The Project Gutenberg EBook of Act, by Alexandre Dumas

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Act

Author: Alexandre Dumas

Release Date: May 5, 2006 [EBook #18321]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACT ***




Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com








Alexandre Dumas

ACT

(1839)

Table des matires

Prface.
Chapitre I.
Chapitre II.
Chapitre III.
Chapitre IV.
Chapitre V.
Chapitre VI.
Chapitre VII.
Chapitre VIII.
Chapitre IX.
Chapitre X.
Chapitre XI.
Chapitre XII.
Chapitre XIII.
Chapitre XIV.
Chapitre XV..
Chapitre XVI.
Chapitre XVII.
Chapitre XVIII.
Chapitre XIX.




Prface

_Rsum_


crit en 1839, ce roman peu connu est l'une des rares fictions de Dumas
se situant dans l'antiquit (avec, bien entendu, Isaac Laquedem, son
grand roman inachev). Act est une jeune Corinthienne qui devient la
matresse de l'empereur Nron. Son histoire permet  l'crivain
d'voquer le rgne du cruel empereur, en une fresque impressionnante....




Chapitre I


Le 7 du mois de mai, que les Grecs appellent tharglion, l'an 57 du
Christ et 810 de la fondation de Rome, une jeune fille de quinze  seize
ans, grande, belle et rapide comme la Diane chasseresse, sortait de
Corinthe par la porte occidentale, et descendait vers la plage: arrive
 une petite prairie, borde d'un ct par un bois d'oliviers, et de
l'autre par un ruisseau ombrag d'orangers et de lauriers-roses, elle
s'arrta et se mit  chercher des fleurs. Un instant elle balana entre
les violettes et les glaeuls que lui offrait l'ombrage des arbres de
Minerve, et les narcisses et les nymphas qui s'levaient sur les bords
du petit fleuve ou flottaient  sa surface; mais bientt elle se dcida
pour ceux-ci, et, bondissant comme un jeune faon, elle courut vers le
ruisseau.

Arrive sur ses rives, elle s'arrta; la rapidit de sa course avait
dnou ses longs cheveux; elle se mit  genoux au bord de l'eau, se
regarda dans le courant, et sourit en se voyant si belle. C'tait en
effet une des plus ravissantes vierges de l'Achae, aux yeux noirs et
voluptueux, au nez ionien et aux lvres de corail; son corps, qui avait
 la fois la fermet du marbre et la souplesse du roseau, semblait une
statue de Phidias anime par Promthe; ses pieds seuls, visiblement
trop petits pour porter le poids de sa taille, paraissaient
disproportionns avec elle, et eussent t un dfaut, si l'on pouvait
songer  reprocher  une jeune fille une semblable imperfection: si bien
que la nymphe Pyrne, qui lui prtait le miroir de ses larmes, toute
femme qu'elle tait, ne put se refuser  reproduire son image dans toute
sa grce et dans toute sa puret. Aprs un instant de contemplation
muette, la jeune fille spara ses cheveux en trois parties, fit deux
nattes de ceux qui descendaient le long des tempes, les runit sur le
sommet de la tte, les fixa par une couronne de laurier-rose et de
fleurs d'oranger qu'elle tressa  l'instant mme; et laissant flotter
ceux qui, retombaient par derrire, comme la crinire du casque de
Pallas, elle se pencha sur l'eau pour tancher la soif qui l'avait
attire vers cette partie de la prairie, mais qui, toute pressante
qu'elle tait, avait cependant cd  un besoin plus pressant encore,
celui de s'assurer qu'elle tait toujours la plus belle des filles de
Corinthe. Alors la ralit et l'image se rapprochrent insensiblement
l'une de l'autre; on et dit deux soeurs, une nymphe et une naade,
qu'un doux embrassement allait unir: leurs lvres se touchrent dans un
bain humide, l'eau frmit, et une lgre brise, passant dans les airs
comme un souffle de volupt, fit pleuvoir sur le fleuve une neige rose
et odorante que le courant emporta vers la mer.

En se relevant, la jeune fille porta les yeux sur le golfe, et resta un
instant immobile de curiosit: une galre  deux rangs de rames,  la
carne dore et aux voiles de pourpre, s'avanait vers la plage, pousse
par le vent qui venait de Dlos; quoiqu'elle ft encore loigne d'un
quart de mille, on entendait les matelots qui chantaient un choeur 
Neptune: La jeune fille reconnut le mode phrygien, qui tait consacr
aux hymnes religieux; seulement, au lieu des voix rudes des mariniers de
Calydon ou de Cphalonie, les notes qui arrivaient jusqu' elle, quoique
disperses et affaiblies par la brise, taient savantes et douces 
l'gal de celles que chantaient les prtresses d'Apollon. Attire par
cette mlodie, la jeune Corinthienne se leva, brisa quelques branches
d'oranger et de laurier-rose destines  faire une seconde couronne
qu'elle comptait dposer  son retour dans le temple de Flore, 
laquelle le mois de mai tait consacr; puis d'un pas lent, curieux et
craintif  la fois, elle s'avana vers le bord de la mer, tressant les
branches odorantes qu'elle avait rompues au bord du ruisseau.

Cependant la birme s'tait rapproche, et maintenant la jeune fille
pouvait non seulement entendre les voix, mais encore distinguer la
figure des musiciens: le chant se composait d'une invocation  Neptune,
chante par un seul coryphe avec une reprise en choeur, d'une mesure si
douce et si balance, qu'elle imitait le mouvement rgulier des matelots
se courbant sur leurs rames et des rames retombant  la mer. Celui qui
chantait seul, et qui paraissait le matre du btiment, se tenait debout
 la proue et s'accompagnait d'une cythare  trois cordes, pareille 
celle que les statuaires mettent aux mains d'Euterpe, la muse de
l'harmonie:  ses pieds tait couch, couvert d'une longue robe
asiatique, un esclave dont le vtement appartenait galement aux deux
sexes; de sorte que la jeune fille ne put distinguer si c'tait un homme
ou une femme, et,  ct de leurs bancs, les rameurs mlodieux taient
debout et battaient des mains en mesure, remerciant Neptune du vent
favorable qui leur faisait ce repos.

Ce spectacle, qui deux sicles auparavant aurait  peine attir
l'attention d'un enfant cherchant des coquillages parmi les sables de la
mer, excita au plus haut degr l'tonnement de la jeune fille. Corinthe
n'tait plus  cette heure ce qu'elle avait t du temps de Sylla: la
rivale et la soeur d'Athnes. Prise d'assaut l'an de Rome 608 par le
consul Mummius, elle avait vu ses citoyens passs au fil de l'pe, ses
femmes et ses enfants vendus comme esclaves, ses maisons brles, ses
murailles dtruites, ses statues envoyes  Rome, et ses tableaux, de
l'un desquels Attale avait offert un million de sesterces, servir de
tapis  ces soldats romains que Polybe trouva jouant aux ds sur le
chef-d'oeuvre d'Aristide. Rebtie quatre-vingts ans aprs par Jules
Csar, qui releva ses murailles et y envoya une colonie romaine, elle
s'tait reprise  la vie, mais tait loin encore d'avoir retrouv son
ancienne splendeur. Cependant le proconsul romain, pour lui rendre
quelque importance, avait annonc, pour le 10 du mois de mai et les
jours suivants, des jeux nmens, isthmiques et floraux, o il devait
couronner le plus fort athlte, le plus adroit cocher et le plus habile
chanteur. Il en rsultait que depuis quelques jours une foule
d'trangers de toutes nations se dirigeaient vers la capitale de
l'Achae, attirs soit par la curiosit, soit par le dsir de remporter
les prix: ce qui rendait momentanment  la ville, faible encore du sang
et des richesses perdus, l'clat et le bruit de ses anciens jours. Les
uns taient arrivs sur des chars, les autres sur des chevaux; d'autres,
enfin, sur des btiments qu'ils avaient lous ou fait construire; mais
aucun de ces derniers n'tait entr dans le port sur un aussi riche
navire que celui qui, en ce moment touchait la plage que se disputrent
autrefois dans leur amour pour elle Apollon et Neptune.

 peine eut-on tir la birme sur le sable, que les matelots appuyrent
 sa proue un escalier en bois de citronnier incrust d'argent et
d'airain, et que le chanteur, jetant sa cythare sur ses paules,
descendit, s'appuyant sur l'esclave que nous avons vu couch  ses
pieds. Le premier tait un beau jeune homme de vingt-sept  vingt-huit
ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus,  la barbe dore: il tait vtu
d'une tunique de pourpre, d'une clamyde bleue toile d'or, et portait
autour du cou, noue par devant, une charpe dont les bouts flottants
retombaient jusqu' sa ceinture. Le second paraissait plus jeune de dix
annes  peu prs. C'tait un enfant touchant  peine  l'adolescence, 
la dmarche lente, et  l'air triste et souffrant; cependant la
fracheur de ses joues et fait honte au teint d'une femme, la peau
rose et transparente aurait pu le disputer en finesse avec celle des
plus voluptueuses filles de la molle Athnes, et sa main blanche et
potele semblait, par sa forme et par sa faiblesse, bien plus destine 
tourner un fuseau ou  tirer une aiguille, qu' porter l'pe ou le
javelot, attributs de l'homme et du guerrier. Il tait, comme nous
l'avons dit, vtu d'une robe blanche, brode de palmes d'or, qui
descendait au-dessous du genou; ses cheveux flottants tombaient sur ses
paules dcouvertes, et, soutenu par une chane d'or, un petit miroir
entour de perles pendait  son cou.

Au moment o il allait toucher la terre, son compagnon l'arrta
vivement; l'adolescent tressaillit.

--Qu'y a-t-il matre? dit-il d'une voix douce et craintive.

--Il y a que tu allais toucher le rivage du pied gauche, et que par
cette imprudence tu nous exposais  perdre tout le fruit de mes calculs,
grce auxquels nous sommes arrivs le jour des nones, qui est de bon
augure.

--Tu as raison, matre, dit l'adolescent; et il toucha la plage du pied
droit; son compagnon en fit autant.

--tranger, dit, s'adressant au plus g des deux voyageurs, la jeune
fille qui avait entendu ces paroles prononces dans le dialecte ionien,
la terre de la Grce, de quelque pied qu'on la touche, est propice 
quiconque l'aborde avec des intentions amies: c'est la terre des amours,
de la posie et des combats; elle a des couronnes pour les amants, pour
les potes et pour les guerriers. Qui que tu sois, tranger, accepte
celle-ci en attendant celle que tu viens chercher, sans doute.

Le jeune homme prit vivement et mit sur sa tte la couronne que lui
prsentait la Corinthienne.

--Les dieux nous sont propices, s'cria-t-il. Regarde, Sporus,
l'oranger, ce pommier des Hesprides, dont les fruits d'or ont donn la
victoire  Hippomne, en ralentissant la course d'Atalante, et le
laurier-rose, l'arbre cher  Apollon. Comment t'appelles-tu, prophtesse
de bonheur?

--Je me nomme Act, rpondit en rougissant la jeune fille.

--Act! s'cria le plus g des deux voyageurs. Entends-tu, Sporus?
Nouveau prsage: Act, c'est--dire la rive. Ainsi la terre de Corinthe
m'attendait pour me couronner.

--Qu'y-a-t-il l d'tonnant? n'es-tu pas prdestin, Lucius, rpondit
l'enfant.

--Si je ne me trompe, demanda timidement la jeune fille, tu viens pour
disputer un des prix offerts aux vainqueurs par le proconsul romain.

--Tu as reu le talent de la divination en mme temps que le don de la
beaut, dit Lucius.

--Et sans doute tu as quelque parent dans la ville?

--Toute ma famille est  Rome.

--Quelque ami, peut-tre?

--Mon seul ami est celui que tu vois, et, comme moi, il est tranger 
Corinthe.

--Quelque connaissance, alors?

--Aucune.

--Notre maison est grande, et mon pre est hospitalier, continua la
jeune fille; Lucius daignera-t-il nous donner la prfrence? nous
prierons Castor et Pollux de lui tre favorables.

--Ne serais-tu pas leur soeur Hlne, jeune fille? interrompit Lucius en
souriant. On dit qu'elle aimait  se baigner dans une fontaine qui ne
doit pas tre bien loin d'ici. Cette fontaine avait sans doute le don de
prolonger la vie et de conserver la beaut. C'est un secret que Vnus
aura rvl  Pris, et que Pris t'aura confi. S'il en est ainsi,
conduis-moi  cette fontaine, belle Act: car, maintenant que je t'ai
vue, je voudrais vivre ternellement, afin de te voir toujours.

--Hlas! je ne suis point une desse, rpondit Act, et la source
d'Hlne n'a point ce merveilleux privilge; au reste, tu ne t'es pas
tromp sur sa situation, la voil  quelques pas de nous, qui se
prcipite  la mer du haut d'un rocher.

--Alors, ce temple qui s'lve prs d'elle est celui de Neptune?

--Oui, et cette alle borde de pins mne au stade. Autrefois, dit-on,
en face de chaque arbre s'levait une statue; mais Mummius les a
enleves, et elles ont  tout jamais quitt ma patrie pour la tienne.
Veux-tu prendre cette alle, Lucius, continua en souriant la jeune
fille, elle conduit  la maison de mon pre.

--Que penses-tu de cette offre, Sporus? dit le jeune homme, changeant de
dialecte et parlant la langue latine.

--Que ta fortune ne t'a pas donn le droit de douter de ta constance.

--Eh bien! fions-nous donc  elle cette fois encore, car jamais elle ne
s'est prsente sous une forme plus entranante et plus enchanteresse.

Alors, changeant d'idiome et revenant au dialecte ionien, qu'il parlait
avec la plus grande puret:

Conduis-nous, jeune fille, dit Lucius, car nous sommes prts  te
suivre; et toi, Sporus, recommande  Lybicus de veiller sur Phoeb.

Act marcha la premire, tandis que l'enfant, pour obir  l'ordre de
son matre, remontait sur le navire. Arriv au stade, elle s'arrta:

--Vois, dit-elle  Lucius, voici le gymnase. Il est tout prt et sabl,
car c'est aprs-demain que les jeux commencent, et ils commencent par la
lutte.  droite, de l'autre ct du ruisseau,  l'extrmit de cette
alle de pins, voici l'hippodrome; le second jour, comme tu le sais,
sera consacr  la course des chars. Puis enfin,  moiti chemin de la
colline dans la direction de la citadelle, voici le thtre o se
disputera le prix du chant: quelle est celle des trois couronnes que
compte disputer Lucius?

--Toutes trois, Act.

--Tu es ambitieux, jeune homme.

--Le nombre trois plat aux dieux, dit Sporus qui venait de rejoindre
son compagnon, et les voyageurs, guids par leur belle htesse,
continurent leur chemin.

En arrivant prs de la ville, Lucius s'arrta:

--Qu'est-ce que cette fontaine, dit-il, et quels sont ces bas-reliefs
briss? Ils me paraissent du plus beau temps de la Grce.

--Cette fontaine est celle de Pyrne, dit Act; sa fille fut tue par
Diane  cet endroit mme, et la desse, voyant la douleur de la mre, la
changea en fontaine sur le corps mme de l'enfant qu'elle pleurait.
Quant aux bas reliefs, ils sont de Lysippe, lve de Phidias.

--Regarde donc, Sporus, s'cria avec enthousiasme le jeune homme  la
lyre; regarde, quel modle! quelle expression! c'est le combat d'Ulysse
contre les amants de Pnlope, n'est-ce pas? Vois donc comme cet homme
bless meurt bien, comme il se tord, comme il souffre; le trait l'a
atteint au dessous du coeur: quelques lignes plus haut, il n'y avait
point d'agonie. Oh! le sculpteur tait un habile homme, et qui savait
son mtier. Je ferai transporter ce marbre  Rome ou  Naples, je veux
l'avoir dans mon atrium. Je n'ai jamais vu d'homme vivant mourir avec
plus de douleur.

--C'est un des restes de notre ancienne splendeur, dit Act. La ville en
est jalouse et fire, et, comme une mre qui a perdu ses plus beaux
enfants, elle tient  ceux qui lui restent. Je doute, Lucius, que tu
sois assez riche pour acheter ce dbris.

--Acheter! rpondit Lucius avec une expression indfinissable de ddain;
 quoi bon acheter, lorsque je puis prendre? Si je veux ce marbre, je
l'aurai, quand bien mme Corinthe tout entire dirait non.

Sporus serra la main de son matre.

-- moins cependant, continua celui-ci, que la belle Act ne me dise
qu'elle dsire que ce marbre demeure dans sa patrie.

--Je comprends aussi peu ton pouvoir que le mien, Lucius, mais je ne
t'en remercie pas moins. Laisse-nous nos dbris, Romain, et n'achve pas
l'ouvrage de tes pres. Ils venaient en vainqueurs, eux: tu viens en
ami, toi; ce qui fut de leur part une barbarie serait de la tienne un
sacrilge.

--Rassure-toi, jeune fille, dit Lucius: car je commence  m'apercevoir
qu'il y a  Corinthe des choses plus prcieuses  prendre que le
bas-relief de Lysippe, qui,  tout considrer, n'est que du marbre.
Lorsque Pris vint  Lacdmone, ce ne fut point la statue de Minerve ou
de Diane qu'il enleva, mais bien Hlne, la plus belle des Spartiates.

Act baissa les yeux sous le regard ardent de Lucius, et, continuant son
chemin, elle entra dans la ville: les deux Romains la suivirent.

Corinthe avait repris l'activit de ses anciens jours. L'annonce des
jeux qui devaient y tre clbrs avait attir des concurrents, non
seulement de toutes les parties de la Grce, mais encore de la Sicile,
de l'gypte et de l'Asie. Chaque maison avait son hte, et les nouveaux
arrivants auraient eu grande peine  trouver un gte, si Mercure, le
dieu des voyageurs, n'et conduit au devant d'eux l'hospitalire jeune
fille. Ils traversrent, toujours guids par elle, le march de la
ville, o taient tals ple-mle le papyrus et le lin d'gypte,
l'ivoire de la Libye, les cuirs de Cyrne, l'encens et la myrrhe de la
Syrie, les tapis de Carthage, les dattes de la Phnicie, la pourpre de
Tyr, les esclaves de la Phrygie, les chevaux de Slinonte, les pes des
Celtibres, et le corail et l'escarboucle des Gaulois. Puis, continuant
leur chemin, ils traversrent la place o s'levait autrefois une statue
de Minerve, chef-d'oeuvre de Phidias, et que, par vnration pour
l'ancien matre, on n'avait point remplace; prirent une des rues qui
venaient y aboutir, et, quelques pas plus loin, s'arrtrent devant un
vieillard debout sur le seuil de sa maison.

--Mon pre, dit Act, voici un hte que Jupiter vous envoie; je l'ai
rencontr au moment o il dbarquait, et je lui ai offert l'hospitalit.

--Sois le bienvenu, jeune homme  la barbe d'or, rpondit Amycls: et,
poussant d'une main la porte de sa maison, il tendit l'autre  Lucius.




Chapitre II


Le lendemain du jour o la porte d'Amycls s'tait ouverte pour Lucius,
le jeune Romain, Act et son pre, runis dans le triclinium, autour
d'une table prs d'tre servie, se prparaient  tirer aux ds la
royaut du festin. Le vieillard et la jeune fille avaient voulu la
dcerner  l'tranger; mais leur hte, soit superstition, soit respect,
avait refus la couronne: on apporta en consquence les tali, et l'on
remit le cornet au vieillard, qui fit le coup d'Hercule. Act jeta les
ds  son tour, et leur combinaison produisit le coup du char; enfin
elle passa le cornet au jeune Romain, qui le prit avec une inquitude
visible, le secoua longtemps, le renversa en tremblant sur la table, et
poussa un cri de joie en regardant le rsultat produit: il avait amen
le coup de Vnus, qui l'emporte sur tous les autres.

--Vois, Sporus, s'cria-t-il en idiome latin, vois, dcidment les dieux
sont pour nous, et Jupiter n'oublie pas qu'il est le chef de ma race: le
coup d'Hercule, le coup du char et le coup de Vnus, y a-t-il plus
heureuse combinaison pour un homme qui vient disputer les prix de la
lutte, de la course et du chant, et  la rigueur le dernier ne me
promet-il pas un double triomphe?

--Tu es n dans un jour heureux, rpondit l'enfant, et le soleil t'a
touch avant que tu touchasses la terre: cette fois comme toujours tu
triompheras de tous tes concurrents.

--Hlas! il y eu une poque, rpondit en soupirant le vieillard,
adoptant la langue que parlait l'tranger, o la Grce t'aurait offert
des adversaires dignes de te disputer la victoire: mais nous ne sommes
plus au temps o Milon le Crotoniate fut couronn six fois aux jeux
pythiens, et o l'Athnien Alcibiade envoyait sept chars aux jeux
olympiques, et remportait quatre prix. La Grce avec sa libert a perdu
ses arts et sa force, et Rome,  compter de Cicron, nous a envoy tous
ses enfants pour nous enlever toutes nos palmes. Que Jupiter, dont tu te
vantes de descendre, te protge donc, jeune homme! car aprs l'honneur
de voir remporter la victoire par un de mes concitoyens, le plus grand
plaisir que je puisse prouver est de la voir favoriser mon hte:
apporte donc les couronnes de fleurs, ma fille, en attendant les
couronnes de laurier.

Act sortit et rentra presque aussitt avec une couronne de myrte et de
safran pour Lucius, une couronne d'ache et de lierre pour son pre, et
une couronne de lis et de roses pour elle: outre celles-l, un jeune
esclave en apporta d'autres plus grandes, que les convives se passrent
autour du cou. Alors Act s'assit sur le lit de droite, Lucius se coucha
 la place consulaire, et le vieillard, debout au milieu de sa fille et
de son hte, fit une libation de vin et une prire aux dieux, puis il se
coucha  son tour, en disant au jeune Romain:

--Tu le vois, mon fils, nous sommes dans les conditions prescrites,
puisque le nombre des convives, si l'on en croit un de nos potes, ne
doit pas tre au-dessous de celui des Grces, et ne doit pas dpasser
celui des Muses. Esclaves, servez la premire table.

On apporta un plateau tout garni; les serviteurs se tinrent prts 
obir au premier geste, Sporus se coucha aux pieds de son matre, lui
offrant ses longs cheveux pour essuyer ses mains, et le scissor commena
ses fonctions.

Au commencement du second service, et lorsque l'apptit des convives
commena de s'apaiser, le vieillard fixa les yeux sur son hte, et,
aprs avoir regard quelque temps, avec l'expression bienveillante de la
vieillesse, la belle figure de Lucius,  qui ses cheveux blonds et sa
barbe dore donnaient une expression trange:

--Tu viens de Rome? lui dit-il.

--Oui, mon pre, rpondit le jeune homme.

--Directement?

--Je me suis embarqu au port d'Ostie.

--Les dieux veillaient toujours sur le divin empereur et sur sa mre?

--Toujours.

--Et Csar prparait-il quelque expdition guerrire?

--Aucun peuple n'est rvolt dans ce moment. Csar, matre du monde, lui
a donn la paix pendant laquelle fleurissent les arts: il a ferm le
temple de Janus, puis il a pris sa lyre pour rendre grce aux dieux.

--Et ne craint-il pas que pendant qu'il chante d'autres ne rgnent?

--Ah! fit Lucius en fronant le sourcil, en Grce aussi l'on dit donc
que Csar est un enfant?

--Non; mais on craint qu'il ne tarde encore longtemps  devenir un
homme.

--Je croyais qu'il avait pris la robe virile aux funrailles de
Britannicus?

--Britannicus tait depuis longtemps condamn par Agrippine.

--Oui, mais c'est Csar qui l'a tu, je vous en rponds, moi; n'est-ce
pas Sporus?

L'enfant leva la tte et sourit.

--Il a assassin son frre! s'cria Act.

--Il a rendu au fils la mort que la mre avait voulu lui donner. Ne
sais-tu donc pas, jeune fille, alors demande-le  ton pre qui parat
savant en ces sortes de choses, que Messaline envoya un soldat pour tuer
Nron dans son berceau, et que le soldat allait frapper, lorsque deux
serpents sont sortis du lit de l'enfant et ont mis en fuite le
centurion?... Non, non, rassure-toi, mon pre, Nron n'est point un
imbcile comme Claudius, un fou comme Caligula, un lche comme Tibre,
ni un histrion comme Auguste.

--Mon fils, dit le vieillard effray, fais-tu attention que tu insultes
des dieux?

--Plaisants dieux, par Hercule! s'cria Lucius; plaisant dieu qu'Octave
qui avait peur du chaud, peur du froid, peur du tonnerre; qui vint
d'Apollonie et se prsenta aux vieilles lgions de Csar en boitant
comme Vulcain; plaisant dieu dont la main tait si faible qu'elle ne
pouvait parfois supporter le poids de sa plume; qui a vcu sans oser
tre une fois empereur, et qui est mort en demandant s'il avait bien
jou son rle! Plaisant dieu que Tibre, avec son Olympe de Capre, dont
il n'osait pas sortir, et o il se tenait comme un pirate sur un
vaisseau  l'ancre, ayant  sa droite Trasylle qui dirigeait son me, et
 sa gauche Charicls qui gouvernait son corps; qui, possdant le monde,
sur lequel il pouvait tendre ses ailes comme un aigle, se retira dans
le creux d'un rocher comme un hibou! Plaisant dieu que Caligula,  qui
un breuvage avait tourn la tte, et qui se crut aussi grand que Xercs
parce qu'il avait jet un pont de Pouzzoles  Baa, et aussi puissant
que Jupiter parce qu'il imitait le bruit de la foudre en faisant rouler
un char de bronze sur un pont d'airain; qui se disait le fianc de la
lune, et que Chrea et Sabinus ont envoy de vingt coups d'pe
consommer son mariage au ciel! Plaisant dieu que Claude qu'on a trouv
derrire une tapisserie quand on le cherchait sur un trne; esclave et
jouet de ses quatre pouses, qui signait le contrat de mariage de
Messaline, sa femme, avec Silius son affranchi! Plaisant dieu dont les
genoux ployaient  chaque pas, dont la bouche cumait  chaque parole,
qui bgayait de la langue et qui tremblait de la tte! Plaisant dieu qui
vcut mpris sans savoir se faire craindre, et qui mourut pour avoir
mang des champignons cueillis par Halotus, pluchs par Agrippine, et
assaisonns par Locuste! Ah, les plaisants dieux encore une fois, et
quelle noble figure ils doivent faire dans l'Olympe, prs d'Hercule, le
porte-massue, prs de Castor, le conducteur de chars, et prs d'Apollon,
le matre de la lyre!

Quelques instants de silence succdrent  cette brusque et sacrilge
sortie. Amycls et Act regardaient leur hte avec tonnement, et la
conversation interrompue n'avait point encore repris son cours,
lorsqu'un esclave entra, annonant un messager de la part de Cneus
Lentulus, le proconsul: le vieillard demanda si le messager s'adressait
 lui ou  son hte. L'esclave rpondit qu'il l'ignorait; le licteur fut
introduit.

Il venait pour l'tranger: le proconsul avait appris l'arrive d'un
navire dans le port, il savait que le matre de ce navire avait
intention de disputer les prix, et il lui faisait donner l'ordre de
venir inscrire son nom au palais prfectoral, et dclarer  laquelle des
trois couronnes il aspirait. Le vieillard et Act se levrent pour
recevoir les ordres du proconsul; Lucius les couta couch.

Lorsque le licteur eut fini, Lucius tira de sa poitrine des tablettes
d'ivoire enduites de cire, crivit sur une des feuilles quelques lignes
avec un stylet, appuya le chaton de sa bague au-dessous, et remit la
rponse au licteur, en lui donnant l'ordre de la porter  Lentulus. Le
licteur tonn hsita; Lucius fit un geste impratif; le soldat
s'inclina et sortit. Alors Lucius fit claquer ses doigts pour appeler
son esclave, tendit sa coupe que l'chanson remplit de vin, en but une
partie  la prosprit de son hte et de sa fille, et donna le reste 
Sporus.

--Jeune homme, dit le vieillard, en interrompant le silence, tu te dis
Romain, et cependant j'ai peine  le croire: si tu avais vcu dans la
ville impriale, tu aurais appris  mieux obir aux ordres des
reprsentants de Csar: le proconsul est ici matre aussi absolu et
aussi respect que Claudius Nron l'est  Rome.

--As-tu oubli que les dieux au commencement du repas m'ont fait
momentanment l'gal de l'empereur, en m'lisant roi du festin? Et quand
as-tu vu un roi descendre de son trne pour se rendre aux ordres d'un
proconsul?

--Tu as donc refus? dit Act avec effroi.

--Non, mais j'ai crit  Lentulus que, s'il tait curieux de savoir mon
nom, et dans quel but j'tais venu  Corinthe, il n'avait qu' venir le
demander lui mme.

--Et tu crois qu'il viendra? s'cria le vieillard.

--Sans doute, rpondit Lucius.

--Ici, dans ma maison?

--coute, dit Lucius.

--Qu'y a-t-il?

--Le voil qui frappe  la porte: je reconnais le bruit des faisceaux.
Fais ouvrir, mon pre, et laisse-nous seuls.

Le vieillard et sa fille se levrent tonns et allrent eux-mmes  la
porte; Lucius resta couch.

Il ne s'tait point tromp: c'tait Lentulus lui-mme; son front humide
de sueur indiquait quelle promptitude il avait mise  se rendre 
l'invitation de l'tranger: il demanda d'une voix rapide et altre o
tait le noble Lucius, et, ds qu'on lui eut indiqu la chambre, il mit
bas sa toge et entra dans le triclinium, qui se referma sur lui et dont
les licteurs gardrent aussitt la porte.

Nul ne sut ce qui se passa dans cette entrevue. Au bout d'un
quart-d'heure seulement le consul sortit, et Lucius vint rejoindre
Amycls et Act sous le pristyle o ils se promenaient; sa figure tait
calme et souriante.

--Mon pre, lui dit-il, la soire est belle, ne voudrais-tu pas
accompagner ton hte jusqu' la citadelle, d'o l'on dit qu'on embrasse
une vue magnifique? puis je suis curieux de savoir si l'on a excut les
ordres de Csar, qui, lorsqu'il a su que des jeux devaient tre clbrs
 Corinthe, a renvoy l'ancienne statue de Vnus, afin qu'elle ft
propice aux Romains qui viendraient vous disputer les couronnes.

--Hlas! mon fils, rpondit Amycls, je suis maintenant trop vieux pour
servir de guide dans la montagne; mais voici Act, qui est lgre comme
une nymphe, et qui t'accompagnera.

--Merci, mon pre, je n'avais point demand cette faveur de peur que
Vnus ne ft jalouse, et ne se venget sur moi de la beaut de ta fille:
mais tu me l'offres, j'aurai le courage de l'accepter.

Act sourit en rougissant, et, sur un signe de son pre, elle courut
chercher un voile et revint aussi chastement drape qu'une matrone
romaine.

--Ma soeur a-t-elle fait quelque voeu, dit Lucius, ou bien, sans que je
le sache, serait-elle prtresse de Minerve, de Diane ou de Vesta?

--Non, mon fils, dit le vieillard en prenant le Romain par le bras et en
le tirant  l'cart; mais Corinthe est la ville des courtisanes, tu le
sais: en mmoire de ce que leur intercession a sauv la ville de
l'invasion de Xercs, nous les avons fait peindre dans un tableau, comme
les Athniens les portraits de leurs capitaines aprs la bataille de
Marathon; depuis lors, nous craignons tellement d'en manquer, que nous
en faisons acheter  Byzance, dans les les de l'Archipel et jusqu'en
Sicile. On les reconnat  leur visage et  leur sein dcouvert.
Rassure-toi, Act n'est point une prtresse de Minerve, de Diane ni de
Vesta; mais elle craint d'tre prise pour une adoratrice de Vnus. Puis,
haussant la voix: Allez, mes enfants, va ma fille, continua le
vieillard, et, du haut de la colline, rappelle  notre hte, en lui
montrant les lieux qui les gardent, tous les vieux souvenirs de la
Grce: le seul bien qui reste  l'esclave et que ne peuvent lui arracher
ses matres, c'est la mmoire du temps o il tait libre.

Lucius et Act se mirent en route, et en peu d'instants le Romain et la
jeune fille eurent atteint la porte du nord, et s'engagrent dans le
chemin qui conduit  la citadelle. Quoiqu' vol d'oiseau elle part 
cinq cents pas  peine de la ville, il se repliait en tant de manires,
qu'ils furent prs d'une heure  le parcourir. Deux fois sur la route
Act s'arrta: la premire, pour montrer  Lucius le tombeau des enfants
de Mde; la seconde, pour lui faire remarquer la place o Bellrophon
reut des mains de Minerve le cheval Pgase; enfin ils arrivrent  la
citadelle, et,  l'entre d'un temple qui y attenait, Lucius reconnut la
statue de Vnus couverte d'armes brillantes, ayant  sa droite celle de
l'Amour, et  sa gauche celle du Soleil, le premier dieu qu'on ait ador
 Corinthe: Lucius se prosterna et fit sa prire.

Cet acte de religion accompli, les deux jeunes gens prirent un sentier
qui traversait le bois sacr et conduisait au sommet de la colline. La
soire tait superbe, le ciel pur et la mer tranquille. La Corinthienne
marchait devant, pareille  Vnus conduisant ne sur la route de
Carthage; et Lucius, qui venait derrire elle, s'avanait au travers
d'un air embaum des parfums de sa chevelure; de temps en temps elle se
retournait, et comme, en sortant de la ville, elle avait rabattu son
voile sur ses paules, le Romain dvorait de ses yeux ardents cette tte
charmante  laquelle la marche donnait une animation nouvelle, et ce
sein qu'il voyait haleter  travers la lgre tunique qui le recouvrait.
 mesure qu'ils montaient, le panorama prenait de l'tendue. Enfin 
l'endroit le plus lev de la colline, Act s'arrta sous un mrier, et,
s'appuyant contre lui pour reprendre haleine:

--Nous sommes arrivs, dit-elle  Lucius; que dites-vous de cette vue?
ne vaut-elle pas celle de Naples?

Le Romain s'approcha d'elle sans lui rpondre, passa, pour s'appuyer,
son bras dans une des branches de l'arbre, et au lieu de regarder le
paysage, fixa sur Act des yeux si brillants d'amour, que la jeune
fille, se sentant rougir, se hta de parler pour cacher son trouble.

--Voyez du ct de l'orient, dit-elle; malgr le crpuscule qui commence
 s'tendre, voici la citadelle d'Athnes, pareille  un point blanc, et
le promontoire de Sunium, qui se dcoupe sur l'azur des flots comme le
fer d'une lance; plus prs de nous, au milieu de la mer Saronique, cette
le que vous voyez, et qui a la forme d'un fer de cheval, c'est
Salamine, o combattit Eschyle et o fut battu Xercs; au-dessous, vers
le midi, dans la direction de Corinthe, et  deux cents stades d'ici 
peu prs, vous pouvez apercevoir Nme et la fort dans laquelle Hercule
tua le lion dont il porta toujours la dpouille comme un trophe de sa
victoire; plus loin, au pied de cette chane de montagnes qui borne
l'horizon, est pidaure, chre  Esculape; et, derrire elle, Argos, la
patrie du roi des rois;  l'occident, noyes dans les flots d'or du
soleil couchant, au bout des riches plaines de Sycione, au-del de cette
ligne bleue que forme la mer, comme des vapeurs flottantes sur le ciel,
apercevez-vous Samos et Ithaque? Et maintenant tournez le dos  Corinthe
et regardez vers le nord: voici,  notre droite, le Cythron o fut
expos Oedipe;  notre gauche Leuctres o paminondas battit les
Lacdmoniens; et, en face de nous, Plate o Aristide et Pausanias,
vainquirent les Perses; puis, au milieu, et  l'extrmit de cette
chane de montagnes qui court de Attique en tolie, l'Hlicon, couvert
de pins, de myrtes et de lauriers, et le Parnasse avec ses deux sommets
tout blancs de neige, entre lesquels coule la fontaine Castalie, qui a
reu des Muses le don de donner l'esprit portique  ceux qui boivent de
ses eaux.

--Oui, dit Lucius, ton pays est la terre des grands souvenirs: il est
malheureux que tous ses enfants ne les conservent pas avec une religion
pareille  la tienne, jeune fille; mais console-toi, si la Grce n'est
plus reine par la force, elle l'est toujours par la beaut, et cette
royaut-l est la plus douce et la plus puissante.

Act porta la main  son voile; mais Lucius arrta sa main. La
Corinthienne tressaillit, et cependant n'eut point le courage de la
retirer: quelque chose comme un nuage passa devant ses yeux, et, sentant
ses genoux faiblir, elle s'appuya contre le tronc du mrier.

On en tait  cette heure charmante qui n'est dj plus le jour et point
encore la nuit: le crpuscule, tendu sur toute la partie orientale de
l'horizon, couvrait l'Archipel et l'Attique; tandis que du ct oppos,
la mer Ionienne, roulant des vagues de feu, et le ciel des nuages d'or,
semblaient n'tre spars l'un de l'autre que par le soleil qui,
semblable  un grand bouclier rougi  la forge, commenait d'teindre
dans l'eau son extrmit infrieure. On entendait encore bourdonner la
ville comme une ruche: mais tous les bruits de la plaine et de la
montagne mouraient les uns aprs les autres; de temps en temps seulement
le chant aigu d'un ptre retentissait du ct de Cythron, ou le cri
d'un matelot tirant sa barque sur la plage montait de la mer Saronique
ou du golfe de Crissa. Les insectes de la nuit commenaient  chanter
sous l'herbe, et les lucioles, rpandues par milliers dans l'air tide
du soir, brillaient comme les tincelles d'un foyer invisible. On
sentait que la nature, fatigue de ses travaux du jour, se laissait
aller peu  peu au sommeil, et que dans quelques instants tout se
tairait pour ne pas troubler son voluptueux repos.

Les jeunes gens eux-mmes, cdant  cette impression religieuse,
gardaient le silence, lorsqu'on entendit du ct du port de Lche un
cri si trange, qu'Act frissonna. Le Romain, de son ct, tourna
vivement la tte, et ses yeux se portrent directement sur sa birme
qu'on apercevait sur la plage, pareille  un coquillage d'or. Par un
sentiment de crainte instinctif, la jeune fille se releva et fil un
mouvement pour reprendre le chemin de la ville; mais Lucius l'arrta:
elle cda sans rien dire, et, comme vaincue par une puissance
suprieure, s'appuya de nouveau contre l'arbre ou plutt contre le bras
que Lucius avait pass, sans qu'elle s'en apert, autour de sa taille,
et, laissant tomber sa tte en arrire, elle regarda le ciel les yeux 
demi ferms et la bouche  demi close. Lucius la contemplait
amoureusement dans cette pose charmante, et, quoiqu'elle sentt les yeux
du Romain l'envelopper de leurs rayons ardents, elle n'avait pas la
force de s'y soustraire, lorsqu'un second cri, plus rapproch et plus
terrible, traversa cet air doux et calme, et vint rveiller Act de son
extase.

--Fuyons, Lucius, s'cria-t-elle avec effroi, fuyons! il y a quelque
bte froce qui erre dans la montagne; fuyons. Nous n'avons que le bois
sacr  traverser, et nous sommes au temple de Vnus ou  la citadelle.
Viens, Lucius, viens.

Lucius sourit.

--Act craint-elle quelque chose, dit-il, lorsqu'elle est prs de moi?
Quant  moi, je sens que pour Act je braverais tous les monstres qu'ont
vaincus Thse, Hercule et Cadmus.

--Mais sais-tu quel est ce bruit? dit la jeune fille tremblante.

--Oui; rpondit en souriant Lucius, oui, c'est le rauquement du tigre.

--Jupiter! s'cria Act en se jetant dans les bras du Romain; Jupiter,
protge-nous!

En effet, un troisime cri, plus rapproch et plus menaant que les deux
premiers, venait de traverser l'espace; Lucius y rpondit par un cri 
peu prs pareil. Presqu'au mme moment une tigresse bondissante sortit
du bois sacr, s'arrta, se dressant sur ses pattes de derrire comme
indcise du chemin; Lucius fit entendre un sifflement particulier, la
tigresse s'lana, franchissant myrtes, chnes-verts et lauriers-roses,
comme un chien fait de la bruyre, et se dirigea vers lui, rugissante de
joie. Tout  coup le Romain sentit peser  son bras la jeune
Corinthienne: elle tait renverse, vanouie et mourante de terreur.

Lorsqu'Act revint  elle, elle tait dans les bras de Lucius, et la
tigresse, couche  leurs pieds, tendait clinement sur les genoux de
son matre sa tte terrible dont les yeux brillaient comme des
escarboucles.  cette vue, la jeune fille se rejeta dans les bras de son
amant, moiti par terreur, moiti par honte, tout en tendant la main
vers sa ceinture dnoue, jete  quelques pieds d'elle. Lucius vit
cette dernire tentative de la pudeur, et, dtachant le collier d'or
massif qui entourait le cou de la tigresse, et auquel pendait encore un
anneau de la chane qu'elle avait brise, il l'agrafa autour de la
taille mince et flexible de sa jeune amie; puis, ramassant la ceinture
qu'il avait furtivement dnoue, il attacha un bout du ruban au cou de
la tigresse, et remit l'autre entre les doigts tremblants d'Act; alors,
se levant tous deux, ils redescendirent silencieusement vers la ville,
Act s'appuyant d'une main sur l'paule de Lucius, et de l'autre
conduisant, enchane et docile, la tigresse qui lui avait fait si
grande peur.

 l'entre de la ville, ils rencontrrent l'esclave nubien charg de
veiller sur Phoeb; il l'avait suivie dans la campagne, et l'avait
perdue de vue au moment o l'animal, ayant retrouv la trace de son
matre, s'tait lanc du ct de la citadelle. En apercevant Lucius, il
se mit  genoux, baissant la tte et attendant le chtiment qu'il
croyait avoir mrit; mais Lucius tait trop heureux en ce moment pour
tre cruel: d'ailleurs Act le regardait en joignant les mains.

--Relve-toi, Lybicus, dit le Romain: pour cette fois je te pardonne;
mais dsormais veille mieux sur Phoeb: tu es cause que cette belle
nymphe a eu si grande peur qu'elle a pens en mourir. Allons, mon
Ariane, remettez votre tigresse  son gardien; je vous en attellerai une
couple  un char d'or et d'ivoire, et je vous ferai passer au milieu
d'un peuple qui vous adorera comme une desse.... C'est bien, Phoeb,
c'est bien. Adieu....

Mais la tigresse ne voulut point s'en aller ainsi: elle s'arrta devant
Lucius, se dressa contre lui, et, posant ses deux pattes de devant sur
ses paules, elle le caressa de sa langue en poussant de petits
rugissements d'amour.

--Oui, oui, dit Lucius  demi-voix; oui, vous tes une noble bte; et
quand nous serons de retour  Rome, je vous donnerai  dvorer une belle
esclave chrtienne avec ses deux enfants. Allez, Phoeb, allez.

La tigresse obit comme si elle comprenait cette sanglante promesse, et
elle suivit Lybicus, mais non sans se retourner vingt fois encore du
ct de son matre; et ce ne fut que lorsqu'il eut disparu avec Act,
ple et tremblante, derrire la porte de la ville, qu'elle se dcida 
regagner sans opposition la cage dore qu'elle habitait  bord du
navire.

Sous le vestibule de son hte, Lucius trouva l'esclave cubiculaire: il
l'attendait pour le conduire  sa chambre. Le jeune Romain serra la main
d'Act, et suivit l'esclave qui le prcdait avec une lampe. Quant  la
belle Corinthienne, elle alla, selon son habitude, baiser le front du
vieillard qui, la voyant si ple et si agite, lui demanda quelle
crainte la tourmentait.

Alors elle lui raconta la terreur que lui avait faite Phoeb, et comment
ce terrible animal obissait au moindre signe de Lucius.

Le vieillard resta un instant pensif; puis avec inquitude:

--Quel est donc cet l'homme, dit-il, qui joue avec les tigres, qui
commande aux proconsuls, et qui blasphme les dieux!

Act approcha ses lvres froides et ples du front de son pre; mais 
peine osa-t-elle les poser sur les cheveux blancs du vieillard: elle se
retira dans sa chambre, et, tout perdue, ne sachant si ce qui s'tait
pass tait un songe ou une ralit, elle porta les mains sur elle-mme
pour s'assurer qu'elle tait bien veille. Alors elle sentit sous ses
doigts le cercle d'or qui avait remplac sa ceinture virginale, et,
s'approchant de la lampe, elle lut sur le collier ces mots qui
rpondaient si directement  sa pense: J'appartiens  Lucius.




Chapitre III


La nuit se passa en sacrifices: les temples furent orns de festons
comme pour les grandes ftes de la patrie; et aussitt les crmonies
sacres acheves, quoiqu'il ft  peine une heure du matin, la foule se
prcipita vers le gymnase, tant tait grand l'empressement de revoir les
jeux qui rappelaient les vieux et beaux jours de la Grce.

Amycls tait l'un des huit juges lus: en cette qualit, il avait sa
place rserve en face de celle du proconsul romain: il n'arriva donc
qu'au moment o les jeux allaient commencer. Il trouva  la porte Sporus
qui venait y rejoindre son matre, et  qui les gardes refusaient
l'entre, parce qu' son teint blanc,  ses mains dlicates,  sa
dmarche indolente, ils le prenaient pour une femme. Or, une ancienne
loi remise en vigueur condamnait  tre prcipite d'un rocher toute
femme qui assisterait aux exercices de la course et de la lutte, o les
athltes combattaient nus. Le vieillard rpondit de Sporus, et l'enfant,
arrt un instant, put rejoindre son matre.

Le gymnase tait pareil  une ruche: outre les premiers arrivs, assis
sur les gradins et presss les uns contre les autres, tout espace tait
rempli. Les vomitoires semblaient ferms d'une muraille de ttes; le
couronnement de l'difice tait surmont de tout un rang de spectateurs
debout, se soutenant les uns aux autres, et dont le seul point d'appui
tait, de dix pieds en dix pieds, les poutres dores auxquelles se
tendait le velarium: et cependant beaucoup bourdonnaient encore comme
des abeilles aux portes de cet immense vaisseau, dans lequel venait non
seulement de disparatre la population de Corinthe, mais encore les
dputs du monde entier qui accouraient  ces ftes. Quant aux femmes,
on les voyait de loin aux portes et sur les murailles de la ville, o
elles attendaient que ft proclam le nom du vainqueur.

 peine Amycls fut-il assis, que, le nombre des juges se trouvant
complet, le proconsul se leva et annona, au nom de Csar Nron,
empereur de Rome et matre du monde, que les jeux taient ouverts. De
grands cris et de grands applaudissements accueillirent ses paroles, et
tous les yeux se tournrent vers le portique o attendaient les
lutteurs. Sept jeunes gens en sortirent et s'avancrent vers la tribune
du proconsul. Deux des lutteurs seulement taient de Corinthe; et parmi
les cinq autres il y avait un Thbain, un Syracusain, un Sybarite et
deux Romains.

Les deux Corinthiens taient deux frres jumeaux; ils s'avancrent les
bras entrelacs, vtus d'une tunique pareille, et si semblables l'un 
l'autre de taille, de tournure et de visage, que tout le cirque battit
des mains  l'aspect de ces deux Mnechmes. Le Thbain tait un jeune
berger qui, gardant ses troupeaux prs du mont Cythron, en avait vu
descendre un ours, s'tait jet au-devant de lui, et, sans armes contre
ce terrible antagoniste, s'tait pris corps  corps avec lui et l'avait
touff dans la lutte. En souvenir de cette victoire, il s'tait couvert
les paules de la peau de l'animal vaincu, dont la tte, lui servant de
casque, encadrait de ses dents blanches son visage bruni par le soleil.
Le Syracusain avait donn de sa force une preuve non moins
extraordinaire. Un jour que ses compatriotes faisaient un sacrifice 
Jupiter, le taureau, mal frapp par le sacrificateur, s'lana au milieu
de la foule, tout couronn de fleurs, tout par de ses bandelettes, et
il avait dj cras sous ses pieds plusieurs personnes, lorsque le
Syracusain le saisit par les cornes, et, levant l'une et baissant
l'autre, le fit tomber sur le flanc et le maintint sous lui, comme un
athlte vaincu, jusqu'au moment o un soldat lui enfona son pe dans
la gorge. Enfin, le jeune Sybarite, qui avait lui-mme ignor longtemps
sa force, en avait reu la rvlation d'une manire non moins fortuite.
Couch avec ses amis sur des lits de pourpre, autour d'une table
somptueuse, il avait tout  coup entendu des cris: un char, emport par
deux chevaux fougueux, allait se briser au premier angle de la rue; dans
ce char tait sa matresse: il s'lana par la fentre, saisit le char
par derrire; les chevaux arrts tout  coup se cabrrent, l'un des
deux tomba renvers, et le jeune homme reut dans ses bras sa matresse
vanouie, mais sans blessure. Quant aux deux Romains, l'un tait un
athlte de profession, connu par de grands triomphes; l'autre tait
Lucius.

Les juges mirent sept bulletins dans une urne. Deux de ces bulletins
taient marqus d'un A, deux d'un B, deux d'un C, enfin le dernier d'un
D. Le sort devait donc former trois couples, et laisser un septime
athlte pour combattre avec les vainqueurs. Le proconsul mla lui-mme
les bulletins, puis les sept combattants s'avancrent, en prirent chacun
un, le dposrent entre les mains du prsident des jeux; celui-ci les
ouvrit les uns aprs les autres et les appareilla. Le hasard voulut que
les deux Corinthiens eussent chacun un A, le Thbain et le Syracusain
chacun un B, le Sybarite et l'athlte les deux C, et Lucius le D.

Les athltes, ignorant encore dans quel ordre le sort les avait dsigns
pour combattre, se dshabillrent,  l'exception de Lucius qui, devant
entrer en lice le dernier, resta envelopp de son manteau. Le proconsul
appela les deux A; aussitt les deux frres s'lancrent du portique et
se trouvrent en face l'un de l'autre, la surprise leur arracha un cri
auquel l'assemble rpondit par un murmure d'tonnement; puis ils
restrent un instant immobiles et hsitants. Mais ce moment n'eut que la
dure d'un clair, car ils se jetrent aussitt dans les bras l'un de
l'autre; l'amphithtre clata tout entier dans un unanime
applaudissement, et, au bruit de cet hommage rendu  l'amour fraternel,
les deux beaux jeunes gens se reculrent en souriant pour laisser le
champ libre  leurs rivaux, et, pareils  Castor et Pollux, appuys au
bras l'un de l'autre, d'acteurs qu'ils croyaient tre, ils devinrent
spectateurs.

Ceux qui devaient figurer les seconds se trouvrent alors tre les
premiers; le Thbain et le Syracusain s'avancrent donc  leur tour; le
vainqueur d'ours et le dompteur de taureaux se mesurrent des yeux, puis
s'lancrent l'un sur l'autre. Un instant, leurs deux corps runis et
embots eurent l'aspect d'un tronc noueux et informe, capricieusement
model par la nature, qui tout  coup roula dracin comme par un coup
de foudre. Pendant quelques secondes on ne put, au milieu de la
poussire, rien distinguer, tant les chances paraissaient gales pour
tous deux, et si rapidement chacun des athltes se retrouvait tantt
dessus, tantt dessous; enfin le Thbain finit par maintenir son genou
sur la poitrine du Syracusain, et lui entourant la gorge de ses deux
mains comme d'un anneau de fer, il le serra avec une telle violence que
celui-ci fut oblig de lever la main, en signe qu'il s'avouait vaincu.
Des applaudissements unanimes, qui prouvaient avec quel enthousiasme les
Grecs assistaient  ce spectacle, salurent le dnouement de ce premier
combat: et ce fut  leur bruit trois fois renaissant que le vainqueur
vint se placer sous la loge du proconsul, et que son antagoniste,
humili, rentra sous le portique, d'o sortit aussitt la dernire
couple de combattants, qui se composait du Sybarite et de l'athlte.

Ce fut une chose curieuse  voir, lorsqu'ils eurent dpouill leurs
vtements, et tandis que les esclaves les frottaient d'huile, que ces
deux hommes d'une nature oppose et offrant les deux plus beaux types de
l'antiquit, celui de l'Hercule et celui de l'Antinos: l'athlte avec
ses cheveux courts et ses membres bruns et musculeux, le Sybarite avec
ses longs anneaux ondoyants et son corps blanc et arrondi. Les Grecs,
ces grands adorateurs de la beaut physique, ces religieux sectateurs de
la forme, ces matres en toute perfection, laissrent chapper un
murmure d'admiration qui fit en mme temps relever la tte aux deux
adversaires. Leurs regards pleins d'orgueil se croisrent comme deux
clairs, et, sans attendre ni l'un ni l'autre que cette opration
prparatoire ft compltement acheve, ils s'arrachrent aux mains de
leurs esclaves et s'avancrent au devant l'un de l'autre.

Arrivs  la distance de trois ou quatre pas, ils se regardrent avec
une nouvelle attention, et chacun sans doute reconnut dans son
adversaire un rival digne de lui, car les yeux de l'un prirent
l'expression de la dfiance, et les yeux de l'autre celle de la ruse.
Enfin, d'un mouvement spontan et pareil, ils se saisirent chacun par
les bras, appuyrent leurs fronts l'un contre l'autre, et, pareils 
deux taureaux qui luttent, tentrent le premier essai de leur force en
essayant de se faire reculer. Mais tous deux restrent debout et
immobiles  leur place, pareils  des statues dont la vie ne serait
indique que par le gonflement progressif des muscles qui semblaient
prts de se briser. Aprs une minute d'immobilit, tous deux se
rejetrent en arrire, secouant leurs ttes inondes de sueur, et
respirant avec bruit, comme des plongeurs qui reviennent  la surface de
l'eau.

Ce moment d'intervalle fut court; les deux ennemis en vinrent de nouveau
aux mains, et cette fois ils se saisirent  bras le corps; mais, soit
ignorance de ce genre de combat, soit conviction de sa force, le
Sybarite donna l'avantage  son adversaire en se laissant saisir sous
les bras; l'athlte l'enleva aussitt, et lui fit perdre terre.
Cependant, ployant sous le poids, il fit en chancelant trois pas en
arrire, et, dans ce mouvement, le Sybarite tant parvenu  toucher le
sol du pied, il reprit toutes ses forces, et l'athlte, dj branl,
tomba dessous; mais  peine eut-on le temps de lui voir toucher le sol,
qu'avec une force et une agilit surnaturelles il se retrouva debout, de
sorte que le Sybarite ne se releva que le second.

Il n'y avait ni vainqueur ni vaincu; aussi les deux adversaires
recommencrent-ils la lutte avec un nouvel acharnement et au milieu d'un
silence profond. On et dit que les trente mille spectateurs taient de
pierre comme les degrs sur lesquels ils taient assis. De temps en
temps seulement, lorsque la fortune favorisait l'un des lutteurs, on
entendait un murmure sourd et rapide s'chapper des poitrines, et un
lger mouvement faisait onduler toute cette foule, comme des pis sur
lesquels glisse un souffle d'air. Enfin, une seconde fois les lutteurs
perdirent pied et roulrent dans l'arne; mais cette fois ce fut
l'athlte qui se trouva dessus: et cependant ce n'et t qu'un faible
avantage, s'il n'et joint  sa force tous les principes d'adresse de
son art. Grce  eux, il maintint le Sybarite dans la position dont
lui-mme s'tait si promptement tir. Comme un serpent qui touffe et
broie sa proie avant de la dvorer, il entrelaa ses jambes et ses bras
aux jambes et aux bras de son adversaire avec une telle habilet, qu'il
parvint  suspendre tous ses mouvements; et alors, lui appuyant le front
contre le front, il le contraignit de toucher la terre du derrire de la
tte: ce qui quivalait pour les juges  l'aveu de la dfaite. De grands
cris retentirent, de grands applaudissements se firent entendre; mais,
quoique vaincu, certes, le Sybarite put en prendre sa part. Sa dfaite
avait touch de si prs  la victoire, que nul n'eut l'ide de lui en
faire une honte; aussi se retira-t-il lentement sous le portique, sans
rougeur et sans embarras, ayant perdu la couronne, et voil tout.

Restaient donc deux vainqueurs, et Lucius qui n'avait pas lutt et
devait lutter contre tous deux. Les yeux se tournrent vers le Romain
qui, calme et impassible pendant les combats prcdents, les avait
suivis du regard, appuy contre une colonne et envelopp de son manteau.
C'est alors seulement qu'on remarqua sa figure douce et effmine, ses
longs cheveux blonds, et la lgre barbe dore qui lui couvrait  peine
le bas du visage. Chacun sourit en voyant ce faible adversaire qui
venait avec tant d'imprudence disputer la palme au vigoureux Thbain et
 l'habile athlte. Lucius s'aperut de ce sentiment gnral au murmure
qui courait par toute l'assemble; et, sans s'en inquiter ni daigner y
rpondre, il fit quelques pas en avant et laissa tomber son manteau.
Alors on vit, supportant cette tte apollonienne, un cou vigoureux et
des paules puissantes; et, chose plus bizarre encore, tout ce corps
blanc, dont la peau et fait honte  une jeune fille de Circassie,
mouchet de taches brunes pareilles  celles qui couvrent la fourrure
fauve de la panthre. Le Thbain regarda insoucieusement ce nouvel
ennemi; mais l'athlte, visiblement tonn, recula de quelques pas. En
ce moment Sporus parut et versa sur les paules de son matre un flacon
d'huile parfume qu'il lui tendit par tout le corps  l'aide d'un
morceau de pourpre.

C'tait au Thbain  lutter le premier; il fit donc un pas vers Lucius,
exprimant son impatience de ce que ses prparatifs duraient si
longtemps; mais Lucius tendit la main, de l'air du commandement pour
indiquer qu'il n'tait pas prt, et la voix du proconsul fit entendre
aussitt ce mot: Attends. Cependant le jeune Romain tait couvert
d'huile, et il ne lui restait plus qu' se rouler dans la poussire du
cirque, ainsi que c'tait l'habitude de le faire; mais, au lieu de cela,
il mit un genou en terre, et Sporus lui vida sur les paules un sac
rempli de sable recueilli sur les rives du Chrysorrhoas et qui tait
ml de paillettes d'or. Cette dernire prparation acheve, Lucius se
releva et ouvrit les deux bras, en signe qu'il tait prt  lutter.

Le Thbain s'avana plein de confiance, et Lucius l'attendit avec
tranquillit; mais  peine les mains rudes de son adversaire
eurent-elles effleur son paule, qu'un clair terrible passa dans ses
yeux, et qu'il jeta un cri pareil  un rugissement. En mme temps, il se
laissa tomber sur un genou, et enveloppa de ses bras robustes les flancs
du berger, au-dessous des ctes et au-dessus des hanches; puis, nouant
en quelque sorte ses mains derrire le dos de son adversaire, il lui
pressa le ventre contre sa poitrine, et tout  coup il se releva tenant
le colosse entre ses bras. Cette action fut si rapide et si adroitement
excute, que le Thbain n'eut ni le temps ni la force de s'y opposer,
et se trouva enlev du sol, dpassant de la tte la tte de son
adversaire, et battant l'air de ses bras qui ne trouvaient rien 
saisir. Alors les Grecs virent se renouveler la lutte d'Hercule et
d'Ante: le Thbain appuya ses mains aux paules de Lucius, et, se
raidissant de toute la force de ses bras, il essaya de rompre la chane
terrible qui l'touffait, mais tous ses efforts furent inutiles; en vain
enveloppa-t-il  son tour les reins de son adversaire de ses deux jambes
comme d'un double serpent, cette fois ce fut Laocoon qui matrisa le
reptile: plus les efforts du Thbain redoublaient, plus Lucius semblait
serrer le lien dont il l'avait garrott; et, immobile  la mme place,
sans un seul mouvement apparent, la tte entre les pectoraux de son
ennemi, comme pour couter sa respiration touffe, pressant toujours
davantage, comme si sa force croissante devait atteindre  un degr
surhumain, il resta ainsi plusieurs minutes, pendant lesquelles on vit
le Thbain donner les signes visibles et successifs de l'agonie. D'abord
une sueur mortelle coula de son front sur son corps, lavant la poussire
qui le couvrait; puis son visage devint pourpre, sa poitrine rla, ses
jambes se dtachrent du corps de son adversaire, ses bras et sa tte se
renversrent en arrire, enfin un flot de sang jaillit imptueusement de
son nez et de sa bouche. Alors Lucius ouvrit les bras, et le Thbain
vanoui tomba comme une masse  ses pieds.

Aucun cri de joie, aucun applaudissement n'accueillit cette victoire; la
foule, oppresse, resta muette et silencieuse. Cependant il n'y avait
rien  dire: tout s'tait pass dans les rgles de la lutte, aucun coup
n'avait t port, et Lucius avait franchement et loyalement vaincu son
adversaire. Mais, pour ne point se manifester par des acclamations,
l'intrt que les assistants prenaient  ce spectacle n'en tait pas
moins grand. Aussi, lorsque les esclaves eurent enlev le vaincu
toujours vanoui, les regards qui l'avaient suivi se reportrent
aussitt sur l'athlte qui, par la force et l'habilet qu'il avait
montres dans le combat prcdent, promettait  Lucius un adversaire
redoutable. Mais l'attente gnrale fut trangement trompe, car au
moment o Lucius se prparait pour une seconde lutte, l'athlte s'avana
vers lui d'un air respectueux, et, mettant un genou en terre, il leva la
main en signe qu'il s'avouait vaincu. Lucius parut regarder cette action
et voir cet hommage sans aucun tonnement; car, sans tendre la main 
l'athlte, sans le relever, il jeta circulairement les yeux autour de
lui, comme pour demander  cette foule tonne s'il tait dans ses rangs
un homme qui ost lui contester sa victoire. Mais nul ne fit un geste,
nul ne pronona une parole, et ce fut au milieu du plus profond silence
que Lucius s'avana vers l'estrade du proconsul, qui lui tendit la
couronne. En ce moment seulement, quelques applaudissements clatrent;
mais il fut facile de reconnatre, dans ceux qui donnaient cette marque
d'approbation, les matelots du btiment qui avait transport Lucius.

Et cependant le sentiment qui dominait cette foule n'tait point
dfavorable au jeune Romain: c'tait comme une terreur superstitieuse
qui s'tait rpandue sur cette assemble. Cette force surnaturelle,
runie  tant de jeunesse, rappelait les prodiges des ges hroques;
les noms de Thse, de Pirithos, se trouvaient sur toutes les lvres;
et, sans que nul et communiqu sa pense, chacun tait prt  croire 
la prsence d'un demi-dieu. Enfin, cet hommage public, cet aveu anticip
de sa dfaite, cet abaissement de l'esclave devant le matre, achevaient
de donner quelque consistance  cette pense. Aussi, lorsque le
vainqueur sortit du cirque, s'appuyant d'un ct sur le bras d'Amycls,
et de l'autre laissant tomber sa main sur l'paule de Sporus, toute
cette foule le suivit jusqu' la porte de son hte, curieuse, presse,
mais en mme temps si muette et si craintive, qu'on et, certes dit,
bien plutt un convoi funraire qu'une pompe triomphale.

Arriv aux portes de la ville les jeunes filles et les femmes qui
n'avaient pu assister au combat attendaient le vainqueur, des branches
de laurier  la main. Lucius chercha des yeux Act au milieu de ses
compagnes; mais, soit honte, soit crainte, Act tait absente, et il la
chercha vainement. Alors il doubla le pas, esprant que la jeune
Corinthienne l'attendait au seuil de la porte qu'elle lui avait ouverte
la veille; il traversa cette place qu'il avait traverse avec elle, prit
la rue par laquelle elle l'avait guid; mais aucune couronne, aucun
feston n'ornaient la porte hospitalire. Lucius en franchit rapidement
le seuil, et s'lana dans le vestibule, laissant bien loin derrire lui
le vieillard; le vestibule tait vide, mais par la porte qui donnait sur
le parterre, il aperut la jeune fille  genoux devant une statue de
Diane, blanche et immobile comme le marbre qu'elle tenait embrass;
alors il s'avana doucement derrire elle, et lui posa sur la tte la
couronne qu'il venait de remporter. Act jeta un cri, se retourna
vivement vers Lucius, et les yeux ardents et fiers du jeune Romain lui
annoncrent, mieux encore que la couronne qui roula  ses pieds, que son
hte avait remport la premire des trois palmes qu'il venait disputer 
la Grce.




Chapitre IV


Le lendemain, ds le matin, Corinthe tout entire sembla revtir ses
habits de fte. Les courses de chars, sans tre les jeux les plus
antiques, taient les plus solennels; ils se clbraient en prsence des
images des dieux; et, runies pendant la nuit dans le temple de Jupiter
qui s'levait prs de la porte de Lche, c'est--dire vers la partie
orientale de la ville, les statues sacres devaient traverser la cit
dans toute sa longueur, pour aller gagner le cirque qui s'levait sur le
versant oppos, et en vue du port de Crissa.  dix heures du matin,
c'est--dire vers la quatrime heure du jour, selon la division romaine,
le cortge se mit en route. Le proconsul Lentulus marchait le premier,
mont sur un char et portant le costume de triomphateur; puis, derrire
lui, venait une troupe de jeunes gens de quatorze ou quinze ans, tous
fils de chevaliers, monts sur de magnifiques chevaux orns de housses
d'carlate et d'or; puis, derrire les jeunes gens, les concurrents au
prix de la journe; et en tte, comme vainqueur de la veille, vtu d'une
tunique verte, Lucius, sur un char d'or et d'ivoire, menant avec des
rnes de pourpre un magnifique quadrige blanc. Sur sa tte, o l'on
cherchait en vain la couronne de la lutte, brillait un cercle radiant
pareil  celui dont les peintres ceignent le front du soleil; et, pour
ajouter encore  sa ressemblance avec ce dieu, sa barbe tait seme de
poudre d'or. Derrire lui marchait un jeune Grec de la Thessalie, fier
et beau comme Achille, vtu d'une tunique jaune, et conduisant un char
de bronze attel de quatre chevaux noirs. Les deux derniers taient,
l'un un Athnien qui prtendait descendre d'Alcibiade, et l'autre un
Syrien, au teint brl par le soleil. Le premier s'avanait couvert
d'une tunique bleue, et laissant flotter au vent ses longs cheveux noirs
et parfums; le second tait vtu d'une espce de robe blanche noue 
la taille par une ceinture perse, et, comme les fils d'lsmal, il avait
la tte ceinte d'un turban blanc, aussi clatant que la neige qui brille
au sommet du Sina.

Puis venaient, prcdant les statues des dieux, une troupe de harpistes
et de joueurs de flte, dguiss en satyres et en silnes, auxquels
taient mls les ministres subalternes du culte des douze grands dieux,
portant des coffres et des vases remplis de parfums, et des cassolettes
d'or et d'argent o fumaient les aromates les plus prcieux; enfin, dans
des litires fermes et terminant la marche, taient places, couches
ou debout, les images divines, tranes par de magnifiques chevaux, et
escortes par des chevaliers et des patriciens. Ce cortge, qui avait 
traverser la ville dans presque toute sa largeur, dfilait entre un
double rang, de maisons couvertes de tableaux, dcores de statues, ou
tendues de tapisseries. Arriv devant la porte d'Amycls, Lucius se
retourna pour chercher Act; et, sous un des pans du voile de pourpre
tendu devant la faade de la maison, il aperut, rougissante et
craintive, la tte de la jeune fille orne de la couronne que la veille
il avait laiss rouler  ses pieds. Act, surprise, laissa retomber la
tapisserie; mais,  travers le voile qui la cachait, elle entendit la
voix du jeune Romain qui disait:

--Viens au-devant de mon retour,  ma belle htesse! et je changerai ta
couronne d'olivier en une couronne d'or.

Vers le milieu du jour, le cortge atteignit l'entre du cirque. C'tait
un immense btiment de deux mille pieds de long sur huit cents de large.
Divise par une muraille haute de six pieds, qui s'tendait dans toute
sa longueur, moins,  chaque extrmit, le passage pour quatre chars,
cette spina tait couronne, dans toute son tendue, d'autels, de
temples, de pidestaux vides qui, pour cette solennit seulement,
attendaient les statues des dieux. L'un des bouts du cirque tait occup
par les carceres ou curies, l'autre par les gradins;  chaque extrmit
de la muraille se trouvaient trois bornes places en triangle, qu'il
fallait doubler sept fois pour accomplir la course voulue.

Les cochers, comme ou l'a vu, avaient pris les livres des diffrentes
factions qui,  cette heure, divisaient Rome, et, comme de grands paris
avait t tablis d'avance, les parieurs avaient adopt les couleurs de
ceux des agitatores qui, par leur bonne mine, la race de leurs chevaux,
ou leurs triomphes passs, leur avaient inspir le plus de confiance.
Presque tous les gradins du cirque taient donc couverts de spectateurs
qui,  l'enthousiasme qu'inspiraient habituellement ces sortes de jeux,
joignaient encore l'intrt personnel qu'ils prenaient  leurs clients.
Les femmes elles-mmes avaient adopt les divers partis, et on les
reconnaissait  leurs ceintures et  leurs voiles assortis aux couleurs
que portaient les quatre coureurs. Aussi, lorsqu'on entendit s'approcher
le cortge, un mouvement trange, et qui sembla agiter d'un frisson
lectrique la multitude, fit-elle bouillonner toute cette mer humaine,
dont les ttes semblaient des vagues animes et bruyantes; et ds que
les portes furent ouvertes, le peu d'intervalle qui restait libre fut-il
combl par les flots de nouveaux spectateurs qui vinrent comme un flux
battre les murs du colosse de pierre. Aussi  peine le quart des curieux
qui accompagnaient le cortge put-il entrer, et l'on vit toute cette
foule, repousse par la garde du proconsul, cherchant tous les points
levs qui lui permettaient de dominer le cirque, s'attacher aux
branches des arbres, se suspendre aux crneaux des remparts, et
couronner de ses fleurons vivants les terrasses des maisons les plus
rapproches.

 peine chacun avait-il pris sa place, que la porte principale s'ouvrit,
et que Lentulus, apparaissant  l'entre du cirque, fit tout  coup
succder le silence profond de la curiosit  l'agitation bruyante de
l'attente. Soit confiance dans Lucius, dj vainqueur la veille, soit
flatterie pour le divin empereur Claudius Nron, qui protgeait  Rome
la faction verte  laquelle il se faisait honneur d'appartenir, le
proconsul, au lieu de la robe de pourpre, portait une tunique de cette
couleur. Il fit lentement le tour du cirque, conduisant aprs lui les
images des dieux, toujours prcdes des musiciens qui ne cessrent de
jouer que lorsqu'elles furent couches sur leurs pulcinaria ou dresses
sur leurs pidestaux. Alors Lentulus donna le signal en jetant au milieu
du cirque une pice de laine blanche. Aussitt un hraut, mont  nu sur
un cheval sans frein, et vtu en Mercure, s'lana dans l'arne, et,
sans descendre de cheval, enlevant la nappe avec une des ailes de son
caduce, il fit au galop le tour de la grille intrieure, en l'agitant
comme un tendard; puis, arriv aux carcres, il lana caduce et nappe
par-dessus les murs derrire lesquels, attendaient les quipages.  ce
signal, les portes des carcres s'ouvrirent, et les quatre concurrents
parurent.

Au mme instant leurs noms furent jets dans une corbeille, car le sort
devait dsigner les rangs, afin que les plus loigns de la spina
n'eussent  se plaindre que du hasard qui leur assignait un plus grand
cercle  parcourir. L'ordre dans lequel les noms seraient tirs devait
assigner  chacun le rang qu'il occuperait.

Le proconsul mla les noms crits sur un papier roul, les tira et les
ouvrit les uns aprs les autres: le premier qu'il proclama fut celui du
Syrien au turban blanc; il quitta aussitt sa place et alla se ranger
prs de la muraille, de manire  ce que l'essieu de son char se trouvt
parallle  une ligne tire  la craie sur le sable. Le second fut celui
de l'Athnien  la tunique bleue; il alla se ranger prs de son
concurrent. Le troisime fut celui du Thessalien au vtement jaune.
Enfin, le dernier fut celui de Lucius,  qui la fortune avait dsign la
place la plus dsavantageuse, comme si elle et t jalouse dj de sa
victoire de la veille. Les deux derniers nomms allrent se placer
aussitt prs de leurs adversaires. Alors de jeunes esclaves passrent
entre les chars, tressant les crins des chevaux avec des rubans de la
couleur de la livre de leur matre, et faisaient, pour affermir leur
courage, flotter de petits tendards devant les yeux de ces nobles
animaux, tandis que des aligneurs, tendant une chane attache  deux
anneaux, amenaient les quatre quadriges sur une ligne exactement
parallle.

Il y eut alors un instant d'attente tumultueuse; les paris redoublrent,
des enjeux nouveaux furent proposs et accepts, de confuses paroles se
croisrent; puis tout  coup on entendit la trompette, et, au mme
instant, tout se tut; les spectateurs debout s'assirent, et cette mer,
tout  l'heure si tumultueuse et si agite, aplanit sa surface, et prit
l'aspect d'une prairie en pente maille de mille couleurs. Au dernier
son de l'instrument, la chane tomba, et les quatre chars partirent,
emports de toute la vitesse des chevaux.

Deux tours s'accomplirent pendant lesquels les adversaires gardrent, 
peu de chose prs, leurs rangs respectifs; cependant, les qualits des
chevaux commencrent  se faire jour aux yeux des spectateurs exercs.
Le Syrien retenait avec peine ses coursiers  la tte forte et aux
membres grles, habitus aux courses vagabondes du dsert, et que, de
sauvages qu'ils taient, il avait,  force de patience et d'art,
assouplis et faonns au joug; et l'on sentait que, lorsqu'il leur
donnerait toute libert, ils l'emporteraient aussi rapides que le
simoun, qu'ils avaient souvent devanc dans ces vastes plaines de sables
qui s'tendent du pied des monts de Juda aux rives du lac Asphalle.
L'Athnien avait fait venir les siens de Thrace; mais, voluptueux et
fier comme le hros dont il se vantait de descendre, il avait laiss 
ses esclaves le soin de leur ducation, et l'on sentait que son
attelage, guid par une main et excit par une voix qui leur taient
inconnues, le seconderait mal dans un moment dangereux. Le Thessalien,
au contraire, semblait tre l'me de ses coursiers d'lide, qu'il avait
nourris de sa main et exercs cent fois aux lieux mme o Achille
dressait les siens, entre le Pnus et l'nipe. Quant  Lucius, certes,
il avait retrouv la race de ces chevaux de la Mysie dont parle Virgile,
et dont les mres taient fcondes par le vent; car, quoiqu'il et le
plus grand espace  parcourir, sans aucun effort, sans les retenir ni
les presser, en les abandonnant  un galop qui semblait tre leur allure
ordinaire, il maintenait son rang, et avait mme plutt gagn que perdu.

Au troisime tour, les avantages rels o fictifs taient plus
clairement dessins: l'Athnien avait gagn sur le Thessalien, le plus
avanc de ses concurrents, la longueur de deux lances; le Syrien,
retenant de toutes ses forces ses chevaux arabes, s'tait laiss
dpasser, sr de reprendre ses avantages; enfin, Lucius, tranquille et
calme comme le dieu dont il semblait tre la statue, paraissait assister
 une lutte trangre, et dans laquelle il n'aurait eu aucun intrt
particulier, tant sa figure tait souriante et son geste dessin selon
les rgles les plus exactes de l'lgance mimique.

Au quatrime tour, un incident dtourna l'attention des trois
concurrents pour la fixer plus spcialement sur Lucius: son fouet, qui
tait fait d'une lanire de peau de rhinocros, incruste d'or,
s'chappa de sa main et tomba; aussitt Lucius arrta tranquillement son
quadrige, s'lana dans l'arne, ramassa le fouet qu'on aurait pu croire
jusqu'alors un instrument inutile, et, remontant sur son char, se trouva
dpass de trente pas  peu prs par ses adversaires. Si court qu'et
t cet instant, il avait port un coup terrible aux intrts et aux
esprances de la faction verte; mais leur crainte disparut aussi
rapidement que la lueur d'un clair: Lucius se pencha vers ses chevaux,
et, sans se servir du fouet, sans les animer du geste, il se contenta de
faire entendre un sifflement particulier; aussitt ils partirent comme
s'ils avaient les ailes de Pgase, et, avant que le quatrime tour ft
achev, Lucius avait, au milieu des cris et des applaudissements, repris
sa place accoutume.

Au cinquime tour, l'Athnien n'tait plus matre de ses chevaux
emports de toute la vitesse de leur course; il avait laiss loin
derrire lui ses rivaux: mais cet avantage factice ne trompait personne,
et ne pouvait le tromper lui-mme: aussi le voyait-on,  chaque instant,
se retourner avec inquitude, et, prenant toutes les ressources de sa
position mme, au lieu d'essayer de retenir ses chevaux dj fatigus,
il les excitait encore de son fouet  triple lanire, les appelant par
leurs noms, et esprant que, avant qu'ils ne fussent fatigus, il aurait
gagn assez de terrain pour ne pouvoir tre rejoint par les
retardataires; il sentait si bien, au reste, le peu de puissance qu'il
efforait sur son attelage, que, quoiqu'il pt se rapprocher de la
spina, et par consquent diminuer l'espace  parcourir, il ne l'essaya
point, de peur de se briser  la borne, et se maintint  la mme
distance que le sort lui avait assigne au moment du dpart.

Deux tours seulement restaient  faire, et,  l'agitation des
spectateurs et des combattants, on sentait que l'on approchait du
dnouement. Les parieurs bleus, que reprsentait l'Athnien,
paraissaient visiblement inquiets de leur victoire momentane, et lui
criaient de modrer ses chevaux, mais ces animaux, prenant ces cris pour
des signes d'excitation, redoublaient de vitesse, et, ruisselant de
sueur, ils indiquaient qu'ils ne tarderaient pas  puiser le reste de
leurs forces.

Ce fut dans ce moment que le Syrien lcha les rnes de ses coursiers, et
que les fils du dsert abandonns  eux-mmes commencrent  s'emparer
de l'espace. Le Thessalien resta un instant tonn de la rapidit qui
les entranait, mais aussitt, faisant entendre sa voix  ses fidles
compagnons, il s'lana  son tour comme emport par un tourbillon.
Quant  Lucius, il se contenta de faire entendre le sifflement avec
lequel il avait dj excit les siens, et, sans qu'ils parussent
dployer encore toute leur force, il se maintint  son rang.

Cependant l'Athnien avait vu, comme une tempte fondre sur lui les deux
rivaux que le sort avait placs  sa droite et  sa gauche; il comprit
qu'il tait perdu s'il laissait, entre la spina et lui, l'espace d'un
char: il se rapprocha en consquence de la muraille assez  temps pour
empcher le Syrien de la ctoyer; celui-ci, alors appuya ses chevaux 
droite, essayant de passer entre l'Athnien et le Thessalien; mais
l'espace tait trop troit. D'un coup d'oeil rapide il vit que le char
du Thessalien tait plus lger et moins solide que le sien, et, prenant
 l'instant son parti, il se dirigea obliquement sur lui, et, poussant
roue contre roue, il brisa l'essieu et renversa char et cocher sur
l'arne.

Si habilement excute qu'et t cette manoeuvre, si rapide qu'et t
le choc, et la chute qu'il avait occasionne, le Syrien n'en avait pas
moins t momentanment retard; mais il reprit aussitt son avantage,
et l'Athnien vit arriver presqu'en mme temps que lui, au sixime tour,
les deux rivaux qu'il avait si longtemps laisss en arrire. Avant
d'avoir accompli la sixime partie de cette dernire rvolution, il
tait rejoint et presque aussitt dpass. La question se trouva donc
ds-lors pendante entre le cocher blanc et le cocher vert, entre l'Arabe
et le Romain.

Alors on vit un spectacle magnifique: la course de ces huit chevaux
tait si rapide et si gale, qu'on et pu croire qu'ils taient attels
de front; un nuage les enveloppait comme un orage, et comme on entend le
bruissement du tonnerre, comme on voit l'clair sillonner la nue, de
mme on entendait le bruissement des roues, de mme il semblait, au
milieu du tourbillon, distinguer la flamme que soufflaient les chevaux
Le cirque tout entier tait debout, les parieurs agitaient les voiles et
les manteaux verts et blancs, et ceux mmes qui avaient perdu ayant
adopt les couleurs bleue et jaune du Thessalien et du fils d'Athnes,
oubliant leur dfaite rcente, excitaient les deux adversaires par leurs
cris et leurs applaudissements. Enfin, il parut que le Syrien allait
l'emporter, car ses chevaux dpassrent d'une tte ceux de son
adversaire, mais au mme moment, et comme s'il n'et attendu que ce
signal, Lucius, d'un seul coup de fouet, traa une ligne sanglante sur
les croupes de son quadrige; les nobles animaux hennirent d'tonnement
et de douleur; puis, d'un mme lan, s'lanant comme l'aigle, comme la
flche, comme la foudre, ils dpassrent le Syrien vaincu, accomplirent
la carrire, exige, et, le laissant plus de cinquante pas en arrire,
vinrent s'arrter au but, ayant fourni la course voulue, c'est--dire
sept fois le tour de l'arne.

Aussitt de grands cris retentirent avec une admiration qui allait
jusqu' la frnsie. Ce jeune Romain inconnu, vainqueur  la lutte de la
veille, vainqueur  la course d'aujourd'hui, c'tait Thse, c'tait
Castor, c'tait Apollon peut-tre qui une fois encore redescendait sur
la terre; mais  coup sr c'tait un favori des dieux; et lui, pendant
ce temps, comme accoutum  de pareils triomphes, s'lana lgrement de
son char sur la spina, monta quelques degrs qui le conduisirent  un
pidestal, o il s'exposa aux regards des spectateurs, tandis qu'un
hraut proclamait son nom et sa victoire, et que le proconsul Lentulus,
descendant de son sige, venait lui mettre dans la main une palme
d'Idurne, et lui ceignait la tte d'une couronne  feuilles d'or et
d'argent, entrelaces de bandelettes de pourpre. Quant au prix monnay
qu'on lui apportait en espces d'or dans un vase d'airain, Lucius le
remit au proconsul pour qu'il ft distribu de sa part aux vieillards
pauvres et aux orphelins.

Puis aussitt il fit un signe  Sporus, qui accourut rapidement  lui,
tenant en ses mains une colombe qu'il avait prise le matin dans la
volire d'Act. Lucius passa autour du cou de l'oiseau de Vnus une
bandelette de pourpre  laquelle taient lies deux feuilles de la
couronne d'or et lcha le messager de victoire qui prit rapidement son
vol vers la partie de la ville o s'levait la maison d'Amycls.




Chapitre V


Les deux victoires successives de Lucius, et les circonstances bizarres
qui les avaient accompagnes, avaient produit, comme nous l'avons dit,
une impression profonde sur l'esprit des spectateurs: la Grce avait t
autrefois la terre aime des dieux; Apollon, exil du ciel, s'tait fait
berger et avait gard les troupeaux d'Admte, roi de Thessalie; Vnus,
ne au sein des flots, et pousse par les Tritons vers la plage la plus
voisine, avait abord prs de Hlos, et, libre de se choisir les lieux
de son culte, avait prfr Gnide, Paphos, Idalie et Cythre,  tous les
autres pays du monde. Enfin, les Arcadiens, disputant aux Crtois
l'honneur d'tre les compatriotes du roi des dieux, faisaient natre
Jupiter sur le mont Lyce, et cette prtention, ft-elle fausse, il
tait certain du moins que, lorsqu'il lui fallut choisir un empire,
enfant au souvenir pieux, il posa son trne au sommet de l'Olympe. H
bien, tous ces souvenirs des ges fabuleux s'taient reprsents, grce
 Lucius,  l'imagination potique de ce peuple que les Romains avaient
dshrit de son avenir, mais n'avaient pu dpouiller de son pass:
aussi les concurrents qui s'taient prsents pour lui disputer le prix
du chant se retirrent-ils en voyant le mauvais destin de ceux qui lui
avaient disput la palme de la lutte et de la course. On se rappelait le
sort de Marsyas luttant avec Apollon, et des Pirides dfiant les Muses.
Lucius resta donc seul des cinq concurrents qui s'taient fait inscrire:
mais il n'en fut pas moins dcid par le proconsul que la fte aurait
lieu au jour et  l'heure dits.

Le sujet choisi par Lucius intressait vivement les Corinthiens: c'tait
un pome sur Mde, que l'on attribuait  l'empereur Csar Nron
lui-mme; on sait que cette magicienne, conduite  Corinthe par Jason
qui l'avait enleve, et abandonne par lui dans cette ville, avait
dpos au pied des autels ses deux fils, les mettant sous la garde des
dieux, tandis qu'elle empoisonnait sa rivale avec une tunique semblable
 celle de Nessus. Mais les Corinthiens, pouvants du crime de la mre,
avaient arrach les enfants du temple, et les avaient crass  coups de
pierres. Ce sacrilge ne resta point impuni; les dieux vengrent leur
majest outrage, et une maladie pidmique vint frapper alors tous les
enfants des Corinthiens. Cependant, comme plus de quinze sicles
s'taient couls depuis cette poque, les descendants des meurtriers
niaient le crime de leurs pres. Mais une fte institue tous les ans le
jour du massacre des deux victimes, l'habitude de faire porter aux
enfants une robe noire, et de leur raser la tte jusqu' l'ge de cinq
ans, en signe d'expiation, tait une preuve vidente que la terrible
vrit l'avait emport sur toutes les dngations; il est donc facile de
comprendre combien cette circonstance ajoutait  la curiosit des
assistants.

Aussi comme la multitude qui avait afflu  Corinthe ne pouvait se
placer tout entire dans ce thtre qui, beaucoup plus petit que le
stade et l'hippodrome, ne contenait que vingt mille spectateurs, on
avait distribu aux plus nobles des Corinthiens et aux plus
considrables des trangers, de petites tablettes d'ivoire sur
lesquelles taient gravs des numros qui correspondaient  d'autres
chiffres creuss sur les gradins. Des dsignateurs, placs de
prcinctions en prcinctions, taient chargs de faire asseoir tout le
monde, et de veiller  ce que nul n'usurpt les places dsignes; aussi,
malgr la foule qui se pressait au dehors, tout se passa-t-il avec la
plus grande rgularit.

Pour amortir le soleil du mois de mai, le thtre tait couvert d'un
immense velarium: c'tait un voile azur, compos d'un tissu de soie
parsem d'toiles d'or, et au centre duquel, dans un cercle radieux, on
voyait Nron en costume de triomphateur et mont sur un char tran par
quatre chevaux. Malgr l'ombre dont cette espce de tente couvrait le
thtre, la chaleur tait si grande que beaucoup de jeunes gens tenaient
 la main de grands ventails de plume de paon, avec lesquels ils
rafrachissaient les femmes plutt couches qu'assises sur des coussins
de pourpre, ou des tapis de Perse, que des esclaves avaient placs
d'avance sur les gradins qui leur taient rservs. Parmi ces femmes, on
voyait Act qui, n'osant porter les couronnes que lui avait voues le
vainqueur, s'tait coiffe entremlant  ses cheveux les deux feuilles
d'or apportes par la colombe. Seulement, au lieu d'une cour de jeunes
gens foltrant auprs d'elle, comme autour de la plupart des femmes
prsentes au spectacle, elle avait son pre, dont la belle figure grave,
mais en mme temps souriante, indiquait l'intrt qu'il prenait aux
triomphes de son hte, ainsi que la fiert qu'il en avait ressentie.
C'tait lui qui, confiant dans la fortune de Lucius, avait dtermin sa
fille  venir, certain que cette fois encore ils assisteraient  une
victoire.

L'heure annonce pour le spectacle approchait et chacun tait dans
l'attente la plus vive et la plus curieuse, lorsqu'un bruissement pareil
 celui du tonnerre retentit, et qu'une lgre pluie tomba sur les
spectateurs et rafrachit l'atmosphre qu'elle embauma. Tous les
assistants battirent des mains, car ce tonnerre, produit par deux hommes
qui roulaient derrire la scne des cailloux dans un vase d'airain,
tant celui de Claudius Pulcher, annonait que le spectacle allait
commencer; quant  cette pluie, ce n'tait autre chose qu'une rose de
parfums, compose d'une infusion de safran de Cilicie, qui s'chappait
par jets des statues qui couronnaient le pourtour du thtre. Un moment
aprs la toile s'abaissa, et Lucius parut la lyre  la main, ayant  sa
gauche l'histrion Pris charg de faire les gestes pendant qu'il
chantait, et derrire lui le choeur, conduit par le chorge, dirig par
un joueur de flte et rgl par un mime.

Aux premires notes que laissa tomber le jeune Romain il fut facile de
reconnatre un chanteur habile et exerc; car, au lieu d'entamer 
l'instant mme son sujet, il le fit prcder d'une espce de gamme
contenant deux octaves et une quinte, c'est--dire la plus grande
tendue de voix humaine que l'on et entendue depuis Timothe; puis ce
prlude achev avec autant de facilit que de justesse, il entra dans
son sujet.

C'tait, comme nous l'avons dit, les aventures de Mde, la femme  la
ravissante beaut, la magicienne aux terribles enchantements. En matre
habile dans l'art scnique, l'empereur Claudius Csar Nron avait pris
la fable au moment o Jason, mont sur son beau navire Argo, aborde aux
rives de la Colchide, et rencontre Mde, la fille du roi Aets,
cueillant des fleurs sur la rive.  ce premier chant, Act tressaillit:
c'est ainsi qu'elle avait vu arriver Lucius; elle aussi cueillait des
fleurs lorsque la birme aux flancs d'or toucha la plage de Corinthe, et
elle reconnut dans les demandes de Jason, et dans les rponses de Mde,
les propres paroles changes entre elle et le jeune Romain.

En ce moment, et comme si pour de si doux sentiments il fallait une
harmonie particulire, Sporus, profitant d'une interruption faite par le
choeur, s'avana, tenant une lyre monte sur le mode ionien,
c'est--dire  onze cordes: cet instrument tait pareil  celui dont
Thimote fit retentir les sons aux oreilles des Lacdmoniens, et que
les phores jugrent si dangereusement effmin, qu'ils dclarrent que
le chanteur avait bless la majest de l'ancienne musique, et tent de
corrompre les jeunes Spartiates. Il est vrai que les Lacdmoniens
avaient rendu ce dcret vers le temps de la bataille d'Aegos-Potamos,
qui les rendit matres d'Athnes.

Or, quatre sicles s'taient couls depuis cette poque; Sparte tait
au niveau de l'herbe, Athnes tait l'esclave de Rome, la Grce tait
rduite au rang de province; la prdiction d'Euripide s'tait accomplie,
et, au lieu de faire retrancher par l'excuteur des dcrets publics
quatre cordes  la lyre corruptrice, Lucius fut applaudi avec un
enthousiasme qui tenait de la fureur! Quand  Act, elle coutait sans
voix et sans haleine; car il lui semblait que c'tait sa propre histoire
que son amant avait commenc de raconter.

En effet, comme Jason, Lucius venait enlever un prix merveilleux, et
dj deux tentatives couronnes de succs avaient annonc que, comme
Jason, il serait vainqueur; mais, pour clbrer la victoire, il fallait
une autre lyre que celle sur laquelle il avait chant l'amour. Aussi du
moment o, aprs avoir rencontr Mde au temple d'Hcate, il a obtenu
de sa belle matresse l'aide de son art magique, et les trois talismans
qui doivent l'aider  surmonter les obstacles terribles qui s'opposent 
la conqute de la toison, c'est sur une lyre lydienne, lyre aux tons
tantt graves et tantt perants, qu'il entreprend sa conqute: c'est
alors qu'Act frmit de tout son corps: car elle ne peut dans son esprit
sparer Jason de Lucius: elle suit le hros, frott des sucs magiques
qui le rendent invulnrable, dans la premire enceinte o se prsentent
 lui deux taureaux vulcaniens,  la taille colossale, aux pieds et aux
cornes d'airain, et  la bouche qui vomit le feu; mais  peine Jason les
a-t-il touchs du fouet enchant, qu'ils se laissent tranquillement
attacher  une charrue de diamant, et que l'hroque laboureur dfriche
les quatre arpents consacrs  Mars. De l, il passe dans la seconde
enceinte, et Act l'y suit:  peine y est-il, qu'un serpent gigantesque
dresse sa tte au milieu d'un bois d'oliviers et de lauriers-roses qui
lui sert de retraite, et s'avance en sifflant contre le hros. Alors une
lutte terrible commence, mais Jason est invulnrable, le serpent brise
ses dents en vaines morsures, il s'puise inutilement  le presser dans
ses replis, tandis qu'au contraire chaque coup de l'pe de Jason lui
fait de profondes blessures: bientt c'est le monstre qui recule, et
Jason qui attaque: c'est le reptile qui fuit, et l'homme qui le presse;
il entre dans une caverne troite et obscure: Jason, rampant comme lui,
y entre derrire lui, puis ressort bientt tenant  la main la tte de
son adversaire; alors il revient au champ qu'il a labour, et, dans les
profondes rides que le soc de sa charrue a traces au fond de la terre,
il sme les dents du monstre. Aussitt du sillon magique surgit vivante
et belliqueuse une race d'hommes arms qui se prcipitent sur lui. Mais
Jason n'a qu' jeter au milieu d'eux le caillou que lui a donn Mde,
pour que ces hommes tournent leurs armes les uns contre les autres et,
occups de s'entretuer le laissent pntrer jusqu' la troisime
enceinte, au milieu de laquelle s'lve l'arbre au tronc d'argent, au
feuillage d'meraude, et aux fruits de rubis, aux branches duquel pend
la toison d'or, dpouille du blier Phryxus. Mais un dernier ennemi
reste plus terrible et plus difficile  vaincre qu'aucun de ceux qu'a
dj combattus Jason: c'est un dragon gigantesque, aux ailes dmesures,
couvert d'cailles de diamant, qui le rendent aussi invulnrable que
celui qui l'attaque: aussi avec ce dernier antagoniste les armes
sont-elles diffrentes; c'est une coupe d'or pleine de lait que Jason
pose  terre, et o le monstre vient boire un breuvage soporifique qui
amne un sommeil profond, pendant lequel l'aventureux fils d'son enlve
la toison d'or. Alors Lucius reprend la lyre ionienne, car Mde attend
le vainqueur, et il faut que Jason trouve des paroles d'amour assez
puissantes pour dterminer sa matresse  quitter pre et patrie, et 
le suivre sur les flots. La lutte est longue et douloureuse, mais enfin
l'amour l'emporte: Mde, tremblante et demi-nue, quitte son vieux pre
pendant son sommeil; mais, arrive aux portes du palais, une dernire
fois elle veut revoir encore celui qui lui a donn le jour: elle
retourne, le pied timide, la respiration suspendue, elle entre dans la
chambre du vieillard, s'approche du lit, se penche sur son front, pose
un baiser d'adieu ternel sur ses cheveux blancs, jette un cri
sanglotant que le vieillard prend pour la voix d'un songe, et revient se
jeter dans les bras de son amant, qui l'attend au port et qui l'emporte
vanouie dans ce vaisseau merveilleux construit par Minerve elle-mme
sur les chantiers d'Iolchos, et sous la quille duquel les flots se
courbent obissants; si bien qu'en revenant  elle, Mde voit les rives
paternelles dcrotre  l'horizon, et quitte l'Asie pour l'Europe, le
pre pour l'poux, le pass pour l'avenir.

Cette seconde partie du pome avait t chante avec tant de passion et
d'entranement par Lucius, que toutes les femmes coutaient avec une
motion puissante: Act surtout, comme Mde, prise du frisson ardent de
l'amour, l'oeil fixe, la bouche sans voix, la poitrine sans haleine,
croyait couter sa propre histoire, assister  sa vie dont un art
magique lui reprsentait le pass et l'avenir. Aussi au moment o Mde
pose ses lvres sur les cheveux blancs d'Aets et laisse chapper de son
coeur bris le dernier sanglot de l'amour filial  l'agonie, Act se
serra contre Amycls, et, plissante et perdue, elle appuya sa tte sur
l'paule du vieillard. Quand  Lucius, son triomphe tait complet:  la
premire interruption du pome, il avait t applaudi avec fureur; cette
fois c'taient des cris et des trpignements, et lui seul put faire
taire, en reprenant la troisime partie de son drame, les clameurs
d'enthousiasme que lui-mme avait excites.

Cette fois encore il changea de lyre, car ce n'tait plus l'amour
virginal ou voluptueux qu'il avait  peindre; ce n'tait plus le
triomphe de l'amant et du guerrier, c'taient l'ingratitude de l'homme,
les transports jaloux de la femme: c'tait l'amour furieux, dlirant,
frntique; l'amour vengeur et homicide, et alors le mode dorien seul
pouvait exprimer toutes ses souffrances et toutes ses fureurs.

Mde vogue sur le vaisseau magique, elle aborde en Phacie, touche 
Iolchos pour payer une dette filiale au pre de Jason, en le
rajeunissant; puis elle aborde  Corinthe, o son amant l'abandonne pour
pouser Creuse, fille du roi d'pire. C'est alors que la femme jalouse
remplace la matresse dvoue. Elle enduit une robe d'un poison
dvorant, et l'envoie  la fiance qui s'en enveloppe sans dfiance;
puis, pendant qu'elle expire au milieu des tortures et aux yeux de Jason
infidle, frntique et dsespre, pour que la mre ne conserve aucun
souvenir de l'amante, elle gorge elle-mme ses deux fils et disparat
sur un char tran par des dragons volants.

 cet endroit du pome, qui flattait l'orgueil des Corinthiens en
rejetant, comme l'avait dj fait Euripide, l'assassinat des enfants sur
leur mre, les applaudissements et les bravos firent place  des cris et
 des trpignements, au milieu desquels clatait la voix bruyante des
castagnettes, instruments destins  exprimer au thtre le dernier
degr d'enthousiasme. Alors ce ne fut plus seulement la couronne
d'olivier prpare par le proconsul qui fut dcerne au chanteur
merveilleux, ce fut une pluie de fleurs et de guirlandes que les femmes
arrachaient de leur tte, et jetaient frntiquement sur le thtre. Un
instant on et pu craindre que Lucius ne ft touff sous les couronnes,
comme l'avait t Tarpea sous les boucliers sabins; d'autant plus
qu'immobile et en apparence insensible  ce triomphe inou, il cherchait
des yeux, au milieu de ces femmes, celle-l surtout aux yeux de laquelle
il tait jaloux de triompher. Enfin, il l'aperut  demi morte aux bras
du vieillard, et, seule au milieu de ces belles Corinthiennes, ayant
encore sur la tte sa parure de fleurs. Alors il la regarda avec des
yeux si tendres, il tendit vers elle des bras si suppliants, qu'Act
porta sa main  sa couronne, la dtacha de son front, mais manquant de
force pour l'envoyer jusqu' son amant, la laissa tomber au milieu de
l'orchestre, et se jeta en pleurant dans les bras de son pre.

Le lendemain, au point du jour, la birme d'or flottait sur les eaux
bleues du golfe de Corinthe, lgre et magique comme le navire Argo;
comme lui elle emportait une autre Mde, infidle  son pre et  son
pays: c'tait Act soutenue par Lucius, et qui, ple et debout sur le
couronnement de la poupe, regardait,  travers un voile, s'abaisser
graduellement les montagnes du Cythron,  la base desquelles s'appuie
Corinthe. Immobile, l'oeil fixe et la bouche entrouverte, elle resta
ainsi tant qu'elle put voir la ville couronnant la colline, et la
citadelle dominant la ville. Puis, lorsque la ville, la premire, eut
disparu derrire les vagues, lorsque la citadelle, point blanc perdu
dans l'espace, balanc quelque temps encore au sommet des flots, se fut
effac comme un alcyon qui plonge dans la mer, un soupir, o
s'puisrent toutes les forces de son me, s'chappa de sa poitrine, ses
genoux faiblirent, et elle tomba vanouie aux pieds de Lucius.




Chapitre VI


Lorsque la jeune fugitive rouvrit les yeux, elle se trouva dans la
chambre principale du navire; Lucius tait assis prs de son lit et
soutenait sa tte ple et chevele, tandis que, dans un coin,
tranquille et douce comme une gazelle, dormait la tigresse roule sur un
tapis de pourpre brod d'or. Il tait nuit, et  travers l'ouverture du
plafond on pouvait apercevoir le beau ciel bleu de l'Ionie tout parsem
d'toiles. La birme flottait si doucement, qu'on et dit un immense
berceau que la mer complaisante balanait comme fait une nourrice de la
couche de son enfant; enfin, toute la nature assoupie tait si calme et
si pure, qu'Act fut tente de croire un instant qu'elle avait fait un
rve, et qu'elle reposait encore sous le voile virginal de ses jeunes
annes; mais Lucius, attentif  son moindre mouvement, s'tant aperu de
son rveil, fit claquer ses doigts, et aussitt une jeune et belle
esclave entra, tenant  la main une baguette de cire brlante, avec
laquelle elle alluma la lampe d'or soutenue par le candlabre de bronze
qui s'levait au pied du lit. Du moment o la jeune fille tait entre,
l'oeil d'Act s'tait fix sur elle et l'avait suivie avec une attention
croissante: c'est que cette esclave qu'elle voyait pour la premire fois
ne lui tait cependant pas inconnue; ses traits veillaient mme dans sa
mmoire des souvenirs rcents, et pourtant il lui tait impossible
d'appliquer un nom  ce jeune et mlancolique visage; tant de penses
diffrentes se heurtaient dans la tte de la pauvre enfant, que, ne
pouvant en porter le poids, elle ferma les yeux et laissa retomber son
front sur le coussin de son lit. Lucius alors, pensant qu'elle voulait
dormir, fit signe  l'esclave de veiller sur son sommeil, et sortit de
la chambre. L'esclave, reste seule avec Act, la regarda un instant
avec une expression de tristesse indfinissable, puis enfin, se couchant
sur le tapis de pourpre o tait tendue Phoeb, elle se fit un coussin
de l'paule de la tigresse, qui, drange dans son sommeil, ouvrit 
moiti un oeil tincelant et froce, mais qui, reconnaissant une amie,
au lieu de la punir de tant d'audace, effleura deux ou trois fois sa
main dlicate du bout de sa langue sanguinolente, et se recoucha avec
nonchalance, poussant un soupir qui ressemblait  un rugissement.

En ce moment une harmonie dlicieuse s'leva des flancs du navire:
c'tait ce mme choeur qu'Act avait dj entendu lorsque la birme
aborda au port de Corinthe; mais cette fois la solitude et le silence de
la nuit lui donnaient plus de charmes et plus de mystre encore: bientt
aux voix runies succda une seule voix. Lucius chantait une prire 
Neptune, et Act reconnut ces sons vibrants qui la veille au thtre
avaient t rveiller les cordes les plus secrtes de son me: c'taient
des accents si sonores et si mlodieux, qu'on et pu croire que les
syrnes du cap Palinure taient venues au devant du vaisseau du nouvel
Ulysse. Act, soumise tout entire  la puissance de cette musique
enchante, rouvrit ses paupires lasses, et l'oeil fix sur les toiles
du ciel, elle oublia peu  peu ses remords et ses douceurs pour ne plus
penser qu' son amour. Depuis longtemps dj les dernires vibrations de
la lyre et les dernires cadences de la voix s'taient teintes
lentement, et comme emportes sur les ailes des gnies de l'air,
qu'Act, tout entire  cette mlodie, coutait encore; enfin, elle
baissa les yeux, et pour la seconde fois son regard rencontra celui de
la jeune fille. Comme sa matresse, l'esclave semblait tre sous
l'empire d'un charme; enfin, les regards des deux femmes se croisrent,
et plus que jamais Act fut convaincue que ce n'tait pas la premire
fois que cet oeil triste laissait tomber sur elle son rayon lumineux et
rapide. Act fit un signe de la main, l'esclave se leva: toutes deux
restrent un instant sans parler; enfin, Act rompit la premire le
silence.

--Quel est ton nom, jeune fille? lui dit-elle.

--Sabina, rpondit l'esclave, et ce seul mot fit tressaillir celle qui
l'interrogeait; car, ainsi que le visage, cette voix ne lui tait pas
trangre; cependant le nom qu'elle avait prononc n'veillait en elle
aucun souvenir.

--Quelle est ta patrie? continua Act.

--Je l'ai quitte si jeune que je n'en ai pas.

--Quel est ton matre?

--Hier j'tais  Lucius, aujourd'hui je suis  Act.

--Tu lui appartiens depuis longtemps?

--Depuis que je me connais.

--Et sans doute tu lui es dvoue?

--Comme la fille  son pre.

--Alors, viens t'asseoir prs de moi, et parlons de lui.

Sabina obit, mais avec une rpugnance visible; Act, attribuant cette
hsitation  la crainte, lui prit la main pour la rassurer: la main de
l'esclave tait froide comme le marbre; cependant, cdant au mouvement
d'attraction de sa matresse, elle se laissa plutt tomber qu'elle ne
s'assit dans le fauteuil que celle-ci lui avait dsign.

--Ne t'ai-je point dj vue? continua Act.

--Je ne crois pas, balbutia l'esclave.

--Au stade, au cirque, au thtre?

--Je n'ai point quitt la birme.

--Et tu n'as pas assist aux triomphes de Lucius. J'y suis habitue.

Un nouveau silence succda  ces demandes et  ces rponses changes
d'une part avec une curiosit croissante, de l'autre avec une rpugnance
marque. Ce sentiment tait si visible, qu'Act ne put s'y tromper.

--coute Sabina, lui dit-elle, je vois combien il t'en cote de changer
de matre: je dirai  Lucius que tu ne veux pas le quitter.

--N'en fais rien, s'cria l'esclave tremblante, quand Lucius ordonne, il
faut lui obir.

--Sa colre est donc bien  craindre? continua Act en souriant.

--Terrible! rpondit l'esclave avec une telle expression de crainte,
qu'Act frissonna malgr elle.

--Et cependant, reprit-elle, ceux qui l'entourent paraissent l'aimer: ce
jeune Sporus!

--Sporus! murmura l'esclave.

En ce moment Act s'arrta; ses souvenirs lui revinrent; c'tait 
Sporus que ressemblait Sabina, et cette ressemblance tait si parfaite,
qu'tonne de ne l'avoir pas dcouverte plus tt, elle saisit les deux
mains de la jeune fille, et, la regardant en face:

--Connais-tu Sporus? lui dit-elle.

--C'est mon frre, balbutia l'enfant....

--Et o est-il?

--Il est rest  Corinthe.

En ce moment la porte se rouvrit: le jeune Romain parut, et Act, qui
tenait encore les deux mains de Sabina entre les siennes, sentit un
frisson courir dans les veines de sa nouvelle esclave: Lucius fixa son
oeil bleu et perant sur le groupe trange qui s'offrait  sa vue, puis,
aprs un instant de silence:

--Ma bien-aime Act, lui dit-il, ne veux-tu pas profiter de l'aurore
qui se lve pour venir respirer l'air pur du matin?

Il y avait au fond de cette voix, toute calme et douce qu'elle tait 
sa surface, quelque chose de vibrant et de mtallique, si on peut le
dire, qu'Act remarqua pour la premire fois: aussi un sentiment
instinctif qui ressemblait  la terreur pntra-t-il si profondment
dans son me, qu'elle prit cette question pour un commandement, et qu'au
lieu de rpondre elle obit; mais ses forces ne secondrent pas sa
volont, et elle serait tombe, si Lucius ne se ft lanc vers elle, et
ne l'et soutenue. Elle se sentit enlever alors entre les bras de son
amant, avec la mme facilit qu'un aigle et fait d'une colombe, et,
tremblante, sans se rendre compte du motif de son effroi, elle se laissa
emporter, muette et fermant les yeux, comme si cette course et d
aboutir  un prcipice.

En arrivant sur le pont du btiment, elle se sentit renatre, tant la
brise tait pure et parfume: d'ailleurs elle n'tait plus dans les bras
de Lucius; aussi prit-elle le courage de rouvrir les yeux; en effet,
elle tait couche sur le couronnement de la poupe, dans un filet 
mailles d'or, arrt d'un ct au mt et de l'autre  une petite colonne
sculpte qui semblait destine  servir de support: Lucius, adoss au
mt, tait debout  cot d'elle.

Pendant la nuit, le vaisseau, favoris par le vent, tait sorti du golfe
de Corinthe, et, doublant le cap d'Elis avait pass entre Hiacynthe et
Cphalonie: le soleil semblait se lever derrire ces deux les, et ses
premiers rayons illuminaient la crte des montagnes qui les sparent en
deux parties, si bien que le versant occidental tait encore plong dans
l'ombre. Act ignorait compltement o elle tait de sorte que, se
retournant vers Lucius:

--Est-ce encore la Grce? dit-elle.

--Oui, dit Lucius, et ce parfum qui vient  nous comme un dernier adieu,
c'est celui des roses de Same et des orangers de Hiacynthe: il n'y a pas
d'hiver pour ces deux soeurs jumelles, qui s'panouissent au soleil
comme des corbeilles de fleurs. Ma belle Act veut-elle que je lui fasse
btir un palais dans chacune de ces les?

--Lucius, dit Act, tu m'effraies parfois en me faisant des promesses
qu'un Dieu seul pourrait tenir: qui es-tu donc, et que me caches-tu!
es-tu Jupiter Tonnant? et crains-tu, en m'apparaissant dans ta
splendeur, que ta foudre ne me dvore comme elle a fait de Smel?

--Tu te trompes, rpondit Lucius en souriant; je ne suis rien qu'un
pauvre chanteur,  qui un oncle a laiss toute sa fortune,  la
condition que je porterais son nom; ma seule puissance est dans mon
amour, Act, mais je sens que, soutenu par lui, j'entreprendrais les
douze travaux d'Hercule.

--Tu m'aimes donc? demanda la jeune fille.

--Oui, mon me! dit Lucius.

Et le Romain pronona ces paroles avec un accent si puissant et si vrai,
que sa matresse tendit les deux mains au ciel comme pour le remercier
de son bonheur: car, dans ce moment, elle avait oubli tout: et regrets
et remords s'effaaient de son me, comme  ses yeux sa patrie qui
disparaissait  l'horizon.

Ils vogurent ainsi pendant six jours, sous un ciel bleu, sur une mer
bleue; le septime, ils aperurent, vers la proue du vaisseau, la ville
de Lecri, btie par les soldats d'Ajax. Alors, doublant le promontoire
d'Hercule, ils entrrent dans le dtroit de Sicile, laissant  leur
gauche Messine, l'ancienne Zancl, au port recourb comme une faux; 
leur droite Rhgium,  qui Denis le Tyran fit demander une femme, et qui
lui offrit la fille du bourreau; puis, naviguant directement entre la
bouillante Charybde et l'aboyante Scylla, ils salurent d'un dernier
adieu les flots d'Ionie, et entrrent dans la mer Tyrrhnienne, claire
par le volcan de Strongyle, phare ternel de la Mditerrane. Cinq jours
encore ils vogurent, tantt  la voile, tantt  la rame, voyant
s'lever successivement devant eux Helea, prs de laquelle on
distinguait encore les ruines du tombeau de Palinure; Poestum et ses
trois temples, Capre et ses douze palais. Puis enfin ils entrrent dans
le golfe magnifique au fond duquel s'levait Neapolis, cette belle fille
grecque, esclave affranchie par Rome, nonchalamment couche au pied de
son Vsuve fumant, ayant  sa droite Herculanum, Pompi et Stabbia qui,
vingt ans plus tard devaient disparatre dans leur tombe de lave; et 
sa gauche, Putoli et son pont gigantesque, Baa tant crainte par
Properce, et Baules, que devait bientt rendre clbre le parricide de
Nron.

 peine Lucius fut-il en vue de la ville, qu'il fit changer les voiles
blanches de sa birme contre des voiles de pourpre, et orner son mat
d'une branche de laurier: sans doute, ce signal tait convenu et
annonait la victoire, car,  peine fut-il arbor, qu'un grand mouvement
parut s'effectuer sur le rivage, et que le peuple se prcipita au devant
du vaisseau olympique; il entra dans la rade au bruit des instruments,
aux chants des matelots, et aux applaudissements de la multitude. Un
char attel de quatre chevaux blancs attendait Lucius; il y monta,
revtu d'une robe de pourpre, drap d'une chlamyde bleue toile d'or,
portant au front la couronne olympique qui tait d'olivier, et  la main
la couronne pythique qui tait de laurier. Puis on fit une brche aux
murs de la ville, et le triomphateur y entra comme un conqurant.

Pendant toute la route, ce furent de pareilles ftes et de semblables
honneurs.  Fondi, un vieillard de soixante-cinq ans, dont la famille
tait aussi ancienne que Rome, et qui, aprs la guerre d'Afrique, avait
obtenu l'ovation et trois sacerdoces, lui avait fait prparer des jeux
splendides et venait lui-mme au devant de lui pour les lui offrir.
Cette dmarche de la part d'un homme si considrable parut faire grande
sensation parmi la suite de Lucius, qui s'augmentait de moment en
moment: c'est qu'on racontait d'tranges choses sur ce vieillard. Un de
ses aeux faisait un sacrifice, lorsqu'un aigle s'abattit sur la
victime, lui arracha les entrailles et les emporta sur un chne. Il lui
fut prdit alors qu'un de ses descendants serait empereur, et ce
descendant, disait-on, c'tait Galba; car un jour qu'il tait venu, avec
plusieurs jeunes garons de son ge, saluer Octave, celui-ci, frapp
d'une espce de double vue momentane, lui avait pass la main sur la
joue en disant:

--Et toi aussi, mon enfant, tu essaieras de notre puissance.

Livie l'aimait au point qu'elle lui laissa en mourant cinquante millions
de sesterces; mais comme la somme tait en chiffres, Tibre la rduisit
 cinq cent mille; et peut-tre la haine du vieil empereur, qui savait
la prdiction de l'oracle, ne se serait-elle pas borne l, si
Thrasylle, son astrologue, ne lui avait dit que c'tait dans sa
vieillesse seulement que Galba devait rgner.

--Qu'il vive donc! avait-il rpondu alors, car cela ne m'importe pas.

En effet, Tibre tait mort; Caligula et Claude avaient occup le trne;
Csar Nron tait empereur; Galba avait soixante-cinq ans, et rien
n'annonait qu'il toucht  la suprme puissance. Cependant, comme les
successeurs de Tibre, plus rapprochs du moment de la prdiction,
pouvaient ne pas avoir la mme insouciance que lui, Galba portait
habituellement, mme pendant son sommeil, un poignard suspendu au cou
par une chane, et ne sortait jamais sans emporter avec lui un million
de sesterces en or, pour le cas o il lui faudrait fuir des licteurs ou
gagner des assassins.

Le vainqueur passa deux jours chez Galba, au milieu des ftes et des
triomphes; et l Act fut tmoin d'une prcaution qu'elle n'avait jamais
vu prendre  Lucius, et dont elle ne pouvait se rendre compte: des
soldats, qui taient venus au devant du triomphateur pour lui servir
d'escorte, veillaient la nuit dans les appartements qui entouraient sa
chambre, et, avant de se coucher, son amant prenait le soin trange de
mettre son pe sous le chevet de son lit. Act n'osait l'interroger;
mais elle sentait instinctivement que quelque pril le menaait: aussi
le priait-elle instamment chaque matin de partir; enfin, le troisime
jour, il quitta Fondi, et, continuant sa route triomphale  travers les
villes dont il brchait les murailles, il parvint enfin, avec un
cortge qui ressemblait plutt  l'arme d'un satrape qu' la suite d'un
simple vainqueur,  la montagne d'Albano. Arrive au sommet, Act jeta
un cri de surprise et d'admiration: elle venait, au bout de la voie
Appia, de dcouvrir Rome dans toute son tendue et toute sa splendeur.

C'est qu'en effet Rome se prsentait aux regards de la jeune Grecque
sous son plus magnifique aspect. La voie Appienne tait surnomme la
reine des routes, comme tant la plus belle et la plus importante, car,
partant de la mer Tyrrhnienne, elle franchissait les Apennins,
traversait la Calabre, et allait aboutir  la mer Adriatique. Depuis
Albano jusqu' Rome, elle servait de promenade publique, et, selon
l'habitude des anciens qui ne voyaient dans la mort qu'un repos, et qui
cherchaient pour leurs cendres les endroits les plus pittoresques et les
plus frquents, elle tait borde de chaque ct de magnifiques
tombeaux, parmi lesquels, pour son antiquit, on rputait celui
d'Ascagne; pour son souvenir hroque, on honorait celui des Horaces, et
pour sa magnificence impriale, on citait celui de Ccilia Mtella.

Or, ce jour-l, toute cette magnifique route tait couverte de curieux
venant au devant de Lucius: les uns montant de brillants quipages
attels de mules d'Espagne, aux harnais de pourpre; les autres couchs
dans des litires que portaient huit esclaves vtus de magnifiques
penulae et qu'accompagnaient des coureurs aux robes retrousses: ceux-ci
prcds de cavaliers numides qui soulevaient la poussire et cartaient
la foule sur leur passage: ceux-l lanaient devant eux une troupe de
chiens molosses aux colliers  clous d'argent.  peine les premiers
eurent-ils aperu le vainqueur, que leurs cris, rpts de bouche en
bouche, volrent vers les murs de la ville. Au mme instant, et sur
l'ordre d'un cavalier qui partit au galop, les promeneurs se rangrent
aux deux cts de la voie qui, large de trente-six pieds, offrit un
passage facile au quadrige triomphant qui continua de s'avancer vers la
ville. Un mille  peu prs avant la porte, un escadron de cavaliers,
compos de cinq cents hommes, attendait le cortge et se mit  sa tte.
Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'Act s'aperut que les chevaux
taient ferrs en argent, et que les fers, mal assurs, se dtachaient
et roulaient sur le pav, de sorte que le peuple, pour les ramasser, se
prcipitait avidement sous les pieds de ces animaux, au risque d'tre
cras par eux. Arriv aux portes de la ville, le char victorieux y
entra au milieu des acclamations frntiques de la multitude. Act ne
comprenait rien  cette ivresse, et cependant se laissait entraner par
elle. Elle entendait mler le nom de Csar  celui de Lucius. Elle
passait sous des arcs de triomphe, au milieu de rues jonches de fleurs
et embaumes d'encens.  chaque carrefour, des sacrificateurs immolaient
des victimes aux autels des Lares de la patrie. Elle traversait les plus
magnifiques quartiers de la ville; le grand cirque dont on avait abattu
trois arcades, le Velabre et le Forum; enfin, joignant la voie Sacre,
le cortge commena de gravir le Capitole et ne s'arrta qu'en face du
temple de Jupiter.

Alors Lucius descendit de son char et monta les escaliers qui
conduisaient au temple. Les Flamines l'attendaient aux portes, et
l'accompagnrent jusqu'au pied de la statue. Arriv l, il dposa les
trophes de sa victoire sur les genoux du dieu, et, prenant un stylet,
il crivit, sur une plaque d'or massif que lui prsenta le grand-prtre,
l'inscription suivante:

Lucius-Domitius-Claudius Nron, vainqueur  la lutte,  la course et au
chant, a consacr ces trois couronnes  Jupiter, trs bon et trs grand.

Au milieu des acclamations qui s'levrent aussitt de tous cts, un
cri de terreur se fit entendre: Act venait de reconnatre que le pauvre
chanteur qu'elle avait suivi comme amant n'tait autre que Csar
lui-mme.




Chapitre VII


Cependant, au milieu de l'ivresse de son triomphe, l'empereur n'avait
point oubli Act. La jeune Grecque n'tait point encore revenue de la
surprise mle d'pouvante que lui avaient cause le nom et le titre de
son amant, lorsqu'elle vit s'approcher d'elle deux esclaves liburniens
qui, de la part de Nron, l'invitrent respectueusement  les suivre.
Act obit machinalement, ignorant o on la conduisait, ne pensant pas
mme  le demander, tant elle tait abme dans cette ide terrible
qu'elle tait la matresse de cet homme dont elle n'avait jamais entendu
prononcer le nom qu'avec terreur. Au bas du Capitole, entre le
Tabularium et le temple de la Concorde, elle trouva une litire
magnifique porte par six esclaves gyptiens la poitrine orne de
plaques d'argent poli en forme de croissant, les bras et les jambes
entours d'anneaux du mme mtal, et, assise prs de la litire, Sabina,
qu'elle avait perdue un instant de vue au milieu du triomphe, et qu'elle
retrouvait l justement comme pour complter tous ses souvenirs. Act
monta dans la litire, s'y coucha sur des coussins de soie et s'avana
vers le Palatin, accompagne par Sabina qui, la suivant  pied, marchait
 ct d'elle et dirigeait sur sa matresse l'ombre d'un grand ventail
en plumes de paon, fix au bout d'un roseau des Indes. Pendant trois
cents pas  peu prs, la litire suivit sur la voie Sacre le mme
chemin qu'Act avait parcouru  la suite de Csar; puis bientt, prenant
 droite, elle passa entre le temple de Phoeb et celui de
Jupiter-Stator, monta quelques degrs qui conduisaient au Palatin, puis,
arrive sur le magnifique plateau qui couronne la montagne, elle la
ctoya un instant du ct qui dominait la rue Suburanne et la Via-Nova;
enfin, arrive en face de la fontaine Juturne, elle s'arrta sur le
seuil d'une petite maison isole, et aussitt les deux Liburniens
apportrent  chaque ct de la litire un marche-pied couvert d'un
tapis de pourpre; afin que celle que l'empereur venait de leur donner
pour matresse ne prt pas mme la peine d'indiquer d'un signe le ct
par lequel elle dsirait de descendre.

Act tait attendue, car la porte s'ouvrit  son approche, et,
lorsqu'elle l'eut franchie, se referma derrire elle sans qu'elle vt la
personne charge des fonctions de ianitor. Sabina l'accompagnait seule,
et, sans doute pensant qu'aprs une route longue et fatigante le premier
dsir de sa matresse devait tre celui de se mettre au bain, elle la
conduisit  l'apodyterium, chambre que l'on appelait ainsi d'un verbe
grec qui signifie dpouiller; mais, arrive l, Act, tout mue et toute
proccupe encore de cette fatalit trange qui l'avait entrane  la
suite du matre du monde, s'assit sur le banc qui rgnait  l'entour de
la salle, en faisant  Sabina signe d'attendre un instant.  peine
tait-elle plonge dans ses rveries, que, comme si le matre invisible
et puissant qu'elle s'tait choisi avait craint qu'elle ne s'y
abandonnt, une musique douce et sonore se fit entendre, sans qu'on pt
prciser l'endroit d'o elle partait: en effet, les musiciens taient
disposs de manire que toute la chambre ft ceinte d'harmonie. Sans
doute Nron, qui avait remarqu l'influence que prenaient sur la jeune
Grecque ces sons mystrieux, dont plusieurs fois dans la traverse il
avait t  mme de suivre les effets, avait ordonn d'avance cette
distraction  des souvenirs dont il dsirait de combattre la puissance.
Si telle avait t sa pense, il ne fut point tromp dans son attente;
car  peine la jeune fille eut-elle entendu ces accords, qu'elle releva
doucement la tte, que les pleurs qui coulaient sur ses joues
s'arrtrent, et qu'une dernire larme, s'chappant de ses yeux, trembla
un instant au bout de ses longs cils comme une goutte de rose aux
pistils d'une fleur, et, comme la rose aux rayons du soleil, sembla
bientt se scher au feu du regard qu'elle avait obscurci; en mme
temps, une vive teinte de pourpre reparut sur ses lvres plies et
entrouvertes comme pour un sourire ou pour un baiser.

Alors Sabina s'approcha de sa matresse, qui, au lieu de se dfendre
davantage, l'aida elle-mme  dtacher ses vtements qui, les uns aprs
les autres, tombrent  ses pieds, la laissant nue et rougissante, comme
la Vnus pudique: c'tait une beaut si parfaite et si virginale qui
venait de se dvoiler, que l'esclave elle-mme sembla rester en extase
devant elle, et que, lorsqu'Act, pour s'avancer vers la seconde
chambre, posa la main sur son paule nue, elle la sentit frmir par tout
le corps et vit les joues ples de Sabina se couvrir  l'instant de
rougeur, comme si une flamme l'et touche.  cette vue, Act s'arrta,
craignant d'avoir fait mal  sa jeune suivante; mais celle-ci, devinant
le motif de son hsitation, lui saisit aussitt la main qu'elle avait
souleve, et, l'appuyant de nouveau sur son paule, elle entra avec elle
dans le tepidarium.

C'tait une vaste chambre carre, au milieu de laquelle s'tendait un
bassin d'eau tide pareil  un lac; de jeunes esclaves, la tte
couronne du roseaux, de narcisses et de nymphas, se jouaient  sa
surface comme une troupe de naades, et  peine eurent-elles aperu
Act, qu'elles poussrent vers le bord le plus proche d'elle une conque
d'ivoire incruste de corail et de nacre. C'tait une suite
d'enchantements si rapides, qu'Act s'y laissait aller comme  un songe.
Elle s'assit donc sur cette barque fragile, et, en un instant, comme
Vnus entoure de sa cour marine, elle se trouva au milieu de l'eau.

Alors cette dlicieuse musique qui l'avait dj charme se fit entendre
de nouveau; bientt les voix des naadesse mlrent  ces accents: elles
disaient la fable d'Hylas allant puiser de l'eau sur les rivages de la
Troade, et, comme les nymphes du fleuve Ascanius appelaient le favori
d'Hercule du geste et de la voix, elles tendaient les bras  Act, et
l'invitaient, en chantant,  descendre au milieu d'elles. Les jeux de
l'onde taient familiers  la jeune Grecque; mille fois avec ses
compagnes elle avait travers  la nage le golfe de Corinthe; aussi
s'lana-t-elle sans hsitation au milieu de cette mer tide et
parfume, o ses esclaves la reurent comme leur reine.

C'taient toutes des jeunes filles choisies parmi les plus belles; les
unes avaient t enleves au Caucase, les autres  la Gaule; celles-ci
venaient de l'Inde, celles-l d'Espagne; et cependant, au milieu de
cette troupe d'lite choisie par l'amour pour la volupt, Act semblait
une desse. Au bout d'un instant, lorsqu'elle eut gliss sur la surface
de l'eau comme une syrne, lorsqu'elle eut plong comme une naade,
lorsqu'elle se fut roule dans ce lac factice, avec la souplesse et la
grce d'un serpent, elle s'aperut que Sabina manquait  sa cour marine,
et, la cherchant des yeux, elle l'aperut assise et se cachant la tte
dans sa rica. Familire et rieuse comme un enfant, elle l'appela: Sabina
tressaillit et souleva le manteau qui lui voilait le visage; alors, avec
des rires d'une expression trange et qu'Act ne put comprendre, d'une
voix folle et railleuse, ces femmes appelrent toutes ensembles Sabina,
sortant  moiti de l'eau pour l'inviter du geste  venir les joindre.
Un instant la jeune esclave parut prte  obir  cet appel; quelque
chose de bizarre se passait dans son me: ses yeux taient ardents, sa
figure brlante; et cependant des larmes coulaient de ses paupires et
se schaient sur ses joues; mais, au lieu de cder  ce qui tait
visiblement son dsir, Sabina s'lana vers la porte, comme pour se
soustraire  cette voluptueuse magie; ce mouvement ne fut pas si rapide,
cependant, qu'Act n'et le temps de sortir de l'eau et de lui barrer le
passage au milieu des rires de toutes les esclaves; alors Sabina parut
prs de s'vanouir; ses genoux tremblrent, une sueur froide coula de
son front, enfin, elle plit si visiblement, qu'Act, craignant qu'elle
ne tombt, tendit les bras vers elle et la reut sur sa poitrine nue;
mais aussitt elle la repoussa en jetant un lger cri de douleur. Dans
le paroxysme trange dont l'esclave tait agite, sa bouche avait touch
l'paule de sa matresse et y avait imprim une ardente morsure; puis
aussitt, pouvante de ce qu'elle avait fait, elle s'tait lance hors
de la chambre.

Au cri pouss par Act, les esclaves taient accourues et s'taient
groupes autour de leur matresse; mais celle-ci, tremblant que Sabina
ne ft punie, avait t la premire  renfermer sa douleur, et essuyait,
en s'efforant de sourire, une ou deux gouttes de sang qui roulaient sur
sa poitrine, pareilles  du corail liquide: l'accident tait du reste
trop lger pour causer  Act une autre impression que celle de
l'tonnement; aussi s'avana-t-elle vers la chambre voisine o devait se
complter le bain, et qu'on appelait le caldarium.

C'tait une petite salle circulaire, entoure de gradins et garnie tout
 l'entour de niches troites contenant chacune un sige; un rservoir
d'eau bouillante occupait le milieu de la chambre et formait une vapeur
aussi paisse que celle qui, le matin, court  la surface d'un lac;
seulement, ce brouillard enflamm tait chauff encore par un fourneau
extrieur, dont les flammes circulaient dans des tuyaux qui
enveloppaient le caldarium de leurs bras rougis, et couraient le long
des parois extrieures, comme le lierre contre une muraille.

Lorsqu'Act, qui n'avait point encore l'habitude de ces bains connus et
pratiqus  Rome seulement, entra dans cette chambre, elle fut tellement
saisie par les flots de la vapeur qui roulaient comme des nuages,
qu'haletante et sans voix, elle tendit les bras et voulut appeler au
secours; mais elle ne put que jeter des cris inarticuls et clater en
sanglots; elle tenta alors de s'lancer vers la porte; mais retenue dans
les bras de ses esclaves, elle se renversa en arrire en faisant signe
qu'elle touffait. Aussitt une de ses femmes tira une chane, et un
bouclier d'or qui fermait le plafond s'ouvrit comme une soupape et
laissa pntrer un courant d'air extrieur au milieu de cette atmosphre
qui allait cesser d'tre respirable: ce fut la vie; Act sentit sa
poitrine se dilater, une faiblesse douce et pleine de langueur s'empara
d'elle; elle se laissa conduire vers un des siges et s'assit,
commenant dj  supporter avec plus de force cette temprature
incandescente, qui semblait, au lieu du sang, faire courir dans les
veines une flamme liquide; enfin, la vapeur devint de nouveau si paisse
et si brlante, que l'on fut oblig d'avoir recours une seconde fois au
bouclier d'or, et avec l'air extrieur descendit sur les baigneuses un
tel sentiment de bien-tre, que la jeune Grecque commena  comprendre
le fanatisme des dames romaines pour ce genre de bain qui, jusqu'alors,
lui avait t inconnu, et qu'elle avait commenc par regarder comme un
supplice. Au bout d'un instant la vapeur avait repris de nouveau son
intensit; mais cette fois, au lieu de lui ouvrir un passage, on la
laissa se condenser au point qu'Act se sentit de nouveau prs de
dfaillir; alors deux de ses femmes s'approchrent avec un manteau de
laine carlate dont elles lui envelopprent entirement le corps, et, la
soulevant dans leurs bras  moiti vanouie, elles la transportrent sur
un lit de repos plac dans une chambre chauffe  une temprature
ordinaire.

L commena pour Act une nouvelle opration aussi trange, mais dj
moins imprvue et moins douloureuse que celle du caldarium! Ce fut le
massage, cette voluptueuse habitude que les Orientaux ont emprunte aux
Romains et conserve jusqu' nos jours. Deux nouvelles esclaves, habiles
 cet exercice, commencrent  la presser et  la ptrir jusqu' ce que
ses membres fussent devenus souples et flexibles; alors elles lui firent
craquer les unes aprs les autres toutes les articulations, sans douleur
et sans effort; aprs quoi, prenant dans de petites ampoules de corne de
rhinocros de l'huile et des essences parfumes, elles lui en frottrent
tout le corps, puis elles l'essuyrent d'abord avec une laine fine,
ensuite avec la mousseline la plus douce d'gypte, et enfin avec des
peaux de cygnes dont on avait arrach les plumes, et auxquelles on
n'avait laiss que le duvet.

Pendant tout le temps qu'avait dur ce complment de sa toilette, Act
tait reste les yeux  demi-ferms, plonge dans une extase
langoureuse, sans voix et sans penses, en proie  une somnolence douce
et bizarre, qui lui laissait seulement la force de sentir une plnitude
d'existence inconnue jusqu'alors. Non seulement sa poitrine s'tait
dilate, mais encore  chaque aspiration il lui semblait que la vie
affluait en elle par tous les pores. C'tait une impression physique si,
puissante et si absolue, que non seulement elle put effacer les
souvenirs passs, mais encore combattre les douleurs prsentes: dans une
pareille situation, il tait impossible de croire au malheur, et la vie
se prsentait  l'esprit de la jeune fille comme une suite d'motions
douces et charmantes, chelonnes sans formes palpables dans un horizon
vague et merveilleux!

Au milieu de ce demi-sommeil magntique, de cette rverie sans penses,
Act entendit s'ouvrir une porte de la chambre au fond de laquelle elle
tait couche; mais comme, dans l'tat bizarre o elle se trouvait, tout
mouvement lui semblait une fatigue, elle ne se retourna mme point,
pensant que c'tait quelqu'une de ses esclaves qui entrait; elle demeura
donc les yeux  demi-ouverts, coutant venir vers son lit des pas lents
et mesurs, dont chacun, chose trange, paraissait,  mesure qu'ils
s'approchaient, retentir en elle-mme; alors elle fit avec effort un
mouvement de tte, et dirigeant son regard du ct du bruit, elle vit
s'avancer, majestueuse et lente, une femme entirement revtue du
costume des matrones romaines, et couverte d'une longue stole qui
descendait de sa tte jusqu' ses talons: arrive prs du lit, cette
espce d'apparition s'arrta, et la jeune fille sentit se fixer sur elle
un regard profond et investigateur, auquel, comme  celui d'une
devineresse, il lui et sembl impossible de rien cacher. La femme
inconnue la regarda ainsi un instant en silence, puis d'une voix basse,
mais sonore cependant, et dont chaque parole pntrait, comme la lame
glace d'un poignard, jusqu'au coeur de celle  qui elle s'adressait:

--Tu es, lui dit-elle, la jeune Corinthienne qui as quitt ta patrie et
ton pre pour suivre l'empereur, n'est-ce pas?

Toute la vie d'Act, bonheur et dsespoir, pass et avenir, tait
renferme dans ces quelques paroles, de sorte qu'elle se sentit inonder
tout  coup comme d'un flux de souvenirs; son existence de jeune fille
cueillant des fleurs sur les rives de la fontaine Pyrne; le dsespoir
de son vieux pre lorsque le lendemain des jeux il l'avait appele en
vain; son arrive  Rome o s'tait rvl  elle le terrible secret que
lui avait cach jusque-l son imprial amant; tout cela reparut vivant
derrire le voile enchant que soulevait le bras glac de cette femme.
Act jeta un cri, et couvrant sa figure avec ses deux mains:

--Oh! oui, oui, s'cria-t-elle avec des sanglots, oui, je suis cette
malheureuse!...

Un moment de silence succda  cette demande et  cette rponse, moment
pendant lequel Act n'osa point rouvrir les yeux, car elle devinait que
le regard dominateur de cette femme continuait de peser sur elle: enfin,
elle sentit que l'inconnue lui prenait la main dont elle s'tait voil
le visage, et croyant deviner dans son treinte, toute froide et
indcise qu'elle tait, plus de piti que de menace, elle se hasarda 
soulever sa paupire mouille de larmes. La femme inconnue la regardait
toujours.

--coute, continua-t-elle avec ce mme accent sonore, mais cependant
plus doux, le destin a d'tranges mystres; il remet parfois aux mains
d'un enfant le bonheur ou l'adversit d'un empire: au lieu d'tre
envoye par la colre des dieux, peut-tre es-tu choisie par leur
clmence.

--Oh! s'cria Act, je suis coupable, mais coupable d'amour et voil
tout; je n'ai pas dans le coeur un sentiment mauvais! et ne pouvant plus
tre heureuse, je voudrais du moins voir tout le monde heureux!... Mais
je suis bien isole, bien faible et bien impuissante. Indique-moi ce que
je puis faire et je le ferai!...

--D'abord, connais-tu celui auquel tu as confi ta destine?

--Depuis ce matin seulement je sais que Lucius et Nron ne sont qu'un
mme homme, et que mon amant est l'empereur. Fille de la Grce antique,
j'ai t sduite par la beaut, par l'adresse, par la mlodie. J'ai
suivi le vainqueur des jeux; j'ignorais que ce ft le matre du
monde!...

--Et maintenant, reprit l'trangre avec un regard plus fixe et une voix
plus vibrante encore, tu sais que c'est Nron; mais sais-tu ce que c'est
que Nron?

--J'ai t habitue  le regarder comme un dieu, rpondit Act.

--Eh bien, continua l'inconnue en s'asseyant, je vais te dire ce qu'il
est, car c'est bien le moins que la matresse connaisse l'amant, et
l'esclave le matre.

--Que vais-je entendre? murmura la jeune fille.

--Lucius tait n loin du trne: il s'en rapprocha par une alliance, il
y monta par un crime.

--Ce ne fut pas lui qui le commit, s'cria Act.

--Ce fut lui qui en profita, rpondit froidement l'inconnue. D'ailleurs,
la tempte qui avait abattu l'arbre avait respect le rejeton. Mais le
fils alla bientt rejoindre le pre: Britannicus se coucha prs de
Claude, et cette fois-ci, ce fut bien Nron qui fut le meurtrier.

--Oh! qui peut dire cela? s'cria Act; qui peut porter cette terrible
accusation?

--Tu doutes, jeune fille? continua la femme inconnue, sans que son
accent changet d'expression, veux-tu savoir comment la chose se fit? Je
vais te le dire. Un jour que, dans une chambre voisine de celle o se
tenait la cour d'Agrippine, Nron jouait avec de jeunes enfants, et que
parmi ceux-ci jouait aussi Britannicus, il lui ordonna d'entrer dans la
chambre du repas et de chanter des vers aux convives, croyant intimider
l'enfant et lui attirer les rires et les hues de ses courtisans.
Britannicus reut l'ordre et y obit: il entra vtu de blanc dans la
salle du triclinium, et, s'avanant ple et triste au milieu de l'orgie,
d'uns voix mue et les larmes dans les yeux, il chanta ces vers
qu'Ennius, notre vieux pote, met dans la bouche d'Astyanax:

--O mon pre!  ma patrie!  maison de Priam! palais superbe! temple
aux gonds retentissants! aux lambris resplendissants d'or et
d'ivoire!... je vous ai vus tomber sous une main barbare, je vous ai vus
devenir la proie des flammes! et soudain le rire s'arrta pour faire
place aux larmes, et, si effronte que ft l'orgie, elle se tut devant
l'innocence et la douleur. Alors tout fut dit pour Britannicus. Il y
avait dans les prisons de Rome une empoisonneuse clbre et renomme
pour ses crimes; Nron fit venir le tribun Pollio Julius qui tait
charg de la garder, car il hsitait encore, lui empereur,  parler 
cette femme. Le lendemain Pollio Julius lui apporta le poison, qui fut
vers dans la coupe de Britannicus par ses instituteurs eux-mmes; mais,
soit crainte, soit piti, les meurtriers avaient recul devant le crime:
le breuvage ne fut pas mortel: alors Nron l'empereur, entends-tu bien!
Nron le dieu, comme tu l'appelais tout  l'heure, fit venir les
empoisonneurs dans son palais, dans sa chambre, devant l'autel des dieux
protecteurs du foyer, et l, l, il fit composer le poison. On l'essaya
sur un bouc qui vcut encore cinq heures, pendant lesquelles on fit
cuire et rduire la potion, puis on la fit avaler  un sanglier qui
expira  l'instant mme!... Alors Nron passa dans le bain, se parfuma,
et mit une robe blanche; puis il vint s'asseoir, le sourire sur les
lvres,  la table voisine de celle o dnait Britannicus.

--Mais, interrompit Act d'une voix tremblante, mais si Britannicus fut
rellement empoisonn, comment se fait-il que l'esclave dgustateur
n'prouva point les effets du poison? Britannicus, dit-on, tait atteint
d'pilepsie depuis son enfance, et peut-tre qu'un de ces accs....

--Oui, oui, voil ce que dit Nron!... et c'est en ceci qu'clata son
infernale prudence.

--Oui, toutes les boissons, tous les mets que touchait Britannicus
taient dgusts auparavant; mais on lui prsenta un breuvage si chaud
que l'esclave put bien le goter, mais que l'enfant ne put le boire;
alors on versa de l'eau froide dans le verre, et c'est dans cette eau
froide qu'tait le poison. Oh! poison rapide et habilement prpar, car
Britannicus, sans jeter un cri, sans pousser une plainte, ferma les yeux
et se renversa en arrire. Quelques imprudents s'enfuirent!... mais les
plus adroits demeurrent, tremblants et ples, et devinant tout. Quant 
Nron, qui chantait  ce moment, il se pencha sur son lit, et, regardant
Britannicus:

--Ce n'est rien, dit-il, dans un instant la vue et le sentiment lui
reviendront. Et il continua de chanter. Et cependant, il avait pourvu
d'avance aux apprts funraires, un bcher tait dress dans le
Champ-de-Mars; et, la mme nuit, le cadavre, tout marbr de taches
violettes, y fut port. Mais, comme si les dieux refusaient d'tre
complices du fratricide, trois fois la pluie qui tombait par torrents
teignit le bcher! Alors Nron fit couvrir le corps de poix et de
rsine; une quatrime tentative fut faite, et cette fois le feu, en
consumant le cadavre, sembla porter au ciel, sur une colonne ardente,
l'esprit irrit de Britannicus!

--Mais Burrhus! mais Snque!... s'cria Act.

--Burrhus! Snque! reprit avec amertume la femme inconnue; on leur mit
de l'argent plein les mains, de l'or plein la bouche, et ils se
turent!...

--Hlas! hlas! murmura Act.

--De ce jour, continua celle  qui tous ces secrets terribles semblaient
tre familiers, de ce jour Nron fut le noble fils des Aenobarbus, le
digne descendant de cette race  la barbe de cuivre, au visage de fer et
au coeur de plomb: de ce jour, il rpudia Octavie,  qui il devait
l'empire, l'exila dans la Campanie, o il la fit garder  vue, et, livr
entirement aux cochers, aux histrions et aux courtisanes, il commena
cette vie de dbauches et d'orgies qui depuis deux ans pouvante Rome.
Car celui que tu aimes, jeune fille, ton beau vainqueur olympique, celui
que tout le monde appelle son empereur, celui que les courtisans adorent
comme un dieu, lorsque la nuit est venue, sort de son palais dguis en
esclave, et, la tte coiffe d'un bonnet d'affranchi, court, soit au
pont Milvius, soit dans quelque taverne de la Suburrane, et l, au
milieu des libertins et des prostitues, des portefaix, des bateleurs,
au son des cymbales d'un prtre de Cyble ou de la flte d'une
courtisane, le divin Csar chante ses exploits guerriers et amoureux;
puis,  la tte de cette troupe chaude de vin et de luxure, parcourt les
rues de la ville, insultant les femmes, frappant les passants, pillant
les maisons, jusqu' ce qu'il rentre enfin au palais d'or, rapportant
parfois sur son visage les traces honteuses qu'y a laisses le bton
infme de quelque vengeur inconnu.

--Impossible! impossible! s'cria Act, tu le calomnies!

--Tu te trompes, jeune fille, je dis  peine la vrit.

--Mais comment ne te punit-il pas de rvler de pareils secrets?

--Cela pourra bien m'arriver un jour, et je m'y attends.

--Pourquoi alors t'exposes-tu ainsi  sa vengeance?...

--Parce que je suis peut-tre la seule qui ne puisse pas la fuir.

--Mais qui donc es-tu?

--Sa mre!

--Agrippine! s'cria Act, s'lanant hors du lit et tombant  genoux,
Agrippine! la fille de Germanicus!... soeur, veuve et mre
d'empereurs!... Agrippine debout devant moi, pauvre fille de la
Grce!... Oh! que me veux-tu?... Parle, commande, et je t'obirai... 
moins cependant que tu ne m'ordonnes de cesser de l'aimer! car, malgr
tout ce que tu m'as dit, je l'aime toujours.... Mais alors je puis,
sinon t'obir encore, du moins mourir.

--Au contraire, enfant, reprit Agrippine, continue d'aimer Csar de cet
amour immense et dvou que tu avais pour Lucius, car c'est dans cet
amour qu'est tout mon espoir, car il ne faut rien moins que la puret de
l'une pour combattre la corruption de l'autre.

--De l'autre! s'cria la jeune fille avec terreur. Csar en aime-t-il
donc une autre?

--Tu ignores cela, enfant?

--Eh! savais-je quelque chose!... Quand j'ai suivi Lucius, me suis-je
informe de Csar? Que me faisait l'empereur,  moi? C'tait un simple
artiste que j'aimais,  qui j'offrais ma vie, croyant qu'il pouvait me
donner la sienne! Mais quelle est donc cette femme?...

--Une fille qui a reni son pre, une pouse qui a trahi son poux!...
une femme fatalement belle,  qui les dieux ont tout donn, except un
coeur: Sabina Poppaea.

--Oh! oui, oui, j'ai entendu prononcer ce nom. J'ai entendu raconter
cette histoire, quand j'ignorais qu'elle deviendrait la mienne. Mon
pre, ne sachant pas que j'tais l, la disait tout bas  un autre
vieillard, et ils en rougissaient tous deux! Cette femme n'avait-elle
pas quitt Crispinus, son poux, pour suivre Othon, son amant?... Et
son amant,  la suite d'un dner, ne la vendit-il pas  Csar pour le
gouvernement de la Lusitanie?

--C'est cela! c'est cela! s'cria Agrippine.

--Et il l'aime!... il l'aime encore! murmura douloureusement Act.

--Oui, reprit Agrippine, avec l'accent de la haine oui, il l'aime
encore, oui, il l'aime toujours, car il y a l-dessous quelque mystre,
quelque philtre, quelque hippomane maudit, comme celui qui fut donn par
Csonie  Caligula!...

--Justes dieux! s'cria Act, suis-je assez punie? suis-je assez
malheureuse!...

--Moins malheureuse et moins punie que moi, reprit Agrippine, car tu
tais libre de ne pas le prendre pour amant, et moi, les dieux me l'ont
impos pour fils. Eh bien! comprends-tu maintenant ce qui te reste 
faire?

-- m'loigner de lui,  ne plus le revoir.

--Garde-t'en bien, enfant. On dit qu'il t'aime.

--Le dit-on? est-ce vrai? le croyez-vous?

--Oui.

--Oh! soyez bnie!

--Eh bien! il faut donner une volont, un but, un rsultat  cet amour;
il faut loigner de lui ce gnie infernal qui le perd, et tu sauveras
Rome, l'empereur, et peut-tre moi-mme.

--Toi-mme. Crois-tu donc qu'il oserait...?

--Nron ose tout!...

--Mais je suis insuffisante  un tel projet, moi!...

--Tu es peut-tre la seule femme assez pure pour l'accomplir.

--Oh! non, non! mieux vaut que je parte!... que je ne le revoie jamais!

--Le divin empereur fait demander Act, dit d'une voix douce un jeune
esclave qui venait d'ouvrir la porte.

--Sporus! s'cria Act avec tonnement.

--Sporus! murmura Agrippine en se couvrant la tte de sa stole.

--Csar attend, reprit l'esclave aprs un moment de silence.

--Va donc! dit Agrippine.

--Je te suis, dit Act.




Chapitre VIII


Act prit un voile et un manteau, et suivit Sporus. Aprs quelques
dtours dans le palais, que celle qui l'habitait n'avait pas encore eu
le temps de parcourir, son conducteur ouvrit une porte avec une clef
d'or, qu'il remit ensuite  la jeune Grecque, afin qu'elle pt revenir
seule; et ils se trouvrent dans les jardins de la maison dore.

Act se crut hors de la ville, tant l'horizon tait tendu et
magnifique.  travers les arbres, elle apercevait une pice d'eau grande
comme un lac; et, de l'autre ct de ce lac, au-dessus d'arbres touffus,
dans un lointain bleutre, argente par la lumire de la lune, la
colonnade d'un palais. L'air tait pur, pas un nuage ne tachait l'azur
limpide du ciel; le lac semblait un vaste miroir, et les derniers bruits
de Rome prs de s'endormir s'teignaient dans l'espace. Sporus et la
jeune fille, vtus de blanc tous deux, et marchant en silence au milieu
de ce paysage splendide, semblaient deux ombres errantes dans les
Champs-lyses. Aux bords du lac et sur les vastes pelouses qui
bordaient les forts, paissaient, comme dans les solitudes de l'Afrique
des troupeaux de gazelles sauvages; tandis que sur des ruines factices,
qui leur rappelaient celles de leur antique patrie, de longs oiseaux
blancs, aux ailes de flamme, se tenaient gravement debout et immobiles
comme des sentinelles, et, comme des sentinelles, faisaient entendre de
temps en temps et  intervalles gaux un cri rauque et monotone. Arriv
au bord du lac, Sporus descendit dans une barque et fit signe  Act de
le suivre; puis, dployant une petite voile de pourpre, ils commencrent
 glisser, comme par magie, sur cette eau  la surface de laquelle
venaient tinceler les cailles d'or des poissons les plus rares de la
mer des Indes. Cette navigation nocturne rappela  Act son voyage sur
la mer d'Ionie; et, les yeux fixs sur l'esclave, elle s'tonnait de
nouveau de cette merveilleuse ressemblance entre le frre et la soeur,
qui l'avait dj frappe dans Sabina, et qui la frappait de nouveau dans
Sporus. Quant au jeune homme, ses yeux baisss et timides semblaient
fuir ceux de son ancienne htesse; et, pilote silencieux, il dirigeait
la barque sans laisser chapper une seule parole. Enfin Act rompit la
premire le silence, et d'une voix qui, quelque douce qu'elle ft, fit
tressaillir celui auquel elle s'adressait:

--Sabina m'avait dit que tu tais rest  Corinthe, Sporus, lui
dit-elle; Sabina m'avait donc trompe?

--Sabina t'avait dit la vrit, matresse, rpondit l'esclave; mais je
n'ai pu demeurer longtemps loign de Lucius. Un vaisseau faisait voile
pour la Calabre, je m'y suis embarqu; et comme, au lieu de tourner par
le dtroit de Messine, il a abord directement  Brindes, j'ai suivi la
voie Appienne, et, quoique parti deux jours aprs l'empereur, je suis
arriv en mme temps que lui  Rome.

--Et Sabina a sans doute t bien heureuse de te revoir; car vous devez
vous aimer beaucoup?

--Oui, sans doute, dit Sporus, car non seulement nous sommes frre et
soeur, mais encore jumeaux.

--Eh bien! dis  Sabina que je veux lui parler et qu'elle vienne me
trouver demain matin.

--Sabina n'est plus  Rome, rpondit Sporus.

--Et pourquoi l'a-t-elle quitte?

--Telle tait la volont du divin Csar.

--Et o est-elle alle?

--Je l'ignore.

Il y avait dans la voix de l'esclave, toute respectueuse qu'elle tait,
un accent d'hsitation et de gne qui empcha Act de lui faire de
nouvelles questions; d'ailleurs, au mme moment, la barque touchait le
bord du lac, et Sporus, aprs l'avoir tire sur le rivage, et voyant
Act descendue  terre, s'tait remis en marche. La jeune Grecque le
suivit de nouveau, silencieuse, mais pressant le pas, car elle entrait
en ce moment sous un bois de pins et de sycomores, dont les branches
touffues rendaient la nuit si paisse, que, quoiqu'elle st parfaitement
qu'elle n'avait aucune aide  attendre de son conducteur, un mouvement
instinctif de crainte la rapprochait de lui. En effet, depuis quelques
instants, un bruit plaintif, qui semblait sortir des entrailles de la
terre, tait,  de courts intervalles, parvenu jusqu' elle, enfin cri
distinct et humainement articul se fit entendre: la jeune fille
tressaillit, et, mettant la main avec effroi sur l'paule de Sporus:

--Qu'est ceci? dit-elle.

--Rien, rpondit l'esclave.

--Mais cependant il m'a sembl entendre... continua Act.

--Un gmissement. Oui, nous passons prs des prisons.

--Et ces prisonniers, quels sont-ils?

--Ce sont des chrtiens rservs au cirque.

Act continua sa route en pressant le pas; car, en passant devant un
soupirail, elle venait effectivement de reconnatre les notes les plus
plaintives et les plus douloureuses de la voix humaine, et, quoique ces
chrtiens lui eussent t prsents, toutes les fois qu'elle en
entendait parler, comme une secte coupable et impie, se livrant  toutes
sortes de dbauches et de crimes, elle prouvait cette douleur
sympathique que l'on ressent, fussent-ils coupables, pour ceux qui
doivent mourir d'une mort affreuse. Elle se hta donc de sortir du bois
fatal, et, arrive sur sa lisire, elle vit le palais illumin, elle
entendit le bruit des instruments, et, la lumire et la mlodie
succdant aux tnbres et aux plaintes, elle entra d'un pied plus sr,
et cependant moins rapide, sous le vestibule.

L, Act s'arrta un instant, blouie. Jamais, dans ses songes,
l'imagination ferique d'un enfant n'aurait pu rver une telle
magnificence. Ce vestibule, tout resplendissant de bronze, d'ivoire et
d'or, tait si vaste, qu'une triple range de colonnes l'entourait,
composant des portiques de mille pas de longueur, et si levs, qu'au
milieu tait place une statue haute de cent vingt pieds, sculpte par
Znodore, et reprsentant le divin empereur debout et dans l'attitude
d'un dieu. Act passa en frissonnant prs de cette statue. Qu'tait-ce
donc que le pouvoir effroyable de cet homme qui se faisait sculpter des
images trois fois plus hautes que celles du Jupiter Olympien; qui avait
pour ses promenades des jardins et des tangs qui ressemblaient  des
forts et des lacs; et pour ses dlassements et ses plaisirs des captifs
qu'on jetait aux tigres et aux lions? Dans ce palais, toutes les lois de
la vie humaine taient interverties; un geste, un signe, un coup d'oeil
de cet homme, et tout tait dit: un individu, une famille, un peuple
disparaissaient de la surface de la terre, et cela sans qu'un souffle
s'oppost  l'excution de cette volont, sans qu'on entendt une autre
plainte que les cris de ceux qui mouraient, sans que rien ft branl
dans l'ordre de la nature, sans que le soleil se voilt, sans que la
foudre annont qu'il y et un ciel au dessus des hommes, des dieux au
dessus des empereurs!

Ce fut donc avec un sentiment de crainte profonde et terrible qu'Act
monta l'escalier qui conduisait  l'appartement de Lucius; et cette
impression avait pris un tel degr de force, qu'arrive  la porte, et
au moment o Sporus allait en tourner la cl, elle l'arrta, lui posant
une main sur l'paule et appuyant l'autre sur son propre coeur, dont les
battements l'touffaient. Enfin, aprs un instant d'hsitation, elle fit
signe  Sporus d'ouvrir la porte; l'esclave obit, et au bout de
l'appartement elle aperut Lucius vtu d'une simple tunique blanche,
couronn d'une branche d'olivier, et  demi couch sur un lit de repos.
Alors tout souvenir triste s'effaa de sa mmoire. Elle avait cru que
quelque changement avait d se faire dans cet homme depuis qu'elle le
savait matre du monde: mais d'un seul regard elle avait reconnu Lucius,
le beau jeune homme  la barbe d'or qu'elle avait guid  la maison de
son pre; elle avait retrouv son vainqueur olympique: Csar avait
disparu. Elle voulut courir  lui; mais  moiti chemin la force lui
manqua: elle tomba sur un genou, en tendant les mains vers son amant et
murmurant  peine:

--Lucius... toujours Lucius... n'est-ce pas?...

--Oui, oui, ma belle Corinthienne, sois tranquille! rpondit Csar d'une
voix douce et en lui faisant signe de venir  lui: Lucius toujours!
N'est-ce pas sous ce nom que tu m'as aim, aim pour moi, et non pour
mon empire et pour ma couronne, comme toutes celles qui m'entourent?...
Viens, mon Act, lve-toi! le monde  mes pieds, mais toi dans mes bras!

--Oh! je le savais bien, moi! s'cria Act en se jetant au cou de son
amant; je le savais bien qu'il n'tait pas vrai que mon Lucius ft
mchant!...

--Mchant! dit Lucius.... Et qui t'a dj dit cela?...

--Non, non, interrompit Act, pardon! Mais on croit parfois que le lion,
qui est noble et courageux comme toi, et qui est roi parmi les animaux
comme toi empereur parmi les hommes, on croit parfois que le lion est
cruel, parce qu'ignorant sa force il tue avec une caresse. O mon lion,
prends garde  ta gazelle!...

--Ne crains rien, Act, rpondit en souriant Csar: le lion ne se
souvient de ses ongles et de ses dents que pour ceux qui veulent lutter
contre lui.... Tiens, tu vois, il se couche  tes pieds comme un agneau.

--Aussi n'est-ce pas Lucius que je crains. Oh! pour moi, Lucius, c'est
mon hte et mon amant, c'est celui qui m'a enleve  ma patrie et  mon
pre, et qui doit me rendre en amour ce qu'il m'a ravi en puret; mais
celui que je crains....

Elle hsita: Lucius lui fit un signe d'encouragement.

C'est Csar, qui a exil Octavie... c'est Nron, le futur mari de
Poppe!...

--Tu as vu ma mre! s'cria Lucius se relevant d'un bond et regardant
Act en face; tu as vu ma mre!

--Oui, murmura en tremblant la jeune fille.

--Oui, continua Nron avec amertume; et c'est elle qui t'a dit que
j'tais cruel, n'est-ce pas? que j'touffais en embrassant, n'est-ce
pas? que je n'avais de Jupiter que la foudre qui dvore? C'est elle qui
t'a parl de cette Octavie qu'elle protge et que je hais; qu'elle m'a
mise malgr moi entre les bras et que j'en ai repousse avec tant de
peine!... dont l'amour strile n'a jamais eu pour moi que des caresses
patientes et forces!... Ah! l'on se trompe, et l'on a tort, si l'on
croit obtenir quelque chose de moi en me fatiguant de prires ou de
menaces. J'avais bien voulu oublier cette femme, la dernire d'une race
maudite! Qu'on ne m'en fasse donc pas souvenir!..

Lucius avait  peine achev ces paroles, qu'il fut effray de
l'impression qu'elles avaient produite. Act, les lvres ples, la tte
en arrire, les yeux pleins de larmes, tait renverse sur le dossier du
lit, tremblante sous une colre dont elle entendait la premire
explosion. En effet, cette voix si douce, qui d'abord avait t toucher
les fibres les plus secrtes de son coeur, avait pris en un instant une
expression terrible et fatale, et ces yeux, dans lesquels elle n'avait
jusqu'alors lu que l'amour, lanaient ces clairs terribles devant
lesquels Rome se voilait le visage.

--O mon pre! mon pre! s'cria Act en sanglots;  mon pre, pardonne
moi!...

--Oui, car Agrippine t'aura dit que tu serais assez punie de ton amour
par mon amour; elle t'aura dcouvert quelle espce de bte froce tu
aimais; elle t'aura racont la mort de Britannicus! celle de Julius
Montanus! que sais-je encore? mais elle se sera bien garde de te dire
que l'un voulait me prendre le trne, et que l'autre m'avait frapp d'un
bton au visage. Je le conois: c'est une vie si pure que celle de ma
mre!

--Lucius! Lucius! s'cria Act, tais-toi; au nom des dieux, tais-toi.

--Oh! continua Nron, elle t'a mise de moiti dans nos secrets de
famille. H bien! coute le reste. Cette femme, qui me reproche la mort
d'un enfant et d'un misrable, fut exile pour ses dsordres par
Caligula, son frre, qui n'tait pas un matre svre en fait de moeurs,
cependant! Rappele de l'exil lorsque Claude monta sur le trne, elle
devint la femme de Crispus Passienus, patricien, d'illustre famille, qui
eut l'imprudence de lui lguer ses immenses richesses, et qu'elle fit
assassiner, voyant qu'il tardait  mourir. Alors commena la lutte entre
elle et Messaline. Messaline succomba. Claude fut le prix de la
victoire. Agrippine devint la matresse de son oncle; ce fut alors
qu'elle conut le projet de rgner sous mon nom. Octavie, la fille de
l'empereur, tait fiance  Silanus. Elle arracha Silanus du pied des
autels; elle trouva de faux tmoins qui l'accusrent d'inceste. Silanus
se tua, et Octavie fut veuve. On la poussa dans mes bras toute
pleurante, et il me fallut la prendre, le coeur plein d'un autre amour!
Bientt une femme essaya de lui enlever son imbcile amant. Les tmoins
qui avaient accus Silanus d'inceste accusrent Lollia Paulina de magie,
et Lollia Paulina, qui passait pour la plus belle femme de son temps,
que Caligula avait pouse  la manire de Romulus et d'Auguste, et
montre aux Romains portant dans une seule parure pour quarante millions
de sesterces, d'meraudes et de perles, mourut lentement dans les
tortures. Alors rien ne la spara plus du trne. La nice pousa
l'oncle. Je fus adopt par Claude, et le snat dcerna  Agrippine le
titre d'Auguste. Attends, ce n'est pas tout, continua Nron cartant les
mains d'Act qui essayait de se boucher les oreilles afin de ne pas
entendre ce fils qui accusait sa mre. Il arriva un jour que Claude
condamna  mort une femme adultre. Ce jugement fit trembler Agrippine
et Pallas. Le lendemain l'empereur dnait au Capitole avec des prtres.
Son dgustateur, Halotus, lui servit un plat de champignons prpars par
Locuste; et comme la dose n'tait pas assez forte, et que l'empereur,
renvers sur le lit du festin, se dbattait contre l'agonie, Xnophon,
son mdecin, sous prtexte de lui faire rejeter le mets fatal, lui
introduisit dans la gorge une plume empoisonne, et, pour la troisime
fois, Agrippine se trouva veuve. Elle avait pass sous silence toute
cette premire partie de son histoire, n'est-ce pas? et elle l'avait
commence au moment o elle me mit sur le trne, croyant rgner en mon
nom, croyant tre le corps et moi l'ombre, la ralit et moi le fantme;
et cela effectivement dura instant ainsi; elle eut une garde
prtorienne, elle prsida le snat, elle rendit des arrts, fit
condamner  mort l'affranchi Narcisse, empoisonner le proconsul Julius
Silanus. Puis un jour qu'en voyant tant de supplices, je me plaignais de
ce qu'elle ne me laissait rien  faire, elle me dit que j'en faisais
trop encore pour un tranger, pour un enfant adoptif, et qu'heureusement
elle et les dieux avaient conserv les jours de Britannicus!... Je te le
jure, quand elle me dit cela, je ne pensais pas plus  cet enfant que je
ne pensais aujourd'hui  Octavie; et cette menace, et non le poison que
je lui donnai, fut le vritable coup dont il mourut!... Aussi mon crime
ne fut pas d'avoir t meurtrier, mais de vouloir tre empereur!... Ce
fut alors, prends patience, j'ai fini, ce fut alors, coute bien cela,
jeune fille chaste et pure jusqu'au milieu de ton amour! ce fut alors
qu'elle essaya de reprendre sur moi, comme matresse, l'ascendant
qu'elle avait perdu sur moi, comme mre.

--Oh! tais-toi! s'cria Act pouvante.

--Ah! tu me parlais d'Octavie et de Poppe, et tu ne te doutais pas que
tu avais une troisime rivale.

--Tais-toi, tais-toi!...

--Et ce ne fut pas dans le silence de la nuit, dans l'ombre solitaire et
mystrieuse d'une chambre carte qu'elle vint  moi avec cette
intention; non, ce fut dans un repas, au milieu d'une orgie, en face de
ma cour: Snque y tait, Burrhus y tait, Pris et Phaon y taient; ils
y taient tous. Elle s'avana couronne de fleurs et  demi nue, au
milieu des chants et des lumires. Et ce fut alors qu'effrays de ces
projets et de sa beaut--car elle est belle!--ses ennemis poussrent
Poppe entre elle et moi. Eh bien! que dis-tu de ma mre, Act?

--Infamie! infamie! murmura la jeune fille en couvrant de ses mains son
visage rouge de honte.

--Oui, n'est-ce pas une singulire race que la ntre? Aussi, ne nous
jugeant pas dignes d'tre hommes, on nous fait dieux! Mon oncle touffa
son tuteur avec un oreiller, et son beau-pre dans un bain. Mon pre, au
milieu du Forum, creva avec une baguette l'oeil d'un chevalier; sur la
voie Appienne, il crasa sous les roues de son char un jeune Romain qui
ne se rangeait pas assez vite; et  table, un jour, prs du jeune Csar
qu'il avait accompagn en Orient, il poignarda, avec le couteau qui lui
servait  dcouper, son affranchi qui refusait de boire. Ma mre, je
t'ai dit ce qu'elle avait fait: elle a tu Passinus, elle a tu
Silanus, elle a tu Lollia Paulina, elle a tu Claude, et moi, moi le
dernier, moi avec qui s'teindra le nom, si j'tais empereur juste au
lieu d'tre fils pieux, moi, je tuerais ma mre!...

Act poussa un cri terrible et tomba  genoux, les bras tendus vers
Csar.

--Eh bien! que fais-tu? continua Nron en souriant avec une expression
trange, tu prends au srieux ce qui n'est qu'une plaisanterie; quelques
vers qui me sont rests dans l'esprit depuis la dernire fois que j'ai
chant Oreste, et qui se seront mls  ma prose. Allons donc,
rassure-toi, folle enfant que tu es; d'ailleurs es-tu venue pour prier
et pour craindre? T'ai-je envoy chercher pour que tu te meurtrisses les
genoux, et que tu te tordes les bras. Voyons, relevons-nous: est-ce que
je suis Csar? est-ce que je suis Nron? est-ce qu'Agrippine est ma
mre? Tu as rv tout cela, ma belle Corinthienne: je suis Lucius,
l'athlte, le conducteur de char, le chanteur  la lyre dore,  la voix
tendre, et voil tout.

--Oh! rpondit Act en appuyant sa tte sur l'paule de Lucius, oh! le
fait est qu'il y a des moments o je croirais que je suis sous l'empire
d'un songe, et que je vais me rveiller dans la maison de mon pre, si
je ne sentais au fond du coeur la ralit de mon amour. O Lucius!
Lucius! ne te joue pas ainsi de moi; ne vois-tu pas que je suis
suspendue par un fil au-dessus des gouffres de l'enfer; prends piti de
ma faiblesse; ne me rends pas folle.

--Et d'o viennent ces craintes et ces angoisses? Ma belle Hlne
a-t-elle  se plaindre de son Pris! Le palais qu'elle habite n'est-il
point assez magnifique? nous lui en ferons btir un autre dont les
colonnes seront d'argent et les chapiteaux d'or? Les esclaves qui la
servent lui ont-ils manqu de respect? elle a sur eux droit de vie et de
mort. Que veut-elle? que dsire-t-elle? et tout ce qu'un homme, tout ce
qu'un empereur, tout ce qu'un dieu peut accorder, qu'elle le demande,
elle l'obtiendra!

--Oui, je sais que tu es tout-puissant; je crois que tu m'aimes,
j'espre que tout ce que je te demanderai, tu me le donneras: tout,
except ce repos de l'me, cette conviction intime que Lucius est  moi
comme je suis  Lucius. Il y a maintenant tout un ct de ta personne,
toute une partie de ta vie, qui m'chappe, qui s'enveloppe d'ombre, et
qui se perd dans la nuit. C'est Rome, c'est l'empire, c'est le monde qui
te rclame! et tu n'es  moi que par le point o je te touche. Tu as des
secrets; tu as des haines que je ne puis partager, des amours que je ne
dois pas connatre. Au milieu de nos panchements les plus tendres, de
nos entretiens les plus doux, de nos heures les plus intimes, une porte
s'ouvrira, comme cette porte s'ouvre en ce moment, et un affranchi  la
figure impassible te fera un signe mystrieux, auquel je ne pourrai,
auquel je ne devrai rien comprendre. Tiens. Voil mon apprentissage qui
commence.

--Que veux-tu! Anictus, dit Nron.

--Celle que le divin Csar a fait demander est l, qui l'attend.

--Dis-lui que j'y vais, reprit l'empereur.

L'affranchi sortit.

--Tu vois bien? rpondit Act en le regardant tristement.

--Explique-toi, dit Nron.

--Une femme est l!

--Sans doute.

--Et je t'ai senti tressaillir quand on l'a annonce.

--Ne tressaille-t-on que d'amour?

--Cette femme, Lucius!...

--Parle...j'attends.

--Cette femme

--Eh bien! cette femme....

--Cette femme s'appelle Poppe?

--Tu te trompes, rpondit Nron, cette femme s'appelle Locuste.




Chapitre IX


Nron se leva et suivit l'affranchi; aprs quelques dtours dans des
corridors secrets qui n'taient connus que de l'empereur et de ses plus
fidles esclaves, ils entrrent dans une petite chambre sans fentres
dans laquelle le jour et l'air pntraient par le haut. Encore cette
ouverture tait-elle moins faite pour clairer l'appartement que pour en
laisser chapper la vapeur, qui, dans certains moments, s'exhalait des
rchauds de bronze, refroidis  cette heure, mais sur lesquels le
charbon prpar n'attendait que l'tincelle et le souffle, ces deux
grands moteurs de toute vie et de toute lumire. Autour de la chambre
taient rangs des instruments de grs et de verre aux formes allonges
et tranges, qui semblaient models par quelque ouvrier capricieux, sur
de vagues souvenirs d'oiseaux bizarres ou de poissons inconnus; des
vases de diffrentes tailles, et ferms soigneusement de couvercles sur
lesquels l'oeil tonn cherchait  lire des caractres de convention qui
n'appartenaient  aucune langue, taient rangs sur des tablettes
circulaires, et ceignaient le laboratoire magique comme ces bandelettes
mystrieuses qui serrent la taille des momies, et au-dessus d'eux
pendaient  des clous d'or des plantes sches, ou vertes encore, selon
qu'elles devaient tre employes en feuilles fraches ou en poussire;
la plupart de ces plantes avaient t cueillies aux poques recommandes
par les mages, c'est--dire au commencement de la canicule,  cette
poque prcise et rapide de l'anne o le magicien ne pouvait tre vu ni
de la lune ni du soleil. Il y avait dans ces vases les prparations les
plus rares et les plus prcieuses: les uns contenaient des pommades qui
rendaient invincible et qui taient composes  grands frais et 
grand-peine, avec la tte et la queue d'un serpent ail, des poils
arrachs au front d'un tigre, de la moelle de lion, et de l'cume d'un
cheval vainqueur; les autres renfermaient, amulette puissante pour
l'accomplissement de tous les voeux, du sang de basilic, qu'on appelait
aussi sang de Saturne; enfin, il y en avait qu'on n'et pu payer en les
changeant contre leur poids en diamants, et dans lesquels taient
scelles quelques parcelles de ce parfum, si rare que Julius Csar seul,
disait-on, avait pu s'en procurer, et que l'on trouvait dans l'or apyr,
c'est--dire qui n'a point encore t mis  l'preuve du feu. Il y avait
parmi ces plantes des couronnes d'hnocrysos, cette fleur qui donne la
faveur et la gloire, et des touffes de verveines dracines de la main
gauche, et dont on avait fait scher sparment,  l'ombre, les
feuilles, la tige et les racines; celle-ci tait pour la joie et le
plaisir, car en arrosant le triclinium avec de l'eau dans laquelle on en
avait fait infuser quelques feuilles, il n'y avait pas de convive si
morose, de philosophe si svre, qui ne se livrt bientt  la plus
folle gaiet.

Une femme vtue de noir, la robe releve d'un ct et  la hauteur du
genou par une escarboucle, la main gauche arme d'une baguette de
coudrier arbre qui servait  dcouvrir les trsors, attendait Nron dans
cette chambre; elle tait assise et plonge dans une si profonde
rverie, que l'entre de l'empereur ne put la tirer de sa proccupation;
Nron s'approcha d'elle, et,  mesure qu'il s'approchait, sa figure
prenait une singulire expression de crainte, de rpugnance et de
mpris. Arriv prs d'elle, il fit un signe  Anictus, et celui-ci
toucha de la main l'paule de la femme, qui releva lentement la tte, et
la secoua pour carter ses cheveux, qui, retombant libres, sans peignes
et sans bandelettes, lui couvraient comme un voile le devant du visage
chaque fois qu'elle baissait le front; alors on put voir la figure de la
magicienne: c'tait celle d'une femme de trente-cinq  trente-sept ans,
qui avait t belle, mais qui tait fltrie avant l'ge par l'insomnie,
par la dbauche et par le remords peut-tre.

Ce fut elle qui adressa la premire la parole  Nron, sans se lever, et
sans faire d'autre mouvement que celui des lvres.

--Que me veux-tu encore? lui dit-elle.

--D'abord, lui dit Nron, te souviens-tu du pass?

--Demande  Thse s'il se souvient de l'enfer.

--Tu sais o je t'ai prise, dans une prison infecte, o tu agonisais
lentement, au milieu de la boue o tu tais couche, et des reptiles qui
passaient sur tes mains et sur ton visage.

--Il faisait si froid que je ne les sentais pas.

--Tu sais o je t'ai laisse, dans une maison que je t'ai fait btir et
que je t'ai orne comme pour une matresse; on appelait ton industrie un
crime, je l'ai appele un art; on poursuivait tes complices, je t'ai
donn des lves.

--Et moi, je t'ai rendu en change la moiti de la puissance de
Jupiter.... J'ai mis  tes ordres--la Mort--cette fille aveugle et sourde
du Sommeil et de la Nuit.

--C'est bien je vois que tu te rappelles; je t'ai envoy chercher.

--Qui donc doit mourir?...

--Oh! pour cela, il faut que tu le devines, car je ne puis te le dire.
C'est un ennemi trop puissant et trop dangereux pour que je confie son
nom  la statue mme du Silence; seulement, prends garde: car il ne faut
pas que le poison tarde, comme pour Claude, ou choue  un premier essai
comme sur Britannicus; il faut qu'il tue  l'instant, sans laisser le
temps  celui o  celle qu'il frappera d'articuler une parole ou de
faire un geste; enfin, il me faut un poison pareil  celui que nous
prparmes dans ce lieu mme, et dont nous fmes l'essai sur un
sanglier.

--Oh! dit Locuste, s'il ne s'agit que de prparer ce poison et un plus
terrible encore, rien de plus facile; mais lorsque je te donnai celui
dont tu me parles, je savais pour qui je me mettais  l'oeuvre: c'tait
pour un enfant sans dfiance, et je pouvais rpondre du rsultat; mais
il y a des gens sur lesquels le poison, comme sur Mithridate, n'a plus
aucune puissance: car ils ont peu  peu habitu leur estomac  supporter
les sucs les plus vnneux et les poudres les plus mortelles: si par
malheur mon art allait se heurter  l'une de ces organisations de fer,
le poison manquerait son effet, et tu dirais que je t'ai tromp.

--Et, continua Nron, je te replongerais dans ce cachot, et je te
redonnerais pour gardien ton ancien gelier, Pollio Julius: voil ce que
je ferais, rflchis donc.

--Dis-moi le nom de la victime, et je te rpondrai.

--Une seconde fois, je ne puis ni ne veux te le dire, n'as-tu pas des
combinaisons pour trouver l'inconnu? des sortilges qui te font
apparatre des fantmes voils que tu interroges et qui te rpondent?
Cherche et interroge: je ne veux rien te dire, mais je ne t'empche pas
de deviner.

--Je ne puis rien faire ici.

--Tu n'es pas prisonnire.

--Dans deux heures je reviendrai.

--Je prfre te suivre.

--Mme au mont Esquilin?

--Partout.

--Et tu viendras seul?

--Seul, s'il le faut.

--Viens donc.

Nron fit signe  Anictus de se retirer, et suivit Locuste hors de la
maison dore, ayant pour toute arme apparente son pe; il est vrai que
quelques uns ont dit qu'il portait nuit et jour sur la peau une cuirasse
d'cailles qui lui dfendait toute la poitrine, et qui tait si
habilement faite, qu'elle se pliait  tous les mouvements du corps,
quoiqu'elle ft  l'preuve des armes les mieux trempes et du bras le
plus vigoureux.

Ils suivirent les rues sombres de Rome, sans esclave qui les clairt,
jusqu'au Vlabre, o tait situe la maison de Locuste. La magicienne
frappa trois coups, et une vieille femme, qui l'aidait parfois dans ses
enchantements, vint ouvrir et se rangea en souriant pour laisser passer
le beau jeune homme qui venait sans doute commander quelque philtre:
Locuste poussa la porte de son laboratoire, et, y entrant la premire,
elle fit signe  Csar de la suivre.

Alors un singulier mlange d'objets hideux et opposs s'offrit aux yeux
de l'empereur: des momies gyptiennes et des squelettes trusques
taient dresss le long des murs; des crocodiles et des poissons aux
formes bizarres pendaient au plafond, soutenus par des fils de fer
invisibles: des figures de cire de diffrentes grandeurs et  diverses
ressemblances taient poses sur des pidestaux, avec des aiguilles ou
des poignards dans le coeur. Au milieu de tous ces appareils diffrents
voletait sans bruit un hibou effray, qui, chaque fois qu'il se posait,
faisait luire ses yeux comme deux charbons ardents, et claquer son bec
en signe de terreur; dans un coin de la chambre, une brebis noire blait
tristement comme si elle et devin le sort qui l'attendait. Bientt, au
milieu de ces bruits divers, Nron distingua des plaintes; il regarda
alors avec attention autour de lui, et, vers le milieu de l'appartement,
il aperut  fleur de terre un objet dont il ne put d'abord distinguer
la forme: c'tait une tte humaine, mais sans corps, quoique ses yeux
parussent vivants; autour de son cou tait enroul un serpent, dont la
langue noire et mouvante se dirigeait de temps en temps avec inquitude
du ct de l'empereur, et se replongeait bientt dans une jatte de lait;
autour de cette tte on avait plac, comme autour de Tantale, des mets
et des fruits, de sorte qu'il semblait que c'tait un supplice, un
sacrilge, ou une drision. Au reste, au bout d'un instant, l'empereur
n'eut plus de doutes: c'tait bien cette tte qui se plaignait.

Cependant Locuste commenait son opration magique. Aprs avoir arros
toute la maison avec de l'eau du lac Averne, elle alluma un feu compos
de branches de sycomore et de cyprs arrachs sur des tombeaux, y jeta
des plumes de chouette trempes dans du sang de crapaud, et y ajouta des
herbes cueillies  Iolchos et en Ibrie. Alors elle s'accroupit devant
ce feu en murmurant des paroles inintelligibles; puis, lorsqu'il
commena de s'teindre, elle regarda autour d'elle comme pour chercher
quelque chose que ses yeux ne rencontrrent point d'abord: alors elle
fit entendre un sifflement particulier, qui fit dresser la tte au
serpent; au bout d'un instant elle siffla une seconde fois, et le
reptile se droula lentement; enfin, un troisime coup de sifflet se fit
entendre, et, comme forc d'obir  cet appel, l'animal obissant, mais
craintif, rampa lentement vers elle. Alors elle le saisit par le cou et
lui approcha la tte de la flamme: aussitt tout son corps se roula
autour du bras de la magicienne, et  son tour il poussa des sifflements
de douleur; mais elle l'approcha toujours davantage du foyer, jusqu' ce
que sa gueule se blancht d'une espce d'cume: trois ou quatre gouttes
de cette bave tombrent sur les cendres, c'tait probablement tout ce
que voulait Locuste, car elle lcha aussitt le reptile, qui s'enfuit
avec rapidit, rampa comme un lierre autour de la jambe d'un squelette,
et se rfugia dans les cavits de la poitrine, o, pendant quelque temps
encore, on put lui voir agiter les restes de sa souffrance  travers les
ossements qui l'entouraient comme une cage.

Alors Locuste recueillit ces cendres et ces braises ardentes dans une
serviette d'amiante, prit la brebis noire par une corde qui lui pendait
au cou, et, ayant achev sans doute ce qu'elle avait  faire chez elle,
elle se retourna vers Nron, qui avait regard toutes ces choses avec
l'impassibilit d'une statue, et lui demanda s'il tait toujours dans
l'intention de l'accompagner au mont Esquilin. Nron lui rpondit par un
signe de tte: Locuste sortit, et l'empereur marcha derrire elle; au
moment o il refermait la porte, il entendit une voix qui demandait
piti avec un accent si douloureux, qu'il en fut mu et voulut arrter
Locuste; mais celle-ci rpondit que le moindre retard lui ferait manquer
sa conjuration, et que, si l'empereur ne l'accompagnait  l'instant
mme, elle serait force d'aller seule, ou de remettre l'entreprise au
lendemain. Nron repoussa la porte et se hta de la suivre; au reste,
comme il n'tait pas tranger aux mystres de la divination, il avait 
peu prs reconnu la prparation dont il s'agissait. Cette tte tait
celle d'un enfant enterr jusqu'au cou, que Locuste laissait mourir de
faim  la vue de mets placs hors de sa porte, afin de faire aprs sa
mort, avec la moelle de ses os et son coeur dessch par la colre, un
de ces philtres amoureux ou de ces breuvages amatoires que les riches
libertins de Rome ou les matresses des empereurs payaient quelquefois
d'un prix avec lequel ils eussent achet une province.

Nron et Locuste, pareils  deux ombres, suivirent quelque temps les
rues tortueuses du Vlabre; puis ils s'engagrent silencieux et rapides
derrire la muraille du grand cirque, et gagnrent le pied du mont
Esquilin; en ce moment la lune,  son premier quartier, se leva derrire
sa cime, et sur l'azur argent du ciel se dtachrent les croix
nombreuses auxquelles taient clous les corps des voleurs, des
meurtriers et des chrtiens, confondus ensemble dans un mme supplice.
L'empereur crut d'abord que c'tait  quelques-uns de ces cadavres que
l'empoisonneuse avait affaire; mais elle passa au milieu d'eux sans
s'arrter, et, faisant signe  Nron de l'attendre, elle alla
s'agenouiller sur un petit tertre, et se mit, comme une hyne, 
fouiller la terre d'une fosse avec ses ongles: alors dans l'excavation
qu'elle venait de creuser elle versa les cendres brlantes qu'elle avait
emportes de chez elle, et au milieu desquelles un souffle de la brise
fit en passant briller quelques tincelles; puis, prenant la brebis
noire amene dans ce but, elle lui ouvrit avec les dents l'artre du
cou, et teignit le feu avec son sang. En ce moment la lune se voila,
comme pour ne pas assister  de pareils sacrilges; mais malgr
l'obscurit qui se rpandit aussitt sur la montagne, Nron vit se
dresser devant la devineresse une ombre avec laquelle elle s'entretint
pendant quelques instants; il se rappela alors que c'tait vers cet
endroit qu'avait t enterre, aprs avoir t trangle pour ses
assassinats, la magicienne Canidie, dont parlent Horace et Ovide, et il
n'eut plus de doute que ce ne ft son fantme maudit que Locuste
interrogeait en ce moment. Au bout d'un instant l'ombre sembla rentrer
en terre, la lune se dgagea du nuage qui l'obscurcissait, et Nron vit
revenir  lui Locuste ple et tremblante.

--Eh bien? dit l'empereur.

--Tout mon art serait inutile, murmura Locuste.

--N'as-tu plus de poisons mortels?

--Si fait, mais elle a des antidotes souverains.

--Tu connais donc celle que j'ai condamne? reprit Nron.

--C'est ta mre, rpondit Locuste.

--C'est bon, dit froidement l'empereur; alors je trouverai quelqu'autre
moyen.

Et tous deux alors descendirent de la montagne maudite, et se perdirent
dans les rues sombres et dsertes qui conduisent au Vlabre et au
Palatin.

Le lendemain, Act reut de son amant une lettre qui l'invitait  partir
pour Baa et  y attendre l'empereur, qui allait y clbrer avec
Agrippine les ftes de Minerve.




Chapitre X


Huit jours s'taient couls depuis la scne que nous avons raconte
dans notre prcdent chapitre. Il tait dix heures du soir. La lune, qui
venait de paratre  l'horizon, s'levait lentement derrire le Vsuve,
et projetait ses rayons sur toute la cte de Naples.  sa lumire pure
et brillante resplendissait le golfe de Pouzzoles, que traversait de sa
ligne sombre le pont insens que fit, pour accomplir la prdiction de
l'astrologue Thrasylle, jeter de l'une  l'autre de ses rives le
troisime Csar, Caus Caligula. Sur ses bords et dans toute l'tendue
du croissant immense qu'il forme depuis la pointe de Pausilippe jusqu'
celle du cap Misne, on voyait disparatre les unes aprs les autres,
comme des toiles qui s'teignent au ciel, les lumires des villes, des
villages et des palais disperss, sur sa plage et se mirant dans ces
ondes rivales des eaux bleues de la Cyrnaque. Pendant quelques temps
encore, au milieu du silence, on vit glisser, une flamme  sa proue,
quelque barque attarde, regagnant,  l'aide de sa voile triangulaire ou
de sa double rame, le port d'Oenarie, de Procita ou de Baes. Puis la
dernire de ces barques disparut  son tour, et le golfe se serait ds
lors trouv entirement dsert et silencieux, sans quelques btiments
flottant sur l'eau et enchans  la rive, en face des jardins
d'Hortensius, entre la villa de Julius Csar et le palais de Bauli.

Une heure se passa ainsi, pendant laquelle la nuit devint plus calme et
plus sereine encore de l'absence de tout bruit et de toute vapeur
terrestre. Aucun nuage ne tachait le ciel, pur comme la mer; aucun flot
ne ridait la mer qui rflchissait le ciel. La lune, continuant sa
course au milieu d'un azur limpide, semblait s'tre arrte un instant
au-dessus du golfe, comme au dessus d'un miroir. Les dernires lumires
de Pouzzoles s'taient teintes, et seul, le phare du cap de Misne
flamboyait encore  l'extrmit de son promontoire, comme une torche 
la main d'un gant. C'tait une de ces nuits voluptueuses o Naples, la
belle fille de la Grce, livre aux vents sa chevelure d'orangers, et aux
flots son sein de marbre. De temps en temps passait dans l'air un de ces
soupirs mystrieux que la terre endormie pousse vers le ciel, et 
l'horizon oriental, la fume blanche du Vsuve montait au milieu d'une
atmosphre si calme, qu'elle semblait une colonne d'albtre, dbris
gigantesque de quelque Babel disparue. Tout  coup, au milieu de ce
silence et de cette obscurit, les matelots couchs dans les barques du
rivage virent,  travers les arbres qui voilaient  moiti le palais de
Bauli, tinceler des torches ardentes. Ils entendirent des voix joyeuses
qui s'approchaient de leur ct; et bientt, d'un bois d'orangers et de
lauriers-roses qui bordait la rive, ils virent dboucher se dirigeant
vers eux, le cortge qui clatait ainsi en bruit et en lumires.
Aussitt celui qui paraissait le commandant du plus grand des vaisseaux,
qui tait une trirme magnifiquement dore et toute couronne de fleurs,
fit tendre, sur le pont qui joignait son navire  la plage, un tapis de
pourpre, et, s'lanant  terre, il attendit dans l'attitude du respect
et de la crainte. En effet, celui qui, marchant  la tte de ce cortge,
s'avanait vers les vaisseaux, tait Csar Nron lui-mme. Il
s'approchait, accompagn d'Agrippine, et pour cette fois, chose trange
et rare depuis la mort de Britannicus, la mre s'appuyait au bras du
fils, et, tous deux, le visage souriant et changeant des paroles amies,
paraissaient tre dans la plus parfaite intelligence. Arriv prs de la
trirme, le cortge s'arrta; et, en face de toute la cour, Nron, les
yeux mouills de larmes, pressa sa mre contre son coeur, couvrant de
baisers son visage et son cou, comme s'il avait peine  se sparer
d'elle; puis enfin, la laissant pour ainsi dire chapper de ses bras, et
se retournant vers le commandant du vaisseau:

--Anictus, lui dit-il, sur ta tte, je te recommande ma mre!

Agrippine traversa le pont et monta sur la trirme, qui s'loigna
lentement de la rive, mettant le cap entre Baes et Pouzzoles; mais pour
cela Nron n'abandonna point la place; quelque temps encore il demeura
debout et saluant sa mre de la voix et du geste,  l'endroit o il
avait pris cong d'elle, tandis qu'Agrippine, de son ct, lui renvoyait
ses adieux. Enfin le btiment commenant  se trouver hors de la porte
de sa voix, Nron retourna vers Bauli, et Agrippine descendit dans la
chambre qui lui avait t prpare.

 peine tait-elle couche sur le lit de pourpre prpar pour elle,
qu'une tapisserie se souleva, et qu'une jeune fille, ple et tremblante,
vint se jeter  ses pieds en s'criant:

--O ma mre! ma mre! sauve-moi!

Agrippine tressaillit d'abord de surprise et de crainte; puis,
reconnaissant la belle Grecque:

--Act! dit-elle avec tonnement, en lui tendant la main, toi ici! dans
mon navire! et me demandant protection.... Et de qui faut-il que je te
sauve, toi qui es assez puissante pour me rendre l'amiti de mon fils?

--Oh! de lui, de moi, de mon amour... de cette cour qui m'pouvante, de
ce monde si trange et si nouveau pour moi.

--En effet, rpondit Agrippine, tu as disparu au milieu du dner; Nron
t'a demande, t'a fait chercher, pourquoi donc as-tu fui ainsi?

--Pourquoi? tu le demandes? tait-il possible  une femme... pardon!...
de rester au milieu d'une pareille orgie, qui et fait rougir nos
prtresses de Vnus elles-mmes! O ma mre!... n'as-tu pas entendu ces
chants? n'as-tu pas vu ces courtisanes nues... ces bateleurs dont chaque
geste tait une honte, moins encore pour eux que pour ceux qui les
regardaient? Oh! je n'ai pu supporter un pareil spectacle, j'ai fui dans
les jardins. Mais l, c'tait autre chose... ces jardins taient peupls
comme les bois antiques; chaque fontaine tait habite par quelque
nymphe impudique; chaque buisson cachait quelque satyre dbauch... et,
le croirais tu, ma mre? parmi ces hommes et ces femmes, j'ai reconnu
des matrones et des chevaliers... alors j'ai fui les jardins comme
j'avais fui la table.... Une porte tait ouverte qui donnait sur la mer,
je me suis lance sur le rivage... j'ai vu la trirme, je l'ai
reconnue; j'ai cri que j'tais de ta suite et que je venais t'attendre;
alors on m'a reue; et, au milieu de ces matelots, de ces soldats, de
ces hommes grossiers, j'ai respir plus  l'aise et plus tranquille,
qu' cette table de Nron qu'entourait cependant toute la noblesse de
Rome.

--Pauvre enfant! et qu'attends-tu de moi?

--Un asile dans ta maison du lac Lucrin, une place parmi tes esclaves,
un voile assez pais pour couvrir la rougeur de mon front.

--Ne veux-tu donc plus revoir l'empereur?

--O ma mre!...

--Veux-tu donc le laisser errant au hasard, comme un vaisseau perdu, sur
cette mer de dbauches?

--O ma mre! si je l'aimais moins, peut-tre pourrais-je demeurer prs
de lui; mais comment veux-tu que je voie l, devant moi, d'autres femmes
aimes comme je suis aime, ou plutt comme j'ai cru l'tre. C'est
impossible; je ne puis pas avoir tant donn pour n'obtenir que si peu.
Au milieu de ce monde perdu, je me perdrais; parmi ces femmes, je
deviendrais ce que sont ces femmes; j'aurais aussi un poignard  ma
ceinture, du poison dans quelque bague, puis un jour....

--Qu'y a-t-il, Acerronie? interrompit Agrippine en s'adressant  une
jeune esclave qui entrait en ce moment.

--Puis-je parler, matresse? rpondit celle-ci d'une voix altre.

--Parle.

--O crois-tu aller?

--Mais  ma villa du lac Lucrin, ce me semble.

--Oui, nous avons commenc par nous diriger de ce ct mais au bout d'un
instant le vaisseau a chang de route, et nous voguons vers la pleine
mer.

--Vers la pleine mer! s'cria Agrippine.

--Regarde, dit l'esclave en tirant un rideau qui couvrait une fentre
regarde, le phare du cap devrait tre bien loin derrire nous, et le
voici  notre droite; au lieu de nous approcher de Pouzzoles, nous nous
en loignons  toutes voiles.

--En effet, s'cria Agrippine, que signifie cela? Gallus! Gallus!... Un
jeune chevalier romain parut  la porte.

--Gallus, reprit Agrippine, dites  Anictus que je veux lui parler:
Gallus sortit suivi d'Acerronie. Justes dieux! voil le phare qui
s'teint comme par enchantement, continua-t-elle.... Act, Act, il se
prpare quelque chose d'infme sans doute. Oh! l'on m'avait prvenue de
ne pas venir  Bauli, mais je n'ai rien voulu croire... insense! Eh
bien! Gallus?

--Anictus ne peut se rendre  tes ordres; il fait mettre les chaloupes
 la mer.

--Je vais donc aller le trouver moi-mme.... Ah!... quel est ce bruit
au-dessus de nous? Par Jupiter! nous sommes condamnes, et voil le
vaisseau qui se brise!!!

En effet, Agrippine avait  peine prononc ces paroles en se jetant dans
les bras d'Act, que le plancher qui s'tendait au-dessus de leur tte
s'abma avec un bruit affreux. Les deux femmes se crurent perdues; mais,
par un hasard trange, le dais qui couvrait le lit tait si profondment
et si solidement scell dans les bordages, qu'il soutint le poids du
plafond, dont l'extrmit oppose venait d'craser dans sa chute le
jeune chevalier romain qui se trouvait debout  l'entre de la chambre.
Quant  Agrippine et  Act, elles se trouvrent dans l'angle vide
qu'avait form le plancher toujours maintenu par le dais. Au mme
moment, de grands cris retentirent sur tout le btiment; un bruit sourd
se fit entendre dans les profondeurs du vaisseau, et les deux femmes le
sentirent aussitt trembler et gmir sous leurs pieds. En effet,
plusieurs planches de la quille venaient de s'ouvrir, et la mer,
envahissant la carne par la brche bante, battait dj la porte de la
chambre. Agrippine en un instant devina tout. La mort avait t place 
la fois sur sa tte et sous ses pieds. Elle regarda autour d'elle, vit
le plafond prs de l'craser, l'eau prs de l'engloutir: la fentre par
laquelle elle avait regard lorsque s'tait teint le phare de Misne
tait ouverte: c'tait la seule voie de salut: elle entrana Act vers
cette fentre en faisant signe de se taire avec ce geste prompt et
impratif qui indique qu'il y va de la vie, et toutes deux, sans
regarder derrire elles, sans hsitation, sans retard, se prcipitrent
en se tenant embrasses. Au mme instant il leur sembla qu'elles taient
attires par une puissance infernale dans les abmes les plus profonds
de la mer; le vaisseau s'engloutissait en tournoyant, et elles
descendaient avec lui dans le tourbillon qu'il creusait; elles
s'enfoncrent ainsi pendant quelques secondes qui leur parurent un
sicle: enfin le mouvement d'attraction s'arrta: elles sentirent
qu'elles cessaient de descendre, puis bientt qu'elles remontaient, puis
enfin,  demi vanouies, elles revinrent  la surface de l'eau. En ce
moment elles virent comme  travers un voile une troisime tte qui
reparaissait auprs des barques; elles entendirent comme dans un songe
une voix qui criait: Je suis Agrippine, je suis la mre de Csar,
sauvez-moi! Act  son tour voulait crier pour appeler  l'aide; mais
elle se sentit de nouveau entraner par Agrippine, et sa voix
inarticule ne jeta qu'un son confus. Lorsqu'elles reparurent, elles
taient presque hors de porte de la vue, et cependant Agrippine lui
montra d'une main, tandis qu'elle nageait de l'autre, une rame qui se
levait et qui brisait en retombant la tte d'Acerronie, assez insense
pour avoir cru se sauver en criant aux meurtriers d'Agrippine qu'elle
tait la mre de Csar.

Les deux fugitives alors continurent de fendre l'eau en silence, se
dirigeant vers la cte, tandis qu'Anictus, croyant sa mission de mort
accomplie, ramait du ct de Bauli, o l'attendait l'empereur. Le ciel
tait toujours pur et la mer tait redevenue calme; cependant la
distance tait si grande de l'endroit o Agrippine et Act s'taient
prcipites  l'eau, jusqu' la cte o elles espraient atteindre,
qu'aprs avoir nag pendant plus d'une demi-heure, elles se trouvaient
encore  une demi-lieue de la terre. Pour surcrot de dtresse,
Agrippine, dans sa chute, s'tait blesse  l'paule; elle sentait son
bras droit s'engourdir, de sorte qu'elle n'avait chapp  un premier
danger que pour retomber dans un second plus terrible et plus certain
encore. Act s'aperut bientt qu'elle ne nageait plus qu'avec peine, et
quoique pas une plainte ne sortt de sa bouche, elle devina, 
l'oppression de sa poitrine, qu'elle avait besoin de secours. Passant
aussitt du ct oppos, elle lui prit le bras, lui donna son cou pour
point d'appui, et continua de s'avancer, soutenant Agrippine fatigue,
qui la suppliait en vain de se sauver seule, et de la laisser mourir.

Pendant ce temps, Nron tait rentr dans le palais de Bauli, et,
reprenant  table la place qu'il avait quitte un instant, il avait fait
venir de nouvelles courtisanes, de nouveaux bateleurs, avait ordonn que
le festin continut, et se faisant apporter sa lyre, il chantait le
sige de Troie. Cependant, de temps en temps, il tressaillait, et tout 
coup un frisson lui passait dans les veines, une sueur froide glaait
son front; car tantt il croyait entendre le dernier cri de sa mre,
tantt il lui semblait que le gnie de la mort, traversant cette
atmosphre chaude et embaume, lui effleurait le front du bout de
l'aile. Enfin, aprs deux heures de cette veille fivreuse, un esclave
entra, s'avana vers Nron, et lui dit  l'oreille un mot que personne
n'entendit, mais qui le fit plir; aussitt, laissant tomber sa lyre et
arrachant sa couronne, il s'lana hors de la salle du festin, sans dire
 personne le sujet de cette subite terreur, et laissant ses convives
libres de se retirer ou de continuer l'orgie. Mais le trouble de
l'empereur avait t trop visible, et sa sortie trop brusque, pour que
les courtisans n'eussent pas devin qu'il venait de se passer quelque
chose de terrible; aussi chacun s'empressa d'imiter l'exemple du matre,
et quelques minutes aprs son dpart, cette salle tout  l'heure si
pleine, si bruyante et si anime, tait vide et silencieuse comme un
tombeau profan.

Nron s'tait retir dans sa chambre et avait fait appeler Anictus.
Celui-ci, en abordant au port, avait rendu compte de sa mission 
l'empereur, et l'empereur, sr de sa fidlit, n'avait conu aucun doute
sur la vracit de son rcit. Son tonnement fut donc grand, quand, le
voyant entrer Nron s'lana sur lui on s'criant:

--Que me disais-tu donc qu'elle tait morte? Il y a en bas un messager
qui vient de sa part!

--Alors, il faut qu'il arrive de l'enfer, rpondit Anictus; car j'ai vu
le plafond s'crouler et le vaisseau s'engloutir, car j'ai entendu une
voix crier: Je suis Agrippine, la mre de Csar; et j'ai vu se lever et
retomber la rame qui a bris la tte de celle qui appelait si
imprudemment  son secours!...

--Eh bien! tu t'es tromp: c'est Acerronie qui est morte, et c'est ma
mre qui est sauve.

--Qui dit cela?

--L'affranchi Agrinus.

--L'as-tu vu?

--Non, pas encore.

--Que va faire le divin empereur?

--Puis-je compter sur toi?

--Ma vie est  Csar.

--Eh bien! entre dans ce cabinet, et, lorsque j'appellerai au secours,
entre vivement, arrte Agrinus, et dis que tu lui as vu lever sur moi
le poignard.

--Tes dsirs sont des ordres, rpondit Anictus en s'inclinant et en
entrant dans le cabinet.

Nron resta seul, prit un miroir, et, voyant que son visage tait
dfait, il en effaa la pleur avec du rouge; puis, assemblant les ondes
de ses cheveux et les plis de sa toge, comme s'il allait monter sur un
thtre, il se coucha dans une pose tudie, pour attendre le messager
d'Agrippine.

Il venait dire  Nron que sa mre tait sauve; il lui raconta donc le
double accident de la trirme, que Csar couta comme s'il l'ignorait;
puis il ajouta que l'auguste Agrippine avait t recueillie par une
barque au moment o, perdant toutes ses forces, elle n'avait plus
d'espoir que dans l'assistance des dieux.... Cette barque l'avait
conduite du golfe de Pouzzoles dans le lac Lucrin, par le canal qu'avait
fait creuser Claudius; puis des bords du lac Lucrin elle s'tait fait
porter en litire  sa villa, d'o, aussitt arrive, elle envoyait dire
 son fils que les dieux l'avaient prise sous leur garde, le conjurant,
quelque dsir qu'il et de la voir, de diffrer sa visite, car elle
avait besoin de repos pour le moment. Nron l'couta jusqu'au bout
jouant la terreur, la surprise et la joie, selon ce que disait le
narrateur; puis, lorsqu'il eut su ce qu'il voulait savoir, c'est--dire
le lieu o s'tait retire sa mre, accomplissant aussitt le projet
qu'il avait form  la hte, il jeta une pe nue entre les jambes du
messager en appelant du secours: aussitt Anictus s'lana de son
cabinet, saisit l'envoy d'Agrippine, et, ramassant le glaive qui se
trouvait  ses pieds avant qu'il eut eu le temps de nier l'attentat
qu'on lui imputait, il le remit aux mains du chef des prtoriens,
accouru avec sa garde  la voix de l'empereur, et s'lana dans les
corridors du palais en criant que Nron venait de manquer d'tre
assassin par ordre de sa mre.

Pendant que ces choses se passaient  Bauli, Agrippine, comme nous
l'avons dit, avait t sauve par une barque de pcheur qui rentrait
tardivement au port; mais, au moment de joindre cette barque, ignorant
si la colre de Nron n'allait pas la poursuivre  sa villa du lac
Lucrin, et ne voulant pas entraner dans sa perte la jeune fille  qui
elle devait la vie, elle avait demand  Act si elle se sentait assez
de forces pour gagner le rivage que l'on commenait  apercevoir  la
ligne sombre de ses collines qui semblaient, comme une dcoupure,
sparer le ciel de la mer; Act, devinant le motif qui faisait agir la
mre de l'empereur, avait insist pour la suivre; mais celle-ci lui
avait ordonn positivement de la quitter, lui promettant de la rappeler
prs d'elle si elle n'avait rien  craindre; Act avait obi, et
Agrippine, inaperue jusqu'alors, poussant un cri de dtresse, avait
appel  elle la barque paresseuse, tandis qu'Act s'loignait
invisible, blanche et lgre  surface du golfe, et pareille  un cygne
qui cache sa tte dans l'eau.

Cependant,  mesure qu'Agrippine s'avanait vers la plage, la plage
semblait s'veiller  ses yeux et  ses oreilles: elle voyait des
lumires insenses courir le long du bord, et le vent apportait des
clameurs dont son inquitude cherchait  deviner le sens: c'est
qu'Anictus, en rentrant au port de Bauli, avait rpandu le bruit du
naufrage et de la mort de la mre de l'empereur, et qu'aussitt ses
esclaves, ses clients et ses amis, s'taient rpandus sur le rivage,
dans l'espoir qu'elle regagnerait le bord vivante, ou que du moins la
mer pousserait son cadavre  la rive: aussi, ds qu'au travers de
l'obscurit une voile blanche fut aperue, toute la foule se prcipita
vers le point o elle allait aborder, et ds qu'on eut reconnu que la
barque portait Agrippine, toutes ces clameurs funbres se changrent en
cris de joie: de sorte que la mre de Csar, condamne d'un ct du
golfe, mettait pied  terre de l'autre avec toutes les acclamations d'un
retour et tous les honneurs d'un triomphe, et ce fut porte dans les
bras de ses serviteurs et escorte de toute une population mue par cet
vnement et rveille au milieu de son sommeil, qu'elle rentra dans sa
villa impriale, dont les portes se refermrent  l'instant derrire
elle; mais tous les habitants de la rive, depuis Pouzzoles jusqu' Baa,
n'en restrent pas moins debout, et la curiosit de ceux qui arrivaient,
se mlant  l'agitation de ceux qui avaient accompagn Agrippine depuis
la mer, de nouveaux cris de joie et d'amour retentirent, demandant 
voir celle  qui le snat, sur un ordre de l'empereur, avait dfr le
titre d'Auguste.

Cependant Agrippine, retire au plus profond de ses appartements, loin
de se rendre  ces transports, en prouvait une terreur plus grande,
toute popularit tant un crime  la cour de Nron;  plus forte raison
quand cette popularit s'attachait  une tte proscrite.  peine rentre
dans sa chambre, elle avait fait venir son affranchi Agrinus, le seul
homme sur lequel elle crt pouvoir compter; elle l'avait charg d'aller
porter  Nron le message que nous l'avons vu accomplir: puis, ce
premier soin rempli, elle avait song  ses blessures, et, aprs y avoir
fait mettre le premier appareil, loignant toutes ses femmes, elle
s'tait couche, la tte enveloppe du manteau qui couvrait son lit,
tout entire  des rflexions terribles, coutant les clameurs du
dehors, qui de moment en moment devenaient plus bruyantes; tout  coup
ces mille voix se turent, les clameurs s'teignirent comme par
enchantement, les lueurs des torches qui venaient trembler aux fentres
comme le reflet d'un incendie s'effacrent; la nuit reprit son
obscurit, et le silence son mystre. Agrippine sentit un tremblement
mortel courir par tout son corps et une sueur froide lui monter au
front, car elle devinait que ce n'tait pas sans cause que cette foule
s'tait tue, et que ces lumires s'taient teintes. En effet, au bout
d'un instant, le bruit d'une troupe arme qui entrait dans une cour
extrieure se fit entendre, puis des pas de plus en plus distincts
s'approchrent retentissant de corridor en corridor et de chambre en
chambre. Agrippine coutait ce bruit menaant, appuye sur son coude,
haletante, mais immobile, car, n'ayant pas l'espoir de la fuite, elle
n'en avait pas mme l'intention: enfin la porte de sa chambre s'ouvrit.
Alors, rappelant  elle tout son courage, elle se retourna, ple, mais
rsolue, et elle aperut sur le seuil l'affranchi Anictus, et derrire
lui le ttrarque Herculeus, et Olaritus, centurion de marine;  l'aspect
d'Anictus qu'elle savait le confident, et parfois l'excuteur de Nron,
elle comprit que c'en tait fait, et, renonant  toute plainte comme 
toute supplication:

--Si tu viens en messager, dit-elle, annonce  mon fils mon
rtablissement; si tu viens en bourreau, fais ton office.

Pour toute rponse, Anictus tira son pe, s'approcha du lit, et, pour
toute prire, Agrippine, levant avec une impudeur sublime le drap qui la
couvrait, ne dit au meurtrier que ces deux mots:

--Feri ventrem!

Le meurtrier obit, et la mre mourut sans autre paroles que cette
maldiction  ses entrailles pour avoir port un pareil fils.

Cependant Act, en quittant Agrippine, avait continu de s'avancer vers
la rive; mais, comme elle en approchait, elle avait vu luire les torches
et avait entendu des cris: ignorant ce que voulaient dire ces clameurs
et ces lumires, et se sentant encore quelque force, elle avait rsolu
de ne prendre terre que de l'autre ct de Pouzzoles. En consquence, et
pour tre encore plus cache aux regards elle avait suivi le pont de
Caligula, nageant dans la ligne sombre qu'il projetait sur la mer, et
s'attachant de temps en temps au pilotis sur lequel il tait bti, afin
de prendre quelque repos; arrive  trois cents pas de son extrmit 
peu prs, elle avait vu luire le casque d'une sentinelle, et avait de
nouveau repris le large, quoique sa poitrine haletante et ses bras
lasss lui indiquassent le besoin instant qu'elle avait d'atteindre
promptement la plage. Elle l'aperut enfin, et telle qu'elle la
dsirait, basse, obscure et solitaire, tandis qu'arrivaient encore
jusqu' elle la lumire des torches et les cris de joie qui venaient de
Baa; au reste, cette lumire et ces cris commenaient  cesser d'tre
distincts, cette plage elle-mme, qu'un instant auparavant elle avait
vue, disparaissait maintenant dans le nuage qui couvrait ses yeux, et au
travers duquel passaient des clairs sanglants; un bruissement tintait 
ses oreilles, incessamment augment, comme si des monstres marins
l'eussent accompagn en battant la mer de leurs nageoires; elle voulut
crier, sa bouche se remplit d'eau, et une vague passa par dessus sa
tte. Act se sentit perdue si elle ne rappelait toutes ses forces; par
un mouvement convulsif, elle sortit la moiti du corps de l'lment qui
l'oppressait, et dans ce mouvement, tout rapide qu'il fut, elle eut le
temps de remplir sa poitrine d'air; la terre d'ailleurs qu'elle avait
entrevue lui semblait sensiblement rapproche; elle continua donc de
nager, mais bientt tous les symptmes de l'engourdissement vinrent de
nouveau s'emparer d'elle, et des penses confuses et inoues
commencrent  se heurter dans son esprit: en quelques minutes, et
confusment, elle revit tout ce qui lui tait cher, et sa vie entire
repassa devant ses yeux; elle croyait distinguer un vieillard lui
tendant les bras et l'appelant de la rive, tandis qu'une force inconnue
paralysait ses membres et semblait l'attirer dans les profondeurs du
golfe. Puis c'tait l'orgie qui brillait de toutes ses lueurs, et ses
chants qui rsonnaient  ses oreilles. Nron, assis, tenait sa lyre; ses
favoris applaudissaient aux chants obscnes, et des courtisanes
entraient, dont les danses lascives effrayaient la pudeur de la jeune
fille. Alors elle voulait fuir comme elle avait fait, mais ses pieds
taient enchans avec des guirlandes de fleurs; pourtant, au fond du
corridor qui conduisait  la salle du festin, elle revoyait ce vieillard
qui l'appelait du geste. Ce vieillard avait autour du front comme un
rayon brillant qui illuminait son visage au milieu de l'ombre. Il lui
faisait signe de venir  lui, et elle comprenait qu'elle tait sauve si
elle y venait. Enfin, toutes ces lumires s'teignirent, tout ce bruit
se tut, elle sentit qu'elle s'enfonait de nouveau, et jeta un cri. Un
autre cri parut lui rpondre, mais aussitt l'eau passa par dessus sa
tte, comme un linceul, et tout devint incertain en elle, jusqu'au
sentiment de l'existence; il lui parut qu'on l'emportait pendant son
sommeil, et qu'on la faisait rouler au penchant d'une montagne, jusqu'
ce qu'arrive au bas, elle se heurtt  une pierre, ce fut une douleur
sourde comme celle qu'on prouve pendant un vanouissement, puis elle ne
sentit plus rien qu'une impression glace, qui monta lentement vers le
coeur, et qui, lorsqu'il l'eut atteint, lui enleva tout, jusqu' la
conscience de la vie.

Lorsqu'elle revint  elle, le jour n'avait point encore paru; elle tait
sur la plage, enveloppe dans un large manteau et un homme  genoux
soutenait sa tte ruisselante et chevele; elle leva les yeux vers
celui qui lui portait du secours, et, chose trange, elle crut
reconnatre le vieillard de son agonie. C'tait la mme figure douce,
vnrable et calme, de sorte qu'il lui semblait qu'elle continuait son
rve.

--O mon pre, murmura-t-elle, tu m'as appele  toi, et je suis
venue--me voil--tu m'as sauv la vie; comment te nommes-tu, que je
bnisse ton nom?

--Je me nomme Paul, dit le vieillard.

--Et qui es-tu? continua la jeune fille.

--Aptre du Christ, rpondit-il.

--Je ne te comprends pas, reprit doucement Act, mais n'importe, j'ai
confiance en toi comme dans un pre: conduis-moi o tu voudras, je suis
prte  te suivre.

Le vieillard se leva et marcha devant elle.




Chapitre XI


Nron passa le reste de la nuit dans l'insomnie et dans la crainte: il
tremblait qu'Anictus ne put rejoindre sa mre, car il pensait qu'elle
n'avait fait que s'arrter un instant  sa villa, et que ce qu'elle lui
avait dit de sa souffrance et de sa faiblesse n'tait qu'un moyen de
gagner du temps, et de partir librement pour Rome: il la voyait dj
entrer rsolue et hautaine dans sa capitale, invoquant le peuple, armant
les esclaves, soulevant l'arme, et se faisant ouvrir les portes du
snat, pour demander justice de son naufrage, de ses blessures et de ses
amis assassins.  chaque bruit, il tremblait comme un enfant; car,
malgr ses mauvais traitements envers elle, il n'avait pas cess un
instant de craindre sa mre: il savait de quoi elle tait capable, et ce
qu'elle pouvait faire contre lui par ce qu'elle avait fait pour lui: ce
ne fut qu' sept heures du matin qu'un esclave d'Anictus arriva au
palais de Bauli, et ayant demand d'tre introduit prs de l'empereur,
s'agenouilla devant lui, et lui remit son propre anneau qu'il avait
donn  l'assassin en signe de toute-puissance, et qu'il lui renvoyait
selon leur convention sanglante, comme preuve que le meurtre tait
accompli: alors Nron se leva plein de joie, s'criant qu'il ne rgnait
que de cette heure et qu'il devait l'empire  Anictus.

Cependant il jugea qu'il tait important de prendre les devants sur la
renomme, et de donner le change  la mort de sa mre. Il fit crire 
l'instant  Rome qu'on avait surpris dans sa chambre, et arm d'un
poignard pour l'assassiner, Agrinus, l'affranchi et le confident
d'Agrippine, et qu'alors, apprenant que son complot avait chou, et
craignant la vengeance du snat, elle s'tait punie elle-mme du crime
quelle mditait: il ajoutait que depuis longtemps elle avait form le
dessein de lui enlever l'empire, et qu'elle s'tait vante que,
l'empereur mort, elle ferait jurer au peuple, aux prtoriens et au
snat, obissance  une femme; il disait que les exils des personnes les
plus distingues taient son ouvrage, et comme preuve il rappelait
Valerius Capito et Licinius Gabolus, anciens prteurs, ainsi que
Calpurnia, femme du premier rang, et Junia Calvina, soeur de Silanus,
l'ancien fianc d'Octavie. Il parlait aussi de son naufrage comme d'une
vengeance des dieux, calomniant le ciel et mentant  la terre: au reste
ce fut Snque qui crivit cette ptre, car, pour Nron, il tremblait
tellement, qu'il ne put que la signer.

Mais, ce premier moment pass, il songea, en comdien habile,  jouer la
douleur comme un rle: il essuya le rouge dont ses joues taient encore
couvertes, dnoua ses cheveux qui retombrent pars sur ses paules, et,
substituant un habit de couleur sombre  la tunique blanche du festin,
il descendit et se montra aux prtoriens, aux courtisans, et mme  ses
esclaves, comme accabl du coup qui venait de le frapper.

Alors il parla d'aller lui-mme voir une dernire fois sa mre; il se
fit amener une barque  l'endroit o, la veille, il avait pris cong
d'elle avec de si tendres dmonstrations: il traversa le golfe o il
avait essay de l'engloutir, il aborda au rivage qui l'avait vue
aborder, blesse et mourante; puis il s'avana vers la villa o venait
de s'achever la scne de ce grand drame: quelques courtisans, Burrhus,
Snque et Sporus, l'accompagnaient en silence, essayant de lire sur son
visage l'expression qu'ils devaient donner au leur; il avait adopt
celle d'une profonde tristesse, et, tous en entrant  sa suite dans la
cour o les soldats avaient fait leur premire halte, semblaient comme
lui avoir perdu une mre.

Nron monta l'escalier d'un pas grave et lent, comme il convient au fils
pieux qui s'approche du cadavre de celle qui lui a donn la vie. Puis,
arriv au corridor qui conduisait  la chambre, il fit un signe de la
main pour que ceux qui l'accompagnaient s'arrtassent, ne gardant avec
lui que Sporus, comme s'il et craint de s'abandonner  la douleur
devant des hommes; arriv  la porte, il s'arrta un instant, s'appuya
contre le mur, et se couvrit le visage de son manteau comme pour cacher
ses larmes, mais en effet pour essuyer la sueur qui lui coulait sur le
front; puis, aprs un moment d'hsitation, il ouvrit la porte d'un
mouvement rapide et rsolu, et entra dans la chambre.

Agrippine tait toujours sur son lit. Sans doute le meurtrier avait
effac les traces de l'agonie, car on et dit qu'elle dormait: le
manteau tait rejet sur elle, et laissait  dcouvert seulement la
tte, une partie de la poitrine et les bras, auxquels la pleur de la
mort donnait l'apparence froide et bleutre d'un marbre; Nron s'arrta
au pied du lit, toujours suivi par Sporus, dont les yeux, plus
impassibles encore que ceux de son matre, semblaient regarder avec une
indiffrente curiosit une statue renverse de sa base; au bout d'un
instant la figure du parricide s'claira; tous ses doutes taient
vanouis, toutes ses craintes taient passes: le trne, le monde,
l'avenir lui appartenaient enfin  lui seul; il allait rgner libre et
sans entraves, Agrippine tait bien morte: puis  ce sentiment succda
une impression trange: ses yeux, fixs sur le bras qui l'avait serr
contre son coeur, et sur le sein qui l'avait nourri, s'allumrent d'un
dsir secret; il porta la main au manteau qui couvrait sa mre, et le
leva lentement de manire  dcouvrir entirement le cadavre, qui resta
nu. Alors il le parcourut d'un regard cynique, puis avec un regret
infme et incestueux:

--Sporus, dit-il, je ne savais pas qu'elle ft si belle.

Cependant le jour tait venu et avait rendu le golfe  sa vie
accoutume; chacun avait repris ses travaux habituels. Le bruit de la
mort d'Agrippine s'tait rpandu, et une inquitude sourde rgnait sur
toute cette plage, qui n'en tait pas moins couverte, comme d'habitude,
de marchands, de pcheurs et de dsoeuvrs; on parlait tout haut du
pril auquel avait chapp l'empereur; on rendait grce aux dieux quand
on croyait pouvoir tre entendu, puis on passait sans tourner la tte 
ct d'un bcher qu'un affranchi nomm Munster, aid de quelques
esclaves, dressait le long du chemin de Misne, prs de la villa du
dictateur Julius Csar; mais tout ce bruit, cette inquitude, cette
rumeur, n'arrivaient pas jusqu' la retraite o Paul avait conduit Act.
C'tait une petite maison isole qui s'levait sur la pointe du
promontoire qui regarde Nisida, et qui tait habite par une famille de
pcheurs. Quoique le vieillard parut tranger dans cette famille, il y
exerait une autorit visible; cependant l'obissance qu'on paraissait
avoir pour ses moindres dsirs n'tait point servile, mais respectueuse:
c'tait celle des enfants pour le pre, des serviteurs pour le
patriarche, des disciples pour l'aptre.

Le premier besoin d'Act tait celui du repos; pleine de confiance dans
son protecteur, et sentant qu' compter de ce jour quelqu'un veillait
sur elle, elle avait cd aux instances du vieillard et s'tait
endormie. Quant  lui, il s'tait assis prs d'elle, comme un pre au
chevet de son enfant, et, le regard fix au ciel, il s'tait peu  peu
absorb dans une contemplation profonde, de sorte que, lorsque la jeune
fille rouvrit les yeux, elle n'eut pas besoin de chercher son
protecteur; et quoique son coeur ft bris par les mille souvenirs qui
lui revenaient au rveil, elle lui sourit tristement en lui tendant la
main:

--Tu souffres? dit le vieillard.

--J'aime, rpondit la jeune fille.

Il se fit un silence d'un instant, puis Paul reprit:

--Que dsires-tu?

--Une retraite o je puisse penser  lui et pleurer.

--Te sens-tu la force de me suivre?

--Partons, dit Act, en faisant un mouvement pour se lever.

--Impossible en ce moment, ma fille; si tu es fugitive, moi je suis
proscrit; nous ne pouvons voyager que pendant les tnbres. Es-tu
dcide  partir ce soir?

--Oui, mon pre.

--Une marche longue et fatiguante ne t'effraie pas, toi si frle et si
dlicate?

--Les jeunes filles de mon pays sont habitues  suivre les biches  la
course dans les forts les plus paisses et sur les montagnes les plus
leves.

--Timothe, dit le vieillard en se retournant, appelle Silas.

Le pcheur prit le manteau brun de Paul, le fixa au bout d'un bton,
sortit  la porte de sa cabane, et enfona le bton dans la terre.

Ce signal ne tarda point  tre aperu, car, au bout d'un instant, un
homme descendit de la montagne de Nisida sur la plage, monta dans une
petite barque, et, la dtachant du bord, il commena de franchir  force
de rames l'espace qui spare l'le du promontoire: la traverse ne fut
pas longue; au bout d'un quart-d'heure  peu prs, il toucha la rive 
cent pas de la maison o il tait attendu, et cinq minutes aprs il
parut sur le seuil de la porte. Cette apparition fit tressaillir Act;
elle n'avait rien vu de ce qui s'tait pass: elle regardait Bauli.

Le nouvel arriv, qu' son teint cuivr, au turban qui ceignait sa tte,
et  la finesse de ses formes, on reconnaissait pour un enfant de
l'Arabie, s'avana respectueusement, et salua Paul dans une langue
inconnue. Paul alors lui dit dans cette mme langue quelques paroles o
la bienveillance de l'ami se joignait  l'autorit du matre: Silas,
pour toute rponse, fixa plus solidement ses sandales  ses pieds, serra
ses reins avec une corde, prit un bton de voyage, s'agenouilla devant
Paul, qui lui donna sa bndiction, et sortit.

Act regardait Paul avec tonnement. Quel tait ce vieillard au
commandement doux et ferme  la fois, qui tait obi comme un roi et
respect comme un pre? Le peu qu'elle tait reste  la cour de Nron
lui avait montr la servilit sous toutes les formes, mais la servilit
basse et craintive, fille de la terreur, et non l'empressement, fils du
respect. Y avait-il deux empereurs dans le monde, et celui qui se
cachait tait-il plus puissant sans trsors, sans esclaves et sans
arme, que l'autre avec les richesses de la terre, ses cent vingt
millions de sujets, et deux cent mille soldats. Ces ides s'taient
succdes dans la tte d'Act avec une si grande rapidit, et s'y
taient fixes avec une telle conviction, qu'elle se retourna vers Paul,
et que, joignant les mains avec la mme crainte et avec le mme respect
qu'elle avait vu manifester  tout ce qui approchait ce saint vieillard:

--O seigneur! lui dit-elle, qui es-tu donc, pour que chacun t'obisse
sans paratre te craindre?

--Je te l'ai dit, ma fille, je m'appelle Paul, et je suis aptre.

--Mais qu'est ce qu'un aptre? rpondit Act: est-ce un orateur comme
Dmosthnes? est-ce un philosophe comme Snque? Chez nous l'loquence
est reprsente avec des chanes d'or qui lui sortent de la bouche.
Enchanes-tu les hommes avec ta parole?

--Je porte la parole qui dlie et non celle qui enchane, rpondit Paul
en souriant; et, loin de dire aux hommes qu'ils sont esclaves, je suis
venu dire aux esclaves qu'ils taient libres.

--Voil que je ne te comprends plus, et cependant tu parles ma langue
maternelle comme si tu tais Grec.

--J'ai rest six mois  Athnes et un an et demi Corinthe.

-- Corinthe, murmura la jeune fille en cachant sa tte entre ses mains,
et y a-t-il longtemps de cela?

--Il y a cinq ans.

--Et que faisais-tu  Corinthe?

--Pendant la semaine, je travaillais  faire des tentes pour les
soldats, les matelots et les voyageurs, car je ne voulais pas tre 
charge  l'hte gnreux qui m'avait reu; puis, les jours de sabbat, je
prchais dans la synagogue, recommandant la modestie aux femmes, la
tolrance aux hommes, et  tous les vertus vangliques.

--Oui, oui, je me rappelle maintenant avoir entendu parler de toi, dit
Act; ne logeais-tu pas prs de ta synagogue des Juifs, dans la maison
d'un noble vieillard nomm Titus Justus?

--Tu le connaissais? s'cria Paul avec une joie visible.

--C'tait l'ami de mon pre, rpondit Act; oui, oui, je me rappelle
maintenant: les Juifs te dnoncrent, ils te menrent  Gallion, qui
tait proconsul d'Achaie et frre de Snque; mon pre me conduisit  la
porte comme tu passais, et me dit: Regarde, ma fille, voil un juste.

--Et comment s'appelait ton pre? comment t'appelles-tu?

--Mon pre s'appelait Amycls, et je m'appelle Act.

--Oui, oui, je me rappelle  mon tour, ce nom ne m'est pas inconnu. Mais
comment as-tu quitt ton pre? Pourquoi as-tu abandonn ta patrie? D'o
vient que je t'ai trouve seule et mourante sur une plage? Dis-moi tout
cela, mon enfant, ma fille, et, si tu n'as plus de patrie, je t'en
offrirai une; si tu n'as plus de pre, je t'en rendrai un.

--Oh! jamais, jamais! je n'oserai te raconter!...

--Cette confession est donc bien terrible?

--Oh! je mourrais de honte  la moiti du rcit.

--Eh bien! donc, c'est  moi de m'humilier pour que tu t'lves, je vais
te dire qui je suis, pour que tu me dises qui tu es; je vais te
confesser mes crimes pour que tu m'avoues tes fautes.

--Vos crimes!...

--Oui, mes crimes; je les ai expis, grce au Ciel, et le Seigneur m'a
pardonn, je l'espre!... coute-moi, mon enfant, car je vais te dire
des choses dont tu n'as aucune ide, que tu comprendras un jour, et que
tu adoreras, quand tu les auras comprises.

Je suis n  Tarse en Cilicie; le dvouement de ma ville natale 
Auguste avait valu  ses habitants le titre de citoyens romains, de
sorte que mes parents dj riches jouissaient, outre leurs richesses,
des avantages attachs au rang que leur avait accord l'empereur: c'est
l que j'tudiai les lettres grecques, qui florissaient chez nous 
l'gal d'Athnes. Puis mon pre, qui tait juif et de la secte
pharisienne, m'envoya tudier  Jrusalem, sous Gamaliel, savant et
svre docteur dans la loi de Mose. Alors je ne m'appelais pas Paul,
mais Sal.

Il y avait vers ce temps  Jrusalem un jeune homme plus g que moi de
deux ans: on le nommait Jsus, c'est--dire sauveur, et l'on racontait
de merveilleuses choses sur sa naissance. Un ange tait apparu  sa
mre, l'avait salue au nom de Dieu, et lui avait annonc qu'elle tait
lue entre toutes les femmes pour enfanter le Messie; quelque temps
aprs, cette jeune fille avait pous un vieillard nomm Joseph, qui,
s'tant aperu qu'elle tait enceinte, et ne voulant pas la dshonorer,
avait rsolu de la renvoyer secrtement  sa famille. Mais lorsqu'il
tait dans cette pense, le mme ange du Seigneur qui avait apparu 
Marie lui apparut  son tour et lui dit: Joseph, fils de David, ne
craignez pas de prendre avec vous Marie, votre femme, car ce qui est n
dans elle a t form par le Saint-Esprit. Vers ce mme temps on publia
un dit de Csar Auguste pour faire le dnombrement de tous les
habitants de toute la terre: ce fut le premier dnombrement qui se fit
par Cyrnus, gouverneur de Syrie, et comme tous allaient se faire
enregistrer chacun dans sa ville, Joseph partit aussi de la ville de
Nazareth, qui est en Galile, et vint en Jude,  la ville de David,
appele Bethlem, pour se faire enregistrer avec Marie, son pouse; mais
pendant qu'ils taient l, il arriva que le temps auquel elle devait
accoucher s'accomplit: elle enfanta son fils premier-n, et l'ayant
emmaillot, elle le coucha dans une crche, parce qu'il n'y avait point
de place pour eux dans l'htellerie. Or, il y avait dans les environs
des bergers qui passaient la nuit dans les champs veillant tour  tour 
la garde de leur troupeau: tout  coup un ange du Seigneur se prsenta 
eux; une lumire divine les environna, ce qui les remplit d'une extrme
crainte: alors l'ange leur dit:

--Ne craignez rien, car je viens vous apporter une nouvelle qui sera
pour tout le peuple le sujet d'une grande joie: c'est qu'aujourd'hui,
dans la ville de David, il vous est n un sauveur qui est le Christ.

C'est que Dieu avait regard la terre, et il avait pens que les temps
prpars par sa sagesse taient venus. Le monde entier, ou du moins tout
ce que la science paenne connaissait du monde, obissait  un seul
pouvoir. Tyr et Sidon s'taient crouls  la parole du prophte;
Carthage tait rase au niveau de ses sables, la Grce conquise, les
Gaules vaincues, Alexandrie brle; un seul homme commandait  cent
provinces par la voix de ses proconsuls, et partout on sentait la pointe
du glaive dont la poigne tait  Rome. Cependant, malgr sa puissance
apparente, l'difice paen craquait sur sa base d'argile: un malaise
inconnu et universel annonait que le vieux monde tait malade au coeur,
qu'une crise tait imminente, et que des choses nouvelles et inconnues
allaient clater: c'est qu'il n'y avait plus de justice parce qu'il y
avait trop de pouvoir; c'est qu'il n'y avait plus d'hommes, parce qu'il
y avait trop d'esclaves; c'est qu'il n'y avait plus de religion, parce
qu'il y avait trop de dieux. Or, comme je te l'ai dit, au moment o
j'arrivai  Jrusalem, un homme m'y avait prcd, qui disait aux
puissants: Ne faites que ce qui vous a t ordonn, et rien au-del. Aux
riches: Que celui qui a deux vtements en donne un  celui qui n'en a
point. Aux matres: Il n'y a ni premier ni dernier, le royaume de la
terre est aux forts, mais le royaume des cieux est aux faibles. Et 
tous: Les dieux que vous adorez sont de faux dieux, il n'y a qu'un Dieu
unique et tout-puissant qui a cre le monde, et ce Dieu est mon pre,
car c'est moi qui suis le Messie qui vous a t promis par les
critures.

Aveugle et sourd que j'tais alors, je fermai les yeux et les oreilles,
ou plutt l'envie m'aveugla; puis vint la haine, qui me perdit. Voici 
quelle occasion je devins le perscuteur ardent de l'homme-Dieu, dont je
suis aujourd'hui l'indigne mais fidle aptre.

Un jour que nous avions pch, Pierre et moi, toute la journe
inutilement, sur l'ancien lac de Gnsareth, aujourd'hui appel de
Tibriade, Jsus vint au bord du lac, pouss par la foule du peuple qui
voulait entendre sa parole: la barque de Pierre se trouvant la plus
proche du rivage, ou Pierre tant meilleur que moi, Jsus monta sur sa
barque, et s'y tant assis, il continua d'enseigner la foule qui
l'coutait du rivage; puis, lorsqu'il eut cess de parler, il dit 
Pierre:

--Avancez en pleine eau et jetez vos filets pour pcher.

Pierre lui rpondit:

--Matre, nous avons travaill toute la nuit sans rien prendre, comment
donc serions-nous plus heureux maintenant?

--Faites ce que je vous dis, continua Jsus.

Et Pierre ayant jet son filet, il prit une si grande quantit de
poissons, que peu s'en fallut que son filet ne rompt, et alors il en
remplit tellement sa barque, qu'elle faillit en couler  fond. Aussitt
Pierre, Jacques et Jean, fils de bede, qui taient dans la barque avec
lui, se jetrent  ses genoux, reconnaissant qu'il y avait l un
miracle; mais Jsus leur dit:

--Rassurez-vous, votre tche est finie comme pcheurs de poissons;
votre emploi dsormais sera de prendre les hommes; et, descendant au
rivage, il les emmena aprs lui.

Rest seul je me dis: pourquoi ne prendrais-je pas aussi des poissons
l o les autres en ont pris; j'allai o ils avaient t, je jetai dix
fois mes filets  la mme place o ils avaient jet les leurs, et je
retirai dix fois mes filets vides. Alors au lieu de me dire: Cet homme
est vraiment ce qu'il dit tre, c'est--dire l'envoy de Dieu, je me
dis: Cet homme est sans doute un magicien qui connat des charmes, et je
me sentis prendre le coeur d'une grande envie contre lui.

Mais comme vers ces temps il quitta Jrusalem pour aller prcher par
toute la Jude, ce sentiment s'effaa peu  peu, et j'avais oubli celui
qui me l'avait inspir, lorsqu'un jour que nous vendions comme
d'habitude dans le temple, nous entendmes dire que Jsus revenait, plus
glorifi qu'il n'avait jamais t: il avait guri un paralytique dans le
dsert, il avait rendu la vue  un aveugle  Jricho, et il avait
ressuscit un jeune homme  Nam. Aussi, partout o il passait les
peuples tendaient leurs manteaux sur son chemin, et ses disciples
l'accompagnaient, transports de joie, portant des palmes et louant le
Seigneur  haute voix pour toutes les merveilles qu'ils avaient vues.

Ce fut au milieu de ce cortge qu'il s'avana vers le temple; mais
voyant qu'il tait encombr de vendeurs et d'acheteurs, il commena 
nous chasser tous en disant:

--Il est crit que ma maison est une maison de prires, et vous en avez
fait une caverne de voleurs.

Nous voulmes rsister d'abord, mais nous vmes bientt que ce serait
inutile, et qu'il n'y avait aucun moyen de rien faire contre cet homme,
parce que tout le peuple tait comme suspendu  ses lvres en admiration
de ce qu'il disait. Alors mon ancienne inimiti contre Jsus se
rveilla, augmente de ma colre nouvelle; mon envie devint de la haine.

Quelques temps aprs j'appris que, le soir mme de la Pques qu'il
avait faite avec ses disciples, Jsus avait t arrt, selon l'ordre du
grand-prtre, par une troupe de gens arms que guidait Judas, son
disciple; puis, qu'il avait t conduit  Pilate, qui, ayant connu qu'il
tait de Nazareth, l'avait renvoy  Hrode, dans la juridiction duquel
tait la Galile. Mais Hrode, n'ayant rien trouv contre lui, si ce
n'est qu'il se disait roi des Juifs, le renvoya  Pilate, qui, ayant
fait venir les princes des prtres, les snateurs et le peuple, leur
dit:

--Vous m'avez prsent cet homme comme portant le peuple  la rvolte,
mais ni Hrode ni moi de l'avons trouv coupable des crimes dont vous
l'accusez: donc, comme il n'a rien fait qui mrite la peine de mort, je
vais le faire chtier et le renvoyer.

Mais tout le peuple se mit  crier:

--C'est aujourd'hui la fte de Pques, et vous devez nous dlivrer un
criminel: faites mourir celui-ci, et nous donnez Barrabas.

--Et moi, interrompit le vieillard d'une voix touffe, moi j'tais
parmi le peuple, et je criais avec lui de toute la force de ma haine:

--Faites mourir celui-ci et nous donnez Barrabas.

Pilate parla de nouveau  la foule demandant la vie de Jsus; mais la
foule rpondit:

--Crucifiez-le, crucifiez-le.

--Et moi, continua le vieillard en se frappant la poitrine, j'tais une
des voix de cette foule, et je criais de toute la force de ma voix:

--Crucifiez-le, crucifiez-le.

Si bien que Pilate ordonna que Barrabas serait mis en libert, et
abandonna Jsus  la volont de ses bourreaux!...

Hlas! hlas! dit le vieillard en se prosternant la face contre terre,
hlas! Seigneur, pardonnez-moi; Seigneur, je vous suivis au Calvaire;
Seigneur, je vous vis clouer les pieds et les mains; Seigneur, je vous
vis percer le ct; Seigneur, je vous vis boire le fiel; Seigneur, je
vis le ciel se couvrir de tnbres, je vis le soleil s'obscurcir, je vis
le voile du temple se dchirer par le milieu; Seigneur, je vous entendis
jeter un grand cri en disant: Mon pre, je remets mon me entre vos
mains; Seigneur,  votre voix je sentis trembler la terre jusqu'en ses
fondements!... Ou plutt je ne vis rien, je n'entendis rien, car, je
vous l'ai dit, Seigneur, j'tais aveugle, j'tais sourd.... Seigneur,
Seigneur, pardonnez-moi; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma trs
grande faute.

Et le vieillard demeura quelque temps le front dans la poudre, priant et
gmissant tout bas, tandis qu'Act le regardait, muette et les mains
jointes, surprise de ce remords et de cette humilit chez un homme
qu'elle croyait si puissant!...

Enfin il se releva et dit:

--Ce n'est pas tout encore,  ma fille. Ma haine pour les disciples
succda  ma haine pour le prophte. Les aptres, occups du ministre
de la parole, avaient choisi sept diacres pour la distribution des
aumnes: le peuple se souleva contre un de ses diacres, nomm Etienne,
et le fora de comparatre au conseil, o de faux tmoins l'accusrent
d'avoir profr des blasphmes contre Dieu, Mose et sa loi. Etienne fut
condamn; aussitt ses ennemis se jetrent sur lui, le tranrent hors
de Jrusalem, pour le lapider selon la loi contre les blasphmateurs.
J'tais parmi ceux qui avaient demand la mort du premier martyr: je ne
jetai point de pierres contre lui, mais je gardai les manteaux de ceux
qui lui en jetaient. Sans doute j'eus part aux prires du saint
condamn, lorsqu'il s'cria, dans cette imprcation sublime, inconnue
jusqu' Jsus-Christ: Seigneur, Seigneur ne leur imputez pas ce pch,
car ils ne savent ce qu'ils font!

Cependant si le moment de la grce n'tait point arriv il approchait
du moins  grands pas. Les chefs de la synagogue, voyant mon ardeur 
poursuivre la jeune glise, m'envoyrent en Syrie pour rechercher les
nouveaux chrtiens et les ramener  Jrusalem. Je suivis les bords du
Jourdain depuis la rivire Jaher jusqu' Capharnam. Je revis les rives
du lac de Gnsareth, o avait eu lieu la pche miraculeuse; enfin
j'atteignis  la chane d'Hermon, toujours persvrant dans ma
vengeance, lorsqu'en arrivant au haut d'une montagne de laquelle on
dcouvre la plaine de Damas et les vingt-sept rivires qui l'arrosent,
tout  coup je fus environn et frapp d'une lumire du ciel: alors je
tombai comme tombe un homme mort, et j'entendis une voix qui me disait:
Sal! Sal! pourquoi me perscutez vous?

--Seigneur, dis-je en tremblant, qui tes-vous, et que me voulez-vous?

--Je suis, rpondit la voix, Jsus, que vous perscutez, et je veux
vous employer  propager ma parole, vous qui jusqu'ici avez essay de
l'touffer.

--Seigneur, continuai-je plus tremblant et plus effray encore
qu'auparavant, Seigneur, que faut-il que je fasse?

--Levez-vous et entrez dans la ville, et l'on vous dira l ce que vous
avez  faire.

Et les gens qui m'accompagnaient taient presque aussi pouvants que
moi, car une voix puissante frappait leurs oreilles, et ils ne voyaient
personne; enfin, n'entendant plus rien, je me levai et j'ouvris les
yeux: mais il me sembla qu' cette lumire clatante avait succd la
nuit la plus obscure. J'tais aveugle: j'tendis donc les bras et je
dis:

--Conduisez-moi, car je n'y vois plus.

Alors un de mes serviteurs me prit par la main et me conduisit  Damas,
o je restai trois jours sans voir, sans boire et sans manger.

Puis, le troisime jour, il me sembla qu'un homme s'avanait vers moi,
que je ne connaissais pas, et que cependant je savais s'appeler Ananie;
au mme instant je sentis qu'on m'imposait les mains, et une voix me
dit:

--Sal, mon frre, le Seigneur Jsus, qui vous est apparu dans le
chemin par o vous veniez, m'a envoy afin que vous recouvriez la vue,
et que vous soyez rempli du Saint-Esprit. Aussitt il me tomba des yeux
comme des cailles, et je vis. Alors, tombant  genoux, je demandai le
baptme.

Depuis lors, aussi ardent dans ma foi que j'avais t acharn dans ma
haine, j'ai travers la Jude depuis Sidon jusqu' Arad, et du mont Seir
au torrent de Besor; j'ai parcouru l'Asie, la Bithynie, la Macdoine;
j'ai vu Athnes et Corinthe, j'ai touch  Malte, j'ai abord 
Syracuse, et de l, ctoyant la Sicile, j'entrai dans le port de
Pouzzoles, o je suis depuis quinze jours, attendant des lettres de
Rome, qui me sont arrives hier; ces lettres sont crites par mes frres
qui m'appellent prs d'eux. Le jour du triomphe est arriv, et Dieu nous
prpare la route; car, tandis qu'il envoie l'esprance au peuple, il
envoie la folie aux empereurs, afin de saper le vieux monde par sa base
et par son sommet. Ce n'est pas le hasard, mais la Providence qui a
distribu la terreur  Tibre, l'imbcillit  Claude, et la folie 
Nron. De pareils empereurs font douter des dieux qu'ils adorent: aussi,
dieux et empereurs tomberont-ils ensemble, les uns mpriss et les
autres maudits.

--O mon pre! s'cria Act... arrtez... ayez piti de moi!...

--Eh! qu'as-tu affaire  ces hommes de sang? rpondit Paul tonn.

--Mon pre, continua la jeune fille en se cachant la tte dans ses
mains, tu m'as racont ton histoire et tu me demandes la mienne; la
mienne est courte, terrible et criminelle: je suis la matresse de
Csar!

--Je ne vois l qu'une faute, mon enfant, rpondit Paul en s'approchant
d'elle avec intrt et curiosit.

--Mais je l'aime, s'cria Act; je l'aime plus que jamais je n'aimerai
ni homme sur la terre ni dieux dans le ciel.

--Hlas! hlas! murmura le vieillard, voil o est le crime

Et, s'agenouillant dans un coin de la cabane, il se mit  prier.




Chapitre XII


Lorsque la nuit fut venue, Paul ceignit  son tour ses reins, assura ses
sandales, prit son bton, et se retourna vers Act: elle tait prte, et
rsolue  fuir. O allait-elle? peu lui importait! elle s'loignait de
Nron; et, dans ce moment, l'horreur et la crainte qu'elle avait
prouves la veille, la poussaient encore  accomplir ce projet; mais
elle sentait elle-mme que si elle tardait d'un jour, que si elle
revoyait cet homme qui avait pris sur son coeur une si puissante
influence, tout tait fini; qu'elle n'aurait plus de courage et de
forces que pour l'aimer, malgr tout et contre tout, et que sa vie
inconnue irait encore se perdre dans cette vie puissante et agite,
comme un ruisseau dans l'Ocan; car, pour elle, chose trange, son amant
tait toujours Lucius, et jamais Nron: le vainqueur des jeux olympiques
tait un autre homme que l'empereur, et son existence se partageait en
deux phases bien distinctes: l'une qui tait son amour pour Lucius, et
dont elle sentait toute la ralit; l'autre, qui tait l'amour de Nron
pour elle, et qui lui semblait un rve.

En sortant de la cabane, ses yeux se portrent sur le golfe, tmoin la
veille de la terrible catastrophe que nous avons raconte: l'eau tait
calme, l'air tait pur, la lune clairait le ciel, et le phare de Misne
la terre; de sorte qu'on voyait l'autre ct du golfe aussi bien que
dans un jour d'occident. Act aperut la masse sombre des arbres qui
environnaient Bauli, et, pensant que c'tait l qu'tait Lucius, elle
s'arrta en soupirant. Paul attendit un instant; puis, faisant quelques
pas vers elle, il lui dit d'une voix compatissante:

--Ne viens-tu pas, ma fille?

--O mon pre! dit Act, n'osant avouer au vieillard les sentiments qui
la retenaient, hier, j'ai quitt Nron avec Agrippine sa mre; le
btiment que nous montions a fait naufrage, nous nous sommes sauves en
nageant toutes deux, et je l'ai perdue au moment qu'une barque la
recueillait. Je voudrais bien ne pas abandonner cette plage sans savoir
ce qu'elle est devenue.

Paul tendit la main dans la direction de la villa de Julius Csar, et
montrant  Act une grande lueur qui s'levait entre ce btiment et le
chemin de Misne:

--Vois-tu cette flamme? lui dit-il.

--Je la vois, rpondit Act.

--Eh bien! continua le vieillard, cette flamme est celle de son bcher.

Et, comme s'il et compris que ce peu de mots rpondaient  toutes les
penses de la jeune femme, il se remit en route. En effet, Act le
suivit aussitt sans prononcer une parole, sans pousser un soupir.

Ils ctoyrent la mer pendant quelque temps, traversrent Pouzzoles;
puis ils prirent le chemin de Naples. Arrivs  une demi-lieue de la
ville, ils la laissrent  droite, et allrent par un sentier rejoindre
la route de Capoue. Vers une heure du matin, ils aperurent Atella, et
bientt, sur la route, un homme debout qui semblait les attendre:
c'tait Silas, l'envoy de Paul. Le vieillard changea avec lui quelques
mots; Silas prit  travers champs, Paul et Act le suivirent, et ils
arrivrent  une petite maison isole, o ils taient attendus, car au
premier coup que frappa Silas la porte s'ouvrit.

Toute la famille, y compris les serviteurs, tait rassemble dans un
atrium lgant, et paraissait attendre. Aussi,  peine le vieillard
eut-il paru sur le seuil, que chacun s'agenouilla. Paul tendit les
mains sur eux et les bnit; puis, la matresse de la maison le conduisit
au triclinium, et avant le souper, qui tait servi et qui attendait,
elle voulut elle-mme laver les pieds du voyageur. Quant  Act,
trangre  cette religion nouvelle, tout entire aux mille penses qui
lui brisaient le coeur, elle demanda  se retirer. Aussitt, une belle
jeune fille de quinze ou seize ans, voile comme une vestale, marcha
devant elle et la conduisit  sa propre chambre, o, un instant aprs,
elle revint lui apportant sa part du repas de la famille.

Tout tait un sujet d'tonnement pour Act; elle n'avait jamais entendu
parler des chrtiens chez son pre que comme d'une secte d'idologues
insenss qui venait augmenter le nombre de toutes ces petites coles
systmatiques o se discutaient le dogme de Pythagore, la morale de
Socrate, la philosophie d'picure ou les thories de Platon; et,  la
cour de Csar, que comme d'une race impie livre aux plus affreuses
superstitions et aux plus infmes dbauches, bonne  jeter au peuple,
lorsque le peuple demandait une expiation; bonne  jeter aux lions,
lorsque les grands demandaient une fte. Il n'y avait qu'un jour qu'elle
avait t secourue par Paul; il n'y avait qu'un jour qu'elle voyait des
chrtiens, et cependant ce peu d'heures avait suffi pour dtruire toute
cette fausse opinion que la philosophie grecque et la haine impriale
avaient pu lui donner. Ce qu'elle avait surtout compris dans la secte
nouvelle, c'tait le dvouement, car le dvouement est presque toujours,
quelles que soient sa croyance et sa foi, la vertu dominante de la femme
qui aime; de sorte qu'elle s'tait laiss prendre d'une sympathie
instinctive  cette religion qui commandait aux puissants la protection
envers les faibles, aux riches la charit envers les pauvres, et aux
martyrs la prire pour leurs bourreaux.

Le soir,  la mme heure qu'elle tait partie la veille, elle se remit
en chemin. Cette fois, la route fut plus longue les voyageurs laissrent
 leur droite Capoue, qu'une faute d'Annibal a illustre  l'gal d'une
victoire; puis ils s'arrtrent sur les rives du Volturne.  peine y
taient-ils, qu'une barque sortit d'une petite anse, conduite par un
batelier, et s'approcha d'eux. Arrivs sur le bord, Paul et l'inconnu
changrent un signe de reconnaissance: le vieillard et Act
descendirent dans la barque.

Dpos sur l'autre rive, Paul tendit une pice de monnaie au batelier;
mais celui-ci, tombant  genoux, baisa en silence le bas du manteau de
l'aptre, et resta humili et priant dans cette posture encore longtemps
aprs que celui auquel il venait de donner cette marque de respect se
fut loign de lui. Vers les trois heures, un homme, assis sur une de
ces pierres que les Romains plaaient aux revers des routes pour aider
les voyageurs  remonter sur leurs chevaux, se leva  leur approche:
c'tait leur silencieux et vigilant courrier, qui les attendait comme la
veille pour les guider vers leur asile du soir. Cette fois, ce n'tait
plus une maison lgante, comme celle de la veille, qui les attendait:
c'tait une pauvre chaumire; ce n'tait pas un souper splendide, servi
dans un triclinium de marbre, c'tait la moiti d'un pain tremp de
larmes, c'tait le ncessaire du pauvre, offert avec le mme respect que
le superflu du riche.

Un homme les reut: il avait au front le stigmate des esclaves, un
collier de fer au cou, deux cercles de fer aux jambes; c'tait le berger
d'une riche villa; il menait patre des milliers des brebis appartenant
 un matre dur et avare, et il n'avait pas une peau de mouton  jeter
sur ses paules; il avait plac sur une table un pain, prs de ce pain
un de ces vases de grs,  la matire commune, mais  la forme
charmante; puis il avait tendu dans un coin de la chambre un lit de
fougres et de roseaux; et en faisant cela sans doute cet homme avait
fait plus aux yeux du Seigneur que n'aurait pu faire le riche avec la
plus splendide hospitalit.

Paul s'assit  table, et Act prs de lui; puis leur hte, ayant fait ce
qu'il avait pu pour eux, entra dans une chambre  ct, et bientt ils
entendirent  travers la porte mal ferme des plaintes et des sanglots.
Act posa sa main sur le bras de Paul:

--N'entendez-vous pas, mon pre? lui dit-elle.

--Oui, ma fille, rpondit le vieillard, on pleure ici des larmes amres,
mais celui qui afflige peut consoler.

Un instant aprs leur hte rentra, et alla s'asseoir, sans dire un mot,
dans un coin de la chambre; puis, appuyant ses coudes sur ses genoux, il
laissa tomber sa tte entre ses mains.

Act, le voyant si triste et si accabl, alla s'agenouiller prs de lui:

--Esclave, lui dit-elle tout bas, pourquoi ne t'adresses-tu pas  cet
homme? peut-tre aurait-il quelque remde  ton affliction, quelque
consolation  ta douleur.

--Merci, lui rpondit l'esclave, mais notre affliction et notre douleur
ne sont pas de celles qu'on gurit avec des paroles.

--Homme de peu de foi, dit Paul en se levant, pourquoi doutes-tu? ne
sais tu pas les miracles du Christ?

--Oui, mais le Christ est mort, s'cria l'esclave en secouant la tte;
les Juifs lui ont mis les bras en croix, et il est maintenant au ciel, 
la droite de son pre. Bni soit son nom!

--Ne sais-tu pas, reprit Paul, qu'il a lgu son pouvoir  ses aptres?

--Mon enfant, mon pauvre enfant! dit le pre, clatant en sanglots, et
sans rpondre au vieillard.

Un gmissement sourd, qui se fit entendre dans la chambre  ct,
s'veilla comme un cho  cette explosion de douleur.

--O mon pre! dit Act en revenant vers Paul, si vous pouvez quelque
chose pour ces malheureux, faites ce que vous pouvez, je vous en
supplie; car quoique j'ignore la cause de leur dsespoir, il me dchire
l'me; demandez-lui donc ce qu'il a, peut-tre vous rpondra-t-il, 
vous.

--Ce qu'il a, je le sais, dit le vieillard: il manque de foi.

--Et comment voulez-vous que je croie, dit l'afflig? Comment
voulez-vous que j'espre? Toute ma vie jusqu'aujourd'hui n'a t qu'une
douleur: esclave et fils d'esclave, je n'ai jamais eu une heure de joie;
enfant, je n'tais pas mme libre au sein de ma mre; jeune homme, il
m'a fallu travailler incessamment sous la verge et sous le fouet; pre
et poux, on me retient chaque jour la moiti du pain qui serait
ncessaire  ma femme et  mon enfant!  mon enfant qui, atteint jusque
dans le ventre de sa mre par les coups dont ils l'ont accable pendant
sa grossesse, est venu au monde maudit, estropi, muet! mon enfant, que
nous aimions, tout frapp de la colre cleste qu'il tait, et que nous
esprions voir chapper  son sort par son malheur mme! Eh bien! non,
c'tait trop de bonheur! son matre l'a vendu hier  un de ces hommes
qui font trafic de chair; qui estiment ce que peut rapporter chaque
infirmit; qui s'enrichissent  faire mendier pour eux sur la place de
Rome des malheureux dont chaque soir ils rouvrent les plaies ou brisent
les membres; et demain, demain! on nous l'arrache pour le livrer  cette
torture; lui, pauvre innocent, qui n'aura pas mme une voix pour se
plaindre, pour nous appeler  son secours et pour maudire ses
bourreaux!...

--Et si Dieu gurissait ton enfant? dit le vieillard.

--Oh! alors, on nous le laisserait, s'cria le pre, car ce qu'ils
vendent et achtent, ces misrables, c'est sa misre et son infortune,
ses jambes brises, sa langue muette; s'il marchait et s'il parlait, ce
serait un enfant comme tous les enfants, et il n'aurait de valeur que
lorsqu'il deviendrait un homme.

--Ouvre cette porte, dit Paul.

L'esclave se leva, l'oeil fixe et le visage tonn, plein de doute et
d'espoir  la fois, et s'approchant de la porte, il obit  l'ordre que
venait de lui donner le vieillard. Le regard d'Act, tout voil de
larmes qu'il tait, put alors pntrer dans la seconde chambre; il y
avait, comme dans la premire, un lit de paille; sur cette paille, un
enfant de quatre ou cinq ans tait assis, souriant avec insouciance, et
jouant avec quelques fleurs, tandis que, prs de lui, la face contre
terre, raidie et immobile, une femme tait couche, les mains enfonces
dans ses cheveux, et pareille  une statue du Dsespoir.

La figure de l'aptre prit  ce spectacle une expression sublime de
confiance et de foi: ses yeux se levrent vers le ciel, fixes et
ardents, comme s'ils pntraient jusqu'au trne du Saint des saints; un
rayon de lumire se joua autour de ses cheveux blancs comme une aurole,
et, sans quitter sa place, sans faire un pas, il tendit lentement et
gravement la main vers l'enfant, et dit ces seules paroles:

--Au nom du Dieu vivant qui a cr le ciel et la terre, lve-toi et
parle!

Et l'enfant se leva et dit:

--Seigneur! Seigneur! que votre saint nom soit bni!

La mre bondit en jetant un cri, le pre tomba  genoux: l'enfant tait
sauv.

Et Paul ferma la porte sur eux en disant:

--Voil une famille d'esclaves dont le bonheur ferait envie  une
famille d'empereur.

La nuit suivante, ils continurent leur route, et ils arrivrent 
Fondi; ainsi, pendant tout ce voyage nocturne et mystrieux, Act
revoyait, les uns aprs les autres, les lieux qu'elle avait parcourus
avec Nron lors de son triomphe; c'tait  Fondi qu'ils avaient t si
splendidement reus par Galba, ce vieillard  qui les oracles
promettaient la couronne; sa vue avait rappel cette prdiction 
l'empereur, qui l'avait oublie, grce  l'obscurit dans laquelle le
futur Csar affectait de vivre, de sorte qu' peine arriv  Rome, son
premier soin avait t de l'loigner de l'Italie; en consquence, Galba
avait reu le commandement de l'Espagne, et il tait parti aussitt,
plus empress peut-tre encore de s'loigner de l'empereur, que
l'empereur n'tait empress lui-mme  l'loigner de l'empire.

Avant de partir, il avait affranchi ses esclaves les plus fidles, et ce
fut chez l'un de ces affranchis, converti  la foi chrtienne, que Silas
prpara le gte du vieillard et de la jeune fille. Cet esclave avait t
jardinier du verger de Galba, et il avait reu en don, le jour de son
affranchissement, la petite maison qu'il habitait dans les jardins de
son matre: des fentres de cette humble cabane, Act voyait,  la
clart de la lune, la magnifique villa o elle avait log avec Lucius.
L'un de ces deux voyages tait pour elle un rve; que de choses tranges
elle avait apprises! que d'illusions elle avait touches du doigt, et
qui s'taient envoles! que de douleurs, qu'elle croyait alors ne
pouvoir pas mme exister, et qui s'taient ralises depuis cette
poque! Comme tout avait chang pour elle; comme ces jardins fleuris o
elle croyait marcher encore s'taient schs et fltris; comme dans sa
vie aride et solitaire son amour seul tait rest vivant, toujours
nouveau, toujours le mme, toujours debout et inbranlable comme une
pyramide au milieu du dsert!

Trois jours, ou plutt trois nuits encore, ils continurent leur route;
se cachant lorsque la lumire paraissait, et reprenant leur voyage ds
que l'ombre descendait du ciel, toujours prcds par Silas, et
s'arrtant toujours chez de nouveaux adeptes, car dj la foi commenait
 compter, surtout parmi les esclaves et le peuple, un grand nombre de
nophytes: enfin le troisime soir ils partirent de Velletri, cette
ancienne capitale des Volsques qui avait donn la mort  Coriolan et le
jour  Auguste; et, comme la lune s'levait sur l'horizon, ils
arrivrent au sommet de la montagne d'Albano. Cette fois Silas ne les
avait pas quitts; seulement il marchait devant eux  la distance de
trois  quatre cents pas. Mais, parvenu au tombeau d'Ascagne, il
s'arrta, attendant qu'ils le rejoignissent, et, tendant la main vers
l'horizon, o brillaient une multitude de lumires, et d'o venait un
grand murmure, il ne dit que ce mot qui annonait au vieillard et  la
jeune fille qu'ils touchaient au terme de leur voyage:

--Rome!...

Paul se jeta  genoux, remerciant le Seigneur de l'avoir conduit, aprs
tant de dangers, au terme de son voyage et au but qui lui tait promis.
Quant  Act, elle s'appuya contre le spulcre pour ne pas tomber, tant
il y avait de souvenirs doux et cruels dans le nom de cette ville, 
cette place d'o elle l'avait aperue pour la premire fois.

--O mon pre! dit la jeune fille, je t'ai suivi sans te demander o nous
allions; mais si j'avais su que ce ft  Rome... oh! je crois que je
n'en aurais pas eu le courage.

--Ce n'est point  Rome que nous allons, rpondit le vieillard en se
relevant: puis aussitt, comme un groupe de cavaliers s'approchait,
suivant la voie Appienne, Silas quitta la route et prit  droite au
travers de la plaine: Paul et Act le suivirent.

Ils commencrent alors  s'avancer entre la voie Latine et la voie
Appienne, vitant mme de suivre aucune des routes qui partaient de la
premire, et conduisaient l'une  Marina prs du lac d'Albano, et
l'autre au temple de Neptune, prs d'Antium. Au bout de deux heures de
chemin, et aprs avoir laiss  droite le temple de la Fortune fminine,
et  gauche celui de Mercure, ils entrrent dans la valle d'grie,
suivirent quelque temps les bords du petit fleuve Almon, puis, prenant 
droite, et s'avanant au milieu de quartiers de rochers qui semblaient
avoir t dtachs de la montagne par quelque tremblement de terre, ils
se trouvrent tout  coup  l'entre d'une caverne.

Silas y entra aussitt, en invitant d'une voix basse les voyageurs  le
suivre; mais Act tressaillit malgr elle  l'aspect inattendu de cette
ouverture sombre qui semblait la gueule d'un monstre prt  la dvorer.
Paul sentit son bras se poser sur le sien comme pour l'arrter; il
comprit sa terreur.

--Ne crains rien, ma fille, lui dit-il, le Seigneur est avec nous.

Act poussa un soupir, jeta un dernier regard sur ce ciel tout parsem
d'toiles qu'elle allait perdre de vue, puis s'enfona avec le vieillard
sous la vote qui s'offrait  elle.

Au bout de quelques pas hasards dans une obscurit si complte que la
voix seule de Silas servait de guide  ceux qui le suivaient, il
s'arrta au pied d'un des piliers massifs qui soutenaient la vote, et,
frappant deux cailloux l'un contre l'autre, il en fit jaillir quelques
tincelles qui enflammrent un linge souffr puis, tirant une torche
cache dans l'excavation d'un rocher:

--Il n'y a plus de danger  cette heure, dit-il, et tous les soldats de
Nron seraient  notre poursuite qu'ils ne nous rejoindraient pas
maintenant.

Act jeta les yeux autour d'elle, et d'abord ses regards ne
distingurent rien: la torche, encore vacillante  cause de l'air
extrieur dont les courants se croisaient sous ces votes, ne jetait que
des lueurs rapides et mourantes comme de ples clairs, de sorte que les
objets frapps momentanment de lumire rentraient dans l'obscurit,
sans qu'on et le temps de distinguer leur forme et leur couleur; peu 
peu cependant les yeux s'habiturent  cette rverbration, la flamme de
la torche devint moins mouvante, un plus grand cercle s'claira, et les
voyageurs purent distinguer jusqu'au plafond sombre de ces immenses
votes: enfin, aucun air ne pntrant plus jusqu' eux, la clart devint
plus fixe et plus tendue; tantt ils marchaient resserrs comme entre
deux murailles, tantt ils entraient dans un immense carrefour de
pierres, aux cavits profondes, dans lesquelles allait mourir la clart
de la torche qui illuminait d'un reflet dcroissant les angles des
piliers blancs et immobiles comme des spectres. Il y avait dans cette
marche nocturne; dans le bruit des pas qui, si lger qu'il ft, tait
rpt par un cho funbre, dans ce manque d'air, auquel la poitrine
n'tait point encore habitue, quelque chose de triste et de saisissant
qui oppressait le coeur d'Act comme une douleur. Tout  coup elle
s'arrta en frissonnant, appuyant une de ses mains sur le bras de Paul,
et lui montrant de l'autre une range de cercueils qui garnissaient une
des parois de la muraille; en mme temps, et  l'extrmit de ces
sombres avenues, ils virent passer des femmes vtues de blanc, pareilles
 des fantmes, portant des torches, et qui toutes se dirigeaient vers
un centre commun. Bientt ils entendirent, en avanant toujours, une
harmonie pure, qui semblait un choeur d'anges, et qui flottait
mlodieusement sous ces arcades sonores. De place en place, des lampes
fixes aux piliers commenaient d'indiquer la route; les cercueils
devenaient plus frquents, les ombres plus nombreuses, les chants plus
distincts; c'est qu'ils approchaient de la ville souterraine, et ses
alentours commenaient  se peupler de morts et de vivants. De temps 
autre, on trouvait sems sur la terre des bleuets et des roses qui
s'taient dtachs de quelque couronne, et qui se fanaient tristement
loin de l'air et du soleil. Act ramassait ces pauvres fleurs, filles du
jour et de la lumire comme elle, tonnes de se trouver comme elle
ensevelies vivantes dans un tombeau, et elle les runissait l'une 
l'autre et en faisait un bouquet ple et inodore, comme des dbris d'un
bonheur pass on se fait une esprance pour l'avenir. Enfin, au dtour
d'une des mille routes de ce labyrinthe, ils dcouvrirent un large
emplacement taill sur le modle d'une basilique souterraine, claire
par des lampes et des torches, et rempli d'une population tout entire
d'hommes, de femmes et d'enfants. Une troupe de jeunes filles couvertes
de longs voiles blancs faisaient retentir les votes de ces cantiques
qu'Act avait entendus; un prtre s'avanait  travers la foule
incline, et s'apprtait  clbrer les mystres, lorsqu'en approchant
de l'autel il s'arrta tout  coup, et, se retournant vers son auditoire
tonn:

--Il y a ici, s'cria-t-il avec une inspiration respectueuse, un plus
digne que moi de vous rpter la parole de Dieu, car il l'a entendue de
la bouche de son fils. Paul, approche-toi et bnis tes frres.

Et tout le peuple  qui l'aptre tait promis depuis longtemps, tomba 
genoux; Act, toute paenne qu'elle tait, fit comme le peuple, et le
futur martyr monta  l'autel. Ils taient dans les Catacombes!...




Chapitre XIII


C'tait une ville tout entire sous une autre ville.

La terre, les peuples et les hommes ont une existence pareille: la terre
a ses cataclysmes, les peuples leurs rvolutions, l'homme ses maladies;
tous ont une enfance, une virilit et une vieillesse; leur ge diffre
dans sa dure, et voil tout; l'une compte par mille ans, les autres par
sicles, les derniers par jours.

Dans cette priode qui leur est accorde, il y a pour chacun des poques
de transition pendant lesquelles s'accomplissent des choses inoues,
qui, tout en se rattachant au pass et en prparant l'avenir, se
rvlent  l'investigation de la science sous le titre d'accidents de la
nature, tandis qu'elles brillent  l'oeil de la foi comme des
prparations de la Providence. Or, Rome tait arrive  une de ces
poques mystrieuses, et elle commenait  prouver de ces frmissements
tranges qui accompagnent la naissance ou la chute des empires: elle
sentait tressaillir en elle l'enfant inconnu qu'elle devait mettre au
jour, et qui dj s'agitait sourdement dans ses vastes entrailles; un
malaise mortel la tourmentait, et, comme un fivreux qui ne peut trouver
ni sommeil ni repos, elle consumait les dernires annes de sa vie
paenne, tantt en accs de dlire, tantt en intervalles d'abattement:
c'est que, comme nous l'avons dit, au dessous de la civilisation
superficielle et extrieure qui s'agitait  la surface de la terre,
s'tait gliss un principe nouveau, souterrain et invisible, portant
avec lui la destruction et la reconstruction, la mort et la vie, les
tnbres et la lumire. Aussi tous les jours s'accomplissaient au dessus
d'elle, au dessous d'elle, autour d'elle, de ces vnements
inexplicables  son aveuglement, et que ses potes racontent comme des
prodiges. C'taient des bruits souterrains et bizarres que l'on
attribuait aux divinits de l'enfer; c'taient des disparitions subites
d'hommes, de femmes, de familles tout entires; c'taient des
apparitions de gens que l'on croyait morts, et qui sortaient tout  coup
du royaume des ombres pour menacer et pour prdire. C'est que le feu
souterrain qui chauffait cet immense creuset y faisait bouillonner,
comme de l'or et du plomb, toutes les passions bonnes et mauvaises;
seulement l'or se prcipitait et le plomb restait  la surface. Les
Catacombes taient le rcipient mystrieux o s'amassait goutte  goutte
le trsor de l'avenir.

C'taient, comme on le sait, de vastes carrires abandonnes: Rome tout
entire, avec ses maisons, ses palais, ses thtres, ses bains, ses
cirques, ses aqueducs, en tait sortie pierre  pierre; c'taient les
flancs qui avaient enfant la ville de Romulus et de Scipion; mais, 
compter d'Octave, et du jour o le marbre avait succd  la pierre, les
chos de ces vastes galeries avaient cess de retentir des pas des
travailleurs. Le travertin tait devenu trop vulgaire, et les empereurs
avaient fait demander  Babylone son porphyre,  Thbes son granit, et 
Corinthe son airain: les cavernes immenses qui s'tendaient au dessous
de Rome taient donc restes abandonnes, dsertes et oublies, lorsque,
lentement et avec mystre, le christianisme naissant les repeupla:
d'abord elles furent un temple, puis un asile, puis une cit.

 l'poque o Act et le vieillard y descendirent, ce n'tait encore
qu'un asile: tout ce qui tait esclave, tout ce qui tait malheureux,
tout ce qui tait proscrit, tait sr d'y trouver un refuge, des
consolations et une tombe; aussi des familles tout entires s'y taient
abrites dans l'ombre, et dj les adeptes de la foi nouvelle se
comptaient par milliers; mais au milieu de la foule immense qui couvrait
la surface de Rome, nul n'avait pens  remarquer cette infiltration
souterraine, qui n'tait pas assez considrable pour apparatre  la
superficie de la socit et faire baisser le niveau de la population.

Qu'on ne croie pas cependant que la vie des premiers chrtiens ne ft
occupe qu' se soustraire aux perscutions qui commenaient  natre;
elle se rattachait par la sympathie, par la pit, par le courage, 
tous les vnements qui menaaient les frres qu'une ncessit
quelconque avait retenus dans les murailles de la ville paenne.

Souvent, lorsqu'un danger apparaissait, le nophyte de la cit
suprieure sentait monter jusqu' lui une aide inattendue; une trappe
invisible s'ouvrait sous ses pieds et se refermait sur sa tte; la porte
de son cachot tournait mystrieusement sur ses gonds, et le gelier
fuyait avec la victime; ou bien lorsque la colre tait si prompte que,
semblable  la foudre, elle avait frapp en mme temps que l'clair
avait paru; lorsque le nophyte tait devenu martyr, soit qu'il et t
trangl dans la prison de Tullus, soit que sa tte ft tombe sur la
place publique, soit qu'il et t prcipit du haut de la roche
Tarpienne, soit enfin qu'il et t mis en croix sur le mont Esquilin;
profitant des tnbres de la nuit, quelques vieillards prudents,
quelques jeunes gens aventureux, et parfois mme quelques femmes
timides, gravissant par des sentiers dtourns la montagne maudite o
l'on jetait les cadavres des condamns, afin qu'ils y fussent dvors
par les btes froces et les oiseaux de proie, allaient enlever les
corps mutils, et les apportaient religieusement dans les Catacombes, o
d'objets de haine et d'excration qu'ils avaient t pour leurs
perscuteurs, ils devenaient un objet d'adoration, de respect pour leurs
frres, qui s'exhortaient l'un l'autre  vivre et  mourir, comme l'lu
qui les avait prcds au ciel avait vcu et tait mort sur la terre.

Souvent il arrivait aussi que la mort, lasse de frapper au soleil,
venait choisir quelque victime dans les Catacombes; dans ce cas, ce
n'tait pas une mre, un fils, une pouse, qui perdait un pre ou un
mari: c'tait une famille tout entire qui pleurait un enfant; alors on
le couchait dans son linceul; si c'tait une jeune fille, on la
couronnait de roses: si c'tait un homme ou un vieillard, on lui mettait
une palme  la main, le prtre disait sur lui les prires des morts;
puis on l'tendait doucement dans la tombe de pierre, creuse d'avance,
et o il allait dormir dans l'attente de la rsurrection ternelle:
c'taient l les cercueils qu'Act avait vus en entrant pour la premire
fois sous ces votes inconnues; alors ils lui avaient inspir une
terreur profonde qui bientt se changea en mlancolie: la jeune fille,
encore paenne par le coeur, mais dj chrtienne par l'me, s'arrtait
quelquefois des heures entires devant ces tombes, o une mre, une
pouse, ou une fille dsoles, avaient grav,  la pointe du couteau, le
nom de la personne aime, et quelque symbole religieux, quelque
inscription sainte, qui exprimaient leur douleur ou leur esprance. Sur
presque tous, c'tait une croix, emblme de rsignation pour les hommes,
auxquels elle racontait les souffrances d'un Dieu; puis encore le
chandelier aux sept branches qui brlait dans le temple de Jrusalem, ou
bien la colombe de l'arche, douce messagre de misricorde, qui rapporte
 la terre la branche d'olivier qu'elle a t cueillir dans les jardins
du ciel.

Mais d'autres fois aussi, ses souvenirs de bonheur revenaient plus vifs
et plus puissants dans le coeur d'Act: alors elle piait les rayons du
jour et elle coutait les bruits de la terre; alors elle allait
s'asseoir seule et isole, adosse  quelque pilier massif, et, les
mains croises, le front appuy sur les genoux, couverte d'un long
voile, elle et sembl,  ceux qui passaient prs d'elle, une statue
assise sur un tombeau, si parfois on n'et pas entendu un soupir sortir
de sa bouche, si l'on n'et pas vu courir par tout son corps un
frmissement de douleur. Alors, Paul, qui seul savait ce qui se passait
dans cette me, Paul, qui avait vu le Christ pardonner  la Madeleine,
s'en remettait au temps et  Dieu de fermer cette blessure, et, la
voyant ainsi muette et immobile, disait aux plus pures des jeunes
vierges:

--Priez pour cette femme, afin que le Seigneur lui pardonne et qu'elle
soit un jour une des vtres, et qu' son tour elle prie avec vous; les
jeunes filles obissaient, et, soit que leurs prires montassent au
ciel, soit que les pleurs adoucissent l'amertume de la douleur, on
voyait bientt la jeune Grecque rejoindre ses jeunes compagnes, le
sourire sur les lvres et les larmes dans les yeux.

Cependant, tandis que les chrtiens cachs dans les Catacombes vivaient
de cette vie de charit, de proslytisme et d'attente, les vnements se
pressaient au-dessus de leur tte: le monde paen tout entier chancelait
comme un homme ivre, et Nron, prince du festin et roi de l'orgie, se
gorgeait de plaisirs, de vin et de sang. La mort d'Agrippine avait bris
le dernier frein qui pouvait le retenir encore par cette crainte
d'enfant que le jeune homme garde pour sa mre; mais du moment o la
flamme du bcher s'tait teinte, toute pudeur, toute conscience, tout
remords avaient paru s'teindre avec elle. Il avait voulu rester 
Bauli; car, aux sentiments gnreux disparus avait succd la crainte,
et Nron, quelque mpris qu'il et des hommes, quelque impit qu'il
professt pour les dieux, ne pouvait penser qu'un pareil crime ne
soulverait pas contre lui la haine des uns et la colre des autres; il
demeurait donc loin de Naples et de Rome, attendant les nouvelles que
lui rapporteraient ses courriers; mais il avait dout  tort de la
bassesse du snat, et bientt une dputation des patriciens et des
chevaliers vint le fliciter d'avoir chapp  ce pril nouveau et
imprvu, et lui annoncer que non seulement Rome, mais toutes les villes
de l'empire, encombraient les temples de leurs envoys et tmoignaient
leur joie par des sacrifices. Quant aux dieux, s'il faut en croire
Tacite, qui pourrait bien leur avoir prt un peu de son rigorisme et de
sa svrit, ils furent moins faciles:  dfaut du remords, ils
envoyrent l'insomnie au parricide, et pendant cette insomnie il
entendait le retentissement d'une trompette sur le sommet des coteaux
voisins, et des cris lamentables, inconnus et sans cause, arrivaient
jusqu' lui, venant du ct du tombeau de sa mre. En consquence, il
tait reparti pour Naples.

L il avait retrouv Poppe, et avec elle la haine contre Octavie, cette
malheureuse soeur de Britannicus, pauvre enfant qui, arrache  celui
qu'elle aimait avec une puret de vierge, avait t pousse par
Agrippine dans les bras de Nron; pauvre pouse dont le deuil avait
commenc le jour des noces, qui n'entra dans la maison conjugale que
pour y voir mourir, empoisonns, son pre et son frre, que pour y
lutter vainement contre une matresse plus puissante, et qui, loin de
Rome, restait  vingt ans exile dans l'le de Pandataire: dj spare
de la vie par le pressentiment de la mort, et n'ayant pour toute cour
que des centurions et des soldats, cour terrible, aux regards
incessamment tourns vers Rome, et qui n'attendait qu'un ordre, un
geste, un signe, pour que chaque flatteur devint un bourreau. H bien!
c'tait cette vie, toute isole, malheureuse et ignore qu'elle tait,
qui tourmentait encore Poppe au milieu de ses splendeurs adultres et
de son pouvoir sans bornes: car la beaut, la jeunesse et les malheurs
d'Octavie l'avaient faite populaire: les Romains la plaignaient
instinctivement, et par ce sentiment naturel  l'homme qui s'apitoie
devant la faiblesse qui souffre; mais cet intrt lui-mme pouvait
contribuer  la perdre, et jamais  la sauver, car il tait plus tendre
que fort, et pareil  celui qu'on prouve pour une gazelle blesse ou
pour une fleur brise sur sa tige.

Aussi Nron, malgr son indiffrence pour Octavie et les instances de
Poppe, hsitait-il  frapper. Il y a de ces crimes si inutiles, que
l'homme le plus cruel hsite  les commettre, car ce que le coupable
couronn craint, ce n'est pas le remords, mais c'est le manque d'excuse.
La courtisane comprit donc ce qui retenait l'empereur, car, sachant que
ce n'tait ni l'amour ni la piti, elle se mit en qute de la vritable
cause, et ne tarda point  la deviner; aussi un jour une sdition
clata, le nom d'Octavie fut prononc avec des cris qui demandaient son
retour; les statues de Poppe furent renverses et tranes dans la
boue; puis vint une troupe d'hommes arms de fouets, qui dispersa les
rebelles et replaa les effigies de Poppe sur leurs pidestaux: ce
soulvement avait dur une heure, et cot un million; ce n'tait pas
payer trop cher la tte d'une rivale.

Car cette dmonstration c'tait tout ce qu'il fallait  Poppe. Poppe
tait  Rome, elle accourut  Naples: elle fuyait les assassins pays
par Octavie, disait-elle; elle tait ravissante de frayeur, elle se jeta
aux genoux de Nron. Nron envoya l'ordre  Octavie de se donner la
mort.

En vain la pauvre exile offrit-elle de se rduire aux titres de veuve
et de soeur; en vain invoqua-t-elle le nom des Germanicus, leurs aeux
communs, celui d'Agrippine qui, tant qu'elle avait vcu elle-mme, avait
veill sur ses jours; tout fut inutile, et comme elle hsitait  obir,
et qu'elle n'osait se frapper elle-mme, on lui lia les bras, on lui
ouvrit les quatre veines, puis on lui coupa toutes les autres artres,
car le sang, glac par la peur, tardait  couler, et, comme il ne venait
pas encore, on l'touffa  la vapeur d'un bain bouillant. Enfin, pour
qu'elle ne doutt pas du meurtre, de peur qu'elle n'et l'ide qu'on
avait substitu une victime vulgaire  la victime impriale, on spara
la tte du corps, et on la porta  Poppe qui la posa sur ses genoux,
lui rouvrit les paupires, et qui croyant peut-tre voir une menace dans
ce regard atone et glac, lui enfona dans les yeux les pingles d'or
qui retenaient sa chevelure.

Enfin Nron revint  Rome, et sa folie et sa dissolution furent portes
 leur comble: il y eut des jeux o des snateurs combattirent  la
place des gladiateurs, des combats de chant, o l'on punit de mort ceux
qui n'applaudissaient pas; un incendie qui brla la moiti de Rome, et
que Nron regarda en battant des mains et en chantant sur une lyre:
enfin, Poppe comprit qu'il tait temps de retenir celui qu'elle avait
excit; que des plaisirs si inous et si monstrueux nuisaient  son
influence toute base sur les plaisirs. Sous le prtexte de sa
grossesse, elle refusa d'aller au thtre un jour que Nron devait y
chanter: ce refus blessa l'artiste, il parla en empereur, Poppe rsista
en favorite, et Nron, impatient, la tua d'un coup de pied.

Alors Nron pronona son loge  la tribune, et, ne pouvant la louer sur
ses vertus, il la loua sur sa beaut: puis il commanda lui-mme les
obsques, ne voulant pas que le corps ft brl, mais embaum  la
manire des rois d'Orient; et Pline le naturaliste assure que l'Arabie
en un an ne produit pas autant d'encens et de myrrhe qu'en consomma
l'empereur pour les divines funrailles de celle qui ferrait ses mules
avec de l'or, et puisait tous les jours pour ses bains le lait de 500
nesses.

Les larmes des mauvais rois retombent sur les peuples en pluie de sang;
Nron accusa les chrtiens de ses propres crimes, et une nouvelle
perscution commena, plus terrible encore que les prcdentes.

Alors le zle des catchumnes redoubla avec le danger: chaque jour
c'taient de nouvelles veuves et de nouveaux orphelins  consoler;
chaque nuit c'taient de nouveaux corps  soustraire aux btes froces
et aux oiseaux de proie. Enfin, Nron s'aperut qu'on lui volait ses
cadavres: il mit une garde autour du mont Esquilin, et une nuit que
quelques chrtiens, conduits par Paul, venaient, comme d'habitude,
remplir leur mission sainte, une troupe de soldats cachs dans un ravin
de la montagne tomba sur eux  l'improviste et les fit prisonniers, 
l'exception d'un seul: celui-l, c'tait Silas.

Il courut aux Catacombes, et arriva comme les fidles se rassemblaient
pour la prire. Il leur annona la nouvelle fatale, et tous tombrent 
genoux pour implorer le Seigneur. Act seule resta debout, car le Dieu
des chrtiens n'tait pas encore son Dieu. Quelques-uns crirent 
l'impit et  l'ingratitude; mais Act tendit le bras sur la foule
pour rclamer le silence, et, lorsqu'elle fut obie:

--Demain, dit-elle, j'irai  Rome, et je tcherai de le sauver.

--Et moi, dit Silas, j'y retourne ce soir pour mourir avec lui, si tu ne
russis pas.




Chapitre XIV


Le lendemain matin, Act, selon sa promesse, sortit des Catacombes et
prit le chemin de Rome; elle tait seule et  pied, vtue d'une longue
stole qui tombait de son cou  ses pieds, et couverte d'un voile qui lui
cachait le visage; dans sa ceinture, elle avait pass un poignard court
et aigu, car elle craignait d'tre insulte par quelque chevalier ivre
ou quelque soldat brutal: puis, si elle ne russissait pas dans son
entreprise, si elle n'obtenait pas la grce de Paul, qu'elle venait
solliciter, elle demanderait  le voir et lui donnerait cette arme, afin
qu'il chappt  un supplice terrible et honteux. C'tait donc encore,
comme on le voit, la jeune fille de l'Achae, ne pour tre prtresse de
Diane et de Minerve, nourrie dans les ides et dans les exemples paens,
se rappelant toujours Annibal buvant le poison, Caton s'ouvrant les
entrailles, et Brutus se jetant sur son pe; elle ignorait que la
religion nouvelle dfendait le suicide et glorifiait le martyre, et que
ce qui tait une honte aux yeux des gentils tait une apothose aux
regards des fidles.

Arrive  quelques pas de la porte Mtroni, au-del de laquelle se
poursuivait dans Rome mme la valle d'grie, qu'elle avait suivie
depuis les Catacombes, elle sentit ses genoux faiblir et son coeur
battre avec tant de violence, qu'elle fut contrainte, pour ne pas
tomber, de s'appuyer contre un arbre; elle allait revoir celui qu'elle
n'avait pas revu depuis la terrible soire des ftes de Minerve.
Retrouverait-elle Lucius ou Nron, le vainqueur des jeux olympiques ou
l'empereur, un amant ou un juge? Quant  elle, elle sentait que cette
espce d'engourdissement dans lequel tait tomb son coeur, pendant ce
long sjour dans les Catacombes, tenait au froid, au silence et aux
tnbres de cette demeure, et qu'il se reprenait  la vie en retrouvant
le jour et la lumire, et s'panouissait de nouveau  l'amour comme une
fleur au soleil.

Au reste, comme nous l'avons dit, tout ce qui s'tait pass  la surface
de la terre avait eu un cho dans les Catacombes, mais cho fugitif,
loign, trompeur; Act avait donc appris l'assassinat d'Octavie et la
mort de Poppe; mais tous ces dtails infmes que les historiens nous
ont transmis taient encore enferms dans un cercle de bourreaux et de
courtisans, au-del duquel n'avaient transpir que de sourdes rumeurs et
des rcits tronqus: la mort seule des rois arrache le voile qui couvre
leur vie, et ce n'est que lorsque Dieu a fait de leur majest un cadavre
impuissant, que la vrit, exile de leur palais, revient s'asseoir sur
leur tombe. Tout ce qu'Act savait, c'est que l'empereur n'avait plus ni
femme ni matresse, et qu'une esprance sourde lui disait qu'il avait
peut-tre gard dans un coin de son coeur le souvenir de cet amour qui,
 elle, tait toute son me.

Elle se remit donc promptement et franchit la porte de la ville: c'tait
par une belle et chaude matine de juillet, le XV des Calendes, jour
dsign parmi les jours heureux. C'tait  la deuxime heure du matin,
qui correspond chez nous  la septime heure, dsigne parmi les heures
heureuses aussi. Soit que cette concidence de dates propices conduist
chacun  l'accomplissement de ses affaires ou de ses plaisirs, soit
qu'une fte promise attirt la foule, soit qu'un spectacle inattendu ft
venu tirer le peuple de ses occupations journalires et matinales, les
rues taient encombres de promeneurs qui presque tous se dirigeaient
vers le Forum.

Act les suivit. C'tait le chemin du Palatin, et c'tait au Palatin
qu'elle comptait trouver Nron. Tout entire au sentiment que lui
inspirait cette prochaine entrevue, elle marchait sans voir et sans
entendre, ctoyant la longue rue qui s'tendait entre le Coello et
l'Aventin, et qui tait tapisse d'toffes prcieuses et jonche de
fleurs comme dans les solennits publiques; en arrivant  l'angle du
Palatin, elle vit les dieux de la patrie revtus de leurs vtements de
fte, et le front ceint de leurs couronnes de gazon, de chne et de
laurier; elle prit alors  droite, et bientt se trouva sur la voie
Sacre, o elle avait pass en triomphe lors de sa premire entre 
Rome. La foule devenait de plus en plus nombreuse et presse, elle se
dirigeait vers le Capitole o semblait se prparer quelque splendide
solennit; mais qu'importait  Act ce qui se passait au Capitole,
c'tait Lucius qu'elle cherchait. Lucius habitait la maison dore;
aussi, arrive  la hauteur du temple de Rmus et de Romulus, elle prit
 gauche, passa rapidement entre les temples de Phoeb et de Jupiter
Stator, monta l'escalier qui conduisait au Palatin, et se trouva sous le
vestibule de la maison dore.

L commena pour elle la premire rvlation de la scne trange qui
allait se passer sous ses yeux. Un lit magnifique tait dress en face
de la porte de l'atrium, il tait recouvert de pourpre tyrienne broche
d'or, lev sur un pidestal d'ivoire incrust d'caille, et drap
d'toffes attaliques, qui l'abritaient comme une tente. Act frmit de
tout son corps, une sueur froide s'amassa sur son front, un nuage passa
devant ses yeux; ce lit, expos aux regards de la multitude, c'tait un
lit nuptial; cependant elle voulut douter; elle s'approcha d'un esclave
et lui demanda quel tait ce lit, et l'esclave rpondit que c'tait
celui de Nron qui se mariait  cette heure au temple de Jupiter
Capitolin.

Alors il se fit dans l'me de la jeune fille un terrible et soudain
retour vers la passion insense qui l'avait perdue: elle oublia tout,
les Catacombes qui lui avaient donn un asile, les chrtiens qui avaient
mis leur espoir en elle, et le danger de Paul qui l'avait sauve et
qu'elle tait venue pour sauver  son tour: elle porta la main  ce
poignard qu'elle avait pris comme une dfense  la pudeur ou une
ressource contre la honte, et, bondissante et le coeur plein de
jalousie, elle descendit l'escalier, et s'lana vers le Capitole pour
voir la nouvelle rivale qui, au moment o elle allait le reprendre
peut-tre, lui enlevait le coeur de son amant. La foule tait immense,
et cependant avec cette puissance que donne une passion relle, elle s'y
ouvrit un passage, car il tait facile de voir, quoique sa rica lui
cacht entirement le visage, que cette femme au pas ferme et rapide
marchait vers un but important et ne permettait pas qu'on l'arrtt dans
sa route. Elle suivit ainsi la voie Sacre, jusqu'au point o elle
bifurquait sous l'arc de Scipion, et, prenant le chemin le plus court,
c'est--dire celui qui passait entre les prisons publiques et le temple
de la Concorde, elle entra d'un pas ferme dans le temple de Jupiter
Capitolin. Alors, au pied de la statue du dieu, entours des dix tmoins
exigs par la loi, et qui taient choisis parmi les plus nobles
patriciens, assis chacun sur un sige recouvert de la toison d'une
brebis qui avait servi de victime, elle vit les fiancs, la tte voile,
de sorte que d'abord elle ne put reconnatre quelle tait cette femme;
mais au mme instant le grand pontife, assist du flamine de Jupiter,
aprs avoir fait une libation de lait et de vin miell, s'avana vers
l'empereur et lui dit:

--Lucius Domitius Claudius Nron, je te donne Sabina; sois son poux,
son ami, son tuteur et son pre; je te fais matre de tous ses biens et
je les confie  ta bonne foi.

En mme temps il mit la main de la femme dans celle de l'poux, et
releva son voile pour que chacun pt saluer la nouvelle impratrice.
Alors, Act, qui avait dout tant qu'elle n'avait entendu que le nom,
fut forc de croire enfin, lorsqu'elle vit le visage. C'tait bien la
jeune fille du vaisseau et du bain, c'tait bien Sabina, la soeur de
Sporus.  la face des dieux et des hommes, l'empereur pousait une
esclave!...

Alors Act se rendit compte du sentiment trange qu'elle avait toujours
ressenti pour cet tre mystrieux: c'tait une rpulsion
pressentimentale, c'tait une de ces haines instinctives, comme les
femmes en ont pour les femmes qui doivent tre leurs rivales un jour.
Nron pousait cette jeune fille qu'il lui avait donne, qui l'avait
servie, qui avait t son esclave--qui dj peut-tre alors partageait
avec elle l'amour de son amant--sur laquelle elle avait eu droit de vie
et de mort, et qu'elle n'avait pas touffe entre ses mains comme un
serpent qui devait un jour lui dvorer le coeur. Oh! cela tait
impossible: elle reporta une seconde fois sur elle ses yeux pleins de
doute; mais le prtre ne s'tait pas tromp, c'tait bien Sabina, Sabina
en costume de marie, revtue de la tunique blanche unie, et orne de
bandelettes, la taille serre par la ceinture de laine de brebis dont la
rupture tait rserve  son poux, les cheveux traverss par le javelot
d'or qui rappelait l'enlvement des Sabines, et les paules couvertes du
voile couleur de flamme, ornement nuptial que la fiance ne porte qu'un
jour, et qui fut de tous temps choisi comme un heureux prsage, parce
qu'il est la parure habituelle de la femme du flamine,  qui les lois
interdisent le divorce.

En ce moment les maris se relevrent et sortirent du temple: ils
taient attendus  la porte par des chevaliers romains portant les
quatre divinits protectrices des mariages: et par quatre femmes de la
premire noblesse de Rome portant chacune une torche en bois de pin.
Tigellin les attendait sur le seuil avec la dot de la nouvelle pouse.
Nron la reut, mit sur la tte de Sabina la couronne, et sur ses
paules le manteau des impratrices, puis il monta avec elle dans une
litire splendide et dcouverte, l'embrassant aux yeux de tous et aux
applaudissements du peuple, parmi lesquels on distinguait les voix
courtisanesques des Grecs qui, dans leur langage fait pour la flatterie,
osaient mettre des voeux pour la fcondit de cette trange union.

Act les suivit, croyant qu'ils allaient rentrer  la maison dore;
mais, en arrivant au bas du Capitole, ils tournrent par le Vicus
Tuscus, traversrent le Vlabre, gagnrent le quartier d'Argilte, et
entrrent dans le Champ-de-Mars par la porte triomphale. C'est ainsi
qu'aux ftes sigillaires de Rome, Nron voulait montrer au peuple sa
nouvelle impratrice. Aussi la conduisit-il au forum Olitorium, au
thtre de Pompe, aux portiques d'Octavie. Act les suivit partout,
sans les perdre un instant des yeux, aux marchs, aux temples, aux
promenades. Un dner magnifique tait offert  la colline des Jardins.
Elle se tint debout contre un arbre pendant tout le temps que dura le
dner. Ils revinrent par le forum de Csar, o le snat les attendait
pour les complimenter. Elle couta la harangue, appuye  la statue du
dictateur; tout le jour se passa ainsi, car ce ne fut que vers le soir
qu'ils reprirent le chemin du palais; et tout le jour Act demeura
debout, sans prendre de nourriture, sans penser ni  la fatigue ni  la
faim, soutenue par le feu de la jalousie qui brlait son coeur, et qui
courait par toutes ses veines. Ils rentrrent enfin  la maison dore,
Act y entra avec eux: c'tait chose facile, toutes les portes en
taient ouvertes, car Nron, au contraire de Tibre, ne craignait pas le
peuple. Il y a plus, ses prodigalits, ses jeux, ses spectacles, sa
cruaut mme, qui ne frappait que des ttes leves ou des ennemis des
croyances paennes, l'avaient fait aimer de la foule, et aujourd'hui
encore c'est peut-tre,  Rome, l'empereur dont le nom est rest le plus
populaire.

Act connaissait l'intrieur du palais pour l'avoir parcouru avec
Lucius; son vtement et son voile blanc lui donnaient l'apparence d'une
des jeunes compagnes de Sabina; nul ne fit donc attention  elle, et
tandis que l'empereur et l'impratrice passaient dans le triclinium pour
y faire la coena, elle se glissa dans la chambre nuptiale, o le lit
avait t report, et se cacha derrire un de ses rideaux.

Elle resta l deux heures, immobile, muette, sans que son souffle fit
vaciller l'toffe flottante qui pendait devant elle; pourquoi tait-elle
venue, elle n'en savait rien; mais pendant ces deux heures, sa main ne
quitta pas le manche de son poignard. Enfin, elle entendit un lger
bruit, des pas de femmes s'approchaient dans le corridor, la porte
s'ouvrit, et Sabina, conduite par une matrone romaine, d'une des
premires et des plus anciennes familles, nomme Calvia Crispinella, et
qui lui servait de mre, comme Tigellin lui avait servi de pre, entra
dans la chambre, avec son vtement de noces, except la ceinture de
laine, que Nron avait rompue pendant le repas pour que Calvia pt ter
la toilette de la marie; elle commena par dnouer les fausses nattes
tresses sur le haut de sa tte en forme de tour, et ses cheveux
retombrent sur ses paules; puis elle lui ta le flammeum; enfin, elle
dtacha la robe, de sorte que la jeune fille resta avec une simple
tunique, et, chose trange,  mesure que ces diffrents ornements
taient enlevs, une mtamorphose inoue semblait s'oprer aux regards
d'Act: Sabina disparaissait pour faire place  Sporus, tel qu'Act
l'avait vu descendre du navire et marcher auprs de Lucius, avec sa
tunique flottante, ses bras nus, ses longs cheveux. tait-ce un rve,
une ralit? Le frre et la soeur ne faisaient-ils qu'un? Act
devenait-elle insense? Les fonctions de Calvia taient acheves, elle
s'inclina devant son trange impratrice. L'tre androgyne, quel qu'il
ft, la remercia, et la jeune Grecque reconnut la voix de Sporus aussi
bien que celle de Sabina; enfin Calvia sortit. La nouvelle marie resta
seule, regarda de tous les cts, et croyant n'tre vue ni entendue de
personne, elle laissa tomber ses mains avec abattement et poussa un
soupir, tandis que deux larmes coulaient de ses yeux; puis, avec un
sentiment de dgot profond, elle s'approcha du lit; mais au moment o
elle mettait le pied sur la premire marche, elle recula pouvante en
jetant un grand cri: elle avait aperu, encadre dans les rideaux de
pourpre, la figure ple de la jeune Corinthienne, qui, se voyant
dcouverte, et sentant que sa rivale allait lui chapper, bondit jusqu'
elle comme une tigresse; mais l'tre qu'elle poursuivait tait trop
faible pour fuir ou pour se dfendre; il tomba  genoux, tendant les
bras vers elle, et tremblant sous la lame du poignard qui brillait dans
sa main; puis un rayon d'espoir passa tout  coup dans ses yeux:

--Est-ce toi Act? est-ce toi? lui dit-il.

--Oui, oui, c'est moi, rpondit la jeune fille.... C'est moi, c'est Act.
Mais toi, qui es-tu? Es-tu Sabina? es-tu Sporus? es-tu un homme? es-tu
une femme?.. Rponds, parle mais parle donc!

--Hlas! hlas! s'cria l'eunuque en tombant vanoui aux pieds d'Act,
hlas! je ne suis ni l'un ni l'autre.

Act, stupfaite, laissa chapper son poignard.

En ce moment la porte s'ouvrit, et plusieurs hommes entrrent
prcipitamment. C'taient des esclaves qui venaient apporter autour du
lit les statues des dieux protecteurs du mariage. Ils virent Sporus
vanoui, une femme chevele, ple et les yeux hagards, penche sur lui,
et un poignard  terre: ils devinrent tout, s'emparrent d'Act, et la
conduisirent dans les prisons du palais, prs desquelles elle tait
passe pendant cette douce nuit o Lucius l'avait fait demander, et d'o
elle avait entendu sortir de si plaintifs gmissements.

Elle y retrouva Paul et Silas.

--Je t'attendais, dit Paul  Act.

--O mon pre! s'cria la jeune Corinthienne, j'tais venue  Rome pour
te sauver.

--Et, ne pouvant me sauver, tu veux mourir avec moi.

--Oh! non, non, dit la jeune fille avec honte, non, je t'ai oubli; non,
je suis indigne que tu m'appelles ta fille. Je suis une malheureuse
insense qui ne mrite ni piti ni pardon.

--Tu l'aimes donc toujours?

--Non, je ne l'aime plus, mon pre, car il est impossible que je l'aime
encore: seulement, comme je te l'ai dit, je suis folle; oh! qui me
tirera de ma folie! Il n'y a pas d'homme sur la terre, il n'y a pas de
Dieu au ciel assez puissant pour cela.

--Rappelle-toi l'enfant de l'esclave: celui qui gurit le corps peut
gurir l'me.

--Oui, mais l'enfant de l'esclave avait l'innocence  dfaut de la foi;
moi, je n'ai pas encore la foi, et je n'ai plus l'innocence.

--Et pourtant, rpondit l'aptre, tout n'est pas perdu, s'il te reste le
repentir?

--Hlas! hlas! murmura Act avec l'accent du doute.

--Eh bien! approche ici, dit Paul en s'asseyant dans un angle du cachot;
viens, je veux te parler de ton pre.

Act tomba  genoux, la tte sur l'paule du vieillard, et toute la nuit
l'aptre l'exhorta. Act ne lui rpondit que par des sanglots; mais le
matin elle tait prte  recevoir le baptme.

Presque tous les captifs enferms avec Paul et Silas taient des
chrtiens des Catacombes; depuis deux ans qu'Act habitait parmi eux,
ils avaient eu le temps d'apprcier les vertus de celle dont ils
ignoraient les fautes; or, des prires avaient t adresses toute la
nuit  Dieu pour qu'il laisst tomber un rayon de foi sur la pauvre
paenne: ce fut donc une dclaration solennelle que celle de l'aptre,
lorsqu'il annona  haute voix que le Seigneur allait compter une
servante de plus.

Paul n'avait point laiss ignorer  Act l'tendue des sacrifices
qu'allait lui imposer son nouveau titre: le premier tait celui de son
amour, et le second peut-tre celui de sa vie; tous les jours on venait
chercher au hasard dans cette prison quelque victime pour les expiations
ou les ftes; beaucoup alors se prsentaient ayant hte du martyre, et
l'on prenait aveuglment et sans choix: tout corps qui pouvait souffrir
et assurer de sa souffrance tant bon  mettre en croix ou  jeter 
l'amphithtre; une abjuration en pareille circonstance n'tait donc pas
seulement une crmonie religieuse: c'tait un dvouement mortel.

Act pensait donc que le danger lui-mme rachterait son peu de science
dans la foi nouvelle: elle avait vu assez des deux religions pour
maudire l'une et bnir l'autre; tous les exemples criminels lui taient
venus des gentils, tous les spectacles de vertu lui avaient t donns
par des chrtiens; puis, encore plus que tout cela, la certitude qu'elle
ne pouvait vivre avec Nron lui faisait-elle dsirer de mourir avec
Paul.

Ce fut donc avec une ardeur qui, aux yeux du Seigneur lui tint sans
doute lieu de foi, qu'au milieu du cercle des prisonniers  genoux elle
s'agenouilla elle-mme sous le rayon de jour qui descendait par un
soupirail,  travers les barreaux duquel elle entrevoyait le ciel. Paul
tait debout derrire elle, les mains leves et priant, et Silas,
inclin, tenait l'eau sainte dans laquelle trempait le buis bni. En ce
moment, et comme Act achevait l'acte des aptres, ce credo antique qui,
de nos jours encore et sans altration, est rest le symbole de la foi,
la porte s'ouvrit avec un grand fracas: des soldats parurent, conduits
par Anictus, qui, frapp par le spectacle trange qui s'offrait  sa
vue, car tous taient demeurs  genoux et priant, s'arrta immobile et
silencieux sur le seuil:

--Que veux-tu? lui dit Paul interrogeant le premier celui qui venait
tantt comme juge, tantt comme bourreau.

--Je veux cette jeune fille, rpondit Anictus en montrant Act.

--Elle ne te suivra pas, reprit Paul, car tu n'as aucun droit sur elle.

--Cette jeune fille appartient  Csar! s'cria Anictus.

--Tu te trompes, rpondit Paul en prononant les paroles consacres et
en versant l'eau sainte sur la tte de la nophyte, cette jeune fille
appartient  Dieu!...

Act jeta un cri et s'vanouit, car elle sentit que Paul avait dit vrai,
et que ces paroles qu'il avait prononces venaient  tout jamais la
sparer de Nron.

--Alors c'est donc toi que je conduirai  l'empereur  sa place, dit
Anictus en faisant signe aux soldats de s'emparer de Paul.

--Fais comme tu voudras, dit l'aptre, je suis prt  te suivre; je sais
que le temps est venu d'aller rendre compte au ciel de ma mission sur la
terre.

Paul, conduit devant Csar, fut condamn  tre mis en croix; mais il
appela de ce jugement comme citoyen romain, et ses droits ayant t
reconnus comme habitant de Tarse en Cilicie, il eut le jour mme la tte
tranche sur le Forum.

Csar assista  cette excution, et comme le peuple, qui avait compt
sur un supplice plus long, faisait entendre quelques murmures,
l'empereur lui promit pour les prochaines ides de mars un prsent de
gladiateurs.

C'tait pour clbrer le troisime anniversaire de la mort du dictateur
Julius Csar.




Chapitre XV


Nron avait touch juste: cette promesse calma  l'instant les murmures;
parmi tous les spectacles dont ses diles, ses prteurs et ses Csars le
gorgeaient, ceux dont le peuple tait plus avide taient les chasses
d'animaux et les prsents de gladiateurs. Autrefois ces deux spectacles
taient distincts; mais Pompe avait eu l'ide de les runir en faisant
combattre pour la premire fois, pendant son second consulat, 
l'occasion de la ddicace du temple de Vnus victorieuse, vingt
lphants sauvages contre des Gtules arms de javelots: il est vrai que
longtemps auparavant, si l'on en croit Tite-Live, on avait tu pour un
seul jour cent quarante-deux lphants dans le cirque; mais ces
lphants, pris dans une bataille contre les Carthaginois, et que Rome
pauvre et prudente alors ne voulait ni nourrir ni donner aux allis,
avaient t gorgs  coups de javelots et de flches par les
spectateurs des gradins: quatre-vingts ans plus tard, l'an 523 de Rome,
Scipion Nasica et P. Lentulus avaient fait descendre dans le cirque
soixante-trois panthres d'Afrique, et l'on croyait les Romains blass
sur ce genre de fte, lorsque Segurus, transportant le spectacle sur un
autre lment, avait rempli d'eau l'amphithtre, et dans cette mer
factice, lcha quinze hippopotames et vingt-trois crocodiles; Sylla,
prteur, avait donn une chasse de cent lions  crinire: le grand
Pompe une de trois cent quinze; et Julius Csar une de quatre cents;
enfin Auguste, qui avait gard d'Octave un arrire-got de sang, avait
fait tuer dans les ftes qu'il avait donnes tant en son nom qu'en celui
de son petit-fils, environ trois mille cinq cents lions, tigres et
panthres; et il n'y eut pas jusqu' un certain P. Servilius, de la vie
duquel on n'a retenu que ce souvenir, qui donna une fte o l'on tua
trois cents ours et autant de panthres et de lions amens des dserts
de l'Afrique: plus tard ce luxe n'eut plus de frein, et Titus fit dans
une seule chasse gorger jusqu' cinq mille btes froces de toute
espce.

Mais de tous, celui qui jusqu'alors avait donn les ftes les plus
riches et les plus varies tait Nron: outre les impts d'argent
imposs aux provinces conquises, il avait tax le Nil et le dsert, et
l'eau et le sable lui fournissaient leur dme de lions, de tigres, de
panthres et de crocodiles: quant aux gladiateurs, les prisonniers de
guerre et les chrtiens les avaient avantageusement et conomiquement
remplacs: ils manquaient bien de l'adresse que donnait aux premiers
l'tude de leur art, mais ils avaient pour eux le courage et
l'exaltation, qui ajoutaient une posie et une forme nouvelle  leur
agonie: c'tait tout ce qu'il fallait pour rchauffer la curiosit.

Rome tout entire se prcipita donc dans le cirque: cette fois on avait
puis  pleines mains dans le dsert et dans les prisons: il y avait
assez de btes froces et de victimes pour que la fte durt tout le
jour et toute la nuit: d'ailleurs l'empereur avait promis d'clairer le
cirque d'une manire nouvelle: aussi fut-il reu par d'unanimes
acclamations: cette fois il tait vtu en Apollon, et portait, comme le
dieu pythien, un arc et des flches: car dans les intervalles des
combats il devait donner des preuves de son adresse; quelques arbres
avaient t dracins de la fort d'Albano, transports  Rome et
replants dans le cirque, avec leurs branches et leurs feuilles, et sur
ces arbres des paons et des faisans apprivoiss, talant leur plumage
d'azur et d'or, offraient un but aux flches de l'empereur: il arrivait
aussi que parfois Csar prenait en piti quelque bestiaire bless, ou en
haine quelque animal qui faisait mal son mtier de bourreau: alors il
prenait ou son arc ou ses javelots, et de sa place, de son trne, il
donnait la mort  l'autre bout du cirque, pareil  Jupiter Foudroyant.

 peine l'empereur fut-il plac que les gladiateurs arrivrent sur des
chars: ceux qui devaient commencer les combats taient comme d'habitude
achets  des matres; mais comme la solennit tait grande, quelques
jeunes patriciens s'taient mls aux gladiateurs de profession pour
faire leur cour  l'empereur; on disait mme que parmi ceux-ci deux
nobles, que l'on savait ruins par leurs dbauches, s'taient lous,
l'un pour la somme de deux cent cinquante, l'autre pour celle de trois
cent mille sesterces.

Au moment o Nron entra, les gladiateurs taient dans l'arne,
attendant le signal et s'exerant entre eux, comme si les combats qu'ils
allaient se livrer taient un simple jeu d'escrime. Mais  peine le mot
l'empereur! l'empereur! eut-il retenti dans le cirque, et eut-on vu
Csar-Apollon s'asseoir sur son trne, en face des vestales, que les
matres des jeux entrrent dans le cirque, tenant en main des armes
moulues qu'ils prsentrent aux combattants, et que ceux-ci changrent
contre les armes mousses avec lesquelles ils s'exeraient: puis ils
dfilrent devant Nron, levant leurs pes vers lui, afin qu'il
s'assurt qu'elles taient acres et tranchantes, ce qu'il pouvait
faire en se baissant: sa loge n'tait leve que de neuf  dix pieds
au-dessus de l'arne.

On prsenta la liste des combattants  Csar afin qu'il dsignt
lui-mme l'ordre dans lequel ils devaient combattre: il dcida que le
rtiaire et le mirmillon commenceraient; aprs eux devaient venir deux
dimachres, puis deux andabates: alors pour clore cette premire sance
qui devait finir  midi, deux chrtiens, un homme et une femme, seraient
donns  dvorer aux btes froces. Le peuple parut assez satisfait de
ce premier programme, et au milieu des cris de vive Nron! gloire 
Csar! fortune  l'empereur! les deux premiers gladiateurs entrrent
dans le cirque, chacun par une porte situe en face l'une de l'autre.

C'taient, comme l'avait dcid Csar, un mirmillon et un rtiaire. Le
premier qu'on appelait aussi scutor, parce qu'il lui arrivait plus
souvent de poursuivre l'autre que d'en tre poursuivi, tait vtu d'une
tunique vert-clair  bandes transversales d'argent, serre autour du
corps par une ceinture de cuivre cisele, dans laquelle brillaient des
incrustations de corail: sa jambe droite tait dfendue par une bottine
de bronze, un casque  visire pareil  celui des chevaliers du XIVe
sicle, surmont d'un cimier reprsentant une tte d'urus aux longues
cornes, lui cachait tout le visage; il portait au bras gauche un grand
bouclier rond, et  la main droite un javelot et une massue plombe:
c'tait l'armure et le costume des Gaulois.

Le rtiaire tenait de la main droite le filet auquel il devait son nom,
et qui tait  peu prs pareil  celui que, de nos jours, les pcheurs
dsignent sous celui d'pervier, et de la gauche, dfendue par un petit
bouclier nomm parme, un long trident au manche d'rable et  la triple
pointe d'acier: sa tunique tait de drap bleu, ses cothurnes de cuir
bleu, sa bottine de bronze dor; son visage, au contraire de celui de
son ennemi, tait dcouvert, et sa tte n'avait d'autre protection qu'un
long bonnet de laine bleue, auquel pendait un rseau d'or.

Les deux adversaires s'approchrent l'un de l'autre, non pas en ligne
droite, mais circulairement: le rtiaire tenant son filet prpar, le
mirmillon balanant son javelot. Lorsque le rtiaire se crut  porte,
il fit un bond rapide en avant, en mme temps qu'il lana son filet en
le dveloppant; mais aucun de ses mouvements n'avait chapp au
mirmillon, qui fit un bond pareil en arrire; le filet tomba  ses
pieds. Au mme moment, et avant que le rtiaire et eu le temps de se
couvrir de son bouclier, le javelot partit de la main du mirmillon; mais
son ennemi vit venir l'arme, et se baissa, pas si rapidement cependant
que le trait qui devait l'atteindre  la poitrine n'emportt son
lgante coiffure.

Alors le rtiaire, quoique arm de son trident, se mit  fuir, tranant
aprs lui son filet, car il ne pouvait se servir de son arme que pour
tuer son ennemi prisonnier dans les mailles: le mirmillon s'lana
aussitt  sa poursuite, mais sa course, retarde par sa lourde massue
et par la difficult de voir  travers les petits trous qui formaient la
visire de son casque, donna le temps au rtiaire de prparer de nouveau
son filet et de se retrouver en garde: aussitt la chose faite, il se
remit en position, et le mirmillon en dfense.

Pendant sa course, le scutor avait ramass son javelot, et pendu comme
un trophe  sa ceinture le bonnet de son adversaire: chaque combattant
se retrouva donc avec ses armes; cette fois ce fut le mirmillon qui
commena: son javelot, lanc une seconde fois de toute la force de son
bras, alla frapper en plein dans le bouclier du rtiaire, traversa la
plaque de bronze qui le recouvrait, puis les sept lanires de cuir
replies les unes sur les autres, et alla effleurer sa poitrine: le
peuple le crut bless  mort, et de tous cts s'lana le cri: Il en
tient! il en tient!

Mais aussitt, le rtiaire cartant de sa poitrine son bouclier, o
tait rest pendu le javelot, montra qu'il tait  peine bless; alors
l'air retentit de cris de joie, car ce que craignaient avant tout les
spectateurs, c'taient les combats trop courts; aussi regardait-on avec
mpris, quoique la chose ne ft pas dfendue, les gladiateurs qui
frappaient  la tte.

Le mirmillon se mit  fuir, car sa massue, arme terrible lorsqu'il
poursuivait le rtiaire dsarm de son filet, lui devenait  peu prs
inutile du moment o celui-ci le portait sur son paule; car, en
s'approchant assez prs de son adversaire pour le frapper, il lui
donnait toute facilit de l'envelopper de ses mailles mortelles. Alors
commena le spectacle d'une fuite dans toutes les rgles, car la fuite
tait aussi un art; mais, dans l'une comme dans l'autre course, le
mirmillon se trouvait empch par son casque; bientt le rtiaire se
trouva si prs de lui, que des cris partirent pour avertir le Gaulois;
celui-ci vit qu'il tait perdu s'il ne se dbarrassait promptement de
son casque qui lui tait devenu inutile; il ouvrit, en courant toujours,
l'agrafe de fer qui le maintenait ferm, et l'arrachant de sa tte, il
le jeta loin de lui. Alors on reconnut avec tonnement dans le mirmillon
un jeune homme d'une des plus nobles familles de Rome, nomm Festus, qui
avait pris ce casque  visire bien plus pour se dguiser que pour se
dfendre; cette dcouverte redoubla l'intrt que les spectateurs
prenaient au combat.

Ds lors ce fut le jeune patricien qui gagna du terrain sur l'autre,
qui,  son tour, se trouvait embarrass de son bouclier perc du
javelot, qu'il n'avait pas voulu arracher de peur de rendre une arme 
son ennemi; excit par les cris des spectateurs et par la fuite continue
de son adversaire, il jeta loin de lui le bouclier et le trait, et se
retrouva libre de ses mouvements; mais alors, soit que le mirmillon vit
dans cette action une imprudence qui galisait de nouveau le combat,
soit qu'il ft las de fuir, il s'arrta tout  coup, faisant tourner sa
massue autour de sa tte; le rtiaire, de son ct, prpara son arme;
mais, avant qu'il ft  porte de son ennemi, la massue, lance en
sifflant comme la poutre d'une catapulte, alla frapper le rtiaire au
milieu de la poitrine; celui-ci chancela un instant, puis tomba, abattu
et couvert lui-mme des mailles de son propre filet. Festus alors
s'lana sur le bouclier, en arracha le javelot, et d'un seul bond se
retrouvant prs de son ennemi, lui posa le fer de son arme sur la gorge,
et interrogea le peuple pour savoir s'il devait le tuer ou lui faire
grce. Toutes les mains alors s'levrent, les unes rapproches, les
autres isoles, en renversant le pouce; mais comme il tait impossible
au milieu de cette foule de distinguer la majorit, le cri: Aux
vestales! aux vestales! se fit entendre: c'tait l'appel en cas de
doute. Festus se retourna donc vers le podium; les douze vestales se
levrent: huit avaient le pouce renvers: la majorit tait pour la
mort; en consquence, le rtiaire prit lui-mme la pointe du fer,
l'appuya sur sa gorge, cria une dernire fois: Csar est Dieu! et
sentit, sans pousser une plainte, le javelot de Festus lui ouvrir
l'artre du cou et pntrer jusqu' sa poitrine.

Le peuple alors battit des mains au vainqueur et au vaincu, car l'un
avait tu avec adresse et l'autre tait mort avec grce. Festus fit le
tour de l'amphithtre pour recevoir les applaudissements, et sortit par
une porte tandis que l'on emportait par l'autre le corps de son ennemi.

Aussitt un esclave entra avec un rteau, retourna le sable pour effacer
la trace du sang, et deux nouveaux combattants parurent dans la lice:
c'taient deux dimachres.

Les dimachres taient les raffins du sicle de Nron sans casque, sans
cuirasse, sans bouclier, sans ocra, ils combattaient, une pe de
chaque main, comme faisaient nos cavaliers de la Fronde dans leurs duels
 la dague et au poignard; aussi ces combats taient-ils regards comme
le triomphe de l'art, et quelquefois les champions n'taient autres que
les matres d'escrime eux-mmes. Cette fois, c'tait un professeur et
son lve; l'colier avait si bien profit des leons, qu'il venait
attaquer le matre avec ses propres feintes; quelques mauvais
traitements qu'il en avait reus avaient depuis longtemps fait germer
une haine vivace au plus profond de son coeur; mais il l'avait
dissimule  tous les yeux; et dans l'intention de se venger un jour, il
avait continu ses exercices journaliers, et fini par surprendre tous
les secrets de la profession. Ce fut donc pour des spectateurs aussi
artistes une chose curieuse  voir que ces deux hommes qui, pour la
premire fois, allaient substituer  leurs jeux fictifs un combat rel,
et changer leurs armes mousses contre des lames acres et
tranchantes. Aussi leur apparition fut-elle salue par une triple salve
d'applaudissements, qui cessrent, aussitt que le matre des jeux eut
donn le signal sur un geste de l'empereur, pour faire place au plus
profond silence.

Les adversaires s'avancrent l'un contre l'autre, anims de cette haine
profonde qu'inspire toute rivalit; mais cependant cette haine, qui
jaillissait en clairs de leurs yeux, donnait une nouvelle
circonspection  l'attaque et  la dfense, car c'tait non seulement
leurs vies qu'ils jouaient, mais encore la rputation que l'un possdait
depuis longtemps, et que l'autre venait d'acqurir.

Enfin leurs pes se touchrent; deux serpents qui jouent, deux clairs
qui se croisent, sont plus faciles  suivre dans leur flamboyante
rapidit que ne l'tait le mouvement de l'pe qu'ils tenaient de la
main droite et avec laquelle ils s'attaquaient, tandis que de la gauche
ils paraient comme avec un bouclier. Passant successivement de l'attaque
 la dfense, et avec une rgularit merveilleuse, l'lve fit d'abord
reculer le matre jusqu'au pied du trne o tait l'empereur, et le
matre  son tour fit reculer l'lve jusqu'au podium, o sigeaient les
vestales; puis ils revinrent au milieu du cirque, sains et saufs tous
deux, quoique vingt fois la pointe de chaque pe se ft approche assez
prs de la poitrine pour dchirer la tunique sous laquelle elle
cherchait le coeur; enfin le plus jeune des deux fit un bond en arrire;
les spectateurs crirent: il en tient! Mais aussitt, quoique le sang
coult par le bas de sa tunique, le long d'une de ses cuisses, il revint
au combat, plus acharn qu'auparavant, et au bout de deux passes, ce fut
le matre  son tour qui indiqua, par un mouvement imperceptible  des
yeux moins exercs que ceux qui le regardaient, que la froide sensation
du fer venait de passer dans ses veines; mais cette fois aucun cri ne se
fit entendre: l'extrme curiosit est muette; on n'entendait,  quelques
coups habilement ports ou pars, que ce frmissement sourd qui indique
 l'acteur que si le public ne l'applaudit pas, ce n'est pas faute de
l'apprcier, mais au contraire pour ne pas l'interrompre dans son jeu.
Aussi chacun des combattants redoublait-il d'ardeur, et les pes
continurent-elles de voltiger avec la mme vlocit, si bien que cette
singulire lutte menaait de n'avoir pas d'autre fin que l'puisement
des forces, lorsque le matre, en reculant devant l'lve, glissa et
tomba tout  coup: son pied avait port sur la terre frache de sang;
l'lve, profitant de cet avantage que lui donnait le hasard, se
prcipita sur lui; mais au grand tonnement des spectateurs, on ne les
vit se relever ni l'un ni l'autre; le peuple tout entier se leva en
joignant les deux mains et en criant: Grce! libert! mais aucun des
deux combattants ne rpondit. Le matre des jeux entra alors dans le
cirque, apportant de la part de l'empereur les palmes de victoire et les
baguettes de libert; mais il tait trop tard, les champions taient
dj, sinon victorieux, du moins libres: ils s'taient enferrs l'un
l'autre, et tus tous deux.

Aux dimachres devaient succder, comme nous l'avons dit, les andabates;
sans doute on les avait inscrits immdiatement aprs les dimachres pour
rjouir le peuple par un contraste; car  ces nouveaux gladiateurs l'art
et l'adresse taient compltement inutiles; ils allaient la tte
entirement enferme dans un casque qui n'avait d'ouverture qu' la
place de la bouche pour les laisser respirer; et en face des oreilles
pour qu'ils pussent entendre; ils combattaient donc en aveugles. Le
peuple se rjouissait fort, au reste,  ce terrible colin-maillard o
chaque coup portait, les adversaires n'ayant aucune armure dfensive qui
pt ni le repousser ni l'amortir.

Au moment o les nouvelles victimes, car ces malheureux ne mritaient
pas le nom de combattants, taient introduites dans l'arne, au milieu
des clats de rire de la multitude, Anictus s'approcha de l'empereur et
lui remit des lettres. Nron les lut avec une grande inquitude, et  la
dernire une altration profonde se peignit sur son visage. Il resta un
instant pensif, puis, se levant tout  coup, il s'lana hors du cirque
en faisant signe de continuer les jeux malgr son absence; cette
circonstance, qui n'tait pas nouvelle, car souvent des affaires
pressantes appelaient inopinment, au milieu d'une fte, les Csars au
forum, au snat ou au palatin, loin d'avoir un rsultat fcheux pour les
plaisirs des spectateurs, leur donnait au contraire une nouvelle
libert, car n'tant plus empch par la prsence de l'empereur, le
peuple devenait alors vritablement roi: les jeux comme l'avait ordonn
Nron, continurent donc d'avoir leur cours, quoique Csar ne ft plus
l pour y prsider.

Les deux champions se mirent donc en marche pour se rejoindre,
traversant le cirque dans sa largeur;  mesure qu'ils s'approchaient
l'un de l'autre, on les voyait, substituant le sens de l'oue  celui de
la vue, essayer d'couter le danger qu'ils ne pouvaient voir; mais on
comprend combien une pareille apprciation tait trompeuse: aussi
taient-ils encore loin l'un de l'autre qu'ils agitaient dj leurs
pes, qui ne frappaient encore que l'air; enfin excits par ces cris:
En avant, en avant!  droite!  gauche! ils s'avancrent avec plus de
hardiesse; mais, se dpassant sans se toucher, ils finirent par se
tourner le dos en continuant de se menacer. Aussitt les clats de rire
et les hues des spectateurs devinrent tels qu'ils s'aperurent de ce
qu'ils venaient de faire; et, se retournant d'un mme mouvement, ils se
retrouvrent en face l'un de l'autre et  porte: leurs pes se
touchrent, et en mme temps, frappant d'une manire diffrente, l'un
reut un coup de pointe dans la cuisse droite, l'autre un coup d'estoc
sur le bras gauche. Chaque bless fit un mouvement, et les deux
adversaires se trouvrent de nouveau spars, et ne sachant plus comment
se rejoindre. Alors, l'un des deux se coucha  terre pour couter le
bruit des pas, et surprendre son ennemi, puis, comme il s'approchait,
pareil  un serpent cach qui darde sa langue, le gladiateur couch
atteignit son adversaire une seconde fois; celui-ci se sentant
dangereusement bless, fit un pas rapide en avant, heurta du pied le
corps de son ennemi, et alla tomber  deux ou trois palmes de lui, mais,
se relevant aussitt, il dcrivit avec son pe un cercle horizontal si
rapide et si vigoureux que l'arme, rencontrant le cou de son adversaire
 l'endroit o cessait de le protger le casque, lui enleva la tte de
dessus les paules aussi habilement qu'et pu le faire le bourreau; le
tronc resta un instant debout, tandis que la tte, enferme dans son
enveloppe de fer, roulait loin de lui, puis, faisant quelques pas
stupides et insenss, comme s'il cherchait aprs elle, il tomba sur le
sable qu'il inonda de sang. Aux cris du peuple, le gladiateur qui tait
rest debout jugea que le coup qu'il venait de porter tait mortel, mais
il ne continua pas moins de se tenir en dfense contre l'agonie de son
adversaire. Alors un des matres entra et lui ouvrit son casque, en
criant:

--Tu es libre et vainqueur.

Il sortit alors par la porte qu'on appelait sana vivaria, parce que
c'tait par elle que quittaient le cirque les combattants chapps  la
mort, tandis qu'on emportait le cadavre dans le spoliaire, espce de
caverne situe sous les degrs de l'amphithtre, o des mdecins
attendaient les blesss, et o deux hommes se promenaient, l'un habill
en Mercure et l'autre en Pluton: Mercure, afin de voir s'il tait
demeur dans les corps, en apparence insensibles, quelque reste de
vitalit, les touchait avec un caduce rougi  la forge, tandis que
Pluton assommait avec un maillet ceux que les mdecins jugeaient
incapables de gurison.

 peine les andabates furent-ils sortis, qu'un grand tumulte rgna dans
le cirque; aux gladiateurs allaient succder les bestiaires, et ceux-l
taient des chrtiens, de sorte que toute la haine tait pour les hommes
et toute la sympathie pour les animaux. Cependant, quelle que fut
l'impatience de la foule, force lui fut d'attendre que les esclaves
eussent pass les rteaux sur le sable du cirque, mais cette opration
fut hte par les cris furieux qui s'levaient de tous les points de
l'amphithtre; enfin les esclaves se retirrent, l'arne resta un
instant vide, et la multitude dans l'attente; enfin une porte s'ouvrit,
et tous les regards se tournrent vers les nouvelles victimes qui
allaient entrer.

Ce fut d'abord une femme, vtue d'une robe blanche et couverte d'un
voile blanc. On la conduisit vers un des arbres, et on l'y attacha par
le milieu du corps; alors un des esclaves lui arracha son voile, et les
spectateurs purent voir une figure d'une beaut parfaite, ple, mais
rsigne: un long murmure se fit entendre. Malgr son titre de
chrtienne, la jeune fille avait, ds la premire vue, mu l'me de
cette foule si impressionnable et si changeante. Pendant que tous les
yeux taient fixs sur elle, une porte parallle s'ouvrit, et un jeune
homme entra: c'tait l'habitude d'exposer ainsi aux btes un chrtien et
une chrtienne, en donnant  l'homme tous les moyens de dfense, afin
que le dsir de retarder non seulement sa mort, mais encore celle de sa
compagne, que l'on choisissait toujours soeur, matresse ou mre,
donnant au fils,  l'amant ou au frre un nouveau courage, prolonget un
combat que les chrtiens refusaient presque toujours pour le martyre,
quoiqu'ils sussent que, s'ils triomphaient des trois premiers animaux
qu'on lchait contre eux, ils taient sauvs.

En effet, quoique cet homme, dont au premier aspect il tait facile de
reconnatre la vigueur et la souplesse, ft suivi de deux esclaves dont
l'un portait une pe et deux javelots, et dont l'autre conduisait un
coursier numide, il ne parut pas dispos  donner au peuple le spectacle
de la lutte qu'il attendait. Il s'avana lentement dans le cirque,
promena autour de lui un regard calme et assur, puis, faisant signe de
la main que le cheval et les armes taient inutiles, il regarda le ciel,
tomba  genoux et se mit  prier. Alors le peuple, tromp dans son
attente, commena de menacer et de rugir: c'tait un combat et non un
martyre qu'il tait venu voir, et les cris:  la croix!  la croix! se
firent entendre, car, supplice pour supplice, il prfrait au moins
celui dont l'agonie tait la plus longue. Alors un rayon de joie
ineffable apparut dans les yeux du jeune homme, et il tendit les bras
en signe d'actions de grces, heureux qu'il tait de mourir de la mme
mort dont le Sauveur avait fait une apothose: en ce moment il entendit
un si profond soupir qu'il se retourna.

--Silas! Silas!... murmura la jeune fille.

--Act! s'cria le jeune homme en se relevant et en se prcipitant vers
elle.

--Silas, ayez piti de moi, dit Act; lorsque je vous ai reconnu, un
espoir est entr dans mon coeur. Vous tes brave et fort, Silas, habitu
 lutter avec les habitants des forts et les htes du dsert, peut-tre
si vous eussiez combattu nous eussiez-vous sauvs tous deux.

--Et le martyre! interrompit Silas en montrant le ciel.

--Et la douleur! dit Act en laissant tomber sa tte sur sa poitrine.
Hlas! je ne suis pas comme toi ne dans une ville sainte; je n'ai point
entendu la parole de vie de la bouche de celui pour qui nous allons
mourir: je suis une jeune fille de Corinthe, leve dans la religion de
mes anctres; ma foi et ma croyance sont nouvelles, et le mot de martyre
ne m'est connu que depuis hier; peut-tre aurais-je encore du courage
pour moi-mme; mais, Silas, s'il me faut vous voir mourir devant moi de
cette mort lente et cruelle, peut-tre n'en aurais-je pas pour vous.

--C'est bien, je combattrai, rpondit Silas: car je suis toujours sr de
retrouver plus tard la joie que vous m'enlevez aujourd'hui. Alors,
faisant un signe de commandement aux esclaves: Mon cheval, mon pe et
mes javelots! dit-il  haute voix et avec un geste d'empereur.

Et la multitude se mit  battre des mains, car elle comprit  cette voix
et  ce geste qu'elle allait voir une de ces luttes herculennes comme
il lui en fallait pour ranimer ses sensations blases par les combats
ordinaires.

Silas s'approcha d'abord du cheval; c'tait comme lui un fils de
l'Arabie; ces deux compatriotes se reconnurent; l'homme dit au cheval
quelques paroles dans une langue trangre, et, comme si le noble animal
les et comprises, il rpondit en hennissant. Alors Silas arracha du dos
et de la bouche de son compagnon la selle et la bride que les Romains
lui avaient imposs en signe d'esclavage, et l'enfant du dsert bondit
en libert autour de celui qui venait de la lui rendre.

Pendant ce temps Silas se dbarrassait  son tour de ce que son costume
avait de gnant, et, roulant son manteau rouge autour de son bras
gauche, il resta avec sa tunique et son turban. Alors il ceignit son
pe, prit ses javelots, appela son cheval qui obit, docile comme une
gazelle et, s'lanant sur son dos, il fit, en se courbant sur le cou,
et sans autre secours pour le diriger que celui de ses genoux et de sa
voix, trois fois le tour de l'arbre o tait enchane Act, pareil 
Perse prt  dfendre Andromde: l'orgueil de l'Arabe venait de
reprendre le dessus sur l'humilit du chrtien.

En ce moment une porte  deux battants s'ouvrit au dessous du podium, et
un taureau de Cordoue, excit par des esclaves, entra en mugissant dans
le cirque; mais  peine y eut-il fait dix pas, qu'pouvant du grand
jour, de la vue des spectateurs et des cris de la multitude, il plia sur
ses jarrets de devant, abaissa sa tte jusque sur la terre, et,
dirigeant sur Silas ses yeux stupides et froces, il commena  se
lancer, avec les pieds de devant, du sable sous le ventre,  corcher le
sol avec ses cornes, et  souffler la fume par ses naseaux. En ce
moment un des matres lui jeta un mannequin bourr de paille et
ressemblant  un homme, le taureau s'lana aussitt dessus et le foula
aux pieds; mais au moment o il tait le plus acharn contre lui, un
javelot partit en sifflant de la main de Silas, et alla s'enfoncer dans
son paule: le taureau poussa un rugissement de douleur, puis,
abandonnant aussitt l'ennemi fictif pour l'adversaire rel, il s'avana
sur le Syrien, rapide, la tte basse et, tranant sur le sable un sillon
de sang. Mais celui-ci le laissa tranquillement s'approcher, puis,
lorsqu'il ne fut plus qu' quelques pas de lui, il fit faire, avec
l'aide de la voix et des genoux, un bond de ct  sa lgre monture, et
tandis que le taureau passait, emport par sa course, le second javelot
alla cacher dans les flancs ses six pouces de fer: l'animal s'arrta
frmissant sur ses quatre pieds, comme s'il allait tomber, puis, se
retournant presque aussitt, il se rua sur le cheval et le cavalier;
mais le cheval et le cavalier commencrent  fuir devant lui, comme
emports par un tourbillon.

Ils firent ainsi trois fois le tour de l'amphithtre, le taureau
s'affaiblissant  chaque fois et perdant du terrain sur le cheval et sur
le cavalier; enfin, au troisime tour il tomba sur ses genoux; mais
presque aussitt se relevant, il poussa un mugissement terrible, et,
comme s'il et perdu l'espoir d'atteindre Silas, il regarda
circulairement autour de lui, pour voir s'il ne trouverait pas quelque
autre victime o puiser sa colre: c'est alors qu'il aperut Act. Il
sembla douter un instant que ce ft un tre anim, tant son immobilit
et sa pleur lui donnaient l'aspect d'une statue, mais bientt, tendant
le cou et les narines, il aspira l'air qui venait de son ct. Aussitt,
rassemblant toutes ses forces, il piqua droit sur elle: la jeune fille
le vit venir, et poussa un cri de terreur; mais Silas veillait sur elle:
ce fut lui  son tour qui s'lana vers le taureau, et le taureau qui
sembla le fuir; mais en quelques lans de son fidle numide, il l'et
bientt rejoint: alors il sauta du dos de son cheval sur celui du
taureau, et, tandis que du bras gauche il le saisissait par une corne et
lui tordait le cou, de l'autre il lui plongeait son pe dans la gorge
jusqu' la poigne; le taureau gorg tomba expirant  une demi-lance
d'Act, mais Act avait ferm les yeux, attendant la mort, et les
applaudissements seuls du cirque lui apprirent la premire victoire de
Silas.

Trois esclaves entrrent alors dans le cirque, deux conduisaient chacun
un cheval qu'ils attelrent au taureau afin de le traner hors de
l'amphithtre; le troisime tenait une coupe et une amphore; il emplit
la coupe et la prsenta au jeune Syrien; celui-ci y trempa ses lvres 
peine, et demanda d'autres armes: on lui apporta un arc, des flches et
un pieu; puis tout le monde se hta de sortir, car au-dessous du trne
que l'empereur avait laiss vide, une grille se soulevait, et un lion de
l'Atlas, sortant de sa loge, entrait majestueusement dans le cirque.

C'tait bien le roi de la cration, car, au rugissement dont il salua le
jour, tous les spectateurs frmirent, et le coursier lui-mme, se
dfiant pour la premire fois de la lgret de ses pieds, rpondit par
un hennissement de terreur. Silas seul, habitu  cette voix puissante
pour l'avoir plus d'une fois entendue retentir dans les dserts qui
s'tendent du lac Asphalte aux sources de Mose, se prpara  la dfense
ou  l'attaque en s'abritant derrire l'arbre le plus voisin de celui o
tait attache Act, et en apprtant sur son arc la meilleure et la plus
acre de ses flches; pendant ce temps-l, son noble et puissant ennemi
s'avanait avec lenteur et confiance, ne sachant pas ce qu'on attendait
de lui, ridant les plis de sa large face, et balayant le sable de sa
queue. Alors les matres lui lancrent pour l'exciter des traits
mousss avec des banderoles de diffrentes couleurs; mais lui,
impassible et grave, continuait de s'avancer sans s'inquiter de ces
agaceries, lorsque tout  coup, au milieu des baguettes inoffensives,
une flche acre et sifflante passa comme un clair, et vint s'enfoncer
dans une de ses paules. Alors il s'arrta tout  coup avec plus
d'tonnement que de douleur, et comme ne pouvant comprendre qu'un tre
humain ft assez hardi pour l'attaquer: il doutait encore de sa
blessure; mais bientt ses yeux devinrent sanglants, sa gueule s'ouvrit,
un rugissement grave et prolong, pareil au bruissement du tonnerre,
s'chappa comme d'une caverne de la profondeur de sa poitrine; il saisit
la flche fixe dans la plaie, et la brisa entre ses dents; puis, jetant
autour de lui un regard qui, malgr la grille qui les protgeait, fit
reculer les spectateurs eux-mmes, il chercha un objet o faire tomber
sa royale colre: en ce moment il aperut le coursier, frmissant comme
s'il sortait de l'eau glace, quoiqu'il ft couvert de sueur et d'cume;
et, cessant de rugir, pour pousser un cri court, aigu et ritr, il fit
un bond qui le rapprocha de vingt pas de la premire victime qu'il avait
choisie.

Alors commena une seconde course plus merveilleuse encore que la
premire; car l il n'y avait plus mme la science de l'homme pour gter
l'instinct des animaux; la force et la vitesse se trouvrent aux prises
dans toute leur sauvage nergie, et les yeux de deux cent mille
spectateurs se dtournrent un instant des deux chrtiens pour suivre
autour de l'amphithtre cette chasse fantastique d'autant plus agrable
 la foule qu'elle tait moins attendue: un second lan avait rapproch
le lion du cheval, qui, accul au fond du cirque, n'osant fuir ni 
droite ni  gauche, s'lana par dessus la tte de son ennemi, qui se
mit  le poursuivre par bonds ingaux, hrissant sa crinire, et
poussant de temps en temps des rauquements aigus auxquels le fugitif
rpondait par des hennissements d'pouvante; trois fois on vit passer
comme une ombre, comme une apparition, comme un coursier infernal
chapp du char de Pluton, l'enfant rapide de la Numidie, et chaque
fois, sans que le lion part faire effort pour le suivre, on le vit se
rapprocher de celui qu'il poursuivait jusqu' ce qu'enfin, rtrcissant
toujours le cercle, il se trouvt courir paralllement avec lui; enfin
le cheval, voyant qu'il ne pouvait plus chapper  son ennemi, se dressa
tout debout le long de la grille, battant convulsivement l'air de ses
pieds de devant; alors le lion s'approcha lentement, comme fait un
vainqueur sr de sa victoire, s'arrtant de temps en temps pour rugir,
secouer sa crinire et dchirer alternativement le sable de l'arne avec
chacune de ses griffes. Quant au malheureux coursier, fascin comme le
sont, dit-on, les daims et les gazelles  la vue du serpent, il tomba,
se dbattant, et se roula sur le sable dans l'agonie de la terreur: en
ce moment, une seconde flche partit de l'arc de Silas, et alla
s'enfoncer profondment entre les ctes du lion: l'homme venait au
secours du coursier et rappelait  lui la colre qu'il avait dtourne
un instant de lui.

Le lion se retourna, car il commenait de comprendre qu'il y avait dans
le cirque un ennemi plus terrible que celui qu'il venait d'abattre en le
regardant; ce fut alors qu'il aperut Silas qui venait de tirer de sa
ceinture une troisime flche et la posait sur la corde de son arc; il
s'arrta un instant en face de l'homme, cet autre roi de la cration.
Cet instant suffit au Syrien pour envoyer  son ennemi un troisime
messager de douleur, qui traversa la peau mouvante de sa face et alla
s'enfoncer dans son cou; puis ce qui se passa alors fut rapide comme une
vision: le lion s'lana sur l'homme, l'homme le reut sur son pieu.
Puis l'homme et le lion roulrent ensemble; on vit voler des lambeaux de
chair, et les spectateurs les plus proches se sentirent mouiller d'une
pluie de sang. Act jeta un cri d'adieu  son frre: elle n'avait plus
de dfenseur, mais aussi elle n'avait plus d'ennemi: le lion n'avait
survcu  l'homme que le temps ncessaire  sa vengeance, l'agonie du
bourreau avait commenc comme celle de la victime finissait: quant au
cheval, il tait mort sans que le lion l'et touch.

Les esclaves rentrrent, et emportrent, au milieu des cris, des
applaudissements frntiques de la multitude, le cadavre de l'homme et
des animaux.

Alors tous les yeux se reportrent sur Act, que la mort de Silas
laissait sans dfense. Tant qu'elle avait vu son frre vivant, elle
avait espr pour elle. Mais en le voyant tomber elle avait compris que
tout tait fini, et elle avait essay de murmurer, pour lui qui tait
mort et pour elle qui allait mourir, des prires qui s'teignaient en
sons inarticuls, sur ses lvres ples et muettes: au reste, contre
l'habitude, il y avait sympathie pour elle dans cette foule, qui la
reconnaissait  ses traits pour une Grecque; tandis qu'elle l'avait
prise d'abord pour une juive. Les femmes, et les jeunes gens, qui
surtout commenaient  murmurer, et quelques spectateurs, se levaient
pour demander sa grce, lorsque les cris: Assis! assis! se firent
entendre des gradins suprieurs: une grille s'tait leve, et une
tigresse se glissait dans l'arne.

 peine sortie de sa loge, elle se coucha  terre, regardant autour
d'elle avec frocit, mais sans inquitude et sans tonnement; puis elle
aspira l'air, et se mit  ramper comme un serpent vers l'endroit o le
cheval s'tait abattu: arrive l, elle se dressa comme il avait fait
contre la grille, flairant et mordant les barreaux qu'il avait touchs,
puis elle rugit doucement, interrogeant le fer, et le sable et l'air,
sur la proie absente: alors des manations de sang tide encore et de
chair palpitante parvinrent jusqu' elle, car les esclaves, cette fois,
n'avaient pas pris la peine de retourner le sable: elle marcha droit 
l'arbre contre lequel s'tait livr le combat de Silas et du lion, ne se
dtournant  droite et  gauche que pour ramasser des lambeaux de chair
qu'avait fait voler autour de lui le noble animal qui l'avait prcde
dans le cirque, enfin elle arriva  une flaque de sang que le sable
n'avait point encore absorbe, et elle se mit  boire comme un chien
altr, rugissant et s'animant  mesure qu'elle buvait: puis,
lorsqu'elle eut fini, elle regarda de nouveau autour d'elle avec des
yeux tincelants, et ce fut alors seulement qu'elle aperut Act, qui,
attache  l'arbre et les yeux ferms, attendait la mort sans oser la
voir venir.

Alors la tigresse se coucha  plat ventre, rampant d'une manire oblique
vers sa victime, mais sans la perdre de vue; puis arrive  dix pas
d'elle, elle se releva, aspira, le cou tendu et les naseaux ouverts,
l'air qui venait de son ct; alors d'un seul bond franchissant l'espace
qui la sparait encore de la jeune chrtienne, elle retomba  ses pieds,
et lorsque l'amphithtre tout entier, s'attendant  la voir mettre en
pices, jetait un cri de terreur dans lequel clatait tout l'intrt
qu'avait inspir la jeune fille  ces spectateurs qui taient venus pour
battre des mains  sa mort, la tigresse se coucha, douce et cline comme
une gazelle, poussant de petits cris de joie, et lchant les pieds de
son ancienne matresse:  ces caresses inattendues Act surprise rouvrit
les yeux et reconnut Phoeb, la favorite de Nron.

Aussitt les cris de Grce! grce! retentirent de tous cts, car la
multitude avait pris la reconnaissance de la tigresse et de la jeune
fille pour un prodige; d'ailleurs Act avait subi les trois preuves
voulues, et puisqu'elle tait sauve, elle tait libre: alors l'esprit
changeant des spectateurs passa, par une de ces transitions si
naturelles  la foule, de l'extrme cruaut  l'extrme clmence. Les
jeunes chevaliers jetrent leurs chanes d'or, les femmes leurs
couronnes de fleurs. Tous se levrent sur les gradins, appelant les
esclaves pour qu'ils vinssent dtacher la victime.  ces cris, Lybicus,
le noir gardien de Phoeb, entra et coupa avec un poignard les liens de
la jeune fille, qui tomba aussitt sur ses genoux: car ces liens taient
le seul appui qui soutenait debout son corps bris par la terreur; mais
Lybicus la releva, et, soutenant sa marche, il la conduisit, accompagne
de Phoeb qui la suivait comme un chien, vers la porte appele sana
vivaria, parce que c'tait par cette porte, comme nous l'avons dit dj,
que sortaient les gladiateurs, les bestiaires et les condamns qui
chappaient au carnage:  l'autre seuil une foule immense l'attendait,
car les hrauts, descendant dans le cirque, venaient d'annoncer la
suspension des jeux qui ne devaient reprendre qu' cinq heures du soir;
 son aspect elle clata en applaudissements et voulut l'emporter en
triomphe, mais Act suppliante joignit les mains, et le peuple s'ouvrit
devant elle, lui laissant le passage libre: alors elle gagna le temple
de Diane, s'assit derrire une colonne de la cella; elle y resta
pleurante et dsespre, car elle regrettait maintenant de n'tre pas
morte en se voyant seule au monde, sans pre, sans amant, sans
protecteur et sans ami: car son pre tait perdu pour elle, son amant
l'avait oublie, Paul et Silas taient morts martyrs.

Lorsque la nuit fut venue, elle se rappela qu'il lui restait une
famille, et elle reprit seule et silencieuse le chemin des Catacombes.

Le soir,  l'heure dite, l'amphithtre se rouvrit de nouveau:
l'empereur reprit sa place sur le trne qui tait rest vide pendant une
partie de la journe, et les ftes recommencrent; puis, lorsque l'ombre
fut descendue, Nron se souvint de la promesse qu'il avait faite au
peuple de lui donner une chasse aux flambeaux: on attacha  douze
poteaux de fer douze chrtiens enduits de soufre et de rsine, et l'on y
mit le feu; puis l'on fit descendre dans le cirque de nouveaux lions et
de nouveaux gladiateurs.

Le lendemain, un bruit se rpandit dans Rome, c'est que les lettres
qu'avait reues Csar pendant le spectacle, et qui avaient paru lui
faire une si profonde impression, annonaient la rvolte des lgions de
l'Espagne et des Gaules commandes par Galba et par Vindex.




Chapitre XVI


Trois mois aprs les vnements que nous venons de raconter,  la fin
d'un jour pluvieux et au commencement d'une nuit d'orage, cinq hommes
sortis de la porte Nomentane s'avanaient  cheval sur la voie qui porte
le mme nom: celui qui marchait le premier, et que par consquent on
pouvait considrer comme le chef de la petite troupe, tait pieds nus,
portait une tunique bleue, et par dessus cette tunique un grand manteau
de couleur sombre; quant  sa figure, soit pour la garantir de la pluie
qui fouettait avec violence, soit pour la soustraire aux regards des
curieux, elle tait entirement couverte d'un voile; car, quoique, comme
nous l'avons dit, la nuit ft affreuse, quoique les clairs
sillonnassent l'ombre, quoique le tonnerre retentit sans interruption,
la terre semblait tellement occupe de ses rvolutions, qu'elle avait
oubli celles du ciel. En effet, de grands cris populaires s'levaient
de la cit impriale, pareils aux rumeurs de l'Ocan pendant une
tempte, et tandis que sur la route on rencontrait de cent pas en cent
pas, soit des individus isols, soit des groupes dans le genre de celui
que nous venons de dcrire; tandis qu'aux deux cts des voies Alaria et
Nomentane, on voyait s'lever les nombreuses tentes des soldats
prtoriens qui avaient abandonn leurs casernes situes dans l'enceinte
de Rome, et taient venus chercher hors des murs de la ville un
campement plus libre et plus difficile  surprendre. C'tait, comme nous
l'avons dit, une de ces nuits terribles o toutes les choses de la
cration prennent une voix pour se plaindre, tandis que les hommes se
servent de la leur pour blasphmer. Au reste l'on et dit,  la terreur
du chef de la cavalcade sur laquelle nous avons attir l'attention de
nos lecteurs, qu'il tait le but vers lequel se dirigeait la double
colre des hommes et des dieux. En effet, au moment o il sortit de
Rome, un souffle trange avait pass dans l'air, et au mme instant que
les arbres en frmissaient, la terre avait tressailli et les chevaux
s'taient abattus en hennissant, tandis que les maisons parses dans la
campagne oscillaient visiblement sur leur base. Cette commotion n'avait
dur que quelques secondes, mais elle avait couru de l'extrmit des
Apennins  la base des Alpes, si bien que toute l'Italie en avait
trembl. Un instant aprs, en traversant le pont jet sur le Tibre, un
des cavaliers fit remarquer  ses compagnons que l'eau, au lien de
descendre  la mer, remontait en bouillonnant vers sa source, ce qui ne
s'tait vu encore que le jour o Julius Csar avait t assassin.
Enfin, en arrivant au sommet d'une colline d'o l'on dcouvre Rome tout
entire, et sur la crte de laquelle un cyprs aussi ancien que la ville
s'levait, vnrable et respect, un coup de tonnerre s'tait fait
entendre, le ciel avait sembl s'ouvrir, et la foudre, enveloppant les
voyageurs d'une nue sulfureuse, avait t briser l'arbre sculaire
qu'avaient jusqu'alors respect le temps et les rvolutions.

 chacun de ces prsages sinistres, l'homme voil avait pouss un
gmissement sourd, et avait, malgr les reprsentations d'un de ses
compagnons, mis son cheval  une allure un peu plus vive; de sorte que
la petite troupe suivait alors au trot au milieu de la voie;  une
demi-lieue de la ville  peu prs, elle rencontra une troupe de paysans
qui, malgr le temps affreux qu'il faisait, venaient joyeusement  Rome.
Ils taient pars de leurs habits de fte et avaient sur la tte des
bonnets d'affranchis, pour indiquer que de ce jour le peuple tait
libre. L'homme voil voulut quitter le pav et prendre  travers terre;
son compagnon saisit son cheval par la bride, et le fora de continuer
sa route. Lorsqu'ils arrivrent prs des paysans, un d'eux leva son
bton pour leur faire signe d'arrter; les cavaliers obirent.

--Vous venez de Rome? dit le paysan.

--Oui, rpondit le compagnon de l'homme voil.

--Que disait-on d'Oenobarbus?

L'homme voil tressaillit.

--Qu'il s'tait sauv, rpondit un des cavaliers.

--Et de quel ct?

--Du ct de Naples: il a t vu, dit-on, sur la voie Appienne.

--Merci, dirent les paysans; et ils continurent leur route vers Rome,
en criant: Vive Galba! et mort  Nron!

Ces cris en veillrent d'autres dans la plaine, et, des deux cts du
camp, les voix des prtoriens se firent entendre, chargeant Csar
d'affreuses imprcations.

La petite cavalcade continua son chemin; un quart de lieue plus loin
elle rencontra une troupe de soldats.

--Qui tes-vous? dit un des hastati, en barrant le chemin avec sa lance.

--Des partisans de Galba, qui cherchent Nron, rpondit un des
cavaliers.

--Alors, meilleure chance que nous, dit le dcurion, car nous l'avons
manqu.

--Comment cela?

--Oui, l'on nous avait dit qu'il devait passer sur cette route, et,
voyant un homme qui courait au galop, nous avons cru que c'tait lui.

--Et?...dit d'une voix tremblante l'homme voil.

--Et nous l'avons tu, rpondit le dcurion; ce n'est qu'en regardant le
cadavre que nous nous sommes aperus que nous nous tions tromps. Soyez
plus heureux que nous, et que Jupiter vous protge!

L'homme voil voulut de nouveau remettre son cheval au galop, mais ses
compagnons l'arrtrent. Il continua donc de suivre la route; mais au
bout de cinq cents pas  peu prs son cheval butta contre un cadavre, et
fit un cart si violent que le voile qui lui couvrait le visage
s'carta. En ce moment passait un soldat prtorien qui revenait en
cong.

--Salut, Csar! dit le soldat. Il avait reconnu Nron  la lueur d'un
clair.

En effet, c'tait Nron lui-mme, qui venait de se heurter au cadavre de
celui qu'on avait pris pour lui; Nron, pour qui  cette heure tout
tait un motif d'pouvante, jusqu' cette marque de respect que lui
donnait un vtran; Nron, qui, tomb du faite de la puissance, par un
de ces retours de fortune inous dont l'histoire de cette poque offre
plusieurs exemples, se voyait  son tour fugitif et proscrit, fuyant la
mort qu'il n'avait le courage ni de se donner, ni de recevoir.

Jetons maintenant les yeux en arrire, et voyons par quelle suite
d'vnements le matre du monde avait t rduit  cette extrmit.

En mme temps que l'empereur entrait au cirque, o il tait salu par
les cris de Vive Nron l'Olympique! vive Nron Hercule! vive Nron
Apollon! vive Auguste, vainqueur de tous ses rivaux! gloire  cette voix
divine! heureux ceux  qui il a t donn d'entendre ses accents
clestes! un courrier venant des Gaules franchissait au galop de son
cheval ruisselant de sueur la porte Flaminienne, traversait le
Champ-de-Mars, passait sous l'arc de Claude, longeait le Capitole,
entrait au cirque, et remettait  la garde qui veillait  la loge de
l'empereur les lettres qu'il apportait de si loin et en si grande hte.
Ce sont ces lettres qui, comme nous l'avons dit, avaient forc Csar de
quitter le cirque; et, en effet, elles taient d'une importance qui
expliquait la disparition subite de Csar.

Elles annonaient la rvolte des Gaules.

Il y a des poques dans l'histoire du monde o l'on voit un empire qui
semblait endormi d'un sommeil de mort, tressaillir tout  coup comme si,
pour la premire fois, le gnie de la libert descendait du ciel pour
illuminer ses songes; alors, quelle que soit son tendue, la commotion
lectrique qui l'a fait frissonner s'tend du nord au midi, de l'orient
 l'occident, et court  des distances inoues rveiller des peuples qui
n'ont aucune communication entre eux, mais qui, tous arrivs au mme
degr de servitude, prouvent le mme besoin d'affranchissement: alors,
comme si quelque clair leur avait port le mot d'ordre de la tempte,
on entend les mmes cris venir de vingt points opposs; tous demandant
la mme chose dans des langues diffrentes, c'est--dire que ce qui est
ne soit plus. L'avenir sera-t-il meilleur que le prsent? Nul ne le
sait, et peu importe, mais le prsent est si lourd, qu'il faut d'abord
s'en dbarrasser, puis l'on transigera avec l'avenir.

L'empire romain, jusqu' ses limites les plus recules, en tait arriv
 cette priode. Dans la Germanie infrieure, Fonteus Capiton; dans les
Gaules, Vindex; en Espagne, Galba; en Lusitanie, Othon; en Afrique,
Claudius Macer, et en Syrie, Vespasien, formaient avec leurs lgions un
demi-cercle menaant, qui n'attendait qu'un signe pour se resserrer sur
la capitale. Seul, Virginius, dans la Germanie suprieure, tait dcid,
quelque chose qui arrivt,  rester fidle, non pas  Nron, mais  la
patrie: il ne fallait donc qu'une tincelle pour allumer un incendie. Ce
fut Julius Vindex qui la fit jaillir.

Ce prteur, originaire d'Aquitaine, issu de race royale, homme de coeur
et de tte, comprit que l'heure o la famille des Csars devait
s'teindre tait arrive. Sans ambition pour lui-mme, il jette les yeux
autour de lui, afin de trouver l'homme lu d'avance par la sympathie
gnrale.  sa droite, et de l'autre ct des Pyrnes, tait Sulpicius
Galba, que ses victoires en Afrique et en Germanie avaient fait  la
fois puissant sur le peuple et sur l'arme. Sulpicius Galba hassait
l'empereur, dont la crainte l'avait arrach de sa villa de Fondi pour
l'envoyer en Espagne comme exil plutt que comme prteur. Sulpicius
Galba tait dsign d'avance et depuis longtemps par les traditions
populaires et par les oracles divins comme devant porter la couronne.
C'tait l'homme qui convenait en tout point pour mettre  la tte d'une
rvolte. Vindex lui envoya secrtement des lettres qui contenaient tout
le plan de l'entreprise, qui lui promettaient,  dfaut du concours des
lgions, l'appui de cent mille Gaulois, et qui le suppliaient, s'il ne
voulait pas concourir  la chute de Nron, de ne point se refuser du
moins  la dignit suprme qu'il n'avait point cherche, mais qui venait
s'offrir  lui.

Quant  Galba, son caractre ombrageux et irrsolu ne se dmentit point
en cette circonstance: il reut les lettres, les brla pour en dtruire
jusqu' la moindre trace, mais les conserva toutes entires dans sa
mmoire.

Vindex sentit que Galba voulait tre pouss, il n'avait pas accept
l'alliance, mais il n'avait pas trahi celui qui la lui offrait: le
silence tait un consentement.

Le moment tait favorable: deux fois par an les Gaulois se runissaient
en assemble gnrale, la sance se tenait  Clermont, Vindex entra dans
la chambre des dlibrations.

Au milieu de la civilisation, du luxe et de la corruption romaine,
Vindex tait rest le Gaulois des anciens jours; il joignait  la
rsolution froide et arrte des gens du Nord, la parole hardie et
colore des hommes du Midi.

--Vous dlibrez sur les affaires de la Gaule, dit-il, vous cherchez
autour de vous la cause de nos maux: la cause est  Rome, le coupable,
c'est Oenobarbus; c'est lui qui les uns aprs les autres a ananti tous
nos droits, qui a rduit nos plus riches provinces  la misre, qui a
vtu nos plus nobles maisons de deuil; et le voil maintenant, parce
qu'il est le dernier de sa race, parce que seul rest de la famille des
Csars, il ne craint ni rival ni vengeurs, le voil qui lche la bride 
ses fureurs comme il le fait  ses coursiers, et qu'il se laisse
emporter  ses passions, crasant la tte de Rome et les membres des
provinces sous les roues de son char. Je l'ai vu, continua-t-il, oui, je
l'ai vu moi-mme, cet athlte et ce chanteur imprial et couronn, ivre
 la fois et indigne de la gloire d'un gladiateur et d'un histrion.
Pourquoi donc le dcorer des titres de Csar, de prince et d'Auguste, de
ces titres qu'avaient mrit le divin Auguste par ses vertus, le divin
Tibre par son gnie, le divin Claude par ses bienfaits; lui, cet infme
Oenobarbus, c'est Oedipe, c'est Oreste qu'il faut rappeler, puisqu'il se
fait gloire de porter les noms d'inceste et de parricide. Jadis nos
anctres, guids par le seul besoin du changement et par l'appt du
gain, ont emport Rome d'assaut.

Cette fois c'est un motif plus noble et plus digne qui nous guidera sur
la trace de nos anctres; cette fois, dans le plateau de la balance, au
lieu de l'pe de notre vieux Brenn, nous jetterons la libert du monde,
et cette fois ce ne sera pas le malheur, mais la flicit que nous
apporterons aux vaincus.

Vindex tait brave, on savait que les paroles qui sortaient de sa bouche
n'taient point de vaines paroles. Aussi, de grands cris, de vifs
applaudissements et de bruyantes acclamations accueillirent-ils son
discours; chaque chef de Gaulois tira son pe, jura sur elle d'tre de
retour dans un mois, avec une suite proportionne  sa fortune et  son
rang, et se retira dans sa ville. Cette fois le masque tait arrach du
visage, et le fourreau jet loin de l'pe. Vindex crivit une seconde
fois  Galba.

Ds son arrive en Espagne, Galba s'tait fait une tude de la
popularit. Jamais il ne s'tait prt aux violences des procurateurs,
et, ne pouvant empcher leurs exactions, il plaignait tout haut leurs
victimes. Jamais il ne disait de mal de Nron, mais il laissait
librement circuler des vers satyriques et des pigrammes outrageantes
contre l'empereur. Tout ce qui l'entourait avait devin ses projets,
mais jamais il ne les avait confis  personne. Le jour o il reut le
message de Vindex, il donna un grand dner  ses amis, et le soir, aprs
leur avoir annonc la rvolte des Gaules, il leur communiqua la dpche,
sans l'accompagner d'aucun commentaire, les laissant libres par son
silence d'approuver ou de dsapprouver l'offre qui lui tait faite. Ses
amis restaient muets et irrsolus de cette lecture; mais l'un d'eux,
nomm T. Venius, plus dtermin que les autres, se tourna de son ct,
et, le regardant en face:

--Galba, lui dit-il, pourquoi dlibrer pour chercher si nous serons
fidles  Nron, c'est dj lui tre infidles; il faut ou accepter
l'amiti de Vindex, comme si Nron tait dj notre ennemi, ou l'accuser
sur-le-champ, ou lui faire la guerre, et pourquoi? Parce qu'il veut que
les Romains vous aient pour empereur plutt que Nron pour tyran.

--Nous nous rassemblerons si vous le voulez bien, rpondit Galba, comme
s'il n'avait point entendu la question, le cinq du mois prochain, 
Carthage-la-Neuve, afin de donner la libert  quelques esclaves.

Les amis de Galba acceptrent le rendez-vous, et  tout hasard ils
rpandirent le bruit que cette convocation avait pour but de dcider des
destins de l'empire.

Au jour dit, tout ce que l'Espagne comptait d'illustre en trangers et
en indignes tait rassembl au rendez-vous: chacun y venait dans un
mme but, anim d'un mme dsir, poursuivant une mme vengeance. Galba
monta sur son tribunal, et aussitt, d'un lan unanime, toutes les voix
le proclamrent empereur.




Chapitre XVII


Voil ce que contenaient les lettres que Nron avait reues, et telles
taient les nouvelles qu'il avait apprises; en mme temps on lui dit que
des proclamations de Vindex ont t distribues, et que quelques-unes
dj sont parvenues  Rome; bientt une de ces proclamations tombe entre
ses mains. Les titres d'incestueux, de parricide et de tyran, lui
taient prodigus, et cependant ce n'est point tout cela qui l'irrite et
le blesse, il y est appel Oenobarbus et trait de mauvais chanteur: ce
sont des outrages dont il faut que le snat le venge, et il crit au
snat. Pour repousser le reproche d'inhabilet dans son art, venger le
nom de ses aeux, il fait promettre un million de sesterces  celui qui
tuera Vindex, et retombe dans son insouciance et dans son apathie.

Pendant ce temps la rvolte faisait des progrs en Espagne et dans les
Gaules; Galba s'tait cr une garde de l'ordre questre, et avait
tabli une espce de snat. Quant  Vindex,  celui qui lui avait appris
que sa tte tait  prix, il avait rpondu qu'il la laisserait prendre 
celui qui lui apporterait celle de Nron.

Mais parmi tous ces gnraux, tous ces prfets, tous ces prteurs,
dvots  la nouvelle fortune, un seul tait rest fidle, non par amour
de Nron, mais parce que, voyant dans Vindex un tranger, et que,
connaissant Galba pour un esprit faible et irrsolu, il craignit que
Rome, si malheureuse qu'elle ft, n'et encore  souffrir du changement:
il marcha donc vers les Gaules avec ses lgions, pour sauver  l'empire
la honte d'obir  un de ses anciens vainqueurs.

Les chefs Gaulois avaient tenu leurs serments, commandant aux trois
peuples les plus illustres et les plus puissants de la Gaule, les
Squanais, les Eduens et les Arverniens, ils s'taient runis autour de
Vindex:  leur tour les Viennois taient venus les rejoindre, mais
ceux-l n'taient pas unis comme les autres par l'amour de la patrie, ou
le dsir de leur libert: ils venaient par haine des Lyonnais, qui
taient rests fidles  Nron. Virginius, de son ct, avait autour de
lui les lgions de Germanie, les auxiliaires belges et la cavalerie
batave; les deux armes s'avancrent au devant l'une de l'autre. Et ce
dernier tant arriv devant Besanon, qui tenait pour Galba, en forma le
sige; mais  peine les dispositions obsidionales taient-elles prises,
qu'une autre arme apparut  l'horizon: c'tait celle de Vindex.

Les Gaulois continurent de s'avancer vers les Romains qui les
attendaient, et, se trouvant bientt  trois portes de trait de
ceux-ci, ils s'arrtrent pour faire leurs dispositions de bataille;
mais en ce moment un hraut sortit des rangs de Vindex, et marcha vers
Virginius: un quart-d'heure aprs, la garde des deux chefs s'avana
entre les deux armes, une tente fut dresse: chacun se rangea du ct
de son parti, Vindex et Virginius entrrent dans cette tente.

Nul n'assista  cette entrevue, cependant l'avis des historiens est que
Vindex ayant dvelopp sa politique  son ennemi, et lui ayant donn la
preuve qu'il agissait, non pas pour lui, mais pour Galba, Virginius, qui
vit dans cette rvolution le bonheur de la patrie, se runit  celui
qu'il tait venu combattre: les deux chefs allaient donc se sparer,
mais pour se runir bientt et marcher de concert contre Rome, lorsque
de grands cris se firent entendre  l'aile droite de l'arme. Une
centurie tant sortie de Besanon pour communiquer avec les Gaulois, et
ces derniers ayant fait un mouvement pour la joindre, les soldats de
Virginius se crurent attaqus, et n'coutant qu'un premier mouvement,
marchrent eux-mmes au devant d'eux: c'tait l la cause des cris que
les deux chefs avaient entendus; ils se prcipitrent chacun de son
ct, suppliant leurs soldats de s'arrter: mais leurs prires furent
couvertes par les clameurs que poussaient les Gaulois, en appuyant leurs
boucliers  leurs lvres; leurs signes furent pris pour des gestes
d'encouragement: un de ces vertiges tranges qui prennent parfois une
arme, comme un homme, s'tait empar de toute cette multitude: et alors
on vit un spectacle atroce, les soldats sans ordre de chef, sans place
de bataille, pousss par un instinct de mort, soutenus par cette vieille
haine des vaincus contre les vainqueurs, et des peuples conqurants
contre les peuples conquis, se rurent l'un sur l'autre, se prirent
corps  corps, comme des lions et des tigres dans un cirque. En deux
heures de ce combat, les Gaulois avaient perdu vingt mille hommes, et
les lgions germaines et bataves seize mille: c'tait le temps physique
qu'il avait fallu pour tuer. Enfin les Gaulois reculrent; mais la nuit
tant venue, les deux armes restrent en prsence: cependant cette
premire dfaite avait abattu le courage des rebelles; ils profitrent
de la nuit pour se retirer: sur l'emplacement o les lgions germaines
croyaient les retrouver le lendemain matin, il ne restait plus qu'une
tente, et sous cette tente le corps de Vindex, qui, dsespr que le
hasard et fait perdre  la libert de si hautes esprances, s'tait
jet sur son pe, qu'il croyait inutile, et s'tait travers le coeur.
Les premiers qui entrrent sous sa tente frapprent le cadavre, et
dirent qu'ils l'avaient tu; mais au moment de la distribution de la
rcompense que Virginius leur avait accorde pour cette action, l'un
d'eux ayant eu  se plaindre du partage dnona tout, et l'on sut la
vrit.

Vers le mme temps, des vnements non moins favorables  l'empereur se
passaient en Espagne; un des escadrons qui s'taient rvolts, se
repentant d'avoir rompu le serment de fidlit, avait voulu abandonner
la cause de Galba, et n'tait qu' grand-peine rentr sous ses ordres,
de sorte que celui-ci, le jour mme o Vindex s'tait tu, avait manqu
d'tre assassin dans une rue troite, en se rendant au bain, par des
esclaves que lui avait autrefois donns un affranchi de Nron. Il tait
donc encore tout mu du double danger lorsqu'il apprit la dfaite des
Gaulois et la mort de Vindex: alors il crut tout perdu, et, au lieu de
s'en remettre  la fortune audacieuse, il couta les conseils de son
caractre timide, et se retira  Clunie, ville fortifie dont il
s'occupa aussitt d'augmenter encore la dfense: mais presque aussitt
des prsages auxquels il n'y avait point  se tromper vinrent rendre 
Galba le courage perdu. Au premier coup de pioche qu'il donna pour
tracer une nouvelle ligne autour de la ville, un soldat trouva un anneau
d'un travail antique et prcieux, dont la pierre reprsentait une
victoire et un trophe. Ce premier retour du destin lui donna un sommeil
plus calme qu'il ne l'esprait, et pendant ce sommeil, il vit en songe
une petite statue de la Fortune, haute d'une coude, et  laquelle il
rendait un culte particulier dans sa villa de Fondi, lui ayant vou un
sacrifice par mois et une veille annuelle. Elle sembla ouvrir sa porte,
et lui dit que, fatigue d'attendre au seuil, elle suivrait enfin un
autre, s'il ne se pressait de la recevoir. Puis, comme il se leva
branl par ces deux augures, on lui annona qu'un vaisseau charg
d'armes, sans passagers, matelots ni pilotes, venait d'aborder 
Dertosa, ville situe sur l'bre, ds lors il considra sa cause comme
juste et gagne, car il tait visible qu'elle plaisait aux dieux.

Quant  Nron, il avait d'abord regard ces nouvelles comme de peu
d'importance, et s'en tait mme rjoui, car il voyait sous le prtexte
du droit de guerre un moyen de lever un nouvel impt: il s'tait donc
content comme nous l'avons dit d'envoyer au snat les proclamations de
Vindex, en demandant justice de l'homme qui le traitait de mauvais
joueur de cythare. Puis il avait pour le soir convoqu chez lui les
principaux citoyens. Ceux-ci s'taient empresss de s'y rendre, pensant
que cette runion avait pour but de tenir conseil; mais Nron se
contenta de leur montrer un  un, et en discourant sur l'emploi et le
mrite de chaque pice, des instruments de musique hydraulique d'une
nouvelle espce, et tout ce qu'il dit de la rvolte gauloise fut qu'il
ferait porter tous ces instruments au thtre, si Vindex ne l'en
empchait.

Le lendemain, de nouvelles lettres tant arrives, qui annonaient que
le nombre des Gaulois rvolts s'levait  cent mille, Nron pensa qu'il
fallait enfin faire quelques prparatifs de guerre. Alors il les
commanda tranges et insenss. Il fit amener des voitures au thtre et
au palais, les fit charger d'instruments de musique au lieu
d'instruments de guerre, cita les tribus urbaines pour recevoir les
serments militaires; mais, voyant qu'aucun de ceux en tat de porter les
armes ne rpondait, il exigea des matres un certain nombre d'esclaves,
et alla lui-mme dans les maisons choisir les plus forts et les plus
robustes, prenant jusqu'aux conomes et aux secrtaires: enfin il
rassembla quatre cents courtisanes, auxquelles il fit couper les
cheveux; il les arma de la hache et du bouclier des amazones, et les
destina  remplacer prs de lui la garde csarienne. Puis, sortant de la
salle  manger, aprs son dner, appuy sur les paules de Sporus et de
Phaon, il dit  ceux qui attendaient pour le voir, et qui paraissaient
inquiets, qu'ils se rassurassent, attendu que ds qu'il aurait touch le
sol de la province, et se serait montr sans armes aux yeux des Gaulois,
il n'aurait besoin que de verser quelques larmes, qu'aussitt les
sditieux se repentiraient, et que ds le lendemain on le verrait joyeux
parmi les joyeux entonner une hymne de victoire, qu'il allait composer
sur le champ.

Quelques jours aprs, un nouveau courrier arriva des Gaules: celui-ci au
moins apportait des nouvelles favorables: c'tait la rencontre des
lgions romaines et des Gaulois, la dfaite des rebelles et la mort de
Vindex. Nron jeta de grands cris de joie, courant comme un fou dans les
appartements et dans les jardins de la maison dore, ordonnant des ftes
et des rjouissances, annonant qu'il chanterait le soir au thtre, et
faisant inviter les principaux de la ville  un grand souper pour le
lendemain.

Effectivement, le soir Nron se rendit au Gymnase, mais une trange
fermentation rgnait dans Rome: en passant levant l'une de ses statues,
il vit qu'on l'avait couverte l'un sac. Or, c'tait dans un sac que l'on
enfermait les parricides, puis on les jetait dans le Tibre avec un
singe, un chat et une vipre. Un peu plus loin une colonne portait ces
mots crits sur sa base: Nron a tant chant, qu'il a rveill les coqs.
Un riche patricien propritaire qui se trouvait sur la route de
l'empereur, se disputait ou feignait de se disputer si haut avec ses
esclaves, que Nron s'informa de ce qui se passait; on vint alors lui
dire que les esclaves de cet homme mritant une correction, il rclamait
un Vindex.

Le spectacle commena par une atellane o jouait l'acteur Eatus; le rle
dont il tait charg commenait par ces mots: Salut  mon pre, salut 
ma mre. Au moment de les prononcer, il se tourna vers Nron, et imita,
en disant salut  mon pre, l'action de boire, et en disant salut  ma
mre, l'action de nager. Cette sortie fut accueillie par d'unanimes
applaudissements, car chacun y avait reconnu une allusion  la mort de
Claude et  celle d'Agrippine; quant  Nron, il se mit  rire et
applaudit comme les autres, soit qu'il ft insensible  toute espce de
honte, soit de crainte que la vue de sa colre n'excitt davantage la
raillerie, ou n'indispost le public contre lui-mme.

Lorsque son tour fut arriv, il quitta sa loge et entra sur le thtre;
pendant le temps qu'il s'habillait pour paratre, une trange nouvelle
se rpandit dans la salle et circula parmi les spectateurs. Les lauriers
de Livie taient schs, et toutes les poules taient mortes. Voici
comment ces lauriers avaient t plants et comment les poules taient
devenues sacres:

Dans le temps o Livie Drusille, qui par son mariage avec Octave reut
le nom d'Augusta, tait promise  Csar, un jour qu'elle tait assise
dans sa villa de Veies, un aigle du haut des airs laissa tomber sur ses
genoux une poule blanche, qui non seulement tait sans blessure, mais ne
paraissait mme pas effraye. Livie, tonne, regardait et caressait
l'oiseau, lorsqu'elle s'aperut que la poule tenait au bec une branche
de laurier. Alors elle consulta les aruspices, qui ordonnrent de
planter le laurier pour en obtenir des rejetons, et de nourrir la poule
pour en avoir de la race. Livie obit. Une maison de plaisance des
Csars, situe sur la voie Flaminia, prs du Tibre,  neuf milles de
Rome, fut choisie pour cette exprience, qui russit au-del de tout
espoir. Il naquit une si grande quantit de poussins, que la terre prit
le nom d'ad Gallinas, et il poussa de si nombreux rejetons que le
laurier fut bientt le centre d'une fort. Or, la fort tait dessche
jusqu' ses racines, et tous les poussins taient morts jusqu'au
dernier.

Alors l'empereur parut sur le thtre, mais il eut beau s'avancer
humblement vers l'orchestre selon son habitude, et adresser une
respectueuse allocution aux spectateurs, en leur disant qu'il ferait
tout ce qu'il pourrait faire, mais que l'vnement dpendait de la
fortune, pas un applaudissement ne se fit entendre pour le soutenir. Il
n'en commena pas moins, mais intimid et tremblant. Tout son rle fut
cout au milieu du silence et sans un seul encouragement; puis, arriv
 ce vers:

--Ma femme, ma mre et mon pre demandent ma mort!

Pour la premire fois les applaudissements et les cris clatrent; mais
cette fois il n'y avait pas  se tromper  leur expression. Nron en
comprit le vrai sens, et quitta rapidement le thtre; mais en
descendant l'escalier ses pieds s'embarrassrent dans sa robe trop
longue, de sorte qu'il tomba et se blessa au visage: on le ramassa
vanoui.

Rentr au palatin et revenu  lui, il s'enferma dans son cabinet, plein
de terreur et de colre. Alors il tira ses tablettes, et y traa des
projets tranges qui n'avaient besoin que d'une signature pour devenir
des ordres mortels. Ces projets taient d'abandonner les Gaules au
pillage des armes, d'empoisonner tout le snat en l'invitant  un
festin, de brler la ville, et de lcher en mme temps toutes les btes
froces, afin que ce peuple ingrat qui ne l'avait applaudi que pour lui
prsager sa mort ne pt pas se dfendre des ravages du feu; puis,
rassur sur sa puissance par la conviction du mal qu'il pouvait faire
encore, il se jeta sur son lit, et comme les dieux voulaient lui envoyer
de nouveaux prsages, ils permirent qu'il s'endormt.

Alors, lui qui ne rvait jamais rva qu'il tait perdu pendant une
tempte sur une mer furieuse, et qu'on lui arrachait des mains le
gouvernail du navire qu'il dirigeait; puis, par une de ce ces
transitions incohrentes, il se trouva tout  coup prs du thtre de
Pompe, et les quatorze statues excutes par Coponius et reprsentant
les nations descendirent de leurs bases, et, tandis que celle qui se
trouvait devant lui barrait le passage, les autres formaient un cercle
et se rapprochaient graduellement jusqu' ce qu'il se trouvt enferm
entre leurs bras de marbre.  grand peine il avait chapp  ces
fantmes de pierre, et courait, ple, haletant et sans voix, dans le
Champ-de-Mars, lorsqu'en passant devant le mausole d'Auguste, les
portes du tombeau s'ouvrirent d'elles-mmes, et une voix en sortit qui
l'appela trois fois. Ce dernier songe brisa son sommeil, et il se
rveilla tremblant, les cheveux hrisss et le front ruisselant de
sueur. Alors il appela, donna l'ordre qu'on lui ament Sporus, et le
jeune homme demeura dans sa chambre le reste de la nuit.

Avec le jour l'excs des terreurs nocturnes s'vanouit; mais il lui
resta une crainte vague qui le faisait tressaillir  chaque instant.
Alors il fit conduire devant lui le courrier qui avait apport la
dpche qui annonait la mort de Vindex. C'tait un cavalier batave qui
tait venu de la Germanie avec Virginius, et avait assist  la
bataille. Nron lui fit rpter plusieurs fois tous les dtails du
combat, et surtout ceux de la mort de Vindex; enfin il ne fut tranquille
que lorsque le soldat lui jura par Jupiter qu'il avait vu de ses yeux le
cadavre perc de coups, et prt pour la tombe. Alors il lui fit compter
une somme de cent mille sesterces, et lui fit don de son propre anneau
d'or.

L'heure du dner arriva: les convives impriaux se rassemblrent au
Palatin; avant le repas, Nron, comme d'habitude, les fit passer dans la
salle de bain, et en sortant du bain des esclaves leur offrirent des
toges blanches et des couronnes de fleurs. Nron les attendait dans le
triclinium, vtu de blanc comme eux, et la tte couronne, et l'on se
coucha sur les lits au son d'une musique dlicieuse.

Ce dner tait servi non seulement avec toute la recherche, mais encore
avec tout le luxe des repas romains: chaque convive avait un esclave
couch  ses pieds pour prvenir ses moindres caprices, un parasite
mangeait  une petite table isole et qui lui tait entirement
abandonne comme une victime, tandis qu'au fond sur une espce de
thtre, des danseuses gaditanes semblaient, par leur grce et leur
lgret, ces divinits printanires qui accompagnent au mois de mai
Flore et phyre visitant leur royaume.

 mesure que ce dner s'avana et que les convives s'chauffrent, le
spectacle changea de caractre, et de voluptueux devint lascif. Enfin,
des funambules succdrent aux danseuses, et alors commencrent ces jeux
inous que la rgence renouvela, dit-on, et qui avait t invents pour
rveiller les sens alanguis du vieux Tibre. En mme temps Nron prit
une cithare, et se mit  rciter des vers o Vindex tait combl de
ridicule; il accompagnait ces chants de gestes bouffons; et gestes et
chants taient frntiquement applaudis des convives, lorsqu'un nouveau
messager arriva, porteur de lettres d'Espagne. Ces lettres annonaient 
la fois et la rvolte et la proclamation de Galba.

Nron relut plusieurs fois ces lettres, plissant davantage  chaque
fois; alors saisissant deux vases qu'il aimait beaucoup, et qu'il
appelait homriques parce que leurs sujets reprsentaient des pomes
tirs de l'Iliade, il les brisa comme s'ils eussent t de quelque
matire commune; puis aussitt, se laissant tomber, il dchira ses
vtements, se frappa violemment la tte contre les lits du festin,
disant qu'il souffrait des malheurs inous et inconnus puisqu'il perdait
l'empire de son vivant;  ces cris sa nourrice Euglog entra, le prit
entre ses bras comme un enfant, et tcha de le consoler; mais, comme un
enfant, sa douleur s'augmenta des consolations qu'on lui donnait;
bientt la colre lui succda. Il se fit apporter un roseau et du
papyrus pour crire au chef des prtoriens; puis, lorsque l'ordre fut
sign, il chercha sa bague pour le cacheter; mais, comme nous l'avons
dj dit, il l'avait donne le matin mme au cavalier batave; il demanda
alors ce sceau  Sporus qui lui prsenta le sien; il l'appuya sur la
cire sans le regarder, mais en le levant il s'aperut que cet anneau
reprsentait la descente de Proserpine aux enfers. Ce dernier prsage,
et dans un tel moment, lui parut le plus terrible de tous, et soit qu'il
penst que Sporus lui et prsent cette bague avec intention, soit que
dans la folie qui le possdait il ne reconnut pas ses amis les plus
chers, lorsque Sporus s'approcha de lui pour s'informer de la cause de
ce nouvel accs, il le frappa du poing au milieu du visage, et le jeune
homme ensanglant et vanoui alla rouler au milieu des dbris du repas.

Aussitt l'empereur, sans prendre cong de ses convives, remonta dans sa
chambre, et ordonna qu'on lui ft venir Locuste.




Chapitre XVIII


Cette fois c'tait pour lui-mme que l'empereur en appelait  la science
de sa vieille amie. Ils passrent ensemble la nuit entire, et devant
lui la magicienne composa un poison subtil, qu'elle avait combin trois
jours auparavant, et dont elle avait fait l'essai la veille. Nron le
renferma dans une bote d'or, et le cacha dans un meuble que lui avait
donn Sporus, et dont il n'y avait que lui et l'eunuque qui connussent
le secret.

Cependant le bruit de la rvolte de Galba s'tait rpandu avec une
rapidit effroyable. Cette fois ce n'tait plus une menace lointaine,
une entreprise dsespre comme celle de Vindex. C'tait l'attaque
puissante et directe d'un patricien dont la race, toujours populaire 
Rome, tait  la fois illustre et ancienne, et qui prenait sur ses
statues le titre de petit-fils de Quintus Catulus Capitolinus;
c'est--dire du magistrat qui avait pass pour le premier de son temps
par son courage et sa vertu.

 ces bonnes dispositions pour Galba se joignaient de nouveaux griefs
contre Nron; proccup de ses jeux et de ses courses et de ses chants,
les ordres ordinaires qu'il devait donner en sa qualit de prfet de
l'annone, avaient t ngligs, de sorte que la flotte, qui devait
apporter le bl de Sicile et d'Alexandrie, tait partie seulement 
l'poque o elle aurait d revenir; il en rsultait qu'en peu de jours
la chert du grain tait devenue excessive, puisque la famine lui avait
succd, et que Rome, mourante de faim comme un seul homme, et les yeux
tourns vers le midi, courait tout entire aux bords du Tibre  chaque
vaisseau qui remontait du port d'Ostie; or, le matin du jour o Nron
avait pass la nuit avec Locuste, et le lendemain de celui o les
nouvelles de la rvolte de Galba taient arrives, le peuple mcontent
et affam tait rassembl au Forum, lorsque l'on signala un btiment.
Tout le monde courut au port Oelius, croyant ce btiment l'avant-garde
de la flotte nourricire, et chacun se prcipita  bord avec des cris de
joie. Le btiment rapportait du sable d'Alexandrie pour les lutteurs de
la cour; les murmures et les imprcations clatrent hautement.

Parmi les mcontents, un homme se faisait remarquer: c'tait un
affranchi de Galba, nomm Icelus. La veille au soir il avait t arrt;
mais, pendant la nuit, une centaine d'hommes arms s'taient ports  la
prison, et l'avaient dlivr. Il reparaissait donc au milieu du peuple,
fort de sa perscution momentane, et, profitant de cet avantage, il
appelait les assistants  une rvolte ouverte; mais ceux-ci balanaient
encore, par ce reste d'obissance  ce qui existe, dont on ne se rend
pas compte, mais que les esprits vulgaires brisent si difficilement;
lorsqu'un jeune homme, le visage cach sous son pallium, passa prs de
lui, et lui tendit un feuillet dchir d'une tablette. Icelus prit la
plaque d'ivoire enduite de cire qu'on lui prsentait, et vit avec joie
que le hasard venait  son secours, en lui livrant une preuve contre
Nron: cette tablette contenait le projet qu'avait arrt l'empereur
pendant la nuit qu'il avait passe avec Sporus, de brler une seconde
fois cette Rome qui se lassait d'applaudir  ses chants, et de lcher
les btes froces pendant l'incendie, afin que les Romains ne pussent
pas teindre le feu. Icelus lut  haute voix les lignes crites sur la
tablette, et cependant on hsitait  le croire, tant une pareille
vengeance paraissait insense. Quelques personnes mme criaient que sans
doute l'ordre que venait de lire Icelus tait un ordre suppos, lorsque
Nymphidius Sabinus prit la tablette des mains de l'affranchi, et dclara
qu'il reconnaissait parfaitement, non seulement l'criture de
l'empereur, mais encore sa manire de raturer, d'effacer et
d'intercaler.  ceci, il n'y avait rien  rpondre, Nymphidius Sabinus,
comme prfet du prtoire, ayant eu souvent l'occasion de recevoir des
lettres autographes de Nron.

En ce moment plusieurs snateurs passrent en dsordre et sans manteau;
ils se rendaient au Capitole o ils taient convoqus; le chef du snat
ayant vu le matin mme une tablette pareille  celle que l'inconnu avait
remise  Icelus, et sur laquelle tait crit le projet dtaill
d'inviter tous les snateurs  un grand repas et de les empoisonner tous
ensemble et d'un seul coup, le peuple se mit  leur suite, et revint
inonder le Forum, nombreux et press comme des vagues, et semblable  un
flux qui recouvre le port; puis, en attendant ce que le snat allait
dcider, il s'attaqua aux statues de Nron, n'osant encore s'en prendre
 lui-mme. Du haut de la terrasse du Palatin l'empereur vit les
outrages auxquels ses effigies taient soumises; alors il s'habilla de
noir pour descendre vers le peuple et se prsenter  lui en suppliant;
mais au moment o il allait sortir, les cris de la foule avaient pris
une telle expression de menace et de rage, qu'il rentra prcipitamment,
se fit ouvrir une porte de derrire, et se sauva dans les jardins de
Servilius. Une fois  l'abri dans cette retraite que personne que ses
confidents les plus intimes ne savait avoir t choisie par lui, il
envoya Phaon au chef des prtoriens.

Mais l'agent de Galba avait prcd au camp l'agent de Csar. Nymphidius
Sabinus venait de promettre au nom du nouvel empereur sept mille cinq
cents drachmes par tte, et  chaque soldat des armes qui seraient dans
les provinces douze cent cinquante drachmes: le chef des prtoriens
rpondit donc  Phaon que tout ce qu'il pouvait faire, c'tait de donner
pour la mme somme la prfrence  Nron. Phaon rapporta cette rponse 
l'empereur; mais la somme demande s'levait  deux cent
quatre-vingt-cinq millions cent soixante-deux mille trois cents francs
de notre monnaie, et le trsor tait puis par des prodigalits
insenses, de sorte que l'empereur ne possdait pas la vingtime partie
de cette somme. Cependant Nron ne dsesprait point: la nuit
approchait, et, avec l'aide de ses anciens amis, dont, grce aux
tnbres, il pouvait aller implorer l'assistance sans tre vu, il
parviendrait peut-tre  rassembler cette somme.

La nuit s'abaissa sur la ville pleine de tumulte et de lueurs: partout
o il y avait un forum, une place, un carrefour, il y avait des groupes
clairs par des torches. Au milieu de toute cette foule anime de tant
de sentiments divers, les nouvelles les plus tranges et les plus
contradictoires circulaient comme si un aigle les secouait de ses ailes,
et toutes obtenaient crance, si insenses et si incohrentes qu'elles
fussent. Alors il s'levait dans les airs des clarts et des rumeurs
qu'on et prises de loin pour des ruptions de volcans et des
rugissements de btes froces. Au milieu de tout ce tumulte, les
prtoriens quittrent leurs casernes et allrent camper hors de Rome;
partout o ils passrent le silence se rtablit, car on ne savait encore
pour qui ils taient; mais  peine la foule les avait elle perdus de vue
qu'elle se remettait  secouer ses torches et  hurler, dsordonne et
menaante.

Cependant, malgr l'agitation de la ville, Nron se hasarda  descendre,
dguis sous les habits d'un homme du peuple, des jardins de Servilius,
o, comme nous l'avons dit, il s'tait retir pendant toute la journe.
Cette dmarche hasarde lui tait inspire par l'espoir de trouver une
aide, sinon dans les bras, du moins dans la bourse de ses anciens
compagnons de dbauche; mais il eut beau se traner de maison en maison,
s'agenouiller en suppliant  toutes les portes et implorer comme un
mendiant cette aumne qui seule pouvait racheter sa vie; mais il eut
beau appeler et gmir, les coeurs restrent insensibles et les portes
fermes. Alors, comme cette multitude lasse des dlais du snat
commenait de se faire entendre, Nron comprit qu'il n'y avait pas un
instant  perdre. Au lieu de retourner aux jardins de Servilius, il se
dirigea vers le Palatin pour y prendre de l'or et quelques bijoux
prcieux. Arriv  la fontaine de Jupiter, il se glissa derrire le
temple de Vesta, parvint jusqu' l'ombre que projetaient les murs du
palais de Tibre et de Caligula; gagna la porte qui s'tait ouverte pour
son arrive de Corinthe, traversa ces jardins magnifiques qu'il allait
tre forc d'abandonner pour les grves dsertes de la proscription,
puis, rentrant dans la maison dore, il gagna sa chambre par des
corridors secrets et obscurs: en y entrant il jeta un cri de surprise.

Pendant son absence, les gardes du Palatin avaient pris la fuite,
emportant avec eux tout ce qui s'tait trouv  leur porte: couvertures
attaliques, vases d'argent, meubles prcieux. Nron courut au petit
coffre o il avait renferm le poison de Locuste, et ouvrit le tiroir;
mais la bote d'or avait disparu, et avec elle la dernire ressource
contre la honte d'une mort publique et infme. Alors se sentant faible
contre le danger, dlaiss ou trahi par tout le monde, celui qui la
veille encore tait le matre de la terre, se jeta la face contre le
plancher, et se roula, appelant  son aide avec des cris insenss. Trois
personnes accoururent: c'taient Sporus, Epaphrodite, son secrtaire, et
Phaon, son affranchi.

 leur vue, Nron se releva sur un genou et les regarda avec anxit;
puis, voyant  leurs visages tristes et abattus qu'il n'y avait plus
d'espoir, il ordonna  Epaphrodite d'aller chercher le gladiateur
Spiculus, ou tout autre qui voult le tuer. Puis il commanda  Sporus et
 Phaon qui restaient avec lui, d'entonner les lamentations que les
femmes loues pour pleurer chantaient en accompagnant les funrailles;
ils n'avaient pas fini, qu'Epaphrodite rentra. Ni Spiculus, ni personne,
n'avait voulu venir. Alors Nron, qui avait rassembl toutes ses forces,
voyant que ce dernier moyen de mourir d'une mort prompte lui chappait,
laissa tomber les bras en s'criant: Hlas! hlas!... je n'ai donc ni
ami ni ennemi; alors il voulut sortir du Palatin, courir vers le Tibre
et s'y prcipiter. Mais Phaon l'arrta en lui offrant sa maison de
campagne, situe  quatre milles  peu prs de Rome, entre les voies
Salaria et Nomentane. Nron, se rattachant  cette dernire esprance,
accepte. Cinq chevaux sont prpars; Nron monte sur l'un d'eux, se
voile le visage, et, suivi de Sporus, qui ne le quitte pas plus que son
ombre, tandis que Phaon reste au Palatin pour lui faire parvenir des
nouvelles, il traverse la ville tout entire, sort par la porte
Nomentane, et suit la voie sur laquelle nous l'avons retrouv, au moment
o le salut du soldat qui l'avait reconnu avait mis le comble  sa
terreur.

Cependant la petite troupe tait arrive  la hauteur de la villa de
Phaon, situe o est aujourd'hui la Serpentara. Cette campagne, cache
derrire le mont Sacr, pouvait offrir  Nron une retraite momentane,
assez isole pour qu'il et au moins le temps de se dcider  mourir, si
toute chance de salut lui chappait. Epaphrodite, qui connaissait le
chemin, prit alors la tte de la cavalcade, et, se jetant  gauche,
s'engagea dans la traverse; Nron le suivit, puis les deux affranchis et
Sporus formrent l'arrire-garde. Arrivs  moiti chemin, ils
entendirent quelque bruit sur la route, quoiqu'ils ne pussent voir
quelles taient les personnes qui le causaient: cette obscurit les
servit eux-mmes. Nron et Epaphrodite se jetrent dans la campagne,
tandis que Sporus et les deux affranchis continurent de ctoyer le mont
Sacr. Ce bruit tait caus par une patrouille de nuit envoye  la
recherche de l'empereur, et commande par un centurion. Elle arrta les
trois voyageurs; mais, ne reconnaissant pas Nron parmi eux, le
centurion les laissa continuer leur route, aprs avoir chang quelques
mots avec Sporus.

Cependant l'empereur et Epaphrodite avaient t forcs de mettre pied 
terre, tant la plaine tait seme de roches et de terrains bouls par
la dernire commotion qui s'tait fait sentir au moment o la petite
troupe avait quitt Rome. Ils s'avancrent alors au travers des joncs et
des pines, qui mettaient en sang les pieds nus de Nron, et dchiraient
son manteau. Enfin ils aperurent une masse noire dans l'ombre. Un chien
de garde aboya, les suivant le long du mur intrieur, tandis qu'eux
ctoyaient la paroi extrieure. Enfin ils arrivrent  l'entre d'une
carrire attenante  la villa, et dont Phaon avait fait tirer du sable.
L'ouverture en tait basse et troite. Nron, press par la peur, se mit
 plat ventre, et se glissa dans l'intrieur. Alors, de l'entre,
Epaphrodite lui dit qu'il allait faire le tour des murs, pntrer dans
la villa, et s'informer si l'empereur pouvait l'y suivre sans danger.
Mais  peine Epaphrodite fut-il loign, que Nron, se trouvant seul
dans cette carrire, fut saisi d'une terreur extrme; il lui semblait
tre dans un spulcre dont la porte aurait t ferme sur lui tout
vivant; il se hta donc d'en sortir afin de revoir le ciel et de
respirer l'air. Arriv au bord, il aperut,  quelques pas de lui une
mare. Quoique l'eau en ft stagnante, il avait une soif telle qu'il ne
put rsister  l'envie d'en boire. Alors, mettant son manteau sous ses
pieds pour se garantir quelque peu des cailloux et des ronces; il se
trana jusqu' cette eau, en puisa quelques gouttes dans le creux de sa
main, puis, regardant le ciel, et d'un ton de reproche:

--Voil donc, dit-il, le dernier rafrachissement de Nron.

Il tait depuis quelques instants assis morne et pensif au bord de cette
mare, occup d'arracher les pines et les ronces qui taient restes
dans son manteau, lorsqu'il s'entendit appeler. Cette voix rompant le
silence de la nuit, bien qu'elle et une expression bienveillante, le
fit tressaillir: il se retourna et aperut  l'entre de la carrire
Epaphrodite, une torche  la main. Son secrtaire lui avait tenu parole,
et, aprs tre entr par la porte principale de la villa, et avoir
indiqu aux affranchis la place o les attendait l'empereur, ils avaient
d'un commun effort perc un vieux mur, et prpar une ouverture qui lui
permettait de passer de la carrire dans la villa. Nron s'empressa de
suivre son guide avec tant de hte qu'il oublia son manteau au bord de
la mare. Alors il rentra dans la caverne, et de la caverne dans une
petite chambre d'esclave n'ayant pour tous meubles qu'un matelas et une
vieille couverture, et claire par une mauvaise lampe de terre, qui
faisait dans ce bouge spulcral et infect plus de fume que de lumire.

Nron s'assit sur le matelas, le dos appuy au mur; il avait faim et
soif. Il demanda  boire et  manger. On lui apporta un peu de pain bis
et un verre d'eau. Mais aprs avoir got le pain, il le jeta loin de
lui: puis il rendit l'eau en demandant qu'on la lui ft tidir. Rest
seul, il laissa tomber sa tte sur ses genoux, et demeura quelques
instants immobile et muet comme une statue de la Douleur: bientt la
porte s'ouvrit. Croyant que c'tait l'eau qu'on lui rapportait, Nron
releva la tte, et vit devant lui Sporus, tenant une lettre  la main.

Il y avait sur la figure ple de l'eunuque, habitue  exprimer
l'abattement ou la tristesse, une expression si trange de joie cruelle,
que Nron le regarda un instant, ne reconnaissant plus l'esclave docile
de tous ses caprices dans le jeune homme qui s'approchait de lui. Arriv
 deux pas du lit, il tendit les bras et lui prsenta le parchemin.
Nron, quoiqu'il ne comprit rien au sourire de Sporus, se douta qu'il
contenait quelque fatale nouvelle.

--De qui est cette lettre? dit-il sans faire aucun mouvement pour la
prendre.

--De Phaon, rpondit le jeune homme.

--Et qu'annonce-t-elle? continua Nron en plissant.

--Que le snat t'a dclar ennemi de l'tat, et qu'on te cherche pour te
conduire au supplice.

--Au supplice! s'cria Nron en se soutenant sur un genou, au supplice!
moi! moi, Claudius Csar!...

--Tu n'es plus Claudius Csar, rpondit froidement l'eunuque; tu es
Domitius Oenobarbus, voil tout, dclar tratre  la patrie et condamn
 mort!

--Et quel est le supplice des tratres  la patrie? dit Nron.

--On les dpouille de leurs vtements, on leur serre le cou entre les
branches d'une fourche, on les promne aux forums, aux marchs et au
Champ-de-Mars, puis on les frappe de verges jusqu' ce qu'ils meurent.

--Oh! s'cria Nron en se dressant tout debout, je puis fuir encore,
j'ai encore le temps de fuir, de gagner la fort de Larice et les marais
de Minturnes; quelque vaisseau me recueillera, et je me cacherai en
Sicile ou en gypte.

--Fuir! dit Sporus, toujours ple et froid comme un simulacre de marbre,
fuir, et par o?

--Par ici, s'cria Nron ouvrant la porte de la chambre et s'lanant
vers la carrire; puisque je suis entr je puis sortir.

--Oui, mais depuis que tu es entr, dit Sporus, l'ouverture est
rebouche, et, si bon athlte que tu sois, je doute que tu puisses
repousser seul le rocher qui la ferme.

--Par Jupiter! c'est vrai! s'cria Nron, puisant vainement ses forces
pour essayer de soulever la pierre. Qui a ferm cette caverne? qui a
fait rouler ce rocher?

--Moi et les affranchis, rpondit Sporus.

--Et pourquoi avez-vous fait cela? pourquoi m'avez-vous enferm comme
Cacus dans son antre?

--Pour que tu y meures comme lui, dit Sporus avec une expression de
haine  laquelle on n'aurait jamais cru sa voix douce capable
d'atteindre.

--Mourir! mourir! dit Nron, se frappant la tte comme une bte fauve
enferme et qui cherche une issue: mourir! Tout le monde veut donc que
je meure? tout le monde m'abandonne donc?

--Oui, rpondit Sporus, tout le monde veut que tu meures, mais tout le
monde ne t'abandonne pas, puisque me voil, puisque je viens mourir avec
toi.

--Oui, oui, murmura Nron, se laissant de nouveau tomber sur le matelas;
oui, c'est de la fidlit.

--Tu te trompes, Csar, dit Sporus, croisant les bras et regardant Nron
qui mordait les coussins de son lit, tu te trompes, ce n'est pas de la
fidlit, c'est mieux que cela, c'est de la vengeance.

--De la vengeance! s'cria Nron, se retournant vivement, de la
vengeance! Et que t'ai-je donc fait, Sporus.

--Jupiter! il le demande! dit l'eunuque levant les deux bras au ciel; ce
que tu m'as fait!...

--Oui, oui... murmura Nron effray et se reculant contre le mur.

--Ce que tu m'as fait? rpondit Sporus avanant d'un pas vers lui et
laissant retomber ses mains comme si les forces lui eussent manqu; d'un
enfant qui tait n pour devenir un homme, pour avoir sa part des
sentiments de la terre et des joies du ciel, tu as fait un pauvre tre
qui n'appartenait plus  rien, qui n'avait plus de droit  rien, qui
n'avait plus d'espoir en rien. Tous les plaisirs et tous les bonheurs,
je les ai vu passer devant moi, comme Tantale voit les fruits et l'eau
sans pouvoir les atteindre, enchan que j'tais  mon impuissance et 
ma nullit; et ce n'est pas tout, car si j'avais pu souffrir et pleurer
sous des habits de deuil, en silence et dans la solitude, je te
pardonnerais peut-tre; mais il m'a fallu revtir la pourpre comme les
puissants, sourire comme les heureux, vivre au milieu du monde comme
ceux qui existent, moi, pauvre fantme, pauvre spectre, pauvre ombre.

--Mais que voulais-tu de plus, dit Nron tremblant; j'ai partag avec
toi mon or, mes plaisirs et ma puissance; tu as t de toutes mes ftes,
tu as eu comme moi des courtisans et des flatteurs, et, quand je n'ai
plus su que te donner, je t'ai donn mon nom.

--Et voil justement ce qui fait que je te hais, Csar. Si tu m'avais
fait empoisonner comme Britannicus, si tu m'avais fait assassiner comme
Agrippine, si tu m'avais fait ouvrir les veines comme  Snque,
j'aurais pu te pardonner au moment de ma mort. Mais tu ne m'as trait ni
comme un homme, ni comme une femme; tu m'as trait comme un jouet
frivole dont tu pouvais faire tout ce que bon te semblait; comme une
statue de marbre, aveugle, muette et sans coeur. Ces faveurs dont tu
parles, c'taient des humiliations dores, et voil tout; et plus tu me
couvrais de honte, et plus tu m'levais au-dessus des ttes, chacun
pouvait mesurer mon infamie. Et ce n'est pas tout: avant-hier, quand je
t'ai donn cet anneau, quand tu pouvais me rpondre par un coup de
poignard, ce qui aurait fait croire au moins  tous ces hommes et 
toutes ces femmes qui taient l que je valais la peine d'tre tu, tu
m'as frapp du poing, comme un parasite, comme un esclave, comme un
chien!...

--Oui, oui, dit Nron, oui, j'ai eu tort. Pardonne-moi, mon bon Sporus!

--Et cependant, continua Sporus, comme s'il n'avait pas entendu
l'interruption de Nron, cet tre sans nom, sans sexe, sans amis et sans
coeur; cet tre, quel qu'il ft, s'il ne pouvait faire le bien, pouvait
au moins faire le mal; il pouvait, la nuit, entrer dans ta chambre, te
voler tes tablettes qui condamnaient  mort le snat et le peuple, et
les parpiller, comme l'et fait un vent d'orage, sur le Forum ou au
Capitole, de manire  ce que tu n'eusses plus de grce  attendre ni du
peuple ni du snat. Il pouvait t'enlever la bote o tait renferm le
poison de Locuste, afin de te livrer seul, sans dfense et sans armes, 
ceux qui te cherchent pour te faire subir une mort infme.

--Tu te trompes! s'cria Nron en tirant un poignard de dessous le
coussin de son lit; tu te trompes, il me reste ce fer.

--Oui, dit Sporus, mais tu n'oseras pas t'en servir ni contre les
autres, ni contre toi. Et cet exemple sera donn au monde, grce  un
eunuque, d'un empereur expirant sous les verges et le fouet, aprs avoir
t promen nu et la fourche au cou, par le forum et les marchs.

--Mais je suis bien cach ici, ils ne me trouveront pas, dit Nron.

--Oui, oui, il et t possible que tu leur chappasses encore, si je
n'eusses rencontr un centurion et si je ne lui eusse dit o tu tais. 
cette heure il frappe  la porte de la villa; Csar, il va venir, il
vient....

--Oh! je ne l'attendrai pas, dit Nron, mettant la pointe du poignard
sur son coeur; je me frapperai... je me tuerai.

--Tu n'oseras pas, dit Sporus.

--Et cependant, murmura en grec Nron, comme cherchant avec la pointe de
la lame une place o se tuer, mais hsitant toujours  enfoncer le fer,
cependant cela ne sied pas  Nron de ne pas savoir mourir.... Oui, oui,
j'ai vcu honteusement et je meurs avec honte. O univers, univers, quel
grand artiste tu vas perdre en me perdant....

Tout  coup il s'arrta, le coup tendu, les cheveux hrisss, le front
couvert de sueur, coutant un bruit nouveau qui venait de se faire
entendre, et balbutia ce vers d'Homre:

C'est le bruit des chevaux  la course rapide.

En ce moment, Epaphrodite se prcipita dans la chambre. Nron ne s'tait
pas tromp, ce bruit tait bien celui des cavaliers qui le
poursuivaient, et qui, guids par les renseignements de Sporus, taient
venus droit  la villa. Il n'y avait donc pas un instant  perdre si
l'empereur ne voulait pas tomber entre les mains de ses bourreaux. Alors
Nron parut prendre une rsolution dcisive; il tira Epaphrodite  part,
et lui fit jurer, par le Styx, de ne laisser sa tte au pouvoir de
personne, et de brler au plus tt son corps tout entier; puis, tirant
son poignard de sa ceinture o il l'avait remis, il en posa la pointe
contre son cou. En ce moment le bruit se fit entendre plus rapproch,
des voix retentirent avec un accent de menace. Epaphrodite vit que
l'heure suprme tait venue; il saisit la main de Nron, et, appuyant le
poignard contre sa gorge, il y enfona la lame tout entire; puis, suivi
de Sporus, il se prcipita dans la carrire, refermant la porte de la
chambre derrire eux.

Nron poussa un cri terrible en arrachant et en jetant loin de lui
l'arme mortelle, chancela un instant les yeux fixes et la poitrine
haletante, tomba sur un genou, puis sur l'autre essaya de se soutenir
encore sur un bras, tandis que le sang jaillissait de sa gorge  travers
les doigts de son autre main, avec laquelle il cherchait  fermer sa
blessure; enfin il regarda une dernire fois autour de lui avec une
expression de dsespoir mortel, et, se voyant seul, il se laissa aller
tendu sur la terre en poussant un gmissement. En ce moment la porte
s'ouvrit, et le centurion parut. En voyant l'empereur sans mouvement, il
s'lana vers lui, et voulut tancher le sang avec son manteau; mais
Nron, rappelant un reste de force, le repoussa, puis:

--Est-ce l la foi que vous m'aviez jure, lui dit-il d'un ton de
reproche; et il rendit le dernier soupir; seulement, chose trange! ses
yeux restrent fixes et ouverts.

Alors tout fut dit. Les soldats qui avaient accompagn le centurion
entrrent pour s'assurer que l'empereur avait cess de vivre, et n'ayant
plus de doute  cet gard, ils retournrent  Rome pour y annoncer sa
mort, de sorte que le cadavre de celui qui la veille encore tait le
matre du monde demeura seul tendu dans une boue sanglante, sans un
esclave pour lui rendre le dernier devoir.

Un jour entier s'coula ainsi; le soir une femme entra, ple, lente et
grave. Elle avait obtenu d'Icelus, cet affranchi de Galba que nous avons
vu exciter le peuple, et qui tait devenu tout-puissant  Rome o l'on
attendait son matre, la permission de rendre le dernier devoir  Nron.
Elle le dshabilla, lava le sang dont son corps tait souill,
l'enveloppa d'un manteau blanc brod d'or qu'il portait la dernire fois
qu'elle l'avait vu et qu'il lui avait donn, puis le ramena  Rome dans
un chariot couvert qu'elle avait fait conduire avec elle. L elle lui
fit des funrailles modestes et qui ne dpassrent pas celles d'un
simple citoyen, puis elle dposa le cadavre dans le monument de
Domitien, que du Champ-de-Mars on apercevait sur la colline des Jardins,
et o d'avance Nron s'tait fait prparer une tombe de porphyre
surmonte d'un autel de marbre de Luna, et entoure d'une balustrade de
marbre de Thasos.

Enfin ces derniers devoirs accomplis, elle resta un jour entier immobile
et muette comme la statue de la Douleur, agenouille et priant  la tte
de cette tombe.

Puis, lorsque le soir fut venu, elle descendit lentement la colline des
Jardins, reprit sans regarder derrire elle le chemin de la valle
grie, et rentra pour la dernire fois dans les Catacombes.

Quant  Epaphrodite et  Sporus, on les retrouva morts et couchs l'un
prs de l'autre dans la carrire. Entre eux tait la bote d'or: ils
avaient partag en frres, et le poison prpar pour Nron avait suffi 
tous deux.




Chapitre XIX


C'est ainsi que mourut Nron dans la trente-deuxime anne de son ge,
et le jour mme o il avait fait autrefois prir Octavie. Cependant, ce
trpas trange et ignor, ces funrailles accomplies par une femme, sans
que le corps, ainsi que c'tait la coutume, et t expos, laissrent
de grands doutes au peuple romain, le plus superstitieux de tous les
peuples. Beaucoup dirent que l'empereur avait gagn le port d'Ostie,
d'o un vaisseau l'avait transport en Syrie, de sorte que l'on
s'attendait  le voir reparatre de jour en jour; et, tandis qu'une main
inconnue pendant quinze ans encore orna religieusement sa tombe des
fleurs du printemps et de l't, il y en eut qui, tantt apportaient 
la tribune aux harangues des images de Nron reprsent en robe
prtexte; tantt qui venaient y lire des proclamations comme s'il vivait
et comme s'il devait revenir puissant et arm pour le malheur de ses
ennemis. Enfin, vingt ans aprs sa mort, et dans la jeunesse de Sutone
qui raconte ce fait, un homme d'une condition obscure, qui se vantait
d'tre Nron, parut chez les Parthes, et fut longtemps soutenu par ce
peuple qui avait particulirement honor la mmoire du dernier Csar. Ce
n'est pas tout: ces traditions passrent des paens aux chrtiens, et,
appuy sur quelques passages de saint Paul lui-mme, saint Jrme
prsenta Nron comme l'Ante-Christ, ou du moins comme son prcurseur.
Sulpice Svre fait dire  saint Martin dans ses dialogues, qu'avant la
fin du monde Nron et l'Ante-Christ doivent paratre, le premier dans
l'Occident o il rtablira le culte des idoles; le second dans l'Orient
o il relvera le temple et la ville de Jrusalem pour y fixer le sige
de son empire, jusqu' ce qu'enfin l'Ante-Christ se fasse reconnatre
pour le Messie, dclare la guerre  Nron et le fasse prir. Enfin,
saint Augustin assure, dans sa Cit de Dieu, que, de son temps,
c'est--dire au commencement du cinquime sicle, beaucoup encore ne
voulaient pas croire que Nron ft mort, mais soutenaient au contraire
qu'il tait plein de vie et de colre, cach dans un lieu inaccessible,
et conservant toute sa vigueur et sa cruaut pour reparatre de nouveau
quelque jour et remonter sur le trne de l'empire.

Aujourd'hui encore, parmi toute cette longue suite d'empereurs qui tour
 tour sont venus ajouter un monument aux monuments de Rome, le plus
populaire est Nron. Il y a encore la maison de Nron, les bains de
Nron, la tour de Nron.  Bauli, un vigneron m'a montr sans hsiter la
place o tait situe la villa de Nron. Au milieu du golfe de Baa, mes
matelots se sont arrts juste  l'endroit o s'tait ouverte la trirme
prpare par Nron, et, de retour  Rome, un paysan m'a conduit, en
suivant la mme voie Nomentane qu'avait suivie Nron dans sa fuite,
droit  la Serpentara; et, dans quelques ruines parses au milieu de
cette magnifique plaine de Rome toute jonche de ruines, m'a forc de
reconnatre la place de la villa o s'tait poignard l'empereur. Enfin,
il n'y a pas jusqu'au voiturin que j'avais pris  Florence qui ne m'ait
dit, dans son ignorante dvotion au souvenir du dernier Csar, en me
montrant une ruine place  droite de la Stora  Rome:

--Voici le tombeau de Nron.

Explique qui pourra maintenant l'oubli dans lequel sont tombs, aux
mmes lieux, les noms de Titus et de Marc-Aurle.






End of the Project Gutenberg EBook of Act, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACT ***

***** This file should be named 18321-8.txt or 18321-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/3/2/18321/

Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

