The Project Gutenberg EBook of L'enfer et le paradis de l'autre monde, by 
mile Chevalier

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Title: L'enfer et le paradis de l'autre monde

Author: mile Chevalier

Release Date: April 19, 2006 [EBook #18208]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                              L'ENFER
                               ET LE
                     PARADIS DE L'AUTRE MONDE



                                PAR

                          EMILE CHEVALIER




                              PARIS
                        LIBRAIRIE CENTRALE
                    24, BOULEVARD DES ITALIENS
                            MDCCCLXVI


A

M. JOHN LOVELL
IMPRIMEUR A MONTRAL (BAS-CANADA)
_Tmoignage de haute estime._




                             PRFACE


Il y a quelques mois, j'habitais une petite ville bourguignonne,
renomme pour ses usines mtallurgiques. Un jour, il m'arriva d'assister
 une runion chez des forgerons, qui tmoignrent l'intention d'migrer
au Canada, _parce qu'on y parle la langue franaise_. Connaissant, par
un sjour de plusieurs annes, le pays o ces braves gens voulaient
aller, je combattis leur projet.

Rendez-vous aux tats-Unis, puisque votre dsir est de quitter la
France, leur dis-je; mais gardez-vous de porter votre intelligence et
vos bras dans les colonies britanniques de l'Amrique du Nord.

Et je donnai mes raisons.

Ces raisons, on les trouvera exposes dans ce livre, publi, pour
la premire fois, en 1857,  Montral, et tir  cinquante mille
exemplaires, tant en franais qu'en anglais.

Si quelques-uns des motifs qui l'ont dict n'existent plus, comme le
trait de rciprocit entre le Canada et les tats-Unis, il n'en est pas
moins toujours vrai que la Grande-Bretagne dcourage systmatiquement
l'industrie et les arts utiles dans ses colonies; que, chaque anne,
les Canadiens eux-mmes fuient une patrie o ils ne trouvent point de
travail, malgr les immenses ressources naturelles dont abonde leur
pays.

Il n'en est pas moins toujours vrai que le Canada ne sera jamais
prospre et grand que lorsqu'il se sera annex  la Rpublique des
tats-Unis.

H.-EMILE CHEVALIER.

Paris, juillet 1866.




                             L'ENFER


                            CHAPITRE I

                        LE FOYER DU COLON


Ce jour-l Toronto, la capitale du Haut-Canada; tait froid, monotone et
mlancolique. paisse aussi, bien paisse tait la neige sur les larges
et tristes voies passagres. Dans les rues dsertes, comme dans la
campagne,  travers les arbres, au fate des difices, et loin, fort
loin sur la baie silencieuse, ce n'tait que neige!--neige ici, neige
l, neige partout.

Du nord s'lanait une bise piquante qui balayait les plaines,
balayait la ville et balayait le lac; de lourds nuages noirs marchaient
pniblement au ciel, et ils taient tout chargs de neige, encore de la
neige. Le vent les chassait lentement en gmissant, d'un ton lugubre, le
long des artres de la cit.

Chacun, chaque chose avait cet aspect triste qu'une journe aussi
sombre, aussi glaciale pouvait voquer.

Les maisons elles-mmes avaient l'air ennuy et mal  l'aise. Il
semblait qu'elles regardassent avec humeur les rues solitaires et se
serrassent les unes contre les autres en tremblotant et se plaignant
comme de vritables mortelles.

Les fentres aussi taient dlaisses et n'annonaient que trop combien
peu on s'amusait dans les appartements qu'elles clairaient.

Les quelques traneaux dont, de temps en temps, tintaient les
clochettes  travers l'air froid et humide remplissaient d'une sensation
dsagrable par leurs sons discords et criards.

Les pitons qui cheminaient sur les trottoirs taient envelopps
jusqu' mi-visage dans des fourrures et chausss de mocassins. Ce qu'on
apercevait de leur face tait bleui par la vivacit de l'atmosphre, et
ils se heurtaient gauchement, s'il arrivait qu'ils se rencontrassent le
long de l'troite piste.

On aurait dit que tous taient dehors contre leur gr, et qu'ils se
htaient de rentrer chez eux,  l'exception de quelques individus de
taille malingre, courbs,  moiti couverts contre les rigueurs de
la saison, et qui se tenaient au coin des rues, regardant d'un oeil
d'envie, tantt les magasins, tantt les gens confortablement vtus qui
les coudoyaient en passant.

Les traits des pauvres malheureux portaient imprime en caractres
loquents cette silencieuse requte:

Oh! il fait bien sombre et bien froid; vous avez une chaude maison pour
vous abriter, vous; mais nous n'en avons pas, ou si nous en avons une,
le vent y filtre partout, la neige s'y glisse et la pauvret a laiss
teindre le feu dans l'tre.

Si l'on se sentait mal et chagrin au coeur de la ville, au sein mme du
luxe et de la richesse de la populeuse cit,  plus forte raison il en
tait ainsi dans les faubourgs, sur les mornes marcages o de chtives
habitations maigrement distribues peraient  peine les bancs de neige
que la tourmente y avait entasss.

C'est l que vivent les esclaves de la peine, les enfants de bien des
maux, le misrable et le mendiant; l aussi hurlaient et se lamentaient
les vents malicieux, le jour o commence cette histoire; l, ils
soulevaient la neige et la fouettaient contre les pauvres demeures;
l, ils tourbillonnaient, tourbillonnaient autour de chaque cabane,
cherchant une ouverture pour entrer, sifflant avec furie quand ils
l'avaient trouve, ou s'loignant bruyamment quand ils n'en dcouvraient
pas et comme si toute leur malice tait uniquement dirige contre les
dshrits de la fortune, de mme que, dans le monde, le fort s'exerce
surtout contre le faible, parce que ce dernier n'a rien pour se
prserver de ses rudes attaques.

Oui, souffle, mugis et fais rage,  vent! tu as un rle  jouer dans ce
grand drame. Quelques-unes de tes victimes sont dj bien misrables; tu
penses encore  ajouter  leurs angoisses, ce n'est qu'un autre artifice
dans ce long catalogue de dtresse. Oui, quelques-unes sont dj bien
dnues,--oui, mme dans cette petite hutte autour de laquelle tu
te livres  une hilarit si clatante, si ironique--elles sont bien
dpourvues, il ne manque pas de trous pour te laisser entrer; on ne peut
t'expulser: entre donc,  vent; nous 'te suivrons.

C'tait une des plus laides et des plus repoussantes cabanes qui fussent
en ce lieu; et Dieu sait que la laideur ne manquait point parmi
elles. La seule fentre qu'elle possdt tait brise et grossirement
raccommode avec des haillons; la porte raboteuse paraissait avoir peine
 se tenir sur ses gonds; l'escalier et diverses parties de la charpente
extrieure avaient t enlevs, afin d'aider  rsister momentanment
 l'ennemi commun; et c'tait, en somme, une habitation aussi
inhospitalire qu'on en peut imaginer une pour abriter une portion de
l'humanit.

L'intrieur n'tait pas moins repoussant que l'extrieur.

Il se composait d'une seule chambre, dont le plancher, la tablette de
chemine et les lambris avaient disparu.

Quelques braises, se consumant lentement dans le foyer sans chaleur,
disaient assez pourquoi le peu de mobilier de cette pice paraissait
avoir partag le mme sort, car il tait mutil, dfigur, au point que
ces restes semblaient bons tout au plus  faire aussi du feu.

La neige moite s'tait introduite de toute part. Elle marquait le sol en
vingt places, et les vents coulis exhalaient de tout ct leur baleine
glaciale.

Vraiment, il ne faisait ni chaud ni bon dans la pauvre cabane ce
jour-l!

On y remarquait deux jeunes filles, puis un tout petit garon accroupi
en un coin de la chemine, et leur mre portant un enfant  la mamelle.

Les filles et la mre taient assises devant les charbons agonisants.

Leurs corps grelottaient et leurs visages taient enfouis dans leurs
mains, comme si elles eussent voulu chapper  leur dnment en en
bannissant mcaniquement l'image de leur esprit.

L'ane, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans, levait de temps
en temps la tte, jetant tristement ses yeux sur le taudis, puis sur sa
mre qui pleurait, puis sur le petit garon tendu prs de l'tre glac,
et puis elle replongeait sa figure entre ses doigts amaigris, avec
une expression de douleur que rendait plus amre encore le silence qui
enveloppait cette scne.

Elle tait belle pourtant la jeune fille! Ses formes ne semblaient point
avoir t ptries pour donner asile au chagrin; et si le chagrin s'tait
log chez elle, il n'avait pu la dpouiller de ses attraits; elle tait
charmante, toute pleine de grces, quoique bien vives fussent les peines
qui troublaient sa vie.

Ses cheveux flottaient en dsordre sur ses paules, et les pommettes de
ses joues brillaient d'un clat de mauvais augure; mais dans ses grands
yeux noirs rayonnait une beaut calme, et toute sa physionomie refltait
une tranquillit d'me que la ngligence ne pouvait dguiser et la
misre qui l'environnait effacer entirement. Il y avait quelque chose
de cleste dans ce galetas, quoique les peines de notre monde l'eussent
si affreusement marqu de leur cachet.

La plus jeune fille n'tait pas aussi belle que sa soeur. Mais elle
avait la mme physionomie et la mme rgularit de traits, dont on
pouvait parfaitement retrouver l'origine dans le visage hagard, fltri
par les soucis et encore distingu de la mre.

Moins remarquablement symtriques que chez son ane, ces traits la
rendaient plus jolie et plus piquante.

Quand elle redressait la tte, ses yeux tincelaient, au milieu d'une
dtresse si grande, d'une animation qui inspirait des apprhensions, car
son regard disait que les malheurs dont elle tait assige parlaient un
langage trange  son esprit inexpriment.

Une ombre d'expression semblable nuanait parfois l'air de sa soeur,
quoique cette ombre ft si affaiblie par l'clat d'une beaut suprieure
qu'elle tait  peine perceptible.

Bien que trs-lgres, ces teintes soulevaient nanmoins de terribles
inquitudes dans le coeur de la pauvre mre, par, lorsqu'elle arrtait
les yeux sur ses filles bien-aimes, elle secouait douloureusement
la tte, soupirait, pleurait et pressait convulsivement le nourrisson
contre son coeur, comme si une affliction nouvelle s'tait empare
d'elle, et comme si les mots qu'elle aurait voulu prononcer s'taient
enfuis de ses lvres.

--O ma mre! c'est bien dur, c'est bien dur! s'cria tout  coup la
fille ane en pressant fbrilement sa tte entre ses mains. Nous ne
pouvons, cependant, mourir de faim; mais que faire?

Elle se leva et commena de se promener dans la chambre en serrant
toujours sa tte avec ses mains et paraissant plonge dans un abme de
rflexions.

Sa mre la suivait incessamment des yeux; mais elle avait le coeur trop
gonfl de ses propres chagrins pour la pouvoir consoler par des paroles.

--Ma mre, ma mre! reprit la jeune fille s'arrtant et plongeant ses
regards dans ceux de la pauvre femme, nous sommes bien infortunes!
Voyez! peut-il y avoir un pire destin? Point d'ouvrage, il n'y en a pas
dans tout le pays. Mon pre a tout essay. Mark aussi, et nous-mmes
avons essay mille fois, mais inutilement: il n'y a rien, rien! Faut-il
donc que nous mourions ainsi de faim, dites, ma mre?

--Eh bien, moi je ne mourrai pas! fit la plus jeune, frappant ses genoux
de ses poings ferms. Je ne sais pas ce qu'avait mon pre de s'arrter
dans un pays aussi pauvre que celui-ci, tandis qu'il aurait eu tant
d'ouvrage dans les tats-Unis, s'il y tait all quand il le pouvait.
Non, a ne peut pas durer comme a. J'aimerais mieux mourir la premire.

La malheureuse mre portait ses regards de l'une  l'autre de ses filles
d'un air effray, comme si elle lisait dans leur agitation et leur
langage quelque chose de plus pouvantable que toute la misre qui les
entourait.

--Non, non, Madeleine, Ellen, a n'en viendra pas l. Un peu de
patience, je vous prie; nous devons tous avoir un peu de patience,
dit-elle tendrement.

--A quoi bon la patience? repartit brusquement la cadette; si nous ne
pouvons avoir d'ouvrage l't, comment pourrons-nous en avoir l'hiver?
a ne signifie rien que votre patience!

--Oh! Madeleine! Madeleine! cria l'ane; ne parle pas si durement 
notre mre: ce n'est pas sa faute!

--Je le sais bien, rpliqua Madeleine; aussi je ne lui parlais pas
durement.

--Ah! c'est qu'en effet c'est bien dur, n'est-ce pas, ma mre? dit
Ellen. Est-il possible d'tre dans une si affreuse condition, quand tous
nous voulons travailler, et quand il y aurait tout plein d'ouvrage dans
le pays, si les Amricains ne nous volaient pas tout, comme nous l'a dit
le fabricant de cols de chemise? Et qu'est-ce que a lui fait  lui,
si les reliures des livres, ou les cartonnages, ou ce que nous pouvons
faire est fait hors du pays, tandis qu'on nous laisse mourir de faim
ou mendier ou faire Dieu sait quoi pour vivre? Hlas! il y a dans cette
ville des centaines de filles dans la mme position,  ce moment. Si
notre pre ou Mark pouvait faire quelque chose! mais il n'y a pas
plus pour eux que pour nous dans tout le pays. Oh! que faire? que
pouvons-nous faire? rpta-t-elle en se tordant les mains et en marchant
follement dans la chambre. Mre, chre mre, on ne peut rester comme a;
c'est impossible, je le rpte!...

--Patience, Madeleine, patience, dit la pauvre femme. a ne durera pas
longtemps ainsi, nous aurons bientt un changement.

--Bientt, c'est encore trop longtemps! fit Madeleine d'un ton amer.
Y a-t-il encore de l'esprance? croyez-vous qu'il y ait encore de
l'esprance?

Et la malheureuse fille vint tomber aux genoux, de sa mre.

--Non, s'cria Ellen, non, je n'en vois point; il n'y en a point. Est-ce
que tous ces pauvres gens qui, comme nous, sont sans ouvrage ne seraient
pas heureux de travailler s'ils avaient du travail? Ils ne le peuvent
pas plus que nous, voil tout. Ici ce sont les trangers qui font tout,
mais les habitants, on les laisse mourir de faim, voil ce que vous
dirait un enfant. Qu'est-ce que notre pre est venu faire ici? Jamais
nous n'avons port d'aussi misrables haillons! ajouta-t-elle en
regardant avec une sorte de honte les guenilles qui composaient son
habillement.

En entendant ces plaintes, la pauvre mre tait toute trouble, et son
coeur battait fort, car l'avenir lui apparaissait certainement sous
des couleurs aussi sombres qu' ses filles, et le prsent tait, hlas!
intolrable.

A ce moment la porte de la hutte s'ouvrit et un gamin de dix ans, dont
les vtements en lambeaux taient chargs de neige, arriva en gambadant
dans la chambre.

Dans ses petits bras, rougis et gercs par le froid, il tenait quelques
morceaux de bois  brler.

--Tenez, maman, dit-il en jetant son fardeau sur les cendres chaudes,
voil du bois.

Tu es un bon garon, Jean, rpondit sa mre en le caressant. Comme tu as
froid! tu dois tre gel. Mais ou as-tu eu ce bois, Jean?

--Oh! bien, je l'ai eu, rpondit-il en dtournant la tte.

--Mais o, Jean?

--coutez donc, il n'y a personne qui voudrait m'en donner, vous le
savez bien, rpliqua-t-il ngligemment, et puis il vous faut du feu;
ainsi j'ai eu ce bois-l et j'en aurai encore.

--Oh! Jean, Jean, tu ne l'as pas vol? s'cria la malheureuse mre,
donnant le nourrisson  sa fille cadette, et s'agenouillant devant le
petit garon, qu'elle examina avec une anxit fivreuse.

--Jean, mon cher Jean, dis-moi que tu ne l'as pas vol?

--Eh! ma foi, peut-tre que oui, dit-il maussadement. Pourquoi aussi
ne voulait-on pas me donner du bois? Il vous fallait du feu, maman. Je
n'aurais pas fait a pour moi. Mais pour vous... D'ailleurs, Tom William
le fait, et il dit qu'il n'y a pas de mal  a, si on ne peut avoir
d'ouvrage pour acheter du bois. Et comme a, c'est bien, n'est-ce pas,
maman? dit-il en sautant dans la chambre pour se rchauffer.

--Non, non, Jean, c'est trs-mal; tu vas reporter a... et tout de
suite. Il ne faut pas voler, mme pour ta pauvre mre, Jean. Nous ne
pouvons rester sans feu, c'est vrai; mais tu ne dois pas tre un voleur,
non, non! Prends-moi ce bois et, reporte-le comme un honnte garon,
dit-elle, en essayant de lui replacer le fagot dans les bras.

--Non, je ne le reporterai pas, dit-il en rejetant le bois dans le
foyer; je ne le reporterai pas, quand vous tes tous gels et qu'il n'y
a pas un brin de bois  la maison. Prenez-le pour cette fois, maman, et
peut-tre que je n'en chiperai plus jamais.

Ah! jeune enfant, voil que tu voles! Et que te dit la justice? Ses
ministres voient-ils en toi les semences du crime dont les cachots
cueilleront le fruit? voient-ils en toi le germe de ce qui constitue
les coupables? Leur main va-t-elle s'tendre vers toi pour t'administrer
l'antidote au poison qui dj circule en tes veines, ou n'ont-ils rien
que le chtiment pour le cultiver et le dvelopper, pour que les prisons
ne soient pas vides et que les cours de police ne chment pas?

--Ce n'est pas tout, continua le petit Jean, tirant de sa poche une
pice de monnaie et un billet tout froiss; tenez, regardez, maman, ce
que m'a donn un homme, pour porter cette lettre  Madeleine.

Les joues de la jeune fille plirent affreusement.

D'une main tremblante elle arracha la lettre  son frre et la cacha
dans les plis de son corsage; mais ce fut sans mot dire, et sa confusion
n'en fut que plus apparente.

Un horrible soupon avait jailli dans le sein de la mre; des larmes
brlaient les paupires de la pauvre femme.

--Oh! Madeleine, Madeleine! s'cria-t-elle aprs un instant de pnible
silence, de qui vient cette lettre? Est-ce de Guillaume, Jean?

--Non, ce n'est pas de Guillaume, maman; c'est d'un monsieur.

--Madeleine, a parat bien drle, dit la mre perdue; confie-moi ce
que c'est. Tiens voici ton pre qui rentre, je vais tout lui dire.

--Non, ma mre, non, je vous en prie! s'cria la jeune fille en
apercevant un homme qui passait prs de la fentre et se dirigeait vers
la porte; non, ne le lui dites pas, je vous avouerai tout, mais ne le
lui dites pas!

--Madeleine, ma pauvre Madeleine! fit la malheureuse femme tombant 
genoux et saisissant sa fille dans ses bras, cette atroce misre nous
tuera tous! Madeleine, ma pauvre Madeleine!

Venez, vous les heureux du monde et contemplez ce tableau.

C'est le temps de fter, de danser, de vous rjouir; c'est le temps de
vanter les charmes de la vie; mais avant que vous ne vous soyez plongs
trop avant dans l'ivresse de vos plaisirs, dtournez-vous un instant du
sentier jonch de fleurs o vous passez l'existence et jetez les yeux de
ce ct.

Si c'est une fable que nous crivons, s'il n'y a point de vrit dans
les portraits, ah! soyez aveugles si vous le voulez; mais s'il est vrai
qu' votre porte mme la misre grelotte de froid et de faim; s'il est
vrai que telles sont les tristes ralits du jour, qui se multiplient et
grossissent dans les grandes villes canadiennes  mesure que s'coulent
les annes, alors il est bon, pour vous qui tes riches, contents et
prospres, que vos oreilles soient ouvertes, que votre main s'tende
aux malheureux; car, si vous ne pouvez leur donner un abri et du pain
en change du dur travail qu'ils feraient volontiers pour vous, il vaut
mieux les traiter en mendiants, leur jeter une froide aumne, ou les
chasser pouvants de vos rivages, que de les abandonner aux serres du
besoin. Ils ne veulent ni tre des quteux ni fuir la terre qui
leur donnera du pain. Ils ne demandent qu' travailler pour vivre;
 travailler pour que leurs enfants aient du pain! Pourquoi donc
n'entend-on pas leur prire dans cette vaste contre? Pourquoi ne
profite-t-on pas au Canada de sources de richesses qui feraient de ce
beau pays un immense empire? Pourquoi, l o la nature a t prodigue de
ses bienfaits et o elle a donn des trsors qui satisferaient largement
vingt millions d'habitants; o rien ne manque pour asseoir les bases
d'un gigantesque royaume et le rendre florissant, pourquoi, l, le gnie
et l'habilet des deux races franaise et saxonne manquent-ils  ce
degr que les pauvres parpills sur cet immense et fertile territoire
sont sans pain et se sauvent par milliers de ces bords, pour aller
dire aux habitants des contres lointaines: Les Canadiens sont dans la
pnurie, n'migrez point chez eux. C'est l,  Canadiens, le problme
que vous avez  rsoudre; et si vous vous levez et jetez un regard sur
vos affaires, vous verrez que le temps est venu.




                            CHAPITRE II


                    PAUVRET ET MANQUE D'OUVRAGE


Pourquoi donc t'arrter l, pensif, au seuil de ta porte? Pourquoi tes
yeux sont-ils humides et ta main tremble-t-elle sur le loquet? Ton coeur
ne devrait-il pas bondir de joie et ton visage rayonner d'allgresse:
car c'est l ta maison, si je ne me trompe, et tes enfants t'attendent?

Voyez-le sur le pas de sa porte, vous pres et maris des familles
heureuses! Il hsite, il chancelle presque; son esprit se replie
douloureusement sur lui-mme; il craint jusqu'au regard de ceux qu'il
chrit: peut-il compter la somme de ses lourds chagrins?

Entre, entre, misrable! Pour toi point d'espoir: comme deux galriens,
la pauvret et toi tes rivs  la mme chane; ton aspect ne la
chassera point du taudis;--n'avez-vous pas, elle et toi, taille grle,
membres dcharns, visage famlique, vtements en haillons?

Il se nomme Mordaunt. Il a immigr au Canada avec sa famille, dans
l'espoir d'amliorer sa condition et de trouver un foyer pour ses chers
enfants.

Mais, au lieu de l'abondance, c'est la pauvret qui lui a tendu les bras
en dbarquant; au lieu du bourdonnement de l'industrie, du rsonnement
de l'enclume, des joyeux bruissements des mtiers  tisser, du
sifflement des machines  vapeur, les lamentations et les plaintes des
malheureux remplissent les chemins, et tout en mettant le pied sur le
rivage, l'migrant a vu s'vanouir ses plus chaudes esprances.

Pourquoi? C'est  vous de rpondre,  Canadiens!

Les enfants aimaient leur pre, la femme aimait son mari.

Quand il parut, ils refoulrent leurs douleurs.

Mais il se fit aussitt un silence lugubre, mortel dont tout leur amour
ne put bannir la funeste impression, et sur leurs joues s'tendit une
pleur que nulle affection ne pouvait masquer.

Dans le coeur du pauvre homme se ficha une nouvelle angoisse. De ses
lvres disparut le maladif sourire qu'il y avait appel, et il se prit 
promener autour de lui un regard incertain, comme s'il doutait qu'il et
bien fait de franchir le seuil de sa demeure.

--Allons, Edouard, dit sa femme, qui avait dj lu sur sa mine effare
qu'il revenait affam et sans avoir russi dans ses dmarches; allons,
Edouard, ne reste pas au froid et viens t'asseoir prs du feu; tu dois
avoir bien froid, et tu n'as rien mang depuis ce matin. Jean, fais un
bon feu, mon gentil garon. Et toi, Ellen, prpare quelque chose  dner
pour ton pre. Nous ne t'attendions pas, Edouard, parce que nous ne
savions pas  quelle heure tu rentrerais. Il fait bien froid dehors,
n'est-ce pas?

--Marguerite, dit-il tendrement, tu es trop bonne.

Et en prononant ces paroles, son corps tremblait d'motion. Il s'assit
et s'enfona le visage dans les mains.

Merci, merci  vous, Marguerite!

Oui, c'est une simple, mais bien vive affection qui vous inspire.

Il ignora les douleurs qui vous percrent le coeur, quand vos lvres
encouragrent votre enfant, votre enfant voleur,  allumer le fagot
drob, afin d'gayer un peu le pauvre pre dsol.

Oui, et ce fut une sainte tendresse aussi qui vous engagea  lui cacher
que le saloir et la huche taient vides et  inventer la fable du dner
habituel.

Oui, et il vous aime , cause de cela. Et quand les mauvais jours seront
passs, quand l't sera revenu, votre rcompense,  Marguerite, sera
bien grande!

--Marguerite, dit Mordaunt ds qu'il fut suffisamment matre de son
motion, il est inutile de nous le cacher plus longtemps, il n'y a pas
du tout d'ouvrage dans le pays. Il ne nous reste que deux alternatives,
Marguerite:--ou de demeurer ici et y mourir de faim, ou de nous en aller
avant qu'il ne soit trop tard.

--Eh bien, Edouard, s'il y a encore une chance, partons: c'est notre
devoir.

--Oui, nous partirons, quoique voyager sans secours soit une terrible
chose en cette saison. Mais c'est notre unique ressource. Triste pays
que celui-ci! Ah! je suis bien fch d'y tre venu. Il n'y a d'ouvrage
pour personne, jeune ou vieux, et quoique nous ne soyons qu'une taxe
impose  la charit des gens, on dirait qu'ils ont peur de nous laisser
partir. Je me demande ce qu'ils aiment le mieux de voir leurs rues vides
ou de les voir remplies de quteux et de vagabonds.

--Le fait est que c'est bien dsolant, Edouard; mais peut-tre les gens
d'ici n'y peuvent-ils rien.

--Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard dsespr sur ses
enfants en guenilles; oui, mais pourquoi n'y peuvent-ils rien? Pourquoi?
reprit-il en tenant les yeux attachs sur sa fille ane. Quelle est la
raison de toute cette misre? Si le Seigneur avait fait de ce pays
un dsert strile, improductif; s'il ne l'avait pas combl de ses
bienfaits, alors nous n'aurions pas le droit de nous plaindre. Et ce
n'est pas, vois-tu, Marguerite, qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans le
pays! On ne peut faire un pas dehors sans voir o les, trangers nous
ont enlev le pain de la bouche. Ah! il y en a  faire de l'ouvrage
dans le pays! Nous le pourrions faire aussi bien que les trangers, et 
meilleur march, mais on nous plante l, pieds et poings lis pour
ainsi dire, tandis que les trangers enlvent tout ce que nous pourrions
gagner, et mme notre argent pour enrichir leur patrie et embellir leurs
habitations. Nous, nous mourons de faim ou mendions ce pain que nous
voudrions pouvoir gagner! Est-ce de la justice? est-ce que a ressemble
 de la justice? s'cria le pauvre homme excit par la rvoltante
absurdit du tableau qu'il venait de tracer.

Tu as raison, Mordaunt! c'est l une trange justice, ou la justice est
aveugle! Il faut que ta modeste simplicit creuse plus profondment que
la science de ceux qui dclament dans les parlements, sans quoi cette
nave plainte n'aura point d'cho. Tu as bien raison de t'tonner.
Une candeur et une sagesse plus grandes que les tiennes peuvent tre
surprises de cette trange politique qui nourrit, vtit et enrichit
l'tranger, alors que les enfants du Canada manquent de pain. Mais
dbarrassez-vous de l'Angleterre, de sa tyrannie; annexez-vous aux
tats-Unis, et l'abondance, la flicit deviendront votre partage comme
le leur.

--Oh! papa, dit l'ane des filles, pourquoi n'avez-vous pas fait de
nous des servantes? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service?

Un instant le pre la considra avec une morne tristesse, puis il
s'cria:

--Non, mon enfant; non, vous n'avez pas t leves pour a. Pourquoi
ferais-je de vous des servantes? Pourquoi, continua-t-il en arpentant
rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir un mtier avilissant
sous le toit d'un autre? Je ne suis pas un vieillard affaibli qui a
besoin que ses enfants le nourrissent. J'aurais pu rompre ma famille,
envoyer l'un d'un ct, l'autre de l'autre pour tre esclaves chez les
riches; j'aurais pu faire a, sans venir sur la terre trangre. Non,
mon enfant, a ne nous rapporterait rien, et il serait maintenant trop
tard pour le faire. Ensemble nous quitterons cette contre, je ne puis
vous laisser derrire moi. Sans a je partirais seul. Non, non, je
ne puis et ne veux pas vous laisser seules. Nous partirons tous,
Marguerite. Comme a, je vous aurai toujours sous ma protection et nous
mendierons ensemble, s'il le faut.

Madeleine, qui, depuis l'arrive de son pre, s'tait assise en un coin
et avait tenu ses regards baisss vers le sol, les releva vers lui au
moment o il pronona ces mots.

Remarquant la vive anxit qui se peignait dans les traits de sa fille,
Mordaunt s'avana vers elle et dit, en lui posant affectueusement la
main sur la tte:

--Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser ainsi abattre.
Guillaume viendra avec nous; Madeleine, je l'ai vu, ainsi que ton frre
Mark, pauvre garon! nous partirons ensemble. Allons, mon enfant, du
courage, tu auras une nouvelle robe avant Nol.

--Non, non, mon pre, s'cria-t-elle, les larmes aux yeux et en
s'attachant passionnment  son bras. Nous ne pouvons partir! Ma pauvre
mre ne pourrait jamais marcher dans la neige si paisse; a la tuerait,
a nous tuerait tous, je le sais. Il vaut mieux rester o nous sommes.
Maman, chre maman! ajouta-t-elle en tombant aux pieds de sa mre, vous
ne partirez point, n'est-ce pas? Je sais ce qui arriverait et j'aimerais
mieux mourir que de vous laisser partir, oui, maman!

La mre regarda sa fille. Leurs yeux se rencontrrent, et elles se
comprirent. Le coeur de l'ardente jeune fille se glaa, sa langue
resta attache  son palais. Elle se releva silencieusement, retourna
s'asseoir dans son coin, et s'enveloppa encore dans la mlancolie de ses
penses.

D'tranges penses sont aussi en vous, Mordaunt, et votre oeil se
trouble en s'arrtant sur la belle jeune fille. Elle vous aime,
Mordaunt; oui, elle vous aime. Mais l'amour n'est pas toujours sage, et
l'humanit est trs-faible. Elle est votre fille, Mordaunt, et sa misre
l'a aveugle: prenez garde, car vous l'aimez bien aussi, vous!

Le soir est venu. Le vent a cess de gronder et de se briser contre la
cabane, la lune filtre les rayons de sa lumire souffreteuse dans le
pauvre logement, et, rassembls autour des dernires braises mourantes
du bois vol, les habitants parlent de leur prochain dpart, demain.

--Mark viendra, n'est-ce pas, Edouard? dit madame Mordaunt. Je me
demande o il a pu tre toute la journe. L'as-tu vu depuis ce matin?

--Non, le pauvre enfant, non... Il a presque perdu la tte. C'est un bon
ouvrier, pourtant; aussi ferme  l'ouvrage que pas un. Avant de venir
ici, il tait industrieux; mais n'avoir rien  faire! a lui a drang
l'esprit. Aussi n'est-il pas tonnant qu'il soit tomb en mauvaise
compagnie! Ce n'est pas sa faute, non, quoiqu'il ne faudrait pas le
lui dire. Mais ce n'est pas tonnant. Oui, il viendra, et il sera bien
heureux de venir.

--Oh! maman, maman! s'cria la plus jeune fille, se levant alarme par
un bruit de l'extrieur.

--coute, Edouard, coute! fit la mre effraye; le tocsin! Mark, Mark,
mon pauvre cher enfant, o est-il?

Mordaunt se leva et prta l'oreille. Le lugubre tintement des cloches
augmentait de plus en plus, et de nombreuses clameurs semblaient
annoncer un incendie considrable.

--Vite! s'cria Mordaunt; Ellen, mon chapeau! N'ayez pas peur, enfants,
j'espre que a ne sera rien.

Il allait se prcipiter vers la porte, quand elle fut tout  coup
ouverte; un grand jeune homme maigre,  la mine hve, gare, entra et
la referma violemment.

Il paraissait ivre.

--Hourra! en voici un autre! a va, a va, ma mre! Nous vous tirerons
de l, quand nous devrions brler toute la ville! Vive le feu, ma mre!

--Mark, dit svrement Mordaunt en saisissant le jeune homme par le
bras, je t'ai averti, tu ne coucheras plus ici, si tu as commis ce
crime. Tu es mon fils, mais n'importe, je ne garderai pas chez moi un
incendiaire. Ainsi, va o tu voudras, il n'y a plus place ici pour toi.

--Oh! Edouard, Edouard, pardonne-lui cette fois.

--Bah! qu'est-ce que a fait? s'cria le jeune homme chappant, en
chancelant, , l'treinte de son pre. Il nous faut de l'ouvrage,
n'est-ce pas? Ils sont riches--nous prenons garde  a--ils
reconstruiront, a ne les appauvrira pas et a nous donnera du pain.
Justice! c'est tout ce que nous voulons! hurla-t-il en se jetant tout de
son long devant le foyer teint.

--Tais-toi, dit le pre.

--Voyez, reprit Mark montrant du doigt sa mre et ses soeurs qui
s'taient groupes avec effroi au milieu de la chambre; voyez, elles
n'ont ni feu ni  manger. Brlez donc tout, c'est moi qui vous le dis;
c'est ce que je ferais, moi!

--Je te dis que tu ne coucheras pas ici, dit Mordaunt. Si tu ne viens
pas m'aider  remdier au mal que tu as fait, j'irai te dnoncer
moi-mme, quoique tu sois mon propre fils--oui, Mark!

Il se leva et courut  la porte.

--Bon Dieu! exclama-t-il, aprs l'avoir ouverte, en voyant les lueurs
embrases qui se rflchissaient au ciel et rougissaient jusqu'au tapis
de neige tendu sur les rues et les maisons; bon Dieu! quel spectacle!
Marguerite, amne-le ici. Tu m'entends, je ne puis supporter a, quoique
je sois son pre! Mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en tendant ses bras
vers la populeuse cit et en se prcipitant  travers la neige; voyez,
mon Dieu, ce que font de nous ces ministres aveugles! nous venons leur
demander du travail, et ils nous rendent criminels...

Montrez-vous maintenant, grands champions du peuple, et contemplez ce
spectacle! vous qui vous posez comme les dfenseurs des droits du
peuple et le grisez de vos fables politiques contemplez-le! Il n'y a
pas d'invention ici. Le tocsin a souvent retenti  vos oreilles, et les
sinistres lueurs d'une conflagration ont souvent brill sur vos
maisons. tes-vous capable de calmer les souffrances de ce pauvre pre?
Pouvez-vous scher les larmes qui jaillissent des yeux de cette mre
outrage, et pouvez-vous mettre un terme aux tiraillements qui dchirent
les entrailles de leurs enfants affams? Ils sont venus pour travailler,
pour tre honntes au milieu de vous, pour vous tre utiles, et voyez ce
qu'ils sont!

Le jeune homme fit peu attention  l'excitation qu'il avait cause.

Au lieu de suivre son pre, il s'tendit sur le plancher  demi dfonc
et commena  discuter, par des lambeaux de phrases alcoolises, la
justice et la convenance de ce qu'il avait fait.

La mre revint s'asseoir en pleurant; elle ne dit rien, de peur
d'irriter son fils; aussi le silence rentra-t-il dans le taudis, chacun
de nos personnages s'enfonant sous le suaire de ses afflictions.

Depuis longtemps ils taient dans cette position, quand la silhouette
d'un homme se dessina, en passant et repassant  diverses reprises,
devant la fentre de la cabane.

Seule, Madeleine remarqua cette apparition.

A sa premire vue, la jeune fille se leva. Elle tait ple comme un
linceul. Ses yeux se portrent tour  tour sur la fentre et sur sa mre
et sur sa soeur, mais celles-ci n'avaient rien aperu.

Un instant Madeleine resta debout, hagarde, incertaine. Ses paupires
taient mouilles de larmes; son sein battait  rompre sa poitrine.

Elle se tordit les mains avec une expression de douleur navrante.

Elle lutta violemment. Mille motions la torturaient. Son amour pour ses
parents, pour sa religion, et puis...

Qui pourrait expliquer les sensations qui soulvent son coeur? qui
pourrait dire d'o lui viennent ces affreuses incertitudes? Personne! A
personne donc le pouvoir de la juger.

L'me est une puissance trange. Dieu seul peut lire et bien lire dans
ses replis.

A vous, cela est dfendu.

--Ellen! s'cria tout  coup madame Mordaunt sortant en sursaut d'une
longue rverie, o est Madeleine?

--Mais je ne sais pas, rpliqua celle-ci d'un ton  demi veill; je ne
l'ai point vue sortir...

--Seigneur mon Dieu! elle est sortie avec son chapeau[1]! O peut-elle
tre? s'cria la pauvre mre, s'lanant vers la porte.

[Note 1: On sait qu'en Amrique le chapeau est la coiffure ordinaire
des femmes, mme dans les plus basses conditions.]

Tout tait calme au dehors. La, lune brillait d'un clat mat sur
la blanche neige; le vent avait cess de souffler, mais il faisait
trs-froid.

Madeleine ne paraissait point auprs de la maison.

Sa mre appela; mais Madeleine ne rpondit pas.

Pauvre mre, elle lut dans cette pleur livide et dans cette
tranquillit glaciale rpandues autour d'elle une autre page du livre de
ses chagrins!

Rentrant dans la chambre, elle tcha de rveiller son fils, qui gisait
presque sans connaissance sur le plancher.

--Mark, Mark! ta soeur Madeleine est partie; Vite, Mark, mon brave
garon, cours aprs ta soeur. Oh! Madeleine, Madeleine, ma pauvre fille!

--Aller o? balbutia le dormeur se soulevant sur le coude et tendant
sur sa mre un regard hbt.

--Oh! le ciel me vienne en aide, car je ne sais o... Mark, va la
chercher, si tu l'aimes, va! Je t'en prie, ramne-la, Mark, ramne-la!

Le jeune homme passa la main sur son front appesanti par l'ivresse,
regarda vaguement  et l, mais ne parut pas comprendre.

--Madeleine partie! dit-il pourtant en se mettant debout. O a partie?
Comment?--o est-elle alle?

--Mais elle vient de partir... Tu peux la sauver... tu peux la trouver;
mais va, cours aprs elle. a me tuerait, vois-tu, Mark, s'il lui
arrivait quelque chose!

--Ma mre, dit Mark, qui parut renatre quelque peu au sentiment...
elle n'est jamais sortie ainsi; avez-vous jamais su quelque chose?...
Le connaissez-vous, ma mre?... Mais c'est impossible!... Elle ne serait
pas partie comme a... Donnez-moi mon bton. Je les trouverai; n'ayez
pas peur... Allons, a donnera encore lieu  d'autres crimes qu' des
incendie... Je les trouverai; n'ayez pas peur... pas peur... ma mre!

En prononant ces mots, il s'lana furieusement sur la voie publique et
suivit une petite trace qui semblait avoir t nouvellement faite sur la
neige et allait du ct de la ville.

Le pre revient du thtre de l'incendie allum par son fils.

Sa femme et sa fille Ellen pleurent  chaudes larmes; leurs sanglots
font saigner son coeur.

--Marguerite, quel nouveau malheur? pourquoi pleures-tu?

--Oh! Edouard, cher Edouard! notre Madeleine, notre pauvre Madeleine est
partie... je ne sais o. Et je n'ose te dire ce que je souponne...

Ce qu'elle voulait lui cacher, il le voit dans ses yeux rougis de
larmes. Ce coup manquait  ses douleurs.

--Marguerite, nous la retrouverons, dit-il d'une voix sombre; calme
tes craintes jusqu' mon retour. Madeleine a toujours t fidle 
ses devoirs, et sans doute tous nos enfants ne deviendront pas mauvais
sujets dans ce pays. Nous la retrouverons...

Le malheureux pre n'en dit pas davantage. Il sort de nouveau pour
chercher sa fille qui lui est si chre, et le voil qui court comme un
fou  travers la neige.

Sa tte est brlante et son me est en proie  mille tourments.




                           CHAPITRE III

                       LA MAISON ABANDONNE


La nuit s'est coule; la matine grise et froide commence  se montrer,
sa lueur terne arrive paresseusement dans la cabane.

Qu'y voyons-nous?

Une mre et ses enfants, tendus sur le mme grabat, gotent les
bienfaits du sommeil, cet avant-coureur du ciel qui apporte le repos
mme  l'me trouble.

Regardez-les.

Elle est couche dans un coin, l o la neige s'est introduite et a ml
 la paille ses glaciales constellations. Sur elle, pauvre femme,
le froid de la nuit a jet une mantille de frimas et souffle la bise
pntrante. Son nourrisson est cramponn  sa poitrine et l'haleine du
pauvre petit se gle en blanches concrtions le long de la chevelure de
sa mre, qui pend par mches parses, paisses, roidies sur son front.

Elle tressaille, soulve la tte, et ses yeux injects de sang sont
tourns vers la porte.

Elle coute.

Mais tout est encore tranquille au dehors et, avec un profond soupir,
elle se laisse retomber et presse l'enfant contre, son coeur.

Elle tressaille encore, soulve de nouveau sa tte et la laisse choir
sur le grossier oreiller.

Son haleine est sifflante, ses yeux rouges et obscurcis; mais aussi,
durant cette longue et fatigante nuit, le sommeil n'a pas un seul moment
vers sur elle son baume rparateur.

Ellen est couche  ct de sa mre.

Elle dort, mais d'un sommeil agit interrompu par la fivre et le
frisson; ses dents s'entre-choquent; elle tire ses membres engourdis
et pousse des cris rauques, en demandant qu'on chasse la neige qui tombe
sur son corps demi-nu; elle ne jouit d'aucun repos, car son misrable
lit est trop froid, ses douleurs trop poignantes.

De l'autre ct est le petit voleur.

Souvent sa mre le couvre de baisers passionns, car dans son sommeil il
demande, en suppliant, du pain.

Infortune, cette prire la remplit de terreurs; elle soupire
profondment, et, tremblante, serre plus fort l'enfant contre son sein.

Venez donc, vous dont les membres s'tendent voluptueusement chaque
soir sur l'dredon, dans l'oubli des fatigues et le charme des rves
agrables, venez donc voir cette scne! Ce n'est pas une fable: les
faits sont devant vous.

La matine tait dj bien avance, et les yeux de Marguerite, qui
avaient t si longtemps rivs sur la porte, s'taient ferms de
lassitude, alors que ses enfants, devenaient plus remuants, comme il
arrivait ordinairement aux approches de ce rveil  leur dtresse
relle dont les songes n'taient que les ombres, quand la porte s'ouvrit
doucement pour laisser entrer le mari et le pre de toutes ces misres.

Son maintien tait calme et la rsignation semblait de nouveau grave
sur son visage.

Mais quand ses regards tombrent sur les dormeurs, sa quitude apparente
l'abandonna; il recula en joignant les mains et leva les yeux au ciel.

Pauvre homme!

Ses yeux se reportrent sur les dormeurs et les considrrent pendant
quelques secondes; puis il poussa un gros soupir, se retourna, sortit
sans bruit de la chambre et fit signe d'entrer  un individu qui se
tenait au dehors.

C'tait un jeune homme qui, malgr le mauvais tat de ses vtements, le
dsordre de sa barbe et de ses cheveux, paraissait bien fait et mme de
bonne mine.

Sur son front large, dcouvert, on voyait briller la bienveillance et la
gnrosit qui animaient son me.

Il portait du bois dans ses bras.

L'ayant dpos aussi doucement que possible sur le sol, il alluma du
feu.

--Merci, merci, Guillaume; tu es un digne garon.

--Oh! Edouard, Edouard! s'cria Marguerite s'veillant au son de cette
voix. O est-elle? L'a-t-on ramene?

--Marguerite, mon enfant, rpliqua le mari en affectant un sang-froid
bien loin de son coeur, Madeleine s'est loigne de nous pour quelque
temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la ramnera, mais  prsent;
nous devons laisser la pauvre fille entre ses mains. Ah! c'est un grand
malheur, bien grand, Marguerite, a fend le coeur; mais il faut se faire
violence. Nous avons beaucoup  faire, un devoir sacr devant nous
aujourd'hui, ma bonne femme.

L'infortune le regarda avec garement, et retomba sur la paillasse en
poussant un faible cri.

--Marguerite, reprit-il en s'agenouillant  son chevet et en posant la
main sur sa tte en feu, nous l'avons perdue pour peu de temps; mais, si
chre qu'elle puisse nous tre, elle est seule aux yeux du ciel. Il nous
en reste quatre, Marguerite, que nous devons pourvoir de pain et tenir
hors de la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou souffriront-ils
tous pour une seule? Nous pouvons leur viter un sort semblable, pire
peut-tre; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa droiture naturelle
ne la protge pas, c'est fini, et nous ne pourrons que la rclamer.
C'est un devoir sacr, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos prires,
mais nous devons la laisser  prsent, afin de chercher  subvenir aux
besoins des autres. Guillaume et Mark ont jur de la chercher et de nous
la ramener.--Allons, enfants, il fait bien froid; levez-vous. Guillaume
a fait du feu; venez vous chauffer pour la dernire fois ici. Nous avons
fort  faire: j'attends de vous tous obissance et courage; la
Providence fera le reste.

Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari et lui pressa tendrement la
main.

Puis elle se sortit de sa couche glace, en montrant cette srnit que
donne la rsignation.

Son mari lui sut gr de ce calme apparent, car il sentait la violence du
combat intrieur qu'elle avait  soutenir, et qu'il lui faudrait encore
remporter sur ses affections pour lui obir et le suivre l o il
jugerait convenable d'aller.

--Guillaume, dit-elle au jeune homme qui attisait le feu, vous tes bien
obligeant et nous vous sommes trs-reconnaissants.

Elle le regarda et secoua mlancoliquement la tte.

Il lui rendit son regard dans un silence solennel Leurs mes
s'entendirent; mais ce qu'ils sentaient tait trop lev pour pouvoir
tre traduit par des paroles, et ils demeurrent muets.

--Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous runis autour du feu et
que le dernier morceau de pain leur eut t distribu, nous quitterons
ce lieu dans une heure. C'est la seule chance qui nous reste; et, bien
que nous devions nous attendre  en voir de dures pendant le voyage,
nous devons tout faire pour supporter notre sort du mieux que nous
pourrons; avec l'aide de la Providence, nous nous tirerons de ce mauvais
pas. Tu connais les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien, ils
s'en vont tous et nous attendent. De cette faon nous formerons une
grosse troupe et nous nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont russi
, construire un grand traneau pour le voyage. Nous le tirerons  tour
de rle, puisque nous n'avons pas d'autres moyens de nous en aller.
On mettra dessus les enfants et, ceux qui ne pourront pas marcher,
tu comprends? C'est  dcider en dernier lieu:--partir aujourd'hui ou
rester  tout jamais o nous sommes.

--Le faut-il? le faut-il, Edouard? dit sa femme, lui posant sa main sur
l'paule et le regardant avec une indicible expression de douleur. Oh!
c'est une terrible alternative! Pauvre Madeleine! ma pauvre fille!

--Nous ne la quittons pas, Marguerite, reprit Mordaunt, son frre et
Guillaume resteront ici. Tu peux te fier  eux.

--Oh! oui, oui, oui, s'cria-t-elle. Vous resterez pour la retrouver,
Guillaume.

--C'est avec bonheur que je serais parti avec vous, madame Mordaunt, dit
le jeune homme; oui, avec bonheur; mais maintenant...

Il lui lana un regard brlant de douleur, mais sans rien pouvoir
ajouter.

--Vous tes bon, bien bon, Guillaume, dit la pauvre femme. Vous la
retrouverez, vous la ramnerez, n'est-ce pas? Elle tait misrable ici,
bien misrable, voyez-vous! Personne ne sait tout ce qu'elle a souffert.
Nous ne devons pas la juger. Vous nous la ramnerez, Guillaume!

--Madame Mordaunt! s'cria passionnment le jeune homme; je la connais,
madame Mordaunt, et je suis sre qu'il y a quelque chose que nous ne
savons pas. Ne pensez pas qu'elle ait tort, madame Mordaunt; non, ne
le pensez pas. Quelqu'un peut avoir tort, mais ce n'est pas Madeleine.
Attendez qu'elle revienne, et vous verrez, madame Mordaunt! Mark et moi
avons entrepris de la retrouver, et nous la retrouverons.

La mre le remercia par un regard charg de reconnaissance, et le pre
lui serra chaleureusement la main.

Guillaume tait fort agit; il tait facile de voir que, tandis que sa
langue dfendait si noblement l'infortune jeune fille, dans son esprit
s'levaient d'horribles soupons que ne pouvaient entirement bannir sa
bonne foi et sa bienveillance.

Il avait quitt son sige, et, les yeux baigns de larmes, parcourait la
chambre.

A l'affliction qu'ils ressentaient, les autres pouvaient juger de la
sienne.

Ils savaient qu'il aimait leur fille  l'adoration; aussi laissrent-ils
s'pancher sans interruption les flots de sa douleur.

D'ailleurs, ils n'avaient  lui offrir aucune consolation acceptable
dans ces pnibles circonstances. Il y eut un long silence dans la
cabane. Du fond du coeur, la mre et le pre prirent pour l'enfant
perdue, pendant que son fianc pleurait.

--Mordaunt, dit le jeune homme s'asseyant et prenant le petit Jean
entre ses genoux, quand la premire explosion de chagrin se fut calme,
Mordaunt, nous avons bien voyag depuis que nous sommes partis de chez
nous pour ce pays. Qui pensait  cela? Nous tions cent fois mieux
l-bas! En tout cas, nous avions toujours quelque chose  faire. Mais
ici, c'est tout  fait de mme pour les filles; garons ou hommes, il
n'y a rien du tout  faire! Je n'ai jamais vu un pareil pays. a me
serait bien gal d'tre n'importe o, si nous pouvions faire une chose
ou une autre. Ici, rien. Si vous n'tes pas capables de travailler aux
champs (et qu'est-ce que des ouvriers, hommes et femmes, levs  la
ville, connaissent des travaux des champs?), il faut crever de faim,
sans remde!

--C'est un mal, Guillaume, dit Mordaunt, oui, un mal radical? Il ne
devrait pas y avoir autant de misre; pas autant de milliers de bras
sans emploi; et cela ne devrait pas tre, je le rpte, dans un pays
aussi beau que celui-ci et aussi maigrement peupl. Il n'en serait pas
ainsi s'il n'y avait pas quelque chose de foncirement mauvais dans
les institutions. Je ne puis rien dire contre le pays en lui-mme. Le
Tout-Puissant l'a fait aussi beau, aussi riche que possible. Personne ne
le niera. Mais ce qui m'afflige le plus c'est de le voir comme a, et je
suis surpris que les gens ne le remarquent pas.

--D'ailleurs, ajouta Guillaume avec amertume, s'ils n'ont point dans ce
pays d'ouvrage pour ceux qui y viennent, pourquoi engager ceux qui sont
bien chez eux  partir pour venir ici, o il n'y a rien  faire? Cela
est injuste, affreux... c'est moi qui vous le dis!

--Tu dis vrai, Guillaume, bien vrai, s'cria Mordaunt enflamm de
l'honnte indignation qu'il ressentait  la pense de ce qui lui tait
arriv ainsi qu' sa famille. Rien n'est plus mal que d'exciter les
gens  quitter leur patrie en leur forgeant des histoires de prosprit
mensongre! Puis, qu'avons-nous trouv, aprs avoir tout quitt pour
venir ici? Oui, qu'avons-nous trouv? Est-ce l le foyer que l'on nous
promettait en change de celui que nous abandonnions? Est-ce l la
rcompense de nos misres pendant la traverse? Mais  quoi pensent-ils
les gens d'ici? Pensent-ils que parce qu'un homme est pauvre, parce
qu'il est honnte, parce qu'il travaille pour manger, il ne respecte pas
sa famille? Pensent-ils que ce n'est rien d'avoir renonc  sa petite
maison, si humble qu'elle ft, qu'il avait mis des annes  lever et
qu'il en tait venu  aimer? Pensent-ils que a n'a rien t pour sa
femme et ses enfants de quitter leurs amis et leurs compagnons, tous
ceux qui leur taient chers, pour venir au milieu d'trangers qu'ils ne
connaissaient pas et qui ne les connaissent pas? N'est-ce rien que tout
a? Et serions-nous jamais venus ici, sans les journaux et les imprims
qu'on fait pleuvoir sur nos villes pour nous allcher? Non, sans doute.
Mais ces articles taient-ils vrais? Si on nous avait dit qu'il n'y
avait pas d'ouvrage ici, qu'il y avait des milliers de mains oisives,
est-ce que nous serions venus? Aurions-nous dsert la patrie, nos amis,
nos parents? Est-ce que nous aurions, pour migrer, dpens jusqu'au
dernier schelling que nous avions pargn avec tant de peine? Je dis que
a n'est pas juste, que c'est cruellement inique, et personne ne peut
dire autrement. Ah! il y a ici quelque chose qui ne va pas, Guillaume,
je le dis et le rpte.

Oui, Mordaunt, votre plainte est fonde, il y a quelque chose qui ne va
pas. Oui, les Canadiens devraient certainement se rappeler, quand ils
envoient leurs invitations aux crdules enfants de l'ancien monde, quand
ils les engagent  dserter leur modeste chaumire pour venir s'tablir
sur une terre trangre lointaine, ils devraient se rappeler que, si
troites que soient leurs habitations, elles leur sont chres; que leurs
affections, leurs amitis, leurs relations, leurs habitudes forment un
rseau de jouissances bien dur  briser; que pour le rompre, ce rseau,
il leur en cote beaucoup aux pauvres gens, et que par consquent
leur rcompense ne devrait pas tre mesquine! Oui, ils devraient
avoir quelque chose  leur offrir en retour. Et c'est l une pauvre
consolation pour eux que de les accueillir  leur dbarquement, avec
une main dcharne, un oeil famlique et de les lancer dans des villes
gostes, inhospitalires, sans asile, sans pain, pour grossir la mare
de misre que le peu d'encouragement, donn aux manufactures et la
honteuse politique de l'Angleterre poussent sans cesse autour de ses
colonies de l'Amrique septentrionale.

L'hte qui convie un tranger  sa table voit  ce qu'il y ait  manger
chez lui et  ce que sa huche ne soit pas vide.

Vous tes le grand hte,  Canadien! votre maison est trs-vaste, et
quand l'tranger, convi par vous, vient s'asseoir  votre table, quand
il y vient, n'ayant pas de toit pour s'abriter, pas de pain  manger, et
puis par le voyage, et le coeur gros de la patrie qu'il a laisse,
il pense que vous lui, donnerez cette hospitalit que vous lui avez
offerte, sans qu'il vous l'ait demande, cette hospitalit  laquelle
il a droit! Mais alors vos bras sont-ils ouverts, votre huche est-elle
pleine, ou la famine sige-t-elle en votre demeure?

Les prparatifs de la famille pour son dpart taient peu nombreux: ils
se firent en silence.

Il semblait si terrible aux Mordaunt d'arracher leurs pauvres petits 
l'abri mme d'une aussi chtive habitation, pour les entraner par la
neige  travers les fatigues d'un long voyage; et il leur semblait si
affreux en mme temps de laisser derrire eux leur chre et malheureuse
fille, qu'ils n'osaient ni se confier leurs angoisses, ni mme se
regarder pendant ces tristes apprts.

Quand ils furent sur le point de partir seulement, Mordaunt, schant les
larmes qui gonflaient ses paupires, et faisant appel  toute sa force
morale, s'cria d'une voix altre par l'motion:

--Chers enfants, nous allons entreprendre un pnible voyage, mais chaque
pas nous loignera du lieu de nos infortunes et nous rapprochera d'une
patrie o j'espre que tous, un jour, nous serons  l'abri du besoin.
Cet espoir, enfants, doit nous encourager et nous aider  triompher
gaiement des difficults. Il y a pourtant une chose qui nous attristera.
Nous ne sommes pas au complet. La Providence veut que nous laissions
Madeleine derrire nous. Tous nous l'aimons, Madeleine; ah! oui, bien
tendrement. Mettons-nous donc  genoux pour recommander la pauvre gare
 Celui qui peut la sauver, et demandons-lui de la ramener au logis, 
ce logis que nous allons de nouveau chercher et o nous pourrons tous
tre heureux, comme c'est le voeu de notre Crateur.

Ils se prosternrent autour de lui, levant leurs mains jointes vers le
ciel et priant le dispensateur de toutes choses de les protger pendant
la longue route qu'ils allaient commencer.

Dans cette ardente prire, Madeleine ne fut pas oublie. Chacun des
assistants supplia Dieu de l'avoir en sa sainte garde.

S'tant relevs, ils ramassrent quelques minces paquets qui composaient
tout leur avoir et quittrent le galetas.

C'tait rellement un triste asile, bien dsol, bien battu par la
tourmente; cependant ils se retournrent plus d'une fois pour lui
adresser un dernier regard comme  un vieux ami.

Ils s'arrtrent mme  quelques pas pour le contempler. Et alors leur
sein tait agit, leurs yeux pleins de pleurs.

Mordaunt considra douloureusement la misrable cabane, puis ses
enfants, dsormais lancs dans un monde goste, n'ayant pas un toit
pour s'abriter, et  peine couverts de haillons. A ce tableau, le
courage parut abandonner le malheureux pre de famille. Joignant les
mains, avec une expression de douleur dchirante, il hsita.

--Viens, Edouard, viens; il le faut, dit sa femme en le tirant doucement
par la manche de son habit; c'est notre devoir, et le ciel nous aidera.

--Merci, merci, Marguerite!

Ayant dit ces mots, il fit un effort pour chasser les sombres
proccupations qui assombrissaient son esprit et se mit en marche.

Sa femme et ses enfants le suivirent, et ainsi cette famille partit,
 travers des neiges mortelles,  la recherche d'une ville plus
industrieuse.

Pauvres gens, sans patrie, que dis-je? sans feu ni lieu maintenant, o
allez-vous?

--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du
travail  nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.

Venez,  vous Canadiens, venez, vous hommes du peuple, vous patriotes et
hommes d'tat, et considrez cette scne! vous qui rclamez si haut les
droits du peuple; vous qui prtendez tre les gardiens de la prosprit
commune; vous qui vous dites les dfenseurs de l'humanit, les amis du
bien public, contemplez le dpart, l'exode de votre pays provoqu par le
manque de pain!

Oui, vous voulez que le peuple soit dignement reprsent dans
vos assembles parlementaires; vous voulez qu'il ne manque pas de
politiciens pour le protger contre la corruption et l'injustice; vous
voulez qu'il obtienne de grandes rformes, qu'il soit libre; vous voulez
lui faire un Elyse politique, afin que les habitants du vieux monde
envient son indpendance; vous voulez cela, n'est-ce pas?

Mais au moment mme o le son discord de vos voix arrive  ses oreilles,
ce peuple s'enfuit dsappoint, dgot de votre pays;  ce moment le
cri d'une foule d'hommes sans emploi, sans autre ressource que de mourir
de faim, traverse l'Ocan pour aller prvenir l'migrant et l'aventurier
contre vos rives inhospitalires!

Et votre Canada, malgr l'immensit de ses richesses naturelles, est
dsert au dedans, dprci au dehors.

Qu'importent, je vous le demande, vos rformes constitutionnelles, si
les gens pour qui vous les fabriquez manquent de pain?

Rien de mieux, sans doute, de les rendre libres et de les protger
contre la corruption et l'injustice; mais si c'est pour qu'ils puissent
errer en masse  la recherche d'une insuffisante pitance, oh! de quelle
utilit leur sera votre libert?

Que font  cette pauvre famille,  ces parents courbs par le malheur
et  ces enfants puiss par le manque de nourriture et obligs de se
mettre en route, au coeur de l'hiver, pour aller demander  un autre
pays le travail que le vtre ne saurait leur procurer, que leur font vos
fameuses mesures constitutionnelles! Et cette libert, dont vous vous
vantez, qu'est-ce donc pour eux, sinon, peut-tre, la libert de prir
d'inanition?

Ce pays est-il infcond? ses ressources sont-elles donc puises? de
vastes trsors ne sont-ils pas enfouis  vos pieds, qu'il ne se trouve
pas une main pour arrter cette pauvre famille et l'empcher, ne ft-ce
que par vanit! de porter  l'tranger la nouvelle de votre pauvret
grave sur le visage de ses membres, et de faire que le Canada ne soit
pas un sujet de mpris pour des voisins mieux clairs?

Quoi! il ne se trouvera personne, mme sur vos rivages, pour arrter
le cri de la misre qui s'en va traversant l'Atlantique et menace de
desscher les sources de votre prosprit future?

Ce serait une grande et belle oeuvre, pourtant: une oeuvre bien digne
d'un patriote.

--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du
travail  nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.

Remarquez o ils vont! Vos voisins peuvent les recevoir;--ils peuvent
les nourrir, leur donner du travail, un foyer, et pourquoi?

La nature a-t-elle t plus bienfaisante pour les tats-Unis? leur
richesse comparative est-elle plus abondante? leurs habitants sont-ils
plus habiles? ont-ils quelques grands rservoirs de bien-tre que vous
ne possdiez pas? ou leur politique est-elle diffrente?

C'est l,  Canadiens, le mystre qu'il vous faut rsoudre.




                             CHAPITRE IV

                              MADELEINE


Pauvre Madeleine, elle avait l'esprit bien en dsordre, et le coeur bien
gros, allez, quand, durant cette funeste nuit, elle quitta le misrable
appentis qu'on appelait leur maison.

Le temps tait calme, clair, le froid piquant.

La lune versait sur Toronto les rayons de sa molle lumire.

Au firmament brillaient les toiles comme des milliers de perles  une
coupole de saphir.

La neige criait prement sous le pied.

C'tait une potique et sereine nuit, toute remplie de beauts
solennelles.

Si belle que ft pourtant cette nuit, elle n'avait aucun charme pour
Madeleine. Son front tait baign de sueur, ses yeux taient brouills
et ses oreilles tintaient.

Machinalement, elle s'arrta une fois encore sur le seuil de la porte,
hsita, puis, prenant une sorte de dcision, elle examina les environs,
comme pour y chercher quelqu'un qu'elle s'attendait  voir.

Mais il n'y avait personne.

Madeleine parut dsappointe; elle se retourna vers la porte, passa
la main sur son visage brlant, secoua la tte, tira de son corsage
la lettre qu'elle y avait glisse, la parcourut d'un clin d'oeil, la
replaa dans son sein, et relevant le bas de sa robe, s'lana en avant.

Mais  peine eut-elle fait quelques pas, que sa course fut arrte comme
par une main invisible.

Madeleine revint devant la porte de la hutte, tomba  genoux dans la
neige et murmura d'un ton saccad, en se tordant les mains:

--O ma mre, ma pauvre mre, pardonnez-moi, pardonnez-moi! j'essaye
de faire de mon mieux. Vous tes si malheureuse et je puis vous tre
utile... Vous me pardonnerez tous, n'est-ce pas?

Son lan de douleur monta dans l'air pur; la lune sembla plir et les
toiles se voiler de piti, car rarement leur veille silencieuse avait
t trouble par un pareil accent d'angoisses, chapp  des lvres
aussi belles.

Se levant ensuite, insense, demi-folle, la jeune fille reprit sa
course.

Elle vola longtemps sur la blanche neige, passa le long des pauvres
cabanes se dressant a et l comme des spectres de mauvais augure, qui
tous parlaient de dtresse et de dsolation.

Mais les propres penses de Madeleine taient trop vives pour qu'elle
songet  la misre d'autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baisss
devant elle, craignant jusqu' son ombre.

Arrive  l'emplacement dcouvert, connu sous le nom de Cruikshank Lane,
elle fit une pause, regarda comme si elle avait peur d'tre suivie.

N'apercevant rien, elle se retourna, et frmit  la vue de la lgre
trace que ses pieds avaient laisse sur la neige.

Ses hsitations la reprirent.

Elle joignit convulsivement les mains, leva vers le ciel des yeux
humides, et, pendant quelques moments, ne sut si elle devait ou non
continuer.

Une exclamation jaillit de sa bouche; et la pauvre enfant affole se
remit  parcourir aussi rapidement qu'elle pouvait la plaine de neige.

Alors elle se dirigeait vers une petite cabane  demi ruine, que l'on
distinguait  quelque distance du chemin.

C'est ainsi que nous fascine un charme trange quand nous sommes au bord
du gouffre; c'est ainsi qu'aveugles nous nous prcipitons  notre perte.

Qu'est-ce alors qui nous pousse? Quel est ce vertige qui nous saisit et
nous entrane?

Vous qui n'avez jamais senti l'influence de son infernal pouvoir,
comment pourriez-vous dire ce que c'est? comment pourriez-vous donner un
remde  l'infortun sduit, enivr arrach  l'innocence et  la vertu
par le poison subtil de son baleine?

L'difice vers lequel Madeleine portait ses pas tait une vieille masure
en bois, toute dcrpite, abandonne depuis longtemps, et dont les
grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux nocturnes avaient fait
leur palais.

Les fentres taient dfonces, le plafond effondr, et une partie de
la charpente avait t enleve pour rchauffer les tristes foyers du
voisinage.

La lune et les toiles pntraient librement dans le local, dont le sol
tait perdu sous une paisse couche de neige et o il n'y avait aucun
signe de vie  ce moment, car le froid avait tu les grenouilles et
chass les oiseaux de nuit.

Arrive prs du btiment, Madeleine jeta un coup d'oeil inquisiteur
autour d'elle, et, satisfaite sans doute de son examen, elle entra,
s'assit sur une poutre renverse, enfona son visage dans ses mains et
donna cours  ses cuisants chagrins.

Bientt de chaudes larmes filtrrent entre ses doigts et tombrent
glaces sur sa robe.

Au bout de quelques minutes, le son d'un pas frappa l'oreille de la
jeune fille.

Elle se leva en sursaut, allongea timidement la tte par une ouverture,
et, voyant qui approchait, se rfugia promptement dans le coin le plus
obscur de l'difice.

C'tait un jeune homme, grand, mince, et, suivant toute apparence,
bien proportionn, quoiqu'il ft envelopp de fourrures et d'un lourd
pardessus qui dguisaient presque compltement ses formes.

Il vint droit  l'entre de la cahute, plongea ses regards 
l'intrieur, et, ne dcouvrant personne  cette premire inspection,
laissa chapper un murmure de dsappointement.

Il allait mme se retirer, quand un second coup d'oeil lui montra la
tremblante jeune fille qui se tenait appuye contre un poteau.

--Eh! est-ce vous, Madeleine, ma belle? fit-il d'une voix doucereuse,
effmine, en s'avanant les bras tendus vers elle. Allons, allons,
charmante, approchez: c'est moi! Pourquoi si sauvage?

--Non, non, monsieur; non, je vous en prie! s'cria la jeune fille le
repoussant avec effroi.

Il recula de trois ou quatre pas, apparemment surpris par cette
rception, et resta quelques secondes sans parier.

--Qu'est-ce donc, Madeleine? dit-il enfin. Et qu'tes-vous venue
chercher ici, si vous avez peur de moi?

--Oh! monsieur; reprit-elle en sanglotant et s'enfonant plus avant dans
l'ombre, je vous ai dit ce qui m'amnerait, lors mme que vous devriez
me tromper. Ma mre, ma pauvre mre et ma soeur... Voulez-vous les
aider, dites, le voulez-vous? Vous me l'avez promis, monsieur.

--Les aider, sans doute; vous pouvez y compter, ma bonne fille, ne vous
l'ai-je pas dit? Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin.
Dites-moi ce que c'est, enfant, et elles l'obtiendront. Nous les
rendrons heureuses, ma Madeleine, parce que nous voulons que vous soyez
heureuse. Allons, venez mignonne, vous leur porterez vous-mme quelque
chose ce soir, ajouta-t-il en se rapprochant.

Mais elle s'loigna encore tout intimide et en disant d'une voix mue:

--Oh! vous ne me trompez pas; vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce
pas, monsieur Grantham? vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre
fille comme moi?

Son geste et le ton de sa voix eussent touch un dmon. Mais les vices
d'un libertin n'entendent ni ne voient.

Le dmon peut tre pris de piti, mais les passions humaines exigent
leur assouvissement!

--Vous tromper, mon ange! d'o vous vient cette ide? Non, Madeleine,
par tout ce qui m'est cher, jamais si noire pense n'est entre dans mon
esprit!

En prononant ces mots d'un air de tendresse parfaitement simul, il
lui prit les mains, et, la regardant avec cette expression d'intrt que
seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta:

--Venez, mon enfant; vous tes toute glace. Il ne fait pas bon pour
votre sant de rester ici. Venez! voyez, est-ce possible de sortir
comme a,  demi vtue, par un pareil froid! Ah! Madeleine, c'est l une
imprudence que je ne devrais pas vous pardonner. Mchante enfant, elle
grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il vous rchauffera au moins un
peu.

tant un de ses vtements, il le lui jetait en mme temps sur les
paules.

Madeleine se laissa faire machinalement, car ce secours lui arrivait 
propos.

D'ailleurs, il tait accompagn de paroles si tendres qu'elles auraient
sduit mme une femme plus exprimente.

Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et ta crdulit sont autant
d'armes contre toi pour ce comdien aussi adroit que dbauch; ta
conqute sera digne de toi, car tu n'as point d'armes  ton service.

--Je n'ai pas besoin de vous demander une rponse, Madeleine,
continua-t-il de sa voix cline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont
chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis... Demain... peut-tre
bien ce soir,  moins que... car j'ai quelques affaires  terminer. a
ne prendra pas longtemps. Voyons: comment pourrai-je arranger cela? Il
ne faut pas qu'on nous voie ensemble, mon amour: ce serait tout gter.
Croyez-vous que vous pourriez rester ici, avec ce manteau sur vous,
pendant un quart d'heure? Durant cet intervalle, je pourrai rgler cette
affaire. Je vous enverrai chercher en traneau et... nous nous
retrouverons dans une autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne
Madeleine?

Elle ne rpliqua point, et son extrme agitation indiquait assez
clairement que son intelligence tait trop embrouille par les mille
penses qui tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de rpondre
 cette insidieuse question.

--Allons, Madeleine, mon amour, ma toute belle, allons, ne perdons pas
de temps, dit-il, commenant  s'impatienter de ses larmes. C'est bien
dcid, n'est-ce pas? je vous envoie chercher dans un quart d'heure?
Vous avez confiance en moi, Madeleine? Et tenez, fit-il en tirant de son
doigt un anneau tincelant et le lui mettant, malgr les efforts qu'elle
faisait pour s'en dfendre, tenez, voil le gage de ma foi; cette bague
vient de ma mre!

Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d'un ton qui semblait altr, si les
diamants pouvaient ajouter  votre valeur, ce joujou vous donnerait cent
livres sterling de plus que vous n'aviez auparavant. Mais rien,  rien,
je le jure  la face du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus
chre  moi que vous n'tes maintenant!

Ce disant, il lui baisait les mains avec une ardeur qui ne pouvait
manquer d'tre pour la jeune fille un tmoignage de sincrit.

--Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir! et il ajustait avec
une sollicitude maternelle son pardessus autour du cou de la pauvre
Madeleine. Au revoir! rien qu'un quart d'heure, un tout petit quart
d'heure... qui sera bien long pour moi.

--Non! non! oh! ne partez pas! essaya-t-elle.

--Mais il tait dj sur le seuil de la porte et rptait de sa voix
onctueuse:

--Rien qu'un pauvre petit quart d'heure! Vous savez bien que vous n'avez
rien  craindre. L'anneau d'une mre n'est-il pas sacr pour un fils...
et pour une fille! Madeleine, souvenez-vous...

Il sauta dans la neige et disparut.

Longtemps Madeleine resta immobile o il l'avait laisse. Non, pas
immobile: elle tremblait, son corps frissonnait plus sous l'treinte
d'une peur indcise que du froid.

Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui prennent parfois, glacent le
corps; pouvantent l'esprit et cependant ne se dfinissent pas.

Elle avait la figure ple, les bras tendus devant elle, la malheureuse
enfant.

On l'et crue folle.

Eh! oui, elle tait folle, folle de la dtresse de ses parents, folle
des apprhensions dont la rcompensait son dessein de les, sauver!

Cependant la lune brillait toujours  la vote cleste.

Les toiles jetaient leurs tincelles sur notre terre, et tout faisait
silence dans la cahute.

Madeleine tomba  genoux. Ses-lvres taient muettes, glaces. Mais de
son coeur jaillissait une prire plus loquente que toutes les paroles
des langues connues.

claire-la donc, cette pauvre innocente,  lune argente! tes ples et
douces beauts resplendissent de chastet et de vertu.

Elles sont, pour une me vierge, des messagres de paix et de bonheur
dans le calme de la nuit. claire-la donc! montre-lui le danger, et
ramne-la  cette innocence sur laquelle tu aimes  luire.

Les yeux de Madeleine se fixrent sur l'entre de la maison abandonne.

Son frisson cessa; la respiration devint peu  peu saccade, courte et
faible chez elle; puis elle tomba tout  coup la face dans la neige, les
mains presses contre ses tempes, et fondit en larmes.

--O ma mre! s'criait-elle  travers les sanglots, je ne vous quitterai
pas; non, je ne vous quitterai pas! Vous maudiriez votre Madeleine; mais
non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne mre! Vous ne feriez pas cela!
Pourquoi vous ai-je quitte? Que penserez-vous de moi? Et Guillaume,
cher, cher Guillaume, je l'aime bien pourtant! Ah! s'il savait comme je
l'aime! Puisse-t-il aussi me pardonner! Guillaume, il est si bon pour
moi, il m'aime tant, lui! Mon dpart le rendra malheureux pour le reste
de sa vie. Mais non, c'est assez... Je n'irai pas plus loin! Non! Je
reviendrai, ma mre! Cher Guillaume, je reviendrai, je vais revenir...

La lune brillait toujours, calme et sereine, et les toiles
scintillaient toujours comme des perles  leur dais d'azur.

La voix de Madeleine tait puise.

Elle se leva, fit un effort, se prcipita hors de la ruine et se tourna
vers le chemin qui conduisait  la demeure de ses parents.

Mais,  ce moment, son regard tomba sur l'anneau que le jeune homme lui
avait pass au doigt, et elle tressaillit, s'arrta.

La raison succombait encore devant sa bonne foi!

--Que faire de cela? dit-elle. C'est la bague de sa mre, pourquoi me
l'a-t-il laisse? Je ne puis l'emporter. Mon Dieu! Puis il dit qu'elle
est prcieuse. Comment, o la lui renverrai-je? Je ne puis la prendre.
Ce serait un vol. Seigneur, ayez piti de moi! Il faut donc le revoir,
l'attendre! O ma mre, ma mre, j'ai peur; quelque chose me crie que
je fais mal, que je devrais revenir prs de vous... Pourquoi m'a-t-il
laiss cette bague? pourquoi l'ai-je accepte?

A cet instant ses yeux, errant de ct et d'autre, aperurent un homme
qui traversait les champs et marchait vers la masure.

--Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses yeux et rparant d'un
coup de main le dsordre de sa chevelure. Il le faut; peut-tre est-ce
pour notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez nous. Ma mre,
Guillaume, je vous raconterai tout. Peut-tre me pardonnerez-vous!

Comme l'individu s'approchait, elle dcouvrit que ce n'tait pas
Grantham.

Ses alarmes renaquirent en remarquant que c'tait un homme de couleur,
misrablement vtu et qui ne paraissait pas le moins du monde tre la
personne qu'elle s'attendait  ce que Grantham lui envoyt.

Mais, dj, l'inconnu tait trop prs d'elle pour qu'elle pt songer 
l'viter.

--Jeune dame, elle tre venue? dit-il en s'approchant.

Instinctivement toutefois, Madeleine s'tait place dans un coin
obscurci par l'ombre de la masure.

--Gentilhomme demander jeune dame, poursuivit le ngre. Elle tre ici;
moi voir elle; pourquoi elle pas rpondre?

Sa voix, quoique rude, semblait bonne et sympathique.

Madeleine reprit courage.

--Avez-vous t envoy par M. Grantham? dit-elle en sortant timidement
de sa retraite.

--Gentilhomme m'avoir dit de venir chercher jeune dame et moi tre venu.
Lui avoir grande envie de voir jeune dame; dire  moi; Va vite, ramne
elle. Moi courir, courir! traneau attendre sur route, tout prs d'ici.

--Oui, oui, je vous suivrai, rpondit Madeleine de plus en plus rassure
par les manires de l'tranger.

--Moi bien content pour gentilhomme.

--Est-ce bien loin?

--Pas loin en tout!

--Connaissez-vous le monsieur qui vous a envoy? demanda-t-elle.

--Moi jamais avoir vu lui auparavant, dit le ngre.

--Quoique rendue craintive par cette rponse, Madeleine suivit son
guide.

En chemin, elle essaya d'obtenir, s'il tait possible, des
renseignements sur son jeune admirateur; car, dans quelques entrevues
clandestines qu'elle avait eues avec lui, elle n'avait gure appris
 son endroit, mais bientt elle reconnut que le noir le connaissait
encore moins qu'elle.

Elle monta dans un traneau.

Le ngre jeta sur elle des peaux de buffle et partit  toutes rnes vers
Queen street.

De l il tourna dans Bathurst et entra dans King.

Comme ils arrivaient  l'extrmit est de cette rue, Madeleine
aperut Grantham qui se tenait debout sur le trottoir et les attendait
probablement.

Il paraissait fort agit, faisait au conducteur des signes de se
presser; et, au moment o ils passrent prs de lui, il jeta dans le
vhicule un sac de nuit, et monta en criant:

--Vite! vite! plus vite!

--Non! non! non! je vous en prie! exclama la jeune fille pouvante.
Arrtez! arr...

La main de Grantham lui ferma la bouche.

--Silence, ma chre bonne! silence! vous ne savez ce que vous faites,
dit-il avec une motion fbrile et en regardant derrire lui. Pousse tes
chevaux! ajouta-t-il, s'adressant au cocher.

--Non! non, je ne veux pas; laissez-moi descendre, balbutiait Madeleine
au comble de l'effroi.

--N'ayez pas peur, enfant; tout est au mieux. C'est moi qui vous le
dis.--Vite, charretier! [2] plus vite! c'est une affaire de vie ou de
mort!... Taisez-vous! pour l'amour du ciel, taisez-vous, Madeleine!

[Note 2: Les cochers de voitures publiques sont ainsi appels par les
Canadiens-Franais,]

--Non, je n'irai pas plus loin! s'cria-t-elle rsolument. Charretier,
arrtez, je le veux, je vous en prie! Au secours! au secours!

--Moi arrter, dit le cocher.

--Marche; veux-tu marcher! hurla Grantham.

--Non, moi arrter, reprit l'autre, mettant aussitt ses paroles 
excution. Moi, pas emmener jeune dame sans elle vouloir; jamais!

Le ravisseur bondit de rage.

Mais le ngre sauta  bas de son sige, sans lcher les rnes du cheval,
et s'approcha pour aider la jeune fille.

A ce moment, Grantham, ayant jet un coup d'oeil rapide sur la route,
souffla quelque chose  l'oreille de Madeleine, et aussitt elle retomba
comme foudroye dans le traneau.

En se retournant, elle avait aperu une voiture qui courait sur eux avec
une vlocit terrible.

Profitant du trouble que cette remarque venait de causer  Madeleine,
Grantham saisit le ngre au collet, d'un coup de poing l'envoya rouler
dans la neige, et, reprenant les guides, lana les chevaux  un tel
train qu'on et dit qu'il y allait de son existence.

--Secours, secours, massa! cria le noir se relevant comme l'autre
traneau arrivait. Secours! lui enlever pauvre fille! Secours! vite,
vite, massa!

--Eh! rpondit une voix rude, tais-tu dans ce traneau? Est-ce un jeune
homme, hein?

--Et pauvre fille; lui enlever elle, enlever, et elle pas vouloir...

--Allons, monte et dpche-toi, dit l'autre. Nous les rattraperons. Il y
a une fille avec lui, n'est-ce pas?

--Oui, enlever la pauvre crature, et elle pas vouloir, pas en tout, dit
le ngre se jetant dans le traneau.

--Eh! il a bien autre chose! siffla le nouveau venu. Et il cingla
son cheval, qui partit avec la rapidit de l'clair  la poursuite
du fugitif, qui devait avoir bien de la peine  y chapper, s'il y
parvenait, malgr le dsespoir qui semblait l'peronner.




                              CHAPITRE V

                   LA SCNE CHANGE.--UN AUTRE FOYER.


Le soir du jour qui succda aux vnements que nous venons de narrer,
et consquemment le soir du jour o Mordaunt partait de son misrable
foyer, deux hommes passaient dans Queen street.

Ils paraissaient trs-excits et poursuivaient un traneau qui avait une
grande avance sur eux et fuyait du ct d'Yonge street.

Des haillons couvraient leurs membres. Ils personnifiaient, la misre.

Quoique tous deux fussent fort exasprs, l'un d'eux semblait l'tre
plus encore que son compagnon. Il l'entranait avec des exclamations et
des gestes furieux qui attirrent sur eux l'attention des passants.

--Allons, allons! disait-il, allonge le pas. Je jurerais que c'est
lui. Il ne nous chappera pas, je te le promets. Ah! j'ai envie de le
rencontrer. Pardieu, nous aurons une fameuse comdie! Tu m'entends?

--Pas de folie, Mark! cria l'autre acclrant sa marche autant que
possible; pas de folie! Il n'a personne avec lui. Il se peut que ce ne
soit pas lui. Sois prudent. C'est elle et pas lui qu'il nous faut, tu
sais?

--Avance, te dis-je. Je suis certain que c'est lui. Vois. Il vient de
tourner dans Yonge street. Vite, ou ce diable nous chappera.

Ils arrivaient au coin de la rue, mais le traneau tait dj , une
distance considrable, et,  l'instant o les deux hommes dbouchrent,
il enfila une rue  droite. Ils redoublrent d'agilit et atteignirent
cette nouvelle rue, au moment o il entrait dans une autre. La course
se prolongea ainsi jusqu' ce que les poursuivants le perdissent tout 
fait de vue.

--L'enfer le confonde! s'cria Mark. Il ne s'arrtera pas! il ne
s'arrtera pas! Ah! nous verrons! Arrtez! arrtez!

En mme temps, il tirait un pistolet de sa poche.

--Arrtez! arrtez! ou je vous loge une balle dans la tte.

--Es-tu fou, Mark? dit son compagnon essayant de lui retenir le bras.

--Arrte! vocifrait Mark, arrte, misrable!

Le traneau venait d'apparatre au coin d'une place.

--Arrte! rpta le fils de Mordaunt.

Et, au mme moment, la rpercussion d'une arme  feu troubla le silence
de la ville.

Mais le traneau avait de nouveau disparu.

--Bon Dieu! tu n'iras pas plus loin, Mark! intima l'autre, le saisissant
au collet et le forant de rester en place.

--Oh! oh! qu'y a-t-il? fit un homme sortant brusquement du corridor
d'une maison voisine.

--Oui, qu'y a-t-il? rpta un autre homme. Que signifie ce dsordre?
Qu'y a-t-il?

En faisant cette apostrophe, il tirait de sa poche un carnet.

--Un meurtre, si vous voulez! exclama Mark. Oui, un meurtre, et je vous
conseille de prendre garde  vous si vous tenez  vos jours.

La fentre de la maison devant laquelle se passait cette scne venait
de s'ouvrir, et un homme  la figure rjouie,  la tte demi-chauve, aux
favoris grisonnants, se montrait dans la baie en disant d'un ton un peu
alarm:

--Seigneur! n'ai-je pas entendu un coup de pistolet? Que se passe-t-il?
Faut-il du secours?

--Oh! c'est bien, Borrowdale; c'est bien, n'ayez pas peur, dit le
premier individu. Ce n'est rien. Une simple tentative pour ruiner la
confiance-publique sur le chemin de la reine. Un acte de _rowdisme_[3],
rien de plus.

[Note 3: Tapage avec violence. Je ne connais pas de correspondant  ce
mot en franais.]

--C'est vous, Fleesham? demanda-t-on de la fentre, et vous aussi,
Squobb? Mais j'ai entendu un coup de pistolet.

--Vous n'avez rien  voir l-dedans, s'cria Mark brandissant son
pistolet. Allons, Guillaume, viens! Nous l'avons perdu! Mais le diable
ne le sauverait pas. Viens! Laisse-les.

Et la-dessus il entrana l'autre aprs lui et ils remontrent la rue.

--H! jeune homme, cria-t-on encore de la fentre, je veux vous dire un
mot, rien qu'un mot. Ici, Squobb; arrtez-les. Apprenez-leur que je veux
seulement leur dire un mot, un seul mot.

La tte se retira de la fentre, et peu aprs son propritaire se
prsenta sur le seuil de la porte.

--Que sont-ils devenus? Jour de Dieu! c'est bien drle, dit-il en
offrant sa large corpulence dont les chairs tremblotaient d'motion.

--Eh bien, Fleesham, vous tes arriv  propos, j'espre? demanda-t-il.

--A propos, oui, monsieur! Parlez maintenant de la scurit publique!
Nos rues sont joliment sres! La scurit est perdue, perdue, monsieur,
ritra Fleesham, contemplant avec une risible contrition le globe
argent de la lune; perdue sans retour! C'en est fait de notre pays.

--Eh! Squobb, dit celui qui s'appelait Borrowdale, voyant que l'autre
crivait quelque chose sur son carnet, un article pour demain, n'est-ce
pas? Ah! oui, vous avez raison!

--Les hommes publics, dit Squobb s'arrachant soudain  son occupation
et levant son livre de notes d'un air magistral comme un homme assur
d'avoir rempli un devoir important,--les hommes publics doivent toujours
prendre connaissance de ces sortes de choses. Une chose de cette sorte,
dans laquelle la libert du sujet est menace par la violence et le
vagabondage, en pleine rue, rclame l'attention de tous ceux qui ont
 coeur le bien public. Quand on trouve sur nos places les aspirants
lgitimes  nos prisons, et qu'on les voit  minuit intimider les gens
paisibles de notre socit, alors il est temps pour ceux qui s'occupent
des graves intrts du peuple de demander le pourquoi et le comment?

--Trs-bien, mais entrez donc, dit Borrowdale; entrez, car il fait
diantrement froid, ne trouvez-vous pas? Ne restez pas au grand air. Un
rhume est bien vite attrap, et vous savez, les rhumes ne plaisantent
pas dans notre pays. D'ailleurs, ils sont partis, les pauvres diables.
M'est avis qu'il y a quelque raison au fond de tout a, quelque raison
que ni vous ni moi ne connaissons, vous savez? Entrez, entrez!

Il les introduisait en mme temps dans le salon.

Deux dames, sa femme et sa fille sans doute, travaillaient autour d'une
table.

--Mesdames, dit-il, M. Fleesham et M. Squobb. Laure, ma chre, veux-tu
donner ta place  M. Fleesham. Je pense qu'il a une prdilection pour ce
coin.

M. Fleesham protesta que rellement il n'avait jamais eu cette
prdilection.

Mais Laure, jeune ange sublunaire d'environ dix-huit printemps, et
propritaire d'un visage assez agrable, avec une paire de petits yeux
fort malins, qui semblaient pleins de sollicitude et d'amour pour le
genre humain, Laure rpondit:

--Oh! monsieur Fleesham, papa le sait bien.

Puis, avec un geste de reconnaissance tout mutin, elle quitta son sige
et courut s'asseoir  ct de sa mre, qui rajusta une boucle rebelle
sur le front de la charmante fille, et sourit complaisamment aux
visiteurs d'un air qui voulait dire: Est-ce que vous avez jamais vu une
aussi dlicieuse crature que ma Laure?

Un simple clin d'oeil gliss dans ce petit salon de famille, propret,
gentil, confortable, et suffi pour convaincre qui que ce ft que, si
jamais le bonheur avait lu domicile sur notre terre, c'tait bien l au
sein de la famille de Borrowdale.

La matresse du logis avait, comme son mari, juste l'embonpoint de la
quitude et de la flicit intrieure; elle tait videmment doue de
toutes les qualits, et de l'amabilit, et du bon sens qui peuvent
crer sous la calotte des cieux ce paradis domestique auquel tous nous
aspirons, et dont nous lisons avec amour les nouvelles, mais que si
rarement nous trouvons ici-bas.

Quant  Borrowdale lui-mme, en le voyant se balancer mollement dans sa
berceuse (_rocking chair_), cette _grande_ institution yankee, la jambe
paresseusement appuye sur un des bras du sige, les lunettes sur le
nez, le visage panoui, resplendissant  la lueur de cette autre grande
institution _anglaise_,--le feu de charbon de terre ptillant dans une
grille,--personne n'et dout une seconde qu'il ne ft le plus heureux
et le plus bienveillant des mortels; personne non plus n'et dout qu'il
ne jout voluptueusement des charmes de son foyer.

Pour Laure, ah! pour elle--l'ange aux yeux vifs, aux joues roses, au
sourire perl,  la taille lgante, elle tait...

Mais pourquoi ne laisserions-nous pas  vous, lecteur, le plaisir de
deviner ce qu'elle tait. Votre imagination vaut bien la ntre, et
votre imagination tracera son portrait mieux, assurment, que nous ne le
pourrions faire.

Les deux visiteurs d'alors taient, ma foi, d'une nature un peu bien
diffrente.

M. Fleesham, ngociant en gros et importateur de la bonne cit de
Toronto, long, sec, raide, semblait s'tre nourri de marchandises sches
(_dry goods_), avec quelques plats ou deux de ferronneries pour dessert.

Il parlait avec une grande confiance en lui-mme, et sa voix avait
l'aigreur d'un acide. Elle rpondait dignement au reste de sa personne.

M. Fleesham tait, d'ailleurs, homme d'affaires.

Il avait gagn beaucoup d'argent dans le pays et se croyait habile, _a
smart man_, comme il disait.

Il avait aussi envoy beaucoup d'argent hors du pays, et le pays
reconnaissant le jugeait de mme un homme habile.

Le pays tait l'oblig de M. Fleesham; et le pays de dire: Bravo,
monsieur Fleesham! vous nous avez tondu gentiment; nous n'avons plus
gure de laine sur le dos, mais continuez, cher monsieur Fleesham, _go
ahead_; vous tes, ma foi, un gaillard adroit, fort adroit, car ce que
vous ne logez pas dans votre poche, vous le logez dans la poche des
Amricains, ou de quelques autres confrres tablis  des milliers de
lieues de nous! _Go ahead_, monsieur Fleesham! Au fait, cet argent
ne nous gnera plus, et c'est le principal! Que vous tes donc fin,
monsieur Fleesham!

De cette faon, tout le monde tait content.

M. Squobb posait pour les os, les nerfs et la peau.

Il possdait de petits yeux, des cheveux noirs, des joues creuses, une
charpente religieusement accentue, une bouche qu'et envie Gargantua
et un nez majestueux, un matre nez qui parlait pour tout son individu,
quand les autres organes se taisaient.

M. Squobb tait journaliste, champion du peuple, homme de lettres
ou plutt homme de mots; par consquent, M. Squobb se tenait  des
distances incommensurables du _vulgaire troupeau, egregium pecus_,
suivant sa locution favorite.

La critique n'atteignait pas  la semelle de ses bottes... quand il en
avait! Fleesham tait son patron, son souteneur; aussi Squobb tait-il
l'ami jur de Fleesham.

Devant cet ami quand mme, Squobb faisait la courbette, et devant cet
admirateur, Fleesham faisait le grand seigneur.

Ainsi va le monde!

Squobb, nanmoins, se prtendait l'avocat du peuple, le dfenseur de la
libert, l'aptre des rformes. Il tait surtout le tuteur de la veuve
et de l'orphelin, Squobb; et quand Fleesham lui disait: Squobb, mon
cher, venez ici; crivez-moi ceci ou cela; parlez de bonheur  la
multitude, mais attention, Squobb, que mes poches soient pleines!
Rappelez-vous notre chemin de fer, Squobb; n'oubliez pas nos
_dbentures_, Squobb!

Aussitt notre homme taillait sa plume, le bonheur et la prosprit
circulaient  flots dans les colonnes de son journal; tout abonn tait
ravi de vivre dans un si dlicieux pays, et le coffre-fort de Fleesham
ne boudait pas, je vous le promets.

En vrit, M. Fleesham tait un habile homme et son ami Squobb un
admirable philosophe.

Encore une fois, ainsi va le monde.

--Ah bien! Borrowdale, dit Fleesham, aprs s'tre commodment assis
devant le feu; comme a, je suis  mon aise! Mais que pensez-vous de ce
jeune vaurien, Morland? Vous savez, ce Morland que j'avais recueilli par
charit!

--Quoi donc? fit Borrowdale.

--Eh! il a dtal, cette nuit, aprs m'avoir vol tout ce qu'il a pu
trouver, ni plus ni moins? Qu'en dites-vous?

--Est-ce possible? s'cria Borrowdale, lanant  sa femme un regard de
stupfaction qu'elle lui rendit avec usure.

--Ce n'est malheureusement que trop vrai. Qui l'aurait cru pourtant?
En qui placer sa confiance aprs a, je vous le demande? La confiance!
ajouta Fleesham jetant avec indignation sa jambe gauche sur la droite,
la confiance! mensonge, monsieur; mensonge!

--Mais vous dites a pour de bon! Le pauvre garon aura t gar. Il y
a tant de perversion dans la jeunesse d'aujourd'hui.

--Et vous allez le plaindre! Ma foi, je ne m'y attendais pas! Plaindre
un coquin de la sorte, vous, monsieur Borrowdale! Ah! si je puis mettre
la main dessus, je lui apprendrai  tromper ainsi la confiance d'un ami
et d'un bienfaiteur. C'est moi qui vous le dis. Sclrat, va! Mais il
n'y avait pas dix minutes qu'il s'tait enfui quand j'ai mis la police 
ses trousses, et...

--Oh! il n'est pas en prison, monsieur Fleesham, s'cria
involontairement Laure.

Une rougeur subite se peignit sur les joues de la jeune fille et ses
yeux se mouillrent de larmes.

Cependant elle matrisa tout de suite son motion, baissa la tte et
feignit de travailler activement  sa broderie.

--Non, non, pas encore, dit Fleesham. On a d le manquer, car je n'en
ai pas entendu parler depuis. Pourtant j'aime  croire qu'il est pris 
cette heure, et je l'espre bien. Pour la prison, son affaire est sre,
je m'en charge.

Laure tout agite, mais voulant dissimuler son trouble, se leva et
quitta brusquement l'appartement.

Sa mre parut inquite de ce mouvement, et, aprs avoir chang un
regard avec son mari, elle-mme se retira.

--Qu'est-ce  dire, Fleesham? demanda Squobb ds qu'ils furent seuls;
la police a eu connaissance du vol dix minutes aprs sa perptration,
et votre homme n'est pas encore _dedans_? Un moment. Si vous me le
permettez, j'en toucherai deux mots dans le journal. C'est une affaire
qui intresse tout homme public. Nous ne pouvons la laisser passer comme
cela. La police fait mal son devoir. Il faut une rforme, et, pardieu!
nous l'aurons.

--Quand tel est le cas, reprit son patron, quelle scurit avons-nous
pour notre vie, nos biens, nous citoyens de cette ville?

--Ce jeune homme voulait sans doute de l'emploi et n'en pouvait trouver,
dit soucieusement Borrowdale.

--Comment a? riposta Fleesham.

--Oh! rien, rien, dit Borrowdale. Seulement il me semble que, si la
police est ncessaire et que s'il est ncessaire qu'elle fasse bien
son devoir, il vaudrait peut-tre mieux que ses services fussent moins
ncessaires, et qu'il serait prfrable de dpenser notre argent et nos
moyens  trouver de l'occupation  tous ces pauvres gens qui n'ont
rien  faire, et par consquent pas de pain ici. Je suis sr que si la
plupart avaient de l'ouvrage, il se commettrait moins de crimes; qu'en
dites-vous, hein?

--Ha! ha! ha! vous tes bon l, monsieur Borrowdale! s'cria Squobb.
Vieilles gens, vieilles... Excusez-moi, mais c'est vieux comme Hrode ce
que vous dites l. Ne savez-vous pas, monsieur Borrowdale, que quand les
institutions d'un pays sont pourries il ne peut prosprer?

--Et ne savez-vous pas, reprit celui-ci avec un franc sourire plein de
bonhomie, que quand la pourriture et la ruine sont  la base de
l'existence commerciale d'un pays il ne peut vivre?

--Ah! vous tes bon l, vous tes bon l, vous tes bon l! ricana
encore Squobb clignant de l'oeil  son protecteur. Permettez-moi de vous
corriger une fois pour toutes. Le fait est (et en ma qualit d'homme
public j'ai eu occasion de m'en assurer) qu'il n'y a pas le moins du
monde lieu de vous alarmer, comme vous le faites au sujet des affaires
commerciales. Nous ressentons les effets de la dernire crise, il est
vrai, mais les spculations politiques, les corruptions de toute sorte
ont bien plus contribu  notre dtresse actuelle... Nous souffrons
d'une sorte de... de...

--Manque de confiance, suggra Fleesham.

--Manque de confiance, c'est cela, poursuivit Squobb, et, par
consquent, de la dpression qui l'accompagne toujours. Mais autrement
je puis vous assurer, Borrowdale (et vous savez que c'est dans notre
ligne,  nous hommes publics, de comprendre ces choses), que la misre
et le dnment ne sont pas aussi effrayants que vous vous l'imaginez.

--Quoi! s'cria Borrowdale tombant stupfait dans sa berceuse, il n'y a
pas de misre, pas de dnment? C'est vous qui dites cela; et vous voyez
l'infortune pleurer soir et matin sous vos yeux, et vous entendez 
toute heure le besoin frapper  votre porte! Savez-vous qu'un dixime au
moins de notre population, que deux cent cinquante mille mes sont
sans emploi? Est-ce que ce n'est pas assez pour rpandre la ruine et
la misre dans notre pays? Comment vivent ces gens-l? Il faut qu'ils
mendient, empruntent ou volent; car s'ils vivent aux crochets de leurs
amis, n'est-ce pas une raffinerie de la mendicit? Il faut que le pays
les garde  ne rien faire, rien faire, entendez-vous a, monsieur! Et
puis avez-vous jamais song aux milliers de malheureux qui abandonnent
leur pays?

tiez-vous  Qubec ou  Montral pendant la saison dernire? Y
avez-vous vu les navires assigs par les meilleurs de nos bras, la
plus solide de nos richesses, venant sous la forme humaine solliciter
la faveur de retourner en Europe,  n'importe quelle condition? Et
ces gens-l, monsieur, n'taient pas des hommes  se sauver pour des
niaiseries! Avez-vous parcouru nos villes, dites? Avez-vous vu ces
fabriques fermes, croulantes qui se montrent  chaque pas? Et vous
tes-vous demand o sont les capitalistes qui ont eu la tmrit
de construire ces usines, o sont les ouvriers et les familles qui
trouvaient l leur subsistance[4]? les employs que ces manufactures
avaient rendus des citoyens actifs, industrieux, paisibles, honntes?
Remontons l'chelle, monsieur; remontons-la et voyez la dprciation
des proprits foncires dans toute la province, n'importe o, et vous
conviendrez, je pense, que vos possesseurs de terres, _habitants_ [5]
valent aujourd'hui la moiti moins de ce qu'ils valaient il y a quelques
annes. Considrez de plus la dprciation de notre crdit; examinez la
baisse de nos rcoltes; regardez les colonnes de nos gazettes, voyez
ce que font les shrifs [6]! Les voyez-vous les ventes des shrifs
annonces dans votre journal, les voyez-vous partout publies en grosses
lettres? Et les voyez-vous au coin des rues, sur les portes de vos
magasins? les voyez-vous sur les portes de vos maisons? Est-ce que vous
ne voyez pas le pavillon, monsieur? s'cria vhmentement Borrowdale
emport par la chaleur de son sujet. Et vous dites qu'il n'y a pas de
dtresse commerciale? Vous osez dire a? Vous dites que le pays, le
Canada n'est pas plein de pauvres, de malheureux, d'ouvriers sans
emploi, de misrables _honteux_, vous connaissez le mot! et de marchands
en faillite ou  la veille de suspendre leurs affaires! Vous vous
prtendez homme public, et vous tes journaliste, monsieur Squobb, et
vous nieriez ce fait! Parole d'honneur, ce serait  dsesprer de la
raison!

[Note 4: Afin d'y couler plus facilement ses produits, l'Angleterre
dcourage et a toujours dcourag les manufactures dans ses colonies.]

[Note 5: Nom donn aux cultivateurs.]

[Note 6: Ou greffiers. Ce sont eux qui sont chargs des ventes dans les
faillites.]

--Pas tout  fait, pas tout  fait, mon cher, dit Squobb un peu
embarrass, car il sentait que son interlocuteur disait vrai, malgr
la chaleur de son improvisation; non, pas tout  fait. Mais cet tat
de choses est-il unique? N'y a-t-il que le Canada qui en souffre? En
regardant bien, ne verriez-vous pas qu'il en est un peu partout comme
ici? Pourtant vous m'avez suggr une ide. Permettez, je vais en
prendre note! a me fera le sujet d'un article de fond. En effet, il y
a du bon, beaucoup de bon, dans ce que vous avez dit, n'est-ce pas,
Fleesham?

L'autre se contenta de hocher la tte.

--Peut-tre, poursuivit Borrowdale d'un ton un peu plus rassis,
peut-tre pourrions-nous trouver quelque chose de mme en Angleterre. En
Angleterre, on trouverait sans doute quelque chose qui ressemble  ce
qui se passe chez nous, mais ce qui est vrai l-bas doit-il tre vrai
chez nous? Les circonstances et les faits sont-ils analogues? En
Angleterre, est-ce que vous ne trouvez pas agglomrs, sur un diamtre
de vingt milles, le mme nombre d'habitants qui se trouvent ici, o le
territoire anglais embrasse plus de cinq millions de milles carrs? Y
a-t-il, peut-il y avoir de la similitude entre les deux pays? Nous avons
tout en main pour faire de notre pays un pays riche, peupl, prospre et
florissant, et qu'est-ce que nous faisons pour dvelopper ces admirables
ressources, dites-moi? Que direz-vous, que dira-t-on de nous si, avec
tous ces immenses trsors naturels, capables de donner l'aisance 
cinquante millions d'individus, vous parvenez  en sustenter deux ou
trois millions  peine? Pouvons-nous devenir une grande nation, en
suivant la mme politique qui nous appauvrit ds le dbut?

Le journaliste grimaa un maigre sourire.

--Oh! je vous vois, Squobb, continua Borrowdale, vous tes dispos
 vous moquer de mes principes _annexionnistes_. Moquez-vous-en, j'y
consens de grand coeur, mais, pour l'amour du ciel, vous, homme public,
grand politique, indiquez-nous un remde  cet effroyable tat de
choses; car je suis sr que vous n'allez pas nous dire que ce remde
n'existe pas.

--La confiance! la confiance! mon cher, s'cria complaisamment Fleesham
recroisant ses jambes et regardant le plafond de l'air d'un homme sr
que son opinion prvaut dans toutes les discussions.

--La confiance, Fleesham, reprit Borrowdale; mais que veut dire ce mot?
J'ai beaucoup entendu parler de confiance, retour de confiance, manque
de confiance, etc. Et c'est l, si je ne me trompe, le grand mot,
l'argument capital des loyalistes; mais ne vous semble-t-il pas que la
confiance est un effet et non une cause? Ne vous semble-t-il pas que la
confiance est simplement le rsultat de la scurit commerciale et de la
prosprit, tandis que le manque de confiance provient du manque des
choses ncessaires  l'existence de cette confiance? Est-ce clair, a?
Sur ma parole, je suis d'avis que c'est chose nouvelle que de supposer
que la confiance nat d'elle-mme ou se soutient d'elle-mme. Si vous
dsirez que la confiance mal place domine, ah! il me semble qu'elle
domine dj trop. Il me semble aussi que vous en savez quelque chose,
hein?

L'importateur, comprenant l'allusion, se mordit les lvres.

--Sans doute, intervint Squobb, sentant qu'il tait de son devoir
d'accourir  l'aide de son patron; sans doute. Nous devons veiller
aux progrs de l'agriculture et les dfendre; aussi est-ce ce que nous
faisons de toutes nos forces, car en eux reposent le bien-tre et le
dveloppement de ce grand pays.

--Trs-bien, dit Borrowdale, mais par quels moyens?

--Par quels moyens?

--Oui, voyons un peu.

--Par quels moyens? rpliqua Squobb de ce ton lent et affectant le
ddain qui est ordinairement le signe d'une confusion dans les ides,
quand ce n'est pas l'expression directe de l'impossibilit de rpondre.

--Oui, encore une fois, par quels moyens?

--Eh! par le moyen dont on se sert pour soutenir toute espce de choses.

Borrowdale eut un imperceptible haussement d'paules.

--Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je sais bien par quels moyens
on entrane un grand nombre de choses  leur ruine. Toutefois je ne suis
pas surpris de votre embarras, Squobb, car il n'y a qu'une manire de
faire du bien aux fermiers, et c'est d'amliorer la condition des autres
classes en gnral--les consommateurs des fermiers, en un mot,--et, en
consquence, de leur donner un meilleur march pour leurs produits;
de leur procurer un march chez eux, au lieu de les forcer d'en aller
chercher un ailleurs,  l'tranger. Quelle est en effet la raison pour
laquelle les marchs des autres pays sont meilleurs que les ntres?
Voulez-vous la savoir? C'est parce qu'ils ont un march et que nous
n'en avons pas. Quand nos grains vont en Amrique et en Angleterre,
qui est-ce qui les consomme? Ce sont les fermiers de ces pays, ou les
classes manufacturires, c'est--dire les artisans et les ouvriers.
Telle est la rponse. Les autres pays cultivent leurs manufactures et
peuvent non-seulement consommer leurs propres produits, mais trouver
un march pour les ntres et en contrler le prix. Nous ngligeons nos
manufactures, et, en consquence, non-seulement nous n'avons pas de
march, mais nous devons nous soumettre aux caprices et aux impts de
ces pays. L'agriculture n'a jamais, elle seule, rendu un pays grand.
Jamais non plus elle n'en fera un grand. Que seraient les tats-Unis
sans leurs manufactures? Pourraient-ils venir chez nous et contrler nos
marchs, emporter notre or et s'enrichir  nos dpens comme ils le font
maintenant? Croyez-vous que l'Angleterre aurait jamais t connue au
del, de ses places de commerce, si elle n'avait compt que sur son
agriculture? Croyez-vous que ses fermiers seraient mieux, s'il leur
avait fallu courir par tout le monde pour trouver un march o ils
pussent couler leurs produits, au lieu de les livrer sur place pour
tre consomms par les artisans, les ouvriers et les fabricants qu'on
trouve partout tablis  ct des marchs aux lgumes, comme des halles
aux grains? C'est pourquoi, Squobb, continua-t-il plus paisiblement,
vous voyez que nous convenons tous avec vous qu'il faut amliorer la
position de nos agriculteurs, parce que, pour amliorer leur position,
il faut, de toute ncessit, amliorer d'abord la position de toutes
les autres classes de la communaut. Mais il nous reste cette question:
Comment faire?

--Superbe, superbe! fit le journaliste exhibant encore son carnet et se
prparant  l'mission d'une grande ide. Nous allons vous combattre sur
votre propre terrain. Vous pensez donc que tout cela doit tre fait par
l'annexion aux tats-Unis ou un tarif protecteur. En mme temps vous
nous avez signal la prosprit de l'Angleterre. Trs-bien encore.
Maintenant, pourriez-vous me dire quel est le mot d'ordre de
l'Angleterre? Quelle est la bannire sous laquelle elle marche  la
conqute de la grandeur commerciale? Est-ce la protection ou le libre
change?

--Bravo, bravo! fit Fleesham.

--Je poursuis, dit Squobb encourag par les approbations de son chef de
file et prenant pour une dfaite la rserve polie de son adversaire;
je poursuis. N'est-il pas logique alors de conclure que ce qui rend
l'Angleterre grande rendra grand le Canada? Qu'en dites-vous, hein?
Donc, je dis: Que le commerce soit libre, que tout soit libre; ouvrons
nos portes au monde, et par l encourageons la concurrence (il est de
notorit proverbiale que c'est la vie du commerce, soit dit entre
parenthses), et puis, puis...

--Inspirons la confiance, suggra Fleesham.

--Juste, inspirons la confiance, s'cria Squobb; la confiance dans le
monde commercial... et puis, puis encore inspirons la...

--Pardon, intervint Borrowdale, s'apercevant que Squobb tait en peine
d'une seconde inspiration; pardon, ai-je compris que...

--Excusez-moi une minute! exclama le journaliste levant son crayon en
l'air; le temps d'crire une note... une pense qui m'arrive... Oui,
c'est cela... Allez!

--Ai-je compris que nous devrions adopter la politique commerciale de
l'Angleterre?

--Prcisment.

--Mais quelle est donc cette politique?

--Politique! la politique de l'Angleterre! s'cria Squobb avec
indignation. Il serait  souhaiter que le monde entier fut depuis
longtemps rang sous sa politique. Oui, et je vous le dis, le libre
change est le libre change, c'est certain...

--En quoi?

Squobb trouva la question souverainement absurde.

--Est-ce que la politique de l'Angleterre sur le libre change est
identique  la ntre au Canada, ou en est-ce l'antipode? continua
Borrowdale.

--Ha! ha! ha! firent ensemble le Mcne et son protg.

--Eh bien, voyons, poursuivit leur hte avec un fin sourire; voyons,
monsieur. Vous, les soi-disant libre-changistes du Canada, admettez,
en premier lieu, que les articles manufacturs de tous les pays doivent
tre libres, et voulez laisser vos fabricants, artisans et ouvriers,
en un mot toutes les mains employes  votre production intrieure, se
protger contre la concurrence du monde entier; tandis que si vous ne
prleviez pas le revenu par taxe directe, il vous faudrait le prlever
par une imposition de droits sur les choses ncessaires  la vie et les
matires brutes que nous ne produisons pas et ne pouvons produire.

--C'est cela.

--C'est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me dire maintenant quels
sont les articles manufacturs que l'Angleterre admet en franchise, et
quelles sont les matires brutes sur lesquelles elle impose un droit?

Squobb resta silencieux.

--Vous ne pouvez trouver, c'est cela. Eh bien, quel est le fait?
N'est-ce pas, en toute circonstance, les objets ncessaires  la vie et
les matires brutes qu'elle admet en franchise et n'est-ce pas sur les
articles manufacturs qu'elle impose des taxes? Elle admet ses chiffons,
son coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard et ainsi de suite
_franco_, parce qu'il n'y a pas de main-d'oeuvre  protger sur eux.
Mais ds que ses articles exigent du travail et qu'ils sont convertis
en papiers, calicots, draps, cuirs, cordes, huiles, etc., elle se hte
aussitt de protger ses artisans, ses fabricants et manufacturiers,
et dans tous les cas, elle impose de lourdes taxes. Voil, monsieur,
la politique de l'Angleterre du commencement  la fin, et c'est l la
politique qui a favoris ses manufactures, en les mettant  l'abri de la
ruineuse concurrence de l'tranger, et c'est encore cette politique
qui a fait de l'Angleterre le march du monde; De plus, monsieur, en
contradiction avec vos principes d'change soi-disant libre, elle admet
son bl en franchise et toutes les choses ncessaires  la vie des
pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais de faon pourtant 
maintenir ses grands revenus, et  permettre aux ouvriers d'acheter
ces choses ncessaires  la vie, en leur assurant de l'emploi et en
protgeant leur travail. Vous, au contraire, taxeriez leur th, leur
caf, leur sucre et, en mme temps, les priveriez des moyens d'acheter
ces articles en laissant l'tranger venir sans contrainte sur leurs
marchs et leur enlever l'occupation qu'autrement ils y auraient
trouve. O donc alors est votre prcdent anglais si vant? Nous, les
prtendus protectionnistes, sommes les vritables reprsentants de la
politique anglaise.

Nous avons le principe, vous n'avez que le mot. Nous sommes les avocats
d'une doctrine qui non-seulement a t adopte par presque tous les
autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi grands qu'ils sont; 
vous, au contraire, il ne reste qu'un mot et un mot rendu populaire par
les principes mmes que vous employez pour le combattre. Je dis plus;
j'affirme que s'il y a un principe cach dessous, c'est un principe que
tout le monde est convenu de rpudier comme dsastreux et ruineux.

Squobb tait grandement dconcert, et il feuilletait son cahier de
notes d'un air tout  fait mal  l'aise.

Comme beaucoup de journalistes canadiens qui font profession d'instruire
le peuple, il avait un talent merveilleux pour crire un article sur
rien. Il aimait  encenser le peuple  l'aduler pour s'en faire un
marchepied. Mais si vous lui opposiez une argumentation solide, reposant
sur des bases et annonant une connaissance directe de faits importants
et de chiffres, alors Squobb tait en dfaut, et son ignorance brillait
sur toutes les parties de sa chre personne _ditoriale_.

--Donc, Squobb, continua en souriant Borrowdale, j'ai peur que vos deux
premiers arguments ne soient renverss. Quelle est ensuite votre grande
proposition, comme libre-changiste, pour dvelopper la prosprit du
pays?

--Oh! c'est facile, rpliqua Squobb d'un ton dgag! Extirpons la
corruption du gouvernement et apportons de l'conomie dans les dpenses
publiques.

--C'est videmment une raison trs-bonne et trs-recommandable; car,
avec une grande conomie dans les dpartements publics, vous pourriez
peut-tre conomiser assez pour parvenir  procurer, pendant les douze
mois de l'anne, trois repas par jour  chaque individu inoccup dans le
pays. Mais vous allez voir qu'on ne peut s'arrter l; car, comme dans
ce temps il faudrait pour chacun de vos gens environ mille repas, il
vous faudrait encore, afin de remdier  ce mal unique, neuf cent et
quatre-vingt-dix-sept repas pour chacun, ce qui ferait un total de
quelque chose comme cent cinquante millions  vous procurer. Eh bien! o
en tes-vous, Squobb?

Squobb tait silencieux. Il suppliait du regard son ami et patron de
l'aider dans le dilemme; mais Fleesham paraissait avoir perdu toute
confiance dans son argument.

Il se dmenait sur son sige et essayait, quoique vainement, d'appeler 
ses lvres un sourire ironique.

--Enfin, reprit Borrowdale, voil mon opinion. Quant  vos
libre-changistes, ils demandent  grands cris des rformes, prchent
en faveur des droits du peuple, travaillent pour le bien public, j'y
consens; mais malgr cela, et quoique eux et vous voyiez parfaitement
la dplorable condition du pays, en ce moment que des milliers de gens
physiquement capables et robustes, la force et la richesse du pays, se
sauvent de dsespoir, que des milliers d'autres manquent d'ouvrage, que
la proprit entire est sous le coup d'une grande dprciation, que
notre crdit baisse ici comme  l'tranger, et que dans le fait toutes
les calamits commerciales nous assigent, quoique tout cela soit devant
nous et que votre voix s'lve, il est vrai, pour le proclamer, vous
paraissez incapable de faire une suggestion convenable pour remdier 
ce dplorable tat.

--H! h! h! c'est bon, parfait, s'crirent les deux autres riant d'un
rire niais.

--J'espre que, dans douze mois d'ici, vous tiendrez le mme langage,
Fleesham, dit Borrowdale.

--Bien, bien, quel est donc votre tant grand projet, Borrowdale? fit
Squobb avec un air d'indiffrence marqu pour tous les projets en
gnral. Voyons, quel est ce beau projet?

--Eh! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait pas difficile de
proposer quelque chose d'aussi tangible et mme d'un peu plus palpable
que vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procdons par ordre: la
cause, d'abord. En premier lieu, nous trouvons que nous expdions
annuellement aux manufactures trangres, hors du pays, au-dessus
de douze millions de dollars, en bon or, de plus que jamais les
exportations entires du pays ralises n'ont donn en retour. La perte
pour le pays est donc patente. C'est une perte contre laquelle il n'y
a pas de compensation. Et pour la balancer, cette perte, il faut,
monsieur, dcouvrir nos forts, vendre nos terres et engager notre
crdit. Voil une cause, et une cause bien fconde aussi. Continuons:
Un dixime de notre population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de
l'inutilit de ces gens-l qui ne font rien, nous avons sur le cou
une taxe norme, disons,  la plus basse valuation, vingt millions
de dollars par an, sans faire attention  la grosse somme qu'ils
gagneraient au pays s'ils travaillaient. Je crois que ce sont l les
deux plus grandes sources de nos embarras. Car prenez ces deux sources
et voyez-les pendant un espace de dix ans, que trouvez-vous? Quelque
chose d'effrayant. Un dficit total de plus de trois cents millions de
dollars. Ma foi, s'il n'y avait pas l-dedans matire  appauvrissement,
o serait-ce? Il peut y avoir d'autres causes incidentes, sans doute,
mais la difficult roule surtout sur ce que je viens de signaler; car
ce qui conserverait l'argent ici, dans le pays, donnerait de l'ouvrage 
ceux qui ne sont pas employs, et cela serait un revenu direct pour nos
canaux, chemins de fer, voies de communications et travaux publics, qui
ont tant cot et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple, ces douze
millions de dollars dont je parlais s'en vont-ils  l'tranger? Ils
s'en vont pour payer les articles de fabrication trangre. Donc, il est
vident que si nous fabriquions ces articles, nous garderions les douze
millions dans le pays et serions plus riches d'autant; et ce n'est pas
tout. En fabriquant les mmes articles ou des articles qui rpondissent
 ceux-l, nous pourrions employer tous ceux qui ne sont pas employs,
hommes, femmes et enfants, dont l'oisivet actuelle cre bien d'autres
maux. On obvierait ainsi aux deux calamits premires. Mais nous ne
pouvons fabriquer; nous n'avons pas de capital, dites-vous. D'autres
pensent que nous avons ce capital, et je suis de ceux-l; mais vous
dites: Les capitalistes n'ont pas de confiance. Pourquoi cela? Rien
de plus simple. Parce qu'aprs avoir bti ses usines et fabriqu
des articles, le manufacturier n'a aucune garantie de les couler,
quoiqu'ils puissent tre aussi bons et  aussi bas prix que ceux
de l'tranger. Pourquoi cela encore? Parce que le jeune fabricant a
gnralement peu de moyens, qu'il lui faut faire ses affaires, acqurir
sa clientle et sa rputation pour ses marchandises. Quelle est la
position de son concurrent tranger? de celui qui se prsente sur le
march pour livrer les denres aux mmes conditions que lui? N'est-il
pas, la plupart du temps, un gant dans le ngoce, assis sur un crdit
solide, agissant avec scurit, rput pour ses marchandises, possdant
une pratique considrable,  laquelle il est li par ces milliers de
liens commerciaux qui lient les ngociants aux ngociants? N'est-ce pas
cela? J'ajouterai que, tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles
moyens, et dpend d'une vente immdiate avec un profit lgitime, les
affaires de l'tranger, qui est bien tabli, n'tant pas soumises aux
mmes incertitudes, permettent  ce dernier de contrler les marchs,
ou, s'il est serr, de sacrifier ses denres pour ruiner la concurrence,
c'est--dire chasser du march le producteur indigne. Telles sont les
difficults contre lesquelles a  lutter notre producteur, et elles sont
causes de sa perte; partout elles le seraient. Mais quel est donc le
remde? Le remde! c'est de faire simplement et tout uniment ce que font
d'autres pays:--de protger nos manufactures par des impts judicieux et
des droits sur les articles imports de l'tranger, ou de nous annexer
 cet tranger, c'est--dire aux tats-Unis. Bon! j'en conviens pour les
grandes puissances, le libre-change est funeste aux colonies. Elles
n'y ont rien  gagner, tout  y perdre. Procdez au moyen de mesures
compltes et non par demi-mesures, qui peuvent tre en vigueur
aujourd'hui, rappeles demain, et il ne se passera pas beaucoup de
mois avant que nos milliers de gens inemploys travaillent fortement,
augmentent notre fortune et s'enrichissent eux-mmes au lieu de
vagabonder dans nos rues et d'tre une disgrce et un fardeau pour le
pays. Alors l'migration cessera aussi. Et, au bout de l'anne, au lieu
d'avoir vos douze millions de dollars donns en pture au monde tranger
(car c'est le monde tranger qui vous les dvore, vos douze millions
de dollars), vous les en sret dans vos banques, pour les mettre en
circulation dans le pays, les faire rapporter, multiplier et revenir
 vous,  la fin de l'anne, avec trente ou quarante pour cent
de bnfice. Pensez-vous qu'alors la confiance, comme vous dites,
n'existera pas?

--Bah! vieille histoire, c'est une vieille histoire que vous nous
comptez l, monsieur Borrowdale! dit Squobb adressant  Fleesham un coup
d'oeil expressif; vieille histoire, je le rpte! Ce serait craser le
peuple de taxes, pour soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah!
impossible!...

--Impossible! impossible! rpta en cho Fleesham.

--Impossible! Bon Dieu! est-ce l votre seul argument? Impossible!...

En ce moment une domestique entra.

--Qu'est-ce, Jenny? demanda Borrowdale.

--Une lettre pour monsieur.

Et elle lui remit un carr de papier crasseux, pli en quatre, revtu
d'une suscription  peine lisible.

--Qui a apport cela? demanda le bon M. Borrowdale relevant ses
lunettes.

--Une petite ngresse, monsieur.

--Est-elle l?

--Elle n'a pas demand de rponse, monsieur.

Borrowdale tourna et retourna entre ses doigts l'trange ptre, mais il
ne rpliqua pas  la servante.

Il y eut un moment de silence singulier.

Le journaliste et son patron paraissaient dmesurment intrigus.

Cependant Borrowdale avait ouvert la missive et la parcourait
rapidement.

--Diable, diable! fit-il. Cependant... oui, c'est cela. Park Lane! je
comprends... A droite!  main droite... Singulier... Je verrai... Il
faut que je voie.

S'adressant  ses visiteurs, de plus en plus piqus par l'aiguillon de
la curiosit:

--Pardon, messieurs, excusez-moi, il faut que je sorte. Je suis forc de
m'absenter pendant quelques minutes. Pourtant, si vous vouliez
m'accompagner, je n'y aurais pas objection. Au contraire. Que
pensez-vous d'une promenade  Park Lane? Peut-tre trouverons-nous
matire  un article, monsieur Squobb, et  une transaction, monsieur
Fleesham?

Ils acceptrent, et avec plaisir, on le conoit, car la position
devenait fort embarrassante pour eux. L'un et l'autre se sentaient dans
une impasse et taient bien aises d'en sortir. Inutile d'insister sur ce
point, le lecteur l'a compris.

Bientt tous trois furent prts et partirent pour Park Lane, situ dans
un des faubourgs de la ville.




                             CHAPITRE VI

                 UN AUTRE FOYER.--NOUVEAUX MALHEURS.


Comme Borrowdale et ses amis passaient de Yonge street  travers une
de ces ruelles qui courent au nord de Queen street, leur attention fut
attire sur un groupe de personnes qui se trouvaient de l'autre ct du
trottoir.

Au milieu de ce groupe, plusieurs individus paraissaient se quereller.
Borrowdale franchit rapidement la rue et se fraya un chemin  travers la
foule.

Mais  peine eut-il jet un coup d'oeil sur les gens qui se disputaient
que, remarquant que ses deux amis s'approchaient, il revint  ces
derniers et, les prenant par le bras, les emmena en disant d'un ton
ngligent:

--Bah! ce n'est rien, une rixe!

Un moment! arrtons-nous! s'cria Squobb tirant son cahier de notes.

--Le temps d'crire un mot, ajouta-t-il.

--Ce n'est rien, mon cher, rpliqua Borrowdale avec une anxit qu'un
observateur n'et pas manqu de remarquer.

Ses compagnons n'y prirent garde, et il les entrana en bas de la
ruelle.

Mais tout  coup Borrowdale parut se raviser.

--Voulez-vous avoir la bont de m'attendre une minute? dit-il; j'ai
quelque chose  dire  une personne que, par hasard, j'ai aperus
l-bas. Ce sera l'affaire d'une seconde.

Il se dirigea au pas de course vers le thtre de l'altercation, aprs
avoir laiss ses amis dans l'tonnement de sa brusque disparition.

--Je vous le rpte, je ne sais, sur mon me, ce qu'elle est devenue,
disait au milieu du groupe une voix doucereuse. Je jure que je n'en sais
rien.

--Tu mens, vilain freluquet, tu mens! hurlait une autre voix rude et
exaspre au dernier point. Et cela te le prouvera...

L'homme qui parlait leva son bras en l'air, comme pour frapper son
adversaire avec la crosse d'un pistolet qu'il tenait par le canon.

Borrowdale se jeta sur le dernier.

--O est-elle? Je veux savoir o elle est? disait l'autre.

A cet instant Borrowdale, prenant l'homme  la voix mielleuse,
l'entranait par le bras en lui soufflant quelques mots  l'oreille.

Le jeune homme tressaillit, puis il trembla, s'appuya contre le mur et
se couvrit involontairement le visage avec les mains.

Borrowdale jeta un coup d'oeil rapide sur la foule et s'aperut de suite
que l'individu au pistolet tait pris d'un accs de rage qui devait
avoir pour cause autre chose qu'une insulte ordinaire.

Cet individu tait affubl de haillons.

Prs de lui se tenait un personnage vtu de mme. Il tait accoud 
la muraille et avait la tte dans la main. Il gmissait et, du pied
frappait furieusement le sol.

Le reste des assistants paraissait tranger  la dispute.

Borrowdale allait engager les trois acteurs  le suivre quand, se
retournant, il vit ses deux amis qui revenaient a lui.

Un moment il resta indcis; mais reprenant bientt son sang-froid, il
dit vivement quelques mots au jeune homme que son aspect avait
terrifi, puis, courant  Squobb et Fleesham, il les prit par le bras en
s'criant:

--C'est fini, fini-ni-ni, tout est fini! Pas besoin de votre cahier de
notes, mon cher Squobb. J'ai apais ces tres-l. Rien n'tait srieux,
rien! Vous me connaissez, il faut que je me mle un peu de tout, c'est
mon dfaut. C'est drle, n'est-ce pas? Je suis un tre singulier, mais
c'est mon caractre, je n'y puis rien.

--Oh! sans doute, sans doute, Borrowdale, dit Fleesham d'un ton
protecteur et en descendant la rue. Il faut toujours que vous patronniez
quelqu'un. Le patronage est videmment votre mot d'ordre, ha! ha! ha! a
vous amuse, n'est-ce pas, de patronner les gens?

--Et vous pensez sans doute, cher monsieur Borrowdale, appuya Squobb,
que c'est l le moyen de soutenir quelques fabriques croulantes aux
dpens de tout le pays, n'est-ce pas?

--Ma foi, c'est l un pauvre moyen, pauvre moyen, trs-pauvre, fit
Fleesham,  qui le grand air semblait avoir redonn la voix comme  son
compagnon.

--Ah! oui, un moyen superlativement pauvre, reprit Squobb, riant
immodrment et cherchant  faire tourner en plaisanterie la dernire
discussion dans laquelle il avait perdu une grande partie de son
prestige ditorial.

En vrit, vous tes fameux, mon cher monsieur, fameux! ha! ha! ha!
vous tes fameux. Il faut vous connatre pour vous apprcier! En
vrit, parlons de vous, l'homme public, le champion du peuple, le pre
nourricier des pauvres, ha! ha! c'est charmant, dlicieux sur ma parole!

--Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham, convenez que vous
plaisantiez! Imposer tout le pays pour obliger quelques milliers
d'individus  faire fortune, c'est trop fort! a ne passe pas, a, mon
cher Borrowdale. Dcidment, je veux vous croire plus fin.

--Non, je ne badine pas, et ne badine jamais avec des sujets aussi
graves, dit Borrowdale.

--Mais enfin vous avouerez qu'il serait ridicule de taxer tout le monde
pour quelques milliers...

--Combien dites-vous?

--Combien?

--Oh! fit Squobb d'un ton ngligent, six ou sept mille.

--Qu'est-ce  dire? Vous parlez des manufacturiers, n'est-ce pas?

Squobb, devant un personnage qui semblait si bien ferr sur la question,
ne pensa pas qu'il ft prudent de se trop exposer. Aussi rpondit-il
avec lgret.

--Les manufacturiers proprement dits, ou la classe manufacturire,
qu'est-ce que a fait?

--Soit, alors, nous les appellerons les sept mille manufacturiers, dit
Borrowdale, et a me parat  peu prs le chiffre. Eh bien, quel est le
moyen d'lever la condition de ces manufacturiers? Comment leur procurer
des bnfices? N'est-ce pas en les mettant en position d'agrandir et
d'augmenter leurs oprations ou, en d'autres termes, d''employer plus de
bras? Supposons qu'ainsi on donne assez de confiance et de ressources
 ces sept mille manufacturiers pour que, en moyenne, ils puissent
employer vingt hommes de plus. Cela procure aussitt de l'emploi
 140,000 personnes qui, peut-tre en ce moment-ci, sont oisives.
Allez-vous me dire que ces 140,000 personnes ne reoivent pas un
bnfice direct? Admettons qu'elles reoivent une livre sterling de
salaire par semaine; me direz-vous que, lorsque ces 140,000 livres
seront dpenses chaque semaine chez le boulanger, le boucher,
l'picier, le marchand de marchandises sches, ceux-ci ne s'en
trouveront pas mieux? De plus, quand le boulanger, le boucher, auront
port cet argent au fermier pour acheter ses grains et sa farine,
ses moutons, boeufs, lgumes, et l'auront dlivr de l'inconvnient
d'envoyer ce qu'il peut de ses produits  trois mille milles de
distance, pour baisser de valeur en voyage, me direz-vous que
l'agriculteur et, par consquent, l'agriculture n'auront pas leur compte
dans ce procd? Puis, quand le manufacturier viendra trouver ce mme
fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et son chanvre  un
bon prix, au lieu d'tre forc, comme maintenant, de les livrer  des
spculateurs amricains pour les deux tiers de leur valeur, n'aura-t-il
pas du profit? De fait, pouvez-vous me citer une classe individuelle qui
ne recevra sa proportion du profit?

--Profit! s'cria Fleesham d'un ton voisin du dsespoir, mais le premier
effet du profit serait de dtruire tout ce qui ressemble  la confiance.
Imposez demain de lourds droits de protection, que rsultera-t-il? La
confiance s'en ira. O, je vous le demande, ou serait, par exemple, la
confiance de mon banquier en moi  ce moment?--Partie!

--Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c'est l, Fleesham, ce que
demande le pays. Non pas que nous ayons du mauvais vouloir pour vous,
au contraire; mais le plus grand service que l'on puisse rendre au pays
serait d'abolir entirement les deux tiers des affaires de cette nature.
Je vais vous montrer comment. Vos banquiers ont, n'est-ce pas? parfaite
confiance en vous et ils vous escomptent aisment un montant de 20,000
livres, par exemple. Trs-bien. Que faites-vous de cette somme? Elle
vous sert  passer quelque grand march avec un ngociant amricain ou
anglais. Vous envoyez des lettres de change pour payer, ce qui est la
mme chose que si vous envoyiez des espces, puisqu'elles doivent suivre
immdiatement l'expdition des lettres de change. Trs-bien. Vous avez
les marchandises, mais les 20,000 livres sont parties. Nous ne voyons
plus ces dernires, il n'y a pas de danger. Elles sont parties pour
soutenir ces grands tablissements qui fleurissent si bien, et ce n'est
pas tonnant, en Angleterre et dans les tats, et pour alimenter les
classes manufacturires de ce pays. Voyons  prsent l'autre ct de
la mdaille et supposons que lesdits banquiers aient perdu confiance en
vous et accord cette confiance  un manufacturier de votre ville. Ce
dernier obtient les 20,000 livres au lieu que ce soit vous. Et d'abord
vous remarquerez qu'il fait usage de papier et pas d'espces sonnantes.
Il prend une partie pour payer au fermier sa laine, une autre pour
payer au marchand de guenilles ses chiffons, ou au boucher ses cuirs. Le
reste, il le distribue entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand de
nouveauts et le marchand de provisions. Ceux-l reoivent l'argent et
le reportent au banquier; les fermiers, les bouchers et marchands de
chiffons font de mme, et en trs-peu de temps la somme est revenue 
la source d'o elle tait sortie. On peut de nouveau en disposer dans
le mme but. De la sorte, cette somme roule par tout le pays, et, aprs
avoir augment et multipli son commerce, elle revient  la mme place,
mais il n'en sort pas un denier pour l'tranger. Eh bien, monsieur,
qui est-ce que le pays et le banquier devraient soutenir? Vous, qui les
puisez en leur enlevant l'or par des dizaines de mille louis, sans
leur donner aucune compensation, ou le manufacturier qui, avec le
mme argent, donne de l'emploi  nos artisans, encourage nos fermiers,
soutient nos marchands et aide  la prosprit publique de mille
manires, et tout cela sans envoyer un sou hors du pays?

--Ah! ah! ah! fit en riant Fleesham, trs-bon encore, trs-bon!

--Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec un sourire un peu moqueur,
je suis charm de voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je le
disais auparavant, que je vous dsire mal  l'aise; je sais trs-bien
que, quoi qu'il arrive, vous saurez vous tirer d'embarras; car aussitt
que vous verrez que les importations cessent de payer, vous tournerez
votre attention ailleurs. Peut-tre deviendrez-vous un manufacturier et
un ami de votre pays et de vos propres intrts au lieu de n'tre qu'un
canal de transport pour expdier nos ressources  l'tranger. J'espre,
Fleesham, qu'avant longtemps i! me sera possible de vous fliciter de
votre changement.

Ils approchaient de Park Lane.

Borrowdale s'arrta et regarda autour de lui. Il ne paraissait pas sr
du lieu qu'il cherchait.

Il venait de tirer le billet qu'on lui avait remis et le relisait  la
lueur d'un bec de gaz, quand le son d'une voix d'homme se fit entendre
derrire lui.

--Vous venir, massa! vous venir! tant mieux! ben content. Suivre moi,
massa, suivre moi.

--C'est bien, allez, dit Borrowdale au ngre qui venait de
l'apostropher.

Cet homme les conduisit dans une des huttes qui abondent dans la
localit, et les pria de descendre avec lui l'escalier d'un _basement_
souterrain.

--Pas bel endroit, massa, disait-il; pauvres, tous ben pauvres, massa!

Bien ne paraissait plus vrai que leur pauvret.

Cinq ou six ngrillons  demi nus grouillaient sur le plancher, sans lit
ou couverture; car non-seulement l'appartement ne possdait ni lit ni
couchette, mais,  l'exception d'une couple de chaises boiteuses
et prives de fond, dont les membres absents servaient peut-tre 
rchauffer le misrable rduit, et des deux derniers cts d'un
coffre et d'une marmite en fer battu, la chambre tait aussi dpourvue
d'ustensiles de mnage que les rues que nos personnages venaient de
quitter. Au bout de la pice, une femme tait, agenouille  ct d'un
objet tendu sur un peu de paille.

Elle se leva au moment o les trangers entrrent et, faisant une
respectueuse rvrence, montra l'objet gisant dans le coin.

--Voici elle, massa; voici, dit le ngre prenant une petite lampe qui
brlait sur le plancher et l'avanant vers l'angle. Elle ben malade,
ben, ben! Et pleurer...

--Seigneur mon Dieu! est-ce possible? s'cria Borrowdale, remarquant
que c'tait une jeune fille blanche d'une grande beaut. Pauvre enfant,
pauvre chre enfant! Voyez comme elle a l'air malade! Ma bonne fille,
ajouta-t-il en tombant  genoux prs d'elle et lui prenant la main dans
les siennes, qu'avez-vous? comment vous trouvez-vous?

Madeleine,--car c'tait elle,--ouvrit faiblement les-yeux, secoua
douloureusement la tte et laissa tomber quelques paroles  demi
articules.

--Ma mre! ma mre!

--Elle pas dire autre chose, fit le ngre d'une voix mue; elle ben
malade.

--Bon Dieu, qui est-elle? demanda Borrowdale embrassant d'un regard la
misre qui rgnait dans le taudis. Qui est-elle? Ce lieu est meurtrier.
Dites-moi, brave homme, est-ce que vous restez ici?

--Oui, nous ben obligs, massa, dit le ngre; nous autres gens de
couleur on est ben pauvres. Rien savoir de cette fille, massa; mais
li...

--N'importe, vous me direz cela une autre fois, interrompit Borrowdale.
Nous allons emmener cette enfant. Allez chercher un traneau, mon
garon, un traneau couvert, et aussi vite que possible.

--Vous l'avoir de suite, rpliqua le noir, qui partit sur-le-champ.

--Fleesham, Squobb, dit Borrowdale se levant et prenant ses amis 
l'cart, voyez a. C'est bien la misre hideuse atroce, n'est-ce pas?

--Oui, mais les gens de cette classe y sont habitus, vous savez.

--Par malheur a n'est pas vrai, rpliqua Borrowdale. Le lieu o
nous sommes abonde on scnes de ce genre. Un jour ou l'autre, je vous
parlerai au sujet des gens de couleur. Nous les arrachons  l'esclavage
par lequel ils sont au moins abrits et nourris, et nous leur donnons la
libert, c'est vrai, mais voici  quel prix! Libert de mendier, mourir
de faim ou devenir criminels. Non, non, ils ne sont pas habitus  ce
genre de vie, si on peut appeler a une vie. On ne s'habitue pas  vivre
de rien! Je reviendrai l-dessus. Squobb, ne pensez-vous pas que a
vaille la peine d'une note? ajouta-t-il en remarquant que l'diteur[7]
avait oubli de tirer son carnet.

[Note 7: On n'ignore pas que les journalistes anglais s'appellent
_editors_.]

--Oh! dit indiffremment Squobb, c'est l une chose commune. Les gens
dans ma position n'y suffiraient pas, s'il leur fallait, s'occuper de
toutes ces bagatelles. Il y a sans doute une cause pour a. Voyez, le
lieu a l'air assez suspect.

--Oui, reprit Borrowdale, la pauvret a d'habitude cet air, je le sais;
mais...

--Ah! c'est vous! c'est vous! s'cria Fleesham  ce moment.

Borrowdale se retourna et ne fut pas mdiocrement surpris en voyant
Fleesham agenouill devant la jeune fille, et lui tenant rudement la
main  la hauteur de la lampe:

--Ah! c'est a! Bon, bon! Juste ce que je souponnais. Une caverne de
voleurs. Ou est la police? Ah! ah! Borrowdale, voici quelque chose
au service de votre philanthropie. Ma foi, voil qui arrive  propos.
Voyez-vous a, mon cher, c'est du diamant. Votre innocence porte des
bagues en diamant, plus que a de genre! Mais ce qu'il y a de plus
extraordinaire encore, c'est que cette bague ressemble un peu bien fort
 un anneau qui a disparu de l'crin de ma femme depuis une semaine
environ.

--Impossible! cria Borrowdale se baissant, en proie  une vive agitation
et se mettant  examiner la bague.

--Oh! non, non, non! supplia la jeune fille faisant un effort pour se
lever et retirant convulsivement la main pour s'arracher  l'treinte de
Fleesham.

Mais les forces lui manqurent, elle retomba sur le dos et, regardant
pitoyablement son adversaire en face, se prit  sangloter.

--Quoi que ce soit, dit, Borrowdale non moins dsol que la pauvre fille
elle-mme, il y a srement quelque mprise, Fleesham. Voyons encore.

--Mprise! s'cria l'importateur reprenant la main de Madeleine et
montrant l'anneau. Croyez-vous qu'on se puisse mprendre  a? surtout
quand on a achet et pay a? Je le reconnatrais, monsieur, au milieu
de cinquante mille.

--Arrtez! c'est une remarquable concidence, cria Squobb, tenant
son cahier de notes  la main. Si vous le permettez, je vais coucher
quelques lignes. C'est un sujet rare.

--Ma bonne femme, dit Borrowdale se dtournant avec dgot de
l'officieux diteur pour interpeller la matresse du logis, pouvez-vous
nous renseigner l-dessus? Qui est cette malheureuse fille? D'o lui
vient cette bague?

La pauvre ngresse, fort alarme, rpliqua que la jeune fille avait t
amene par son mari il y avait une heure environ, et qu'elle ne savait
rien  propos de la bague et de ce qui concernait la malade.

--Mon Dieu! c'est singulier, dit Borrowdale arpentant la pice  grands
pas; c'est singulier. Pauvre enfant, elle ne parat pas... Ah! voil le
traneau qui arrive.

--Voiture  vous, massa, dit le ngre en sautant dans la chambre.

--Bien, mon brave homme, rpliqua Borrowdale. Mais venez ici un moment;
et dites-moi votre nom.

--Sam White tre mon nom, dit le ngre sans hsiter.

--Ah! je me rappelle. Vous avez sci du bois pour moi, n'est-ce pas?

--Oui, massa.

--Bien! Que savez-vous sur cette pauvre petite? Comment est-elle venue
ici?

--Oh! ben trange histoire, massa, dit White. Mais mo dire  vous
tout ce que, mo connatre. Dernire nuit, jeune homme s'arrter devant
station et demander de mener traneau ou li dire et li ben payer mo.
Alors li commander mo aller chercher jeune fille prs Cruikshank
Lane, mo aller et trouver elle dans maison vide; prendre jeune fille,
charrier elle  King street. Jeune homme l sauter dans traneau  mo
et dire aller vite, vite! Et jeune fille vouloir arrter et pas vouloir
rester avec li. Mo vouloir aider pauvre fille. Li donner coup de poing
 mo, faire tomber du traneau et partir avec pauvre fille. Alors autre
traneau arriver avec autre gentilhomme et li dire  mo que li jeune
homme pour avoir vol li. Mo monter avec li et chasser, chasser jeune
homme loin, loin, et pas pouvoir attraper li. Pis jeune fille sauter
du traneau de li, tomber dans neige, pas sensible, pas parler. Autre
gentilhomme pas vouloir arrter pour ramasser fille, mo descendre et
ramener pauvre fille ici, comme mo pouvoir. Elle tre bon malade!

--Oh! c'est cela, c'est cela, dit Fleesham quand le ngre eut fini. Fort
jolie histoire, en vrit, n'est-ce pas, Squobb? Ce brave jeune homme
dont il parle tait le coquin de Morland, et voil sa gentille complice,
sans doute. Sans doute! Un vrai roman. Je pensais bien que nous n'tions
pas au bout de ses aventures. Voil donc, mon trs-cher Borrowdale, les
charmants objets de votre bienveillance. Non contents de se perdre, ils
entranent une foule de fripons  leur suite. Oh! une ravissante main
pour les diamants. Bien, nous allons voir!

Aprs ces mots, Fleesham, transport de colre et frissonnant d'horreur
 la vue de la coupable, s'cria:

--Allons, monsieur White ou Black, ou quel que soit votre nom, venez!
Vous ne dsirez pas beaucoup, je pense, conserver votre prise ici,
quoiqu'elle soit assez prcieuse. Elle pourrait aussi tre dangereuse.
Nous allons la mener  l'hpital. On s'en chargera l de faon 
arranger tout le monde, m'est avis.

--Non, Fleesham, ne vous pressez pas, agissez comme un homme de bien,
dit Borrowdale dont les yeux restaient, depuis quelques moments, fixs
sur le visage de la jeune fille. Je jurerais qu'il y a l-dedans une
mprise. Savez-vous quelque chose au sujet de cette bague, White?

--Mo jamais avoir vu, rpondit le ngre aprs avoir examin le chaton;
moi rien savoir, massa, rien en tout.

Borrowdale s'tait d'abord propos de faire transporter la jeune fille
chez lui, chose qu'il avait faite plus d'une fois en de semblables cas;
mais, comme les circonstances taient de nature  soulever des soupons
srieux, pour ne rien dire de plus, il se vit forc de cder aux
rigoureuses suggestions de son ami, et la malheureuse jeune fille fut en
consquence conduite sur-le-champ  l'hpital, et l confie  la double
vigilance de la facult et de la loi.

Pauvre Madeleine! Ainsi le faux pas de la prcipitation, l'erreur d'un
moment d'garement, nous entrane  notre ruine et dtruit d'une main
sans piti la paix et le bonheur de bien des jours.

C'est avec l'esprit pntr de douleur que nous te suivons, Madeleine, 
travers ce ddale de malheurs, car au bout nous apercevons le gouffre o
peuvent aboutir tes misres.

C'est un exemple pris entre des milliers du mme genre, hlas!

Que de femmes n'ont pas succomb ainsi? O est le talisman qui les
peut prserver de l'abme, la main qui peut les en arracher? La vertu,
dira-t-on. Oui, la vertu; mais combien sont sincrement vertueux;
combien ont la force de l'tre au milieu de ce monde cruel, impitoyable,
toujours prt  battre des mains au succs et  siffler les dfaites!

Cependant, Madeleine, tu n'es pas encore oublie.

Quoique loin et s'avanant vers la terre trangre, tes amis pleurent
encore pour toi; et puis un amant et un frre, le coeur dchir, te
cherchent partout.

Oui, et nous aussi, Madeleine, pouvons pleurer pour toi, car tu tais
aussi innocente que pure, et les lis n'taient pas plus blancs que toi,
avant que tes mains ne fussent forces  l'indolence, soeur ane du
mal, et avant que la pauvret n'et souffl la folie dans ton oreille.




                              CHAPITRE VII

                    LA RECHERCHE.--LE MAUVAIS CHEMIN.


Ds que Borrowdale eut quitt le thtre de la rixe et disparu avec ses
amis. Mark et Guillaume, les deux principaux auteurs de l'attroupement,
s'entretinrent pendant quelques instants  voix basse.

Puis ils passrent chacun un bras sous les bras du jeune homme  qui
Borrowdale avait parl et l'invitrent  les suivre hors de la foule.

Il ne leur opposa aucune rsistance. Comme ils paraissaient tous les
trois paisibles, on les laissa continuer leur route sans les inquiter.

Bientt ils se trouvrent seuls.

Ils se dirigrent vers le faubourg mridional de la ville, et, aprs
avoir march en silence pendant un quart d'heure  travers les rues
transversales et les routes  demi tablies de cette localit, ils
dbouchrent sur le marcage o s'levait la misrable bicoque que leurs
amis avaient rcemment quitte.

--Par ici, dit Mark; nous ne voulons pas encore vous tuer.

En mme temps ils entranaient leur prisonnier, qui commenait  donner
des signes d'alarme et manifestait l'intention de leur chapper.

--Non, continua Mark, nous ne voulons pas vous tuer. Vous allez entrer
ici avec nous, et nous nous expliquerons.

Il le poussa dans la hutte et referma la porte sur eux.

Le lieu tait sombre et dsol, bien propre  intimider un homme faible
de caractre et bourrel de remords comme l'tait le prtendu sducteur
de Madeleine, Grantham (on l'a reconnu), ainsi qu'il disait s'appeler.

Nulle lumire, sauf la clart plotte d'un rayon de lune, ne pouvait lui
indiquer l'tendue du danger qu'il courait.

Cependant un de ses gardiens lui paraissait plus dispos  l'emportement
qu' la piti, et tous deux le tenaient en leur pouvoir, loin de toute
assistance.

Il fallait qu'il leur obt, qu'il en passt par o ils voudraient.
C'tait assez pour effrayer un homme mme plus rsolu que lui.

Il demeura tremblant au milieu de la pice, en essayant de dmler dans
les mouvements de Mark et de Guillaume les sentiments qui les animaient.

Le premier boucha la fentre et intercepta ainsi la seule lueur qui
clairait le bouge.

Grantham sentit une sueur glace baigner ses tempes.

--Que voulez-vous de moi? s'cria-t-il avec un indicible accent de
terreur.

On ne voyait goutte dans la pice.

--Donne-moi une allumette, Guillaume, demanda Mark, qui avait fini sa
besogne.

--Je n'en ai point, rpondit celui-ci.

--Moi, j'en ai. En voici! exclama Grantham terrifi par les tnbres.

--C'est bien, dit Mark, passe. a me servira  voir ton visage. J'y
tiens particulirement  voir ton visage. En tout cas, n'aie pas peur.
Tu m'as l'air d'tre sensible comme une femme. Eh! maldiction, ne
pouvais-tu exercer cette sensibilit en faveur d'une pauvre fille
innocente? Ah! je m'en doutais. Je t'piais depuis quelque temps,
misrable fat! Seulement, je ne croyais pas...

--Ne parle pas de a, Mark, dit Guillaume d'un ton sombre. Ce qu'il nous
faut avant tout, c'est la trouver.

--Bon, bon! reprit Mark, qui venait d'allumer un bout de chandelle et
de dposer son pistolet sur la table en jetant au jeune homme un regard
farouche. Nous voulons savoir de toi o est la jeune fille, entends-tu?
Pas de mensonges! tu ne pourrais nous tromper. Allons, dpche; que je
sache tout, ou, par le ciel, je te jure que tu ne sortiras pas vivant de
cette chambre!

Grantham tait si pouvant que ses dents cliquetaient, ses genoux
s'entre-choquaient bruyamment.

Il tait incapable d'articuler une parole.

--Allons, monsieur, dit Guillaume avec plus de chagrin que de
ressentiment, vous nous avez fait plus de mal peut-tre que vous n'en
pourriez supporter; et si nous ne souffrions pas tant de la perte de
cette jeune fille, vous seriez peut-tre dans une position pire que
maintenant. Mais vous tes un jeune homme riche, imprudent comme le sont
vos pareils, et quoi que j'endure, je suis prt  entrer en arrangement.
Vous avez commis un coup bien mchant et bien lche, monsieur! mais je
ne veux pas vous faire de mal; a ne rparerait rien. Dites-nous
seulement o elle est et aidez-nous  la ramener. Pour peu que vous
soyez honnte, vous voyez maintenant ce que vous avez fait. Vous tes
content de rparer vos torts, n'est-ce pas?

Grantham fut videmment plus touch par la franche et mle gnrosit du
malheureux amant de Madeleine que par les froces menaces de son frre.

Aussi rpliqua-t-il d'un ton agit:

--Oui, oui, je vous dirai tout. Vous pourrez me croire. Seigneur, il
fallait que je fusse fou! Sans cela, je n'aurais pas fait ce que j'ai
fait. Je ne sais ce qui m'a rendu aussi mauvais! Ah! je le regrette, je
le regrette bien, je vous le jure, messieurs!

En disant ces mots, il fondit en larmes.

--Ce n'est pas a qu'il nous faut, dit brutalement Mark.

--Me croirez-vous si je vous dis tout ce que je sais? reprit-il d'une
voix entrecoupe par les sanglots, et avec des gestes qui ne pouvaient
laisser souponner sa sincrit.

--Va, dit Mark.

--Je ne sais o elle est maintenant, mais je vous aiderai  la
retrouver. Je ne l'ai pas vue depuis la nuit dernire et l'ai
anxieusement cherche tout le jour. Je vous expliquerai toute l'affaire,
du commencement  la fin, si vous voulez me croire.

--Allons, nous croirons la vrit, dit Mark.

--Je suis venu d'Angleterre ici il y a environ six mois, dit Grantham
reprenant confiance en voyant qu'ils le traitaient avec plus de douceur.
Depuis, j'ai toujours cherch de l'emploi, et, dans ce but, j'ai
parcouru toute la province, mais en vain, je n'ai rien trouv. Je me
suis offert pour toute espce de choses, mme pour le travail manuel, et
sans rien dcouvrir. Le dsespoir m'a aigri le coeur. Je me suis laiss
abattre. A la fin, j'ai implor la compassion d'un marchand de cette
ville, que ma famille avait connu dans des circonstances toutes
particulires. Ces circonstances lui dfendaient de me refuser ce que je
demandais. Il m'admit dans sa maison.

Tandis que j'tais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un
magasin en face du ntre.

--Bien, continuez, dit Mark.

--Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait t ma conduite plus
tard, je vous assure que j'prouvai pour elle un sentiment profond,
vrai. Quand elle eut quitt son emploi, je la revis en diverses
occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu' la
dernire fois, poque o je pense que, comme moi, elle tait fort gare
par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse.
Pouss par l'influence qu'elle avait exerce sur mon esprit et par les
indignits dont on m'accablait dans la maison o je restais, dont le
matre, quoique plus redevable cent fois  ma famille que je ne l'tais
 sa charit me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux
parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la
jeune fille  m'accompagner.

--Quoi! doublement coquin? s'cria Mark frappant violemment son poing
sur la table. Ce n'tait pas assez de perdre la rputation de ma soeur,
vous vouliez l'entraner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une
voleuse, jour de Dieu!

Il serra son pistolet entre ses doigts crisps et grina des dents.

--Mark, dit Guillaume posant la main sur l'paule de son ami, nous la
retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense o le manque d'ouvrage
t'a pouss toi-mme.

Le fils de Mordaunt lcha le pistolet et, secouant amrement la tte, se
laissa choir sur un des siges mutils. Puis il plaa son menton dans la
paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence.

--Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec
une navrante confusion.

--Il me reste si peu de chose  vous dire, reprit-il, que vous aurez de
la peine  croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis
dire que ce que je sais. J'en suis bien fch, mais il est trop tard.
Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai
russi  la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour
faire mes prparatifs, et lui envoyai un traneau; mais quand je la
revis ensuite, elle avait apparemment chang d'ide. Elle me pria
d'arrter le traneau et de lui permettre de revenir chez ses parents;
peut-tre l'eusse-je fait; mais j'avais dcouvert que l'alarme avait
dj t donne et que j'tais poursuivi. Effray, je ne songeai
plus qu' mon vasion et lanai mon traneau en avant, sans savoir o
j'allais. D'abord elle aussi fut pouvante et se cramponna au traneau;
mais aprs que nous emes fait dix ou douze milles et fmes  quelque
distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la
mettre  terre. Ma frayeur tait telle que, bien que je l'entendisse me
parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout  coup elle sauta
sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublrent
en apercevant le traneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pense fut
de fuir, d'chapper  la prison. Fouettant donc les chevaux de toute
ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lchet, une
infamie, de la laisser dans cet tat, oh! je ne le sais que trop! Ma
conscience me le reproche cruellement, mais la peur... Tenez, je ne sais
pas ce que je faisais.

--C'est bon; aprs? dit Mark.

--Aprs? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je russis  dpister
les officiers de police et rsolus de revenir avec ce que j'avais drob
et de me mettre entre les mains du propritaire. Mais, en arrivant 
Toronto, je me souvins tout  coup que j'avais plac au doigt de la
jeune fille un anneau d'une valeur considrable et que, dans ma frayeur,
j'avais oubli de le lui reprendre. Il m'tait impossible de rentrer
chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous
cts pour la dcouvrir, mais sans succs. Ma punition est mrite,
je suis perdu pour la vie. Mon acte a t celui d'un homme bas, vil,
indigne de la lumire, il est retomb justement sur son auteur. Mais,
quoique vous ne soyez gure disposs  me croire, je vous dclare que
cette rflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la
plus complte russite de mes dtestables projets. Elle, c'est une
bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la
pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez,
car elle est aussi pure que la dernire fois que vous l'avez vue. Elle a
en tout agi contre sa volont; moi seul suis  blmer.

--Et c'est l tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis
par cette nouvelle,  laquelle il se sentait tout prt  donner sa
confiance.

--C'est tout, rpondit Grantham. Je me suis mis entirement entre vos
mains; vous pouvez prcipiter ma ruine ou vous montrer encore plus
gnreux que vous n'avez t jusqu'ici et m'aider  dfaire ce que j'ai
fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie!
Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de rparer le mal que
j'ai caus. Pourtant je suis dispos  tout tenter. Voulez-vous me
laisser partir?

--Vous laisser partir! s'cria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que
vous ne pensez pas que vous mritez d'tre tu comme un chien enrag?

--Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remdieront 
rien.

Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et
en large dans la pice:

--Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais
la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise ducation
que vous avez reue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre
fille qui n'a que sa vertu pour tre respectable et respecte. Je sais
cela. Peut-tre n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en
est pas moins criminelle pour cela, et j'espre que cette leon vous
apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments.
Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous
sont aussi chers que vous le sont les vtres. Il se peut que nous soyons
misrables, sans ducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce
n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas compltement perdue.
Et mme  ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous
que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un pre, une mre,
des frres, des soeurs qui la chrissent tendrement? Et n'tait-ce pas
la plus innocente et la meilleure fille qui ft au monde? O en sont
vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si lgrement
compromettez une fille parce qu'elle n'est protge ni par la fortune
ni par la richesse? Voyez-vous l'tendue de votre crime? Je ne pense pas
que ce soit parce que vous manquez tout  fait de droiture; peut-tre
n'est-ce pas cela? Mais vous auriez d songer  ce que vous faisiez,
et vous devriez savoir que la vertu doit tre respecte et tenue pour
sacre aussi bien  l'gard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La
seconde n'est pas plus recommandable que la premire, quelquefois elle
l'est moins. Si c'et t votre soeur, peut-tre auriez-vous tu l'homme
qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-tre aussi devons-nous
en cela vous enseigner une leon que vous ne connaissez pas. Quoique
dans la misre, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A prsent,
monsieur, voulez-vous nous aider  la retrouver? Si nous la retrouvons
et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque
chose que vous vous rappellerez sans doute.

--Oui! s'cria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet
homme qui tait si fort son infrieur au point de vue de l'instruction
et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous.
Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible
qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu
ou elle a quitt le traneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue 
Toronto.

Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans a elle viendrait ici.

--Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham.

--Oui, dit Guillaume, allons vite.

--a va, fit Marc; a va! mais je crois qu'elle doit tre quelque part
sur la route. Elle n'est pas en ville. Il faut battre le pays. C'est
bien, jeune homme, dit-il  Grantham en replaant le pistolet dans la
poche de cot de son maigre capot; c'est bien, j'en ai le coeur net,
maintenant. J'ai la tte chaude, mais ne suis pas draisonnable. Nous
sommes tous des misrables, chacun dans son genre, a c'est vrai.
Peut-tre aussi n'est-ce pas notre faute. Mais il y a deux objets que
j'aime par-dessus tout au monde: ma mre et ma soeur! C est un ange
que ma soeur, voyez-vous, et s'il le fallait, je mourrais pour elle.
Rappelez-vous a. Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi! Je l'aime
et je mourrais pour elle. Ah! celui qui lui ferait du mal!... Mais
partons; il est temps.

En disant cela il teignit la chandelle, et ils sortirent tous trois de
la hutte.

Afin de ne pas tre dcouverts, ce que craignait vivement Grantham, ils
traversrent les champs et se tinrent aussi loin que possible des voies
ordinaires de communication, jusqu' ce qu'ils fussent  une bonne
distance de la ville.

Quand les accidents du terrain les foraient  prendre la grand'route,
le jeune fugitif se plaait entre ses compagnons, de manire  viter le
regard des gens qui passaient de temps en temps prs d'eux.

Obligs de prendre des informations  une foule de fermes, ils
avancrent peu dans leur excursion.

Aussi tait-il prs de minuit quand ils arrivrent au lieu o, suivant
le rapport de Grantham, Madeleine avait quitt le traneau.

La place tait isole, sauvage.

Cependant, sur la plaine de neige qui se dployait  perte de vue, on
pouvait, au clair de lune, distinguer une maison solitaire.

Une faible lueur s'en chappait; et comme il semblait fort probable que
la jeune fille se ft rfugie l, puisque c'tait la seule habitation
voisine, ils s'approchrent et frapprent doucement  la porte.

--Qui est l? cria de l'intrieur une voix de femme aigre et rauque.

--Des amis... amis! rpondit Guillaume.

Ce ne fut qu'aprs de longues explications que la femme, qui paraissait
seule, se dcida  ouvrir la porte. Mais,  la fin, elle l'ouvrit toute
grande, dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira devant
l'tre, s'assit par terre, plaa ses coudes sur ses genoux, ses joues
dans les paumes de ses mains et regarda les trois hommes d'un air
insoucieux en apparence.

C'tait une petite vieille, osseuse, ride comme un champ nouvellement
labour; mais elle avait l'oeil vif, le nez pointu, les lvres minces,
l'air rien moins qu'avenant, et la singulire position qu'elle avait
prise n'ajoutait pas  ses attraits.

--Eh bien! que voulez-vous? dit-elle rudement quand ils eurent ferm la
porte derrire eux.

--Nous venons vous demander, dit Guillaume, si vous ne savez rien d'une
jeune fille qui s'est gare, par ici, croyons-nous, la nuit dernire.

--Oui, je le pense, rpondit la femme.

--Oh! vraiment! pouvez-vous nous dire o elle est?

--Eh! o sont tous les autres, dit brusquement la vieille;--dans les
tats, quoi donc! Elle avait un noir, un ngre avec elle. C'est elle, je
suppose, hein?

Les deux amis jetrent aussitt les yeux sur Grantham, qui leur expliqua
sur-le-champ que tel pouvait bien tre le cas et leur raconta les
circonstances qui avaient pu le dterminer.

--Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi supposez-vous qu'ils soient
alls aux tats-Unis? dit-il en l'examinant.

--Eh! parce que vous la cherchez, quoi donc! dit la femme en levant les
paules. Je ne sais rien de plus l-dessus. Ils sont venus ici et ont
demand  coucher pour la nuit. La jeune fille semblait trs-mal. J'ai
compris que le ngre voulait la conduire  ses amis, aux tats, et
qu'ils taient en route pour s'y rendre. Il parla des tats durant la
plus grande partie de la nuit. C'est l tout ce que je sais. Je n'tais
pas leve quand ils partirent le matin. C'est tout ce que je sais. Il
la connaissait sans doute ainsi que ses parents et l'a suivie aux tats.
C'est tout comme a.

--Sa conduite avec elle me fait vraiment croire qu'il la connaissait,
dit Grantham.

--Bon, c'est l une excellente nouvelle, si elle est vraie, dit
Guillaume. Elle est peut-tre rendue prs d'eux maintenant. Dites-vous
qu'elle tait malade, bonne femme?

--Elle avait l'air de l'tre, pas beaucoup peut-tre; je ne suis pas
curieuse, vous savez. Le ngre tait trs-obligeant pour elle.

--Et vous ne savez rien de plus sur son compte, pas de quel ct ils se
proposaient d'aller?

--Non.

--Vous paraissez bien seule ici, ma bonne femme?

--Seule! hlas oui, seule; trop seule, dit-elle en tressaillant. C'est
pas tonnant d'ailleurs, rien  faire ici. O est mon mari? ou sont mes
fils? Tous aux tats, chercher de l'ouvrage. Ici je prirai de faim
 moins d'un changement en mieux. Mais c'est pas leur faute. Ils
travaillaient dur, et nous fmes bien tant qu'ils purent travailler.
Mais le pays semble ruin. Pas moyen d'y trouver de l'emploi. Allez 
la ville, vous y verrez la manufacture o ils travaillaient et une foule
d'autres tombant en ruines, et des masses de familles qui avaient l
leur pain, rduites  mendier. Et c'est de mme partout. Nos gens ont
parcouru la moiti du pays, sans rien gratter. C'est partout la mme
chose.

--J'en suis pein pour vous, dit Guillaume. Mais ce que vous dites est
vrai. Nous souffrons du mme mal. Ah! c'est sr, trop sr!

Se tournant vers Mark:

--Que ferons-nous? Mon avis est qu'il faut les suivre.

--C'est le mien aussi.

S'adressant alors  Grantham, Guillaume lui dit:

--Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que nous ne les ayons rejoints.
Vous allez nous suivre. Je sais quelque chose de la route que nos amis
ont prise et je pense qu'il est assez probable que la pauvre fille aura
t de ce ct. La Providence l'aura conduite  eux!

--J'irai, dit chaleureusement Grantham.

Ne pouvant obtenir d'autres renseignements de la pauvre femme, et
supposant, d'aprs ce qu'ils avaient appris, que Madeleine tait tombe
entre les mains d'un protecteur qui connaissait les mouvements de
ses amis, ils se mirent tout de suite en marche avec un redoublement
d'espoir et de vigueur.

Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de l'objet de leur vive
sollicitude.

Mais, hlas! pour la pauvre Madeleine, chaque pas tait un nouvel anneau
qu'ils ajoutaient a la chane de ses infortunes.




                            CHAPITRE VIII

                JUSTICE INTOLRANTE.--UN AUTRE ANNEAU.


Deux jours aprs l'entre de Madeleine  l'hpital, M. Fleesham, le
front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de
l'clat de la vertu victorieuse, se prsenta chez Borrowdale et dit:

Eh bien, Borrowdale, enfonc, mon cher; encore enfonc!

--Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfonc?

--Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu!
Votre charmante protge, cette incarnation de l'innocence, ce type de
la simplicit, ce parangon de l'honntet, eh! eh!

--O voulez-vous en venir?

--Vous tes press? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles,
votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et
de fripons... Moins que rien, vous comprenez! La bande a lev le pied et
laiss votre pudibonde... Vous l'appelez?

Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de ddain glisst sur
son visage.

--Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant trs-spirituel; sans
doute, elle tait trop simple pour ces espces-l! ah! ah! ah! Vous-mme
jouissez d'une merveilleuse navet, mon cher ami.

--Soit, soit! Mais qui vous a si bien inform? D'o tenez-vous cela?

--Oh! de Dieu lui-mme, reprit Fleesham ravi. La confession est chose
bonne  l'me, vous savez; et surtout  une me de son calibre!

Il s'assit avec la dignit d'un homme sur le point de rvler un secret
d'o dpend le sort d'une nation.

--coutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse crature fut
soumise  un interrogatoire par les autorits. On lui demanda o elle
avait eu l'anneau trouv en sa possession. Il lui fallut naturellement
rendre compte d'elle-mme. Et alors-- travers un long embarlificotage
que personne ne put comprendre, croire encore moins,--elle donna une
soi-disant adresse en ajoutant qu' cette place on trouverait sa mre
et son pre. Les officiers de police se rendirent aussitt  la maison
indique. Que trouvrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du
dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal fams et les plus
hideux de toute la ville. Enfin la bande avait dcamp. Sa prsence
avait depuis longtemps alarm le quartier, et plusieurs habitants
devaient faire une dposition en rgle contre ces bandits lorsqu'ils se
dterminrent  vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager
l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout
fut mis en pices, sans doute pour cacher la trace de quelque crime
sanglant. Qui sait? On a trouv dans les cendres du foyer des os,
qui, dit-on, ressemblent  des ossements humains. Je n'en crois rien,
mais.... Enfin, les misrables se sont sauvs au milieu de la nuit,
aprs avoir dvalis une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a
plus entendu parler.

Une troupe de pillards! rien que a. Et pour mnagre ils avaient qui?
L'objet de vos soins, de votre tendresse.... Ah! ah! ah! pas de chance,
mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrte, elle ptira pour les
autres. Votre charit nous a valu une bonne prise. H! h!  quelque
chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois,
Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise.
Est-ce que la vertu se rfugie jamais sous leur laide figure? allons
donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit
avoir une base, une base solide, monsieur!

Oui, en vrit, Fleesham, vous avez triomph. Votre me magnanime doit
tre dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait l! C'est
si noble! Vous tes jaloux,  immacul Fleesham, de faire prdominer
les droits ternels de la justice et de la morale publique, sans oublier
l'affaire du diamant de votre femme!

Oh! soyons vertueux  votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons
vertueux! Que ce qui est souill n'approche pas de nous! Brisons,
anantissons tout ce qui n'est pas vierge!

Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de natre, levons
donc firement les yeux vers la vote cleste en plantant notre talon de
fer sur la tte des mchants!

Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal dbitant de
prceptes et de calculs!

Pourquoi les humains,  votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de
moralit et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui,
en vrit, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre
s'entr'ouvre pour nous engloutir!

Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale.

Il demeura quelque temps sans pouvoir rpondre. Depuis quarante-huit
heures il prenait un intrt singulier  la jeune fille, et plus d'une
fois il avait jur  Fleesham qu'il la croyait innocente.

Le visage de Madeleine tait si doux, si sympathique que tout honnte
homme, sans prvention, aurait prouv les mmes sentiments que le bon
monsieur Borrowdale.

Vous, lecteur, n'eussiez pas manqu de jurer comme lui qu'elle n'tait
point coupable.

Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte
peut-tre qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son
impeccable informateur, et s'cria:

--Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire  tout
a, aprs avoir vu le visage de cette enfant?

--Ta! ta! ta! fit ddaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance
peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine
aujourd'hui?

--Misricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant
sur son sige; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs,
d'escrocs, de... Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tte  couper!
Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas caus avec
elle? N'ai-je pas t compltement convaincu de son innocence? Non, vous
dis-je; c'est faux! Ma fille elle-mme n'est pas plus innocente du mal
qu'elle.

--Mais l'avez-vous questionne?

--Questionne! dit Borrowdale avec mpris. Est-ce qu'on questionne une
enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander
 un ange qui a  peine la force ncessaire pour articuler un nom? La
questionner! le ciel m'en prserve!

--C'est bon, dit Fleesham un peu gn; mais elle est mieux maintenant.
Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez.

--Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing
formidable  la table. Je me suis engag; je suis sr de son innocence,
et je la prouverai, monsieur.

Le bon philanthrope tait puis.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, dtournant la tte pour
cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement.

Plusieurs minutes s'coulrent avant qu'il ft assez matre de lui-mme
pour reprendre la conversation.

Quand il se crut calm, il s'assit de nouveau, et regardant son
interlocuteur en face:

--Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et pos, j'espre que vous n'allez
pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris
toutes les informations ncessaires  son endroit. Je rponds d'elle.
Donnez-moi une semaine, ou plutt dix jours. Je prendrai soin de la
jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne russis pas  prouver son
innocence, les autorits s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier  moi,
Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra rpondre  l'accusation. Je
suis tellement sr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame
Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma
recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer.

--Ma foi, Borrowdale, je suis dsol de voir que vous vous engagiez
dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cde  votre
demande. Seulement, dans votre intrt, je n'accorderai que dix jours.
Faites  votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre
confiance!

Aprs une lgre discussion pour terminer leurs arrangements, le
compromis fut accept de part et d'autre, et Fleesham se leva pour
partir.

Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicit
de Borrowdale, merveilleuse  voir.

Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse me il le plaignait.

Aussi leva-t-il ses regards au ciel et remercia l'toile tutlaire de
sa destine de ne pas l'avoir cr mou, de ne pas l'avoir afflig d'un
caractre crdule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'tait pas de la mme
pte que Borrowdale.

Dieu veille sur cette maison! dit-il aprs s'tre approch de la
fentre et en apercevant une famille entire de mendiants dpenaills,
colportant la misre  travers la neige et le froid, par bravade sans
doute et pour blesser les gens dlicats;--Dieu veille sur cette maison,
voil encore une scne de vagabonds paresseux! Comment s'tonner que la
confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiges par des
gueux de cette sorte?

Que ne les renvoie-t-on quter dans leur pays, s'ils veulent quter?

--Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien
froid. Ils sont  demi nus! Que de misres, grand Dieu! ici-bas!

--C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de piti, car il
crut avoir trouv une occasion favorable pour entretenir son ami de sa
politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur
soit videmment de se procurer des vtements, a leur serait bien plus
difficile sous l'empire de votre systme de protection, puisque vous
frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, h! Borrowdale?

--Quoi? que dites-vous? s'cria Borrowdale arrach  sa rverie par
cette accusation extraordinaire.

--Je dis que la protection leur enlverait plus que jamais la
possibilit de se procurer des vtements, puisque vous chargeriez toute
chose de nouveaux droits.

--De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment,
permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc
faire? coutez. Nous voulons placer  leur porte le fabricant des
articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir  trois mille milles
d'ici. Qu'en rsulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir  payer, comme
maintenant, pour chaque verge d'toffe qu'ils portent:--d'abord,
l'agent commissionnaire, qui rduit la pice de quelques pouces, puis le
transport qui la rduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore
un bon bout, et ainsi de suite jusqu' ce qu'elle arrive aux pauvres
gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au
lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article
qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge
d'toffe pour l'argent d'une verge, sans dduction aucune. C'est notre
manire de taxer,  nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre
politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun mme, si vous
voulez, et vous verrez que ce _quoi que ce soit_, ne vnt-il que des
tats-Unis, vous cote le double de ce qu'il coterait fabriqu ici.
Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez  ce moment mme
 vos pieds, si vous voulez: quel est le rsultat de la taxe  laquelle
ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au
temps o le commerce en tait libre, vous verrez que le prix tait de
6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a
lev nos fabricants de Montral et nous permet de confectionner les
caoutchoucs nous-mmes et de coter le mme article 4s. C'est de cette
faon que nous prtendons taxer les manufactures. On a obtenu le mme
rsultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont
maintenant  dix ou quinze pour cent meilleur march au moyen de la
taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcs
d'aller les chercher  Boston. De plus, en adoptant les principes du
libre change comme en Angleterre, nous donnerions  ces pauvres gens
les choses ncessaires  leur vie, le th, le sucre, le caf et la
mlasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous
imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous
cela, Fleesham?

Fleesham voyait peut-tre, mais Fleesham ne disait mot.

--Mais, continua Borrowdale, si dsirable que soit cela, ce n'est rien,
simplement rien. De quelle utilit, je vous le demande, seraient les
marchandises  bon march pour ces misrables? C'est qu'ils pourraient
acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce
que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les
marchandises  bon march, de fournir du travail  ceux qui n'en ont
point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'conomie,
de les couvrir d'habillements commodes et mme lgants, mais c'est
encore d'enlever aux rues cette nue de malheureux qui les encombrent,
d'en faire des citoyens respectables et des hommes honntes.

Fleesham branla la tte d'un air douteux; au fond pourtant il se sentait
vaincu, et, quand il partit, peu d'instants aprs, sa physionomie tait
loin de porter l'expression radieuse qui la caractrisait  son arrive
chez Borrowdale.

Ce dernier se leva et se promena anxieusement dans la chambre.

--Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que ce Morland ne soit
pas venu, murmura-t-il avec agitation. J'avais promis d'intercder pour
lui... Bon Dieu! c'est  n'y rien comprendre. Il doit connatre cette
fille! Je le trouverai. Il faut que je le trouve...

A ce moment quelqu'un entra.

--Ma chre femme, dit Borrowdale s'approchant de la personne qui entrait
et lui prenant les mains; ma chre femme, vous prendrez soin de cette
jeune fille. Elle est innocente, j'en suis sr. Vous pourrez l'utiliser
 la maison pendant quelques jours, tandis que je m'occuperai de
l'affaire, n'est-ce pas, ma bonne?

--Oh! sans doute, dit madame Borrowdale. Pauvre petite! va-t-elle mieux?

--Oui, on me l'a dit.

--J'en suis contente. Et, si elle est telle que vous me l'avez dpeinte,
elle n'est pas coupable. La prison n'est pas faite pour une enfant comme
elle. La laisser l une minute serait la perdre  jamais. Pauvre chre
petite!

Le lendemain, Madeleine tait installe chez M. Borrowdale.

Nous renonons  dcrire sa reconnaissance pour la bienfaisante et
vertueuse famille qui l'avait ainsi prise sous sa protection.




                              CHAPITRE IX

               TRISTES PROPOS.--JUSTICE PROFESSIONNELLE.


Neuf jours s'taient couls depuis l'admission de Madeleine chez
Borrowdale, le dixime commenait.

Laure et elle causaient dans le salon! Par la tristesse de leur visage
on pouvait juger de la tristesse de leur entretien.

Madeleine, la tte baisse, les yeux rougis par les larmes, tortillait
machinalement le coin de son tablier et frappait convulsivement du pied
sur le parquet.

Les paupires de Laure aussi taient humides.

Accoude  son fauteuil, la tte renverse dans sa main droite, elle
regardait mlancoliquement la pauvre accuse.

--a doit tre lui, Madeleine, a doit tre lui, dit Laure, poursuivant
une remarque. Pourtant, il semblait si bon! Se peut-il qu'il ait
t dgrad  ce point? Personne ne pouvait s'empcher de l'aimer,
Madeleine, personne! Cependant c'est bien mal; ah! bien mal ce qu'il a
fait l. Et je suis sre que c'est lui. D'aprs ce que vous m'avez dit,
a ne peut tre que lui.

Les pleurs, longtemps contenus sous ses longs cils, coulrent
silencieusement comme des perles liquides le long de son visage, et, son
sein battit avec force.

Ce fut une accusation muette, mais loquente: le cri de l'amour tromp!

--J'en suis dsole, oh! si vous saviez, mademoiselle! dit Madeleine
en sanglotant. Je donnerais tout au monde, ma vie, pour que cela ne ft
point arriv! Je n'ai jamais voulu faire le mal et pourtant les choses
ont tourn... Mon Dieu! mon Dieu!... Mes parents taient si bons pour
moi! aussi se peut-il que j'aie t assez ingrate pour les quitter?
J'aurais d patienter, attendre! Pourquoi donc ai-je fait cela?

--Je ne crois pas qu'il y ait de votre faute, Madeleine, dit Laure
regardant distraitement le feu  travers ses larmes. Non, vous n'eussiez
jamais pu songer  si mal faire.

--Oh! non, non, mademoiselle; non! si j'avais su!

--Eh! je ne le pense pas, dit Laure. Je ne sais rien de tout cela, vous
savez, Madeleine; rien du tout. a me semble pourtant si trange!

Je ne puis m'en faire une ide, parce que je ne puis comprendre. Mais je
suis convaincue que vous ne feriez pas le mal, et je suis sre aussi que
je ne pensais pas que lui le ft jamais. Je sais pourtant qu'il a fait
quelque chose de trs-mal, parce qu'on me l'a dit.

--Oh! si vous le voyez, rpliqua Madeleine se tordant les mains, si vous
le voyez, il vous dira que je ne suis pas blmable, c'est certain.
Il s'empressera de le faire. Mais je n'ai personne pour parler en
ma faveur. Tout le monde est parti. Ma mre que j'aime tant, ma mre
elle-mme me croit mchante, et il n'y a personne prs d'elle pour
lui parler... personne, mademoiselle! Pourquoi ne suis-je pas morte?
pourquoi, mon Dieu?

--Oh! c'est un grand, grand malheur, Madeleine. Pourtant papa les
cherche; il russira, j'espre. Mais lui, c'est fini; on ne le
retrouvera plus... jamais... Ah! Seigneur, quelle cruelle ide! ne
jamais le revoir! Oh! j'irai plutt moi-mme, oui, j'irai moi... Chut!
on sonne; c'est papa.

Une minute aprs, Borrowdale entrait dans le salon. Rarement le chagrin
avait marqu de son sceau la bonne, joviale et souriante physionomie de
notre ami.

Aussi les deux jeunes filles frissonnrent-elles en le voyant ple,
dfait et portant tous les signes d'une profonde motion.

Non-seulement ses traits taient altrs, mais sa dmarche tait
brusque, saccade; un tremblement sensible agitait ses membres.

En entrant, ses yeux tombrent sur Madeleine, qui, frappe de
l'tranget du regard de son protecteur, devina instinctivement qu'un
nouveau malheur allait fondre sur elle.

Borrowdale essaya de se remettre un peu.

--Tiens! te voil, ma chre petite Laure, dit-il en s'adressant  sa
fille, qui se leva pour partir; non, non, reste ici, mon enfant.

Il la rassit doucement dans le fauteuil, et elle essaya de lui adresser
un sourire de remerciement; mais c'tait au-dessus des forces de la
charmante fille, car un torrent de larmes s'chappa  ce moment de ses
yeux.

--Qu'y-a-t-il, Laure? Qu'as-tu, ma bonne petite fille? demanda
Borrowdale la baisant tendrement au front.

--Bien, papa, rien... Laissez-moi sortir, je vous prie.

--Va, mchante! Mais avant, schez-moi ces larmes, si ce n'est rien, et
plus tard vous me raconterez tout.

--Oui, dit-elle d'une voix inintelligible.

Laure couvrit de ses mains son joli visage et se sauva toute confuse 
sa chambre.

L sa douleur fit explosion et elle clata en sanglots.

Borrowdale se tourna lentement vers Madeleine, ds que sa fille se fut
loigne.

--Ah! dit-il, je suis dsol par rapport  vous, mon enfant. Je dois le
confesser, notre affaire ne va pas comme je voudrais. Que faire? Sur ma
parole, je ne sais. O sont vos amis? Autre problme. On ne peut mettre
le pied sur leur trace. Nous en avons besoin, trs-besoin, pourtant!
Sans eux, comment prouver!... Moi c'est bon, mais les autres! les juges!

--Ce que je vous ai dit est vrai, la vrit pure, monsieur!

--Je le crois, mon enfant, reprit-il en la regardant avec la mme bont,
mais avec la mme affliction. Vos dpositions et celles du pauvre White
s'accordent parfaitement et me satisfont entirement, mais par malheur
elles ne sont pas suffisantes pour satisfaire la loi et les parties
intresses. Bon Dieu! comment faire? comment nous en tirer? rpta-t-il
en tisonnant machinalement le feu. Voil le temps qui expire. J'ai donn
ma parole de ne plus m'opposer aprs ce jour... Et rien  dire ou 
faire pour les convaincre. Je les ai bien vus, mais un mur de pierre
entendrait plutt raison.

Madeleine pleurait  chaudes larmes.

--Je les attends de minute en minute, poursuivit Borrowdale. Soyez
calme, mon enfant. Ils recevront encore vos dpositions. Mais que leur
diriez-vous de plus que ce que vous leur avez dj dit? Je les ai pris
de venir ici, car je suis dtermin  ne pas vous laisser quitter mon
toit si je le puis. Mais que leur dire?

--Oh! ne me laissez pas emmener, monsieur, ne me laissez pas emmener, je
vous en conjure! s'cria Madeleine, joignant dsesprment les mains.
En prison! Seigneur, que deviendrai-je! Mes parents... ma mre... je
n'oserais plus les revoir. Ma pauvre mre! elle en mourrait de chagrin!
Et je suis innocente! le ciel sait que je suis innocente!

Borrowdale la contemplait avec une expression de sombre douleur
indicible.

Il frmissait  la vue de cette figure si belle, si anglique, condamne
peut-tre par sa seule imprudence, par un excs de sensibilit,  tomber
dans ce gouffre qu'on appelle une prison.

Il voyait le vice coudoyer cette vertu; il sentait le souffle empoisonn
de la dbauche passer sur ce front si pur pour le ternir, et il
comprenait, il embrassait tout ce que la malheureuse Madeleine
pressentait intuitivement.

Une me peu sensible, lourde, dfie souvent la main du mal; les hideuses
passions la heurteront sans la blesser; mais l'me dlicate, douce, sans
tache, celle qu'anime le feu du sentiment que chrissent les anges, oh!
celle-l est bien fragile, le plus lger choc, le moindre attouchement
peut la fltrir  jamais.

Puis, adieu  sa puret,  tous ses charmes de sensitive!

C'en est fait d'elle!

Plus Borrowdale contemplait Madeleine, plus il devenait mlancolique.

Ses yeux s'humectaient.

Il essaya de parler pour dissiper cette motion; mais sa voix
entrecoupe tait le tmoignage le plus vident de l'intrt qu'il
prenait au salut de la pauvre malheureuse, sans autre ami que lui pour
la dfendre contre les coups de la destine.

--Ils auront un compte terrible  rendre  Dieu ceux qui vous feront du
mal, dit-il. Oui, terrible! Les hommes sont aveugles. Condamner cette
frle crature. L'enfermer! o? avec qui? A quoi peut ne pas conduire un
faux pas, trop rigoureusement chti? Du courage, cependant; tout n'est
pas encore perdu. Causons un peu et coutez-moi bien, Madeleine.

La pauvre fille releva la tte pour lui obir; mais  cet instant on
frappa rudement  la porte.

Madeleine s'lana tout effare dans le salon, en s'criant:

--Ils viennent! Oh! monsieur, ne me laissez pas prendre, je vous en
supplie, ne me laissez pas prendre!

--Du calme, du calme! ft Borrowdale la prenant doucement par le bras
et la faisant asseoir dans un fauteuil. Il ne vous sera pas fait
d'injustice, si je le puis....

On venait d'ouvrir la porte de la rue et une voix connue se fit entendre
dans le vestibule.

--O massa Borrowdale tenir li? o tre li? mo vouloir voir li.

Borrowdale ouvrit la porte du salon et aperut White le noir, suivi de
M. Fleesham.

Derrire eux apparaissait un troisime personnage, maigrement vtu, qui
faisait au ngre des yeux irrits.

--Oh! voici, li! li voici! s'cria White tendant ses bras d'une faon
suppliante vers Borrowdale. Eux vouloir mettre mo en peine au sujet de
jeune fille et mettre jeune fille en peine aussi. tre vilaine chose,
n'est-ce pas, massa, de mettre pauvre monde en peine? Mo rien faire
mal, rien du tout. Mo pauvre et mo honnte. Mo pas vouloir, mo tre
mis en peine parce que mo rien faire de mal  personne, jamais!

--Ah! cela n'a rien de nouveau pour nous, monsieur Borrowdale, dit le
monsieur au chtif costume; nous sommes habitus  ces sortes de choses.
Pour un homme de profession, c'est un cas connu, et comme je suis de la
profession, vous comprenez.

--Vous entrez, n'est-ce pas, Fleesham? dit Borrowdale ennuy de la
familiarit professionnelle du personnage.

--Je suis fch! ah! ah! vraiment fch pour vous, mon cher Borrowdale,
dit Fleesham en entrant. Par ici, par ici, Shaver!

Les mots s'adressaient  l'individu qui l'accompagnait et voulaient
l'inviter  pntrer dans le salon. Mais l'invitation tait inutile.

Mons. Shaver agissait avec le sans-gne d'un homme qui se croit chez
lui.

--Oui, je suis fch, dsol, Borrowdale, qu'il en soit ainsi,
poursuivit Fleesham. Mais vraiment, il faut en finir. Et, tout
bien considr, mieux vaut pour vous que ce soit de cette manire.
D'ailleurs, je ne vous ai point, encore dit combien je perds par ce vol;
c'est une somme considrable, je vous l'assure. Et je suis persuad que
cette fille... Mais, tiens! la voici, je suis persuad, dis-je, qu'elle
connat toute l'affaire, du commencement  la fin.

--Ah! dit Shaver favorisant Borrowdale d'une nouvelle marque de
confiance de son regard officiel; pour un oeil professionnel, le cas est
aussi clair, clair, oui aussi clair!

L-dessus, matre Shaver se mit  dboutonner son habit avec cet air
froid, compass, particulier aux gens officiels en gnral, et, ayant
sans faon secou contre le cendrier la neige de ses mocassins et
suspendu artistiquement sa coiffure officielle au dossier d'un fauteuil,
il s'assit dans ce fauteuil et exhiba un norme portefeuille. Puis il
donna une petite tape amicale audit portefeuille, envoya  Fleesham
une inclinaison de tte comme pour lui dire: Je suis habitu  a,
pas vrai? La honte et moi ne nous connaissons gure, hein? Trouvez-vous
quelque chose pour dconcerter Shaver? Shaver, voil votre homme; Shaver
va vous arranger cette petite affaire;--voyez-le  l'oeuvre.

Pendant ce temps, Madeleine restait tendue dans le fauteuil, tremblante
et terrifie.

Ses yeux allaient, avec garement, de l'un  l'autre.

Nanmoins cette terreur et ce regard incertain taient bien l'expression
d'une me paisible et semblaient crier au coeur de bronze de la justice:
Prends garde  ce que tu vas faire! prends garde  la blessure que tu
vas porter! Tu n'as point de remde contre le poison. L'ignominie de la
prison rejaillit ternellement sur l'innocence elle-mme, quand une fois
elle y a mis le pied.

--Allons, je pense qu'il faut procder sur-le-champ, dit Shaver, faisant
l'inspection professionnelle de ses prisonniers en perspective. Nous
allons, m'est avis, commencer par prendre la dposition de la fille. Ce
pris..., pardon, accus, voulais-je dire, voudra bien se retirer.

--Pourquoi mo tre accus? s'cria le ngre avec indignation. Pas
retirer mo; pas besoin. Mo dire vrit, toute vrit. Vous pas pouvoir
en dire autant. Vous coupable, avoir vol mo du travail de journe 
mo. Lui gueusard, massa Borrowdale!

--Paix, paix! dit Borrowdale avec un geste de la main.

Ensuite il le poussa doucement dans la pice adjacente, en ajoutant:

--Tenez-vous tranquille une minute. Je verrai  ce qu'il ne vous soit
pas fait d'injustice.

--Bien;  vous, mademoiselle, s'il vous plat, dit Shaver, parlant
 Madeleine, quand les prliminaires furent termins, avec toute la
solennit magistrale qu'il put parodier:--Voulez-vous avoir la bont
de nous dire ce que vous savez au sujet de l'anneau que voici et autres
proprits drobes avec ledit anneau, dans la rsidence prive de
l'honorable gentilhomme que j'ai l'honneur de reprsenter, comme
procureur dans ce cas? Je vous avertis en mme temps que je prendrai
note de tout ce que vous direz, et que votre dposition actuelle sera
invoque comme l'vidence contre vous quand vous comparatrez, pour
votre procs, aux assises ou ailleurs. Ce que nous voulons maintenant,
c'est la vrit, toute la vrit et rien que la vrit. Je vous
rappellerai encore que vous parlez  un homme professionnel. Ces sortes
de choses ne sont pas nouvelles pour un homme comme moi, vous le savez;
de fait, pour un homme professionnel, un mensonge dans un cas comme
celui-ci quivaut  rien. Ainsi faites attention et songez  l'oreille
qui vous coute.

Jamais maintien de juge en chef, appel  condamner  mort un criminel,
ne fut plus grave que celui de Shaver en achevant ce rsum.

Il paraissait normment satisfait de son loquence judiciaire..

Aussi pouvons-nous ajouter que jamais solitaire hochement de tte
n'exprima la dixime partie du langage profond et sublime qu'tait
charg de traduire le mouvement de crne dont Shaver favorisa Fleesham,
en arrivant  cet heureux couronnement de sa priode.

O pygmes et petits marchands d'autorit, que vous aimez  singer la
main de fer toujours suspendue mme sur votre cou! que vous tes
petits, que vous tes vains! Que le ridicule sied bien  votre chine
rachitique, et que le plaisir que vous cause votre btise fait plaisir 
l'honnte homme!

Si la crainte et le mpris peuvent se runir dans une expression pour
l'animer, Madeleine l'eut sur son visage, en coutant les remarques de
ce personnage.

Ce fut avec la plus grande difficult qu'on parvint  obtenir d'elle le
rcit de toutes les circonstances qui avaient prsid  ses malheurs.

Ce rcit est connu du lecteur.

Nous nous abstiendrons de le rpter.

Mais la jeune fille le fit avec une rpugnance visible et pour obir
seulement aux tendres sollicitations de Borrowdale, dont les motions
taient au moins gales aux siennes.

Fleesham l'couta, en poussant de temps  autre des exclamations
d'incrdulit, et Shaver, en crivant, avec le nec-plus-ultra de dignit
que comportait son ministre.

Quand elle eut fini, Borrowdale, surmontant son trouble, dit d'un ton
svre:

--Il me semble, messieurs, qu'il n'y a rien la-dedans qui ne soit simple
et franc. Pas d'hsitation, pas de contradiction d'un bout  l'autre.
La vrit pure sur tous les points. Il est impossible de ne pas croire
aprs avoir entendu. La narration du pauvre ngre corrobore entirement
les particularits essentielles. Pour moi, je suis convaincu que tout
est vrai, exactement vrai. Il ne vous reste qu' trouver les autres
parties. Quant  accuser la jeune fille, vous ne le pouvez avec le plus
lger semblant de justice.

--Hum! ha! trop clair pour un oeil professionnel, je vous assure, dit
Shaver paraissant prouver une profonde compassion pour l'ignorance
professionnelle du gnreux philanthrope. Oh! cela n'est pas nouveau
pour la profession,--qui est aussi vieille que les montagnes,--de fait,
un cas de cette espce-ci est moins que rien pour un oeil professionnel.
Histoire prpare du commencement  la fin, fausse sur toutes les faces.
On voit  travers a comme  travers un carreau. a ne prend pas, pas du
tout. De fait, professionnellement parlant, c'est moins que rien. Bref,
ma pauvre petite, un homme de la profession comme moi lit dans votre
coeur comme dans le creux de sa main. Joli conte, vrai; mais c'est
vieux, si vieux! j'en ai tant entendu comme a. Il ne m'aurait pas pris,
mme quand j'tais  l'cole.

S'adressant  Borrowdale avec un clignement d'yeux  Fleesham:

--C'est fcheux, cher monsieur, bien fcheux qu'il n'y ait pas un mot de
croyable dans cette histoire, que ce soit une fable du commencement  la
fin; de fait, monsieur, pour un oeil professionnel, l'histoire est moins
que rien...

--Mais, Fleesham, dit Borrowdale fort dgot de la pompeuse
impertinence de l'officiel, vous ne permettrez jamais cela, jamais...

--Je suis dtermin, Borrowdale, rpliqua brusquement Fleesham. Il faut
maintenant que la justice suive son cours. Je ne me laisserai pas voler
et piller impunment sous le nez. Il vous convient peut-tre de vous
constituer le dfenseur de cette gredine, car vous n'tes pas le
perdant. Mais moi je suis enfonc et pas pour un petit montant, s'il
vous plat. D'ailleurs, cette histoire est la plus improbable que j'aie
jamais entendue. O sont les complices de cette fille? O est la
bande qui a dcamp pendant la nuit o fut commis le vol? Ah! vous en
entendrez bien d'autres, avant longtemps.

--Dites-moi, fit Shaver  Madeleine, vous refusez positivement d'en
dire davantage? Ne vous inculpez pas vous-mme, c'est inutile; la loi ne
l'exige pas.

--Je vous ai tout dit; je ne puis rien vous dire de plus, que vous
dirais-je? rpliqua-t-elle en pleurant.

--Bien, bien, ne vous inculpez pas vous-mme, fit Shaver avec un
clignement d'yeux qui semblait dire: Parfait, nous nous comprenons;
tous deux professionnels, chacun dans son genre; trs-bien, je suis
content.

--Passons au ngre, s'il vous plat, dit-il ensuite. White n'est-il
pas son nom? Noir et blanc [8], ah! ah! Pardon, messieurs, je n'ai pas
l'habitude de plaisanter dans de pareils cas; mais rellement c'est
significatif, sinon professionnel.

[Note 8: Jeu de falots sur le nom du ngre _White_ qui signifie _blanc_
et son origine _Black_ qui signifie _noir_.]

Le ngre arriva, amen par Borrowdale.

--Nous allons, dit Shaver, vous demander encore le rcit de cette petite
histoire, s'il vous plat; puis...

--Non, mo pas dire un autre mot  vous, pas un seul, jamais en ce gueux
de monde, cria le noir signant cette dclaration d'un violent coup de
poing sur la table. Mo avoir tout dit, mo plus rien dire.

--Oh! vous voulez simplement dire que vous n'avez rien  dposer? dit
Shaver se prparant  fermer son livre.

--Mo avoir dit vrit d'abord, tout vrit, et plus rien  dire. a
tre assez!

--Oh! prcisment, et a met fin  l'affaire, dit Shaver se levant d'un
air roide et se disposant  endosser son manteau.

--Fini, rpta en cho Fleesham.

--Puisque, reprit l'homme professionnel, les deux inculps refusent de
faire d'autres aveux, c'est termin. Maintenant, je dois agir, n'est-ce
pas, monsieur Fleesham? Vous confiez formellement la jeune fille...

--Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! s'cria la pauvre Madeleine se jetant
au ct de Borrowdale, le saisissant par le bras et tombant  genoux.
Sauvez-moi! je suis innocente! Je ne puis pas, je ne veux pas aller en
prison.

--Quoi, quoi! que veut dire a? fit le ngre reculant vers la jeune
fille et se mettant sur la dfensive. Elle innocente comme enfant
nouvellement n. Elle ne pas aller en prison, non pas!

--Chers messieurs, dit Borrowdale mu jusqu'aux larmes, regardez-la!
regardez-la! et vous ne pourrez la souponner plus longtemps. C'est
impossible! L'innocence, la vertu parlent par sa bouche. Fleesham, mais
voyez-la donc!

--Oh! ne vous alarmez pas, monsieur, dit Shaver, dont le flegme
augmentait  mesure que la scne devenait plus dramatique. a ne nous
fait rien  nous; ne vous alarmez pas. Un homme professionnel est
parfaitement  l'aise dans ces sortes de petites transactions. De fait,
c'est le genre d'affaires qui nous sourit le plus. Au milieu d'elles
nous sommes tout comme chez nous.

Certes, si quelqu'un en ce monde tait bien alors dans son milieu,
c'tait le philosophe Shaver.

Borrowdale tait stupfait.

--Allons, monsieur, dit en souriant Shaver, soyez assez bon pour me
laisser cette misre. N'ayez pas peur. La jeune fille est sous ma garde,
ajouta-t-il en avanant.

--Jamais! Mo pas vouloir, s'cria le ngre.

Il se jeta entre l'officier et Madeleine, et assenant un nouveau coup de
poing sur la table.

--Jeune fille pas quitter cette chambre avant que mo mourir. Jamais;
non, jamais! Venez prendre elle, si vous osez, cria-t-il  Shaver, en le
regardant en face.

Une rixe allait sans doute tre la consquence de ce dfi; mais,  ce
moment, la porte s'ouvrit, un domestique entra et remit une carte  son
matre, en lui communiquant quelque chose  voix basse.

--Comment! comment! Bon Dieu, est-ce possible! s'cria Borrowdale pris
d'un grand accs d'agitation.

--Oui, monsieur? rpliqua respectueusement le domestique.

--Excusez-moi, messieurs! dit Borrowdale aux autres personnes.
Un moment, ne faites rien avant mon retour. Quelle concidence
extraordinaire!

Aprs ces mots il s'lana hors du salon.

Le ngre se posta devant Madeleine avec la ferme dtermination de la
protger s'il tait besoin.

Shaver se mit  fournir  Fleesham certaines informations
professionnelles au moyen de ces hochements de tte silencieux et
loquents qui semblaient constituer la principale occupation de son
crne officiel.

--Rien de nouveau pour la profession l-dedans, marmotta-t-il en
remarquant que l'importateur tait indiffrent; ces sortes de choses et
nous, nous nous connaissons de longue date; de fait, professionnellement
parlant, ces tours-l sont uss, trop vieux; a ne prend plus; de fait,
on voit clair  travers, ah!




                              CHAPITRE X

                LES NOUVEAUX VENUS.--FLEESHAM DCONFIT.


Quand Borrowdale entra dans le passage, aprs avoir soigneusement ferm
la porte du salon derrire lui, il se trouva devant trois individus 
l'aspect trange.

Il leur ordonna de le suivre dans un appartement voisin.

Deux de ces individus taient misrablement vtus, et portaient sur
leur physionomie comme sur leurs vlements l'empreinte du dnment.
Privations, fatigues, chagrins, souffrances physiques et morales, leur
extrieur annonait tout cela.

Quoique ple et les vtements en dsordre, le troisime paraissait tre
d'une autre trempe.

Ce fut lui qui le premier attira l'attention de Borrowdale quand ils
passrent dans la chambre.

--Vous, Morland! s'cria-t-il en se frottant les yeux comme s'il
craignait d'tre le jouet d'une illusion, vous! mais c'est miraculeux,
providentiellement miraculeux! Ah! c'est du bonheur, un grand bonheur!
Vous arrivez  temps pour rparer le mal que vous avez commis, jeune
homme! J'aurais pu vous pardonner, vous pardonner tout, Morland, mais
la...

--Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s'arrtant pour s'adresser aux deux
autres; vous avez l'air fatigu, voulez-vous vous asseoir? Morland, j'ai
besoin de vous parler seul, un moment.

--Il n'est rien, monsieur, que vous ne puissiez dire ici; ils savent
tout, rpliqua le jeune homme, les yeux baisss sur le plancher.

Borrowdale hsita quelques secondes et regarda tour  tour les
compagnons de Morland.

--Oui, Morland, reprit-il aprs cet examen, j'aurais pu vous pardonner
tout; mais votre cruaut  l'gard de cette jeune fille... Cela,
monsieur... Mais qu'est-ce?

Le jeune homme, tait devenu mortellement ple, et les deux autres
s'taient levs d'une seule pice en fixant sur Borrowdale des regards
avides.

--Savez-vous, savez-vous quelque chose, monsieur? balbutia l'un.

--Si je sais quelque chose... sur quoi?

--Elle, c'est d'elle que je veux parler!

--Elle? eh! Madeleine? mais elle est chez moi  ce moment!

--Merci!  merci! que Dieu vous bnisse, monsieur! cria l'homme de plus
en plus agit. Pauvre fille! pauvre chre fille! continua-t-il en se
laissant tomber  genoux auprs d'un sige sur le bras duquel il appuya
son front, comme si sa tte et t trop lourde pour porter le poids des
motions auxquelles il tait en proie.

Ah! il l'aime, et il l'aime sincrement, ardemment, le bon Guillaume! il
est rude, calleux  la surface, mais il y a un coeur et une me sous sa
rugueuse enveloppe; il y a de la noblesse en lui, quoique jamais il
ne fut nourri  la mamelle du luxe et de la dlicatesse; quoique la
fltrissure humaine, la pnurie dont la vertu des anges eux-mmes ne
pourrait supporter la maldiction l'ait poursuivi impitoyablement depuis
le berceau.

Guillaume, la pression de ta bonne et forte main nous ferait du bien.
Elle nous donnerait la confiance d'un homme!

--Bon Dieu! c'est extraordinaire, dit Borrowdale. Mais qu'est-ce que a
signifie? Voyons, Morland, expliquez-moi a.

--Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant que le jeune homme tait
trop confus pour rpondre, le fait est que Madeleine est ma soeur, et
que mon ami l'a connue ds son enfance. Depuis prs de deux semaines,
nous battons le pays pour la retrouver et nous craignions presque qu'il
ne lui ft arriv un malheur, quand quelqu'un nous a dit, il y a environ
une heure, que vous, monsieur, deviez savoir o elle tait. C'est la
raison pour laquelle nous avons pris la libert de venir vous trouver.
Nous vous remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mre et de son pre!

--O sont-ils? o sont-ils, bonnes gens?

--Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis d'ici, il y a environ
douze jours, pour se rendre aux tats-Unis et y chercher de l'ouvrage.
Depuis, il nous a t impossible de les trouver, quoique nous les ayons
cherchs partout, en pensant que Madeleine tait avec eux.

Il se passa quelque temps avant que Borrowdale parvnt  se matriser
assez pour tre  mme de leur montrer le point o en taient les choses
et ce qui se passait dans une chambre voisine; cependant il russit  la
fin, mais en supprimant les incidents les plus sombres de cette tragdie
intime.

Le jeune homme, le Grantham de nos premiers chapitres,  qui nous
continuerons  donner maintenant son vrai nom de Morland, couta le
rcit de Borrowdale avec une agitation fivreuse.

Son visage tait blanc comme l'albtre, ses membres frmissaient; plus
d'une fois il parut prs de s'vanouir.

Il tait facile de voir que le remords s'tait empar de lui et qu'il
dplorait amrement les malheurs que sa mauvaise conduite avait causs.

--Je le verrai, s'cria-t-il quand Borrowdale cessa de parler, je verrai
M. Fleesham et je lui dirai tout moi-mme.

--Trs-bien, rpliqua Borrowdale; mais, mon cher monsieur, il est
furieux, emport. Bon Dieu! que faire  prsent? Impossible de lui faire
entendre raison? Oh! Morland, Morland, que ce soit une leon pour
vous? Qu'est-ce que penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s'ils
apprenaient cela?

--Je ne sais; je ne sais comment j'ai pu faire a, s'cria le jeune
homme; j'tais fou, aveugle; je...

--Bien, assez, dit Borrowdale. J'espre que... Chut! Qu'y a-t-il encore!

Il se prcipita vers la porte de la chambre et essaya de la verrouiller.

Il tait trop tard!

Avant qu'il et pu le faire, la porte s'ouvrait violemment, et Fleesham
entrait comme un furieux dans l'appartement.

--Quelle voix ai-je entendue? s'cria-t-il en repoussant le
philanthrope, qui tentait de l'arrter.

--Ah! vous voil, gredin! hurla l'importateur. Enfin, je vous ai donc;
je vous tiens, monsieur le voleur!

Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune rsistance, et appela:

--Ici, Shaver! ici, Shaver!

L'clair n'est pas plus rapide que ne le fut le professionnel Shaver.

Il accourut; non, il vola!

Et l'aurole qui resplendit sur son front professionnel, quand son oeil
professionnel tomba sur le spectacle, tait vraiment belle  contempler.

--Ah! fit Fleesham exhalant un soupir de satisfaction, vous voil! Vite,
prenez-moi sous votre garde ce sclrat-l.

--Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne me forcerez pas  vous
rappeler que vous tes chez moi, Fleesham. Quant  vous, monsieur,
veuillez, s'il vous plat, rester o vous tiez et ne pas nous dranger
jusqu' ce que nous daignions vous appeler. Nous avons  faire. Allez!

Shaver voulut prendre la parole.

--Nous n'avons pas de temps  perdre. Allez, monsieur! lui commanda
Borrowdale d'un ton qui n'admettait pas de rplique.

Il poussait en mme temps dans le salon

Shaver, qui pensait que, dcidment, c'tait chose nouvelle pour son
exprience professionnelle, et s'efforait de le faire comprendre 
Borrowdale, tout en battant prudemment en retraite devant lui.

Ce dernier l'enferma  la clef dans le salon et revint  l'autre
chambre.

--Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit Fleesham. Se peut-il que
vous cherchiez encore  protger,  enlever  la justice un voleur
reconnu? car...

--Mon bon monsieur, repartit svrement l'autre, la compassion vaut
quelquefois autant que la justice, et,  mon avis, les sentiments d'un
homme comme chrtien valent bien la justice.

--Cela se peut pour vous, monsieur, rpondit Fleesham prtant peu
attention  cette remontrance.

Il se tourna brusquement vers le coupable.

--Ce sont vos complices, n'est-ce pas? lui dit-il en lanant un regard
mprisant  ses deux compagnons. Vous n'chapperez pas facilement,
maintenant. On est-ce que vous m'avez vol, misrable!

Morland le regarda avec calme et dit:

--Je ne veux pas, monsieur, chercher  attnuer mes torts  votre gard.
Ils sont grands, je le sais; j'irai plus loin: ils sont indignes d'un
honnte homme. Mais vous devez vous rappeler, monsieur, comment je suis
arriv chez vous, pourquoi vous m'y avez reu et comment vous m'y avez
trait. Vous ne direz pas que vous me traitiez comme votre hte ou mme
comme votre oblig. Motifs, raisons, causes, vous savez tout, monsieur,
vous savez aussi ce que vous m'avez fait endurer. Je sais cependant
que j'ai commis un acte qu'aucune circonstance ne peut excuser, aussi
n'ai-je point d'excuse  offrir. Mais je croyais qu'en me repentant
assez tt pour vous rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais,
bien que la rigidit de vos principes de probit s'oppost  un acte de
clmence de votre part, je pourrais, en vous rappelant...

--Qu'est-ce? s'cria l'intgre Fleesham, devenant mortellement ple
et se mordant les lvres de fureur; qu'est-ce? Pensez-vous que des
mensonges ou de basses calomnies vous protgeront? Vous voudriez essayer
de m'influencer par...

--Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n'ai pas le dsir de vous
influencer plus que vos intrts ne le voudront. Mais je dis que si la
justice doit tre applique dans un cas, elle doit l'tre dans l'autre.
Vous me comprenez. J'ai commis un dlit grave; je ne dsire nullement le
pallier; je veux seulement faire une rparation, s'il est possible, afin
de ne pas souffrir toute la pnalit.

--Allons, malheureux, que veut dire ce verbiage inutile? fit Fleesham
dbordant de vertueuse indignation; est-ce que vous pensez par hasard
que vos insinuations m'intimident?

--Vous intimider, je n'y songe pas.

--Eh bien?

--Eh bien, puisque vous paraissez ne pas vouloir me comprendre, je vais
vous parler plus clairement.

Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que Fleesham se confondait
en imprcations et donnait tous les signes du trouble le plus violent.

--Puis-je attirer votre attention l-dessus? continua Morland exhibant
un papier qui ressemblait  un vieux billet de banque, et indiquant du
doigt la signature qui tait au bas.

--Qu'est-ce? qu'est-ce? exclama l'importateur.

Et il fondit sur Morland pour lui arracher le papier des mains.

Mais le jeune homme avait devin ce mouvement.

Fermant les doigts, il tendit le billet  Borrowdale, fort surpris et
fort intrigu par cette scne.

--Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me faire le plaisir de prendre cela?
dit Morland, je ne dsirerais pas exposer...

--Arrtez! arrtez! s'cria Fleesham. Morland, accordez-moi une minute
de tte--tte, rien qu'une minute!

--Volontiers.

--Par ici, Morland, par ici. Excusez, Borrowdale. C'est une affaire qui
vous est trangre. D'un mot je puis la rgler. Excusez!

Fleesham tait vaincu.

Oui, le vertueux dtaillant de moralit et de justice, l'immacul
Fleesham tait vaincu, compltement battu.

Du trne o se carrait complaisamment son rigorisme, il tombait dans le
ruisseau de l'infamie.

En traversant avec Morland le passage o il n'tait que trop heureux de
cacher sa honte, la dgradation de sa physionomie, le tremblement qui
l'agitait de la racine des cheveux  la plante des pieds faisaient mal 
voir.

C'tait un bouleversement de toute cette me aussi osseuse que
l'enveloppe o elle grouillait.

Il se passa quelque temps avant que Morland et Fleesham rentrassent.

A la fin le premier revint seul, au grand tonnement des tmoins de
la scne prcdente. Le jeune homme tait tranquille, mais un triste
sourire plissait le coin de ses lvres.

--Il est parti, monsieur, dit-il  Borrowdale; parti emmenant son
acolyte avec lui. Je suis heureux de vous apprendre cette nouvelle.
coutez, la porte se referme sur eux. Je n'ai pas besoin de vous
raconter comment j'ai pu obtenir cela de lui. Mais je suis content
de vous dire que l'affaire sera arrange sans qu'on ait recours 
la prison, quoique pour mon compte je la mrite bien. Je ne saurais
m'excuser. Je suis mprisable au del de toute expression et le dernier
des tres, dit-il en donnant une nergie puissante  l'expression de ses
sentiments.

Raconter les paroles ou les actes ou les joyeuses folies du bon vieux
philanthrope en recevant cette excellente nouvelle, et surtout quand
le retentissement de la porte, en retombant sur Fleesham et Shaver,
lui annona positivement leur dpart, serait accomplir un miracle
littraire, peindre sur le papier quelque chose que l'imagination n'a
jamais conu, que les yeux n'ont jamais vu, le comble des impossibles
impossibilits.

Il courait comme un insens, de haut en bas, de long en large  travers
la chambre, se croisant les bras, les tendant, faisant claquer ses
doigts, se frottant les mains, les jetant sur sa tte, s'arrtant pour
rire  gorge dploye, puis se remettant en marche, en gesticulant et
faisant des folies.

Pendant quelques minutes, il fut vraiment comme un maniaque.

Saisissant ensuite Morland par le bras, il l'entrana prcipitamment
dans les appartements suprieurs.

Puis il redescendit, prit la jeune fille par les mains et la conduisit
dans la pice o se trouvaient son frre et son amant.

Quelques paroles prononces  la hte avaient  demi prpar Madeleine 
cette soudaine runion.

Aprs avoir contempl un instant les trois personnages ptrifis par la
succession des motions qu'ils prouvaient depuis le matin, Borrowdale
sortit, retourna au salon, serra cordialement et nerveusement la main du
ngre dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit en larmes.

Resterons-nous dans la chambre o ils se retrouvent enfin?

Dvoilerons-nous le tableau de cette noble simplicit, de cet amour
inculte qui s'exhalent de ces coeurs ingnus en dversant l'un sur
l'autre la surabondance de leurs sensations, et sanctifient l'atmosphre
par leur sainte douleur et leur nave joie?

Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras tremblants? surprendrons-nous
les honntes motions qui apparaissent sur sa douce et anglique
physionomie en recevant les caresses de son frre et de son ami?

Pas de vains scrupules, pas de doute, pas d'accusation; la confiance est
entre eux un rite consacr.

C'est une soeur, c'est une amante, le frre et l'amant songent au
bonheur de la retrouver vivante, souriante.

Ils ne vont pas au del. Leur visage parle de la joie de leur coeur.
Rien ne les trouble maintenant. Nulle arrire-pense n'obscurcit leur
flicit.

La questionner? Est-ce qu'ils y pensent? Voudraient-ils la blesser, la
froisser?

La nature, mieux que l'instruction leur a appris que l'humanit est
fragile, que tous nous sommes sujets  l'erreur. Ils s'en tiennent l!

Braves gens! nobles esprits autant que nobles coeurs!

Toujours elle a t bonne, obligeante, douce, vertueuse, c'est pour cela
qu'ils l'ont aime. Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltre
sur leur large poitrine.

Ils l'aiment autant, plus peut-tre encore qu'auparavant.

Elle a souffert! Mieux que le riche, le pauvre sait ce qu'il y a d'amour
dans ce mot:--souffrir!

Laissons-les  leurs rcits,  leurs larmes,  leur bonheur; ce bonheur,
ces larmes, cet entretien sont sacrs. Oh! non, nous ne les troublerons
pas!




                             CHAPITRE XI

               LE CHAMPION DU PEUPLE ET LE PHILANTHROPE


Squobb tait dans son cabinet ditorial et les traits de Squobb taient
empreints de l'ombre d'une profonde ide.

Un nuage de mystre impntrable voilait le visage de Squobb, et Squobb
paraissait plong dans les abmes incommensurables de sa pense.

Enfin il passa la main sur son front, promena lentement les yeux autour
du cabinet et les arrta sur son sous-rdacteur.

Ledit sous-rdacteur crivait un _Premier Toronto_.

La proccupation grave sur le visage du prcit sous-rdacteur
indiquait que l'inspiration ne coulait pas  flots au bout de sa plume.

Il fallait faire ce _Premier_, dt le monde en trembler, dt la
chrtient tre rvolutionne et dussent les empires tre renverss de
fond en comble!

Avant toute considration, le sous-rdacteur tait tenu de remplir sa
tche:--Rformer l'univers et immortaliser le champion du peuple!

--Scratch! dit mystrieusement Squobb.

Scratch laissa tomber la plume rebelle, s'arracha aux rflexions et
releva sa tte.

--Eh bien! fit Scratch.

--Scratch, dit Squobb, le pays court  sa ruine. Protection--Industrie
indigne--ce sujet gagne du terrain. Que faire?

--Libre change--magnifique expression; la perdre ce serait un
irrparable malheur! rpliqua Scratch avec un geste dramatique.

--C'est vrai; libre change, voil une magnifique expression, qui fait
un effet merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais c'est le mot,
le mot seul! Si ces imbciles avaient, appel leur protection libre
change, nous aurions pu travailler de concert avec eux. Il est
dplorable que ces deux expressions soient si diffrentes, car, en
dfinitive, leur protection implique tous les principes de libre change
des VIEUX PAYS, et, de fait, du monde entier. Mais, quant  notre libre
change, il est sans prcdent. Il n'est pas douteux, Scratch, entre
nous soit dit, qu'il ne russit qu' appauvrir le pays et  priver nos
manufacturiers et nos artisans du travail qu'autrement on pourrait leur
procurer ici.

--Mais l'expression, l'expression! s'cria Scratch.

--C'est vrai, l'expression ou le terme, c'est une arme. Libre change
est un terme populaire. Les gens l'aiment, Scratch, comme ils aiment
leur vie. Quant aux principes, bah! qu'est-ce qu'ils en connaissent? La
bonne plaisanterie, ah! ah! ah! Les principes! Pourtant, il faut appuyer
Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne pourrions tenir une heure
sans eux. Et a me rappelle justement une petite note...

Tirant son ternel carnet, il continua:

--Voyons, c'est cela, c'est cela. Fleesham dit... Voyons... Ah!
j'y suis: Prendre les fermiers; ne pas parler des marchands et des
importateurs. Frapper dur sur les accapareurs! a va. Mais comment
procderons-nous, Scratch? Dites-moi a un peu.

--Oh! mon Dieu, nous ferons comme d'habitude, c'est mon opinion. Ce
maudit _Protectionist_ nous fait une rude guerre, vous savez? C'est le
pire. Pourtant, il ne serait pas mauvais de le mnager. Supposez
que nous tchions d'enrayer les fermiers par rapport au trait de
rciprocit avec les Amricains! Menaons de le faire rappeler, bien que
a ne puisse se faire d'ici  huit annes. Mais qu'est-ce qu'ils savent
de a? Qu'est-ce que quelques traneurs de charrues connaissent aux
traits commerciaux! Dites-leur que leur bl va baisser de valeur, et a
suffira pour mettre, pendant six mois, en droute tous les arguments des
protectionnistes.

--Bien, c'est trs-bien, mon cher Scratch, vous avez parfaitement
compris l'affaire, dit Squobb rjoui. Soulever les fermiers, les prendre
par leur faible, puis les pouvanter. Bravo! Fleesham sera satisfait.

--Puis, continua Scratch enchant, nous exciterons le reste du peuple
par quelques variantes du vieux cri sur la taxation du plus grand nombre
au profit du plus petit.

--Admirable, dit Squobb se frottant les mains. Un avocat de Philadelphie
y perdrait son talent. C'est superbe. Fleesham sera aux anges.
Justement, nous avons un petit billet chable ces jours-ci...
Trs-bon!--Logez quelques chiffres dans votre tartine, mon cher ami. Il
n'y a rien de meilleur que les chiffres pour prendre les niais. Allez!
nous marcherons comme sur des roulettes.

--Puis, continua Scratch ravi des loges de son rdacteur en chef,
j'assaisonnerai le tout d'un peu de loyaut, quelque chose sur la mre
patrie, par exemple. a donnera une sorte de vernis patriotique, et le
peuple aime a, vous savez.

--Splendide, splendide! ide magnifique!

Les deux patriotes changrent un coup d'oeil suivi d'un rire
patriotique, signe vident de la patriotique entente qu'ils avaient dans
leurs patriotiques intentions.

Ils riaient encore, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser
passer le bon M. Borrowdale gras et fleuri comme  son ordinaire.

--Ah! mon cher Squobb, je suis enchant de vous trouver, dit-il; si vous
n'tes pas occup, venez vite, j'ai quelque chose  vous montrer.

--Volontiers.

--Bon, bon! Vous pouvez disposer d'un quart d'heure, n'est-ce pas?

--Eh! sans doute.

--Allons alors; ces pauvres gens, ils sont en bas! Ils ne peuvent
trouver d'emploi. Personne ne veut les couter. C'est dplorable.
Aussi je suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un magnifique sujet
d'article, Squobb, magnifique! je vous le promets.

C'tait un puissant argument pour le patriote Squobb, et il cda
sur-le-champ.

Tous deux sortirent.

--Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils furent arrivs au bas de
l'escalier.

--O a?

--L; approchez, mes amis, dit le philanthrope  un groupe de quatre
individus qui se tenaient sur le trottoir.

Ces quatre personnes taient Mark, Guillaume et Madeleine doucement
appuye  son bras, et le ngre White.

Leur extrieur avait reu de grands et heureux changements.

Mark et Guillaume, dpouills de leurs haillons et proprement vtus,
n'taient plus ces vagabonds que nous avons vus dernirement.

Mais ils avaient l'air de deux bons ouvriers sobres, industrieux et
prts  remplir leurs devoirs d'honntes citoyens dans la socit.

White, l'excellent Africain, avait eu part  la mtamorphose.

Il portait un habillement dcent provenant de la dfroque de Borrowdale
et il avait, ma foi, bonne faon sous ce nouveau costume.

Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance pour son bienfaiteur.

Quant  Madeleine, elle avait tous les attraits que peuvent donner  une
aimable fille la beaut, la simplicit et la propret.

Quoiqu'il y et sur ses joues une teinte lgre de mlancolie, et que
ses yeux restassent la plupart du temps baisss vers la terre, elle
tait charmante au possible! On ne pouvait s'empcher de la remarquer,
de l'admirer et de l'aimer.

--Et d'une, dit Borrowdale d'un ton de bienveillance qui n'excluait pas
un brin de malice.

--Qu'est-ce? murmura Squobb.

--Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine! Et vous, jeunes gens,
promenez-vous, en nous attendant, car il ne fait pas chaud.

Ils s'arrtrent bientt devant un magasin de Yonge street.

Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans ce magasin et faisaient
marcher des couseuses mcaniques.

Ils entrrent.

Toutes les ouvrires levrent les yeux sur Madeleine, et changrent
un regard significatif, puis sourirent d'une manire plus significative
encore, comme si elles comprenaient ce que voulait dire cette arrive.

--Ah! ah! Stitch, dit Borrowdale aprs avoir trouv le propritaire de
l'tablissement, je vous cherchais pour vous demander une faveur.

--Si a se peut...

--Ne pourriez-vous donner de l'emploi  cette pauvre fille? Elle, a
travaill  ces machines en Angleterre et les connat parfaitement.

--Stitch fit un signe de tte qui quivalait  une ngation.

--Je crains bien que cela me soit impossible, dit-il ensuite. J'aurais
grand plaisir  vous obliger, monsieur Borrowdale, et j'aimerais bien
employer cette jeune personne; mais les lois du pays sont contre nous,
monsieur. J'avais l'intention d'employer trois ou quatre cents jeunes
filles, ici, cet hiver, au lieu d'une ou deux que j'ai maintenant, mais
votre tarif m'en a empch. Je ne puis entrer en concurrence sur vos
marchs avec les gants des tats-Unis, quoique mes marchandises soient
en ralit aussi bonnes et  aussi bas prix que les leurs; car
ils arrivent ici avec les mmes avantages que moi au moyen d'une
interprtation particulire du nouveau tarif. Ainsi l'ouvrage se fait
aux tats, et l'argent s'en va aux tats, tandis que des centaines de
familles qui pourraient trouver de l'aisance ici par ce seul travail
vivent de charit ou manquent peut-tre de pain.

--Ah! ah! Squobb,  l'oeuvre, mon cher! voil le sujet d'un article.
Prenez note de a, un article l-dessus vaudrait mieux que des centaines
de soupes de charit, hein! Stitch?

--Les soupes de charit, dit le fabricant, sont le rsultat de la
ngligence publique. Je veux bien que maintenant on nourrisse les
pauvres par charit, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux d'en
faire des citoyens honntes, indpendants, industrieux, payant leurs
taxes et se subvenant  eux-mmes?

--C'est bien, dit Squobb, dont le cahier de notes ne se produisait pas
encore; mais ces sortes de gens...

--Le _Globe_, monsieur! trois sous seulement! glapit un gamin en
guenilles passant sa tte  travers la porte entre-bille.

--Non, pas aujourd'hui, mon garon, dit Stitch.

--Ah! je t'ai vu! je t'y prends, polisson! s'cria Squobb s'lanant sur
le gamin, l'empoignant par le bras et le ramenant dans le magasin.

--Voyez, c'est l un nouveau tour! fit-il d'un ton victorieux en
arrachant  l'enfant une clef en cuivre que le petit malheureux tait
parvenu  enlever de la serrure et qu'il avait cache dans son journal.

--Oui, c'est un nouveau tour, poursuivit l'diteur furieux. O est la
police, je vous le demande? Ah! j'en dirai quelque chose, pas plus tard
que demain.

Sortant de sa poche son carnet, il se luit  crire dessus avec une
ardeur patriotique.

Madeleine, qui avait tressailli au premier son de la voix de l'enfant,
jeta Un coup d'oeil sur son visage et poussa un cri en tombant  genoux
devant lui.

--Jean! Jean! s'cria-t-elle. Comment c'est toi? Toi ici? Mais qu'as-tu
fait, petit mchant?

Et s'adressant  Borrowdale tout tonn:

--Monsieur, dit-elle, c'est mon petit frre.

--Bon Dieu, c'est bien extraordinaire. Comment est-il venu ici?

--Je ne sais, monsieur, rpliqua Madeleine.

--Comment es-tu venu ici, Jean? Ou sont maman et papa? o sont-ils,
Jean?

--Je ne sais pas, dit l'enfant, qui semblait un peu dconcert de ce qui
se passait.

--Mais enfin?

--Eh! je me suis sauv. Je les ai laisss  un bon bout de chemin, je
suis revenu ici par le chemin de fer, et personne ne l'a su. Il n'y
avait pas  manger avec eux, c'est pour a que je me suis sauv. Je
n'aurais pas pris la clef si j'avais eu quelque chose  manger. Personne
ne veut me donner de pain, et je n'ai rien mang depuis hier.

Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre Madeleine!

Cependant elle rprima, autant que possible son motion, et tourna ses
yeux sur le matre de la maison pour implorer la grce du petit coupable.

Borrowdale la comprit.

Il tira  l'cart Stitch, et, aprs avoir chang avec lui quelques
paroles  mi-voix, il s'approcha tranquillement de la jeune fille et
l'invita  emmener son frre  sa maison et  l'y garder jusqu' ce
qu'il revnt.

Inutile de dire que Madeleine se hta d'obir  cette obligeante
invitation.

--Comment a? comment a? s'cria Squobb sortant de la proccupation o
il tait plong depuis une minute ou deux; est-ce que vous le laissez
chapper?

--Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas attention, lui rpliqua
doucement Borrowdale. C'est arrang. Stitch est satisfait. Ce garon
avait faim, rien  manger et aucune notion au sujet de la proprit,
ajouta-t-il en souriant. Venez; nous irons ailleurs. Stitch m'a promis
de trouver quelque chose  faire pour la jeune fille. De cette faon,
tout s'arrangera, de ce ct au moins. Vous trouverez, je crois, en
elle, bon vouloir et intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant.
Nous l'aurions bien garde  notre service, mais elle n'a pas t
accoutume  cela, et madame Borrowdale dit que, quoiqu'elle soit pleine
de bonne volont, elle n'entend rien  servir.

--Oh! c'est assez juste, rpliqua Stitch. Quelques-unes des meilleures
ouvrires que j'ai eues ne pouvaient faire des domestiques... Et les
meilleures domestiques sont souvent incapables d'excuter cette sorte
d'ouvrage. C'est un fait. J'en ai plus d'une fois fait l'exprience.
C'est ce qui nous montre la ncessit, puisque nous avons diffrentes
aptitudes et dispositions dans le pays, d'avoir aussi diverses espces
d'occupations pour pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l'on ne
peut arriver  cela _qu'en encourageant les branches de l'industrie qui
exigent la diversit des talents et des gots._

--Allons, monsieur White, dit Borrowdale quand ils eurent regagn la
rue, nous allons essayer de vous placer maintenant. De ce ct, Squobb,
je veux voir Sherute, le fabricant de cigares, ajouta-t-il en entranant
l'diteur vers King street.

Ayant trouv Sherute dans son magasin, Borrowdale lui parla ainsi:

--Eh bien, Sherute, comment vont les affaires?

--Pas brillantes, pas brillantes; pourtant elles sont un peu mieux
qu'elles n'ont t. Les derniers changements apports au tarif les ont
merveilleusement amliores.

--Alors peut-tre pourrez-vous me rendre le service de prendre un homme
de plus. Il a t lev au milieu des manufactures de tabac.

--Pour vous obliger, j'essayerai; mais...

--C'est assez, dit Borrowdale; je vous remercie, quand pourra-t-il
venir?

--Oh! n'importe! demain.

--Bon, voil pour vous, White. Maintenant, allez chez vous porter cette
bonne nouvelle. Demain, vous comprenez!

--Merci vous, merci lui, massa; ben oblig, bon! rpondit le ngre en
battant des mains.

Il salua vivement et partit comme une flche.

--Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale, que tant de gens de
couleur n'aient pas d'occupation? Il y a quelque chose comme six cents
ngres en ville, et bien peu sont employs.

--Oh! c'est tout simple, rpondit Sherute. Leur genre de vie avant de
venir ici, le climat qui les a vus natre, leur temprament et leur
constitution, les rendent totalement impropres au travail manuel. La
chose qu'ils entendent le mieux et, qui leur est le plus profitable,
c'est la manufacture du tabac. Mais jusqu'ici nous les avons privs de
cette ressource par une politique commerciale ruineuse; et, tout en les
encourageant  fuir les tats-Unis, nous avons aid  renforcer le
prjug qui pse sur eux, en admettant en franchises sur nos marchs les
produits des ex-propritaires d'esclaves et en leur volant leur pain, et
en les rduisant  se faire mendiants, vagabonds et criminels, comme
chaque jour des exemples se produisent sous nos yeux. Cependant les
dernires modifications apportes au tarif ont fait beaucoup de bien.
Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas assez assure contre
le rappel, pour nous garantir un grand dveloppement d'affaires, nous
pouvons cependant signaler dj une amlioration sensible sur les annes
dernires. Ce nouveau tarif a dtermin la construction  Montral d'une
nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs centaines de mains. C'est
encourageant. Mais cela n'est pas suffisant. Notre salut repose dans
l'annexion aux tats-Unis; car, tant que nous serons sujets de la
Grande-Bretagne, son gouvernement et sa politique feront si bien que les
manufactures s'lveront difficilement dans notre pays.
Fondamentalement, l'Angleterre n'admet pas que l'on doive fabriquer
ailleurs que chez elle. Hostile  toute concurrence, elle vise 
accaparer le monopole des fournitures dans le monde entier...

--Allons! Squobb, mon cher Squobb, encore une note pour vous,
interrompit Borrowdale.

--Oh! je ne sais pas trop si nous avons besoin de ngres ici, et je
crois que nous nous passerions fort bien d'eux, dit Squobb.

--Je commence  dsesprer de faire jamais rien de vous, Squobb, dit
Borrowdale. Vous tes incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois.
Mais poursuivons. Au revoir, Sherute; je vous suis oblig.

Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur, dans le voisinage d'Yonge
street, pour parler en faveur de Mark, qui tait forgeron de son tat.

--J'ai remarqu, Squobb, dit Borrowdale en entrant dans le magasin, qui
tait bien approvisionn de poles et ustensiles en fer, que vous parlez
beaucoup de l'augmentation des droits sur les articles manufacturs.
Voyons quel est le rsultat du dernier droit de quinze pour cent.

--Soit, dit l'diteur avec plus d'ennui que de curiosit.

--H! Castham, dit Borrowdale s'adressant au propritaire de
l'tablissement, qui arrivait  leur rencontre, de combien l'impt de
quinze pour cent a-t-il fait hausser le prix des poles ici?

--Hausser! fit Castham surpris et tendant la main droite vers une
grande collection d'articles de ferronneries; hausser! Au contraire. Si
vous vous rappelez les prix de l'anne dernire, vous verrez que chaque
article protg par le droit est de dix  quinze pour cent meilleur
march.

--Ah! ah! vous l'entendez, Squobb? Mais comment cela se peut-il,
Castham?

--C'est tout simple! nous sommes plus srs de notre vente: nous vendons
le double; et l'argent restant dans le pays, au lieu d'tre envoy aux
tats-Unis, nous vendons au comptant au lieu de vendre  crdit comme
par le pass. Les Yankees vendaient au comptant, tandis que nous, pour
vendre, tions obligs d'accorder de longs crdits et de retirer notre
argent comme nous pouvions. Vous voyez la diffrence. C'est tout simple.

Aprs quelques autres paroles de ce genre, M. Borrowdale, aussi rjoui
que Squobb tait confondu, fit part  Castham de l'objet de sa visite,
et quoique ce dernier se trouvt dans la mme position que le fabricant
de cigares, l'affaire finit par s'arranger d'une manire satisfaisante
pour Mark.

Squobb en avait assez.

Il tenta de se retirer.

Mais, bon gr mal gr, Borrowdale russit encore  le mener ailleurs,
pour placer Guillaume.

Tout tait termin, chacun tait content, l'diteur except, et nos deux
personnages revenaient dans l'intention de prendre un verre de madre,
quand tout  coup Borrowdale se retourna au milieu du trottoir et
s'arrta comme clou au sol.

--Qu'est-ce encore? demanda Squobb avec humeur.

L'autre ne rpondit pas.

Il considrait une crature humaine accroupie sur la premire marche
d'une maison.

Cette crature semblait descendue aux derniers degrs de la misre.

A peine quelques lambeaux d'toffe couvraient-ils ses membres, dont les
chairs bleuies par le froid se montraient en vingt places.

--Bon Dieu! qu'en voil un qui parat misrable! exclama le philanthrope
en fouillant dans ses poches. Voyons, Squobb, tchons d'achever une
matine bien commence, en faisant quelque chose pour cet infortun.

Squobb haussa imperceptiblement les paules.

--Mon brave homme, dit Borrowdale abordant le malheureux, vous tes dans
la dtresse; que pouvons-nous faire pour vous?

Il leva des yeux hagards, et secoua la tte d'un air incrdule.

Borrowdale renouvela sa question.

--De l'ouvrage, monsieur, de l'ouvrage, c'est tout ce que je demande.

--Eh! je le pense bien, reprit Borrowdale, mais quel est votre mtier,
mon brave homme?

--Je suis imprimeur, monsieur.

--Imprimeur; voyons. Eh! M. Type lui donnera srement quelque chose 
faire, n'est-ce pas, Squobb? J'en suis certain, je le connais.

L'homme hocha encore la tte.

--Vous vous tes dj prsent l, hein? interrogea Borrowdale.

--Frquemment, monsieur.

--N'importe, levez-vous. Je lui demanderai ce service.

Le malheureux obit, et ils se dirigrent tous trois vers les ateliers
de M. Type.

--Bonjour, monsieur Type; je dsirerais que vous donnassiez un peu
d'ouvrage  ce pauvre homme. Ne dites pas non; je vous le demande comme
une faveur particulire.

--Vraiment, dit Type, si votre prire n'tait pas si srieuse, je
croirais que vous voulez plaisanter. Il n'y a comparativement pas
d'impressions dans ce pays, mon cher monsieur; les Amricains font tout.
Donnez-nous la protection la plus petite... [9].

[Note 9: Ces faits et ceux de la mme nature mentionns dans cette
Nouvelle ont t communiqus  l'auteur en personne,  Toronto ou
ailleurs, au Canada.]

--Quoi! s'cria Squobb reculant d'une patriotique horreur et plongeant
la main dans les poches de son habit pour en exhumer le grand rceptacle
de ses grandes ides,--mettre une taxe sur la pense! Quoi! voulez-vous
rvolutionner le pays?

--Oui, rpliqua tranquillement M. Type, nous voulons rvolutionner
l'tat actuel des choses et rendre le pays prospre, car vous
conviendrez avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-nous une
lgre protection; nous ne demandons rien d'extravagant; et notre faon
de taxer la pense, comme vous dites, sera celle-ci:--en premier lieu,
j'emploierai, tout de suite, pour mes ateliers, trois cents mains
extra; et, en moins de six mois, vous n'aurez pas moins de quinze cents
imprimeurs et relieurs, profitablement et continuellement occups
dans le pays; et ces mmes ouvriers sont peut-tre, en ce moment, sans
travail, mendiants et presss par le besoin comme le pauvre homme que
vous m'amenez l. En second lieu, il n'existe dans ce pays aucun livre
utile ou populaire dont nous ne puissions entreprendre l'impression
 aussi bon march, et, en beaucoup de cas,  meilleur march qu'aux
tats-Unis. De plus, la diffrence faite sur la reliure des livres
scientifiques et autres dans notre pays nous permettra, dans tous les
cas, de les vendre aux mmes prix que les exemplaires des ditions
amricaines. Et les milliers de louis qui sont envoys pour soutenir
les imprimeries des tats resteront dans notre pays et favoriseront nos
ateliers de typographie, notre littrature, nos papetiers, nos fondeurs
de caractres, en donnant du travail  nos gens.

--Eh bien, eh bien! Squobb, qu'en dites-vous? s'cria Borrowdale. Que
vous semble de la taxe sur la pense? pas si terrible, hein?

Il fallut beaucoup d'insistances pour dcider M. Type  prendre un
nouvel ouvrier; mais  la fin la charit l'emporta en lui peut-tre
sur ses propres intrts, et il consentit  recevoir le protg du
philanthrope.

Le rsultat tait le mme pour le bon M. Borrowdale, qui, ravi d'un
avant-midi aussi noblement dpens, rentra  son domicile le coeur
gonfl de douces motions.

Il avait amen avec lui l'ouvrier imprimeur pour le faire manger et
l'habiller un peu plus convenablement.

Bientt il l'eut install devant un bon feu flamboyant, dans la petite
bibliothque que Borrowdale avait derrire sa maison.

Ensuite il courut  la cuisine et pria Madeleine d'apprter  la hte
quelques mets pour le pauvre homme.

Ses ordres donns, il revint dans la bibliothque, s'assit  ct de son
hte et commena  causer avec lui aussi familirement qu'il l'et fait
avec le plus honorable monsieur de la chrtient.

--Je m'aperois que vous tes depuis quelque temps sans ouvrage, dit-il.
tes-vous de Toronto?

--Non, monsieur.

--Et arriv...

--Depuis neuf ou dix mois, monsieur. Je suis parti, il y a une
quinzaine, avec ma famille, pour aller chercher de l'emploi aux tats.
Mais ma femme et ma fille sont tombes malades en route... Le froid, le
manque de nourriture, monsieur... Nous avons t obligs de nous arrter
 une petite ferme, dont les gens, quoique pauvres eux-mmes, se sont
montrs bien bons pour nous.

--Et comment alliez-vous?

--A pied, monsieur,  pied!

--A pied! ne me dites pas cela!

--Hlas! monsieur, nous n'avions pas d'autres moyens de voyager. Mais,
arrivs devant cette ferme, je vis que c'tait inutile d'essayer d'aller
plus loin. a les aurait tues, monsieur... Je les laissai l, et je fus
attir  Toronto par bien des raisons. Je revins dans l'espoir...

--Bon Dieu! interrompit Borrowdale, c'est comme... Il me semble... Quel
est votre nom?

En ce moment Madeleine entra; elle portait sur un plateau des
provisions.

Au bruit de son arrive, l'tranger se retourna. En l'apercevant, la
jeune fille poussa un cri et faillit laisser tomber le plateau, pendant
que l'imprimeur, non moins agit, se levait et s'criait en lui tendant
les bras:

--Madeleine! Madeleine! ma pauvre Madeleine perdue! Merci, mon Dieu! oh!
merci!

Dposant le plateau sur une table, elle vola dans ses bras.

Mordaunt pressa sa fille sur son sein avec une tendresse inexprimable.

A les voir, on et dit qu'ils avaient t spars pendant plus de dix
annes.

Il la couvrait de baisers, et elle rpandait dans son sein des larmes
dlicieuses.

C'tait un si touchant tableau, que Borrowdale sentit des pleurs
mouiller sa paupire.

--Merci, mon Dieu! merci! rptait le pauvre pre. Mes peines sont
finies! merci, je suis heureux maintenant que j'ai retrouv ma fille.

--Vous me pardonnez donc! balbutiait Madeleine au milieu de ses
sanglots.

Voulant les laisser tout entiers  la joie de cette runion, Borrowdale,
avec sa dlicatesse habituelle, se retira discrtement.




                             CHAPITRE XII

                LE CONTRASTE.--LE DERNIER CHEZ NOUS,
                                  OU
                     NOUS SOMMES TOUS CHEZ NOUS.


Nol tait descendu dans l'oubli, le Nouvel An avait t trompet, et
l'on tait au soir du Grand Jour des Rois, ce jour par excellence, ce
jour glorieux des gteaux monstres, de la gaiet universelle, lequel,
quoique peu observ au Canada, reste toujours une des ftes les plus
solennelles et les plus brillantes pour ceux qui n'ont pas perdu le
souvenir des vieilles institutions et des antiques coutumes de leur Mre
Patrie, ou qui n'ont pas effac des tablettes de leur mmoire ces vastes
et inpuisables fontaines des joies de leur enfance, et des moments de
vritable bonheur de leur jeunesse.

Cependant, depuis longtemps, bien longtemps, les Borrowdale
ngligeaient ces coutumes, tombes en dsutude, et quoiqu'ils eussent,
naturellement, fait grande largesse  la Nol, plus grande au premier
jour de l'an, ce jour, le jour immortel entre les immortels, ils en
taient venus  le mconnatre.

Aussi, ce jour-l, nous trouvons la famille des Borrowdale--madame
Borrowdale, Laure et Borrowdale lui-mme--assise prs du bon petit feu
de leur salon.

Ils sont seuls, s'occupant comme d'habitude, et nous ne voyons, autour
d'eux, rien qui indique l'allgresse qui ptille  cette heure dans la
belle France ou dans la vieille Angleterre, rien qui annonce que l'on
se prpare  des rjouissances.

Chez eux, c'est prcisment comme si pour tout le monde ce jour des
jours, ce soir des soirs tait bonnement, un jour ouvrable qu'on pt
passer solitairement sans impunit, oublier sans remords!

Cette soire injurie touchait  sa septime heure environ; nos
trois personnes taient places autour d'une petite table. Les dames
travaillaient  l'aiguille et Borrowdale lisait le _Globe_. Tout 
coup il leva les yeux de dessus son journal, et portant sur sa femme un
regard malicieux, il lui dit:

--Ma chre?

Sur ce, madame Borrowdale passa tendrement la main sur la chevelure de
son incomparable Laure et rpondit:

--Mon bon?

--Je vais sortir, ma chre, poursuivit Borrowdale.

--Vraiment?

--Oui, vraiment, et je m'en vais en veille, qui plus est, continua
mystrieusement Borrowdale.

--Que voulez-vous dire, papa? exclama Laure.

--Simplement que je vais en veille, mon ange. Et qui plus est,  une
veille de noce, mon amour.

--Mon Dieu! qu'est-ce  dire? De quoi parle ton pre, ce soir? s'cria
madame Borrowdale.

--Que je vais  la noce! rpliqua-t-il en souriant.

--A la noce!  cette heure?

--N'ayez pas peur, mes enfants, continua Borrowdale; cela peut tre
trange, mais c'est aussi vrai qu'trange, et vous ne saurez rien de
plus  ce sujet jusqu' mon retour. Ainsi, c'est dit, je pars. Mais, 
propos, je veux vous laisser de quoi jaser pendant mon absence.

Apprenez donc que j'ai russi  trouver  Morland une place  Montral,
et qu'il est maintenant en route pour cette ville. J'ai fait un march
avec lui. Il m'crira chaque semaine, et si d'ici  six mois il se
conduit bien, je lui permettrai de venir nous voir... Qu'en dites-vous?

Une rougeur soudaine avait empourpr les joues de Laure, qui, pour
dissimuler son trouble, baissa la tte sur son ouvrage.

Borrowdale changea un coup d'oeil rapide avec sa femme et poursuivit:

--Ce n'est pas tout, si pendant douze mois sa conduite est bonne,
irrprochable, nous oublierons le pass, et il sera admis chez nous sur
le mme pied qu'auparavant. Est-ce bien, a, ma chre, hein?

Par un phnomne d'optique extraordinaire et inexpliqu jusqu'ici, tous
les yeux,--ceux de papa, de maman et de Laure, se rencontrrent 
cet instant et parlrent, et lurent, et approuvrent, et dirent
distinctement que c'tait bien, que tous espraient que le rsultat
serait galement bien,--dans le fait, qu'ils croyaient que cela serait.

Alors il ne fut rien dit de plus sur cette affaire; mais que maman et
Laure en parlrent tant et plus aprs le dpart de papa, voil qui est
extrmement probable.

Cependant, comme Borrowdale se mit aussitt en route et comme nous
sommes obligs de le suivre, impossible  nous de rapporter les termes
de cet entretien, qui dut ne manquer ni d'animation ni de charmes.

Toujours confiant dans la perspicacit du lecteur et dans
l'infaillibilit de son imagination, nous lui cdons le plaisir de
concevoir la conversation de la mre et de la fille.

Borrowdale se jeta vivement dans Queen street, et il se dirigeait 
l'ouest de la rue, en marchant de ce pas lger, lastique qui semble
tre le signe de la bienveillance naturelle et le prcurseur d'un acte
de charit, quand, soudain, il entendit une voix s'crier derrire lui:

--Ah! cher monsieur, enchant de l'apprendre! Mais, permettez, je vais
en prendre note. Ici, ce bec de gaz m'clairera; un moment, s'il vous
plat.

--Pardieu! c'est l Squobb, pensa Borrowdale. S'approchant d'un magasin,
il reconnut en effet le journaliste.

--Comment vous portez-vous, Squobb?

--Trs-bien, trs-bien.

--Et Fleesham?

--Mais le voil.

Squobb indiquait un autre personnage qui s'tait retir  quelques pas
dans l'embrasure d'une porte.

Borrowdale s'avana vers lui et lui prit la main:

--Mais on ne vous voit plus, lui dit-il; il y a au moins un sicle que
je ne vous ai rencontr. Que devenez-vous?

--Ah! pour vous dire la vrit, rpondit Fleesham d'un ton qui ne lui
tait pas habituel, je suis tout honteux et dgot de moi. C'est un
fait rel, je l'avoue franchement.

Borrowdale, assez surpris, se mit  regarder le journaliste et son
bailleur de fonds.

--Oui, reprit Fleesham, je vois clairement aujourd'hui que je me suis
conduit comme un ne et une brute dans toute cette affaire de la
jeune fille et du pauvre Morland. J'aurais d me montrer meilleur.
Franchement, messieurs, sans essayer de rien dguiser, je confesse que
certaines peccadilles de jeunesse auraient d m'apprendre  suivre une
autre voie que celle que j'ai suivie. C'est mal, on ne peut plus mal. Je
ne me le pardonnerai jamais, et si je ne parviens pas  rparer tout de
suite mes torts envers eux, je... maudirai mon existence!

Il pronona ces paroles avec une chaleur qui ne permettait pas de douter
une seconde de leur sincrit.

Borrowdale en fut tourdi.

Cette dclaration de la part d'un homme de la trempe de Fleesham tait
vraiment foudroyante.

Cependant le timbre de la voix de Fleesham avait rsonn comme une suave
mlodie aux oreilles du philanthrope!

Toutes les fibres de sa bienveillance s'taient dilates.

Il n'aurait pas donn ce moment de jouissances intimes pour tout l'or du
monde.

Entendre Fleesham se condamner! Voir Fleesham humili dans sa propre
estime! couter les reproches qu'il s'adressait! Recevoir de la bouche
de Fleesham lui-mme l'aveu que Fleesham avait mal agi! qu'il tait
indigne de vivre!

L'univers courait-il  une dissolution? Un cataclysme pouvantable
allait-il changer la face du globe?

Ma foi, c'tait  n'y rien comprendre!

Aussi se contenta-t-il, aprs une minute d'bahissement, de saisir la
main de Fleesham et de la lui presser cordialement dans la sienne. Ils
ne prononcrent pas une parole et seraient demeurs longtemps sans
doute dans le silence, si la voix nasillarde de Squobb n'tait venue les
troubler.

--C'est cela, c'est cela! s'cria le journaliste relisant complaisamment
une note qu'il avait jete sur son carnet,  la lueur du bec de gaz. H!
Borrowdale, permettez que je vous communique ce petit entrefilet? Pas
d'objection, n'est-ce pas? Je commence:--

Fleesham est entirement revenu de ses prtendus principes de libre
change. Il comprend que le seul espoir de prosprit future pour
le Canada est l'tablissement et l'encouragement des manufactures
indignes. Quant  l'annexion aux tats-Unis, elle serait prfrable,
mais en sa qualit de loyal sujet de Sa Majest, il n'ose encore en
proclamer l'efficacit. Il voit aussi que l'on ne peut faire fleurir
notre pays qu'en protgeant les produits manufacturs contre la
concurrence ruineuse de l'tranger.--Srie d'articles  lancer
immdiatement en faveur de cette cause.

Ayant fini, Squobb guigna Borrowdale:

--Eh bien! qu'en dites-vous? qu'en dites-vous?

--Vous ne plaisantez pas? s'cria Borrowdale tombant d'tonnement en
tonnement.

--Jamais, fit Squobb, se rengorgeant dans sa dignit d'diteur.

--Ah! donnez-moi la main. Donnez-moi la main. C'est magnifique, c'est
splendide, c'est...

--Votre oeuvre! dit Fleesham.

--Allons, allons, reprit Borrowdale, quand le premier moment de
l'excitation fut calm, venez avec moi maintenant. Je veux vous montrer
quelque chose qui vous fera plaisir  tous deux. Squobb, vous vous
rappelez notre petit travail de l'autre matin. Eh bien, je vais vous
montrer le rsultat.

Passant son bras sous ceux de ses amis, il les entrana  sa suite.

Ils longrent Queen street jusqu' Spadina avenue, en causant de
l'heureuse mtamorphose, et enfin s'arrtrent devant un petit cottage
propre, respectable, quoique sans prtention et sans recherche aucune.

--Chut! fit Borrowdale.

--Qu'est-ce donc?

On entendait le bourdonnement d'une contredanse domin par les accords
de l'antique et immortel violon.

--C'est commenc! c'est commenc! s'cria Borrowdale, frappant
joyeusement dans ses mains. Superbe! Allez, mes enfants! En avant!

En disant cela, il traversa un jardinet blanchi par la neige et frappa 
la porte, qui s'ouvrit sur-le-champ, comme par enchantement, et un joli
spectacle, un ravissant spectacle, ma foi, se prsenta aux regards des
trois visiteurs!

La porte donnait droit dans la pice principale, et cette pice
principale, toute resplendissante de lumire, tait pleine de cratures
rieuses, heureuses, babillardes, foltres, simples et franches, livres
 toute l'ardeur de la plus aimable gaiet. A peine Borrowdale fut-il
aperu que les danses cessrent, le violon se tut et toute la bruyante
compagnie vint se presser autour de lui.

Ce fut une avalanche de remerciements, une tempte de flicitations,
mille expressions de gratitude qui tombrent sur sa tte.

--Merci! ah! merci, monsieur, d'avoir bien voulu nous honorer de votre
prsence, aprs tous les bienfaits dont vous nous avez combls, criait
Mordaunt.

Et le brave imprimeur paraissait en ce moment le plus heureux pre qui
jout d'une famille et d'un foyer.

En dix jours, le contentement l'avait rajeuni de dix ans, et l'on
n'aurait pas suppos, en le voyant si gai, si jovial, que le chagrin et
le dsespoir l'eussent jamais serr de si prs.

--Mais comment pourrons-nous vous tmoigner notre reconnaissance? dit
madame Mordaunt, sur le visage et dans le maintien de qui on admirait un
changement aussi favorable qu'en son mari.

La bonne dame poussait devant elle son petit Jean tout fier dans son
costume de _drap du pays_.

Mark, Guillaume, Ellen taient aux cts des deux poux, et
partageaient, est-il besoin de le dire? le sentiment d'allgresse et
de reconnaissance gnrales;--tandis que Madeleine, la belle et
intressante Madeleine--nagure si dsole, si abattue--rouge de
plaisir, de pudeur, passait timidement sa mignonne main par-dessus
l'paule de Guillaume, son bienheureux et bien cher poux.

C'tait un gracieux tableau.

La simplicit en formait les traits et la gaiet l'illuminait partout.

Mais qu'tait-ce que cela, qu'tait-ce que tous ces clats de joie,
compars aux dmonstrations que multipliaient, au centre de la
foule, les mains, bras, yeux, jambes, tte, et toutes les proprits
corporelles, en un mot, de notre ami M. White, le musicien, le matre
des crmonies, le gnralissime de la soire, dont le ptillant violon
avait transport d'aise Borrowdale en arrivant  la maison?

Tout cela, ce n'tait rien, moins que rien--un atome dans
l'univers--quelque chose qui n'avait aucun droit, aucun titre au
parallle, et peut-tre est-ce la meilleure description qu'on en puisse
donner, car nulle plume inspire par une ide mortelle ne pourrait
rellement lui rendre justice.

--Allons, allons, mes amis, c'est trop, dit Borrowdale confus de
l'ovation dont il tait l'objet. Je vais tre oblig de me sauver si
vous continuez. Je vous ai promis de danser avec notre jolie Madeleine
aujourd'hui, et me voici tout prt. Ne me forcez pas  enfreindre ma
promesse. Vous ne le voulez pas, n'est-ce pas?

Quiconque aurait vu Fleesham, le rigide, l'inflexible Fleesham
interrompre son ami  ce point, s'lancer vers Madeleine, prendre par le
bras la jeune femme demi-effraye, lui offrir ses excuses, protester
du chagrin que lui inspiraient ses torts envers elle, et taire mille
extravagances pour prouver son bon vouloir actuel,--se serait frott les
yeux en se demandant s'il n'tait pas le jouet d'une illusion.

Cependant Fleesham fit tout cela, et d'une manire si irrsistible que,
cinq minutes aprs, il tait au milieu des honntes ouvriers tout aussi
 son aise que chez lui.

Ce n'est pas tout.

Cdant  l'entranement gnral, Squobb consentit , descendre du
pinacle de son intelligence ditoriale pour jouer le rle de simple
mortel, causer comme les autres, rire avec eux et se montrer bon garon.

La rvolution tait complte.

Borrowdale en perdait la tte.

--Allons, amis, s'cria ce dernier, pas d'interruption. Je n'ai qu'une
heure  vous consacrer. Il faut danser!--Monsieur White, accordez votre
instrument, et en avant la musique!

White n'avait pas besoin d'tre stimul, comme bien vous pensez. Aussi
White n'hsita pas une seconde.

En un clin d'oeil White fut  l'ouvrage, avec tout le zle, l'nergie et
la force physique dont White tait heureusement dou.

Il fallait le voir envoyer finement, lgrement l'archet sur les cordes
et vivement donc! Paganini et t jaloux des succs de White, bien sr!

Peut-tre les notes n'taient-elles pas toujours justes. Mais
qu'importe! elles taient sifflantes. Elles travaillaient l'oreille et
White tait enchant, je vous laisse  imaginer.

Alors commena une des plus grandes scnes dont peut-tre ont t,
peuvent avoir t, ou seront tmoins les ges passs, prsents et 
venir.

Contemplez le gros et joufflu Borrowdale s'emparant de la timide
Madeleine, aussi arienne qu'une fe, et la faisant tourner, tourner
prestement au milieu des groupes de danseurs; et dites-nous si vous avez
jamais vu cela, si vous pensez le voir jamais. Puis c'est Guillaume avec
madame Mordaunt, et Mark avec une charmante fillette, potele, aux joues
roses comme la pche; puis encore Mordaunt qui suit la ronde avec les
petits enfants.

N'est-ce pas assez pour animer les briques et le mortier de la chambre,
et entraner la maison elle-mme dans un galop!

Mais quand Fleesham, le moral, l'immacul le roide Fleesham, se mit en
branle, quand on le vit osciller,  droite  gauche, et lancer en avant
et tour  tour ses longues jambes, se dresser sur l'orteil, retomber
lgrement sur le talon, essayer des poses terpsichorennes indites, et
bondir gracieusement, s'incliner plus gracieusement encore devant Ellen,
lui passer dlicatement la main autour de la taille et l'emporter
comme une plume au coeur de la danse, Borrowdale s'arrta interdit, se
demandant si une catastrophe n'tait pas imminente, si la terre n'allait
pas trembler dans ses fondements, et si le crin-crin de White n'tait
pas la trompette du jugement dernier.

Squobb ne put rsister  un pareil exemple.

Aussi bientt le fidle Achate parodiait-il son patron, avec autant
d'ardeur qu'il en aurait apport dans la transcription sur son carnet
d'une de ses puissantes inspirations ditoriales.

Les voici tous heureux, contents du prsent, remplis de riantes
perspectives d'avenir. Nous ne pouvons dsirer davantage, et ne voulions
pas moins pour eux; disons-leur adieu, et profitons de la leon que nous
ont donne leurs souffrances, tout en nous rjouissant de leur joie.

--Mais Morland?

--Un an aprs, mon cher lecteur, vous eussiez pu assister  son mariage
avec Laure Borrowdale.

FIN



                          TABLE DES MATIRES


L'ENFER.

 I. Le foyer du colon.
 II. Pauvret et manque d'ouvrage.
 III. La maison abandonne.
 IV. Madeleine.
 V. La scne change.--Un autre foyer.
 VI. Un autre foyer.--Nouveaux malheurs.
 VII. La recherche.--Le mauvais chemin.
 VIII. Justice intolrante.--Un autre anneau.
 IX. Tristes propos.--Justice professionnelle.
 X. Les nouveaux venus.--Fleesham dconfit.
 XI. Le champion du peuple et le philanthrope.
 XII. Le contraste.--Le dernier chez nous, ou nous sommes tous chez
      nous.


________________________________________________________
PARIS.--IMPRIMERIE POUPART-DAVYL ET Cie, RUE DU BAC, 30.






End of the Project Gutenberg EBook of L'enfer et le paradis de l'autre monde, by 
mile Chevalier

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