Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais

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Title: Contes humoristiques - Tome I

Author: Alphonse Allais

Release Date: April 26, 2006 [EBook #18262]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alphonse Allais

CONTES HUMORISTIQUES

Tome I




Table des matires


Amours d'escale.
Royal Cambouis.
L'autographe homicide.
Colydor.
Phares.
Faits-divers et d't.
Loufoquerie.
Postes et tlgraphes.
Pte-sec.
Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obissante.
Le langage des fleurs.
Le Pauvre Bougre et le bon gnie.
Blagues.
Un point d'histoire.
Inanit de la logique.
Bizarrode.
Le bahut Henri II.
Le truc de la famille.
Un clich d'arrire-saison.
Un fait-divers.
Arfled.
Black Christmas.
I Prologue.
II Le rve d'un ngre.
III La belle quarteronne.
IV Ce qu'tait Mathias.
V Le rveillon.
VI Les larmes d'un ngre.
VII Mathias continue de pleurer.
VIII Apothose.
Suggestion.
tourderie.
Fausse manoeuvre.
La bonne fille.
La vie drle.
Le mariage manqu.
Le nomm Fabrice.
L'inespr bonne fortune.
La valse.
Nature morte.
Une mort bizarre.
La nuit blanche d'un hussard rouge (_monologue pour cadet)_.
Le veau _Conte de Nol pour Sara Salis_.
Pour en avoir le coeur net
Crime russe.
Le drame d'hier.
Loup de mer.




Amours d'escale


Le capitaine Mac Nee, plus gnralement connu dans la marine cossaise
sous le nom de capitaine Steelcock, tait ce qu'on appelle un gaillard.
Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.

Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de mme
nationalit, ce qui quivaut, dans notre cher systme mtrique,  deux
mtres et quelques centimtres.

Fort lgant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes
jusqu' l'oubli des devoirs les plus lmentaires, Steelcock tait un
des rares hommes de la marine cossaise portant le monocle avec autant
de parti pris. Les hommes du _Topsy-Turvy_, un joli trois-mts dont il
tait matre aprs Dieu, prtendaient mme qu'il couchait avec.

Personne, d'ailleurs, dans l'quipage du _Topsy-Turvy_, ne se souvenait
avoir vu Steelcock se mler de quoi que ce ft qui ressemblt  un
commandement ou  une manoeuvre.

Les mains derrire le dos, toujours lgamment vtu, quelles que fussent
les perturbations mtorologiques, il se promenait sur le pont de son
navire, avec l'air flneur et dtach que prennent les gentlemen
d'dimbourg dans Princes-Street.

Chaque fois que son second, un de ces vieux sals de Dundee pour qui la
mer est sans voile et le ciel sans mystre, lui communiquait le point,
Steelcock s'efforait de paratre prodigieusement intress, mais on
sentait que son esprit tait loin et qu'il se fichait bien des
longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.

Ah! oui, il tait loin, l'esprit de Steelcock! Oh! combien loin!

Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, aux
femmes qu'il allait revoir, aux femmes, quoi!

Des fois, il demeurait durant des heures, appuy sur le bastingage, 
contempler la mer.

S'attendait-il  ce que, soudain, merget une sirne, ou ne voyait-il
dans l'onde que la cruelle image de la femme? Les flots ne
symbolisent-ils pas bien--des potes l'ont observ--les changeantes
btes et les dconcertantes trahisons des femmes? (Attrape, les dames!).

Ds que la terre de destination tait signale, Steelcock cessait d'tre
un homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspect
tranquille, mais auprs duquel les pires ouragans ne sont que de bien
petites brises.

Aussitt le navire  quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban de
second se dbrouiller avec la douane et les _ship-brokers_, et le voil
qui partait par la ville.

N'allez pas croire au moins que le distingu capitaine se jetait, tel un
fauve, sur la premire chair  plaisir venue, comme il s'en trouve trop,
hlas! dans les ports de mer.

Oh! que non pas! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il
l'aimait aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus dlicieux que
d'tre aim exclusivement, et pour soi-mme.

Avec lui, du reste, a ne tranait pas; il aimait tant les femmes qu'il
fallait bien que les femmes l'aimassent.

Les aventures venaient toutes seules  ce grand beau gars. Et puis, le
monocle bien port jouit encore d'un vif prestige dans les colonies et
autres parages analogues.

Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si
c'tait possible!) qu'une femme aimt lui tout seul.

C'tait  Saint-Pierre (Martinique).

Steelcock avait fait connaissance de la plus dlicieuse crole qu'on pt
rver.

Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper
dans l'azur du ciel pour crire les mots qui diraient les charmes de
cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cette
opration cruelle et peu  ma porte, pour le moment).

Bref, Steelcock fut  mme de connatre l'extase, comme si l'extase et
lui avaient gard les cochons ensemble.

C'est bte, mais c'est ainsi: les moments heureux coulant plus vite que
les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrange!), le moment du
dpart arriva, et Steelcock ne pouvait se dcider  quitter l'idole.

Le _Topsy-Turvy_ tait en rade, par  prendre le large, n'attendant
plus que son capitaine.

Steelcock enfin prit son parti.

Suprmement, il embrassa la crole et lui mit dans la main un certain
nombre de livres sterling, en s'excusant de cette brutalit, le temps
lui ayant manqu pour acqurir un cadeau plus discret.

La jeune femme compta les pices d'or et les mit dans sa poche d'un air
pas autrement satisfait.

--Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqu, que cette somme
n'est pas suffisante (_sufficient_)?

Et l'idole rpondit, dans ce dlicieux gazouillis qui sert de langage
aux filles de l-bas:

--Oh si! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose un
sale lapin!

Cette rvlation porta un grand coup dans le coeur du capitaine. Un
voile se dchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, en
dfinitive.

Ds lors, il ne chercha plus l'exclusivit dans l'amour, se contentant
sagement de l'hygine et du confortable.

Quand il dbarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses
professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc
sal.

Et il ne s'en trouva pas plus mal.

Dernirement il fut amen  relcher dans une des les Lahila
(possessions luxembourgeoises).

Les les Lahila sont rputes dans tout le Pacifique, tant pour la
beaut de leur climat que pour le relchement de leurs moeurs.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuis
une certaine notorit sous le nom de Pierre Loti, en crivant des
rcits exotiques fort bien tourns, ma foi, a compos l'Hymne national
de cette contre bnie.

Je n'en ai retenu que le refrain:

    les Lahila! les Lahila!
    La bonne atmosphre
    les Lahila! les Lahila!
    Qu'ont toutes ces les-l!

Steelcock,  peine  terre, s'informa d'un bon endroit.

On lui indiqua complaisamment, derrire la ville, une avenue borde
d'lgants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et
l'hospitalit bien entendue: _Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa,
Pavillon Bonne Franquette_.

Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi
pntra-t-il rsolument dans le _Pavillon Bonne Franquette_.

Il y fut reu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu dfrachie, qui
le prsenta  ses pensionnaires.

Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement.

Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme une
taupe, qui aurait beaucoup gagn  tre mieux peigne, mais bien
gentille tout de mme.

Les amoureux se retirrent et ce qu'ils firent pendant la nuit ne
regarde personne.

Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'poque) un
tremblement de terre dvasta les les Lahila.

Le _Pavillon Bonne Franquette_ n'chappa pas au dsastre.

Les dames eurent  peine le temps de s'enfuir en des costumes lgers
mais professionnels.

Seuls, Steelcock et sa compagne manquaient  l'appel.

On commenait  avoir des inquitudes srieuses sur les infortuns,
quand on vit apparatre,  travers une crevasse de la maison, le
capitaine couvert de pltras, mais impassible et le monocle  l'oeil.

--_Dites mdme_, cria Steelcock  la dame de Bordeaux, _envoyez-moi une
autre fille! La mienne, elle est mrt!_




Royal Cambouis


Il est de bon got dans l'arme franaise de blaguer le train des
quipages. Trs au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent
dire, sachant bien, qu'en somme, c'est seulement au _Royal Cambouis_ o
tout le monde a chevaux et voitures.

Chevaux et voitures! Cet horizon dcida le jeune Gaston de Puyrleux 
contracter dans cette arme, qu'il jugeait d'lite, un engagement de cinq
ans.

Avant d'arriver  cette solution, Gaston avait cru bon de dvorer deux
ou trois patrimoines dans le laps de temps qu'emploie le Sahara pour
absorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d'un arrosoir petit
modle.

Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites ftes et la grande fte
avaient ratiss jusqu'aux moelles le jeune Puyrleux. Mais c'est gament
tout de mme et sans regrets qu'il rejoignit le 112e rgiment du train
des quipages  Vernon.

Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cette devise: La vie est comme
on la fait.

Et il se chargeait de la faire drle sa vie, drle sans relche, drle
quand mme.

Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrleux n'eut aucun
mrite  devenir la crme des tringlots.

Son habilet proverbiale tint vite de la lgende: il et fait passer le
plus copieux convoi par le trou d'une aiguille sans en effleurer les
parois.

Vernon s'entoure de charmants paysages, mais personnellement c'est un
assez fcheux port de mer. Pour ne citer qu'un dtail, a manque de
femmes,  combien! De femmes dignes de ce nom, vous me comprenez?

Entre la basse dbauche et l'adultre, Gaston de Puyrleux n'hsita pas
une seconde: il choisit les deux.

Il aima successivement des marchandes d'amour tarif, des charcutires
sentimentales, le tout sans prjudice pour deux ou trois pouses de
fonctionnaires et une femme colosse de la foire.

Ajoutons que cette dernire passion demeura platonique et fut
dsastreuse pour la carrire du jeune et brillant tringlot.

La _Belle Ardennaise_ tait-elle vraiment la plus jolie femme du sicle,
comme le dclarait l'enseigne de sa baraque? Je ne saurais l'affirmer,
mais elle en tait srement l'une des plus volumineuses....

Son petit mollet aurait pu servir de cuisse  plus d'une jolie femme;
quant  sa cuisse, seule une chane d'arpenteur aurait pu en valuer les
suggestifs contours.

Sa toilette se composait d'une robe en peluche chaudron qui
s'harmonisait divinement avec une toque de velours carlate. Exquis,
vous dis-je!

Et voil-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit  devenir amoureux,
amoureux comme une brute de la _Belle Ardennaise_!

Mais la _Belle Ardennaise_ ne pesait pas tant de kilos pour tre une
femme lgre et Puyrleux en fut pour ses frais de tendresse et ses
effets de dolman numro 1.

Ce serait mal connatre Puyrleux que de le croire capable d'accepter
une aussi humiliante dfaite.

Il s'assura que la _Belle Ardennaise_ couchait seule dans sa roulotte,
le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture.

Le dessein de Gaston tait d'une simplicit biblique.

Par une nuit sombre, aid de Plumard, son dvou brosseur, il arriva sur
le champ de foire, lequel n'tait troubl que par les vagues
rugissements de fauves mlancolieux.

En moins de temps qu'il ne faut pour l'crire, il attela  la roulotte
de la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement franais,
dchana les roues, fit sauter les cales....

Et les voil partis  grande allure vers la campagne endormie.

Rien d'abord ne rvla, dans la voiture, la prsence d'me qui vive.

Mais bientt, les dernires maisons franchies, une fentre s'ouvrit pour
donner passage  une grosse voix rauque, coutumire des ordres brefs,
qui poussa un formidable: _Halte!_

Les bons chevaux s'arrtrent docilement, et Puyrleux se dguisa
immdiatement en tringlot qui n'en mne pas large.

La grosse voix rauque sortait d'un gosier bien connu  Vernon, le gosier
du commandant baron Leboult de Montmachin.

Prenant vite son parti, Puyrleux s'approcha de la fentre, son kpi 
la main.

 la ple clart des toiles, le commandant reconnut le brigadier:

--Ah! c'est vous, Puyrleux?

--Mon Dieu, oui, mon commandant!

--Qu'est-ce que vous foutez ici?

--Mon Dieu, mon commandant, je vais vous dire: me sentant un peu mal 
la tte, j'ai pens qu'un petit tour  la campagne!...

Pendant cette conversation un peu pnible des deux cts, le commandant
rparait sa toilette actuellement sans prestige.

La _Belle Ardennaise_ profrait contre Gaston des propos pleins de
trivialit discourtoise.

--Vous allez me faire l'amiti, Puyrleux, conclut le commandant Leboult
de Montmachin, de reconduire cette voiture o vous l'avez prise.... Nous
recauserons de cette affaire-l demain matin.

Inutile d'ajouter que ces messieurs ne reparlrent jamais de cette
affaire-l, mais Puyrleux n'prouva aucune surprise, au dpart de la
classe, de ne pas se voir promu marchal des logis.

Et il le regretta bien vivement, car s'tant toujours piqu d'tre dans
le train, il esprait y fournir une carrire honorable.




L'autographe homicide


J'tais rest absent de Paris pendant quelques mois, fort pris par un
voyage d'exploration dans la rgion nord-ouest de Courbevoie.

Quand je rentrai  Paris, des lettres s'amoncelaient sur le bureau de
mon cabinet de travail; parmi ces dernires, une, borde de noir.

C'est ainsi que j'prouvai la douloureuse stupeur d'apprendre le dcs
de mon pauvre ami Bonaventure Desmachins, trpass dans sa
vingt-huitime anne.

--Comment, m'criai-je, Desmachins! Un garon si bien portant, si
vigoureusement constitu!

Mais quand j'appris, quelques heures plus tard, de quoi tait mort
Desmachins, ma douloureuse stupeur fit alors place  un si vif patement
que j'en tombai de mon haut (2 m 08).

--Comment, me rcriai-je, Desmachins! Un garon si rang, si vertueux!

Le fait est que la chose paraissait invraisemblable.

Pauvre Desmachins! Je le vois encore si tranquille, si bien peign, si
bien ordonn dans son existence.

Il avait bien ses petites manies, parbleu! mais qui n'a pas les siennes?

Par exemple, il n'aurait pas, pour un boulet de canon, achet un
timbre-poste ailleurs qu' la Civette du Thtre-Franais. Il prtendait
qu'en s'adressant  cette boutique, il ralisait des conomies
considrables de ports de lettres, les timbres de la Civette tant plus
secs, par consquent plus lgers et moins idoines  surcharger la
correspondance.

Innocente manie, n'est-il pas vrai?

Si Desmachins n'avait eu que ce petit faible, il vivrait encore 
l'heure qu'il est. Malheureusement, il avait une passion d'apparence non
dangereuse, mais qui, pourtant, le conduisit  la tombe.

Desmachins collectionnait les autographes.

Il les collectionnait comme la lionne aime ses petits: farouchement.

Et il en avait, de ces autographes! Il en avait! Mon Dieu, en avait-il!

De tout le monde, par exemple: de Napolon Ier, d'Yvette Guilbert, de
Chincholle, de Henry Gauthier-Villars, de Charlemagne....

Il est vrai que celui de Charlemagne!... J'en savais la provenance, mais,
pour ne point dsoler Desmachins, je gardai toujours,  l'gard de ce
parchemin faussement surann, un silence d'or.

(C'tait un vieil lve de l'cole des chartes, tomb dans une vie
d'improbit crapuleuse, qui s'tait adonn  la fabrication de
manuscrits carlovingiens--ne pas crire _carnovingiens_--et qui
fournissait  Desmachins des autographes des poques les plus recules).

L'ami qui m'apprenait le trpas de Desmachins, en tous ses pnibles
dtails, semblait lutter contre un dsir d'aveu.

 la fin, il murmura:--Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que je
suis un peu son assassin.

Du coup, ma douloureuse stupeur se teinta d'tonnement.

--Oui continua-t-il, le pauvre Desmachins est mort sur mon conseil!

--Le guillotin par persuasion, quoi!

--Oh! ne ris pas, c'est une pouvantable histoire, et je vais te la
conter.

Je pris l'attitude bien connue du gentleman  qui on va conter une
pouvantable histoire, et mon ami--car, malgr tout, c'est encore mon
ami--me narra la chose en ces termes:

--Un jour, je rencontrai Desmachins enchant d'une nouvelle acquisition.
Il venait d'acheter un os de mouton sur lequel tait inscrit, de la main
mme du Prophte, un verset du Coran.

--Et tu as pay a?... lui demandai-je.

--Une bouche de pain, mon cher. C'est un vieux cheik arabe qui me l'a
cd. Comme il avait absolument besoin d'argent, j'ai pu avoir l'objet
pour 3000 francs.

Mtin! pensai-je, 3000 francs, une bouche de pain! a le remet cher la
livre!

Et il m'emmena chez lui pour me faire admirer son nouveau classement.
Il avait, disait-il, invent un nouveau classement dont il tait trs
fier.

La vue d'une lettre de Nlaton me suggra une ide et, machinalement,
je lui demandai:

--Tu n'as pas d'autographe de Ricord?

--Ricord?... Qui est-ce?

--Comment! tu ne connais pas Ricord?

Le malheureux... c'est--dire, non, le bienheureux... ou plutt non, le
malheureux ne connaissait pas Ricord.

Alors, moi, je lui dis la gloire de Ricord, et Desmachins rsolut
aussitt d'avoir, en sa collection, un mot du clbre spcialiste.

Ds le lendemain, il alla chez ses fournisseurs ordinaires: pas le
moindre _Ricord_.

Chez ses fournisseurs extraordinaires, pas davantage.

Desmachins se dsolait, s'impatientait. Car lui, si calme d'habitude,
tournait facilement au fauve lorsqu'il s'agissait de sa collection.

--Pourtant, rugissait-il, il y a des gens qui en ont, de ces
autographes!

--Oui, rpliquai-je avec douceur, mais ceux qui les dtiennent sont
plus disposs  les enfouir dans les plus intimes replis de leur
portefeuille qu' en tirer une vanit frivole.

--Tu me donnes une ide! Puisque Ricord est mdecin, je vais aller le
trouver, il me fera une ordonnance qu'il signera, et j'aurai un
autographe!

--C'est ingnieux, mais malheureusement... ou plutt heureusement, tu
n'es pas malade.

--J'ai un fort rhume de cerveau.... Tu vois, mon nez coule.

--Ton nez....

Je n'achevai pas, ayant toujours eu l'horreur des plaisanteries
faciles, mais j'clairai Desmachins sur le rle de Ricord dans la
socit contemporaine.

Huit jours se passrent.

Un matin, Desmachins entra chez moi, ple mais les yeux rsolus.

--Tu sais, j'y suis dcid!

-- quoi?

-- aller chez Ricord.

--Mais, encore une fois, tu n'es pas... malade.

--Je le deviendrai!... Et prcisment, je viens te demander des dtails.

Je crus qu'il plaisantait, mais pas du tout! C'tait une ide fixe.

Alors--et ce sera l'ternel remords de ma vie--j'eus la faiblesse de
lui fournir quelques explications. Je lui conseillai les Folies Bergre,
par exprience.

La semaine d'aprs, Desmachins m'envoyait un petit bleu ainsi conu:

_Viens me voir. Je suis au lit. Mais qu'importe_! JE L'AI!

Les trois derniers mots triomphalement souligns.

Oui, termina tristement le narrateur, il l'avait, et c'est de a qu'il
est mort.




Colydor


Son parrain, un maniaque ppiniriste de Meaux, avait exig qu'il
s'appelt, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considrant  juste
titre que ce terme de Polydore tait suprmement ridicule, avions vite
affubl le brave garon du sobriquet de _Colydor_, beaucoup plus joli,
euphonique et suggestif davantage.

Lui, d'ailleurs, tait ravi de ce nom, et ses cartes de visite n'en
portaient point d'autre. galement on pouvait lire en belle gothique
_Colydor_ sur la plaque de cuivre de la porte de son petit
rez-de-chausse, situ au cinquime tage du 327 de la rue de la
Source (Auteuil).

Il exigeait seulement qu'on orthographit son nom ainsi que je l'ai
fait: un seul _l_, un _y_ et pas d'_e_  la fin.

Respectons cette inoffensive manie.

Je ne suis pas arriv  mon ge sans avoir vu bien des drles de corps,
mais les plus drles de corps qu'il m'a t donn de contempler me
semblent une ple gnognotte auprs de Colydor.

Quelqu'un, Victor Hugo, je crois, a appel Colydor le sympathique chef
de l'cole Loufoque, et il a eu bien raison.

Chaque fois que j'aperois Colydor, tout mon tre frmit d'allgresse
jusque dans ses fibres les plus intimes.

Bon, me dis-je, voil Colydor, je ne vais pas m'embter.

Pronostic jamais du.

Hier, j'ai reu la visite de Colydor.

--Regarde-moi bien, m'a dit mon ami, tu ne me trouves rien de chang
dans la physionomie?

Je contemplai la face de Colydor et rien de spcial ne m'apparut;

--Eh bien! mon vieux, reprit-il, tu n'es gure physionomiste. Je suis
mari!

--Ah bah!

--Oui, mon bonhomme! Mari depuis une semaine.... Encore mille  attendre
et je serai bien heureux!

--Mille quoi?

--Mille semaines, parbleu!

--Mille semaines?  attendre quoi?

--Quand je perdrais deux heures  te raconter a, tu n'y comprendrais
rien!

--Tu me crois donc bien bte?

--Ce n'est pas que tu sois plus bte qu'un autre, mais c'est une si
drle d'histoire!

Et sur cette allchance, Colydor se drapa dans un spulcral mutisme. Je
me sentais dcid  tout, mme au crime, pour savoir.

--Alors, fis-je de mon air le plus indiffrent, tu es mari....

--Parfaitement!

--Elle est jolie?

--Ridicule!

--Riche?

--Pas un sou!

--Alors quoi?

--Puisque je te dis que tu n'y comprendrais rien!

Mes yeux suppliants le firent se raviser.

Colydor s'assit dans un fauteuil, n'alluma pas un excellent cigare et me
narra ce qui suit:

--Tu te rappelles le temps infme que nous prodigua le Seigneur durant
tout le joli mois de mai? J'en profitai pour quitter Paris, et j'allai 
Trouville livrer mon corps d'albtre aux baisers d'Amphitrite.

En cette saison, l'immeuble,  Trouville, est pour rien. Moyennant une
bouche de pain, je louai une maison tout entire, sur la route de
Honfleur.

Ah! une bien drle de maison, mon pauvre ami! Imagine-toi un heureux
mlange de palais florentin et de chaumire normande, avec un rien de
pagode hindoue brochant sur le tout.

Entre deux baisers d'Amphitrite, j'excursionnais vaguement dans les
environs.

Un dimanche, entre autres--oh! cet inoubliable dimanche!--je me
promenais  Houlbec, un joli petit port de mer, ma foi, quand des flots
d'harmonie vinrent me submerger tout  coup.

 deux pas, sur une plage plante d'ormes sculaires, une fanfare,
probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus
mlodieux.Et autour, tout autour de ces Orphe en dlire, tournaient
sans trve les Houlbecquois et les Houlbecquoises.

Parmi ces dernires....

Crois-tu au coup de foudre? Non? Eh bien, tu es une sinistre brute!

Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais maintenant!...

C'est comme un coup qu'on reoit l, pan! dans le creux de l'estomac,
et a vous rpond un peu dans le ventre. Trs curieux, le coup de
foudre!

Parmi ces dernires, disais-je donc, une grande femme brune, d'une
quarantaine d'annes, tournait, tournait, tournait.

tait-elle jolie? Je n'en sais rien, mais  son aspect, je compris tout
de suite que c'en tait fait de moi. J'aimais cette femme, et je
n'aimerais jamais qu'elle!

Fiche-toi de moi si tu veux, mais c'est comme a.

Elle s'accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt
ans, anguleuse et sans grce.

Le lendemain, j'avais lch Trouville, mon castel auvergno-japonais, et
je m'installais  Houlbec.

Mon coup de foudre tait la femme du capitaine des douanes, un vieux
bougre pas commode du tout et joueur  la manille aux enchres, comme
feu Manille aux enchres lui-mme!

Moi qui n'ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n'hsitai pas,
pour me rapprocher de l'idole,  devenir le partenaire du terrible
gabelou!

Oh! ces soires au Caf de Paris, ces effroyables soires uniquement
consacres  me faire traiter d'imbcile par le capitaine parce que je
lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas! Car, 
l'heure qu'il est, je ne suis pas encore bien fix.

Et puis, je ne me rappelais jamais que c'tait le *dix* le plus fort 
ce jeu-l. Oh! ma tte, ma pauvre tte!

Un jour enfin, au bout d'une semaine environ, ma constance fut
rcompense. Le gabelou m'invita  dner.

Charmante, la capitaine, et d'un accueil exquis. Mon coeur flamba comme
braise folle. Je mis tout en oeuvre pour arriver  mes dtestables fins,
mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs!

Je commenais  me sentir tout calamiteux, quand un soir--oh! cet
inoubliable soir!...--nous tions dans le salon, je feuilletais un album
de photographies, et elle, l'idole, me dsignait: mon cousin Chose, ma
tante Machin, une belle-soeur de mon mari, mon oncle Untel, etc., etc.

--Et celle-ci, la connaissez-vous?

--Parfaitement, c'est Mlle Claire.

--Eh bien, pas du tout! C'est moi  vingt ans.

Et elle me conta qu' vingt ans, elle ressemblait exactement  Claire,
sa fille, si exactement qu'en regardant Claire elle s'imaginait se
considrer dans son miroir d'il y a vingt ans.

tait-ce possible!

Comment cette adorable crature, potele si dlicieusement, avait-elle
pu tre une telle fille sche et maigre?

Alors, mon pauvre ami, une ide me vint qui m'inonda de clarts et de
joies.

Enfin, je tenais le bonheur!

Si la mre a ressembl si parfaitement  la fille, me dis-je, il est
certain qu'un jour la fille ressemblera parfaitement  la mre.

Et voil pourquoi j'ai pous Claire, la semaine dernire.

Aujourd'hui, elle a vingt ans, elle est laide.

Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme
sa mre!

J'attendrai, voil tout!

Et Colydor, videmment trs fier de sa combinaison, ajouta:

--Tu ne m'appelleras plus loufoque, maintenant... hein!




Phares


L'Eure est probablement un des rares dpartements terriens franais, et
certainement le seul, qui possde un phare maritime.

 la suite de quelles louches intrigues, de quelles basses dmarches, de
quelles nauseuses influences ce dpartement d'eau douce est-il arriv 
faire riger en son sein un phare de premire classe? Voil ce que je ne
saurais dire, voil ce que je ne voudrais jamais chercher  savoir.

Quelques petits jeunes gens des Ponts et Chausses me rpondront d'un
air suffisant qu'un phare lev en terre ferme peut clairer une portion
de mer sise pas trop loin de l. Soit!

Il n'en est pas moins humiliant, quand on habite Honfleur (des
Honfleurais fondrent Qubec en 1608) et qu'un ami, O'Reilly ou un
autre, vous prie de lui faire visiter un phare de la premire classe, il
n'en est pas moins humiliant, dis-je, de le trimballer dans un
dpartement voisin dont le plus intrpide navigateur est tanneur 
Pont-Audemer.

Non pas que le voyage en soit regrettable, oh! que non pas! La route est
charmante d'un bout  l'autre, peuple de vieilles sempiterneuses qui
tricotent, de jeunes filles qui attendent  la fontaine que leur _siau_
se remplisse. Ah! combien exquises, ces Danades normandes, une surtout,
un peu avant Ficquefleur!

Alors, on arrive  Fatouville: c'est l le phare.

Un gardien vous accueille, c'est le gardien-chef, ne l'oublions pas, un
gardien-chef de premire classe, comme il a soin de vous en aviser
lui-mme.

On gravit un escalier qui compte un certain nombre de marches (sans cela
serait-il un escalier? a si bien fait observer le cruel observateur
Henry Somm).

Ces marches, j'en savais le nombre hier; je l'ignore aujourd'hui.
L'oubli, c'est la vie.

Parvenu l-haut, on jouit d'une vue superbe, comme disent les gens. On
dcouvre (j'ai encore oubli ce _quantum_) une foule considrable de
lieues carres de territoire. Pourquoi des lieues carres dans un
panorama circulaire?

--Quel est ce petit phare? demande une de nos compagnes en dsignant un
point de la basse Seine.

--Un phare a! Vous appelez a un phare? fait le gardien vaguement
indign.

Notre compagne, confuse, en pique un (de fard).

--Ce n'est pas un phare, madame, c'est un _feu_

Il nous dit mme le nom du _feu_, mais je l'ai oubli comme le reste.

Quand nous avons dcouvert assez de territoire, nous descendons le
nombre de marches qui constituent l'escalier dont j'ai parl plus haut.

Un registre nous tend les bras, pour que nous y tracions nos noms de
visiteurs.

Je signe modestement Francisque Sarcey, en ajoutant dans la colonne
_Observations_ cette phrase ingnieuse:

La phrase que j'ai inscrite s'est vade de ma mmoire, comme tant
d'autres histoires.

Je feuillette le registre, et je n'en reviens pas de la stupidit de mes
contemporains.

Comme les gens sont btes, mon Dieu! comme ils sont btes!

La colonne _Observations_ du registre de Fatouville constitue
certainement le plus beau monument de btise humaine qu'on puisse
contempler en ce bas monde.

Tout un firmament de lunes n'en donnerait qu'une faible ide.

J'en excepte un quatrain vieux de quelques mois, de Georges Lorin, et
une rflexion de Pierre Delcourt.

Le quatrain de Lorin est  sextuple dtente; quant  la phrase de
Delcourt, elle fait se retirer toutes seules les chelles.

Voici le quatrain:

    Comme il est des femmes gentilles,
    Il est des calembours amers:
    Le phare illumine les mers,
    Le fard enlumine les filles!

 Delcourt, maintenant:

_Le phare de Fatouville n'est,  tout prendre, qu'une vaste chandelle.
Il en a, toutes proportions gardes, la forme et le pouvoir clairant_.

Puis nous nous retirmes.

Nous allions monter en voiture, quand une espce de petit bonhomme tout
drle, pas trs vieux, mais pas extraordinairement jeune non plus, fort
sec, nous demanda poliment si nous rentrions  Honfleur. Sur l'assurance
qu'en effet c'est notre but, le drle de bonhomme nous demande une toute
petite place dans notre vhicule, ce  quoi nous consentmes de la
meilleure grce du monde.

En route, il nous confia qu'il tait inventeur, et qu'il allait
rvolutionner toute l'administration des phares:

--Vous occupez-vous de phares, messieurs? fit-il.

--Oh! vous savez, nous nous en occupons sans nous en occuper.

--Vous avez tort, car c'est l une question bien intressante.

J'avais bien envie de prier l'inventeur de nous procurer la paix. Nous
descendions la cte,  travers un paysage magnifique dans lequel un
clment octobre jetait son or discret. Je me sentais plus dispos 
jouir de cette vue qu' entendre divaguer mon vieux type. Mais mon vieux
type reprit, plein d'ardeur:

--Les phares, c'est bon quand le temps est clair; mais le temps est-il
jamais clair?

--Pourtant, j'ai vu des fois....

--Le temps n'est jamais clair! Alors....

--Nous avons la sirne qui beugle dans la brume.

--La sirne, c'est de la blague. Je dfie  un navigateur qui voyage
dans la brume de me dire,  30 degrs prs, la direction d'une sirne,
s'il en est loign de quelques milles. Alors, j'ai invent autre chose.
Puisqu'on ne voit pas le feu du phare, puisqu'on se trompe sur la
direction du son de la sirne, j'ai imagin le phare odorifrant.
coutez-moi bien.

--Allez-y!

--Chaque phare a son odeur, soigneusement indique sur les cartes
marines. J'ai des phares  la rose, des phares au citron, des phares au
musc. Au sommet des phares, un puissant vaporisateur projette ces odeurs
vers la mer. Rien de plus simple, alors, pour se diriger. En temps de
brume, le capitaine ouvre les narines et constate, par exemple, qu'une
odeur de girofle lui arrive par N.-N.-O. et une odeur de rsda par
S.-E. En consultant sa carte, il dtermine ainsi sa situation exacte.
Hein?...

--patant! Et puis il y a une chose  laquelle vous n'avez pas pens. Je
vous donne l'ide pour rien: quand il s'agira d'un phare situ sur des
rochers, en mer, construisez-le en fromage de Livarot, on le sentira de
loin; et si quelque tempte, comme il arrive souvent, empche d'aller le
ravitailler, eh bien, les gardiens ne mourront pas de faim: ils
mangeront leur phare!

Le drle de bonhomme me regarda d'un air mprisant, et causa d'autre
chose.




Faits-divers et d't


Une lettre reue la semaine dernire de Chalon-sur-Sane n'a pas laiss
que de me piquer au vif.

Mon grincheux correspondant me demande _quousque tandem_ je le raserai
avec mes histoires  dormir debout. Il me dnie toute ingniosit dans
les aperus. La Fantaisie, considre-t-il, m'est  jamais rebelle.

Il ajoute froidement que mon style est saumtre et galipoteux.

Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum
venimeux--postale flche du Parthe--dans lequel il ne me l'envoie pas
dire:

Berner le lecteur est d'un art facile. Gageons, cher monsieur, que vous
ne seriez pas _foutu (sic)_ de tourner un simple fait-divers.

 ce dernier reproche, dois-je l'avouer, mon sang n'a fait qu'un tour
(et encore). J'ai tremp dans l'encre mon excellente plume de Tolde et
j'ai rdig, en moins de temps qu'il ne faut pour l'crire, un petit lot
de faits-divers qui ne sont pas, je m'en flatte, dans une potiche.

Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramass une pingle
dans la cour d'une banque, je ramasse tout, mme les dfis.

Voici mon petit essai:

       *       *       *       *       *

TEMPS PROBABLE POUR DEMAIN

Sec avec peut-tre de la pluie. Temprature relativement leve,  moins
d'un abaissement thermomtrique.

       *       *       *       *       *

L'ACCIDENT DE LA RUE QUINCAMPOIX

Un jeune ouvrier menuisier, le nomm Edmond Q...., g de 48 ans, tait
occup  remettre des ardoises  la toiture de la maison sise au 328 de
la rue Mazagran, lorsqu' la suite d'un tourdissement, il fut prcipit
dans le vide.

L'accident avait amass une foule considrable et ce ne fut qu'un cri
d'horreur dans toute l'assistance.

On s'attendait  voir l'infortun s'abattre sur le pav quand, en
passant devant la fentre du premier tage, quelle ne fut pas la
surprise de la foule en constatant que l'ouvrier, sollicit par les
oeillades d'une femme de mauvaise vie qui s'y trouvait, et comme il en
pullule dans ce quartier, s'arrta dans sa chute et pntra par la
fentre dans la chambre de la prostitue.

Les mdecins refusent de se prononcer sur son tat avant une huitaine de
jours.

       *       *       *       *       *

LES NOUVEAUX WAGONS DE LA COMPAGNIE DE L'Ouest

Un bon point  la Compagnie de l'Ouest. On vient de mettre en
circulation les nouveaux wagons pour priseurs. Une plaque de cuivre, sur
laquelle se trouve inscrit le mot _Priseurs_, indique la destination de
ces voitures.

Il sera donc interdit dsormais de priser dans d'autres compartiments
que ceux rservs _ad hoc_.

 partir du 1er juillet, tous les wagons de premire classe seront munis
de _glaouillottes_ qui ne sont autres que les bouillottes dans
lesquelles l'eau chaude est remplace par de la glace.

Il est  souhaiter que pareille mesure s'applique aux deuximes classes
et mmes aux troisimes.

Terminons par une bonne nouvelle.

La Compagnie de l'Ouest vient enfin de donner satisfaction aux
incessantes rclamations des mcaniciens.

L'hiver prochain, sur toutes les grandes lignes, les locomotives seront
chauffes.

       *       *       *       *       *

ENCORE DES BICYCLETTES

M. le prfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers et les
innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer
 rglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleur, constituent
un vritable danger public.

Encore, hier matin, une bicyclette s'est chappe de son hangar et a
parcouru  toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et semant la
terreur sur son passage.

Elle tait arrive au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Lepic,
quand un brave agent l'abattit d'une balle dans la pdale gauche.

L'autopsie a dmontr qu'elle tait atteinte de rage.

Une voiture  bras qu'elle avait mordue a t immdiatement conduite 
l'Institut Pasteur.

       *       *       *       *       *

O LA FALSIFICATION Va-t-elle SE NICHER!

On vient d'arrter et d'envoyer au Dpt un charbonnier, le nomm
Gandillot, qui avait trouv un excellent truc pour faire fortune aux
dpens de la bourse et de la sant de ses clients.

Cet honnte industriel livrait  ses pratiques, au lieu de l'eau qu'on
lui demandait, un petit vin blanc de son pays qu'il achetait  vil prix.

La fraude n'a pas tard  tre dcouverte, grce  l'indisposition d'une
vieille dame d'origine polonaise, la veuve Mazur K...., rentire, qui
envoya au laboratoire municipal le liquide douteux.

Le brave Auvergnat aura  rendre compte  la justice de son ingnieuse
combinaison.

       *       *       *       *       *

BAISSE ACCIDENTELLE DE LA SEINE

Un accident trange et, par bonheur, assez rare, vient de jeter la
perturbation chez tous les riverains de la Seine.

Un norme chaland, charg de papier buvard, est venu heurter une des
piles du Pont Royal. Une voie d'eau se dclara, et le btiment coula
immdiatement.

Le papier buvard contenu dans le chaland absorba bientt toute l'eau
ambiante et il s'ensuivit un abaissement de 1m20 dans l'tiage du
fleuve.

Les pompiers du poste de la rue Blanche, mands sur-le-champ, arrivrent
et se mirent en devoir de rtablir les choses en leur tat.

Aprs six heures de travail acharn, la Seine avait repris son niveau
normal.

Malheureusement, les braves pompiers, dans leur zle, ne manqurent pas
de causer force dgts.

Signalons notamment l'tablissement de bains froids Deligny, qui a t
littralement inond.

Un peu moins de zle, que diable!

       *       *       *       *       *

Eh bien! mon vieux Chalonnais, suis-je _foutu (sic)_ de tourner un
fait-divers, oui ou non?




Loufoquerie


Cet homme me contemplait avec une telle insistance que je commenais 
en prendre rage. Pour un peu, je lui aurais envoy une bonne paire de
soufflets sur la physionomie, sans prjudice pour un coup de pied dans
les gencives.

--Quand vous aurez fini de me regarder, espce d'imbcile? fis-je au
comble de l'ire.

Mais lui se leva, vint  moi, prit mes mains avec toutes les marques de
l'allgresse affectueuse.

--Est-ce bien toi qui me parles ainsi? dit-il.

Je ne le reconnaissais pas du tout.

Il se nomma: Edmond Tirouard.

--Comment, m'exclamai-je, c'est toi, mon pauvre Tirouard! Je ne te
_remettais_ pas. Mais pardon, si j'ose, n'tais-tu point dans le temps
blond avec des yeux bleus?

--C'est juste, je me suis fait teindre les cheveux et les yeux! Suis-je
pas mieux en brun?

Ce pauvre Tirouard, j'tais si content de le revoir! Depuis le temps!

Et nous grenmes les souvenirs du pass.

Et Machin? Et Untel? Et Chose? Hlas! que de disparus!

Tirouard et moi, nous tions dans la mme classe au collge. Je ne me
rappelle pas bien lequel de nous deux tait le plus flemmard, mais ce
qu'on rigolait!

Il mettait au pillage la maison de son pre qui tait quincaillier et
nous apportait chaque matin mille petits objets utiles ou agrables: des
couteaux, des vis, des cadenas, des aimants (j'adorais les aimants).

Moi, en ma qualit de fils de pharmacien, je gorgeais mes camarades d'un
tas de cochonneries: des ptes pectorales, des dattes. Entre-temps
j'apportais des seringues en verre ( joie!) et des suspensoirs qu'on
transformait en frondes.

Un jour--mon Dieu! ai-je ri ce jour-l!--j'arrivai muni d'une bote de
biscuits dont chacun recelait, si j'ai bonne mmoire, soixante-quinze
centigrammes de scammone.

Toute la classe ne fit qu'une bouche de ces friandises tratresses,
mais c'est une heure aprs qu'il fallait voir les faces livides de mes
petits camarades! Mon Dieu! ai-je ri!

Ah! ce jour-l, le niveau des tudes ne monta pas beaucoup dans notre
classe!

Comme c'est loin, tout a!

Et avec Tirouard, nous nous remmorions tous ces vieux temps disparus.

--Te rappelles-tu mon exprience de parachute?

Si je me rappelais son parachute!

Un jeudi, dans l'aprs-midi, Tirouard nous avait tous convis  une
exprience due  son ingniosit.

Il avait attach un panier au bec d'un vieux parapluie rouge, insr un
chat dans le panier, et lch le tout au gr de la brise.

Le gr de la brise balanait l'appareil dans les airs pendant de longues
heures. Toute la ville tait sens dessus dessous.

La tante de Tirouard, qui adorait son chat et n'avait jamais rv pour
lui une telle destine, poussait des clameurs  fendre des pierres
prcieuses.

Finalement, l'appareil alla s'accrocher au coq du clocher, et il ne
fallut pas moins d'un caporal de pompiers pour aller dlivrer le minet
arien.

--Et maintenant, demandais-je  Tirouard, que fais-tu?

--Je ne fais rien, mon ami, je suis riche.

Et Tirouard voulut bien me conter son existence, une existence auprs de
laquelle l'_Odysse_ du vieil Homre ne semblerait qu'un ple rcit de
feu de chemine.

Quelques traits saillants du rcit de Tirouard donneront  ma clientle
une ide de l'originalit de mon ami.

Certaines entreprises malheureuses (entre autres la _Poissonnerie
continentale--laisse pour compte des grands poissonniers de Paris_)
dterminrent Tirouard  s'expatrier.

Son commerce de pacotilles ne russit gure mieux.

Jeune encore, d'une nature frivole et brouillonne, il ne regardait pas
toujours si les marchandises qu'il importait s'adaptaient bien aux
besoins des pays destinataires.

Il lui arriva, par exemple, d'importer des ventails japonais au
Spitzberg et des bassinoires au Congo.

Dgot du commerce, il partit au Canada dans le but de faire de la
haute banque. De mauvais jours luirent pour lui, et il se vit contraint,
afin de gagner sa vie, d'embrasser la profession de scaphandrier.

Les scaphandriers taient fortement exploits  cette poque. Tirouard
les runit en syndicat et organisa la grve gnrale des scaphandriers
du Saint-Laurent.

Fait assez curieux dans l'histoire des grves, ces braves travailleurs
ne demandaient ni augmentation de salaire ni diminution de travail.

Tout ce qu'ils exigeaient, c'tait le droit absolu de ne pas travailler
par les temps de pluie.

Ajoutons qu'ils eurent vite gain de cause.

Tirouard s'occupa ds lors du dressage de toutes sortes de btes. Le
succs couronna ses efforts.

Tirouard dressa la totalit des animaux de la cration, depuis
l'lphant jusqu'au ciron.

Mais ce fut surtout dans le dressage de la sardine  l'huile qu'il
dpassa tout ce qu'on avait fait jusqu' ce jour.

Rien n'tait plus intressant que de voir ces intelligentes petites
cratures voluer, tourner, faire mille grces dans leur aquarium.

Le travail se terminait par le choeur des soldats de _Faust_ chant par
les sardines, aprs quoi elles venaient d'elles-mmes se ranger dans
leur bote d'o elles ne bougeaient point jusqu' la reprsentation du
lendemain.

 prsent, Tirouard, riche et officier d'acadmie, gote un repos qu'il
a bien mrit.

J'ai visit hier son merveilleux htel de l'impasse Guelma, o j'ai
particulirement admir les jardins suspendus qu'il a fait venir de
Babylone  grands frais.




Postes et tlgraphes


Je descendis  la station de Baisemoy-en-Cort, o m'attendait le
dog-cart de mon vieil ami Lenfileur.

Dans le train, je m'tais aperu d'un oubli impardonnable (vritablement
impardonnable) et ma premire proccupation, en dbarquant, fut de me
faire conduire au bureau des Postes et Tlgraphes, afin d'envoyer une
dpche  Paris.

Le bureau de Baisemoy-en-Cort se fait remarquer par une absence de
confortable qui frise la pnurie.

Dans une encre dcolore et moisie, mais boueuse, je trempai une vieille
plume hors d'ge et je griffonnai,  grand-peine, des caractres dont
l'ensemble constituait ma dpche.

Une dame, plutt vilaine, la recueillit sans bienveillance, compta les
mots et m'indiqua une somme que je versai incontinent sur la planchette
du guichet.

J'allais me retirer avec la satisfaction du devoir accompli lorsque
j'aperus dans le bureau, me tournant le dos, une jeune femme occupe 
manipuler un _Morse_[1] fbrilement.

[Note 1: Pour viter toute confusion, le _Morse_ en question
est un appareil de transmission tlgraphique ainsi appel du nom
de son inventeur, et non pas un _veau marin_. La prsence de
ce dernier, frquente dans les mers glaciales, est, d'ailleurs,
assez rare dans les bureaux de poste franais.]

Jeune? probablement. Rousse? srement. Jolie? pourquoi pas!

Sa robe noire, toute simple, moulait un joli corps dodu et bien compris.

Sa copieuse chevelure, releve en torsade sur le sommet de la tte,
dgageait la nuque, une nuque divine, d'ambre clair, o venait
mourir, trs bas dans le cou, une petite toison dlicate,
frise--insubstantielle, on et dit.

(Si on a du poil  l'me, ce doit tre dans le genre de cette nuque-l).

Et une envie me prit, subite, irraisonne, folle, d'embrasser  pleine
bouche les petits cheveux d'or ple de la tlgraphiste.

Dans l'espoir que la jeune personne se retournerait enfin, je demeurai
l, au guichet, posant  la buraliste des questions administratives
auxquelles elle rpondait sans bonne grce.

Mais la nuque transmettait toujours.

 la porte du bureau, mon ami Lenfileur s'impatientait. (Sa petite
jument a beaucoup de sang).

Je m'en allai.

Ce serait me mconnatre trangement, en ne devinant point que le
lendemain matin,  la premire heure, je me prsentais au bureau de
poste.

Elle y tait, la belle rousse, et seule.

Cette fois, elle fut bien force de me montrer son visage. Je ne m'en
plaignis pas, car il tait digne de la nuque.

Et des yeux noirs, avec a, immenses.

(Oh! les yeux noirs des rousses!)

J'achetai des timbres, j'envoyai des dpches, je m'enquis de l'heure
des distributions; bref, pendant un bon quart d'heure, je jouai au
naturel mon rle d'idiot passionn.

Elle me rpondait tranquillement, posment, avec un air de petite femme
bien gentille et bien raisonnable.

Et j'y revins tous les jours, et mme deux fois par jour, car j'avais
fini par connatre ses heures de service, et je me gardais bien de
manquer ce rendez-vous, que j'tais le seul, hlas!  me donner.

Pour rendre vraisemblables mes visites, j'crivais des lettres  mes
amis,  des indiffrents.

J'envoyai notamment quelques dpches  des personnes qui me crurent
certainement frapp d'alination.

Jamais de ma vie je ne m'tais livr  une telle orgie de
correspondance.

Et chaque jour, je me disais: C'est pour cette fois; je vais lui
parler!.

Mais, chaque jour, son air srieux me glaait et au lieu de lui dire:
Mademoiselle, je vous aime! je me bornais  lui balbutier: Un timbre
de trois sous, s'il vous plat, mademoiselle!

La situation devenait intolrable.

Comme ma villgiature tirait  sa fin, je rsolus d'incendier mes
vaisseaux, et de risquer le tout pour le tout.

J'entrai au bureau et voici la dpche que j'envoyai  un de mes amis:

_Coquelin Cadet, 17, boulevard Haussmann, Paris._

_Je suis perdument amoureux de la petite tlgraphiste rousse de
Baisemoy-en-Cort_.

Je m'attendais, pour le moins,  voir se roser son inoubliable peau
blanche.

Eh bien, pas du tout!

De son air le plus pos, elle me dit ces simples mots:

--Quatre-vingt-quinze centimes.

Totalement affal par ce calme imprial, je me fouillai (sans jeu de
mots) pour solder ma dpche.

Pas un sou de monnaie dans ma poche. Alors je tirai de mon portefeuille
un billet de mille francs.[2]

[Note 2: a a l'air de vous tonner?]

La jeune fille le prit, l'examina soigneusement, le palpa....

L'examen fut sans doute favorable, car sa physionomie se dtendit
brusquement en un joli sourire qui dcouvrit les plus affriolantes
quenottes de la cration.

Et puis, sur un ton bien parisien, et mme bien neuvime arrondissement,
elle me demanda:

--Faut-il rendre la monnaie, monsieur?




Pte-sec


--Ton ami Pte-sec commence  devenir rudement rasant, affirma Trucquard
en se jetant tout habill sur son lit.

Rien n'tait plus vrai: ce terrible Pte-sec, lequel d'ailleurs n'avait
jamais t mon ami, commenait  devenir rudement rasant.

De son vrai nom, il s'appelait Anatole Duveau et tait le fils de M.
Duveau et Cie, soieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et
Cie), rue Vivienne  Paris.

Pour le moment, il exerait les fonctions de sous-lieutenant de rserve
dans la compagnie o j'voluais, pour ma part, en qualit de rserviste
de deuxime classe (ce n'est pas la capacit qui m'a manqu pour
arriver, mais bien la conduite).

Ds le premier jour, ce Duveau mrita son sobriquet de Pte-sec et fut
notre bte noire  tous.

Alors que les officiers de l'active se conduisaient  notre gard comme
les meilleurs bougres de la terre, lui, Pte-sec, faisait une mousse de
tous les diables et un zle dont la meilleure part consistait  nous
submerger de consigne, salle de police et autres apanages.

Ah! le cochon!

Comme nous n'tions pas venus, en somme,  Lisieux pour coucher  la
_bote_, nous rsolmes, quelques rservistes et moi, de mettre un frein
 l'ardeur de ce soyeux en dlire, et notre procd mrite vraiment
qu'on le relate ici.

Le colonel, ou plutt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux
ne comporte que le 4e bataillon et le dpt, avait autoris  coucher en
ville tous les rservistes maris et accompagns de leur pouse.

Bien que clibataire  cette poque (et encore maintenant, d'ailleurs),
je dclarai effrontment tre consort et j'obtins mon autorisation.

Inutile d'ajouter qu'une foule de garons dans mon cas agirent comme
moi, et si la Socit des Lits Militaires avait tant soit peu de coeur,
elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude.

Le brave lieutenant-colonel avait ajout au rapport que les rservistes
couchant en ville devaient rintgrer leurs logements aussitt aprs la
retraite sonne.

Cette dernire clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte.

L'exercice fini, on rentrait chez soi se livrer  des soins de propret,
aprs quoi on dnait. Et puis on tchait vaguement de tuer la soire au
concert du caf Dubois ou  l'Alcazar (!) de la rue Petite-Couture.

D'autres se rendaient en des logis infmes de la rue du Moulin--Tan,
mais si c'est de la sorte que ces gaillards-l se prparaient 
reprendre l'Alsace et la Lorraine, alors _macache!_ comme on dit en
style militaire.

Au commencement, tout alla bien: des officiers nous coudoyaient, nous
reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais
voil-t-il pas qu'un soir le terrible sous-lieutenant Pte-sec s'avisa
de faire un tour au concert.

Ce fut ds lors une autre paire de manches. Nous ayant aperus dans la
salle, il nous invita, sans courtoisie apparente,  _rompre_
immdiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours.

Cette perspective dcida de notre attitude: nous _rompmes_.

Mais nous rompmes la rage au coeur, et bien dcids  tirer de Pte-sec
une clatante vengeance.

Laquelle ne se fit pas attendre.

Quarante-huit heures aprs cette humiliation, voici ce qui se passait au
caf Dubois, sur le coup de neuf heures et demie.

Pte-sec entre et jette un regard circulaire pour s'assurer s'il n'y a
pas d'_hommes_ dans le public.

Comme m par la force de l'habitude, un jeune homme se lve, porte
gauchement la main  la visire de son chapeau (c'est une faon de
s'exprimer) et semble fourr dans ses petits souliers.

L'oeil de Pte-sec s'illumine: voil un homme en dfaut!

--Qu'est-ce que vous foutez ici,  cette heure-l?

--Mais, mon lieutenant....

--Il n'y a pas de _mon lieutenant_. Payez et rompez!

--Mais, mon lieutenant....

--Vous avez entendu, n'est-ce pas? Payez et rompez!

--Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal  personne en prenant un grog
et en entendant de la bonne musique avant d'aller me coucher.

--Vous savez bien que le colonel....

--Le colonel. Je m'en fous!

--Vous vous foutez du colonel!

--Oui, je me fous du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pte-sec!

C'en tait trop!

Pte-sec, suffoqu d'indignation, interpella deux sergents qui se
trouvaient l, en vertu de leur permission de dix heures:

--Empoignez-moi cet homme-l et menez-le  la _bote_!

_Cet homme-l_ acheva de boire son grog, rgla sa consommation et dit
simplement:

--Vous avez tort de me dranger, mon lieutenant. a ne vous portera pas
bonheur.

--Taisez-vous et donnez-moi votre nom.

--Je m'appelle Gurin (Jules).

--Votre matricule?

--Souviens pas!

--Je vous en ferai bien souvenir, moi!

Les deux sous-officiers emmenrent l'homme, pendant que Pte-sec
grommelait, indign:

--Ah! tu te fous du colonel!

Le lendemain matin, ce fut du joli! En arrivant au poste Anatole trouva
le sergent de garde en proie  la plus vive perplexit:

--Mon lieutenant, qu'est-ce que c'est donc que ce civil que vous avez
fait coffrer hier soir? Ah! il en a fait un potin toute la nuit!... Tenez,
l'entendez-vous qui gueule?

Anatole avait pli.

Diable! si l'homme d'hier n'tait pas un rserviste....

Prcisment, un caporal amenait le prisonnier.

--Ah! c'est vous mon petit bonhomme, s'cria le captif, qui m'avez fait
arrter hier sans l'ombre d'un motif! Eh bien, vous vous tes livr 
une petite plaisanterie qui vous cotera cher!

Pte-sec tait livide:

--Vous n'tes donc pas rserviste?

--Ah a, est-ce que vous me prenez pour un sale _biffin_ comme vous? Je
sors des _Chass'd'Af'_, moi!

--Vous me voyez au dsespoir, monsieur....

--Vous m'avez arrt illgalement et squestr arbitrairement. Je vais
de ce pas dposer une plainte chez le procureur de la Rpublique!

Pendant cette scne des hommes s'taient attroups devant le poste, et
un adjudant venait s'enqurir des causes du scandale.

Pte-sec versa rapidement dans l'oreille du squestr quelques paroles
qui semblrent le calmer.

Ils s'loignrent tous deux, causant et gesticulant.

Au bout de quelques minutes, dans un petit caf voisin, Pte-sec tirait
de sa poche un objet qui ressemblait furieusement  un carnet de
chques, en dtachait une feuille sur laquelle il traait de fivreux
caractres et regagnait la caserne o il _ramassait_ immdiatement huit
jours d'arrts, pour arriver en retard  l'exercice.

Le soir mme, un fort lot de rservistes, aprs un copieux dner en le
meilleur htel de Lisieux, passaient une soire exquise au caf Dubois.

On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois
qu'elles le dgustassent aux cris mille fois rpts de: Vive
Pte-sec!.

C'tait bien le moins!

 partir de ce jour, le redoutable Pte-sec devint doux comme un
troupeau de moutons. On lui aurait taill une basane en pleine salle du
rapport qu'il n'aurait rien dit.

Il s'abstint strictement de frquenter les endroits vespraux de
Lisieux.

Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu'il rentra chez
lui et qu'un personnel obsquieux s'empressa:

--Bonjour, mon lieutenant!... Comment a va, mon lieutenant?... Avez-vous
fait bon voyage, mon lieutenant?

Mon lieutenant par-ci! Mon lieutenant par-l!

Anatole Duveau s'cria d'une voix sombre:

--Le premier qui m'appelle _mon lieutenant_, je le fous  la porte!




Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obissante


Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami  la
gare, aprs que le train est parti. Je n'en sais rien et ne tiens
nullement  le savoir.

Quant  moi, je n'ai nulle honte  conter mon attitude en cette
circonstance: je vais au buffet de ladite gare et demande un vermouth
cassis (trs peu de cassis) pour noyer ma dtresse. Car le pote l'a
dit: Partir, c'est mourir un peu.

Au cas o l'heure du dpart ne concide pas avec celle de l'apritif, je
prends telle autre consommation en rapport avec le moment de la journe.

C'est ainsi que mardi dernier, sur le coup de six heures et demie de
releve, je me trouvais attabl, au buffet de la gare de Lyon, devant
une absinthe anise (trs peu d'anisette).

La personne que je venais d'accompagner (ce dtail ne vous regarde en
rien, je vous le donne par pure complaisance) tait une jeune femme
d'une grande beaut, mais d'un caractre! que je me sentais tout aise de
voir s'en aller vers d'autres cieux.

Je n'avais pas plus tt tremp mes lvres dans la glauque liqueur, qu'un
homme venait s'asseoir  la table voisine de la mienne.

Ce personnage commanda un amer curaao (trs peu de curaao) et de quoi
crire.

Aprs s'tre assur que l'amer qu'on lui servait tait bien de l'amer
Michel, et le curaao du vrai curaao de Reichshoffen, l'homme mit la
main  la plume et crivit deux lettres.

La premire, courte, d'une laboration facile, s'enfourna bientt dans
une enveloppe qui porta cette adresse:

           Monsieur le colonel I.-A. du Rabiot
                   Htel des Bains
                  Pourd-sur-Alaure.

La seconde lettre cota plus d'efforts que la premire.

Certains alinas coulaient de sa plume, rapides, cursifs, tout faits.
D'autres phrases n'arrivaient qu'au prix de mille peines.

Deux ou trois fois, il dchira la lettre et la recommena.

 un moment, je vis le pauvre personnage craser, du bout de son doigt,
une larme qui lui perlait aux cils.

Cet homme videmment crivait  l'aime. (Les femmes sauront-elles
jamais le mal qu'elles nous font?)

Tout prend fin ici-bas, mme les lettres d'amour. Quand les quatre pages
furent noircies de fond en comble, l'homme les enferma, comme  regret,
dans une enveloppe sur laquelle il crivit cette suscription:

                 Madame Louise du R....
                    Poste restante
                   Pourd-sur-Alaure.

--Garon, commanda-t-il alors d'une voix forte, deux timbres de trois
sous!

--Voil, monsieur, rpondit le garon.

Jusqu' prsent, la physionomie du monsieur avait prsent toute
l'extriorit de l'abattement mlancolieux.

Soudain, une flambe furibarde illumina sa face.

D'un doigt rageur, il dchira l'enveloppe de Madame Louise du R..., et
ajouta  la lettre un petit post-scriptum certainement pas piqu des
hannetons.

Ce post-scriptum ne comportait que deux lignes, mais deux lignes,  n'en
pas douter, bien tapes.--Attrape, ma vieille!

Je commenais  m'intresser fort  cette petite comdie, facile 
dbrouiller d'ailleurs.

L'homme tait videmment l'ami du colonel I.-A. du Rabiot et l'amant de
la colonelle Louise.

Le colonel, je l'apercevais comme une manire de Ramollot soignant ses
douleurs aux bains de Pourd-sur-Alaure.

Quant  Louise, je l'aimais dj tout btement.

--Garon, commandai-je alors d'une voix forte, l'indicateur!

--Voil, monsieur, rpondit le garon.

Il y avait un train  7 h 40 pour Pourd-sur-Alaure.

Le temps de manger un morceau sur le pouce, et je pris mon billet.

Pourd-sur-Alaure est une petite station thermale encore assez peu
connue, mais charmante, et situe, comme dit le prospectus, dans des
environs merveilleux.

J'arrivai vers minuit, et me fis conduire  l'htel des Bains.

Je rvai de Louise, et la matine me sembla longue.

Enfin la cloche sonna pour le djeuner. Mon coeur battit plus fort que
la cloche: j'allais voir Louise, celle qui mritait des lettres si
tendres et des post-scriptum si courroucs.

Et je la vis.

Petite, toute jeune, trs forte, d'un blond! pas extraordinairement
jolie, mais juteuse en diable! Louise abondait en plein dans mon idal
de ce jour.

Elle lisait, en attendant le colonel, une lettre que je reconnus. Au
post-scriptum, elle eut un sourire, un drle de sourire, et enfouit sa
lettre dans sa poche.

Le colonel, tranant la patte, arrivait  son tour.

--J'ai reu un mot d'Alfred, dit-il.

--Ah!

--Oui, il te dit bien des choses.

--Ah!

Et toute la grasse petite personne de Louise fut secoue d'un long
frisson de rire fou et muet.

Elle s'aperut que je la dvorais des yeux, et n'en parut pas autrement
fche.

Au dessert, nous tions les meilleurs amis du monde.

L'aprs-midi ne fit qu'accrotre notre mutuelle sympathie.

Le dner resserra nos liens.

La soire au Casino fut dfinitive.

Sur le coup de dix heures, elle me demanda simplement:

--Quel est le numro de votre chambre  l'htel?

--Dix-sept.

--Filez.... Dans cinq minutes je suis  vous.

Au bout de cinq minutes, elle arrivait.

--Mais votre mari?... fis-je timidement.

--Ne vous occupez pas de mon mari, il joue au whist. Vous savez ce que
a veut dire _whist_ en anglais?

--Silence.

--Prcisment! Eh bien, taisez-vous et faites comme moi!

En un tour de main, elle se dfit de ses atours.

En un second tour de main, elle se glissa, rose couleuvre, emmy les
blancs linceux.

En un troisime tour de main, si j'ose m'exprimer ainsi, elle me
prodigua ses suprmes faveurs.

Une ligne de points, s.v.p.

       *       *       *       *       *

Quand nous emes fini de rire, nous causmes.

--Et Alfred! demandai-je, sarcastique.

--Vous connaissez donc Alfred? fit-elle, un peu tonne.

--Pas du tout, je sais seulement qu'il vous a crit hier... surtout un
post-scriptum!

--Ah! oui, un post-scriptum!... Eh bien, il a rat une belle occasion de
se tenir tranquille, celui-l, avec son post-scriptum! Voulez-vous le
lire, son post-scriptum?--Volontiers.

Voici ce que disait le post-scriptum:

_P.S.--Et puis, au fait, je suis bien bte de me faire tant de bile pour
toi! Va donc te faire f...!_

Ce dernier mot en toutes lettres.




Le langage des fleurs


Je conois,  la rigueur, qu'un touriste ayant pass un sicle ou deux
loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver,  son retour,
des dcombres et des ruines o il avait jadis contempl de somptueux
palais; mais tel n'tait pas mon cas.

Aprs une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupfait de
rencontrer,  l'un des endroits de la cte qui m'taient les plus
familiers, un manoir en pleine dcrpitude, un vieux manoir fodal que
j'tais bien sr de ne pas avoir rencontr l'anne dernire, ni l ni
ailleurs.

Mon flair de dtective m'amena  penser que ces ruines taient factices
et de date probablement rcente.

Le castel en question prsentait, d'ailleurs, un aspect beaucoup plus
ridicule que sinistre; tout y sentait le toc  plein nez: crneaux
brchs, tours dmanteles, mchicoulis  la manque, fentres ogivales
masques de barreaux dont l'paisseur et pu dfier les plus puissants
barreau mtres; c'tait compltement idiot. Une petite enqute dans le
pays me renseigna tout de suite sur l'histoire de cette novieille
construction et de son propritaire.

Ancien pdicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est
baron  peu prs comme moi je suis archimandrite, avait acquis une
immense fortune dans l'exercice de ces dlicates fonctions.

(Car au risque de dfriser certaines imaginations lyriques, je ne vous
cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva,  l'instar de vous et de
moi, se trouve  la tte de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui
veille aux barrires du Louvre n'en dfend pas les reines).

Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque a a l'air de lui
faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bte comme
ses pieds, qui sont normes.

Sa femme, qu'il a ramene de la Bulgarie occidentale, prsente
l'apparence d'une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement
adultrine. Cette Bulgare de l'Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on
dit plus communment  Paris) trompe en effet son mari  jet continu, si
j'ose m'exprimer ainsi, avec des cantonniers.

Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutt que des facteurs ruraux
ou des attachs d'ambassade? Mystres du coeur fminin!

La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire.
Voil pourquoi la route de Trouville  Honfleur fut si mal entretenue,
cet t, quand eux l'taient si bien.

Le baron Lagourde s'tait fix l'anne dernire dans le pays; il y avait
achet une proprit admirablement situe d'o l'on dcouvrait un
panorama superbe:  droite, la baie de la Seine; en face, la rade du
Havre;  l'ouest, le large.

Sans perdre un instant, l'ex-pdicure royal amnagea sa nouvelle
acquisition selon son esthtique et ses gots fodaux.

En un rien de temps, le manoir sortit de terre; des ouvriers spciaux
lui donnrent ce cachet d'antiquaille sans lequel il n'est rien de
srieusement fodal. Pour complter l'illusion, de vrais squelettes
chargs de chanes furent gament jets dans des culs-de-basse-fosse.

Le baron et t le plus heureux des hommes en son simili Moyen Age sans
l'enttement du pre Fabrice. Plus il insistait, plus le pre Fabrice
s'enttait. On peut mme dire, sans crainte d'tre tax d'exagration,
que le pre Fabrice _s'ostinait_.

L'objet du dbat tait un pr voisin, pas trs large, mais trs long,
qui dominait la fodalit du baron et d'o l'on avait une vue plus
superbe encore, un pr qui pouvait valoir dans les six cents francs,
bien pay. Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et
finalement, d'offre en offre, deux mille francs.

--a vaut mieux que a, monsieur le baron, a vaut mieux que a,
goguenardait le vieux finaud en branlant la tte.

Mais cette somme de deux mille francs fut l'extrme limite des
concessions et le baron ne parla plus de l'affaire.

Un jour de cet t, le chtelain-pdicure, grimp sur l'une de ses
tours, explorait l'horizon  l'aide d'une excellente jumelle Flammarion.

Tout prs de la cte, un yacht filait  petite vapeur: sur le pont, des
messieurs et des dames braquaient eux-mmes des jumelles dans la
direction du castel et semblaient en proie  d'homriques gaiets. Ils
se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement.

Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir lgrement froiss.
tait-ce de son manoir que l'on riait ainsi?

Le lendemain,  la mme heure, le mme yacht revint, accompagn cette
fois de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestrent,
comme la veille, une bonne humeur dbordante.

Tous les jours qui suivirent, mme jeu.

Des flottilles entires vinrent, ralentissant l'allure ds que le castel
tait en vue.  bord, les passagers paraissaient goter d'ineffables
plaisirs.

Les pcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient
plus sans se divertir bruyamment.

Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l'opulent Ephrussi
jusqu' mon grabugeux ami Baudry dit _la Rogne_, s'amusa durant de
longues semaines, comme tout un asile de petites folles.

Trs inquiet, trs vex, trs tourment, le baron rsolut d'en avoir le
coeur net et de se rendre compte par lui-mme des causes de cette
hilarit dsobligeante.

Un beau matin, il frta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers
l'endroit o les gens semblaient prendre tant de plaisir.

Au bout d'un quart d'heure de navigation, son manoir lui apparut, plus
fodal que jamais, et pas risible du tout. Qu'avaient-ils donc  se
tordre, tous ces imbciles!

Horreur subite! Le baron n'en crut pas ses yeux! La colre,
l'indignation, et une foule d'autres sentiments froces empourprrent
son visage. Il venait d'apercevoir... tait-ce possible?

Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pr du pre Fabrice
s'talait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel
on aurait trac une inscription jaune, et cette inscription portait ces
mots effroyablement lisibles:

               MONSIEUR LE BARON LAGOURDE EST COCU!

Le miracle tait bien simple: cette vieille fripouille de pre Fabrice
avait sem dans son pr ces petites fleurettes jaunes qu'on appelle
boutons-d'or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur
donnait cette outrageante et prcise signification: le pre Fabrice
avait fait de l'_Anthographie_ sur une vaste chelle.

Le baron Lagourde restait l dans le canot, hbt de stupeur et de
honte devant la terrible phrase qui s'enlevait gament en jaune clair
sur le vert sombre du pr.

--Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est
cocu! rptait-il compltement abruti.

Les rires des hommes qui l'accompagnaient le firent revenir  la
ralit.

--Ramenez-moi  terre! commanda-t-il du ton le plus fodal qu'il put
trouver.

Il alla tout droit chez le maire.

--Monsieur le maire, dit-il, je suis insult de la plus grave faon sur
le territoire de votre commune. C'est votre devoir de me faire
respecter, et j'espre que vous n'y faillirez point.

--Insult, monsieur le baron! Et comment?

--Un misrable, le pre Fabrice, a os crire sur son pr que j'tais
cocu!

--Comment cela?... Sur son pr?

--Parfaitement, avec des fleurs jaunes!

Heureusement que le maire tait depuis longtemps au courant de
l'excellente plaisanterie du pre Fabrice, car il n'aurait rien compris
aux explications du baron.

Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une
bonne grce tonne:

--Moi, monsieur le baron! Moi, j'aurais os crire que monsieur le baron
est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire
capable d'une pareille chose!

--Allons sur les lieux, dit le maire.

Sur ces lieux, on pu voir de l'herbe verte et des fleurs jaunes
arranges d'une certaine faon, mais il tait impossible, malgr la
meilleure volont du monde, de tirer un sens quelconque de cette
disposition. On tait trop prs.

(Ce phnomne est analogue  celui qui fait que certaines mouches se
promnent, des existences entires, sur des _in-quarto_ sans comprendre
un tratre mot aux textes les plus simples).

--Monsieur le baron sait bien, continua le pre Fabrice, que les fleurs
sauvages, a pousse un peu o a veut. S'il fallait tre responsable!...

--Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, tes-vous de cet avis?

--Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous tes
insult, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n'est pas sur le
territoire de ma commune, puisque l'inscription n'y est pas lisible.
Vous tes insult en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine!

Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui
et pu entraner quelques longueurs.

--Allons vieille canaille, dit-il au pre Fabrice, combien votre pr?

--Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque
a a l'air de faire plaisir  monsieur le baron, je le lui laisserai 
dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne
affaire! Un pr _o que_ les fleurs crivent toutes seules!

Le soir mme, l'essai d'anthographie du pre Fabrice prissait sous la
faux impitoyable du jardinier.

Maintenant, si j'ai un bon conseil  donner au baron Lagourde, qu'il
n'essaye pas du mme procd pour faire une blague au pre Fabrice
l'anne prochaine.

Le pre Fabrice a pour l'opinion de ses concitoyens un mpris
insondable.




Le Pauvre Bougre et le bon gnie


Il y avait une fois un pauvre Bougre.... Tout ce qu'il y avait de plus
calamiteux en fait de pauvre Bougre.

Sans relche ni trve, la guigne, une guigne affreusement verdtre,
s'tait acharne sur lui, une de ces guignes comme on n'en compte pas
trois dans le sicle le plus fertile en guignes.

Ce matin-l, il avait runi les sommes parses dans les poches de son
gilet.

Le tout constituait un capital de 1 franc 90 (un franc
quatre-vingt-dix).

C'tait la vie aujourd'hui. Mais demain? Pauvre Bougre!

Alors, ayant pass un peu d'encre sur les blanches coutures de sa
redingote, il sortit, dans la fallacieuse esprance de _trouver de
l'ouvrage_.

Cette redingote, jadis noire, avait t peu  peu transforme par le
Temps, ce grand teinturier, en redingote verte, et le pauvre Bougre, de
la meilleure foi du monde, disait maintenant: _ma redingote verte_.

Son chapeau, qui lui aussi avait t noir, tait devenu rouge (apparente
contradiction des choses de la Nature!).

Cette redingote verte et ce chapeau rouge se faisaient habilement
valoir.

Ainsi rapprochs complmentairement, le vert tait plus vert, le rouge
plus rouge, et, aux yeux de bien des gens, le pauvre Bougre passait pour
un original chromo maniaque.

Toute la journe du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en
escaliers mille fois monts et descendus, en anti-chambres longuement
hantes, en courses qui n'en finiront jamais. En tout cela pour pas le
moindre rsultat.

Pauvre Bougre!

Afin d'conomiser son temps et son argent, il n'avait pas djeun!

(Ne vous apitoyez pas, c'tait son habitude).

Sur les six heures, n'en pouvant plus, le pauvre Bougre s'affala devant
un guridon de mastroquet des boulevards extrieurs.

Un bon caboulot qu'il connaissait bien, o pour quatre sous on a la
meilleure absinthe du quartier.

Pour quatre sous, pouvoir _se coller un peu de paradis dans la peau_,
comme disait feu Scribe,  joie pour les pauvres Bougres!

Le ntre avait  peine tremp ses lvres dans le batifiant liquide,
qu'un tranger vint s'asseoir  la table voisine.

Le nouveau venu, d'une beaut surhumaine, contemplait avec une
bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d'engourdir sa peine 
petites gorges.

--Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre? fit l'tranger d'une voix si
douce qu'elle semblait une musique d'anges.

--Oh non... pas des tas!

--Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta flicit. Je
suis un bon Gnie. Parle.... Que te faut-il pour tre parfaitement
heureux?

--Je ne souhaiterais qu'une chose, bon Gnie, c'est d'tre assur
d'avoir cent sous par jour jusqu' la fin de mon existence.

--Tu n'es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre! Aussi ton souhait
va-t-il tre immdiatement exauc.

tre assur de cent sous par jour! Le pauvre Bougre rayonnait.

Le bon Gnie continua:

--Seulement, comme j'ai autre chose  faire que de t'apporter tes cent
sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence,
je vais te donner tout a... en bloc.

Tout a en bloc!

Apercevez-vous d'ici la tte du pauvre Bougre!

Tout a en bloc!

Non seulement il tait assur de cent sous par jour, mais ds maintenant
il allait toucher tout a... en bloc!

Le bon Gnie avait termin son calcul mental.

--Tiens, voil ton compte, pauvre Bougre!

Et il allongea sur la table 7 francs 50 (sept francs cinquante).

Le pauvre Bougre,  son tour, calcula le laps que reprsentait cette
somme.

Un jour et demi!

N'avoir plus qu'un jour et demi  vivre! Pauvre Bougre!

--Bah! murmura-t-il, j'en ai vu bien d'autres!

Et, prenant gament son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des
danseuses.




Blagues


J'ai pour ami un peintre norvgien qui s'appelle Axelsen et qui est bien
l'tre le plus rigolo que la terre ait jamais port.

(C'est  ce mme Axelsen qu'arriva la douloureuse aventure que je contai
nagure.

Axelsen avait offert  sa fiance une aquarelle peinte  l'eau de mer,
laquelle aquarelle tait, de par sa composition, sujette aux influences
de la lune. Une nuit, par une terrible mare d'quinoxe o il ventait
trs fort, l'aquarelle dborda du cadre et noya la jeune fille dans son
lit).

Bien qu'arriv depuis peu de temps  Paris, Axelsen a su conqurir un
grand nombre de sympathies.

J'ajouterai, pour tre juste, que ces sentiments bienveillants manent
principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands
de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l'avenue Trudaine, et,
pour clore cette humide srie, du gentilhomme-cabaretier de la rue
Victor-Mass.

Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote: _C'est
un garon qui boit_.

Axelsen se saoule, c'est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce
que vous lui avez pay. Alors fichez-lui la paix,  ce garon qui ne
vous dit rien.

Axelsen ne boit qu'un liquide par jour, un seul liquide, mais  des
intervalles effroyablement rapprochs et  des doses qui n'ont rien 
voir avec la doctrine homopathique.

Des jours c'est du rhum, rien que du rhum.

Des jours c'est du bitter, rien que du bitter.

Des jours c'est de l'absinthe, rien que de l'absinthe.

Il est bien rare que ce soit de l'eau de Saint-Galmier. Si rare,
vraiment!

Axelsen, autre originalit, professe le plus formel mpris pour le vrai,
pour le vcu, pour le rel.

--Comme c'est laid, dit-il, tout ce qui arrive! Et comme c'est beau,
tout ce qu'on rve! Les hommes qui disent la vrit, toute la vrit,
rien que la vrit sont de bien fangeux porcs! Ne vous semble-t-il pas?

--Positivement, il nous semble, lui rpondons-nous pour avoir la paix.

--Si l'humanit n'tait pas si _gnolle__[3]_, comme elle serait plus
heureuse! On considrerait le rel comme nul et non avenu et on vivrait
dans une ternelle ambiance de rve et de blague. Seulement... il faudrait
faire semblant d'y croire. Hein?

[Note 3: Le mot _gnolle_ a t rcemment rvl  Axelsen par
le feuilleton de M. Jules Lematre dans _les Dbats_. Sur la foi du
jeune et intelligent critique, Axelsen emploie maintenant le mot
_gnolle_ dans les meilleures socits de la rue Lepic.]

--videmment, parbleu!

Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits  ct de
la vie, inexistants, improbables, chimriques.

Le plus bel loge qu'il puisse faire d'un homme:

--Trs gentil, ton ami, et trs illusoire!

Hier matin, nous nous trouvions installs, quelques autres et moi, au
beau soleil de la terrasse d'un distillateur (dix-huitime
arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen constern.

Il se laissa choir, plutt qu'il ne s'assit, sur une proxime chaise, et
se tut, ce qui lui fut d'autant plus facile qu'il n'avait pas encore
ouvert la bouche.

--Eh bien! Axelsen, le salumes-nous, a ne va donc pas? Tu as l'air
navr.

--Je suis navr comme un Havrais lui-mme!

(Il convient de remarquer qu'Axelsen ne prononce jamais les *h* aspirs,
dtail qui explique tout le sel de la plaisanterie).

--Peut-tre n'as-tu pas bien dormi?

--J'ai dormi comme un loir (Luigi).

--Alors quoi?

--Alors quoi, dites-vous? Je viens d'assister  un spectacle tellement
dchirant! Oh oui, dchirant,  combien! Garon!... un vulnraire!... a me
remettra, le vulnraire!

Le vulnraire fut apport et je vous prie de croire qu'Axelsen ne lui
donna pas le temps de moisir.

--Il n'est pas mchant, ce vulnraire! Garon!... un autre vulnraire!

--Eh bien! Et ce spectacle dchirant?

--Ah! mes amis, ne m'en parlez pas! Je sens de gros sanglots qui me
remontent  la gorge! Garon!... un vulnraire! Rien comme le vulnraire
pour refouler les gros sanglots qui vous montent  la gorge!

--Causeras-tu, homme du Nord?

--Voici: je viens d'assister au dpart de l'omnibus qui va de la place
Pigalle  la Halle aux Vins. C'est navrant! Tous ces pauvres gens
entasss dans cette caisse roulante!... Et ces autres pauvres gens qui,
n'ayant que trois sous, se juchent pniblement sur ce toit, exposs 
toutes les intempries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au
givre en hiver, l't  l'insolation, aux moustiques! Ah! pauvres gens!
Garon!... un vulnraire!

--Oui, c'est bien triste et bien peu digne de notre poque de progrs.

--Et les pauvres parents! Les pauvres parents dsols, tordant leurs
bras de dsespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes! Il y avait
l de pauvres vieux dj un pied dans la tombe, des tout-petits  peine
au seuil de la vie! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux
qui partent? Garon!... un vulnraire!

--Pauvres gens!

--C'est surtout quand l'omnibus s'est branl que cela fut vritablement
angoisseux. Les mouchoirs s'agitrent, et de gros sanglots gonflrent
les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prtre, mes pauvres
amis, pas un prtre pour appeler, sur ceux qui s'en allaient, la
bndiction du Trs-Haut!

--Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un
aumnier  chaque station! Elle est assez riche pour s'imposer ce petit
sacrifice.

--Enfin la voiture partit.... Un moment elle se confondit avec un gros
tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se dtachrent
et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hlas! car 
la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue
des Martyrs. Garon!... un vulnraire!

--Et les parents?

--Les parents? Je ne les revis pas!... J'ai tout lieu de croire qu'ils
profitrent d'un moment d'inattention de ma part pour se noyer dans le
bassin de la place Pigalle! On retrouvera sans doute leurs corps dans
les filets de la fontaine Saint-Georges!... Garon!... un vulnraire!

--Axelsen, fit l'un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute
 mettre en doute le rcit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien
certain que les choses se soient passes exactement comme tu nous les
racontes?

--Horreur! Horreur! Cet homme ose me taxer d'imposture! Je suffoque!...
Garon!... un vulnraire!




Un point d'histoire


Beaucoup de personnes se sont tonnes,  juste titre, de ne pas voir
figurer mon nom dans la liste du nouveau ministre.

Ne faut-il voir dans cette absence qu'un oubli impardonnable, ou bien si
c'est un parti pris formel de m'loigner des affaires?

La premire hypothse doit tre carte. Quant  la seconde, la France
est l pour juger.

Le lundi 5 dcembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf
heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d'enfiler un
pantalon, de mettre mon ruban d'officier d'Acadmie  ma chemise de
flanelle, j'tais  lui.

--M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J'ai ma voiture en bas. Y
tes-vous?

--Un bout de toilette et me voil.

--Inutile, vous tes trs bien comme a.

--Mais vous n'y songez pas, mon cher Bourgeois....

M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D'une main vigoureuse il
m'empoigna, me fit prestement descendre les quatre tages de mon
rez-de-chausse de garon et m'enfourna dans sa berline.

Cinq minutes aprs nous tions  l'lyse.

M. Carnot me reut le plus gracieusement du monde; sans faire attention
 mes pantoufles en peau d'lan,  mon incrmonieux veston, ni  mon
balmoral (sorte de coiffure cossaise), le prsident m'indiqua un sige.

--Quel portefeuille vous conviendrait plus particulirement? me
demanda-t-il.

Un moment, je songeai aux Beaux-arts  cause des petites lves du
Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente
entre.

Je pensai galement aux Finances,  cause de ce que vous pouvez deviner.

Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la
cupidit.

--Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Prsident, le
portefeuille de la Guerre.

--Avez-vous en tte quelques projets de rformes relatifs  cette
question?

--J' t'coute! rpliquai-je peut-tre un peu trivialement.

Avec une bonne grce parfaite, M. Carnot m'invita  m'expliquer.

--Voici. Je commence par supprimer l'artillerie....

--!!!!!

--Oui,  cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans
les tirs  feu, tapage fort gnant pour les personnes dont la demeure
avoisine les polygones!

M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance.
Je continuai:

--Quant  la cavalerie, sa disparition immdiate figure aussi dans mon
plan de rformes.

--!!!!!

--On viterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces
chutes de cheval qui sont le dshonneur des armes permanentes!

--Et l'infanterie?

--L'infanterie? Ce serait folie et crime que de la conserver! Avez-vous
servi, Monsieur le Prsident, comme fantassin de deuxime classe?

Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs.

--Jamais! articula-t-il  la fin d'une voix nette.

--Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres
troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les
marches forces. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le
Prsident, vous ne pouvez pas vous en douter!

--Et le gnie?

--Je n'ai pas de prvention particulire contre cette arme spciale,
mais... laissez-moi vous dire. J'avais, il y a quelques annes, une petite
bonne amie, gentille comme un coeur, qui se nommait Eugnie, mais que
moi, dans l'intimit, j'appelais _Gnie_. Un jour, cette jeune femme me
lcha pour aller retrouver un nomm Caran d'Ache qui, depuis... mais
alors...! je conus de cet abandon une poignante dtresse, et encore 
l'heure qu'il est, le seul profr de ces deux syllabes _G-nie_ me
rouvre au coeur la cicatrice d'amour....

Je m'arrtai; M. Carnot essuyait une larme furtive.

--Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui tes un homme
srieux, Monsieur le Prsident, je m'tonne que vous ayez conserv
jusqu' maintenant, dans l'arme franaise, la prsence de ces individus
dont la seule mission consiste  monter des bateaux!

 ce moment, le premier magistrat de notre Rpublique se leva, semblant
indiquer que l'entretien avait assez dur.

Pendant tout ce temps, on n'avait rien bu; j'offris  MM. Carnot et
Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin
de la place Beauvau.

Ces messieurs n'acceptrent pas.

Je ne crus pas devoir insister; je me retirai en saluant poliment.




Inanit de la logique


La logique mne  tout  condition d'en sortir, dit un sage.

Ce sage avait raison et le Pasteur qui dcouvrira, pour le tuer, le
bacille du corollaire ou le microbe de la rciproque, rendra un sacr
service  l'humanit.

Sans aller plus loin, moi, j'ai un ami qui serait le plus heureux garon
de la cration sans la rage qu'il a de tirer des conclusions des faits
et d'arranger sa vie _logiquement_, comme il dit.

Aussi son existence n'est-elle qu'une fort de gaffes.

Un petit fait, entre autres, me vient  la remembrance.

 ce moment-l, il tait tudiant et pas trs riche. Sa pension
mensuelle avait pour destination de payer des breuvages  toutes les
petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi son
tailleur ne recevait-il,  des laps sculaires, que de drisoires
acomptes.

Un beau jour, impatient, ce commerant monta chez le jeune homme et
_panpanpana_  sa porte.

Devinant de quoi il s'agissait, le jeune homme ne souffla mot, et mme,
selon le procd autrichien, enfouit sa tte emmy les linceux.

Pan, pan, pan! insista le tailleur.

Pareil mutisme.

 la fin, l'homme s'impatienta:

--Mais rpondez donc, nom d'un chien! profra-t-il. Je vois bien que
vous tes chez vous, puisque vos bottines sont  la porte!

Cette leon ne fut pas perdue, et dsormais, au petit matin, mon ami
rentrait ses chaussures.

 quelques jours de l, revint le tailleur. Ses _panpanpan_ demeurrent
sans cho. Et comme il insista bruyamment, ce fut au tour de mon ami de
se fcher. Il cria, de son lit:

--Est-ce que vous aurez bientt fini de faire de la rousptance dans le
corridor, espce d'imbcile?... Vous voyez bien que je ne suis pas chez
moi, puisque mes souliers ne sont pas  la porte!

Grossire supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur.




Bizarrode


Je ne suis pas ce qu'on appelle un ennemi de l'originalit. Certes,
j'estime qu'il convient d'enfiler ses propres bottes de prfrence 
celles des autres. Mais de l, grand Dieu!  chausser les escarpins de
la Chimre, les godillots du Jamais Vcu et les brodequins de
l'Inarrivable, trouvez-vous pas une nuance?

Certaines gens s'appliquent  toutes les dconcertantes. Pour d'autres
aussi--soyons justes--la maboulite chronique parat tre la seule norme,
dans le Verbe aussi bien que dans le Geste.

Ce matin, je suis all prendre un bain.  l'entre, causaient deux
messieurs, un qui s'en allait, un qui venait, et la conversation
s'arrta sur ce mot que dit celui qui venait:

--Eh bien, je vous assure, mon cher usufruitier, que je n'ai pas tant de
frais qu'on dit parce qu'il y a _un ami de ma tante Morin qui me sert
d'ancien prfet_.

Je ne songeai mme pas  deviner le sens de ce propos,
mais--l'avouerai-je?--j'en contractai quelque inquitude.

Justement l'homme qui avait profr cette drle de phrase occupait la
cabine (dit-on cabine quand il s'agit de bains chauds?) voisine de la
mienne.

Les cloisons de mon tablissement de bains sont minces ainsi que la
baudruche. Aussi peroit-on le plus mince clapotis d' ct.

Mon voisin, le neveu de Mme Morin, faisait une vie d'enfer dans sa
baignoire. Un groupe important d'otaries et-on dit.

Et puis,  un moment, voil qu'il s'interrompit pour sonner le garon.

--Monsieur a sonn? fit bientt ce dernier.

--Oui... _Donnez-moi donc la monnaie de vingt sous_.

 l'heure qu'il est, je me demande encore quel besoin immdiat peut
pousser un homme nu qui trempe dans l'eau tide  demander, toute
affaire cessante, de la monnaie de vingt sous!




Le bahut Henri II


Nous en tions arrivs  ce moment du dner o se produit ordinairement
l'explosion des sentiments gnreux.

D'un commun accord, nous fltrmes l'esclavage, la question avait t
mise sur le tapis par un gros garon que l'on prtendait tre un fils
naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l'extrme rubiconderie de
son teint semblait driver immdiatement de quelque pourpre
cardinalice).

Ce dner tait un dner joyeux, compos de quelques Portugais, lesquels,
ainsi que l'affirme un proverbe arabe, n'engendrent jamais la
mlancolie.

Il y avait l le major Saligo, et Timeo Danaos, et Doa Ferents (la
seule dame de la socit), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et
quelques autres que j'oublie.

En fait de Franais: l'carlate btard, le lieutenant de vaisseau
Becque-Danlot, et moi.

J'ai dit plus haut que nous fltrissions l'esclavage d'un commun accord;
cela n'est pas tout  fait exact. Becque-Danlot ne fltrissait rien du
tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, tranger  toute
indignation.

Ce fut la belle Doa Ferents qui s'en aperut la premire.

--Eh bien! capitaine, fit-elle de sa jolie voix andalouse, a ne vous
rvolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchs
d'Afrique?

--Je vous demande mille pardons, seora, rpondit l'homme de mer, je me
sens indign au plus creux de mon tre, mais ma conduite passe
m'interdit de me joindre  vous pour conspuer publiquement ces
dtestables pratiques.

Aprs un silence, il ajouta:

--Moi qui vous parle, j'ai vendu un homme!

Ce souvenir ne semblait pas torturer  l'excs notre ami Becque-Danlot,
car il clata d'un rire auquel le remords n'enlevait rien de sa joyeuse
sonorit.

--Vous, capitaine! Vous, l'honneur de la marine franaise! Vous avez
vendu un homme?

--J'ai vendu un homme! insista Becque-Danlot, toujours gai.

--En Afrique?

--Non, pas en Afrique, en France.

--En France!

--Parfaitement! Et mme mieux:  Paris!

-- Paris!

--Parfaitement! Et mme mieux:  l'Htel des Ventes, rue Drouot.

Du coup, nous jugemes que l'intrpide marin se gaussait de nous.

Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l'cho de tous:

--Vous vous payez notre poire, capitaine!

Sans s'arrter  cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit:

--Oui, seora, oui, messieurs, j'ai bazard un bonhomme  l'Htel des
Ventes. a n'est mme pas une brillante opration que j'ai faite l.
J'ai perdu 350 francs... mais j'ai bien rigol!

Un point d'interrogation se peignit sur chacune de nos faces.

--Contez-nous cela, ordonna Ferents.

Un marin franais n'a jamais rien refus  une grande dame andalouse: le
fait est bien connu.

Je passe sous silence le cigare classique qu'alluma le conteur, les
spirales traditionnellement bleutres qu'il contempla un instant, et
j'arrive au rcit de Becque-Danlot:

Il y a de cela trois ans. J'arrivais du Sngal avec un cong de six
mois de convalescence et bien dispos  en profiter largement.

Un petit hritage que je venais d'accomplir me permettait de bien faire
les choses. Je louai, rue Brmontier, un rez-de-chausse que je meublai
fort gentiment, ma foi, et me voil parti pour la vie joyeuse.

Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d'une jeune femme qui
me plut normment. Pas tonnamment jolie, mais d'une distinction et
d'un charme! Trs rserve, avec cela, et ne ressemblant nullement 
toutes ces marchandes d'amour qui peuplaient l'endroit.

Elle me raconta une histoire  dormir debout, dans laquelle je coupai,
d'ailleurs, comme un rasoir.

Fille d'un gnral, leve  Saint-Denis, pre remari, belle-mre
acaritre, scnes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs,
envies de suicide.

Le tout accompagn de larmes furtives qu'elle essuyait frquemment avec
un mouchoir sentant trs bon.

Ce qui suivit, vous le devinez tous, n'est-ce pas? J'emmenai la jeune
personne chez moi, l'installai, la lotis d'un amour de petite femme de
chambre.

Bref, je fus bon avec elle, comme s'il en pleuvait, et discret, et bien
lev. Tout  fait charmant, vous dis-je.

Je la laissais seule presque toute la journe, ne venant la qurir que
le soir, vers six heures, pour dner, aller au thtre, au concert.

Elle semblait s'tre prise pour moi d'une ardente passion et me rptait
souvent:

--Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai!

Diable!

Je commenais  devenir srieusement inquiet de la tournure que
prenaient les choses, quand, un matin, l'amour de petite femme de
chambre me remit un billet qu'elle me pria de lire plus tard dans la
journe.

_Monsieur_, disait le billet, _n'a pas ide de ce que Madame se fiche de
Monsieur! Monsieur n'a pas plus tt les talons tourns que Madame reoit
une espce de gigolo qui marque bigrement mal. Au cas o Monsieur
rentrerait brusquement, ce qui est dj arriv une fois, l'affaire est
arrange: le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre
 bois pendant l'hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la
clef dans sa poche, et ni vu ni connu! Comme le couvercle ne joint pas
trs bien, et que le bahut est trs grand, le gigolo n'est pas trop mal
pendant que Monsieur est l. Pour tre sr de piger le gigolo, venir de
prfrence vers deux heures de l'aprs-midi_.

MARIE.

D'abord, je me refusai  croire  tant d'infamie, mais tout de mme
j'tais l vers deux heures.

Une mimique expressive de l'amour de petite femme de chambre m'apprit
que j'arrivais bien.

Ellen (vous ai-je dit que la personne s'appelait Ellen?), Ellen me reut
avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses
physionomies:

--Quelle bonne fortune de vous voir  cette heure!

La clef du bahut n'tait pas sur la serrure, une grosse clef en fer
forg de l'poque, assez malaise  dissimuler.

Quelques privauts manuelles m'apprirent  n'en pas douter que la clef
se trouvait dans une des poches de la belle.

Donc, plus de doutes!

Comment l'ide me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je
n'en sais encore rien. Une lueur de gnie, sans doute!

J'envoyai Ellen m'acheter une cravate chez un chemisier de l'avenue de
Villiers, prtendant qu'elle seule saurait la choisir  mon got.

Pendant son absence, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire,
j'arrtais une voiture; aid d'un commissionnaire, je chargeais le bahut
Henri II, et en route pour la salle des ventes!

Le meuble, grce  quelques pices de cent sous judicieusement
distribues, prit place dans un mobilier qu'on allait mettre en vente.

On fit bien quelques difficults pour la clef absente, mais l'tat du
dehors rpondait pour la conservation intrieure.

Au bout d'une demi-heure, un Auvergnat en faisait l'acquisition pour la
somme de deux cent cinquante francs. (Il m'en avait cot six cents).

Mon bahut fut charg avec son contenu sur une norme voiture de
dmnagement. On entassa par-dessus les objets les plus htroclites,
literie, bronzes d'art, bouteilles de vin, cages  oiseaux, voitures
d'enfant, lustres en cristal, etc.

Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d'enfer, mais les
parois paisses du bahut touffaient ses clameurs.

Dans quelle direction fut-il dirig? Lui rendit-on promptement sa
libert? Ou bien, s'il y est encore? Je ne songeai jamais  m'occuper de
ces dtails; mais je vous le rpte, seora et messieurs, si j'ai ri
dans ma vie, c'est bien ce jour-l.

Quant  Ellen, je ne la revis pas.

L'amour de petite femme de chambre m'apprit qu'elle avait quitt mon
appartement aprs avoir fait un petit paquet de ses objets prcieux, et
sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait.

Depuis ce temps-l, j'ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements.




Le truc de la famille


Je n'ai jamais song  prtendre que le clibat ne comportt point mille
avantages particuliers dont la nomenclature m'entranerait trop loin.

Mais  ct de ces profits, que de petites misres inluctables, que
d'infriorits morales, que de consternants dboires!

Vous avez beau dire, il est cent prouesses dfendues  un garon,
lesquelles ne sont que jeux d'enfant pour une famille.

J'ai assist ces jours-ci  toute une petite comdie qui m'a
littralement ravi et qui--l'avouerai-je?--m'a fort incit  convoler et
 procrer.

Arriv un peu en retard, je trouvai le train  peu prs bond. Comme mon
trajet tait un peu long, mon nez devint plus long encore,  l'ide de
plus un bon coin de reste.

Mon attention fut vite attire par deux jeunes enfants, un garon et une
fille, menant grand tapage de trompettes  la portire d'un wagon.

Derrire eux, debout, une femme dpoitraille plus que de raison
allaitait un nouveau-n qui piaillait comme un jeune dmon.

Un monsieur--le pre, videmment, et le mari--se tenait dans le fond,
fumant sa pipe  rendre la locomotive jalouse.

Mon parti fut vite pris, tant m'avait charm ce joli tableau de famille.
Je pntrai.

Dire que je fus reu par un sourire unanime serait une vidente
exagration. Au contraire, mon arrive dtermina sur toutes ces faces un
hideux rictus de mcontentement.

Un coup de sifflet et nous voil partis.

Alors, changement  vue.

La pre remet sa pipe dans son tui.

La maman remmaillote le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux
bagages et remet un peu d'ordre dans l'conomie de son corsage.

Les deux ans abandonnent leur trompette et se collent dans un coin,
bien sages.

Tout ce monde s'endort, sauf moi, merveill de ce rapide apaisement.

L'apaisement dura jusqu' l'approche de la prochaine station.

 ce moment, nouveau changement  vue et reprise des hostilits.

La pipe, la maman dpoitraille, le tout-petit qui gueule, les gosses
qui soufflent dans leurs trompettes.

Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.

Il en fut ainsi  chaque station jusqu' Bruxelles, o je me rendais, en
compagnie fortuite de ces gens.

Je vous prie de croire que pas un voyageur n'eut l'ide d'envahir notre
compartiment.

Et je pensai que--peut-tre bien--le monsieur  la pipe s'tait mari et
avait cr des enfants dans l'unique but d'loigner de son wagon, quand
il voyagerait, les intrus.




Un clich d'arrire-saison


Un _typo_ de mon journal vient de m'annoncer que le clich _On rentre....
On est rentr_ n'est pas si cul qu'on aurait pu croire et qu'il peut
servir encore une fois ou deux.

Dieu sait pourtant si on en a abus de ce Paris qui rentre, qui n'arrte
pas de rentrer!

a commence aux premiers jours de septembre et a ne finit jamais.

Quand j'tais un tout petit garon (oh! le joli petit garon que je
faisais, gentil, aimable, et combien rosse au fond!) et que je lisais
les mondanits dans les grands organes, je me figurais le *Paris qui
rentre* d'une drle de faon!

Des malles  loger des familles entires, des botes  chapeaux beaucoup
plus incomptables que les galets du littoral, des chefs de gare perdant
la tte, et surtout--oh! surtout--de belles jeunes femmes un peu lasses
du trajet, mais si charmantes, une fois reposes, demain.

Rien de vrai, dans tout cela.

Le train qui arrive aujourd'hui  6 h 20 ressemble tonnamment au train
qui est arriv, voil trois mois,  7 h 15, et on le prendrait
volontiers pour le train qui arrivera dans six mois  midi moins le
quart.

Quant aux gens qui se trouvaient  Trouville cet t, ou dans leurs
terres cet automne, ils taient remplacs  Paris par d'autres gens qui
se trouveront  Nice cet hiver, ou au tonnerre de Dieu ce printemps
prochain.

C'est surtout  Paris qu'il n'y a personne d'indispensable.

Paris rentre!... Paris s'en va!

Et puis quoi? Si j'tais un garon mal lev, je sais bien ce que je
dirais.

Moi aussi, je suis rentr ces jours-ci, et j'ai trouv sur mon bureau
des lettres, sans exagrer, haut comme a.

S'il fallait que je rpondisse personnellement, il me faudrait mobiliser
toute la rserve et toute la territoriale des secrtaires de France.

Alors, qu'ai-je fait? Je rpondrai, rsolus-je,  un seul, tir au sort.

L'heureux gagnant se trouve tre un jeune peintre qui me demande comment
s'y prendre, quand il veut travailler, pour loigner de son atelier les
fcheux, les raseurs, les tapeurs, les fournisseurs et autres amateurs.

Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Que cet artiste agisse  mon instar, et
il s'en trouvera bien.

Depuis trois ans j'ai fait tablir,  l'entre de mon vestibule, un
tourniquet par lequel on doit passer pour pntrer chez moi.

Un invalide  ma solde exige le versement pralable de la somme d'un
franc.

Vous n'avez pas ide, depuis cette inauguration, comme a diminu la
cohue visiteuse!

Les raseurs y regardent  deux fois. Payer vingt sous pour embter le
monde n'est pas souvent leur apanage.

Les tapeurs sont, en large proportion, limins. Il n'entre plus que les
tapeurs de haut vol (dans les 25.000). Ceux-l, je les laisse parler.

Quant aux cranciers, ils n'hsitent pas. Qu'est-ce que c'est que vingt
sous pour un crancier?

Moi, je les laisse faire.

Ainsi, ce matin mme, j'ai rgl  mon bottier une petite note de
quatre-vingts francs. Il tait venu vingt-cinq fois. a fait du trente
et quelque pour cent.

Et puis, j'ai envie d'organiser des jours chics  cent sous: le
vendredi, par exemple.




Un fait-divers


Jeudi dernier, les poux H... se rendaient au Thtre Montmartre pour
assister  la reprsentation du _Vieux Caporal_. Ils avaient laiss leur
domicile sous la garde d'un petit chien fort intelligent qui rpond au
nom de Castor.

Si l'Homme est vritablement le roi de la Cration, le Chien peut, sans
tre tax d'exagration, en passer pour le baron tout au moins.

Castor, en particulier, est un animal extrmement remarquable, dont les
poux H... ont dit  maintes reprises:

--Castor?... Nous ne le donnerions pas pour dix mille francs!... quand ce
serait le pape qui nous le demanderait!

Bien en a prix aux poux H... de cet attachement.

Ces braves gens n'en taient pas plus tt au deuxime acte du _Vieux
Caporal_, que des cambrioleurs s'introduisaient dans leur domicile.

Castor, occup en ce moment  jouer au bouchon dans la cuisine, entendit
le bruit, ne reconnut pas celui de ses matres (le pas, bien entendu),
et se tapit dans un coin, l'oreille tendue.

Une minute plus tard, sa religion tait claire: nul doute, c'tait
bien  des cambrioleurs qu'il avait affaire.

 l'astuce du renard, Castor ajoute la prudence du serpent jointe  la
fidlit de l'hirondelle. Seule la vaillance du lion fait dfaut  ce
pauvre animal.

Que faire en cette occurrence? Une angoisse folle treignait la gorge de
Castor.

Aboyer? Quelle imprudence! Les malandrins se jetteraient sur lui et
l'trangleraient, tel un poulet.

Se taire? S'enfuir? Et le devoir professionnel!

Une lueur, probablement gniale, inonda brusquement le cerveau de
Castor.

Sortant  pas de loup (ce qui lui est facile ataviquement, le chien
descendant du loup), Castor se prcipita vers une maison en
construction, sise non loin du domicile des poux H.... Saisissant dans sa
gueule une des lanternes (clairage Levent, ainsi nomm parce que la
moindre brise suffit  son extinction), Castor revint en toute hte vers
le logement de ses matres.

La ruse eut tout le succs qu'elle mritait. Les cambrioleurs,
apercevant de la lumire dans la pice voisine, se crurent surpris et se
sauvrent par les toits (les cambrioleurs se sauvent toujours par les
toits ds qu'ils sont surpris).

Il serait impossible de rendre la joie de Castor  la vue de la russite
de sa supercherie.

Quand ses matres rentrrent, ils le trouvrent se frottant encore les
pattes de satisfaction.

Et il y a des gens qui disent que les btes n'ont pas d'me! Imbciles,
va!




Arfled


Voil seulement cinq ou six ans, j'tais loin de la position brillante 
laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d'ailleurs par mon mrite--quoi
qu'en disent les imbciles--que par les femmes.  cette poque, bien
humble tait ma tenue, insuffisantes mes ressources, indlicats parfois
mes _modi vivendi_, chimrique mon mobilier, illusoire mon crdit.

J'habitais alors un htel meubl, l'htel des Trois-Hmisphres, sis
dans le haut de la rue des Victimes.

La clientle de cet tablissement se recrutait principalement dans le
monde des cirques et des music-halls de l'univers entier.

J'y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des tnors de Toulouse,
des clowns de Dublin et mme une charmeuse de serpents de Chatou.

J'adorais la patronne; c'tait d'ailleurs une exquise patronne, blonde,
un peu trop forte, plus trs jeune, mais encore trs frache, avec des
yeux qui ne demandaient qu' rigoler.

J'aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l'abhorrais.

J'tais en cela de l'avis d'Arfled.

Arfled? qui a, Arfled? Comment, vous ne connaissez pas Arfled?

Anglais, trs joli garon, souple et fort, distinction exquise,
possession incomplte de la langue franaise, mais qu'importe quand on a
la mimique pour soi?

Situation sociale: clown au cirque Fernando.

--Arfled, lui dis-je un jour, quel drle de nom vous avez!

Et il me raconta que, dans l'origine, il s'appelait Alfred, mais qu'un
jour, ayant dcoup dans une toffe les lettres qui composent ce nom
pour les appliquer sur un costume, la femme charge de cet ouvrage se
trompa dans la disposition et les cousit ainsi: _Arfled_.

Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda.

Oh! non, Arfled n'aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hmisphres.

Pourquoi? Je ne saurais l'assurer, mais je m'en doute.

L'affection qu'il aurait pu porter au mnage Pionce s'tait concentre,
je suppose, tout entire et trop exclusive sur Mme Pionce.

Arfled tait un garon de got, voil tout.

Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie Mme Pionce, un
divertissement sans bornes.

Le matin, il descendait _mettre_ sa clef au bureau de l'htel.

Mme Pionce s'y trouvait-elle seule, alors c'tait sur toute la face
d'Arfled un enchantement extatique. Ses yeux refltaient l'azur du
septime ciel. Sa bouche s'arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait
une personne qui ressentirait une transportante saveur.

Et des compliments:

--Bonnj, mdme Pionnce, comment pt-v? Hav-v pass le bonne
nouite? Jam, mdme Pionnce, jam, v tiez plous jalie qu'aujd'houi!
Bonnj, mdme, bonne apptite!

Si,  l'heure de la descente, M. Pionce se trouvait l, Arfled prenait
une tte de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus,
enfonait son chapeau sur les yeux et poussait des grognements de
mauvais bull.

Le soir,  la rentre, rptition exacte des scnes ci-dessus, selon que
M. Pionce se trouvait l ou pas.

Si bien qu'au seul aspect d'Arfled, Mme Pionce se sentait toute pme de
rire.

Un matin, Arfled trouva Mme Pionce en conversation avec un locataire.

--Et M. Pionce, disait l'homme, comment va-t-il?

--Pas mieux, je vais envoyer chercher le mdecin.

La physionomie d'Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel
dsespoir, il s'informa:

--M. Pionce, il t mlde?

--Mais oui, monsieur Arfled, il a touss toute la nuit....

--Toutte l nouitte? Aoh! aoh! Pauv'homme!

Et le soir, Arfled s'enquit avec une sollicitude touchante du rhume de
M. Pionce.

--Je vous remercie, il va un peu mieux.

Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel:

--Aoh! Mci, mon Diou, mci!

Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation,
vsicatoires.

Arfled faillit se trouver mal.

Le soir, un peu d'amlioration.

Arfled tomba  genoux dans le bureau et entama un cantique d'action de
grces:

_Thanks, my Lord! Thanks!_

Malgr son inquitude et sa peine, la pauvre Mme Pionce, mise en joie
par cette comdie, se tordait.

Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire.

Un soir, Arfled rentrait.

Mme Pionce se trouvait dans le bureau de l'htel, entoure de quelques
personnes pleines de sollicitude.

Ses traits tirs, ses yeux rouges indiquaient que cela n'allait pas
mieux et que tout tait peut-tre fini.

Mais  la vue d'Arfled,  l'ide de la tte qu'il ferait en apprenant la
fatale nouvelle, Mme Pionce oublia tout.

Elle se renversa dans son fauteuil, secoue par une crise de rire.

Et ce ne fut qu'aprs cinq minutes convulsives qu'elle put lui dire,
d'une voix encore coupe par des clats d'hilarit.

--Il... est... mort!




Black Christmas




I Prologue

Je veux bien encore, malgr mon extrme lassitude, malgr mon
coeurement de tout ce qui se passe en ce moment, malgr mille
dceptions de toutes sortes, je veux bien vous dire un conte de Nol.

Oui, mais pas un conte de Nol comme tous les autres.

Dans les coutumiers contes de Nol, il tombe de la neige, comme si le
bon Dieu plumait ses angelots.

S'il ne neige pas, dans les contes de Nol, au moins le sol est durci
par le froid et le talon des passants rsonne joyeusement sur les pavs.

Dans mon conte de Nol de cette anne, si a ne vous fait rien, nous
jouirons d'une chaleur de tous les diables, phnomne peu tonnant quand
vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane.




II Le rve d'un ngre


Mathias, un superbe ngre d'origine cafre, d'une vingtaine d'annes
(peut-tre un peu plus, mais pas beaucoup), s'tend sur des nattes, dans
un coin de sa case, et rve mlancholieusement.

C'est demain Nol, et toutes les lgendes relatives  ce divin jour lui
chantent dans la tte et dans le coeur.

Mathias est un superbe ngre, mais c'est un ngre solitaire dont l'me a
du vague.

Puis une torpeur s'empare de ses sens, et voil qu'il rve.

Ses souliers, qu'il a mis dans la chemine (en rve, bien entendu, car
sa case ne comporte qu'un petit pole conomique de fabrication
amricaine), prennent des proportions dmesures.

Ses souliers se modifient galement quant  leur forme, et tendent 
revtir l'aspect d'une gondole.

Puis la gondole se met  voguer sur je ne sais quel lac d'amour, et
c'est lui qui la mne, lui, Mathias.

 l'arrire, une fine brume enveloppe comme un voile... une femme
peut-tre?

Oui, une femme!

Un petit zphyr de rien du tout dissipe la brume qu'absorbe l'eau du
lac, et Mathias pousse un cri.

Cette femme est la femme qu'il aime.




III La belle quarteronne


Imaginez un bloc de porphyre qui serait caf au lait clair, avec parfois
des roseurs.

Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille de
seize ans.

Mettez-lui d'incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des
sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les
sourcils ont d'un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le
retroussement d'un petit nez tout  fait rigolo.

Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur.




IV Ce qu'tait Mathias


Mathias n'tait pas le premier ngre venu.

N dans la plantation d'anciens esclaves devenus fidles serviteurs, son
intelligence et le dsir d'apprendre se manifestrent ds le jeune ge.

Fort ingnieux, il faisait tout ce qu'il voulait de ses doigts et des
autres parties de son corps.

Chimiste de premire force, il dcouvrit la synthse de la nicotine en
faisant chauffer, en vase clos, parties gales de chaux vive, de bouse
de vache, avec deux ou trois ronds de betterave.

Peu aprs cette dcouverte, il recevait les palmes acadmiques en
rcompense de son beau travail sur l'_Utilisation des feuilles de choux
dans les cigares de la rgie franaise__[4]_.

[Note 4: Le cigare ne se rcolte pas sur les arbres, ainsi que
beaucoup de personnes se l'imaginent  tort. C'est, au contraire,
un produit manufactur dont la fabrication exige beaucoup d'astuce
et de tact.]

Par un contact habile et raisonn entre la feuille de chou et la feuille
de tabac, il arriva promptement  ce remarquable rsultat que la feuille
de chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernire aurait
pu facilement tre employe comme vieille feuille du noyer.

Si bien qu'on pouvait dire  la Feuille de chou, comme en la fable
dlicieuse du pote Sdi: Pardon, mademoiselle, n'tes-vous point la
Feuille de tabac? Ce  quoi la Feuille de chou aurait rpondu: Non,
madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup
frquent chez elle, j'ai gard de son parfum.




V Le rveillon


Chaque anne,  la Nol (c'tait une vieille coutume de la plantation),
el seor S. Cargo, le propritaire, un multre fort bel homme,
runissait  sa table tout le personnel de l'hacienda.

On soupait joyeusement  la sant du petit Jsus. On mangeait, on
buvait, on trinquait, on disait des btises. Les personnes intemprantes
avaient le droit, en cette nuit, de s'en fourrer jusque-l, et mme un
peu plus haut.

La belle Maria-Anna prsidait, et Mathias ne la perdait pas de vue.

Pauvre Mathias! Son rve de la journe lui avait mis des fourmis un peu
partout et c'taient deux braises allumes qui lui servaient d'yeux.

Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du ngre,
chaque fois ses joues divines porphyre caf au lait clair rosissaient
davantage.

Au matin, Mathias, fortement encourag par l'abus des liqueurs
fermentes, alla trouver le seor S. Cargo et lui dit:

--Matre, vous savez l'homme que je suis.

--Je le sais, mon brave ami, et je n'ai qu'un mot  te dire, le mot de
Mac-Mahon  un jeune homme de ta race: continue.

--Je continuerai, Matre, si vous me donnez Maria-Anna en mariage.

--Y songes-tu? Toi, un ngre!

Et ce mot fut prononc sur un tel ton que Mathias ne crut pas devoir
insister.




VI Les larmes d'un ngre


Sitt rentr dans sa case, Mathias s'affaissa sur sa couchette et, pour
la premire fois de sa vie, cet homme d'bne pleura.

Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de dsespoir.
Puis une lassitude physique s'empara de lui, il dsira se coucher.

Un regard jet sur son miroir lui arracha un cri.

Ses larmes sur ses joues lui avaient laiss comme une large trane
blanche.

Que s'tait-il donc pass?

Oh! rien que de bien simple et de bien explicable.

Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l'excs
_sodo-magnsien_ du dsespoir, dtruisaient le pigment noir de la peau,
et du rose apparaissait[5].

[Note 5: Des personnes ignorantes pourront s'tonner de ce que des larmes
assez caustiques pour dtruire le noir, puissent respecter le rose.
Parce que, tas de brutes, la coloration rose de la peau n'est pas due 
un pigment, mais bien au sang qu'on aperoit par transparence.]

Trait de lumire!




VII Mathias continue de pleurer


Mathias cacha soigneusement sa dcouverte  tous les quiconque de son
entourage, mais chaque fois qu'il avait une minute, il courait
s'enfermer chez lui, rpandait par torrents de larmes de rage et s'en
barbouillait, avec une petite brosse, toutes les parties du corps.

Puis, pour carter les soupons, il se recouvrait de cirage bien noir,
et le monde n'y voyait que du bleu.




VIII Apothose


Au bout de quelques mois, Mathias tait devenu aussi blanc que M. Edmond
Blanc lui-mme!

Un an s'est coul.

C'est encore Nol et le rveillon. Tout le personnel se trouve rang
autour de la table prside par S. Cargo et sa dlicieuse fille
Maria-Anna.

On n'attend plus que Mathias.

Tout  coup, un lgant gentleman, col droit irrprochable, escarpins
vernis, ruban violet  la boutonnire, entre dans la salle.

Personne dans l'assistance ne le reconnat, sauf Maria-Anna qui ne s'y
trompe pas une minute, _ ce regard-l_!

--Mathias, s'crie-t-elle. Mathias! Je l'aime!

Et elle s'croule sous l'motion.

El seor S. Cargo n'avait plus aucune objection  lever contre le
mariage des deux jeunes gens.

L'hymen eut bientt lieu.

Et ils eurent tant d'enfants, tant d'enfants, qu'on renona bientt 
les compter!




Suggestion


 ce moment le captain Cap crut devoir prendre un air mystrieux. Et
comme, en nos yeux, s'allumait la luisance de l'anxit:

--Ne m'en blmez pas, dit le captain, je ne dirai rien de plus. Mon
*ORDRE* me le dfend!

Le captain Cap appartient  un Ordre bien extraordinaire et d'une
commodit  nulle autre seconde.

 toute proposition qui lui rpugne le moins du monde, le captain Cap
objecte froidement:

--Je regrette beaucoup, mon cher ami, mais mon _ORDRE_ me le dfend!

Et il ajoute avec un sourire de lui seul acquis:

--Ne m'en blmez pas.

Cependant et tout de mme, Cap grillait de parler.

On affecta de s'occuper d'autre chose et, bientt, le captain dit:

--Un sujet patant!

 seule fin de connatre la suite de l'histoire, nul de nous ne
sourcilla.

--Imaginez-vous... s'obstina Cap.

Ennuys semblmes-nous de cette insistance.

Alors Cap lcha ses cluses.

Il s'agissait d'une petite bonne femme patante. On l'endormait comme
a, l, v'lan! Et a y tait! Un sujet patant, je vous dis!

Une fois endormie, elle n'tait plus qu'un outil de cire molle entre les
doigts de votre volition.

Si on voulait, on irait ce soir.

On y alla.

Cap prit dans ses rudes mains d'homme de mer les maigres menottes de la
petite bergre montmartroise.

Un, deux, trois.... Elle dort.

Alors Cap sortit de sa poche une pomme de terre crue et une goyave.

Ayant pel l'une et l'autre, et prsentant au sujet un morceau de pomme
de terre crue, il dit d'une voix forte o trpidait la suggestion:

--Mangez cela, c'est de la goyave!

L'enfant n'eut pas plus tt mastiqu une parcelle du tubercule qu'elle
en manifesta un grand dgot. Et mme elle le cracha, grimaceuse en
diable.

Un sourire sur les lvres, Cap changea d'exprience.

Ce fut la goyave qu'il prsenta  la jeune personne, en lui disant d'une
voix non moins forte:

--Mangez cela, c'est de la pomme de terre crue.

L'enfant n'eut pas plus tt mastiqu une parcelle de ce fruit qu'elle en
redemanda.

Y passa la totale goyave.

Et sortant de la maison, le captain Cap nous disait, sur le ton d'un vif
intrt scientifique:

--Est-ce curieux, hein, le cas de dpravation de cette petite, qui adore
la pomme de terre crue et ne peut sentir la goyave!




tourderie


Je l'avais connue au restaurant.

Depuis quelque temps elle y venait rgulirement tous les soirs  six
heures. Mon dsespoir, c'est qu'elle n'apportait  ma personne aucune
attention.

J'avais beau m'installer  une table voisine, me donner des airs
aimables, lui rendre de ces menus services qu'on se rend entre clients;
rien n'y faisait.

Pourtant, un jour qu'elle s'impatientait  frapper sur la table sans
obtenir l'arrive du garon, je pris ma voix la plus indigne et je
tonnai:

--Vous tes donc sourd, garon? Voil deux heures que madame vous
appelle!

Elle se tourna vers moi et me remercia d'un sourire.

Alors immdiatement je l'aimai.

De son ct la glace tait rompue.

 partir de ce moment, elle ne manqua pas de me dire bonsoir tous les
jours en entrant, un joli petit _bonsoir_ gracieux et pimpant comme
elle.

Et puis nous devnmes bons camarades.

Elle s'appelait Lucienne.

Sans tre une _honnte femme_, ce n'tait pas non plus une cocotte. Elle
appartenait  cette catgorie de petites dames que les bourgeois
stigmatisent du nom de _femmes entretenues_.

Son _monsieur_, un gros homme d'une dignit extraordinaire, ne venait
que rarement chez elle. Inspecteur dans une Compagnie d'assurances
contre les champignons vnneux, il voyageait souvent en province et
laissait  Lucienne de frquents loisirs.

Le seul inconvnient de cette liaison, c'est que le monsieur digne tait
terriblement jaloux et qu'il arrivait toujours  l'improviste chez sa
dame, au moment o elle l'attendait le moins.

Sans prouver pour moi une passion foudroyante, Lucienne m'aimait bien.

 cette poque-l, j'tais jeune encore et titulaire d'une joyeuse
humeur que les tourmentes de la vie ont balaye comme un ftu de paille.

Lucienne aussi tait trs gaie.

Moi, j'en tais devenu follement amoureux, et depuis quelques jours je
ne lui cachais plus ma flamme.

Elle riait beaucoup de mes dclarations, et me rptait: Un de ces
jours... un de ces jours! Mais _un de ces jours_ n'arrivait pas assez
vite  mon gr.

Un soir, je lui offris timidement de l'emmener au thtre. Mon ami Paul
Lordon, alors secrtaire de la Porte Saint-Martin, m'avait donn deux
fauteuils pour je ne sais plus quel drame.

Elle accepta.

Aprs la reprsentation, dans la voiture qui nous ramenait, elle se
laissa enfin toucher par mes supplications, et elle dcida ceci: elle
monterait d'abord chez elle pour vrifier si l'homme digne n'y tait pas
pralablement install, auquel cas je n'aurais qu' me retirer. Si la
place tait libre, elle m'en donnerait le signal en mettant  la fentre
de sa chambre une lampe garnie d'un abat-jour carlate.

Il pleuvait  verse.

Tout pantelant de dsir, j'attendais sur le trottoir en face du lumineux
signal.

Des minutes se passrent, plus des quarts d'heure. Pas la moindre lueur
rouge. Le dsespoir au coeur, et tremp jusqu'aux moelles, je me dcidai
 rentrer chez moi.

Ah! dans ce moment si j'avais tenu _monsieur_, je lui aurais fait passer
sa dignit!

Le lendemain, je fus accueilli plus que froidement par Lucienne.

--Vous tes encore un joli garon, vous! me dit-elle d'un ton sec comme
un silex.

Et comme je prenais ma mine la plus effare, elle continua:

--Je vous ai attendu toute la nuit!...

--Mais la lampe....

--La lampe? Je l'ai mise tout de suite  la fentre, aussitt arrive!

--Je vous jure que je suis rest au moins une heure sur le trottoir en
face et que je n'ai rien vu.

--Vous avez donc de la mlasse sur les yeux?

--Je vous le jure....

--Fichez-moi la paix!

Et elle s'installa, courrouce, devant son tapioca.

Je devais avoir l'air trs bte.

Et puis, tout  coup, la voil qui lche sa cuiller et se renverse sur
sa chaise, en proie  un clat de rire tumultueux et prolong,
interrompu par des: Ah! mon Dieu, que c'est drle!

Peu  peu, son joyeux spasme diminua d'intensit, mais pas assez pour la
laisser s'expliquer.

Elle me regardait avec un bon regard mouill des larmes du rire et tout
rconcili:

--Ah! mon pauvre ami! Imaginez-vous que je n'avais pas pens....

Et le rire recommenait.

-- quoi? fis-je.  allumer votre lampe, peut-tre?

--Non, c'est pas a....

Elle fit un effort et put enfin parler:

--Je n'avais pas pens que la fentre de ma chambre donne sur la cour!




Fausse manoeuvre


Un beau matin, on vit dbarquer  Honfleur, arrivant par le steamer du
Havre, un grand vieux matelot, sec comme un coup de trique, et si basan
que les petits enfants le prenaient pour un ngre.

L'homme dposa sur le parapet le sac en toile qu'il portait et tourna
ses regards de tous cts, en homme qui se reconnat.

--a n'a pas chang, murmurait-il, v'l la lieutenance, v'l l'htel du
Cheval-Blanc, v'l l'ancien dbit  Dliquaire, v'l la _mairerie_.
Tiens, ils ont rebti Sainte-Catherine!

Mais c'taient les gens qu'il ne reconnaissait pas.

Dame! quand on a quitt le pays depuis trente ans!...

Un vieillard tout blanc passait, dcor, un gros cigare dans le coin de
la bouche.

Notre matelot le reconnut, celui-l.

--Veille  mon sac, dit-il  un gamin, et il s'avana, son bret  la
main, honntement. Bonjour, cap'taine Forestier, comment que a va
depuis le temps?... Comment! vous ne me remettez pas? Thophile Vincent...
_la Belle Ida_.... Valparaiso....

--Comment! c'est toi, mon vieux Thophile? Eh bien! il y a longtemps que
je te croyais _dcapel_!

--Pas encore, cap'taine, ni par  a.

Pendant cette conversation, de vieux lamaneurs, des haleurs hors d'ge,
s'taient approchs, et  leur tour reconnaissaient Thophile.

Vite, il eut retrouv d'anciens amis.

Et ce fut des: Et Untel?--Mort. Et Untel?--Perdu en mer. Et
Untel?--Jamais eu de nouvelles.

Quant  la propre famille de Thophile, la majeure partie tait
_dcapele_, comme disait lgamment cap'taine Forestier.

Deux nices seules restaient, l'une marie  un huissier, l'autre  un
cultivateur, tout prs de la ville.

Thophile, que trente ans de mers du Sud avaient peu dispos  la
timidit, ne se laissa pas influencer par les panonceaux de l'officier
ministriel.

Son sac sur le dos, il entra dans l'tude.

Un seul petit clerc s'y trouvait, trs occup  transformer en lgante
baleinire une rgle banale.

Thophile considra l'ouvrage en amateur, donna  l'enfant quelques
indications sur la construction des chaloupes en gnral et des
baleinires en particulier, et demanda:

--Irma est-elle l?

--Irma, fit le clerc, interloqu.

--Oui, Irma, ma nice.

--Elle djeune l.

Sans faon, Thophile pntra. On se mettait  table.

--Bonjour, Irma; bonjour, monsieur. C'est pas pour dire, ma pauvre Irma,
mais t'as bougrement chang depuis trente ans! Quand je t'ai quitte,
t'avais l'air d'une rose mousseuse, maintenant on dirait une vieille
goyave!

Le mari d'Irma faisait une drle de tte. Un sale type le mari d'Irma,
un de ces petits rouquins mauvais, rageurs, un de ces aimables officiers
ministriels dont le derrire semble rclamer imprieusement le plomb
des pauvres gens.

Irma non plus n'tait pas contente.

Bref, Thophile fut si mal accueilli qu'il rechargea son sac sur ses
paules et revint sur le port.

Il djeuna dans une taverne  matelots, paya des tournes sans nombre et
se livra lui-mme  quelques excs de boisson.

Le soir tait presque venu lorsqu'il songea  rendre visite  Constance,
sa seconde nice.

Une femme des champs, pensait-il, je vais tre accueilli  bras ouverts.

Quand il arriva, tout le monde dvorait la soupe.

--Bon apptit, la compagnie!

Constance se leva, dure et sche:

--Qu qu'vous voulez, vous, l'homme?

--Comment! tu ne me reconnais pas, ma petite Constance?

--Je n'connais pas d'homme comme vous.

--Ton oncle Thophile!...

--Il est mort.

--Mais non, puisque c'est moi.

--Eh ben! c'est comme si qu'il tait mort! Avez-vous compris?

Thophile, en termes colors et vacarmeux, lui dpeignit le peu d'estime
qu'il prouvait pour elle et sa garce de famille.

Et il s'en alla, un peu triste tout de mme, dans la nuit de la
campagne.

Il acheva sa soire dans l'orgie, en socit de vieux mathurins,
d'anciens camarades de bord.

Et quand la police,  onze heures, ferma le cabaret, tout le monde
pleurait des larmes de genivre sur la dchance de la navigation 
voiles.

On ne parlait de rien de moins que d'aller dboulonner un grand vapeur
norvgien en fer qui se balanait dans l'avant-port, attendant la pleine
mer pour sortir.

En somme, on ne dboulonna rien et chacun alla se coucher.

La premire visite de Thophile, le lendemain matin, fut pour un
notaire.

Car Thophile tait riche.

Il rapportait de l-bas deux cent mille francs acquis d'une faon un peu
mle, mais acquis.

Le bruit de cette opulence arriva vite aux oreilles des deux nices.

--J'espre bien, mon petit oncle... dit Irma.

--N'allez pas croire, mon cher oncle... proclama Constance.

D'une oreille sceptique, Thophile coutait ces touchantes dclarations.

 la fin, obsd par les deux parties, il dcida cette combinaison:

Il vivrait six mois chez Constance,  la campagne, et six mois chez
Irma,  la ville.

Le dimanche, les deux familles se runiraient dans un dner o la
cordialit ne cesserait de rgner.

Or, un dimanche soir, de son air le plus indiffrent, Thophile tint ce
propos:

--On ne sait ni qui vit ni qui meurt....

Les oreilles se tendirent.

--.... J'ai fait mon testament....

--Oh! mon oncle!... protesta la clameur commune.

--Comme a m'ennuyait de partager ma fortune en deux, je ne l'ai pas
partage.

Une mortelle angoisse dteignit sur tous les visages.

--Non... je ne l'ai pas partage... je la laisserai tout entire  celle de
mes deux nices chez laquelle je ne mourrai pas. Ainsi, une comparaison:
je claque chez Irma, c'est Constance qui a le magot, et _vice versa_.

Cette combinaison jeta les deux familles dans la plus cruelle
perplexit. Devait-on se rjouir ou s'affliger?

Finalement, chacun se rjouit, comptant sur sa bonne toile et sur les
bons soins dont on entourerait l'oncle aux oeufs d'or.

Comme c'tait l't, Thophile logeait chez Constance,  la campagne.

Mme  Capoue, les coqs en pte se seraient crus en enfer,
comparativement au bien-tre excessif dont on entourait Thophile.

Et Thophile se laissait dorloter, s'amusant beaucoup sous cape.

Ce qui le dlectait davantage, c'tait de voir pousser son ventre.

Lui qui avait toujours blagu les _gros pleins de soupe_ se sentait
chatouiller de plaisir  l'ide d'avoir un bel abdomen et d'avance se
promettait une grosse chane en or avec des breloques pour mettre
dessus.

Le beau temps cessa vite cette anne, et Thophile prit ses quartiers
d'hiver chez Irma.

Mais la ville, ce n'est pas comme la campagne. Les tentations! Les
femmes!

Thophile tait en retard pour les repas. Quelquefois mme il ne
rentrait pas pour dner.

Un jour, mme, il dcoucha.

Irma s'inquita et, conduite par cette admirable dlicatesse dont Dieu
semble avoir pourvu exclusivement les femmes, elle attacha  sa maison
une bonne, une belle bonne, apptissante et pas bgueule.

L'ide tait ingnieuse.

Et pourtant, elle ne russit pas.

Car, trois mois aprs, Thophile pousait la belle bonne apptissante et
pas bgueule.




La bonne fille


Ils habitaient tous les deux, elle et son pre, une sorte de petite
masure juche tout en haut de la falaise. L'aspect de cette demeure
n'veillait aucune ide d'opulence, mais pourtant on devinait que ceux
qui habitaient l n'taient pas les premiers venus.

Nous smes bientt par les gens du pays l'histoire approximative de ces
deux personnes.

Le pre, un gros vieux dbraill,  longs favoris mal entretenus, ancien
mdecin de marine, mangeait l sa maigre retraite en compagnie de sa
fille, une fille qu'il avait eue quelque part dans les parages des pays
chauds, au hasard de ses amours croles.

Il faisait un peu de clientle, pas beaucoup, car les paysans se
dfiaient d'un docteur qui _restait_ dans une petite maison couverte de
tuiles et tout enclmatise, comme une cabane de douanier.

Pour une fille naturelle, la fille tait surnaturellement jolie, belle,
et mme trs gentille.

Aussi, au premier bain qu'elle prit, quand on la vit sortir de l'eau, la
splendeur de son torse, moul dans la flanelle ruisselante; quand, la
gorge renverse, elle dnoua la fort noire de ses cheveux mouills qui
dgringolrent jusque trs bas, ce ne fut qu'un cri parmi les
plagiaires[6]:

--Mtin!... La belle fille!...

Quelques-uns murmurrent seulement: _Mtin!_

D'autres enfin ne dirent rien, mais ils n'en pincrent pas moins pour la
belle fille.

[Note 6: Gens qui stationnent sur la place (_note de l'auteur_).]

Et ce spectacle se renouvela chaque jour  l'heure du bain.

Toutes les dames trouvaient que cette jeune fille n'avait pas l'air de
grand-chose de propre; mais tous les hommes, sauf moi, en taient tombs
amoureux comme des brutes.

Un matin, mon ami Jack Footer, pote anglais vigoureux et flegmatique,
vint me trouver dans ma chambre et me dit, en ce franais dont il a seul
le secret:

--Cette fille, mon cher garon, m'excite  un degr que nul verbe humain
ne saurait exprimer.... J'ai conu l'ardent dsir de la possder  brve
chance.... Que m'avisez-vous d'agir?

--Ne vous gnez donc pas!

--C'est bien ce que je pensais. Merci.

Et le lendemain, je rencontrai Footer, radieux.

--Puis-je faire fond sur votre discrtion? dit-il.

--Auprs de moi, feu Spulcre tait un intarissable babillard.

--Eh bien! Carmen, car c'est Carmen qui est son nom chrtien, Carmen
s'est abandonne  mes plus formelles caresses.

--Ah!... Comme a?

--Oui, mon cher garon, comme a! Elle n'a mis qu'une condition. Drle
de fille! Au moment suprme, elle m'a demand: tes-vous pour encore
longtemps sur ce littoral?--Jusque fin octobre, ai-je rpondu.--Eh bien!
promettez-moi, si vous tombez malade ici, de vous faire soigner par mon
pre; c'est un trs bon mdecin. J'ai promis ce qu'elle a voulu. Drle
de fille!

La semaine suivante, je me trouvais  la buvette de la plage quand
advint Footer?

--Un verre de pale ale, Footer?

--Merci, pas de pale ale.... Ce tavernier du diable aura chang de
fournisseur, car son pale ale de maintenant ressemble  l'urine de
phacochre plutt qu' une honnte cervoise quelconque.

En disant ces mots, Footer avait rougi imperceptiblement.

Je pensai: Toi, mon vieux!..., mais je gardai ma rflexion pour moi.

--Et Carmen? fis-je tout bas.

--Carmen est une jolie fille qui aime beaucoup son pre.

Quelques amis, des peintres, entrrent  ce moment et je n'insistai pas,
mais fatalement la conversation tomba sur la damnante Carmen.

Footer ne parla avec un enthousiasme dbordant et, comme un jeune homme
voquait  cette occasion le souvenir de la _Femme de feu_ de Belot,
Footer l'interrompit brutalement:

--Taisez-vous, avec votre Belot! La _Femme de feu_ de ce littrateur
n'est, auprs de Carmen, qu'un ple _iceberg_.

 ce mot, le jeune homme eut des yeux terriblement luisants.

C'tait l'heure du djeuner. Nous sortmes tous, laissant Footer et le
jeune homme.

Que se dirent-ils? Je ne veux pas le savoir; mais, le lendemain, je
rencontrai le jeune homme radieux.

--Ah! ah! mon gaillard, je sais d'o vous vient cet air guilleret.

Avec une louable discrtion, il se dfendit d'abord, mais avoua bientt.

--Quelle drle de fille! ajouta-t-il. Elle n'a mis qu'une condition,
c'est que si je tombe malade ici, je m'adresserai  son pre pour me
soigner. Drle de fille!

Il faut croire que cette petite scne s'est renouvele  de frquents
intervalles, car le docteur, que j'ai rencontr ce matin, est vtu d'une
redingote insolemment neuve et d'un chapeau luisant jusqu'
l'aveuglement.

--Eh bien, docteur, les affaires?

--Je n'ai pas  me plaindre, je n'ai pas  me plaindre. J'ai eu depuis
quelque temps une vritable avalanche de clients, des jeunes, des mrs,
des vieux.... Ah! si je n'tais tenu par la discrtion professionnelle,
j'en aurais de belles  vous conter!




La vie drle


Je viens d'accomplir une plaisanterie compltement idiote, mais dont le
souvenir me causera longtemps encore de vives allgresses.

Ce matin, un peu avant midi, je me trouvais  la terrasse de chez
Maxim's.

Quelques gentlemen pralablement installs y tenaient des propos dont
voici l'approximative teneur:

--Ce vieux Georges!

--Ce cher Alfred!

--Ce sacr Gaston!

--Je t'assure, mon vieux Georges, que je suis bien content de te
rencontrer.

--Depuis le temps!...

--Et moi aussi!

Abrgeons ces exclamations.

--Tu djeunes avec nous, hein?

--Volontiers! O a?

--Ici.

--Entendu!

--Et tu dnes avec nous aussi?

--Oh! a, pas mche!

--Pourquoi donc?

--Tous les samedis que Dieu fait, c'est--dire 5218 fois dans le cours
d'un sicle, je dne avec Alice.

--Quelle Alice?

--Ma nouvelle bonne amie.

--Gentille?

--Trs!... Mais un caractre!...

--Amne-la.

--Impossible! le samedi, elle a sa famille.

--Alors, avise-la d'un empchement subit.

Le nomm Georges,  qui ses camarades tenaient ces propos tentateurs,
sembla hsiter un instant.

Puis brusquement:

--Et allez donc, c'est pas ma mre!

Un petit bleu apport par le garon fut aussitt griffonn: _Excuse-moi
pour ce soir... forc partir en province.... Affaire urgente... mon avenir
en dpend.... Temps semble si long loin de toi!... etc., etc., etc._

Puis l'adresse: _Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi de Prusse_.

Par le plus grand des hasards (je ne suis pas de nature indiscrte), mes
regards tombrent sur l'adresse de la dame: _Alice de Grincheuse, 7, rue
du Roi de Prusse_.

 cette minute prcise, je me transformai en artisan diabolique, comme
dit Zola (non sans raison), de l'imbcile factie suivante:

Je me rends  la Taverne Royale, je demande de quoi crire et le
chasseur:

--Chasseur, portez ce mot immdiatement  cette adresse; il n'y a pas de
rponse.

Aprs quoi, je reviens sans tarder chez Maxim's, o je m'installe  la
table voisine des prcits gentlemen.

Pendant que ces derniers dgustent leurs hutres, lisez mon fallacieux
petit billet  la jeune Alice:

_Ma chre Alice,_

_Si tu n'as rien de mieux  faire, amne-toi donc tout de suite djeuner
avec moi et quelques camarades chez Maxim's._

_Ne t'tonne pas (sans calembour) de ne pas reconnatre mon criture; je
viens de me fouler btement le pouce et c'est mon ami Gaston qui tient
la plume pour moi. Viens comme tu es._

_Ton fou de_

_GEORGES._

Oh! ce ne fut pas long!

La sole frite n'tait pas plus tt sur la table qu'une jeune femme, fort
gentille ma foi, envahissait le clbre restaurant.

--Tu t'es fait mal, mon pauvre Georges?

Inoubliable, la tte de Georges!

--Alice! Qu'est-ce que tu fais ici?

Inoubliable, la tte d'Alice!

--Comment, ce que je fais ici? Tu es fou, sans doute!

Inoubliables, les deux ttes runies d'Alice et de Georges!

D'autant plus inoubliables que--j'omis ce dtail--Georges et ses amis
avaient cru bon de corser leur socit au moyen de deux belles filles
appartenant--je le gagerais--au demi-monde de notre capitale.

Un qui ne s'embtait pas, c'tait moi, avec mon air de rien.

Plus les pauvres gens s'interrogeaient, plus s'inextriquait la
situation.

Est-ce bte! Je n'ai jamais djeun de si bon apptit!




Le mariage manqu


Boulevard Saint-Michel, Sapeck passait un dimanche soir, lorsqu'il fut
accost par un jeune potache qui lui demanda, le kpi  la main:

--Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service?

--Tel est le plus cher de mes voeux. De quoi s'agit-il?

--Tout simplement de me rentrer au lyce Saint-Louis. Devant le censeur,
vous me ferez vos adieux comme si vous tiez mon oncle.

Les voil partis, Sapeck et le potache; Sapeck grave, le potache
enchant.

Dans le parloir, devant le censeur qui prside  la rentre des lves,
Sapeck redouble de gravit:

--Bonsoir, mon neveu.

--Bonsoir, mon oncle.

--Travaille bien, mon neveu, et ne sois pas coll dimanche. Que ta
devise soit celle de Tacite: _Laboremus et bene nos conduisemus_, car,
comme l'a trs bien fait observer Lucrce dans un vers immortel: _Sine
labore et bona conducta ad nihil advenimus_. Et surtout sois poli et
convenable avec tes matres: _Maxima pionibus debetur reverentia_.

Le pauvre potache, pendant ce discours, semblait un peu gn de la
latinit cuisinire de son oncle improvis. Il risqua un: _Bonsoir, mon
oncle!_ timide.

Mais Sapeck ne l'entendait pas ainsi. Il venait d'apercevoir, luisant
sur le gilet du lycen, une superbe chane d'or.

--Comment! s'cria-t-il, petit malheureux, tu emportes ta montre au
collge? Ne sais-tu donc pas qu' Rome,  la porte de chaque cole, se
trouvait un fonctionnaire charg de fouiller les petits lves et de
leur enlever les sabliers et les clepsydres qu'ils dissimulaient sous
leur toge? On appelait cet homme le _scholarius detrussator_, et
Salluste avait dit  cette poque: _Chronometrum juvenibus discipulis
procurat distractiones_.

--Mais, mon oncle....

--Remets-moi ta montre.

Le censeur intervint:

--Remettez donc votre montre  monsieur votre oncle. D'ailleurs, vous
n'en avez nul besoin au lyce.

Le potache commenait  prouver de srieuses inquitudes pour son
horlogerie, quand le bon Sapeck, dont le coeur est d'or, conclut avec
une infinie mansutude:

--Allons, mon enfant, garde ta montre, et qu'elle soit pour moi le
symbole du temps qui passe et ne saurait se rattraper: _Fugit
irreparabile tempus_.

Cette histoire de mon ami Sapeck m'est revenue au souvenir, ces
jours-ci,  l'pilogue d'une aventure qui m'arriva l'anne dernire, et
dont le dbut prsente quelque analogie avec la premire.

Moi aussi, je fus accost par un potache. C'tait un dimanche
aprs-midi,  la fte de Neuilly.

Comme  Sapeck, mon potache me demanda, le kpi  la main:

--Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service?

--Si cela ne me drange en rien[7], rpondis-je poliment, je ne demande
pas mieux. De quoi s'agit-il?

[Note 7: Le caractre de M. Alphonse Allais est tout entier dans cette
phrase. (_Note de l'auteur_).]

--Voici, monsieur.... Permettez-moi d'abord de vous prsenter ma bonne
amie, dont je suis perdument amoureux.

Et il me prsenta une manire de petite brune drlichonne qui louchait
un peu.

tes-vous comme moi? J'adore les petites brunes drlichonnes qui
louchent un peu.

Je m'inclinai.

--Je suis trs dsireux, reprit le potache, d'avoir le portrait de
mademoiselle sur ma chemine. Mais ma mre ne consentira jamais 
laisser traner un portrait de demoiselle sur ma chemine. Aussi ai-je
imagin un subterfuge. Elle se fera photographier en votre compagnie, et
je dirai  ma mre que c'est le portrait d'un de mes professeurs et de
sa femme. a vous va-t-il?

Au fond, je suis bon; cela m'alla.

Nous entrmes chez un photographe forain, qui nous livra en quelques
minutes un pur chef-d'oeuvre de ressemblance sur tle, encadr
richement, le tout pour 1 franc 75.

Tout dernirement, j'ai t sur le point de me marier.

Un jour, mon ex-futur beau-pre me demanda, non sans raideur:

--Au moins, avez-vous rompu dfinitivement?

--Rompu? fis-je. Rompu avec qui?

--Avec certaine petite brunette qui louchait un peu.

Je fouillai au plus profond de mes souvenirs. Aucun fantme de brunette
qui louche un peu.

Je niai carrment.

--Et a? brandit mon beau-pre.

Comment s'tait-il procur le malheureux portrait, je ne le sus jamais,
mais il l'avait en sa possession.

--Qu'on ait des matresses, disait-il, je le comprends, et mme je
l'admets.... Mais qu'on s'affiche avec!...

Et il ne concluait mme pas.

Il me refusa sa fille.

a m'est gal, j'ai appris depuis qu'elle avait des habitudes invtres
d'ivrognerie.




Le nomm Fabrice


--H! l-bas, le vieux rigolo! qu'est-ce que vous demandez?

Le vieux rigolo ainsi interpell ne rpondit pas, mais comme en proie 
une indicible stupeur, il regardait les btiments neufs  peine
termins, une petite maisonnette en brique, les hangars, les curies,
une immense bascule destine  peser les voitures de betteraves.

--Tout de mme, fit-il, faut tre bougrement effront!

--De quoi donc, mon brave?

--Faut avei un rude toupet!

Fatigu sans doute de cette conversation, le contrematre demanda
brusquement au paysan:

--Enfin, qui tes-vous? Que voulez-vous?

--Qui que je sis? Vous me demandez qui que je sis? Je sis le nomm
Fabrice, et je sis cheu mei, et vous n'tes pas cheu vous!

--Comment, vous tes chez vous?

--Je sis cheu mei, et vous allez me faire le plaisir de f... le camp, avec
vos gens et toutes vos saloperies de btisses, et pis je vous demanderai
trois mille francs de dommages et intrts!

Sur ces entrefaites, l'architecte arrivait au chantier. La dernire
phrase du vieux campagnard le fit lgrement plir.

Si c'tait vrai, pourtant, qu'on et bti sur son champ!

Le plus comique, c'est que la chose tait parfaitement exacte.

Le pauvre architecte s'tait tromp de terrain et il avait construit sur
le champ du nomm Fabrice pour cinquante mille francs de btiments au
compte d'une grande sucrerie voisine.

On allait en faire, une tte,  l'administration, quand on apprendrait
a!

L'architecte esquissa le geste habituel des architectes qui n'en mnent
pas large: il se gratta la tte et le nez alternativement.

L'indignation du campagnard allait croissant:

--Je sis le nomm Fabrice, et personne n'a le droit de construire sur
mon bien, personne!

--Effectivement, balbutiait l'architecte, il y a erreur, mais elle est
facilement rparable.... Nous allons vous donner l'autre champ, le ntre.
Il est d'gale surface, et....

--J' n'en veux point de votre champ. C'est le mien qu'il me faut. Vous
n'avez pas le droit de btir sur mon bien, ni vous ni personne. J'vous
donne huit jours pour dmolir tout a et remettre mon champ en tat, et
pis je demande trois mille francs de dommages et intrts!

La discussion continua sur ce ton.

Le pauvre architecte, qui en menait de moins en moins large, s'efforait
de convaincre le nomm Fabrice. Le vieux paysan ne voulait _rien
savoir_. Il lui fallait son champ dbarrass des _saloperies de
btisses_, et, en plus, trois mille francs d'indemnit.

Le propritaire de la sucrerie, inform de cet trange malentendu,
arriva vite et voulut transiger. Le nomm Fabrice tait but.

On marchanda: cinq mille francs d'indemnit!

--Non, ma terre!

--Dix mille!

--Non, ma terre!

--Vingt mille!

--Non, ma terre!

--Ah zut! nous plaiderons, alors!

Malgr la bonne volont des juges, on ne put dcouvrir dans le Code le
plus mince article de loi autorisant un sucrier  btir sur le champ
d'autrui, mme en l'indemnisant aprs.

Le sucrier fut condamn  remettre le bien du nomm Fabrice dans l'tat
o il l'avait pris.

Les considrants du jugement blmaient la lgret de l'architecte, et
surtout la mauvaise foi vidente et la rapacit du nomm Fabrice.

Le nomm Fabrice riait sous cape. Il alla trouver le sucrier.

--coutez, fit-il, je ne sis pas un mchant homme. Donnez-moi votre
champ et quarante mille francs... et j'vous fous la paix.

Plus tard, le caissier raconta que le nomm Fabrice, en signant son reu
de quarante mille francs, avait murmur:

--C'est gal, faut avei un rude toupet tout de mme!

On ne sut jamais si c'tait de lui qu'il voulait parler ou d'un autre.




L'inespr bonne fortune


Il m'est arriv, voici peu de jours, une fort piquante aventure dont je
vais avoir l'avantage de mettre mon lgante clientle au courant.

Il n'tait pas loin de six heures, je sortais du Palais o la plaidoirie
de mon avocat m'avait si cruellement altr que je constatai l'urgence
d'entrer  la brasserie Dreher et d'y boire un de ces bocks dont elle a
seule le secret.

J'tais install depuis deux minutes quand je me sentis curieusement
observ par un grand jeune homme ple et triste, en face de moi.

Bientt ce personnage se leva, se dirigea vers moi, et fort poliment:

--Vous plairait-il de m'accorder quelques instants de bienveillante
attention?

--Volontiers, acquiesai-je.

--Vous me faites l'effet, monsieur, d'un pour qui rien de ce qui est
humain ne demeure tranger.

--Je suis cet un.

--Je l'avais devin.... Alors, vous allez compatir. Voici la chose
dpouille de tout vain artifice: je suis perdument amoureux d'une
jeune fille qui passe tous les soirs vers six heures et demie place du
Chtelet. Une incoercible timidit m'en prohibe l'abord, et cependant je
me suis jur de lui _causer_ ce soir, comme dit M. Francisque Sarcey
dans son ignorance de la langue franaise.

--Si vous dites un mot de travers, comme dit Chincholle, sur M. Sarcey,
je me retire!

--Restez.... Alors, j'ai imagin, pour la conqute de la jeune personne en
question, un truc vaudevillard et vieux comme le monde, mais qui
pourrait d'autant mieux russir.

--Parlez!

--Quand la jeune fille poindra  l'horizon du boulevard de Sbastopol,
je vous la dsignerai discrtement; vous lui emboterez le pas, vous lui
conterez les mille coutumires et stupides fadaises...  un moment, vous
serez insolent.... La jeune vierge se rebiffera.... C'est alors que
j'interviendrai.Monsieur, m'indignerai-je, je vous prie de laisser
mademoiselle tranquille, etc.! Le reste ira tout seul.

--Bien imagin.

--Vous vous retirerez plein d'une confusion apparente. Demain, je vous
raconterai le reste, si vous voulez bien me permettre de vous offrir 
djeuner, ici mme, sur le coup de midi.

--Entendu.

--Chut!... la voil!

Elle tait en effet trs bien, la jeune personne, vritablement trs
bien.

Une sorte de Clo de Mrode, avec  la fois plus de candeur et de
distinction.

Fidle au programme, je l'accompagnai: _Mademoiselle, coutez-moi donc!_
et tout ce qui s'ensuit.

Elle ne rpondit rien.

Je devins pressant.

gal mutisme.

Impatient, je frisai la goujaterie.

Je n'y gagnai qu' la faire crotre en beaut, en candeur, en
distinction.

C'est alors que le jeune homme ple et triste crut devoir intervenir:

--Monsieur, je vous prie de laisser cette jeune fille en paix!

La demoiselle dtourna la tte, s'empourpra de colre, et d'une voix
enroue et faubourienne:

--Eh ben quoi! cria-t-elle. Il est malade, ui-l! Qui qui lui prend?

S'adressant  moi:

--Monsieur, f...ez-lui donc sur la gueule pour y apprendre  se mler de
ce qui le regarde! En voil un veau!

J'hsitais  frapper.

--F...ez-lui donc sur la gueule, que je vous dis,  c'daim-l!... Vous
n'tes donc pas un homme?

Ma foi, un peu piqu dans mon amour-propre, j'obis.

Je dcochai au jeune homme ple et triste un formidable coup de poing,
qu'il para fort habilement d'ailleurs avec son oeil gauche.

Une heure aprs cet incident, la dlicieuse enfant, vritable vierge de
Vermicelli[8], m'amenait en sa chambrette du boulevard Arago et me
prodiguait ses plus intimes caresses.

[Note 8: Vermicelli, clbre peintre italien qui florissait  Gennevilliers
vers la fin du XIXe sicle.]

Le lendemain  midi, exact au rendez-vous du jeune homme ple et triste,
je me trouvai chez Dreher.

Lui n'y vint pas.

Mesquine rancune? Simple oubli?




La valse


Le col de pardessus relev, mes mains dans les poches, j'allais par les
rues brumeuses et froides en cet tat d'abrutissement vague qui tend 
devenir un tat normal chez moi, depuis quelque temps.

Tout  coup je fus tir de ma torpeur par une petite main finement
gante qui s'avanait vers moi, et une voix frache qui disait:

--Comment, te voil, grande gouape!

Je levai les yeux.

La personne qui m'interpellait aussi familirement tait une grosse,
jeune, blonde, petite femme, jolie comme tout, mais que je ne
connaissais aucunement.

--Je crains bien, madame, rpondis-je poliment, de n'tre point la
grande gouape que vous croyez.

--Ah! par exemple, c'est trop fort!

Et elle me nomma.

--Comment, continua-t-elle, tu ne me reconnais pas? Je suis donc bien
change! Voyons, regarde-moi bien.

--Aussi longtemps que vous voudrez, madame, car cette opration n'a rien
de dplaisant pour moi.

--Tu n'as pas chang, toi.... Tu ne te rappelles pas le Luxembourg?

--Lequel, madame? Le jardin ou le grand-duch?

--Imbcile!

J'avais beau la considrer avec la plus vive attention, impossible de
trouver un nom ou mme de rattacher le moindre souvenir.

 la fin, elle eut piti de mon embarras.

--Nanette! dit-elle, en clatant de rire.

--Comment, c'est toi, ma pauvre Nanette! Oh! combien engraisse!

--Oui, je suis devenue un peu forte!

Je l'avais connue, voil sept ou huit ans. C'tait,  cette poque, une
gamine bouriffe et toute menue. J'aurais pu, semblait-il, la fourrer
dans la poche de mon ulster.

Apprentie dans je ne sais quel atelier de Montrouge, elle frquentait
plus assidment le Luxembourg que sa _bote_, et je ne me lassais pas
d'admirer la longanimit de ses patrons qui acceptaient bnvolement
d'aussi longues et frquentes disparitions.

Et gaie avec cela, et maligne!

Un beau jour, elle avait disparu sans crier gare, et je ne l'avais
jamais revue.

J'tais merveill de la retrouver ainsi change, et surtout
considrablement augmente.

Je ne m'en cache pas, j'adore les jeunes femmes un peu fortes, mais je
les prfre normes et voici la raison:

J'ai un faible pour la peau humaine lorsqu'elle est tendue sur le corps
d'une jolie femme; or, j'ai remarqu que les grosses personnes offrent
infiniment plus de peau que les maigres. Voil.

Mon amie tait dans ce cas, et tandis qu'elle me racontait son histoire
et sa mtamorphose, je l'enveloppais d'un regard gourmand et convoiteur.

Elle en avait  me raconter, depuis le temps!

D'abord, elle tait tombe amoureuse d'un jeune premier au Thtre
national des Gobelins. Premier collage, o le confortable tait
abondamment remplac par des voles quotidiennes.

Un jour, la vole fut bi-quotidienne. Alors Nanette, outre de ce
procd inqualifiable, lcha le cabotin et devint la matresse d'un
jeune sculpteur de Montparnasse.

Pas de coups avec cet artiste, mais une _pure!_ Et tout le temps poser,
tout le temps.

Heureusement qu'il vint une commande, un buste. Un jeune homme riche
tenait  possder ses traits en marbre.

Quand les traits furent termins, le jeune homme riche emporta son
buste... et Nanette.

Entre nous, je crois que le buste n'tait qu'une frime imagine par le
jeune homme riche pour se rapprocher de l'objet de son amour.

Quoi qu'il en soit, Nanette prit un ascendant considrable sur son
nouvel amant et, comme elle le disait un peu modernement, elle le menait
par le bi, par le bout, par le bi du bout du nez.

Tout de suite, avec lui, elle s'tait mise  engraisser, enchante
d'ailleurs.a me donne un air srieux, affirmait-elle.

--Et ton amant, demandai-je, joli garon?

--Superbe!

--Intelligent?

--Un vrai daim, mon cher! Imagine-toi....

Et elle me conta force anecdotes tendant toutes  dmontrer la parfaite
stupidit du personnage.

--Et que fait-il?

--Rien, je te dis, il est riche. Pourtant, il a une prtention: composer
de la musique. As-tu un livret d'opra  mettre en musique?

--Non, pas pour le moment.

--Ah! une ide!

Elle frappa dans ses mains, en femme  qui il vient d'arriver une bonne
ide.

--Tu as du talent? fit-elle.

--Dans quel genre?

--cris les paroles d'une oprette, apporte-les-lui. a ne sera jamais
jou, mais tu auras un prtexte pour venir  la maison. Tu verras comme
il est bte!

Je n'eus garde, vous pensez bien, de manquer une si belle occasion. Je
bclai, le lendemain mme, une nerie qui ressemblait  une oprette
comme _l'Oeil crev_ ressemble au _Syllabus_, et j'apportai la chose 
_mon_ compositeur.

Nanette n'avait pas menti. Il tait encore plus bte que a.

Il fut enchant que j'eusse pens  lui.

--Mais qui diable a pu vous parler de moi?

--C'est M. Saint-Sans qui m'a donn votre adresse!

--Saint-Sans! mais je ne le connais pas!

--Eh bien, lui vous connat!

Nanette, qui se trouvait en peignoir, les cheveux sur le dos, plus jolie
que jamais, se tenait les ctes. (Je me serais volontiers charg de
cette opration).

--Joue donc ta valse  monsieur, dit-elle.

Il se mit au piano et prluda.

Silencieusement, Nanette m'indiqua la pendule. Je regardai l'heure: 10 h
15.

Il jouait sa valse avec une conviction vritablement touchante. C'tait
une suite d'airs idiots, mille fois entendus. Mais quel feu dans
l'excution!

Le monde extrieur n'existait plus pour lui. Il se penchait, se
relevait, se tortillait. La sueur ruisselait sur son front gnial.

Nanette me regardait de son air le plus cocasse: Crois-tu, hein!

En effet, il fallait le voir pour le croire.

Je la contemplais goulment. Crdieu, qu'elle tait jolie en peignoir!

La valse marchait toujours. Nous tions assis  ct l'un de l'autre,
sur un divan.

-- quoi penses-tu? fit-elle brusquement.

--Je suis en train de calculer la surface approximative de ton joli
corps, et, divisant mentalement cette superficie par celle d'un baiser,
je calcule combien de fois je pourrais t'embrasser sans t'embrasser  la
mme place!

--Et a fait combien?

--C'est effrayant!... Tu ne le croirais pas.

La valse tait finie. Il tait 10 h 35. L'artiste s'pongeait.

--Superbe, superbe, superbe!

--Seulement, ajouta Nanette, monsieur ne la trouve pas assez longue.
Monsieur me faisait remarquer avec raison qu'aprs le grand machin
brillant, tu sais, ploum, ploum, ploum, pataploum, tu devrais reprendre
la mlodie, tu sais, tra la la la, tra la la la la!

--C'est votre avis, monsieur?

--Je crois que a ferait mieux!

Je pris cong. Il tait temps. J'allais mourir de rire.

Mais je revins le lendemain.

_Mon_ compositeur tait sorti. Ce fut Nanette qui me reut, en peignoir,
les cheveux sur le dos, comme la veille.

Le divan tait l-bas, large, tentant.

Je devins pressant.

Nanette se dfendait mollement:

--Non, pas maintenant.... Quand il sera l!

--!!!!!...

--Oui, ce sera bien plus drle.... Pendant sa valse!




Nature morte


Vous avez peut-tre remarqu, au Salon de cette anne, un petit tableau,
 peu prs grand comme une feuille, lequel reprsente tout simplement
une bote  sardines sur un coin de table.

Non pas une bote pleine de sardines, mais une bote vide, dans laquelle
stagne un restant d'huile, une pauvre bote prochainement voue  la
_poubelle_.

Malgr le peu d'intrt du sujet, on ne peut pas, ds qu'on a aperu ce
tableautin, s'en dtacher indiffrent.

L'excution en est tellement parfaite qu'on se sent clou  cette
contemplation avec le rire d'un enfant devant quelque merveilleux
joujou. Le zinc avec sa luisance grasse, le fond huileux de la bote
refltant onctueusement le couvercle dchiquet, c'est tellement a!

Les curieux qui consultent le livret apprennent que l'auteur de cette
trange merveille est M. Van der Houlen, n  Haarlem, et qui eut une
mention honorable en 1831.

Une mention honorable en 1831! M. Van der Houlen n'est pas tout  fait
un jeune homme.

Trs intrigu, j'ai voulu connatre ce curieux peintre et, pas plus tard
qu'hier, je me suis rendu chez lui.

C'est l-bas, au diable, derrire la butte Montmartre, dans un grand
hangar o remisent de trs vieilles voitures et dont l'artiste occupe le
grenier.

Un vaste grenier inond de lumire, tout rempli de toiles termines;
dans un coin, une manire de petite chambre  coucher. Le tout d'une
irrprochable propret.

Tous les tableaux sans exception reprsentent des natures mortes, mais
d'un rendu si parfait, qu'en comparaison, les Vollon, les Bail et les
Desgoffe ne sont que de tout petits garons.

Le pre Houlen, comme l'appellent ses voisins, tait en train de faire
son mnage, minutieusement.

C'est un petit vieux, en grande redingote autrefois noire, mais
actuellement plutt verte. Une grande casquette hollandaise est enfonce
sur ses cheveux d'argent.

Ds les premiers mots, je suis plong dans une profonde stupeur.
Impossible d'imaginer plus de navet, de candeur et mme d'ignorance.
Il ne sait rien de ce qui touche l'art et les artistes.

Comme je lui demande quelques renseignements sur sa manire de procder,
il ouvre de grands yeux et, dans l'impossibilit de formuler quoi que ce
soit, il me dit:

--Regardez-moi faire.

Ayant bien essuy ses grosses lunettes, il s'assied devant une toile
commence, et se met  peindre.

Peindre! je me demande si on peut appeler a peindre.

Il s'agit de reprsenter un collier de perles enroul autour d'un hareng
saur. Sans m'tonner du sujet, je contemple attentivement le bonhomme.

Arm de petits pinceaux trs fins, avec une incroyable sret d'oeil et
de patte et une rapidit de travail vertigineuse, il procde par petites
taches microscopiques qu'il juxtapose sans jamais revenir sur une touche
prcdente.

Jamais, jamais il n'interrompt son ouvrage de patience pour se reculer
et juger de l'effet. Sans s'arrter, il travaille comme un forat
mticuleux.

Le seul mot qu'il finisse par trouver  propos de son art, c'est
celui-ci:--La grande affaire, voyez-vous, c'est d'avoir des pinceaux
bien propres.

Le soir montait. Mthodiquement, il rangea ses ustensiles, nettoya sa
palette et jeta un regard circulaire chez lui pour s'assurer que tout
tait bien en ordre.

Nous sortmes.

Quelques petits verres de curaao (il adore le curaao) lui dlirent la
langue.

Comme je m'tonnais qu'avec sa grande facilit de travail il n'et
envoy au Salon que le petit tableau dont j'ai parl, il me rpondit
avec une grande tristesse:

--J'ai perdu toute mon anne, cette anne.

Et alors il me raconta la plus trange histoire que j'entendis jamais.

De temps en temps, je le regardais attentivement, voulant m'assurer
qu'il ne se moquait pas de moi, mais sa vieille honnte figure de
vieillard navr rpondait de sa bonne foi.

Il y a un an, un vieil amateur hollandais, fix  Paris, lui commanda,
en qualit de compatriote, un tableau reprsentant un dessus de chemine
avec une admirable pendule en ivoire sculpt, une merveille unique au
monde.

Au bout d'un mois, c'tait fini. L'amateur tait enchant, quand tout 
coup sa figure se rembrunit:

--C'est trs bien, mais il y a quelque chose qui n'est pas  sa place.

--Quoi donc?

--Les aiguilles de la pendule.

Van der Houlen rougit. Lui si exact s'tait tromp.

En effet, dans l'original, la petite aiguille tait sur quatre heures et
la grande sur midi, tandis que dans le tableau, la petite tait entre
trois et quatre heures, et la grande sur six heures.

--Ce n'est rien, balbutia le vieil artiste, je vais corriger a.

Et, pour la premire fois, il revint sur une chose faite.

 partir de ce moment, commena une existence de torture et
d'exaspration. Lui, jusqu' prsent si sr de lui-mme, ne pouvait pas
arriver  mettre en place ces sacres aiguilles.

Il les regardait bien avant de commencer, voyait bien leur situation
exacte et se mettait  peindre. Il n'y avait pas cinq minutes qu'il
tait en train que, crac! il s'apercevait qu'il s'tait encore tromp.

Et il ajoutait:

-- quoi dois-je attribuer cette erreur? Si je croyais aux sorts, je
dirais qu'on m'en a jet un. Ah! ces aiguilles, surtout la grande!

Et depuis un an, ce pauvre vieux travaille  sa pendule, car l'amateur
ne veut prendre livraison de l'oeuvre et la payer, que lorsque les
aiguilles seront exactement comme dans l'original.

Le dsespoir du bonhomme tait si profond que je compris l'inutilit
absolue de toute explication.

Comme un homme qui compatit  son malheur, je lui serrai la main et le
quittai dans le petit cabaret o nous tions.

Au bout d'une vingtaine de pas, je m'aperus que j'avais oubli mon
parapluie. Je revins.

Mon vieux, attabl devant un nouveau curaao, tait en proie  un accs
d'hilarit si vive qu'il ne me vit pas entrer.

Littralement, il se tordait de rire.

Tout penaud, je m'loignai en murmurant:

--Vieux fumiste, va!




Une mort bizarre


La plus forte mare du sicle (c'est la quinzime que je vois et
j'espre bien que cette jolie srie ne se clora pas de sitt) s'est
accomplie mardi dernier, 6 novembre.

Joli spectacle, que je n'aurais pas donn pour un boulet de canon, ni
mme deux boulets de canon, ni trois.

Favorise par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les
quais du Havre et s'engouffrait dans les gouts de ladite ville, se
mlangeant avec les eaux mnagres, qu'elle rejetait dans les caves des
habitants.

Les mdecins se frottaient les mains: Bon cela! se disent-ils;  nous
les petites typhodes!

Car, le croirait-on? Le Havre-de-Grce est bti de telle faon que ses
gouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi,  la moindre petite
mare, malgr l'nergique rsistance de M. Rispal, les ordures des
Havrais s'panouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artres de la
cit.

Ne vous semble-t-il pas, par parenthse, que ce saligaud[9] de Franois
_I_er au lieu de traner une existence oisive dans les brasseries 
femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu
les ponts et chausses de son royaume?

[Note 9: Si par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait offusqu
de cette apprciation, il n'a qu' venir me trouver. Je n'ai jamais
recul devant un Valois. A.A.]

N'importe! C'tait un beau spectacle.

Je passai la plus importante partie de ma journe sur la jete,  voir
entrer des bateaux et  en voir sortir d'autres.

Comme la brise frachissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je
m'apprtais  en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis
extrmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.

Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvgien plein de talent et de
sentimentalit.

Il a du talent  jeun et de la sentimentalit le reste du temps.

 ce moment, la sentimentalit dominait.

tait-ce la brise un peu vive? tait-ce le trop-plein de son coeur?... Ses
yeux se remplissaient de larmes.

Eh bien? fis-je, cordial, a ne va donc pas, Axelsen?

--Si, a va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les
Plus fortes mares du sicle brisent mon coeur.

--Contez-moi a.

--Volontiers, mais pas l.

Et il m'entrana dans la petite arrire-boutique d'un bureau de tabac o
une jeune femme anglaise, plutt jolie, nous servit un swenska-punch de
derrire les fagots.

Axelsen tancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me
narra:

Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvge) et je dbutais
dans les arts. Un jour, un soir plutt,  un bal chez M. Isdahl, le
grand marchand de rogues, je tombais amoureux d'une jeune fille
charmante,  laquelle, du premier coup, je ne fus pas compltement
indiffrent Je me fis prsenter  son pre et devins familier de la
maison. C'tait bientt sa fte. J'eus l'ide de lui faire un cadeau,
mais quel cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?

--Pas encore.

--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait surtout en
un petit coin. Je me dis: Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce
petit coin, elle sera bien contente. Et un beau matin me voil parti
avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oubli qu'une chose, mon
pauvre ami: de l'eau. Or, tu sais que si le mouillage est interdit aux
marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas
d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle  l'eau de mer, je
verrai ce que a donnera.

Cela donna une fort jolie aquarelle que j'offris  mon amie et qu'elle
accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce
qui arriva?

--Je le saurai quand tu me l'auras dit.

--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau
de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux mares.
Rien n'tait plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon
tableau, cette petite mer monter, monter, monter, puis baisser, baisser,
baisser, les laissant  nu, graduellement.

--Ah!

--Oui.... Une nuit, c'tait comme aujourd'hui la plus forte mare du
sicle, il y eut sur la cte une tempte pouvantable. Orage, tonnerre,
ouragan!

Ds le matin, je montai  la villa o demeurait mon amante. Je trouvai
tout le monde dans le dsespoir le plus fou.

Mon aquarelle avait dbord: la jeune fille tait noye dans son lit.

--Pauvre ami!

Axelsen pleurait comme un veau marin.

Et tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te
raconter l. Demande plutt  Johanson.

Le soir mme, je vis Johanson, qui me dit que c'tait de la blague.




La nuit blanche d'un hussard rouge (_monologue pour cadet)_


Je me suis toujours demand pourquoi on nomme nuits blanches celles
qu'on passe hors de son lit. Moi, je viens d'en passer une, et je l'ai
trouve plutt... verte.

Ce qui n'a pas empch mon concierge, quand je suis rentr le matin, de
me saluer d'un petit air... en homme qui dit:

Ah! ah! mon gaillard, nous nous la coulons douce!

Et pourtant.... Mais n'anticipons pas.

Il faut vous dire que j'tais amoureux depuis quelque temps.

Oh! amoureux, vous savez!... pas  prir. Mais enfin, lgrement pinc,
quoi!

C'tait une petite blonde trs gentille, avec des petits frisons plein
le front. Tout le temps elle tait  la fentre, quand je passais.

 force de passer et de repasser, j'avais cru  la fin qu'elle me
reconnaissait, et je lui adressais un petit sourire. Je m'tais mme
imagin--vous savez comme on se fait des ides--qu'elle me souriait
aussi.

C'tait une erreur, j'en ai en la preuve depuis, mais trop tard
malheureusement.

Je me disais: Faudra que j'aille voir a, un jour.

En attendant, je m'informe, habilement, sans avoir l'air de rien.

Elle est marie avec un monsieur pas commode, parat-il, directeur d'une
importante fabrique de mitrailleuses civiles.

Le monsieur pas commode sort tous les jours vers huit heures, se rend 
son cercle, et ne rentre que fort tard dans la nuit.

Bon, me dis-je, c'est bien ce qu'il me faut.

Nous tions dans les environs de la mi-carme.

 l'occasion de cette solennit, j'avais t invit  un bal de
camarades, costum, naturellement.

On sait que j'ai beaucoup d'imagination; aussi tous les amis m'avaient
dit: Tche de trouver un costume drle.

Et je me dguisai, ds le matin, en hussard rouge de Monaco.

Vous me direz qu'il n'y a pas de hussards rouges  Monaco; qu'il n'y a
mme pas du tout de hussards, ou que, s'il y en a, ils sont gnralement
en civil.

Je le sais aussi bien que vous, mais la fantaisie n'excuse-t-elle pas
toutes les inexactitudes?

Tout en me contemplant dans la glace de mon armoire (une armoire 
glace), je me disais Tiens, mais ce serait vritablement l'occasion
d'aller voir ma petite dame blonde. Elle n'aura rien  refuser  un
hussard rouge d'aussi belle tournure.

Le fait est, entre nous, que j'tais trs bien dans ce costume. Pas mal
du tout, mme.

Je dne de bonne heure.... Un bon dner, substantiel, pour me donner des
forces, arros de vins gnreux, pour me donner du... toupet.

Je boucle mon ceinturon, car j'avais un sabre, comme de juste, et me
voil prt pour l'attaque.

En arrivant prs de la maison de mon adore, j'aperois le mari qui
sort.

Bon, a va bien.... Je le laisse s'loigner, et je monte l'escalier
doucement,  cause des perons dont je n'ai pas une grande habitude et
qui sont un peu longs chez les hussards rouges.

Je tire le pied d'une pauvre biche qui sert maintenant de cordon de
sonnette.

Un petit pas se fait entendre derrire la porte. On ouvre. C'est elle...
ma petite blonde. Je lui dis:

Au fait, qu'est-ce que j'ai bien pu lui dire?

Parce que, vous savez, dans ces moments-l, on dit ce qui vous vient 
l'esprit, et puis, cinq minutes aprs, on serait bien pendu pour le
rpter.

Mais ce que je me rappelle parfaitement, est qu'elle m'a rpondu, d'un
air furieux: Vous tes fou, monsieur!... Et mon mari qui va rentrer!...
Tenez, je l'entends.

Et v'lan! elle me claque la porte sur le nez.

En effet, quelqu'un montait l'escalier d'un pas lourd, le pas terrible
de l'poux impitoyable.

Tout hussard rouge que j'tais, je l'avoue, j'eus le trac.

Il avait un moyen bien simple de sortir de la situation, me direz-vous.
Descendre l'escalier et m'en aller tout btement. Mais, comme l'a trs
bien fait remarquer un philosophe anglais, ce sont les ides les plus
simples qui viennent les dernires.

Je pensai  tout, sauf  partir.

Un instant, j'eus l'ide de dgainer et d'attendre le mari de pied
ferme.

Absurde, me dis-je, et compromettant.

Et l'homme montait toujours.

Tout  coup, j'avise une petite porte que je n'avais pas remarque tout
d'abord, car elle tait peinte, comme le reste du couloir, en imitation
de marbre, mais quel drle de marbre! un marbre de mi-carme!

Dans ces moments-l, on n'a pas de temps  perdre en frivole esthtique.

J'ouvre la porte, et je m'engouffre avec frnsie, sans mme me demander
o j'entre.

Il tait temps. Le mari tait au haut de l'escalier.

J'entends le grincement d'une clef dans la serrure, une porte qui
s'ouvre, une porte qui se ferme,--la mme sans doute,--et je puis enfin
respirer.

Je pense alors  examiner la pice o j'ai trouv le salut.

Je vous donne en mille  deviner le drle d'endroit o je m'tais
fourr.

Vous souriez... donc vous avez devin!

Eh bien! oui, c'tait l, ou plutt.... ICI!

Doucement, sans bruit, je lve le loquet, et je pousse la porte.... Elle
rsiste.

Je pousse un peu plus fort.... Elle rsiste encore.

Je pousse tout  fait fort, avec une vigueur inhumaine. La porte rsiste
toujours, en porte qui a des raisons srieuses pour ne pas s'ouvrir.

Je me dis: C'est l'humidit qui a gonfl le bois! Je m'arc-boute
contre... le machin, et... han! Peine perdue.

Dcidment, c'est de la bonne menuiserie.

Une ide infernale me vient.... Si le mari, m'ayant aperu d'en bas et
devinant mes coupables projets, m'avait enferm l, grce  un verrou
extrieur!

Quelle situation pour un hussard rouge!

Un soir de mi-carme! Et moi qu'on attend au bal.

Non, non, ce n'est pas possible. J'loigne de moi cette sombre pense.

Et pourtant la porte reste immuable comme un roc.

De guerre lasse, je m'assieds--heureusement qu'on peut s'asseoir dans
ces endroits-l--et j'attends. Parbleu! quelqu'un viendra bien me
dlivrer.

On ne vient pas vite. On ne vient mme pas du tout.

Que mangent-ils donc dans cette maison?

Des confitures de coing, sans doute.

De la rue monte  mes oreilles le joyeux vacarme des trompes, des cors
de chasse, des clairons, et puis--terrible!--le son des horloges, les
quarts, les demies, les heures!...

Et le librateur attendu n'arrive pas. Tous ces gens-l se sont donc
gorgs de bismuth aujourd'hui?

La prochaine fois que je reviendrai dans cette maison, j'enverrai un
melon  chaque locataire.

De temps en temps, avec un dsespoir touchant, je me lve, et, faisant
appel  toute mon nergie, je pousse la porte, je pousse, je pousse!

Ah! pour une bonne porte, c'est une bonne porte!

Enfin, puis, je renonce  la lutte. La poigne de mon sabre me rentre
dans les ctes. Je l'accroche au loquet et je m'endors. Sommeil pnible,
entrecoup de cauchemars. Le bruit de la rue s'est teint peu  peu. On
n'entend plus qu'un cor de chasse qui s'obstine hroquement dans le
lointain.

Puis le cor de chasse va se coucher comme tout le monde....

Je me rveille!... C'est dj le petit jour. Je me frotte les yeux et me
rappelle tout. Mon sang de hussard rouge ne fait qu'un tour.
Rageusement, je dcroche mon sabre et le tire  moi....

Je n'ose vous dire le reste.

Imbcile que j'tais! double imbcile! triple imbcile! centuple idiot!
multiple crtin! J'avais pass toute ma nuit  pousser la porte....

Elle s'ouvrait en dedans!...




Le veau _Conte de Nol pour Sara Salis_


Il y avait une fois un petit garon qui avait t bien sage, bien sage.

Alors, pour son petit Nol, son papa lui avait donn un veau.

Un vrai?

--Oui Sara, un vrai.

--En viande, et en peau?

--Oui, gara, en viande et en peau.

--Qui marchait avec ses pattes?

--Puisque je te dis un vrai veau!

--Alors?

--Alors, le petit garon tait bien content d'avoir un veau; seulement,
comme il faisait des salets dans le salon....

--Le petit garon?

--Non, le veau.... Comme il faisait des salets et du bruit, et qu'il
cassait les joujoux de ses petites soeurs....

--Il avait des petites soeurs, le veau?

--Mais non, les petites soeurs du petit garon... alors on lui btit une
petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois....

--Avec des petites fentres?

--Oui, Sara, des tas de petites fentres et des carreaux de toutes
couleurs.... Le soir, c'tait le Rveillon. Le papa et la maman du petit
garon taient invits  souper chez une dame. Aprs dner, on endort le
petit garon, et les parents s'en vont....

--On l'a laiss tout seul  la maison?

--Non, il y avait sa bonne.... Seulement le petit garon ne dormait pas. Il
faisait semblant. Quand la bonne a t couche, le petit garon s'est
lev et il a t trouver des petits camarades, qui demeuraient  ct....

--Tout nu?

--Oh! non, il tait habill. Alors tous ces petits polissons, qui
voulaient faire rveillon comme de grandes personnes, sont entrs dans
la maison, mais ils ont t bien attraps, la salle  manger et la
cuisine taient fermes. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...

--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?

--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mang le veau....

--Tout cru?

--Tout cru, tout cru.

--Oh! les vilains!

--Comme le veau cru est trs difficile  digrer, tous ces petits
polissons ont t trs malades le lendemain. Heureusement que le mdecin
est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont t
guris.... Seulement, depuis ce moment-l, on n'a plus jamais donn de veau
au petit garon.

--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garon?

--Le petit garon... il s'en fiche pas mal.




Pour en avoir le coeur net


Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opra.

Lin, un gommeux quelconque, aux souliers plats relevs et pointus, aux
vtements triqus, comme s'il avait d sangloter pour les obtenir; en
un mot, un de nos joyeux rtrcis.

Elle beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons
fous plein le front, mais surtout une taille....

Invraisemblable, la taille!...

Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gner beaucoup,
employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.

Et ils remontaient l'avenue de l'Opra, lui de son pas bte et plat de
gommeux idiot, elle, trottinant allgrement, portant haut sa petite tte
effronte.

Derrire eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.

Compltement mdus par l'exigut phnomnale de cette taille de
Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa
bonne amie, il murmurait,  part lui:

a doit tre postiche.

Rflexion ridicule, pour quiconque a fait un tant soit peu d'anatomie.

On peut, en effet, avoir des fausses dents, des nattes artificielles,
des hanches et des seins rajouts, mais on conoit qu'on ne peut avoir,
d'aucune faon, une taille postiche.

Mais ce cuirassier, qui n'tait d'ailleurs que de 2e classe, tait aussi
peu au courant de l'anatomie que des artifices de la toilette, et il
continuait  murmurer, trs ahuri:

a doit tre postiche.

Ils talent arrivs aux boulevards.

Le couple prit  droite et, bien que ce ne ft pas son chemin, le
cuirassier les suivit.

Dcidment, non, ce n'tait pas possible, cette taille n'tait pas une
vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remmorer les plus
jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui
rappelait, mme de loin, l'troitesse inoue de cette jolie gupe.

Trs troubl, le cuirassier rsolut d'en avoir le coeur net et murmura:

Nous verrons bien si c'est du faux.

Alors, se portant  deux pas  droite de la jeune femme, il dgaina.

Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air et s'abattit tranchant
net la dame, en deux morceaux qui roulrent sur le trottoir, tel un ver
de terre trononn par la bche du jardinier cruel.

C'est le gommeux qui faisait une tte!




Crime russe


Ce fut l'excs mme de la hideur de cette vieille, je crois bien, qui
m'attira chez elle.

Quand, passant dans une ruelle sinistre et transversale, je l'aperus 
sa fentre, cette dtestable vieille, avec son masque violtrement
blafard, ses petits yeux o luisaient toutes les sales luxures, et sa
frisottante perruque brune, si manifestement postiche, il me monta au
cerveau une bouffe de cette lubricit fangeuse qui vient hanter les
rveries de certains trs jeunes hommes et de quelques vieux dgotants.

De prs, elle tait rpugnante au-del de toute expression.

La couperose de ses vieilles joues molles se trouvait encore aggrave
par le poudroiement louche d'une veloutine acquise chez une herboriste
de onzime classe, sans doute avorteuse.

Des rparations successives  son norme rtelier avaient mis des dents
d'azur trouble  ct d'autres qui semblaient de vieil ivoire.

Et si, en ce moment, je n'avais pas eu l'esprit si calme, je me serais
certainement cru le jouet d'un angoissant cauchemar.

Ce n'tait pas le besoin qui la poussait  accomplir son immonde
profession, car tout, chez elle, sentait l'aisance presque confortable.

Des draps fins et blancs garnissaient le lit, un lit de villageois
cossus. Une armoire normande en chne massif se carrait dans un coin de
la chambre avec cet aspect riche, cette apparence--inexplicable par la
raison--d'tre remplie, qui fait que les gens comme moi distinguent
infailliblement, mme fermes, les armoires pleines des vides.

D'une voix crapuliforme qu'elle essayait de faire gazouillante, la
vieille me causait. Elle disait la gloire de mes bottes.

Comme tes bottes sont belles!

Effectivement, mes bottes, ancien cadeau que me fit  Plewna le gnral
Sakapharine, taient plus belles que nulle langue humaine ne saurait
l'exprimer.

Je gotai la joie de contrarier la vieille:

Mes bottes! Elles sont ignobles; je les ai payes trente-cinq sous, ce
matin,  un ramasseur de bouts de cigares, place Maubert.

--Sale blagueur!

Pendant que la conversation continuait sur ce ton, l'ide me vint,
hantise vague d'abord, de tuer cette femme  propos de bottes.

Et je prononai,  mi-voix, ces mots:  propos de bottes.

Ds lors, la rsolution d'assassiner la vieille s'installa en moi,
irrmissiblement.

Mon couteau tait de ceux qu'on appelle couteaux de Nontron, et qu'on
fabrique  Chtellerault.

La lame de ces armes est droite et pointue. Le manche rond se rtrcit
vers le bas pour tre bien en main, et une large virole mobile empche
que la lame ne se referme.

 un moment, la vieille me tourne le dos. Je lui plantai le coup, trs
fort et trs droit,  une place que je sais. Pendant qu'elle
s'affaissait sur les genoux en une posture dsespre, je lui maintenais
le couteau dans la plaie, et la large virole empchait le sang de
couler.

Quand elle eut pouss son dernier hou rauque, quand l'hmorragie interne
eut achev de l'touffer, je pris dans un tiroir de son armoire ses
pices d'or et quelques valeurs, et, refermant la porte sur moi, je m'en
allai....

Toute cette scne n'avait pas dur dix minutes, et pas de bruit, pas de
sang rpandu.

Certes, pour de l'ouvrage bien faite, comme a dit le pote Sarcey,
c'tait de l'ouvrage bien faite[10].

[Note 10: Ouvrage est fminin en russe. Note du traducteur.]

Je me dirigeai vers la maison de ma matresse, une jeune femme qui
s'appelle Nini et que mes amis ont surnomme Nini Novgorod, depuis que
c'est moi son amant.

Un couple de sergents de ville arrivait lentement dans ma direction.

Je ne sais pas, mais leur air tranquille me fit passer  fleur de peau
un frisson glac. Ils me semblaient trop tranquilles.

Alors, effrontment, je plantai dans leurs yeux mon regard hardi, et
tous les deux, comme mus par un mouvement machinal portrent, en passant
prs de moi, la main  la visire de leur kpi.

D'autres gens de police, rencontrs plus loin, et dvisags de la mme
faon, me salurent aussi, rpondant  ma secrte proccupation.

Nous vous prenons si peu, semblaient-ils dire, pour un assassin, cher
monsieur, que nous n'hsitons pas  vous saluer respectueusement.

Nini Novgorod n'tait pas chez elle. Machinalement, je jetai un coup
d'oeil sur une glace du salon et me voil secou par le plus joyeux
clat de rire, peut-tre, de toute ma vie.

Je m'expliquais mon prestige subit devant les gardiens de la paix.

La virole de mon couteau n'avait pas bouch hermtiquement la blessure
de la vieille.

Par la solution de continuit qui permet  la lame de se refermer, avait
gicl un lger filet de sang.

Ce filet tait venu s'panouir en rosette sur la boutonnire de ma
redingote.

Tous ces imbciles m'avaient pris pour un officier de la Lgion
d'honneur.




Le drame d'hier


Un horrible drame et des plus insolites s'est droul hier au sein de la
coquette localit ordinairement si paisible de Paris (Seine).

Il pouvait tre dans les trois ou quatre heures de l'aprs-midi, et par
une de ces tempratures!...

Devant le bureau des omnibus du boulevard des Italiens, deux voitures de
la Compagnie, l'une  destination de la Bastille, l'autre cinglant vers
l'Odon, se trouvaient pour le moment arrtes et, comme on dit en
marine, bord  bord.

Rien de plus ridicule, en telle circonstance, que la situation
respective des voyageurs de l'impriale de chaque voiture, lesquels,
sans jamais avoir t prsents, se trouvent brusquement en direct face
 face et n'ont d'autre ressource que de se dvisager avec une certaine
gne qui, prolonge, se transforme bientt en pure chien de faencerie.

C'est prcisment ce qui arriva hier.

Sur l'impriale Madeleine-Bastille, une jeune femme (crature d'aspect
physique fort sduisant, nous ne cherchons pas  le nier, mais de
rudimentaire culture mondaine et de colloque trivial) clata de rire 
la vue du monsieur dcor qui lui faisait vis--vis sur Batignolles
Clichy Odon et, narquoise, lui posa cette question fort  la mode
depuis quelque temps  Paris et que les gens se rptent  tout propos
et sans l'apparence de la plus faible ncessit:

Qu'est-ce que tu prends, pour ton rhume?

Le quinquagnaire sanguin auquel s'adressait cette demande saugrenue
n'tait point, par malheur, homme d'esprit ni de tolrance. Au lieu de
tout simplement hausser les paules, il se rpandit contre la jeune
femme frivole en mille invectives, la traitant tout  la fois de grue,
de veau et de morue, triple injure n'indiquant pas chez celui qui la
profrait un profond respect de la zoologie non plus qu'un vif souci de
la logique.

Va donc, h, vieux dos! rpliqua la jeune femme.

(Le dos est un poisson montmartrois qui passe  tort ou  raison pour
vivre du dbordement de ses compagnes.)

Jusqu' ce moment, les choses n'avaient revtu aucun caractre de
gravit exceptionnelle, quand le bonhomme eut la malencontreuse ide de
tirer  bout portant un coup de revolver sur la jeune femme, laquelle
riposta par un vigoureux coup d'ombrelle.

       *       *       *       *       *

Si le courageux lecteur veut bien, en dpit de l'excessive temprature
dont nous jouissons, faire un lger effort de mmoire, il se rappellera
que nous en tions rests  ce moment du drame o un monsieur, assis 
l'impriale de l'omnibus Batignolles Clichy Odon, tirait un coup de
revolver sur une jeune femme occupant un sige  l'impriale de
Madeleine-Bastille, coup de revolver auquel la personne rpondait par un
nergique coup d'ombrelle sur le crne du bonhomme.

Ce fut, chez tous les voyageurs de la voiture Madeleine-Bastille, une
spontane et violente clameur.

L'homme au revolver fut hu, invectiv, trait de tous les noms
possibles, et mme impossibles.

Juste  ce moment, les oprations du contrle se trouvant termines, les
deux lourdes voitures s'branlrent et partirent ensemble dans la mme
direction, l'une cinglant vers la Bastille, l'autre vers la rue de
Richelieu.

Malheureusement, durant le court trajet qui spare le bureau des
Italiens de la rue de Richelieu, les choses s'envenimrent gravement et
le monsieur dcor crut devoir tirer un second coup de revolver sur un
haut jeune homme qui se signalait par la rare virulence de ses brocards.

Les voyageurs d'omnibus ont bien des dfauts, mais on ne saurait leur
refuser un vif sentiment de solidarit et un dvouement aveugle pour
leurs compagnons de voiture.

Aussi n'est-il point tonnant que les voyageurs Madeleine-Bastille aient
pris fait et cause pour la jeune femme  l'ombrelle cependant que ceux
du Batignolles Clichy Odon embrassaient le parti du quinquagnaire 
l'arme  feu.

Les cochers eux-mmes des deux vhicules se passionnaient chacun pour
leur cargaison humaine, changeaient des propos haineux, et quand
Batignolles Clichy Odon s'enfourna dans la rue de Richelieu,
Madeleine-Bastille n'hsita pas. Au lieu de poursuivre sa route vers la
Bastille, il suivit son ennemi dans la direction du Thtre Franais.

Ce fut une lutte homrique. On fit descendre  l'intrieur les femmes et
les enfants, les infirmes, les vieillards.

Pour tre improvises, les armes n'en furent que plus terribles.

Un garon de chez Lon Laurent qui allait livrer un panier de champagne
en ville offrit ses bouteilles qu'aprs avoir vides on transforma en
massues redoutables.

M.-B. allait succomber, quand un petit apprenti eut l'ide de descendre
vivement et de dvaliser la boutique d'un marchand de sabres d'abordage
qui se trouve  ct de la librairie Ollendorf.

Cette opration fut excute en moins de temps qu'il n'en faut pour
l'crire.

B.-C.-O., ds lors, ne pouvait songer  continuer la lutte et tout ce
qui restait de voyageurs valides  bord descendit au bureau du Thtre
Franais, la rage au coeur et ivre de reprsailles.

Quant aux ecclsiastiques, ils avaient t, comme toujours, admirables
de dvouement et d'abngation, relevant les blesss, les pansant,
exhortant au courage ceux qui allaient mourir.




Loup de mer


--Eh ben, cap'tain Dupeteau, aurons-nous de la pluie, aujourd'hui?

--J'vas vous dire.... Si les vents tournent d'amont  la mare, a pourrait
ben tre de l'eau....

--Et si les vents ne tournent pas d'amont?

--a ne serait pas signe de sec.

N'insistez pas, autrement vous ne pourriez tirer aucun renseignement
plus prcis du bon Dupeteau qu'on honore du nom de capitaine, bien qu'il
ait t, tout au plus, matre au cabotage.

Dupeteau est un mtorologue confus et mal dtermin qui prdit la pluie
et le beau temps sans jamais se compromettre.

D'ailleurs, il a quitt la marine dont il tait un pitre ornement pour
s'tablir limonadier au Havre, sur le Grand Quai (Caf de la Flotte). 
l'heure de la mare, les clients affluent chez lui, presss de prendre
une dernire consommation avant de s'embarquer pour Trouville, Honfleur
ou Rouen.

Dupeteau, aimable et grave, la serviette sur le bras, contemple les
libations de ces braves gens. Rien au monde, mme au plus fort de la
pousse, ne le dciderait  servir un vermouth sec, mais, quand la mer
commence  baisser et que le dernier bateau parti, Dupeteau s'asseoit 
sa terrasse, et, essuyant sur son front une sueur imaginaire, prononce
avec accablement: Encore une mare de faite!.

Des gens qui ont navigu avec lui m'affirment qu'il ne sera jamais aussi
tonnant limonadier qu'il fut trange marin.

Et,  ce sujet, les anecdotes pleuvent, innombrables. Car, sans qu'il
sans doute, Dupeteau est entr vivant dans la lgende.

De Dieppe  Cherbourg, c'est  qui racontera la sienne.

Un jour, Dupeteau sortait du port de Honfleur avec son sloop, le Bon
Sauveur,  destination de Caen. Au bout de quelques minutes, le vent
vint  tomber compltement, comme le courant tait contraire, Dupeteau
commanda: Mouille!. Et l'on jeta l'ancre.

Sur le soir, la brise frachit. Notre ami fit hisser les voiles et, en
bon garon qu'il est, permit  ses deux matelots d'aller se coucher.

J'ai pas sommeil, dit-il j'vas rester  la barre, s'il y a du nouveau,
j'vous appellerai.

Le lendemain, au petit jour, un des hommes monta sur le pont et poussa
un hurlement d'tonnement: Mais, n... de D..., cap'taine, nous n'avons pas
boug depuis hier soir!

Comment, pas boug? rpliqua tranquillement Dupeteau. S'il n'tait
pas de si bonne heure, j'te dirais qu'tes saoul, mon pauv' Garon.
Mais ben sr que non, cap'taine, que nous n'avons pas boug.... Nous v'l
encore sous la cte de Vasouy. Cr guenon, c'est vrai!... nous sommes
p'ttes ben chous?

On sonda. Au moins dix brasses d'eau!

Dupeteau n'y comprenait rien et croyait  une sorcellerie quand il se
rappela subitement qu'il n'avait oubli qu'une chose la veille, c'tait
de faire lever l'ancre!

Un autre jour, Dupeteau descendait la rivire de Bordeaux avec la
golette Marie milie, charge de vin pour Vannes.

Presque bord  bord naviguait un grand trois mts.

La conversation s'engage entre les deux capitaines: Et ou qu'vous allez
comme a? fit Dupeteau.

Un grincement de poulie empcha ce dernier, un peu dur d'oreille,
d'entendre la rponse. Il demanda  son mousse: O qu'il a dit qu'il
allait?.A Vannes.Ah ben, a tombe rudement bien. Nous allons le
suivre. C'est le tonnerre de Dieu pour y aller. Une fois je me suis
tromp, je suis entr  Lorient, croyant tre  Vannes.

Et il se mit en mesure de suivre les trois-mts,  une distance de
quelques encablures.

C'tait  la fin dcembre.

Au bout de quelques jours de navigation, la chaleur devint excessive.
Dupeteau enleva son tricot, puis sa chemise de flanelle.

Cr guenon! jamais j'nai vu un temps comme a  Nol!.

Pourtant le voyage lui paraissait un peu long. On avait cependant un bon
vent arrire.

La chaleur tait devenue insupportable et Dupeteau trouvait dcidment
que c'tait un drle de mois de janvier. L'eau douce manquant,
l'quipage buvait le Bordeaux du chargement.

Enfin on signala la terre.

Des pirogues charges de ngres accostrent la Marie milie.

Dupeteau commenait  tre inquiet. a ne ressemblait pas du tout au
Morbihan cette cte l. Il croyait tre  Vannes... il tait  La Havane.

Si cette aventure vous parat un peu invraisemblable, c'est que vous ne
connaissez pas Dupeteau: avec ce loup de mer, rien n'est impossible.






End of Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES HUMORISTIQUES - TOME I ***

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