The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy

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Title: Contes, Tome I

Author: Marie-Catherine d'Aulnoy

Release Date: May 10, 2006 [EBook #18367]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy

CONTES

Tome I

Table des matires

La Belle aux cheveux d'or.
L'Oiseau bleu.
Gracieuse et Percinet.
La Biche au bois.
Babiole.
Finette Cendron.
Fortune.
La bonne petite souris.
La Princesse Rosette.
Le Mouton.
Le Nain jaune.
Le Prince lutin.
La Grenouille bienfaisante.




La Belle aux cheveux d'or


Il y avait une fois la fille d'un roi qui tait si belle qu'il n'y avait
rien de si beau au monde; et  cause qu'elle tait si belle on la
nommait la Belle aux cheveux d'or car ses cheveux taient plus fins que
de l'or, et blonds par merveille, tout friss, qui lui tombaient jusque
sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux boucls,
avec une couronne de fleurs sur la tte et des habits brods de diamants
et de perles: tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.

Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'tait point mari, et qui
tait bien fait et bien riche. Quand il eut appris tout ce qu'on disait
de la Belle aux cheveux d'or, bien qu'il ne l'et point encore vue, il
se prit  l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il
se rsolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il
fit faire un carrosse magnifique  son ambassadeur; il lui donna plus de
cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la
princesse.

Quand il eut pris cong du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne
parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux
cheveux d'or ne consentt  ce qu'il souhaitait, lui faisait dj faire
de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers
taient occups  travailler, l'ambassadeur, arriv chez la Belle aux
cheveux d'or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne ft pas
ce jour-l de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblt pas 
son gr, elle rpondit  l'ambassadeur qu'elle remerciait le roi, mais
qu'elle n'avait point envie de se marier.

L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la
pas amener avec lui; il rapporta tous les prsents qu'il lui avait
ports de la part du roi, car elle tait fort sage, et savait bien qu'il
ne faut pas que les filles reoivent rien des garons: aussi elle ne
voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas
mcontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'pingles
d'Angleterre.

Quand l'ambassadeur arriva  la grande ville du roi, o il tait attendu
si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle
aux cheveux d'or. Le roi se mit  pleurer comme un enfant: on le
consolait sans en pouvoir venir  bout.

Il y avait un jeune garon  la cour qui tait beau comme le soleil, et
le mieux fait de tout le royaume:  cause de sa bonne grce et de son
esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux,
qui taient fchs que le roi lui ft du bien et qu'il lui confit tous
les jours ses affaires.

Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de
l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille. Il
leur dit, sans y prendre garde:

--Si le roi m'avait envoy vers la Belle aux cheveux d'or, je suis
certain qu'elle serait venue avec moi. Tout aussitt ces mchantes gens
vont dire au roi:

--Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que, si vous l'aviez
envoy chez la Belle aux cheveux d'or, il l'aurait ramene. Considrez
bien sa malice, il prtend tre plus beau que vous, et qu'elle l'aurait
tant aim, qu'elle l'aurait suivi partout.

Voil le roi qui se met en colre, en colre tant et tant, qu'il tait
hors de lui.

--Ha! ha! dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise
plus que moi. Allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y
meure de faim!

Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus  ce qu'il
avait dit. Ils le tranrent en prison et lui firent mille maux. Ce
pauvre garon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher et il serait
mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont
il buvait un peu pour se rafrachir, car la faim lui avait bien sch la
bouche.

Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant:

--De quoi se plaint le roi? Il n'a point de sujet qui lui soit plus
fidle que moi, je ne l'ai jamais offens.

Le roi, par hasard, passait prs de la tour, et quand il entendit la
voix de celui qu'il avait tant aim, il s'arrta pour l'couter, malgr
ceux qui taient avec lui, qui hassaient Avenant et qui disaient au
roi:

-- quoi vous amusez-vous, sire! ne savez-vous pas que c'est un fripon?

Le roi rpondit:

--Laissez-moi l, je veux l'couter.

Ayant ou ses plaintes, les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit la
porte de la tour et l'appela. Avenant vint tout triste se mettre 
genoux devant lui, et baisa ses pieds:

--Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?

--Tu t'es moqu de moi et de mon ambassadeur, dit le roi. Tu as dit que
si je t'avais envoy chez la Belle aux cheveux d'or, tu l'aurais bien
amene.

--Il est vrai, sire, rpondit Avenant, que je lui aurais si bien fait
connatre vos grandes qualits, que je suis persuad qu'elle n'aurait pu
s'en dfendre; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dt tre
agrable.

Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort; il regarda de
travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena
avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite.

Aprs l'avoir fait souper  merveille, il l'appela dans son cabinet, et
lui dit:

--Avenant, j'aime toujours la Belle aux cheveux d'or, ses refus ne m'ont
point rebut; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille
m'pouser: j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras russir.

Avenant rpliqua qu'il tait dispos  lui obir en toutes choses, et
qu'il partirait ds le lendemain.

--Ho! dit le roi, je veux te donner un grand quipage.

--Cela n'est point ncessaire, rpondit-il; il ne me faut qu'un bon
cheval, avec des lettres de votre part. Le roi l'embrassa, car il tait
ravi de le voir sitt prt.

Ce fut le lundi matin qu'il prit cong du roi et de ses amis, pour aller
 son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que
rver aux moyens d'engager la Belle aux cheveux d'or  pouser le roi.
Il avait une critoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque
belle pense  mettre dans sa harangue, il descendait de cheval et
s'asseyait sous des arbres pour crire, afin de ne rien oublier. Un
matin qu'il tait parti  la petite pointe du jour, en passant dans une
grande prairie, il lui vint une pense fort jolie; il mit pied  terre,
et se plaa contre des saules et des peupliers qui taient plants le
long d'une petite rivire qui coulait au bord du pr. Aprs qu'il eut
crit, il regarda de tous cts, charm de se trouver en un si bel
endroit. Il aperut sur l'herbe une grosse carpe dore qui billait et
qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons,
elle avait saut si hors de l'eau, qu'elle s'tait lance sur l'herbe,
o elle tait prs de mourir. Avenant en eut piti; et, quoiqu'il ft
jour maigre et qu'il et pu l'emporter pour son dner, il fut la prendre
et la remit doucement dans la rivire. Ds que ma commre la carpe sent
la fracheur de l'eau, elle commence  se rjouir, et se laisse couler
jusqu'au fond; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivire:

--Avenant, dit-elle, je vous remercie du plaisir que vous venez de me
faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauve; je vous le
revaudrai.

Aprs ce petit compliment, elle s'enfona dans l'eau; et Avenant demeura
bien surpris de l'esprit et de la grande civilit de la carpe.

Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien
embarrass: ce pauvre oiseau tait poursuivi par un gros aigle grand
mangeur de corbeaux; il tait prs de l'attraper, et il l'aurait aval
comme une lentille, si Avenant n'et prouv de la compassion pour cet
oiseau.

--Voil, dit-il, comme les plus forts oppriment les plus faibles: quelle
raison a l'aigle de manger le corbeau?

Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flche, puis, visant
bien l'aigle, croc! il lui dcoche la flche dans le corps et le perce
de part en part. L'aigle tombe mort, et le corbeau, ravi, vient se
percher sur un arbre.

--Avenant, lui dit-il, vous tes bien gnreux de m'avoir secouru, moi
qui ne suis qu'un misrable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat,
je vous le revaudrai.

Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En
entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu' peine son
chemin, il entendit un hibou qui criait en hibou dsespr.

--Ouais! dit-il, voil un hibou bien afflig, il pourrait s'tre laiss
prendre dans quelque filet.

Il chercha de tous cts, et enfin il trouva de grands filets que des
oiseleurs avaient tendus la nuit pour attraper des oisillons.

--Quelle piti! dit-il; les hommes ne sont faits que pour
s'entre-tourmenter, ou pour perscuter de pauvres animaux qui ne leur
font ni tort ni dommage.

Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor;
mais, revenant  tire-d'aile:

--Avenant, dit-il, il n'est pas ncessaire que je vous fasse une longue
harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle
parle assez d'elle-mme: les chasseurs allaient venir, j'tais pris,
j'tais mort sans votre secours. J'ai le coeur reconnaissant, je vous le
revaudrai.

Voil les trois plus considrables aventures qui arrivrent  Avenant
dans son voyage. Il tait si press d'arriver, qu'il ne tarda pas  se
rendre au palais de la Belle aux cheveux d'or. Tout y tait admirable;
l'on y voyait les diamants entasss comme des pierres; les beaux habits,
le bonbon, l'argent; c'taient des choses merveilleuses; et il pensait
en lui-mme que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son
matre, il faudrait qu'il ait bien de la chance. Il prit un habit de
brocart, des plumes incarnates et blanches; il se peigna, se poudra, se
lava le visage, mit une riche charpe toute brode  son cou, avec un
petit panier, et dedans un beau petit chien, qu'il avait achet en
passant  Boulogne. Avenant tait si bien fait, si aimable, il faisait
toute chose avec tant de grce, que, lorsqu'il se prsenta  la porte du
palais, tous les gardes lui firent une grande rvrence; et l'on courut
dire  la Belle aux cheveux d'or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus
proche voisin, demandait  la voir.

Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit:

--Cela me porte bonne signification; je gagerais qu'il est joli et qu'il
plat  tout le monde.

--Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d'honneur, nous
l'avons vu du grenier o nous accommodions votre filasse, et tant qu'il
est demeur sous les fentres nous n'avons pu rien faire.

--Voil qui est beau, rpliqua la Belle aux cheveux d'or, de vous amuser
 regarder les garons! , que l'on me donne ma grande robe de satin
bleu brode, et que l'on parpille bien mes blonds cheveux; que l'on me
fasse des guirlandes de fleurs nouvelles; que l'on me donne mes souliers
hauts et mon ventail; que l'on balaie ma chambre et mon trne: car je
veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux cheveux d'or.

Voil toutes les femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine;
elles montraient tant de hte qu'elles s'entrecognaient et n'avanaient
gure. Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour
voir si rien ne lui manquait. Puis elle monta sur son trne d'or,
d'ivoire, et d'bne, qui sentait comme baume; et elle commanda  ses
filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour
n'tourdir personne.

On conduisit Avenant dans la salle d'audience. Il demeura si transport
d'admiration qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque
parler. Nanmoins il reprit courage et fit sa harangue  merveille: il
pria la princesse qu'il n'et pas le dplaisir de s'en retourner sans
elle.

--Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me
conter sont fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de
vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a
un mois je fus me promener sur la rivire avec toutes mes dames; et
comme l'on me servit ma collation, en tant mon gant je tirai de mon
doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivire. Je la chrissais
plus que mon royaume. Je vous laisse  juger de quelle affliction cette
perte fut suivie. J'ai fait serment de n'couter jamais aucune
proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un poux ne
me rapporte ma bague. Voyez  prsent ce que vous avez  faire l-dessus
car quand vous me parleriez quinze jours et quinze nuits, vous ne me
persuaderiez pas de changer de sentiment.

Avenant demeura bien tonn de cette rponse. Il lui fit une profonde
rvrence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'charpe;
mais elle lui rpliqua qu'elle ne voulait point de prsents, et qu'il
songet  ce qu'elle venait de lui dire.

Quand il fut retourn chez lui, il se coucha sans souper. Son petit
chien, qui s'appelait Cabriolle, ne voulut pas souper non plus: il vint
se mettre auprs de lui. De toute la nuit, Avenant ne cessa point de
soupirer.

--O puis-je prendre une bague tombe depuis un mois dans une grande
rivire? disait-il. C'est toute folie de l'entreprendre! La princesse ne
m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilit de lui obir.

Il soupirait et s'affligeait fort. Cabriolle, qui l'coutait, lui dit:

--Mon cher matre, je vous prie, ne dsesprez point de votre bonne
fortune: vous tes trop aimable pour n'tre pas heureux. Allons ds
qu'il fera jour au bord de la rivire.

Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne rpondit rien;
mais, tout accabl de tristesse, il s'endormit. Cabriolle, voyant le
jour, cabriola tant qu'il l'veilla, et lui dit:

--Mon matre, habillez-vous, et sortons. Avenant le voulut bien. Il se
lve, s'habille et descend dans le jardin, et du jardin il va
insensiblement au bord de la rivire, o il se promenait son chapeau sur
les yeux et ses bras croiss l'un sur l'autre, ne pensant qu' son
dpart, quand tout d'un coup il entendit qu'on l'appelait:

--Avenant! Avenant!

Il regarde de tous cts et ne voit personne; il crut rver. Il continue
sa promenade; on le rappelle:

--Avenant! Avenant!

--Qui m'appelle? dit-il.

Cabriolle, qui tait fort petit, et qui regardait de prs l'eau, lui
rpliqua:

--Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dore que j'aperois.

Aussitt la grosse carpe parat, et lui dit:

--Vous m'avez sauv la vie dans le pr des alisiers, o je serais reste
sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant,
voici la bague de la Belle aux cheveux d'or.

Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commre la carpe, qu'il
remercia mille fois.

Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit
Cabriolle, qui tait bien aise d'avoir fait venir son matre au bord de
l'eau. On alla dire  la princesse qu'il demandait  la voir.

--Hlas! dit-elle, le pauvre garon, il vient prendre cong de moi. Il a
considr que ce que je veux est impossible, et il va le dire  son
matre.

On fit entrer Avenant, qui lui prsenta sa bague et lui dit:

--Madame la princesse, voil votre commandement fait; vous plat-il
recevoir le roi mon matre pour poux?

Quand elle vit sa bague o il ne manquait rien, elle resta si tonne,
qu'elle croyait rver.

--Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favoris
de quelque fe, car naturellement cela n'est pas possible.

--Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de
vous obir.

--Puisque vous avez si bonne volont, continua-t-elle, il faut que vous
me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y
a un prince, qui n'est pas loign d'ici, appel Galifron, lequel
s'tait mis dans l'esprit de m'pouser. Il me fit dclarer son dessein
avec des menaces pouvantables, que si je le refusais il dsolerait mon
royaume. Mais jugez si je pouvais l'accepter: c'est un gant qui est
plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un
marron. Quand il va  la campagne, il porte dans ses poches de petits
canons, dont il se sert de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut,
ceux qui sont prs de lui deviennent sourds. Je lui fis rpondre que je
ne voulais point me marier, et qu'il m'excust; cependant, il n'a point
laiss de me perscuter; il tue tous mes sujets et, avant toutes choses,
il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tte.

Avenant demeura un peu tourdi de cette proposition. Il rva quelque
temps, puis il dit:

--Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu;
mais je mourrai en homme brave.

La princesse resta bien tonne: elle lui dit mille choses pour
l'empcher de faire cette entreprise. Cela ne servit  rien: il se
retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand
il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriolle dans son panier,
monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait
de ses nouvelles  ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que
c'tait un vrai dmon dont on n'osait approcher: plus il entendait dire
cela, plus il avait peur. Cabriolle le rassurait, en lui disant:

--Mon cher matre, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les
jambes; il baissera la tte pour me chasser, et vous le tuerez.

Avenant admirait l'esprit du petit chien, mais il savait assez que son
secours ne suffirait pas.

Enfin, il arriva prs du chteau de Galifron. Tous les chemins taient
couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangs ou mis en
pices. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir  travers un
bois. Sa tte dpassait les plus grands arbres, et il chantait d'une
voix pouvantable:

      O sont les petits enfants,
      Que je les croque  belles dents?
      Il m'en faut tant, tant et tant
      Que le monde n'est suffisant.

Aussitt Avenant se mit  chanter sur le mme air:

      Approche, voici Avenant,
      Qui t'arrachera les dents;
      Bien qu'il ne soit pas des plus grands,
      Pour te battre il est suffisant.

Les rimes n'taient pas bien rgulires mais il fit la chanson fort
vite, et c'est mme un miracle qu'il ne la ft pas plus mal, car il
avait horriblement peur. Quand Galifron entendit ces paroles, il regarda
de tous cts, et aperut Avenant l'pe  la main, qui lui dit deux ou
trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant: il se mit dans
une colre effroyable; et prenant une massue toute de fer, il aurait
assomm du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se
mettre sur le haut de sa tte, et avec son bec lui donna si juste dans
les yeux, qu'il les creva; le sang coulait sur son visage, il tait
comme un dsespr, frappant de tous cts. Avenant l'vitait et lui
portait de grands coups d'pe qu'il enfonait jusqu' la garde, et qui
lui faisaient mille blessures, par o il perdit tant de sang qu'il
tomba. Aussitt Avenant lui coupa la tte, bien ravi d'avoir t si
heureux; et le corbeau, qui s'tait perch sur un arbre, lui dit:

--Je n'ai pas oubli le service que vous me rendtes en tuant l'aigle
qui me poursuivait. Je vous promis de m'en acquitter: je crois l'avoir
fait aujourd'hui.

--C'est moi qui vous dois tout, monsieur du Corbeau, rpliqua Avenant;
je demeure votre serviteur. Il monta aussitt  cheval, charg de
l'pouvantable tte de Galifron.

Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait:
Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre, de sorte que la
princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vnt
apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui tait arriv;
mais elle vit entrer Avenant avec la tte du gant, qui ne laissa pas de
lui faire encore peur, bien qu'il n'y et plus rien  craindre.

--Madame, lui dit-il, votre ennemi est mort; j'espre que vous ne
refuserez plus le roi mon matre?

--Ah! si fait, dit la Belle aux cheveux d'or, je le refuserai si vous ne
trouvez moyen, avant mon dpart, de m'apporter de l'eau de la grotte
tnbreuse.

Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour.
On trouve  l'entre deux dragons qui empchent qu'on y entre. Ils ont
du feu dans la gueule et dans les yeux. Puis, lorsqu'on est dans la
grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre: il est
plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il
y a une petite cave o coule la fontaine de beaut et de sant: c'est de
cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave devient
merveilleux: si l'on est belle, on demeure toujours belle; si l'on est
laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on est
vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai
pas mon royaume sans en emporter.

--Madame, lui dit-il, vous tes si belle que cette eau vous est bien
inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la
mort: je vais aller chercher ce que vous dsirez, avec la certitude de
n'en pouvoir revenir.

La Belle aux cheveux d'or ne changea point de dessein, et Avenant partit
avec le petit chien Cabriolle, pour aller  la grotte tnbreuse
chercher de l'eau de beaut. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin
disaient:

--C'est une piti de voir un garon si aimable aller se perdre de gaiet
de coeur; il va seul  la grotte, et quand irait-il accompagn de cent
braves, il n'en pourrait venir  bout. Pourquoi la princesse ne
veut-elle que des choses impossibles?

Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il tait bien
triste.

Il arriva vers le haut d'une montagne o il s'assit pour se reposer un
peu, et il laissa patre son cheval et courir Cabriolle aprs des
mouches. Il savait que la grotte tnbreuse n'tait pas loin de l, il
regardait s'il ne la verrait point. Enfin il aperut un vilain rocher
noir comme de l'encre, d'o sortait une grosse fume, et au bout d'un
moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule:
il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui
faisait plus de cent tours. Cabriolle vit tout cela; il ne savait o se
cacher, tant il avait peur.

Avenant, tout rsolu de mourir, tira son pe, descendit avec une fiole
que la Belle aux cheveux d'or lui avait donne pour la remplir de l'eau
de beaut. Il dit  son chien Cabriolle:

--C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est
garde par des dragons. Quand je serai mort, remplis la fiole de mon
sang et porte-la  la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me cote;
et puis va trouver le roi mon matre et conte-lui mon malheur.

Comme il parlait ainsi, il entendit qu'on appelait:

--Avenant! Avenant!

Il dit:

--Qui m'appelle?

Et il vit un hibou dans le trou d'un vieil arbre, qui lui dit:

--Vous m'avez retir du filet des chasseurs o j'tais pris, et vous me
sauvtes la vie, je vous promis que je vous le revaudrais: en voici le
temps. Donnez-moi votre fiole: je sais tous les chemins de la grotte
tnbreuse; je vais vous chercher de l'eau de beaut.

Dame! qui fut bien aise? je vous le laisse  penser. Avenant lui donna
vite la fiole, et le hibou entra sans nul empchement dans la grotte. En
moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouche.
Avenant fut ravi, il le remercia de tout son coeur, et, remontant la
montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.

Il alla droit au palais; il prsenta la fiole  la Belle aux cheveux
d'or, qui n'eut plus rien  dire: elle remercia Avenant, et donna ordre
 tout ce qu'il fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec
lui. Elle le trouvait bien aimable et lui disait quelquefois:

--Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi, nous ne serions point
partis de mon royaume.

Mais il rpondit:

--Je ne voudrais pas faire un si grand dplaisir  mon matre pour tous
les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le
soleil.

Enfin ils arrivrent  la grande ville du roi, qui, sachant que la Belle
aux cheveux d'or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux
prsents du monde. Il l'pousa avec tant de rjouissances que l'on ne
parlait d'autre chose. Mais la Belle aux cheveux d'or, qu'aimait Avenant
dans le fond de son coeur, n'tait heureuse que quand elle le voyait, et
elle le louait toujours.

--Je ne serais point venue sans Avenant, disait-elle au roi. Il a fallu
qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service: vous lui devez
tre oblig. Il m'a donn de l'eau de beaut: je ne vieillirai jamais,
je serai toujours belle.

Les envieux qui coutaient la reine dirent au roi:

--Vous n'tes point jaloux, et vous en avez sujet de l'tre. La reine
aime si fort Avenant qu'elle en perd le boire et le manger. Elle ne fait
que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel
autre que vous auriez envoy n'en et pas fait autant.

Le roi dit:

--Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les
fers aux pieds et aux mains.

L'on prit Avenant, et, pour sa rcompense d'avoir si bien servi le roi,
on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne
voyait personne que le gelier, qui lui jetait un morceau de pain noir
par un trou, et de l'eau dans une cuelle de terre. Pourtant son petit
chien Cabriolle ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire
toutes les nouvelles.

Quand la Belle aux cheveux d'or sut sa disgrce, elle se jeta aux pieds
du roi, et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de
prison. Mais plus elle le priait, plus il se fchait, songeant: C'est
qu'elle l'aime, et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus;
elle tait bien triste.

Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-tre pas assez beau; il eut
envie de se frotter le visage avec de l'eau de beaut, afin que la reine
l'aimt plus qu'elle ne faisait. Cette eau tait dans une fiole sur le
bord de la chemine de la chambre de la reine, elle l'avait mise l pour
la regarder plus souvent; mais une de ses femmes de chambre, voulant
tuer une araigne avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre,
qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne
sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du
roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme tait l'eau de
beaut; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la
chemine de la reine.

L'eau qui tait dans le cabinet du roi servait  faire mourir les
princes et les grands seigneurs quand ils taient criminels; au lieu de
leur couper la tte ou de les pendre, on leur frottait le visage de
cette eau: ils s'endormaient, et ne se rveillaient plus. Un soir donc,
le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et
mourut. Le petit chien Cabriolle l'apprit parmi les premiers et ne
manqua pas de l'aller dire  Avenant, qui lui dit d'aller trouver la
Belle aux cheveux d'or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.

Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avait grand bruit
 la cour pour la mort du roi. Il dit  la reine:

--Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.

Elle se souvint aussitt des peines qu'il avait souffertes  cause
d'elle et de sa grande fidlit. Elle sortit sans parler  personne, et
fut droit  la tour, o elle ta elle-mme les fers des pieds et des
mains d'Avenant. Et, lui mettant une couronne d'or sur la tte et le
manteau royal sur les paules, elle lui dit:

--Venez, aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon
poux.

Il se jeta  ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour
matre. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux
d'or vcut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et
satisfaits.

      Si par hasard un malheureux
      Te demande ton assistance,
      Ne lui refuse point un secours gnreux.
      Un bienfait tt ou tard reoit sa rcompense.

      Quand Avenant, avec tant de bont,
      Servati carpe et corbeau; quand jusqu'au hibou mme,
      Sans tre rebut de sa laideur extrme,
      Il conservait la libert!

      Aurait-on pu jamais pu le croire,
      Que ces animaux quelque jour
      Le conduiraient au comble de la gloire,
      Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour?

      Malgr tous les attraits d'une beaut charmante,
      Qui commenait pour lui de sentir des dsirs,
      Il conserve  son matre, touffant ses soupirs,
      Une fidlit constante.

      Toutefois, sans raison, il se voit accus:
      Mais quand  son bonheur il parat plus d'obstacle,
      Le Ciel lui devait un miracle,
      Qu' la vertu jamais le Ciel n'a refus.




L'Oiseau bleu


C'tait une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme
mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un
petit cabinet, o il se cassait la tte contre les murs tant il tait
afflig. On craignit qu'il ne se tut, on mit des matelas entre la
tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne
se faisait point de mal. Tous ses sujets rsolurent de l'aller voir, et
de lui dire ce qu'ils pourraient pour soulager sa tristesse. Les uns
prparaient des discours graves et srieux; d'autres d'agrables et
rjouissants: mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, 
peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se prsenta devant lui
une femme si couverte de crpes noirs, de voiles, de mantes, de longs
habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il
en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les
autres de diminuer sa douleur, quelle venait pour l'augmenter, parce que
rien n'tait plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle,
qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte
de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux  la tte. L-dessus elle
redoubla ses cris, et le roi,  son exemple, se mit  hurler.

Il la reut mieux que les autres; il l'entretint des belles qualits de
sa chre dfunte, et elle renchrit celles de son cher dfunt: ils
causrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur
douleur. Quand la fine veuve vit la matire presque puise, elle leva
un peu ses voiles, et le roi afflig se rcra la vue  regarder cette
pauvre afflige, qui tournait et retournait fort  propos deux grands
yeux bleus, bords de longues paupires noires: son teint tait assez
fleuri. Le roi la considra avec beaucoup d'attention; peu  peu il
parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve
disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari; le roi la pria de ne
point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout tonn
qu'il l'poust, et que le noir se changet en vert et en couleur de
rose: il suffit trs souvent de connatre le faible des gens pour entrer
dans leur coeur et pour en faire tout ce que l'on veut.

Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour
la huitime merveille du monde; on la nommait Florine, parce qu'elle
ressemblait  Flore, tant elle tait frache, jeune et belle. On ne lui
voyait gure d'habits magnifiques; elle aimait les robes de taffetas
volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de
fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles taient places
dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se
remaria.

La nouvelle reine envoya qurir sa fille, qui avait t nourrie chez sa
marraine, la fe Soussio; mais elle n'en tait ni plus gracieuse ni plus
belle: Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagn. Elle ne
laissait pas de l'aimer chrement. On l'appelait Truitonne, car son
visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cheveux
noirs taient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa
peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer 
la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme
Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en
dsesprait; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal
auprs du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne
fissent quelque pice  Florine. La princesse, qui tait douce et
spirituelle, tchait de se mettre au-dessus des mauvais procds.

Le roi dit un jour  la reine que Florine et Truitonne taient assez
grandes pour tre maries, et que le premier prince qui viendrait  la
cour, il fallait faire en sorte de lui en donner l'une des deux.

--Je prtends, rpliqua la reine, que ma fille soit la premire tablie;
elle est plus ge que la vtre, et, comme elle est mille fois plus
aimable, il n'y a point  balancer l-dessus.

Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et
qu'il l'en faisait la matresse.

 quelque temps de l, on apprit que le roi Charmant devait arriver.
Jamais prince n'avait port plus loin la galanterie et la magnificence;
son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne rpondt  son nom.
Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous
les tailleurs et tous les ouvriers  faire des ajustements  Truitonne.
Elle pria le roi que Florine n'et rien de neuf, et, ayant gagn ses
femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et
toutes ses pierreries le jour mme que Charmant arriva, de sorte que,
lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien
d'o lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir
des toffes; ils rpondirent que la reine avait dfendu qu'on lui en
donnt. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa
honte tait si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque
le roi Charmant arriva.

La reine le reut avec de grandes crmonies; elle lui prsenta sa
fille, plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures
qu'elle ne l'tait ordinairement. Le roi en dtourna ses yeux; la reine
voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de
s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il
demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appele Florine.

--Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voil qui se
cache, parce qu'elle n'est pas brave.

Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant
demeura comme un homme bloui. Il se leva promptement, et fit une
profonde rvrence  la princesse:

--Madame, lui dit-il, votre incomparable beaut vous pare trop pour que
vous ayez besoin d'aucun secours tranger.

--Seigneur, rpliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutume 
porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci, et vous m'auriez
fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi.

--Il serait impossible, s'cria Charmant, qu'une si merveilleuse
princesse pt tre en quelque lieu, et que l'on et des yeux pour
d'autres que pour elle.

--Ah! dit la reine irrite, je passe bien mon temps  vous entendre.
Croyez-moi, seigneur, Florine est dj assez coquette, et elle n'a pas
besoin qu'on lui dise tant de galanteries.

Le roi Charmant dmla aussitt les motifs qui faisaient ainsi parler la
reine; mais, comme il n'tait pas de condition  se contraindre, il
laissa paratre toute son admiration pour Florine, et l'entretint trois
heures de suite.

La reine au dsespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la
prfrence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et
l'obligrent de consentir que, pendant le sjour du roi Charmant, l'on
enfermerait Florine dans une tour, o ils ne se verraient point. En
effet, aussitt qu'elle fut retourne dans sa chambre, quatre hommes
masqus la portrent au haut de la tour, et l'y laissrent dans la
dernire dsolation; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que
pour l'empcher de plaire au roi qui lui plaisait dj fort, et qu'elle
aurait bien voulu pour poux.

Comme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire  la
princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il
voulut parler d'elle  ceux que le roi avait mis auprs de lui pour lui
faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui dirent tout
le mal qu'ils purent: qu'elle tait coquette, ingale, de mchante
humeur; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques, qu'on ne
pouvait tre plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice,
quelles aimait mieux tre habille comme une petite bergre, que
d'acheter de riches toffes de l'argent que lui donnait le roi son pre.
 tout ce dtail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de
colre qu'il avait bien de la peine  modrer.

--Non, disait-il en lui-mme, il est impossible que le Ciel ait mis une
me si mal faite dans le chef-d'oeuvre de la nature. Je conviens qu'elle
n'tait pas proprement mise quand je l'ai vue, mais la honte qu'elle en
avait prouve assez qu'elle n'tait point accoutume  se voir ainsi.
Quoi! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui
enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens; il m'est
bien plus ais de croire que c'est la reine qui la dcrie ainsi: l'on
n'est pas belle-mre pour rien; et la princesse Truitonne est une si
laide bte, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portt envie 
la plus parfaite de toutes les cratures.

Pendant qu'il raisonnait l-dessus, des courtisans qui l'environnaient
devinaient bien  son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de
parler mal de Florine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui,
changeant de ton et de langage pour connatre les sentiments du prince,
se mit  dire des merveilles de la princesse.  ces mots il se rveilla
comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se
rpandit sur son visage. Amour, amour, que l'on te cache difficilement!
Tu parais partout, sur les lvres d'un amant, dans ses yeux, au son de
sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la
tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.

La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant tait bien touch,
envoya qurir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa
le reste de la nuit  les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne
servait qu' confirmer l'opinion o elle tait, que le roi aimait
Florine. Mais que vous dirai-je de la mlancolie de cette pauvre
princesse? Elle tait couche par terre dans le donjon de cette horrible
tour o les hommes masqus l'avaient emporte.

--Je serais moins  plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici
avant que j'eusse vu cet aimable roi: l'ide que j'en conserve ne peut
servir qu' augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour
m'empcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement.
Hlas! que le peu de beaut dont le Ciel m'a pourvue cotera cher  mon
repos!

Elle pleurait ensuite si amrement, si amrement que sa propre ennemie
en aurait eu piti si elle avait t tmoin de ses douleurs.

C'est ainsi que cette nuit se passa. La reine, qui voulait engager le
roi Charmant par tous les tmoignages qu'elle pourrait lui donner de son
attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence
sans pareille, faits  la mode du pays, et l'ordre des chevaliers
d'amour, qu'elle avait oblig le roi d'instituer le jour de leurs noces.
C'tait un coeur d'or maill de couleur de feu, entour de plusieurs
flches, et perc d'une, avec ces mots: Une seule me blesse. La reine
avait fait tailler pour Charmant un coeur d'un rubis gros comme un oeuf
d'autruche; chaque flche tait d'un seul diamant, longue comme le
doigt, et la chane o ce coeur tenait tait faite de perles, dont la
plus petite pesait une livre: enfin, depuis que le monde est monde, il
n'avait rien paru de tel.

Le roi,  cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans
parler. On lui prsenta en mme temps un livre dont les feuilles taient
de vlin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, charge de
pierreries; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'amour y taient
crits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la
princesse qu'il avait vue le priait d'tre son chevalier, et qu'elle lui
envoyait ce prsent.  ces mots, il osa se flatter que c'tait celle
qu'il aimait.

--Quoi! la belle princesse Florine, s'cria-t-il, pense  moi d'une
manire si gnreuse et si engageante?

--Seigneur, lui dit-on, vous vous mprenez au nom, nous venons de la
part de l'aimable Truitonne.

--C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier! dit le roi d'un air
froid et srieux, je suis fch de ne pouvoir accepter cet honneur; mais
un souverain n'est pas assez matre de lui pour prendre les engagements
qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir
tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la grce qu'elle m'offre que de
m'en rendre indigne.

Il remit aussitt le coeur, la chane et le livre dans la mme
corbeille; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa touffer de rage
avec sa fille, de la manire mprisante dont le roi tranger avait reu
une faveur si particulire.

Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur
appartement: il esprait que Florine y serait; il regardait de tous
cts pour la voir. Ds qu'il entendait entrer quelqu'un dans la
chambre, il tournait la tte brusquement vers la porte; il paraissait
inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait
dans son me, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait
que de parties de plaisir; il lui rpondait tout de travers. Enfin il
demanda o tait la princesse Florine.

--Seigneur, lui dit firement la reine, le roi son pre a dfendu
qu'elle sorte de chez elle, jusqu' ce que ma fille soit marie.

--Et quelle raison, rpliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle
personne prisonnire?

--Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me
dispenser de vous le dire.

Le roi se sentait dans une colre inconcevable; il regardait Truitonne
de travers, et songeait en lui-mme que c'tait  cause de ce petit
monstre qu'on lui drobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta
promptement la reine: sa prsence lui causait trop de peine.

Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit  un jeune prince qui
l'avait accompagn, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on
voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse,
afin qu'il pt lui parler un moment. Ce prince trouva aisment des dames
du palais qui entrrent dans la confidence; il y en eut une qui l'assura
que le soir mme Florine serait  une petite fentre basse qui rpondait
sur le jardin, et que par l elle pourrait lui parler, pourvu qu'il prt
de grandes prcautions afin qu'on ne le st pas, car, ajouta-t-elle, le
roi et la reine sont si svres, qu'ils me feraient mourir s'ils
dcouvraient que j'eusse favoris la passion de Charmant. Le prince,
ravi d'avoir amen l'affaire jusque-l, lui promit tout ce qu'elle
voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonant l'heure du
rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir
la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitt elle
pensa qu'il fallait envoyer sa fille  la petite fentre; elle
l'instruisit bien; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle ft
naturellement une grande bte.

La nuit tait si noire, qu'il aurait t impossible au roi de
s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand mme il n'aurait
pas t aussi prvenu qu'il l'tait de sorte qu'il s'approcha de la
fentre avec des transports de joie inexprimables. Il dit  Truitonne
tout ce qu'il aurait dit  Florine pour la persuader de sa passion.
Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la
plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle-mre si cruelle, et
qu'elle aurait toujours  souffrir jusqu' ce que sa fille ft marie.
Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son poux, il serait ravi
de partager avec elle sa couronne et son coeur. L-dessus, il tira sa
bague de son doigt; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que
c'tait un gage ternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu' prendre
l'heure pour partir en diligence. Truitonne rpondit le mieux qu'elle
put  ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui
vaille; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se ft persuad que
la crainte d'tre surprise par la reine lui tait la libert de son
esprit. Il ne la quitta qu' la condition de revenir le lendemain 
pareille heure, ce qu'elle lui promit de tout son coeur.

La reine ayant su l'heureux succs de cette entrevue, elle s'en promit
tout. Et, en effet, le jour tant concert, le roi vint la prendre dans
une chaise volante, trane par des grenouilles ailes: un enchanteur de
ses amis lui avait fait ce prsent. La nuit tait fort noire; Truitonne
sortit mystrieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait,
la reut dans ses bras et lui jura cent fois une fidlit ternelle.
Mais comme il n'tait pas d'humeur  voler longtemps dans sa chaise
volante sans pouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda o elle
voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu'elle avait pour
marraine une fe qu'on appelait Soussio, qui tait fort clbre; qu'elle
tait d'avis d'aller au chteau. Quoique le roi ne st pas le chemin, il
n'eut qu' dire  ses grosses grenouilles de l'y conduire; elles
connaissaient la carte gnrale de l'univers et en peu de temps elles
rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.

Le chteau tait si bien clair, qu'en arrivant le roi aurait reconnu
son erreur, si la princesse ne s'tait soigneusement couverte de son
voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui
conta comme quoi elle avait attrap Charmant, et qu'elle la priait de
l'apaiser.

--Ah! ma fille, dit la fe, la chose ne sera pas facile: il aime trop
Florine; je suis certaine qu'il va nous faire dsesprer.

Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs taient de
diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et
Truitonne causer ensemble. Il croyait rver.

--Quoi! disait-il, ai-je t trahi? Les dmons ont-ils apport cette
ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chre
Florine ne parat point! Son pre l'a peut-tre suivie!

Il pensait mille choses qui commenaient  le dsoler. Mais ce fut bien
pis quand elles entrrent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton
absolu:

--Roi Charmant, voici la princesse Truitonne,  laquelle vous avez donn
votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'pousiez tout
 l'heure.

--Moi, s'cria-t-il, moi, j'pouserais ce petit monstre! Vous me croyez
d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions:
sachez que je ne lui ai rien promis; si elle dit autrement, elle en a....

--N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi
pour me manquer de respect.

--Je consens, rpliqua le roi, de vous respecter autant qu'une fe est
respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse.

--Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant
sa bague.  qui as-tu donn cet anneau pour gage de ta foi?  qui as-tu
parl  la petite fentre, si ce n'est pas  moi?

--Comment donc! reprit-il, j'ai t du et tromp? Non, non, je n'en
serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles,
je veux partir tout  l'heure.

--Ho! ce n'est pas une chose en votre pouvoir, si je n'y consens, dit
Soussio.

Elle le toucha, et ses pieds s'attachrent au parquet, comme si on les y
avait clous.

--Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m'corcheriez, je
ne serais point  une autre qu' Florine; j'y suis rsolu, et vous
pouvez aprs cela user de votre pouvoir  votre gr.

Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prires.
Truitonne pleura, cria, gmit, se fcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas
un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus
indign, il ne rpondait rien  tous leurs verbiages.

Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent
de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, 
bout et fatigue, dit au roi:

--Ho bien, vous tes un opinitre qui ne voulez pas entendre raison;
choisissez, ou d'tre sept ans en pnitence, pour avoir donn votre
parole sans la tenir, ou d'pouser ma filleule.

Le roi, qui avait gard un profond silence, s'cria tout d'un coup:

--Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois dlivr de
cette maussade.

--Maussade vous-mme, dit Truitonne en colre; je vous trouve un
plaisant roitelet, avec votre quipage marcageux, de venir jusqu'en mon
pays pour me dire des injures et manquer  votre parole. Si vous aviez
quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi?

--Voil des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur.
Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle personne pour
sa femme!

--Non, non, elle ne le sera pas, s'cria Soussio en colre. Tu n'as qu'
t'envoler par cette fentre, si tu veux, car tu seras sept ans oiseau
bleu.

En mme temps le roi change de figure; ses bras se couvrent de plumes et
forment des ailes; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il
lui crot des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de
longues plumes fines et mles de bleu cleste; ses yeux s'arrondissent
et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il
s'lve sur sa tte une aigrette blanche, qui forme une couronne; il
chante  ravir, et parle de mme. En cet tat il jette un cri douloureux
de se voir ainsi mtamorphos, et s'envole  tire-d'aile pour fuir le
funeste palais de Soussio.

Dans la mlancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et
ne choisit que les arbres consacrs  l'amour ou  la tristesse, tantt
sur les myrtes, tantt sur les cyprs; il chante des airs pitoyables, o
il dplore sa mchante fortune et celle de Florine.

--En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cache? disait-il. Qu'est devenue
cette belle victime? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore
respirer? O la chercherai-je? Suis-je condamn  passer sept ans sans
elle? Peut-tre que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai
pour jamais l'esprance qui soutient ma vie.

Ces diffrentes penses affligeaient l'oiseau bleu  tel point qu'il
voulait se laisser mourir.

D'un autre ct, la fe Soussio renvoya Truitonne  la reine, qui tait
bien inquite comment les noces se seraient passes. Mais quand elle vit
sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se
mit dans une colre terrible, dont le contrecoup retomba sur la pauvre
Florine.

--Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su
plaire  Charmant.

Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait pare de ses plus
riches habits: elle portait une couronne de diamants sur sa tte, et
trois filles des plus riches barons de l'tat tenaient la queue de son
manteau royal; elle avait au pouce l'anneau du roi Charmant, que Florine
remarqua le jour qu'ils parlrent ensemble. Elle fut trangement
surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil.

--Voil ma fille qui vient vous apporter des prsents de sa noce, dit la
reine; le roi Charmant l'a pouse, il l'aime  la folie, il n'a jamais
t de gens plus satisfaits.

Aussitt on tale devant la princesse des toffes d'or et d'argent, des
pierreries, des dentelles, des rubans, qui taient dans de grandes
corbeilles de filigrane d'or. En lui prsentant toutes ces choses,
Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi; de sorte que
la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle
s'cria, d'un air dsespr, qu'on tt de ses yeux tous ces prsents si
funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plutt qu'elle
voulait prsentement mourir. Elle s'vanouit; et la cruelle reine, ravie
d'avoir si bien russi, ne permit pas qu'on la secourt: elle la laissa
seule dans le plus dplorable tat du monde, et alla conter
malicieusement au roi que sa fille tait si transporte de tendresse que
rien n'galait les extravagances qu'elle faisait; qu'il fallait bien se
donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu'elle
pouvait gouverner cette affaire  sa fantaisie et qu'il en serait
toujours satisfait.

Lorsque la princesse revint de son vanouissement, et qu'elle rflchit
sur la conduite qu'on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle
recevait de son indigne martre, et  l'esprance qu'elle perdait pour
jamais d'pouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle
pleura toute la nuit; en cet tat elle se mit  sa fentre, o elle fit
des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle
la ferma et continua de pleurer.

La nuit suivante, elle ouvrit la fentre, elle poussa de profonds
soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes: le jour venu,
elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux
dire le bel oiseau bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais;
il jugeait que sa chre princesse y tait enferme, et, si elle faisait
de tristes plaintes, les siennes ne l'taient pas moins. Il s'approchait
des fentres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres;
mais la crainte que Truitonne ne l'apert et ne se doutt que c'tait
lui, l'empchait de faire ce qu'il aurait voulu.

--Il y va de ma vie, disait-il en lui-mme: si ces mauvaises
dcouvraient o je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je
m'loignasse, ou que je fusse expos aux derniers dangers.

Ces raisons l'obligrent  garder de grandes mesures, et d'ordinaire il
ne chantait que la nuit.

Il y avait vis--vis de la fentre o Florine se mettait, un cyprs
d'une hauteur prodigieuse: l'oiseau bleu vint s'y percher. Il y fut 
peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait:

--Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle. La mort ne viendra-t-elle
point  mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tt; je
la dsire et la cruelle me fuit. Ah! barbare reine, que t'ai-je fait,
pour me retenir dans une captivit si affreuse? N'as-tu pas assez
d'autres endroits pour me dsoler? Tu n'as qu' me rendre tmoin du
bonheur que ton indigne fille gote avec le roi Charmant!

L'oiseau bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte; il en demeura
bien surpris, et il attendit le jour avec la dernire impatience, pour
voir la dame afflige; mais avant qu'il vnt, elle avait ferm la
fentre et s'tait retire.

L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante. Il faisait
clair de lune: il vit une fille  la fentre de la tour, qui commenait
ses regrets:

--Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de rgner, toi qui m'avais
rendu l'amour de mon pre, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un
coup dans les plus amres douleurs? Est-ce dans un ge aussi tendre que
le mien qu'on doit commencer  ressentir ton inconstance? Reviens,
barbare, s'il est possible; je te demande, pour toutes faveurs, de
terminer ma fatale destine.

L'oiseau bleu coutait; et plus il coutait, plus il se persuadait que
c'tait son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit:

--Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir
si promptement les vtres? Vos maux ne sont point sans remde.

--H! qui me parle, s'cria-t-elle, d'une manire si consolante?

--Un roi malheureux, reprit l'oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais
que vous.

--Un roi qui m'aime! ajouta-t-elle. Est-ce ici un pige que me tend mon
ennemie? Mais, au fond, qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche  dcouvrir
mes sentiments, je suis prte  lui en faire l'aveu.

--Non, ma princesse, rpondit-il, l'amant qui vous parle n'est point
capable de vous trahir.

En achevant ces mots, il vola sur la fentre. Florine eut d'abord grande
peur d'un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d'esprit que
s'il avait t homme, quoiqu'il conservt le petit son de voix d'un
rossignol; mais la beaut de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura.

--M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'cria-t-il. Puis-je
goter un bonheur si parfait sans mourir de joie? Mais, hlas! que cette
joie est trouble par votre captivit et l'tat o la mchante Soussio
m'a rduit pour sept ans!

--Et qui tes-vous, charmant oiseau? dit la princesse en le caressant.

--Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me
connatre.

--Quoi! le plus grand roi du monde! Quoi! le roi Charmant, dit la
princesse, serait le petit oiseau que je tiens?

--Hlas! belle Florine, il n'est que trop vrai, reprit-il; et, si
quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai prfr cette peine 
celle de renoncer  la passion que j'ai pour vous.

--Pour moi! dit Florine. Ah! ne cherchez point  me tromper! Je sais, je
sais que vous avez pous Truitonne; j'ai reconnu votre anneau  son
doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez
donns. Elle est venue m'insulter dans ma triste prison, charge d'une
riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main
pendant que j'tais charge de chanes et de fers.

--Vous avez vu Truitonne en cet quipage? interrompit le roi; sa mre et
elle ont os vous dire que ces joyaux venaient de moi?  ciel! est-il
possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse
m'en venger aussitt que je le souhaite? Sachez qu'elles ont voulu me
dcevoir, qu'abusant de votre nom, elles m'ont engag d'enlever cette
laide Truitonne; mais, aussitt que je connus mon erreur, je voulus
l'abandonner, et je choisis enfin d'tre oiseau bleu sept ans de suite,
plutt que de manquer  la fidlit que je vous ai voue.

Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant
qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui
dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le
persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il n'avait fait pour
elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers taient dj levs,
que l'oiseau bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se
sparrent avec mille peines, aprs s'tre promis que toutes les nuits
ils s'entretiendraient ainsi.

La joie de s'tre trouvs tait si extrme, qu'il n'est point de termes
capables de l'exprimer; chacun de son ct remerciait l'amour et la
fortune. Cependant Florine s'inquitait pour l'oiseau bleu:

--Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aigu de
quelque aigle, ou de quelque vautour affam, qui le mangerait avec
autant d'apptit que si ce n'tait pas un grand roi?  ciel! que
deviendrais-je si ses plumes lgres et fines, pousses par le vent,
venaient jusque dans ma prison m'annoncer le dsastre que je crains?

Cette pense empcha que la pauvre princesse fermt les yeux: car,
lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vrits, et ce que l'on
croyait impossible dans un autre temps semble ais en celui-l, de sorte
qu'elle passa le jour  pleurer, jusqu' ce que l'heure ft venue de se
mettre  sa fentre.

Le charmant oiseau, cach dans le creux d'un arbre, avait t tout le
jour occup  penser  sa belle princesse.

--Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouve! qu'elle est
engageante! que je sens vivement les bonts qu'elle me tmoigne!

Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pnitence qui
l'empchait de l'pouser, et jamais on n'en a dsir la fin avec plus de
passion. Comme il voulait faire  Florine toutes les galanteries dont il
tait capable, il vola jusqu' la ville capitale de son royaume; il alla
 son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui tait casse;
il prit des pendants d'oreilles de diamants, si parfaits et si beaux
qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta
le soir  Florine, et la pria de s'en parer.

--J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais,
puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas.

L'oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait  la
tour  l'heure qu'elle voudrait: aussitt elle mit les pendants
d'oreilles, et la nuit se passa  causer comme s'tait passe l'autre.

Le lendemain l'oiseau bleu retourna dans son royaume; il alla  son
palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta
les plus riches bracelets que l'on et encore vus: ils taient d'une
seule meraude, taills en facettes, creuss par le milieu, pour y
passer la main et le bras.

--Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient
besoin d'tre cultivs par des prsents? Ah! que vous me connatriez
mal.

--Non, madame, rpliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je
vous offre soient ncessaires pour me conserver votre tendresse; mais la
mienne serait blesse si je ngligeais aucune occasion de vous marquer
mon attention; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me
rappellent  votre souvenir.

Florine lui dit l-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il
rpondit par mille autres qui ne l'taient pas moins.

La nuit suivante, l'oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter  sa belle
une montre d'une grandeur raisonnable, qui tait dans une perle;
l'excellence du travail surpassait celle de la matire.

--Il est inutile de me rgaler d'une montre, dit-elle galamment; quand
vous tes loign de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous
tes avec moi, elles passent comme un songe: ainsi je ne puis leur
donner une juste mesure.

--Hlas! ma princesse, s'cria l'oiseau bleu, j'en ai la mme opinion
que vous, et je suis persuad que je renchris encore sur la
dlicatesse.

--Aprs ce que vous souffrez pour me conserver votre coeur,
rpliqua-t-elle, je suis en tat de croire que vous avez port l'amiti
et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller.

Ds que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre,
o des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il
chantait de beaux airs: sa voix ravissait les passants, ils
l'entendaient et ne voyaient personne, aussi il tait conclu que
c'taient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait
entrer dans le bois, on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y
taient passes, et la terreur gnrale fit la sret particulire de
l'oiseau bleu.

Il ne se passait aucun jour sans qu'il ft un prsent  Florine: tantt
un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux
mises en oeuvre, des attaches de diamants, des poinons, des bouquets de
pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agrables,
des mdailles, enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses.
Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour,
n'ayant pas d'endroit o les mettre, elle les cachait soigneusement dans
sa paillasse.

Deux annes s'coulrent ainsi sans que Florine se plaignt une seule
fois de sa captivit. Et comment s'en serait-elle plainte? Elle avait la
satisfaction de parler toute la nuit  ce qu'elle aimait; il ne s'est
jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vt personne et que
l'oiseau passt le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille
nouveauts  se raconter; la matire tait inpuisable, leur coeur et
leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.

Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison,
faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des
ambassadeurs la proposer  tous les princes dont elle connaissait le
nom: ds qu'ils arrivaient, on les congdiait brusquement.

--S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reus avec joie,
leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que
personne s'y oppose.

 ces nouvelles, sa mre et elle s'emportaient de colre contre
l'innocente princesse qu'elles perscutaient:

--Quoi! malgr sa captivit, cette arrogante nous traversera?
disaient-elles. Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu'elle
nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrtes dans les
pays trangers, c'est tout au moins une criminelle d'tat; traitons-la
sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre.

Elles finirent leur conseil si tard, qu'il tait plus de minuit
lorsqu'elles rsolurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle
tait avec l'oiseau bleu  la fentre, pare de ses pierreries, coiffe
de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'tait pas naturel aux personnes
affliges; sa chambre et son lit taient jonchs de fleurs, et quelques
pastilles d'Espagne qu'elle venait de brler rpandaient une odeur
excellente. La reine couta  la porte; elle crut entendre chanter un
air  deux parties, car Florine avait une voix presque cleste. En voici
les paroles, qui lui parurent tendres:

      Que notre sort est dplorable,
      Et que nous souffrons de tourment
      Pour nous aimer trop constamment,
      Mais c'est en vain qu'on nous accable;

      Malgr nos cruels ennemis,
      Nos coeurs seront toujours unis.

Quelques soupirs finirent leur petit concert.

--Ah! ma Truitonne, nous sommes trahies! s'cria la reine en ouvrant
brusquement la porte, et se jetant dans la chambre.

Que devint Florine  cette vue? Elle poussa promptement sa petite
fentre, pour donner le temps  l'oiseau royal de s'envoler. Elle tait
bien plus occupe de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne
se sentit pas la force de s'loigner; ses yeux perants lui avaient
dcouvert le pril auquel sa princesse tait expose. Il avait vu la
reine et Truitonne; quelle affliction de n'tre pas en tat de dfendre
sa matresse! Elles s'approchrent d'elle comme des furies qui voulaient
la dvorer.

--L'on sait vos intrigues contre l'tat, s'cria la reine, ne pensez pas
que votre rang vous sauve des chtiments que vous mritez.

--Et avec qui, madame? rpliqua la princesse. N'tes-vous pas ma
gelire depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que
vous m'avez envoyes?

Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille l'examinaient avec une
surprise sans pareille, son admirable beaut et son extraordinaire
parure les blouissaient.

--Et d'o vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries qui
brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des
mines dans cette tour?

--Je les y ai trouves, rpliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais.

La reine la regardait attentivement, pour pntrer jusqu'au fond de son
coeur ce qui s'y passait.

--Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire
accroire; mais, princesse, nous savons ce que vous faites depuis le
matin jusqu'au soir. On vous a donn tous ces bijoux dans la seule vue
de vous obliger  vendre le royaume de votre pre.

--Je serais fort en tat de le livrer, rpondit-elle avec un sourire
ddaigneux: une princesse infortune, qui languit dans les fers depuis
si longtemps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!

--Et pour qui donc, reprit la reine, tes-vous coiffe comme une petite
coquette, votre chambre pleine d'odeurs, et votre personne si
magnifique, qu'au milieu de la cour vous seriez moins pare?

--J'ai assez de loisir, dit la princesse; il n'est pas extraordinaire
que j'en donne quelques moments  m'habiller; j'en passe tant d'autres 
pleurer mes malheurs, que ceux-l ne sont pas  me reprocher.

--, , voyons, dit la reine, si cette personne n'a point quelque
trait fait avec les ennemis.

Elle chercha elle-mme partout, et, venant  la paillasse, qu'elle fit
vider, elle y trouva une si grande quantit de diamants, de perles, de
rubis, d'meraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'o cela venait.
Elle avait rsolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la
princesse; dans le temps qu'on n'y prenait pas garde, elle en cacha dans
la chemine; mais par bonheur l'oiseau bleu tait perch au-dessus, qui
voyait mieux qu'un lynx, et qui coutait tout. Il s'cria:

--Prends garde  toi, Florine, voil ton ennemie qui veut te faire une
trahison.

Cette voix si peu attendue pouvanta  tel point la reine, qu'elle n'osa
faire ce qu'elle avait mdit.

--Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en
l'air me sont favorables.

--Je crois, dit la reine outre de colre, que les dmons s'intressent
pour vous; mais malgr eux votre pre saura se faire justice.

--Plt au ciel, s'cria Florine, n'avoir  craindre que la fureur de mon
pre! Mais la vtre, madame, est plus terrible.

La reine la quitta, trouble de tout ce qu'elle venait de voir et
d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la
princesse: on lui dit que, si quelque fe ou quelque enchanteur la
prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait
de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de
dcouvrir son intrigue. La reine approuva cette pense; elle envoya
coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente;
elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprs d'elle pour la
servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La
princesse la regarda comme une espionne, elle ne put ressentir une
douleur plus violente.

--Quoi! je ne parlerais plus  cet oiseau qui m'est si cher!
disait-elle. Il m'aidait  supporter mes malheurs, je soulageais les
siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je
moi-mme?

En pensant  toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.

Elle n'osait plus se mettre  la petite fentre, quoiqu'elle entendt
voltiger autour; elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait
d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans
paratre; l'oiseau bleu se dsesprait. Quelles plaintes ne faisait-il
pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux
ressenti les maux de l'absence et ceux de la mtamorphose; il cherchait
inutilement des remdes  l'une et  l'autre; aprs s'tre creus la
tte, il ne trouvait rien qui le soulaget.

L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se
sentit si accable de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondment.
Florine s'en aperut; elle ouvrit sa petite fentre, et dit:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole  moi promptement.

Ce sont l ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer.
L'oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fentre.
Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses  se dire! Les
amitis et les protestations de fidlit se renouvelrent mille et mille
fois. La princesse n'ayant pu s'empcher de rpandre des larmes, son
amant s'attendrit beaucoup et la consola de son mieux. Enfin, l'heure de
se quitter tant venue, sans que la gelire se ft rveille, ils se
dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne
s'endormit; la princesse diligemment se mit  la fentre, puis elle dit
comme la premire fois:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole  moi promptement.

Aussitt l'oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et
sans clat, dont nos amants taient ravis; ils se flattaient que la
surveillante prendrait tant de plaisir  dormir qu'elle en ferait autant
toutes les nuits. Effectivement, la troisime se passa encore trs
heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu du
bruit, elle couta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son
mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui
parlait  la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la
becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur
conversation, et demeura trs tonne, car l'oiseau parlait comme un
amant, et la belle Florine lui rpondait avec tendresse.

Le jour parut, ils se dirent adieu; et, comme s'ils eussent eu un
pressentiment de leur prochaine disgrce, ils se quittrent avec une
peine extrme. La princesse se jeta sur son lit toute baigne de ses
larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa gelire
courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et
entendu. La reine envoya qurir Truitonne et ses confidentes; elles
raisonnrent longtemps ensemble, et conclurent que l'oiseau bleu tait
le roi Charmant.

--Quel affront! s'cria la reine, quel affront, ma Truitonne! Cette
insolente princesse, que je croyais si afflige, jouissait en repos des
agrables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une
manire si sanglante qu'il en sera parl.

Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait
plus intresse dans l'affaire que la reine, elle mourait de joie
lorsqu'elle pensait  tout ce qu'on ferait pour dsoler l'amant et la
matresse.

La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne
tmoigner ni soupon, ni curiosit, et de paratre plus endormie qu'
l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux; et
la pauvre princesse due, ouvrant la petite fentre, s'cria:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole  moi promptement.

Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point; car la
mchante reine avait fait attacher au cyprs des pes, des couteaux,
des rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint  tire-d'aile s'abattre
dessus, ces armes meurtrires lui couprent les pieds; il tomba sur
d'autres, qui lui couprent les ailes; et enfin, tout perc, il se sauva
avec mille peines jusqu' son arbre, laissant une longue trace de sang.

Que n'tiez-vous l, belle princesse, pour soulager cet oiseau royal?
Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un tat si dplorable.
Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuad que c'tait Florine
qui lui avait fait jouer ce mauvais tour.

--Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la
passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma
mort, que ne me la demandais-tu toi-mme? Elle m'aurait t chre de ta
main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance! Je
souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as
sacrifi  la plus cruelle des femmes! Elle tait notre ennemie commune;
tu viens de faire ta paix  mes dpens. C'est toi, Florine, c'est toi
qui me poignardes! Tu as emprunt la main de Truitonne, et tu l'as
conduite jusque dans mon sein!

Ces funestes ides l'accablrent  un tel point qu'il rsolut de mourir.

Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles
volantes avec le chariot, sans que le roi part, se mit si en peine de
ce qui pouvait lui tre arriv, qu'il parcourut huit fois toute la terre
pour le chercher, sans qu'il lui ft possible de le trouver. Il faisait
son neuvime tour, lorsqu'il passa dans le bois o il tait, et, suivant
les rgles qu'il s'tait prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et
puis il cria cinq fois de toute sa force:

--Roi Charmant, roi Charmant, o tes-vous?

Le roi reconnut la voix de son meilleur ami:

--Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que
vous chrissez, noy dans son sang.

L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous cts sans rien voir:

--Je suis oiseau bleu, dit le roi d'une voix faible et languissante.

 ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un
autre que lui aurait t tonn plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait
aucun tour de l'art ncromancien: il ne lui en cota que quelques
paroles pour arrter le sang qui coulait encore; et avec des herbes
qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de
grimoire, il gurit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas t
bless.

Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il tait devenu
oiseau, et qui l'avait bless si cruellement. Le roi contenta sa
curiosit: il lui dit que c'tait Florine qui avait dcel le mystre
amoureux des visites secrtes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa
paix avec la reine, elle avait consenti  laisser garnir le cyprs de
poignards et de rasoirs, par lesquels il avait t presque hach; il se
rcria mille fois sur l'infidlit de cette princesse, et dit qu'il
s'estimerait heureux d'tre mort avant d'avoir connu son mchant coeur.
Le magicien se dchana contre elle et contre toutes les femmes; il
conseilla au roi de l'oublier.

--Quel malheur serait le vtre, lui dit-il, si vous tiez capable
d'aimer plus longtemps cette ingrate? Aprs ce qu'elle vient de vous
faire, l'on en doit tout craindre.

L'oiseau bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop
chrement Florine; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgr le
soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manire agrable:

      Accabl d'un cruel malheur,
      En vain l'on parle et l'on raisonne;
      On n'coute que sa douleur,
      Et point les conseils qu'on nous donne.

      Il faut laisser faire le temps,
      Chaque chose a son point de vue;
      Et, quand l'heure n'est pas venue,
      On se tourmente vainement.

Le royal oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui et de
le mettre dans une cage o il ft  couvert de la patte du chat et de
toute arme meurtrire.

--Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un tat
si dplorable et si peu convenable  vos affaires et  votre dignit?
Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous tes mort; ils
veulent envahir votre royaume: je crains bien que vous ne l'ayez perdu
avant d'avoir recouvr votre premire forme.

--Ne pourrais-je pas, rpliqua-t-il, aller dans mon palais et gouverner
tout comme je faisais ordinairement?

--Oh! s'cria son ami, la chose est difficile! Tel qui veut obir  un
homme ne veut pas obir  un perroquet; tel vous craint tant roi, tant
environn de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes,
vous voyant un petit oiseau.

--Ah! faiblesse humaine! brillant extrieur! s'cria le roi, encore que
tu ne signifies rien pour le mrite et la vertu, tu ne laisses pas
d'avoir des endroits dcevants dont on ne saurait presque se dfendre!
Eh bien, continua-t-il, soyons philosophe, mprisons ce que nous ne
pouvons obtenir: notre parti ne sera point le plus mauvais.

--Je ne me rends pas sitt, dit le magicien, j'espre trouver quelques
bons expdients.

Florine, la triste Florine, dsespre de ne plus voir le roi, passait
les jours et les nuits  la fentre, rptant sans cesse:

      Oiseau bleu, couleur du temps,
      Vole  moi promptement.

La prsence de son espionne ne l'en empchait point; son dsespoir tait
tel, qu'elle ne mnageait plus rien.

--Qu'tes-vous devenu, roi Charmant? s'cria-t-elle. Nos communs ennemis
vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous
t sacrifi  leurs fureurs? Hlas! hlas! n'tes-vous plus? Ne dois-je
plus vous voir, ou, fatigu de mes malheurs, m'avez-vous abandonne  la
duret de mon sort?

Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les
heures taient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et
si cher! La princesse, abattue, malade, maigre et change, pouvait 
peine se soutenir; elle tait persuade que tout ce qu'il y a de plus
funeste tait arriv au roi.

La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de
plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de
quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu pouser
un petit monstre qu'il avait mille sujets de har. Cependant le pre de
Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la
mchante reine et sa fille changea de face: elles taient regardes
comme des favorites qui avaient abus de leur faveur, le peuple mutin
courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour
souveraine. La reine, irrite, voulut traiter l'affaire avec hauteur;
elle parut sur un balcon et menaa les mutins. En mme temps la sdition
devint gnrale; on enfonce les portes de son appartement, on le pille,
et on l'assomme  coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine
la fe Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mre.

Les grands du royaume s'assemblrent promptement et montrent  la tour,
o la princesse tait fort malade: elle ignorait la mort de son pre et
le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne
douta pas qu'on ne vnt la prendre pour la faire mourir. Elle n'en fut
point effraye: la vie lui tait odieuse depuis qu'elle avait perdu
l'oiseau bleu. Mais ses sujets s'tant jets  ses pieds, lui apprirent
le changement qui venait d'arriver  sa fortune. Elle n'en fut point
mue. Ils la portrent dans son palais et la couronnrent.

Les soins infinis que l'on prit de sa sant, et l'envie qu'elle avait
d'aller chercher l'oiseau bleu, contriburent beaucoup  la rtablir, et
lui donnrent bientt assez de force pour nommer un conseil, afin
d'avoir soin de son royaume en son absence; et puis elle prit pour des
mille millions de pierreries, et elle partit une nuit toute seule, sans
que personne st o elle allait.

L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas
assez de pouvoir pour dtruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de
l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement en faveur
duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle. Il prit les grenouilles
et vola chez la fe, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un
enchanteur  une fe il n'y a que la main; ils se connaissaient depuis
cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient t mille
fois bien et mal ensemble. Elle le reut trs agrablement.

--Que me veut mon compre? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment
tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dpende de moi?

--Oui, ma commre, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma
satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous avez
rendu infortun.

--Ha! ha! je vous entends, compre, s'cria Soussio, j'en suis fche,
mais il n'y a point de grce  esprer pour lui, s'il ne veut pouser ma
filleule; la voil belle et jolie, comme vous voyez: qu'il se consulte.

L'enchanteur pensa demeurer muet, il la trouva laide; cependant il ne
pouvait se rsoudre  s'en aller sans rgler quelque chose avec elle,
parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il tait en cage.
Le clou qui l'accrochait s'tait rompu; la cage tait tombe, et Sa
Majest emplume souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se
trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup
de griffe dans l'oeil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on
avait oubli de lui donner  boire; il allait le grand chemin d'avoir la
ppie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit
coquin de singe, s'tant chapp, attrapa ses plumes au travers des
barreaux de sa cage, et il l'pargna aussi peu qu'il aurait fait un geai
ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il tait sur le point de
perdre son royaume; ses hritiers faisaient tous les jours des
fourberies nouvelles pour prouver qu'il tait mort. Enfin l'enchanteur
conclut avec sa commre Soussio qu'elle mnerait Truitonne dans le
palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant
lesquels il prendrait sa rsolution de l'pouser, et qu'elle lui
rendrait sa figure, quitte  reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait
pas se marier.

La fe donna des habits tout d'or et d'argent  Truitonne, puis elle la
fit monter en trousse derrire elle sur un dragon, et elles se rendirent
au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidle ami
l'enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le mme qu'il avait
t, beau, aimable, spirituel et magnifique; mais il achetait bien cher
le temps dont on diminuait sa pnitence: la seule pense d'pouser
Truitonne le faisait frmir. L'enchanteur lui disait les meilleures
raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une mdiocre impression sur
son esprit; et il tait moins occup de la conduite de son royaume que
des moyens de proroger le terme que Soussio lui avait donn pour pouser
Truitonne.

Cependant la reine Florine, dguise sous un habit de paysanne, avec ses
cheveux pars et mls, qui cachaient son visage, un chapeau de paille
sur la tte, un sac de toile sur son paule, commena son voyage, tantt
 pied, tantt  cheval, tantt par mer, tantt par terre: elle faisait
toute la diligence possible; mais, ne sachant o elle devait tourner ses
pas, elle craignait toujours d'aller d'un ct pendant que son aimable
roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'tait arrte au bord d'une
fontaine dont l'eau argente bondissait sur de petits cailloux, elle eut
envie de se laver les pieds; elle s'assit sur le gazon, elle releva ses
blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau: elle
ressemblait  Diane qui se baigne au retour d'une chasse. Il passa dans
cet endroit une petite vieille toute vote, appuye sur un gros bton;
elle s'arrta, et lui dit:

--Que faites-vous l, ma belle fille? vous tes bien seule!

--Ma bonne mre, dit la reine, je ne laisse pas d'tre en grande
compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, les inquitudes et les
dplaisirs.

 ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.

--Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah! ma fille, ne
vous affligez pas. Dites-moi ce que vous avez sincrement, et j'espre
vous soulager.

La reine le voulut bien; elle lui conta ses ennuis, la conduite que la
fe Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle
cherchait l'oiseau bleu.

La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de
visage, parat belle, jeune, habille superbement; et regardant la reine
avec un sourire gracieux:

--Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est
plus oiseau; ma soeur Soussio lui a rendu sa premire figure, il est
dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous
viendrez  bout de votre dessein. Voici quatre oeufs; vous les casserez
dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous
seront utiles.

En achevant ces mots, elle disparut.

Florine se sentit fort console de ce qu'elle venait d'entendre; elle
mit les oeufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de
Charmant.

Aprs avoir march huit jours et huit nuits sans s'arrter, elle arrive
au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si
droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille
tentatives inutiles; elle glissait, elle se fatiguait, et, dsespre
d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne,
rsolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des oeufs que la
fe lui avait donns. Elle en prit un:

--Voyons, dit-elle, si elle ne s'est point moque de moi en me
promettant les secours dont j'aurais besoin.

Ds qu'elle l'eut cass, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle
mit  ses pieds et  ses mains. Quand elle les eut, elle monta la
montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans
et l'empchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de
nouvelles peines pour descendre: toute la valle tait d'une seule glace
de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y
miraient avec un plaisir extrme, car ce miroir avait bien deux lieues
de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait
tre: la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la
vieille croyait tre jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous
les dfauts y taient si bien cachs, que l'on y venait des quatre coins
du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les
minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette
circonstance n'y attirait pas moins d'hommes; le miroir leur plaisait
aussi. Il faisait paratre aux uns de beaux cheveux, aux autres la
taille plus haute et mieux prise, l'air martial, et meilleure mine. Les
femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte
que l'on appelait cette montagne de mille noms diffrents. Personne
n'tait jamais parvenu jusqu'au sommet; et, quand on vit Florine, les
dames poussrent de longs cris de dsespoir:

--O va cette malavise? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez
d'esprit pour marcher sur notre glace: du premier pas elle brisera tout.

Elles faisaient un bruit pouvantable. La reine ne savait comment faire,
car elle voyait un grand pril  descendre par l; elle cassa un autre
oeuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en mme
temps assez grand pour s'y placer commodment; puis les pigeons
descendirent doucement avec la reine, sans qu'il lui arrivt rien de
fcheux. Elle leur dit:

--Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu'au lieu o le roi
Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate.

Les pigeons, civils et obissants, ne s'arrtrent ni jour ni nuit
qu'ils ne fussent arrivs aux portes de la ville. Florine descendit et
leur donna  chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.

Oh! que le coeur lui battait en entrant! Elle se barbouilla le visage
pour n'tre point connue. Elle demanda aux passants o elle pouvait voir
le roi. Quelques-uns se prirent  rire.

--Voir le roi? lui dirent-ils. H, que lui veux-tu, ma Mie-Souillon? Va,
va te dcrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel
monarque.

La reine ne rpondit rien: elle s'loigna doucement et demanda encore 
ceux qu'elle rencontra o elle se pourrait mettre pour voir le roi.

--Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui
dit-on; car enfin il consent  l'pouser.

Ciel! quelle nouvelle! Truitonne, l'indigne Truitonne sur le point
d'pouser le roi! Florine pensa mourir; elle n'eut plus de force pour
parler ni pour marcher: elle se mit sous une porte, assise sur des
pierres, bien cache de ses cheveux et de son chapeau de paille.

--Infortune que je suis! disait-elle, je viens ici pour augmenter le
triomphe de ma rivale et me rendre tmoin de sa satisfaction! C'tait
donc  cause d'elle que l'oiseau bleu cessa de me venir voir! C'tait
pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les
infidlits, pendant qu'abme dans la douleur je m'inquitais pour la
conservation de sa vie! Le tratre avait chang; et, se souvenant moins
de moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de
m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne.

Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d'avoir bon apptit; la
reine chercha o se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec
le jour, elle courut au temple; elle n'y entra qu'aprs avoir essuy
mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trne du roi et
celui de Truitonne, qu'on regardait dj comme la reine. Quelle douleur
pour une personne aussi tendre et aussi dlicate que Florine! Elle
s'approcha du trne de sa rivale; elle se tint debout, appuye contre un
pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable
qu'il et t de sa vie. Truitonne parut ensuite, richement vtue, et si
laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronant le
sourcil.

--Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t'approcher de mon excellente
figure, et si prs de mon trne d'or?

--Je me nomme Mie-Souillon, rpondit-elle; je viens de loin pour vous
vendre des rarets.

Elle fouilla aussitt dans son sac de toile; elle en tira des bracelets
d'meraude que le roi Charmant lui avait donns.

--Ho! ho! dit Truitonne, voil de jolies verrines! En veux-tu une pice
de cinq sous?

--Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous
ferons notre march.

Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bte n'en
tait capable, tant ravie de trouver des occasions de lui parler,
s'avana jusqu' son trne et lui montra les bracelets, le priant de lui
dire son sentiment.  la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux
qu'il avait donns  Florine; il plit, il soupira, et fut longtemps
sans rpondre; enfin, craignant qu'on ne s'apert de l'tat o ses
diffrentes penses le rduisaient, il se fit un effort et lui rpliqua:

--Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume; je pensais
qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voil de semblables.

Truitonne revint de son trne, o elle avait moins bonne mine qu'une
hutre  l'caille; elle demanda  la reine combien, sans surfaire, elle
voulait de ces bracelets.

--Vous auriez trop de peine  me les payer, madame, dit-elle; il vaut
mieux vous proposer un autre march. Si vous me voulez procurer de
coucher une nuit dans le cabinet des chos qui est au palais du roi, je
vous donnerai mes meraudes.

--Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne en riant comme une perdue
et montrant des dents plus longues que les dfenses d'un sanglier.

Le roi ne s'informa point d'o venaient ces bracelets, moins par
indiffrence pour celle qui les prsentait (bien qu'elle ne ft gure
propre  faire natre la curiosit), que par un loignement invincible
qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est  propos qu'on sache que,
pendant qu'il tait oiseau bleu, il avait cont  la princesse qu'il y
avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des
chos, qui tait si ingnieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort
bas tait entendu du roi lorsqu'il tait couch dans sa chambre; et,
comme Florine voulait lui reprocher son infidlit, elle n'en avait
point imagin de meilleur moyen.

On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne: elle commena ses
plaintes et ses regrets.

--Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel oiseau
bleu! dit-elle. Tu m'as oublie, tu aimes mon indigne rivale! Les
bracelets que j'ai reus de ta dloyale main n'ont pu me rappeler  ton
souvenir, tant j'en suis loigne!

Alors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez
de forces pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au
jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gmir et
soupirer: ils le dirent  Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre
elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien,
qu'ordinairement elle rvait et qu'elle parlait trs souvent haut. Pour
le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalit trange: c'est
que, depuis qu'il avait aim Florine, il ne pouvait plus dormir, et
lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait
de l'opium.

La reine passa une partie du jour dans une trange inquitude.

--S'il m'a entendue, disait-elle, se peut-il une indiffrence plus
cruelle? S'il ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir  me faire
entendre?

Il ne se trouvait plus de rarets extraordinaires, car des pierreries
sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piqut le got
de Truitonne: elle eut recours  ses oeufs. Elle en cassa un; aussitt
il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il
tait attel de six souris vertes, conduites par un raton couleur de
rose, et le postillon, qui tait aussi de famille ratonnire, tait gris
de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes
et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires
Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes,
particulirement deux petites gyptiennes qui, pour danser la sarabande
et les passe-pied, ne l'auraient pas cd  Leance.

La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'oeuvre de l'art
ncromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui tait l'heure que
Truitonne allait  la promenade; elle se mit dans une alle, faisant
galoper ses souris, qui tranaient le carrosse, les ratons et les
marionnettes. Cette nouveaut tonna si fort Truitonne, qu'elle s'cria
deux ou trois fois:

--Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton
attelage souriquois?

--Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit
Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai 
l'estimation du plus savant.

Truitonne, qui tait absolue en tout, lui rpliqua:

--Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse prsence, dis-m'en le
prix.

--Dormir encore dans le cabinet des chos, dit-elle, est tout ce que je
demande.

--Va, pauvre bte, rpliqua Truitonne, tu n'en seras pas refuse; et se
tournant vers ses dames:

--Voil une sotte crature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de
ses rarets.

La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre,
et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait dj fait, parce que le
roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre
disaient entre eux:

--Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne
toute la nuit?

--Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit
et de la passion dans ce qu'elle conte.

Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours
auraient produit.

--Quoi! ce barbare est devenu sourd  ma voix! disait-elle. Il n'entend
plus sa chre Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je
mrite bien les marques de mpris qu'il me donne!

Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se gurir de sa
tendresse. Il n'y avait plus qu'un oeuf dans son sac dont elle dt
esprer du secours; elle le cassa: il en sortit un pt de six oiseaux
qui taient bards, cuits et fort bien apprts; avec cela ils
chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et
savaient mieux la mdecine qu'Esculape. La reine resta charme d'une
chose si admirable; elle fut avec son pt parlant dans l'antichambre de
Truitonne.

Comme elle attendait qu'elle passt, un des valets de chambre du roi
s'approcha d'elle et lui dit:

--Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de
l'opium pour dormir, vous l'tourdiriez assurment? car vous jasez la
nuit d'une manire surprenante.

Florine ne s'tonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle
fouilla dans son sac et lui dit:

--Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne
point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce mme
cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.

Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole.  quelques
moments de l, Truitonne vint; elle aperut la reine avec son pt, qui
feignait de le vouloir manger.

--Que fais-tu l, Mie-Souillon? lui dit-elle.

--Madame, rpliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et
des mdecins.

En mme temps tous les oiseaux se mettent  chanter plus mlodieusement
que des sirnes; puis ils s'crirent:

--Donnez la pice blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un
canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:

--Can, can, can, je suis mdecin, je guris de tous les maux et de toute
sorte de folie, hormis de celle d'amour.

Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'et t de ses
jours, jura:

--Par la vertuchou, voil un excellent pt! je le veux avoir; , ,
Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?

--Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des chos, et
rien davantage.

--Tiens, dit gnreusement Truitonne (car elle tait de belle humeur par
l'acquisition d'un tel pt), tu en auras une pistole.

Florine, plus contente qu'elle l'et encore t, parce qu'elle esprait
que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.

Ds que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant
avec ardeur que le valet de chambre lui tnt parole, et qu'au lieu de
donner de l'opium au roi il lui prsentt quelque autre chose qui pt le
tenir veill. Lorsqu'elle crut que chacun s'tait endormi, elle
commena ses plaintes ordinaires.

-- combien de prils me suis-je expose, disait-elle, pour te chercher,
pendant que tu me fuis et que tu veux pouser Truitonne. Que t'ai-je
donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta
mtamorphose, de mes bonts, de nos tendres conversations.

Elle les rpta presque toutes, avec une mmoire qui prouvait assez que
rien ne lui tait plus cher que ce souvenir.

Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de
Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'o elles
venaient; mais son coeur, pntr de tendresse, lui rappela si vivement
l'ide de son incomparable princesse qu'il sentit sa sparation avec la
mme douleur qu'au moment o les couteaux l'avaient bless sur le
cyprs. Il se mit  parler de son ct comme la reine avait fait du
sien.

--Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait!
est-il possible que vous m'ayez sacrifi  nos communs ennemis?

Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui rpondre et de
lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait
clairci de tous les mystres qu'il n'avait pu pntrer jusqu'alors. 
ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui
demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet
de chambre rpliqua que rien n'tait plus ais, parce qu'elle couchait
dans le cabinet des chos.

Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande
reine que Florine ft dguise en souillon? Et quel moyen de croire que
Mie-Souillon et la voix de la reine et st des secrets si particuliers,
 moins que ce ne ft elle-mme? Dans cette incertitude il se leva, et,
s'habillant avec prcipitation, il descendit par un degr drob dans le
cabinet des chos, dont la reine avait t la clef, mais le roi en avait
une qui ouvrait toutes les portes du palais.

Il la trouva avec une lgre robe de taffetas blanc, qu'elle portait
sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses paules; elle
tait couche sur un lit de repos, et une lampe un peu loigne ne
rendait qu'une lumire sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son
amour l'emportant sur son ressentiment, ds qu'il la reconnut il vint se
jeter  ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de
joie, de douleur et de mille penses diffrentes qui lui passrent en
mme temps dans l'esprit.

La reine ne demeura pas moins trouble; son coeur se serra, elle pouvait
 peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et,
quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire
des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque
temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils
s'claircirent, ils se justifirent; leur tendresse se rveilla; et tout
ce qui les embarrassait, c'tait la fe Soussio.

Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une
fe fameuse: c'tait justement celle qui donna les quatre oeufs 
Florine. Aprs les premiers compliments, l'enchanteur et la fe
dclarrent que, leur pouvoir tant uni en faveur du roi et de la reine,
Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne
recevrait aucun retardement.

Il est ais de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: ds qu'il
fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun tait ravi de voir
Florine. Ces nouvelles allrent jusqu' Truitonne; elle accourut chez le
roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Ds qu'elle voulut
ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fe
parurent, qui la mtamorphosrent en truie, afin qu'il lui restt au
moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit
toujours grognant jusque dans la basse-cour, o de longs clats de rire
que l'on fit sur elle achevrent de la dsesprer.

Le roi Charmant et la reine Florine, dlivrs d'une personne si odieuse,
ne pensrent plus qu' la fte de leurs noces; la galanterie et la
magnificence y parurent galement; il est ais de juger de leur
flicit, aprs de si longs malheurs.

      Quand Truitonne aspirait  l'hymen de Charmant,
      Et que, sans avoir pu lui plaire,
      Elle voulait former ce triste engagement
      Que la mort seule peut dfaire,
      Qu'elle tait imprudente, hlas!

      Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage
      Devient un funeste esclavage,
      Si l'amour ne le forme pas.
      Je trouve que Charmant fut sage.

       mon sens, il vaut beaucoup mieux
      tre oiseau bleu, corbeau, devenir hibou mme,
      Que d'prouver la peine extrme
      D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.

      En ces sortes d'hymens notre sicle est fertile:
      Les hymens seraient plus heureux,
      Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile
      Qui voult s'opposer  ces coupables noeuds,
      Et ne jamais souffrir que l'hymne unisse,
      Par intrt ou par caprice,
      Deux coeurs infortuns, s'ils ne s'aiment tous deux.




Gracieuse et Percinet


Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa
beaut, sa douceur et son esprit, qui taient incomparables, la firent
nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mre. Il n'y avait
point de matin qu'on ne lui apportt une belle robe, tantt de brocart
d'or, de velours ou de satin. Elle tait pare  merveille, sans en tre
ni plus fire, ni plus glorieuse. Elle passait la matine avec des
personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et
l'aprs-dner, elle travaillait auprs de la reine. Quand il tait temps
de faire collation, on lui servait des bassins pleins de drages, et
plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle tait
la plus heureuse princesse de l'univers.

Il y avait dans cette mme cour une vieille fille fort riche, appele la
duchesse Grognon, qui tait affreuse de tout point: ses cheveux taient
d'un roux couleur de feu; elle avait le visage pouvantablement gros et
couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui
en restait qu'un chassieux; sa bouche tait si grande qu'on et dit
qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de
dents, on ne la craignait pas; elle tait bossue devant et derrire, et
boiteuse des deux cts. Ces sortes de monstres portent envie  toutes
les belles personnes: elle hassait mortellement Gracieuse, et se retira
de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un
chteau  elle qui n'tait pas loign. Quand quelqu'un l'allait voir et
qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'criait en
colre:

--Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de
charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.

Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa
mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mre; le roi
regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura prs d'un an enferm
dans son palais. Enfin les mdecins, craignant qu'il ne tombt malade,
lui ordonnrent de se promener et de se divertir. Il fut  la chasse et
comme la chaleur tait grande, en passant par un gros chteau qu'il
trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.

Aussitt la duchesse Grognon, avertie de l'arrive du roi (car c'tait
son chteau), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais
de sa maison, c'tait une grande cave bien vote, fort propre, o elle
le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents
tonneaux rangs les uns sur les autres, il lui demanda si c'tait pour
elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.

--Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous
en faire goter; voil du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de
l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel
voulez-vous?

--Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux
que tous les autres.

Aussitt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du
tonneau un millier de pistoles.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.

Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles
louis d'or.

--Je n'entends rien  cela, dit-elle encore en souriant plus fort.

Elle passe  un troisime tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant
de perles et de diamants que la terre en tait toute couverte.

--Ah! s'cria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait
vol mon bon vin, et qu'on ait mis  la place ces bagatelles.

--Bagatelles! dit le roi, qui tait bien tonn; vertuchou, madame
Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix
royaumes grands comme Paris.

--Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de
pierreries; je vous en ferai le matre  condition que vous m'pouserez.

--Ah! rpliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas
mieux, ds demain si vous voulez.

--Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux tre
matresse de votre fille comme l'tait sa mre; qu'elle dpende
entirement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.

--Vous en serez la matresse, dit le roi, touchez l.

Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche
cave, dont elle lui donna la clef. Aussitt il revint  son palais.
Gracieuse, entendant le roi son pre, courut au-devant de lui; elle
l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.

--J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.

--Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.

--Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus
intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontr la duchesse
Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.

-- ciel, s'cria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on
l'appeler une colombe? C'est bien plutt une chouette.

--Taisez-vous, dit le roi en se fchant, je prtends que vous l'aimiez
et la respectiez autant que si elle tait votre mre: allez promptement
vous parer, car je veux retourner ds aujourd'hui au-devant d'elle.

La princesse tait fort obissante; elle entra dans sa chambre afin de
s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur  ses yeux.

--Qu'avez-vous, ma chre petite? lui dit-elle; vous pleurez?

--Hlas! ma chre nourrice, rpliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le
roi va me donner une martre; et pour comble de disgrce, c'est ma plus
cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la
voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mre avait si
dlicatement brods de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui
voudrait m'avoir donn la mort?

--Ma chre enfant, rpliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous
lve autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de
plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il
que d'obir  son pre, et de se faire violence pour lui plaire?
Promettez-moi donc que vous ne tmoignerez point  Grognon la peine que
vous avez.

La princesse ne pouvait s'y rsoudre; mais la sage nourrice lui dit tant
de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien
user avec sa belle-mre.

Elle s'habilla aussitt d'une robe verte  fond d'or; elle laissa tomber
ses blonds cheveux sur ses paules, flottant au gr du vent, comme
c'tait la mode en ce temps-l, et elle mit sur sa tte une lgre
couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles taient
d'meraudes. En cet tat Vnus, mre des Amours, aurait t moins belle;
cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son
visage.

Mais pour revenir  Grognon, cette laide crature tait bien occupe 
se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coude que
l'autre, pour paratre un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps
rembourr sur une paule pour cacher sa bosse; elle mit un oeil d'mail
le mieux fait qu'elle pt trouver; elle se farda pour se blanchir; elle
teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin
amarante double de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets.
Elle voulut faire son entre  cheval, parce qu'elle avait ou dire que
les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.

Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le
moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute
seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre o elle
s'assit sur l'herbe. Enfin, dit-elle, me voici en libert; je peux
pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose. Aussitt elle se
prit  soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux
fontaines d'eau vive. En cet tat elle ne songeait plus  retourner au
palais, quand elle vit venir un page vtu de satin vert, qui avait des
plumes blanches et la plus belle tte du monde; il mit un genou en terre
et lui dit:

--Princesse, le roi vous attend.

Elle demeura surprise de tous les agrments qu'elle remarquait en ce
jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il
devait tre du train de Grognon.

--Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reu au nombre de ses
pages?

--Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis  vous: et je ne
veux tre qu' vous.

--Vous tes  moi? rpliqua-t-elle tout tonne, et je ne vous connais
point.

--Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore os me faire connatre;
mais les malheurs dont vous tes menace par le mariage du roi
m'obligent  vous parler plus tt que je n'aurais fait: j'avais rsolu
de laisser au temps et  mes services le soin de vous dclarer ma
passion, et....

--Quoi! un page, s'cria la princesse, un page a l'audace de me dire
qu'il m'aime! Voici le comble  mes disgrces.

--Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et
respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et
mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'ingalit entre nous. Il
n'y a que votre mrite et votre beaut qui puissent y en mettre. Je vous
aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux o vous tes, sans
que vous me voyiez. Le don de ferie que j'ai reu en naissant m'a t
d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous
accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espre ne vous
tre pas tout  fait inutile.

 mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un tonnement
dont elle ne pouvait revenir.

--C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant
d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai
de joie que vous vouliez tre de mes amis! Je ne crains plus la mchante
Grognon, puisque vous entrez dans mes intrts.

Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais,
o elle trouva un cheval tout harnach et caparaonn que Percinet avait
fait entrer dans l'curie, et que l'on crut qui tait pour elle. Elle
monta dessus. Comme c'tait un grand sauteur, le page le prit par la
bride et le conduisit, se tournant  tous moments vers la princesse pour
avoir le plaisir de la regarder.

Quand le cheval qu'on menait  Grognon parut auprs de celui de
Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau
cheval tait si clatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait
entrer en comparaison. Le roi, qui tait occup de mille choses, n'y
prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la
princesse, dont ils admiraient la beaut, et pour son page vert, qui
tait lui seul plus joli que tous ceux de la cour.

On trouva Grognon en chemin, dans une calche dcouverte, plus laide et
plus mal btie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassrent.
On lui prsenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de
Gracieuse:

--Comment! dit-elle, cette crature aura un plus beau cheval que moi!
J'aimerais mieux n'tre jamais reine et retourner  mon riche chteau
que d'tre traite d'une telle manire.

Le roi aussitt commanda  la princesse de mettre pied  terre, et de
prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La
princesse obit sans rpliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia;
elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait  un paquet de
linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur
qu'elle ne tombt. Elle n'tait pas encore contente; elle grommelait des
menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.

--J'ai, dit-elle, qu'tant la matresse, je veux que le page vert tienne
la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.

Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet
jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre
mot: il obit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les
trompettes faisaient un bruit dsespr. Grognon tait ravie: avec son
nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas change pour
Gracieuse.

Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voil le beau cheval qui
se met  sauter,  ruer et  courir si vite que personne ne pouvait
l'arrter. Il emporta Grognon. Elle se tenait  la selle et aux crins;
elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans
l'trier. Il la trana bien loin sur des pierres, sur des pines et dans
la boue, o elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on
l'eut bientt jointe. Elle tait tout corche, sa tte casse en quatre
ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais t une marie en plus
mauvais tat.

Le roi paraissait au dsespoir. On la ramassa comme un verre bris en
pices; son bonnet tait d'un ct, ses souliers de l'autre. On la porta
dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs
chirurgiens. Toute malade qu'elle tait, elle ne laissait pas de
tempter.

--Voil un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a
pris ce beau et mchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me
tut. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche
chteau, et je ne le verrai de mes jours.

L'on fut dire au roi la colre de Grognon. Comme sa passion dominante
tait l'intrt, la seule ide de perdre les mille tonneaux d'or et de
diamants le fit frmir, et l'aurait port  tout. Il accourut auprs de
la crasseuse malade; il se mit  ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait
qu' prescrire une punition proportionne  la faute de Gracieuse, et
qu'il l'abandonnait  son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait,
qu'elle l'allait envoyer qurir.

En effet, on vint dire  la princesse que Grognon la demandait. Elle
devint ple et tremblante, se doutant bien que ce n'tait pas pour la
caresser. Elle regarda de tous cts si Percinet ne paraissait point;
elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de
Grognon.  peine y fut-elle entre qu'on ferma les portes; puis quatre
femmes, qui ressemblaient  quatre furies, se jetrent sur elle par
l'ordre de leur matresse, lui arrachrent ses beaux habits, et
dchirrent sa chemise. Quand ses paules furent dcouvertes, ces
cruelles mgres ne pouvaient soutenir l'clat de leur blancheur; elles
fermaient les yeux comme si elles eussent regard longtemps de la neige.

--Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son
lit; qu'on me l'corche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de
cette peau blanche qu'elle croit si belle.

En toute autre dtresse, Gracieuse aurait souhait le beau Percinet;
mais se voyant presque nue, elle tait trop modeste pour vouloir que ce
prince en ft tmoin, et elle se prparait  tout souffrir comme un
pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poigne de verges
pouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de
nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et  chaque
coup la Grognon disait:

--Plus fort, plus fort, vous l'pargnez.

Il n'y a personne qui ne croie, aprs cela, que la princesse tait
corche depuis la tte jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car
le galant Percinet avait fascin les yeux de ces femmes: elles pensaient
avoir des verges  la main, c'taient des plumes de mille couleurs; et
ds qu'elles commencrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur,
disant tout bas:

--Ah! Percinet, vous m'tes venu secourir bien gnreusement!
Qu'aurais-je fait sans vous?

Les fouetteuses se lassrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les
bras; elles la tamponnrent dans ses habits, et la mirent dehors avec
mille injures.

Elle revint dans sa chambre, feignant d'tre bien malade; elle se mit au
lit, et commanda qu'il ne restt auprs d'elle que sa nourrice,  qui
elle conta toute son aventure.  force de conter elle s'endormit: la
nourrice s'en alla; et en se rveillant elle vit dans un petit coin le
page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle
n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le
conjurait de ne la pas abandonner  la fureur de son ennemie, et de
vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait
pas demeurer seule avec les garons. Il rpliqua qu'elle pouvait
remarquer avec quel respect il en usait; qu'il tait bien juste,
puisqu'elle tait sa matresse, qu'il lui obt en toutes choses, mme
aux dpens de sa propre satisfaction. L-dessus il la quitta, aprs lui
avoir conseill de feindre d'tre malade du mauvais traitement qu'elle
avait reu.

Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet tat, qu'elle en gurit
la moiti plus tt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevrent avec
une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes
choses Grognon aimait  tre vante pour belle, il fit faire son
portrait, et ordonna un tournoi, o six des plus adroits chevaliers de
la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon
tait la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de
chevaliers et d'trangers pour soutenir le contraire. Cette magote tait
prsente  tout, place sur un grand balcon tout couvert de brocart
d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers
lui faisait gagner sa mchante cause. Gracieuse tait derrire elle, qui
s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait
des yeux que pour elle.

Il n'y avait presque plus personne qui ost disputer sur la beaut de
Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait
dans une bote de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon tait la
plus laide de toutes les femmes, et que celle qui tait peinte dans sa
bote tait la plus belle de toutes les filles. En mme temps il court
contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en prsente six
autres, et jusqu' vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa
bote, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce
beau portrait. Chacun le reconnut pour tre celui de la princesse
Gracieuse: il lui fit une profonde rvrence, et se retira sans avoir
voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne ft Percinet.

La colre pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait
prononcer une parole. Elle faisait signe que c'tait  Gracieuse qu'elle
en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit  faire une
vie de dsespre.

--Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beaut! Faire
recevoir un tel affront  mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir;
il faut que je me venge ou que je meure.

--Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part
 ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que
vous tes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de
laideur.

--Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, rpliqua Grognon; mais
j'aurai mon tour avant peu.

L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse
mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir piti d'elle, parce que
s'il l'abandonnait  la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en
mut pas davantage, et rpondit seulement:

--Je l'ai donne  sa belle-mre, elle en fera comme il lui plaira.

La mchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Ds qu'elle fut
venue, elle fit mettre les chevaux  sa chaise roulante; l'on obligea
Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit  cent
lieues de l, dans une grande fort, o personne n'osait passer parce
qu'elle tait pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils
eurent perc jusqu'au milieu de cette horrible fort, ils la firent
descendre et l'abandonnrent, quelque prire qu'elle pt leur faire
d'avoir piti d'elle. Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle,
je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'pargner tous
les maux qui vont m'arriver. C'tait parler  des sourds; ils ne
daignrent pas lui rpondre, et s'loignant d'elle d'une grande vitesse,
ils laissrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha
quelque temps sans savoir o elle allait, tantt se heurtant contre un
arbre, tantt tombant, tantt embarrasse dans les buissons; enfin,
accable de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se
relever. Percinet, s'criait-elle quelquefois, Percinet, o tes-vous?
Est-il possible que vous m'ayez abandonne? Comme elle disait ces mots,
elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du
monde: c'tait une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un
arbre dans la fort o il n'y et plusieurs lustres remplis de bougies:
et dans le fond d'une alle elle aperut un palais tout de cristal, qui
brillait autant que le soleil. Elle commena de croire qu'il entrait du
Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mle de
crainte. Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable,
amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! loignons-nous de lui:
il vaut mieux mourir que de l'aimer. En disant ces mots, elle se leva
malgr sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le
beau chteau, elle marcha d'un autre ct, si trouble et si confuse
dans les diffrentes penses qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce
qu'elle faisait.

Dans ce moment elle entendit du bruit derrire elle: la peur la saisit,
elle crut que c'tait quelque bte froce qui l'allait dvorer. Elle
regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on
dpeint l'amour.

--Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je
vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon
respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez
sans alarme dans le palais de ferie, je n'y entrerai pas si vous me le
dfendez; vous y trouverez la reine ma mre, et mes soeurs, qui vous
aiment dj tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.

Gracieuse, charme de la manire soumise et engageante dont lui parlait
son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traneau
peint et dor, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de
sorte qu'en trs peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette
fort, qui lui semblrent admirables. On voyait clair partout; il y
avait des bergers et des bergres vtus galamment, qui dansaient au son
des fltes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord
des fontaines, des villageois avec leurs matresses, qui mangeaient et
qui chantaient gaiement.

--Je croyais, lui dit-elle, cette fort inhabite, mais tout m'y parat
peupl et dans la joie.

--Depuis que vous y tes, ma princesse, rpliqua Percinet, il n'y a plus
dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agrables amusements:
les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.

Gracieuse n'osa rpondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces
sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprs de la
reine sa mre.

Aussitt il dit  ses cerfs d'aller au palais de ferie. Elle entendit
en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles,
qui taient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassrent,
et la menrent dans une grande salle, dont les murs taient de cristal
de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'tonnement que son histoire
jusqu' ce jour y tait grave, et mme la promenade qu'elle venait de
faire avec le prince dans le traneau; mais cela tait d'un travail si
fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grce nous vante n'en
auraient pu approcher.

--Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse  Percinet; 
mesure que je fais une action et un geste, je le vois grav.

--C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport 
vous, ma princesse, rpliqua-t-il. Hlas! en aucun endroit je ne suis ni
heureux ni content.

Elle ne lui rpondit rien, et remercia la reine de la manire dont elle
la recevait. On servit un grand repas, o Gracieuse mangea de bon
apptit, car elle tait ravie d'avoir trouv Percinet au lieu des ours
et des lions qu'elle craignait dans la fort. Quoiqu'elle ft bien
lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de
peintures, o l'on reprsenta un opra: c'taient les amours de Psych
et de Cupidon, mls de danses et de petites chansons. Un jeune berger
vint chanter ces paroles:

      L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour mme
      Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime.
      Imitez pour le moins les tigres et les ours,
      Qui se laissent dompter aux plus petits amours.

      Des plus fiers animaux le naturel sauvage
      S'adoucit aux plaisirs o l'amour les engage:
      Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer;
      Vous seule tes farouche et refusez d'aimer.

Elle rougit de s'tre ainsi entendu nommer devant la reine et les
princesses; elle dit  Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le
monde entrt dans leurs secrets.

--Je me souviens l-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agre
fort:

      Ne faites point de confidence,
      Et soyez sr que le silence
      A pour moi des charmes puissants:
      Le monde a d'tranges maximes;
      Les plaisirs les plus innocents
      Passent quelquefois pour des crimes.

Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait dplu.
L'opra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par
les deux princesses. Il n'a jamais t rien de plus magnifique que les
meubles, ni de si galant que le lit et la chambre o elle devait
coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vtues en nymphes; la
plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de
beaut. Quand on l'eut mise au lit, l'on commena une musique ravissante
pour l'endormir; mais elle tait si surprise qu'elle ne pouvait fermer
les yeux. Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements.
Qu'un prince si aimable et si habile est  redouter! Je ne peux
m'loigner trop tt de ces lieux.

Cet loignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si
magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la
diffrence tait grande, on hsiterait  moins. D'ailleurs, elle
trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un
palais dont il tait le matre.

Lorsqu'elle fut leve, on lui prsenta des robes de toutes les couleurs,
des garnitures de pierreries de toutes les manires, des dentelles, des
rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un got merveilleux:
rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or cisel; elle n'avait
jamais t si bien pare et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra
dans sa chambre, vtu d'un drap d'or et vert (car le vert tait sa
couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de
mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince.
Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses
malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empcher d'en
apprhender les suites.

--Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous tes
souveraine ici, vous y tes adore; voudriez-vous m'abandonner pour
votre cruelle ennemie?

--Si j'tais la matresse de ma destine, lui dit-elle, le parti que
vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable
de mes actions au roi mon pre; il vaut mieux souffrir que de manquer 
mon devoir.

Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de
l'pouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgr
elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille
nouveaux plaisirs pour la divertir.

Elle disait souvent au prince:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe  la cour de Grognon, et
comment elle s'est explique de la pice qu'elle m'a faite.

Percinet lui dit qu'il y enverrait son cuyer, qui tait homme d'esprit.
Elle rpliqua qu'elle tait persuade qu'il n'avait besoin de personne
pour tre inform de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui
dire.

--Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez
vous-mme.

L-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui tait
toute de cristal de roche, comme le reste du chteau: il lui dit de
mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de
regarder du ct de la ville. Elle s'aperut aussitt que la vilaine
Grognon tait avec le roi, et qu'elle lui disait:

--Cette misrable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la
voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler
d'une si petite perte.

Le roi se mit  pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le
dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bche, que l'on
ajusta de cornettes, et bien enveloppe on la mit dans le cercueil; puis
par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, o tout le monde
assista en pleurant, et maudissant la martre qu'ils accusaient de cette
mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on
faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:

--Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait pri par les
cruauts d'une si mauvaise crature! Il faudrait la hacher et en faire
un pt.

Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son coeur.
Gracieuse, voyant son pre si afflig:

--Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon pre me croie plus
longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.

Quelque chose qu'il pt lui dire, il fallut obir, quoique avec une
rpugnance extrme.

--Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le
palais de ferie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez;
vous m'tes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.

Quoi qu'il pt lui dire, elle s'entta de partir; elle prit cong de la
mre et des soeurs du prince. Il monta avec elle dans le traneau, les
cerfs se mirent  courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit
un grand bruit: elle regarda derrire elle, c'tait l'difice qui
tombait en mille morceaux.

--Que vois-je! s'cria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!

--Non, lui rpliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y
entrerez qu'aprs votre enterrement.

--Vous tes en colre, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir;
mais, au fond, ne suis-je pas plus  plaindre que vous?

Quand ils arrivrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traneau
devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter
 ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant
pour un fantme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'tait point morte;
que Grognon l'avait fait conduire dans la fort sauvage; qu'elle tait
monte au haut d'un arbre, o elle avait vcu de fruits; qu'on avait
fait enterrer une bche  sa place, et qu'elle lui demandait en grce de
l'envoyer dans quelqu'un de ses chteaux, o elle ne ft plus expose
aux fureurs de sa martre.

Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya dterrer la bche, et
demeura bien tonn de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait
fait mettre  la place; mais c'tait un pauvre homme faible, qui n'avait
pas le courage de se fcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et
la fit souper avec lui. Quand les cratures de Grognon allrent lui dire
le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commena
de faire la forcene; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait
point  balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la
voir partir dans le mme moment pour ne revenir de sa vie; que c'tait
une supposition de croire qu'elle ft la princesse Gracieuse; qu' la
vrit elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'tait pendue;
qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux
impostures de celle-ci, c'tait manquer de considration et de confiance
pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortune
princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'tait pas sa fille.

Grognon, transporte de joie, la trana, avec le secours de ses femmes,
dans un cachot o elle la fit dshabiller. On lui ta ses riches habits
et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots
 ses pieds et un capuchon de bure sur sa tte.  peine lui donna-t-on
un peu de paille pour se coucher et du pain bis.

Dans cette dtresse, elle se prit  pleurer amrement et  regretter le
chteau de ferie; mais elle n'osait appeler Percinet  son secours,
trouvant qu'elle en avait trop mal us pour lui, et ne pouvant se
promettre qu'il l'aimt assez pour lui aider encore. Cependant la
mauvaise Grognon avait envoy qurir une fe, qui n'tait gure moins
malicieuse qu'elle.

--Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me
plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages
difficiles, dont elle ne puisse venir  bout, afin de la pouvoir rouer
de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi  lui trouver
chaque jour de nouvelles peines.

La fe rpliqua qu'elle y rverait et qu'elle reviendrait le lendemain.
Elle n'y manqua pas; elle apporta un cheveau de fil gros comme quatre
personnes, si dli que le fil se cassait  souffler dessus, et si ml,
qu'il tait en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie,
envoya qurir sa belle prisonnire, et lui dit:

--, ma bonne commre, apprtez vos grosses pattes pour dvider ce fil,
et soyez assure que, si vous en rompez un seul brin, vous tes perdue,
car je vous corcherai moi-mme; commencez quand il vous plaira, mais je
veux l'avoir dvid avant que le soleil se couche.

Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y
fut pas plus tt que, regardant ce gros cheveau, le tournant et le
retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite
qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dvider, et le jetant
au milieu de la place:

--Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet,
Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebut, je ne demande
pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon
dernier adieu.

L-dessus elle se mit  pleurer si amrement que quelque chose de moins
sensible qu'un amant en aurait t touch. Percinet ouvrit la porte avec
la mme facilit que s'il en et gard la cl dans sa poche.

--Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prt  vous servir; je ne
suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma
passion.

Il frappa trois coups de sa baguette sur l'cheveau, les fils aussitt
se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut
dvid d'une propret surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait
encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans
ses dtresses.

--Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis dj
assez malheureuse.

--Mais, ma princesse, il ne tient qu' vous de vous affranchir de la
tyrannie dont vous tes la victime; venez avec moi, faisons notre
commune flicit. Que craignez-vous?

--Que vous ne m'aimiez pas assez, rpliqua-t-elle; je veux que le temps
me confirme vos sentiments. Percinet, outr de ces soupons, prit cong
d'elle et la quitta.

Le soleil tait sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure
avec mille impatiences; enfin elle la devana et vint avec ses quatre
furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois cls dans les
trois serrures, et disait en ouvrant la porte:

--Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait oeuvre de ses dix
doigts; elle aura mieux aim dormir pour avoir le teint frais.

Quand elle fut entre, Gracieuse lui prsenta le peloton de fil, o rien
ne manquait. Elle n'eut pas autre chose  dire, sinon qu'elle l'avait
sali, qu'elle tait une malpropre, et pour cela elle lui donna deux
soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et
jaunes. L'infortune Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle
n'tait pas en tat de repousser; on la ramena dans son cachot, o elle
fut bien enferme.

Grognon, chagrine de n'avoir pas russi avec l'cheveau de fil, envoya
qurir la fe, et la chargea de reproches.

--Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malais, pour qu'elle
n'en puisse venir  bout.

La fe s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne
pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de
rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes,
perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons,
alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer.
Ces plumes taient mles les unes parmi les autres; les oiseaux mmes
n'auraient pu les reconnatre.

--Voici, dit la fe en parlant  Grognon, de quoi prouver l'adresse et
la patience de votre prisonnire; commandez-lui de trier ces plumes, de
mettre celles des paons  part, des rossignols  part, et qu'ainsi de
chacune elle fasse un monceau: une fe y serait assez nouvelle. Grognon
pma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle
l'envoya qurir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la
tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout
l'ouvrage ft fini au coucher du soleil.

Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui tait impossible de
connatre la diffrence des unes aux autres; elle les rejeta dans la
tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant
qu'elle tentait une chose impossible:

--Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air dsesprs; c'est ma mort que
l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus
appeler Percinet  mon secours: s'il m'aimait, il serait dj ici.

--J'y suis, princesse, s'cria Percinet en sortant du fond de la tonne,
o il tait cach, j'y suis pour vous tirer de l'embarras o vous tes;
doutez-vous, aprs tant de preuves de mon attention, que je vous aime
plus que ma vie.

Aussitt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant 
milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mmes par petits monceaux
tout autour de la chambre.

--Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous
j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.

Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme
rsolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence
qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.

Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne
savait plus qu'imaginer pour dsoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la
battre, disant que les plumes taient mal arranges. Elle envoya qurir
la fe, et se mit dans une colre horrible contre elle. La fe ne savait
que lui rpondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle
allait employer toute son industrie  faire une bote qui embarrasserait
bien sa prisonnire si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours
aprs, elle lui apporta une bote assez grande.

--Tenez, dit-elle  Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre
esclave; dfendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empcher, et
vous serez contente.

Grognon ne manqua  rien.

--Portez cette bote, dit-elle,  mon riche chteau, et la mettez sur la
table du cabinet; mais je vous dfends, sous peine de mourir, de
regarder ce qui est dedans.

Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de
laine; ceux qui la rencontraient disaient: Voici quelque desse
dguise, car elle ne laissait pas d'tre d'une beaut merveilleuse.
Elle ne marcha gure sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit
bois qui tait bord d'une prairie agrable, elle s'assit pour respirer
un peu. Elle tenait la bote sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie
la prit de l'ouvrir. Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je
n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans. Elle
ne rflchit pas davantage aux consquences, elle l'ouvrit, et aussitt
il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons,
d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin
le gant de la troupe tait haut comme le doigt. Ils sautent dans le
pr; ils se sparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal
que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la
cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient 
merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir  voir une chose si
extraordinaire; mais quand elle fut un peu dlasse et qu'elle voulut
les obliger de rentrer dans la bote, pas un seul ne le voulut; les
petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de mme,
et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tte et les broches sur
l'paule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pr, et passaient
dans le pr quand elle venait dans le bois.

--Curiosit trop indiscrte, disait Gracieuse en pleurant, tu vas tre
bien favorable  mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me
garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher.
Percinet, s'cria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez
encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la
plus fcheuse de ma vie.

Percinet ne se fit pas appeler jusqu' trois fois; elle l'aperut avec
son riche habit vert.

--Sans la mchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne
penseriez jamais  moi.

--Ah! jugez mieux de mes sentiments, rpliqua-t-elle, je ne suis ni
insensible au mrite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que
j'prouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai
convaincue.

Percinet, plus content qu'il et encore t, donna trois coups de
baguette sur la bote: aussitt petits hommes, petites femmes, violons,
cuisiniers et rti, tout s'y plaa comme s'il ne s'en ft dplac.
Percinet avait laiss dans le bois son chariot; il pria la princesse de
s'en servir pour aller au riche chteau: elle avait bien besoin de cette
voiture en l'tat o elle tait; de sorte que, la rendant invisible, il
la mena lui-mme, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir
auquel ma chronique dit qu'elle n'tait pas indiffrente dans le fond de
son coeur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.

Elle arriva au riche chteau, et quand elle demanda, de la part de
Grognon, qu'on lui ouvrt le cabinet, le gouverneur clata de rire.

--Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si
beau lieu? Va, retourne o tu voudras, jamais sabots n'ont t sur un
tel plancher.

Gracieuse le pria de lui crire un mot comme quoi il la refusait; il le
voulut bien; et sortant du riche chteau, elle trouva l'aimable Percinet
qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'crire
tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux,
pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui rpliqua que, si
Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.

Lorsque cette martre la vit revenir, elle se jeta sur la fe, qu'elle
avait retenue; elle l'gratigna, et l'aurait trangle si une fe tait
tranglable. Gracieuse lui prsenta le billet du gouverneur et la bote:
elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle
s'en tait accrue, elle y aurait bien jet la princesse; mais elle ne
diffrait pas son supplice pour longtemps.

Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits;
l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit 
Gracieuse et  tous ceux qui l'accompagnaient:

--Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trsor:
allons, qu'on la lve promptement.

Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'tait ce qu'on
voulait. Ds qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le
puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.

Pour ce coup-l il n'y avait plus rien  esprer; o Percinet
l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les
difficults et se repentit d'avoir attendu si tard  l'pouser.

--Que ma destine est terrible! s'cria-t-elle, je suis enterre toute
vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous tes
veng de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne
fussiez de l'humeur lgre des autres hommes, qui changent quand ils
sont certains d'tre aims. Je voulais enfin tre sre de votre coeur.
Mes injustes dfiances sont cause de l'tat o je me trouve. Encore,
continuait-elle, si je pouvais esprer que vous donnassiez des regrets 
ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.

Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir
une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurit. En mme
temps elle aperut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de
fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle
n'hsita point  y entrer. Elle s'avana dans une grande alle, rvant
dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en mme
temps elle dcouvrit le chteau de ferie: elle n'eut pas de peine  le
reconnatre, sans compter que l'on n'en trouve gure tout de cristal de
roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures graves. Percinet
parut avec la reine sa mre et ses soeurs.

--Ne vous en dfendez plus, belle princesse, dit la reine  Gracieuse,
il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'tat
dplorable o vous vivez sous la tyrannie de Grognon.

La princesse reconnaissante se jeta  ses genoux, et lui dit qu'elle
pouvait ordonner de sa destine, et qu'elle lui obirait en tout;
qu'elle n'avait pas oubli la prophtie de Percinet lorsqu'elle partit
du palais de ferie, quand il lui dit que ce mme palais serait parmi
les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'aprs avoir t enterre; qu'elle
voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour
son mrite; qu'ainsi elle l'acceptait pour poux. Le prince se jeta 
son tour  ses pieds; en mme temps le palais retentit de voix et
d'instruments, et les noces se firent avec la dernire magnificence.
Toutes les fes de mille lieux  la ronde y vinrent avec des quipages
somptueux; les unes arrivrent dans des chars tirs par des cygnes,
d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des
globes de feu. Entre celles-l parut la fe qui avait aid  Grognon 
tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais t plus
surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'tait pass, et qu'elle
chercherait les moyens de rparer les maux qu'elle lui avait fait
souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au
festin, et que remontant dans son char attel de deux terribles
serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon,
et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent
empcher.

      C'est toi, triste et funeste envie,
      Qui causes les maux des humains,
      Et qui de la plus belle vie
      Troubles les jours les plus sereins.

      C'est toi qui contre Gracieuse
      De l'indigne Grognon animas le courroux;
      C'est toi qui conduisis les coups,
      Qui la rendirent malheureuse.

      Hlas! quel et t son sort,
      Si de son Percival la constance amoureuse
      Ne l'avait tant de fois drobe  la mort.

      Il mritait la rcompense
      Que reut son ardeur.
      Lorsque l'on aime avec constance,
      Tt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.




La Biche au bois


Il tait une fois un roi et une reine dont l'union tait parfaite; ils
s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait 
la satisfaction des uns et des autres de leur voir un hritier. La
reine, qui tait persuade que le roi l'aimerait encore davantage si
elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux
qui taient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre
d'trangers tait si grand, qu'il s'en trouvait l de toutes les parties
du monde.

Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois o l'on allait boire:
elles taient entoures de marbre et de porphyre, car chacun se piquait
de les embellir. Un jour que la reine tait assise au bord de la
fontaine, elle dit  toutes ses dames de s'loigner et de la laisser
seule; puis elle commena ses plaintes ordinaires:

--Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants!
les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au
Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette
satisfaction?

Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine
s'agitait; puis une grosse crevisse parut et lui dit:

--Grande reine, vous aurez enfin ce que vous dsirez: je vous avertis
qu'il y a ici proche un palais superbe que les fes ont bti; mais il
est impossible de le trouver, parce qu'il est environn de nues fort
paisses que l'oeil d'une personne mortelle ne peut pntrer. Cependant,
comme je suis votre trs humble servante, si vous voulez vous fier  la
conduite d'une pauvre crevisse, je m'offre de vous y mener.

La reine l'coutait sans l'interrompre, la nouveaut de voir parler une
crevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec
plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme
elle. L'crevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle
petite vieille.

--Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas  reculons, j'y consens;
mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que
ce qui peut vous tre avantageux.

Elle sortit de la fontaine sans tre mouille. Ses habits taient
blancs, doubls de cramoisi, et ses cheveux gris tout renous de rubans
verts. Il ne s'est gure vu de vieille dont l'air ft plus galant. Elle
salua la reine et elle en fut embrasse; et, sans tarder davantage, elle
la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car,
encore qu'elle y ft venue mille et mille fois, elle n'tait jamais
entre dans celle-l. Comment y serait-elle entre? c'tait le chemin
des fes pour aller  la fontaine. Il tait ordinairement ferm de
ronces et d'pines; mais quand la reine et sa conductrice parurent,
aussitt les rosiers poussrent des roses, les jasmins et les orangers
entrelacrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles
et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux
diffrents chantaient  l'envi sur les arbres.

La reine n'tait pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux
furent frapps par l'clat sans pareil d'un palais tout de diamant; les
murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrs, les balcons,
jusqu'aux terrasses, tout tait de diamant. Dans l'excs de son
admiration, elle ne put s'empcher de pousser un grand cri et de
demander  la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait
tait un songe ou une ralit.

--Rien n'est plus rel, madame, rpliqua-t-elle. Aussitt les portes du
palais s'ouvrirent; il en sortit six fes; mais quelles fes! les plus
belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire.
Elles vinrent toutes faire une profonde rvrence  la reine, et chacune
lui prsenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y
avait une rose, une tulipe, une anmone, une ancolie, un oeillet et une
grenade.

--Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus
grande marque de notre considration qu'en vous permettant de nous venir
voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une
belle princesse que vous nommerez Dsire; car l'on doit avouer qu'il y
a longtemps que vous la dsirez. Ne manquez pas, aussitt qu'elle sera
au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes
sortes de bonnes qualits. Vous n'avez qu' prendre le bouquet que nous
vous donnons et nommer chaque fleur en pensant  nous; soyez certaine
qu'aussitt nous serons dans votre chambre.

La reine, transporte de joie, se jeta  leur col, et les embrassades
durrent plus d'une grosse demi-heure. Aprs cela, elles prirent la
reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle
description. Elles avaient pris pour le btir l'architecte du soleil: il
avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui
n'en soutenait l'clat qu'avec peine, fermait  tous moments les yeux.
Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais t de si beaux
fruits; les abricots taient plus gros que la tte, et l'on ne pouvait
manger une cerise sans la couper en quatre; d'un got si exquis,
qu'aprs que la reine en eut mang, elle ne voulut de sa vie en manger
d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient
pas d'avoir vie et de crotre comme les autres.

De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite
princesse Dsire, combien elle remercia les aimables personnes qui lui
annonaient une si agrable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai
point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de
reconnaissance oubli. La fe de la Fontaine y trouva toute la part
qu'elle mritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle
aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent
clestes. On la chargea de prsents, et, aprs avoir remerci ces
grandes dames, elle revint avec la fe de la Fontaine.

Toute sa maison tait trs en peine d'elle: on la cherchait avec
beaucoup d'inquitude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle tait:
ils craignaient mme que quelques trangers audacieux ne l'eussent
enleve, car elle avait de la beaut et de la jeunesse; de sorte que
chacun tmoigna une joie extrme de son retour; et comme elle ressentait
de son ct une satisfaction infinie des bonnes esprances qu'on venait
de lui donner, elle avait une conversation agrable et brillante qui
charmait tout le monde.

La fe de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et
les caresses redoublrent  leur sparation, et la reine, tant reste
encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des
fes avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en crevisse et
puis qui prenait sa forme naturelle.

La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse
qu'elle appela Dsire. Aussitt elle prit le bouquet qu'elle avait
reu; elle nomma toutes les fleurs l'une aprs l'autre, et sur-le-champ
on vit arriver les fes. Chacune avait son chariot de diffrente
manire: l'un tait d'bne, tir par des pigeons blancs; d'autres
d'ivoire, que de petits corbeaux tranaient; d'autres encore de cdre et
de calambour. C'tait l leur quipage d'alliance et de paix; car,
lorsqu'elles taient fches, ce n'taient que des dragons volants, que
des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que
lions, que lopards, que panthres, sur lesquels elles se transportaient
d'un bout du monde  l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire
bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles taient de la meilleure
humeur qu'il est possible.

La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux;
leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargs de prsents.
Aprs qu'elles eurent embrass la reine et bais la petite princesse,
elles dployrent sa layette, dont la toile tait si fine et si bonne,
qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fes la filaient 
leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce
que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y tait reprsente,
soit  l'aiguille ou au fuseau. Aprs cela elles montrrent les langes
et les couvertures qu'elles avaient brods exprs; l'on y voyait
reprsents mille jeux diffrents auxquels les enfants s'amusent. Depuis
qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si
merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'cria d'admiration,
car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il tait
d'un bois si rare, qu'il cotait cent mille cus la livre. Quatre petits
amours le soutenaient; c'taient quatre chefs-d'oeuvre, o l'art avait
tellement surpass la matire, quoiqu'elle ft de diamants et de rubis,
que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient t anims
par les fes, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le beraient et
l'endormaient; cela tait d'une commodit merveilleuse pour les
nourrices.

Les fes prirent elles-mmes la petite princesse sur leurs genoux; elles
l'emmaillotrent et lui donnrent plus de cent baisers, car elle tait
dj si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarqurent
qu'elle avait besoin de tter; aussitt elles frapprent la terre avec
leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet
aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fes
s'empressrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit;
la troisime d'une beaut miraculeuse; celle d'aprs d'une heureuse
fortune; la cinquime lui dsira une longue sant, et la dernire,
qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.

La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles
venaient de faire  la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la
chambre une si grosse crevisse, que la porte fut  peine assez large
pour qu'elle pt passer.

--Ha! trop ingrate reine, dit l'crevisse, vous n'avez donc pas daign
vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitt oubli la fe
de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant
chez mes soeurs? Quoi! vous les avez toutes appeles, je suis la seule
que vous ngligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et
c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une crevisse lorsque je
vous parlai la premire fois, voulant marquer par l que votre amiti,
au lieu d'avancer, reculerait.

La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et
lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme
celle des autres; que c'tait le bouquet de pierreries qui l'avait
trompe; qu'elle n'tait pas capable d'oublier les obligations qu'elle
lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ter son amiti, et
particulirement d'tre favorable  la princesse. Toutes les fes, qui
craignaient qu'elle ne la dout de misres et d'infortunes, secondrent
la reine pour l'adoucir:

--Ma chre soeur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point
fche contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous dplaire!
Quittez, de grce, cette figure d'crevisse, faites que nous vous
voyions avec tous vos charmes.

J'ai dj dit que la fe de la Fontaine tait assez coquette; les
louanges que ses soeurs lui donnrent l'adoucirent un peu:

--Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas  Dsire tout le mal que j'avais
rsolu, car assurment j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu
m'en empcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le
jour avant l'ge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui
en cotera peut-tre la vie.

Les pleurs de la reine et les prires des illustres fes ne changrent
point l'arrt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira  reculons,
car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'crevisse.

Ds qu'elle fut loigne de la chambre, la triste reine demanda aux fes
un moyen pour prserver sa fille des maux qui la menaaient. Elles
tinrent aussitt conseil, et enfin, aprs avoir agit plusieurs avis
diffrents, elles s'arrtrent  celui-ci: qu'il fallait btir un palais
sans portes ni fentres, y faire une entre souterraine, et nourrir la
princesse dans ce lieu jusqu' l'ge fatal o elle tait menace.

Trois coups de baguette commencrent et finirent ce grand difice. Il
tait de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers
de diamants et d'meraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et
mille choses agrables. Tout tait tapiss de velours de diffrentes
couleurs, brod de la main des fes; et, comme elles taient savantes
dans l'histoire, elles s'taient fait un plaisir de tracer les plus
belles et les plus remarquables; l'avenir n'y tait pas moins prsent
que le pass; les actions hroques du plus grand roi du monde
remplissaient plusieurs tentures.

      Ici du dmon de la Thrace
      Il a le port victorieux,
      Les clairs redoubls qui partent de ses yeux
      Marquent sa belliqueuse audace.

      L, plus tranquille et plus serein,
      Il gouverne la France en une paix profonde,
      Il fait voir par ses lois que le reste du monde
      Lui doit envier son destin.

      Par les peintres les plus habiles
      Il y paraissait peint avec ces divers traits,
      Redoutable en prenant des villes,
      Gnreux en faisant la paix.

Ces sages fes avaient imagin ce moyen pour apprendre plus aisment 
la jeune princesse les divers vnements de la vie des hros et des
autres hommes.

L'on ne voyait chez elle que par la lumire des bougies, mais il y en
avait une si grande quantit, qu'elles faisaient un jour perptuel. Tous
les matres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent
conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacit et son adresse prvenaient
presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux
demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes
qu'elle disait, dans un ge o les autres savent  peine nommer leur
nourrice; aussi n'est-on pas dou par les fes pour demeurer ignorante
et stupide.

Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beaut n'avait
pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et
la reine sa mre ne l'aurait jamais quitte de vue, si son devoir ne
l'avait pas attache auprs du roi. Les bonnes fes venaient voir la
princesse de temps en temps; elles lui apportaient des rarets sans
pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils
semblaient avoir t faits pour la noce d'une jeune princesse qui n'est
pas moins aimable que celle dont je parle; mais entre toutes les fes
qui la chrissaient, Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus
soigneusement  la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant
qu'elle et quinze ans.

--Notre soeur de la Fontaine est vindicative, lui disait-elle, quelque
intrt que nous prenions  cet enfant; elle lui fera du mal si elle
peut. Ainsi, madame, vous ne sauriez tre trop vigilante l-dessus.

La reine lui promettait de veiller sans cesse  une affaire si
importante; mais comme sa chre fille approchait du temps o elle devait
sortir de ce chteau, elle la fit peindre. Son portrait fut port dans
les plus grandes cours de l'univers.  sa vue, il n'y eut aucun prince
qui se dfendt de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touch,
qu'il ne pouvait plus s'en sparer. Il le mit dans son cabinet, il
s'enfermait avec lui, et, lui parlant comme s'il et t sensible, qu'il
et pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus
passionnes.

Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses
occupations, et de ce qui pouvait l'empcher de paratre aussi gai qu'
son ordinaire. Quelques courtisans, trop empresss de parler, car il y
en a plusieurs de ce caractre, lui dirent qu'il tait  craindre que le
prince ne perdt l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers
enferm dans son cabinet, o l'on entendait qu'il parlait seul comme
s'il et t avec quelqu'un.

Le roi reut cet avis avec inquitude.

--Est-il possible, disait-il  ses confidents, que mon fils perde la
raison? Il en a toujours tant marqu! Vous savez l'admiration qu'on a
eue pour lui jusqu' prsent, et je ne trouve encore rien d'gar dans
ses yeux; il me parat seulement plus triste. Il faut que je
l'entretienne; je dmlerai peut-tre de quelle sorte de folie il est
attaqu.

En effet, il l'envoya qurir; il commanda qu'on se retirt, et aprs
plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et
auxquelles aussi il rpondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il
pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changes. Le
prince, croyant ce moment favorable, se jeta  ses pieds:

--Vous avez rsolu, lui dit-il, de me faire pouser la princesse Noire;
vous trouverez des avantages dans son alliance que je ne puis vous
promettre dans celle de la princesse Dsire; mais, seigneur, je trouve
des charmes dans celle-ci que je ne rencontrerai point dans l'autre.

--Et o les avez-vous vues? dit le roi.

--Les portraits de l'une et de l'autre m'ont t apports, rpliqua le
prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagn
trois grandes batailles); je vous avoue que j'ai pris une si forte
passion pour la princesse Dsire, que si vous ne retirez les paroles
que vous avez donnes  la Noire, il faut que je meure, heureux de
cesser de vivre en perdant l'esprance d'tre  ce que j'aime.

--C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez
en gr de faire des conversations qui vous rendent ridicule  tous les
courtisans? Ils vous croient insens, et si vous saviez ce qui m'est
revenu l-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.

--Je ne puis me reprocher une si belle flamme, rpondit-il; lorsque vous
aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce
que je sens pour elle.

--Allez donc le qurir tout  l'heure, dit le roi avec un air
d'impatience qui faisait connatre son chagrin.

Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas t certain que
rien au monde ne pouvait galer la beaut de Dsire. Il courut dans son
cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchant que
son fils:

--Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens  ce que vous souhaitez; je
rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse  ma cour. Je vais
dpcher sur-le-champ des ambassadeurs  celle de la Noire pour retirer
ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime
mieux m'y rsoudre.

Le prince baisa respectueusement les mains de son pre, et lui embrassa
plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le
reconnaissait  peine; il pressa le roi de dpcher des ambassadeurs,
non seulement  la Noire, mais aussi  la Dsire, et il souhaita qu'il
choist pour cette dernire l'homme le plus capable et le plus riche,
parce qu'il fallait paratre dans une occasion si clbre et persuader
ce qu'il dsirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'tait un jeune
seigneur trs loquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait
passionnment le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand
quipage et la plus belle livre qu'il put imaginer. Sa diligence fut
extrme, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il
le conjurait de partir.

--Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds
l'esprit lorsque je pense que le pre de cette princesse peut prendre
des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma
faveur, et que je la perdrais pour jamais.

Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il tait bien aise
que sa dpense lui ft honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout
brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche
pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses,
vingt-quatre mille pages  cheval, plus magnifiques que les princes, et
le reste de ce grand cortge ne se dmentait en rien.

Lorsque l'ambassadeur prit son audience de cong du prince, il
l'embrassa troitement:

--Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dpend du
mariage que vous allez ngocier; n'oubliez rien pour persuader, et
amenez l'aimable princesse que j'adore.

Il le chargea aussitt de mille prsents o la galanterie galait la
magnificence: ce n'tait que devises amoureuses graves sur des cachets
de diamants, des montres dans des escarboucles, charges des chiffres de
Dsire; des bracelets de rubis taills en coeur. Enfin que n'avait-il
pas imagin pour lui plaire!

L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait t
peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits
compliments pleins d'esprit.  la vrit il ne rpondait pas  tout ce
qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait gure. Becafigue promit au
prince de ne rien ngliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il
portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il
trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.

--Ah! s'cria le prince, je ne puis m'y rsoudre; elle serait offense
d'un procd si peu respectueux.

Becafigue ne rpondit rien l-dessus et partit. Le bruit de son voyage
prvint son arrive; le roi et la reine en furent ravis; ils estimaient
beaucoup son matre et savaient les grandes actions du prince Guerrier;
mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'tait son mrite personnel;
de sorte que quand ils auraient cherch dans tout l'univers un mari pour
leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On
prpara un palais pour loger Becafigue et l'on donna tous les ordres
ncessaires pour que la cour part dans la dernire magnificence.

Le roi et la reine avaient rsolu que l'ambassadeur verrait Dsire;
mais la fe Tulipe vint trouver la reine et lui dit:

--Gardez-vous bien, madame, de mener Becafigue chez notre enfant (c'est
ainsi qu'elle nommait la princesse); il ne faut pas qu'il la voie si
tt, et ne consentez point  l'envoyer chez le roi qui la demande,
qu'elle n'ait pass quinze ans; car je suis assure que si elle part
plus tt il lui arrivera quelque malheur.

La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses
conseils, et sur-le-champ elles allrent voir la princesse.

L'ambassadeur arriva. Son quipage demeura vingt-trois heures  passer;
car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers
taient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de
perle. C'tait un embarras sans pareil dans les rues: tout le monde
tait accouru pour le voir. Le roi et la reine allrent au-devant de
lui, tant ils taient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la
harangue qu'il fit et des crmonies qui se passrent de part et
d'autre: on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda  saluer la
princesse, il demeura bien surpris que cette grce lui ft dnie.

--Si nous vous refusons, seigneur Becafigue, lui dit le roi, une chose
qui parat si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit
particulier; il faut vous raconter l'trange aventure de notre fille,
afin que vous y preniez part. Une fe, au moment de sa naissance, la
prit en aversion, et la menaa d'une trs grande infortune si elle
voyait le jour avant l'ge de quinze ans. Nous la tenons dans un palais
o les plus beaux appartements sont sous terre. Comme nous tions dans
la rsolution de vous y mener, la fe Tulipe nous a prescrit de n'en
rien faire.

--Eh! quoi, sire, rpliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en
retourner sans elle? Vous l'accorderez au roi mon matre pour son fils,
elle est attendue avec mille impatiences, est-il possible que vous vous
arrtiez  des bagatelles comme sont les prdictions des fes? Voil le
portrait du prince Guerrier que j'ai ordre de lui prsenter; il est si
ressemblant, que je crois le voir lui-mme lorsque je le regarde.

Il le dploya aussitt; le portrait, qui n'tait instruit que pour
parler  la princesse, dit:

--Belle Dsire, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous
attends: venez bientt dans notre cour l'orner des grces qui vous
rendent incomparable.

Le portrait ne dit plus rien; le roi et la reine demeurrent si surpris
qu'ils prirent Becafigue de le leur donner pour le porter  la
princesse. Il en fut ravi, et le remit entre leurs mains.

La reine n'avait point parl jusqu'alors  sa fille de ce qui se
passait; elle avait mme dfendu aux dames qui taient auprs d'elle de
lui rien dire de l'arrive de l'ambassadeur: elles ne lui avaient pas
obi, et la princesse savait qu'il s'agissait d'un grand mariage; mais
elle tait si prudente, qu'elle n'en avait rien tmoign  sa mre.
Quand elle lui montra le portrait du prince, qui parlait et qui lui fit
un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car
elle n'avait rien vu d'gal  cela, et la bonne mine du prince, l'air
d'esprit, la rgularit de ses traits, ne l'tonnaient pas moins que ce
que disait le portrait.

--Seriez-vous fche, lui dit la reine, en riant, d'avoir un poux qui
ressemblt  ce prince?

--Madame, rpliqua-t-elle, ce n'est point  moi  faire un choix; ainsi
je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.

--Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous
estimeriez-vous pas heureuse?

Elle rougit, baissa les yeux, et ne rpondit rien. La reine la prit dans
ses bras et la baisa plusieurs fois. Elle ne put s'empcher de verser
des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle tait sur le point de la perdre,
car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'et quinze ans; et
cachant son dplaisir, elle lui dclara tout ce qui la regardait dans
l'ambassade du clbre Becafigue; elle lui donna mme les rarets qu'il
avait apportes pour lui prsenter. Elle les admira, elle loua avec
beaucoup de got ce qu'il y avait de plus curieux, mais de temps en
temps ses regards s'chappaient pour s'attacher sur le portrait du
prince, avec un plaisir qui lui avait t inconnu jusqu'alors.

L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on
lui donnt la princesse, et qu'on se contentait de la lui promettre,
mais si solennellement qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu
auprs du roi, et retourna en poste rendre compte  ses matres de sa
ngociation.

Quand le prince sut qu'il ne pouvait esprer sa chre Dsire de plus de
trois mois, il fit des plaintes qui affligrent toute la cour. Il ne
dormait plus, il ne mangeait point; il devint triste et rveur; la
vivacit de son teint se changea en couleur de souci. Il demeurait des
jours entiers couch sur un canap dans son cabinet  regarder le
portrait de sa princesse; il lui crivait  tous moments et prsentait
les lettres  ce portrait, comme s'il et t capable de les lire. Enfin
ses forces diminurent peu  peu, il tomba dangereusement malade, et
pour en deviner la cause, il ne fallait ni mdecins ni docteurs.

Le roi se dsesprait. Il aimait son fils plus tendrement que jamais
pre n'a aim le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre. Quelle
douleur pour un pre! Il ne voyait aucun remde qui pt gurir le
prince. Il souhaitait Dsire; sans elle il fallait mourir. Il prit donc
la rsolution, dans une si grande extrmit, d'aller trouver le roi et
la reine qui l'avaient promise, pour les conjurer d'avoir piti de
l'tat o le prince tait rduit, et de ne plus diffrer un mariage qui
ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinment attendre que la
princesse et quinze ans.

Cette dmarche tait extraordinaire; mais elle l'aurait t bien
davantage s'il et laiss prir un fils si aimable et si cher. Cependant
il se trouva une difficult qui tait insurmontable: c'est que son grand
ge ne lui permettait que d'aller en litire, et cette voiture
s'accordait mal avec l'impatience de son fils; de sorte qu'il envoya en
poste le fidle Becafigue, et il crivit les lettres du monde les plus
touchantes pour engager le roi et la reine  ce qu'il souhaitait.

Pendant ce temps, Dsire n'avait gure moins de plaisir  voir le
portrait du prince qu'il en avait  regarder le sien. Elle allait  tout
moment dans le lieu o il tait; et quelque soin qu'elle prt de cacher
ses sentiments, on ne laissait pas de les pntrer. Entre autres,
Girofle et Longue-pine, qui taient ses filles d'honneur, s'aperurent
des petites inquitudes qui commenaient  la tourmenter. Girofle
l'aimait passionnment et lui tait fidle; Longue-pine de tout temps
sentait une jalousie secrte de son mrite et de son rang. Sa mre avait
lev la princesse; aprs avoir t sa gouvernante, elle devint sa dame
d'honneur: elle aurait d l'aimer comme la chose du monde la plus
aimable, quoiqu'elle chrt sa fille jusqu' la folie; et voyant la
haine qu'elle avait pour la belle princesse, elle ne pouvait lui vouloir
du bien.

L'ambassadeur que l'on avait dpch  la cour de la princesse Noire ne
fut pas bien reu lorsqu'on apprit le compliment dont il tait charg.
Cette thiopienne tait la plus vindicative crature du monde; elle
trouva que c'tait la traiter cavalirement, aprs avoir pris des
engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait.
Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'tait entte, et les
thiopiennes, quand elles se mlent d'aimer, aiment avec plus
d'extravagance que les autres.

--Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre matre ne
me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes tats,
vous trouverez qu'il n'en est gure de plus vastes; venez dans mon
trsor royal voir plus d'or que toutes les mines du Prou n'en ont
jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez cras,
ces grosses lvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut tre pour tre belle?

--Madame, rpondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que
tous ceux qu'on envoie  la Porte, je blme mon matre autant qu'il est
permis  un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trne de
l'univers, je sais vraiment bien  qui je l'offrirais.

--Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais rsolu de
commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice,
puisque vous n'tes pas cause du mauvais procd de votre prince. Allez
lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime
pas les malhonntes gens.

L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son cong, l'eut  peine
obtenu qu'il en profita.

Mais l'thiopienne tait trop pique contre le prince Guerrier pour lui
pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire tran par six autruches qui
faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fe de la
Fontaine; c'tait sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son
aventure et la pria avec les dernires instances de servir son
ressentiment. La fe fut sensible  la douleur de sa filleule; elle
regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitt que le
prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse
Dsire, qu'il l'aimait perdument, et qu'il tait mme malade de la
seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colre, qui
tait presque teinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment
de sa naissance, il est  croire qu'elle aurait nglig de lui faire du
mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjure.

--Quoi! s'cria-t-elle, cette malheureuse Dsire veut donc toujours me
dplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai
pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les lments
s'intressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta
chre marraine.

La princesse Noire la remercia; elle lui fit des prsents de fleurs et
de fruits qu'elle reut fort agrablement.

L'ambassadeur Becafigue s'avanait en toute diligence vers la ville
capitale o le pre de Dsire faisait son sjour. Il se jeta aux pieds
du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans
les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui
retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille;
qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'et quinze ans;
qu'il ne lui pouvait rien arriver de fcheux dans un espace si court;
qu'il prenait la libert de les avertir qu'une si grande crdulit pour
de petites fes faisait tort  la majest royale. Enfin il harangua si
bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se reprsentant
le triste tat o le jeune prince tait rduit, et puis on lui dit qu'il
fallait quelques jours pour se dterminer et lui rpondre. Il repartit
qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son matre tait 
l'extrmit; qu'il s'imaginait que la princesse le hassait, et que
c'tait elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il
saurait ce qu'on pouvait faire.

La reine courut au palais de sa chre fille; elle lui conta tout ce qui
se passait. Dsire sentit alors une douleur sans pareille; son coeur se
serra, elle s'vanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait
pour le prince.

--Ne vous affligez point, ma chre enfant, lui dit-elle, vous pouvez
tout pour sa gurison; je ne suis inquite que pour les menaces que la
fe de la Fontaine fit  votre naissance.

--Je me flatte, madame, rpliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures
nous tromperons la mchante fe. Par exemple, ne pourrais-je pas aller
dans un carrosse tout ferm o je ne verrais point le jour? On
l'ouvrirait la nuit pour nous donner  manger; ainsi j'arriverais
heureusement chez le prince Guerrier.

La reine gota beaucoup cet expdient, elle en fit part au roi qui
l'approuva aussi; de sorte qu'on envoya dire  Becafigue de venir
promptement, et il reut des assurances certaines que la princesse
partirait au plus tt, ainsi qu'il n'avait qu' s'en retourner, pour
donner cette bonne nouvelle  son matre; et que pour se hter
davantage, on ngligerait de lui faire l'quipage et les riches habits
qui convenaient  son rang. L'ambassadeur, transport de joie, se jeta
encore aux pieds de leurs majests, pour les remercier. Il partit
ensuite sans avoir vu la princesse.

La sparation du roi et de la reine lui aurait sembl insupportable, si
elle avait t moins prvenue en faveur du prince: mais il est de
certains sentiments qui touffent presque tous les autres. On lui fit un
carrosse de velours vert par-dehors, orn de grandes plaques d'or, et
par dedans de brocart argent et couleur de rose rebrod; il n'y avait
aucune glace; il tait fort grand, il fermait mieux qu'une bote, et un
seigneur des premiers du royaume fut charg des cls qui ouvraient les
serrures qu'on avait mises aux portires.

      Autour d'elle on voyait les Grces,
      Les ris, les plaisirs et les jeux,
      Et les Amours respectueux
      Empresss  suivre ses traces;

      Elle avait l'air majestueux,
      Avec une douceur cleste.
      Elle s'attirait tous les voeux
      Sans compter ici tout le reste,

      Elle avait les mmes attraits
      Que fit briller Adlade,
      Quand, l'hymen lui servant de guide,
      Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.

L'on nomma peu d'officiers pour l'accompagner, afin qu'une nombreuse
suite n'embarrasst point; et aprs lui avoir donn les plus belles
pierreries du monde et quelques habits trs riches, aprs, dis-je, des
adieux qui pensrent faire touffer le roi, la reine et toute la cour, 
force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec sa dame
d'honneur, Longue-pine et Girofle.

On a peut-tre oubli que Longue-pine n'aimait point la princesse
Dsire; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son
portrait parlant. Le trait qui l'avait blesse tait si vif, qu'tant
sur le point de partir elle dit  sa mre qu'elle mourrait si le mariage
de la princesse s'accomplissait, et que si elle voulait la conserver, il
fallait absolument qu'elle trouvt un moyen de rompre cette affaire. La
dame d'honneur lui dit de ne se point affliger, qu'elle tcherait de
remdier  sa peine en la rendant heureuse.

Lorsque la reine envoya sa chre enfant, elle la recommanda au-del de
tout ce qu'on peut dire  cette mauvaise femme.

--Quel dpt ne vous confi-je pas! lui dit-elle; c'est plus que ma vie.
Prenez soin de la sant de ma fille; mais surtout soyez soigneuse
d'empcher qu'elle ne voie le jour, tout serait perdu. Vous savez de
quels maux elle est menace, et je suis convenue avec l'ambassadeur du
prince Guerrier que, jusqu' ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait
dans un chteau o elle ne verra aucune lumire que celle des bougies.

La reine combla cette dame de prsents, pour l'engager  une plus grande
exactitude. Elle lui promit de veiller  la conservation de la princesse
et de lui en rendre bon compte aussitt qu'elles seraient arrives.

Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point
d'inquitude pour leur chre fille; cela servit en quelque faon 
modrer la douleur que son loignement leur causait. Mais Longue-pine,
qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui
ouvraient le carrosse pour lui servir  souper, que l'on approchait de
la ville o elles taient attendues, pressait sa mre d'excuter son
dessein, craignant que le roi et le prince ne vinssent au devant d'elle,
et qu'il ne ft plus temps; de sorte qu'environ l'heure de midi, o le
soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup
l'impriale du carrosse o elles taient renfermes, avec un grand
couteau fait exprs qu'elle avait apport. Alors pour la premire fois
la princesse Dsire vit le jour.  peine l'eut-elle regard et pouss
un profond soupir, qu'elle se prcipita du carrosse sous la forme d'une
biche blanche et se mit  courir jusqu' la fort prochaine, o elle
s'enfona dans un lieu sombre, pour y regretter, sans tmoins, la
charmante figure qu'elle venait de perdre.

La fe de la Fontaine, qui conduisait cette trange aventure, voyant que
tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les
uns de la suivre et les autres d'aller  la ville, pour avertir le
prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitt
bouleverser la nature; les clairs et le tonnerre effrayrent les plus
assurs, et par son merveilleux savoir elle transporta tous ces gens
fort loin, afin de les loigner du lieu o leur prsence lui dplaisait.

Il ne resta que la dame d'honneur, Longue-pine et Girofle. Celle-ci
courut aprs sa matresse, faisant retentir les bois et les rochers de
son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'tre en libert,
ne perdirent pas un moment  faire ce qu'elles avaient projet.
Longue-pine mit les plus riches habits de Dsire. Le manteau royal qui
avait t fait pour ses noces tait d'une richesse sans pareille, et la
couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing; son
sceptre tait d'un seul rubis; le globe qu'elle tenait dans l'autre
main, d'une perle plus grosse que la tte. Cela tait rare et trs lourd
 porter; mais il fallait persuader qu'elle tait la princesse, et ne
rien ngliger de tous les ornements royaux.

En cet quipage, Longue-pine, suivie de sa mre, qui portait la queue
de son manteau, s'achemine vers la ville.

Cette fausse princesse marchait gravement, elle ne doutait pas que l'on
ne vnt les recevoir; et, en effet, elles n'taient gure avances quand
elles aperurent un gros de cavalerie, et, au milieu, deux litires
brillantes d'or et de pierreries, portes par des mulets orns de longs
panaches de plumes vertes (c'tait la couleur favorite de la princesse).
Le roi, qui tait dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne
savaient que juger de ces dames qui venaient  eux. Les plus empresss
galoprent vers elles, et jugrent par la magnificence de leurs habits
qu'elles devaient tre des personnes de distinction. Ils mirent pied 
terre, et les abordrent respectueusement.

--Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue-pine, qui est dans ces
litires?

--Mesdames, rpliqurent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui
viennent au-devant de la princesse Dsire.

--Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une
fe, jalouse de mon bonheur, a dispers tous ceux qui m'accompagnaient,
par une centaine de coups de tonnerre, d'clairs et de prodiges
surprenants; mais voici ma dame d'honneur, qui est charge des lettres
du roi mon pre et de mes pierreries.

Aussitt ces cavaliers lui baisrent le bas de sa robe, et furent en
diligence annoncer au roi que la princesse approchait.

--Comment! s'cria-t-il, elle vient  pied en plein jour!

Ils lui racontrent ce qu'elle avait dit. Le prince, brlant
d'impatience:

--Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beaut, un miracle, une
princesse tout accomplie. Ils ne rpondirent rien, et surprirent le
prince.

--Pour avoir trop  louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire.

--Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux;
apparemment que la fatigue du voyage l'a change.

Le prince demeura surpris; s'il avait t moins faible, il se serait
prcipit de la litire pour satisfaire son impatience et sa curiosit.
Le roi descendit de la sienne, et s'avanant avec toute la cour, il
joignit la fausse princesse; mais aussitt qu'il eut jet les yeux sur
elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas:

--Que vois-je! dit-il. Quelle perfidie!

--Sire, dit la dame d'honneur en s'avanant hardiment, voici la
princesse Dsire, avec les lettres du roi et de la reine; je remets
aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargrent
en partant.

Le roi gardait  tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant
sur Becafigue, s'approcha de Longue-pine.  dieux! que devint-il aprs
avoir considr cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur!
Elle tait si grande, que les habits de la princesse lui couvraient 
peine les genoux; sa maigreur affreuse, son nez, plus crochu que celui
d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant; il n'a jamais t de dents
plus noires et plus mal ranges. Enfin elle tait aussi laide que
Dsire tait belle.

Le prince, qui n'tait occup que de la charmante ide de sa princesse,
demeura transi et comme immobile  la vue de celle-ci; il n'avait pas la
force de profrer une parole, il la regardait avec tonnement, et
s'adressant ensuite au roi:

--Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai
ma libert n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherch 
nous tromper; l'on y a russi, il m'en cotera la vie.

--Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-pine; l'on a cherch 
vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'pousant.

Son effronterie et sa fiert n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur
renchrissait encore par-dessus.

--Ah! ma belle princesse! s'criait-elle, o sommes-nous venues? Est-ce
ainsi que l'on reoit une personne de votre rang? Quelle inconstance!
quel procd! Le roi votre pre en saura bien tirer raison.

--C'est nous qui nous la ferons faire, rpliqua le roi. Il nous avait
promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui
fait peur. Je ne m'tonne plus qu'il ait gard ce beau trsor cach
pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que
le sort a tomb, mais il n'est pas impossible de s'en venger.

--Quels outrages! s'cria la fausse princesse; ne suis-je pas bien
malheureuse d'tre venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a
grand tort de s'tre fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela
n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvnients les princes
renvoyaient leurs fiances, peu se marieraient.

Le roi et le prince, transports de colre, ne daignrent pas lui
rpondre, ils remontrent chacun dans leur litire; et, sans autre
crmonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrire lui,
et la dame d'honneur fut traite de mme. On les mena dans la ville; par
ordre du roi, elles furent enfermes dans le chteau des Trois-Pointes.

Le prince Guerrier avait t si accabl du coup qui venait de le
frapper, que son affliction s'tait toute renferme dans son coeur.
Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa
cruelle destine! Il tait toujours amoureux, et n'avait pour tout objet
de sa passion qu'un portrait. Ses esprances ne subsistaient plus,
toutes les ides si charmantes qu'il s'tait faites sur la princesse
Dsire se trouvaient choues. Il aurait mieux aim mourir que
d'pouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais dsespoir ne fut
gal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il rsolut, ds
que sa sant put lui permettre, de s'en aller secrtement et de se
rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste
vie.

Il ne communiqua son dessein qu'au fidle Becafigue; il tait bien
persuad qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec
lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait jou.
 peine commena-t-il  se porter mieux, qu'il partit et laissa une
grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant
qu'aussitt que son esprit serait un peu tranquillis il reviendrait
auprs de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser  leur
commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnire.

Il est ais de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reut cette
lettre. La sparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant
que tout le monde tait occup  le consoler, le prince et Becafigue
s'loignaient, et au bout de trois jours ils se trouvrent dans une
vaste fort, si sombre par l'paisseur des arbres, si agrable par la
fracheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous cts, que
le prince, fatigu de la longueur du chemin, car il tait encore malade,
descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa
tte, ne pouvant presque parler, tant il tait faible.

--Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais
chercher quelques fruits pour vous rafrachir et reconnatre un peu le
lieu o nous sommes.

Le prince ne lui rpondit rien, il lui tmoigna seulement par un signe
qu'il le pouvait.

Il y a longtemps que nous avons laiss la biche au bois, je veux parler
de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche dsole, lorsqu'elle
vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: Quoi! c'est
moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve rduite  subir la
plus trange aventure qui puisse arriver du rgne des fes  une
innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma mtamorphose?
O me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dvorent
point? Comment pourrai-je manger de l'herbe? Enfin elle se faisait
mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est
possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est
qu'elle tait une aussi belle biche qu'elle avait t belle princesse.

La faim pressant Dsire, elle brouta l'herbe de bon apptit et demeura
surprise que cela pt tre. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la
nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle
entendait les btes froces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle
tait biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clart du jour la
rassura un peu; elle admirait sa beaut, et le soleil lui paraissait
quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le
regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort
au-dessous de ce qu'elle voyait. C'tait l'unique consolation qu'elle
pouvait trouver dans un lieu si dsert; elle y resta toute seule pendant
plusieurs jours.

La fe Tulipe, qui avait toujours aim cette princesse, ressentait
vivement son malheur; mais elle avait un vritable dpit que la reine et
elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs
fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en
trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies
de la fe de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de
Girofle vers la fort, afin que cette fidle confidente pt la consoler
dans sa disgrce.

Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand
Girofle, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer.
Elle rvait tristement de quel ct elle pourrait aller pour trouver sa
chre princesse. Lorsque la biche l'aperut, elle franchit tout d'un
coup le ruisseau, qui tait large et profond, elle vint se jeter sur
Girofle et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne
savait si les btes de ce canton avaient quelque amiti particulire
pour les hommes qui les rendt humaines, ou si elles la connaissaient;
car enfin il tait fort singulier qu'une biche s'avist de faire si bien
les honneurs de la fort.

Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrme surprise de
grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne
ft sa chre princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant
de respect et de tendresse qu'elle lui avait bais ses mains. Elle lui
parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui
rpondre; les larmes et les soupirs redoublrent de part et d'autre.
Girofle promit  sa matresse qu'elle ne la quitterait point, la biche
lui fit mille petits signes de la tte et des yeux, qui marquaient
qu'elle en serait trs aise et qu'elle la consolerait d'une partie de
ses peines.

Elles taient demeures presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur
que sa fidle Girofle n'et besoin de manger, elle la conduisit dans un
endroit de la fort o elle avait remarqu des fruits sauvages qui ne
laissaient pas d'tre bons. Elle en prit quantit, car elle mourait de
faim; mais aprs que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande
inquitude, ne sachant o elles se retireraient pour dormir: car, de
rester au milieu de la fort exposes  tous les prils qu'elles
pouvaient courir, il n'tait pas possible de s'y rsoudre.

--N'tes-vous point effraye, charmante biche, lui dit-elle, de passer
la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.

--Mais, continua Girofle, vous avez parcouru dj une partie de cette
vaste solitude, n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un
bcheron, un ermitage?

La biche marqua par les mouvements de sa tte qu'elle n'avait rien vu.

-- dieux! s'cria Girofle, je ne serai pas en vie demain. Quand
j'aurais le bonheur d'viter les tigres et les ours, je suis certaine
que la peur suffit pour me tuer; et ne croyez pas au reste, ma chre
princesse, que je regrette la vie par rapport  moi: je la regrette par
rapport  vous. Hlas! vous laisser dans ces lieux dpourvue de toute
consolation! se peut-il rien de plus triste?

La petite biche se prit  pleurer, elle sanglotait presque comme une
personne.

Ses larmes touchrent la fe Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgr sa
dsobissance, elle avait toujours veill  sa conservation, et,
paraissant tout d'un coup:

--Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'tat o je vous vois me
fait trop de peine.

Bichette et Girofle l'interrompaient en se jetant  ses genoux; la
premire lui baisait les mains et la caressait le plus joliment du
monde, l'autre la conjurait d'avoir piti de la princesse, et de lui
rendre sa figure naturelle.

--Cela ne dpend pas de moi, dit Tulipe; celle qui lui fait tant de mal
a beaucoup de pouvoir. Mais j'accourcirai le temps de sa pnitence, et,
pour l'adoucir, aussitt que le jour laissera sa place  la nuit, elle
quittera sa forme de biche; mais  peine l'aurore paratra-t-elle, qu'il
faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forts
comme les autres.

C'tait dj beaucoup de cesser d'tre biche pendant la nuit; la
princesse tmoigna sa joie par des sauts et des bonds qui rjouirent
Tulipe:

--Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez
une cabane assez propre pour un endroit champtre.

En achevant ces mots, elle disparut. Girofle obit, elle entra avec
Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvrent une vieille
femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin.
Girofle la salua.

--Voudriez-vous, ma bonne mre, lui dit-elle, me retirer avec ma biche?
Il me faudrait une petite chambre.

--Oui, ma belle fille, rpondit-elle, je vous donnerai volontiers une
retraite ici; entrez avec votre biche.

Elle les mena aussitt dans une chambre trs jolie, toute boise de
merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins,
et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis
qu'elle n'avait rien trouv de plus  son gr.

Ds que la nuit fut entirement venue, Dsire cessa d'tre biche. Elle
embrassa cent fois sa chre Girofle; elle la remercia de l'affection
qui l'engageait  suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la
sienne trs heureuse ds que sa pnitence serait finie.

La vieille vint frapper doucement  la porte, et, sans entrer, elle
donna des fruits excellents  Girofle, dont la princesse mangea avec
grand apptit, ensuite elles se couchrent; et sitt que le jour parut,
Dsire tant redevenue biche se mit  gratter la porte afin que
Girofle lui ouvrt. Elles se tmoignrent un sensible regret de se
sparer, quoique ce ne ft pas pour longtemps, et Bichette s'tant
lance dans le plus pais du bois, elle commena d'y courir  son
ordinaire.

J'ai dj dit que le prince Guerrier s'tait arrt dans la fort, et
que Becafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il tait assez
tard lorsqu'il se rendit  la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai
parl. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait
besoin pour son matre. Elle se hta d'emplir une corbeille et la lui
donna.

--Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il
ne vous arrive quelque accident; je vous en offre une bien pauvre. Mais
au moins elle met  l'abri des lions.

Il la remercia, et lui dit qu'il tait avec un de ses amis; qu'il allait
lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le
prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle tait
encore  sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une
chambre semblable  celle que la princesse occupait, si proches l'une de
l'autre, qu'elles n'taient spares que par une cloison.

Le prince passa la nuit avec ses inquitudes ordinaires. Ds que les
premiers rayons du soleil eurent brill  ses fentres, il se leva, et
pour divertir sa tristesse, il sortit dans la fort, disant  Becafigue
de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route
certaine; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres
et de mousse; aussitt une biche en partit. Il ne put s'empcher de la
suivre. Son penchant dominant tait pour la chasse, mais il n'tait plus
si vif depuis la passion qu'il avait dans le coeur. Malgr cela, il
poursuivit la pauvre biche, et de temps en temps il lui dcochait des
traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en ft pas
blesse: car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins
que la main secourable d'une fe pour la prserver de prir sous des
coups si justes. L'on n'a jamais t si lasse que l'tait la princesse
des biches: l'exercice qu'elle faisait lui tait bien nouveau. Enfin
elle se dtourna  un sentier si heureusement, que le dangereux
chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-mme extrmement fatigu,
ne s'obstina pas  la suivre.

Le jour s'tant pass de cette manire, la biche vit avec joie l'heure
de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison o Girofle
l'attendait impatiemment. Ds qu'elle fut dans sa chambre, elle se jeta
sur le lit, haletante, elle tait tout en nage. Girofle lui fit mille
caresses; elle mourait d'envie de savoir ce qui lui tait arriv.
L'heure de se dbichonner tant arrive, la belle princesse reprit sa
forme ordinaire. Jetant les bras au cou de sa favorite:

--Hlas! lui dit-elle, je croyais n'avoir  craindre que la fe de la
Fontaine et les cruels htes des forts; mais j'ai t poursuivie
aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu  peine, tant j'tais
presse de fuir. Mille traits dcochs aprs moi me menaaient d'une
mort invitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.

--Il ne faut plus sortir, ma princesse, rpliqua Girofle. Passez dans
cette chambre le temps fatal de votre pnitence. J'irai dans la ville la
plus proche acheter des livres pour vous divertir; nous lirons les
Contes nouveaux que l'on a faits sur les fes, nous ferons des vers et
des chansons.

--Tais-toi, ma chre fille, reprit la princesse. La charmante ide du
prince Guerrier suffit pour m'occuper agrablement; mais le mme pouvoir
qui me rduit pendant le jour  la triste condition de biche me force
malgr moi de faire ce qu'elles font: je cours, je saute et je mange
l'herbe comme elles. Dans ce temps-l, une chambre me serait
insupportable.

Elle tait si harasse de la chasse, qu'elle demanda promptement 
manger; ensuite ses beaux yeux se fermrent jusqu'au lever de l'aurore.
Ds qu'elle l'aperut, la mtamorphose ordinaire se fit, et elle
retourna dans la fort.

Le prince, de son ct, tait venu sur le soir rejoindre son favori.

--J'ai pass le temps, lui dit-il,  courir aprs la plus belle biche
que j'aie jamais vue; elle m'a tromp cent fois avec une adresse
merveilleuse. J'ai tir si juste, que je ne comprends point comment elle
a vit mes coups. Aussitt qu'il fera jour, j'irai la chercher encore,
et ne la manquerai point.

En effet, ce jeune prince, qui voulait loigner de son coeur une ide
qu'il croyait chimrique, n'tant pas fch que la passion de la chasse
l'occupt, se rendit de bonne heure dans le mme endroit o il avait
trouv la biche; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une
aventure semblable  celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous
cts; il marcha longtemps, et comme il s'tait chauff, il fut ravi de
trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir; il en cueillit, il
en mangea, et presque aussitt il s'endormit d'un profond sommeil. Il se
jeta sur l'herbe frache, sous des arbres, o mille oiseaux semblaient
s'tre donn rendez-vous.

Dans le temps qu'il dormait, notre craintive biche, avide des lieux
carts, passa dans celui o il tait. Si elle l'avait aperu plus tt,
elle l'aurait fui; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put
s'empcher de le regarder, et son assoupissement la rassura si bien,
qu'elle se donna le loisir de considrer tous ses traits.  dieux! que
devint-elle quand elle le reconnut? Son esprit tait trop rempli de sa
charmante ide pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que
veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose  perdre la vie par les
mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer
 sa sret. Elle se coucha  quelques pas de lui, et ses yeux ravis de
le voir ne pouvaient s'en dtourner un moment; elle soupirait, poussait
de petits gmissements. Enfin plus hardie, elle s'approcha encore
davantage; elle le touchait lorsqu'il s'veilla.

Sa surprise parut extrme, il reconnut la mme biche qui lui avait donn
tant d'exercice et qu'il avait cherche longtemps; mais la trouver si
familire lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il et
essay de la prendre: elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit
de toute la sienne. De temps en temps, ils s'arrtaient pour reprendre
haleine, car la belle biche tait encore lasse d'avoir couru la veille
et le prince ne l'tait pas moins qu'elle; mais ce qui ralentissait le
plus la fuite de Bichette, hlas! faut-il le dire? c'tait la peine de
s'loigner de celui qui l'avait plus blesse par mrite que par les
traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait trs souvent qui tournait la
tte sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle prt sous
ses coups, et lorsqu'il tait sur le point de la joindre, elle faisait
de nouveaux efforts pour se sauver.

--Ah! si tu pouvais m'entendre, petite biche, lui criait-il, tu ne
m'viterais pas; je t'aime, je te veux nourrir; tu es charmante, j'aurai
soin de toi.

L'air emportait ses paroles: elles n'allaient point jusqu' elle.

Enfin, aprs avoir fait tout le tour de la fort, notre biche, ne
pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les
siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus tre capable. Il
vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle tait couche comme
une pauvre petite bte demi-morte, et elle n'attendait que de voir finir
sa vie par les mains de son vainqueur; mais au lieu de lui tre cruel,
il se mit  la caresser.

--Belle biche, lui dit-il, n'aie point de peur, je veux t'emmener avec
moi, et que tu me suives partout.

Il coupa exprs des branches d'arbre, il les plia adroitement, il les
couvrit de mousse, il y jeta des roses dont quelques buissons taient
chargs; ensuite il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tte sur
son cou, et vint la coucher doucement sur ces rames; puis il s'assit
auprs d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui
prsentait, et qu'elle mangeait dans sa main.

Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il ft persuad qu'elle ne
l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle et de le voir, elle
s'inquitait, parce que la nuit s'approchait. Que serait-ce,
disait-elle en elle-mme, s'il me voyait changer tout d'un coup de
forme? Il serait effray et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que
n'aurais-je pas  craindre ainsi seule dans une fort? Elle ne faisait
que penser de quelle manire elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en
fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'et besoin de boire, il alla
voir o il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire.
Pendant qu'il cherchait, elle se droba promptement, et vint  la
maisonnette o Girofle l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la
nuit vint, sa mtamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.

--Le croirais-tu, ma chre, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans
cette fort, c'est lui qui m'a chasse depuis deux jours, et qui m'ayant
prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta
est peu fidle! il est cent fois mieux fait; tout le dsordre o l'on
voit les chasseurs ne drobe rien  sa bonne mine et lui conserve des
agrments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse
d'tre oblige de fuir ce prince, lui qui m'est destin par mes plus
proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une mchante fe me
prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma
vie.

Elle se prit  pleurer. Girofle la consola, et lui fit esprer que dans
quelque temps ses peines seraient changes en plaisirs.

Le prince revint vers sa chre biche, ds qu'il eut trouv une fontaine;
mais elle n'tait plus au lieu o il l'avait laisse. Il la chercha
inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle
avait d avoir de la raison.

--Quoi! s'cria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me
plaindre de ce sexe trompeur et infidle!

Il retourna chez la bonne vieille, plein de mlancolie. Il conta  son
confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue
ne put s'empcher de sourire de la colre du prince; il lui conseilla de
punir la biche quand il la rencontrerait.

--Je ne reste plus ici que pour cela, rpondit le prince; ensuite nous
partirons pour aller plus loin.

Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche
blanche. Elle ne savait  quoi se rsoudre, ou d'aller dans les mmes
lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route
tout oppose pour l'viter. Elle choisit ce dernier parti, et s'loigna
beaucoup; mais le jeune prince, qui tait aussi fin qu'elle, en usa tout
de mme, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il
la dcouvrit dans le plus pais de la fort. Elle s'y trouvait en sret
lorsqu'elle l'aperut; aussitt elle bondit, elle saute par-dessus les
buissons, et, comme si elle l'et apprhend davantage,  cause du tour
qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus lgre que les vents;
mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien,
qu'il lui enfonce une flche dans la jambe. Elle sentit une douleur
violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa
tomber.

Amour cruel et barbare, o tais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une
fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe tait
invitable, car la fe de la Fontaine y avait attach la fin de
l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir
couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe
pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de rame. Il tenait la tte
de Bichette appuye sur ses genoux.

--N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est
arriv? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas
aujourd'hui de mme, je t'emporterai.

La biche ne rpondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne
pouvait parler; car ce n'est pas toujours une consquence que ceux qui
ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.

--Que je souffre de t'avoir blesse, lui disait-il. Tu me haras, et je
veux que tu m'aimes.

Il semblait,  l'entendre, qu'un secret gnie lui inspirait tout ce
qu'il disait  Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille
htesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'tait pas
mdiocrement embarrass  la porter,  la mener et quelquefois  la
traner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. Qu'est-ce que je
vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce
prince! Ah! mourons plutt! Elle faisait la pesante et l'accablait; il
tait tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y et pas loin pour
se rendre  la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours,
il n'y pourrait arriver. Il alla qurir son fidle Becafigue; mais,
avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au
pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfut.

Hlas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait
un jour traite ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya
inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nourent plus serrs,
et elle tait prte de s'trangler avec un noeud coulant qu'il avait
malheureusement fait, lorsque Girofle, lasse d'tre toujours enferme
dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu o
tait la biche blanche, qui se dbattait. Que devint-elle quand elle
aperut sa chre matresse! Elle ne pouvait se hter assez de la
dfaire; les rubans taient nous par diffrents endroits; enfin le
prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.

--Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince,
permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai
bless cette biche, elle est  moi, je l'aime, je vous supplie de m'en
laisser le matre.

--Seigneur, rpliqua civilement Girofle (car elle tait bien faite et
gracieuse), la biche que voici est  moi avant que d'tre  vous; je
renoncerais aussitt  ma vie qu' elle; et si vous voulez voir comme
elle me connat, je ne vous demande que de lui donner un peu de
libert.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.

Bichette se jeta  son cou.

--Baisez-moi la joue droite.

Elle obit.

--Touchez mon coeur.

Elle y porta le pied.

--Soupirez.

Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que
Girofle lui disait.

--Je vous la rends, lui dit-il honntement; mais j'avoue que ce n'est
pas sans chagrin.

Elle s'en alla aussitt avec sa biche.

Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit
d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne
femme. Il s'y rendit fort peu aprs elles; et, pouss d'un mouvement de
curiosit dont Biche-Blanche tait cause, il lui demanda qui tait cette
jeune personne. Elle rpliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle
l'avait reue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et
qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel
lieu tait sa chambre; elle lui dit que c'tait si proche de la sienne
qu'elle n'tait spare que par une cloison.

Lorsque le prince fut retir, son confident lui dit qu'il tait le plus
tromp des hommes ou que cette fille avait demeur avec la princesse
Dsire; qu'il l'avait vue au palais quand il y tait all en ambassade.

--Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel
hasard serait-elle ici?

--C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de
la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous spare, j'y vais
faire un trou.

--Voil une curiosit bien inutile, dit le prince tristement. Car les
paroles de Becafigue avaient renouvel toutes ses douleurs. En effet, il
ouvrit sa fentre qui regardait dans la fort, et se mit  rver.
Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientt fait un assez grand
trou pour voir la charmante princesse vtue d'une robe de brocart
d'argent, ml de quelques fleurs incarnates brodes d'or avec des
meraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle
gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux
ravissaient.

Girofle tait  genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le
sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez
embarrasses de cette blessure.

--Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que
la dplorable vie que je mne. Oui! tre biche tout le jour! voir celui
 qui je suis destine sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale
aventure! Hlas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma
mtamorphose, quel ton de voix il a, quelles manires nobles et
engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'tre point
en tat de l'claircir de ma destine.

L'on peut assez juger de l'tonnement de Becafigue par tout ce qu'il
venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de
la fentre avec des transports de joie inexprimable.

--Ah! seigneur! lui dit-il, ne diffrez pas de vous approcher de cette
cloison, vous verrez le vritable original du portrait qui vous a
charm.

Le prince regarda et reconnut aussitt sa princesse. Il serait mort de
plaisir s'il n'et craint d'tre du par quelque enchantement: car
enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-pine
et sa mre, qui taient renfermes dans le chteau des Trois-Pointes, et
qui prenaient le nom, l'une de Dsire et l'autre de sa dame d'honneur?

Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel  se
persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait
mourir d'impatience ou s'claircir. Il alla, sans diffrer, frapper
doucement  la porte de la chambre o tait la princesse. Girofle, ne
doutant pas que ce ne ft la bonne vieille et ayant mme besoin de son
secours pour lui aider  bander le bras de sa matresse, se hta
d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter
aux pieds de Dsire. Les transports qui l'animaient lui permirent si
peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de
m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouv
personne qui m'en ait bien clairci. La princesse ne s'embarrassa pas
moins dans ses rponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprte aux
muets, se mit en tiers et persuada  l'un et l'autre qu'il ne s'tait
jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'tait-il jamais rien
dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les
serments, et mme quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se
passa ainsi, le jour parut sans que Dsire y et fait aucune rflexion,
et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperut: rien ne fut gal  sa
joie; le prince lui tait trop cher pour diffrer de la partager avec
lui. Au mme moment, elle commena le rcit de son histoire, qu'elle fit
avec une grce et une loquence naturelle qui surpassait celle des plus
habiles.

--Quoi! s'cria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai
blesse sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un
si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur  vos yeux?

Il tait tellement afflig, que son dplaisir se voyait peint sur son
visage. Dsire en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que
ce n'tait presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empcher d'aimer un mal
qui lui procurait tant de bien.

La manire dont elle parla tait si obligeante, qu'il ne put douter de
ses bonts. Pour l'claircir  son tour de toutes choses, il lui raconta
la supercherie que Longue-pine et sa mre avaient faite, ajoutant qu'il
fallait se hter d'envoyer dire au roi son pre le bonheur qu'il avait
eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour
tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reu. Dsire le pria
d'crire par Becafigue; il voulait lui obir, lorsqu'un bruit perant de
trompettes, clairons, timbales et tambours, se rpandit dans la fort;
il leur sembla mme qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche
de la petite maison. Le prince regarda par la fentre, il reconnut
plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de
s'arrter et de l'attendre.

Jamais surprise n'a t plus agrable que celle de cette arme; chacun
tait persuad que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du
pre de Dsire. Le pre du prince les menait lui-mme, malgr son grand
ge. Il venait dans une litire de velours en broderie d'or; elle tait
suivie d'un chariot dcouvert: Longue-pine y tait avec sa mre. Le
prince Guerrier, ayant vu la litire, y courut, et le roi, lui tendant
les bras, l'embrassa avec mille tmoignages d'un amour paternel.

--Et d'o venez-vous, mon cher fils? s'cria-t-il. Est-il possible que
vous m'ayez livr  la douleur que votre absence me cause?

--Seigneur, dit le prince, daignez m'couter.

Le roi aussitt descendit de sa litire, et, se retirant dans un lieu
cart, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et
la fourberie de Longue-pine.

Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour
lui en rendre grce. Dans ce moment, il vit paratre la princesse
Dsire, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle
montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes
de diffrentes couleurs paraient sa tte, et les plus gros diamants du
monde avaient t mis  son habit. Elle tait vtue en chasseur.
Girofle, qui la suivait, n'tait gure moins pare qu'elle. C'tait l
des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin
et avec succs. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la
princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait rgale
pendant plusieurs jours.

Ds que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son
pre, elle entra dans la chambre de Dsire; elle souffla sur son bras
pour gurir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous
lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charm, qu'il avait
bien de la peine  la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce
qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la
conjura de ne point diffrer  ses sujets le plaisir de l'avoir pour
reine:

--Car je suis rsolu, continua-t-il, de cder mon royaume au prince
Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.

Dsire lui rpondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une
personne si bien leve; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnires
qui taient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs
mains, elle eut la gnrosit de demander leur grce, et que le mme
chariot, o elles taient, servt  les conduire o elles voudraient
aller. Le roi consentit  ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans
admirer son bon coeur et sans lui donner de grandes louanges.

On ordonna que l'arme retournerait sur ses pas. Le prince monta 
cheval pour accompagner sa belle princesse.

On les reut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on
prpara tout pour le jour des noces, qui devint trs solennel par la
prsence des six bnignes fes qui aimaient la princesse. Elles lui
firent les plus riches prsents qui se soient jamais imagins; entre
autres ce magnifique palais, o la reine les avait t voir, parut tout
d'un coup en l'air, port par cinquante mille amours, qui le posrent
dans une belle plaine au bord de la rivire. Aprs un tel don, il ne
s'en pouvait plus faire de considrables.

Le fidle Becafigue pria son matre de parler  Girofle et de l'unir
avec elle lorsqu'il pouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette
aimable fille fut trs aise de trouver un tablissement si avantageux en
arrivant dans un royaume tranger. La fe Tulipe, qui tait encore plus
librale que ses soeurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes,
afin que son mari n'et pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle.
Les noces du prince durrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une
fte nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont t chantes par
tout le monde.

      La princesse, trop empresse
      De sortir de ces sombres lieux
      O voulait une sage fe
      Lui cacher la clart des cieux,

      Ses malheurs, sa mtamorphose,
      Font assez voir en quel danger
      Une jeune beaut s'expose
      Quand trop tt dans le monde elle ose s'engager!

       vous,  qui l'amour, d'une main librale,
      A donn des attraits capables de toucher,
      La beaut souvent est fatale,
      Vous ne sauriez trop la cacher.

      Vous croyez toujours vous dfendre,
      En vous faisant aimer, de ressentir l'amour:
      Mais sachez qu' son tour,
       force d'en donner, on peut souvent en prendre.




Babiole


Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour tre
heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et
disait sans cesse que la fe Fanferluche tant venue  sa naissance, et
n'ayant pas t satisfaite de la reine sa mre, s'tait mise en furie,
et ne lui avait souhait que des chagrins.

Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit
descendre par la chemine une petite vieille, haute comme la main; elle
tait  cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tte une
branche d'aubpine, son habit tait fait d'ailes de mouches; deux coques
de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et aprs
avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrta devant la reine.

Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous
m'accusez de vos dplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout
ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que
vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais
j'apprhende qu'elle ne vous cote bien des larmes.

--Ha! noble Fanferluche, s'cria la reine, ne me refusez pas votre piti
et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui
seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez,
soit ma consolation et non pas ma peine.

--Le destin est plus puissant que moi, rpliqua la fe; tout ce que je
puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette pine
blanche; attachez-la sur la tte de votre fille, aussitt qu'elle sera
ne, elle la garantira de plusieurs prils.

Elle lui donna l'pine blanche, et disparut comme un clair.

La reine demeura triste et rveuse:

Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me cotera bien des larmes
et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point
avoir?

La prsence du roi qu'elle aimait chrement dissipa une partie de ses
dplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse,
tait de recommander  ses plus confidentes, qu'aussitt que la
princesse serait ne on lui attacht sur la tte cette fleur d'pine,
qu'elle conservait dans une bote d'or couverte de diamants, comme la
chose du monde qu'elle estimait davantage.

Enfin la reine donna le jour  la plus belle crature que l'on ait
jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubpine sur la tte;
et dans le mme instant,  merveille! elle devint une petite guenon,
sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manqut.
 cette mtamorphose, toutes les dames poussrent des cris effroyables,
et la reine, plus alarme qu'aucune, pensa mourir de dsespoir: elle
cria qu'on lui tt le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut
mille peines  prendre la guenuche, et on lui et t inutilement ces
fatales fleurs; elle tait dj guenon, guenon confirme, ne voulant ni
tter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.

Barbare Fanferluche, s'criait douloureusement la reine, que t'ai-je
fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte
pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera
l'horreur du roi pour un tel enfant!

Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait
faire dans une occasion si pressante.

Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse
est morte, et renfermer cette guenuche dans une bote que l'on jettera
au fond de la mer; car ce serait une chose pouvantable, si vous gardiez
plus longtemps une bestiole de cette nature.

La reine eut quelque peine  s'y rsoudre; mais comme on lui dit que le
roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si trouble, que
sans dlibrer davantage, elle dit  sa dame d'honneur de faire de la
guenon tout ce qu'elle voudrait.

On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la bote, et
l'on ordonna  un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer;
il partit sur-le-champ. Voil donc la princesse dans un pril extrme:
cet homme ayant trouv la bote belle, eut regret de s'en dfaire; il
s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la bote, bien rsolu
de la tuer, car il ne savait point que c'tait sa souveraine; mais comme
il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la
tte; il vit un chariot dcouvert, tran par six licornes; il brillait
d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le prcdaient:
une reine, en manteau royal, et couronne, tait assise sur des carreaux
de drap d'or, et tenait devant elle son fils g de quatre ans.

Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'tait la soeur de sa
matresse; elle l'tait venue voir pour se rjouir avec elle; mais
aussitt qu'elle sut que la petite princesse tait morte, elle partit
fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rvait profondment
lorsque son fils cria:

Je veux la guenon, je veux l'avoir.

La reine ayant regard, elle aperut la plus jolie guenon qui ait jamais
t. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en
empcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant
douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgr la rigueur de
son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.

Quand elle fut arrive dans ses tats, le petit prince la pria de lui
donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle ft habille
comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et
on lui apprenait  ne marcher que sur les pieds; il tait impossible de
trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage tait
noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux
oreilles; ses menottes n'taient pas plus grandes que les ailes d'un
papillon, et la vivacit de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on
n'avait pas lieu de s'tonner de tout ce qu'on lui voyait faire.

Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse; elle se
gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il
y avait dj quatre ans qu'elle tait chez la reine, lorsqu'elle
commena un jour  bgayer comme un enfant qui veut dire quelque chose;
tout le monde s'en tonna, et ce fut bien un autre tonnement, quand
elle se mit  parler avec une petite voix douce et claire, si distincte,
que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille! Babiole parlante,
Babiole raisonnante! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir; on la
mena dans son appartement au grand regret du prince; il lui en cota
quelques larmes; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des
chats, des oiseaux, des cureuils, et mme un petit cheval appel
Criquetin, qui dansait la sarabande: mais tout cela ne valait pas un mot
de Babiole. Elle tait de son ct plus contrainte chez la reine que
chez le prince; il fallait qu'elle rpondt comme une sibylle,  cent
questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se
bien dmler. Ds qu'il arrivait un ambassadeur ou un tranger, on la
faisait paratre avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en
collerette: si la cour tait en deuil, elle tranait une longue mante et
des crpes qui la fatiguaient beaucoup: on ne lui laissait plus la
libert de manger ce qui tait de son got; le mdecin en ordonnait, et
cela ne lui plaisait gure, car elle tait volontaire comme une guenuche
ne princesse.

La reine lui donna des matres qui exercrent bien la vivacit de son
esprit; elle excellait  jouer du clavecin: on lui en avait fait un
merveilleux dans une hutre  l'caille: il venait des peintres des
quatre parties du monde, et particulirement d'Italie pour la peindre;
sa renomme volait d'un ple  l'autre, car on n'avait point encore vu
une guenon qui parlt.

Le prince, aussi beau que l'on reprsente l'amour, gracieux et
spirituel, n'tait pas un prodige moins extraordinaire; il venait voir
Babiole; il s'amusait quelquefois avec elle; leurs conversations, de
badines et d'enjoues, devenaient quelquefois srieuses et morales.
Babiole avait un coeur, et ce coeur n'avait pas t mtamorphos comme
le reste de sa petite personne: elle prit donc de la tendresse pour le
prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop. L'infortune Babiole
ne savait que faire; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de
fentres, ou sur le coin d'une chemine, sans vouloir entrer dans son
panier ouat, plum, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait
une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois; sa
mlancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un
miroir, que par dpit elle ne chercht  le casser; de sorte qu'on
disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se
dfaire de la malice naturelle  ceux de sa famille.

Le prince tant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comdie,
les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en tait presque plus
mention. Les choses allaient bien diffremment de son ct; elle
l'aimait mieux  douze ans, qu'elle ne l'avait aim  six; elle lui
faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en tre fort
justifi, en lui donnant pour toute raison une pomme d'apis, ou des
marrons glacs. Enfin, la rputation de Babiole fit du bruit au royaume
des Guenons; le roi Magot eut grande envie de l'pouser, et dans ce
dessein il envoya une clbre ambassade, pour l'obtenir de la reine; il
n'eut pas de peine  faire entendre ses intentions  son premier
ministre: mais il en aurait eu d'infinies  les exprimer, sans le
secours des perroquets et des pies, vulgairement appeles margots;
celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'quipage,
auraient t bien fchs de caqueter moins qu'elles. Un gros singe
appel Mirlifiche, fut chef de l'ambassade: il fit faire un carrosse de
carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette
Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique; elle mourut impitoyablement
sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutum  ses espigleries. L'on
avait donc reprsent les douceurs que Magot et Monette avaient gotes
pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait
pleure aprs son trpas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne,
tranaient ce carrosse, appel par honneur carrosse du corps: on voyait
ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel
taient les guenons destines  Babiole; il fallait voir comme elles
taient pares: il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient  la
noce. Le reste du cortge tait compos de petits pagneuls, de levrons,
de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hrissons, de
subtiles belettes, de friands renards; les uns menaient les chariots,
les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave
qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut
qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre.

La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle
parvint jusqu' son palais. Les clats de rire du peuple et de ses
gardes l'ayant oblige de mettre la tte  la fentre, elle vit la plus
extraordinaire cavalcade qu'elle et vue de ses jours. Aussitt
Mirlifiche, suivi d'un nombre considrable de singes, s'avana vers le
chariot des guenuches, et donnant la patte  la grosse guenon, appele
Gigogna, il l'en fit descendre, puis lchant le petit perroquet qui
devait lui servir d'interprte, il attendit que ce bel oiseau se ft
prsent  la reine, et lui et demand audience de sa part. Perroquet
s'levant doucement en l'air, vint sur la fentre d'o la reine
regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde:

Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du clbre
Magot, roi des singes, demande audience  votre majest, pour
l'entretenir d'une affaire trs importante.

--Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger
une rtie, et buvez un coup; aprs cela, je consens que vous alliez dire
au comte Mirlifiche qu'il est le trs bienvenu dans mes tats, lui et
tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie
jusqu'ici ne l'a point trop fatigu, il peut tout  l'heure entrer dans
la salle d'audience, o je vais l'attendre sur mon trne avec toute ma
cour.

 ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta
un petit air en signe de joie; et reprenant son vol, il se percha sur
l'paule de Mirlifiche, et lui dit  l'oreille la rponse favorable
qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible; il fit
demander  un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'tait
rige en sous-interprte, s'il voulait bien lui donner une chambre pour
se dlasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitt un salon, pav
de marbre peint et dor, qui tait des plus propres du palais; il y
entra avec une partie de sa suite; mais comme les singes sont grands
fureteurs de leur mtier, ils allrent dcouvrir un certain coin, dans
lequel on avait arrang maints pots de confiture; voil mes gloutons
aprs; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une
bouteille de sirop; celui-ci des pts, celui-l des massepains. La
gente volatile qui faisait cortge, s'ennuyait de voir un repas o elle
n'avait ni chnevis, ni millet; et un geai, grand causeur de son mtier,
vola dans la salle d'audience, o s'approchant respectueusement de la
reine:

Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majest, pour tre
complice bnvole du dgt qui se fait de vos trs douces confitures: le
comte Mirlifiche en a dj mang trois botes pour sa part: il croquait
la quatrime sans aucun respect de la majest royale, lorsque le coeur
pntr, je vous en suis venu donner avis.

--Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais
je vous dispense d'avoir tant de zle pour mes pots de confitures, je
les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon coeur.

Le geai un peu honteux de la leve de bouclier qu'il venait de faire, se
retira sans dire mot.

L'on vit entrer quelques moments aprs l'ambassadeur avec sa suite: il
n'tait pas tout  fait habill  la mode, car depuis le retour du
fameux Fagotin, qui avait tant brill dans le monde, il ne leur tait
venu aucun bon modle: son chapeau tait pointu, avec un bouquet de
plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or,
de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon
pote, ayant compos une harangue fort srieuse, s'avana jusqu'au pied
du trne o la reine tait assise; il s'adressa  Babiole, et parla
ainsi:

      Madame, de vos yeux connaissez la puissance,
      Par l'amour dont Magot ressent la violence.
      Ces singes et ces chats, ce cortge pompeux,
      Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,
      Lorsque d'un chat sauvage prouvant la furie,
      Monette (c'est le nom d'une guenon chrie)
      Madame, je ne peux la comparer qu' vous,
      Lorsqu'elle fut ravie  Magot son poux,
      Le roi jura cent fois qu' ses mnes, fidle,
      Il lui conserverait un amour ternel.

      Madame, vos appas ont chass de son coeur
      Le tendre souvenir de sa premire ardeur.
      Il ne pense qu' vous: si vous saviez, madame,
      Jusques  quel excs il a port sa flamme,
      Sans doute votre coeur, sensible  la piti,
      Pour adoucir ses maux, en prendrait la moiti!
      Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allgre,
      Maintenant inquiet, tout dfait et tout maigre,
      Un ternel souci semble le consumer,
      Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!

      Les olives, les noix dont il tait avide,
      Ne lui paraissent plus qu'un ragot insipide.
      Il se meurt: c'est  vous que nous avons recours!
      Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.
      Je ne vous dirai point les charmants avantages
      Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.
      La figue et le raisin y viennent  foison,
      L, les fruits les plus beaux sont de toute saison.

Perroquet eut  peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur
Babiole, qui de son ct se trouvait si interdite, qu'on ne l'a jamais
t davantage; la reine voulut savoir son sentiment avant que de
rpondre. Elle dit  Perroquet de faire entendre  monsieur
l'ambassadeur qu'elle favoriserait les prtentions de son roi, en tout
ce qui dpendrait d'elle. L'audience finie, elle se retira, et Babiole
la suivit dans son cabinet:

Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t'avoue que j'aurai bien du regret
de ton loignement, mais il n'y a pas moyen de refuser le Magot qui te
demande en mariage, car je n'ai pas encore oubli que son pre mit deux
cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le
mien; ils mangrent tant de nos sujets, que nous fmes obligs de faire
une paix assez honteuse.

--Cela signifie, madame, rpliqua impatiemment Babiole, que vous tes
rsolue de me sacrifier  ce vilain monstre, pour viter sa colre; mais
je supplie au moins votre majest de m'accorder quelques jours pour
prendre ma dernire rsolution.

--Cela est juste, dit la reine; nanmoins, si tu veux m'en croire,
dtermine-toi promptement; considre les honneurs qu'on te prpare; la
magnificence de l'ambassade, et quelles dames d'honneur on t'envoie; je
suis sre que jamais Magot n'a fait pour Monette, ce qu'il fait pour
toi.

--Je ne sais ce qu'il a fait pour Monette, rpondit ddaigneusement la
petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touche des sentiments
dont il me distingue.

Elle se leva aussitt, et faisant la rvrence de bonne grce, elle fut
chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Ds qu'il la vit, il
s'cria:

H bien, ma Babiole, quand danserons-nous  ta noce?

--Je l'ignore, seigneur, lui dit-elle tristement; mais l'tat o je me
trouve est si dplorable, que je ne suis plus la matresse de vous taire
mon secret, et quoiqu'il en cote  ma pudeur, il faut que je vous avoue
que vous tes le seul que je puisse souhaiter pour poux.

--Pour poux! dit le prince, en clatant de rire; pour poux, ma
guenuche! je suis charm de ce que tu me dis; j'espre cependant que tu
m'excuseras, si je n'accepte point le parti; car enfin, notre taille,
notre air et nos manires ne sont pas tout  fait convenables.

--J'en demeure d'accord, dit-elle, et surtout nos coeurs ne se
ressemblent point; vous tes un ingrat, il y a longtemps que je m'en
aperois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le
mrite si peu.

--Mais, Babiole, dit-il, songe  la peine que j'aurais de te voir
perche sur la pointe d'un sycomore, tenant une branche par le bout de
la queue: crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton
honneur et pour le mien, pouse le roi Magot, et en faveur de la bonne
amiti qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta faon.

--Vous tes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n'ai pas tout 
fait l'esprit d'une guenuche; une autre que moi vous aurait dj crev
les yeux, mordu le nez, arrach les oreilles; mais je vous abandonne aux
rflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procd.

Elle n'en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher,
l'ambassadeur Mirlifiche s'tait rendu dans son appartement, avec des
prsents magnifiques.

Il y avait une toilette de rseau d'araigne, brode de petits vers
luisants, une coque d'oeuf renfermait les peignes, un bigarreau servait
de pelote, et tout le linge tait garni de dentelles de papier: il y
avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement
assorties, les unes pour servir de pendants d'oreilles, les autres de
poinons, et cela brillait comme des diamants ce qui tait bien
meilleur, c'tait une douzaine de botes pleines de confitures avec un
petit coffre de verre dans lequel taient renfermes une noisette et une
olive, mais la cl tait perdue, et Babiole s'en mit peu en peine.

L'ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on
se sert en Magotie, que son monarque tait plus touch de ses charmes
qu'il l'et t de sa vie d'aucune guenon; qu'il lui faisait btir un
palais, au plus haut d'un sapin; qu'il lui envoyait ces prsents, et
mme de bonnes confitures pour lui marquer son attachement: qu'ainsi le
roi son matre ne pouvait lui tmoigner mieux son amiti:

Mais, ajouta-t-il, la plus forte preuve de sa tendresse, et  laquelle
vous devez tre la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de
se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.

Aussitt il dploya le portrait du roi des singes assis sur un gros
billot, tenant une pomme qu'il mangeait.

Babiole dtourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure
si dsagrable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre 
Mirlifiche qu'elle tait oblige  son matre de son estime; mais
qu'elle n'avait pas encore dtermin si elle voulait se marier.

Cependant la reine avait rsolu de ne se point attirer la colre des
singes, et ne croyant pas qu'il fallt beaucoup de crmonies pour
envoyer Babiole o elle voulait qu'elle allt, elle fit prparer tout
pour son dpart.  ces nouvelles le dsespoir s'empara tout  fait de
son coeur: les mpris du prince d'un ct, de l'autre l'indiffrence de
la reine, et plus que tout cela, un tel poux, lui firent prendre la
rsolution de s'enfuir: ce n'tait pas une chose bien difficile; depuis
qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et
rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fentre que par la porte.

Elle se hta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en
branche jusqu'au bord d'une rivire; l'excs de son dsespoir l'empcha
de comprendre le pril o elle allait se mettre en voulant la passer 
la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitt
au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperut une
grotte magnifique, toute orne de coquilles, elle se hta d'y entrer;
elle y fut reue par un vnrable vieillard, dont la barbe descendait
jusqu' sa ceinture: il tait couch sur des roseaux et des glaeuls, il
avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un
rocher, d'o coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivire.

H! qui t'amne ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.

--Seigneur, rpondit-elle, je suis une guenuche infortune, je fuis un
singe affreux que l'on veut me donner pour poux.

--Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage
vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins
vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de
l'indiffrence.

--Ah! seigneur, s'cria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son
souvenir augmente toutes mes douleurs.

--Il ne sera pas toujours rebelle  l'amour, continua l'hte des
poissons, je sais qu'il est rserv  la plus belle princesse de
l'univers.

--Malheureuse que je suis! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour
moi!

Le bonhomme sourit, et lui dit:

Ne t'afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand matre, prend
seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot
t'a envoy, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t'en puis dire
davantage: voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te
conduira o il faut que tu ailles.

--Aprs les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne
puis me passer de savoir votre nom.

--On me nomme, dit-il, Biroqua, pre de Biroquie, rivire, comme tu
vois, assez grosse et assez fameuse.

Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allrent
pendant longtemps sur l'eau, et enfin  un dtour qui paraissait long,
la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus
galant que la selle  l'anglaise et le reste de son harnais; il y avait
jusqu' de petits pistolets d'aron, auxquels deux corps d'crevisses
servaient de fourreaux.

Babiole voyageait avec une entire confiance sur les promesses du sage
Biroqua, lorsqu'elle entendit tout d'un coup un assez grand bruit.
Hlas! hlas! c'tait l'ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses
mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et dsols de la
fuite de Babiole. Un singe de la troupe tait mont  la dne sur un
noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins; mais il fut 
peine au haut de l'arbre, que regardant de tous cts, il aperut
Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine
campagne.  cette vue il se prit  crier si fort, que les singes
assembls lui demandrent en leur langage de quoi il tait question; il
le dit: on lcha aussitt les perroquets, les pies et geais, qui
volrent jusqu'o elle tait, et sur leur rapport l'ambassadeur, les
guenons et le reste de l'quipage coururent et l'arrtrent.

Quel dplaisir pour Babiole! il serait difficile d'en avoir un plus
grand et plus sensible; on la contraignit de monter dans le carrosse du
corps, il fut aussitt entour des plus vigilantes guenons, de quelques
renards et d'un coq qui se percha sur l'impriale, faisant la sentinelle
jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare:
ainsi la cavalcade continua son voyage au grand dplaisir de Babiole qui
n'avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acaritre et peu
complaisante.

Au bout de trois jours, qui s'taient passs sans aucune aventure, les
guides s'tant gars, ils arrivrent tous dans une grande et fameuse
ville qu'ils ne connaissaient point; mais ayant aperu un beau jardin,
dont la porte tait ouverte, ils s'y arrtrent, et firent main-basse
partout, comme en pays de conqute. L'un croquait des noix, l'autre
gobait des cerises, l'autre dpouillait un prunier; enfin, il n'y avait
si petit singenot qui n'allt  la picore, et qui ne ft magasin.

Il faut savoir que cette ville tait la capitale du royaume o Babiole
avait pris naissance; que la reine, sa mre, y demeurait, et que depuis
le malheur qu'elle avait eu de voir mtamorphoser sa fille en guenuche,
par le bouquet d'aubpine, elle n'avait jamais voulu souffrir dans ses
tats, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pt rappeler 
son souvenir la fatalit de sa dplorable aventure. On regardait l un
singe comme un perturbateur du repos public. De quel tonnement fut donc
frapp le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de
paille peinte, et le reste du plus surprenant quipage qui se soit vu
depuis que les contes sont contes, et que les fes sont fes?

Ces nouvelles volrent au palais, la reine demeura transie, elle crut
que la gente singenote voulait attenter  son autorit. Elle assembla
promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de
lse-majest; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple
assez fameux pour qu'on s'en souvnt  l'avenir, elle envoya ses gardes
dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetrent de
grands filets sur les arbres, la chasse fut bientt faite, et, malgr le
respect d  la qualit d'ambassadeur, ce caractre se trouva fort
mpris en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans
le fond d'une cave sous un grand poinon vide, o lui et ses camarades
furent emprisonns, avec les dames guenuches et les demoiselles
guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.

 son gard elle ressentait une joie secrte de ce nouveau dsordre:
quand les disgrces sont  un certain point, l'on n'apprhende plus
rien, et la mort mme peut tre envisage comme un bien; c'tait la
situation o elle se trouvait, le coeur occup du prince, qui l'avait
mprise, et l'esprit rempli de l'affreuse ide du roi Magot, dont elle
tait sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier
de dire que son habit tait si joli et ses manires si peu communes, que
ceux qui l'avaient prise s'arrtrent  la considrer comme quelque
chose de merveilleux; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre
tonnement, ils avaient dj entendu parler de l'admirable Babiole. La
reine qui l'avait trouve, et qui ne savait point la mtamorphose de sa
nice, avait crit trs souvent  sa soeur, qu'elle possdait une
guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir; mais la
reine afflige passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les
gardes, ravis d'admiration, portrent Babiole dans une grande galerie,
ils y firent un petit trne; elle s'y plaa plutt en souveraine qu'en
guenuche prisonnire, et la reine venant  passer, demeura si vivement
surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit,
que malgr elle, la nature parla en faveur de l'infante.

Elle la prit entre ses bras. La petite crature anime de son ct par
des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta  son
cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait
l'admiration de tous ceux qui l'entendaient.

Non, madame, s'criait-elle, ce n'est point la peur d'une mort
prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortune race des
singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous
plaire et de vous adoucir; la fin de ma vie n'est pas le plus grand
malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus
de ce que je suis, que je regretterais la moindre dmarche pour ma
conservation; c'est donc par rapport  vous seule, madame, que je vous
aime, votre couronne me touche bien moins que votre mrite.

 votre avis, que rpondre  une Babiole si complimenteuse et si
rvrencieuse? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands
yeux, croyait rver, et sentait que son coeur tait fort mu.

Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules,
elle lui dit:

Ne diffre pas un moment  me conter tes aventures; car je sens bien
que de toutes les bestioles qui peuplent les mnageries, et que je garde
dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage: je t'assure
mme qu'en ta faveur je ferai grce aux singes qui t'accompagnent.

--Ha! madame, s'cria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux: mon
malheur m'a fait natre guenuche, et ce mme malheur m'a donn un
discernement qui me fera souffrir jusqu' la mort; car enfin, que
puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et
noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents
toujours prtes  mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit,
que j'ai du got, de la dlicatesse et des sentiments?

--Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse?

Babiole soupira sans rien rpondre.

Oh! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin
ou un cureuil; car si tu n'es point trop engage, j'ai un nain qui
serait bien ton fait.

Babiole  cette proposition prit un air ddaigneux, dont la reine
s'clata de rire.

Ne te fche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu
parles?

--Tout ce que je sais de mes aventures, rpliqua Babiole, c'est que la
reine, votre soeur, vous eut  peine quitte, aprs la naissance et la
mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de
la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus
arrache de ses mains par son ordre; et par un prodige dont tout le
monde fut galement surpris, la parole et la raison me vinrent: l'on me
donna des matres qui m'apprirent plusieurs langues, et  toucher des
instruments enfin, madame, je devins sensible  mes disgrces, et....
Mais, s'cria-t-elle, voyant le visage de la reine ple et couvert d'une
sueur froide: qu'avez-vous, madame? Je remarque un changement
extraordinaire en votre personne.

--Je me meurs! dit la reine d'une voix faible et mal articule; je me
meurs, ma chre et trop malheureuse fille! c'est donc aujourd'hui que je
te retrouve.

 ces mots, elle s'vanouit. Babiole effraye, courut appeler du
secours, les dames de la reine se htrent de lui donner de l'eau, de la
dlacer et de la mettre au lit; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y
prit pas seulement garde, tant elle tait petite.

Quand la reine fut revenue de la longue pmoison o le discours de la
princesse l'avait jete, elle voulut rester seule avec les dames qui
savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta
ce qui lui tait arriv, dont elles demeurrent si perdues, qu'elles ne
savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce
qu'elles croyaient  propos de faire dans une conjoncture si triste. Les
unes dirent qu'il fallait touffer la guenuche, d'autres la renfermer
dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer  la mer. La reine
pleurait et sanglotait.

Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir rduite par
un bouquet enchant, dans ce misrable tat? Mais au fond,
continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai
attir l'indignation de la mchante Fanferluche; est-il juste qu'elle
souffre de la haine que cette fe a pour moi?

--Oui, madame, s'cria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre
gloire; que penserait-on dans le monde, si vous dclariez qu'une monne
est votre infante? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand
on est aussi belle que vous.

La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les
autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacit, qu'il fallait
exterminer ce petit monstre; et pour conclusion, elle rsolut d'enfermer
Babiole dans un chteau, o elle serait bien nourrie et bien traite le
reste de ses jours.

Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se
coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fentre
sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu' la grande fort, et laissa
tout le monde en rumeur de ne la point trouver.

Elle passa la nuit dans le creux d'un chne, o elle eut le temps de
moraliser sur la cruaut de sa destine: mais ce qui lui faisait plus de
peine, c'tait la ncessit o on la mettait de quitter la reine;
cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer
matresse de sa libert, que de la perdre pour jamais.

Ds qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir o elle
voulait aller, pensant et repensant mille fois  la bizarrerie d'une
aventure si extraordinaire.

Quelle diffrence, s'criait-elle, de ce que je suis,  ce que je
devrais tre!

Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole.
Aussitt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne
la ft suivre, ou que quelqu'un des singes chapps de la cave ne la
ment malgr elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni
chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand dsert o il n'y avait
ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea
sans rflexion, et lorsqu'elle commena d'avoir faim, elle connut, mais
trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence  voyager dans un tel
pays.

Deux jours et deux nuits s'coulrent, sans qu'elle pt mme attraper un
vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle tait
si faible qu'elle s'vanouissait, elle se coucha par terre, et venant 
se souvenir de l'olive et de la noisette qui taient encore dans le
petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un lger
repas. Toute joyeuse de ce rayon d'esprance, elle prit une pierre, mit
le coffre en pice, et croqua l'olive. Mais elle y eut  peine donn un
coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfume,
que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du
monde; sa surprise fut extrme, elle prit de cette huile, et s'en frotta
tout entire! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien
dans l'univers ne pouvait l'galer; elle se sentait de grands yeux, une
petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir;
enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son
coffre.  quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agrable! Ses
habits grandirent comme elle, elle tait bien coiffe, ses cheveux
faisaient mille boucles, son teint avait la fracheur des fleurs du
printemps.

Les premiers moments de sa surprise tant passs, la faim se fit
ressentir plus pressante, et ses regrets augmentrent trangement.

Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, ne princesse comme je le
suis, il faut que je prisse dans ces tristes lieux. ! barbare fortune
qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour
m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si
inespr en moi? Et toi, vnrable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie
si gnreusement, me laisseras-tu prir dans cette affreuse solitude?

L'infante demandait inutilement du secours, tout tait sourd  sa voix:
la ncessit de manger la tourmentait  tel point, qu'elle prit la
noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise
d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maons, des
tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns
dessinent un palais, les autres le btissent, d'autres le meublent;
ceux-l peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout
brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante
princesses mieux habilles que des reines, menes par des cuyers, et
suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la
convirent au festin qui l'attendait. Aussitt Babiole, sans se faire
prier, s'avana promptement vers le salon; et l d'un air de reine, elle
mangea comme une affame.  peine fut-elle hors de table, que ses
trsoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands
comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandrent si
elle avait agrable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bti son
palais. Elle dit que cela tait juste,  condition qu'ils btiraient
aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y
consentirent, la ville fut acheve en trois quarts d'heure, quoiqu'elle
ft cinq fois plus grande que Rome. Voil bien des prodiges sortis d'une
petite noisette.

La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une clbre ambassade 
la reine sa mre, et de faire faire quelques reproches au jeune prince,
son cousin. En attendant qu'elle prt l-dessus les mesures ncessaires,
elle se divertissait  voir courre la bague, dont elle donnait toujours
le prix, au jeu,  la comdie,  la chasse et  la pche, car l'on y
avait conduit une rivire. Le bruit de sa beaut se rpandait par tout
l'univers; il venait  sa cour des rois, des quatre coins du monde, des
gants plus hauts que les montagnes, et des pygmes plus petits que des
rats.

Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fte, o plusieurs
chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent  se fcher, les uns
contre les autres, ils se battirent et se blessrent. La princesse en
colre descendit de son balcon pour reconnatre les coupables: mais
lorsqu'on les eut dsarms, que devint-elle quand elle vit le prince,
son cousin. S'il n'tait pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en
pensa mourir elle-mme de surprise et de douleur. Elle le fit porter
dans le plus bel appartement du palais, o rien ne manquait de tout ce
qui lui tait ncessaire pour sa gurison, mdecin de Chodrai,
chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-mme
les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces
larmes auraient d servir de baume au malade. Il l'tait en effet de
plus d'une manire car sans compter une demi-douzaine de coups d'pe,
et autant de coups de lance qui le peraient de part en part, il tait
depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait prouv le
pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manire  n'en gurir de sa
vie. Il est donc ais de juger  prsent d'une partie de ce qu'il
ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse,
qu'elle tait dans la dernire douleur de l'tat o il tait rduit. Je
ne m'arrterai point  redire toutes les choses que son coeur lui
fournit pour la remercier des bonts qu'elle lui tmoignait; ceux qui
l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pt marquer tant de
passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois,
le pria de se taire; mais l'motion et l'ardeur de ses discours le
menrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie
affreuse. Elle s'tait arme jusque-l de constance; enfin, elle la
perdit  tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts
cris, et qu'elle donna lieu de croire  tout le monde, que son coeur
tait de facile accs, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant
de tendresse pour un tranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est
le nom qu'elle avait donn  son royaume) que le prince tait son
cousin, et qu'elle l'aimait ds sa plus grande jeunesse.

C'tait en voyageant qu'il s'tait arrt dans cette cour, et comme il
n'y connaissait personne pour le prsenter  l'infante, il crut que rien
ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de
hros c'est--dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais
il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc
une rude mle; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible,
comme je l'ai dj dit, fut le prince. Babiole dsespre, courait les
grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un
bois, elle tomba vanouie au pied d'un arbre, o la fe Fanferluche qui
ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire,
vint l'enlever dans une nue plus noire que de l'encre, et qui allait
plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune
connaissance enfin elle revint  elle; jamais surprise n'a t gale 
la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du ple; le
parquet de nue n'est pas solide, de sorte qu'en courant de- et de-l,
il lui semblait marcher sur des plumes, et la nue s'entr'ouvrant, elle
avait beaucoup de peine de s'empcher de tomber; elle ne trouvait
personne avec qui se plaindre, car la mchante Fanferluche s'tait
rendue invisible: elle eut le temps de penser  son cher prince, et 
l'tat o elle l'avait laiss, et elle s'abandonna aux sentiments les
plus douloureux qui puissent occuper une me.

Quoi! s'criait-elle, je suis encore capable de survivre  ce que
j'aime, et l'apprhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans
mon coeur! Ah! si le soleil voulait me rtir, qu'il me rendrait un bon
office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais
contente! Mais, hlas! tout le zodiaque est sourd  ma voix, le
Sagittaire n'a point de flches, le Taureau de cornes et le Lion de
dents: peut-tre que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira
la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. ! prince, mon cher
cousin, que n'tes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique
cabriole dont une amante dsespre se puisse aviser.

En achevant ces mots, elle courut au bout de la nue, et se prcipita
comme un trait que l'on dcoche avec violence.

Tous ceux qui la virent, crurent que c'tait la lune qui tombait; et
comme l'on tait pour lors en dcours, plusieurs peuples qui l'adorent
et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se
persuadrent que le soleil, par jalousie, lui avait jou ce mauvais
tour.

Quelque envie qu'et l'infante de mourir, elle n'y russit pas, elle
tomba dans la bouteille de verre o les fes mettaient ordinairement
leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour
dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle tait vide, car elle
s'y serait noye comme une mouche.

Six gants la gardaient, ils reconnurent aussitt l'infante; c'taient
les mmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne
Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transports l,
chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand
les gants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours o
elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les camlons, de
l'air et de la rose.

La prison de l'infante n'tait sue de personne; le jeune prince
l'ignorait, il n'tait pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il
s'apercevait assez, par la mlancolie de tous ceux qui le servaient,
qu'il y avait un sujet de douleur gnrale  la cour; sa discrtion
naturelle l'empcha de chercher  la pntrer mais lorsqu'il fut
convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprt des nouvelles de la
princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui
l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait t
dvore par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'tait tue de
dsespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle
allait errante par le monde.

Comme cette dernire opinion tait la moins terrible, et qu'elle
soutenait un peu l'esprance du prince, il s'y arrta, et partit sur
Criquetin dont j'ai dj parl, mais je n'ai pas dit que c'tait le fils
an de Bucphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce
sicle-l: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller 
l'aventure; il appelait l'infante, les chos seuls lui rpondaient.

Enfin il arriva au bord d'une grosse rivire. Criquetin avait soif, il y
entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit  crier de
toute sa force:

Babiole, belle Babiole, o tes-vous?

Il entendit une voix, dont la douceur semblait rjouir l'onde: cette
voix lui dit:

Avance, et tu sauras o elle est.

 ces mots, le prince aussi tmraire qu'amoureux, donne deux coups
d'perons  Criquetin, il nage et trouve un gouffre o l'eau plus rapide
se prcipitait, il tomba jusqu'au fond, bien persuad qu'il s'allait
noyer.

Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui clbrait les noces
de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la
contre; toutes les dits poissonneuses taient dans sa grotte; les
tritons et les sirnes y faisaient une musique agrable, et la rivire
Biroquie, lgrement vtue, dansait les olivettes avec la Seine, la
Tamise, l'Euphrate et le Gange, qui taient assurment venus de fort
loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s'arrta
fort respectueusement  l'entre de la grotte, et le prince qui savait
encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde rvrence,
demanda s'il tait permis  un mortel comme lui de paratre au milieu
d'une si belle troupe.

Biroqua prit la parole, et rpliqua d'un air affable qu'il leur faisait
honneur et plaisir.

Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je
suis dans vos intrts, et ceux de l'infante me sont chers: il faut que
vous la retiriez du lieu fatal o la vindicative Fanferluche l'a mise en
prison, c'est dans une bouteille.

--Ah! que me dites-vous, s'cria le prince, l'infante est dans une
bouteille?

--Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup: mais je vous
avertis, seigneur, qu'il n'est pas ais de vaincre les gants et les
dragons qui la gardent,  moins que vous ne suiviez mes conseils. Il
faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin
ail que je vous lve depuis longtemps.

Il fit venir le dauphin sell et brid, qui faisait si bien des voltes
et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.

Biroquie et ses compagnes s'empressrent aussitt d'armer le prince.
Elles lui mirent une brillante cuirasse d'cailles de carpes dores, on
le coiffa de la coquille d'un gros limaon, qui tait ombrage d'une
large queue de morue, leve en forme d'aigrette; une naade le ceignit
d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable pe faite d'une
longue arte de poisson; on lui donna ensuite une large caille de
tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet quipage, il n'y eut si
petit goujon qui ne le prt pour le dieu des soles, car il faut dire la
vrit, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement
parmi les mortels.

L'esprance de retrouver bientt la charmante princesse qu'il aimait,
lui inspira une joie dont il n'avait pas t capable depuis sa perte; et
la chronique de ce fidle conte marque qu'il mangea de bon apptit chez
Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs;
il dit adieu  son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui
partit aussitt. Le prince se trouva,  la fin du jour, si haut, que
pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les rarets
qu'il y dcouvrit auraient t capables de l'arrter, s'il avait eu un
dsir moins pressant de tirer son infante de la bouteille o elle vivait
depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait  peine lorsqu'il la
dcouvrit environne des gants et des dragons que la fe, par la vertu
de sa petite baguette, avait retenus auprs d'elle; elle croyait si peu
que quelqu'un et assez de pouvoir pour la dlivrer, qu'elle se reposait
sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.

Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait
ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier
qui venait la dlivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible,
quoiqu'elle st, par sa propre exprience, que les choses les plus
extraordinaires se rendent familires pour certaines personnes.

Serait-ce bien par la malice de quelques fes, disait-elle, que ce
chevalier est transport dans les airs? Hlas, que je le plains, s'il
faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme  moi?

Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les gants qui aperurent le prince
au-dessus de leurs ttes, crurent que c'tait un cerf-volant, et
s'crirent l'un  l'autre: Attrape, attrape la corde, cela nous
divertira; mais lorsqu'ils se baissrent, pour la ramasser, il fondit
sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pices comme un jeu de
cartes que l'on coupe par la moiti, et que l'on jette au vent. Au bruit
de ce grand combat, l'infante tourna la tte, elle reconnut son jeune
prince. Quelle joie d'tre certaine de sa vie! mais quelles alarmes de
la voir dans un pril si vident, au milieu de ces terribles colosses,
et des dragons qui s'lanaient sur lui! Elle poussa des cris affreux,
et le danger o il tait pensa la faire mourir.

Cependant l'arte enchante, dont Biroqua avait arm la main du prince,
ne portait aucuns coups inutiles; et le lger dauphin qui s'levait et
qui se baissait fort  propos, lui tait aussi d'un secours merveilleux;
de sorte qu'en trs peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres.
L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait
mis en pices, s'il n'avait pas apprhend de l'en blesser: il prit le
parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond,
il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.

Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour mnager votre estime, je
vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intresser si tendrement 
votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis
fille de la reine votre tante, et la mme Babiole que vous trouvtes
sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la
faiblesse de vous tmoigner un attachement que vous mpristes.

--Ah! madame, s'cria le prince, dois-je croire un vnement si
prodigieux? Vous avez t guenuche; vous m'avez aim, je l'ai su, et mon
coeur a t capable de refuser le plus grand de tous les biens!

--J'aurais  l'heure qu'il est trs mauvaise opinion de votre got,
rpliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque
attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'tre
prisonnire, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mre, lui
rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent
l'intresser.

--Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le
dauphin ail, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la
plus aimable princesse qui soit au monde.

Le dauphin s'leva doucement, et prit son vol vers la capitale o la
reine passait sa triste vie; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un
moment de repos, elle ne pouvait s'empcher de songer  elle, de se
souvenir des jolies choses qu'elle lui avait dites, et elle aurait voulu
la revoir, toute guenuche qu'elle tait, pour la moiti de son royaume.

Lorsque le prince fut arriv, il se dguisa en vieillard, et lui fit
demander une audience particulire.

Madame, lui dit-il, j'tudie ds ma plus tendre jeunesse l'art de
ncromancien; vous devez juger par l que je n'ignore point la haine que
Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l'ont suivie: mais
essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide,
est  prsent la plus belle princesse de l'univers; vous l'aurez bientt
auprs de vous, si vous voulez pardonner  la reine votre soeur, la
cruelle guerre qu'elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage
de votre infante avec le prince votre neveu.

--Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, rpliqua la reine en
pleurant; sage vieillard, vous souhaitez d'adoucir mes ennuis, j'ai
perdu ma chre fille, je n'ai plus d'poux, ma soeur prtend que mon
royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu'elle; ils me
perscutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux.

--Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous
l'apprendre!

--H! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir  ce mariage?
La mchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s'y
opposera toujours.

--Ne vous inquitez pas, madame, rpliqua le bonhomme, promettez-moi
seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l'on dsire.

--Je promets tout, s'cria la reine, pourvu que je revoie ma chre
fille.

Le prince sortit, et courut o l'infante l'attendait. Elle demeura
surprise de le voir dguis, et cela l'obligea de lui raconter que
depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intrts 
dmler, et qu'il y avait beaucoup d'aigreur entre elles, mais qu'enfin
il venait de faire consentir sa tante  ce qu'il souhaitait. La
princesse fut ravie, elle se rendit au palais; tous ceux qui la virent
passer lui trouvrent une si parfaite ressemblance avec sa mre, qu'on
s'empressa de les suivre, pour savoir qui elle tait.

Ds que la reine l'aperut, son coeur s'agita si fort, qu'il ne fallut
point d'autre tmoignage de la vrit de cette aventure. La princesse se
jeta  ses pieds, la reine la reut entre ses bras; et aprs avoir
demeur longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres
baisers, elles se redirent tout ce qu'on peut imaginer dans une telle
occasion: ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit
un accueil trs favorable, et lui ritra ce qu'elle avait promis au
ncromancien. Elle aurait parl plus longtemps, mais le bruit qu'on
faisait dans la cour du palais, l'ayant oblige de mettre la tte  la
fentre, elle eut l'agrable surprise de voir arriver la reine sa soeur.
Le prince et l'infante qui regardaient aussi, reconnurent auprs d'elle
le vnrable Biroqua, et jusqu'au bon Criquetin qui tait de la partie;
les uns pour les autres poussrent de grands cris de joie; l'on courut
se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer; le clbre
mariage du prince et de l'infante se conclut sur-le-champ en dpit de la
fe Fanferluche, dont le savoir et la malice furent galement confondus.




Finette Cendron


Il tait une fois un roi et une reine qui avaient mal fait leurs
affaires. On les chassa de leur royaume. Ils vendirent leurs couronnes
pour vivre, puis leurs habits, leurs linges, leurs dentelles et tous
leurs meubles, pice  pice. Les fripiers taient las d'acheter, car
tous les jours ils vendaient chose nouvelle. Quand le roi et la reine
furent bien pauvres, le roi dit  sa femme:

Nous voil hors de notre royaume, nous n'avons plus rien, il faut
gagner notre vie et celle de nos pauvres enfants; avisez un peu ce que
nous avons  faire, car jusqu' prsent je n'ai su que le mtier de roi,
qui est fort doux.

La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y
rver. Au bout de ce temps, elle lui dit:

Sire, il ne faut point nous affliger; vous n'avez qu' faire des filets
dont vous prendrez des oiseaux  la chasse et des poissons  la pche.
Pendant que les cordelettes s'useront, je filerai pour en faire
d'autres.  l'gard de nos trois filles, ce sont de franches
paresseuses, qui croient tre de grandes dames; elles veulent faire les
demoiselles. Il faut les mener si loin, si loin, qu'elles ne reviennent
jamais; car il serait impossible que nous puissions leur fournir assez
d'habits  leur gr.

Le roi commena de pleurer, quand il vit qu'il fallait se sparer de ses
enfants. Il tait bon pre mais la reine tait la matresse. Il demeura
donc d'accord de tout ce qu'elle voulait; il lui dit:

Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles, pour les
mener o vous jugerez  propos.

Pendant qu'ils complotaient cette affaire, la princesse Finette qui
tait la plus petite des filles, coutait par le trou de la serrure; et
quand elle eut dcouvert le dessein de son papa et de sa maman, elle
s'en alla tant vite qu'elle put  une grande grotte fort loigne de
chez eux, o demeurait la fe Merluche, qui tait sa marraine.

Finette avait pris deux livres de beurre frais, des oeufs, du lait et de
la farine pour faire un excellent gteau  sa marraine, afin d'en tre
bien reue. Elle commena gament son voyage; mais plus elle allait,
plus elle se lassait. Ses souliers s'usrent jusqu' la dernire
semelle; et ses petits pieds mignons s'corchrent si fort que c'tait
grande piti; elle n'en pouvait plus. Elle s'assit sur l'herbe,
pleurant.

Par l passa un beau cheval d'Espagne, tout sell, tout brid; il y
avait plus de diamants  sa housse, qu'il n'en faudrait pour acheter
trois villes; et quand il vit la princesse, il se mit  patre doucement
auprs d'elle; ployant le jarret, il semblait lui faire la rvrence;
aussitt elle le prit par la bride:

Gentil dada, dit-elle, voudrais-tu bien me porter chez ma marraine la
fe? Tu me feras un grand plaisir, car je suis si lasse que je vais
mourir; mais si tu me sers dans cette occasion, je te donnerai de bonne
avoine et de bon foin; tu auras de la paille frache pour te coucher.

Le cheval se baissa presque  terre devant elle, et la jeune Finette
sauta dessus; il se mit  courir si lgrement, qu'il semblait que ce
ft un oiseau. Il s'arrta  l'entre de la grotte, comme s'il en avait
su le chemin; et il le savait bien aussi, car c'tait Merluche qui,
ayant devin que sa filleule la voulait venir voir, lui avait envoy ce
beau cheval.

Quand elle fut entre, elle fit trois grandes rvrences  sa marraine,
et prit le bas de sa robe qu'elle baisa; et puis elle lui dit:

Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? voil du beurre, du
lait, de la farine et des oeufs que je vous apporte pour vous faire un
bon gteau  la mode de notre pays.

--Soyez la bien venue, Finette, dit la fe; venez que je vous embrasse.

Elle l'embrassa deux fois, dont Finette resta trs joyeuse, car madame
Merluche n'tait pas une fe  la douzaine. Elle dit:

a, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre;
dcoiffez-moi et me peignez.

La princesse la dcoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.

Je sais bien, dit Merluche, pourquoi vous venez ici; vous avez cout
le roi et la reine qui veulent vous mener perdre, et vous voulez viter
ce malheur. Tenez, vous n'avez qu' prendre ce peloton, le fil n'en
rompra jamais; vous attacherez le bout  la porte de votre maison, et
vous le tiendrez  votre main. Quand la reine vous aura laisse, il vous
sera ais de revenir en suivant le fil.

La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux
habits, tous d'or et d'argent. Elle l'embrassa; elle la fit remonter sur
le joli cheval, et en deux ou trois moments, il la rendit  la porte de
la maisonnette de leurs majests. Finette dit au cheval:

Mon petit ami, vous tes beau et trs sage; vous allez plus vite que le
soleil; je vous remercie de votre peine; retournez d'o vous venez.

Elle entra tout doucement dans la maison, cachant son sac sous son
chevet; elle se coucha sans faire semblant de rien. Ds que le jour
parut, le roi rveilla sa femme:

Allons, allons, madame, lui dit-il, apprtez-vous pour le voyage.

Aussitt elle se leva, prit ses gros souliers, une jupe courte, une
camisole blanche et un bton. Elle fit venir l'ane de ses filles qui
s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit et la troisime
Fine-Oreille: c'est pourquoi on la nommait ordinairement Finette.

J'ai rv cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma
soeur, elle nous rgalera bien; nous mangerons et nous rirons tant que
nous voudrons.

Fleur d'Amour, qui se dsesprait d'tre dans un dsert, dit  sa mre:

Allons, madame, o il vous plaira, pourvu que je me promne, il ne
m'importe.

Les deux autres en dirent autant. Elles prennent cong du roi, et les
voil toutes quatre en chemin. Elles allrent si loin, si loin, que
Fine-Oreille avait grande peur de n'avoir pas assez de fil, car il y
avait prs de mille lieues. Elle marchait toujours derrire ses soeurs,
passant le fil adroitement dans les buissons.

Quand la reine crut que ses filles ne pourraient plus retrouver le
chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit:

Mes petites brebis, dormez; je ferai comme la bergre qui veille autour
de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.

Elles se couchrent sur l'herbe, et s'endormirent. La reine les quitta,
croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait
pas.

Si j'tais une mchante fille, disait-elle, je m'en irais tout 
l'heure, et je laisserais mourir mes soeurs ici, car elles me battent et
m'gratignent jusqu'au sang. Malgr toutes leurs malices, je ne les veux
pas abandonner.

Elle les rveille, et leur conte toute l'histoire; elles se mettent 
pleurer, et la prient de les mener avec elle, qu'elles lui donneront
leurs belles poupes, leur petit mnage d'argent, leurs autres jouets et
leurs bonbons.

Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette, mais je n'en serai
pas moins bonne soeur; et se levant, elle suivit son fil, et les
princesses aussi; de sorte qu'elles arrivrent presque aussitt que la
reine.

En s'arrtant  la porte, elles entendirent que le roi disait:

J'ai le coeur tout saisi de vous voir revenir seule.

--Bon, dit la reine, nous tions trop embarrasss de nos filles.

--Encore, dit le roi, si vous aviez ramen ma Finette, je me consolerais
des autres, car elles n'aiment rien.

Elles frapprent, toc, toc. Le roi dit:

Qui va l?

Elles rpondirent:

Ce sont vos trois filles, Fleur-d'Amour, Belle-de-Nuit, et
Fine-Oreille.

La reine se mit  trembler:

N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soit des esprits, car il est
impossible qu'elles fussent revenues.

Le roi tait aussi poltron que sa femme, et il disait:

Vous me trompez, vous n'tes point mes filles.

Mais Fine-Oreille, qui tait adroite, lui dit:

Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du chat, et si
je ne suis pas Finette, je consens d'avoir le fouet.

Le roi regarda comme elle lui avait dit, et ds qu'il l'eut reconnue, il
leur ouvrit. La reine fit semblant d'tre bien aise de les revoir; elle
leur dit qu'elle avait oubli quelque chose, qu'elle l'tait venu
chercher; mais qu'assurment elle les aurait t retrouver. Elles
feignirent de la croire, et montrent dans un beau petit grenier o
elles couchaient.

a, dit Finette, mes soeurs, vous m'avez promis une poupe,
donnez-la-moi.

--Vraiment tu n'as qu' t'y attendre, petite coquine, dirent-elles, tu
es cause que le roi ne nous regrette pas.

L-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme pltre.
Quand elles l'eurent bien battue, elle se coucha; et comme elle avait
tant de plaies et de bosses, elle ne pouvait dormir, et elle entendit
que la reine disait au roi:

Je les mnerai d'un autre ct, encore plus loin, et je suis certaine
qu'elles ne reviendront jamais.

Quand Finette entendit ce complot, elle se leva tout doucement pour
aller voir encore sa marraine. Elle entra dans le poulailler, elle prit
deux poulets et un matre coq,  qui elle tordit le cou, puis deux
petits lapins que la reine nourrissait de choux, pour s'en rgaler dans
l'occasion; elle mit le tout dans un panier, et partit. Mais elle n'eut
pas fait une lieue  ttons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne
vint au galop, ronflant et hennissant; elle crut que c'tait fait
d'elle, que quelques gens d'armes l'allaient prendre. Quand elle vit le
joli cheval tout seul, elle monta dessus, ravie d'aller si  son aise:
elle arriva promptement chez sa marraine.

Aprs les crmonies ordinaires, elle lui prsenta les poulets, le coq
et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la
reine avait jur qu'elle les mnerait jusqu'au bout du monde. Merluche
dit  sa filleule de ne pas s'affliger; elle lui donna un sac tout plein
de cendre:

Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle, vous le secouerez, vous
marcherez sur la cendre, et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez
qu' regarder l'impression de vos pas; mais ne ramenez point vos soeurs,
elles sont trop malicieuses, et si vous les ramenez, je ne veux plus
vous voir.

Finette prit cong d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou
quarante millions de diamants en une petite bote, qu'elle mit dans sa
poche: le cheval tait tout prt, et la rapporta comme  l'ordinaire. Au
point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle
leur dit:

Le roi ne se porte pas trop bien; j'ai rv cette nuit qu'il faut que
j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays o
elles sont fort excellentes, elles le feront rajeunir; c'est pourquoi
allons-y tout  l'heure.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne croyaient pas que leur mre et
encore envie de les perdre, s'affligrent de ces nouvelles. Il fallut
pourtant partir; et elles allrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait
un si long voyage. Finette, qui ne disait mot, se tenait derrire les
autres, et secouait sa cendre  merveille, sans que le vent ni la pluie
y gtassent rien. La reine tant persuade qu'elles ne pourraient
retrouver le chemin, remarqua un soir que ses trois filles taient bien
endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle.
Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mre n'y tait plus,
elle veilla ses soeurs:

Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est alle.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se prirent  pleurer: elles arrachaient
leurs cheveux, et meurtrissaient leur visage  coups de poings. Elles
s'criaient:

Hlas! qu'allons-nous faire?

Finette tait la meilleure fille du monde; elle eut encore piti de ses
soeurs.

Voyez  quoi je m'expose, leur dit-elle; car lorsque ma marraine m'a
donn le moyen de revenir, elle m'a dfendu de vous enseigner le chemin;
et que si je lui dsobissais, elle ne voulait plus me voir.

Belle-de-Nuit se jette au cou de Finette, autant en fit Fleur-d'Amour;
elles la caressrent si tendrement, qu'il n'en fallut pas davantage pour
revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.

Leurs majests furent bien surprises de revoir les princesses; ils en
parlrent toute la nuit, et la cadette qui ne se nommait pas
Fine-Oreille pour rien, entendait qu'ils faisaient un nouveau complot,
et que le lendemain, la reine se remettrait en campagne. Elle courut
veiller ses soeurs.

Hlas! leur dit-elle, nous sommes perdues, la reine veut absolument
nous mener dans quelque dsert, et nous y laisser. Vous tes cause que
j'ai fch ma marraine, je n'ose l'aller trouver comme je faisais
toujours.

Elles restrent bien en peine, et se disaient l'une  l'autre:

Que ferons-nous?

Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres:

Il ne faut pas s'embarrasser, la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit
qu'il n'en reste un peu aux autres: nous n'avons qu' nous charger de
pois; nous les smerons le long du chemin et nous reviendrons.

Fleur-d'Amour trouva l'expdient admirable; elles se chargrent de pois,
elles remplirent leurs poches; pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des
pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite bote de
diamants, et ds que la reine les appela pour partir, elles se
trouvrent toutes prtes.

Elle leur dit:

J'ai rv cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas ncessaire
de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous pouser; je
vais vous y mener, pour voir si mon songe est vritable.

La reine allait devant et ses filles aprs, qui semaient des pois sans
s'inquiter, car elles taient certaines de retourner  la maison. Pour
cette fois la reine alla plus loin encore qu'elle n'tait alle: mais
pendant une nuit obscure, elle les quitta et revint trouver le roi; elle
arriva fort lasse et fort aise de n'avoir plus un si grand mnage sur
les bras.

Les trois princesses ayant dormi jusqu' onze heures du matin se
rveillrent; Finette s'aperut la premire de l'absence de la reine;
bien qu'elle s'y ft prpare, elle ne laissa pas de pleurer, se
confiant davantage pour son retour  sa marraine la fe, qu' l'habilet
de ses soeurs. Elle fut leur dire toute effraye:

La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.

--Taisez-vous, petite babouine, rpliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons
bien le chemin quand nous voudrons, vous faites ici ma commre
l'empresse mal  propos.

Finette n'osa rpliquer. Mais quand elles voulurent retrouver le chemin,
il n'y avait plus ni traces ni sentiers; les pigeons, dont il y a grand
nombre en ce pays-l, taient venus manger les pois; elles se mirent 
pleurer jusqu'aux cris. Aprs avoir rest deux jours sans manger,
Fleur-d'Amour dit  Belle-de-Nuit:

Ma soeur, n'as-tu rien  manger?

--Non, dit-elle.

Elle dit la mme chose  Finette:

Je n'ai rien non plus, rpliqua-t-elle, mais je viens de trouver un
gland.

--Ha! donnez-le-moi, dit l'une.

--Donnez-le-moi, dit l'autre.

Chacune le voulait avoir.

Nous ne serons gure rassasies d'un gland  nous trois, dit Finette;
plantons-le, il en viendra un autre qui nous pourra servir.

Elles y consentirent quoiqu'il n'y et gure d'apparence qu'il vnt un
arbre dans un pays o il n'y en avait point, on n'y voyait que des choux
et des laitues, dont les princesses mangeaient; si elles avaient t
bien dlicates, elles seraient mortes cent fois; elles couchaient
presque toujours  la belle toile; tous les matins et tous les soirs
elles allaient tour  tour arroser le gland, et lui disaient: Cros,
cros, beau gland. Il commena de crotre  vue d'oeil. Quand il fut un
peu grand, Fleur-d'Amour voulut monter dessus, mais il n'tait pas assez
fort pour la porter; elle le sentait plier sous elle, aussitt elle
descendit; Belle-de-Nuit eut la mme aventure; Finette plus lgre s'y
tint longtemps; et ses soeurs lui demandrent:

Ne vois-tu rien, ma soeur?

Elle leur rpondit:

Non, je ne vois rien.

--Ah! c'est que le chne n'est pas assez haut, disait Fleur-d'Amour.

De sorte qu'elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire:
Cros, cros, beau gland. Finette ne manquait jamais d'y monter deux
fois par jour: un matin qu'elle y tait, Belle-de-Nuit dit 
Fleur-d'Amour:

J'ai trouv un sac que notre soeur nous a cach; qu'est-ce qu'il peut y
avoir dedans?

Fleur-d'Amour rpondit:

Elle m'a dit que c'tait de vieilles dentelles qu'elle raccommode, et
moi, je crois que c'est du bonbon.

Belle-de-Nuit tait friande, et voulut y voir; elle y trouva
effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine, mais elles
servaient  cacher les beaux habits de Finette et la bote de diamants.

H bien! se peut-il une plus grande petite coquine, s'cria-t-elle, il
faut prendre tout pour nous, et mettre des pierres  la place.

Elles le firent promptement. Finette revint sans s'apercevoir de la
malice de ses soeurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un
dsert; elle ne songeait qu'au chne qui devenait le plus beau de tous
les chnes.

Une fois qu'elle y monta et que ses soeurs, selon leur coutume, lui
demandrent si elle ne dcouvrait rien, elle s'cria:

Je dcouvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais
assez le dire; les murs en sont d'meraudes et de rubis, le toit de
diamants: elle est toute couverte de sonnettes d'or, les girouettes vont
et viennent comme le vent.

--Tu mens, disaient-elles, cela n'est pas si beau que tu le dis.

--Croyez-moi, rpondit Finette, je ne suis pas menteuse, venez-y plutt
voir vous-mmes, j'en ai les yeux tout blouis.

Fleur-d'Amour monta sur l'arbre: quand elle eut vu le chteau, elle ne
s'en pouvait taire. Belle-de-Nuit qui tait fort curieuse, ne manqua pas
de monter  son tour, elle demeura aussi ravie que ses soeurs.

Certainement, dirent-elles, il faut aller  ce palais, peut-tre que
nous y trouverons de beaux princes qui seront trop heureux de nous
pouser.

Tant que la soire fut longue, elles ne parlrent que de leur dessein,
elles se couchrent sur l'herbe; mais lorsque Finette leur parut fort
endormie, Fleur-d'Amour dit  Belle-de-Nuit:

Savez-vous ce qu'il faut faire, ma soeur, levons-nous et nous habillons
des riches habits que Finette a apports.

--Vous avez raison, dit Belle-de-Nuit; elles se levrent donc, se
frisrent, se poudrrent, puis elles mirent des mouches, et les belles
robes d'or et d'argent toutes couvertes de diamants; il n'a jamais t
rien de si magnifique.

Finette ignorait le vol que ses mchantes soeurs lui avaient fait; elle
prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien
afflige de ne trouver que des cailloux; elle aperut en mme temps ses
soeurs qui s'taient accommodes comme des soleils. Elle pleura et se
plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite; et elles d'en rire
et de se moquer.

Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au
chteau sans me parer et me faire belle?

--Nous n'en avons pas trop pour nous, rpliqua Fleur-d'Amour, tu n'auras
que des coups si tu nous importunes.

--Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont  moi, ma
marraine me les a donns, ils ne vous doivent rien.

--Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous
t'enterrerons sans que personne le sache.

La pauvre Finette n'eut garde de les agacer; elle les suivait doucement
et marchait un peu derrire, ne pouvant passer que pour leur servante.

Plus elles approchaient de la maison, plus elle leur semblait
merveilleuse.

Ha! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, que nous allons nous bien
divertir! que nous ferons bonne chre, nous mangerons  la table du roi,
mais pour Finette elle lavera les cuelles dans la cuisine, car elle est
faite comme une souillon, et si l'on demande qui elle est, gardons-nous
bien de l'appeler notre soeur: il faudra dire que c'est la petite
vachre du village.

Finette qui tait pleine d'esprit et de beaut, se dsesprait d'tre si
maltraite. Quand elles furent  la porte du chteau, elles frapprent:
aussitt une vieille femme pouvantable leur vint ouvrir, elle n'avait
qu'un oeil au milieu du front, mais il tait plus grand que cinq ou six
autres, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible, qu'elle
faisait peur; elle avait quinze pieds de haut et trente de tour.

 malheureuses! qui vous amne ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que
c'est le chteau de l'ogre, et qu' peine pouvez-vous suffire pour son
djeuner; mais je suis meilleure que mon mari; entrez, je ne vous
mangerai pas tout d'un coup, vous aurez la consolation de vivre deux ou
trois jours davantage.

Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent,
croyant se pouvoir sauver, mais une seule de ses enjambes en valait
cinquante des leurs; elle courut aprs et les reprit, les unes par les
cheveux, les autres par la peau du cou; et les mettant sous son bras,
elle les jeta toutes trois dans la cave qui tait pleine de crapauds et
de couleuvres, et l'on ne marchait que sur les os de ceux qu'ils avaient
mangs.

Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle fut qurir du
vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle
entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau
blanche et dlicate, elle rsolut de les manger toute seule, et les mit
promptement sous une grande cuve o elles ne voyaient que par un trou.

L'ogre tait six fois plus haut que sa femme; quand il parlait, la
maison tremblait, et quand il toussait, il semblait des clats de
tonnerre; il n'avait qu'un grand vilain oeil, ses cheveux taient tout
hrisss, il s'appuyait sur une bche dont il avait fait une canne; il
avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants
qu'il avait vols par les chemins, et qu'il avala comme quinze oeufs
frais. Quand les trois princesses le virent, elles tremblaient sous la
cuve, elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendt;
mais elles s'entredisaient tout bas:

Il va nous manger tout en vie, comment nous sauverons-nous?

L'ogre dit  sa femme:

Vois-tu, je sens chair frache, je veux que tu me la donnes.

--Bon, dit l'ogresse, tu crois toujours sentir chair frache, et ce sont
tes moutons qui sont passs par l.

--Oh, je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair frache
assurment; je vais chercher partout.

--Cherche, dit-elle, et tu ne trouveras rien.

--Si je trouve, rpliqua l'ogre, et que tu me le caches, je te couperai
la tte pour en faire une boule.

Elle eut peur de cette menace, et lui dit:

Ne te fche point, mon petit ogrelet, je vais te dclarer la vrit. Il
est venu aujourd'hui trois jeunes fillettes que j'ai prises, mais ce
serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis
vieille, il faut que je me repose; tu vois que notre belle maison est
fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble
plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me
tue de travailler; elles seront mes servantes; je te prie, ne les mange
pas  prsent; si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le
matre.

L'ogre eut bien de la peine  lui promettre de ne les pas manger tout 
l'heure. Il disait:

Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.--Non, tu n'en mangeras
pas.

--H bien, je ne mangerai que la plus petite.

Et elle disait:

Non, tu n'en mangeras pas une.

Enfin aprs bien des contestations, il lui promit de ne les pas manger.
Elle pensait en elle-mme:

Quand il ira  la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se
sont sauves.

L'ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les
pauvres filles taient presque mortes de peur, l'ogresse les rassura; et
quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles
rpondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer
 merveille, qu'elles faisaient de si bons ragots, que l'on mangeait
jusques aux plats, que pour du pain, des gteaux et des pts, l'on en
venait chercher chez elles de mille lieues  la ronde. L'ogre tait
friand, il dit:

a, , mettons vite ces bonnes ouvrires en besogne; mais, dit-il 
Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est
assez chaud?

--Monseigneur, rpliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y gote
avec la langue.

--H bien, dit-il, allume donc le four.

Ce four tait aussi grand qu'une curie, car l'ogre et l'ogresse
mangeaient plus de pain que deux armes. La princesse y fit un feu
effroyable, il tait embras comme une fournaise, et l'ogre qui tait
prsent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits
cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pte.
Le matre ogre dit:

H bien, le four est-il chaud?

Finette rpondit:

Monseigneur, vous l'allez voir.

Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis
elle dit:

Il faut tter avec la langue, mais je suis trop petite.

--Je suis grand, dit l'ogre, et se baissant, il s'enfona si avant
qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brla jusqu'aux os.
Quand l'ogresse vint au four, elle demeura bien tonne de trouver une
montagne de cendre des os de son mari.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort afflige, la
consolrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne
s'apaist trop tt, et que l'apptit lui venant, elle ne les mt en
salade, comme elle avait dj pens faire. Elles lui dirent:

Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis,
qui seront heureux de vous pouser.

Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt.
Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit:

Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous tes
habille, vous mettre  la mode, nous vous coifferions  merveille, vous
seriez comme un astre.

--Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que s'il y a
quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair 
pt.

L-dessus les trois princesses lui trent son bonnet, et se mirent  la
peigner et la friser; en l'amusant de leur caquet, Finette prit une
hache, et lui donna par derrire un si grand coup, qu'elle spara son
corps d'avec sa tte.

Il ne fut jamais une telle allgresse; elles montrent sur le toit de la
maison pour se divertir  sonner les clochettes d'or, elles furent dans
toutes les chambres, qui taient de perles et de diamants, et les
meubles si riches qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et
chantaient, rien ne leur manquait, du bl, des confitures, des fruits et
des poupes en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchrent
dans des lits de brocart et de velours, et s'entredirent: Nous voil
plus riches que n'tait notre pre, quand il avait son royaume, mais il
nous manque d'tre maries, il ne viendra personne ici, cette maison
passe assurment pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de
l'ogre et de l'ogresse. Il faut que nous allions  la plus prochaine
ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas
longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises
d'pouser des princesses.

Ds qu'elles furent habilles, elles dirent  Finette qu'elles allaient
se promener, qu'elle demeurt  la maison  faire le mnage et la
lessive, et qu' leur retour tout ft net et propre; que si elle y
manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette qui avait le
coeur serr de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant,
lavant sans se reposer, et toujours pleurant. Que je suis malheureuse,
disait-elle, d'avoir dsobi  ma marraine, il m'en arrive toutes sortes
de disgrces; mes soeurs m'ont vol mes riches habits; ils servent  les
parer; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien; de quoi
me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils
m'eussent mange que de vivre comme je vis? Quand elle avait dit cela,
elle pleurait  touffer, puis ses soeurs arrivaient charges d'oranges
de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: Ah! que
nous venons d'un beau bal! qu'il y avait de monde! le fils du roi y
dansait; l'on nous a fait mille honneurs: allons, viens nous dchausser
et nous dcrotter, car c'est l ton mtier. Finette obissait; et si
par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient
sur elle, et la battaient  la laisser pour morte.

Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des
merveilles. Un soir que Finette tait assise proche du feu sur un
monceau de cendres, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes
de la chemine; et cherchant ainsi elle trouva une petite cl si vieille
et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde  la nettoyer.
Quand elle fut claire, elle connut qu'elle tait d'or, et pensa qu'une
cl d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitt 
courir par toute la maison, essayant la cl aux serrures, et enfin elle
trouva une cassette qui tait un chef-d'oeuvre. Elle l'ouvrit: il y
avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des
rubans pour des sommes immenses: elle ne dit mot de sa bonne fortune;
mais elle attendit impatiemment que ses soeurs sortissent le lendemain.
Ds qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle tait plus
belle que le soleil.

Ainsi ajuste, elle fut au mme bal o ses soeurs dansaient; et
quoiqu'elle n'et point de masque, elle tait si change en mieux,
qu'elles ne la reconnurent pas. Ds qu'elle parut dans l'assemble, il
s'leva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de
jalousie. On la prit pour danser, elle surpassa toutes les dames  la
danse, comme elle les surpassait en beaut. La matresse du logis vint 
elle, et lui ayant fait une profonde rvrence, elle la pria de lui dire
comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne
si merveilleuse. Elle lui rpondit civilement qu'on la nommait Cendron.
Il n'y eut point d'amant qui ne ft infidle  sa matresse pour
Cendron, point de pote qui ne rimt en Cendron; jamais petit nom ne fit
tant de bruit en si peu de temps; les chos ne rptaient que les
louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder,
assez de bouche pour la louer.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas
dans les lieux o elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait
 cette nouvelle venue, en crevaient de dpit; mais Finette se dmlait
de tout cela de la meilleure grce du monde; il semblait,  son air,
qu'elle n'tait faite que pour commander. Fleur-d'Amour et
Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur soeur qu'avec de la suie de chemine
sur le visage, et plus barbouille qu'un petit chien, avaient si fort
perdu l'ide de sa beaut, qu'elles ne la reconnurent point du tout;
elles faisaient leur cour  Cendron comme les autres. Ds qu'elle voyait
le bal prt  finir, elle sortait vite, revenait  la maison, se
dshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses soeurs
arrivaient:

Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune
princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi;
elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents
sont de perles, ses lvres de corail; elle a une robe qui pse plus de
mille livres, ce n'est qu'or et diamants: qu'elle est belle! qu'elle est
aimable!

Finette rpondait entre ses dents:

Ainsi j'tais, ainsi j'tais.

--Qu'est-ce que tu bourdonnes?, disaient-elles.

Finette rpliquait encore plus bas:

Ainsi j'tais.

Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette
ne changet d'habits, car la cassette tait fe, et plus on y en
prenait, plus il en revenait, et si fort  la mode, que les dames ne
s'habillaient que sur son modle.

Un soir que Finette avait plus dans qu' l'ordinaire, et qu'elle avait
tard assez tard  se retirer, voulant rparer le temps perdu et arriver
chez elle un peu avant ses soeurs, en marchant de toute sa force, elle
laissa tomber une de ses mules, qui tait de velours rouge, toute brode
de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais
le temps tait si noir, qu'elle prit une peine inutile; elle rentra au
logis, un pied chauss et l'autre nu.

Le lendemain le prince Chri, fils an du roi, allant  la chasse,
trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la
petitesse et la gentillesse, la tourne, retourne, la baise, la chrit et
l'emporte avec lui. Depuis ce jour-l, il ne mangeait plus; il devenait
maigre et chang, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la
reine, qui l'aimaient perdument, envoyaient de tous cts pour avoir de
bon gibier et des confitures; c'tait pour lui moins que rien; il
regardait tout cela sans rpondre  la reine, quand elle lui parlait.
L'on envoya qurir des mdecins partout, mme jusqu' Paris et 
Montpellier. Quand ils furent arrivs, on leur fit voir le prince, et
aprs l'avoir considr trois jours et trois nuits sans le perdre de
vue, ils conclurent qu'il tait amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y
apportait remde.

La reine, qui l'aimait  la folie, pleurait  fondre en eau, de ne
pouvoir dcouvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire pouser. Elle
amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les
regarder. Enfin elle lui dit une fois:

Mon cher fils, tu veux nous faire touffer de douleur, car tu aimes, et
tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu veux, et nous te la
donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergre.

Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de
dessous son chevet, et l'ayant montre:

Voil, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouv cette
petite pouponne, mignonne, jolie mule en allant  la chasse; je
n'pouserai jamais que celle qui pourra la chausser.

--H bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons
chercher.

Elle fut dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et
commanda en mme temps que l'on ft avec des tambours et des trompettes,
annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la
mule, et que celle  qui elle serait propre, pouserait le prince.
Chacune ayant entendu de quoi il tait question, se dcrassa les pieds
avec toutes sortes d'eaux, de ptes et de pommades. Il y eut des dames
qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres
jenaient ou se les corchaient afin de les avoir plus petits. Elles
allaient en foule essayer la mule, une seule ne la pouvait mettre et
plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'tait
une chose tonnante.

O allez-vous donc? leur dit Finette.

--Nous allons  la grande ville, rpondirent-elles, o le roi et la
reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouve; car si
elle est propre  l'une de nous deux, il l'pousera, et nous serons
reines.

--Et moi, dit Finette, n'irai-je point?

--Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison brid: va, va arroser nos
choux, tu n'es propre  rien.

Finette songea aussitt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et
qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres, car elle avait quelque
petit soupon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la
peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, le bal o l'on allait
danser n'tait point dans la grande ville. Elle s'habilla
magnifiquement; sa robe tait de satin bleu, toute couverte d'toiles et
de diamants; elle avait un soleil sur la tte, une pleine lune sur le
dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne la pouvait regarder sans
clignoter les yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir elle resta
bien tonne de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait porte chez
sa marraine. Elle le caressa et lui dit:

Sois le bien venu, mon petit dada; je suis oblige  ma marraine
Merluche.

Il se baissa; elle s'assit dessus comme une nymphe. Il tait tout
couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient
point de prix; et Finette tait trente fois plus belle que la belle
Hlne.

Le cheval d'Espagne allait lgrement, ses sonnettes faisaient din, din,
din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit les ayant entendues, se retournrent
et la virent venir; mais dans ce moment quelle fut leur surprise? Elles
la reconnurent pour tre Finette Cendron. Elles taient fort crottes,
leurs beaux habits taient couverts de boue:

Ma soeur, s'cria Fleur-d'Amour, en parlant  Belle-de-Nuit, je vous
proteste que voici Finette Cendron; l'autre s'cria tout de mme, et
Finette passant prs d'elles, son cheval les claboussa, et leur fit un
masque de crotte; elle se prit  rire, et leur dit: Altesses,
Cendrillon vous mprise autant que vous le mritez; puis passant comme
un trait, la voil partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour
s'entre-regardrent.

Est-ce que nous rvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir
fourni des habits et un cheval  Finette? Quelle merveille le bonheur
lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine
d'un voyage inutile.

Pendant qu'elles se dsespraient, Finette arrive au palais; ds qu'on
la vit, chacun crut que c'tait une reine, les gardes prennent leurs
armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes
les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal, allaient devant elle,
disant: Place, place, c'est la belle Cendron, c'est la merveille de
l'univers. Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince
mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charm, souhaitant
qu'elle et le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout
d'un coup et montra la pareille, qu'elle avait apporte exprs. En mme
temps l'on crie: Vive la princesse Chrie, vive la princesse qui sera
notre reine! Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les
mains, elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitis.
L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent; la reine prend Finette
entre ses bras, l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine, lui
fait des prsents admirables, sur lesquels le roi libral renchrit
encore. L'on tire le canon; les violons, les musettes, tout joue; l'on
ne parle que de danser et de se rjouir.

Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier: Non,
dit-elle, il faut avant que je vous conte mon histoire; ce qu'elle fit
en quatre mots. Quand ils surent qu'elle tait ne princesse, c'tait
bien une autre joie, il tint  peu qu'ils n'en mourussent; mais
lorsqu'elle leur dit le nom du roi son pre, de la reine sa mre, ils
reconnurent que c'taient eux qui avaient conquis leur royaume: ils le
lui annoncrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point  son
mariage, qu'ils ne rendissent les tats de son pre; ils le lui
promirent, car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'tait
pas une affaire.

Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivrent. La premire
nouvelle fut que Cendron avait mis la mule, elles ne savaient que faire,
ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand
elle sut qu'elles taient l, elle les fit entrer, et au lieu de leur
faire mauvais visage, et de les punir comme elles le mritaient, elle se
leva, et fut au devant d'elles les embrasser tendrement, puis elle les
prsenta  la reine, lui disant: Madame, ce sont mes soeurs qui sont
fort aimables, je vous prie de les aimer. Elles demeurrent si confuses
de la bont de Finette, qu'elles ne pouvaient profrer un mot. Elle leur
promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le
voulait rendre  leur famille.  ces mots, elles se jetrent  genoux
devant elle, pleurant de joie.

Les noces furent les plus belles que l'on et jamais vues. Finette
crivit  sa marraine, et mit sa lettre avec de grands prsents sur le
joli cheval d'Espagne, la priant de chercher le roi et la reine, de leur
dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu' retourner dans leur royaume.

La fe Merluche s'acquitta fort bien de cette commission. Le pre et la
mre de Finette revinrent dans leurs tats, et ses soeurs furent reines
aussi bien qu'elle.




Fortune


Il tait une fois un pauvre laboureur, qui se voyant sur le point de
mourir, ne voulut laisser dans sa succession aucun sujet de dispute 
son fils et  sa fille qu'il aimait tendrement.

Votre mre m'apporta, leur dit-il, pour dot, deux escabelles et une
paillasse. Les voil avec ma poule, un pot d'oeillets, et un jonc
d'argent qui me fut donn par une grande dame qui sjourna dans ma
pauvre chaumire; elle me dit en partant: "Mon bon homme, voil un don
que je vous fais; soyez soigneux de bien arroser les oeillets, et de
bien serrer la bague. Au reste, votre fille sera d'une incomparable
beaut, nommez-la Fortune, donnez-lui la bague et les oeillets, pour la
consoler de sa pauvret." Ainsi, ajouta le bon homme, ma Fortune, tu
auras l'un et l'autre, le reste sera pour ton frre.

Les deux enfants du laboureur parurent contents: il mourut. Ils
pleurrent, et les partages se firent sans procs. Fortune croyait que
son frre l'aimait; mais ayant voulu prendre une des escabelles pour
s'asseoir:

Garde tes oeillets et ta bague, lui dit-il, d'un air farouche, et pour
mes escabelles ne les drange point, j'aime l'ordre dans ma maison.

Fortune qui tait trs douce, se mit  pleurer sans bruit; elle demeura
debout, pendant que Bedou (c'est le nom de son frre) tait mieux assis
qu'un docteur.

L'heure de souper vint, Bedou avait un excellent oeuf frais de son
unique poule, il en jeta la coquille  sa soeur.

Tiens, lui dit-il, je n'ai pas autre chose  te donner; si tu ne t'en
accommodes point, va  la chasse aux grenouilles, il y en a dans le
marais prochain.

Fortune ne rpliqua rien. Qu'aurait-elle rpliqu? Elle leva les yeux
au ciel, elle pleura encore, et puis elle entra dans sa chambre. Elle la
trouva toute parfume, et ne doutant point que ce ne ft l'odeur de ses
oeillets, elle s'en approcha tristement, et leur dit:

Beaux oeillets, dont la varit me fait un extrme plaisir  voir, vous
qui fortifiez mon coeur afflig, par ce doux parfum que vous rpandez,
ne craignez point que je vous laisse manquer d'eau, et que d'une main
cruelle, je vous arrache de votre tige; j'aurai soin de vous, puisque
vous tes mon unique bien.

En achevant ces mots, elle regarda s'ils avaient besoin d'tre arross;
ils taient fort secs. Elle prit sa cruche, et courut au clair de la
lune jusqu' la fontaine, qui tait assez loin.

Comme elle avait march vite, elle s'assit au bord pour se reposer; mais
elle y fut  peine, qu'elle vit venir une dame, dont l'air majestueux
rpondit bien  la nombreuse suite qui l'accompagnait; six filles
d'honneur soutenaient la queue de son manteau; elle s'appuyait sur deux
autres; ses gardes marchaient devant elle, richement vtus de velours
amarante, en broderie de perles: on portait un fauteuil de drap d'or, o
elle s'assit, et un dais de campagne, qui fut bientt tendu; en mme
temps on dressa le buffet, il tait tout couvert de vaisselle d'or et de
vases de cristal. On lui servit un excellent souper au bord de la
fontaine, dont le doux murmure semblait s'accorder  plusieurs voix, qui
chantaient ces paroles:

      Nos bois sont agits des plus tendres zphirs,
      Flore brille sur ces rivages;
      Sous ces sombres feuillages
      Les oiseaux enchants expriment leurs dsirs.

      Occupez-vous  les entendre;
      Et si votre coeur veut aimer,
      Il est de doux objets qui peuvent vous charmer:
      On fera gloire de se rendre.

Fortune se tenait dans un petit coin, n'osant remuer, tant elle tait
surprise de toutes les choses qui se passaient. Au bout d'un moment,
cette grande reine dit  l'un de ses cuyers:

Il me semble que j'aperois une bergre vers ce buisson, faites-la
approcher.

Aussitt Fortune s'avana, et quelque timide qu'elle ft naturellement,
elle ne laissa pas de faire une profonde rvrence  la reine, avec tant
de grce, que ceux qui la virent en demeurrent tonns; elle prit le
bas de sa robe qu'elle baisa, puis elle se tint debout devant elle,
baissant les yeux modestement; ses joues s'taient couvertes d'un
incarnat qui relevait la blancheur de son teint, et il tait ais de
remarquer dans ses manires cet air de simplicit et de douceur, qui
charme dans les jeunes personnes.

Que faites-vous ici, la belle fille, lui dit la reine, ne craignez-vous
point les voleurs?

--Hlas! madame, dit Fortune, je n'ai qu'un habit de toile, que
gagneraient-ils avec une pauvre bergre comme moi?

--Vous n'tes donc pas riche? reprit la reine en souriant.

--Je suis si pauvre, dit Fortune, que je n'ai hrit de mon pre qu'un
pot d'oeillets et un jonc d'argent.

--Mais vous avez un coeur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le
prendre, voudriez-vous le donner?

--Je ne sais ce que c'est que de donner mon coeur, madame,
rpondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son coeur on ne peut
vivre, que lorsqu'il est bless il faut mourir, et malgr ma pauvret,
je ne suis point fche de vivre.

--Vous aurez toujours raison, la belle fille, de dfendre votre coeur.
Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soup?

--Non, madame, dit Fortune, mon frre a tout mang.

La reine commanda qu'on lui apportt un couvert, et la faisant mettre 
table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergre
tait si surprise d'admiration, et si charme des bonts de la reine,
qu'elle pouvait  peine manger un morceau.

Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si
tard  la fontaine?

--Madame, dit-elle, voil ma cruche, je venais qurir de l'eau pour
arroser mes oeillets.

En parlant ainsi, elle se baissa pour prendre sa cruche qui tait auprs
d'elle; mais lorsqu'elle la montra  la reine, elle fut bien tonne de
la trouver d'or, toute couverte de gros diamants, et remplie d'une eau
qui sentait admirablement bon. Elle n'osait l'emporter, craignant
qu'elle ne ft pas  elle.

Je vous la donne, Fortune, dit la reine; allez arroser les fleurs dont
vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut tre de
vos amies.

 ces mots, la bergre se jeta  ses pieds.

Aprs vous avoir rendu de trs humbles grces, madame, lui dit-elle, de
l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la libert de vous prier
d'attendre ici un moment, je vais vous qurir la moiti de mon bien,
c'est mon pot d'oeillets, qui ne peut jamais tre en de meilleures mains
que les vtres.

--Allez, Fortune, lui dit la reine, en lui touchant doucement les
joues, je consens de rester ici jusqu' ce que vous reveniez.

Fortune prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais
pendant qu'elle en avait t absente, son frre Bedou y tait entr, il
avait pris le pot d'oeillets, et mis  la place un grand chou. Quand
Fortune aperut ce malheureux chou, elle tomba dans la dernire
affliction, et demeura fort irrsolue si elle retournerait  la
fontaine. Enfin elle s'y dtermina, et se mettant  genoux devant la
reine:

Madame, lui dit-elle, Bedou m'a vol mon pot d'oeillets, il ne me reste
que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma
reconnaissance.

--Si je prends votre jonc, belle bergre, dit la reine, vous voil
ruine?

--Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je possde vos
bonnes grces, je ne puis me ruiner.

La reine prit le jonc de Fortune, et le mit  son doigt; aussitt elle
monta dans un char de corail, enrichi d'meraudes, tir par six chevaux
blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortune la suivit des
yeux, tant qu'elle put; enfin les diffrentes routes de la fort la
drobrent  sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette
aventure. La premire chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce
fut de jeter le chou par la fentre. Mais elle fut bien tonne
d'entendre une voix, qui criait: Ha! je suis mort. Elle ne comprit
rien  ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. Ds
qu'il fut jour, Fortune, inquite de son pot d'oeillets, descendit en
bas pour l'aller chercher; et la premire chose qu'elle trouva, ce fut
le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant:

Que fais-tu ici, toi qui te mles de tenir dans ma chambre la place de
mes oeillets?

--Si l'on ne m'y avait pas port, rpondit le chou, je ne me serais pas
avis de ma tte d'y aller.

Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore:

Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux
mots que vos oeillets sont dans la paillasse de Bedou.

Fortune, au dsespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la
bont de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son
frre, et lui dit:

Mchante bte, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me
donne.

--Ha! bergre, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est
de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes.

"Ne croyez pas tre fille du laboureur chez qui vous avez t nourrie;
non, belle Fortune, il n'est point votre pre; mais la reine qui vous
donna le jour, avait dj eu six filles; et comme si elle et t la
matresse d'avoir un garon, son mari et son beau-pre lui dirent qu'ils
la poignarderaient,  moins qu'elle ne leur donnt un hritier.

"La pauvre reine afflige devint grosse; on l'enferma dans un chteau,
et l'on mit auprs d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux,
qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette
princesse alarme du malheur qui la menaait, ne mangeait et ne dormait
plus; elle avait une soeur qui tait fe; elle lui crivit ses justes
craintes; la fe tant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils.
Lorsqu'elle fut accouche, elle chargea les zphirs d'une corbeille, o
elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils
portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le
changer contre la fille qu'elle aurait: cette prvoyance ne servit de
rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa soeur la fe,
profita de la bonne volont d'un de ses gardes, qui en eut piti, et qui
la sauva avec une chelle de cordes.

"Ds que vous ftes venue au monde, la reine afflige cherchant  se
cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de
douleur; j'tais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me
chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si
accable, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que
nous ferions de vous.

"Comme j'ai aim toute ma vie  causer, je n'ai pu m'empcher de dire
cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, 
laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitt, elle me toucha
d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon
affliction fut extrme et mon mari qui tait absent dans le moment de
cette mtamorphose, n'en a jamais mais rien su.

" son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'tais noye,
ou que les btes des forts m'avaient dvore. Cette mme dame qui
m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui
ordonna de vous appeler Fortune, et lui fit prsent d'un jonc d'argent
et d'un pot d'oeillets; mais comme elle tait cans, il arriva
vingt-cinq gardes du roi votre pre, qui vous cherchaient avec de
mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des
choux verts, du nombre desquels est celui que vous jettes hier au soir
par votre fentre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu' prsent,
je ne pouvais parler moi-mme, j'ignore comment la voix nous est
revenue.

La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de
lui raconter; elle tait encore pleine de bont, et lui dit:

Vous me faites grand'piti, ma pauvre nourrice, d'tre devenue poule,
je voudrais fort vous rendre votre premire figure, si je le pouvais;
mais ne dsesprons de rien, il me semble que toutes les choses que vous
venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la mme situation. Je
vais chercher mes oeillets, car je les aime uniquement.

Bedou tait all au bois, ne pouvant imaginer que Fortune s'avist de
fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son loignement, et se
flatta qu'elle ne trouverait aucune rsistance, lorsqu'elle vit tout
d'un coup une grande quantit de rats prodigieux, arms en guerre: ils
se rangrent par bataillons, ayant derrire eux la fameuse paillasse et
les escabelles aux cts; plusieurs grosses souris formaient le corps de
rserve, rsolues de combattre comme des amazones.

Fortune demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats
se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.

Quoi! s'cria-t-elle, mon oeillet, mon cher oeillet, resterez-vous en
si mauvaise compagnie?

Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-tre cette eau si parfume qu'elle
avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulire; elle courut la
qurir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en mme
temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit
promptement ses beaux oeillets, qui taient sur le point de mourir, tant
ils avaient besoin d'tre arross; elle versa dessus toute l'eau qui
tait dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir,
lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les
branches, et qui lui dit:

Incomparable Fortune, voici le jour heureux et tant dsir de vous
dclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beaut est tel,
qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.

La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une
poule, un oeillet, et d'avoir vu une arme de rats, devint ple et
s'vanouit. Bedou arriva l-dessus: le travail et le soleil lui avaient
chauff la tte; quand il vit que Fortune tait venue chercher ses
oeillets, et qu'elle les avait trouvs, il la trana jusqu' sa porte,
et la mit dehors. Elle eut  peine senti la fracheur de la terre,
qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperut auprs d'elle la reine des
Bois, toujours charmante et magnifique.

Vous avez un mauvais frre, dit-elle  Fortune, j'ai vu avec quelle
inhumanit il vous a jete ici; voulez-vous que je vous venge?

--Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fcher, et
son mauvais naturel ne peut changer le mien.

--Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros
laboureur n'est pas votre frre; qu'en pensez-vous?

--Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, rpliqua
modestement la bergre, et je dois les en croire.

--Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous tes
ne princesse?

--On me l'a dit depuis peu, rpondit-elle, cependant oserais-je me
vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve?

--Ha, ma chre enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette
humeur! je connais  prsent que l'ducation obscure que vous avez reue
n'a point touff la noblesse de votre sang. Oui, vous tes princesse,
et il n'a pas tenu  moi de vous garantir des disgrces que vous avez
prouves jusqu' cette heure.

Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrive d'un jeune adolescent
plus beau que le jour; il tait habill d'une longue veste mle d'or et
de soie verte, rattache par de grandes boutonnires d'meraudes, de
rubis et de diamants; il avait une couronne d'oeillets, ses cheveux
couvraient ses paules. Aussitt qu'il vit la reine, il mit un genou en
terre, et la salua respectueusement.

Ha! mon fils, mon aimable OEillet, lui dit-elle, le temps fatal de
votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortune:
quelle joie de vous voir!

Elle le serra troitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la
bergre:

Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a
racont: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zphyrs que
j'avais chargs de mettre mon fils  votre place, le portrent dans un
parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mre qui
tait ma soeur, une fe qui n'ignorait rien des choses les plus
secrtes, et avec laquelle je suis brouille depuis longtemps, pia si
bien le moment qu'elle avait prvu ds la naissance de mon fils, qu'elle
le changea sur-le-champ en oeillet, et malgr ma science, je ne pus
empcher ce malheur. Dans le chagrin o j'tais rduite, j'employai tout
mon art pour chercher quelque remde, et je n'en trouvai point de plus
assur que d'apporter le prince OEillet dans le lieu o vous tiez
nourrie, devinant que lorsque vous auriez arros les fleurs de l'eau
dlicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous
aimerait, et qu' l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais mme
le jonc d'argent qu'il fallait que je reusse de votre main, n'ignorant
pas que ce serait la marque  quoi je connatrais que l'heure approchait
o le charme perdait sa force, malgr les rats et les souris que notre
ennemie devait mettre en campagne, pour vous empcher de toucher aux
oeillets. Ainsi, ma chre Fortune, si mon fils vous pouse avec ce
jonc, votre flicit sera permanente: voyez  prsent si ce prince vous
parat assez aimable pour le recevoir pour poux.

--Madame, rpliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grces, je
connais que vous tes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoys
pour me tuer, ont t mtamorphoss en choux, et ma nourrice en poule;
qu'en me proposant l'alliance du prince OEillet, c'est le plus grand
honneur o je puisse prtendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je
ne connais point son coeur, et je commence  sentir pour la premire
fois de ma vie que je ne pourrais tre contente s'il ne m'aimait pas.

--N'ayez point d'incertitude l-dessus, belle princesse, lui dit le
prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression
que vous y voulez faire  prsent, et si l'usage de la voix m'avait t
permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrs d'une
passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel
vous ne ressentez que de l'indiffrence.

Il lui dit ensuite ces vers:

      Vous me donniez vos tendres soins:
      Vous veniez quelquefois admirer sans tmoins,
      De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.

      Pour vous je rpandais mes parfums les plus doux,
      J'affectais  vos yeux une beaut nouvelle;
      Et lorsque j'tais loin de vous,
      Une scheresse mortelle
      Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consum,
      Je languissais toujours dans l'attente cruelle
      De l'objet qui m'avait charm.

       mes douleurs vous tiez favorable,
      Et votre belle main,
      D'une eau pure arrosait mon sein,
      Et quelquefois votre bouche adorable,
      Me donnait des baisers, hlas! pleins de douceurs.

      Pour mieux jouir de mon bonheur,
      Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
      Je souhaitais, en un si doux moment,
      Que quelque magique puissance,
      Me ft sortir d'un triste enchantement.
      Mes voeux sont exaucs, je vous vois, je vous aime;
      Je puis vous dire mon tourment:
      Mais par malheur pour moi, vous n'tes plus la mme.

      Quels voeux ai-je forms! justes dieux, qu'ai-je fait!

La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua
beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne ft pas accoutume  entendre
des vers, elle en parla en personne de bon got. La reine, qui ne la
souffrait vtue en bergre qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant
les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en mme temps sa toile
blanche se changea en brocart d'argent, brod d'escarboucles; de sa
coiffure leve, tombait un long voile de gaze ml d'or; ses cheveux
noirs taient orns de mille diamants; et son teint, dont la blancheur
blouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait  peine
en soutenir l'clat.

Ha! Fortune, que vous tes belle et charmante! s'cria-t-il en
soupirant; serez-vous inexorable  mes peines?

--Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne rsistera point  nos
prires.

Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait  son travail,
passa, et voyant Fortune comme une desse, il crut rver; elle l'appela
avec beaucoup de bont, et pria la reine d'avoir piti de lui.

Quoi! aprs vous avoir si maltraite! dit-elle.

--Ha! madame, rpliqua la princesse, je suis incapable de me venger.

La reine l'embrassa, et loua la gnrosit de ses sentiments.

Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou;
sa chaumire devint un palais meubl et plein d'argent; ses escabelles
ne changrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire
souvenir de son premier tat, mais la reine des Bois lima son esprit;
elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se
trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas  la reine et  la
princesse pour leur tmoigner la sienne dans cette occasion.

Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la
poule une femme; le prince OEillet tait seul mcontent; il soupirait
auprs de sa princesse; il la conjurait de prendre une rsolution en sa
faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout
ce qui tait aimable, l'tait moins que ce jeune prince. La reine des
Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne ngligea rien pour que tout y
ft somptueux; cette fte dura plusieurs annes, et le bonheur de ces
tendres poux dura autant que leur vie.




La bonne petite souris


Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort,
qu'ils faisaient la flicit l'un de l'autre. Leurs coeurs et leurs
sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les
jours  la chasse tuer des livres et des cerfs; ils allaient  la pche
prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourre et la pavane;
 de grands festins, manger du rt et des drages;  la comdie et 
l'opra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pices pour
se divertir; enfin c'tait le plus heureux de tous les temps.

Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se
divertissaient  l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on
appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi
Joyeux vivait tout diffremment. Il tait ennemi dclar des plaisirs;
il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrogne, une
grande barbe, les yeux creux; il tait maigre et sec, toujours vtu de
noir, des cheveux hrisss, gras et crasseux. Pour lui plaire, il
fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-mme les
criminels; il se rjouissait  leur faire du mal.

Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garon,
il l'envoyait qurir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui
tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le mchant roi
entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande
envie, et rsolut de faire une grosse arme, et d'aller le battre tout
son saoul, jusqu' ce qu'il ft mort ou bien malade. Il envoya de tous
cts pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons.
Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera
point de quartier. Lorsque tout fut prt, il s'avana vers le pays du
roi Joyeux.  ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en dfense;
la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant:

Sire, il faut nous enfuir: tchons d'avoir bien de l'argent, et nous en
allons tant que terre nous pourra porter.

Le roi rpondait:

Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'tre
un poltron.

Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu  la reine, monta
sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se
mit  pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait:

Hlas, je suis grosse; si le roi est tu  la guerre, je serai veuve et
prisonnire, le mchant roi me fera dix mille maux.

Cette pense l'empchait de manger et de dormir. Il lui crivait tous
les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles,
elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela:

H, courrier, h, quelle nouvelle?

--Le roi est mort, s'cria-t-il, la bataille est perdue, le mchant roi
arrivera dans un moment.

La pauvre reine tomba vanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses
dames taient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son pre, l'autre son
fils; elles s'arrachrent les cheveux, c'tait la chose du monde la plus
pitoyable. Voil que tout d'un coup l'on entend: Au meurtre, au
larron! C'tait le mchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux
sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il
entra tout arm dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la
reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle
s'enfona dans son lit, et mit la couverture sur sa tte. Il l'appela
deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fcha, bien fch, et
dit:

Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'gorger tout 
l'heure?

Il la dcouvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombrent
sur ses paules; il en fit trois tours  sa main, et la chargea dessus
son dos comme un sac de bl: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand
cheval qui tait tout noir. Elle le priait d'avoir piti d'elle, il s'en
moquait, et lui disait: Crie, plains-toi, cela me fait rire et me
divertit. Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il
tait rsolu de la pendre; mais on lui dit que c'tait dommage, et
qu'elle tait grosse.

Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait
d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en
tait, il envoya qurir une fe, qui demeurait prs de son royaume.
tant venue, il la rgala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la
mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une
chambre bien petite et bien pauvrement meuble. Elle tait couche par
terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, o elle pleurait jour
et nuit. La fe en la voyant fut attendrie; elle lui fit la rvrence,
et lui dit tous bas en l'embrassant:

Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espre y contribuer.

La reine un peu console de ces paroles, la caressait, et la priait
d'avoir piti d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande
fortune, et qui s'en voyait bien loigne. Elles parlaient ensemble,
quand le mchant roi dit:

Allons, point tant de compliments; je vous ai amene ici pour me dire
si cette esclave est grosse d'un garon ou d'une fille.

La fe rpondit:

Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la
mieux apprise que l'on ait jamais vue.

Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.

Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le mchant roi, je la
pendrai au cou de sa mre, et sa mre  un arbre, sans que rien m'en
puisse empcher.

Aprs cela il sortit avec la fe, et ne regarda pas la bonne reine, qui
pleurait amrement; car elle disait en elle-mme:

Hlas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera 
son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. 
quelle extrmit suis-je rduite? Ne pourrai-je point la cacher quelque
part, afin qu'il ne la vt jamais?

Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et
les inquitudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui
se plaindre et se consoler. Le gelier qui la gardait, ne lui donnait
que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journe, avec un petit
morceau de pain noir.

Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et
les os. Un soir qu'elle filait (car le mchant roi qui tait fort avare,
la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une
petite souris, qui tait fort jolie. Elle lui dit:

Hlas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois
pour toute ma journe; si tu ne veux jener, va-t'en.

La petite souris courait de-, courait de-l, dansait, cabriolait comme
un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir  la regarder,
qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.

Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le
donne de bon coeur.

Ds qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente,
cuite  merveille, et deux pots de confitures. En vrit, dit-elle, un
bienfait n'est jamais perdu. Elle mangea un peu, mais son apptit tait
pass  force de jener.

Elle jeta du bonbon  la souris, qui le grignota encore; et puis elle se
mit  sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le gelier
apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans
un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et
les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dner,
elle ne trouva plus rien; la voil bien fche contre la souris.

C'est une mchante petite bte, disait-elle, si elle continue, je
mourrai de faim.

Comme elle voulut couvrir le grand plat qui tait vide, elle trouva
dedans toutes sortes de bonnes choses  manger: elle en fut bien aise,
et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le mchant
roi ferait peut-tre mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle
quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au
ciel: Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver? En disant
cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de
paille; elle les prit, et commena de travailler avec.

Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour
mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fentre  la premire
personne charitable qui voudra en avoir soin.

Elle se mit donc  travailler de bon courage; la paille ne lui manquait
point, la souris en tranait toujours par la chambre o elle continuait
de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois,
et trouvait en change cent sortes de ragots. Elle en tait bien
tonne; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si
excellentes choses. La reine regardait un jour  la fentre, pour voir
de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la
corbeille pour la descendre. Elle aperut en bas une vieille petite
bonne femme qui s'appuyait sur un bton, et qui lui dit:

Je sais votre peine, madame; si vous voulez je vous servirai.

--Hlas ma chre amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir
venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre
enfant; vous le nourrirez, et je tcherai, si je suis jamais riche, de
vous bien payer.

--Je ne suis pas intresse, rpondit la vieille, mais je suis friande;
il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous
en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai
point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien.

La reine l'entendant se mit  pleurer sans rien rpondre; et la vieille,
aprs avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.

C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule souris,
qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me rsoudre  la tuer.

--Comment, dit la vieille en colre, vous aimez donc mieux une friponne
de petite souris, qui ronge tout, que l'enfant que vous allez avoir? H
bien, madame, vous n'tes pas  plaindre, restez en si bonne compagnie,
j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie gure.

Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine et un bon
repas, et que la souris vnt danser devant elle, jamais elle ne leva les
yeux de terre, o elle les avait attachs, et les larmes coulaient le
long de ses joues. Elle eut cette mme nuit une princesse, qui tait un
miracle de beaut; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait
 sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle et
t bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son
coeur, songeant tristement.

Pauvre mignonne! chre enfant! si tu tombes entre les mains du mchant
roi, c'est fait de ta vie.

Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attach sur son
maillot, o tait crit:

Cette infortune petite fille a nom Joliette.

Et quand elle l'avait laisse un moment sans la regarder, elle ouvrait
encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et
pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris
qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.

Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me cotes cher pour te sauver
la vie! Peut-tre que je perdrai ma chre Joliette! Une autre que moi
t'aurait tue, et donne  la vieille friande; je n'ai pu y consentir.

La souris commence  dire:

Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre
amiti que vous le croyez.

La reine mourait de peur d'entendre parler la souris; mais sa peur
augmenta bien quand elle aperut que son petit museau prenait la figure
d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle
grandit tout d'un coup. Enfin la reine n'osant presque la regarder, la
reconnut pour la fe qui l'tait venue voir avec le mchant roi, et qui
lui avait fait tant de caresses.

Elle lui dit:

J'ai voulu prouver votre coeur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que
vous tes capable d'amiti. Nous autres fes, qui possdons des trsors
et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie
que de l'amiti, et nous en trouvons rarement.

--Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous
ayez de la peine  trouver des amies, tant si riches et si puissantes?

--Oui, rpliqua-t-elle; car on ne nous aime que par intrt, et cela ne
nous touche gure; mais quand vous m'avez aime en petite souris, ce
n'tait pas un motif d'intrt. J'ai voulu vous prouver plus fortement;
j'ai pris la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parl au bas de
la tour, et vous m'avez toujours t fidle.

 ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le bcot
vermeil de la petite princesse, et elle lui dit:

Je te doue, ma fille, d'tre la consolation de ta mre, et plus riche
que ton pre; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides
et sans vieillesse.

La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et
d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour tre sa fille.
La fe l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille,
qu'elle descendit en bas; mais s'tant un peu arrte  reprendre sa
forme de petite souris, quand elle descendit aprs elle par la
cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effraye:

Tout est perdu, dit-elle  la reine, mon ennemie Cancaline vient
d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle
fe qui me hait; et par malheur, tant mon ancienne, elle a plus de
pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses
vilaines griffes.

Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de
douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tcher de
ravoir la petite,  quelque prix que ce ft. Cependant le gelier vint
dans la chambre de la reine; il vit qu'elle n'tait plus grosse; il fut
le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit
qu'une fe, dont elle ne savait pas le nom, l'tait venue prendre par
force. Voil le mchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses
ongles jusqu'au dernier morceau:

Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout 
l'heure.

En mme temps il trane la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un
arbre, et l'allait pendre, lorsque la fe se rendit invisible, et le
poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa
quatre dents. Pendant qu'on tchait de les raccommoder, la fe enleva la
reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau chteau. Elle
en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle
aurait t contente mais on ne pouvait dcouvrir en quel lieu Cancaline
l'avait mise, bien que la petite souris y ft tout son possible. Enfin
le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y
avait quinze ans dj lorsqu'on entendit dire que le fils du mchant roi
s'allait marier  sa dindonnire, et que cette petite crature n'en
voulait point.

Cela tait bien surprenant qu'une dindonnire refust d'tre reine; mais
pourtant les habits de noces taient faits, et c'tait une si belle
noce, qu'on y allait de cent lieues  la ronde. La petite souris s'y
transporta; elle voulait voir la dindonnire tout  son aise. Elle entra
dans le poulailler, et la trouva vtue d'une grosse toile, nu-pieds,
avec un torchon gras sur sa tte. Il y avait l des habits d'or et
d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui
tranaient  terre; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et
les gtaient. La dindonnire tait assise sur une grosse pierre; le fils
du mchant roi, qui tait tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement:

Si vous me refusez votre coeur, je vous tuerai.

Elle lui rpondait firement:

Je ne vous pouserai point, vous tes trop laid, vous ressemblez 
votre cruel pre. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons; je les
aime mieux que toutes vos braveries.

La petite souris la regardait avec admiration; car elle tait aussi
belle que le soleil. Ds que le fils du mchant roi fut sorti, la fe
prit la figure d'une vieille bergre, et lui dit:

Bonjour, ma mignonne, voil vos dindons en bon tat.

La jeune dindonnire regarda cette vieille avec des yeux pleins de
douceur, et lui dit:

L'on veut que je les quitte pour une mchante couronne; que m'en
conseillez-vous?

--Ma petite fille, dit la fe, une couronne est fort belle; vous n'en
connaissez pas le prix ni le poids.

--Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnire,
puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni
o est mon pre, ni o est ma mre; je me trouve sans parents et sans
amis.

--Vous avez beaut et vertu, mon enfant, dit la sage fe, qui valent
plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise
ici, puisque vous n'avez ni pre, ni mre, ni parents, ni amis?

--Une fe, appele Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me
battait; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un
jour, et ne sachant o aller, je m'arrtai dans un bois. Le fils du
mchant roi s'y vint promener; il me demanda si je voulais servir  sa
basse-cour. Je le voulus bien; j'eus soin des dindons; il venait  tout
moment les voir, et il me voyait aussi. Hlas! sans que j'en eusse
envie, il se mit  m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.

La fe, a ce rcit, commena de croire que la dindonnire tait la
princesse Joliette. Elle lui dit:

Ma fille, apprenez-moi votre nom?

--Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service, dit-elle.

 ce mot la fe ne douta plus de la vrit; et lui jetant les bras au
cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit:

Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous
soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus
propre, car vous ressemblez  une petite souillon; prenez les beaux
habits que voil, et vous accommodez.

Joliette, qui tait fort obissante, quitta aussitt le torchon gras
qu'elle avait dessus la tte, et la secouant un peu, elle se trouva
toute couverte de ses cheveux, qui taient blonds comme un bassin, et
dlis comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu' terre. Puis
prenant dans ses mains dlicates de l'eau  une fontaine qui coulait
proche le poulailler, elle se dbarbouilla le visage, qui devint aussi
clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'taient
panouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le
thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps
d'hiver, l'on et pris sa peau pour de la neige; en temps d't, c'tait
des lys. Quand elle fut pare des diamants et des belles robes, la fe
la considra comme une merveille; elle lui dit:

Qui croyez-vous tre, ma chre Joliette, car vous voil bien brave?

Elle rpliqua:

En vrit, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.

--En seriez-vous bien aise? dit la fe.

--Oui, ma bonne mre, rpondit Joliette, en faisant la rvrence; j'en
serais fort aise.

--H bien, dit la fe, soyez donc contente; je vous en dirai davantage
demain.

Elle se rendit en diligence  son beau chteau, o la reine tait
occupe  filer de la soie. La petite souris lui cria:

Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau,
que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais
entendre?

--Hlas! rpliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de
ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une
pingle.

--L, l, ne vous chagrinez point, dit la fe, la princesse se porte 
merveille; je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne
tient qu' elle d'tre reine.

Elle lui conta tout le conte d'un bout  l'autre, et la reine pleurait
de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle ft
dindonnire.

Quand nous tions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et
que nous faisions tant de bombance, le pauvre dfunt et moi, nous
n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnire.

--C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fe, qui sachant comme je vous
aime, pour me faire dpit, l'a mise en cet tat; mais elle en sortira,
ou j'y brlerai mes livres.

--Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle pouse le fils du mchant roi;
allons ds demain la qurir, et l'amenons ici.

Or, il arriva que le fils du mchant roi tant tout  fait fch contre
Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, o il pleurait si fort, si fort,
qu'il hurlait. Son pre l'entendit; il se mit  la fentre, et lui cria:

Qu'est-ce que tu as  pleurer? Comme tu fais la bte!

Il rpondit:

C'est que notre dindonnire ne veut pas m'aimer.

--Comment! elle ne veut pas t'aimer, dit le mchant roi. Je veux qu'elle
t'aime ou qu'elle meure.

Il appela ses gens d'armes, et leur dit:

Allez la qurir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira
d'tre opinitre.

Ils furent au poulailler, et trouvrent Joliette qui avait une belle
robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges,
et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne
s'est vu une si belle fille; ils n'osaient lui parler, la prenant pour
une princesse.

Elle leur dit fort civilement:

Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?

--Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on
appelle Joliette.

--Hlas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?

Ils la prirent vitement, et lirent ses pieds et ses mains avec de
grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfut. Ils la menrent de cette
manire au mchant roi, qui tait avec son fils. Quand il la vit si
belle, il ne laissa pas d'tre un peu mu; sans doute qu'elle lui aurait
fait piti, s'il n'avait pas t le plus mchant et le plus cruel du
monde. Il lui dit:

Ha, ha petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer
mon fils? Il est cent fois plus beau que vous; un seul de ses regards
vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout  l'heure, ou
je vais vous corcher.

La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit  genoux devant
lui, et lui dit:

Sire, je vous prie de ne me point corcher, cela fait trop de mal;
laissez-moi un ou deux jours pour songer  ce que je dois faire, et puis
vous serez le matre.

Son fils, dsespr, voulait qu'elle ft corche. Ils conclurent
ensemble de l'enfermer dans une tour o elle ne verrait pas seulement le
soleil. L-dessus, la bonne fe arriva dans le char volant, avec la
reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitt la reine se mit 
pleurer amrement disant qu'elle tait toujours malheureuse, et qu'elle
aimerait mieux que sa fille ft morte, que d'pouser le fils du mchant
roi. La fe lui dit:

Prenez courage; je vais tant les fatiguer, que vous serez contente et
venge.

Comme le mchant roi allait se coucher, la fe se met en petite souris,
et se fourre sous le chevet du lit: ds qu'il voulut dormir, elle lui
mordit l'oreille; le voil bien fch; il se tourna de l'autre ct,
elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on
vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui
saignaient si fort qu'on ne pouvait arrter le sang. Pendant qu'on
cherchait partout la souris, elle en fut faire autant au fils du mchant
roi: il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui taient
toutes corches; on lui met des empltres dessus. La petite souris
retourna dans la chambre du mchant roi, qui tait un peu assoupi; elle
mord son nez et s'attache  le ronger; il y porte les mains, et elle le
mord et l'gratigne. Il crie:

Misricorde, je suis perdu!

Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lvres, les
joues. L'on entre, on le voit pouvantable, qui ne pouvait presque plus
parler, tant il avait mal  la langue; il fit signe que c'tait une
souris; on cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits
coins, elle n'y tait dj plus; elle courut faire pis au fils, et lui
mangea son bon oeil (car il tait dj borgne). Il se leva comme un
furieux, l'pe  la main; il tait aveugle, il courut dans la chambre
de son pre, qui de son ct avait pris son pe, temptant et jurant
qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la souris.

Quand il vit son fils si dsespr, il le gronda, et celui-ci qui avait
les oreilles chauffes, ne reconnut pas la voix de son pre, il se jeta
sur lui. Le mchant roi, en colre, lui donna un grand coup d'pe, il
en reut un autre; ils tombrent tous deux par terre, saignant comme des
boeufs. Tous leurs sujets qui les hassaient mortellement, et qui ne les
servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachrent des
cordes aux pieds, et les tranrent dans la rivire, disant qu'ils
taient bienheureux d'en tre quittes. Voil le mchant roi tout mort et
son fils aussi. La bonne fe qui savait cela, fut qurir la reine, elles
allrent  la tour noire, o Joliette tait enferme sous plus de
quarante cls.

La fe frappa trois fois avec une petite baguette de coudre  la grosse
porte qui s'ouvrit, et les autres de mme; elles trouvrent la pauvre
princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta
 son cou:

Ma chre mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse.

Elle lui conta le conte de sa vie.  bon Dieu! quand Joliette entendit
de si belles nouvelles,  peu tint qu'elle ne mourt de plaisir; elle se
jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle
mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois; elle
caressait tendrement la fe qui lui avait port des corbeilles pleines
de bijoux sans prix, d'or et de diamants; des bracelets, des perles, et
le portrait du roi Joyeux entour de pierreries, qu'elle mit devant
elle.

La fe dit:

Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'tat: allons dans la
grande salle du chteau, haranguer le peuple.

Elle marcha la premire, avec un visage grave et srieux, ayant une robe
qui tranait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours
bleu, toute brode d'or, qui tranait bien davantage. Elles avaient
apport leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes
sur la tte, qui brillaient comme des soleils; la princesse Joliette les
suivait avec sa beaut et sa modestie, qui n'avaient rien que de
merveilleux. Elles faisaient la rvrence  tous ceux qu'elles
rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands.

On les suivait, fort empresss de savoir qui taient ces belles dames.
Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fe dit aux sujets du
mchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine, la fille du roi
Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire;
qu'ils l'acceptassent, qu'elle lui chercherait un poux aussi parfait
qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mlancolie de tous
les coeurs.  ces mots chacun cria:

Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes
tristes et misrables.

En mme temps cent sortes d'instruments jourent de tous cts; chacun
se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine,
de sa fille et de la bonne fe:

Oui, oui, nous le voulons bien.

Voil comme elles furent reues. Jamais joie n'a t gale. On mit les
tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au
rveil de la jeune princesse, la fe lui prsenta le plus beau prince
qui et encore vu le jour. Elle l'tait all qurir dans le char volant
jusqu'au bout du monde; il tait tout aussi aimable que Joliette. Ds
qu'elle le vit, elle l'aima. De son ct, il en fut charm, et pour la
reine, elle tait transporte de joie. On prpara un repas admirable et
des habits merveilleux. Les noces se firent avec des rjouissances
infinies.




La Princesse Rosette


Il tait une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garons:
ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La
reine n'avait jamais d'enfant qu'elle n'envoyt convier les fes  leur
naissance; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait
arriver.

Elle donna naissance  une belle petite fille, qui tait si jolie, qu'on
ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine ayant bien rgal toutes les
fes qui taient venues la voir, quand elles furent prtes  s'en aller,
elle leur dit: N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui
arrivera  Rosette.(C'est ainsi que l'on appelait la petite princesse.)

Les fes lui dirent qu'elles avaient oubli leur grimoire  la maison,
qu'elles reviendraient une autre fois la voir.

Ah! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon; vous ne voulez pas
m'affliger par une mauvaise prdiction. Mais, je vous en prie, que je
sache tout; ne me cachez rien.

Elles s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus
envie de savoir ce que c'tait. Enfin, la plus jeune des fes lui dit:

Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur  ses
frres; qu'ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voil tout ce
que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille: nous sommes bien
fches de n'avoir pas de meilleures nouvelles  vous apprendre.

Elles s'en allrent; et la reine resta si triste, si triste, que le roi
s'en aperut  sa mine.

Il lui demanda ce qu'elle avait: elle rpondit qu'elle s'tait approche
trop prs du feu, et qu'elle avait brl tout le lin qui tait sur sa
quenouille. N'est-ce que cela? dit le roi. Il monta dans son grenier
et lui apporta plus de lin qu'elle n'en pouvait filer en cent ans. La
reine continua d'tre triste: il lui demanda ce qu'elle avait.

Elle lui dit qu'tant au bord de la rivire, elle avait laiss tomber sa
pantoufle de satin vert dans le cours d'eau. N'est-ce que cela? dit le
roi. Il envoya qurir tous les cordonniers de son royaume, et apporta
dix mille pantoufles de satin vert  la reine.

Celle-ci continua d'tre triste: il lui demanda ce qu'elle avait. Elle
lui dit qu'en mangeant de trop bon apptit, elle avait aval sa bague de
noce, qui tait  son doigt. Le roi dcouvrit qu'elle mentait car il
avait cach cette bague, et lui dit: Ma chre femme, vous mentez! voil
votre bague que j'ai cache dans ma bourse.

Dame! elle fut bien attrape d'tre prise  mentir (car c'est la chose
la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C'est pourquoi
elle lui dit ce que les fes avaient prdit de la petite Rosette, et que
s'il savait quelque bon remde, il le dt. Le roi s'attrista beaucoup.
Il avoua enfin  la reine: Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos
deux fils, qu'en faisant mourir Rosette. Mais la reine s'cria qu'elle
n'y survivrait pas. On apprit cependant  la reine qu'il y avait dans un
grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un arbre, que
l'on allait consulter de partout.

Il faut que j'y aille aussi, dit la reine, les fes m'ont annonc le
mal, mais elles ont oubli le remde. Elle monta de bon matin sur une
belle petite mule blanche, toute ferre d'or, avec deux de ses
demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent
auprs du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se
rendirent  l'arbre o l'ermite demeurait. Il n'aimait gure voir des
femmes; mais quand il reconnut la reine il lui dit: Soyez la bienvenue!
Que me voulez-vous?

Elle lui conta ce que les fes avaient dit de Rosette, et lui demanda
conseil. Il lui rpondit qu'il fallait cacher la princesse dans une
tour, sans qu'elle en sortt jamais. La reine le remercia, lui fit une
bonne aumne, et revint tout raconter au roi. Quand le roi sut ces
nouvelles, il fit rapidement btir une grosse tour. Il y mit sa fille
et, pour qu'elle ne s'ennuyt point, le roi, la reine et les deux frres
allaient la voir tous les jours. L'an s'appelait le grand prince, et
le cadet, le petit prince.

Ils aimaient leur soeur passionnment car elle tait la plus belle et la
plus gracieuse que l'on et jamais vue, et le moindre de ses regards
valait mieux que cent pistoles. Quand elle eut quinze ans, le grand
prince dit au roi: Ma soeur est assez grande pour tre marie:
n'irons-nous pas bientt  la noce? Le petit prince en dit autant  la
reine, mais Leurs Majests leur firent des rponses vasives. Mais le
roi et la reine tombrent malades. Ils moururent tous deux le mme jour.
La cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout. Rosette
tait inconsolable de la mort de sa maman.

Quand le roi et la reine eurent t enterrs, les marquis et les ducs du
royaume firent monter le grand prince sur un trne d'or et de diamants,
avec une belle couronne sur sa tte, et des habits de velours violet,
chamarrs de soleils et de lunes. Et puis toute la cour cria trois fois
Vive le roi! L'on ne songea plus qu' se rjouir. Le roi et son frre
dcidrent:  prsent que nous sommes les matres, il faut retirer
notre soeur de la tour o elle s'ennuie depuis longtemps.

Ils n'eurent qu' traverser le jardin pour aller  la tour, qu'on avait
btie la plus haute que l'on avait pu car le roi et la reine dfunts
voulaient qu'elle y demeurt toujours. Rosette brodait une belle robe
sur un mtier qui tait l devant elle; mais quand elle vit ses frres,
elle se leva et prit la main du roi, lui disant: Bonjour, sire! Vous
tes  prsent le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me
retirer de la tour o je m'ennuie fort. Et, l-dessus, elle se mit 
pleurer.

Le roi l'embrassa, et lui dit de ne point pleurer; qu'il venait pour
l'ter de la tour, et la mener dans un beau chteau. Le prince avait ses
poches pleines de drages, qu'il donna  Rosette. Allons, lui dit-il,
sortons de cette vilaine tour! Le roi te mariera bientt! Ne t'afflige
point!

Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de
fontaines, elle demeura si tonne qu'elle ne pouvait pas dire un mot,
car elle n'avait encore jamais rien vu d'aussi beau. Elle regardait de
tous cts; elle marchait, elle s'arrtait; elle cueillait des fruits
sur les arbres, et des fleurs dans le parterre: son petit chien, appel
Frtillon, qui tait vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une
oreille, et qui dansait  ravir, allait devant elle, faisant jap, jap,
jap, avec mille sauts et mille cabrioles. Frtillon rjouissait fort la
compagnie. Il se mit tout d'un coup  courir dans un petit bois. La
princesse le suivit et fut merveille de voir, dans ce bois, un grand
paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu'elle n'en
pouvait dtourner ses yeux.

Le roi et le prince arrivrent auprs d'elle, et lui demandrent  quoi
elle s'amusait. Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'tait
que cela. Ils lui dirent que c'tait un oiseau dont on mangeait
quelquefois.

Quoi! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger? Je vous
dclare que je ne me marierai jamais qu'au roi des paons, et quand j'en
serai la reine, j'empcherai bien que l'on en mange.

L'on ne peut dire l'tonnement du roi.

Mais, ma soeur, lui dit-il, o voulez-vous que nous trouvions le roi
des paons?

--O il vous plaira, sire! Mais je ne me marierai qu' lui!

Aprs avoir pris cette rsolution, les deux frres la conduisirent 
leur chteau, o il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa
chambre. Les dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour
la saluer: les unes lui apportrent des confitures, les autres du sucre;
les autres des robes d'or, de beaux rubans, des poupes, des souliers en
broderie, des perles, des diamants. Pendant qu'elle causait avec des
amis, le roi et le prince songeaient  trouver le roi des paons, s'il y
en avait un au monde. Ils s'avisrent qu'il fallait faire un portrait de
la princesse Rosette; et ils le firent faire si beau, qu'il ne lui
manquait que la parole et lui dirent:

Puisque vous ne voulez pouser que le roi des paons, nous allons partir
ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de
notre royaume en attendant que nous revenions.

Rosette les remercia de la peine qu'ils prenaient; elle leur dit qu'elle
gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence tout son plaisir
serait de regarder le beau paon et de faire danser Frtillon. Ils ne
purent s'empcher de pleurer en se disant adieu. Voil les deux princes
partis, qui demandaient  tout le monde:

Ne connaissez-vous point le roi des paons?

--Non, non!

Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils allrent si
loin, si loin, que personne n'a jamais t si loin. Ils arrivrent au
royaume des hannetons: il ne s'en est point encore tant vu; ceux-ci
faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir
sourd. Il demanda  celui qui lui parut le plus raisonnable s'il ne
savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons.

Sire, lui dit le hanneton, son royaume est  trente mille lieues d'ici.
Vous avez pris le plus long chemin pour y aller.

--Et comment savez-vous cela? dit le roi.

--C'est, rpondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que
nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins.

Voil le roi et son frre qui prirent le hanneton bras dessus, bras
dessous: en guise d'amiti, ils dnrent ensemble. Ils virent avec
admiration toutes les curiosits de ce pays-l, o la plus petite
feuille d'arbre vaut une pistole. Aprs cela, ils partirent pour achever
leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas
longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargs de paons, et tout en
tait si rempli qu'on les entendait crier et parler de deux lieues.

Le roi disait  son frre:

Si le roi des paons est un paon lui-mme, comment notre soeur
prtend-elle l'pouser? Il faudrait tre fou pour y consentir. Voyez la
belle alliance qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour
neveux.

Le prince n'tait pas moins en peine:

C'est l, dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans
l'esprit. Je ne sais o elle a t deviner qu'il y a dans le monde un
roi des paons.

Quand ils arrivrent  la grande ville, ils virent qu'elle tait pleine
d'hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de
paon, et qu'ils en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils
rencontrrent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse
d'or et de diamants, que douze paons menaient  toute bride. Ce roi des
paons tait si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charms:
il avait de longs cheveux blonds et friss, le visage blanc, une
couronne de queue de paon.

Quand il les vit, il jugea que puisqu'ils avaient des habits d'une autre
faon que les gens du pays, il fallait qu'ils fussent trangers; et pour
le savoir, il arrta son carrosse, et les fit appeler. Le roi et le
prince vinrent  lui. Ayant fait la rvrence, ils lui dirent:

Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.

Ils tirrent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi
des paons l'eut bien regard:

Je ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle fille!

--Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.

--Ah! vous vous moquez, rpliqua le roi des paons.

--Sire, dit le prince, voil mon frre qui est roi comme vous. Notre
soeur, dont voici le portrait, est la princesse Rosette: nous venons
vous demander si vous voulez l'pouser; elle est belle et bien sage, et
nous lui donnerons un boisseau d'cus d'or.

--Oui, dit le roi, je l'pouserai de bon coeur. Elle ne manquera de rien
avec moi, je l'aimerai beaucoup: mais je vous assure que je veux qu'elle
soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir.

--Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frres de Rosette.

--Vous y consentez? ajouta le roi. Allez donc en prison, et restez-y
jusqu' ce que la princesse soit arrive.

Les princes le firent sans difficult, car ils taient bien certains que
Rosette tait plus belle que son portrait. Lorsqu'ils furent dans la
prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son chteau le
portrait de Rosette, dont il tait si fou qu'il ne dormait ni jour, ni
nuit.

Comme le roi et son frre taient en prison, ils crivirent par la poste
 la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite
possible parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui
dirent pas qu'ils taient prisonniers, de peur de l'inquiter trop.
Quand elle reut cette lettre, elle fut tellement transporte qu'elle
pensa en mourir. Elle dit  tout le monde que le roi des paons tait
trouv, et qu'il voulait l'pouser. On alluma des feux de joie, on tira
le canon; l'on mangea des drages et du sucre partout. Elle laissa ses
belles poupes  ses amies, et le royaume de son frre entre les mains
des plus sages vieillards de la ville.

Elle leur recommanda bien de prendre soin de tout, de ne gure dpenser,
d'amasser de l'argent pour le retour du roi; elle les pria de conserver
son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa soeur de
lait, avec le petit chien vert Frtillon. Elles se mirent dans un bateau
sur la mer. Elles portaient le boisseau d'cus d'or et des habits pour
dix ans,  en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient que rire et
chanter. La nourrice demandait au batelier:

Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons?

Il lui disait:

Non, non!

Une autre fois elle lui demandait:

Approchons-nous, approchons-nous?

Il lui disait:

Bientt, bientt.

Une autre fois elle lui dit:

Approchons-nous, approchons-nous?

Il rpliqua:

Oui, oui.

Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise auprs
de lui, et lui dit:

Si tu veux, tu seras riche  jamais.

Il rpondit:

Je le veux bien!

Elle continua:

Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles.

Il rpondit:

Je ne demande pas mieux.

--Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse
dormira, tu m'aides  la jeter dans la mer. Aprs qu'elle sera noye,
j'habillerai ma fille de ses beaux habits, et nous la mnerons au roi
des paons qui sera bien aise de l'pouser; et, pour ta rcompense, nous
te donnerons plein de diamants.

Le batelier fut bien tonn de ce que lui proposait la nourrice; il lui
dit que c'tait dommage de noyer une si belle princesse, qu'elle lui
faisait piti: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire
qu'il ne savait plus rien lui refuser.

La nuit tant venue, la princesse se coucha: son petit Frtillon tait
joliment couch au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette
dormait  poings ferms, quand la mchante nourrice, qui ne dormait pas,
s'en alla qurir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la
princesse; puis, sans la rveiller, ils la prirent avec son lit de
plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La soeur de lait les
aidait de toutes ses forces. Ils jetrent le tout  la mer; et la
princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se rveilla point.

Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume tait fait de
plumes de phnix, qui sont fort rares, et qui ont cette proprit
qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans
son lit, comme si elle et t dans un bateau. L'eau pourtant mouillait
peu  peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de
l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'tre gronde. Comme elle
se tournait d'un ct sur l'autre, Frtillon s'veilla. Il avait le nez
excellent; il sentait les soles et les morues de si prs, qu'il se mit 
japper,  japper, tant qu'il veilla tous les autres poissons.

Ils commencrent  nager: les gros poissons donnaient de la tte contre
le lit de la princesse, qui ne tenant  rien, tournait et retournait
comme une pirouette. Dame, elle tait bien tonne! Est-ce que notre
bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais t aussi mal  mon
aise que cette nuit. Et toujours Frtillon qui jappait, et qui faisait
une vie de dsespr. La mchante nourrice et le batelier l'entendaient
de bien loin, et disaient: Voil ce petit drle de chien qui boit avec
sa matresse  notre sant. Dpchons-nous d'arriver!

Car ils taient tout prs de la ville du roi des paons. Il avait envoy
au bord de la mer cent carrosses tirs par toutes sortes de btes rares:
il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des
boeufs, des nes, des aigles, des paons. Le carrosse o la princesse
Rosette devait prendre place tait tran par six singes bleus, qui
sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours
agrables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des
plaques d'or.

On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la
divertir. Elles taient habilles de toutes sortes de couleurs, et l'or
et l'argent taient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin
de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette  la tte et
partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle tait avec ses
ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les
yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos,
de mchante humeur et maussade, qui grognait toujours.

Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils
demeurrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.

Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons,
que l'on m'apporte  manger! Vous tes de bonnes canailles, je vous
ferai tous pendre!

 cette nouvelle, ils se disaient:

Quelle vilaine bte! Elle est aussi mchante que laide. Voil notre roi
bien mari, je ne m'tonne point; ce n'tait pas la peine de la faire
venir du bout du monde.

Elle faisait toujours la matresse, et pour moins que rien elle donnait
des soufflets et des coups de poing  tout le monde. Comme son quipage
tait fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine
dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'taient mis sur les arbres
pour la saluer en passant, et qui avaient rsolu de crier: Vive la
belle reine Rosette!, quand ils l'aperurent si horrible, ils criaient:
Fi, fi, qu'elle est laide! Elle enrageait de dpit, et disait  ses
gardes: Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures. Les paons
s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.

Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas  la
nourrice: Commre, nous ne sommes pas bien; votre fille devrait tre
plus jolie. Elle lui rpondit: Tais-toi, tourdi, tu nous porteras
malheur. L'on alla avertir le roi que la princesse approchait.

Eh bien, dit-il, ses frres m'ont-ils dit vrai? Est-elle plus belle que
son portrait?

--Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle.

--Oui, dit le roi, j'en serai bien content: allons la voir!

Car il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la cour,
qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l'on
disait, sinon: Fi, fi, qu'elle est laide! Il crut qu'on parlait de
quelque naine ou de quelque bte qu'elle avait peut-tre amene avec
elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce ft
effectivement de la jeune fille. L'on portait le portrait de Rosette au
bout d'un grand bton tout dcouvert, et le roi marchait gravement
aprs, avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des
royaumes voisins. Le roi des paons tait impatient de voir sa chre
Rosette.

Dame! quand il l'aperut, il faillit mourir sur place; il se mit dans la
plus grande colre du monde; il dchira ses habits; il ne voulait pas
l'approcher: elle lui faisait peur.

Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes prisons ont
bien de la hardiesse de s'tre moqus de moi et de m'avoir propos
d'pouser une magotte comme cela: je les ferai mourir. Allons, que l'on
enferme tout  l'heure cette pimbche, sa nourrice et celui qui les
amne! Qu'on les mette au fond de ma grande tour!

D'un autre ct, le roi et son frre, qui taient prisonniers, et qui
savaient que leur soeur devait arriver, s'taient habills de beau pour
la recevoir.

Au lieu de venir ouvrir la prison, et les mettre en libert ainsi qu'ils
l'espraient, le gelier vint avec des soldats et les fit descendre dans
une cave toute noire, pleine de vilaines btes, o ils avaient de l'eau
jusqu'au cou. Hlas! se disaient-ils l'un  l'autre, voil de tristes
noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur?
Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les faire
mourir. Trois jours se passrent sans qu'ils entendissent parler de
rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des
injures par un trou.

Vous avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il, pour
m'attraper et pour m'engager  pouser votre soeur! Mais vous n'tes
tous deux que des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais
envoyer des juges qui feront bien vite votre procs. L'on file dj la
corde dont je vous ferai pendre.

--Roi des paons, rpondit le roi en colre, n'allez pas si vite dans
cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme
vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons
cus; j'y mangerais jusqu' ma chemise. Ho, ho, vous tes plaisant de
nous vouloir pendre! est-ce que nous avons vol quelque chose?

Quand le roi l'entendit parler si rsolument, il ne savait o il en
tait, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur
soeur sans les faire mourir. Mais son confident, qui tait un vrai
flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le
monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet
de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que
l'on ft leur procs.

Cela ne dura gure: il n'y eut qu' voir le portrait de la vritable
princesse Rosette auprs de celle qui tait venue, et qui prtendait
l'tre, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coup, comme tant
menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et
qu'ils ne lui avaient donn qu'une laide paysanne. L'on alla  la prison
leur lire cet arrt et ils s'crirent qu'ils n'avaient point menti; que
leur soeur tait princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait
quelque chose l-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils
demandaient encore sept jours avant qu'on les ft mourir; que peut-tre
pendant ce temps leur innocence serait reconnue.

Le roi des paons, qui tait fort en colre, eut beaucoup de peine 
accorder cette grce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes
ces affaires se passaient  la cour, il faut dire quelque chose de la
pauvre princesse Rosette. Ds qu'il fit jour, elle demeura bien tonne,
et Frtillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans
secours. Elle se prit  pleurer,  pleurer tant et tant, qu'elle faisait
piti  tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir.

Assurment, disait-elle, j'ai t jete dans la mer par l'ordre du roi
des paons; il s'est repenti de m'pouser, et pour se dfaire de moi, il
m'a fait noyer. Voil un trange homme, continua-t-elle. Je l'aurais
tant aim! Nous aurions fait si bon mnage!

L dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empcher de
l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un ct et de l'autre
de la mer, mouille jusqu'aux os, enrhume  mourir, et presque transie.
Si ce n'avait t le petit Frtillon qui lui rchauffait un peu le
coeur, elle serait morte cent fois.

Elle avait une faim pouvantable; elle vit des hutres  l'caille; elle
en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frtillon ne les
aimait gure; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrt. Quand la nuit
venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait  son chien:
Frtillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.
Il avait japp toute la nuit, et le lit de la princesse n'tait pas bien
loin du bord de l'eau. En ce lieu-l, il y avait un bon vieillard qui
vivait tout seul dans une petite chaumire o personne n'allait jamais:
il tait fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde.

Quand il entendit japper Frtillon, il fut tout tonn car il ne passait
gure de chiens par l. Il crut que quelques voyageurs s'taient gars.
Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un
coup il aperut la princesse et Frtillon qui nageaient sur la mer; et
la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria:

Bon vieillard, sauvez-moi, car je prirai ici; il y a deux jours que je
languis.

Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut piti, et rentra
dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avana dans l'eau
jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois tre noy. Enfin il tira tant
qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frtillon furent
bien aises d'tre sur la terre.

Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle
s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumire, o il
lui alluma un petit feu de paille sche, et tira de son coffre le plus
bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la
princesse s'habilla. Ainsi vtue en paysanne, elle tait belle comme le
jour, et Frtillon dansait autour d'elle pour la divertir.

Le vieillard voyait bien que Rosette tait quelque grande dame, car les
couvertures de son lit taient toutes d'or et d'argent, et son matelas
de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait
mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout  l'autre,
pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'tait le roi des
paons qui l'avait fait noyer.

Comment ferons-nous, ma fille? lui dit le vieillard. Vous tes une si
grande princesse, accoutume  manger de bons morceaux, et moi je n'ai
que du pain noir et des raves. Vous allez faire mchante chre, et si
vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous tes
ici: certainement, s'il vous avait vue, il vous pouserait.

--Ah! c'est un mchant, dit Rosette, il me ferait mourir: mais si vous
avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y
aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision.

Le vieillard donna un panier  la princesse; elle l'attacha au cou de
Frtillon, et lui dit:

Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a
dedans.

Frtillon court  la ville; comme il n'y avait point de meilleur pot que
celui du roi, il entre dans sa cuisine, il dcouvre le pot, prend
adroitement tout ce qui tait dedans, et revient  la maison. Rosette
lui dit:

Retourne  l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur.

Frtillon retourne  l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat,
toutes sortes de fruits et de confitures: il tait si charg qu'il n'en
pouvait plus. Quand le roi des paons voulut dner, il n'y avait rien
dans son pot ni dans son office.

Chacun se regardait, et le roi tait dans une colre horrible.

Eh bien, dit-il, je ne dnerai donc point! Mais que ce soir on mette la
brioche au feu, et que j'aie de bons rtis.

Le soir tant venu, la princesse dit  Frtillon:

Va-t'en  la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de
bons rtis.

Frtillon fit comme sa matresse lui avait command, et ne sachant point
de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement.
Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourn, il prit le rti qui
tait  la broche; il avait une mine excellente et,  voir seulement,
faisait apptit.

Frtillon rapporta son panier plein  la princesse. Elle le renvoya
aussitt  l'office, et il apporta toutes les compotes et les drages du
roi. Le roi, qui n'avait pas dn, ayant grand-faim, voulut souper de
bonne heure; mais il n'y avait rien: il se mit dans une colre
effroyable, et alla se coucher sans souper.

Le lendemain au dner et au souper, il en fut de mme; de sorte que le
roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se
mettre  table, l'on trouvait que tout tait pris. Son confident fort en
peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la
cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il
fut bien tonn de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui
n'avait qu'une oreille, qui dcouvrait le pot, et mettait la viande dans
son panier. Il le suivit pour savoir o il irait; il le vit sortir de la
ville.

Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En mme temps il vint
tout conter au roi; que c'tait chez un pauvre paysan que son bouilli et
son rti allaient soir et matin. Le roi demeura bien tonn. Il demanda
qu'on allt le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut
aller lui-mme et mena des archers: ils le trouvrent qui dnait avec la
princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les
attacha de grosses cordes, ainsi que Frtillon.

Quand ils furent arrivs, on alla prvenir le roi, qui rpondit:

C'est demain qu'expire le septime jour que j'ai accord  ces
affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dner.

Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit  genoux, et
dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi
regardait la belle princesse, et il avait piti de la voir pleurer.

Puis quand le bonhomme eut dclar que c'tait elle qui se nommait la
princesse Rosette, qu'on avait jete dans la mer, malgr la faiblesse o
il tait d'avoir t si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout
de suite, et courut l'embrasser, et lui dtacher les cordes dont elle
tait prisonnire, lui disant qu'il l'aimait de tout son coeur. On fut
en mme temps qurir les princes, qui croyaient que c'tait pour les
faire mourir, et qui arrivrent fort tristes, en baissant la tte. L'on
alla de mme qurir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se
reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses frres; la nourrice et sa
fille, avec le batelier, se jetrent  genoux et demandrent grce.

La joie tait si grande que le roi et la princesse leur pardonnrent; et
le bon vieillard fut rcompens largement: il demeura toujours dans le
palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et
 son frre, tmoignant sa douleur de les avoir maltraits. La nourrice
rendit  Rosette ses beaux habits et son boisseau d'cus d'or, et la
noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu' Frtillon, qui ne
mangeait plus que des ailes de perdrix.

      Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence
      Se trouve en un pressant danger,
      Il sait embrasser sa dfense,
      La dlivrer et la venger.

       voir la timide Rosette,
      Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau,
      Au gr des vents voguer sur l'eau,
      On sent en sa faveur une piti secrte;

      On craint qu'elle ne trouve une tragique fin
      Au milieu des flots abme,
      Et qu'elle n'aille faire un fort lger festin
       quelque baleine affame.

      Sans le secours du ciel, sans doute, elle et pri.
      Frtillon sut jouer son rle
      Contre la morue et la sole,

      Et quand il s'agissait aussi
      De nourrir sa chre matresse.
      Il en est bien en ce temps-ci
      Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espce

      Rosette, chappe au naufrage,
      Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.
       vous,  qui l'on fait outrage,
      Qui voulez en tirer raison,

      Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense,
      Aprs que l'on a su vaincre ses ennemis,
      Et qu'on en peut tirer une juste vengeance!
      La vertu vous admire, et le crime plit.




Le Mouton


Dans l'heureux temps o les fes vivaient, rgnait un roi qui avait
trois filles; elles taient belles et jeunes; elles avaient du mrite
mais la cadette tait la plus aimable et la mieux aime; on la nommait
Merveilleuse. Le roi son pre lui donnait plus de robes et de rubans en
un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit coeur,
qu'elle partageait tout avec ses soeurs, de sorte que l'union tait
grande entre elles.

Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui
firent une si forte guerre, qu'il craignit d'tre battu, s'il ne se
dfendait. Il assembla une grosse arme, et se mit en campagne. Les
trois princesses restrent avec leur gouverneur dans un chteau, o
elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantt
qu'il avait pris une ville, puis gagn une bataille; enfin, il fit tant
qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses tats; puis il revint
bien vite dans son chteau, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il
aimait tant. Les trois princesses s'taient fait faire trois robes de
satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernire blanche; leurs
pierreries revenaient aux robes: la verte avait des meraudes, la bleue
des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi pares, elles furent
au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composs sur ses
victoires:

      Aprs tant d'illustres conqutes,
      Quel bonheur de revoir et son pre et son roi!
      Inventons des plaisirs, clbrons mille ftes,
      Que tout ici se soumette  sa loi,
      Et tchons de prouver quelle est notre tendresse,
      Par nos soins empresss et nos chants d'allgresse.

Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et
fit  Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un
magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent  table; et comme
il tirait des consquences de tout, il dit  l'ane: a, dites-moi,
pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su
vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de
votre retour. Cela est fort bien dit, s'cria le roi. Et vous, ma fille,
continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit
la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux
en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus
beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous,
Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc?
Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres
couleurs. Comment, dit le roi fort fch, petite coquette, vous n'avez
eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse,
il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait,
trouva l'affaire si bien accommode, qu'il dit que ce petit tour
d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait mme de l'art  n'avoir pas
dclar tout d'un coup sa pense. Ho a, dit-il, j'ai bien soup, je ne
veux pas me coucher si tt; contez-moi les rves que vous avez faits la
nuit qui a prcd mon retour.

L'ane dit qu'elle avait song qu'il lui apportait une robe, dont l'or
et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle
avait song qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui
filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait song qu'il mariait sa
seconde soeur, et que le jour des noces, il tenait une aiguire d'or, et
qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne  laver.

Le roi indign de ce rve, frona le sourcil, et fit la plus laide
grimace du monde; chacun connut qu'il tait fch. Il entra dans sa
chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait
toujours dans la tte. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me
rduire  devenir son domestique! Je ne m'tonne pas si elle prit la
robe de satin blanc, sans penser  moi; elle me croit indigne de ses
rflexions, mais je veux prvenir son mauvais dessein avant qu'il ait
lieu.

Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne ft pas encore jour, il envoya
qurir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rve
que Merveilleuse a fait, il signifie des choses tranges contre moi. Je
veux que vous la preniez tout  l'heure, que vous la meniez dans la
fort, et que vous l'gorgiez; ensuite vous m'apporterez son coeur et sa
langue, car je ne prtends pas tre tromp, ou je vous ferai cruellement
mourir. Le capitaine des gardes fut bien tonn d'entendre un ordre si
barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir
davantage, et qu'il ne donnt cette commission  quelqu'autre. Il lui
dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'gorgerait et lui
rapporterait son coeur et sa langue.

Il alla aussitt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine  lui
ouvrir, car il tait fort matin. Il dit  Merveilleuse que le roi la
demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appele
Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la
suivaient toujours, coururent aprs elle. Sa guenuche se nommait
Grabugeon, et le doguin Tintin.

Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit
que le roi tait dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il
fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouv: sans doute,
dit-il, le roi a pass jusqu' la fort. Il ouvrit une petite porte, et
la mena dans la fort. Le jour paraissait dj un peu; la princesse
regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il tait si
triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air
de bont charmant, vous me paraissez bien afflig! Ha! madame, qui ne le
serait, s'cria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais t. Le
roi veut que je vous gorge ici, et que je lui porte votre coeur et
votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse
effraye, plit et commena  pleurer tout doucement; elle semblait d'un
petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le
capitaine des gardes, et le regardant sans colre: aurez-vous bien le
courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de
mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais
mrit la haine de mon pre, j'en souffrirais les effets sans murmurer.
Hlas! je lui ai tant tmoign de respect et d'attachement, qu'il ne
peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse,
dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prter ma main
pour une action si barbare, je me rsoudrais plutt  la mort dont il me
menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en
sret; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprs du roi, et
lui persuader que vous tes morte.

Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui
portiez ma langue et mon coeur, sans cela il ne vous croira point?
Patypata qui avait tout cout, et que la princesse ni le capitaine des
gardes n'avaient pas mme aperue, tant ils taient tristes, s'avana
courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui
dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop
contente de mourir pour une si bonne matresse. Ha! je n'ai garde, ma
chre Patypata, dit la princesse en la baisant; aprs un si tendre
tmoignage de ton amiti, ta vie ne me doit pas tre moins prcieuse que
la mienne propre. Grabugeon s'avana et dit: vous avez raison, ma
princesse, d'aimer une esclave aussi fidle que Patypata; elle vous peut
tre plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon coeur, avec
joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne
Grabugeon, rpliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pense de
t'ter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'cria Tintin,
qu'tant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnt sa vie pour ma
matresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'leva l-dessus
une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux
grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au
haut d'un arbre, et se laissa tomber exprs la tte la premire, ainsi
elle se tua; et quelque regret qu'en et la princesse, elle consentit,
puisqu'elle tait morte, que le capitaine des gardes prt sa langue,
mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'tait pas plus grosse
que le poing), qu'ils jugrent avec une grande douleur que le roi n'y
serait point tromp.

Hlas! ma chre petite guenon, te voil donc morte, dit la princesse,
sans que ta mort mette ma vie en sret. C'est  moi que cet honneur est
rserv, interrompit la mauresse. En mme temps, elle prit le couteau
dont on s'tait servi pour Grabugeon, et se l'enfona dans la gorge. Le
capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle tait si noire,
qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien
malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime,
et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter
ma proposition, vous n'auriez eu que moi  regretter, et j'aurais
l'avantage d'tre seul regrett. Merveilleuse baisa son petit doguin, en
pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'loigna promptement;
de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur;
elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son
doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les et mis dans une fosse
qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle crivit ces
paroles sur l'arbre.

      Ci-gt un mortel, deux mortelles,
      Tous trois galement fidles,
      Qui voulant conserver mes jours,
      Des leurs ont avanc le cours.

Elle songea enfin  sa sret; et comme il n'y en avait point pour elle
dans cette fort qui tait si proche du chteau de son pre, que les
premiers passants pouvaient la voir et la reconnatre, ou que les lions
et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit  marcher
tant qu'elle put; mais la fort tait si grande, et le soleil si ardent,
qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de
tous cts sans voir le bout de la fort. Tout l'effrayait; elle croyait
toujours que le roi courait aprs elle pour la tuer: il est impossible
de redire ses tristes plaintes.

Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons
dchiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle
entendit bler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers
ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider  quelque hameau, o je
me cacherai sous l'habit d'une paysanne. Hlas! continua-t-elle, ce ne
sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus
heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon
pre, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'viter, il
faut que je me dguise!

En faisant ces rflexions, elle s'avanait vers le lieu o elle
entendait bler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un
endroit assez spacieux, tout entour d'arbres, de voir un gros mouton
plus blanc que la neige, dont les cornes taient dores, qui avait une
guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entoures de fils de
perles d'une grosseur prodigieuse, quelques chanes de diamants sur lui,
et qui tait couch sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or
suspendu en l'air, empchait le soleil de l'incommoder; une centaine de
moutons pars taient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe,
mais les uns prenaient du caf, du sorbet, des glaces, de la limonade,
les autres des fraises, de la crme et des confitures les uns jouaient 
la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or
enrichis de devises galantes, les oreilles perces, des rubans et des
fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si tonne, qu'elle resta
presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si
extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint  elle, bondissant et
sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des
animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui
parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient
si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en tonner? Une fe,
rpliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui
rendait le prodige plus familier. Peut-tre qu'il nous est arriv
quelque aventure semblable, rpondit le mouton en souriant  la
moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs,
seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortune personne du
monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon pre. Venez,
madame, rpliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne
sera connu que de vous, et vous y serez la matresse absolue. Il m'est
impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en
mourrais.

Le mouton aux cornes dores commanda qu'on ft qurir son char. Un
moment aprs l'on vit venir six chvres atteles  une citrouille d'une
si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir trs
commodment. La citrouille tait sche, il y avait dedans de bons
carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y plaa,
admirant un quipage si nouveau. Le matre mouton entra dans la
citrouille avec elle, et les chvres coururent de toute leur force
jusqu' une caverne, dont l'entre se fermait par une grosse pierre.

Le mouton dor la toucha avec son pied, aussitt elle tomba. Il dit  la
princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait
rien que d'affreux, et si elle et t moins alarme, rien n'aurait pu
l'obliger de descendre; mais dans la force de son apprhension, elle se
serait mme jete dans un puits.

Elle n'hsita donc pas  suivre le mouton, qui marchait devant elle: il
la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux
antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduist au
royaume des morts. Enfin elle dcouvrit tout d'un coup une vaste plaine
maille de mille fleurs diffrentes, dont la bonne odeur surpassait
toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivire d'eau de
fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de
rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des
cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine tait couverte
d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout entires de perdreaux,
mieux piqus et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux
branches; il y avait d'autres alles de cailles et de lapereaux, de
dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits
o l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'crevisses,
des soupes de sant, des foies gras, des ris de veau mis en ragots, des
boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des pts, des confitures
sches et liquides, des louis d'or, des cus, des perles et des
diamants. La raret de cette pluie, et tout ensemble l'utilit, aurait
attir la bonne compagnie, si le gros mouton avait t un peu plus
d'humeur  se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parl de
lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravit qu'un snateur romain.

Comme l'on tait dans la plus belle saison de l'anne, lorsque
Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres
palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de chvrefeuilles et
de petites roses muscades, dont les branches entrelaces les unes dans
les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes
meubles de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres
et des tableaux admirables.

Le matre mouton dit  la princesse qu'elle tait souveraine dans ces
lieux, que depuis quelques annes il avait eu des sujets sensibles de
s'affliger et de rpandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu' elle
de lui faire oublier ses malheurs. La manire dont vous en usez,
charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si gnreux, et tout
ce que je vois ici me parat si extraordinaire, que je ne sais qu'en
juger.

Elle avait  peine achev ces paroles, qu'elle vit paratre devant elle
une troupe de nymphes d'une admirable beaut. Elles lui prsentrent des
fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher
d'elles, insensiblement leur corps s'loigna; elle allongea le bras pour
les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'tait des fantmes.
Ha! qu'est ceci? s'cria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit 
pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laisse
pour quelques moments, tant revenu auprs d'elle, et voyant couler ses
larmes, en demeura si perdu, qu'il pensa mourir  ses pieds.

Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqu dans ces lieux
au respect qui vous est d? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je
vous avoue seulement que je ne suis pas accoutume  vivre avec les
morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque
obligation que je vous aie de m'y avoir amene, je vous en aurai encore
davantage de me remettre dans le monde.

Ne vous effrayez point, rpliqua le mouton, daignez m'entendre
tranquillement, et vous saurez ma dplorable aventure.

Je suis n sur le trne. Une longue suite de rois que j'ai pour aeux,
m'avait assur la possession du plus beau royaume de l'univers; mes
sujets m'aimaient, et j'tais craint et envi de mes voisins, et estim
avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait t plus digne de
l'tre. Ma personne n'tait pas indiffrente  ceux qui me voyaient;
j'aimais fort la chasse; et m'tant laiss emporter au plaisir de suivre
un cerf qui m'loigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le
vis tout d'un coup se prcipiter dans un tang; j'y poussai mon cheval
avec autant d'imprudence que de tmrit; mais en avanant un peu, je
sentis, au lieu de la fracheur de l'eau, une chaleur extraordinaire;
l'tang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles,
je tombai au fond d'un prcipice o l'on ne voyait que des flammes.

Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut
pas moins de feux, ingrat, pour chauffer ton coeur. H! qui se plaint
ici de ma froideur? m'criai-je. Une personne infortune, rpliqua la
voix, qui t'adore sans espoir. En mme temps les feux s'teignirent; je
vis une fe que je connaissais ds ma plus tendre jeunesse, dont l'ge
et la laideur m'avaient toujours pouvant. Elle s'appuyait sur une
jeune esclave d'une beaut incomparable; elle avait des chanes d'or qui
marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est
le nom de la fe)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? H, par
l'ordre de qui donc? rpliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'
prsent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer?
Mes yeux, autrefois si srs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur
pouvoir? Considre o je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma
faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une
fourmi devant une fe comme moi.

Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton
impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes
villes, mes trsors? Ha! malheureux, reprit-elle ddaigneusement, mes
marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande
ton coeur; mes yeux te l'ont demand mille et mille fois; tu ne les as
pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu
tais engag avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des
progrs dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intrt  t'clairer, pour
n'avoir pas dcouvert l'indiffrence qui rgne dans ton coeur. Eh bien,
aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus
agrable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai
vingt royaumes  celui que tu possdes, cent tours pleines d'or, cinq
cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.

Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou o
j'ai pens tre rti, que je veux faire une dclaration  une personne
de votre mrite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent
aimable, de me mettre en libert, et puis nous verrons ensemble ce que
je pourrai pour votre satisfaction. Ha! tratre, s'cria-t-elle, si tu
m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une
grotte, dans une renardire, dans les bois, dans les dserts, tu serais
content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes  t'esquiver, mais
je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la premire chose que tu
feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour
le moins aussi bien que toi.

En mme temps, elle s'avana dans la plaine o nous sommes, et me montra
son troupeau. Je le considrai peu; cette belle esclave qui tait auprs
d'elle m'avait sembl merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle
Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfona un poinon si
avant dans l'oeil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. 
cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'pe  la main,
je l'aurais immole  des mnes si chers, si par son pouvoir elle ne
m'et rendu immobile. Mes efforts tant inutiles, je tombai par terre,
et je cherchais les moyens de me tuer pour me dlivrer de l'tat o
j'tais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire
connatre ma puissance; tu es un lion  prsent, tu vas devenir un
mouton.

Aussitt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai mtamorphos
comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les
sentiments de douleur que je devais  mon tat. Tu seras cinq ans
mouton, dit-elle, et matre absolu de ces beaux lieux; pendant
qu'loigne de toi, et ne voyant plus ton agrable figure, je ne
songerai qu' la haine que je te dois.

Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrce,
'aurait t son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me
reconnurent pour leur roi; ils me racontrent qu'ils taient des
malheureux qui avaient dplu par plusieurs sujets diffrents  la
vindicative fe, et qu'elle en avait compos un troupeau; que leur
pnitence n'tait pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En
effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont
t, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou
des ennemies de Ragotte, qu'elle a tues pour un sicle ou pour moins,
et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous
ai parl est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec
plaisir, quoiqu'elle ne me parlt point, et qu'en voulant l'approcher,
il me ft fcheux de connatre que ce n'tait qu'une ombre; mais ayant
remarqu un de mes moutons assidu prs de ce petit fantme, j'ai su que
c'tait son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions,
avait voulu le lui ter.

Cette raison m'loigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai
senti aucun penchant pour rien que pour ma libert.

C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la fort. Je vous y ai
vue, belle princesse, continua-t-il, tantt sur un chariot que vous
conduisiez vous-mme avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il
conduit les siens, tantt  la chasse sur un cheval qui semblait
indomptable  tout autre qu' vous; puis courant lgrement dans la
plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une
autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps o mon coeur vous
rendait des voeux secrets, j'avais os vous parler, que ne vous
aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reu la dclaration d'un
malheureux mouton comme moi?

Merveilleuse tait si trouble de tout ce qu'elle avait entendu
jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui rpondre; elle lui fit
cependant des honntets qui lui laissrent quelque esprance, et dit
qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un
jour. Hlas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chre Grabugeon
et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un
sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.

Malgr la disgrce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des
privilges admirables. Allez, dit-il  son grand cuyer (c'tait un
mouton de fort bonne mine), allez qurir la mauresse, la guenuche et le
doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant aprs,
Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez prs
pour en tre touchs, leur prsence lui fut d'une consolation infinie.

Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la dlicatesse qui pouvait
former d'agrables conversations. Il aimait si passionnment
Merveilleuse qu'elle vint aussi  le considrer, et ensuite  l'aimer.
Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire,
surtout quand on sait qu'il est roi, et que la mtamorphose doit finir.
Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort
plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des
ftes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux
ombres, elles y jouaient leur personnage.

Un soir que les courriers arrivrent, car il envoyait soigneusement aux
nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que
la soeur ane de la princesse Merveilleuse allait pouser un grand
prince, et que rien n'tait plus magnifique que tout ce qu'on prparait
pour les noces. Ha! s'cria la jeune princesse, que je suis infortune
de ne pas voir tant de belles choses; me voil sous la terre avec des
ombres et des moutons, pendant que ma soeur va paratre pare comme une
reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point
de part  sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi
des moutons, vous ai-je refus d'aller  la noce? Partez quand il vous
plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas,
vous m'allez voir expirer  vos pieds, car l'attachement que j'ai pour
vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.

Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait
empcher son retour. Il lui donna un quipage proportionn  sa
naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui
pouvait augmenter sa beaut; elle monta dans un char de nacre de perle,
tran par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivs des
antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers
richement vtus et admirablement bien faits; il les avait envoys
chercher fort loin pour faire le cortge.

Elle se rendit au palais du roi son pre, dans le moment qu'on clbrait
le mariage; ds qu'elle entra, elle surprit par l'clat de sa beaut et
par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait
autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait
avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en tre
reconnue; mais il tait si prvenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la
moindre ide.

Cependant, l'apprhension d'tre arrte l'empcha de rester jusqu' la
fin de la crmonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre
de corail garni d'meraudes; on voyait crit dessus en pointes de
diamants, pierreries pour la marie. On l'ouvrit aussitt, et que n'y
trouva-t-on pas? Le roi qui avait espr de la rejoindre et qui brlait
de la connatre, fut au dsespoir de ne plus la voir; il ordonna
absolument que, si jamais elle revenait, on fermt toutes les portes sur
elle, et qu'on la retint.

Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait sembl au
mouton de la longueur d'un sicle. Il l'attendait au bord d'une
fontaine, dans le plus pais de la fort; il y avait fait taler des
richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour.
Ds qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un
vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait  ses
pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquitudes et ses
impatiences; sa passion lui donnait une loquence dont la princesse
tait charme.

Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse
l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme
elle avait dj fait, une fte o elle s'intressait si fort.  cette
proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le matre, un
pressentiment secret lui annonait son malheur; mais comme il n'est pas
toujours en nous de l'viter, et que sa complaisance pour la princesse
l'emportait sur tous les autres intrts, il n'eut pas la force de la
refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon
malheur vient plutt de ma mauvaise destine que de vous. Je consens 
ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus
complet.

Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la premire fois; qu'elle
ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'loigner de lui, et qu'elle
le conjurait de ne se pas inquiter. Elle se servit du mme quipage qui
l'avait dj conduite, et elle arriva comme la crmonie commenait:
malgr l'attention que l'on y avait, sa prsence fit lever un cri de
joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle;
ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une
beaut si peu commune, qu'ils taient prts  croire que ce n'tait pas
une personne mortelle.

Le roi se sentit charm de la revoir; il n'ta les yeux de sur elle que
pour ordonner que l'on fermt bien toutes les portes pour la retenir. La
crmonie tant sur le point de finir, la princesse se leva promptement,
voulant se drober parmi la foule, mais elle fut extrmement surprise et
afflige de trouver les portes fermes.

Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura.
Il la pria de ne leur pas ter si tt le plaisir de la voir et d'tre du
clbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la
conduisit dans un salon magnifique o toute la cour tait; il prit
lui-mme un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles
mains. Dans ce moment, elle ne fut plus matresse de son transport, elle
se jeta  ses pieds, et embrassant ses genoux: Voil mon songe accompli,
dit-elle, vous m'avez donn  laver le jour des noces de ma soeur, sans
qu'il vous en soit rien arriv de fcheux.

Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouv plus
d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement  Merveilleuse! Ha! ma chre
fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous
oublier ma cruaut? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que
votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi,
continua-t-il; voil vos deux soeurs maries, elles en ont chacune une,
et la mienne sera pour vous. Dans le mme moment, il se leva et la mit
sur la tte de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse;
toute la cour cria comme lui: les deux soeurs de cette jeune reine
vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne
se sentait pas, tant elle tait aise: elle pleurait et riait tout  la
fois; elle embrassait l'une, elle parlait  l'autre, elle remerciait le
roi, et parmi toutes ces diffrentes choses, elle se souvenait du
capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le
demandait avec instance; mais on lui dit qu'il tait mort: elle
ressentit vivement cette perte.

Lorsqu'elle fut  table, le roi la pria de raconter ce qui lui tait
arriv depuis le jour o il avait donn des ordres si funestes contre
elle. Aussitt elle prit la parole avec une grce admirable, et tout le
monde attentif l'coutait.

Mais pendant qu'elle s'oubliait auprs du roi et de ses soeurs,
l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et
son inquitude devenait si extrme, qu'il n'en tait point le matre.
Elle ne veut plus revenir, s'criait-il, ma malheureuse figure de mouton
lui dplat. Ha! trop infortun amant, que ferai-je sans Merveilleuse?
Ragotte, barbare fe, quelle vengeance ne prends-tu point de
l'indiffrence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant
que la nuit approchait, sans que la princesse part, il courut  la
ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais
comme chacun savait dj son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle
retournt avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa
des plaintes, et fit des regrets capables d'mouvoir tout autre que les
suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pntr de douleur, il
se jeta par terre et y rendit la vie.

Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragdie qui venait de se
passer. Il proposa  sa fille de monter dans un char, et de se faire
voir par toute la ville,  la clart de mille et mille flambeaux, qui
taient aux fentres et dans les grandes places; mais quel spectacle
pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, tendu
sur le pav, qui ne respirait plus? Elle se prcipita du chariot, elle
courut vers lui, elle pleura, elle gmit, elle connut que son peu
d'exactitude avait caus la mort du mouton royal. Dans son dsespoir,
elle pensa mourir elle-mme. L'on convint alors que les personnes les
plus leves sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune,
et que souvent elles prouvent les plus grands malheurs dans le moment
o elles se croient au comble de leurs souhaits.

      Souvent les plus beaux dons des cieux
      Ne servent qu' notre ruine:
      Le mrite clatant que l'on demande aux Dieux,
      Quelquefois de nos maux est la triste origine.

      Le roi mouton et moins souffert,
      S'il n'et point allum cette flamme fatale
      Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale:
      C'est son mrite qui le perd.

      Il devait prouver un destin plus propice.
      Ragotte et ses prsents ne purent rien sur lui;
      Il hassait sans feinte, aimait sans artifice,
      Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.

      Sa fin mme pourra nous paratre fort rare,
      Et ne convient qu'au roi Mouton.
      On n'en voit point dans ce canton
      Mourir quand leur brebis s'gare.




Le Nain jaune


Il tait une fois une reine  laquelle il ne resta, de plusieurs enfants
qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa
mre se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette
jeune princesse, elle avait une si terrible apprhension de la perdre,
qu'elle ne la corrigeait point de ses dfauts; de sorte que cette
merveilleuse personne, qui se voyait d'une beaut plus cleste que
mortelle, et destine  porter une couronne, devint si fire et si
entte de ses charmes naissants, qu'elle mprisait tout le monde.

La reine sa mre aidait, par ses caresses et par ses complaisances, 
lui persuader qu'il n'y avait rien qui pt tre digne d'elle: on la
voyait presque toujours vtue en Pallas ou en Diane, suivie des
premires dames de la cour habilles en nymphes; enfin, pour donner le
dernier coup  sa vanit, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant
fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait
chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une troite amiti.
Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se dfendt du
pouvoir invitable de ses charmes: les uns en tombrent malades, les
autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivrent en bonne
sant auprs d'elle; mais sitt qu'elle parut, devinrent ses esclaves.

Il n'a jamais t une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, 
l'envi, essayaient de lui plaire; et aprs avoir dpens trois ou quatre
cents millions  lui donner seulement une fte, lorsqu'ils en avaient
tir un cela est joli, ils se trouvaient trop rcompenss. Les
adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait
point de jour qu'on ne ret  sa cour sept ou huit mille sonnets,
autant d'lgies, de madrigaux et de chansons, qui taient envoys par
tous les potes de l'univers. Toute-Belle tait l'unique objet de la
prose et de la posie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais
de feux de joie qu'avec ces vers, qui ptillaient et brlaient mieux
qu'aucune sorte de bois.

La princesse avait dj quinze ans, personne n'osait prtendre 
l'honneur d'tre son poux, et il n'y avait personne qui ne dsirt de
le devenir. Mais comment toucher un coeur de ce caractre? On se serait
pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait trait
cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruaut; et la
reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y
rsoudre.

Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet
orgueil insupportable qui vous fait regarder avec mpris tous les rois
qui viennent  notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune
complaisance pour moi?

--Je suis si heureuse, lui rpondait Toute-Belle; permettez, madame, que
je demeure dans une tranquille indiffrence; si je l'avais une fois
perdue, vous pourriez en tre fche.

--Oui, rpliquait la reine, j'en serais fche si vous aimiez quelque
chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez
qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.

Cela tait vrai; mais la princesse prvenue de son mrite, croyait
valoir encore mieux; et peu  peu, par un enttement de rester fille,
elle commena de chagriner si fort sa mre, qu'elle se repentit, mais
trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.

Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une
clbre fe, qu'on appelait la fe du dsert; mais il n'tait pas ais
de la voir, car elle tait garde par des lions. La reine y aurait t
bien empche, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait
leur jeter du gteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et
des oeufs de crocodiles: elle ptrit elle-mme ce gteau et le mit dans
un petit panier  son bras. Comme elle tait lasse d'avoir march si
longtemps, n'y tant point accoutume, elle se coucha au pied d'un arbre
pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se
rveillant, elle trouva seulement son panier: le gteau n'y tait plus;
et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui
faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.

Hlas! que deviendrai-je? s'cria-t-elle douloureusement; je serai
dvore.

Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver,
elle se tenait contre l'arbre o elle avait dormi: en mme temps elle
entendit: Chet, chet, hem, hem. Elle regarde de tous cts, en levant
les yeux, elle aperoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une
coude de haut, il mangeait des oranges et lui dit:

Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte o vous tes que
les lions ne vous dvorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur,
car ils en ont dvor bien d'autres; et pour comble de disgrce, vous
n'avez point de gteau.

--Il faut me rsoudre  la mort, dit la reine en soupirant, hlas j'y
aurais moins de peine si ma chre fille tait marie!

--Quoi, vous avez une fille? s'cria le Nain jaune (on le nommait ainsi
 cause de la couleur de son teint et de l'oranger o il demeurait),
vraiment, je m'en rjouis, car je cherche une femme par terre et par
mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions,
des tigres et des ours.

La reine le regarda, et elle ne fut gure moins effraye de son horrible
petite figure, qu'elle l'tait dj des lions; elle rvait et ne lui
rpondait rien.

Quoi, vous hsitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez
gure la vie?

En mme temps la reine aperut les lions sur le haut d'une colline, qui
accouraient  elle; ils avaient chacun deux ttes, huit pieds, quatre
rangs de dents, et leur peau tait aussi dure que l'caille et aussi
rouge que du maroquin.  cette vue la pauvre reine, plus tremblante que
la colombe quand elle aperoit un milan, cria de toute sa force:

Monseigneur le Nain, Toute-Belle est  vous.

--Oh! dit-il d'un air ddaigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en
veux point, gardez-la.

--H, monseigneur, continua la reine afflige, ne la refusez pas, c'est
la plus charmante princesse de l'univers.

--H bien, rpliqua-t-il, je l'accepte par charit; mais souvenez-vous
du don que vous m'en faites.

Aussitt l'oranger sur lequel il tait s'ouvrit, la reine se jeta dedans
 corps perdu; il se referma, et les lions n'attraprent rien.

La reine tait si trouble, qu'elle ne voyait pas une porte mnage dans
cet arbre; enfin, elle l'aperut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ
d'orties et de chardons. Il tait entour d'un foss bourbeux, et un peu
plus loin tait une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain
jaune en sortit d'un air enjou, il avait des sabots, une jaquette de
bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un
petit sclrat.

Je suis ravi, dit-il  la reine, madame ma belle-mre, que vous voyiez
le petit chteau o votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra
nourrir de ses orties et de ses chardons, un ne qui la portera  la
promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des
saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y
nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit auprs d'elle,
beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien fch
que son ombre l'accompagnt mieux que moi.

L'infortune reine, considrant tout d'un coup la dplorable vie que ce
nain promettait  sa chre fille, et ne pouvant soutenir une ide si
terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la
force de lui rpondre un mot: mais pendant qu'elle tait ainsi, elle fut
rapporte dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de
nuit et la fontange du meilleur air qu'elle et mises de ses jours. La
reine s'veilla et se souvint de ce qui lui tait arriv; elle n'en crut
rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa
fille  ses cts, il n'y avait gure d'apparence qu'elle et t au
dsert, qu'elle y et couru de si grands prils, et que le nain l'en et
tire  des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle.
Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'tonnaient
autant que le rve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excs de son
inquitude, elle tomba dans une mlancolie si extraordinaire, qu'elle ne
pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir.

La princesse, qui l'aimait de tout son coeur, s'en inquita beaucoup;
elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la
reine cherchant des prtextes, lui rpondait, tantt que c'tait l'effet
de sa mauvaise sant, et tantt que quelqu'un de ses voisins la menaait
d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses rponses taient
plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la
reine s'tudiait  le lui cacher. N'tant plus matresse de son
inquitude, elle prit la rsolution d'aller trouver la fameuse fe du
dsert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi
envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier,
car tout le monde la pressait fortement de choisir un poux: elle prit
soin de ptrir elle-mme le gteau qui pouvait apaiser la fureur des
lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle
sortit par un petit degr drob, le visage couvert d'un grand voile
blanc qui tombait jusqu' ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers
la grotte o demeurait cette habile fe.

Mais en arrivant  l'oranger fatal dont j'ai dj parl, elle le vit si
couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle
posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand
il fut question de retrouver sa corbeille et son gteau, il n'y avait
plus rien; elle s'inquite, elle s'afflige, et voit tout d'un coup
auprs d'elle l'affreux petit nain dont j'ai dj parl.

Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous  pleurer? lui dit-il.

--Hlas! qui ne pleurerait, rpondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon
gteau, qui m'taient si ncessaires pour arriver  bon port chez la fe
du dsert.

--H! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son
parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle?

--La reine ma mre, rpliqua la princesse, est tombe depuis quelque
temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa
vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-tre la cause, car elle
souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouv
digne de moi; toutes ces raisons m'engagent  vouloir parler  la fe.

--N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus
propre qu'elle  vous clairer sur ces choses. La reine votre mre a du
chagrin de vous avoir promise en mariage.

--La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous
vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'intrt, pour
qu'elle m'engage sans mon consentement.

--Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup  ses
genoux, je me flatte que ce choix ne vous dplaira point, quand je vous
aurai dit que c'est moi qui suis destin  ce bonheur.

--Ma mre vous veut pour son gendre, s'cria Toute-Belle en reculant
quelques pas, est-il une folie semblable  la vtre?

--Je me soucie fort peu, dit le nain en colre, de cet honneur: voici
les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront veng
de votre injuste mpris.

En mme temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de
longs hurlements.

Que vais-je devenir? s'cria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes
beaux jours?

Le mchant nain la regardait, et riant ddaigneusement:

Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas
msallier votre clatant mrite avec un misrable nain tel que moi.

--De grce, ne vous fchez pas, lui dit la princesse en joignant ses
belles mains, j'aimerais mieux pouser tous les nains de l'univers, que
de prir d'une manire si affreuse.

--Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole,
rpliqua-t-il, car je ne prtends pas vous surprendre.

--Je vous ai regard de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma
frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.

Effectivement elle n'avait pas achev ces mots qu'elle tomba vanouie;
et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau
linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un
seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutt arrach
la peau, qu'elle ne l'aurait te de son doigt.

Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce
qui s'tait pass la nuit, elle tomba dans une mlancolie qui surprit et
qui inquita toute la cour; la reine en fut plus alarme que personne,
elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opinitre 
lui cacher son aventure. Enfin, les tats du royaume, impatients de voir
leur princesse marie, s'assemblrent et vinrent ensuite trouver la
reine pour la prier de lui choisir au plus tt un poux. Elle rpliqua
qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y tmoignait tant de
rpugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la
haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de
sa fiert depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas
de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier  quelque
grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en tat de
disputer une conqute si glorieuse. Elle rpondit donc plus
favorablement que l'on ne l'avait espr, qu'encore qu'elle se ft
estime heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait 
pouser le roi des mines d'or: c'tait un prince trs puissant et trs
bien fait, qui l'aimait avec la dernire passion depuis quelques annes,
et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.

Il est ais de juger de l'excs de sa joie, lorsqu'il apprit de si
charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour
toujours une esprance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne
pouvait pas pouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en
choisir un, car sa vanit ne se dmentait point, et elle tait fort
persuade que personne au monde ne pouvait lui tre comparable.

L'on prpara toutes les choses ncessaires pour la plus grande fte de
l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses,
que toute la mer tait couverte des navires qui les apportaient: l'on
envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et
particulirement  celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus
rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre
des ajustements qui relvent la beaut: la sienne tait si parfaite
qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant
sur le point d'tre heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.

L'intrt qu'elle avait  le connatre, l'obligea de l'tudier avec
soin; elle lui dcouvrit tant de mrite, tant d'esprit, des sentiments
si vifs et si dlicats, enfin une si belle me dans un corps si parfait,
qu'elle commena de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait
pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans
les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en libert de se
dcouvrir toute leur tendresse: ces plaisirs taient souvent seconds
par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des
vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort
agrable.

      Ces bois, en vous voyant, sont pars de feuillages,
      Et ces prs font briller leurs charmantes couleurs.
      Le zphir sous vos pas fait clore les fleurs;
      Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages;
      Dans ce charmant sjour
      Tout rit, tout reconnat la fille de l'amour.

L'on tait au comble de la joie. Les rivaux du roi, dsesprs de sa
bonne fortune, avaient quitt la cour; ils taient retourns chez eux
accabls de la plus vive douleur, ne pouvant tre tmoins du mariage de
Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une manire si touchante, qu'elle ne
put s'empcher de les plaindre.

Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous
aujourd'hui? Vous accordez votre piti  des amants qui sont trop pays
de leurs peines par un seul de vos regards.

--Je serais fche, rpliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible 
la compassion que j'ai tmoigne aux princes qui me perdent pour
toujours, c'est une preuve de votre dlicatesse dont je vous tiens
compte: mais, seigneur, leur tat est si diffrent du vtre; vous devez
tre si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous
ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.

Le roi des mines d'or, tout confus de la manire obligeante dont la
princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta  ses
pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon.

Enfin, ce jour tant attendu et tant souhait arriva: tout tant prt
pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes
annoncrent par toute la ville cette grande fte; l'on tapissa les rues,
elles furent jonches de fleurs, le peuple en foule accourut dans la
grande place du palais; la reine ravie, s'tait  peine couche, et elle
se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres ncessaires, et
pour choisir les pierreries dont la princesse devait tre pare; ce
n'tait que diamants jusqu' ses souliers, ils en taient faits, sa robe
de brocart d'argent tait chamarre d'une douzaine de rayons du soleil
que l'on avait achets bien cher; mais aussi rien n'tait plus brillant,
et il n'y avait que la beaut de cette princesse qui pt tre plus
clatante: une riche couronne ornait sa tte, ses cheveux flottaient
jusqu' ses pieds, et la majest de sa taille se faisait distinguer au
milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or
n'tait pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur
son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne
s'en retournt charg de ses libralits, car il avait fait arranger
autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de
grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de
pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait
indiffremment  ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite
crmonie, qui n'tait pas une des moins utiles et des moins agrables
de la noce, y attira beaucoup de personnes qui taient peu sensibles 
tous les autres plaisirs.

La reine et la princesse s'avanaient pour sortir avec le roi,
lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie o elles taient,
deux gros coqs d'Inde qui tranaient une bote fort mal faite; il venait
derrire eux une grande vieille, dont l'ge avanc et la dcrpitude ne
surprirent pas moins que son extrme laideur; elle s'appuyait sur une
bquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours
rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs
d'Inde sans dire une parole, puis s'arrtant au milieu de la galerie, et
branlant sa bquille d'une manire menaante:

Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'cria-t-elle, vous prtendez donc
fausser impunment la parole que vous avez donne  mon ami le Nain
jaune; je suis la fe du dsert; sans lui, sans son oranger, ne
savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dvores? L'on ne
souffre pas dans le royaume de ferie de telles insultes; songez
promptement  ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion
que vous l'pouserez, ou que je brlerai ma bquille.

--Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends,
qu'avez-vous promis?

--Ah! ma mre, rpliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis
vous-mme?

Le roi des mines d'or, indign de ce qui se passait, et que cette
mchante vieille vnt s'opposer  sa flicit, s'approcha d'elle l'pe
 la main, et la portant  sa gorge:

Malheureuse, lui dit-il, loigne-toi de ces lieux pour jamais ou la
perte de ta vie me vengera de ta malice.

Il eut  peine prononc ces mots, que le dessus de la bote sauta
jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain
jaune mont sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la fe
du dsert et le roi des mines d'or.

Jeune tmraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fe;
c'est  moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton
ennemi; l'infidle princesse qui veut se donner  toi m'a donn sa
parole, et reu la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes
cheveux; tche de la lui ter, et tu verras par ce petit essai que ton
pouvoir est moindre que le mien.

--Misrable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la tmrit de te dire
l'adorateur de cette divine princesse, et de prtendre  une possession
si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait
mal aux yeux, et que je t'aurais dj t la vie, si tu tais digne
d'une mort si glorieuse.

Le Nain jaune offens jusqu'au fond de l'me, appuya l'peron dans le
ventre de son chat, qui commena un miaulis pouvantable, et sautant
de- et de-l, il faisait peur  tout le monde, hors au brave roi, qui
serrait le nain de prs, quand il tira un large coutelas dont il tait
arm; et, dfiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais
avec un bruit trange.

Le roi courrouc le suivit  grands pas.  peine furent-ils vis--vis
l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil
devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il et t ensanglant, il
s'obscurcit  tel point, qu' peine se voyait-on: le tonnerre et les
clairs semblaient vouloir abmer le monde; et les deux coqs d'Inde
parurent aux cts du mauvais nain, comme deux gants plus hauts que des
montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une
telle abondance, que l'on et cru que c'tait une fournaise ardente.
Toutes ces choses n'auraient point t capables d'effrayer le coeur
magnanime du jeune monarque; il marquait une intrpidit dans ses
regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intressaient
 sa conservation, et qui embarrassait peut-tre bien le Nain jaune:
mais son courage ne fut pas  l'preuve de l'tat o il aperut sa chre
princesse, lorsqu'il vit la fe du dsert, coiffe en Tisiphone, sa tte
couverte de longs serpents, monte sur un griffon ail, arme d'une
lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les
bras de la reine toute baigne de son sang. Cette tendre mre, plus
blesse du coup que sa fille ne l'avait t, poussa des cris, et fit des
plaintes que l'on ne peut reprsenter. Le roi perdit alors son courage
et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour
la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa
pas le temps de s'en approcher, il s'lana avec son chat espagnol dans
le balcon o elle tait; il l'arracha des mains de la reine et de celles
de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut
avec sa proie.

Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier dsespoir une
aventure si extraordinaire, et  laquelle il tait assez malheureux de
ne pouvoir apporter aucun remde; quand pour comble de disgrce, il
sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumire, et que
quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de
l'air. Que de disgrces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites
ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur?

Cette mauvaise fe du dsert, qui tait venue avec le Nain jaune pour le
seconder dans l'enlvement de la princesse, eut  peine vu le roi des
mines d'or, que son coeur barbare devenant sensible au mrite de ce
jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une
affreuse caverne, o elle le chargea de chanes qu'elle avait attaches
 un rocher; elle esprait que la crainte d'une mort prochaine lui
ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle
voudrait. Ds qu'elle fut arrive, elle lui rendit la vue, sans lui
rendre la libert, et empruntant de l'art de ferie les grces et les
charmes que la nature lui avait refuss, elle parut devant lui comme une
aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.

Que vois-je? s'cria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle
infortune vous accable et vous retient dans un si triste sjour?

Le roi du par des apparences si trompeuses, lui rpliqua:

Hlas! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a
conduit ici; bien qu'elle m'ait t l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a
enlev, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laiss de
reconnatre au son de sa voix que c'est la fe du dsert.

--Ah! seigneur, s'cria la fausse nymphe, si vous tes entre les mains
de cette femme, vous n'en sortirez point qu'aprs l'avoir pouse; elle
a fait ce tour  plus d'un hros, et c'est la personne du monde la moins
traitable sur ses enttements.

Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part  l'affliction du
roi, il aperut les pieds de la nymphe, qui taient semblables  ceux
d'un griffon: c'tait toujours  cela qu'on reconnaissait la fe dans
ses diffrentes mtamorphoses car  l'gard de ce griffonnage, elle ne
pouvait le changer.

Le roi n'en tmoigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence:

Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la fe du dsert, mais il
ne m'est pas supportable qu'elle protge le Nain jaune contre moi, et
qu'elle me tienne enchan comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai
aim une princesse charmante: mais si elle me rend ma libert, je sens
bien que la reconnaissance m'engagera  n'aimer qu'elle.

--Parlez-vous sincrement? lui dit la nymphe due.

--N'en doutez pas, rpliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre,
et je vous avoue qu'une fe peut flatter davantage ma vanit, qu'une
simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui
tmoignerai toujours de la haine, jusqu' ce que je sois matre de ma
libert.

La fe du dsert, trompe par ces paroles, prit la rsolution de
transporter le roi dans un lieu aussi agrable que cette solitude tait
affreuse, de manire, que l'obligeant  monter dans son chariot o elle
avait attach des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient
ordinairement, elle vola d'un ple  l'autre.

Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de
l'air, il aperut sa chre princesse dans un chteau tout d'acier, dont
les murs frapps par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents
qui brlaient tous ceux qui voulaient en approcher; elle tait dans un
bocage, couche sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa
tte, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait
les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit
passer le roi avec la fe du dsert, qui ayant employ l'art de ferie
o elle tait experte, pour paratre belle aux yeux du jeune monarque,
parut en effet  ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du
monde.

Quoi! s'cria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet
inaccessible chteau, o l'affreux Nain jaune m'a transporte? Faut-il
que pour comble de disgrce le dmon de la jalousie vienne me
perscuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne
l'infidlit du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, tre
affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette
redoutable rivale, dont la fatale beaut surpasse la mienne?

Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine
mortelle de s'loigner avec tant de vitesse du cher objet de ses voeux.
S'il avait moins connu le pouvoir de la fe, il aurait tout tent pour
se sparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre
moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire
contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse
qui pussent le retirer de ses mains.

La fe avait aperu Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi 
pntrer l'effet que cette vue aurait produit sur son coeur.

Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous
voulez savoir: la rencontre imprvue d'une princesse malheureuse, et
pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous,
m'a un peu mu; mais vous tes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit,
que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infidlit.

--Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspir des
sentiments si avantageux en ma faveur.

--Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez
me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes grces, ne me
refusez point votre secours pour Toute-Belle.

--Pensez-vous  ce que vous me demandez? lui dit la fe, en fronant le
sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma
science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de
ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme
ma rivale!

Le roi soupira sans rien rpondre; qu'aurait-il rpondu  cette
pntrante personne?

Ils arrivrent dans une vaste prairie, maille de mille fleurs
diffrentes; une profonde rivire l'entourait, et plusieurs ruisseaux de
fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, o l'on trouvait
une fracheur ternelle; on voyait dans l'loignement, s'lever un
superbe palais, dont les murs taient de transparents meraudes.
Aussitt que les cygnes qui conduisaient la fe se furent abaisss sous
un portique, dont le pav tait de diamants, et les votes de rubis, il
parut de tous cts mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec
de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles:

      Quand l'amour veut d'un coeur remporter la victoire,
      On fait pour rsister des efforts superflus,
      On ne fait qu'augmenter sa gloire,
      Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.

La fe du dsert tait ravie d'entendre chanter ses amours; elle
conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu
de mmoire de fe, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se
crt pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'loignait
gure, et qu'en quelque lieu cach, elle observait ce qu'il faisait;
cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant  lui:

Fidle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire
pour me rendre agrable  la charmante fe du dsert, car l'envie que
j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.

Aussitt il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une
table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence.

La fe entra si transporte de joie, qu'elle ne pouvait la modrer.

Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me
plaire, vous en avez trouv le secret, mme sans le chercher; jugez
donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.

Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs  la vieille fe, ne
les pargna pas, et il en obtint insensiblement la libert de s'aller
promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si
terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis
pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la
complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque
soulagement  ses peines, de pouvoir rver seul, sans tre interrompu
par sa mchante gelire.

Aprs avoir march assez longtemps sur le sable, il se baissa et crivit
ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main:

      Enfin, je puis en libert
      Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes:
      Hlas! je ne vois plus les charmes
      De l'adorable objet qui m'avait enchant.

      Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible,
      Mer orageuse, mer terrible,
      Que poussent les vents furieux,
      Tantt jusqu'aux enfers, et tantt jusqu'aux cieux,
      Mon coeur est encor moins paisible
      Que tu ne parais  mes yeux.

      Toute-Belle! oh! destin barbare,
      Je perds l'objet de mon amour;
      Oh Ciel! dont l'arrt m'en spare,
      Pourquoi diffres-tu de me ravir le jour?

      Divinit des ondes,
      Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir;
      Sortez de vos grottes profondes,
      Secourez un amant rduit au dsespoir.

Comme il crivait, il entendit une voix qui attira malgr lui toute son
attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous
cts, lorsqu'il aperut une femme d'une beaut extraordinaire, son
corps n'tait couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agits
des zphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de
ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec
des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une
rencontre si extraordinaire; ds qu'elle fut  porte de lui parler,
elle lui dit:

Je sais le triste tat o vous tes rduit par l'loignement de votre
princesse, et par la bizarre passion que la fe du dsert a prise pour
vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal o vous languirez
peut-tre encore plus de trente ans.

Le roi ne savait que rpondre  cette proposition; ce n'tait pas manque
d'envie de sortir de captivit, mais il craignait que la fe du dsert
n'et emprunt cette figure pour le dcevoir. Comme il hsitait, la
sirne qui devina ses penses, lui dit:

Ne croyez pas que ce soit un pige que je vous tends, je suis de trop
bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le procd de la fe du
dsert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les
jours votre infortune princesse, sa beaut et son mrite me font une
gale piti, et je vous le rpte encore, si vous avez de la confiance
en moi, je vous sauverai.

--J'y en ai une si parfaite, s'cria le roi, que je ferai tout ce que
vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi
de ses nouvelles.

--Nous perdrions trop de temps  nous en entretenir, lui dit-elle; venez
avec moi, je vais vous porter au chteau d'acier, et laisser sur ce
rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fe en sera la
dupe.

Elle coupa aussitt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et
soufflant trois fois dessus, elle leur dit:

Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester tendus sur le sable,
sans en partir jusqu' ce que la fe du dsert vous vienne enlever.

Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines
d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils taient
vtus d'un habit comme le sien, ils taient ples et dfaits, comme s'il
se ft noy; en mme temps, la bonne sirne fit asseoir le roi sur sa
grande queue de poisson, et tous les deux vogurent en pleine mer, avec
une gale satisfaction.

Je veux bien  prsent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le
mchant Nain jaune eut enlev Toute-Belle, il la mit, malgr la blessure
que la fe du dsert lui avait faite, en trousse derrire lui sur son
terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle tait si
trouble de cette aventure, que ses forces l'abandonnrent; elle resta
vanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point
s'arrter pour la secourir, qu'il ne se vt en sret dans son terrible
palais d'acier: il y fut reu par les plus belles personnes du monde
qu'il y avait transportes. Chacune  l'envi lui marqua son empressement
pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or,
chamarr de perles plus grosses que des noix.

--Ah! s'cria le roi des mines d'or, en interrompant la sirne, il l'a
pouse, je pme, je me meurs.

--Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermet de Toute-Belle
l'a garantie des violences de cet affreux nain.

--Achevez donc, dit le roi.

--Qu'ai-je  vous dire davantage? continua la sirne. Elle tait dans le
bois, lorsque vous avez pass, elle vous a vu avec la fe du dsert,
elle tait si farde qu'elle lui a paru d'une beaut suprieure  la
sienne, son dsespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous
l'aimez.

--Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'cria le roi, dans quelle
fatale erreur est-elle tombe, et que dois-je faire pour l'en dtromper?

--Consultez votre coeur, rpliqua la sirne avec un gracieux sourire:
lorsque l'on est fortement engag, l'on n'a pas besoin de conseils.

En achevant ces mots, ils arrivrent au chteau d'acier, le ct de la
mer tait le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revtu de ces
formidables murs qui brlaient tout le monde.

Je sais fort bien, dit la sirne au roi, que Toute-Belle est au bord de
la mme fontaine o vous la vtes en passant; mais, comme vous aurez des
ennemis  combattre avant que d'y arriver, voici une pe avec laquelle
vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands prils,
pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer
sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous
conduire plus loin avec votre chre princesse, je ne vous manquerai pas;
car la reine sa mre est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que
je suis venue vous chercher.

En achevant ces mots, elle donna au roi une pe faite d'un seul
diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute
l'utilit, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer
sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppler, en imaginant ce
qu'un coeur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes
obligations.

Il faut dire quelque chose de la fe du dsert. Comme elle ne vit point
revenir son aimable amant, elle se hta de l'aller chercher; elle fut
sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes charges de prsents
magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles
remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail
merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles;
d'autres avaient sur leurs ttes des ballots d'toffes d'une richesse
inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'
des oiseaux. Mais que devint la fe, qui marchait aprs cette galante et
nombreuse troupe, lorsqu'elle aperut les joncs marins, si semblables au
roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune diffrence? 
cette vue, frappe d'tonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta
un cri si pouvantable qu'il pntra les cieux, fit trembler les monts,
et retentit jusqu'aux enfers. Mgre furieuse, Alecto, Tisiphone, ne
sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit.
Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en
pices cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagne,
les immolant aux mnes de ce cher dfunt. Ensuite elle appela onze de
ses soeurs qui taient fes comme elle, les priant de lui aider  faire
un superbe mausole  ce jeune hros. Il n'y en eut pas une qui ne ft
la dupe des joncs marins. Cet vnement est assez propre  surprendre,
car les fes savaient tout; mais l'habile sirne en savait encore plus
qu'elles.

Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le
marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser
la mmoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable
sirne, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de
la meilleure grce du monde, et disparut  ses yeux. Il n'eut plus rien
 faire qu' s'avancer vers le chteau d'acier.

Ainsi guid par son amour, il marcha  grands pas, regardant d'un oeil
curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas
longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environnrent, et
jetant sur lui leurs griffes aigus, ils l'auraient mis en pices, si
l'pe de diamant n'avait commenc  lui tre aussi utile que la sirne
l'avait prdit. Il la fit  peine briller aux yeux de ces monstres,
qu'ils tombrent sans force  ses pieds: il donna  chacun un coup
mortel, puis s'avanant encore, il trouva six dragons couverts
d'cailles plus difficiles  pntrer que le fer. Quelque effrayante que
ft cette rencontre, il demeura intrpide, et se servant de sa
redoutable pe, il n'y en eut pas un qu'il ne coupt par la moiti: il
esprait avoir surmont les plus grandes difficults, quand il lui en
survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et
gracieuses, vinrent  sa rencontre, tenant de longues guirlandes de
fleurs dont elles lui fermaient le passage.

O voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises
 la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait
 vous et  nous des malheurs infinis; de grce, ne vous opinitrez
point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de
vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais caus de
dplaisir?

Le roi  cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait  quoi
se rsoudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et
d'en tre le chevalier  toute outrance, il fallait que dans cette
occasion il se portt  le dtruire: mais une voix qu'il entendit le
fortifia tout d'un coup.

Frappe, frappe, n'pargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta
princesse pour jamais.

En mme temps sans rien rpondre  ces nymphes il se jette au milieu
d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les
dissipe en un moment: c'tait un des derniers obstacles qu'il devait
trouver, il entra dans le petit bois o il avait vu Toute-Belle: elle y
tait au bord de la fontaine, ple et languissante. Il l'aborde en
tremblant; il veut se jeter  ses pieds; mais elle s'loigne de lui avec
autant de vitesse et d'indignation que s'il avait t le Nain jaune.

Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni
infidle ni coupable; je suis un malheureux qui vous a dj dplu sans
le vouloir.

--Ah! barbare, s'cria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une
personne d'une beaut extraordinaire; est-ce malgr vous que vous
faisiez ce voyage?

--Oui, princesse, lui dit-il, c'tait malgr moi; la mchante fe du
dsert ne s'est pas contente de m'enchaner  un rocher, elle m'a
enlev dans un char jusqu' un des bouts de la terre, o je serais
encore  languir sans le secours inespr d'une sirne bienfaisante, qui
m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des
mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus
fidle de tous les amants.

Il se jeta  ses pieds, et l'arrtant par sa robe, il laissa
malheureusement tomber sa redoutable pe. Le Nain jaune, qui se tenait
cach sous une laitue, ne la vit pas plus tt hors de la main du roi,
qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.

La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses
plaintes ne servirent qu' aigrir ce petit monstre: avec deux mots de
son grimoire, il fit paratre deux gants qui chargrent le roi de
chanes et de fers.

C'est  prsent, dit le nain, que je suis matre de la destine de mon
rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la libert de partir de
ces lieux, pourvu que sans diffrer vous consentiez  m'pouser.

--Ah! que je meure plutt mille fois, s'cria l'amoureux roi.

--Que vous mouriez, hlas! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si
terrible?

--Que vous deveniez la victime de ce monstre, rpliqua le roi, est-il
rien de si affreux?

--Mourons donc ensemble, continua-t-elle.

--Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.

--Je consens plutt, dit-elle au nain,  ce que vous souhaitez.

-- mes yeux, reprit le roi,  mes yeux, vous en ferez votre poux,
cruelle princesse, la vie me serait odieuse!

--Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point  tes yeux que je deviendrai
son poux; un rival aim m'est trop redoutable.

En achevant ces mots, malgr les pleurs et les cris de Toute-Belle, il
frappa le roi droit au coeur, et l'tendit  ses pieds. La princesse ne
pouvant survivre  son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne
fut pas longtemps sans unir son me  la sienne. C'est ainsi que
prirent ces illustres infortuns, sans que la sirne y pt apporter
aucun remde, car la force du charme tait dans l'pe de diamant.

Le mchant nain aima mieux voir la princesse prive de vie, que de la
voir entre les bras d'un autre; et la fe du dsert ayant appris cette
aventure, dtruisit le mausole qu'elle avait lev, concevant autant de
haine pour la mmoire du roi des mines d'or qu'elle avait conu de
passion pour sa personne. La secourable sirne, dsole d'un si grand
malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les mtamorphoser en
palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres,
conservant toujours un amour fidle l'un pour l'autre, ils se caressent
de leurs branches entrelaces, et immortalisent leurs feux par leur
tendre union.




Le Prince lutin


Il tait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils
aimaient passionnment, bien qu'il ft trs mal fait. Il tait aussi
gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais
ce n'tait rien de la laideur de son visage et de la difformit de son
corps en comparaison de la malice de son esprit: c'tait une bte
opinitre qui dsolait tout le monde. Ds sa plus grande enfance le roi
le remarqua bien, mais la reine en tait folle; elle contribuait encore
 le gter par des complaisances outres, qui lui faisaient connatre le
pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour  cette princesse,
il fallait lui dire que son fils tait beau et spirituel. Elle voulut
lui donner un nom qui inspirt du respect et de la crainte. Aprs avoir
longtemps cherch, elle l'appela Furibon.

Quand il fut en ge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui
avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme
de courage, si ses affaires avaient t en meilleur tat; mais il y
avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application tait 
bien lever son fils unique.

Il n'a jamais t un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus
pntrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un
tour heureux et une grce particulire: sa personne tait toute
parfaite.

Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de
Furibon, il lui commanda d'tre bien obissant; mais c'tait un indocile
que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son
gouverneur s'appelait Landre: tout le monde l'aimait. Les dames le
voyaient trs favorablement, mais il ne s'attachait  pas une: elles
l'appelaient le bel indiffrent. Elles lui faisaient la guerre sans le
faire changer de manire: il ne quittait presque point Furibon; cette
compagnie ne servait qu' le faire trouver plus hideux. Il ne
s'approchait des dames que pour leur dire des durets: tantt elles
taient mal habilles, une autre fois elles avaient l'air provincial; il
les accusait devant tout le monde d'tre fardes. Il ne voulait savoir
leurs intrigues que pour en parler  la reine, qui les grondait, et pour
les punir, elle les faisait jener. Tout cela tait cause que l'on
hassait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait
presque toujours au jeune Landre.

Vous tes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les
dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de mme pour
moi.

--Seigneur, rpliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous
les empche de se familiariser.

--Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme pltre pour
leur apprendre leur devoir.

Un jour qu'il tait arriv des ambassadeurs de bien loin, le prince,
accompagn de Landre, resta dans une galerie pour les voir passer. Ds
que les ambassadeurs aperurent Landre, ils s'avancrent, et vinrent
lui faire de profondes rvrences, tmoignant par des signes leur
admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'tait son nain;
ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dpit
qu'il en et.

Landre tait au dsespoir; il se tuait de leur dire que c'tait le fils
du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprte tait all
les attendre chez le roi. Landre, connaissant qu'ils ne comprenaient
rien  ses signes, s'humiliait encore davantage auprs de Furibon; et
les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'tait
un jeu, riaient  s'en trouver mal, et voulaient lui donner des
croquignoles et des nasardes  la mode de leur pays. Ce prince,
dsespr, tira sa petite pe, qui n'tait pas plus longue qu'un
ventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait
au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet
emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils
lui rpliqurent que cela ne tirait point  consquence, qu'ils avaient
bien vu que cet affreux petit nain tait de mauvaise humeur. Le roi fut
afflig que la mchante mine de son fils et ses extravagances le fissent
mconnatre.

Quand Furibon ne les vit plus, il prit Landre par les cheveux, il lui
en arracha deux ou trois poignes: il l'aurait trangl s'il avait pu;
il lui dfendit de paratre jamais devant lui. Le pre de Landre,
offens du procd de Furibon, envoya son fils dans un chteau qu'il
avait  la campagne. Il ne s'y trouva point dsoeuvr, il aimait la
chasse, la pche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup,
et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'tre plus
oblig de faire la cour  son fantasque prince, et, malgr la solitude,
il ne s'ennuyait pas un moment.

Un jour qu'il s'tait promen longtemps dans ses jardins, comme la
chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres taient
si hauts et si touffus qu'il se trouva agrablement  l'ombre. Il
commenait  jouer de la flte pour se divertir, lorsqu'il sentit
quelque chose qui faisait plusieurs tours  sa jambe et qui la serrait
trs fort. Il regarda ce que ce pouvait tre, et fut bien surpris de
voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la
tte, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son
corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui
demander grce. Un de ses jardiniers arriva l-dessus il n'eut pas plus
tt aperu la couleuvre qu'il cria  son matre.

Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la
tuer; c'est la plus fine bte qui soit au monde, elle dsole nos
parterres.

Landre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui tait tachete de
mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne
remuait point pour se dfendre.

Puisque tu voulais la tuer, dit-il  son jardinier, et qu'elle est
venue se rfugier auprs de moi, je te dfends de lui faire aucun mal,
je veux la nourrir; et quand elle aura quitt sa belle peau, je la
laisserai aller.

Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la
clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour
la nourrir et pour la rjouir: voil une couleuvre fort heureuse! Il
allait quelquefois la voir; ds qu'elle l'apercevait, elle venait
au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les
airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en tait
surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.

Toutes les dames de la cour taient affliges de son absence; on ne
parlait que de lui, on dsirait son retour.

Hlas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs  la cour depuis que
Landre en est parti; le mchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui
veuille du mal d'tre plus aimable et plus aim que lui? Faut-il que
pour lui plaire il se dfigure la taille et le visage? Faut-il que pour
lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux
oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voil un
petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne
trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.

Quelque mchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs,
et mme les mchants en ont plus que les autres. Furibon avait les
siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui
conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colre qui allait
jusqu' la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui
dit qu'il allait se tuer  ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de
faire prir Landre. La reine, qui le hassait parce qu'il tait plus
beau que son singe de fils, rpliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le
regardait comme un tratre, qu'elle donnerait volontiers les mains  sa
mort; qu'il fallait qu'il allt avec ses plus confidents  la chasse,
que Landre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien  se faire aimer
de tout le monde.

Furibon fut donc  la chasse; quand Landre entendit des chiens et des
cors dans ses bois, il monta  cheval et vint voir qui c'tait. Il
demeura fort surpris de la rencontre inopine du prince; il mit pied 
terre et le salua respectueusement; il le reut mieux qu'il ne
l'esprait, et lui dit de le suivre. Aussitt il se dtourna, faisant
signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'loignait fort
vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa
caverne, et se lanant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui
l'accompagnaient prirent la fuite; Landre resta seul  combattre ce
furieux animal. Il fut  lui l'pe  la main, il hasarda d'en tre
dvor, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi.
Furibon s'tait vanoui de peur; Landre le secourut avec des soins
merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui prsenta son cheval
pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au
fond du coeur des obligations si vives et si rcentes et n'aurait pas
manqu de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda
pas seulement Landre, et il ne se servit de son cheval que pour aller
chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils
environnrent Landre, et il aurait t infailliblement tu s'il avait
eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'tre pas
attaqu par derrire, il n'pargna aucun de ses ennemis, et combattit en
homme dsespr. Furibon, le croyant mort, se hta de venir pour se
donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui
auquel il s'attendait, tous ces sclrats rendaient les derniers
soupirs. Quand Landre le vit, il s'avana et lui dit:

Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fch
de m'tre dfendu.

--Vous tes un insolent, rpliqua le prince en colre; si jamais vous
paraissez devant moi, je vous ferai mourir.

Landre ne lui rpliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et
passa la nuit  songer  ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas
d'apparence de tenir tte au fils du roi. Il rsolut de voyager par le
monde mais, tant prs de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit
du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperut
une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre;
il y jeta les yeux, et fut surpris de la prsence d'une dame dont l'air
noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa
naissance; son habit tait de satin amarante, brod de diamants et de
perles. Elle s'avana vers lui d'un air gracieux et lui dit:

Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez
apporte, elle n'y est plus; vous me trouvez  sa place pour vous payer
ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement.
Sachez que je suis la fe Gentille, fameuse  cause des tours de gaiet
et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir,
sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expir, nous
devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est
fatal, car alors nous ne pouvons plus prvoir ni empcher nos malheurs,
et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expirs,
nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beaut, notre pouvoir
et nos trsors. Vous savez  prsent, seigneur, les obligations que je
vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez  quoi je peux
vous tre utile, et comptez sur moi.

Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-l de commerce avec les
fes, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais,
lui faisant une profonde rvrence:

Madame, dit-il, aprs l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me
semble que je n'ai rien  souhaiter de la fortune.

--J'aurais bien du chagrin, rpliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas
en tat de vous tre utile. Considrez que je peux vous faire un grand
roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des
mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre
excellent orateur, pote, musicien et peintre; je peux vous faire aimer
des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin arien,
aquatique et terrestre.

Landre l'interrompit en cet endroit.

Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il,  quoi me
servirait d'tre lutin.

-- mille choses utiles et agrables, repartit la fe. Vous tes
invisible quand il vous plat; vous traversez en un instant le vaste
espace de l'univers; vous vous levez sans avoir des ailes; vous allez
au fond de la terre sans tre mort; vous pntrez les abmes de la mer
sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fentres et les portes
soient fermes; et, ds que vous le jugez  propos, vous vous laissez
voir sous votre forme naturelle.

--Ah! madame, s'cria-t-il, je choisis d'tre lutin; je suis sur le
point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et
je le prfre  toutes les autres choses que vous m'avez si
gnreusement offertes.

--Soyez lutin, rpliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur
les yeux et sur le visage; soyez lutin aim, soyez lutin aimable, soyez
lutin lutinant.

Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de
deux plumes de perroquet.

Quand vous l'terez, on vous verra.

Landre, ravi, enfona le petit chapeau rouge sur sa tte, et souhaita
d'aller dans la fort cueillir des roses sauvages qu'il y avait
remarques. En mme temps son corps devint aussi lger que sa pense; il
se transporta dans la fort, passant par la fentre et voltigeant comme
un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si
lev, et qu'il traversait la rivire; il apprhendait de tomber dedans
et que le pouvoir de la fe n'et pas celui de le garantir. Mais il se
trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint
sur-le-champ dans la chambre o la fe tait encore: il les lui
prsenta, tant ravi que son petit coup d'essai et si bien russi. Elle
lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait
tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge
de sa matresse, il connatrait si elle tait fidle, et que la dernire
l'empcherait d'tre malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle
lui souhaita un heureux voyage et disparut.

Il se rjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.

Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauv une pauvre
couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des
avantages si rares et si grands?  que je vais me rjouir! que je
passerai d'agrables moments! que je saurai de choses! Me voil
invisible; je serai inform des aventures les plus secrtes.

Il songea aussi qu'il se ferait un ragot sensible de prendre quelque
vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre  ses affaires, et monta
sur le plus beau cheval de son curie, appel Gris-de-lin, suivi de
quelques-uns de ses domestiques vtus de sa livre, pour que le bruit de
son retour ft plus tt rpandu.

Il faut savoir que Furibon, qui tait un grand menteur, avait dit que
sans son courage Landre l'aurait assassin  la chasse; qu'il avait tu
tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en ft justice. Le roi, importun
par la reine, donna ordre qu'on allt l'arrter de sorte que, lorsqu'il
vint d'un air si rsolu, Furibon en fut averti. Il tait trop timide
pour l'aller chercher lui-mme; il courut dans la chambre de sa mre, et
lui dit que Landre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrtt.
La reine, diligente pour tout ce que pouvait dsirer son magot de fils,
ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir
ce qui serait rsolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrta  la porte,
il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre.
Landre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge
sur sa tte: le voil devenu invisible. Ds qu'il aperut Furibon qui
coutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son
oreille.

Furibon se dsespre, enrage, frappe comme un fou  la porte, poussant
de hauts cris. La reine,  cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva
d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'et gorg,
et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses
genoux, porte la main  son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se
saisit d'une poigne de verges dont on fouettait les petits chiens du
roi, et commena d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine
et sur le museau de son fils: elle s'crie qu'on l'assassine, qu'on
l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperoit personne;
l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que
de douleur de voir l'oreille de Furibon arrache. Le roi est le premier
 le croire, il l'vite quand elle veut l'approcher: cette scne tait
fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups  Furibon,
puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il
va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les
fleurs du parterre de la reine: c'tait elle seule qui les arrosait, il
y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent
dire  leurs majests que le prince Landre dpouillait les arbres de
fruits et le jardin de fleurs.

Quelle insolence! s'cria la reine. Mon petit Furibon! mon cher
poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce
sclrat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos
courtisans; mets-toi  leur tte, attrape-le et fais-en une capilotade.

Furibon, anim par sa mre et suivi de mille hommes bien arms, entre
dans le jardin, et voit Landre sous un arbre qui lui jette une pierre
dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa
troupe. On voulut courir vers Landre, mais en mme temps on ne le vit
plus. Il se glissa derrire Furibon qui tait dj bien mal il lui passa
une corde dans les jambes, le voil tomb sur le nez on le relve et on
le porte dans son lit bien malade.

Landre, satisfait de cette vengeance, retourna o ses gens
l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son
chteau, ne voulant mener personne avec lui qui pt connatre les
secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point dtermin
o il voulait aller; il monta sur son beau cheval appel Gris-de-lin, et
le laissa marcher  l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des
coteaux et des valles sans compte et sans nombre; il se reposait de
temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de
remarque. Enfin il arriva dans une fort, o il s'arrta pour se mettre
un peu  l'ombre, car il faisait grand chaud.

Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de
tous cts, il aperut un homme qui courait, qui s'arrtait, qui criait,
qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de
coups; il ne douta point que ce ne ft quelque malheureux insens. Il
lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient t magnifiques, mais
ils taient tout dchirs. Le prince, touch de compassion, l'aborda:

Je vous vois dans un tat, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux
m'empcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.

--Ah! seigneur, rpondit ce jeune homme, il n'y a plus de remde  mes
maux: c'est aujourd'hui que ma chre matresse va tre sacrifie  un
vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus
malheureuse personne du monde!

--Elle vous aime donc? dit Landre.

--Je puis m'en flatter, rpliqua-t-il.

--Et dans quel lieu est-elle? continua le prince.

--Dans un chteau au bout de cette fort, rpondit l'amant.

--H bien, attendez-moi, dit encore Landre, je vous en donnerai de
bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.

En mme temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le
chteau. Il n'y tait pas encore qu'il entendit l'agrable bruit de la
symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments.
Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard
et de la jeune demoiselle: rien n'tait plus aimable qu'elle; mais la
pleur de son teint, la mlancolie qui paraissait sur son visage et les
larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa
peine.

Landre tait alors Lutin, il resta dans un coin pour connatre une
partie de ceux qui taient prsents. Il vit le pre et la mre de cette
jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle
faisait; ensuite ils retournrent  leur place. Lutin se mit derrire la
mre, et s'approchant de son oreille, il lui dit:

Puisque tu contrains ta fille de donner sa main  ce vieux magot,
assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.

Cette femme, effraye d'entendre une voix et de n'apercevoir personne,
et encore plus de la menace qui lui tait faite, jeta un grand cri et
tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'cria
qu'elle tait morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le
souffrirait pas pour tous les trsors du monde. Le mari voulut se moquer
d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui
dit:

Vieil incrdule, si tu ne crois ta femme, il t'en cotera la vie; romps
l'hymen de ta fille et la donne promptement  celui qu'elle aime.

Ces paroles produisirent un effet admirable; on congdia sur-le-champ le
fianc, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en
voulait douter et chicaner, car il tait Normand; mais Lutin lui fit un
si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour
l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les
crasa.

Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se
dsesprer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait
que sa jeune matresse qui pt en avoir davantage. L'amant et la
matresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait t
prpar pour les noces du vieillard servit  celles de ces heureux
amants; et Lutin, se dlutinant, parut tout d'un coup  la porte de la
salle, comme un tranger qui tait attir par le bruit de la fte. Ds
que le mari l'aperut, il courut se jeter  ses pieds, le nommant de
tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux
jours dans ce chteau, et s'il avait voulu il les aurait ruins, car ils
lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie
qu'avec regret.

Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville o tait une
reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles
personnes de son royaume. Landre en arrivant se fit faire le plus grand
quipage que l'on et jamais vu; mais aussi il n'avait qu' secouer sa
rose, et l'argent ne manquait point. Il est ais de juger qu'tant beau,
jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les
princesses le reurent avec mille tmoignages d'estime et de
considration.

Cette cour tait des plus galantes; n'y point aimer, c'tait se donner
un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un
jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son
train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on
appelait la belle Blondine. C'tait une personne fort accomplie, mais si
froide et si srieuse qu'il ne savait pas trop par o s'y prendre pour
lui plaire.

Il lui donnait des ftes enchantes, le bal et la comdie tous les
soirs; il lui faisait venir des rarets des quatre parties du monde,
tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait
indiffrente, plus il s'obstinait  lui plaire: ce qui l'engageait
davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aim. Pour
tre plus certain, il lui prit envie d'prouver sa rose; il la mit en
badinant sur la gorge de Blondine: en mme temps, de frache et
d'panouie qu'elle tait, elle devint sche et fane. Il n'en fallut pas
davantage pour faire connatre  Landre qu'il avait un rival aim; il
le ressentit vivement, et, pour en tre convaincu par ses yeux, il se
souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un
musicien de la plus mchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois
ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la
musique taient dtestables; mais elle s'en rcrait comme de la plus
belle chose qu'elle et entendue de sa vie; il faisait des grimaces de
possd, qu'elle louait, tant elle tait folle de lui; et enfin elle
permit  ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outr se
jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un
balcon, il le jeta dans le jardin, o il se cassa ce qui lui restait de
dents.

Si la foudre tait tombe sur Blondine, elle n'aurait pas t plus
surprise; elle crut que c'tait un esprit. Lutin sortit de la chambre
sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, o il
crivit  Blondine tous les reproches qu'elle mritait. Sans attendre sa
rponse il partit, laissant son quipage  ses cuyers et  ses
gentilshommes; il rcompensa le reste de ses gens. Il prit le fidle
Gris-de-lin et monta dessus, bien rsolu de ne plus aimer aprs un tel
tour.

Landre s'loigna d'une vitesse extrme. Il fut longtemps chagrin; mais
sa raison et l'absence le gurirent. Il se rendit dans une autre ville,
o il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-l une grande crmonie
pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y
voult point entrer. Le prince en fut touch; il semblait que son petit
chapeau rouge ne lui devait servir que pour rparer les torts publics et
pour consoler les affligs. Il courut au temple; la jeune enfant tait
couronne de fleurs, vtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de
ses frres la conduisaient par la main, et sa mre la suivait avec une
grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales
attendait  la porte du temple. En mme temps Lutin cria  tue-tte:

Arrtez, arrtez, mauvais frres, mre inconsidre, arrtez, le ciel
s'oppose  cette injuste crmonie! Si vous passez outre, vous serez
crass comme des grenouilles.

On regardait de tous cts sans voir d'o venaient ces terribles
menaces. Les frres dirent que c'tait l'amant de leur soeur qui s'tait
cach au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en
colre prit un long bton et leur en donna cent coups. On voyait hausser
et baisser le bton sur leurs paules, comme un marteau dont on aurait
frapp l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups
n'taient pas rels. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent;
chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ta
promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la
servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu
d'une fille de son ge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui tait pas
indiffrent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la
rose de la fe Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se marirent
et vcurent trs heureux.

La dernire aventure qu'il eut fut la plus agrable. En entrant dans une
grande fort, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne
douta point qu'on ne lui ft quelque violence; il regarda de tous cts,
et enfin il aperut quatre hommes bien arms qui emmenaient une fille
qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite
et leur cria:

Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave?

--Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi
vous mlez-vous?

--Je vous ordonne, ajouta Landre, de la laisser tout  l'heure.

--Oui, oui, nous n'y manquerons pas, s'crirent-ils en riant.

Le prince en colre se jette par terre et met le petit chapeau rouge,
car il ne trouvait pas trop ncessaire d'attaquer lui seul quatre hommes
qui taient assez forts pour en battre douze.

Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs
dirent:

Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son
cheval.

Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que
les trois autres coururent aprs Gris-de-lin qui leur donnait bien de
l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre.

Hlas! ma belle princesse, disait-elle, que j'tais heureuse dans votre
palais! Comment pourrai-je vivre loigne de vous? Si vous saviez ma
triste aventure, vous enverriez vos amazones aprs la pauvre
Abricotine.

Landre l'coutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la
retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il et le temps ni la
force de se dfendre, car il ne voyait pas mme celui qui le liait. Aux
cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essouffl et
lui demanda qui l'avait attach.

Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne.

--C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que
tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le mrites.

Il lui donna une vingtaine de coups d'trivire.

Lutin se divertissait fort  le voir crier; puis, s'approchant du second
voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis--vis de son camarade. Il
ne manqua pas alors de lui dire:

H bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un
grand poltron de l'avoir souffert?

L'autre ne disait mot, et baissait la tte de honte, ne pouvant imaginer
par quel moyen il avait t attach sans avoir vu personne.

Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir mme o
elle allait. Landre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin,
qui, se sentant press d'aller trouver son matre, se dfit en deux
coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la
tte de l'un, et trois ctes de l'autre. Il n'tait plus question que de
rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie  Lutin; il
souhaita d'tre o tait cette jeune fille. En mme temps il y fut; il
la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne
pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperut Gris-de-lin, qui venait si
gaillardement, elle s'cria:

Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des
plaisirs.

Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche,
Gris-de-lin s'arrte, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses
bras, et la met doucement devant lui.  qu'Abricotine eut de peur de
sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle
fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas
un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les
meilleures drages du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais
elle serrait les dents et les lvres.

Enfin il ta son petit chapeau, et lui dit:

Comment, Abricotine, vous tes bien timide de me craindre si fort:
c'est moi qui vous ai tire de la main des voleurs.

Elle ouvrit les yeux et le reconnut.

Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais
grande peur d'tre avec un invisible.

--Je ne suis point invisible, rpliqua-t-il, mais apparemment que vous
aviez mal aux yeux, et que cela vous empchait de me voir.

Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle et beaucoup d'esprit. Aprs
avoir parl quelque temps de choses indiffrentes, Landre la pria de
lui apprendre son ge, son pays, et par quel hasard elle tait tombe
entre les mains des voleurs.

Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire
votre curiosit; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins 
m'couter qu' avancer notre voyage.

Une fe dont le savoir n'a rien d'gal s'entta si fort d'un certain
prince, qu'encore qu'elle ft la premire fe qui et eu la faiblesse
d'aimer, elle ne laissa pas de l'pouser en dpit de toutes les autres,
qui lui reprsentaient sans cesse le tort qu'elle faisait  l'ordre de
ferie: elles ne voulurent plus qu'elle demeurt avec elles, et tout ce
qu'elle put faire, ce fut de se btir un grand palais proche de leur
royaume. Mais le prince qu'elle avait pous se lassa d'elle: il tait
au dsespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Ds qu'il
avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et
rendait laide  faire peur la plus jolie personne du monde.

Ce prince, se trouvant gn par l'excs d'une tendresse si incommode,
partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin,
bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin
qu'elle ne pt le trouver. Cela ne russit pas; elle le suivit, et lui
dit qu'elle tait grosse, qu'elle le conjurait de revenir  son palais,
qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes;
qu'elle ferait faire un mange, un jeu de paume et un mail pour le
divertir. Tout cela ne put le persuader; il tait naturellement
opinitre et libertin. Il lui dit cent durets; il l'appela vieille fe
et loup-garou.

Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es
fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant ternellement
sur les gouttires, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une
citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te
faire, c'est de t'abandonner  ton extravagance. Reste dans ton trou,
dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergres du
voisinage; tu connatras avec le temps la diffrence qu'il y a entre des
gredines et des paysannes, ou une fe comme moi, qui peut se rendre
aussi charmante qu'elle le veut.

Elle entra aussitt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite
qu'un oiseau. Ds qu'elle fut de retour, elle transporta son palais,
elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race
d'amazones; elle les envoya autour de son le pour y faire une garde
exacte, afin qu'aucun homme n'y pt entrer. Elle nomma ce lieu l'le des
Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de
vritables quand on faisait quelque socit avec les hommes: elle leva
sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais t une plus belle personne:
c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs rgnent avec elle,
on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus
de deux cents ans. Quand ma matresse fut grande, sa mre la fe lui
laissa son le; elle lui donna des leons excellentes pour vivre
heureuse: elle retourna dans le royaume de ferie, et la princesse des
Plaisirs tranquilles gouverne son tat d'une manire admirable.

Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres
hommes que les voleurs qui m'avaient enleve, et vous, seigneur. Ces
gens-l m'ont dit qu'ils taient envoys par un certain laid et malbti,
appel Furibon, qui aime ma matresse, et n'a jamais vu que son
portrait. Ils rdaient autour de l'le sans oser y mettre le pied: nos
amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme
j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau
perroquet, et dans la crainte d'tre gronde, je sortis imprudemment de
l'le pour l'aller chercher; ils m'attraprent et m'auraient emmene
avec eux sans votre secours.

--Si vous tes sensible  la reconnaissance, dit Landre, ne puis-je pas
esprer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'le des
Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui
ne vieillit point?

--Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous
faisions une telle entreprise! Il vous doit tre ais de vous passer
d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais t dans ce
palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.

--Il n'est pas si facile que vous le pensez, rpliqua le prince, d'ter
de sa mmoire les choses qui s'y placent agrablement; et je ne conviens
pas avec vous que ce soit un moyen bien sr pour avoir des plaisirs
tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.

--Seigneur, rpondit-elle, il ne m'appartient pas de dcider l-dessus;
je vous avoue mme que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais
bien d'avis que la princesse ft d'autres lois; mais puisque n'en ayant
jamais vu que cinq, j'en ai trouv quatre si mchants, je conclus que le
nombre des mauvais est suprieur  celui des bons, et qu'il vaut mieux
les bannir tous.

En parlant ainsi ils arrivrent au bord d'une grosse rivire. Abricotine
sauta lgrement  terre.

Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde
rvrence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour
vous l'le des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos
amazones ne vous aperoivent.

--Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un coeur sensible,
afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.

En mme temps il s'loigna et fut dans le plus pais d'un bois qu'il
voyait proche de la rivire; il ta la selle et la bride  Gris-de-lin,
pour qu'il pt se promener et patre l'herbe: il mit le petit chapeau
rouge, et se souhaita dans l'le des Plaisirs tranquilles. Son souhait
s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus
beau et le moins commun.

Le palais tait d'or pur; il s'levait dessus des figures de cristal et
de pierreries, qui reprsentaient le zodiaque et toutes les merveilles
de la nature, les sciences et les arts, les lments, la mer et les
poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses
nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie
champtre, les troupeaux des bergres et leurs chiens, les soins de la
vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les
abeilles; et parmi tant de diffrentes choses, il n'y paraissait ni
hommes, ni garons, pas un pauvre petit amour. La fe avait t trop en
colre contre son lger poux pour faire grce  son sexe infidle.

Abricotine ne m'a point tromp, dit le prince en lui-mme; l'on a banni
de ces lieux jusqu' l'ide des hommes: voyons donc s'ils y perdent
beaucoup.

Il entra dans le palais, et rencontrait  chaque pas des choses si
merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jet les yeux, il se
faisait une violence extrme pour les en retirer. L'or et les diamants
taient bien moins rares par leurs qualits que par la manire dont ils
taient employs. Il voyait de tous cts des jeunes personnes d'un air
doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un
grand nombre de vastes appartements: les uns taient remplis de ces
beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe  la bizarrerie des
couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres taient de
porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles
qui en taient faites; d'autres taient de cristal de roche grav: il y
en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui
de la princesse tait tout entier de grandes glaces de miroirs: car on
ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.

Son trne tait fait d'une seule perle creuse en coquille o elle
s'asseyait fort commodment; il tait environn de girandoles garnies de
rubis et de diamants, mais c'tait moins que rien auprs de
l'incomparable beaut de la princesse. Son air enfantin avait toutes les
grces des plus jeunes personnes, avec toutes les manires de celles qui
sont dj formes. Rien n'tait gal  la douceur et  la vivacit de
ses yeux: il tait impossible de lui trouver un dfaut. Elle souriait
gracieusement  ses filles d'honneur, qui s'taient ce jour-l vtues en
nymphes pour la divertir.

Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda o elle tait.
Les nymphes rpondirent qu'elles l'avaient cherche inutilement, qu'elle
ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton
de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et
dit:

Charmante princesse, Abricotine reviendra bientt; elle courait grand
risque d'tre enleve, sans un jeune prince qu'elle a trouv.

La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il
avait rpondu trs juste.

Vous tes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez
l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous
fouettera.

--Je ne serai point fouett, rpondit Lutin, contrefaisant toujours le
perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet tranger de pouvoir
venir dans ce palais pour dtruire dans votre esprit les fausses ides
que vous avez prises contre son sexe.

--En vrit, perroquet, s'cria la princesse, c'est dommage que vous ne
soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chrement.

--Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, rpliqua Lutin, je ne
cesserai pas un moment de parler.

--Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est
sorcier?

--Il est bien plus amoureux que sorcier, dit-il.

Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle
matresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du
prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.

J'aurais ha tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu
celui-l. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses manires
ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit
plat infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.

La princesse ne rpliqua rien l-dessus, mais elle continua de
questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom,
son pays, sa naissance, d'o il venait, o il allait; et ensuite elle
tomba dans une profonde rverie.

Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commenc:

Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre tranger mourra
de chagrin s'il ne vous voit pas.

--H bien, perroquet, qu'il en meure, rpondit la princesse en
soupirant; et puisque tu te mles de raisonner en personne d'esprit, et
non pas en petit oiseau, je te dfends de me parler jamais de cet
inconnu.

Landre tait ravi de voir que le rcit d'Abricotine et celui du
perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la
regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de
sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison  faire entre elle et la
coquette Blondine.

Est-ce possible, disait-il en lui-mme, que ce chef-d'oeuvre de la
nature, que ce miracle de nos jours demeure ternellement dans une le,
sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi
m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur
d'y tre, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je
l'aime dj perdument!

Il tait tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de
porphyre, o plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une
agrable fracheur. Ds qu'elle fut entre, la symphonie commena, et
l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les cts de la salle
de longues volires remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait
soin.

Landre avait appris dans ses voyages la manire de chanter comme eux,
il en contrefit mme qui n'y taient pas. La princesse coute, regarde,
s'merveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moiti
plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit
ces paroles, o il fit un air impromptu:

      Les plus beaux jours de la vie
      S'coulent sans agrment;
      Si l'amour n'est de la partie,
      On les passe tristement:
      Aimez, aimez tendrement,
      Tout ici vous y convie;
      Faites le choix d'un amant,
      L'amour mme vous en prie.

La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda
si elle avait appris  chanter  quelqu'un de ses serins. Elle lui dit
que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant
d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina
qu'Abricotine avait donn des leons  la gent volatile; elle se remit 
table pour achever son souper.

Landre avait assez fait de chemin pour avoir bon apptit; il s'approcha
de ce grand repas, dont la seule odeur rjouissait. La princesse avait
un chat bleu fort  la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles
d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit:

Madame, je vous avertis que Bluet a faim.

On le mit  table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette
 dentelle bien plie: il avait un grelot d'or avec un collier de
perles, et, d'un air de raminagrobis, il commena  manger.

Ho, ho, dit Lutin en lui-mme, un gros matou bleu, qui n'a peut-tre
jamais pris de souris, et qui n'est pas assurment de meilleure maison
que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien
savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je
n'avale que de la fume quand il croque de bons morceaux.

Il ta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le
mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait
le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux,
faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux,
faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: jamais
chat bleu n'a mang d'un plus grand apptit. Il y avait des ragots
excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat,
il ttait aux ragots: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet
n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait gratigner comme un
chat dsespr; la princesse disait: Que l'on approche cette tourte ou
cette fricasse au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;
Landre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande
soif, n'tant point accoutum  faire de si longs repas sans boire; il
attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le dsaltra un peu; et
le souper tant presque fini, il courut au buffet et prit deux
bouteilles d'un nectar dlicieux.

La princesse entra dans son cabinet; elle dit  Abricotine de la suivre
et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers
sans tre aperu. La princesse dit  sa confidente:

Avoue-moi que tu as exagr en me faisant le portrait de cet inconnu;
il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.

--Je vous proteste, madame, rpliqua-t-elle, que, si j'ai manqu en
quelque chose, c'est  n'en avoir pas dit assez.

La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la
parole:

Je te sais bon gr, dit-elle, de lui avoir refus de l'amener avec toi.

--Mais, madame, rpondit Abricotine (qui tait une franche finette, et
qui pntrait dj les penses de sa matresse), quand il serait venu
admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il
arriver? Voulez-vous tre ternellement inconnue dans un coin du monde,
cache au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de
pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?

--Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble
point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que,
si je menais une vie inquite et turbulente, j'eusse vcu un si grand
nombre d'annes? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui
puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus
belles histoires les rvolutions des plus grands tats, les coups
imprvus d'une fortune inconstante, les dsordres inous de l'amour, les
peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces
alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont
les uns avec les autres. Je suis, grce aux soins de ma mre, exempte de
toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du coeur, ni les
dsirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons
toujours avec la mme indiffrence!

Abricotine n'osa rpondre; la princesse attendit quelque temps, puis
elle lui demanda si elle n'avait rien  dire. Elle rpliqua qu'elle
pensait qu'il tait donc bien inutile d'avoir envoy son portrait dans
plusieurs cours, o il ne servirait qu' faire des misrables; que
chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant russir, ils se
dsespreraient.

Je t'avoue, malgr cela, dit la princesse, que je voudrais que mon
portrait tombt entre les mains de cet tranger dont tu ne sais pas le
nom.

--H! madame, rpondit-elle, n'a-t-il pas dj un dsir assez violent de
vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?

--Oui, s'cria la princesse, un certain mouvement de vanit qui m'avait
t inconnu jusqu' prsent m'en fait natre l'envie.

Lutin coutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui
donnaient de flatteuses esprances, et quelques autres les dtruisaient
absolument.

Il tait tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin
aurait bien voulu la suivre  sa toilette; mais, encore qu'il le pt, le
respect qu'il avait pour elle l'en empcha; il lui semblait qu'il ne
devait prendre que les liberts qu'elle aurait bien voulu lui accorder;
et sa passion tait si dlicate et si ingnieuse qu'il se tourmentait
sur les plus petites choses.

Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour
avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce
moment  Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son
petit voyage.

Madame, lui dit-elle, j'ai pass par une fort o j'ai vu des animaux
qui ressemblaient  des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres
comme des cureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans
pareille.

--Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils taient moins
lgers, on en pourrait attraper.

Lutin, qui avait pass par cette fort, se douta bien que c'taient des
singes. Aussitt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de
petits, et de plusieurs couleurs diffrentes; il les mit avec bien de la
peine dans un grand sac, puis se souhaita  Paris, o il avait entendu
dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut
acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, o
il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin
couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioch, fameux joueur
de marionnettes, il y trouva deux singes de mrite: le plus spirituel
s'appelait Briscambille, et l'autre Percefort, qui taient trs galants
et bien levs: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le
carrosse; Percefort servait de cocher, les autres singes taient vtus
en pages; jamais rien n'a t plus gracieux. Il mit le carrosse et les
singes botts dans le mme sac; et, comme la princesse n'tait pas
encore couche, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit
carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrive du roi des Nains.
En mme temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortge
singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des
tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de
Percefort. Pour dire la vrit, Lutin conduisait toute la machine: il
tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une bote couverte
de diamants, qu'il prsenta de fort bonne grce  la princesse. Elle
l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, o elle lut ces vers:

      Que de beauts! que d'agrments!
      Palais dlicieux, que vous tes charmant!
      Mais vous ne l'tes pas encore
      Autant que celle que j'adore.

      Bienheureuse tranquillit
      Qui rgnez dans ce lieu champtre,
      Je perds chez vous ma libert,
      Sans oser en parler ni me faire connatre!

Il est ais de juger de sa surprise: Briscambille fit signe  Percefort
de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renomms n'approchent en
rien de l'habilet de ceux-ci. Mais la princesse, inquite de ne pouvoir
deviner d'o venaient ces vers, congdia les baladins plus tt qu'elle
n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle et
fait d'abord des clats de rire  s'en trouver mal. Enfin elle
s'abandonna tout entire  ses rflexions, sans quelle pt dmler un
mystre si cach.

Landre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient t lus,
et du plaisir que la princesse avait pris  voir les singes, ne songea
qu' prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il
craignait de choisir un appartement occup par quelqu'une des nymphes de
la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais,
ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit
dans un appartement bas, le plus beau et le plus agrable que l'on ait
jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relev en festons avec
des cordons de perles et des glands de rubis et d'meraudes. Il faisait
dj assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de
ce meuble. Aprs avoir bien ferm la porte, il s'endormit; mais le
souvenir de sa belle princesse le rveilla plusieurs fois, et il ne put
s'empcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.

Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter
jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous cts, il
aperut une toile prpare et des couleurs; il se souvint en mme temps
de ce que sa princesse avait dit  Abricotine sur son portrait; et, sans
perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents
matres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il
peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans
son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette premire
bauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en
apert. Et, comme c'tait l'envie de lui plaire qui le faisait
travailler, jamais portrait n'a t mieux fini; il s'tait peint un
genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de
l'autre un rouleau o il y avait crit:

Elle est mieux dans mon coeur.

Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut tonne d'y voir le
portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant
plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui
taient crites sur le rouleau lui donnaient une ample matire de
curiosit et de rverie: elle tait seule dans ce moment, elle ne
pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se
persuadait que c'tait Abricotine qui lui avait fait cette galanterie:
il ne lui restait qu' savoir si le portrait de ce cavalier tait
l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva
brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin tait dj avec le
petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui
s'allait passer.

La princesse dit  Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et
de lui en dire son sentiment. Ds qu'elle l'eut regarde, elle s'cria:

Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce gnreux tranger
auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voil ses
traits, sa taille, ses cheveux, et son air.

--Tu feins d'tre surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi
qui l'as mis ici.

--Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie
ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous
intresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais
point peindre, il n'a jamais entr d'homme dans ces lieux; le voil
cependant peint avec vous.

--Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque dmon
l'ait apport.

--Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez
comme moi, j'ose vous donner un conseil: brlons-le tout  l'heure.

--Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon
cabinet ne peut tre mieux orn que par ce tableau.

Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opinitre 
soutenir qu'elle devait brler une chose qui ne pouvait tre venue l
que pas un pouvoir magique.

Et ces paroles: Elle est mieux dans mon coeur, dit la princesse, les
brlerons-nous aussi?

--Il ne faut faire grce  rien, rpondit Abricotine, pas mme  votre
portrait.

Elle courut sur-le-champ qurir du feu. La princesse s'approcha d'une
fentre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant
d'impression sur son coeur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le
brlt, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans
qu'elle s'en apert. Il tait  peine sorti de son cabinet qu'elle se
tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort.
Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous
cts. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de
l'ter. Elle l'assure que non; et cette dernire aventure achve de les
effrayer.

Aussitt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrme
plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait
tous les jours  sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure
chre: cependant il manquait beaucoup  la satisfaction de Lutin,
puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un
invisible se fasse aimer.

La princesse avait un got universel pour les belles choses dans la
situation o tait son coeur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle
tait un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un
grand plaisir de savoir comment les dames taient vtues dans les
diffrentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manire la plus
galante. Il n'en fallut pas davantage pour dterminer Lutin  courir
l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine;
il achte l les plus belles toffes, et prend un modle d'habits; il
vole  Siam o il en use de mme; il parcourt toutes les quatre parties
du monde en trois jours:  mesure qu'il tait charg, il venait au
palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il
apportait. Quand il eut ainsi rassembl un nombre de rarets infinies
(car l'argent ne lui cotait rien, et sa rose en fournissait sans
cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupes qu'il fit
habiller  Paris; c'est l'endroit du monde o les modes ont le plus de
cours. Il y en avait de toutes les manires, et d'une magnificence sans
pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.

Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais t plus agrablement surpris:
chacune tenait un prsent, soit montres, bracelets, boutons de diamants,
colliers; la plus apparente avait une bote de portrait. La princesse
l'ouvrit, et trouva celui de Landre; l'ide qu'elle conservait du
premier lui fit reconnatre le second. Elle fit un grand cri; puis,
regardant Abricotine, elle lui dit:

Je ne sais que comprendre  tout ce qui se passe depuis quelque temps
dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je
n'aie qu' former des souhaits pour tre obie: je vois deux fois le
portrait de celui qui t'a sauv de la main des voleurs; voil des
toffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des rarets
infinies. Quelle est donc la fe, quel est donc le dmon qui prend soin
de me rendre de si agrables services?

Landre, l'entendant parler, crivit ces mots sur ses tablettes et les
jeta aux pieds de la princesse:

      Non je ne suis dmon ni fe,
      Je suis un amant malheureux
      Qui n'ose paratre  vos yeux:
      Plaignez du moins ma destine
      LE PRINCE LUTIN.

Les tablettes taient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitt
elle les aperut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait crit, avec
le dernier tonnement.

Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se
montrer. Mais, s'il tait vrai qu'il et quelque attachement pour moi,
il n'aurait gure de dlicatesse de me prsenter un portrait si
touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon coeur  cette
preuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-mme, de se croire encore
plus aimable.

--J'ai entendu dire, madame, rpliqua Abricotine, que les lutins sont
composs d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est
seulement leur esprit et leur volont qui agit.

--J'en suis trs aise, rpliqua la princesse; un tel amant ne peut gure
troubler le repos de ma vie.

Landre tait ravi de l'entendre et de la voir si occupe de son
portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte o elle allait
souvent un pidestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'tait
pas encore finie; il s'y plaa avec un habit extraordinaire, couronn de
lauriers, et tenant une lyre  la main, dont il jouait mieux qu'Apollon.
Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendt, comme elle
faisait tous les jours. C'tait le lieu o elle venait rver 
l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle
avait  regarder le portrait de Landre, ne lui laissait plus gure de
repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjoue avait si fort
chang que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.

Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivt pas;
ses nymphes s'loignrent chacune dans des alles spares. Elle se jeta
sur un lit de gazon; elle soupira, elle rpandit quelques larmes; elle
parla mme, mais c'tait si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait
mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vt pas d'abord; ensuite
il l'ta, elle l'aperut avec une surprise extrme; elle s'imagina que
c'tait une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude
qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie mle de crainte.
Cette vision si peu attendue l'tonnait; mais au fond le plaisir
chassait la peur, et elle s'accoutumait  voir une figure si approchante
du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre  sa voix, chanta ces
paroles:

      Que ce sjour est dangereux!
      Le plus indiffrent y deviendrait sensible.
      En vain j'ai prtendu n'tre plus amoureux,
      J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible!

      Pourquoi dit-on que ce palais
      Est le lieu des plaisirs tranquilles?
      J'y perds ma libert sitt que j'y parais,
      Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles,

      Je cde  mon ardent amour,
      Et voudrais tre ici jusqu' mon dernier jour.

Quelque charmante que ft la voix de Landre, la princesse ne put
rsister  la frayeur qui la saisit; elle plit tout d'un coup et tomba
vanouie. Lutin, alarm, sauta du pidestal  terre, et remit son petit
chapeau rouge pour n'tre vu de personne. Il prit la princesse entre ses
bras, il la secourut avec un zle et une ardeur sans pareils. Elle
ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous cts comme pour le
chercher, elle n'aperut personne; mais elle sentit quelqu'un auprs
d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de
larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agit flottait
entre la crainte et l'esprance; elle craignait Lutin, mais elle
l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'cria:

Lutin, galant Lutin, que n'tes-vous celui que je souhaite!

 ces mots, Lutin allait se dclarer, mais il n'osa encore le faire.

Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne
voudra point m'aimer.

Ces considrations le firent taire, et l'obligrent de se retirer dans
un coin de la grotte.

La princesse, croyant tre seule, appela Abricotine et lui conta les
merveilles de la statue anime; que sa voix tait cleste, et que, dans
son vanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue.

Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux! car
se peut-il des manires plus gracieuses et plus aimables que les
siennes?

--Et qui vous a dit, madame, rpliqua Abricotine, qu'il soit tel que
vous vous le figurez? Psych ne croyait-elle pas que l'amour tait un
serpent? Votre aventure a quelque chose de semblable  la sienne, vous
n'tes pas moins belle. Si c'tait Cupidon qui vous aimt, ne
l'aimeriez-vous point?

--Si Cupidon et l'inconnu sont la mme chose, dit la princesse en
rougissant, hlas! je veux bien aimer Cupidon! Mais que je suis loigne
d'un pareil bonheur! je m'attache  une chimre, et ce portrait fatal de
l'inconnu, joint  ce que tu m'en as dit, me jettent dans des
dispositions si opposes aux prceptes que j'ai reus de ma mre que je
ne peux trop craindre d'en tre punie.

--H! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas dj
assez de peines? pourquoi prvoir des malheurs qui n'arriveront jamais?

Il est ais de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit 
Landre.

Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans
l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il
avait envoys  l'le des Plaisirs tranquilles; il en revint un, qui lui
rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle tait dfendue par des
amazones; et qu' moins de mener une grosse arme, il n'entrerait jamais
dans l'le.

Le roi son pre venait de mourir, il se trouva matre de tout. Il
assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit  leur tte.
C'tait l un beau gnral; Briscambille ou Percefort auraient mieux
fait que lui: son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut.
Quand les amazones aperurent cette grande arme, elles en vinrent
donner avis  la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fidle
Abricotine au royaume des fes, pour prier sa mre de lui mander ce
qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses tats. Mais
Abricotine trouva la fe fort en colre:

Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle; le prince
Landre est dans son palais; il l'aime, il en est aim. Tous mes soins
n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour; la voil sous son fatal
empire. Hlas! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits; il
exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie! Tels sont
les dcrets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine,
je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me
donnent tant de chagrin!

Abricotine vint apprendre  la princesse ces mauvaises nouvelles; il ne
s'en fallut presque rien qu'elle ne se dsesprt. Lutin tait auprs
d'elle sans qu'elle le vt: il connaissait avec une peine extrme
l'excs de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment; mais il se
souvint que Furibon tait fort intress, et qu'en lui donnant bien de
l'argent peut-tre qu'il se retirerait.

Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la fort pour reprendre son
cheval. Ds qu'il l'eut appel Gris-de-lin!, Gris-de-lin vint  lui,
sautant et bondissant car il s'tait bien ennuy d'tre si longtemps
loign de son cher matre. Mais, quand il le vit vtu en femme, il ne
le reconnaissait plus, et craignait d'tre tromp. Landre arriva au
camp de Furibon: tout le monde le prit pour une amazone, tant il tait
beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait  lui parler de la
part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son
manteau royal et se mit sur son trne: l'on et dit que c'tait un gros
crapaud qui contrefaisait le roi.

Landre le harangua, et lui dit que la princesse prfrant une vie douce
et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de
l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laisst en paix; qu'
la vrit, s'il refusait cette proposition, elle ne ngligerait rien
pour se dfendre. Furibon rpliqua qu'il voulait bien avoir piti
d'elle; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle
n'avait qu' lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles,
qu'aussitt il retournerait dans son royaume. Landre dit que l'on
serait trop longtemps  compter cent mille mille mille millions de
pistoles, qu'il n'avait qu' dire combien il en voulait de chambres
pleines, et que la princesse tait assez gnreuse et assez puissante
pour n'y pas regarder de si prs. Furibon demeura bien tonn qu'au lieu
de lui demander  rabattre, on lui propost d'augmenter; il pensa en
lui-mme qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis
arrter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retournt point vers sa
matresse.

Il dit  Landre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes
remplies de pices d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en
retournerait. Landre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir
d'or; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en
tomba pistoles, quadruples, louis, cus d'or, nobles  la rose,
souverains, guines, sequins; cela tombait comme une grosse pluie: il y
a peu de chose dans le monde qui soit plus joli.

Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait
d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. Ds que les
trente chambres furent pleines, il cria  ses gardes:

Arrtez, arrtez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle
m'apporte.

Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en mme temps le
petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il tait
sorti, ils coururent aprs lui et laissrent Furibon seul. Dans ce
moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la tte comme  un
poulet, sans que le petit malheureux roi vt la main qui l'gorgeait.

Quand Lutin eut sa tte, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La
princesse se promenait, rvant tristement  ce que sa mre lui avait
mand, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles,
tant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la
dfendre contre quatre cent mille hommes; elle vit tout d'un coup une
tte en l'air, sans que personne la tnt. Ce prodige l'tonna si fort
qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette tte
 ses pieds, sans qu'elle vt la main qui la tenait. Aussitt elle
entendit une voix qui lui dit: Ne craignez plus, charmante princesse,
Furibon ne vous fera jamais de mal.

Abricotine reconnut la voix de Landre, et s'cria:

Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'tranger qui
m'a secourue.

La princesse parut tonne et ravie.

Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'tranger soient une mme
chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui tmoigner ma
reconnaissance!

Lutin repartit:

Je veux encore travailler  la mriter.

En effet, il retourna  l'arme de Furibon, o le bruit de sa mort
venait de se rpandre. Ds qu'il y parut avec ses habits ordinaires,
chacun vint  lui; les capitaines et les soldats l'environnrent,
poussant de grands cris de joie: ils le reconnurent pour leur roi, et
que la couronne lui appartenait. Il leur donna libralement  partager
entre eux les trente chambres pleines d'or, de manire que cette arme
ft riche  jamais. Et, aprs quelques crmonies qui assuraient Landre
de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant 
son arme de s'en aller  petites journes dans son royaume. La
princesse s'tait couche, et le profond respect que ce prince avait
pour elle l'empcha d'entrer dans sa chambre; il se retira dans la
sienne, car il avait toujours couch en bas. Il tait lui-mme assez
fatigu pour avoir besoin de repos; cela fit qu'il ne pensa point 
fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.

La princesse mourait de chaud et d'inquitude; elle se leva plus matin
que l'aurore, et descendit en dshabill dans son appartement bas. Mais
quelle surprise fut la sienne d'y trouver Landre endormi sur un lit!
Elle eut tout le temps de le regarder sans tre vue, et de se convaincre
que c'tait la personne dont elle avait le portrait dans sa bote de
diamants.

Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les
lutins dorment-ils? Est-ce l un corps d'air et de feu, qui ne remplit
aucun espace, comme le dit Abricotine?

Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'coutait respirer, elle ne
pouvait s'arracher d'auprs de lui; tantt elle tait ravie de l'avoir
trouv, tantt elle en tait alarme. Dans le temps qu'elle tait le
plus attentive  le regarder, sa mre la fe entra, avec un bruit si
pouvantable que Landre s'veilla en sursaut. Quelle surprise et quelle
affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier dsespoir! Sa
mre l'entranait, la chargeant de mille reproches. Oh! quelle douleur
pour ces jeunes amants! ils se trouvaient sur le point d'tre spars
pour jamais. La princesse n'osait rien dire  la terrible fe; elle
jetait les yeux sur Landre, comme pour lui demander quelque secours.

Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgr une personne si
puissante, mais il chercha dans son loquence et dans sa soumission les
moyens de toucher cette mre irrite. Il courut aprs elle, il se jeta 
ses pieds; il la conjura d'avoir piti d'un jeune roi qui ne changerait
jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine flicit de la rendre
heureuse. La princesse, encourage par son exemple, embrassa aussitt
les genoux de sa mre, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait tre
contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations.

Vous ne connaissez pas les disgrces de l'amour, s'cria la fe, et les
trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables; ils ne nous
enchantent que pour nous empoisonner; je l'ai prouv. Voulez-vous avoir
une destine semblable  la mienne?

--Ah! madame, rpliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception? Les
assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincres, ne
semblent-elles pas me mettre  couvert de ce que vous craignez?

L'opinitre fe les laissait soupirer  ses pieds; c'tait inutilement
qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait
insensible; et sans doute elle ne leur aurait point pardonn, si
l'aimable fe Gentille n'et paru dans la chambre, plus brillante que le
soleil. Les Grces l'accompagnaient; elle tait suivie d'une troupe
d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons
agrables et nouvelles; ils foltraient comme des enfants.

Elle embrassa la vieille fe.

Ma chre soeur, lui dit-elle, je suis persuade que vous n'avez pas
oubli les bons offices que je vous rendis lorsque vous voultes revenir
dans notre royaume; sans moi vous n'y auriez jamais t reue, et depuis
ce temps-l je ne vous ai demand aucun service; mais enfin le temps est
venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez  cette belle princesse,
consentez que ce jeune roi l'pouse, je vous rponds qu'il ne changera
point pour elle. Leurs jours seront fils d'or et de soie; cette
alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le
plaisir que vous m'aurez fait.

--Je consens  tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'cria
la fe. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de
mon amiti.

 ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La fe Gentille,
ravie de joie, et toute la troupe commencrent les chants d'hymne; et
la douceur de cette symphonie ayant rveill toutes les nymphes du
palais, elles accoururent avec de lgres robes de gaze pour apprendre
ce qui se passait.

Quelle agrable surprise pour Abricotine! Elle eut  peine jet les yeux
sur Landre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la
princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui
fut confirm lorsque la mre fe dit qu'elle voulait transporter l'le
des Plaisirs tranquilles, le chteau et toutes les merveilles qu'il
renfermait, dans le royaume de Landre; qu'elle y demeurerait avec eux
et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens.

Quelque chose que votre gnrosit vous inspire, madame, lui dit le
roi, il est impossible que vous puissiez me faire un prsent qui gale
celui que je reois aujourd'hui; vous me rendez le plus heureux de tous
les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant.

Ce petit compliment plut fort  la fe: elle tait du vieux temps, o
l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche.

Comme Gentille pensait  tout, elle avait fait transporter, par la vertu
de Brelic-breloc, les gnraux et les capitaines de l'arme de Furibon
au palais de la princesse, afin qu'ils fussent tmoins de la galante
fte qui allait se passer. Elle en prit soin en effet; et cinq ou six
volumes ne suffiraient point pour dcrire les comdies, les opras, les
courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses
et les autres magnificences qu'il y eut  ces charmantes noces. Le plus
singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves
que Gentille avait attirs dans ces beaux lieux un poux aussi passionn
que s'ils s'taient vus depuis dix ans. Ce n'tait nanmoins qu'une
connaissance au plus de vingt-quatre heures; mais la petite baguette
produit des effets encore plus extraordinaires.




La Grenouille bienfaisante


Il tait une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre
contre ses voisins. Aprs plusieurs batailles, on mit le sige devant sa
ville capitale; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la
pria de se retirer dans un chteau qu'il avait fait fortifier, et o il
n'tait jamais all qu'une fois. La reine employa les prires et les
larmes pour lui persuader de la laisser auprs de lui; elle voulait
partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son
chariot pour la faire partir; cependant il ordonna  ses gardes de
l'accompagner, et lui promit de se drober le plus secrtement qu'il
pourrait pour l'aller voir: c'tait une esprance dont il la flattait;
car le chteau tait fort loign, environn d'une paisse fort, et 
moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver.

La reine partit, trs attendrie de laisser son mari dans les prils de
la guerre; on la conduisait  petites journes, de crainte qu'elle ne
ft malade de la fatigue d'un si long voyage; enfin elle arriva dans son
chteau, bien inquite et bien chagrine. Aprs qu'elle se fut assez
repose, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien
qui pt la divertir; elle jetait les yeux de tous cts; elle voyait de
grands dserts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs; elle
les regardait tristement, et disait quelquefois:

Quelle comparaison du sjour o je suis,  celui o j'ai t toute ma
vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure:  qui parler
dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inquitudes, et
qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exile? Il semble qu'il veuille me
faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relgue
dans un chteau si dsagrable.

C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui crivt tous les
jours, et qu'il lui donnt de fort bonnes nouvelles du sige, elle
s'affligeait de plus en plus, et prit la rsolution de s'en retourner
auprs du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donns, avaient
ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprs,
elle ne tmoigna point ce qu'elle mditait, et se fit faire un petit
char, o il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller
quelquefois  la chasse. Elle conduisait elle-mme les chevaux, et
suivait les chiens de si prs que les veneurs allaient moins vite
qu'elle: par ce moyen elle se rendait matresse de son char, et de s'en
aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficult, c'est qu'elle
ne savait point les routes de la fort; mais elle se flatta que les
dieux la conduiraient  bon port; et aprs leur avoir fait quelques
petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on ft une grande chasse,
et que tout le monde y vnt, qu'elle monterait dans son char, que chacun
irait par diffrentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux btes
sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir
bientt son poux, avait pris un habit trs avantageux; sa capeline
tait couverte de plumes de diffrentes couleurs, sa veste toute garnie
de pierreries et sa beaut, qui n'avait rien de commun, la faisait
paratre une seconde Diane.

Dans le temps qu'on tait le plus occup du plaisir de la chasse, elle
lcha la bride  ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques
coups de fouet. Aprs avoir march assez vite, ils prirent le galop, et
ensuite le mors aux dents, le chariot semblait tran par les vents, les
yeux auraient eu peine  le suivre; la pauvre reine se repentit, mais
trop tard, de sa tmrit:

Qu'ai-je prtendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire
toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? Hlas! que va-t-il
m'arriver? ah! si le roi me croyait expose au pril o je suis, que
deviendrait-il, lui qui m'aime si chrement, et qui ne m'a loigne de
sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sret; voil comme
j'ai rpondu  ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans
mon sein, va tre aussi bien que moi la victime de mon imprudence.

L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les
dieux, elle appelait les fes  son secours, et les dieux et les fes
l'avaient abandonne: le chariot fut renvers, elle n'eut pas la force
de se jeter assez promptement  terre, son pied demeura pris entre la
roue et l'essieu; il est ais de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un
miracle pour la sauver, aprs un si terrible accident.

Elle resta enfin tendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait
ni pouls ni voix, son visage tait tout couvert de sang; elle tait
demeure longtemps en cet tat; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit
auprs d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement
de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes taient nus, ses cheveux
nous ensemble avec une peau sche de serpent, dont la tte pendait sur
ses paules, une massue de pierre  la main, qui lui servait de canne
pour s'appuyer, et un carquois plein de flches au ct. Une figure si
extraordinaire persuada la reine qu'elle tait morte; car elle ne
croyait pas qu'aprs de si grands accidents elle dt vivre encore, et
parlant tout bas:

Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine  se
rsoudre  la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.

La gante qui l'coutait, ne put s'empcher de rire de l'opinion o elle
tait d'tre morte:

Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre
des vivants: mais ton sort n'en sera gure moins triste. Je suis la fe
Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie
avec moi.

La reine la regarda tristement, et lui dit:

Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon chteau, et
prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma ranon, il m'aime si
chrement, qu'il ne refuserait pas mme la moiti de son royaume?

--Non, lui rpondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait
depuis quelque temps d'tre seule, tu as de l'esprit, peut-tre que tu
me divertiras.

En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant
la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Ds
qu'elle y fut, elle la gurt avec une liqueur dont elle la frotta.

Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet
affreux sjour! l'on y descendait par dix mille marches, qui
conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre
lumire que celle de plusieurs grosses lampes qui rflchissaient sur un
lac de vif-argent. Il tait couvert de monstres, dont les diffrentes
figures auraient pouvant une reine moins timide; les hiboux et les
chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y
faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'o
coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les
amants malheureux ont jamais verses, dont les tristes amours ont fait
des rservoirs. Les arbres taient toujours dpouills de feuilles et de
fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La
nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines
sches, des marrons d'Inde et des pommes d'glantier, c'est tout ce qui
s'offrait pour soulager la faim des infortuns qui tombaient entre les
mains de la fe Lionne.

Sitt que la reine se trouva en tat de travailler, la fe lui dit
qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa
vie avec elle.  ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir
ses larmes:

H! que vous ai-je fait, s'cria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin
de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi
la mort, c'est tout ce que j'ose esprer de votre piti; mais ne me
condamnez point  passer une longue et dplorable vie sans mon poux.

La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait
d'essuyer ses pleurs, et d'essayer  lui plaire; que si elle prenait une
autre conduite, elle serait l plus malheureuse personne du monde.

Que faut-il donc faire, rpliqua la reine, pour toucher votre coeur?

--J'aime, lui dit-elle, les pts de mouches: je veux que vous trouviez
le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un trs grand et trs
excellent.

--Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait,
il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les
attraperais, je n'ai jamais fait de ptisserie: de sorte que vous me
donnez des ordres que je ne puis excuter.

--N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.

La reine ne rpliqua rien: elle pensa qu'en dpit de la cruelle fe,
elle n'avait qu'une vie  perdre, et en l'tat o elle tait que
pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle
s'assit sous un if, et commena ses tristes plaintes:

Quelle sera votre douleur, mon cher poux, disait-elle, lorsque vous
viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez
morte ou infidle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de
ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-tre dans la
fort mon chariot en pices, et tous les ornements que j'avais pris pour
vous plaire;  cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que
sais-je si vous n'accorderez point  une autre la part que vous m'aviez
donne dans votre coeur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je
ne dois plus retourner dans le monde.

Elle aurait continu longtemps  s'entretenir de cette manire, si elle
n'avait pas entendu au-dessus de sa tte le triste croassement d'un
corbeau. Elle leva les yeux, et  la faveur du peu de lumire qui
clairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une
grenouille, bien intentionn de la croquer.

Encore que rien ne se prsente ici pour me soulager, dit-elle, je ne
veux pas ngliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi
afflige en son espce, que je le suis dans la mienne.

Elle se servit du premier bton qu'elle trouva sous sa main, et fit
quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps
tourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:

Belle reine, lui dit-elle, vous tes la seule personne bienfaisante que
j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosit m'y a conduite.

--Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, rpondit la
reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai
encore aperu aucune.

--Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont
t dans le monde; les uns sur le trne, les autres dans la confidence
de leurs souverains, il y a mme des matresses de quelques rois, qui
ont cot bien du sang  l'tat: ce sont elle que vous voyez
mtamorphoses en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps,
sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.

--Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs mchants ensemble
n'aident pas  s'amender; mais  votre gard, ma commre la Grenouille,
que faites-vous ici?

--La curiosit m'a fait entreprendre d'y venir, rpliqua-t-elle, je suis
demi-fe, mon pouvoir est born en de certaines choses, et fort tendu
en d'autres; si la fe Lionne me reconnaissait dans ses tats, elle me
tuerait.

Comment est-il possible, lui dit la reine, que fe ou demi-fe, un
corbeau ait t prt  vous manger?

--Deux mots vous le feront comprendre, rpondit la Grenouille; lorsque
j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tte, dans lequel consiste ma
plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais
laiss dans le marcage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur
moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je
vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la
vtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.

--Hlas! ma chre Grenouille, dit la reine, la mauvaise fe qui me
retient captive, veut que je lui fasse un pt de mouches; il n'y en a
point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les
attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.

--Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en
fournirai.

Elle se frotta aussitt de sucre, et plus de six mille grenouilles de
ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de
mouches; la mchante fe en avait l un magasin, exprs pour tourmenter
de certains malheureux. Ds qu'elles sentirent le sucre, elles s'y
attachrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop o
la reine tait. Il n'a jamais t une telle capture de mouches, ni un
meilleur pt que celui qu'elle fit  la fe Lionne. Quand elle le lui
prsenta, elle en fut trs surprise, ne comprenant point par quelle
adresse elle avait pu les attraper.

La reine qui tait expose  toutes les intempries de l'air, qui tait
empoisonn, coupa quelques cyprs pour commencer  btir sa maisonnette.
La Grenouille vint lui offrir gnreusement ses services, et se mettant
 la tte de toutes celles qui avaient t qurir les mouches, elles
aidrent  la reine  lever un petit btiment, le plus joli du monde;
mais elle y fut  peine couche, que les monstres du lac, jaloux de son
repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on et
entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effraye, et s'enfuit; c'est ce
que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux
royaumes de l'univers, en prit possession.

La pauvre reine afflige voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua
bien d'elle, les monstres la hurent, et la fe Lionne lui dit, que si 
l'avenir elle l'tourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de
coups. Il fallut se taire et recourir  la Grenouille, qui tait bien la
meilleure personne du monde. Elles pleurrent ensemble; car aussitt
qu'elle avait son chaperon de roses, elle tait capable de rire et de
pleurer tout comme une autre.

J'ai, dit-elle, une si grande amiti pour vous, que je veux recommencer
votre btiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en
dsesprer.

Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine
se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la mme nuit.

La Grenouille, attentive  tout ce qui tait ncessaire  la reine, lui
fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la mchante fe sut
que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya qurir:

Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protgent? lui
dit-elle. Cette terre, toujours arrose d'une pluie de soufre et de
feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge;
j'apprends malgr cela que les herbes odorifrantes croissent sous vos
pas!

--J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue 
quelque chose, c'est  l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-tre
moins malheureux que moi.

L'envie me prend, dit la fe, d'avoir un bouquet des fleurs les plus
rares; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira; si elle y
manque, vous ne manquerez pas de coups; car j'en donne souvent, et les
donne toujours  merveille.

La reine se prit  pleurer; de telles menaces ne lui convenaient gure,
et l'impossibilit de trouver des fleurs la mettait au dsespoir. Elle
s'en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint:

Que vous tes triste, dit-elle  la reine.

--Hlas! ma chre commre, qui ne le serait? La fe veut un bouquet des
plus belles fleurs; o les trouverai-je? Vous voyez celles qui naissent
ici; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.

--Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tcher de
vous tirer de l'embarras o vous tes: il y a ici une chauve-souris, qui
est la seule avec qui j'ai li commerce; c'est une bonne crature, elle
va plus vite que moi; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses,
avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs.

La reine lui fit une profonde rvrence; car il n'y avait pas moyen
d'embrasser Grenouillette.

Celle-ci alla aussitt parler  la chauve-souris, et quelques heures
aprs elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La
reine les porta bien vite  la mauvaise fe, qui demeura encore plus
surprise qu'elle ne l'avait t, ne pouvant comprendre par quel miracle
la reine tait si bien servie.

Cette princesse rvait incessamment aux moyens de pouvoir s'chapper.
Elle communiqua son envie  la bonne Grenouille, qui lui dit:

Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit
chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.

Elle le prit, l'ayant mis sur un ftu, elle brla devant quelques brins
de genivre, des cpres et deux petits pois verts; elle coassa cinq
fois, puis la crmonie finie, remettant le chaperon de roses, elle
commena de parler comme un oracle.

Le destin, matre de tout, dit-elle, vous dfend de sortir de ces
lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la mre des amours; ne
vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.

La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombrent mais elle prit la
rsolution de croire son amie.

Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez  mes couches,
puisque je suis condamne  les faire ici.

L'honnte Grenouille s'engagea d'tre sa Lucine, et la consola le mieux
qu'elle put.

Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient
assig dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des
courriers  la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les
obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet
vnement, par rapport  lui, qu' la chre reine, qu'il pouvait aller
qurir sans crainte. Il ignorait son dsastre, aucun de ses officiers
n'avait os l'en aller avertir. Ils avaient trouv dans la fort le
chariot en pices, les chevaux chapps, et toute la parure d'amazone
qu'elle avait mise pour l'aller trouver.

Comme ils ne doutrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait
t dvore, il ne fut question entre eux que de persuader au roi
qu'elle tait morte subitement.  ces funestes nouvelles, il pensa
mourir lui-mme de douleur; cheveux arrachs, larmes rpandues, cris
pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien
ne fut pargn en cette occasion.

Aprs avoir pass plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir
tre vu, il retourna dans sa grande ville, tranant aprs lui un long
deuil, qu'il portait mieux dans le coeur que dans ses habits. Tous les
ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et aprs les
crmonies qui sont insparables de ces sortes de catastrophes, il
s'attacha  donner du repos  ses sujets, en les exemptant de guerre, et
leur procurant un grand commerce.

La reine ignorait toutes ces choses: le temps de ses couches arriva,
elles furent trs heureuses: le ciel lui donna une petite princesse,
aussi belle que Grenouille l'avait prdit; elles la nommrent Moufette,
et la reine avec bien de la peine obtint permission de la fe Lionne de
la nourrir; car elle avait grande envie de la manger, tant elle tait
froce et barbare.

Moufette, la merveille de nos jours, avait dj six mois; et la reine,
en la regardant avec une tendresse mle de piti, disait sans cesse:

Ah! si le roi ton pre te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de
joie, que tu lui serais chre! mais peut-tre, dans ce mme moment,
qu'il commence  m'oublier; il nous croit ensevelies pour jamais dans
les horreurs de la mort: peut-tre, dis-je, qu'une autre occupe dans son
coeur la place qu'il m'y avait donne.

Ces tristes rflexions lui cotaient bien des larmes: la Grenouille qui
l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour:

Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre poux; le voyage
est long: je chemine lentement: mais enfin un peu plus tt, ou un peu
plus tard, j'espre arriver.

Cette proposition ne pouvait tre plus agrablement reue qu'elle le
fut; la reine joignit ses mains, et les fit mme joindre  Moufette,
pour marquer  madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait
d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point
ingrat:

Mais continua-t-elle, de quelle utilit lui pourra tre de me savoir
dans ce triste sjour? Il lui sera impossible de m'en retirer.

--Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et
faire de notre ct ce qui dpend de nous.

Aussitt elles se dirent adieu: la reine crivit au roi avec son propre
sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni
papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse
Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.

Elle fut un an et quatre jours  monter les dix mille marches qu'il y
avait depuis la plaine noire, o elle laissait la reine, jusqu'au monde,
et elle demeura une autre anne  faire faire son quipage, car elle
tait trop fire pour vouloir paratre dans une grande cour comme une
mchante Grenouillette de marcages. Elle fit faire une litire assez
grande pour mettre commodment deux oeufs; elle tait couverte toute
d'caille de tortue en dehors, double en peau de jeunes lzards; elle
avait cinquante filles d'honneur; c'tait de ces petites reines vertes
qui sautillent dans les prs; chacune tait monte sur un escargot, avec
une selle  l'anglaise, la jambe sur l'aron d'un air merveilleux;
plusieurs rats d'eau, vtus en pages, prcdaient les limaons, auxquels
elle avait confi la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais t si
joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraches et
panouies, lui seyait le mieux du monde. Elle tait un peu coquette de
son mtier, cela l'avait oblige de mettre du rouge et des mouches; l'on
dit mme qu'elle tait farde, comme sont la plupart des dames de ce
pays-l; mais la chose approfondie, l'on a trouv que c'taient ses
ennemis qui en parlaient ainsi.

Elle demeura sept ans  faire son voyage, pendant lesquels la pauvre
reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle
Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette
merveilleuse petite crature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas
un mot qu'elle ne charmt sa mre; il n'tait pas jusqu' la fe Lionne
qu'elle n'et apprivoise; et enfin au bout de six ans que la reine
avait passs dans cet horrible sjour, elle voulut bien la mener  la
chasse,  condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.

Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si
fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette,
elle tait si adroite, qu' cinq ou six ans, rien n'chappait aux coups
qu'elle tirait; par ce moyen, la mre et la fille adoucissaient un peu
la frocit de la fe.

Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin
elle arriva proche de la ville capitale o le roi faisait son sjour;
elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins;
on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle
trouvait de joie et de jubilation. Son quipage marcageux surprenait
tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande
lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine 
parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout tait dans la
magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'tait enfin laiss flchir
aux prires de ses sujets; il allait se marier  une princesse moins
belle  la vrit que sa femme, mais qui ne laissait pas d'tre fort
agrable.

La bonne Grenouille tant descendue de sa litire, entra chez le roi,
suivie de tout son cortge. Elle n'eut pas besoin de demander audience:
le monarque, sa fiance et tous les princes avaient trop d'envie de
savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre:

Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous
donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous tes sur le point
de faire, me persuadent votre infidlit pour la reine.

--Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques
larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille
Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a
neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des
hritiers: ainsi j'ai jet les yeux sur cette jeune princesse qui me
parat toute charmante.

--Je ne vous conseille pas de l'pouser, car la polygamie est un cas
pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre crite de son sang,
dont elle m'a charge: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est
plus belle que tous les cieux ensemble.

Le roi prit le chiffon o la reine avait griffonn quelques mots, il le
baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir  toute l'assemble,
disant qu'il reconnaissait fort bien le caractre de sa femme, il fit
mille questions  la Grenouille, auxquelles elle rpondit avec autant
d'esprit que de vivacit. La princesse fiance, et les ambassadeurs,
chargs de voir clbrer son mariage, faisaient laide grimace:

Comment, sire, dit le plus clbre d'entre eux, pouvez-vous sur les
paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel?
Cette cume de marcage a l'insolence de venir mentir  votre cour, et
gote le plaisir d'tre coute!

--Monsieur l'ambassadeur, rpliqua la Grenouille, sachez que je ne suis
point cume de marcage, et puisqu'il faut ici taler ma science,
allons, fes et fos, paraissez.

Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lzards, et elle  leur tte
parurent en effet; mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains
petits animaux, leur taille tait haute et majestueuse, leur visage
agrable, leurs yeux plus brillants que les toiles, chacun portait une
couronne de pierreries sur sa tte, et sur ses paules un manteau royal,
de velours doubl d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des
naines portaient. En mme temps, voici des trompettes, timbales,
hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agrables et
guerriers, toutes les fes et fos commencrent un ballet si lgrement
dans, que la moindre gambade les levait jusqu' la vote du salon. Le
roi attentif et la future reine n'taient pas moins surpris l'un que
l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins
mtamorphoss en fleurs, qui ne baladinaient pas moins, jasmins,
jonquilles, violettes, oeillets et tubreuses, que lorsqu'ils taient
pourvus de jambes et de pieds. C'tait un parterre anim, dont tous les
mouvements rjouissaient autant l'odorat que la vue.

Un instant aprs, les fleurs disparurent; plusieurs fontaines prirent
leurs places; elles s'levaient rapidement, et retombaient dans un large
canal qui se forma au pied du chteau; il tait couvert de petites
galres peintes et dores, si jolies et si galantes, que la princesse
convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener. Ils le
voulurent bien, comprenant que tout cela n'tait qu'un jeu qui se
terminerait par d'heureuses noces.

Ds qu'ils furent embarqus, la galre, le fleuve et toutes les
fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi
demanda o tait sa princesse; la Grenouille repartit:

Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre pouse: si
j'tais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage
que vous tiez sur le point de faire; mais elle a tant de mrite, et
votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un
moment  tcher de les dlivrer.

--Je vous avoue, madame la Grenouille, dit le roi, que si je ne croyais
pas ma femme morte, il n'y a rien au monde que je ne fisse pour la
ravoir.

--Aprs les merveilles que j'ai faites devant vous, rpliqua-t-elle, il
me semble que vous devriez tre persuad de ce que je vous dis: laissez
votre royaume avec de bons ordres, et ne diffrez pas  partir. Voici
une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine, et de parler 
la fe Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible crature qui soit au
monde.

Le roi ne voyant plus la princesse qui lui tait destine, sentit que sa
passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire, celle qu'il
avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces.

Il partit sans vouloir tre accompagn de personne, et ft des prsents
trs considrables  la Grenouille:

Ne vous dcouragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles
difficults  surmonter; mais j'espre que vous russirez dans ce que
vous souhaitez.

Le roi, consol par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa
bague pour aller trouver sa chre reine.  mesure que Moufette
grandissait, sa beaut se perfectionnait si fort, que tous les monstres
du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons
d'une figure pouvantable, qui venaient ramper  ses pieds. Bien qu'elle
les et toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer, elle
fuyait et se cachait entre les bras de sa mre.

Serons-nous longtemps ici? lui disait-elle. Nos malheurs ne
finiront-ils point?

La reine lui donnait de bonnes esprances pour la consoler; mais dans le
fond elle n'en avait aucune; l'loignement de la Grenouille, son profond
silence, tant de temps pass sans avoir aucunes nouvelles du roi; tout
cela, dis-je, l'affligeait  l'excs.

La fe Lionne s'accoutuma peu  peu  les mener  la chasse; elle tait
friande; elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient, et pour toute
rcompense, elle leur en donnait les pieds ou la tte; mais c'tait mme
beaucoup de leur permettre de revoir encore la lumire du jour.

Cette fe prenait la figure d'une lionne; la reine ou sa fille
s'asseyaient sur elle, et couraient ainsi les forts.

Le roi, conduit par sa bague, s'tant arrt dans une fort, les vit
passer comme un trait qu'on dcoche; il n'en ft pas aperu; mais
voulant les suivre, elles disparurent absolument  ses yeux.

Malgr les continuelles peines de la reine, sa beaut ne s'tait point
altre; elle lui parut plus aimable que jamais. Tous ses feux se
rallumrent et ne doutant pas que la jeune princesse qui tait avec
elle, ne ft sa chre Moufette, il rsolut de prir mille fois, plutt
que d'abandonner le dessein de les ravoir.

L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur sjour o tait la reine
depuis tant d'annes: il n'tait pas mdiocrement surpris de descendre
jusqu'au fond de la terre; mais tout ce qu'il y vit l'tonna bien
davantage. La fe Lionne qui n'ignorait rien, savait le jour et l'heure
qu'il devait arriver: que n'aurait-elle pas fait pour que le destin
d'intelligence avec elle en et ordonn autrement? Mais elle rsolut au
moins de combattre son pouvoir de tout le sien.

Elle btit au milieu du lac de vif-argent un palais de cristal, qui
voguait comme l'onde; elle y renferma la pauvre reine et sa fille;
ensuite elle harangua tous les monstres qui taient amoureux de
Moufette:

Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous
intressez avec moi  la dfendre contre un chevalier qui vient pour
l'enlever.

Les monstres promirent de ne rien ngliger de ce qu'ils pouvaient faire;
ils entourrent le palais de cristal; les plus lgers se placrent sur
le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac.

Le roi tant conseill par sa fidle bague, fut d'abord  la caverne de
la fe; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. Ds qu'il parut, elle
se jeta sur lui: il mit l'pe  la main avec une valeur qu'elle n'avait
pas prvue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la
lui coupa  la jointure, c'tait justement au coude. Elle poussa un
grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la
gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgr son
invulnrable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.

Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu?

--Je veux te punir, rpliqua-t-il firement, d'avoir enlev ma femme; et
je veux t'obliger  me la rendre, ou je t'tranglerai tout  l'heure.

--Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.

Le roi regarda du ct qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille
dans le chteau de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail
comme une galre sur le vif-argent.

Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force,
et il en fut entendu; mais o les joindre? Pendant qu'il en cherchait le
moyen, la fe Lionne disparut.

Il courait le long des bords du lac: quand il tait d'un ct prt 
joindre le palais transparent, il s'loignait d'une vitesse
pouvantable; et ses esprances taient toujours ainsi dues. La reine
qui craignait qu' la fin il ne se lasst, lui criait de ne point perdre
courage, que la fe Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un vritable
amour ne peut tre rebut par aucunes difficults. L-dessus, elle et
Moufette lui tendaient les mains, prenaient des manires suppliantes. 
cette vue, le roi se sentait pntr de nouveaux traits; il levait la
voix; il jurait par le Styx et l'Achron, de passer plutt le reste de
sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles.

Il fallait qu'il ft dou d'une grande persvrance: il passait aussi
mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte
d'pines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages,
plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats  soutenir
contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir
sa femme, est assurment du temps des fes, et son procd marque assez
l'poque de mon conte.

Trois annes s'coulrent sans que le roi et lieu de se promettre
aucuns avantages; il tait presque dsespr; il prit cent fois la
rsolution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu
envisager ce dernier coup comme un remde aux peines de la reine et de
la princesse. Il courait  son ordinaire, tantt d'un ct, tantt d'un
autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit:

Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par
votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un
certain morceau  manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai
lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgr
tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce chteau de
cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse
Moufette.

Ah! cher dragon de mon me, s'cria le roi, je vous jure, et  toute
votre dragonienne espce, que je vous donnerai  manger tout votre
saoul, et que je resterai  jamais votre petit serviteur.

--Ne vous engagez pas, rpliqua le dragon, si vous n'avez envie de me
tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en
souviendriez le reste de votre vie.

Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de dlivrer
sa chre reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur
le plus beau cheval du monde: en mme temps les monstres vinrent
au-devant de lui pour l'arrter au passage, ils se battent, l'on
n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu,
le soufre et le salptre tombent ple-mle: enfin le roi arrive au
chteau; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux,
tout lui en dfend l'entre; mais le dragon avec ses griffes, ses dents
et sa queue, mettait en pices les plus hardis. La reine de son ct qui
voyait cette grande bataille, casse ses murs  coup de pieds, et des
morceaux, elle en fait des armes pour aider  son cher poux; ils furent
enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un
coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit.

L'officieux dragon tait disparu comme tous les autres; et sans que le
roi pt deviner par quel moyen il avait t transport dans sa ville
capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon
magnifique, vis--vis d'une table dlicieusement servie. Il n'a jamais
t un tonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs
sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui,
par une suite de prodiges, tait si superbement vtue, qu'on avait peine
 soutenir l'clat de ses pierreries.

Il est ais d'imaginer que tous les plaisirs occuprent cette belle
cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des
tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux
yeux de Moufette les arrtaient tous. Entre ceux qui parurent les mieux
faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage;
l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la
jeune Moufette, qui avait t jusqu'alors avec les serpents et les
dragons du lac, ne put s'empcher de rendre justice au mrite de Moufy;
il ne se passait aucun jour, sans qu'il ft des galanteries nouvelles
pour lui plaire, car il l'aimait passionnment; et s'tant mis sur les
rangs pour tablir ses prtentions, il fit connatre au roi et  la
reine que sa principaut tait d'une beaut et d'une tendue qui
mritait bien une attention particulire.

Le roi lui dit que Moufette tait matresse de se choisir un mari, et
qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaillt  lui plaire,
que c'tait l'unique moyen d'tre heureux. Le prince fut ravi de cette
rponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui tait pas
indiffrent; et s'en tant enfin expliqu avec elle, elle lui dit que
s'il n'tait pas son poux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy,
transport de joie, se jeta  ses pieds, et la conjura dans les termes
les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.

Il courut aussitt dans l'appartement du roi et de la reine; il leur
rendit compte des progrs que son amour avait fait sur Moufette, et les
supplia de ne plus diffrer son bonheur. Ils y consentirent avec
plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualits, qu'il semblait
tre seul digne de possder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien
les fiancer avant qu'il retournt  Moufy, o il tait oblig d'aller
donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutt jamais
parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'tre heureux 
son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans rpandre
beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui
l'affligeaient; et la reine voyant le prince accabl de douleur, lui
donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que
l'entre qu'il allait ordonner ne ft plutt pas si magnifique, et qu'il
tardt moins  revenir. Il lui dit:

Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir  vous obir, que j'en
aurai dans cette occasion; mon coeur y est trop intress pour que je
nglige ce qui peut me rendre heureux.

Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour,
s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris 
toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement
bien. Un jour qu'elle tait dans la chambre de la reine, le roi y entra,
le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras:

! mon enfant, s'cria-t-il. ! pre infortun! ! malheureux roi!

Il n'en put dire davantage: les soupirs couprent le fil de sa voix; la
reine et la princesse pouvantes, lui demandrent ce qu'il avait; enfin
il leur dit qu'il venait d'arriver un gant d'une grandeur dmesure,
qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse
qu'il avait exige du roi pour lui aider  combattre et  vaincre les
monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en
pt; qu'il s'tait engag par des serments pouvantables de lui donner
tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-l, on ne savait pas manquer  sa
parole.

La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle
serra la princesse entre ses bras:

L'on m'arracherait plutt la vie, dit-elle, que de me rsoudre  livrer
ma fille  ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous
possdons. Pre dnatur, pourriez-vous donner les mains  une si grande
barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en pte! Ha! je n'en peux soutenir
la pense: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-tre que mon
affliction le touchera.

Le roi ne rpliqua rien: il fut parler au gant, et l'amena ensuite  la
reine, qui se jeta  ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir
piti d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles
avaient, et de sauver la vie  Moufette; mais il leur rpondit que cela
ne dpendait point du tout de lui, et que le dragon tait trop opinitre
et trop friand; que lorsqu'il avait en tte de manger quelque bon
morceau, tous les dieux ensemble ne lui en teraient pas l'envie; qu'il
leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grce, parce qu'il
en pourrait encore arriver de plus grands malheurs.  ces mots la reine
s'vanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'et fallu
qu'elle secourt sa mre.

Ces tristes nouvelles furent  peine rpandues dans le palais, que toute
la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gmissements,
car Moufette tait adore. Le roi ne pouvait se rsoudre  la donner au
gant; et le gant, qui avait dj attendu plusieurs jours, commenait 
se lasser, et menaait d'une manire terrible. Cependant le roi et la
reine disaient:

Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous
dvorer nous ne serions pas plus affligs; si l'on met notre Moufette en
pte, nous sommes perdus.

L-dessus le gant leur dit qu'il avait reu des nouvelles de son
matre, et que si la princesse voulait pouser un neveu qu'il avait, il
consentait  la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu tait beau et bien
fait, qu'il tait prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec
lui.

Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majests; la reine
parla  la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus loigne de ce
mariage que de la mort:

Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par
une infidlit, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais
 d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la
vtre.

Le roi survint: il dit  sa fille tout ce que la plus forte tendresse
peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour
conclusion, il fut rsolu de la conduire sur le haut d'une montagne o
le dragon du lac la devait venir prendre.

L'on prpara tout pour ce triste sacrifice; jamais ceux d'Iphignie et
de Psych n'ont t si lugubres: l'on ne voyait que des habits noirs,
des visages ples et consterns. Quatre cents jeunes filles de la
premire qualit s'habillrent de longs habits blancs, et se
couronnrent de cyprs pour l'accompagner: on la portait dans une
litire de velours noir dcouverte, afin que tout le monde vt ce
chef-d'oeuvre des dieux; ses cheveux taient pars sur ses paules,
rattachs de crpes, et la couronne qu'elle avait sur sa tte tait de
jasmins, mls de quelques soucis. Elle ne paraissait touche que de la
douleur du roi et de la reine qui la suivaient accabls de la plus
profonde tristesse: le gant, arm de toutes pices, marchait  ct de
la litire o tait la princesse; et la regardant d'un oeil avide, il
semblait qu'il tait assur d'en manger sa part; l'air retentissait de
soupirs et de sanglots; le chemin tait inond des larmes que l'on
rpandait.

Ha! Grenouille, Grenouille, s'criait la reine, vous m'avez bien
abandonne! hlas, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre
plaine, puisque vous me le dniez  prsent? Que je serais heureuse
d'tre morte alors! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes esprances
dues! je ne verrais pas, dis-je, ma chre Moufette sur le point d'tre
dvore.

Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avanait toujours, quelque
lentement qu'on marcht; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale
montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoublrent d'une telle
force, qu'il n'a jamais rien t de si lamentable; le gant convia tout
le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire,
car en ce temps-l on tait fort simple, et on ne cherchait des remdes
 rien.

Le roi et la reine s'tant loigns, montrent sur une autre montagne
avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de l ce qui allait
arriver  la princesse; et en effet ils ne restrent pas longtemps sans
apercevoir en l'air un dragon qui avait prs d'une demi-lieue de long,
bien qu'il et six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son
corps tait pesant, tout couvert de grosses cailles bleues, et de longs
dards enflamms; sa queue faisait cinquante tours et demi; chacune de
ses griffes tait de la grandeur d'un moulin  vent, et l'on voyait dans
sa gueule bante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un
lphant.

Mais pendant qu'il s'avanait peu  peu, la chre et fidle Grenouille,
monte sur un pervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait
son chaperon de roses; et quoiqu'il ft enferm dans son cabinet, elle y
entra sans cl:

Que faites-vous ici, amant infortun? lui dit-elle. Vous rvez aux
beauts de Moufette, qui est dans ce moment expose  la plus rigoureuse
catastrophe: voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en
fais un cheval rare, comme vous allez voir.

Il parut aussitt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois
ttes; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets
de canon. Elle lui donna une pe qui avait dix-huit aunes de long, et
qui tait plus lgre qu'une plume; elle le revtit d'un seul diamant,
dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il ft plus dur
qu'un rocher, il tait si maniable, qu'il ne le gnait en rien:

Partez, lui dit-elle, courez, volez  la dfense de ce que vous aimez;
le cheval vert que je vous donne, vous mnera o elle est; quand vous
l'aurez dlivre, faites-lui entendre la part que j'y ai.

Gnreuse fe, s'cria le prince, je ne puis  prsent vous tmoigner
toute ma reconnaissance; mais je me dclare pour jamais votre esclave
trs fidle.

Il monta sur le cheval aux trois ttes, aussitt il se mit  galoper
avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des
meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la
montagne, o il vit sa chre princesse toute seule, et l'affreux dragon
qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit  jeter du feu, des
bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas mdiocrement le
monstre; il reut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui
entamrent un peu les cailles; et les bombes lui crevrent un oeil. Il
devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'pe de
dix-huit aunes tait d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il
voulait, la lui enfonant quelquefois jusqu' la garde, ou s'en servant
comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laiss de sentir l'effort de
ses griffes, sans l'habit de diamant qui tait impntrable.

Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait
tait fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus
mortelle apprhension dont une matresse puisse tre capable; mais le
roi et la reine commencrent  sentir dans leur coeur quelques rayons
d'esprance, car il tait fort extraordinaire de voir un cheval  trois
ttes,  douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un
tui de diamants, arm d'une pe formidable, venir dans un moment si
ncessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur
sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bton, pour
faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit
autant. En vrit, il n'en avait pas besoin, son coeur tout seul et le
pril o il voyait sa matresse, suffisaient pour l'animer.

Quels efforts ne fit-il point! la terre tait couverte des dards, des
griffes, des cornes, des ailes et des cailles du dragon; son sang
coulait par mille endroits; il tait tout bleu, et celui du cheval tout
vert; ce qui faisait une nuance singulire sur la terre. Le prince tomba
cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur
son cheval, et puis c'tait des canonnades et des feux grgeois qui
n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il
tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une
pouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine  croire, et qui est
pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette
large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait
jamais vu; son habit tait de velours bleu  fond d'or, tout brod de
perles; il avait sur la tte un petit morion  la grecque, ombrag de
plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince
Moufy:

Que ne vous dois-je pas mon gnreux librateur! lui dit-il; vous venez
de me dlivrer de la plus affreuse prison o jamais un souverain puisse
tre renferm: j'y avais t condamn par la fe Lionne: il y a seize
ans que j'y languis; et son pouvoir tait tel, que malgr ma propre
volont, elle me forait  dvorer cette belle princesse: menez-moi 
ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.

Le prince Moufy, surpris et charm d'une aventure si tonnante, ne
voulut cder en rien aux civilits de ce prince; ils se htrent de
joindre la belle Moufette, qui rendait de son ct mille grces aux
dieux pour un bonheur si inespr. Le roi, la reine et toute la cour
taient dj auprs d'elle; chacun parlait  la fois, personne ne
s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleur
de douleur. Enfin pour que rien ne manqut  la fte, la bonne
Grenouille parut en l'air, monte sur un pervier qui avait des
sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva
les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la
Grenouille tait aussi belle que l'aurore. La reine s'avana vers elle,
et la prit par une de ses petites pattes; aussitt la sage Grenouille se
mtamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage tait le plus
agrable du monde:

Je viens, s'cria-t-elle, pour couronner la fidlit de la princesse
Moufette, elle a mieux aim exposer sa vie, que de changer; cet exemple
est rare dans le sicle o nous sommes, mais il le sera bien davantage
dans les sicles  venir.

Elle prit aussitt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tte des
deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on
vit que tous les os du dragon s'levrent pour former un arc de
triomphe, en mmoire de la grande aventure qui venait de se passer.

Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville,
chantant hymen et hymne, avec autant de gaiet, qu'ils avaient clbr
tristement le sacrifice de la princesse.

Ses noces ne furent diffres que jusqu'au lendemain; il est ais de
juger de la joie qui les accompagna.






End of Project Gutenberg's Contes, Tome I, by Marie-Catherine d'Aulnoy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME I ***

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