The Project Gutenberg EBook of Notre-Dame-d'Amour, by Jean Aicard

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Title: Notre-Dame-d'Amour

Author: Jean Aicard

Release Date: June 19, 2006 [EBook #18627]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JEAN AICARD

NOTRE-DAME-D'AMOUR

PARIS

E. FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE (PRS L'ODON)




DEDICACE

 MADEMOISELLE MADELEINE AICARD

_Ma bonne vieille tante_,

_Pourquoi je vous ddie ce livre? Parce qu'on y voit passer deux figures
qui, je le sais, vous toucheront_.

_C'est, d'abord, dans la chapelle abandonne, la pauvre statuette de
Notre-Dame-d'Amour_.

_C'est, ensuite, la vieille mre du gardian Pastorel_.... _Ne trouvez-vous
pas qu'elle ressemble un peu  la vtre,  ma grand'mre_? _Et n'est-ce
pas que, pour cela, vous aimerez mon livre_?

               _Votre neveu dvou,_

                         JEAN AICARD.




NOTRE-DAME-D'AMOUR




I

NOTRE-DAME-D'AMOUR.


Zanette, c'tait son nom de Jeanne, de Jeannette, comme elle le
prononait en zzayant, lorsqu'elle tait toute petite. Tel il lui tait
rest. Ce qui, aussi, lui tait rest, c'tait sa grce d'enfance, on ne
sait quoi de tout mignon, de plus jeune qu'elle-mme. Elle tait belle
de ses beaux seize ans, de son profil de Grecque, et de ses cheveux
noirs, qui, sous le hennin  l'arlsienne, pendaient lourdement sur la
blancheur dore de son cou.

Elle avait seize ans avec l'air d'en avoir douze. Pourtant, on sentait
la vie jeune et forte palpiter dans la chapelle, c'est--dire dans
l'entre-billement des fichus aux plis innombrables, qui laissent voir
un peu de la poitrine nue sur laquelle brille la croix d'or suspendue 
la chanette des grand'mres.

Zanette vivait  la ferme de la Sirne, bien tranquille  soigner ses
poules, ses lapins, auprs de son pre, matre Augias, le bayle. 
l'ordinaire elle allait en Arles tous les dimanches.

Et bien souvent, assise au bord du Petit Rhne, seule, sous les saules
et les aubes, elle rvait en regardant l'eau, l'eau qui s'en allait vers
la mer, vers la mer si grande, o des bateaux vont et viennent, comme
des btes de rve, comme de grands oiseaux aux ailes blanches.... Un
songe d'inconnu accompagnait toujours Zanette. Ses beaux seize ans
espraient.

...N'est-ce pas qu'elle porte un joli nom, la ferme de la Sirne? La
Sirne (la Sereno) si vous interrogez les paysans, ils vous le diront,
est un oiseau de passage, qui jamais ne s'arrte chez nous, et qui
traverse seulement notre ciel, trs haut. Quelquefois, le laboureur, en
novembre, arrte son attelage, parce qu'il a entendu une harmonie
lointaine, confuse, comme un son prolong de viole ou de mandoline....

Et il coute, en rvant....

Ce sont les sirnes qui passent l-haut, tout l-haut. Elles sont plus
petites que des tourterelles et leurs plumes miroitantes ont toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel. On ne sait pas si la musique qu'elles font
sort de leur gosier ou vient simplement de le vibration de leurs ailes.
On croit plutt que leur vol est harmonieux. Leur voix y ajoute une
seule note qui, de temps en temps, scande et domine la mlodie des
ailes.... Un jour, dit-on, comme on venait  peine de construire le
chteau et sa ferme, une sirne un instant se posa sur le bouquet de
tamaris en fleurs que les maons plantent au bout d'une perche, sur la
toiture, ds qu'elle est acheve. Et le chteau, et la ferme qui le
touche, furent, voil bien longtemps, baptiss du nom qu'ils portent
encore.

Entre la ferme et la chteau, une vieille chapelle dcrpite, o jadis
on disait la messe, se dresse, troite et longue.

On la dirait btie sur le modle des huttes camarguaises.

Les huttes sont en tape, en argile dessche, recouvertes de roseaux,
et la chapelle est en moellons, et recouverte de pierres plates, mais
les deux toits ont la mme forme, celle d'un bateau long, la quille en
l'air; et sur leurs toitures, les cabanes, aussi bien que la chapelle,
portent toutes une croix penche, comme renverse en arrire. Toutes ces
croix penchantes font songer au mistral ternel qui incline ainsi un peu
tous les arbres des plaines provenales, dans la mme direction. Tous
ils gardent un peu la marque du vent matre, magistral,  qui les
Romains avaient lev un temple, comme  la puissance divine,
protectrice de ce pays qu'il balaye et assainit sans cesse.... Elles
donnent encore, les petites croix qu'on plante ainsi  dessein penches,
l'impression des choses de la religion,  la fois vaincues et
rsistantes. Elles sont l, tenaces mais inclines, jamais arraches
mais toujours penchantes, et elles disent le triomphe obstin d'une foi
sans relche battue des vents....

Bien dlaisse en effet, la petite chapelle. On n'y dit plus la messe.
Et pourtant, les gens du chteau et de la ferme ne l'abandonnent pas;
ordre est donn  Zanette par les matres du chteau, riches ngociants
qui habitent Marseille,--de tirer, aux jours de fte,--de dessous
l'autel qui forme placard,--les vtements sacerdotaux prcieusement
enferms l, et de les visiter avec soin, d'en loigner les fourmis,
les araignes, les tarentes.

Cette chapelle est consacre  la Vierge, qui porte aussi le nom de
Notre-Dame-d'Amour.

Hlas! mme parmi les saints du saint paradis, il y a des humbles et des
glorieux! Il y a, hlas! par le monde, des Notre-Dames illustres,
vnres de tous,  qui on apporte chaque jour des prsents magnifiques,
des robes de soie, des couronnes de perles, des colliers de diamants! Il
y a des Notre-Dames  Lyon,  Paris,  Lourdes,  la Salette,--l'univers
le sait. Et peut-tre aucune d'elles n'a un si beau nom que la petite
Notre-Dame qui, en Camargue, inconnue du monde, dlaisse mme des gens
du pays, habite une pauvre chapelle dcrpite, semblable  la plus
pauvre des cabanes de ce dsert!... Notre-Dame-d'Amour! c'est sous ce
nom charmant que la chapelle est connue de tout le pays. Mais si
Notre-Dame-d'Amour est aussi connue que Saint-Trophime d'Arles ou les
Saintes-Maries-de-la-Mer, elle n'est pas visite comme eux, tant s'en
faut! Et dans sa niche de pierre, au-dessus de l'humble autel o
brillent deux candlabres de cuivre et un tabernacle de bois dor, la
Notre-Dame, dore galement, ne voit plus  ses genoux que Zanette. Du
moins est-ce tous les jours, ds l'aube, que Zanette vient lui adresser
sa prire, depuis sa petite enfance.

Pauvre Notre-Dame-d'Amour, que son nom adorable ne protge pas contre
l'abandon! Elle est pourtant jolie  voir, grande, oh! grande comme une
enfant de dix ans, vtue, par-dessus la robe de bois dor, d'une robe en
vraie toffe, jadis blanche, toute pique de fleurettes bleues. Elle est
coiffe d'un velours d'Arlse, bleu galement, frapp de roses ples;
elle a, aux oreilles, des pendeloques de cuivre; au cou, un collier de
perles de verre, et ses mains et sa figure furent sans doute dores bien
solidement par un matre-ouvrier, puisque la dorure du visage et des
mains reluit au soleil, comme neuve, quand Zanette ouvre la porte,
chaque matin. Elle a pourtant plus de cent ans, la douce
Notre-Dame-d'Amour, qui sourit aux humbles ex-voto suspendus aux
murailles, tableaux nafs, bquilles, fusils crevs offerts par des
chasseurs, petits bateaux jadis apports par des marins sauvs du
naufrage.

Aussi, pourquoi,  Notre-Dame-d'Amour, pourquoi ne faites-vous point de
miracles? Voyez, aux Saintes-Maries-de-la-Mer-- cinq lieues d'ici, au
sud,--voyez l'glise crnele, de six cents ans plus vieille que vous,
et voyez comme les plerins s'y pressent tous les ans, au 24 mai! Ce
jour-l, les saintes chsses, qui contiennent les os des deux saintes
Maries, Jacob et Salom, descendent en grande crmonie, du haut de la
vote. On leur tend les bras. On les supplie, on les touche. Et les
Saintes gurissent quelquefois les paralyss. Elles ne sont pas toujours
justes. On ne sait pas pourquoi, on ne saura jamais pourquoi elles
gurissent celui-ci au lieu de celui-l,--mais  tous galement elles
donnent l'esprance, c'est--dire le meilleur de la vie.

Et c'est pourquoi chaque anne, des milliers de plerins en caravane,
visitent leur glise.... Que ne les imitez-vous, pauvre Notre-Dame? Vous
tes leur reine pourtant, et la propre mre de Dieu, et c'est elles
qu'on visite seules, c'est elles et mme sainte Sare, qui fut leur
servante, et dont les reliques, dans la crypte souterraine de l'glise,
sont vnres surtout des bohmiens! Et vous, vous,  Notre-Dame, vous
tes toute seule ici, dans une toute petite chapelle froide, sans
honneur et sans prire... sinon celle d'une petite fille. Il est vrai
qu'elle est jolie et qu'elle est sage, et peut-tre l'aimez-vous....
Protgez-la donc,  Notre-Dame-d'Amour! Et donnez-lui l'amour vrai.
Qu'elle aime et qu'elle soit aime. C'est, des destines de la terre, la
plus humaine et la plus divine!

Chaque matin, Zanette, avant toute chose, sort de la ferme pour aller
dans la chapelle. Elle ouvre la porte. Le rayon horizontal du matin
entre bien vite avec elle et fait resplendir le visage d'or de la
vierge. Zanette va s'agenouiller au pied de l'autel. Sa coiffe du matin
enserre troitement son haut chignon au-dessus duquel elle se termine en
deux petites cornes pointues, toutes blanches, qui font sourire les
anges. Elle fait le signe de la croix et sa main touche un peu au
passage la petite croix qui luit sur sa poitrine nue, dans
l'entre-billement de ses fichus arlsiens.... Et elle prie, agenouille
dans les plis nombreux de sa jupe d'indienne, un peu courte, qui
dcouvre ses pattes fines de perdrix de Crau; ses gros bas de fille
sage, jadis tricots par sa mre, qui est morte depuis trois ans.

--Protgez mon pre, bonne Notre-Dame! Je n'ai plus que lui sur cette
terre. Gardez-moi de tout mal, bonne vierge d'amour. Gardez-moi du
mauvais amour. Et quelque jour, si je le mrite, accordez moi d'avoir un
amoureux que j'aime.... Ce Jean Pastorel peut-tre, qui aux dernires
courses des plaines de Meyran, vint,--comme s'il m'et connue et
aime,--m'offrir la cocarde qu'il avait prise, si hardiment, au front du
taureau en colre!

       *       *       *       *       *

Or, voici comment il se faisait que la dvotion de Zanette  Notre-Dame
d'Amour tait si fervente; sa foi, si entire.

Quand elle tait toute enfant,  six ans, Zanette avait un chien qu'elle
aimait beaucoup, d'un de ces amours passionns des tous petits pour les
btes. Ce chien, dans l'curie, o il couchait, fut bless d'une ruade
par un cheval malade. Zanette parvint  pntrer, toute seule, dans la
chapelle du chteau, et elle supplia Notre-Dame de la protger, en cette
circonstance, de tout son divin pouvoir, en sauvant le chien bien-aim.
Hlas! il arriva que juste  l'heure o elle venait de faire cette
prire, le chien mourut, et l'enfant rvolte dclara qu'elle ne
demanderait plus rien  une Notre-Dame si mchante!... Elle s'exaltait
dans cette ide, quand le vtrinaire, arriv d'Arles pour voir le
cheval, ayant demand  examiner le chien mort, dclara que l'accident
du coup de pied mortel tait une chance heureuse, le chien tant bien et
dment enrag quoique l'horrible maladie ne se ft pas dclare
encore.... L'apparente malice de Notre-Dame tait donc un miracle de
bont....

C'est de ce jour-l que Zanette ne jurait plus que par
Notre-Dame-d'Amour.




II

LA TARDARASSE GUETTE LA CAILLE.


Pour bien comprendre pourquoi le gardian Martgas n'avait pas le droit,
vritablement, d'aimer Zanette, il faut savoir quel marrias, quel
homme de rien tait ce grand diable de vingt-six ans,  grosse barbe
noire et inculte, carr d'paules, puissant comme un taureau, de haute
mine sous son feutre aux bords plats et larges. Avec sa figure de
franchise, c'tait un tratre, un homme dont on ne savait jamais l'ide.
Oui, il avait une figure ouverte qui, au premier abord, vous trompait,
mais ceux qui savent lire dans les yeux, voyaient dans les siens (des
yeux gris piquets de petits points d'or comme ceux des chats) un
trouble mauvais pareil au brouillard qui, en Camargue, se trane
au-dessus des marais, cachant les trous, les fondrires, les piges....

Quelque chose sortait de ces yeux-l d'implacablement malin; mais de
malin sans esprit, sans clart.... Ce n'tait pas un clair de mal, oh
non! une fume plutt, comme celle qui sort des lorons, ces trous
mystrieux, ouverts a et l parmi les marcages de Camargue, et qui
exhalent sans cesse une bue, la chaleur des dangereux ferments de
dessous, le souffle des enfers fivreux, faits de moisissure
croupissante. Il avait une mauvaise me, bien sr, ce Martgas, et
vraiment c'tait effrayant de penser qu'il essayait de faire sa cour 
Zanette, qu'il rvait d'en faire sa femme, le gueux!--ou mme sa
matresse! Voyez-vous cela, la mignonne fermire du mas de la Sirne,
pousant ce lourd coquin! une petite caille marie  la _lardarasse_,
l'oiseau de proie, le faux aigle des Alpilles, au front bas, aux grosses
serres dures, au bec fait pour dchirer les proies mortes et
corrompues.... Ce pesant animal, avoir  lui cette jolie poulette de
chaume!

On ne voyait pas a, non, pour sr! Ni au physique ni au moral, ces deux
tres ne se pourraient rapprocher. On tremblait  l'ide d'un tel
sacrilge. Et pourtant il s'tait mis ce projet en tte,--le
gueux!--de plaire  Zanette! ou de la prendre sans lui plaire, de ruse
ou de force!

Zanette, jolie comme un coeur, avec sa coiffe arlsienne, avec son fichu
aux mille plis qui s'ouvrait galamment pour montrer un peu de sa
poitrine naissante, avait seize ans et demi. C'tait une petite crature
brune, un sage petit coeur, aimant son pre, Dieu et saint Trophime,
patron des Arlses,--et dvote, chacun le savait,  Notre-Dame-d'Amour.

Et afin de vous montrer que Martgas n'tait point fait pour l'honneur
et la joie de tenir entre ses lourdes pattes la menotte fine de
l'enfant, entre ses bras d'hercule la taille lgre de la mignonne, ni
de presser sur son poitrail de fauve la petite poitrine o battait ce
bon petit coeur, il n'y a qu' savoir o il passait ses soires depuis
quelque temps, le bouvier Martgas, aux yeux troubles.




III

LE REMORDS DE MARTGAS.


Ses soires, il les passait en des bouges qu'on trouve,  Arles, le long
du Rhne, dans les ruelles douteuses, en contre-bas de la digue du
Rhne. Sinistres le soir, ces ruelles paves en galets rouls de Crau,
dresss sur leurs pointes. Elles aboutissent  la digue de pierre qui
semble les barrer d'une muraille de forteresse, en fait des culs-de-sac,
leur donne des airs de coupe-gorge profonds, o le bruit du Rhne et la
voix du mistral seraient chargs d'touffer le cri des victimes. Les
maisons basses, blanchies  la chaux, en ces ruelles-l paraissent
livides. Les unes se ferment avec des discrtions louches. Les autres
s'ouvrent avec des effronteries repoussantes. Et, au bout de la rue, le
quai, exhauss sur une muraille dclive, et surmont d'un parapet
massif, attire et blesse l'oeil, comme un mur de prison....

Et derrire ce mur coule le plus brutal des fleuves, le Rhne dangereux,
qui grogne et se lamente et qui menace....

Martgas, au rez-de-chausse d'une maison ouverte sur la rue, est l,
buvant un gros vin avec des bateliers pauvres, de ceux  qui le Rhne
n'apprend que les durets, les violences,  qui il conte ses secrets
horribles ou puants;  qui il montre les cadavres d'assassins ou les
charognes de btes, de chats, de chiens, de chevaux, dont se
dbarrassent avec dgot les villes du haut fleuve.

Il faut voir l'endroit o est en ribote celui qui prtend devenir le
futur de Zanette! O Notre-Dame-d'Amour!... Les murs sont peints
d'images obscnes et grotesques, sujets mythologiques que l'imagination
d'un peintre de bas tage, ayant fait assurment des tudes classiques
et tomb dans toutes les dchances, a bizarrement compliqus. C'est une
dbauche de desses et de dieux, fresque pompienne, destine  attirer,
du fond de la rue, le regard du passant gar, et s'il se peut le
passant lui-mme.

Cinq ou six hommes sont attabls, dans ce dcor, avec Martgas, et
boivent, les coudes sur la table, les ttes rapproches, causant bas,
puis criant parfois et jurant trs fort, serrant des pipes courtes dans
leurs dents rageuses,--faces congestionnes, barbes sales, mains
spongieuses et sches, cous gonfls et rougetres, formes d'hommes en
qui sont des mes de btes. Parmi eux s'ennuie la matresse du logis,
jeune femme qui parat vieille, drlesse dente, mal coiffe,
dpenaille, la voix rauque et fumant des cigarettes, beaucoup,
toujours, en crachant. On ne sait si on est dans une salle de cabaret
ou dans une chambre  coucher; il y a, au fond, une alcve ouverte,
mais, au-dessus du lit, des tagres avec des verres; il y a une
commode, mais charge des bouteilles  tiquettes varies....

Les langues des hommes sont devenues paisses. Martgas prore depuis
deux heures, il commence, maintenant,  s'embrouiller dans ses rcits,
il est saoul. Et tout  coup il devient muet. Ses yeux plus troubles que
jamais demeurent fixes.

--Eh bien, Martgas, qu'as-tu?

On le secoue, il rpond enfin:

--Jamais je n'oublierai ce remords!... ce remords-l, non, je ne
l'oublierai jamais!... non, non, jamais! je vivrais cent ans, qu'il me
rongera encore!

--Martgas a un remords!

--Et tu n'en as qu'un, Martgas?

--Je n'en ai qu'un! gmit Martgas en prenant  pleins poings ses
cheveux noirs et drus comme pour les arracher, et il secoue sa tte
avec ses deux mains comme pour la briser contre une muraille.... Je n'en
ai qu'un, mais il me travaille jour et nuit! il me revient surtout en
des moments comme celui-ci, quand j'ai bu un peu avec les camarades.
Alors le souvenir me revient et je revois les choses comme si elles
taient l.... Pauvre de moi! quel remords, mon homme! quel abominable
remords, mes amis! non jamais je ne m'en consolerai....

Les autres gaillards se mirent  rire grossement.

--Il faut qu'il en ait fait une! dit l'un d'eux, vrai, une grosse! une
qui compte! une fameuse! pour qu'il soit ainsi tourment jusque dans les
bons moments, quand il est avec les amis et les belles filles....

Sur ce mot, le marinier se retourna vers la fille aux yeux mornes qui
lui sourit avec une espce de reconnaissance.

Elle profita du compliment pour verser  la ronde. Et tous levrent le
coude en disant:

--A la vtre!... Que cela dure! et longuement!

Il y eut un lourd silence.

Enfin, frappant sur la cuisse de Martgas qui, accoud, oubliait les
camarades, l'oeil sur sa vision, un des hommes dit:

--As-tu donc tomb un chrtien, dis, mon homme? l'as-tu tomb? en as-tu
dmoli un? as-tu dmoli quelqu'un, homme ou femme?

--Coquin de bon sort! fit un autre. S'il est permis, je vous demande un
peu, d'tre plus bte que vous autres! non! ce n'est rien de le dire! Si
Martgas a des remords, pourquoi l'interrogez-vous? Pourquoi vous
ferait-il des confidences? il y a des choses qu'on se garde. Qui dit un
secret lui donne des ailes. Une fois qu'il peut voler, cours aprs!...
Un jour viendrait o, ayant bu comme ce soir, l'un ou l'autre de nous
conterait au cabaret l'histoire de Martgas.... Pourquoi se croirait-il
plus oblig que Martgas lui-mme  garder le silence, celui qui
pourrait parler sans risque pour soi? Je suis saoul, comme on ne peut
pas l'tre plus!... tre saoul ne m'empche pas de voir clair, bien au
contraire, et ce que je dis est juste, n'est-ce pas, Guet? n'est-ce
pas, Cabasse?... Pas un mot de plus, Martgas; ne l'excite pas, toi,
Cabrol!

Martgas releva sa tte farouche, sa face velue. L'oeil inject, le poil
hriss, le colosse grogna:

--Et si je veux parler, moi! tonnerre de tonnerre de bon Dieu!

Il donnait du front dans son ide fixe avec une obstination aveugle de
taureau collant.

Son gros poing tomba sur la table qui tressaillit. Les verres sales
s'entre-choqurent, tintant. Une bouteille se renversa, inondant les
jupes de la fille d'un liquide rougetre et douteux.

Et se tournant tout d'une pice vers ce Cabrol qui avait parl:

--C'est ta faute  toi,  ne que tu es! gros animal, c'est ta faute, si
aujourd'hui et toujours je regrette a en moi-mme. La nuit, bien des
fois, j'y pense et de rage je ne peux pas dormir, je me mords les
poings. Le jour, je m'arrte de travailler, des fois, pour y penser, et
rien, je te dis, rien ne me console. Et quand je cours  cheval,
d'autres fois, le remords me revient et si rudement m'attrape que, de
colre, je pique mon cheval et je lui travaille la bouche avec le fer,
comme s'il y tait pour quelque chose.... Ce n'est pas  lui, pourtant,
pas  lui la faute, pauvre bte! C'est  toi, Cabrol,  toi, je te dis,
ta faute  toi, mauvais conseil, fainant, gueusas! Pourquoi t'ai-je
cout! Sainte Vierge! oui, pourquoi! Je serais heureux, maintenant....
Nous boirions heureux!

--N'y pense plus! dit l'autre.

--Que je n'y pense plus! hurla l'ivrogne. Comme si c'tait possible!
soyez tmoins, vous autres, jugez un peu! coutez, je vais vous dire.

Les ttes se rapprochrent. Les curiosits s'allumrent dans les yeux.
Les intelligences des brutes se tendirent et, dans leur regard,
rayonnrent, prtes  jouir du mal... il y eut un gros silence.

--Eh bien quoi? dit un des buveurs. Dis-le ou ne le dis pas,--mais tu es
un niais si tu le dis.... Je suis, pas moins, curieux de le savoir!

Martgas s'essuya le front d'un revers de main.

--Voil, dit-il, c'est abominable. Ah! comme j'en ai un, de remords!...
Nous tions, figurez-vous,  la guerre, voil sept ans, si je compte
bien, si Barme n'est pas un ne, on s'tait battu depuis le jour lev,
contre ces Prussiens qui sont des hommes comme vous et moi, n'est-ce
pas? Vous dire o nous tions, par exemple, a, je ne le peux pas;
c'tait par l-haut, dans le nord, prs de Dijon, nous avions reu des
coups de fusil de ces Prussiens, et nous leur en avions rendu tout le
matin. Nous tions, Cabrol qui est l et moi, soldats de la mme
compagnie et nous avions tir ensemble, que je dis, des coups de fusil
tout le matin.... A prsent, tout s'en allait, de tous cts,  la
dbandade, va comme tu voudras, chacun pour soi; on filait, comprenez,
comme une manade folle qui s'parpille de peur, on ne sait pas
pourquoi,--parce que le bateau  vapeur siffle sur le Rhne... pour
rien, on filait, voil tout, on dtalait, on se levait de devant. Ce
fainant qui maintenant boit l, bien tranquille  mon ct, comme si
rien n'tait, ce Cabrol que vous voyez tait avec moi, oui, prs de
moi, et nous filions, nous ne voulions pas nous quitter, mais il
tranait la jambe, et moi aussi, fatigus tous deux, oh! oui, un peu
trop,  moiti crevs de fatigue... et voil que nous nous arrtons dans
un petit bois, o les arbres taient serrs, serrs comme des soldats 
l'exercice; nous tions bien cachs l, dans ce fourr, au beau milieu
d'une plaine, au bord d'une route, o, de temps en temps passaient les
derniers tranards. Tous avaient dfil ou  peu prs, car il n'en
passait plus gure. On allait au hasard, devant soi, vers Dijon je
pense, et voil que nous tions seuls tous deux, ce Cabrol et moi, tous
deux seuls, matres de nous, matres, vous comprenez, de rester l ou de
partir, de dserter.... Et nous y pensions. Tout  coup, sur la route
qui tait dcouverte, en plaine, passent quatre soldats et un officier
de notre rgiment. Un des soldats et l'officier taient blesss, vous
entendez bien, blesss, un des soldats et l'officier. Cinq en tout, et
je dis  cette bte brute qui est l; je dis  Cabrol:

--Regarde!

Il regarda et vit comme moi, la caisse, comprenez-vous? la caisse de
bois, la caisse ferre o tait l'argent, l'argent de la solde pour tout
notre rgiment. Elle tait lourde, allez! ils la portaient sur un
brancard de malade et,  leur dmarche, on voyait bien qu'elle tait
lourde... oh lourde! lourde bougrement!

Martgas, bourrel de remords, essuya de nouveau son front en sueur; il
y eut un silence embarrass.

--Tu es  temps de ne rien dire, Martgas! Tu y es  temps!

Pourtant, les ttes des auditeurs se rapprochrent encore.... La
convoitise fit reluire tous les yeux; ils la voyaient, la caisse! Dj
ils ne comprenaient plus les remords de Martgas.... Eh bien quoi?
aprs? il avait attaqu les soldats et l'officier? n'est-ce pas? il
avait un peu vol la caisse; ce Martgas, et--pour cela--tu un peu; tu
un ou deux hommes tout au plus!... eh! mon Dieu,  la guerre! un de
plus, un de moins! Ils le regardaient avec un peu d'admiration et
d'envie.

--Il devait y avoir au moins... cent mille francs! dit une voix.

Cent mille francs est, pour les gens de ce bas peuple, le chiffre qui
reprsente les grosses fortunes. Aprs cent mille francs, tout de suite
aprs, il y a des millions.

--Pour sr, gronda Martgas! Pour sr, ils y taient, les cent mille
francs!... Et je lui dis:

--Regarde!

Il regarda et me comprit. Les gens allaient passer prs de nous, 
trente pas, la bonne porte, ils ne nous voyaient pas, ils ne se
mfiaient de rien.

Mon camarade me comprit. Je vis trs bien qu'il me comprenait parce
qu'il devenait ple, tout blanc comme un mort, l'imbcile. Et  voix
basse je lui dis:

--Deux que nous en tuons et les autres vont dtaler, et vite! Je me
charge de l'officier. Choisis ton homme, et tirons ensemble....

Alors, j'paulai mon fusil....

Les auditeurs haletaient. La fille rapprocha sa chaise de la table.

--Ah! quel remords! quel remords, gmit Martgas, tout  fait ivre, et
de plus en plus obstin  rpter son cri de regret poignant... quel
remords, mes amis!...

--Mais alors, Martgas, tu es riche? s'cria tout  coup la fille. Tu ne
me disais pas a!...

Et elle posa sa main sur le bras de l'homme.

--Riche! pleura Martgas, dcidment dsespr, voil bien tout
justement mon remords! riche! c'est que j'aurais pu l'tre, sans
celui-ci! sans toi, sans toi! hurla-t-il  tue-tte, en tendant contre
son voisin un poing furieux.... Figurez-vous, les amis, que, au moment
o j'allais tirer... (et je l'avais, croyez-moi, au bout du fusil, le
gibier! et je ne manque pas plus un perdreau en l'air qu'on ne peut
manquer un boeuf dans un corridor)... cette bte mauvaise que Dieu
prfonde, oui, toi! toi! que le tonnerre du bon Dieu te brle et te
vide!... cet animal malfaisant m'empcha de tirer:

--Ne fais pas a, qu'il dit, Martgas! ne fais pas a! Pour l'amour de
Dieu, pas a!

Et il dtourna mon fusil avec sa main.

--Voil. Les gens taient passs, le coup manqu _pour toujours_! Il
tait trop tard... jamais, non, jamais, je ne m'en consolerai! un coup
si sr! si beau!... cent mille francs au moins, comme vous dites!...
une occasion comme un homme dans sa vie n'en trouve qu'une! La guerre,
oui, la dbandade, qui nous favorisait; oui, tout tait embrouill,
l'ennemi par l, autour de nous, on ne savait pas bien o.... Personne
pour nous accuser, pour deviner!... Ah! quel remords, collgues! quel
remords d'avoir manqu ce coup-l! De ma vie, je vous dis, je ne m'en
consolerai! Et sur mon lit de mort, je la reverrai encore, cette caisse
mal garde, qu'on n'avait qu' prendre! Pourquoi t'ai-je cout,
imbcile! je serais riche  prsent! Misre de moi! malheur! malheur!
quel remords!

Et sinistrement comique, Martgas se dsolait. Les auditeurs
partageaient son chagrin, comprenaient sa peine, fraternellement, en
ivrognes.

--Je comprends, disaient-ils, chacun  son tour--c'tait un beau
coup,--a ne se retrouve pas, non!--J'ai cru d'abord que tu regrettais
d'avoir fait un beau coup, c'est tout au contraire. Tu as le regret de
l'avoir manqu....--C'est malheureux, Martgas, bien malheureux....

Il tait inconsolable, ce Martgas.

On ne pouvait donc pas dire qu'il n'et pas de conscience. Seulement, sa
conscience travaillait  l'envers. Le diable en personne doit avoir des
_remords_ pareils, quand il a, par sa faute, manqu une occasion
favorable de bien mal faire!




IV

A QUI LE CHEVAL?


Un peu avant le lever du jour,  l'heure blafarde, Martgas sortit du
bouge avec Cabrol.

Tous deux montrent sur la digue, et s'en allrent longeant le parapet,
le cerveau lourd, suivant des yeux le Rhne orageux, dont on devinait la
couleur de terre, sous le ciel violac, vineux.

Ils avaient dormi un instant, lourdement, les bras sur la table, la tte
au pli de leurs bras, parmi les bouteilles et les verres visqueux.

Une bise qui, par caprice, remontait le Rhne, fouettait leurs visages
terreux, nergiques et jaunes comme le Rhne mme. Ce coup de fouet les
rveilla.

Dgriss, ils marchaient droit, sans rien dire, clairs parfois d'une
clart brusque par un des rverbres accrochs aux maisons du quai; ils
avaient l'air de deux mauvais fantmes.

Et Cabrol tout  coup, rpondant aux lamentations par lesquelles
Martgas, toute la nuit, avait dcouvert le fond de son me obscure, il
dit, ce Cabrol:

--Marie-toi avec Zanette, la Zanette de matre Augias. Son pre a un peu
de bien et d'argent et la confiance des matres du chteau de la Sirne.
Marie-toi avec cette fille. Elle est gentille et,  voir, elle donne
faim et soif. C'est une cerise qui pend  l'arbre. Tu n'as qu' prendre.
Et je t'en avertis, Martgas, pour que tu le saches,--un que l'on nomme
Pastorel--tu le connais peut-tre, Jean Pastorel, le gardian?

--Je sais qui tu veux dire; il habite prs des Saintes,  Silve-Ral.
C'est un homme. Eh bien donc, que veux-tu me dire, de celui-l?

--Pardi, qu'il en tient pour Zanette!

--En es-tu sr? demanda Martgas, s'arrtant tout sec.

--Si j'en suis sr!... quand je le dis?

--Et comment le sais-tu, Cabrol? Prends garde  ce que tu vas dire. Car
celui qui se mettra en travers de mon chemin, je le souquerai, tu peux
dire! Je suis aussi matelot, mon homme!

--Comment je le sais? La belle affaire! Pas n'est besoin d'tre sorcier,
pour a, collgue!... Il n'y a pas quinze jours, aux dernires ftes du
mois de mai, aux plaines de Meyran....

--Eh bien?

--Il y a eu ferrade, tu sais, et course de taureaux. Pourquoi n'y
tais-tu pas?

--Avance donc! Je t'coute! Tu as une parole qui ne marche pas! Tu me
fais bouillir le sang d'impatience! Si je n'y tais pas, c'est que
j'avais d'autres affaires meilleures.... Avance donc, nesse.

--Eh bien, mon camarade, ce Pastorel ayant pris par les cornes et
renvers joliment un jeune taureau un peu difficile, est all la prendre
par la main, ta Zanette, afin qu'elle vnt marquer la bte avec le fer
rouge, au chiffre du matre.... Et a, on ne le fait, voyons, que pour
sa fiance, ou pour sa matresse.

--Gueusard de sort! gronda Martgas.

Et il s'assit sur le parapet de pierre, comme pour rflchir mieux  son
aise.

--Qu'il prenne garde, ajouta-t-il sourdement, qu'il prenne garde ce
Pastorel! Que je ne le voie pas recommencer! Moi tant l, il aurait du
mal!

--C'est que, rpliqua Cabrol, riant d'un gros rire... il a recommenc
dj.

--O? Dis, que je sache!

--Il a recommenc le mme jour, aux Plaines. Pourquoi n'y es-tu pas
venu?

--J'tais all conduire  Aigues-Mortes un cheval vendu qu'il fallait
remettre prcisment ce jour-l, sans faute.... Dis-moi tout sur ce
Pastorel, dis-moi tout a que tu sais, h? Sans rien oublier, sans rien
me cacher surtout.

--Eh bien, aprs la ferrade, o l'on marque les plus jeunes btes, il y
eut course  la cocarde. Une jeune vache, trs mchante, chappait aux
plus malins. La cordette un peu lche qu'on avait mal tendue, d'une
corne  l'autre, pendait, balanant, au beau milieu du front, la
cocarde. Un de Montpellier, au moment o il croyait tenir cette cocarde
ensorcele, quand il ne tenait que la ficelle solide d'o il ne put
dgager ses doigts sinon coups et saignants, fut pris entre les cornes
par le milieu du corps!... Oh! par bonheur il tait maigre, de manire
qu'entre les deux cornes il eut toute la place pour tre  son aise!...

Un autre, qui avait le crochet de fer prpar dans sa main, pour
accrocher et casser la ficelle, manqua son coup, et frappa le mufle de
la vaquette maladroitement; il fut piqu d'un coup de corne  la cuisse
et on l'emporta vanoui comme une femme! Pastorel se fit voir alors, il
semblait ne vouloir entrer dans l'arne que s'il y avait du danger,
comme on fait pour plaire; et en effet la chose arriva. Et quand les
plus fameux coureurs se montrrent fatigus, il sauta dans l'arne, du
haut de son banc, car il ne s'tait pas mis sur les charrettes qui
formaient le cirque, non, il s'tait plac sur la tribune des gros
messieurs, pour faire le fier, juste en face de Zanette. Donc, il sauta
dans l'arne,  ce moment toute vide, et tout de suite il fut applaudi:

Pastorel! Pastorel! c'est Pastorel qui l'aura! La vache courut sur
lui, dcide, tout droit, tte basse, il l'esquiva, la laissa passer,
en pivotant sur un talon, et elle ne l'avait pas dpass de la tte,
qu'il lui avait pris sur le front la cocarde, sans avoir eu l'air de
rien! On trpignait de contentement, mais lui, tranquillement, s'en alla
vers cette Zanette et lui offrit la cocarde, puis retourna vers la
tribune en traversant toute l'arne comme s'il n'y avait pas eu de
vache.... Et la vache, il faut le dire, le laissa passer sans faire mine
d'aller  lui, quoiqu'elle le regardt de travers en faisant, du pied,
des trous dans la terre....

--Sais-tu s'il y a longtemps qu'il connat Zanette?

--a, je n'en sais rien, Martgas, mais mfie-toi, si tu veux Zanette
avant un autre.

--Si je la veux! cria Martgas en se levant.... Si je la veux!... il y a
longtemps que je la guette! Quand j'tais gardian au mas de la Sirne,
d'o son pre m'a chass (il me le paiera, tu peux croire!) elle, elle
tait petitette, puisqu' peine aujourd'hui elle court sur seize ans et
demi. Eh bien, j'y pensais dj, je la guettais comme on guette un
perdreau trop jeune qui sera juste au point, ds la chasse ouverte. Et
tu peux m'en croire, de ruse ou de force, je l'aurai! J'en ferai, s'il
faut, ma matresse, pour qu'on la force  devenir ma femme. Je jure Dieu
que a sera comme a.

--Alors, dpche-toi, collgue. A la Saint-Rmy, perdreaux sont perdrix,
il lui vient des ailes,  la belle! On ne la prendra pas sous un
chapeau, pechre? Et tu vois que mes conseils ne sont pas toujours
contre tes ides? Tu m'entends de reste....

--Et je te dis gramaci, collgue.

Les deux complices se serrrent la main.

--Je n'ai pas fini, dit Cabrol. Le meilleur conseil, je ne te l'ai pas
donn encore. J'y viens. Et c'est pour que tu oublies que je t'ai fait,
autrefois, manquer une belle affaire.... Eh bien, te rappelles-tu
Sultan, de la manade du mas des Sirnes, Sultan, ce poulain du dsert
des Arabis, qui, de ton temps dj, tait la terreur des cavales?

--Je m'en souviens, dit Martgas, il avait alors quatre ans.

--Il en a donc sept aujourd'hui, et tu connais le proverbe sur les ges
du cheval?

--Oui, oui: sept ans pour mon ami, dit l'Arabe, sept ans pour moi, sept
ans pour mon ennemi.

--Sultan est donc en pleine vigueur, et beau comme un cheval de roi! Eh
bien, il a tu, avant-hier, d'un fameux coup de pied, Sigalas, le
gardian, qui voulait le prendre. Depuis un an, il a bless, plus ou
moins gravement, trois hommes. Avec ce Sigalas, a fait quatre!

--Eh bien? interrogea Martgas.

--Eh bien, il a bless encore cette anne, deux poulains et une cavale,
il est mchant comme une gale, ce Sultan. Et le matre a fait dire,
hier, qu' celui qui parviendrait  monter Sultan, il le donnerait en
cadeau, il s'est dcid  a. Il veut se dbarrasser du cheval, mais
comme il l'aime au fond, il voudrait le donner  un matre qui sache se
faire obir et qui le garde. Les gardians se plaignent tous les jours du
cheval, disant qu' chaque instant il dtourne, ce cheval du diable, la
manade des pturages o on veut qu'elle demeure. Il attaque mme les
taureaux, jouant  les mordre,  les battre,  se cabrer pour laisser
retomber sur eux ses pieds, de tout son poids et, s'ils prtendent se
fcher, il leur casse, aussi bien, les jarrets d'une ruade.

...Eh bien, Martgas, vas-y. Prends le cheval... tu reverras ainsi la
fille puisque tu es forc de t'adresser au pre.... Et quelque jour tu
enlveras Zanette sur ce Sultan devenu tien. Que dis-tu de l'affaire,
h?... je n'y vois qu'une chose contre, c'est que le pre t'a fait
chasser... il ne voudra peut-tre pas que tu gagnes le cheval?...

--Il aura peur de moi: il voudra! fit Martgas; j'irai ds demain! Sur
ce cheval-l, un jour, comme tu dis, foi de gardian, Cabrol, je lui
enlverai sa fille! on verra a!




V

LE SULTAN ET SON SRAIL.


Zanette s'en allait  travers la plaine, vers Arles,  cheval, toute
seule; ce n'tait pas un dimanche, mais son pre avait t pris d'un
accs de mauvaise fivre pendant qu'elle tait seule avec lui  la
maison, et vivement, sur son ordre, elle allait en Arles, chercher le
remde, la quinine, dont la provision tait puise.

Les fivres paludennes deviennent de jour en jour plus rares dans cette
Camargue assainie par les travaux de la culture qui change les marais en
vignobles. La vigne s'accommode trs bien de ce sable, de ce terrain
d'alluvion du Rhne qui forme la Camargue. Et ainsi sainte Vigne
terrasse aujourd'hui encore le monstre vert, le mal des paluns, comme
autrefois sainte Marthe triompha de la Tarasque qu'elle parvint 
enchaner.

Le pre de Zanette, le pre Augias, avait pris les fivres autrefois,
dans sa jeunesse, et jamais n'avait pu s'en dfaire. Depuis quelques
annes pourtant, il se croyait quitte et dormait tranquille, mais voil
que cette nuit mme, tout  coup, il s'tait mis  claquer des dents et
 trembler de tout son corps. Il reconnut son mal et fut effray, tant
il en avait gard mauvais souvenir. Oh! les rves, les rves surtout,
qui,  heure fixe, le prenaient dans la nuit, informes, compliqus,
bizarres--et le tourmentaient comme des sorciers ou des dmons!... ou
bien, s'il tait veill, l'angoisse subite, comme une monte de folie
au cerveau! l'envahissement d'un trouble malin qui donne envie de fuir
devant soi pour chapper on ne sait  quelle menace... mais la menace,
l'ennemi, partout vous suivent, ils sont en vous.

--Cours seller ton cheval, petite, et va me chercher le remde en Arles.
Le valet de ferme ne reviendra pas, cours vite, c'est du temps gagn
pour moi....

Et si vite elle tait partie que, ce matin-l, elle n'avait pas rendu
visite, dans sa chapelle,  Notre-Dame-d'Amour,  Notre-Dame
l'abandonne!

Zanette allait donc, jolie, sur son cheval blanc qui la portait sans
peine, si lgre, si mignonne! Elle allait, un peu attriste au dpart,
mais sans beaucoup d'inquitude, car on sait le combattre, le mal des
paluns. Ceux qui l'ont d'ailleurs l'acceptent et peuvent vivre vieux
malgr tout.

A peine en route, la gat de la lumire, du mouvement, la prit, et elle
fut distraite des penses noires par sa jeunesse et par les choses qui
l'entouraient, par la danse des mouissales et des oestres, dont les
ailes vibrantes l'accompagnaient d'une musique fine, qui semblait la
voix mme de la lumire.

Les mouissales par myriades et les oestres aussi s'attachaient  ses
paules,  ses bras, et couvraient la peau du cheval blanc qui en tait
tout noir et frissonnait pour les secouer. Et chaque fois que ces
bestioles s'envolaient, Zanette voyait le beau sang du cheval couler des
piqres en fils de pourpre entre-croiss qui lui mettaient sur le flanc
et sur la croupe comme une rsille carlate! Ces btes irritantes ne
piquaient pas les mains actives de la petite, ni son visage d'o sa main
les chassait sans cesse, mais le cheval inquiet bien qu'il y ft
habitu, se contenait mal, voulait  tout moment prendre le galop....

--Doucement, doucement, Griset! lui disait Zanette de sa fine voix.

Elle avait pris, pour aller plus vite, des raccourcis qu'elle
connaissait, piquant droit  travers la plaine, dans les saladelles
violettes, dans les enganes, qui tigraient, de leurs touffes gales et
grasses de soude, de grands espaces de sable gris. Le cheval de Zanette
trottait ou galopait l-dedans, sans effleurer une seule tige d'herbe,
levant avec prcision ses sabots vierges de fer, de faon  retomber
toujours dans le sable d'o il les retirait sans fatigue--ce que
n'aurait pas su faire un cheval n en d'autres pays. Mais lui, c'tait
un pur camarguais; il tait n au soleil, un matin, en plein marcage,
au milieu de ces sables, de ces enganes, de ces roseaux, de ces siagnes.
Tout cela le connaissait et il connaissait tout cela. Et joyeux de
courir chez lui avec sa petite matresse camarguaise comme lui, il
s'brouait en balanant la tte, en fouettant ses flancs de sa queue
tranante.

--Doucement, doucement, Griset! voici tes aigues... doucement.

Il les sentait depuis un moment, les aigues, ses belles amies, et,
pointant vers elles ses oreilles, tendant sa queue un instant immobile
et, faisant mine de s'arrter, Griset, la gorge renfle, la tte un peu
en arrire se mit  hennir firement.

C'tait bien elles, les aigues du mas de la Sirne, et aussi les
taureaux. Les aigues blanches et grises, le cou bas, cherchaient leur
vie dans les menus roseaux qui craquaient sous leur pied et sous leurs
dents. Elles relevrent la tte et reconnurent le Griset qui, de temps
en temps, leur tait rendu, revenait libre parmi elles et dont elles se
rappelaient peut-tre les folles caresses et les morsures.... Puis, le
voyant brid, harnach, mont, elles se remirent  brouter l'herbe
saline, sans plus s'occuper de lui, comme si elles le mprisaient....

Les taureaux tous noirs, en ce moment taient pour la plupart couchs;
ils ruminaient, leurs jarrets replis sous les poitrails larges, des
fils de bave claire, irise au soleil, pendant du coin de leur bouche
jusqu' terre. Ils tournrent tous la tte du ct de la voyageuse, mais
lentement, sans peur ni menace, et comme sans la voir.... Leurs gros
yeux fixes semblaient rver; ils songeaient  d'autres pturages,
regretts peut-tre, o on les ramnerait un jour, aux baignades dans le
Rhne qu'il leur faut parfois passer  la nage, aux jeux du cirque, o
quelquefois ils avaient t blesss.

Deux gardians, bien droits sur leur selle, la pique  l'trier,
surveillaient la manade, immobiles et rvant aussi, comme leurs
taureaux.

Zanette s'arrta  regarder deux jolies vaches noires, fines et
nerveuses, qui, debout, regardaient au loin tandis que leurs veaux les
caressaient, cherchant la ttine, maladroits  la trouver, et la
repoussant vingt fois du mufle avant de la saisir, pour jouer
peut-tre....

Tout  coup, Zanette vit les gardians s'lancer vers elle, au galop....

--Gardez-vous, demoiselle!

Ils avaient cri trop tard pour la prvenir du pril qui, sans qu'elle
s'en doutt, la menaait.

Sultan, le fameux talon syrien, indompt et peut-tre indomptable, qui,
 tout moment, mettait le dsordre dans la manade, blessant chevaux,
cavales, taureaux et mme les hommes,--accourait tout  coup contre
elle, derrire elle. touff dans le sable, le bruit de son galop, perdu
dans le bruit du double galop des gardians, ne s'entendait pas. Elle
regardait, sans comprendre, le mouvement des gardians. Et quand ils
furent tout prs d'elle:

--Zou! en avant! lui crirent-ils.

D'un mouvement instinctif, elle enleva sur place Griset au galop; elle
venait d'entendre derrire elle, tout prs, le souffle d'une bte;
Sultan qui broutait un peu  l'cart du troupeau, ayant aperu tout 
coup Griset, s'tait furieusement lanc vers lui; il tait, le Sultan,
jaloux de ses cavales, il venait attaquer l'intrus, qu'il connaissait
bien. Et debout derrire son ennemi, son ventre touchant presque la
croupe du cheval de Zanette, il voulait le frapper de tout le poids de
ses deux pieds de devant, prts  retomber sur son rival, et sur
l'amazone sans doute. Heureusement, elle s'tait drobe. Et, dtourne
 demi, elle vit la terrible bte, mte tout debout, irrite,
menaante, ses deux pieds battant l'air, sa tte fire et farouche
dtache en plein ciel bleu, naseaux ouverts, crinire au vent.

Les deux gardians le menacrent de la pique... il fit une brusque tte 
queue, dtacha vers eux une ruade insolente et, tte haute, queue
rigide, il dtala, superbe, les crins en tous sens envols, avec un cri
d'orgueil, de colre et de mpris qui fit se relever d'un seul coup la
tte de toutes les cavales... et il alla passer prs d'elles, comme pour
leur montrer toute sa force indomptable, toute sa beaut libre... il
tourna lgrement vers elles la tte avec un sourd hennissement d'appel,
caressant, doux, comme intime, comme convenu entre elles et lui,--et
voil qu'elles s'murent. Tous ces longs cous tendus qui, un instant
auparavant, taient penchs vers la terre, vers la pture, se dressrent
bien haut.... Les naseaux, rouges au fond, renclrent, aspirant l'air,
la libert, l'amour, le Rhne voisin, la mer lointaine, et la cavale
favorite du Syrien, s'mouvant la premire, bondit vers lui,
frmissante, avec un hennissement auquel il rpondit, toujours fuyant et
dj loin. Alors la manade s'branla entire. Une brusque trpidation,
comme un roulement de mille tambours voils, commena.... Zanette et les
gardiens ne virent bientt plus, dans les volutes nuageuses de la
poussire, que des ttes ardentes, qui cherchaient  se dpasser, des
crinires envoles au vent, des queues fermes, aux poils serpentins, de
fines pointes d'oreilles rapproches, dardes, hrisses par-dessus les
courbes des croupes... et les taureaux bientt debout  ce bruit, un
instant surpris et indcis,  leur tour partirent; et  la suite et
comme sur l'ordre de l'talon, voici que se pressa en tumulte, derrire
la blanche galopade des cavales, le torrent noir des taureaux, aux
cornes aigus, aux queues sches, aux chines noueuses.... Le roulement
des pieds innombrables s'loigna, comme absorb par l'immensit de la
plaine, et en un clin d'oeil tout disparut derrire les tamaris l-bas,
dans la poussire de sable qui, souleve en ondes, semblait, sous le
clair soleil du matin, une fume d'or!

--Vous l'avez chapp belle, mademoiselle Zanette! dit un des
gardians.... Ah! bien! il nous aurait manqu cela! Voyez-vous, si
Sultan vous avait, du pied, frappe sur les paules... il vous et
crase, pechre, comme une reinette dans le marais!... il serait temps
de le renvoyer, ce cheval terrible, au diable, car on peut dire que
c'est sans doute du diable qu'il vient.... Pourvu qu'il ne les dpayse
pas, nos aigues. S'il lui prend fantaisie, il leur fera passer le Rhne
 la nage! il l'a fait plusieurs fois dj!...

--Voyez-vous, dit l'autre gardian, vous pouvez dire au bayle,  votre
pre donc, que j'ai des fois eu envie de tuer le cheval, de lui mettre
une balle dans la tte. C'est un cheval de mort, ce coquin-l, il serait
temps de s'en dfaire. Dites-le au bayle, qui d'ailleurs le sait bien.

Zanette ayant promis de parler  son pre, se remit en route.




VI

LE CONSEIL DES BTES.


Aprs avoir trott quelque temps, elle mit son cheval au pas, prise par
le charme de la saison autour d'elle et par le rve, en elle, de sa
naissante jeunesse. L'anne, plus ge qu'elle, avait dj une ardeur
grande, mais la journe tait adolescente comme la fille. La premire
heure matinale, l'enfance du jour, s'en allait, avec ses insouciantes
gats d'oiseaux, ses souffles trs frais, odorants,  peine imprgns
du parfum des fleurs veilles  peine. Un cadran solaire, au mur d'une
cabane en ruines, marquait sept heures. Zanette rvait. Et de quoi,
sinon d'amour? Devant elle se levait de temps en temps une cochevis,
l'alouette de pays, la tte fire sous sa huppe dresse, et qui siffle
un trille moqueur, car jamais ne l'approchent que les gens inoffensifs;
les chasseurs ne sauraient la joindre. Elles fuyaient, les cochevis,
devant Zanette et se posaient  porte du regard, toujours sur quelque
motte de terre, sur quelque pierre un peu haute d'o elles pouvaient
surveiller un horizon ncessaire, par-dessus les touffes des saladelles.
On les sentait inquites, songeant  leur nid o dj sans doute
dormaient les oeufs, leur esprance d'avenir.... Dans les groupes
d'arbres qui bordent le Rhne, les rossignols, depuis l'avril,
chantaient  tue-tte leur bonheur de vivre, irrflchi et pourtant
convaincu. Les agaces, plus prudentes encore que les cochevis, se
tenaient toujours  deux portes de fusil, et regardaient la petite
Zanette avec leur oeil vif, plein de moquerie noire. Elles faisaient
semblant aussi de regarder  terre, parce que leur nid fait de
brindilles sches tait bien haut, l-bas au sommet de quelque
peuplier.... Elles affectaient l'insouciance, mais leur pense d'agace
tait tourmente.... Que veut-elle, cette fillette? elle est petite,
l'enfant; elle ressemble encore, par la taille,  ces tres malfaisants
qui grimpent aux peupliers, jusqu'aux cmes, pour prendre nos nids....
Jacassons, mes soeurs, jacassons comme si nous n'avions rien  faire,
pas mme chasser le grillon ou guetter,  leur sortie de terre, les
cigales encore dpourvues d'ailes et qui, aprs avoir quitt leur
fourreau terreux de larves, nous apparatront vertes comme un bl
d'hiver, toutes tendres et succulentes, inhabiles  se servir de leurs
ailes humides, toutes replies!  ces discours des agaces prudentes,
des cailles rpondaient, saccadant leur appel, qui disait des choses
semblables. Des petits lapins tout jeunets, montrant leur derrire
blanc sous leur queue navement releve, tonns d'tre pour la premire
fois hors des terriers rembourrs avec le poil arrach de la poitrine
des mres, se passaient gauchement la patte sur leur longue oreille,
pour apprendre  faire leur toilette avec la rose que secouent sur eux
les bonnes herbes. Des libellules, attaches par deux, voletaient,
s'embarrassant parfois dans les roseaux o se dbattaient leurs ailes de
mica, avec un bruit mtallique.... Leurs yeux immenses, bombs sur leur
tte en boule, rflchissaient la jeune lumire, attentifs au vol des
hirondelles voraces et des moineaux plus voraces encore. L'amour partout
esprait, craignait, vivait, se dfendait.... Et si elle ne voyait pas
toutes ces choses, Zanette pourtant les sentait palpiter autour d'elle,
et sa jeunesse rvait un rve confus, plein d'un dsir de vol, de
causerie  deux, de frlements tendres, d'infinie esprance, d'amour
enfin, d'amour toujours.

Elle n'avait plus sa mre, et contre les piges d'amour, son brave pre,
matre Augias, pechre! n'aurait pas su la mettre en garde. Il n'aurait
pas os, le brave homme! Et-il os, non, il n'aurait pas su. Ayant
toujours eu trop de travail pour penser aux belles filles, il n'avait
aim qu'une fois, et cette fois unique l'avait conduit au mariage, d'o
tait ne cette chre petite qui tait la joie de ses yeux et de son
coeur, bien que jamais il ne lui et montr combien elle lui tait douce
au coeur et aux yeux. Sa pudeur native de paysan un peu pais avait tous
les dehors de l'indiffrence pour son enfant. Il lui parlait tout sec et
ne l'embrassait jamais. Les paysans ne s'occupent gure de se dire,
sinon peut-tre  l'heure premire de l'amour adolescent, des
clineries, ni mme des bonts. Ils travaillent l'un pour l'autre, c'est
leur meilleure manire de se marquer de l'amour. Ainsi le soir, au
moment de gagner sa chambre, Zanette n'embrassait jamais son pre. Sa
vore  la main: Bien le bonsoir, pre! disait-elle.--Bonsoir,
bonsoir! rptait-il sourdement, sans quitter la menue besogne
quelconque  laquelle il tait tardivement occup.

Qui donc pourra la dfendre, Zanette, des piges qu'elle ignore et que
lui prpare un Martgas? que comprendra-t-elle, quand ce loup dvorant
viendra vers la pauvre agnelle? oh! quelle abomination si elle allait
l'couter! il sera le premier  lui parler d'amour; et le premier qui
parle aux fillettes si petites, a bien des chances de leur sembler
l'amour en personne! Elles ne savent pas, les pauvres, que bien des
loups se dguisent en bergers.

On exige beaucoup de force, vraiment, des filles sans soutien ni
conseil,  qui la nature,--par mille et mille voix insinuantes, qui
parlent en elles et hors d'elles,--conseille justement tout le
contraire de ce que veulent les gens, la religion et la vrit....

Les oiseaux voltent et caqutent; le vent du matin murmure; l'air frais
se fait tide; l'heure marche; une langueur d't commencera bientt. Au
dedans de son coeur, elle sent, Zanette, un trouble doux, un mouvement
d'ailes qui veulent se dployer, un lan vers la vie ouverte, vers
l'horizon immense qui ne s'arrte pas  la mer! Le premier qui viendra
ne lui plaira-t-il pas trop vite? Hlas, mon Dieu! elle ne sait pas
elle-mme combien elle a raison de prier la Vierge, chaque matin....

Notre-Dame-d'Amour, protgez-la!




VII

LA COCARDE DE ZANETTE.


La petite amazone tait sortie des endroits sauvages. Les approches de
la ville se faisaient sentir dj. Elle avait dpass la moiti du
chemin; autour d'elle maintenant c'est partout des vignes bien
cultives, en pleine sve, les grappes dj bien formes sous le pampre
d'un vert intense. Elle prit un chemin de traverse qui aboutissait  la
route, et se trouva bientt prs des _Plaines de Meyran_ o ont lieu
souvent les courses et les ferrades chres aux habitants de tout le pays
arlsien.

Zanette eut envie de revoir les Plaines. Son rve vague venait de
prendre une figure prcise. Voici qu'il avait des moustaches et
s'appelait Jean Pastorel. C'est ce beau Pastorel qui, il y a quelques
semaines, lui avait, en plein cirque, fait les honneurs d'une ferrade et
d'une course de taureaux.... Elle ne put passer si prs des fameuses
plaines, sans y courir un instant, pour rien--pour les revoir,--pour se
mieux rappeler l'instant de triomphe o ce gardian, inconnu d'elle, lui
avait offert ce qu'on offre  la mieux aime,--ou du moins  la plus
jolie....

Ce n'tait que dix minutes de retard. Elle les rattraperait facilement.
Elle mit donc Griset au galop et tout  coup s'arrta. Elle tait devant
les Plaines, vaste espace de terrain nu, ferme, souvent battu par les
immenses foules des ftes populaires, par les chevaux, les chariots de
toutes sortes et par les taureaux de course.

Elle s'arrta. Au beau milieu des Plaines de Meyran, la tribune
d'honneur tait encore debout, et  la pointe des mts lancs,
flottaient encore deux longues flammes tricolores ondulantes, minces,
pareilles  des serpents ails....

Elle se rappela tous les dtails de ce grand jour.

Vers midi, elle tait arrive sur la carriole, avec son pre. Dj les
innombrables chariots et charrettes de toutes formes, dtels,
rapprochs bout  bout, leurs brancards entrant dans les caisses, ou
passant par-dessous, formaient au milieu de la plaine l'enceinte d'un
cirque plus grand peut-tre que les arnes d'Arles. Zanette tait
arrive tard, mais juste en face de la tribune d'honneur, une place
inattendue se fit. Un paysan, forc par un incident quelconque de
rentrer chez lui, avait repris sa charrette, et donn sa place au char 
bancs de matre Augias. Elle tait donc aux premires places, et le joli
char  quatre roues, peint de frais, paraissait tout fier au milieu des
lourdes charrettes  fumier et des tombereaux de travail, qu'il dominait
un peu....

Elle avait t bien contente de trouver cette place en face de la
tribune devant laquelle allaient se passer les principales pripties
des courses et des jeux.

Les taureaux taient l-bas,  l'une des extrmits du cirque ovale, ils
taient pris encore entre les hautes parois de ces enceintes de bois,
sans plancher, poses sur des roues, dans lesquelles ils sont forcs de
marcher.... La foule tait norme, car on avait annonc des ftes
exceptionnelles, juste au lendemain de la fte annuelle des
Saintes-Maries de la Mer. On avait espr attirer aux Plaines une partie
des plerins qui, tous les ans, le 24 mai, accourent aux Saintes pour
voir des miracles.

Il y avait des gens de tous les environs, toute la jeune population de
la ville d'Arles, et celle d'Avignon; beaucoup de gens d'Aigues-Mortes,
et de Marseille, et de Martigues et d'Aix! Et les fils des paysans de
Camargue et de Crau arrivaient  cheval, chacun ayant en croupe sa
fiance, ou sa matresse ou sa femme. Ils arrivaient, farauds, la
cravate de couleur vive flottante au vent, le petit feutre un peu pench
sur l'oreille, le pied bien assur dans l'trier ferm, contents de
sentir autour de leur taille le bras de la fille ou de la jeune femme
qui, si le cheval s'anime, les presse un peu, comme pour dire: Garde-moi
bien. Et tous ces couples taient souriants. On sentait que le bonheur,
au moins pour ce jour-l, trottait et galopait avec eux. Elles riaient
parfois aux clats, les filles, pour rien, pour un bond de joie du
cheval, pour un mot que chuchotait leur cavalier ou pour le bonjour
sonore et gai d'un passant.

Et Zanette se rappelait bien que de les voir, ces heureux, cela lui
avait fait envie.... Pourquoi n'tait-elle pas, elle aussi, prise en
croupe par un jeune homme? voil ce qu'elle avait pens....

Puis, on avait aperu au large l-bas sur la route, la caravane qui,
tous les ans, ds qu'aux Saintes la fte est finie, part en longue
procession, longue de plus d'un quart de lieue, charrettes, chars,
carrioles, cabriolets mme et calches. Les voitures qui tranaient des
malades tristement avaient continu leur route vers Arles; celles qui
n'emportaient que des curieux avaient tourn vers les plaines de Meyran,
et c'tait, dans les plaines, un grouillement bariol, un bourdonnement
de mer joyeuse, les appels, les cris, les clats de rire voltigeant,
s'entre-croisant par-dessus les ttes, les cavaliers fendant les groupes
qui s'cartent, les marchands de boisson frache, de foulards pour les
filles, de bagues de laiton et d'argent, jetant, plus haut que les
rires et les cris de joie, l'offre engageante de leur marchandise, avec
des plaisanteries de peuple heureux. Et que de chevaux, bon Dieu! en
comptant ceux qu'on avait dtels et qui sont attachs  des piquets
comme  la foire, cela semblait la cavalerie de toute une arme!

--Aux charrettes! aux charrettes! La ferrade va commencer.

Quand tout le monde fut en place, et Zanette sur son char, prs de son
pre, en face de la belle tribune o trnaient M. le maire et M. le
sous-prfet d'Arles,--le milieu de l'arne commena de se vider, mais
lentement. De hardis curieux attendaient pour se retirer l'entre du
premier taureau. Des gardians  cheval, la pique  l'trier, trottaient
dans le cirque, demandant qu'on leur laisst le champ libre.

--A vos places! bonnes gens!  vos places, donc!... Veux-tu que je t'y
mne, gamin! Et toi, ma belle, attendras-tu que je t'y porte ou faut-il
que je descende de mon cheval pour te faire peur d'un baiser?...

Et c'est alors qu'elle avait vu, Zanette, apparatre ce Jean Pastorel
qu'elle croyait bien n'avoir jamais vu encore. Il tait, bien sr, de
tous les gardians, le plus beau, le mieux fait, le mieux  l'aise sur sa
selle, comme dans un fauteuil, ma belle! et maniant son cheval si
facilement, d'un si lger mouvement de la main, le faisant tourner sur
place, dans un rond grand comme une assiette,--un beau cheval blanc, un
vrai camarguais.

Quand le cirque avait t presque libre,--ce Pastorel en avait fait le
tour au pas, frlant les roues des charrettes qui formaient l'enceinte,
et pour sr, ayant l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un.

Et en passant prs du char de Zanette, peint de si fraches couleurs,
son attention avait t attire. Elle croyait bien lui avoir entendu
dire:--La plus jolie, celle que voil!

Elle avait suivi d'un regard tendu, tous les dtails de la ferrade en se
disant: Il ne travaillera donc pas, lui?

Et enfin il s'tait montr, aprs que deux autres eurent tent
inutilement de renverser l'un des taureaux qu'il fallait marquer. Au
milieu de l'arne, le fer rougissait dans le brasero. On et dit
vraiment que le taureau le connaissait, ce feu; il n'en voulait pas
approcher... il avait vu lutter les autres, et se refusait.

Alors, oui, Jean parut, il s'avana d'une dmarche souple, mais trs
ferme; il tait mince, sec, pas trop grand, joli homme, l'air brave, il
tait all droit  la bte qui le regardait venir en renclant, et comme
elle le chargeait, il l'avait prise par les cornes, cdant d'abord au
choc, port presque par elle, puis, tranant ses pieds pour lui
rsister, s'arc-boutant enfin sur ses jambes tendues, et l'arrtant....
A ce moment (elle s'en souvenait bien!) Zanette ne respirait plus...
serait-il forc, comme le premier qui avait lutt, de lcher et de fuir,
ou bien tomberait-il, secou, pitin par l'animal? L'homme et la bte
se mesuraient, se pesaient. De toute sa force l'homme s'efforait,
serrant  plein poing les cornes, de tourner sur elle-mme la tte du
taureau et le taureau s'efforait de la retourner en sens inverse.

Brusquement, l'homme adroit, dplaant sa force, renversant sa pese,
cdant  la rsistance du taureau afin de s'en servir pour le faire
tomber, l'avait en effet couch sur le flanc! Et dix mille mains
l'applaudissaient. Deux hommes aussitt, s'appuyant sur la croupe et sur
le cou de la bte la maintenaient  terre et Jean se dirigeait, tout
courant, vers Zanette, oui, vers elle, vers Zanette!... et lui tendant
la main:

--Venez marquer le taureau, demoiselle! c'est le droit de la plus jolie!

Elle avait regard son pre. Le vieil Augias, fier au fond, avait
murmur:

--Vas-y!

Elle avait saut, du haut du char, entre les bras de Jean. Jean l'avait
dpose  terre, comme une enfant, et conduite  travers cette immense
arne, sous les yeux de tout un peuple, vers le taureau. Il avait
ramass le fer et le lui avait tendu. Et c'est elle qui, de son petit
bras, sur le flanc grsillant et fumant de l'animal qui se dbattait,
avait appliqu le fer rougi au feu,--confiante dans l'adresse et la
force de l'inconnu contre lequel elle se pressait, un peu mue, mme
beaucoup.

Puis, il l'avait ramene  son pre, et tous ceux qui taient assez prs
pour la voir avaient dit:

--Il a eu raison, le gardian; il a bien choisi!

Toute tonne et confuse, elle s'tait assise  sa place, attendant la
suite des jeux.

Alors on avait lch les taureaux. Les taureaux portaient au milieu du
front, attache  une cordelette tendue d'une corne  l'autre, une
cocarde blanche et bleue qu'il fallait leur arracher sans se faire
dcoudre. Et deux ou trois jeunes hommes avaient t renverss par une
taure plus hardie et plus adroite que les autres. Alors, de nouveau,
Jean Pastorel s'tait avanc, et, sans avoir dans sa main, comme les
autres, un crochet de fer pour couper la cordelette, il avait cueilli la
cocarde au front terrible de la bte, comme une rose sur un rosier.

       *       *       *       *       *

Et cette jolie cocarde, il tait venu la lui offrir avec un joli
compliment.

...Et revoyant en elle-mme toutes ces choses, Zanette, du haut de son
cheval, regardait maintenant la vaste plaine vide o elles s'taient
passes; cela lui semblait un songe.... C'tait bien l, pourtant...
oui, l. La tribune d'honneur tait l encore, comme un tmoin debout et
parlant.... Hlas! le reverrait-elle jamais, ce Pastorel? N'avait-il eu
qu'un caprice, une ide du moment? l'avait-il ainsi appele pour
l'oublier ensuite? Pourquoi lui avait-il, par deux fois, rendu un si
grand honneur, au risque de faire parler les gens? Elle avait interrog,
sans avoir l'air de rien, plusieurs personnes sur le compte du vainqueur
dont tout le monde s'entretenait ce jour-l. On ne lui en avait dit que
du bien. Dans la voiture voisine du char d'Augias, des paysannes
causaient. Zanette avait prt l'oreille. Une vieille femme disait:

--Depuis sa naissance, je le connais, c'est aussi franc que beau, cet
enfant-l. Tel que vous le voyez, avec son air hardi, tout l'argent
qu'il gagne, il le porte  sa mre,  Silve-Ral, il est tout pour la
vieille qui le traite toujours comme s'il avait douze ans. Elle est un
peu grognon et mauvaise, tant malade. Elle le gronde et le menace.
Jamais il ne lui rpond mchamment, jamais il ne s'emporte. C'est un
agneau, ce grand diable-l!

C'est tout ce que savait Zanette. Est-ce que le songe est fini vraiment!
Le plaisir qu'elle a eu n'aura-t-il eu qu'un jour? ou mme est-il bien
vrai? n'a-t-elle pas rv?

Alors, mettant la bride dans sa main droite, Zanette porte  sa tte sa
main gauche, et dans le pli de sa coiffe arlse, entre la dentelle
blanche et le velours noir, elle prend doucement la cocarde bleue et
blanche que depuis trois semaines elle porte cache. Elle la regarde un
peu de temps, puis de nouveau elle jette les yeux sur les plaines de
Meyran, croit revoir toute la fte, les ferrades et les courses, la
foule et le beau gardian,--et lentement elle met sur ses lvres cette
petite cocarde blanche et bleue, qui semble une fleur crase, et qui
sent bon, tant tide du parfum de ses beaux cheveux.

Puis, brusquement, elle la cache encore  la mme place; et, au galop,
la petite Arlse amoureuse s'en va vers Arles; vite, elle galope pour
regagner le temps perdu, se reprochant maintenant comme un crime de
faire attendre le pauvre Augias.

       *       *       *       *       *

Les filles,--c'est ainsi--facilement oublient pre et mre pour l'amour
de l'inconnu.




VIII

ROSSELINE.


Elle n'avait pas tort de s'interroger, Zanette, sur les raisons qui
avaient pouss Jean Pastorel  lui faire tant d'honneur le jour des
ftes aux plaines de Meyran....

Jean, si bon  l'ordinaire pour sa vieille mre, lui faisait, depuis
plus d'un an, un gros chagrin, bien gros. Il tait tomb amoureux
(tomb, c'est le cas de le dire) d'une de ces coquettes qui font perdre
aux hommes tout sang-froid et tout repos. Il l'avait rencontre, comme
cela arrive la plupart du temps en ce pays de ftes, un jour de grande
rjouissance publique. C'tait  Aigues-Mortes. Cette fille, Rosseline
Querel, tait vraiment d'une beaut blouissante. Sous le velours
sombre pos en couronne, surmont du fond blanc de la coiffe, son visage
rgulier, que mordaient aux tempes les bandeaux onds, trs
noirs,--clatait de blancheur pure, un peu mordore, comme un vieux
marbre du Muse des Antiques. Par sa puret, son profil rappelait
exactement ceux des plus belles mdailles grecques. Le nez suivait tout
droit la ligne du front; la saillie des lvres bien rouges semblait
l'appel d'un ternel baiser; le menton large et bien arrondi disait
l'nergie dans la beaut; et toute cette tte petite, aux yeux d'ombre
tincelante, tait porte par un cou svelte, un peu long, mergeant hors
des plis des fichus de l'Arlse avec une grce ferme qu'on devinait
souple.

De taille moyenne, Rosseline, trs bien proportionne, avec sa poitrine
rebondie que trahissait l'ouverture des fichus, avait une certaine
fiert d'allures. Elle paraissait froide et ddaigneuse.

C'tait tout le contraire; elle tait faible, accueillante, prompte aux
ardeurs et aux changements, intresse seulement quand elle tait de
sang-froid, d'me commune d'ailleurs. Capable de mchancet si la
mchancet lui tait conseille avec autorit, elle n'tait point
mchante encore de parti pris, mais seulement destine  le devenir.
Elle le sentait elle-mme et n'y rpugnait pas, disant au contraire
qu'en ce bas monde les bons sont les dupes,--des imbciles. Elle ne
mettait encore aucune prmditation  faire souffrir les hommes.
L'heure, le temps qu'il faisait, l'impression qui lui venait du ton
d'une voix, la poussaient de-ci, de-l, en des directions diffrentes,
parfois contraires. La minute prsente lui importait seule. Elle tait
vaniteuse; il lui fallait de beaux velours pour ses coiffes. Elle tait
gourmande, refusait parfois l'humble djeuner de sa mre,--modeste
couturire,--pour manger, chez le ptissier voisin, des clairs au
chocolat et des tartes aux fraises.

Jean lui avait d'abord fait sa cour pour le bon motif. Bien pris,
superbe  cheval, de bonne rputation, il avait t, semblait-il, agr
avec plaisir.

C'est que, tout simplement, sans se soucier de l'avenir, Rosseline avait
trouv agrable cet hommage d'un gardian, d'un coureur de taures bien
connu dans tout le pays. Si elle devait l'pouser, elle n'y avait pas
song beaucoup, elle n'en savait rien. Il n'tait pas assez riche pour
qu'elle s'y sentt vraiment contrainte par l'intrt. C'tait un galant
de plus, et de bonne prise, voil tout. Elle riait d'aise quand, de sa
fentre, elle le voyait, une fois ou deux par semaine, arrter son
cheval devant la porte, l'attacher  l'anneau, entour de quelques
gamins dont l'admiration tait attire par le harnachement du cheval
camarguais et la bonne grce du chevalier.

Elle n'avait point de prjug, mais elle avait de la discrtion, du
moins, en ce qui la concernait, aucune hypocrisie et l'motion facile,
si facile que cette admirable fille de vingt ans tait depuis des annes
une femme. Elle avait mis  mal plus d'un joli adolescent; elle leur
demandait  tous sans distinction de la reconnaissance; elle ne se
reprochait point ses faiblesses, mais ne s'en vantait pas non plus; elle
rougissait  ravir en baissant, d'un mouvement instinctif, sans y
songer, des paupires de vierge tremblante, chaque fois qu'un homme pas
trop mal fait et jeune lui disait: _Je t'aime_. Et finalement, elle
tait devenue la matresse de Jean ds leur quatrime entrevue. Ce
jour-l, il l'avait innocemment conduite  la promenade, le long du
Rhne; c'tait un matin de printemps. Elle avait d'elle-mme, tout 
coup dfaillante, appuy sa tte sur la poitrine du jeune gardian, et
le diable,--qui est toujours l ds qu'on est deux, homme et
femme,--avait conseill le reste et en avait bien ri, aux dpens du bon
Pastorel.

Alors avait commenc pour le gardian une vie de tourmente, de jalousie,
de dsespoir. Spar de sa matresse par plus de sept lieues, retenu 
Silve-Ral par sa besogne coutumire et par le dsir de complaire le
plus possible  sa vieille mre, il ne dormait plus, il ne vivait plus.
Le breuvage qu'il avait got ne lui avait laiss que de la soif mle
d'un got prcis, pre, importun  la fois et dsirable.

Ses camarades savaient o il allait, et ne se gnaient pas pour le
plaisanter  l'occasion. On lui donnait  entendre que la belle en
avait d'autres; il le croyait et n'en voulait rien croire; il en tait
sr et ne voulait pas l'admettre; il et voulu que cela ft prouv et ne
cherchait pas  le savoir.

--Ceux qui disent a, l'ont-ils vu? rptait-il pour se consoler.

On lui citait des noms de galants: il interrogeait navement Rosseline
qui riait, en rponse, d'un air si tranquille, si ingnu!

--Pourrais-tu croire a, mon pauvre Jean! Tiens, tu me fais peine!

Alors il lui demandait pardon.

Puis il la surveilla, et ne parvint qu' se rendre ennuyeux; il ne
venait plus aux jours dits; il arrivait inopinment, dans la nuit
quelquefois, pour voir si les fentes des volets de Rosseline taient
claires,--et, si elles taient sombres, il n'en concluait pas moins
que sa matresse n'tait pas seule. Il faisait contre la fentre le
signal convenu. La mre du Rosseline avait sa chambre sur le derrire de
la maison, et ne pouvait entendre. Si Rosseline n'ouvrait pas, il
attendait quelquefois le jour, pour voir si un homme sortirait. Si elle
ouvrait, alors entre elle qui tait  sa fentre du premier tage et
lui qui tait sur le pav de la rue, des dialogues  voix basse, trs
basse, un peu sifflante, commenaient; et sur lui bien souvent
pleuvaient l'injure et la menace, en change des reproches.

--Tu me perdras, fou que tu es! on te devinera.... O as-tu laiss ton
cheval?

--Je l'ai cach un peu loin, au bord du Rhne, dans un coin que je sais,
dans les saules....

--Va-t'en!

--Ai-je fait  cheval cette course si longue, sept lieues, tu
entends!... pour tre ainsi reu?

--Il ne fallait pas venir! te l'ai-je permis?

--N'es-tu pas mienne et comme ma femme?

--Oh! a pas encore! tu es trop tyran! tu es jaloux.

--Oui, de tout et de tous!

--Pourquoi?... c'est bte.

--Est-ce que je sais?... on bavarde sur toi... tu me fais peur!... je
t'aime.

--Si je te fais peur, quitte-moi!

--Est-ce que je peux!

--Ils disent tous a.

--Tu vois qu'il y en a d'autres!

--Pas comme tu veux dire....

--Rosseline!

--Jean?

--Ouvre-moi, descends.

--Ma mre entendrait.

--Avant-hier, tu es descendue. Pourquoi entendrait-elle, ta mre,
aujourd'hui plutt que les autres fois?

--A recommencer trop souvent les choses qui sont dangereuses, on y
laisse  la fin sa rputation; il ne faut qu'une fois.

--Je vais faire un esclandre.... Tu as quelqu'un chez toi!

--Tu es fou. Tiens, va-t'en, je ne veux plus te voir.... J'en ai assez,
 la fin.

--Si tu m'aimais, tu ne me renverrais pas ainsi... tu ne pourrais pas!

--Contente-toi de ce que je te donne.... Beaucoup voudraient ta place.
Adieu! j'ai sommeil et tu m'ennuies.

Elle avait sommeil en effet, et il ne lui venait pas  l'esprit, en
pareil cas, qu'on pt, par amour pour un homme, se priver d'aller
dormir. Dormir lui semblait une chose plus importante qu'aimer, 
l'heure o ses yeux se sentaient alourdis.

Elle fermait sa fentre dont le craquement lger retentissait au coeur
de Jean, comme un bruit terrible.

Il restait l, un moment, dans le froid de la nuit--car il tait venu
ainsi, des fois, en plein hiver; il restait l, un instant indcis, le
sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges
intrieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses
penses comme dans une mer ou dans un torrent, rprimant vingt fois, 
grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour
la briser.... Et puis, s'il faisait cela, aprs?... Elle tait seule,
pour sr.... La mre, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il pouserait
Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'tait plus sr, 
cette heure, d'en vouloir. Pour matresse, soit, oui, toujours,--mais
comme femme? Auprs de sa mre  lui, si rigide, si svre, introduire
cette terrible fille dont il ne savait rien, aprs tout, dont il
redoutait la malice inconnue!

--Ah! pauvre de moi!

Alors, il allait reprendre son cheval et, l, dans les saules du bord du
Rhne parmi lesquels il l'avait cach, l'envie lui venait de se jeter au
fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne
la sentait pas  lui, cette fille. Cet homme habitu  se faire obir
des btes indomptes, s'tonnait, s'irritait de n'tre pas ici le
matre absolu.... Et tous les mauvais commrages lui revenaient; des
mots atroces le mordaient au coeur; il se rappelait des gestes d'elle,
des regards quivoques adresss  des jeunes gens.... Il ne savait
plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de
son sang tourment, imptueux, sonnait plus fort  ses oreilles que le
bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il tait l, tout prs, le
fleuve; la lune se refltait, par clairs bondissants, dans l'eau
obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout  coup le brave enfant
songeait: ma mre! et, remontant  cheval, il partait bien vite, pour
fuir la tentation....

Oh! ces courses folles, vertigineuses, irrelles, en pleine nuit froide,
 travers la lande! Cette furie du retour, o il ressentait et
employait,  courir, un dsir dbrid de dpenser sa force, de tromper
sa jeunesse, de tomber peut-tre  la fin, au revers du foss!... Tout
ce qu'il avait d tout  l'heure contenir de passion dsordonne,
d'amour, de colre, de jalousie en dlire, il le mettait dans sa rage 
piquer sa bte,  lui scier la bouche quand elle refusait le
ralentissement,  la frapper de l'peron quand elle ralentissait sa
course.... La bouche et les flancs ensanglants, jetant des cumes,
soufflant du feu, son cheval allait, les yeux dmesurment ouverts dans
la nuit, tendu tout entier, comme le dsir mme de son cavalier, vers
l'espace vide!

--Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine,
je le sens.

Ce n'tait pas encore une coquine. C'tait une crature inconsistante,
sans rflexion, sans prvision, sans connaissance d'elle-mme, sans
conscience forme, sans direction propre. Le mal tait que Jean demeurt
si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en
temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et  toute minute.
Le bien et le mal taient indiffrents  Rosseline. Il fallait tre,
pour elle, la force qui pargne aux faibles le souci d'eux-mmes, qui
les porte, les dirige, les mne  sa guise et dont bientt ils ne
peuvent plus se passer. Il y a vraiment des cratures qu'il faut
violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui
parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de
s'craser devant l'homme, leur dieu arm; ou encore natures de cavales
qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa
main lgre, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les
chtiments toujours prts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou
des apitoys, ces btes-l deviennent irrparablement rtives,  tout
jamais vicieuses.

Le cavalier est souvent responsable de tous les dfauts du cheval.




IX

CE QUE ZANETTE IGNORE.


Telle tait la crature que Pastorel aurait voulu surprendre en flagrant
dlit de mensonge; il pensait que si au lieu de douter de sa vertu, il
devenait sr de sa fausset,--il serait guri.

Il en tait l, lorsque, peu de temps avant la fameuse ferrade des
plaines de Meyran,--un homme qu'il connaissait  peine, un gardian comme
lui, au retour d'une visite  Arles, lui conta les grandes nouvelles de
la ville.

Cet homme ne pouvait tre souponn de vouloir irriter Pastorel contre
Rosseline; il ignorait visiblement que Pastorel la connt. Et ce qu'il
conta fit bondir de rage le coeur du rude gardien de taureaux.

Aux vitrines de tous les papetiers et libraires, et de tous les
marchands de curiosits, en Arles, on ne voyait, depuis deux jours, que
le portrait d'une fille, bien connue des jeunes gens de la ville,
artisans et bourgeois; et on lisait, sous le portrait, en magnifiques
lettres d'imprimerie: _La belle Rosseline_. Les voyageurs qui viennent 
Arles visiter les monuments, pouvaient emporter cette figure d'Arlse
pour vingt sous,--ce qui, disaient les commrages, avait mis en grande
colre plusieurs des amants de la belle. Plusieurs, en effet, s'taient
rencontrs chez elle, o ils taient venus, mordus chacun du mme dsir
de faire reproche  sa matresse. Et s'tant reconnus, ils s'taient
pris de querelle et battus mme, publiquement.

Et la chose avait fait un gros scandale, car son chez elle,
maintenant,--c'tait un cabaret tout frachement install et dont elle
devenait la patronne, grce  la gnrosit d'un peintre parisien. Un
bon vivant, celui-l, un homme tout jeune, dont les journaux parlaient
et qui tait riche. Rosseline avait fait sa connaissance chez le
photographe.

Et enfin, elle posait chez le peintre depuis plus d'un mois, et des gens
avaient vu le tableau o la belle, trs ressemblante, montrait plus
que ses paules....

Et dans toute cette histoire il y avait, pour tous les gardians, une
belle et bonne promesse,--car la fille tait accueillante, un peu folle
de son corps, et si elle avait ouvert boutique, c'tait dans l'intention
vidente d'attirer les chalands par le moyen de sa beaut. Ses
portraits rpandus partout taient une enseigne et une amorce....

Et  Pastorel constern le narrateur avait gnreusement donn
l'adresse du cabaret de Rosseline.

--Et le tableau? avait rpondu Pastorel.... Ne peut-on pas le voir, le
tableau?... Ne sais-tu pas l'adresse du peintre?

--Tout le monde, en Arles, te le dira. C'est dans une des maisons dont
les fentres regardent le thtre antique....

Tout transform dans son coeur par ces nouvelles qui l'clairaient
dcidment sur le caractre de sa belle, tonn de se sentir subitement
tout calme, tout froid, Pastorel tait parti pour Arles; il avait couru
chez le peintre. Le Parisien ayant ouvert sa porte lui-mme, le gardian
l'avait un peu bouscul et avait entrevu non seulement le portrait de
Rosseline, mais il l'avait entrevue elle-mme, montrant, un peu plus
qu'il n'est permis, ses bras nus et ses paules. Et satisfait de n'tre
pas plus longtemps dup, il tait revenu de la ville, rsolu
courageusement  ne plus revoir le beau modle, qu'il appelait
maintenant dans sa pense la fille  tout le monde.

Or il l'avait revue aux plaines de Meyran, le jour de la fte, entoure
de jeunes dbauchs de la ville; et comme, la bouche en coeur, sans
avoir l'air de se douter qu'il pt lui garder rancune, elle tait venue
 lui, disant trs haut:--Eh! Jean, tu passes bien fier? On ne
reconnat plus ses amis, donc?... coute, Jean, fais-moi marquer, de ma
main, un des taureaux d'aujourd'hui, il avait rpondu, au milieu des
fainants qui se pressaient, la fleur aux dents, autour de la belle
Arlse:

--Que me veux-tu, fille  tout le monde? Je sais ce que je sais, et,
vois-tu, ne l'oublie pas: je m'en moque, oh! mais, je m'en moque, comme
des premiers souliers que j'ai chausss, tu m'entends? Les portraits 
vingt sous, c'est trop cher pour moi! je n'aime que ceux qui se donnent!
La belle Rosseline est  vendre? Moi, les choses qui sont miennes,
personne autre n'y doit toucher!

Elle avait pli, l'Arlse, et pli bien davantage, un peu plus tard,
quand, voulant la narguer, Pastorel avait choisi, dans l'immense
assemble, la toute petite Zanette, pour lui faire marquer un taureau et
pour lui donner la cocarde.

Elle fut d'autant plus irrite, cette Rosseline, que Zanette avec elle
faisait un parfait contraste. Elle, elle tait un peu forte, assez
grande, de beaut hautaine, magnifique et d'apparence froide; Zanette,
toute mignonne, jolie  ravir, toute expressive avec ses yeux perants
et ptillants. A la beaut d'un fruit form, il opposait la grce un peu
frle d'une fleur. Rosseline le comprit de reste et elle dvora
l'affront, mais elle avait jur de se venger.

Elle ne se doutait gure, Zanette, qu'elle avait servi une rancune
d'amant; elle ignorait, heureusement, que l'hommage reu par elle
n'tait pas tout  fait pur. Mais si le pauvre Jean lui avait troubl le
coeur, un peu  la lgre sans doute, lui-mme ne pensait pas  la
petite Zanette sans se dire: Pourquoi pas? Hlas! le souvenir malsain,
pre, mordant, prcis, de l'autre, de la mauvaise, luttait encore
victorieusement, au fond de son coeur, contre l'image fragile de la
fillette chaste et simple.




X

ZANETTE ET ROSSELINE.


Zanette fit, en Arles, ce qu'elle avait  faire. Elle acheta le
remde, expdia quelques menues commissions, et moins d'une heure aprs
elle reprit,  la remise d'une auberge, son cheval qui, rjoui par un
double picotin, hennit de joie en retrouvant sa petite matresse. La
jolie Zanette ignorait mme l'existence de la belle Rosseline.

C'est dans une ruelle qui tombe sur le quai, tout prs du pont qui relie
Arles  l'le de la Camargue, que Rosseline s'tait fait acheter, pour y
trner derrire un comptoir dor, un cabaret troit, mais bien situ et
repeint  neuf.

La maison de sa mre tait juste  l'autre extrmit du pont,
c'est--dire dans l'le de Camargue et dans le faubourg de
Trinquetaille.

La belle Arlse se trouvait ainsi pas trop loin de sa maison o elle
allait coucher quelquefois et  l'abri de la curiosit de sa mre, qui
d'ailleurs, ne pouvant les empcher, avait fini par souffrir les
liberts de sa fille.

En ce temps-l, la ville d'Arles ne possdait pas encore le trs vilain,
trs solide et trs utile pont de fer qu'elle doit  la science des
ingnieurs. Arles tait reli  l'le et au faubourg par un pont de
bateaux, qui s'ouvrait de temps en temps pour laisser passer les
chalands et les vapeurs. Et lorsqu'ils devaient attendre que la
communication ft rtablie, charretiers, cavaliers et pitons arrts
sur la rive gauche n'taient point fchs, quelques-uns du moins, de
trouver  bonne porte un cabaret o s'arrter un instant.

Or, tout ayant t prvu par le peintre (qui s'tait dbarrass de
Rosseline avant de partir pour Paris, moyennant un cadeau en juste
rapport, selon lui, avec les services qu'elle lui avait rendus), on
voyait, scells au mur,  droite et  gauche du joli petit cabaret, des
anneaux o les cavaliers pouvaient attacher leur monture. On lisait sur
l'enseigne, en belles lettres jaune vif sur fond rouge: CAF DES ARNES.
Les arnes antiques sont pourtant fort loignes de l, mais ce titre
qui s'tait prsent tout de suite  l'esprit du Parisien gouailleur
pouvait arrter au passage et retenir une clientle de gardians et
d'amateurs de courses de taureaux, venant de Camargue ou y allant.

La devanture et la porte vitres du cabaret taient  l'intrieur
voiles de rideaux rouges, plisss, trs opaques. Et l derrire, depuis
deux soirs dj, les voisins entendaient de vagues fredons d'harmonica
et des murmures de chansons destins  amorcer la curiosit que les
rideaux taient chargs d'irriter encore. Or, comme Zanette venait de
passer devant le caf des Arnes, prs de tourner la ruelle et de
s'engager sur le quai pour aller au pont, elle s'entendit appeler par
une voix de femme:

--Eh! la jolie fille, o vas-tu si matin?

Elle se retourna et vit une inconnue qui lui souriait, debout sur le pas
du cabaret, dans le cadre des rideaux rouges. Il lui sembla la
reconnatre, sans parvenir  s'expliquer o elle l'avait vue.... C'est
qu'aux vitrines des boutiques, ce matin mme, elle avait aperu les
fameux portraits o on pouvait admirer Rosseline, assise, debout,
souriante ou grave, ici l'air imprieux, l, l'air sentimental.

L'inconnue souriait aimablement. Elle ne semblait pas mchante. Zanette
s'arrta.

--Est-ce  moi, madame, que vous parlez?

--Et  qui donc, ma toute belle? Il n'y a pas un chat dans la rue.
Regarde. Tout le monde est au march ou sur la Place des Hommes... c'est
samedi. O vas-tu si vite?

--Je retourne chez nous; mon pre m'attend. Mais... je ne vous reconnais
pas.

--Et tu as, pour cela, mignonne, la meilleure des raisons. C'est que tu
ne m'as jamais vue. Mais moi, je te connais bien, ou du moins je le
crois!

--Vous me connaissez?

Machinalement Zanette fit tourner bride  son cheval et se rapprocha de
la dame.

--Eh! oui... n'es-tu pas cette fille que nous avons salue comme la
reine des ftes, il n'y a pas longtemps, aux dernires courses des
plaines de Meyran?

Zanette rougit et murmura quelques mots inintelligibles.

--Tu ne vas pas dire non, j'espre. Tiens,... je vois une chose que tu
vas perdre, si tu n'y prends garde... une chose qui me parle, que pour
sr tu veux cacher et qui se montre entre le velours et la coiffe de ton
bonnet.... N'est-ce pas l, dis-moi, ma belle, la cocarde que t'a
donne, au beau milieu de tant de monde, le gardian Jean Pastorel?

Zanette avait eu un geste rapide, involontaire; elle avait port la main
 sa coiffure, et si brusquement qu'au lieu de saisir la jolie cocarde,
cher souvenir du jeune homme, elle la fit tomber.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle.

Rosseline s'tait lance, et, entre les galets rouls de Crau, qui sont
le pavage de la ville d'Arles, elle ramassa la cocarde bleue et blanche.

--Pardon, madame!... fit Zanette, pour la peine que je vous donne, bien
pardon et gramaci!

La belle Arlse eut alors un mauvais sourire.

--Tu crois donc qu'on va te la rendre? dit-elle.

Zanette vit le haineux sourire, l'expression maligne qui, brusquement,
rendaient laide la figure de la belle Arlse. L'enfant jeta autour
d'elle un regard de dtresse. Elle n'avait pas peur, non, mais elle
prouvait un invincible sentiment d'angoisse. C'tait le malaise que
donne aux mes bonnes la prsence des tres mauvais.

Elle eut mentalement un cri de prire, qui lui tait familier:

--O Notre-Dame-d'Amour, dit-elle en elle-mme.

Puis, tout haut:

--Certainement, madame, vous allez me la rendre. Pourquoi ne me la
rendriez-vous pas?

--Comment t'appelle-t-on? interrogea brusquement l'imprieuse
Rosseline.

--Zanette Augias, du mas de la Sirne en Camargue, o mon pre est
bayle.

La petite fille fit cette rponse avec fermet et avec un certain air
d'orgueil. Elle tait fire de l'honntet de son nom. Son pre, un
brave travailleur, connu de tous, avait, depuis vingt ans, la confiance
des matres du chteau. Dans la mignonnette, Rosseline vit une rivale
capable de lui rsister. Elle se sentit brave, et rpliqua:

--Je le savais, j'tais aux ftes; l j'ai questionn des gens sur ton
compte.... Tu m'avais paru plus jolie.... Tu n'es pourtant pas mal, mais
trop petite... ma foi, oui! beaucoup trop petite!

--Pourquoi me dites-vous cela,  la fin? rpliqua Zanette plissante et
suffoque.

--Pardine! Tu prends les amants des autres! Elles ont bien le droit, les
autres, de juger celle pour qui on les laisse!

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Rendez-moi ce qui est mien,
mon pre m'attend.

Le cheval, obissant  Zanette, fit un pas vers Rosseline qui fit un pas
vers lui, et qui saisit la bride.

--Lchez mon cheval! dit Zanette qui,  cet affront menaant, sentit la
colre gronder, plus grande que son pauvre coeur.

--Non pas! car tu t'en irais, et je veux que tu m'entendes.... Il est 
moi, ton beau gardian, entends-tu, petite gueuse,  moi,  moi,  moi!
S'il t'a fait, ce jour-l, une politesse,--tant pis pour toi, car elle
n'aura eu qu'un jour, comprends-tu?... Et je te souhaite pour ton
bonheur d'avoir t assez sage pour qu'elle n'ait aucune suite! Le mieux
serait de me promettre de ne pas me le disputer, car si tu veux qu'il te
vienne encore, tu n'as pas fini de rire!... Voyez-vous ces campagnardes
qui veulent prendre leurs amoureux aux plus belles filles de la ville
d'Arles! Tu es fire de l'honntet de ton pre,  ce que je vois, et
il parat que tu as raison, mais tu ferais aussi bien d'tre un peu
honnte toi-mme! Et pourquoi, dis, pourquoi m'as-tu vol mon galant?
voleuse! voleuse! voleuse!

Elle secoua la bride du cheval qui reculait, pitinant avec impatience
les galets pointus o s'caillait sa corne.

--Me lcherez-vous  la fin? cria Zanette toute indigne.

Ses lvres tremblaient. Elle pressa son cheval qui secoua rageusement la
tte et recula devant Rosseline.

Alors, la petite fille de Camargue sentit frmir et bondir son sang de
Sarrasine. Sa fiert de fille libre des vastes plaines dsertes s'mut
tout entire au plus profond d'elle-mme.

--La voleuse, c'est vous! dit Zanette, et rendez-moi, je vous dis, ce
qui est  moi.... Je ne vous dois point de compte. Je ne savais pas si
vous existiez seulement. Adressez-vous  qui vous doit des comptes. Et
surtout rendez-moi ce qui est  moi, je vous le rpte! rendez-le moi!

--Non! tu ne l'auras plus!

Et dans un geste de rage, Rosseline jeta au ruisseau la pauvre petite
cocarde qui, en un clin d'oeil, comme une fleur morte, comme un papillon
noy, fut emporte au Rhne.

Alors, la fillette vit rouge. Son bras tout petit se leva et sa cravache
tait prs de s'abattre sur les doigts de Rosseline, quand, au coin de
la rue troite,  vingt pas des deux femmes, un cavalier parut. C'tait
Martgas. Il ne connaissait encore ni le fameux caf des Arnes ni la
belle Arlse dont il se souciait pour le moment comme du vieux fer d'un
cheval des villes.

Aprs un march pass sur la _Place des Hommes_ o les travailleurs
viennent s'offrir et se louer le samedi, il arrivait ici en
reconnaissance. Ses amis devaient l'y rejoindre. Martgas avait surpris
le mouvement de la petite Zanette, pour qui il avait au coeur une sorte
d'amour mauvais et sauvage.

De gr ou de force, il voulait l'avoir. Essayer de lui complaire tait
le moyen le plus naturel, sinon le plus facile.

--Lchez-moi! lchez-moi! cria plus fort que jamais la pauvre fillette
en reconnaissant Martgas, ce gardian chass par son pre, et pour qui
elle n'avait que de la rpugnance.

--Voleuse! voleuse! rptait Rosseline, tenant toujours le cheval par la
bride.

Et de cette injure passant  d'autres, elle couvrit Zanette de toutes
les immondes paroles familires aux filles des rues, et que, chose
bizarre, elle prononait si facilement et si abondamment pour la
premire fois!... Mais elle s'interrompit tout  coup avec un cri de
douleur. La cravache de Martgas s'tait abattue sur son bras qui lcha
la bride.

--Merci, Martgas! fit Zanette dlivre et surprise, et au grand trot
elle s'loigna....

--O vas-tu? cria-t-il, o vas-tu, petite?

--A ma maison!

--Bon! songea Martgas, je la rattraperai toujours.

Rosseline et Martgas se regardaient.




XI

DOMPTEUR.


--Et alors? fit Martgas, narquois.

--Qui tes-vous et que voulez-vous? dit Rosseline toute ple.

--Un client pour ton cabaret, voil ce que je suis, la belle.

--Et tu te mets dans la tte qu'aprs ton injure et le mal que tu m'as
fait, je te recevrai chez moi?

--Il le faudra bien, ma fille. Ton mtier veut a et il parat que tu
l'as choisi. A me recevoir mal tu perdrais la clientle de tous ceux de
Camargue et de beaucoup du Rhne. Voyons, qu'aurais-tu dit, si j'avais
frapp fort?... Pourquoi insultais-tu la petite, une enfant que pour
ainsi dire j'ai vue natre?... Tu l'appelais voleuse, si j'ai bien
entendu. Que t'a-t-elle vol?

--a ne te regarde pas. Passe ton chemin. Es-tu toi aussi de ses
galants,  cette fille?

--Plt  Dieu! car  la vrit, j'espre bien le devenir. Elle est plus
gentille que toi,  mon got du moins.

Rosseline, de nouveau, tait blesse au point le plus sensible. Elle ne
pouvait souffrir que mme un indiffrent lui prfrt une femme, une
fille quelconque. Elle fut jalouse subitement du got que cet inconnu
montrait pour Zanette, et ne sachant comment le punir, elle lui cracha
ce mot:

--Lche! dit-elle, lche!

--Veux-tu, dit-il en riant, que je recommence?

Qu'il et ou non l'intention de frapper encore, il leva sa cravache qui
tait un nerf de boeuf. Alors, le ressentiment la saisit; un mlange de
colre et d'pouvante se fit en elle; la rage, la jalousie, l'envie,
l'impuissance dterminrent l'exaspration folle. Elle arracha de sa
coiffe une pingle  grosse tte ronde, et piqua furieusement la jambe
du cavalier.

D'un bond il fut  terre et, laissant son cheval libre en pleine rue, il
prit la fille par un bras.

--Au secours! cria-t-elle.

Il lui ferma la bouche, et la portant  moiti il la poussa contre la
porte du cabaret dont les vitres clatrent et qui s'ouvrit toute
grande.

--Ah! gueuse! ah! coquine! ah! tu veux en tter, cavale?

Il la tenait par le bras, et d'une saccade brusque il la renversa sur le
carreau. Puis, pench sur elle, un genou en terre, il la souffleta. Elle
se couvrit le visage avec ses mains. Les coups tombrent alors drus et
presss sur ses cheveux qui se dnourent; la coiffe fut lance au
loin.... Elle se taisait, farouche, les dents serres, avec seulement
une saccade de respiration plus forte  chaque coup. Les coups sonnaient
sourdement. Tout de suite, elle comprit trs bien que ce redoutable
jouteur mesurait sa force, ne voulait pas la tuer... il l'pargnait....
Cette rserve lui parut une sorte de suffisante tendresse mle  la
brutalit; cette retenue lui semblait caressante; elle en jouissait....

--En as-tu assez, rponds? Recommenceras-tu, dis? rponds; mais rponds
donc, rponds, je te dis!

Elle tait tendue  terre de tout son long.

Il la prit par ses longs cheveux dnous et marchant sur les genoux, il
la secoua, la trana sur le carreau; mais elle, continuant  comprendre
que s'il et voulu il l'et brise, sentait toujours comme une caresse
sous les coups,--et elle ne rpondit pas, ne dsirant peut-tre pas
tre lche par ce poing terrible, qui l'pargnait.

Il la laissa enfin.

--Lve-toi, dit-il. Donne-moi  boire.

Elle se leva, le visage tout dmont, les lvres molles, l'oeil humide
et brillant, ses cheveux pais, lourds, tranant jusqu' terre.

Il la trouva belle  ce moment.

Elle le trouvait beau, l'hercule aux paules carres.

--Coquin de sort! Quel homme! songeait-elle, en le toisant des pieds 
la tte.

--coute, dit-il, il faut me promettre une chose. Alors, nous serons
bons amis. Laisse tranquille la petite.

Elle ne rpondit pas; il se rapprocha, et le visage contre le sien:

--Tu entends bien? Tu laisseras tranquille la petite?... il faut
promettre.

En rponse, l'envieuse pina le bras du gardian et tordit la chair
entre ses doigts. Il ne comprenait pas que, dj, elle tait jalouse de
lui.

--Ah! tu en veux encore?

Il l'avait ressaisie, renverse, assise sur un tabouret et il tenait 
deux mains sa tte qu'il fit sonner plusieurs fois contre le bois d'une
table.

--Promets! promettras-tu? Que t'a-t-elle fait, cette petite?

Rosseline se dcida  parler.

--J'tais la matresse de Pastorel, un que pour sr tu dois connatre...
il me quitte pour l'pouser. Je ne veux pas! je ne veux pas qu'il
l'pouse!

--a n'est pas une raison pour l'insulter, elle. C'est une innocente,
dit Martgas.

Rosseline vivement rpliqua en serrant les dents:

--Tu l'aimes donc aussi, toi, cette fille? Non, je ne promets pas. Je la
hais!

Alors tout  coup il l'embrassa.... Elle le mordit.

--coute, siffla-t-elle.... Prends-la et tu m'auras... comprends-tu?

Elle ne voulait pas que Zanette devnt la femme de Pastorel. Pour qu'il
ne l'et pas, elle la livrait  celui-ci....

L'horrible march plut au bandit.

--a va! dit-il en riant. Deux au lieu d'une! Je pars tout de suite. Un
coup d'_agarden_ et mon cheval!

Peut-tre se ft-il attard auprs de Rosseline, s'il n'avait pas song
que jamais plus il ne retrouverait occasion meilleure de poursuivre
Zanette. Et puis, par la porte du cabaret grande ouverte, des enfants,
mme un homme, depuis un instant, regardaient.

Elle lui servit  boire, en le couvant des yeux.

--Mon cheval,  prsent!

Lui, n'y faisait pas attention.

Un passant, voyant ce cheval libre, l'avait attach  l'anneau. Martgas
se mit en selle.

--A bientt, ma fille. Nous nous reverrons bientt.

Ils se souriaient.

Debout sur le seuil de son cabaret, la belle Arlse regarda s'loigner
le gardian Martgas et, toute chaude encore de la lutte, elle songeait,
en renouant ses cheveux:

--Ah! si ce Pastorel m'avait traite ainsi, comme je l'aurais aim,
lui!




XII

LA POURSUITE.


Martgas ne tarda pas  apercevoir, loin devant lui sur la route, la
petite cavalire.... Tout de mme elle avait eu une demi-heure d'avance,
et il ne la joignit qu'aprs avoir couru prs de deux lieues.

Par bonheur pour elle, elle ne s'tait point trop hte, trottant et
marchant au pas tour  tour, et sa bte tait repose. Ces allures
convenaient  sa rflexion triste mais non pas irrite.

Ainsi, ce Pastorel aimait cette femme?... Et pourquoi non? N'tait-ce
pas son droit? La galanterie qu'il avait faite  Zanette, le jour des
courses de Meyran, prenait tout  coup son vrai sens aux yeux de la
petite. Elle allait jusqu' deviner une querelle entre cette femme et
lui, un mouvement de dpit, et c'tait pour affronter cette _autre_
qu'il tait venu la chercher, elle Zanette, la prendre par la main
devant tout le monde, lui donner la cocarde bleue... qui maintenant s'en
tait alle, tombe au ruisseau, fltrie, noye, perdue comme son rve
d'un jour....

Elle avait par instants envie de pleurer, mais elle tait vaillante et
puis... un rve n'est pas un sentiment. Elle avait rv, voil tout. Son
dsir d'aimer, son dsir de la seizime anne s'tait pos un instant
sur ce Pastorel, mais en vrit non, elle ne l'aimait pas encore.
Pourquoi l'et-elle aim?...

Ce qui lui faisait le plus de peine, aprs tout, c'est qu'une si vilaine
femme l'et, dans la rue, arrte, injurie.... Et Zanette avait
l'impression de s'tre heurte  une de ces mauvaises figures qui, dans
les songes, vous oppressent, vous empchent de respirer, de courir, de
vous loigner d'elles  votre guise. Elle avait peur maintenant, seule
en prsence de ce souvenir, bien plus que tout  l'heure devant la
ralit!...

Elle se disait que ce n'tait pas fini, que cette femme inconnue aurait
une influence sur toute sa vie. Comment? Elle ne savait pas.

L'intervention de Martgas la proccupait aussi. Comment, pourquoi
avait-il  ce point t secourable pour elle, lui qui, on le savait,
avait t chass de la ferme par matre Augias? Cependant il l'avait
dfendue! il tait all jusqu' frapper de sa cravache cette femme!...
Sans doute il la connaissait... il tait le rival de Pastorel
peut-tre!... Si cela tait, qu'arriverait-il entre eux?... quelque
chose pour sr.... Et elle tremblait pour Pastorel. Elle l'aimait donc
un peu?... elle l'aimait encore? Qu'est-ce que tout cela veut dire,
bonne Notre-Dame-d'Amour?

Lorsqu'elle se retourna, au bruit de galop qui venait derrire elle, et
qu'elle reconnut Martgas, elle eut un mouvement d'effroi, vite rprim.
Elle ne se rappelait rien de prcis qui lui ft un personnel sujet de
rancune contre cet homme, mais il lui tait rest, depuis l'enfance, une
confuse aversion, une rpugnance contre ce colosse brutal, qui avait
trop de barbe sur toute sa figure, une barbe mal taille, jamais
peigne, vilaine.... Elle prouvait un peu, en songeant  lui, ce
qu'elle ressentait, toute petite, lorsqu'on lui parlait de l'Ogre ou de
Barbe-Bleue.

Maintenant, elle refusait de s'abandonner  son antipathie.

--Il m'a rendu service, il m'a dfendue, songeait-elle.

Et, dans la puret de son coeur, elle se reprochait sa rpugnance comme
une faute. Elle attendit donc, quoique sans s'arrter, le cavalier qui
accourait derrire elle.... Elle n'avait pas  s'tonner qu'il ft ce
chemin... il revenait en Camargue, voil tout. Il allait sans doute
passer devant elle aprs qu'elle l'aurait de nouveau remerci.... Sans
doute il tait press, puisqu'il galopait....

--Eh bien, petite, es-tu contente?

Il la tutoyait; cela lui dplut; il continua:

--Je ne suis pas fch de te rattraper pour parler un peu de l'affaire.
Je lui ai rgl son compte, sais-tu, et pay d'une bonne racle son
insolence avec toi!...

Et il conta avec complaisance comment il avait battu Rosseline, dont il
lui apprit le nom.

--Oui, oui, je l'ai battue comme on bat les poulpes pour les
attendrir. J'espre que a te fera plaisir.... Et quand je pense qu'il
y a une heure je ne la connaissais pas!... Je venais l par hasard,
envoy par les amis, pour voir le caf nouveau.... Je t'ai reconnue et
alors, tu as vu, hein, comme pour faire connaissance, je l'ai
aborde?... Il y en a qu'il faut mener comme on mne les cavales! Ce
n'est pas toi, hein, qu'il faudrait traiter comme a? Du premier coup on
te casserait, pechre!

Zanette pensait qu'en effet si on l'avait battue, elle n'aurait pu le
supporter. Elle serait morte,--oui,--de rage et de honte. Les coups,
pour elle, ne pouvaient reprsenter que l'insulte. Qu'on y pt trouver
un plaisir, a, par exemple! elle ne l'imaginait pas.

--Vous avez eu tort de la battre,  cause de moi surtout, monsieur
Martgas! J'en suis fche... et cependant, pour le secours que vous
m'avez donn, je vous remercie, et mon pre, bien sr, vous remerciera
mieux encore.

Martgas sentit qu'il inspirait, pour l'instant, une manire de
confiance, et il jugea politique d'apprivoiser la petite, avant tout.

--Figurez-vous que j'y vais, voir votre pre, mademoiselle. On m'a parl
du fameux cheval dont vos matres feront prsent  qui l'aura dompt, et
je veux essayer l'affaire. Qu'en dites-vous?

Zanette jugeait qu'un si beau, si fier cheval, n'tait pas fait pour le
lourd et brutal bouvier qui trottait  ses cts, mais, naturellement,
elle ne laissa rien deviner de sa pense.

--C'est bien, dit-elle. C'est un beau cheval.

Il y eut un silence embarrass; chacun cherchait ce qu'il fallait dire.
Zanette aurait bien voulu interroger Martgas sur cette Rosseline, sur
Jean Pastorel, en savoir plus long sur ces deux tres qui reprsentaient
pour elle l'une la haine, l'autre l'amour.

Elle n'osait pas. Et lui ne se souciait gure d'veiller en elle le
souvenir de l'homme qui, pensait-il, tait devenu son amoureux, son
fianc sans doute. Il tait sr d'apprendre tt ou tard la vrit
l-dessus. D'ailleurs, que lui importait! il voulait la petite, voil
tout. La perdrix faisait envie au grossier chasseur; il la voulait pour
deux raisons maintenant, pour elle-mme et aussi parce que l'autre,
cette gueuse, Rosseline, serait le prix de sa victoire sur Zanette. Coup
double! Cette perspective lui plaisait fort; il riait en lui-mme. Il
comprenait que Rosseline tait femme  tenir une promesse de ce genre
plutt que toute autre; il sentait qu'elle devait srieusement dsirer
une chose qui perdrait Zanette et dsesprerait Pastorel, la vengerait 
la fois de la fillette et du galant. Voil ce que pensait Martgas et il
pensait aussi qu'en compromettant irrmdiablement Zanette, il
arriverait  l'pouser peut-tre, aprs qu'elle aurait servi de trait
d'union entre Rosseline et lui! Il tromperait ainsi sur un point la
belle patronne du caf des Arnes; il gagnait,  cet arrangement, une
matresse et une femme. La gentille Zanette tait un bon parti pour
lui... et honorable! La belle Rosseline serait une matresse de quelque
rapport. Avec un bon nerf de boeuf, il la mnerait  tout. En la
secouant, il en ferait tomber de l'or, comme d'un prunier il tombe des
prunes!

Tout cet avenir s'agitait dans l'esprit de Martgas. Tout cela tait
simple et facile. Ses intrts taient d'accord avec sa passion de
taureau. Il regarda Zanette, et dans sa barbe paisse il eut un affreux
sourire, dans ses yeux une flamme mauvaise.

Zanette vit l'clair des yeux et elle se sentit en pril. Dj, depuis
un instant, bien que trompe sur les intentions de Martgas par
l'intervention du bouvier dans sa querelle avec Rosseline, elle
prouvait, au fond d'elle-mme, ce malaise, ce serrement de coeur qui
trouble l'agneau devant le loup.

--Tenez, monsieur Martgas, je vais vous dire... il ne serait pas bon
pour moi qu'on me vt ainsi toute seule marcher  ct de vous, en
causant, loin de toute habitation, en plein mitan de la Camargue. Vous
m'avez secourue et je vous en remercie. Venez  la ferme; mon pre vous
remerciera; il faut nous quitter, monsieur Martgas; je puis prendre par
ici,  travers la plaine. Et vous continuerez quelque temps, vous, par
la route.

Ce n'tait pas l'affaire du gardian. Toutefois, il ne se rcria pas,
afin de ne pas effaroucher la fille, et il rpondit d'un ton naturel:

--Par ma foi de Dieu! vous avez peut-tre raison, demoiselle: mais,
croyez-moi, nous nous quitterons un peu plus loin. Le foss qui longe
la route--voyez--est ici trop large et trop profond.... Il se rtrcit
l-bas.... Dans cinq minutes, vous arriverez au bon passage.

Elle jugea qu'il ne serait pas bien honnte d'insister. Elle ne se
rappelait pas que, plus loin, le foss au contraire allait s'largissant
jusqu' tre infranchissable.

Et de temps en temps il lui disait:

--Le pas est plus loin, demoiselle, je le croyais plus prs....
Avanons....

Puis il parlait d'autre chose:

--Vous tes jolie, savez-vous?

La petite frona le sourcil et ses yeux tout ronds et noirs dans la
blancheur de son petit visage, se firent sombres et plus brillants.

--Tu es si mignonnette, l'enfant, si petitette. Mais, c'est l ce qui,
en toi, me plat tellement que j'en rve il y a beau temps.... Si tu
veux que je te dise, eh bien, du temps que j'tais lou chez ton
pre,--tu n'avais pas treize ans alors,--dj tu me plaisais, de vrai,
et dj je pensais  toi comme  une femme!

Alors Zanette comprit. Une brusque terreur entra dans son petit coeur.
Elle n'en laissa rien paratre, seulement, son talon battit
involontairement et nerveusement le ventre de Griset qu'elle dut
retenir. C'est le mme instinct qui fait s'entr'ouvrir les ailes de
l'oiseau effarouch,--mais il les referme bien vite, si le renard, en
arrt, le guette. Il espre encore chapper en se rasant, ou en glissant
sous les herbes.

Le cheval de Martgas se rapprocha de celui de Zanette. Le bouvier prit
dans sa main norme le tout petit bras.

--Une enfant! dit-il tout bas.

Elle eut envie de lui couper la figure avec sa cravache de cuir. Elle
comprit qu'il valait mieux se contenir encore et ne pas fuir surtout.
Elle tait  sa merci.

Martgas s'animait. L'ogre apprtait ses dents.

Elle ne savait plus que dire. Elle gardait un silence farouche,
cherchant, dans sa tte, comment elle pourrait prendre assez d'avance
pour essayer utilement de la fuite. Si elle lui demandait  boire? il
descendrait de cheval pour aller  un puits.... Pendant ce temps elle
effraierait le cheval de Martgas et elle partirait au galop....

La petite vaillante tait pouvante, comprenant bien qu'il ne tomberait
pas dans ce pige enfantin.

Et elle faisait partager involontairement ses motions  Griset qui
doublait le pas.

--Pas si vite, que diable! dit Martgas.

Il avait la face congestionne, les pommettes toutes rouges, luisantes
sous la peau tendue, comme lorsqu'il tait ivre.

--Pas si vite! O tu vas, je vais. J'ai  voir ton pre, et puis, que
diable! il peut attendre.... J'ai des choses  te dire, beaucoup.... Et
pareille occasion de n'tre pas vu causant avec toi ne se retrouvera pas
souvent.... Tu avais peur qu'on nous voie, tout  l'heure? Le dsert est
tout vide, il se fait midi.... Il faut tre enrag pour courir la plaine
 cette heure.... Pas une plume dans l'air.... Voici justement de
l'ombre tout prs de la route, un joli bosquet de pins verts....
Descends de cheval et viens l,  l'ombre.

Pench sur la selle, il la pina vilainement  la taille avec ses deux
gros doigts.

A ce moment, loin devant eux, l'oeil perant et dsespr de la mignonne
aperut le providentiel secours.

--Notre-Dame-d'Amour! dit-elle tout bas.

Et elle dit tout haut:

--Les gendarmes!

Martgas tressaillit. Il n'avait pas seulement des remords, Martgas,
mais beaucoup de mfaits  son compte et il craignait toujours qu'ils
ne fussent pas tous ignors....

Il se mit  rire.

--Nous ne faisons pas de mal, dit-il.

Les deux gendarmes s'avanaient au grand trot. En arrivant prs de
Martgas, avec qui ils avaient maintes fois caus, aux jours de fte,
quand ils surveillaient courses et ferrades, ils le reconnurent. Le
brigadier, un malin, flairait un bandit dans ce Martgas et n'tait pas
fch,  l'occasion, de lui regarder de prs le blanc des yeux....
Encore un que Martgas n'aimait gure.

--Ah! c'est toi, Martgas?... J'ai besoin d'un renseignement.... Il fait
chaud, hein?

Martgas dut s'arrter.

Zanette n'en entendit pas davantage. Elle continua sa route sans rien
dire. Le gendarme comprit qu'il impatientait le gardian en l'arrtant de
la sorte, et s'amusa  la retenir un peu plus qu'il n'aurait fait sans
cela. Pour ne pas se brouiller avec le gendarme, Martgas, furieux sans
le montrer, rpondit  tout, mais  la fin il fit sentir l'peron  son
cheval qui se cabra.

--Mon cheval s'impatiente  cause des mouissales. Adieu, brigadier;
j'accompagne chez son pre la jolie fille que vous avez vue. C'est
Zanette Augias, de la ferme de la Sirne....

Et Martgas mit son cheval au galop.

--Une fille bien garde! grogna le brigadier, qui s'en retournait 
Arles avec son compagnon.

Les deux gendarmes partirent au grand trot. Le chemin derrire eux tait
vide. Martgas avait aperu, loin de la route qu'elle avait quitte,
filant  toute vole  travers la plaine dserte, sous le soleil de
midi, Zanette sur Griset. Elle avait bien un quart de lieue d'avance.
Une fureur le prit. Dpit, colre, dsir de satyre, dsir aussi de
centaure, d'homme de cheval qui ne veut pas tre vaincu  la course.
Et, franchissant d'un bond norme le foss de la route, il s'lana 
la poursuite de la lgre cavalire....

Lgre en effet! Sur le dos de Griset, elle ne pesait rien, pas plus que
le roitelet de la lgende emport au fond des airs sur la queue de
l'aigle.

Griset, qui rentrait vers l'curie, vers le repos, vers les endroits
familiers,--volait, allongeant la tte, le cou, le corps, la queue, les
pattes... il volait, filait, horizontal comme une flche....

--Dzira! criait-elle....

Elle avait adopt, sans savoir pourquoi, ni comment, ce mot avec lui.
Encore un mot zzay comme son nom. Il lui tait venu aux lvres, un
jour, en poussant son cheval; elle l'avait rpt en pressant Griset du
pied, en le touchant de la cravache; et maintenant Griset n'avait besoin
jamais d'aucune autre excitation.

--Dzira! sifflait-elle  voix basse.

Et dans ce mot, qui sonnait comme le dsir, il y avait pour Griset, une
magie infaillible.

Il ira!... Griset ira! Le Gris ira! Dzira! c'est peut-tre de ces
assonnances qu'tait n le cri de dpart de la fillette, habitue ds sa
plus petite enfance  monter les chevaux de la manade.

Sur Griset, elle ne craignait rien; elle tenait sur lui comme l'oiseau 
la branche que le vent peut secouer.

--Dzira! disait-elle de temps en temps, et elle sentait sous elle la
dlicieuse vitesse redoubler.... Elle se retourna et vit Martgas.
Naturellement il montait un camarguais. Or ce ne sont pas de grands
chevaux et Martgas, excellent cavalier, tait par bonheur un cavalier
pesant. La lutte tait par l heureusement ingale. Le bouvier le
sentait, mais, rageur, il ne voulait pas, ayant montr l'intention
d'atteindre Zanette, en avoir le dmenti.

Il assura son chapeau sur sa tte, se dressa un peu sur ses triers
ferms qu'il chaussa jusqu'au fond, et se mit  faire tourner rapidement
dans sa main droite le nerf de boeuf qui tait sa cravache. Le bruit
continu de cette arme tournoyante sifflait tout contre les oreilles du
cheval qui la connaissait bien. Tout de mme, c'tait un cheval plus
fort que celui de Zanette. Et il n'avait pas, comme Griset, fait ses
vingt kilomtres, ce matin.... Martgas gagnait du terrain, il reprit
espoir.

--Voyez-vous, la coquillade! murmurait-il.

La coquillade est un des noms de l'alouette huppe, l'alouette de pays,
toujours perche sur motte ou sur roche,--et qui ne se laisse pas
facilement approcher.

Alouette ou caille,--Zanette s'envolait, mais la lourde tardarasse,
l'aigle btard, volait aussi et comptait bien l'atteindre.

Zanette fit une faute. Martgas du moins le crut. Au lieu de continuer
sa route tout droit vers la ferme,--dont ils taient spars encore par
plus d'une lieue et demie,--elle tourna brusquement  angle aigu, comme
si elle voulait se laisser rapprocher.

Ce fat norme le crut d'abord.

--Voyez-vous, ces filles! se dit-il en riant.

Et plus fort que jamais, il fona vers elle. Il pouvait maintenant
distinguer son joli visage.

...Il pensa aussi que peut-tre elle avait vu un obstacle et qu'elle
avait t force  cette manoeuvre.

--Dzira! criait Zanette, et aprs un bond ail qui lui fit franchir un
foss, elle continua sa galopade furieuse..., mais Martgas gagnait du
terrain.... Voil que Griset ralentissait sensiblement son allure....
Martgas redoubla d'efforts. Son nerf de boeuf, sifflait, tournoyait
toujours.... La brute dardait sur la fille ses yeux ardents, son dsir
sauvage.... Il laissait aller son cheval..., il lui laissait choisir les
endroits o poser les pieds, ne s'occupant que de le maintenir tout
droit dans sa direction. Cela mme tait inutile. Le cheval de Martgas
courait pour son compte, pour vaincre Griset. La distance diminuait.
Deux cent mtres, puis cent mtres  peine sparaient du gibier le fauve
chasseur... il devenait certain pour lui que Zanette, sinon son cheval,
se rendait, de lassitude sans doute, de volont peut-tre....

Tout  coup, Martgas comprit.... Trop tard! Griset, habilement ralenti
 l'ordre de sa matresse, entrait sur un fond argileux; il entrait au
galop, mais d'un train raisonnable, sur un terrain rsistant, mais
gluant  la surface, pour ainsi dire savonneux, qu'il connaissait bien,
comme tous les chevaux du pays camarguais. Aprs les premires foules
sur ce sol particulier, il raidit, en une retombe adroite, ses quatre
jambes nerveuses et se mit  glisser, ainsi plant, sur ce sol gras, o
ses sabots sans fer creusaient des rainures.

Ce que voulait Zanette pouvait ne pas russir pour plusieurs raisons,
si, par exemple, Martgas et bien connu cette rgion de la plaine
immense. Son cheval lanc sans prvoyance, perdument, sur cette
dangereuse surface, cras par le poids d'un cavalier trop lourd,
flchit brusquement au bout de sa glissade et, tombant sur ses genoux,
envoya Martgas la continuer tout seul, roul sur lui-mme comme un
livre.... Le cheval aussi glissait quelques mtres, tout couch 
terre, mais le bouvier ne s'arrtait plus de filer sur le dos, si bien
que sa ridicule et cruelle glissade vint s'achever  trente pas de
Griset que Zanette avait arrt, doucement, bien prudemment.

Elle voulut pourtant ne pas l'irriter par trop, ce Martgas.

--coute, Martgas, dit-elle, en le tutoyant cette fois, comme un valet
qu'il tait. coute, je te promets de ne rien dire  mon pre. Tu
pourras donc venir lutter pour obtenir le cheval.... Et Sultan, je
pense, sera  toi.... Tu en auras besoin, ajouta-t-elle en riant malgr
elle,--car le tien--j'en ai peur,--aura les jambes quelque temps
malades. Mais ce n'est pas ta faute; je t'ai attir sur ce fond, o les
chevaux ne peuvent tenir quand on les force. Si tu avais devin, tu
serais  cheval encore.... Chacun se dfend comme il peut--mais je
n'oublierai pas, crois-moi, que ce matin mme, tu m'as joliment tire de
peine. Adieu.

Elle s'loigna.

Martgas se taisait, tourdi, abasourdi. Bien que ce sol ft lastique,
la chute avait t terrible. Demeur seul, le gardian resta sur place
quelque temps, puis se trana vers son cheval, prit, dans les fontes de
sa selle, une petite gourde d'eau-de-vie qu'il accola. Et, se tranant,
au bord de ce fond d'argile, jusqu' l'ombre d'une touffe de tamaris, il
attendit que la boue qui souillait ses vtements ft assez sche pour
tre gratte et que l'tourdissement et pass.

Il arriva, le soir,  la ferme de la Sirne, car jamais Martgas ne
lchait prise. C'est pour crocher dans le vif que la tardarasse a des
serres aigus et un bec recourb.




XIII

L'CURIE DE MAITRE AUGIAS.


Quand Martgas approcha de la ferme de la Sirne, les deux grands chiens
de garde, des chiens du pays semblables  des terre-neuve, se mirent 
hurler  la mort. Zanette les fit taire et les fit coucher au chenil. Et
Martgas  son arrive devant la ferme, put apercevoir Zanette qui,
l'ayant vu de son ct, vivement disparaissait dans la maison.

Dans les fontes de sa selle il portait toujours du pain et de
l'eau-de-vie; il avait mang et bu. Et restaur, bross, rafrachi,
ayant bouchonn son cheval avec une poigne d'herbe sche, brle dj
au soleil de juin, il arrivait prt  toutes les luttes.

Un valet d'curie, nouveau apparemment, le reut devant la ferme.

--Le bayle Augias? demanda Martgas.

--Il vous attend, si vous tes le gardian Martgas, rpondit l'homme. Il
vous attend, il est malade; je conduirai  l'curie votre cheval.

--Donne-lui de l'avoine, seulement de l'avoine, dit Martgas; il n'a
besoin que de cela.... O est le bayle?

Le valet de ferme dsigna du doigt la porte de la ferme.

--En bas, dit-il; entrez.

Et il emmena le cheval.

La porte de la ferme tait ouverte. Martgas carta la toile de
protection qui arrte les mouches et tamise la lumire.

--Bonjour! La bonne sant! dit-il.

Assis dans la salle basse, sous la huche  pain en bois sculpt, entre
l'horloge  gaine et la table, matre Augias, ayant rsolu d'tre
aimable avec ce gardian qu'il avait chass, mais qu'il jugeait utile de
mnager comme dangereux,--rpliqua:

--Bonjour.... C'est toi Martgas? je t'esprais; ma fille m'a dit que tu
allais venir, t'ayant parl sur la route. Aussi, tu vois, le pain et le
vin t'attendent. Bois, si tu as soif; mange, si tu as faim. Le pain
n'est pas trs tendre, mais le fromage est frais.

Martgas comprit tout de suite que Zanette avait tenu parole. Elle
n'avait rien dit  son pre.

--Merci, fit-il, je n'ai pas faim, mais je trinquerai avec vous.... Vous
tes malade?

--Ce n'est rien. La fivre. L'accs est pass.

--Et votre fille, elle va bien? dit Martgas.

--Verse-toi du vin toi-mme, fut la rponse d'Augias.

Le gardian frona le sourcil.

--Quel vent t'amne? demanda matre Augias brusquement.

--Votre fille ne vous l'a pas dit?

--Elle m'a dit seulement qu'en passant prs d'elle au galop, tu lui as
cri: Je vais chez ton pre.

--Eh bien donc, matre Augias, je viens pour le cheval.

--Quel cheval?

--Sultan, donc!

--Qu'est-ce que tu lui veux?

--N'a-t-on pas fait dire qu' celui qui saura s'en rendre matre et le
monter convenablement, il sera donn en cadeau? N'est-ce pas l'intention
des matres et la vtre, bayle?

--C'est l'intention et l'ordre formel des matres, et je le regrette,
dit matre Augias. Ils ont reu des plaintes de nos gardians, oui, des
lettres de plainte! Et ils m'ont ordonn de me dfaire ainsi du cheval.
Je dois obir, mais, pour dire la vrit, cela m'ennuie. Le cheval est
beau, magnifique. Les poulains qui viendraient de lui nous auraient fait
une manade de princes. Je sais bien que l'animal est aussi difficile et
dangereux qu'il est beau. Il attaque souvent les autres btes, de
lui-mme, comme sans motif, et parfois il semble en vouloir aux
gardians,--mais le mtier de gardian est un mtier terrible, chacun le
sait, un mtier de soldat. Le mtier veut qu'on souffre. Toujours 
cheval, la lance au poing. Dormir en selle, combattre les taureaux, tre
sans cesse expos aux coups de corne et aux ruades. Quand on se plaint
de ces prils-l, on se fait vacher, ou berger de brebis, coquin de bon
sort! Ah! de mon temps, un qui aurait grogn pour une chute de cheval ou
pour un coup de pied de bte, mme reu en pleine figure, on ne
l'aurait, ma foi de Dieu, plus regard! Les gardians se seraient
dtourns de lui et les filles auraient ri en le regardant. Enfin tout
change, c'est le sicle!

Matre Augias alluma sa pipe et rpta cette expression populaire des
paysans de l-bas quand ils se plaignent des malheurs du temps: C'est
le sicle!

Les prtentions de son ancien valet dplaisaient  Augias; il bavardait
pour se donner le temps de chercher en sa tte un moyen sinon d'carter,
au moins d'ajourner la demande de ce Martgas.

--Je ne crains pas les coups de pied, moi, ni les coups de corne, dit
Martgas. Et je prendrai bien le cheval!

--Tu le prendras? dit le bayle souriant, tu le prendras... s'il veut se
laisser prendre. C'est un oiseau; il a des ailes. Et pour le glissement
entre les mains, c'est une anguille. Pour tout le reste, un diable.

--Je le prendrai, moi! dit Martgas. Quand peut-on?

--Ah! voil, mon homme! dit le bayle qui, ainsi press, rpondit au
hasard:--Ah! voil! c'est que dj un autre doit essayer ce que tu veux
toi-mme.... Il faudrait attendre.

--Et qui donc veut essayer?

Mis au pied du mur, matre Augias pronona le premier nom qui vint  sa
pense:

--Jean Pastorel, dit-il.

Martgas se frappa la cuisse du poing.

--Il est encore l, celui-l! dit-il.

--Comment, encore l?

--Oui, dans toutes les affaires dont je m'occupe, je le retrouve
toujours, depuis quelque temps, ce Pastorel; a m'ennuie. Enfin!... il
faut souffrir ce qu'on ne peut empcher.... Et quand vient-il pour
essayer de prendre le cheval, ce Pastorel?

--Aprs-demain, rpliqua nettement le bayle, s'affirmant dans son
mensonge. Si tu veux tre ici aprs-demain, ds la pointe du jour, la
manade sera proche; nous irons tous.

--C'est dit, fit Martgas.

Matre Augias venait de prendre la rsolution d'aller, ds le lendemain,
chercher lui-mme Pastorel. Il continuait  mnager Martgas mais il
n'entendait pas qu'il et le cheval; il avait pour cela ses raisons.

Il y eut un long silence. Martgas buvait, se demandant o tait Zanette
et s'il ne pourrait pas, par quelque moyen bien imagin, parvenir  lui
parler un peu, seul  seule.... Le bayle, repassant en lui-mme tous les
motifs de colre et de mpris qu'il avait contre Martgas, se sentait
repris d'une envie sourde de le mettre  la porte. Il s'en voulait de le
recevoir si bien, de le faire asseoir  sa table, de lui donner de son
pain, de son vin; mais il se rptait en lui-mme qu'avec celui qu'il
appelait tout bas, quelquefois tout haut, une canaille, un peu de
politique tait ncessaire.

Tous deux fumrent assez longtemps en silence. Puis Martgas, d'un air
dgag, demanda des nouvelles de la ferme, des valets qui y taient de
son temps, de toutes les choses de la maison enfin, qu'il connaissait.
Cette aisance, qui tait une manire d'insolence, irritait le vieux, en
dedans. Sa fivre peut-tre se mit  le travailler un peu; il s'agita
sur sa chaise, et n'y tenant plus:

--Quand pars-tu? dit-il. Je t'ai assez vu! je suis malade. Tu reviendras
aprs-demain, puisque je dois obir aux ordres des matres et donner le
cheval  qui le prendra.... Seulement Pastorel a demand avant toi.
Voil. Si avant toi il prend le cheval, je ne te cache pas que j'en
serai content.... Je ne suis pas pay pour t'aimer.

--Vous avez la rancune longue!... fit Martgas. Allons, vieux, je m'en
vais. Il faut avoir patience avec les vieilles gens.... On s'en va!...
Mais je reviendrai. Je serai l aprs-demain matin. Et je crois bien
que Pastorel manquera son coup... et je serai, moi, le soir mme, mieux
mont qu'un empereur!... Adieu, matre Augias.... Ne peut-on voir votre
fille? Elle se fait jolie, savez-vous?

--Je te dfends de me parler de ma fille! cria Augias exaspr tout 
coup. En voil assez, va-t'en! Tu te moques de moi, je pense! mais,
coquin de sort! je ne le souffrirai pas!

--Et pourquoi dites-vous que je me moque de vous, bayle? Pourquoi?
expliquez-vous un peu.

Il avait un ton si narquois, un air si insolent, qu'Augias partit tout
de bon; il se dbonda:

--Pourquoi? pourquoi? criait-il. Il demande pourquoi!... Que la fivre
m'touffe s'il ne le sait pas, le pourquoi! Pourquoi je dis que tu te
moques? Parce que si tu avais quelque chose l (Augias se frappait le
coeur) tu n'aurais plus mis les pieds dans une maison qui ne te veut
plus!... En te voyant reu comme je viens de le faire, tu aurais d,
aprs avoir eu le tort de venir, comprendre qu'il fallait t'en aller au
plus tt...! Mon oeil est vieux, mais il voit plus clair que tu ne
penses, compre! j'ai un nez de chien de chasse. Et je te flaire,
vois-tu, je sais de tes manires, camarade! j'en connais plus long que
tu ne crois, mon homme! Tu es de la mauvaise graine, et quand je ne te
vois pas, je suis content.... Tu as du front, de venir ici, pour prendre
ce cheval!... mais tu ne l'auras pas, j'espre. Oui, tu as du front! tu
devrais te souvenir du motif principal pour lequel je t'ai chass.... Tu
tais charg de l'curie du chteau et de la ferme. Vingt chevaux 
panser,  dresser; sur ce nombre, dix au moins changeaient toujours.
Comment les traitais-tu? dis, rponds! Tu oubliais de les faire
boire,--et quand ils se fchaient, tu les battais comme un sauvage. Tu
m'en as gt plus d'un, car les chevaux sont ce qu'on les fait!... Et tu
veux avoir, toi, ce cheval de prince! Il mourrait de dsespoir et de
honte entre tes mains, avant de mourir de tes mauvais coups!... Ah! tu
veux le prendre? Tu peux essayer, c'est entendu; j'y suis consentant,
parce que j'espre bien te voir, la premire fois que tu essaieras,
envoy en l'air cul par-dessus de tte, comme un paquet de linge sale
que tu es!

Et matre Augias conclut:

--En te chassant comme j'ai fait, bte brute, j'ai nettoy mon curie!

--Je vois, dit Martgas tranquillement, que vous avez la fivre, bayle.
Les visions vous tiennent.... Adieu, je m'en vais. Le bonjour  votre
fille....

Augias, se levant, le saisit par le bras, et, d'une voix basse, pleine
de colre contenue:

--Martgas! dit-il, ne me parle jamais de ma fille, mme pour lui faire
dire simplement bonjour... coute. Tu as  ton compte plus d'un mfait
dont on a cherch bien loin les auteurs.... Plus d'une manade a perdu
des btes qui n'ont pas t perdues pour toi. Quand le gardian Peytral a
t trouv mort, au bord du Vaccars, tu as t le seul  savoir, hein?
comment lui tait arriv le malheur.... Ce n'est pas tout; il y a des
filles qui se plaignent de toi; me comprends-tu bien? Ne parle jamais de
la mienne  personne, pas mme  moi!... Si je t'ai chass d'ici, a
n'est pas seulement parce que tu salissais l'curie!--C'est clair comme
la bonne clart du jour, hein, ce que je dis?--Si je t'ai chass c'est
aussi parce que la manire me dplaisait dont tu regardais les
filles--mme ma petite, entends-tu, qui tait alors presque une enfant!
Garde donc bien ta langue et ta canaillerie l-dessus,--ou, vrai comme
je suis Augias! c'est moi, moi, qui te mettrai dans la tte une balle
de mon fusil! Et pas un pre, en Camargue, et pas un gendarme en Arles
ne me donnera tort, tu entends?

Augias parlait bas, et Martgas se contint.

--A aprs-demain matin, matre Augias! dit-il avec une insolence sourde
et menaante.

Il dit encore:

--Je l'aurai, votre cheval!

Et mentalement il ajoutait:

--Et aussi ta fille!

Matre Augias lui montrait la porte.... Le brave homme avait perdu le
fruit de sa politique. Aprs avoir bien reu le gardian, il lui avait,
n'y tenant plus, dit son fait en termes tels que, dans cette brute de
Martgas, les pires levains de rancune et de haine taient maintenant
soulevs.




XIV

NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI!


Le pre Augias n'eut pas grand'chose  expliquer  sa fille.

--J'ai tout entendu, lui dit-elle, mais je ne savais pas que Pastorel
dt venir?

--Il ne doit pas venir, j'ai menti, dit Augias, il le fallait, pour me
dbarrasser de ce Martgas. J'aurais d lui dire tout de suite et tout
simplement que je ne lui permettais pas d'tre de ceux qui essaieront de
prendre le cheval... je n'ai pas os d'abord... j'ai eu peur de lui,
s'il faut que je le dise... peur de lui... oh! pas pour moi.... C'est un
mauvais coureur de filles, capable de tout... il connat trop bien la
maison!... Aussi, vois-tu, j'ai hte de te voir marie, quoique
jeunette. Je peux, d'un moment  l'autre, te manquer... il faut que j'y
pense,  cela. Et donc, c'est au hasard, sans rflexion, que j'ai parl
 Martgas de ce Pastorel;--me voil forc maintenant d'aller le
chercher!... Eh bien, tant mieux! car celui-ci, c'est, je pense, un mari
comme il te faudrait. Il faut que tu sois protge.

Zanette rougit un peu:

--Vous le connaissez donc, mon pre? fit-elle. Vous ne m'aviez pas dit
a.

--Par prudence, c'est vrai, je n'ai rien dit le jour des ftes; je le
connaissais seulement un peu, je voulais tre sr que le bien qu'on dit
de lui est vritable; j'ai pris, depuis ce temps, mes renseignements;
j'ai mme vu sa mre,  Silve-Ral. a n'est pas loin des Saintes, et
j'irai l, demain, pour le chercher.... C'est un brave enfant....

Augias ne disait pas tout. Il connaissait l'histoire de Rosseline, mais,
pensait-il, Pastorel se dbarrasserait de cette mauvaise femme, en
brave homme qu'il tait, avant longtemps. Quand il reverrait Zanette, il
oublierait facilement sa mchante aventure avec la belle Arlse. Ainsi
pensait Augias, et il ajouta:

--Il y a bien, pour l'heure, un empchement qui vient de lui,  ce que
m'a dit sa mre... mais je ne suis pas inquiet; il comprendra o est son
bonheur.

Zanette comprit l'allusion et elle se tut. Heureuse de sentir son pre
favorable  Pastorel, elle s'tonna d'prouver ce bonheur-l.
Dcidment, elle l'aimait donc, cet inconnu? Pauvre Zan!... car dj, en
elle-mme, elle l'appelait Zan, puisqu'elle s'appelait Zanette....
Pauvre Zan! si on pouvait l'arracher aux griffes de cette mauvaise
femme, ce serait, n'est-il pas vrai, une bien bonne action?...

Or, de son ct, Jean Pastorel avait parl  sa mre de la petite
Zanette qu'il n'aimait pas encore, mais qui lui plaisait bien, et du
cheval de la ferme de la Sirne, dont il dsirait se rendre matre.

Sur la petite, la vieille Pastorel n'avait dit que de bonnes choses:

--C'est une fillette sage. A la bonne heure! En voil une que tu ferais
bien de demander! il n'est pas bon qu'un homme soit seul. Oh! si, avant
de mourir, je pouvais voir un fils de mon fils, je bnirais la vie, en
la laissant recommenante derrire moi!

Quant au cheval, la musique avait t autre:

--Le mtier, vritablement, est assez dangereux, sans aller chercher,
par plaisir, des btes de mort! Laisse-moi ce cheval tranquille, c'est
quelque sorcier peut-tre! Le prenne qui voudra! La fille d'Augias,
oui,--mais son cheval, non! Entends-tu, Jean?

--Mais... dompter le cheval, ma mre, est un des moyens d'avoir la
fille,--de lui plaire d'abord, et au pre aussi. J'en ai connu et men
de plus difficiles....

--Des filles? interrogea sournoisement la vieille.

--Des filles, oui, et des chevaux!...

--Eh bien, laisse les btes vicieuses o elles sont, toutes! pouse la
Zanette,--et que Dieu nous bnisse....

La vieille fit un signe de croix et regarda, au mur, la sainte image des
deux Maries, surmonte d'une brindille o taient accrochs des cocons
de vers  soie, et devant laquelle brlait de l'huile dans une lampe de
forme antique.

A la mme heure, l'ide venait  Zanette d'aller dans la chapelle brler
un cierge, un des petits cierges jaunes qui taient suspendus sous le
crucifix, au chevet de son lit.

Elle y alla. La nuit tombait. Le cierge, plant dans une pointe
de fer, devant l'autel, faisait resplendir le visage d'or de
Notre-Dame-d'Amour, et, agenouille, Zanette priait de toute son me.

Elle prie pour son pre, pour l'me de sa mre morte; pour que Martgas
ne parvienne pas  se rendre matre du cheval sauvage; pour que Pastorel
au contraire, dompte heureusement la bte et la fasse sienne, et encore
pour qu'il oublie cette femme si mauvaise.

Et Zanette disait:

--La flamme de ce cierge qui brle pour vous, je vous l'offre, 
Notre-Dame-d'Amour, en faisant par-dessus tous les autres, le voeu que
voici: Ce qui sera le meilleur pour Jean, je l'ignore, madame, mais quoi
que ce soit, faites que cela arrive.... Notre-Dame-d'Amour,
exaucez-moi!




XV

LA BELLE ET LA BTE.


Le lendemain matin,  six heures, la carriole fut attele.

La mre de Zanette avait laiss,--pauvre morte!--une autre enfant qui,
maintenant, prenait sa cinquime anne. Le pre Augias, depuis trois
ans, avait confi cette enfant trop petite  sa soeur, marie avec un
pcheur aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pour qu'elle l'levt parmi les
siens.

--Si je partais avec vous, pre, pour voir la petite?

--J'allais, dit Augias, te le dire moi-mme.

Ils partirent.

Le pre Augias conduisit sa fille aux Saintes, chez sa soeur, puis
revint sur ses pas, avec la carriole,  Silve-Ral, chez la mre de
Pastorel pour savoir d'elle o il trouverait le gardian.

Il n'avait pas voulu, naturellement, mener Zanette, comme cela, dans la
maison de Pastorel.

Chez la vieille Pastorel, il apprit que le gardian, dans l'aprs-midi,
irait aux Saintes pour une affaire. En ce moment, Pastorel visitait une
manade aux environs des Saintes. De grandes courses devaient avoir lieu
bientt aux arnes d'Arles et on l'avait charg de se rendre compte par
lui-mme de la sauvagerie de certains taureaux, de choisir  son ide et
de designer les plus sauvages, les meilleurs, qu'on trierait quelques
jours plus tard.

Augias se remit en route pour aller prendre chez sa soeur, aux Saintes,
le repas de midi.

Pendant ce temps, Zanette, aprs avoir jou avec sa petite soeur,
n'avait pu rsister au dsir de courir un peu sur l'immense plage
dserte des Saintes.

Elle aurait voulu emmener la petite. La tante s'y opposa.

--C'est trop petit, vois-tu, cette mignonne! Et puis,--quoique, si l'on
en croit le monde, les mauvaises fivres n'existent plus gure,--j'ai
toujours peur. J'en connais, des tout petits, qui n'ont pas la couleur
qu'il faut; ils sont jaunes comme des cierges. Va toute seule.... Tu
n'as pas peur, au moins?

--Oh! dit Zanette, je n'ai peur de rien, jamais.

Elle venait rarement aux Saintes-maries qui taient  cinq lieues de
chez elle.... Il y avait tant de travail  la ferme de la Sirne! De
temps  autre, on leur amenait la petite, si bien que Zanette, qui
aimait beaucoup la mer, ne la voyait pas souvent.... Oui, elle l'aimait
beaucoup, cette mer bleue et vaste o le regard et le rve s'en vont
loin,  la poursuite des bateaux et des grandes mouettes blanches....

Tenez, ce matin mme, lorsqu'elle avait vu, au bout de la plaine,
l-bas, tout l-bas, au bout du dsert plat, par-dessus la vigne, les
sables et les salicornes, se dcouper la silhouette crnele de l'glise
sur le bleu de la mer,--elle s'tait leve tout debout, Zanette, sur le
char  bancs, en poussant des cris,--en battant des mains: La mar! la
grando mar! La mer! la mer si grande! Et le coeur de Zanette
s'chappait, s'envolait hors d'elle-mme; il volait avec les oiseaux,
au-dessus des vagues, bien haut, bien loin, puis redescendait, les
effleurait parfois de l'aile et chantait... un chant de sirne.

Et comme on tait au milieu de juin, qu'il faisait chaud et qu'elle
aimait la mer, Zanette, pendant que son pre allait  ses affaires,
avait couru sur la plage.

Des lieues de plage; un sable, doux sous les pieds, o la nier envoyait
sa vague calme, en grands festons mobiles, dentelles blanches, dont les
dessins d'cume se formaient, fondaient, apparaissaient encore pour
disparatre. Aux endroits mouills, le sable, dans le moment o s'y
posait le pied de Zanette, devenait tout ple, parce que l'eau, sous le
poids, en sortait comme d'une ponge. Quand elle retirait ce pied, trs
petit, le sable de nouveau s'imbibait, redevenait sombre trs vite. Et
cela amusait la jeune fille.... Puis, comme la mer essayait de mouiller
ses jupes, elle les relevait en s'enfuyant.... Et, loin des bords, le
sable, sec, trs mobile, prenait son soulier, voulait le garder, il la
dchaussait. Et elle riait toute seule. Et la grande plage dsole tait
maintenant toute couverte des petites traces dsordonnes de Zanette.
Ici, elle avait fait de grandes enjambes, l de tout petits pas; ici,
elle avait tourn en rond comme une folle.... Les courbes se
rtrcissaient en une hlice, du centre de laquelle l'enfant s'tait
chappe brusquement, pour courir en ligne droite, longtemps,
longtemps.... Et enfin, elle se vit loin des Saintes,  une lieue au
moins, sur l'immense plage vide, dserte. Elle s'assit alors sur les
petites dunes qui lui cachaient la plaine, par-dessus lesquelles, en se
retournant, elle apercevait  peine le fate de l'glise crnele, avec
ses trois cloches dcoupes en plein ciel dans l'ajourement du clocher.
Et Zanette, adosse aux monticules de sable, ne voyait plus que la mer
qui court sans cesse au-devant d'elle-mme, impuissante  saisir mieux
la terre qu'elle semble dsirer.

Alors, la petite sauvage prouva une envie brusque de se plonger dans
cette eau si claire, si bleue, si frache. Dans une heure, il sera
midi, songea-t-elle en regardant le soleil. J'ai le temps.

Le Rhne lui avait appris  nager. Elle se dshabilla, sre d'tre bien
seule. Debout, tendant les bras, elle s'tira au soleil et une joie
physique la saisit, la joie des btes captives remises en libert.

Un bain libre au bord de la mer, en pleine lumire, semble peut-tre aux
gens des villes un acte impudique et sans doute fort rare. Ce n'est ni
l'un ni l'autre. La nature invite au naturel.... Et maintenant Zanette
ressemblait aux petites desses de la mer, aux ondines, aux sirnes de
l'eau, soeurs lgendaires des sirnes de l'air dont les plumes ont
toutes les couleurs du ciel, et sont luisantes comme des cailles
entrevues sous les vagues.

La peinture ne doit pas garder seule le privilge de montrer nue la
beaut des desses et de la femme. Zanette tait nue et elle tait
chaste.

Quand elle se fut un peu tire, la joie qu'elle prouvait la fora de
s'agiter de nouveau. Un petit cheval de Camargue, qu'on rend  la
libert, qu'on renvoie au troupeau libre aprs l'avoir attel plusieurs
jours, s'tonne ainsi, immobile d'abord, puis hume l'air, et tout  coup
bondit et galope. Ainsi fit-elle, Zanette. Elle gravit en deux bonds une
des petites dunes voisines qui s'croula sous elle; elle regarda, du
sommet, tout le dsert verdoyant, o flottaient, vers l'est, des
mirages, des arbres renverss au bord de marais irrels; elle se
retourna vers la mer, aspira la brise saline, puis se jetant  corps
perdu sur la pente de sable, elle se laissa glisser jusqu'au bas, la
poitrine dans ce sable chaud, ses deux petits pieds en l'air, les mains
en avant,--avec des clats de rire qui peraient le bourdonnement de la
mer paisible mais toujours murmurante.

Zanette se releva, se secoua, puis, courant  toute vitesse, s'lana
vers la mer, y entra toujours courant, et quand elle eut de l'eau
jusqu' la ceinture, elle se jeta  la nage, toujours avec des cris
perants auxquels rpondaient l-bas les mouettes.

Elle nageait ainsi depuis un moment, quand un jeune taureau, noir comme
la nuit, bondit, non loin de l, par-dessus la dune, et entra aussi dans
les vagues.... Un cavalier presque aussitt franchit d'un bond la dune
au mme endroit et s'arrta brusquement, au bord de la mer, regardant
tour  tour, d'un air tonn, le sauvage taureau et la fillette sauvage.

C'tait Jean Pastorel.




XVI

LE CHEVALIER.


Un des taureaux qu'il tait venu juger en vue des courses d'Arles,
excit par lui, s'tait drob tout  coup aprs l'avoir attaqu
plusieurs fois et finalement avait fui le troupeau. Pastorel s'tait
tout seul mis  sa poursuite, il l'avait atteint, piqu de son trident
au moment o le fauve le chargeait une fois encore, et l'animal
farouche, fuyant de nouveau, avait entran le cavalier vers la mer,
dans laquelle il cherchait maintenant asile.

Le dompteur regardait les vagues et la fille et le taureau.

Le taureau, de l'eau jusqu'au cou, apparaissant et disparaissant tour 
tour sous la vague cumante, semblait un rocher noir. L'arte sinueuse
de son chine luisait dans l'clat palpitant de la mer, sous le
rayonnant soleil de midi. Il soulevait son mufle hors de la vague et
faisait face  l'ennemi non sans regarder parfois d'un oeil oblique la
petite nageuse qui s'loignait.

Pastorel n'avait pas encore reconnu l'enfant.

Zanette, stupfaite, consterne, avait reconnu Pastorel.

Elle n'aurait pu dire lequel l'effrayait davantage, de l'homme ou de la
bte.

La honte, en elle, dpassait l'effroi. Le taureau lui faisait peur,
certes, pas trop cependant, car elle avait l'habitude de voir les
taureaux libres en Camargue, mais le chevalier qu'allait-il faire?
qu'allait-il dire, qu'allait-il surtout penser d'elle? Pourvu qu'il ft
bien l'homme brave et bon qu'on lui avait dit.... Par bien des
histoires qui couraient le pays, elle savait, la fille sauvage, leve
parmi les animaux et les bouviers, que les meilleurs parfois, sous un
coup d'amour comme sous un coup de soleil, s'emmalicent et s'emportent 
de subites et dangereuses folies.

Aprs tout, elle ne le connaissait pas!... O bonne Notre-Dame, voici
bien le cas de vous invoquer!... Elle n'y manquait pas, Zanette, et
s'loignait du rivage, afin d'tre cache entirement par l'eau,
lorsqu'elle prendrait pied, mais ses petites paules trs blanches
apparaissaient hors des vagues. Le gardian comprenait. Il tait interdit
et amus, un peu inquiet pourtant....

--Prends garde, petite! cria-t-il, la bte est mauvaise.... Je vais
tcher de la reprendre  la mer et de la reconduire. Reste o tu es!

Et il poussa son cheval, dans l'intention d'aller tout droit se placer
entre le taureau et la fille.

La petite tte de Zanette (son lourd chignon tout mouill, ruisselait
d'eau tincelant au soleil) regardait le chevalier. Sur la ligne
onduleuse des petites dunes grises, sur le vide bleu du grand ciel, le
cheval lui apparut, cabr, pivotant sur ses pieds de derrire,
dtournant sa tte de la mer, rebelle au mors et  l'peron. La lance du
gardian, appuye  l'trier, luisait  son ct et rayait le ciel
clatant d'une barre rigide, au bout de laquelle tincelait le fer en
trident. Le taureau vit sans doute cette lance bien connue, et le
trident enflamm au soleil lui parut sans doute plus menaant que
jamais, car il fit un mouvement, hsita une seconde, puis se dirigea sur
Zanette. Alors, le gardian, enfin vainqueur de son cheval, qui cumait
comme la mer, le pressa si bien que, cabr pour la troisime fois,
l'animal se lana en avant. Ses deux pieds retombrent dans la vague
qui arrivait contre lui. La mer jaillit sous son ventre. Ce fut un
tincellement d'eau clabousse, panouie en gerbe, au milieu duquel
cheval et cavalier taient superbes. Une fois qu'il fut dans l'eau, le
cheval cessa de rsister et se mit  marcher rsolument, mais le taureau
continuant  se rapprocher de la fille, le cavalier dut obliquer vers
elle; et quand il parvint  se placer entre la fille et la bte, l'homme
n'tait loin ni de l'une ni de l'autre.

Alors seulement Pastorel reconnut Zanette.... Son visage eut une
expression rapide d'tonnement ml de plaisir... puis, aussitt aprs,
de vive inquitude.... Et il ne dit rien. Elle lui en sut gr.

Il regarda le taureau. Elle fut rassure, mais elle tait lasse. Le
coeur commenait  lui battre fort. Elle fut force de s'arrter. Et le
gardian, bien malgr lui, soumis  la loi invincible, plus volontiers
regardait maintenant du ct de la fille que du ct de la bte, du
ct de l'amour que du ct du pril. Les vagues taient larges,
espaces, et n'cumaient qu'en arrivant au rivage. Ici, elles taient
lisses, lourdes, molles, et aprs chaque gonflement, la mer s'abaissait,
dcouvrant la petite poitrine de Zanette qui, alors, se cachait de ses
bras poss l'un sur l'autre en croix. Elle ne savait que dire, elle ne
savait que faire. Aller plus loin? La vague l'aurait recouverte; elle
tait trop fatigue. Elle avait bu un peu d'eau amre. Elle respirait
avec effort.

Pastorel rflchissait, combinant une tactique.

Le taureau menaant fit un mouvement vers le cheval. Les deux btes,
habitues  se combattre  terre, se sentaient gnes, dans cette eau
lourde, remuante, qui parfois battait leurs flancs. Le taureau fit un
pas en avant.... Le cheval, sous son cavalier distrait, se retourna le
plus vite qu'il put pour fuir l'ennemi, marchant vers la fille dont il
tait maintenant tout proche. Elle allait se remettre  la nage,
quand,--aprs avoir tourn vers le rivage la tte du cheval, de manire
 pouvoir faire bien vite face au taureau,--Pastorel lui cria:

--coutez-moi! coutez-moi bien, car ce n'est pas un moment pour
rire.... Il ne voudra pas sortir, le taureau. Ce n'est pas la premire
fois que pareille chose m'arrive. Voyez-vous, dans la mer, nos chevaux
sont gns, ils ne se sentent plus libres d'eux-mmes. Ils se mfient de
l'eau plus que du taureau. Si je manque mon coup et que le taureau aille
sur vous, je ne pourrai peut-tre pas lui couper les devants....
Alors, que ferez-vous? Voici donc le mieux, je pense. Courez vite,
habillez-vous vivement. Nous laisserons le taureau o il est. Je vous
prendrai en croupe et vous ramnerai aux Saintes. Cela vous plat-il? Je
ne vois pas comment faire autrement.

Elle non plus, la pauvre! ne voyait pas comment faire autrement!

--Essayez d'abord, dit-elle, d'emmener le taureau.

--A votre volont! dit-il. loignez-vous donc un peu.

A son ide, elle ne gagna pas grand'chose.

Elle se croyait cache par la mer, habille pour ainsi dire d'eau et
d'cume, et elle se mit  nager. Et du haut de son cheval, il regardait,
malgr lui, cette forme jeune onduler sous la claire transparence de
l'eau, s'tendre, se mouvoir gracieusement, plus jolie, plus vivante,
plus blanche qu'elle n'aurait paru  terre.

Elle s'arrta de nouveau et prit pied.

L'homme oubliait la bte.... Il se dcida pourtant  l'attaquer, avana
contre elle, la lance en arrt, la piqua au front, mais le cheval
n'ajoutait pas, comme  l'ordinaire,  la force du coup de trident,
celle du poids et de la vitesse. Le taureau ne recula pas d'un pouce;
il ne se dtourna mme point et fit au contraire un nouveau pas en
avant.

C'est le cheval qui dut reculer.

Le gardian cria:

--Vous voyez! c'est comme j'ai dit. Nous n'en finirions pas. Allez 
terre!

Et, tournant le dos  la fille, il regardait vers le large, surveillant
la bte.

Il n'y avait pas  faire de conditions,  tablir de pourparlers; il
fallait obir; mais Zanette s'tait loigne de ses vtements, dont le
gardian, au contraire, se trouvait rapproch.... Et c'est le taureau qui
tait leur matre!... Elle en prit son parti, courut  terre le plus
vite qu'elle put, dans un claboussement d'tincelles d'eau. Elle songea
bien  passer derrire la dune, mais il faudrait la repasser, se hisser
deux fois sur ce pidestal de sable.... Cela valait-il mieux? Elle ne le
pensa pas, et prit sa course, le long de la plage. L'attention du
taureau se dtourna du cheval; il suivait des yeux cette petite forme
humaine qui courait.... Inquiet, il se rapprocha du rivage et d'elle. Le
gardian dut le suivre, s'interposer entre la terre et lui, le repousser
dans la mer, mais, dans ces mouvements, plusieurs fois le jeune homme
put voir la jolie fille,  demi nue maintenant, qui, en toute hte, se
rhabillait.

Dj, le jour des ftes aux plaines de Meyran, il avait trouv que
Zanette tait la plus jolie; il n'avait donc aucune peine  la trouver,
comme a, plus jolie encore!

Ils laissrent le taureau dans les vagues. Zanette, prise en croupe,
retournait vers les Saintes.

Pastorel allait au pas, car la route tait trop courte... trop courte
vraiment. Et Zanette lui contait comment et pourquoi, pendant ce
temps-l justement, matre Augias le cherchait.

Et Jean sentait un petit bras, un peu tremblant encore de crainte et de
honte, qui s'accrochait  lui.

De l'aventure qui venait d'arriver, ils ne dirent mot ni l'un ni
l'autre, mais pour l'avoir vue si jolie toute nue dans la grande mer,
voil qu'il se croyait tout de bon amoureux.

A courir taureaux ou filles on prend quelquefois mal de mort.




XVII

NOBLESSE.


Au pre de Zanette, le gardian ne dit qu'une chose: il l'avait prise en
croupe et sauve du taureau, et la fille se garda bien de raconter la
baignade. Pourquoi faire?... Aprs tout, elle avait eu tort. Elle le
reconnaissait en elle-mme: il ne faut pas se fier  la solitude du
dsert, quand on est une fille honnte. Vraiment, que lui serait-il
arriv si au lieu d'un Pastorel, elle et rencontr un Martgas!

--Ah! ce brave Pastorel! dit le pre Augias.... Je te connais comme un
des plus rudes et des plus fiers gardians, camarade, et je venais
justement pour te chercher.... Je pensais hier  toi, et puisque tu
viens de rendre service  ma fille, c'est--dire  moi, bien plus
volontiers je vais te dire ce que je pensais.... Je suis mme all chez
ta mre pour te voir.... Les choses s'arrangent bien.... Nous avons, sur
notre domaine du chteau de la Sirne, dans une de nos manades, un
cheval magnifique; de plus beau on n'en peut pas voir.

--Je le sais, dit Pastorel.

--De plus beau, on n'en peut pas voir, reprit matre Augias, mais c'est
un terrible!

--Je sais tout cela. On le connat, ce cheval, dans tout le pays.

--Il est entier comme pas un!... On peut  peine l'approcher; c'est un
diable; il mord les aigues, les blesse, et avec des ruades il blesse les
autres talons; il a cass les jambes  deux et tu un homme. Tous ceux
qui veulent le prendre, il les attaque. a fait que nos matres n'en
veulent plus: ils m'ont dit qu' celui qui pourrait le dompter et
l'emmener sans vider les triers, ils en faisaient volontiers cadeau....
Veux-tu le cheval, Jean? Je te le donne.

Le pre Augias ne se doutait gure qu'il copiait le mot de Charlemagne
dans la lgende: Aymerillot, cette ville forte est  toi, je te la
donne.... Tu n'as qu' la prendre!

Ce que le pre Augias offrait  Jean, ce n'tait pas seulement le fameux
cheval, c'tait le moyen de suivre Zanette.

--Je savais tout cela, matre Augias, dit-il. Et je serais all moi-mme
vous demander la permission de prendre la bte.... Quand partez-vous?

--Doucement! dit Augias. Connais-tu Martgas?

--Oui, je sais qui c'est.

--Eh bien, Martgas arrive  la ferme demain matin; il veut le cheval...
mais c'est  toi que je le donne. Il faudra, je pense, dfendre ton
intrt.

--Quand partez-vous? rpta Pastorel, pour toute rponse.

--A deux heures, aprs djeuner.

--Vous avez votre char  bancs?

--Oui.

--Je vous suivrai  cheval.

--Tu es un homme. Le cheval est  toi. Nous dnons ici chez ma soeur. A
ton service! Tant qu'il te plaira,  l'avenir, tu pourras frapper  ma
porte. Tu m'as rendu service. Je ne l'oublierai pas.... Manges-tu avec
nous?

--Non, non, dit Pastorel, je ne puis partir sans avertir ma mre; je
mangerai chez elle. J'y vais, et, soyez tranquille, je vous rejoindrai
sur la route.

Rendez-vous fut pris pour l'aprs-midi, sur un point de la route o, en
effet, Jean rejoignit la carriole de matre Augias qui retournait  la
ferme de la Sirne. Jean galopait  gauche, tout prs de la fille dont
les cheveux noirs, fauves au plein soleil, taient encore un peu
humides sous le velours pos en couronne, dont les bouts flottaient au
vent de la course.

Parfois on mettait les chevaux au pas, et alors Augias et Pastorel
parlaient du cheval.

Un arrire-grand-pre de ce cheval tait venu tout droit de l-bas, des
dserts que matre Augias ne savait pas nommer, d'un pays mystrieux et
barbare, du pays des contes de fes. Il avait t donn par un roi  un
autre roi qui en avait fait cadeau au comte des Eyssars. Le comte, qui
habitait Marseille, n'en put rien faire  la ville. Il le fit venir en
Camargue, chez ses amis les matres du chteau de la Sirne, qui le
firent lcher dans les pturages libres, parmi les aigues et les
taureaux. Cet anctre tait d'un gris doux, d'un gris velout, ple,
comme le fond du Vaccars quand il est  sec, comme les sansoures, ces
terrains de Camargue, gris, jasps d'efflorescences salines. Sa crinire
et sa queue taient trs longues, et noires comme du charbon. Sous le
poil, toute sa peau tait noire aussi, noire comme la nuit. C'tait une
bte d'enfer. Il avait eu des petits qui ne lui ressemblrent pas. Et
maintenant, voil que celui-ci, fils de ses fils, se trouvait,
disait-on, ressembler  son bisaeul, trait pour trait, au physique et
au moral, mchancet comprise.

tait-ce bien de la mchancet? N'tait-ce pas plutt la colre de
l'tranger retenu malgr lui dans un pays longtemps ennemi? Une rancune
de Sarrasin, fils de ceux que si longtemps, disait Augias, Aigues-Mortes
et la Camargue avaient combattus, comme en fait foi l'glise crnele
des Saintes!

L'histoire tait vraie. L'anctre du cheval que matre Augias offrait 
Pastorel tait un des Syriens rapports d'Orient par Lamartine, qui,
dans l'histoire conte par Augias, devenait un roi. A ce roi des potes,
le cheval syrien avait t offert par un autre roi, un prince arabe, un
mir des grands dserts libres. Ce cheval s'tant bless un pied,
pendant la traverse, de riches Marseillais, amis du grand pote,
avaient offert de le garder jusqu' ce qu'il ft guri. Et plus tard,
quand on voulut le lui rendre, le prince des potes, royalement
gnreux, avait rpondu: Puisqu'il est guri et si beau, gardez-le.

Redevenu sauvage dans le delta du Rhne, qui sans doute lui rappelait
son pays natal pour le lui faire obscurment regretter, le cheval syrien
tait mort rvolt. Il revivait aprs un demi-sicle, et refusait par
tous les moyens, en victorieux, l'humiliation de la selle. C'tait le
Sultan.




XVIII

LE SDEN.


Jean Pastorel soupa avec eux, et plus d'une fois Zanette,--toute
confuse,  cause du souvenir de la journe,--surprit le regard du
gardian pos sur elle avec une attention profonde. Quand il s'apercevait
que son regard tait surpris par elle, vite, il le dtournait. Mais
plusieurs fois il continua de regarder fixe et profond.... Il tait,
comme on dit l-bas, dans ses penses.

Il voyait, d'un ct, Rosseline et l'amour tourment qu'elle
reprsentait; de l'autre, la vie d'amour tranquille qu'on pourrait mener
avec cette petite si attentive auprs de son pre, si ferme et si douce
en mme temps lorsqu'elle commandait valets et servantes, si adroite
aussi, et encore si prompte  faire elle-mme les choses qu'il fallait.

Il la flicita.

--Vous tes dgourdie, demoiselle! dit-il.

--C'est toute sa mre, fit le pre Augias.

Et Augias parla de sa femme. Il conclut:

--J'ai perdu l'me de la maison. Mais Zanette se forme. Elle la
remplacera. Cependant elle est encore, pour certaines choses, trop
jeunette. Ainsi, je n'ai pas cru qu'elle pt lever sa petite soeur. Et
je l'ai envoye, ma pauvre cadette, habiter chez ma soeur  moi, aux
Saintes; a m'est un crve-coeur.

--A moi aussi, fit Zanette.

Et Pastorel pensa que, s'il se mariait avec cette enfant, sa mre  lui
pourrait s'installer ici.... On lui rendrait la petite,  ce brave
Augias.

Zanette, pendant ce temps, se demandait si, toute petite comme elle
tait, elle pourrait longtemps lutter, dans le souvenir de Jean, avec la
beaut de cette Rosseline, car, de loin maintenant, cette fille lui
apparaissait belle, beaucoup trop belle.... Un peu de jalousie la
poignant, elle se surprit elle-mme  faire la coquette,  rpondre plus
aimablement qu'elle n'et fait sans cela. Et surtout elle sentait que
dans son propre regard, elle mettait une force, une expression vive,
particulire  ce jour, destines  entrer par les yeux de Jean, au plus
profond de lui, pour lui prendre le coeur. Cela se faisait non pas  son
insu, mais malgr elle, c'tait plus fort qu'elle; c'tait, aussi, plus
fort que lui.

Cette soire dcida de leur destine. Rosseline mprise, fut, au moins
ce soir-l, vaincue par l'enfant qu'il avait vue chaste et nue, qu'il
voyait pudique et coquette, qui parlait bien et qui, aprs avoir
regard clairement, en face, baissait les yeux au bon moment. Ce
soir-l, ils s'aimrent.

Le pre Augias le vit bien et s'en rjouit.

Puis Zanette monta se coucher; les deux hommes restrent seuls.

--coute, Pastorel, dit Augias. Il faut aller prendre du repos, je vais
te montrer ta chambre, mais, avant d'aller  la paille, coute un mot
sur ce Martgas. C'est un marrias. Il ne faut pas qu'il ait le cheval.

--Il ne l'aura pas.

--Et pourquoi?

--Puisque je l'aurai avant lui.

--Bien! mais en mme temps, je crois, il ne faudrait pas l'irriter et
s'en faire un ennemi comme moi j'ai fait.

--Peuh! dit Pastorel ddaigneux, soyez tranquille, je sais ce qu'il
vaut. Demain le jour me conseillera.... A demain, matre Augias.

--Sois tout le temps en mfiance, voil ce que je voulais te dire. Le
monstre est capable de tout.

Ils allrent dormir. Zanette, elle, ne dormit gure. Sa tte
travaillait, travaillait. Un petit sommeil la prenait parfois, puis elle
s'veillait en sursaut bien contente d'tre tire d'un cauchemar. Tantt
elle voyait Rosseline la menacer, tantt Martgas la poursuivre,
d'autres fois un taureau gant courir contre elle, les cornes basses,
dans la mer o, pour le fuir, elle se noyait! mais un sauveur arrivait
toujours, du fond du ciel, avec des ailes et une lance.... C'tait Saint
Michel lui-mme, comme il tait reprsent sur une image colorie et
encadre, o on le voit terrassant le dragon, dans la chapelle de
Notre-Dame-d'Amour.... Et, dans son rve, le chevalier Saint Michel
portait toujours un trident camarguais au poing, et, sur son visage la
ressemblance de Jean.

--Il vaincra le cheval mchant, ce chevalier-l, pour sr!... Si je
n'avais pas t l, il aurait t matre du taureau.... Il n'y a rien 
craindre pour lui demain.... Il prendra le cheval du premier coup. Que
dira Martgas? il voudra se venger.... Il faut prendre garde!...
Notre-Dame-d'Amour nous protgera...

Le lendemain matin, Zanette se leva avant tout le monde, et, en silence,
elle sortit, une lanterne  la main. Il faisait encore nuit, mais les
grands chiens de garde vinrent tous deux  elle et se mirent  lui faire
escorte, le nez dans les plis de ses jupes.... Elle alla droit 
l'curie, et, calmant avec de bonnes paroles les chevaux qui tiraient
sur leurs chanes: --Ho! Griset! oh! tout doucement! Noiraude!... Beau!
beau! Cabri! elle chercha, suspendus aux crocs de bois, les harnais du
cheval de Pastorel.

Aisment, elle les trouva.

Elle prit le sden (sdne), et l'emporta.

Le sden est une corde faite avec le poil de la queue des cavales.... Le
sden est essentiellement camarguais. Fait en Camargue, il n'en doit
pas sortir. Vendre un sden est une faute de patriote. Le sden sert de
lasso et de licol. De la solidit du sden pouvait dpendre le succs et
mme la vie de Pastorel, quand il s'en servirait pour prendre Sultan. Ce
sden tait noir et blanc.... Zanette, toujours suivie des deux grands
chiens, l'emportait.... O donc?

Elle alla droit  la chapelle et l'ouvrit. Les chiens entrrent.

Elle posa sa lanterne sur l'autel. La clart de la lanterne frappa le
visage d'or de Notre-Dame qui se fit resplendissant. Ce visage de
lumire souriait. Zanette passa derrire l'autel, monta sur une chaise,
et du sden noir et blanc, elle fit  Notre-Dame une ceinture dont un
bout, tranant  terre, serpentait jusqu' la porte et mme jusqu'au
dehors.

Puis la petite revint s'agenouiller et pria, avec ses deux chiens
couchs prs d'elle, leurs museaux appuys sur les plis dbordants de
sa robe....

--Bnissez-le, le sden de Jean! murmurait-elle. Bnissez-le, qu'il
n'aille pas rompre! Souvenez-vous,  Notre-Dame, qu'il a t votre
ceinture et qu'il est maintenant sacr.

Puis, elle alla doucement remettre le sden o elle l'avait pris.

Comme elle sortait de l'curie, les chiens donnrent des marques
d'inquitude....

--Martgas! songea-t-elle.

Et vivement elle rentra dans la ferme.




XIX

A QUI LE CHEVAL?


C'tait Martgas. Matre Augias guettait son arrive. Il lui tait venu
en l'esprit que, s'il n'tait pas surveill, ce Martgas pourrait bien
jouer un vilain tour  Pastorel,--ou  son cheval, ce qui serait mme
chose.

Augias alla donc avec Martgas, qu'il ne quittait pas de l'oeil, soigner
sa bte  l'curie.

Puis on rentra  la ferme, pour casser la crote, boire un coup, tuer
le ver. Et en route!

Martgas ne dit rien  Zanette, qu'un simple bonjour, mais il fut
content de voir qu'elle s'apprtait au dpart.

Et quand, aprs le caf, on prit l'eau-de-vie, en bourrant la pipe:

--Nous n'aurons pas  aller bien loin, dit Augias, j'ai fait porter
l'ordre  la manade de se rapprocher le plus possible d'ici. Nous la
trouverons prs d'une de nos vignes, au quartier du Campas.

--Bon! dit Martgas, mais ne sommes-nous que deux?

--Deux seulement, dit Augias.

--Qui commencera? dit Martgas, narquois.

--Pastorel! rpliqua vivement Augias.

--Suis-je donc un ne?... Si Pastorel commence, je n'ai donc plus de
chance.

--C'est son droit, dit Augias gravement. Si tu commences, en aura-t-il
davantage?

--Peut-tre, dit Martgas.

Pastorel savait bien qu'il n'avait aucun droit de priorit; il lui
dplut de demander le succs  la ruse. Il regarda Zanette....

--Commence si tu veux, Martgas! dit-il ddaigneusement, ce n'est pas
toi qui l'auras!

--C'est ce que nous verrons!

--Nous le verrons!

Augias trouva Pastorel imprudent:

--Commencez ensemble, dit-il. Chacun sur sa bte. A qui l'aura le plus
tt.

Pastorel frona le sourcil.

--Non! dit-il, chacun des deux pourrait faire du tort  l'autre. Il faut
tre libre de ses ides en pareille affaire, et de ses mouvements....
Travailler ensemble  prendre le cheval ce serait se gner, se
contrarier, et l'on n'en finirait plus, ensuite, de se faire des
reproches.

--Tu commenceras donc, Jean! dit le vieux.

--J'ai dit ce que j'ai dit. Martgas commencera.

Pastorel, qui connaissait  peine Martgas, le jugeait trop pesant pour
pouvoir voluer  cheval avec la rapidit, la souplesse, la brusquerie
ncessaires ce jour-l.

Martgas se jugeait de mme. De plus, il ne trouvait pas en assez bon
tat son propre cheval, depuis la chute de l'avant-veille.

--Eh bien, dit-il, coutez. Je commencerai le premier, ce sera mon
avantage. En change, j'aurai pour dsavantage d'tre  pied. Si je
parviens  toucher de ma main le cheval qu'il faut prendre, sans
parvenir  le lier aussitt, ce sera le tour de Pastorel, et de mme il
en sera pour lui.

Ainsi fut convenu, malgr Augias, sur les instances de Jean.

Jean avait l'air plein de confiance, et cela rjouissait Zanette, qui,
comptant bien aussi sur Notre-Dame-d'Amour, regardait le sden de Jean
se balancer  l'aron.

Quelques minutes plus tard, Zanette et son pre, Jean Pastorel et Marius
Martgas, tous les quatre, galopaient dans la vaste plaine  la
recherche de la manade....

Sournoisement, la petite fille comparait Pastorel  Martgas, et
souriait, contente.

Les saladelles violaces s'tendaient devant eux comme un rseau frle 
travers lequel on voyait la terre grise, parfois l'argile et parfois le
sable  et l blancs de sel.

De loin en loin, des touffes de tamaris qui semblaient des bouffes de
fume d'un vert ple, un peu rose, tant sont fines feuilles et fleurs.
Puis, une roubine ou un foss  traverser. On lchait la bride aux
chevaux qui,  leur gr, sautent les fosss ou y descendent, la tte au
fond, la croupe en l'air, par des sentiers qu'ils connaissent pour les
avoir frquents au temps de leur enfance sauvage et libre. Aussi loin
que la vue s'tend, la plaine plate, l'le  peine leve au-dessus du
niveau de la mer, de la mer qu'on devine l-bas, vers le sud,  la
couleur du ciel qui se colore imperceptiblement des transparentes bues
sans cesse exhales des eaux. Au nord, le feston estomp des Alpilles.
A l'est et  l'ouest, au bord des deux Rhnes, la dentelure des aubes et
des ormeaux, noye dans le brouillard qui s'lve du double fleuve.

--La manade! cria le pre Augias.

Dans un marais en contre-bas, parmi les canous et les siagnes, la
manade paissait. Les aigues, le cou allong vers le sol, arrachaient 
lvres tendues les tiges menues des roseaux, puis, relevant la tte, les
oreilles attentives et mobiles, regardaient l'espace, humaient l'air
salin, respiraient la vie, en fouettant de leurs queues tranantes leurs
croupes et leurs flancs gristres. Des poulains se mordillaient l'un
l'autre au cou,  la crinire. Des talons, inquiets d'eux-mmes,
tournaient autour des cavales avec de petits hennissements sourds, comme
s'ils voulaient plaire, et prluder par des grces  la violence des
caresses. Les taureaux, pour la plupart, s'taient couchs, leurs pieds
sous le poitrail, les genoux sous le mufle qui bavait en longs fils de
cristal tincelant. Trois gardians droits sur leur selle, la pique 
l'trier, regardaient, immobiles, le troupeau qu'ils trouvaient beau, la
lumire dont ils taient rjouis.

Tout  coup, au beau milieu du troupeau, une tte de cheval mergea.

--C'est lui! dit Augias.

--Pardi, rpliqua Pastorel. Pas difficile  deviner. Je n'ai jamais vu
son pareil. Comment l'appelez-vous, ce cheval?

--Le Sultan, firent d'une seule voix Zanette et son pre.

L'oeil de Martgas s'alluma de convoitise.

--Je le vendrai bien mille francs! songeait-il, en maquignon.

On ne s'occupait pas de lui.

Le Sultan, flairant les nouveaux venus, donna des signes d'inquitude.
En quelques bonds il s'carta du troupeau, puis s'arrta bien camp sur
ses quatre jambes nerveuses, le col haut, la gorge renfle, toute
frmissante. Il tait sorti du fond du marais et, ainsi debout sur un
monticule du bord, il se dcoupait en plein ciel, et l'on voyait son
poitrail bien large et la courbe fire de l'encolure et la finesse de sa
petite tte sche et sa queue trs releve, qui frappait sa croupe avec
une allure fline....

--A moi! dit Martgas.

--C'est convenu, dit Pastorel. Que veux-tu qu'on fasse?

--Faisons-le rentrer parmi le troupeau; c'est l que j'irai le prendre.

Les gardians obirent. Le troupeau fut cern. Le Sultan se rfugia au
beau milieu.

Martgas attacha son cheval  un tamaris, prit son sden, qu'il garda
dans sa main gauche tout prt  tre pass au cou de l'talon, et marcha
vers le troupeau, lentement, l'oeil sur l'animal qu'il voulait
capturer.

Les six cavaliers, Zanette comprise, devaient se porter ici ou l, selon
les mouvements de la manade qu'il fallait empcher, s'il tait possible,
de se drober. Si elle s'chappait, on la rejoindrait.

--Souviens-toi des conditions! cria Pastorel. Si tu le touches sans le
lier, s'il t'chappe, c'est mon tour!... Je cours dessus tout de suite!

Attentif  sa manoeuvre, Martgas ne rpondit pas.

En ce moment, la passion du chasseur l'occupait seule; il oubliait tout
le reste.

Trs lentement il entra dans la manade o se firent des mouvements
inquiets et confus. Il tait l dedans, press parfois par les flancs et
les encolures, effleurant des crinires de sa main droite, s'abritant
derrire une croupe pour avancer d'un pas vers Sultan sans tre vu, sans
l'effaroucher. Et si lentement, si posment il marchait, que bientt le
calme se fit dans le troupeau, dont plusieurs btes taient  demi
familires. Celles-ci, Martgas les reconnaissait  leur allure; il les
approchait, les flattait, les mettait en confiance. Et comme c'taient
elles qui, le plus souvent, menaient les autres, la manade entire
restait l, en attente.

A ce moment Martgas tait arriv  quelques pas de Sultan. Sultan
regardait, la tte haute, immobile, les gardians qui cernaient la
manade. La manade tout  coup se resserra un peu autour de l'talon. Il
ne bougea pas. Martgas, pour le tromper, s'loigna de lui, puis tourna
de manire  aller sur lui de face.... Sultan le laissa approcher, puis
marcha vers l'ennemi. Martgas prpara son lasso.... On vit le sden
onduler en l'air... mais le diabolique cheval avait fait une brusque
volte-face et, d'un coup de pied mdit, il frappait l'homme  la
cuisse; aussitt il dtala, au trot.

La manade le suivit; les chevaux sautaient par-dessus Martgas bless,
hors de combat, gisant en silence dans la fange du marais. Il n'avait
rien de cass.... On ne songea plus  lui.

La manade s'arrta devant les six cavaliers accourus, mais l'talon
passa  travers la ligne de l'ennemi. Il choisit pour s'chapper le ct
qui,  dessein, semblait le moins gard; il vint passer prs de
Pastorel.

Ds que Sultan eut pris son parti, Pastorel enleva sa bte au galop,
joignit en quelques bonds le cheval sauvage et lui jeta autour du cou
son sden, dont l'autre extrmit tait solidement fixe autour du haut
troussequin qui forme le dossier des selles  la gardiane. Pendant que
le sden se droulait, Pastorel manoeuvrait son cheval de faon que la
corde se tendt progressivement, sans secousse, sans rompre; elle se
raidit enfin; ils s'arrtrent.

...Oh! comme Zanette, l-bas, attentive, immobile, les yeux ardents et
fixes, remerciait Notre-Dame!

La bte tait prise. Ce n'tait rien. L'homme regardait le cheval
hagard. Tout  coup, Pastorel lana sur Le Sultan son cheval enlev sur
place au galop. Le sden dtendu toucha la terre, entre eux. Le Sultan
bondit pour fuir, mais le cavalier avait tourn bride, et quand la corde
se raidit de nouveau, elle attira brusquement le cheval sauvage au
moment o il n'avait plus de point d'appui.... Il s'abattit, tonn, et
demeura sur place, vaincu.

Pastorel se rapprocha de Sultan, prt  recommencer cette manoeuvre s'il
se relevait; il ne se releva pas.

La violence de la secousse et de la chute, l'tonnement, la terreur
visionnaire, paralysrent une seconde l'animal touff, car il avait t
press  la gorge rudement.

Alors, sautant  bas de son cheval,  l'aron duquel il prit bride,
filet et caveon, Pastorel, tenant le sden, s'assit par
surprise,--pesant de tout son poids,--sur l'encolure de la bte couche.
Les quatre pattes tendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en
un clin d'oeil, passa le fer d'un filet dans la bouche bante du cheval,
et le coiffa de la ttire.... L'animal, toujours sur le flanc, se
dbattit sous l'homme qui comprimait sa tte contre terre, il chercha 
se soulever, raclant la terre de ses sabots, pitinant le vide, ruant.

--Notre-Dame-d'Amour! cria tout haut Zanette tremblante et pleine
d'admiration, les yeux dmesurment ouverts comme pour mieux voir. Elle
admirait, bouche be, et son fichu aux mille plis se gonflait et
s'abaissait par coups prcipits.

Tout sell comme il tait, le cheval de Pastorel courut se mler  la
manade, broutant avec elle.

Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel tait sur son dos!

Alors, une vritable fureur saisit l'talon. Il se secoua, se cabra,
s'enleva en des ruades folles, se dtacha de terre, les quatre pieds en
l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin,
en brusques saccades des reins et des flancs, retombait  terre pour
rebondir.

Jean, son petit feutre clou sur la tte, laissait faire, riv au dos de
la bte, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme viss
par les genoux, les mains hautes et lgres, un peu narquois jusqu'
laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une
dtente des reins de la bte lui faisait quitter le cheval.... On voyait
le cavalier lanc en l'air, jambes ouvertes, et il retombait  cheval
avec une telle prcision qu'on et dit un jeu appris et souvent rpt
par avance. Sultan, mt tout debout, fit mine de se renverser en
arrire. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage
appuy contre le col de sa bte, il tendit le bras droit et tira de haut
en bas sur la bride. Dix fois au mme mouvement de l'animal il fit la
mme rponse. Une fois, il saisit  poigne le sden et le mit comme une
menace sous l'oeil du Sultan qui se reprit  trembler. Sultan voulut
tout  coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le
maintint. Alors la bte dansa sur place, relevant alternativement chacun
de ses quatre pieds avec une rapidit extrme, sans avancer ni reculer
d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements ds qu'il les vit prs de
s'arrter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait
de l'peron lgrement; puis, quand il le jugea un peu domin dj, il
le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolrent.

En un clin d'oeil, les six spectateurs, du haut de leurs btes, ne
virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible
cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournrent et dcrivirent
autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se
rtrcissant en spirale jusqu' revenir juste au point de dpart.

Le Sultan tait couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se
fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il
suait. L'cume tombait  gros flocons de sa bouche. Son oeil dur lanait
une flamme oblique. Les quatre pieds taient comme enracins au sol. On
voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui,
ne semblait pas plus fatigu qu'au dpart, ni plus tonn.... Il se mit
 rire.

--Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers.

--Bravo, Pastorel! dit le pre Augias. Le cheval est tien, mais
crois-moi, je connais la bte, a n'est pas fini entre elle et toi. Le
Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, tant le cavalier que
nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras  terre,
mfie-toi!

--Matre Augias, dit-il, je vais emmener le cheval, il est mien
maintenant, et j'en suis fier. C'est un fameux prsent que vous m'avez
fait l!.. Je vous remercie. Je l'emmne donc tout de suite, pour le
dpayser ds le premier jour. Voulez-vous faire ramener le mien chez
moi? J'aurai demain matin besoin de ma selle pour Sultan.

--Ce soir, dit Augias, ton cheval sera chez toi. Regarde-le; il broute
tout sell parmi les aigues et les taureaux....

--Tiens! fit un des gardians, o donc a pass celui de Martgas?

Tous s'aperurent alors que Martgas, sans doute pour ne pas assister au
triomphe de son rival, avait disparu.

--Que Dieu le bnisse, dit Augias, ou que le diable l'emporte! Il a
bien fait. Je l'avais assez vu. Adieu, Pastorel.

--Adieu, monsieur Pastorel, fit Zanette... je suis bien contente que ce
soit vous!... Oh! de sr, bien contente!

Ils se parlaient de loin; Pastorel flattait lgrement de la main Sultan
dont toute l'attitude, dont le regard surtout, disaient la mfiance et
la rancune.

--Adieu tous, merci; je reviendrai bientt vous voir, matre Augias....
Bientt... insista Pastorel en regardant Zanette dont le coeur
sautait.... Il faut, aujourd'hui, que je le fatigue.... En avant,
Sultan!

--Dzira! susurra Zanette, en voyant Sultan s'lancer, aprs quelques
bonds dsordonns, dans une course furieuse.

Griset se porta en avant comme pour suivre Pastorel. C'est qu'il
imitait, ce Griset, le coeur mme de Zanette qui, d'un lan fou, suivait
Sultan et son nouveau matre....

Elle retint son cheval et aussi son coeur, mais non ses regards qui ne
se dtachrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y
fondit comme un flocon nuageux emport par le mistral.




XX

DEUX BONNES AMES.


Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui
avait inflige Martgas, n'tait plus tout  fait la mme femme. Non pas
qu'elle ft plus matresse de ses volonts, mais la direction gnrale
de ses penses vers le mal s'tait affirme. Ce n'tait plus, au mme
degr, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce
qu'elle dsirait, ce qu'elle esprait; elle n'avait ni but dfini, ni
plan prcis; en ceci elle tait la Rosseline d'autrefois, mais tout en
elle tait tourn aux violences, aux vengeances, aux voeux de colre et
de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en
cela qu'elle tait nouvelle. Les lments mauvais, jusqu'alors en
puissance, cachs en elle et comme subordonns, avaient pris le dessus
dans son coeur obscur.... Sous l'influence de circonstances diffrentes,
peut-tre seraient-ils rests endormis.... Maintenant, elle laissait ses
instincts de malignit dominer.

Elle tait nettement devenue mchante. Que voulait-elle? Tout  la fois,
tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce ft violent et
mauvais.

Pour l'exciter aux rages, pour la prcipiter du seul ct de la malice,
il avait suffi du face  face avec cette petite, si jolie, si aimable.
Jalousie, envie, avaient fait lever et s'panouir dans son coeur les
germes vnneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de
Martgas avaient provoqu en elle la mauvaise bte qui, maintenant,
tait dchane. Tout en elle tait confus toujours, mais tout ce
confus tait dcidment le Mal.

Elle n'aimait pas Martgas, mais elle se rappelait avec une sorte de
volupt la terreur qui l'avait secoue, sous le poing de cet homme
qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument
peut-tre; et faire marcher un homme si terrible, en lui refusant
tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui tre soumise.

Elle n'avait jamais aim Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un
seul de ses caprices, mais il lui dplaisait d'tre abandonne par lui
si ddaigneusement, pour une frle, une insignifiante personne, qui, 
ct d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prtendre  paratre belle?
Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, ft-ce pour le rejeter
ddaigneusement  son tour.... Mme elle comptait bien le reprendre et
le faire souffrir d'amour.... Si elle avait t battue par Martgas,
c'est Pastorel, le gueux, qui en tait cause!--Il me le paiera! Cela
ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui taient pas
tout  fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont
elle ne voulait pas convenir avec elle-mme. Il fallait donc aussi se
venger sur Pastorel de ces coups dont il tait la cause, et que, ravie
au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est
entendu qu'tre battue est humiliant.

Quant  Zanette, c'tait la rivale triomphante, aime ou dsire des
deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au
possible! Volontiers Rosseline l'et dchire. Et puis, c'tait une
vertueuse. On l'pouserait, elle!... A cette ide, Rosseline frmissait.
Oh! la faire dchoir, cette enfant, de son titre de fille honnte, de
fiance heureuse et candide!... Ce Martgas semblait fait exprs, si
violent, si fort. Elle l'avait lanc sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa
curiosit diabolique tait excite autant que son dpit de vengeance.
Quelle joie elle aurait  dire  Jean: Elle ne vaut pas mieux que moi,
ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde
bleue, que tu lui avais donne, et que j'ai su lui reprendre!

C'tait l quelques-unes des penses de Rosseline.

Quant  Martgas, il commenait  croire que la conqute de Zanette lui
serait aussi impossible que celle de Sultan.

Deux fois, en trois jours, il venait, devant la petite, d'tre vaincu
comme cavalier et un peu ridicule. Il avait la rage au coeur, et, sans
s'arrter  aucun, il roulait plusieurs projets de vengeance. Il
n'abandonnait pas l'ide d'avoir un de ces matins Zanette  merci, par
surprise, ne ft-ce que pour mettre au dsespoir son ancien matre
dtest, matre Augias, et son rival deux fois heureux, Pastorel. Oui,
il l'aurait tt ou tard, cette insolente Zanette, mais quand? La
rsistance serait longue! Et il sentait le pril d'une telle victoire,
comme il en reconnaissait la difficult.

Rosseline lui chapperait donc? il n'en prenait pas son parti. Moins il
entrevoyait de chances d'atteindre bientt Zanette, plus sa pense
revenait  la belle Arlse qu'il avait tenue sous lui, toute frmissante
de colre, qu'il avait battue, dont il se sentait le matre.

--Elle m'a fait des conditions? Bah! c'est des mots en l'air.... Elle
est  moi, celle-l du moins.

Et certain que Rosseline aurait, par le bruit public, le rcit dtaill
de sa dconvenue et du succs de Pastorel, il alla tout droit,
prudemment, conter lui-mme  la belle cabaretire, comment il s'en
tait fallu de peu qu'il se rendt matre du cheval indompt et de la
sauvage fillette.

Il commena par dire comment, la veille, son cheval fatigu l'avait
trahi, tait tomb sur l'argile glissante, comment, enfin, Zanette lui
avait chapp.

--Sans cela, tu tais venge! acheva-t-il avec un gros rire, et, le soir
mme, je pense, tu m'aurais pay.... Dette de jeu, c'est sacr.

Mais Rosseline ne voulut voir dans la chute de Martgas que la
maladresse et le ridicule.

--Pauvre cavalier! disait-elle en montrant, dans un fou rire, toutes ses
dents...--Pauvre cavalier!... Comme tu devais tre drle, dans cette
boue glissante, roulant sur ton derrire!... c'est bien la peine d'tre
si fort!... Ah! ah!

Il rageait, sombre, buvant verre sur verre; il avait envie de la battre
encore,--mais il y avait des tmoins.... Il conta alors la journe
dernire, son essai malheureux pour prendre le cheval.... Et, afin
d'tre excus, il altrait un peu la vrit: Il y avait eu un coup
mont contre lui. Au moment o il allait capturer le cheval, Pastorel,
qui n'tait pas loin, l'avait, d'un geste, effarouch.... Il donnait
avec abondance ce qu'on appelle les excuses du chasseur. Du coup de pied
qu'il avait reu, il ne parla mme pas; il avait bien trop peur de la
voir rire encore, se moquer de lui impunment! Le pis, c'est qu'elle
n'avait pas tort de rire! il en convenait avec lui-mme, rageusement.
Ses deux msaventures l'exaspraient; il ne les pardonnerait ni 
Zanette ni  Pastorel, jamais!

Et il rptait: C'est un coup mont!

Rosseline l'coutait, en hochant la tte. C'tait le soir, trs tard.
Deux ou trois buveurs attards ne s'en allaient pas.... Martgas s'en
impatientait, mais il pouvait, le pauvre! attendre longtemps leur
dpart: Rosseline les avait pris de rester, et l'un d'eux, pour lui
obir, avait de bonnes raisons....

--Vois-tu, disait Martgas, j'ai bien eu un instant l'ide de lui jouer
un mchant tour. Pendant que tous ils regardaient (comme s'ils n'avaient
jamais rien vu!) ce gueux de Pastorel filer sur son cheval,--pas si
terrible qu'on le disait, ce cheval!--j'avais envie de faire ce qu'un
jour dj je fis  un autre, qui en demeura longtemps bien malade....
L'ancien cheval de Pastorel broutait, tout sell, parmi la manade.
A un moment, il est venu tout  ct de moi, et,--vois,--je tenais
toute prpare ma main dans ma poche, et dans ma main ce petit caillou
dur, un vrai marbre.... a n'est pas gros, non, mais a a plusieurs
pointes fines.... De quelque ct qu'on le pose,--regarde,--il
porte sur des pointes.--Un vrai oursin, ce caillou.... Eh bien, je
n'avais--comprends-tu--qu' le glisser, au beau milieu du dos de sa bte
et, dans le milieu de la selle,  l'endroit o elle ne touche pas.... Et
ds que l'homme serait mont, le poids aurait suffi pour faire entrer
sur l'chine du cheval les pointes,--tu comprends?--les pointes du
mignon caillou.... On aurait vu alors si le dompteur de chevaux sauvages
se serait rendu matre d'un cheval apprivois! L'animal le plus doux
deviendrait froce, avec a dans la peau! Mon homme, je t'assure, aurait
fait connaissance avec la boue du marais ou les pierrailles du
chemin!... Le Sultan, je parie, lui aurait cass la tte!

--Je t'aurais tu, si tu avais fait a! dit-elle violemment.

Le pauvre Martgas la regarda d'un air ahuri....

Rosseline, les yeux fixes, se prit  songer.... Elle fit un mauvais
songe....

Elle voyait Zanette et Pastorel, ensemble, et ils riaient, heureux, et
se moquaient d'elle.... Et, passant brusquement d'une impression  une
autre toute contraire:

--Pourquoi n'as-tu pas fait a? demanda-t-elle d'une voix sourde.

Martgas la regarda encore d'un air stupide, et comprenant de moins en
moins; il se remit  boire.

Elle avait pris le petit caillou, l'examinait curieusement, le faisait
tourner entre ses doigts, sur deux des pointes,--en souriant, maligne.

--D'abord, j'tais trop en vue, pour le cas o quelqu'un d'entre eux se
serait retourn, dit Martgas.... Puis, j'ai rflchi que sans doute il
rentrerait chez lui mont sur le Sultan. Alors, un des gardians lui aura
ramen son ancien cheval. C'est probable. Et c'est ce gardian l qui
aurait dans la danse! a, ce n'aurait rien t, mais le mal, c'est que
la mche, vois-tu, aurait t vente.... J'ai prfr attendre....
L'avenir est long.

Aprs un silence, il reprit, en glissant un bras autour de la taille de
Rosseline:

--J'ai fait de mon mieux, ma belle!... je mrite, voyons, quelque
petite chose... un peu de rcompense....

--Donnant, donnant! rpliquait-elle, narquoise. Je ne t'aime pas, je ne
te dois rien. Fais seulement ce que je t'ai dit.

Il frappa la table du poing.

Les clients qui, l-bas, jouaient aux cartes, la rassuraient. Elle
reprit, d'un ton plus gouailleur, en le regardant de ct:

--Tu me tenais l'autre jour.... Quand on tient la poulette, il faut la
plumer.... A prsent il faut me gagner. Tu sais le moyen. Emploie-le....
Tu me tenais, et tu me tenais bien,--je te dis,--moi qui suis une
gaillarde!... Qu'est-ce que c'est que cette petite, entre tes mains? Une
alouette! un rien du tout. Tu la porterais d'une main,  bras tendu....
Tu n'en feras qu'une bouche.... Dbrouille-toi, je n'ai qu'une parole!

Il tait minuit. Les gendarmes, en rentrant en ville, virent le nouveau
cabaret ouvert, cognrent  la vitre et entre-billrent la porte.

--C'est l'heure des procs-verbaux! dit le brigadier. Les minuit sont
sonns.... Pour cette fois, nous fermerons les yeux, mais, vous, fermez
la boutique.... Ah! te voil,--Martgas?--On te retrouve dans tous les
bons endroits, hein?

Il fallut, bon gr, mal gr, quitter la partie.




XXI

LE PLAT DE LENTILLES.


Il revenait souvent  la ferme de la Sirne, Jean. Il arrivait, fier,
mont sur le Sultan. Il ne l'enfermait jamais; il l'attachait  un
arbre, fortement, avec le sden. Le tronc de l'arbre, un vieux tamaris,
 un mtre du sol se divisait en trois matresses branches. Dans
l'enfourchure, Jean, un moment avant de repartir, plaait un peu
d'avoine. Il dtachait Sultan avant que l'animal et fini de manger, se
mettait en selle par surprise et disparaissait bientt, suivi du regard
de Zanette.

Jean, de taille moyenne, mais plutt grand que petit, sec, nerveux et
trs vigoureux, se plaisait  voir cette jeune fille, mignonne comme
une vritable enfant. L'ide de la soulever entre ses mains, pour lever
le joli visage jusqu' sa bouche, lui tait venue vingt fois. Et puis,
il ne pouvait la regarder, ses yeux ne tombaient pas sur les yeux de
Zanette, sur l'entre-billement des fichus, o un peu de la poitrine se
laissait voir, doucement remue par le souffle gal, sans qu'il se
rappelt le jour o il l'avait surprise habille seulement d'eau et de
blanche cume, puis, au sortir des vagues, courant sur le sable, toute
blanche et toute emperle de gouttelettes d'eau qui tincelaient au
soleil.... Il revoyait toujours cela et jamais, non jamais encore, il ne
lui en avait parl.

--C'est vous, monsieur Jean?

--Oui, demoiselle; o est votre pre?

--Au travail, l-bas.

--Je venais lui montrer le cheval. Il est sage comme une image.

--Il faut vous mfier, toujours.

--Toujours je me mfie, demoiselle... des chevaux comme des femmes....
C'est un peu tratre, des fois.

--Vous tes mchant!

--Que non! vous le savez bien. Coup de pied de cheval--fait moins mal
peut-tre que blessure d'amour....

--Vous voulez rire, Jean!

--Je ne ris pas, pas du tout, Zanette!

--Alors, il obit, le Sultan, comme vous voulez?

--A peu prs, j'ai mes moyens.

--Et qu'est-ce que vous lui faites?

--Je lui fais dsirer l'avoine, et moi seul je la lui donne.... Il me
sera reconnaissant.

--Qui sait? Peut-tre il vous en veut plutt d'avoir  l'attendre, qu'il
ne vous a reconnaissance de la recevoir.

--Je le crains! C'est ainsi encore, mais a changera....

--Ah! c'est ainsi encore? Comment le savez-vous?

--Regardez, Zanette.

--Non! non! ne l'approchez pas par derrire!...

Pastorel alla vers le cheval, assez loin, assez prs, et il tendit le
bras comme pour caresser la croupe. Le Sultan tourna  peine la tte
comme s'il voulait que ce mouvement ne ft pas vu. Il jeta en arrire un
coup d'oeil oblique, jugea la position du gardian et, portant
brusquement sa croupe un peu de ct, il dtacha vers l'homme un matre
coup de pied. Jean, sur ses gardes, l'esquiva.

--Voil, dit-il, comment nous sommes amis!

Zanette, assise sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, au soleil,
un plat sur ses genoux, triait des lentilles. Elle en prenait
quelques-unes dans le plat, les mettait sur sa main o elle les
parpillait du doigt, enlevait les pierrettes, puis soufflait pour
faire partir les grains de sable. Celles qui taient tries, elles les
mettait au creux de son tablier.

Jean vint s'asseoir prs d'elle. Ils se turent longtemps. Elle se
sentait aime. Elle tait bien l, prs de lui, et lui tout content prs
d'elle. Il regardait le profil de sa joue penche; et, sur le contour de
cette joue, la lumire irisait un duvet pareil au duvet des pches. Il
songeait que ce visage avait, des pches sur l'arbre, la fermet, la
couleur, rose, blanche, mme verte un tout petit peu,... et que sans
doute aussi il en avait la bonne odeur....

--Zanette?

--Monsieur Jean?

--Est-ce que, derrire moi, en croupe, vous le monteriez, Sultan,--comme
vous avez mont, un jour, mon cheval?... N'auriez-vous pas peur?

--Avec vous, non, monsieur Jean, je n'aurais pas peur, peur de
rien--jamais, il me semble.

Elle avait rpondu comme en rve, malgr elle, sans rflexion, parce
que, pour trier ses lentilles, elle avait la tte baisse, et qu'elle ne
voyait pas le regard du jeune homme.

Il se sentit secou d'un frisson, et, la voix toute trouble, il dit
avec une oppression:

--Vous n'auriez peur de rien, avec moi? C'est vrai? C'est bien vrai, a?

--C'est vrai, dit-elle.

Elle leva les yeux. Elle le vit debout. Il la saisit par la taille,
brusquement l'leva vers lui, comme une enfant... et il couvrait de
baisers le joli visage, partout; ses lvres allaient du front au cou;...
la rude moustache se prenait aux cheveux follets.... Et que dit-elle 
la fin? Seulement trois mots, trois mots seulement:

--Oh! mes lentilles!

Les lentilles taient  terre, sur les dalles du seuil, parpilles,
celles qui taient tries et les autres... et le plat cass en vingt
morceaux!

--Oh! mes lentilles!

Alors, il la reposa  terre, devant le banc o elle s'assit. A genoux
devant elle, il ramassa les lentilles  poignes, avec un peu de
poussire, et chaque fois qu'ils se regardaient ils se mettaient  rire
comme des fous.

--Il faudra les mettre dans l'eau! fit-il.

--Pour sr, dit-elle.

Et, en lui tendant la dernire poigne, comme elle avanait la main, il
retira un peu la sienne pour qu'elle le regardt.... Elle vit qu'il
tait devenu trs grave.

--Si vous voulez, mademoiselle Zanette, je vous le ferai monter pour
aller  Saint-Trophime, en Arles, le jour de notre mariage?

--Nous serions fiers, dit-elle, en habits de fte, sur ce cheval de
roi!

--Alors, c'est dit?

--Demandez  mon pre.

Le rude compagnon,--toujours  genoux,  cause des lentilles,--prit dans
sa forte main le tout petit pied de l'enfant, et dvotement le baisa,
comme on baise la chsse aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

--Je le comprends, que je t'aime! fit-elle.

Son sein battait trs vite, trs vite.

--Alors, fit-il, je suis avec Dieu.

Elle se leva:

--Je vais les mettre dans l'eau.... Vous en mangerez avec nous, monsieur
Jean?

--Pardi! j'ai  parler  ton pre. Je n'aime pas languir. Beau fruit sur
l'arbre est trop en danger d'tre vol!

Longtemps, ils se regardrent, assis l'un prs de l'autre, se tenant les
mains.

--Et quand m'as-tu aime, Jean?

--Quand je t'ai vue habille d'eau, Zanette, d'eau bleue et d'cume
blanche, et puis, sur le rivage, jolie comme une reine, toute vtue de
perles....

C'tait la premire fois qu'il rappelait ce souvenir.

--Tais-toi, mchant!

--C'est pour te taquiner, dit-il. Tu sais bien que tu m'avais plu avant.
Sans a, t'aurais-je donn la cocarde, aux ftes de Meyran?

Elle frona le sourcil, se rappelant Rosseline, trop oublie peut-tre.

Il ne s'en aperut pas, et reprit:

--Tu fus reine aussi, ce jour-l.... Elle est  moi, la reine,
maintenant.

--Oh! pas encore.

--Non, mais bientt.... Et toi, quand t'ai-je plu, Zanette?

--Le jour des ftes tout d'abord, et puis surtout quand tu as vaincu le
cheval.... J'aurais voulu tre avec toi, avec toi m'envoler sur cette
bte farouche dont tu faisais tout ce que tu voulais. Oui, vous aviez
l'air tous deux de vous envoler et j'aurais voulu tre avec toi comme
le jour de la baignade. J'tais fire  l'ide qu'un si courageux
m'aimerait.... Et tu ne sais pas?... Eh bien,--acheva-t-elle avec un
sourire malicieux,--eh bien... j'y comptais!

--Ah! coquine!

Le pre Augias fut consentant; ils se fiancrent.




XXII

TOUJOURS.


Ils s'taient plu d'abord parce qu'ils taient jeunes, beaux et forts,
et que leur ge voulait a. Une fois fiancs, ils causaient, durant des
heures, de leur pass, de leur enfance, de leurs pre et mre; et, peu 
peu, une tendresse douce se mla au dsir ardent, un peu pre, de leur
jeune coeur.

--O allais-tu  l'cole, quand tu tais petitette? Comment tait ta
mre?... Ah! oui! je l'ai connue! Elle tait si brave! Je me souviens
qu'une fois....

--Tu l'as connue, Jean?

--Oui, oui, je m'en souviens maintenant!

Et il parlait,--ravi de rattacher sa vie passe  celle de Zanette,
voulant  tout prix l'avoir aime avant ce jour de la baignade, qui les
avait rapprochs pour jamais.

--Un jour,  la procession des Saintes, est-ce que--voil cinq ans--tu
n'tais pas en tte des filles, toute habille de blanc, avec des lys
dans ta main?

--Oui, Jean.

--Eh bien, je t'avais remarque! Tu n'tais qu'une enfant alors. Mais si
jolie, tout prs d'tre, comme tu es aujourd'hui, une demoiselle bonne 
marier.

--Pas possible qu'alors tu m'aies remarque! et que tu t'en souviennes!

--Si! si, il y a des souvenirs comme a.... Et tiens, veux-tu la preuve?
Quand la procession sortit des Saintes (mes souvenirs,  mesure que je
te parle, reviennent), ... la sortie du village donc, les bohmiens se
disputaient autour du bateau que les jeunes hommes portaient sur leurs
paules et o les Saintes, en bois sculpt, luisaient de dorure au
soleil; ils voulaient, tous  la fois, toucher la barque et les manteaux
d'or des Saintes; et toi, tu fus pousse par l'un d'eux. Tu fis un petit
cri... et--souviens-toi--un homme prit un de ces bohmiens, celui qui
tait le plus prs de toi, et l'envoya, d'un coup d'paule, rouler dans
le sable.... Eh bien! cet homme, c'tait moi!

--Comment! c'tait toi, Jean!... oui, je crois bien! je me souviens de
a.

Ils bavardaient ainsi, trouvant drles ces souvenirs qui dj taient de
l'amour, et qui s'taient effacs, perdus, et que l'amour leur
rapportait....

Une fois elle dit:

--Quand j'avais huit ans, j'eus la fivre typhode. Ma mre fit voeu, si
je gurissais, de m'habiller de bleu pendant trois ans, et de me mener
chaque fois aux Saintes, tous les ans, le jour o les chsses
descendent et font des miracles. Elle promit que, chaque fois,
j'accrocherais aux cordes qui font descendre les chsses, un bouquet de
lys et d'immortelles....

Jean coutait de l'air d'un homme qui, prs d'interrompre, se retient.

--C'tait vous! dit-il enfin. C'tait vous! J'tais l, un jour de
fte... oui, oui... il y a neuf ans, j'en avais quinze, moi; j'tais
dj un gardian, grand comme  prsent presque et aussi fort.... Vous ne
pouviez arriver aux cordes. Alors, je vous enlevai dans mes bras... vous
ne pesiez gure! et, de vos petites mains vous attachiez vos fleurs
pendant que votre mre me remerciait.... C'tait vous! c'tait vous,
petite! vous que toute petite j'levais ainsi dans mes bras.... Qui
m'aurait dit alors: Voil ta petite femme!

Et ils riaient tous deux, heureux, sans s'expliquer pourquoi, de se
retrouver en remontant dans l'impalpable pass, de se possder dans le
nant de ce qui fut vcu, de s'tre vus, touchs, avant de s'aimer....
Ainsi, ce n'tait plus une chose d'hier, que leur amour, non; elle tait
avant, et maintenant elle serait toujours.

L'amour est un espoir, un rve d'ternit.

Zanette, avec matre Augias, alla visiter la mre de Jean.

La mre du gardian tait une vieille femme maigre,  peau sche, trs
ride, les yeux vifs comme des veilleuses dans des orbites profonds.
L'arcade sourcilire formait vote au-dessus de ces yeux-l qui
semblaient embusqus, piant toujours. Sa coiffe blanche mordait le haut
de ses oreilles. Elle tait ttue, entire, nergique, prenant tout au
srieux, campe dans son honntet de brave femme comme en toutes ses
ides.... Une de ses expressions favorites, expression populaire
d'ailleurs, en pays de Camargue, tait celle-ci: On me _pilerait_
plutt que de me faire faire ce qu'une fois j'ai dcid de ne pas
faire! Jamais on ne l'avait entendue prononcer une parole en franais.
C'tait une femme de l'ancien temps. Elle tait de ces vieilles gens
d'autrefois, chrtiens et stoques, qui ne savaient pas mme lire, qui
ne savaient rien et qui concevaient tout, qui avaient le sens de la vie
et ses plus sublimes sagesses. Derniers ns d'une longue suite de
gnrations, bien loin d'tre abtardis, ils semblaient reprsenter les
forces accumules de vingt sicles d'exprience populaire. Le gnie mme
parat souvent digne de quelque ddain  ct de ces tres-l qui sont
nafs, forts, gnreux et fconds. Leur race existe encore sur cette
terre chrtienne et paenne, romaine et gauloise, mais quand les potes
en parlent, le sicle, n malin, les traite de rveurs. N'est-il pas
convenu que le paysan, partout et toujours, est un tre laid, grossier,
incapable d'un trait d'lvation, d'un mouvement de gnrosit? La mre
de Pastorel tait une de ces belles cratures de vieille roche
populaire.

Zanette lui plut. Elle lui parla tout de suite, beaucoup, de son Jean.

--Quand il tait petit, il faisait a et a. Jamais un mensonge. Je lui
disais: Quand tu as mal fait, viens me le conter de toi-mme et tu
seras alors pardonn. Je ne veux pas de mensonge. Et, figurez-vous, des
fois, quand je rentrais  la maison, il venait me dire: Mre, j'ai mis
la main dans le pot de confiture; mre, j'ai vol du miel ou du sucre!
Et comme je le pardonnais, mais sans vouloir l'embrasser, il pleurait eu
criant: Corrige-moi! corrige-moi! Je veux tre puni, pour qu'aprs tu
m'embrasses! Voil comment il tait, mon Jean.... Il me disait aussi:
Quand je serai grand, je gagnerai du bel argent; il sera tout pour
toi, mre, je viendrai le verser sur tes genoux, dans ton tablier! Et
comme il l'a promis, il le fait. Oh! oui, c'est un brave enfant, ce sera
un brave homme. Aimez-le comme j'ai aim son pre, petite. Je n'ai
jamais souri sous le regard d'un autre homme. Nous comptions l'un sur
l'autre. Il faut a; c'est le bonheur. Soyez heureux. La vieille vous
bnira.

Au bout de deux ou trois mois, il leur sembla,  Zanette et  Jean,
qu'ils s'taient toujours connus, toujours. Jean tait venu souvent
faire chez matre Augias un peu de veille. Il parlait de ses chasses
avec lui, des perdreaux qu'on force  cheval, dans le dsert, qu'on tue
 coups de bton lanc,  la manire arabe; il parlait des bcassines,
des hrons, des flamants qui nichent en Camargue, de toutes les btes
des marais, des castors du Rhne; et surtout et sans cesse ils parlaient
mtier et ils se contaient des courses de chevaux aux plaines de
Meyran, et puis des ferrades, des jeux de cirque. Une fois en train
l-dessus, ils ne s'arrtaient ni l'un ni l'autre, et dans tout ce que
disait le gardian, Zanette le sentait courageux, aussi bon que brave;
elle se sentait en de bonnes mains; il saurait la dfendre, elle, et,
plus tard, dfendre leurs enfants; et quand il la serrait dans ses bras,
le soir, en lui disant adieu, elle appuyait un instant sa joue contre sa
poitrine. L'homme la dpassait de la tte, et elle se sentait heureuse
d'tre l, si petite, blottie une seconde, comme l'oiseau au nid et
l'enfant sur la mre.

Et la vie devant elle s'annonait simple, tendue, droite, comme le
dsert mme de Camargue qui lui tait familier et qui ne serait jamais
pour elle ni froid ni dsol, puisque le vent qui passe, le soleil qui
brille, l'eau qui chante et l'eau qui gronde, tout, jusqu'aux aigues
libres et aux taureaux sauvages, tout lui parlait de l'amour, de leur
amour, de l'amour... qui est ternel.

       *       *       *       *       *

Peut-tre oubliait-elle trop Rosseline que Pastorel n'oubliait pas
autant qu'on pouvait le croire. La mre du gardian ne s'y trompait pas,
mais elle n'en laissait rien voir. Elle voulait hter le mariage,
arriver le plus tt possible  ce qui lui semblait le port de salut.




XXIII

L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT.


La mre de Jean avait raison de s'inquiter. Toute cette apparence
d'amour, de bonheur, de calme, n'tait qu'une apparence, travaille en
dessous par un lment de trouble, de corruption, de mort. L'amour de
Jean pour Zanette tait bien vrai, mais n'tait pas tabli sur la terre
ferme. On aurait pu le comparer  la _trantare_. La trantare, c'est,
 la surface de certains marais de Camargue, une vgtation saine,
abondante, bien verte, bien relle, charmante aux yeux, attirante. Les
tiges des plantes d'eau se mlent entre elles fortement, se nouent, se
trament, forment enfin sur l'eau mouvante une surface solide aux
regards, qui a l'aspect d'un terrain fleuri. Si vous vous y hasardez,
elle vous porte, mais elle ondule, prte  flchir, et il peut arriver
qu'elle crve sous vos pieds, et, alors, adieu, mon pauvre homme!
L'homme est englouti. Il y a l-dessous l'eau trouble, obscure, un
abme.... Jean regrettait obscurment Rosseline.

D'abord, il avait ressenti,  la quitter,  la braver, le jour des ftes
aux plaines de Meyran, une joie de fiert: il tait fort, et le faisait
bien voir;--une joie de vanit: il choisissait, pour la remplacer, celle
qu'il voulait, la plus jeune, la plus mignonne, la plus jolie; une joie
de dlivrance: il n'tait plus l'esclave de la coquette, soumis  ses
caprices, courant  cheval par tous les temps, toujours maltrait,
toujours jaloux.... Quel repos!

Et, sincrement, il s'tait tourn vers Zanette, pour faire plaisir  sa
mre autant que pour punir Rosseline, et aussi par got personnel. Mais
ce got qu'il avait pour la fillette, il l'aurait eu pour toute autre
fille aussi jeune et aussi gentille.

Ce qui avait surtout servi  le tromper sur ses propres sentiments,
c'est la sensation que lui avait donne la matine du bain. Facilement,
dans cette motion matinale de lumire, de jeunesse, de lutte, devant la
grce et la pudeur surprises, Jean, envahi par un charme en parfait
contraste avec la beaut de son infidle, s'tait cru amoureux. La
gentillesse de Zanette, les amabilits du pre Augias, les instances de
la vieille mre surtout, lui avaient fait croire qu'il dsirait
passionnment une chose qui lui semblait dsirable en effet et qui sans
doute aurait pu le fixer, s'il n'avait pas eu dans sa mmoire le
souvenir de joies passionnes, prcises, de sensations dtermines qu'il
regrettait tous les jours.

Il aimait en Zanette l'enfant, avec un dsir viril et tendre de la
protger. Une fois, il la vit pleurer pour un chagrin pas bien gros. Il
ne put supporter la vue de ce petit visage crisp et tout ruisselant de
larmes. Le rude gardian se sentit le coeur faible et dfaillant. Il
aurait voulu prendre la peine de la petite. Il l'aimait donc bien!

Il aimait encore en Zanette toutes les filles aussi jolies et aussi
jeunes que Zanette, il aimait en elle l'esprance d'un foyer o se
reposer dans le contentement de lui-mme, aprs les dures fatigues de
son mtier; bref, il aimait en Zanette des ides, mais il aimait, en
Rosseline, Rosseline elle-mme et les fivres de l'amour pervers telles
qu'elle les lui avait donnes et non pas autres. Rosseline tait une
ralit d'amour, connue, et regrette.

Oui, le bouvier dompteur de chevaux les regrettait, ces fivres
ardentes, tandis que le bon fils et le brave homme qu'il tait,
s'efforait en vain de les oublier. Ainsi, moiti de sa propre volont,
moiti contraint par les circonstances, il en tait venu  s'engager de
telle sorte qu'il n'y avait plus  reculer. Il allait donc au mariage
dlibrment, mais sans beaucoup d'entrain.

Hlas! de bonne foi il s'tait cru guri de sa passion pour Rosseline;
il s'tait cru guri, surtout, tant qu'il n'avait pas eu la permission
d'embrasser Zanette chaque fois qu'il la retrouvait.

Ce baiser sur la joue qu'il avait vraiment dsir avant de le prendre,
et qui, la toute premire fois, le jour du plat de lentilles, l'avait
charm, il n'y trouvait pas maintenant la saveur, la vraie saveur
d'amour. Une enfant! une vritable enfant! rptait-il  son tour aprs
Martgas, mais avec des penses bien diffrentes.

Il l'enlevait dans ses bras et la baisait au front comme une petite
soeur.... Serait-ce jamais l une femme? une femme pour lui? pour
l'amant de Rosseline, de Rosseline, la crature aux beaux bras solides,
aux lvres bien mres....

Et les souvenirs lui vinrent en foule. Ce qu'il se rappelait bien, c'est
que la seule approche, la seule vue de cette belle crature le
bouleversait. Ce quelque chose qui sortait d'elle, de son regard, des
plis de sa robe, faisait de lui ce qu'elle voulait. Et c'tait irritant
 la fois et dlicieux. Sans doute il l'aimait bien, Zanette, mais
c'tait tout, tandis que de mystrieuses affinits, profondes,
l'attachaient  l'autre....

Et puis, le temps, qui gurit tout  la longue, exaspre au contraire
les passions, dans le commencement des ruptures. Zanette lui faisait
faire un rve d'amour trop chaste, trop timide, trop irrel. Au bout de
quelques semaines, une fougue le prit, un plus violent regret des
tourments passs, des injures suivies de caresses que lui prodiguait
nagure sa matresse. L'honnte garon se trouva malheureux, et sa mre
le voyait bien.

--Sais-tu? dit-elle un jour  Zanette, j'aime mon fils, mais peut-tre
plus encore j'aime l'honntet... coute, je suis venue te voir pour te
dire des choses.

Zanette leva sur la vieille femme un regard interrogateur. La vieille,
que l'ge pliait un peu, s'tait en parlant redresse. Son menton large,
carr, jetait une ombre dure sur son cou maigre et puissant. Les
saillies que faisaient les plis de ses rides semblaient, sous sa peau de
parchemin, des cordes tendues.

Et  brle-pourpoint la vieille dit  la fillette:

--Tu n'es plus une enfant, puisque tu te maries. Tu n'as plus ta mre,
je dois la remplacer. L'honntet avant tout. C'est le trsor des
pauvres.... Il y a des choses qu'il faut que tu saches, afin que tu
puisses te dfendre. Tu les apprendrais par d'autres, par des
mchants.... J'aime mieux te les dire. Sais-tu que mon fils avait, il
n'y a pas longtemps, une matresse?

--Oui! dit Zanette qui rougit et plit tour  tour, oui, je le savais.

--Par lui?

--Non.

--Et comment?

Zanette alors conta  la mre de Jean sa rencontre avec Rosseline, la
cocarde vole et jete au ruisseau, l'intervention de Martgas, comment
elle avait t poursuivie, tout enfin....

--J'ai bien fait de venir, dit la vieille. Il est ncessaire qu'il soit
au courant de tout cela: je lui conterai tout.... Et je verrai bien ce
qu'il me dira.... Il ne faut pas qu'on nous le reprenne! Sois
tranquille, on ne nous le reprendra pas. Je causerai avec lui et s'il
faut, j'irai la voir, elle. Oh! elle ne me fait pas peur!

Quand la mre de Jean raconta  son fils l'histoire de la cocarde, et
Rosseline attaquant Zanette, il ne manifesta pas contre Rosseline la
fureur d'indignation qu'attendait la mre; il dit seulement d'un ton
singulier: Ah? elle m'aime encore!

--Jure-moi que tu ne la reverras pas.

Il plit, il hsita  rpondre. Puis:

--Laissez-moi tranquille, mre. De quoi avez-vous peur, donc?

--De rien, mais jure! Peux-tu refuser a  ta pauvre vieille?... Jure,
sur l'image des Saintes, que tu ne la reverras en aucun cas, pas mme
pour lui parler innocemment!

Et secouant la tte, elle ajouta:

--Je n'ai pas longtemps  vivre.... Si tu me fais ce chagrin de me
refuser, tu le regretteras, moi une fois morte. Qu'est-ce que je te
demande? de t'engager  suivre ton devoir.... Il faudra bien que tu la
fasses, cette mme promesse, devant le cur!... Songe, si tu n'tais pas
ce que tu dois, au malheur qui en sortirait! Elle en mourrait
peut-tre, ta pauvre petite fiance! Tu la tuerais!

--C'est bon! dit-il, vous avez raison. La pauvre innocente! Je ne
voudrais pour rien au monde lui faire peine ni souffrance.... Je jure de
faire ce que vous voulez, acheva-t-il, prenant en homme sa rsolution.

La vieille respira profondment, comme soulage.

Elle croyait en son fils. Il est tant brave! rptait-elle souvent.




XXIV

PARJURE.


Quand la vieille Pastorel avait cont  son fils l'intervention de
Martgas dans la querelle de Zanette avec Rosseline, puis l'effronterie
de Martgas poursuivant Zanette, Jean avait montr quelque irritation
contre le mauvais gueux, le gardian de malheur, l'ivrogne, et il s'tait
rpandu en injures, disant: Qu'il ne se trouve pas sur mon chemin!
mais, quelque temps aprs, lorsque sa mre, croyant bien faire, lui
annona que le bruit public accusait la cabaretire d'tre la matresse
de Martgas, alors, il s'emporta bien autrement contre ce bandit, ce
voleur, ce coquin, qui poursuivait dans la campagne les honntes
filles, et les compromettait; il s'cria:

J'irai le trouver! j'irai lui demander explication. J'irai! D'ailleurs,
a n'est pas vrai, ce qu'on vous a dit de Rosseline et de lui; c'est
impossible! Ce serait, si elle avait fait cela, la dernire des
dernires!

La vieille femme pensa: Il a encore quelque chose pour elle.... Aprs
tout, c'est bien naturel. Et elle ne dit plus rien, sinon qu'elle lui
dfendait aussi de rechercher Martgas.

Quant  Jean, depuis ce temps-l, il ne parlait plus que de venger
Zanette des insolences du gardian....

La vrit, c'est qu'il crevait de rage jalouse,  l'ide que Rosseline
pouvait tre  celui-l.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne
connatrait pas. Mais  celui-l,  ce bandit, non! il n'en pouvait
supporter l'ide! il en voulait avoir le coeur net.... Et, un beau
matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher,  Arles
mme, des renseignements prcis. Il est vrai qu'il avait, prtendait-il,
une affaire  la ville. Le quatorze juillet approchait, et un
entrepreneur projetait de donner aux Arnes d'Arles des courses
monstres, comme disaient les affiches, courses espagnoles avec mise 
mort des taureaux, prcdes de courses provenales avec les meilleurs
taureaux de Camargue, etc. Les affiches couvraient dj les murs
d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix,
de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la
rgion, et mme  Nice et  Monte-Carlo.

En ralit, Pastorel n'avait rien  faire  Arles: il avait vu aux
Saintes l'entrepreneur. Il tait convenu qu'avec neuf ou dix autres
gardians il conduirait  Arles, la veille des courses, une trentaine de
taureaux. Il partit pour la ville o il n'avait rien  faire, avec le
secret dsir d'entrevoir Rosseline, de savoir ce qu'elle devenait, et
peut-tre, malgr son serment, de lui parler.

Son serment? lorsqu'il y songeait:

--J'ai content la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages....
Si Martgas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier
service,  la malheureuse, de la mettre en garde contre ce marrias.

Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le
dliait de ses promesses  sa mre, et mme de son serment.

Et de Zanette, que pensait-il?

--Elle n'en saura rien! que perd-elle  cela? Elle n'est pas encore ma
femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes,  la veille de se
marier, ont des adieux  faire.

Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit.

En traversant le pont de Trinquetaille, le coeur lui battait. La petite
rue o tait le caf des Arnes s'ouvrait presque en face du pont. Il
eut toutes les peines du monde  ne pas courir  l'entre de cette rue,
pour voir au moins l'endroit. Il alla mettre son cheval  la remise
habituelle, courut fivreusement la ville en attendant l'heure 
laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou  peu prs.

Il dcida que trois heures et demie serait l'heure favorable.

A trois heures un quart, il poussait la porte vitre aux rideaux rouges.

Rosseline tait seule, tout prs de cette porte, assise, une chaise
devant elle, sur laquelle tranait un interminable ouvrage de
couture,--un livre  la main, les _Mystres de Paris_.

Il s'arrta, saisi. Elle laissa tomber son livre.

En se voyant, tous deux, subitement, venaient d'oublier tout. Une
volupt singulire les prit, qui tait le souvenir de leur pass. Sur
le moment, ni l'un ni l'autre ne se rappela rien de leurs querelles, de
leurs rancunes, rien. Ils se souvenaient seulement que le temps de la
sparation avait t long, trs long. Et ce qui les dominait, c'tait
une brusque joie de renouveau, comme le sourd tressaillement de la
terre, au premier beau jour, aprs quelque horrible hiver.... Cette
impression fut si forte chez elle qu'elle ne sut que dire, et baissa
presque la tte, embarrasse, la lvre un peu tremblante. Toute sa
physionomie, son attitude, prirent le charme que donne aux vierges le
premier aveu de l'ami.... Sa beaut ferme, dlibre, fut transforme,
sembla timide, durant une seconde.... Et lui, comme s'il osait pour la
premire fois, s'avana lentement. Il semblait craindre d'tre repouss.
Elle ne dit rien.... Il prit, d'un mouvement lent, prt  la retraite,
la jolie tte entre ses deux mains, et, s'inclinant, chercha les
lvres....

Ils ne pensaient  rien, pas mme  eux. Le got de la vie,  la source,
est aussi dlicieux que l'avant-got du nant.

--C'est toi? dit-elle enfin, que me veux-tu? Tu me reviens donc? Comment
est-il possible que tu m'aies quitte! Je le savais bien, moi, que ce ne
pouvait tre pour toujours. Nous sommes si bien faits l'un pour l'autre!

Quelqu'un ouvrit la porte banale, un client.

--Un verre de vin, la belle.

Le client but et sortit.

Pastorel avait eu le temps de se ressaisir.

Alors, il s'expliqua, et put dire ce qu'il avait depuis longtemps
prpar:

Il avait voulu lui annoncer lui-mme son mariage, il ne voulait pas
qu'elle le st par d'autres. Voil pourquoi il tait venu. Malgr ses
griefs, il l'aimait encore assez pour la traiter en brave fille qui ne
voulait pas le rendre malheureux. Il tait donc sr qu'elle resterait
tranquille, qu'elle ne ferait pas de bruit. S'il disait cela, c'est
qu'il avait appris comment elle avait interpell et injuri dans la rue
la pauvre petite qui allait devenir sa femme. Du reste, il avait vu l
surtout une marque d'amour de la part de son ancienne matresse! Il
comprenait; mais il comptait bien que cela ne recommencerait
pas,--jamais. Enfin, il l'engageait  vivre pour le mieux,  ne pas se
fermer  toujours un avenir d'honnte femme. Belle comme elle tait,
elle pouvait choisir parmi de braves garons, et surtout viter de se
compromettre davantage avec un mauvais diable qu'on lui avait nomm...
ce Martgas.... On le disait son amant?... il n'en croyait rien! et
pourtant, il la savait si coquette, si facile  entraner, si peu sre
d'elle-mme?...

--N'est-ce pas que tu n'es pas tombe  celui-l! un homme sur qui
courent tant de mauvais bruits? Rponds! mais rponds-moi donc!... tu
ne comprends donc pas?... Eh bien, oui... je suis jaloux!

Il la couvait d'un oeil ardent.

Elle, toutes ses mauvaises penses l'avaient reprise. Elle coutait,
tte basse, l'air farouche, les lvres pinces, le sourcil fronc,
l'oeil en feu,--plus belle encore de sa colre qu'avec son air
tranquille, virginal, de tout  l'heure,--belle d'une autre beaut,
celle qu'il revoyait toujours, quand il pensait  elle, l-bas, dans la
solitude du dsert, mme, surtout peut-tre, quand il embrassait
l'enfant, la pauvre Zanette.

--As-tu tout dit? fit-elle.

--Oui!

--Eh bien, si tu es venu pour a, tu aurais mieux fait de rester auprs
d'elle. Tu parles comme un cur! Il n'y a pas  dire tant de paroles.
Quand on aime vraiment, on aime jusqu'au crime.... Ah! tu as un beau
sang-froid!... Moi je la dteste, cette fille, entends-tu, et je suis
capable de tout, oui, de tout contre elle parce que je t'aime!... Si je
ne la dtestais pas, c'est que je ne t'aimerais pas. Et je t'aime,
oui!... c'est vrai pourtant que je t'aime! Je m'en aperois surtout
depuis que tu m'as quitte.... Aux plaines de Meyran, le jour de la
fte,--quand tu m'as insulte,--quand tu m'as dit: De toi, je m'en
moque! j'ai senti combien je t'aimais. Devant le monde, je n'ai rien
dit, j'ai aval a! je ne pouvais, je ne voulais rien dire, par fiert,
mais, depuis, je pense  toi, rien qu' toi, jamais ma pense ne t'a t
si fidle. Les hommes? ce Martgas? Tu es fou! Allons donc! Tous, tant
qu'ils sont, est-ce qu'ils comptent! Et puis, il m'a maltraite, ton
Martgas, il m'a menace... j'ai vu le moment o il m'aurait battue!...
Et pourquoi? Pour dfendre cette Zanette, qu'il aime! Ta future!
entends-tu? il l'aime! Il ne m'aime pas, lui;--je ne lui en veux mme
pas,  lui, car c'est  cause de toi que j'ai t injurie et menace
par lui, puisque c'est  cause de toi seul que j'ai parl  cette fille.
Oui, c'est  cause de toi, que j'ai souffert a!... Oh! Jean! comme tu
as t mchant! Et maintenant, voil tout ce que tu viens me dire!
d'tre tranquille, de te laisser marier tranquille! Ah bien! n'y compte
pas!

Elle mlait le mensonge  la vrit. Et elle pleurait, sincre, oubliant
mme ses propres torts, dans le dsir pressant de le ressaisir.

--Ne pleure pas! dit-il, ne pleure pas. Je t'ai toujours aime, je
t'aime.

Sa douleur ne le touchait pas; il n'y croyait pas, mais ses larmes la
lui rendaient dsirable en la lui montrant nouvelle, si mue! plus
vivante!

Avec ses lvres, il essuyait les yeux rougis, buvait les larmes sur la
bouche, se sentait ivre de l'ancienne ivresse, qui recommenait.

L'amour qui le reprenait,  cette heure, c'tait le mauvais amour,
l'amour purement physique, l'amour goste, le plus puissant parce qu'il
est selon la nature aveugle, instinctive. L'autre est presque toujours
vaincu parce que, contenant le don de soi, le sacrifice, le dvouement,
il est d'ordre surnaturel, divin,--ou, si l'on veut, idal. L'amour pur,
unique, ternel, c'est le dsir, le songe cr par les coeurs, par les
cerveaux humains. On s'y efforce, trahi par soi-mme. On s'y lve, et
l'on tombe. Et du bouvier ou du roi, on ne sait qui en approche
davantage, le bouvier peut-tre, le coeur simple, celui qui suit le
mieux le naf conseil des vieilles bonnes mres,--ces modles rels
d'aprs lesquels se rglent tous les rves d'affection vritable.

Le gardian ne se connaissait plus.

--Ne pleure pas, je t'aime!

Les larmes lui allaient si bien qu'il tait ravi de la voir pleurer!
Loin d'prouver pour elle de la compassion, volontiers il l'aurait fait
souffrir pour jouir de la beaut particulire que lui donnait ce genre
d'motion.

Chacun d'eux n'aimait que soi.

Rosseline cria:

--Alors, laisse-la! ne l'pouse pas! je ne veux pas, entends-tu, je ne
veux pas!

Il eut peur de lui, vit sa lchet, eut honte; il crut entendre sa mre
lui dire: Tu as jur! il crut la voir lever au ciel ses mains
amaigries, en lui rptant: Moi morte, Jean, tu te repentiras!... Que
t'a fait cette enfant, pour la tromper lchement?

--Ne l'pouse pas! rptait Rosseline.

--Pas a! dit-il lentement. a, non, je ne peux pas! mais tout le reste,
oui, si tu veux, tout!... tout, entends-tu? Maintenant et aprs mon
mariage, tout ce que tu voudras... tout!

Il se penchait sur elle, ardent. Elle le repoussa d'un bras dtendu,
furieux:

--Compte l-dessus, menteur! La voil, ton honntet! Et a parle des
autres! a mprise Martgas! a me mprise, moi! Ah! je ne suis qu'une
fille,--mais je n'en veux pas, de toi,  ce prix!... Sors d'ici,
menteur! sors d'ici!

--Rosseline!

Il restait l, l'air bte, les bras ballants, comme enchan d'une
invisible chane incassable.

--Alors, promets que tu ne l'pouseras pas?

--Pas a! non pas a! a, je ne peux pas.... Il en arriverait trop de
malheurs  la fois! je ne peux pas.

--Alors, prends garde  toi!

--Que feras-tu donc?

--Je n'en sais rien. Va-t'en. Je t'aime, et je te veux, et je te chasse.
Tu rflchiras, tu obiras ou sinon....

--Sinon?

--Prends garde! je ne rponds plus de moi.... Promets-tu?

--Non!

Rosseline tait hors d'elle. Orgueil humili, passion dupe, jalousie
bestiale, impatience devant les obstacles, tout se fondait en une grande
haine qui lui venait pour celui qui tait l! Elle l'aimait  condition
seulement qu'il servt ses instincts, qu'il lui ft asservi, obissant,
assimil.... Et de tout cela, elle ne se doutait pas; elle subissait
passivement ses instincts.

Elle tait,  ce moment-l, hideuse. Son visage dmont n'tait plus
qu'une face convulsive, aux plis tourments, bouche tordue, l'oeil
dmesurment ouvert, lanant la colre....

Il fit mine de la saisir.

Elle prit ses ciseaux, serrs  plein poing:

--Va-t'en! je te tuerais!

Elle se vengeait des violences de Martgas. Et puis elle se plaisait 
le provoquer, lui, Jean.

Pourquoi ne la frappait-il pas? Avait-il donc du sang de poulet! Un
lche! Il la faisait battre par d'autres!

--Va-t'en! va-t'en! cria-t-elle.

Il eut peur du scandale, se tourna vers la porte. Sur les rideaux rouges
se dessinaient les vagues ombres mouvantes des passants. A la veille de
son mariage, il fallait viter le bruit. Il prit un ton de prire:

--Rosseline....

--Tu connais mes conditions. Si tu ne romps pas ton mariage....

--Eh bien? dit-il, se redressant  la fin dans sa force d'homme
ressaisie.

--Eh bien... nous verrons!

Elle hocha la tte d'un air de dfi.

--Ah! tu menaces tout de bon? hurla-t-il.

Il leva les mains. Elle fut contente.

--Frappe! mais frappe donc! dit-elle.

Les mains de Jean ne s'abattirent point sur elle. Il les laissa
retomber, et reprit froidement:

--Tu menaces? tant mieux. Cela me dcide  faire mon devoir. J'avais
promis  ma mre de ne plus te parler: j'ai manqu  ma promesse
aujourd'hui, mais ce n'est rien puisque je sors d'ici plus dcid que
jamais  ne plus mme te regarder!... jamais!... jamais!... jamais!

Il sortit. Une heure aprs, Martgas entrait.

--Tu ne sais pas? lui dit-elle, j'ai chang d'ide. Arrange-toi
seulement pour me venger de Pastorel... bats-toi avec lui, empche-le,
par les moyens que tu voudras, de faire le fier dimanche aux grandes
ftes des Arnes, de lui offrir,  elle, des cocardes et des
honneurs,--et, alors... ce que je t'avais promis si tu lui prenais
Zanette... je te le donnerai, tu entends?

--Je ne demande pas mieux, dit le bouvier tranquillement. En attendant,
donne-moi  boire.

C'tait l'heure de l'absinthe. Des clients entraient....




XXV

L'ABRIVADE.


L'abrivade, c'est,  l'arrive des taureaux en Arles,--lorsque,  la
veille d'une course aux Arnes on les y amne en libert sous la
surveillance des gardians  cheval,--c'est le jeu populaire qui consiste
 les attendre,  les provoquer,  en faire chapper un ou plusieurs 
travers la ville. Alors les boutiques se ferment. Surpris au coin des
rues paisibles, tous ceux qui ne sont point d'humeur  affronter le
fauve vad, s'abritent comme ils peuvent, o ils peuvent. C'est grande
joie pour les jeunes amateurs, depuis les gamins de dix ans jusqu'aux
jeunes hommes de vingt-cinq.

Une vraie folie saisit la population, les uns fuyant la bte irrite,
les autres la poursuivant pour l'exciter encore. Malheur aux vitres des
boutiques! Les taureaux, tte basse, rendront visite aux joailliers,
chargeront les ttes de cire des vitrines du barbier, feront des
milliers de castagnettes avec les plats et les assiettes du marchand de
faence.... Les tables des cafs danseront des sarabandes. Il arrive
parfois que les dgts sont considrables. Et tout le monde en Arles
n'aime pas l'abrivade.

Ce n'est pas tout. Le taureau, ahuri, au milieu des frappements des
portes qu'on ferme, sous les projectiles de toutes sortes dont on
l'assaille, tournant  chaque minute sur lui-mme pour faire face 
quelque nouvel ennemi,--le pied martyris par le pavage en galets
pointus, lui, habitu aux terrains marcageux,--bientt perd la tte, se
lasse, s'attriste.... Un moment vient o, s'il tait dans le cirque, il
serait hu par la foule, et o le dondare, le boeuf  sonnaille,
viendrait le chercher pour le ramener aux tables, au repos.... Ici,
dans la rue, il demeure inexorablement livr sans dfense aux excits,
aux maladroits qui essaient leur agilit,  la taquinerie fuyarde des
moins courageux. Quand il bute et tombe, il est perdu. On le saisira par
la queue, on s'attelera  cette masse lourde, pantelante et
misrable.... Elle est trane dans le ruisseau, bafoue, frappe 
coups de pierre,  coups de canne. Le jeu, cruel et malsain mais
d'apparence noble, qui met face  face un homme courageux et une bte
arme de tous ses moyens naturels,--dgnre ici en vilenie....

M. le maire avait donc eu bien raison d'annoncer des peines svres pour
les forcens de l'abrivade. Un des moyens sur lesquels il comptait pour
les arrter, avait t d'exiger, de l'entrepreneur des courses, une
forte amende s'il n'amenait pas sans encombre les taureaux jusqu'au
toril. Et l'entrepreneur de son ct avait annonc aux gardians-conducteurs
qu'il surveillerait l'arrive lui-mme et que le gardian coupable de
ngligence serait mis  l'amende--ou ne serait pas pay. Ces mesures
n'avaient pas dcourag les amateurs, au contraire. Ils mirent,
moyennant finance, un des gardians-conducteurs dans leurs intrts.
Martgas devint leur complice.

Il semble qu'un meilleur moyen, souvent employ, d'empcher l'abrivade,
et t de faire arriver les taureaux en pleine nuit, mais cette fois il
y avait  cela un obstacle insurmontable. Le toril qui leur tait
destin ne pouvait les recevoir, tant habit par d'autres btes qui
avaient servi aux jeux prcdents et qui, pour des motifs quelconques,
ne pouvaient tre dloges que la veille des courses. Or, il fallait que
les nouveaux venus eussent le temps de se reposer. Il y eut donc arrive
de taureaux en Arles, le soir, vers cinq heures.

Une grande foule, o se voyaient surtout des jeunes gens, des enfants,
mme quelques jeunes filles, se porta au bas de la lice,  l'endroit o
elle aboutit au Rhne.

La lice, large boulevard plant de grands arbres, longe un des cts de
la ville. Beaucoup des troites rues d'Arles tombent perpendiculairement
sur ce boulevard. L'entre de toutes ces rues tait barricade au moyen
de charrettes renverses.

Le pont de Trinquetaille, par o arrivent les taureaux, une fois
travers, la manade suit un instant le Rhne, puis tourne  gauche, pour
remonter la lice.... Arrivs l, en face d'une foule parpille mais
nombreuse avec qui ils devaient lutter pour garder leurs taureaux en
ligne, les gardians,  cheval, pique au poing, comme des officiers sur
les flancs d'un escadron, lancrent la manade au galop.

...La foule, disperse dj, s'parpille encore. Chacun court derrire
un arbre. Un arbrisseau nouvellement plant suffit  faire un abri. Abri
inquitant derrire lequel s'effacent parfois des enfants, des femmes,
aux cts desquels passe, en ronflant, le torrent trpidant des btes.
Les cornes effleurent les vestes, les robes, et encore les chapeaux que
les plus hardis leur prsentent  bout de bras. Et sur les cts du
troupeau, les amateurs dtermins s'acharnent  attirer contre eux, en
agitant quelque lambeau d'toffe rouge, le taureau qu'ils veulent
entraner  travers la ville, car le charriot qui, tout  l'heure,
barrait l'ouverture de la rue voisine, a t repouss bien loin. La
ville est ouverte!...

--Li bioo! li bioo!...

Un hurlement suit la galopade noire.

--Les taureaux! les taureaux! Zou!  celui-l! Zou!  celui-ci! Li
bioo! li bioo! Zou! zou!

Martgas tait en tte, Pastorel en queue du troupeau.

--Zou! zou!  celui-ci!

Et sous la pique mme de Martgas qui laissa faire, on dtourna un
taureau....

La manade pitinante et ronflante tait dj loin, soulevant partout sur
son passage les mmes cris, les mmes terreurs, les mmes joies, les
mmes tentatives de la part des amateurs de courses dans la rue;--et
derrire elle, sur la lice, le troupeau laissait un taureau et deux
gardians.

Martgas n'avait pas vu Pastorel qui venait derrire lui. Pastorel ne
montait pas Sultan, mais un cheval dress  courir les taureaux.

Le taureau tait tout prs de l'ouverture de la rue. On l'excitait pour
l'y faire entrer. Dj la rue, jusqu'au fond, s'pouvantait; les
boutiques se fermaient, les femmes criaient, aux portes, aux
fentres.... L'alarme tait donne.

--Martgas! dit un des amateurs, pousse-le un peu de ta lance, qu'il
entre dans la ville!

--Je l'empche de rejoindre les autres, c'est bien assez, dit Martgas,
je n'ai pas promis autre chose. Dbrouillez-vous maintenant.

Pastorel l'avait entendu. Il alla se placer  l'entre de la rue, la
lance haute.

--Allons, Martgas, ramenons-le o il faut, dit-il d'un ton gouailleur.
Attention, vous autres!

Il chargea le taureau qui, piqu au front, recula, puis bondissant au
milieu de la lice, prit le galop vers le Rhne....

--Il prfre la Camargue aux Arnes, dit quelqu'un.

--Zou,  lui, donc, Martgas! cria Pastorel.

Martgas, camp sur sa selle, muet avec un air moqueur, bien entendu ne
bougea pas.

Pastorel poussa son cheval qui rejoignit le taureau et qui, toujours
courant, allongeant cou et tte, le mordit brusquement  la croupe,
puis, aussitt, fit un norme bond de ct... chappant ainsi au taureau
qui avait fait volte-face. C'est ce qu'avait voulu Pastorel. Il courut
alors derrire lui, l'excitant  fuir dans la direction des Arnes.

Quand il passa prs de Martgas qui, entour de curieux, bavardait avec
eux:

--Aux Arnes, donc, grand lche! fais ton devoir! lui cria-t-il.

Et, en passant, il piqua la croupe du cheval de Martgas qui partit 
fond de train malgr les efforts de son cavalier. Martgas put entendre
derrire lui les rires et les moqueries de tout le monde.

--Tu me la paieras, celle-l! hurlait-il, en suivant malgr lui Pastorel
et le taureau.

--Pourquoi pas tout de suite? dit Pastorel, sans ralentir sa course.

Martgas, sa lance en arrt, essaya d'en piquer Pastorel au flanc.
Heureusement ils couraient dans le mme sens. Pastorel sentit le fer du
trident heurter seulement le dossier de sa selle. Il fit faire un cart
 sa monture et, fondant sur le cheval de Martgas, il le piqua de
nouveau  la croupe, si rudement, que l'animal effar, en trois bonds
dsordonns, jeta son cavalier dans la poussire, au milieu des rires,
des quolibets des assistants.

Et Martgas entendit ce cri de Pastorel:

--Et de deux, mon homme!

Il comprit. C'tait une allusion  la chute qu'il avait faite en
poursuivant Zanette. Elle lui avait donc tout racont!... La rage de
Martgas fut terrible.

--Je le tuerai, hurlait-il. Je le tuerai!

--Vous ferez mieux d'aller vous brosser, lui dit  l'improviste le
brigadier, qui l'aida  se relever. C'est vous qui avez tort; j'ai tout
vu, de loin.

Pastorel avait rejoint son taureau qu'il conduisit aux Arnes antiques.




XXVI

AUX ARNES.


Les deux monuments principaux qui, au seul nom de la ville d'Arles,
apparaissent les premiers dans le souvenir, sont l'glise Saint-Trophime
et les Arnes. Deux poques, moyen ge et antiquit, sont l
reprsentes dans leur vie morale, essentielle, l'une par l'glise,
l'autre par le cirque.

Si le Parthnon exprime l'me de l'Attique, il n'est pas vrai de dire
qu'un temple de Jupiter ou de Diane exprime l'me de la Rome paenne.

Le vrai temple romain, c'est le cirque, le lieu de la lutte, le monument
de la Force.

L'glise est ddie  la charit,  l'amour; le cirque  la frocit.

L'glise s'lve en murs brods, fragiles, en colonnettes lances comme
une aspiration des mes; elle monte prendre un peu de ciel dans la
dentelle de ses clochers ajours; le cirque tale, crase, aplatit sa
rampante ellipse aux gradins massifs, comme un voeu bestial de
s'attacher, pour jamais accroupi,  la terre conquise.

Magnifiques pourtant, ces ruines d'un temps o la Force impitoyable
s'entretenait sans cesse elle-mme de sa joie  tuer,  dominer, par la
guerre et la mort, l'univers physique.

Magnifiques, les arnes d'Arles, ellipse norme, formidable, couronne
faite de portiques superposs, noircis par les sicles, et prs desquels
les pauvres maisons arlsiennes, annuellement blanchies  la chaux,
semblent des joujous d'enfant.

Ce jour-l, un peuple grouillait autour des arnes, un peuple les
emplissait.

Peut-tre n'y avait-on pas vu pareille affluence depuis la premire
course de taureaux qui y fut donne, devant une foule de vingt mille
spectateurs, en 1830,  l'occasion de la prise d'Alger.

Il faut songer que les gradins des arnes d'Arles offraient, avant
d'tre des ruines, un dveloppement de plus de 12000 mtres; ils
pouvaient alors recevoir jusqu' vingt-six mille spectateurs.

En 1825, le maire d'Arles, M. de Chartrouse, ne mit pas moins de six ans
 faire dmolir les 212 maisons et la chapelle qui avaient t peu  peu
construites,  l'intrieur des arnes, aux poques o les habitants s'y
rfugiaient comme dans une forteresse.

L'antique amphithtre,  ciel ouvert, le plus vaste que les Romains
aient construit dans les Gaules, tait donc ce jour-l plein jusqu'aux
bords. Ou et dit une immense coupe ovale aux parois de laquelle
s'agitaient sur place des myriades de fourmis grimpantes.

Le fond tait  peu prs libre; c'tait l'arne que traversaient des
gamins, des jeunes hommes impatients de la lutte. De ce cratre
gigantesque dans lequel les rayons du soleil tombaient en pluie de feu,
et que coupait par moiti une grande ombre oblique, montait un
bourdonnement de mer roulant des galets. Chacun parlait, criait, riait,
et tous ces rires, tous ces cris, tous ces appels divers se fondaient en
une rumeur unique, comme des milliers de fils disparates se trament en
une toffe uniforme.  et l un fil rompu hrisse la trame; un appel,
un cri strident se dtachaient de la rumeur. C'tait encore comme un
bourdonnement de cuve bouillonnante.

Tous ceux des spectateurs qui avaient pu, s'taient assis du ct de
l'ombre. Cette ombre, celle du monument lui-mme, en tombant du fate,
de gradin en gradin, se brisait sur les bords, venait mordre une partie
de l'arne, s'y dcoupait en bleutre sur la blancheur clatante de la
poussire, et croissait lentement, gagnant du terrain, attendue
impatiemment par les spectateurs des plus bas gradins d'en face vers qui
tout  l'heure elle devait monter.

Sur les gradins exposs au plein soleil, on voyait, dans la foule, des
vides; et l'on apercevait les lourdes assises de pierre, uses  et l,
effrites, casses aux angles par les sicles. Et sur ces tagements
d'normes blocs de pierre, le soleil clatant pleuvait, coulait,
bondissait de marche en marche, ruisselait en tincelantes cascades....

De tous cts, si on avait pu distinguer quelques-unes des innombrables
paroles qui composaient le puissant murmure du cirque, on et entendu:

--Oh! oui! a tombe!--Il pleut du feu, h?--Quel monstre de soleil!--Un
four vritable!--La pierre bout.--Mon chine est une gouttire.--De ce
chaud, mon homme!

C'tait comme un enfer joyeux.

Et des ombrelles de toutes les couleurs, bleu, rose, vert, blanc, jaune,
barioles, teintaient les visages de leurs ombres transparentes,
papillotaient, lgres, sur le papillotage des couleurs claires des
vtements.

Des milliers et des milliers d'ventails, dans des milliers et des
milliers de mains, allaient, venaient dans tous les sens, montrant
alternativement l'envers et l'endroit, comme les feuilles tourmentes
d'une fort de trembles; ils palpitaient, chatoyaient, murmuraient sans
cesse, sans rpit, toujours. Ce perptuel bruissement de mouvements
menus et innombrables donnait une sorte de vertige.

L-haut, sur le couronnement ingal de la ruine immense, se dtachaient
durement quelques silhouettes de curieux qui, forcs de subir le soleil,
voulaient du moins avoir l'air et l'espace et qui, avec le spectacle de
l'arne et de la foule grouillante au-dessous d'eux dans l'intolrable
chaleur de la fosse profonde, voulaient avoir la vue des toits
tincelants de toute la ville d'Arles, par-dessus lesquels ils
apercevaient l-bas les plaines, les Alpilles, le Rhne, les cailloux de
Crau et les marais de Camargue, fuyant dans une lumire poudreuse, qui
vibrait partout, jusqu' l'horizon infini....

Rosseline avait trouv place du ct de l'ombre. Zanette aussi, avec son
pre. Seulement les deux femmes avaient beau se chercher du regard dans
la foule, elles ne pouvaient s'apercevoir, spares qu'elles taient par
une tribune officielle, chafaudage de bois, dcor de tapis et
d'oriflammes, lev au beau milieu des gradins de pierre.

Cependant la foule commenait  s'impatienter. Qu'attendait-on, pour
lcher le premier taureau? Des spectateurs, fatigus du soleil,
quittaient leur place, erraient sous les hautes votes, dans les
couloirs circulaires, traverss d'un peu d'air, dans le labyrinthe
ombreux des portiques, que recherchaient des couples discrets.... Des
gens, debout sur les gradins, hurlaient, les mains en porte-voix,
demandant: Les taureaux! les taureaux!

Beaucoup descendaient dans l'arne, la traversaient, s'y arrtaient,
contents d'tre sur le lieu des combats, se donnant l'illusion d'tre,
eux aussi, de hardis lutteurs.... Un son de trompe les dispersa.... Les
barrires s'ouvrirent. C'est Cabrol, le meilleur ami, le fidle complice
de Martgas, qui en avait la surveillance.... Un taureau tait entr
dans l'arne, ahuri, allant  et l, au hasard, tonn de voir fuir
devant lui tant de gens  la fois, ne sachant  qui courir, quittant
l'un pour l'autre, chargeant sans conviction jusqu' ce que tous eussent
franchi plus ou moins adroitement la haute clture de planches qui
s'inscrit dans l'antique muraille de pierre....

Un amateur se prsenta. Le taureau courut  lui mollement. L'amateur 
son tour courut sur le taureau qui se mit  fuir. Un rire homrique, le
rire inou de vingt mille personnes, monta de la vaste coupe des Arnes
vers le ciel....

--Un autre! Zou! Un autre!

Le dondare, le boeuf meneur des taureaux, arriva, sa sonnaille au cou.
Le taureau le suivit avec un bond de gat, une joie si preste qu'elle
fut rjouissante.... Ce taureau-l emportait du cirque, o il venait
d'entrer pour la premire fois, l'impression d'un rve  coup sr
nouveau, et bizarre.... Spectacle surprenant pour lui, en effet, ces
milliers d'hommes superposs, tags en cercle. Non, non, jamais il
n'avait rv cela dans la plate Camargue, aux horizons droits,
prolongs  l'infini par la mer....

Un, deux, trois autres taureaux ne se montrrent ni plus vaillants ni
moins tonns. La foule s'impatientait de plus en plus. Des boutiquiers
ventrus se faisaient forts d'affronter, eux aussi, des btes pareilles.
Quelques-uns allaient dans l'arne promener leur parasol et leur complet
de coutil gris. On en voyait qui agaaient le taureau inoffensif avec
leur ombrelle ouverte, dont ils se faisaient un bouclier comique,
pendant que d'autres cherchaient  saisir au vol la queue fouettante du
pauvre animal. Tout de mme il se fchait un peu, faisait des trous dans
la terre, avec son pied nerveux... mais, il continuait  tourner la tte
de-ci, de-l, regardant tout sans arriver  prendre un parti.

Des touristes parisiens disaient avec mpris: C'est a, leurs courses?

--Attendez la course espagnole.... On mettra  mort plusieurs taureaux.
Et puis on ne sait pas... nous verrons alors peut-tre crever un homme,
au moins un cheval en tous cas!

--A la bonne heure!

Un cinquime taureau entra tout  coup d'une si furieuse allure qu'un
grand murmure de satisfaction s'leva partout. On et dit qu'un souffle
du dsert arrivait enfin jusqu'ici, parlait cette fois de colre et de
libert....

Un promeneur, attard dans l'arne, fut effleur par les cornes au
moment o il franchissait la barrire. On n'eut que le temps de saisir
ses mains, crispes au fate de la palissade de bois, et de
l'enlever....

--Ah! ah!--Enfin!--Un vrai, celui-l!...--A qui le tour?

L'arne tait vide.

L'ami de Martgas, Cabrol, charg d'ouvrir la barrire, avait lanc
d'abord, par ordre, des btes molles, incertaines, afin d'obtenir un
brusque contraste, lorsqu'il lcherait un taureau vaillant. Mme les
jeux de douleur et de mort ne vont pas sans quelque artifice de mise en
scne.

Maintenant, la scne dbarrasse des mauvais plaisants appartenait tout
entire  un acteur qui n'avait pas accept de rle appris. Il
connaissait le cirque, ce taureau-l; il y avait t piqu plus d'une
fois par des banderilles enflammes; il savait quelle malice froide
assemblait contre lui vingt mille ennemis qui, protge par des
barrires infranchissables, s'apprtaient  jouir de ses impatiences, de
ses rages, de l'inutilit de ses armes....

Tout petit, au beau milieu du grand ovale de sable, la tte dans le
soleil, le reste du corps dans la nappe d'ombre qui coupait l'arne, il
regardait haut, circulairement, comme pour supputer le nombre de ces
hommes assembls, parmi lesquels il n'avait pas un ami! et il se
fouettait la croupe de sa queue sche, ouvrant et fermant ses naseaux
pour chercher sans doute l'odeur d'une libre issue, une odeur de libert
qu'apporterait le vent du Rhne ou la brise de mer....

Rien ne venait!... Il tait captif, le petit taureau noir, le fils des
vastes dserts, seul au fond de ce puits immense,  parois vivantes,
d'o tombaient sur lui des hues, des cris, d'impatients dsirs de mort
mme, car beaucoup appelaient de leurs voeux la course espagnole, la
vraie course, celle o toujours quelqu'un saigne ou souffre, celle o
le spectateur tue, par le consentement du coeur, et jouit en scurit
des souffrances d'un tre moribond, homme ou bte... sous le noble
prtexte d'admirer le courage d'autrui.

Ce petit point noir perdu au milieu de l'immense arne blanche, le petit
taureau sauvage, tout perdu au milieu de ce peuple de civiliss,
attendait sa destine, firement, tte haute; il redressait ses cornes
affiles, toutes prtes...--Combien de milliers sont-ils? Est-ce qu'ils
vont, cette fois, descendre tous contre moi? Quel supplice nouveau
inventeront-ils? Je les redoute, mais je les mprise; je saurai
souffrir, mais qu'ils se gardent! Et il dfiait.

Un homme se prsenta, marcha droit  lui, se fit poursuivre, et tout 
coup se jetant de ct, au moment o le taureau passa prs de lui, il
tendit le bras, porta sa main sur le front menaant.... L'animal avait
au front une cocarde qu'il s'agissait de lui enlever. L'homme avait
manqu son coup.

Six ou sept fois il recommena sans succs.

Alors une hue s'leva; on se moquait de l'homme.

Excit, il recommena encore, trbucha, tomba, se releva et se mit 
fuir, suivi du taureau qui, enfin, parvint  le frapper  la cuisse....
L'homme tomba pour la seconde fois, et le taureau qui avait paru
l'abandonner, retournait contre lui, quand un nouveau venu dans l'arne
attira l'attention du fauve et sauva le bless. Le taureau fondit sur
son nouvel adversaire. C'tait Pastorel. Gentiment, Pastorel avait dit 
Zanette: La premire cocarde, je la prendrai pour toi... pour remplacer
l'autre...

Mais il avait compt sans Martgas qui se mnageait, attendant ce moment
prvu pour entrer en lice. Martgas sauta dans l'arne et, aussitt,
regarda du ct de Rosseline. Dans ce grouillement de foule il ne
parvint pas  la voir, bien qu'il l'et place lui-mme.... Il ne la vit
pas, mais il se savait regard.

Pour lui, le prix de la lutte, c'tait Rosseline.

Les deux hommes taient en bras de chemise, avec une taole bleue
autour des reins.

Martgas, en tirant de sa poche un foulard rouge, laissa tomber  terre
son couteau, un petit couteau catalan, qu'il n'eut pas le temps de
ramasser.

Son ide tait d'appeler l'attention du taureau au moment dcisif o
Pastorel se croirait prs de saisir la cocarde. Juste  ce moment-l, en
effet, le taureau, sollicit par le rouge, tourna la tte vers Martgas,
et Pastorel manqua son coup. Il vit alors Martgas et comprenant
aussitt sa manoeuvre et ses intentions. Il courut  lui, irrit. Les
deux hommes, face  face, visiblement se disputaient. Le taureau les
chargea  fond de train.

Martgas tendit le bras vers la cocarde qu'il toucha et saisit mme,
sans parvenir  l'arracher.... Il la toucha au moment o le taureau
baissait la tte, mais Pastorel avait vivement pos le pied sur cette
tte, entre les cornes, et, lanc en l'air par la dtente de la
puissante encolure, il retombait lgrement derrire l'animal.

Une acclamation salua sa force et sa grce. Zanette tait ple et fire,
toute contente, Rosseline ple et humilie, envieuse et jalouse.

Depuis un moment la foule faisait un grand silence, attentive. Tous les
ventails taient immobiles.... On entendait pourtant encore une sorte
de bruissement continu, rgulier, tout le silence possible dans un lieu
o respiraient vingt mille poitrines.

Une partie de la foule se rendait bien compte qu'il y avait rivalit
entre les deux hommes et qu'ils cherchaient  se nuire l'un  l'autre.
Pour tout le monde l'intrt du spectacle tait puissant; il tait plus
saisissant encore pour Rosseline et pour Zanette.

Le pesant Martgas sentit qu'il ne pouvait avoir sa revanche qu'en
prenant la cocarde; il ne devait pas chercher  imiter la lgret de
Pastorel....

Il courut au taureau.

--Tu veux la cocarde? tu ne l'auras pas! dit-il haineusement  Pastorel,
je l'ai promise  Rosseline,  Rosseline, entends-tu!

Le peuple assembl ne se doutait gure des paroles qu'changeaient les
deux rivaux.

--Bte brute! dit Pastorel, haussant les paules.

Le taureau, pour la seconde fois, les chargeait... ils s'cartrent en
mme temps chacun d'un ct. Tous deux avaient tendu le bras.... Les
doigts de Pastorel touchrent la cocarde... mais au moment o ils
allaient la saisir, ils furent repousss violemment par la main de
Martgas.

--Prends garde  toi! dit Pastorel. Tu joues un vilain jeu, Martgas. Tu
y laisseras quelque chose!

--Tu veux la cocarde? Tu ne l'auras pas, rpliqua l'autre.

Le taureau, distrait l-bas, au bout de l'arne, par des gens qui, 
l'abri de la barrire, le provoquaient de la voix et du geste, ne
pouvait tarder  revenir sur les deux rivaux.

Martgas,  ce moment, vit luire son couteau  terre, juste  ses pieds.
Il se baissa vivement, l'ouvrit.... Il n'avait d'autre intention que de
s'en servir pour couper la cordelette qui, attache d'une corne 
l'autre, un peu flottante, supportait, au milieu du front du taureau, la
cocarde dsire.... Quand il avait touch la cocarde, tout  l'heure, il
avait tir sur la cordelette, trop solide pour rompre. Il esprait la
trancher en glissant, par-dessous, la lame du couteau, tenu  plein
poing.... Plus d'un coureur en use ainsi. Beaucoup vont jusqu' se
forger un crochet de forme telle qu'il prolonge pour ainsi dire leurs
doigts recourbs. En se servant de cette griffe, ils ne risquent pas de
se blesser comme avec le couteau, ni de se faire couper les doigts par
la cordelette mme.

Pastorel crut  une menace.

--Crois-tu donc me faire peur? cria-t-il indign.

Il se prcipita sur Martgas, et avant que celui-ci se ft reconnu, il
l'avait saisi au poignet par le bras qui tenait le couteau, l'avait
attir violemment  lui, et d'un coup d'paule, il l'envoya rouler au
milieu de l'arne.

La foule palpitait. Beaucoup taient debout, mais une curiosit
haletante fixait chacun  sa place. Certes, ce spectacle en valait un
autre. Autant voir cette lutte qu'une course de taureaux.

Zanette debout, ple, tait prs de dfaillir. Rosseline se jurait que
Pastorel ne serait qu' elle,--ou sinon... malheur!

--Eh bien, quoi? disait  sa fille matre Augias, aie pas peur, il a
bien fait! Regarde, il est sr de lui.

A partir de ce moment, peu de gens comprirent ce qui se passa. Le
taureau revenait  la charge et courut d'abord  Martgas, qui s'tait
relev. Mais Pastorel tait bien dcid  ne pas lui laisser l'honneur
de prendre la cocarde. Dans son coeur, il voulait,  ce moment, en finir
avec Rosseline. Cette cocarde, elle serait  Zanette. Il l'arracha en
effet au front du taureau qui l'effleura de ses cornes... et  peine la
bte furieuse s'tait-elle loigne, qu'on vit Pastorel couch contre
terre, les bras ouverts, la face dans le sable.... Ce qu'on ne pouvait
pas voir, c'tait, dans ses doigts crisps, le pauvre petit trophe de
l'amoureux, la cocarde destine  Zanette qui, l-haut, perdue, avec un
grand cri, s'vanouissait.

Beaucoup crurent que le taureau avait bless le hardi lutteur.
Quelques-uns, et parmi ceux-l le brigadier de gendarmerie, avaient vu
Martgas, frapper par derrire, d'un coup de couteau, son rival
victorieux.

Zanette, la petite chrtienne, s'tait vanouie, d'horreur et de
compassion, en invoquant Notre-Dame-d'Amour.

La paenne Rosseline, debout, blanche comme la mort, avait tout compris
et pour cause; et, ne sachant ce qui se passait en elle-mme, elle
regardait, effare, heureuse, confusment et diaboliquement heureuse, de
sentir que toute cette horreur venait d'elle, que son influence seule,
en cette minute, faisait palpiter ces milliers de coeurs suspendus au
drame incomprhensible pour eux.

Ceux qui avaient compris demeurrent saisis, dans le premier moment,
d'une scne qui d'ailleurs se droula rapidement.

Martgas, qui avait frapp dans un vertige, dans un entranement de
folie furieuse, revint tout de suite  lui-mme; il vit, dans un
clair, toutes les consquences probables de son acte. Il tait prs de
la barrire, confie  Cabrol; il y courut, pour s'vader de ce cirque
o, croyait-il, il y avait vingt mille tmoins du crime!... La barrire
s'ouvrit en effet.... Le dondare, prs d'tre lch dans l'arne,
allait chercher le taureau qui aurait pu s'acharner contre le bless,
mais qui, pour l'instant, semblait ne pas y songer.... Et Martgas
pourrait fuir.... Mais le gendarme qui le guettait se prsenta devant la
porte. Trop tt! car Martgas recula; le gendarme, entran, voulut le
suivre dans l'arne. Cabrol, toujours attentif  servir les intrts de
Martgas, empcha le dondare d'entrer dans le cirque.... Le taureau
furieux accourait....

Le drame rel se jouait tout entier comme se serait jou un drame fictif
devant un public payant. Quelques-uns commenaient  croire  une
innovation,  une surprise,  une pantomime d'hippodrome. Il y eut
quelques applaudissements et un coup de sifflet. Personne ne songea 
entrer dans l'arne, les uns pour ne pas troubler le spectacle
ingnieux,--les autres par peur du meurtrier.... Mauvaise affaire!

Le pre de Zanette, avec l'aide de quelques voisins, avait emport sa
fille vanouie.

Rosseline, toute ple, heureuse bizarrement, avec angoisse, jouissait de
la mme joie froce que donne aux amateurs une course  mort, bien
russie. Elle se rptait avec un orgueil mauvais: C'est moi, moi
seule, la cause de tout! Et il lui semblait qu'elle tait grande, trs
grande. Peut-tre l'tait-elle en effet. Avec son beau profil antique,
blanc comme un marbre, sculpt en mdaille,--avec sa joie  vivre, 
sentir, ft-ce au prix du sang,--qu'tait-elle, sinon la digne
descendante des durs Romains, adorateurs de la force? Qu'tait-elle,
sinon l'me mme, l'me revivante du cirque mort, l'esprit du temple de
frocit, la digne petite-fille des Romains de Nron et de Tibre?

Martgas, lui aussi, avait senti un moment, dans son cerveau obscur,
cette ide de gladiateur: Je suis un hros! Que de monde pour me voir!
Et il s'tait redress.

Cependant le taureau courait droit au gendarme,  l'ennemi que dsignait
sa forme singulire....

Alors, la foule se mit  s'amuser.

--Lou bio! lou bio! Attention! Vive la gendarmerie!--Brigadier! tu
n'as pas raison!...

Le gendarme, pour courageux qu'il ft, n'avait qu'une chose  faire. Il
la fit. Il battit en retraite....

Le rire de la foule retentit formidable, effrayant.... Le gendarme
disparut, mais son chapeau tait tomb derrire lui, excitant de
nouveaux rires, de nouveaux lazzis. Le taureau poussa cet objet bizarre
devant lui, du pied, de la tte, chercha  le prendre sur ses cornes, y
parvint et fit le tour de l'arne au galop, avec ce trophe grotesque.

Et sur les gradins, un peuple entier trpignait de joie dlirante
pendant que la victime demeurait couche, toujours immobile, pendant que
le meurtrier, debout, effar, demeurait l, non moins immobile.

Martgas finit par revenir tout  fait  lui-mme. Et, avec la
rflexion, une stupeur l'envahit. Il tait l, debout, hagard, l'oeil
fixe, visionnaire; il se sentit perdu.... Il se rappela que matre
Augias lui avait dit: C'est toi qui as tu le gardian Peytral! Une
fois en prison, tous ses autres mfaits se lveraient contre lui. Des
gens qui, par peur de lui, se taisaient encore, parleraient. Et puis, ce
Pastorel, qui tait l, mort, tu en prsence d'un peuple entier! d'un
peuple de tmoins!... Le libre bandit de Crau et de Camargue ne put
supporter l'ide de la prison troite, d'un toril o il serait enferm
longtemps pour tre livr plus tard sans doute au bourreau.... Le bagne
l'effrayait plus que la mort....

Quand le taureau, dbarrass du ridicule objet dont il s'tait amus,
chargea l'assassin, Martgas, sous tous ces milliers d'yeux avidement
dards, sous les yeux de Rosseline  laquelle il ne pensa mme pas,--se
laissa tomber en avant sur les cornes affiles... qui, toutes deux, lui
crevrent la poitrine. Il fut tu sur le coup.

Un cri d'horreur joyeuse, d'inconsciente cruaut satisfaite, avait
jailli de vingt mille poitrines  la fois.

Ce fut un cri unique, fait de tant de milliers de voix qu'il parut
surhumain. On et dit que l'esprit de la ruine immense se rveillait
tout  coup. Le gnie de la Force, qui assembla jadis et disposa avec
tant de puissante prcision, les uns sur les autres, ces blocs normes,
en un monument indestructible o depuis tant de sicles il dort enferm
comme dans un tombeau digne de lui, en sortit tout  coup pour passer
dans la chair de tous ces spectateurs frmissants. Une volupt de fauves
primitifs secoua ces milliers d'tres humains redevenus brutes  la vue
du sang. Le cirque entier, hommes, femmes, vieillards, jeunes filles,
enfants, murs, votes et gradins de pierre, frissonnant de la base au
fate, jeta un cri de volupt froce, comme si Pan vivait encore, comme
s'il n'y avait jamais eu, dans l'univers et dans les temps, ni Jsus mis
en croix, ni chrtiens livrs aux btes, comme s'il n'y avait
aujourd'hui dans le monde ni piti, ni sympathie humaine, ni philosophie
de charit, ni alphabet, ni cole, ni vangile prch, ni glises
bties, comme si la petite croix incline ne rsistait pas  tous les
vents, sur le toit de toutes les huttes camarguaises, comme si enfin il
n'y avait, en Arles et en Camargue, ni Saint-Trophime ni
Notre-Dame-d'Amour!

Les courses camarguaises, pour cette fois, furent plus intressantes que
les courses espagnoles o ne furent tus que des taureaux.

Lorsque, par les vomitoires gs de tant de sicles, cette foule de
paens modernes s'en alla, plus d'un spectateur rsumait ainsi la
journe:

--En somme, la plus belle course qu'on ait vue et qu'on verra de
longtemps.... Seulement, vous savez, il n'y a eu qu'un homme de mort,
celui qui s'est fait prendre par le taureau. L'autre n'a presque rien...
un coup de couteau mal donn.




XXVII

LE GRAND JOUR.


Martgas tait mort. Pastorel n'tait bless que lgrement. Avec l'aide
de Notre-Dame-d'Amour, il fut vite guri.

Et tout de suite, il parla de fixer le jour du mariage. Hlas! le coup
de couteau de Martgas lui semblait la meilleure preuve de l'amour
brutal de Rosseline. Et il avait peur de lui-mme; il voulait tre
mari, tre bien sr que cette Rosseline ne pouvait plus empcher le
mariage, puisqu'il serait accompli; tre sr de ne pas lui sacrifier la
jolie Zanette, qu'il aimait vraiment, d'un autre amour, meilleur... et
moins fort! Surtout, il voulait contenter sa mre.

--Tu sais, Jean, tu m'as promis, le jour du mariage, de me prendre avec
toi, en croupe, sur le Sultan?

--Le jour du mariage, Zanette, c'est promis. Mais ce jour-l seulement!
Il est toujours terrible, sais-tu? je ferai cependant ce que je t'ai
promis. C'est un peu une folie. Mais je veux qu' te voir sur une telle
bte arriver en ville, devant Saint-Trophime, toutes les filles d'Arles
meurent de jalousie!

Ce grand jour arriva. Comme ils se l'taient promis, ils le firent: ils
allrent en Arles, dans leurs plus beaux costumes, tous deux monts sur
le Sultan, suivis d'une troupe de gardians  cheval, en vestes neuves,
la taole aux reins, bleue ou rouge, visible sous le gilet, le petit
feutre bien plant sur la tte,--et chacun ayant en croupe, sur son
blanc camarguais, sa promise en bonnet d'Arlse. Le pre Augias, la mre
Pastorel arrivaient ensuite avec quelques vieux, dans des carrioles.
Cela fit un superbe cortge. Les gens d'Arles vinrent l'attendre sur le
quai,  l'entre du pont.

Quand le Sultan, quittant le pont, mit le pied sur le quai, Zanette, qui
tenait son bras pass autour de la taille de son fianc, vit tout
d'abord, au premier rang des curieux, la belle Arlse, blanche comme la
dentelle de sa coiffe, les dents serres, les lvres minces, dardant sur
Jean des yeux de braise. Et le petit bras de Zanette sentit avec douleur
qu'un tressaillement avait, sous ce regard, secou le beau gardian, son
fianc, son poux!... Puis, Rosseline regarda Zanette, et si ses regards
eussent t des couteaux, ils l'auraient perce  mort!...

On se retournait, on accourait, pour voir passer cette troupe.

En tte, marchait Sultan qu'on suivait  distance respectueuse. Sur les
petits pavs pointus des rues d'Arles, en quittant la lice pour aller 
Saint-Trophime, le Sultan marchait de mchante humeur, avec ses pieds
sans fer; il y caillait sa corne; et de temps en temps, virant sur
lui-mme, il semblait valser.

--C'est, disait-on, sa danse de noce!

On avait, la veille, rgl toutes choses  la mairie; il n'tait plus
question que de l'glise.

Le vieux porche de l'glise regardait venir cette cavalcade. On tait en
aot, et il y avait des hirondelles au fond des trous de la pierre,
entre les ttes des saints sculpts dans l'ogive. Les statues mutiles,
sur la tte desquelles se perchaient des moineaux, revivaient au toucher
des ailes.... Et les petits cris des moineaux et des hirondelles
semblaient dire l'indulgence et la gat des vieux saints et du clotre
antique,  la vue de cette jeunesse si gaie et si forte qui s'en venait
pour des pousailles.

Tous les chevaux restrent l, sur la place, gards par des valets de
ferme, venus aussi  cheval. Le Sultan,  part des autres, fut surveill
par un gardian ami de Pastorel; il fut promen  la main, sur les lices,
aux Aliscamps, et la ville entire vint l'admirer.... Rosseline osa
l'approcher un peu, par ct, lui flatter l'encolure et mme la croupe.
Elle fut, pour cet acte de courage, admire par les autres filles.

En riant, elle disait au cheval:--C'est un gueux, ton matre.

Pendant ce temps, dans l'glise, Pastorel tait bien distrait!

A genoux devant le prtre, qui lui parlait de ses devoirs envers
Zanette, sa femme, il pensait  Rosseline, sa matresse.

Rosseline l'avait ressaisi tout  l'heure, d'un regard. Il avait, sous
le coup d'oeil ensorcel qu'elle lui avait lanc, frmi dans tout son
tre; Zanette ne s'y tait pas trompe.

Et voici qu'au moment solennel o il s'engageait  aimer Zanette, une
enfant... une vritable enfant,...  l'aimer comme sa femme,  la
protger en toute occasion, toute la vie, voici qu'il s'effrayait,--se
jugeant incapable de demeurer fidle  un tel engagement! Pour sr, il
irait encore  l'autre,  celle qu'il dtestait d'amour,  celle qui
l'attirait haineusement, et qu'il sentait bien la plus forte!...
N'aurait-il pas mieux fait de ne pas se marier?...

A quoi bon ces penses... c'est trop tard maintenant! se dit-il. Et il
dtourna son esprit de sa destine; il fit comme ceux qui, menacs d'une
mort invitable, ferment les yeux....

La crmonie acheve, quand Pastorel voulut reprendre son cheval, la
bte enrage rsista. Elle refusa absolument de se laisser monter.

Habitu  ses folies:

--Nous verrons bien! dit Pastorel, attendez-moi un peu, les amis, cinq
minutes seulement.

Furieux de voir sa volont mise en chec par son cheval, et ce jour-l,
sous les yeux de toute la ville, Jean le prit par la figure et l'emmena
vers le champ o se tient  l'ordinaire le march aux chevaux, aux
Aliscamps--dans l'alle sablonneuse et isole que bordent les
sarcophages antiques, prs de la chapelle de Notre-Dame-des-Guerres, et
de celle que Saint Trophime ddia  la Vierge encore vivante,
c'est--dire  Notre-Dame-d'Amour, _Deipar adhuc viventi_.

L, que se passa-t-il entre le cheval et le cavalier? On prtendit que
les vieilles rancunes du cheval syrien s'taient tout  coup exaspres.
Jean tait parvenu  le monter, mais l'animal furieux l'avait envoy se
briser les reins sur le couvercle anguleux d'un sarcophage. C'est l
qu'on le trouva, vanoui, mourant.

Quant  Sultan, comme il s'en revenait au galop, entre les hauts
peupliers, vers la ville, un forgeron qui passait, portant sur son
paule une clef de fontainier, un T de fer norme, lana ce poids  la
tte du cheval qui, frapp  l'paule, s'arrta net et fut repris par
les gardians accourus.

Quand on vint chercher Pastorel avec une civire, il respirait encore.
Il eut le temps de dire quelques paroles au prtre qui l'avait mari, et
qui lui donna l'absolution. On conduisit le jour mme le corps de Jean
Pastorel aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Son cercueil s'y rendit, dpos
dans un char  boeufs, et toute une longue journe, le char funbre
chemina dans le dsert camarguais, sous un ardent soleil, suivi de
Sultan sell et brid, accompagn des gardians qui entouraient la
carriole de Zanette. Elle tait assise prs de son pre, et toujours
vtue de la robe blanche qu'elle n'avait pas voulu quitter.

Elle avait le regard fixe. Ses yeux noirs disaient la stupeur. Elle ne
pleura pas. Elle ne dit rien. Et de la voir ainsi, tous avaient peur,
craignant la folie.




XXVIII

UNE VENDETTA.


Elle ne devint pas folle. Et pourtant elle eut l'air de l'tre quand, 
quelques jours de l, de beaux messieurs, qui, peu de temps auparavant,
avaient voulu acheter  Pastorel son cheval terrible, revinrent, sur le
bruit de sa mort.

--Vous arrivez bien! leur dit Zanette d'une voix blanche, qui donnait
froid.--Vous allez voir.... Ah! ni pour or, ni pour argent, je ne vous
le donnerai, le cheval de Jean, croyez-le.

Quatre gardians arrivaient, les tmoins de son mariage. Ils avaient des
fusils. Ils taient venus en chassant.... C'est du moins ce que les
messieurs pensrent alors.

--Merci, les amis, je vous attendais, dit-elle aux gardians. Dpchons.
Mon pre est absent, je sais qu'il ne voudrait pas, mais le cheval 
prsent est mien... et la mre de Jean et moi, sa mre et moi, toutes
deux... nous sommes d'accord.

Les messieurs taient venus en charrette anglaise.... Ils regardaient et
sentaient un bizarre malaise en eux. Cette femme, si petite, avait un
air de rsolution farouche, de douleur irrite, de cruaut vengeresse.

Elle les quitta un instant et revint tenant le Sultan qu'elle avait
voulu dtacher elle-mme dans l'curie, sans terreur, sans prendre
aucune prcaution.--S'il me tue, disait-elle, tant mieux! je rejoindrai
Jean...

--Le cheval, le voil! Regardez-le bien, dit-elle.... Vous pouvez le
regarder....

Elle l'attacha  l'arbre o, d'ordinaire, l'attachait son matre. Le
Sultan inquiet, se rappelant sans doute le mauvais coup qu'il avait
fait, sachant peut-tre par lui-mme que la vengeance est attisante,
pointait et renclait. Il tirait sur la corde,  la rompre.

Les visiteurs le regardaient avec admiration. C'tait en effet une
admirable bte, le cheval mme de Saladin.

--Cinq mille francs! dit l'officier tout  coup, plein de convoitise.

Alors, toute ple, sa petite lvre frmissante, l'oeil dur:

--Il a tu mon fianc: il doit mourir! dit-elle, je suis pauvre, mais il
mourra. Morte la bte, mort le venin!

Elle avait pris le fouet de la voiture, en signe de mpris.

Elle cingla, d'un coup de fouet haineux, la croupe de Sultan. Sous
l'injure, le cheval bondit. La corde qui rattachait se rompit... il prit
la fuite... quatre coups de feu retentirent.... Le Sultan s'arrta,
frapp de quatre balles, se cabra tout debout, chancelant, les crins
pars, montrant une dernire fois, en plein ciel bleu, le profil de sa
beaut syrienne, et retomba, mort, dans le sable de Camargue.... Il fut
jet au fleuve, le mme soir, charri par le Rhne, emport vers la
mer....




XXIX

NOTRE-DAME-D'AMOUR.


Quelques jours plus tard,  la ferme de la Sirne:

--Mre, disait la fillette  la vieille Pastorel, qui venait
d'arriver,--mre, toute ma vie je resterai veuve! Et j'aurai, avec la
douleur d'avoir perdu mon mari, une autre douleur encore: je ne peux
plus croire  Notre-Dame-d'Amour! Pourtant, depuis que je suis toute
petite, j'avais foi en elle, je n'ai jamais manqu de la prier, chaque
matin de ma vie, aussi loin que je me rappelle. Que lui avais-je fait?
Et Jean, que lui avait-il fait! Ne l'avait-elle protg de la haine de
Martgas, qu'afin de le faire mourir plus mchamment tu par son
cheval, le jour de la noce? pourquoi?... Il n'y a pas de bon Dieu, mre!
il n'y a pas de Bonne Mre!

Et la pauvre petite clata en dchirants sanglots,  cette ide qu'elle
perdait, en mme temps qu'un mari bien-aim, le Pre et la Mre qu'elle
croyait avoir dans le ciel.

--Non! non! il n'y a pas de Bonne Mre! non! il n'y en a pas! il n'y en
a pas!

Les deux femmes taient assises tout prs l'une de l'autre. La vieille
prit la tte de Zanette contre son paule dcharne. Et elle levait au
ciel ses yeux creux.

--Ne dis pas de mal.... Dieu t'entend, ne dis pas de mal! Le cur des
Saintes est venu me voir ce matin, de la part du cur de Saint-Trophime;
il m'a parl, et je sais ce que je dois faire. C'est pourtant bien dur,
mais je le ferai. Notre-Dame est bonne... on ne sait pas tout. Si on
savait les raisons pourquoi, on se rsignerait toujours. Le mal qui
nous vient a ses raisons justes. Seulement on ne sait pas. Le cur m'a
dit comme a: Le mal qui nous arrive ne nous vient jamais ni du hasard,
ni des btes, ni du bon Dieu. Il nous vient du fond de nous-mmes! Il a
raison, le cur.... Les hommes, c'est faible. Ayez piti de nous,
Notre-Dame-d'Amour!...

La vieille depuis sa conversation avec M. le cur, tait en proie  une
sorte d'exaltation mystique. Elle reprit:

--Tu ne sais pas, petite? La selle  la gardiane, la bride et tout, tout
ce qui a servi au cheval le dernier jour, il ne faut pas que d'autres
s'en servent jamais. Je veux, dans votre chapelle, les consacrer 
Notre-Dame-d'Amour. L, personne n'y touchera plus; on n'oserait prendre
ce qui est  Elle.... Viens avec moi, Zanette.

--Non! non! je n'irai plus! je n'y veux plus aller. Allez-y seule,
mre. Le valet portera les choses. Allez-y sans moi. Les choses sont l,
 ct.

Depuis la mort du cheval, la selle, dans une chambre voisine avait t
dpose sur des sacs de pommes de terre. Elle dormait l, sur les sacs,
pose le cuir en dessous, les panneaux en l'air, carts.

La selle dormait l, sur les sacs.

La vieille femme s'en approcha, la regarda avec motion. Tout  coup
elle poussa un cri. Zanette se leva, accourut....

--Qu'y a-t-il, mre?

--Regarde!

Le doigt maigre de la vieille dsignait une creve, un trou dans le
rembourrage, et dans ce trou apparaissait, encastr troitement, un
petit caillou  pointes aigus.

--Oh! mon Dieu! cria Zanette. Oh! mon Dieu! est-il possible! oh! je
comprends! je devine!... Cela vient pour sr de cette Rosseline!

La vieille eut un de ces mots comme en trouvent les gens de cette race
descendante des Grecs, des Latins, et qui ont des esprits nourris de
lgendes et de chansons trs anciennes:

--a, petite, a vient de Martgas, dit-elle.... C'est son me!...

Les yeux de Zanette tincelaient, sa lvre ple tremblait. Une
rsolution sans merci se voyait dans toute elle.

--Je me vengerai de cette femme, dit-elle, sr, je me vengerai d'elle!

--Il ne faut pas se venger, jamais, dit la vieille.... Regarde ce pauvre
cheval. Sa mort est injuste. Non, non, il ne faut pas se venger. Plus
que jamais je pense comme monsieur le cur. Il a raison: on ne sait pas
tout. Il ne faut jamais juger le bon Dieu.... Rien n'arrive que par la
permission de l-haut.... Viens tout de suite, viens avec moi....
Prends la clef de la chapelle, j'ai une chose  te dire, que je ne dois
dire que l.

Elles entrrent dans la chapelle misrable o souriait la Notre-Dame
d'or.

La vieille s'agenouilla. Par habitude de respect, Zanette, quoique toute
rvolte, en fit autant.

La vieille fanatique des Saintes-Maries-de-la-Mer, la face illumine,
ses yeux levs brillant sous l'arcade sourcilire profonde, pronona, en
manire de prire et de lamentation funbre:

--Souvenez-vous,  Vierge sainte, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun
de ceux qui vous ont prie aient eu en vain recours  vous!... Puis-je
laisser cette petite, qui aujourd'hui a droit de me nommer sa mre, que
je garderai de tout mal, et que je marierai, j'espre,  quelque autre
de vos enfants, pour racheter la faute de mon fils,--puis-je la laisser,
cette petite, vous accuser, vous mconnatre, et mriter par l que
vous lui retiriez votre bndiction  jamais? Non! non! Et mon fils ne
l'a pas voulu. Hlas! et il faut, il faut, pour la punition de mes
fautes, que je sois, moi, force de confesser celle de mon enfant, de
mon propre enfant, de mon malheureux enfant!

Zanette touffait, croyant deviner dj.

La vieille femme poursuivit:

--Il le faut, bonne Notre-Dame. Si vous avez permis qu'il meure, par le
moyen de cette femme...  qui, en votre nom, nous devons pardonner...
c'est qu'il avait commis une faute d'amour. Il avait, devant moi, jur
sur l'image, et sur le rameau bnit. Il n'a pas tenu sa parole. Et il a
dit au cur de Saint-Trophime de me venir rpter sa dernire pense. Il
a dit en mourant: J'ai mrit mon sort, je suis all me le chercher,
j'ai couru aprs mon malheur. Dites aux deux femmes,  ma mre et  ma
fiance, monsieur le cur, que je n'tais pas sr de moi. Mieux vaut
peut-tre que je meure. Ma mort peut-tre bien les prserve de plus
grands malheurs! Il a dit cela, il l'a dit! Et j'ai voulu,  cette
petite, ne le rpter que devant vous,  Notre-Dame-d'Amour!...

Zanette, effare, coutait, haletante, presque terrifie.

La vieille poursuivait sa prire, lamente  la manire des vocratrices
corses:

--Comment lui faire comprendre,  cette innocente, que mon fils
l'aimait, et que, tout en l'aimant de tout son coeur, en dsirant avec
amour en faire sa femme, il ait pu, malgr son serment, aller revoir
l'autre, lui parler encore, lui parler seulement, mais lui parler sans
avoir horreur de lui-mme!

Zanette poussa un cri, et se prosterna le front contre terre. Elle se
rappela,  ce moment, de quel tressaillement il avait t agit sous le
regard de Rosseline,  l'arrive en Arles, le jour du mariage.... Ce
frisson passa de nouveau dans ce petit bras dont elle entourait, ce
jour-l, la taille du cavalier.... Elle comprenait tout maintenant! Si
Notre-Dame, le jour o il avait t bless, dans les Arnes, l'avait si
visiblement protg, c'est qu'il avait, lui, ce jour-l, renonc dans
son coeur  Rosseline... tandis que, le jour mme du mariage, il avait,
sous le regard de cette femme, tressailli d'amour coupable, aux cts
mmes de sa fiance!

La vieille se lamentait toujours:

--Il courait  la faute! il serait retourn au pch mortel! Et vous,
qui tes mre comme moi, vous avez prfr qu'il meure, qu'il meure pour
son salut plutt que de vivre pour le pch!... Vous me l'avez repris, 
Notre-Dame-d'Amour! que votre volont soit faite, que votre saint nom
soit bni.... Il ne peut venir de vous que de la justice, 
Notre-Dame-d'Amour.... Qui sait o cette femme l'aurait conduit! Hlas!
o elle va sans doute elle-mme,  une vie de perdition et de honte!

Et Zanette, la veuve-enfant, crase par la douleur, se rappelait
l'histoire du pauvre chien qu'elle avait tant pleur, lorsqu'elle tait
toute petite. Et voici qu' son tour,  l'exemple de la vieille, elle
parlait, en mme temps qu'elle, en se lamentant comme elle, et elle
rptait, stupfaite, elle rptait sans fin,  travers ses sanglots et
ses gmissements:

--Pardon! pardon, de vous avoir renie, d'avoir dout de vous, 
Notre-Dame! Ma peine est grande, bien grande, la peine qui me vient de
lui, mais vous au moins, vous, vous me restez!... Je vous serai fidle,
 Notre-Dame! toute ma vie je vous prierai, toute ma vie!... O bonne
Notre-Dame, je me consacre  vous,  vous seule, ds aujourd'hui, comme
autrefois ma mre m'avait voue aux Saintes Maries qui m'avaient
dlivre d'une mauvaise fivre.... L'amour pour moi a t mchant; je
n'en veux plus!... La vie bonne sera pour d'autres,  Notre-Dame. Ma
petite soeur plus heureuse que moi se mariera, elle, quelque jour.... Eh
bien, alors, ses enfants,  Madame! deviendront les miens, je vous
promets qu'ils seront comme miens.... Ainsi, je vous serai  jamais
dvoue, et de mon mieux je vous serai pareille, je serai pareille 
vous,  Notre-Dame,  vous, qui tes Vierge et Mre!

Et, longtemps, les deux voix unies, la voix fine et pure de l'enfant, la
voix ferme de la vieille, rptrent en litanies plaintives:

--Protgez-nous,  Notre-Dame-d'Amour!...

--Prservez-nous du mal,  Notre-Dame-d'Amour....

--Sauvez, s'il se peut, la mchante femme,  Notre-Dame-d'Amour!...

--Pardonnez  notre cher mort,  Notre-Dame-d'Amour!...

--Ayez piti de nous,  Notre-Dame-d'Amour!...




TABLE

     I.--NOTRE-DAME-D'AMOUR
    II.--LA TARDARASSE GUETTE LA CAILLE
   III.--LE REMORDS DE MARTGAS
    IV.--A QUI LE CHEVAL?
     V.--LE SULTAN ET SON SRAIL
    VI.--LE CONSEIL DES BTES
   VII.--LA COCARDE DE ZANETTE
  VIII.--ROSSELINE
    IX.--CE QUE ZANETTE IGNORE
     X.--ZANETTE ET ROSSELINE
    XI.--DOMPTEUR
   XII.--LA POURSUITE
  XIII.--L'CURIE DE MAITRE AUGIAS
   XIV.--NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI!
    XV.--LA BELLE ET LA BTE
   XVI.--LE CHEVALIER
  XVII.--NOBLESSE
 XVIII.--LE SDEN
   XIX.--A QUI LE CHEVAL?
    XX.--DEUX BONNES AMES
   XXI.--LE PLAT DE LENTILLES
  XXII.--TOUJOURS
 XXIII.--L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT
  XXIV.--PARJURE
   XXV.--L'ABRIVADE
  XXVI.--AUX ARNES
 XXVII.--LE GRAND JOUR
XXVIII.--UNE VENDETTA
  XXIX.--NOTRE-DAME-D'AMOUR

       *       *       *       *       *

OEUVRES DE JEAN AICARD


=POSIE=

POMES DE PROVENCE
LA CHANSON DE L'ENFANT
MIETTE ET NOR
LE DIEU DANS L'HOMME
AU BORD DU DSERT
LE LIVRE DES PETITS
L'TERNEL CANTIQUE
VISITE EN HOLLANDE
LE LIVRE D'HEURES DE L'AMOUR

=THATRE=

SMILIS
PYGMALION
AU CLAIR DE LA LUNE
LE PRE LEBONNARD
OTHELLO
DON JUAN

=ROMAN=

ROI DE CAMARGUE
PAV D'AMOUR
L'IBIS BLEU
FLEUR D'ABIME
DIAMANT NOIR
L'T A L'OMBRE

2242-95.--CORBEIL. Imprimerie D. CRT.






End of the Project Gutenberg EBook of Notre-Dame-d'Amour, by Jean Aicard

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTRE-DAME-D'AMOUR ***

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