n'y voit point d'hrsie.

Les promesses de ma religion, disait-elle, sont tout aussi
mystrieuses; elles donnent  mon me l'ternit du bonheur dans la
contemplation de Dieu, et pour occupation dans l'ternit le soin de
chanter ses louanges. Ne tournez pas cela en ridicule. Toute cette vie
qui nous entoure au ciel comme sur la terre, n'est-ce pas l'hymne
ternel et incessant auquel nous nous associons dj, et auquel nous
brlons de nous unir chaque jour davantage?

Tu vois comme l'esprit de Lucie est vaste et comme son intelligence
dborde les troitesses de la lettre. Qu'est-ce qui peut donc nous
sparer, nous empcher d'tre  jamais unis? Son pre? Cet homme me
parat si peu de chose auprs d'elle, que je ne puis en tenir compte.
Pourtant il y a une goutte de fiel dans mon bonheur, je ne sais
laquelle; mais je ne crois pas que je m'en tourmente plus que de raison,
et que mon coeur soit ingrat.... Je bnis Dieu, Lucie et toi.

J'ai pass cette soire  t'crire, et demain je retourne  Turdy, o
l'on m'a dit de revenir dner. C'est ce soir que je dois parler au
gnral. Je te dirai le rsultat de mes ouvertures; mais je ferme cette
norme lettre, et je vais tcher de m'endormir confiant sous l'aile de
ton amour.

                  mile.




XVIII.

HENRI VALMARE A M. LEMONTIER, A CHNEVILLE, PAR LYON.


          Aix, 14 juin.

mile est trs-contrari ce soir, et  sa place je le serais davantage,
moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et
digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a
dit de vous avoir crit hier une trs-longue lettre, je l'ai engag 
prendre du repos ce soir, et je me suis charg de vous raconter avec
exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy.

mile m'avait pri de l'y accompagner, pour donner, par la prsence d'un
tmoin, plus d'autorit  sa dmarche auprs du gnral. Le dner s'est
pass sans coup frir, bien que ce grand avaleur de sabres me part plus
rogue et plus cambr que les autres jours. Enfin,  l'heure bnvole o
le guerrier modle daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux
chteau, mademoiselle La Quintinie a emmen son grand-pre, et nous
avons pu porter la parole. mile a parl comme vous lui avez appris 
parler, noblement, avec simplicit, franchise et dlicatesse. Il a dit
en rsum qu'il aspirait au bonheur d'pouser mademoiselle Lucie, et
qu'il demandait  son pre la permission de faire agrer ses soins; 
quoi le gnral a rpondu:

_Mon cher monsieur_, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous
dire oui. Tout ceci s'est combin d'une faon irrgulire, et je suis
forc de marcher dans la voie de l'irrgularit ouverte par vous et par
_monsieur le grand-pre_. Ordinairement, et dans la rgle voulue, qui
est toujours la meilleure, le postulant prsente sa demande au chef de
la famille. Je croyais tre ce chef unique et seul comptent. Vous avez
cru devoir confrer mon titre et mes attributions  M. de Turdy....
Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos
intentions, et ma fille m'a pri de vous couter. Je vous coute, mais
je me demande si vous avez agi  mon gard d'une faon dont je doive me
montrer satisfait, et si votre peu d'empressement  gagner ma confiance
est un bon prcdent pour nos futures relations.

mile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est
respectueusement justifi en dmontrant que, sans la permission de
mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autoris  formuler
sa demande; mais, le gnral paraissant ne pas comprendre qu'on pt
aimer sa fille avant de le connatre, et s'adresser  elle-mme au lieu
d'aller demander aux autorits civiles ou militaires l'autorisation
pralable, il n'y avait gure moyen de s'entendre. mile a dploy l
toute l'habilet possible pour mnager la susceptibilit du pre sans
compromettre sa propre dignit. Il a t vident pour moi que le gnral
ne comprenait rien  la dlicatesse de la situation, au dvouement
romanesque d'mile, et qu'il n'coutait mme pas ce qu'on lui disait,
tant il tait proccup du dsir d'tre dsagrable et de dcourager.
mile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien paratre,
et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite dfrence qu'il a
demand une solution  ce que le gnral traitait de _malentendu
regrettable_, comme s'il se ft agi d'arranger un duel et non un
mariage.

Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroy une rponse 
laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop.

_Passons l'ponge_, a-t-il dit lgamment, sur le diffrend qui
prcde. Je persiste  dire que vous n'avez pas agi _rgulirement_,
mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, et _j'accepte vos
excuses_.

Ici, mile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses  faire, il
n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour rtablir
la vrit.

Allons, soit! a repris le gnral. Ne disons pas excuses, disons
justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais
mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne
peux pas faire aussi bon march.

Et, aprs un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajout:

J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au
feu. Il m'a t dit que vous manquiez de religion, et je vous dclare
que je ne donnerai jamais ma fille  un homme _sans principes_.

mile est devenu ple. Il s'est remis vite et a rpondu:

Et moi, monsieur le gnral, je vous dclare que je me regarde comme un
homme trs-religieux et dont les principes sont trs-srieusement fixs,
aussi bien en matire de religion qu'en matire d'honneur!

--Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais....
Monsieur votre pre et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente
rputation, caractre  l'abri de tout reproche.... Mais la religion,
jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion!
C'est la base de la socit, c'est le frein de la femme, la tranquillit
du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre pre,... je
n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien crits,  ce qu'on
m'assure: beaucoup d'rudition, et des convenances!... mais cela ne
suffit pas. Il mconnat l'autorit de l'glise, et sans autorit il n'y
a pas de religion. Enfin, vous tes une espce de protestant, et je ne
crois pas que ma fille consente jamais  un mariage mixte. L'hrsie,
monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'athisme. Elle est une
rvolte, et tout ce qui est rbellion, est licence...

Je vous fais grce du discours dont nous a rgals, vingt minutes
durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela
sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, mile et
moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave.
Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une
conclusion. Il s'est si bien embrouill dans les feux de file, tantt
disant qu'il esprait la conversion d'mile et la vtre, tantt se
retranchant sur la prtendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur
axiomes et ne dcidant rien, que nous avons pris le parti de nous
retirer en lui disant que nous attendrions le rsultat de ses
rflexions. C'tait une pauvre sortie; mais nous tions enferms dans un
cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y tre envoys nous-mmes; et
votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas t
admis  la plaider, n'a d'espoir que dans la rsolution de Lucie et la
protection du grand-pre.

Le plus triste de la soire, c'est qu'mile n'a pu changer un mot avec
mademoiselle La Quintinie. Le gnral a surveill notre retraite de la
faon la plus dsobligeante, et nous voil rentrs moins avancs qu'au
dpart. Si demain mile n'obtient pas plus de lumire sur les intentions
de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir  son
aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien
vritablement la jeune personne lui est trs-attache, et c'est une
femme de mrite.

Agrez, cher et respect ami, le dvouement sans bornes de votre

                  Henri.

_P.-S._--Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans
appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour o vous me
direz: C'est bien? Mais, dans un temps o nous serons, vous et moi,
moins proccups d'mile, vous me permettrez de dfendre cette jeune
gnration d'crivains  laquelle vous accordez peut-tre trop de talent
et refusez trop la croyance. Si c'est pour dvelopper en moi ce qu'il y
reste de principes en dpit de la prcocit de mon exprience, j'accepte
le reproche pour moi et pour ceux de mon ge. Vous tes bien capable de
cela, vous, me toute paternelle et maligne en diable en l'art de gter
les enfants! Non, pourtant vous tes plus naf que nous! Vous nous
croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore
sans le savoir. Il nous est pass tant de choses sous les yeux depuis le
collge, que nous avons le got perverti; mais, si nous n'aimons pas le
vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons 
le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce monde _ la male
heure_! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite
emportes, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois
que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-mme. Vous ne
pouvez nier que nous ne soyons clos  la vie au milieu d'une grande
corruption de principes; nous ne pouvions donc nous dvelopper par
l'enthousiasme. Pour rester honntes, il nous a fallu avoir la volont
froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien 
cela quelque mrite! Vienne le soleil qui nous rchauffera!... L'an 1900
est encore loin, mon ami! Nous tcherons de le hter.

Mais c'est trop vous parler de moi, et j'en ai honte. Votre coeur a bien
d'autres soucis que mon sot petit manuscrit, et j'admire votre bont qui
a trouv le temps de le lire et de m'en parler,  moi qui n'y pensais
plus!




XIX.

A M. MILE LEMONTIER.


          14 juin au soir, Turdy.

mile, venez demain _quand mme_. Mon gendre est fou, et je crois que
quelque cagot lui a mont la tte  Chambry. Nous nous sommes
querells, lui et moi, aprs votre dpart. Il n'a pas os prendre sur
lui de s'opposer aux relations que je dclare vouloir conserver avec
vous; mais il prtend que vous passerez par le confessionnal, ou qu'il
refusera son consentement. C'est ce que nous verrons! Ne faiblissons
pas. Nous n'avons  faire ni  un mchant homme ni  une tte bien
solide. Soyez chez nous  l'heure du djeuner, et comptez sur moi.

                  Michel de Turdy.




XX.

MILE A M. H. LEMONTIER, A CHNEVILLE.


          Aix, 15 juin 1861.

Henri t'a racont nos ennuis d'hier. Rappel par un billet de
l'excellent grand-pre, nous sommes retourns ce matin  Turdy. Le
gnral tait  la promenade. J'ai pu, en djeunant avec Lucie et M. de
Turdy, savoir, non ce que veut ou voudra positivement le gnral, mais
ce que sa fille pense de la situation. Elle est persuade que quelqu'un
a agi sur son esprit tout rcemment. Aux premires ouvertures de la
famille, il s'tait montr beaucoup plus coulant, et moi, maintenant, je
crois savoir contre qui la lutte est engage.

Nous tions au salon vers deux heures et le grand-pre commenait sa
sieste, lorsque le gnral est brusquement rentr en prsentant un
personnage qu'il a qualifi d'ami  lui. J'ai vu une grande surprise et
une singulire motion sur le visage de Lucie, et je n'ai pas t moins
surpris moi-mme en reconnaissant dans la personne ainsi prsente mon
compagnon de promenade  la cascade Jacob. Il n'a point paru, lui,
s'tonner de me voir l, et il m'a parl sur-le-champ avec une
bienveillance aise et avec le mme charme, la mme lgance qui
m'avaient dj frapp. Cet homme a quelque chose de trs-sduisant; il a
plu tout de suite  Henri. Le grand-pre, ne se doutant pas qu'il et en
prsence un ardent catholique, tant le personnage mettait d'adresse 
viter le choc, l'a trait avec son amnit ordinaire; Lucie seule tait
timide ou rserve.

J'ai saisi le premier moment o j'ai pu changer, sans tre aperu,
quelques mots avec elle pour lui demander si elle le connaissait.

C'est, m'a-t-elle rpondu, M. Moreali, que ma tante a reu dernirement
 Chambry?

--N'est-ce pas lui qui est entr aux Carmlites, le jour o vous
chantiez?

--Oui, prcisment.

--Et c'est l'ami de votre pre?

--Je n'en savais rien.

--Comment tait-il entr dans ce couvent clotr? En vertu de quel
droit?

--Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?

Je ne pus rpondre. Le gnral s'avisait de notre apart et faisait 
Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se
rapprocha de son grand-pre. La visite se prolongeait. J'attendais que
le gnral ft libre de me parler et qu'il part dcid  le faire,
puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative  prendre. Il se
leva enfin en disant  M. de Turdy qu'il s'tait permis d'inviter M.
Moreali  dner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans
m'engager  le suivre. Je me rendis au jardin presque aussitt, et,
feignant de lire un journal, je me tins  distance pour lui laisser la
libert de m'viter ou de venir  moi. Il tarda quelques instants 
prendre un parti. Je le crois fort irrsolu. Enfin il m'appela pour me
faire une question oiseuse, et je dus me prter  changer avec lui les
rpliques d'une conversation trangre au problme soulev la veille.
Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la
Crime, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer:
de sa vie il n'a cout une question ou une rponse; on dirait qu'il est
le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce,
juge, prore, donne des explications que lui demande un auditoire
imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres rponses, il a
l'tonnante facult de parler tout seul et de se faire part de ses
convictions sans se lasser. Je l'tudiais avec curiosit, et il
acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en prsence de
son suprieur. C'est peut-tre chez lui une habitude de rendre ses
oracles  heures fixes en dgustant lentement la fume de sa pipe. Le
reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'o il sort
par chappes touchantes, brusques ou ddaigneuses; puis il se tait
comme s'il rservait les arrts de son infaillibilit pour le moment
consacr  l'expansion. Il m'a demand navement  plusieurs reprises
pourquoi Henri n'tait pas l, et, comme je lui offrais de l'aller
chercher:

--Non, disait-il, puisqu'il ne s'intresse pas aux _questions_!

Sa physionomie semblait ajouter: C'est tant pis pour lui. Il perd
l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'coutant.

Nous sommes rentrs au salon sans qu'il ait t question de mariage, et
tout le reste de la journe il m'a fait assez bonne mine; d'o je
conclus qu'il m'autorisait  faire ma cour  Lucie en attendant qu'il me
prt en amiti ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me parat pas entrer
dans la _marche rgulire_ dont il faisait d'abord tant d'talage.

Quant  Moreali, c'est bien un autre problme, et je m'y perds. Il m'a
t impossible de savoir de Lucie qui il est, d'o il sort, o il va, ce
qu'il vient faire ici. Lucie s'est tonne de ma curiosit; elle a paru
ne pas le connatre plus que moi; pourtant elle n'a pas rpondu d'une
manire bien nette  mes questions, et son sourire avait quelque chose
d'trange et de triste quand elle me disait: Mais qu'est-ce que cela
peut vous faire?

Nous ne pouvions parler ensemble qu' la drobe et  btons rompus. On
s'est dispers vers trois heures. Le grand-pre m'a retenu pour lui lire
une brochure. Henri, pensant que l'attitude du gnral avec moi tait
toute la solution  attendre, et selon lui la meilleure, s'tait retir.
Le gnral tait retourn au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'esprais
les rejoindre bientt; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma libert, ils
taient sortis de l'enclos et je les ai aperus assez haut dans la
montagne. Lucie donnait le bras  son pre, M. Moreali marchait prs
d'elle de l'autre ct. Ils s'arrtaient souvent, comme des gens
proccups d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscrtion 
les rejoindre, et puis j'tais bless, navr de cette fugue de Lucie.
Comment n'avait-elle pas trouv le moyen de m'avertir? Je me jetai sur
un banc; mais, au moment de dsesprer, je vis des caractres tracs
lgrement sur le sable et ces mots bien lisibles: _Suivez-nous_. Sans
aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son pre, avait
furtivement crit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je
m'lanai. En deux minutes,  travers les broussailles presque  pic,
j'avais gagn le sentier, et je voyais le groupe venir  ma rencontre.
Lucie s'en dtacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien.

mile, me dit-elle trs-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez
calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon pre s'obstine, il veut que je
vous convertisse; il dit que cela dpend de moi, et que notre sort est
dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous
compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute;
mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et
jamais  titre de compromis entre le coeur et la conscience! Vous me
connaissez trop pour craindre que je ne livre  vos convictions un
combat indigne de vous et de moi.

Elle s'tait assise sur une roche, comme si elle et t lasse, mais en
effet pour ne pas abrger ce court tte--tte en retournant vers son
pre et M. Moreali. Ils vinrent trs-vite nanmoins, mais j'tais calme,
j'tais guri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'tais
souriant, car le gnral me dit en fronant le sourcil, et d'un ton
moiti sergent, moiti pre:

Vous avez un air de triomphateur, monsieur mile! Prenez garde! si
_elle_ vous dit la vrit, vous avez  rflchir.

Au lieu de rpondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien
marque, comme pour demander s'il tait initi au secret de la famille.
Le gnral me comprit, car il se hta de rpondre  cette question
muette:

Monsieur est de bon conseil, et je l'ai prsent dans la maison comme
mon ami. Est-ce que a ne suffit pas?

J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-tre pas, 
moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une
grce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit:

Nous nous connaissons, monsieur; nous avons dj chang nos penses,
pousss l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une
invincible sympathie. Je suis  moiti Italien, moi, c'est--dire
impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez intress, vous
m'avez plu, et, malgr la diffrence de nos opinions, je sens que je
dsire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance
que le gnral me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal place.
Consultez votre instinct: je suis sr qu'il vous dira que je suis votre
ami.

C'tait aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est
gure possible de se mfier sans cause, je rpondis avec dfrence et
gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une
lgre pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le gnral
s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait:

Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voil tranquille, et ma
fille doit l'tre aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez
devant, nous vous rejoindrons.

C'tait un ordre d'avoir  m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y
tais mal dispos par l'tranget du fait. Quelque agrable que soit le
personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes ides. Il
prit mon bras avec une familiarit surprenante, sans pourtant rien
perdre de la dignit de ses manires, et, quand nous emes fait quelques
pas:

Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M.
le gnral La Quintinie est d'un caractre excentrique et singulier. Je
vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que
le vtre. Notre connaissance est tout aussi rcente. Je l'ai rencontr
ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy  Chambry. Elle nous a
prsents l'un  l'autre, et, comme cette dame tait fort proccupe des
projets de mariage forms entre sa nice et vous, on m'a somm pour
ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre mrite personnel, qui
n'tait pas mis en doute, mais sur une question d'application gnrale
du principe religieux dans le mariage. Je me suis dfendu: on me
traitait un peu trop comme un Pre de l'glise, et le rle d'oracle
qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni  mon peu de lumires, ni  la
discrtion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et
je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai
pens tout haut, je puis vous le rapporter fidlement. J'ai dit qu'entre
gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en matire de
foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajout que la
vraie foi tait contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux
 cette lumire, grce  l'ascendant de votre fiance. Voil tout ce que
j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en
trouble-fte et en disputeur. Je me suis rcus comme arbitre, et je ne
prtends  votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder.

--Permettez-moi, lui rpondis-je, de vous connatre davantage avant de
vous donner cette confiance que votre bont rclame. Je vaux sans doute
moins que vous, puisque je rsiste  l'attrait respectueux que vous
m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et
dlicate, que je m'y perds un peu.

--Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne forons rien.
Ne discutons pas surtout avant de bien connatre le fond de nos
croyances, car ce serait du temps perdu.

--Vous comptez alors que nous nous reverrons ici?

--Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque
votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute gure  vous
prsenter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez
besoin de ma sollicitude pour vous et de mon dvouement pour la vrit,
vous saurez o me prendre. J'ai  votre service deux mois de sjour 
Chambry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui
m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera
le nom, s'il vous plat de venir me trouver; mais, s'il en est
autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien,
je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve ml  vos affaires, c'est 
mon corps dfendant, ne l'oubliez pas. Le jour o vous me prierez de ne
m'en pas mler, vous n'entendrez plus parler de moi.

Tout cela a t dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut
associer ces deux mots, et j'ai d me rendre. La suite de notre
entretien a roul sur le caractre des parents de Lucie. M. Moreali
parat regarder le gnral comme un enfant aussi faible que volontaire.
Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop
communicative, et du grand-pre qu'il lui plat plus que les deux
autres. Le nom de Lucie n'a pas t prononc. En revanche, nous avons
beaucoup parl de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par coeur, comme
s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans rserve littraire,
et il m'a peut-tre un peu fait la cour en te louant avec vivacit.
Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme:
est-ce l ce qu'on appelle un jsuite de robe courte? Il est
parfaitement aimable, et sduisant au possible, trop peut-tre!

En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a t contente de moi, et le
front du gnral s'est tout  fait clairci au dner. Il est bien
certain que l'on espre me convertir; mais, s'il y a une petite
conspiration trame  cet effet, Lucie n'y est pour rien, et ds lors je
me dfendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable aptre suscit
par son pre. J'aime mieux cela en somme que d'avoir  discuter contre
lui-mme, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la
plus vaine que je connaisse, et je dois peut-tre lui savoir gr d'avoir
mis en son lieu et place un homme de valeur relle et de parfaite
courtoisie.

Ne te drange donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal.
Quand ton intervention me sera ncessaire, je t'appellerai, cher pre,
ou je volerai prs de toi. Te voil si prs, Dieu merci! mais je te
rserve comme la suprme assistance pour les grandes occasions.

                  Ton mile.




XXI.

M. LEMONTIER A SON FILS.


          Chneville, 15 juin.

Fais-lui comprendre,  cette noble Lucie, le droit et le devoir de la
libert de conscience, et ne t'inquite pas du reste. Ne discute ni ses
dogmes ni son culte, jusqu' ce que tu aies tabli en elle la base de
tout principe, la sainte libert. Tu ne pourrais entrer avec elle dans
des discussions de dtail, et ce serait bien en vain que tu le
tenterais. L'amour te ferait taire, ou il t'emporterait dans son magique
tourbillon  mille lieues de tes doctes raisonnements. Elle-mme
perdrait la tte, et, partage entre son coeur et son esprit, elle
prendrait peut-tre de trop promptes rsolutions. A mon sens, toute
croyance doit tre respecte dans son exercice, si la discussion de son
principe ne l'a point modifie. Laisse donc Lucie garder ses habitudes
et ses amis, qu'ils soient prtres ou sculiers, jusqu' ce que leur
influence choue d'elle-mme devant une conviction profonde de son droit
vis--vis de tous et de toi-mme. Ce droit lui apparatra clair et
victorieux le jour o elle t'aimera d'un vritable amour, et c'est alors
seulement que tu devras l'pouser et que tu n'auras pas  craindre
d'influences nfastes dans ta vie conjugale. Si Lucie ne les secoue pas
sans regret, ou si elle les secoue dans un jour d'entranement pour toi,
elle n'est pas la femme d'lite que tu vois en elle, ou bien elle aura
de nouvelles luttes  subir contre elle-mme au lendemain d'un
dvouement irrflchi.

Il faut bien le reconnatre, mon enfant, nous avons tous le droit de
propagande et de persuasion; mais nous n'avons pas d'autre droit. Que
les raisons d'tat augmentent ou restreignent ce droit selon les
circonstances, il existe toujours dans son entier. On peut subir le fait
des obstacles qui le froissent, la conscience d'un homme digne du nom
d'homme ne les acceptera jamais en principe. Les catholiques, qui le
nient ds qu'il s'agit de religion, le rclament, ce droit, ds qu'il
s'agit de leurs intrts ou de leur propagande. Donc, ils le
reconnaissent en dpit d'eux-mmes, et pas plus que nous ils ne peuvent
s'en passer.

Lucie comprendra, si elle est vritablement intelligente; si elle ne
l'est pas, brise ton amour et n'engage pas ta vie, car, si tu la voyais
retomber sous le joug du prtre, de quoi te plaindrais-tu? Tu tais
libre de ne pas l'pouser. Tu pouvais chercher ta compagne parmi celles
qui pensent comme toi.... Mais, moi, je crois  la grandeur et au
srieux de son esprit; aussi ne suis-je pas trs-inquiet. Poursuis donc
cette noble conqute sans autres armes que celles qui t'ont servi
jusqu' prsent, une sincrit inaltrable, une fermet invincible pour
conserver ta propre croyance, et avec cela la foi au vrai, qui est
contagieuse et qui transporte les montagnes.

...Je reois ta lettre du 13.--Eh bien, tu as t un peu vite; mais il
n'est plus temps de regarder derrire soi, puisqu' l'heure o tu
recevras ma rponse, tu auras dj prsent ta demande au gnral La
Quintinie. Nous allons bien voir si, par quelque exigence inadmissible,
il ne rend pas ta dmarche nulle. N'importe, Lucie t'aime, je le crois;
elle te l'a dit, ce me semble, avec une grandeur qui me charme, et je
l'aime aussi, moi, et je la veux pour fille, si les obstacles dont elle
parle, et que je commence  pressentir, ne sont pas insurmontables. Ces
obstacles ne viennent plus d'elle, sois-en certain. Elle ne croit pas 
l'enfer, elle ne damne personne. Elle est  nous, va, puisqu'elle est au
vrai Dieu! Elle est de ces mes de diamant que l'erreur ne peut ternir,
et je l'estime, non pas _quoique_, mais _parce que_. Si elle a pu
fleurir dans cette atmosphre du clotre sans en rapporter ni ombre ni
dviation, c'est une forte plante, j'en rponds, et nulle brise malsaine
ne l'empchera de porter ses fruits.

Courage donc, un grand courage, mile! entends-tu? car il faudra
peut-tre beaucoup combattre, beaucoup attendre, et quelquefois
dsesprer; mais je serai l ds que tu pourras me fixer sur la nature
des empchements signals par Lucie, et je te promets de ne pas me
dcourager facilement.

                  Ton pre.




XXII.

MOREALI AU PRE ONORIO, A ROME.


          Aix en Savoie, 15 juin.

Viens, mon pre, viens  mon secours, car je meurs ici. Je ne sais
quelle influence tnbreuse s'est tendue sur moi, tout m'est amer et je
me sens faible. Toi seul peux lire dans le livre obscur de mon me et
retirer violemment le poison qui l'engourdit et la glace.

Plus de sommeil rparateur, plus de veille fconde! Je ne comprends plus
rien, la foi est voile comme si elle n'avait jamais exist pour moi.
Quelle preuve! C'est la plus cruelle que j'aie traverse. Mes lvres
prient, mon coeur dort. Je me demande si mon corps marche, si mes yeux
voient, si mes oreilles entendent.

Tu m'avais prvenu contre ce mal sans nom qui saisit le fidle au dbut
de la vie de saintet et qui le tient prostern, comme vanoui  la
porte du Seigneur! Des jours, des mois, des annes peut-tre peuvent
s'couler ainsi. Sainte Thrse a endur vingt ans ce supplice de ne
pouvoir prier, et, toi-mme, tu t'es surpris, me disais-tu, blasphmant
tout haut, la nuit dans ta cellule! Oui, mais tu avais le sentiment de
la lutte, et je ne l'ai pas. Mon esprit n'est pas assailli de ces
fureurs sourdes, de ces pouvantes, de ces dtresses qui rveillent la
volont par l'excs des souffrances. Je me sens atone, bris sans
combat, et n'ayant envie ou besoin de rien nier, mais port  douter de
tout. Est-ce une de ces tentations dcisives qui signalent l'agonie du
vieil homme aux prises avec l'homme nouveau? Ou bien, homme faible et
sans coeur, suis-je branl par l'esprit du sicle dans ma lutte suprme
avec lui?

J'ai une mission  remplir pourtant, une mission toute personnelle, mais
que toi-mme as juge indispensable: j'ai jur de consacrer  Dieu cette
me qui m'tait confie, qui m'appartenait pour ainsi dire. Eh bien,
cette me m'chappe, elle succombe au milieu de son lan, elle est
retombe sur la terre, elle prit, et je ne sais rien faire, je n'ose
rien, je ne peux rien pour la sauver! Un dernier moyen me reste, mais il
est incertain, il va peut-tre contre mon but!

Est-ce la honte et la mortification d'chouer si misrablement au port
qui m'ont jet dans ce dgot et dans cette lassitude? La raison n'est
pas suffisante; nous ne convertissons pas tous ceux que nous
entreprenons, et nous ne sommes pas toujours assez forts pour voquer la
grce, pour la faire descendre sur nos nophytes. Pourquoi celle-ci, en
m'chappant, me laisse-t-elle courb sous une douleur immense?
Qu'est-elle pour moi de plus qu'une autre? Que signifie en moi ce dpit
que sa trahison soulve?

videmment, je suis malade, et Dieu m'afflige pour mon bien; mais, dans
les rares moments o je retrouve un peu d'nergie, je sens que ma foi a
baiss, et je m'pouvante de ce que je deviendrais, si elle s'effaait
absolument.

Sourire de la malice du tentateur et attendre la fin de cette maladie
_jusqu' la mort_, s'il le faut!... Voil ton enseignement et ton
exemple. Quand tu es prs de moi, cela me semble possible; seul, je n'y
crois plus. Je suis encore trop loin de la vieillesse et de la mort. Je
succomberai, je mourrai dans l'athisme! Viens donc, sauve-moi encore
comme tu m'as dj sauv. Tout favorisait notre tablissement ici...
mais devons-nous, si prs de cette dfection, qui peut devenir un foyer
de rvolte, planter une tente qui sera regarde avec ddain?

Tu verras, tu jugeras et prononceras. Peut-tre d'un mot ramneras-tu en
moi le sens de la vie et l'ardeur du zle.

                  Moreali.




XXIII.

(FRAGMENTS DE DIVERSES LETTRES.)

HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.

       *       *       *       *       *


Quant  ce Moreali, je l'observe et n'ai pas d'opinion arrte sur son
compte jusqu' prsent. Il vit fort retir et ne frquente que la
vieille mademoiselle de Turdy. J'ai t aux informations, et voici tout
ce qu'on a pu me dire:

Il demeure  Chambry depuis peu, et il vient quelquefois  Aix avec un
vieux gentilhomme pimontais fort dvot qui l'a connu  Rome et qui le
tient en grande estime. Je me demande d'o le gnral le connat, et
s'il est vrai qu'il ne le connaisse que depuis quelques jours. Il court
les environs pour acheter une proprit pour le compte de quelqu'un qui
l'en a charg. Il n'est pas, comme on l'avait suppos d'abord, un envoy
de la cour de Rome, du moins rien ne l'annonce comme un dvot de grand
zle ou de grande importance.

mile en fait cas. Je ne saurais dire qu'il me soit trs-sympathique
malgr ses bonnes manires et son langage choisi. Je lui trouve un air
de proccupation et la plaisanterie aigre-douce.

       *       *       *       *       *


MOREALI A LUCIE.

...M. mile est un honnte caractre et un esprit loyal; mais les hautes
lumires de la foi lui ont manqu, et son jugement est peut-tre fauss
sans retour. Il rejette des points essentiels, et vous ne pourrez jamais
vous entendre avec lui sans rompre avec l'glise.

...Mais, puisque ses dfiances s'effacent, puisque je peux vous voir
souvent tous les deux, je ne me dcouragerai pas sans avoir tout essay
pour le ramener dans le droit chemin. Seulement, il nous faudrait votre
aide, et vous la refusez  monsieur votre pre et  moi. C'est l ce que
je ne puis comprendre. Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous dites
que vous discuterez avec ce jeune homme, que vous plaiderez la cause de
votre libert de conscience. Je ne sais si vous le faites. Vous semblez
consentir maintenant  nous laisser agir en voyant que M. mile se prte
avec moi de bonne grce  la conversation; mais vous vous opposez  ce
que je parle en votre nom,  ce que je dclare que non-seulement vous
voulez garder votre foi, mais encore conqurir  Dieu la sienne! Je ne
vous comprends plus, Lucie, et, si vous ne me rassurez bien vite, je
croirai que vous subissez une passion funeste, un aveuglement, un pige
de l'ennemi. Vous n'esprez pas sans doute sauver votre me par ce
chemin-l. Votre conscience n'admettra jamais l'excrable sophisme de
tout sacrifier, mme la foi, mme le ciel,  l'objet aim.... Je tremble
de vous voir si fire et si tranquille au bord d'un prcipice! Ah! ma
soeur, ah! ma fille, revenez  vous! Vous me jetez dans un trouble
immense, et je me demande si je dois continuer  vous obir, ou
commencer  vous rsister, en tendant tous les efforts de ma volont
contre ce dtestable projet de mariage.


LUCIE A MOREALI.

...Votre lettre est presque une menace qui me contriste, mais qui ne
saurait produire l'effet que vous en attendez. Avant tout, et pour la
dernire fois, mon ami, je ne veux plus garder sur votre compte un
silence qui quivaut  un mensonge. Je vous supplie de dire  mile et 
mon grand-pre qui vous tes, quelle influence votre amiti a eue et
pourrait encore avoir sur ma vie, enfin quelle est la part que vous
prenez  nos dterminations. Si vous agissez ainsi, je vous aiderai,
comme vous dites, c'est--dire que je prierai mile de vous couter et
que j'unirai mes efforts aux vtres, ouvertement et loyalement pour
l'amener  modifier ses croyances.

Autrement, non! Je sparerai ma cause de la vtre, je la sparerais de
celle de Dieu, s'il fallait aller  Dieu autrement qu'au grand jour, ce
qui n'est pas possible.

       *       *       *       *       *


HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.

...mile va tous les jours  Turdy. Le gnral compte sur Moreali pour
le convertir, et Lucie semble retirer son pingle du jeu.

Un fait qui n'a peut-tre aucune importance, c'est que Misie, la
servante lingre de Turdy, est venue ici deux matins de suite pour
confrer secrtement avec ce Moreali, lequel, depuis deux jours, est 
Aix avec son ami le comte de Luiges. Misie est toute dvoue  sa jeune
matresse, et ne peut venir que par ses ordres. Je n'ai pas fait part de
ma dcouverte  mile, que ce petit mystre pourrait inquiter; mais
j'ai cru devoir vous la dire.




XXIV.

MILE A M. H. LEMONTIER, A CHNEVILLE.


          Aix, 20 juin 1861.

Voil plusieurs jours passs sans t'crire autre chose que des billets.
Le temps me manquait beaucoup, et la certitude ne se faisait pas. Je
passais les matines souvent avec Moreali, les soires avec lui encore 
Turdy. Je me prenais d'estime et d'amiti pour cet homme trange. Je
subissais l'attrait de ses manires et de son langage; ses raisons ne me
touchaient pourtant pas. Il m'intressait, il me faisait rflchir, il
me portait  examiner et  rpondre. Je me sentais fort contre lui, fort
de tes convictions plus leves, plus vastes, plus satisfaisantes que
les siennes; mais son esprit ingnieux et subtil me charmait, et je
croyais trouver en lui un auxiliaire aimable, non dclar encore en ma
faveur,--c'et t trop tt se rendre,--mais sincrement dsireux de
pouvoir me servir. Le gnral s'tait endormi sur les deux oreilles,
enchant de n'avoir plus qu' attendre. Le grand-pre causait volontiers
histoire et littrature avec cet hte plein de mmoire et d'rudition.
Lucie paraissait attentive, et rien de plus. Nous n'tions jamais seuls.
Quatre jours sans avancer d'un pas, c'est long dans la situation o je
suis! Je perdais patience et j'tais dcid  brusquer un peu les
choses, quand une surprenante rvlation s'est faite. Je t'cris tout
boulevers encore de l'vnement.

Le soir, comme je revenais de Turdy avec Moreali, nous rencontrions
madame Marsanne avec sa fille et Henri. Ils rentraient de la promenade,
des rafrachissements les attendaient dans le petit jardin de
l'habitation loue par madame Marsanne. Elle nous invite  y entrer.
Moreali remercie et nous quitte. Aussitt lise me prend le bras avec
une vivacit singulire, met un doigt sur ses lvres, nous attire dans
le jardin, regarde si la porte est ferme, et nous dit en clatant de
rire:

Enfin! je le connais!

--Qui? Moreali?

--Non pas Moreali, c'est quelque nom de guerre, mais l'abb Fervet;
c'est lui, j'en suis sre, notre ancien directeur du couvent de *** 
Paris!

--Directeur de quoi? demanda Henri.

--De conscience, rien que a!

--Votre confesseur alors?

--Non pas. C'est trs-diffrent. L'abb Fervet, pour des raisons
personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de
confesser.

--Allons donc! reprend Henri. Un prtre qui n'a pas de got pour cet
exercice? Pourtant ce doit tre fort divertissant de confesser les
jeunes nonnes et les jolies petites filles!

--Il y a peut-tre  cela autant de danger que de plaisir, car nous
n'avons jamais eu  dire nos petits pchs qu' de vieux prtres plus ou
moins octognaires. On racontait sur notre abb Fervet toute sorte
d'histoires romanesques.

--Quelles histoires? demandai-je  mon tour.

--Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent
forger. Il avait reu dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle
prise de lui; amoureux  son tour, il avait hroquement fui le danger,
et il avait pri et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre
sexe. C'tait l la version la plus accrdite; mais les imaginations
vives en supposaient davantage. Faites-moi grce du caquet de mes chres
compagnes; je puis vous dire seulement que la pnitente sduite ou
sductrice changeait continuellement de rle dans la lgende. Tantt
c'tait une princesse et tantt une bergre. De tout cela, il ne faut
pas croire le moindre mot, car l'histoire n'tait fonde sur rien; mais
il fallait bien rire et babiller un peu!

Je demandai  lise quelles taient les attributions du directeur de
conscience  son couvent.

Voici, dit-elle avec gaiet. On tait libre de n'avoir jamais rien 
dmler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une
espce de cours de thologie. En outre, il donnait des leons
particulires d'histoire sainte  quelques-unes des plus srieuses, 
Lucie entre autres, toujours avec la _soeur-coute_, brodant  la table
o nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un
peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces prcautions taient
fort ngliges, et, si la soeur s'absentait, personne n'y prenait garde,
tandis que l'abb Fervet se montrait rigidement observateur de la rgle,
et, si la soeur tait en retard au commencement des leons, que nous
fussions une ou plusieurs, il se tenait prs de la fentre, loin de la
grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la
rputation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester:
pourtant nous nous disions tout bas qu'il et t encore plus saint de
ne pas tant nous craindre.

--Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience  lui
soumettre, faisiez-vous donc vos petites rvlations devant la
_soeur-coute_?

--Gnralement oui, et mme en prsence les unes des autres, ce qui nous
divertissait beaucoup. Celles qui taient studieuses, comme Lucie,
prenaient plaisir  couter les doctes et loquentes rponses du
directeur, car c'tait pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en
faisait pas faute. Il a toujours t beau parleur, et, pour le faire
parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous
dire que nos cas de conscience avaient rapport  des articles de foi et
n'exigeaient aucun mystre. Si quelqu'une avait un petit secret  lui
confier, elle lui crivait, et il rpondait d'assez longues lettres,
fort belles,  ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence  ses
amies. Moi, je n'en ai jamais reu, n'ayant jamais aim  crire, et ne
trouvant point en moi-mme de scrupules srieux  couter ou  vaincre.

--Voil votre rcit couronn avec lgance, dit Henri, et nous tenons la
lgende de l'abb Fervet: reste  savoir si M. Moreali, qui a peut-tre
l'esprit et le caractre d'un prtre, mais qui n'en a ni l'habit ni les
manires, est l'abb Fervet, et pourquoi ce serait lui.

--Lisette rve, dit madame Marsanne, ou elle se moque de nous. Elle a
rencontr ici et  Turdy M. Moreali plusieurs fois, et jamais encore
elle ne s'tait avise de cette belle dcouverte.

--Permettez, maman, reprit lise; chaque fois que j'ai rencontr M.
Moreali, je vous ai dit: C'est singulier, je l'ai vu quelque part; il
me semble qu'il vite mes yeux! Vous m'avez rpondu: C'est quelque
ressemblance, cela te reviendra. Et je ne trouvais pas, parce que je
cherchais dans mes souvenirs du monde et non dans ceux du couvent, qui
sont dj loin. Enfin, hier, nous quittions Turdy comme il y arrivait,
et le nom de l'abb m'est revenu avec sa figure. Je ne m'y suis pas
arrte, puisque celui-ci n'tait pas un prtre, que d'pais cheveux
rejets en arrire cachent la place de sa tonsure, qu'il est fort bien
mis, non pas  la dernire mode, mais avec l'lgance grave qui convient
 son ge, enfin que rien chez lui ne trahit son ancien tat. Et puis il
a chang d'accent, il est devenu Italien. Comment? Je ne me charge pas
de vous le dire; mais je sais que l'abb Fervet, en quittant la
direction de notre couvent, est all vivre  Rome.

--Comment le sais-tu? dit madame Marsanne.

--Lucie me l'a dit, elle a reu plusieurs fois de ses nouvelles.

--Alors ce n'est pas lui, reprit madame Marsanne; Lucie l'a vu chez sa
tante pour la premire fois il n'y a pas quinze jours. Est-ce que
d'ailleurs elle ne t'aurait-pas dit: J'ai revu l'abb Fervet?

--Voil le mystre, rpliqua lise avec un peu de malice: Lucie sait ou
ne sait pas. Peut-tre qu'elle ne l'a pas encore reconnu, ou qu'elle
n'est pas sre, ou qu'elle est dans la confidence de son secret; car,
pour se dguiser et changer ainsi de nom, il faut bien qu'il ait un gros
secret. Qu'en dites-vous, mile? Vous ne dites rien?

--Je dis que vous vous tes trompe, lise, et que l'abb Fervet n'est
pas M. Moreali.

--Eh bien, je fais un pari, moi: c'est que, Fervet ou non, Moreali est
un prtre. Qui tient le pari?

--Moi, rpondit Henri. Je le saurai, et, si je perds, je m'avouerai
vaincu. Quels sont vos indices? Soyez de bonne foi et mettez-moi sur la
voie des recherches.

--Je n'ai, en outre de la ressemblance, qu'un seul indice, mais il est
capital: c'est celui qui vient de me frapper l, tout  l'heure, comme
il se refusait  entrer chez nous. Il y a chez beaucoup de prtres un
certain mouvement; tantt du cou et du menton, tantt de la main, pour
remettre en place le rabat qui tend toujours  s'en aller de ct ou
d'autre, et dont les attaches gnent ou grattent la peau quand elle est
dlicate. Or, ce mouvement tait trs accus et trs frquent chez
l'abb Fervet. Les petites filles remarquent tout; et, quand nous
voulions parler de lui sans le nommer devant nos religieuses, nous
imitions son tic et nous affections de placer la main comme lui, vu que,
 tort ou  raison, nous l'accusions d'aimer  montrer sa main, qui
tait fort belle. Eh bien, cette main toujours belle redressant le rabat
devenu cravate, le mouvement du menton et du cou, avec cela certain air
embarrass et certain regard vif et svre  mon adresse, comme celui
dont il m'honorait jadis  la leon pour me dire: Silence,
mademoiselle! tout cela vu de face, et vivement clair par le flambeau
que tenait le domestique, fait que je me suis crie en moi-mme: C'est
lui! et qu' prsent j'en suis aussi sre que nous voil tous ici.

J'tais atterr de la dcouverte d'lise. Supposer Lucie capable de
dissimulation avec moi, quelle qu'en ft la cause, c'tait une
souffrance atroce. Je n'en fis rien paratre, et je sortis avec Henri.

Il faut dcouvrir la vrit, lui dis-je; mais, si lise ne s'est pas
trompe, il faut nous taire.

--Comment? Pourquoi?

--Parce que, si M. Moreali est un prtre dguis, c'est un ennemi, non
en tant que prtre, mais en tant que fourbe.

--Trs-bien! j'entends! reprit Henri, dont l'esprit allait au but aussi
vite que le mien. Nous ferons semblant d'tre dupes, afin de djouer ses
projets. videmment, il fait son mtier de Tartufe dans la famille. Il
trompe le grand-pre, il domine le gnral Orgon. Il n'y a point l
d'Elmire, mais il veut empcher le mariage de la fille de la maison pour
qu'elle retourne au couvent et s'y enterre avec sa dot.

--Je ne suppose pas tout cela, rpondis-je, je ne vais pas si loin.
Moreali ou Fervet peut bien tre un zl de l'glise secrte, habitu
aux chemins tortueux et trompeurs; mais je le crois de bonne foi quant 
sa croyance, et disant comme les jsuites: Qui veut la fin veut les
moyens. La fin pour lui n'est peut-tre pas d'empcher le mariage de
Lucie, mais de le retarder jusqu' ce que, me dtachant de mes ides, je
donne aux dvots le scandaleux triomphe de me voir renier les principes
de mon pre et les miens.

--Et ton pre te conseille de rsister jusqu'au bout? Prends garde!
Lucie vaut bien une messe!

--Lucie vaut mieux que cela: elle mrite qu'on l'obtienne par la loyaut
du coeur et la fermet de la conduite. Mon pre ne me conseillera jamais
de m'y prendre autrement.

--Allons! soit; mais dis-moi donc quel rle Lucie joue dans tout cela?
Peux-tu supposer qu'elle n'ait pas reconnu Fervet?

--Je supposerai tout plutt qu'une trahison.

--Mais que ferons-nous pour dcouvrir la vrit sous le masque de
Moreali?

--Je ne sais pas; cherchons!

--Viens chez moi, dit Henri. Nous allons lui crire une lettre adresse
 M. l'abb Fervet. S'il la reoit, c'est lui.

--Il ne la recevra pas.

--Elle sera sous enveloppe adresse  Moreali. On attendra la rponse.

--Il ne rpondra pas. D'ailleurs, au nom de qui criras-tu?

--Au nom de personne. Tu vas voir. Il n'est que dix heures, il ne sera
pas couch; viens chez moi.

Je rpugnais  cette feinte.

Je prends tout sur moi, dit Henri. Ne t'en mle pas: n'ai-je pas un
pari  gagner ou  perdre?

Il crivit:

Une me fervente a recours aux prires de M. l'abb. On l'a reconnu,
mais on ne trahira pas son incognito. On le supplie d'offrir dimanche, 
l'intention d'une me chrtienne bien cruellement prouve, le saint
sacrifice de la messe, qu'il doit dire en secret dans ses appartements.
On ne demande pour rponse que le renvoi du ruban qui entoure cette
lettre.

Quel ruban? demandai-je  Henri.

--Tu m'as parl, reprit-il d'un bouquet de lis dans une grotte et d'un
ruban aux emblmes d'un coeur sanglant.... L'as-tu toujours?

--Oui.

--Ne l'as-tu jamais montr  personne?

--Jamais.

--A qui en as-tu parl?

--A toi seul.

--Pas mme  Lucie?

--Pas mme  Lucie.

--Ce ruban n'a rien de particulier  l'adresse de Lucie?

--Rien.

--Eh bien, va le chercher; c'est un passe-port excellent. Il vient de la
fabrique des symboles  l'usage des dvots, et c'est entre eux comme un
mot de passe ou un signe de reconnaissance.

Je livrai le ruban  Henri. Il ne s'agissait plus que de trouver un
commissionnaire discret ou naf.

Le naf sera le meilleur, dit Henri, je m'en charge. Il y a par l un
vieux pauvre trs dvot qui a une bonne figure et qui rde jusqu'
minuit autour du casino. Mon domestique lui fera remettre ceci par un
tiers, pour qu'il fasse la commission sans savoir d'o elle vient. Sois
tranquille, tout ira bien!

J'tais si boulevers, que je laissai Henri commettre cette imprudence,
car c'en tait une, surtout si Moreali avait vu dans les yeux d'lise,
une heure auparavant, qu'elle l'avait reconnu. Il pouvait lui attribuer
cette supercherie, se dfier, renvoyer la lettre en disant qu'elle
n'tait pas pour lui; mais aurait-il cette audace?

S'il l'a, disait Henri, nous serons d'autant mieux difis sur son
aimable caractre.

--C'est--dire, lui rpondis-je, que nous ne saurons rien du tout.

Nous avons attendu un quart d'heure avec une impatience fivreuse. Je
comptais les minutes, les secondes. Le domestique d'Henri arrive enfin.
Il apporte une enveloppe blanche cachete de noir avec une simple croix
pour devise, et dans cette enveloppe le ruban, c'est--dire: Oui;
c'est--dire: Je vous promets la messe; c'est--dire: Je suis
prtre; c'est--dire: Je suis l'abb Fervet...

Henri tait enchant du succs de sa ruse; moi, j'en tais triste et un
peu honteux.

Cet homme qui donne si facilement dans un pige improvis, dans une
vritable espiglerie de ta faon, n'est pas un tratre bien exerc, lui
disais-je; ce chrtien qui, plutt que de refuser ses prires et sa
sympathie  qui les invoque, s'expose  tre dcouvert, n'est pas un
tartufe: il croit sincrement, et son dguisement lui est peut-tre
impos malgr lui par une autorit qu'il regarde comme sacre. C'est un
homme qui se trompe assurment, car le dguisement est toujours un
mensonge; mais peut-tre n'a-t-il-pas l'intention de nuire. Ne sens-tu
pas que Moreali, en se livrant avec le courage de l'imprudence ou
l'attendrissement de la charit, nous te le droit de le dmasquer?

Henri me trouvait trop dbonnaire ou trop scrupuleux. Il tait
triomphant et comme bouillant d'indignation, lui si indiffrent devant
les empitements du clerg dans la famille et dans la socit. Il se
frottait les mains et se promettait de confondre l'imposteur aussitt
qu'il pourrait le faire sans nuire  mes projets.

C'est tonnant, lui dis-je, comme les tides et les sceptiques sont
batailleurs quand ils s'y mettent! Laisse-moi faire  prsent, je t'en
supplie, et calme-toi. Donne-moi ta parole d'honneur de garder le secret
le plus absolu sur cette dcouverte jusqu' ce que je t'en dlie.

--Je le veux bien; mais lise? Elle l'a reconnu, et elle n'en dmordra
pas.

--lise est-elle l'amie sincre de Lucie?

--Oui et non, rpondit Henri. Je suis franc, moi, et je vois bien
qu'lise est femme; mais elle me craint beaucoup, bien que je ne la
blme jamais. Je la taquine, je la persifle quand elle a tort; c'est ce
qu'elle redoute le plus au monde. Je te rponds d'elle, si tu veux
qu'elle se taise.

--Je le veux absolument.

--Elle se taira. Tu penses bien que, si je ne m'tais assur d'tre
toujours le matre avec elle, je n'aurais jamais cd au dsir de
l'pouser.

--Ah! voil donc cette libert complte que tu voulais conserver  ta
femme?

--Mon ami, reprit-il, je suis l'homme de la socit, non pas telle
qu'elle sera peut-tre un jour, mais telle qu'elle est aujourd'hui. Le
mari doit tre le matre; mais le seul moyen de l'tre rellement, c'est
d'avoir de l'esprit et de laisser croire  la femme qu'elle jouit d'une
entire indpendance.


          Le 21 au matin.

J'ai dormi assez tranquille, bien triste, je l'avoue, mais rsign 
attendre avant d'accuser Lucie. Je commence, tu le vois,  m'aguerrir et
 supporter les orages.


          Le 22 au soir.

Mon pre, mon pre, que je suis heureux! Ce matin, de trs-bonne heure,
j'ai pass le lac, et, sans me soucier d'tre bien ou mal reu par le
gnral, j'ai attendu dans le jardin de Turdy le rveil de Lucie. Son
pre tait parti avec le jour. Il chasse, non les perdrix et les
livres, il est trop amoureux des rglements pour enfreindre ceux qui
prservent le gibier, mais des loutres et des blaireaux, et mme des
rats et des belettes. Passionn pour le coup de fusil, il parat qu'il
est toujours debout avec l'aurore. Lucie, qui est matinale aussi, n'a
pas tard  ouvrir la persienne de sa chambre. En m'apercevant, elle a
fait un cri de joie, elle s'est habille  la hte, elle est accourue me
rejoindre avec ses beaux cheveux  peine relevs. La puret du ciel
tait dans son regard, je me suis senti ranim.

Quelle bonne ide vous avez eue de venir ce matin! Nous allons enfin
pouvoir causer!

--Oui; Lucie, je pressentais que vous aviez quelque chose  me dire.

--Quelque chose? Mille choses, toute mon me!

--Rien de particulier?

Je la regardais, je regardais dans ses yeux jusqu'au fond de son coeur.
Elle a rougi, mais sans baisser les yeux et sans se troubler.

Si vous avez une question particulire  me faire, prenez
l'initiative. Je ne peux rien trahir de moi-mme, mais je ne peux pas
non plus mentir.

Nous nous tions compris.

Avez-vous jur, lui dis-je, avez-vous seulement promis de ne pas trahir
un secret qui vous a t confi?

--J'ai promis de ne pas le trahir pour le plaisir de le trahir; mais
j'ai jur de vous dire la vrit quand vous me la demanderiez
srieusement.

--Cela me suffit, Lucie. Je ne vous demanderai rien que ceci: Avez-vous
une grande, une complte estime pour M. Moreali?

--Oui, bien que je ne sois plus d'accord avec lui sur quelques points
qui touchent  la pratique de la vie.

--Est-il au moins le reprsentant de vos ides sur tout ce qui touche au
dogme?

--Non, pas  prsent.

--Il n'est donc pas orthodoxe selon vous, ou c'est vous qui ne l'tes
pas selon lui?

--O orthodoxie! s'cria Lucie avec un sourire mlancolique, o te
trouve-t-on sur la terre, et quelle me peut se vanter de te possder!

--Toute me qui aime, rpondis-je.

--Oui, vous avez raison! s'cria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu
dans le sommeil du coeur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive 
croire qu'il se rvle  qui le cherche dans la pense d'un grand devoir
et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je
sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de
l'nergie dans tout mon tre. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce
que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques
puriles, les choses d'habitude et de forme extrieure deviennent une
gne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout  coup, s'ouvre devant
moi comme un temple o Dieu rayonne et me parle jusque dans les
pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le
sais  prsent, ceux qui disent qu'il faut mourir  tout pour apercevoir
le ciel. Non, il faut vivre  tout pour voir qu'il est partout; en
nous-mmes aussi bien que dans l'infini.

Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta:

Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre
foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient
aussi des lettres de votre pre que vous m'avez montres, des
discussions que vous avez eues  propos de lui devant moi avec M.
Moreali, des rflexions de M. Moreali lui-mme, qui, n'tant pas dans le
vrai  tous gards, me faisait revenir sur moi-mme et me comprendre
moi-mme. Enfin, je crois et croirai toujours  la grce, mile, c'est
l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus
la mconnatre; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce
dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules
et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu' ce jour, ou
la religion m'a trompe, ou je me suis trompe sur la religion. C'est
plutt cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus
d'autre interprtation, d'autre direction que la vtre, si vous devez
tre mon mari! Vous m'amnerez  vous, et alors, si je me sens de force
 aller plus loin, qui sait? nous irons peut-tre ensemble encore plus
haut, toujours plus haut, et,  coup sr, sans que nous ayons rien 
rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.

Lucie tait si belle, si forte et si franche, que j'ai pli le genou
devant elle. Oh! oui, mon pre; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais
devine ds le premier jour o je t'ai parl d'elle. Elle est  moi,
bien  moi, cette divine essence, cette beaut suprme!... Mais je ne
veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je
n'ai pas os lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et
je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les
transports de mon coeur, qu'elle et fait la libert autour d'elle!

Nous sommes rests ensemble sur ce banc, o Misie nous a apport du lait
et des oeufs frais, en attendant le djeuner. Nous n'avons pas song 
faire un pas de promenade, nous avons parl, parl toujours avec
ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait,
du grand-pre, qui tait si bon de dormir longtemps, de Lucette, que
_nous avons_ tant aime! de la neige, qui est si belle l-bas sur les
Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages
roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante,
de la vie, qui est une si noble fte!... De Moreali, pas un mot. Le
croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oubli. Que
m'importent cet homme et son influence sur le pass de Lucie? Je me
rappelle  prsent que, sans le nommer, elle m'avait dj parl de lui.
Quant  son influence sur le gnral, nous verrons bien s'il s'en sert
pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la
dsobissance de Lucie? Ah! qu'il me cre toutes les luttes dont
l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de
l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force  tout renverser. Lucie
dteste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux
aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussire sous les pas de la
volont et le dissipera sous le souffle de l'amour!

Le grand-pre s'est lev  dix heures. Nous avons t l'embrasser. Lucie
lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous tions _d'accord sur bien
des points_. Il nous a bnis, il a mari nos coeurs dans ses bras
tremblants. Liens sacrs!... Je n'ai pas voulu me gter cette journe
par une entrevue peut-tre dsagrable avec le gnral. Lucie a t du
mme avis. Elle m'a renvoy.

Ne pensons  rien d'inquitant aujourd'hui, disait-elle; savourons
notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par
personne, moi, je le dclare! Je chanterai pour le grand-pre. Nous
lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon
pre aussi a besoin de calme. Peut-tre que demain il ne sera plus du
tout press de brusquer nos rsolutions et les siennes propres.

Et me voil, mon pre, me voil seul et tranquille dans mon chalet. Ah!
que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je
veux essayer mes forces contre ce prtre dguis; je veux pouvoir te
dire: J'ai t patient; j'ai t doux et ferme, gnreux et svre....
Je veux faire acte de virilit intellectuelle et morale. Je veux que
Lucie soit fire de moi et que tu sois content de ton enfant.

                  mile.




XXV.

MILE A M. LEMONTIER, A CHNEVILLE.


          Aix, 23 juin.

Je me disposais ce matin  aller  Turdy, lorsque Moreali, que je n'ai
pas vu hier, m'a pour ainsi dire ferm la route en s'attachant  mes
pas. Il devinait mon projet; il savait sans nul doute mon entrevue
matinale de la veille avec Lucie, il voulait m'empcher de la
renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon rcit trop mu de cette
matine d'hier, j'ai oubli un petit incident qui peut avoir son
importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l'enjouement
dlicieux de Lucie. Je t'ai dit que nous avions pris ensemble un vrai
repas d'amoureux, des oeufs frais et de la crme, sur la terrasse de
gazon, devant le site grandiose qui s'ouvre l, au bout du jardin.
C'tait l'heure du premier djeuner de Lucie, et Misie n'avait
naturellement apport qu'un couvert. Lucie m'ayant invit  partager ce
lger repas, Misie montra une extrme rpugnance  lui obir, et mme,
en m'apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise grce, que Lucie,
surprise, lui demanda ce qu'elle avait.

_Pauvre chre demoiselle_! et de grands soupirs affects, ce fut toute
la rponse de Misie.

Misie est une grande et forte femme de trente  trente-cinq ans, qui,
depuis son enfance, a pass  Turdy par divers grades de domesticit.
Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touche de son air
simple et de sa pit, la fit entrer dans sa chambre, et l'y appela de
temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda 
son pre, qui l'a toujours garde, et qui, malgr son peu d'ordre et
d'intelligence, l'a mise  la tte de l'office et de la lingerie.

Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces dtails, et je crois
qu'elle m'est attache, surtout depuis les soins que j'ai donns  sa
petite; mais elle est d'une dvotion exalte et superstitieuse. Je ne
serais pas tonne qu'elle nous regardt, vous comme un paen, et moi
comme une me dvoue dsormais  l'enfer. Ah! cette dvotion, quand
elle est mal comprise, elle dnature le coeur et fait taire jusqu' la
reconnaissance d'une mre!

Je crois donc que l'abb sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri
m'a dit les avoir vus confrer  Aix deux ou trois fois. Je t'ai crit,
n'est-il pas vrai? que le comte de Luiges tait venu prendre ici
quelques bains, et que Moreali l'y avait accompagn. Est-ce pour ne pas
quitter son ami, ou pour se trouver plus prs de Turdy? Ce doit tre
pour ce dernier motif, car Aix est une rsidence bien bruyante pour un
homme de son caractre, et bien trop frquente pour un prtre qui cache
son tat.

Quoi qu'il en soit, j'ai accept la promenade avec lui, et je l'ai suivi
 travers les prs, affectant un calme qui ne l'a pas tromp, mais qui
lui a donn  rflchir sur la persvrance dont je suis capable.

mile, m'a-t-il dit tout  coup, c'est donc un fait accompli? Vous
l'emportez? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La
Quintinie? Vous avez sa parole?

Il me sembla qu'il me tendait un pige, et, au lieu de lui rpondre, je
lui demandai d'o il tenait ces renseignements.

Je ne les _tiens_ pas, rpondit-il, je vous les demande. J'espre
encore que Lucie n'est pas dcide. Je vous rapporte les apprhensions
de son pre. J'ai pass la soire d'hier avec eux, et je n'ai rien 
vous cacher: le gnral est inbranlable, et veut une prompte solution.

--C'est--dire qu'il me refuse la main de Lucie?

--Il vous la refusera si vous n'abjurez pas vos erreurs.

--Vous a-t-il charg de me signifier mon arrt?

--Oui; mais, si je m'en charge, c'est pour amortir le coup, car c'est
avec douleur que je remplis une telle mission.

J'avais russi  me maintenir parfaitement calme.

Vous tes bien ple, me dit Moreali; asseyons-nous.

--Non, monsieur; un homme doit recevoir debout la blessure qu'il a
prvue et brave. Je ne me rpandrai pas en plaintes inutiles. Je vous
demanderai seulement s'il dpend de vous de modifier cette dcision de
M. La Quintinie.

Ce fut au tour de Moreali de plir,  mon tour de lui demander s'il ne
voulait pas se reposer.

Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous
souffrons autant l'un que l'autre; mais tous deux nous sommes sincres,
je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir
au lieu de nous diviser.

--Quelle est donc votre douleur,  vous, monsieur, et quel intrt si
profond pouvez-vous prendre  la mienne?

--mile! s'cria-t-il avec l'accent d'une vive sensibilit, est-ce que
vous me prenez pour un hypocrite?

--Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c'est--dire pour un
de ces hommes qui acceptent les missions secrtes et qui s'embarquent
dans les tnbres pour frapper  couvert. Quelque soit votre tat, vous
faites une de ces campagnes perfides et mystrieuses qui croient avoir
un but sacr, et vous, homme sincre et bon par nature, vous agissez
sous la pression d'une autorit que vous ne croyez pas pouvoir rcuser,
ou sous celle d'un fanatisme que vous prenez pour la foi.

--Ni l'un ni l'autre, rpondit-il en se levant et en parlant avec
nergie. J'agis de mon plein gr, de mon propre mouvement et sous
l'empire d'un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et dgage
de fanatisme. coutez, monsieur Lemontier, j'aime le vrai, vous l'avez
dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n'est pas le mien:
je suis prtre.

--Je le savais, monsieur.

--Lucie vous l'avait dit?

--Non, car je ne le lui ai pas demand.

--Hlas! je ne puis donc avoir auprs de vous le mrite de la
confiance? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien.

--C'est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d'un
masque. A quelle confiance pouvez-vous prtendre, ainsi dguis?

--Eh quoi! reprit-il d'un air de surprise, poussez-vous plus loin que
nous le respect de la lettre? Si vous aviez  fuir une perscution, 
travers un danger,  chapper  quelque injuste sentence de prison ou de
mort, vous reprocheriez-vous de passer une frontire ou de franchir une
ligne ennemie sous l'habit d'un paysan, d'un soldat et mme d'un prtre?

--Votre vie ou votre libert court-elle un danger ici? Pouvez-vous dire
oui sur l'honneur?

--Oui, sur l'honneur, reprit-il. Un de ces dangers tait certain pour
moi il y a quelques jours. Il n'existe plus; je suis libre de reprendre
le costume ecclsiastique, et je le reprendrai  Chambry. Si je ne le
reprends pas  Aix, c'est pour ne pas attirer inutilement l'attention
sur ma personne, et pour ne pas veiller la malveillance.

--De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un
temps o l'habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane?

--Ah! cette soutane, vous la dtestez bien, mile? Mais connaissez-moi
donc sans prvention! Je suis par moi-mme un homme obscur, et ma
personne a toujours pass inaperue dans le monde. Ne puis-je avoir eu
dans ce pays-ci un devoir  remplir, un devoir tout personnel, je le
rpte, m'tre entour, pour le mener  bonne fin, de prcautions
indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir  me faire le
reproche d'avoir tromp personne? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La
Quintinie et son pre savent qui je suis, son grand-pre le sait depuis
hier, vous le savez aujourd'hui; mon hte, le comte de Luiges, l'a
toujours su. Voil les seules personnes  qui j'aie eu affaire. En quoi
les ai-je trompes? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous?

--Je ne vous ai rien reproch, monsieur, je me suis mfi, voil tout.

--Et vous vous mfiez encore?

--Oui, et je me mfie davantage; je me mfie d'un prtre qui, en ce
temps de raction catholique, et lorsque les gouvernements croient
devoir tant mnager cette opinion menaante, se trouve ou se croit en
danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de coeur, 
quelque tat qu'il appartienne, qui, en temps de paix et de scurit
gnrale, ait  prserver sa vie sous un dguisement de nom et d'habit.

--A quelque tat qu'il appartienne, dites-vous! Ignorez-vous qu'il en
est un o l'homme, forc d'abjurer les lois du point d'honneur qui vous
rgissent, est compltement empch de repousser la violence par la
violence?

--Quelle violence peut donc avoir provoque un de ces hommes dont la
mission est toute de paix et de douceur,  moins qu'il n'ait manqu 
cette mission? Sommes-nous sous le rgime de la terreur? Et ne
voyez-vous pas que vous me forcez  souponner un crime, ou tout au
moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le
pass?

Cet interrogatoire o il m'avait entran presque malgr moi, par une
confiance tardive et incomplte, le jeta dans une agitation o je vis se
rvler une face nouvelle de son caractre. La fiert blesse, la
passion, la douleur et la colre rpandirent sur son visage, dans sa
voix et dans son attitude une lumire sombre et comme un lan de rvolte
imptueuse.

Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il et voulu
me le briser, vous tes un enfant, vous! et moi, j'ai derrire moi
trente ans de sacrifices, de mrites, d'expiations, peut-tre! Oui, un
prtre peut sans rougir parler de repentir et de pnitence, et c'est
pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les
vtres! Et-il un jour en cette vie oubli les devoirs de son tat, il y
peut rentrer  l'instant mme et s'y purifier, s'y retremper dans les
larmes et la prire. Qui tes-vous, vous autres, pour nous interroger?
Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez
ni vous chtier ni vous rhabiliter vous-mmes. Quand le monde vous a
pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez
pas mme le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos
tribunaux est une tache indlbile, et votre humble acquiescement aux
rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans
son mpris. C'est l'iniquit de vos principes en pareille matire qui
vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voil bien
fiers de pouvoir nous dire: Vous tes prtres; soyez saints, soyez
anges, ou nous vous dclarons mauvais prtres! Eh bien, je vous
dclare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne
relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'
son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vtre n'est que
poussire. C'est pour cela que vous n'tes rien, et que nous sommes tout
dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls reprsentons la
vrit morale et religieuse, la seule vrit, celle qui prvaut depuis
les premiers ges de la pense humaine, et qui prvaudra au del des
institutions civiles de tous les sicles. A nous le dogme de la
rhabilitation par l'expiation,  nous le salut des mes prouves et
brises,  nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de
la douleur et l'efficacit de la pnitence! A vous, qui portez si haut
la tte, les hontes et les chtiments sans appel de la vie mondaine;
mais  nous, qui, bafous et avilis par vous, rampons sur nos genoux
parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les
triomphes de l'ternit!

Je te donne un rsum de sa sortie; je ne cherche point  en traduire
l'loquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction
exalte. Tout son corps tremblait, sa main blanche tait livide; son
regard, enflamm et mouill tour  tour, supportait hroquement
l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une
souffrance profonde. Cette souffrance tait en lui, mais elle ne le
rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forc  cette sorte de
confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier
davantage. Je dtachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y tait
crispe, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis:

Votre doctrine de la rhabilitation par l'expiation est la seule belle,
la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est
mienne autant que vtre. Elle passera un jour dans l'esprit des socits
et des lgislations; elle y passera par une nouvelle prdication de
l'vangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez dj plus le
monopole, vous qui prtendez tre les seuls aptres de la vrit et les
seuls rformateurs autoriss par la rvlation. La parole de Jsus est
l'hritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses
propres fautes ou effacer par la charit celles de son semblable. Si,
comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc
pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre dguisement; et
j'ai dj pris des mesures pour empcher que votre vritable nomme ft
divulgu; mais, en revanche, j'exige de vous une sincrit absolue.
Vous me direz si l'obstination du gnral et ses prventions contre moi
sont votre ouvrage.

--Sa conversion est mon ouvrage, si mes prires ont t exauces!

--Ne redevenez pas jsuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la
prudence  la ruse.

--Jsuite? s'cria-t-il. Je ne suis pas jsuite! A tort ou  raison, je
me suis spar de l'esprit de cette socit puissante, voil pourquoi je
suis seul et faible sur la terre.

--Perscut peut-tre! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez
peut-tre les yeux sur le mrite de la droiture absolue, mrite
difficile dans la vie pratique et ncessaire devant Dieu; mais je n'ai
pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me
concernent, et je vous ritre celle  laquelle vous venez de rpondre
d'une manire vasive.

--Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous
avez la force d'esprit et de conviction  laquelle vous croyez pouvoir
prtendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi aprs que j'aurai
parl. Oui, c'est moi qui ai dit au pre de Lucie: Votre fille ne peut
pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'glise. Mais ne le
saviez-vous pas, mile? Ne m'tais-je pas dclar  vous-mme?

--Vous m'avez dit qu'on vous avait arrach malgr vous ce cri de votre
conscience catholique: Il n'y a jamais moyen de transiger en matire de
foi. Ce sont l vos propres paroles. Je vois que vous les avez
dveloppes de manire  rendre le gnral inflexible en dpit de son
caractre indcis et de sa tendresse pour sa fille.

--J'ai t entran hier  ces dveloppements par l'irrsolution de
mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu' vous-mme, qui avez
travaill  la dtacher de l'glise.

--A la bonne heure, monsieur! J'aime mieux tout savoir.

--Vous voulez donc que je dclare la guerre  votre amour?

--Oui. Puisque c'est la guerre, combattons face  face! Il m'en cotait
de vous accuser d'une trahison rflchie.

--Oh! s'cria-t-il avec vhmence, m'avez-vous cru un instant capable de
vous calomnier, mile, de rabaisser votre caractre et celui de votre
pre? S'il en est ainsi, je suis bien malheureux.

Il pleurait de vritables larmes. Je fus mu.

Non, monsieur, lui dis-je. Si j'ai t tent d'y croire, je m'en suis
dfendu, et, devant ces larmes que je vous vois rpandre, je sens que je
dois m'abstenir d'un pareil soupon.

--Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras; merci, mon enfant! Ah!
je le vois bien, vous tes un coeur gnreux et une noble nature! Vous
sparer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous,
vous le voyez. Mon me est brise du coup que je vous porte! Je la
plains elle-mme, cette jeune fille...

Ici les sanglots l'touffrent, comme si Lucie et t pour lui l'objet
d'une affection encore plus vive que celle qu'il m'exprimait  moi-mme;
mais il fit un effort pour vaincre cette piti, et il continua:

Il faut la sauver  tout prix, dt-elle en mourir! Qu'elle meure en
paix avec Dieu et revive dans sa gloire plutt que de vivre dans le
pch et de vgter dans la mort!--A prsent, mile, reprit-il aprs un
moment de silence et de recueillement, mon devoir m'oblige de vous
faire une dernire sommation. Vous pouvez encore ramener  vous M. La
Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l'orgueil philosophique;
coutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui
demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir
 la vrit, et, quelque frayeur que puisse m'inspirer pour votre avenir
l'influence de votre pre, je porterai des paroles de conciliation et
d'esprance aux habitants de Turdy.

--Non, monsieur, rpondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de
vous tromper vous-mme. J'ai la foi; j'ai t lev dans la doctrine de
vrit; j'aime Dieu de toute mon me, et je sais prier. C'est pourquoi
je n'accepterai jamais le joug du prtre et les conditions de M. La
Quintinie.

--Votre rponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la
porter au gnral, et soyez sr que je vous rendrai cette justice de
dire que vous tes un honnte homme, ennemi de toute hypocrisie, capable
de sacrifier l'amour plutt que d'avoir recours au mensonge.

Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arrta en
voyant que je le suivais. Je le rejoignis.

Vous allez  Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route
ensemble?

--N'y venez pas! rpondit-il vivement, je m'y oppose!

--Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'tes pas le pre de Lucie.

--Je suis son pre et le vtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous
pargner une grande douleur... et mme un vritable danger, celui
d'exasprer le gnral contre vous.

--Je vous rponds, moi, de rsister  toute douleur et d'empcher toute
colre. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que
je peux la quitter sans prendre cong d'elle, et le gnral n'a pas le
droit de me faire dfendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil
ordre que de lui-mme, et je prtends le contraindre  me l'exprimer
sous forme de regret et de prire.

--C'est insens de votre part, mile; vous ne connaissez pas le naturel
emport de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien 
votre juste fiert. Vous vous croirez forc de lui demander
rparation.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez  de
pareilles extrmits. Retournez chez vous, je me charge de vous porter
une lettre de lui, une lettre dont la politesse rpondra  toutes vos
exigences....

--Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-mme; je veux
me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure,
monsieur, le fils de mon pre ne sera jamais conduit par une lettre,
et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec
toutes les formes du respect exig par le nom qu'il porte et qu'il veut
porter dignement.

Moreali fut ananti par ma fermet. Nous descendmes ensemble dans une
barque, et nous traversmes le lac sans changer un mot....




XXVI.

HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER.


          Aix, 23 juin.

C'est moi qui me charge de vous raconter ce qui s'est pass ce matin 
Turdy. J'te la plume des mains d'mile, parce qu' le voir si agissant,
si combattant et si mu, je crains qu'il ne reprenne la fivre en
veillant pour vous crire. Je l'ai forc de se coucher, et j'ai promis
de vous raconter, avec la prcision de dtail que vous exigez de lui,
tout ce dont j'ai t tmoin.

Je djeunais  Turdy avec mesdames Marsanne et quelques personnes des
environs lorsqu'mile est arriv avec l'abb Fervet. Ils ont attendu au
salon que l'on ft sorti de table. mile m'a averti par quelques mots 
l'oreille. Je l'ai suivi sur la terrasse avec le gnral et l'abb. Le
gnral s'est mis  fumer sa pipe solennellement, attendant que la
tranche ft ouverte. mile ne bougeait pas. Fermes comme deux rocs, lui
et moi, nous voulions que l'abb ft son office parlementaire. Il y
tait mal dispos, il paraissait fort embarrass. Enfin il a rompu la
glace en disant au gnral:

Vous devez tre surpris, monsieur, de voir ici M. Lemontier, malgr le
dsir que vous aviez manifest de ne plus lui laisser de vaines
esprances. Je n'ai pas cru devoir m'opposer  son intention de recevoir
de votre propre bouche la solution du diffrend qui vous occupe.

Le gnral, manifestement contrari d'tre mis en demeure de s'expliquer
en personne, a pris un air de hauteur peu supportable. Il a pos  mile
un ultimatum de toutes pices: abjuration de ses principes, parole
d'honneur de ne contrarier en rien les pratiques religieuses et
particulirement le choix du confesseur de sa femme, billet de
confession pour lui-mme, promesse de se livrer aux mains des
convertisseurs, enfin un programme que je n'eusse point accept pour
moi-mme, quelque bon march que je fasse de ces sortes de choses. mile
coutait froidement. L'abb tait fort agit: il a de l'esprit, il
sentait la pauvret d'locution du gnral; mais, n'en voulant pas
dmordre lui-mme, il le surveillait, la sueur au front.

Est-ce tout? a dit mile en souriant et en se tournant vers l'abb. Ne
me demandera-t-on pas d'crire quelque manifeste contre les opinions de
mon pre?

Cette pointe d'ironie a irrit le gnral. Il y avait dj cinq minutes
qu'il prouvait le besoin de se mettre en colre pour couvrir le
ridicule de sa situation par un clat d'autorit. La bombe a clat.

Eh bien, monsieur, s'est-il cri, si l'on obtenait cela de vous, ce ne
serait pas ce que vous feriez de plus mauvais en votre vie!

--J'en juge autrement, a dit mile; je me mpriserais d'agir ainsi, et
je ne me pardonnerai jamais d'avoir cd sur le reste.

La fermet de son accent et le calme de son attitude ont frapp le
gnral. Il l'a regard avec surprise et mme avec radoucissement. Le
vieux homme de guerre, tout absurde qu'il est d'ailleurs, estime
l'adversaire qui fait bonne contenance.

Allons! vous avez vos principes, a-t-il dit: chacun les siens. Le
respect filial est une bonne chose en elle-mme. Je ne veux pas vous
mortifier, moi!... Je fais cas de vous au fond; mais vous voyez qu'il
n'y a pas de transaction possible. Je vous prie donc de renoncer  ma
fille, et qu'il ne soit plus question de cela!

--Je ne puis vous promettre ce que vous me demandez.

--Comment! vous persistez malgr ma volont?

--Plus je respecte votre volont, moins je l'accepte comme inbranlable.

--Elle l'est, monsieur!

--Le temps seul peut m'apporter cette conviction. Il ne dpend pas de
vous de m'interdire l'esprance.

--Ma foi, esprez tant que bon vous semblera, cela vous regarde, pourvu
que vous ne fassiez part de vos illusions  personne!

--Vous vous opposez  ce que je les exprime  mademoiselle La Quintinie?
Est-ce l ce que vous voulez dire?

--Je m'y oppose formellement.

--Vous ne le pouvez pas, monsieur.

--Comment! je ne le peux pas? Je ne suis pas le matre de ma fille?

--Non, monsieur, vous tes mieux que cela; car elle est une personne et
non une chose. Son coeur ne peut cder qu' la persuasion, et j'ignore
si vous l'avez persuad.

--Mais savez-vous, monsieur mile, que j'ai un bon sabre, et que
quiconque touche  ce qui m'appartient a tout de suite affaire  ce
sabre-l?

--Si je me permettais de toucher malgr vous  un cheveu de votre fille,
je comprendrais que ma main tombt sous votre sabre; mais mon respect
aspirant  son estime est une chose que vous n'avez aucun moyen de
sabrer.

--Ce sont l des subtilits! Je vous dis, moi, que ma fille est ma
chose, elle est mon sang, elle m'appartient au mme titre que mon bras.

--Si elle ne fait qu'un avec vous, si son coeur est votre coeur,
n'essayez pas de l'arracher de votre poitrine; ce serait vous sacrifier
tous les deux.

--Ah ! vous croyez donc que ma fille vous aime? Voil qui est un peu
fort!

--Je n'ai pas cette prtention; mais elle et pu m'aimer un jour,
puisqu'elle m'estimait dj, et j'ai le droit d'aspirer  poursuivre le
progrs de ses sentiments pour moi.

--Ah! ah! Comment ferez-vous pour exercer ce droit-l malgr moi?

--Vous me l'accorderez.

--Jamais!

--Jamais est ici un mot contre lequel votre conscience d'homme et de
pre proteste en vous-mme.

--Comment a, s'il vous plat?

--Votre honneur vous dfend de repousser l'insistance d'un jeune homme
que vous savez parfaitement honnte, digne, sincre et respectueux.
Votre sentiment paternel vous prescrit de l'examiner davantage avant de
renoncer au bonheur qu'il peut apporter dans votre famille.

Le gnral s'est trouv fort embarrass pour rpondre. Je crois que ses
ides bondissaient dans sa tte comme le grain sur un van. On ne sait
jamais s'il comprend bien ce qu'il a l'air d'couter; mais la tenue
d'mile, le son de sa voix et la limpidit de son regard agissaient
videmment sur son appareil nerveux. mile a frapp le dernier coup en
se tournant vers l'abb Fervet et en lui disant avec une grande amnit:

Allons, monsieur, vous qui m'estimez aussi et qui regrettiez la
prcipitation de M. le gnral, aidez-moi donc  le convaincre.

L'abb s'est rveill comme en sursaut; mais, avant qu'il et eu le
temps de rpondre, le gnral l'avait interpell avec l'empressement
d'un enfant qui saisit la robe de son pdagogue pour se couvrir.

Oui, l'abb; oui, c'est  vous de prononcer! Vous savez, moi, je m'en
rapporte  vous. Faut-il attendre encore un peu? Faut-il couper court
aux pourparlers?

L'abb s'est remis de son trouble.

La question, telle que vous l'aviez pose, reste entire, si M. mile
persiste  ne pas la modifier. Vous tiez rsolu  lui accorder du
temps, s'il nous permettait d'esprer l'effet de ses rflexions; c'est
lui-mme qui vient ici nous dire en dernier appel de ne rien esprer de
lui. Ds lors, je ne comprends plus ni son insistance, ni _notre_
hsitation.

mile.--Et vous hsitez pourtant encore, monsieur Moreali,
convenez-en! Vous sentez que _couper court_, comme dit le gnral, c'est
injustement blesser un caractre sans reproche et repousser une
affection sans rancune. Peut-tre votre conscience catholique vous
reproche-t-elle aussi quelque chose  mon gard.

L'abb.--Expliquez-vous, mile.

mile.--Eh bien, vous manquez de foi en vous-mme, et vous
avouez que vos doctrines ne vous paraissent pas infaillibles; car, si
vous tiez persuad qu'elles le sont, vous chercheriez  me faire entrer
dans la famille de M. de Turdy. N'auriez-vous pas alors toute la vie
pour travailler  ma conversion? Si vous m'loignez avec tant de hte,
c'est que vous y renoncez apparemment, et, si vous y renoncez, c'est que
vous me croyez fort et que vous vous sentez faible; si vous vous sentez
faible, c'est que vous ne croyez pas ou que vous croyez mal, et ds lors
vous me sacrifiez non plus  un principe souverain et indiscutable, mais
 une prvention personnelle que je ne mrite pas, et dont vous vous
tes chaudement dfendu, il y a une heure, en me pressant dans vos bras
et en m'appelant votre enfant.

L'abb me faisait l'effet d'une araigne qui s'est prise dans sa toile.
Selon moi,  prsent, c'est un tartufe. Heureusement qu'mile le juge
autrement, car son appel  l'amiti feinte ou relle du personnage
paralysait l'action de celui-ci. Somm au nom de la logique, dont, grce
 son intelligence, il a plus de souci que le gnral, il a reconnu
humblement que son dcouragement tait blmable en thse gnrale, mais
qu'il s'agissait ici du bonheur de mademoiselle La Quintinie.... Et,
comme impatient de ce subterfuge, j'allais lui demander, moi, de quoi
il se mlait, mademoiselle La Quintinie est arrive  nous d'un air
srieux et rsolu.

Son apparition a embarrass le gnral, qui s'est empress de dire 
demi-voix:

Parlons d'autre chose.

Mais Lucie avait entendu ou devin, et, prenant la parole avec une
certaine svrit:

Mon pre, a-t-elle dit, je sais fort bien ce qui se passe, et j'y suis
trop intresse pour ne pas vouloir y assister. D'ailleurs, je vous
apporte un avis grave et triste. Mon grand-pre est fort souffrant. La
discussion beaucoup trop vive qui a eu lieu en sa prsence hier au soir
lui a fait passer une mauvaise nuit. Il n'a pu assister au djeuner, et
je viens de le trouver si ple et si abattu, que j'en suis inquite. Il
se tourmente beaucoup des rsolutions que vous prenez en ce moment. Vous
savez qu'elles lui dplaisent, qu'elles l'irritent et l'affligent. Ce
n'est point  son ge que l'on supporte de srieuses contrarits.
Quelque parti que vous ayez pris ou que vous comptiez prendre, je viens
donc vous dire que je me refuse jusqu' nouvel ordre  laisser dire le
dernier mot de la situation. Le grand-pre demande  voir M. Lemontier.
Je prie donc M. Lemontier d'aller le trouver, de lui laisser l'esprance
de voir les choses s'arranger entre nous, et de revenir demain,
plusieurs jours de suite, s'il le faut, pour le calmer et le gurir.

Le gnral, qui est peu tendre pour son beau-pre, a cass le bec
d'ambre de sa pipe en la posant avec dpit sur le rebord de la terrasse.
Il a regard son cher abb d'un air de dtresse comme pour lui dire de
parer le coup. L'abb, trs-ple, a remu les lvres; mais mademoiselle
La Quintinie l'a regard, elle aussi, et il est devenu jaune comme si la
bile lui remontait au front et aux yeux.

J'espre, monsieur, lui a-t-elle dit, que vous n'aurez pas d'objection
 faire sur ce point, car c'est un devoir d'humanit pour vous, un
devoir de famille pour moi, et la religion qui me commanderait de fouler
aux pieds ces devoirs-l ne serait pas la mienne.

--J'irai moi-mme avec M. Lemontier, a rpondu M. Fervet.

Mais Lucie, avec une nergie extraordinaire, l'a clou sur place d'un
geste.

Non, monsieur, vous ne verrez plus mon grand-pre. Votre prsence lui
fait du mal; c'est une prvention injuste, mais elle existe, et je vous
dfends de sa part de reparatre ici sans sa permission.

mile, qui tait dj au bout de la terrasse,--car, ds les premiers
mots de Lucie, il s'tait mis en devoir de courir chez le grand-pre
sans autre autorisation,--a entendu ces terribles paroles, car il s'est
retourn involontairement; mais Lucie lui a fait signe de se hter, et
il a disparu.

Quel coup de thtre, mon ami! et que n'tiez-vous l pour voir le
triomphe de la cause d'mile fouler l'orgueil de ce prtre! Moi, je
n'aurais pas cd ma chaise pour un million, car j'ai pris l'abb en
grippe... d'abord parce qu'il est dguis, ensuite parce qu'il se donne
avec moi de petits airs de ddain philosophique qui m'offensent, et puis
peut-tre aussi parce que mademoiselle Marsanne, tout en raillant, parle
trop de son loquence, de ses belles manires et de sa belle main. Oui,
je commence  croire qu'un prtre est un homme, et j'ai grand'peur pour
ces messieurs que ma femme ne se confesse pas beaucoup!

Et puis, et puis je veux tout vous dire, _ vous seul_. mile, qui n'a
pas fait cette dcouverte, ou qui n'a pas conu ce soupon, est bien
assez agit. S'il lui faut lutter encore, laissons-lui ce calme qui l'a
fait triompher aujourd'hui; mais pesez mes observations, je veux vous
les donner trs-compltes.

L'abb tait aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait  mile:
N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chass, vous serez forc
de vous battre avec le terrible gnral, c'tait  son tour de quitter
la maison et d'y laisser mile. Le gnral s'est montr terrible en
effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adress une semonce de
Croquemitaine qu'elle a coute avec sang-froid et que je n'ai gure
entendue. Toute mon attention tait absorbe par l'abb Fervet, qui
paraissait prs de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait
tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je
m'apprtais  l'empcher de se fendre la tte sur les dalles; mais il
s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas  dire, avait
l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la colre ont
disparu, la douleur seule est reste, mais quelle douleur! Elle tait
immense, effrayante. Ses yeux agrandis taient attachs sur Lucie avec
un mlange de reproche ardent et d'pouvante dsespre. Mon ami, cet
homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'ge des
passions terribles, surtout pour les prtres. Ce n'est pas la fortune de
Lucie qu'il veut donner  l'glise, ce n'est pas son me qu'il veut
donner au ciel.... Je me trompe peut-tre, mais venez et voyez
vous-mme, car c'est  vous qu'il appartient de dessiller les yeux du
gnral, ceux de sa fille aussi. Ni mile ni moi n'oserions toucher une
question si dlicate devant elle; le grand-pre est trop vieux, la
vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est  vous d'tre ici le
vritable pre de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure
jusqu'au bout.

J'aurais d me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu.
L'abb s'est oppos aux reproches que le gnral adressait  sa fille.

Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a mme
compltement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-pre
porte aux personnes de mon tat; mais, lorsque je me suis trouv en
prsence de ce vieillard, elle a exig qu'il st la vrit en ce qui me
concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqu son irritation
par un louable scrupule de sincrit. M. de Turdy est souffrant.
Mademoiselle Lucie s'inquite... elle craint ma prsence; je me retire
sans dpit et sans murmure.

--Non, mordieu! s'est cri le gnral, personne ne vous chassera de
chez moi!

--Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a rpliqu avec affectation
M. l'abb.

Lucie.--Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-pre.

L'abb a salu profondment.

Le gnral Orgon.--Je sortirai d'ici avec vous!...

--Restez, mon pre, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai
respectueusement M. l'abb. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare
voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous tes irrit, ne vous
montrez pas ainsi. Nos htes se retirent, laissez les partir sans
s'apercevoir de nos agitations.

Elle a quitt la terrasse avec l'abb, dont les yeux dilats ont
retrouv une lueur d'esprance et de vie. Le gnral tait abm dans je
ne sais quelle mditation orageuse. Il s'est tourn vers moi, faisant
une mine de mauvais garon, et il m'a dit d'une voix de tonnerre:

Avez-vous du feu?

Heureux d'en tre quitte  si bon march, je lui ai offert un trs-bon
cigare  la place de sa pipe teinte et casse.

Au moins vous fumez, vous! a-t-il repris en allumant le cigare et en
gardant la pose et le ton tragiques; cet mile n'a aucun de mes gots!
C'est un bel esprit, un esprit fort, comme son pre. Et voil que ce
petit monsieur s'arrange de manire  ne pas quitter la place! Le vieux
Turdy le protge et prtend marier ma fille contre mon gr. C'est ce que
nous verrons, _sac--laine_! c'est ce que nous verrons!

mile m'avait donn le bon exemple: j'ai rpondu avec une douceur
diplomatique, j'ai plaid de mon mieux sa cause; mais j'ai vite remarqu
que ce n'tait pas le moyen de calmer le gnral. Il est de ces gens qui
abusent de la longanimit des autres et auxquels il faut tenir tte. Je
n'avais pas ce droit-l, mais j'ai bien vu que sa fille savait le
prendre et qu'elle pouvait s'en servir au besoin avec succs.

Elle est revenue au bout d'un quart d'heure et m'a pri de rester.
Alors, prenant avec autorit les grosses mains de son pre dans ses
petites mains:

Vous avez t fort mchant avec moi tout  l'heure, mon gnral! vous
allez me demander pardon.

--Un bon pardon  coups de cravache, voil ce que tu mriterais, toi!

--Bats-moi si tu veux, a rpondu Lucie en le tutoyant tout  coup, ce
qui a paru lui tre agrable: je supporterai cela de bonne grce et avec
plaisir pour l'amour de mon grand-pre.

--Ton grand-pre, ton grand-pre!... un vieux entt!...

--Pis que cela, un vieux athe, mais qui n'en ira pas moins droit au
ciel, parce qu'il est bon et qu'il m'a beaucoup aime. Oh! dis ce que tu
voudras, il vaut mieux que toi, surtout depuis que tu es dvot! Aussi tu
as toujours t jaloux de lui, fais-y attention: tu avais tort! je vous
aimais autant l'un que l'autre; mais, si tu continues  faire le
fanatique, je l'aimerai mieux que toi, et voil ce que tu auras gagn!

--Tu me traites de fanatique  prsent? Tu deviens folle! Tu ne crois
donc plus  rien?

--Je crois plus que jamais, parce que je crois mieux. Et moi aussi, j'ai
t fanatique, ou j'ai failli le devenir. J'ai failli me faire
religieuse au risque de te dsoler, et, quand je pensais  ton chagrin,
je travaillais  desscher mon coeur en exaltant mon cerveau; mais j'ai
rflchi, je me suis dit: N'est pas fanatique qui veut. C'est pour
quelques-uns une sublimit, parce que leur gnie est  la hauteur des
plus grandes preuves. Cela est bon pour M. Moreali et non pour moi. Eh
bien, cela ne vaut rien pour toi non plus, mon gnral. Tu peux avoir le
gnie militaire, mais tu n'as pas le gnie mtaphysique, je t'en
avertis. La preuve, c'est que tu ne m'as pas du tout dissuade d'estimer
M. Lemontier et de le prfrer au couvent, o j'avais rsolu de
m'ensevelir.

--Le couvent!... je ne veux pas de a! on peut faire son devoir dans le
monde, M. Moreali te l'a dit devant moi. pousez un homme qui pense
bien, un homme qui ait vos opinions et celles de votre pre....

--Veux-tu faire une gageure? s'cria mademoiselle La Quintinie; c'est
que M. Moreali, qui me blme tant de te rsister aujourd'hui,
m'encouragerait dans le projet de te dsobir en me faisant religieuse!

--Tu mens, ma chre Lucie!

--Gageons! Tu ne veux pas parier?

--Je ne veux pas entendre parler de couvent!

--Et pourtant tu m'y pousses sans y prendre garde!

--Moi?

--Oui, toi! Supposons que j'aie pour M. Lemontier une prfrence bien
dcide, une affection... complte!

--Cela n'est pas.

--Tu n'en sais rien!

Le gnral a bondi comme s'il tait frapp d'une balle.

Comment! je n'en sais rien? Je devrais le savoir, et je le sais!

--Tu ne le sais pas, et c'est ta faute. Tu es arriv ici bard de fer,
le drapeau en main, et parlant d'exterminer tous les hrtiques. Tu
tais si effrayant, que j'ai eu peur d'tre hrtique moi-mme.

--Tu l'es devenue?

--Tu vois bien! tu vas demander des fagots?

--Mais, _sac--laine_! je suis donc ridicule?

--Tu le deviendras, si tu continues!

J'admirais les ressources du caractre et de l'esprit de Lucie pour se
plier ainsi ou plutt pour se forcer  la nuance brusque et tranchante
qui seule peut tre saisie par l'intelligence rtive de son pre. Les
yeux de celui-ci se sont tourns vers moi, lanant de gros clairs,
comme pour me dire: Malheur  toi, blanc-bec, si tu souris! J'tais
sur mes gardes; je m'tais loign un peu, j'avais l'air de ne pas
entendre: je suivais un point noir qui glissait sur le lac, la barque
qui emportait Moreali. Le gnral s'est, de son ct, loign de
quelques pas, emmenant sa fille et lui parlant d'mile en tchant
d'assourdir le diapason peu flexible de sa voix irrite. Lucie m'a
appel:

Il faut que vous sachiez tout, car je ne sais pas encore, moi, si mon
pre ne va pas fermer la porte de la maison  double tour derrire mile
et derrire vous quand vous en serez sortis. Eh bien, je veux qu'mile
et son pre sachent bien que la rupture aurait lieu contre mon gr. Je
ne me suis pas promise contre le gr de mon pre. J'avais demand au
moins trois mois de rflexion et de relations qui nous permissent de
nous connatre, mile et moi: si on nous les refuse, ce ne sera pas ma
faute, et il faudra bien se soumettre; mais je dclare devant vous, 
mon pre, que ceci me dgote du mariage, et que, ne voulant pas
recommencer de si dlicates preuves sans rsultats, ni me marier avec
un inconnu, je fais voeu de ne me marier jamais!

--Assez! cria le gnral de toute la force de ses poumons, je cde...
_jusqu' nouvel ordre_! Vous voulez de l'excentrique? Faites-en. Vous ne
vous souciez pas de vous compromettre en recevant les visites d'un jeune
homme que je ne vous permettrais jamais d'pouser, s'il s'obstine dans
l'irrligion? Soit! courez-en les risques; ils sont assez graves; car,
lorsque vous aurez t compromise par lui, j'aurai la peine de le tuer,
moi! Allez-y!... bravez tout!... je m'en lave les mains!

Il quitta la terrasse au moment o mile y rentrait. En passant, il lui
demanda brusquement des nouvelles de M. de Turdy, et, sans couter la
rponse, il cria dans la cour pour qu'on lui prpart la barque.

O vas-tu, mon pre? lui dit Lucie en courant aprs lui.

Ils se parlrent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle,
ce qui me permit de mettre rapidement mile au courant de ce qui venait
de se passer.

Comment va mon grand-pre? dit Lucie en revenant seule.

--Beaucoup mieux, dit mile en lui baisant les mains. Il s'est endormi.
Misie est prs de lui. Mais o va donc le gnral?

--Vous le demandez? A Aix, o, grce  nos bons rameurs, il arrivera en
mme temps que M. Moreali. Il va tcher de repuiser en lui la force
qu'il vient de perdre avec moi. Ah! mile! Henri a d vous dire l'orage
qui a pass sur nous pendant que vous tiez auprs du grand-pre;
tchons que ces temptes n'arrivent plus jusqu' lui! Moi, j'en suis
brise!

Elle s'assit, et sa charmante tte, pleine de l'animation de la lutte,
se pencha ple comme un lis battu du vent. mile la soutint dans ses
bras en lui disant:

Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre libert, je combats
pour mon amour, nous ne pouvons pas tre vaincus!

--Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on
souffre de lutter contre son pre! un pre que l'on voit si rarement,
que le coeur appelle avec impatience, dont on rve l'arrive, l sur le
chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre
sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'touffer de
caresses, lui faire de ces quelques jours o on le tient enfin un
paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre,
tendu, chagrin, capricieux, et tout  coup violent et obstin!... car il
est devenu obstin! Il n'tait pas ainsi, il tait vif et faible: il est
encore faible, mais il s'attache d'autant plus  ceux qui lui soufflent
l'opinitret, et ses emportements ont perdu la franchise qui les
faisait oublier. Il vous dit: Je cde, et il se dit en lui-mme: Je
m'arrangerai pour ne pas cder. Ah! comme on me l'a chang, mon pauvre
pre! C'tait un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses navets;
ils ont mis les dtours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de
lion!...

Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux.
Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dvotion ait toujours t
parfaitement saine et sage, c'est  mile de vous le dire. Je sais
seulement qu'elle aime mile, j'en suis certain, et qu'elle dteste la
pression du Moreali.

Elle nous a quitts pour aller voir son grand-pre. Elle est revenue,
et, serrant les mains d'mile:

Il faut vous en aller! Le voil mieux, ce cher pre, je dois m'occuper
de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est l ce qui
m'a mis en rvolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder
dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le dfendre. Oh! je le
dfendrai jusqu' son dernier jour, et ils ne me feront pas aller 
Chambry, o ils voulaient m'attirer pour m'ter mon seul appui. Je
reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, mile. Je ne pourrai
peut-tre pas vous voir, mais vous verrez le grand-pre; il faut le
tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les
bourrasques.

mile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours
pour aller vous chercher.

Non, dit-elle, qu'_il_ vienne, et ne quittez pas le voisinage.

--Que craignez-vous donc? s'cria mile effray.

--Tout et rien! mon pre m'a fait hier des menaces... mile, n'ayez pas
peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir 
mon grand-pre; mais si, pendant un jour, on venait  bout de me sparer
de lui, je veux que vous soyez l, je vous le confie. Ne me le laissez
pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en
colre!... Hlas! voyez ce que je suis force de vous dire, ne souffrez
pas qu'il aperoive seulement l'ombre d'un prtre  son chevet...

Nous avons jur tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons
presse de nous rassurer nous-mmes sur le danger d'tre spars d'elle
sans savoir o elle serait emmene.

Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous crire; d'ailleurs,
je ne crois pas srieusement  ce danger-l. J'ai mis tout au pire pour
que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, mile, je ne vous avais
pas dit combien mon pre est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui
rsistant avec franchise, je m'tais toujours prserve; mais tout 
l'heure j'ai jou mon _va-tout_ avec lui. M. Henri a cru que je
triomphais parce que M. Moreali a quitt la place et parce que le
gnral a dit: Je cde. Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais,
un instant aprs, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur
ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui
arracher un mot de raison et de bont,... et je ne suis plus sre de
rien!

Ces aveux de Lucie laissaient mile dans un trouble extrme. Force
d'aller rejoindre son grand-pre, qui la faisait demander, elle ne
pouvait nous expliquer le degr d'influence de Moreali sur le gnral,
et nous ignorions de quel ct porter l'action principale. Mon avis
tait qu'mile me laisst courir vers cet abb pour le paralyser
n'importe comment. mile voulait se cacher dans le vieux chteau jour et
nuit pour surveiller le gnral et pour prserver Lucie et le grand-pre
de dangers... peut-tre imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs
sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti
 prendre que de courir aprs le gnral pour lui promettre qu'mile
quitterait le pays aussitt que M. de Turdy serait hors de danger, sauf
 vous laisser le soin de reprendre seul les ngociations.

Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis
quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous
avons vu revenir la barque du gnral. Nous l'avons attendu.

Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la grve, nous voil
tous calms, j'espre. C'est une trve de trois jours que nous devons
conclure. Pas un mot  M. de Turdy de ce qui s'est pass ce matin;
laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de
conversation particulire avec ma fille, une visite par jour d'une heure
au grand-pre, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion
avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voil les
conditions. J'ai donn ma parole et je vous la donne. Donnez la vtre,
et tout est dit... _jusqu' nouvel ordre_!

mile a chang une poigne de main un peu convulsive avec le gnral;
je me suis abstenu de dire un mot, voulant me rserver le droit de
servir d'intermdiaire entre votre fils et Lucie. Nous avons pass le
reste de la journe  nous promener autour du manoir, le gnral nous
surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous
repassions devant la grille, il est venu trs-gracieusement nous dire
que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a
cri:

A demain!

Nous voil tranquilliss, sinon tranquilles, pour trois jours, aprs
lesquels vous serez ici, et l'esprance nous reviendra.

                  Henri.




XXVII.

LUCIE A M. LEMONTIER, A CHNEVILLE.


          Turdy, 23 juin 1861.

     Monsieur,

J'ai promis de n'avoir avec mile aucun entretien particulier pendant
trois jours. Ce serait luder un engagement de la conscience que de lui
crire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser  vous,
 _vous seul_. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu,
j'ai entendu mile parler de vous. J'ai vu votre belle me  travers la
sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chris. Je vous sais
bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon coeur tout
entier.

Ce que je ne puis ni ne dois dire  mile dans la situation de
contrainte et d'incertitude o l'on nous tient, je peux, je veux le dire
 vous:--c'est mon secret que je confie  votre honneur. J'aime mile de
toutes les forces de mon me!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je
sais que ce n'est pas seulement de l'amiti, car j'ai connu, je connais
l'amiti, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme
et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse
de ne pas tre digne de lui, et un calme divin, une certitude complte
de vouloir mriter son affection et me dvouer  son bonheur.

Je me suis demand cent fois dj ce que je pouvais faire pour cela sans
lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffrent des siennes, et dont
quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc
que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accept
en nous-mmes devient aussitt un devoir. J'ai voulu en vain me le
dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir
de Dieu avec toutes ses consquences.

Je me suis dit aussi que j'avais dj fait pour l'amiti une partie de
ce sacrifice. J'ai respect les opinions de mon meilleur ami, de mon
grand-pre, et j'ai t amene  dployer toute l'nergie dont je suis
capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je
suis prs de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empcher la main
d'un prtre d'approcher le crucifix de ses lvres, et je sais que je
remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je dtournerais
au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je
vnre cette image et j'adore la loi de Jsus; mais ma conscience, sre
d'elle-mme, me commande ce que je fais.

Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprme, celui de
l'humanit, c'est--dire de la vraie charit chrtienne, qui respecte
jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au del, la libert de la conscience.
Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement  l'ge,
aux vertus de mon grand-pre et aux liens du sang qui m'unissent  lui.
Je le dois  n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un
inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son
droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, mile a
raison: la libert de l'me est sacre, et, pour qui a compris cela,
toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.

Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est
fait jour en moi est une rvlation de mon droit  l'amour et au
bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et
de servir Dieu selon les vues de l'homme  qui je consacrerai
volontairement ma vie tout entire.

Je me suis beaucoup interroge, je m'interroge  toute heure. Je suis
scrupuleuse, et mon amour ne peut tre qu'une religion. J'ai voulu
savoir si je ne cdais pas  quelque chose de personnel,  un instinct
vague et cependant imptueux que je sentais en moi, au rve enthousiaste
et passionn de la maternit, et ces mystrieuses motions, contre
lesquelles je luttais, me sont apparues sacres, inalinables. Enfin le
coeur et la conscience, la foi et la raison m'ont parl ensemble et
d'une seule voix m'ont dit: Aime, mais aime bien et sans rserve!

Une circonstance providentielle m'a rendue tout  coup trs-forte, de
trs-craintive que j'avais t d'abord. Je veux que vous soyez bien
difi sur ce point.

J'ai dit  mile que j'avais connu l'_amour_; il m'a dit vous avoir
racont l'histoire de Lucette. Tout  l'heure je vous disais avoir connu
l'amiti; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-pre. J'ai  vous
raconter l'histoire de l'abb Fervet; elle sera courte.

L'abb est un honnte homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez.
C'est un esprit de premier ordre, un caractre de noble et forte trempe,
un chrtien sincre et ardent. Quelque chose manque  son coeur, qui a
des lans de sensibilit gnreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est
comme avari dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est
affaibli dans l'intelligence, la logique peut-tre, en s'exagrant
elle-mme, ou bien, pour entrer dans vos ides, monsieur, dans vos ides
qui deviennent si claires pour moi, peut-tre le rtrcissement impos
par lui  son coeur a-t-il eu sa raction dans le cerveau. M. Moreali
n'est plus l'abb Fervet. Une dvotion trop peu claire a aigri le
caractre de mon pre, un mysticisme trop approfondi a branl l'quit
de mon directeur.

Il tait mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais
confesse  lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense 
cet gard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais  le voir plac en
dehors et comme au-dessus du dtail des vulgarits de la faiblesse
humaine. Il me semblait justement rserv pour les dcisions d'une haute
sagesse, non pour rsoudre les ergotages des consciences troubles, mais
pour entretenir et dvelopper dans les mes prises d'idal les grands
instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggr l'ide
de me faire religieuse. Il l'a lude d'abord, entretenue ensuite; enfin
il a voulu me l'imposer au moment o je sentais devoir y renoncer.

L'amiti que j'avais pour lui et pu tre concentre dans le domaine de
l'esprit, et s'appeler seulement respect, vnration; mais je l'avais
assez connu au couvent, o il me donnait des leons particulires, pour
que le charme srieux de son entretien et la bienveillance paternelle de
ses manires eussent conquis ma reconnaissance et par consquent mon
affection. Je voyais en lui plus qu'un pre spirituel; c'tait un ami
que je plaais dans ma pense entre mon pre et mon grand-pre; il me
servait comme de lien intrieur pour les chrir galement, malgr la
diffrence de leurs caractres. Il supplait  ce que je ne trouvais
point en eux qui rpondt  mes croyances et  mes aspirations
religieuses. Il supplait aussi  l'intelligence qui manquait  mon
vieux confesseur de Chambry.

Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus t qu'une
correspondance. Mes lettres taient peu frquentes, mais longues; elles
rsumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient
peu de lui-mme, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai;
vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.

Son arrive ici m'a surprise, son dguisement m'a blesse. Il ne m'a pas
fait connatre qu'il et une mission ecclsiastique; il m'a dit au
contraire, durant notre dernire explication, que le principal objet de
cette mystrieuse campagne tait de me ramener  l'orthodoxie. Je me
suis refuse  des entretiens particuliers, cela tait en dehors de nos
habitudes. Je ne m'tais jamais trouve seule avec lui au couvent, et,
malgr son ge et son caractre, je ne voulais pas avoir  dire  mile
que j'accordais le tte--tte  un autre homme que lui. Je sais qu'il
en et t bless et afflig.

L'abb, malgr ma rpugnance  le voir  Turdy, s'y est prsent,  ma
grande surprise, sous le patronage de mon pre. Je ne savais pas qu'ils
se fussent dj connus.

Vous savez par mile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa
confiance, et quelles relations amicales commenaient  s'tablir entre
eux; mais les convictions inbranlables d'mile ont vite dcourag
l'abb. Mon pre tait fort impatient de vaincre toute rsistance. Hier
soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congdier par une
lettre. J'avais russi  envoyer coucher mon grand-pre; mais il tait
inquiet, il sentait un prtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait
pas. Il avait pass dans la bibliothque, qui est au-dessus du salon;
toutes les fentres taient ouvertes aux deux tages.

Je me refusais non-seulement  congdier mile, mais encore  lui faire
des conditions. La discussion tait vive. M. Moreali passait de la
prire de l'ami  la menace du prtre; mon pre y mettait de la
violence, il prtendait me faire crire comme dans la scne de la
duchesse de Guise; mon grand-pre parut tout  coup sur la porte du
salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche,
son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille pe,
il ressemblait  un spectre. Je m'lanai vers lui, je lui tai l'pe;
c'tait bien assez de sa prsence pour me protger. Je l'enveloppai de
chles, je le fis asseoir sur le canap, j'essayai de lui faire croire
que nous venions de nous livrer  une plaisanterie.

Non, non! s'cria-t-il avec une vhmence effrayante, j'ai entendu, je
vois, je comprends! C'est la perscution religieuse dans ma maison,
c'est le prtre! et quel prtre! l'abb Fervet, car son nom vous a
chapp. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le
mauvais gnie de ta mre! c'est l'ancien objet de la haine du gnral!
c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait d pourfendre
lorsque, grce  son beau zle, ma fille faisait  son fianc les mmes
conditions qu'on veut te dicter vis--vis d'mile! Vous n'avez pourtant
pas cd, vous, mon gendre, et vous voulez qu'mile fasse aujourd'hui
une platitude  laquelle vous vous tes refus il y a vingt ans? C'tait
sous Louis-Philippe, vous tiez voltairien comme le roi! Vous avez
refus d'aller  confesse, mais vous avez transig; vous avez souffert
que votre femme gardt ou reprt son confesseur. Je ne le connaissais
que de nom, moi! J'avais toujours ferm ma porte aux prtres, vous leur
avez rouvert la vtre, comme si ce n'tait pas assez de la libert
qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'pancher sans
tmoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon aptre, il a
endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exalte
et mystique. Elle s'est use dans les austrits, elle s'est tue par le
jene et les prosternations, et, quand vous l'avez ramene ici,
mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous
ai dit: Il est trop tard! les prtres m'ont tu ma fille; vous tes
brutal et faible, vous tes inconsquent, vous n'lverez pas ma
petite-fille. Ma soeur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et
tolrante. Lucie est  moi, elle n'est pas  vous! Voil ce que je vous
ai dit, et vous avez cd; mais vous voil dvot aujourd'hui, soit!
Qu'avez-vous  dire? Lucie n'a t que trop pieusement leve,
puisqu'elle voulait tre nonne; mais voil qu'elle consent au mariage,
et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me
l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais d vous tuer le jour o, voyant
expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspre et presque folle de
la crainte de l'enfer, vous m'avez cri en pleurant: Ah! c'est ce
fanatique, c'est l'abb Fervet qui lui a t la raison et la vie! Et
vous voil aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi!
Vous voulez donc me tuer aussi?

Mon grand-pre s'est vanoui. Je ne me suis plus occupe que de lui. On
m'a dit que l'abb s'tait senti trs-mal de son ct. C'est mon pre
qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait pass la nuit chez nous,
et qu'il avait encore confr avec mon pre avant d'aller trouver mile,
qui a d vous rendre compte du reste des vnements.

Mon grand-pre s'est senti mieux aprs avoir vu mile, et je l'ai
compltement rassur en lui jurant que l'abb ne remettrait plus les
pieds ici. Il a toute sa tte, mais il n'a pas la mmoire bien nette de
ce qui s'est pass hier au soir, et je tche de lui persuader qu'il a
fait un mauvais rve. J'ai voulu cependant que mon pre claircit ce qui
restait mystrieux pour moi dans la colre de mon grand-pre contre
l'abb. Mon pre s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donn sa
parole d'viter, quant  prsent, toute discussion. Je lui ai jur que
je ne ferais aucune rflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et
que je dsirais beaucoup entendre justifier l'abb, pour lequel, malgr
ma rvolte, j'avais toujours de la vnration. En parlant ainsi, je
croyais que dans son exaltation mon grand-pre avait beaucoup exagr.
Le gnral a consenti  parler, avec beaucoup de rticences il est vrai,
et en s'abandonnant  son insu aux frquentes contradictions qui lui
sont familires; mais j'en ai assez entendu pour tre certaine 
prsent de la vrit. L'abb a eu une jeunesse asctique fougueuse de
zle et d'austrit. Ma mre, que je n'ai pas connue, et que mon
grand-pre m'a toujours dpeinte comme une me timore et un cerveau
impressionnable, a subi l'ascendant du prtre qui la confessait. Je
savais dj qu'elle avait perdu la sant et presque la raison dans cette
vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a
pas su ou qui n'a pas voulu gurir l'exaltation maladive de ma pauvre
mre ft l'abb Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai
connu  Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec
lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mre. Vous vous
demanderez peut-tre aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parl de
cet abb  mon pre et  mon grand-pre. C'est que jusqu' prsent mon
pre tait aussi hostile au clerg que mon grand-pre lui-mme: le nom
d'un prtre, quel qu'il ft, leur suggrait  tous deux des rflexions
ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom
de mon ami....

Mon ami! peut-il l'tre encore? Je rends justice  la sincrit de sa
foi, mais je sens que les rvlations de mon grand-pre et de mon pre
lui ont ferm l'accs de mon coeur: son silence avec moi sur le pass,
l'empire soudain qu'il a repris sur mon pre, malgr les prventions de
celui-ci, les dtours qu'il a employs pour se rapprocher de moi, le
silence de ma vieille tante elle-mme lorsque je lui parlais de ce
directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par
ou-dire, et qu'elle est brouille avec les noms au point d'tre capable
d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est
fort ge.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de
la conduite de M. Fervet. Je le sais dsintress, chaste et fervent,
voil tout ce que je sais; le reste est un mystre. S'est-il repenti du
mauvais effet de sa direction sur ma mre au point de changer pendant
plusieurs annes son point de vue religieux, et de vouloir par son
influence me prserver des mmes exagrations? Pourquoi donc aujourd'hui
reprend-il les foudres de l'intolrance pour me sparer d'mile?
Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du clotre? Et comment
peut-il concilier la rudesse de son zle avec les petites duplicits ou
avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?

J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle  mon secours, et cette
longue lettre abrgera beaucoup, j'espre, votre examen de ma situation.
Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon pre sous le joug
d'un homme redoutable et peut-tre inflexible. Je crains pour mon pauvre
grand-pre, avec qui l'abb a exprim le vif dsir de causer, certain,
dit-il, de faire tomber ses prventions et de ramener son me  Dieu.
Osera-t-il se prsenter de nouveau chez nous malgr ma dfense? mile,
jusqu' prsent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent
avec l'abb, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais
comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis
vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je
rsister  la volont paternelle, traner notre nom devant des
tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible....
Enfin venez! Mon grand-pre vous appelle aussi et vous attend avec
impatience. Quel que soit l'accueil de mon pre, souvenez-vous qu'
Turdy, vous tes chez M. de Turdy et chez moi.

A vos pieds et dans vos bras, monsieur,

                  Lucie.




XXVIII.


La trve tait bien prs d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait  Aix.
Son premier soin, aprs avoir caus avec son fils, fut de le faire
partir pour Chneville, une terre qu'il possdait dans la valle du
Rhne, au-dessous de Lyon; l, le jeune homme recevrait en quelques
heures les communications ncessaires. C'tait l'poque o, tous les
ans, le pre et le fils habitaient cette rsidence, o mile avait t
lev et qu'il aimait beaucoup.

M. Lemontier sentait que la prsence d'mile ne pouvait qu'augmenter
l'irritation du gnral et stimuler la vigilance hostile de l'abb.
D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque chappe au dehors,
il ne fallait pas que Lucie ft compromise par le voisinage de l'objet
de cette lutte. mile souffrit beaucoup de s'loigner du thtre des
vnements et de se sentir rduit  l'inaction; mais il comprit la
sagesse de son pre: il remit son sort entre ses mains et partit,
cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. mile avait une grande
force de volont, on a pu en avoir la preuve dans ses dernires lettres.
Il n'tait peut-tre pas ce qu'au temps de Grandisson on et appel un
jeune homme accompli; mais il tait naf, gnreux, enthousiaste, et
d'un caractre assez solide pour porter la spontanit de ses lans.
S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les
limites de la justice. S'il avait les ferveurs du nophyte philosophe,
il n'y mlait pas le sot orgueil de la dispute, et son pre le calmait
sans peine, car son pre tait pour lui le type de la raison et de la
bont.

Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare et
dsir les suivre: mais il sentit qu'il pouvait tre utile  M.
Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait
chez ce jeune homme un fonds de dvouement et d'affection dont il ne se
vantait pas, qu'il n'apprciait peut-tre pas lui-mme, mais que M.
Lemontier connaissait bien, et qu'il savait dvelopper en le mettant 
l'preuve. Henri s'tablit donc au village du Bourget, sur la mme rive
du lac o est situ le chteau de Turdy, et  une courte distance. M.
Lemontier se rendit  Turdy, dcid  y passer tout le temps ncessaire
et  ne s'en laisser chasser par personne, conformment au dsir de
Lucie et du grand-pre.

Pendant que le sige se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux
mouvements de ses adversaires, faisait aussi son volution. Il laissait
 Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui et t de nul secours, et
il allait recevoir  Chambry un auxiliaire important qu'il attendait
avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volont
qu'il voulait opposer  M. Lemontier, c'tait le pre Onorio, le capucin
romain qui, par son influence, avait renouvel  sa manire l'me de
Moreali et bien d'autres.

Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement trac dans la
lettre onzime de cette collection, crite par Moreali  mademoiselle La
Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura
aussi bien que nous par quelles preuves avait pass la croyance de
l'abb, quelles ambitions lgitimes et nobles avaient t refoules et
froisses en lui par le joug somnolent de l'infaillibilit papale,
ressource purile, mais unique et dernire, de l'orthodoxie agonisante;
quels dgots mortels il avait prouvs en se retrouvant, priv de
persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin
quel dsespoir exalt l'avait jet dans les bras du pre Onorio, un des
derniers saints de cette orthodoxie ruine, un esprit passionn, une vie
austre, une parole saisissante, mlange d'inspiration et d'garement,
le cynisme enthousiaste de la dmission humaine.

     [Note 2: Veuillez cherchez: La Religion est perdue.]

Il avait fallu  la vive intelligence de Moreali,  bout d'efforts, le
refuge de cette folie sacre pour ne pas abjurer toute croyance. Il et
fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie
spiritualiste, confuse encore  bien des gards, mais claire d'en
haut, ne du divin principe de la libert, nourrie de la notion du
progrs et en pleine route dj vers les vastes horizons de l'avenir.
Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans
son fils. Il tait bloui, effray, indign de la force de cette
raction contre les doctrines de mort du pre Onorio, son dernier asile.
Il tait trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir dbord
et entran; cette raction, on et pu la paralyser en faisant entrer
ses lumires et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'glise ne
veut pas de ce concours htrodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui
la haine des hommes libres et des crits nouveaux, cette robe de Nessus
du prtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt tortur,
consum, sans avoir pu vaincre.

Moreali, esprit entreprenant et toujours spontan quand mme, tait venu
en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisment des
vellits de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un
couvent d'hommes en mme temps qu'elle fonderait un couvent de femmes,
et qu'il voulait donner au pre Onorio la direction du premier, se
rservant pour lui-mme tacitement celle du second. Il tait riche, et
le saint-sige l'avait autoris  fonder son tablissement religieux
dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre tre envahi par
l'esprit gallican en se trouvant annex  la France. Pour traiter de
l'achat d'une proprit convenable sans trop donner l'veil  l'esprit
d'opposition que le prtre suppose toujours dloyal, Moreali s'tait
fait autoriser  prendre l'habit sculier. On pensait peut-tre aussi
que les fidles de Savoie taient aussi jaloux de leurs intrts que les
autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.

Ce n'tait pas l, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abb prt
tant de prcautions et voult cacher jusqu' son nom. En effet, il en
avait donc une autre. Il l'avait dit  mile, et il n'avait pas menti.
Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa libert d'action,
car il avait sujet d'apprhender quelque violent scandale venant
entraver ses projets. Ne la connat-on pas maintenant, cette raison? Il
savait que le gnral La Quintinie lui avait vou de mortels
ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgr son grand ge,
n'avait peut-tre pas, comme mademoiselle de Turdy, oubli son nom. Il
fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la
parole ce que ses lettres n'avaient pu oprer. Lucie se refuserait
peut-tre  des rendez-vous,  des confrences mystrieuses. Il fallait
pntrer  tout prix jusqu' elle. L'abb avait russi.

Et pourtant il avait failli chouer. Sa premire rencontre avec le
gnral chez mademoiselle de Turdy avait t orageuse. Il avait
audacieusement provoqu cette rencontre en se faisant reconnatre et
accepter par la vieille tante, aprs l'avoir fascine et conquise par
ses soins. 'avait t l'affaire de peu de jours. Moreali avait
d'exquises et chastes sductions dont il connaissait la puissance. Se
fiant donc  lui-mme de plus en plus, il avait pri la tante de le
faire dner avec le gnral  l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu
que le gnral s'tait rendu  l'appel d'un billet mystrieux. Le
gnral avait dn et pass la soire avec lui sans le reconnatre. Il
ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et mme il l'avait rarement
vu, bien que Moreali et t l'arbitre secret de ses destines
conjugales.

Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy tant rentre dans ses
appartements et le gnral prolongeant la veille avec l'aimable et
pieux sculier qui l'avait convenablement sond et assoupli depuis
quelques heures, Moreali s'tait fait raconter la vie et la mort de
madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette
douleur, et il avait saisi les secrtes oprations de la conscience du
gnral. Longtemps celui-ci s'tait reproch la mort de sa femme comme
un rsultat de sa faiblesse envers le prtre. Devenu dvot par vanit,
pour marcher de pair au sortir du sermon et de la confrence avec
certains officiers suprieurs de la vieille roche et pour recevoir les
cajoleries des vques et de leur suite, il avait tout  coup dcouvert
que la mort de sa femme avait t, non celle d'une victime, mais celle
d'une sainte, et il s'tait fait  ses yeux presqu'un mrite de ce qui
avait t si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le
trouva donc suffisamment prpar, et l'abb Fervet se rvla.

Un sentiment humain, un reste de dignit virile, un dernier battement de
coeur pour la femme qu'il avait aime rendirent le gnral furieux et
menaant pendant quelques minutes. Moreali, non moins mu, lui offrit sa
poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaill
sincrement  sauver l'me de madame La Quintinie. Le gnral pleura,
s'humilia et demanda  l'abb de le confesser et de l'absoudre; ce qui
fut fait en l'oratoire du comte de Luiges,  Chambry, le lendemain
matin. L'abb Fervet n'avait jamais cess de confesser les hommes.

Ds ce moment, le gnral, heureux d'avoir trouv une volont  mettre 
la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mrite
et de science  opposer  ce qu'il appelait l'ergotage philosophique
d'mile, appartint corps et me  son ancien perscuteur,  son ancien
ennemi,  l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empcher son
mariage et soulev depuis, dans son coeur incertain et troubl, des
temptes d'indignation et de jalousie.

Pendant ces oprations de l'abb, le capucin tait en route. Il tait
appel pour prendre connaissance d'une proprit que Moreali avait
commenc  marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins
de l'anachorte. Moreali hsitait maintenant dans la ralisation de ce
projet en voyant la rsistance de Lucie  un projet analogue; mais il
esprait que l'loquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint
agiraient sur elle.

Le jour de l'expiration de la fameuse trve imagine par Moreali pour
donner  Onorio le temps d'arriver, un frre quteur se prsenta  la
porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le gnral
tait averti, il ne bougea pas. Misie, habitue aux charits de Lucie et
prvenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses troites
convictions, alla demander  sa jeune matresse ce qu'il fallait donner
au religieux mendiant. Lucie tait dans la bibliothque avec M.
Lemontier, arriv depuis peu d'instants. On tait en train de servir l
le souper du grand-pre, qui tait assez bien pour sortir de sa chambre,
mais encore trop faible pour descendre au salon.

Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoy son aumne,
Misie revint lui dire que ce pauvre frre tait bien fatigu, qu'il
avait les pieds en sang, et qu'il demandait  coucher sur une botte de
paille dans un coin du vieux chteau ou des curies.

Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il
voudra, rpondit Lucie.

Et elle se remit  parler d'mile avec M. Lemontier.

Elle tait heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine
intelligence, d'une vaste rudition et d'un caractre aussi pur que son
esprit. C'tait un de ces persvrants chercheurs de lumire que le
vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais
qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque sicle plus
profondment le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait
pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un rvlateur. Nulle
intelligence n'tait plus modeste, nul extrieur plus simple. Sa parole
tait douce, claire, sans ornements inutiles. Il coutait plus qu'il ne
dmontrait. Son esprit tait toujours occup de comprendre afin de juger
sans passion et de conclure sans partialit. Et, sous cette tranquillit
d'me, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trsors
de bont, une patience inaltrable.

Bien qu'mile et parl de son pre avec enthousiasme, Lucie ne le
trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rv, car mile l'avait
avertie de l'tonnante simplicit de ses manires; il lui avait prdit
qu'au lieu d'tre blouie, elle serait charme. Lucie se sentait aussi 
l'aise avec M. Lemontier que si elle l'et toujours connu. Dj elle
l'avait prsent au vieux Turdy, qui l'avait reu avec une joie
expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux
heures avec eux avant de retourner  sa chambre de malade.

Le gnral, avec qui Lucie avait dn, ne paraissait pas. M. Lemontier
lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le gnral
fit rpondre qu'aprs le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel
hte au salon. M. Lemontier ayant complt toutes les notions que
devaient lui fournir Lucie et son grand-pre, descendit au salon et y
trouva le gnral flanqu du capucin. Ce n'tait pas le moment de causer
d'affaires: l'affectation du gnral  ne pas congdier ce vieillard
silencieux et fatigu prouva de reste  M. Lemontier qu'on reculait pour
ce jour-l devant les explications.

Mais quel tait ce nouveau personnage inconnu  Lucie et qui se trouvait
subitement li avec le gnral? Un passant, un plerin recevant
l'hospitalit d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui
l'examinait tout en causant de choses d'un intrt gnral avec M. La
Quintinie, comprit vite que ce n'tait ni un passant ni un intrigant,
mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme tait trs-vieux ou
trs-us par les austrits. Sa figure commune et terne avait tout 
coup de grands clairs sans cause apparente. L'oeil teint tenait
assoupies des flammes qui s'chappaient comme des dcharges de lumire
lectrique. Le front trs-lev, serr aux tempes, contrastait dans sa
nudit avec le front court et large du gnral.

Il tait vtu de bure et souill de poussire, sa peau et ses vtements
diffraient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et
d'humidit. Il parlait mal le franais et paraissait le comprendre plus
mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le
gnral s'efforait de lui parler. Assis prs de la fentre ouverte, il
avait peut-tre froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en
souciait pas. Il appartenait  ce temprament insensible ou invulnrable
qui est propre aux exalts, aux martyrs et aux fous.

M. Lemontier observait son profil socratique, vid pour ainsi dire,
comme si la maigreur des jenes n'et laiss en saillie que les lignes
osseuses et emport la trace de tous les instincts. Le front seul avait
pouss en hauteur, et par l ce n'tait plus Socrate, mais quelque chose
de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le pre d'mile sentit que
l'homme n'tait pas mprisable, et il lui parla en bon italien bien
rhythm. Une lueur de satisfaction claira les traits du pauvre moine,
qui, fourvoy, ennuy et rsign, s'tait chang en statue.

Il raconta navement  M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il
avait voyag en chemin de fer, par mer, en diligence et  pied. De tout
cela, nul tonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats,
aucune proccupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avait _march
dans ses penses_, disait-il; il n'avait rien vu.

C'est trs-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les
penses sont nobles. Vous pensiez  Dieu?

--A Dieu toujours et  beaucoup de petites choses que je demandais 
Dieu de m'expliquer.

--Par exemple?

--D'abord pourquoi l'on tient  aller vite, comme si l'on croyait
avancer en changeant de place?

--Dieu vous a-t-il rpondu?

--Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant
partout, il n'tait pas besoin de se hter pour la rencontrer.

--Et que lui demandiez-vous encore?

--Si les anges voyagent.

--Et Dieu?...

--Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur.

--Aussi vite que la pense?

--Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grce!

--Trs-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc
devanc et rduit  l'impuissance?

--Cela, c'est un mystre. J'y ai song quelquefois.

--Avez-vous questionn Dieu l-dessus?

--Non, il m'et dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour  vivre!

L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce
moine comme un produit curieux du travail asctique, le moine rpondant
par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.

C'tait au tour du gnral  ne pas comprendre. Il s'vertuait  saisir
un mot dans chaque phrase, se demandant d'o venait  l'homme
_subversif_ cette audace tranquille d'interroger un saint. Son
tonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le
capucin, qui n'avait pu changer avec lui dix paroles, et qui lui
marquait une extrme froideur, parut s'tre pris d'abandon et de
sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main
en changeant avec lui le souhait de _felicissima notte_. Puis il revint
sur ses pas et lui demanda si sa fille tait malade, qu'il ne l'avait
pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le pre de Lucie, ce que M. La
Quintinie avait pu lui expliquer  cet gard ayant t compltement
perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du _quiproquo_
pour s'instruire. Sr de n'tre pas compris du gnral, qui le suivait
la bouche bante, il demanda  son tour au capucin s'il connaissait _la
signora Lucia_.

Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumne et accord l'hospitalit.
On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On
m'a dit qu'elle savait trs-bien ma langue, elle aussi.

--Nous y voil, pensa M. Lemontier.

Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin.

Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.

--Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, rpondit le pre
Onorio, compltement dupe de son erreur de personnes. Je vais o l'on
m'appelle, comme je sors d'o l'on me chasse. On m'a dit qu'un pre me
rclamait, c'est vous; et qu'un grand-pre voulait me battre, o est-il?
Me voil! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est  lui
et ne vaut pas la peine qu'il le protge.

Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et
doux.

Le gnral et bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa rserve
en lui rpondant d'une manire vasive et en se htant de prendre cong
de lui jusqu'au lendemain.

Vous retournez  Aix? dit le gnral schement.

--Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engag  passer
quelques jours chez lui.

--Ah! monsieur votre fils?...

--Est all m'attendre chez moi.

--Alors... nous causerons....

--Quand il vous plaira, gnral, rpondit M. Lemontier en reprenant le
chemin de la bibliothque, o Lucie l'attendait.

--Ce diable d'homme! pensait le gnral en se couchant. Il tait si
press de parler, et il me semble que ce moine lui en ait t l'envie!
Pourquoi donc, _sac--laine_! ai-je oubli tant que cela l'italien, que
je croyais savoir?

Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche  l'usage des
commenants.

M. Lemontier conseilla  Lucie de voir et d'couter le moine, de le
laisser catchiser, et de faire accepter  M. de Turdy la prsence de
cet aptre dans sa maison pendant le temps ncessaire.

Et mme, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de
rappeler Moreali. Vous avez peut-tre t un peu vite; il et mieux valu
ne pas le chasser. Je suis l, je veille, et je me charge de recevoir
tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les
craintes et l'irritation du grand-pre, l'amener  sourire de cette
vaine perscution et  la laisser s'user d'elle-mme autour de lui. Du
moment que vous tes sauve de l'entranement religieux, nous sommes
tous sauvs. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les
trop viter. Donnez de la gaiet et un peu de malice prudente au
grand-pre; je vous rponds qu'appuy sur nous, et sr de vous
dsormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa
vitalit.

M. Lemontier ne se trompait pas. Ds le lendemain, M. de Turdy tait
sous les armes, enchant d'avoir  travailler, lui aussi, au rachat de
la libert de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses
habitudes.

Le capucin rclama un entretien avec Lucie. On le reut au salon, toute
la famille prsente. L, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation
secrte, mais elle s'engagea  couter le moine aussi longtemps qu'il
lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son
grand-pre se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le
compte du gnral, qui craignait que l'orateur n'et pas ses coudes
franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et
qu'il mprisait profondment les subterfuges. Il tait l'antithse du
jsuitisme, il tait l'anachorte des anciens jours; il en avait la foi,
la vigueur et la science thologique; seulement, cet homme du pass
transport au XIXe sicle, n'ayant plus sa raison d'tre,
chantait dans le vide, et l'cho de sa voix retournait sur lui-mme sans
rien branler de solide au dehors.

Il parla avec une grande abondance de coeur pourtant, car il avait
personnifi Dieu  son image; il s'entretenait avec lui d'gal  gal,
tantt avec une tendresse touchante, tantt avec une trivialit comique.
Il aimait ce Dieu de sa faon  l'exclusion absolue et complte de tout
tre rel. Il dialoguait avec lui  la manire des sibylles, rptant
ses rponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant
mal  l'assistance, se livrant  une pantomime comique parfois et
parfois sublime de persuasion et de simplicit. Il a dit des choses
admirables et des choses rvoltantes. Il fut loquent et puril. Le
vieux Turdy riait  son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre
attention. Le gnral admirait de confiance, devinant au geste et 
l'inflexion apparemment que tout devait tre magnifique. M. Lemontier
tait attentif, et, quand il y avait  louer, il laissait chapper un
mot d'approbation qui tonnait grandement le gnral. Lucie tait grave
et triste; elle sentait profondment le nant de cette doctrine de mort
dont un reprsentant sincre et courageux lui disait le dernier mot.
Elle avait travers avec dgot les transactions de mauvaise foi de la
propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, le _De
profundis_ de l'humanit, la ngation de la vie divine. On ne dserte
pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a
longtemps couv la flamme et guett le rveil. Ce regret fut le dernier.
Quand le capucin eut fini de prcher le renoncement absolu, elle lui dit
simplement:

Je vous remercie, pre Onorio, vous m'avez ramene au vrai Dieu!

Le grand-pre et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, extnu de
fatigue, se retira en bnissant l'assistance. Le gnral crut triompher;
il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.

Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous
venez d'entendre?

--Concluant pour le suicide, rpondit M. Lemontier.

--Comment? quoi? il a parl sur le suicide?

M. Lemontier rsuma clairement le discours du capucin et en fit toucher
du doigt toutes les consquences au gnral.

La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie et
t persuade sans retour, car elle se ferait religieuse ds demain.
Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, gnral?

--Non pas, _sac--laine_! jamais!... Mais croyez-vous rellement que ce
moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseill de faire des
voeux?

--Il nous l'a conseill  tous, et  vous tout le premier.

--A moi!  moi! Moi, me faire capucin?...

--Au nom de la logique, certes.

--Mais vous vous moquez?

--Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la
terre est pch au dire de ce prdicateur. Votre habit propre et commode
est un pch, le dner sain et copieux que vous prendrez tantt est un
pch. Votre sant, votre activit, votre autorit, votre prire, votre
croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-mme, tout est
pch en vous et autour de vous.

--Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne?

--Ce qu'il est lui-mme, un spectre, un cadavre, rien!

--Tenez, monsieur Lemontier, reprit le gnral en arpentant les alles 
grands pas, je sais qu'il y a des exagrs;... il y en a partout!...
Vous tes un libral!... Vous savez bien qu'il y a des jacobins?... On
m'avait vant ce moine comme trs-loquent....

--Il l'est.

--Il parat, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas got pour
a, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer....

--Je doute que M. de Turdy y consente. Cette loquence l'a diverti....

--Oui, c'est un athe, lui! il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la
religion prte  rire!

--Vous eussiez ri de mme... si vos oreilles eussent t plus habitues
 l'accent campanien du prdicateur.

--Ah! il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je
perds un peu de ce qu'il dit! Ah a! il a donc t... grotesque?

--Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et  dessein. Cette verve italienne
soutenait son raisonnement. Il raillait les incrdules, les ambitieux,
les chrtiens tides, tous ceux qui prtendent faire leur salut sans
renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la famille. Il les
contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les foudres du Dieu de
Job, il les pulvrisait et les foulait aux pieds. Il appelait le diable
 son aide, et Dieu commandait  Satan de torturer dans l'ternit ces
mes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois
dans sa vision de l'enfer. C'tait fort beau, je vous assure, et j'aurai
du plaisir  l'entendre encore.

--a ne vous fait donc rien,  vous? vous ne croyez  rien?

--Je crois en Dieu, gnral; mais, pas plus que vous, je ne crois au
diable.

Le gnral ne rpondit pas. Il pensait  sa femme, que la peur de
l'enfer avait tue. Il se demandait  lui-mme s'il y croyait.--L'image
d'un dmon arm d'une fourche se prsenta devant lui; il crut voir un
Kabyle et chercha  son ct dsarm son sabre pour taillader ce
gringalet. Puis il sourit, et dit  M. Lemontier:

Non, je ne crois pas au diable; c'est un pouvantail pour les capons!

Puis, un peu mortifi de cette concession o M. Lemontier l'avait
entran, il reprit avec humeur:

Mais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et
nous en avons de srieuses  rgler.

--Je le sais, gnral, et je suis venu ici pour m'entendre avec vous.

--Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, _sac--laine_! vous ne me
dplaisez pas: vous me paraissez un homme bien lev et de bon sens,
mile est un gentil garon;... mais c'est un exalt, et nous ne pourrons
jamais nous entendre. Voil, j'ai dit.

--Laissez-moi dire  mon tour.

--Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien.... Je ne vous ai
pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parl de vous, vous tes
aussi entt que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne
ferai flchir mes croyances.

--Nous ne flchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos enfants
compltement libres.

--Vous n'empcherez pas ma fille de pratiquer?

--Je m'y engage de la part d'mile.

--Ah! voil quelque chose de gagn! vous tes plus sage que lui, je le
disais bien! mais....

--Mais quoi, gnral?

--Vous la dtournerez de ses devoirs; vous y travaillez dj, vous tes
ici pour a. Hein, vous voyez! on ne m'en fait pas accroire,  moi!

--Permettez, gnral, reprit M. Lemontier avec fermet; si je devais
travailler  modifier les ides de mademoiselle La Quintinie, je m'en
attribuerais le droit, n'en doutez pas, et ce droit-l, mile ne
pourrait jamais l'aliner non plus pour son compte; mais nous n'agirions
pas  la manire des catholiques; nous laisserions  Lucie libert
absolue d'couter, de lire, d'examiner toutes les instructions et toutes
les exhortations contraires aux ntres. D'o viennent les erreurs
invtres selon nous? Des croyances sans examen possible, sans
discussion permise. Que les prtres parlent et qu'ils nous laissent
parler, nous ne demandons pas autre chose.

--Cependant... mile lui a dj persuad de renvoyer d'ici son directeur
de conscience, un homme excellent, dvou... qui l'autorise  se marier,
pourvu que le mariage soit chrtien et convenable.

--Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseill  mademoiselle
La Quintinie, et que M. l'abb Fervet....

--Vous savez son nom?

--Oui, gnral, je sais beaucoup de choses qui le concernent, et la
preuve que, tout en travaillant  combattre son influence, je ne dsire
pas l'empcher de travailler contre la mienne, c'est que j'ai demand 
M. de Turdy de lever la sentence de bannissement, et  mademoiselle
Lucie de faire bon accueil  votre protg.

--Est-ce vrai?... Allons! c'est agir en galant homme, il n'y a pas 
dire! Je vais conseiller au capucin de dguerpir et faire prier l'abb
de reparatre.

--Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave, prenez
garde!... M. l'abb Fervet comptait beaucoup sur lui, et mademoiselle
La Quintinie a peut-tre le dsir de l'entendre encore.

Le gnral s'oublia.

Au diable le capucin! s'cria-t-il. C'est un vieux fou qui n'aura pas
compris les instructions de l'abb, ou qui aura voulu faire  sa
tte!... Mais comment savez-vous de quelle part il venait ici?

--Le bon pre me l'a dit lui-mme.

--Allons! c'est un ne! grommela le gnral entre ses dents.

Il courut crire  l'abb, et chargea le pre Onorio de lui porter la
lettre. En mme temps, pour s'en dbarrasser, il lui donna quelques
louis que le saint regarda avec un sourire d'tonnement et jeta sur la
table en disant:

Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de
cinq sous pour ma journe, on me les a donns, et je vous remercie.

Il prit la lettre, son bton, sa besace et partit pour Aix, o Moreali
lui avait annonc qu'il le retrouverait.

Moreali tait un vivant bien diffrent de ce mort. Il n'tait pas
cuirass contre les outrages. Celui qu'il avait reu de Lucie, malgr le
soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilit
qu'il avait russi  lui montrer, saignait au fond de son coeur. Il
avait la volont de faire prdominer en lui l'esprit de charit; mais il
n'tait dj plus assez homme pour aimer rellement, et l'tait encore
trop pour ne pas har. Le pre Onorio vit qu'il reculait devant
l'humiliation de retourner  Turdy aprs en avoir t chass.

Que tu es encore loin de l'tat de perfection, mon pauvre
_monsignore_! lui dit-il.

Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde.

Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne
travailles point, tu te laisses vivre au gr du diable! J'ai t comme
toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le
cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu
attends les tentations, au risque d'y cder, et, quand elles viennent,
elles te trouvent dsarm! Je te le dis: tant que tu n'auras pas dtruit
sans retour la sensibilit du corps et de l'esprit, tu souffriras sans
profit et sans honneur.

Selon le pre Onorio, l'tat de perfection, celui qui a t prconis
par les asctes, et qui reprsente  leurs yeux la vritable orthodoxie,
le premier degr de la saintet, c'est d'arriver  ne plus tre capable
ni de pcher ni de mriter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il
vous prouve, on le met presque au dfi de vous faire crier, tant on est
endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut
aller jusqu' vous ter la foi, comme une trop grande compensation et
une trop vive jouissance: on se rsigne, on se passe de foi, on devient
stupide, tant que dure l'preuve; mais, pour subir sans pril cette
preuve dcisive, il faut avoir si bien dtruit en soi le got et la
facult de pcher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la
victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degr de saintet.

Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progrs, comme nous la
rclamons pour les socits; mais quel trange progrs  rebours est le
leur!

Moreali avait adopt cette doctrine, il se dbattait au seuil de la
pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop
d'intelligence pour se plier jusqu' terre.

Ne me demandez pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant
le vieillard, devant le philosophe, soit: j'essayerai; mais elle! je ne
le puis, c'est aller contre la loi de Dieu!

--_Monsignore_, reprit le moine, il n'y a rien  faire avec toi. La
chair et le sang te tiennent. Je m'en retourne  Frascati.

--Non, dit Moreali, j'obirai, je traverserai ce lac... sitt qu'elle
m'aura crit elle-mme!

--Ah! comme tu l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec l'accent
ironique d'un profond mpris. Allons, cde-moi ton oratoire, je vais me
prosterner l, et je t'avertis que j'y resterai douze heures, douze
jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en sacrifice, je
ne me relverai que quand tu m'auras dit: J'y ai t!

Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que
Moreali cachait dans une petite chambre pour faire ses dvotions, quel
que ft son domicile.

Le bruit de ces vieux os qui rsonnaient et semblaient craquer sur le
carreau fit tressaillir Moreali. Il releva le moine.

J'y vais, dit-il, j'y vais sur l'heure! Prie pour moi, mais ne
m'attends pas; j'y resterai peut-tre, mais je te jure que j'y vais.

M. Lemontier s'tait entendu de nouveau avec Lucie et son grand-pre. Il
leur avait annonc Moreali, il les avait dcids  le voir, 
l'entendre,  lui laisser la prdication libre. Cette libert tait la
lgitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-mme de
rpondre  Moreali et de tenir tte au gnral. Le vieux Turdy comprit
tout et surmonta ses rpugnances. Moreali avait dsir un entretien
particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le
djouer, si c'tait un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oubli la
remarque sur laquelle Henri Valmare avait appel son attention. Moreali
tait-il influenc par des sentiments personnels incompatibles avec la
gravit de son ge et les prescriptions de son tat?

Henri venait d'arriver  Turdy, o on le retenait  dner presque tous
les jours, quand Moreali se prsenta. M. Lemontier engagea Henri  tout
observer avec le plus grand calme, surtout dans les moments o lui-mme,
accapar par le gnral ou distrait par quelque autre soin, serait forc
de perdre de vue la contenance de l'abb. Il lui recommanda encore, si
ses soupons se confirmaient, de n'en faire part qu' lui seul et de
n'en rien crire  mile.

Moreali approcha prudemment. Il s'arrta  la grille du manoir et envoya
deux cartes  M. de Turdy et  Lucie, afin qu'ils ne pussent lui
reprocher d'tre entr sur la seule invitation du gnral. Lucie prit le
bras de M. Lemontier et alla elle-mme recevoir Moreali.

Vous venez en chrtien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon
grand-pre regrette d'avoir mconnu vos intentions; mais voici un nouvel
ami, M. Lemontier, qui l'a calm et persuad. Je suis aussi heureuse
d'avoir  vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin  vous en faire
sortir.

Moreali s'inclina. La prsence de M. Lemontier lui coupa la parole: il
sentit qu'il le hassait; mile ne lui avait pas inspir d'aversion. Il
se remit vite. Il fut digne, poli avec ses htes, froid et comme
ddaigneusement gnreux envers Lucie. On servait le dner, on l'invita
 rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au
fond du jardin avec le gnral. Il vit bien vite que celui-ci avait
normment faibli en son absence. Le gnral se plaignait du capucin, il
rendait justice  l'esprit de tolrance de M. Lemontier,  la bonhomie
sans rancune du grand-pre,  la discrtion d'mile, qui tait parti
afin de ne blesser personne,  la docilit de Lucie, qui ne se refusait
 aucune tentative de conciliation,  Henri Valmare, qui avait t
initi malgr lui  des dissentiments fcheux, mais qui tait un
caractre sr, un garon discret. Bref, le pauvre gnral et bien voulu
tre content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa rsistance.
N'tait-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en pousant mile, ft
libre de pratiquer?

Vous tes facilement dupe, monsieur le gnral! rpondit Moreali. Cela
ne doit pas tonner de la part d'un caractre chevaleresque comme le
vtre; mais les devoirs austres de mon tat m'ont appris  connatre
les ruses de l'incrdule et les transactions des mauvaises consciences.
Si M. Lemontier accorde toute libert  sa future belle-fille, c'est
parce qu'il sait dj qu'elle a abjur cette libert entre les mains de
M. mile.

--Si je le croyais! fit le gnral dj empourpr de colre; mais
supposez-vous  ce petit mile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime
pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aimt. Elle ne tient point  lui!
Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-l, qui
prtend l'obtenir de moi malgr elle et malgr vous. Elle est flatte de
la dmarche et de l'insistance du pre,... qu'elle tient en grande
estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle
aime les beaux esprits. Et puis elle se plat  m'inquiter et  me
taquiner  prsent. Elle se tient sur la rserve, elle m'en veut de la
scne de l'autre soir. J'ai t un peu emport, je m'en accuse et m'en
confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander
pardon. Un pre est un pre, il ne peut pas plus avoir de torts envers
ses enfants qu'un chef envers ses infrieurs.

--C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui
prime toutes les lois humaines. L'esprit rvolutionnaire a en vain
restreint et annul en quelque sorte dans ses codes l'autorit
paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai
chrtien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces
lois civiles qui ont assign un ge de majorit, c'est--dire
d'impunit, aux enfants rebelles....

--Jamais! s'cria le gnral, rendu  ses instincts de despotisme; je la
tuerais plutt!

--Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire
obir sans clat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux
prises avec les suggestions de l'esprit du sicle, avec Satan lui-mme.

--Oui, oui, dit le gnral, qui et bien voulu concilier ses propres
opinions entre elles; Satan, c'est le sicle, vous l'avez dit; c'est la
Rvolution!

--Eh bien, elle est chez vous, la Rvolution! reprit Moreali. Elle ronge
votre famille au coeur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier
est un de ses brandons; il est lanc sur votre maison, il la dvorera
jusqu'au scandale, et dj votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non
le jeune homme, elle veut faire acte d'indpendance; elle se spare de
vous aujourd'hui, demain elle se sparera de l'glise. Tenez, monsieur
le gnral, je n'ai plus rien  faire ici, moi; je suis ddaign,
mpris. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah!
qu'un ami pse peu dans la conscience qui a mconnu dj la voix du
sang! C'est  vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrdit
devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courb la tte sous le vent
rvolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la
religion et de la socit.

Moreali avait touch juste. Le _qu'en dira-t-on_ conservateur et dvot
tait bien plus sensible au gnral que le fait. Quand Moreali le vit
ranim, il le calma. Ils se parlrent  voix basse, discutant un plan de
conduite. Quand le dner les appela, ils taient d'accord sur tous les
points.

Le dner fut un peu gay par l'esprit d'Henri Valmare et la srnit
maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de
triomphe. Il observait l'enjouement refrogn du gnral et lisait dans
son attitude grosse d'orages l'effet de sa confrence avec Moreali.
Quant  ce dernier, il s'observait si bien, qu'il fut impossible de
surprendre un regard de lui dirig vers Lucie, l'ombre d'une motion
quelconque au son de sa voix ou au frlement de sa robe.

Aprs le dner, on marcha un peu, puis on entra au salon. Henri resta
dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication
entre le gnral et sa fille en prsence de l'abb. Il la provoqua
bnignement, disant qu'il aurait lui-mme voix au chapitre et rien de
plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abb
pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-fille, et qu'il ne
voulait plus, lui, s'opposer  ce qu'elles fussent coutes dans tout
leur dveloppement. Il ajouta que, si ces raisons persuadaient Lucie, il
retirerait son opposition. Il allait exiger que son gendre assurt la
mme autorit  la dcision de Lucie, lorsque Moreali se leva.

Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je
lui suis reconnaissant; mais, en dehors de l'autorit paternelle, je ne
reconnais ici aucune autorit directe. La mienne est tellement nulle,
que je me rcuse. Je ne me suis prsent ici que pour demander
humblement pardon  M. de Turdy de lui avoir dplu. Ce pardon m'est
gnreusement accord, je n'ai plus qu' me retirer sans vouloir courir
le risque de lui dplaire encore.

--Vous ne me dplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puisque
c'est moi qui vous provoque  parler. Si vous vous y refusiez, je
croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous rservez
d'influencer secrtement le gnral sans vous compromettre auprs de
moi.

--Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur
un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au
caractre du gnral, ni cet honneur  mon mince mrite.

M. Lemontier entra fort  propos, le vieux Turdy allait perdre patience.
videmment, Moreali voulait brouiller les cartes. M. Lemontier sut
apaiser tout le monde, mais il ne put engager l'abb  exprimer son
opinion. Lucie fut indigne de cette dmission perfide.

Vous ne russirez pas, dit-elle  M. Lemontier,  faire parler un
oracle qui ne croit plus en lui-mme. M. Moreali sent que sa cause n'est
pas bonne, puisqu'il l'abandonne.

L'oeil du prtre s'enflamma de colre, mais sa voix fut calme et son ton
obsquieux et railleur.

Il n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a
que celle du devoir qui est la soumission filiale. Que je dserte ou non
cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu,
mademoiselle La Quintinie, et, comme vous savez cela aussi bien que moi,
il est de toute inutilit que je vous le rappelle.

Lucie provoque fut svre. Ce n'tait peut-tre pas ce que la prudence
et conseill; mais M. Lemontier ne lui avait pas recommand la
dissimulation. Il voulait, au contraire, qu'on fort l'ennemi  la
franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement.

Monsieur l'abb, dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer
pour le mariage, je me prononais pour le clotre, mon pre s'y
opposerait: que me conseilleriez-vous?

--D'obir  votre pre, rpondit l'abb avec prcipitation et comme se
mentant rsolment  lui-mme.

--Mais vous m'aideriez pourtant  vaincre sa rsistance?

--Je me jetterais  ses genoux pour qu'il vous laisst chercher
n'importe dans quel tat les voies du salut; mais il est des routes qui
ne conduisent les mes qu' leur perte, et vous n'attendez pas de moi
que je supplie votre pre de vous les ouvrir.

Le vieux Turdy allait rpliquer.

Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. M. l'abb ne
regarde pas le mariage en lui-mme comme une voie de perdition: il
estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il
proscrit, c'est le mariage avec un hrtique, et mon fils est un
hrtique  ses yeux.

--N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abb.

--Non, monsieur, il n'y a aucune gloire  protester contre une loi qui
condamne l'esprit d'examen. C'est un devoir trs simple pour ceux qui
croient que Dieu veut tre compris librement, afin d'tre librement
aim.

--Je ne me laisserai entraner  aucune controverse, dit l'abb. Je suis
venu ici avec le ferme dessein de ne blesser aucune opinion et de ne
blmer aucune personne. Vous me permettrez de garder mes convictions,
puisque je refuse d'attaquer les vtres.

--Ce n'est point l votre mission, reprit Lucie; vous devez chercher 
persuader et ne pas tant mnager des amours-propres dont nous faisons
tous si bon march devant vous.

--Le fait est, ajouta M. de Turdy, que le capucin d'hier l'entendait
mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'tre raill ou jet
par les fentres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et
de fumier, il ne m'a point fch, et il a emport mon estime, tant la
bonne foi est une belle chose!

L'abb sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour
se retirer.

Encore un mot, monsieur l'abb, dit le gnral, qui recommenait 
s'effrayer de rester seul; ne dsiriez-vous pas un entretien particulier
avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y
prter, et qu'il ne refuse plus....

--Je sais que M. de Turdy a cette extrme bont pour moi, rpondit
Moreali avec l'humilit hautaine dont il ne s'tait pas dparti un seul
instant; mais cet entretien serait sans objet  prsent. Il
m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouv par ma
rserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer
bataille contre les opinions qui prvalent ici.

Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se drobait. Il
espra un instant que cette dfection rendrait le gnral plus
traitable. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leon, il se monta
pour en finir plus vite, et signifia  Lucie que sa dcision tait
inbranlable. Lucie s'anima et dclara encore de son ct que, si elle
n'pousait point mile, elle ne se marierait jamais.

C'est comme il te plaira, rpondit le gnral irrit. Tu attendras ma
mort, et, comme j'ai l'intention de ne pas finir de sitt, tu auras le
temps de faire tes rflexions. Je regrette que tout cela se dise devant
vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins
votre serviteur; mais je ne peux pas cder. Vous vous consulterez pour
voir si vous pouvez cder vous-mme. C'est l'unique solution possible.

Il se retira, et Lucie, hroque et tendre avec son grand-pre,
l'embrassa en souriant.

Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de
l'nergie de mon pre. Vous savez bien qu'aprs les grandes explosions,
les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience,
et il cdera.

Mais, quand elle eut reconduit le vieillard  sa chambre, elle revint 
M. Lemontier, et se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes.

Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abb est
parti, c'est parce qu'il s'est assur que mon pre ne faiblirait plus.

--Courage! lui rpondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie,
moi!

Le gnral n'avait pas la dose de fermet que lui attribuait Lucie, et
l'abb n'avait point compt qu'il l'aurait. Il avait tourn l'obstacle,
il s'tait rserv d'agir seul.

Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son pre tait parti
dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conue:

Ces luttes me fatiguent et me dgotent. Je retourne  mon poste, o le
devoir me rclame. Puisque vous avez dispos de votre coeur sans mon
aveu, je cde, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera
le chteau de Turdy, et vous entrerez aux Carmlites. Vous y passerez un
mois dans une claustration absolue. Si, aprs ce temps coul,  l'abri
des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans
votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles.

                  A.-G. La Quintinie.


Lucie eut d'abord un lan de joie ardente, puis une peur froide, sans
pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se dbattit
contre cet instinct de pusillanimit. Elle savait bien que son pre
tait devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en
remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se
reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier.

Cette preuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la
trouve atroce pour mon grand-pre et pour mile; mon pre n'et point
imagin cela. Ah! mon ami, l'abb Fervet me fait peur! le voil qui aime
 faire souffrir!

--Lucie, rpondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette
claustration des carmlites? Les prtres ont-ils le droit de franchir la
grille?

--Non, aucun sans exception.

--Mais, le jour o vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali....

--Il tait dans le choeur extrieur, spar du ntre par une grille et
un voile.

--Mais au confessionnal?

--Un mur spare la pnitente du prtre. D'ailleurs, je ne me suis jamais
confesse  l'abb Fervet, et je ne me confesserai plus  aucun prtre.

--Jamais?

--Jamais! cela ferait souffrir mile. Mais pourquoi me faites-vous ces
questions-l? Que craignez-vous pour moi?

--Je ne sais, rpondit M. Lemontier, qui rpugnait  souponner l'abb,
et qui ne voulait pas clairer Lucie sur certains dangers dont elle
n'avait certes jamais conu la pense; nous voici aux prises avec deux
hommes bien diffrents l'un de l'autre, mais fanatiques tous deux:
l'abb qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui
dirait avec une parfaite douceur:

Tuez-la, si elle est en tat de grce! Ils ont peut-tre des complices
de leur folie et des ministres dvous de leurs audaces. Je me demandais
si,  l'insu de votre pre, ils ne pourraient pas vous enlever et vous
faire transfrer dans un autre couvent qui serait pour vous une
vritable prison o votre pre lui-mme aurait de la peine  vous
dcouvrir. Je m'exagrais sans doute le danger. On n'enlve ainsi que
les personnes qui s'y prtent par leur faiblesse et leur crdulit.
Pourtant... je ne suis pas tout  fait sans inquitude. On peut vous
obsder, vous irriter au point de vous rendre malade... et les malades
sont sans dfense.

--Oui! rpondit Lucie: ma mre!...

--N'acceptez donc pas les conditions du gnral, reprit M. Lemontier;
proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous rflchirons ensemble
aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impatience d'une
solution trop prompte.

--Ah! mon ami, rpondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que
deviendrait mon grand-pre sans vous et sans moi? Je vous l'aurais
laiss avec confiance... ou bien  mile! Mais on exige que vous
partiez, et certes on ne veut pas qu'mile revienne. mile cependant ne
me trouvera-t-il pas bien lche de reculer devant quelques semaines de
prison quand le consentement de mon pre est  ce prix?

--mile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler
ces vers de La Fontaine:


          Je vois fort bien comme on y entre,
          Et ne vois point comme on en sort.


Ne parlez pas de cette lettre au grand-pre; je vais tcher de voir et
de pntrer M. Fervet.

M. Lemontier se rendit  Aix et y trouva l'abb avec le pre Onorio. Ce
dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer,
il djoua toute l'habilet de Moreali, qui voulait se tenir sur la
rserve, et il dclara qu' la place du gnral (il tait maintenant
dsabus de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au
couvent de force, que l il l'aurait confie aux carmlites et soumise
chez elles  un rgime analogue  la prison cellulaire, que l'on aurait
bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'luder et de braver les
lois rvolutionnaires qui prtendent protger et dlivrer les filles
majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois paennes et
socialistes; il tait prt  prendre toute la responsabilit de la
rvolte, de tous les prtendus crimes et dlits que les tribunaux se
flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en
prison, au bagne,  l'chafaud, il irait en riant; et, si cela ne
servait  rien, si, aprs avoir gagn du temps et tent de rduire le
corps et l'esprit de la pnitente par des rigueurs salutaires, on
n'avait pas fait sortir d'elle le dmon qui l'obsdait; si enfin la
force publique la rintgrait  son domicile, alors on s'en laverait les
mains, on n'aurait rien nglig pour la sauver et pour tre agrable 
Dieu.

Il fit cette virulente sortie au grand dplaisir de l'abb, qui voyait
le danger de dvoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait
l'empcher de la faire. Habitu  tonner du haut de la chaire et  voir
son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son
loquence, le capucin n'admettait pas l'ide qu'il pt donner des armes
contre lui, ou que l'on ost s'en servir.

M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsur qui comptait
lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anantissement de
l'abb, qui n'osait contredire son matre et qui s'efforait  peine
d'attnuer l'exubrance forcene de ses menaces. Mis au pied du mur
autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austre
rgime de pit attendait mademoiselle La Quintinie aux Carmlites; mais
il se dfendit d'avoir tendu aucun pige. Le gnral n'avait-il pas
annonc  sa fille qu'elle aurait  subir l'preuve d'une claustration
absolue? Quant  la dure de l'preuve, il ne partageait pas, il n'avait
jamais partag, disait-il, l'ide de la prolonger contrairement au gr
du gnral. Il l'avait fixe  trois mois, et il se flattait qu'au bout
de ce temps mademoiselle La Quintinie serait compltement revenue au
sentiment de ses devoirs.

Trois mois! s'cria M. Lemontier frapp de surprise. Le gnral a-t-il
deux paroles? la sienne et la vtre? Il n'a demand qu'un mois, un seul,
entendez-vous?

--Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.

--Non pas! l'criture du gnral est fort lisible, reprit M. Lemontier
en tirant la lettre de sa poche.

La lettre ne prsentait pas d'ambigut. Au moment d'crire le chiffre
convenu sans doute avec l'abb, le courage avait manqu au gnral,
l'amour paternel avait parl plus haut que le prtre, peut-tre aussi la
crainte que Lucie, puise par une lutte trop longue, ne reprt en
dsespoir de cause l'envie de se faire religieuse.

Cette dfection de M. La Quintinie mortifia l'abb, qui se mordit les
lvres. Le capucin haussa les paules avec mpris et demanda qu'on lui
traduisit la lettre. Quand il vit que le gnral y donnait sa parole
d'honneur de cder au bout d'un temps dtermin, il fut indign et
demanda  l'abb si cela tait convenu avec lui. L'abb avoua qu'il
avait fait cette transaction avec les scrupules du gnral.

_Monsignore_! lui dit Onorio en lui lanant un regard terrible, il y a
des faibles, des impuissants et des tides jusque sur les marches de
l'autel!

Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-tre  son bon
ami, le petit dieu de sa faon, une inspiration meilleure pour empcher
ce mariage, qu'il considrait comme un grand scandale religieux et comme
un triomphe  arracher aux hrtiques.

M. Lemontier tenait enfin l'abb tte  tte, et il tenait aussi le fond
de sa pense; mais il fallait saisir la vritable cause de ses desseins,
fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive ou rancune de
prtre envers Lucie. Un autre soupon encore avait travers son esprit;
mais il ne voulut pas s'y arrter, craignant de cder  une
interprtation prconue de la conduite de l'abb, et de perdre de vue
l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appel la rectitude de son
examen. Il profita de l'espce de confusion o les paroles du capucin
avaient jet Moreali pour lui parler au contraire avec mnagement et
douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du
pre Onorio et satisfaire sa propre conscience, et qu'il serait bien
temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie
dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'mouvoir son coeur et d'y
trouver ce qu'il contenait encore de sentiments humains, de quelque
nature qu'ils fussent.

L'abb fut impntrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puissance
d'initiative du capucin, il avait au besoin la rserve souveraine et
opinitre du prtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en
termes doucereux et glacs les chagrins auxquels s'exposait Lucie. Il
prtendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son
ministre avec les exigences de la situation. Il conseillait  Lucie de
se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Carmel, et
mme de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite austre.

Si elle est vritablement attache  votre fils, ajouta-a-til, qu'elle
le lui prouve en subissant cette preuve si courte, et, si elle croit
encore en Dieu, comme elle le prtend, qu'elle prouve  Dieu son dsir
de s'clairer en s'enfermant seule  seule avec lui dans le sanctuaire.

--Je ne lui donnerai point ce conseil, rpondit M. Lemontier. J'ai assez
tudi sur pice l'histoire des couvents pour savoir que, s'ils peuvent
abriter des mysticismes sincres, ils peuvent cacher des fanatismes
atroces. Lucie est d'une forte sant, d'un caractre bien tremp et d'un
jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'o peuvent aller les
forces d'une femme aux prises avec l'isolement, les menaces et les
perscutions. Si son pre est assez imprvoyant pour l'y exposer, je
sens qu'il est de mon devoir de la prserver, moi, et je m'oppose, au
nom de mon fils et au mien,  ce qu'elle accepte le cruel dfi qu'on lui
jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemontier, qu'un homme
de votre science et de votre mrite ait, comme l'ont cru quelques
personnes, troubl la raison de madame La Quintinie par la peur des
supplices ternels; mais si, contrairement  vos conseils et  vos
intentions, cette malheureuse personne tait morte dans l'garement du
dsespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne
semblez vouloir l'tre  l'gard de sa fille.

La figure de l'abb eut une lgre contraction de souffrance ou de
ddain; mais il n'accepta en aucune faon le reproche.

Est-il possible, monsieur, rpondit-il, qu'on ait os vous entretenir 
Turdy de cette vieille histoire? S'il y avait l quelque chose de vrai,
le gnral m'et-il accord sa confiance et son affection? Sachez donc
la vrit. Madame la Quintinie.... Mais j'ai t son confesseur, et vous
pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas.
Je dois me taire et laisser au temps et aux circonstances le soin de
vous dsabuser.

M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette
rticence de l'abb, et il lui sembla que celui-ci cherchait  lire dans
ses yeux s'il savait autre chose de particulier sur la vie et la mort de
madame La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une attention
dclare. Il vit un nuage envahir ce front de marbre, et tout  coup,
prenant le parti de l'attaque  tout hasard:

Prenez garde, monsieur l'abb, lui dit-il d'un ton froid et ferme,
prenez bien garde!...

--A quoi, monsieur? s'cria le prtre perdant soudainement tout empire
sur lui-mme. De quelle diffamation, de quelle calomnie me menace-t-on 
Turdy? Quel libelle prparez-vous contre l'glise et contre moi?

--Si vous vous emportez ainsi, rpondit M. Lemontier en souriant, nous
ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'esprais qu'au lieu de
nous invectiver, nous nous quitterions emportant l'estime l'un de
l'autre. Vous me refusez la vtre, et me traitez de libelliste, rien que
cela, monsieur l'abb?... Je ne sais pas rpondre, moi,  de telles
accusations; je n'ai pas encore assez tudi le vocabulaire terrifiant
du pre Onorio!

--Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abb ple et tremblant, en me
jetant ce dfi au visage: _Prenez garde_?

--N'tait-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde
 sa raison,  sa sant,  sa vie! Rappelez-vous que sa mre avait
l'esprit faible, et que....

--Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!

--Vous m'avez donn l'exemple, monsieur l'abb! Permettez-moi d'en
rester l et de remettre toute autre explication  un moment o vous
vous sentirez plus bienveillant  mon gard.

L'abb, rest seul, se sentit baign d'une sueur froide.

Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le
moment d'agir  tout prix est-il arriv?

Il se demanda s'il consulterait le pre Onorio, et il rpondit:

Non! il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait.... S'il me
blme.... Ah! quand j'aurai arrach ce fer de ma poitrine, je serai tout
 Dieu et ne reculerai devant aucune pnitence.

M. Lemontier trouva Henri  Turdy. On tint conseil. Lucie crivit  son
pre pour lui dire qu'elle se soumettrait  de plus longues preuves,
pourvu qu'elle n'et point  quitter son grand-pre, qui n'tait plus
d'ge  se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui
se rserva d'crire lui-mme au gnral ds qu'il pourrait lui fournir
quelque preuve palpable des vritables intentions de l'abb. On crivit
aussi  mile de se rendre  la rsidence militaire du gnral, de s'y
faire voir, et de se tenir prt  communiquer avec lui, si besoin tait.

Aprs le dner, le mdecin ayant recommand  M. de Turdy de faire un
peu de promenade en voiture aux heures tides de la journe, Lucie et M.
Lemontier l'emmenrent du ct de La Motte et au del, dans les gorges
pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux,
ombrags de chtaigniers sculaires. Henri, ayant  donner beaucoup de
dtails et d'instructions  mile, resta  crire dans la bibliothque.

Quand la nuit le gagna, il se disposait  allumer les bougies; mais il
crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux
appartements de Lucie et de son grand-pre, voisins l'un de l'autre et
communiquant ensemble  l'intrieur. Cette galerie tait parquete, le
plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la
prcaution de cette marche dans l'obscurit trahissaient je ne sais
quelle mfiance qui tonna Henri.

Il se tint immobile, jeta son cigare dans la chemine, et attendit dans
le grand fauteuil, dont le dossier dpassait sa tte. Il crut un instant
 la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit doucement derrire
lui la porte de la bibliothque et s'arrta au seuil, quelqu'un que
Henri ne put voir, mais dont la respiration prcipite trahissait
l'motion. Une voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas:

Personne!

On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers
l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'taient plus ceux d'une seule
personne. Henri les laissa s'loigner un peu et sortit dans la galerie,
qui tait dans une obscurit complte. Il s'y tint aux coutes. La voix
de Misie disait, sans beaucoup de prcautions:

Entrez ici.... Oui, c'est son boudoir. _Elle_ est sortie. Ils sont tous
dehors.

Henri se rappela tre sorti en effet du jardin pour voir monter la
famille en voiture. Il avait fait quelques pas sur le chemin. On avait
peut-tre cru qu'il s'en allait  pied au Bourget, comme cela lui
arrivait souvent. Il tait rentr au manoir sans rencontrer aucun
domestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas l.

Mais qui donc introduisait-elle ainsi secrtement dans l'appartement de
sa matresse? Henri tait trop port  tout redouter de la part de
Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de son
ministre, pouvait entraner cette pauvre femme  une trahison.

Surprendre les gens sur le fait tait bien facile; mais Henri n'et rien
su ainsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla couter
jusqu' la porte de Lucie. Il y avait plusieurs pices, et on ne
s'tait pas arrt dans la premire. Il n'entendit rien. Il essaya de se
glisser dans l'appartement de M. de Turdy: Misie, peut-tre dans la
prvision de quelque surprise, en avait retir la clef. Henri resta prs
d'une heure dans cette angoisse, souvent prt  perdre patience, mais
toujours retenu par l'esprance de pntrer le mystre. Enfin il
entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appartement de Lucie,
o elle tait reste selon toute apparence, et qui disait:

Eh bien, monsieur l'abb, est-ce fini? Ils vont rentrer.

Henri recula lentement jusqu' la bibliothque, et, se plaant derrire
la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor:

Avez-vous bien teint les bougies, monsieur l'abb?

--Parfaitement, mais je n'ai pas termin.... Croyez-vous qu'ils
sortiront encore demain  pareille heure?

--Oui, je le crois.

--Pourrai-je revenir avec les mmes prcautions?

--C'est bien dangereux, monsieur l'abb! Vous me ferez chasser!

--coutez! Si je peux revenir, mettez scher du linge sur la terrasse,
quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin: un quart
d'heure seulement!

--Il faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur l'abb,
puisque c'est pour le salut de cette chre matresse!

--Bien, Misie, Dieu vous en rcompensera! Conduisez-moi par l'escalier
du vieux chteau.

Ils passrent devant Henri; ils taient arrts tout prs de lui pour se
consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'enclos par
le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui ramenait les
matres du manoir et M. Lemontier. Il invita ce dernier  descendre
pour se dgourdir un peu les jambes, et, tout en suivant la voiture qui
entrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer.

Ce n'est pas le moment des commentaires, lui rpondit M. Lemontier,
poursuivons ce que tu as men avec tant de prudence. Observons, et ne
laissons pas souponner que nous avons les yeux ouverts. Rentre avec
nous au chteau et laisse-moi agir. Avant tout cependant, il faudrait
savoir s'il n'y a personne de cach dans l'appartement de Lucie, et il
faudrait s'en assurer  l'insu des domestiques.

M. Lemontier prit Lucie  part ds qu'elle fut rentre et lui demanda si
Misie faisait le service de son appartement.

Non, dit-elle; mais, charge de la lingerie, elle entre souvent chez
moi.

--Votre femme de chambre est-elle dvote?

--Louise? Pas du tout. Elle est en raction contre Misie, dont elle est
jalouse.

--Voulez-vous l'occuper ici, en bas, ainsi que Misie, et m'autoriser 
visiter votre appartement?

--Certes! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de cach?

--Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de surprise,
quelque prparatif d'enlvement. Occupez vos femmes, soyez trs-calme,
et laissez-moi agir.

Lucie obit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appartement avec
le plus grand soin. Il s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun
meuble ne portait de traces d'effraction. Il regarda les serrures, les
verrous, les croises; tout fonctionnait bien.

Quand tout le monde se fut retir, il resta dans la bibliothque avec
Henri, et ils y veillrent  tour de rle. Lucie, avertie par eux,
examina minutieusement tous les objets de son appartement et n'y trouva
rien qui ne ft intact et  sa place accoutume. Elle remarqua seulement
que les bougies qu'on mettait tout entires chaque soir sur sa chemine
avaient brl une heure environ. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne
manquait. On n'avait touch  rien. Qu'tait-on venu faire chez elle?
Sous le coup d'une inquitude d'autant plus irritante qu'il tait
impossible d'en prciser la cause, Lucie dormit peu. La nuit pourtant se
passa sans qu'aucun bruit insolite ft aboyer les chiens et troublt le
sommeil du vieux Turdy.

Le lendemain, la famille monta en voiture aprs dner sans marquer aucun
soupon  Misie, qui bien videmment tait seule complice du mystrieux
projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra
inaperu comme la veille, mais cette fois  dessein et grce  de
grandes prcautions. D'une des fentres du logis neuf, il vit Misie
occupe  tendre sur la terrasse du vieux chteau le drap blanc qui
devait servir de signal  Moreali. Alors il se glissa et s'enferma dans
l'appartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui
communiquait avec le boudoir de Lucie, aprs s'tre assur qu'en
retirant la clef il verrait et entendrait par le trou de la serrure tout
ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientt aprs, il entendit entrer
Misie, qui toussa pour avertir l'abb, puis l'abb parla sans baisser la
voix. Misie lui ayant assur que, cette fois, personne ne pouvait les
surprendre, parce que le valet de chambre tait sorti et que Louise
avait la migraine.

C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.

--Pourtant, M. l'abb pourrait avoir besoin de mon aide....

--Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.

Misie hsitait, comme si elle et t retenue par un remords ou par la
curiosit. L'abb insista, elle sortit.

Aussitt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et
il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali ft rentr dans le
petit espace que son oeil pouvait embrasser. Il le vit alors,  la
clart de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carr de
lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avait en
partie lev le cadre. Il tait mont sur une chaise et atteignait sans
peine le haut du carr. Quand il eut explor tout l'intervalle entre la
muraille et l'toffe en dclouant et reclouant coin par coin, il se hta
de replacer les baguettes du cadre. Il fit ce travail avec une grande
adresse et une promptitude surprenante; et, quand ce fut fini, il se
laissa tomber sur un fauteuil, comme puis de fatigue et bris par le
dsappointement.

Misie rentrait.

Ah! mon Dieu! monsieur l'abb, comme vous voil _blanc_! dit-elle;
est-ce que vous vous trouvez mal?

--Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouv!

--Alors il faut qu'il n'y ait rien.

--Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger
srieux. C'est vous qui avez pris l'initiative: auriez-vous parl au
hasard? seriez-vous folle?

Misie, intimide par le ton sec et mcontent de l'abb, rpondit en
balbutiant:

Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi.... Vous m'avez
demand des dtails sur la mort de madame. Je vous ai dit ce que je
croyais savoir. Je sais bien qu'elle rvait souvent tout haut. Pourtant
elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paratre gare: C'est l,
Misie! dans ce carr-l! dans dix ans d'ici, rappelle-toi bien, petite,
tu chercheras, et tu trouveras. C'est mon voeu, mon seul et dernier
voeu! C'est le repos de mon me.... J'ai confiance en toi, Misie! Toi
seule ici as de la religion!

--Mais, en vous disant: _C'est l_, vous disait-elle que ce ft dans
cette tapisserie qui pouvait tre enleve, renouvele?

--Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait
plus, la pauvre dame! Aussitt qu'elle avait dit: C'est mon dernier
voeu, c'est le repos de mon me! elle croyait voir l'enfer, jetait de
grands cris et perdait la raison.

Henri vit l'abb essuyer son front baign de sueur. C'tait une sueur
glace, car il tait toujours livide.

Enfin est-elle morte calme? reprit-il; vous me l'avez assur.

--Trs-calme, monsieur l'abb.

--Et sans vous reparler de l'objet cach?

--Non; elle paraissait l'avoir oubli.

--Et vous tes bien sre qu'on n'a jamais fouill la tenture?

--Aussi sre qu'on peut l'tre quand on n'a pas quitt la maison plus de
vingt-quatre heures depuis vingt ans.

--Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?

--Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'tait.

--Ni  qui il tait destin?

--Non; elle disait: Le nom est crit dessus.

--On n'a jamais dplac ni rpar la boiserie de cette pice?

--On a refait la peinture. J'y ai eu l'oeil; on ne s'est aperu d'aucun
secret, et j'ai tant regard avant et depuis!... Vous avez regard
aussi, il n'y en a pas!...

--Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacr, vous n'avez jamais
parl de cela  personne?

--Jamais, monsieur l'abb; je vous l'ai jur, je le jure encore!

--Pas mme  mademoiselle?

--Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour o je
rpterais  mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans
ses derniers temps, il me mettrait  la porte. Monsieur ne voulait pas
que sa petite-fille et l'esprit frapp de ces choses-l. J'avais jur 
monsieur d'obir, et la religion me dfendait de me parjurer.

--C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis
 _madame_ de chercher l'objet, et vous tes sre d'avoir cherch
partout?

--Oui, monsieur l'abb, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit
de la tenture o je n'aie pass les mains, pas un coin des boiseries o
je n'aie regard et frapp. Je n'aurais jamais os dclouer, par
exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier....
Les matres auraient eu beau tre absents... les autres domestiques
m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus,  ce que madame avait
dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abb. Vous n'avez
rien dcouvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en
tourmenter, la pauvre dame rvait....

--Et pourtant, Misie, vous pensiez que la dcouverte de ce voeu, comme
elle disait, et pu sauver l'me gare de sa fille?

--Je m'tais fait cette ide-l!... Et, quand vous m'avez questionne
sur l'amiti de mademoiselle pour M. mile, cela m'est revenu comme un
rve que j'avais oubli. Mais vrai, monsieur l'abb, voil neuf heures
bien sonnes. Il me semble que la voiture gagne la cte. Venez, venez,
reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?

Ds qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa
dcouverte. Il fut convenu que tout serait rapport  Lucie, mais non 
M. de Turdy, dont on avait jusque-l respect la tranquillit d'esprit
en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.

Ds le lendemain, Lucie donna  Misie la commission d'un achat de linge
 Lyon, et elle la conduisit elle-mme au chemin de fer dans sa voiture.
Elle emmenait le grand-pre et sa femme de chambre dner et coucher 
Chambry chez la vieille tante, aprs avoir donn  tous les domestiques
diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul  Turdy.
Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfermrent chez Lucie avec les outils
ncessaires  une perquisition complte; mais ils commencrent par
raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murer
_l'objet_, elle et t force d'avoir recours  d'autres confidents de
son secret que Misie, Misie et su et et dit  l'abb cette
circonstance si propre  donner de la ralit au dpt: ou il n'y avait
pas de dpt, et tout s'tait pass dans l'imagination de la malade, ou
le dpt avait t confi  la muraille au moyen d'un secret qu'on
pouvait esprer trouver, mme aprs les recherches de Misie et de
l'abb. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant
fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli
une fente assez large entre deux baguettes sculptes, il remarqua au
fond de cette fente un corps sans rsistance qu'il put attirer avec
l'outil. C'tait de la ouate et non de l'toupe ordinaire. Il
introduisit une pince trs-fine et retira un sachet de cuir de Russie
cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir
plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrs. En
introduisant l cet objet, on avait simplement profit d'un accident de
la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparatre par la
suite, sans rien souponner de ce qu'il reclait. M. Lemontier mit
l'objet dans sa poche sans l'ouvrir.

Puisque tout nous favorise, dit-il  Henri, je veux agir vite auprs de
l'abb.

--Vous ne le trouverez pas  Aix, rpondit Henri, j'y ai t ce matin.
J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journe 
Hautecombe.

--J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en  Chambry, dis  Lucie que tout
va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi,
m'attendre ici, o nous passerons la nuit sans nouveau trouble.

M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, o le pre
Onorio, irrit du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix,
avait t s'installer pour quelques jours.

Il tait trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abb, qui, avant de
se remettre en route pour Aix, priait, prostern dans une chapelle. Il
lui mit la main sur l'paule, en lui disant avec autorit:

J'ai  vous parler, monsieur!

Moreali ne tressaillit pas, et, aprs avoir bais la poussire avec
affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se
leva et regarda son adversaire d'un air de ddain souriant. Ils
sortirent ensemble et s'enfoncrent dans la montagne, M. Lemontier
marchant le premier, jusqu' ce qu'il se trouvt assez  l'cart des
chemins frays et des distractions qui s'y promnent.

Monsieur, dit-il  l'abb, j'ai t plus heureux que vous: j'ai trouv
ce que vous avez en vain cherch hier et avant-hier dans le boudoir de
mademoiselle La Quintinie.

Moreali resta immobile, comme recueilli, assez matre de lui pour ne
trahir ni colre, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait
trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il pt tre compromis
plus qu'il ne l'tait. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps
en temps, mais il se dominait avec une tonnante force de volont. M.
Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.

Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait t
destin?

--Sans doute la destination tait indique sur l'objet mme?

--Non, monsieur, l'objet ne porte aucune espce de suscription.

--Alors je le rclame, il m'appartient.

--C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherch 
vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais
n'et-il pas t plus simple de vous en ouvrir  M. de Turdy, au
gnral, ou  mademoiselle Lucie elle-mme, et de leur rclamer cette
chose, vous fiant  leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le
dernier voeu d'une mourante? Votre excessive mfiance des autres a port
ses fruits. A son tour, la famille doit se mfier et s'assurer que le
sachet trouv par moi couvre un envoi  votre nom. Un des membres de la
famille,  votre choix, dcoudra l'enveloppe et verra la suscription,
s'il y en a une.

L'abb, se dominant toujours, rpondit:

Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour
rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je
m'en rapporterai  sa prudence et  sa loyaut.

--C'est--dire que vous lui crirez tlgraphiquement que c'est quelque
secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir?
Mais il n'en peut tre ainsi que quand nous aurons acquis la certitude
du fait en voyant votre nom sur l'adresse.

--Le gnral s'en assurera.

--Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez
pas que cette confession, au lieu de vous tre destine, ne soit
adresse au gnral lui-mme?

La figure de Moreali se dcomposa et devint effrayante. Cette ide
s'tait prsente  lui si souvent, qu'il se crut perdu.

Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez dj ouvert le paquet?

--Non, monsieur, rpondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le
droit.

--Vous le jurez!

--Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas mme au
pre Onorio, qui ne vous et certes pas autoris aux recherches furtives
que vous avez faites, au risque d'tre surpris et trait comme un voleur
de nuit!

L'abb se leva comme s'il et voulu aller se jeter aux pieds du capucin.
M. Lemontier, qui s'tait assis prs de lui sur une roche, le retint et
le fora de se rasseoir en lui disant:

Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous
consultiez. Il me faut une rponse. Dpositaire de cet objet, j'ai aussi
des devoirs  remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire;
mais je ne puis dfendre  mon jugement d'entrevoir des vrits
terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les souponner. Je ne
crois pas non plus que ni le pre ni l'poux de madame La Quintinie, qui
les ont peut-tre pressenties autrefois, doivent les connatre
aujourd'hui. C'est la pense de ce danger extrme qui m'a fait venir 
vous pour vous demander, non pas la rvlation de vos secrets, mais la
valeur ou la vanit de mes craintes. Un mot suffit  chacune de mes
questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy?

--Non!

--Le gnral?

--Non!

--Lucie?

--Non!

--Vous alors?

--Moi seul.

--Mme s'il est adress  un autre?

--Vous n'y consentirez pas?

--A mon tour, je dis non.

--Si je vous disais de l'ouvrir?

--Je dirais encore non.

--D'en prendre connaissance avec moi?

--Non, toujours non.

--Avec l'autorisation de Lucie?

--Vous la lui demanderiez?

--Non, je vous en chargerais.

--Ceci change la situation, nous serions au moins dans la lgalit,
Lucie tant seule et unique hritire de tout ce que sa mre a laiss.
De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son
consentement. O vous retrouverai-je demain, monsieur l'abb?

--Pourquoi pas ce soir?

--Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu' demain
matin.

--Elle est  Chambry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer
d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit
dans ces angoisses.

--Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus
gnreux que vous. Partons.

Ils n'changrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier
observa la contenance morne et pourtant digne de l'abb. Il tait
vaincu, mais non bris. Il suivait de l'oeil le sillage ouvert par la
barque, et semblait livr  une mditation profonde plutt qu'au
sentiment amer de la dfaite.

En chemin de fer, il parut ranim comme s'il et trouv, sous
l'influence de cette marche rapide, une solution ou une rsolution. A
Chambry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez
mademoiselle de Turdy. Lucie, prise  part, dit  M. Lemontier qu'elle
lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait,
et mme de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait
aveuglment  sa prudence et  son honneur. Il courut rejoindre Moreali
avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait compltement. Ils
allrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel tait
toujours  Aix.

Attendez! dit l'abb au moment o M. Lemontier, prenant un canif sur le
bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de
ma raison, de ma mmoire. Je suis fatigu, j'ai faim!

--J'ai faim aussi, rpondit M. Lemontier. Allons chercher une table
d'hte quelconque. Je vous invite  dner, si vous voulez bien le
permettre.

--Inutile de sortir, reprit l'abb; je vais envoyer chercher...

M. Lemontier refusa. L'abb le regarda en face, et ses yeux se
remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupon
muet, trop provoqu par sa conduite prcdente. Ils sortirent, dnrent
ensemble sans se parler et rentrrent chez le comte. C'tait une vieille
maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques dvots; le
jour baissant, ils apportrent une lampe et disparurent.

M. Lemontier coupa la soie tout autour du sachet et en tira une grosse
lettre, qui devint fort mince aprs le dpouillement de trois enveloppes
paisses. La premire ne portait que ces mots: _Pour tre ouverte dans
dix ans_; la seconde: _Pour tre lue le jour de la premire communion de
ma fille_; la troisime enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait
cette adresse bien lisible: _A mon mari, le colonel La Quintinie_.

Voil ce que j'avais prvu, dit-il, c'est une confession au vritable
confesseur, une confession qui vous pouvante, et  prsent, monsieur
l'abb, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans dlicatesse
et sans gnrosit?

Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis,
tendant ses deux mains humides et froides sur la table:

Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrtien et en philosophe!

--Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, rpondit Lemontier; mais
je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amiti, je les crois
souilles d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un
instant.

--Monsieur Lemontier! s'cria Moreali avec nergie, je ne suis pas si
coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aim sa mre
avec passion, je l'aime elle-mme comme l'enfant de mes entrailles
spirituelles, mais je n'ai pas sduit madame La Quintinie, je n'ai
manqu ni  mon voeu de chastet, ni  mon devoir de confesseur et
d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le
veux, une rvlation contraire  la confession que je vais vous faire,
cette rvlation est l'oeuvre du dlire; mais j'ai mes preuves, moi:
elles sont l, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre
sous vos yeux... quand vous m'aurez cout, non comme un ami, vous vous
y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez
tre.

--C'est mon droit, rpondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le pre
de Lucie, et j'en ai la volont. Je dois et veux savoir, par consquent,
quels liens l'unissent  vous. Parlez.

Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son
coude, fixa sur l'abb ses yeux clairs et calmes, et le philosophe
attendit la confession du prtre.




XXIX.

RCIT DE L'ABB.


Moreali est mon vritable nom, c'est celui de ma mre et d'un oncle
maternel qui m'a adopt tout rcemment. J'ignore qui fut mon pre; ma
mre tait Italienne, et je suis n  Rome. J'tais fort jeune quand
elle m'envoya  Paris, o je fus lev chez les jsuites sous le nom de
Fervet, et o elle vint s'tablir prs de moi quelques annes plus tard.
Elle me chrissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus
chrtiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne ngligea rien
pour mon ducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui
donnant un titre plus doux, je crus n'tre que son fils adoptif.

Je fis de bonnes tudes, mais je ne montrais aucun got pour l'tat
ecclsiastique. La carrire des lettres, l'loquence du barreau me
tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'tais un croyant, mais
un croyant port  la lutte plus qu'au renoncement.

A son lit de mort, ma pauvre mre me rvla l'illgitimit de ma
naissance, et m'apprit qu'tant enceinte de moi, elle m'avait consacr 
Dieu par un voeu solennel. Depuis que j'tais au monde, elle avait tout
fait pour raliser ce voeu. Elle avait espr que j'y souscrirais. Elle
avait compt que mon sacrifice rachterait son pch. Elle n'exigeait
pas que je fusse prtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas
lui ter l'esprance  sa dernire heure et de la laisser partir
emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abrger les
terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son
fils offrt le saint sacrifice de la messe  son intention, elle se
flattait d'tre alors rconcilie avec Dieu.

Elle mourut dans mes bras, bnie quand mme et console autant qu'il
dpendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon
isolement dans la vie m'avaient port un coup terrible. Je me vis sans
appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la socit, livr
 mon inexprience, luttant pour percer tout seul et retombant dsespr
sur moi-mme, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma
volont suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais
fermenter en moi. La femme tait pour moi un objet de sduction
irrsistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de
tuer la premire qui garerait mes sens. L'pouvante me ramena chez les
jsuites.

L, je n'tais plus seul, j'appartenais  tous, il est vrai, mais tous
m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette socit puissante,
conqurir par un grand mrite l'indpendance de l'initiative.

J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment o je
fus dsign pour recevoir les ordres sacrs. Dans ma dernire retraite
prparatoire, je sentis la grce, je reconnus mon nant, je m'humiliai
et je travaillai sincrement  combattre le dmon d'orgueil qui tait
en moi.

Outre le travail de la grce, j'tais dou d'un besoin de logique
intrieure qui me travaillait aussi. J'avais le got du beau, la passion
du vrai, le sentiment de l'honneur, le mpris des faux biens, de grands
apptits de franchise et de gnrosit; mais la vraie charit
chrtienne, le facile pardon des injures, l'humilit devant les hommes,
le repos absolu du coeur et des sens  la pense des femmes, voil ce
qui me manquait. Je le sentais, car j'tais svre envers moi-mme. Je
demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes voeux,
je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait
besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue
preuve: je me consacrai en tremblant.

Pourtant je me sentis  la fois enorgueilli et touch de la confiance
avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arne. L'orgueil du
devoir m'tait permis, je m'y abandonnai: n'tait-il pas ma sauvegarde
contre les tentations?

Je fus nomm d'emble  un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y
prchai le carme avec un trs-grand succs. C'est l que les larmes des
femmes, ces touchantes ferveurs, plus sduisantes que les
applaudissements des foules, commencrent  me troubler srieusement. Je
sentis la ncessit des plus grandes austrits. Il fallait tre saint
ou rien. Je m'efforai d'tre saint.

La grce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par
miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment
fort. Le souffle embras du confessionnal me fit sourire. Les plus
belles femmes venaient  moi. Toutes m'aimaient, sinon avec rflexion et
persistance, du moins avec entranement durant cette heure de tendre
panchement qu'elles apportaient  mes pieds. Je les traitai durement,
quelques-unes s'exasprrent jusqu' m'aimer avec ardeur. Je les
accablai du mpris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.

Parmi les pnitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en
trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son
anglique chastet, par l'absence de tout instinct douteux  combattre,
par une foi nave pleine de scrupules attendrissants: c'tait Blanche de
Turdy. Elle avait seize ans  peine. Ple, dlicate, toujours simplement
vtue, un peu nonchalante et d'humeur rveuse, elle tait l'image de la
candeur timide et de la virginit ignorante.

Sa mre, qui tait pieuse, vint un jour me consulter.

M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne
croit  rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacit de son pre.
Donnez-lui le courage de rsister un peu. Mon mari est bon au fond, il
cdera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limit. Nos
proprits les plus importantes sont en Savoie. C'est l que je voudrais
tablir Blanche, afin de l'avoir prs de moi.

J'exhortai dans ce sens ma jeune pnitente, qui se prit  pleurer.

Mon pre ne me force pas, dit-elle; toute la faute est  moi. Le
colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait
malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a
demande  mon pre, j'ai avou que je l'aimais aussi. Mon pre serait
plutt contraire que favorable  ce mariage. Le colonel ne lui plat pas
beaucoup. Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons....
Consulte ta mre. J'ai consult maman, qui dit non. Je ne sais pas si
j'ai fait un pch en aimant ce colonel.

Je m'efforai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut
branle, et me promit de n'y plus songer.

Un an s'coula sans qu'elle se confesst d'aimer. Je n'avais pas coutume
de questionner. Je blme ce mode de provocation  la sincrit.
Pourtant, ce silence m'tonnait, et je me fis scrupule de donner 
Blanche l'absolution pascale sans tre bien assur de la validit de sa
confession. Elle me rpondit avec la simplicit d'un ange:

Vous m'avez dfendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que
Dieu et la Vierge.

Cette soumission facile, entire, vraiment sainte, me remplit
d'admiration et de tendresse pour cette jeune me qui, ds sa premire
preuve, s'levait  l'tat de perfection, celui o il n'y a plus ni
lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-mme. J'en fus si difi,
que je me sentis comme sanctifi par contre-coup. J'avais beaucoup
travaill pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui
n'avait pas de sens  vaincre, immolait l'instinct de son coeur avec
cette sublime simplicit!

Je l'aimai, je l'aimai de l'amiti la plus pure, la plus calme. C'tait
en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en
taient troubls. Mes yeux ne la cherchaient dans l'glise ni aux
offices, ni aux sermons. Quand j'tais l, je sentais qu'elle y tait,
et elle y tait toujours. Sa prsence tait un parfum dans l'atmosphre,
son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-tre et
de fracheur.

Un jour,  la veille d'une de ces grandes ftes o elle avait coutume de
se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non dfini m'et
menac. Elle ne vint pas. Trois mois se passrent, et je compris alors
qu'elle tait beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'glise
perdait sa posie, ma vie se tranait comme une attente pnible. Je ne
pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure
que celle d'un petit enfant. Il ne m'tait pas seulement permis, il
m'tait ordonn de chrir les voies de cette jeune sainte, et je
craignais qu'on ne la dtournt du ciel.

Madame de Turdy reparut enfin.

Nous avons pass trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La
Quintinie y tait. Il a recommenc ses assiduits, et je crains bien que
Blanche n'ait jamais cess de l'aimer. Il a renouvel sa demande, que
j'avais russi  faire ajourner  cause du jeune ge de ma fille. Il a
fait la cour aussi  M. de Turdy, qui est un incrdule, et qui l'a pris
sous sa protection, prtendant que je voulais faire de ma fille une
religieuse. Je viens vous demander conseil.

Je ne sais ce que je rpondis. J'tais fort troubl. La dfection de
Blanche tait une chute dplorable, et le mot de religieuse, que sa mre
venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxits. Peut-tre
aurais-je d suggrer  ma jeune pnitente l'ide de se consacrer 
Dieu. Doue de si grandes qualits de renoncement, n'tait-elle pas
marque pour l'tat sublime? Je m'tais interdit d'encourager les
vocations romanesques, fugitives vellits frquentes chez les filles de
treize  seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du
Seigneur, l'avait peut-tre vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas
devin, moi! j'avais laiss ma jeune soeur s'garer dans son rve
d'amour et accepter l'poux charnel faute d'entrevoir clairement l'poux
idal!

Je demandai  madame de Turdy si elle s'opposerait  la conscration de
sa fille. Elle me parut surprise.

Non certes, rpondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a
pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes.

--Elle pourrait changer, lui dis-je.

--Ne le dsirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et
flamme.

--Ne m'avez-vous pas dit qu'il tait fort bon?

--Il n'a pas grande persistance, et il cderait  la fin; mais que
d'orages auparavant!

--Vous les redouteriez peu, si vous tiez certaine de les supporter pour
le bonheur de votre enfant.

Madame de Turdy restait indcise et incrdule. Elle ne s'opposa pourtant
pas  ce que la vocation de Blanche ft interroge. Je prchais alors
dans un couvent de religieuses o sa mre la conduisait deux fois par
semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi
dans un parloir de ce couvent, o elle nous laissa ensemble.

Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frre  soeur.
Blanche m'avoua qu'elle tait bien agite. Le colonel l'occupait
beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'tait pas l le doux rve de
sa vie. C'tait comme une violence que l'homme faisait  son me.
L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rver. Je vis
bien que les sens avaient parl, mais j'esprai lui enseigner
dlicatement  les vaincre.

Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs
mois, o tantt la confession, tantt les entrevues chez sa mre et au
couvent tablirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer
dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assure
pour jamais. Combien elle et t heureuse si elle et persvr! Mon
affection, ma sollicitude pour elle taient devenues en moi comme une
seconde vie. Toutes les forces de mon me taient tendues vers ce but de
conserver vierge pour l'hymen du Christ cette me digne de lui seul. A
l'ide qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la
profaner, j'tais dvor d'indignation.

Blanche semblait sauve, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien
cacher: elle avoua  son pre son dsir de prendre le voile. Ds lors M.
de Turdy, qui au fond prisait mdiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce
dernier pour soustraire la nophyte  l'appel du Seigneur. Il effraya
madame de Turdy, qui tait pieuse, mais qui avait le caractre faible;
il pesa sur la pit filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir
plus souvent. Enfin ils branlrent ma pauvre sainte et me l'enlevrent
au moment o, appel  d'autres fonctions, j'tais forc de changer de
rsidence.

Je partis, la mort dans l'me, pour ma premire et dernire cure.
C'tait une ville de troisime ordre, peu loigne de celle que je
quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientt sans sa fille. Le
mariage tait dcid. Blanche avait jur  son pre qu'elle ne serait
pas religieuse. La mre elle-mme s'en rjouissait, car elle avait eu
peur de me voir trop bien russir; mais elle tait galement effraye de
donner sa fille  un incrdule. Elle me priait, puisque j'avais eu et
pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui crire pour exiger
qu'elle ft de sa main le prix de la conversion du colonel. J'crivis
deux fois, trois fois. Pas de rponse! Un jour, on m'apporta un billet
de faire part. Blanche tait marie.

La douleur et la colre que j'prouvai me firent craindre d'avoir trop
aim cette jeune fille.... Trop aim!... tait-ce possible? peut-on
aimer trop quand on aime en Dieu et  cause de Dieu? Je l'avais mal
aime... peut-tre; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour
terrestre n'tait plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrass, je
l'avais tu, je le mprisais.... Quand je sentais la chair se rvolter,
je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rves, mme
involontaires, la figure de Blanche ne s'tait mle aux fantmes de la
tentation.

Je l'avais aime avec l'me, et pendant quelque temps mon me fut comme
brise. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai 
m'effacer dans le clerg secondaire,  m'loigner de cette province o
j'avais trop souffert. Je fus appel  Paris; mais le colonel et sa
femme y taient sans que je m'en fusse inform. Un jour que je prchais
 l'glise de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans
trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait
tout cd, et que le colonel continuait  nier Dieu et  braver
l'glise. C'tait sous Louis-Philippe. Il craignait d'tre pris pour un
lgitimiste; il voulait de l'avancement.

Aprs le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux
femmes me suivaient: l'une tait Blanche, dont un voile de dentelle
cachait mal la pleur et l'motion; l'autre tait une pieuse amie qui
l'avait amene au sermon; elles demandaient  me parler.

Ce fut l'amie qui prit la parole.

Je vous ramne, dit-elle, une brebis gare. Elle est trouble dans sa
foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essay de se rattacher
au monde; elle a chou. Votre sermon vient de la rappeler  la
religion. Elle veut vous ouvrir son coeur; mais, avant de se confesser 
vous, elle voudrait vous parler comme  un ami. Venez chez moi demain 
onze heures du matin. Personne ne vous troublera.

Je refusai. J'avais chou dans la plus modeste de mes tentatives, celle
de faire prsider la plus simple des conditions chrtiennes au mariage
de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqu d'ascendant et de
persuasion. Elle devait choisir un guide plus loquent et plus clair
que moi.

Elle releva son voile, et je vis sa figure inonde de larmes.

Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue,
damne  jamais. Votre devoir est de me rconcilier avec Dieu, ou mon
ternel malheur psera sur votre conscience.

Je dus cder et promettre. Le lendemain,  l'heure dite, j'tais chez
son amie, qui nous laissa seuls dans un salon rserv.

Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La
Quintinie, j'ai  vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai
force de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis
dans un entretien amical. coutez-moi. Je n'ai jamais aim M. La
Quintinie depuis le premier jour o vous m'avez dmontr que je ne
pouvais ni ne devais aimer un incrdule. Il y a de cela deux ans. A
partir de cette poque, j'en ai aim un autre; mais je ne m'en suis pas
accuse en confession, ce ne pouvait pas tre un pch; c'tait une
sainte amiti qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit
tranquille et le coeur rempli; la preuve, c'est que l'ide de me
consacrer  la virginit m'tait douce, et que mon pre m'a dsespre
en s'y opposant.

Quand j'ai d renoncer  vaincre sa rsistance, il s'est pass en moi
des choses tranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru
devoir lutter contre moi-mme, obir  mon pre et m'efforcer d'aimer M.
La Quintinie. Je n'tais pas force de me prononcer pour ce dernier; au
contraire, mes parents me priaient d'attendre et de rflchir, mon pre
parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mre parce
qu'elle le voyait impie.

Pourquoi me suis-je obstine  le choisir? Parce qu'il m'a effraye de
votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au
tribunal de la pnitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici
en toute sincrit que j'ai cru faire mon devoir en ne rpondant pas 
vos lettres et en consentant, aprs une lutte vaine,  hter mon
mariage, sans conditions, au gr du colonel.

Hlas! j'ai t bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet
homme m'ont t odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais
rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal tait pure
affaire de coeur, et qu'en changeant ses penses on arrivait  imposer
une douce persuasion en mme temps qu' la subir. Je m'imaginais
qu'ayant cd ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun
engagement religieux, je l'amnerais  croire ce que je croyais; mais
quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur
lui: j'tais sa chose, Dieu ne pouvait plus me rclamer. Je n'avais plus
qu' partager sa vie, ses gots, ses habitudes,  subir ses caresses et
 me dire heureuse ou  me taire. Voil ma dsillusion, mon opprobre,
mon dsespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre
qu'il plat aux hommes d'appeler l'amour. J'espre et je dsire mourir
en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de
moi; ma vie,  contre-coeur enchane, ne peut lui tre d'aucune
utilit. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice
d'appartenir  un autre matre que lui, je veux qu'il ait piti de moi,
qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reoive dans sa
grce. C'est pourquoi je suis venue  vous.

Les aveux de Blanche taient un douloureux triomphe pour l'esprit de
vrit qui parlait en moi. Il tait bien vident que cette dlicate
crature forme pour le ciel avait mconnu sa vocation et sign l'arrt
de son irrmdiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les
bras d'un homme. Elle m'apparaissait souille, mais repentante. Elle ne
m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une piti profonde
et le devoir de la consoler. Pourtant j'tais frapp d'un point
mystrieux dans son rcit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle
s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adresst
 un autre confesseur; elle fut inbranlable. Cette personne si faible
et si douce tait devenue sombre et tenace. Elle voulait tre sauve par
moi, ou s'abstenir avec dsespoir de toute religion, de toute croyance.

Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frmir. Je ne
l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai
jusqu' lui dclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu
parole.

Vous m'approuvez peut-tre? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais,
j'tais lche, je n'tais pas  la hauteur de mon devoir. La confession
de cette femme me troublait. Je m'tais cru un saint, je ne l'tais pas.
Je craignais de commettre un sacrilge en coutant, dans le temple du
Seigneur, des aveux terribles. J'aurais d puiser ma force dans la
saintet du sanctuaire et ramener cette me par la patience, par la
douceur, par l'impassible sourire d'une chastet  l'abri de tout pril.

Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillit des anges. Je
sentis que je n'tais qu'un homme, et, profondment humili de ma
dfaite, je repoussai durement l'infortune en sauvant mon repos, mais
en exasprant son me. Mon repos, ai-je dit. Hlas! il tait perdu sans
retour! J'avais aim Blanche et je ne l'avais pas dsire; je ne
l'aimais plus, et elle portait le dlire dans mes sens! Je refusai
obstinment de la revoir, et, pour chapper  ses instances,  ses
sommations, j'obtins dispense de confesser  l'avenir aucune femme.

Six mois se passrent pour moi dans des austrits et dans des combats
terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'crivait: je n'ai lu de son
vivant que la premire lettre; les autres, j'en ai pris connaissance
aprs sa mort seulement, mais je les ai gardes toutes. Elles sont l,
dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-tre accus: je ne pouvais
me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence
_de fait_, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon me
tait coupable, si c'est tre coupable que d'tre aux prises avec une
effroyable tentation  laquelle on ne cde point par le fait.

Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.

Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli
empcher mon mariage; mais je vous crois sincre. Ma femme est fort
malade; elle est dans un tat d'exaltation religieuse qui fait craindre
pour sa raison. Elle demande un prtre et renvoie tous ceux qui se
prsentent. Enfin elle s'obstine  vous voir, et son mdecin croit qu'il
faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et
je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charit enfin
pour calmer ce pauvre esprit qui s'gare. Madame La Quintinie est une
sainte; elle n'a rien  se reprocher, et elle se croit damne! Dites-lui
donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces
pouvantes.

Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupons sur mon caractre,
et, d'ailleurs, mon devoir tait de marcher. Je suivis le colonel. Je
trouvai Blanche debout, change  faire frmir, et en proie  une crise
des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes
et de baisers une petite crature de deux ou trois mois qu'elle avait
voulu nourrir, et que, par ordre du mdecin, il lui fallait confier 
une nourrice. Cette enfant, c'tait Lucie.

Ds que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux
bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effraye des
transports de sa mre. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous
fmes seuls:

Ni pouse ni mre! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres,
redevenus secs; voil votre ouvrage,  vous! Vous m'avez dfendu d'aimer
alors que j'aurais pu cder  mon premier instinct, et me contenter,
comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses
embrassements grossiers. J'aurais pu tre heureuse ainsi, n'aspirant pas
 des flicits idales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie
matrielle employe  mettre des enfants au monde,  les allaiter et 
m'oublier moi-mme dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu
qu'il en ft ainsi; vous m'avez montr un corps nu et maigre, un homme
d'ivoire tendu sur une croix d'bne, et vous m'avez dit: Voil ton
poux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une
pense, un rve! Tu vivras de ce rve, qui te plongera dans des
ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination
auprs desquelles les profanes ralits de la vie ordinaire ne sont
qu'abjection et souillure. Vous aviez raison. Tant que j'ai aim
l'poux cleste, j'ai t heureuse et sainte. Quand j'ai partag la
couche de l'autre, j'ai t avilie et j'ai rougi de moi.... A prsent,
je le hais et je me mprise. Pourquoi m'avez-vous laisse contracter ce
lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-mme, n'avez-vous
pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: Que cet homme soit
chrtien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es  Dieu,
tu es  moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras
avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras  Dieu sans avoir t
profane? Voil ce qu'il fallait faire, voil ce qu'il fallait me dire.
J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais;
j'tais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher  Dieu,
et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: Toutes les
dvotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune. Alors,
moi, je me disais: Suis-je donc _amoureuse_? Mais je ne savais ce que
c'tait que d'tre amoureuse! Vous aviez tu mes sens en me faisant
rougir du premier trouble de mes sens; Je rvais de vous, je vous voyais
tendu sur cette croix  la place du Christ, et dans mes songes je
baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je
ne me rebutais pas quand vous me disiez: Femme, qu'y a-t-il de commun
entre vous et moi? tait-ce l de l'amour profane? Non!... ou bien, si
c'en tait, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'clairer et de
me remettre dans la voie. Vous ne vous tes pas souci de moi, vous
disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonne!--Et  prsent
que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du
confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi,
et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramne! Non! vous m'avez
menti, vous ne m'avez jamais aime! Vous n'aimiez rien que vous-mme,
vous vous sauveriez seul, en toute scurit d'orgueil et d'gosme, sur
les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damne, vous
l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne  rien, je
ne peux pas tre une mre de famille, je ne peux plus devenir une
sainte. Votre coeur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle.
Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et
moi-mme!.

Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace
encore, c'est qu'elles sont le rsum des plaintes, des blasphmes et
des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adresss depuis,
soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu
me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le
texte de la confession que vous avez l entre les mains. Jugez si le
pre, l'poux ou la fille de Blanche doivent la lire!

Quant  moi, pli sous l'horreur de cette maldiction, je m'efforais en
vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frapp de dlire, tait
compltement dvi de la ligne du vrai, ligne subtile et dlicate 
suivre, j'en conviens, pour les prtres sans idal et pour les femmes
exaltes. En mme temps qu'elle tait une folle, la pauvre Blanche tait
pourtant une sainte aussi. Elle ne rvait point de coupables transports,
elle effleurait le bord des abmes avec cette lgret d'apprciation et
cette absence de logique qui caractrisent les femmes. Elle ne voulait
pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la
contagion que je pouvais recevoir de sa dmence.... Mais, si elle avait
les prilleux lans de sainte Thrse, il lui restait quelque chose des
ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas rvl
l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en
d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout
puis.

Je m'efforai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le
mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens dtourn; elle
m'accablait d'arguties de sentiment d'une purilit charmante et d'une
perversit diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le
gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le mdecin qui
accorde  l'obstination du malade le pril d'un dernier essai; je
prononai ce mot avec toutes les rserves de la plus austre chastet.
Elle fut calme; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me
promit de croire, d'esprer, de ne jamais plus retomber dans le
blasphme.

Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arrach la promesse
de revenir, et je ne voulais pas reparatre. Le mari m'envoya chercher
comme un sauveur.

Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compt dans ma
vie comme trois sicles, trois mois de tortures secrtes et de luttes
caches qui ont dvast mon coeur et creus mes tempes. Cette femme,
honnte et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le
mien en danger. Malade comme elle l'tait d'ailleurs, elle n'avait de
penses que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'panchait en
effusions d'une loquence exalte et d'un mysticisme voluptueux qui peu
 peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se
croyant perdue par moi, elle voult me perdre  son tour en m'inoculant
je ne sais quel venin de rvolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la
dsirais certes pas lorsque, muet et ple auprs d'elle, je la voyais se
dbattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, ds que
je l'avais quitte, je la revoyais telle qu'elle m'tait apparue  seize
ans, pure comme les anges et belle comme la lumire! Et alors je
l'aimais avec une passion rtrospective infme, cette vierge qui n'avait
pas fait battre mon coeur au temps de sa splendeur relle. Je me
surprenais  regretter et  maudire cette vertu qui m'avait sembl si
facile, et, par moments, enivr, gar, idiot, je suivais dans la rue
une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la
suivais jusqu' la premire porte o elle disparaissait, et je rentrais
chez moi, forc de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais
m'avaient retenu.

J'usai de tous les moyens que me suggraient l'exprience des maladies
de l'me et la foi en Dieu comme remde souverain, pour ramener madame
La Quintinie  la vrit, pour la rattacher  son mari,  son enfant, 
ses devoirs,  la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur
elle; mais je vis bientt qu'elle me trompait et ne feignait de
m'couter que pour me ramener et me retenir  ses cts. Elle se
contenait quelque temps, puis elle dbordait en folies tranges. Je me
souviens qu'elle disait un jour:

Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce
Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Clou sur sa croix, il ne
regarde que le ciel. Sa mre pleure en vain  ses pieds, il ne
l'aperoit mme pas. Vivant de notre vie, il n'a rellement vcu qu'avec
ses disciples. Doux et misricordieux avec les femmes repentantes, il
n'en a chri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur
son coeur la blonde tte de saint Jean, ne livrait  Madeleine que ses
pieds et le bord de sa robe. Voil pourquoi nous nous prenons pour lui,
nous autres dvotes, d'une passion insense; car, je le vois bien, nous
n'aimons que ce qui nous ddaigne et nous brise. Nos dsirs exalts
voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et
possder cette me qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans
nous apaiser jamais.

Vous voyez, d'aprs ces garements, combien le profane et le sacr
s'treignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en
croyant aimer le Sauveur, elle le matrialisait dans sa pense perdue
et trouble.

Je m'puisais en vaines consolations, en vaines rprimandes. Un jour,
je fus forc de la menacer de la colre de Dieu, si elle n'abjurait ses
erreurs. Elle tomba dans une crise pouvantable. Son mari accourut au
moment o elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas,
il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je
m'loignai, content d'tre chass; mais il revint bientt me demander
pardon, et me prier de venir dire adieu  la malade. Il l'emmenait en
Savoie. On esprait que l'air natal et la tendresse des parents la
ranimeraient. Je compris que c'tait un arrt de mort et que je voyais
Blanche pour la dernire fois.

Je la trouvai calme: elle sentait que sa tche tait finie. Elle prit
Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras:

Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me
dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et
la chair, elle tait votre fille!

Je le jurai.

C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a t conue
dans mon sein, c'est  vous que je pensais, mon me embrassait la vtre,
et l'esprit qu'elle a reu de Dieu, c'est une flamme qui s'est dtache
de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternit intellectuelle, ne la
mconnaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de
notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumire. Que votre
invincible vertu soit sa force, et, si vous dcouvrez en elle la
vocation religieuse, n'hsitez pas et ne faites pas avec elle comme vous
avez fait pour moi. Prservez-la du mariage, qui est une honte et un
abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne
la livrez pas  la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le
courage de rsister  son pre et  son grand-pre; cuirassez le coeur
de la femme, qui est toujours un faible coeur; apprenez-lui  briser
les liens de la famille et  ne connatre de loi que celle du Christ. Ne
connaissant et n'coutant aucun homme, elle sera l'pouse heureuse et
fidle du Sauveur, tandis que je n'ai t celle de personne. Jurez, oh!
jurez par votre ternel salut que vous ne faiblirez pas!

A cette heure suprme des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie
sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y
laissant sa vie, mais elle emportait  Dieu son me lave et renouvele.
Je crus du moins qu'il en tait ainsi. Ses prires taient toutes
chrtiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la
vouer  Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrtien, si elle
m'accordait sa confiance.

Nous nous sparmes sans crise. C'tait au printemps. Au commencement de
l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu de dtails. Il m'a t
dit que les parents et le mari lui-mme m'accusaient de leurs malheurs.
J'ai bien reconnu l l'aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le
prtre quel qu'il ft, et la faiblesse irrsolue de sa femme et de son
gendre. Je n'ai pu savoir quels aveux tmraires, quelles divagations
terribles avaient pu errer sur les lvres de la mourante: j'tais
atterr, mais tranquille. Si j'avais pch en esprit, le secret de mes
souffrances tait entre Dieu et moi, je n'avais rien  me reprocher
devant les hommes.

Navr, mais victorieux de mon trouble, je m'tais donn  une vie
studieuse et retire dont j'prouvais le besoin aprs une telle tempte.
Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et sant, la
_socit_ me proposa une tche active et militante. Je rclamai la plus
obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On
m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me sut pas trs-bon
gr de ne l'tre pas. On pensa que je manquais de zle, et que mon voeu
de ne plus confesser les femmes tait incompatible, sinon avec mes
devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oubli parce que je n'tais
ni dangereux ni ncessaire. Je vgtai quinze ans dans l'ombre. Ces
annes ont t les plus douces de ma vie et les plus fcondes pour mon
salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m'en
tais flatt trop vite, je l'ai laiss doucement s'teindre dans les
fatigues de l'tude. Je suis devenu savant en thologie, me rservant
pour l'ge o je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet ge
est venu plus tt que je ne l'esprais. Je dois dire que le souvenir de
Blanche m'a t salutaire. Cette me retourne au ciel ne m'apportait
plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en
ce monde, qu'elle devait tre pardonne, et le mal qu'elle m'avait fait
souffrir par contre-coup tait une rude et salutaire leon dont mon
humilit avait fait son profit. Je pensai donc  elle peu  peu et
bientt tout  fait sans amertume et sans effroi.

Et puis notre dernire entrevue avait allum dans mon coeur une sainte
tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommand  mes soins. Elle avait
dit vrai, la pauvre Blanche! Lucie tait ma fille spirituelle. Tout le
monde autour d'elle tait incrdule. Madame de Turdy tait morte.
Probablement on lverait l'enfant dans l'ignorance de Dieu. Que faire
pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans
l'attente de quelque circonstance favorable, et c'est surtout pour tre
libre d'en profiter que je restai sans emploi et sans liens.

Je pensai souvent  reprendre mon nom vritable et  endosser l'habit
sculier pour m'tablir en Savoie, o personne ne me connaissait, sauf
M. La Quintinie, qui, en raison de son service, tait presque toujours
absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, garde par son grand-pre?

Je fis agir les affilis de mon ordre, j'eus des renseignements.
Mademoiselle de Turdy, soeur du grand-pre de Lucie, tait pieuse. Elle
devait laisser  l'enfant une fortune assez considrable; mais elle
pouvait menacer de lguer ses biens  l'glise, si sa petite-nice
n'tait pas leve dans la religion. La _socit_ pesa sur l'esprit doux
et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on
l'amena  discuter avec son frre. Son confesseur n'tait pas des
ntres, et vivait innocemment de la vie du sicle. Enfin, aprs deux ou
trois ans de patients efforts et d'adroites influences, on mit la tante
en tat de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoye  Paris au
couvent de ***, que j'avais dsign, et dont je m'tais fait nommer
directeur  l'insu de la famille.

Lucie avait dj treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix
de cette enfant remurent en moi des fibres inconnues. C'tait Blanche
plus forte, plus enjoue, parfois aussi srieuse, mais jamais
mlancolique; une sant florissante, une volont douce et ferme, un
esprit droit et logique, point de rverie et beaucoup de rflexion, de
la dcision dans le caractre et une bonhomie sympathique. Voil ce que
sa mre et d avoir pour tre une chrtienne heureuse, ce qui lui avait
manqu, et ce que pourtant elle avait pu donner  sa fille: mystre
insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos
psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'action d'une volont
particulire et dtermine venant de Dieu seul. J'avais trembl que
Lucie ne ressemblt  son pre. Elle n'avait rien de lui, si ce n'est la
sant et un grand besoin de mouvement physique.

Je veillai  ce que ses instincts ne fussent point contraris. Je
voulais la connatre, la voir clore  la religion, qu'elle ne
connaissait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans
parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le
voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus
vieux et chaste, mort aux passions et naf comme un enfant. Je ne lui
adressais jamais de questions, je me bornais  quelques avis
particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants dfilaient
dans le clotre:

En voici une qui ne donnera point de peine  ses directeurs; elle est
ne sainte.

C'tait Lucie qu'il me montrait.

Lucie tait ne sainte, en effet. Ds qu'elle connut la religion, elle
en prit le ct le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'
savoir ce qui tait le bien et le mal, et d'un lan souverainement
dtermin, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa
cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore os lui parler. Ds
qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle rsolut de s'y dvouer,
et elle m'annona que, n'importe dans quel tat de la vie, elle vivrait
pour la charit. C'tait m'interdire l'initiative quant au choix de
l'tat. Je sentis que j'avais affaire  une force vive, que Dieu tait
en elle, et que je ne devais point devancer son oeuvre. D'ailleurs,
j'tais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'tais point persuad que
le monde ft aussi dangereux que je l'avais jug dans ma jeunesse. Je
l'avais pratiqu sans bruit, il ne m'avait pas branl. Je ne m'alarmai
pas de l'exprience que Lucie pourrait faire  son tour. Je la sentais
mieux trempe que moi. Elle n'avait rien  vaincre, par consquent rien
 craindre.

Durant ces trois annes que Lucie passa au couvent, je fus son principal
instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel  ma direction pour
un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d'un ami
et d'un pre, jamais celle d'un juge. Combien elle m'tait chre, cette
noble et sereine enfant qui me rvlait dans le sens le plus divin les
joies de la paternit! Comme j'tais fier d'elle devant Dieu! comme je
sentais la vaine fragilit, des liens de la chair et du sang, moi qui
gotais dans la plnitude d'une tendresse si pure tous les
attendrissements du coeur et mme le tressaillement sacr des
entrailles! J'tais forc de lui cacher le lien mystrieux qui
m'attachait  elle, et je devais m'interdire toute dmonstration d'une
sollicitude trop exclusive; mais, lorsque du fond de la salle du couvent
o il m'tait permis d'aller me reposer de mes leons, je la voyais
assise  son pupitre prs d'une fentre de la classe, grave, attentive
et belle comme la sagesse, ou foltrant dans le jardin avec l'nergie de
sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j'touffais
entre mes lvres ce cri de mon coeur; Ma fille!  ma fille!

Quand elle eut seize ans, son grand-pre la rappela prs de lui. Ce fut
pour moi un dchirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter:
elle ne s'en douta pas.

Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie.
Je ne pouvais plus reprendre  rien. Sans cesser d'tre un chrtien,
j'tais devenu, sous le charme de cet amour de pre, plus homme qu'il ne
fallait. Je me rappelai que j'tais prtre, ma tche d'homme tait
accomplie; j'avais tenu le serment fait  Blanche, j'avais initi sa
fille, et je croyais tre sr qu'elle serait religieuse, ou qu'elle
pouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de
loin sur elle, puisqu'il m'tait interdit de veiller de prs.
D'ailleurs, il valait mieux peut-tre qu'il en ft ainsi. En cessant
d'tre une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop
directe. Si elle se vouait  Dieu seul, elle tait de ces mes qui ne
doivent pas tre trop diriges. Et puis elle tait si jeune! Pour le
clotre comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dt tre
mineur.

Je lui fis promettre de m'crire rgulirement tous les trois mois, et
j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue
maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.

Ce qui s'est pass l ne rentre pas dans le rcit que je vous dois, mais
je le rsumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma
conduite en prsence du mariage auquel Lucie a donn malgr moi son
assentiment.

J'avais t heureux, j'tais devenu optimiste. A mon insu, et comme
l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte  goutte, la tideur
m'avait entam, non la tideur quant aux vertus ncessaires  l'homme et
 l'amour divin, mais un relchement quant aux doctrines. Cet ennemi de
la vraie foi que vos philosophes ont invoqu sous le nom de _tolrance_,
les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer  leur
tour pour se soustraire aux reproches et pour se dfendre de
l'accusation de fanatisme. Ceci est l'oeuvre du respect humain,
autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la
croyance et une dfection du dvouement. L'esprit pratique de la socit
de Jsus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance
 la mansutude. L'intention tait belle et bonne, j'en avais t
sduit. J'arrivai  Rome, l'me pleine de douceur, l'esprit nourri de
transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens gnreux
et srs pour touffer dans le triomphe de la charit chrtienne
universelle les dissidences et les protestations.

Je fus repris, je n'tais pas dans la voie trace par les ncessits du
temps. L'glise, menace, tait force de se faire revendicatrice
devant l'usurpation de ses droits de souverainet. Je luttai contre des
raisons tires de ncessits passagres, et qui me semblaient
compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence.
Je n'eus point de dpit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut mme
branle, et je dus avoir recours  l'asctisme pour dompter en moi
l'esprit de rvolte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais!

C'est alors que je rencontrai le pre Onorio, qui me ramena  la
soumission,  l'orthodoxie et au travail sur moi-mme, bien autrement
difficile et mritoire que la vaine science des discussions. Vous avez
vu et entendu cet homme inspir: vous savez maintenant non ce que je
suis, mais ce que je voudrais tre.

Sans la dfection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de
l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais
depuis un an arrang mon existence et dispos mes affaires pour une
retraite dfinitive, o le pre Onorio et t mon matre et mon guide,
Lucie mon lve et mon ouvrage. J'eusse vers dans cette jeune me les
trsors de saintet que l'aptre et verss dans la mienne. J'tais, par
l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement
et de langage qui nous taient communes, l'intermdiaire naturel entre
la rude saintet du vieillard et la dlicate candeur de l'enfant.

Je rvais pour nous trois un paradis de renoncement et de dvouement sur
la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le
jour o Lucie, dgage de ses devoirs envers son aeul, n'aurait plus 
lutter que contre un pre sans lgitime influence sur son esprit. En
m'tablissant non loin d'elle, je comptais tre  mme de soutenir
jusque-l sa foi et de raviver son zle. Lucie m'avait crit plusieurs
fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le
mpris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en
se consacrant  Dieu.

Elle ne paraissait pourtant pas dcide  prononcer des voeux; mais
tait-il ncessaire qu'elle s'engaget par serment, qu'elle coupt ses
beaux cheveux et qu'elle se vtt de serge, cette fille chrie, cette
femme vaillante, qui offrait  l'aumne sa vie, sa fortune et son coeur?
S'il en devait tre ainsi, je laissais dans ma pense le soin de la
dcision au pre Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que
Lucie abandonnt son grand-pre au bord de la tombe.

Vous savez le reste, monsieur. Dj une ou deux lettres de Lucie
m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses ides. Je
me htais, mais non pas au gr de mon impatience. Une fortune matrielle
m'tait tombe du ciel. Un pauvre parent de ma mre, celui qui m'avait
adopt, avait reu pour moi un million,  la condition de ne jamais
trahir et de ne jamais me rvler  moi-mme le secret de ma naissance.
Ce million, ce devait tre mon monastre. Il me fallait rassembler les
fonds pars dans plusieurs banques. Quand j'arrivai enfin ici 
l'improviste, il tait trop tard! On m'avait alin, on m'avait vol le
coeur de ma fille!...

       *       *       *       *       *

Ici, la voix de Moreali fut touffe par les sanglots. M. Lemontier
l'empcha de rien ajouter.

Votre confession est complte, lui dit-il. Je sais  prsent tout ce
qui s'est pass en vous, et je vais vous le dire  mon point de vue, qui
n'est pas le vtre. Je ne me permettrai aucun blme personnel; car, si
vous m'avez dit la vrit, et je crois que vous me l'avez dite....

--Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'cria Moreali.

--Non, j'aime mieux vous croire librement.

--Mais, moi, je ne veux pas de gnrosit! Lisez...




XXX.

RSUM.


M. Lemontier parcourut les lettres que l'abb lui montrait, et, les
trouvant conformes  la sincrit de son rcit, il les lui rendit avec
calme, et reprit:

Donc, je vous sais honnte, et je crois  l'lvation de vos sentiments
et de vos ides. Je n'ai pas attendu jusqu' ce jour pour voir en vous
l'homme de mrite et de conviction que mon fils m'avait dpeint, et vers
lequel ses sympathies l'avaient entran  premire vue; mais, 
premire vue aussi, il avait dcouvert en vous une plaie profonde, et
cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la
nature.

La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle
manifestation que Dieu nous ait donne de son existence, de sa sagesse
et de sa bont. Le prtre les mconnat forcment. Le jour o l'glise a
condamn ses lvites au clibat, elle a cr dans l'humanit un ordre de
passions tranges, maladives, impossibles  satisfaire, impossibles 
tolrer, souvent difficiles  comprendre: apptits de crime, de vice ou
de folie qui ne sont que la dviation de l'instinct le plus lgitime et
le plus ncessaire. Et par une monstrueuse inconsquence, en mme temps
que les conciles dcrtaient la mort physique et morale du prtre, ils
lui livraient les plus secrtes intimits du coeur de la femme, ils
maintenaient la confession.

Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me cderez rien.
Je pose les deux rformes ou tout au moins une des deux rformes que
Dieu commande depuis longtemps  l'glise inerte et sourde: mariage des
prtres ou abolition de la confession.

Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les
femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes,  moins que le
prtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux
sexes seront libres de se confesser au pre de famille qui connat et
apprcie les devoirs de la famille, ou au clibataire obstin qui
mconnat et transgresse les premiers devoirs de l'humanit. Je bornerai
l ma critique de vos prtendus devoirs envers Dieu et de vos prtendus
droits sur les mes; mais je suis forc de vous dire que nous
n'apprcions pas Dieu de la mme manire, notre foi ne le voit pas avec
les mmes yeux, notre coeur ne l'aime pas de la mme faon. C'est notre
droit  chacun, la libert de conscience m'est sacre. Je ne rclame que
le droit gal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la
pratiquer. Je sais que vous prtendez que les philosophes n'ont point de
religion; moins avancs que les Pres de l'glise et que les grands
esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont
dvelopp ses doctrines, sans vouloir reconnatre que Jsus les reprend
et les complte. Vous nous reprochez de ne point avoir d'glise ni de
culte, sans vous apercevoir que vous nous dfendez d'en avoir qui ne
soient pas les vtres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements
nous ont interdit d'tre autre chose en public que catholiques,
protestants ou isralites. Vous ne faites mme point grce aux
schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le
jour o une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se runiraient
pour btir ou ddier un temple en France, vous le feriez fermer par
l'autorit civile, quelle qu'elle ft, car vous la contraindriez 
cette mesure de prudence en soulevant l'meute du fanatisme autour des
sanctuaires nouveaux.

A quelque glise que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres
de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez
est l'quivalent de cette navet d'un prdicateur tranger qui disait:
La preuve que le divorce choque les moeurs, c'est qu'on n'en a pas vu
un seul cas depuis qu'il est supprim.

Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion.
Nous croyons tre, au contraire, en grand travail de coeur et d'esprit
pour poser les formules de la ntre dans le silence auquel on nous
condamne, et, si nous ne pouvons crire et parler, nous ne sommes point
effrays de ce recueillement forc o s'laborent la science de Dieu et
la vie de l'glise future.

Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux  un homme
religieux; je dirai plus, comme un prtre  un autre prtre; car je vous
dclare, sans orgueil, que j'ai vou ma vie  la recherche de l'idal
divin, et que j'ai travaill tout autant que vous  me rendre digne de
cette mission. C'est pourquoi il vous faut dpouiller un instant
l'orgueil du prtre catholique et m'couter comme un vritable chrtien
coute son frre et son gal.

Je crois fermement que vous tes dans l'erreur, ce qui ne m'empche pas
de respecter votre caractre, votre personne, votre vie, vos biens, vos
symboles, vos temples, vos livres, vos monastres, vos prdications,
tout ce qui manifeste votre croyance sincre. Si la mme libert,
protectrice du droit de tous, est assure  tous, votre erreur ne
m'offense, ne m'inquite, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les
erreurs, longtemps peut-tre encore, mais pas assez pour produire les
mauvais fruits du pass. La marche libre de l'esprit humain y mettra
bon ordre; vous serez forcs d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera
ni pour vous ni contre vous.

Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez  un Dieu prescripteur de
la vie et rformateur de la nature, c'est--dire en guerre avec son
oeuvre, et dfendant  l'homme d'tre homme. Pour donner plus de poids 
l'inconsquence de votre Dieu, vous lui donnez le got des ternels
supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces ftiches
barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne
serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donn l'enfer, d'o
pendant l'ternit s'exhalera, pour rjouir sa justice, l'odeur de la
chair toujours brle, toujours dvore et toujours palpitante!
Magnifique invention  laquelle des millions d'hommes croient encore, et
que vous ne voulez pas renier malgr les douloureuses protestations de
quelques-uns de vos plus grands saints!

Monsieur l'abb, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre
glise, commencez par nous faire voir un concile assembl dcrtant de
mensonge et de blasphme l'enfer des peines ternelles, et vous aurez le
droit de nous crier: Venez  nous, vous tous qui voulez connatre
Dieu.... Jusque-l, vous nous faites peur, et nous nous demandons si
vous tes des chrtiens et des hommes. Quant  votre Dieu impitoyable,
nous jurons sur notre me ternelle et sur notre Dieu sublime que nous
le relguons dans les tnbres des premiers ges de l'humanit. C'est un
croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indign que vous,
aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'tes du vtre, un croyant qui
proclame avec Platon, avec Jsus, avec Leibnitz, avec les vrais
chrtiens, la conscience de Dieu, c'est--dire le Dieu
intellectuellement accessible  l'homme, que vous nous accusez tous,
ple-mle, d'avoir noy dans les notions d'un faux panthisme. C'est un
croyant qui proclame sa propre immortalit et l'espoir de sa conscience
future, c'est--dire la notion de sa personnalit dans les sphres du
progrs infini; c'est enfin un croyant dvor d'amour pour la vrit
divine et parfaitement dtach d'avance des vanits de la terre, mais
passionnment attach  ce qui n'est pas vanit terrestre,  ses devoirs
d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu
les lui a tracs, comme le marchepied de son progrs dans l'chelle
ascendante des rcompenses.

Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des
devoirs de l'homme, et que l'glise, au nom du Christ, a fait une grande
chose en traant des rgles de conduite; mais elle a oubli que les
cercles devaient tre largis de sicle en sicle avec les horizons de
la science, et elle les a rtrcis au contraire. Elle s'y est enferme
elle-mme jusqu' tuer ses propres lvites, tmoin le clibat des
prtres, arrt de mort qui n'est pas d'institution primitive.

Pour ne parler ici que de la ncessit de cette dernire rforme, vous
devez me permettre de vous citer  vous-mme comme un exemple
saisissant, exemple d'autant plus prcieux pour moi qu'il n'est pas
exceptionnel, que vous tes un honnte homme et un bon prtre, que l'on
peut sonder les replis de votre coeur sans effroi, sans rpugnance, et
sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre
propre dignit...

L'abb, qui avait cout jusque-l M. Lemontier dans une attitude fire
et morne, les regards fixs sur le plancher, releva ses yeux clairs et
profonds, et les attacha avec curiosit sur ceux du philosophe.

M. Lemontier continua:

Vous vous tes dpeint vous-mme avec beaucoup de modestie et de
loyaut; vous avez pens, dans votre premire jeunesse, que vous n'tiez
pas n pour tre prtre. Aucun homme n'est n pour cela. Vous n'tiez ni
plus ni moins dou qu'un autre des vertus ncessaires au suicide. Je ne
connais pas ces vertus-l. Dieu, qui a dit  l'homme: _Tu vivras_, ne
les accepte ni ne les encourage; lui demander d'teindre nos sens,
d'endurcir notre coeur, de nous rendre hassables les liens les plus
sacrs, c'est lui demander de renier et de dtruire son oeuvre, de
revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-mmes, en nous
faisant rtrograder vers les existences infrieures, au-dessous de
l'animal, au-dessous de la plante, peut-tre au-dessous du minral!

Tel est l'tat de saintet auquel aspire le pre Onorio; mais il est
homme malgr lui, et il connat le zle de la colre, les ivresses de
l'anathme. Ne pouvant tre chrtien, il s'est fait pythonisse.

Quant  vous, visant  ce prtendu tat de sublimit, vous vous tes
embarqu sur le vaisseau fantme qui erre ternellement dans les brumes
et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer
dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus
chrtiennes innes, certaines autres rtives, et vous avez cru devenir
un chrtien complet en abandonnant pour l'tat ecclsiastique les vrais
devoirs du christianisme.

Pour vous gurir de l'ambition, vous vous tes affili  une socit
dont l'ambition est d'anantir le monde  son profit; pour vous gurir
de l'orgueil, vous avez embrass un tat qui se proclame suprieur 
l'humanit et tient la socit laque pour un monde infrieur et
secondaire; pour vous gurir de la luxure, vous avez prononc des voeux
qui, vous dfendant de possder lgitimement une femme, livraient
toutes les femmes aux convoitises de votre imagination.

Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomph. Je ne puis
vous en faire un mrite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire
celle d'un quilibriste audacieux, comme j'admire l'loquence dlirante
du pre Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance
humaine, mme lorsqu'elle lutte contre sa propre scurit, contre son
propre dveloppement, contre sa propre raison d'tre. L'homme est
trs-fort, monsieur, je le sais, et vous tes particulirement fort de
volont; mais la plante que l'on prive d'air et de lumire et qui pousse
des rejets disproportionns jusqu' la surface d'une mine est bien forte
aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une
puissance de vitalit o l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'tonne
donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous rsister 
dix ou vingt ans de tortures pour rester fidle  un serment qu'il croit
indlbile et rester vierge sous les treintes de ce que vous appelez le
dmon de la chair.

Mais, pour tre rest vierge, vous croyez tre rest pur, cela n'est
point. Certaines penses, que vous les classiez dans la distinction trs
fictive des pchs volontaires ou des pchs involontaires, souillent et
fltrissent l'me autant et plus que les actes de franche dbauche.
Prenez-y garde; dans votre adolescence, la femme vous attirait en mme
temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des envies de l'treindre
et de la tuer ensuite. Si, lorsque dvor d'amour _rtrospectif_ pour
Blanche de Turdy, vous aviez succomb  la fascination de ces jeunes
filles que vous suiviez dans la rue jusqu' leur porte, je ne suis pas
sr que vous n'eussiez pas encore t tent de les trangler avant de
repasser le seuil de votre perdition.

Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un homme
vicieux! vous avez, au contraire, les plus nobles instincts et le got
de la vertu; mais vous avez jet un dfi  la nature, et dans sa
raction elle vous a mis tout prs de ces forfaits dont on voit tant
d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne devraient
pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses, elles
refusent aux prtres le mariage civil.

Vous rpondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il n'est
donc pas impossible de vaincre. C'est o je vous attends. Je vais vous
montrer les fruits amers et vnneux de votre victoire.

Je ne vous rpterai pas ces terribles argumentations de Blanche, si
fidlement rapportes par vous. Elle avait mille fois raison contre
vous, cette malheureuse femme! Vous l'aviez prise enfant, vous l'aviez
enveloppe d'un amour de prtre, amour d'une nature particulire, que
vous dclarez chaste et que je dclare pervers, puisque cette chastet
est le rsultat d'un instinct perverti. Cet amour-l, qui vous laissait
calme, s'insinuait dans le coeur de l'enfant comme le serpent dont la
douce voix et les yeux caressants surprirent ve dans le paradis. Vous
tiez beau, vous l'tes encore; vous tes loquent, vous tes sduisant
dans la chaire,  l'autel, partout o elle vous voyait. Dans le
confessionnal, votre souffle ml au sien, aprs avoir fait passer le
froid de la mort sur son premier amour, faisait clore peu  peu,  son
insu et au vtre, un autre amour plus profond, plus tenace, plus ardent,
cet amour dont elle est morte, ne pouvant l'assouvir.

Cet amour qu'elle se reprochait tait un crime, en effet. Il ne faut
point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un prtre,
avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous protger, ni vous
relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas rendre
parjure un homme qui a fait serment de chastet, et qui,  l'abri de ce
serment, est amen par l'poux, loyal ou stupide, en tout cas confiant,
jusque dans l'alcve conjugale.

Cet amour tait donc coupable, et il tait antihumain, puisqu'il tuait
dans le coeur de Blanche tout ce qui n'tait pas lui. Il avait tu
d'avance l'amour conjugal. Il avait tu le discernement, puisque, par
raction contre les ardeurs secrtes de votre amour sans solution, elle
avait choisi l'poux le plus matriel et le moins fait pour la charmer.
Il avait tu l'amour filial et l'amour maternel, puisqu'elle aspirait 
la mort et se dclarait inutile dans la vie. Tel est le rsultat
invitable de l'amour du prtre, quand il est contenu dans les limites
du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein lui chappe, quand il
ne se rsigne pas  marcher dans la voie des douleurs?... Vous le savez
aussi bien que moi.... Vous avez vu de prs ce monde....

Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus
suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomphes: eh bien, ces
douleurs sont striles pour celui qui les endure, prilleuses pour celle
qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent des
mirages trompeurs o la notion du Christ se confond avec celle de
l'homme aim, de mme que la suave image de la Vierge prend  toute
heure, dans l'imagination trouble du jeune prtre, les traits de la
femme qu'il dsire. Dans cet tat maladif qu'on appelle l'amour
mystique, la loyaut de l'me s'oblitre, et le jugement s'gare. De
mme que la parole et le regard trahissent la volont quand elle a un
double but, de mme la raison et l'instinct trahissent la conscience
quand elle est trouble par un double idal. On tombe alors dans les
agonies de ce monde tout physique que vous appelez la tentation, et
dont vous ne pouvez sortir qu'en mprisant, en exorcisant, en maudissant
la vie.

Eh bien, cette dviation de l'instinct qui a tu la mre, et qui vous a
laiss de si tranges terreurs  vingt ans de distance, vous auriez
encore consenti  ce qu'elle tut la fille, et, si Lucie n'et secou
votre influence, elle serait aujourd'hui immole par vous aux agonies de
l'amour mystique dont l'loquence du pre Onorio est, littrairement
parlant, un chantillon si frappant et si curieux. Le drame entre Lucie
et vous et suivi un autre canevas qu'entre vous et sa mre. Un nouvel
instinct forc et trahi, l'instinct de votre ge, le meilleur de l'me
humaine quand il suit sa pente logique, l'amour paternel idalis 
votre guise, et pes d'un poids terrible sur le coeur pieux et dvou
de cette jeune fille. Ce poids et t encore un mensonge, puisque vous
ne pouvez pas plus tre pre que vous n'avez pu tre poux.

Moreali fit un mouvement brusque, et la douleur contracta son front.

Nous sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'couterai la
dfense de votre opinion tant qu'il vous plaira, et sans plus d'aigreur
ou de malveillance que je n'en ai mis  couter votre rcit. A prsent,
ce rcit, je le rsume et l'analyse: c'est mon devoir. Vous avez
commenc par protester contre tout lien de sang avec Lucie, et vous avez
insist pour que j'en visse la preuve crite. Et puis, cependant,
entran par l'instinct non assouvi du coeur et des entrailles, vous
avez cri: _Ma fille,  ma fille!_ un cri dchirant, monsieur l'abb, et
qui m'a serr la poitrine, car je plains vos douleurs, et, si j'en
condamne la cause en principe, j'en respecte la blessure au fond de
votre tre. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que je brise, au nom de
Dieu et de la vrit, ce lien fictif que Blanche a voulu tablir entre
sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister, car il est fond sur une
pense d'adultre, et, lorsque, dans les bras de son mari, la femme a
demand  Dieu d'animer de votre souffle le fruit dpos dans son sein,
elle dsobissait  Dieu, elle corrompait sa vie, elle fltrissait le
vritable pre de son enfant! Vous-mme, vous avez tressailli d'horreur
 cette pense, j'en suis certain, bien que vous ne l'ayez pas dit; mais
ensuite la voix de la nature en rvolte a parl: vous avez bni
l'enfant, vous l'avez adopt spirituellement, vous avez jur d'tre le
pre, le matre, le possesseur de son me. C'tait un serment impie et
coupable, monsieur; c'tait, aprs avoir pris  l'poux la meilleure
part de l'amour de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de
l'amour de sa fille. Ah! vous vous y entendez, aptres persistants du
quitisme! Vous prlevez la fleur des mes, vous respirez le parfum du
matin, et vous nous laissez l'enveloppe puise de ses pures armes.
Vous appelez cela le divin amour pour vous autres! Je le comprends, ce
qui en reste  l'poux et au pre n'est pas toujours digne de vos
regrets, et vous puisez dans la possession ainsi partage de la femme
des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement votre
courage.

Eh bien, je vous arrterai ici, monsieur l'abb; car, pour sauver
Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volont.
Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa
libert morale, ne doit pas connatre ces faux amours qui sont une
bigamie bnite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial;
demain, un prtre plus jeune et moins fort que vous peut-tre tenterait
 de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel.
Arrire ces mensonges funestes, qui dguisent avec une science si
profonde et des transactions si subtiles la posie des sanctuaires et
la langueur extatique des clotres! J'en sais long, allez, sur ces
drames obscurs de la pense comprime et sur ces mariages de la mort
avec la vie! N'y et-il pas de l'autre ct des grilles l'homme dsir
qui dsire, quelle chose plus matrialiste que ces hymnes o le chaste
et divin initiateur des mes,  qui l'idoltrique Blanche prtait votre
figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur
esprit, devient un ftiche ador dans d'impures dfaillances?

Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la
satisfaisant quand mme est sordide et souill. Vous jetterez en vain
les voiles dors de la parole  double sens sur ces orgies de
l'imagination: elles rpugnent au chrtien sincre autant qu'au
philosophe, et, si elles ne vous rvoltent plus, c'est que vous avez,
par la force du vouloir et de l'habitude, aveugl votre jugement dans
l'abme du vague; c'est que vous vous tes fait un code du devoir o ce
qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en plein
XIXe sicle, et en dpit de facults minentes que Dieu vous
avait donnes, vous avez tenu votre esprit dans un certain tat
d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen ge; c'est
enfin que, partag entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec
l'infini, vous avez voulu les sparer l'un de l'autre et vous sparer de
vous-mme. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez t
forc de mentir  vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent,
tortueux, dissimul, de jouer des rles, de peser sur la conscience d'un
pre, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignit en donnant 
sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se
servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez d btir un
difice romanesque et puril, errer comme un amant ou comme un pre de
mlodrame autour des murs d'un vieux manoir, dposer des fleurs dans une
grotte, crire des lettres mystrieuses, vous introduire sous un nom
nouveau, tendre des piges, corrompre par la promesse du paradis une
servante borne, mais jusque-l fidle, enfin, pour couronner l'oeuvre,
pntrer en secret dans une chambre de vierge o je n'eusse pas os
mettre le pied sans son aveu, moi, son vritable pre spirituel, le pre
de son fianc! Vous avez d, pour vous soustraire  des dangers
peut-tre imaginaires, interroger les murs et les dpouiller de leur
revtement, et cela en cachette, avec toutes les prcautions et les
habilets d'une profession extra-lgale que je ne veux pas qualifier.
Quoi de plus antipathique  votre caractre, et combien vous avez d
souffrir!

Et tout cela pour tenir  une mre un serment que Dieu n'a point
accept et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous
n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme
qui se sent guid par le devoir! Vous avez rougi et pli cent fois
malgr votre remarquable empire sur vous-mme. Vous avez cent fois dit 
Dieu dans votre angoisse: Vois mon intention! N'es-tu pas le matre
inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton
reprsentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prtre, qui dois
triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes,
enfreindre les lois civiles et humaines plutt que de laisser une tache
sur l'glise en ma personne sacre?

Mais Dieu ne vous rpondait pas, vos joues creuses et vos yeux
brillants de fivre me rvlent assez les combats de votre esprit. Vous
n'tes qu' demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme
vritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu russir  l'immoler;
il se dbat sous l'treinte du pre Onorio, il saigne, il rle, et il
ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous
et contre vous.

Il faudra peut-tre lui cder, monsieur, car il ne passera  l'tat de
saintet, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant priv de foi ou de
raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous
prfriez la dmence  la lucidit, l'ombre  la lumire, l'ternelle
nuit des dogmes de l'enfer et du clibat  l'ternelle vie du ciel et de
l'amour lgitime. Vous avez pass l'ge des passions, dites-vous!...
Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des perscutions.
Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous
verrez clair un jour au del de la tombe, et, comme je ne crois pas plus
aux chtiments sans fin qu'aux preuves sans fruit, je vous annonce que
nous nous retrouverons quelque part o nous nous entendrons mieux et o
nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je
ne crois  l'impunit du mal et  l'efficacit de l'erreur. Je crois
donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre coeur par de
grands dchirements de coeur dans quelque autre existence. Il ne
tiendrait pourtant qu' vous de rentrer dans la voie directe de votre
bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter ds
cette vie. L'me humaine est doue de magnifiques puissances de repentir
et de rhabilitation. Ceci n'est pas contraire  vos dogmes, et votre
mot de _contrition_ dit beaucoup.

Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au
catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie saintet. Le jour o vous
saurez dgager une grande somme d'erreurs de beaucoup de dcisions
ternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous connatrez la
chastet sans combat, l'humilit sans protestation intrieure, la
charit sans restriction dogmatique, l'amiti sans dtour, la foi sans
dfaillance, et l'espoir sans bornes. C'est l l'tat de perfection
auquel tout homme de coeur peut aspirer, n'et-il pas encore t
franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai o
aucun mal ne tente plus l'homme clair et convaincu, il n'est pas
besoin de mortification, de cilice, de jenes et de luttes avec Satan.
Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin
s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans mystres.

Les yeux de Moreali s'taient de nouveau fixs sur le parquet. Il ne
rpondit rien. Il se leva, ouvrit les fentres, regarda les toiles et
aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il
revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait  vouloir
prendre connaissance du dernier crit de madame La Quintinie.

Vous l'avez jug ncessaire, rpondit l'abb, et je ne crois pas
pouvoir non plus m'en dispenser. Cet crit est un voeu relatif  sa
fille peut-tre! Si nous le drobons  la connaissance du gnral,
n'est-ce pas  nous de tcher de l'accomplir?

--Vous pensez donc que c'est une volont lucide?

--Si j'en tais certain, je remettrais la lettre  son adresse; mais je
crains un acte de folie, une confession exalte o je serais compromis.
Je ne mrite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce
trouble dans une famille.

M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait le jour de
la premire communion de Lucie.

Voici, dit-il, des prvisions rflchies et qui ne sentent point
l'garement. Il en est temps encore, monsieur l'abb. Croyez-vous qu'il
faille absolument aller plus loin?

--Il le faut, monsieur; ceci concerne Lucie, cela appartient  Lucie,
elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret d'une lettre,
au-dessus mme de la volont d'une mourante, il y a le repos d'un pre
et la foi d'un chrtien.

--Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui
remettant la lettre. Briser ce cachet me rpugne, et je ne m'y rsoudrai
jamais. Vous avez t le confesseur, votre croyance vous dlie des lois
de l'honneur social: ma conscience,  moi, ne peut s'arroger un pareil
droit, puisqu'elle s'effraye de vous le voir prendre; mais, s'il y a ici
un grand dsespoir ou une grande rougeur  pargner  une famille, vous
seul, qui ftes la cause du mal, pouvez tout oser dans une circonstance
si dlicate!

L'abb saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta
l'enveloppe avec l'nergie d'un homme qui brle ses vaisseaux. M.
Lemontier frmit de voir cette absence de scrupule et d'hsitation. Il
n'avait pu se rsoudre  nier en lui-mme la loyaut de l'homme, et
maintenant le prtre, soulag de ses anxits et matre de la situation,
reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme et le mari,
mme au del de la mort.

Mais son triomphe dura peu, il plit, trembla et se rassit comme bris;
puis il dit, en tendant la lettre  M. Lemontier:

J'ai eu tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas l de secret.
Lisez!

La lettre tait courte, d'une criture pnible et d'un style hach:

Un moment de rpit  mes atroces crises.... Je veux dire....
Pourrai-je? J'ai ma raison! Je crois au Dieu bon, juste!... Notre
fille!... qu'elle me pardonne de l'abandonner.... Chre petite Lucie!...
levez-la chrtiennement, rien de plus! Pas d'exagrations, pas de
couvent,... peu de prtres, la libert d'aimer... sans conditions
religieuses! Adieu! Aimez-la bien... ne m'oubliez.... J'ai mal aim....
Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari....

                  Ta pauvre Blanche.

L'abb pleurait.

Vous le voyez, monsieur; lui dit M. Lemontier, au moment de la mort, on
revient  la raison et  la nature! Ceci est une abjuration du
fanatisme. Et  prsent qu'allez-vous faire? Cette arme que j'avais
contre vos oppositions et dont je ne connaissais pas le prix, vous allez
la dtruire sans vous engager  rien vis--vis de moi? Est-ce l ce que
vous avez rsolu?

--Monsieur Lemontier, rpondit Moreali, si vous n'aviez que cette arme
contre moi, elle serait nulle. La religion fervente,  laquelle il n'est
pas difficile d'amener le gnral, lui dfendrait d'couter ce voeu de
tolrance et de libert adress  lui par sa femme  l'gard de sa
fille; mais je suis li envers vous par ma conscience d'homme, et,
duss-je avoir  lutter contre les scrupules de ma conscience religieuse
et sacerdotale... il faut pourtant couter le coeur quelquefois, je le
sens bien! Vous m'avez dit l-dessus de bonnes choses que je n'oublierai
pas. Vous n'avez pas branl mon dogme, mais vous m'avez ouvert un monde
de rflexions que je pserai pour les faire concorder avec ma foi; je
crois cela possible. Rien de ce qui est bon ne peut tre inconciliable
avec la religion du Christ.

--Est-ce l tout? Vous me donnez l'esprance d'avoir un peu modifi vos
rsolutions; mais, si le pre Onorio vous travaille, vous nierez ce que
vous venez de m'accorder, votre conscience se retournera sur l'autre
oreille, et, certain que je suis incapable de trahir vos secrets, vous
reprendrez la lutte o nous l'avions laisse?

--Non! s'cria l'abb, offens malgr lui de ce doute, vous me mprisez
trop!... Ah! que de prventions contre le pauvre prtre!

--Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre de la
socit universelle, ne ft-ce qu'un instant dans votre vie!...

--Eh bien, dit l'abb, je pars, je vais chercher le consentement du
gnral, et je vous l'apporte; serez-vous content?

--Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi.

--Gardez la lettre!

--Que ferais-je d'une lettre trouve par moi, ouverte par vous, et qui
est une pe rompue dans mes mains?

--Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, ft-il srieux?

--Oui, monsieur l'abb, et je la rclame.

--Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en tendant la main; et
prouvez-moi maintenant que vous y croyez.

--En vous donnant la mienne de ne rien trahir?

--Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voil tout
ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom du Christ!

Le philosophe et le prtre s'embrassrent.

A prsent, reprit celui-ci fort mu, conduisez-moi au chemin de fer, ou
venez avec moi  la rsidence du gnral; vous verrez que ma conscience
n'a pas d'envers.

--Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus, nous
nous sommes embrasss. D'ailleurs, je me suis jur de ne pas quitter
Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils.

--Que craignez-vous donc en votre absence?

--Rien et tout. Un caprice du gnral, un retour qui se croiserait avec
notre dpart, je ne sais quelle folie du pre Onorio.... Je reste, et
vous... partez!.




CONCLUSION.

Quand M. Lemontier eut conduit l'abb  la gare, il alla rejoindre
Lucie, qui le prsenta  sa tante, et la bonne personne se rjouit quand
on lui dit  l'oreille que l'abb n'tait plus hostile aux projets
qu'elle avait favoriss dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait
t bien ballotte dans ces derniers temps; elle avait flott de Lucie 
l'abb, et de son frre au gnral, sans trouver en elle-mme une
solution, et disant  tout le monde:

Ah! voil qui est bien contrariant en vrit!

C'tait sa formule de soumission  tous les avis et son cri de dtresse.
Elle fit un aimable accueil au pre d'mile, et le prsenta  tout son
vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosit,
enfin avec sympathie, quand il eut caus un peu avec chacun; on lui
trouva d'excellentes manires, le langage lgant et modeste, et un ton
de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage
pour se rendre.

Le lendemain,  Turdy, M. Lemontier donna  Lucie la somme limite des
explications qu'il lui tait possible de donner. Il sut trs-habilement
lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la
mmoire de madame La Quintinie, ni la moralit des intentions de l'abb;
mais il ne cacha pas  Lucie le serment que, dans un moment
d'exaltation, sa mre avait arrach  Moreali, non plus que le
dsistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure
de calme et de raison. Sans lui dire  qui la dernire lettre de
Blanche tait adresse, il lui en rpta les termes qui avaient rapport
 elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa mre l'avait bnie et
regrette.

Conformment  l'avis de son pre, mile tait  ***, o commandait le
gnral. Le surlendemain des vnements qui prcdent, il prouva une
grande surprise en voyant entrer ds le matin Moreali dans sa chambre.
L'abb l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se
rendirent ensemble chez le gnral, qui parut trs-mu, mais non
surpris. Il avait dj vu l'abb. mile ne savait rien de ce qui s'tait
pass entre son pre et Moreali. Il tait trs-mu lui-mme. Moreali
gardait le silence.

Allons, allons! dit enfin le gnral  celui-ci, j'ai donc t trop
rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres
soldats, nous croyons  l'autorit, nous aimons l'obissance passive....
Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'espre!... Et puis je suis
homme  couter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel 
ma _complaisance_,... allons, _sac--laine_! je cde.

Il tendit la main  mile en lui disant:

Vous tes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous
attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de djeuner avec moi.
Passez dans mon salon, j'achve en deux temps de m'habiller.

mile n'tait pas absolument tranquille. Il voyait un faible et
mystrieux sourire errer sur les lvres de Moreali. En mme temps, il
remarquait une trs-grande altration sur son visage fltri et fatigu.
Il avait tort de se mfier. Moreali souriait comme malgr lui de
l'empressement du gnral  se rendre; mais il n'avouait pas ce
sentiment d'ironie: c'et t reconnatre l'ascendant qu'il avait eu
sur lui. Il parla  mile de son pre avec beaucoup d'affection, lui
apprit avec rserve que M. Lemontier avait lev tous ses scrupules, et,
quand le gnral vint les rejoindre, sangl dans son uniforme, Moreali
s'clipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras 
mile en lui disant:

Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable.
Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand
je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.

mile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du
moins le besoin et l'instinct de la bont. Il lui demanda s'il ne
viendrait pas apporter son pardon et son consentement  Lucie. Le
gnral rpondit que c'tait impossible, mais qu'il ne tarderait pas,
et, peu  peu entran par une raction de condescendance
extraordinaire, il lui permit d'aller  Turdy et d'y retourner passer
chaque mois deux ou trois jours jusqu' l'expiration du terme fix,
disait-il, par Lucie.

mile crivait le jour mme  son pre:

       *       *       *       *       *

J'ignore si c'est bien Lucie qui a propos ce dlai; mais, ft-il plus
long, ft-il de plusieurs annes, je m'y soumettrais, si le conseil
venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!

Le gnral m'a fait djeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir
passer la soire. Il veut me prsenter  son entourage officiel, non
comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'intresse et
dont il fait cas. a servira pour plus tard, a-t-il dit. Quand
j'aurai  dclarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins
tonn. Promettez-moi d'tre aimable ce soir. Tchez de plaire  tout le
monde! Et, prenant le ton enjou et dgag: Vous verrez bien l
quelques ttes  perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est
inutile.

Comme le rle d'un homme de mon ge est la modestie et la rserve, je
n'ai pas eu de peine  m'engager. Je suis rentr chez moi, d'o je
t'cris  la hte. Je partirai  minuit en sortant de chez le gnral,
et demain, dans la soire, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie.

Je ne devrais pas tre surpris de mon bonheur; tu m'as laiss ignorer
les dtails de la lutte, tu m'as toujours cri: Courage et confiance!
Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu
travaillais pour moi? Et pourtant je crois rver, et je suis si mu, que
je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie.
Et le bon grand-pre! comme j'aurai soin de lui, comme je le chrirai!
Dis  Lucie que je l'aiderai  le faire vivre jusqu' cent ans! Mais tu
ne nous quitteras pas, mon pre! Ah! je n'ai pas mrit tant de bonheur,
et pourtant j'aspire  l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!--A
demain!  demain!

Embrasse pour moi mon cher Henri. Voil un garon dont je me moquerai
bien quand il voudra se poser en goste!

       *       *       *       *       *

Quand mile fut arriv  Turdy, Lucie et M. Lemontier acceptrent le
dlai de trois mois fix par Moreali,--peut-tre dans l'espoir d'un
retour de Lucie  ses opinions,--et on laissa croire  mile, pour lui
faire prendre patience, que cette dcision venait de son pre. Il passa
quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur et consentit 
retourner seul  Chneville. Il ne s'effraya pas de cette retraite, qui
lui permettait de se recueillir et de savourer religieusement la pense
de ses joies et de ses devoirs. Il fut mme reconnaissant envers son
pre, qui voulait rester prs de Lucie. Le gnral ne s'y opposait plus;
Moreali n'et os s'y opposer.

En s'installant  Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait tudier
la situation morale de Lucie. Outre qu'il croyait devoir veiller
toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-directeur, il
se regardait comme oblig d'amener Lucie  une entire confiance dans
les principes de son fils. Lucie avait fait noblement le sacrifice de
tout acte contraire  ces principes; M. Lemontier ne voulait pas la
prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir convaincue qu'elle
restait chrtienne tout en posant une limite  l'influence du prtre
dans sa vie et en subordonnant cette influence  celle de son poux.
Pour le fond du dogme, Lucie tait toute convertie, on l'a vu. Elle
avait toujours ni l'enfer et ha la perscution religieuse. Quant au
reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en parlait pas, et M.
Lemontier attendait avec dfrence qu'elle les lui confit.

Ce moment d'abandon ne tarda pas  venir; mais, au lieu de confesser des
doutes, Lucie affirma des certitudes. Ce fut un jour que le pre Onorio
prchait  Chambry. On n'avait pas revu Moreali depuis la soire
d'explication dfinitive avec M. Lemontier, c'est--dire un mois environ
depuis le consentement donn par le gnral. mile devait venir le
lendemain faire sa visite mensuelle de trois jours. Il esprait mme
pouvoir la prolonger, car le gnral s'tait annonc aussi et lui avait
crit: Si vous arrivez en Savoie quelques jours avant moi, vous m'y
attendrez. Henri Valmare tait parti pour rejoindre sa fiance. Il
voulait tout disposer pour se marier le mme jour qu'mile.

Le pre Onorio avait continu  recevoir l'hospitalit  Hautecombe;
mais il battait le pays, qutant et catchisant un peu partout,
infatigable dans ses longues courses pdestres, vnr des paysans pour
son vagabondage athltique dans un ge qui paraissait si avanc, pour
ses allures mystrieuses et pour ses discours dans une langue qu'ils ne
comprenaient pas. Ils l'coutaient quand mme avec admiration, et sa
pantomime saisissante les difiait en mme temps qu'elle les amusait.
Elle faisait peur aux femmes, grande condition de succs.

A Chambry, le moine essaya de prcher. Quelques auditeurs le
comprirent, s'tonnrent de son nergie, et en firent part  tous ceux
de la ville qui taient Italiens d'origine ou qui comprenaient la langue
de la frontire. On se runit au jour marqu pour une seconde
confrence. Le bruit en vint  mademoiselle de Turdy, chez qui Lucie se
trouvait en visite avec son grand-pre et le pre d'mile. Celui-ci
proposa d'aller entendre le _saint_. Lucie refusa d'abord, mais M.
Lemontier insista.

Je vous prche depuis longtemps mes ides, lui dit-il, et qui n'entend
qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne faut-il pas pouvoir dire  votre
pre que vous avez prt les deux oreilles avec une gale attention? Je
regrette que M. Moreali ait disparu, et qu'il ne prche point ici  la
place du capucin.

On se rendit  l'glise, o le pre Onorio parla comme il savait parler,
quand il tait sous l'influence d'une pense navement chrtienne. Il
fut un peu puril, mais fort touchant en dcrivant les attributs de la
vertu vanglique. Il achevait son sermon, lorsqu'il s'arrta au milieu
d'une phrase, comme si une vision et pass devant ses yeux. Il se
pencha sur le bord de la chaire et regarda un coin sombre vers lequel
tous les regards se portrent instinctivement, mais o l'on ne remarqua
rien ni personne qui pt l'avoir choqu ou surpris. L'attention se
reporta sur lui. Sa figure avait pris une expression terrifiante, ses
lvres tremblaient, ses yeux lanaient des flammes. Il bgaya quelques
mots qui firent deviner plutt que comprendre la pense d'une brusque
transition; puis il lana un anathme qu'il avait lu quelque part et que
nous pouvons reproduire ici, puisqu'il a t publi ailleurs.

_Le vrai infme_:--Mais voici le vrai infme, prs de qui tous les
autres semblent innocents; voici le monstre plus redoutable que le fou,
pire que le paen et le rengat.

C'est le prtre ennemi de l'Eglise, c'est le parricide, c'est Judas
encore couvert de la robe des aptres, la bouche encore pleine du
mystre divin.

Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au prtoire, il
promne l'impudence de sa trahison.

Infme! nous ne te mprisons pas, toi! Quelle que soit la misre de ton
esprit, le crime est dans ton coeur, et ce crime est trop grand. Sois
maudit pour le crime de ton coeur!

Sois maudit du peuple que tu scandalises! sois maudit des prtres
consterns! que la femme qui t'a enfant maudisse ses entrailles! que
l'vque qui t'a sacr maudisse sa main! sois maudit dans les cieux!

Sois maudit, ostiaire qui ouvres  l'ennemi et qui sonnes la cloche de
rbellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exorciste qui
invoques Belzbuth, acolyte qui portes le flambeau de Satan!

Sois maudit, diacre prvaricateur, toi qui as reu l'esprit de Dieu _ad
robur_, pour dfendre les biens de la sainte glise, et qui dis aux
voleurs que le domaine sacr leur appartient!

Sois maudit, prtre sacrilge, profanateur de l'autel, parricide
abominable, violateur des serments les plus saints! Tout ce que tu
trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a t dit: Mieux
vaudrait pour lui qu'il ne ft pas n!

Si tu ne te repens, que Dieu compte tes pas dans la voie du mal, et
qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et l'infection
des pchs que tu fais commettre et de ceux que tu aurais remis!

Que toutes les bndictions que tu as reues et que tu renies se
retournent contre toi; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'crasent
comme un sacrement de Satan!

Que les onctions sacres te brlent; qu'elles brlent tes mains tendues
aux prsents de l'impie; qu'elles brlent ton front, o devait rayonner
la lumire de l'vangile, et qui a conu de sclrates penses!

Que ton aube souille devienne un cilice de flammes, et que Dieu te
refuse une larme pour en temprer l'ardeur! Que ton tole soit  ton cou
comme la meule au cou de Babylone jete dans l'tang de soufre!

Que...

Le pre Onorio ne se ft peut-tre pas arrt avec le texte, car
l'cluse de la colre tait ouverte, et la haine sacre jaillissait et
coulait intarissable de sa bouche frmissante et inassouvie; mais Lucie
se leva et dit  son grand-pre, assez haut pour tre entendue:

Sortons, mon pre. Ceci n'est plus un sermon, c'est un blasphme!

Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea vers la porte; mais,
en passant devant le pilier que le moine n'avait cess d'apostropher, M.
Lemontier, qui suivait Lucie avec mademoiselle de Turdy, vit apparatre
Moreali, ple comme un spectre. L'abb s'lana au-devant de Lucie en
lui disant  voix basse:

Au nom du ciel, ne faites pas ce scandale...

Et il ajouta encore plus bas:

Si les maldictions que votre mariage attire sur ma tte excitent en
vous quelque compassion...

Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait tre saisi par tout le monde
malgr la douceur rserve de son intonation, lui rpondit:

Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une glise o, au
nom du Christ, on prche l'excration de son semblable avec impunit!

--Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de cette
maldiction a t embrass et bni par le pape, et le pape est
infaillible!

--S'il en est ainsi, rpondit Lucie tout haut et avec nergie,  partir
de ce jour, je n'appartiens plus  l'glise catholique.

Moreali fit un geste de dsespoir et disparut. Lucie sortit avec sa
famille.

Bien, ma fille! lui dit le grand-pre;  prsent, moi, je veux croire 
Dieu!

Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'taient
leves, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s'interrogeant,
puis se rptant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie
tait aime, respecte, admire. Aussitt qu'on eut compris le sentiment
d'horreur qu'elle prouvait, cette foule frivole, qui, comme toutes les
foules, s'amusait aux tours de force de la parole et aux pilepsies de
l'invective, s'branla et se retira, les uns donnant raison  la pit
de Lucie, les autres dfendant l'loquence du prdicateur, aucun n'osant
avilir la foi en l'coutant davantage.

Le pre Onorio, qui, dans ses transports, entrait en une sorte d'extase
et ne voyait plus que ses propres fantmes, ne s'aperut pas de ce qui
se passait dans son auditoire. Aprs un moment de repos, il se remit 
improviser et  maudire, l'cume  la bouche, la voix vibrante, l'oeil
ensanglant. Un seul homme l'coutait: c'tait Moreali, qui, prostern
dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout l'amertume de son calice.

Quand l'abb se releva, le moine tait sorti  son tour; l'glise tait
muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets iriss des
vitraux. Moreali tait calme. Il avait pri, pour la premire fois
peut-tre, avec le vritable amour de Dieu. Il se sentait dsormais pur
de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait t de sa vie. Il rentra
chez le comte de Luiges, et il crivit trois lettres fort courtes par
lesquelles nous terminerons sa correspondance.


AU PRE ONORIO.

Pre, je te remercie de tout le zle que tu as consacr au salut de mon
me. Il a port ses fruits. Je comprends aujourd'hui, grce  toi, ce
que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la vraie charit.
Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner  Rome et soulager
tes pauvres. J'ai abandonn mon projet d'tablissement en Savoie. Adieu
pour toujours. Je te bnis pour ton amiti.

                  Moreali.


A M. LEMONTIER PRE.

Je viens de congdier le pre Onorio et de me sparer de lui pour
jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a mme plus
de chrtien l o la haine commence. Qu'elle pardonne  un vieillard
dont l'intention tait bonne, mais dont l'ge et les austrits ont
troubl les facults mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'glise entire
dans la rprobation de son dplaisir! Qu'elle soit quitable et douce!
Avec vous, monsieur, elle ne peut que grandir en sagesse et en vertu.

Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agrer  votre fils,  votre
fille et  son respectable grand-pre. Ce sont des adieux ternels.
Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai causes. Si vous saviez
combien mon repentir est sincre, vous n'hsiteriez pas  m'absoudre.

Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait
un grand bien, monsieur, en me tmoignant une estime que je veux mriter
et en m'accordant une amiti dont je saurai me rendre digne par la
ferveur et la fidlit de la mienne. Je ne me retire point  la Trappe,
comme me le conseillait le pre Onorio. Je ne mettrai plus
volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne fconde.
J'ai une fortune  dpenser. Je vais me faire mon propre aumnier  moi
tout seul, et, marchant au hasard des chemins, rpandre partout sur le
pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le prsent
respectueux et anonyme du voyageur. Je tcherai que mon voyage dure
longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le
temps qui me reste  vivre.

Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au gnral La
Quintinie, et me permettre de me dire votre ami _pour toujours_.

                  Moreali.


A M. LE GNRAL LA QUINTINIE

     Monsieur le gnral,

Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une
dernire supplication, qui est d'abrger l'preuve, et de consentir au
prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le
maintien de vos opinions tout ce que votre dignit rclamait. J'ai
aujourd'hui la certitude que cette dignit ne sera jamais mconnue et
jamais compromise par le fait de MM. Lemontier pre et fils. J'ai aussi
la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie.
Laissez-la entirement libre de son choix ds aujourd'hui, et vous ferez
acte de bon chrtien en mme temps que vous rendrez heureux et
reconnaissant votre trs-humble et trs-obissant serviteur.

                  Moreali.


Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre  ses
affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent
dans ses voyages; puis il se disposa  partir seul, pour raliser son
projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.

Au moment o il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se
prsentrent pour lui dire adieu. Il hsita un moment  les recevoir,
puis il alla leur ouvrir lui-mme, embrassa mile avec tendresse, prit
son pre  part, et lui dit:

C'est bien  vous de me donner cette dernire marque d'intrt. Il est
donc vrai que vous ne me hassez pas?

--Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais ha. J'ai senti en vous une
belle et bonne nature qui s'garait. Mais tes-vous bien retrouv? Je
crains les coups de dsespoir. Pourquoi ces ternels adieux?

--Mon ami, rpondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore trop
jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je suis
certain, cette fois, de ne pas me faire d'illusion coupable, de n'aimer
en elle que le souvenir de sa mre, de l'aimer comme ma fille en un
mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis tre pre, car je ne puis cesser
d'tre prtre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chastement, je vous le
jure, j'aime en prtre, avec jalousie, avec douleur, avec je ne sais
quel reste de colre!... Oui, je suis jaloux d'mile... malgr moi! Je
l'aime et je le hais. Peut-tre que, si elle se ft voue  l'hymen du
Christ, je me serais senti jaloux de Dieu mme!... Je vous dis
aujourd'hui ces choses terribles avec sang-froid. J'ai reconnu que le
mal n'tait pas dans mon coeur, et que la nature seule se vengeait
d'avoir t renie et immole. J'aime donc mal, faute d'avoir consenti 
aimer bien. J'aime en goste, en envieux... hlas! en dshrit de la
vie ou en exil de la famille. Vous aviez raison, mille fois raison,
Lemontier! L'glise s'est trompe le jour o elle a retranch le prtre
de la communion humaine. Elle s'est trompe; donc, elle n'est pas
infaillible; il faut laisser l'infaillibilit  Dieu! Les hommes sont
des hommes, et ne reoivent pas la vrit absolue. Ils peuvent bien se
contenter de la demander, de la chercher et de l'adorer, vidente ou
voile! Elle est si dsirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien
suffire  la vie d'un pauvre prtre. Car je suis prtre aujourd'hui et
toujours. Je me suis consacr de bonne foi. Tant pis pour moi si je me
suis tromp en croyant mes sacrifices mritoires! Ils le seront
dsormais, je vous en rponds! Je ne pars point dsespr. Je veux, en
soulageant la misre, que je suis bien sr de rencontrer partout sur mes
pas, dire  tout homme qui me demandera la vrit: _Demande-la  Dieu
seul_. Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des prdications qui, de
la part du prtre indpendant, soulvent trop de scandales et reculent
le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, absorb dans cette
douce occupation, j'oublierai le regret de la vie personnelle. J'y ai
bien rflchi, allez, depuis un mois de lutte terrible avec le pre
Onorio et avec moi-mme! Je prends le meilleur parti pour moi et pour
les autres! Je vois bien que, dans un vritable esprit de charit, vous
venez m'offrir leur pardon, leur amiti, leur intimit peut-tre!...
Nobles coeurs, laissez-moi seul! Je ne saurais pas tre heureux, je ne
connatrais pas le repos de l'esprit, je vous ferais souffrir malgr
moi!...

--Mais plus tard? dit M. Lemontier, touch de cette complte sincrit.

--Oui, plus tard! dans vingt ans, si je ne suis pas mort de fatigue, car
je vais me fatiguer beaucoup! Nous verrons alors si je pourrai apporter
une bndiction vraiment sainte aux enfants de Lucie, et si je peux au
moins partager avec vous le titre et les sentiments d'un grand-pre.

Il appela mile, l'embrassa encore et partit.

Lucie fut satisfaite d'entendre parler de Moreali avec une vritable
affection autour d'elle, mais elle garda toujours le silence sur son
compte. Il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconnu qui tait
attrait chez lui, rpugnance chez elle, quelque chose d'instinctif qui
se rvlait  la fiance d'mile en dpit du silence gard autour d'elle
sur l'histoire mystrieuse de sa mre, une sorte d'effroi de la soutane,
un immense besoin d'aimer exclusivement l'poux qui seul pouvait et
devait connatre les forces et les dlicatesses de son amour.

Ils ont t maris sans clat et sans pompe  Chneville. Ils ne se
spareront ni du pre d'mile, ni du grand-pre Turdy, qui, rajeuni et
raffermi dans la vie, les suit dans la valle du Rhne ou les ramne en
Savoie.

Henri et sa femme sont venus les voir.

Le gnral a protest un peu de loin contre les rsolutions
philosophiques de Lucie; mais il est arriv  Turdy l'anne dernire,
au moment o elle venait de lui donner un petit-fils, et il n'a plus
song  discuter. Et mme, en voyant l'enfant robuste sur les genoux du
grand-pre, il a essuy une larme en disant:

Monsieur de Turdy, vous m'en avez voulu quelquefois! Il ne faudrait
pourtant pas croire que je ne vous aime pas!

On n'a plus entendu parler du pre Onorio, et Moreali n'a pas encore
donn de ses nouvelles.

     Janvier 1863, Nohant.

FIN.






POISSY.--TYP. ET STN. DE AUG. BOURET.






End of Project Gutenberg's Mademoiselle La Quintinie, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE LA QUINTINIE ***

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