The Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand

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Title: Simon

Author: George Sand

Release Date: April 18, 2006 [EBook #18205]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SIMON

GEORGE SAND

NOUVELLE DITION

PARIS

GARNIER FRRES, LIBRAIRES

M DCCC XLVII

       *       *       *       *       *

A MADAME LA COMTESSE DE ***.

Mystrieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.
Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.
Madame, ne dites  personne que vous tes sa soeur.
Coeur trois fois noble, descendez jusqu' lui et rendez-le fier.
Comtesse, soyez pardonne.
toile cache, reconnaissez-vous  ces litanies.




I.


A quelque distance du chef-lieu de prfecture, dans un beau vallon de la
Marche, on remarque, au-dessus d'un village nomm Fougres, un vieux
chteau plus recommandable par l'anciennet et la solidit de sa
construction que par sa forme ou son tendue. Il parait avoir t
fortifi. Sa position sur la pointe d'une colline assez escarpe 
l'ouest, et les ruines d'un petit fort pos vis--vis sur une autre
colline, semblent l'attester. En 1820, on voyait encore plusieurs
bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante
autour du chteau; mais ces dbris encombrant les cours de la ferme, les
propritaires en vendaient chaque anne les matriaux, et mme les
donnaient  ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de
les emporter. Ces propritaires taient de riches fermiers qui
habitaient une maison blanche  un tage et couverte en tuiles,  deux
portes de fusil du chteau. Quelques portions de btiment, qui avaient
t les communs et les curies du chtelain, servaient dsormais
d'tables pour les troupeaux et de logement pour les garons de ferme.
Quant aux vastes salles du manoir fodal, elles taient vides,
dlabres, et seulement bien munies de portes et de fentres, car elles
servaient de greniers  bl. Ce n'est pas que le pays produise beaucoup
de grains; mais les cultivateurs qui avaient achet les terres de
Fougres comme biens nationaux, avaient amass une assez belle fortune
en s'approvisionnant, dans le Berry, de crales qu'ils entassaient dans
leur chteau, et revendaient dans leur province  un plus haut prix.
C'est une spculation dont le peuple se trouverait bien, si le
spculateur consentait  subir avec lui le dficit des mauvaises annes.
Mais alors, au contraire, sous prtexte du grand dommage que les rats et
les charanons ont fait dans les greniers, il porte ses denres  un
taux exorbitant, et s'engraisse des derniers deniers que le pauvre se
laisse arracher au temps de la disette.

Les frres Mathieu, propritaires de Fougres, avaient,  tort ou 
raison, encouru ce reproche de rapacit; il est certain qu'on entendit
avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante:

Le comte de Fougres, migr, que le retour des Bourbons n'avait pas
encore ramen en France, crivait d'Italie  M. Parquet, ancien
procureur, maintenant avou au chef-lieu du dpartement, pour lui
annoncer qu'ayant relev sa fortune par des spculations commerciales,
il dsirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de
ses pres. Il chargeait donc M. Parquet d'entrer en ngociation avec les
acqureurs du chteau et de ses dpendances, non sans lui recommander de
bien cacher de quelle part venaient ces propositions.

Pourtant le comte de Fougres, las de la profession de ngociant qu'il
exerait depuis vingt ans au del des Alpes, et voyant la possibilit de
reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s'empcher
d'crire son espoir et son impatience  ses parents et  ses allis,
lesquels, pour leur part, ne purent s'empcher de dire tout haut que la
noblesse n'tait pas tout  fait crase par la rvolution, et que
bientt peut-tre on verrait les armoiries de la famille refleurir au
tympan des portes du chteau de Fougres.

Pourquoi la population reut-elle cette nouvelle avec plaisir? La
famille de Fougres n'avait laiss dans le pays que le souvenir de
dners fort honorables et d'une politesse exquise. Cela s'appelait des
bienfaits, parce qu'une quantit de marmitons, de braconniers et de
filles de basse-cour avaient trouv leur compte  servir dans cette
maison. Le bonheur des riches est inapprciable, puisqu'on se contentant
de manger leurs revenus de quelque faon que ce soit, ils rpandent
l'abondance autour d'eux. Le pauvre les bnit, pourvu qu'il lui soit
accord de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois
les salue et les honore, pour peu qu'il en obtienne une marque de
protection. Leurs gaux les soutiennent de leur crdit et de leur
influence, pourvu qu'ils fassent un bon usage de leur argent,
c'est--dire pourvu qu'ils ne soient ni trop conomes ni trop gnreux.
Ces habitudes contractes depuis le commencement de la socit n'avaient
pas tendu  s'affaiblir sous l'empire. La restauration venait leur
donner un nouveau sacre en rendant ou accordant  l'aristocratie des
titres et des privilges tacites, dont tout le monde feignait de ne
point accepter l'injustice et le ridicule, et que tout le monde
recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore
longtemps ainsi. Le systme monarchique ne tend pas  ennoblir le coeur
de l'homme.

Quelques vieux paysans patriotes dclamrent un peu contre les bastions
qu'on allait reconstruire, contre les meurtrires du haut desquelles on
allait assommer le pauvre peuple. Mais on n'y crut pas. La seule logique
que connaisse bien le paysan, c'est le sentiment de sa force. On ne
s'effraya donc pas du retour des anciens matres: on en plaisanta un
peu, on le dsira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de
mauvais seigneurs pour la plupart; l'conomie, qui faisait leur vertu
dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le
journalier les trouve rudes et parcimonieux; il aime mieux avoir affaire
 ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pse
le soc d'une charrue au bras d'un rustre, et qui payent selon les
convenances plus que selon le tarif.

Et puis le maire, l'adjoint, le percepteur, le cur et toutes les
autorits civiles et religieuses du canton, tressaillaient d'aise 
l'ide de ces estimables dners qui leur revenaient de droit si la noble
famille recouvrait son hritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont
un grand crdit sur l'esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent,
ils emprisonnent et ils dlivrent, ils protgent et ils nuisent. Jamais
des hommes qui ont  leur disposition les pancartes imprimes, les
mntriers, les gendarmes, les clefs de l'hpital et les listes de
dnonciation, ne seront des personnages indiffrents. Ils pourront se
passer du suffrage de leurs administrs, et leurs administrs ne
pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le cur, le maire,
les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et _tutti quanti_, eurent
dcid que le retour de la famille de Fougres tait un bonheur
inapprciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prires
pour qu'il plt au ciel de la ramener bien vite; la jeunesse du village
se rjouit  l'ide des ftes champtres qui auraient lieu pour clbrer
son installation, et les journaliers tinrent une espce de conseil dans
lequel il fut rsolu qu'on demanderait au nouveau seigneur
l'augmentation d'un sou par jour dans le salaire du travail agricole.

M. de Fougres, qui, en recevant de son avou M. Parquet la promesse
d'un succs, s'tait rendu  Paris afin d'tre plus  porte de ngocier
son affaire, fut inform de ces dtails, et reut mme une lettre crite
par le garde-champtre de Fougres, et revtue, en guise de signatures,
d'une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d'accder  cette
demande d'augmentation dans le salaire des journes. On ajoutait que la
commune faisait des voeux pour la russite des ngociations de M.
Parquet, et on esprait qu'en fin de cause, pour peu que les frres
Mathieu montrassent de l'obstination, sa majest le _Roi Dix-huit_
ferait finir ces difficults et _lcherait un ordre_ de mettre dehors
les _spogliateurs_ de la famille de M. le comte.

M. de Fougres avait trop bien appris la vie relle durant son exil pour
ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi; mais, en
vritable ngociant qu'il tait, il comprit le parti qu'il pouvait tirer
des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses missaires de
promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers; et ds
lors ce qu'il avait prvu arriva. Il n'y eut sorte de vexations sourdes
et perfides dont les frres Mathieu ne fussent accabls. On arrachait
l'pine qui bordait leurs prs, afin que toutes les brebis du pays
pussent, en passant, manger et coucher l'herbe; et si un des agneaux de
la ferme Mathieu venait, par la ngligence du berger,  tondre la
largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrire, et le
garde-champtre, qui tait  la tte de la conspiration pour cause de
vengeance particulire, dressait procs-verbal et constatait un dlit
tel que quinze vaches n'eussent pu le faire. D'autres fois on habituait
les oies de toute la commune  chercher pture jusque dans le jardin des
Mathieu; et si une de leurs poules s'avisait de voler sur le chaume d'un
toit, on lui tordait le cou sans piti, sous prtexte qu'elle avait
cherch  dgrader la maison. On poussa la drision jusqu' empoisonner
leurs chiens, sous prtexte qu'ils avaient eu l'_intention_ de mordre
les enfants du village.

Mais l'artifice tourna contre son auteur; les frres Mathieu comprirent
bientt de quoi il s'agissait. Paysans eux-mmes, et paysans marchois,
qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencrent par
lcher pied, et, quittant leur habitation de Fougres, ils s'allrent
fixer dans une autre proprit qu'ils avaient prs de la ville. De cette
manire, les vexations eurent moins d'ardeur, ne tombant plus
directement sur les objets d'animadversion qu'on voulait expulser. Les
paysans continurent  faire un peu de pillage, dans un pur esprit de
rapine, ayant pris got  la chose. Mais les Mathieu se soucirent
mdiocrement d'un dficit momentan dans leurs revenus; ce dficit
dt-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher
 M. le comte, et se rjouirent de voir les habitants de Fougres
contracter des habitudes de filouterie qu'il ne leur serait pas facile
dsormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la premire
victime.

Les ngociations durrent quatre ans, et M. de Fougres dut s'estimer
heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur.
L'avou Parquet lui crivit: Htez-vous de les prendre au mot, car, si
vous tardez un peu, ils en demanderont le double. Le comte se soumit,
et le contrat fut rdig.




II.


Parmi le petit nombre des vieux partisans de la libert qui voyaient
d'un mauvais oeil et dans un triste silence le retour de l'ancien
seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la
premire fois peut-tre, dans le cours de sa longue carrire,
l'influence se voyait mconnue. C'tait une femme ge de soixante-dix
ans, et courbe par les fatigues et les chagrins plus encore que par la
vieillesse. Malgr son existence dbile, son visage avait encore une
expression de vivacit intelligente, et son caractre n'avait rien perdu
de la fermet virile qui l'avait rendue respectable  tous les habitants
du village. Cette femme s'appelait Jeanne Fline; elle tait veuve d'un
laboureur, et n'avait conserv d'une nombreuse famille qu'un fils,
dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais dou comme elle
d'une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous
le chaume, parce que les facults leves n'y trouvent point l'occasion
de se dvelopper, avait su se faire jour dans la famille Fline. Le
frre de Jeanne, de simple ptre, tait devenu un prtre aussi estimable
par ses moeurs que par ses lumires. Il avait laiss une mmoire
honorable dans le pays, et le mince hritage de douze cents livres de
rente  sa soeur, ce qui pour elle tait une vritable fortune. Se voyant
arrive  la vieillesse, et n'ayant plus qu'un enfant peu propre par sa
constitution  suivre la profession de ses pres, Jeanne lui avait fait
donner une ducation aussi bonne que ses moyens l'avaient permis.
L'cole du village, puis le collge de la ville avaient suffi au jeune
Simon pour comprendre qu'il tait destin  vivre de l'intelligence et
non d'un travail manuel; mais lorsque sa mre voulut le faire entrer au
sminaire, la bonne femme n'apprciant, dans sa pit, aucune vocation
plus haute que l'tat religieux, le jeune homme montra une invincible
rpugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville
o il pt achever son ducation et tenter une autre carrire. Ce fut une
grande douleur pour Jeanne; mais elle cda aux raisons que lui donnait
son fils.

J'ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l'esprit de sagesse tait dans
notre famille. Mon pre fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frre a
t un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez
tre sage aussi, quand les preuves de la jeunesse seront finies. Je
pense donc que votre dessein vous est inspir par le bon ange. Peut-tre
aussi que la volont divine n'est pas de laisser finir notre race. Vous
en tes le dernier rejeton; c'tait peut-tre un dsir tmraire de ma
part que celui de vous engager dans le clibat. Sans doute, les moindres
familles sont aussi prcieuses devant Dieu que les plus illustres, et
nul homme n'a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa ligne,
s'il n'a des frres ou des soeurs pour la perptuer. Allez donc o vous
voulez, mon fils, et que la volont d'en haut soit faite.

Ainsi parlait, ainsi pensait la mre Fline. C'tait une noble crature,
vraiment religieuse, et n'ayant d'une paysanne que le costume, la
frugalit et les laborieuses habitudes; ou plutt c'tait une de ces
paysannes comme il a d en exister beaucoup avant que les moeurs
patriarcales eussent t remplaces par l'ge de fer de la corruption et
de la servitude. Mais cet ge d'or a-t-il jamais exist lui-mme?

Jeanne tait ne sage et droite; son frre, l'abb Fline, l'avait
perfectionne par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au
plus appris  lire; mais il lui avait enseign par toutes les actions,
par toutes les penses, par toutes les paroles de sa vie, le vritable
esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effac, si corrompu,
si perverti; si souill par ses ministres, depuis le fondateur jusqu'
nos jours, semble heureusement, de temps  autre, se rveiller, avec sa
puret sans tache et sa simplicit antique, dans quelques mes d'lite
qui le font encore comprendre et goter autour d'elles. L'abb Fline,
et par suite sa soeur Jeanne, taient de ces nobles mes, les seules et
les vraies mes apostoliques, dont l'apparition a toujours t rare,
quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y
en a beaucoup d'appels, mais peu d'lus, a dit le Christ. Beaucoup
prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirs par le dieu.

Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicit de coeur
qui font l'homme pieux sont presque impossibles  conserver dans le
contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la
fatalit attache  notre poque; il ne put pas clairer son esprit sans
perdre le trsor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura
aussi attach  la foi catholique qu'il est possible de l'tre  un
homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de
la sainte vieillesse de sa mre, lui restrent sous les yeux comme un
monument sacr devant lequel il devait passer toute sa vie en
s'inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d'examen
profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher  Jeanne les
ravages que l'esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en
lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer
l'automne auprs d'elle, il veillait attentivement  ce que rien ne
traht la situation de son esprit. Il lui fut facile d'agir ainsi sans
hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vnrable femme une
haute sagesse et une potique navet, qui ne permettaient jamais 
l'ennui ou au ddain de condamner ou de critiquer le moindre de ses
actes. D'ailleurs, un profond sentiment d'amour unissait ces mes
formes de la mme essence, et jamais rien de ce qui remplissait l'une
ne pouvait fatiguer ni blesser l'autre.

Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon
s'taient crus assez riches pour vivre l'un et l'autre avec les douze
cents livres de rente lgues par le cur; la moiti de ce mme revenu
avait suffi  la premire ducation du jeune homme, l'autre avait
procur une douce aisance  la sobre et rustique existence de Jeanne;
mais Simon, qui dsirait vivement aller tudier  Paris, et qui dj se
trouvait endett  Poitiers aprs deux ans de sjour, prouva de grandes
perplexits. Il lui tait odieux de penser  abandonner son entreprise
et de retomber dans l'ignorance du paysan. Il lui tait plus odieux
encore de retrancher  sa mre l'humble bien-tre qu'il et voulu
doubler au prix de sa vie. Il songea srieusement  se brler la
cervelle; son caractre avait trop de force pour communiquer sa douleur;
Fline l'ignora, mais elle s'effraya de voir la sombre mlancolie qui
envahissait cette jeune me, et qui, ds cette poque, y laissa les
traces ineffaables d'une rude et profonde souffrance.

Heureusement dans cette dtresse le ciel envoya un ami  Simon: ce fut
son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette
province ait possds. Parquet tait natif du village de Fougres, et,
bien que sa charge l'et tabli  la ville dans une maison confortable
achete de ses deniers, il aimait  venir passer les trois jours de la
semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses anctres,
tous procureurs de pre en fils, tous bons vivants, laborieux, et
s'tant,  ce qu'il semblait, fait une rgle hrditaire de gagner
beaucoup, afin de beaucoup dpenser sans ruiner leurs enfants.
Nanmoins, matre Simon Parquet, aprs avoir montr beaucoup de penchant
 la prodigalit dans sa jeunesse, tait devenu assez rang dans son ge
mr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s'tait opr, disait-on,
par l'amour qu'il portait  sa fille chrie, qu'il voulait voir
avantageusement tablie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui
avait fait autrefois aimer le dsordre, par esprit de contradiction;
mais aussitt que la dame fut morte, Parquet gota beaucoup moins de
plaisir en mangeant le fruit qui n'tait plus dfendu, et trouva dans
ses ressources assez de temps et d'argent pour bien profiter et pour
bien user de la vie; il demeura gnreux et devint sage. Sa fille tait
agrable sans tre jolie, sense plus que spirituelle, douce,
laborieuse, pleine d'ordre pour sa maison, de soin pour son pre et de
bont pour tous; elle semblait avoir pris  coeur de mriter le doux nom
de _Bonne_, que son pre lui avait donn par suite d'ides systmatiques
analogues  celles de M. Shandy.

La maison de campagne de matre Parquet tait situe  l'entre du
village, au-dessus de la chaumire de Jeanne. Fline, au-dessous du
chteau de Fougres. Ces trois habitations, avec leurs grandes et
petites dpendances, couvraient la colline. L'ancien parc du chteau,
converti en pturage, descendait jusqu'aux confins du jardin symtrique
de M. Parquet, et le mur crpi de ce dernier n'tait spar que par un
sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mre Fline. Ce
voisinage intime avait permis aux deux familles de se connatre et de
s'apprcier. Simon Fline et Bonne Parquet taient amis et compagnons
d'enfance. L'avou avait t uni d'une profonde estime et d'une vive
amiti avec l'abb Fline; on disait mme que, dans sa jeunesse, il
avait soupir inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain
que, dans son amiti pour cette vieille femme, il y avait un mlange de
respect et de galanterie suranne qui faisait parfois sourire le grave
Simon. C'tait, du reste, la seule passion romanesque qui et trouv
place dans l'existence trs positive de l'ex-procureur. Des distractions
fort peu exquises, et qu'il appelait assez mal  propos _les
consolations d'une douce philosophie_, taient venues  son secours, et
avaient empch, disait-il, que sa vie ne ft livre  un dsespoir
abrutissant. Depuis cette poque de _rves enchanteurs et de larmes
vaines_, il avait vu Jeanne devenir mre de douze enfants. Dans sa
prosprit comme dans sa douleur, elle avait toujours trouv dans M.
Parquet un digne voisin et un ami dvou.

L'excellent homme tait rempli de finesse et de pntration. Il devina
plutt qu'il ne dcouvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin
l'aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l'emmenant dans son
cabinet,  la ville:

Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici
une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d'un riche, pour
lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C'est une aubaine
sur laquelle je ne comptais plus, le client s'tant ruin et enrichi
deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m'est
rentre, pas mme ma fille; garde-moi le secret. Il n'est pas bon qu'un
jeune homme laisse dire qu'il a reu un service. La plus noble chose du
monde, c'est de l'accepter d'un vritable ami; mais le monde ne comprend
rien  cela. Peut-tre qu'un autre t'et propos de te compter une
pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est
contraire  mes principes d'ordre, et, quant au premier, je trouve qu'il
en cote assez  ton orgueil d'accepter une fois. Renouveler cette
crmonie serait te condamner  un supplice priodique. Tu as du coeur,
tu as de la modration; cette somme doit te suffire pour passer  Paris
plusieurs annes,  moins que tu ne contractes des vices. Songe  cela,
c'est ton affaire. Tout ce que je te dirais  cet gard n'y changerait
rien. Dieu te garde d'une jeunesse orageuse comme fut la mienne!

Simon, tourdi d'un service si considrable, voulut en vain le refuser
en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite.

Je te donne trente ans de crdit, rpondit Parquet en riant; tu payeras
aux enfants de ma fille, avec les intrts, si tu veux. Je ne cherche
point  blesser ta fiert.

--Mais s'il m'arrive de mourir sans m'acquitter, comment fera ma mre?

--Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l'avou d'un ton brusque;
ni ta mre ni mes hritiers n'en sauront rien. Allons, va-t'en, en voil
assez; sache seulement que je ne suis ni si gnreux ni si imprudent que
tu le penses. Simon, tu es destin  faire ton chemin, souviens-toi de
ce que je le dis: le neveu de mon pauvre Fline, le fils de Jeanne,
n'est pas dvou  l'obscurit. Avant qu'il soit vingt ans peut-tre, je
serai fort honor de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon,
laisse-moi djeuner.

Simon paya mille francs de dettes qu'il avait  Poitiers, et alla
travailler  Paris. Il n'aimait pas l'tude des lois, et avait song  y
renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait
presque un devoir de persvrer dans une profession qui, en raison des
tudes dj faites et de la protection assure  ses dbuts par son
vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de
s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec hrosme; il
simplifia ses dpenses autant que possible, et rendit sa vie aussi
solitaire que celle d'un jeune lvite. La nature ne l'avait pas fait
pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes
fermentaient dans son sein; une nergie extraordinaire, le besoin d'une
large existence, le dbordaient. Il sut comprimer les lans de son
caractre sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence
de sacrifices et de mortifications fut un vritable martyre, dont pas un
ami ne reut la confidence; Dieu seul en fut tmoin. Jeanne s'effraya de
la maigreur et de la pleur de son fils, lorsqu'elle le revit les annes
suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de
travailler la nuit. Parquet se demanda si c'tait le vice ou la sagesse
qui avait terni dj la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il
n'osa le lui demander  lui-mme, car Simon n'tait pas trs-expansif;
il tait dvor de fiert, et, quoiqu'il ressentt au fond du coeur une
vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance
qu'il prouvait auprs de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas
seulement la force de lui dire: Je travaille, et j'espre le succs de
mes peines; car il rougissait de sa honte mme, il ne craignait rien
tant que de se l'entendre reprocher. Le caractre de Parquet tant plus
ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les
attribua  la honte ou au remords d'avoir mal employ son temps et son
argent. Il eut la dlicatesse de ne pas lui faire de question et de ne
pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut  quoi
attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez
srieusement pour faire craindre  son pre que ce jeune homme ne lui
inspirt un sentiment plus vif que la simple amiti.

Cependant,  l'automne de 1824, Simon revint avec son diplme d'avocat
et sa thse en latin ddie  l'ami Parquet. Personne ne s'attendait 
un succs aussi prompt. Simon ne l'avait pas mme annonc  sa mre dans
ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les
deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son
jeune ami. Mais la tristesse et la pleur de Simon ne s'animrent pas un
instant. Il sembla impatient de voir finir le dner que Parquet donnait,
pour lui faire fte, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il
s'clipsa sur le premier prtexte qu'il put trouver et alla se promener
seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le mme amour
pour la solitude, le mme besoin de silence et d'oubli. Parquet
l'engageait avec chaleur  s'emparer de la premire affaire qui serait
plaide  la fin des vacances, et  faire son dbut au barreau. Simon
lui serrait la main et rpondait: Avant tout, il faut que je me repose.
Je suis accabl de fatigue.

Cela n'tait que trop vrai. Mais  ce malaise venait se joindre une
tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-mme la lpre qui
consume les mes actives lorsque leur destine ne rpond pas  leurs
facults. Il tait dvor d'une inquitude sans cause et d'une
impatience sans but qu'il et t bien embarrass d'expliquer et de
confier  tout autre qu' lui-mme, car il comprenait  peine son mal et
n'osait se l'avouer. Il tait ambitieux. Il se sentait  l'troit dans
la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhait
d'tre ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds
sur cet chelon, qu'une conqute drisoire hasarde sur le champ de
l'infini. Simple paysan, il avait dsir une profession claire;
avocat, il rvait les succs parlementaires de la politique, sans savoir
encore s'il aurait assez de talent oratoire pour dfendre la proprit
d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partag entre le mpris de sa condition
prsente, le dsir de monter au-dessus et la crainte de rester
au-dessous, il tait en proie  de vritables angoisses et les cachait
avec soin, sachant mieux que personne que cet tat tenait de la folie et
qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volont. Cette
maladie de l'me est commune aujourd'hui  tous les jeunes gens qui
abandonnent la position de leur famille pour en conqurir une plus
leve. C'est une piti que de les en voir tous atteints, mme les plus
mdiocres, chez qui l'ambition (dj si rprhensible dans les grandes
mes lorsqu'elle y nat trop vite) devient ridicule et insupportable,
n'tant fonde sur aucune prtention lgitime. Simon n'tait pas de ces
gnies avorts qui se dvorent du regret de n'avoir pu exister. Il
sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il
accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question tait une question
de temps. Il savait bien qu' l'heure dite il reprendrait la charrue
pour tracer dans le roc le pnible sillon de sa vie. Il souffrait par
anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien
que la mollesse et l'amour grossier de soi-mme ne viendraient pas le
soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se
lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des
grandes mes. Il sentait se former en lui un gant, et sa frle jeunesse
pliait sous le poids de cet autre lui-mme qui grondait dans son sein.

Il s'appliquait cette mtaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin
il se jetait avec accablement sur la bruyre, il se disait en lui-mme
qu'il tait comme une femme enceinte, fatigue de porter le fruit de ses
entrailles. Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'criait-il
dans son dlire; quand donc te lancerai-je devant moi  travers le monde
pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu
troit comme ma poitrine? Est-ce la cit, est-ce la souris qui va sortir
de ce pnible et long enfantement?

En attendant cette heure terrible, il s'tendait sur la mousse des
collines et  l'ombre des forts de bouleaux qui serpentent sur les
bords pittoresques de la Creuse; il gotait parfois quelques heures d'un
sommeil agit comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage.
Tantt il marchait avec rapidit pendant tout un jour, tantt il restait
assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa sant prissait,
mais son me ne vivait qu'avec plus d'intensit, et son courage
renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment.

A ces maux se runissaient les irritations bilieuses d'un sentiment
politique trs-prononc. A vingt-deux ans, les sentiments sont des
principes, et ces principes-l sont des passions. Simon avait suc les
ides rpublicaines au sein de sa mre. Son pre, soldat de la
rpublique, avait t massacr par les chouans. L'abb Fline avait
compris la fraternit des hommes comme Jsus l'avait enseigne, et
Jeanne, imbue de ses penses, admettait si peu le droit divin pour les
dignits temporelles, qu' son insu, vingt fois par jour, elle tait
hrtique. Son fils prenait plaisir  l'entendre profrer ces saints
blasphmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de
l'nergie de cette sauvage vertu qui rpondait si bien  toutes les
fibres de son tre. Ma mre, s'criait-il quelquefois avec
enthousiasme, vous tiez digne d'tre une matrone romaine aux plus beaux
jours de la rpublique. Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais
elle avait rellement les vertus de l'ancienne Rome.

A cette poque, o il tait srieusement question du retour des anciens
privilges, o l'on prsentait des lois sur le droit d'anesse, o l'on
votait des indemnits pour les migrs, quoique la mre et le fils
Fline n'eussent aucune prvention personnelle contre la famille de
Fougres, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frres
Mathieu sortir du donjon fodal pour faire place  la livre du comte.
La vieille Jeanne prvoyait bien, dans son exprience, que, l'amour du
nouveau une fois calm, ce matre tant dsir ne manquerait ni d'ennemis
ni de dfauts. Elle tait blesse, surtout, d'entendre le jeune cur de
Fougres parler de lui rendre des honneurs semblables  ceux qui
escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus
cet inconnu avait mrit qu'on parlt d'aller le recevoir en procession.
Nanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec
douceur et mesure, malgr le grand crdit que ses vertus, sa sagesse et
sa pit lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitrent un peu
comme Cassandre, et n'en continurent pas moins d'lever des reposoirs
sur la route par laquelle le comte de Fougres devait arriver.




III.


Quelques jours avant celui o le comte de Fougres tait attendu dans
son domaine, on vit, ds le matin, mademoiselle Bonne faire charger un
mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et
que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne
homme tait parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage,
derrire son domestique. On attacha le mulet charg de vivres  la queue
du cheval que montaient la demoiselle et son cuyer en blouse et en
gutres de toile. Dans cet quipage, la fille vous voil-t-il pas en
route pour courir  sa rencontre, lui prparer son dner et le saluer
avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous
nous drober la prsence de cet astre resplendissant? Songez 
l'impatience...

--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur.
Toutes ces plaisanteries-l sont fort mchantes. Croyez-vous que mon
pre et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit?
Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un
client et un hte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probit
et de politesse  remplir?

--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! rpondit Simon avec plus de
douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre pre n'avait pas
jug convenable, ou du moins ncessaire, de vous emmener hier avec lui.
D'o vient donc que vous voil en route ce matin pour le rejoindre?

--C'est que j'ai reu un exprs et une lettre de lui au point du jour,
rpondit Bonne.

--Si matin? rpliqua Simon d'un air de doute.

--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet
qu'elle lui jeta.

--Oh! je vous crois, s'cria-t-il en voulant le lui rendre.

--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir
au-devant d'un homme malgr la dfense de mon pre, je veux que vous me
fassiez des excuses.

--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui
tait conu en ces termes:

Lve-toi vite, ma chre enfant, et viens me trouver. M. de Fougres
n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son quipage du moins ne me
donne pas de crainte. En outre, il m'a amen une dame que je suis fort
en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta prsence au
logis. Apporte des fruits, des gteaux et des confitures.

Ton pre qui t'aime.

--En ce cas, chre voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous
demande pardon et dclare que je suis un brutal.

--Est-ce l tout? rpondit Bonne en lui tendant la main.

--Je dclare, dit-il en la lui baisant, que vous tes Bonne la bien
baptise. C'est le mot de ma mre toutes les fois qu'elle vous nomme.

--Et rpondez-vous toujours _amen?_

--Toujours.

--Surtout quand vous ne pensez pas  autre chose?

--Pourquoi cela? que signifie ce reproche? rpondit Simon avec beaucoup
d'tonnement.

Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle et mieux aim que
Simon soutnt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intrt
qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacit dans l'esprit pour
continuer sur ce ton, et pour rparer son tourderie par une
plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant
le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de
cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis,
haussant les paules comme un homme qui s'aperoit de l'emploi puril de
son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa
promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de
confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blmer son
empressement d'aller recevoir M. de Fougres; mais d'ordinaire elle
s'apercevait vite, aprs ces lueurs d'espoir, qu'elle s'tait abuse, et
que Simon n'tait pas mme occup d'elle.

La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont
l'aspect,  la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre  tenter
un ermite ou un pote. Plusieurs personnes le prfrent  l'Auvergne, en
ce qu'il a un caractre plus simple et plus dcid. L'Auvergne, dont le
ciel me garde d'ailleurs de mdire! a des beauts un peu empruntes aux
Alpes, mais rduites  des dimensions trop troites pour produire de
grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer
ainsi, plus de bonhomie et de navet dans son dsordre; ses montagnes
de fougres ne se hrissent pas de roches menaantes; elles entr'ouvrent
 et l leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge
un lichen blanchtre. Les torrents fougueux ne s'lancent pas de leur
sein et ne grondent pas parmi les dcombres; de mystrieux ruisseaux,
cachs sous la mousse, filtrent goutte  goutte le long des parois
granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit  dsaltrer la
bcassine solitaire ou le vanneau  la voix mlancolique. Le bouleau
allonge sa taille serre dans un tui de satin blanc, et balance son
lger branchage sur le versant des ravins rocailleux; l o la croupe
des collines s'arrondit sous le pied des ptres, une herbe longue et
fine, bien coupe de ruisseaux et bien plante de htres et de
chtaigniers, nourrit de grands moutons trs-blancs et couverts d'une
laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines
fcondes en lait excellent. Dans les valles, on cultive l'orge,
l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux.
Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et o le vallon
de Fougres se trouve jet comme une oasis, on trouve du gibier en
abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que
la mode des anvrismes a mise en faveur, et qui lve dans les lieux les
plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigres de noir
et de blanc. L aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'meraude
tapissent les gorges o serpente la Creuse. La Creuse est une des plus
charmantes rivires de France; c'est un torrent profond et rapide, mais
silencieux et calme dans sa course, encaiss, limpide, toujours couronn
de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'et aims
Mtastase.

Somme toute, le pays est pauvre; les gros propritaires y mnent plus
joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive
toujours. Nulle part la bonne chre ne compte des dvots plus fervents.
Mais le paysan conome, laborieux et frugal, habitu  la rudesse de son
sort, et ddaignant de l'adoucir par de folles dpenses, vit de
chtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-tre; la
chicane est son lment, le commerce tant soit peu frauduleux est son
art et son thtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces
voisines un personnage aussi redoutable que ncessaire; il a le talent
incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crdit. J'en
ai connu plus d'un qui aurait donn des leons de diplomatie au prince
de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destin, de pre en fils, 
tre sa proie,  le maudire,  l'enrichir et  le donner au diable, qui
le lui renvoie chaque anne plus rus, plus prodigue de belles paroles,
plus irrsistible et plus fripon.

Simon Fline tait une de ces natures suprieures par leur habilet et
leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien,
suivant la direction qui leur est imprime. Ds le principe, son
ducation teignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et
dveloppa d'abord le sentiment religieux. A l'ge de pubert,
l'ducation philosophique vint mler la logique  la pense, la
rflexion  l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son me de ces
grands clairs qui peu  peu devaient la rvler  elle-mme. Mais au
milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractre de
mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A
ct de sa soif d'avenir et de ses apptits de puissance, Simon
conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y
plongeait pour gurir les blessures qu'il avait reues dans un choc
imaginaire avec la socit; et parfois, au lieu du rle actif qu'il
avait entrevu, il se surprenait  caresser je ne sais quel rve de
perfection chrtienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.

Il passait souvent, comme je l'ai dj dit, des journes entires au
fond des bois, sans puiser la vigueur de cette imagination qu'il
n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle
Parquet, il fit une assez longue course pour n'tre de retour que vers
le soir. Avant de regagner sa chaumire, Simon voulut voir coucher le
soleil au mme lieu d'o il avait contempl son lever. C'tait le sommet
de la dernire colline qui encadrait le vallon, et sur lequel
s'levaient les ruines du petit fort destin jadis  rpondre aux
batteries du chteau et  garder l'entre du vallon. De cette colline on
jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon
de Fougres, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arne o
serpente la Creuse. Simon aimait de prdilection cette ruine
qu'habitaient de grands lzards verts et des orfraies au plumage
flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait t aussi
un but de promenade quotidienne pour l'abb Fline. Simon avait  peine
connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalt
par l'enthousiasme de sa mre et par la vnration des habitants. Il ne
passait pas un jour sans aller saluer ces dcombres sur lesquels son
oncle s'tait tant de fois assis dans le silence de la mditation, et
dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom,
creuses avec un couteau. L'abb avait donn  cette tour le nom de
_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit,
remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en
avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'tait conserv dans, les
environs, et les amis superstitieux du bon cur prtendaient que, la
nuit anniversaire de ses funrailles, la _duchesse_ revenait encore se
percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de dtresse
jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin.

Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique
s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une
voix inconnue parler  deux pas de lui une langue trangre, et en se
retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier.

Le plus rapproch tait un homme d'environ cinquante ans, d'une figure
assez ouverte en apparence, mais moins agrable au second coup d'oeil
qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de
repoussant, tait singularise par une coiffure poudre  ailes de
pigeon, tout  fait suranne; une large cravate tombant sur un ample
jabot, des culottes courtes, des bottes  revers et un habit  basques
trs-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France
au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une
cravache de laquelle il dsignait les objets environnants  sa compagne;
et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris
de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages
qui s'tendaient sous leurs yeux.

La compagne de ce voyageur bizarre tait une jeune femme d'une taille
lgante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de
castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'trangre
tait coiffe seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait
sur ses paules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle
avait  la main une ombrelle, et, occupe de l'autre main  dgager sa
longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avanait lentement,
tournant souvent la tte en arrire, ou rabattant son voile et son
ombrelle pour se prserver de l'clat du soleil couchant qui dardait ses
rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgr
l'attention avec laquelle Simon stupfait observait l'un et l'autre
inconnus, il ne put voir que confusment les traits de la jeune dame.




IV.


Par suite de son caractre farouche, ennemi des purilits de la
conversation et de toute espce d'oisivet d'esprit, Simon se leva aprs
deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les
importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme  ailes
de pigeon, courant vers lui avec une politesse empresse, lui adressa la
parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont
Simon resta stupfait:

Mille pardons si je vous drange, monsieur; mais n'tes-vous pas un
parent de feu le digne abb Fline?

--Je suis son neveu, rpondit Simon en franais; car le patois marchois
ne lui tait dj plus familier, aprs quelques annes de sjour au
dehors.

--En ce cas, monsieur, dit l'tranger, parlant franais  son tour sans
le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec
une vive motion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits
d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la
mmoire. Vous devez tre le fils de... Permettez que je recueille mes
souvenirs... Aprs un moment d'hsitation, il ajouta: Vous devez tre
un des fils de sa soeur; elle venait de se marier lorsque le rgne de la
terreur me chassa de mon pays.

--Je suis le dernier de ses fils, rpondit Simon de plus en plus tonn
de la prodigieuse mmoire de celui qu'il reconnaissait devoir tre le
comte de Fougres. Et il en tait presque touch, lorsque la pense lui
vint que, le comte ayant dj pu prendre des renseignements de M.
Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de
charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramen
au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et
retirant sa main qu'il avait laiss prendre, il salua et tenta encore de
s'loigner.

Mais M. de Fougres ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de
questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses tudes, et parut
attendre ses rponses avec tant d'intrt que Simon ne put jamais
trouver un instant pour s'chapper. Malgr ses prventions et sa
mfiance, il ne put s'empcher de remarquer dans ce bavardage une
navet purile qui ressemblait  de la bonhomie. Il acheva de se
rconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il tait parti de la
ville,  cheval, aussitt aprs la signature du contrat, afin d'viter
les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. Le bon M.
Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des
folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tt
qu'ils n'y comptaient j'chapperais  cette ovation ridicule; mais avant
de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu rsister au dsir de
contempler ce beau site et de monter jusqu' la tour o, dans mon
adolescence, je venais rver comme vous, monsieur Fline. Oui, j'y suis
venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'tait encore que sminariste;
nous y avons parl plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des
vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste tait assez imminente
alors pour qu'il pt me prdire les dsastres qui m'attendaient. Il me
prchait le courage, le dtachement, le travail... Oui, mon cher
monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'coutait avec intrt,
et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas t entirement
perdus... Je n'ai pas t de ceux qui passrent le temps  se lamenter,
ou qui oublirent leur dignit jusqu' tendre la main. J'ai pens que
travailler tait plus noble que mendier. Et puis je suis un franc
Marchois, voyez-vous? J'avais emport d'ici l'instinct industrieux qui
n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je ralisai
le produit de quelques diamants que j'avais russi  sauver ainsi qu'un
peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une
ville o le ngoce commenait  fleurir. Les affaires de Trieste
prosprrent vite, et les miennes par consquent. Nous tions l une
colonie de transfuges de tous pays: Franais, Anglais, Orientaux,
Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les dbris
de la noblesse vnitienne,  laquelle on avait arrach sa forme de
gouvernement et jusqu' sa nationalit, vinrent plus tard se joindre 
nous, pour acqurir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une
ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de
gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des migrs, et la plupart
d'entre eux l'ont mrit; il est juste que l'on ne confonde pas les
boucs avec les brebis, comme disait le bon abb Fline. J'ai reu
plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conserves; je vous
les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce
sont l des titres vritables, monsieur Fline; on peut en tre fier,
n'est-ce pas? _Non  vero, Fiamma?_ ajouta-t-il en se tournant, avec la
vivacit inquite et un peu triviale qui caractrisait ses manires,
vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant
seulement, s'tait rapproche de lui.

La personne qui portait ce nom trange ne rpondit que par un signe de
tte; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrrent ceux de
Simon Fline.

Lorsque deux personnes d'un caractre analogue trs-nergique se
regardent pour la premire fois, sans aucun doute il se passe entre
elles, avant de se reconnatre et de sympathiser, une sorte de lutte
mystrieuse qui les meut profondment. Presses de s'adopter, mais
incertaines et craintives, ces mes soeurs s'appellent et se repoussent
en mme temps. Elles cherchent  se saisir et craignent de se laisser
treindre. La haine et l'amour sont alors des passions galement
imminentes, galement prtes  jaillir comme l'clair du choc de ces
natures qui ont la duret du caillou, et qui, comme lui, reclent le feu
sacr dans leur sein.

Simon Fline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur
lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet
instant sans doute rencontrait le seul tre auquel il pt faire
comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien
de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Fline comme un appel ou
comme un dfi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volont se
concentra dans son oeil pour y rpondre ou pour l'affronter. Le visage de
la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblt  l'effronterie;
son front semblait tre le sige d'une audace noble; le reste du visage,
ple et d'une rgulire beaut, exprimait un calme voisin de la
froideur. Le regard seul tait un mystre; il semblait tre le ministre
d'une pense scrutatrice et impntrable. Simon tait d'une organisation
dlicate et nerveuse; son motion fut si vive que son trouble intrieur
produisit quelque chose comme un sentiment de colre et de rpulsion.

Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter;
mais, depuis le moment o elle leva son ombrelle jusqu' celui o elle
la baissa lentement sur son visage, tant d'tonnement se peignit sur
celui de Simon que le comte de Fougres en fut frapp. Il attribua  la
seule admiration la fixit du regard de sa nouvelle connaissance et la
lgre contraction de sa bouche.

C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanit satisfaite, mon unique
enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'lever un peu plus  la
franaise; mais son sexe la plaait sous l'autorit plus immdiate de sa
mre...

--Vous vous tes mari en pays tranger? demanda Simon, qui ds cet
instant affecta des manires trs-assures, sans doute pour faire sentir
 mademoiselle de Fougres qu'elle ne l'avait pas intimid.

Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et
de ses affaires, satisfit la curiosit feinte ou relle de son
interlocuteur.

J'ai pous une Vnitienne, rpondit-il, et j'ai eu le malheur de la
perdre il y a quelques annes; c'est ce qui m'a dgot de l'Italie.
C'tait une Falier, grande famille qui reut une rude atteinte dans la
personne de Marino, le doge dcapit; vous savez cette histoire? Les
descendants ont t ruins du coup, ce qui ne les empche pas d'tre
d'une illustre race... Au reste, ce sont l des vanits dont la raison
de notre sicle fait justice. Ce qui fait la vritable puissance
aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh!
n'est-ce pas, monsieur Fline? _Non  vero, Fiamma?_

--_E l'onore,_ pronona derrire l'ombrelle une voix  la fois mle et
douce, qui fit tressaillir Simon.

Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et
de gnrosit, n'avait jamais frapp son oreille. Quand une Franaise
n'a pas une voix flte, elle a une voix rauque et choquante. Il
n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et
harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une
poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe svre, cette
rponse fire et laconique, dtruisirent en un instant les prventions
dfavorables de Simon.

Le comte parut un peu confus, mme un peu mcontent; mais il se hta de
parler d'autre chose. Il semblait domin par la supriorit de sa fille;
du moins, malgr le peu d'attention qu'elle accordait  la conversation,
marchant toujours deux pas en arrire et ne rpondant que par
monosyllabes, il ne pouvait rsister  l'habitude d'invoquer toujours
son suffrage et de terminer toutes ses priodes par ce _Non  vero,
Fiamma_? qui produisait un effet magntique sur Simon et le forait 
reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.

Quoique le comte de Fougres et compltement dtruit l'ide que Simon
s'tait faite de la morgue et des prtentions ridicules d'un migr
redevenu seigneur de village il tait bien loin d'avoir gagn son coeur
par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent
homme, plein de franchise et d'abandon; nanmoins, et comme si l'esprit
de contradiction se ft empar de son jugement, il tait choqu de je ne
sais quoi de bourgeois que le chtelain de Fougres avait contract,
sans doute,  son comptoir. Il en tait  se dire qu'il valait mieux
tre ce que la socit nous a fait que de jouer un rle amphibie entre
la roture et le patriciat. Il trouvait ce dsaccord frappant dans chaque
parole du comte; et ne pouvant, d'aprs son extrieur expansif,
l'attribuer  la mauvaise foi, il l'attribuait  un manque total
d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand
l'ex-ngociant de Trieste lui dit:

Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il proprit plus
chimrique ou plus inutile? Quand _j'ai mont ma boutique_  Trieste, je
commenai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma
fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh
bien! mon commerce a prospr, mon nom est devenu estimable et m'a
ouvert le plus grand crdit. Je voudrais bien que quelqu'un vnt me
prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougres!

Simon, fatigu de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise
montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.

Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'tes pas bien
convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien rflchi;
car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le
conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estim infiniment votre
nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitt, et vous n'auriez pas
craint de le compromettre dans le ngoce. Enfin, vous devez prfrer un
titre seigneurial  un nom de maison d'entrept, puisque vous avez fait
de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre
domaine hrditaire.

Ces rflexions parurent frapper le comte, et soulevant un oeil trs vif,
quoique fatigu par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de
surprise et de doute. Mais reprenant aussitt l'aisance communicative de
ses manires: Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien?
reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu natre?
Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.

Toute raison de sentiment imposait silence  Simon. Lors mme qu'il ne
l'et pas crue bien sincre, il n'et os montrer ses doutes. Quelle
objection la dlicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses
que nous respectons nous-mmes? Lorsque les patriciens nous vantent
l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pres, nous
sommes sans rponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de
cas de l'hrosme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait
avant tout ressembler  leurs pres.

La nuit tombait lorsque Simon, forc de descendre le sentier de la
colline avec le comte, put enfin esprer de le quitter. Pour rien au
monde, aprs avoir si chaudement blm l'empressement des habitants 
courir  la rencontre de leur seigneur, il n'et voulu se rendre leur
complice en lui servant d'escorte. Il prvint donc l'offre que le comte
allait lui faire de l'accompagner  pied, et doubla le pas sous prtexte
de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un
massif de chtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui tait
si peu dans son caractre, facilita son vasion; mais, aprs avoir fait
signe au jockey d'aller rejoindre ses matres, il ne put surmonter la
curiosit de jeter un dernier regard sur la fire Italienne dont les
yeux noirs l'avaient troubl un moment. Se cachant dans le massif, il
vit mademoiselle de Fougres monter avec calme et lenteur sur le cheval
de pays qu'elle avait lou  la ville. C'tait une haquene noire et
chevele, vigoureuse et peu habitue  l'obissance. Elle semblait se
croire libre d'aller  sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la
brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'peron, qu'elle se
cabra d'une manire furieuse  plusieurs reprises. Finissez, Fiamma,
finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'cria le comte d'un
air plus ennuy qu'effray; cette affreuse bte va vous tuer!

--Non, mon pre, rpondit la jeune fille en italien; elle va m'obir.

Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir
chang un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette
parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'loigna en
maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse  traiter les
hommes comme des chevaux.




V.


Pendant qu' la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin
dont le comte avait conserv le plan dans un des mille recoins de sa
mthodique mmoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient
incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avou, mont sur sa mule et
portant sa fille en croupe, revenait aussi  Fougres, murmurant un peu
contre l'activit inquite de son hte.

Aprs tout, disait-il  la mlancolique mademoiselle Bonne, j'approuve
fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire  la crmonie grotesque
qu'on lui rservait; mais, quant  moi, j'aurais voulu voir cela, ne
ft-ce que pour me dsopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougres est
un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens  certains
gards. Mais quand, aprs tout, il aurait essuy les salves d'artillerie
du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait aval la
harangue du maire, celle du cur et celle du garde champtre, ce n'et
pas t trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille
francs sur son march. Le pauvre comte! il tait bien tranquille et bien
heureux l-bas dans son pays d'Istrie, o il vendait de la belle et
bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne
faut pas gazer, notre cher comte tait picier. Qu'on appelle ce
commerce-l comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce
n'est pas moins le mme commerce que fait en petit la mre L'Oignon 
Fougres.

--Comment, picier! reprit navement mademoiselle Parquet; j'avais cru
lui entendre dire qu'il tait _armateur_...

--Eh! sans doute, armateur en piceries. Eh! mon Dieu!  prsent il va
faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du
mouton ou de sa graisse, du boeuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son
miel. Cependant ces gens-l s'imaginent que la proprit d'une terre les
relve, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armorie qui
croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du
chteau de Fougres! Avant de la rendre supportable, il lui faudra
encore dpenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait l-bas une
bonne maison bien close et bien meuble, sur la vente de laquelle il
aura perdu moiti, dans son empressement de revoir ses tourelles
lzardes et ses belles salles dlabres, o les rats tiennent cour
plnire.

--Il m'a pourtant sembl, reprit Bonne, tre un homme dgag de tous ces
vieux prjugs.

--Est-ce que tu le crois sincre? rpondit vivement M. Parquet. Il se
peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgr la sottise
qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sre qu'il est encore
plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son
blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton pre
travailler gratis pour les riches.

--Avez-vous fait attention  sa fille, mon pre? dit mademoiselle
Parquet en sortant d'une sorte de rverie.

--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'annes de moins, j'y
ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les
mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours
t un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que
mademoiselle de Fougres est une gaillarde bien tourne et qui a une
paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est
lorsque Jeanne Fline avait vingt-cinq ans.

--Il y a longtemps de cela, mon pre, interrompit Bonne en souriant.

--Eh! sans doute, il y a longtemps, rpondit l'avou. Je n'avais que
quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait  l'glise; c'tait
un ange, belle comme mademoiselle de Fougres, et bonne comme toi, ma
fille.

--Et croyez-vous, mon pre, que mademoiselle de Fougres ne soit pas
aussi bonne qu'elle est belle?

--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car
elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque  son
pre.

--Elle ne me parat pas approuver beaucoup son obstination  revoir
Fougres, et le sjour de notre village parat la tenter mdiocrement,
ajouta mademoiselle Bonne.

Tandis que le pre et la fille devisaient ainsi, la mule, arrive  la
porte du logis, s'tait arrte, et M. Parquet, en mettant pied  terre
pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches,
continuait la conversation, sans faire attention  Simon Fline, qui
tait  deux pas de lui, appuy contre la haie de son jardin.

Sans doute mdiocrement, rptait l'ex-procureur. Une fille de cet
ge-l, qu'on amne en France, doit avoir laiss sur la rive trangre
quelque damoiseau pris d'elle. Si j'avais t le galant d'une si belle
crature, je ne me la serais pas laiss enlever.

--Est-ce votre avis en pareille matire, monsieur Parquet? dit Simon en
souriant.

--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon,
rpondit-il; vous coutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans
sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais  bout de
me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est
difficile de parler convenablement  une fille dont on est le pre..

Tandis que M. Parquet donnait des ordres  l'curie, mademoiselle Bonne
en donnait  la cuisine, et s'occupait avec activit de prparer le lit
et le souper de ses htes. Ils arrivrent peu d'instants aprs. Ce
n'tait pas un petit embarras pour l'avou que d'hberger ces illustres
personnages  la ville et  la campagne. La maison du village tait
trs-petite; cependant elle tait trs confortable, comme tout ce qui
devait contribuer  embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet tait
 la fois le plus potique et le plus positif de tous les hommes. Quand
il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien
servie, de bon vin dans un large verre, il tait capable de s'attendrir
jusqu'aux larmes, et de dclamer un sonnet de Ptrarque en regardant du
coin de l'oeil la vieille Jeanne Fline, occupe gravement  tourner son
rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il ft encore actif, alerte, bien
qu'un peu gros, et prserv de toute infirmit, il prenait parfois le
ton plaintif et philosophique pour clbrer en petits vers, dans le got
de La Fare et de Chaulieu, la _solennit de la tombe, qui s'entr'ouvrait
pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore
effeuiller les roses du plaisir_.

Mais le mrite de M. Parquet ne se bornait pas  l'aimable humeur d'un
vieillard anacrontique. C'tait un homme gnreux, un ami sincre, un
voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires vou, depuis le
commencement de sa carrire, au culte de la plus stricte probit. Il
avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de
manire  contenter les autres et soi-mme. Sa grande pratique, sa
profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procdure, et
son activit infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de
sa classe le plus important et le plus recherch. A ces talents il
joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait
les fonctions d'avou et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes,
prorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grce  une
dialectique serre et  une obstination puissante, il tait presque
toujours sr du succs. Il est vrai qu'au criminel il produisait des
effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de
passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des
priodes sonores, et de lancer des mtaphores chatoyantes. Les juges et
le gros public en taient merveills; les dames de la ville pleuraient
 chaudes larmes, et pendant trois jours, matre Parquet, rouge et
bouffi, conservait dans son mnage l'accent emphatique et le geste
thtral. Il faut avouer que, dans cet tat d'irritation et de triomphe,
il tait beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses
propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolonges;
ou bien il se maintenait dans un tat de colre factice qui faisait
trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son
caf d'une voix tonnante, ou s'emporter,  la lecture du journal, contre
les abus de la tyrannie, on l'et pris pour un Cromwell ou pour un
Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractre, s'en
effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire:

Mon pre, si tu parles si fort, tu seras enrou demain matin, et tu ne
pourras pas plaider.

--C'est vrai, rpondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le
ciel t'a place prs de moi comme un ange gardien, pour me prserver de
moi-mme. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans
les femmes? des animaux cruels, livrs  de funestes emportements. Mais
elles! comme des divinits bienfaisantes, elles veillent sur nous et
adoucissent la rudesse de nos mes! Allons, Bonne, laisse-moi
m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette.

--Non, mon pre, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez dj mal
 la gorge.

--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard
suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la
Thrace  un vieillard infortun dont les forces s'teignent? Vois, ma
tte s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace
dans mon gosier par l'effet de l'ge et du malheur...

Si, au milieu de ces lamentations lgiaques, un client importun venait
interrompre matre Parquet, il bondissait comme un lion sur son
fauteuil, et s'criait d'une voix de stentor:

Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous
au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dne.

Cependant, si quelque lucrative occasion se prsentait, ou s'il
s'agissait de rendre service  un ami, matre Parquet revenait  la
raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et
entendant bien ses intrts, toujours bon et prt  se dvouer pour les
siens, il passait des fumes du souper aux subtilits de la chicane avec
une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient
qu' demi le croyaient goste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne
saisissaient qu'un ct de cet homme richement organis pour jouir de la
vie, jaloux d'associer les autres  son bonheur, et prt  quitter les
douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupt d'y revenir, le coeur
rempli du tmoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il tait
picurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.

Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'tait le
plus fin matois et le plus impitoyable corcheur qu'et jamais enfant
son ordre. Autant il se montrait modeste et gnreux envers les pauvres,
autant il ranonnait les riches. A l'gard des avares, il tait
sardonique jusqu' la cruaut. Il avait coutume de dire que l'argent du
pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre
mme du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait.

Ce n'tait donc pas par dfrence pour son rang ni par pur esprit
d'hospitalit qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du
comte de Fougres. Sans flatter ses travers, il avait le bon got de ne
point les choquer, et disait tout bas  sa fille que cet homme devait
avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas
dsagrable de connatre l'effigie. Bonne, dont le rle tait plus
dsintress, regardait comme un point d'honneur de recevoir
convenablement ses htes, et surtout de montrer  mademoiselle de
Fougres qu'elle possdait  fond la science de l'conomie domestique.
La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie,
les soins du mnage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais,
hlas! la jeune trangre ne s'apercevait pas seulement de la manire
dont le linge tait blanchi et parfum. Elle n'accordait pas la plus
lgre marque d'admiration  la cuisson des confitures. Elle se
contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui
prsentait quelque chose: C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous;
vous tes bonne comme un ange; et la fille de l'avou, tonne de ce
ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empcher d'aimer l'Italienne,
bien qu'elle renverst toutes ses notions sur l'idal de la sympathie.

M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougres, sa rencontre
et sa connaissance avec Simon Fline, voulut, moins pour faire honneur 
son hte que pour se dsennuyer d'une socit qui le gnait un peu,
aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y
dterminer Simon. Le jeune rpublicain et trop craint de paratre
rechercher la faveur du puissant.

Je sais que le seigneur est affable, rpondit-il aux instances de
Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine  l'tre autant que lui;
et n'tant pas dispos  lui accorder une dose de bienveillance gale 
celle qu'il me jette  la tte, je crois qu'il est bon que nos relations
en restent l.

Parquet fut oblig d'aller dire  M. de Fougres que son jeune ami,
fatigu d'avoir chass tout le jour, tait dj couch et endormi. On se
mit  table; mais, malgr les soins que l'on avait pris pour cacher
l'arrive du comte, il n'tait pas possible qu'un aussi grand vnement
ft ignor tout un soir, et une dputation de villageois, ayant en tte
le garde champtre, orateur fort remarquable, se prsenta  la porte et
frappa de manire  l'enfoncer jusqu' ce qu'on et pris le parti de
capituler et d'couter le compliment. Aprs ceux-l arriva une seconde
bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un
choeur de dindonnires qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix
couplets dans le dialecte barbare du pays, et prsenta des bouquets 
mademoiselle de Fougres. Enfin, l'arrire-garde des polissons et des
goujats, qui s'attendaient bien  prendre la truelle pour recrpir le
vieux chteau, ferma la marche avec des brandons, des ptards et des
cris de joie  faire dresser les cheveux sur la tte. Par mulation, le
sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se
mirent  pousser des hurlements affreux auxquels rpondirent du fond des
bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mmoire d'homme, on
n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougres. En vain le
comte supplia qu'on lui pargnt ces honneurs; en vain le procureur
furieux menaa de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les
rcalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadrent dans leur
chambre pour chapper au bruit et  l'ennui de ces adorations. On vit
dans cette mmorable soire combien l'amour des peuples est ardent pour
ses matres quand il ne les connat pas. Les ptards, le dsordre et les
chants se prolongrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donn de
l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le
village. La mre Fline en eut un peu de mcontentement, et Simon en
tmoigna beaucoup d'humeur.

Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les
plus dsertes des ravins, le repos et le silence que la prsence des
trangers avait chasss du village. Dans ses rves de philosophie
potique, l'tat rustique lui avait toujours sembl le plus pur et le
plus agrable  Dieu; lorsque, dans les villes, il avait t choqu des
dsordres et de la corruption des hommes civiliss, il avait aim 
reporter sa pense sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce
peuple de ptres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et
de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais  mesure qu'il avait avanc
dans les ralits de la vie, de vives souffrances s'taient fait sentir.
Il voyait maintenant que, l comme ailleurs, l'homme de bien tait une
exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de
moyens d'excution taient effectivement les seules qu'on ne commt pas;
que ces hommes grossiers n'taient pas des hommes simples, et que cette
vie de frugalit n'tait pas une vie de temprance. Il en tait vivement
affect, et par instants sa douleur tournait  la colre et  la
misanthropie.

C'est une crise grave, une preuve terrible dans la destine d'un jeune
homme, que cette poque de transition entre les beaux rves de
l'adolescence contemplative et les expriences tristes de la vie
d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une
me forte et riche en gnrosit pour rsister au dcouragement qui nat
de la dception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dgradent
et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et
se desschent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de coeur
de rsister  la tentation qu'ils prouvent de har ou d'imiter la
foule, au besoin de se dtacher de l'humanit par le mpris, ou de se
laisser choir  son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il
fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonne de ce calice.
Son organisation ardente lui et ouvert assez volontiers l'accs du
vice; son intelligence leve lui et galement suggr le ddain de ses
semblables. Sa perte tait imminente, car il tait de ces hommes qui ne
peuvent se perdre  demi. Il n'avait pas  choisir entre le rle de la
sensualit qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison
orgueilleuse qui s'en prend  Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui
fallait jouer ces deux rles  la fois, sans pouvoir abjurer une des
deux faces de son tre. Heureusement, il en possdait une troisime, la
bont du coeur, le besoin d'amour et de piti. Celle-l l'emporta. C'est
elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui
lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et
l'avilissement de ses concitoyens, pour n'tre pas tent de maudire ce
qu'il ne pouvait empcher.

Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne.
Il fit ce voyage  pied, le long des ravins, lits desschs des torrents
d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au
village, M. de Fougres tait parti. Depuis cette poque jusqu'au
printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y
reut toute la province. Il trouva la mme servilit dans toutes les
classes. Il tait riche, sagement honorable, et, pour des dners de
province, ses dners ne manquaient pas de mrite. Il tait en outre
assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois  des gens
incapables, ou pour prvenir des destitutions mrites par l'inconduite.
Les cratures servent mieux la vanit que les amis. M. de Fougres put
bientt jouir d'un grand crdit et de ce qu'on appelle l'estime
gnrale, c'est--dire l'instinct de solidarit dans les intrts
bourgeois. Ds le lendemain de son arrive  Fougres, il avait mis les
ouvriers en besogne. Comme par esprit de reprsailles, la maison blanche
des frres Mathieu avait t convertie en grange, et les greniers  bl
du chteau redevenaient des salles de plaisance. Les grosses rparations
furent peu considrables; la carcasse du vieux donjon tait solide et
saine. Les maons furent employs  relever les tourelles qui pouvaient
encore servir de communs autour du prau,  dblayer les ruines qui
gnaient,  rtrcir et  rgulariser autant que possible l'ancienne
enceinte. Avec tous ces soins on russit  faire du chteau un logis
assez laid, fort incommode encore, trs froid, mais vaste, et meubl
avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et
d'toffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de
Fougres dployait un luxe blouissant; mais un connaisseur et
facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait
aucune valeur relle. M. de Fougres tenait, dans ses choix, le milieu
entre l'ostentation des anciens nobles et l'conomie du marchand
d'pices. Il eut pendant ce semestre une vie trs-agite et qui semblait
convenir exclusivement  ses habitudes de tracasserie commerciale. Il
allait de Paris  Guret, de Limoges  Fougres, avec autant de facilit
que ses anctres eussent t de leur chambre  coucher  la tribune de
leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spculait sur tout; il
tonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mmoire et sa ponctualit
dans les plus petites choses. On s'aperut bientt dans le pays qu'il
n'y avait pas tant  gagner avec lui qu'on se l'tait imagin. Il tait
impossible de le tromper; et quand il avait supput  un centime prs la
valeur d'un objet, il dclarait gnreusement que le gain du marchand
devait tre de _tant_. Ce _tant_, tout quitable qu'il tait, la plume 
la main, tait si peu de chose au prix de ce qu'on avait espr arracher
de sa vanit, qu'on tait fort mcontent. Mais on n'osait pas le dire:
car on voyait bien que le comte tait encore gnreux (retir des
affaires comme il l'tait) de discuter tout bas les secrets du mtier et
de ne pas les rvler  ses pareils. A ces vexations honntes, il
joignait les formes d'une obsquieuse politesse contracte en Italie, le
pays des rvrences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de
l'endroit prtendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la
prcipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il
lui arrivait souvent encore de faire  la hte un cornet de papier pour
prsenter la cannelle ou la cassonade qu'il tait habitu  dbiter. Du
reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais
procd. On avait espr trouver en lui un suprieur avec tous les
avantages _y attachs_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire
qu' un gal. Les ouvriers de Fougres employs  la journe taient les
plus satisfaits; ils taient surveills de prs,  la vrit, par des
agents svres, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de
salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'oeil aux
travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il et pu avoir tous les
vices, on l'et port en triomphe s'il l'et voulu.

Quant  mademoiselle de Fougres, on n'en disait absolument rien, sinon
que c'tait une trs-belle personne, ne parlant pas franais. On
attribuait  cette ignorance de la langue sa rserve et son absence de
liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui
prtendaient savoir l'italien, ayant essay de lier conversation avec
elle, ne l'avaient pas trouve moins laconique dans ses rponses. M. de
Fougres, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait  sa fille, non de ce
qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait rpondre, cherchait 
pallier la scheresse de ses manires en disant aux uns qu'elle tait
fort timide et craignait de faire des fautes de franais; aux autres,
qu'elle n'tait pas habitue  parler l'italien, mais le dialecte de
Venise et de Trieste.

Simon, press par M. Parquet de faire son dbut au barreau, s'en abstint
pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni
celui du dgot. Le mtier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une
extrme rpugnance, mais il ne voulait pas se soustraire  la tche
pnible de la vie. Aux heures o les flatteries de l'ambition faisaient
place au spectacle de la ncessit aride, quand cette montagne d'ennuis
et de misres s'levait entre lui et le but inconnu et chimrique
peut-tre de ses vagues dsirs, il se roidissait contre la difficult et
comparait sa destine au calvaire que tout homme de bien doit gravir
courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou
la croix, la potence ou l'immortalit.

Le retard qu'il voulait apporter  ses dbuts ne fut fond d'abord que
sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de
n'tre pas suffisamment clair touchant les devoirs de sa nouvelle
profession. Il avait jusque-l tudi la lettre des lois; maintenant il
en voulait pntrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre,
selon qu'il conviendrait  sa conscience et  sa raison de le faire.
Enferm dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres
poudreux que lui prtait M. Parquet, il lisait quelques pages et
mditait durant de longues heures. Son imagination se dtournait bien
souvent de la voie et faisait de fougueux carts dans les espaces de la
pense. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande
intelligence, elle y va en colier, elle en revient en conqurant. Simon
pensait qu'il y a bien des manires d'tre orateur, et que, malgr les
systmes arrts de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme
dou de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses lments de
puissance propres  lui-mme. Ennemi n des discussions inutiles, il
coutait les leons et les prceptes de son vieil ami avec le respect de
la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa
raison, les objections qu'il et faites  un disciple, et renfermait le
secret de sa supriorit autant par prudence que par modestie. Une seule
fois, il s'tait laiss aller  discuter un point de droit public, et
Parquet, frapp de la hardiesse de ses opinions, s'tait cri:

Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop
tt. Avant de faire le lgislateur, il faut se rsoudre  tre lgiste.
Si un homme clbre se permet de censurer la loi, on l'coute; mais si
un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui.

--Vous avez raison, rpondit Simon; et il se tut aussitt.

Cependant, dcid  ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se
sentait pas fait, il voulait se laisser mrir autant que possible. Rien
ne le pressait plus de se lancer dans la carrire, maintenant qu'il
tait reu avocat, qu'il n'avait plus de dpense  faire, et qu'il tait
sr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait  faire
des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans
son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il tait oblig de
faire un effort de gnrosit et de dsintressement pour l'engager 
travailler pour son propre compte.

Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin
d'viter la rencontre du comte de Fougres. Malgr les prvenances dont
l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il
y avait dans son extrieur une absence de dignit qui le choquait plus
que n'et fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui
semblait toujours voir, dans les concessions librales de son langage et
dans la politesse insinuante de ses manires, la peur d'tre maltrait
dans une nouvelle rvolution et d'tre forc de retourner  son comptoir
de Trieste.

Mademoiselle de Fougres menait une vie assez trange pour une jeune
personne. Elle semblait aimer la solitude passionnment, ou goter fort
peu la socit de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon
de son pre que le temps strictement ncessaire pour en faire les
honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et
silencieuse. Elle n'accompagnait pas son pre dans ses frquents
voyages, et restait enferme dans sa chambre avec des livres, ou montait
 cheval, escorte d'un seul domestique. Quelquefois elle venait 
Fougres, faire une visite  mademoiselle Parquet ou donner un coup
d'oeil rapide aux travaux du chteau. Il lui arrivait parfois alors de
sortir avec Bonne pour faire une promenade  pied dans la montagne, ou
mme de s'enfoncer dans les ravins,  cheval, et entirement seule.

Simon, qui, malgr le froid et les glaces, continuait son genre de vie
errante et rveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus
dserts, tantt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse
tmraire, tantt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant
cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs.
Lorsqu'elle tait surprise dans ses mditations, elle se levait
prcipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dress comme un chien
 venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes
afin qu'elle pt atteindre  l'trier sans le secours de personne, et,
se lanant au milieu des rochers o sur le versant glac des collines,
elle disparaissait avec la rapidit d'une flche. Ces rencontres avaient
un caractre romanesque qui plaisait  Simon, quoiqu'il n'y attacht pas
plus d'importance que ces petits incidents ne mritaient.

Cependant, malgr le sentiment d'orgueil qui l'empchait de s'abandonner
 l'attrait d'une beaut place hors de sa sphre, et destine sans
doute  n'avoir jamais pour lui qu'un ddain insolent s'il essayait de
franchir la ligne chimrique qui les sparait, Simon ne pouvait dfendre
son imagination d'accueillir un peu trop obstinment l'image de cette
personne fantastique. C'tait une si belle crature que tout tre dou
de posie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste,
calme, dsintress, sincre; et Simon tait plus pote et plus artiste
qu'il ne croyait l'tre.

Peu  peu cette image devint si importune qu'il dsira s'en dbarrasser,
et appeler  son secours l'impression pnible qu'elle lui avait faite au
premier abord. Il chercha un motif d'antipathie  lui opposer et fit des
questions sur son compte, afin d'entendre rpter qu'elle semblait
hautaine et froide. En outre, on blmait beaucoup dans le pays ses
courses  cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui
est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosit qui, chez
Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par
les rponses vagues qu'il obtint. Il se rsolut  presser de questions
mademoiselle Bonne, qui seule semblait connatre un peu l'trangre.
Jusque-l, Bonne avait dtourn la conversation lorsqu'il s'tait agi de
sa mystrieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui rpondit avec
un peu d'humeur:

Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractre de mademoiselle de
Fougres, il ne lui plat pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne
le montre pas. Elle m'a prie, une fois pour toutes, de ne jamais redire
 personne un mot de nos conversations, quelque puriles et
indiffrentes qu'elles pussent tre. Il y a bien des choses dans son
caractre que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que
moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et
que j'aime de toute mon me.

Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. Si vous
voulez que je vous dise ma pense, chre voisine, reprit-il, vous saurez
que je doute fort de votre intimit avec mademoiselle de Fougres. Je
croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanit, je ne dis pas
 tre lie avec notre future chtelaine, mais  tre la seule
confidente d'une personne si rserve dans sa conduite et dans ses
paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue
s'expriment ces panchements de vos mes, car mademoiselle de Fougres
ne sait pas,  ce que l'on dit, assembler trois phrases de la ntre.

Mais cet artifice ne russit point. Bonne se prit  sourire et lui
rpondit: tes-vous bien sr que je ne sache pas l'italien? Il fut
impossible d'en obtenir autre chose.




VI.


Par une belle matine du printemps de 1825, Simon tant sorti avec son
fusil donna la chasse  un de ces milans de forte race qu'on trouve dans
la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui,
ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en
emparer dans le nid les lvent et les habituent  chasser les souris de
la maison. Ils deviennent trs-familiers et trs-doux. J'en ai vu un qui
prenait trs-dlicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi,
en l'effleurant de ce bec terrible dont il dchirait les lapereaux et
les couleuvres.

Simon, ayant cru blesser lgrement sa proie, la vit s'loigner et se
perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa
par la mme gorge; et comme il pensait  toute autre chose, il vit tout
 coup mademoiselle de Fougres qui descendait prcipitamment la colline
au-dessus de lui, en lui criant: Arrtez-le, arrtez-le! il est  vos
pieds! Il crut qu'elle avait laiss chapper son cheval et se pencha
sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperut rien, et, reportant ses
regards sur mademoiselle de Fougres, il vit qu'elle venait  lui en
courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantes.
Soit l'effet de la compassion qu'prouve un noble coeur  l'aspect de la
souffrance, soit la douleur de voir une si belle crature en cet tat,
Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait
de faire une chute de cheval. Il s'lana vers elle pour la secourir;
mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint
anim d'un clat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un
rire juvnile, elle lui montrait une touffe de bruyres vers laquelle
elle se htait d'arriver en criant: Il est l! courez donc dessus!
Avant que Simon et pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'lana
sur sa proie et jeta dessus son charpe de soie, que l'oiseau mit en
pices en se dbattant. C'tait le milan royal que Simon avait dmont
le matin, et qu'il avait perdu. Il se hta de faire cesser le combat
furieux qu'il livrait  la jeune amazone, et dans lequel tous deux
montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renvers
sur le dos, se dfendait avec dsespoir des ongles et du bec; la jeune
fille, malgr les blessures qu'elle recevait, s'obstinait  le saisir et
semblait rsolue  se laisser dchirer plutt que de renoncer  sa
conqute. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le
prenant par le bec, le prsenta  mademoiselle de Fougres. Accable de
fatigue, elle s'tait jete sur la bruyre, et son coeur palpitait si
fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle tait dj
redevenue ple. Simon jeta le milan  ses pieds, et, s'agenouillant prs
d'elle avec vivacit, lui demanda si elle tait grivement blesse.

Je n'en sais rien, rpondit-elle, je ne crois pas.

--Mais vous tes couverte de sang?

--Bah! c'est le sang de cette bte rebelle.

--Je vous assure qu'elle vous a dchire; vos gants sont en lambeaux.

Sans attendre sa rponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses
gants avec prcaution, il vit qu'elle avait reu des entailles
profondes.

Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix mue et
cherchant  l'tancher.

--Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperue. Je voulais l'avoir et je
le tiens.

--Mais vous souffrez; vous tes ple.

--Non, je suis essouffle.

--Vous tes blesse au visage.

--Oh! vraiment? le combat aurait-il t si acharn? Eh bien! c'est bon;
je suis d'autant plus fire de la victoire, quoique, aprs tout, c'est 
vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a
chapp. Je ne sais ce qui serait arriv si je ne vous eusse pas
rencontr. Maintenant, il faut voir s'il est bless mortellement.
J'espre que non.

--Il faudrait voir d'abord si vous n'tes pas blesse vous-mme auprs
de l'oeil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau?

--Bah! ce n'est pas ncessaire. Je ne sens aucun mal.

--Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous
aiderai  descendre; je porterai ce vilain animal, qui mriterait bien
que je lui tordisse le cou.

--Oh! ne vous avisez pas de cela, s'cria la jeune fille; j'ai pay sa
conqute de mon sang: j'y tiens.

Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Prs de son lit, un rocher 
pic s'levait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider
la chasseresse  le franchir; mais, ddaignant de poser sa main dans la
sienne, elle sauta avec l'agilit superbe d'une nymphe de Diane. Elle
tait si belle de courage et de gaiet que Simon lui pardonna le reste
de fiert que conservaient jusque-l ses manires. Peut-tre mme
trouva-t-il en cet instant que c'tait chez elle un attrait de plus. Son
me tait trop ardente pour ne pas s'lancer tout entire vers cette
noble cration; il tait comme hors de lui-mme et ne songeait pas
seulement  s'expliquer le dsordre de ses esprits. Lui, dont les
motions avaient toujours t si concentres et les manires si graves
que sa mre elle-mme en obtenait rarement un baiser, il se sentait prt
maintenant  entourer cette jeune fille de ses bras et  la presser
contre son coeur, non avec le trouble d'un dsir amoureux (il tait loin
d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un
enfant bless; c'tait un caractre trop imptueux, un coeur trop chaste
pour subir la contrainte d'une vaine timidit ou pour accepter celle des
prjugs, lorsqu'il tait vivement mu. Il prit le mouchoir de
mademoiselle de Fougres, le trempa dans l'eau et se mit  lui laver les
tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicit, qu'elle,  son
tour, sentit sa mfiance et sa rudesse habituelles cder  l'ascendant
d'une irrsistible sympathie. Dieu merci! vous n'tes pas blesse au
visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes
ensanglantes que l'insens vous aura fait ces taches; mais vos mains!
laissez-les tremper dans l'eau... laissez-moi les voir... il y a
vraiment beaucoup de mal!... Et Simon, qui avait la vue courte, se
baissant pour les regarder, en approcha ses lvres avec un entranement
incroyable. Mademoiselle de Fougres retira brusquement ses mains et
fixa sur lui ce regard svre qui l'avait choqu  la premire
rencontre. Mais cette fois il trouva sa fiert lgitime; ses yeux lui
firent une rponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle
s'adoucit tout  coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai:

Vous avez du sang sur les lvres, et savez-vous bien quel sang?

--C'est du sang aristocratique, rpondit Simon, mais c'est le vtre.

--C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est
du pur sang rpublicain. tes-vous digne de porter un pareil cachet sur
la bouche?

--Juste ciel, s'cria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne
encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il
en retombant  genoux prs d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'tes
pas rpublicaine; vous ne pouvez pas l'tre.

--Apprenez, rpondit-elle, que je suis d'un pays o on ne peut pas
cesser de l'tre  moins de se dgrader. Notre rpublique a dur plus
que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais
sachez que nous savons har nos tyrans, nous autres. Un Vnitien, 
moins d'avoir abjur sa patrie, ne baiserait pas la main d'une
Allemande, tandis que vous tes  genoux prs de moi, que vous croyez
monarchique.

--Je sais que vous tes belle comme un ange et brave comme un lion, et 
prsent que je vous sais rpublicaine, je baiserais vos pieds si vous me
le permettiez.

--Vous tes forts en beaux discours sur la libert, vous autres,
reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre: _Pi
fatti che parole_. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on
nous croit crass parce que nous le portons en silence; mais on ne sait
pas ce que sera notre rveil quand l'heure sera venue.

--Je crains qu'elle n'arrive pas plus tt pour vous que pour nous,
rpondit Simon; si toutes les mes italiennes taient aussi courageuses
que la vtre, si tous les coeurs franais taient aussi convaincus que le
mien, nous ne subirions pas la honte des lois trangres.

--Esprons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment
de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon pre?

--Mais, dit Simon un peu embarrass, je n'ai pas l'honneur de le
connatre.

--Il vous a engag plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous
refus?

--Vous savez combien mes opinions diffrent des siennes, et vous me le
demandez?

--Mon pre n'a point d'opinions politiques, rpondit brusquement Fiamma;
et,  cause de cela, il serait dsobligeant autant qu'inutile de
discuter avec lui. C'est un homme trs-doux et trs-poli; et si les gens
de bien ne s'loignaient pas de lui  cause de ses prtendues opinions,
il ne serait pas rduit  remplir son salon de cette canaille qui s'y
trane  genoux.

--Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre pre
les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine  croire
qu'ils fussent aussi empresss  lui rendre hommage.

--Sans doute, si mon pre avait assez de force pour comprendre ses
vritables intrts et sa vritable dignit, il aurait en France un beau
rle  jouer. Mais votre noblesse franaise est dmoralise; vous l'avez
si maltraite qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi
que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un
ennemi: l'tranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il
choisirait si le temps tait venu de marcher au combat. Nous sommes
familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et
il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profit de
nos dpouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait
nous dpouiller encore. Mais nous sommes ruins, et nous n'en valons que
mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai
vu souvent perdre en mrite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc
pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Fline, et ne vous
pressez pas de faire servir votre intelligence  votre bien-tre.

--C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez
votre pre dans la socit de ceux qui y vont, rpondit Simon, et je
suis malheureux de vous connatre  prsent; car j'aurai souvent la
tentation de m'exposer au blme de ceux qui pensent bien.

--Si cela doit tre, il faut rsister  la tentation, reprit la jeune
fille avec l'air grave et assur qui lui tait habituel; mais dans peu
de jours nous serons installs  Fougres, et je pense bien que vous
pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espre que mon pre se
rservera chaque semaine des jours de libert, o les gens de coeur
pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du
moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de
ma capture; il faut que vous lui rendiez le mme service qu' moi, et
que vous examiniez ses plaies.

Simon obit, soigna le captif bless, et procda sur-le-champ 
l'amputation de l'aile brise; aprs quoi il l'enveloppa d'un linge
humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur  le
porter lui-mme au chteau ds qu'il serait guri et apprivois.

Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider  chercher mon
cheval, que j'ai abandonn dans le bois.

--Je cours le chercher, et je vous l'amnerai ici, rpondit Simon.

--Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos ides
franaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir.

--Selon mon coeur et selon ma raison, je suis votre ami le plus
respectueux et le plus dvou, rpondit Simon. Dites-moi de quel ct
vous avez laiss _Sauvage_.

--Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il
n'obit qu' ma voix ou  celle de mon serviteur; et puisque vous tes
mon ami...

--Je suis  la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre
mon bras?

--Ce n'est pas la coutume de mon pays, rpondit Fiamma. Chez nous, les
femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un dfenseur. Le peuple ne les
coudoie pas. Nous sortons seules et  toute heure. Personne ne nous
insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous
distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un
mchant pays que votre France. J'espre que vous valez mieux qu'elle.

--Faites une rvolution en Italie, rpondit Simon, et j'irai m'y faire
tuer sous vos drapeaux.

Tout en parlant ainsi ils arrivrent  la lisire du bois. Fiamma appela
son cheval  plusieurs reprises, et bientt il fit entendre le bruit de
son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetes,
Simon l'aida  monter et la conduisit jusqu' l'entre du vallon en
tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils changrent, en peu de
paroles, les confidences de toute leur vie. C'tait une histoire bien
courte et bien pure de part et d'autre. Ils taient du mme ge. Fiamma
avait chri sa mre comme Fline chrissait la sienne. Depuis qu'elle
l'avait perdue, elle avait vcu  la campagne dans une villa que son
pre avait achete entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes.
L, Fiamma s'tait habitue  une vie active, aventureuse et guerrire,
tantt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantt bravant
la tempte sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'ide
romanesque qu'un jour peut-tre elle pourrait faire la guerre de
partisan dans ces contres dont elle connaissait tous les sentiers.
L'absence de M. de Fougres, qui tait venu en France pour racheter ses
terres, l'avait laiss matresse de ses actions, et son indpendance
naturelle avait pris un dveloppement qu'il n'tait plus possible de
restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son pre tait seul
capable de lui dicter des lois; elle avait obi  ses ordres en quittant
l'Italie avec une gouvernante. Aprs peu de mois de sjour  Paris, elle
tait venue s'tablir  Guret, en attendant qu'elle s'tablt 
Fougres.

Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son rcit.
Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon
sauvage, qui me rappelle certains sites  l'entre de mes Alpes chries,
que dans vos villes prosaques et dans ce pandmonium sans physionomie
et sans caractre que vous appelez votre capitale, et que vous devriez
appeler votre peste, votre abme et votre flau. Maintenant, adieu; je
vous prie d'appeler notre milan _Italia_, de ne pas oublier que nous en
avons fait la conqute ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un
vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de franais; je ne
me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royaut qui ont
bais le knout des Cosaques et le bton des caporaux schlagueurs de
l'Autriche.

--Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est
une noble crature qui n'obit qu' vous.

--Et qui ne m'obit que par amiti, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas 
son sabot, et donnez-moi une poigne de main: _E viva la liberta!_

Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au
galop. Simon baisa encore ce sang gnreux et essuya ses doigts  nu sur
sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tte
dans ses mains, il resta veill jusqu'au matin dans un tat d'ivresse
impossible  dcrire.




VII.


Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette
aventure. Aucune rflexion fcheuse ne pouvait trouver place au milieu
de son enivrement. Les mes les plus fortes sont les plus spontanment
vaincues et les plus compltement envahies par une passion digne
d'elles. En elles, rien ne rsiste, rien ne se dfend de l'enthousiasme,
parce que leur premier besoin est de chrir et d'admirer. Les conseils
de la prudence et de l'intrt personnel sont touffs par ce besoin
d'amour et de dvouement qui les dborde.

Mais, aprs les lans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon
sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance  la source qui
l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougres; tout
ce qui n'tait pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mre lui
avait uniquement et exclusivement inspire jusque-l s'affaiblissait
elle-mme sous les tressaillements convulsifs de son coeur impatient. Il
s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord  l'teindre;
mais plusieurs jours couls sans revoir Fiamma portrent son dsir  un
tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la ncessit de le
combattre.

Simon ne s'tait pas beaucoup inquit jusque-l de ce qu'il prouvait.
Il n'avait pas encore aim, il ne savait pas  quel ennemi il avait
affaire; il s'imaginait qu'il triompherait ds qu'il serait bien rsolu
 triompher, ds qu'il lui serait prouv que les souffrances de cet
amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la
rflexion  son secours. Il se demanda sur quelle certitude tait fonde
cette admiration extatique qui absorbait toutes ses penses, quel lien
durable quelques paroles changes avec cette jeune fille pouvaient
avoir ciment. En quoi s'tait-elle montre grande, forte, magnanime,
brave, sincre? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de
proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tte pour des ides gnreuses
dont l'application serait peut-tre au-dessus de la porte de son
caractre.

Mais, hlas! toutes les rflexions de Simon manqurent leur but; et ses
armes tournrent leur pointe contre son coeur. Plus il y songeait, plus
Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'tait pas un enfant,
la femme qui se condamnait au silence et  la feinte depuis six mois
plutt que d'changer ses nobles penses avec des tres indignes de la
comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa dfiance
stoque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse
et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement,
et sa langue s'tait dlie comme par magie. Elle lui avait dit le
secret de son me, le mystre de sa vie; et elle ne lui avait pas
seulement recommand le silence, tant elle semblait sre de sa
discrtion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait
pour ressentir l'amiti srieuse et l'estime tranquille. Avec quel
dvouement une telle crature n'tait-elle pas capable de braver la mort
pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait
dchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les
sductions d'aucune vanit n'taient capables de l'entraner,
puisqu'elle s'tait fait un genre de vie entirement en dehors de celui
que la fortune de son pre semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les
salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les
flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingnu de la douce
mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris,
ds le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin cach
sous le voile de cette mystrieuse Isis; comment cette voix gnreuse
qui avait prononc avec un accent si ferme le mot d'_honneur_  son
oreille n'avait pas veill jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment
d'une fraternit sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une
femme comme elle tait la ralisation d'un si beau rve, qu'en touchant
 cette ralit on n'osait pas encore y croire.

Simon ne songea plus  lutter contre son admiration, mais il rsolut de
s'efforcer  en modrer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait
impossible dsormais de faire attention  aucune autre femme; mais il se
disait que la socit ayant pos une barrire insurmontable entre
celle-l et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprs d'elle.
Mademoiselle de Fougres tait indpendante par son caractre et par sa
position. Elle tait majeure, et sa mre, disait-on, lui avait laiss de
quoi vivre. Mais Simon et rougi de rechercher la main d'une riche
hritire. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier,
elle devait s'imaginer ncessairement qu'il avait des vues de sduction
mprisables. L'ide seule que l'opinion publique et pu lui attribuer
ces sentiments le faisait frmir de colre et de honte. Il prit donc la
ferme rsolution, au cas mme o mademoiselle de Fougres accorderait
plus d'attention  son dvouement qu'il n'tait raisonnable de s'y
attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse
amiti. Pour cela, il ne fallait pas tre surpris par ces motions
irrsistibles qui l'avaient domin auprs d'elle. Simon espra en avoir
la force; mais, pour y parvenir, il se dcida  s'loigner pendant
quelque temps des lieux qui lui retraaient trop vivement cette scne
d'enchantement. Il partit pour Nevers, o un tudiant de ses amis,
rcemment reu avocat, l'appelait pour fter son installation.

Pendant ce temps, le comte de Fougres vint prendre possession de sa
nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop  lui faire payer une
sorte de _denier  Dieu_ pour lui pargner de nouvelles ftes et de
nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il
s'excuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en
dsirant de tout son coeur que leur vive affection se refroidt un peu 
son gard. Ce n'tait pas l le moyen. Il fut ft, chant, compliment,
aubad encore une fois de cornemuse, bombard encore une fois de
ptards. Il se comporta en bon prince, donna une quantit exorbitante de
poignes de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village,
varia  l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses
rponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes
conversations avec une patience vanglique, baisa enfin, comme disait
potiquement M. Parquet, le bas de la robe de la desse _Incongruit_,
et, s'tant fait souverain populaire autant que possible, alla se
coucher bris de fatigue, infect de miasmes proltaires, et supputant
dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de
fonds en affabilit paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et
diminuerait les gages de ceux-l.

Mademoiselle de Fougres montra un caractre qui fut dcidment tax de
hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes
ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son pre ne
put faire plier cette franchise sauvage devant les considrations
politiques de sa situation; elle avait une manire muette et
respectueuse de lui rsister qui le brisait comme une paille, lui,
mesquin d'ides, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne
pouvait rgner sur cette me de fer que par la conviction, et que
prcisment la puissance de conviction lui manquait. Dsesprant de
corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou
de se taire.

Quelques jours aprs ces ftes extraordinaires, la fte patronale du
village arriva. M. de Fougres tait parti la veille pour une foire de
bestiaux dans le Bourbonnais; car,  peine investi de sa dignit de
chtelain, il tait redevenu commerant. De tous les personnages qui lui
avaient tmoign leur zle, un seul croyait n'avoir pas assez pli le
genou devant son nom et devant son titre. C'tait le cur, jeune homme
sans jugement et sans vraie pit, qui, ayant lu je ne sais quelle
chartre ecclsiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulire 
la premire occasion. Le jour de la fte patronale, le sacristain fut
dpch auprs de mademoiselle de Fougres pour la prier de ne pas
manquer d'assister  la bndiction du saint sacrement. Ce message
tonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva trange qu'un prtre
s'arroget le droit de lui tracer son devoir de cette manire. Nanmoins
elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son
ducation lui rendait sacr. Mais, redoutant quelque embche dans le
genre de celles qu'elle avait su viter jusque-l, elle ne monta pas 
la tribune rserve aux anciens seigneurs de Fougres, tribune place en
vidence  la droite du choeur, et que le cur avait fait dcorer  ses
frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les
vpres fussent commences, et, se glissant dans l'glise sous le costume
le plus simple, elle se mla  la foule des femmes qui, dans ces
campagnes, s'agenouillaient sur le pav de l'glise. Elle dtestait les
adulations faites  une classe quelconque, mais elle pensait que devant
Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilit.

C'est en vain qu'elle esprait chapper au regard investigateur du cur
ou  celui du sacristain qui tait charg de la dcouvrir. L'glise
tait fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient
spares des hommes et rassembles dans une des nefs. Entre le
_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle rserv 
l'officiant pour revtir ses ornements pontificaux, le sacristain
traversa la foule fminine et vint supplier mademoiselle de Fougres, de
la part du cur, de prendre une place plus convenable  son rang. Sur
son refus de monter  la tribune, l'opinitre desservant fit apporter
auprs de la balustrade qui spare les deux sexes,  l'entre du choeur,
un fauteuil et un coussin, comme il et fait pour son vque. Il pensait
que mademoiselle de Fougres ne rsisterait pas  cette honorable
invitation, et il se dcida  monter  l'autel.

Pendant ce temps, les rangs de femmes qui sparaient mademoiselle de
Fougres du fauteuil insolent s'taient entr'ouverts, et tous les
regards la sollicitaient pour qu'elle daignt en prendre possession. La
seule Jeanne Fline, un peu distraite de sa fervente prire et
profondment choque dans son sens droit et incorruptible de ce qui se
passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle
de Fougres ce regard o l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse
brillaient au milieu des ravages de l'ge et de la douleur. Fiamma la
vit et reconnut la mre de Simon,  une lointaine analogie de traits, 
une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle
Parquet vanter le mrite de cette femme, elle avait dsir rencontrer
l'occasion de la connatre. Elle soutint donc son regard et lui exprima
par le sien qu'elle tait prte  entrer en communication avec elle.

Madame Fline, hardie et ingnue comme la vrit, lui adressa aussitt
la parole pour lui dire  demi-voix: Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce
que votre conscience vous ordonne de faire?

--Ma conscience, rpondit Fiamma sans hsiter, m'ordonne de rester ici,
et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est
due.

Jeanne Fline s'attendait si peu  cette rponse qu'elle resta
stupfaite.

Mademoiselle de Fougres n'tait pas une personne que l'on pt accuser,
comme son pre, de courtiser la popularit. On lui reprochait le dfaut
contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle tait reste
mle  la foule depuis le commencement de la crmonie. Enfin son
visage s'adoucit; et, rsistant  Fiamma qui voulait la conduire au
fauteuil, elle lui dit:

Non pas moi: il me sirait mal de prendre une place d'honneur devant
Dieu qui connat le fond du coeur et ses misres. Mais voyez! la doyenne
du village, celle qui a vu quatre gnrations, et qui d'ordinaire a une
chaise, est ici par terre. On l'a oublie  cause de vous aujourd'hui.

Mademoiselle de Fougres suivit la direction du geste de Jeanne, et vit
une femme centenaire  laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte
de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec
l'aide de madame Fline, elle l'aida  se relever et  s'installer sur
le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien  ce qui se
passait, et remerciant d'un signe de sa tte tremblante. Mademoiselle de
Fougres se mit  genoux sur le pav auprs de Jeanne, de manire  tre
entirement cache par le dossier du grand fauteuil sur lequel la
doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de pit que par habitude,
s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.

Cependant le cur, qui n'avait pas la vue trs-bonne et qui savait
d'ailleurs que le regard baiss convient  la ferveur de l'officiant,
aperut confusment une femme coiffe de blanc sur le fauteuil. Il pensa
que sa ngociation avait russi et se mit  officier tranquillement;
mais lorsqu'au moment rserv  l'explosion de son vaste projet, aprs
avoir descendu les trois marches de l'autel et s'tre mis  genoux pour
encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avana
vers le fauteuil pour rendre le mme honneur  mademoiselle de Fougres,
selon les us et coutumes de l'ancienne fodalit, il s'aperut de sa
mprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis
que toute la congrgation des fidles, l'oeil ouvert et la bouche bante,
se demandait la cause des honneurs insolites rendus  la mre Mathurin.

Le jeune cur ne perdit point la tte, et, voyant que mademoiselle de
Fougres avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette
aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se
retourna vivement de l'autre ct et se mit  encenser la tribune
seigneuriale, comme pour rendre  cette place vide les honneurs dus au
titre plus qu' la personne. Tout le village resta bahi, et il fallut
plus de six mois pour faire adopter la vritable version de cet
vnement aux commentateurs extnus de recherches et de discussions.
Les parents de la mre doyenne ne manqurent pas de dire qu'elle avait
t bnie en vertu d'un ancien usage qui dcernait cette prfrence aux
centenaires, et que M. le cur avait trouv dans les archives de la
commune. Quant  elle, comme elle tait  peu prs aveugle et dormait
plus qu' demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille
avait le bonheur d'tre ferme pour jamais  toutes les paroles humaines
et  tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait
t encense.

Depuis cette aventure, Jeanne Fline conut une haute estime pour
mademoiselle de Fougres; et, au lieu d'viter de parler d'elle comme
elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec
intrt sur le caractre de sa noble amie. Bonne avait tant de respect
pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispense
avec elle du secret que Fiamma lui avait impos. Elle lui confia les
sentiments gnreux et les vertus vraiment librales de cette jeune
fille, et lui dit le dsir qu'elle avait tmoign de la connatre.
Malgr le plaisir que la bonne Fline ressentit de ces rponses, elle se
dfendit de faire connaissance avec la chtelaine. Comment voulez-vous
que cela se fasse? rpondit-elle. Son pre trouverait mauvais sans doute
au fond du coeur qu'elle vnt me voir; et quant  moi, je ne saurais
aller demander  ses domestiques la permission de l'approcher.
J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma
satisfaction de sa conduite  l'glise. Sans la sagesse de cette enfant,
M. le cur, qui est vraiment trop lger pour un ministre du Seigneur,
et offens la majest de Dieu par un vritable scandale.

Madame Fline tant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas
attendre. Un matin que mademoiselle de Fougres passait devant sa cabane
pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penche sur sa
petite fentre  hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La
bonne dame tait occupe  faire manger dans sa main le milan royal.

Bonjour, Italia! dit Fiamma en passant.

Madame Fline releva la tte, et, charme de voir la jeune fille, elle
lia conversation avec elle. L'ducation et la sant de l'oiseau taient
un sujet tout trouv.

Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai
dit  personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous
l'avez prononc, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car
c'est mon fils qui l'a rapport de la montagne.

--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hrissons, reprit Fiamma.

--Vraiment! vous le savez? s'cria Jeanne. Vous l'avez donc rencontr 
la chasse?

--Et j'ai mme chass avec lui ce jour-l, rpondit mademoiselle de
Fougres. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur,
ajouta-t-elle en donnant une petite tape  l'oiseau; et c'est M. Simon
qui nous a servi de chirurgien  tous deux.

--En vrit!... Oh!  prsent, dit madame Fline en secouant la tte
avec un sourire, je comprends l'amiti qu'il portait  ce gourmand, et
pourquoi il m'a tant recommand en partant d'en avoir soin. Allons!
maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous tes telle
que vous semblez tre, je vous aime, vous!

--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agrable, rpondit Fiamma en
portant vivement  ses lvres la main ride que lui tendait Jeanne.
Puis, comme si ce mouvement imptueux et trahi quelque secrte pense
de son coeur, elle rougit et garda le silence. Fline ne pouvait
interprter cette motion: elle se mit tout de suite  lui parler du
cur et de la doyenne, de la rpublique et de la monarchie, de la
religion, de tout ce qui l'intressait, et par-dessus tout de son fils.
Mademoiselle de Fougres fut tonne du sens profond et mme de la grce
spirituelle et nave de cet esprit suprieur, vierge de toute corruption
sociale. Elle n'avait pas cru qu'il ft possible de joindre si peu de
culture  tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et
bientt d'enthousiasme; car autant Fiamma tait indomptable dans ses
antipathies, autant elle tait passionne dans ses amitis. C'est en
effet un magnifique spectacle pour une me tourmente de l'amour du beau
et contriste par la vue du laid, que celui d'une organisation assez
riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de
Dieu et d'elle-mme. En peu de jours une affection profonde, une
sympathie complte s'tablit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de ct
l'une et l'autre les entraves de ces considrations sociales faites pour
le vulgaire, elles se lirent troitement, et Jeanne passa autant
d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en
passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle
Parquet se joignit souvent  leurs entretiens, et sa jeune amie lui
apprit  connatre madame Fline. Jusque-l Bonne n'avait respect en
elle qu'une solide vertu, une admirable bont; elle ignorait qu'il y et
aussi  admirer une haute intelligence. Elle s'tonna d'abord de voir
que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne
s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait
jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible tait la
source de toute sagesse et de toute posie; que l'esprit de ces pages
divines s'tait incarn dans la personne de Jeanne, dont toutes les
paroles, comme toutes les penses, avaient la grandeur et la simplicit
des saintes critures. L'me de Bonne fit elle-mme un progrs dans le
contact de ces deux mes suprieures  la sienne, non en bont, mais en
vigueur.




VIII.


Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air tant fort chaud au dehors, et
la cabane de Fline remplie d'une agrable fracheur, ces trois femmes
taient runies dans une douce intimit. Jeanne, enfonce dans son vieux
fauteuil, roulait un cheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia,
perche sur le piveau du dvidoir, et conservant encore un peu
d'irritabilit, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux,
allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts
de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait
tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Fline,
dont le caractre tait si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer.
Quant  mademoiselle de Fougres, fatigue d'une course rapide qu'elle
avait faite avec Sauvage dans la matine, elle s'tait assise sur une
botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cdant au bien-tre que lui
apportaient la fracheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix
qui lisait, elle s'tait laisse aller au sommeil. Jeanne, semblable 
la vieille Nomi, avait attir sur ses genoux la tte de cette fille
chrie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement
et pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers;
on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le
soleil, glissant  travers le feuillage de la croise et tombant en
poussire d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma,
lui montra d'abord le dernier objet qu'il dt s'attendre  rencontrer
dans sa cabane et sur le giron de sa mre. Il venait de faire bien des
efforts depuis trois mois pour chasser de son me l'image de cette
femme, et c'tait l qu'il la retrouvait! Il crut rver, resta quelques
instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il
murmura une parole que ni sa mre ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O
fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le
premier artifice de sa vie.

L'amour n'est que magie et divination. Elle vit  travers ses paupires
abaisses et frmissantes de curiosit l'motion et la joie mle de
consternation qu'prouvait Simon. Madame Fline, poussant un cri de
joie, avait tendu les bras  son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher,
jugea qu'il tait temps de se rveiller: elle prit le parti de soulever
sa tte et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mre. Oh!
dit la bonne femme, vous voil un peu tonn, Simon! vous me pensiez
trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voil que
je suis devenue mre de deux filles en votre absence.

--Vous tes heureuse, ma mre, rpondit-il; mais moi, me voil humili;
car je ne suis pas digne d'tre leur frre.

--Je ne sais pas si Bonne est superbe  ce point de ne vouloir pas
reconnatre votre parent, dit mademoiselle de Fougres en lui tendant
la main; mais, quant  moi, j'avais dj sign avec vous un pacte de
fraternit d'opinions. Simon ne put rien rpondre. Il lui pressa la
main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il et pu dire; et
pour se donner de l'aplomb, il demanda  Bonne la permission de
l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amiti
enorgueillit Bonne comme une prfrence; elle ne connaissait rien aux
roueries ingnues de la passion.

Madame Fline s'empressa de questionner son fils sur sa sant, sur la
fatigue, sur la faim qu'il devait prouver. Il demanda  manger, afin
d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son
dsordre. Un champion qui s'est prpar longtemps  un rude combat, et
qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et dj matre du champ de
bataille, n'est pas plus boulevers et embarrass de son rle que ne
l'tait Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider
Jeanne  rassembler quelques aliments et  les servir sur une petite
table. Voulant marquer son affection  sa manire, l'excellente fille
alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout
empresse, sans songer que les hommes s'prennent plus volontiers d'une
chimre que d'un bien qui s'offre de lui-mme.

Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougres  Simon, qui ne fasse
rien pour vous ici. Vous tes comme Jsus arrivant chez Marthe et Marie.
Je suis celle qui se tient tranquille  couter le Seigneur, tandis que
l'autre travaille et se dvoue.

--Et cependant, rpondit Simon, le Seigneur prfra Marie, et conseilla
 sa soeur de ne pas prendre une peine inutile.

--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougres
avec sa brusquerie accoutume. On dirait que vous craignez une mchante
application de vos paroles.

--Oh! j'espre qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! rpliqua
mademoiselle Bonne en riant.

--Mais voulez-vous que je vous aide, chre amie? dit mademoiselle de
Fougres. Ce ne sera pas pour faire ma cour  _monsignor Popolo_, je
vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_.

--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, rpondit Bonne,  qui
sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop
fines pour les soins du mnage.

--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi tranez-vous ce seau d'eau
avec tant de gaucherie, ma petite?

--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un
demi-pouce? rpondit l'autre jeune fille d'un air de dfi.

--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le
mme ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me
faites peine.

Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva
de terre et le posa sur la table.

Oh! la force et le courage du lion de Venise! s'cria Simon avec
chaleur.

Bonne fut un peu pique.

Ne vous fchez pas, cher ange, dit Fiamma  son amie; la prudence des
serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant
 cela, ajouta-t-elle en tendant son bras blanc et l'orme comme du
marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de diffrence entre mes
muscles et les vtres qu'entre vos collines de la Marche et nos
montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges
pis de mas. Allons, Bonne, c'est vous qui tes la dogaresse; je suis
la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe  mon tour; vous tes Marie.
Le Seigneur vous bnira; je vous cde mes droits. Mais chut! voici
madame Fline; ne disons pas de lgrets sur des choses aussi saintes;
elle nous gronderait et elle ferait bien.

Tandis que Simon se condamnait  djeuner, quoiqu'il ft trop oppress
pour en avoir envie, que Bonne, assise  table entre lui et madame
Fline, feignait d'couter la relation de son voyage avec curiosit,
afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain
d'orge; tandis que mademoiselle de Fougres jouait avec Italia et
luttait avec elle d'attitudes imprieuses en la contrefaisant et en
imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumire.

_Bravi tutti!_ s'cria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel
est favorable aux braves gens. Et aprs avoir embrass tendrement son
filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougres avec assez de
grce pour montrer qu'il avait t faire un tour de promenade 
Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'oeil perspicace de
l'un  l'autre: Y a-t-il longtemps que vous n'avez reu de nouvelles de
monsieur votre pre, belle demoiselle? demanda-t-il  Fiamma d'un air
trs-significatif.

Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un
brasier. Il tait en train de se laisser aller  de nouveaux
enchantements; le seul nom du comte rveilla en lui mille rflexions
pnibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougres, pour savoir
si elle avait quelque apprhension du retour de son pre; mais la noble
harmonie de ce visage n'tait jamais trouble par des craintes lgres.

Je l'attends demain, rpondit-elle tranquillement; mais il se pourrait
cependant qu'il ft dj de retour, car il est si actif en toutes choses
qu'il part et revient toujours plus tt qu'il ne l'avait projet.

--Et s'il tait  cette heure au chteau? fit observer Simon, incapable
de matriser son inquitude.

--Il y serait sans doute occup dj de mille soins, rpondit-elle, et
plus press de compter avec son rgisseur que de toute autre chose.

Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle
mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au
chteau. Ds qu'ils furent sortis de la chaumire: Pourquoi ne
m'avez-vous pas appris tout franchement que mon pre tait arriv? lui
dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?

--En vrit! fit l'avou. Fin contre fin...

--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments rciproques,
interrompit la ptulante Fiamma. Voyons, mon cher sigish, que
signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?

--J'ai dans l'esprit, rpondit Parquet d'un ton doux et paternel, que
vous avez cout un peu trop votre bon coeur durant cette dernire
absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Fline est un ange de
vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'tre sa
fille. Simon est un digne jeune homme qui mriterait de Dieu la faveur
d'avoir une soeur telle que vous; mais votre pre qui n'entend rien aux
relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient,
blmera certainement votre intimit avec cette famille de paysans. Il
n'et pas approuv que vous vissiez madame Fline sur le pied d'galit,
comme vous le faites;  plus forte raison maintenant que voici son fils
de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en
cette occasion. Avez-vous rflchi  cela? Ne croyez-vous pas que
dsormais, du moins pendant les semaines du sjour de M. de Fougres au
chteau, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Fline?

--Je sais, mon ami, rpondit Fiamma, que ce serait une conduite
prudente, si tant est que l'intrt personnel doive cder  l'absurdit,
par crainte de querelles; je sais que mon pre, tout en accablant M.
Fline de compliments et de prvenances, le remercierait volontiers de
ne pas rpondre  ses invitations. Malgr sa ponctualit  saluer
profondment madame Fline et  lui demander de ses nouvelles dans la
rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon  ct de la
femme du sous-prfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne l. Il
m'en cotera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses,
et j'entendrai mettre des principes de morale et de biensance qui
feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme  l'ordinaire, je
tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volont sera faite. Ne vous
inquitez donc de rien; mon pre est un homme qu'il faut forcer  bien
agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dner madame Fline 
sa table; chargez-vous d'amener M. Fline  lui rendre visite.

--Mais vous tenez donc bien  la socit de ces Fline? demanda M.
Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne
commenait aucune dmarche, si lgre qu'elle ft, sans avoir confess
sa partie.

--J'y tiens comme je tiens  vous et  votre fille, rpondit Fiamma avec
fermet. Si mon pre croyait conforme  ses intrts et  ses prjugs
de m'loigner de vous, pensez-vous que je ne rsisterais pas de toutes
mes forces  cette injustice?

--Vous avez une manire de dire, reprit matre Parquet tout attendri,
qui fait qu'on vous obit aveuglment; vous me feriez fabriquer de la
fausse monnaie. Cependant, avant de vous cder, je veux, ma chre fille,
pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser
quelques reproches. Vous n'avez pas assez de dfrence pour votre pre;
vous lui faites trop sentir votre supriorit... coutez-moi jusqu'au
bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une
parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si
Bonne, avec tout votre respect extrieur, me traitait comme vous le
traitez au fond de l'me, j'aimerais mieux qu'elle m'arracht ma
perruque et qu'elle me la jett au visage, sauf  se rendre ensuite 
mes raisons.

--Ah! monsieur Parquet, s'cria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous
comparer la sympathie de coeur et la conformit des principes qui vous
lient  votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougres et moi? Je
conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de
prudence.

--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voil de
ces mots qui sont cruels  entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que
vous, si gnreuse, si tendre, si dvoue pour nous, vous n'ayez pas
dans le coeur le moindre sentiment d'affection pour votre pre. Moi, je
suis enchant que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime mdiocrement,
et vous, je vous chris comme une seconde fille; mais enfin, cette
clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les dfauts
de celui qui vous a donn le jour...

--Arrtez, Parquet, s'cria Fiamma, et regardez le mal que vous me
faites!

Parquet fut effray de l'altration de son visage et de la pleur
mortelle de ses lvres.

--Eh bien! mon Dieu, s'cria-t-il  son tour, ne parlons plus de tout
cela.

--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, rpondit la jeune fille en faisant
un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas,
ce que je ne dois jamais dire  personne.

--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosit s'veilla vivement.
A-t-il donc eu quelque tort excrable  votre gard? Avez-vous contre
lui des sujets de plainte assez terribles pour touffer la voix du sang?

--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, rpondit-elle. Il y a dans
ma vie un mystre que je ne peux jamais rvler et dont je ne peux me
plaindre qu' la destine. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent
pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon
caractre et ma conduite doivent tre bizarres.

--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites
ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.

Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle
ait une me bien orageuse, ou que ce Fougres soit un bien mchant
cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu l quelque cas
d'inclination contrarie. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est
l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Dcidment, pour
ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne
aux consolations d'une douce philosophie.




IX.


Gouvern entirement par la chre dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de
son caractre absolu et de ses manires impriales l'rudit avou avait
surnomm mademoiselle de Fougres), M. Parquet cda  ses dsirs et se
contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, 
laquelle Fiamma mettait fin par des rticences mystrieuses. Au grand
tonnement de l'avou, madame Fline et son fils reurent au salon du
chteau un accueil tel que, malgr l'extrme fiert de Jeanne et la
mfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner
plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec
mademoiselle de Fougres, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans
craindre de voir ces prcieuses relations interrompues par une
intervention trangre. L'avou, qui seul connaissait  fond le
caractre du comte, avait sujet d'tre plus surpris qu'eux; car il ne
l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses
formes gracieuses et son babil prvenant cachaient une opinitret
inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille tait la seule personne
de son mnage qu'il ne domint point. Toutes les autres taient rduites
 une servilit qu'on et pu prendre pour de l'amour,  voir le ton
patelin dont il leur commandait en prsence des trangers, mais qui
n'tait rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initi aux mystres
de l'intrieur. Il est vrai que Fiamma tait un tre organis pour une
rsistance indomptable. Mais autant notre avou avait jug impossible
que le pre entravt les liberts de la fille, autant il lui avait
sembl certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance
paternelle. Leurs deux existences avaient march cte  cte,
s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs gots, en se
montrant diamtralement opposs, semblaient consacrer irrvocablement ce
divorce de deux tres que la socit avait condamns  vivre sous le
mme toit, et que le sentiment des convenances enveloppait  cet gard
d'un voile impntrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du
moins entam dans cette lutte mystrieuse, M. Parquet se livra  mille
commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne
pouvait se rsoudre tranquillement  ignorer celui-l. Cependant Fiamma,
qui connaissait tous ses faibles et qui dployait toutes les
coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde
sut rsister  sa curiosit et la museler.

Dans les premiers temps, Simon, rsolu  s'observer hroquement, eut
beaucoup  souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonn.
Il se croyait toujours  la veille d'une explosion dont le dnoment
devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu  peu il se rassura.
La conduite et la caractre de mademoiselle de Fougres vinrent  son
aide d'une faon merveilleuse. Soit qu'elle et devin le secret de
Simon et qu'elle employt toute la pudeur de son me  en refouler
l'aveu trop prompt, soit qu'elle portt dans son affection pour lui le
calme d'une sagesse au-dessus de son ge, elle mit dans leurs relations
le charme d'une confiance rciproque. En la voyant tous les jours, Simon
dcouvrit qu'elle possdait au plus haut point la force et la
tranquillit morales qu'excluent ordinairement des facults imptueuses
et des besoins d'activit comme ceux dont elle tait doue. A
l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un
respect et une vnration dont la douceur se rpandit sur toutes ses
penses. Pendant six mois, cette srnit fut si saintement soutenue de
part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un tait bien presque
aussi homme que l'autre, se crurent destins  se chrir toute leur vie
comme deux frres. Mais un vnement important dans leur vie uniforme et
paisible vint rveiller chez Simon l'intensit douloureuse de son amour.

Au retour de l'hiver, M. de Fougres reut la visite d'un parent de sa
dfunte pouse, qui arrivait d'Italie, charg pour lui de valeurs
considrables, ralisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il
voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa proprit. Le comte
n'tait pas homme  accueillir froidement un hte charg d'or, et son
estime pour le marquis d'Asolo tait fonde dj sur la fortune que
possdait ce jeune patricien par lui-mme. Il lui pardonnait d'tre
rpublicain, parce qu'en Vnitie l'opinion rpublicaine n'engage pas 
d'autre dvouement  la cause populaire qu' la haine de l'tranger et 
des actes de rsistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble
caractre de Fiamma de potiser cet esprit libral de ses compatriotes;
mais elle savait bien au fond que la rpublique de Venise tait aussi
loin de son idal politique, que la France constitutionnelle l'tait
encore,  ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien  Simon par
orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce
qu'elle n'et pu lui faire partager ses illusions.

Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez
peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle
un vnement agrable au fond de l'exil. C'tait un bon jeune homme,
extraordinairement cultiv pour un Lombard. Quoique un peu gros, il
tait d'une beaut remarquable: l'expression de son visage tait
sereine, noble et douce; la sant, le courage et l'amour de la vie
brillaient dans ses yeux d'un tel clat qu'on et pu parfois s'y tromper
et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance
et l'estime. Il avait un coeur aimant et sincre, le caractre loyal et
brave, l'imagination vive et toujours prte pour la grande passion,
comme cela est d'usage en son pays. Il tait venu en France pour
s'instruire des choses et des hommes, et il avait tir assez bon parti
de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de
politique, l'amour des aventures, si naturel  vingt-cinq ans, l'avait
pouss en personne  Fougres, o la prsence de sa belle cousine lui
faisait esprer de btir un roman nglig en Italie.

C'tait un de ces hommes un peu corrompus, mais encore nafs, que le
monde entrane, et qui ne sont pas fchs d'y paratre beaucoup plus
rous qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre
aussi srieusement amoureux qu'ils affectent d'tre incapables de le
devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas  oprer ce
miracle. Asolo tait fort capable d'enlever sa cousine si elle et t
aussi vente qu'elle avait pass pour l'tre dans sa province d'Italie,
o ses courses  cheval et sa vie indpendante avaient, comme en Marche,
excit, non le blme, mais le doute et la curiosit de ceux qui ne
voyaient pas de prs sa conduite irrprochable. Il avait assez d'esprit
pour la jouer et la punir s'il l'et trouve habile en coquetterie;
mais, quand il la vit si diffrente de ce qu'il l'avait juge de loin,
quand il la trouva si forte, si prudente, si fire, et en mme temps si
bonne, si franche et si nave, il en devint perdument amoureux; et, au
bout de huit jours passs prs d'elle, il lui et offert, s'il l'et os
dj, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilit  se
prendre  l'amour est le beau ct des mes que le vice entrane
facilement. Elle est plus remarquable en Italie, o les organisations,
plus fcondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier 
l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique  l'hrosme, avec
une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces mes ont plusieurs
caractres opposs qui vivent dans le mme tre en bonne intelligence,
chacun rgnant  son tour. Asolo avait fait assez bon march de son
rpublicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu trait
comme un habit de parade qui, n'tant pas de mode  l'tranger, devait
tre remplac par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit
Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit
ultramontain, et les principes rpublicains retrouvrent de l'loquence
dans sa bouche, grce  cette belle langue italienne, o les lieux
communs ont encore de la pompe et de la grandeur.

Dans les premiers jours il adopta ce rle pour lui plaire; mais avant la
fin de la semaine il tait aussi convaincu que dclamatoire, et sans
aucun doute il et sacrifi son marquisat de Vntie et vers tout son
sang pour un regard de son hrone.

Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle,
crut le voir  son tat normal et le prit en grande amiti. Cependant
elle la lui et fait acheter par quelque malice si elle et connu sa
conduite antrieure dans les salons parisiens.

Le comte de Fougres, enchant de son alli le premier jour, en rabattit
beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit
que cet insens ne le discrditt compltement, d'autant plus que, pour
complaire  sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le prfet et le
receveur gnral dans un djeuner orageux o le bon vin aida  son
loquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inapprciable
qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous galement
capables de dnonciation. Le comte devint ple comme la mort. Il tait
port comme candidat  la dputation, et, s'il avait fait de grand
sacrifices pour racheter son fief, c'tait dans l'espoir d'tre pair de
France un jour, quand le roi daignerait largir les mailles du filet et
donner de l'lasticit aux institutions. Il lui fallut beaucoup
d'habilet pour expliquer  ses htes ce que c'tait que la rpublique
vnitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le
sens aristocratique.

Mais toute chose a son bon ct pour le navigateur habile, attentif au
moindre souffle du vent. Le comte crut bientt s'apercevoir d'une
diffrence extraordinaire dans les manires de sa fille; et, esprant
l'accomplissement d'un miracle dans ses ides, il fit entendre au cousin
qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle tait belle. Sa joie fut
grande quand le marquis lui rpondit clairement qu'il serait le plus
heureux des hommes s'il pouvait flchir l'obstination avec laquelle sa
cousine semblait s'tre voue au clibat, et qu'il suppliait le comte de
lui laisser le temps de prouver son dvouement  cette belle insensible.
La permission de prolonger son sjour  Fougres lui fut accorde
d'autant plus vite qu'il couta fort peu attentivement l'numration des
biens du beau-pre, ce qui montrait le dsintressement d'un homme
vraiment pris et peu chatouilleux sur la rdaction d'un contrat.

Cependant, comme le comte se souvint de l'opinitret avec laquelle
Fiamma avait refus plusieurs propositions de mariage et avec quelle
scheresse elle avait trait  Paris tous les jeunes gens qu'elle avait
souponns d'avoir des prtentions  sa main, il ne regarda pas encore
la partie comme gagne, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa
dclaration.

Les semaines s'coulrent donc pour le marquis d'une manire charmante
au chteau de Fougres. De plus en plus amoureux, il conut beaucoup
d'espoir; car Fiamma lui ayant dit ds le principe qu'elle ne voulait
pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui
tmoigna dsormais une affection sincre. Dans l'attente du succs, le
marquis, un peu impatient, un peu dpit de voir toujours la famille
Fline et la famille Parquet s'opposer  de longs tte--tte avec sa
cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'me et touch de
l'amiti qu'on lui tmoignait, vcut pendant ces jours rigoureux de
l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion  celle du
monde. Fiamma lui avait prsent ses amis du village, et elle avait pri
ceux-ci d'adopter la parent de son cousin. L'esprit enjou,
l'originalit tout italienne de Parquet et la grce modeste de Bonne
charmrent le marquis. Il gota moins Simon, dont les long regards,
tourns sans cesse vers Fiamma, lui donnrent tout de suite  penser.
Mais le calme des manires de celle-ci avec le jeune lgiste et la
comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, ple et
souffrante, avec l'image radieuse que lui prsentait son miroir, le
rassurrent bientt; il tait fat, comme tout Italien jeune et
passablement fait, mais d'une fatuit qui n'a rien d'insolent, et qui se
rsigne d'autant mieux  manquer un succs qu'elle est plus certaine
d'en obtenir beaucoup d'autres.

Quant  la mre Fline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que
l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de
dvote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait
sa vie  jener pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les
malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa
qu'elle tait le ministre des charits, la surintendante des aumnes de
la chtelaine; et, empress de complaire  tout ce qui plaisait 
Fiamma, il se mit  chanter des cantiques  madame Fline. Il avait une
voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous
se taisaient pour l'couter. La bonne Jeanne tait mue jusqu'aux larmes
de cette pure mlodie italienne qu'elle entendait pour la premire fois
de sa vie, et pendant ce temps le marquis se rjouissait de faire
souffrir son ple et silencieux rival.

On prtend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalits
d'amour-propre. J'en appelle  tout homme de bonne foi: est-il un de
nous qui n'ait eu envie de jeter par la fentre un rival assez heureux
pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous
pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa rputation, de son
cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre
matresse s'aperoive de ses avantages? Plus ces avantages sont purils,
plus nous en sommes blesss.

Simon souffrait horriblement. Cette parent, cette familiarit, ce
dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le mme
toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait
naturel que Fiamma et du plaisir  retrouver un parent, un compatriote,
un dbris de sa chre rpublique; mais, lorsqu'il vit cette prtendue
visite se prolonger indfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le
craignit d'abord comme tel; puis il dcouvrit qu'il tait amoureux,
qu'il cherchait  se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie
entrrent dans son coeur.

Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne
pouvait faire  Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret
d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la
vanit du Lombard, il rsolut de s'loigner, sauf  en mourir de
dsespoir.




X.


Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si prcieux
dans les montagnes en hiver, tait monte  cheval avec son parent, et
le hasard les avait conduits  la gorge aux Hrissons, non loin de
l'endroit o l'aventure du milan tait arrive. Fiamma tomba dans la
rverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mlancolie subite, la pressa
de questions. Elle voulut d'abord les luder; mais, comme il insista et
qu'elle avait de l'amiti pour lui, elle chercha quelque sujet de
chagrin sans importance qu'elle pt lui donner comme une confidence pour
le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux  lui dire, si ce n'est que
l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de
tristesse.

Juste ciel! s'cria le marquis, et qui vous empche d'y retourner?

--Mon pre a vendu ses dernires proprits et jusqu' la maison de
campagne que j'aimais. C'est l que ma mre m'avait leve et, pour
ainsi dire, cache, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de
cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnte
industrie. C'est l qu'aprs la mort de cette _malheureuse bien-aime_
j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'tude, le silence et
la prire; mais la destine, qui me condamnait  tre riche, en dpit de
mon mpris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie
jusque-l. Elle a vendu et ras mon ermitage; elle m'a jete dans ce
pays glac, loin des souvenirs qui m'taient chers et chez une nation
que je mprise. Voil pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis
plus heureuse que je ne croyais possible de l'tre  une fille qui a
perdu sa mre. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette
contre; la rigueur de ce ciel mlancolique convient d'ailleurs aux
soucis de mon coeur. J'ai rencontr dans ce village un bonheur inespr.
Ce vallon renfermait des tres qui devaient s'emparer de ma destine, la
fixer, l'asservir et la consoler! Chose trange que les desseins cachs
de la Providence! Qui m'et prdit cela, alors que je gravissais les
rives escarpes de la Piave, et les forts terribles de Feltre, si
chres au vieux Titien?

--_Anima mia_, rpondit le marquis avec sa tendresse d'expressions
italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces
bonnes gens qui ne vous vont pas  la cheville, quelque effort que vous
fassiez pour les lever jusqu' vous. Que le cher comte, votre pre, ait
trouv  satisfaire ses vues d'intrt et d'ambition en revenant ici,
c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traner  sa suite; mais
la nature et la socit, la voix de Dieu et celle du peuple vous
rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractre
viril et magnanime, votre courage hroque, vous tes appele  y jouer
un rle actif...

--Croyez-vous? s'cria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu
sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose  faire pour la libert; si les
seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple
de nos villes, pouvaient se rveiller! Si seulement ces gnreux bandits
de nos Alpes, qui se retranchrent dans les gorges des torrents pour
fermer le passage aux soldats trangers, et qui moururent tous jusqu'au
dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutt que de subir un joug
infme; si ces bandes hroques de contrebandiers et de ptres, auxquels
il n'a manqu que des chefs  la fois puissants et fidles, pouvaient se
ranimer et sortir de leurs cendres parses sous nos bruyres!... Mais
quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne
la fivre.

--Eh bien! ayons la fivre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble soeur,
qu' force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se
lve et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un
patriote,  force de se plaindre comme nous, s'veille et se tient prt
 nous suivre. Les paysans sont prts, je te le dis, cousine. Les hommes
des Alpes n'ont pas chang; leur courage n'a pas plus faibli sous la
verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil.
Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on o s'arrterait
l'avalanche qu'une poigne d'hommes pourrait dtacher? Toi et moi, et
cinq ou six de nos amis qui sont rsolus  me suivre et  m'obir
aveuglment, c'en serait assez pour entraner la premire masse.

--O Ruggier! s'cria Fiamma en crispant la main qui tenait les rnes et
en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait
seulement une lueur d'espoir!... mais, hlas! tout cela est un
cauchemar. Il vous est permis de tenter de le raliser; mais moi,
misrable! ce dtestable accoutrement de femme, qui me comprime le coeur,
me force  rester l immobile,  faire de striles voeux et  me dchirer
les entrailles de colre!

--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'cria le marquis, profitant de sa
fantaisie et entran par son amour  la partager. Tu serais  notre
tte, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme
elle brave et inspire! Crois-tu que cette hrone ait eu plus de force
et de coeur que toi? Crois-tu qu'elle ait aim sa patrie avec plus
d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir forme exprs pour un rle
extraordinaire. Ds le premier jour o je t'ai vue, j'ai pressenti ta
grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine.
Vois ta beaut, vois ton intelligence, vois ta sant robuste qui
s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta
hardiesse si contraire  l'esprit de ton sexe; vois jusqu' ta force
musculaire, jusqu' cette petite main qui est de fer pour dompter un
cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...

Fiamma tressaillit comme si une flche l'et touche. Qu'avez-vous
donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitt son
visage; chre enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas t pendu
 deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'annes aprs votre naissance, je
croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.

--Parlons d'autre chose, je vous prie, rpondit Fiamma; je me sens mal:
vous flattez trop mon penchant  l'exaltation. Toutes ces chimres sont
bonnes  forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas  faire
pour tre hors de la porte de ce monde railleur et sceptique qui
paralyse toutes les ides grandes en les traitant de folles. Ici, au
milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval
pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.

Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait
Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont
il esprait tirer tous les tons de sa mlope. Ramenant sa cousine,
malgr elle,  l'ide romanesque d'une guerre de partisans, il la
ramenait au dsir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma tait
tellement absorbe par la partie potique de cette ide qu'elle ne
songeait seulement pas aux consquences positives que son cousin
cherchait  dduire comme moyens d'excution. La voyant enflamme d'une
ardeur guerrire, il commenait  faire entendre clairement l'offre de
son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperut que Fiamma ne l'coutait
plus. Elle avait pouss son cheval jusqu'au bord du ravin, et de l elle
contemplait un objet loign dans la valle de la Creuse.

Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur 
cheval, l-bas, sur le chemin de Guret, n'est-ce pas Simon Fline?

--Oui, c'est lui, rpondit Ruggier, autant que je puis reconnatre cette
taille vote et ce chapeau  la mode il y a trois ans. Votre ami Simon
est vraiment taill, chre cousine, pour faire un cur de village.
J'espre que vous le ferez entrer au sminaire, et qu'il confessera dans
quelques annes vos jolis petits pchs.

--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la
tte de son cheval n'est-elle pas tourne du ct de la ville, et
n'a-t-il pas un porte-manteau derrire lui?

--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente
pour discerner tout l'attirail presbytrien de M. Fline. Je crois que,
pour vous plaire, nous serons obligs de l'emmener avec nous. Il pourra
servir d'aumnier  notre petite arme.

--Ne plaisantez pas sur Simon Fline, cousin Ruggier, rpondit Fiamma
d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait  lui seul plus que
nous tous ensemble; et s'il avait un rle de prtre  jouer parmi nous,
sachez qu'il aurait plus d'me, plus de gnie et plus d'loquence que
saint Bernard pour prcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et
pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous
avoir prvenus? ajouta-t-elle avec beaucoup de proccupation, et comme
se parlant  elle-mme.

Elle tomba dans une rverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait
bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obissant 
l'impulsion de son bras calme et dtendu, se mit  suivre au pas le
sentier. Ruggier tonn la vit se pencher devant une roche que baignait
l'eau du torrent. C'est l qu'elle s'tait assise avec Simon, lorsqu'il
avait lav lui-mme le sang de son visage, alors que le torrent,
dessch par l't, n'tait qu'un paisible ruisseau. A la vive
exaltation qu'elle venait d'prouver succdrent des penses d'un autre
genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillrent sa paupire.
Alors elle laissa tomber tout  fait de ses mains la bride de Sauvage,
et le docile animal, obissant  toutes ses impressions, s'arrta.

Adieu, Italie, dit-elle d'une voix touffe. C'en est fait! Tu viens de
recevoir le dernier clan de mon coeur, la dernire treinte de mon
amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aime, terre
potique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchane;
ce rocher abritera mes os.

--Ne vous dsesprez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'cria le marquis
avec feu, vous me dchirez l'me. Eh quoi! le courage vous manque-t-il
au moment d'accomplir le voeu de toute votre vie? Ne suis-je pas  vos
pieds? Ne comprenez-vous pas que mon me tout entire...

--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma;
et puisque vous avez surpris le secret de mes penses, puisque vous avez
vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi,
je veux lever tout  fait le voile qui me couvre  vos yeux, et vous
montrer le fond de mon coeur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui
m'gare souvent et me jette dans un monde imaginaire o nulle affection
humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et
les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez
que ce n'est l qu'une face de mon tre. J'ai cru longtemps n'en avoir
pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'tait une maladie de mon
me oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme  la
destine que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon
coeur ces agitations fbriles, ces dsirs presque froces de vengeance
politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous tes mon parent, soyez mon
confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientt, sans doute. Vous
allez revoir l'Italie o je ne retournerai plus. Peut tre ne
presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous
serons de nouveau spars par les Alpes, que, ne pouvant rien vous
offrir pour marque d'amiti et vous laisser comme gage de souvenir, je
vous ai donn le secret de mon coeur et l'ai mis dans le vtre. J'aime
Simon Fline.

Le marquis fut tellement boulevers de cette nave confidence qu'il eut
un vritable mouvement de fureur et de dsespoir. Tournant un regard
inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer,
de pleurer et de rire en mme temps; mais comme chez les hommes de sa
trempe l'affection et la vanit ne se dtrnent jamais compltement
l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil bless et la crainte d'tre
ridicule emportrent son amour, comme le vent balaie la neige
nouvellement tombe. Un sang-froid sublime rendit  ses manires la
politesse, la grce et le bon got avec lesquels doit s'exprimer le plus
parfait ddain.

Ce que vous me dites m'tonne peu, chre cousine, rpondit-il. Dans
l'isolement o vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous
connaissiez soit celui dont vous vous namouriez...

Il allait dbiter avec une admirable douceur une longue suite de riens
charmants dont l'ironie et sembl l'effet de la maladresse et de
l'indiffrence; mais Fiamma, dont l'humeur tait peu endurante, se
sentit blesse de cette premire remarque et l'interrompit en lui
disant:

Vous vous trompez d'une unit, mon cher cousin, en disant que Simon
Fline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous tes deux ici, et
vous avez certes d'assez grandes qualits pour lutter avec lui dans mon
estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand,
plus beau, plus riche et mieux habill que Simon le presbytrien; il y
avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une
passion romanesque, de prfrence  ce pauvre paysan que j'ai vu tout 
l'heure passer l-bas sur la route, et dont le dpart m'a fait plus de
peine que la ralisation de tous mes chteaux en Espagne ne me ferait de
plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus song 
m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin,
je vous coute.

Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit
le parti d'abjurer toute amertume et de parler srieusement et de bonne
amiti avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les
chances d'un mariage entre elle et Simon.

Je n'en vois aucune d'admissible, lui rpondit Fiamma, je n'ai jamais
compt l-dessus; je ne sais mme pas si je l'ai jamais souhait. Cette
amiti fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre
union, satisfait le besoin de mon me et n'branle pas l'aversion que
j'ai pour le mariage.

Ils rentrrent fort bons amis. Le marquis tmoigna beaucoup de
reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais,
ds qu'il fut entr, il commanda  son valet de chambre de recharger sa
voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans
des termes laconiques, sa douleur d'avoir t repouss, et son
impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour.
Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son me.
L'air de regret sincre avec lequel Fiamma, aprs avoir cout le
mensonge accoutum d'une _lettre imprvue_ et d'une _affaire
importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lvres
quelques paroles entrecoupes et dans ses yeux quelques larmes
passionnes. Il sentit que cet pisode laisserait un souvenir tendre
dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur,
et qu'il reparut trois jours aprs, en parfaite sant, au balcon de
l'Opra-Italien.




XI.


Le plus grand dsir du comte de Fougres, depuis qu'il avait sa fille
auprs de lui, c'tait de s'en dbarrasser. Il semblait que la destine
capricieuse, jalouse d'oprer dans cette famille le contraste le plus
complet, et impos  la fille la haine du mariage en raison inverse de
l'impatience que le pre prouvait de la voir tablie. Outre les raisons
mystrieuses que M. Parquet cherchait  dduire de cette manie
rciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur
source dans le caractre de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour
l'expliquer. M. de Fougres tait de la vritable race des avares. Son
intelligence n'tait dveloppe que sous la face de l'habilet et de
l'activit en affaires, et la seule vanit qu'il et c'tait celle
d'tre riche. Il n'appliquait pas trop cette vanit aux menus dtails de
la vie, et l'conomie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes.
Son point d'honneur tait d'avoir toujours  sa disposition des sommes
considrables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler 
point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il
n'avait pas hsit  abjurer son patriciat lorsque les chances de la
destine lui avaient fait entrevoir le succs dans le ngoce; c'est
ainsi qu'il venait d'abjurer le ngoce pour reprendre le patriciat en
voyant la fortune sourire de nouveau  cette classe disgracie. Il avait
compt qu'un titre et un chteau le mettraient  mme de briguer toutes
les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une
belle fille tant un fonds de commerce, c'tait bien longtemps le
laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait
l'aider dans son ambition. C'tait dans ces ides qu'il s'tait souvenu
de sa fille,  peu prs oublie en Italie, et que, rendant grces au
caprice qui lui avait fait aimer le clibat jusqu' l'ge de vingt-deux
ans, il l'avait rappele auprs de lui et l'avait produite  Paris dans
les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice
tait insurmontable, il prouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras
une personne qu'il connaissait  peine, et dont le caractre inflexible
et les ides absolues lui taient un continuel sujet de malaise et de
contrarit. Les opinions rpublicaines de cette enfant enthousiaste
avaient achev de le dsesprer; il craignait  chaque instant qu'elle
ne le compromt; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement,
il la regardait sincrement comme une folle du genre srieux et
spleentique.

Alors il n'avait plus dsir que de s'en dfaire  tout prix, pourvu
toutefois que son gendre futur et assez de fortune ou assez d'amour
pour ne pas lui demander une dot considrable, et pourvu surtout que sa
naissance ft assez leve pour ne porter aucune atteinte au blason de
Fougres. Le comte faisait en ralit trs-peu de cas de la noblesse; il
ne comprenait nullement le parti potique et chevaleresque que la vanit
peut en tirer. Mais comme  cette poque c'tait le premier point pour
parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre  la
faveur royale que sa naissance et sa qualit d'migr, il et mieux aim
garder sa fille toute sa vie auprs de lui que de la donner  un
roturier.

Malheureusement cette fille tait majeure, et, avec les singularits de
son humour et l'audace tranquille de ses rsolutions, il tait 
craindre qu'elle ne ft un choix trange. Son pre avait frmi de la
voir lie si troitement  la famille Fline. Il avait eu avec elle  ce
sujet une seule explication,  la suite de laquelle il s'tait rsign,
comme par miracle,  la laisser matresse de ses actions, et mme 
faire un accueil obligeant  ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette
intimit lui avait donn de nouvelles inquitudes, et le bon accueil que
Fiamma avait fait  son cousin l'avait soulag  temps d'une grande
anxit. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixt en
France et se rattacht aux principes de la cour, soit qu'il retournt
faire de la rpublique en Italie et reconqurir les privilges de la
seigneurie vnitienne, c'tait un beau parti pour l'ambition, et de plus
un prompt moyen de se dlivrer de celle qu'en public le comte appelait
sa fille chrie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher
sans cesse son approbation, quoique en ralit tous les sacrifices de sa
tendresse paternelle se fussent borns  contracter l'innocente habitude
de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non  vero,
Fiamma?_

Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement conduit, il entra dans
un de ces accs de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais
cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de
trembler. Il appela sa fille au moment o le cousin s'loignait de
Fougres dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait
naturellement le chemin de la maison Fline; alors, la priant de
remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fentres et les
portes pour que l'explosion de sa colre ne se ft pas entendre au loin.

Fiamma avait prvu cette ruption volcanique. Elle la contempla avec une
insensibilit apparente, quoique une fureur profonde embrast les
secrets replis de son me orgueilleuse. Quand le comte eut frapp sur la
table (sans pourtant s'oublier lui-mme jusqu' la briser); quand il eut
lanc autour de lui les clairs de ses petits yeux brids, et qu'il lui
eut intim, dans les termes les plus blessants qu'il pt trouver,
l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la
famille Fline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modrer son
emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accs de toux
nerveuse auxquels il tait sujet; puis, s'asseyant de manire  ne pas
friper sa robe et  conserver dans leur libert tous les mouvements de
son corps, elle lui rpondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette
gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoul des
Vnitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serr:

Il me semble que l'objet de cette dcision a dj t discut entre
nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions  cet
gard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oublies, ou bien me serais-je
carte des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait
rendues sacres?

--Oui, certes, mademoiselle! vous avez viol ces conventions et vos
promesses. J'ai t bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries
majestueuses d'une petite comdienne qui passe sa vie  essayer de m'en
imposer par ses poses tragiques et ses rponses solennelles! Vous avez
beaucoup trop suivi le thtre de la Fenice, signora, et je dois
m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur
les planches.

--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et
dsespre dont il soit prudent de dfier une fille dans ma position.
Cependant vous avez raison d'tre sr que vous me dfieriez en vain de
faire une chose qui ne ft pas conforme  mon orgueil et  ma rserve
habituelle.

--En vrit, c'est bien de la bont de votre part! reprit le comte avec
aigreur. Et en quoi, s'il vous plat, votre position est-elle si
malheureuse?

--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, rpondit
Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune faon la
position que vous m'avez faite...

--Laissez cette ironie, rpondit brusquement le comte; je sais de reste
ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons,
rpondez franchement: d'o vient votre inconcevable ardeur  me
dsesprer, et votre obstination surhumaine  prendre toujours le parti
diamtralement contraire  celui qui pourrait satisfaire la raison et ma
sollicitude pour un enfant ingrat?

Les tentatives de dclamation sentimentale taient ordinairement le
second point des remontrances du comte. C'tait le moment o Fiamma
voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte
intrieure. Un sourire d'une amre loquence effleura ses lvres ples.
Puis, aprs un instant de silence, que le comte oppress n'eut pas la
force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui
cherchait  pallier la rudesse de son raisonnement:

Pourquoi, mon pre, chercher vainement  raviver en vous-mme un
sentiment qui n'a jamais habit vos entrailles? Je ne me suis jamais
plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'ternel silence que le
devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colre, vous me
faites un crime de n'avoir point cout les propositions du marquis
d'Asolo, et vous craignez que je ne songe  contracter une union
disproportionne selon vous avec Simon Fline. J'ai l'honneur de vous
rappeler que vous avez reu de moi une parole sacre de ngation  cet
gard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me
marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractre, vous avez pu
examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de
me livrer  un sentiment contraire  mes devoirs et  ma fiert. Voue
au clibat par mes gots et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous
renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de
moi sans votre approbation, tant que vous continuerez  me traiter avec
la justice et la modration que j'implore et que je rclame de votre
sagesse et de votre prudence.

--Oui, sans doute! rpliqua le comte en faisant des efforts pour
redevenir plus calme, tandis qu'un profond dpit succdait  sa violence
irrflchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre  quelque
troupe de bohmiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier  un paysan de
ce village, tant que je consentirai  vous laisser vivre de la faon la
plus trange et la plus indcente qu'une jeune personne puisse rver;
tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je
ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle
intrigue sentimentale dont moi seul peut-tre ici suis la dupe...

Le feu de la colre monta au visage de mademoiselle de Fougres. Elle se
leva, et regarda son pre en face avec une telle expression de reproche
et une telle fiert d'innocence, qu'il fut oblig un instant de baisser
les yeux. Jamais elle n'avait mieux mrit le nom symbolique que sa mre
lui avait choisi.

Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas
qu' l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, dshrite
de votre tendresse et mme de votre attention. J'ai accept cette
indiffrence sans surprise et sans dpit, comme une chose juste et
naturelle...

Le comte se leva  son tour en frmissant, et ses petits yeux sortirent
de sa tte.

--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'cria-t-il avec un accent de fureur et
d'angoisse.

--Rien qui doive vous irriter  ce point, rpondit Fiamma
tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos
intrts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais
permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon ducation
et mes gots me rendaient trangre aux sujets de votre sollicitude.

--Est-ce l tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours
debout et tremblant.

--Quelle autre chose pourrais-je avoir  vous dire? rpondit Fiamma avec
une froideur dont l'autorit le fora de se rasseoir.

--Continuez votre discours  grand effet, dit-il en levant les paules
et en se tournant de ct sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il
faut que j'avale votre rcitatif, allez, que j'arrive au moins au
_finale_ le plus tt possible.

--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence  une
raillerie qui lui dchirait les entrailles, car rien n'est plus amer 
une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je
dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne
vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de
remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, prive d'une
mre adorable, sans conseil, sans appui, entirement livre  moi-mme.
Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique
spar de moi parles Alpes durant cinq de ces dernires annes, vous
avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le
soupon d'une faute n'a effleur ma vie, que jamais l'ombre d'un homme
n'a pass sur le mur du parc o vous m'avez laisse  la garde d'une
servante infirme et dbonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si
vous avez daign les jeter sur mes dmarches, vous avez pu savoir que je
n'ai eu que deux tte--tte en ma vie avec un homme: le premier fut
amen avec M. Fline par l'effet d'un hasard que je vous ai racont; le
second, avec le marquis d'Asolo, fut amen par l'effet de votre dsir et
de votre volont.

--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrass de son rle
et craignant d'avoir  demander pardon.

--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, rpondit Fiamma, de croire  ma
parole et de ne pas la rcuser.

--Et c'est peut-tre une folie que j'ai faite, rpliqua-t-il avec une
amnit mle d'humeur. Vous tes toujours l prte  vous emporter
comme un cheval ombrageux ou  vous dfendre comme un lion bless! Que
sais-je, aprs tout, moi, de votre vie passe? Je n'y tais pas...

--Puisque _vous n'y tiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous
supposiez sans doute que vous n'aviez rien  craindre pour moi des
dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien...

--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux,
terrass et press d'chapper  cette logique rigoureuse. Eh bien!
voyons;  quoi nous arrtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et
vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M.
Fline, mais vous voulez le voir, me contraindre  le recevoir ici pour
empcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme  dire
des _oremus_ et  faire de la politique de village. Tout cela me serait
fort gal s'il tait possible qu'on connt l'inflexibilit de vos
principes et la rgularit de vos moeurs; mais vous n'avez pas daign
vous laisser connatre, et l'on fait dj sur vous, dans le pays, des
commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations
inconvenantes et cette intimit dplace cessent absolument, ou bien je
vous exhorterai  suivre la premire intention que vous etes en
arrivant en France, qui tait de vous retirer dans un couvent, et 
laquelle je m'opposai, esprant que vous prendriez le parti de vous
tablir plus avantageusement.

--Vous avez trop de bont pour moi maintenant, monsieur, rpondit
Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les
filles  entrer au couvent malgr elles, et que, d'ailleurs, je suis
majeure, par consquent libre de fixer mon domicile o il me plaira. Le
sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engage
jusqu'ici  vous imposer le dplaisir de ma prsence; mais si votre
dsir est de m'loigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de
me laisser choisir ma retrait et vivre avec les 1500 livres de rente
que ma mre m'a lgues et qui ont suffi jusqu'ici, mme dans
l'intrieur de votre riche maison,  toutes mes dpenses. Votre
seigneurie le sait!...

Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.

En vrit, Fiamma, vous me rendrez fou, s'cria le comte en mettant ses
deux mains sur ses tempes. Vous joignez  votre amertume de caractre
des singularits inoues. Vous vous obstinez  vivre misrablement au
sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers
vous.

--J'espre, monsieur, rpondit-elle, que vous ne me supposez pas de si
lches penses, et que vous voudrez bien attribuer  mes gots seulement
la modestie de mes habitudes.

--Enfin, vous dites, reprit le comte impatient, que vous voulez vivre
ici  votre guise, en dpit du dshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou
me couvrir d'une autre sorte de dshonneur en allant vivre seule et loin
de moi? Il faut que je passe pour un lche Cassandre ou pour un tyran
domestique: charmante alternative, en vrit!

--Non, monsieur, rpondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans
cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille
Fline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir,
et je suis prte  les faire cesser s'il est ncessaire. Mais le hasard
s'est charg  point de remdier au mal. M. Fline est parti ce matin du
village, pour se fixer  Guret, o il va exercer sa profession, et o
vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc
assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne.

-- la bonne heure, dit le comte de Fougres, heureux d'en tre quitte 
si bon march. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus
de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voil que je commence
 tousser.

--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque,
rpliqua-t-elle.

Le comte affecta d'tre suffoqu par son asthme, afin de terminer une
discussion o, comme de coutume, il avait t forc de battre en
retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su rsister  un
mouvement de colre, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de
longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille.




XII.


Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une
discussion o elle avait parl cependant avec lenteur et gravit, courut
chez la mre Fline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit
qu'elle avait aperu de loin Simon sur la route de Guret, et demanda
s'il reviendrait le soir, quoique,  voir son attirail, elle et bien
observ qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Fline
lui rpondit qu'il ne reviendrait pas mme le lendemain lui fit
comprendre qu'elle ne s'tait pas trompe dans ses conjectures. Fiamma
depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait
cherch qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir
une explication avec le marquis avait t remarque et interprte en
sens contraire par l'infortun Simon. Il tait parti une heure trop tt.
Le coeur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait d
prouver et qu'il prouvait sans doute encore; mais, d'un autre ct, ce
dpart tant devenu une chose ncessaire, elle devait maintenir son
jeune ami dans sa rsolution courageuse. Il lui restait  chercher un
moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y
songea un instant; c'tait une position dlicate que la sienne vis--vis
de Jeanne. Il tait facile de voir dans les traits et dans les manires
de la vieille femme qu'elle avait devin rcemment le secret de son fils
et qu'elle croyait ses douleurs sans remde.

C'est le jour des dparts, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paratre
comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir
tout  l'heure!

--De partir! sainte Vierge! s'cria la vieille femme avec la vivacit de
l'amour maternel; votre cousin est parti, chre demoiselle? Chre
enfant! et comment donc si vite?

--C'est un petit secret que je ne veux confier qu' vous, ma chre
vieille mre, rpondit Fiamma; et, approchant son escabeau de la chaise
de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air
mystrieux: Vous saurez que le cher cousin s'tait mis en tte de
m'pouser.

--Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon
tous les soirs...

--Vous en parliez? qu'en disait-il?

--Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme ft
amoureux de vous, et s'il tait possible que, la chose tant, vous ne
vous en aperussiez pas... Je vous demande pardon de nos rflexions, ma
petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je
ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser.

--Eh bien! mre Fline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que
je m'en tais aperue. Il y avait huit jours que je savais le beau
secret de mon cousin et que je m'attendais  une dclaration, lorsque
j'ai trouv l'occasion de prvenir ses frais d'loquence et de lui
dclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni  l'amour ni au
mariage.

--Il parat que vous avez parl clairement et prononc sans appel,
puisqu'il est parti tout de suite?

--Une heure aprs! Voyez comme l'amour est chose facile  gurir! 
l'heure qu'il est, je suis sre qu'il est  l'auberge de Guret et qu'il
se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos
montagnes n'a pas altr la fracheur de ses lvres et la rondeur de ses
joues. Mais pourquoi secouez-vous la tte, mre? On dirait que, dans
votre jugement, l'amour est une chose plus srieuse que cela?

--Quant  moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, rpondit
Jeanne. J'aimai Pierre Fline, mon cousin, et je l'pousai. Nous tions
pauvres tous deux; j'tais une paysanne comme lui; il n'y eut ni
obstacles ni retards. Quand il est mort, j'tais vieille dj; alors
j'tais habitue au malheur, j'avais enterr successivement onze
enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu' mourir. La douleur est
le fait de la vieillesse; je ne me rvoltai pas d'tre prouve aprs
avoir t heureuse. Cependant, si j'tais appele aujourd'hui  voir
prir mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!... Ah! Dieu
me prserve seulement d'y songer!

--Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pense? Simon est d'une bonne
sant.

--Hlas! pas trop!

--Mais il a la force d'me qui commande au corps de vivre.

--Il n'a bien que trop de force d'me comme cela! elle le ronge! Mais
parlons de vous, Fiamma.

--Non, parlons de lui, mre Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante,
tranquille, dlivre de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti
triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il
avait; je m'en doute.

--Vous vous en doutez? s'cria Jeanne en relevant sa tte incline par
l'ge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.

--Sans doute, rpondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession
lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus  reculer. Il
m'a confi ses dgots, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir.

--En effet, c'est l ce qui le tourmente, rpondit Jeanne, et je suis
fche qu'il ne vous ait pas parl avant de partir; mais il avait tant
de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous
faisait ses adieux.

--Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est
parti un peu brusquement; je lui aurais donn du courage s'il m'et
consulte.

--Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous et vue aujourd'hui, il serait
parti moins malheureux.

--Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant
quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En
attendant ne pourriez-vous lui crire, mre Fline?

--Hlas! je ne lui cris jamais, et pour cause.

--Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas crire; je pose les deux
genoux devant vous, illettre sublime!

--Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi!

--Je baise le bas de ta robe, sainte Genevive-des-Prs, paysanne sur la
terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais crire  Simon sous
votre dicte...

--Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets  lui dire, dans
lesquels vous tes de trop, mignonne.

--En vrit! eh bien! je vais lui crire de ma part, et vous lui
porterez ma lettre.

--Bont divine! que lui crirez-vous donc?

--Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement.
L'avenir seul peut apporter le remde  ses maux; mais je lui parlerai
de mon amiti, de celle de son parrain, de celle de Bonne... Je lui
dirai qu'il se doit  nous tous,  vous surtout, sa mre chrie... qu'il
faut esprer, prendre courage, soigner sa sant, surmonter ses peines,
vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons.

--crivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-mme; car
j'ai quelque chose en outre  lui dire.

--Quoi donc? dit malicieusement Fiamma.

--Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.

--Oh! je le crois! reprit l'enfant avec un sourire.

Elle se plaa dans un coin pour crire, et la vieille se prpara au
dpart; elle mit son jupon ray, sa cape de molleton blanc et ses mitons
de laine tricote.

Mais, comment irai-je? s'cria-t-elle tout d'un coup; il a emprunt le
cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne
est en campagne.

--Je vous prterai Sauvage.

--Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai mon
Simon!

--Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village?
Cela va nous retarder. Il est dj quatre heures. Et si nous n'en
trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soire dans la tristesse!

--Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour
lui; la dernire a t si terrible!

--Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mre Fline, il n'y a qu'un moyen.
Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis
avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai  pied
jusqu' la ville.

--Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.

--Sauvage n'est pas habitu  cela; il pourrait nous jeter toutes deux
par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal  l'aise
sur son dos. Allons, je cours le chercher; tes-vous prte?

--Je ne me laisserai jamais conduire par vous.

--Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de la
_Fuite en gypte_.

--Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le
village.

--Traversez-le  pied, et attendez-moi au grand buis,  l'entre de la
montagne; nous irons par la Coursire, nous ne rencontrerons personne.
Allons, partez; j'y serai aussitt que vous.

Un quart d'heure aprs, ces deux femmes cheminaient sur le sentier
sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppe
dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol
jet sur l'paule, la bride passe au bras, et de temps en temps parlant
 Sauvage pour le calmer; car il tait fort ennuy d'aller ainsi au pas,
et de n'tre pas sollicit  caracoler de temps en temps. Cependant, le
sentier devenant de plus en plus difficile et escarp, la nuit
commenant  tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et
attentif  tous ses pas. Quoique Fiamma marcht comme un Basque,
franchissant les roches et se dbarrassant des broussailles avec plus de
lgret que Sauvage lui-mme, il tait sept heures du soir lorsqu'elle
aperut les lumires de la ville. Elle engagea sa vieille amie  mettre
pied  terre pour descendre le versant rapide de la dernire colline; et
tandis que Sauvage les suivait de lui-mme comme un chien, elle soutint
Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premires maisons.
L, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, aprs l'avoir embrasse,
elle remonta sur son cheval.

Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je
vous emmnerais avec moi coucher  la ville. Voil le vent qui se lve;
il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait  tomber! Hlas!
je suis effraye de vous voir partir ainsi, seule,  cette heure, par ce
froid mortel.

--Allons, bonne mre, ne craignez rien; donnez-moi votre bndiction,
elle me prservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et,
comme une vritable hrone de roman, je m'lance  cheval dans la nuit
orageuse.

Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile  l'entre de la rue
jusqu' ce qu'elle et cess d'entendre le galop de Sauvage sur la terre
durcie par la gele. O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en
se signant; lune blanche, lve-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez
sur elle!

Lorsqu'elle arriva au domicile de matre Parquet, elle fut enchante
d'apprendre de la servante que l'avou tait au caf, et que Simon tait
seul dans l'tude. Elle entra, et le vit appuy contre le pole, la tte
dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mre le fit
tressaillir. Avant qu'elle et parl, il avait reconnu son pas encore
gal et ferme. Il s'lana dans ses bras, et pour la premire fois de sa
vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse
maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la
vieille Jeanne.

Vous avez fui votre mre, et votre mre court aprs vous, lui dit-elle
avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi
ainsi, votre mre tait votre seul amour;  prsent j'ai une rivale, un
ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi
l'aimez-vous plus que moi?

--Oh! ma bonne vieille, ma sainte mre! ne me faites pas de reproches,
rpondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant
o la seule vue de vos cheveux blancs suffit  me donner de la joie au
milieu de mon dsespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le
pass. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous
mourrez, je mourrai.

--Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!...
Tais-toi, coute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas
de lui; il ne reviendra pas.

--Grand Dieu! ma mre, ne me trompez-vous pas pour me consoler? s'cria
Simon.

Et il se fit raconter les moindres dtails de l'entrevue de Fiamma avec
sa mre. Il tait si mu, si oppress, qu'il coutait  peine la rponse
 ses mille questions, tant il avait hte d'en faire de nouvelles! Il ne
comprenait pas la plupart du temps, et se faisait rpter cent fois la
mme chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il
comprit la manire dont Fiamma avait accompagn sa mre; et alors
seulement Jeanne, rassure sur le dsespoir de son fils, sentit se
rveiller ses inquitudes pour Fiamma, et laissa chapper ces mots:

O mon Dieu! je ne m'effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude;
elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui; mais s'il
venait  tomber de la neige avant qu'elle ft rentre! C'est si
dangereux dans nos montagnes!

Simon plit et fit signe  Jeanne d'couter. Le vent sifflait avec
violence autour de cette maison bien close et bien chauffe. Simon pensa
au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit
rigoureuse; l'angoisse passa dans son coeur, il courut ouvrir la fentre:
des flocons de neige, amoncels sur la vitre, tombrent  ses pieds. Un
cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mre; puis ils
restrent immobiles et ples  se regarder en silence.

Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientt il fut sur le
sentier de la montagne, courant  toute bride sur les traces de Sauvage.
Hlas! la neige les avait couvertes. Jeanne n'avait pas dit un mot pour
l'empcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d'une
double inquitude tombant sur son coeur, elle leva les bras vers le ciel
et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas
revenir. Cependant elle se rassura peu  peu en voyant que la neige
n'paississait pas. Simon rentra  deux heures du matin. Il avait t
loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait t rapide comme le
vent et les nuages. Mais la neige ayant cess de tomber et la lune
s'tant leve dans tout son clat, il avait reconnu la piste de Sauvage,
et, un peu en arrire, celle de plusieurs loups qui avaient d le suivre
assez longtemps; car il avait remarqu ces traces jusqu' l'entre du
village de Fougres. L les sabots du cheval s'taient montrs dlivrs
de leur sinistre cortge, et il avait espr atteindre la brave amazone,
mais en vain. Il avait conduit sa monture  la cabane pour la faire
reposer un instant, et, pendant ce temps, il s'tait gliss dans les
cours du chteau. Il avait vu,  la lueur des flambeaux, Sauvage fumant
de sueur, entre deux palefreniers empresss  le frotter et 
l'envelopper de couvertures. Il avait mme entendu dire  un de ces
laquais: Diable! voil une drle de promenade! Heureusement que M. le
comte est couch. Sa toux nerveuse l'occupe plus que sa fille. L'autre
avait rpondu: C'est bon! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n'est
pas ce qu'elle parat, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il
ne faut pas parler d'elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir
soin d'en dire du bien.

Simon tait revenu  Guret par la grande route. C'tait le plus long,
mais il y avait moins de dangers et de difficults. En attendant, M.
Parquet s'tait fait raconter toute l'histoire, et, quoique madame
Fline et cach le secret de Simon, il avait tout compris et tout
devin d'avance. Ils souprent tous trois ensemble, et, tout en buvant
la presque totalit du vin chaud qu'il avait fait prparer pour son
filleul, M. Parquet parla ainsi:

Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougres, et tu ne lui
dplais pas. Elle a fait voeu de clibat, tu as fait voeu de ne lui parler
jamais de ton amour, M. de Fougres ne consentira jamais  te la donner;
voil trois obstacles  ton mariage. Cependant ces trois-l ne psent
pas une once si tu viens  bout de lever le quatrime; et celui-l,
c'est ta misre et ton obscurit. Il faut sortir d'incertitude; il faut
plaider d'aujourd'hui en huit. Si tu n'as pas de talent, il faut en
acqurir; si tu en as, il n'y a plus qu'un peu de patience  prendre, un
peu d'argent  gagner, et mademoiselle de Fougres est  toi.

Simon, dont le coeur frmissait durant ce discours, supplia son cher
parrain de ne point le leurrer de ces chimres. Mais M. Parquet tait un
optimiste absolu aprs boire.

Cela sera comme je te dis, s'cria-t-il avec colre; tu as du talent,
j'en suis sr. Quand j'avance une chose pareille on doit me croire. Tu
seras un jour clbre, et par consquent riche et puissant. C'est assez
reculer, il faut sauter; il faut jeter ton anneau ducal dans
l'Adriatique; il faut tre le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce
qu'il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton me et dans
tes poumons pour tre orateur. Dans huit jours la question sera rsolue,
ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.

Simon, craignant que le vin chaud et les divagations dcevantes de son
parrain ne vinssent  lui porter  la tte, alla se coucher. En se
dshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mre lui avait
remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi  l'aspect de la
neige et dans les agitations qui en avaient t la suite, il n'avait pas
pu lire. A ce surcrot de bonheur, il baisa la lettre avec effusion; il
l'ouvrit d'une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale
semonce; il n'y trouva que ces mots:

Simon, travaillez. Je vous aime.

Pendant que, bris de fatigue, mais heureux comme il ne l'avait jamais
t de sa vie, il s'endormait dans un bon lit, sa mre, conduite
galamment par l'avou jusqu' la porte de la meilleure chambre de la
maison, lui adressait quelques reproches.

Vous chauffez trop la tte de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous
lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier
obstacle, vous le verrez perdre courage pour s'tre trop vite flatt; et
ce sera votre faute, voisin.

--Ne craignez donc rien, rpondit M. Parquet; il lui faut un aiguillon.
L'ambition s'est endormie; il faut se servir de l'amour pour l'aider 
poser hardiment les fondements de sa destine. Il importe peu qu'il
pouse sa belle, pourvu qu'il pouse sa profession.




XIII.


Simon dbuta. Parquet lui avait rserv une belle affaire; il la lui
avait garde avec amour. C'tait un beau crime  grand effet, avec
passion, scnes tragiques, mystres, tout ce qui rend le spectacle de la
cour d'assises si mouvant pour le peuple. Tout le monde s'tonna de
voir que Parquet cdait le monopole de cette matire  succs  un
enfant dont on n'esprait pas grand'chose, attendu son extrieur dbile
et ses manires rserves. La plupart des dilettanti de dclamation
faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inou sur le
dgot qu'il prouvait  se mettre en vidence et sur la timidit
naturelle  l'homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec
une angoisse inexprimable. Ses genoux se drobaient sous lui; un nuage
flottait autour de sa tte. Plusieurs fois il hsita  se rasseoir ou 
s'enfuir. Il avait crit sur une feuille volante de ses pices, au
moment de se lever: Cet instant va dcider de ma vie. S'il y a une
lueur d'espoir, je vais la rallumer ou l'teindre  jamais. C'tait 
Fiamma qu'il pensait. La crise tait arrive; il allait faire un pas
vers elle ou voir un abme s'ouvrir entre eux. L'importance du succs
n'tait pas en rapport avec le tort irrparable de la dfaite. Avec du
talent, il avait une chance pour possder cette femme; sans talent, il
les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et
d'blouissement!

Mais il avait mis sur son coeur le billet de Fiamma, les trois seuls mots
qu'il possdait de son criture. Il eut confiance en cette relique, et
continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupe. Le bon Parquet,
assis  ses cts, tait plus  plaindre encore que lui; il rougissait
et plissait tour  tour. Il portait alternativement un regard d'anxit
sur Simon, comme pour le supplier d'avoir courage; puis, comme s'il et
craint d'avoir t aperu, il reportait son regard terrible et menaant
sur les juges, pour dfendre  leurs visages cette expression de piti
ou d'ironie qui condamne et dcourage. Enfin, il se tournait de temps en
temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures
d'un air  la fois imposant et paternel qui semblait dire: Prenez
patience, vous allez tre satisfaits; c'est moi qui vous en rponds.

Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientt pris le dessus. Sa
taille se redressa et grandit peu  peu. Sa voix pure et grave prit de
la force, sans perdre un reste d'motion qui lui donnait plus de
puissance encore. Son visage resta ple et mlancolique; mais ses grands
yeux noirs lancrent des clairs, et une majest sublime entoura son
front d'une invisible aurole. D'abord on s'tonna de la simplicit de
ses paroles et de la sobrit de ses gestes, et on disait encore: _Pas
mal_, lorsque Parquet murmurait dj entre ses lvres: _Bien! bien_!
Mais bientt la conviction passa dans tous les coeurs, et l'orateur
s'empara de son auditoire au point que l'esprit s'abstint de le juger.
Les fibres furent mues, les mes subirent la loi d'obissance
sympathique qu'il est donn aux mes suprieures de leur imposer. Ceux
qui aimaient le plus la mtaphore ampoule pleurrent comme les autres,
et ne s'aperurent pas que la mtaphore manquait  son discours.
Parquet, plus habitu  l'analyse, s'en aperut, et ne s'tonna pas
qu'on pt tre grand par d'autres moyens que ceux qu'il avait estims
jusqu'alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis
longtemps; mais il n'et pas cru qu'un auditoire grossier pt se passer
d'un peu de ce qu'il appelait la _poudre aux yeux_. De ce moment il se
sentit supplant, et la faiblesse de la nature lui fit prouver un
mouvement de chagrin; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu'il
n'en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronant un peu le
sourcil. En secouant sur son rabat l'excdant de ce copieux chargement,
le digne homme secoua les lgers grains de misre humaine qui eussent pu
obscurcir la sincrit de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son
filleul  la fin de l'audience, et en lui disant: C'est fini, je ne
plaide plus, et dsormais c'est par toi que je triomphe.

Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s'arrtant pour
regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le
permettre, se dit comme  lui-mme:

Ouais! voil une montagnarde qui a la main bien blanche!

Simon se retourna prcipitamment; il ne vit qu'une femme enveloppe
d'une cape qui cachait entirement son visage, parce que d'une main elle
la tenait abaisse comme pour dfendre une vue faible de l'clat du
soleil. Cette main tait si belle et cette dmarche si alerte que Simon
ne put s'y tromper. C'tait Fiamma. Il eut bien de la peine  s'empcher
de courir aprs elle.

Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet: ce serait une indiscrtion.
Puisqu'on se dguise, c'est qu'on ne veut pas que vous sachiez qu'on
tait l. D'ailleurs, peut-tre nous sommes-nous tromps!

--Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se dguisant, dit Simon.
N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruauts
du bec d'Italia?...

--Oh! l'oeil de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te
disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour...

--Et un jour je me brlerai la cervelle, rpondit Simon en lui pressant
vivement le bras, si je me laisse prendre  vos belles paroles. Mon ami,
pargnez-moi, dans ce moment surtout, o je n'ai pas bien ma tte, et o
je ne me soutiens plus qu'avec peine...

--Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tchons de rejoindre ta mre dans
cette foule, et viens avec moi boire du bishoff  la maison. Je n'y
manque jamais aprs avoir plaid, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je
ne serai pas fch d'en boire moi-mme; j'ai su, trembl et brl plus
que toi en l'coutant.

Simon, n'osant aller encore  Fougres, crivit  Fiamma pour la
remercier des encouragements qu'elle lui avait donns et auxquels il
devait le bonheur de son dbut. Il tait bien rsolu  ne pas violer son
voeu; mais nanmoins il lui chappa malgr lui des paroles passionnes et
l'expression d'une vague esprance.

Fiamma le comprit et lui rpondit une lettre fort affectueuse, mais plus
rserve qu'il ne s'y tait attendu. Elle semblait rtracter avec une
extrme adresse le sens passionn que Simon et pu donner aux trois mots
de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa
part  prendre pour une dclaration d'amour cette parole crite, ou
plutt crie du fond d'une me fraternelle, en un moment de sainte
sollicitude. En parlant succinctement du dpart de son cousin, elle ne
perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de
l'incapacit de son me pour tout autre sentiment que l'amiti elle
dvouement politique. Elle finissait en engageant Simon  lui crire
souvent,  lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les
motions de sa vie, comme il avait coutume de le faire  Fougres; elle
se liait par une promesse rciproque.

Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il et d
l'tre; il et accus mademoiselle de Fougres d'un mouvement de
hauteur, s'il n'et rapport au mystre de sa conduite, relativement au
voeu de clibat, toutes les dmarches qu'il ne comprenait pas bien; mais
cette excuse ne lui tait que plus cruelle, car ce mystre le
tourmentait trangement. Il avait entendu Parquet faire mille
suppositions, dont la plus constante tait celle d'un engagement pris en
Italie, en raison d'un amour contrari. Cependant, comme mademoiselle de
Fougres ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle ft
majeure et libre de quitter son pre ou de lui arracher son
consentement, il tait probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun
espoir de ce ct-l. C'tait peut-tre  un mort qu'elle conservait
cette noble fidlit, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme
inviolable. Il encourageait donc Simon  garder l'esprance, et le
pauvre enfant, quoique rong par cette esprance dvorante, la
conservait malgr lui, tout en niant qu'il l'et jamais conue.

Cependant les mois et les annes s'coulrent sans apporter aucun
changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon
s'vanouit. Mademoiselle de Fougres se montra constamment la mme:
aussi bonne, aussi dvoue, aussi exclusivement occupe de lui; mais
jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole quivoque, jamais
dans ses manires une contradiction, si lgre qu'elle ft, avec ses
paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors,
aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait
cette tte ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du
soleil, suffisaient  la rafrachir ou  l'teindre par la fatigue.
Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-mme son
cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la
rencontra en aucune compagnie que ce ft. Deux pistolets d'aron, dont
elle se ft fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup
horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la
mettaient  l'abri des hommes et des btes.

D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspir assez
d'estime et de respect pour tre sre de ne rencontrer nulle part
d'hostilit insolente ou de trouver partout des dfenseurs empresss.
L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'claire toujours, redevint
peu  peu quitable envers elle. Quoiqu'elle ft des libralits fort
strictes, eu gard  l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique
son maintien semblt toujours allier et son caractre incapable d'aucune
concession  la force populaire, le peuple du village et des environs,
merveill de la puret de ses moeurs avec une vie si indpendante et une
beaut si remarquable, la prit, sinon en grande amiti, du moins en
grande considration. On lui demandait plus souvent des conseils que des
aumnes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires
dlicates. M. Parquet prtendait qu'elle lui enlevait beaucoup de
clientles,  force de concilier des inimitis et d'apaiser des
ressentiments. La sagesse et l'quit semblaient tre la base de son
caractre et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme.

Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en
jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le
jeune homme opinait que l'amour tait une passion inconnue  Fiamma;
Parquet secouait la tte.

--Qu'elle n'en ait pas pour toi, lui disait-il, je n'en rpondrais pas;
je ne sais plus  quoi m'en tenir  cet gard; mais qu'elle n'en ait
jamais eu pour personne ou qu'elle ne soit jamais capable d'en avoir,
c'est ce qu'on ne me persuadera pas aisment. Tu plaides mieux que moi,
Fline, mais tu ne connais pas mieux le coeur humain. Sois sr que j'ai
surpris chez elle bien des contradictions: par exemple, un jour elle
nous fit un grand discours pour nous prouver qu'il valait mieux soulager
peu  peu le pauvre, et l'aider  sortir lui-mme de sa misre, que de
lui donner tout  coup le bien-tre dont il ne ferait qu'abuser. Cela
pouvait tre fort juste, mais deux heures aprs je vis que cette
modration n'tait gure dans son caractre; car en passant devant la
maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa
misrable hutte, o l'on ne peut se tenir debout, elle s'cria avec
chaleur: O ciel! avec mille francs on donnerait  cette famille un
logement sain, et cependant elle reste courbe sous ce hangar,  la
porte d'un chteau!... Je lui fis observer qu'elle pouvait bien
disposer d'un billet de mille francs pour des malheureux; M. de Fougres
m'avait encore dit la veille: Engagez donc Fiamma  me demander tout ce
qu'elle dsire, et j'y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive
conomie. Fiamma alors changea de visage et me rpondit d'un air
trange: Parquet, vous devriez tre habitu  cette vrit aussi
ancienne que le monde: ne vous fiez pas  l'apparence. Va, Simon,
ajoutait Parquet, sois sr qu'il y a l un _mystre d'iniquit_ de la
part de M. de Fougres. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de
cour d'assises et trouvait la supposition folle. Il tait bien prouv
dsormais pour tout le monde que M. de Fougres tait un hypocrite de
bont, mais non de probit; un homme dur, goste, troit d'ides et de
sentiments, peureux et avare; mais il tait impossible de trouver en lui
assez d'toffe pour en habiller le personnage du plus maigre sclrat.

Cependant, comme les gens heureux et faits pour l'tre se lassent vite
des investigations actives et s'accommodent de tout ce qui s'accommode 
eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougres pour ce
qu'elle voulait tre, et il en vint mme  conseiller  Simon de la
regarder comme sa soeur et de ne plus songer  devenir son amant ou son
poux. Simon s'effora de s'habituer  cette conviction; mais il avait
beau faire, la force de son amour l'cartait  chaque instant avec
impatience. Trop fier pour vouloir tre plaint, depuis longtemps il
avait cess d'avouer sa passion, et il la cachait dsormais
non-seulement  son ami, mais encore  sa mre. Jeanne n'en tait pas
dupe; on ne trompe pas une mre comme elle; mais elle respectait son
courage, et seule peut-tre contre tous elle ne dsesprait pas de le
voir rcompens.

Plusieurs partis se prsentrent inutilement pour mademoiselle de
Fougres. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune
personne montra, il est vrai, un peu d'hsitation chaque fois, et ne se
pronona jamais, comme son amie, contre le mariage; mais, au fond du
coeur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer  son amour pour
Fiamma, plus elle se flattait qu'il reconnatrait combien elle tait
elle-mme un parti sortable, et offrant ( lui spcialement) toutes les
garanties du bonheur et du bien-tre. Elle garda aussi son secret, mme
avec Fiamma, ayant un peu de honte d'aimer un homme qui se montrait si
peu empress  l'obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre
la faible esprance qu'elle conservait encore.

L'amour ayant pris dans le coeur de Simon un caractre grave, constant,
mlancolique, il continua ses dbuts avec le plus grand succs. Il fut
aid  se faire connatre par l'abandon que lui fit M. Parquet de sa
toque d'avocat. Se rservant les tracas lucratifs de l'tude, il lui fit
plaider toutes les causes qu'il et plaides lui-mme. Depuis longtemps
il avait caress cette esprance de se retirer du barreau en y laissant
un successeur, digne de lui et cr par lui. Il avait mis l tout son
orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l'hritage de sa clientle
aux rivaux qui avaient os lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il
se sentait trop vieux pour parler avec les mmes avantages qu'autrefois.
Ses dents l'abandonnaient; et il disait souvent qu'il avait bien fait
d'imiter les grands comdiens, qui se retirent avant d'avoir perdu la
faveur du public idoltre. Simon s'acquitta, envers lui et malgr lui,
des avances gnreuses qu'il en avait reues; mais, aprs avoir
satisfait  ce devoir, il montra assez peu d'empressement  profiter de
sa rputation et de sa force. Appel au loin, il s'y tranait
nonchalamment et plaidait en artiste plutt qu'en praticien,
c'est--dire selon que l'occasion lui semblait belle pour faire un grand
acte du justice ou de talent, sans s'occuper beaucoup de ses profits
personnels. Parquet le louait de sa gnrosit, mais il s'attachait 
lui prouver qu'elle pouvait s'accommoder d'une volont active et
soutenue de faire fortune. Simon se voyait forc de lui avouer que
l'ambition tait morte dans son coeur, qu'il n'aimait son mtier que sous
la face de l'art, et que peu lui importait l'avenir. Ses opinions
politiques taient pourtant toujours aussi prononces et sa foi aussi
ardente; mais il semblait ne plus s'attribuer la force de lui faire
faire de grands progrs. Fiamma, qui l'tudiait attentivement dans les
rares entrevues qu'elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres
qu'elle en recevait, comprit que l'amour tait devenu chez lui un mal
plutt qu'un bien, et qu'il tait ncessaire d'oprer en lui une
rvolution.




XIV.


Elle alla un jour frapper  la porte de M. de Fougres et pria son valet
de chambre de lui dire qu'elle dsirait lui parler, s'il en avait le
temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait
jamais dans celui de M. de Fougres, et, comme leurs occupations
n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous
le mme toit sans se voir. Un instant aprs qu'elle fut rentre chez
elle, M. de Fougres se prsenta. Il avait dans les manires une amnit
charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne
disposition avec elle, jusque dans le tte--tte, s'empressant  lui
complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus
frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de
principes  lui demander.

Me voici, ma chre Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content
d'avoir t appel par vous que j'avais moi-mme  vous parler d'une
affaire importante.

--couterai-je, monsieur, les ordres que vous avez  me donner, ou
commencerai-je par vous prsenter ma supplique?

--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre pre, Fiamma? Je suis afflig de
la froideur de vos manires avec moi. Nous avons t longtemps sans nous
connatre; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer
rciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous  moi?

--Je vous appellerai mon pre si vous le dsirez. rpondit Fiamma assez
froidement; car, avoir le patelinage de ce prambule, elle craignait une
tentative d'empitement sur son indpendance et ne se livrait nullement
 la flatterie. Elle entra tout de suite en matire et demanda, non la
_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma
avait alors vingt-cinq ans, et il tait difficile de lui imposer
d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection
n'existant pas.

M. de Fougres montra un peu de malaise. Certainement, ma chre fille,
dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer  aucune de vos volonts; mais
si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous
n'excutiez pas ce dessein, dans les circonstances o nous nous trouvons
vis--vis l'un de l'autre... Il s'arrta avec embarras.

Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont
d'extraordinaire ces circonstances, et par consquent ce qu'elles ont de
commun avec le dsir que je manifeste.

--En vrit, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces
circonstances que vous dsirez vous loigner de moi?

--Je vous le jure, monsieur.

--En ce cas, ma fille, que votre volont soit faite. Seulement vous ne
refuserez pas de sanctionner par votre prsence l'acte qui va changer
mon existence... Ici le comte entra dans une apologie tourmente et
fatigante de sa conduite, durant laquelle il rpta plus de vingt fois:
_Non  vero, Fiamma?_ pour arriver au rsultat difficile qui lui tenait
 la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'apprhension,
qu'il tait  la veille de se remarier.

En vrit! s'cria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon
pre, je vous approuve et mme je vous remercie; vous ne pouviez
m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est
si vive que je ne sais comment l'exprimer.

Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la
satisfaction briller sur son visage, il devint rveur et lui dit en
oubliant tout  fait son rle:

Mais pourquoi donc tes-vous si rjouie, Fiamma? Je suis oblig de vous
faire observer que les consquences de ce mariage peuvent diminuer votre
fortune considrablement, et que toute autre personne, dans votre
position, m'en ferait peut-tre un reproche. Il y a dans toutes vos
penses quelque chose d'inexplicable pour moi...

Fiamma sourit. Vous tes habitu, monsieur, lui dit-elle,  mettre la
richesse en tte des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison,
vivant de la vie d'action et de ralit. Quant  moi, habitue  me
nourrir de rveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre
seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ tait une
locution habituelle de Fiamma avec son pre, quivalent au _Non  vero?_
de celui-ci.) Destine au clibat, continua-t-elle, j'ai toujours pens
avec regret que ces richesses si prcieuses et si ncessaires aux
hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis,
deviendraient striles entre mes mains, et qu'il tait bien regrettable
que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perptuer votre nom
et utiliser votre fortune.

--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'cria le comte en l'observant
toujours attentivement.

--Votre seigneurie le sait.

--Pourquoi dites-vous que je le sais?

--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour
tre  l'aise, que je n'ai point le got du luxe, que mes vtements sont
d'une excessive simplicit, que je n'ai point de domestique particulier,
que je me sers moi-mme, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval,
lequel dans le pays a cot 50 cus.

--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en tonne; maintenant j'espre que,
loin de vous regarder comme ruine et force  cette conomie, vous vous
souviendrez que la moiti et mme le quart de votre hritage est encore
assez considrable pour vous faire riche, et que s'il vous plat de vous
marier...

--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me
permettre d'entrer au couvent le plus tt possible?

Ce n'tait pas l'avis du comte. Il tait d'une insigne poltronnerie
devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute
l'affaire de sa vie, aprs l'argent (et peut-tre  cause de la
considration dont il avait besoin pour s'enrichir), tait de passer
pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blmt son
mariage, et il sentait qu'il tait facile  sa fille, soit par ses
plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique,
de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir
 Paris avec lui, afin d'assister  son mariage, et d'y fixer ensuite sa
rsidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une
manire absolue; car il dsirait qu'elle repart avec lui momentanment
dans la province, afin qu'on ne les crt pas brouills ensemble.

Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma.
Elle consentit  tout, et son pre la quitta enchant d'elle, bnissant
cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grce tout
italienne.

La nouvelle du mariage de M. de Fougres avec une riche veuve encore
jeune se rpandit bientt. Le comte avait coup ses ailes de pigeon,
supprim la poudre, les culottes courtes, et s'tait, en un mot,
adonis. On s'aperut alors qu'il n'tait pas si vieux qu'on l'avait
cru. Ses cheveux taient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on
pouvait craindre pour sa fille l'arrive de plusieurs hritiers dans la
famille. Fiamma s'en rjouissait sincrement. Parquet, tout en
connaissant son indiffrence pour les richesses, trouvait encore dans
cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire.

Quant  Simon, une grande douleur tait entre dans son me, et mille
pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce dpart de Fiamma;
elle annonait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa
future belle-mre.

Mais peu  peu Simon comprit,  ses lettres, que le bonheur de sa
prsence tait perdu pour lui. Quand il sut qu'elle tait entre dans un
couvent, son dsespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de
raison, qu'elle ne s'y enfermt pour toujours: elle avait pass l'ge o
le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta
gure d'autre modification  son genre de vie. Depuis longtemps il la
voyait rarement et n'avait que des communications pistolaires avec
elle. Mais les prcieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si
bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment,
ces lettres qui l'eussent empch de se corrompre s'il et t dispos 
le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'et t par lui-mme,
allaient peut-tre lui manquer pour jamais.

Peu  peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la
probabilit que Fiamma rtablt sa rsidence habituelle  Fougres
devint prcaire. Il crivit d'autant plus qu'on lui crivait moins, et
tmoigna sa douleur trs-vivement. On lui rpondit avec bont, mais de
manire  lui prouver la ncessit de se soumettre.

Alors Simon perdit tout  fait l'espoir qu'il avait gard
mystrieusement au fond de son coeur. Il pleura avec amertume, s'irrita
contre la destine, accusa Fiamma d'avoir un coeur de fer, et songea  se
brler la cervelle. Peut-tre l'et-il fait s'il n'et pas eu de mre.

Alors ce que Fiamma avait prvu arriva. Il abandonna les rves de
l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles
comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout 
fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait  Simon
Fline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux
conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son tat. Sa
renomme grandit, et son crdit devint tel en peu de temps qu'il put
compter  coup sr sur une fortune considrable pour l'avenir et sur une
haute carrire politique.

Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la
crainte de perdre bientt sa mre et d'tre livr seul et sans affection
exclusive au caprice de la destine se fit vivement sentir. Jeanne
faiblissait, non de caractre, mais de sant. Elle avait quelquefois des
absences de mmoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme.
Quand elle retrouvait la plnitude de ses facults, c'tait avec une
intensit qui ressemblait  la fivre, et faisait craindre la fin
prochaine d'une vie qui avait perdu la rgularit de son cours.

Simon Fline avait de si grandes obligations  l'excellent M. Parquet,
qu'il tait avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons,
runies  un peu de dpit contre celle qui s'tait empare si longtemps
de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui
firent songer  rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla  son
pre.

Doucement, doucement! rpondit l'avou. Ce serait le voeu le plus cher
de mon coeur, et tu te souviens que ce l'tait avant que nous eussions
pens  faire de toi un grand personnage; je n'y ai renonc qu'en le
voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hlas! bien loin
de nous, et peut-tre pour toujours. Maintenant, si tu veux pouser
Bonne, et que Bonne veuille t'pouser, c'est bien. Mais prenons garde...

--Craignez-vous que je ne sois pas bien guri de mon amour insens? dit
Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une
assez longue preuve.

--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tte.
Enfin, rflchis... Tu es un gros bonnet  prsent, matre Simon, et
cependant j'aimerais mieux que ma fille n'et pas l'honneur de porter
ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si ncessaire aux
femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas
une princesse de roman comme notre chre dogaresse, qui l'a supplante,
et que je voudrais voir ici, dt-elle la supplanter encore! Dans tous
les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'tre bien sr de
toi.

Simon, sans faire part  Bonne de ses projets, se montra plus occup
d'elle que par le pass. Il l'examina avec attention, et remarqua dans
cette jeune fille les plus belles qualits du coeur. Bonne, plus jeune de
plusieurs annes que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des
agrments au lieu d'en perdre; elle tait assez bien faite, sans tre
prcisment belle. En outre, elle s'tait pare d'un petit dfaut dont
l'absurdit des hommes dmontre la puissance, lorsqu'au contraire il
devrait ter du prix  la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer
autour d'elle d'honorables adorateurs, elle tait devenue un peu
coquette. Sa navet timide s'tait laiss corrompre ou s'tait embellie
(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-lgantes,
demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma tait partie, elle s'tait
appropri quelques-unes de ses belles manires; et quelquefois elle se
surprenait  faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en
prparant le bishoff de son pre.

Simon, qui avait t longtemps sans la voir, s'tonna de ce changement
et se laissa prendre  un pige bien simple et bien connu, mais qui ne
manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et
il dsira, ne ft-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans
le caractre un peu l'amour de la domination. C'est le mal des mes qui
se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source
de leurs faiblesses. Bonne s'aperut de la surprise qu'il prouvait de
ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'tait imagin;
elle changea cette surprise en dpit avec un peu de ruse. Le concurrent
tait un jeune mdecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de
talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire
oublier une ingratitude. Bonne, en petite ruse, l'accueillit d'autant
mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperut de ce mange,
et, ne reconnaissant pas l la droiture accoutume de sa chre enfant,
il la gronda un peu.

coutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a
fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le
monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans
le temps o je ne souffrais aucun galant prs de moi pour ne pas le
dcourager. A prsent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne
suis pas tout  fait aussi bte qu'il se l'tait imagin, et il trouve
fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas  genoux devant lui. Moi,
je vous dirai que je suis un peu revenue de mes ides romanesques, et
que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison
de cela, je prends mes prcautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un
certain ct, et j'ai crit une lettre dont j'attends l'effet.

M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel tait le sujet de
cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle tait adresse  Fiamma;
enfin, comme il tait extrmement curieux et passablement absolu, il
obtint que sa fille lui montrt le brouillon, l'original tant parti.

Ma noble amie, votre pre va, dit-on, arriver ici  la fin du mois.
Vous nous aviez fait esprer d'abord que vous l'accompagneriez, et
maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous
supplie, ma bien-aime, de faire votre possible pour venir. Je touche 
une preuve difficile de ma vie. Je suis expose  de grands dangers,
parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protger. Si vous avez
jamais eu de l'amiti pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur
votre coeur gnreux, que ni la pit fervente  laquelle vous vous
livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu
refroidir  mon gard. Adieu, ma dogaresse chrie. Je vous attends.

Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet
en achevant ce billet.

--Oh! mon pre! je n'en sais trop rien, rpondit Bonne; mais il est
certain que de ma vie je ne ferai la moindre dmarche importante et ne
me permettrai la moindre pense trop vive sans consulter Fiamma.

Parquet, ne comprenant rien  ces mystres de jeunes filles, pria Simon
de ne pas tre trop assidu auprs de Bonne. N'allez pas chasser encore
cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas 
mpriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'ge
 se marier.

Ces choses se passaient  la ville, o la famille Parquet vivait
dsormais habituellement. A l'poque o le comte de Fougres dut
revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma
n'avait pas rpondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle
Parquet, qui eut, ce jour-l et les jours suivants, de longues
confrences avec elle.




XV.


Cinq ans aprs l'poque o Simon tait entr un matin dans sa chaumire
en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et
o il l'avait trouve endormie sur le sein de sa mre, il entra dans
cette mme maisonnette toujours pauvre, toujours frache et propre,
toujours entoure de feuillage. Madame Fline n'avait voulu rien changer
 sa manire de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui
faire accepter de lgers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point 
revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa dmarche, et
la famille de Fougres tait arrive la veille seulement. Il retrouva le
groupe de ces trois femmes  peu prs tel qu'il l'avait vu jadis,
lorsqu'il s'cria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son
fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia,
devenu excessivement chauve et dguenill, reposait dans une attitude
mlancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle
attendait Simon; elle n'tait pas  beaucoup prs aussi calme et aussi
gaie que la premire fois. Elle se leva ds qu'il parut et marcha  sa
rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien
tre guri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif;
mais  peine l'eut-il aperue qu'il devint ple comme la mort, et,
s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'cria dans une sorte
d'garement: Oui, c'est ma destine!

Fiamma lui prit la main avec tendresse.

Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de
brusquerie dans les bras de Fline. C'est  prsent un plus grand
personnage que vous, madame la dogaresse.

--Pourquoi tes-vous change, Fiamma? dit vivement Fline en regardant
son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous
est-il arriv malheur? J'ai cru que cela n'tait pas fait pour vous.

--Allons donc! s'cria Bonne avec une familiarit qu'elle n'avait jamais
eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et
vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle
figure que vous faites?

--Mon amie, dit-elle  Fiamma, une demi-heure aprs, en traversant le
verger de la mre Fline, vous voyez que je ne me suis pas trompe.
Croyez-vous que je puisse pouser un homme qui se trouve mal en vous
voyant? Et pensez-vous qu' l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir
prie avant-hier d'tre sa femme?

--Pourquoi non? et qu'importe?

--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'cria Bonne; vous savez bien qu'il
vous aime et qu'il n'en gurira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je
ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier  mon jeune
mdecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier
mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de
dsespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas
blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tomb quelque dent? C'est
inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouv mal je me sens tout 
fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre
regret. Allez, ma Fiamma, vous tes la seule femme que cet homme-l
puisse aimer, de mme qu'il est le seul homme...

--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma
d'un ton si grave que Bonne n'osa pas rpliquer.

M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille,  la suite
duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: Bonne, les
noms symboliques ont toujours port bonheur, tu es ce que je connais de
meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est gal;
il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et
d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisb
comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...

En murmurant ses rflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son
chapeau, et alla, par les jardins du chteau, frapper  la porte vitre
de l'appartement de Fiamma. Elle tait en prires et paraissait fort
agite. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fentre;
mais en reconnaissant la voix de son sigisb, elle se rassura et courut
lui ouvrir.

Aprs un assez long exorde: Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous
aime  la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demand ma fille
avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la
premire pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui crire  ce
sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.

Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproch l'autre jour d'tre une
coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous crirait
aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle
ddaigne vos propositions; mais  Dieu ne plaise que je renie l'amiti
sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous cris, ce
n'est pas pour sauver mon orgueil humili, c'est pour vous pargner
l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous
tes tromp; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de
toute mon me. Nous allons runir nos efforts, mon pre et moi, pour
qu'elle renonce au couvent. Tout le dsir de mon coeur serait de vivre
entre vous deux,  condition que vous reporteriez une partie de votre
amiti pour moi sur le mari que j'ai choisi et  qui je commanderai de
vous chrir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un.
Adieu, Simon.

Votre soeur, BONNE.

--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non  cause de ce qu'elle
croit produire, mais  cause de la saintet du coeur de celle qui l'a
crite. Ah! Parquet, c'est bien l votre fille!... Mais ne vous abusez
pas, mon ami; je ne peux pas pouser Simon. Il n'y faut pas songer.

--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisment, rpliqua Parquet; car
c'est la dernire tentative que je ferai. Si je ne russis pas, vous
dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne
sortirai pas d'ici sans vous avoir confesse, et que vous me direz votre
secret, ou je l'irai demander  votre pre,  votre belle-mre,  vos
deux petits frres,  l'univers entier.

--Taisez-vous, mon sigisb; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon
secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et
devant les hommes que celle de votre fille chrie. En outre, sachez que
mon secret importe peu maintenant  mes projets de solitude. Mon pre a
lev tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux
jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-tre suivis de
beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire
pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu pouser Simon Fline, et que
maintenant je ne peux pas en pouser d'autre.

--Il faut parler catgoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas pouser
Fline?

--Parce qu'il n'avait rien.

--Singulire rponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne
pouvez-vous pas en pouser un autre?

--Parce que je le prfre  tout autre.

--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'pouser
maintenant?

--Parce qu'il est riche.

--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je
vais me casser la tte contre les murs si vous ne parlez autrement.

--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il
m'est impossible de vous dire, j'ai renonc volontairement  jamais rien
recevoir de mon pre tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hsit, mme
aprs sa mort,  accepter son hritage, si aujourd'hui je ne voyais son
hritage report en majeure partie sur une famille de son choix.

--Quelle chose trange! et pourquoi cela?

--C'est l ce que je ne vous dirai pas; mon pre ignorait cette
rsolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher.

--En vrit?

--En vrit; il ignore encore que j'ai fait voeu de pauvret en entrant
dans l'ge de raison.

--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dvotion? un voeu de pauvret, de
chastet... Ah! pour le voeu d'humilit, dogaresse, vous y avez manqu
souvent!

--C'est possible, rpondit Fiamma en souriant, mais coutez-moi.
Conduite par lui dans le monde, destine  faire un mariage d'argent ou
de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais
pas recevoir de mon pre; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir
de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisment, ni d'un
jeune homme qui m'et prise  la condition d'une fortune que je ne
pouvais accepter, ni d'un vieillard qui et daign me donner la sienne
en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il
et fallu laisser deviner mes motifs  mon pre, et c'est l ce que je
craignais plus que la mort.

--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madr ait pu
vivre auprs d'un secret o son argent jouait un rle sans le dcouvrir?

--J'espre que oui; mais quand mme je saurais qu'il en est inform,
j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines
choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas,
Parquet; rflchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari
qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la
dot que mon pre et offerte.

--Sans doute, mais Simon Fline pourtant...

--Simon Fline tait le seul homme de la terre qui m'et inspir cette
confiance; mais, outre les difficults que mon pre et faites et ferait
encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Fline, n'ayant
rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un tat bien
assur.

--Et, cet tat une fois bien assur, ne songetes-vous pas qu'il serait
possible de lever les autres difficults? votre pre n'et-il pas drog
un peu devant la considration de ne point vous donner de dot?

--Je ne le pense pas. Il tait proccup alors de la fantaisie d'avoir
des places et des honneurs, et rien de ce qui et pu lui faire perdre
les faveurs de la cour ne lui et sembl admissible.

--Mais, que diable! une fille majeure...

--Parquet, je dois plus de respect extrieur  la volont de M. de
Fougres que si j'tais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis
dpositaire d'un secret plus sacr que mon bonheur et que ma vie, et
tout ce qui pourrait amener un clat entre lui et moi m'est plus dfendu
et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient.

--trange, trange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque
votre pre se maria, il avait renonc  son ambition administrative; car
il ne prit une femme qu'en dsespoir de cause: nous le savons, quoi
qu'il en dise. Il et pu entendre raison pour votre mariage avec Simon,
si vous m'eussiez charg de cela. Simon tait dj  flot, moins
qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.

--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la
position de Simon. Je l'ai examine avec plus d'attention et de
sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqu; j'ai vu que Simon
n'tait pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il tait un homme
de gnie, et qu'il avait le champ prcieux de son avenir  cultiver avec
soin. Sa tendresse pour moi, les soins du mnage, les soucis de famille
qui paralysent les plus belles facults, eussent gn son essor...

--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et
avec vous, l'et fait marcher plus vite.

--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma prsence lui
devenait funeste; je m'loignai. Ajoutez  toutes ces raisons que
revenir en sa faveur sur une rsolution tellement annonce depuis
longtemps, arracher de force un poux aux entraves que des dispositions
fortuites de la socit plaaient en dehors de ma sphre, quereller mon
pre, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon
nom sans tre assure du succs, suffisait pour m'empcher de le tenter,
moi, fire au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse
assez pour savoir quelle langue je parle.

--Mais maintenant qu'allons-nous faire?

--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et
bientt Simon sera puissant, avec la rvolution qui se prpare en
France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un poux qui
m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice
inexplicable, je renoncerais  ma dot.

--Oh! si c'est l tout, c'est peu de chose. 1 Simon Fline se soucie
fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charm de ne pas avoir 
compter avec votre pre; 2 quant  vos scrupules de fiert, j'espre
qu'il saura bien les lever; 3 je sais une chose que vous ne savez pas,
et qui va singulirement amener  vous M. le comte. Je ne rpondrais pas
qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau.

--Que voulez-vous dire?

--Eh! cela c'est mon secret,  moi aussi, et je le garde. Maintenant je
me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir?

--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimres dans l'esprit
de ce jeune homme.

--Vous ne l'aimez donc pas?

--Vous me faites une question  laquelle je ne rpondrais pas
affirmativement quand mme j'aurais dans le coeur la plus belle passion
de roman qui ait jamais t invente.

--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous
ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile...
Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...

De nouveaux coups se firent entendre  la porte vitre, et Bonne parut
toute tremblante.

Mon pre! ma Fiamma! s'cria-t-elle, Simon a disparu. Madame Fline est
gravement indispose; elle a le dlire. Je ne sais que faire pour la
calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la
voir et m'aider  la soigner.

Les trois amis se prcipitrent vers la demeure de Fline. La vieille
femme tait assise sur son lit et parlait toute seule avec force.

O mon Dieu! voil comme tait ma mre mourante, dit Fiamma d'une voix
touffe en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir
cela. Le dlire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit...
la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis!

--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici
madame Fline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras
vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos
souvenirs.

--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un
crime.

Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.

O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette
terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funrailles de
mon frre le cur, un ange qui est retourn au ciel, et dont il et
fallu respecter la mmoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour
de fte. Mais Simon tait si press d'aller  l'glise! Jamais je n'ai
pu l'en empcher; je l'ai appel par toute la maison. Il est parti sans
moi, sans sa vieille mre, pour une crmonie comme celle-l! Vous le
rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le cur vous a-t-il encense? Vous
en tes digne autant que fille d've peut l'tre. Ma Fiamma, ma Ruth
bien-aime, mais o est mon fils? il est donc rest  l'glise? Oh!
n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funrailles de
mon pauvre frre. Vous les avez oublies, vous autres; vous avez fait
sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...

Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu
des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune mdecin amoureux de Bonne,
et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement
de fivre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se
rveillait parfois pour dire  l'oreille de Fiamma: Simon est all 
l'glise. Pourquoi Simon ne revient-il pas?

Ces paroles frapprent Fiamma. Elle commena  concevoir de l'inquitude
pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion o l'on tait que Simon
ft retourn  Guret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans
sa chambre. Tout y tait dans le plus grand dsordre, le lit dfait, les
vtements pars: cette nuit avait d tre terrible pour Simon. Alors,
laissant ses amis auprs de Jeanne, et pousse machinalement par les
paroles qu'elle lui avait entendu rpter dans son dlire, elle courut 
l'glise. Elle la trouva ferme, dserte aux alentours. Seulement un
chien qui hurlait  la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une
impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard o elle
dirigerait ses pas, le sentier qui menait  la tour de la Duchesse
s'offrit  elle, et elle s'y jeta en courant, appele par une sorte de
divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au
milieu de la rose, et  la lueur de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, tandis que le crpuscule commenait  paratre, atteignit les
ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri touff lui rpondit, et
aussitt la figure ple de son amant sortit du milieu des ruines. Il
avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de
rien au monde.

C'est vous! s'cria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de
moi? N'tes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide?
Avez-vous apport le fer ou le poison? tes-vous un spectre ou une
femme? Pourquoi vous tes-vous empare de toute ma vie? Pourquoi
m'tez-vous le prsent et l'avenir? Pourquoi tes-vous revenue? J'allais
gurir peut-tre, et maintenant je suis perdu.

--Simon, vous tes dans le dlire, rpondit-elle en voulant lui prendre
la main.

--Laissez-moi, s'cria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis
capable de vous tuer!... Vous tes ma damnation, vous tes l'enfer qui
me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lche!...
Allez demander  Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et
demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne
pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son pre; son pre!
mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon pre aussi  moi; car je lui
dois tout. Sans lui, je serais retourn  la charrue et j'y serais
rest. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je
n'eusse jamais song  vous aimer. Et ce vnrable prtre, qui m'a bni
le jour de ma naissance en me disant: Suis la noble profession de tes
pres; ouvre de ton bras un sillon pnible; connais la misre, et, avec
elle, la rsignation! ce frre de ma mre, dont la cloche va sonner la
commmoration funraire au lever du jour, il ne serait pas l autour de
moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me
dire: Tu vas faire une infamie; et cependant j'aimerais mieux souffrir
mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les
pieds dans la maison o est la fille que j'ai outrage. Dis-moi, Fiamma,
connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se dshonorer?

--Simon, calmez-vous, rpondit-elle en lui prenant les mains de force,
rappelez-vous qui vous tes et  qui vous parlez. Regardez-moi, moi!
vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas?

--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant  genoux avec une autre
expression d'garement dans les yeux; tu es l'toile du matin, toujours
blanche; l'toile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'clat! Tu
es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre.

--Simon, au nom du ciel! revenez  la raison, lui dit-elle. Vos douleurs
ne sont pas fondes; vous n'avez pas outrag vos amis. J'ai l une
lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-tre pas me charger de
vous la remettre, mais je vous vois si agit...

--Quelle lettre? Que peut-elle m'crire? Charge-t-elle son amant de me
tuer? Oh!  la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de
mon coeur qui ne m'appartient pas!

--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime
toujours; vous tes toujours, aprs elle, ce que son pre aime le mieux
au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon?

--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rve. O sommes-nous?
Comment tes-vous venue ici? Oh! certainement je rve.

Il mit ses deux mains sur son visage et resta abm dans une rverie
profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener  la raison et
l'arracher  cet tat violent qui lui dchirait l'me, oubliant dans cet
tat d'agitation toute la rserve de son caractre, et subissant l'effet
du dlire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures,
jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.

O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'cria-t-elle, et pourquoi ne me
reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi
m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mre, en
m'loignant de vous, en me criant: Ote-toi de l, ma honte! te-toi de
l mon crime! Hlas! je n'ai jamais fait de mal  personne, et tout ce
que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions,
en me disant que c'est moi qui suis le pch et la mort! 

En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre
couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses parses de
ses cheveux noirs, elle clata en sanglots. Pleurer tait une chose
aussi rare que violente pour Fiamma.

Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de
douleur de cette voix chrie; sans comprendre ce qu'elle disait, il
l'couta; il la vit par terre, abme dans ses larmes, couverte de la
pluie glace du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant
dans ses bras, il la pressa contre son coeur en l'appelant des plus doux
noms, et en rchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains
humides. Peu  peu ils se reconnurent, et, revenus  eux-mmes, ils
n'eurent pas la force de dtacher leurs bras enlacs et leurs lvres
unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans
leur me avec l'hrosme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que
Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit tait si nouveau
pour lui qu'il faillit mourir de joie.

Comment n'en tais-tu pas sr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu
dans toute ma conduite que, malgr le peu d'espoir que je m'tais
permis, tous mes dsirs, tous mes efforts ont tendu  t'lever jusqu'
moi et  me conserver pour toi? Hlas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui
qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te
dvoiler les secrets de mon me, moi pour qui les panchements ont
toujours t des crimes, et qui en commets sans doute un  l'heure qu'il
est, en te donnant des esprances que je ne pourrai peut-tre pas
raliser?

--O ma soeur!  ma femme! s'cria Simon, ne parle pas d'obstacles.
Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi
depuis cinq ans... Non, ne dis pas cela, je ne le mrite pas; dis que
c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une
gloire  rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et
que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oubli ni dshrit de ta
tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je
lverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible
 un amour pareil au mien,  une joie comme celle que j'prouve?
Laisse-moi me mettre  genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton
pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la premire fois. Le
soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa
beaut, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu tais si belle que tu
me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un dmon.
J'tais si troubl que je te vis  peine. Un nuage t'enveloppait, et tes
yeux seuls t'illuminaient de leurs clairs. Il me sembla ensuite que je
ne te voyais pas pour la premire fois, que je t'avais dj vue quelque
part, dans mes rves peut-tre. Souvenir de la tombe ou rvlation de
l'autre vie, tu tais ma soeur. J'avais ce type de grandeur et de beaut
devant les yeux depuis que je songeais  la beaut et  la grandeur. Et
cependant tu m'pouvantais par l'air d'autorit surhumaine avec lequel
tu semblais dire: Je suis ton matre et ton Dieu; mets-toi  genoux et
commence  m'adorer, car c'est ta destine. Mais quand je te rencontrai
ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lvres, je tombai 
tes pieds, je te rendis hommage sans hsiter, sans comprendre ce que je
faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton
sang m'a inocul!

Ils auraient oubli la marche des heures sans un incident que le hasard,
toujours potique en faveur des amants, fit natre au milieu de leur
entretien passionn. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des
ruines, apercevant les premires clarts du soleil, s'envola pouvant
vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, dj troubls
par l'clat du jour, ne distingurent pas le couple assis au pied de sa
demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri
d'alarme.

C'est la _duchesse_! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du
matin; c'est l'heure et le jour o l'abb Fline, le vnrable frre de
ma mre, a rendu son me au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont
coutume de se glorifier du mrite de leurs anctres ou de leurs parents.
Ce n'est pas l un prjug, je le sens  la force morale et aux
sentiments religieux que j'ai tirs toute ma vie du souvenir de ce bon
prtre. C'est l l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoque
toutes les fois que mes maux ont branl mon courage, et que j'ai craint
d'offenser son ombre sacre, toujours debout entre moi et l'attrait du
mal. Jamais je n'ai laiss couler cette heure solennelle sans me
prosterner chaque anne, ou dans le secret de ma cellule quand j'tais
loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les
ferventes prires de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aime; viens
t'agenouiller dans cette petite glise dont il fut le lvite assidu, et
o jamais il n'entra sans avoir le coeur et les mains pures. Ce n'est pas
pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mmes, afin que les
imprissables sympathies de son me immortelle descendent sur nous, afin
que l'mulation de ses vertus nous rende semblables  lui, afin aussi
que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour,
bnisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.

Les deux amants, appuys l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se
rendirent  l'glise du village, o ils prirent avec enthousiasme.
Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinit et de
l'immortalit de l'me. Fiamma, Italienne et femme, tait franchement
catholique. Pour n'tre point remarqus par le grand nombre de
villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient rgulirement
dire, ce jour-l, les prires des morts pour l'abb Fline, ils avaient
travers les ombrages du cimetire, et ils montrent  la trave par la
petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la
tribune seigneuriale; Simon tait  ses cts. Un rideau rouge les
cachait  tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu.
Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel tinceler aux rayons
empourprs du matin. Tout tait prt pour le service funbre qui devait
tre clbr  midi. La pit de Bonne s'tait occupe la veille de ces
saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la premire fois,
n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix
d'argent, tait tendu sur le cnotaphe et sem de violettes
printanires. Des lis sans tache, mls  des branches de cyprs
frachement coupes, embaumaient le choeur. Les oiseaux chantaient et
voltigeaient autour des fentres entr'ouvertes, devant lesquelles on
voyait se balancer les branches des arbres mus par la brise matinale. A
l'intrieur rgnait un religieux silence, interrompu seulement de temps
 autre par les pas ingaux d'un vieillard qui entrait avec prcaution,
ou par le cri d'un enfant que sa mre allaitait en priant.

O mon amie! dit Simon  l'oreille de sa fiance, quel charme indicible
votre prsence rpand sur cette heure ordinairement si mlancolique dans
ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que
l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent natre en moi
des ides si suaves et un charme si dlicieux?

--Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui rpondit Fiamma;
son dpart cause des larmes, mais son souvenir laisse l'esprance et la
consolation sur la terre.




XVI.


Fiamma sortit la premire de l'glise; elle n'avait point os dire 
Simon l'indisposition de sa mre, et elle voulait avoir de ses nouvelles
par elle-mme avant de rentrer au chteau. Elle la trouva dormant d'un
sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller  l'glise, Jeanne
avait fait mettre son livre de prires et son crucifix sur son lit. Le
psautier tait ouvert au _De profundis_, et le rosaire tait enlac aux
mains jointes de la vieille femme, qui s'tait doucement assoupie en
s'entretenant avec l'me de son frre. Bonne travaillait auprs d'elle.
Fiamma baisa le front rid de Jeanne sans l'veiller, et pressa Bonne
contre son coeur. Celle-ci vit bien,  l'motion de son amie, qu'il
s'tait pass quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur
le seuil de la chaumire et l'interroger. Mais il n'y a rien de si
pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son
doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Fline et t la
seule cause de sa rserve.

Bientt Simon rentra. Il s'inquitait de ne pas voir arriver  l'glise
sa mre toujours si matinale et si exacte surtout pour cette
commmoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couche; mais Bonne
le rassura, et ils se mirent  causer  voix basse. Bonne tait
curieuse, non des sottes purilits de la vie, mais de tout ce qui
intressait son coeur aimant. Sa noble conduite rclamait toute la
confiance de Simon. Il lui ouvrit son me, lui avoua sa joie et ses
esprances, et lui dit que c'tait  elle qu'il devait son bonheur.
Cette dernire parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, ds
qu'elle fut bien assure que l'amour de Simon tait pay de retour, elle
sentit dans son coeur le mme calme et le mme dsintressement qu'elle
aurait eus si Fline et t son frre.

Dans l'aprs-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office.
Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avou s'tait livr au
sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait  remplir envers son
dfunt ami, il dclarait qu'aprs une nuit si remplie d'motions il ne
se ft pas sitt arrach aux _caresses de Morphe_.

Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous dclarer qu'il faut que
vous arrangiez  tout prix mon mariage.

--Oh! oh! dcidment? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans
la journe. Il y a pourtant des rflexions  vous soumettre encore. J'ai
parl de vous  mademoiselle de Fougres.

--Et moi aussi, mon ami, je lui ai parl.

--Ah! et elle vous a t tout espoir? Alors je dsespre moi-mme...

--Non, mon cher Parquet, ne dsesprez pas, elle m'aime.

--Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle
vous pouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent  vous
pouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraner par la
passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le rsultat d'une
volont arrte. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander,
c'est Fiamma?

--Oui, mon pre.

--Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder
comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens.

--Mais o donc courez-vous si vite?

--Chez M. de Fougres.

--C'est vous presser beaucoup. Avez-vous rflchi  cette premire
dmarche? Avez-vous consult Fiamma sur le moyen d'obtenir le
consentement de son pre sans blesser la prudence et sans ajouter de
nouveaux obstacles  ceux qui existent dj?

--Et quels sont-ils, ces obstacles?

--Je les ignore, mais je prsume que c'est la vanit nobiliaire du
comte.

--Si c'est l tout, j'ai ton affaire dans ma poche.

--Comment?

--Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret?

--Non, en vrit.

--Alors je ne sais ce que je fais ni o je marche. Cette fille a une
tte de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle
promis?

--Rien. Mais elle m'aime.

--Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son me quelque
scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot,
et tu es riche: voil, je crois, son objection.

--Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne.

--Bon! dit l'avou, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, o
l'ai-je pose? et mon chapeau?

--O allez-vous donc de ce pas, mon pre? dit Bonne, qui rentrait en cet
instant.

--Au chteau.

--Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter.

--Non pas; ce serait faire trop d'honneur  cet avaricieux.

--Comment! vous allez au chteau avec cet habit trou qui ne vous sert
qu'au jardinage?

--Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais
m'attifer pour un Fougres?

--Mais sa femme? On doit des gards aux dames.

--Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien.

--Je vous assure, mon pre, que vous avez tort. J'ai trouv hier M. le
comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientle, vous verrez cela.
Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis
une paresseuse, une fille sans coeur, qui ne songe qu' sa toilette et
qui ne soigne pas celle de son pre.

--Je ne perdrai la clientle de personne, rpondit l'avou d'un ton
superbe, et personne ne se permettra de faire de rflexions sur mon
compte.

En parlant ainsi, il prit le chemin du chteau. Il y entra d'un air
rogue, sans essuyer ses sabots  la porte,  la grande indignation des
laquais. Il demanda le comte  voix haute, pntra dans le salon tout
d'une pice, sans tre annonc, faisant craquer les parquets, crachant
sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.

Ces manires bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que
matre Parquet, pntrrent de terreur la jeune comtesse de Fougres,
qui travaillait dans l'embrasure d'une fentre. Au lieu d'essayer de lui
faire baisser le ton, ce  quoi elle n'et pas manqu en toute autre
occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-mme chercher son
mari, afin que Parquet ne s'avist pas de dire, comme le grand roi:
_J'ai failli attendre_. La nouvelle comtesse de Fougres tait une veuve
de province, entendant ses intrts tout aussi bien que le comte, et
tout  fait digne d'tre sa moiti. Mais depuis quelque temps elle avait
un tort grave aux yeux de M. de Fougres. Une grande partie de ses biens
tait mise en chec par un procs dont l'issue donnait des craintes
assez fondes.

Je vous demande un million de pardons, s'cria le comte de Fougres en
entrant et en se tenant courb, afin d'avoir un air excessivement poli,
sans faire trop de rvrences affectes; je vous ai fait attendre bien
malgr moi. J'ai voulu rester jusqu' la fin de l'office et aller mme
jeter  mon tour de l'eau bnite sur la tombe de ce digne abb Fline.

--Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, rpondit Parquet
brusquement; l'abb Fline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y
sommes pas encore, nous autres.

--Hlas! sans doute, rpliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se
croire digne d'y entrer?

--Ceux-l seuls qui mprisent les biens de la terre, reprit l'avou.
Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un
entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire  votre
demande.

--En vrit! s'cria le comte, affectant un air constern et une grande
surprise, afin de ramener, s'il tait possible, quelque remords dans
l'me de Parquet.

--En vrit, monsieur le comte. Vous m'avez fait l une demande injuste,
et dont je ne pouvais pas tre l'interprte sans inconvenance et sans
folie.

--Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprs de M. Fline?

--Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas
ordinairement par ambassade, mais de puissance  puissance. Ah! il se
peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Fline,
mon filleul, le fils de la mre Jeanne, est  cette heure une grande
puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon;
car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est
l'organe, l'interprte et le dfenseur...

Prcisment Fiamma avait prt, quelques jours auparavant,  M. Parquet,
la comdie de _l'Avocat vnitien_, par Goldoni: l'avou en avait t si
ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les dclamations, et il
en rcita plusieurs  M. de Fougres avec une mmoire impitoyable, 
titre d'improvisation.

Eh juste ciel! rpondit le comte, tout tourdi de son loquence et des
clats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prtoire,
personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et
ne le salue plus profondment en toute occasion. M. Simon Fline en
particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractre et les
hautes facults; ne le lui avez-vous pas dit de ma part?

--Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire.

--Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour
ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intrts de la partie
adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en
particulier d'un homme qui l'a combl des gards dus  son mrite, d'un
ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme
enfin qui, s'levant au-dessus des prjugs de sa caste et devinant le
brillant avenir du jeune avocat, l'a reu avec distinction alors que sa
position dans le monde tait encore prcaire?

--La position de Simon n'a jamais t prcaire, permettez-moi de vous le
dire, monsieur le comte: Simon est n homme de gnie; avec cela et le
moindre secours d'un ami on arrive  tout. Ce secours ne lui a pas
manqu, et, si j'y eusse fait dfaut, vingt autres eussent acquitt leur
dette de reconnaissance envers cette noble famille; oui, _noble_,
monsieur le comte: la noblesse est dans les sentiments de l'me et non
pas dans le sang des artres.

Ici M. Parquet plaa  propos une nouvelle dclamation qui ne fit pas
moins d'effet que la premire.

Hlas! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli  mesure
que son dpit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous
prchez un converti! En quoi ai-je pu blesser M. Fline et lui faire
croire que je ne rendais pas justice  son mrite? M'a-t-on prt
quelque propos inconvenant? Ai-je manqu d'gards directement ou
indirectement  sa famille? Ma fille aurait-elle oubli, en arrivant,
d'aller s'informer de la sant de madame Fline? Elles taient fort
lies ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi
difiantes. Ne les ai-je pas encourages, loin de les contrarier?...

--Et pour quelle raison les eussiez-vous contraries? C'et t une
folie, une lchet indigne d'un homme aussi clair et aussi dlicat que
vous l'tes, monsieur le comte.

--Vous savez donc bien  quel point je ddaigne l'importance que mes
pareils mettent  ces vaines distinctions! Comment M. Fline a-t-il pu
s'imaginer que j'tais arrt, dans mon dsir de lui demander l'appui de
son talent, par d'aussi sottes considrations?

--M. Fline ne s'imagine rien du tout, monsieur le comte; c'est moi qui
me suis imagin une chose que je vais vous dire franchement et qui n'est
pas dpourvue de raison. coutez-moi bien. De pre en fils les Parquet
ont plac les Fougres en tte de leur clientle; c'est bien. Vous avez
eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois; Me Simon
Parquet a remu les dossiers de M. le comte Foulon de Fougres; il a
plaid ses causes au barreau, et, soit la bont des causes, soit le zle
de l'avocat, soit l'aptitude de l'avou, M. de Fougres a gagn trois
procs...

--Je n'attribue mes victoires qu' votre talent et  votre zle, mon
cher monsieur Parquet.

--Laissez-moi dire. J'arrive  la priptie, au quatrime acte (M.
Parquet avait toujours le rle d'Alberto Casaboni dans la tte), je veux
dire au quatrime procs. M. de Fougres pouse une dame de bonne maison
et passablement riche, qui lui donne deux hritiers d'un coup et qui lui
en fait esprer d'autres. C'est le cas, sinon d'augmenter sa fortune, du
moins de ne pas la laisser pricliter. Or, il se trouve qu'une
difficult inattendue se prsente, et que madame de Fougres, selon
toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-tre plus,
lgus  ladite dame par testament d'un sien oncle. _Dicat testator et
erit lex_. Mais ledit testament ne parat pas avoir t rdig dans
l'exercice d'une pleine libert d'esprit...

--Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du ct...

--Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j'expose l'affaire. M. le
comte de Fougres se trouve donc dans la ncessit de s'en remettre une
quatrime fois au zle et  la loyaut de Me Simon Parquet.

Le comte touffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa  un effet
d'loquence, et dit avec un accent pathtique:

Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlte, ce lutteur antique
qui, semblable au discobole, lanait dans l'arne avec la rapidit de la
foudre un argument  deux tranchants. Sa gloire a pli, ses tempes sont
dvastes, ses dents se sont claircies, sa faible voix (M. Parquet
pronona ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'me de
ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les
motions de la conviction. Assis sur son sige, comme il convient  un
sage vieillard,  un jurisconsulte expriment, il ne se mle plus aux
luttes judiciaires; il claire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse
savourer les vaines fumes du triomphe et recueillir les dcevantes
acclamations de la foule. En un mot, il a cd  son filleul,  son ami,
 son disciple,  son fils adoptif, le clbre avocat Simon Fline, le
sceptre de la parole.

M. de Fougres prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que
lui offrit Me Parquet en terminant cette priode; celui-ci respira et
reprit sur un ton de discussion sophistique:

Il tait simple, il tait juste, il tait naturel, il tait
vraisemblable, il tait, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le
comte de Fougres, confiant  Me Parquet la direction de ce nouveau
procs, le chargerait de demander au premier avocat de la province et 
un des premiers de la France,  Me Simon Fline, s'il lui tait agrable
de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me
Parquet n'avait encore manqu  cette marque d'estime envers le disciple
bien-aim du vieux patron, envers le trop honor patron de l'illustre
disciple; M. le comte de Fougres y a cependant manqu, et certes, ici
ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment
exquis des convenances sociales, qui ont manqu  l'accus... je veux
dire  M. le comte de Fougres; ce n'est pas non plus la malice, le
dchanement, la haine, la jalousie, le mpris; ce n'est aucune de ces
passions violentes qui ont induit M. de Fougres  faire un aussi
sanglant affront  Me Simon Parquet et  mon client... je veux dire  Me
Simon Fline. Non, messieurs, M. de Fougres est un homme recommandable
 tous gards, exempt de passions mauvaises, incapable de mchants
procds...

--Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant,
esprant faire abandonner  son terrible antagoniste ce plaidoyer
impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une trange inadvertance de
l'orateur, jouer  la fois le rle du tribunal et celui de l'accus. Au
fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles mfiances me
prtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard,
l'loignement, des considrations particulires envers un avocat
respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le dsir de ma femme
elle-mme, tout cela runi, et rien autre chose que cela pourtant, m'a
inspir la malheureuse ide de charger M*** de plaider pour moi?

--Ah! malheureuse est l'ide, certainement! s'cria M. Parquet en se
barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'ide qui
vous a conduit  cette dmarche! C'est une impasse, monsieur le comte,
il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre
Simon Fline, voyez-vous, c'est la tentative la plus trange, la plus
folle, la plus dplorable, la plus dsespre que la dmence ou la
fatalit puisse inspirer. O diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je
jure: l'intrt que je porte au succs d'une affaire qui m'est confie
me fait regarder avec douleur l'avenir et le dnoment de celle-ci.

--Eh! mon Dieu! M. Fline plaide donc dcidment contre moi? On l'en a
donc pri? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engag? C'est donc
irrvocable? Ah! monsieur Parquet, il n'et tenu qu' vous, il ne
tiendrait peut-tre qu' vous encore de l'empcher de prendre part 
cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en tait temps
encore, si je ne craignais de faire un outrage  l'avocat distingu que
j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui prfrer, j'irais supplier M.
Fline d'tre mon dfenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je esprer du
moins qu'en raison de toutes les considrations que j'ai fait valoir
tout  l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Fline est-il 
cela prs? Avec son immense rputation, ses larges profits, ses
occupations multiplies, les mille occasions de faire sa fortune, de
dployer son talent qui se prsentent  lui sans cesse...

--Tous les jours,  toute heure, il n'est occup qu' remercier des
clients et  renvoyer des pices.

--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule
affaire, lorsqu'il y va d'intrts aussi graves pour _un ami_?

--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lch un mot bien fort, il
tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire.
Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins;
mais il n'est pas insensible  une mfiance injuste,  des soupons
injurieux.

--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'cria le comte avec vivacit;
qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il?

--Il faut donc vous le dire?

--Je vous le demande en grce,  mains jointes.

--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces
cartes-l, monsieur le comte.

Parquet vit aussitt qu'il approchait du joint; car, malgr toute son
adresse, le comte se troubla.

Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermet et abandonnant
toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plbiens, des
ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministrielle. Qui
a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A
chance gale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des
plbiens, fort peu pour la vtre; Simon n'aime pas les patriciens, et
son opinion rpublicaine vous a fait peur. Simon n'et peut-tre pas
entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de
certain, ce dont je rponds sur ma tte, c'est qu'au cas o il l'et
accepte il l'et dfendue avec loyaut, avec force, et, j'ose le dire,
il l'et gagne. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une
faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de
pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non?

--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne...

--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit  quelqu'un, et voici
vos paroles: Ces gens-l s'entendent tous entre eux; comment
voulez-vous qu'on se fonde sur le srieux d'un dbat judiciaire entre
des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de
pire, se prtent mutuellement des serments pouvantables dans un club
carbonaro?

--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'cria le comte au
dsespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement
calomni.

Sa dtresse fit piti  M. Parquet, en mme temps qu'elle lui donna
envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de
Fougres quant  ce propos. L'amplification tait close dans le cerveau
de M. Parquet. Le comte avait confi son affaire  un autre que Simon,
par mfiance de son habilet et par crainte aussi de sa trop grande
dlicatesse. L'affaire tait mauvaise; il le savait. Ce n'tait pas un
orateur loquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'tait un ergoteur
intrpide, un sophiste spcieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il
avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses
coopinionnaires, et qui, dans une position tout  fait favorable au
dveloppement de son caractre, devait l, plus qu'en aucune autre
occasion, dployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse
d'honntet qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait
toutes les controverses, d'autant plus que c'tait un homme  tout oser
en matire politique et  tout dire sans le moindre mnagement.

Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore
choisi Simon pour leur dfenseur; que Simon n'avait pas song  leur en
servir; qu'il ignorait mme le prtendu affront fait par M. de Fougres
 son intgrit; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces
menaces taient le savant artifice que depuis la veille matre Parquet
tenait en rserve avec le plus grand mystre, sachant bien que Simon ne
s'y prterait pas volontiers.

L'artifice, il faut aussi le dire, n'et pas t loin sans la timidit
d'esprit du comte; mais, sous le caractre le plus obstin, cet homme
cachait la tte la plus faible. Toujours habitu  louvoyer,  tout oser
sous le voile d'une hypocrite politesse, ds qu'on l'attaquait en face,
il tait perdu. Cela tait difficile; il inspirait trop de dgot aux
mes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les
esprits faibles, pour qu'on daignt ou pour qu'on ost lui faire des
reproches; et certes, M. Parquet ne s'en ft jamais donn la peine sans
l'espoir et la volont de tirer parti de sa confusion pour son grand
dessein.

Ce qu'il avait prvu arriva. Le comte se retrancha, pour sa
justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dvouement,
d'affection pour la cause plbienne et pour Simon Fline spcialement.
Il fit bon march de la noblesse, de la parent, de la monarchie, de
toutes les hirarchies sociales,  condition qu'on lui laisserait gagner
son procs. Depuis longtemps il s'tait rserv tant de portes ouvertes
qu'il tait difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'gara dans
son propre labyrinthe; il le fora de s'enferrer jusqu'au bout.

--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous chauffer contre ceux qui
ont rpt vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, aprs tout, dans
votre position; vous avez t forc d'migrer. La rvolution vous a
dpouill, banni. Il est simple que vous ayez des prventions contre
nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.

--Je n'ai point de ressentiments, s'cria le comte, je n'ai aucune
espce de prvention. Je n'en veux  personne; je n'accuse que la
noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont gaux
devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant
tout droit social. Enfin, j'estime matre Parquet, honnte homme,
habile, gnreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant,
goste, born.

--C'est fort bon, je le crois jusqu' un certain point, rpondit M.
Parquet; mais cependant je vais vous mettre  une preuve. Si j'avais
vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine rputation, et que je
fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage?

--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se mfiait gure des vues de M.
Parquet sur Fiamma.

--A moi, Parquet? vous consentiriez  tre mon beau-pre,  entendre
appeler votre fille madame Parquet?  avoir pour gendre un procureur?
Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte!

--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu' votre ge vous me
demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que
vous me tendissiez un pige innocent, je vous dirais: Allez 
l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son
coeur, je vous accorde sa main. Je serais flatt et honor de l'alliance
d'un homme tel que vous.

--Eh bien! vous tes un brave homme! Touchez l! s'cria M. Parquet avec
des yeux ptillants d'une malice que M. de Fougres prit pour
l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je
vous l'amne...

--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui
pressant les mains, je vous en aurai une ternelle reconnaissance.

--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant
quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir,
 plaider gratis tous les procs que vous pourrez avoir, jusqu' la
concurrence de deux cents...

--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougres en reculant de trois pas et
en plissant de colre. Est-ce l la condition? M. Fline veut pouser
Fiamma?

--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assur; le
trouvez-vous trop vieux, celui-l? Il est juste de l'ge de Fiamma; il
est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que
vos pres vous ont laiss. Il appartient  la plus honnte famille du
pays. Il gagne de 25  30,000 fr. par an. Il a toutes les supriorits,
toutes les vertus, toutes les grces. Il vous demande votre fille, et
vous hsitez?

--Ma fille ne veut pas se marier, rpondit schement le comte.

--Est-ce l l'unique cause de votre refus, monsieur le comte?

--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est
invincible.

--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira
de me dire franchement. M'autorisez-vous  faire ce que vous venez
d'imaginer vous-mme, de monter  l'appartement de Fiamma et de lui
demander son coeur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour
Simon Fline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous
sur-le-champ?

--Sur-le-champ, monsieur Parquet, rpondit le comte,  qui la rflexion
venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de
vous dire que cette manire de procder, imagine par moi dans la
chaleur de l'entretien et dans la gaiet d'une supposition, est
contraire dans l'application  toutes les convenances. Nous arriverons
au mme but sans blesser la pudeur de Fiamma..

--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le
comte. Je pourrais tre votre pre,  plus forte raison le sien,
laissez-moi donc aller lui parler, et je vous rponds qu'elle ne se
gnera pas pour me dire ce qu'elle pense.

--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma
femme sert de mre  Fiamma; c'est  elle qu'il faudrait s'adresser
d'abord, elle en causerait avec ma fille...

--Votre femme est de l'ge de Fiamma et ne peut jouer srieusement le
rle de sa mre; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur
son esprit, ainsi on peut s'viter la peine de chercher ce prtexte.

--Ce prtexte? Pensez-vous que je me serve de prtexte? dit le comte
bless; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez matre de
mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille?

--C'est prcisment l l'objet de la question, rpondit hardiment
Parquet,  qui il n'tait pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma
elle-mme, et c'est devant vous qu'elle va me rpondre.

--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manire, je
vous en prie, dit le comte en s'efforant de faire sentir son autorit
 M. Parquet; mais Parquet tait dtermin  tout braver. Mademoiselle
de Fougres entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la
prit par le bras, comme s'il et craint qu'on ne la lui arracht avant
qu'il et parl. Fiamma, dit-il en l'amenant vers son pre, rpondez 
une question trs-concise: voulez-vous pouser Simon Fline? Fiamma
tressaillit, puis elle se remit aussitt, regarda le visage impassible
de son pre, et vit,  la blancheur de ses lvres qu'il tait dvor de
ressentiment. Elle rpondit sans hsiter: J'y consens, si mon pre le
permet.

--Une fille bien ne ne rpond jamais ainsi, dit le comte en se levant;
avant de dclarer aussi librement ses dsirs, elle demande conseil  ses
parents. Il y a une espce d'effronterie  procder de la sorte. Il est
vident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni
ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait.
Seulement je trouve dans le mystre de ce choix, et dans la manire dont
on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus oppos  la dcence
de la femme,  la loyaut de l'ami et au respect d au pre.

Ayant ainsi parl avec cette apparence de dignit que les vieux
aristocrates possdent au plus haut degr, et qu'ils savent ressaisir
dans les occasions mme o leurs actions manquent le plus de la
vritable dignit, il repoussa du pied le fauteuil qui tait derrire
lui et sortit brusquement de la chambre.

Ce consentement quivaut  un refus, dit Fiamma  son ami; Parquet,
nous avons t trop vite.

--La balle est lance, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber.

--Je me charge de plier mon pre comme un roseau, si M. Fline consent 
refuser ma dot.

--Il n'y consent pas, rpondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi.

--Si mon pre ne cde pas  cette sduction, il n'y a plus d'esprance,
reprit Fiamma; car une explication serait invitable entre lui et moi,
et j'aime mieux me faire religieuse que d'pouser Simon au prix de cette
explication.

--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment
faire marcher une affaire et dont les pices ne sont pas au dossier?




XVII.


Fiamma, prvoyant bien que la colre de son pre aurait une prochaine
explosion, s'tait sauve au fond du parc, esprant viter sa vue
pendant les premires heures. Mais le destin voulut qu'ils se
rencontrassent dans l'endroit le plus retir de l'enclos. M. de Fougres
allait prcisment l cacher et touffer son dpit; et voyant l'objet de
sa fureur, il oublia la rsolution qu'il avait prise de se modrer. Ses
petits yeux grossirent et gonflrent ses paupires rides; il fut forc
de se jeter sur un banc pour ne pas touffer.

C'tait en effet une grande contrarit pour le comte que cette
ouverture inattendue de M. Parquet et l'adhsion subite qu'y avait
donne sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire
chez lui que des apparitions de stricte biensance, il s'tait flatt,
pendant deux ans, d'en tre tout  fait dbarrass. Sa joie avait t au
comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son
intention tait de prendre le voile, et qu'elle allait l'accompagner 
Fougres pour faire ses adieux  ses amis du village et leur donner
l'assurance de la libert d'esprit et de la satisfaction vritable avec
lesquelles elle embrassait l'tat monastique. Ce voyage avait paru
d'autant plus convenable et d'autant plus avantageux  M. de Fougres
vis--vis de l'opinion publique, qu'il se croyait plus assur de la
rsolution inbranlable de sa fille. La crainte d'une inclination de sa
part pour Fline n'avait jamais t srieuse en lui, et, s'il l'avait
eue, depuis longtemps elle s'tait dissipe. Il ignorait leur
correspondance, et, lors mme qu'il en et t le confident, il et pu
croire que Simon tait guri de son amour et que Fiamma ne l'avait
jamais partag.

La scne qui venait d'avoir lieu avait donc t pour lui un coup de
foudre. Ce n'est pas qu'une alliance avec Fline ft dsormais aussi
disproportionne  ses yeux qu'elle l'et t deux ou trois ans
auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougres commenait 
apprcier les avantages de la position et l'importance des talents du
Simon. Il avait vu en arrivant les sommits aristocratiques de la
province. Il avait dn  la prfecture, et l tous les convives avaient
dplor les opinions de M. Fline avec une chaleur qui prouvait le cas
qu'on faisait de sa force ou la crainte qu'elle inspirait. On s'tait
surtout tonn de l'imprudence qu'avait commise M. de Fougres en ne le
choisissant pas pour avocat ou en ne s'assurant pas d'avance de sa
neutralit. Le sjour de Paris rend essentiellement ddaigneux pour les
talents de la province; on s'imagine que la capitale absorbe toutes les
supriorits et en dshrite le reste du sol. Cela tait arriv  M. de
Fougres; il s'veilla pniblement de cette erreur ds les premires
opinions qu'il entendit mettre  _ses pairs_ sur la puissance de
Fline. Cette jeune renomme avait pris subitement tant d'clat que la
surprise et l'inquitude du plaideur furent extrmes. Il courut aussitt
se confier  M. Parquet. C'est pour cela que Bonne, prenant son embarras
pour de la froideur, tait revenue au village, la veille dans la soire,
pntre de l'ide que le comte avait dcouvert les projets de son pre
 l'gard de Fiamma et qu'il en tait offens.

Cependant M. de Fougres s'tait flatt que Simon n'oserait pas rsister
 la crainte de se faire un ennemi d'un homme tel que lui, et il avait
pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet,
n'imaginant gure qu'il allait tomber dans un pige. Il y tait tomb
avec une simplicit qui le couvrait de honte  ses propres yeux, et qui
poussait  l'exaspration l'aversion profonde qu'il avait pour la caste
plbienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant
cette caste, M. de Fougres lui portait, dans le secret de son coeur, la
haine hrditaire dont les nobles ne guriront jamais et que ressentent
avec plus d'amertume ceux d'entre eux qui ont la lchet de mendier son
appui et de la tromper par couardise.

Ayant depuis deux ans concentr toutes ses affections (si toutefois les
avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son
orgueil et sa joie  mnager une grande fortune  ses hritiers. Il
avait regard Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui
offrir une vingtaine de mille francs de dot pour pouser le Seigneur, 
peu prs comme il et rserv cette somme  des obsques dignes du rang
de sa famille. Mais Fiamma avait refus jusqu' ce don, en allguant que
le petit hritage de sa mre lui suffirait pour entrer au couvent et
pour s'y ensevelir.

Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion  l'importune existence
de sa _fille chrie_ (il l'appelait ainsi surtout depuis qu'elle
approchait de la tombe o il et voulu la clouer vivante), il prvoyait
qu'il faudrait s'excuter et lui donner une dot convenable. Il supposait
que Fline avait des dettes ou de l'ambition; il regardait cette race
d'avocats et de procureurs comme une arme ennemie, qui le couvrirait de
blme dans le pays s'il ne faisait pas honorablement les choses, et, en
fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son
consentement. Son coeur tait donc dvor de toutes les chenilles de
l'avarice, et il ne voyait aucune issue  son embarras; car la seule
chose qui l'et rassur, la rsolution de Fiamma contre le mariage,
venait d'tre subitement rvoque d'une manire laconique et absolue
dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n'avait donc qu'un moyen
de se soulager, c'tait de se mettre en colre; et il faut que cette
envie soit bien irrsistible, puisqu'elle aggravait tout le mal et qu'il
s'y abandonna nanmoins.

Il clata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont
Fiamma s'tait rendue complice en le traitant comme un pre de comdie.
Il qualifia ce projet de sourde et mprisable intrigue, et la conduite
de Fiamma d'hypocrisie consomme. C'tait donc l o devaient vous
conduire cette dvotion austre, lui dit-il, et cet amour insatiable de
la retraite! J'en ferai compliment aux nonnes qui en ont t dupes ou
complices. J'admire beaucoup aussi le prtexte que vous m'avez donn,
pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M.
Fline; car c'est vous qui faites ici le rle de l'homme. Ce n'est pas
lui qui veut m'arracher mon consentement, c'est vous-mme. C'est vous
sans doute qui viendrez  la tte des notaires me prsenter une de ces
sommations qu'on appelle _respectueuses_ par ironie sans doute pour
l'autorit paternelle.

--Monsieur, rpondit Fiamma avec le mme calme qu'elle avait toujours
apport dans ces pnibles relations, j'espre que je n'aurai pas recours
 de semblables moyens, et qu'aprs avoir mri l'ide de ce mariage dans
votre sagesse vous l'approuverez avec bont. Si vous tiez plus calme,
je vous prierais de m'expliquer sur quoi vous fondez vos rpugnances;
mais vous ne m'entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai  vous
dire que vous n'avez pas t tromp; que cela du moins a toujours t
loign de ma pense et de mon intention; que je suis absolument
trangre  la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M.
Fline; que j'ai t de bonne foi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici,
et qu'avant-hier encore ma rsolution de prendre le voile me semblait
inbranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M.
Fline avec Bonne Parquet; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole
d'honneur de ne jamais laisser concevoir  M. Fline des esprances
contraires  la raison ou  l'honneur...

--Alors vous mentiez comme aujourd'hui! s'cria M. de Fougres. Il
fallait que vous fussiez bien prise dj de cet homme pour qu'un seul
jour pass ici, aprs une aussi longue sparation, vous ait mis aussi
bien d'accord. Allons, je ne suis pas un Gronte. Quoique vous soyez une
intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre
retraite au couvent ait t trs-saintement employ. Aprs une vie comme
celle que vous meniez ici, aprs des jours et des nuits passs on ne
sait o, je ne serais pas tonn que des raisons majeures ne vous
eussent tout d'un coup force  vous cacher, et je prsume que M.
Fline, ayant fait fortune, est saisi aujourd'hui d'un remords de
conscience; car vous tes tous fort pieux, lui, sa mre, vous, et la
confidente, mademoiselle Parquet...

--Monsieur, dit Fiamma avec nergie, vous m'outragez et je ne le
souffrirai pas, car vous n'en avez pas le droit. Dieu sait que vous
n'avez aucun droit sur moi.

--J'en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu'il est temps de vous
faire savoir, s'cria le comte hors de lui. J'ai le droit du bienfaiteur
sur l'oblig, de celui qui donne sur celui qui reoit; j'ai le droit
qu'un homme acquiert en subissant dans sa maison la prsence d'un
tranger et en l'y levant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio,
le comte de Fougres l'a acquis en daignant nourrir la fille d'un bandit
et d'une...

--Et d'une femme parfaite, indignement sacrifie  un misrable tel que
vous, rpondit Fiamma d'un air et d'un ton qui forcrent le comte  se
rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que,
de mon ct, je n'ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici;
ne bougez pas, ne m'interrompez pas, je vous le dfends! La mmoire de
ma mre est sacre pour moi. N'esprez pas la fltrir  mes yeux, ni me
faire rougir de devoir le jour  un chef de partisans,  un hros qui
est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fire que de vos anctres,
dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero,
de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes,
dfenseur et martyr de la libert, c'tait une noble alliance, et il n'y
a qu'une grande me comme celle de ma mre qui dut savoir prfrer la
protection gnreuse du brave partisan  l'avilissante faveur du comte
de Stagenbracht.

--Que voulez-vous dire? s'cria le comte en essayant de se lever et en
bondissant sur son sige avec garement; quel nom avez-vous prononc? A
quelle impure source de calomnie avez-vous puis l'ingratitude et
l'outrage dont vous payez ma misricorde envers vous?

--La voici, cette source impure! dit Fiamma en tirant de son sein un
paquet de lettres; c'est celle de votre fortune, signor Spazetta. Voici
les preuves de votre infamie, crites et signes de votre propre main;
voici les pices du march que vous avez conclu avec un seigneur
autrichien pour lui vendre votre femme; voici votre premire esprance
de racheter le fief de Fougres, monsieur le comte; car voici la
quittance de l'acompte que vous avez reu sur l'espoir du dshonneur de
ma mre. Mais elle n'a pas voulu le consommer pour vous ni l'accepter
pour elle-mme; voici la concession de cette maison de campagne o vous
aviez consign ma mre, pour la soustraire, disiez-vous, aux fatigues du
commerce et rtablir sa sant dlicate, mais, en effet, pour la placer
sous la main du comte,  trois pas de sa villa... Mais vous aviez compt
sans le secours du chevaleresque Carpaccio, monsieur le comte.
Malheureusement il rdait autour du chteau de M. Stagenbracht, lorsque
les cris de ma mre, qu'on enlevait par son ordre et par votre
permission, parvinrent jusqu' lui. C'est alors que, par une tentative
dsespre, trois contre dix, il la dlivra et fit ce que vous auriez d
faire en tuant de sa propre main le ravisseur. Si la reconnaissance de
ma mre pour ce librateur, et son admiration pour un courage intrpide,
lui ont fait fouler aux pieds le prjug du rang et manquer  des
devoirs que vous aviez indignement souills le premier, c'est  Dieu
seul qu'appartiennent la remontrance et le pardon. Quant  vous,
monsieur le comte, au lieu d'insulter les cendres de cette femme
infortune, c'est  vous qu'il appartient de baisser la tte et de vous
taire, car vous voyez que je suis bien informe.

Le comte resta, en effet, immobile, silencieux, atterr.

Je vous ai dit, continua Fiamma, ce que je devais vous dire pour
l'honneur de ma mre; quant au mien, monsieur, il me reste  vous
rappeler que vous avez encore moins le droit d'y porter atteinte: car
vous tes un tranger pour moi, et non-seulement il n'y a aucun lien de
famille entre nous, mais encore j'ai t leve loin de vos yeux, sans
que vous ayez jamais rien fait pour moi... Ne m'interrompez pas. Je sais
fort bien que la crainte de voir bruiter votre crime vous a dispos
envers ma mre  une indulgence qu'un honnte homme n'et puise que
dans sa propre gnrosit. Je sais que vous avez daign ne point la
priver du ncessaire, d'autant plus qu'elle tenait de sa famille les
faibles ressources que je possde aujourd'hui. Je sais que vous ne
l'avez point maltraite et que vous vous tes content de l'insulter et
de la menacer. Je sais enfin que vous l'avez laisse mourir sans
l'attrister de votre prsence: voil votre clmence envers elle. Quant 
vos bonts pour moi, les voici: vous m'avez laisse vivre avec mon
modeste hritage jusqu'au moment o, pensant acqurir des protections
par mon tablissement, vous m'avez arrache  ma retraite et au tombeau
de ma mre pour me jeter dans un monde o je n'ai pas voulu servir
d'chelon  votre fortune. Je savais de quoi vous tiez capable,
monsieur le comte; mais ce qui me rassurait, c'est qu'un contrat de
vente illgitime et t plus nuisible que favorable  vos nouveaux
intrts. Il ne s'agissait plus pour vous de payer un fonds de commerce
d'piceries, vous vouliez dsormais jeter de l'clat sur votre maison.
Je ne me serais jamais rapproche de vous, sans le secret inviolable que
je devais aux malheurs de ma mre, sans la prudence extrme avec
laquelle je voulais, par une apparence de dfrence  vos volonts,
loigner ici, comme en Italie, tout soupon sur la lgitimit de ma
naissance. Croyez bien que c'est pour elle, pour elle seule, pour le
repos de son me inquite, pour le respect d  ses cendres abandonnes,
que je me suis rsigne pendant plusieurs annes  vivre prs de vous et
 vous disputer pas  pas mon indpendance sans vous pousser  bout. Un
ami imprudent a allum aujourd'hui votre fureur contre moi, au point
qu'elle a rompu toutes les digues. Cette explication, la premire que
nous avons ensemble sur un tel sujet, et la dernire que nous aurons, je
m'en flatte, a t amene par un concours de circonstances trangres 
ma volont; mais puisqu'il en est ainsi, je m'pargnerai les pieux
mensonges que je voulais vous faire sur mon voeu de pauvret, je vous
dirai franchement ce que je vous aurais dit  travers un voile. Vous
pouvez donner ma main  Simon Fline sans craindre que je fasse valoir
sur votre fortune des droits que j'ai, aux termes de la loi, mais que ma
conscience et ma fiert repoussent. La seule condition  laquelle j'ai
accord la promesse de ma main est celle-ci. Pour sauver les apparences
et mettre vos enfants lgitimes  couvert de toute rclamation de la
part des miens (si Dieu permet que le sang de Carpaccio ne soit pas
maudit), M. Fline vous signera une quittance de tous les biens prsents
et futurs, que votre respect pour les convenances et mes droits
d'hritage m'eussent assurs...

--M. Fline sait-il donc le secret de votre naissance? dit M. de
Fougres avec anxit.

--Ni celui-l ni le _vtre_, monsieur, rpondit Fiamma: ces deux secrets
sont insparables, vous devez le comprendre; et si, en divulguant l'un,
on fltrissait la mmoire de ma mre, je serais force de divulguer
l'autre pour la justifier. Ainsi, soyez tranquille; ces papiers que j'ai
trouvs sur elle aprs sa mort ne seront jamais produits au jour si vous
ne m'y contraignez par un acte de folie, et ils seront anantis avec moi
sans que mon poux lui-mme en souponne l'existence.

Depuis le moment o M. de Fougres avait aperu les papiers dans la main
de Fiamma jusqu' celui o elle les remit dans son sein, il avait t
partag entre le trouble de la consternation et la tentation de
s'lancer sur elle pour les lui arracher. S'il n'avait pas ralis cette
dernire pense, c'est qu'il savait Fiamma forte de corps et intrpide
de caractre, capable de se laisser arracher la vie plutt que de livrer
le dpt qu'elle possdait; d'ailleurs il avait espr l'obtenir de
bonne grce. Il balbutia donc quelques mots pour faire entendre que son
consentement au mariage tait attach  l'anantissement de ces
terribles preuves. Fiamma ne lui rpondit que par un sourire qui
exprimait un refus inflexible, et, le saluant sans daigner lui demander
une promesse qu'il ne pouvait pas refuser, elle s'loigna en silence.
Alors le comte se leva et fit deux pas sur ses traces, vivement tent de
la saisir par surprise et d'employer la violence pour arracher sa
sentence d'infamie. Mais, au mme instant, la ple et calme figure de
Simon Fline parut de l'autre ct de la haie, dans le jardin du voisin
Parquet.

Le comte le salua profondment, tourna sur ses talons et disparut.

Le mariage de Simon Fline et de Fiamma Faliero fut clbr  la fin du
printemps, dans la petite glise o ils avaient dit une si fervente
prire le jour de leurs mutuels aveux.  ct de ce beau couple, on vit
l'aimable Bonne s'engager dans les mmes liens avec le jeune mdecin qui
l'aimait, et qu'elle ne hassait pas, c'tait son expression. Le comte
de Fougres assista au mariage avec une exquise amnit. Jamais on ne
l'avait vu si empress de plaire  tout le monde. Heureusement pour lui,
cette noce se passait en famille, au village, et sans clat, dans la
maison Parquet. Aucun de ses _pairs_, et sa nouvelle pouse elle-mme,
qui fut trs  propos malade ce jour-l, ne put tre tmoin des dtails
de cette fte, qui consomma sa msalliance. La bonne mre Fline se
trouva assez bien rtablie pour en recevoir tous les honneurs. Tout se
passa avec calme, avec douceur, avec simplicit, avec cette dignit si
rare dans la clbration de l'hymne. Aucun propos obscne ne ternit la
blancheur du front des deux charmantes pouses. Le seul matre Parquet
ne put s'empcher de glisser quelques madrigaux semi-anacrontiques,
qu'on lui pardonna, vu qu'il avait bu un peu plus que de raison.
Cependant ni lui ni aucun des convives ne dpassa les bornes d'un
_aimable abandon_ et d'une _douce philosophie_. Le cur prit part au
repas, aprs avoir promis  Jeanne de ne plus s'aviser d'encenser
personne. Le seul vnement fcheux qui rsulta de ces modestes
rjouissances, ce fut la mort d'Italia, que l'on trouva le lendemain
matin tendu sur les dbris du festin et victime de son intemprance.

En vertu d'un arrangement que conseilla et que dcida M. Parquet, M. de
Fougres renona aux principaux avantages du testament fait en faveur de
sa femme, afin de ne pas perdre le tout, et l'honneur de sa famille
par-dessus le march.

Cet chec, que ne compensait pas en entier la renonciation de Fline 
toute dot ou hritage, l'affligea bien, et il quitta prcipitamment le
pays, heureux du moins de se dbarrasser du voisinage et de l'intimit,
non de la famille Fline, qui ne l'importunait gure de ses
empressements, mais de M. Parquet, qui, affectant de le prendre
dsormais au mot et de le traiter d'gal  gal, s'amusait  le faire
cruellement souffrir.

Il est vraisemblable que les relations du village avec, le chteau
eussent t de plus en plus rares et froides, sans un vnement qui vint
tout  coup plier jusqu' terre l'pine dorsale du comte de Fougres: la
chute d'une dynastie et l'tablissement d'une autre. Le rgne du tiers
tat sembla effacer tous les vestiges d'orgueil nobiliaire que M. de
Fougres n'avait pas laisss dans la boutique de M. Spazetta. Tant que
la royaut bourgeoise n'eut pas pris dcidment le dessus sur les
rsistances sincres, le comte, esprant tout, ou plutt craignant tout
de l'influence des avocats et de la puissance des grandes mes, se fit
l'adulateur de son gendre, et par consquent de M. Parquet. Simon avait
peine  dissimuler son dgot pour cette conduite, et M. Parquet y
trouvait un inpuisable sujet de moquerie et de divertissement. Mais
quand la puissance rgnante eut absorb ou paralys l'opposition; quand,
n'ayant plus peur du parti rpublicain, elle se tourna vers
l'aristocratie et chercha  la conqurir, M. de Fougres suivit
l'exemple de la mauvaise race de courtisans qui ne peut pas perdre
l'habitude de servir; et, cessant de faire de l'indignation au fond de
son chteau avec le sardonique M. Parquet, il se brouilla avec lui et
avec Simon sur le premier prtexte venu; puis il revint  Paris faire sa
cour  quiconque lui donna l'espoir de le pousser  la pairie,
chimrique espoir qu'il avait caress sous le rgne prcdent.





End of the Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand

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