The Project Gutenberg EBook of L'art russe, by Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

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Title: L'art russe
       Ses origines, ses lments constitutifs, son apoge, son avenir (1877)

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

Release Date: July 3, 2006 [EBook #18749]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ART RUSSE

SES ORIGINES

SES CIMENTS CONSTITUTIFS, SON APOGE

SON AVENIR

PAR

E. VIOLLET LE DUC

PARIS

V A. MOREL ET CIE, DITEURS

1877

=L'ART RUSSE=

PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.




L'ART RUSSE

SES ORIGINES

SES LMENTS CONSTITUTIFS, SON APOGE

SON AVENIR

PAR E. VIOLLET LE DUC

PARIS

V A. MOREL ET CIE, DITEURS

1877

[Illustration]




TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION

CHAPITRE I.--DES ORIGINES DE L'ART RUSSE
(fig. 1  40).

CHAPITRE II.--DES LMENTS CONSTITUTIFS DE L'ART RUSSE

CHAPITRE III.--L'ART RUSSE A SON APOGE
(fig. 41  57).

CHAPITRE IV.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
_L'architecture_ (fig. 58  80).

CHAPITRE V.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
_La sculpture dcorative_ (fig. 81  92).

CHAPITRE VI.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
_La peinture dcorative_ (fig. 93  97).

CONCLUSION ERRATA

FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

       *       *       *       *       *




INTRODUCTION


Il est des peuples auxquels on accorde tout, d'autres auxquels on refuse
tout: dans notre vieux coin occidental de l'Europe, s'entend.

Et quand on voit, en France, bon nombre de Franais refuser  leur
propre pays le privilge d'avoir cr et possd un art original tenant
 son gnie, on ne peut trop tre surpris si l'on dnie  d'autres
nations ce mme privilge.

Cependant, l'objection principale oppose  l'existence d'un art russe
reposait et repose encore dans beaucoup d'esprits sur ce que l'empire
russe est form d'lments extrmement varis, disparates, et que ces
lments n'auraient pas t, par leur diversit mme, dans les
conditions favorables  l'closion d'un art original.

Mais on pourrait en dire autant de la plupart des peuples qui ont
cependant su crer des arts reconnaissables  leur caractre et  leur
style.

Les Grecs taient un compos de races assez diverses.

Les gyptiens eux-mmes appartiennent  plusieurs rameaux de la race
humaine, et cependant on ne saurait prtendre que ces peuples n'aient su
faire clore des arts originaux.

Au contraire, nous avons souvent insist sur cette observation, savoir:
que les arts les mieux caractriss sont le produit d'un certain mlange
de races humaines, et que les expressions les plus remarquables de ces
arts sont dues  la fusion des races aryenne et smitique.

Au point de vue de l'ethnique, la nation russe ne se trouve pas dans des
conditions plus dfavorables que d'autres peuples, qui ont laiss les
traces d'un art brillant et profondment empreint d'originalit.

Son histoire politique a-t-elle t contraire  ce dveloppement? c'est
l ce qu'il conviendra d'examiner. Mais rpondons, en ne considrant la
question que d'une manire gnrale, que la cause de l'ignorance de
l'Europe  cet gard tient  ce qu'elle n'a connu la Russie qu'au moment
o celle-ci, pour atteindre le niveau de la civilisation occidentale,
s'empressait d'imiter l'industrie, les arts, les mthodes de l'Occident,
en loignant d'elle ce qui lui rappelait un pass considr comme
barbare.

C'est ainsi que l'art russe, qui marchait dans sa voie, a t
brusquement mis de ct et a t remplac par des pastiches emprunts 
l'Italie,  la France,  l'Allemagne.

En cela, les grands fondateurs de l'empire russe ont fait une faute. Car
c'est toujours une faute, lorsqu'on prtend perfectionner un tat
social, de commencer par touffer ses qualits natives, et, cette faute,
tt ou tard il faut la payer.

Aller qurir en Italie, en France, en Hollande, en Allemagne les
lments d'un grand perfectionnement industriel et commercial qui
manquait  l'empire russe, rien de mieux; mais, du mme coup, substituer
aux expressions du gnie national des imitations des oeuvres dues au
gnie particulier  ces peuples, c'tait frapper pour longtemps
d'impuissance les productions natives du peuple russe; c'tait se
soumettre  un tat d'infriorit pour tout ce qui relve de l'art;
c'tait se rendre tributaire de cette civilisation  laquelle on devait
se borner  emprunter des mthodes, des dcouvertes dans l'ordre
matriel, non des formules toutes traces, et encore moins des
inspirations.

Aprs plusieurs sicles employs en imitations striles des arts de
l'Occident, la Russie se demande si elle n'a pas son gnie propre, et,
faisant un retour sur elle-mme, fouillant dans ses entrailles, elle se
dit: Moi aussi j'ai un art tout empreint de mon gnie, art que j'ai
trop longtemps dlaiss; recueillons-en les dbris pars, oublis, qu'il
reprenne sa place!

Cette pense, qui mriterait d'tre mdite ailleurs qu'en Russie, tait
trop dans nos sentiments pour que nous n'ayons pas saisi avidement
l'offre qui nous a t faite de reconstituer cet art  l'aide de ces
dbris.

Ds lors ont t mis  notre disposition une masse norme de documents
avec un empressement qui indique assez combien le sujet tient au coeur
des vrais Russes. Monuments, manuscrits, copies de tableaux, de
sculptures, procds de construction, faits historiques, textes ont t
recueillis dans les vieilles provinces russes, et ces renseignements
runis nous ont bientt permis de porter l'examen de la critique au
milieu de ce chaos.

C'est ainsi que nous avons pu sparer les courants divers qui sont venus
se fondre sur le territoire russe et qui ont, ds le XIIe sicle,
constitu un art original, susceptible de progrs, en relation intime
avec l'art byzantin, sans cependant se confondre avec celui-ci.

Mais d'abord il sera bon de dfinir exactement ce qu'on entend par _art
byzantin_.

L'art byzantin est lui-mme un compos d'lments trs divers, et son
originalit, autant qu'il en possde, est due  l'harmonie tablie entre
ces lments, les uns emprunts  l'extrme Orient, d'autres  la Perse,
beaucoup  l'art de l'Asie Mineure et mme  Rome.

A quelques-unes de ces sources, la Russie a t puiser directement, sans
recourir  l'intermdiaire de Byzance; elle a reu de premire main des
traditions orientales d'une grande valeur; puis, elle s'est assimil les
arts grco-byzantins  une poque recule, ainsi que nous le verrons.

On a trop souvent, nous parat-il, considr en Russie comme une
imitation absolue de l'art byzantin une influence et une similitude
d'origine, et on n'a pas tenu un compte suffisant, pour apprcier la
valeur de ces origines, du dveloppement prodigieux des arts en Orient
au commencement de notre re.

Alors les vastes territoires compris entre la mer Noire, la mer
Caspienne et la mer d'Aral, et qui s'tendent au nord du grand Alta
jusqu' la Mongolie et la Mandchourie, n'taient pas totalement
abandonns  la barbarie. Au nord comme au sud du grand dsert de
Chamo ou de Mongolie, existaient des civilisations adonnes aux arts et
 l'industrie. Pendant le XIIIe sicle encore, l'empire des Mongols,
qui occupait cette zone tendue de l'Asie, tait florissant, ainsi que
le prouvent les voyages de Du Plan Carpin en 1245-1246, ceux de G.
Rubruquis en 1253 et de Marco Polo en 1272-1275.

Deux de ces voyageurs suivirent  peu prs le mme itinraire: le
premier, de Lyon  Caracorum, au sud du lac Bakal; le deuxime, de
Crime  la mme rsidence du grand Kan; le troisime, de
Saint-Jean-d'Acre  Kanbalou (P-king), en passant par la Perse et le
nord du Thibet.

Le dveloppement de la navigation d'une part, et certainement une
modification climatrique des contres centrales de l'Asie, firent
abandonner les voies de terre suivies depuis l'antiquit jusqu'au XVe
sicle et qui mettaient en communication l'extrme Orient avec les
contres situes  l'ouest du Volga. Mais, avant les voyages des grands
navigateurs de la fin du XVe sicle et du commencement du XVIe, cette
voie de terre tait relativement trs-frquente et il existait au
centre de l'Asie des civilisations qui aujourd'hui ont entirement
disparu.

Des dserts de sable mouvant ont pu ensevelir des cits, des forts,
combler des lits de rivires et changer des contres habites et
fertiles en steppes  peine parcourues par des nomades.

Cet envahissement des flots sablonneux de l'est  l'ouest semble chaque
jour s'tendre sur des contres qui, de mmoire historique, taient
encore habitables.

Dj du temps de Du Plan Carpin, qui, ayant travers le Tanas et le
Volga, passa au nord de la mer Caspienne, suivit les limites
septentrionales des rgions centrales de l'Asie et se dirigea vers le
pays des Mongols o Gaouk, fils d'Octaq et petit-fils de Gengis-Kan,
venait d'tre proclam souverain, il n'existait plus une ville debout
sur tout le trajet.

Les Tatars avaient dtruit ce que le temps et les sables avaient
respect.

Ce voyageur et Rubruquis ne rencontrrent que des campements et des
ruines. Mais ces restes indiquaient l'tablissement de civilisations
disparues, touffes sous la terrible invasion tatare qui s'tendait
jusqu'aux confins de l'Europe, suivie de l'invasion non moins terrible
des sables due  l'abandon de la culture et des irrigations.

La Russie avait donc pu recevoir, bien avant le XIIIe sicle, des
lments d'art de l'extrme Orient par une voie qui est encore  peu
prs ferme de nos jours.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les grandes migrations Aryennes,
qui s'taient,  l'origine, portes au sud dans l'Hindoustan, tendirent
de plus en plus  incliner vers l'ouest, lorsque les contres
mridionales furent successivement occupes par elles.

Aprs l'Inde, la Perse, puis la Mdie, l'Asie Mineure, la Grce, furent
envahies par la race aryenne. Trouvant au sud les pays occups et le
barrage de la mer Caspienne, les derniers migrants passrent au nord de
cette mer, s'tablirent dans la Circassie et sur le Caucase,
traversrent le Don et se rpandirent dans le nord de l'Europe; les
derniers occuprent la Scandinavie et les bords de la Baltique. Mais
pendant bien des sicles cette voie, fraye  travers les rampes
mridionales de l'Oural, dut rester ouverte et familire aux dernires
migrations des tribus Aryennes, et c'est ainsi que celles-ci purent
subir pendant des sicles les influences de l'extrme Orient.

Le dernier torrent aryen, en passant entre les rampes mridionales de
l'Oural et la mer Caspienne, avait laiss  sa droite, le long des
contres occidentales de l'Oural, les races finnoises qui occupaient
probablement ces territoires et, s'avanant droit devant lui, avait
envahi la vieille Russie, la Lithuanie, la Livonie, puis enfin le
Danemark et la Sude. Et, sur cette zone, on trouve la trace
caractrise d'un art dont les origines sont tout orientales.

Que ces populations aient t demander  Byzance des artistes, des
objets de luxe, des toffes, cela n'est pas douteux.

Elles taient voisines de la capitale de l'empire, qu'elles firent
trembler souvent; tantt ennemies, tantt allies de la cour de Byzance,
elles tiraient de cette double situation des avantages qui se
traduisaient par des prsents ou des sommes considrables.

Le got de l'art byzantin pntrait ainsi chez les Russes; mais il
n'touffait pas ces germes emprunts  la source orientale qui restaient
vivaces et dont on suit les influences jusqu' nos jours.

Ce sont ces origines qu'il est bon d'abord de signaler.

De notre temps, par un de ces retours dont l'histoire de l'humanit
montre des exemples, les Russes ont une tendance  reprendre peu  peu
possession de leur berceau: on les a vus se diriger de Kasan  Perm en
remontant la Kama; franchir l'Oural; descendre dans les contres d'o
sortirent les Hongrois,  l'est de ces montagnes; traverser la rivire
de Tobol; occuper toute la Sibrie jusqu' la mer d'Okhotsk, les rives
du fleuve Amour, longeant ainsi toute la chane du petit Alta, et
dpasser les monts Stanovoy.

Entre eux et l'Inde, le grand Thibet, la Chine, et le grand dsert de
Chamo forment la seule barrire naturelle qui les empche de descendre
vers le sud.

Il n'y a pas lieu de s'tonner si, paralllement  ce mouvement national
qui est dans l'ordre des choses, il se manifeste en Russie un dsir
trs-vif et lgitime de ressaisir l'art national si longtemps domin par
l'imitation des arts occidentaux!

[Illustration: Casque en bronze dor trouv sur la presqu'le de
Tunan.]




CHAPITRE PREMIER

DES ORIGINES DE L'ART RUSSE


Ds le VIe sicle de l're chrtienne, les Slaves occupaient une grande
partie de l'Europe, depuis la mer Baltique jusqu' la mer Noire. Les
historiens byzantins les dpeignent comme des peuples diffrant
essentiellement des Germains et des Sarmates Caucasiens. Dj du temps
de Justinien, s'tant allis aux Ougres et aux Antes, ils attaquent
l'empire qui finit par acheter leurs services. Vers la fin de ce sicle,
les Avars entrant en scne et, en 568, leur puissance s'tendait du
Volga  l'Elbe.

Ces Avars taient sous la conduite d'un Kan avec lequel la cour de
Byzance fut oblige de traiter. Ils semblent avoir atteint un degr de
civilisation assez avanc, car on trouve en Sibrie, au milieu de
l'Alta d'o ils taient sortis, des tombeaux qui renferment quantit
d'objets prcieux.

Pendant les dernires annes du VIe sicle, les Avars soumettent les
Antes et les Slaves du sud. Ceux de Bohme se rvoltent bientt et
recouvrent leur indpendance. Au VIIe sicle, on trouve les Slaves
tablis dans la Thrace, dans la Moesie et la Bulgarie actuelle, dans
le Ploponnse, en Bithynie, en Phrygie, en Dardanie et mme en Syrie.

Ainsi formaient-ils autour de Constantinople des agglomrations, tantt
combattant, tantt aidant l'empire.

En 635, les Avars du Danube sont chasss par les Slaves qui redeviennent
possesseurs de leur ancien territoire.

Quant aux territoires de la Russie actuelle, des populations finnoises
ou tchoudes les occupaient au nord, sous les dnominations de Mriens
autour de Rostov; de Mouromiens, sur l'Oka,  son embouchure dans le
Volga; de Tchrmisses, Mechtchres et Mordviens, au sud-est des
Mriens; de Liviens, en Livonie; de Tchoudes, en Esthonie et  Test,
vers le lac Ladoga; de Naroviens, sur le territoire de Narva; de Jamiens
ou Emiens en Finlande; de Vesses sur le lac Bielo-Osero; de Permiens
dans le gouvernement de Perm; de Yougres ou Ostiaks actuels de Brzof
sur l'Obi et la Sozva, et de Petchores sur la Petchora.

Ces populations, de moeurs douces, dpourvues d'initiative,
abandonnrent peu  peu les immenses territoires qu'elles occupaient,
soit au nord de la Russie, soit en Norvge, aux races conqurantes
Slaves et Vargues (Scandinaves).

Les Khosars ou Khasars, qui habitaient les ctes occidentales de la mer
Caspienne et qui ravagrent l'Armnie, l'Ibrie et la Mdie sans que les
empereurs d'Orient essayassent de s'y opposer, apparurent les armes  la
main au commencement du VIIIe sicle sur les rives du Dnjeper et
subjugurent les populations slaves Kiviens[1], Svriens[2],
Radimitches et Viatitches[3].

[Note 1: Les habitants du territoire de Kiew.]

[Note 2: Voisins des Polaniens, sur les bords de la Desna, de la
Sma et de la Soula, dans les Gouvernements de Tchernigov et Pultava.]

[Note 3: Sur les bords de la Seja, dans le gouvernement de Mohilof
et sur l'Oka, dans les gouvernements de Kalouga, de Toula et d'Oral.]

Qu'taient ces Khosars? Ils appartenaient  ces races hunniques,  ces
Turks descendus de la rgion de l'Alta, dans les plaines du Touran des
Iraniens, et qui, du temps de Khosros, taient matres des contres
situes entre le nord-ouest de la Chine et les frontires de la Perse.
Ils obissaient au Kh Kan ou Grand Khan des Turks[4].

[Note 4: Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la gographie_.]

Encore au temps de Constantin Porphyrognte (911-959), les populations
qui occupaient les rivages de la mer Noire, sur une grande profondeur,
taient les Petchengues, les Khosars, les Ouses, les Ziches, les Alains
et, derrire ces peuples, vers le nord, les Bulgares noirs ou Bulgares
de la Kama[5].

[Note 5: _L'Empire grec au Xe sicle_, par Alfred Rambaud.]

Il ne parat pas que les Khosars, les plus civiliss parmi ces nations,
aient impos un joug trs-dur aux races slaves au milieu desquelles ils
s'tablirent. Les Novgorodiens et les Krivitches, au del de l'Oka,
conservrent leur indpendance.

Mais, en 859, apparurent au nord les Vargues qui, traversant la
Baltique, imposrent des tributs aux Tchoudes, aux Slaves d'Ilmen, aux
Krivitches et aux Mriens.

Suivant leur coutume, ces peuplades normandes paraissent s'tre
prsentes d'abord plutt en pirates qu'en conqurants.

Cependant, d'aprs l'annaliste Nestor, les Slaves, en proie aux
discordes et  l'anarchie, auraient appel, en 862, trois frres
Vargues pour leur remettre le pouvoir. Ces trois frres s'appelaient
Rurick, Sinous et Trouvor[6].

[Note 6: Ces noms sont on effet scandinaves.]

Sans attacher  ces traditions plus d'importance qu'il ne convient, on
constate cependant la prsence des Vargues en Russie jusqu'au
commencement du rgne de Vladimir, comme mercenaires, allis souvent
gnants, parfois utiles; mais possdant une influence notable.

Le rcit de Nestor rapporte  la seconde moiti du IXe sicle la
conversion des Russes au christianisme, et, ds lors, les relations avec
Constantinople deviennent de plus en plus frquentes.

Les Russes, dit le patriarche Photius dans ses lettres aux voques
d'Orient[7], si clbres par leur cruaut, vainqueurs de leurs voisins,
et qui, dans leur orgueil, osrent attaquer l'Empire romain, ont dj
renonc  leurs superstitions et professent maintenant la religion de
Jsus-Christ. Nagure nos ennemis les plus redoutables, ils sont devenus
nos fidles amis; dj nous leur avons donn un vque et un prtre et
ils tmoignent du plus grand zle pour le christianisme[8].

[Note 7: En 866.]

[Note 8: Karamsin, _Histoire de Russie_.]

D'autre part, Constantin Porphyrognte crit que les Russes ne furent
baptiss que du temps de Basile le Macdonien et du patriarche Ignace,
c'est--dire vers l'an 867.

Cependant il fallut un temps assez long pour que la religion nouvelle
pntrt sur toute l'tendue de ce territoire occup ds lors par les
Russes, et les Vargues paraissent avoir persist trs-tard encore dans
l'observation du culte Scandinave.

Au commencement du Xe sicle, un fait important est signal par
l'annaliste Nestor. Pendant les expditions brillantes d'Oleg et ses
conqutes entreprises pour donner de la cohsion aux diverses provinces
occupes par des populations vivant  peu prs  l'tat d'indpendance
les unes envers les autres, la nouvelle capitale du prince russe, Kiew,
vit dresser devant ses murs les tentes des Ougres[9] qui, sortis des
rampes orientales de l'Oural, s'taient tablis pendant le IXe sicle
dans la Libdie  l'orient de Kiew. Ces Ougres pendant leur longue
migration, pousss par les Petchengues, s'taient diviss.

[Note 9: Madjares, Hongrois de nos jours.]

Une partie avait pass le Don, se dirigeant vers la Perse; l'autre se
prsentait devant les rives du Dnjeper.

Qu'ils aient travers la province de Kiew de gr ou de force, le fait
est qu'ils allrent s'tablir le long du Danube, dans la Moldavie et la
Valachie.

Oleg, d'origine Scandinave, tolrait le christianisme dans les provinces
russes soumises  son pouvoir, mais n'tait pas chrtien. Suivant les
habitudes de piraterie si chres aux peuplades scandinaves, il runit
les Novgorodiens, les Finnois de Bielo-Osero, les Mriens de Rostov, les
Krivitches, les Polanes de Kiew, les Radimitches, les Doulbes, les
Gorvates et les Tivertses; il embarque son arme sur des bateaux lgers
qui descendent le Dnjeper, suivent les ctes du nord-ouest de la mer
Noire et se prsentent devant Byzance. L'empereur Lon effray, aprs
avoir vu saccager les environs de sa capitale, achte la paix.

Cette expdition et ses consquences ont des rapports trop intimes avec
ce que les Normands de Scandinavie pratiquaient alors sur les ctes
occidentales de l'Europe, pour que nous ne signalions pas ce fait.

Cette arme, trs-nombreuse, embarque sur ds bateaux transports 
bras pour franchir les cataractes du fleuve, bateaux qui ctoient le
rivage que suit  cheval la cavalerie protge par la flotte, mis 
terre prs de Byzance et monts sur des rouleaux, se convertissant ainsi
en un camp: tous ces dtails, donns par l'annaliste Nestor, sont si
conformes aux habitudes des Normands, connues d'ailleurs et par d'autres
sources qu'on ne saurait en contester la ralit.

Si nous insistons sur ce fait qui s'tait dj prsent une fois,
lorsque les Vargues de Kiew tentrent une premire expdition contre
Byzance, vers 865, c'est qu'il concorde singulirement avec les lments
d'art que nous rencontrons dominants  l'origine de la puissance russe,
savoir: l'lment slave, l'lment byzantin et une trace scandinave.

Mais il nous faut dfinir clairement d'abord ce qu'tait l'art byzantin
 l'poque o les Russes se trouvaient en communication incessante avec
la capitale de l'empire d'Orient, soit comme allis, soit comme ennemis
ou envahisseurs.

Des origines trs-diverses ont compos ce que l'on est convenu d'appeler
l'art byzantin. L'empire romain, en venant tablir sa nouvelle capitale
sur les bords du Bosphore, trouvait l une civilisation trs-avance,
mlange de traditions orientales de l'Asie Mineure, modifies par le
gnie grec. La dynastie des Arsacides avait port la culture des arts
chez les Perses  un haut degr de splendeur et Rome qui tait toujours
dispose  s'approprier les lments d'art qu'elle trouvait chez les
peuples conquis, tout en imposant les grandes dispositions commandes
par ses habitudes administratives, n'hsita pas  se servir des mthodes
de structure adoptes chez les nations au milieu desquelles l'empire
s'tablissait.

L'art byzantin, comme tous les arts, comprend deux parties distinctes,
surtout s'il s'agit de l'architecture: 1 la pratique, la structure, le
moyen matriel; 2 le choix de la forme, le style, l'apparence. Les
Romains, pourvu qu'on remplit les programmes qu'ils imposaient, surtout
 la fin de l'empire, se souciaient assez peu des moyens employs pour y
satisfaire. Tous les modes de structure d'une vote, par exemple, leur
taient indiffrents, pourvu que la vote se ft. Ce scepticisme
s'tendait jusqu' un certain point  la dcoration, depuis que les
traditions de la belle poque grecque, si fort prises  la fin de la
Rpublique, s'taient effaces sous l'apport d'lments orientaux de
plus en plus nombreux et puissants, et que les Grecs eux-mmes s'taient
empars de l'art asiatique pour le diriger dans une voie nouvelle.

On sait aujourd'hui que la vote tait employe dans les constructions
des Ninivites et des Babyloniens, c'est--dire chez les peuples
assyriens qui jetrent un si vif clat; non-seulement la vote en
berceau, mais la coupole et la demi-coupole. Mais ce qu'on n'a peut-tre
pas assez tudi, ce sont les moyens pratiques employs pour lever ces
votes. Encore aujourd'hui nous voyons dans tout l'Orient lever des
votes sans le secours de cintres, et, en examinant les monuments
anciens, c'est--dire qui datent de l'poque des Sassanides, on retrouve
exactement l'emploi des mmes procds, tant l'Orient change peu.

Un jeune voyageur franais, ingnieur, M. Choisy, envoy depuis peu en
Asie Mineure, a rapport, sur la construction des votes dites
byzantines et d'aprs les indications qu'il avait bien voulu nous
demander, des renseignements d'une haute valeur, en ce qu'ils expliquent
l'adoption de certaines formes qui se dveloppent en Russie  dater du
XIIe sicle, mais dont l'origine se trouve dans la structure byzantine
proprement dite.

Les architectes byzantins des premiers sicles avaient donc, tout en
conservant  peu prs les apparences de la vote romaine, substitu au
mode de structure adopt par les Romains un mode de structure oriental
et dont nous trouvons les lments dans les ruines de Khorsabad;
c'est--dire un mode de structure qui permettait de se passer de cintres
en charpente. En effet, les gouts du palais de Khorsabad montrent des
votes en berceau ogival, elliptique ou plein-cintre, composes de
briques places de champ, mais suivant un plan inclin, de telle sorte
que ces votes prsentent le diagramme ci-dessus (fig. 1 et 2).

[Illustration: Fig. 1.--Projection horizontale.]

[Illustration: Fig. 2.--Coupe longitudinale.]

Eh bien,  Mossoul, les votes se construisent encore aujourd'hui
d'aprs ce systme qui vite la dpense des cintres; et les Byzantins de
Salonique et d'phse, au IVe sicle, employaient la mme mthode pour
bander des votes en berceau, mthode qui n'est nullement romaine,
comme chacun sait[10].

[Note 10: Renseignements fournis par M. Guise, consul de France 
Damas et relats par M. Choisy dans son Mmoire adress  la Commission
des _Annales des ponts et chausses_. (Voyez _Note sur la construction
des votes sans cintrage pendant la priode byzantine_, par M. Choisy,
ingnieur des ponts et chausses.)]

[Illustration: Fig. 3.--Projection horizontale.]

[Illustration: Fig. 4.--Coupe transversale.]

[Illustration: Fig. 5.--Coupe longitudinale.]

En un mot, ces votes en berceau donnent, en projection horizontale, le
diagramme (fig. 3). En A (fig. 4), sont poss des rangs de briques
(sommiers) sur un simple gabarit; ces rangs-sommiers tiennent par la
seule adhrence des mortiers.

Quand le constructeur est arriv aux points _a_ et _b_, alors il procde
par tranches de briques poses de champ suivant un plan inclin  60
degrs (fig. 5), en faisant simplement avancer son gabarit.

Ces briques reposent l'une sur l'autre par l'inclinaison des lits et
sont retenues par l'adhrence du mortier jusqu' ce que le rang soit
complet, ce qui s'obtient en peu de minutes. Le rang band ne peut plus
se dformer.

[Illustration: Fig. 6.]

Ce systme pouvait s'appliquer de diverses manires;  des votes
d'artes, par exemple, sur plan carr ou sur plan barlong. Soit (fig.
6), une vote d'arte sur plan barlong, c'est--dire compose d'un
demi-cylindre sur le grand ct et d'une courbe elliptique sur le petit,
le constructeur tablit en mme temps les deux berceaux, ainsi que le
montre notre projection horizontale. Alors les rangs sont
tronc-coniques[11], et les pais enduits couverts de peintures ou de
mosaques masquaient les redans des rangs de briques. Les constructeurs
byzantins, ne trouvant pas assez de stabilit  ces votes d'artes dont
les clefs sont horizontales, ainsi que le montre la section A (fig. 6,
ci-contre), imaginrent de prendre pour courbe gnratrice des deux
berceaux se pntrant, un plein cintre trac sur la diagonale, ce qui
les conduisit parfois  obtenir des artes creuses prs de la clef au
lieu d'artes saillantes.

[Illustration: Fig. 7.]

[Note 11: Monastre de Vatopedi (Athos).]

Mais ces votes taient toujours bandes au moyen de rangs, reposant les
uns sur les autres.

Lorsqu'ils firent des coupoles, ils procdrent du mme systme. Pour
eux, ainsi que M. Choisy a pu le reconnatre dans ses rcentes
recherches et que je l'avait indiqu moi-mme[12], la coupole sur
pendentifs n'est qu'un driv de la vote d'arte, engendr par l'arc
diagonal plein cintre (fig. 7). A[13], projection horizontale d'un
quart; B, section. L'arte _a b_ n'est qu'une ligne de jonction des
surfaces tronc-coniques, mais ne prsente aucune saillie.

[Illustration: Fig. 8.]

[Note 12: _Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise du Xe
au XVIe sicle (art. VOTE)_]

[Note 13: Vote de la grande citerne de Constantinople.]

Il est une autre solution, mais tendant au mme rsultat et en employant
des moyens pratiques analogues, c'est--dire en faisant toujours reposer
les rangs de briques ou de moellons sur les rangs voisins de manire 
viter les cintres.

Cette deuxime mthode s'applique aux coupoles sur pendentifs aussi bien
qu'aux coupoles sur tambour. Les ranges de briques ou de moellons
semblent tre horizontales, mais les joints ne sont pas normaux  la
courbe de la vote (fig. 8) et cherchent toujours  se rapprocher d'un
plan peu inclin, ainsi que l'indique la section en A. Aussi les
constructeurs byzantins, ayant grand'peine  construire les derniers
rangs annulaires _a b_, s'arrtrent parfois en _a_, et,  partir de ce
niveau, reprirent une seconde coupole en matriaux trs-lgers, ainsi
que l'indique le trac B[14].

[Illustration: Fig. 9.]

[Note 14: Citernes de Constantinople; l'une, prs de celle des mille
et une colonnes; l'autre, rcemment dcouverte au nord-est de
l'Et-Medan.]

Les Persans procdrent plus franchement et adoptrent la forme de
coupole indique en C. Nous ne mentionnerons que pour mmoire les
coupoles  section horizontale bulbeuse (fig. 9) (Saint-Serge et
monastre de Chora  Constantinople). Celles construites au moyen de
trompillons  rangs tronc-coniques, s'enchevtrant (fig. 10), (tombeau
de saint Dimitri  Salonique) et celles construites en poteries, telle
que la vote de Saint-Vital de Ravenne.

[Illustration: Fig. 10]

Toutes ces votes sont construites  l'aide d'une simple tige
directrice, de bois ou de fer, sous-tendue par un fil et sans qu'il soit
besoin de cintres.

Ce que nous voulons tablir ici, c'est que, pour ce qui touche la
construction des votes, objet si important dans l'architecture
byzantine, l'influence orientale, asiatique ou iranienne est bien
autrement puissante que n'est l'influence occidentale romaine. Il en est
de mme pour l'ornementation. La tradition de l'architecture romaine se
perd, s'efface promptement  Byzance sous l'apport iranien. De mme qu'
Rome les monuments taient confis le plus souvent  des artistes grecs,
car les Romains n'ont jamais fourni d'artistes, de mme,  Byzance, le
gouvernement imprial s'adressait  des artistes asiatiques qui, depuis
longtemps, possdaient leurs mthodes, leur art, dont il serait trop
long d'numrer les origines diverses, mais toutes issues du centre de
l'Asie aux poques les plus recules.

Il est vident, par exemple, que les chapiteaux les plus anciens de
Sainte-Sophie de Constantinople ne rappellent gure les chapiteaux grecs
et romains ioniques et corinthiens de l'poque des premiers Csars, mais
qu'ils appartiennent  un autre art dont nous retrouvons les lments en
Asie et jusque dans l'extrme Orient. De mme pour toute
l'ornementation. Au lieu de driver immdiatement d'une inspiration de
la flore, comme dans l'architecture grecque des beaux temps et jusque
sous les premiers empereurs de Rome, elle est toute empreinte d'un
hiratisme vieilli, dont on a longtemps us et abus. On peut en dire
autant de la peinture, des harmonies obtenues par la juxtaposition des
tons: cela ne rappelle ni l'antiquit grecque, ni l'antiquit romaine,
c'est asiatique.

L'art byzantin, quittant la voie trace par l'antiquit grecque paenne
dans la statuaire et la peinture, abandonnant cette recherche de plus en
plus exacte de la nature qui penchait dj, sous les Antonins, vers le
ralisme, se rattache aux traditions archaques de l'Asie. Il prtend
immobiliser les types, suspendre le libre arbitre de l'artiste,
l'astreindre  des formules invariables. En un mot, le propre de l'art
byzantin,  un point de vue philosophique, est de quitter la voie
occidentale ouverte par les Grecs, pour se rattacher entirement 
l'esprit asiatique port vers l'immobilit en toutes choses.

Merveilleusement plac pour oprer cette transformation, le nouveau
sige de l'empire tait au centre des voies qui, de tous les points de
l'Asie, aboutissaient au Bosphore pour communiquer avec l'Occident.
Ajoutons  cela que l'Europe occidentale allait tre sillonne par les
incursions des Barbares et que la vieille machine romaine se disloquait
de toutes parts.

Byzance devenait donc le point central, comme le rsum de tous les
lments d'art du monde connu. Et c'tait  cette capitale que, pendant
des sicles, l'Europe devait recourir pour trouver ces lments. Aussi
l'influence de Byzance se faisait-elle sentir encore, au XIIe sicle,
jusqu'aux limites de l'Occident, et les arts italiens, franais,
anglais, rhnans et germains se constiturent  son cole.

Les croisades et les rapports journaliers politiques qui en rsultrent
avec Constantinople contriburent  activer ce mouvement. Toutefois,
c'est prcisment aprs cette sorte d'enseignement que l'Occident
recueillait au centre de l'Empire d'Orient qu'il s'affranchit assez
brusquement de l'influence byzantine pour prendre des voies diffrentes.

Mais ces nations occidentales possdaient encore, mme au XIIe sicle,
des traditions romaines, qui n'avaient cess d'exercer leur action, puis
des apports nouveaux appartenant aux populations barbares qui avaient
sillonn l'Europe du Ve au VIIe sicle. Si faibles qu'ils fussent, ces
apports ne laissaient pas moins des traces encore visibles de nos jours.

Ainsi, ne perdons pas de vue ce point important: l'art byzantin, dans
sa constitution pratique aussi bien que dans sa forme, est un rsum
d'lments trs-divers dont le rgime imprial prtendit former un tout
immuable, une formule hiratique soumise  des lois rigoureuses. Mais
comme, en ce monde, ce qui ne se transforme pas atteint fatalement la
dcrpitude et la mort, l'art byzantin tait condamn, aprs avoir jet
un vif clat,  s'teindre peu  peu et ses dernires expressions, bien
que les coles subsistassent, bien que les causes de production fussent
entretenues, sont loin d'avoir la valeur de celles formes du Ve au
VIIe sicle.

Quant au peuple Russe, compos d'lments divers mais o dominaient les
Slaves, au moment o ce vaste Empire commena de se constituer, sous les
grands princes, au milieu de luttes incessantes, il tait en
communication trop directe avec Byzance pour n'avoir pas t soumis
jusqu' un certain point aux arts byzantins; mais cependant ces lments
n'taient pas sans possder chacun, des notions d'art qu'on ne saurait
ngliger.

Les Slaves, comme les Vargues, ne connaissaient gure que la structure
de bois; mais, ds une poque recule, ils avaient pouss assez loin
l'art de la charpenterie, bien que dans des voies diffrentes.

Les Slaves (ainsi que le dmontrent les traditions encore vivantes)
procdaient par _empilages_ dans leurs constructions de bois: les
Scandinaves par _assemblages_. Aussi ces derniers avaient-ils atteint de
bonne heure une grande habilet dans l'art des constructions navales.

Ces deux modes d'employer le bois dans les constructions se fondirent et
persistent jusqu' nos jours, ce qu'il est facile de constater en
examinant les habitations rurales de la Russie.

Mais encore les Slaves, aussi bien que les Vargues, possdaient
certaines expressions d'art que tous les jours les tudes
archologiques permettent de constater avec plus de certitude et qui
dnotent une origine asiatique.

Ces Slaves, aussi bien que ces Scandinaves, n'taient-ils pas sortis,
comme la plupart des peuples qui occupent le continent europen, d'un
tronc commun?

N'taient-ils pas descendants des Aryas?

Les Scandinaves, arrivs tard au nord de l'Europe, tablis d'abord sur
les rivages de la Baltique, de la mer du Nord, puis sur le sol du
Danemark actuel, de l'Islande, de la Normandie et enfin de l'Angleterre,
ont laiss des traces de ces premires occupations; traces qui ont leur
physionomie caractrise, que l'on retrouve galement sur les monuments
les plus anciens de la Russie et que l'on ne saurait confondre avec
les influences germaniques, non plus qu'avec les lments turks et grecs
byzantins.

Mais il y avait dans l'art byzantin mme, en ce qui touche
l'ornementation, des origines videmment communes avec celles qui se
faisaient sentir dans les arts slaves. Cela, au premier abord, peut
passer pour un paradoxe; l'examen des monuments ne doit gure cependant
laisser de doutes  cet gard. Et ces origines, on les retrouve dans le
centre du continent asiatique.

Nous venons de dmontrer que l'art byzantin, dans le domaine de la
structure architectonique, n'a fait qu'adopter des mthodes et procds
appartenant  l'Asie,  cette belle civilisation des Assyriens, Perses
ou Mdes, comme on voudra les appeler, en y mlant quelques lments
grecs et romains.

Mais les peuplades grecques qui s'taient tablies ds les derniers
temps de l'empire en Asie Mineure et notamment sur cette route si
frquente par les caravanes partant du golfe Persique pour aboutir 
Antioche, et qui nous ont laiss des difices religieux et civils si
remarquables dans la Syrie centrale, possdaient une ornementation qui
ne rappelle nullement l'ornementation grecque proprement dite, mais se
rapproche des arts de l'Orient iranien, dont il faut aller chercher la
source dans l'Inde suprieure.

Cette ornementation, compose d'entrelacs et d'une flore de conventions,
sche, dcoupe, mtallique et qui fut adopte  Byzance, o elle
touffa bientt les derniers vestiges de l'art romain, apparat aussi
dans les monuments les plus anciens des Slaves et mme dans les objets
qu'en France on attribue aux Mrovingiens, c'est--dire aux Francs venus
des bords de la Baltique.

Ainsi, la Russie allait prendre ses arts, au moins en ce qui touche
l'ornementation,  deux rameaux fort loigns l'un de l'autre par la
distance et le temps, mais sortis d'un tronc commun.

Il n'existe, parmi les diverses races dont se compose l'humanit, qu'un
nombre restreint de principes d'art, soit au point de vue de la
structure, soit au point de vue de l'ornementation. Quant  la
structure, il n'est que deux mthodes principales.

La premire, et la plus ancienne trs-probablement, consiste  employer
le bois; la seconde comprend tous les systmes d'agglutinage, mthode
que l'on dsigne sous le nom gnral de maonnerie: brique crue ou
cuite, pierre, moellon runis par de l'argile ou un ciment.

La structure de bois comprend deux systmes: l'un qui consiste  empiler
des troncs d'arbres les uns sur les autres comme de longues assises, en
les enchevtrant  leurs extrmits et  former ainsi des murailles
solides. L'autre, qui est proprement ce qu'on appelle la charpente,
c'est--dire l'art d'assembler les bois de manire  profiter des
qualits particulires  ces matriaux en les utilisant en raison mme
de ces qualits.

Le systme de structure par agglutinage parat avoir appartenu
primitivement aux races jaunes; tandis que l'emploi du bois dans les
constructions semble tre l'attribut de la race ryenne.

Et ceci serait la consquence, soit du gnie propre  ces deux races,
soit du milieu dans lequel primitivement elles se sont dveloppes.

Les Aryas descendaient des hauts plateaux boiss du Thibet et de
l'Himalaya.

Les Jaunes occupaient les vastes plaines de l'Asie, arroses par de
larges fleuves et ou les matriaux maniables, argile et roseaux, se
trouvent en abondance.

Si un rameau de race ryenne s'tablit dans les plaines du Tigre et de
l'Euphrate, par exemple, les deux lments peuvent se mlanger, mais on
retrouve toujours la trace des influences originaires[15].

[Note 15: Nous avons dvelopp ces observations dans l'_Histoire de
l'habitation humaine_.]

Un de ces rameaux occupe-t-il un territoire o le bois de construction,
aussi bien que le limon, font dfaut, comme est le territoire
hellnique, mais o abondent les matriaux calcaires, la pierre de
taille,--tout en se servant de ces matriaux, on distingue, dans leur
emploi, les formes imposes par le systme de structure de charpente. Le
Grec dorien pousse si loin son aversion pour les lments emprunts 
d'autres races que les races ryenne et smitique, qu'il n'emploie
jamais le mortier dans ses constructions comme moyen d'agglutinage, bien
qu'il le connaisse parfaitement, puisqu'il fait des enduits lgers et
d'une extrme finesse peur appliquer la peinture. En un mot, il btit
toujours en pierre sche. Et mme le romain, lui, qui emploie les deux
modes: il ne les mle point, et s'il btit en _pierre d'appareil_,
jamais il ne runit par un ciment ces matriaux taills; il les pose
jointifs.

Sur quelque point du globe que ce soit, les constructions drivent
toujours de ces principes fondamentaux; soit de l'un ou de l'autre, soit
des deux ensemble. Mais les origines sont d'autant plus apparentes qu'on
remonte plus haut dans l'histoire des peuples. Cependant, jamais elles
ne s'effacent entirement.

Quant  l'ornementation, deux principes se trouvent galement en
prsence chez les humains: l'ornementation gomtrique et celle qui
drive d'une imitation des produits de la nature, faune et flore.

Il n'est peuplade si barbare qui ne possde certains lments d'art, et
c'est une illusion de croire que l'art se dveloppe en raison du degr
de l'tat polic qu'aujourd'hui on appelle civilisation.

Un peuple de moeurs trs barbares peut possder, sinon un art trs
parfait, des lments d'art susceptibles d'un grand dveloppement. Et
nous en avons la preuve tous les jours. Ces misrables Thibtains, qui
vivent  l'tat quasi sauvage,  notre point de vue europen, faonnent,
cependant ces tissus merveilleux dont,  grand'peine, avec tous nos
moyens de fabrication perfectionns, nous imitons la composition et
l'harmonie. Les pauvres chaudronniers hindous font avec des instruments
lmentaires ces vases de cuivre repouss et grav dont le galbe et les
dessins sont ravissants, et, chose trange, les lments de
perfectionnement, qu' notre point de vue nous apportons  ces artistes
et artisans, ne font qu'altrer et dtruire bientt mme leurs facults
cratrices, soit dans la composition, soit dans l'excution. Les
lments d'art et d'industrie europens introduits en Chine et au Japon
prcipitent la dcadence de l'art chez ces peuples avec une effrayante
rapidit.

Il faut donc admettre que, dans un milieu barbare, des lments d'art
existent parfois et peuvent tre assez puissants pour exercer une
influence marque dans le dveloppement artistique de peuples
relativement civiliss.

Ceci dit, nous devons considrer comment l'ornementation procde.

Les monuments d'art les plus anciens connus dans l'histoire de
l'humanit sont certainement ces os d'animaux sur lesquels sont gravs
des linaments, monuments qui sont contemporains de l'ge de pierre
primitif et se trouvent avec des dbris de mammouths, de rennes et de
l'ours des cavernes.

Jusqu' prsent on n'a dcouvert ces restes du gnie primitif des
humains que dans l'ouest de l'Europe[16] et on ne sait  quelle race les
attribuer. Quoi qu'il en soit, ces gravures reproduisent habituellement
des tres anims: chevaux, mammouths, rennes, hommes, parfois des lignes
dont on ne peut indiquer la signification, mais point de dessins
gomtriques, mme rudimentaires.

[Note 16: Muse de Saint-Germain-en-Laye.]

Peut-tre des fouilles diriges avec intelligence dans d'autres parties
du monde feront-elles dcouvrir des monuments contemporains de ceux-ci
et o apparatrait le trac gomtrique.

Mais si on arrive  une poque plus rapproche de nous, les dessins
gomtriques se montrent[17]: cercles, triangles, lignes croises,
entrelaces, parallles, spirales.

[Note 17: A l'poque dite de l'ge de bronze.]

Sur les armes de bois, de corne ou d'os appartenant aux races noires les
plus sauvages, aujourd'hui comme jadis--car la plupart de ces races ne
paraissent pas susceptibles de progrs--les dessins gomtriques sont
frquents, et, relativement trs suprieurs comme correction aux
grossires imitations des objets naturels.

Si l'on atteint des temps encore plus rapprochs de nous, on peut
constater des faits qui ne manquent pas d'importance.

Pendant que certains peuples conservent l'ornement gomtrique en y
mlant la faune et la flore, comme les gyptiens, les Smites en
gnral, d'autres abandonnent entirement le trac gomtrique dans
l'ornementation pour se consacrer exclusivement  l'imitation de la
faune et de la flore.

Tels ont t les Grecs pendant l'antiquit, telle a t en Occident,
pendant le moyen ge, l'cole franaise.

Il faut dire que ce sont l des exceptions; car,  toutes les poques de
l'histoire, en Asie et chez les nations o les arts de l'Orient et
smitiques ont exerc une influence, l'ornementation mle sans
discontinuit les combinaisons gomtriques  l'imitation de la faune et
de la flore, et, mme chez les Smites, le trac gomtrique dans
l'ornementation l'emporte singulirement sur la flore, puis l'imitation
de la faune fait dfaut.

Les Plasges, les Hellnes, qui, dans l'tat primitif de leur
civilisation, ne semblent avoir eu d'autre art que l'art asiatique, o
ce mlange entre le trac gomtrique et l'imitation de la faune et de
la flore apparat ds l'poque la plus ancienne, surent donc
s'affranchir de ces traditions et furent les premiers peut-tre  imiter
les productions naturelles  l'exclusion du trac gomtrique, sans se
dpartir de cette imitation, mais en la perfectionnant sans cesse.

Quant aux Romains, ils ne firent autre chose que de suivre la voie
ouverte par les Grecs, en abandonnant les lments trusques, d'autant
qu'ils n'employaient gure, sous l'empire, que des artistes grecs.

Et cependant, au dclin de l'empire, ces mmes Grecs, influents sur le
territoire asiatique, abandonnrent la voie ouverte par leur grande
cole hellnique pour revenir aux compositions orientales. Ainsi
apportrent-ils ces compositions d'art  Byzance, en y mlant quelques
dbris de l'art lev si haut par eux  l'apoge de leur grandeur.

Un fait inverse se produit en France vers le Xe sicle. L'lment
gallo-romain, qui dominait alors aussi bien dans la structure
architectonique que dans l'ornementation, est touff peu  peu sous
l'influence de l'art byzantin, dans le Midi particulirement, et
scandinave asiatique dans le Nord.

Ce que nous appelons le _roman_, en France, n'est,  tout prendre, qu'un
apport asiatique sur un fonds romain. La structure quasi romaine
subsiste avec une certaine persistance dans les provinces du Nord; mais
dans l'Ouest la structure byzantine exerce une grande influence et
modifie profondment l'architecture, pendant qu'au Nord, au Centre, 
l'Ouest et au Midi, l'ornementation gallo-romaine disparat presque
simultanment. Les objets, les toffes, les meubles rapports de Byzance
produisent dans l'ornementation de l'architecture mridionale franaise
une vritable transformation. Cette ornementation va, par suite des
relations frquentes de la Provence avec la Syrie, chercher ses nouveaux
modles dans les difices d'Orient, pendant que les apports asiatiques,
francs, scandinaves, se mlent aux traditions gallo-romaines et se
rencontrent avec les lments d'ornementation emprunts  Byzance.

La Russie se trouva, en ce qui touche l'ornementation,  peu prs dans
le mme cas.

D'une part, elle avait l'art de Byzance, qui tendait  se vulgariser, au
moins dans les provinces voisines de la cit impriale; d'autre part,
des lments slaves, peut-tre aussi scandinaves.

[Illustration: ORNEMENTATION DE MANUSCRITS RUSSES (Xe Sicle)]

Ces arts ne demandaient qu' se runir comme des frres longtemps
spars, et c'est pourquoi nous voyons dans les manuscrits les plus
anciens de provenance russe des compositions qui rappellent ces deux
origines issues de deux points si loigns quoique appartenant  une
mme famille. On peut aussi dcouvrir dans ces monuments des traces
mongoles dues  l'extrme Orient septentrional; mais cet apport est
relativement faible, ingalement rparti, et n'a exerc qu'une influence
de peu de valeur sur l'art russe.

Si nous examinons les manuscrits russes, nous voyons qu'ils sont
l'expression d'arts trs-diffrents, tout en appartenant  une mme
poque. Les uns sont purement byzantins, dus videmment  des artistes
byzantins, et peut-tre mme enrichis de vignettes  Byzance. D'autres
contrastent de la faon la plus rude avec ceux-ci et sont sortis de
mains trangres  cet art. Ce sont ceux-l qui nous touchent
particulirement, bien entendu, en ce qu'ils manifestent dj le
rsultat des influences diverses qui agissaient sur le pays.

Ainsi, par exemple, le manuscrit connu sous le nom de _la Perle_, du Xe
sicle[18], est purement byzantin; tandis que le manuscrit des
_Homlies_ de saint Jean Chrysostome, de la mme poque[19], se
rapproche absolument des arts slaves.

La figure A (pl. I), qui prsente un fragment de l'ornementation de ce
manuscrit, rappelle exactement, et comme dessin et comme coloration, les
incrustations de verres colors de ces peuples.

On en peut dire autant de la figure B, de la mme poque[20]. Cette
ornementation est bien plutt slave que byzantine.

Mais ne poussons pas plus loin, quant  prsent, cet examen.

[Note 18: Bibliothque synodale, Moscou. Voyez l'_Histoire de
l'ornement russe du Xe au XVIe sicle, d'aprs les manuscrits_, avec
une prface de M. Victor de Boutovsky. Pl. I.]

[Note 19: _Ibid_. Pl. II.]

[Note 20: OEuvres de Saint-Grgoire de Nazianze, _Ibid.,_ pl.
VII.]

Qu'taient les constructions de la Russie  cette poque, c'est--dire
vers le Xe sicle?

Ces constructions taient faites de bois[21]; les textes,  cet gard,
sont concordants, et ces constructions ne pouvaient, par consquent,
participer de l'architecture byzantine, dont la structure ne rappelle
mme pas, comme il arrive chez d'autres civilisations, les traditions
d'oeuvres de charpenterie.

[Note 21: Les glises anciennes de Kiew, bties par la grande Olga,
taient de bois. Dans cette ville, la tradition rapporte que l'glise de
la Dme fut la premire qui fut construite en maonnerie (999). Fonde
par le grand prince Vladimir, tout ce que l'on sait de cette glise,
c'est qu'elle tait construite en pierre et brique et orne 
l'intrieur de peintures et de mosaques. (_Histoire de l'architecture
en Russie_, par Val. Kiprianoff.)]

Lorsque, vers le XIe sicle, les Russes commencrent  btir des
difices religieux en maonnerie dont la structure, et notamment les
votes, sont inspires de l'art byzantin, ils adaptrent  cette
structure, avec le vtement byzantin sensiblement modifi comme on le
verra, une ornementation qui drive d'lments asiatiques, slaves et
touraniens, dans des proportions variables, c'est--dire locaux.

C'est l proprement, dans le domaine de l'architecture, ce qui constitue
l'art russe, ce qui le distingue de son voisin, l'art byzantin, ce qui
en fait l'originalit et ce qui lui permet de se dvelopper librement,
ds l'instant qu'il demeure fidle  ses origines et qu'il cesse de
recourir aux imitations btardes de l'art occidental.

Disons d'abord qu'en adoptant la structure byzantine dans leurs difices
religieux les Russes n'en prennent pas les plans. Ceux-ci se rapprochent
beaucoup des plans des difices grecs chrtiens du Ploponnse et de
l'ancienne Attique. L'difice religieux proprement byzantin conserve
dans son plan quelque chose de large, d'ouvert, qui rappelle
l'ordonnance romaine. L'glise grecque du Ploponnse, de l'Attique et
de la Thrace prsente, au contraire, des dispositions peu tendues, des
traves troites, une multiplicit de piliers pais relativement aux
vides, ainsi que l'indique parfaitement le plan (fig. 11)[22].

[Note 22: glise de Saint-Nicodme,  Athnes.]

[Illustration: Fig. 11.]

Et observons que ce plan grec-byzantin de l'glise de Saint-Nicodme
d'Athnes ne ressemble en rien aux plans grecs-byzantins de la Syrie
septentrionale, et qu' Byzance mme et dans les grandes villes les plus
rapproches de la mtropole et soumises  son influence directe, les
plans des glises dont la construction remonte aux premiers sicles de
l'tablissement de l'empire d'Orient tiennent  la fois et des donnes
fournies par cet exemple, d'une tradition romaine, et d'une influence
grecque paenne, sensible dans les glises de Syrie. Mais  l'poque o
l'on construisait ces glises de l'Attique, du Ploponnse, de la
Thessalie, de l'pire, ces contres taient envahies en grande partie
par la race slave qui formait au sud-ouest,  l'ouest et au nord de
Byzance, une paisse couche dont la puissance s'affaiblit seulement
lors des invasions turques de Khosars, Petchengues, Ouzes, Ougres,
Bulgares, etc.

Les populations grecques proprement dites avaient conserv avec le
centre de l'empire un lien troit, et, bien que parfois, dans les dmes
grecs, des meutes populaires aient t pousses jusqu' massacrer le
stratge de Byzance, cependant l'autorit impriale n'y tait pas
discute.

Les arts n'avaient pas cess d'tre cultivs dans ces dmes grecs, mais
s'taient modifis en raison mme de l'influence des races nouvelles qui
les occupaient en grande partie. Autrement, il serait impossible de
comprendre pourquoi et comment les difices de ces territoires grecs
prenaient un caractre trs-diffrent de ceux qui se construisent en
Asie Mineure, dans l'Armnie et la Syrie septentrionale.

Byzance, dont la politique consistait surtout  mnager l'autonomie des
provinces vassales, tait ainsi place au centre d'influences
trs-diverses et qu'elle subissait tour a tour.

Comme le dit trs-bien M. Alfred Rambaud[23], toutes les races de
l'Europe orientale se trouvaient reprsentes dans les pays qui
confinaient l'empire grec: la race latine et mme la race germanique par
les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en Crte, en
Orient; la race armnienne par le royaume pagratide et les principauts
feudataires; les races turques et ouraliennes par les Bulgares du Volga,
les Ouzes, les Petchengues, les Khosars, les Magyars; la race slave,
par les Russes, les Bulgares danubiens, les Serbes, les Croates....

[Note 23: _L'Empire grec au Xe sicle,_ p. 531.]

L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations de races
barbares. Tous les lments trangers qui pntraient dans son conomie
la plus intime, il cherchait  se les assimiler. Loin de les exclure de
la cit politique, il leur ouvrait son arme, sa cour, son
administration, son glise. A ces Arabes,  ces Slaves,  ces Turks, 
ces Armniens, il demandait des soldats, des gnraux, des magistrats,
des Patriarches, des Empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce
monde barbare, il cherchait  s'en rajeunir.

Et plus loin: Mais il y a deux races dont l'influence dans les
provinces, dans les armes,  la cour, fut prpondrante; toutes deux
eurent l'honneur d'tre reprsentes sur le trne: la race slave et la
race armnienne.

Sous Constantin le Grand, des colonies slaves ou scythes furent tablies
dans la Thrace, et la langue slave n'est pas sans avoir exerc une
influence sur la vieille langue hellnique.

Comment alors les arts slaves n'auraient-ils fait pntrer aucun lment
nouveau dans l'art byzantin? Les Slaves, objectera-t-on, ne possdaient
pas d'art  l'poque o ils furent en contact immdiat et si frquent
avec Byzance, c'est--dire du VIIe au XIe sicle.

Certes ils ne pratiquaient pas les arts ainsi qu'on les pratique chez
des nations soumises depuis longtemps  une civilisation raffine, comme
on les cultivait  Rome,  Alexandrie ou  Athnes; mais l'art, pour ne
disposer que d'expressions limites, de moyens trs-insuffisants, n'en
possde pas moins des germes qui peuvent se dvelopper et fournir une
sve nouvelle  des troncs vieillis.

L'art byzantin n'est autre chose que l'art imprial romain dcrpit, qui
ne cesse de se rajeunir par les apports vivaces des nations au milieu
desquelles il s'implante.

Mais de mme que la cour de Byzance tablit sur toute chose un
formulaire troit: dans l'administration une rgle svre, tout en
permettant  tant d'lments divers de venir se joindre  la donne
romaine premire, elle impose  ce mlange hybride un archasme qui en
fait l'unit.

Les Perses, les Grecs, les Asiatiques, les Latins, peuvent chacun
revendiquer une part de l'art byzantin: ils ont tous concouru  sa
formation; mais les peuplades slaves n'ont pas t non plus sans y
apporter un lment.

Il ne faut pas mconnatre les influences de l'art byzantin chez les
peuples de l'Europe du Xe au XIIe sicle. Elles ont eu une puissance
considrable, soit sur la structure architectonique, soit sur son
ornementation, soit, enfin, sur les meubles, vtements, bijoux, etc.

Byzance fut, pendant trois sicles au moins, la grande cole o les
nations latines, visigothes et germaniques de l'Europe vinrent chercher
les enseignements d'art, et ce fut  la fin du XIIe sicle seulement
que les Franais rompirent avec ces traditions. Leur exemple fut suivi
en Italie, en Angleterre, en Allemagne, avec plus ou moins de succs. La
Russie resta en dehors de ces tentatives: elle s'tait trop intimement
identifi  l'art byzantin pour essayer une autre voie; de cet art elle
fut, pourrait-on dire, la gardienne et devait en continuer les
traditions en y mlant des lments dus au gnie slave asiatique.

Quels sont ces lments? En quoi consistent-ils?

De l'art des Scythes nous reste-t-il des traces?

Hrodote, en parlant de ce peuple qui joua un rle important pendant
l'antiquit, ne donne aucun renseignement de nature  faire supposer que
les Scythes nomades, non plus que les Scythes agriculteurs, aient
cultiv les arts.

Cependant, il mentionne des objets d'art fabriqus par ces populations,
il parle mme de maisons de bois, il prsente les Scythes comme tant
 l'tat de barbarie, mais la qualification de _barbares_, dans la
bouche d'un Grec, n'a pas le sens que nous lui attachons aujourd'hui. Il
signale, comme les ayant vus, des objets de mtal fondu et, entre
autres, ce vase d'airain qui contenait le liquide de six cents amphores
et dont l'paisseur tait de six doigts[24].

[Note 24: Melpomne, liv. IV, LXXXI.]

Il nous dit comment certains grands personnages, malgr les lois
terribles qui interdisaient  tous les Scythes, de quelque rang qu'ils
fussent, d'adopter les usages trangers, se plaisaient parmi les Grecs
et manifestaient un got particulier pour leurs arts et leurs coutumes.

Il cite, entre autres, le roi Scyls, qui se fit btir un palais 
Borysthnes. Enfin au nord des Scythes, Hrodote parle des Budins,
grande et nombreuse nation qui aurait occup toute la contre comprise
entre le haut Tanas et le Rho (le Don et le Volga). Sur leur
territoire, l'historien grec prtend qu'il existe une grande ville,
entirement construite de bois, ainsi que ses hautes murailles, et
possdant des temples btis suivant la mthode des Grecs, avec statues
et autels. Cette ville aurait t fonde par une colonie grecque,
chasse de Borysthnes.

Il donne  ce peuple le nom de Glons et prtend qu'ils parlent un
langage compos de scythe et de grec[25]. C'est  tort, ajoute-t-il, que
les Grecs confondent les Budins avec les Glons. Les premiers sont
autochtones, nomades et se peignent le corps entier en bleu et en rouge,
ils se nourrissent de vermine. Les Glons, au contraire, cultivent la
terre, mangent du pain, ont des jardins et ne ressemblent aux Budins, ni
par les traits du visage, ni par la couleur de la peau....

[Note 25: _Id.,_ liv. IV, CVIII.]

Ainsi, ds cette poque recule, on entrevoit entre les Scythes et les
civilisations grecque et persane certains liens, certains rapports qui
n'ont pu que se dvelopper jusqu'au moment o l'empire romain s'tablit
 Byzance. De mme aussi, sur le territoire occup par la Russie
d'Europe, on signale dj la prsence de plusieurs races: les Scythes
nomades au sud, les Scythes agriculteurs sur la rive gauche du
Borysthnes, les Androphages au nord de ce fleuve, les Melanchloenes le
long du haut Tanas, puis les Budins et les Glons entre le haut Tanas
et le Volga.

Hrodote distingue ces peuples et attribue  chacun des moeurs
diffrentes; il signale les Androphages comme les seuls qui se
repaissent de chair humaine; les autres changent leurs produits, se
livrent  un commerce plus ou moins tendu avec les nations de la Grce
et de l'Iran. Les Scythes nomades font la guerre, ont une nombreuse
cavalerie, dvastent leur propre pays pour affamer l'envahisseur et font
le vide devant lui en l'observant et le harcelant sans trve. Les
descendants de ces Scythes, les Slaves, ont prouv en maintes
circonstances que ces antiques traditions ne s'taient pas perdues chez
eux.

Mais nous possdons mieux que les renseignements vagues fournis par
Hrodote; nous possdons des objets laisss en grand nombre par les
Scythes ou les Skolotes dans les _tumuli_ rpandus sur le territoire
mridional de la Russie.

Ces objets de mtal, cuivre, argent, or, fer indiquent un tat de
civilisation passablement avanc et des traditions d'art videmment
sorties de l'Asie centrale, qui mritent une tude srieuse, car elles
clairent d'un jour nouveau cette page si obscure de l'art appel
byzantin. Tous ces objets ne paraissent pas appartenir  la mme poque
et, parmi eux, on en trouve qui sont de provenance grecque.

Il existe prs du village d'Alexandropol, dans le district
d'Ekatrinoslav, un grand _tumulus_, connu sous le nom de
Lougavaa-Moguila (tombe de la prairie). C'est un des plus
considrables de toute la Nouvelle Russie. Sa base, entoure d'une
enceinte de pierres brutes, avait cent cinquante sagnes (320m,10) de
pourtour et sa hauteur dix sagnes (21m,40).

En 1851, des fouilles furent pratiques dans ce _tumulus_ et firent
dcouvrir quantit d'objets curieux: deux figures de femmes ailes,
tenant deux animaux  cornes. Ces deux objets de fer sont plaqus d'or
sur la face et d'argent sur le revers. Quel est ce personnage (fig. 12)
ou cette divinit[26]? Est-ce Aura ou mme Artmis?--Nous trouvons (fig.
13) parmi les antiquits dcouvertes  Camyros (le de Rhodes), par M.
A. Salzmann, un collier de plaques d'or[27] qui prsente un sujet
analogue et qui appartient  l'art phnicien.

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Note 26: Au tiers de l'excution. (Voy. _Recueil d'antiquits de la
Scythie_, publi par la Commission impriale archologique.
Saint-Ptersbourg.)]

Dans le mme _tumulus_, en 1853, on dcouvrit quatre plaques de bronze,
munies de douilles avec bielles et reprsentant chacune un griffon dans
un cadre (fig. 14). Deux clochettes sont attaches aux angles infrieurs
du carr orn  la base d'oves renverses[28]. Beaucoup d'autres objets
d'or et d'argent furent trouvs dans ce tumulus et dans quelques autres
situs  l'entour de la Lougavaa-Moguila.

[Illustration: Fig. 14.]

[Note 27: Muse du Louvre.]

[Note 28: Aux deux tiers de l'excution.]

[Illustration]

Les populations scythes, qui occupaient alors les contres situes sur
les bords du Dnjeper infrieur, savaient donc faonner les mtaux,
plaquer l'or et l'argent sur le fer--car beaucoup d'objets de fer sont
revtus de ces mtaux prcieux--et possdaient des lments d'art qui
ont une affinit incontestable avec les arts asiatiques.

Les fouilles continues en contre-bas du niveau du sol extrieur, au
centre de la Lougavaa-Moguila, firent dcouvrir la tombe d'un cheval et
des plaques d'or qui dcoraient le harnais de la bte. Ces plaques d'or
reprsentent un hippocampe, un lion, un oiseau et un taureau entours
d'arabesques, une rosace; le tout est faonn au repouss et dpendait
de la ttire et du mors en fer. D'autres excavations mirent au jour des
tombes humaines ainsi qu'un grand nombre de fragments d'or dpendant de
vtements et d'ustensiles.

Nous prsentons (pl. II) deux de ces plaques d'or repouss qui
reprsentent une tte humaine A, couronne de feuillages, d'un travail
grec, et B, un lion appartenant  un art tout diffrent et absolument
asiatique.

Et cependant ces deux objets ont t trouvs sur le mme point du
_tumulus_, dans la mme tombe. Parmi tous ces objets d'or, reproduits
dans l'atlas des _Antiquits de la Scythie_, et qui sont en nombre
considrable, ces deux influences grecque et asiatique sont
trs-apprciables.

Lors de nouvelles fouilles entreprises en 1856, on trouva encore, dans
une des tombes que recouvrait le tumulus de la Lougavaa-Moguila, un
squelette de cheval avec les restes d'un magnifique harnais de bronze et
d'or. Les plaques de bronze fondu appartiennent  un travail grec d'une
belle poque, et le collier de poitrail, qui ne pse pas moins d'une
demi-livre d'or, et se compose d'une bande ajoure reprsentant des
griffons terrassant des sangliers et des cerfs, avec ses deux plaques
de pendants, est d'un travail absolument tranger  l'art grec. La
planche III prsente la plaque de bronze qui ornait la ttire du cheval
et qui montre Athn en buste, et la figure 15, ci-dessous, l'une des
plaques pendantes du collier d'or de poitrail. Il n'est pas besoin
d'insister. videmment, ces deux objets, appartenant,  un mme harnais
et, par consquent, de la mme poque, qui datent (si l'on s'en rapporte
au style de la plaque) du IIIe sicle avant l're chrtienne, sont dus
 des fabrications et  des coles d'art absolument trangres l'une 
l'autre. Si les objets de bronze ont t fournis par la Grce, les
objets d'or proviennent d'un art local et cet art local est tout
asiatique.

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration]

Ce dragon qui dvore une panthre est une composition asiatique et
l'excution de l'ornementation, les formes sches et enchevtres, le
style dcoratif enfin, nous reportent au centre de l'Asie.

Les Grecs ont ddaign cet art tant qu'ils ont maintenu les traditions
de leur belle poque, mais  la fin de l'empire romain il n'en est plus
de mme; redevenus plus asiatiques qu'occidentaux, ils s'emparent de ces
lments, se les assimilent, les mlangent avec les arts de la Perse et
constituent cette ornementation byzantine qui eut une si grande
influence pendant le XIe et le XIIe sicle dans tout l'Occident.

Des objets dcouverts sous d'autres _tumuli_ de la mme contre
prsentent encore un caractre diffrent.

Dans l'un des _tumuli_ appels Grosses tombes, sur la route
d'Ekatrinoslav  Nicopol, en 1860, M. Zabeline trouva quantit
d'objets, provenant de harnais de chars, en argent, et entre autres deux
flancs de ttire de cheval (fig. 16), reprsentant un entrelacs de
deux serpents  ttes de cheval et affectant un caractre particulier se
rapprochant singulirement des influences mongoles[29].

[Illustration: Fig. 16.]

[Note 29: Moiti d'excution.]

Cette partie mridionale de la Scythie ou Scythie grecque semble donc
avoir t occupe par trois races diffrentes, ou du moins avoir t
soumise  des influences d'art provenant de trois sources diffrentes:
source iranienne ou arienne  laquelle il faut attribuer les objets
(fig. 12, 14, pl. II B et fig. 15); source grecque,  laquelle
appartiennent incontestablement les objets (pl. II A et pl. III); source
mongole, qu'indiquent l'objet (fig. 16) et plusieurs autres de mme
provenance.

Ceci ne s'accorderait pas parfaitement avec la version d'Hrodote, qui
prtend que les Scythes repoussaient toute influence trangre, mais se
trouve confirm par la dcouverte dans ces diverses ncropoles de crnes
humains qui, videmment, appartiennent les uns aux races iranienne ou
cimmrienne, et d'autres  la race mongole. D'ailleurs, la loi scythe
qui punissait de mort tout individu ayant adopt des usages trangers ou
ayant fray avec des trangers, n'est-elle pas prcisment une marque de
ces habitudes? car on n'tablit jamais une loi que quand on reconnat la
ncessit de l'dicter par la frquence et le danger d'un dlit.

Si, sur le territoire mridional actuel de la Russie, on signale ces
divers lments d'art assez trangers les uns aux autres; au Nord, les
populations finnoises occupaient d'immenses territoires et n'taient pas
absolument dpourvues de toute ide d'art, comme certains auteurs l'ont
prtendu.

Il reste de ces monuments finnois primitifs des dbris et, mieux que
cela, des traditions tellement vivaces et caractrises qu'on est
forcment entran  les rattacher  un art fort ancien.

Tels sont, par exemple, ces dessins de broderies dont on ne saurait
dterminer la date exacte (fig. 17), mais dont la tradition remonte 
une haute antiquit. Ce ne sont que des linaments gomtriques qu'il ne
faut pas confondre avec d'autres combinaisons galement anciennes,
appartenant  d'autres races[30].

[Note 30: A, broderie d'un tablier tchrmisse; B et D, d'une
chemise ostiaque; C, d'un costume vollaque. (Muses de la Socit
gographique, de l'Acadmie des sciences. _L'ornement nat. russe,
broderies, tissus, etc.,_ avec texte explicatif de W. Stassof.
Saint-Ptersbourg.)]

[Illustration: Fig. 17.]

Dans ces ornements gomtriques finnois que nous donnons ici, les
mandres, par exemple, n'apparaissent pas, tandis qu'on les rencontre 
l'origine de toutes les ornementations appartenant  l'extrme Orient
central.

Il n'est pas plus difficile de concevoir l'ornement A, de la figure
17, qu'il n'en cote de composer les ornements gomtriques de la figure
18, et dans ces broderies russes, dont il existe de si curieuses
collections (voir les Muses de la Socit gographique et de l'Acadmie
des sciences de Russie), on rencontre trs-rarement ces mandres, si
frquents dans l'ornementation de l'extrme Orient et notamment sur les
monuments les plus anciens de l'Inde et de la Chine.

[Illustration: Fig. 18.]

L'Iran n'est pas sans avoir galement adopt le mandre dans son
ornementation, non sur les monuments les plus anciens connus qui n'en
prsentent pas de traces, mais sous l'influence des civilisations
grecques de l'Ionie et  l'poque des Arsacides.

Les arts gyptiens anciens n'en montrent pas davantage. En un mot, la
combinaison gomtrique de l'ornement connu sous le nom de mandre
n'appartient ni aux Iraniens, ni  la race smitique, tandis qu'elle
apparat, soit dans l'extrme Orient, soit chez les peuplades grecques.

Quoique rare dans la composition des broderies russes, le mandre se
fait voir cependant et nous parat d  une influence slave (fig. 19).

[Illustration]

Ces dessins sont brods en coton rouge, sans envers, sur une
toile[31]. Quant  l'harmonie des tons de ces toffes populaires
brodes, elle mrite d'tre signale.

[Note 31: Bordure d'un essuie-mains; gouvernement de Twer
(_Ibid_.).]

[Illustration: Fig. 19.]

Cette harmonie se rapproche parfois absolument des harmonies asiatiques
de la Perse (pl. IV)[32]; d'autres se rapprochent des tonalits mongoles
dures et heurtes.

[Note 32: Broderie sur la manche d'une chemise mordwine, coton jaune
et bleu, soie noire et laine rouge, bordure de perles fausses. (Acad.
des Beaux-Arts de Saint-Ptersbourg.)]

Mais, dans la composition des dessins de ces tissus, les figures
gomtriques ne dominent pas seules. Les fleurs, la figure humaine, les
animaux entrent dans la dcoration et se rapprochent intimement des
compositions iraniennes anciennes; souvent ces figures sont affrontes,
adosses ou juxtaposes, ayant entre elles un arbre ou un vase. On sait
combien ce motif a t reproduit dans les toffes et mme dans la
sculpture de la Perse; on sait galement qu'on en trouve l'origine dans
le culte de Mithra.

Dans un rcit du _Boun-dehesch_[33], il est dit comment Meschia naquit
mle et femelle d'un arbre produit par la portion de la semence de
Kaomorts qui avait t confie  la terre, et comment le corps
androgyne de Meschia se divisa en deux corps: l'un mle qui retint le
nom de Meschia[34], l'autre femelle qui s'appela Meschian[35]. Voici la
traduction de ce passage d'aprs Anquetil:

[Note 33: _Zend-Avesta._]

Il est dit dans la loi[36], au sujet des hommes, que Kaomorts[37]
ayant rendu de la semence en mourant, cette semence fut purifie par la
lumire du soleil, que Nrio-Sengh[38] en garda deux portions et que
Sapandomad[39] eut soin de la troisime. Au bout de quarante ans, le
corps d'un _Reivas_, formant une colonne (un arbre) de quinze ans avec
quinze feuilles, sortit de terre, le jour de Mithra du mois de Mithra.
Cet arbre reprsentait deux corps disposs de manire que l'un avait la
main dans l'oreille de l'autre, lui tait uni, li, faisant mme un tout
avec lui.... Ils taient si bien unis tous les deux l'un  l'autre,
qu'on ne voyait pas qui tait le mle, quelle tait la femelle...

Des pierres intailles et des cylindres assyriens reprsentent, en
effet, l'arbre ou la colonne avec les deux figures humaines, ou encore
deux lions ails affronts, spars par un arbre avec quinze
feuilles[40]. Ce sujet fut beaucoup plus tard conserv comme motif
dcoratif dans les monuments persans; on le retrouve partout, en
Occident, dans l'architecture dite romane et aussi dans les toffes
d'Orient des premiers sicles du christianisme, et enfin dans ces
broderies russes d'une poque rcente.

[Note 34: _Mensch_, homme.]

[Note 35: _Recherche sur le culte de Mithra_, sect. I, chap. V,
Flix Lajard.]

[Note 36: Le _Zend-Avesta_.]

[Note 37: Taureau-homme.]

[Note 38: Nom du feu Crateur.]

[Note 39: Femelle qui reprsente la Terre.]

[Note 40: Voyez l'Atlas de l'ouvrage de M. J. Lajard, pl. XXV,
XXXVIII, XLIII, XLIX.]

Il en est de mme pour un certain nombre de ces compositions assyriennes
et iraniennes, qui fournirent les lments d'ornements persans de
l'poque des Arsacides et des Sassanides que l'on retrouve parfois dans
l'ornementation dite byzantine, mais plus prononcs encore dans celle
des XIe et XIIe sicles, en Occident aussi bien qu'en Russie. Tels
sont (fig. 20), par exemple, ces combats et entrelacements d'animaux
fantastiques et rels, lions et griffons[41], ces torsades (fig. 21)
si frquentes sur les cylindres et terres cuites de l'poque des
Perses[42], ces vgtations toutes mridionales, fig. 22[43] et fig.
23[44].

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Note 41: Fragment d'une cuirasse de cuivre rouge, travail au
repouss (Muse du Louvre). Lajard.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Note 42: Lajard, cylindre de belle hmatite.]

[Note 43: Bas-relief dcouvert  Perspolis par M. le colonel
Macdonald Kinneir. Lajard.]

[Note 44: Seuil, _Antiquits de Ninive_. Place.]

A coup sr ce n'est pas sur les territoires russes, non plus que dans
le nord occidental de l'Europe, que cette ornementation a pris naissance
puisque, dans ces contres, ces animaux et ces vgtaux n'existaient
pas; donc la transmission asiatique est vidente dans les sculptures et
les manuscrits des XIe et XIIe sicles, en Russie comme en Occident.
Leur ornementation rappelle ces motifs, ces animaux fabuleux que
l'antiquit attribuait  l'Orient: tels que ces griffons, gardiens de
l'or, ces dragons, serpents ails.

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

Dans les fouilles faites sous la direction de M. Samokvasov dans le
gouvernement de Tchernigov (petite Russie au nord de Kiew), on a trouv
deux cornes de ces chvres du Caucase appeles _tours_, cornes enrichies
de garnitures d'argent, graves, dont les figures 24 et 25 donnent une
portion. Ces objets taient runis, dans une spulture,  un casque de
fer,  une cotte de maille et  deux monnaies byzantines d'or du IXe
sicle. L'une de ces garnitures A (fig. 24) montre des ornements
curvilignes entrelacs dont l'origine asiatique est des mieux
caractrises; l'autre B (fig. 25) prsente des animaux entrelacs, deux
chasseurs arms, des oiseaux et quadrupdes dont on ne peut mconnatre
de mme le style oriental. Si vous rapprochez ces gravures A de certains
entrelacs persans, l'analogie est frappante; il en est de mme des
animaux B. Mais aussi cette ornementation A rappelle les incrustations
d'argent sur des plaques de fer mrovingiennes[45] et celles B des
dessins scandinaves d'une poque plus rcente.

[Note 45: Boucles de baudriers (Muse de Saint-Germain, Muse de
Dijon).]

videmment cette ornementation asiatique est de premire main et n'est
pas inspire des produits de Byzance. Il serait plus exact de dire que
les artistes byzantins ont t puiser aux mmes sources, mais  une
poque beaucoup plus rcente. Et, pour nous expliquer plus clairement,
les populations slaves qui gravaient ces ornements au IXe sicle les
possdaient videmment longtemps avant que l'art byzantin n'et compos
son ornementation grco-persane.

La rudesse sauvage, mais empreinte d'un puissant caractre, de ces
gravures, indique assez que ce n'est pas l un art de seconde
main.--Cette fleur _d'arum_, reproduite par la figure B, se retrouve
dans l'ornementation hindoue  toutes les poques, et nous la voyons
grave avec une nergie primitive que les Byzantins ont affaiblie.

[Illustration]

Mais, pour en revenir aux manuscrits, nous avons dit qu' ces
lments,--qui semblent tre adopts dans l'ornementation russe pendant
les XIIe et XIIIe sicles sans passer par Byzance, puisqu'alors l'art
byzantin ne les reproduisait pas sur ses peintures et vignettes de
manuscrits,--il se joignait d'autres influences d'un caractre diffrent
appartenant  la race mongole touranienne.

Telles sont, entre autres, ces vignettes (pl. V) d'un manuscrit du
XIIIe sicle [46].

[Note 46: vangliaire du XIIIe sicle. Moscou, cathdrale de
l'archange Saint-Michel. _Histoire de l'ornement russe_. (Voyez
l'Introduction de H. V. de Boutovsky.)]

L'ornementation A ne rappelle, ni par sa forme ni par l'harmonie des
tons, l'art byzantin, persan ou arabe, mais l'art qui appartient aux
races jaunes de l'Asie centrale. L'ornement B conserve quelques traces
de l'art persan dans sa forme, tandis qu'il est touranien par
l'assemblage des tons.

On peut, jusqu'au XVe sicle, c'est--dire jusqu' la chute de l'empire
d'Orient, constater dans les manuscrits russes: d'une part l'influence
byzantine pure, ou plutt le travail des artistes byzantins; puis, dans
les oeuvres vraiment russes, cette influence byzantine singulirement
mlange d'un lment slave asiatique et d'un apport touranien, et cela
dans des proportions trs-variables.

Mais ici il se prsente un fait singulier.

Nous possdons en France des manuscrits qui appartiennent au XIIe
sicle, et qui montrent dans leurs vignettes ces entrelacs bizarres
d'animaux et d'ornements. Des manuscrits dits anglo-saxons, mais qui
devraient bien plutt tre dsigns comme anglo-normands, puisque leurs
vignettes sont profondment empreintes de l'art Scandinave, montrent des
compositions analogues et datent galement du XIIe sicle. Or, parmi
les manuscrits russes, il s'en trouve qui rappellent aussi ces
compositions, mais qui datent du XIVe sicle. Est-ce par la Scandinavie
que cette nouvelle influence s'est produite, ou en allant qurir  une
source commune orientale?--Car n'oublions pas que rien ne change en
Orient et qu'un lment d'art, qui a pu aux poques recules tre
introduit par les Aryas scandinaves au nord de l'Europe, pouvait encore
fournir au XIVe sicle des exemples conservs  travers les sicles.

[Illustration: fig. 26.]

Quoi qu'il en soit, nous donnons (fig. 26) une majuscule[47] d'un
manuscrit picard du XIIe sicle et (fig. 27) une vignette d'un
manuscrit russe[48] du XIVe sicle. Nous n'avons pas besoin de faire
ressortir les rapports qui existent entre ces deux ornements. Les formes
courbes toutefois dominent dans les entrelacs de la figure 26, tandis
que les formes anguleuses sont prononces dans les entrelacs de la
figure 27. Mais nous expliquons plus loin les causes de ces relations
entre certaines oeuvres occidentales du XIIe sicle et celles du peuple
russe au XIVe sicle.

[Note 47: Manuscrit, biblioth. d'Amiens, provenant de l'ancienne
abbaye de Corbie (XIIe sicle). Psautier.]

[Note 48: Manuscrit de la sacristie du couvent de Saint-Serge
(Trotza Sergi) (XIVe sicle). _Histoire de l'ornement russe_, pl.
XXXVIII.]

[Illustration: Fig. 27.]

Ce qui prcde montre quels sont les lments qui dominent dans l'art
russe. Tous ces lments, qu'ils viennent du nord, qu'ils viennent du
midi, appartiennent  l'Asie. Iraniens ou Persans, Indiens, Touraniens
ou Mongols ont fourni leurs tributs,  doses ingales toutefois,  cet
art.

Et l'on peut dire que si la Russie a beaucoup emprunt  Byzance, les
lments d'art rpandus dans ses populations n'ont pas t sans exercer
une action sur la formation de l'art byzantin.

Nous croyons d'ailleurs qu'on s'est beaucoup exagr l'influence de
l'art byzantin sur l'art russe, et la Perse parat avoir eu sur la
marche des arts en Russie tout autant d'effet au moins que Byzance.

Nous en exceptons toutefois ce qui concerne les images. Mais l, encore,
l'influence asiatique se fait sentir, non dans la forme, mais dans la
conservation des types. L'imagerie de l'cole grecque n'a jamais cess
d'tre en faveur en Russie, et elle y tient encore sa place dans les
reprsentations de personnages saints.

En cela, le Russe montre combien il est attach  la tradition, comme le
sont tous les peuples asiatiques, et combien peu se modifient ses
sentiments intimes.

Les Russes se sont soustraits  l'influence des Iconoclastes, qui se fit
sentir si violemment dans l'empire d'Orient, au VIIIe sicle, et plus
tard, sur divers points de l'Europe occidentale: chez les Vaudois; les
Albigeois aux XIIe et XIIIe sicles; au XVe, chez les Hussites, et au
XVIe chez les rformistes.

Mais si l'architecture et l'ornementation russes manifestent une
originalit marque, il ne semble pas qu'il en soit ainsi de la
reprsentation des personnages saints. Ceux-ci demeurent byzantins.
C'est l'cole du Mont-Athos qui fournit les types  la Russie, comme 
presque tout l'Orient chrtien grec.

A peine si l'on peut apercevoir, dans ces reprsentations, une tendance
vers le ralisme qui se manifeste d'ailleurs assez tard et n'arrive pas
 l'closion.

Il est possible galement de signaler, dans l'art russe, quelques traces
scandinaves, ou, pour tre plus vrai, on trouve dans les arts de la
Scandinavie des lments emprunts aux sources mmes o les Russes ont
t puiser.

La Russie a t l'un des laboratoires o les arts, venus de tous les
points de l'Asie, se sont runis pour adopter une forme intermdiaire
entre le monde oriental et le monde occidental.

Gographiquement, elle tait place pour recueillir ces influences;
_ethnologiquement_, elle tait toute prpare pour s'assimiler ces arts
et les dvelopper. Si elle s'est arrte dans ce travail, c'est
seulement  une poque trs-rapproche de nous et lorsque reniant ses
origines, ses traditions, elle a prtendu se faire occidentale, en dpit
de son gnie.

Il nous reste  parler de certaines formes particulires  l'art russe
adoptes dans l'architecture et dont l'origine se retrouve dans la Grce
proprement dite et dans l'Asie mridionale.

Tout d'abord, les plus anciens difices religieux de la Russie affectent
des formes sveltes, en lvation, qui les distinguent des constructions
purement byzantines.

videmment, les Russes, ds le XIIe sicle, employaient, pour le trac
de leurs difices religieux, un talon gomtrique diffrent de celui
adopt par les architectes de Byzance, mais se rapprochant davantage de
celui admis chez les architectes de la Grce des premiers sicles du
moyen ge.

Les glises chrtiennes de la Grce, qui existent encore et dont la date
est comprise entre les Xe et XIIe sicles, nous surprennent par leurs
petites dimensions et leur physionomie relativement lance qui ne
rappelle pas l'aspect des monuments byzantins antrieurs.

Indpendamment du plan grec[49] que nous avons donn figure 11, cet
autre plan[50] que nous prsentons ci-aprs (fig. 28) n'est pas
absolument byzantin et semble avoir servi de type aux plus anciennes
glises russes bien plutt que les plans byzantins purs.

[Note 49: glise de Saint-Nicodme d'Athnes.]

[Note 50: glise de Kapnicarea, Athnes.]

En Gorgie et en Armnie, nombre d'anciennes glises, la plupart
trs-petites, se renferment galement dans ces donnes. Mais, tout en se
soumettant  ces dispositions,  ces plans, dans leurs difices
religieux, les Russes, ds qu'ils adoptrent la structure de maonnerie
 la place de la structure de bois primitive, donnrent  ces difices
des proportions lances tout  fait particulires.

[Illustration: Fig. 28.]

Telle est, entre autres (pl. VI), l'ancienne glise de l'Intercession de
la Sainte-Vierge (Pokrova), btie en 1165 par Andr Bogolubsky, dans le
gouvernement de Vladimir, prs du couvent de Bogolubow[51]. Cette glise
est construite extrieurement en pierre de taille. La structure
intrieure se prononce au dehors par ces arcs qui ne sont que la trace
des votes. La haute coupole centrale repose sur quatre piliers; les
votes d'artes ou en berceau qui flanquent et tayent cette coupole
sont couvertes de feuilles de mtal. Les entres sont sur trois des
faces (l'abside tant en A) et, au-dessus, dans le tympan du grand
cintre suprieur, le Christ est reprsent entour de quatre animaux:
deux lions et deux oiseaux. Dans les tympans latraux sont sculpts des
griffons terrassant des quadrupdes, puis sept ttes sont ranges
au-dessous de ces sculptures et, des deux cts de la fentre centrale,
deux lions dont les queues sont termines par un fleuron et un oiseau.
Il n'est pas besoin d'insister sur le caractre asiatique de ces
reprsentations.

[Illustration: GLISE DE L'INTERCESSION DE LA SAINTE VIERGE]

[Note 51: Le couronnement bulbeux de la coupole est d'une poque
plus rcente.]

La sculpture d'ornement se rapproche du faire des artistes syriaques,
ainsi que le fait voir l'un des gros chapiteaux de la porte (fig. 29).

[Illustration: Fig. 29.]

Quant aux profils, ils rappellent beaucoup plus les profils des difices
de la Syrie centrale que ceux des Byzantins proprement dits.

Il est ncessaire de faire ici une observation importante. Nous avons
montr ailleurs[52] qu'au moment des Croisades, l'Occident et la France
en particulier avaient t puiser dans la Syrie septentrionale, o les
croiss s'tablirent d'abord et o ils sjournrent si longtemps, des
lments d'art qui eurent sur le dveloppement de l'architecture et
des coles de sculpture une influence trs-considrable, notamment en
Provence, dans le Poitou, l'Anjou, le Languedoc, l'Artois et les
Flandres. La Russie fut un des itinraires suivis par les populations
Scandinaves pour se rendre en Syrie; un autre passait par la Suisse,
ainsi que le prouve le journal de Nicolas Soemundarson, abb du
monastre bndictin de Thingeyrar, en Islande, qui alla en Palestine de
1151  1154, et qui marque les tapes d'Ayenches, de Vevey, d'troubles,
etc.; le troisime, long et prilleux, tait la voie de mer, par le
dtroit de Gibraltar.

[Note 52: Voyez les _Entretiens sur l'architecture_ et, dans le
_Dictionnaire de l'architecture franaise du Xe au XVIe sicle_, les
articles PROFIL, SCULPTURE.]

[Illustration: Fig. 30.]

On n'ignore pas que cette passion des croisades, qui s'empara de toute
l'Europe, pendant le XIIe sicle, poussait un flot incessant
d'migrants vers les Lieux-Saints. Partout o il passait, ce flot
entranait avec lui quantit d'aventuriers et de gens dsireux
d'acqurir fortune ou gloire, ou simplement mus par le dsir de voir du
nouveau.

Il dut donc s'tablir alors, entre la Russie et la Syrie, des rapports
assez frquents, ne ft-ce que pour commercer; car les contres
avoisinant les ctes septentrionales de la mer Noire qui envoyaient du
bl  Byzance durent en fournir galement aux armes des croiss. Or, il
ne faut point s'tonner si dans l'ornementation architectonique, si dans
les profils on trouve, pendant le XIIe sicle en Russie, les influences
syriaques qui se prononcent si puissamment dans les coles occidentales.

L'ornementation d'un des tores de la porte de l'glise que prsente la
planche VI (1165) nous donne le dessin ci-contre (fig. 30). Or, cet
ornement est absolument syriaque, ainsi que le dmontre la figure 31,
reproduisant un ornement sculpt sur le linteau d'une porte 
Moudjeleia, Ve sicle (Syrie centrale)[53].

[Note 53: Voyez la _Syrie centrale_, par M. le comte de Vogu,
planches de M. Duthoit.]

[Illustration: Fig. 31.]

La curieuse glise cathdrale de Saint-Dimitri construite en pierre, de
1194  1197, par le grand-duc Vsvolod Andrivitch,  Vladimir, laisse
galement voir dans sa riche ornementation une influence non-seulement
syriaque, mais encore armnienne.

La composition de cet difice rappelle exactement celle de l'glise de
l'Intercession de la Sainte-Vierge, btie quelques annes auparavant
(pl. VI). Mme plan, mme systme de structure. Mais ici les trumeaux
entre les fentres, au-dessus de l'arcature, sont entirement couverts
de sculptures sur les trois faces. Toujours le Christ est figur
au-dessus de l'arc de la fentre centrale, accompagn d'anges, des deux
lions et des deux oiseaux. Mais, autour et au-dessous de lui, sont des
animaux et des arbres en grand nombre, qui indiquent certainement la
Cration; des cavaliers courant ventre  terre, et, parmi les animaux,
le griffon souvent rpt.

Chacune de ces sculptures, en bas-relief vivement dcoup, occupe une
face d'un morceau de pierre, si bien qu'il existe autant de sujets que
de pierres et que cette ornementation a d tre faite avant la pose.

L'arcature et les trois portes sont extrmement riches comme sculpture.
Nous donnons (pl. VII) le dtail de l'arcature aveugle qui rgne autour
de l'difice, entre les fentres et les portes, comme dans l'glise de
l'Intercession de la Sainte-Vierge.

Les fts des colonnettes sont entirement couverts de sculptures, et,
sous les arcades, sont reprsents des personnages saints, nimbs, puis
plus bas, des ornements et animaux. Ces ornements affectent un caractre
oriental des plus prononcs.

[Illustration: Fig. 32.]

Ainsi que le fait voir la figure 32, l'ornement A reproduit une des
extrmits vgtales de la dcoration sculpte de cet difice, et
l'ornementation B, un fragment d'un bronze hindou[54] de l'poque
brahmanique (XIVe sicle).

[Note 54: Cabinet de l'auteur.]

[Illustration]

Il est difficile de ne pas attribuer  ces deux sculptures un mme point
de dpart. De mme qu'on ne saurait refuser une origine iranienne 
l'ornement (fig. 33), l'un de ceux qui se trouvent sous les
personnages de la planche VII, et  l'ornement (fig. 34) qui dcore
plusieurs colonnettes.

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

Donc, les influences qui se font sentir dans ces difices russes du
XIIe sicle sont purement asiatiques: mridionale ou centrale. L'Inde,
la Perse forment les lments de l'architecture russe  cette poque,
ainsi que de son ornementation.

Certes, Byzance, qui elle-mme, de son ct, avait recueilli ces arts de
l'Orient, inspirait les artistes russes; c'tait la grande cole, mais
videmment ces artistes de la Russie avaient leurs traditions et
puisaient directement aux sources o la capitale de l'empire d'Orient
avait t chercher les lments de sa structure et de son ornementation.

Mais nous l'avons dit, l'Europe entire, pendant la premire moiti du
XIIe sicle au moins, n'avait d'autre cole que Byzance, l'Armnie et
les arts de la Syrie centrale. Chaque peuple s'assimilait ces lments
orientaux et les dveloppait suivant son gnie propre. L'Italie, La
France, l'Allemagne s'instruisaient  cette cole, sans abandonner
certaines traditions nationales. Il en tait de mme de la Russie, le
gnie slave possdait ses traditions tout asiatiques qui s'appropriaient
parfaitement aux modles que lui prsentait l'architecture byzantine.
Et, par suite de son contact continuel avec l'Asie, la Russie devait
comprendre et appliquer, mieux qu'aucun peuple de l'Europe, les lments
orientaux qui favorisrent la renaissance des arts en Occident, pendant
le XIIe sicle.

Nous avons dit encore que les Slaves donnaient alors  leurs monuments
religieux un aspect svelte tout particulier. Le dtail prsent sur la
planche VII montre que cette lgance de proportion ne s'appliquait pas
seulement  l'ensemble des difices, mais aussi aux parties. Cette
arcature (pl. VII) possde des proportions lances qui contrastent avec
ce qui se faisait alors en France, en Italie et surtout en Allemagne, o
l'architecture, dite rhnane, affectait une certaine lourdeur dans les
dtails.

Ce qui reste des glises de la fin du XIIe sicle, en Russie, indique
cette tendance  donner aux difices une proportion lance. C'tait
encore l une tradition due  l'Asie centrale et non une imitation de
l'art purement byzantin ou de l'art pratiqu dans la Syrie moyenne. Il
faut reconnatre d'ailleurs que les peuples tablis depuis longtemps
dans les pays de plaines sont ports, lorsqu'ils btissent,  donner 
leurs monuments une grande hauteur, relativement  leur tendue en
surface. Mais il y a mieux: les races d'origine asiatique, les Aryas
aiment les difices sveltes, lancs, marquant de loin la ville ou
l'agglomration d'habitants. Ils cherchent  faire dominer la verticale,
tandis que le contraire s'observe chez les races smitiques, qui tendent
 faire dominer les lignes horizontales.

On sait avec quelle ardeur les populations du nord occidental de
l'Europe, ds qu'elles se furent affranchies des traditions romaines, se
lancrent dans la construction d'difices surprenants par leur hauteur.
Nos glises franaises, ds la fin du XIIe sicle, en sont la preuve.
Certes, cela n'tait nullement la consquence des lments fournis par
l'tude des difices byzantins et de la Syrie. C'tait, au contraire,
une raction contre ces lments.

Les Russes, guids par ce sentiment inn chez les races asiatiques
suprieures, ne paraissent pas avoir cess de donner  leurs
constructions, religieuses notamment, cette procrit qui distingue les
glises les plus anciennes de leur territoire, aussi bien que celles qui
ont t bties depuis et jusqu'au XVIIe sicle.

On retrouve cette lgance, cette sveltesse dans les monuments religieux
de l'Armnie et de la Gorgie qui prsentent comme un intermdiaire
entre l'art persan et l'art russe.

Cette petite glise (fig. 35) d'Ousounlar, en Armnie[55], indique la
tendance  donner aux difices religieux une grande lvation,
relativement  leur surface, et notamment  surlever les coupoles; de
telle sorte qu' l'intrieur ces glises surprennent par
l'troitesse des vides, par la hauteur de ces petites coupoles et par la
raret des jours: dispositions qui impriment  ces intrieurs un
caractre recueilli, mystrieux, parfaitement conforme au rite grec.

[Illustration]

[Illustration: Fig. 35.]

[Note 55: Voyez _Monuments d'architecture byzantine en Armnie et en
Gorgie_, par Grimm.]

Le plan et la coupe (fig. 35) montrent ce _pronaos_ et ces portiques
latraux bas que l'on rencontre frquemment dans les glises russes et
qui appartiennent  des traditions tout orientales.

L'ornementation de l'architecture russe du XIIe sicle est le produit
d'un mlange des arts byzantin proprement dit et asiatique.

Comme exemple, nous prenons un fragment de l'archivolte de la porte
principale de l'glise cathdrale de Saint-Dimitri  Vladimir, dont la
planche VII prsente l'arcature. L'ornementation de cette archivolte
(pl. VIII) avec ces bandelettes nattes, ces animaux fantastiques, ces
feuillages dentels, ces dlicates torsades, se rapproche plus encore
des arts de la Perse que de ceux adopts par les artistes byzantins pur.

Comme dans l'ornementation indienne et persane, l'artiste auquel est due
cette composition a eu le soin de garnir tous les nus, de ne laisser
entrevoir, dessous ces rseaux, que de trs-petites parties des fonds.
La sculpture plate, mais dlicatement modele, malgr la navet du
dessin, occupe galement les surfaces, comme le ferait une
passementerie. C'est l un parti tout oriental, dvelopp sous un climat
o la lumire du soleil est vive, o les brumes sont inconnues. Les
manuscrits de cette poque, dus  des mains russes, et non  des
artistes byzantins, prsentent une ornementation analogue, bien plutt
indienne et persane que byzantine[56].

L'art russe tait donc arriv,  la fin du XIIe sicle,  un certain
degr de splendeur qui ne le cdait gure aux arts de Byzance et de
l'Occident. Les artisans russes faonnaient habilement les mtaux,
possdaient une cole, si bien que nous voyons, au dire de Du Plan
Carpin et de Rubruquis, des artistes russes au service des
Tatars-Mongols, soixante ans plus tard.

[Note 56: Voyez l'_Histoire de l'ornement russe_.]

On sait que saint Louis envoya, tant en Chypre, des ambassadeurs au
grand Khan de Tartarie, qui inspirait alors de si vives inquitudes 
l'Europe et dont les troupes avaient dvast la plus grande partie des
provinces russes. Rubruquis, l'envoy de Louis IX, trouva  la cour du
Khan un architecte russe et un orfvre franais. Cette trange cour des
Khans manifestait un got trs-vif pour les arts, les protgeait et
aimait  s'entourer d'artistes.

Du Plan Carpin confirme les rcits de Rubruquis. Envoy par le pape
Innocent IV, en 1246, prs du grand Khan pour conjurer la tempte qui
menaait de s'tendre sur l'Occident, cet ambassadeur-moine fit un
sjour prolong  la cour de Gaouk qui venait de succder  Octa.
L'envoy nous a laiss des descriptions d'un haut intrt sur ces
Tatars, sur leurs habitudes fastueuses, sur leurs prodigieuses richesses
en objets d'or, en toffes prcieuses; il parle d'un orfvre russe,
favori du Khan, qui avait fabriqu pour lui un trne d'ivoire enrichi
d'or et de pierreries, orn de bas-reliefs.

L'introduction de l'lment mongol en pleine Russie fut-elle de nature 
modifier la marche des arts dans ces contres? C'est l une question 
laquelle il ne serait point ais de rpondre d'une manire prcise. Les
Tatars possdaient-ils un art propre?

Ce premier point est dj fort difficile  tablir. Que les Mongols
aient eu un got prononc pour le luxe et pour les arts, ceci n'est pas
douteux; mais, vivant le plus souvent sous la tente, tout occups de
conqutes et de dvastations, s'ils profitaient des arts pratiqus
chez les peuples conquis, il n'est gure probable qu'ils en possdassent
un en propre; et les exemples que nous venons de citer montrent qu'ils
s'entouraient d'artistes de toute provenance en leur laissant d'ailleurs
la libert d'exercer leur talent comme bon leur semblait; car, en dehors
de leur amour de conqute et de pillage, les Tatars ne s'occupaient ni
de convertir les gens  leurs croyances, ni de leur imposer autre chose
que des tributs ou un service quelconque.

D'autre part, il est difficile d'admettre que, dans une cour aussi
luxueuse et riche, il ne se soit pas manifest un got particulier pour
une forme de l'art plutt que pour une autre.

Quelle pouvait tre cette forme?

videmment, trs-voisine de l'extrme Orient, avec lequel ces Tatars
taient en contact.

Leur domination sur une partie de la Chine, ds le IVe sicle de notre
re, ne parat pas avoir modifi les arts de cette contre, car les
monuments, antrieurs et postrieurs  cette poque, suivent une marche
qu'aucun lment nouveau ne vient modifier. La dynastie des Tang, qui
fut si brillante de 617  907 et sous laquelle la puissance de la Chine
s'tendit jusqu' la pninsule de Core, jusqu'au Japon, au Thibet, au
Tourfan et au Turkestan vers l'ouest;  la Mongolie et  la Mandchourie
au nord; au Tonkin, au Cambodge et  la Cochinchine, vit dvelopper les
arts de l'extrme Orient sur ce vaste territoire, plus ou moins mlangs
de l'art indien.

Ainsi, dans le Cambodge et le royaume de Siam, les influences des arts
chinois et hindous se mlent si bien, qu'elles semblent former un art
distinct. Il n'est pas difficile, cependant, pour peu qu'on se livre 
un examen d'analyse, de faire la part des deux sources.

Au XIIIe sicle, il y a donc tout lieu de croire que les Tatars
n'avaient d'autres lments d'art que ceux fournis par cette
civilisation de l'extrme Orient, c'est--dire le mlange indo-chinois.

Mais cette observation, en admettant qu'elle soit absolument fonde, ne
nous dit gure quels sont les caractres propres  cet art; car si,
d'une part, l'art chinois est bien connu et s'est peu modifi depuis les
temps les plus reculs, il n'en est pas ainsi de l'art indien qui ne
nous laisse plus voir que des oeuvres d'une poque rcente, relativement
 l'antiquit de la civilisation brahmanique.

En effet, un art n'arrive pas  fournir les exemples que nous donnent
les monuments de l'Inde sans avoir parcouru de longues transformations.

Tout ce que nous montre l'Inde en fait d'anciens monuments d'art indique
une structure originaire de bois, et ces monuments sont, ou btis de
pierre, ou taills  mme le roc.

La forme n'est donc pas d'accord avec la matire employe. La forme est
traditionnelle, remonte videmment  la plus haute antiquit,
c'est--dire bien au del de l'poque  laquelle il faut rattacher les
monuments les plus anciens actuellement existants sur le territoire
indien, lesquels ne sont que postrieurs au Bouddhisme[57].

[Note 57: VIIe sicle avant J.-C.]

La religion des premiers Aryas ne comportait gure de temples. Elle
n'tait qu'un hommage rendu aux puissances naturelles, et chaque chef de
famille tait le ministre du culte rendu  ces puissances. Mais partout
o la race aryenne a t dominante, la structure de bois est le principe
de l'art de l'architecture; et quand, dans la suite des temps, cette
structure a d tre abandonne, soit par faute de matriaux, soit afin
d'assurer aux difices une plus longue dure, le principe de cette
structure s'est reproduit dans la construction de pierre, souvent avec
un scrupule assez prononc pour faire admettre que c'tait l une
tradition dont on ne voulait pas s'carter.

Mais il est clair qu'il faut  une civilisation beaucoup de temps pour
en venir  ces transpositions dans le domaine de l'art.

Les monuments indo-chinois, du royaume de Siam, du Cambodge prsentent
le mme phnomne de transposition, et, bien que btis souvent
entirement de pierre, compris les combles, ils reproduisent avec une
fidlit singulire la structure de bois, affectent des formes, dans
l'ensemble comme dans les dtails, qui appartiennent  l'emploi du bois.

Ce portique, ou plutt cette claire-voie taille dans le roc, qui
prcde la grande excavation, dcore de figures bouddhiques  Gwaliore
(fig. 36, ci-aprs), dmontre clairement ce que nous venons d'indiquer.

C'est bien l le simulacre traditionnel d'une structure de bois exprime
par le diagramme A. Mais souvent il arrive que, dans ces monuments de
l'Indoustan, ces liens _b_, quoique taills dans la pierre, sont
refouills, ajours, sculpts, encorbells, de telle sorte qu'ils
rappellent les bois dcoups des chalets du Tyrol et des maisons slaves
et scandinaves.

Ces liens de pierre soutiennent des saillies de combles, des auvents
galement de pierre. Mais  distance on pourrait prendre cette
dcoration pour une structure de bois; tmoin ces excavations dites de
Kylas  Ellora, dont les tages taills dans le roc sont spars et
couronns par des sortes de corniches en faon d'auvents (fig. 37,
ci-aprs), qui certes sont inspires de la structure de charpentes[58].

[Note 58: D'aprs des photographies.]

Ce temple d'Ellora, taill dans le roc, date du IXe au Xe sicle de
l're chrtienne. C'est une des oeuvres prodigieuses dues  la
civilisation hindoue. Le fragment A est le couronnement qui surmonte
l'un des degrs taills sur la face de la salle principale, et le
fragment B, le couronnement extrme de cette salle.

[Illustration: Fig. 36.]

On ne peut mconnatre qu'il y ait l, mlanges  des lments
appartenant  la structure de bois, des traditions trs-voisines de
l'art chinois.

[Illustration: Fig. 37.]

L'art brahmanique indien des Aryas s'tait donc alors modifi ou
complt par un apport de l'extrme Orient ou des Tamouls. Et ce style,
avec des variantes, semble se dvelopper en s'exagrant, plus on se
dirige vers le sud, chez les Siamois et les Cambodgiens.

Mais observons cette coupole B qui affecte une forme particulire.

Des monuments plus rcents de l'Inde dveloppent les parois latrales et
arrivent  la structure bulbeuse qui fut si frquemment adopte dans la
Perse  dater du XIVe sicle et en Russie vers la mme poque.

Les Tatars trouvaient, en Birmanie et dans ces vastes contres de l'Asie
dont ils taient devenus les matres puissants, les diverses expressions
plus ou moins modifies de cet art hindou; ils n'en connaissaient pas
d'autres et durent faire pntrer ces lments dans la Russie, dont ils
occuprent si longtemps une partie considrable et  laquelle, pendant
prs de trois sicles, ils imposrent de si lourds tributs.

Ces combles orns que donne le temple d'Ellora sont certainement une
imitation, une reproduction de couverture de mtal, et cette matire, en
effet, parait avoir t adopte en Russie ds une poque assez ancienne
pour couvrir au moins les difices religieux.

Nous aurons d'autres preuves  donner encore de l'influence directe sur
la Russie des arts de l'extrme Orient, ds avant l'occupation tatare.
Mais, il faut le dire, cette influence ne modifie pas le caractre
gnral de l'architecture et n'y introduit que des lments dissmins,
sans cohsion, sans rapports logiques avec les ensembles[59].

[Note 59: Au XIIIe sicle, ces Tatars, qui possdaient presque
toute l'Asie jusqu' son extrmit orientale, avaient adopt le luxe des
peuples conquis. Il suffit, pour constater ce fait, de lire les
relations de Marco Polo. Voici comment le clbre voyageur dcrit le
palais du grand Khan, dans la cit de Khanbalou (P-king): Et, en
milieu de cestes mures est le palais dou grant sire qui est fait en tel
mainere con je voz dirai. Il est le greingnor que jams fust veu. Il ne
a pas soler (il n'y a qu'un rez-de-chausse) ms le paviment est plus
aut que l'autre tore entor dix paumes. La covreure est mout autes, mes
les murs de les sales et de les canbres sunt toutes covertes d'or et
d'argent, et hi a portraites dragons et bestes et osiaus et chevals et
autres diverses jenerasions (espces) des bestes; et la coverture est
aussi faite si que ne i se port autre que hor et pointures. La sale est
si grant et si larges, que bien hi menuient plus de six mille homes. Il
ha tantes chanbres que c'en est mervoilles  voir. Il est si grant et si
bien fait que ne a home au monde que le pooir en aiist qu'il le seust
miaus ordrer ne faire, et la covreture desoure sunt tout vermeile et
vers bloies et jaunes et de tous colors, et sunt envertre (vernie) si
bien et si soitilemant, qu'il sunt respredisant corne cristians, si que
mout ou loingne environ le palais luissent. Et sachis que cele covreure
est si fort et si fermement faite que dure maint anz...

_Recueil de voyages et mmoires publis par la Socit de gographie_,
t. I. Paris, 1824. (Voyages de Marco Polo.)]

Que les Tatars aient prtendu imposer leur got, en fait d'art, aux
parties de la Russie qu'ils occupaient, il n'y a nulle apparence, ces
conqurants ne se proccupant gure que d'une chose, lever des impts.
Mais que ces relations entre conqurants et sujets n'aient eu aucune
influence sur l'art russe au XIIIe sicle, ce serait contraire 
l'ordre habituel des choses. Ces Khans tatars employaient, comme on l'a
vu, des artistes russes; ceux-ci durent recevoir et transmettre des
formes adoptes par leurs matres; ils sjournrent prs d'eux au fond
de l'Asie, et ces matres ne se faisaient pas faute, suivant leurs
fantaisies, d'emmener  travers les dserts asiatiques des populations
entires qu'ils renvoyaient ou rendaient moyennant finance. Rentrs dans
leur patrie, ces captifs ne pouvaient manquer de rapporter au moins des
souvenirs de leurs longs sjours, et les industries, les arts recevaient
ainsi des lments nouveaux.

Le grand prince Alexandre Nevsky se crut oblig, pour obtenir des Tatars
quelques adoucissements  leurs exigences continuelles et sur
l'invitation de Bti, de se rendre en 1247  la Horde.

Bti, qui n'tait qu'une sorte de lieutenant gnral du grand Khan, fit
connatre  ce prince et  son frre Andr, lorsqu'ils furent au camp
des Mongols, que cette dmarche ne suffisait pas et qu'ils devaient se
rendre prs du grand Khan, dans la Tartarie. Ces deux princes, bon gr
mal gr, durent entreprendre ce voyage qui dura prs de deux ans.

Mais ce fait seul indiquerait combien les rapports taient forcment
tablis entre les Tatars et les Russes.

Alexandre, qui tait un prince sage et prudent, en ces temps difficiles,
envoyait une partie de l'argent dont il pouvait disposer  la Horde pour
racheter les Russes enlevs par les Tatars, et ceux-ci, bien entendu,
peu scrupuleux, profitaient de toutes les occasions pour emmener des
captifs. A cela ils trouvaient un double avantage: ils les faisaient
travailler et ils en tiraient de l'argent en les rendant.

Cette domination tatare sur la Russie prsente un caractre qui mrite
d'tre signal.

Ces conqurants n'occupaient pas le pays et se contentaient de tenir les
provinces frontires.

Ils avaient seulement, dans les villes soumises directement  leur
domination, quelques agents chargs de percevoir les impts. Si la
population, exaspre par la rigueur et la continuit des demandes
d'argent, faisait mine de se rvolter, la Horde, c'est--dire les camps
permanents installs aux frontires, en bons lieux, bien gards, levait
les tentes, et la ville ou la province insoumise tait tout  coup
envahie, saccage, brle, les habitants valides emmens en captivit.

D'ailleurs la Russie, non occupe, se gouvernait comme elle l'entendait;
elle gardait ses princes, faisait la guerre avec ses voisins si elle le
jugeait convenable; mais il fallait qu'elle payt.

Cet esprit exclusivement militaire des Tatars, incessamment camps et
toujours prts  agir, leur rapacit taient videmment antipathiques au
caractre slave; aussi, tout ce qui rappelait les dominateurs devait
tre mal vu, et c'est  ce sentiment qu'il faut attribuer,
vraisemblablement, la diffusion et l'incohrence de l'lment d'art
indo-tatar en Russie.

Nous ne devons pas le ngliger toutefois, et voici pourquoi.

Nous avons dit que, dans l'origine, la structure slave, aussi bien que
la structure scandinave, tait principalement donne par l'emploi du
bois. Et bien que, par suite de l'influence byzantine, les constructions
appliques aux glises, les plus riches du moins, fussent faites de
pierre ou de brique,  dater du XIe sicle,--pour les habitations, pour
les travaux civils et mme pour la plupart des ouvrages militaires, le
bois continuait  tre employ comme il continue  tre affect encore
aujourd'hui aux maisons du paysan russe.

Cet art indien, comme on vient de le voir, drivait essentiellement de
la structure de bois.

Si, pendant la domination mongole, les Russes prirent quelques lments
 leurs matres, ces lments d'art se rapprochaient, sur plusieurs
points, de ceux qu'ils possdaient dj chez eux de temps immmorial.

Nanmoins cet art indou, arriv  la dcadence depuis longtemps,
surcharg, prsentait dans ses dtails une richesse, une surabondance de
moulures et d'ornements qui dut sduire les Russes, et, ds le XIIIe
sicle, on vit, dans l'architecture de pierre, remplacer ces
dispositions simples qui se manifestent dans l'glise de l'Intercession
de la Sainte-Vierge (pl. VI) et qui rappellent, ou l'architecture
byzantine ou persane, ou gorgienne ou armnienne, par une dcoration
extrieure plus complique, plus charge. Alors apparaissent ces gbles
que l'on remarque dans les monuments du Thibet, ces baies surcharges de
moulures, ces colonnes galbes couronnes de chapiteaux ventrus, dtails
qui font quelque peu dvier l'art russe de la voie qu'il suivait pendant
le XIIe sicle, et tendent  le pntrer plus profondment du got
indo-mongolien sans que cependant la premire empreinte byzantine se
puisse effacer.

C'est qu'en effet, malgr l'oppression sous laquelle ils vivaient
pendant la longue domination tatare, les Russes ne cessrent, jusqu' la
chute de l'empire d'Orient, d'tre en communication avec Constantinople.
Loin d'entraver le commerce de la Russie, la Horde le favorisait au
contraire, et les Tatars taient dous d'un esprit de rapacit trop
intelligent pour nuire au dveloppement de la richesse d'un peuple dont
ils tiraient tant de profit. Malgr ses malheurs pendant les XIIIe,
XIVe et XVe sicles, la Russie tait riche. Elle avait pu renoncer 
la monnaie de peaux, sorte d'assignats adopts avant l'invasion de Bti,
mais que les Tatars ne voulurent point accepter en paiement des impts.
Il fallut donc avoir de l'argent et de l'or pour payer les matres, et
on en trouva par l'industrie et le commerce.

Pendant ces sicles de la domination mongole, la Russie tait un des
pays de l'Europe qui renfermait le plus de mtaux prcieux, et l'argent
qu'elle donnait  ses dominateurs lui revenait rapidement d'Asie en
change de ses produits.

Un si long contact avec les Hordes n'eut pas cependant une influence
prononce sur les moeurs et les habitudes de la population russe
attache  la religion grecque, au sol,  la culture et possde d'un
amour profond du pays. Ces nomades Tatars demeurrent antipathiques 
cette population de la Russie jusqu'au dernier jour, bien qu'ils
affectassent, avant l'extension du mahomtisme, une grande dfrence
pour le clerg rgulier et sculier des Russes,--car par son canal ils
obtenaient plus facilement ce qu'ils demandaient avant tout: l'argent du
peuple. Les boyards mmes des villes russes ne laissrent pas d'acqurir
des richesses considrables pendant la longue domination tatare.

[Illustration]

Chargs de recueillir les impts, ils en gardaient pour eux une partie,
achetant ainsi des territoires entiers et fondant de grandes fortunes
domaniales, faisant btir des palais, des villages, des monastres et
des glises.

Ce temps d'oppression ne fut donc pas une cause de ralentissement dans
le dveloppement des arts en Russie. Seulement, les coles d'art,
n'tant plus en contact aussi intime avec Byzance, amenes par les
vnements  recourir, soit  leurs traditions locales, soit aux
influences asiatiques que leur transmettaient les Tatars ou que leur
apportait le commerce avec l'Asie, ces coles, disons-nous,
s'approprirent ces lments indo-tatars en les mlangeant avec ce
qu'elles avaient acquis dj.

Nous avons montr (fig. 27) un ornement de manuscrit russe trac au
XIVe sicle et qui se rapproche singulirement de certaines vignettes
de manuscrits occidentaux du XIIe sicle.

L'Orient, et l'Orient indien, est la source d'o ce genre
d'ornementation dcoule. Comment les artistes occidentaux reurent-ils
les exemples de cette ornementation au XIIe sicle? Ce ne peut tre que
par leur contact si frquent,  cette poque, avec l'Orient et non point
par Byzance; car rien dans l'ornementation byzantine ne rappelle ces
combinaisons. Ce qui est incontestable, c'est qu'en Russie, pendant le
XIVe sicle, alors que les Tatars taient les matres, apparaissent
dans les manuscrits russes ces ornements tranges composs d'entrelacs
et d'animaux, et, comme coloration, possdant une tonalit qui n'est
point byzantine.

Voici (pl. IX) une de ces vignettes[60]. Il n'est pas besoin d'insister
pour dmontrer que cette ornementation appartient bien plus  l'Inde
qu' Byzance.

[Note 60: Mnologe du XIVe sicle, collection Pogodine,
Saint-Ptersbourg, Bibliothque impriale. (Voyez _Histoire de
l'ornement russe_, pl. XLIX.)]

Quant  la peinture de sujets,  la reprsentation des personnages
saints, l'cole byzantine continuait  rgner en matresse chez les
artistes russes, et ces peintures durent tre souvent excutes par des
mains grecques.

L'influence asiatique ne parat avoir eu aucune action sur l'cole des
peintres de figures; car, au XIVe sicle, alors que toute
l'ornementation prend un caractre oriental indpendant de Byzance,
trs-marqu, dans les mmes monuments ou sur les mmes objets,  ct de
cette ornementation, la reprsentation humaine conserve son style
archaque byzantin, ou se rapproche du style occidental de cette poque.
Ce fait est facilement apprciable sur un monument fort curieux: la
Porte-Sainte de l'glise de Saint-Isidore  Rostov, gouvernement de
Jaroslaw (XIVe sicle).

Cette porte, dont la figure 38, ci-contre, donne l'ensemble, n'est
nullement byzantine, mais se rapproche beaucoup des formes persanes et
hindoues.

L'ornementation, comme cet ensemble mme, rappelle les objets sculpts
de l'Inde, ainsi que la silhouette des niches qui contiennent des
sujets. Quant  ces sujets, le caractre des personnages offre un
singulier mlange du style byzantin et occidental de cette poque. La
planche X donne un dtail de cette porte[61].

[Note 61: Les quatre sujets qui occupent la partie infrieure du
vantail de gauche reprsentent: _la descente de la croix,
l'ensevelissement, l'apparition de Jsus aux aptres et l'ascension_]

On observera, dans la composition de cet objet, la persistance du got
oriental indien et persan qui veut que toute ornementation remplisse
compltement les champs et ne laisse pas apparatre les fonds. On
retrouve cette mme tendance dans le style dit arabe; et on peut ajouter
que c'est l le caractre dominant de l'architecture issue de
l'Orient, savoir: des surfaces parfaitement unies, sans dcoration
d'aucune sorte, puis des bandeaux, des panneaux, des entourages de
baies et boiseries dont l'ornementation,  une petite chelle,
trs-dlicate, est excessivement fournie et riche.

[Illustration]

[Illustration: Fig. 38.]

L'ornement (fig. 39) provenant du battant de cette porte de
Saint-Isidore,  Rostov, est de mme, par sa composition, entirement
indien et se retrouve aussi sur les monuments chinois les plus anciens.

[Illustration: Fig. 39.]

Ces caractres paraissent se prononcer avec plus de persistance dans
l'architecture russe,  dater du XIIIe sicle, en mme temps que
s'accuse l'influence hindoue.

Que l'on veuille bien remarquer la forme de ces niches dont le cintre
est engendr par des arcs de cercle et un sommet rectiligne aigu; car, 
dater de cette poque, on retrouvera cette figure frquemment adopte
pour les couronnements des baies dans les difices russes. Cela n'est
nullement byzantin, non plus que persan. C'est indien, kachemirien;
c'est la tradition de ces encorbellements si frquemment indiqus dans
les difices du nord de l'Inde, mme dans ceux de Bnars et que l'on
retrouve jusqu'en Chine. On en peut dire autant de ces ornements
dcoups que nous prsentent certains difices de l'Inde, et notamment
ceux de Ceylan, du Cambodge, du royaume de Siam et de la Chine, et que
nous retrouvons dans la dcoration russe, tmoin cette croix de bois
(fig. 40), qui parat dater du XVe sicle et qui peut-tre est plus
rcente[62].

[Illustration: Fig. 40.]

[Note 62: Muse l'Oroujeinaia Palata,  Moscou. (_Antiquits de
l'Empire de Russie_, dit. par ordre de S. M. l'Empereur.)]

L'ornement qui l'entoure est minemment hindou, appartient  l'extrme
Orient. On ne pourrait toutefois attribuer avec certitude cette
ornementation dcoupe  l'influence mongole, datant du XIVe sicle;
car une autre croix, sculpte dans un morceau de bois de cyprs, qui est
dpose sur l'autel de la cathdrale de Souzdal, gouvernement de
Vladimir, croix que l'on prtend dater de 990[63], prsente une
ornementation analogue. Toutefois, et malgr le caractre archaque des
ornements et des figures de cette dernire croix, il nous parat
difficile d'admettre qu'elle appartienne  une poque aussi ancienne et
qu'elle soit due  des artistes grecs.

[Note 63: Elle aurait t apporte du Mont-Athos, par Thodore.]

Quoi qu'il en soit de ce dernier objet, les ornements dcoups qui
encadrent la croix (fig. 40), taille dans sa forme traditionnelle, sont
videmment inspirs par une dcoration orientale indo-tatare, sinon
copis absolument sur cette dcoration qu'il ne faut pas confondre avec
l'ornementation dite persane, bien qu'on trouve des lments dcoratifs
de l'art persan dans les contres o la domination tatare fut jadis
tablie. A Samarkand, o s'lve le tombeau de Tamerlan, le mausole du
saint Koussam-Ibni-Abassa contient des faences de style absolument
persan, mais ces dcorations datent du XVIIIe sicle et ne peuvent tre
considres comme appartenant aux Turcomans ou aux Tatars. Nous ne
savons s'il existe  Samarkand des monuments de l'poque de sa
splendeur, c'est--dire du XIIIe sicle, alors que cette ville
renfermait une population de 150 000 mes (elle en contient  peine 10
000 aujourd'hui), et nous ne pouvons qu'engager les archologues russes
 ne pas se proccuper des dbris qui appartiennent au temps de la
dynastie persane Zend, lesquels ne peuvent montrer autre chose que des
imitations de l'art persan de la dernire poque et dont les exemples
sont si abondants dans la Perse mme. Ainsi, les faences des tombeaux
de Koussam-Ibni-Abassa, du shah Arap et de l'mir Abou-Tengy, faences
que nous avons sous les yeux, appartiennent  cet art persan du XVIIIe
sicle et n'ont rien du caractre local qu'on pourrait esprer dcouvrir
dans les monuments datant de l'poque de la domination tatare-mongole.
Depuis Abbas le Grand, c'est--dire le commencement du XVIIe sicle, et
depuis Nadir-Shah, mort en 1747, lesquels soumirent tous deux  la Perse
la presque totalit du Turkestan, la langue persane et les arts persans
ont t introduits dans cette partie de l'Asie centrale. Les populations
professent l'islamisme et appartiennent, comme les Turcs et les Arabes,
 la secte des sunnites; ils dtestent les chiites (secte des Persans) 
l'gal des infidles. Aussi, malgr les efforts de Nadir-Shah, le
Turkestan, tout en conservant la langue de ses conqurants, secoua le
joug et recommena les guerres intestines qui dvastent cette contre
depuis des sicles et auxquelles l'intervention de la Russie apporta
seule une trve. C'est assez dire que cette contre n'a point un art qui
lui soit propre.

Au XVe sicle, donc, la Russie avait runi tous les lments divers 
l'aide desquels un art national devait se constituer.

Rsumons ces origines:

Nous trouvons dj chez les Scythes des lments d'art assez dvelopps,
trangers  l'art grec et qui drivent d'une tradition orientale.
Byzance, en contact constant avec les populations de la Russie
mridionale, fait pntrer chez elle ses arts. Mais au nord, quelques
faibles influences finnoises, puis Scandinaves, se font sentir.

De la Perse, la Russie reoit galement une direction d'art, par suite
de ses relations commerciales avec cette contre,  travers la Gorgie
et l'Armnie. Au XIIIe sicle, la domination tatare-mongole s'impose 
la Russie, emploie ses artistes, ses industriels, et la met ainsi en
contact immdiat avec cet Orient du moyen ge si puissant, si brillant
par ses produits dans tous les arts.

Abandonne  elle-mme enfin, au XVe sicle la Russie, de ces sources
diverses, constitue son art propre.

Mais cette diversit des sources est plus apparente que relle. Il
suffit d'examiner les exemples ci-dessus donns, pour reconnatre que
ces ornements scythes (pl. II et fig. 15, 16, 24 et 25) sont empreints
d'un caractre indo-oriental prononc, qui se manifeste galement 
plusieurs sicles de distance, aprs l'invasion tatare[64].

[Note 64: Voyez les dernires figures jointes  notre texte.]

Entre ces productions d'art de mme origine, le got byzantin a eu sur
la Russie une influence prpondrante. Mais on a pu reconnatre que ce
style byzantin est lui-mme un compos d'lments trs-divers, parmi
lesquels figure, en premire ligne, l'art oriental asiatique, et que de
cet art byzantin la Russie incline  s'approprier surtout ce ct
asiatique.

Si bien qu'on peut considrer l'art russe comme un compos d'lments
emprunts  l'Orient,  l'exclusion presque complte de tous autres.

D'ailleurs, lorsqu'on remonte les courants d'art, on arrive bientt 
reconnatre que les sources auxquelles ils s'alimentent sont peu
nombreuses.

S'il s'agit de l'architecture, il n'y a gure que deux principes en
prsence; le principe de la structure de bois et le principe de la
structure concrte: grottes, construction de pis, de pierres maonnes
qui en drivent. Quant  la structure de pierres de taille, elle
rsulte, soit d'une tradition de la structure de bois, soit de la
structure concrte, grottes, conglomrats; quelquefois des deux, comme
par exemple dans l'art gyptien.

L'art dcoratif, qu'il s'applique aux difices, aux meubles, aux
ustensiles et mme aux toffes, ainsi que nous l'avons dit dj, ne se
compose galement que de deux lments: les figures gomtriques et
l'imitation des productions de la nature: faune et flore.

Ds que l'homme a pu faonner un outil tranchant, il a cherch  graver
certaines combinaisons de lignes ou  copier ce qu'il avait devant les
yeux. Nous en avons la preuve dans ces fragments d'os, trouvs dans les
dpts diluviens, et sur lesquels ont t gravs,  l'aide d'une pointe
de silex, des lignes, des figures d'animaux: cheval, mammouth, buffles,
rennes; des feuilles de fougres, etc.

Bien entendu, ces copies des productions naturelles sont tout d'abord
naves, simples, n'indiquant que les caractres principaux qui frappent
le regard et laissent une vive impression.

Or, les civilisations les plus anciennes semblent, aprs avoir atteint
un certain degr de perfection dans l'imitation, s'tre arrtes et
n'avoir pas voulu pousser cette imitation jusqu' la reproduction
absolument relle et dtaille des modles.

S'il s'agit des animaux, par exemple, il est facile de reconnatre dans
les monuments les plus anciens de l'gypte que l'artiste s'est content
d'en reproduire les traits gnraux, le caractre, le style dominant,
l'allure, sans pousser l'imitation jusqu' la fidlit absolue dans le
dtail.

Il en est de mme touchant la flore; celle-ci est interprte plutt que
scrupuleusement copie.

Ainsi s'tablissent des types consacrs par la tradition et fixs par la
religion.

Arriv  ce point, l'art devient hiratique, il n'est plus permis d'en
modifier les diverses expressions, et ce n'est plus  la nature, mais
 ces formes consacres que l'on doit recourir.

Pour figurer un lion, ce n'est plus un lion que l'artiste copiera, mais
le type consacr par ses prdcesseurs. Et ainsi de toute reproduction.
Mais si rigoureux que soit l'hiratisme dans les arts, il ne saurait
changer les conditions propres  l'espce humaine.

Chaque reproduction est un affaiblissement.

C'est ainsi que les plus belles productions de l'art gyptien sont les
plus anciennes, parce que ces reproductions sont drives d'une tude
directe de la nature.

Leur beau caractre, leur allure nergique sont la consquence mme de
cette tude. Ces artistes primitifs croyaient copier exactement la
nature et, en effet, la copiaient-ils scrupuleusement, mais avec des
yeux habitus  s'attacher aux grandes lignes, aux caractres
principaux,  ne pas tenir compte des dtails infinis que nous
permettent d'apercevoir une longue critique et une science avance.

videmment, les artistes gyptiens qui, sous les premiers Ptolmes,
avaient la connaissance des oeuvres dues  la Grce, lorsqu'ils
continurent la reproduction des types admis sous les anciennes
dynasties, n'taient point sincres; ils faisaient de l'archasme....
Pouvaient-ils faire autre chose? L gt la question.

Il semble qu'il y ait des races d'hommes dont la destine, s'il s'agit
des arts, consiste  river, sans interruption et jusqu' la fin des
temps, les anneaux identiques d'une chane; d'autres, au contraire,
recommenceraient perptuellement leurs oeuvres de production en ne
laissant entre celles-ci qu'un lien  peine visible. Nous ne discuterons
pas, bien entendu, le point de savoir lesquelles, parmi ces branches de
l'humanit, sont le plus prs d'atteindre  la perfection; car nous
pensons que toutes concourent  un ensemble dans la mesure de leurs
aptitudes. En effet, lorsqu'elles prtendent violenter leur nature,
elles tombent dans la dcadence snile avec une effrayante rapidit. Si
l'Europe occidentale parvient  introduire en Chine ses mthodes en fait
d'art, les dveloppements qu'elle a su donner aux expressions de l'art,
ses raffinements en ce qui touche la peinture, le sentiment de l'effet,
de la perspective arienne, de la ralit dans la faon de comprendre la
lumire et les ombres, c'en est fait de l'art chinois et de ses
merveilleuses interprtations de la nature.

Dj fort compromis, par suite de son contact avec l'Europe, il est
irrmdiablement perdu.

Ainsi en est-il de l'Inde. Ses arts s'clipsent au contact de la
civilisation europenne, malgr la rigueur de l'hiratisme hindou et la
non-ingrence des Anglais en tout ce qui touche  la religion, aux
moeurs et aux habitudes du pays.

Cependant, comme rien n'est stable en ce monde, l'hiratisme le plus
absolu ne saurait arrter toute transformation ou corruption des types
consacrs. Il est vident que les monuments de l'Inde, lesquels
d'ailleurs ne remontent pas  une trs-haute antiquit, sont les oeuvres
d'une dcadence avance; mais par cela mme que l'art hindou est un art
hiratique, il n'est pas difficile de dcouvrir, dans ses produits, des
origines, des types transmis d'ge en ge avec une telle persistance
que, sans trop d'efforts, on pourrait reconstituer l'art primitif. Or,
comme les quelques exemples donns ci-dessus le font voir, cet art
indien drive essentiellement de la structure de bois; et tout ce qui
s'en carte rsulte d'une influence relativement moderne, due au
mahomtisme et  la Perse.

Quant  son ornementation, elle est emprunte aux combinaisons dues 
des industries, nattes, tissus, passementeries,  la flore et  la
faune. La manire toute conventionnelle dont sont traits ces deux
derniers lments dcoratifs trahit un art trs-ancien, hiratique, qui,
comme en gypte, avait arrt des types dans la reproduction des objets
naturels. Mais dans l'Inde et plus particulirement en Chine,  ct de
cet art consacr, pourrait-on dire, on trouve dans l'imitation de la
faune et de la flore un sentiment si juste, si rel de la nature, qu'on
est oblig d'admettre chez les artistes, indpendamment de leur
soumission aux traditions, aux types, une tude dlicate, journalire et
toute personnelle de la nature; qualit qu'on ne rencontre que
faiblement indique en gypte o l'art hiratique semble dominer en
matre absolu jusqu'aux derniers temps.

A Byzance, les Grecs, en contact avec les civilisations de l'Orient,
non-seulement ne ragirent pas contre les tendances hiratiques, mais
s'y soumirent entirement, et l'on vit se produire ce fait trange: que
l'introduction du christianisme, loin d'manciper les arts dans l'empire
d'Orient, prtendit, au contraire, les subordonner  certaines formules,
 des types consacrs. Tant il est vrai que l'adoption de telle ou telle
religion chez une nation ne modifie pas ses tendances de race et n'a,
sur l'expression de ses moeurs, sur l'art, qu'une faible influence.

Il arriva mme qu' Byzance l'aversion traditionnelle des Smites pour
la reprsentation des tres anims, et particulirement de la divinit
sous une forme humaine, faillit  deux reprises exclure des oeuvres
d'art toute image emprunte au rgne animal. L'art grec byzantin
s'arrta toutefois dans son exclusivisme, et se borna  tablir des
types invariables et consacrs quant  la reprsentation des personnages
divins et saints. L'cole du Mont-Athos conserva ces sortes de recettes
jusqu' notre poque.

Mais aussi advint-il de cette cole ce qu'il advint des grandes coles
de l'gypte.

Les premiers types sont les plus purs et les plus remarquables au point
de vue de l'art, et chaque reproduction marque un pas dans la voie de la
dcadence.

Les peuplades innombrables, issues de l'Orient, qui ne cessrent de se
jeter sur l'Europe, appartenant la plupart  la race aryenne et dont le
flot sans cesse renouvel finit par faire sombrer l'empire romain,
avaient-elles conserv de leur berceau des traditions et
continurent-elles  demeurer en communication avec les contres d'o
elles taient sorties? Toujours est-il que, dans les objets d'art
laisss par elles, l'origine asiatique est incontestable.

Mieux qu'aucun peuple, les Russes ne cessrent de conserver ces
traditions et de les rajeunir, pourrait-on dire, chaque fois qu'un flot
nouveau passait sur leur territoire; car c'tait toujours de l'Orient
septentrional ou mridional, de l'Oural ou du Taurus, que sortaient les
envahisseurs ou ceux qui demandaient une place  l'ouest de la mer
Caspienne. Qu'ils se prsentassent comme ennemis ou comme colons, ils
apportaient avec eux quelque chose de cette Asie, grande matrice des
civilisations.

Ainsi la Russie, leve  l'cole des arts de Byzance, mais possdant
ds une haute antiquit ses traditions d'art asiatiques, devait sans
cesse pouvoir les retremper  leur source.

Cet art russe n'tait donc pas fatalement frapp de dcadence comme
l'tait l'art byzantin. Il ne vivait pas seulement sur lui-mme, mais
profitait de tous les apports passant d'Asie en Europe et de la
frquence de ses communications avec l'extrme Orient. Aussi, pendant
qu'au XVe sicle l'empire d'Orient s'effondrait, ne laissant des
dernires expressions de ses arts qu'une trace ple et sans style, la
Russie, au contraire, levait des difices, fabriquait des objets
d'une haute valeur au point de vue de l'art.

L'Occident n'avait qu'une faible part dans ces productions; mais
cependant cet appoint tait suffisant pour que l'art russe pt se
distinguer des arts de l'Orient par une certaine libert de conception,
une varit dans l'excution qui en faisaient un produit original plein
de promesses et dont les dveloppements eussent pu tre merveilleux, si
la marche naturelle des choses n'avait t entrave par la passion avec
laquelle la haute socit russe se jeta sur les oeuvres d'art de
l'Italie, de l'Allemagne et de la France.

Nous devons, maintenant que les origines de l'art russe sont connues,
analyser cet art au moment de son dveloppement et montrer quelles
taient les ressources nombreuses dont il disposait.




CHAPITRE II

DES LMENTS CONSTITUTIFS DE L'ART RUSSE


Il faut tenir compte de la situation faite aux populations de la Russie
pour comprendre la nature de ses arts.

L'art russe fut essentiellement religieux, se dveloppa et se propagea
avec le sentiment religieux. Mais le sentiment religieux en Russie tait
et est encore intimement li  l'amour du pays, du sol. Patriotisme et
religion se confondent dans l'esprit du vieux Russe.

Or, cette tendance  confondre deux sentiments qui, pour les
Occidentaux, sont distincts, devait avoir sur les expressions de l'art
une influence notable.

Sur ce vaste territoire russe la population est relativement dissmine.
Les relations furent longtemps,  cause des distances  franchir, peu
frquentes; et les grandes villes clairsemes, prtendant  leur
autonomie, maintenaient religieusement les traditions qui leur
semblaient conserver cette autonomie. Changer quelque chose aux usages
tablis, aux monuments de la cit, aux objets qu'on avait sous les yeux,
c'tait dtruire un symbole, c'tait altrer le souvenir d'un pass
glorieux sur lequel chacun tenait  s'appuyer. Des cits telles que
Kiew, Novgorod, Vladimir, Rostov, Moscou tenaient essentiellement 
leurs vieux monuments, aux objets, aux images qu'ils renfermaient. Tout
le luxe d'art s'tait concentr dans les difices religieux, dans les
couvents, et, si le temps altrait ces difices, on tenait, en les
rparant,  conserver leur forme premire.

Lorsque les moines s'en allaient  travers les forts et les marais, qui
couvrent ces vastes contres, pour faire pntrer les lumires du
christianisme au milieu des populations rurales demeures longtemps 
l'tat sauvage, ils apportaient dans ces nouveaux centres des principes
d'art qui demeuraient ncessairement stationnaires.

Mais il fallait parler aux yeux de ces populations; aussi l'iconographie
sacre se rpandit-elle d'assez bonne heure en Russie. C'tait une
lecture des textes qu'on offrait  ces esprits grossiers. Et, pour que
cette lecture ft toujours comprhensible, il tait ncessaire de ne
rien changer  la forme des images.

L'archasme tait ainsi impos  l'art de la peinture. Le Sauveur, la
Vierge, les Aptres, les Prophtes, les Saints devaient tre,
individuellement, reprsents d'une certaine manire, afin que chacun de
ces personnages pt tre reconnu et vnr comme il convenait qu'il le
ft. La peinture des images tant une criture, il fallait qu'elle et
la fixit de l'criture. C'est ce qui explique comment, en Russie,
l'iconographie byzantine, une fois accepte, se perptua sans
interruption, bien que les autres branches de l'art subissent de
notables modifications dans leur forme.

Que les populations qui couvrent l'Occident de l'Europe, serres,
compactes, familiarises de longue main avec cette communaut de vues
rsultant d'un mode de gouvernement rgulier, modifient chaque jour le
langage des arts, cela n'a rien de surprenant. La frquence et la
facilit des relations font que l'on se comprend toujours.

Mais il n'en est pas ainsi lorsque les populations sont dissmines et
lorsqu'il y a un cart trs-considrable entre l'tat polic des villes
et l'tat relativement primitif des campagnes. L'unit de vues ne peut
alors s'tablir qu' la condition de ne rien changer au langage dans les
choses d'art, surtout en ce qui touche la religion. Or, la religion
ayant t, en Russie, pendant bien des sicles, le seul moyen
d'unification, il fallait que son expression, les signes visibles ne
subissent aucune altration.

La perptuit des types dans l'iconographie russe emprunte  Byzance
avait donc sa raison d'tre, et il n'est pas temps encore, probablement,
de laisser altrer ces types. Car le paysan russe, pour _lire_ l'image
sacre, comme disaient les Romains, doit la retrouver telle que ses
aeux l'ont vue.

L'image korsoune[65], pour le Russe, a donc une importance qu'il est
difficile aux Occidentaux d'apprcier  sa valeur.

[Note 65: Korsoune (chersonse), c'est--dire issue du berceau de la
religion grecque en Russie.]

L'image, pour le Russe, c'est le lien qui unit les membres de la nation,
c'est quelque chose d'quivalent au drapeau, c'est le langage compris de
tous, qui fait que tous peuvent s'entendre et s'unir dans une pense
commune. Les _Icnes_ se trouvent partout en Russie, dans le palais
comme dans la chaumire, dans l'auberge comme sous la tente du soldat.
Elles rappellent au loin le pays; encore une fois, elles sont le symbole
du patriotisme et, par cela mme, on ne saurait pas plus les modifier
qu'on ne modifie un blason.

Mais, si l'on examine les images russes, on est frapp du caractre
asctique donn aux figures. L'explication de ce fait est simple. Les
premiers d'entre les missionnaires chrtiens byzantins qui tentrent de
convertir les populations barbares avaient  lutter contre la tendance
trs-prononce de ces populations vers la satisfaction brutale et
exclusive des besoins matriels. Il fallait, pour eux, vaincre la chair
et ses apptits les plus grossiers.

Ainsi, la reprsentation des personnages donns comme des exemples de
saintet, de supriorit morale et de sagesse dut-elle exclure toute
l'ide de sensualisme et se rapprocher le plus possible d'un type
extra-humain, n'ayant rien des passions et des apptits de l'homme
barbare.

Les Saints sont, ds lors, reprsents comme des tres ne possdant
aucun des caractres propres  l'homme qui vit de la vie matrielle. Ce
sont des asctes ayant dpouill les formes qui constituaient, pour les
Grecs de l'antiquit par exemple, la beaut: c'est--dire la sant,
consquence d'un dveloppement physique complet.

Bien entendu, nous ne portons ici aucun jugement sur ces diffrentes
expressions de l'art, nous donnons les raisons qui ont d faire
consacrer une de ces expressions, destine  agir sur une foule barbare
et soumise aux apptits grossiers. L'art tant un des moyens de
moraliser cette foule, de l'amener  se reprsenter la forme que
prennent la saintet, la vertu,--les personnages des Icnes se montrent
graves, rigides, maigres, dcharns mme ou couverts de vtements longs
qui masquent entirement les nus, et vous aux seules occupations
spirituelles.

C'est  ces motifs, plus encore qu'au gnie particulier  la grande
majorit des populations qui composent la nation russe, qu'il faut
attribuer l'archasme dans la peinture des images saintes; car les
Slaves, s'ils ont, comme la plupart des nations qui peuplent l'Europe,
leur berceau en Asie, comme elles aussi, sont accessibles aux progrs et
ont mme la facult d'assimilation qui distingue la race aryenne  un
haut degr.

On a souvent prtendu que les Russes sont des Asiatiques, et cette
opinion, rpandue dans une intention que nous n'avons pas  juger ici
mais qui tendrait  conclure que ces peuples ne font pas partie de la
grande famille europenne, prte aux quivoques.

Les Slaves, qui composent le fond de la nation russe, ne sont ni plus ni
moins Asiatiques que l'taient les Plasges, les Grecs, les Celtes, les
Germains, les Cimbres et les Scandinaves. Et s'ils se sont trouvs, par
la suite des temps, en contact plus frquent avec l'Asie que n'ont pu
l'tre les Celtes, les Germains et les Scandinaves, ils n'en sont pas
moins des Aryens, pourvus du gnie particulier aux Aryens, c'est--dire
susceptibles de progrs, disposs a s'assimiler tout ce qui peut les
faire avancer dans la voie du progrs.

Mais c'est qu'en ces matires, comme en bien d'autres touchant
l'histoire de l'humanit, on se paye volontiers de mots sans aller au
fond des choses.

Asiatique!... c'est bientt dit. Mais l'Asie est grande et est occupe,
encore aujourd'hui, par des races fort distinctes.

Il est probable qu'en remontant  une haute antiquit, ces races taient
encore en plus grand nombre, plusieurs ayant pu se fondre les unes dans
les autres ou disparatre, ce qui semble probable lorsqu'on examine les
monuments.

Sans entrer dans des discussions ethniques qui nous mneraient trop
loin, on peut distinguer en Asie certains principes dominants qui ont de
tous temps rgi ces vastes contres et les rgissent encore; principes
qui tiennent aux races bien plus qu'aux circonstances ou au climat.

Les Chinois, ou la race jaune, sont essentiellement vous a la
satisfaction des besoins matriels. Le Chinois est avant tout
conservateur, il a horreur des bouleversements et, comme le dit M. John
Francis Davis, l'histoire de ce peuple ne prsente pas de ces tentatives
de rvolutions sociales, de ces changements dans les formes du pouvoir,
si frquents chez les peuples de race blanche. Ils ne sont pas guerriers
par nature et, s'ils affrontent la mort sans crainte, ils ne connaissent
pas la noble passion de l'hrosme.

Ils sont agriculteurs par excellence, attachs au sol, constructeurs de
villes et villages. La culture de leur esprit, bien qu'assez dveloppe,
ne s'lve jamais bien haut. A ct de ces peuples installs depuis des
milliers d'annes  l'extrme Orient, voici les Tatars-Mongols, nomades,
guerriers, pousss par une soif inextinguible de conqutes. Mais  une
sorte d'hrosme sauvage,  la rapacit, ils joignent un esprit
minemment pratique, et, pendant six sicles, ils sont les matres de
l'Asie, puis d'une partie orientale de l'Europe et savent gouverner cet
immense Empire  l'aide d'une puissante organisation et d'un sens
politique suprieur.

Les Aryas sortis des plateaux du Thibet, des grandes valles au nord de
l'Himalaya, ne se sont rpandus dans le centre de l'Asie, occup par un
flot press des Jaunes, qu' l'tat de castes suprieures. Mais leur
esprit aventureux demandait de larges espaces. On les voit s'tablir en
Mdie, puis en Assyrie o ils se mlent aux Smites et forment ce grand
empire iranien dont le rle eut sur la civilisation du monde une si
notable influence.

On les voit successivement, longeant la mer Caspienne, occuper la
Scythie, l'Armnie, le Caucase, la Macdoine, la Grce, l'Italie, les
Gaules et partie de l'Espagne, la Germanie et enfin la Scandinavie.

Laissant de ct certaines races ou plutt mlanges de races qui ont
constitu ces royaumes de Siam, du Cambodge, de Birmanie, etc., ne
parlant pas des Finnois, on voit que, si l'on dit d'une nation qu'elle
est asiatique, cela ne suffit pas.

Tous les peuples qui couvrent l'Europe sont asiatiques, et s'il reste
quelques dbris des races autochtones, ils sont clair-sems ou fondus
dans l'immigration.

De ces races sorties de l'Asie, mre des hommes, les unes sont
particulirement conservatrices, hostiles aux changements.

Ayant atteint un certain degr de civilisation qui satisfait aux besoins
matriels de la vie, qui garantit la scurit et procde en toute chose
avec la rgularit apparente d'une machine bien ordonne, elles
entendent ne plus rien modifier  ce qui est et subissent les progrs
avec dfiance plutt qu'elles ne les acceptent.

Ces races gouvernables par excellence n'admettent d'autre distinction
que celle donne par le travail patient[66] et ne croient pas  la
supriorit du sang. Doues d'une grande aptitude pour les travaux de
l'industrie, elles atteignent dans la pratique une adresse incomparable;
car, sans ambition, sans supposer que sa situation sociale puisse
s'amliorer, chacun fixe toutes ses facults sur le seul objet qu'il
s'agit d'achever.

[Note 66: Il n'y a encore que la Chine, disait M. J. Mohl dans un
_Rapport annuel fait  la Socit asiatique_ en 1846, o un pauvre
tudiant puisse se prsenter au concours imprial et en sortir grand
personnage. C'est le ct brillant de l'organisation sociale des
Chinois, et leur thorie est incontestablement la meilleure de toutes.
Malheureusement, l'application est loin d'tre parfaite. Je ne parle pas
ici des erreurs de jugement et de la corruption des examinateurs, ni
mme de la vente des biens littraires, expdient auquel le Gouvernement
a quelquefois recours en temps de dtresse financire...]

D'autres races, qui semblent avoir avec celles-ci des rapports de
parent frappants, sont doues cependant d'aptitudes diffrentes. Il
s'agit des Tatars. Instables, sachant jouir des biens accumuls par
d'autres et se les approprier sans en dtruire la source, ils ont
conquis la Chine sans modifier ni son gouvernement ni ses moeurs. Ils
ont couvert toute l'Asie, et cette puissance prodigieuse s'est peu  peu
noye au sein des civilisations qu'elle avait exploites. Les Tatars ont
t les frelons du monde, ils n'ont rien laiss; leur activit
prodigieuse n'a eu d'autre consquence--et c'en est une--que de mettre
en contact des peuples qui se connaissaient  peine, en forant le
commerce  parcourir l'Asie dans tous les sens, pour satisfaire  leurs
apptits et  leur ambition de possder tous les produits de la terre.

Il n'est pas besoin d'insister sur les aptitudes particulires  la race
des Aryas. Ce sont celles des peuples qui constituent l'Europe
occidentale et des Slaves qui sont, parmi les Aryas, des premiers
arrivs  l'ouest de la mer Caspienne.

Ainsi donc, quand on dit aux Russes qu'ils sont Asiatiques, cette
pithte n'a aucune signification. Qu'il y ait chez eux du sang finnois,
du sang tatar ou touranien, le fait n'est pas douteux. Mais quel est le
peuple de l'Europe qui n'est pas un compos de races diverses?

Ce qui est encore moins douteux, c'est que le Slave ou l'Asiatique aryen
domine chez le Russe, comme il domine chez le Germain, chez le Grec,
chez l'Anglais, le Normand et le Sudois.

Toutefois, ainsi que nous l'avons dit au commencement du prcdent
chapitre, les aptitudes des Aryas pour les arts se modifient
sensiblement en raison des mlanges avec d'autres races, et mme ces
aptitudes ne se dveloppent qu'au contact de ces races. Livrs a
eux-mmes, les Aryas ne sont pas artistes. Les travaux manuels leur
rpugnent, et s'ils sont potes par excellence, c'est que la posie ne
nat que d'un effort de la pense, d'une aspiration de l'esprit, sans
que pour s'exprimer elle ait  recourir  un travail matriel.

Mais quand  la vivacit de l'imagination de l'Arya,  sa facilit 
comprendre et  dduire,  la hauteur de ses conceptions,  sa finesse
d'observation se joignent l'obissance et l'adresse de la main, alors
les expressions de l'art sont abondantes et belles.

Tel a t l'Hellne. Son contact avec l'Asie Mineure, avec ces
Tyrrhniens, ces Phniciens Smites, a produit l'closion d'art qui fera
ternellement l'admiration de l'humanit.

Quant aux Slaves, de tout temps ils ont t en contact avec les races
jaunes qui occupaient le nord de la Russie actuelle et les bords de la
mer Caspienne. Pour s'tablir le long de la mer Noire, ils avaient d
traverser des couches touraniennes. Ils manifestrent donc de bonne
heure, ainsi que nous l'avons vu par les quelques exemples arrachs 
des tombeaux scythes, ce got particulier aux populations hindoues. Mais
chez les Slaves l'lment aryen tait assez puissant pour qu'il
s'tablt entre eux et les Grecs une sorte de fraternit, accuse dj
ds l'antiquit[67] et qui se dveloppa nergiquement aprs
l'tablissement du christianisme.

[Note 67: Voyez dans les tombeaux scythes, des objets grecs et
aborignes mls (pl. II et III et fig. 15).]

Byzance avait prtendu, par des motifs religieux et politiques plutt
que par un penchant naturel aux populations, immobiliser l'art. Nous
avons dit tout  l'heure les raisons qui avaient entran les Russes 
adopter l'hiratisme byzantin appliqu aux images, comme on adopte un
langage. Mais  ct de ce mobile religieux et civilisateur, le gnie
particulier aux Slaves comme  tous les peuples issus de souche aryenne
devait les pousser  marcher en avant,  frayer une voie. Constantinople
tait aux musulmans, ce n'tait plus la grande cole o l'orthodoxie
russe pouvait aller puiser. Le gnie slave n'avait plus de lisires. Il
devait et il pouvait marcher seul d'un pas assur. Il marcha en effet,
mais pendant un sicle  peine; aprs quoi, il s'gara dans des
imitations absolument trangres  sa nature et qui ne pouvaient que
l'touffer.

Il n'appartient pas d'ailleurs aux Occidentaux de reprocher aux Russes
de s'tre ainsi fourvoys; n'ont-ils pas fait de mme? Et leur
admiration irraisonne pour les oeuvres laisses par l'antiquit grecque
et romaine ne leur a-t-elle pas fait perdre,  eux aussi, la trace
marque par leur gnie?

Tout ce qui vient d'tre dit dmontre assez qu'un art est un produit
trs-complexe d'lments divers, parmi lesquels domine l'aptitude
particulire  chaque race. Il serait aussi ridicule de trouver mauvais
que le Chinois, dont la structure architectonique repose sur l'emploi du
pis et du bambou, n'ait pas bti le Parthnon, qu'il serait insens de
reprocher  l'Hellne, qui construisait en pierre et en marbre, de
n'avoir pas lev une pagode  l'instar des difices bouddhiques de
Pkin.

Croire que la beaut dans l'art rside dans une seule forme, ce serait
nier la diversit rsultant, s'il s'agit de l'architecture, par exemple,
des moeurs, des besoins, des matriaux employs, de la faon de les
mettre en oeuvre et du climat. La nature, qui est en tout la grande
institutrice, nous apprend que la beaut n'exclut pas la varit et
qu'une des conditions essentielles imposes d'abord  la beaut, c'est
de mettre la forme en parfaite harmonie avec les conditions d'existence
faites  l'tre, s'il s'agit des animaux ou des vgtaux, avec les
conditions de stabilit, de cohsion, de dure, s'il s'agit de la
manire.

Quand une nation est parvenue, aprs avoir runi tous les matriaux
que son exprience propre, celle acquise par ses devanciers et ses
voisins, mettaient  sa disposition; aprs avoir lev des difices
rpondant exactement  ses besoins et  la nature de la matire que le
sol lui offrait; aprs avoir tiss des toffes, fabriqu des objets qui
non-seulement satisfaisaient  ses habitudes, mais flattaient ses gots;
aprs avoir peint ou sculpt des images comprises de tous; quand une
nation, disons-nous, est parvenue, de cet ensemble,  composer un tout
harmonieux, elle possde un art, et certes la Russie runissait ces
conditions au XVe sicle. Ses monuments, sa peinture, ses toffes, les
objets qu'elle faonnait appartenaient  la mme famille; ces diverses
branches de l'art taient en concordance parfaite et donnaient
l'empreinte exacte de cette civilisation particulire, intermdiaire
entre le monde asiatique et le monde occidental, et dont le rle devait
tre et sera probablement d'tablir le lien entre ces deux mondes.

Il n'y avait donc aucune raison d'abandonner cet art; il y en avait
beaucoup de le conserver et de le dvelopper conformment au gnie qui
l'avait su constituer de tant d'lments divers.




CHAPITRE III

L'ART RUSSE A SON APOGE


Nous avons compris sous la dnomination d'_art russe_ les arts pratiqus
dans cette partie du continent que l'on dsigne aujourd'hui sous le nom
de _Russie d'Europe_. Mais il va sans dire que ce vaste territoire se
trouvait, pendant tout le moyen ge, divis politiquement et au point de
vue ethnique. L'unit ne s'est faite que fort tard entre les membres de
la grande famille russe, et c'est  ce dfaut d'unit qu'il faut
attribuer les succs des envahisseurs et conqurants qui, pendant tant
de sicles, sillonnrent ces contres.

La domination des Mongols, les agressions des Livoniens, des Lthoniens
et des Polonais avaient isol la Russie de l'Europe; mais ce fut pendant
ces temps d'oppression et de luttes qu'il se fit un travail de gestation
dans la socit russe et que tous les lments d'art dont nous avons
parl purent se former en faisceau.

Aprs de longues guerres, Moscou domina les principauts qui, au XIVe
sicle, composaient la Russie orientale; celles de Twersko, de
Nijgorodsko, de Souzdalsko, de Riazansko, durent se soumettre  la
prdominance de Moscou. Le noyau tait form, la rsistance contre les
Tatars organise. Pendant trois sicles (XIVe, XVe et XVIe sicles),
l'unit tendit  s'tablir en sapant la fodalit, l'autonomie des cits
et en donnant de plus en plus d'importance au gouvernement monarchique.

Du XVe au XVIIe sicle, la Russie prsente deux divisions principales:
l'une est Lthonienne, l'autre Moscovite, spares par le Dnjeper, et,
mme au commencement du XVIIe sicle, alors que la rive droite de ce
fleuve tait polonaise, chez les peuples de l'Ukraine, petits Russiens,
les rvoltes ne cessrent contre ces matres.

De jour en jour le gouvernement moscovite, comme d'un centre auquel
convergent de grands cours d'eau, s'tendait  l'est, au nord, 
l'ouest, puis au sud, avec une persistance, une suite dans l'action qui
indiquent assez combien le sentiment de l'unit nationale tait
profondment, quoique tardivement, entr dans l'esprit de la nation.
tait-ce  ces longues et douloureuses luttes contre tant de peuplades
voisines, qui n'avaient cess de se jeter sur la Russie, qu'elle devait
cette tnacit dans la poursuite du but?--reculer, reculer chaque jour
les frontires ouvertes qui, pendant tant de sicles, avaient laiss
passer l'invasion et la conqute, les reculer jusqu'aux limites
gographiques... Et, en ces pays de steppes, elles sont si loin.

L'art russe se faisait en mme temps que l'unit. Ses lments,
rassembls d'une faon un peu incohrente jusque-l, se mlangeaient et
tendaient  se soumettre  une pense dominante.

Tous les rsultats furent-ils excellents? Non; n'oublions pas que nous
atteignons le XVIe sicle, l'poque de la Renaissance en Occident, et
que l'engouement, dpourvu de critique, qui s'empara des esprits pour
les oeuvres d'art laisses par les Romains, sans tenir grand compte de
celles dues  la Grce, eut en Russie son contre-coup et apporta plus
d'embarras que de lumires aux artistes de cette contre.

Mais il faut tudier un art, s'il s'agit d'en connatre les principes
vivifiants, d'abord dans les rsultats incomplets ou modifis, puis
surtout dans leurs consquences. C'est ce que nous allons essayer de
faire.

L'art russe, ainsi que nous l'avons dit, s'tait identifi  la religion
grecque autant par esprit de patriotisme que par sentiment de foi. Ce
phnomne, qui se produit d'ailleurs chez toutes les civilisations 
leur origine, eut en Russie une prpondrance marque,  cause mme de
la situation de la population russe entirement entoure de nations qui
ne partageaient ni ses croyances ni son culte.

Il fallait donc donner au monument religieux, symbole de la nationalit
russe, un clat, une splendeur qui en fissent le signe trs-apparent de
cette nationalit.

L'glise devait attirer au loin les regards par sa masse et plus encore
par un caractre particulier: par sa richesse et la silhouette
surprenante de ses couronnements.

Le plan de l'glise, adopt ds le XIe sicle, ne fut pas modifi dans
ses donnes principales; mais  la coupole centrale admise ds les
premiers temps, d'autres furent adjointes. Et ces coupoles, leves en
forme de tours, furent couronnes de combles bulbeux de mtal
curieusement travaills, souvent dors ou peints, termins par des croix
ouvrages haubannes de chanes. A distance, ces difices prsentaient
donc un aspect aussi loign du caractre de la basilique antique que de
la cathdrale gothique. On y retrouvait les dispositions gnrales
byzantine, gorgienne ou armnienne, mais avec une physionomie asiatique
des plus prononces. Ces coupoles en forme de tours prsentaient des
sries d'arcs en encorbellement  l'extrieur, des renflements qui
accusaient galement une influence hindoue.

Indpendamment de ces combles mtalliques historis, dors ou peints,
les murs extrieurs, revtus de pierre, de brique, d'maux et de
peintures, prsentaient aux regards une tapisserie brillante.

A l'intrieur, les parois, perces de rares fentres, couvertes de
peintures reprsentant les personnages de l'Ancien et du Nouveau
Testament, les iconostases garnies d'orfvrerie, d'images et d'or avec
leurs trois portes saintes, ces coupoles leves, troites et comme
fores dans un monde paradisiaque, se prtaient singulirement aux
mystres du culte grec et taient faites pour inspirer le recueillement
ml d'une sorte de terreur sainte qui plat aux mes pieuses.

De tous les temples levs  la divinit, et le culte grec admis, il
n'en est pas qui remplissent plus exactement le programme religieux que
ces glises russes du XVe et du XVIe sicle.

Il ne parait pas que, primitivement, elles aient t prcdes du
narthex byzantin; les portes s'ouvraient sur la place et la plupart de
ces glises tant petites, il est  croire que, dans les grandes ftes,
une partie de la foule se tenait dehors.

On sait que les saints mystres, dans l'office grec, s'accomplissent
derrire l'iconostase et sont drobs  la vue des fidles,--ainsi du
reste que cela se pratiquait, mme en Occident, avant la sparation des
deux glises grecque et latine, puisque nos autels conservrent
longtemps, en France, les voiles que l'on fermait au moment du
sacrifice. Cependant,  des poques plus rcentes, des porches ferms ou
vestibules ont t plants devant les portes des glises russes, 
l'instar des glises armniennes et gorgiennes qui en possdent pour la
plupart.

Le plan de l'glise russe, jusqu'au XVIIe sicle, se modifie peu. Avec
quelques variantes, il prsente la disposition gnrale que donne la
figure 41; ou, si l'glise doit tre plus grande, le principe du trac
des latraux se rpte comme, par exemple,  la cathdrale de
Sainte-Sophie,  Kiew, avant les adjonctions qui en ont modifi la forme
premire. A l'unique coupole qui, dans les difices les plus
anciens[68], tait leve en A (fig. 41), quatre coupoles d'un ordre
infrieur sont places en B, et parfois quatre autres plus troites et
basses s'ajoutent en C.

[Note 68: Voyez planche VI.]

[Illustration: Figure 41.]

Si nous supposons les tambours de ces coupoles dpassant
trs-sensiblement le niveau des combles, on comprendra l'effet
surprenant de ce couronnement. Les architectes russes des XVe et
XVIe sicles ont t pourvus d'un sentiment trs-juste des proportions
dans les compositions imagines sur ce programme. Les rapports entre ces
couronnements et l'difice sont gnralement bien saisis et les dtails,
quoique parfaitement trangre au got classique conventionnel, sont 
l'chelle de l'ensemble, font ressortir le systme de construction
adopt, avec adresse et un grand sens pratique.

La Russie a malheureusement beaucoup gt ses monuments depuis deux
sicles, sous le prtexte de les restaurer et de les mettre en harmonie
avec le got occidental, auquel il tait de bon ton de se conformer dans
les hautes sphres de la socit russe; mais cependant, en recourant 
beaucoup d'exemples,  des fragments laisss de droite et de gauche, il
est possible de reconstruire un type  la date de la moiti du XVIe
sicle, poque de la vritable splendeur de l'art moscovite.

Voyons donc comment l'architecte russe, les donnes traditionnelles
admises, sait tirer parti de ce plan (fig. 41), au double point de vue
de la structure et de l'effet dcoratif.

Des arcs doubleaux plein cintre sont bands d'une pile  l'autre, et des
votes d'arte D sur la premire trave. Ces arcs doubleaux et les
formerets y correspondant apparaissent  l'extrieur habituellement, et
reposent leurs naissances sur les contreforts, conformment  la mthode
byzantine. Si ces contreforts sont saillants, les arcs extrieurs
forment autant d'auvents demi-circulaires, abritant des peintures, ce
qui est l'occasion d'un grand effet dcoratif. Les couvertures de mtal
sont poses sur l'extrados des arcs et sur les votes. Il s'agit
d'lever les coupoles; celles-ci sont poses sur des trompillons, sur
des pendentifs ou, si elles sont d'un petit diamtre comme en C, sur des
combinaisons d'arcs poss en encorbellement.

[Illustration: Fig. 42.]

[Illustration]

Ainsi soit, par exemple, l'une de ces coupoles C, inscrite non dans
un carr mais dans un paralllogramme (fig. 42) (voir en A). Sur
l'extrados des arcs doubleaux de plus faible diamtre _a b_ seront poss
d'autres arcs _c d, e f_, de telle sorte que le vide _c d e f_ soit un
carr. Le diamtre de la coupole tant beaucoup plus petit que n'est le
ct du carr, des arcs ou trompillons diagonaux seront bands de _i_ en
_k_, de faon  obtenir un octogone rgulier.

Puis de la clef formant corbeau, de chacun de ces arcs aux arcs voisins,
seront encore bands des arcs _op, pq, qr_, etc.; et ainsi procdant de
la mme manire de _s_ en _t, u v_, de _x_ en _y, y w, w z_, le
constructeur aura peu  peu rtrci le vide jusqu'au diamtre de la
coupolette projete.

Ces arcs seront apparents  l'extrieur et constitueront une dcoration
aussi rationnelle qu'originale. A l'intrieur, ces arcs en
encorbellement produiront un grand effet et des jeux d'ombre et de
lumire se prtant merveilleusement  la peinture. La coupe B explique
la combinaison de ces arcs superposs et comment le tambour T de la
coupolette est port.

Bien que cette structure rappelle certaines combinaisons persanes et
arabes des XIVe et XVe sicles et drive du mme principe, il n'y
faudrait pas voir une imitation de ces formes, mais une dduction _sui
generis_, amene par cette tendance de l'architecture russe  lever de
plus en plus les coupoles couronnant les difices religieux et  les
amincir afin de laisser de l'air entre elles.

Il fallait couronner ces quilles dpassant de beaucoup le niveau des
couvertures; et ces couronnements, pour produire de l'effet, devaient
ncessairement prendre de l'importance. La forme bulbeuse fut donc
adopte.

Une figure est ncessaire pour faire saisir ce systme de structure 
l'extrieur.

Soit (pl. XI), en A B C D, la moiti de la base de la coupole
au-dessus des arcs doubleaux, les arcs en encorbellement, figurs 
l'intrieur prcdemment, apparaissent  l'extrieur et, comme ils
pntrent les cts d'un octogone, leurs naissances qui se joignent en
_a_ (voir en E) se sparent en _b_. Les tympans _hachs_ dans ces arcs
ne sont plus qu'un remplissage mince, toutes les pesanteurs se portant
sur les sommiers _a, bb_. Cette structure est donc aussi lgre que
possible et se prte  la dcoration. A l'intrieur, les tympans des
petits arcs sont dcors de mosaques ou de peintures et  l'extrieur,
de faences ou d'enduits de diverses couleurs.

Le tambour cylindrique, orn aussi de faences ou de colorations,
s'levait donc sur ces arcs encorbells, perc de fentres troites,
puis le comble de mtal pos sur charpente couronnait le tout. Parfois,
ces couvertures de mtal sont cteles, rsilies, gironnes comme dans
l'glise de Vassili Blajenno[69],  Moscou, leve par Jean le
Terrible, en 1554, en commmoration de la conqute de Kasan et
d'Astrakan.

[Note 69: Basile le Bienheureux.]

Il n'est besoin d'insister sur le parti que des artistes habiles
pouvaient tirer de ces dispositions.

Aussi ne se firent-ils pas faute d'adopter toutes les combinaisons que
leur fournissait ce systme d'arcs encorbells.

Mais ils ne se contentrent pas de ces couronnements bulbeux. L'Armnie
et la Gorgie leur donnaient des exemples de coupoles couronnes par des
pyramides  huit pans. On mla donc parfois les deux systmes.

Cette mme glise de Vassili Blajenno prsente une coupole centrale
ainsi compose:

Une tour octogone se dgage des votes au-dessus des couvertures. Cette
tour reoit des arcs encorbells, lesquels portent un deuxime tage
octogone couronn par une pyramide et un lanternon termin par un
toit bulbeux de mtal dor. La tour est btie, comme tout l'difice, en
brique et pierre.

[Illustration: GLISE DE VASSILI BLAJENNO A MOSCOU]

La planche XII donne une ide sommaire de cette construction originale.
Ici les arcs ne sont pas chevauchs, mais poss les uns au-dessus des
autres et portant leurs naissances sur de petits arcs bands d'un grand
arc  l'autre, perpendiculairement aux grands rayons de l'octogone. Le
plan A donne les projections horizontales des arcs et de la pyramide.

On doit reconnatre dans cette composition, aussi bien que dans la
prcdente, un sentiment juste des proportions et des silhouettes qui
conviennent  un couronnement se dtachant sur le ciel.

Elle se prte parfaitement  la coloration extrieure.

Les tympans, abrits par les saillies de ces arcs, reoivent des
faences mailles, des peintures, des mosaques sur fond d'or, des
sujets ou ornements. Ils peuvent mme tre percs d'ajours, clairant
l'intrieur.

Comme construction, aucune difficult d'excution; bonne rpartition des
pesanteurs et lgret, car les tympans ne sont que de vritables
cltures.

Mais dans ces sortes de gbles, composs de petits arcs accolads, qui
sont placs formant retraite  la base de la pyramide, il est impossible
de ne pas trouver au moins une rminiscence de certains dtails de
l'architecture hindoue et cet ensemble rappelle mme beaucoup plus ces
monuments que ceux de la Perse, lesquels,  l'extrieur, prsentent de
larges surfaces unies, rarement des saillies ou des superftations de
membres de structure, si multiplis, au contraire, dans l'architecture
de l'Hindoustan.

Le principe de la construction byzantine ne laisse pas de dominer dans
ces difices religieux russes du XVIe sicle; mais il s'y mle dans
les dtails, et surtout dans la composition des couronnements, dans
l'emploi de la coloration  l'extrieur et de ces combles bulbeux peints
et dors, une influence asiatique centrale incontestable.

Ainsi, les grands arcs formerets des votes intrieures qui apparaissent
 l'extrieur des difices russes et qui, comme dans l'architecture
byzantine, sont plein-cintre, commencent ds le XVIe sicle  se briser
au sommet par l'adjonction d'un angle aigu (fig. 43). Puis: l'arc est
parfois outrepass et le sommet aigu se prononce davantage (fig. 44).
Puis, ce sont deux portions d'arcs dont les centres sont placs sur les
cts d'un triangle quilatral, qui sont termins entre eux, par le
sommet de ce triangle (fig. 45). Puis encore, en partant du mme
principe de trac, une plus grande importance donne aux arcs, et
toujours ce sommet aigu (fig. 46). Ces derniers tracs forment
couronnements ou gbles au-dessus des baies et se rencontrent
frquemment dans les difices russes,  dater du XVIe sicle.

[Illustration: Fig. 43.]

[Illustration: Fig. 44.]

[Illustration: Fig. 45.]

[Illustration: Fig. 46.]

En mme temps, le systme de structure par encorbellements, qui ne se
montre pas dans l'architecture byzantine non plus que dans
l'architecture primitive russe, mais qui est si fort dvelopp dans
l'architecture hindoue, drive de la construction de bois, apparat et
se dveloppe dans les difices moscovites  dater du XVIe sicle.
L'glise de Vassili Blajenno,  Moscou, dj cite, en prsente des
exemples,  la base d'une des coupoles. L, les arcs chevauchs portent
sur une forte saillie dispose en manire de mchicoulis.

Pendant le XVIIe sicle, ces encorbellements prennent parfois une
grande importance, comme par exemple dans l'glise de la Nativit de la
Sainte-Vierge  Poutinki,  Moscou.

Mais, sans trop nous attacher aux dtails de cet difice qui n'ont rien
de remarquable, il est ncessaire de rendre compte du systme adopt
pour le couronnement trs-ingnieux d'un des bras de croix.

videmment, l'architecte a vis  l'effet: il a voulu dtacher sur le
ciel une silhouette surprenante. Mais il a su adopter, pour obtenir ce
rsultat, une structure trs-rationnelle et a t guid par un sentiment
trs-juste des proportions.

On ne pouvait plus adroitement passer d'une base large et puissante  la
tourelle centrale du couronnement, tout en accusant la structure la plus
propre  supporter ce couronnement.

[Illustration: Fig. 47.]

Traons d'abord (fig. 47), la projection horizontale de cet ensemble,
thoriquement. Soit, un espace carr A B C D; il s'agit de voter cet
espace et de couronner la vote en forme de coupole ou autrement, par un
pavillon central trs-lev de manire  attirer au loin les regards.

Des arcs de pntration _a b, b c, c d_, ont t bands sur une corniche
en encorbellement prononc, arcs dont l'extrados pntre une pyramide;
puis, au-dessus et en retraite, ont t bands les deux arcs _e f, f g_
pntrant une seconde pyramide.

[Illustration: GLISE DE LA NATIVIT]

Sur cette base a t dispose la coupole octogone _h, i, j, k, l, m,_
etc.

Accuse  l'extrieur par des arcs de pntration, cette seconde
structure supporte le lanternon lev.

La planche XIII donne l'lvation gomtrale de ce couronnement.
L'extrados des arcs est couvert de feuilles de mtal, ainsi que les
pyramides tronques dans lesquelles pntrent ces arcs.

L'effet perspectif de cette composition est saisissant et le regard est
conduit avec beaucoup d'adresse de cette base carre  ce campanile
cylindrique coiff d'une haute pyramide  base octogone.

Gnralement ces constructions, suivant la mthode byzantine et persane,
sont faites de briques ou de petits matriaux enduits. Le systme de
structure concrte adopt dans une bonne partie de l'Orient et dont les
premiers exemples se trouvent en Assyrie, sur les bords du Tigre et de
l'Euphrate, persiste en Russie, malgr la rigueur d'un climat qui altre
promptement ces enduits s'ils ne sont soigneusement abrits. A vrai dire
aussi, les pierres propres  btir ne sont pas communes sur le vaste
territoire russe, et force est bien, dans la plupart des cas, d'employer
la brique,--les terres argileuses tant abondantes.

L'emploi des enduits amne ncessairement la coloration; aussi ces
difices religieux,  l'apoge de l'art russe, sont-ils le plus souvent
colors  l'extrieur, soit au moyen de couleurs appliques, soit par
l'apposition de faences mailles.

Les couleurs dominantes sont le rouge, le blanc et le vert; cette
dernire couleur tant spcialement rserve aux combles de mtal.

[Illustration: Fig. 48.]

Si,  cette poque, les difices religieux ont un caractre tranch, les
constructions militaires ne sont pas moins remarquables et se
distinguent nettement de celles que l'on levait alors en Occident.
L'Asie avait aussi, dans, cette architecture militaire, une grande part.
Les tours de Kremnik (ancien nom du Kremlin)  Moscou, avec leurs
courtines couronnes de merlons troits et dentels, ne ressemblent
nullement aux btisses dfensives qu'on levait au XVIe sicle en
Allemagne et en Italie. Ces tours, qui datent de la fin du XVe sicle,
ont t termines un peu plus tard, par de hautes guettes surmontant une
salle couverte au niveau du crnelage lev sur des mchicoulis (fig.
48). Ces tours de la vieille Russie sont habituellement bties sur plan
carr, tradition orientale, et les merlons troits et hauts
appartiennent galement  l'architecture militaire de l'Asie. Parfois,
ces merlons (fig. 49), comme ceux de certaines forteresses hindoues
datant d'une poque postrieure  l'emploi de la poudre, forment un
couronnement continu avec crneaux troits et meurtrires circulaires
pour les armes  feu[70]. Mais l'abondance des bois, sur presque tout le
territoire russe, permettait de construire des enceintes toutes
composes de troncs d'arbres empils, formant deux parements maintenus
entre eux par des entre-toises assembles. L'intervalle tait rempli de
terre et donnait un chemin de ronde. Des tours carres, galement
construites de bois empil, flanquaient ces courtines.

[Illustration: Fig. 49.]

[Note 70: Enceinte du couvent de Saint-Serge,  Troitza, prs
Moscou.]

Ce systme de structure militaire, conforme  celui employ pour la
plupart des habitations prives, parat avoir persist trs-tard.

On a vu qu'au XIIIe sicle les Khans avaient prs d'eux des ouvriers ou
artisans russes. Ces ouvriers, instruits  l'cole de Byzance, passaient
pour trs-habiles dans l'art de faonner les mtaux. Mais aprs leur
affranchissement du joug tatar, les Moscovites donnrent un grand essor
 la fabrication des armes, des objets d'orfvrerie cisels et niells,
des broderies,  l'industrie des cuirs ouvrs. L'exportation moscovite
s'tendit bientt jusqu'en Perse, en Scandinavie, en Hongrie, en
Pologne. Les armes d'acier tremp ( couper le fer) taient demandes
aux Russes par les populations du Caucase, ainsi que les heaumes et les
cottes de maille, pendant la fin du XVe sicle et le commencement du
XVIe. Et, en effet, les armes moscovites qui datent de cette poque
sont faites d'un excellent mtal et damasquines avec beaucoup d'art;
attribues souvent  tort  l'industrie persane ou caucasienne, elles
sont sorties des ateliers de Moscou.

L'ornementation russe, peinte, nielle, grave adoptait alors (ds le
XVe sicle) un caractre fort remarquable et qui indiqu une cole
d'art puissante, possdant ses mthodes, ses principes et des excutants
d'une grande habilet.

On se souvient de ce que nous avons dit prcdemment au sujet de
vignettes de manuscrits du XIVe sicle[71] dans la composition
desquelles l'influence hindoue tait sensible. Entre cette ornementation
et celle qui se dveloppa pendant le XVe sicle, l'cart est
considrable. D'une part, les tracs  combinaisons gomtriques
dominent, puis la coloration se complique d'assemblages de tons souvent
trs-harmonieux. On peut se rendre compte de ce que nous disons ici en
consultant l'_Histoire de l'ornement russe du Xe au XVIe
sicle_[72], et les planches qui y sont jointes (L  LXXVI). On se
rendra compte ainsi de la transformation opre dans l'cole d'art russe
depuis la fin de la domination tatare jusqu'au commencement des
influences occidentales. Cette cole, tout en utilisant les lments
asiatiques qui lui ont t abondamment fournis, tend  revenir peu  peu
au style byzantin. Ainsi, dans l'ouvrage cit, les exemples donns
(planches L  LVII) sont profondment pntrs encore du caractre
asiatique et, dans les planches LVIII, LIX, LXIX, les rminiscences du
style byzantin se font jour.

[Illustration]

[Note 71: Planche IX.]

videmment, pendant la seconde moiti du XVe sicle et la premire
moiti du XVIe, il se fit en Russie un travail intressant  suivre,
tendant  constituer un art en se servant de tous les lments amasss
par les sicles, sur ce territoire expos sans cesse aux invasions
venues de l'Orient. Sans abandonner l'art byzantin, qui tait
l'initiateur, mais qui alors n'existait plus qu' l'tat de tradition,
les artistes russes tentrent, non sans succs, d'y associer les
ressources nombreuses que leur fournissait cet Orient si brillant
pendant les XIVe et XVe sicles.

Nous donnons pour appuyer ce qui vient d'tre dit (pl. XIV) une vignette
du XVe sicle[73] et (pl. XV) une autre vignette du XVIe sicle[74]
appartenant  des manuscrits russes, et qui montrent, dans deux exemples
extrmes, les modifications apportes pendant cette priode dans le
style de l'ornementation. Le retour  l'art byzantin est marqu dans
ce dernier ornement avec une harmonie de tons plus brillante et certains
dtails qui rappellent les dessins hindous et persans.

[Note 72: _Histoire de l'ornement russe, du Xe au XVIe sicle,
d'aprs les manuscrits_; texte historique et descriptif par S. Exc. M.
V. de Boutovsky, directeur du Muse d'Art et d'Industrie de Moscou.--100
planches en couleur, reproduisant en _fac-simile_ 1332 ornements divers
du Xe au XVIe sicle, et 100 planches  deux teintes reprsentant des
motifs isols et agrandis. Paris, Librairie Ve A. Morel et Cie (Voy.
la Prface de M. de Boutovsky.)]

[Note 73: _Psautier_, Bibliothque du couvent de Saint-Serge,
gouvernement de Moscou.]

[Note 74: _Missel, XVIe sicle_, Bibliothque de la Laure de
Saint-Serge.]

C'est plus tard seulement que le got allemand vient se mler de la
manire la plus fcheuse  cette ornementation remarquable par son unit
d'allure et ses harmonies. On peut constater combien fut inopportune
cette introduction d'un art tranger aux lments constitutifs de l'art
russe, en examinant les planches LXX, LXXI, LXXVII, LXXXIII, XCI, XCIV,
XCVII, XCVIII, de l'ouvrage dj cit[75], et notre planche XVI[76].

[Note 75: L'_Histoire de l'ornement russe_.]

[Note 76: _Les cantiques de louanges, XVIIe sicle_, Bibliothque
de la Laure de Saint-Serge.]

C'est qu'en effet les arts orientaux ou directement issus et inspirs de
l'Orient ne peuvent supporter l'introduction d'un lment tranger. Les
tentatives faites par les artistes les plus distingus pour obtenir ces
mlanges ont chou. Et le principal dfaut reproch  l'art byzantin
sera toujours d'avoir essay cette alliance entre l'art occidental
adopt par Rome et les arts de l'Asie. Il lui fallut bientt abandonner
la tradition romaine pour incliner de plus en plus vers les coles
persique et de l'Asie-Mineure.

L'art russe, presque entirement byzantin jusqu'au XIIIe sicle, mais
possdant en outre des origines orientales qui s'alliaient au mieux avec
l'cole grecque d'Orient, fut mis,  cette poque, en contact plus
direct avec l'Asie centrale. Ce qu'il pouvait prendre l appartenait aux
origines mmes qui lui avaient fourni des premires notions. Il en fut
de mme lorsque les rapports de la Russie avec la Perse devinrent
trs-frquents. Tout ce que l'art moscovite recueillait alors ne faisait
que lui donner de nouvelles forces, qu' affermir sa constitution,
conformment  son gnie primitif. Au contraire, l'introduction
d'lments latins ou germaniques ne pouvait que provoquer une
dissolution qui se fit sentir ds la fin du XVIIe sicle et s'accusa de
plus en plus jusqu' la fin du XVIIIe.

[Illustration: ORNEMENTATION D'UN MANUSCRIT RUSSE (XVIe Sicle)]

[Illustration: ORNEMENTATION D'UN MANUSCRIT RUSSE (XVIIe Sicle)]

En examinant notre planche XVI, on est choqu par l'tranget de ces
ornements qui rappellent les bijoux maills provenant des ateliers de
Nuremberg de la fin du XVIe sicle, au milieu de ces traditions
byzantines et de ces personnages hiratiques, de ces formes de structure
qui rappelaient les arts d'Orient. En effet, pendant que l'ornementation
russe se dvoyait ainsi, la peinture des images conservait son ancien
style byzantin et recourait toujours aux modles du mont Athos, ainsi
que le prouve le _Manuel_ imagier Stroganowsky, qui date de la fin du
XVIe sicle ou du commencement du XVIIe et dont nous donnons un
fragment (fig. 50).

[Illustration: Fig. 50.]

S'il importait assez peu au peuple que l'ornementation de ses monuments
subt les changements apports par la mode, il n'en tait point ainsi
des images. Le Russe tenait  ce que la physionomie, le caractre des
personnages saints ne fussent pas modifis. De plus, l'glise grecque
russe, qui n'avait jamais admis les doctrines des Iconoclastes,
considrait, au contraire, la peinture des images comme une partie
essentielle du culte; elle a toujours admis et elle admet encore que,
pour la foule, les images seules peuvent faire pntrer dans les esprits
les plus grossiers les ides religieuses, tout en repoussant la tendance
idoltre et s'appuyant en ceci sur les paroles de saint Athanase
d'Alexandrie: Nous respectons les images, non pour elles-mmes, mais
par ce sentiment qui nous pousse vers ceux qu'elles reprsentent, comme
le fils rend hommage au souvenir de son pre, en possdant son
portrait.

Si, dit l'glise grecque, nous sommes d'accord sur l'efficacit des
images pour entretenir le respect des personnages sacrs ou saints
qu'elles reprsentent, il s'agit de trouver quel est le mode de
reprsentation qui doit tre prfr. Elle n'hsite pas  dclarer,
encore aujourd'hui, que le style hiratique est le seul convenable, en
ce qu'il perptue aux yeux des fidles les types consacrs et vnrs
par leurs pres.

Cependant le souffle de civilisation occidentale qui se rpandit sur la
Russie au XVIIIe sicle fit pntrer jusque dans l'glise la peinture
moderne; mais jamais le peuple ne parut s'associer  cette mode, et pour
lui il n'y a d'autre art que l'art hiratique.

Ce sentiment est juste. Le systme d'architecture dont nous avons dcrit
quelques principes tant admis, la peinture hiratique pouvait seule
s'associer  ces formes, partie byzantines, partie asiatiques, et les
concessions aux arts introduits d'Occident ne pouvaient que prsenter
les discordances les plus choquantes,--du moment que l'on conservait la
moindre trace des arts locaux dans les difices.

L'image korsoune tenait par de trop profondes attaches au sentiment
populaire russe pour que les tentatives d'imitation de la peinture
italienne de la Renaissance pussent avoir quelques chances de dure. A
plus forte raison l'cole allemande du XVIe sicle, manire  l'excs,
n'eut-elle en Russie aucune influence srieuse, et pouvait-elle encore
moins s'allier  l'architecture religieuse des Russes que la peinture
italienne dont le caractre conservait une grandeur de style
incontestable. D'ailleurs, l'habitude prise par les peintres russes
aussi bien que par les artistes byzantins, d'enrichir la peinture des
images, d'or, de pierreries mme, de perles, d'en faire un motif
dcoratif splendide par la varit des couleurs et l'clat des mtaux,
habitude tout orientale, ne pouvait s'associer aux exigences de l'art
moderne.

On ne saurait disconvenir que cet art hiratique est plus conforme aux
donnes monumentales que n'est l'art de la peinture tel qu'il est
compris en Occident depuis le XVIe sicle, et il faut reconnatre que
cet art hiratique, tout d'une pice, ne peut recevoir de modification.

L'alliance souvent tente entre l'art de la peinture archaque et l'art
moderne a toujours donn des produits btards, sans valeur esthtique,
rejets par les gens de got.

Aprs quelques-unes de ces tentatives, les Russes semblent avoir reconnu
l'impossibilit de cette alliance, et tout en estimant la peinture
moderne  sa valeur et en lui faisant une place dans leurs galeries, ils
ont cru devoir maintenir les types consacrs dans leurs monuments
religieux.

La richesse des images russes dpasse ce qu'on pourrait rver, et si
cette richesse est prodigue, c'est avec un got incontestable. Leurs
iconostases offrent aux regards toutes les splendeurs accumules et
celles qui datent des XVIe et XVIIe sicles prsentent, aussi bien
dans l'ensemble que dans leurs dtails, une varit d'ornementation dont
une reproduction ne saurait donner l'ide.

Les ttes des personnages saints sont entoures de nimbes d'or rehausss
de pierres et de perles et finement gravs; de larges colliers,
galement de mtal, couvrent leur poitrine. Les fonds sont damasquins,
niells d'arabesques souvent d'un got excellent o se fait sentir la
tradition byzantine, hindoue et persane adroitement runies. Nous
donnons (pl. XVII et XVIII) quelques-uns de ces nimbes du XVIe sicle,
dcors d'arabesques de couleur sur or, et (fig. 51) un de ces colliers
du XVIIe sicle en vermeil repouss.

[Illustration: Fig. 51.]

[Illustration]

Il est  remarquer d'ailleurs que l'influence byzantine est beaucoup
plus prononce dans l'ornementation des objets rservs au culte que
dans celle des ustensiles destins  un usage civil.

Si les artistes affectent de reproduire les types byzantins dans les
images sacres, s'ils conservent avec plus ou moins de fidlit les
donnes de l'ornementation byzantine dans les vtements, vases, bijoux
et meubles religieux, ils ont  leur disposition un art plus libre dans
ses allures et dont l'origine, comme on l'a vu, est presque entirement
asiatique. De ces deux courants d'art, il rsulte une extrme varit
dans l'ornementation et un attrait puissant.

Les trsors de la Russie conservent encore quantit de meubles, de
vtements, d'armes et armures, de bijoux et d'objets d'orfvrerie d'une
grande valeur comme art. Il suffit, pour se faire une ide de la
richesse de ces collections, de parcourir le volumineux recueil des
_Antiquits de la Russie_[77]. Les XVe, XVIe et XVIIe sicles
fournissent le plus grand nombre d'exemples de ces objets extrmement
varis, plus prcieux par la dlicatesse et le got des compositions que
par la valeur de la matire mise en oeuvre.

[Note 77: Edites par ordre de S. M. l'Empereur Nicolas Ier.]

Laissant de ct les produits qui sont de provenance trangre, dus  la
Perse,  Damas,  l'Occident,  l'Italie et  l'Allemagne et qui
relativement sont rares, ceux de la Russie non-seulement ne le cdent en
rien, comme perfection de main-d'oeuvre,  ces objets trangers, mais au
contraire se distinguent par l'originalit de leur ornementation et une
dlicatesse dans l'excution que peut seule donner une industrie d'art
trs-avance et possdant de belles traditions.

A ce travail local se joignent souvent des pices apportes de l'Inde,
et ces dtails s'harmonisent de la faon la plus complte avec ce qui
les entoure.

Nous citerons, parmi les meubles, le trne du tsar Alexis Mikalovitch,
pre de Pierre Ier, et qui prit le sceptre en 1645. Ce meuble, tout
couvert d'ornements d'or, avec pierreries, d'un charmant travail, est
garni devant, sur les cts et par derrire, au-dessous du sige, de
tables d'ivoire videmment dues  des artistes hindous (la table de
devant retrace dans des entrelacs une chasse  dos d'lphants). Notre
planche XIX prsente, grandeur d'excution, un fragment d'une de ces
tables latrales d'ivoire.

Les ornements sont lgrement en relief sur un fond teint. Leur
provenance hindoue n'est pas douteuse; mais l'ornementation mtallique,
ainsi que les peintures qui dcorent certaines parties du meuble,
sortent d'ateliers russes et s'harmonisent compltement avec ces pices
rapportes. Nous donnons (pl. XX), grandeur d'excution, des fragments
des bras de ce trne et des bandes qui ornent les montants. La
composition des ornements, leur forme, ces roses et fleurons qui
accompagnent les rinceaux du fragment A sont bien plutt hindous que
persans, et cependant le fragment B se rapprocherait plus de l'art
persan que de l'art hindou. On peut en dire autant de la forme gnrale
du meuble, des peintures qui garnissent les traverses latrales et les
pieds postrieurs.

Nous avons pris cet exemple parce qu'il est comme un spcimen complet de
l'art russe appliqu aux monuments et objets en dehors du culte.

Ainsi qu'il vient d'tre dit, le caractre asiatique domine dans ces
expressions de l'art, et les souvenirs de l'cole byzantine tendent  se
renfermer dans l'glise.

[Illustration]

Cependant, il y avait dans l'art byzantin trop de rapports avec les arts
de la Perse et de l'Inde pour que des relations ne pussent exister
entre l'art profane et l'art religieux russes. La sparation n'existait
pas, seulement la tradition byzantine persistait dans l'art religieux et
une grande libert tait laisse  l'art civil.

Nous voyons ds le XVIe sicle que les artistes ne se font pas faute
d'introduire dans certains dtails, dans des objets mobiliers de
l'glise, les lments hindo-persans. La curieuse et charmante Porte
Sainte de l'glise de Saint-Jean-le-Thologue,  Rostov (gouvernement de
Jaroslaw, XVIe sicle), est un travail hindo-persan d'une extrme
dlicatesse, quoique d  des artistes russes.

Notre planche XXI donne la moiti de la partie suprieure de ce bel
ouvrage. Si puissante d'ailleurs que soit une tradition, si absolu que
soit le dogme qui entend maintenir cette tradition, les influences
nouvelles ne laissent pas de pntrer peu  peu. Constantinople au
pouvoir de l'Islam n'tait plus la source o les Grecs pouvaient
entretenir les traditions d'art religieux qu'elle fournissait jadis.
L'art byzantin en Russie ne pouvait vivre que de ses souvenirs, sur son
pass. Les sductions des arts hindo-persans taient l prsentes, il
n'tait pas possible qu'elles n'agissent pas sur l'esprit des artistes,
mme lorsqu'ils avaient  composer et faire excuter des oeuvres
religieuses.

C'est aussi ce qui arriva. Bien que l'ensemble du plan de l'glise russe
ne se modifie gure, le got oriental tend de plus en plus  revtir la
structure consacre. On l'a vu dj dans les exemples donns (pl. XII et
XIII); mais le fait apparat plus marqu encore dans des difices
religieux moins anciens, dans l'glise de Saint-Jean-Chrysostome de
Jaroslaw, entre autres, btie en 1654. Le campanile de cette glise,
isol, construit en brique, affecte un caractre hindou assez prononc
(fig. 52).

[Illustration: Fig. 52.]

[Illustration]

[Illustration: GLISE DE SAINT JEAN LE THOLOGUE A ROSTOV Porte
sainte--Fragment]

Ces lucarnes tages sur la pyramide octogonale (fig. 52) rappellent
singulirement les motifs de niches superposes sur les couronnements
pyramidaux  base rectangulaire de certains temples de l'Hindoustan. Cet
tage du beffroi n'est pas sans analogie avec ces sortes de belvdres
(fig. 53) qui surmontent les difices de l'Inde d'une poque
rcente[78].

[Illustration: Fig. 53.]

[Note 78: Sur l'une des portes d'un temple de la ville de Bhopal.]

Nous retrouvons dans les difices russes du XVIIe sicle ces fentres 
couronnements tranges et compliqus (fig. 54) dus  l'imagination des
artistes hindous[79], ces colonnes fuseles ou en faon de fioles, ces
chapiteaux pansus que prsentent les monuments de l'Inde d'une poque
dj recule. Y a-t-il imitation? non; il y a souvenir, inspiration,
dsir de produire certains effets de nature  plaire au Russe depuis que
ses yeux n'taient plus incessamment tourns vers Constantinople, depuis
que l'occupation tatare l'avait mis en contact plus direct avec
l'antique Orient central.

[Note 79: Temple de la ville de Bhopal.]

[Illustration: Fig. 54.]

Et n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'un peuple constitue un art? N'est-ce
pas en s'inspirant d'arts antrieurs et en les assimilant  son gnie et
 ses besoins? L'imitation directe n'a jamais produit et ne peut
produire autre chose qu'une expression amoindrie, sans vie, de l'objet
imit.

Les artistes de la Renaissance qui, en Italie, en France, croyant avoir
dcouvert l'art antique de Rome, dlaissrent les formes puises des
arts roman et gothique pour relever l'art au contact de cette antiquit,
se gardrent de l'imiter. Ils s'inspirrent de ces grands modles, mais
n'oublirent pas pour cela leurs traditions prcieuses et tous les
progrs introduits dans la socit moderne par les sciences et
l'observation. Ils se contentrent, non de copier, mais d'interprter
des formes qui leur paraissaient belles, pour les approprier aux besoins
et aux moeurs de leur temps. Aussi, constiturent-ils ce qu'on est
convenu d'appeler l'art de la Renaissance. Mais quand, plus tard, des
esprits critiques se mirent  tudier cette antiquit avec plus
d'attention et  l'aide d'observations plus tendues, ils reconnurent
tout d'abord que cette antiquit se compose d'lments varis; qu'il
fallait dgager l'lment grec hellnique de l'lment romain; celui-ci
de l'lment trusque et que, par consquent, pour tre logique dans
l'tude et l'application de ces lments, il fallait remonter aux
sources. Les artistes de la Renaissance furent considrs comme des
enfants qui rcitent un texte sans en connatre la signification, et, le
pdantisme s'introduisant dans l'art, on dclara que, puisque
l'antiquit tait reconnue parfaite dans l'expression de ces arts, il
fallait la copier.

Mais quand on remonte ce courant il est difficile d'en trouver les
sources. Elles sont multiples et s'enfoncent dans les lointains horizons
de l'histoire. Laquelle est la bonne, ou la meilleure, ou la principale?

Alors on entre dans le domaine de l'archologie et on quitte celui de
l'art. 'a t le dfaut de toutes les coles d'art de l'Europe depuis
le commencement du sicle. On a cru bien faire en imitant certaines
formes d'art adoptes par les Romains; mais on est venu dire  ces
imitateurs: Les Romains ne sont, sur ce point, que les plagiaires des
Grecs; remontez donc  la source grecque.--Laquelle? ont rpondu les
critiques: la source dorienne, ionienne, tyrrhnienne, asiatique,
gyptienne; laquelle?... Et, comme les critiques ne pouvaient
s'entendre sur la plus authentique et la plus pure entre ces sources
diverses, cette prtention  retrouver un art parfait, absolu, sans
alliage, ce qui d'ailleurs n'existe pas, n'a fait qu'apporter la plus
trange confusion dans les productions de l'art moderne,--chaque chef
d'cole considrant comme hrtiques tous ceux qui ne partageaient pas
ses ides sur l'absolu dans l'art.

Le pdantisme est le dissolvant de l'art qui vit de libert. Nous
disons: de libert, non de licence ou de fantaisie.

Or, l'art russe tait dans les conditions favorables  un dveloppement
trs-tendu. Des origines admises par tous, nationales, auxquelles se
rattachait le sentiment patriotique, en faisaient la base: en
architecture religieuse, un mode de structure emprunt  Byzance et qui
se prtait  tous les vtements fournis par l'Asie, mode de structure
minemment attionnel et libre dans ses moyens; en sculpture ornementale,
les sources les plus varies, mais toutes issues de l'Orient; en
peinture, l'cole du Mont-Athos et la brillante flore dcorative de la
Perse et de l'Inde. Cependant la statuaire et la peinture demeuraient en
arrire, rives aux types byzantins.

Quant  l'architecture civile, elle se manifestait dans les
constructions de bois traditionnelles dont nous retrouvons les principes
sur les rampes de l'Hymalaya, aussi bien qu'en Scandinavie, dans le
Tyrol, la Suisse. L'identit de ces constructions qui, depuis des
sicles, s'lvent sur des parties du globe spares les unes des autres
par des espaces immenses et sans communications directes entre elles,
est certainement un des faits les plus intressants  tudier dans
l'histoire de l'art. L'habitant du canton de Berne n'a gure plus la
notion des usages adopts par les Grands-Russiens, que ces derniers
n'ont la connaissance des constructions leves par les montagnards de
l'Hymalaya; et cependant, si une fe transportait d'un coup de baguette
un chalet suisse sur les hauts plateaux de l'Indus et une maison de bois
des Kachmiriens dans la Grande-Russie, ces populations si loignes les
unes des autres s'apercevraient  peine de l'change.

[Illustration: Fig. 55.]

La figure 55 donne l'aspect de ces maisons des villages de la
Grande-Russie[80].

[Note 80: Gouvernement de Kostroma.]

Le plancher bas de ces habitations est souvent lev au-dessus du sol,
et on atteint le rez-de-chausse au moyen d'un escalier couvert plac
latralement.

Ces escaliers couverts, disposs le long des btiments d'habitation,
taient habituels en Russie, et des palais mme en taient pourvus.

La structure de ces maisons de bois, dont la figure 55 prsente un
pignon, est entirement compose de troncs de sapins empils et
assembls  mi-bois aux angles. Cette construction, galement usite en
Suisse et sur les hauts plateaux de l'Indus, est bonne prservatrice de
la chaleur et du froid, le bois tant mauvais conducteur.

L'ornementation consiste en des planches ou madriers dcoups, sculpts
et rapports sur la structure. Les parties ornes sont souvent peintes
de diverses couleurs, ce qui contribue  donner  ces habitations un
aspect gai malgr la petitesse des fentres.

A l'intrieur, les pices sont assez leves entre les planchers et
munies de soupentes dans lesquelles couchent les habitants.

Une sorte de pole, four en maonnerie, est isol des murailles de bois
et occupe une partie de la pice.

La figure 56 montre un de ces intrieurs dont le mobilier, des plus
simples, consiste en des bancs fixes disposs autour de la salle, en une
table ou un buffet et quelques ustensiles de mnage.

[Illustration: Fig. 56.]

Depuis des sicles, la maison du paysan russe ne change pas.

Pendant les grands froids, la famille couche sur ce four et, les
fentres ne donnant que de petites surfaces rfrigrantes, il est facile
d'entretenir dans ces intrieurs une temprature leve. Quant  la
dcoration de ces habitations, elle est rserve  l'extrieur, la salle
n'tant orne que par quelques images vnres (icnes) peintes.

Dans la Grande-Russie les maisons, largement isoles les unes des autres
afin d'viter la propagation des incendies, se groupent en gros
villages; car on rencontre rarement dans la campagne ces fermes, ces
btiments d'exploitation agricole dont nos champs de l'Occident sont
sems. Le cultivateur possde son _izba_ dans laquelle habite toute la
famille. Quand les garons se marient, il ne quittent l'izba paternelle
que s'ils peuvent s'en btir une pour leur nouvelle famille. Le paysan
russe est charpentier; chaque _moujik_ est en tat de se construire une
habitation; il l'lve toujours de la mme manire et sur le mme plan
depuis des sicles. Autour de l'izba sont disposes des curies, remises
et granges. Un petit clos y est attenant, consacr  la culture prive;
car la proprit des champs est en commun et les lots en sont partags,
 certaines poques, entre les membres du village. Cette communaut des
champs arables ou des ptures est une des raisons qui s'opposent  la
dispersion des maisons dans les campagnes. En effet, les partages des
champs tant faits  certaines poques fixes, il faut ncessairement que
ceux qui seront appels  les cultiver, tantt sur un point, tantt sur
un autre, aient un centre commun. De l aussi l'absence d'initiative du
moujik en ce qui touche  l'habitation de la famille. L'galit rtablie
sans cesse entre les membres de la communaut impose naturellement
l'identit des demeures.

Avant l'introduction des arts occidentaux en Russie, les palais ou
grandes habitations des boyards ne paraissent pas avoir tal, 
l'extrieur comme  l'intrieur, un grand luxe dcoratif.

La ville de Moscou, au commencement du XVIe sicle, prsentait l'aspect
d'une cit dfendue par des murailles crneles et des tours (le
Kremlin), et entoure de vastes faubourgs ouverts ou simplement protgs
par des palissades, presque entirement composs de maisons de bois
gnralement isoles les unes des autres par des jardins.

Au milieu de ces faubourgs, les couvents, avec leurs enceintes
blanchies et leurs glises leves, couronnes de coupoles mtalliques
dores, semblaient de petites villes. Les corps d'tat faisant usage du
feu, tels que les forgerons, les fondeurs, demeuraient dans les
_slobodes_, villages isols, afin d'viter qu'un incendie pt se
gnraliser. Ces villages avaient leurs cultures particulires soignes
par ces artisans.

On rencontrait bien quelques rues troites et tortueuses dans ces
faubourgs; mais elles taient rares. Sur les rives abruptes de la Yaousa
des moulins servaient aux besoins de la ville, et une retenue de la
Nglinnaa formait un lac destin  alimenter les fosss du Kremlin.

Cet ensemble, trs-pittoresque, rappelait l'aspect des villes asiatiques
avec leur acropole, leur ville dfendue occupe par le prince et par
ceux qui l'entourent, et ces grands faubourgs parpills au milieu de
terrains vagues et de jardins.

En effet, les dignitaires, le mtropolitain et les boyards habitaient
pour la plupart des palais de bois btis dans le Kremlin mme. Prs de
l'enceinte tait le Gostino-Dvor[81], grand march, entour aussi de
murailles, qui contenait les marchandises asiatiques et europennes
accumules  Moscou. En hiver, la vente des denres se faisait sur la
Moskva glace.

[Note 81: Bazar.]

Seules les troupes mercenaires au service du prince avaient le droit de
boire des liqueurs alcooliques pendant la semaine; aussi
occupaient-elles un quartier spar, le Naleki. La nuit close, tous les
habitants devaient tre rentrs chez eux ou ne sortir que munis de
lanternes pour les cas urgents. Des sentinelles taient charges de
faire respecter cette consigne.

Alors, beaucoup d'glises taient encore construites en bois. Elles
taient petites, conformment  l'ancien plan, et, par consquent,
trs-nombreuses, afin de satisfaire aux habitudes de pit d'une
population qui dpassait de beaucoup cent mille mes, puisqu'en 1520 on
comptait  Moscou quarante-un mille cinq cents maisons d'aprs un
dnombrement fait par ordre du grand Prince.

Mais les palais des personnages importants, bien que construits de bois,
ne ressemblaient point  ces maisons de paysan dont nous avons prsent
un spcimen.

Si,  l'intrieur, ils affectaient une grande simplicit, si, contre
leurs murailles nues s'talaient quelques meubles rares,  l'extrieur
ils offraient des dispositions singulires. Ce n'tait point la grosse
btisse carre, si fort prise en Russie dans les temps modernes et
affectant des allures de palais italien, mais une runion de pavillons
pittoresquement agencs, avec escalier extrieur couvert, loges
saillantes ou bretches et toits de formes tranges.

Si les Russes des villes ont aujourd'hui adopt  peu prs les habitudes
des populations occidentales, il n'en tait pas de mme autrefois.

Contarini dit que les Moscovites s'attroupent depuis le matin jusqu'
l'heure du dner, sur les places publiques, dans les marchs, et vont
achever leur journe au cabaret; qu'ils s'amusent, s'arrtent devant
tout ce qui peut exciter leur curiosit frivole et ne s'occupent
nullement d'affaires.

Certes, il est sage de ne voir dans cette apprciation passablement
lgre qu'une boutade de voyageur; cependant, il y a l une apparence de
vrit.

L'ancien Russe des villes, comme l'Asiatique citadin, vivait dehors,
faisait ses affaires dans le bazar, le march ou les lieux publics. Les
femmes riches laissaient grer leur maison par des intendants et la
bourgeoise ou la marchande ne se montrait pas en public. Condamne 
une sorte de captivit, son unique occupation consistait  coudre, 
filer ou  broder. Il lui tait interdit de donner la mort  aucun
animal et elle devait requrir l'assistance du premier venu pour couper
le cou  une oie ou  une poule. Les parents fianaient leurs enfants
sans consulter leur got et souvent le futur ne voyait sa femme que le
jour de ses noces.

Polis et hospitaliers entre eux, les nobles ou riches ngociants
faisaient montre de leur supriorit devant les infrieurs, avec ces
formes paternelles des aristocraties de l'Orient lorsqu'elles ne sont
point tablies sur l'esprit de caste.

Mais ces moeurs asiatiques se montraient dans tout leur formalisme
lorsqu'il s'agissait de recevoir un ambassadeur tranger. Voici ce que
dit Karamsin  ce sujet[82]:

En approchant de la frontire, l'ambassadeur annonait son arrive aux
gouverneurs des villes voisines. Alors il tait accabl de questions; on
lui demandait:--_De quel pays il tait; le nom de son souverain; s'il
tait d'une origine illustre; le rang, qu'il occupait; s'il tait dj
venu en Russie; s'il parlait le russe; de combien de personnes sa suite
tait compose; comment elles s'appelaient._--Les rponses taient
sur-le-champ transmises au grand Prince et l'on envoyait  l'ambassadeur
un dignitaire qui, l'ayant joint, ne le laissait point passer outre
avant qu'il n'et entendu, debout, le compliment destin au grand
Prince, avec tous ses titres plusieurs fois rpts. On dterminait le
chemin que l'ambassadeur devait prendre ainsi que les lieux o il devait
souper et passer la nuit. La marche tait si lente, que parfois la
troupe ne faisait que quinze ou vingt verstes par jour, en attendant une
rponse de Moscou.

[Note 82: _Histoire de Russie_, t. VII, p. 279. Traduction de MM.
Saint-Thomas et Jauffret. Paris, 1820.]

Il arrivait mme que, par le froid le plus rigoureux, on s'arrtait en
plein champ o l'on ne trouvait pas les choses les plus ncessaires  la
vie: aussi le commissaire russe supportait avec un flegme imperturbable
les reproches que lui adressaient les trangers  ce sujet. Enfin, le
monarque dpchait ses gentilshommes  l'ambassadeur qui, ds lors,
voyageait beaucoup plus vite et tait mieux trait.--La rception 
Moscou tait toujours pompeuse; on voyait paratre plusieurs officiers,
richement vtus,  la tte d'un dtachement de cavalerie; ils
prononaient un discours, s'informaient de la sant de l'illustre
tranger, etc., et le conduisaient au palais des ambassadeurs, situ sur
le bord de la Moskva; c'tait un vaste difice distribu en plusieurs
grands appartements entirement vides.... Les commissaires chargs de
servir ces trangers consultaient sans cesse leur registre o tait
calcul et mesur tout ce qu'il fallait donner aux ambassadeurs
d'Allemagne, de Lithuanie et d'Asie; la quantit de viande, de miel,
d'oignons, de poivre, de beurre et mme de bois[83] destine  leur
usage.--Cependant, les officiers de la cour devaient s'informer tous les
jours si ces ambassadeurs taient contents de la manire dont on les
traitait.

[Note 83: Herbentein, _Ber. Mosc. Comment_, p. 92.]

On attendait longtemps le jour fix pour l'audience, parce qu'en cette
occasion on aimait  faire de grands prparatifs. Les ambassadeurs
demeuraient seuls, accabls d'ennui, ne pouvant communiquer avec
personne. Pour leur entre solennelle dans le Kremlin, le grand Prince
leur donnait ordinairement des chevaux richement harnachs[84].

[Note 84: Voyez  ce sujet la relation de l'ambassadeur Jenkinson
(1557)  la cour d'Ivan IV: au banquet de Nol, pendant lequel Jenkinson
eut l'honneur d'tre admis en face de l'Empereur. Les tables, dit-il,
ployaient sous le poids de la vaisselle d'or et de la vaisselle
d'argent. Il tait telle coupe enrichie de pierreries qui eut valu 
Londres 400 livres sterling. Une pice d'orfvrerie avait deux yards de
long; des ttes de dragons admirablement ciseles y flanquaient des
tours d'or. (Voy. _Revue des Deux-Mondes_, 1er octobre 1876: _les
Marins du XVIe sicle_, par le vice-amiral Jurien de la Gravire.)]

Comme les Asiatiques, aussi, et malgr la simplicit des habitations 
l'intrieur, les Moscovites aimaient la pompe, les vtements somptueux,
les harnais magnifiques. Les habits, les armes taient d'une extrme
richesse. A Moscou, les trangers taient accueillis avec faveur et
trouvaient facilement  exercer leur talent, et pourvu qu'ils ne
s'occupassent pas des affaires d'tat et qu'ils montrassent un grand
respect pour le Prince, ils jouissaient d'une entire libert.

[Illustration: Fig. 57.]

Mais il est bon de donner l'aspect de ces palais moscovites levs en
bois et datant du XVIe sicle. La figure 57 prsente un chantillon de
ces demeures des boyards, d'aprs des fragments recueillis de tous
cts; car, aujourd'hui, ces palais ont t remplacs par des
constructions de brique ou de pierre qui ont perdu le caractre
particulier  cet art moscovite, rsum de traditions locales et
d'influence asiatique ou persane.

L'tage infrieur contenait les services; les cuisines au-dessus des
caves. Le premier tage, auquel on arrivait du dehors par le grand degr
extrieur, renfermait une grande salle, un oratoire et des chambres;
puis l'tage suprieur, des logements pour les enfants et les familiers.

Le climat et les incendies ont dtruit presque toutes ces habitations,
dont on ne retrouve que des restes dfigurs par de modernes
restaurations.

Les combles de ces demeures taient souvent recouverts de planches comme
le sont encore la plupart des maisons de paysans slaves, et les plus
riches employaient la tuile ou le mtal (cuivre).

Des toffes de laine fabriques dans le pays mme ou provenant de la
Perse, ou des cuirs couvraient les murs et les meubles.

L'art russe tait alors viable et pouvait se constituer dfinitivement
sur tant de traditions accumules par les sicles et que le peuple
s'assimilait en faisant un choix entre toutes; mais un vnement
politique ou plutt une modification dans l'organisation sociale de la
Russie arrta court ce dveloppement d'un art national.

Le servage n'existait pas dans l'ancienne Russie. Il y avait des
esclaves, prisonniers de guerre, dbiteurs insolvables ou gens qui se
vendaient pour vivre; mais le paysan tait libre de se transporter ou
bon lui semblait, lui et sa famille, de servir tel boyard ou tel
autre; comme le boyard pouvait servir tel prince ou tel autre.

Ce droit de _passage_, ainsi qu'on l'appelait, pouvait s'exercer une
fois par an,  la Saint-Georges; et alors, le boyard, pour empcher le
dpart de ses paysans, n'avait d'autre moyen que de les tenir en tat
d'ivresse pendant le dlai accord au droit de passage (quinze jours).
Toutefois, dans beaucoup de localits, les bras venaient  manquer, car
les paysans cherchaient naturellement les terres les plus fertiles, les
climats les meilleurs ou les conditions les plus douces.

Ayant conserv quelque chose des gots nomades de leurs conqurants, il
ne leur en cotait pas de quitter une cabane qu'ils auraient bientt
leve ailleurs.

L'homme, ainsi que le dit M. Anatole Leroy de Beaulieu[85], se drobait
au fisc comme aux propritaires. C'tait l'ge o l'empire moscovite,
rcemment agrandi aux dpens des Tatars, offrait aux cultivateurs des
ingrates rgions du Nord les terres plus fertiles du Sud; l'ge, o pour
se soustraire  l'impt et mener la libre vie de Cosaques, les hommes
aventureux fuyaient vers le Volga et le Don, vers la Kama et la Sibrie.

[Note 85: _Revue des Deux-Mondes_, livraison du 1er avril 1876.]

Pour assurer au pays ses ressources financires et militaires, le plus
simple moyen tait de fixer l'homme au sol, le paysan au champ qu'il
cultivait, le bourgeois  la ville qu'il habitait. C'est ce que firent
Godounof et les Tsars du XVIIe sicle. Depuis lors jusqu'au rgne
d'Alexandre II, le _moujik_ est demeur fix  la terre, afferm,
consolid; _prikrplennyi_, car tel est le sens du terme russe que nous
traduisons assez improprement par le mot de serf.

Le servage russe ne fut pas autre chose et n'eut pas d'autre origine;
il sortit des conditions conomiques, des conditions physiques mme de
la Moscovie, considrablement agrandie par les derniers souverains de la
maison de Rurick et menace de voir sa mince population s'couler et se
perdre dans ces vastes plaines comme des ruisseaux au sein du dsert...

Et, pendant que le paysan, l'artisan, le bourgeois mme, ne pouvaient
quitter la terre sur laquelle ils taient ns, le boyard, 
l'instigation du souverain, se rapprochait chaque jour de la
civilisation occidentale, lui empruntait son industrie, ses
connaissances, ses arts, faisait venir sur la terre russe des
industriels, des savants, des artistes trangers: allemands, italiens,
franais, lesquels, bien entendu, apportaient avec eux leurs gots,
leurs mthodes, leurs prjugs.

Ce fut une vritable invasion rurale et industrielle appuye sur la
haute classe, et contre laquelle le peuple russe, fix sur le sol, ne
pouvait ragir.

L'art russe fut ainsi touff au moment mme o le pays, aprs des
luttes incessantes et aprs une longue domination trangre, commenait
 se constituer sur des bases inbranlables. Mais, de mme que le moujik
conservait le souvenir amer de son ancienne libert relative, il
demeurait en dehors de cette civilisation importe, maintenait
soigneusement ses traditions, le respect de ses anciens monuments
religieux, de ses anciennes coutumes et continuait  btir ses maisons
comme ses anctres les avaient bties. La rinstallation, pourrait-on
dire, de l'art russe en Russie, non-seulement ne rencontrerait pas les
obstacles auxquels une entreprise de cette nature se heurterait dans
d'autres pays, mais serait accueillie avec faveur par l'immense majorit
de la nation et deviendrait le corollaire de l'mancipation des serfs.

La Russie possde un arsenal d'art d'une extrme richesse; pendant
plus de deux sicles elle l'a tenu ferm. Il lui suffit aujourd'hui de
le rouvrir et d'y puiser  pleines mains.

Plus heureuse que nous sous ce rapport, elle n'aura pas  lutter
longtemps dans son propre sein pour reprendre ce qui lui appartient et
s'en servir; car, dans cette oeuvre de vritable renaissance, elle aura
pour elle l'opinion de l'immense majorit des Russes qui n'a pu tre
entame par une longue direction trangre  son gnie et qui
n'attendait qu'une occasion de se manifester. Mais on ne saurait
cependant le dissimuler, pour que l'art russe puisse renouer le fil
bris au XVIIe sicle; pour qu'il puisse, sans longs ttonnements, en
saisir les lments principaux et les utiliser, il est ncessaire de
choisir avec l'esprit critique moderne et de ne pas prendre au hasard.

Nous avons essay de montrer les origines diverses de cet art, ses
transformations, la persistance de certaines thories; il faut dgager
les conditions de sa vitalit.

En effet, un art n'est jamais le produit du hasard, la consquence d'un
choix capricieux entre des lments divers, mais bien, le rsultat
logique de certaines conditions, les unes purement physiques, les autres
morales.

Parmi les conditions physiques, en premire ligne il faut placer le
climat, les matriaux et la nature des besoins, s'il s'agit de
l'architecture; et parmi les conditions morales, les traditions de la
main d'oeuvre, les sentiments religieux, les usages civils et
militaires, les gots propres aux races.

D'ailleurs, les peuples dont nous connaissons l'histoire n'ont pas
invent un art tout d'une pice, mais n'ont fait que se servir
d'lments mis  leur disposition pur des civilisations antrieures,
pour les approprier  leurs besoins et  leur gnie. Parfois la
transformation est si complte qu'on a grand'peine  dmler ses
origines; parfois aussi les retrouve-t-on facilement. C'est le cas de
l'art russe. Les origines de cet art sont aisment dcouvertes, grce
 la lenteur avec laquelle le peuple russe s'est avanc dans les voies
de la civilisation et  son peu de penchant pour les changements
brusques.

Parmi les diverses origines de l'art russe, l'art byzantin tient
certainement la place principale; mais ds une poque dj recule, on
entrevoit d'autres lments qui appartiennent  l'Asie, principalement
dans l'ornementation. Ces lments asiatiques prennent plus d'importance
lorsque Constantinople n'est plus le sige de l'empire d'Orient et
lorsque les Mongols dominent sur la Russie, sans cependant se substituer
au principe de la structure byzantine dans l'architecture et 
l'hiratisme dans la peinture religieuse.

Sans parler des lments secondaires qui apparaissent dans la formation
de l'art russe, les deux origines que nous venons d'indiquer, l'une
purement byzantine et l'autre asiatique, dominent dans des proportions
diffrentes, il est vrai, mais constituent le fond de cet art russe. Ces
proportions peuvent tre modifies et l'ont t souvent, sans dtruire
l'unit, par la raison que nous avons dj donne, savoir: que l'art
byzantin lui-mme est un compos dans lequel l'lment asiatique entre
pour une forte part. Un tableau expliquera mieux qu'un texte la valeur
de ces divers lments.

                |Asiatique, Aryen
      |Scythes--|
      |         |Grec
      |
      |                          |Asiatique iranien
      |         |Grec Hellnique-|Plasgique
      |         |                |Ionien
      |         |
      |         |                |Etrusque
Russes|Byzantin-|Romain----------|Grec
      |         |                |Asiatique iranien
      |         |
      |         |                |Hindou Aryen
      |         |Asiatique-------|Persique iranien
      |         |                |Smitique
      |
      |         |Asiatique Aryen-|Inde
      |Mongols--|
                |Asiatique jaune-|Mongolie, Chine

On le voit, l'art russe, soit qu'il drive de traditions locales
scythiques, soit qu'il emprunte  Byzance, soit qu'il reoive une
influence de la domination tatare, va toujours puiser aux mmes sources
asiatiques et, quelle que soit la proportion des diffrents apports,
l'unit ne saurait tre rompue. L'Orient lui fournit les neuf diximes
de ses lments au moins, et les quelques traditions occidentales et
smitiques qu'il trouve  Byzance ne sont pas assez puissantes pour
dtruire cette unit. D'ailleurs, l'art russe les nglige, et, de l'art
byzantin, ce qu'il prend de prfrence, c'est le caractre oriental.

       *       *       *       *       *

Est-ce  dire que le peuple russe appartienne exclusivement  l'Asie
telle que les sicles nous l'ont laisse?

Non, certes.

Les Russes ne sont ni des Hindous, ni des Mongols, ni des Jaunes, ni des
Smites, ni des Iraniens, tels que ceux qui peuplent aujourd'hui la
Perse, et si parmi eux on rencontre des traces de ces races diverses, et
notamment des Finnois et des Tatars, l'immense majorit de la nation,
occupant la Russie d'Europe, est slave, c'est--dire aryenne; mais le
contact constant de cette population avec l'Orient, son berceau, a
permis  son gnie de se dvelopper en dehors des influences
occidentales jusqu'au XVIIe sicle.

Les tentatives faites depuis lors pour le plier aux expressions de cet
art occidental, et notamment pour lui faire adopter les arts latins,
n'ont produit qu'un avortement et n'ont abouti qu' une mystification
trop prolonge.

C'est en se pntrant de ses origines, en puisant dans son propre fonds,
que l'art russe retrouvera la voie qu'il a perdue. Le moment est
singulirement opportun, car l'opinion, en Russie, se prononce chaque
jour avec plus d'nergie en faveur de l'autonomie, et l'mancipation des
serfs est un pas immense vers l'tablissement d'une nationalit russe
indpendante des influences trangres, vivant de sa propre vie,
possdant son gnie propre.

La littrature russe, depuis un certain nombre d'annes, a, non sans
clat, pris les devants; les arts plastiques suivront ce mouvement
national.

Ils sauront retrouver ces traditions soigneusement conserves dans l'me
du peuple et luire d'un clat tout nouveau entre l'Europe occidentale,
qui ttonne dans la voie des arts, et l'Orient qui s'affaisse.




CHAPITRE IV

L'AVENIR DE L'ART RUSSE

       *       *       *       *       *

L'ARCHITECTURE


Le climat du centre de la Russie est excessif: trs-chaud en t,
trs-froid en hiver, il exige donc des prcautions particulires
lorsqu'il s'agit d'lever des difices publics ou des habitations, et
les formes adoptes dans l'architecture de nos climats temprs de
l'Occident ne sauraient convenir dans des contres o il est aussi
ncessaire de se garantir contre l'excessive chaleur que contre
l'intensit du froid et la longueur des hivers.

Les maonneries doivent tre paisses, votes et parfaitement
recouvertes par des combles qui mettent leurs parements  l'abri de
l'humidit et de la gele aussi bien que de la chaleur. La tuile ou le
mtal peuvent seuls composer ces couvertures d'une manire efficace, et
ces matires se prtent  la dcoration.

Sous un ciel souvent sombre, les couronnements des difices doivent
prsenter des silhouettes trs-dcoupes, et leurs surfaces externes,
des oppositions trs-vives d'ombres et de couleurs, afin d'obtenir de
grands effets pendant les longs et beaux jours d't.

Les architectes russes anciens ont tenu compte de ces deux conditions.
Non-seulement ils aimaient ces silhouettes hardiment dtaches sur le
ciel mais ils savaient leur donner une allure aussi gracieuse que
pittoresque. Sous ces couronnements, de grands murs percs de rares
fentres, mais bien abrits, et dans lesquels la peinture trouvait des
places habilement mnages; puis souvent, des portiques bas, larges,
trapus, prservaient efficacement les personnes qui circulaient autour
de l'difice.

Tout cela ne rappelle en rien l'architecture classique occidentale, mais
tait parfaitement appropri aux besoins et au climat de la Russie. Les
matriaux le plus habituellement employs, la brique, se prtaient 
cette architecture concrte compose de masses, et dans laquelle les
dtails ne prennent qu'une minime importance.

A l'instar des Orientaux, lorsque les difices sont vots, les
couvertures mtalliques ou de tuiles reposent directement sur les
votes, disposes de telle sorte que les eaux s'coulent entre les
reins.

Le programme touchant la structure est aussi simple que rationnel, car
ces votes pntrant les murs se tracent  l'extrieur et forment l'abri
des parements.

Les combinaisons de votes en briques ou tuf peuvent constituer un
systme alvolaire facile  construire, trs-solide et exerant peu de
pousse. Les arcs chevauchs, encorbells  l'intrieur, produisent un
grand effet sans imposer des difficults srieuses de main-d'oeuvre.

Ce systme de vote permet de porter des couronnements levs, ainsi que
le dmontre la figure 42, et d'obtenir des combinaisons hardies que les
Byzantins n'ont fait qu'entrevoir, mais que les connaissances modernes
permettent de dvelopper  l'infini, tout en restant fidle au
principe.

L'architecture russe, au point qu'elle avait atteint au XVIIe sicle,
est un excellent instrument en ce que la largeur des principes ne
saurait entraver la libert de l'artiste, et que tout en demeurant
fidle  ces principes on peut concevoir les combinaisons les plus
hardies.

Dj l'architecture byzantine ouvrait aux artistes un champ plus vaste
que ne le faisait l'architecture romaine; mais cet art, aprs ses
premiers efforts, semblait s'tre confin dans un formalisme troit. Ds
le XVIe sicle, les artistes russes reprennent cet art abandonn et lui
ouvrent une carrire nouvelle. Ils sont arrts au XVIIe sicle. C'est
au XIXe sicle  reprendre l'oeuvre interrompue.

Mais, pour mener cette tche  bonne fin, on doit se pntrer de
l'esprit qui dirigeait ces artistes pendant le cours des XVIe et XVIIe
sicles, et _oublier_ cet enseignement prtendu classique qui,
non-seulement en Russie, mais sur tout le continent europen, a fait
dvier l'art de sa marche logique, conforme au gnie des races et des
nationalits.

Essayons donc de montrer les mthodes propres  assurer de nouveau cette
marche.

Prenons d'abord les votes, qui sont, dans l'architecture byzantine
aussi bien que dans l'architecture franaise du moyen ge, les premiers
lments constitutifs de l'difice. Et, en effet, la vote abrite les
surfaces  occuper, c'est donc  elle  imposer les piliers, les
supports, les points d'appui.

Une surface tant  couvrir, par quelle combinaison la peut-on couvrir?

Cela pos, il s'agit de chercher un systme de vote, puis les moyens de
soutenir celle-ci  la hauteur voulue. Rien n'est plus conforme  la
logique que cette manire de procder employe par les architectes
byzantins et par ceux de la France du moyen ge avec une grande libert
dans l'application, sans que cependant les deux systmes soient
identiques dans les moyens d'excution ou dans la pratique.

videmment, quand on considre les constructions moscovites, les
architectes russes ont cherch  dvelopper le systme de votage
appliqu par les byzantins; et s'ils ont t arrts dans leurs
tentatives par le faux got classique occidental, au XVIIe sicle, rien
ne les empcherait de reprendre aujourd'hui les applications de ce
systme, en profitant des perfectionnements que les procds de
structure et la nature des lments dont on dispose aujourd'hui
permettent d'apporter  ce genre de construction.

Ce qui distingue la vote byzantine de la vote romaine occidentale,
c'est une extrme libert dans l'emploi des moyens et une facilit
d'excution,--ainsi que nous l'avons dmontr dans le chapitre Ier,
figures 2 et suivantes--facilit d'excution donne par la longue
pratique acquise par les Orientaux dans ce genre de structure. Mais au
XVIe sicle les Russes n'taient pas sans avoir quelques notions de la
vote gothique invente en France  la fin du XIIe sicle et dont le
principe s'tait rpandu sur toute la surface de l'Europe ds la fin du
XIIIe sicle.

Si l'emploi des arcs-cintres permanents permettait d'tendre encore le
champ des applications de la vote byzantine, cet emploi prsenterait, 
plus forte raison aujourd'hui, des ressources nombreuses et dont les
constructeurs tireraient grand profit.

Il suffira de fournir quelques exemples pour dmontrer les avantages
qu'offrirait la reprise des moyens tents pendant les XVe et XVIe
sicles, en Russie.

Soit (pl. XXII) une salle, dont en A, nous donnons le plan,  l'une de
ses extrmits.

[Illustration]

Salle vaste, dont le dans-oeuvre, entre les colonnes, prsente une
ouverture de 23 mtres. Il s'agit de la voter et de l'clairer
largement, suivant le systme de structure russe. Sur les colonnes,
supposes, dans le cas prsent, de mtal, et sur les contre-forts
formant niches intrieures,  rez-de-chausse on lvera les berceaux
qui, pntrant la clture, au premier tage, suivant la mthode
byzantine, composeront la puissante butte destine  maintenir le
votage. Des clefs de tte de ces berceaux partiront les arcs-doubleaux
plein-cintre qui formeront l'ossature de la grande vote.

D'une clef  l'autre, seront bandes les archivoltes des baies
demi-circulaires suprieures, destines  clairer largement cette
vote.

D'un arc-doubleau  l'autre, cinq arcs-pannes: un  la clef suivant
l'axe et deux de chaque ct sur les reins, permettront de fermer les
intervalles entre les arcs-doubleaux, par des berceaux annulaires dont
nous dcrirons la structure tout  l'heure.

[Illustration: Fig. 58.]

[Illustration: Fig. 59.]

Le plan A indique comment les arcs sont disposs  l'extrmit de la
salle, afin de donner des croupes intrieurement et extrieurement.

En B, nous donnons la coupe de cette salle sur _ab_ et en C sur _de_.

Grce  ce systme de chevauchement des arcs (systme entirement
russe), la construction prsente un ensemble cellulaire trs-bien
contrebutt en tout sens et qui permet l'tablissement facile des
couvertures mtalliques et de l'coulement des eaux pluviales, ainsi que
le dmontre la figure 58 prsentant la projection horizontale de ces
couvertures.

[Illustration: Fig. 60.]

Une construction de ce genre se prte parfaitement  l'emploi de la
brique ou de trs-petits matriaux, avec enduits peints  l'intrieur.

La figure 59 permet d'apprcier ce systme de structure et les moyens
dcoratifs qui ne contrarient en rien cette structure, conformment  la
donne byzantine, ainsi que l'aspect intrieur de ce vaisseau.

Les remplissages annulaires entre les arcs-doubleaux faits de brique ou
de tuf peuvent tre ferms sans cintres, car les briques peuvent tre
poses suivant une faible inclinaison. Soit, figure 60, un des
compartiments de cette vote en projection horizontale, AB et CD tant
des portions d'arcs-doubleaux, et AC, BD, les arcs-pannes, traant la
vote annulaire; puis F, la coupe sur IE. Les rangs de brique seront
poss ainsi que l'indiquent les lignes courbes diagonales en projection
horizontale, et, si nous faisons une section sur AE (voyez en G), ces
rangs de brique n'ayant qu'une trs-faible inclinaison pourront tre
poss sans cintres, et leur pousse sera nulle. Les saillies d'intrados
formes par les artes de ces briques gripperont l'enduit.

Il parait inutile d'insister sur les avantages de cette structure de
votes qui drive des lments byzantins et orientaux mahomtans et qui
se prte si bien  la dcoration.

Quant  l'aspect extrieur de cette salle, la figure 61, qui donne
l'lvation d'un angle, permettra de s'en faire une ide.

Cet exemple montre quelles ressources possde cet art russe quant  ce
qui touche proprement  la structure des votes.

Mais on a vu dj comment les architectes russes ont su tirer parti de
la coupole dans leurs glises. Il est bon d'insister sur les systmes de
constructions appliqus ou pouvant tre appliqus conformment  la
donne admise.

[Illustration: Fig. 61.]

Soit (pl. XXIII), en A, la projection horizontale d'une moiti de
coupole porte sur quatre arcs-doubleaux. Au-dessus des reins de ces
arcs-doubleaux, dans les angles, des trompillons B seront tablis, sur
lesquels d'autres arcs-doubleaux de plus faible diamtre seront bands;
puis encore des trompillons d'angle C recevant quatre arcs-doubleaux
plus petits. Ainsi le carr sera rduit de EF en GH (voyez la coupe).
Dans ce dernier carr sera inscrit un octogone, puis dans celui-ci un
deuxime octogone contrari; puis un troisime, galement contrari,
lequel recevra la tour circulaire ou lanterne suprieure.

[Illustration: Fig. 62.]

[Illustration: COUPOLE AVEC ENCORBELLEMENT ET TOURS]

Cette structure apparatra franchement  l'extrieur et com-posera
la dcoration, ainsi que le montre la planche XXIV, AB traant la coupe
de la vote de la nef.

Si l'on admet que cet extrieur soit revtu en partie de briques ou de
faences mailles, et que l'intrieur soit dcor de peintures, que le
comble de la tourelle soit dor, on peut imaginer l'effet de cette
construction, du dehors et du dedans.

Mais ce systme d'arcs chevauchs permet des applications diverses et se
prte  couvrir de larges espaces.

Soit, par exemple, figure 62, le plan d'une coupole  lever sur quatre
piles ABCD. On tracera d'abord les quatre grands arcs-doubleaux AB, BD,
CD, AC, que nous supposons avoir 13 mtres de diamtre. On inscrira dans
le carr un octogone _abcde_, etc., et des arcs seront bands de _c_ en
_a_, de _c_ en _e_, briss  la clef en _b_ et _d_ conformment au trac
de l'octogone, puis pour buter ces brisures, des portions d'arcs seront
galement bandes de A en _b_, de B en _d_, etc. Les points _b_ et _d_
seront ainsi parfaitement fixes. Dans cet octogone, on tracera les arcs
_fg, gh, hi_, etc., puis les arcs chevauchs _kl, lm, mn, no,_ etc., sur
lesquels pourra tre ferme la coupole.

Pour bien faire comprendre cette structure, nous en donnons la vue
perspective intrieure, planche XXV.

Il est vident que ces combinaisons d'arcs se prtent singulirement 
la dcoration en donnant des jeux d'ombres et de lumire d'un grand
effet; les surfaces verticales recevant le jour d'en haut et les arcs
projetant des ombres assez fermes pour faire ressortir l'clat des
parties claires.

Chacun a pu constater combien les pendentifs supportant les coupoles,
depuis la construction de l'glise de Sainte-Sophie de Constantinople,
sont d'un aspect lourd, mou, et comme la lumire se rpand mal sur leurs
surfaces gauches.

S'ils paraissent lourds, aussi le sont-ils en effet. On ne peut faire le
mme reproche  la structure dont nous donnons ici un spcimen. Les
forces et les pesanteurs sont parfaitement quilibres, les pousses
aussi rduites que possible.

Les architectes russes, en chevauchant les arcs, avaient donc appliqu
un des principes de la structure des votes byzantines et ouvert un
champ tendu aux combinaisons des constructeurs.

Le systme d'arcs chevauchs est trs-soutenable en thorie, les
branches d'arcs tant et devant tre considres comme des lignes de
transmission des pesanteurs. Car, en supposant un plan vertical de
constructions lev conformment au trac, figure 63, il est clair que
toutes les pressions passent par les lignes AB, CD, EF, GH, et se
rsolvent aux points BFHD, suivant un quilibre parfait.

[Illustration: Fig. 63.]

Les Romains avaient dj adopt ce systme dans quelques-unes de leurs
constructions et notamment au Panthon de Rome; les Byzantins le
dvelopprent et plus encore les Russes dans leurs difices des XVe,
XVIe et XVIIe sicles. Rien n'empche qu'on ne continue  en tirer
tout le parti possible.

Pour les coupoles, par exemple, en combinant les encorbellements avec
les arcs chevauchs, on peut obtenir des jours dans les tympans de ces
arcs, lesquels seraient d'un effet saisissant.

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration: Fig. 64.]

Soit, figure 64, en A, le plan du quart d'une coupole pose sur quatre
arcs-doubleaux. On obtiendra d'abord un octogone au moyen de quatre arcs
en gousset; puis, suivant la mthode indique prcdemment, on
chevauchera un deuxime octogone au moyen d'arcs, sur le premier; puis
un troisime galement chevauch. Mais, pour viter les angles rentrants
dans les tympans des arcs, sur l'extrados de ceux-ci,--on procdera par
encorbellement, de telle sorte que ces tympans, sous les cintres, soient
parallles aux faces des arcs. Ds lors, il sera possible d'ouvrir des
jours dans ces tympans, ainsi que le fait voir la perspective
intrieure, figure 65.

[Illustration: Fig. 65.]

La coupe B (fig. 64), faite sur _ab_, indique la construction, et la
moiti de l'lvation gomtrale C montre comme ces arcs se
manifestent  l'extrieur et forment la dcoration naturelle du
soubassement de la tour cylindrique, perce elle-mme de baies et ferme
par une calotte hmisphrique.

Nous n'avons pas l prtention de montrer toutes les ressources que l'on
peut tirer de ce systme de votage des coupoles, car elles se
prsentent  l'infini; nous avons voulu seulement dmontrer comment, ce
systme admis, les constructeurs ont entre les mains un procd
ingnieux, simple, lger,--car tout cela peut s'lever sans cintrages,
mais avec quelques planches coupes  la demande des courbes,--qui
laisse une grande libert de combinaisons et qui permet l'emploi de
matriaux ordinaires, brique ou tuf; car ces structures sont
habituellement enduites  l'intrieur comme  l'extrieur; peintes ou
revtues de faences mailles,  l'instar des difices de la Perse.

Avant de quitter ce sujet, il est utile, pensons-nous, de donner encore
un exemple de vote de coupole suivant un parti conforme aux donnes
byzantines, mais avec une application d'arcs croiss.

Soit en A, figure 66, le plan de la moiti d'une coupole inscrite dans
un carr. Nous traons quatre arcs plein-cintre _ab, cd, ef_, etc. Ces
quatre arcs se croisent en _g_ et _h_. Dans le carre _ghbd_, nous
poserons les arcs goussets _ik_, qui nous permettront d'lever une
lanterne octogone.

En B est trace la coupe de cette construction sur _mn_ et en C
l'lvation extrieure.

Ce systme nous a permis d'ouvrir les jours _oop_ dans les tympans,
lesquels clairent parfaitement les berceaux rampants _q_ et l'intrados
des berceaux formant goussets, de telle sorte que les triangles _s_
demeurent relativement sombres, ce qui ajoute  l'effet de ce votage.

[Illustration: Fig. 66.]

Seuls les quatre arcs croiss exigent des cintres, les remplissages
pouvant tre ferms suivant la mthode byzantine prcdemment indique.
On admettra que cet intrieur se prte parfaitement  la peinture, et il
ne faut pas oublier que l'architecture russe au moment de sa splendeur,
comme toutes les architectures qui comptent dans l'histoire des arts, a
toujours appel la peinture  son aide, aussi bien  l'extrieur des
difices qu' l'intrieur, non point par l'apport parcimonieux de
quelques marbres colors ou de quelques touches brillantes, mais en
adoptant de grands partis, francs, en trouvant pour cette peinture de
larges places convenablement disposes, et en accusant hardiment des
contrastes entre les parties peintes et des surfaces unies.

C'est en cela encore que la bonne architecture russe se rapproche des
arts de l'Orient; elle fixe l'attention sur un point, sait faire des
sacrifices pour obtenir un effet saisissant, et ne porte pas
indiffremment partout une ornementation banale. Nous disons la bonne
architecture russe; car cet excs d'ornementation, de dtails, de
membres inutiles, se manifeste prcisment au moment o cette
architecture s'avise de vouloir imiter l'Italie et l'Allemagne.

Alors, les pilastres, les corniches, les ornements de toutes sortes
viennent se plaquer les uns contre les autres ou les uns sur les autres,
sans trop de raison et dtruisent cette unit qui charme dans les
monuments dpourvus de ces superftations.

C'est sur cette qualit d'unit que nous allons maintenant insister, en
dmontrant d'abord qu'elle est lie au systme de structure adopt et
qu'elle n'est obtenue que si la dcoration n'est en ralit que
l'expression de cette structure.

On sait avec quelle large entente des effets l'architecture dite arabe,
aussi bien que l'architecture de la Perse, avaient su rpartir
l'ornementation  l'intrieur comme  l'extrieur des difices. Celle-ci
s'attachait  quelques parties de remplissage en laissant reposer les
yeux sur de grandes surfaces lisses et solides. Cette qualit est
intimement lie au systme de structure. Elle laisse voir l'ossature
spciale, ne drange en rien ses grandes lignes qui conservent toute
leur puret. Et,  ce propos, que l'on nous permette une courte
digression.

Quand les Grecs ont inaugur l'admirable systme d'architecture dont
nous connaissons les dbris, ils ont admis comme principes la
plate-bande et le support vertical, c'est--dire l'entablement et la
colonne. C'est cette ossature  laquelle ils ont prtendu donner une
lgance et une beaut de formes incomparables, sans toutefois que cette
dcoration nuisit en rien  la qualit de support et de membres
supports. Au contraire, le galbe des colonnes dorique et ionique, le
profil des entablements de ces ordres accusent nettement les fonctions
de ces parties essentielles de l'architecture.

Mais les Grecs de la haute antiquit ne firent pas de votes, non
certainement par ignorance, mais parce qu'ils ne trouvrent pas l'emploi
de ce mode de structure, ou qu'ils le ddaignrent comme oeuvre de
Barbares.

En effet, les Assyriens, Mdes et Perses, faisaient des votes et les
maintenaient au moyen de massifs pais composs habituellement de
briques crues avec revtements d'enduits, de terres entailles et de
plaques de pierre. Les Grecs ne voulurent pas s'assujettir  ce travail
d'empilage de matriaux grossiers qui ne reprsentait pas, pour eux, une
oeuvre d'art. D'ailleurs, ils ne disposaient pas des moyens puissants,
des bras employs par les monarques asiatiques, et s'en tinrent au
principe de la plate-bande ou du plafond reposant sur des supports
verticaux.

Cependant les Romains avaient, ds l'poque de la rpublique, adopt la
vote; et, avec plus d'amour de la richesse que de got, sous l'empire,
ils appliqurent  cette structure les ordonnances grecques. Ce
vtement grec ne s'accordait gure avec le mode de structure vote;
mais les Romains prenaient volontiers de toutes parts et s'inquitaient
mdiocrement de savoir si les arts divers qu'ils mettaient ainsi en
contact s'accordaient entre eux.

Lorsque l'empire fut transport  Byzance, les artistes grecs reprirent
ce mlange et firent driver les formes apparentes de l'architecture de
la vote. Ils abandonnrent ces ordres et ces entablements qui n'avaient
plus que faire avec le mode de structure adopt, et accusrent les
points d'appui des votes en se gardant de leur enlever leur puissance
apparente par des dcorations parasites. L'ornementation fut relgue
dans les remplissages, dans les tympans, sur les couronnements. Ce
systme tait dj, du reste, admis en Orient et notamment dans les
difices vots de la Msopotamie. Il fut suivi dans la Perse et se
manifesta dans les anciens difices arabes du Caire.

Il tait naturel que l'art russe s'y conformt, et ainsi fit-il jusqu'au
moment o l'engouement pour les arts italiens de la dcadence dtourna
les architectes russes des principes inhrents  la structure vote,
suivant le mode byzantin, pour leur faire adopter ces ordonnances de
placages prtendus classiques et d'un got douteux.

Il est donc essentiel de poser les limites dans lesquelles la dcoration
architectonique des difices vots, suivant le mode russe, peut se
dvelopper sans nuire au caractre propre  la structure adopte.

Nous avons vu que l'un des caractres de cette structure vote est de
faire apparatre,  l'extrieur, les traces des votages intrieurs.

Les monuments russes prsentent des exemples nombreux de ce systme
rationnel, solide, et qui se prte  la bonne disposition des
couvertures mtalliques poses sur l'extrados mme de ces votes.

Ainsi l'difice vot s'accuse,  l'extrieur, par des traves, et sous
les votes, la construction, suivant le mode byzantin, n'est plus qu'une
clture qui n'a rien  porter, qui peut tre perce de baies et recevoir
telle dcoration que l'on veut y mettre, d'autant que cette dcoration
peut tre abrite par la saillie des archivoltes traant  l'extrieur
les votes intrieures.

La planche VI explique comment les architectes russes du XIIe sicle
surent se conformer  cette donne.

La cathdrale de l'Assomption,  Moscou (Kremlin), qui date du XIVe
sicle, nous montre une disposition dcorative d'un grand effet. Sous
les archivoltes extrieures qui tracent les votes, dans les tympans,
sont disposes de grandes peintures au-dessus de l'abside et des
absidioles. Pour mieux abriter ces peintures, les couvertures
semi-circulaires forment une saillie trs-prononce, et sont portes par
une combinaison de charpenterie.

Il est bon d'indiquer le parti que l'on peut tirer de cette conception.

Soit, figure 67, une trave d'angle d'un difice vot conformment au
mode admis dans la construction des glises russes. En A le plan de
cette trave, et en B l'lvation gomtrale. En examinant le plan, on
observera que les piles portant les arcs sont vides en _c_, suivant
une disposition frquemment admise dans les difices de l'Armnie. Et,
en effet, la butte des arcs D est largement maintenue par les deux
saillies E.

Nous allons voir maintenant de quelle utilit peuvent tre ces
videments.

[Illustration: Fig. 67.]

Sur les colonnes engages qui montent de fond, reposent les
charpentes qui reoivent les parties saillantes de la couverture[1]. Ces
saillies sont assez prononces pour abriter compltement les tympans qui
peuvent, ds lors, tre dcors de peintures ou de mosaque. La coupe G,
faite sur l'axe du grand arc, montre la disposition de l'auvent; et la
coupe H, faite sur l'axe des videments triangulaires, la disposition de
la corniche de charpente avec son chneau I vidang par une conduite qui
passe au sommet de l'angle rentrant de l'videment. Puis la figure 68
donne le dtail de la combinaison de charpenterie sur les chapiteaux des
colonnes engages.

Cette construction est rationnelle: les pleins sont tablis en raison
des rsistances  opposer aux pousses des votes. Il n'y a, en oeuvre,
que le cube de maonnerie ncessaire. Ces videments, qui donnent de la
lgret  la construction, sont favorablement disposs pour faciliter
l'coulement des eaux pluviales.

Enfin, toute la maonnerie est bien abrite par ces auvents
trs-saillants.

[Illustration: Fig. 68.]

Le faux got classique fit abandonner ces couronnements saillants depuis
le XVIIe sicle, bien qu'ils fussent indiqus par la construction mme.
On n'en retrouve aujourd'hui que des fragments; mais ils taient
primitivement trs-usits, aussi bien dans l'architecture religieuse que
dans l'architecture civile russe, et c'est encore l une tradition
orientale hindoue qui tablit une distinction franche entre
l'architecture byzantine proprement dite et l'architecture russe. Dans
l'architecture byzantine, nulle apparence de construction de charpente
ni mme de traditions drives de la charpenterie. Dans l'architecture
hindoue, la tradition de la structure de bois apparat partout, mme
lorsque les difices sont taills dans le roc, comme nous l'avons fait
voir (fig. 36). Il en est ainsi dans l'architecture russe: les formes
donnes par la structure de bois apparaissent conjointement  celles
fournies par l'emploi de la vote, et quand, au XVIIe sicle, les
architectes russes prtendirent remplacer ces auvents prservatifs de
bois par des couronnements saillants de maonnerie, ils donnrent 
ceux-ci des formes empruntes  cette structure de bois, bien qu'ils
n'employassent le plus souvent que de la brique ou du moellon revtu
d'un enduit.

[Illustration: Fig. 69.]

[Illustration]

Ces architectes pouvaient, mme avec de la brique, composer des
encorbellements assez saillants et riches; ce qu'ils obtenaient en
chargeant toujours chaque rang de ces briques  la queue.

La figure 69 prsente une de ces corniches en perspective, la coupe
tant donne en A et le plan de l'angle en B (fig. 70).

[Illustration: Fig. 70.]

On comprend que si l'on employait dans ce mode de construction des
briques entailles de diverses couleurs, on obtenait des effets
dcoratifs d'un effet trs-vif.

La planche XXVI fournit encore un exemple de ces couronnements d'une
tourelle  huit pans, revtue de briques entailles et de plaques de
faence.

Mais il faut dire qu'au commencement du XVIIe sicle l'architecture
moscovite prsente rarement des exemples de constructions excutes avec
soin. Les enduits colors remplacent habituellement les briques et
faences entailles et ces enduits sont parfois mme assez grossirement
excuts. Toutefois, les lments existent, et dans un art qu'il s'agit
de faire renatre, il est essentiel de distinguer ces lments sans
s'arrter aux applications grossires qui en ont t faites.

La Russie, pour faire clore une vritable Renaissance, ne doit pas se
borner simplement  reproduire matriellement les exemples laisss au
moment o l'art slave fut tout  coup arrt dans sa marche par
l'imitation peu rflchie des oeuvres occidentales, elle a mieux 
faire: choisir parmi ces lments ceux qui permettent une application
perfectionne, ceux qui proviennent des sources les plus pures, les plus
originales, les plus conformes au gnie national; les structures qui
s'accordent le mieux avec les habitudes, les traditions, les matriaux,
la nature du climat ou les ressources locales. Parfois, une oeuvre
barbare, dont l'excution est mdiocre par suite de circonstances
particulires, ou l'intervention d'un artiste peu soigneux, fournit
cependant des motifs qui, repris par un homme de talent, se prtent 
une excellente interprtation. Ainsi, par exemple, on remarque toujours
dans les difices russes un sentiment trs-dlicat des proportions,
malgr une excution souvent grossire. Cette qualit est apparente dans
les couronnements, dans la disposition des pleins et des vides, dans les
silhouettes gnrales de l'architecture. Elle est trop prcieuse pour
qu'il ne faille pas en tenir grand compte, lorsqu'il s'agit de reprendre
cet art et d'en dvelopper les applications.

S'il est bon, s'il est conforme  un tat civilis d'apporter des soins
minutieux dans l'excution des dtails d'une architecture, il serait
dplorable que cette proccupation fit ngliger l'tude trs-attentive
des effets que doivent produire les ensembles.

C'est ce qui est arriv en France: les architectes ont le plus souvent
apport dans l'excution des dtails une rare perfection; mais ce soin
semble les avoir dtourns de l'entente des effets d'ensemble. Il est
vrai qu'ils s'imposaient une tche ingrate. Ils prtendaient soumettre
l'architecture antique aux besoins, aux habitudes, aux moeurs de notre
temps et en reproduire les formes  l'aide de matriaux que les anciens
ne possdaient pas ou dont ils ne faisaient pas emploi.

Abandonnant les plates imitations de l'architecture occidentale,--qui
elle-mme n'est qu'un pastiche peu raisonn des arts de
l'antiquit,--les architectes russes ont, par devers eux, un art dj
form, qui n'est pas parvenu cependant  sa maturit, mais, par cela
mme, qui est plein de promesses et est susceptible d'un grand
dveloppement,  la condition de ne point mentir  ses origines, de
rester logique dans ses expressions et de choisir dans les lments qui
le composent les motifs les plus purs et les plus dlicats.

Nous ne prtendons pas, cela va sans dire, fournir des modles, car
cette prtention serait ridicule, mais nous essayons de montrer la
mthode  suivre dans la composition de cette Renaissance d'une
architecture russe, en choisissant prcisment parmi ces lments
fournis par le pass et dont les sources ont t indiques par nous.

Cette mthode consiste donc dans un travail de slection que chacun peut
entreprendre en se pntrant des principes sur lesquels cet art russe
s'appuyait encore au XVIIe sicle et qui remontent  une poque fort
antrieure. Mais toute mthode doit faire ses preuves, montrer les
apprciations. Il nous faut donc runir des exemples. C'est ce que nous
venons de faire dj, ds le commencement de ce chapitre,  propos des
votes et de quelques dispositions particulires  l'art russe.

Procdant toujours de la mme manire, c'est--dire nous appuyant sur
les donnes admises par cet art, et faisant abstraction des conventions
prtendues classiques, nous poursuivons notre tche.

Nous avons dit que l'architecture russe est habituellement pntre d'un
sentiment trs-dlicat des proportions, ce qui lui est commun, du reste,
avec les arts de la Perse.

Prenons comme exemple une porte d'glise, abrite sous un auvent de
charpente (pl. XXVII). Ce membre d'architecture est destin, bien
entendu,  tre vu de prs. Il forme un tout et doit tre prcieux dans
ses dtails, construit en matriaux de choix.

Notre dessin en indique la construction avec la fine ornementation
sculpte qui encadre le cintre, la peinture qui le surmonte, l'auvent de
charpenterie, couvert de mtal et les riches vantaux de bronze.

Les proportions de cette porte sont tudies avec soin conformment aux
donnes admises par les architectes russes et qui paraissent avoir t
souvent inspires des exemples fournis par l'Armnie.

Cependant le galbe de la baie et l'auvent drivent des lments purement
russes. En A est prsent le profil d'une des consoles en bois de
l'auvent.

Il est entendu que ces auvents sont toujours peints.

On ne trouve pas dans la bonne architecture russe, non plus que dans
celle de l'Armnie et de la Perse, cette ornementation sculpte  une
grande chelle, si frquente dans nos difices occidentaux. Fine,
dlicate, plutt grave qu'en ronde bosse, cette ornementation sculpte
est habituellement traite comme une tapisserie destine  garnir
certaines places qui doivent attirer le regard.

[Illustration]

En cela, comme en d'autres points dj touchs par nous,
l'architecture russe diffre essentiellement de l'architecture
occidentale et se rapproche des arts de l'Orient.

Cependant, vers la seconde moiti du XVIIe sicle dj, les architectes
russes, sous l'influence des arts de la dcadence occidentale,
essayrent d'appliquer  leurs difices l'ornementation lourde,
prtentieuse et contourne de l'cole de Bernin.

Si cette ornementation sculpte choque le got lorsqu'elle est applique
aux difices occidentaux de cette poque, elle est intolrable ds qu'on
prtend l'approprier  cette architecture russe dont le temprament,
pourrait-on dire, est tout oriental.

En effet, les silhouettes fines, sveltes, l'emploi de petits matriaux,
la franchise des moyens de structure laisss apparents, qui sont les
qualits essentielles de l'architecture russe, ne comportent pas une
ornementation qui altre ces silhouettes et qui ne s'accorde pas avec la
nature et l'emploi des matriaux.

En revenant  l'art slave, il est donc ncessaire d'apprcier exactement
les qualits qui dominent chez lui, qui sont: l'lgance, non sans
hardiesse; l'tude attentive de l'effet des ensembles; une ornementation
discrte qui jamais ne puisse dtruire les lignes principales et laisse
des repos pour l'oeil, ornementation qui doit consister surtout, dans
les parties leves au-dessus du sol, en colorations; car cette
architecture, ainsi que nous l'avons dit dj, exige le secours de la
peinture pour produire son _maximum_ d'effet, puisqu'elle se revt
d'enduits, le plus souvent, par suite de la nature des matriaux
employs et du mode concret de structure.

[Illustration: Fig. 71.]

Ce sentiment des proportions est manifeste encore dans les porches ou
portiques qui s'lvent  la base des difices. Ces porches et portiques
sont bas, larges, ainsi qu'il convient pour abriter les personnes
qui circulent sur leur pav, et cependant, ils sont le plus souvent
accols  des constructions hautes, d'une venue, dont les murs dpourvus
de fortes saillies horizontales produisent un effet de grandeur
saisissante, au-dessus de ces galeries et abris disposs  leur pied
(fig. 71). Ces sortes de porches ne sont souvent, pour les palais, que
de grands perrons couverts qui donnent sur un escalier droit log dans
le btiment ou sur l'un de ses flancs. Leur construction se compose
d'arcs portant sur des piles trapues. Les tympans de ces arcs sont
remplis par une fermeture reposant sur une arcature suspendue afin de ne
point gner le passage. Des toits saillants abritent le tout.

[Illustration: Fig. 72.]

Frquemment, les portiques bas reposent sur d'paisses colonnes
renfles, d'un aspect trange et qui ne sont pas sans rappeler les
formes hindoues.

Ces colonnes tant habituellement construites en brique, il est
ncessaire de leur donner une forte paisseur, surtout si les portiques
sont vots (fig. 72). Nos yeux ne sont gure habitus  ces formes,
mais si l'on veut comprendre l'art russe, il faut un peu oublier nos
difices de l'antiquit romaine ou du moyen ge.

A tout prendre, il y a harmonie dans ces ensembles et ces dtails de
l'architecture russe, et elle ne devient choquante que quand elle
s'impose l'imitation de certaines formes occidentales et qu'elle prtend
les mler aux expressions du gnie national.

Il est constant aujourd'hui que l'art russe cherche sa voie et que, s'il
a la conscience de l'instrument mis  sa disposition, il ne sait trop
comment l'employer, faute de connatre exactement les principes d'o cet
art dcoule. Et, en effet, ce qui a t dit prcdemment explique assez
les difficults qui s'opposent  la dfinition prcise de ces principes.
Mais, cependant, il est un point qui domine, c'est la soumission de la
forme  la nature,  l'emploi des matriaux et au mode de structure. La
bonne architecture russe, ainsi que toutes les architectures qui
mritent une mention, n'emploient jamais une forme qui soit en
contradiction avec ces conditions matrielles de structure. Et c'est
pour avoir mconnu ce principe essentiel, dominant, que depuis plus de
deux sicles cette architecture russe est tombe dans les plus tranges
abus. Se contentant d'un vtement parasite emprunt  l'occident, elle
perdait de vue son point de dpart et devait avoir grand'peine  le
retrouver, le jour o elle se fatiguerait de ces imitations qui ne
peuvent lui faire produire autre chose que des pastiches grossiers.

L'engouement pour l'architecture occidentale provenant de l'Italie, de
la France ou de l'Allemagne, ne pouvait constituer un art. La Russie, en
croyant ainsi se rattacher  la civilisation europenne et profiter de
ses progrs, se plaait au dernier rang; le dernier rang, dans les arts,
tant assign toujours aux oeuvres qui manquent d'originalit.

Ce n'est donc pas par des concessions aux arts occidentaux que
l'architecture russe reprendra la place qu'elle doit occuper dans les
arts. Il est ncessaire, au contraire, qu'elle laisse entirement de
ct ces influences trangres  son gnie et qu'elle aille de nouveau
puiser aux sources qui avaient dvelopp cet art jusqu'au XVIIe sicle.
Ces sources sortent de Byzance, de l'Orient, de l'Asie, de la Perse, de
l'Armnie. Elles ont, au total, une origine commune et peuvent se mler
de nouveau comme elles se sont mles jadis, sans troubles, mais en
composant un ensemble harmonieux.

Le moindre apport des arts occidentaux dtonne dans ce milieu. Il n'est,
en Occident, que notre art dit _Roman_ qui ait des points de contact
avec l'art russe, par la raison que cet art roman s'inspirait
principalement des arts de Byzance et de la Syrie.

On ne doit pas perdre de vue ce point de dpart, savoir: que l'art russe
drive de l'emploi de la vote d'une part et de la structure de bois de
l'autre. Le champ est ainsi suffisamment tendu, surtout si nous
considrons l'extrme libert dans les applications du systme de la
structure vote. Mais, mler  ces deux principes primordiaux, l'emploi
des _Ordres_ qui, quoi qu'on ait pu dire, ne drivent nullement de la
structure de bois, et les formes qui dcoulent de la mise en oeuvre de
grands matriaux (pierre), c'est composer le plus trange amalgame
d'lments disparates et faits pour rester spars.

En ralit, l'architecture russe est plus voisine des arts de l'Assyrie
que des arts hellniques, et elle trouverait sur les bords du Tigre et
de l'Euphrate plus d'lments  s'approprier que sur le territoire
antique d'Athnes. La Rome impriale pourrait, dans ses constructions
votes, lui fournir un contingent; mais la transformation byzantine se
rapproche bien davantage de sa vritable constitution.

Nous ne sommes pas de ceux qui prtendent tablir une connexit complte
entre les institutions politiques des peuples et cette expression de
leur gnie: les arts.

Un tat politique, une organisation civile peuvent tre fort loigns de
ce que nous appelons la libert, et les arts manifester cependant une
grande indpendance.

La France, par exemple, tait loin de possder des liberts politiques
au XIIIe sicle, et ses arts,  cette poque, montrent une indpendance
dans leur application, trs-suprieure  celle qu'ils peuvent manifester
aujourd'hui.

Or, ce qui distingue l'art russe au moment de son apoge, c'est
prcisment cette libert complte dans ses expressions, cette franchise
d'allure qui exclut toute ide d'une ingrence trangre aux choses
d'art.

L'architecture, parmi les autres arts plastiques, possde ce privilge
prcieux de pouvoir se dvelopper en libert quand et comme bon lui
semble. Les arts de la sculpture et de la peinture se manifestent par
des images ayant une signification directe pour le vulgaire. On peut
leur imposer ds lors une forme hiratique, ne pas leur permettre tel ou
tel mode d'expression. En est-il ainsi de l'architecture? Non. Le public
n'attache pas un sens  un mode de structure,  une combinaison de
vote,  la composition d'une fentre ou d'une porte. Pourvu que la
chose remplisse son objet, ne choque pas les habitudes reues et soit
agrable  voir, personne ne s'inquite de savoir comment le rsultat a
t obtenu. Quand donc la forme architectonique--ce qu'elle doit
toujours observer--drive de la structure, l'architecte possde une
libert absolue que nul ne lui conteste, puisque nul ne sait comment il
en use et mme s'il en use.

Mais aussi quand, s'cartant de ce principe, il ne soumet plus les
formes qu'il emploie  la structure, quand il accepte des ornements
dcoratifs opposs mme  cette structure, quand l'apparence n'est plus
qu'un vtement qui n'a point de rapports avec le corps, alors chacun
peut lui imposer tel ou tel vtement, puisqu'il n'a pas de motifs 
faire valoir pour adopter celui-ci plutt que celui-l; et il perd sa
libert. C'est ainsi que l'art de l'architecture se dveloppe avec une
grande indpendance  des poques relativement barbares, mais tant qu'il
demeure attach au principe de la conformit des apparences avec le mode
de structure employ, et que cette indpendance lui est enleve ds
qu'oublieux de ces principes, il admet des formes trangres  cette
structure. N'ayant plus d'arguments  faire valoir pour choisir une
forme plutt qu'une autre, chacun peut lui imposer celle qu'un caprice
lui fait prfrer.

Alors voit-on, par exemple, sur l'difice construit suivant le mode
russe, avec les matriaux du pays, plaquer des pilastres, des colonnes
et des entablements d'ordres antiques, dcoration parasite obtenue 
grand'peine avec des enduits sur de la brique, lesquels se dtachent
tous les hivers.

Certes l'architecture russe, gnralement leve en petits matriaux et
compose d'une structure concrte, demande des jointoiements, des
enduits ou des revtements; mais cette parure doit tre la consquence
du mode de construction adopt, en indiquer la nature. Or, il est clair
que les enduits, pour durer, doivent n'offrir que de faibles saillies
et tre bien abrits. La vritable architecture russe avait parfaitement
admis ce systme rationnel. Les profils n'avaient que des saillies peu
prononces, souvent un simple jointoiement laissait  la brique son
aspect rel, des combles saillants abritaient les parements.

[Illustration: Fig. 73.]

Voulait-on de la richesse? elle tait obtenue  l'aide de cette
ornementation fine, grave, qui rappelait les dcorations persiques, ou
au moyen de ces revtements de faences mailles, ou par des
imbrications de diverses nuances. Nous avons montr (fig. 54) une de ces
fentres de monuments indiens ornes d'enduits. L'architecture russe
adopta ce procd avec plus ou moins d'adresse et sut en faire des
applications lgantes (fig. 73 et 74). Ici la brique apparente et les
enduits remplissent leur rle. Entre ces baies qui pouvaient offrir sur
une faade des points trs-riches, les parements demeuraient lisses,
taient autant de repos pour l'oeil et ne se couvraient point de ces
pilastres et bossages qui conviennent  une structure de pierre, mais
n'ont nulle raison d'tre lorsque des murs sont destins  tre enduits.

[Illustration: Fig. 74.]

Des chanes et bandeaux de briques apparentes pouvaient encadrer ces
tapisseries; car une condition de dure, pour les enduits, est de ne pas
occuper des surfaces trop tendues. On maintient ainsi ces enduits au
moyen des briques qui les affleurent et forment des dessins gomtriques
(fig. 75).

[Illustration: Fig. 75.]

Mais il parat inutile de s'tendre davantage sur ces dtails varis 
l'infini et qui se prtent  la dcoration extrieure des difices sans
ncessiter de grandes dpenses. Si l'on ajoute  ces stucs,  ces
briques apparentes et pouvant tre mailles, des faences de
revtement, on peut produire les effets les plus riches et les plus
sduisants.

L'emploi du mtal se prte  cette architecture moscovite, non-seulement
pour les couvertures, mais aussi pour les supports, qui sont alors
destins  donner du _roide_  ces constructions concrtes, leves en
petits matriaux.

On sait que dans les architectures persane et arabe, avec les
constructions de brique, de blocage et mme de pis ou bton, l'emploi
du marbre est frquent lorsqu'il s'agit d'tablir des supports grles ou
certains revtements. A dfaut de marbre, la fonte de fer ou le bronze
peuvent remplir le mme objet.

L'architecture russe, mieux que nulle autre, doit profiter des moyens de
construction que prsente le mtal, puisqu'elle procde le plus souvent
comme l'architecture persane et qu'elle emploie les mmes matriaux.
Autant il est difficile d'assimiler le mtal aux formes admises dans
l'architecture occidentale moderne, autant on trouverait de facilits 
employer cette matire en restant dans les donnes de l'architecture
russe, qui n'a point  se proccuper de ces _ordres_ et des traditions
de la structure de pierre auxquels notre architecture de l'occident
croit devoir soumettre son apparence.

En cela, l'architecture russe, tout en restant fidle  son principe,
peut obtenir des rsultats nouveaux et faire porter les votes sur des
points d'appui grles en vitant les masses paisses de maonnerie; car
les supports mtalliques, convenablement employs, permettent de
neutraliser partie des pousses de ces votes.

Soit, en effet, une salle  douze pans, d'un grand diamtre et qu'il
s'agit de voter en maonnerie (fig. 76). Admettons que dans les angles
rentrants ABC nous levions des colonnes suivant une inclinaison et
conformment  la coupe sur EF (fig. 77). Il est vident que nous
remplaons par un moyen conomique les encorbellements usits dans
l'architecture orientale et dans l'architecture russe, ou les massifs de
maonnerie ncessaires pour rsister  la pousse de la vote. Cette
pousse est neutralise, puisque la rsultante des pressions agit sur
l'axe des colonnes inclines. Les murs ne sont plus que de simples
cltures qui n'ont  porter que leur propre poids. Mieux que nulle
autre, l'architecture russe, par l'emploi qu'elle a su faire de la vote
byzantine et par les dveloppements qu'elle a su donner  ses
combinaisons, se prte  ces liberts et peut obtenir de grands effets
sans dpenses excessives. Il n'est pas besoin de dmontrer comment cet
intrieur se prte  la dcoration peinte qui convient  cette
architecture aussi bien qu' celle des Orientaux; car, remarquons en
passant que les difices persans, byzantins et russes ne comportent pas
dans les intrieurs ces membres d'architecture saillants, volumineux
dont nous avons tant abus dans l'architecture occidentale, et qui,
 tout prendre, ne conviennent qu' l'extrieur. Ces difices orientaux
et russes sont sobres de saillies, de moulures sur les parois
intrieures. Ils prsentent des surfaces unies trs-favorables 
l'application d'une ornementation dlicate, de la peinture ou de la
mosaque.

[Illustration: Fig. 76.]

[Illustrations: Fig. 77.]

Si l'extrieur d'un difice est destin  tre vu  grande distance, il
est fait pour produire un certain effet de loin sous la lumire du ciel.
Il n'en est pas de mme des intrieurs, qui sont toujours vus  une
distance invariable et rapproche. Il est donc assez trange que l'on
ait garni  l'intrieur, en occident, les vaisseaux, de ces ordres, de
ces corniches, de cette dcoration hors d'chelle qui crase le
spectateur et qui serait intolrable aux yeux des Orientaux, habitus
aux surfaces unies, ornes seulement de gauffrures et de peintures,
laissant, malgr l'excessive richesse parfois, les yeux et l'esprit se
reposer.

[Illustration: Fig. 78.]

Soit maintenant un plan carr dont les quatre piliers d'angle ABCD (fig.
78) portent quatre arcs-doubleaux sur lesquels il s'agit d'lever une
coupole.

A la place des pendentifs, nous tablirons quatre colonnes de mtal
inclines A_a_, B_b_, C_c_, D_d_, sur lesquelles viendront reposer les
huit arcs _ae, eb, bf_, etc.

La coupe sur XP (fig. 79) rend compte de cette construction, sans qu'il
soit besoin d'autre explication, et le dtail (fig. 80) montre comment
les chapiteaux de mtal reoivent les sommiers des arcs. Un tirant plac
en A et passant sur l'extrados du demi-arc diagonal (voyez la coupe)
vite toute chance de dformation pendant la construction et avant
qu'elle ne soit charge.

[Illustration: Fig. 79.]

On voit donc, sans qu'il soit ncessaire de multiplier les exemples,
combien l'emploi des supports mtalliques peut faciliter la structure
vote suivant la mthode russe.

En rsum, l'architecture russe a devant elle un vaste champ ouvert.
Elle peut puiser aux sources asiatiques, qui lui appartiennent, et
prendre dans les produits fournis par l'industrie moderne les lments
qui doivent faciliter son dveloppement; car ces produits s'allient
merveilleusement  ces arts de l'Asie, si souples, si logiques et qui
semblent avoir pour principe: la libert des moyens.

[Illustration: Fig. 80.]




CHAPITRE V

L'AVENIR DE L'ART RUSSE

       *       *       *       *       *

LA SCULPTURE DCORATIVE


Si l'art de la statuaire a t largement pratiqu dans l'Inde, il est
fort restreint dans les contres o la loi de Mahomet est professe
depuis le VIIIe sicle. Byzance eut une cole de statuaire contrarie
dans ses dveloppements par les iconoclastes; mais les difices si
nombreux qui nous restent de la Syrie centrale, datant des IVe, Ve et
VIe sicles, sont totalement dpourvus de statues ou de bas-reliefs
reprsentant la figure humaine[86].

[Note 86: Voyez _Syrie centrale_, architecture civile et religieuse
du Ier au VIe sicle, par M. le comte Melchior de Vogu; dessins de M.
Duthoit.]

La statuaire byzantine est, ds les premiers temps, enferme dans un
hiratisme troit qui la conduit rapidement  une dcadence
irrmdiable. Cette cole fournit cependant des modles  l'Occident
depuis le rgne de Charlemagne jusque vers le milieu du XIIe sicle;
mais,  cette poque, les statuaires franais, notamment, laissent de
ct les modles byzantins pour s'adonner  l'tude de la nature, et
former cette admirable cole du XIIIe sicle qui alors n'a pas d'gale
en Europe.

Les Byzantins semblaient, d'ailleurs, lorsqu'ils reprsentaient la
figure humaine, prfrer les procds de la peinture  ceux de la
statuaire, qui ne s'appliquait plus gure qu' des meubles ou  des
menus objets. Les artistes russes manifestrent la mme tendance, et les
monuments ne montrent que de rares exemples de statuaire traite dans de
petites dimensions et sans caractre spcial.

Il n'en est pas de mme de l'ornementation. Celle-ci se montre dj
brillante dans les plus anciens difices de la Russie et ne cesse de se
produire avec clat, empruntant ses lments  Byzance,  l'Inde,  la
Perse,  la Syrie et  la flore.

Nous avons donn quelques exemples de cette ornementation russe
lgante, dlicate, mlange harmonieux de ces divers lments. Il nous
reste  faire ressortir les principes constitutifs de cette
ornementation sculpte, et  indiquer le parti qu'on peut en tirer.

On sait avec quelle sobrit les Grecs de l'antiquit appliquaient
l'ornementation sculpte  leurs monuments  l'extrieur comme 
l'intrieur. Les Romains de l'empire, fastueux, ne suivirent pas cet
exemple, et ne tardrent pas  couvrir leurs difices d'une
ornementation surabondante.

Les difices de Baalbeck nous laissent voir une profusion d'ornements
appliqus avec plus d'amour de la richesse que de discernement. On ne
saurait douter que,  l'origine, Byzance n'ait suivi cet exemple; mais
bientt l'influence grecque et asiatique se fit sentir, et la dcoration
sculpte devint plus sobre, plus dlicate, plus prcieuse dans son
excution. Les nombreux difices de la Syrie centrale en font foi, et la
sculpture d'ornement qui les dcore se rapproche beaucoup plus du
sentiment grec que du _faire_ lch de la dcadence romaine. On y voit
rapparatre ces feuillages aux dentelures aigus, aux artes vives
qu'on observe dans l'antique sculpture grecque, puis cette ornementation
drive d'un trac gomtrique (fig. 81)[87] qui appartient  l'Orient,
 la Perse et qui, plus tard, fut si largement employe dans
l'architecture dite arabe.

[Illustration: Fig. 81.]

[Note 87: _Syrie centrale_. Betoursu.]

C'est  ces modles que la Russie eut recours tout d'abord pour dcorer
ses difices. Mais nous avons vu qu'elle possdait des traditions
locales scythiques qui n'taient pas sans valeur. Elle ne les ngligea
pas et sut les fondre avec les lments qu'elle empruntait  Byzance, 
l'Orient et aussi peut-tre aux Scandinaves.

Toutes ces origines, d'ailleurs, s'accordaient sur un point, savoir: de
ne jamais considrer la sculpture dcorative que comme une tapisserie ou
une faon de passementerie destine  orner des fonds, des bandeaux, des
frises, des tympans.

C'est l tout un systme auquel les architectures persane, arabe, russe,
demeurent attaches et qui fut adopt par les Byzantins lorsqu'ils
abandonnrent les traditions de la sculpture romaine pour se rapprocher
des arts dcoratifs de l'Asie et des Grecs des derniers temps.

On peut discuter les mrites et les avantages de ce systme; mais on ne
saurait disconvenir qu'il ne tende  faire valoir les masses
architectoniques, en ce qu'il n'altre jamais les lignes principales et
qu'il permet, au contraire, de les faire ressortir.

L'Armnie, la Gorgie, qui levrent de charmants difices dans lesquels
les lments byzantins et persans semblent se confondre, difices qui ne
laissrent pas que d'exercer  leur tour une influence sur
l'architecture russe, nous montrent une ornementation sculpte qui se
tient exactement dans les donnes indiques (fig. 82 et 83)[88],
c'est--dire qui se compose habituellement d'entrelacs, sorte de
passementerie drive, comme toute passementerie, des figures
gomtriques. L'origine de cette ornementation est indiscutable: on la
trouve dans les combinaisons produites par l'assemblage de cordons.
Cette origine est, non moins videmment, toute orientale, l'Asie ayant
t, depuis l'antiquit la plus recule, la grande fabricatrice des
toffes. Rien de semblable dans la sculpture dcorative de la Grce
antique et de Rome, qui empruntent leur ornementation sculpte  la
flore,  la faune et  des joyaux: perles, besants; ou  des objets d'un
usage journalier: vases, flambeaux, armes.

[Illustration: Fig. 82]

[Note 88: Kaben, Gorgie]

En adoptant, ainsi que l'avaient fait avec rserve les Byzantins,
l'ornementation drive des toffes et de tracs gomtriques, les
Russes ne ngligrent pas la flore et la faune et allirent les deux
systmes ds le XIIe sicle, ainsi que l'indique clairement l'glise
cathdrale de Saint-Dimitri  Vladimir, dont nous avons donn des
dtails (pl. VII et VIII, et fig. 33 et 34). En cela, l'art russe
semblait se rapprocher du mode hindou qui mle dans sa dcoration
sculpte la reproduction des tissus et des passementeries  la faune et
 la flore.

[Illustration: Fig. 83.]

Il est mme vident que, dans l'ornementation sculpte russe de cette
poque dj recule, c'est la flore hindoue qui apparat et non la flore
locale[89], c'est--dire une imitation de seconde main.

[Note 89: Voyez les figures 32, 33 et 34.]

Cependant, parmi les objets de fabrication russe d'une poque plus
rcente: bijoux, pice d'orfvrerie, faences en relief, on remarque une
tendance vers l'imitation de la flore locale.

La Russie, reconstituant son art abandonn, doit-elle changer de systme
s'il s'agit de la dcoration sculpte, se rapprocher des mthodes
occidentales? Nous ne le pensons pas. Son architecture ne saurait
s'allier  notre ornementation moderne, ni mme  celle qui fut adopte
chez nous pendant le moyen ge. Conservant son architecture dont nous
avons dvelopp les principes, les qualits et les ressources tendues,
elle doit maintenir le seul systme dcoratif qui s'accorde avec cette
architecture et avec les moyens de structure employs gnralement. En
effet, la ncessit o l'on est en Russie d'employer les enduits 
l'extrieur comme  l'intrieur dans la plupart des cas impose
l'adoption du mode dcoratif qui seul peut s'appliquer aux enduits. Or
ce mode dcoratif ne se prte pas aux grands reliefs; il ne peut gure
tre employ que sur des nus, sur ce qu'on appelle _tapisseries_ dans le
langage des architectes. Il s'ensuit que cette dcoration sculpte
affecte un caractre diffrant essentiellement de celui qui lui est
donn dans l'architecture romaine, et mme dans l'architecture du moyen
ge; et que, tout en se servant de la flore et de la faune, elle peut
continuer de prendre aux sources si riches de l'Orient. Joignons
l'exemple  la thorie et voyons le parti que l'on peut tirer de ces
lments.

[Illustration: Fig. 84.]

La figure 84 prsente un ornement compos suivant ces donnes,
c'est--dire en alliant le systme gomtrique  la flore (fougres) et
 la faune. On n'ignore pas que les Persans, et particulirement les
Arabes, ont employ pour dcorer leurs difices un procd trs-simple,
trs-conomique et qui cependant permet d'obtenir des effets
surprenants. Ce procd consiste  estamper des reliefs sur des enduits
au moyen de moules creux en bois. Ce mode d'ornementation par
empreintes, d'une excution si facile, peut tout aussi bien s'appliquer
 l'architecture russe qu' l'architecture de la Perse et de l'Afrique
septentrionale, puisqu'il est la consquence de l'emploi des enduits; il
se prte  la peinture et a besoin, peut-on dire, de son secours pour
produire tout l'effet qu'on doit en attendre. Les reliefs, tant peu
sensibles, sont ainsi rehausss par la diversit des tons.

Les Russes ont encore, comme les populations de l'Orient, le sentiment
de l'harmonie des couleurs; les toffes et les broderies qu'ils
fabriquent, leurs peintures, leurs maux possdent cette qualit
naturelle, et, par consquent, il leur est ais de donner  ces
sculptures en bas-relief tout l'attrait qui nous charme dans celles de
la Perse et des Arabes. Ils peuvent mme ajouter  cet attrait la
varit qui manque parfois aux compositions arabes et persanes,
lesquelles drivent, d'une faon trop rigoureuse peut-tre, des figures
gomtriques. Les Russes, comme les populations de l'Asie centrale,
savent habilement se servir de la flore dans leurs dcorations
monumentales, et ils ont ainsi devant eux un champ sans limites.

Mais l'emploi de la flore avec ce genre d'ornementation doit tre fait
dans des conditions particulires qui n'admettent pas l'imitation
absolue, laquelle ne saurait s'accorder avec les figures gomtriques.
C'est une interprtation plutt qu'une imitation des formes de la flore
qui s'impose dans ces conditions. Et, en effet, les quelques ornements
russes des belles poques se soumettent  ce programme avec un sentiment
trs-vif du style. De mme qu'en Orient, ces inspirations de la flore
sont prises souvent, de prfrence, sur les bourgeons, les formes
embryonnaires, les pistils, les boutons, sur des sujets trs-petits
perdus dans l'herbe et que le sculpteur grandit. Car les artistes des
bonnes poques, chez tous les peuples dous, n'ont pas t sans observer
que ces petites plantes  peine visibles possdent un caractre de
puissance, une beaut de galbe que ne prsentent pas au mme degr de
grands vgtaux. La nature semble avoir pourvu ces infiniment petits,
parmi les plantes, d'organes d'autant plus robustes qu'ils ont plus 
souffrir des intempries. D'o il est rsult des formes remarquables
par leur caractre nergique, par la vigueur de leurs contours, par une
simplicit de galbe qui se prtent au grandissement et  l'application
du petit vgtal  la sculpture monumentale.

Mais nous venons de dire que ce genre de sculpture d'ornement de faible
relief demande, pour produire tout son effet, l'appui de la peinture.
Indpendamment de cette ncessit dcorative, il y a la tradition, il y
a l'influence des origines.

Les difices hindous sont entirement revtus de peinture, aussi bien
les nus que la sculpture; l'art architectonique hindou ne se passe du
secours de la peinture que quand il emploie des matires prcieuses qui,
elles-mmes, portent leur coloration particulire.

Les surprenants monuments d'Ellora, taills  mme le roc, taient
entirement revtus d'un stuc fin, recevant de la peinture; et on en
trouve encore de nombreuses traces. Ce stuc s'tendait aussi bien sur
les parties sculptes que sur les parties nues.

On n'ignore pas que ce procd tait employ galement par les
gyptiens et par les Grecs. Les Doriens aussi bien que les Ioniens
revtaient leur architecture et tous les parements qui la composent, la
sculpture d'ornement et la statuaire d'une couverte dlicate destine 
recevoir de la peinture.

Les monuments doriens de la Sicile et de la Grande Grce en font foi.
Ils coloraient mme le marbre blanc lorsqu'ils l'employrent, ne pouvant
admettre que l'architecture pt se passer de la peinture.

Il est vident que ce parti gnral doit exercer une influence srieuse
sur l'emploi de la forme. Il ne viendra  personne l'ide de colorer un
chapiteau corinthien romain, tandis qu'il est naturel de couvrir
d'ornements peints l'chine du chapiteau dorique grec.

L'emploi de la peinture dans l'architecture grecque explique pourquoi
les difices doriens sont si pauvres en sculpture d'ornement, et
pourquoi, quand cette sculpture se montre, elle est plate, dcoupe,
quelque peu sche. La peinture tait l pour lui donner le relief,
l'effet, l'harmonie, le _flou_ qui lui manquait.

Il est bon d'apprcier ces arts sans omettre aucune des conditions qui
leur taient faites; prtendre les juger et dduire de ce jugement des
consquences, lorsque ces conditions ne sont pas groupes, c'est risquer
fort de se tromper.

Ainsi, longtemps, certains dfenseurs prtendus de la forme se sont
refuss  admettre la coloration de l'architecture grecque des belles
poques.

On avait beau leur montrer des traces nombreuses de couleurs, des
ornements peints sur certaines parties des difices, ils ne voulaient
pas tre convaincus et rpondaient par cet axiome  l'usage de tous les
doctrinaires: Cela n'est pas, parce que cela ne peut tre.

Cependant cela est, c'est un fait indiscutable. Qu'il gne certaines
doctrines, qu'il ne soit pas conforme  un certain got, c'est
possible, mais le fait existe et l'on est contraint d'admirer
l'architecture grecque avec ce complment ou de refuser aux Grecs le
got, sur un point.

C'est qu'il faut bien le dire, l'admiration en fait d'art
architectonique, qui est un art de convention, est habituellement de
convention elle-mme et rsulte plus souvent d'une certaine habitude
contracte par les yeux que d'un raisonnement ou d'une apprciation
exacte des conditions dans lesquelles cet art se dveloppe.

Dire d'un art qu'il est barbare, cela peut s'entendre habituellement
d'un art tranger aux habitudes de celui qui porte ce jugement, mais
n'implique pas une infriorit.

Ceux qui ont pris la peine d'examiner une oeuvre d'architecture en
raison du milieu o elle s'est produite, des usages de ceux qui l'ont
conue, des matriaux employs, des traditions qui s'imposaient, de
l'impression qu'elle prtendait produire, ne sauraient la considrer
comme barbare si elle remplit ces conditions. Et,  cet gard, l'oeuvre
vraiment barbare est celle que parfois nous considrons, par suite d'une
fausse ducation, comme un chef-d'oeuvre.

Cette digression n'a d'autre objet que de mettre en garde nos lecteurs
contre ce prjug trop frquent dans le monde des artistes, et qui tend
 ddaigner comme infrieur ou barbare, si l'on veut, tout ce qui
contrarie les habitudes contractes par les yeux.

Ainsi l'Occident et la Russie, depuis deux sicles, se sont habitus 
considrer les _ordres_ romains comme la dernire, la plus complte et
la plus noble expression du _support_. Nous ne discuterons pas si en
effet les ordres romains mritent ou ne mritent pas cet arrt
classique. Nous dirons simplement que d'autres peuples que les Romains
ont imagin et compos des supports qui ont leurs qualits propres, leur
raison d'tre, qui remplissent leurs fonctions suivant les conditions
imposes et qui affectent des formes non moins logiques, sinon plus, que
celles attribues aux colonnes d'ordres romains.

Nous dirons que s'il est une oeuvre barbare, c'est celle qui consiste,
par exemple,  placer un entablement, qui est une saillie de comble, l
o il n'y a pas de comble. Nous dirons qu'il est barbare--parce que cela
ne peut se justifier d'aucune faon--de plaquer un ordre contre un mur,
lequel semble ainsi n'tre qu'un bouchement, fait aprs coup, entre des
supports verticaux isols. Nous dirons qu'il est barbare de placer un
entablement sur un ordre, dans un intrieur, c'est--dire l o il n'est
nul besoin de garantir ces supports contre les effets de la pluie, et
nous ne pourrons considrer comme barbares les artistes, quels qu'ils
soient, qui ont su chapper  ces fausses applications d'un principe.

Or, dans l'architecture de la Perse, non plus que dans l'architecture
arabe, il n'est fait emploi de ces partis dcoratifs, contraires 
l'application vraie des formes et au bon sens. On en peut dire autant de
l'architecture russe jusqu'au moment o elle s'est fourvoye dans
l'imitation irraisonne des arts occidentaux. Des ordres, il n'est pas
question. Les colonnes, lorsqu'elles existent, ou sont engages et sont
considres, ainsi que dans l'architecture romane, comme des
contre-forts (pl. VI et fig. 67), ou sont isoles et alors peuvent
passer, comme dans l'architecture hindoue, pour des piliers. Mais
l'influence des ordres romains ne se fait pas sentir. Comme aussi, dans
quelques exemples de l'architecture hindoue, ces supports sont
puissamment galbs et leurs chapiteaux forment des bourrelets saillants.
Toutefois, le pilier hindou porte des plates-bandes, tradition d'une
structure de bois, ainsi qu'il est apparent dans les monuments d'Ellora
et d'lphanta, tandis que le pilier russe est destin  porter des
arcs.

On peut certainement tirer un grand parti dcoratif de ce pilier galb
qui est si favorable  l'emploi de la sculpture plate sur stuc et de la
peinture (fig. 85). Sa forme ample s'harmonise avec les larges arceaux
des portiques bas, si propres  garantir le public contre la pluie, la
neige ou les rayons du soleil, et si elle est, pour nous autres
occidentaux, un sujet de critiques  cause des habitudes contractes par
nos yeux, on ne saurait prtendre qu'elle soit contraire au systme de
structure admis et  l'emploi de la dcoration propre aux stucs,
lesquels n'ont de dure qu'autant qu'ils sont tendus par surfaces de
peu d'paisseur et qu'on vite les angles saillants.

[Illustration: Fig. 63]

Ne pouvant changer leur systme de construction impos par l'emploi de
certains matriaux de faible volume, les architectes russes, qui ont
voulu imiter les arts italiens, ont t conduits  reproduire ces formes
importes,  l'aide des moyens mis  leur disposition. Ils ont tran en
stuc des corniches saillantes, des chambranles, des membres volumineux
appartenant  la structure de pierre. Aussi, cette dcoration
irrationnelle montre-t-elle des ruines qu'il faut rparer  la fin de
chaque hiver. On ne peut impunment produire les mmes formes avec des
moyens dissemblables, et l'art russe avait cet avantage, comme toutes
les architectures qui prennent une place, d'avoir adopt des formes et
une dcoration appropries aux matriaux employs et au mode de
structure impos par ces matriaux. Nous ne saurions trop insister sur
ce point, car, en dehors de ce principe, il n'y a pas d'art, mais
seulement des pastiches assez purils tels que ceux qui garnissent, par
exemple, la rue de Saint-Louis,  Munich, o l'on voit des copies de
certains palais florentins (lesquels sont btis en matriaux
trs-solides, trs-robustes) faites  l'aide d'enduits sur lattis.

Nous l'avons dit dj, le climat gnral de la Russie passe d'un extrme
 l'autre. Peu de matriaux peuvent rsister  ces carts de
temprature et surtout au froid excessif; et la Russie ne possde
qu'exceptionnellement la pierre de taille d'une grande duret. Force lui
est d'employer la brique, de la revtir d'enduits faits dans les
conditions convenables et d'abriter ces revtements afin de les
soustraire  l'action directe de l'humidit.

Mais les enduits, en grandes surfaces planes, sont sujets  se gercer.
Il faut donc les diviser pour assurer leur adhrence  la construction
sous-jacente, les poser par parties non trop tendues; et ainsi, la
dcoration des parements drive de cette ncessit mme. C'est cette
mthode que les Persans, que les Arabes ont parfaitement comprise et
applique dans leurs difices. Non-seulement ils ont toujours ainsi pos
leurs enduits par parties, mais souvent ont eu le soin d'encadrer ces
parties entre des matriaux rsistants, pierre, brique ou bois mme,
lorsqu'ils ont entendu construire avec conomie. Ces procds donnaient
les motifs dcoratifs, lesquels drivaient franchement de la structure
et de la forme que revt cette structure.

Or, il faut le reconnatre, les yeux du spectateur ne sont charms que
si ces conditions sont remplies. Le passant,  coup sr, ne fait pas ces
raisonnements et ne saurait se rendre un compte exact de cet accord,
mais l'harmonie qui le sduit n'est  tout prendre que la consquence de
cette intime liaison entre les moyens de structure et la dcoration.

Tout cart de logique choque mme celui qui n'est pas logicien; nous en
faisons chaque jour l'preuve sur la foule, sensible tout d'abord aux
dductions clairement tires d'un fait ou d'un assemblage de faits.

Dans l'enseignement lmentaire des arts, nous avons toujours vu que les
enfants sont immdiatement impressionns par l'nonc des raisons qui
commandent telle ou telle forme, tandis qu'ils restent inattentifs
devant un objet dont ils n'ont compris ni la fonction ni la raison
d'tre.

Mais si cet objet, par sa forme mme, indique et sa destination et les
moyens employs pour le constituer, cette harmonie s'empare de son
esprit et le sduit avant que sa raison ait pu lui rendre compte des
rapports qui existent entre la destination de l'objet et sa forme.

Nous savons qu'une ducation fausse peut touffer cet instinct; nous le
savons par une triste exprience. Nous savons qu'au contact continuel
des intelligences les mieux doues avec des formes d'art dont on ne
saurait expliquer la raison d'tre, mais que l'on prsente
doctrinalement, comme belles, sans jamais dfinir en quoi elles peuvent
l'tre, ces intelligences perdent la notion instinctive du vrai; mais
vis--vis la population russe, ce retour vers un art rationnel issu du
gnie national et d'une longue srie de traditions est moins difficile 
effectuer que partout ailleurs, peut-tre. L'art import d'Occident n'a
jamais pntr profondment les couches de la socit russe; 'a t une
question officielle, une mode adopte par la haute classe, un dsir plus
ardent que rflchi de se rapprocher de la civilisation occidentale et
d'en prendre toutes les formes sans distinction. La population est
demeure trangre sinon indiffrente  cet engouement prolong. Il ne
sera gure difficile de lui faire de nouveau parcourir la voie o elle
s'tait arrte, mais qu'au fond elle n'a jamais abandonne.

Le peuple russe est fin observateur, pourvu d'un sentiment potique avec
une tendance au mysticisme, ce qui ne l'empche pas de possder le sens
pratique dans les circonstances ordinaires de la vie. On peut admettre
que ces dispositions ne favorisaient gure l'importation d'un art
tranger  son propre gnie, art qui s'imposait tout d'une pice comme
un dcret, lequel ne souffre pas la discussion. Aussi cette invasion
de l'art occidental ne fit-elle jamais qu'une triste figure au milieu
des vieilles villes de la Russie et n'eut-elle aucune action sur les
gots et les habitudes du peuple, qui demeura fidle  ses anciennes
traditions.

Mais entrons plus avant dans le mode de dcoration sculpturale propre 
l'architecture russe. La flore, avons-nous dit, y joua et y doit jouer
un rle important. On ne saurait,  ct de cette sculpture plate
approprie aux enduits,  ct de ces tapisseries, placer des membres
d'architecture, tels que des chapiteaux, par exemple, refouills et
plantureux, pris dans les exemples de l'architecture romaine ou mme du
moyen ge. Les Persans, les Arabes l'avaient compris, et leurs
chapiteaux prsentent des masses simples, galbes, plus ou moins
dcores de fines sculptures. Les Byzantins eux-mmes taient entrs
dans cette voie, et les chapiteaux de Sainte-Sophie de Constantinople
prsentent des formes gnrales trs-simples, assez lourdes mme, mais
couvertes de dlicates imitations de vgtaux (fig. 86).

[Illustration: Fig. 86.]

Ce parti est galement convenable  l'architecture russe, tout en
donnant  la flore un caractre plus large et se rapprochant davantage
des beaux exemples de l'Asie (fig. 87).

L'art russe--nous l'avons fait ressortir--possde un sentiment
d'lgance et de l'harmonie des proportions qui font souvent dfaut 
l'art byzantin: sentiment d, trs-probablement,  son contact avec
l'Orient et peut-tre aussi  certaines traditions grecques conserves
assez pures. L'art russe, en un mot, est soustrait  l'influence romaine
des bas temps beaucoup plus que l'art byzantin. Il est de son essence de
profiter de ces avantages, s'il prtend marcher sur les traces ouvertes
par ses anciennes coles.

Comme les Grecs, les artistes russes, d'aprs les exemples qui nous
restent de leurs oeuvres anciennes et dont nous avons donn plusieurs,
ont une tendance  chercher les formes appropries  l'objet et sont
pourvus de cette dlicatesse dans le choix, qui nous charme chez les
Grecs.

Comme le Grec aussi, l'artiste russe ne donne  l'ornementation, soit
qu'elle s'applique  des monuments,  des meubles,  de l'orfvrerie ou
 des bijoux, qu'une importance soumise  la forme gnrale, si riche
d'ailleurs que soit l'objet. Ce principe excellent et qui domine dans la
plupart des oeuvres d'art dues  l'Orient se prte aux compositions les
plus varies.

On ne voit pas dans l'architecture russe ces couronnements fastueux
composs de sculptures colossales, si frquents dans notre architecture
occidentale. Non-seulement le climat, les matriaux ne s'y prtaient
pas, mais la disposition architectonique ne pouvait les admettre. Si les
couronnements des difices sont trs-pittoresques, ils se dcoupent
sur le ciel par la disposition des masses mmes de l'architecture; mais
la sculpture n'y prend jamais que l'importance d'une broderie lgre,
ainsi qu'on a pu le voir. Il importe que l'architecture ne perde pas
cette qualit prcieuse et qui contribue si bien  lui donner de la
grandeur et de l'lgance.

[Illustration: Fig. 87.]

Mais si l'ornementation sculpturale n'occupe que des places secondaires,
si elle doit se borner au rle de tapisseries, de bandeaux, de frises,
de tympans, il est d'autant plus ncessaire que, dans sa dlicatesse
mme, elle soit largement traite, qu'elle prsente toujours des
compositions comprhensibles. C'est pourquoi les dispositions
gomtriques, les entrelacs y trouveront frquemment leur place. Que
remarquons-nous, en effet, dans les compositions ornementales de la
Perse, dans celles des Arabes, dans celles des monuments de la Gorgie
et de l'Armnie? la dlicatesse des dtails n'amne jamais la confusion,
parce que ces compositions drivent toujours d'un principe large, d'un
_thme_ principal dominant. Si riches que soient les variations
excutes sur ce thme, on le retrouve sans peine. Tout le secret de ces
conceptions dcoratives, tout leur charme est dans l'heureuse clart du
thme.

On ne saurait trop,  notre avis, se pntrer de ce principe, qui est la
rgle de toute l'ornementation orientale ou drive de l'art oriental.

Si l'artiste joint  son trac principal, clair et bien choisi, des
dtails lgants et bien excuts, c'est tant mieux; mais ces dtails
seraient-ils mdiocres que si le trac principal, le thme est bien
conu, l'effet obtenu n'en sera gure moins saisissant. C'est pourquoi,
trs-frquemment, des ornementations orientales qui ne souffrent pas
l'examen du dtail et sont d'une excution mdiocre n'en remplissent pas
moins leur objet. C'est pourquoi nous sommes souvent charms devant une
composition dcorative, dite byzantine, sur nos monuments romans de
l'Occident, qui cependant, au point de vue de l'excution, est barbare,
tandis que des imitations de ces ornementations rendues avec infiniment
d'art, mais auxquelles manque la conception primordiale, large et
claire, nous laissent froids. On a prtendu parfois que ce manque de
charme tait d prcisment  la perfection avec laquelle tait traite
la sculpture, c'est une erreur. Le dfaut de clart dans la
conception dtruisait l'effet que la puret d'excution seule ne saurait
produire.

[Illustration: ANGLE D'UN PORTIQUE A DEUX ETAGES]

Notre planche XXVIII, reprsentant l'angle d'un portique double dans le
genre de celui tabli en avant de la cathdrale du couvent de Donsko 
Moscou, indique mieux que ne le peut faire une description l'emploi des
stucs dcoratifs dans cette architecture moscovite, compose de petits
matriaux. Toutefois ces stucs demandent  tre bien abrits et les
couvertures mtalliques peuvent fournir des motifs de dcoration
trs-lgants, tout en remplissant cette fonction prservatrice. Il en
est de mme des tuyaux de descente d'eaux pluviales qui, dans les
difices russes, viennent gauchement et aprs coup serpenter sur les
faades.

Originairement, les combles semblent avoir t disposs pour laisser
tomber directement les eaux pluviales, des saillies sur le sol. Mais
depuis longtemps on a reconnu en Russie, comme partout, la ncessit
d'tablir des chneaux  la base des combles et des tuyaux de descente,
et cette partie si importante des difices conserve un caractre
provisoire qu'il est convenable de leur enlever. Cela est d'autant plus
ais, qu'en Russie le mtal est employ pour les couvertures et aucune
matire ne se prte mieux  la dcoration des combles,  l'tablissement
des chneaux, des conduites, etc.

Au point de vue dcoratif, il y a donc l des lments de valeur et
qu'on ne saurait ngliger. De plus, l'emploi frquent des enduits
exigeant des couvertures saillantes, prservatrices, on comprend le
parti que l'on peut tirer de ces saillies dont la disposition est si
heureusement trouve par les architectes hindous[90], et comme elles se
prtent  une dcoration brillante: les architectes russes ayant pour
habitude de peindre et dorer les combles appartenant  des difices
importants. D'ailleurs, les artisans moscovites ont de tout temps t
habiles  travailler les mtaux, il y a donc dans ces couronnements une
ressource quant  la dcoration.

[Note 90: Voyez figure 87.--Bien que ce fragment du monument
d'Ellora soit taill  mme le roc, il reproduit videmment une
couverture mtallique ou se prte  l'emploi de ce systme de
couverture.]

[Illustration: Fig. 88.]

On a vu que les sommets bulbeux des tours d'glises russes sont
frquemment composs de lames de mtal, curieusement ouvrages. Mais l
semble s'arrter l'effort des artistes, et rarement ont-ils tent de
profiter des qualits du mtal pour orner franchement les saillies des
combles, pour tablir des chneaux d'un aspect dcoratif. Pourquoi?
Tout devait les inviter  employer le mtal dans ces conditions.
Peut-tre faut-il attribuer cette abstention  l'arrt qui suspendit
brusquement les dveloppements de l'architecture russe au XVIIe sicle,
pour porter ses tudes vers l'imitation des arts occidentaux. Toujours
est-il que les exemples caractriss font dfaut ou qu'ils ne rentrent
pas dans le systme dcoratif convenable  l'art russe. Cependant, le
mtal repouss, le cuivre notamment, se prte parfaitement  l'emploi de
ces dcorations de couronnements d'difices, avec larges saillies, et
l'ornementation russe semble particulirement trouve pour recevoir
cette application, ainsi que nous le dmontrerons par quelques exemples.

[Illustration: Fig. 89.]

Les figures 88 et 89 donnent un chneau  la base d'un comble, dont la
coupe est trace en A (fig. 89). Ce chneau est port par un solivage S
saillant de 0m,80 sur le nu du mur et soulag par des corbelets B. Le
canal C est suppos faonn en cuivre, avec lambrequin rapport L,
galement en cuivre dcor d'ornements repousss (voy. le trac
perspectif, fig. 88). La conduite des eaux pluviales est dispose dans
l'angle en G. Ce chneau, dispos en dehors du nu du mur, ne peut, mme
en cas de fuites, causer des dommages aux maonneries, car ces fuites
sont immdiatement constates. Le lambrequin dcoratif donne  ce
couronnement trs-saillant un effet trs-vif et qui s'accorde avec le
style de l'architecture russe. Nous n'avons d'autre prtention,
d'ailleurs, en donnant cet exemple et les suivants, que de fournir des
moyens dcoratifs drivs du systme de structure conformment au
caractre de l'architecture russe, tout en laissant  chacun le soin de
varier les interprtations  l'infini.

L'ornementation adopte ici est emprunte aux exemples russes qui ont
tant de rapports avec ceux que nous fournissent les monuments de
l'Hindoustan.

Voici un second exemple de dcoration mtallique des combles.

Il s'agit d'une de ces loges frquemment tablies sur les flancs ou la
face d'un grand difice et qui sont richement ornes. C'est la toiture
qui fournit le principal motif de cette dcoration (fig. 90). Les
pignons sont couverts par des combles saillants ports sur des
encorbellements de charpente et dont les faces dcoupes sont revtues
de mtal dcor ou repouss.

Il n'est pas besoin, croyons-nous, d'insister sur le parti que l'on peut
tirer de cet exemple, conformment  la donne russe. Ces faces de mtal
repouss peuvent tre enrichies de peinture et de dorure, ainsi que les
encorbellements de charpente, et former ainsi un encadrement
brillant autour des sujets peints sur les tympans protgs par la
saillie de la couverture.

[Illustration: Fig. 90.]

Les eaux pluviales s'coulent facilement  la base des noues du comble,
par les tuyaux de descente mnags aux angles, en retraite des
encorbellements.

Les architectes russes peuvent donc tirer de la dcoration mtallique un
puissant secours en restant fidles aux formes traditionnelles de leur
art, en rentrant mme plus intimement dans l'esprit de ces traditions.

Les Byzantins avaient employ  profusion le cuivre repouss et le
bronze coul dans leur architecture. Les peuples orientaux se servirent
souvent de ces matires ds une poque trs-recule. L'art russe, qui
tient  la fois des arts de Byzance, de la Perse et de l'Inde, ne
saurait,  une poque o l'emploi des mtaux dans la construction tend 
se vulgariser, ngliger une pareille ressource, d'autant que
l'ornementation dont il dispose s'applique merveilleusement  l'emploi
du mtal coul ou repouss. En effet, cette ornementation est
habituellement _de dpouille_, c'est--dire qu'elle ne prsente pas ces
puissants reliefs, ces refouillements profonds, ces masses dgages du
fond, qui caractrisent, par exemple, la sculpture dcorative franaise
du moyen ge.

L'ornementation sculpte russe, ainsi qu'on a pu le voir par les
exemples fournis prcdemment, est traite suivant la mthode byzantine
et persane, comme une tapisserie; tous les fonds sont garnis et c'est 
peine s'il y a deux plans, tandis que l'ornementation, dite arabe, en a
parfois jusqu' trois superposs; d'autre part, l'ornementation sculpte
russe, plus grave, plus large, moins soumise aux formes gomtriques que
n'est l'ornementation dite arabe, semble invente pour satisfaire aux
exigences pratiques du repouss mtallique, soit cuivre, soit plomb,
ainsi que le font voir les figures 91 et 92.

[Illustration: Fig. 91.]

Cette ornementation large, bien que de faible relief, se prte
videmment au martelage ou repouss mtallique. Et c'est  la largeur du
dessin que les compositions dcoratives russes doivent une valeur
particulire, aussi bien dans les oeuvres sculptes que dans les
peintures.

[Illustration: Fig. 92.]

Il serait regrettable que les coles russes actuelles ne continuassent
pas cette tradition monumentale qui d'ailleurs permet la plus grande
varit dans l'emploi des lments.

La flore, ainsi qu'il a t dit, est un de ces lments les plus riches,
si toutefois on a le soin de l'interprter dans le sens convenable, si
on saisit le style de la plante, son caractre gnral. Tous les peuples
qui se sont servis de la flore dans l'ornementation monumentale, ont
commenc par l'interprtation du caractre, du style du vgtal. Les
gyptiens, les Grecs, les Franais, au moment de l'inauguration de
l'architecture dite gothique, sans parler des Hindous et des peuples de
l'extrme Orient, ont procd de la mme manire, aussi les Russes dans
leurs belles peintures de manuscrits et dans certaines oeuvres
sculptes.

Puis est intervenue peu  peu l'imitation plus exacte des vgtaux, et
enfin le _fac-simile_.

Si sduisantes que soient ces dernires oeuvres, elles ne parviennent
pas  la puissance dcorative des premiers procds, elles ne tiennent
pas  l'architecture, n'y participent pas et semblent des applications
faites aprs coup.

Ce fait est sensible dans l'architecture franaise du moyen ge.

Autant la dcoration sculpte fait corps avec l'difice vers la fin du
XIIe sicle et vers le commencement du XIIIe, autant elle s'en dtache
plus tard et ne participe plus de la structure.

Nous allons rendre compte maintenant des ressources de l'art russe au
point de vue de la dcoration picturale.




CHAPITRE VI

L'AVENIR DE L'ART RUSSE

       *       *       *       *       *

LA PEINTURE DCORATIVE


Nous avons touch quelques mots de la peinture iconographique russe et
des procds employs par les artistes qui ont dcor des difices
moscovites, avant l'invasion de l'art occidental. Cet art russe ne
diffre que bien peu de l'art byzantin, et l'cole du mont Athos semble
avoir conserv, chez les artistes moscovites, l'influence dominante
jusqu'au XVIIe sicle.

En reprenant possession de son art national, la Russie doit-elle
continuer d'observer l'hiratisme absolu qui caractrise l'art byzantin?

La question est dlicate et mrite d'tre traite.

Les tentatives faites pour trouver un compromis entre l'art libre dans
ses allures s'appuyant exclusivement sur l'tude de la nature et l'art
hiratique n'ont gnralement donn que de pauvres rsultats. C'est
qu'en effet il y a l deux principes en prsence, inconciliables, du
moins jusqu' ce moment.

Il est vident que la peinture hiratique a commenc par l'imitation de
la nature, mais par cette imitation de premier jet, qui se proccupe
des caractres gnraux sans entrer dans l'tude des dtails, sans
pousser l'imitation jusqu' ce que nous appelons aujourd'hui le
_ralisme_. Si l'on examine les oeuvres les plus anciennes dues aux
artistes de l'gypte, soit peintes, soit sculptes, on est frapp du
caractre _naturel_ donn  ces oeuvres, comme ces artistes ont suivi
avec exactitude le style dominant, l'allure de l'individu reprsent,
soit homme, soit animal, soit plante; on ne peut trop admirer la finesse
de l'observateur et en mme temps la simplicit des moyens employs pour
reproduire le sujet. Cela peut paratre incomplet, sommaire, mais ce
n'est ni barbare, ni grossier, et la preuve, c'est qu'avec tout le
talent imaginable, on a grand'peine  reproduire ces premires images,
soit peintes, soit sculptes.

Pour ce faire, il faudrait se replacer, pour ainsi dire, dans le milieu
qui vit clore ces oeuvres et, tout en conservant les qualits
d'observation trs-dlicate, oublier tout ce que la pratique des arts et
la science nous ont enseign. Or, ces conditions sont fort difficiles 
trouver.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a tent de revenir  un art primitif,
aprs la lassitude cause par l'abus du ralisme. Sous l'empire romain,
Hadrien, qui tait un archologue et prisait les oeuvres les plus
anciennes de la Grce, provoqua ou protgea un mouvement dans ce sens;
si bien, que quantit d'ouvrages de sculpture excuts sous son rgne
ont t longtemps considrs comme d'une poque beaucoup plus recule.
Toutefois, l'erreur a t reconnue sans trop de peine, et aujourd'hui
les bas-reliefs archaques de l'poque d'Hadrien sont classs parmi les
tentatives de retour en arrire, tentatives avortes; car les artistes,
auteurs de ces oeuvres, ne songeaient  autre chose qu' reproduire ces
sculptures archaques dans leur _navet_, comme on dirait
aujourd'hui, mais sans pouvoir se placer dans les conditions faites
aux artistes primitifs. Ils faisaient, en un mot, des pastiches, rien de
plus, tandis qu'il et fallu _voir_ la nature comme la virent ces
artistes primitifs.

Sous les Ptolmes en gypte, et bien qu'alors sur les bords du Nil les
oeuvres de la Grce fussent connues et prises, on s'en tint 
l'hiratisme de l'art primitif, on n'y changea rien ou plutt on eut la
prtention de n'y rien changer, car, de fait, les types allaient chaque
jour s'affaiblissant, et autant les oeuvres primitives sont empreintes
de style et d'un vif sentiment d'observation de la nature, autant les
dernires sont pauvres, ne prsentent plus que l'expression d'un art
tout de convention.

Lorsque la civilisation se dveloppe chez un peuple dou d'une grande
aptitude pour les arts et sous un climat favorable  leur closion, la
sculpture, la peinture mme peuvent atteindre un degr de perfection
particulier, dont nous montrerons tout  l'heure la hauteur. Et si ce
peuple est soumis par exemple  une thocratie troite, pour laquelle
l'art est un lment de puissance, un instrument ncessaire, un langage
pour la foule, la thocratie ne manque pas de poser des limites  cet
art, de lui interdire d'aller au del du degr suprieur o il a su
atteindre.

Alors, toute chose est rgle, toute reprsentation figure doit tre
reproduite de la mme manire.

Et n'oublions pas qu'en gypte l'art composait l'criture primitive et
que, pour que la confusion ne se mit pas bientt dans les textes, il
fallait ncessairement que chaque objet et chaque individu fussent
reprsents toujours de la mme manire.

Mais, avant d'arriver  ce point o l'art est, pour ainsi dire, fig par
la thocratie, il a suivi des tapes: il s'est fait, en un mot, et
pour se faire il a d recourir  une tude attentive de la nature, agir
en libert, avoir son enfance, son adolescence et sa pubert. C'est
alors, au moment de sa pubert, qu'on prtend l'arrter afin de lui
conserver ternellement sa jeunesse vigoureuse. Vaine tentative,
renouvele plusieurs fois dans l'histoire des civilisations et
renouvele sans succs.

La vieillesse, quoi qu'on fasse, arrive pas  pas, et ce corps, auquel
on a prtendu conserver la jeunesse, finit par prsenter les signes de
la snilit.

Mais avant cet arrt il y a eu l'apoge, le moment de splendeur, et
c'est ce moment-l qu'il faut apprcier  sa juste valeur.

Le mme phnomne s'est prsent en Assyrie et enfin  Byzance. Les plus
anciennes peintures de l'cole du mont Athos sont de beaucoup les plus
belles, et successivement, malgr la rigueur de l'hiratisme, les types
consacrs, sans cesse recopis les uns sur les autres, tombent dans les
pastiches de plus en plus pauvres.

Comment s'tait forme cette cole byzantine de peinture?

Les Grecs y avaient la plus grande part, et quoique nous n'ayons que peu
de donnes sur la peinture grecque de l'antiquit, il n'est gure
douteux qu'elle ait atteint un niveau trs-lev, niveau qui avait
flchi ncessairement  l'poque o l'empire romain se transporta sur le
Bosphore.

A cet art grec se mlaient alors des influences asiatiques, mais qui
avaient d s'exercer beaucoup plus sur l'ornementation que sur l'art du
peintre proprement dit.

Le christianisme, en interdisant dans la peinture la reprsentation du
nu, porta un premier coup funeste  l'art. Puis, bientt au milieu des
schismes qui s'levaient, on prtendit rgler la figuration de toute
image sacre, l'attitude des personnages, leur physionomie, la forme et
la nature de leurs vtements, leur couleur, les accessoires qui les
entouraient; la thocratie jouait l son rle tout comme elle l'avait
jou en gypte. L'art fut ds lors enferm dans un hiratisme rigoureux,
son dveloppement fut arrt. Mais telle tait la vigueur de son
temprament qu'il produisit encore des oeuvres d'une grande valeur, et,
dans les _recettes_ qui constituent tout l'enseignement de l'cole du
mont Athos, on retrouve longtemps les traditions d'un art lev.

Sont-ce ces recettes qu'il faut suivre aujourd'hui? Nous ne le pensons
pas, car c'est s'enfoncer de plus en plus dans la dcadence.

Ce qu'il faut prendre ou ce qu'il faudrait retrouver, ce sont les
principes sur lesquels s'appuyaient les artistes qui avaient amen l'art
 la sommit o on prtendit le fixer  tout jamais, principes que nous
allons essayer de dfinir.

L'art de la peinture a, sans contredit, pour point de dpart l'imitation
de la nature. Pour imiter l nature, il faut l'observer. Mais il y a
tant de manires d'observer la nature!... Pour nous, hommes
trs-civiliss, l'observation de la nature consiste en un examen
analytique. Pour observer, nous dcomposons: c'est la mthode
scientifique. Il n'en va pas ainsi chez les peuples primitifs
suprieurs. Ce qui les frappe dans la nature, c'est d'abord tout ce qui
rappelle la vie ou qui semble dou de vie, et comme l'homme primitif ne
saurait admettre la vie sans un organisme semblable au sien ou  ceux
des animaux, il personnifie tout ce qui a mouvement rel ou apparent. Le
soleil, les nuages, les fleuves sont ainsi des attributs d'tres
agissant, luttant, ayant des passions.

L'homme suprieur primitif est donc conduit  rapporter tout phnomne
naturel  un tre, c'est--dire  donner  tout phnomne naturel la
figure d'un tre agissant, homme ou animal. C'est l l'origine du
panthisme figur, ou, si on l'aime mieux, de l'imagerie du
panthisme. Mais il faut donner  ces mythes un caractre qui les
distingue de la foule des tres organiss. Alors on exagre certains
attributs et surtout on essaye de donner  ces images, reprsentant la
personnification d'un phnomne, une qualit suprieure, soit en les
faisant colossales, soit en leur imprimant une physionomie particulire
de srnit, de beaut, de frocit, de force, de puissance ou
d'asctisme.

Pour obtenir un pareil rsultat, il faut ncessairement que l'artiste
ait parfaitement observ chez les tres organiss ces caractres
dominants, savoir: ce qui constitue la srnit, la beaut, la force et
la frocit.

On pourrait croire qu'une pareille tche est au-dessus de l'intelligence
et des moyens dont l'artiste primitif dispose. Non, cet artiste
primitif, du moment qu'il appartient  une race suprieure, remplit
cette tche, ainsi que le dmontrent les premiers monuments figurs de
l'gypte, de l'Asie et de la Grce ancienne, et il fait cela
consciemment, car parmi ces monuments figurs de l'gypte, par exemple,
 ct du mythe qui runit ces qualits dominantes, ce caractre
particulier rsultant d'une observation trs-dlicate de ses
manifestations physiques, on trouve des portraits, c'est--dire des
images ayant une physionomie individuelle, tant la reproduction d'une
personnalit humaine spciale, mais non d'un type gnral.

L'artiste primitif de race suprieure, ayant atteint un certain
dveloppement, a donc observ la nature, non-seulement dans ses
expressions individuelles, mais dans les caractres gnraux inhrents
aux types, et il arrive ainsi  composer des rsums de ces types,
rsums dans lesquels se manifeste tout particulirement la physionomie
du type reproduit, et cela, avec une vrit frappante. Ce n'est
certainement pas la mthode analytique qui a pu le conduire  ce
rsultat, c'est une mthode inverse; c'est, pourrait-on dire, la mthode
du groupement, c'est l'observation d'une certaine qualit sur un grand
nombre de sujets produisant sur tous une certaine particularit
physique. Et ce genre d'observation tait plus facile au sein d'une
population dont les moeurs taient peu compliques et les
classifications trs-tranches, qu'elle ne le serait de nos jours. La
puret gracieuse des formes tait ncessairement l'apanage de la classe
dominante et oisive, de mme que la souplesse des membres tait le
privilge du chasseur et du nautonnier.

L'artiste tait ainsi conduit  composer des types correspondant chacun
 un tat social, et quand il voulait reprsenter un personnage
appartenant  une certaine classe, il retraait le type y correspondant.
Ainsi faisait-il pour la reprsentation des animaux. Saisissant avec une
singulire finesse d'observation le caractre particulier  chaque
espce, sans tenir compte des dtails individuels, il composait le lion,
la panthre, la gazelle, le chien, le chat, l'ibis, le hron,
l'pervier, etc.

Cette manire de voir et d'interprter la nature, non par la copie de
l'individu, mais par un rsum typique de chaque espce, devait amener 
dire un jour: C'est bien! les expressions justes sont trouves, ne les
varions plus.

Le spectateur, plac devant l'oeuvre d'art dveloppe dans ces
conditions premires, est tout aussi mu, sinon plus que ne peut l'tre
l'amateur blas de nos jours qui regarde une toile. Et l'artiste
gyptien qui reprsentait Ssostris combattant les peuples asiatiques,
mont sur son char, six fois plus grand que ses soldats, foulant aux
pieds de ses chevaux les Assyriens vaincus, cribls de traits,
reconnaissables au type uniforme de leur physionomie, produisait plus
d'effet sur la foule que ne le peut faire un de nos meilleure peintres
modernes reproduisant l'pisode d'une bataille dans toute sa ralit.

Si l'on ne peut plus aujourd'hui avoir recours  ces moyens primitifs
lorsqu'il s'agit de rendre par la peinture des scnes historiques ou de
genre, il n'est pas moins vident que s'il s'agit de peinture
monumentale, c'est--dire applique  la dcoration des monuments, il
est possible de se servir de ces moyens primitifs dans une certaine
mesure, surtout si l'on s'adresse  la foule et non  quelque
_dilettante_. Or, la peinture monumentale est faite pour la foule.

D'ailleurs cette manire de comprendre l'art n'est-elle pas, au total,
la plus grande et plus noble? et, pour entrer dans un autre ordre
d'ides, n'est-il pas plus conforme aux rgles immuables de l'art de
mettre sur la scne l'avare, le misanthrope, l'tourdi, c'est--dire un
type d'un vice ou d'un travers que de montrer une individualit qui
risque fort d'tre une exception, un monstre? Quoi qu'il en soit, et
pour ne pas tendre plus que de raison cette digression, disons que si
l'art hiratique ou arriv  l'hiratisme se plonge dans une dcadence
irrmdiable, l'art qui s'est produit avant le moment o l'hiratisme
l'a fig est une source pure o l'on peut puiser.

L'art russe peut donc revenir  la source grecque avant l'poque o le
byzantinisme chrtien a prtendu arrter son cours. Cet art, plein de
grandeur et de noblesse, pouvait se prter au sentiment dramatique, il
n'tait pas momifi, ainsi qu'il le fut plus tard par les moines du mont
Athos; il servit d'cole aux grands peintres italiens des XIVe et XVe
sicles, prcurseurs des Raphal et des Michel-Ange; il permit  ces
matres pendant trois sicles de fournir une belle carrire; il
permettrait encore d'en fournir une nouvelle si on voulait reprendre
la voie qu'il a trace, non en faisant des pastiches de ses produits,
mais en tudiant la nature comme surent l'tudier les premiers artistes
grecs et les premiers artistes gyptiens.

La peinture monumentale, pour produire son _maximum_ d'effet, doit tre
traite trs-simplement. Non-seulement elle n'a pas besoin d'appeler 
son aide les artifices de la perspective linaire ou arienne, mais ces
moyens nuisent plutt qu'ils n'aident  l'aspect gnral.

Ces peintures s'talant sur des parois plus ou moins leves au-dessus
du sol et n'tant pas faites pour tre vues comme un tableau, d'un point
unique, mais au contraire, tant destines  tre vues de plusieurs
points, il est vident que la perspective linaire sera toujours
dfectueuse et offensera les yeux les moins exercs. Quant  la
perspective arienne,-- moins qu'il ne s'agisse d'un plafond,--par les
mmes motifs elle perdra tout son prestige. Les figures ne doivent donc
occuper que deux ou trois plans rapprochs, au plus.

Nous avons dit que l'excution doit tre d'une grande simplicit. Il ne
s'agit pas, comme sur une toile encadre et place dans un salon,
d'obtenir  l'aide de sacrifices un effet saisissant par la
concentration de la lumire sur un point, mais au contraire de rpartir
la clart partout afin que la peinture participe de l'ensemble
monumental et ne produise pas des trous ou des saillies qui nuiraient 
cet ensemble.

Sous ce rapport, les Byzantins sont rests fidles aux rgles traces
certainement par les peintres grecs; ils ont vit les fonds de
perspective linaire relle, mais les ont couverts d'or ou de semis
d'ornements comme une tapisserie; de mme aussi se sont-ils abstenus des
plans loigns, de toute perspective arienne et des tons susceptibles
de faire des taches dans l'ensemble.

Le dessin des figures, dans les plus anciennes peintures byzantines, est
correct, trs-arrt, tient peu de compte des dtails et s'attache
surtout  reproduire l'allure, le geste, l'attitude des personnages;
les draperies sont traites  la manire antique, mais avec plus de
maigreur et une certaine _manire_ qui sent plus l'cole que
l'observation de la nature.

[Illustration: Fig. 93.]

Les nus, sauf les ttes, sont pauvres et ne rappellent plus ce bel art
antique dont il nous reste quelques dbris, soit au muse de Naples,
soit encore dans les catacombes de Rome. On voit que les artistes ne
s'attachaient plus  cette tude et qu'ils concentraient tous leurs
efforts  reproduire certains types de ttes qui d'ailleurs sont
parfaits et d'une grande beaut de style.

Arrivons  faire comprendre les transformations de cet art antique sous
la main des artistes byzantins. La figure 93 est la copie d'une peinture
de Pompi, dpose dans le muse de Naples. Grande simplicit de moyens,
nulle recherche de l'effet. C'est un carton color dans l'excution
duquel le dessin tient le rle principal. Et cependant cette peinture,
par la simplicit mme du moyen employ, qui ne saurait proccuper, et
par la grandeur du caractre imprim  la figure, cause une motion
profonde.

Passons maintenant  l'examen d'une peinture grecque byzantine du IXe
sicle (fig. 94)[91]. Le personnage principal reprsente Mose
commandant aux flots de se refermer sur l'arme de Pharaon.

[Note 91: Manuscrit grec. _Psalm._ Biblioth. nationale, Paris.]

Il y a encore dans le geste un sentiment dramatique puissant; du style
et de la grandeur dans la faon dont est drap le personnage; mais dj
_la manire_ se fait sentir dans le dessin du dtail. Il y a quelque
chose de conventionnel dans le _faire_ des plis; cela sent plutt
l'cole que l'tude de la nature. Cependant on remarque une affectation
 faire sentir le nu sous les draperies.

Poussons plus loin, arrivons au XIIe sicle. Nous donnons  la page
suivante (fig. 95) la copie d'une des mosaques qui dcorent les
pendentifs de la coupole centrale de l'glise Saint-Marc de Venise.
C'est un des quatre vanglistes. On voit percer l'exagration des
dfauts pressentis dj dans la figure 94. Il est vident que l'artiste,
auteur de cette image, ne s'est point inspir de l'tude de la nature.
Tout est excut d'aprs un procd d'cole. L'artiste grec veut encore
exprimer le nu, et il le fait avec une singulire affectation.
L'hiratisme est d'ailleurs complet, absolu, et ce n'est plus que dans
les ttes que les peintres semblent se permettre de consulter le modle
vivant, ainsi que le fait voir la figure 96, reprsentant le saint Marc
de la porte centrale de l'glise de Saint-Marc de Venise[92].

[Illustration: Fig. 94.]

[Illustration: Fig. 95.]

[Note 92: Mosaque du XIIe sicle.]

[Illustration: Fig. 96.]

Voyons o arrive cet art en Russie  une poque beaucoup plus rapproche
de nous (fig. 97)[93]. Il n'est gure possible de pousser plus loin le
caractre hiratique. Mais, dans cette exagration mme, il y a de la
grandeur, on y sent les traditions d'une cole puissante, et si le
dessin est tout de convention, le style ne fait pas dfaut. Or, c'est l
que gt la difficult.

[Note 93: Image de l'Assomption de la Vierge (au revers de l'image
de Notre-Dame-du-Don).]

L'hiratisme, dans les arts de la sculpture et de la peinture, a cet
avantage, malgr la faiblesse de plus en plus grande du dessin qui ne
recoure pas  la source vivifiante de la nature, de conserver le style;
on peut mme dire qu'il ne conserve que cela; mais c'est une qualit
prcieuse qui compense bien des dfauts, surtout s'il s'agit de
statuaire ou de peinture monumentale.

[Illustration: Fig. 97.]

La difficult, disons-nous, est donc, lorsque l'on prtend s'affranchir
des derniers vestiges d'un art arriv  la dcadence par l'observation
prolonge d'un hiratisme troit, de conserver ce style tout en
recourant  l'tude de la nature. La plupart des artistes modernes
chouent dans cette tentative prilleuse. On peut mme assurer qu'aucun
d'eux n'a russi  rsoudre cette difficult.

Il faut, en effet, se replacer dans les conditions d'art qui ont prcd
l'tablissement de l'hiratisme, retrouver ce point culminant qui luit
un moment au sein d'une civilisation.

L'entreprise est-elle impossible? Nous ne le croyons pas. C'est une
question d'enseignement.

Tout consiste  apprendre  observer la nature comme l'ont observe ces
artistes primitifs qui ont lev l'art si haut, qu'on a cru devoir et
pouvoir le fixer  tout jamais. Mais, pour cela, il faut abandonner tous
ces modles d'aprs des oeuvres antrieures et  l'aide desquels on
prtend enseigner les arts du dessin; il faut recourir seulement  la
nature, la regarder avec le sentiment large que possdaient ces artistes
primitifs, s'attacher  la reproduction du caractre dominant, 
l'observation du geste, dgager le sens dramatique vrai de tout ce qui
tend  l'altrer. Or, au milieu de notre socit civilise, la chose est
plus difficile qu'elle ne l'est au sein d'un tat social primitif.

Nos moeurs, nos usages et jusqu' nos vtements tendent  couvrir nos
corps d'un vernis uniforme; le geste nous est interdit dans ce qu'on
appelle le monde; sous nos vtements il semble ridicule, et la suprme
lgance aussi bien que le maintien convenable dans un salon consistent
 faire ressembler chacun  une figure de cire.

Mais une nation tout entire ne vit pas que dans les salons. Le paysan,
l'homme du peuple s'affranchissent de la banalit; pour qui sait voir et
observer, c'est l qu'il faut aller demander l'enseignement de l'art
vrai, de l'art qui sait allier le style  la reproduction de la nature
dans ses traits gnraux, dans son allure vivante et toujours jeune.

Par leur situation gographique, par leur affinit avec l'Orient, les
Russes sont mieux qu'aucun autre peuple en situation d'tudier la nature
humaine dans ses expressions les plus vraies. Faire tomber plus bas
encore la dcadence byzantine ou s'efforcer d'imiter les arts italiens
de la Renaissance, ce ne peut tre l'avenir de la peinture monumentale
russe. L'cole byzantine l'a maintenue dans les limites du style, mais
sans les franchir; il est possible de composer un art plein de sve en
puisant dans l'tude de la nature.

C'est ce qu'ont su faire, au XIIIe sicle, nos sculpteurs et nos
peintres franais qui, eux aussi, taient avant cette poque enferms
dans l'troite cole byzantine et qui, tout en conservant le style dans
les arts de la statuaire et de la peinture, s'affranchirent hardiment de
l'hiratisme par l'tude de la nature.

Nous ne saurions passer sous silence, en parlant de l'iconographie
russe, la reprsentation de la Vierge qui remplit un rle si important
dans le culte grec. L, en Russie, la Vierge est toujours reprsente
conformment au type caucasien le plus pur.

Nous possdons en France quelques exemples de Vierges noires, et jamais,
que nous sachions, on n'a pu donner de ces images une explication
plausible. Mais ce fait ne parat pas se prsenter en Russie: si les
traits de la mre du Sauveur ont parfois une coloration trs-brune, cela
tient uniquement  l'altration des couleurs sous l'action du temps.

Passons en revue maintenant les ressources fournies par la peinture
ornementale russe.

Ces ressources sont tendues, car elles ont pour champ les arts de
l'Orient.

Deux lments constituent la dcoration peinte, la forme: le dessin de
l'ornementation et la juxtaposition des tons, l'harmonie en un mot.

Mais ncessairement ces deux lments sont connexes: l'harmonie colore
de l'ensemble peut dpendre en partie et dpend en effet de la
composition du dessin. Or, il y a deux manires principales de procder:
ou considrer le dessin comme une ornementation pose sur un fond, ou
faire que ce dessin soit combin de telle sorte que les tons, juxtaposs
 peu prs suivant des surfaces gales, forment une tapisserie dont les
valeurs colorantes composent un ensemble harmonieux.

Le premier de ces deux systmes a t appliqu par les Grecs et par les
Romains; le second, par les Orientaux et notamment par les Indiens, les
Persans et les Arabes. C'est videmment  ce dernier systme que la
dcoration peinte des Russes se rattache plus particulirement, surtout
pendant la dernire priode qui a immdiatement prcd l'invasion des
arts occidentaux; car, antrieurement, la peinture dcorative des Russes
se rattachait intimement  celle des Byzantins, laquelle est une sorte
de compromis entre les deux systmes que nous venons d'indiquer.

Les peintures dcoratives qui nous restent de l'antiquit grecque et
romaine nous montrent, sauf en des cas trs-rares, des fonds unis
blancs, noirs, rouges, jaunes ou bleus, sur lesquels se dtachent en
vigueur ou en clair des arabesques, des rinceaux. L'ornement est ainsi,
comme nous le disons, une juxtaposition.

Les Byzantins ont, en maintes circonstances, adopt ce parti et ils ont
ajout  cette varit de fonds l'or qui n'tait gure employ par les
Grecs et les Romains, leurs initiateurs, que comme _rehauts_. L'emploi
de l'or, comme fond, modifia ncessairement tout le systme harmonique
admis par les Occidentaux, puisque cette couverte mtallique a par
elle-mme une puissance de ton qui impose un parti trs-nergique, soit
en clair, soit en vigueur. L'or, d'ailleurs, prsente des apparences
colores d'une extrme varit, il parcourt toute la gamme des valeurs,
depuis le clair le plus brillant, qui fait grisonner le blanc, jusqu'
l'intensit sombre qui lutte avec le noir, si bien que des tons
intermdiaires peuvent se confondre absolument avec les demi-teintes du
mtal.

De plus, l'clat mtallique de l'or, en tant que fond, a le grave
inconvnient d'_enterrer_ les couleurs et les tons, de leur donner un
aspect _louche_. Avec les fonds d'or, on se servit donc, pour obtenir la
coloration des ornements et des figures, de ptes de verre. Ainsi
l'clat vitreux de ces matires pouvait lutter de puissance avec les
reflets mtalliques. L'emploi de la mosaque n'tait pas nouveau et il
s'allia ainsi avec le parti des fonds d'or. Ceux-ci, d'ailleurs, taient
composs galement de petits cubes de pte recouverts d'une feuille d'or
prise sous une lgre couche de verre transparent. Si le mtal en
prenait plus d'clat, ces petites facettes juxtaposes, spares par une
cloison de ciment, n'offrant pas une surface plane, refltaient la
lumire de diffrentes faons et donnaient ainsi  ces fonds une valeur
colore chaude, douce, transparente et vitreuse, que ne peut possder la
feuille d'or tendue sur une surface parfaitement dresse.

Toutefois, la mosaque, surtout avec les fonds d'or, acquiert une telle
puissance de tonalit, qu'aucune matire, aucune peinture ne peuvent
lutter avec elle,  moins que ces matires ne possdent les mmes
qualits colorantes et le mme aspect mtallique ou vitreux, comme les
bronzes, les marbres, les porphyres, les granits et les jaspes polis.

Si l'on ne peut employer ces matriaux, il faut ncessairement
renoncer  la mosaque, sous peine d'craser par son aspect puissant les
parties des difices qui n'en sont point couvertes. Aussi, les monuments
dans lesquels la mosaque produit un effet satisfaisant sont-ils
entirement revtus ou de ce genre de peinture ou de matriaux prcieux,
y compris les pavs. Telles sont les glises de Saint-Marc  Venise, de
Montrale prs Palerme; telle est la charmante chapelle Royale de la
mme ville.

C'est donc l un moyen de dcoration trs-dispendieux et qui exige une
excution longue. Aussi ne peut-on le considrer comme d'un emploi
ordinaire.

Quant  la peinture dcorative, si les fonds d'or peuvent tre employs,
ce ne doit tre qu'avec discrtion ou en attnuant leur clat par un
travail qui quivaut aux ingalits de facettes que prsente la
mosaque. L'or, au contraire, dans la peinture, peut tre employ comme
rehauts pour donner une valeur particulire  des parties que l'on veut
faire saillir. Mais l'or exige l'emploi de tons trs-vifs et trs-chauds
ou de tons blancs ou presque blancs. Quant aux tons mixtes, qui n'ont
qu'une faible valeur, ils offrent cet inconvnient de se confondre avec
les demi-teintes du mtal et d'apporter ainsi de la confusion dans la
composition. Ces tons mixtes tant ncessaires toutefois en maintes
circonstances, on doit les employer suivant certaines conditions dont
nous rendrons compte tout  l'heure.

On peut donc dire: du moment que l'or intervient dans la dcoration
picturale, il faut adopter une gamme de tons diffrente de celle qui
conviendrait si on vitait la prsence du mtal, et c'est de quoi l'on
ne se proccupe pas assez lorsqu'il s'agit de peintures dcoratives.

Pour nous faire mieux comprendre, si, avec quelques tons lgers, des
gris, des rouges ples, des jaunes et le blanc, on peut composer une
dcoration picturale d'un bon effet, on dtruit cet effet en mlant l'or
 cette ornementation d'une tonalit douce, en ce que les reflets du
mtal, qui ont une extrme puissance de coloration, font paratre faux
ou passs ces tons doux.

Prodiguer l'or est un moyen d'viter la difficult, et c'est ce  quoi
beaucoup de nos peintres dcorateurs modernes ont t entrans.

Mais cette prodigalit n'est pas toujours une marque de got et de
savoir.

Les peintures dcoratives de la Perse, qui sont certes d'une lgance
harmonieuse rare et souvent d'une grande richesse d'effet, n'emploient
l'or qu'avec beaucoup de mesure et d'-propos.

Des peintures byzantines prsentent ces mmes qualits que l'on retrouve
galement dans l'ancienne dcoration russe, bien qu'en Russie on ait
souvent adopt les fonds d'or.

Mais, pour en revenir  notre point de dpart, nous allons donner
quelques exemples des deux systmes, c'est--dire de l'application d'un
ornement sur un fond,  la manire des anciens, et de l'ornement compos
comme une tapisserie dans laquelle le fond proprement dit n'existe pas
ou du moins est rduit au point de disparatre presque entirement.

Il est clair que, dans nos exemples, nous nous servirons des lments
adopts par les artistes, russes, savoir: des traditions byzantines,
mais avec une influence orientale, autrement franche.

[Illustration]

Dans la planche XXIX nous avons runi les conditions qui s'imposent
lorsqu'on emploie l'or comme fond. Cet ornement prsente des demi-tons
en assez grande quantit, suivant la mthode si habilement applique par
les Vnitiens; mais ces demi-tons, pour prendre leur vritable valeur au
contact de l'or, doivent tre accompagns de filets blancs et d'un
redessin noir assez ferme.

Que l'on suppose cet ornement dpourvu de ces deux lments, tous les
demi-tons s'enterreront dans les demi-teintes de l'or et laisseront de
vritables lacunes dans la dcoration.

Au contraire, soutenus par les filets blancs et le redessin noir, leur
couleur participe  l'harmonie gnrale, indpendamment de l'galit de
valeur.

Car il ne faut pas se priver dans la dcoration des mmes valeurs de
tons juxtaposs, ce procd donnant des rsultats d'une grande finesse
lorsqu'il est bien appliqu; mais il faut que ces tons de mme valeur ne
se confondent pas et qu'ils conservent leur coloration propre. La
prsence du blanc et du noir, sous forme de filets entre eux, permet
d'obtenir l'harmonie douce et transparente que peut prsenter l'emploi
des mmes valeurs juxtaposes.

Il est une observation dont tous les peuples dous des qualits de
coloriste ont tenu compte dans l'ornementation: c'est d'employer
toujours des tons rompus et de ne se servir des couleurs franches
qu'exceptionnellement.

Il est impossible d'obtenir une dcoration harmonieuse avec les trois
couleurs: le rouge, le jaune et le bleu purs. On arrive avec beaucoup
d'efforts  obtenir l'harmonie par l'emploi simultan de ces trois
couleurs en y ajoutant le blanc et le noir; mais le rsultat est
toujours dur. Quand on analyse les tons qui composent un beau tapis de
Perse, par exemple, on constate parfois la prsence d'une des trois
couleurs employe pure, tandis que tous les tons qui accompagnent cette
couleur sont rompus. Le plus souvent, la dcoration colore n'est
compose que de tons rompus, et les plus harmonieuses ne sont pas celles
o les couleurs franches sont les plus nombreuses.

Ce fait peut tre observ galement dans les belles dcorations
byzantines de Saint-Marc  Venise, de Montrale  Palerme, de Torcello,
et de Sainte-Sophie  Constantinople.

Les artistes anciens ont employ  profusion les gris clairs de diverses
nuances et les effets les plus saisissants ont t obtenus  l'aide de
ces tons, au milieu desquels apparat une couleur pure, comme une touche
qui illumine l'ensemble. Le blanc joue un rle trs-important dans ces
peintures, surtout avec la prsence de l'or. Et, quand on calcule, sur
une peinture ou une mosaque qui semble trs-vive et soutenue de ton,
les surfaces occupes par le blanc ou les tons gris trs-clairs, on est
surpris de l'tendue relative de ces surfaces.

Nous donnons (pl. XXX) une peinture compose dans ces conditions,
d'aprs les lments russes. Il n'y a dans cette peinture de parement
que des tons rompus, des touches d'un rouge vif peu importantes comme
surface occupe, puis des tons blancs.

Mais une des conditions de l'harmonie est de diviser ces tons rompus,
tout en conservant au dessin d'ensemble des dispositions larges qui
permettent d'en saisir l'ordonnance.

Les Persans et les Arabes ont pouss cette qualit trs-loin, et jamais
leurs peintures ne prsentent de confusion. Si dlicats que soient les
dtails, si multiplies que soient les divisions, l'oeil retrouve
toujours un thme large, facile  saisir comme dessin et comme parti de
coloration, sans cependant qu'il y ait solution entre les divers membres
de la composition. Quand une peinture dcorative est traite  la
manire antique, ou encore comme celle que prsente la planche XXIX,
c'est--dire quand elle consiste en un ornement plaqu sur un fond,
l'harmonie est simple: il suffit d'obtenir un effet en clair ou en
vigueur du fond sur cet ornement, ou de celui-ci sur le fond; mais quand
l'ornementation peinte rentre dans le parti des tapisseries ou
parements, le problme est plus dlicat et plus compliqu. Si l'on veut
obtenir une harmonie brillante ou sombre, triste ou gaie, heurte ou
douce, il faut avoir recours  des ressources trs-diverses et
trs-tendues; il faut calculer, peser, pourrait-on dire, la valeur de
chaque ton, afin de donner  ces valeurs une puissance voulue en raison
de l'effet  obtenir; car il est bien entendu que ces valeurs sont
relatives et ne remplissent leur rle que par suite de leur opposition 
une autre valeur.

[Illustration]

Que les peuples orientaux soient arrivs  des rsultats merveilleux
sous ce rapport, d'instinct ou par une longue exprience pratique, d'o
aurait dcoul un enseignement mthodique, cela importe peu; mais ce que
nous pouvons constater, c'est que, si la thorie n'a pas prcd la
pratique, elle peut la suivre et que, en ceci comme en bien d'autres
choses, l'observation vient expliquer comment le sentiment de l'artiste
se conforme  certaines lois que la science constate et dfinit.

Certes, jamais la dmonstration scientifique ne fera composer une
peinture dcorative harmonieuse; mais elle peut expliquer pourquoi et
comment cette peinture dcorative est harmonieuse, et viter ainsi 
l'artiste de longs ttonnements, surtout si les traditions ont t
altres ou perdues.

Or, l'instruction d'art prtendu classique, impose  l'Occident et qui
n'a pas t pargne  la Russie lorsqu'elle croyait bon d'imiter les
Occidentaux, a suggr les ides les plus incompltes et souvent les
plus errones en matire de dcoration picturale.

On a cru faire de la peinture no-grecque en posant  ct les uns des
autres des tons ples, presque toujours faux, parce que, dans les
ruines, on trouvait des traces de peintures ternies et altres par le
temps, tandis que l'on supposait imiter les colorations dcoratives du
moyen ge en juxtaposant au hasard les couleurs les plus vives et les
plus criardes.

L'art russe, par ses rapports frquents avec l'Orient, par ses
traditions, peut mieux qu'aucun des arts de l'Europe chapper  cette
funeste treinte de l'enseignement classique occidental, contre lequel
il nous est si difficile de ragir. Le voisinage de la Perse, ses
relations avec l'extrme Orient, lui permettent de rentrer franchement
dans la vritable voie de la peinture dcorative monumentale.

Dans les toffes, dans les broderies qu'il fabrique, le peuple russe
montre qu'il est demeur fidle  d'anciennes traditions prcieuses.

Il suffit donc que l'enseignement les veuille reprendre en tournant ses
regards vers l'Orient, non vers l'Occident. Comme le dit judicieusement
l'auteur du texte qui accompagne les dessins de broderie,--dont nous
avons donn quelques exemples figures 17, 18, 19 et planche IV[94],--les
dessins russes brods ou tisss sur toile ont conserv des exemples
nombreux et originaux de l'art russe. Sur les essuie-mains, sur les
draps de lit, sur les taies d'oreiller, sur les chemises, sur les
tabliers, sur les coiffures, c'est--dire sur tous les objets d'un usage
journalier, vtements du paysan russe ou mobilier de _l'izba_, se sont
manifests de tout temps les gots de ces populations pour les arts.
Reprsentations religieuses, symboliques, traditionnelles, combinaisons
gomtriques ingnieuses, forment des dessins charmants excuts avec
une rare perfection et d'une harmonie remarquable de tons.

On sent l une influence asiatique qui remonte aux poques les plus
anciennes et qui s'est conserve pure jusqu' nos jours.

[Note 94: Voyez _L'ornement national russe_, 1re livraison,
BRODERIES, TISSUS, DENTELLES. dit par la Socit d'encouragement des
artistes.--W. Stassof, Saint-Ptersbourg.]

On peut, en examinant ces broderies, se rendre compte du procd employ
pour composer leurs dessins.

La figure la plus importante, celle qui occupe le centre de chaque
motif, a t d'abord trace, puis sont venus s'adjoindre les ornements
secondaires qui accompagnent le sujet central, puis enfin les
remplissages.

Ainsi tait obtenue une composition toujours pondre, symtrique et
dans laquelle les parties colores sont heureusement rparties sur les
fonds blancs de la toile.

C'est l, en effet, le secret de la composition de toute ornementation
de parement, de toute broderie, depuis les temps les plus reculs.

Le got du paysan russe pour la dcoration picturale se manifeste
incessamment. Le Slave est videmment plus sensible aux effets de la
couleur qu' ceux obtenus par la forme plastique; et, en cela aussi, se
rapproche-t-il plutt des peuples de l'Asie que de ceux de l'Occident.
Dans l'_izba_, rarement trouve-t-on une image sculpte, tandis que
l'image peinte se rencontre partout.

La destination de ces essuie-mains, de ces draps brods, dont nous
parlions tout  l'heure, est varie. Les jours fris, ces pices
d'toffe brode servent  dcorer l'_izba_  l'intrieur.

A cet effet, on suspend ces morceaux de toile brode, comme des lisses,
 des ficelles tendues le long du mur. Par intervalles s'attachent les
_icnes_, et ainsi la salle est-elle dcore d'une peinture murale.

Ces usages, trs-anciens chez le paysan russe, indiquent assez combien
la dcoration peinte est populaire. Mais ce qui tmoigne encore de cette
anciennet, c'est que nous retrouvons dans ces broderies ces figures
affrontes qui apparaissent sur les monuments les plus anciens de la
Russie, ainsi que nous l'avons fait connatre, et chez les Iraniens.

Les reprsentations que nous retrouvons galement dans l'ornementation
persane moderne sont une tradition des anciennes figures symboliques de
l'art iranien. Les oiseaux, les chevaux, les lions, les figures humaines
qui apparaissent dans l'ornementation russe et notamment dans les
broderies, par paires et pour la plupart affronts devant un arbre[95],
ne sont autre chose qu'une tradition de ces mmes figures disposes de
la mme manire sur les cylindres, les bas-reliefs, les chapiteaux,
ustensiles et vases de l'art assyrien et ancien persan; tradition venue
jusqu' nous par l'intermdiaire d'exemples existant en Perse depuis
l're chrtienne.

[Note 95: Tradition du culte de Mithra.]

Nous avons dit que l'ornementation persane et l'art persan ont exerc
une influence considrable sur les arts byzantin et arabe; et ceci
pouvait faire croire que la Russie n'a reu ces traditions que de
seconde main. Mais, indpendamment des objets scythes dont nous avons
donn quelques exemples et qui reproduisent les mmes reprsentations
d'animaux affronts, ces broderies d'une poque rcente n'ont pas le
caractre de l'ornementation byzantine et semblent empruntes  une
source beaucoup plus pure.

En cela, nous nous trouverions d'accord avec l'auteur d'un ouvrage dj
cit. M. Victor de Boutovsky dit, en effet,  propos de ces broderies:

Cette industrie de village a des origines fort anciennes; elle compte
certainement des sicles d'existence. Les ethnographes et les
archologues y trouvent la trace des styles byzantin et oriental: ils
sont fonds sans doute  l'expliquer par de longs et anciens rapports
des Russes, tantt avec l'empire grec, d'o ils ont reu la religion
orthodoxe, tantt avec les tribus asiatiques, dont ils ont subi le
joug.... Nanmoins, un examen attentif de ces oeuvres naves y fait
dcouvrir les signes d'une origine _sui generis_.

[Illustration]

Cette ornementation des toffes au moyen de la broderie ou du tissage
est videmment un art transmis d'ge en ge, avec des modifications peu
sensibles. Le trac gomtrique commande habituellement le dessin, et
cette mthode est suivie, comme on sait, dans la plupart des dcorations
peintes de la Perse et des Arabes.

Elle peut fournir les lments les plus varis, et nous ne croyons pas
ncessaire d'en prsenter plus d'un spcimen (pl. XXXI) dans une
tonalit claire et suivant les donnes traditionnelles de l'art russe.

On peut d'ailleurs se faire une ide exacte des ressources que fournit
l'art de la peinture dcorative russe en consultant l'_Histoire de
l'ornement russe du Xe au XVIe sicle, d'aprs les manuscrits_[96].

[Note 96: Ve A. Morel et Cie, Paris.]

Dans l'_Introduction_ de ce prcieux ouvrage, M. V. de Boutovsky fait
parfaitement ressortir les aptitudes du peuple russe pour la dcoration
picturale:

Sans parler, dit-il, du caractre potique des chansons nationales en
Russie, du got si prononc du paysan russe pour la musique, il suffit
de citer la recherche particulire qui prside au dcor de sa demeure,
de son mobilier modeste et peu vari, de ses simples et grossiers
tissus. En parcourant les villages de la grande Russie, on se plat 
regarder les bordures  dessins multicolores, souvent d'une lgret
charmante, qui ornent les serviettes, les nappes, les chemises et autres
produits du mme genre de travail rustique des villageoises russes....
La mme ornementation caractristique se retrouve dans les chariots, les
traneaux et les bateaux des paysans russes. Le vtement national de
l'un et de l'autre sexe en Russie porte un certain cachet d'lgance;
les couleurs vives y dominent, sans offenser l'oeil par trop de
bigarrures; simple et mme grossier dans ses lments, le costume russe
prsente de l'harmonie et se prte facilement, moyennant de lgres
modifications, aux exigences du got le plus pur.

On peut en dire autant de la dcoration peinte. Les vignettes des
manuscrits russes prsentent toujours une entente parfaite de l'harmonie
des tons et, trs-souvent, un dessin aussi lgant qu'ingnieux en dpit
de la navet de certains dtails. Ces peintures sont d'un aspect frais,
gai, brillant, et leur tranget mme est pleine de charme.

En un mot, il y a l les principes d'un art vivant qui n'ont t altrs
qu'au moment o les lments occidentaux sont venus s'y mler.




CONCLUSION

       *       *       *       *       *

Dans un rapport, plein de renseignements prcieux, fait sur l'Exposition
de Vienne, en 1873, par M. Natalis Rondot, on lit ce passage:

La Russie a eu,  diffrentes poques de son histoire, un art national
dont les origines sont obscures; mais l'affinit est grande entre cet
art et celui d'Orient. On voit, suivant le temps, le caractre primitif
tantt accentu, tantt altr par quelque influence finnoise, mongole
ou persane; tantt  demi effac par des traits emprunts au style
byzantin ou au style indou. Charme par les inventions de l'art
franais, la socit russe lui a donn depuis longtemps ses prfrences,
et c'est rcemment qu'elle est revenue au got du vieil art slavon...

C'tait bien observ et bien dit, et c'est en face de ce mouvement
national de la Russie en faveur de ses arts que nous avons essay d'en
apprcier les origines, les dveloppements et les expressions si
originales.

Dcouvrir les sources auxquelles un grand peuple compos de races
diverses avait d puiser, dmler au milieu des sicles de barbarie le
travail d'assimilation entre des lments existants sur le sol ou
fournis par des civilisations antrieures et voisines, examiner comment
le gnie populaire dgagea un art du milieu de ces lments, la tche
tait sduisante.

Nous l'avons entreprise non sans quelque apprhension; mais plus nous
entrions dans cette tude,  l'aide des nombreux documents qui nous
taient fournis gnreusement par les personnages les plus minents de
l'empire russe, soutenus par les travaux de M. Victor de Boutovsky, de
M. Natalis Rondot, renseign par les notes recueillies sur place par M.
Maurice Ouradou, le travail, entrepris d'abord avec une dfiance trop
naturelle, nous a paru bientt prsenter un vif intrt; il nous
permettait de soulever un des coins du voile qui couvre encore
l'histoire des arts asiatiques.

Sur place, dans la Russie mme, nous retrouvions des monuments
scythiques d'une valeur considrable et datant d'une haute antiquit;
puis, venaient se joindre  ces lments primitifs les influences de
l'art grec, de l'ail byzantin, ou plutt dues aux sources auxquelles
l'art byzantin avait t puiser.

L'histoire de la Russie nous donnait successivement l'occasion de
rechercher le caractre propre aux monuments appartenant aux phases si
tranges de cette histoire, et nous arrivions  expliquer ainsi les
principales transformations de l'art russe.

Bientt,  la confusion qui semblait rsulter de tant d'lments divers
succda, dans notre esprit, un ordre logique, consquence des aptitudes
de race, des relations de ce vaste territoire russe avec l'Asie
orientale et mridionale; et  chaque grand fait historique se
rattachait ainsi un certain mouvement dans le dveloppement de l'art.

Et cependant apparaissait toujours l'empreinte du gnie national qui
s'assimilait ces lments, les ramenait bientt  un tout remarquable
par son unit d'expression.

Le doute disparaissait: il y a un art russe, car le propre de tout art
ayant un caractre national est prcisment de possder une sorte de
creuset dans lequel viennent se fondre les influences trangres, pour
composer un corps homogne.

Mais l ne devait pas se borner notre tche. Il nous a paru que nous
pouvions insister sur les consquences qu'on peut tirer de cette tude.

Il est bien vident que le peuple russe a su conserver  l'tat latent
les traditions de son art et qu'il n'est pas trop malais, par
consquent, de les reprendre pour qu'elles suivent de nouveau leur cours
naturel momentanment interrompu.

Ce n'est jamais d'en haut que surgissent les principes vivifiants sans
lesquels l'art se trane dans les pastiches: c'est d'en bas, c'est par
le sentiment ou l'instinct populaire. Tout renouvellement se fait par
suite d'une laboration dans l'esprit du peuple, des masses: il n'est
jamais le produit d'une lite.

Les coles d'art russe n'auront probablement pas de longues luttes 
soutenir pour ressaisir ces traditions, pour les dvelopper et leur
faire produire des fruits; car il est bien entendu que nous ne
considrons pas l'hiratisme comme le dernier mot dans les arts; mais,
conserver la chane et y ajouter chaque jour un nouveau chanon, c'est
ce que doit se proposer tout art national.

Nous n'ignorons pas que de bons esprits s'lvent aujourd'hui contre ces
tentatives de retrouver, et de perptuer les arts nationaux. Ils
prtendent que l'art est cosmopolite, un, et qu'il est vain de tenter de
rendre aux expressions diverses de l'art une autonomie. A leurs yeux, il
n'y a que l'_art_ et, par suite, qu'une expression suprieure de l'art
que chacun doit s'efforcer d'atteindre.

En thorie, cette manire de voir est sduisante; mais, dans la
pratique, elle conduit fatalement  l'uniformit et aux pastiches.

Il faut bien reconnatre d'ailleurs que tous les peuples ne sont pas
dous des mmes aptitudes, et que d'un Prussien, d'un Normand ou d'un
Anglais, on ne fera jamais un Grec.

Qu'il y ait, parmi toutes les expressions connues de l'art, un produit
suprieur aux autres au point de vue esthtique, cette thorie peut se
soutenir, mais il ne s'ensuit pas que ce produit suprieur, qui s'est
manifest au sein d'une certaine civilisation, dans des circonstances
particulirement favorables, soit le seul et doive tre le but unique
vers lequel tendront d'autres civilisations.

Or, si le Slavo-Russe a des affinits avec le Grec et l'Asiatique, il
n'en a gure avec le Romain.

Pourquoi contraindrait-il sa nature?

Il semble,--contrairement  cette pense de ramener l'art  un type
unique, dclar le meilleur (ce qui est d'ailleurs toujours
contestable),--que l'essence mme de l'art est non-seulement la varit
dans ses produits, mais la conformit de chacune de ses diverses
expressions avec les moeurs et le gnie de chaque peuple. Autrement,
l'art risque de n'tre qu'une plante exotique en serre chaude, de ne
pouvoir atteindre son dveloppement et de ne prsenter que des
pastiches, et des pastiches souvent mal compris.

Les imitations d'un temple grec ou romain, transportes a Londres, 
Berlin,  Paris ou  Saint-Ptersbourg, semblent non-seulement
dplaces, mais jurent avec les moeurs, les habitudes et les traditions
des populations au milieu desquelles s'lvent ces difices, comme des
hors-d'oeuvre faits pour plaire  quelques _dilettanti_.

Chaque peuple peut exceller dans le genre qui lui est propre et
fournir ainsi des oeuvres plus ou moins belles ou charmantes, mais
certainement originales; et, dans les arts, de toutes les qualits la
plus prcieuse parce qu'elle est naturelle, c'est l'originalit. Cette
qualit essentielle s'altre parfois sous certaines influences; mais le
peuple la conserve quoi qu'on fasse, en dpit des systmes, des modes et
d'un enseignement tranger.

Au lieu de chercher  touffer ces qualits natives, tout enseignement
vraiment national doit tendre  les distinguer,  les dvelopper et 
leur faire produire tout ce qu'elles peuvent produire.

Notre sicle aura fait de grands pas dans cette voie; le premier, il
aura su dresser un inventaire exact des ressources fournies par les
diffrentes civilisations; il aura su fouiller dans le pass afin de
retrouver les origines, et il permettra ainsi  ces civilisations
varies de reprendre leur bien propre.

Beaucoup voient un pril dans cette tendance des civilisations modernes
vers l'autonomie; plusieurs traitent ces tendances de chimres, de mode
passagre provoque par les thories de quelques savants.

Les uns et les autres, attachs aux ides qui rgnaient dans le dernier
sicle et au commencement de celui-ci, ne tiennent pas compte d'un
phnomne qui s'est produit depuis lors et qui prend chaque jour plus
d'importance.

Les tudes historiques, ethnographiques, anthropologiques ne sont point
une chimre. Ce qui est chimrique, ou pour parler plus correctement, ce
qui est vain, c'est l'tude historique comme on la faisait jadis, la
compilation chronologique des faits politiques, des accidents
successifs, sans tenir compte de l'origine des peuples, de leurs
lments d'agrgation ou de dsagrgation, de l'tat des masses aux
divers moments de l'histoire et des influences produites par les
invasions  l'intrieur ou par la conqute  l'extrieur. Ce qui est
vain, c'est l'tude historique prsente en vue de prouver l'excellence
d'un systme gouvernemental thocratique ou politique, conu _a priori_,
comme est, par exemple, l'_Histoire universelle de Bossuet_ qui fait
converger les quelques civilisations dont s'occupe l'illustre crivain
autour d'un peuple prdestin.

Ce qui est pass de mode,  tout jamais probablement-- moins qu'une
priode de barbarie ne succde  l'tat prsent des lumires,--c'est
cette faon d'crire l'histoire. Il faut l-dessus prendre son parti.

L'histoire doit aujourd'hui tenir compte tout au moins de
l'ethnographie, c'est--dire ne plus se contenter de relater des faits
passs, souvent  l'tat de lgendes, mais s'occuper des conditions de
formation, d'existence et de dveloppement des populations dans les
diverses phases qu'elles ont d traverser, des migrations, des invasions
qui ont pu modifier ces conditions, des institutions que ces populations
se sont donnes ou qu'elles ont acceptes, des influences climatriques,
gologiques ou gographiques.

L'histoire des arts est essentiellement dduite de ces conditions
diverses; mais les crivains qui ont bien voulu s'occuper de cette
expression du gnie des peuples, la plus vive et la plus persistante
peut-tre, sont gnralement en retard sur le sicle et veulent
considrer ces arts  un point de vue absolu, en partant d'un idal
fixe.

Ils procdent ainsi comme l'historien des religions rpandues sur le
globe, qui les analyserait les unes aprs les autres, en considrant _
priori_ l'une de ces religions comme l'expression de la vrit absolue.
C'est de la doctrine, non de la science.

En d'autres termes, les crivains, s'occupant des arts, soutiennent une
thse. Nous croyons que cette manire de procder n'est pas de nature
 clairer les questions et  faire progresser la civilisation.

La civilisation n'est pas tout d'une pice, elle se compose d'lments
divers, souvent opposs mme, et qu'il est bon de dvelopper dans leur
sens propre.

Procder autrement c'est, croyons-nous, mconnatre les lois les plus
lmentaires.

Nous avons donc essay, dans ces chapitres, de faire ressortir la valeur
des arts que possde la Russie, les origines et la nature de ces arts,
comment ils ont procd, se sont dvelopps, et de prciser le but o
ils doivent tendre. Leur originalit ne nous parait gure contestable,
leurs ressources sont tendues, et, loin d'admettre que la Russie tourne
le dos  la civilisation en abandonnant l'imitation des arts
occidentaux, nous pensons au contraire qu'elle agira dans son propre
intrt aussi bien que dans l'intrt de l'art en gnral, si elle puise
rsolument dans son propre fonds.

Il n'est pas ncessaire que les peuples n'aient  leur disposition, pour
participer au grand concert de la civilisation et du progrs humain,
qu'une mme expression, un mme sentiment sur toute chose. La diversit
n'exclut nullement l'harmonie; elle en est au contraire une des
conditions essentielles, et l'entente--si jamais elle doit
s'tablir--entre les diverses nations du globe rsultera de la libre
expression des aptitudes, des gots, des tendances de chacune d'elles.

FIN

Paris.--IMPREMERIE DE M. MARTINET, RUE MIGNON, 2.




ERRATA (dj corrigs)


Page 8, ligne 2.--Au lieu de _Sanovoy_, lisez _Stanovoy_.

Page 10, ligne 9.--Au lieu de _Kostof_, lisez _Rostov_.

Page 10, ligne 21.--Au lieu de _Vargnes_, lisez _Vargues_.

Page 13, ligne 15.--Au lieu de _Rostof_, lisez _Rostov_.

Page 120, ligne 3.--_Kremnik_, ajoutez _ancien nom du Kremlin_.





End of Project Gutenberg's L'art russe, by Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
