The Project Gutenberg EBook of Les mystres de Paris, Tome II, by Eugne Sue

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Title: Les mystres de Paris, Tome II

Author: Eugne Sue

Release Date: July 27, 2006 [EBook #18922]
[Last updated on January 8, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Eugne Sue

LES MYSTRES DE PARIS

Tome II

(1842--1843)


Table des matires

TROISIME PARTIE.

    I L'embuscade.
   II Le presbytre.
  III La rencontre.
   IV La veille.
    V L'hospitalit.
   VI Une ferme modle.
  VII La nuit VIII Le rve.
   IX La lettre.
    X Reconnaissance.
   XI La laitire.
  XII Consolations.
 XIII Rflexion.
  XIV Le chemin creux.
   XV Clmence d'Harville.
  XVI Les aveux.
 XVII La charit.
XVIII Misre.
  XIX La dette.
   XX Le jugement.


QUATRIME PARTIE.

   I Louise.
  II Rigolette.
 III Voisin et voisine.
  IV Le budget de Rigolette.
   V Le Temple.
  VI Dcouverte.
 VII Apparition.
VIII L'arrestation.
  IX Confession.
   X Le crime.
  XI L'entretien.
  XII La folie.
 XIII Jacques Ferrand.
  XIV L'tude.
   XV M. de Saint-Remy.
  XVI Le testament.
 XVII La comtesse Mac-Gregor.
XVIII M. Charles Robert.
  XIX Mme de Lucenay.
   XX Dnonciation.
      Notes.




TROISIME PARTIE




I

L'embuscade


L'glise et le presbytre de Bouqueval s'levaient  mi-cte au milieu
d'une chtaigneraie, d'o l'on dominait le village.

Fleur-de-Marie et l'abb gagnrent un sentier sinueux qui conduisait 
la maison curiale, en traversant le chemin creux dont cette colline
tait diagonalement coupe.

La Chouette, le Matre d'cole et Tortillard, tapis dans une des
anfractuosits de ce chemin, virent le prtre et Fleur-de-Marie
descendre dans la ravine et en sortir par une pente escarpe. Les traits
de la jeune fille tant cachs sous le capuchon de sa mante, la
borgnesse ne reconnut pas son ancienne victime.

--Silence, mon homme! dit la vieille au Matre d'cole, la
_gosseline_[1] et le _sanglier_[2] viennent de passer la _traviole_[3];
c'est bien elle, d'aprs le signalement que nous a donn le grand homme
en deuil: tenue campagnarde, taille moyenne, jupe raye de brun, mante
de laine  bordure noire. Elle reconduit comme a tous les jours le
_sanglier_  sa cassine, et elle revient toute seule. Quand elle va
repasser tout  l'heure, l, au bout du chemin, il faudra tomber dessus,
l'enlever pour la porter dans la voiture.

--Et si elle crie au secours? reprit le Matre d'cole, on l'entendra 
la ferme, puisque vous dites que l'on en voit les btiments d'ici; car
vous voyez... vous autres, ajouta-t-il d'une voix sourde.

--Bien sr que d'ici on voit les btiments tout proche, dit Tortillard.
Il y a un instant, j'ai grimp au haut du talus en me tranant sur le
ventre. J'ai entendu un charretier qui parlait  ses chevaux dans cette
cour l-bas...

--Alors voil ce qu'il faut faire, reprit le Matre d'cole aprs un
moment de silence: Tortillard va se mettre au guet  l'entre du
sentier. Quand il verra la petite venir de loin, il ira au-devant d'elle
en criant qu'il est fils d'une pauvre vieille femme qui s'est blesse en
tombant dans le chemin creux, et il suppliera la jeune fille de venir 
son secours.

--J'y suis, Fourline. La pauvre vieille, a sera ta Chouette. Bien
_sorbonn_[4]. Mon homme, tu es toujours le roi des _ttards_[5]!
Et aprs, qu'est-ce que je ferai?

--Tu t'enfonceras bien dans le chemin creux du ct o attend Barbillon
avec le fiacre... Je me cacherai tout prs. Quand Tortillard t'aura
amen la petite au milieu de la ravine, cesse de geindre et saute
dessus, une main autour de son _colas_[6], et l'autre dans sa
_bavarde_ pour lui _arquepincer le chiffon rouge_[7] et l'empcher de
crier...

--Connu, _Fourline_... comme pour la femme du canal Saint-Martin, quand
nous l'avons fait _flotter_, aprs lui avoir _grinchi la
ngresse_[8] qu'elle portait sous le bras; mme jeu, n'est-ce pas?

--Oui, toujours du mme... Pendant que tu tiendras ferme la petite,
Tortillard accourra me chercher;  nous trois, nous _embaluchonnons_ la
jeune fille dans mon manteau, nous la portons  la voiture de Barbillon,
et de l plaine Saint-Denis, o l'homme en deuil nous attend.

--C'est a qui est _enflanqu_! Tiens, vois-tu, Fourline, tu n'as pas
ton pareil. Si j'avais de quoi, je te tirerais un feu d'artifice sur ta
boule, et je t'illuminerais en verres de couleur  la saint Charlot,
patron du _bquillard_[9]. Entends-tu a, toi, moutard, si tu veux
devenir _pass-singe_[10], dvisage mon gros ttard; voil un
homme!... dit orgueilleusement la Chouette  Tortillard.

Puis, s'adressant au Matre d'cole:

-- propos, tu ne sais pas: Barbillon a une peur de chien _d'avoir une
fivre crbrale_[11].

--Pourquoi a?

--Il a _but_[12], il y a quelque temps, dans une dispute, le mari
d'une laitire, qui venait tous les matins de la campagne, dans une
petite charrette conduite par un ne, vendre du lait dans la Cit, au
coin de la rue de la Vieille-Draperie, proche chez l'ogresse du
_Lapin-Blanc_.

Le fils de Bras-Rouge, ne comprenant pas l'argot, coutait la Chouette
avec une sorte de curiosit dsappointe.

--Tu voudrais bien savoir ce que nous disons l, hein! moutard?

--Dame! c'est sr...

--Si tu es gentil, je t'apprendrai l'argot. Tu as bientt l'ge o a
peut servir. Seras-tu content, fifi?

--Oh! je crois bien! Et puis j'aimerais mieux rester avec vous qu'avec
mon vieux filou de charlatan,  piler ses drogues et  brosser son
cheval. Si je savais o il cache sa _mort-aux-rats pour les hommes_, je
lui en mettrais dans sa soupe, pour n'tre plus forc de trimer avec
lui. La Chouette se prit  rire et dit  Tortillard en l'attirant 
elle:

--Venez tout de suite baiser maman loulou... Es-tu drlet!... Mais
comment sais-tu qu'il a de la mort-aux-rats pour les hommes, ton matre?

--Tiens! Je lui ai entendu dire a, un jour que j'tais cach dans le
cabinet noir de sa chambre o il met ses bouteilles, ses machines
d'acier, et o il tripote dans ses petits pots...

--Tu l'as entendu quoi dire?... demanda la Chouette.

--Je l'ai entendu dire  un monsieur, en lui donnant une poudre dans un
papier: Quelqu'un qui prendrait a en trois fois irait dormir sous
terre... sans qu'on sache ni pourquoi ni comment, et sans qu'il reste
aucune trace...

--Et qui tait ce monsieur? demanda le Matre d'cole.

--Un beau jeune monsieur, qui avait des moustaches noires et une jolie
figure comme une dame... Il est revenu une autre fois; mais cette
fois-l, quand il est parti, je l'ai suivi par ordre de M. Bradamanti
pour savoir o il irait _percher_. Ce joli monsieur, il est entr rue de
Chaillot, dans une belle maison. Mon matre m'avait dit: N'importe o
ce monsieur ira, suis-le et attends-le  la porte; s'il ressort,
resuis-le jusqu' ce qu'il ne ressorte plus de l'endroit o il sera
entr, a prouvera qu'il demeure dans ce dernier lieu; alors,
Tortillard, mon garon, tortille-toi pour savoir son nom... ou sinon,
moi, je te tortillerai les oreilles d'une drle de manire.

--Eh bien?

--Eh bien! je m'ai tortill et j'ai su le nom du joli monsieur.

--Et comment as-tu fait? demanda le Matre d'cole.

--Tiens... moi pas bte, j'ai entr chez le portier de la maison de la
rue de Chaillot, d'o ce monsieur ne ressortait pas; un portier poudr
avec un bel habit brun  collet jaune galonn d'argent... Je lui ai dit
comme a: Mon bon monsieur, je viens pour chercher cent sous que le
matre d'ici m'a promis pour avoir retrouv son chien que je lui ai
rendu, une petite bte noire qui s'appelle _Trompette_;  preuve que ce
monsieur, qui est brun, qui a des moustaches noires, une redingote
blanchtre et un pantalon bleu clair, m'a dit qu'il demeurait rue de
Chaillot, n 11, et qu'il se nommait Dupont. --Le monsieur dont tu
parles est mon matre et s'appelle M. le vicomte de Saint-Remy; il n'y a
pas d'autre chien ici que toi-mme, mchant gamin; ainsi, file, ou je
t'trille pour t'apprendre  vouloir me filouter cent sous, me rpond
le portier en ajoutant  a un grand coup de pied. C'est gal, reprit
philosophiquement Tortillard, je savais le nom du joli monsieur 
moustaches noires, qui venait chez mon matre chercher de la
mort-aux-rats pour les hommes; il s'appelle le vicomte de Saint-Remy,
my, my, Saint-Remy, ajouta le fils de Bras-Rouge en fredonnant ces
derniers mots, selon son habitude.

--Tu veux donc que je te mange, petit momacque? dit la Chouette en
embrassant Tortillard; est-il finaud! Tiens, tu mriterais que je serais
ta mre, sclrat!

Ces mots firent une singulire impression sur le petit boiteux; sa
physionomie mchante, narquoise et ruse devint subitement triste; il
parut prendre au srieux les dmonstrations maternelles de la Chouette
et rpondit:

--Et moi, je vous aime bien aussi, parce que vous m'avez embrass le
premier jour o vous tes venue me chercher au Coeur-Saignant, chez mon
pre... Depuis dfunte maman, il n'y a que vous qui m'avez caress, tout
le monde me bat ou me chasse comme un chien galeux; tout le monde,
jusqu' la mre Pipelet, la portire.

--Vieille loque! Je lui conseille de faire la dgote, dit la Chouette
en prenant un air rvolt dont Tortillard fut dupe, repousser un amour
d'enfant comme celui-l!...

Et la borgnesse embrassa de nouveau Tortillard avec une affection
grotesque.

Le fils de Bras-Rouge, profondment touch de cette nouvelle preuve
d'affection, y rpondit avec expansion et s'cria, dans sa
reconnaissance:

--Vous n'avez qu' ordonner, vous verrez comme je vous obirai bien...
comme je vous servirai!...

--Vrai? Eh bien! tu ne t'en repentiras pas...

--Oh! je voudrais rester avec vous!

--Si tu es sage, nous verrons a; tu ne nous quitteras pas nous deux mon
homme.

--Oui, dit le Matre d'cole, tu me conduiras comme un pauvre aveugle,
tu diras que tu es mon fils; nous nous introduirons dans les maisons;
et, mille massacres! ajouta le meurtrier avec colre, la Chouette
aidant, nous ferons encore de bons coups; je montrerai  ce dmon de
Rodolphe... qui m'a aveugl, que je ne suis pas au bout de mon
rouleau!... Il m'a t la vue, mais il ne m'a pas t la pense du mal;
je serai la tte, Tortillard les yeux, et toi la main, la Chouette; tu
m'aideras, hein?

--Est-ce que je ne suis pas  toi  corde et  potence, Fourline? Est-ce
que quand, en sortant de l'hpital, j'ai appris que tu m'avais fait
demander chez l'ogresse par ce _sinve_[13] de Saint-Mand, j'ai pas
couru tout de suite  ton village, chez ces colasses de pays, en disant
que j'tais _ta largue_[14]?

Ces mots de la borgnesse rappelrent un mauvais souvenir au Matre
d'cole. Changeant brusquement de ton et de langage avec la Chouette, il
s'cria d'une voix courrouce:

--Oui, je m'ennuyais, moi, tout seul, avec ces honntes gens; au bout
d'un mois, je n'y pouvais plus tenir... j'avais peur... Alors j'ai eu
l'ide de te faire dire de venir me trouver. Et bien m'en a pris!
ajouta-t-il d'un ton de plus en plus irrit, le lendemain de ton
arrive, j'tais dpouill du reste de l'argent que ce dmon de l'alle
des Veuves m'avait donn. Oui... on m'a vol ma ceinture pleine d'or
pendant mon sommeil... Toi seule tu as pu faire le coup: voil pourquoi
je suis maintenant  ta merci... Tiens, toutes les fois que je pense 
a, je ne sais pourquoi je ne te tue pas sur la place... vieille
voleuse!

Et il fit un pas dans la direction de la borgnesse.

--Prenez garde  vous, si vous faites mal  la Chouette! s'cria
Tortillard.

--Je vous craserai tous les deux, toi et elle, mchantes vipres que
vous tes! s'cria le brigand avec rage. Et, en entendant le fils de
Bras-Rouge parler auprs de lui, il lui lana au hasard un si furieux
coup de poing qu'il l'aurait assomm s'il l'et atteint.

Tortillard, autant pour se venger que pour venger la Chouette, ramassa
une pierre, visa le Matre d'cole et l'atteignit au front.

Le coup ne fut pas dangereux, mais la douleur fut vive.

Le brigand se leva furieux, terrible comme un taureau bless; il fit
quelques pas en avant et au hasard; mais il trbucha.

--Casse-cou! cria la Chouette en riant aux larmes.

Malgr les liens sanglants qui l'attachaient  ce monstre, elle voyait,
pour plusieurs raisons, et avec une sorte de joie froce,
l'anantissement de cet homme jadis si redoutable et si vain de sa force
athltique.

La borgnesse justifiait ainsi  sa manire cette effrayante pense de La
Rochefoucauld que nous trouvons toujours quelque chose de satisfaisant
dans le malheur de nos meilleurs amis.

Le hideux enfant aux cheveux jaunes et  la figure de fouine partageait
l'hilarit de la borgnesse.  un nouveau faux pas du Matre d'cole, il
s'cria:

--Ouvre donc l'oeil, mon vieux, ouvre donc!... Tu vas de travers, tu
festonnes... Est-ce que tu n'y vois pas clair!... Essuie donc mieux les
verres de tes lunettes!

Dans l'impossibilit d'atteindre l'enfant, le meurtrier herculen
s'arrta, frappa du pied avec rage, mit ses deux normes poings velus
sur ses yeux et poussa un rugissement rauque comme un tigre musel.

--Tu tousses, vieux! dit le fils de Bras-Rouge. Tiens, voil de la
fameuse rglisse; c'est un gendarme qui me l'a donne, faut pas que a
t'en dgote!

Et il ramassa une poigne de sable fin qu'il jeta au visage de
l'assassin.

Fouette  la figure par cette pluie de gravier, le Matre d'cole
souffrit plus cruellement de cette nouvelle insulte que du coup de
pierre; blmissant sous ses cicatrices livides, il tendit brusquement
ses deux bras en croix par un mouvement de dsespoir inexprimable, et,
levant vers le ciel sa face pouvantable, il s'cria d'une voix
profondment suppliante:

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

De la part d'un homme souill de tous les crimes, et devant qui nagure
tremblaient les plus dtermins sclrats, cet appel involontaire  la
commisration divine avait quelque chose de providentiel.

--Ah! ah! ah! Fourline qui fait les grands bras, s'cria la Chouette en
ricanant. La langue te tourne, mon homme, c'est le _boulanger_[15]
qu'il faut appeler  ton secours.

--Mais un couteau au moins, que je me tue!... un couteau!!! puisque tout
le monde m'abandonne..., cria le misrable en se mordant les poings avec
une furie sauvage.

--Un couteau? Tu en as un dans ta poche, Fourline, et qui a le fil. Le
petit vieux de la rue du Roule et le marchand de boeufs ont d en aller
dire de bonnes nouvelles aux taupes.

Le Matre d'cole, ainsi mis en demeure de s'excuter, changea de
conversation et reprit d'une voix sourde et lche:

--Le Chourineur tait bon, lui... il ne m'a pas vol, il a eu piti de
moi.

--Pourquoi m'as-tu dit que j'avais _grinchi ton orient_[16]! reprit
la Chouette en contenant  peine son envie de rire.

--Toi seule tu es entre dans ma chambre, dit le brigand; on m'a vol la
nuit de ton arrive, qui veux-tu que je souponne? Ces paysans taient
incapables de cela.

--Pourquoi donc qu'ils ne grinchiraient pas comme d'autres, les paysans?
Parce qu'ils boivent du lait et qu'ils vont  l'herbe pour leurs lapins?

--Enfin on m'a vol, toujours.

--Est-ce que c'est la faute de ta Chouette? Ah , voyons, penses-y
donc! Est-ce que, si j'avais effarouch ta nature, je serais reste avec
toi aprs le coup? Es-tu bte! Bien sr que je te l'aurais rinc ton
argent, si je l'avais pu; mais, foi de Chouette, tu m'aurais revue quand
l'argent aurait t mang parce que tu me plais tout de mme avec tes
yeux blancs, brigand! Voyons, sois donc gentil, ne t'brche pas comme
a tes quenottes en les grinant.

--On croirait qu'il casse des noix! dit Tortillard.

--Ah! ah! ah! il a raison, le mme. Voyons, calme-toi, mon homme, et
laisse-le rire, c'est de son ge! Mais avoue que t'es pas juste: quand
le grand homme en deuil, qui a l'air d'un croque-mort, m'a dit: Il y a
mille francs pour vous si vous enlevez une jeune fille qui est dans la
ferme de Bouqueval, et si vous l'amenez  un endroit de la plaine
Saint-Denis que je vous indiquerai, rponds, Fourline, est-ce que je ne
t'ai pas tout de suite propos d'tre du coup, au lieu de choisir
quelqu'un qui aurait vu clair? C'est donc comme qui dirait l'aumne que
je te fais. Car, except pour tenir la petite pendant que nous
l'embaluchonnerons avec Tortillard, tu me serviras comme une cinquime
roue  un omnibus. Mais, c'est gal,  part que je t'aurais vol si
j'avais pu, j'aime  te faire du bien. Je veux que tu doives tout  ta
Chouette chrie; c'est mon genre,  moi!! Nous donnerons deux cents
balles  Barbillon pour avoir conduit la voiture et tre venu ici une
fois, avec un domestique du grand monsieur en deuil, reconnatre
l'endroit o il fallait nous cacher pour attendre la petite... et il
nous restera huit cents balles  nous deux pour nocer. Qu'est-ce que tu
dis de a! Eh bien! es-tu encore fch contre ta vieille?

--Qui m'assure que tu me donneras quelque chose, une fois le coup fait?
dit le brigand avec une sombre dfiance.

--Je pourrais ne te rien donner du tout, c'est vrai, car tu es dans ma
pole, mon homme, comme autrefois la Goualeuse. Faut donc te laisser
frire  mon ide, en attendant qu' son tour le boulanger t'enfourne,
eh! eh! eh!... Eh bien! Fourline, est-ce que tu boudes toujours ta
Chouette? ajouta la borgnesse en frappant sur l'paule du brigand, qui
restait muet et accabl.

--Tu as raison, dit-il avec un soupir de rage concentre; c'est mon
sort. Moi! moi!  la merci d'un enfant et d'une femme qu'autrefois
j'aurais tus d'un souffle! Oh! si je n'avais pas si peur de la mort!
dit-il en retombant assis sur le talus.

--Es-tu poltron, maintenant! es-tu poltron! dit la Chouette avec mpris.
Parle donc tout de suite de ta _muette_[17], a sera plus farce.
Tiens, si tu n'as pas plus de courage que a, je prends de l'air et je
te lche.

--Et ne pouvoir me venger de cet homme qui, en me martyrisant ainsi, m'a
mis dans l'affreuse position o je me trouve et dont je ne sortirai
jamais! s'cria le Matre d'cole dans un redoublement de rage. Oh! j'ai
bien peur de la mort! oui... j'en ai bien peur; mais on me dirait: On
va te le donner entre tes deux bras, cet homme... entre tes deux bras...
puis aprs on vous jettera dans un abme; je dirais: Qu'on m'y
jette... oui; car je serais bien sr de ne pas le lcher avant
d'arriver au fond avec lui. Et pendant que nous roulerions tous les
deux, je le mordrais au visage,  la gorge, au coeur; je le tuerais avec
mes dents, enfin! Je serais jaloux d'un couteau!

-- la bonne heure, Fourline, voil comme je t'aime. Sois calme... nous
le retrouverons, ce gueux de Rodolphe, et le Chourineur aussi. En
sortant de l'hpital, j'ai t rder alle des Veuves... tout tait
ferm. Mais j'ai dit au grand monsieur en deuil: Dans le temps, vous
vouliez nous payer pour faire quelque chose  ce monstre de M. Rodolphe;
est-ce qu'aprs l'affaire de la jeune fille que nous attendons, il n'y
aurait pas  monter un coup contre lui?--Peut-tre... m'a-t-il rpondu.
Entends-tu, Fourline? Peut-tre... Courage, mon homme! nous en
mangerons, du Rodolphe; c'est moi qui te le dis, nous en mangerons!

--Bien vrai, tu ne m'abandonneras pas? dit le brigand  la Chouette d'un
ton soumis mais dfiant. Maintenant, si tu m'abandonnais, qu'est-ce que
je deviendrais?

--a, c'est vrai. Dis donc, Fourline, quelle farce si nous deux
Tortillard, nous nous esbignions avec la voiture, et que nous te
laissions l, au milieu des champs, par cette nuit o le froid va pincer
dur! C'est a qui serait drle, hein, brigand?

 cette menace, le Matre d'cole frmit; il se rapprocha de la Chouette
et lui dit en tremblant:

--Non, non, tu ne feras pas a, la Chouette... ni toi non plus,
Tortillard... a serait trop mchant.

--Ah! ah! ah! trop mchant... est-il simple! Et le petit vieux de la rue
du Roule! et le marchand de boeufs! et la femme du canal Saint-Martin!
et le monsieur de l'alle des Veuves! Est-ce que tu crois qu'ils t'ont
trouv caressant, avec ton grand couteau? Pourquoi donc qu' ton tour on
ne te ferait pas de farce?

--Eh bien! je l'avouerai, dit sourdement le Matre d'cole; voyons, j'ai
eu tort de te souponner, j'ai eu tort aussi de vouloir battre
Tortillard: je t'en demande pardon, entends-tu... et  toi aussi,
Tortillard... oui, je vous demande pardon  tous deux.

--Moi, je veux qu'il demande pardon  genoux d'avoir voulu battre la
Chouette, dit Tortillard.

--Gueux de momacque! Est-il amusant! dit la Chouette en riant; il me
donne pourtant envie de voir quelle frimousse tu feras comme a, mon
homme. Allons,  genoux, comme si tu jaspinais d'amour  ta Chouette;
dpche-toi, ou nous te lchons; et, je t'en prviens, dans une
demi-heure il fera nuit.

--Nuit ou jour qu'est-ce que a lui fait? dit Tortillard en
goguenardant. Ce monsieur garde toujours ses volets ferms, il a peur de
gter son teint.

--Me voici  genoux. Je te demande pardon, la Chouette... et  toi
aussi, Tortillard. Eh bien! tes-vous contents? dit le brigand en
s'agenouillant au milieu du chemin. Maintenant, vous ne m'abandonnerez
pas, dites?

Ce groupe trange, encadr dans les talus du ravin, clair par les
lueurs rougetres du crpuscule, tait hideux  voir.

Au milieu du chemin, le Matre d'cole, suppliant, tendait vers la
borgnesse ses mains puissantes; sa rude et paisse chevelure retombait
comme une crinire sur son front livide; ses paupires rouges,
dmesurment cartes par la frayeur, laissaient alors voir la moiti de
sa prunelle immobile, terne, vitreuse, morte... le regard d'un cadavre.

Ses formidables paules se courbaient humblement. Cet hercule
s'agenouillait tremblant aux pieds d'une vieille femme et d'un enfant.

La borgnesse, enveloppe d'un chle de tartan rouge, la tte couverte
d'un vieux bonnet de tulle noir qui laissait chapper quelques mches de
cheveux gris, dominait le Matre d'cole de toute sa hauteur. Le visage
osseux, tann, rid, plomb, de cette vieille au nez crochu exprimait
une joie insultante et froce; son oeil fauve tincelait comme un
charbon ardent; un rictus sinistre retroussait ses lvres ombrages de
longs poils et montrait trois ou quatre grandes dents jaunes et
dchausses.

Tortillard, vtu de sa blouse  ceinture de cuir, debout sur un pied,
s'appuyait au bras de la Chouette pour se maintenir en quilibre.

La figure maladive et ruse de cet enfant, au teint aussi blafard que
ses cheveux, exprimait en ce moment une mchancet railleuse et
diabolique.

L'ombre projete par l'escarpement du ravin redoublait l'horreur de
cette scne, que l'obscurit croissante voilait  demi.

--Mais promettez-moi donc, au moins, de ne pas m'abandonner!... rpta
le Matre d'cole, effray du silence de la Chouette et de Tortillard,
qui jouissaient de son effroi. Est-ce que vous n'tes plus l? ajouta le
meurtrier en se penchant pour couter et avanant machinalement les
bras.

--Si, si, mon homme nous sommes l; n'aie pas peur. T'abandonner! plutt
_baiser la camarde_[18]! Une fois pour toutes, il faut que je te
rassure et que je te dise pourquoi je ne t'abandonnerai jamais.
coute-moi bien: j'ai toujours ador avoir quelqu'un  qui faire sentir
mes ongles... btes ou gens. Avant la Pgriotte (que le boulanger me la
renvoie! car j'ai toujours mon ide... de la dbarbouiller avec du
vitriol), avant la Pgriotte, j'avais un mme qui _s'est
refroidi_[19]  la peine: c'est pour cela que j'ai t _au
clou_[20] six ans; pendant ce temps-l je faisais la misre  des
oiseaux: je les apprivoisais pour les plumer tout vifs... mais je ne
faisais pas mes frais, ils ne duraient rien. En sortant de prison, la
Goualeuse est tombe sous ma griffe; mais la petite gueuse s'est sauve
pendant qu'il y avait encore de quoi s'amuser sur sa peau. Aprs, j'ai
eu un chien qui a pti autant qu'elle; j'ai fini par lui couper une
patte de derrire et une patte de devant: a lui faisait une si drle de
dgaine que j'en riais, mais que j'en riais  crever.

Il faudra que je fasse a  un chien que je connais et qui m'a mordu,
se dit Tortillard.

--Quand je t'ai rencontr, mon homme, continua la Chouette, j'tais en
train d'abmer un chat... Eh bien!  cette heure, c'est toi qui seras
mon chat, mon chien, mon oiseau, ma Pgriotte; tu seras... ma _bte de
souffrance_ enfin... Comprends-tu, mon homme? Au lieu d'un oiseau ou
d'un enfant  tourmenter, comme qui dirait un loup ou un tigre, c'est a
qui est un peu chenu, hein?

--Vieille furie! s'cria le Matre d'cole en se relevant de rage.

--Allons! voil encore que tu boudes ta vieille!... Eh bien! quitte-la,
tu es le matre. Je ne te prends pas en tratre.

--Oui, la porte est ouverte, file _sans yeux_, et toujours tout droit!
dit Tortillard en clatant de rire.

--Oh! mourir!... mourir!... cria le Matre d'cole en se tordant les
bras.

--Tu rabches, mon homme, tu as dj dit a. Toi, mourir! tu blagues, tu
es solide comme le Pont-Neuf; laisse donc, tu vivras pour le bonheur de
ta Chouette. Je te ferai de la misre de temps en temps, parce que c'est
ma jouissance, et qu'il faudra que tu gagnes le pain que je te donnerai;
mais si tu es gentil, tu m'aideras dans de bons coups, comme
aujourd'hui, et dans d'autres meilleurs o tu pourras servir; tu seras
ma bte, enfin! Quand je te dirai: Apporte, tu apporteras; mords, tu
mordras. Aprs a, dis donc, mon homme, je ne veux pas te prendre de
force, au moins; si, au lieu de la vie que je te propose, t'aimes mieux
avoir des rentes, rouler carrosse avec une jolie petite femme, tre
dcor de la croix d'honneur, tre nomm _grand curieux_[21], et y
voir clair au lieu d'tre aveugle, faut pas te gner; c'est facile, t'as
qu' le dire, on te servira a tout chaud... N'est-ce pas Tortillard?

--Tout chaud, tout bouillant, tout de suite! rpondit le fils de
Bras-Rouge en ricanant. Mais, se penchant, tout  coup vers la terre, il
dit  voix basse:

--J'entends marcher dans le sentier, cachons-nous... a n'est pas la
jeune fille, car on vient par le mme ct o elle est venue.

En effet, une paysanne robuste, dans la force de l'ge, suivie d'un gros
chien de ferme, et portant sur sa tte un panier couvert, parut au bout
de quelques minutes, traversa le ravin et prit le sentier que suivaient
le prtre et la Goualeuse.

Nous rejoindrons ces deux personnages, et nous laisserons les trois
complices embusqus dans le chemin creux.




II

Le presbytre


Les dernires lueurs du soleil s'teignaient lentement derrire la masse
importante du chteau d'couen et des bois qui l'environnaient; de tous
cts s'tendaient  perte de vue des plaines immenses aux sillons
bruns, durcis par la gele... vaste solitude dont le hameau de Bouqueval
semblait l'oasis.

Le ciel, d'une srnit parfaite, se marbrait au couchant de longues
tranes de pourpre, signe certain de vent et de froid; ces tons,
d'abord d'un rouge vif, devenaient violets  mesure que le crpuscule
envahissait l'atmosphre.

Le croissant de la lune, fin, dli comme la moiti d'un anneau
d'argent, commenait  briller doucement dans un milieu d'azur et
d'ombre.

Le silence tait absolu, l'heure solennelle.

Le cur s'arrta un moment sur la colline, pour jouir de l'aspect de
cette belle soire.

Aprs quelques moment de recueillement, tendant sa main tremblante vers
les profondeurs de l'horizon  demi voil par la brume de soir, il dit 
Fleur-de-Marie, qui marchait pensive  ct de lui:

--Voyez donc, mon enfant, cette immensit dont on n'aperoit plus les
bornes... on n'entend pas le moindre bruit... il me semble que le
silence et l'infini nous donnent presque une ide de l'ternit... Je
vous dis cela, Marie, parce que vous tes sensible aux beauts de la
cration. Souvent j'ai t touch de l'admiration religieuse qu'elles
vous inspiraient,  vous... qui en avez t si longtemps dshrite.
N'tes-vous pas frappe comme moi du calme imposant qui rgne  cette
heure?

La Goualeuse ne rpondit rien.

tonn, le cur la regarda; elle pleurait.

--Qu'avez-vous donc, mon enfant?

--Mon pre, je suis bien malheureuse!

--Malheureuse? Vous... maintenant malheureuse?

--Je sais que je n'ai pas le droit de me plaindre de mon sort, aprs
tout ce qu'on a fait pour moi... et pourtant...

--Et pourtant?

--Ah! mon pre, pardonnez-moi ces chagrins; ils offensent peut-tre mes
bienfaiteurs...

--coutez, Marie, nous vous avons souvent demand le motif de la
tristesse dont vous tes quelquefois accable, et qui cause  votre
seconde mre de vives inquitudes... Vous avez vit de nous rpondre;
nous avons respect votre secret en nous affligeant de ne pouvoir
soulager vos peines.

--Hlas! mon pre, je ne puis vous dire ce qui se passe en moi. Ainsi
que vous, tout  l'heure, je me suis sentie mue  l'aspect de cette
soire calme et triste... mon coeur s'est bris... et j'ai pleur...

--Mais qu'avez-vous, Marie? Vous savez combien l'on vous aime... Voyons,
avouez-moi tout. D'ailleurs, je puis vous dire cela; le jour approche o
Mme Georges et M. Rodolphe vous prsenteront aux fonts du baptme, en
prenant devant Dieu l'engagement de vous protger toujours.

--M. Rodolphe? Lui... qui m'a sauve! s'cria Fleur-de-Marie en joignant
les mains; il daignerait me donner cette nouvelle preuve d'affection!
Oh! tenez, je ne vous cacherai rien, mon pre, je crains trop d'tre
ingrate.

--Ingrate! Et comment?

--Pour me faire comprendre, il faut que je vous parle des premiers jours
o je suis venue  la ferme.

--Je vous coute; nous causerons en marchant.

--Vous serez indulgent, n'est-ce pas, mon pre? Ce que je vais vous dire
est peut-tre bien mal.

--Le Seigneur vous a prouv qu'il tait misricordieux. Prenez courage.

--Lorsque j'ai su, en arrivant ici, que je ne quitterais pas la ferme et
Mme Georges, dit Fleur-de-Marie aprs un moment de recueillement, j'ai
cru faire un beau rve. D'abord j'prouvais comme un tourdissement de
bonheur;  chaque instant, je songeais  M. Rodolphe. Bien souvent,
toute seule et malgr moi, je levais les yeux au ciel comme pour l'y
chercher et le remercier. Enfin... je m'en accuse, mon pre... je
pensais plus  lui qu' Dieu; car il avait fait pour moi ce que Dieu
seul aurait pu faire. J'tais heureuse... heureuse comme quelqu'un qui a
chapp pour toujours  un grand danger. Vous et Mme Georges, vous tiez
si bons pour moi que je me croyais plus  plaindre qu' blmer.

Le cur regarda la Goualeuse avec surprise; elle continua:

--Peu  peu, je me suis habitue  cette vie si douce: je n'avais plus
peur, en me rveillant, de me retrouver chez l'ogresse; je me sentais,
pour ainsi dire, dormir avec scurit; toute ma joie tait d'aider Mme
Georges dans ses travaux, de m'appliquer aux leons que vous me donniez,
mon pre... et aussi de profiter de vos exhortations. Sauf quelques
moments de honte, quand je songeais au pass, je me croyais l'gale de
tout le monde, parce que tout le monde tait bon pour moi, lorsqu'un
jour...

Ici les sanglots interrompirent Fleur-de-Marie.

--Voyons, calmez-vous, pauvre enfant, courage! Et continuez.

La Goualeuse, essuyant ses yeux, reprit:

--Vous vous souvenez, mon pre, que, lors des ftes de la Toussaint, Mme
Dubreuil, fermire de M. le duc de Lucenay  Arnouville, est venue ici
passer quelque temps avec sa fille.

--Sans doute, et je vous ai vue avec plaisir faire connaissance avec
Clara Dubreuil; elle est doue des meilleures qualits.

--C'est un ange, mon pre... un ange... Quand je sus qu'elle devait
venir pendant quelques jours  la ferme, mon bonheur fut bien grand, je
ne songeais qu'au moment o je verrais cette compagne si dsire. Enfin
elle arriva. J'tais dans ma chambre; je devais la partager avec elle,
je la parais de mon mieux; on m'envoya chercher. J'entrai dans le salon,
mon coeur battait; Mme Georges, me montrant cette jolie jeune personne,
qui avait l'air aussi doux que modeste et bon, me dit: Marie, voil une
amie pour vous. Et j'espre que vous et ma fille serez bientt comme
deux soeurs, ajouta Mme Dubreuil.  peine sa mre avait-elle dit ces
mots, que Mlle Clara accourut m'embrasser... Alors, mon pre, dit
Fleur-de-Marie en pleurant, je ne sais ce qui se passa tout  coup en
moi... mais quand je sentis le visage pur et frais de Clara s'appuyer
sur ma joue fltrie... ma joue est devenue brlante de honte... de
remords... je me suis souvenue de ce que j'tais... Moi!... moi,
recevoir les caresses d'une jeune personne si honnte!... Oh! cela me
semblait une tromperie... une hypocrisie indigne...

--Mais, mon enfant...

--Ah! mon pre, s'cria Fleur-de-Marie en interrompant le cur avec une
exaltation douloureuse, lorsque M. Rodolphe m'a emmene de la Cit,
j'avais dj vaguement la conscience de ma dgradation... Mais
croyez-vous que l'ducation, que les conseils, que les exemples que j'ai
reus de Mme Georges et de vous, en clairant tout  coup mon esprit, ne
m'aient pas, hlas! fait comprendre que j'avais t encore plus coupable
que malheureuse?... Avant l'arrive de Mlle Clara, lorsque ces penses
me tourmentaient, je m'tourdissais en tchant de contenter Mme Georges
et vous, mon pre... Si je rougissais du pass, c'tait  mes propres
yeux... Mais la vue de cette jeune personne de mon ge, si charmante, si
vertueuse, m'a fait songer  la distance qui existerait  jamais entre
elle et moi... Pour la premire fois, j'ai senti qu'il est des
fltrissures que rien n'efface... Depuis ce jour, cette pense ne me
quitte plus... Malgr moi, je m'y appesantis sans cesse; depuis ce jour,
enfin, je n'ai plus un moment de repos.

La Goualeuse essuya ses yeux remplis de larmes.

Aprs l'avoir regarde pendant quelques instants avec une tendre
commisration, le cur reprit:

--Rflchissez donc, mon enfant, que si Mme Georges voulait vous voir
l'amie de Mlle Dubreuil, c'est qu'elle vous savait digne de cette
liaison par votre bonne conduite. Les reproches que vous vous faites
s'adressent presque  votre seconde mre.

--Je le sais, mon pre, j'avais tort, sans doute; mais je ne pouvais
surmonter ma honte et ma crainte... Ce n'est pas tout... il me faut du
courage pour achever...

--Continuez, Marie; jusqu'ici vos scrupules, ou plutt vos remords,
prouvent en faveur de votre coeur.

--Une fois Clara tablie  la ferme, je fus aussi triste que j'avais
d'abord cru tre heureuse en pensant au plaisir d'avoir une compagne de
mon ge; elle, au contraire, tait toute joyeuse. On lui avait fait un
lit dans ma chambre. Le premier soir, avant de se coucher, elle
m'embrassa et me dit qu'elle m'aimait dj, qu'elle se sentait beaucoup
d'attrait pour moi; elle me demanda de l'appeler Clara, comme elle
m'appellerait Marie. Ensuite elle pria Dieu, en me disant qu'elle
joindrait mon nom  ses prires, si je voulais joindre son nom aux
miennes. Je n'osai pas lui refuser cela. Aprs avoir encore caus
quelque temps, elle s'endormit; moi, je ne m'tais pas couche; je
m'approchai d'elle; je regardais en pleurant sa figure d'ange; et puis,
en pensant qu'elle dormait dans la mme chambre que moi... que moi,
qu'on avait trouve chez l'ogresse avec des voleurs et des assassins...
je tremblais comme si j'avais commis une mauvaise action, j'avais de
vagues frayeurs... Il me semblait que Dieu me punirait un jour... Je me
couchai, j'eus des rves affreux, je revis les figures sinistres que
j'avais presque oublies, le Chourineur, le Matre d'cole, la Chouette,
cette femme borgne qui m'avait torture tant petite. Oh! quelle
nuit!... mon Dieu! quelle nuit! quels rves! dit la Goualeuse en
frmissant encore  ce souvenir.

--Pauvre Marie! reprit le cur avec motion; que ne m'avez-vous fait
plus tt ces tristes confidences! Je vous aurais rassure... Mais
continuez.

--Je m'tais endormie bien tard: Mlle Clara vint m'veiller en
m'embrassant. Pour vaincre ce qu'elle appelait ma froideur et me prouver
son amiti, elle voulut me confier un secret; elle devait s'unir,
lorsqu'elle aurait dix-huit ans accomplis, au fils d'un fermier de
Goussainville, qu'elle aimait tendrement; le mariage tait depuis
longtemps arrt entre les deux familles. Ensuite, elle me raconta en
peu de mots sa vie passe... vie simple, calme, heureuse: elle n'avait
jamais quitt sa mre, elle ne la quitterait jamais; car son fianc
devait partager l'exploitation de la ferme avec M. Dubreuil.
Maintenant, Marie, me dit-elle, vous me connaissez comme si vous tiez
ma soeur; racontez-moi donc votre vie...  ces mots, je crus mourir de
honte... je rougis, je balbutiai. J'ignorais ce que Mme Georges avait
dit de moi; je craignais de la dmentir. Je rpondis vaguement
qu'orpheline et leve par des personnes svres, je n'avais pas t
trs-heureuse pendant mon enfance, et que mon bonheur datait de mon
sjour auprs de Mme Georges. Alors, Clara, bien plus par intrt que
par curiosit, me demanda o j'avais t leve: tait-ce  la ville, ou
 la campagne? Comment se nommait mon pre? Elle me demanda surtout si
je me rappelais d'avoir vu ma mre. Chacune de ces questions
m'embarrassait autant qu'elle me peinait; car il me fallait y rpondre
par des mensonges, et vous m'avez appris, mon pre, combien il est mal
de mentir... Mais Clara n'imagina pas que je pouvais la tromper.
Attribuant l'hsitation de mes rponses au chagrin que me causaient les
tristes souvenirs de mon enfance, Clara me crut, me plaignit avec une
bont qui me navra.  mon pre! vous ne saurez jamais ce que j'ai
souffert dans ce premier entretien! Combien il me cotait de ne pas dire
une parole qui ne ft hypocrite et fausse!...

--Infortune! Que la colre de Dieu s'appesantisse sur ceux qui, en vous
jetant dans une abominable voie de perditions, vous forceront peut-tre
de subir toute votre vie les inexorables consquences d'une premire
faute!

--Oh! oui, ceux-l ont t bien mchants, mon pre, reprit amrement
Fleur-de-Marie, car ma honte est ineffaable. Ce n'est pas tout; 
mesure que Clara me parlait du bonheur qui l'attendait, de son mariage,
de sa douce vie de famille, je ne pouvais m'empcher de comparer mon
sort au sien; car, malgr les bonts dont on me comble, mon sort sera
toujours misrable; vous et Mme Georges, en me faisant comprendre la
vertu, vous m'avez fait aussi comprendre la profondeur de mon abjection
passe; rien ne pourra m'empcher d'avoir t le rebut de ce qu'il y a
de plus vil au monde. Hlas! puisque la connaissance du bien et du mal
devait m'tre si funeste, que ne me laissait-on  mon malheureux sort!

--Oh! Marie! Marie!...

--N'est-ce pas, mon pre... ce que je dis est bien mal? Hlas voil ce
que je n'osais vous avouer... Oui, quelquefois je suis assez ingrate
pour mconnatre les bonts dont on me comble, pour me dire: Si l'on ne
m'et pas arrache  l'infamie, eh bien! la misre, les coups m'eussent
tue bien vite; au moins je serais morte dans l'ignorance d'une puret
que je regretterai toujours.

--Hlas! Marie, cela est fatal! Une nature, mme gnreusement doue par
le Crateur, n'et-elle t plonge qu'un jour dans la fange dont on
vous a tire, en garde un stigmate ineffaable... Telle est
l'immutabilit de la justice divine!

--Vous le voyez bien, mon pre, s'cria douloureusement Fleur-de-Marie,
je dois dsesprer jusqu' la mort!

--Vous devez dsesprer d'effacer de votre vie cette page dsolante, dit
le prtre d'une voix triste et grave, mais vous devez esprer en la
misricorde infinie du Tout-Puissant. Ici-bas, pour vous, pauvre enfant,
larmes, remords, expiation, mais un jour, l-haut, ajouta-t-il en
levant sa main vers le firmament qui commenait  s'toiler, l-haut,
pardon, flicit ternelle!

--Piti... piti, mon Dieu!... je suis si jeune... et ma vie sera
peut-tre encore si longue!... dit la Goualeuse d'une voix dchirante,
en tombant  genoux aux pieds du cur par un mouvement involontaire.

Le prtre tait debout au sommet de la colline, non loin de laquelle
s'levait le presbytre; sa soutane noire, sa figure vnrable, encadre
de longs cheveux blancs et doucement claire par les dernires clarts
du crpuscule, se dessinaient sur l'horizon, d'une transparence, d'une
limpidit profondes: or ple au couchant, saphir au znith.

Le prtre levait au ciel une de ses mains tremblantes, et abandonnait
l'autre  Fleur-de-Marie, qui la couvrait de larmes.

Le capuchon de sa mante grise,  ce moment rabattu sur ses paules,
laissait voir le profil enchanteur de la jeune fille, son charmant
regard suppliant et baign de larmes... son cou d'une blancheur
blouissantes, o se voyait l'attache soyeuse de ses jolis cheveux
blonds.

Cette scne simple et grande offrait un contraste, une concidence
bizarre, avec l'ignoble scne qui, presque au mme instant, se passait
dans les profondeurs du chemin creux entre le Matre d'cole et la
Chouette.

Cach dans les tnbres d'un noir ravin, assailli de lches terreurs, un
effroyable meurtrier, portant la peine de ses forfaits, s'tait aussi
agenouill... mais devant sa complice, furie railleuse, vengeresse, qui
le tourmentait sans merci et le poussait  de nouveaux crimes... sa
complice... cause premire des malheurs de Fleur-de-Marie.

De Fleur-de-Marie que torturait un remords incessant.

L'exagration de sa douleur n'tait-elle pas concevable? Entoure depuis
son enfance d'tres dgrads, mchants, infmes; quittant sa prison pour
l'antre de l'ogresse, autre prison horrible; n'tant jamais sortie des
cours de sa gele ou des rues caverneuses de la Cit, cette malheureuse
jeune fille n'avait-elle pas vcu jusqu'alors dans l'ignorance profonde
du beau et du bien, aussi trangre aux sentiments nobles et religieux
qu'aux splendeurs magnifiques de la nature?

Et voil que tout  coup elle abandonne son cloaque infect pour une
retraite charmante et rustique, sa vie immonde, pour partager une
existence heureuse et paisible avec les tres les plus vertueux; les
plus tendres, les plus compatissants  ses infortunes...

Enfin tout ce qu'il y a d'admirable dans la crature et dans la cration
se rvle  la fois et en un moment  son me tonne.  ce spectacle
imposant, son esprit s'agrandit, son intelligence se dveloppe, ses
nobles instincts s'veillent... Et c'est parce que son esprit s'est
agrandi, parce que son intelligence s'est dveloppe, parce que ses
nobles instincts se sont veills... qu'ayant la conscience de la
dgradation premire, elle ressent pour sa vie passe une douloureuse et
incurable horreur, et comprend, hlas! ainsi qu'elle le dit, qu'il est
des souillures qui ne s'effacent jamais...

-- malheur  moi! disait la Goualeuse dsespre, ma vie tout entire,
ft-elle aussi longue, aussi pure que la vtre, mon pre, sera dsormais
fltrie par la conscience et par le souvenir du pass... Malheur  moi!

--Bonheur pour vous, au contraire, Marie, bonheur pour vous,  qui le
Seigneur envoie ces remords pleins d'amertume, mais salutaires! Ils
prouvent la religieuse susceptibilit de votre me! Tant d'autres, moins
noblement bien doues que vous, eussent,  votre place, vite oubli le
pass pour ne songer qu' jouir de la flicit prsente! Une me
dlicate comme la vtre rencontre des souffrances l o le vulgaire ne
ressent aucune douleur! Mais chacune de ces souffrances vous sera
compte l-haut. Croyez-moi, Dieu ne vous a laiss un moment dans la
voie mauvaise que pour vous rserver la gloire du repentir et la
rcompense ternelle due  l'expiation! Ne l'a-t-il pas dit lui-mme:
Ceux-l qui font le bien sans combat, et qui viennent  moi le sourire
aux lvres, ceux-l sont mes lus; mais ceux-l qui, blesss dans la
lutte, viennent  moi saignants et meurtris, ceux-l sont les lus
d'entre mes lus!... Courage donc, mon enfant!... soutien, appui,
conseils, rien ne vous manquera... Je suis bien vieux, mais Mme Georges,
mais M. Rodolphe ont encore de longues annes  vivre... M. Rodolphe,
surtout... qui vous tmoigne tant d'intrt... qui suit vos progrs avec
une sollicitude si claire... Dites, Marie, dites, pourriez-vous jamais
regretter de l'avoir rencontr?

La Goualeuse allait rpondre lorsqu'elle fut interrompue par la paysanne
dont nous avons parl, qui, suivant la mme route que la jeune fille et
l'abb, venait de les rejoindre. C'tait une des servantes de la ferme.

--Pardon, excuse, monsieur le cur, dit-elle au prtre, mais Mme Georges
m'a dit d'apporter ce panier de fruits au presbytre, et qu'en mme
temps je ramnerais Mlle Marie, car il se fait tard; mais j'ai pris Turc
avec moi, dit la fille de ferme en caressant un norme chien des
Pyrnes, qui et dfi un ours au combat. Quoiqu'il n'y ait jamais de
mauvaise rencontre dans le pays, c'est toujours plus prudent.

--Vous avez raison, Claudine; nous voici d'ailleurs arrivs au
presbytre; vous remercierez Mme Georges pour moi.

Puis, s'adressant tout bas  la Goualeuse, le cur lui dit d'un ton
grave:

--Il faut que je me rende demain  la confrence du diocse; mais je
serai de retour sur les cinq heures. Si vous le voulez, mon enfant, je
vous attendrai au presbytre. Je vois,  l'tat de votre esprit, que
vous avez besoin de vous entretenir longuement encore avec moi.

--Je vous remercie, mon pre, rpondit Fleur-de-Marie; demain je
viendrai, puisque vous voulez bien me le permettre.

--Mais nous voici arrivs  la porte du jardin, dit le prtre; laissez
ce panier l, Claudine, ma gouvernante le prendra. Retournez vite  la
ferme avec Marie; car la nuit est presque venue et le froid augmente. 
demain, Marie,  cinq heures!

-- demain, mon pre.

L'abb rentra dans son jardin.

La Goualeuse et Claudine, suivies de Turc, reprirent le chemin de la
mtairie.




III

La rencontre


La nuit tait venue, claire et froide.

Suivant les avis du Matre d'cole, la Chouette avait gagn avec ce
brigand un endroit du chemin creux plus loign du sentier et plus
rapproch du carrefour o Barbillon attendait avec le fiacre.

Tortillard, post en vedette, guettait le retour de Fleur-de-Marie,
qu'il devait attirer dans ce guet-apens en la suppliant de venir  son
aide pour secourir une pauvre vieille femme.

Le fils de Bras-Rouge avait fait quelques pas en dehors du ravin pour
aller  la dcouverte, lorsque, prtant l'oreille, il entendit au loin
la Goualeuse parler  la paysanne qui l'accompagnait.

La Goualeuse n'tant plus seule, tout tait manqu. Tortillard se hta
de redescendre dans le ravin et de courir avertir la Chouette.

--Il y a quelqu'un avec la jeune fille, dit-il d'une voix basse et
essouffle.

--Que le _bquilleur lui fauche le colas_[22],  cette petite
gueuse! s'cria la Chouette en fureur.

--Avec qui est-elle? demanda le Matre d'cole.

--Sans doute avec la paysanne qui tout  l'heure a pass dans le
sentier, suivie d'un gros chien. J'ai reconnu la voix d'une femme, dit
Tortillard; tenez... entendez-vous... entendez-vous le bruit de leurs
sabots?...

En effet, dans le silence de la nuit, les semelles de bois rsonnaient
au loin sur la terre durcie par la gele.

--Elles sont deux... Je peux me charger de la petite  la mante grise;
mais l'autre! Comment faire? Fourline n'y voit pas... et Tortillard est
trop faible pour _amortir_ cette camarade que le diable trangle!
Comment faire? rpta la Chouette.

--Je ne suis pas fort; mais si vous voulez, je me jetterai aux jambes de
la paysanne qui a un chien, je m'y accrocherai des mains et des dents:
je ne lcherai pas, allez!... Pendant ce temps-l vous entranerez bien
la petite... vous, la Chouette.

--Et si elles crient, si elles regimbent, on les entendra de la ferme,
reprit la borgnesse, et on aura le temps de venir  leur secours avant
que nous ayons rejoint le fiacre de Barbillon... C'est pas dj si
commode  emporter une femme qui se dbat!

--Et elles ont un gros chien avec elles! dit Tortillard.

--Bah! bah! si ce n'tait que a, d'un coup de soulier je lui casserai
la gargoine,  leur chien, dit la Chouette.

--Elles approchent, reprit Tortillard en prtant de nouveau l'oreille au
bruit de pas lointains, elles vont descendre dans le ravin.

--Mais parle donc, Fourline, dit la Chouette au Matre d'cole;
qu'est-ce que tu conseilles, gros ttard?... Est-ce que tu deviens muet?

--Il n'y a rien  faire aujourd'hui, rpondit le brigand.

--Et les mille francs du monsieur en deuil, s'cria la Chouette, ils
seront donc flambs? Plus souvent!... Ton couteau! ton couteau,
Fourline! Je tuerai la camarade pour qu'elle ne nous gne pas; quant 
la petite, nous deux, Tortillard et moi, nous viendrons bien  bout de
la billonner.

--Mais l'homme en deuil ne s'attend pas  ce que l'on tue quelqu'un...

--Eh bien! nous mettrons ce sang-l en _extra_ sur son mmoire; faudra
bien qu'il nous paye, puisqu'il sera notre complice.

--Les voil!... Elles descendent, dit Tortillard  voix basse.

--Ton couteau, mon homme! s'cria la Chouette aussi  voix basse.

--Oh! la Chouette..., s'cria Tortillard avec effroi en tendant ses
mains vers la borgnesse, c'est trop fort... la tuer... Oh! non, non!

--Ton couteau! je te dis..., rpta tout bas la Chouette, sans faire
attention aux supplications de Tortillard et en se dchaussant  la
hte. Je vas ter mes souliers, ajouta-t-elle, pour les surprendre en
marchant  pas de loup derrire elles; il fait dj sombre; mais je
reconnatrai bien la petite  sa mante, et je _refroidirai_[23] l'autre.

--Non! dit le brigand, aujourd'hui c'est inutile; il sera toujours temps
demain.

--Tu as peur, frileux! dit la Chouette avec un mpris farouche...

--Je n'ai pas peur, rpondit le Matre d'cole; mais tu peux manquer ton
coup et tout perdre.

Le chien qui accompagnait la paysanne, ventant sans doute les gens
embusqus dans le chemin creux, s'arrta court, aboya avec furie et ne
rpondit pas aux appels ritrs de Fleur-de-Marie.

--Entends-tu leur chien? Les voil... vite, ton couteau... ou sinon!...
s'cria la Chouette d'un air menaant.

--Viens donc me le prendre... de force! dit le Matre d'cole.

--C'est fini! il est trop tard! s'cria la Chouette aprs avoir cout
un moment avec attention, les voil passes... Tu me payeras a! va,
potence! ajouta-t-elle furieuse, en montrant le poing  son complice,
mille francs de perdus par ta faute!

--Mille, deux mille, peut-tre trois mille de gagns, au contraire,
reprit le Matre d'cole d'un ton d'autorit. coute-moi, la Chouette,
ajouta-t-il, et tu verras si j'ai eu tort de te refuser mon couteau...
Tu vas retourner auprs de Barbillon... vous vous en irez tous les deux
avec sa voiture au rendez-vous o vous attend le monsieur en deuil...
vous lui direz qu'il n'y a rien  faire aujourd'hui, mais que demain ce
sera enlev...

--Et toi? murmura la Chouette toujours courrouce.

--coute encore: la petite va seule tous les soirs reconduire le prtre;
c'est un hasard si aujourd'hui elle a rencontr quelqu'un; il est
probable que demain nous aurons meilleure chance: demain donc tu
reviendras  cette heure, au carrefour, avec Barbillon et sa voiture.

--Mais toi? mais toi?

--Tortillard va me conduire  la ferme o demeure cette fille; il dira
que nous sommes gars, que je suis son pre, un pauvre ouvrier
mcanicien, aveugl par accident; que nous allions  Louvres, chez un de
nos parents qui pouvait nous donner quelques secours, et que nous nous
sommes perdus dans les champs en voulant couper au court. Nous
demanderons  passer la nuit  la ferme, dans un coin de l'table.
Jamais a ne se refuse. Ces paysans nous croiront et nous donneront 
coucher. Tortillard examinera bien les portes, les fentres, les issues
de la maison: il y a toujours de l'argent chez ces gens-l  l'approche
des fermages. Moi qui ai eu des terres, ajouta-t-il avec amertume, je
sais a. Nous sommes dans la premire quinzaine de janvier... c'est le
bon moment, c'est le temps o on paye les termes chus... La ferme est
situe, dites-vous, dans un endroit dsert; une fois que nous en
connatrons les entres et les sorties, on pourra y revenir avec les
amis: c'est une affaire  mitonner...

--Toujours ttard, et quelle sorbonne! dit la Chouette en se
radoucissant; continue, Fourline.

--Demain matin, au lieu de quitter la ferme, je me plaindrai d'une
douleur qui m'empchera de marcher. Si on ne me croit pas, je montrerai
la plaie que j'ai garde depuis que j'ai bris ma manille[24], et dont
je souffre toujours. Je dirai que c'est une brlure que je me suis faite
avec une barre de fer rouge dans mon tat de mcanicien; on me croira.
Ainsi je resterai  la ferme une partie de la journe, pour que
Tortillard ait encore le temps de tout bien examiner. Quand le soir
arrivera, au moment o la petite sortira, comme d'habitude, avec le
prtre, je dirai que je suis mieux, et que je me trouve en tat de
partir. Moi et Tortillard nous suivrons la jeune fille de loin, nous
reviendrons l'attendre ici en dehors du ravin. Nous connaissant dj,
elle n'aura pas de dfiance en nous revoyant; nous l'aborderons... nous
deux Tortillard... et une fois qu'elle sera  porte de mon bras, j'en
rponds; elle est enflanque, et les mille francs sont  nous. Ce n'est
pas tout... dans deux ou trois jours nous pourrons donner l'_affaire de
la ferme_ au Barbillon ou  d'autres, et partager ensuite avec eux s'il
y a quelque chose, puisque c'est nous qui auront _nourri le
poupart_[25].

--Tiens, _sans mirettes_[26], t'as pas ton pareil, dit la Chouette en
embrassant le Matre d'cole. Mais si par hasard la petite ne reconduit
pas le prtre demain soir?

--Nous recommencerons aprs-demain, c'est un de ces morceaux qui se
mangent froids et lentement; d'ailleurs a fera des frais qui
augmenteront la mmoire du monsieur en deuil; et puis, une fois dans la
ferme, je saurai bien juger, d'aprs ce que j'entendrai dire, si nous
avons chance d'enlever la petite par le moyen que nous tentons; sinon
nous en chercherons un autre.

--a va, mon homme! Il est fameux, ton plan! Dis donc, Fourline, quand
tu seras tout  fait infirme, faudra te faire _grinche consultant_; tu
gagneras autant d'argent qu'un _rat de prison_[27]. Allons, embrasse
ta Chouette, et dpche-toi... ces paysans, a se couche comme les
poules. Je me sauve retrouver Barbillon; demain  quatre heures nous
serons  la croix du carrefour avec lui et sa roulante  moins que d'ici
l on ne l'arrte pour avoir escarp le mari de la laitire... de la rue
de la Vieille-Draperie. Mais, si a n'est pas lui, a sera un autre,
puisque le faux fiacre appartient au monsieur en deuil, qui s'en est
dj servi. Un quart d'heure aprs notre arrive au carrefour, je serai
ici  t'attendre.

--C'est dit...  demain, la Chouette.

--Et moi, qui oubliais de donner de la cire  Tortillard, s'il y a
quelque empreinte  prendre  la ferme! Tiens, sauras-tu bien t'en
servir, fifi? dit la borgnesse en donnant un morceau de cire 
Tortillard.

--Oui, oui, allez; papa m'a montr. J'ai pris pour lui l'empreinte de la
serrure d'une petite cassette de fer que mon matre le charlatan garde
dans son cabinet noir.

-- la bonne heure, et pour qu'elle ne colle pas, n'oublie pas de
mouiller la cire aprs l'avoir bien chauffe dans ta main.

--Connu, connu! rpondit Tortillard. Mais vous voyez, je fais tout ce
que vous me dites, et a... parce que vous m'aimez un petit peu?
n'est-ce pas, la Chouette?

--Si je t'aime!... Je t'aime comme si je t'avais eu de feu le grand
Napolon! dit la Chouette en embrassant Tortillard, qui fut immodrment
flatt de cette comparaison impriale.  demain, Fourline.

-- demain, reprit le Matre d'cole.

La Chouette alla rejoindre le fiacre.

Le Matre d'cole et Tortillard sortirent du chemin creux et se
dirigrent du ct de la ferme; la lumire qui brillait  travers les
fentres leur servait de guide.

trange fatalit qui rapprochait ainsi Anselme Duresnel de sa femme,
qu'il n'avait pas vue depuis sa condamnation aux travaux forcs.




IV

La veille


Est-il quelque chose de plus rjouissant  voir que la cuisine d'une
grande mtairie  l'heure du repas du soir, dans l'hiver surtout? Est-il
quelque chose qui rappelle davantage le calme et le bien-tre de la vie
rustique!

On aurait pu trouver une preuve de ce que nous avanons dans l'aspect de
la cuisine de la ferme de Bouqueval.

Son immense chemine, haute de six pieds, large de huit, ressemblait 
une grande baie de pierre ouverte sur une fournaise: dans l'tre noir
flamboyait un vritable bcher de htre et de chne. Ce brasier norme
envoyait autant de clart que de chaleur dans toutes les parties de la
cuisine et rendait inutile la lumire d'une lampe suspendue  la
matresse poutre qui traversait le plafond.

De grandes marmites et des casseroles de cuivre rouge ranges sur des
tablettes tincelaient de propret; une antique fontaine du mme mtal
brillait comme un miroir ardent non loin d'une huche de noyer,
soigneusement cire, d'o s'exhalait une apptissante odeur de pain tout
chaud. Une table longue, massive, recouverte d'une nappe de grosse toile
d'une extrme propret, occupait le milieu de la salle; la place de
chaque convive tait marque par une de ces assiettes de faence, brunes
au dehors, blanches au dedans, et par un couvert de fer luisant comme de
l'argent.

Au milieu de la table, une grande soupire remplie de potage aux lgumes
fumait comme un cratre et couvrait de sa vapeur savoureuse un plat
formidable de choucroute au jambon et un autre plat non moins formidable
de ragot de mouton aux pommes de terre; enfin un quartier de veau rti,
flanqu de deux salades d'hiver accostes de deux corbeilles de pommes
et de deux fromages, compltait l'abondante symtrie de ce repas. Trois
ou quatre cruches de cidre ptillant, autant de miches de pain bis,
grandes comme des meules de moulin, taient  la discrtion des
laboureurs.

Un vieux chien de berger, griffon noir, presque dent, doyen mrite de
la gent canine de la mtairie, devait  son grand ge et  ses anciens
services la permission de rester au coin du feu. Usant modestement et
discrtement de ce privilge, le museau allong sur ses deux pattes de
devant, il suivait d'un oeil attentif les diffrentes volutions
culinaires qui prcdaient le souper.

Ce chien vnrable rpondait au nom quelque peu bucolique de _Lysandre_.

Peut-tre l'_ordinaire_ des gens de cette ferme, quoique fort simple,
semblera-t-il un peu somptueux; mais Mme Georges (en cela fidle aux
vues de Rodolphe) amliorait autant que possible le sort de ses
serviteurs, exclusivement choisis parmi les gens les plus honntes et
les plus laborieux du pays. On les payait largement, on rendait leur
sort trs-heureux, trs-enviable; aussi, entrer comme mtayer  la ferme
de Bouqueval tait le but de tous les bons laboureurs de la contre:
innocente ambition qui entretenait parmi eux une mulation d'autant plus
louable qu'elle tournait au profit des matres qu'ils servaient, car on
ne pouvait se prsenter pour obtenir une des places vacantes  la
mtairie qu'avec l'appui des plus excellents antcdents.

Rodolphe crait ainsi sur une trs-petite chelle une sorte de ferme
modle, non-seulement destine  l'amlioration des bestiaux et des
procds aratoires, mais surtout  l'amlioration des hommes, et il
atteignait ce but en intressant les hommes  tre probes, actifs,
intelligents.

Aprs avoir termin les apprts du souper, et pos sur la table un broc
de vin vieux destin  accompagner le dessert, la cuisinire de la ferme
alla sonner la cloche.

 ce joyeux appel, laboureurs, valets de ferme, laitires, filles de
basse-cour, au nombre de douze ou quinze, entrrent gaiement dans la
cuisine. Les hommes avaient l'air mle et ouvert; les femmes taient
avenantes et robustes, les jeunes filles alertes et gaies; toutes ces
physionomies placides respiraient la bonne humeur, la quitude et le
contentement de soi; ils s'apprtaient avec une sensibilit nave 
faire honneur  ce repas bien gagn par les rudes labeurs de la journe.

Le haut de la table fut occup par un vieux laboureur  cheveux blancs,
au visage loyal, au regard franc et hardi,  la bouche un peu moqueuse;
vritable type du paysan de bon sens, de ces esprits fermes et droits,
nets et lucides, rustiques et malins, qui sentent leur vieux Gaulois
d'une lieue.

Le pre Chtelain (ainsi se nommait ce Nestor), n'ayant pas quitt la
ferme depuis son enfance, tait alors employ comme matre laboureur.
Lorsque Rodolphe acheta la mtairie, le vieux serviteur lui fut
justement recommand; il le garda et l'investit, sous les ordres de Mme
Georges, d'une sorte de surintendance des travaux de culture. Le pre
Chtelain exerait sur ce personnel de la ferme une haute influence due
 son ge,  son savoir,  son exprience.

Tous les paysans se placrent.

Aprs avoir dit le _Benedicite_  haute voix, le pre Chtelain, suivant
un vieil et saint usage, traa une croix sur un des pains avec la pointe
de son couteau et en coupa un morceau reprsentant _la part de la Vierge_
ou la part du pauvre: il versa ensuite un verre de vin sous la mme
invocation, et plaa le tout sur une assiette qui fut pieusement place
au milieu de la table.

 ce moment les chiens de garde aboyrent avec force; le vieux Lysandre
leur rpondit par un grognement sourd, retroussa sa lvre et laissa voir
deux ou trois crocs encore respectables.

--Il y a quelqu'un le long des murs de la cour, dit le pre Chtelain.

 peine avait-il dit ces paroles que la cloche de la grande porte tinta.

--Qui peut venir si tard? dit le vieux laboureur, tout le monde est
rentr... Va toujours voir, Jean-Ren.

Jean-Ren, jeune garon de ferme, remit avec regret dans son assiette
une norme cuillere de soupe brlante sur laquelle il soufflait d'une
force  dsesprer ole, et sortit de la cuisine.

--Voil depuis bien longtemps la premire fois que Mme Georges et Mlle
Marie ne viennent pas s'asseoir au coin du feu pour assister  notre
souper, dit le pre Chtelain; j'ai une rude faim, mais je mangerai de
moins bon apptit.

--Mme Georges est monte dans la chambre de Mlle Marie, car, en revenant
de reconduire M. le cur, mademoiselle s'est trouve un peu souffrante
et s'est couche, rpondit Claudine, la robuste fille qui avait ramen
la Goualeuse du presbytre, et ainsi renvers sans le savoir les
sinistres desseins de la Chouette.

--Notre bonne Mlle Marie est seulement indispose... mais elle n'est pas
malade, n'est-ce pas? demanda le vieux laboureur avec inquitude.

--Non, non, Dieu merci! pre Chtelain; Mme Georges a dit que a ne
serait rien, reprit Claudine; sans cela elle aurait envoy chercher 
Paris M. David, ce mdecin ngre... qui a dj soign Mlle Marie
lorsqu'elle a t malade. C'est gal, c'est tout de mme bien tonnant,
un mdecin noir! Si c'tait pour moi, je n'aurais pas du tout de
confiance. Un mdecin blanc,  la bonne heure... c'est chrtien.

--Est-ce que M. David n'a pas guri Mlle Marie qui tait languissante
dans les premiers temps?

--Si, pre Chtelain.

--Eh bien?

--C'est gal, un mdecin noir, a a comme quelque chose d'effrayant.

--Est-ce qu'il n'a pas remis sur pied la vieille Anique, qui,  la suite
d'une plaie aux jambes, ne pouvait tant seulement bouger de son lit
depuis trois ans?

--Si, si, pre Chtelain.

--Eh bien! ma fille?

--Oui, pre Chtelain; mais un mdecin noir... pensez donc... tout noir,
tout noir...

--coute, ma fille: de quelle couleur est ta gnisse Musette?

--Blanche, pre Chtelain, blanche comme un cygne et fameuse laitire;
on peut dire cela sans l'exposer  rougir.

--Et ta gnisse Rosette?

--Noire comme un corbeau, pre Chtelain; fameuse laitire aussi, faut
tre juste pour tout le monde.

--Et le lait de cette gnisse noire, de quelle couleur est-il?

--Mais... blanc, pre Chtelain... C'est tout simple, blanc comme neige.

--Aussi blanc et aussi bon que celui de Musette?

--Mais, oui, pre Chtelain.

--Quoique Rosette soit noire?

--Quoique Rosette soit noire... Qu'est-ce que a fait au lait que la
vache soit noire, rousse ou blanche?

--a ne fait rien?

--Rien de rien, pre Chtelain.

--Eh bien! alors, ma fille, pourquoi ne veux-tu pas qu'un mdecin noir
soit aussi bon qu'un mdecin blanc?

--Dame... pre Chtelain, c'tait par rapport  la peau, dit la jeune
fille aprs un moment de cogitation profonde. Mais au fait, puisque
Rosette la noire a d'aussi bon lait que Musette la blanche, la peau n'y
fait rien.

Ces rflexions physiognomoniques de Claudine sur la diffrence des races
blanche et noire furent interrompues par le retour de Jean-Ren, qui
soufflait dans ses doigts avec autant de vigueur qu'il avait souffl sur
sa soupe.

--Oh! quel froid! quel froid il fait cette nuit... il gle  pierre
fendre, dit-il en entrant; vaut mieux tre dedans que dehors par un
temps pareil. Quel froid!

--Gele commence par un vent d'est sera rude et longue; tu dois savoir
a, garon. Mais qui a sonn? demanda le doyen des laboureurs.

--Un pauvre aveugle et un enfant qui le conduit, pre Chtelain.




V

L'hospitalit


--Et qu'est-ce qu'il veut, cet aveugle? demanda le pre Chtelain 
Jean-Ren.

--Ce pauvre homme et son fils se sont gars en voulant aller  Louvres
par la traverse; comme il fait un froid de loup et que la nuit est
noire, car le ciel se couvre, l'aveugle et son enfant demandent  passer
la nuit  la ferme, dans un coin de l'table.

--Mme Georges est si bonne qu'elle ne refuse jamais l'hospitalit  un
malheureux; elle consentira, bien sr,  ce qu'on donne  coucher  ces
pauvres gens... mais il faut la prvenir. Vas-y, Claudine.

Claudine disparut.

--Et o attend-il ce brave homme? demanda le pre Chtelain.

--Dans la petite grange.

--Pourquoi l'as-tu mis dans la grange?

--S'il tait rest dans la cour, les chiens l'auraient mang tout cru,
lui et son petit. Oui, pre Chtelain, j'avais beau dire: Tout beau,
Mdor... ici, Turc...  bas, Sultan!... J'ai jamais vu des dchans
pareils. Et pourtant,  la ferme, on ne les dresse pas  mordre sur le
pauvre, comme dans bien des endroits...

--Ma foi, mes enfants, la part du pauvre aura t ce soir rserve pour
tout de bon... Serrez-vous un peu... Bien! Mettons deux couverts de
plus, l'un pour l'aveugle, l'autre pour son fils; car srement Mme
Georges leur laissera passer la nuit ici.

--C'est tout de mme tonnant que les chiens soient furieux comme a,
dit Jean-Ren; il y avait surtout Turc, que Claudine a emmen en allant
ce soir au presbytre... il tait comme un possd... En le flattant
pour l'apaiser, j'ai senti les poils de son dos tout hrisss... on
aurait dit d'un porc-pic. Qu'est-ce que vous dites de cela, hein! pre
Chtelain, vous qui savez tout?

--Je dis, mon garon, moi qui sais tout, que les btes en savent encore
plus long que moi... Lors de l'ouragan de cet automne, qui avait chang
la petite rivire en torrent, quand je m'en revenais  nuit noire, avec
mes chevaux de labour, assis sur le vieux cheval rouan, que le diable
m'emporte si j'aurais su o passer  gu, car on n'y voyait pas plus que
dans un four!... Eh bien! j'ai laiss la bride sur le cou du vieux
rouan, et il a trouv tout seul ce que nous n'aurions trouv ni les uns
ni les autres... Qui est-ce qui lui a appris cela?

--Oui, pre Chtelain, qui est-ce qui lui a appris cela, au vieux cheval
rouan?

--Celui qui apprend aux hirondelles  faire leur nid sur les toits, et
aux bergeronnettes  faire leur nid au milieu des roseaux, mon garon...
Eh bien! Claudine, dit le vieil oracle  la laitire qui rentrait
portant sous ses deux bras deux paires de draps bien blancs qui jetaient
une suave odeur de sauge et de verveine, eh bien! Mme Georges a ordonn
de faire souper et coucher ici ce pauvre aveugle et son fils, n'est-ce
pas?

--Voil des draps pour faire leurs lits dans la petite chambre au bout
du corridor, dit Claudine.

--Allons, va les chercher, Jean-Ren... Toi, ma fille, approche deux
chaises du feu, ils se rchaufferont un moment avant de se mettre 
table... car le froid est dur cette nuit.

On entendit de nouveau les aboiements furieux des chiens et la voix de
Jean-Ren qui tchait de les apaiser.

La porte de la cuisine s'ouvrit brusquement: le Matre d'cole et
Tortillard entrrent avec prcipitation, comme s'ils eussent t
poursuivis.

--Prenez donc garde  vos chiens! s'cria le Matre d'cole avec
frayeur; ils ont manqu nous mordre.

--Ils m'ont arrach un morceau de ma blouse, dit Tortillard encore ple
d'effroi.

--Excusez, mon brave homme, dit Jean-Ren en fermant la porte; mais je
n'ai jamais vu nos chiens si mchants... C'est, bien sr, le froid qui
les agace... Ces btes n'ont pas de raison; elles veulent peut-tre
mordre pour se rchauffer!

--Allons,  l'autre maintenant! dit le laboureur en arrtant le vieux
Lysandre au moment o, grondant d'un air menaant, il allait s'lancer
sur les nouveaux venus. Il a entendu les autres chiens aboyer de furie,
il veut faire comme eux. Veux-tu aller te coucher tout de suite, vieux
sauvage!... Veux-tu...

 ces mots du pre Chtelain, accompagns d'un coup de pied
significatif, Lysandre regagna, toujours grondant, sa place de
prdilection au coin du foyer.

Le Matre d'cole et Tortillard restaient  la porte de la cuisine,
n'osant pas avancer.

Envelopp d'un manteau bleu  collet de fourrure, son chapeau enfonc
sur le bonnet noir qui lui cachait presque entirement le front, le
brigand tenait la main de Tortillard, qui se pressait contre lui en
regardant les paysans avec dfiance; l'honntet de ces physionomies
droutait et effrayait presque le fils de Bras-Rouge.

Les natures mauvaises ont aussi leurs rpulsions et leurs sympathies.

Les traits du Matre d'cole taient si hideux que les habitants de la
ferme restrent un instant frapps, les uns de dgot, les autres
d'effroi. Cette impression n'chappa pas  Tortillard; la frayeur des
paysans le rassura, et il fut fier de l'pouvante qu'inspirait son
compagnon. Ce premier mouvement pass, le pre Chtelain, ne songeant
qu' remplir les devoirs de l'hospitalit, dit au Matre d'cole:

--Mon brave homme, avancez prs du feu, vous vous rchaufferez d'abord.
Vous souperez ensuite avec nous, car vous arrivez au moment o nous
allions nous mettre  table. Tenez, asseyez-vous l. Mais  quoi ai-je
la tte! ajouta le pre Chtelain; ce n'est pas  vous, mais  votre
fils que je dois m'adresser, puisque, malheureusement, vous tes
aveugle. Voyons, mon enfant, conduis ton pre auprs de la chemine.

--Oui, mon bon monsieur, rpondit Tortillard d'un ton nasillard, patelin
et hypocrite; que le bon Dieu vous rende votre bonne charit!...
Suis-moi, pauvre papa, suis-moi... prends bien garde. Et l'enfant guida
les pas du brigand.

Tous deux arrivrent prs de la chemine.

D'abord Lysandre gronda sourdement; mais, ayant flair un instant le
Matre d'cole, il poussa tout  coup cette sorte d'aboiement lugubre
qui fait dire communment que les chiens hurlent  la mort.

Enfer! se dit le Matre d'cole. Est-ce donc le sang qu'ils flairent,
ces maudits animaux? J'avais ce pantalon-l pendant la nuit de
l'assassinat du marchand de boeufs...

--Tiens, c'est tonnant, dit tout bas Jean-Ren, le vieux Lysandre qui
hurle  la mort en sentant le bonhomme!

Alors il arriva une chose trange.

Les cris de Lysandre taient si perants, si plaintifs que les autres
chiens l'entendirent (la cour de la ferme n'tant spare de la cuisine
que par une fentre vitre), et, selon l'habitude de la race canine, ils
rptrent  l'envi ces gmissements lamentables.

Quoique peu superstitieux, les mtayers s'entre-regardrent presque avec
effroi.

En effet, ce qui se passait tait singulier.

Un homme qu'ils n'avaient pu envisager sans horreur entrait dans la
ferme. Les animaux jusqu'alors paisibles devenaient furieux et jetaient
ces clameurs sinistres qui, selon les croyances populaires, prdisent
les approches de la mort.

Le brigand lui-mme, malgr son endurcissement, malgr son audace
infernale, tressaillit un moment en entendant ces hurlements funbres,
mortuaires... qui clataient  son arrive,  lui... assassin.

Tortillard, sceptique, effront comme un enfant de Paris, corrompu pour
ainsi dire  la mamelle, resta seul indiffrent  l'effet moral de cette
scne. Dlivr de la crainte d'tre mordu, cet avorton railleur se moqua
de ce qui atterrait les habitants de la ferme et de ce qui faisait
frissonner le Matre d'cole.

La premire stupeur passe, Jean-Ren sortit, et l'on entendit bientt
les claquements de son fouet, qui dissiprent les lugubres
pressentiments de Turc, de Sultan et de Mdor. Peu  peu les visages
contrists des laboureurs se rassrnrent. Au bout de quelques moments
l'pouvantable laideur du Matre d'cole leur inspira plus de piti que
d'horreur; ils plaignirent le petit boiteux de son infirmit, lui
trouvrent une mine fute trs-intressante et le lourent beaucoup des
soins empresss qu'il prodiguait  son pre.

L'apptit des laboureurs, un moment oubli, se rveilla avec une
nouvelle nergie, et l'on n'entendit pendant quelques instants que le
bruit des fourchettes.

Tout en s'escrimant de leur mieux sur leurs mets rustiques, mtayers et
mtayres remarquaient avec attendrissement les prvenances de l'enfant
pour l'aveugle, auprs duquel on l'avait plac. Tortillard lui prparait
ses morceaux, lui coupait son pain, lui versait  boire avec une
attention toute filiale.

Ceci tait le beau ct de la mdaille, voici le revers:

Autant par cruaut que par l'esprit d'imitation naturel  son ge,
Tortillard trouvait une jouissance cruelle  tourmenter le Matre
d'cole,  l'exemple de la Chouette, qu'il tait fier de copier ainsi,
et qu'il aimait avec une sorte de dvouement. Comment cet enfant pervers
sentait-il le besoin d'tre aim? Comment se trouvait-il heureux du
semblant d'affection que lui tmoignait la borgnesse? Comment
pouvait-il, enfin, s'mouvoir au lointain souvenir des caresses de sa
mre? C'tait encore une de ces frquentes et nombreuses anomalies qui,
de temps  autre, protestent heureusement contre l'unit dans le vice.

Nous l'avons dit, prouvant, ainsi que la Chouette, un charme extrme 
avoir, lui chtif, pour bte de souffrance un tigre musel...
Tortillard, assis  la table des laboureurs, eut la mchancet de
vouloir raffiner son plaisir en forant le Matre d'cole  supporter
ses mauvais traitements sans sourciller.

Il compensa donc chacune de ses attentions ostensibles pour son pre
suppos par un coup de pied souterrain particulirement adress  une
plaie trs-ancienne que le Matre d'cole, comme beaucoup de forats,
avait  la jambe droite,  l'endroit o pesait l'anneau de sa chane
pendant son sjour au bagne.

Il fallut  ce brigand un courage d'autant plus stoque pour cacher sa
souffrance  chaque atteinte de Tortillard que ce petit monstre, afin de
mettre sa victime dans une position plus difficile encore, choisissait
pour ses attaques tantt le moment o le Matre d'cole buvait, tantt
le moment o il parlait.

Nanmoins l'impassibilit de ce dernier ne se dmentit pas; il contint
merveilleusement sa colre et sa douleur, pensant (et le fils de
Bras-Rouge y comptait bien) qu'il serait trs-dangereux pour le succs
de ses desseins de laisser deviner ce qui se passait sous la table.

--Tiens, pauvre papa, voil une noix tout pluche, dit Tortillard en
mettant dans l'assiette du Matre d'cole un de ces fruits soigneusement
dtach de sa coque.

--Bien, mon enfant, dit le pre Chtelain; puis, s'adressant au brigand:
Vous tes sans doute bien  plaindre, brave homme; mais vous avez un si
bon fils... que cela doit vous consoler un peu!

--Oui, oui, mon malheur est grand; et sans la tendresse de mon cher
enfant... je...

Le Matre d'cole ne put retenir un cri aigu. Le fils de Bras-Rouge
avait cette fois rencontr le vif de la plaie; la douleur fut
intolrable.

--Mon Dieu!... Qu'as-tu donc, pauvre papa? s'cria Tortillard d'une voix
larmoyante, et, se levant, il se jeta au cou du Matre d'cole.

Dans son premier mouvement de colre et de rage, le brigand voulut
touffer le petit boiteux entre ses bras d'Hercule et le pressa si
violemment contre sa poitrine que l'enfant, perdant sa respiration,
laissa entendre un sourd gmissement.

Mais, rflchissant aussitt qu'il ne pouvait se passer de Tortillard,
le Matre d'cole se contraignit et le repoussa sur sa chaise.

Dans tout ceci les paysans ne virent qu'un change de tendresses
paternelles et filiales: la pleur et la suffocation de Tortillard leur
parurent causes par l'motion de ce bon fils.

--Qu'avez-vous donc, mon brave? demanda le pre Chtelain. Votre cri de
tout  l'heure a fait plir votre enfant... Pauvre petit... Tenez, il
peut  peine respirer!

--Ce n'est rien, rpondit le Matre d'cole en reprenant son sang-froid.
Je suis de mon tat serrurier-mcanicien; il y a quelque temps, en
travaillant au marteau une barre de fer rougie, je l'ai laisse tomber
sur mes jambes, et je me suis fait une brlure si profonde qu'elle n'est
pas encore cicatrise... Tout  l'heure je me suis heurt au pied de la
table, et je n'ai pu retenir un cri de douleur.

--Pauvre papa! dit Tortillard, remis de son motion et jetant un regard
diabolique sur le Matre d'cole, pauvre papa! C'est pourtant vrai, mes
bons messieurs, on n'a jamais pu le gurir de sa jambe... Hlas! non,
jamais! Oh! je voudrais bien avoir son mal, moi... pour qu'il ne l'ait
plus, ce pauvre papa...

Les femmes regardrent Tortillard avec attendrissement.

--Eh bien! mon brave homme, reprit le pre Chtelain, il est malheureux
pour vous que vous ne soyez pas venu  la ferme il y a trois semaines,
au lieu d'y venir ce soir.

--Pourquoi cela?

--Parce que nous avons eu ici, pendant quelques jours, un docteur de
Paris qui a un remde souverain pour les maux de jambe. Une bonne
vieille femme du village ne pouvait pas marcher depuis trois ans; le
docteur lui a mis de son onguent sur ses blessures.  prsent, elle
court comme un Basque, et elle se promet, au premier jour, d'aller 
pied remercier son sauveur, alle des Veuves,  Paris... Vous voyez que
d'ici il y a un bon bout de chemin. Mais qu'est-ce que vous avez donc?
Encore cette maudite blessure?

Ces mots, alle des Veuves, rappelaient de si terribles souvenirs au
Matre d'cole, qu'il n'avait pu s'empcher de tressaillir et de
contracter ses traits hideux.

--Oui, rpondit-il en se remettant, encore un lancement...

--Bon papa, sois tranquille, je te bassinerai bien soigneusement ta
jambe ce soir, dit Tortillard.

--Pauvre petit! dit Claudine, aime-t-il son pre!

--C'est vraiment dommage, reprit le pre Chtelain en s'adressant au
Matre d'cole, que ce digne mdecin ne soit pas ici; mais, j'y pense,
il est aussi charitable que savant; en retournant  Paris, faites-vous
conduire chez lui par votre petit garon, il vous gurira, j'en suis
sr; son adresse n'est pas difficile  retenir: alle des Veuves, n 17.
Si vous oubliez le numro... peu importe, ils ne sont pas beaucoup de
mdecins dans cet endroit-l, et surtout de mdecins ngres... car
figurez-vous qu'il est ngre, cet excellent docteur David.

Les traits du Matre d'cole taient tellement couturs de cicatrices
que l'on ne put s'apercevoir de sa pleur.

Il plit pourtant... plit affreusement en entendant d'abord citer le
numro de la maison de Rodolphe, et ensuite parler de David... le
docteur noir...

De ce Noir qui, par ordre de Rodolphe, lui avait inflig un supplice
pouvantable, dont  chaque instant il subissait des terribles
consquences.

La journe tait funeste au Matre d'cole.

Le matin, il avait endur les tortures de la Chouette et du fils de
Bras-Rouge; il arrive  la ferme, les chiens hurlent  la mort  son
aspect homicide et veulent le dvorer; enfin le hasard le conduit dans
une maison o quelques jours auparavant se trouvait son bourreau.

Sparment, ces circonstances auraient suffi pour exciter tour  tour la
rage ou la crainte de ce brigand; mais, se prcipitant dans l'espace de
quelques heures, elles lui portrent un coup violent.

Pour la premire fois de sa vie, il prouva une sorte de terreur
superstitieuse... il se demanda si le hasard amenait seul des incidents
si tranges.

Le pre Chtelain, ne s'tant pas aperu de la pleur du Matre d'cole,
reprit:

--Du reste, mon brave homme, lorsque vous partirez, on donnera l'adresse
du docteur  votre fils, et ce sera obliger M. David que le mettre 
mme de rendre service  quelqu'un: il est si bon, si bon! C'est dommage
qu'il ait toujours l'air triste... Mais, tenez, buvons un coup  la
sant de votre futur sauveur.

--Merci, je n'ai plus soif, dit le Matre d'cole d'un air sombre.

--Bois donc, cher bon papa, bois donc, a te fera du bien...  ton
pauvre estomac, ajouta Tortillard en mettant le verre dans les mains de
l'aveugle.

--Non, non, je ne veux plus boire, dit celui-ci.

--Ce n'est plus du cidre que je vous ai vers, mais du vieux vin, dit le
laboureur. Il y a bien des bourgeois qui n'en boivent pas de pareil.
Dame! ce n'est pas une ferme comme une autre que celle-ci. Qu'est-ce que
vous dites de notre ordinaire?

--Il est trs-bon, rpondit machinalement le Matre d'cole de plus en
plus absorb dans de sinistres penses.

--Eh bien! c'est tous les jours comme a: bon travail et bon repas,
bonne conscience et bon lit; en quatre mots, voil notre vie: nous
sommes sept cultivateurs ici, et, sans nous vanter, nous faisons autant
de besogne que quatorze, mais on nous paye comme quatorze. Aux simples
laboureurs, cent cinquante cus par an; aux laitires et aux filles de
ferme, soixante cus! Et  partager entre nous un cinquime des produits
de la ferme. Dame! vous comprenez que nous ne laissons pas la terre un
brin se reposer, car la pauvre vieille nourricire, tant plus elle
produit, tant plus nous avons.

--Votre matre ne doit gure s'enrichir en vous avantageant de la sorte,
dit le Matre d'cole.

--Notre matre!... Oh! a n'est pas un matre comme les autres. Il a une
manire de s'enrichir qui n'est qu' lui.

--Que voulez-vous dire? demanda l'aveugle, qui dsirait engager la
conversation pour chapper aux noires ides qui le poursuivaient; votre
matre est donc bien extraordinaire?

--Extraordinaire en tout, mon brave homme; mais, tenez, le hasard vous a
amen ici, puisque ce village est loign de tout grand chemin. Vous n'y
reviendrez sans doute jamais; vous ne le quitterez pas du moins sans
savoir ce qu'est notre matre et ce qu'il fait de cette ferme; en deux
mots, je vas vous dire a,  condition que vous le rpterez  tout le
monde. Vous verrez, c'est aussi bon  dire qu' entendre.

--Je vous coute, reprit le Matre d'cole.




VI

Une ferme modle


--Et vous ne serez pas fch de m'avoir entendu, dit le pre Chtelain
au Matre d'cole. Figurez-vous qu'un jour notre matre s'est dit: Je
suis trs-riche, c'est bon; mais, comme a ne me fait pas dner deux
fois, si je faisais dner ceux qui ne dnent pas du tout, et dner mieux
de braves gens qui ne mangent pas  leur faim?... Ma foi, a me va: vite
 l'oeuvre! Et notre matre s'est mis  l'oeuvre. Il a achet cette
ferme, qui alors n'avait pas un grand faire-valoir, et n'employait gure
plus de deux charrues: je sais cela, je suis n ici. Notre matre a
augment les terres, vous saurez tout  l'heure pourquoi.  la tte de
la ferme il a mis une digne femme aussi respectable que malheureuse,
c'est toujours comme a qu'il choisit, et il lui a dit: Cette maison
sera, comme la maison du bon Dieu, ouverte aux bons, ferme aux
mchants; on en chassera les mendiants paresseux, mais on y donnera
toujours l'aumne du travail  ceux qui ont bon courage: cette aumne-l
n'humilie pas qui la reoit et profite  qui la donne: le riche qui ne
la fait pas est un mauvais riche. C'est notre matre qui dit a; par ma
foi! il a raison, mais il fait mieux que de dire, il agit. Autrefois il
y avait un chemin direct d'ici  couen qui raccourcissait d'une bonne
lieue; mais, dame! il tait si effondr, qu'on n'y pouvait plus passer,
c'tait la mort aux chevaux et aux voitures; quelques corves et un peu
d'argent fournis par un chacun des fermiers du pays auraient remis la
route en tat; mais, tant plus un chacun avait envie de voir cette route
en tat, tant plus un chacun renclait  fournir argent et corve. Notre
matre, voyant a, dit: Le chemin sera fait; mais, comme ceux qui
pourraient y contribuer n'y contribuent pas, comme c'est environ un
chemin de luxe, il profitera un jour  ceux qui ont chevaux et voitures;
mais il profitera d'abord  ceux qui n'ont que leurs deux bras, du coeur
et pas de travail. Ainsi, par exemple, un gaillard robuste frappe-t-il
 la ferme en disant: J'ai faim et je manque d'ouvrage.--Mon garon,
voil une bonne soupe, une pioche, une pelle: on va vous conduire au
chemin d'couen, faites chaque jour deux toises de cailloutis, et chaque
soir vous aurez quarante sous, une toise vingt sous, une demi-toise, dix
sous, sinon rien. Moi,  la brune, en revenant des champs, je vais
inspecter le chemin et m'assurer de ce que chacun a fait.

--Et quand on pense qu'il y a eu deux sans-coeur assez gredins pour
manger la soupe et voler la pioche et la pelle! dit Jean-Ren avec
indignation, a dgoterait de faire le bien.

--a, c'est vrai, dirent quelques laboureurs.

--Allons donc, mes enfants! reprit le pre Chtelain. Voire... on ne
ferait donc ni plantations ni semailles, parce qu'il y a des chenilles,
des charanons, et autres mauvaises bestioles rongeuses de feuilles ou
grugeuses de grain? Non, non, on crase les vermines; le bon Dieu, qui
n'est pas chiche, fait pousser de nouveaux bourgeons, de nouveaux pis,
le dommage est rpar, et l'on ne s'aperoit tant seulement pas que les
btes malfaisantes ont pass par l. N'est-ce pas, mon brave homme? dit
le vieux laboureur au Matre d'cole.

--Sans doute, sans doute, reprit celui-ci, qui semblait depuis quelques
moments rflchir profondment.

--Quant aux femmes et aux enfants, il y a aussi du travail pour eux et
pour leurs forces, ajouta le pre Chtelain.

--Et malgr a, dit Claudine la laitire, le chemin n'avance pas vite.

--Dame, ma fille, a prouve qu'heureusement dans le pays les braves gens
ne manquent pas d'ouvrage.

--Mais  un infirme,  moi, par exemple, dit tout  coup le Matre
d'cole, est-ce qu'on ne m'accorderait pas la charit d'une place dans
un coin de la ferme, un morceau de pain et un abri, pour le peu de temps
qui me reste  vivre? Oh! si cela se pouvait, mes bonnes gens, je
passerais ma vie  remercier votre matre.

Le brigand parlait alors sincrement. Il ne se repentait pas pour cela
de ses crimes; mais l'existence paisible, heureuse, des laboureurs
excitait d'autant plus son envie qu'il songeait  l'avenir effrayant que
lui rservait la Chouette; avenir qu'il avait t loin de prvoir et qui
lui faisait regretter davantage encore d'avoir, en rappelant sa complice
auprs de lui, perdu pour jamais la possibilit de vivre auprs des
honntes gens chez lesquels le Chourineur l'avait plac.

Le pre Chtelain regarda le Matre d'cole avec tonnement.

--Mais, mon pauvre homme, lui dit-il, je ne vous croyais pas tout  fait
sans ressources.

--Hlas! mon Dieu, si... j'ai perdu la vue par un accident de mon
mtier. Je vais  Louvres chercher des secours chez un parent loign;
mais vous comprenez, quelquefois les gens sont si gostes, si durs...,
dit le Matre d'cole.

--Oh! il n'y a pas d'gosme qui tienne, reprit le pre Chtelain; un
bon et honnte ouvrier comme vous, malheureux comme vous avec un enfant
si gentil, si bon, a attendrirait des pierres. Mais le matre qui vous
employait avant votre accident, comment ne fait-il rien pour vous?

--Il est mort, dit le Matre d'cole aprs un moment d'hsitation; et
c'tait mon seul protecteur.

--Mais l'hospice des aveugles?

--Je n'ai pas l'ge d'y entrer.

--Pauvre homme! vous tes bien  plaindre!

--Eh bien! vous croyez que si je ne trouve pas  Louvres les secours que
j'espre, votre matre, que je respecte dj sans le connatre, n'aura
pas piti de moi?

--Malheureusement, voyez-vous, la ferme n'est pas un hospice.
Ordinairement, ici, on accorde aux infirmes de passer une nuit ou un
jour  la ferme, puis on leur donne un secours, et que le bon Dieu les
ait en aide!

--Ainsi je n'ai aucun espoir d'intresser votre matre  mon triste
sort? dit le brigand avec un soupir de regret.

--Je vous dis la rgle, mon brave homme; mais notre matre est si
compatissant, si gnreux, qu'il est capable de tout.

--Vous croyez? s'cria le Matre d'cole. Il serait possible qu'il
consentit  me laisser vivre ici dans un coin? Je serais heureux de si
peu!

--Je vous dis que notre matre est capable de tout. S'il consent  vous
garder  la ferme, vous n'auriez pas  vous cacher dans un coin; vous
seriez trait comme nous donc!... comme aujourd'hui. On trouverait de
quoi occuper votre enfant selon ses forces; bons conseils et bons
exemples ne lui manqueraient point; notre vnrable cur l'instruirait
avec les autres enfants du village, et il grandirait dans le bien, comme
on dit. Mais pour a, tenez, il faudrait demain matin parler tout
franchement  Notre-Dame-de-Bon-Secours.

--Comment? dit le Matre d'cole.

--Nous appelons ainsi notre matresse. Si elle s'intresse  vous, votre
affaire est sre. En fait de charit, notre matre ne sait rien refuser
 notre dame.

--Oh! alors je lui parlerai, je lui parlerai! s'cria joyeusement le
Matre d'cole, se voyant dj dlivr de la tyrannie de la Chouette.

Cette esprance trouva peu d'cho chez Tortillard, qui ne se sentait
nullement dispos  profiter des offres du vieux laboureur et  grandir
dans le bien sous les auspices d'un vnrable cur. Le fils de
Bras-Rouge avait des penchants trs-peu rustiques et l'esprit trs-peu
tourn  la bucolique; d'ailleurs, fidle aux traditions de la Chouette,
il aurait vu avec un vif dplaisir le Matre d'cole se soustraire 
leur commun despotisme: il voulait donc rappeler  la ralit le
brigand, qui s'garait dj parmi de champtres et riantes illusions.

--Oh! oui, rpta le Matre d'cole, je lui parlerai, 
Notre-Dame-de-Bon-Secours... elle aura piti de moi, et...

Tortillard donna en ce moment et sournoisement un vigoureux coup de pied
au Matre d'cole et l'atteignit au bon endroit.

La souffrance interrompit et abrgea la phrase du brigand, qui rpta,
aprs un tressaillement douloureux:

--Oui, j'espre que cette bonne dame aura piti de moi.

--Pauvre bon papa, reprit Tortillard; mais tu comptes pour rien ma bonne
tante, Mme la Chouette, qui t'aime si fort. Pauvre tante la Chouette!...
Oh! elle ne t'abandonnera pas comme a, vois-tu! Elle serait plutt
capable de venir te rclamer ici avec notre cousin M. Barbillon.

--Ce brave homme a des parents chez les poissons et les oiseaux, dit
tout bas Jean-Ren d'un air prodigieusement malicieux, en donnant un
coup de coude  Claudine, sa voisine.

--Grand sans-coeur, allez! de rire de ces malheureux, rpondit tout bas
la fille de ferme, en donnant  son tour  Jean-Ren un coup de coude 
lui briser trois ctes.

--Mme la Chouette est une de vos parentes? demanda le laboureur au
Matre d'cole.

--Oui, c'est une de nos parentes, rpondit-il avec un morne et sombre
accablement.

Dans le cas o il trouverait  la ferme un refuge inespr, il craignait
que la borgnesse ne vnt par mchancet le dnoncer; il craignait aussi
que les noms tranges de ses prtendus parents, Mme la Chouette et M.
Barbillon, cits par Tortillard, n'veillassent les soupons; mais  cet
endroit ses craintes furent vaines; Jean-Ren seul y vit le texte d'une
plaisanterie faite  voix basse et trs-mal accueillie par Claudine.

--C'est une parente que vous allez trouver  Louvres? demanda le pre
Chtelain.

--Oui, dit le brigand, mais je crois que mon fils se trompe en comptant
trop sur elle.

--Oh! mon pauvre papa, je ne me trompe pas... va... Elle est si bonne,
ma tante la Chouette!... Tu sais bien, c'est elle qui t'a envoy l'eau
avec laquelle je bassine ta jambe... et la manire de s'en servir...
C'est elle qui m'a dit: Fais pour ton pauvre papa ce que je ferais
moi-mme, et le bon Dieu te bnira... Oh! ma tante la Chouette... elle
t'aime, mais elle t'aime si fort que...

--C'est bien, c'est bien, dit le Matre d'cole en interrompant
Tortillard, a ne m'empchera pas, en tout cas, de parler demain matin 
la bonne dame d'ici... et d'implorer son appui auprs du respectable
propritaire de cette ferme; mais, ajouta-t-il pour changer de
conversation et mettre un terme aux imprudents propos de Tortillard,
mais,  propos du propritaire de cette ferme, on m'avait promis de me
dire ce qu'il y a de particulier dans l'organisation de la mtairie o
nous sommes.

--C'est moi qui vous ai promis cela, dit le pre Chtelain, et je vais
remplir ma promesse. Notre matre, aprs avoir ainsi imagin ce qu'il
appelle l'aumne du travail, s'est dit: Il y a des tablissements et
des prix pour encourager l'amlioration des chevaux, des bestiaux, des
charrues et de bien d'autres choses encore... Ma foi!... m'est avis
qu'il serait un brin temps de moyenner aussi de quoi amliorer les
hommes... Bonnes btes, c'est bien; bonnes gens, a serait mieux, mais
plus difficile. Lourde avoine et pr dru, eau vive et air pur, soins
constants et sr abri, chevaux et bestiaux viendront comme  souhait et
vous donneront contentement; mais, pour les hommes, voire! c'est autre
chose: on ne met pas un homme en grand-vertu comme un boeuf en
grand-chair. L'herbage profite au boeuf, parce que l'herbage, savoureux
au got, lui plat en l'engraissant; eh bien! m'est avis que, pour que
les bons conseils profitent bien  l'homme, faudrait faire qu'il trouve
son compte  les suivre...

--Comme le boeuf trouve son compte  manger de bonne herbe, n'est-ce
pas, pre Chtelain?

--Justement, mon garon.

--Mais, pre Chtelain, dit un autre laboureur, on a parl dans les
temps d'une manire de ferme o des jeunes voleurs, qui avaient eu,
malgr a, une trs-bonne conduite tout de mme, apprenaient
l'agriculture, et taient soigns, choys comme de petits princes?

--C'est vrai, mes enfants; il y a du bon l-dedans; c'est humain et
charitable de ne jamais dsesprer des mchants; mais faudrait faire
aussi esprer les bons. Un honnte jeune homme, robuste et laborieux,
ayant envie de bien faire et de bien apprendre, se prsenterait  cette
ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu un brin
vol et vagabond?--Non.--Eh bien! il n'y a pas de place ici pour toi.

--C'est pourtant vrai ce que vous dites l, pre Chtelain, dit
Jean-Ren. On fait pour des coquins ce qu'on ne fait pas pour les
honntes gens; on amliore les btes et non pas les hommes.

--C'est pour donner l'exemple et remdier  a, mon garon, que notre
matre, comme je l'apprends  ce brave homme, a tabli cette ferme...
Je sais bien, a-t-il dit, que l-haut il y a des rcompenses pour les
honntes gens; mais l-haut... dame! c'est bien haut, c'est bien loin;
et d'aucuns (il faut les plaindre, mes enfants) n'ont point la vue et
l'haleine assez longue pour atteindre l; et puis o trouveraient-ils le
temps de regarder l-haut? Pendant le jour, de l'aurore au coucher du
soleil, courbs sur la terre, ils la bchent et la rebchent pour un
matre; la nuit, ils dorment harasss sur leur grabat... Le dimanche,
ils s'enivrent au cabaret pour oublier les fatigues d'hier et celles de
demain. C'est qu'aussi ces fatigues sont striles pour eux, pauvres
gens! Aprs un travail forc, leur pain est-il moins noir, leur couche
moins dure, leur enfant moins malingre, leur femme moins puise  le
nourrir?... le nourrir!... elle qui ne mange pas  sa faim! Non! non!
non! Aprs a, je sais bien, mes enfants, que noir est leur pain, mais
c'est du pain; dur est leur grabat, mais c'est un lit; chtifs sont
leurs enfants, mais ils vivent. Les malheureux supporteraient peut-tre
allgrement leur sort, s'ils croyaient qu'un chacun est comme eux. Mais
ils vont  la ville ou au bourg le jour du march, et l ils voient du
pain blanc, d'pais et chauds matelas, des enfants fleuris comme des
rosiers de mai, et si rassasis, si rassasis, qu'ils jettent du gteau
 des chiens. Dame!... alors, quand ils reviennent  leur hutte de
terre,  leur pain noir,  leur grabat, ces pauvres gens se disent, en
voyant leur petit enfant souffreteux, maigre, affam,  qui ils auraient
bien voulu apporter un de ces gteaux que les petits riches jetaient aux
chiens: Puisqu'il faut qu'il y ait des riches et des pauvres, pourquoi
ne sommes-nous pas ns riches? C'est injuste... Pourquoi chacun n'a-t-il
pas son tour? Sans doute, mes enfants, ce qu'ils disent l est
draisonnable... et ne sert pas  leur faire paratre leur joug plus
lger; et pourtant ce joug dur et pesant, qui quelquefois blesse,
crase, il leur faut le porter sans relche, et cela sans espoir de se
reposer jamais... et de connatre un jour, un seul jour, le bonheur que
donne l'aisance... Toute la vie comme a, dame! a parat long... long
comme un jour de pluie sans un seul petit rayon de soleil. Alors on va 
l'ouvrage avec tristesse et dgot. Finalement la plupart des gags se
disent:  quoi bon travailler mieux et davantage! Que l'pi soit lourd
ou lger, a m'est tout un!  quoi bon me crever de beau zle? Restons
strictement honntes; le mal est puni, ne faisons pas le mal; le bien
est sans rcompense, ne faisons pas le bien... Ayons les qualits des
bonnes btes de somme: patience, force et docilit... Ces pensers-l
sont malsains, mes enfants; de cette insouciance  la fainantise il n'y
a pas loin, et de la fainantise au vice il y a moins loin encore...
Malheureusement, ceux-l qui, ni bons ni mchants, ne font ni bien ni
mal, sont le plus grand nombre; c'est donc ceux-l, a dit notre matre,
qu'il faut amliorer, ni plus ni moins que s'ils avaient l'honneur
d'tre des chevaux, des btes  cornes ou  laine... Faisons qu'ils
aient intrt  tre actifs, sages, laborieux, instruits et dvous 
leurs devoirs... prouvons-leur qu'en devenant meilleurs ils deviendront
matriellement plus heureux... tout le monde y gagnera... Pour que les
bons conseils leur profitent, donnons-leur ici-bas comme qui dirait un
brin l'avant-got du bonheur qui attend les justes l-haut...Son plan
bien arrt, notre matre a fait savoir dans les environs qu'il lui
fallait six laboureurs et autant de femmes ou filles de ferme, mais il
voulait choisir ce monde-l parmi les meilleurs sujets du pays, d'aprs
les renseignements qu'il ferait prendre chez les maires, chez les curs
ou ailleurs. On devait tre pay comme nous le sommes, c'est--dire
comme des princes, nourri mieux que des bourgeois, et partager entre
tous les travailleurs un cinquime des produits de la rcolte; on
resterait deux ans  la ferme, pour faire ensuite place  d'autres
laboureurs choisis aux mmes conditions; aprs cinq ans rvolus, on
pourrait se reprsenter s'il y avait des vacances... Aussi, depuis la
fondation de la ferme, laboureurs et journaliers se disent dans les
environs: Soyons actifs, honntes, laborieux, faisons-nous remarquer
par notre bonne conduite, et nous pourrons un jour avoir une des places
de la ferme de Bouqueval; l nous vivrons comme en paradis durant deux
ans; nous nous perfectionnerons dans notre tat; nous emporterons un bon
pcule et par l-dessus, en sortant d'ici, c'est  qui voudra nous
engager, puisque pour entrer ici il faut un brevet d'excellent sujet.

--Je suis dj retenu pour entrer  la ferme d'Arnouville, chez M.
Dubreuil, dit Jean-Ren.

--Et moi, je suis engag pour Gonesse, reprit un autre laboureur.

--Vous le voyez, mon brave homme,  cela tout le monde gagne: les
fermiers des environs profitent doublement: il n'y a que douze places
d'hommes et de femmes  donner, mais il se forme peut-tre cinquante
bons sujets dans le canton pour y prtendre; or ceux qui n'auront pas eu
les places n'en resteront pas moins bons sujets, n'est-ce pas? Et, comme
on dit, les morceaux en seront et en resteront toujours bons, car si on
n'a pas la chance une fois, on espre l'avoir une autre; en fin de
compte, a fait nombre de braves gens de plus. Tenez... parlant par
respect, pour un cheval ou pour un btail qui gagne le prix de vitesse,
de force ou de beaut, on fait cent lves capables de disputer ce prix.
Eh bien! ceux de ces cent lves qui ne l'ont pas remport, ce prix,
n'en restent pas moins bons et vaillants... Hein? mon brave homme, quand
je vous disais que notre ferme n'tait pas une ferme ordinaire, et que
notre matre n'tait pas un matre ordinaire?

--Oh! non, sans doute... s'cria le Matre d'cole, et plus sa bont, sa
gnrosit me semblent grandes, plus j'espre qu'il prendra en piti mon
triste sort. Un homme qui fait le bien si noblement, avec tant
d'intelligence, ne doit pas regarder  un bienfait de plus ou de moins.

--Au contraire, il y regarde, mon brave, dit le pre Chtelain; mais
pour avoir  se glorifier d'une bonne action nouvelle; ce m'est avis que
nous nous reverrons, bien sr,  la ferme, et que ce n'est pas la
dernire fois que vous vous asseyez  cette table!

--N'est-ce pas? Tenez, malgr moi j'espre... Oh! si vous saviez comme
je suis heureux et reconnaissant! s'cria le Matre d'cole.

--Je n'en doute pas, il est si bon, notre matre!

--Mais que je sache au moins son nom et aussi celui de la
Dame-de-Bon-Secours, dit vivement le Matre d'cole, que je puisse bnir
d'avance ces nobles noms.

--Je comprends votre impatience, dit le laboureur. Ah! dame, vous vous
attendez peut-tre  des noms  grand fracas? Ah bien oui! ce sont des
noms simples et doux comme des saints. Notre-Dame-de-Bon-Secours
s'appelle Mme Georges... notre matre s'appelle M. Rodolphe.

--Ma femme!... mon bourreau!... murmura le brigand, foudroy par cette
rvlation.




VII

La nuit


Rodolphe!!! Mme Georges!!!

Le Matre d'cole ne pouvait se croire abus par une fortuite
ressemblance de noms; avant de le condamner  un terrible supplice,
Rodolphe lui avait dit porter  Mme Georges un vif intrt. Enfin, la
prsence rcente du ngre David dans cette ferme prouvait au Matre
d'cole qu'il ne se trompait pas.

Il reconnut quelque chose de providentiel, de fatal, dans cette dernire
rencontre qui renversait les esprances qu'il avait un moment fondes
sur la gnrosit du matre de cette ferme.

Son premier mouvement fut de fuir.

Rodolphe lui inspirait une invincible terreur; peut-tre se trouvait-il
 cette heure  la ferme...  peine remis de sa stupeur, le brigand se
leva de table, prit la main de Tortillard et s'cria d'un air gar:

--Allons-nous-en... conduis-moi... sortons d'ici!

Les laboureurs se regardrent avec surprise.

--Vous en aller... maintenant! Vous n'y pensez pas, mon pauvre homme,
dit le pre Chtelain. Ah ! quelle mouche vous pique? Est-ce que vous
tes fou?

Tortillard saisit adroitement cet -propos, poussa un long soupir, et,
mettant son index sur son front, il donna ainsi  entendre aux
laboureurs que la raison de son prtendu pre n'tait pas fort saine.

Le vieux laboureur lui rpondit par un signe d'intelligence et de
compassion.

--Viens, viens, sortons! rpta le Matre d'cole en cherchant 
entraner l'enfant.

Tortillard, absolument dcid  ne pas quitter un bon gte pour courir
les champs par cette froidure, dit d'une voix dolente:

--Mon Dieu! pauvre papa, c'est ton accs qui te reprend; calme-toi, ne
sors pas par le froid de la nuit... a te ferait mal... J'aimerais
mieux, vois-tu, avoir le chagrin de te dsobir que de te conduire hors
d'ici  cette heure. Puis, s'adressant aux laboureurs: N'est-ce pas, mes
bons messieurs, que vous m'aiderez  empcher mon pauvre papa de sortir?

--Oui, oui, sois tranquille, mon enfant, dit le pre Chtelain, nous
n'ouvrirons pas  ton pre... Il sera bien forc de coucher  la ferme!

--Vous ne me forcerez pas  rester ici! s'cria le Matre d'cole; et
puis d'ailleurs je gnerais votre matre... M. Rodolphe... Vous m'avez
dit que la ferme n'tait pas un hospice. Ainsi, encore une fois,
laissez-moi sortir...

--Gner notre matre! Soyez tranquille... Malheureusement, il n'habite
pas la ferme, il n'y vient pas aussi souvent que nous le voudrions...
Mais serait-il ici que vous ne le gneriez pas du tout... Cette maison
n'est pas un hospice, c'est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes
aussi  plaindre que vous pouvaient y passer un jour et une nuit.

--Votre matre n'est pas ici ce soir? demanda le Matre d'cole d'un ton
moins effray.

--Non; il doit venir, selon son habitude, dans cinq ou six jours. Ainsi,
vous le voyez, vos craintes n'ont pas de sens. Il n'est pas probable que
notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait.
N'a-t-elle pas ordonn qu'on fasse votre lit ici? Du reste, si vous ne
la voyez pas ce soir, vous lui parlerez demain avant votre dpart...
Vous lui ferez votre petite supplique, afin qu'elle intresse notre
matre  votre sort et qu'il vous garde  la ferme...

--Non, non! dit le brigand avec terreur, j'ai chang d'ide... mon fils
a raison: ma parente de Louvres aura piti de moi... J'irai la trouver.

--Comme vous voudrez, dit complaisamment le pre Chtelain, croyant
avoir affaire  un homme dont le cerveau tait un peu fl. Vous
partirez demain matin. Quant  continuer votre route ce soir avec ce
pauvre petit, n'y comptez pas; nous y mettrons bon ordre.

Quoique Rodolphe ne ft pas  Bouqueval, les terreurs du Matre d'cole
taient loin de se calmer. Bien qu'affreusement dfigur, il craignait
encore d'tre reconnu par sa femme qui d'un moment  l'autre pouvait
descendre; et, dans ce cas, il tait persuad qu'elle le dnoncerait et
le ferait arrter, car il avait toujours pens que Rodolphe, en lui
infligeant un chtiment aussi terrible, avait voulu surtout satisfaire 
la haine et  la vengeance de Mme Georges.

Mais le brigand ne pouvait quitter la ferme; il se trouvait  la merci
de Tortillard. Il se rsigna donc; et, pour viter d'tre surpris par sa
femme, il dit au laboureur:

--Puisque vous m'assurez que cela ne gnera pas votre matre ni votre
dame... j'accepte l'hospitalit que vous m'offrez; mais, comme je suis
trs-fatigu, je vais, si vous le permettez, aller me coucher; je
voudrais repartir demain matin au point du jour.

--Oh! demain matin,  votre aise! On est matinal ici; et, de peur que
vous ne vous gariez de nouveau, on vous mettra dans votre route.

--Moi, si vous voulez, j'irai conduire ce pauvre homme au bout du
chemin, dit Jean-Ren, puisque Madame m'a dit de prendre la carriole
pour aller chercher demain des sacs d'argent chez le notaire, 
Villiers-le-Bel.

--Tu mettras ce pauvre aveugle dans sa route, mais tu iras sur tes
jambes, dit le pre Chtelain. Madame a chang d'avis tantt; elle a
rflchi, avec raison, que ce n'tait pas la peine d'avoir  la ferme et
 l'avance une si grosse somme; il sera temps d'aller lundi prochain 
Villiers-le-Bel; jusque-l, l'argent est aussi bien chez le notaire
qu'ici.

--Madame sait mieux que moi ce qu'elle a  faire, mais qu'est-ce qu'il y
a  craindre ici pour l'argent, pre Chtelain?

--Rien, mon garon, Dieu merci! Mais c'est gal, j'aimerais mieux avoir
ici cinq cents sacs de bl que dix sacs d'cus.

--Voyons, reprit le pre Chtelain en s'adressant au brigand et 
Tortillard, venez, mon brave homme, et toi, suis-moi, mon petit enfant,
ajouta-t-il en prenant un flambeau. Puis, prcdant les deux htes de la
ferme, il les conduisit dans une petite chambre du rez-de-chausse, o
ils arrivrent aprs avoir travers un long corridor sur lequel
s'ouvraient plusieurs portes.

Le laboureur posa la lumire sur une table et dit au Matre d'cole:

--Voici votre gte; que le bon Dieu vous donne une nuit franche, mon
brave homme! Quant  toi, mon enfant, tu dormiras bien, c'est de ton
ge.

Le brigand alla s'asseoir, sombre et pensif, sur le bord du lit auprs
duquel il fut conduit par Tortillard.

Le petit boiteux fit un signe d'intelligence au laboureur au moment o
celui-ci sortit de la chambre, et le rejoignit dans le corridor.

--Que veux-tu, mon enfant? lui demanda le pre Chtelain.

--Mon Dieu! mon bon monsieur, je suis bien  plaindre! Quelquefois mon
pauvre papa a des attaques pendant la nuit, c'est comme des convulsions:
je ne puis le secourir  moi tout seul: si j'tais oblig d'appeler du
secours, est-ce qu'on m'entendrait d'ici?

--Pauvre petit! dit le laboureur avec intrt, sois tranquille... Tu
vois bien cette porte-l,  ct de l'escalier?

--Oui, mon bon monsieur, je la vois.

--Eh bien! un de nos valets de ferme couche toujours l, tu n'aurais
qu' aller l'veiller, la clef est  sa porte; il viendrait t'aider 
secourir ton pre.

--Hlas! monsieur, ce garon de ferme et moi nous ne viendrions
peut-tre pas  bout de mon pauvre papa si ses convulsions le
prenaient... Est-ce que vous ne pourriez pas venir aussi, vous qui avez
l'air si bon... si bon?

--Moi, mon enfant, je couche, ainsi que les autres laboureurs, dans un
corps de logis tout au fond de la cour. Mais rassure-toi, Jean-Ren est
vigoureux, il abattrait un taureau par les cornes. D'ailleurs, s'il
fallait quelqu'un pour vous aider, il irait avertir notre vieille
cuisinire: elle couche au premier  ct de notre dame et de notre
demoiselle... et au besoin la bonne femme sert de garde-malade, tant
elle est soigneuse.

--Oh! merci, merci! mon digne monsieur, je vas prier le bon Dieu pour
vous, car vous tes bien charitable d'avoir comme cela piti de mon
pauvre papa.

--Bien, mon enfant... Allons, bonsoir; il faut esprer que tu n'auras
besoin du secours de personne pour contenir ton pre. Rentre, il
t'attend peut-tre.

--J'y cours. Bonne nuit, monsieur.

--Dieu te garde, mon enfant!...

Et le vieux laboureur s'loigna.

 peine eut-il le dos tourn que le petit boiteux lui fit ce geste
suprmement moqueur et insultant, familier aux gamins de Paris: geste
qui consiste  se frapper la nuque du plat de la main gauche, et 
plusieurs reprises, en lanant chaque fois en avant la main droite tout
ouverte.

Avec une astuce diabolique, ce dangereux enfant venait de surprendre une
partie des renseignements qu'il voulait avoir pour servir les sinistres
projets de la Chouette et du Matre d'cole. Il savait dj que le corps
du logis o il allait coucher n'tait habit que par Mme Georges,
Fleur-de-Marie, une vieille cuisinire et un garon de ferme.

Tortillard, en rentrant dans la chambre qu'il occupait avec le Matre
d'cole, se garda bien de s'approcher de lui. Ce dernier l'entendit et
lui dit  voix basse:

--D'o viens-tu encore, gredin?

--Vous tes bien curieux, sans yeux...

--Oh! tu vas me payer tout ce que tu m'as fait souffrir et endurer ce
soir, enfant de malheur! s'cria le Matre d'cole: et il se leva
furieux, cherchant Tortillard  ttons, en s'appuyant aux murailles pour
se guider. Je t'toufferai, va, mchante vipre!...

--Pauvre papa... nous sommes donc bien gai, que nous jouons 
colin-maillard avec notre petit enfant chri? dit Tortillard en ricanant
et en chappant le plus facilement du monde aux poursuites du Matre
d'cole.

Celui-ci, d'abord emport par un mouvement de colre irrflchi, fut
bientt oblig, comme toujours, de renoncer  atteindre le fils de
Bras-Rouge.

Forc de subir sa perscution effronte jusqu'au moment o il pourrait
se venger sans pril, le brigand, dvorant son courroux impuissant, se
jeta sur son lit en blasphmant.

--Pauvre papa... est-ce que tu as une rage de dents... que tu jures
comme a? Et M. le cur, qu'est-ce qu'il dirait s'il t'entendait?... il
te mettrait en pnitence...

--Bien! bien! reprit le brigand d'une voix sourde et contrainte aprs un
long silence, raille-moi, abuse de mon malheur... lche que tu es...
C'est beau, va! C'est gnreux!

--Oh! c'te balle! gnreux! Que a de toupet! s'cria Tortillard en
clatant de rire. Excusez!... avec a que vous mettiez des mitaines pour
ficher des voles  tout le monde  tort et  travers, quand vous
n'tiez pas borgne de chaque oeil!

--Mais je ne t'ai jamais fait de mal...  toi... pourquoi me
tourmentes-tu ainsi?

--Parce que vous avez dit des sottises  la Chouette d'abord... Et quand
je pense que Monsieur voulait se donner le genre de rester ici en
faisant le clin avec les paysans... monsieur voulait peut-tre se
mettre au lait d'nesse?

--Gredin que tu es! Si j'avais eu la possibilit de rester  cette
ferme, que le tonnerre crase maintenant! tu m'en aurais presque empch
avec tes insolences.

--Vous! rester ici! En voil une farce! Et qu'est-ce qui aurait t la
bte de souffrance de Mme la Chouette? Moi peut-tre? Merci, je sors
d'en prendre.

--Mchant avorton!

--Avorton! tiens, raison de plus; je dis comme ma tante la Chouette, il
n'y a rien de plus amusant que de vous faire rager  mort, vous qui me
tueriez d'un coup de poing... c'est bien plus dlicat que si vous tiez
faible... Vous tiez joliment drle, allez, ce soir,  table... Dieu de
Dieu! quelle comdie je me donnais  moi tout seul... un vrai pourtour
de la Gat!  chaque coup de pied que je vous allongeais en sourdine,
la colre vous portait le sang  la tte et vos yeux blancs devenaient
rouges au bord; il ne leur manquait qu'un peu de bleu au milieu; avec a
ils auraient t tricolores... deux vrais cocardes de sergent de ville,
quoi!

--Allons, voyons, tu aimes  rire, tu es gai... bah!... c'est de ton
ge; je ne me fche pas, dit le Matre d'cole d'un ton affectueux et
dgag, esprant apitoyer Tortillard; mais, au lieu de rester l  me
blaguer, tu ferais mieux de te souvenir de ce que t'a dit la Chouette,
que tu aimes tant; tu devrais tout examiner, prendre des empreintes.
As-tu entendu? Ils ont parl d'une grosse somme d'argent qu'ils auront
ici lundi... Nous y reviendrions avec les amis et nous ferions un bon
coup. Bah! j'tais bien bte de vouloir rester ici... j'en aurais eu
assez au bout de huit jours, de ces bonasses de paysans... n'est-ce pas,
mon garon? dit le brigand pour flatter Tortillard.

--Vous m'auriez fait de la peine, parole d'honneur! dit le fils de
Bras-Rouge en ricanant.

--Oui, oui, il y a un bon coup  faire ici... Et quand mme il n'y
aurait rien  voler, je reviendrai dans cette maison avec la Chouette
pour me venger, dit le brigand d'une voix altre par la fureur et par
la haine; car c'est, bien sr, ma femme qui a excit contre moi cet
infernal Rodolphe; et en m'aveuglant ne m'a-t-il pas mis  la merci de
tout le monde... de la Chouette, d'un gamin comme toi?... Eh bien!
puisque je ne peux pas me venger sur lui... je me vengerai sur ma
femme!... Oui, elle payera pour tous... quand je devrais mettre le feu 
cette maison et m'ensevelir moi-mme sous ses dcombres... Oh! je
voudrais... je voudrais...!

--Vous voudriez bien la tenir, votre femme, hein, vieux? Et dire qu'elle
est  dix pas de vous... c'est a qu'est vexant! Si je voulais, je vous
conduirais  la porte de sa chambre... moi... car je sais o elle est,
sa chambre... je le sais, je le sais, je le sais, ajouta Tortillard en
chantonnant, selon son habitude.

--Tu sais o est sa chambre! s'cria le Matre d'cole avec une joie
froce, tu le sais?...

--Je vous vois venir, dit Tortillard; je vas vous faire faire le beau
sur vos pattes de derrire, comme un chien  qui on montre un os...
Attention, vieux Azor!

--Tu sais o est la chambre de ma femme? rpta le brigand en se
tournant du ct o il entendait la voix de Tortillard.

--Oui, je le sais; et ce qu'il y a de fameux, c'est qu'un seul garon de
ferme couche dans le corps de logis o nous sommes; je sais o est sa
porte, la clef est aprs: crac! un tour, et il est enferm... Allons,
debout, vieux Azor!

--Qui t'a dit cela? s'cria le brigand en se levant involontairement.

--Bien, Azor...  ct de la chambre de votre femme couche une vieille
cuisinire... un autre tour de clef, et nous sommes matres de la
maison, matres de votre femme et de la jeune fille  la mante grise que
nous venions enlever... Maintenant, la patte, vieux Azor, faites le beau
pour ce matre! Tout de suite.

--Tu mens, tu mens!... Comment saurais-tu cela?

--Moi boiteux, mais moi pas bte... Tout  l'heure j'ai invent de dire
 ce vieux bibard de laboureur que la nuit vous aviez quelquefois des
convulsions, et je lui ai demand o je pourrais trouver du secours si
vous aviez votre attaque... Alors il m'a rpondu que, si a vous
prenait, je pourrais veiller le valet et la cuisinire, et il m'a
enseign o ils couchaient... l'un en bas, l'autre en haut... au
premier,  ct de votre femme, votre femme, votre femme!...

Et Tortillard de rpter son chant monotone.

Aprs un long silence, le Matre d'cole lui dit d'une voix calme, avec
une sincre et effrayante rsolution:

--coute... J'ai assez de la vie... Tout  l'heure... eh bien! oui... je
l'avoue... j'ai eu une esprance qui me fait maintenant paratre mon
sort plus affreux encore... La prison, le bagne, la guillotine, ne sont
rien auprs de ce que j'endure depuis ce matin... et cela, j'aurai 
l'endurer toujours... Conduis-moi  la chambre de ma femme; j'ai l mon
couteau... je la tuerai... On me tuera aprs, a m'est gal... La haine
m'touffe... Je serai veng... a me soulagera... Ce que j'endure, c'est
trop, c'est trop! pour moi devant qui tout tremblait. Tiens, vois-tu...
si tu savais ce que je souffre... tu aurais piti de moi... Depuis un
instant il me semble que mon crne va clater... mes veines battent  se
rompre... mon cerveau s'embarrasse...

--Un rhume de cerveau, vieux?... connu... ternuez... a le purge...,
dit Tortillard en clatant encore de rire. Voulez-vous une prise?

Et, frappant brusquement sur le dos de sa main gauche ferme, comme il
et frapp sur le couvercle d'une tabatire, il chantonna:

    _J'ai du bon tabac dans ma tabatire;_
    _J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas._

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! ils veulent me rendre fou! s'cria le brigand,
devenu vritablement presque insens par une sorte d'rthisme de
vengeance sanguinaire, ardente, implacable, qui cherchait en vain 
s'assouvir.

L'exubrance des forces de ce monstre ne pouvait tre gale que par
leur impuissance.

Qu'on se figure un loup affam, furieux, hydrophobe, harcel pendant
tout un jour par un enfant  travers les barreaux de sa case, et sentant
 deux pas de lui une victime qui satisferait  la fois et sa faim et sa
rage.

Au dernier sarcasme de Tortillard, le brigand perdit presque la tte.

 dfaut de victime, il voulut, dans sa frnsie, rpandre son propre
sang... le sang l'touffait.

Un moment il fut dcid  se tuer, il aurait eu  la main un pistolet
arm, qu'il n'et pas hsit. Il fouilla dans sa poche, en tira un long
couteau-poignard, l'ouvrit, le leva pour s'en frapper... Mais, si
rapides que fussent ses mouvements, la rflexion, la peur, l'instinct
vital les devancrent.

Le courage manqua au meurtrier, son bras arm retomba sur ses genoux.

Tortillard avait suivi ses mouvements d'un oeil attentif; lorsqu'il vit
le dnoment inoffensif de cette vellit tragique, il s'cria en
ricanant:

--Garon, un duel!... plumez les canards...

Le Matre d'cole, craignant de perdre la raison dans un dernier et
inutile clat de fureur, ne voulut pas, si cela se peut dire, entendre
cette nouvelle insulte de Tortillard, qui raillait si insolemment la
lchet de cet assassin reculant devant le suicide. Dsesprant
d'chapper  ce qu'il appelait, par une sorte de fatalit vengeresse, la
cruaut de cet enfant maudit, le brigand voulut tenter un dernier effort
en s'adressant  la cupidit du fils de Bras-Rouge.

--Oh! lui dit-il d'une voix presque suppliante, conduis-moi  la porte
de ma femme; tu prendras tout ce que tu voudras dans sa chambre, et puis
tu te sauveras; tu me laisseras seul... tu crieras au meurtre, si tu
veux! On m'arrtera, on me tuera sur la place... tant mieux!... je
mourrai veng, puisque je n'ai pas le courage d'en finir... Oh!
conduis-moi... conduis-moi; il y a, bien sr, chez elle, de l'or, des
bijoux: je te dis que tu prendras tout... pour toi tout seul...
entends-tu?... pour toi tout seul... je ne te demande que de me conduire
 la porte, prs d'elle.

--Oui... j'entends bien; vous voulez que je vous mne  sa porte... et
puis  son lit... et puis que je vous dise o frapper, et puis que je
vous guide le bras, n'est-ce pas? Vous voulez enfin me faire servir de
manche  votre couteau!... vieux monstre! reprit Tortillard avec une
expression de mpris, de colre et d'horreur qui, pour la premire fois
de la journe, rendit srieuse sa figure de fouine, jusqu'alors
railleuse et effronte. On me tuerait plutt... entendez-vous... que de
me forcer  vous conduire chez votre femme.

--Tu refuses?

Le fils de Bras-Rouge ne rpondit rien.

Il s'approcha pieds nus, et sans tre entendu, du Matre d'cole, qui,
assis sur son lit, tenait toujours son grand couteau  la main; puis,
avec une adresse et une prestesse merveilleuses, Tortillard lui enleva
cette arme et fut d'un bond  l'autre bout de la chambre.

--Mon couteau! mon couteau! s'cria le brigand en tendant les bras.

--Non, car vous seriez capable de demander demain matin  parler  votre
femme et de vous jeter sur elle pour la tuer... puisque vous avez assez
de la vie, comme vous dites, et que vous tes assez poltron pour ne pas
oser vous tuer vous-mme...

--Il dfend ma femme contre moi maintenant! s'cria le bandit, dont la
pense commenait  s'obscurcir. C'est donc le dmon que ce petit
monstre! O suis-je? Pourquoi la dfend-il?

--Pour te faire bisquer..., dit Tortillard; et sa physionomie reprit son
masque d'impudente raillerie.

--Ah! c'est comme a! murmura le Matre d'cole dans un complet
garement, eh bien! je vais mettre le feu  la maison!... nous brlerons
tous!... tous!... j'aime mieux cette fournaise-l que l'autre... La
chandelle?... la chandelle?...

--Ah! ah! ah! s'cria Tortillard en clatant de rire de nouveau; si on
ne t'avait pas souffl ta chandelle...  toi... et pour toujours... tu
verrais que la ntre est teinte depuis une heure...

Et Tortillard de dire en chantonnant:

    _Ma chandelle est morte,_
    _Je n'ai plus de feu..._

Le Matre d'cole poussa un sourd gmissement, tendit les bras et tomba
de toute sa hauteur sur le carreau, la face contre terre, frapp d'un
coup de sang, et il resta sans mouvement.

--Connu, vieux! dit Tortillard; c'est une frime pour me faire venir
auprs de toi et pour me ficher une ratapiole... Quand tu auras assez
fait la planche sur le carreau, tu te relveras.

Et le fils de Bras-Rouge, dcid  ne pas s'endormir, de crainte d'tre
surpris  ttons par le Matre d'cole, resta assis sur sa chaise, les
yeux attentivement fixs sur le brigand, persuad que celui-ci lui
tendait un pige, et ne le croyant nullement en danger.

Pour s'occuper agrablement, Tortillard tira mystrieusement de sa poche
une petite bourse de soie rouge et compta lentement et avec des regards
de convoitise et de jubilation dix-sept pices d'or qu'elle contenait.

Voici la source des richesses mal acquises de Tortillard:

On se souvient que Mme d'Harville allait tre surprise par son mari lors
du fatal rendez-vous qu'elle avait accord au commandant. Rodolphe, en
donnant une bourse  la jeune femme, lui avait dit de monter au
cinquime tage chez les Morel, sous le prtexte de leur apporter des
secours. Mme d'Harville gravissait rapidement l'escalier, tenant la
bourse  la main, lorsque Tortillard, descendant de chez le charlatan,
guigna la bourse de l'oeil, fit semblant de tomber en passant auprs de
la marquise, la heurta et, dans le choc, lui enleva subtilement la
bourse. Mme d'Harville, perdue, entendant les pas de son mari, s'tait
hte d'arriver au cinquime, sans pouvoir se plaindre du vol audacieux
du petit boiteux.

Aprs avoir compt et recompt son or, Tortillard, n'entendant plus
aucun bruit dans la ferme, alla pieds nus, l'oreille au guet, abritant
sa lumire dans sa main, prendre des empreintes de quatre portes qui
ouvraient sur le corridor, prt  dire, si on le surprenait hors de sa
chambre, qu'il allait chercher du secours pour son pre.

En rentrant, Tortillard trouva le Matre d'cole toujours tendu par
terre... Un moment inquiet, il prta l'oreille, il entendit le brigand
respirer librement: il crut qu'il prolongeait indfiniment sa ruse.

--Toujours du mme, donc, vieux! lui dit-il.

Un hasard avait sauv le Matre d'cole d'une congestion crbrale sans
doute mortelle. Sa chute avait occasionn un salutaire et abondant
saignement de nez.

Il tomba ensuite dans une sorte de torpeur fivreuse, moiti sommeil,
moiti dlire; et il fit alors ce rve trange, ce rve pouvantable!...




VIII

Le rve


Tel est le rve du Matre d'cole.

Il revoit Rodolphe dans la maison de l'alle des Veuves.

Rien n'est chang dans le salon o le brigand a subi son horrible
supplice.

Rodolphe est assis derrire la table o se trouvent les papiers du
Matre d'cole et le petit saint-esprit de lapis qu'il a donn  la
Chouette.

La figure de Rodolphe est grave, triste.

 sa droite, le ngre David, impassible, silencieux, se tient debout; 
sa gauche est le Chourineur; il regarde cette scne d'un air pouvant.

Le Matre d'cole n'est plus aveugle, mais il voit  travers un sang
limpide qui remplit la cavit de ses orbites.

Tous les objets lui paraissent colors d'une teinte rouge.

Ainsi que les oiseaux de proie planent immobiles dans les airs au-dessus
de la victime qu'ils fascinent avant de la dvorer, une chouette
monstrueuse, ayant pour tte le hideux visage de la borgnesse, plane
au-dessus du Matre d'cole... Elle attache incessamment sur lui un oeil
rond, flamboyant, verdtre.

Ce regard continu pse sur sa poitrine d'un poids immense.

De mme qu'en s'habituant  l'obscurit on finit par y distinguer des
objets d'abord imperceptibles, le Matre d'cole s'aperoit qu'un
immense lac de sang le spare de la table o sige Rodolphe.

Ce juge inflexible prend peu  peu, ainsi que le Chourineur et le ngre,
des proportions colossales... Ces trois fantmes atteignent en
grandissant les frises du plafond, qui s'lve  mesure.

Le lac de sang est calme, uni comme un miroir rouge.

Le Matre d'cole voit s'y reflter sa hideuse image.

Mais bientt cette image s'efface sous le bouillonnement des flots qui
s'enflent.

De leur surface agite s'lve comme l'exhalaison ftide d'un marcage,
d'un brouillard livide de cette couleur violtre particulire aux lvres
des trpasss.

Mais  mesure que ce brouillard monte, monte... les figures de Rodolphe,
du Chourineur et du ngre continuent de grandir, de grandir d'une
manire incommensurable, et dominent toujours cette vapeur sinistre.

Au milieu de cette vapeur, le Matre d'cole voit apparatre des
spectres ples, des scnes meurtrires dont il est l'acteur...

Dans ce fantastique mirage, il voit d'abord un petit vieillard  crne
chauve: il porte une redingote brune et un garde-vue de soie verte; il
est occup, dans une chambre dlabre,  compter et  ranger des piles
de pices d'or,  la lueur d'une lampe.

Au travers de la fentre, claire par une lune blafarde, qui blanchit
la cime de quelques grands arbres agits par le vent, le Matre d'cole
se voit lui-mme en dehors... collant  la vitre son horrible visage.

Il suit les moindres mouvements du petit vieillard avec des yeux
flamboyant... puis il brise un carreau, ouvre la croise, saute d'un
bond sur sa victime et lui enfonce un long couteau entre les deux
paules.

L'action est si rapide, le coup si prompt, si sr, que le cadavre du
vieillard reste assis sur la chaise...

Le meurtrier veut retirer son couteau de ce corps mort.

Il ne le peut pas...

Il redouble d'efforts...

Ils sont vains.

Il veut alors abandonner son couteau...

Impossible.

La main de l'assassin tient au manche du poignard, comme la lame du
poignard tient au cadavre de l'assassin.

Le meurtrier entend alors rsonner des perons et retentir des sabres
sur les dalles d'une pice voisine.

Pour s'chapper  tout prix, il veut emporter avec lui le corps chtif
du vieillard, dont il ne peut dtacher ni son couteau ni sa main...

Il ne peut y parvenir.

Ce frle petit cadavre pse comme une masse de plomb.

Malgr ses paules d'Hercule, malgr ses efforts dsesprs, le Matre
d'cole ne peut mme pas soulever ce poids norme.

Le bruit de pas retentissants et de sabres tranants se rapproche de
plus en plus...

La clef tourne dans la serrure. La porte s'ouvre...

La vision disparat...

Et alors la chouette bat des ailes, en criant:

--C'est le vieux richard de la rue du Roule... Ton dbut d'assassin...
d'assassin... d'assassin!...

Un moment obscurcie, la vapeur qui couvre le lac de sang redevient
transparente et laisse apercevoir un autre spectre...

Le jour commence  poindre, le brouillard est pais et sombre... Un
homme, vtu comme le sont les marchands de bestiaux, est tendu mort sur
la berge d'un grand chemin. La terre foule, le gazon arrach, prouvent
que la victime a fait une rsistance dsespre...

Cet homme a cinq blessures saignantes  la poitrine... Il est mort, et
pourtant il siffle ses chiens, il appelle  son secours, en criant:--
moi!  moi!...

Mais il siffle, mais il appelle par ses cinq larges plaies dont les
bords bants s'agitent comme des lvres qui parlent...

Ces cinq appels, ces cinq sifflements simultans, sortant de ce cadavre
par la bouche de ses blessures, sont effrayants  entendre...

 ce moment, la chouette agite ses ailes et parodie les gmissements
funbres de la victime en poussant cinq clats de rire, mais d'un rire
strident, farouche comme le rire des fous, et elle s'crie:

--Le marchand de boeufs de Poissy... Assassin!... Assassin!...
Assassin!...

Des chos souterrains prolongs rptent d'abord trs-haut les rires
sinistres de la chouette, puis ils semblent aller se perdre dans les
entrailles de la terre.

 ce bruit, deux grands chiens noirs comme l'bne, aux yeux tincelants
comme des tisons et toujours attachs sur le Matre d'cole, commencent
 aboyer et  tourner...  tourner...  tourner autour de lui avec une
rapidit vertigineuse.

Ils le touchent presque, et leurs abois sont si lointains qu'ils
paraissent apports par le vent du matin.

Peu  peu les spectres plissent, s'effacent comme des ombres et
disparaissent dans la vapeur livide qui monte toujours.

Une nouvelle exhalaison couvre la surface du lac de sang et s'y
superpose.

C'est une sorte de brume verdtre, transparente; on dirait la coupe
verticale d'un canal rempli d'eau.

D'abord on voit le lit du canal recouvert d'une vase paisse compose
d'innombrables reptiles ordinairement imperceptibles  l'oeil, mais qui,
grossis comme si on les voyait au microscope, prennent des aspects
monstrueux, des proportions normes relativement  leur grosseur relle.

Ce n'est plus de la bourbe, c'est une masse compacte vivante,
grouillante, un enchevtrement inextricable qui fourmille et pullule, si
press, si serr, qu'une sourde et imperceptible ondulation soulve 
peine le niveau de cette vase ou plutt de ce banc d'animaux impurs.

Au-dessus coule lentement, lentement, une eau fangeuse, paisse, morte,
qui charrie dans son cours pesant des immondices incessamment vomis par
les gouts d'une grande ville, des dbris de toutes sortes, des cadavres
d'animaux...

Tout  coup, le Matre d'cole entend le bruit d'un corps qui tombe
lourdement  l'eau.

Dans son brusque reflux, cette eau lui jaillit au visage...

 travers une foule de bulles d'air qui remontent  la surface du canal,
il y voit s'y engouffrer rapidement une femme qui se dbat... qui se
dbat...

Et il se voit, lui et la Chouette, se sauver prcipitamment des bords du
canal Saint-Martin, en emportant une caisse enveloppe de toile noire.

Nanmoins, il assiste  toutes les phases de l'agonie de la victime que
lui et la Chouette viennent de jeter dans le canal.

Aprs cette premire immersion, il voit la femme remonter  fleur d'eau
et agiter prcipitamment ses bras comme quelqu'un qui, ne sachant pas
nager, essaye en vain de se sauver.

Puis il entend un grand cri.

Ce cri extrme, dsespr, se termine par le bruit sourd, saccad d'une
ingurgitation involontaire... et la femme redescend une seconde fois
au-dessous de l'eau.

La chouette, qui plane toujours immobile, parodie le rle convulsif de
la noye, comme elle a parodi les gmissements du marchand de bestiaux.

Au milieu d'clats de rire funbres, la chouette rpte:

--Glou... glou... glou...

Les chos souterrains redisent ces cris.

Submerge une seconde fois, la femme suffoque et fait, malgr elle, un
violent mouvement d'aspiration; mais, au lieu d'air, c'est encore de
l'eau qu'elle aspire...

Alors sa tte se renverse en arrire, son visage s'injecte et bleuit,
son cou devient livide et gonfl, ses bras se roidissent et, dans une
dernire convulsion, la noye agonisante agite ses pieds, qui reposaient
sur la vase.

Elle est alors entoure d'un nuage de bourbe noirtre qui remonte avec
elle  la surface de l'eau.

 peine la noye exhale-t-elle son dernier souffle qu'elle est dj
couverte d'une myriade de reptiles microscopiques, vorace et horrible
vermine de la bourbe...

Le cadavre reste un moment  flot, oscille encore quelque peu, puis
s'abme lentement, horizontalement, les pieds plus bas que la tte, et
commence  suivre entre deux eaux le courant du canal.

Quelquefois le cadavre tourne sur lui-mme, et son visage se trouve en
face du Matre d'cole; alors le spectre le regarde fixement de ses deux
gros yeux glauques, vitreux, opaques... ses lvres violettes
s'agitent...

Le Matre d'cole est loin de la noye, et pourtant elle lui murmure 
l'oreille: Glou... glou... glou... en accompagnant ces mots bizarres
du bruit singulier que fait un flacon submerg en se remplissant d'eau.

La chouette rpte: Glou... glou... glou... en agitant ses ailes, et
s'crie:

--La femme du canal Saint-Martin!... Assassin!... Assassin!...
Assassin!...

Les chos souterrains lui rpondent... mais, au lieu de se perdre peu 
peu dans les entrailles de la terre, ils deviennent de plus en plus
retentissants et semblent se rapprocher.

Le Matre d'cole croit entendre ces clats de rire retentir d'un ple 
l'autre.

La vision de la noye disparat.

Le lac de sang, au del duquel le Matre d'cole voit toujours Rodolphe,
devient d'un noir bronz; puis il rougit et se change bientt en une
fournaise liquide telle que du mtal en fusion; puis ce lac de feu
s'lve, monte... monte... vers le ciel ainsi qu'une trombe immense.

Bientt, c'est un horizon incandescent comme du fer chauff  blanc.

Cet horizon immense, infini, blouit et brle  la fois les regards du
Matre d'cole; clou  sa place, il ne peut en dtourner la vue.

Alors, sur ce fond de lave ardente, dont la rverbration le dvore, il
voit lentement passer et repasser un  un les spectres noirs et
gigantesques de ses victimes.

--La lanterne magique du remords... du remords!... du remords! s'crie
la chouette en battant des ailes et en riant aux clats.

Malgr les douleurs intolrables que lui cause cette contemplation
incessante, le Matre d'cole a toujours les yeux attachs sur les
spectres qui se meuvent dans la nappe enflamme.

Il prouve alors quelque chose d'pouvantable.

Passant par tous les degrs d'une torture sans nom,  force de regarder
ce foyer torrfiant, il sent ses prunelles, qui ont remplac le sang
dont ses orbites taient remplies, devenir chaudes, brlantes, se fondre
 cette fournaise, fumer, bouillonner, et enfin se calciner dans leurs
cavits comme dans deux creusets de fer rouge.

Par une effroyable facult, aprs avoir vu autant que senti les
transformations successives de ses prunelles en cendres, il retombe dans
les tnbres de sa premire ccit.

Mais voil que tout  coup ses douleurs intolrables s'apaisent par
enchantement.

Un souffle aromatique d'une fracheur dlicieuse a pass sur ses orbites
brlantes encore.

Ce souffle est un suave mlange des senteurs printanires qu'exhalent
les fleurs champtres baignes d'une humide rose.

Le Matre d'cole entend autour de lui un bruissement lger comme celui
de la brise qui se joue dans le feuillage, comme celui d'une source
d'eau vive qui ruisselle et murmure sur son lit de cailloux et de
mousse.

Des milliers d'oiseaux gazouillent de temps  autre les plus mlodieuses
fantaisies; s'ils se taisent, des voix enfantines d'une anglique puret
chantent des paroles tranges, inconnues, des paroles pour ainsi dire
ailes, que le Matre d'cole entend monter aux cieux avec un lger
frmissement.

Un sentiment de bien-tre moral, d'une mollesse, d'une langueur
indfinissables, s'empare peu  peu de lui.

panouissement de coeur, ravissement d'esprit, rayonnement d'me dont
aucune impression physique, si enivrante qu'elle soit, ne saurait donner
une ide!

Le Matre d'cole se sent doucement planer dans une sphre lumineuse,
thre; il lui semble qu'il s'lve  une distance incommensurable de
l'humanit.

Aprs avoir got quelques moments cette flicit sans nom, il se
retrouve dans le tnbreux abme de ses penses habituelles.

Il rve toujours, mais il n'est plus que le brigand muscl qui blasphme
et se damne dans des accs de fureur impuissante.

Une voix retentit, sonore, solennelle.

C'est la voix de Rodolphe!

Le Matre d'cole frmit d'pouvante; il a vaguement la conscience de
rver, mais l'effroi que lui inspire Rodolphe est si formidable qu'il
fait, mais en vain, tous ses efforts pour chapper  cette nouvelle
vision.

La voix parle... il coute.

L'accent de Rodolphe n'est pas courrouc; il est rempli de tristesse, de
compassion.

--Pauvre misrable, dit-il au Matre d'cole, l'heure du repentir n'a
pas encore sonn pour vous. Dieu seul sait quand elle sonnera. La
punition de vos crimes est incomplte encore. Vous avez souffert, vous
n'avez pas expi; la destine poursuit son oeuvre de haute justice. Vos
complices sont devenus vos tourmenteurs; une femme, un enfant vous
domptent, vous torturent...

En vous infligeant un chtiment terrible comme vos crimes, je vous
l'avais dit... je vous l'avais dit! rappelez-vous mes paroles:

Tu as criminellement abus de ta force... je paralyserai ta force...
Les plus vigoureux, les plus froces tremblaient devant toi... tu
trembleras devant les plus faibles!

Vous avez quitt l'obscure retraite o vous pouviez vivre pour le
repentir et pour l'expiation...

Vous avez eu peur du silence et de la solitude...

Tout  l'heure vous avez un moment envi la vie paisible des laboureurs
de cette ferme: mais il tait trop tard... trop tard!

Presque sans dfense, vous vous rejetez au milieu d'une tourbe de
sclrats et d'assassins, et vous avez craint de demeurer plus longtemps
auprs d'honntes gens chez lesquels on vous avait plac...

Vous avez voulu vous tourdir par de nouveaux forfaits... Vous avez
jet un farouche dfi  celui qui avait voulu vous mettre hors d'tat de
nuire  vos semblables, et ce criminel dfi a t vain. Malgr votre
audace, malgr votre sclratesse, malgr votre force, vous tes
enchan. La soif du crime vous dvore... vous ne pouvez la
satisfaire... Tout  l'heure, dans un pouvantable et sanguinaire
rthisme, vous avez voulu tuer votre femme; elle est l, sous le mme
toit que vous; elle dort sans dfense; vous avez un couteau, sa chambre
est  deux pas; aucun obstacle ne vous empche d'arriver jusqu' elle,
rien ne peut la soustraire  votre rage... rien que votre impuissance!

Le rve de tout  l'heure, celui que maintenant vous rvez, vous
pourraient tre d'un grand enseignement. Ils pourraient vous sauver...
Les images mystrieuses de ce songe ont un sens profond...

Le lac de sang o vous sont apparues vos victimes... c'est le sang que
vous avez vers. La lave ardente qui l'a remplac... c'est le remords
dvorant qui aurait d vous consumer afin qu'un jour Dieu, prenant en
piti vos longues tortures, vous appelt  lui... et vous ft goter les
douceurs ineffables du pardon. Mais il n'en sera point ainsi. Non! non!
ces avertissements seront inutiles; loin de vous repentir, vous
regretterez chaque jour, avec d'horribles blasphmes, le temps o vous
commettiez vos crimes... Hlas! de cette lutte continuelle entre vos
ardeurs sanguinaires et l'impossibilit de les satisfaire, entre vos
habitudes d'oppression froce et la ncessit de vous soumettre  des
tres aussi faibles que cruels, il rsultera pour vous un sort si
affreux, si horrible Oh! pauvre misrable!

Et la voix de Rodolphe s'altra.

Et il se tut un moment, comme si l'motion et l'effroi l'eussent empch
de continuer.

Le Matre d'cole sentit ses cheveux se hrisser sur son front.

Quel tait donc ce sort qui apitoyait mme son bourreau?

--Le sort qui vous attend est si pouvantable, reprit Rodolphe, que
Dieu, dans sa vengeance inexorable et toute-puissante, voudrait vous
faire expier  vous seul les crimes de tous les hommes qu'il
n'imaginerait pas un supplice plus effroyable. Malheur, malheur  vous!
La fatalit veut que vous sachiez l'effroyable chtiment qui vous
attend, et elle veut que vous ne fassiez rien pour vous y soustraire.
Que l'avenir vous soit connu!

Il sembla au Matre d'cole que la vue lui tait rendue.

Il ouvrit les yeux... il vit...

Mais ce qu'il vit le frappa d'une telle pouvante qu'il jeta un cri
perant et s'veilla en sursaut de ce rve horrible.




IX

La lettre


Neuf heures du matin sonnaient  l'horloge de la ferme de Bouqueval,
lorsque Mme Georges entra doucement dans la chambre de Fleur-de-Marie.

Le sommeil de la jeune fille tait si lger qu'elle s'veilla presque 
l'instant. Un brillant soleil d'hiver, dardant ses rayons  travers les
persiennes et les rideaux de toile perse double de guingan rose,
rpandait une teinte vermeille dans la chambre de la Goualeuse et
donnait  son ple et doux visage les couleurs qui lui manquaient.

--Eh bien! mon enfant, dit Mme Georges en s'asseyant sur le lit de la
jeune fille et en la baisant au front, comment vous trouvez-vous?

--Mieux, madame... je vous remercie.

--Vous n'avez pas t rveille ce matin de trs-bonne heure?

--Non, madame.

--Tant mieux. Ce malheureux aveugle et son fils, auxquels on a donn
hier  coucher, ont voulu quitter la ferme au point du jour; je
craignais que le bruit qu'on a fait en ouvrant les portes ne vous et
veille.

--Pauvres gens! Pourquoi sont-ils partis si tt?

--Je ne sais; hier soir, en vous laissant un peu calme, je suis
descendue  la cuisine pour les voir; mais tous deux s'taient trouvs
si fatigus qu'ils avaient demand la permission de se retirer. Le pre
Chtelain m'a dit que l'aveugle paraissait ne pas avoir la tte
trs-saine; et tous nos gens ont t frapps des soins touchants que
l'enfant de ce malheureux lui donnait. Mais dites-moi, Marie, vous avez
eu un peu de fivre; je ne veux pas que vous vous exposiez au froid
aujourd'hui: vous ne sortirez pas du salon.

--Madame, pardonnez-moi; il faut que je me rende ce soir,  cinq heures,
au presbytre; M. le cur m'attend.

--Cela serait imprudent; vous avez, j'en suis sre, pass une mauvaise
nuit. Vos yeux sont fatigus, vous avez mal dormi.

--Il est vrai... j'ai encore eu des rves effrayants. J'ai revu en songe
la femme qui m'a tourmente quand j'tais enfant; je me suis rveille
en sursaut tout pouvante. C'est une faiblesse ridicule dont j'ai
honte.

--Et moi cette faiblesse m'afflige, puisqu'elle vous fait souffrir,
pauvre petite! dit Mme Georges avec un tendre intrt, en voyant les
yeux de la Goualeuse se remplir de larmes.

Celle-ci, se jetant au cou de sa mre adoptive, cacha son visage dans
son sein.

--Mon Dieu! qu'avez-vous, Marie? Vous m'effrayez!

--Vous tes si bonne pour moi, madame, que je me reproche de ne pas vous
avoir confi ce que j'ai confi  M. le cur; demain il vous dira tout
lui-mme: il me coterait trop de vous rpter cette confession.

--Allons, allons, enfant, soyez raisonnable; je suis sre qu'il y a plus
 louer qu' blmer dans ce grand secret que vous avez dit  notre bon
abb. Ne pleurez pas ainsi, vous me faites mal.

--Pardon, madame; mais je ne sais pourquoi, depuis deux jours, par
instants mon coeur se brise... Malgr moi les larmes me viennent aux
yeux... J'ai de noirs pressentiments... Il me semble qu'il va m'arriver
quelque malheur.

--Marie... Marie... je vous gronderai si vous vous affectez ainsi de
terreurs imaginaires. N'est-ce donc pas assez des chagrins rels qui
nous accablent?

--Vous avez raison, madame; j'ai tort, je tcherai de surmonter cette
faiblesse... Si vous saviez, mon Dieu! combien je me reproche de ne pas
tre toujours gaie, souriante, heureuse... comme je devrais l'tre!
Hlas! ma tristesse doit vous paratre de l'ingratitude!

Mme Georges allait rassurer la Goualeuse, lorsque Claudine entra, aprs
avoir frapp  la porte.

--Que voulez-vous, Claudine?

--Madame, c'est Pierre qui arrive d'Arnouville dans le cabriolet de Mme
Dubreuil; il apporte cette lettre pour vous, il dit que c'est
trs-press.

Mme Georges lut tout haut ce qui suit:

Ma chre madame Georges, vous me rendriez bien service, et vous
pourriez me tirer d'un grand embarras, en venant tout de suite  la
ferme: Pierre vous emmnerait et vous reconduirait cette aprs-dne. Je
ne sais vraiment o donner de la tte. M. Dubreuil est  Pontoise pour
la vente de ses laines; j'ai donc recours  vous et  Marie. Clara
embrasse sa bonne petite soeur et l'attend avec impatience. Tchez de
venir  onze heures pour djeuner.

Votre bien sincre amie.

                         Femme DUBREUIL.

--De quoi peut-il tre question? dit Mme Georges  Fleur-de-Marie.
Heureusement le ton de la lettre de Mme Dubreuil prouve qu'il ne s'agit
pas de quelque chose de grave...

--Vous accompagnerai-je, madame? demanda la Goualeuse.

--Cela n'est peut-tre pas prudent, car il fait trs-froid. Mais, aprs
tout, reprit Mme Georges, cela vous distraira; en vous enveloppant bien,
cette petite course ne vous sera que favorable...

--Mais, madame, dit la Goualeuse en rflchissant, M. le cur m'attend
ce soir,  cinq heures, au presbytre.

--Vous avez raison; nous serons de retour avant cinq heures, je vous le
promets.

--Oh! merci, madame; je serai si contente de revoir Mlle Clara...

--Encore! dit Mme Georges d'un ton de doux reproche, Mlle Clara!...
Est-ce qu'elle dit Mlle Marie en parlant de vous?

--Non, madame..., rpondit la Goualeuse en baissant les yeux. C'est que
moi... je...

--Vous! vous tes une cruelle enfant qui ne songez qu' vous tourmenter;
vous oubliez dj les promesses que vous m'avez faites tout  l'heure
encore. Habillez-vous vite et bien chaudement. Nous pourrons arriver
avant onze heures  Arnouville.

Puis, sortant avec Claudine, Mme Georges lui dit:

--Que Pierre attende un moment, nous serons prtes dans quelques
minutes.




X

Reconnaissance


Une demi-heure aprs cette conversation, Mme Georges et Fleur-de-Marie
montaient dans un de ces grands cabriolets dont se servent les riches
fermiers des environs de Paris. Bientt cette voiture, attele d'un
vigoureux cheval de trait conduit par Pierre, roula rapidement sur le
chemin gazonn qui, de Bouqueval, conduit  Arnouville.

Les vastes btiments et les nombreuses dpendances de la ferme exploite
par M. Dubreuil tmoignaient de l'importance de cette magnifique
proprit que Mlle Csarine de Noirmont avait apporte en mariage  M.
le duc de Lucenay.

Le bruit retentissant du fouet de Pierre avertit Mme Dubreuil de
l'arrive de Fleur-de-Marie et de Mme Georges. Celles-ci, en descendant
de voiture, furent joyeusement accueillies par la fermire et par sa
fille.

Mme Dubreuil avait cinquante ans environ; sa physionomie tait douce et
affable; les traits de sa fille, jolie brune aux yeux bleus, aux joues
fraches et vermeilles, respiraient la candeur et la bont.

 son grand tonnement, lorsque Clara vint lui sauter au cou, la
Goualeuse vit son amie vtue comme elle en paysanne, au lieu d'tre
habille en demoiselle.

--Comment, vous aussi, Clara, vous voici dguise en campagnarde? dit
Mme Georges en embrassant la jeune fille.

--Est-ce qu'il ne faut pas qu'elle imite en tout sa soeur Marie? dit Mme
Dubreuil. Elle n'a pas eu de cesse qu'elle n'ait eu aussi son casaquin
de drap, sa jupe de futaine, tout comme votre Marie... Mais il s'agit
bien des caprices de ces petites filles, ma pauvre Mme Georges! dit Mme
Dubreuil en soupirant; venez, que je vous conte tous mes embarras.

En arrivant dans le salon avec sa mre et Mme Georges, Clara s'assit
auprs de Fleur-de-Marie, lui donna la meilleure place au coin du feu,
l'entoura de mille soins, prit ses mains dans les siennes pour s'assurer
si elles n'taient plus froides, l'embrassa encore et l'appela sa
mchante petite soeur, en lui faisant tout bas de doux reproches sur le
long intervalle qu'elle mettait entre ses visites.

Si l'on se souvient de l'entretien de la pauvre Goualeuse et du cur, on
comprendra qu'elle devait recevoir ces caresses tendres et ingnues avec
un mlange d'humilit, de bonheur et de crainte.

--Et que vous arrive-t-il, donc, ma chre madame Dubreuil? dit Mme
Georges, et  quoi pourrais-je vous tre utile?

--Mon Dieu!  bien des choses. Je vais vous expliquer cela. Vous ne
savez pas, je crois, que cette ferme appartient en propre  Mme la
duchesse de Lucenay. C'est  elle que nous avons directement affaire...
sans passer par les mains de l'intendant de M. le duc.

--En effet, j'ignorais cette circonstance.

--Vous allez savoir pourquoi je vous en instruis... C'est donc  Mme la
duchesse ou  Mme Simon, sa premire femme de chambre, que nous payons
les fermages. Mme la duchesse est si bonne, si bonne, quoiqu'un peu
vive, que c'est un vrai plaisir d'avoir des rapports avec elle; Dubreuil
et moi nous nous mettrions dans le feu pour l'obliger... Dame! c'est
tout simple: je l'ai vue petite fille, quand elle venait ici avec son
pre, feu M. le prince de Noirmont... Encore dernirement elle nous a
demand six mois de fermage d'avance... Quarante mille francs, a ne se
trouve pas sous le pas d'un cheval, comme on dit... mais nous avions
cette somme en rserve, la dot de notre Clara, et du jour au lendemain
Mme la duchesse a eu son argent en beaux louis d'or. Ces grandes dames,
a a tant besoin de luxe! Pourtant il n'y a gure que depuis un an que
Mme la duchesse est exacte  toucher ses fermages aux chances;
autrefois elle paraissait n'avoir jamais besoin d'argent... Mais
maintenant c'est bien diffrent!

--Jusqu' prsent, ma chre madame Dubreuil, je ne vois pas encore 
quoi je puis vous tre bonne.

--M'y voici, m'y voici; je vous disais cela pour vous faire comprendre
que Mme la duchesse a toute confiance en nous... Sans compter qu' l'ge
de douze ou treize ans elle a t, avec son pre pour compre, marraine
de Clara... qu'elle a toujours comble... Hier soir donc, je reois par
un exprs cette lettre de Mme la duchesse:

Il faut absolument, ma chre madame Dubreuil, que le petit pavillon du
verger soit en tat d'tre occup aprs-demain soir: faites-y
transporter tous les meubles ncessaires, tapis, rideaux, etc. Enfin,
que rien n'y manque, et qu'il soit surtout aussi _confortable_ que
possible...

--Confortable! vous entendez, madame Georges: et c'est soulign encore!
dit Mme Dubreuil, en regardant son amie d'un air  la fois mditatif et
embarrass; puis elle continua:

Faites faire du feu jour et nuit dans le pavillon pour en chasser
l'humidit, car il y a longtemps qu'on ne l'a habit. Vous traiterez la
personne qui viendra s'y tablir comme vous me traiteriez moi-mme; une
lettre que cette personne vous remettra vous instruira de ce que
j'attends de votre zle toujours si obligeant. J'y compte cette fois
encore, sans crainte d'en abuser; je sais combien vous tes bonne et
dvoue. Adieu, ma chre madame Dubreuil. Embrassez ma jolie filleule,
et croyez  mes sentiments bien affectionns.

                         NOIRMONT DE LUCENAY.

_P. S._ La personne dont il s'agit arrivera aprs-demain dans la
soire. Surtout n'oubliez pas, je vous prie, de rendre le pavillon aussi
_confortable_ que possible.

--Vous voyez; encore ce diable de mot soulign! dit Mme Dubreuil en
remettant dans sa poche la lettre de la duchesse de Lucenay.

--Eh bien! rien de plus simple, reprit Mme Georges.

--Comment, rien de plus simple!... Vous n'avez donc pas entendu? Mme la
duchesse veut surtout que le pavillon soit aussi _confortable_ que
possible; c'est pour a que je vous ai prie de venir. Nous deux Clara,
nous nous sommes tues  chercher ce que voulait dire _confortable_, et
nous n'avons pu y parvenir... Clara a pourtant t en pension 
Villiers-le-Bel, et a remport je ne sais combien de prix d'histoire et
de gographie... eh bien! c'est gal, elle n'est pas plus avance que
moi au sujet de ce mot baroque; il faut que ce soit un mot de la cour ou
du grand monde... Mais c'est gal, vous concevez combien c'est
embarrassant: Mme la duchesse veut surtout que le pavillon soit
_confortable_, elle souligne le mot, elle le rpte deux fois, et nous
ne savons pas ce que cela veut dire!

--Dieu merci! je puis expliquer ce grand mystre, dit Mme Georges en
souriant: _confortable_, dans cette occasion, veut dire un appartement
commode, bien arrang, bien clos, bien chaud; une habitation, enfin, o
rien ne manque de ce qui est ncessaire et mme superflu...

--Ah! mon Dieu! je comprends; mais alors je suis encore plus
embarrasse!

--Comment cela?

--Mme la duchesse parle de tapis, de meubles et de beaucoup _d'et
ctera,_ mais nous n'avons pas de tapis ici, nos meubles sont des plus
communs; et puis enfin je ne sais pas si la personne que nous devons
attendre est un monsieur ou une dame, et il faut que tout soit prt
demain soir... Comment faire? comment faire? Ici il n'y a aucune
ressource. En vrit, madame Georges, c'est  en perdre la tte.

--Mais, maman, dit Clara, si tu prenais les meubles qui sont dans ma
chambre, en attendant qu'elle soit remeuble j'irais passer trois ou
quatre jours  Bouqueval avec Marie.

--Ta chambre! ta chambre! mon enfant, est-ce que c'est assez beau! dit
Mme Dubreuil en haussant les paules, est-ce que c'est assez... assez
_confortable_? comme dit Mme la duchesse... Mon Dieu! mon Dieu! o
va-t-on chercher des mots pareils!

--Ce pavillon est donc ordinairement inhabit? demanda Mme Georges.

--Sans doute; c'est cette petite maison blanche qui est toute seule au
bout du verger. M. le prince l'a fait btir pour Mme la duchesse quand
elle tait demoiselle; lorsqu'elle venait  la ferme avec son pre,
c'est l qu'ils se reposaient. Il y a trois jolies chambres, et au bout
du jardin une laiterie suisse, o Mme la duchesse, tant enfant,
s'amusait  jouer  la laitire; depuis son mariage, nous ne l'avons vue
 la ferme que deux fois, et chaque fois elle a pass quelques heures
dans le petit pavillon. La premire fois, il y a de cela six ans, elle
est venue  cheval avec...

Puis, comme si la prsence de Fleur-de-Marie et de Clara l'empchait
d'en dire davantage, Mme Dubreuil reprit:

--Mais je cause, je cause, et tout cela ne me sort pas d'embarras...
Venez donc  mon secours, ma pauvre madame Georges, venez donc  mon
secours!

--Voyons, dites-moi comment  cette heure est meubl ce pavillon?

--Il l'est  peine; dans la pice principale, une natte de paille sur le
carreau, un canap de jonc, des fauteuils pareils, une table, quelques
chaises, voil tout. De l  tre confortable il y a loin, comme vous le
voyez.

--Eh bien! moi,  votre place, voici ce que je ferais: il est onze
heures, j'enverrais  Paris un homme intelligent.

--Notre _prend-garde--tout_[28], il n'y en a pas de plus actif.

-- merveille... en deux heures au plus tard il est  Paris; il va chez
un tapissier de la Chausse-d'Antin, peu importe lequel; il lui remet la
liste que je vais vous faire, aprs avoir vu ce qui manque dans le
pavillon, et il lui dira que, cote que cote...

--Oh! bien sr... pourvu que Mme la duchesse soit contente, je ne
regarderai  rien...

--Il lui dira donc que, cote que cote, il faut que ce qui est not sur
cette liste soit ici ce soir ou dans la nuit, ainsi que trois ou quatre
garons tapissiers pour tout mettre en place.

--Ils pourront venir par la voiture de Gonesse, elle part  huit heures
du soir de Paris.

--Et comme il ne s'agit que de transporter des meubles, de clouer des
tapis et de poser des rideaux, tout peut tre facilement prt demain
soir.

--Ah! ma bonne madame Georges, de quel embarras vous me sauvez!... Je
n'aurais jamais pens  cela... Vous tes ma providence... Vous allez
avoir la bont de me faire la liste de ce qu'il faut pour que le
pavillon soit...

--Confortable?... oui, sans doute.

--Ah! mon Dieu... une autre difficult!... Encore une fois, nous ne
savons pas si c'est un monsieur ou une dame que nous attendons. Dans sa
lettre, Mme la duchesse dit: Une personne; c'est bien embrouill!...

--Agissez comme si vous attendiez une femme, ma chre madame Dubreuil;
si c'est un homme, il ne s'en trouvera que mieux.

--Vous avez raison... toujours raison...

Une servante de ferme vint annoncer que le djeuner tait servi.

--Nous djeunerons tout  l'heure, dit Mme Georges; mais, pendant que je
vais crire la liste de ce qui est ncessaire, faites prendre la mesure
des trois pices en hauteur et en tendue, afin qu'on puisse d'avance
disposer les rideaux et les tapis.

--Bien, bien... je vais aller dire tout cela  mon prend-garde--tout.

--Madame, reprit la servante de ferme, il y a aussi l cette laitire de
Stains: son mnage est dans une petite charrette trane par un ne!
Dame... il n'est pas lourd, son mnage!

--Pauvre femme!... dit Mme Dubreuil avec intrt.

--Quelle est donc cette femme? demanda Mme Georges.

--Une paysanne de Stains, qui avait quatre vaches et qui faisait un
petit commerce en allant vendre tous les matins son lait  Paris. Son
mari tait marchal-ferrant; un jour, ayant besoin d'acheter du fer, il
accompagne sa femme, convenant avec elle de venir la reprendre au coin
de la rue o d'habitude elle vendait son lait. Malheureusement la
laitire s'tait tablie dans un vilain quartier,  ce qu'il parat;
quand son mari revient, il la trouve aux prises avec des mauvais sujets
ivres qui avaient eu la mchancet de renverser son lait dans le
ruisseau. Le forgeron tche de leur faire entendre raison, ils le
maltraitent; il se dfend, et dans la rixe il reoit un coup de couteau
qui l'tend roide mort.

--Ah! quelle horreur!... s'cria Mme Georges. Et a-t-on arrt
l'assassin?

--Malheureusement non; dans le tumulte il s'est chapp; la pauvre veuve
assure qu'elle le reconnatrait bien, car elle l'a vu plusieurs fois
avec d'autres de ses camarades, habitus de ce quartier; mais jusqu'ici
toutes les recherches ont t inutiles pour le dcouvrir. Bref, depuis
la mort de son mari, la laitire a t oblige, pour payer diverses
dettes, de vendre ses vaches et quelques morceaux de terre qu'elle
avait; le fermier du chteau de Stains m'a recommand cette brave femme
comme une excellente crature, aussi honnte que malheureuse, car elle a
trois enfants dont le plus g n'a que douze ans; j'avais justement une
place vacante, je la lui ai donne, et elle vient s'tablir  la ferme.

--Cette bont de votre part ne m'tonne pas, ma chre madame Dubreuil.

--Dis-moi, Clara, reprit la fermire, veux-tu aller installer cette
brave femme dans son logement, pendant que je vais prvenir le
prend-garde--tout de se prparer  partir pour Paris?

--Oui, maman; Marie va venir avec moi.

--Sans doute; est-ce que vous pouvez vous passer l'une de l'autre? dit
la fermire.

--Et moi, reprit Mme Georges en s'asseyant devant une table, je vais
commencer ma liste pour ne pas perdre de temps, car il faut que nous
soyons de retour  Bouqueval  quatre heures.

-- quatre heures!... vous tes donc bien presse? dit Mme Dubreuil.

--Oui, il faut que Marie soit au presbytre  cinq heures.

--Oh! s'il s'agit du bon abb Laporte... c'est sacr, dit Mme Dubreuil.
Je vais donner les ordres en consquence... Ces deux enfants ont bien...
bien des choses  se dire... Il faut leur donner le temps de se parler.

--Nous partirons donc  trois heures, ma chre madame Dubreuil.

--C'est entendu... Mais que je vous remercie donc encore!... quelle
bonne ide j'ai eue de vous prier de venir  mon aide! dit Mme Dubreuil.
Allons, Clara; allons, Marie!...

Pendant que Mme Georges crivait, Mme Dubreuil sortit d'un ct, les
deux jeunes filles d'un autre, avec la servante qui avait annonc
l'arrive de la laitire de Stains.

--O est-elle, cette pauvre femme? demanda Clara.

--Elle est avec ses enfants, sa petite charrette et son ne, dans la
cour des granges, mademoiselle.

--Tu vas la voir, Marie, la pauvre femme, dit Clara en prenant le bras
de la Goualeuse; comme elle est ple et comme elle a l'air triste avec
son grand deuil de veuve! La dernire fois qu'elle est venue voir maman,
elle m'a navre; elle pleurait  chaudes larmes en parlant de son mari,
et puis tout  coup ses larmes s'arrtaient, et elle entrait dans des
accs de fureur contre l'assassin. Alors... elle me faisait peur, tant
elle avait l'air mchant; mais au fait, son ressentiment est bien
naturel!... l'infortune!... Comme il y a des gens malheureux!...
n'est-ce pas, Marie?

--Oh! oui, oui... sans doute..., rpondit la Goualeuse en soupirant d'un
air distrait. Il y a des gens bien malheureux, vous avez raison,
mademoiselle...

--Allons! s'cria Clara en frappant du pied avec une impatience
chagrine, voil encore que tu me dis vous... et que tu m'appelles
mademoiselle; mais tu es donc fche contre moi, Marie?

--Moi, grand Dieu!

--Eh bien! alors, pourquoi me dis-tu vous?... Tu le sais, ma mre et Mme
Georges t'ont dj rprimande pour cela. Je t'en prviens, je te ferai
encore gronder: tant pis pour toi...

--Clara, pardon, j'tais distraite...

--Distraite... quand tu me revois aprs plus de huit grands jours de
sparation? dit tristement Clara. Distraite... cela serait dj bien
mal; mais non, non, ce n'est pas cela: tiens, vois-tu, Marie... je
finirai par croire que tu es fire.

Fleur-de-Marie devint ple comme une morte et ne rpondit pas...

 sa vue, une femme portant le deuil de veuve avait pouss un cri de
colre et d'horreur.

Cette femme tait la laitire qui, chaque matin, vendait du lait  la
Goualeuse lorsque celle-ci demeurait chez l'ogresse du tapis-franc.




XI

La laitire


La scne que nous allons raconter se passait dans une des cours de la
ferme, en prsence des laboureurs et des femmes de service qui
rentraient de leurs travaux pour prendre leur repas de midi.

Sous un hangar, on voyait une petite charrette attele d'un ne, et
contenant le rustique et pauvre mobilier de la veuve; un petit garon de
douze ans, aid de deux enfants moins gs, commenait  dcharger cette
voiture.

La laitire, compltement vtue de noir, tait une femme de quarante ans
environ,  la figure rude, virile et rsolue; ses paupires taient
rougies par des larmes rcentes. En apercevant Fleur-de-Marie, elle jeta
d'abord un cri d'effroi; mais bientt la douleur, l'indignation, la
colre, contractrent ses traits; elle se prcipita sur la Goualeuse, la
prit brutalement par le bras et s'cria en la montrant aux gens de la
ferme:

--Voil une malheureuse qui connat l'assassin de mon pauvre mari... Je
l'ai vue vingt fois parler  ce brigand! Quand je vendais du lait au
coin de la rue de la Vieille-Draperie, elle venait m'en acheter pour un
sou tous les matins; elle doit savoir quel est le sclrat qui a fait le
coup, comme toutes ses pareilles, elle est de la clique de ces
bandits... Oh! tu ne m'chapperas pas, coquine que tu es!... s'cria la
laitire exaspre par d'injustes soupons; et elle saisit l'autre bras
de Fleur-de-Marie, qui, tremblante, perdue, voulait fuir.

Clara, stupfaite de cette brusque agression, n'avait pu jusqu'alors
dire un mot; mais,  ce redoublement de violence, elle s'cria en
s'adressant  la veuve:

--Mais vous tes folle!... le chagrin vous gare!... vous vous
trompez!...

--Je me trompe!... reprit la paysanne avec une ironie amre, je me
trompe! Oh! que non!... je ne me trompe pas... Tenez, regardez comme la
voil dj ple... la misrable!... comme ses dents claquent!... La
justice te forcera de parler; tu vas venir avec moi chez M. le maire...
entends-tu?... Oh! il ne s'agit pas de rsister... j'ai une bonne
poigne... je t'y porterai plutt...

--Insolente que vous tes! s'cria Clara exaspre, sortez d'ici... Oser
ainsi manquer  mon amie,  ma soeur!

--Votre soeur... mademoiselle, allons donc! C'est vous, vous qui tes
folle! rpondit grossirement la veuve. Votre soeur!... une fille des
rues, que, durant six mois, j'ai vue traner dans la Cit!

 ces mots, les laboureurs firent entendre de longs murmures contre
Fleur-de-Marie; ils prenaient naturellement parti pour la laitire, qui
tait de leur classe, et dont le malheur les intressait.

Les trois enfants, entendant leur mre lever la voix, accoururent
auprs d'elle et l'entourrent en pleurant, sans savoir de quoi il
s'agissait. L'aspect de ces pauvres petits, aussi vtus de deuil,
redoubla la sympathie qu'inspirait la veuve et augmenta l'indignation
des paysans contre Fleur-de-Marie.

Clara, effraye de ces dmonstrations presque menaantes, dit aux gens
de la ferme d'une voix mue:

--Faites sortir cette femme d'ici; je vous rpte que le chagrin
l'gare. Marie, Marie, pardon! Mon Dieu, cette folle ne sait pas ce
qu'elle dit...

La Goualeuse, ple, la tte baisse pour chapper  tous les regards,
restait muette, anantie, inerte, et ne faisait pas un mouvement pour
chapper aux rudes treintes de la robuste laitire.

Clara, attribuant cet abattement  l'effroi qu'une pareille scne devait
inspirer  son amie, dit de nouveau aux laboureurs:

--Vous ne m'entendez donc pas? Je vous ordonne de chasser cette femme...
Puisqu'elle persiste dans ses injures, pour la punir de son insolence,
elle n'aura pas ici la place que ma mre lui avait promise; de sa vie
elle ne remettra les pieds  la ferme.

Aucun laboureur ne bougea pour obir aux ordres de Clara; l'un d'eux osa
mme dire:

--Dame... mademoiselle, si c'est une fille des rues et qu'elle connaisse
l'assassin du mari de cette pauvre femme... faut qu'elle vienne
s'expliquer chez le maire...

--Je vous rpte que vous n'entrerez jamais  la ferme, dit Clara  la
laitire,  moins qu' l'instant vous ne demandiez pardon  mademoiselle
Marie de vos grossirets.

--Vous me chassez, mademoiselle!...  la bonne heure, rpondit la veuve
avec amertume. Allons, mes pauvres orphelins, ajouta-t-elle en
embrassant ses enfants, rechargez la charrette, nous irons gagner notre
pain ailleurs, le bon Dieu aura piti de nous; mais au moins, en nous en
allant, nous emmnerons chez M. le maire cette malheureuse, qui va tre
bien force de dnoncer l'assassin de mon pauvre mari... puisqu'elle
connat toute la bande!... Parce que vous tes riche, mademoiselle,
reprit-elle en regardant insolemment Clara, parce que vous avez des
amies dans ces cratures-l... faut pas pour cela... tre si dure aux
pauvres gens!

--C'est vrai, dit un laboureur, la laitire a raison...

--Pauvre femme!

--Elle est dans son droit...

--On a assassin son mari... faut-il pas qu'elle soit contente?

--On ne peut pas l'empcher de faire son possible pour dcouvrir les
brigands qui ont fait le coup.

--C'est une injustice de la renvoyer.

--Est-ce que c'est sa faute,  elle, si l'amie de Mlle Clara se trouve
tre... une fille des rues?

--On ne met pas  la porte une honnte femme... une mre de famille... 
cause d'une malheureuse pareille!

Et les murmures devenaient menaants, lorsque Clara s'cria:

--Dieu soit lou... voici ma mre...

En effet, Mme Dubreuil, revenant du pavillon du verger, traversait la
cour.

--Eh bien! Clara, eh bien! Marie, dit la fermire en approchant du
groupe, venez-vous djeuner? Allons, mes enfants, il est dj tard!

--Maman, s'cria Clara, dfendez ma soeur des insultes de cette femme,
et elle montra la veuve; de grce, renvoyez-la d'ici. Si vous saviez
toutes les insolences qu'elle a l'audace de dire  Marie...

--Comment? Elle oserait?...

--Oui, maman... Voyez, pauvre petite soeur, comme elle est tremblante...
elle peut  peine se soutenir... Ah! c'est une honte qu'une telle scne
se passe chez nous... Marie, pardonne-nous, je t'en supplie!

--Mais qu'est-ce que cela signifie? demanda Mme Dubreuil en regardant
autour d'elle d'un air inquiet, aprs avoir remarqu l'accablement de la
Goualeuse.

--Madame sera juste, elle... bien sr..., murmurrent les laboureurs.

--Voil Mme Dubreuil; c'est toi qui vas tre mise  la porte, dit la
veuve  Fleur-de-Marie.

--Il est donc vrai! s'cria Mme Dubreuil  la laitire, qui tenait
toujours Fleur-de-Marie par le bras, vous osez parler de la sorte 
l'amie de ma fille! Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bonts?
Voulez-vous laisser cette jeune personne tranquille!

--Je vous respecte, madame, et j'ai de la reconnaissance pour vos
bonts, dit la veuve en abandonnant le bras de Fleur-de-Marie; mais
avant de m'accuser et de me chasser de chez vous avec mes enfants,
interrogez donc cette malheureuse. Elle n'aura peut-tre pas le front de
nier que je la connais et qu'elle me connat aussi.

--Mon Dieu, Marie, entendez-vous ce que dit cette femme? demanda Mme
Dubreuil au comble de la surprise.

--T'appelles-tu, oui ou non, la Goualeuse? dit la laitire  Marie.

--Oui, dit la malheureuse  voix basse d'un air atterr et sans regarder
Mme Dubreuil; oui, on m'appelait ainsi...

--Ah! voyez-vous! s'crirent les laboureurs courroucs, elle l'avoue!
elle l'avoue!...

--Elle l'avoue... mais quoi? Qu'avoue-t-elle? s'cria Mme Dubreuil, 
demi effraye de l'aveu de Fleur-de-Marie.

--Laissez-la rpondre, madame, reprit la veuve, elle va encore avouer
qu'elle tait dans une maison infme de la rue aux Fves, dans la Cit,
o je lui vendais pour un sou de lait tous les matins; elle va encore
avouer qu'elle a souvent parl de moi  l'assassin de mon pauvre mari.
Oh! elle le connat bien, j'en suis sre... un jeune homme ple qui
fumait toujours et qui portait une casquette, une blouse et de grands
cheveux; elle doit savoir son nom... est-ce vrai? Rpondras-tu,
malheureuse! s'cria la laitire.

--J'ai pu parler  l'assassin de votre mari, car il y a malheureusement
plus d'un meurtrier dans la Cit, dit Fleur-de-Marie d'une voix
dfaillante, mais je ne sais pas de qui vous voulez me parler.

--Comment... que dit-elle? s'cria Mme Dubreuil avec effroi. Elle a
parl  des assassins...

--Les cratures comme elle ne connaissent que a..., rpondit la veuve.

D'abord stupfaite d'une si trange rvlation, confirme par les
dernires paroles de Fleur-de-Marie, Mme Dubreuil, comprenant tout
alors, se recula avec dgot et horreur, attira violemment et
brusquement  elle sa fille Clara, qui s'tait approche de la Goualeuse
pour la soutenir, et s'cria:

--Ah! quelle abomination! Clara, prenez garde! N'approchez pas de cette
malheureuse. Mais comment Mme Georges a-t-elle pu la recevoir chez elle?
Comment a-t-elle os me la prsenter, et souffrir que ma fille... Mon
Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela! C'est  peine si je peux
croire ce que je vois! Mais non, non, Mme Georges est incapable d'une
telle indignit! Elle aura t trompe comme nous. Sans cela... Oh! ce
serait infme de sa part!

Clara, dsole, effraye de cette scne cruelle, croyait rver. Dans sa
candide ignorance, elle ne comprenait pas les terribles rcriminations
dont on accablait son amie; son coeur se brisa, ses yeux se remplirent
de larmes en voyant la stupeur de la Goualeuse, muette, atterre comme
une criminelle devant les juges.

--Viens, viens, ma fille, dit Mme Dubreuil  Clara; puis se retournant
vers Fleur-de-Marie: Et vous, indigne crature, le bon Dieu vous punira
de votre infme hypocrisie. Oser souffrir que ma fille... un ange de
vertu, vous appelle son amie, sa soeur... son amie!... sa soeur!...
vous... le rebut de ce qu'il y a de plus vil au monde! Quelle
effronterie! Oser vous mler aux honntes gens, quand vous mritez sans
doute d'aller rejoindre vos semblables en prison!

--Oui, oui, s'crirent les laboureurs; il faut qu'elle aille en prison;
elle connat l'assassin.

--Elle est peut-tre sa complice, seulement!

--Vois-tu qu'il y a une justice au ciel! dit la veuve en montrant le
poing  la Goualeuse.

--Quant  vous, ma brave femme, dit Mme Dubreuil  la laitire, loin de
vous renvoyer, je reconnatrai le service que vous me rendez en
dvoilant cette malheureuse.

-- la bonne heure! Notre matresse est juste, elle..., murmurrent les
laboureurs.

--Viens, Clara, reprit la fermire, Mme Georges va nous expliquer sa
conduite, ou sinon je ne la revois de ma vie; car si elle n'a pas t
trompe, elle se conduit envers nous d'une manire affreuse.

--Mais, ma mre, voyez donc cette pauvre Marie...

--Qu'elle crve de honte si elle veut, tant mieux! Mprise-la... Je ne
veux pas que tu restes un moment auprs d'elle. C'est une de ces
cratures auxquelles une jeune fille comme toi ne parle pas sans se
dshonorer.

--Mon Dieu! mon Dieu! maman, dit Clara en rsistant  sa mre qui
voulait l'emmener, je ne sais pas ce que cela signifie... Marie peut
bien tre coupable, puisque vous le dites; mais, voyez, elle est
dfaillante; ayez piti d'elle au moins.

--Oh! mademoiselle Clara, vous tes bonne, vous me pardonnez. C'est bien
malgr moi, croyez-moi, que je vous ai trompe. Je me le suis bien
souvent reproch, dit Fleur-de-Marie en jetant sur sa protectrice un
regard de reconnaissance ineffable.

--Mais, ma mre, vous tes donc sans piti? s'cria Clara d'une voix
dchirante.

--De la piti pour elle? Allons donc! Sans Mme Georges qui va nous en
dbarrasser, je ferais mettre cette misrable  la porte de la ferme
comme une pestifre, rpondit durement Mme Dubreuil. Et elle entrana
sa fille, qui, se retournant une dernire fois vers la Goualeuse,
s'cria:

--Marie, ma soeur! je ne sais pas de quoi l'on t'accuse, mais je suis
sre que tu n'es pas coupable, et je t'aime toujours.

--Tais-toi, tais-toi! dit Mme Dubreuil en mettant sa main sur la bouche
de sa fille, tais-toi; heureusement que tout le monde est tmoin
qu'aprs cette odieuse rvlation tu n'es pas reste un moment seule
avec cette fille perdue. N'est-ce pas, mes amis?

--Oui, oui, madame, dit le laboureur, nous sommes tmoins que Mlle Clara
n'est pas reste un moment avec cette fille, qui est bien sr une
voleuse, puisqu'elle connat des assassins.

Mme Dubreuil entrana Clara.

La Goualeuse resta seule au milieu du groupe menaant qui s'tait form
autour d'elle.

Malgr les reproches dont l'accablait Mme Dubreuil, la prsence de la
fermire et de Clara avait quelque peu rassur Fleur-de-Marie sur les
suites de cette scne; mais, aprs le dpart des deux femmes, se
trouvant  la merci des paysans, les forces lui manqurent; elle fut
oblige de s'appuyer sur le parapet du profond abreuvoir des chevaux de
la ferme.

Rien de plus touchant que la pose de cette infortune.

Rien de plus menaant que les paroles, que l'attitude des paysans qui
l'entouraient.

Assise presque debout sur cette margelle de pierre, la tte baisse,
cache entre ses deux mains, son cou et son sein voils par les bouts
carrs du mouchoir d'indienne rouge qui entourait son petit bonnet rond,
la Goualeuse, immobile, offrait l'expression la plus saisissante de la
douleur et de la rsignation.

 quelques pas d'elle, la veuve de l'assassin, triomphante et encore
exaspre contre Fleur-de-Marie par les imprcations de Mme Dubreuil,
montrait la jeune fille  ses enfants et aux laboureurs avec des gestes
de haine et de mpris.

Les gens de la ferme, groups en cercle, ne dissimulaient pas les
sentiments hostiles qui les animaient; leurs rudes et grossires
physionomies exprimaient  la fois l'indignation, le courroux, et une
sorte de raillerie brutale et insultante; les femmes se montraient les
plus furieuses, les plus rvoltes. La beaut touchante de la Goualeuse
n'tait pas une des moindres causes de leur acharnement contre elle.

Hommes et femmes ne pouvaient pardonner  Fleur-de-Marie d'avoir t
jusqu'alors traite d'gal  gal par leurs matres.

Et puis encore quelques laboureurs d'Arnouville n'ayant pu justifier
d'assez bons antcdents pour obtenir  la ferme de Bouqueval une de ces
places si envies dans le pays, il existait chez ceux-l, contre Mme
Georges, un sourd mcontentement dont sa protge devait se ressentir.

Les premiers mouvements des natures incultes sont toujours extrmes...

Excellents ou dtestables.

Mais ils deviennent horriblement dangereux lorsqu'une multitude croit
ses brutalits autorises par les torts rels ou apparents de ceux que
poursuit sa haine ou sa colre.

Quoique la plupart des laboureurs de cette ferme n'eussent peut-tre pas
tous les droits possibles  afficher une susceptibilit farouche 
l'endroit de la Goualeuse, ils semblaient contagieusement souills par
sa seule prsence; leur pudeur se rvoltait en songeant  quelle classe
avait appartenu cette infortune, qui de plus avouait qu'elle parlait
souvent  des assassins. En fallait-il davantage pour exalter la colre
de ces campagnards, encore excits par l'exemple de Mme Dubreuil?

--Il faut la conduire chez le maire, s'cria l'un.

--Oui, oui; et si elle ne veut pas marcher, on la poussera.

--Et a ose s'habiller comme nous autres honntes filles de campagne,
ajouta une des plus laides maritornes de la ferme.

--Avec son air de sainte-nitouche, reprit une autre, on lui aurait donn
le bon Dieu sans confession.

--Est-ce qu'elle n'avait pas le front d'aller  la messe?

--L'effronte!... Pourquoi ne pas communier tout de suite?

--Et il lui fallait frayer avec les matres encore!

--Comme si nous tions de trop petites gens pour elle!

--Heureusement chacun a son tour.

--Oh! il faudra bien que tu parles et que tu dnonces l'assassin!
s'cria la veuve. Vous tes tous de la mme bande... Je ne suis pas mme
bien sre de ne pas t'avoir vue ce jour-l avec eux. Allons, allons, il
ne s'agit pas de pleurnicher, maintenant que tu es reconnue. Montre-nous
ta face, elle est belle  voir!

Et la veuve abaissa brutalement les deux mains de la jeune fille, qui
cachait son visage baign de larmes.

La Goualeuse, d'abord crase de honte, commenait  trembler d'effroi
en se trouvant seule  la merci de ces forcens; elle joignit les mains,
tourna vers la laitire ses yeux suppliants et craintifs et dit de sa
voix douce:

--Mon Dieu, madame, il y a deux mois que je suis retire  la ferme de
Bouqueval... je n'ai donc pu tre tmoin du malheur dont vous parlez,
et...

La timide voix de Fleur-de-Marie fut couverte par ces cris furieux:

--Menons-la chez M. le maire... elle s'expliquera.

--Allons! en marche, la belle!

Et le groupe menaant se rapprochant de plus en plus de la Goualeuse,
celle-ci, croisant ses mains par un mouvement machinal, regardait de
ct et d'autre avec pouvante et semblait implorer du secours.

--Oh! reprit la laitire, tu as beau chercher autour de toi, Mlle Clara
n'est plus l pour te dfendre; tu ne nous chapperas pas.

--Hlas! madame, dit-elle toute tremblante, je ne veux pas vous
chapper; je ne demande pas mieux que de rpondre  ce qu'on me
demandera... puisque cela peut vous tre utile... Mais quel mal ai-je
fait  toutes les personnes qui m'entourent et me menacent?...

--Tu nous a fait que tu as eu le front d'aller avec nos matres, quand
nous, qui valons mille fois mieux que toi, nous n'y allons pas... Voil
ce que tu nous as fait.

--Et puis, pourquoi as-tu voulu que l'on chasse d'ici cette pauvre veuve
et ses enfants? dit un autre.

--Ce n'est pas moi, c'est Mlle Clara qui voulait...

--Laisse-nous donc tranquilles, reprit le laboureur en l'interrompant,
tu n'as pas seulement demand grce pour elle: tu tais contente de lui
voir ter son pain!

--Non, non, elle n'a pas demand grce!

--Est-elle mauvaise!

--Une pauvre veuve... mre de trois enfants!

--Si je n'ai pas demand sa grce, dit Fleur-de-Marie, c'est que je
n'avais pas la force de dire un mot...

--Tu avais bien la force de parler  des assassins!

Ainsi qu'il arrive toujours dans les motions populaires, ces paysans,
plus btes que mchants, s'irritaient, s'excitaient, se grisaient au
bruit de leurs propres paroles, et s'animaient en raison des injures et
des menaces qu'ils prodiguaient  leur victime.

Ainsi le populaire arrive quelquefois,  son insu, par une exaltation
progressive,  l'accomplissement des actes les plus injustes et les plus
froces.

Le cercle menaant des mtayers se rapprochait de plus en plus de
Fleur-de-Marie; tous gesticulaient en parlant; la veuve du forgeron ne
se possdait plus.

Seulement spare du profond abreuvoir par le parapet o elle
s'appuyait, la Goualeuse eut peur d'tre renverse dans l'eau et
s'cria, en tendant vers eux des mains suppliantes:

--Mais, mon Dieu! que voulez-vous de moi? Par piti, ne me faites pas de
mal!...

Et comme la laitire, gesticulant toujours, s'approchait de plus en plus
et lui mettait ses deux poings presque sur le visage, Fleur-de-Marie
s'cria, en se renversant en arrire avec effroi:

--Je vous en supplie, madame, n'approchez pas autant; vous allez me
faire tomber  l'eau.

Ces paroles de Fleur-de-Marie veillrent chez ces gens grossiers une
ide cruelle. Ne pensant qu' faire une de ces plaisanteries de paysans,
qui souvent vous laissent  moiti mort sur place, un des plus enrags
s'cria:

--Un plongeon!... donnons-lui un plongeon!

--Oui... oui...  l'eau!...  l'eau!... rpta-t-on avec des clats de
rire et des applaudissements frntiques.

--C'est a, un bon plongeon!... Elle n'en mourra pas!

--a lui apprendra  venir se mler aux honntes gens!

--Oui, oui...  l'eau!  l'eau!

--Justement on a cass la glace ce matin.

--La fille des rues se souviendra des braves gens de la ferme
d'Arnouville!

En entendant ces cris inhumains, ces railleries barbares, en voyant
l'exaspration de toutes ces figures stupidement irrites qui
s'avanaient pour l'enlever, Fleur-de-Marie se crut morte.

 son premier effroi succda bientt une sorte de contentement amer:
elle entrevoyait l'avenir sous de si noires couleurs qu'elle remercia
mentalement le ciel d'abrger ses peines; elle ne pronona plus un mot
de plainte, se laissa glisser  genoux, croisa religieusement ses deux
mains sur sa poitrine, ferma les yeux et attendit en priant.

Les laboureurs, surpris de l'attitude et de la rsignation muette de la
Goualeuse, hsitrent un moment  accomplir leurs projets sauvages;
mais, gourmands sur leur faiblesse par la partie fminine de
l'assemble, ils recommencrent de vocifrer pour se donner le courage
d'accomplir leurs mchants desseins.

Deux des plus furieux allaient saisir Fleur-de-Marie, lorsqu'une voix
mue, vibrante, leur cria:

--Arrtez!

Au mme instant, Mme Georges, qui s'tait fray un passage au milieu de
cette foule, arriva auprs de la Goualeuse, toujours agenouille, la
prit dans ses bras, la releva en s'criant:

--Debout, mon enfant!... debout, ma fille chrie! On ne s'agenouille que
devant Dieu.

L'expression, l'attitude de Mme Georges furent si courageusement
imprieuses que la foule recula et resta muette.

L'indignation colorait vivement les traits de Mme Georges, ordinairement
ples. Elle jeta sur les laboureurs un regard ferme et leur dit d'une
voix haute et menaante:

--Malheureux!... n'avez-vous pas honte de vous porter  de telles
violences contre cette malheureuse enfant!...

--C'est une...

--C'est ma fille! s'cria Mme Georges en interrompant un des laboureurs.
M. l'abb Laporte, que tout le monde bnit et vnre, l'aime et la
protge, et ceux qu'il estime doivent tre respects par tout le monde.

Ces simples paroles imposrent aux laboureurs.

Le cur de Bouqueval tait, dans le pays, regard comme un saint;
plusieurs paysans n'ignoraient pas l'intrt qu'il portait  la
Goualeuse. Pourtant quelques sourds murmures se firent encore entendre;
Mme Georges en comprit le sens et s'cria:

--Cette malheureuse fille ft-elle la dernire des cratures, ft-elle
abandonne de tous, votre conduite envers elle n'en serait pas moins
odieuse. De quoi voulez-vous la punir? Et de quel droit d'ailleurs?
Quelle est votre autorit? La force? N'est-il pas lche, honteux  des
hommes de prendre pour victime une jeune fille sans dfense! Viens,
Marie, viens, mon enfant bien-aime, retournons chez nous; l, du moins,
tu es connue et apprcie...

Mme Georges prit le bras de Fleur-de-Marie; les laboureurs, confus et
reconnaissant la brutalit de leur conduite, s'cartrent
respectueusement.

La veuve seule s'avana et dit rsolument  Mme Georges:

--Cette fille ne sortira pas d'ici qu'elle n'ait fait sa dposition chez
le maire au sujet de l'assassinat de mon pauvre mari.

--Ma chre amie, dit Mme Georges en se contraignant, ma fille n'a aucune
dposition  faire ici; plus tard, si la justice trouve bon d'invoquer
son tmoignage, on la fera appeler, et je l'accompagnerai... Jusque-l
personne n'a le droit de l'interroger.

--Mais, madame... je vous dis...

Mme Georges interrompit la laitire et lui rpondit svrement:

--Le malheur dont vous tes victime peut  peine excuser votre conduite;
un jour vous regretterez les violences que vous avez si imprudemment
excites. Mlle Marie demeure avec moi  la ferme de Bouqueval,
instruisez-en le juge qui a reu votre premire dclaration, nous
attendrons ses ordres.

La veuve ne put rien rpondre  ces sages paroles; elle s'assit sur le
parapet de l'abreuvoir et se mit  pleurer amrement en embrassant ses
enfants.

Quelques minutes aprs cette scne, Pierre amena le cabriolet; Mme
Georges et Fleur-de-Marie y montrent pour retourner  Bouqueval.

En passant devant la maison de la fermire d'Arnouville, la Goualeuse
aperut Clara: elle pleurait,  demi cache derrire une persienne
entr'ouverte, et fit  Fleur-de-Marie un signe d'adieu avec son
mouchoir.




XII

Consolations


--Ah! madame! quelle honte pour moi! quel chagrin pour vous! dit
Fleur-de-Marie  sa mre adoptive, lorsqu'elle se retrouva seule avec
elle dans le petit salon de la ferme de Bouqueval. Vous tes sans doute
pour toujours fche avec Mme Dubreuil, et cela  cause de moi. Oh! mes
pressentiments!... Dieu m'a punie d'avoir ainsi tromp cette dame et sa
fille... je suis un sujet de discorde entre vous et votre amie...

--Mon amie... est une excellente femme, ma chre enfant, mais une pauvre
tte faible... Du reste, comme elle a trs-bon coeur, demain elle
regrettera, j'en suis sre, son fol emportement d'aujourd'hui...

--Hlas! madame, ne croyez pas que je veuille la justifier en vous
accusant, mon Dieu!... Mais votre bont pour moi vous a peut-tre
aveugle... Mettez-vous  la place de Mme Dubreuil... Apprendre que la
compagne de sa fille chrie... tait... ce que j'tais... dites? Peut-on
blmer son indignation maternelle?

Mme Georges ne trouva malheureusement rien  rpondre  cette question
de Fleur-de-Marie, qui reprit avec exaltation:

--Cette scne fltrissante que j'ai subie aux yeux de tous, demain tout
le pays le saura! Ce n'est pas pour moi que je crains; mais qui sait
maintenant si la rputation de Clara... ne sera pas  tout jamais
entache... parce qu'elle m'a appele son amie, sa soeur! J'aurais d
suivre mon premier mouvement... rsister au penchant qui m'attirait vers
Mlle Dubreuil... et, au risque de lui inspirer de l'aversion, me
soustraire  l'amiti qu'elle m'offrait... Mais j'ai oubli la distance
qui me sparait d'elle... Aussi, vous le voyez, j'en suis punie, oh!
cruellement punie... car j'aurai peut-tre caus un tort irrparable 
cette jeune personne, si vertueuse et si bonne...

--Mon enfant, dit Mme Georges aprs quelques moments de rflexion, vous
avez tort de vous faire de si douloureux reproches: votre pass est
coupable... oui, trs-coupable... Mais n'est-ce rien que d'avoir, par
votre repentir, mrit la protection de notre vnrable cur? N'est-ce
pas sous ses auspices, sous les miens, que vous avez t prsente  Mme
Dubreuil? Vos seules qualits ne lui ont-elles pas inspir l'attachement
qu'elle vous avait librement vou?... N'est-ce pas elle qui vous a
demand d'appeler Clara votre soeur? Et puis enfin, ainsi que je lui ai
dit tout  l'heure, car je ne voulais ni ne devais rien lui cacher,
pouvais-je, certaine que j'tais de votre repentir, bruiter le pass,
et rendre ainsi votre rhabilitation plus pnible... impossible,
peut-tre, en vous dsesprant, en vous livrant au mpris de gens qui,
aussi malheureux, aussi abandonns que vous l'avez t, n'auraient
peut-tre pas, comme vous, conserv le secret instinct de l'honneur et
de la vertu? La rvlation de cette femme est fcheuse, funeste; mais
devais-je, en la prvenant, sacrifier votre repos futur  une
ventualit presque improbable?

--Ah! madame, ce qui prouve que ma position est  jamais fausse et
misrable, c'est que, par affection pour moi, vous avez eu raison de
cacher le pass, et que la mre de Clara a aussi raison de me mpriser
au nom de ce pass; de me mpriser... comme tout le monde me mprisera
dsormais, car la scne de la ferme d'Arnouville va se rpandre, tout va
se savoir... Oh! je mourrai de honte... je ne pourrai plus supporter les
regards de personne!

--Pas mme les miens! Pauvre enfant! dit Mme Georges en fondant en
larmes et en ouvrant ses bras  Fleur-de-Marie, tu ne trouveras pourtant
jamais dans mon coeur que la tendresse, que le dvouement d'une mre...
Courage donc, Marie! Ayez la conscience de votre repentir. Vous tes ici
entoure d'amis, eh bien! cette maison sera le monde pour vous... Nous
irons au-devant de la rvlation que vous craignez: notre bon abb
assemblera les gens de la ferme, qui vous aiment dj tant; il leur dira
la vrit sur le pass... Croyez-moi, mon enfant, sa parole a une telle
autorit que cette rvlation vous rendra plus intressante encore.

--Je vous crois, madame, et je me rsignerai; hier, dans notre
entretien, M. le cur m'avait annonc les douloureuses expiations: elles
commencent, je ne dois pas m'tonner. Il m'a dit encore que mes
souffrances me seraient un jour comptes... Je l'espre... Soutenue dans
ces preuves par vous et par lui, je ne me plaindrai pas.

--Vous allez d'ailleurs le voir dans quelques moments, jamais ses
conseils ne vous auront t plus salutaires... Voici dj quatre heures
et demie; disposez-vous  aller au presbytre, mon enfant... Je vais
crire  M. Rodolphe pour lui apprendre ce qui est arriv  la ferme
d'Arnouville... Un exprs lui portera ma lettre... puis j'irai vous
rejoindre chez notre bon abb... car il est urgent que nous causions
tous trois.

Peu d'instants aprs, la Goualeuse sortait de la ferme afin de se rendre
au presbytre par le chemin creux o la veille le Matre d'cole et
Tortillard taient convenus de se retrouver.




XIII

Rflexion


Ainsi qu'on a pu le voir par ses entretiens avec Mme Georges et avec le
cur de Bouqueval, Fleur-de-Marie avait si noblement profit des
conseils de ses bienfaiteurs, s'tait tellement assimil leurs
principes, qu'elle se dsesprait de plus en plus en songeant  son
abjection passe.

Malheureusement encore, son esprit s'tait dvelopp  mesure que ses
excellents instincts grandissaient au milieu de l'atmosphre d'honneur
et de puret o elle vivait.

D'une intelligence moins leve, d'une sensibilit moins exquise, d'une
imagination moins vive, Fleur-de-Marie se serait facilement console.

Elle s'tait repentie, un vnrable prtre l'avait pardonne, elle
aurait oubli les horreurs de la Cit au milieu des douceurs de la vie
rustique qu'elle partageait avec Mme Georges; elle se ft enfin livre
sans crainte  l'amiti que lui tmoignait Mlle Dubreuil, et cela, non
par insouciance des fautes qu'elle avait commises, mais par confiance
aveugle dans la parole de ceux dont elle reconnaissait l'excellence.

Ils lui disaient: Maintenant votre bonne conduite vous rend l'gale des
honntes gens; elle n'aurait vu aucune diffrence entre elle et les
honntes gens.

La scne douloureuse de la ferme d'Arnouville l'et pniblement
affecte, mais elle n'aurait pas, pour ainsi dire, prvu, devanc cette
scne, en versant des larmes amres, en prouvant de vagues remords  la
vue de Clara dormant, innocente et pure, dans la mme chambre que
l'ancienne pensionnaire de l'ogresse.

Pauvre fille!... ne s'tait-elle pas bien souvent adress elle-mme,
dans le silence de ses longues insomnies, des rcriminations bien plus
poignantes que celles dont les habitants de la ferme l'avaient accable?

Ce qui tuait lentement Fleur-de-Marie, c'tait l'analyse, c'tait
l'examen incessant de ce qu'elle se reprochait; c'tait surtout la
comparaison constante de l'avenir que l'inexorable pass lui imposait,
et de l'avenir qu'elle et rv sans cela.

L'esprit d'analyse, d'examen et de comparaison est presque toujours
inhrent  la supriorit de l'intelligence. Chez les mes altires et
orgueilleuses, cet esprit amne le doute et la rvolte contre les
autres.

Chez les mes timides et dlicates, cet esprit amne le doute et la
rvolte contre soi.

On condamne les premiers, ils s'absolvent.

On absout les seconds, ils se condamnent.

Le cur de Bouqueval, malgr sa saintet, Mme Georges, malgr ses
vertus, ou plutt tous deux  cause de leurs vertus et de leur saintet,
ne pouvaient imaginer ce que souffrait la Goualeuse depuis que son me,
dgage de ses souillures, pouvait contempler toute la profondeur de
l'abme o on l'avait plonge.

Ils ne savaient pas que les affreux souvenirs de la Goualeuse avaient
presque la puissance, la force de la ralit; ils ne savaient pas que
cette jeune fille, d'une sensibilit exquise, d'une imagination rveuse
et potique, d'une finesse d'impression douloureuse  force de
susceptibilit; ils ne savaient pas que cette jeune fille ne passait pas
un jour sans se rappeler, mais aussi sans ressentir, avec une souffrance
mle de dgot et d'pouvante, les honteuses misres de son existence
d'autrefois.

Qu'on se figure une enfant de seize ans, candide et pure, ayant la
conscience de sa candeur et de sa puret, jete par quelque pouvoir
infernal dans l'infme taverne de l'ogresse et invinciblement soumise au
pouvoir de cette mgre!... Telle tait pour Fleur-de-Marie la raction
du pass sur le prsent.

Ferons-nous ainsi comprendre l'espce de ressentiment rtrospectif, ou
plutt le contrecoup moral dont la Goualeuse souffrait si cruellement
qu'elle regrettait, plus souvent qu'elle n'avait os l'avouer  l'abb,
de n'tre pas morte touffe dans la fange?

Pour peu qu'on rflchisse et qu'on ait d'exprience de la vie, on ne
prendra pas ce que nous allons dire pour un paradoxe:

Ce qui rendait Fleur-de-Marie digne d'intrt et de piti, c'est que
non-seulement elle n'avait jamais aim, mais que ses sens taient
toujours rests endormis et glacs. Si bien souvent, chez des femmes
peut-tre moins dlicatement doues que Fleur-de-Marie, de chastes
rpulsions succdent longtemps au mariage, s'tonnera-t-on que cette
infortune, enivre par l'ogresse, et jete  seize ans au milieu de la
horde de btes sauvages ou froces qui infestaient la Cit, n'ait
prouv qu'horreur et effroi, et soit sortie moralement pure de ce
cloaque?...

Les naves confidences de Clara Dubreuil au sujet de son candide amour
pour le jeune fermier qu'elle devait pouser avaient navr
Fleur-de-Marie; elle aussi sentait qu'elle aurait aim vaillamment,
qu'elle aurait prouv l'amour dans tout ce qu'il avait de dvou, de
noble, de pur et de grand; et pourtant il ne lui tait plus permis
d'inspirer ou d'prouver ce sentiment; car si elle aimait... elle
choisirait en raison de l'lvation de son me... et plus ce choix
serait digne d'elle, plus elle devrait s'en croire indigne.




XIV

Le chemin creux


Le soleil se couchait  l'horizon; la plaine tait dserte, silencieuse.

Fleur-de-Marie approchait de l'entre du chemin creux qu'il lui fallait
traverser pour se rendre au presbytre, lorsqu'elle vit sortir de la
ravine un petit garon boiteux, vtu d'une blouse grise et d'une
casquette bleue; il semblait plor, et, du plus loin qu'il aperut la
Goualeuse, il accourut prs d'elle.

--Oh! ma bonne dame, ayez piti de moi, s'il vous plat! s'cria-t-il en
joignant les mains d'un air suppliant.

--Que voulez-vous? Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda la Goualeuse
avec intrt.

--Hlas! ma bonne dame, ma pauvre grand'mre, qui est bien vieille, bien
vieille, est tombe l-bas, en descendant le ravin; elle s'est fait
beaucoup de mal... j'ai peur qu'elle se soit cass la jambe... Je suis
trop faible pour l'aider  se relever... Mon Dieu, comment faire, si
vous ne venez pas  mon secours? Pauvre grand'mre! elle va mourir
peut-tre!

La Goualeuse, touche de la douleur du petit boiteux, s'cria:

--Je ne suis pas trs-forte non plus, mon enfant, mais je pourrai
peut-tre vous aider  secourir votre grand'mre... Allons vite prs
d'elle... Je demeure  cette ferme l-bas... si la pauvre vieille ne
peut s'y transporter avec nous, je l'enverrai chercher.

--Oh! ma bonne dame, le bon Dieu vous bnira, bien sr... C'est par
ici...  deux pas, dans le chemin creux, comme je vous le disais; c'est
en descendant la berge qu'elle a tomb.

--Vous n'tes donc pas du pays? demanda la Goualeuse en suivant
Tortillard, que l'on a sans doute dj reconnu.

--Non, ma bonne dame, nous venons d'couen.

--Et o alliez-vous?

--Chez un bon cur qui demeure sur la colline l-bas..., dit le fils de
Bras-Rouge, pour augmenter la confiance de Fleur-de-Marie.

--Chez M. l'abb Laporte, peut-tre?

--Oui, ma bonne dame, chez M. l'abb Laporte, ma pauvre grand'mre le
connat beaucoup, beaucoup...

--J'allais justement chez lui; quelle rencontre! dit Fleur-de-Marie en
s'enfonant de plus en plus dans le chemin creux.

--Grand'maman! me voil, me voil!... Prends patience, je t'amne du
secours! cria Tortillard pour prvenir le Matre d'cole et la Chouette
de se tenir prts  saisir leur victime.

--Votre grand'mre n'est donc pas tombe loin d'ici? demanda la
Goualeuse.

--Non, ma bonne dame, derrire ce gros arbre l-bas, o le chemin
tourne,  vingt pas d'ici.

Tout  coup Tortillard s'arrta.

Le bruit du galop d'un cheval retentit dans le silence de la plaine.

--Tout est encore perdu, se dit Tortillard.

Le chemin faisait un coude trs-prononc  quelques toises de l'endroit
o le fils de Bras-Rouge se trouvait avec la Goualeuse.

Un cavalier parut  ce dtour; lorsqu'il fut auprs de la jeune fille,
il s'arrta.

On entendit alors le trot d'un autre cheval, et quelques moments aprs
survint un domestique vtu d'une redingote brune  boutons d'argent,
d'une culotte de peau blanche et de bottes  revers. Une troite
ceinture de cuir fauve serrait derrire sa taille le mackintosh de son
matre.

Le matre, vtu simplement d'une paisse redingote bronze et d'un
pantalon gris clair, montait avec une grce parfaite un cheval bai, de
pur sang, d'une beaut singulire; malgr la longue course qu'il venait
de faire, le lustre clatant de sa robe  reflets dors ne se ternissait
pas mme d'une lgre moiteur.

Le cheval du groom, qui resta immobile  quelques pas de son matre,
tait aussi plein de race et de distinction.

Dans ce cavalier, d'une figure brune et charmante, Tortillard reconnut
M. le vicomte de Saint-Remy, que l'on supposait tre l'amant de Mme la
duchesse de Lucenay.

--Ma jolie fille, dit le vicomte  la Goualeuse, dont la beaut le
frappa, auriez-vous l'obligeance de m'indiquer la route du village
d'Arnouville?

Marie, baissant les yeux devant le regard profond et hardi de ce jeune
homme, rpondit:

--En sortant du chemin creux, monsieur, vous prendrez le premier sentier
 main droite: ce sentier vous conduira  une avenue de cerisiers qui
mne directement  Arnouville.

--Mille grces, ma belle enfant... Vous me renseignez mieux qu'une
vieille femme que j'ai trouve  deux pas d'ici, tendue au pied d'un
arbre; je n'ai pu en tirer d'elle autre chose que des gmissements.

--Ma pauvre grand'mre!... murmura Tortillard d'une voix dolente.

--Maintenant, encore un mot, reprit M. de Saint-Remy en s'adressant  la
Goualeuse, pouvez-vous me dire si je trouverai facilement,  Arnouville,
la ferme de M. Dubreuil?

La Goualeuse ne put s'empcher de tressaillir  ces mots qui lui
rappelaient la pnible scne de la matine; elle rpondit:

--Les btiments de la ferme bordent l'avenue que vous allez suivre pour
vous rendre  Arnouville, monsieur.

--Encore une fois, merci, ma belle enfant! dit M. de Saint-Remy. Et il
partit au galop, suivi de son groom.

Les traits charmants du vicomte s'taient quelque peu drids pendant
qu'il parlait  Fleur-de-Marie; ds qu'il fut seul, ils redevinrent
sombres et contracts par une inquitude profonde.

Fleur-de-Marie, se souvenant de la personne inconnue pour qui l'on
prparait  la hte un pavillon de la ferme d'Arnouville par les ordres
de Mme de Lucenay, ne douta pas qu'il ne s'agt de ce jeune et beau
cavalier.

Le galop des chevaux branla quelque temps encore la terre durcie par la
gele; il s'amoindrit, cessa...

Tout redevint silencieux.

Tortillard respira.

Voulant rassurer et avertir ses complices, dont l'un, le Matre d'cole,
s'tait drob  la vue des cavaliers, le fils de Bras-Rouge s'cria:

--Grand'mre!... me voil... avec une bonne dame qui vient  ton
secours!...

--Vite, vite, mon enfant! Ce monsieur  cheval nous a fait perdre
quelques minutes, dit la Goualeuse en htant le pas, afin d'atteindre le
tournant du chemin creux.

 peine y arriva-t-elle que la Chouette, qui s'y tenait embusque, dit 
voix basse:

-- moi, Fourline!

Puis, sautant sur la Goualeuse, la borgnesse la saisit au cou d'une
main, et de l'autre lui comprima les lvres, pendant que Tortillard, se
jetant aux pieds de la jeune fille, se cramponnait  ses jambes pour
l'empcher de faire un pas.

Ceci s'tait pass si rapidement que la Chouette n'avait pas eu le temps
d'examiner les traits de la Goualeuse; mais dans le peu d'instants qu'il
fallut au Matre d'cole pour sortir du trou o il s'tait tapi et pour
venir  ttons avec son manteau, la vieille reconnut son ancienne
victime.

--La Pgriotte!... s'cria-t-elle d'abord stupfaite; puis elle ajouta
avec une joie froce: C'est encore toi?... Ah! c'est le _boulanger_ qui
t'envoie... C'est ton sort de retomber toujours sous ma griffe!... J'ai
mon vitriol dans le fiacre... cette fois, ta jolie frimousse y
passera... car tu _m'enrhumes_ avec ta figure de vierge...  toi, mon
homme! prends garde qu'elle ne te morde, et tiens-la bien pendant que
nous allons l'embaluchonner...

De ses deux mains puissantes, le Matre d'cole saisit la Goualeuse; et,
avant qu'elle et pu pousser un cri, la Chouette lui jeta le manteau sur
la tte et l'enveloppa troitement.

En un instant, Fleur-de-Marie, lie, billonne, fut mise dans
l'impossibilit de faire un mouvement ou d'appeler  son secours.

--Maintenant,  toi le paquet, Fourline..., dit la Chouette. Eh! eh!
eh!... c'est seulement pas si lourd que la _ngresse_ de la femme noye
du canal Saint-Martin... n'est-ce pas, mon homme? Et comme le brigand
tressaillait  ces mots qui lui rappelaient son pouvantable rve de la
nuit, la borgnesse reprit:--Ah ! qu'est-ce que tu as donc,
Fourline?... On dirait que tu grelottes?... Depuis ce matin, par
instants, les dents te claquent comme si tu avais la fivre, et alors tu
regardes en l'air comme si tu cherchais quelque chose.

--Gros _feignant_!... il regarde les mouches voler, dit Tortillard.

--Allons, vite, filons, mon homme! Emballe-moi la Pgriotte...  la
bonne heure! ajouta la Chouette en voyant le brigand prendre
Fleur-de-Marie entre ses bras comme on prend un enfant endormi. Vite, au
fiacre, vite!...

--Mais qui est-ce qui va me conduire, moi?... demanda le Matre d'cole
d'une voix sourde, en treignant son souple et lger fardeau dans ses
bras d'Hercule.

--Vieux ttard! il pense  tout, dit la Chouette.

Et, cartant son chle, elle dnoua un foulard rouge qui couvrait son
cou dcharn, tordit  moiti ce mouchoir dans sa longueur et dit au
Matre d'cole:

--Ouvre la gargoine, prends le bout de ce foulard dans tes quenottes,
serre bien... Tortillard prendra l'autre bout  la main, tu n'auras qu'
le suivre...  bon aveugle bon chien. Ici, moutard!

Le petit boiteux fit une gambade, murmura  voix basse un jappement
imitatif et grotesque, prit dans sa main l'autre bout du mouchoir et
conduisit ainsi le Matre d'cole, pendant que la Chouette htait le pas
pour prvenir Barbillon.

Nous avons renonc  peindre la terreur de Fleur-de-Marie, lorsqu'elle
s'tait vue au pouvoir de la Chouette et du Matre d'cole. Elle se
sentit dfaillir et ne put opposer la moindre rsistance.

Quelques minutes aprs, la Goualeuse tait transporte dans le fiacre
conduit par Barbillon; quoiqu'il ft nuit, les stores de cette voiture
taient soigneusement ferms, et les trois complices se dirigrent, avec
leur victime presque expirante, vers la plaine Saint-Denis, o Tom les
attendait.




XV

Clmence d'Harville


Le lecteur nous excusera d'abandonner une de nos hrones dans une
situation si critique, situation dont nous dirons plus tard le
dnoment.

Les exigences de ce rcit multiple, malheureusement trop vari dans son
unit, nous forcent de passer incessamment d'un personnage  un autre,
afin de faire, autant qu'il est en nous, marcher et progresser l'intrt
gnral de l'oeuvre (si toutefois il y a de l'intrt dans cette oeuvre,
aussi difficile que consciencieuse et impartiale).

Nous avons encore  suivre quelques-uns des acteurs de ce rcit dans ces
mansardes o frissonne de froid et de faim une misre timide, rsigne,
probe et laborieuse...

Dans ces prisons d'hommes et de femmes, prisons souvent coquettes et
fleuries, souvent noires et funbres, mais toujours vastes coles de
perdition, atmosphre nausabonde et vicie, o l'innocence s'tiole et
se fltrit... sombres pandmoniums o un prvenu peut entrer pur, mais
d'o il sort presque toujours corrompu...

Dans ces hpitaux o le pauvre, trait parfois avec une touchante
humanit, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu'il trempait de
la sueur glace de la fivre...

Dans ces mystrieux asiles o la fille sduite et dlaisse met au jour,
en l'arrosant de larmes amres, l'enfant qu'elle ne doit plus revoir...

Dans ces lieux terribles o la folie, touchante, grotesque, stupide,
hideuse ou froce, se montre sous des aspects toujours effrayants...
depuis l'insens paisible qui rit tristement de ce rire qui fait
pleurer... jusqu'au frntique qui rugit comme une bte froce en
s'accrochant aux grilles de son cabanon.

Nous avons enfin  explorer...

Mais  quoi bon cette trop longue numration? Ne devons-nous pas
craindre d'effrayer le lecteur? Il a dj bien voulu nous faire la grce
de nous suivre en des lieux assez tranges, il hsiterait peut-tre 
nous accompagner dans de nouvelles prgrinations.

Cela dit, passons.

On se souvient que, la veille du jour o s'accomplissaient les
vnements que nous venons de raconter (l'enlvement de la Goualeuse par
la Chouette), Rodolphe avait sauv Mme d'Harville d'un danger imminent,
danger suscit par la jalousie de Sarah, qui avait prvenu M. d'Harville
du rendez-vous si imprudemment accord par la marquise  M. Charles
Robert.

Rodolphe, profondment mu de cette scne, tait rentr chez lui en
sortant de la maison de la rue du Temple, remettant au lendemain la
visite qu'il comptait faire  Mlle Rigolette et  la famille de
malheureux artisans dont nous avons parl; car il les croyait  l'abri
du besoin, grce  l'argent qu'il avait remis pour eux  la marquise,
afin de rendre sa prtendue visite de charit plus vraisemblable aux
yeux de M. d'Harville. Malheureusement Rodolphe ignorait que Tortillard
s'tait empar de cette bourse, et l'on sait comment le petit boiteux
avait commis ce vol audacieux.

Vers les quatre heures, le prince reut la lettre suivante...

Une femme ge l'avait apporte et s'en tait alle sans attendre la
rponse.

Monseigneur,

Je vous dois plus que la vie; je voudrais vous exprimer aujourd'hui mme
ma profonde reconnaissance. Demain peut-tre la honte me rendrait
muette... Si vous pouviez me faire l'honneur de venir chez moi ce soir,
vous finirez cette journe comme vous l'avez commence, monseigneur, par
une gnreuse action.

                         D'ORBIGNY-D'HARVILLE.

_P. S._ Ne prenez pas la peine de me rpondre, monseigneur, je serai
chez moi toute la soire.

Rodolphe, heureux d'avoir rendu  Mme d'Harville un service minent,
regrettait pourtant l'espce d'intimit force que cette circonstance
tablissait tout  coup entre lui et la marquise.

Incapable de trahir l'amiti de M. d'Harville, mais profondment touch
de la grce spirituelle et de l'attrayante beaut de Clmence, Rodolphe,
s'apercevant de son got trop vif pour elle, avait presque renonc  la
voir aprs un mois d'assiduits.

Aussi se rappelait-il avec motion l'entretien qu'il avait surpris 
l'ambassade de *** entre Tom et Sarah... Celle-ci, pour motiver sa haine
et sa jalousie, avait affirm, non sans raison, que Mme d'Harville
ressentait toujours, presque  son insu, une srieuse affection pour
Rodolphe. Sarah tait trop sagace, trop fine, trop initie  la
connaissance du coeur humain pour n'avoir pas compris que Clmence, se
croyant nglige, ddaigne peut-tre par un homme qui avait fait sur
elle une impression profonde; que Clmence, dans son dpit, cdant aux
obsessions d'une amie perfide, avait pu s'intresser, presque par
surprise, aux malheurs imaginaires de M. Charles Robert, sans pour cela
oublier compltement Rodolphe.

D'autres femmes, fidles au souvenir de l'homme qu'elles avaient d'abord
distingu, seraient restes indiffrentes aux regards du commandant.
Clmence d'Harville fut donc doublement coupable, quoiqu'elle n'et cd
qu' la sduction du malheur, et qu'un vif sentiment du devoir, joint
peut-tre au souvenir du prince, souvenir salutaire qui veillait au fond
de son coeur, l'et prserve d'une faute irrparable.

Rodolphe, en songeant  son entrevue avec Mme d'Harville, tait en proie
 mille contradictions. Bien rsolu de rsister au penchant qui
l'entranait vers elle, tantt il s'estimait heureux de pouvoir la
_dsaimer_, en lui reprochant un choix aussi fcheux que celui de M.
Charles Robert; tantt, au contraire, il regrettait amrement de voir
tomber le prestige dont il l'avait jusqu'alors entoure.

Clmence d'Harville attendait aussi cette entrevue avec anxit; les
deux sentiments qui prdominaient en elle taient une douloureuse
confusion lorsqu'elle pensait  Rodolphe... une aversion profonde
lorsqu'elle pensait  M. Charles Robert.

Beaucoup de raisons motivaient cette aversion, cette haine.

Une femme risquera son repos, son honneur pour un homme; mais elle ne
lui pardonnera jamais de l'avoir mise dans une position humiliante ou
ridicule.

Or, Mme d'Harville, en butte aux sarcasmes et aux insultants regards de
Mme Pipelet, avait failli mourir de honte.

Ce n'tait pas tout.

Recevant de Rodolphe l'avis du danger qu'elle courait, Clmence avait
mont prcipitamment au cinquime; la direction de l'escalier tait
telle qu'en le gravissant elle aperut M. Charles Robert vtu de son
blouissante robe de chambre, au moment o reconnaissant le pas lger de
la femme qu'il attendait, il entrebillait sa porte d'un air souriant,
confiant et conqurant... L'insolente fatuit du costume significatif du
commandant apprit  la marquise combien elle s'tait grossirement
trompe sur cet homme. Entrane par la bont de son coeur, par la
gnrosit de son caractre  une dmarche qui pouvait la perdre, elle
lui avait accord ce rendez-vous, non par amour, mais seulement par
commisration, afin de le consoler du rle ridicule que le mauvais got
de M. le duc de Lucenay lui avait fait jouer devant elle  l'ambassade
de ***.

Qu'on juge de la dconvenue, du dgot de Mme d'Harville,  l'aspect de
M. Charles Robert... vtu en triomphateur!...

Neuf heures venaient de sonner  la pendule du petit salon o Mme
d'Harville se tenait habituellement.

Les modistes et les cabaretiers ont tellement abus du style Louis XV et
du style Renaissance que la marquise, femme de beaucoup de got, avait
prohib de son appartement cette espce de luxe devenu si vulgaire, le
relguant dans la partie de l'htel d'Harville destine aux grandes
rceptions.

Rien de plus lgant et de plus distingu que l'ameublement du salon o
la marquise attendait Rodolphe.

La tenture et les rideaux, sans pentes ni draperies, taient d'une
toffe de l'Inde couleur paille; sur ce fond brillant se dessinaient,
brodes en soie mate de mme nuance, des arabesques du got le plus
charmant et le plus capricieux. De doubles rideaux de point d'Alenon
cachaient entirement les vitres.

Les portes, en bois de rose, taient rehausses de moulures d'argent
dor trs-dlicatement ciseles qui encadraient dans chaque panneau un
mdaillon ovale en porcelaine de Svres de prs d'un pied de diamtre,
reprsentant des oiseaux et des fleurs d'un fini, d'un clat admirables.
Les bordures des glaces et les baguettes de la tenture taient aussi de
bois de rose relev des mmes ornements d'argent dor.

La frise de la chemine, de marbre blanc, et ses deux cariatides d'une
beaut antique et d'une grce exquise taient dues au ciseau magistral
de Marochetti, cet artiste minent ayant consenti  sculpter ce
dlicieux chef-d'oeuvre, se souvenant sans doute que Benvenuto ne
ddaignait pas de modeler des aiguires et des armures.

Deux candlabres et deux flambeaux de vermeil, prcieusement travaills
par Gouthire, accompagnaient la pendule, bloc carr de lapis-lazuli,
lev sur un socle de jaspe oriental et surmont d'une large et
magnifique coupe d'or maille, enrichie de perles et de rubis, et
appartenant au plus beau temps de la Renaissance florentine.

Plusieurs excellents tableaux de l'cole vnitienne, de moyenne
grandeur, compltaient un ensemble d'une haute magnificence.

Grce  une innovation charmante, ce joli salon tait doucement clair
par une lampe dont le globe de cristal dpoli disparaissait  demi au
milieu d'une touffe de fleurs naturelles contenues dans une profonde et
immense coupe de japon bleue, pourpre et or, suspendue au plafond, comme
un lustre, par trois grosses chanes de vermeil, auxquelles
s'enroulaient les tiges vertes de plusieurs plantes grimpantes;
quelques-uns de leurs rameaux flexibles et chargs de fleurs, dbordant
la coupe, retombaient gracieusement, comme une frange de frache
verdure, sur la porcelaine maille d'or, de pourpre et d'azur.

Nous insistons sur ces dtails, sans doute purils, pour donner une ide
du bon got naturel de Mme d'Harville (symptme presque toujours sr
d'un bon esprit), et parce que certaines misres ignores, certains
mystrieux malheurs semblent encore plus poignants lorsqu'ils
contrastent avec les apparences de ce qui fait aux yeux de tous la vie
heureuse et envie.

Plonge dans un grand fauteuil totalement recouvert d'toffe couleur
paille, comme les autres siges, Clmence d'Harville, coiffe en
cheveux, portait une robe de velours noir montante, sur laquelle se
dcoupait le merveilleux travail de son large col et de ses manchettes
plates en point d'Angleterre, qui empchaient le noir du velours de
trancher trop crment sur l'blouissante blancheur de ses mains et de
son cou.

 mesure qu'approchait le moment de son entrevue avec Rodolphe,
l'motion de la marquise redoublait. Pourtant sa confusion fit place 
des penses plus rsolues: aprs de longues rflexions, elle prit le
parti de confier  Rodolphe un grand... un cruel secret, esprant que
son extrme franchise lui concilierait peut-tre une estime dont elle se
montrait si jalouse.

Raviv par la reconnaissance, son premier penchant pour Rodolphe se
rveillait avec une nouvelle force. Un de ces pressentiments qui
trompent rarement les coeurs aimants lui disait que le hasard seul
n'avait pas amen le prince si  point pour la sauver et qu'en cessant
depuis quelques mois de la voir il avait cd  un sentiment tout autre
que celui de l'aversion. Un vague instinct levait aussi dans l'esprit
de Clmence des doutes sur la sincrit de l'affection de Sarah.

Au bout de quelques minutes, un valet de chambre, aprs avoir
discrtement frapp, entra et dit  Clmence:

--Madame la marquise veut-elle recevoir Mme Asthon et mademoiselle?

--Mais sans doute, comme toujours..., rpondit Mme d'Harville. Et sa
fille entra lentement dans le salon.

C'tait une enfant de quatre ans, qui et t d'une charmante figure
sans sa pleur maladive et sa maigreur extrme. Mme Asthon, sa
gouvernante, la tenait par la main; Claire (c'tait le nom de l'enfant),
malgr sa faiblesse, se hta d'accourir vers sa mre en lui tendant les
bras. Deux noeuds de rubans cerise rattachaient au-dessus de chaque
tempe ses cheveux bruns, natts et rouls de chaque ct de son front;
sa sant tait si frle qu'elle portait une petite douillette de soie
brune ouate au lieu d'une de ces jolies robes de mousseline blanche,
garnies de rubans pareils  la coiffure, et bien dcolletes, afin qu'on
puisse voir ces bras roses, ces paules fraches et satines, si
charmants chez les enfants bien portants.

Les grands yeux noirs de cette enfant semblaient normes, tant ses joues
taient creuses. Malgr cette apparence dbile, un sourire plein de
gentillesse et de grce panouit les traits de Claire lorsqu'elle fut
place sur les genoux de sa mre, qui l'embrassait avec une sorte de
tendresse triste et passionne.

--Comment a-t-elle t depuis tantt, madame Asthon? demanda Mme
d'Harville  la gouvernante.

--Assez bien, madame la marquise, quoiqu'un moment j'aie craint...

--Encore! s'cria Clmence en serrant sa fille contre son coeur avec un
mouvement d'effroi involontaire.

--Heureusement, madame, je m'tais trompe, dit la gouvernante; l'accs
n'a pas eu lieu, Mlle Claire s'est calme; elle n'a prouv qu'un moment
de faiblesse... Elle a peu dormi cette aprs-dne; mais elle n'a pas
voulu se coucher sans venir embrasser Mme la marquise.

--Pauvre petit ange aim! dit Mme d'Harville en couvrant sa fille de
baisers.

Celle-ci lui rendait ses caresses avec une joie enfantine, lorsque le
valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
annona:

--Son Altesse Srnissime monseigneur le grand-duc de Gerolstein!

Claire, monte sur les genoux de sa mre, lui avait jet ses deux bras
autour du cou et l'embrassait troitement.  l'aspect de Rodolphe,
Clmence rougit, posa doucement sa fille sur le tapis, fit signe  Mme
Asthon d'emmener l'enfant et se leva.

--Vous me permettrez, madame, dit Rodolphe en souriant aprs avoir salu
respectueusement la marquise, de renouveler connaissance avec mon
ancienne petite amie, qui, je le crains bien, m'aura oubli.

Et se courbant un peu, il tendit la main  Claire.

Celle-ci attacha d'abord curieusement sur lui ses deux grands yeux
noirs; puis, le reconnaissant, elle fit un gentil signe de tte et lui
envoya un baiser du bout de ses doigts amaigris.

--Vous reconnaissez monseigneur, mon enfant? demanda Clmence  Claire.

Celle-ci baissa la tte affirmativement et envoya un nouveau baiser 
Rodolphe.

--Sa sant parat s'tre amliore depuis que je ne l'ai vue, dit-il
avec intrt en s'adressant  Clmence.

--Monseigneur, elle va un peu mieux, quoique toujours souffrante.

La marquise et le prince, aussi embarrasss l'un que l'autre en songeant
 leur prochain entretien, taient presque satisfaits de le voir recul
de quelques minutes par la prsence de Claire; mais la gouvernante ayant
discrtement emmen l'enfant, Rodolphe et Clmence se trouvrent seuls.




XVI

Les aveux


Le fauteuil de Mme d'Harville tait plac  droite de la chemine, o
Rodolphe, rest debout, s'accoudait lgrement.

Jamais Clmence n'avait t plus frappe du noble et gracieux ensemble
des traits du prince; jamais sa voix ne lui avait sembl plus douce et
plus vibrante.

Sentant combien il tait pnible pour la marquise de commencer cette
conversation, Rodolphe lui dit:

--Vous avez t, madame, victime d'une trahison indigne: une lche
dlation de la comtesse Sarah Mac-Gregor a failli vous perdre.

--Il serait vrai, monseigneur? s'cria Clmence. Mes pressentiments ne
me trompaient donc pas... Et comment Votre Altesse a-t-elle pu
savoir?...

--Hier, par hasard, au bal de la comtesse ***, j'ai dcouvert le secret
de cette infamie. J'tais assis dans un endroit cart du jardin
d'hiver. Ignorant qu'un massif de verdure me sparait d'eux et me
permettait de les entendre, la comtesse Sarah et son frre vinrent
s'entretenir prs de moi de leurs projets et du pige qu'ils vous
tendaient. Voulant vous prvenir du pril dont vous tiez menace, je me
rendis  la hte au bal de Mme de Nerval, croyant vous y trouver: vous
n'y aviez pas paru. Vous crire ici ce matin, c'tait exposer ma lettre
 tomber entre les mains du marquis, dont les soupons devaient tre
veills. J'ai prfr aller vous attendre rue du Temple, pour djouer
la trahison de la comtesse Sarah. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, de
vous entretenir si longtemps d'un sujet qui doit vous tre dsagrable?
Sans la lettre que vous avez eu la bont de m'crire... de ma vie je ne
vous eusse parl de tout ceci...

Aprs un moment de silence, Mme d'Harville dit  Rodolphe:

--Je n'ai qu'une manire, monseigneur, de vous prouver ma
reconnaissance... c'est de vous faire un aveu que je n'ai fait 
personne. Cet aveu ne me justifiera pas  vos yeux, mais il vous fera
peut-tre trouver ma conduite moins coupable.

--Franchement, madame, dit Rodolphe en souriant, ma position envers vous
est trs-embarrassante...

Clmence, tonne de ce ton presque lger, regarda Rodolphe avec
surprise.

--Comment, monseigneur?

--Grce  une circonstance que vous devinerez sans doute, je suis oblig
de faire... un peu le grand-parent,  propos d'une aventure qui, ds que
vous aviez chapp au pige odieux de la comtesse Sarah, ne mritait pas
d'tre prise si gravement... Mais, ajouta Rodolphe avec une nuance de
gravit douce et affectueuse, votre mari est pour moi presque un frre;
mon pre avait vou  son pre la plus affectueuse gratitude. C'est donc
trs-srieusement que je vous flicite d'avoir rendu  votre mari le
repos et la scurit.

--Et c'est aussi parce que vous honorez M. d'Harville de votre amiti,
monseigneur, que je tiens  vous apprendre la vrit tout entire... et
sur un choix qui doit vous sembler aussi malheureux qu'il l'est
rellement... et sur ma conduite, qui offense celui que Votre Altesse
appelle presque son frre.

--Je serai toujours, madame, heureux et fier de la moindre preuve de
votre confiance. Cependant, permettez-moi de vous dire,  propos du
choix dont vous parlez, que je sais que vous avez cd autant  un
sentiment de piti sincre qu' l'obsession de la comtesse Sarah
Mac-Gregor, qui avait ses raisons pour vouloir vous perdre... Je sais
encore que vous avez hsit longtemps avant de vous rsoudre  la
dmarche que vous regrettez tant  cette heure.

Clmence regarda le prince avec surprise.

--Cela vous tonne! Je vous dirai mon secret un autre jour, afin de ne
pas passer  vos yeux pour sorcier, reprit Rodolphe en souriant. Mais
votre mari est-il compltement rassur?

--Oui, monseigneur, dit Clmence en baissant les yeux avec confusion;
et, je vous l'avoue, il m'est pnible de l'entendre me demander pardon
de m'avoir souponne, et s'extasier sur mon modeste silence  propos de
mes bonnes oeuvres.

--Il est heureux de son illusion, ne vous la reprochez pas, maintenez-le
toujours, au contraire, dans sa douce erreur... S'il ne m'tait interdit
de parler lgrement de cette aventure, et s'il ne s'agissait pas de
vous, madame... je dirais que jamais une femme n'est plus charmante pour
son mari que lorsqu'elle a quelque tort  dissimuler. On n'a pas ide de
toutes les sduisantes clineries qu'une mauvaise conscience inspire, on
n'imagine pas toutes les fleurs ravissantes que fait souvent clore une
perfidie... Quand j'tais jeune, ajouta Rodolphe, en souriant,
j'prouvais toujours, malgr moi, une vague dfiance lors de certains
redoublements de tendresse; et comme de mon ct je ne me sentais jamais
plus  mon avantage que lorsque j'avais quelque chose  me faire
pardonner, ds qu'on se montrait pour moi aussi perfidement aimable que
je voulais le paratre, j'tais bien sr que ce charmant accord...
cachait une infidlit mutuelle.

Mme d'Harville s'tonnait de plus en plus d'entendre Rodolphe parler en
raillant d'une aventure qui aurait pu avoir pour elle des suites si
terribles; mais devinant bientt que le prince, par cette affectation de
lgret, tchait d'amoindrir l'importance du service qu'il lui avait
rendu, elle lui dit, profondment touche de cette dlicatesse:

--Je comprends votre gnrosit, monseigneur... Permis  vous maintenant
de plaisanter et d'oublier le pril auquel vous m'avez arrache... Mais
ce que j'ai  vous dire, moi, est si grave, si triste, cela a tant de
rapport avec les vnements de ce matin, vos conseils peuvent m'tre si
utiles, que je vous supplie de vous rappeler que vous m'avez sauv
l'honneur et la vie... oui, monseigneur, la vie... Mon mari tait arm;
il me l'a avou dans l'excs de son repentir; il voulait me tuer!...

--Grand Dieu! s'cria Rodolphe avec une vive motion.

--C'tait son droit, reprit amrement Mme d'Harville.

--Je vous en conjure, madame, rpondit Rodolphe trs-srieusement cette
fois, croyez-moi, je suis incapable de rester indiffrent  ce qui vous
intresse; si tout  l'heure j'ai plaisant, c'est que je ne voulais pas
appesantir tristement votre pense sur cette matine, qui a d vous
causer une si terrible motion. Maintenant, madame, je vous coute
religieusement, puisque vous me faites la grce de me dire que mes
conseils peuvent vous tre bons  quelque chose.

--Oh! bien utiles, monseigneur! Mais, avant de vous les demander,
permettez-moi de vous dire quelques mots d'un pass que vous ignorez...
des annes qui ont prcd mon mariage avec M. d'Harville.

Rodolphe s'inclina, Clmence continua:

-- seize ans je perdis ma mre, dit-elle sans pouvoir retenir une
larme. Je ne vous dirai pas combien je l'adorai; figurez-vous,
monseigneur, l'idal de la bont sur la terre; sa tendresse pour moi
tait extrme, elle y trouvait une consolation profonde  d'amers
chagrins... Aimant peu le monde, d'une sant dlicate, naturellement
trs-sdentaire, son plus grand plaisir avait t de se charger seule de
mon instruction: car ses connaissances solides, varies, lui
permettaient de remplir mieux que personne la tche qu'elle s'tait
impose.

Jugez, monseigneur, de son tonnement, du mien, lorsque  seize ans, au
moment o mon ducation tait presque termine, mon pre, prtextant la
faiblesse de la sant de ma mre, nous annona qu'une jeune veuve fort
distingue, que de grands malheurs rendaient trs-intressante, se
chargerait d'achever ce que ma mre avait commenc... Ma mre se refusa
d'abord au dsir de mon pre. Moi-mme je le suppliai de ne pas mettre
entre elle et moi une trangre; il fut inexorable, malgr nos larmes.
Mme Roland, veuve d'un colonel mort dans l'Inde, disait-elle, vint
habiter avec nous et fut charge de remplir auprs de moi les fonctions
d'institutrice.

--Comment! c'est cette Mme Roland que monsieur votre pre a pouse
presque aussitt aprs votre mariage?

--Oui, monseigneur.

--Elle tait donc trs-belle?

--Mdiocrement jolie, monseigneur.

--Trs-spirituelle, alors?

--De la dissimulation, de la ruse, rien de plus. Elle avait vingt-cinq
ans environ, des cheveux blonds trs-ples, des cils presque blancs, de
grands yeux ronds d'un bleu clair; sa physionomie tait humble et
doucereuse; son caractre, perfide jusqu' la cruaut, tait en
apparence prvenant jusqu' la bassesse.

--Et son instruction?

--Compltement nulle, monseigneur; et je ne puis comprendre comment mon
pre, jusqu'alors si esclave des convenances, n'avait pas song que
l'incapacit de cette femme trahirait scandaleusement le vritable motif
de sa prsence chez lui. Ma mre lui fit observer que Mme Roland tait
d'une ignorance profonde; il lui rpondit, avec un accent qui
n'admettait pas de rplique, que, savante ou non, cette jeune et
intressante veuve garderait chez lui la position qu'il lui avait faite.
Je l'ai su plus tard: ds ce moment ma pauvre mre comprit tout et
s'affecta profondment, dplorant moins, je pense, l'infidlit de mon
pre que les dsordres intrieurs que cette liaison devait amener et
dont le bruit pouvait parvenir jusqu' moi.

--Mais, en effet, mme au point de vue de sa folle passion, monsieur
votre pre faisait, ce me semble, un mauvais calcul, en introduisant
cette femme chez lui.

--Votre tonnement redoublerait encore, monseigneur, si vous saviez que
mon pre est l'homme du caractre le plus formaliste et le plus entier
que je connaisse; il fallait, pour l'amener  un pareil oubli de toute
convenance, l'influence excessive de Mme Roland, influence d'autant plus
certaine qu'elle la dissimulait sous les dehors d'une violente passion
pour lui.

--Mais quel ge avait donc alors monsieur votre pre?

--Soixante ans environ.

--Et il croyait  l'amour de cette jeune femme?

--Mon pre a t un des hommes les plus  la mode de son temps; Mme
Roland, obissant  son instinct ou  d'habiles conseils...

--Des conseils! Et qui pouvait la conseiller?

--Je vous le dirai tout  l'heure, monseigneur. Devinant qu'un homme 
bonnes fortunes, lorsqu'il atteint la vieillesse, aime d'autant plus 
tre flatt sur ses agrments extrieurs que ces louanges lui rappellent
le plus beau temps de sa vie, cette femme, le croiriez-vous,
monseigneur? flatta mon pre sur la grce et sur le charme de ses
traits, sur l'lgance inimitable de sa taille et de sa tournure; et il
avait soixante ans... Tout le monde apprcie sa haute intelligence, et
il a donn aveuglment dans ce pige grossier. Telle a t, telle est
encore, je n'en doute pas, la cause de l'influence de cette femme sur
lui. Tenez, monseigneur, malgr mes tristes proccupations, je ne puis
m'empcher de sourire en me rappelant avoir, avant mon mariage, souvent
entendu dire et soutenir par Mme Roland que ce qu'elle appelait la
maturit relle tait le plus bel ge de la vie. Cette maturit
relle ne commenait gure, il est vrai, que vers cinquante-cinq ou
soixante ans.

--L'ge de monsieur votre pre?

--Oui, monseigneur. Alors seulement, disait Mme Roland, l'esprit et
l'exprience avaient acquis leur dernier dveloppement; alors seulement
un homme minemment plac dans le monde jouissait de toute la
considration  laquelle il pouvait prtendre; alors seulement aussi
l'ensemble de ses traits, la bonne grce de ses manires atteignaient
leur perfection, la physionomie offrant  cette poque de la vie un rare
et divin mlange de gracieuse srnit et de douce gravit. Enfin, une
lgre teinte de mlancolie, cause par les dceptions qu'amne toujours
l'exprience, compltait le charme irrsistible de la maturit relle;
charme seulement apprciable, se htait d'ajouter Mme Roland, pour les
femmes d'esprit et de coeur qui ont le bon got de hausser les paules
aux clats de la jeunesse effare de ces petits tourdis de quarante
ans, dont le caractre n'offre aucune sret et dont les traits d'une
insignifiante juvnilit ne sont pas encore potiss par cette
majestueuse expression qui dcle la science profonde de la vie.

Rodolphe ne put s'empcher de sourire de la verve ironique avec laquelle
Mme d'Harville traait le portrait de sa belle-mre.

--Il est une chose que je ne pardonne jamais aux gens ridicules, dit-il
 la marquise.

--Quoi donc, monseigneur?

--C'est d'tre mchants... cela empche de rire d'eux tout  son aise.

--C'est peut-tre un calcul de leur part, dit Clmence.

--Je le croirais assez, et c'est dommage; car, par exemple, si je
pouvais oublier que cette Mme Roland vous a ncessairement fait beaucoup
de mal, je m'amuserais fort de cette invention de maturit relle
oppose  la folle jeunesse de ces tourneaux de quarante ans, qui,
selon cette femme, semblent  peine sortir de page, comme auraient dit
nos grands-parents.

--Du moins, mon pre est, je crois, heureux des illusions dont,  cette
heure, ma belle-mre l'entoure.

--Et sans doute, ds  prsent, punie de sa fausset, elle subit les
consquences de son semblant d'amour passionn; monsieur votre pre l'a
prise au mot, il l'entoure de solitude et d'amour. Or, permettez-moi de
vous le dire, la vie de votre belle-mre doit tre aussi insupportable
que celle de son mari doit tre heureuse: figurez-vous l'orgueilleuse
joie d'un homme de soixante ans, habitu au succs, qui se croit encore
assez passionnment aim d'une jeune femme pour lui inspirer le dsir de
s'enfermer avec lui dans un complet isolement.

--Aussi, monseigneur, puisque mon pre se trouve heureux, je n'aurais
peut-tre pas  me plaindre de Mme Roland; mais son odieuse conduite
envers ma mre... mais la part malheureusement trop active qu'elle a
prise  mon mariage causent mon aversion pour elle, dit Mme d'Harville
aprs un moment d'hsitation.

Rodolphe la regarda avec surprise.

--M. d'Harville est votre ami, monseigneur, reprit Clmence d'une voix
ferme. Je sais la gravit des paroles que je viens de prononcer... Tout
 l'heure vous me direz si elles sont justes. Mais je reviens  Mme
Roland, tablie auprs de moi comme institutrice, malgr son incapacit
reconnue. Ma mre eut  ce sujet une explication pnible avec mon pre,
et lui signifia que, voulant au moins protester contre l'intolrable
position de cette femme, elle ne paratrait plus dsormais  table si
Mme Roland ne quittait pas  l'instant la maison. Ma mre tait la
douceur, la bont mme; mais elle devenait d'une indomptable fermet
lorsqu'il s'agissait de sa dignit personnelle. Mon pre fut inflexible,
elle tint sa promesse; de ce moment, nous vcmes compltement retires
dans son appartement. Mon pre me tmoigna ds lors autant de froideur
qu' ma mre, pendant que Mme Roland faisait presque publiquement les
honneurs de notre maison, toujours en qualit de mon institutrice.

-- quelles extrmits une folle passion ne porte-t-elle pas les esprits
les plus minents! Et puis on nous enorgueillit bien plus en nous louant
des qualits ou des avantages que nous ne possdons pas ou que nous ne
possdons plus, qu'en nous louant de ceux que nous avons. Prouver  un
homme de soixante ans qu'il n'en a que trente, c'est l'_a b c_ de la
flatterie... et plus une flatterie est grossire, plus elle a de
succs... Hlas nous autres princes, nous savons cela.

--On fait  ce sujet tant d'expriences sur vous; monseigneur...

--Sous ce rapport, monsieur votre pre a t trait en roi... Mais votre
mre devait horriblement souffrir.

--Plus encore pour moi que pour elle, monseigneur, car elle songeait 
l'avenir... Sa sant, dj trs-dlicate, s'affaiblit encore; elle tomba
gravement malade; la fatalit voulut que le mdecin de la maison, M.
Sorbier, mourt; ma mre avait toute confiance en lui, elle le regretta
vivement. Mme Roland avait pour mdecin et pour ami un docteur italien
d'un grand mrite, disait-elle; mon pre, circonvenu, le consulta
quelquefois, s'en trouva bien, et le proposa  ma mre, qui le prit,
hlas! et ce fut lui qui la soigna pendant sa dernire maladie... ( ces
mots, les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.) J'ai honte de
vous avouer cette faiblesse, monseigneur, ajouta-t-elle, mais, par cela
seulement que ce mdecin avait t donn  mon pre par Mme Roland, il
m'inspirait (alors sans aucune raison) un loignement involontaire; je
vis avec une sorte de crainte ma mre lui accorder sa confiance;
pourtant, sous le rapport de la science, le docteur Polidori...

--Que dites-vous, madame? s'cria Rodolphe.

--Qu'avez-vous, monseigneur? dit Clmence stupfaite de l'expression des
traits de Rodolphe.

Mais non, se dit le prince en se parlant  lui-mme, je me trompe sans
doute... il y a cinq ou six ans de cela, tandis que l'on m'a dit que
Polidori n'tait  Paris que depuis deux ans environ, cach sous un faux
nom... c'est bien lui que j'ai vu hier... ce charlatan Bradamanti...
Pourtant... deux mdecins de ce nom[29]... quelle singulire
rencontre!...

--Madame, quelques mots sur ce docteur Polidori, dit Rodolphe  Mme
d'Harville, qui le regardait avec une surprise croissante; quel ge
avait cet Italien?

--Mais cinquante ans environ.

--Et sa figure... sa physionomie?

--Sinistre... Je n'oublierai jamais ses yeux d'un vert clair... son nez
recourb comme le bec d'un aigle.

--C'est lui!... c'est bien lui!... s'cria Rodolphe. Et croyez-vous,
madame, que le docteur Polidori habite encore Paris? demanda Rodolphe 
Mme d'Harville.

--Je ne sais, monseigneur. Environ un an aprs le mariage de mon pre,
il a quitt Paris; une femme de mes amies, dont cet Italien tait aussi
le mdecin  cette poque, Mme de Lucenay...

--La duchesse de Lucenay! s'cria Rodolphe.

--Oui, monseigneur... Pourquoi cet tonnement?

--Permettez-moi de vous en taire la cause... Mais,  cette poque, que
vous disait Mme de Lucenay sur cet homme?

--Qu'il lui crivait souvent, depuis son dpart de Paris, des lettres
fort spirituelles sur les pays qu'il visitait; car il voyageait
beaucoup... Maintenant... je me rappelle qu'il y a un mois environ,
demandant  Mme de Lucenay si elle recevait toujours des nouvelles de M.
Polidori, elle me rpondit d'un air embarrass que depuis longtemps on
n'en entendait plus parler, qu'on ignorait ce qu'il tait devenu, que
quelques personnes mme le croyaient mort.

--C'est singulier, dit Rodolphe, se souvenant de la visite de Mme de
Lucenay au charlatan Bradamanti.

--Vous connaissez donc cet homme, monseigneur?

--Oui, malheureusement pour moi... Mais, de grce, continuez votre
rcit; plus tard je vous dirai ce que c'est que ce Polidori...

--Comment? Ce mdecin...

--Dites plutt cet homme souill des crimes les plus odieux.

--Des crimes!... s'cria Mme d'Harville avec effroi; il a commis des
crimes, cet homme... l'ami de Mme Roland et le mdecin de ma mre! Ma
mre est morte entre ses mains aprs quelques jours de maladie!... Ah!
monseigneur, vous m'pouvantez!... vous m'en dites trop ou pas assez!...

--Sans accuser cet homme d'un crime de plus, sans accuser votre
belle-mre d'une effroyable complicit, je dis que vous devez peut-tre
remercier Dieu de ce que votre pre, aprs son mariage avec Mme Roland,
n'ait pas eu besoin des soins de Polidori...

-- mon Dieu! s'cria Mme d'Harville avec une expression dchirante, mes
pressentiments ne me trompaient donc pas!

--Vos pressentiments!

--Oui... tout  l'heure, je vous parlais de l'loignement que
m'inspirait ce mdecin, parce qu'il avait t introduit chez nous par
Mme Roland; je ne vous ai pas tout dit, monseigneur...

--Comment?

--Je craignais d'accuser un innocent, de trop couter l'amertume de mes
regrets. Mais je vais tout vous dire, monseigneur. La maladie de ma mre
durait depuis cinq jours; je l'avais toujours veille. Un soir j'allai
respirer l'air du jardin sur la terrasse de notre maison. Au bout d'un
quart d'heure, je rentrai par un long corridor obscur.  la faible
clart d'une lumire qui s'chappait de la porte de l'appartement de Mme
Roland, je vis sortir M. Polidori. Cette femme l'accompagnait. J'tais
dans l'ombre; ils ne m'apercevaient pas. Mme Roland lui dit  voix
trs-basse quelques paroles que je ne pus entendre. Le mdecin rpondit
d'un ton plus haut ces seuls mots: Aprs-demain. Et comme Mme Roland
lui parlait encore  voix basse, il reprit avec un accent singulier:
Aprs-demain, vous dis-je, aprs-demain...

--Que signifiaient ces paroles?

--Ce que cela signifiait, monseigneur? Le mercredi soir, M. Polidori
disait: Aprs-demain... Le vendredi... ma mre tait morte!...

--Oh! c'est affreux!...

--Lorsque je pus rflchir et me souvenir, ce mot aprs-demain, qui
semblait avoir prdit l'poque de la mort de ma mre, me revint  la
pense; je crus que M. Polidori, instruit par la science du peu de temps
que ma mre avait encore  vivre, s'tait ht d'en aller instruire Mme
Roland... Mme Roland, qui avait tant de raisons de se rjouir de cette
mort. Cela seul m'avait fait prendre cet homme et cet femme en
horreur... Mais jamais je n'aurais os supposer... Oh! non, non, encore
 cette heure, je ne puis croire  un pareil crime!

--Polidori est le seul mdecin qui ait donn ses soins  votre
malheureuse mre?

--La veille du jour o je l'ai perdue, cet homme avait amen en
consultation un de ses confrres. Selon ce que m'apprit ensuite mon
pre, ce mdecin avait trouv ma mre dans un tat trs-dangereux...
Aprs ce funeste vnement, on me conduisit chez une de nos parentes.
Elle avait tendrement aim ma mre. Oubliant la rserve que mon ge lui
commandait, cette parente m'apprit sans mnagement combien j'avais de
raisons de har Mme Roland. Elle m'claira sur les ambitieuses
esprances que cette femme devait ds lors concevoir.

Cette rvlation m'accabla; je compris enfin tout ce que ma mre avait
d souffrir. Lorsque je revis mon pre, mon coeur se brisa: il venait me
chercher pour m'emmener en Normandie; nous devions y passer les premiers
temps de notre deuil. Pendant la route, il pleura beaucoup et me dit
qu'il n'avait que moi pour l'aider  supporter ce coup affreux. Je lui
rpondis avec expansion qu'il ne me restait non plus que lui depuis la
perte de la plus adore des mres. Aprs quelques mots sur l'embarras o
il se trouverait s'il tait forc de me laisser seule pendant les
absences que ses affaires le foraient de faire de temps  autre, il
m'apprit sans transition, et comme la chose la plus naturelle du monde,
que, par bonheur pour lui et pour moi, Mme Roland consentait  prendre
la direction de sa maison et  me servir de guide et d'amie.

L'tonnement, la douleur, l'indignation me rendirent muette; je pleurai
en silence. Mon pre me demanda la cause de mes larmes; je m'criai,
avec trop d'amertume sans doute, que jamais je n'habiterais la mme
maison que Mme Roland; car je mprisais cette femme autant que je la
hassais  cause des chagrins qu'elle avait causs  ma mre. Il resta
calme, combattit ce qu'il appelait mon enfantillage et me dit froidement
que sa rsolution tait inbranlable, et que je m'y soumettrais.

Je le suppliai de me permettre de me retirer au Sacr-Coeur, o j'avais
quelques amies: j'y resterais jusqu'au moment o il jugerait  propos de
me marier. Il me fit observer que le temps tait pass o l'on se
mariait  la grille d'un couvent; que mon empressement  le quitter lui
serait trs-sensible, s'il ne voyait dans mes paroles une exaltation
excusable, mais peu sense, qui se calmerait ncessairement; puis il
m'embrassa au front en m'appelant mauvaise tte.

Hlas! en effet, il fallait me soumettre. Jugez, monseigneur, de ma
douleur! Vivre de la vie de chaque jour avec une femme  qui je
reprochais presque la mort de ma mre... Je prvoyais les scnes les
plus cruelles entre mon pre et moi, aucune considration ne pouvant
m'empcher de tmoigner mon aversion pour Mme Roland. Il me semblait
qu'ainsi je vengerais ma mre, tandis que la moindre parole d'affection
dite  cette femme m'et paru une lchet sacrilge.

--Mon Dieu, que cette existence dut vous tre pnible... que j'tais
loin de penser que vous eussiez dj tant souffert lorsque j'avais le
plaisir de vous voir davantage! Jamais un mot de vous ne m'avait fait
souponner...

--C'est qu'alors, monseigneur, je n'avais pas  m'excuser  vos yeux
d'une faiblesse impardonnable... Si je vous parle si longuement de cette
poque de ma vie, c'est pour vous faire comprendre dans quelle position
j'tais lorsque je me suis marie... et pourquoi, malgr un
avertissement qui aurait d m'clairer, j'ai pous M. d'Harville.

En arrivant aux Aubiers (c'est le nom de la terre de mon pre), la
premire personne qui vint  notre rencontre fut Mme Roland. Elle avait
t s'tablir dans cette terre le jour de la mort de ma mre. Malgr son
air humble et doucereux, elle laissait dj percer une joie triomphante
mal dissimule. Je n'oublierai jamais le regard  la fois ironique et
mchant qu'elle me jeta lors de mon arrive; elle semblait me dire: Je
suis ici chez moi, c'est vous qui tes l'trangre. Un nouveau chagrin
m'tait rserv: soit manque de tact impardonnable, soit impudence
honte, cette femme occupait l'appartement de ma mre. Dans mon
indignation, je me plaignis  mon pre d'une pareille inconvenance; il
me rpondit svrement que cela devait d'autant moins m'tonner qu'il
fallait m'habituer  considrer et  respecter Mme Roland comme une
seconde mre. Je lui dis que ce serait profaner ce nom sacr, et  son
grand courroux je ne manquai aucune occasion de tmoigner mon aversion 
Mme Roland; plusieurs fois il s'emporta et me rprimanda durement devant
cette femme. Il me reprochait mon ingratitude, ma froideur envers l'ange
de consolation que la Providence nous avait envoy. Je vous en prie,
mon pre, parlez pour vous, lui dis-je un jour. Il me traita
cruellement. Mme Roland, de sa voix mielleuse, intercda pour moi avec
une profonde hypocrisie. Soyez indulgent pour Clmence, disait-elle:
les regrets que lui inspire l'excellente personne que nous pleurons tous
sont si naturels, si louables, qu'il faut avoir gard  sa douleur, et
la plaindre mme dans ses emportements.--Eh bien! me disait mon pre en
me montrant Mme Roland avec admiration, vous l'entendez! Est-elle assez
bonne, assez gnreuse? C'est en vous jetant dans ses bras que vous
devriez lui rpondre.--Cela est inutile, mon pre; madame me hait... et
je la hais.--Ah! Clmence! vous me faites bien du mal, mais je vous
pardonne, ajouta Mme Roland en levant les yeux au ciel.--Mon amie! ma
noble amie! s'cria mon pre d'une voix mue, calmez-vous, je vous en
conjure: par gard pour moi, ayez piti d'une folle assez  plaindre
pour vous mconnatre ainsi! Puis, me lanant des regards
irrits:--Tremblez, s'cria-t-il, si vous osez encore outrager l'me la
plus belle qu'il y ait au monde; faites-lui  l'instant vos excuses.--Ma
mre me voit et m'entend... elle ne me pardonnerait pas cette lchet,
dis-je  mon pre; et je sortis, le laissant occup de consoler Mme
Roland et d'essuyer ses larmes menteuses... Pardon, monseigneur, de
m'appesantir sur ces purilits, mais elles peuvent seules vous donner
une ide de la vie que je menais alors.

--Je crois assister  ces scnes intrieures si tristement et si
humainement vraies... Dans combien de familles elles ont d se
renouveler, et combien de fois elles se renouvelleront encore!... Rien
de plus vulgaire, et pourtant rien de plus habile que la conduite de Mme
Roland; cette simplicit de moyens dans la perfidie la met  la porte
de tant d'intelligences mdiocres... Et encore ce n'est pas cette femme
qui tait habile, c'est votre pre qui tait aveugle; mais en quelle
qualit prsentait-il Mme Roland au voisinage?

--Comme mon institutrice et son amie... et on l'acceptait ainsi.

--Je n'ai pas besoin de vous demander s'il vivait dans le mme
isolement?

-- l'exception de quelques rares visites, forces par des relations de
voisinage et d'affaires, nous ne voyions personne; mon pre,
compltement domin par sa passion et cdant sans doute aux instances de
Mme Roland, quitta au bout de trois mois  peine le deuil de ma mre,
sous prtexte que le deuil... se portait dans le coeur... Sa froideur
pour moi augmenta de plus en plus, son indiffrence allait  ce point
qu'il me laissait une libert incroyable pour une jeune personne de mon
ge. Je le voyais  l'heure du djeuner: il rentrait ensuite chez lui
avec Mme Roland, qui lui servait de secrtaire pour sa correspondance
d'affaires; puis il sortait avec elle en voiture ou  pied et ne
rentrait qu'une heure avant le dner... Mme Roland faisait une frache
et charmante toilette; mon pre s'habillait avec une recherche trange 
son ge; quelquefois, aprs dner, il recevait les gens qu'il ne pouvait
s'empcher de voir; il faisait ensuite, jusqu' dix heures, une partie
de trictrac avec Mme Roland, puis il lui offrait le bras pour la
conduire  la chambre de ma mre, lui baisait respectueusement la main
et se retirait. Quant  moi, je pouvais disposer de ma journe, monter 
cheval suivie d'un domestique, ou faire  ma guise de longues promenades
dans les bois qui environnaient le chteau; quelquefois, accable de
tristesse, je ne parus pas au djeuner, mon pre ne s'en inquita mme
pas...

--Quel singulier oubli!... quel abandon!...

--Ayant plusieurs fois de suite rencontr un de nos voisins dans les
bois o je montais ordinairement  cheval, je renonai  ces promenades
et je ne sortis plus du parc.

--Mais quelle tait la conduite de cette femme envers vous lorsque vous
tiez seule avec elle?

--Ainsi que moi, elle vitait autant que possible ces rencontres. Une
seule fois, faisant allusion  quelques paroles dures que je lui avais
adresses la veille, elle me dit froidement: Prenez garde, vous voulez
lutter avec moi... vous serez brise.--Comme ma mre? lui dis-je; il est
fcheux, madame, que M. Polidori ne soit pas l pour vous affirmer que
ce sera... aprs-demain. Ces mots firent sur Mme Roland une impression
profonde qu'elle surmonta bientt. Maintenant que je sais, grce  vous,
monseigneur, ce que c'est que le docteur Polidori, et de quoi il est
capable, l'espce d'effroi que tmoigna Mme Roland en m'entendant lui
rappeler ces mystrieuses paroles confirmerait peut-tre d'horribles
soupons... Mais non... non, je ne veux pas croire cela... Je serais
trop pouvante en songeant que mon pre est  cette heure presque  la
merci de cette femme.

--Et que vous rpondit-elle lorsque vous lui avez rappel ces mots de
Polidori?

--Elle rougit d'abord; puis, surmontant son motion, elle me demanda
froidement ce que je voulais dire. Quand vous serez seule, madame,
interrogez-vous  ce sujet, vous vous rpondrez.  peu de temps de l
eut lieu une scne qui dcida pour ainsi dire de mon sort. Parmi un
grand nombre de tableaux de famille ornant un salon o nous nous
rassemblions le soir, se trouvait le portrait de ma mre. Un jour je
m'aperus de sa disparition. Deux de nos voisins avaient dn avec nous:
l'un d'eux, M. Dorval, notaire du pays, avait toujours tmoign  ma
mre la plus profonde vnration. En arrivant dans le salon: O est
donc le portrait de ma mre? dis-je  mon pre.--La vue de ce tableau me
causait trop de regrets, me rpondit mon pre d'un air embarrass, en me
montrant d'un coup d'oeil les trangers tmoins de cet entretien.--Et o
est ce portrait maintenant, mon pre? Se tournant vers Mme Roland et
l'interrogeant du regard avec un mouvement d'impatience: --O a-t-on
mis le portrait? lui demanda-t-il.--Au garde-meuble, rpondit-elle en me
jetant cette fois un coup d'oeil de dfi, croyant que la prsence de nos
voisins m'empcherait de lui rpondre.--Je conois, madame, lui dis-je
froidement, que le regard de ma mre devait vous peser beaucoup; mais ce
n'tait pas une raison pour relguer au grenier le portrait d'une femme
qui, lorsque vous tiez misrable, vous a charitablement permis de vivre
dans sa maison.

--Trs-bien! s'cria Rodolphe. Ce ddain glacial tait crasant.

--Mademoiselle! s'cria mon pre.--Vous avouerez pourtant, lui dis-je
en l'interrompant, qu'une personne qui insulte lchement  la mmoire
d'une femme qui lui a fait l'aumne ne mrite que ddain et aversion.

Mon pre resta un moment stupfait: Mme Roland devint pourpre de honte
et de colre; les voisins trs-embarrasss baissrent les yeux et
gardrent le silence. --Mademoiselle, reprit mon pre, vous oubliez que
madame tait l'amie de votre mre; vous oubliez que madame a veill et
veille encore sur votre ducation avec une sollicitude maternelle...
vous oubliez enfin que je professe pour elle la plus respectueuse
estime... Et puisque vous vous permettez une si inconvenante sortie
devant ces messieurs, je vous dirai, moi, que les ingrats et les lches
sont ceux qui, oubliant les soins les plus tendres, osent reprocher une
noble infortune  une personne qui mrite l'intrt et le respect.--Je
ne me permettrai pas de discuter cette question avec vous, mon pre,
dis-je d'une voix soumise.--Peut-tre, mademoiselle, serai-je plus
heureuse, moi! s'cria Mme Roland, emporte cette fois par la colre au
del des bornes de sa prudence habituelle. Peut-tre me ferez-vous la
grce, non de discuter, reprit-elle, mais d'avouer que, loin de devoir
la moindre reconnaissance  votre mre, je n'ai  me souvenir que de
l'loignement qu'elle m'a toujours tmoign; car c'est bien contre sa
volont que j'ai...--Ah! madame, lui dis-je, en l'interrompant, par
respect pour mon pre, par pudeur pour vous-mme, dispensez-vous de ces
honteuses rvlations, vous me feriez regretter de vous avoir expose 
de si humiliants aveux.--Comment! mademoiselle!... s'cria-t-elle
presque insense de colre, vous osez dire...--Je dis, madame, repris-je
en l'interrompant encore, je dis que ma mre, en daignant vous permettre
de vivre chez elle au lieu de vous en faire chasser selon son droit, a
d vous prouver, par son mpris, que sa tolrance  votre gard lui
tait impose.

--De mieux en mieux, s'cria Rodolphe, c'tait une excution complte.
Et cette femme?...

--Mme Roland, par un moyen fort vulgaire, mais fort commode, termina cet
entretien; elle s'cria: Mon Dieu! mon Dieu! et se trouva mal. Grce 
cet incident, les deux tmoins de cette scne sortirent sous le prtexte
d'aller chercher des secours; je les imitai, pendant que mon pre
prodiguait  Mme Roland les soins les plus empresss.

--Quel dut tre le courroux de votre pre lorsque ensuite vous l'avez
revu...

--Il vint chez moi le lendemain matin, et me dit: Afin qu' l'avenir
des scnes pareilles  celle d'hier ne se renouvellent plus, je vous
dclare que, ds que le temps rigoureux de mon deuil et du vtre sera
expir, j'pouserai Mme Roland. Vous aurez donc dsormais  la traiter
avec le respect et les gards que mrite... ma femme... Pour des raisons
particulires, il est ncessaire que vous vous mariiez avant moi; la
fortune de votre mre s'lve  plus d'un million; c'est votre dot. Ds
ce jour je m'occuperai activement de vous assurer une union convenable
en donnant suite  quelques propositions qui m'ont t faites  votre
sujet. La persistance avec laquelle vous attaquez, malgr mes prires,
une personne qui m'est si chre me donne la mesure de votre attachement
pour moi. Mme Roland ddaigne ces attaques; mais je ne souffrirai pas
que de telles inconvenances se renouvellent devant des trangers dans ma
propre maison. Dsormais, vous n'entrerez ou ne resterez dans le salon
que lorsque Mme Roland ou moi, nous y serons seuls.

Aprs ce dernier entretien, je vcus encore plus isole. Je ne voyais
mon pre qu'aux heures de repas, qui se passaient dans un morne silence.
Ma vie tait si triste que j'attendais avec impatience le moment o mon
pre me proposerait un mariage quelconque pour accepter. Mme Roland,
ayant renonc  mal parler de ma mre, se vengeait en me faisant
souffrir un supplice de tous les instants: elle affectait, pour
m'exasprer, de se servir de mille choses qui avaient appartenu  ma
mre: son fauteuil, son mtier  tapisserie, les livres de sa
bibliothque particulire, jusqu' un cran  tablette que j'avais brod
pour elle et au milieu duquel se voyait son chiffre. Cette femme
profanait tout...

--Oh! je conois l'horreur que ces profanations devaient vous causer.

--Et puis l'isolement rend les chagrins plus douloureux encore...

--Et vous n'aviez personne... personne  qui vous confier?

--Personne... Pourtant je reus une preuve d'intrt qui me toucha, et
qui aurait d m'clairer sur l'avenir: un des deux tmoins de cette
scne o j'avais si durement trait Mme Roland tait M. Dorval, vieux et
honnte notaire,  qui ma mre avait rendu quelques services en
s'intressant  une de ses pices. D'aprs la dfense de mon pre, je ne
descendais jamais au salon lorsque des trangers s'y trouvaient... je
n'avais donc pas revu M. Dorval, lorsque,  ma grande surprise, il vint
un jour, d'un air mystrieux, me trouver dans une alle du parc, lieu
habituel de ma promenade. Mademoiselle, me dit-il, je crains d'tre
surpris par M. le comte; lisez cette lettre, brlez-la ensuite, il
s'agit d'une chose trs-importante pour vous. Et il disparut.

Dans cette lettre, il me disait qu'il s'agissait de me marier  M. le
marquis d'Harville; ce parti semblait convenable de tout point; on me
rpondait des bonnes qualits de M. d'Harville: il tait jeune, fort
riche, d'un esprit distingu, d'une figure agrable; et pourtant les
familles des deux jeunes personnes que M. d'Harville avait d pouser
successivement avaient brusquement rompu le mariage projet. Le notaire
ne pouvait me dire la raison de cette rupture, mais il croyait de son
devoir de m'en prvenir, sans toutefois prtendre que la cause de ces
ruptures ft prjudiciable  M. d'Harville. Les deux jeunes personnes
dont il s'agissait taient filles, l'une de M. de Beauregard, pair de
France; l'autre, de lord Boltrop. M. Dorval me faisait cette confidence,
parce que mon pre, trs-impatient de conclure mon mariage, ne
paraissait pas attacher assez d'importance aux circonstances qu'on me
signalait.

--En effet, dit Rodolphe, aprs quelques moments de rflexion, je me
souviens maintenant que votre mari,  une anne d'intervalle, me fit
successivement part de deux mariages projets qui, prs de se conclure,
avaient t brusquement rompus, m'crivait-il, pour quelques discussions
d'intrt.

Mme d'Harville sourit avec amertume et rpondit:

--Vous saurez la vrit tout  l'heure, monseigneur... Aprs avoir lu la
lettre du vieux notaire, je ressentis autant de curiosit que
d'inquitude. Qui tait M. d'Harville? Mon pre ne m'en avait jamais
parl. J'interrogeais en vain mes souvenirs; je ne me rappelais pas ce
nom. Bientt Mme Roland,  mon grand tonnement, partit pour Paris. Son
voyage devait durer huit jours au plus; pourtant mon pre ressentit un
profond chagrin de cette sparation passagre; son caractre s'aigrit;
il redoubla de froideur envers moi. Il lui chappa mme de me rpondre
un jour que je lui demandais comment il se portait: --Je suis
souffrant, et c'est de votre faute.--De ma faute, mon pre?--Certes.
Vous savez combien je suis habitu  Mme Roland, et cette admirable
femme que vous avez outrage fait dans votre seul intrt ce voyage, qui
la retient loin de moi.

Cette marque d'intrt de Mme Roland m'effraya; j'eus vaguement
l'instinct qu'il s'agissait de mon mariage. Je vous laisse  penser,
monseigneur, la joie de mon pre au retour de ma future belle-mre. Le
lendemain, il me fit prier de passer chez lui; il tait seul avec
elle.--J'ai, me dit-il, depuis longtemps song  votre tablissement.
Votre deuil finit dans un mois. Demain arrivera ici M. le marquis
d'Harville, jeune homme extrmement distingu, fort riche, et en tout
capable d'assurer votre bonheur. Il vous a vue dans le monde; il dsire
vivement cette union; toutes les affaires d'intrt sont rgles. Il
dpendra donc absolument de vous d'tre marie avant six semaines. Si,
au contraire, par un caprice, que je ne veux pas prvoir, vous refusiez
ce parti presque inespr, je me marierais toujours, selon mon
intention, ds que le temps de mon deuil serait expir. Dans ce dernier
cas, je dois vous le dclarer... votre prsence chez moi ne me serait
agrable que si vous me promettiez de tmoigner  ma femme la tendresse
et le respect qu'elle mrite.--Je vous comprends, mon pre. Si je
n'pouse pas M. d'Harville, vous vous marierez; et alors, pour vous et
pour... madame, il n'y a plus aucun inconvnient  ce que je me retire
au Sacr-Coeur.--Aucun, me rpondit-il froidement.

--Ah! ce n'est plus de la faiblesse, c'est de la cruaut!... s'cria
Rodolphe.

--Savez-vous, monseigneur, ce qui m'a toujours empche de garder contre
mon pre le moindre ressentiment? C'est qu'une sorte de prvision
m'avertissait qu'un jour il payerait, hlas! bien cher son aveugle
passion pour Mme Roland... Et, Dieu merci, ce jour est encore  venir.

--Et ne lui dites-vous rien de ce que vous avait appris le vieux notaire
sur les deux mariages si brusquement rompus par les familles auxquelles
M. d'Harville devait s'allier?

--Si, monseigneur... Ce jour-l mme je priai mon pre de m'accorder un
moment d'entretien particulier. Je n'ai pas de secret pour Mme Roland,
vous pouvez parler devant elle, me rpondit-il. Je gardai le silence.
Il reprit svrement: Encore une fois, je n'ai pas de secret pour Mme
Roland... Expliquez-vous donc clairement.--Si vous le permettez, mon
pre, j'attendrai que vous soyez seul. Mme Roland se leva brusquement
et sortit. Vous voil satisfaite... me dit-il. Eh bien! parlez.--Je
n'prouve aucun loignement pour l'union que vous me proposez, mon pre;
seulement j'ai appris que M. d'Harville ayant t deux fois sur le point
d'pouser...--Bien, bien, reprit-il en m'interrompant; je sais ce que
c'est. Ces ruptures ont eu lieu en suite de discussions d'intrt dans
lesquelles d'ailleurs la dlicatesse de M. d'Harville a t compltement
 couvert. Si vous n'avez pas d'autre objection que celle-l, vous
pouvez vous regarder comme marie... et heureusement marie, car je ne
veux que votre bonheur.

--Sans doute Mme Roland fut ravie de cette union?

--Ravie? Oui, monseigneur, dit amrement Clmence. Oh! bien ravie!...
car cette union tait son oeuvre. Elle en avait donn la premire ide 
mon pre... Elle savait la vritable cause de la rupture des deux
premiers mariages de M. d'Harville... voil pourquoi elle tenait tant 
me le faire pouser.

--Mais dans quel but?

--Elle voulait se venger de moi en me vouant ainsi  un sort affreux.

--Mais votre pre...

--Tromp par Mme Roland, il crut qu'en effet des discussions d'intrt
avaient seules fait manquer les projets de M. d'Harville.

--Quelle horrible trame!... Mais cette raison mystrieuse?

--Tout  l'heure je vous la dirai, monseigneur. M. d'Harville arriva aux
Aubiers; ses manires, son esprit, sa figure me plurent: il avait l'air
bon; son caractre tait doux, un peu triste. Je remarquai en lui un
contraste qui m'tonnait et qui m'agrait  la fois: son esprit tait
cultiv, sa fortune trs-enviable, sa naissance illustre; et pourtant
quelquefois sa physionomie, ordinairement nergique et rsolue,
exprimait une sorte de timidit presque craintive, d'abattement et de
dfiance de soi, qui me touchait beaucoup. J'aimais aussi  le voir
tmoigner une bont charmante  un vieux valet de chambre qui l'avait
lev, et duquel seul il voulait recevoir des soins. Quelque temps aprs
son arrive, M. d'Harville resta deux jours renferm chez lui; mon pre
dsira le voir... Le vieux domestique s'y opposa, prtextant que son
matre avait une migraine si violente qu'il ne pouvait recevoir
absolument personne. Lorsque M. d'Harville reparut, je le trouvai
trs-ple, trs-chang... Plus tard il prouvait toujours une sorte
d'impatience presque chagrine lorsqu'on lui parlait de cette
indisposition passagre...  mesure que je connaissais M. d'Harville, je
dcouvrais en lui des qualits qui m'taient sympathiques. Il avait tant
de raisons d'tre heureux que je lui savais gr de sa modestie dans le
bonheur... L'poque de notre mariage convenue, il alla toujours
au-devant de mes moindres volonts dans nos projets d'avenir. Si
quelquefois je lui demandais la cause de sa mlancolie, il me parlait de
sa mre, de son pre, qui eussent t fiers et ravis de le voir mari
selon son coeur et son got. J'aurais eu mauvaise grce  ne pas
admettre des raisons si flatteuses pour moi... M. d'Harville devina les
rapports dans lesquels j'avais d'abord vcu avec Mme Roland et avec mon
pre, quoique celui-ci, heureux de mon mariage, qui htait le sien, ft
redevenu pour moi d'une grande tendresse. Dans plusieurs entretiens, M.
d'Harville me fit sentir avec beaucoup de tact et de rserve qu'il
m'aimait peut-tre encore davantage en raison de mes chagrins passs...
Je crus devoir,  ce sujet, le prvenir que mon pre songeait  se
remarier; et comme je lui parlais du changement que cette union
apporterait dans ma fortune, il ne me laissa pas achever et fit preuve
du plus noble dsintressement; les familles auxquelles il avait t sur
le point de s'allier devaient tre bien sordides, pensai-je alors, pour
avoir eu de graves difficults d'intrt avec lui.

--Le voil bien tel que je l'ai toujours connu, dit Rodolphe, rempli de
coeur, de dvouement, de dlicatesse... Mais ne lui avez-vous jamais
parl de ces deux mariages rompus?

--Je vous l'avoue, monseigneur, le voyant si loyal, si bon, plusieurs
fois cette question me vint aux lvres... mais bientt, de crainte mme
de blesser cette loyaut, cette bont, je n'osai aborder un tel sujet.
Plus le jour fix pour notre mariage approchait, plus M. d'Harville se
disait heureux... Cependant deux ou trois fois je le vis accabl d'une
morne tristesse... Un jour, entre autres, il attacha sur moi ses yeux,
o roulait une larme: il semblait oppress, on et dit qu'il voulait et
qu'il n'osait me confier un secret important... Le souvenir de la
rupture de ces deux mariages me revint  la pense... Je l'avoue, j'eus
peur... Un secret pressentiment m'avertit qu'il s'agissait peut-tre du
malheur de ma vie entire... mais j'tais si torture chez mon pre que
je surmontai mes craintes...

--Et M. d'Harville ne vous confia rien?

--Rien... Quand je lui demandais la cause de sa mlancolie, il me
rpondait: Pardonnez-moi, mais j'ai le bonheur triste... Ces mots,
prononcs d'une voix touchante, me rassurrent un peu... Et puis,
comment oser...  ce moment mme, o ses yeux taient baigns de larmes,
lui tmoigner une dfiance outrageante  propos du pass?

Les tmoins de M. d'Harville, M. de Lucenay et M. de Saint-Remy,
arrivrent aux Aubiers quelques jours avant mon mariage; mes plus
proches parents y furent seuls invits. Nous devions, aussitt aprs la
messe, partir pour Paris... Je n'prouvais pas d'amour pour M.
d'Harville, mais je ressentais pour lui de l'intrt: son caractre
m'inspirait de l'estime. Sans les vnements qui suivirent cette fatale
union, un sentiment plus tendre m'aurait sans doute attache  lui. Nous
fmes maris.

 ces mots, Mme d'Harville plit lgrement, sa rsolution parut
l'abandonner. Puis elle reprit:

--Aussitt aprs mon mariage, mon pre me serra tendrement dans ses
bras. Mme Roland aussi m'embrassa, je ne pouvais devant tout le monde me
drober  cette nouvelle hypocrisie; de sa main sche et blanche elle me
serra la main  me faire mal et me dit  l'oreille d'une voix
doucereusement perfide ces paroles que je n'oublierai jamais: Songez
quelquefois  moi au milieu de votre bonheur, car c'est moi qui fais
votre mariage. Hlas! j'tais loin de comprendre alors le vritable
sens de ses paroles. Notre mariage avait eu lieu  onze heures; aussitt
aprs nous montmes en voiture... suivis d'une femme  moi et du vieux
valet de chambre de M. d'Harville; nous voyagions si rapidement que nous
devions tre  Paris avant dix heures du soir.

J'aurais t tonne du silence et de la mlancolie de M. d'Harville,
si je n'avais su qu'il avait, comme il disait, le bonheur triste.
J'tais moi-mme pniblement mue, je revenais  Paris pour la premire
fois depuis la mort de ma mre; et puis, quoique je n'eusse gure de
raison de regretter la maison paternelle, j'y tais chez moi... et je la
quittais pour une maison o tout me serait nouveau, inconnu; o j'allais
arriver seule avec mon mari, que je connaissais  peine depuis six
semaines, et qui la veille encore ne m'et pas dit un mot qui ne ft
empreint d'une formalit respectueuse. Peut-tre ne tient-on pas assez
compte de la crainte que nous cause ce brusque changement de ton et de
manires auquel les hommes bien levs sont mme sujets ds que nous
leur appartenons... On ne songe pas que la jeune femme ne peut en
quelques heures oublier sa timidit, ses scrupules de jeune fille.

--Rien ne m'a toujours paru plus barbare et plus sauvage que cette
coutume d'emporter brutalement une jeune femme comme une proie, tandis
que le mariage ne devrait tre que la conscration du droit d'employer
toutes les ressources de l'amour, toutes les sductions de la tendresse
passionne pour se faire aimer.

--Vous comprenez alors, monseigneur, le brisement de coeur et la vague
frayeur avec lesquels je revenais  Paris, dans cette ville o ma mre
tait morte il y avait un an  peine. Nous arrivons  l'htel
d'Harville.

L'motion de la jeune femme redoubla, ses joues se couvrirent d'une
rougeur brlante, et elle ajouta d'une voix dchirante:

--Il faut pourtant que vous sachiez tout... sans cela... je vous
paratrais trop mprisable... Eh bien!... reprit-elle avec une
rsolution dsespre, on me conduisit dans l'appartement qui m'tait
destin... on m'y laissa seule... M. d'Harville vint m'y rejoindre...
Malgr ses protestations de tendresse, je me mourais d'effroi... les
sanglots me suffoquaient... j'tais  lui... il fallut me rsigner...
Mais bientt mon mari, poussant un cri terrible, me saisit le bras  me
le briser... je veux en vain me dlivrer de cette treinte de fer...
implorer sa piti... il ne m'entend plus... son visage est contract par
d'effrayantes convulsions... ses yeux roulent dans leurs orbites avec
une rapidit qui me fascine... sa bouche contourne est remplie d'une
cume sanglante... sa main m'treint toujours... Je fais un effort
dsespr... ses doigts roidis abandonnent enfin mon bras... et je
m'vanouis au moment o M. d'Harville se dbat dans le paroxysme de
cette horrible attaque... Voil ma nuit de noces, monseigneur... Voil
la vengeance de Mme Roland!...

--Malheureuse femme! dit Rodolphe avec accablement, je comprends...
pileptique! Ah! c'est affreux!...

--Et ce n'est pas tout..., ajouta Clmence d'une voix dchirante. Oh!
que cette nuit fatale... soit  jamais maudite!... Ma fille... ce pauvre
petit ange a hrit de cette pouvantable maladie!...

--Votre fille... aussi? Comment! sa pleur... sa faiblesse?

--C'est cela... mon Dieu! C'est cela, et les mdecins pensent que le mal
est incurable!... parce qu'il est hrditaire...

Mme d'Harville cacha sa tte dans ses mains; accable par cette
douloureuse rvlation, elle n'avait plus le courage de dire une parole.

Rodolphe aussi resta muet.

Sa pense reculait effraye devant les terribles mystres de cette
premire nuit de noces... Il se figurait cette jeune fille, dj si
attriste par son retour dans la ville o sa mre tait morte, arrivant
dans cette maison inconnue, seule avec un homme pour qui elle ressentait
de l'intrt, de l'estime, mais pas d'amour, mais rien de ce qui trouble
dlicieusement, rien de ce qui enivre, rien de ce qui fait qu'une femme
oublie son chaste effroi dans le ravissement d'une passion lgitime et
partage.

Non, non; tremblante d'une crainte pudique, Clmence arrivait l...
triste, froide, le coeur bris, le front pourpre de honte, les yeux
remplis de larmes... Elle se rsigne... et puis, au lieu d'entendre des
paroles remplies de reconnaissance, d'amour et de tendresse, qui la
consolent du bonheur qu'elle a donn... elle voit rouler  ses pieds un
homme gar, qui se tord, cume, rugit, dans les affreuses convulsions
d'une des plus effrayantes infirmits dont l'homme soit incurablement
frapp!

Et ce n'est pas tout... Sa fille... pauvre petit ange innocent, est
aussi fltrie en naissant...

Ces douloureux et tristes aveux faisaient natre chez Rodolphe des
rflexions amres.

Telle est la loi de ce pays, se disait-il: une jeune fille belle et
pure, loyale et confiante, victime d'une funeste dissimulation, unit sa
destine  celle d'un homme atteint d'une pouvantable maladie, hritage
fatal qu'il doit transmettre  ses enfants; la malheureuse femme
dcouvre cet horrible mystre: que peut-elle? Rien...

Rien que souffrir et pleurer, rien que tcher de surmonter son dgot
et son effroi... rien que passer ses jours dans des angoisses, dans des
terreurs infinies... rien que chercher peut-tre des consolations
coupables en dehors de l'existence dsole qu'on lui a faite.

Encore une fois, disait Rodolphe, ces lois tranges forcent quelquefois
 des rapprochements honteux, crasants pour l'humanit...

Dans ces lois, les animaux semblent toujours suprieurs  l'homme par
les soins qu'on leur donne, par les amliorations dont on les poursuit,
par la protection dont on les entoure, par les garanties dont on les
couvre...

Ainsi achetez un animal quelconque: qu'une infirmit prvue par la loi
se dclare chez lui aprs l'emplette... la vente est nulle... C'est
qu'aussi, voyez donc, quelle indignit, quel crime de lse-socit!
condamner un homme  conserver un animal qui parfois tousse, corne ou
boite! Mais c'est un scandale, mais c'est un crime, mais c'est une
monstruosit sans pareille! Jugez donc, tre forc de garder, mais de
garder toujours, toute leur vie durant, un mulet qui tousse, un cheval
qui corne, un ne qui boite! Quelles effroyables consquences cela ne
peut-il pas entraner pour le salut de l'humanit tout entire!... Aussi
il n'y a pas l de march qui tienne, de parole qui fasse, de contrat
qui engage... La loi toute-puissante vient dlier tout ce qui tait li.

Mais qu'il s'agisse d'une crature faite  l'image de Dieu, mais qu'il
s'agisse d'une jeune fille qui, dans son innocente foi  la loyaut d'un
homme, s'est unie  lui, et qui se rveille la compagne d'un
pileptique, d'un malheureux que frappe une maladie terrible, dont les
consquences morales et physiques sont effroyables; une maladie qui peut
jeter le dsordre et l'aversion dans la famille, perptuer un mal
horrible; vicier des gnrations...

Oh! cette loi si inexorable  l'endroit des animaux boitants, cornants
ou toussants; cette loi, si admirablement prvoyante, qui ne veut pas
qu'un cheval tar soit apte  la reproduction... cette loi se gardera
bien de dlivrer la victime d'une pareille union...

Ces liens sont sacrs... indissolubles; c'est offenser les hommes et
Dieu que de les briser.

En vrit, disait Rodolphe, l'homme est quelquefois d'une humilit bien
honteuse et d'un gosme d'orgueil bien excrable... Il se ravale
au-dessous de la bte en la couvrant de garanties qu'il se refuse; et il
impose, consacre, perptue ses plus redoutables infirmits en les
mettant sous la sauvegarde de l'immutabilit des lois divines et
humaines.




XVII

La charit


Rodolphe blmait beaucoup M. d'Harville, mais il se promit de l'excuser
aux yeux de Clmence, quoique bien convaincu, d'aprs les tristes
rvlations de celle-ci, que le marquis s'tait  jamais alin son
coeur.

De pense en pense, Rodolphe se dit:

Par devoir, je me suis loign d'une femme que j'aimais... et qui dj
peut-tre ressentait pour moi un secret penchant. Soit dsoeuvrement de
coeur, soit commisration, elle a failli perdre l'honneur, la vie, pour
un sot qu'elle croyait malheureux. Si, au lieu de m'loigner d'elle, je
l'avais entoure de soins, d'amour et de respects, ma rserve et t
telle que sa rputation n'aurait pas reu la plus lgre atteinte, les
soupons de son mari n'eussent jamais t veills; tandis qu' cette
heure elle est presque  la merci de la fatuit de M. Charles Robert, et
il sera, je le crains, d'autant plus indiscret qu'il a moins de raisons
de l'tre.

Et puis encore, qui sait maintenant si, malgr les prils qu'elle a
courus, le coeur de Mme d'Harville restera toujours inoccup? Tout
retour vers son mari est dsormais impossible... Jeune, belle, entoure,
d'un caractre sympathique  tout ce qui souffre... pour elle, que de
dangers! que d'cueils! Pour M. d'Harville, que d'angoisses, que de
chagrins!  la fois jaloux et amoureux de sa femme, qui ne peut vaincre
l'loignement, la frayeur qu'il lui inspire depuis la premire et
funeste nuit de son mariage... quel sort est le sien!

Clmence, le front appuy sur sa main, les yeux humides, la joue
brlante de confusion, vitait le regard de Rodolphe, tant cette
rvlation lui avait cot.

--Ah! maintenant, reprit Rodolphe aprs un long silence, je comprends la
cause de la tristesse de M. d'Harville, tristesse que je ne pouvais
pntrer... je comprends ses regrets...

--Ses regrets! s'cria Clmence, dites donc ses remords, monseigneur...
s'il en prouve... car jamais crime pareil n'a t plus froidement
mdit...

--Un crime... madame?

--Et qu'est-ce donc, monseigneur, que d'enchaner  soi, par des liens
indissolubles, une jeune fille qui se fie  votre honneur, lorsqu'on se
sait fatalement frapp d'une maladie qui inspire l'pouvante et
l'horreur? Qu'est-ce donc que de vouer srement un malheureux enfant aux
mmes misres?... Qui forait M. d'Harville  faire deux victimes? Une
passion aveugle et insense?... Non, il trouvait  son gr ma naissance,
ma fortune et ma personne... il a voulu faire un mariage convenable,
parce que la vie de garon l'ennuyait sans doute.

--Madame... de la piti au moins...

--De la piti!... Savez-vous qui la mrite, ma piti? c'est ma fille...
Pauvre victime de cette odieuse union, que de nuits, que de jours j'ai
passs prs d'elle! que de larmes amres m'ont arraches ses
douleurs!...

--Mais son pre... souffrait des mmes douleurs immrites!

--Mais c'est son pre qui l'a condamne  une enfance maladive,  une
jeunesse fltrie, et, si elle vit,  une vie d'isolement et de chagrins:
car elle ne se mariera pas. Oh! non, je l'aime trop pour l'exposer un
jour  pleurer sur son enfant fatalement frapp, comme je pleure sur
elle... J'ai trop souffert de cette trahison pour me rendre coupable ou
complice d'une trahison pareille!

--Oh! vous aviez raison... la vengeance de votre belle-mre est
horrible... Patience... Peut-tre,  votre tour, serez-vous venge...,
dit Rodolphe aprs un moment de rflexion.

--Que voulez-vous dire, monseigneur? lui demanda Clmence tonne de
l'inflexion de sa voix.

--J'ai presque toujours eu... le bonheur de voir punir, oh! cruellement
punir les mchants que je connaissais, ajouta-t-il avec un accent qui
fit tressaillir Clmence. Mais, le lendemain de cette malheureuse nuit,
que vous dit votre mari?

--Il m'avoua, avec une trange navet, que les familles auxquelles il
devait s'allier avaient dcouvert le secret de sa maladie et rompu les
unions projetes... Ainsi, aprs avoir t repouss deux fois... il a
encore... oh! cela est infme!... Et voil pourtant ce qu'on appelle
dans le monde un gentilhomme de coeur et d'honneur!

--Vous toujours si bonne, vous tes cruelle!...

--Je suis cruelle, parce que j'ai t indignement trompe. M. d'Harville
me savait bonne; que ne s'adressait-il loyalement  ma bont, en me
disant toute la vrit!

--Vous l'eussiez refus...

--Ce mot le condamne, monseigneur; sa conduite tait une trahison
indigne s'il avait cette crainte.

--Mais il vous aimait!

--S'il m'aimait, devait-il me sacrifier  son gosme?... Mon Dieu!
j'tais si tourmente, j'avais tant de hte de quitter la maison de mon
pre, que, s'il et t franc, peut-tre m'aurait-il touche, mue par
le tableau de l'espce de rprobation dont il tait frapp, de
l'isolement auquel le vouait un sort affreux et fatal... Oui, le voyant
 la fois si loyal, si malheureux, peut-tre n'aurais-je pas eu le
courage de le refuser; et, si j'avais pris ainsi l'engagement sacr de
subir les consquences de mon dvouement, j'aurais vaillamment tenu ma
promesse. Mais vouloir forcer mon intrt et ma piti en me mettant
d'abord dans sa dpendance; mais exiger cet intrt, cette piti, au nom
de mes devoirs de femme, lui qui a trahi ses devoirs d'honnte homme,
c'est  la fois une folie et une lchet!... Maintenant, monseigneur,
jugez de ma vie! jugez de mes cruelles dceptions! J'avais foi dans la
loyaut de M. d'Harville, et il m'a indignement trompe... Sa mlancolie
douce et timide m'avait intresse; et cette mlancolie, qu'il disait
cause par de pieux souvenirs, n'tait que la conscience de son
incurable infirmit...

--Mais enfin, vous ft-il tranger, ennemi, la vue de ses souffrances
doit vous apitoyer: votre coeur est noble et gnreux!

--Mais, puis-je les calmer, ces souffrances? Si encore ma voix tait
entendue, si un regard reconnaissant rpondait  mon regard attendri!...
Mais non... Oh! vous ne savez pas, monseigneur, ce qu'il y a d'affreux
dans ces crises o l'homme se dbat dans une furie sauvage, ne voit
rien, n'entend rien, ne sent rien, et ne sort de cette frnsie que pour
tomber dans une sorte d'accablement farouche. Quand ma fille succombe 
une de ces attaques, je ne puis que me dsoler; mon coeur se dchire, je
baise en pleurant ces pauvres petits bras roidis par les convulsions qui
la tuent... Mais c'est ma fille... c'est ma fille!... et quand je la
vois souffrir ainsi, je maudis mille fois plus encore son pre. Si les
douleurs de mon enfant se calment, mon irritation contre mon mari se
calme aussi; alors... oui, alors je le plains, parce que je suis bonne;
 mon aversion succde un sentiment de piti douloureuse... Mais enfin,
me suis-je marie  dix-sept ans pour n'prouver jamais que ces
alternatives de haine et de commisration pnible, pour pleurer sur un
malheureux enfant que je ne conserverai peut-tre pas? Et  propos de ma
fille, monseigneur, permettez-moi d'aller au-devant d'un reproche que je
mrite sans doute, et que peut-tre vous n'osez pas me faire. Elle est
si intressante qu'elle aurait d suffire  occuper mon coeur, car je
l'aime passionnment; mais cette affection navrante est mle de tant
d'amertumes prsentes, de tant de craintes pour l'avenir, que ma
tendresse pour ma fille se rsout toujours par des larmes. Auprs
d'elle, mon coeur est continuellement bris, tortur, dsespr; car je
suis impuissante  conjurer ses maux, que l'on dit incurables. Eh bien!
pour sortir de cette atmosphre accablante et sinistre, j'avais rv un
attachement dans la douceur duquel je me serais rfugie, repose...
Hlas! je me suis abuse, indignement abuse, je l'avoue, et je retombe
dans l'existence douloureuse que mon mari m'a faite. Dites, monseigneur,
tait-ce cette vie que j'avais le droit d'attendre? Suis-je donc seule
coupable des torts que M. d'Harville voulait ce matin me faire payer de
ma vie? Ces torts sont grands, je le sais, d'autant plus grands que j'ai
 rougir de mon choix. Heureusement pour moi, monseigneur, ce que vous
avez surpris de l'entretien de la comtesse Sarah et de son frre au
sujet de M. Charles Robert m'pargnera la honte de ce nouvel aveu...
Mais j'espre au moins que maintenant je vous semble mriter autant de
piti que de blme, et que vous voudrez bien me conseiller dans la
cruelle position o je me trouve.

--Je ne puis vous exprimer, madame, combien votre rcit m'a mu; depuis
la mort de votre mre jusqu' la naissance de votre fille, que de
chagrins dvors, que de tristesses caches!... Vous si brillante, si
admire, si envie!...

--Oh! croyez-moi, monseigneur, lorsqu'on souffre de certains malheurs,
il est affreux de s'entendre dire: Est-elle heureuse!...

--N'est-ce pas, rien n'est plus puril? Eh bien vous n'tes pas seule 
souffrir de ce cruel contraste entre ce qui est et ce qui parat.

--Comment, monseigneur?

--Aux yeux de tous, votre mari doit sembler encore plus heureux que
vous, puisqu'il vous possde... Et pourtant, n'est-il pas aussi bien 
plaindre? Est-il au monde une vie plus atroce que la sienne? Ses torts
envers vous sont grands... Mais il en est affreusement puni! Il vous
aime comme vous mritez d'tre aime... et il sait que vous ne pouvez
avoir pour lui qu'un insurmontable loignement... Dans sa fille
souffrante, maladive, il voit un reproche incessant. Ce n'est pas tout,
la jalousie vient encore le torturer...

--Et que puis-je  cela, monseigneur? ne pas lui donner le droit d'tre
jaloux? soit. Mais parce que mon coeur n'appartiendra  personne, lui
appartiendra-t-il davantage? Il sait que non. Depuis l'affreuse scne
que je vous ai raconte, nous vivons spars; mais, aux yeux du monde,
j'ai pour lui les gards que les convenances commandent... et je n'ai
dit  personne, si ce n'est  vous, monseigneur, un mot de ce fatal
secret.

--Et je vous assure, madame, que si le service que je vous ai rendu
mritait une rcompense, je me croirais mille fois pay par votre
confiance. Mais, puisque vous voulez bien me demander mes conseils et
que vous me permettez de vous parler franchement...

--Oh! je vous en supplie, monseigneur...

--Laissez-moi vous dire que, faute de bien employer une de vos plus
prcieuses qualits, vous perdez de grandes jouissances qui
non-seulement satisferaient aux grands besoins de votre coeur, mais vous
distrairaient de vos chagrins domestiques, et rpondraient encore  ce
besoin d'motions vives, poignantes, et j'oserais presque ajouter
(pardonnez-moi ma mauvaise opinion des femmes)  ce got naturel pour le
mystre et pour l'intrigue qui a tant d'empire sur elles.

--Que voulez-vous dire, monseigneur?

--Je veux dire que si vous vouliez _vous amuser_  faire le bien, rien
ne vous plairait, rien ne vous intresserait davantage.

Mme d'Harville regarda Rodolphe avec tonnement.

--Et vous comprenez, reprit-il, que je ne vous parle pas d'envoyer avec
insouciance, presque avec ddain, une riche aumne  des malheureux que
vous ne connaissez pas, et qui souvent ne mritent pas vos bienfaits.
Mais si vous vous _amusiez_ comme moi  _jouer_ de temps  autre  la
_Providence_, vous avoueriez que certaines bonnes oeuvres ont
quelquefois tout le piquant d'un roman.

--Je n'avais pas song, monseigneur,  cette manire d'envisager la
charit sous le point de vue _amusant_, dit Clmence en souriant  son
tour.

--C'est une dcouverte que j'ai due  mon horreur de tout ce qui est
ennuyeux; horreur qui m'a t surtout inspire par mes confrences
politiques avec mes ministres. Mais pour en revenir  notre bienfaisance
amusante, je n'ai pas, hlas! la vertu de ces gens dsintresss qui
confient  d'autres le soin de placer leurs aumnes. S'il s'agissait
simplement d'envoyer un de mes chambellans porter quelques centaines de
louis  chaque arrondissement de Paris, j'avoue  ma honte que je ne
prendrais pas grand got  la chose; tandis que faire le bien comme je
l'entends, c'est ce qu'il y a au monde de plus _amusant_. Je tiens  ce
mot, parce que pour moi il dit... tout ce qui plat, tout ce qui charme,
tout ce qui attache... Et vraiment, madame, si vous vouliez devenir ma
complice dans quelques tnbreuses intrigues de ce genre, vous verriez,
je vous le rpte, qu' part mme la noblesse de l'action, rien n'est
souvent plus curieux, plus attachant, plus attrayant... quelquefois mme
plus divertissant que ces aventures charitables... Et puis, que de
mystres pour cacher son bienfait!... que de prcautions  prendre pour
n'tre pas connu!... que d'motions diverses et puissantes,  la vue de
pauvres et bonnes gens qui pleurent de joie en vous voyant!... Mon Dieu!
cela vaut autant quelquefois que la figure maussade d'un amant jaloux,
infidle, car ils ne sont gure que cela tour  tour... Tenez! les
motions dont je vous parle sont  peu prs celles que vous avez
ressenties ce matin en allant rue du Temple... Vtue bien simplement
pour n'tre pas remarque, vous sortiriez aussi de chez vous le coeur
palpitant, vous monteriez aussi tout inquite dans un modeste fiacre
dont vous baisseriez les stores pour ne pas tre vue, et puis, jetant
aussi les yeux de ct et d'autre de peur d'tre surprise, vous
entreriez furtivement dans quelque maison de misrable apparence... tout
comme ce matin, vous dis-je... La seule diffrence, c'est que vous vous
disiez: Si l'on me dcouvre, je suis perdue; et que vous vous diriez:
Si l'on me dcouvre, je serai bnie! Mais comme vous avez la modestie
de vos adorables qualits, vous emploierez les ruses les plus perfides,
les plus diaboliques pour n'tre pas bnie.

--Ah! monseigneur, s'cria Mme d'Harville avec attendrissement, vous
m'avez sauve! Je ne puis vous exprimer les nouvelles ides, les
consolantes esprances que vos paroles veillent en moi. Vous dites bien
vrai, occuper son coeur et son esprit  se faire adorer de ceux qui
souffrent, c'est presque aimer... Que dis-je... c'est mieux qu'aimer...
Quand je compare l'existence que j'entrevois  celle qu'une honteuse
erreur m'aurait faite, les reproches que je m'adresse sont plus amers
encore...

--J'en serais dsol, reprit Rodolphe en souriant, car tout mon dsir
serait de vous aider  oublier le pass et de vous prouver seulement que
le choix des distractions de coeur est nombreux... Les moyens du bien et
du mal sont souvent  peu prs les mmes... la fin seule diffre... En
un mot, si le bien est aussi attrayant, aussi amusant que le mal,
pourquoi prfrer celui-ci? Tenez, je vais faire une comparaison bien
vulgaire. Pourquoi beaucoup de femmes prennent-elles pour amants des
hommes qui ne valent pas leurs maris? Parce que le plus grand charme de
l'amour est l'attrait affriandant du fruit dfendu... Avouez que, si on
retranchait de cet amour les craintes, les angoisses, les difficults,
les dangers, il ne resterait rien, ou peu de chose, c'est--dire l'amant
dans sa simplicit premire; en un mot, ce serait toujours plus ou moins
l'aventure de cet homme  qui l'on disait: Pourquoi n'pousez-vous pas
cette veuve, votre matresse?--Hlas! j'y ai bien pens, rpondait-il,
mais c'est qu'alors je ne saurais plus o aller passer mes soires.

--C'est un peu trop vrai, monseigneur, dit Mme d'Harville en souriant.

--Eh bien! si je trouve le moyen de vous faire ressentir ces craintes,
ces angoisses, ces inquitudes qui vous affriandent, si j'utilise votre
got naturel pour le mystre et pour les aventures, votre penchant  la
dissimulation et  la ruse (toujours mon excrable opinion des femmes,
vous voyez, qui perce malgr moi!), ajouta gaiement Rodolphe, ne
changerai-je pas en qualits gnreuses des instincts imprieux,
inexorables, excellents si on les emploie bien, funestes si on les
emploie mal?... Voyons, dites, voulez-vous que nous ourdissions  nous
deux toutes sortes de machinations bienfaisantes, de roueries
charitables dont seront victimes, comme toujours, de trs-bonnes gens?
Nous aurions nos rendez-vous, notre correspondance, nos secrets... et
surtout nous nous cacherions bien du marquis; car votre visite de ce
matin chez les Morel l'aura mis en veil. Enfin, si vous le vouliez,
nous serions... en intrigue rgle.

--J'accepte avec joie, avec reconnaissance cette association
_tnbreuse_, monseigneur, dit gaiement Clmence. Et, pour commencer
notre roman, je retournerai ds demain chez ces infortuns, auxquels ce
matin je n'ai pu malheureusement apporter que quelques paroles de
consolation; car, profitant de mon trouble et de mon effroi, un petit
garon boiteux m'a vol la bourse que vous m'aviez remise. Ah!
monseigneur, ajouta Clmence, et sa physionomie perdit l'expression de
douce gaiet qui l'avait un moment anime, si vous saviez quelle
misre!... quel horrible tableau! Non, non... je ne croyais pas qu'il
pt exister de telles infortunes!... Et je me plains!... et j'accuse ma
destine!

Rodolphe, ne voulant pas laisser voir  Mme d'Harville combien il tait
touch de ce retour sur elle-mme, qui prouvait la beaut de son me,
reprit gaiement:

--Si vous le permettez, j'excepterai les Morel de notre communaut; vous
me laisserez me charger de ces pauvres gens, et vous me promettrez
surtout de ne pas retourner dans cette triste maison... car j'y
demeure...

--Vous, monseigneur?... Quelle plaisanterie!...

--Rien de plus srieux... un logement modeste, il est vrai... deux cents
francs par an: de plus, six francs pour mon mnage libralement accords
chaque mois  la portire, Mme Pipelet, cette horrible vieille que vous
savez. Ajoutez  cela que j'ai pour voisine la plus jolie grisette du
quartier du Temple, Mlle Rigolette; et vous conviendrez que, pour un
commis marchand qui gagne dix-huit cents francs (je passe pour un
commis), c'est assez sortable.

--Votre prsence... si inespre dans cette fatale maison, me prouve que
vous parlez srieusement, monseigneur... quelque gnreuse action vous
attire l sans doute. Mais pour quelle bonne oeuvre me rservez-vous
donc? quel sera le rle que vous me destinez?

--Celui d'un ange de consolation, et, passez-moi ce vilain mot, d'un
dmon de finesse et de ruse... car il y a certaines blessures dlicates
et douloureuses que la main d'une femme peut seule soigner et gurir; il
est aussi des infortunes si fires, si ombrageuses, si caches, qu'il
faut une rare pntration pour les dcouvrir et un charme irrsistible
pour attirer leur confiance.

--Et quand pourrai-je dployer cette pntration, cette habilet que
vous me supposez? demanda impatiemment Mme d'Harville.

--Bientt, je l'espre, vous aurez  faire une conqute digne de vous;
mais il faudra employer vos ressources les plus machiavliques.

--Et quel jour, monseigneur, me confierez-vous ce grand secret?

--Voyez... nous voil dj au rendez-vous... Pouvez-vous me faire la
grce de me recevoir dans quatre jours?

--Si tard!... dit navement Clmence.

--Et le mystre? Et les convenances? Jugez donc! si l'on nous croyait
complices, on se dfierait de nous; mais j'aurai peut-tre  vous
crire. Quelle est cette femme ge qui m'a apport ce soir votre
lettre?

--Une ancienne femme de chambre de ma mre: la sret, la discrtion
mme.

--C'est donc  elle que j'adresserai mes lettres, elle vous les
remettra. Si vous avez la bont de me rpondre, crivez:  M. Rodolphe,
rue Plumet. Votre femme de chambre mettra vos lettres  la poste.

--Je les mettrai moi-mme, monseigneur, en faisant comme d'habitude ma
promenade  pied...

--Vous sortez souvent seule et  pied?

--Quand il fait beau, presque chaque jour.

-- merveille! C'est une habitude que toutes les femmes devraient
prendre ds les premiers mois de leur mariage... Dans de bonnes... ou de
mauvaises prvisions l'usage existe... C'est un prcdent, comme disent
les procureurs; et plus tard ces promenades habituelles ne donnent
jamais lieu  des interprtations dangereuses... Si j'avais t femme
(et, entre nous, j'aurais t, je le crains,  la fois trs-charitable
et trs-lgre), le lendemain de mon mariage, j'aurais pris le plus
innocemment du monde les allures les plus mystrieuses... Je me serais
ingnument enveloppe des apparences les plus compromettantes...
toujours pour tablir ce prcdent que j'ai dit, afin de pouvoir un jour
rendre visite  mes pauvres... ou  mon amant.

--Mais voil qui est une affreuse perfidie, monseigneur! dit en souriant
Mme d'Harville.

--Heureusement pour vous, madame, vous n'avez jamais t  mme de
comprendre la sagesse et l'humilit de ces prvoyances-l...

Mme d'Harville ne sourit plus; elle baissa les yeux, rougit et dit
tristement:

--Vous n'tes pas gnreux, monseigneur!...

D'abord Rodolphe regarda la marquise avec tonnement, puis reprit:

--Je vous comprends, madame... Mais, une fois pour toutes, posons bien
nettement votre position  l'gard de M. Charles Robert. Un jour, une
femme de vos amies vous montre un de ces mendiants piteux qui roulent
des yeux languissants et jouent de la clarinette d'un ton dsespr pour
apitoyer les passants. C'est un bon pauvre, vous dit votre amie, il a
au moins sept enfants et une femme aveugle, sourde, muette, etc.,
etc.--Ah! le malheureux! dites-vous en lui faisant charitablement
l'aumne; et chaque fois que vous rencontrez le mendiant, du plus loin
qu'il vous aperoit ses yeux implorent, sa clarinette rend des sons
lamentables, et votre aumne tombe dans son bissac. Un jour, de plus en
plus apitoye sur ce bon pauvre par votre amie, qui mchamment abusait
de votre coeur, vous vous rsignez  aller charitablement visiter votre
infortun au milieu de ses misres... Vous arrivez: hlas! plus de
clarinette mlancolique, plus de regard piteux et implorant, mais un
drle alerte, jovial et dispos, qui entonne une chanson de cabaret...
Aussitt le mpris succde  la piti... car vous avez pris un mauvais
pauvre pour un bon pauvre, rien de plus, rien de moins. Est-ce vrai?...

Mme d'Harville ne put s'empcher de sourire de ce singulier apologue et
rpondit  Rodolphe:

--Si acceptable que soit cette justification, monseigneur, elle me
semble trop facile.

--Ce n'est pourtant, aprs tout, qu'une noble et gnreuse imprudence
que vous avez commise... Il vous reste trop de moyens de la rparer pour
la regretter... Mais ne verrai-je pas ce soir M. d'Harville?

--Non, monseigneur... la scne de ce matin l'a si fort affect qu'il
est... souffrant, dit la marquise  voix basse.

--Ah! je comprends..., rpondit tristement Rodolphe. Allons, du courage!
Il manquait un but  votre envie, une distraction  vos chagrins, comme
vous disiez... Laissez-moi croire que vous trouverez cette distraction
dans l'avenir dont je vous ai parl... Alors votre me sera si remplie
de douces consolations que votre ressentiment contre votre mari n'y
trouvera peut-tre plus de place. Vous prouverez pour lui quelque chose
de l'intrt que vous portez  votre pauvre enfant... Et quant  ce
petit ange, maintenant que je sais la cause de son tat maladif,
j'oserai presque vous dire d'esprer un peu...

--Il serait possible... monseigneur? Et comment? s'cria Clmence en
joignant les mains avec reconnaissance.

--J'ai pour mdecin ordinaire un homme trs-inconnu et fort savant: il
est rest longtemps en Amrique; je me souviens qu'il m'a parl de deux
ou trois cures presque merveilleuses faites par lui sur des esclaves
atteints de cette effrayante maladie.

--Ah! monseigneur, il serait possible...

--Gardez-vous bien de trop esprer: la dception serait trop cruelle...
Seulement ne dsesprons pas tout  fait.

Clmence d'Harville jetait sur les nobles traits de Rodolphe un regard
de reconnaissance ineffable. C'tait presque un roi... qui la consolait
avec tant d'intelligence, de grce et de bont.

Elle se demanda comment elle avait pu s'intresser  M. Charles Robert.

Cette ide lui fut horrible.

--Que ne vous dois-je pas, monseigneur! dit-elle d'une voix mue. Vous
me rassurez, vous me faites malgr moi esprer pour ma fille, entrevoir
un nouvel avenir qui serait  la fois une consolation, un plaisir et un
mrite... N'avais-je pas raison de vous crire que, si vous vouliez bien
venir ici ce soir, vous finiriez la journe comme vous l'avez
commence... par une bonne action?...

--Et ajoutez au moins, madame, une de ces bonnes actions comme je les
aime dans mon gosme, pleines d'attrait, de plaisir et de charme, dit
Rodolphe en se levant, car onze heures et demie venaient de sonner  la
pendule du salon.

--Adieu, monseigneur, n'oubliez pas de me donner bientt des nouvelles
de ces pauvres gens de la rue du Temple.

--Je les verrai demain matin... car j'ignorais malheureusement que ce
petit boiteux vous et vol cette bourse, et ces malheureux sont
peut-tre dans une extrmit terrible. Dans quatre jours, daignez ne pas
l'oublier, je viendrai vous mettre au courant du rle que vous voulez
bien accepter. Seulement je dois vous prvenir qu'un dguisement vous
sera peut-tre indispensable.

--Un dguisement! Oh! quel bonheur! Et lequel, monseigneur?

--Je ne puis vous le dire encore... Je vous laisserai le choix.

En revenant chez lui, le prince s'applaudissait assez de l'effet gnral
de son entretien avec Mme d'Harville. Ces propositions tant donnes:

Occuper gnreusement l'esprit et le coeur de cette jeune femme, qu'un
loignement insurmontable sparait de son mari; veiller en elle assez
de curiosit romanesque, assez d'intrt mystrieux en dehors de
l'amour, pour satisfaire aux besoins de son imagination, de son me, et
la sauvegarder ainsi d'un nouvel amour.

Ou bien encore:

Inspirer  Clmence d'Harville une passion si profonde, si incurable, et
 la fois si pure et si noble, que cette jeune femme, dsormais
incapable d'prouver un amour moins lev, ne compromt plus jamais le
repos de M. d'Harville, que Rodolphe aimait comme un frre.




XVIII

Misre


On n'a peut-tre pas oubli qu'une famille malheureuse dont le chef,
ouvrier lapidaire, se nommait Morel, occupait la mansarde de la maison
de la rue du Temple.

Nous conduirons le lecteur dans ce triste logis.

Il est cinq heures du matin.

Au-dehors le silence est profond, la nuit noire, glaciale; il neige.

Une chandelle, soutenue par deux brins de bois sur une petite planche
carre, perce  peine de sa lueur jaune et blafarde les tnbres de la
mansarde; rduit troit, bas, aux deux tiers lambriss par la pente
rapide du toit qui forme avec le plancher un angle trs-aigu. Partout on
voit le dessous des tuiles verdtres.

Les cloisons recrpies de pltre noirci par le temps, et crevasses de
nombreuses lzardes, laissent apercevoir les lattes vermoulues qui
forment ces minces parois; dans l'une d'elles, une porte disjointe
s'ouvre sur l'escalier.

Le sol, d'une couleur sans nom, infect, gluant, est sem  et l de
brins de paille pourrie, de haillons sordides, et de ces gros os que le
pauvre achte aux plus infimes revendeurs de viande corrompue pour
ronger les cartilages qui y adhrent encore[30]...

Une si effroyable incurie annonce toujours ou l'inconduite, ou une
misre honnte, mais si crasante, si dsespre, que l'homme ananti,
dgrad, ne sent plus ni la volont, ni la force, ni le besoin de sortir
de sa fange: il y croupit comme une bte dans sa tanire.

Durant le jour, ce taudis est clair par une lucarne troite, oblongue,
pratique dans la partie dclive de la toiture, et garnie d'un chssis
vitr qui s'ouvre et se ferme au moyen d'une crmaillre.

 l'heure dont nous parlons, une couche paisse de neige recouvrait
cette lucarne.

La chandelle, pose  peu prs au centre de la mansarde, sur l'tabli du
lapidaire, projette en cet endroit une sorte de zone de ple lumire
qui, se dgradant peu  peu, se perd dans l'ombre o reste enseveli le
galetas, ombre au milieu de laquelle se dessinent vaguement quelques
formes blanchtres.

Sur l'tabli, lourde table carre en chne brut grossirement quarri,
tache de graisse et de suif, fourmillent, tincellent, scintillent une
poigne de diamants et de rubis d'une grosseur et d'un clat admirables.

Morel tait lapidaire en fin, et non pas lapidaire en faux, comme il le
disait, et comme on le pensait dans la maison de la rue du Temple...
Grce  cet innocent mensonge, les pierreries qu'on lui confiait
semblaient de si peu de valeur qu'il pouvait les garder chez lui sans
crainte d'tre vol.

Tant de richesses, mises  la merci de tant de misre, nous dispensent
de parler de la probit de Morel...

Assis sur un escabeau sans dossier, vaincu par la fatigue, par le froid,
par le sommeil, aprs une longue nuit d'hiver passe  travailler, le
lapidaire a laiss tomber sur son tabli sa tte appesantie, ses bras
engourdis; son front s'appuie  une large meule, place horizontalement
sur la table, et ordinairement mise en mouvement par une petite roue 
main; une scie de fin acier, quelques autres outils sont pars  ct;
l'artisan, dont on ne voit que le crne chauve, entour de cheveux gris,
est vtu d'une vieille veste de tricot brun qu'il porte  nu sur la
peau, et d'un mauvais pantalon de toile; ses chaussons de lisire en
lambeaux cachent  peine ses pieds bleuis poss sur le carreau.

Il fait dans cette mansarde un froid si glacial, si pntrant, que
l'artisan, malgr l'espce de somnolence o le plonge l'puisement de
ses forces, frissonne parfois de tout son corps.

La longueur et la carbonisation de la mche de la chandelle annoncent
que Morel sommeille depuis quelque temps; on n'entend que sa respiration
oppresse; car les six autres habitants de cette mansarde ne dorment
pas...

Oui, dans cette troite mansarde vivent sept personnes...

Cinq enfants, dont le plus jeune a quatre ans, le plus g douze ans 
peine.

Et puis leur mre infirme.

Et puis une octognaire idiote, la mre de leur mre.

La froidure est bien pre, puisque la chaleur naturelle de sept
personnes entasses dans un si petit espace n'attidit pas cette
atmosphre glace; c'est qu'aussi ces sept corps grles, chtifs,
grelottants, puiss, depuis le petit enfant jusqu' l'aeule, dgagent
peu de calorique, comme dirait un savant.

Except le pre de famille, un moment assoupi, parce que ses forces sont
 bout, personne ne dort; non, parce que le froid, la faim, la maladie
tiennent les yeux ouverts, bien ouverts.

On ne sait pas combien est rare et prcieux pour le pauvre le sommeil
profond, salutaire, dans lequel il rpare ses forces et oublie ses maux.
Il s'veille si allgre, si dispos, si vaillant au plus rude labeur,
aprs une de ces nuits bienfaisantes, que les moins religieux, dans le
sens catholique du mot, prouvent un vague sentiment de gratitude, sinon
envers Dieu, du moins envers... le sommeil, et qui bnit l'effet bnit
la cause.

 l'aspect de l'effrayante misre de cet artisan, compare  la valeur
des pierreries qu'on lui confie, on est frapp d'un de ces contrastes
qui tout  la fois dsolent et lvent l'me.

Incessamment cet homme a sous les yeux le dchirant spectacle des
douleurs des siens; tout les accable, depuis la faim jusqu' la folie,
et il respecte ces pierreries, dont une seule arracherait sa femme, ses
enfants, aux privations qui les tuent lentement.

Sans doute il fait son devoir, simplement son devoir d'honnte homme;
mais, parce que ce devoir est simple, son accomplissement est-il moins
grand, moins beau? Ces conditions dans lesquelles s'exerce le devoir ne
peuvent-elles pas d'ailleurs en rendre la pratique plus mritoire
encore?

Et puis cet artisan, restant si malheureux et si probe auprs de ce
trsor, ne reprsente-t-il pas l'immense et formidable majorit des
hommes qui, vous  jamais aux privations, mais paisibles, laborieux,
rsigns, voient chaque jour sans haine et sans envie amre resplendir 
leurs yeux la magnificence des riches!

N'est-il pas enfin noble, consolant, de songer que ce n'est pas la
force, que ce n'est pas la terreur, mais le bon sens moral qui seul
contient ce redoutable ocan populaire dont le dbordement pourrait
engloutir la socit tout entire, se jouant de ses lois de sa
puissance, comme la mer en furie se joue des digues et des remparts!

Ne sympathise-t-on pas alors de toutes les forces de son me et de son
esprit avec ces gnreuses intelligences qui demandent un peu de place
au soleil pour tant d'infortune, tant de courage, tant de rsignation!

Revenons  ce spcimen, hlas! trop rel, d'pouvantable misre que nous
essaierons de peindre dans son effrayante nudit.

Le lapidaire ne possde plus qu'un mince matelas et un morceau de
couverture dvolus  la grand'mre idiote, qui, dans son stupide et
farouche gosme, ne voulait partager son grabat avec personne.

Au commencement de l'hiver, elle tait devenue furieuse et avait presque
touff le plus jeune des enfants qu'on avait voulu placer  ct
d'elle, une petite fille de quatre ans, depuis quelque temps phtisique,
et qui souffrait trop du froid dans la paillasse o elle couchait avec
ses frres et soeurs.

Tout  l'heure nous expliquerons ce mode de couchage, frquemment usit
chez les pauvres. Auprs d'eux, les animaux sont traits en sybarites:
on change leur litire.

Tel est le tableau complet que prsente la mansarde de l'artisan,
lorsque l'oeil perce la pnombre o viennent mourir les faibles lueurs
de la chandelle.

Le long du mur d'appui, moins humide que les autres cloisons, est plac
sur le carreau le matelas o repose la vieille idiote.

Comme elle ne peut rien supporter sur sa tte, ses cheveux blancs,
coups trs-ras, dessinent la forme de son crne, au front aplati; ses
pais sourcils gris ombragent ses orbites profondes o luit un regard
d'un clat sauvage, ses joues caves, livides, plisses de mille rides,
se collent  ses pommettes et aux angles saillants de sa mchoire;
couche sur le ct, replie sur elle-mme, son menton touchant presque
ses genoux, elle tremble sous une couverture de laine grise, trop petite
pour l'envelopper entirement, et qui laisse apercevoir ses jambes
dcharnes et le bas d'un vieux jupon en lambeaux dont elle est vtue.
Ce grabat exhale une odeur ftide.

 peu de distance du chevet de la grand'mre s'tend aussi,
paralllement au mur, la paillasse qui sert de lit aux cinq enfants.

Et voici comment:

On a fait une incision  chaque bout de la toile dans le sens de sa
longueur, puis on a gliss les enfants dans une paille humide et
nausabonde; la toile d'enveloppe leur sert ainsi de drap et de
couverture.

Deux petites filles, dont l'une est gravement malade, grelottent d'un
ct, trois petits garons de l'autre.

Ceux-ci et celles-l couchs tout vtus, si quelques misrables haillons
peuvent s'appeler vtements.

D'paisses chevelures blondes, ternes, emmles, hrisses, que leur
mre laisse crotre parce que cela les garantit toujours un peu du
froid, couvrent  demi leurs figures ples, tioles, souffrantes. L'un
des garons, de ses doigts roidis, tire  soi jusqu' son menton
l'enveloppe de sa paillasse pour se mieux couvrir; l'autre, de crainte
d'exposer ses mains au froid, tient la toile entre ses dents qui se
choquent; le troisime se serre contre ses deux frres.

La seconde des deux filles, mine par la phtisie, appuie languissamment
sa pauvre petite figure, dj d'une lividit bleutre et morbide, sur la
poitrine glace de sa soeur, ge de cinq ans, qui tche en vain de la
rchauffer entre ses bras et la veille avec une sollicitude inquite.

Sur une autre paillasse, place au fond du taudis et en retour de celle
des enfants, la femme de l'artisan est tendue gisante, puise par une
fivre lente et par une infirmit douloureuse qui ne lui permet pas de
se lever depuis plusieurs mois.

Madeleine Morel a trente-six ans. Un vieux mouchoir de cotonnade bleue,
serr autour de son front dprim, fait ressortir davantage encore la
pleur bilieuse de son visage osseux. Un cercle brun cerne ses yeux
caves, teints; des gerures saignantes fendent ses lvres blafardes.

Sa physionomie chagrine, abattue, ses traits insignifiants, dclent un
de ces caractres doux, mais sans ressort, sans nergie, qui ne luttent
pas contre la mauvaise fortune, mais qui se courbent, s'affaissent et se
lamentent.

Faible, inerte, borne, elle tait reste honnte parce que son mari
tait honnte; livre  elle-mme, le malheur aurait pu la dpraver et
la pousser au mal. Elle aimait ses enfants, son mari; mais elle n'avait
ni le courage ni la force de retenir ses plaintes amres sur leur
commune infortune. Souvent le lapidaire, dont le labeur opinitre
soutenait seul cette famille, tait forc d'interrompre son travail pour
venir consoler, apaiser la pauvre valtudinaire.

Par-dessus un mchant drap de grosse toile bise troue qui recouvrait sa
femme, Morel, pour la rchauffer, avait tendu quelques hardes si
vieilles, si rapetasses, que le prteur sur gages n'avait pas voulu les
prendre.

Un fourneau, un polon et une marmite de terre gueule, deux ou trois
tasses fles parses  et l sur le carreau, un baquet, une planche 
savonner et une grande cruche de grs place sous l'angle du toit, prs
de la porte disjointe, que le vent branle  chaque instant, voil ce
que possde cette famille.

Ce tableau dsolant est clair par la chandelle, dont la flamme, agite
par la bise qui siffle  travers les interstices des tuiles, jette
tantt sur ces misres ses lueurs ples et vacillantes, tantt fait
scintiller de mille feux, ptiller de mille tincelles prismatiques
l'blouissant fouillis de diamants et de rubis exposs sur l'tabli o
sommeille le lapidaire.

Par un mouvement d'attention machinal, les yeux de ces infortuns, tous
silencieux, tous veills, depuis l'aeule jusqu'au plus petit enfant,
s'attachaient instinctivement sur le lapidaire, leur seul espoir, leur
seule ressource.

Dans leur naf gosme, ils s'inquitaient de le voir inactif et
affaiss sous le poids du travail.

La mre songeait  ses enfants.

Les enfants songeaient  eux.

L'idiote paraissait ne songer  rien.

Pourtant tout  coup elle se dressa sur son sant, croisa sur sa
poitrine de squelette ses longs bras secs et jaunes comme du buis,
regarda la lumire en clignotant, puis se leva lentement, entranant
aprs elle, comme un suaire, son lambeau de couverture.

Elle tait de trs-grande taille, sa tte rase paraissait dmesurment
petite, un mouvement spasmodique agitait sa lvre infrieure, paisse et
pendante: ce masque hideux offrait le type d'un hbtement farouche.

L'idiote s'avana sournoisement prs de l'tabli, comme un enfant qui va
commettre un mfait.

Quand elle fut  la porte de la chandelle, elle approcha de la flamme
ses deux mains tremblantes; leur maigreur tait telle que la lumire
qu'elles abritaient leur donnait une sorte de transparence livide.

Madeleine Morel suivait de son grabat les moindres mouvements de la
vieille; celle-ci, en continuant de se rchauffer  la flamme de la
chandelle, baissait la tte et considrait avec une curiosit imbcile
le chatoiement des rubis et des diamants qui scintillaient sur la table.

Absorbe par cette contemplation, l'idiote ne maintint pas ses mains 
une distance suffisante de la flamme, elle se brla et poussa un cri
rauque.

 ce bruit, Morel se rveilla en sursaut et releva vivement la tte.

Il avait quarante ans, une physionomie ouverte, intelligente et douce,
mais fltrie, mais creuse par la misre; une barbe grise de plusieurs
semaines couvrait le bas de son visage coutur par la petite vrole; des
rides prcoces sillonnaient son front dj chauve; ses paupires
enflammes taient rougies par l'abus des veilles.

Un de ces phnomnes frquents chez les ouvriers d'une constitution
dbile, et vous  un travail sdentaire qui les contraint  demeurer
tout le jour dans une position presque invariable, avait dform sa
taille chtive. Continuellement forc de se tenir courb sur son tabli
et de se pencher du ct droit, afin de mettre sa meule en mouvement, le
lapidaire, pour ainsi dire, ptrifi, ossifi dans cette position qu'il
gardait douze  quinze heures par jour, s'tait vot et djet tout
d'un ct.

Puis son bras droit, incessamment exerc par le pnible maniement de la
meule, avait acquis un dveloppement musculaire considrable, tandis que
le bras et la main gauches, toujours inertes et appuys sur l'tabli
pour prsenter les facettes des diamants  l'action de la meule, taient
rduits  un tat de maigreur et de marasme effrayant; les jambes
grles, presque annihiles par le manque complet d'exercice, pouvaient 
peine soutenir ce corps puis, dont toute la substance, toute la
vitalit, toute la force semblaient s'tre concentres dans la seule
partie que le travail exerce continuellement.

Et, comme disait Morel avec une poignante rsignation:

--C'est moins pour moi que je tiens  manger que pour renforcer le bras
qui tourne la meule.

Rveill en sursaut, le lapidaire se trouva face  face avec l'idiote.

--Qu'avez-vous? Que voulez-vous, la mre? lui dit Morel; puis il ajouta
d'une voix plus basse, craignant d'veiller sa famille qu'il croyait
endormie: Allez vous coucher, la mre. Ne faites pas de bruit, Madeleine
et les enfants dorment.

--Je ne dors pas, je tche de rchauffer Adle, dit l'ane des petites
filles.

--J'ai trop faim pour dormir, reprit un des garons; a n'tait pas mon
tour d'aller souper hier comme mes frres chez Mlle Rigolette.

--Pauvres enfants! dit Morel avec accablement, je croyais que vous
dormiez, au moins.

--J'avais peur de t'veiller, Morel, dit la femme; sans cela, je
t'aurais demand de l'eau; j'ai bien soif, je suis dans mon accs de
fivre.

--Tout de suite, rpondit l'ouvrier; seulement il faut que je fasse
d'abord recoucher ta mre. Voyons, laissez donc mes pierres tranquilles,
dit-il  la vieille qui voulait s'emparer d'un gros rubis dont le
scintillement fixait son attention. Allez donc vous coucher, la mre!
rpta-t-il.

--a, a, rpondit l'idiote en montrant la pierre prcieuse qu'elle
convoitait.

--Nous allons nous fcher, dit Morel en grossissant sa voix, pour
effrayer sa belle-mre dont il repoussa doucement la main.

--Mon Dieu! mon Dieu! Morel, que j'ai donc soif, murmura Madeleine.
Viens donc me donner  boire!

--Mais comment veux-tu que je fasse, aussi? Je ne puis pas laisser ta
mre toucher  mes pierres, pour qu'elle me perde encore un diamant,
comme il y a un an; et Dieu sait... Dieu sait ce qu'il nous cote, ce
diamant, et ce qu'il nous cotera peut-tre encore.

Et le lapidaire porta sa main  son front d'un air sombre; puis il
ajouta, en s'adressant  un de ses enfants:

--Flix, va donner  boire  ta mre, puisque tu ne dors pas.

--Non, non, j'attendrai, il va prendre froid, reprit Madeleine.

--Je n'aurai pas plus froid dehors que dans la paillasse, dit l'enfant
en se levant.

-- , voyons, allez-vous finir! s'cria Morel d'une voix menaante
pour chasser l'idiote, qui ne voulait pas s'loigner de l'tabli et
s'obstinait  s'emparer d'une des pierres.

--Maman, l'eau de la cruche est gele, cria Flix.

--Casse la glace alors, dit Madeleine.

--Elle est trop paisse, je ne peux pas.

--Morel, casse donc la glace de la cruche, dit Madeleine d'une voix
dolente et impatiente; puisque je n'ai pas autre chose  boire que de
l'eau, que j'en puisse boire au moins. Tu me laisses mourir de soif.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! quelle patience! Mais comment veux-tu que je
fasse? J'ai ta mre sur les bras, s'cria le malheureux lapidaire.

Il ne pouvait parvenir  se dbarrasser de l'idiote, qui, commenant 
s'irriter de la rsistance qu'elle rencontrait, faisait entendre une
sorte de grondement courrouc.

--Appelle-la donc, dit Morel  sa femme; elle t'coute quelquefois, toi.

--Ma mre, allez vous coucher; si vous tes sage, je vous donnerai du
caf que vous aimez bien.

--a, a, reprit l'idiote en cherchant cette fois  s'emparer violemment
du rubis qu'elle convoitait.

Morel la repoussa avec mnagement, mais en vain.

--Mon Dieu! tu sais bien que tu n'en finiras pas avec elle, si tu ne lui
fais pas peur avec le fouet, s'cria Madeleine; il n'y a que ce moyen-l
de la faire rester tranquille.

--Il le faut bien; mais, quoiqu'elle soit folle, menacer une vieille
femme de coups de fouet, a me rpugne toujours, dit Morel.

Puis, s'adressant  la vieille qui tchait de le mordre, et qu'il
contenait d'une main, il s'cria de sa voix la plus terrible:

--Gare au fouet! si vous n'allez pas vous coucher tout de suite!

Ces menaces furent encore vaines.

Il prit le fouet sous son tabli, le fit claquer violemment et en menaa
l'idiote, lui disant:

--Couchez-vous tout de suite, couchez-vous!

Au bruit retentissant du fouet, la vieille s'loigna d'abord brusquement
de l'tabli, puis s'arrta, gronda entre ses dents et jeta des regards
irrits sur son gendre.

--Au lit! Au lit! rpta celui-ci en s'avanant et en faisant de nouveau
claquer son fouet.

Alors l'idiote regagna lentement sa couche  reculons, en montrant le
poing au lapidaire.

Celui-ci, dsirant terminer cette scne cruelle pour aller donner 
boire  sa femme, s'avana trs-prs de l'idiote, fit une dernire fois
brusquement rsonner son fouet, sans la toucher nanmoins, et rpta
d'une voix menaante:

--Au lit, tout de suite!

La vieille, dans son effroi, se mit  pousser des hurlements affreux, se
jeta sur sa couche et s'y blottit comme un chien dans son chenil, sans
cesser de hurler.

Les enfants pouvants, croyant que leur pre avait frapp la vieille,
lui crirent en pleurant:

--Ne bats pas grand'mre, ne la bats pas!

Il est impossible de rendre l'effet sinistre de cette scne nocturne,
accompagne des cris suppliants des enfants, des hurlements furieux de
l'idiote et des plaintes douloureuses de la femme du lapidaire.




XIX

La dette


Morel le lapidaire avait souvent assist  des scnes aussi tristes que
celles que nous venons de raconter; pourtant il s'cria, dans un accs
de dsespoir, en jetant son fouet sur son tabli:

--Oh! Quelle vie! quelle vie!

--Est-ce ma faute,  moi, si ma mre est idiote? dit Madeleine en
pleurant.

--Est-ce la mienne? dit Morel. Qu'est-ce que je demande? de me tuer de
travail pour vous tous. Jour et nuit je suis  l'ouvrage; je ne me
plains pas, tant que j'en aurai la force, j'irai; mais je ne peux pas
non plus faire mon tat et tre en mme temps gardien de fou, de malade
et d'enfants! Non, le ciel n'est pas juste  la fin! Non, il n'est pas
juste! C'est trop de misre pour un seul homme! dit le lapidaire avec un
accent dchirant.

Et, accabl, il retomba sur son escabeau, la tte cache dans ses mains.

--Puisqu'on n'a pas voulu prendre ma mre  l'hospice, parce qu'elle
n'tait pas assez folle, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi, l?
dit Madeleine de sa voix tranante, dolente et plaintive. Quand tu te
tourmenteras de ce que tu ne peux pas empcher,  quoi a
t'avancera-t-il?

-- rien, dit l'artisan; et il essuya ses yeux qu'une larme avait
mouills;  rien... tu as raison. Mais quand tout vous accable, on n'est
quelquefois pas matre de soi.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai soif! Je frissonne, et la fivre me
brle, dit Madeleine.

--Attends, je vais te donner  boire.

Morel alla prendre la cruche sous le toit. Aprs avoir difficilement
bris la glace qui recouvrait l'eau, il remplit une tasse de ce liquide
gel et s'approcha du grabat de sa femme, qui tendait vers lui ses
mains impatientes.

Mais, aprs un moment de rflexion, il lui dit:

--Non, a serait trop froid; dans un accs de fivre, a te ferait du
mal.

--a me fera du mal? Tant mieux, donne vite alors, reprit Madeleine avec
amertume; a sera plus tt fini, a te dbarrassera de moi, tu n'auras
plus qu' tre gardien de fou et d'enfants. La malade sera de moins.

--Pourquoi me parler comme cela, Madeleine? je ne le mrite pas, dit
tristement Morel. Tiens, ne me fais pas de chagrin, c'est tout juste
s'il me reste assez de raison et de force pour travailler; je n'ai pas
la tte bien solide, elle n'y rsisterait pas; et alors qu'est-ce que
vous deviendriez tous? C'est pour vous que je parle; s'il ne s'agissait
que de moi, je ne m'embarrasserais gure de demain. Dieu merci! la
rivire coule pour tout le monde.

--Pauvre Morel! dit Madeleine attendrie; c'est vrai, j'ai eu tort de te
dire d'un air fch que je voudrais te dbarrasser de moi. Ne m'en veux
pas, mon intention tait bonne; oui, car enfin je vous suis inutile 
toi et  nos enfants. Depuis seize mois que je suis alite... Oh! mon
Dieu! que j'ai soif! Je t'en prie, donne-moi  boire.

--Tout  l'heure; je tche de rchauffer la tasse entre mes mains.

--Es-tu bon! Et moi qui te dis des choses dures, encore!

--Pauvre femme, tu souffres! a aigrit le caractre. Dis-moi tout ce que
tu voudras, mais ne me dis pas que tu voudrais me dbarrasser de toi.

--Mais  quoi te suis-je bonne?

-- quoi nous sont bons nos enfants?

-- te surcharger de travail.

--Sans doute! aussi, grce  vous autres, je trouve la force d'tre 
l'ouvrage quelquefois vingt heures par jour,  ce point que j'en suis
devenu difforme et estropi. Est-ce que tu crois que sans cela je ferais
pour l'amour de moi tout seul le mtier que je fais? Oh! non, la vie
n'est pas assez belle, j'en finirais avec elle.

--C'est comme moi, reprit Madeleine; sans les enfants, il y a longtemps
que je t'aurais dit: Morel, tu en as assez, moi aussi; le temps
d'allumer un rchaud de charbon, on se moque de la misre... Mais ces
enfants... ces enfants...

--Tu vois donc bien qu'ils sont bons  quelque chose, dit Morel avec une
admirable navet. Allons, tiens, bois, mais par petites gorges, car
c'est encore bien froid.

--Oh! merci, Morel, dit Madeleine en buvant avec avidit.

--Assez, assez...

--C'tait trop froid; mon frisson redouble, dit Madeleine en lui rendant
la tasse.

--Mon Dieu, mon Dieu! je te l'avais bien dit, tu souffres...

--Je n'ai plus la force de trembler. Il me semble que je suis saisie de
tous les cts dans un gros glaon, voil tout...

Morel ta sa veste, la mit sur les pieds de sa femme, et resta le torse
nu. Le malheureux n'avait pas de chemise.

--Mais tu vas geler, Morel!

--Tout  l'heure, si j'ai trop froid, je reprendrai ma veste un moment.

--Pauvre homme!... ah! tu as bien raison, le ciel n'est pas juste.
Qu'est-ce que nous avons fait pour tre si malheureux, tandis que
d'autres...?

--Chacun a ses peines, les grands comme les petits.

--Oui, mais les grands ont des peines qui ne leur creusent pas l'estomac
et qui ne les font pas grelotter. Tiens, quand je pense qu'avec le prix
d'un de ces diamants que tu polis nous aurions de quoi vivre dans
l'aisance, nous et nos enfants, a rvolte. Et  quoi a leur sert-il,
ces diamants?

--S'il n'y avait qu' dire:  quoi a sert-il aux autres? on irait loin.
C'est comme si tu disais:  quoi a sert-il  ce monsieur, que Mme
Pipelet appelle le commandant, d'avoir lou et meubl le premier tage
de cette maison, o il ne vient jamais?  quoi a lui sert-il d'avoir l
de bons matelas, de bonnes couvertures, puisqu'il loge ailleurs?

--C'est bien vrai. Il y aurait l de quoi nipper pour longtemps plus
d'un pauvre mnage comme le ntre... sans compter que tous les jours Mme
Pipelet fait du feu pour empcher ses meubles d'tre abms par
l'humidit. Tant de bonne chaleur perdue, tandis que nous et nos enfants
nous gelons! Mais tu me diras  a: nous ne sommes pas des meubles. Oh!
ces riches, c'est si dur!

--Pas plus durs que d'autres, Madeleine. Mais ils ne savent pas,
vois-tu, ce que c'est que la misre. a nat heureux, a vit heureux, a
meurt heureux:  propos de quoi veux-tu que a pense  nous? Et puis, je
te dis... ils ne savent pas... Comment se feraient-ils une ide des
privations des autres? Ont-ils grand-faim, grande est leur joie, ils
n'en dnent que mieux. Fait-il grand froid, tant mieux, ils appellent a
une belle gele: c'est tout simple; s'ils sortent  pied, ils rentrent
ensuite au coin d'un bon foyer, et la froidure leur fait trouver le feu
meilleur; ils ne peuvent donc pas nous plaindre beaucoup, puisqu' eux
la faim et le froid leur tournent  plaisir. Ils ne savent pas, vois-tu,
ils ne savent pas!...  leur place nous ferions comme eux.

--Les pauvres gens sont donc meilleurs qu'eux tous, puisqu'ils
s'entraident! Cette bonne petite Mlle Rigolette, qui nous a si souvent
veills, moi ou les enfants, pendant nos maladies, a emmen hier Jrme
et Pierre pour partager son souper. Et son souper, a n'est gure; une
tasse de lait et du pain.  son ge on a bon apptit; bien sr elle se
sera prive.

--Pauvre fille! Oui, elle est bien bonne. Et pourquoi? parce qu'elle
connat la peine. Et, comme je dis toujours: si les riches savaient! Si
les riches savaient!

--Et cette petite dame qui est venue avant-hier, d'un air effar, nous
demander si nous avions besoin de quelque chose, maintenant elle sait,
celle-l, ce que c'est que des malheureux... eh bien! elle n'est pas
revenue.

--Elle reviendra peut-tre; car, malgr sa figure effraye, elle avait
l'air bien doux et bien comme il faut.

--Oh! avec toi, ds qu'on est riche, on a toujours raison. On dirait que
les riches sont faits d'une autre pte que nous.

--Je ne dis pas cela, reprit doucement Morel; je dis au contraire qu'ils
ont leurs dfauts; nous avons, nous, les ntres.

Le malheur est qu'ils ne savent pas... Le malheur est qu'il y a, par
exemple, beaucoup d'agents pour dcouvrir les gueux qui ont commis des
crimes, et qu'il n'y a pas d'agents pour dcouvrir les honntes ouvriers
accabls de famille qui sont dans la dernire des misres et qui, faute
d'un peu de secours donn  point, se laissent quelquefois tenter. C'est
bon de punir le mal, a serait peut-tre meilleur de l'empcher. Vous
tes rest probe jusqu' cinquante ans; mais l'extrme misre, la faim
vous poussent au mal, et voil un coquin de plus; tandis que si on avait
su... Mais  quoi bon penser  cela?... Le monde est comme il est. Je
suis pauvre et dsespr, je parle ainsi; je serais riche, je parlerais
de ftes et de plaisirs.

Eh bien! pauvre femme, comment vas-tu?

--Toujours la mme chose... Je ne sens plus mes jambes. Mais toi, tu
trembles; reprends donc ta veste, et souffle cette chandelle qui brle
pour rien; voil le jour.

En effet, une lueur blafarde, glissant pniblement  travers la neige
dont tait obstru le carreau de la lucarne, commenait  jeter une
triste clart dans l'intrieur de ce rduit et rendait son aspect plus
affreux encore. L'ombre de la nuit voilait au moins une partie de ces
misres.

--Je vais attendre qu'il fasse assez clair pour me remettre 
travailler, dit le lapidaire en s'asseyant sur le bord de la paillasse
de sa femme et en appuyant son front dans ses deux mains.

Aprs quelques moments de silence, Madeleine lui dit:

--Quand Mme Mathieu doit-elle revenir chercher les pierres auxquelles tu
travailles?

--Ce matin. Je n'ai plus qu'une facette d'un diamant faux  polir.

--Un diamant faux!... toi qui ne tailles que des pierres fines, malgr
ce qu'on croit dans la maison!

--Comment! tu ne sais pas!... Mais c'est juste, quand l'autre jour Mme
Mathieu est venue, tu dormais. Elle m'a donn dix diamants faux, dix
cailloux du Rhin  tailler, juste de la mme grosseur et de la mme
manire que le mme nombre de pierres fines qu'elle m'apportait, celles
qui sont l avec des rubis. Je n'ai jamais vu des diamants d'une plus
belle eau; ces dix pierres-l valent certainement plus de soixante mille
francs.

--Et pourquoi te les fait-elle imiter en faux?

--Une grande dame  qui ils appartiennent, une duchesse, je crois, a
charg M. Baudoin le joaillier de vendre sa parure et de lui faire faire
 la place une parure en pierres fausses. Mme Mathieu, la courtire en
pierreries de M. Baudoin, m'a appris cela en m'apportant les pierres
vraies, afin que je donne aux fausses la mme coupe et la mme forme;
Mme Mathieu a charg de la mme besogne quatre autres lapidaires, car il
y a quarante ou cinquante pierres  tailler. Je ne pouvais pas tout
faire, cela devait tre prt ce matin; il faut  M. Baudoin le temps de
remonter des pierres fausses. Mme Mathieu dit que souvent des dames font
ainsi en cachette remplacer leurs diamants par des cailloux du Rhin.

--Tu vois bien, les fausses pierres font le mme effet que les vraies,
et les grandes dames, qui mettent seulement a pour se parer, n'auraient
jamais l'ide de sacrifier un diamant au soulagement de malheureux comme
nous!

--Pauvre femme! Sois donc raisonnable, le chagrin te rend injuste. Qui
est-ce qui sait que nous, les Morel, sommes malheureux?

--Oh! quel homme, quel homme! On te couperait en morceaux, toi, que tu
dirais merci.

Morel haussa les paules avec compassion.

--Combien te devra ce matin Mme Mathieu? reprit Madeleine.

--Rien, puisque je suis en avance avec elle de cent vingt francs.

--Rien! Mais nous avons fini hier nos derniers vingt sous.

--Oui, dit Morel d'un air abattu.

--Et comment allons-nous faire?

--Je ne sais pas.

--Et le boulanger ne veut plus nous fournir  crdit...

--Non, puisque hier j'ai emprunt le quart d'un pain  Mme Pipelet.

--La mre Burette ne nous prterait rien?

--Nous prter!... Maintenant qu'elle a tous nos effets en gage, sur quoi
nous prterait-elle?... sur nos enfants? dit Morel avec un sourire amer.

--Mais ma mre, les enfants et toi, vous n'avez mang hier qu'une livre
et demie de pain  vous tous! Vous ne pouvez pas mourir de faim non
plus. Aussi c'est ta faute; tu n'a pas voulu te faire inscrire cette
anne au bureau de charit.

--On n'inscrit que les pauvres qui ont des meubles, et nous n'en avons
plus; on nous regarde comme en garni. C'est comme pour tre admis aux
salles d'asile, il faut que les enfants aient au moins une blouse, et
les ntres n'ont que des haillons; et puis, pour le bureau de charit,
il aurait fallu, pour me faire inscrire, aller, retourner peut-tre
vingt fois au bureau, puisque nous n'avons pas de protections. a me
ferait perdre plus de temps que a ne vaudrait.

--Mais comment faire alors?

--Peut-tre cette petite dame qui est venue hier ne nous oubliera pas.

--Oui, comptes-y. Mais Mme Mathieu te prtera bien cent sous; tu
travailles pour elle depuis dix ans, elle ne peut pas laisser dans une
pareille peine un honnte ouvrier charg de famille.

--Je ne crois pas qu'elle puisse nous prter quelque chose. Elle a fait
tout ce qu'elle a pu en m'avanant petit  petit cent vingt francs;
c'est une grosse somme pour elle. Parce qu'elle est courtire de
diamants et qu'elle en a quelquefois pour cinquante mille francs dans
son cabas, elle n'en est pas plus riche. Quand elle gagne cent francs
par mois, elle est bien contente, car elle a des charges, deux nices 
lever. Cent sous pour elle, vois-tu, c'est comme cent sous pour nous,
et il y a des moments o on ne les a pas, tu le sais bien. tant dj de
beaucoup en avance avec moi, elle ne peut s'ter le pain de la bouche 
elle et aux siens.

--Voil ce que c'est que de travailler pour des courtiers au lieu de
travailler pour les forts joailliers; ils sont moins regardants
quelquefois. Mais tu te laisses toujours manger la laine sur le dos,
c'est ta faute.

--C'est ma faute! s'cria ce malheureux, exaspr par cet absurde
reproche; est-ce ta mre ou non qui est cause de toutes nos misres?
S'il n'avait pas fallu payer le diamant qu'elle a perdu, ta mre, nous
serions en avance, nous aurions le prix de mes journes, nous aurions
les onze cents francs que nous avons retirs de la caisse d'pargne pour
les joindre aux treize cents francs que nous a prts ce M. Jacques
Ferrand, que Dieu maudisse!

--Tu t'obstines encore  ne lui rien demander,  celui-l. Aprs a, il
est si avare que a ne servirait peut-tre  rien; mais enfin on essaie
toujours.

-- lui!  lui! M'adresser  lui! s'cria Morel; j'aimerais mieux me
laisser brler  petit feu. Tiens, ne me parle pas de cet homme-l, tu
me rendrais fou.

En disant ces mots, la physionomie du lapidaire, ordinairement douce et
rsigne, prit une expression de sombre nergie, son ple visage se
colora lgrement; il se leva brusquement du grabat o il tait assis et
marcha dans la mansarde avec agitation. Malgr son apparence grle,
difforme, l'attitude et les traits de cet homme respiraient alors une
gnreuse indignation.

--Je ne suis pas mchant, s'cria-t-il; de ma vie, je n'ai fait de mal 
personne, mais, vois-tu, ce notaire[31]!... Oh! je lui souhaite autant
de mal qu'il m'en a fait. Puis, mettant ses deux mains sur son front, il
murmura d'une voix douloureuse: Mon Dieu! pourquoi donc faut-il qu'un
mauvais sort que je n'ai pas mrit me livre, moi et les miens, pieds et
poings lis,  cet hypocrite! Aura-t-il donc le droit d'user de sa
richesse pour perdre, corrompre et dsoler ceux qu'il veut perdre,
corrompre et dsoler?

--C'est a, c'est a, dit Madeleine, dchane-toi contre lui; tu seras
bien avanc quand il t'aura fait mettre en prison, comme il peut le
faire d'un jour  l'autre pour cette lettre de change de treize cents
francs, pour laquelle il a obtenu jugement contre toi. Il te tient comme
un oiseau au bout d'un fil. Je le dteste autant que toi, ce notaire;
mais, puisque nous sommes dans sa dpendance, il faut bien...

--Laisser dshonorer notre fille, n'est-ce pas? s'cria le lapidaire
d'une voix foudroyante.

--Mon Dieu! tais-toi donc, ces enfants sont veills... ils t'entendent.

--Bah! bah! tant mieux! reprit Morel avec une effrayante ironie, a sera
d'un bon exemple pour nos deux petites filles; a les prparera; il n'a
qu'un jour  en avoir aussi la fantaisie, le notaire! Ne sommes-nous pas
dans sa dpendance? comme tu dis toujours. Voyons, rpte donc encore
qu'il peut me faire mettre en prison; voyons, parle franchement... il
faut lui abandonner notre fille, n'est-ce pas?

Puis ce malheureux termina son imprcation en clatant en sanglots; car
cette honnte et bonne nature ne pouvait longtemps soutenir ce ton de
douloureux sarcasme.

-- mes enfants! s'cria-t-il en fondant en larmes; mes pauvres enfants!
ma Louise, ma bonne et belle Louise!... trop belle, trop belle!... c'est
aussi de l que viennent tous nos malheurs. Si elle n'avait pas t si
belle, cet homme ne m'aurait pas propos de me prter cet argent. Je
suis laborieux et honnte, le joaillier m'aurait donn du temps, je
n'aurais pas d'obligation  ce vieux monstre, et il n'abuserait pas du
service qu'il nous a rendu pour tcher de dshonorer ma fille, je ne
l'aurais pas laisse un jour chez lui. Mais il le faut, il le faut; il
me tient dans sa dpendance. Oh! la misre, la misre, que d'outrages
elle fait dvorer!

--Mais, comment faire aussi? Il a dit  Louise: Si tu t'en vas de chez
moi, je fais mettre ton pre en prison.

--Oui, il la tutoie comme la dernire des cratures.

--Si ce n'tait que cela, on se ferait une raison; mais si elle quitte
le notaire il te fera prendre, et alors, pendant que tu seras en prison,
que veux-tu que je devienne toute seule, moi, avec nos enfants et ma
mre? Quand Louise gagnerait vingt francs par mois dans une autre place,
est-ce que nous pourrions vivre six personnes l-dessus?

--Oui, c'est pour vivre que nous laissons peut-tre dshonorer Louise.

--Tu exagres toujours; le notaire la poursuit, c'est vrai... elle nous
l'a dit, mais elle est honnte, tu le sais bien.

--Oh! oui, elle est honnte, et active, et bonne!... Quand, nous voyant
dans la gne  cause de ta maladie, elle a voulu entrer en place pour ne
pas nous tre  charge, je ne t'ai pas dit, va, ce que a m'a cot!...
Elle, servante... maltraite, humilie!... elle si fire naturellement
qu'en riant... te souviens-tu? nous riions alors, nous l'appelions la
Princesse, parce qu'elle disait toujours qu' force de propret elle
rendrait notre pauvre rduit comme un petit palais... Chre enfant,
'aurait t mon luxe de la garder prs de nous, quand j'aurais d
passer les nuits au travail... C'est qu'aussi, quand je voyais sa bonne
figure rose et ses jolis yeux bruns devant moi, l, prs de mon tabli,
et que je l'coutais chanter, ma tche ne me paraissait pas lourde!
Pauvre Louise, si laborieuse et avec a si gaie... Jusqu' ta mre dont
elle faisait ce qu'elle voulait!... Mais, dame! aussi quand elle vous
parlait, quand elle vous regardait, il n'y avait pas moyen de ne pas
dire comme elle... Et toi, comme elle te soignait! comme elle t'amusait!
Et ses frres et ses soeurs, s'en occupait-elle assez!... Elle trouvait
le temps de tout faire. Aussi, avec Louise, tout notre bonheur... tout
s'en est all.

--Tiens, Morel, ne me rappelle pas a... tu me fends le coeur, dit
Madeleine en pleurant  chaudes larmes.

--Et quand je pense que peut-tre ce vieux monstre... Tiens, vois-tu...
 cette pense la tte me tourne... Il me prend des envies d'aller le
tuer et de me tuer aprs...

--Et nous! qu'est-ce que nous deviendrions? Et puis, encore une fois, tu
t'exagres. Le notaire aura peut-tre dit cela  Louise comme... en
plaisantant... D'ailleurs il va  la messe tous les dimanches; il
frquente beaucoup de prtres... Il y a beaucoup de gens qui disent
qu'il est plus sr de placer de l'argent chez lui qu' la caisse
d'pargne.

--Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il est riche et hypocrite... je connais
bien Louise... elle est honnte... Oui, mais elle nous aime comme on
n'aime pas; son coeur saigne de notre misre. Elle sait que sans moi
vous mourriez tout  fait de faim; et si le notaire l'a menace de me
faire mettre en prison... la malheureuse a t peut-tre capable... Oh!
ma tte!... c'est  en devenir fou!

--Mon Dieu! si cela tait arriv, le notaire lui aurait donn de
l'argent, des cadeaux, et, bien sr, elle n'aurait rien gard pour elle;
elle nous en aurait fait profiter.

--Tais-toi... je ne comprends pas seulement que tu aies des ides
pareilles... Louise accepter... Louise...

--Mais pas pour elle... pour nous...

--Tais-toi... encore une fois, tais-toi!... tu me fais frmir... Sans
moi... je ne sais pas ce que tu serais devenue... et mes enfants aussi
avec des raisons pareilles.

--Quel mal est-ce que je dis?

--Aucun...

--Eh bien! pourquoi crains-tu que?...

Le lapidaire interrompit impatiemment sa femme:

--Je crains, parce que je remarque que depuis trois mois... chaque fois
que Louise vient ici et qu'elle m'embrasse... elle rougit.

--Du plaisir de te voir.

--Ou de honte... elle est de plus en plus triste...

--Parce qu'elle nous voit de plus en plus malheureux. Et puis, quand je
lui parle du notaire, elle dit que maintenant il ne la menace plus de la
prison pour toi.

--Oui, mais  quel prix ne la menace-t-il plus? elle ne le dit pas, et
elle rougit en m'embrassant... Oh! mon Dieu! a serait dj pourtant
bien mal  un matre de dire  une pauvre fille honnte, dont le pain
dpend de lui: Cde, ou je te chasse: et si l'on vient s'informer de
toi, je rpondrai que tu es un mauvais sujet, pour t'empcher de te
placer ailleurs... Mais lui dire: Cde, ou je fais mettre ton pre en
prison! lui dire cela lorsqu'on sait que toute une famille vit du
travail de ce pre, oh! c'est mille fois plus criminel encore!

--Et quand on pense qu'avec un des diamants qui sont l sur ton tabli
tu pourrais avoir de quoi rembourser le notaire, faire sortir notre
fille de chez lui et la garder chez nous..., dit lentement Madeleine.

--Quand tu me rpteras cent fois la mme chose,  quoi bon?...
Certainement que, si j'tais riche, je ne serais pas pauvre, reprit
Morel avec une douloureuse impatience.

La probit tait tellement naturelle et pour ainsi dire tellement
organique chez cet homme, qu'il ne lui venait pas  l'esprit que sa
femme abattue, aigrie par le malheur, pt concevoir quelque
arrire-pense mauvaise et voult tenter son irrprochable honntet.

Il reprit amrement:

--Il faut se rsigner. Heureux ceux qui peuvent avoir leurs enfants
auprs d'eux et les dfendre des piges; mais une fille du peuple, qui
la garantit? personne... Est-elle en ge de gagner quelque chose, elle
part le matin pour son atelier, rentre le soir; pendant ce temps-l la
mre travaille de son ct, le pre du sien. Le temps, c'est notre
fortune, et le pain est si cher qu'il ne nous reste pas le loisir de
veiller sur nos enfants; et puis on crie  l'inconduite des filles
pauvres... comme si leurs parents avaient le moyen de les garder chez
eux, ou le temps de les surveiller quand elles sont dehors... Les
privations ne nous sont rien auprs du chagrin de quitter notre femme,
notre enfant, notre pre... C'est surtout  nous, pauvres gens, que la
vie de famille serait salutaire et consolante... Et, ds que nos enfants
sont en ge de raison, nous sommes forcs de nous en sparer!

 ce moment on frappa bruyamment  la porte de la mansarde.




XX

Le jugement


tonn, le lapidaire se leva et alla ouvrir... Deux hommes entrrent
dans la mansarde.

L'un, maigre, grand, la figure ignoble et bourgeonne, encadre d'pais
favoris noirs grisonnants, tenait  la main une grosse canne plombe,
portait un chapeau dform et une longue redingote verte crotte,
troitement boutonne. Son col de velours noir rp laissait voir un cou
long, rouge, pel comme celui d'un vautour... Cet homme s'appelait
Malicorne.

L'autre plus petit, et de mine aussi basse, rouge, gros et trapu, tait
vtu avec une sorte de somptuosit grotesque. Des boutons de brillants
attachaient les plis de sa chemise d'une propret douteuse, et une
longue chane d'or serpentait sur un gilet cossais d'toffe passe, que
laissait voir un paletot de panne d'un gris jauntre... Cet homme
s'appelait Bourdin.

--Oh! que a pue la misre et la mort ici! dit Malicorne en s'arrtant
au seuil.

--Le fait est que a ne sent pas le musc! Quelles pratiques! reprit
Bourdin en faisant un geste de dgot et de mpris; puis il s'avana
vers l'artisan qui le regardait avec autant de surprise que
d'indignation.

 travers la porte laisse entrebille, on vit apparatre la figure
mchante, attentive et ruse de Tortillard, qui, ayant suivi ces
inconnus  leur insu, regardait, piait, coutait.

--Que voulez-vous? dit brusquement le lapidaire, rvolt de la
grossiret des deux hommes.

--Jrme Morel? lui rpondit Bourdin.

--C'est moi...

--Ouvrier lapidaire?

--C'est moi.

--Bien sr?

--Encore une fois, c'est moi... Vous m'impatientez... que
voulez-vous?... expliquez-vous ou sortez!

--Que a d'honntet?... merci!... dis donc, Malicorne, reprit l'homme
en se retournant vers son camarade, il n'y a pas _gras_... ici... c'est
pas comme chez le vicomte de Saint-Remy?

--Oui... mais quand il y a _gras_, on trouve visage de bois... comme
nous l'avons trouv rue de Chaillot. Le moineau avait fil la veille...
et roide encore, tandis que des vermines pareilles a reste coll  son
chenil.

--Je crois bien; a ne demande qu' tre _serr_[32] pour avoir la
pte.

--Faut encore que le _loup_[33] soit bon enfant; a lui cotera plus
que a ne vaut... mais a le regarde.

--Tenez, dit Morel avec indignation, si vous n'tiez pas ivres comme
vous en avez l'air, on se mettrait en colre... Sortez de chez moi 
l'instant!

--Ah! ah! il est fameux, le _djet_! s'cria Bourdin en faisant une
allusion insultante  la dviation de la taille du lapidaire. Dis donc,
Malicorne, il a le toupet d'appeler a un _chez soi_... un bouge o je
ne voudrais pas mettre mon chien...

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Madeleine, si effraye qu'elle n'avait pas
jusqu'alors pu dire une parole, appelle donc au secours... c'est
peut-tre des malfaiteurs... Prends garde  tes diamants...

En effet, voyant ces deux inconnus de mauvaise mine s'approcher de plus
en plus de l'tabli o taient encore exposes les pierreries, Morel
craignit quelque mauvais dessein, courut  sa table et, de ses deux
mains, couvrit les pierres prcieuses.

Tortillard, toujours aux coutes et aux aguets, retint les paroles de
Madeleine, remarqua le mouvement de l'artisan et se dit:

--Tiens... tiens... tiens... on le disait lapidaire en faux; si les
pierres taient fausses, il n'aurait pas peur d'tre vol... Bon 
savoir: alors la mre Mathieu, qui vient souvent ici, est donc aussi
courtire en _vrai_... C'est donc de vrais diamants qu'elle a dans son
cabas... Bon  savoir; je dirai a  la Chouette,  la Chouette, dit le
fils de Bras-Rouge en chantonnant.

--Si vous ne sortez pas de chez moi, je crie  la garde, dit Morel.

Les enfants, effrays de cette scne, commencrent  pleurer, et la
vieille idiote se dressa sur son sant...

--S'il y a quelqu'un qui ait le droit de crier  la garde... c'est
nous... entendez-vous, monsieur le djet? dit Bourdin.

--Vu que la garde doit nous prter main-forte pour vous conduire si vous
regimbez, ajouta Malicorne. Nous n'avons pas de juge de paix avec nous,
c'est vrai; mais si vous tenez  jouir de sa socit, on va vous en
servir un sortant de son lit, tout chaud, tout bouillant... Bourdin va
aller le chercher.

--En prison... moi? s'cria Morel frapp de stupeur.

--Oui...  Clichy...

-- Clichy? rpta l'artisan d'un air hagard.

--A-t-il la boule dure, celui-l! dit Malicorne.

-- la prison pour dettes... aimez-vous mieux a? reprit Bourdin.

--Vous... vous... seriez... comment... le notaire... Ah! mon Dieu!...

Et l'ouvrier, ple comme la mort, retomba sur son escabeau, sans pouvoir
ajouter une parole.

--Nous sommes gardes du commerce pour vous pincer, si nous en tions
capables... Y tes-vous, pays?

--Morel... le billet du matre de Louise!... Nous sommes perdus! s'cria
Madeleine d'une voix dchirante.

--Voil le jugement, dit Malicorne en tirant de son portefeuille un acte
timbr.

Aprs avoir psalmodi, comme d'habitude, une partie de cette requte
d'une voix presque inintelligible, il articula nettement les derniers
mots, malheureusement trop significatifs pour l'artisan:

--Jugeant en dernier ressort, le tribunal condamne le sieur Jrme
Morel  payer au sieur Pierre Petit-Jean, ngociant[34], par toutes
voies de droit, et mme par corps, la somme de treize cents francs avec
l'intrt  dater du jour du prott, et le condamne en outre aux dpens.

Fait et jug  Paris, le 13 septembre 1838.

--Et Louise, alors? Et Louise? s'cria Morel presque gar sans paratre
entendre ce grimoire, o est-elle? Elle est donc sortie de chez le
notaire, puisqu'il me fait emprisonner?... Louise... mon Dieu!
qu'est-elle devenue?

--Qui a, Louise? dit Bourdin.

--Laisse-le donc, reprit brutalement Malicorne, est-ce que tu ne vois
pas qu'il bat la breloque? Allons, et il s'approcha de Morel, allons,
par file  gauche... en avant, marche, dcanillons; j'ai besoin de
prendre l'air, a empoisonne ici.

--Morel, n'y va pas. Dfends-toi! s'cria Madeleine avec garement.
Tue-les, ces gueux-l. Oh! es-tu poltron!... Tu te laisseras emmener? Tu
nous abandonneras?

--Faites comme chez vous, madame, dit Bourdin d'un air sardonique. Mais
si votre homme lve la main sur moi, je l'tourdis.

Seulement proccup de Louise, Morel n'entendait rien de ce qu'on disait
autour de lui. Tout  coup une expression de joie amre claira son
visage, il s'cria:

--Louise a quitt la maison du notaire... j'irai en prison de bon
coeur... Mais, jetant un regard autour de lui, il s'cria: Et ma femme
et sa mre... et mes autres enfants... qui les nourrira? On ne voudra
pas me confier des pierres pour travailler en prison... on croira que
c'est mon inconduite qui m'y envoie... Mais c'est donc la mort des
miens, notre mort  tous, qu'il veut, le notaire?

--Une fois! deux fois! finirons-nous? dit Bourdin, a nous embte,  la
fin... Habillez-vous, et filons.

--Mes bons messieurs, pardon de ce que je vous ai dit tout  l'heure!
s'cria Madeleine toujours couche. Vous n'aurez pas le coeur d'emmener
Morel... Qu'est-ce que vous voulez que je devienne avec mes cinq enfants
et ma mre qui est folle? Tenez, la voyez-vous?... l, accroupie sur son
matelas? elle est folle, mes bons messieurs!... elle est folle...

--La vieille tondue?

--Tiens! c'est vrai, elle est tondue, dit Malicorne; moi, je croyais
qu'elle avait un serre-tte blanc...

--Mes enfants, jetez-vous aux genoux de ces bons messieurs, s'cria
Madeleine, voulant, par un dernier effort, attendrir les recors;
priez-les de ne pas emmener votre pauvre pre... notre seul
gagne-pain...

Malgr les ordres de leur mre, les enfants pleuraient effrays, n'osant
pas sortir de leur grabat.

 ce bruit inaccoutum,  l'aspect des deux recors qu'elle ne
connaissait pas, l'idiote commena  jeter des hurlements sourds en se
rencognant contre la muraille.

Morel semblait tranger  ce qui se passait autour de lui; ce coup tait
si affreux, si inattendu, les consquences de cette arrestation lui
paraissaient si pouvantables, qu'il ne pouvait y croire... Dj
affaibli par des privations de toutes sortes, les forces lui manquaient;
il restait ple, hagard, assis sur son escabeau, affaiss sur lui-mme,
les bras pendants, la tte baisse sur sa poitrine...

--Ah ! mille tonnerres!... a finira-t-il? s'cria Malicorne. Est-ce
que vous croyez qu'on est  la noce ici? Marchons, ou je vous empoigne.

Le recors mit sa main sur l'paule de l'artisan et le secoua rudement.

Ces menaces, ce geste inspirrent une grande frayeur aux enfants; les
trois petits garons sortirent de leur paillasse  moiti nus, et
vinrent, plors, se jeter aux pieds des gardes du commerce, joignant
les mains et criant d'une voix dchirante:

--Grce! Ne tuez pas notre pre!...

 la vue de ces malheureux enfants frissonnant de froid et d'pouvante,
Bourdin, malgr sa duret naturelle et son habitude de pareilles scnes,
se sentit presque mu. Son camarade, impitoyable, dgagea brutalement sa
jambe des treintes des enfants qui s'y cramponnaient suppliants.

--Eh! hue donc, les moutards!... Quel chien de mtier, si on avait
toujours affaire  des mendiants pareils!...

Un pisode horrible rendit cette scne plus affreuse encore. L'ane des
petites filles, reste couche dans la paillasse avec sa soeur malade,
s'cria tout  coup:

--Maman, maman, je ne sais pas ce qu'elle a... Adle... Elle est toute
froide! Elle me regarde toujours... et elle ne respire plus...

La pauvre enfant phtisique venait d'expirer doucement sans une plainte,
son regard toujours attach sur celui de sa soeur qu'elle aimait
tendrement...

Il est impossible de rendre le cri que jeta la femme du lapidaire 
cette affreuse rvlation, car elle comprit tout.

Ce fut un de ces cris pantelants, convulsifs, arrachs du plus profond
des entrailles d'une mre.

--Ma soeur a l'air d'tre morte! Mon Dieu! mon Dieu! j'en ai peur!
s'cria l'enfant en se prcipitant hors de la paillasse et courant
pouvante se jeter dans les bras de sa mre.

Celle-ci, oubliant que ses jambes presque paralyses ne pouvaient la
soutenir, fit un violent effort pour se lever et courir auprs de sa
fille morte; mais les forces lui manqurent, elle tomba sur le carreau
en poussant un dernier cri de dsespoir.

Ce cri trouva un cho dans le coeur de Morel; il sortit de sa stupeur,
d'un bond fut  la paillasse, y saisit sa fille ge de quatre ans...

Il la trouva morte.

Le froid, le besoin avaient ht sa fin... quoique sa maladie, fruit de
la misre, ft mortelle.

Ses pauvres petits membres taient dj roidis et glacs...

_Fin de la troisime partie_




QUATRIME PARTIE




I

Louise


Morel, ses cheveux gris hrisss par le dsespoir et par l'effroi,
restait immobile, tenant sa fille morte entre ses bras. Il la
contemplait d'un oeil fixe, sec et rouge.

--Morel, Morel... donne-moi Adle! s'criait la malheureuse mre en
tendant les bras vers son mari. Ce n'est pas vrai... non, elle n'est
pas morte... tu vas voir, je vais la rchauffer...

La curiosit de l'idiote fut excite par l'empressement des deux recors
 s'approcher du lapidaire, qui ne voulait pas se sparer du corps de
son enfant. La vieille cessa de hurler, se leva de sa couche, s'approcha
lentement, passa sa tte hideuse et stupide par-dessus l'paule de
Morel... et pendant quelques moments l'aeule contempla le cadavre de sa
petite-fille...

Ses traits gardrent leur expression habituelle d'hbtement farouche;
au bout d'une minute, l'idiote fit entendre une sorte de billement
caverneux, rauque comme celui d'une bte affame; puis, retournant  son
grabat, elle s'y jeta en criant:

--A faim! A faim!

--Vous voyez, messieurs, vous voyez, une pauvre petite fille de quatre
ans, Adle... Elle s'appelle Adle. Je l'ai embrasse hier au soir
encore; et ce matin... Voil! vous me direz que c'est toujours celle-l
de moins  nourrir, et que j'ai du bonheur, n'est-ce pas? dit l'artisan
d'un air hagard.

Sa raison commenait  s'branler sous tant de coups ritrs.

--Morel, je veux ma fille; je la veux! s'cria Madeleine.

--C'est vrai, chacun  son tour, rpondit le lapidaire. Et il alla poser
l'enfant dans les bras de sa femme.

Puis il se cacha la figure entre ses mains en poussant un long
gmissement.

Madeleine, non moins gare que son mari, enfouit dans la paille de son
grabat le corps de sa fille, le couvant des yeux avec une sorte de
jalousie sauvage, pendant que les autres enfants, agenouills,
clataient en sanglots.

Les recors, un moment mus par la mort de l'enfant, retombrent bientt
dans leur habitude de duret brutale.

--Ah , voyons, camarade, dit Malicorne au lapidaire, votre fille est
morte, c'est un malheur; nous sommes tous mortels; nous n'y pouvons
rien, ni vous non plus... Il faut nous suivre; nous avons encore un
particulier  pincer, car le gibier donne aujourd'hui.

Morel n'entendait pas cet homme.

Compltement gar dans de funbres penses, l'artisan se disait d'une
voix sourde et saccade:

--Il va pourtant falloir ensevelir ma petite fille... la veiller...
ici... jusqu' ce qu'on vienne l'emporter... L'ensevelir! mais avec
quoi? Nous n'avons rien... Et le cercueil... qui est-ce qui nous fera
crdit? Oh! un cercueil tout petit... pour un enfant de quatre ans... a
ne doit pas tre cher... et puis pas de corbillard... on prend a sous
son bras... Ah! ah! ah! ajouta-t-il avec un clat de rire effrayant,
comme j'ai du bonheur!... Elle aurait pu mourir  dix-huit ans  l'ge
de Louise, et on ne m'aurait pas fait crdit d'un grand cercueil...

--Ah , mais minute! ce gaillard-l est capable d'en perdre la boule,
dit Bourdin  Malicorne; regarde donc ses yeux... il fait peur...
Allons, bon!... et la vieille idiote qui hurle de faim!... quelle
famille!...

--Faut pourtant en finir... Quoique l'arrestation de ce mendiant-l ne
soit tarife qu' soixante-seize francs soixante-quinze centimes, nous
enflerons, comme de juste, les frais  deux cent quarante ou deux cent
cinquante francs. C'est le _loup_[35] qui paie...

--Dis donc qui avance; car c'est ce moineau-l qui payera les violons...
puisque c'est lui qui va la danser.

--Quand celui-l aura de quoi payer  son crancier deux mille cinq
cents francs pour capital, intrts, frais et tout... il fera chaud...

--a ne sera pas comme ici, car on gle..., dit le recors en soufflant
dans ses doigts. Finissons-en, emballons-le, il pleurnichera en
chemin... Est-ce que c'est notre faute,  nous, si sa petite est
creve?...

--Quand on est aussi gueux que a on ne fait pas d'enfants.

--a lui apprendra! ajouta Malicorne; puis, frappant sur l'paule de
Morel: Allons, allons, camarade, nous n'avons pas le temps d'attendre;
puisque vous ne pouvez pas payer, en prison!

--En prison, M. Morel! s'cria une voix jeune et pure. Et une jeune
fille brune, frache, rose et coiffe en cheveux, entra vivement dans la
mansarde.

--Ah! Mlle Rigolette, dit un des enfants en pleurant, vous tes si
bonne! Sauvez papa, on veut l'emmener en prison, et notre petite soeur
est morte...

--Adle est morte! s'cria la jeune fille, dont les grands yeux noirs et
brillants se voilrent de larmes. Votre pre en prison! a ne se peut
pas...

Et, immobile, elle regardait tour  tour le lapidaire, sa femme et les
recors.

Bourdin s'approcha de Rigolette.

--Voyons, ma belle enfant, vous qui avez votre sang-froid, faites
entendre raison  ce brave homme; sa petite fille est morte,  la bonne
heure! Mais il faut qu'il nous suive  Clichy...  la prison pour
dettes: nous sommes gardes du commerce...

--C'est donc vrai? s'cria la jeune fille.

--Trs-vrai! La mre a la petite dans son lit, on ne peut pas la lui
ter; a l'occupe... Le pre devrait profiter de a pour filer.

--Mon Dieu! mon Dieu, quel malheur! s'cria Rigolette, quel malheur!
Comment faire?

--Payer ou aller en prison, il n'y a pas de milieu; avez-vous deux ou
trois billets de mille  leur prter? demanda Malicorne d'un air
goguenard; si vous les avez, passez  votre caisse, et aboulez les
noyaux, nous ne demandons pas mieux.

--Ah! c'est affreux! dit Rigolette avec indignation. Oser plaisanter
devant un pareil malheur!

--Eh bien! sans plaisanterie, reprit l'autre recors, puisque vous voulez
tre bonne  quelque chose, tchez que la femme ne nous voie pas emmener
le mari. Vous leur viterez  tous les deux un mauvais quart d'heure.

Quoique brutal, le conseil tait bon; Rigolette le suivit et s'approcha
de Madeleine. Celle-ci, gare par le dsespoir, n'eut pas l'air de voir
la jeune fille, qui s'agenouilla auprs du grabat avec les autres
enfants.

Morel n'tait revenu de son garement passager que pour retomber sous le
coup des rflexions les plus accablantes; plus calme, il put contempler
l'horreur de sa position. Dcid  cette extrmit, le notaire devait
tre impitoyable, les recors faisaient leur mtier.

L'artisan se rsigna.

--Ah ! marchons-nous  la fin? lui dit Bourdin.

--Je ne peux pas laisser ces diamants ici; ma femme est  moiti folle,
dit Morel en montrant les diamants pars sur son tabli. La courtire
pour qui je travaille doit venir les chercher ce matin ou dans la
journe; il y en a pour une somme considrable.

--Bon, dit Tortillard, qui tait toujours rest auprs de la porte
entrebille, bon, bon, la Chouette saura a.

--Accordez-moi seulement jusqu' demain, reprit Morel, afin que je
puisse remettre ces diamants  la courtire.

--Impossible! Finissons tout de suite!

--Mais je ne veux pas, en laissant ces diamants ici, les exposer  tre
perdus.

--Emportez-les avec vous, notre fiacre est en bas, vous le payerez avec
les frais. Nous irons chez votre courtire: si elle n'y est pas, vous
dposerez ces pierreries au greffe de Clichy; ils seront aussi en sret
l qu' la banque... Voyons, dpchons-nous; nous filerons sans que
votre femme et vos enfants vous aperoivent.

--Accordez-moi jusqu' demain, que je puisse faire enterrer mon enfant!
demanda Morel d'une voix suppliante et altre par les larmes qu'il
contraignait.

--Non!... voil plus d'une heure que nous perdons ici...

--Cet enterrement vous attristerait encore, ajouta Malicorne.

--Ah! oui... cela m'attristerait, dit Morel avec amertume. Vous craignez
tant d'attrister les gens!... Alors un dernier mot.

--Voyons, sacrebleu! dpchez-vous!... dit Malicorne avec une impatience
brutale.

--Depuis quand avez-vous l'ordre de m'arrter?

--Le jugement a t rendu il y a quatre mois, mais c'est hier que notre
huissier a reu l'ordre du notaire de le mettre  excution...

--Hier seulement?... pourquoi si tard?...

--Est-ce que je le sais, moi?... Allons, votre paquet!

--Hier!... et Louise n'a pas paru ici: o est-elle? Qu'est-elle devenue?
dit le lapidaire en tirant de l'tabli une bote de carton remplie de
coton, dans laquelle il rangea les pierres. Mais ne pensons pas 
cela... En prison j'aurai le temps d'y songer.

--Voyons, faites vite votre paquet et habillez-vous.

--Je n'ai pas de paquet  faire, je n'ai que ces diamants  emporter
pour les consigner au greffe.

--Habillez-vous alors!...

--Je n'ai pas d'autres vtements que ceux-l.

--Vous allez sortir avec ces guenilles! dit Bourdin.

--Je vous ferai honte, sans doute? dit le lapidaire avec amertume.

--Non, puisque nous allons dans votre fiacre, rpondit Malicorne.

--Papa, maman t'appelle, dit un des enfants.

--coutez, murmura rapidement Morel en s'adressant  un des recors, ne
soyez pas inhumain... accordez-moi une dernire grce... Je n'ai pas le
courage de dire adieu  ma femme,  mes enfants... mon coeur se
briserait... S'ils vous voient m'emmener, ils accourront auprs de
moi... Je voudrais viter cela. Je vous en supplie, dites-moi tout haut
que vous reviendrez dans trois ou quatre jours, et feignez de vous en
aller... vous m'attendrez  l'tage au-dessous... je sortirai cinq
minutes aprs... a m'pargnera les adieux, je n'y rsisterais pas, je
vous assure... je deviendrais fou... j'ai manqu le devenir tout 
l'heure.

--Connu!... vous voulez me faire voir le tour!... dit Malicorne, vous
voulez filer, vieux farceur.

--Oh! mon Dieu!... mon Dieu! s'cria Morel avec une douloureuse
indignation.

--Je ne crois pas qu'il blague, dit tout bas Bourdin  son compagnon;
faisons ce qu'il demande, sans a nous ne sortirons jamais d'ici; je
vais d'ailleurs rester l en dehors de la porte... Il n'y a pas d'autre
sortie  la mansarde, il ne peut pas nous chapper.

-- la bonne heure, mais que le tonnerre l'emporte!... quelle chenille!
quelle chenille!... Puis, s'adressant  voix basse  Morel: C'est
convenu, nous vous attendons au quatrime... faites votre frime, et
dpchons.

--Je vous remercie, dit Morel.

--Eh bien!  la bonne heure, reprit Bourdin  voix haute, en regardant
l'artisan d'un air d'intelligence, puisque c'est comme a et que vous
nous promettez de payer, nous vous laissons; nous reviendrons dans cinq
ou six jours... Mais alors soyez exact!

--Oui, messieurs, j'espre alors pouvoir payer, rpondit Morel.

Les recors sortirent.

Tortillard, de peur d'tre surpris, avait disparu dans l'escalier au
moment o les gardes du commerce sortaient de la mansarde.

--Madame Morel, entendez-vous? dit Rigolette en s'adressant  la femme
du lapidaire pour l'arracher  sa lugubre contemplation, on laisse votre
mari tranquille; ces deux hommes sont sortis.

--Maman, entends-tu? on n'emmne pas mon pre, reprit l'an des
garons.

--Morel! coute, coute... Prends un des gros diamants, on ne le saura
pas, et nous sommes sauvs, murmura Madeleine tout  fait en dlire.
Notre petite Adle n'aura plus froid, elle ne sera plus morte...

Profitant d'un instant o aucun des siens ne le regardait, le lapidaire
sortit avec prcaution.

Le garde du commerce l'attendait en dehors, sur une espce de petit
palier aussi plafonn par le toit.

Sur ce palier s'ouvrait la porte d'un grenier qui prolongeait en partie
la mansarde des Morel et dans lequel M. Pipelet serrait ses provisions
de cuir. En outre (nous l'avons dit), le digne portier appelait ce
rduit sa loge de mlodrame, parce qu'au moyen d'un trou pratiqu  la
cloison, entre deux lattes, il allait quelquefois assister aux tristes
scnes qui se passaient chez les Morel.

Le recors remarqua la porte du grenier: un instant il pensa que
peut-tre son prisonnier avait compt sur cette issue pour fuir ou pour
se cacher.

--Allons! en route, mauvaise troupe! dit-il en mettant le pied sur la
premire marche de l'escalier, et il fit signe au lapidaire de le
suivre.

--Une minute encore, par grce! dit Morel.

Il se mit  genoux sur le carreau;  travers une des fentes de la porte,
il jeta un dernier regard sur sa famille, joignit les mains et dit tout
bas d'une voix dchirante en pleurant  chaudes larmes:

--Adieu, mes pauvres enfants... adieu! ma pauvre femme... adieu!

--Ah ! finirez-vous vos antiennes? dit brutalement Bourdin. Malicorne
a bien raison, quelle chenille! quelle chenille!

Morel se releva; il allait suivre le recors, lorsque ces mots
retentirent dans l'escalier:

--Mon pre! Mon pre!

--Louise! s'cria le lapidaire en levant les mains au ciel. Je pourrai
donc l'embrasser avant de partir!

--Merci, mon Dieu! j'arrive  temps!... dit la voix en se rapprochant de
plus en plus.

Et on entendit la jeune fille monter prcipitamment l'escalier.

--Soyez tranquille, ma petite, dit une troisime voix aigre, poussive,
essouffle, partant d'une rgion plus infrieure, je m'embusquerai, s'il
le faut, dans l'alle, nous deux mon balai et mon vieux chri, et ils ne
sortiront pas d'ici que vous ne leur ayez parl, les gueusards.

On a sans doute reconnu Mme Pipelet, qui, moins ingambe que Louise, la
suivait lentement.

Quelques minutes aprs, la fille du lapidaire tait dans les bras de son
pre.

--C'est toi, Louise! ma bonne Louise! disait Morel en pleurant. Mais
comme tu es ple! Mon Dieu! qu'as-tu?

--Rien, rien..., rpondit Louise en balbutiant. J'ai couru si vite!...
Voici l'argent...

--Comment!...

--Tu es libre!

--Tu savais donc?...

--Oui, oui... Prenez, monsieur, voici l'argent, dit la jeune fille en
donnant un rouleau d'or  Malicorne.

--Mais cet argent, Louise, cet argent?...

--Tu sauras tout... sois tranquille... Viens rassurer ma mre!

--Non, tout  l'heure! s'cria Morel en se plaant devant la porte; il
pensait  la mort de sa petite fille, que Louise ignorait encore.
Attends, il faut que je te parle... Mais cet argent...

--Minute! dit Malicorne en finissant de compter les pices d'or, qu'il
empocha. Soixante-quatre, soixante-cinq; a fait treize cents francs.
Est-ce que vous n'avez que a, la petite mre?

--Mais tu ne dois que treize cents francs? dit Louise stupfaite, en
s'adressant  son pre.

--Oui, dit Morel.

--Minute, reprit le recors; le billet est de treize cents francs, bon;
voil le billet pay: mais les frais?... sans l'arrestation, il y en a
dj pour onze cent quarante francs.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria Louise, je croyais que ce n'tait que
treize cents francs. Mais, monsieur, plus tard on vous payera le
reste... voil un assez fort -compte... n'est-ce pas, mon pre?

--Plus tard...  la bonne heure!... apportez l'argent au greffe, et on
lchera votre pre. Allons, marchons!...

--Vous l'emmenez?

--Et roide... C'est un -compte... qu'il paie le reste, il sera libre...
Passe, Bourdin, et en route!

--Grce!... grce! s'cria Louise.

--Ah! quelle scie! voil les geigneries qui recommencent, c'est  vous
faire suer en plein hiver, ma parole d'honneur! dit brutalement le
recors. Puis, s'avanant vers Morel:--Si vous ne marchez pas tout de
suite, je vous empoigne au collet et je vous fais descendre bon train:
c'est embtant,  la fin.

--Oh! mon pauvre pre... moi qui le croyais sauv au moins! dit Louise
avec accablement.

--Non... non... Dieu n'est pas juste! s'cria le lapidaire d'une voix
dsespre, en frappant du pied avec rage.

--Si, Dieu est juste... il a toujours piti des honntes gens qui
souffrent, dit une voix douce et vibrante.

Au mme instant, Rodolphe parut  la porte du petit rduit, d'o il
avait invisiblement assist  plusieurs des scnes que nous venons de
raconter.

Il tait ple et profondment mu.

 cette apparition subite, les recors reculrent; Morel et sa fille
regardrent cet inconnu avec stupeur.

Tirant de la poche de son gilet un petit paquet de billets de banque
plis, Rodolphe en prit trois, et, les prsentant  Malicorne, lui dit:

--Voici deux mille cinq cents francs; rendez  cette jeune fille l'or
qu'elle vous a donn.

De plus en plus tonn, le recors prit les billets en hsitant, les
examina en tous sens, les tourna, les retourna, finalement les empocha.
Puis, sa grossiret reprenant le dessus  mesure que son tonnement
ml de frayeur se dissipait, il toisa Rodolphe et lui dit:

--Ils sont bons, vos billets; mais comment avez-vous entre les mains une
somme pareille? Est-elle bien  vous, au moins? ajouta-t-il.

Rodolphe tait trs-modestement vtu et couvert de poussire, grce 
son sjour dans le grenier de M. Pipelet.

--Je t'ai dit de rendre cet or  cette jeune fille, rpondit Rodolphe
d'une voix brve et dure.

--Je t'ai dit!!... et pourquoi donc que tu me tutoies?... s'cria le
recors en s'avanant vers Rodolphe d'un air menaant.

--Cet or!... cet or!... dit le prince en saisissant et en serrant si
violemment le poignet de Malicorne que celui-ci plia sous cette treinte
de fer et s'cria:

--Oh! mais vous me faites mal... lchez-moi!...

--Rends donc cet or!... Tu es pay, va-t'en... sans dire d'insolence, ou
je te jette en bas de l'escalier.

--Eh bien! le voil, cet or, dit Malicorne en remettant le rouleau  la
jeune fille, mais ne me tutoyez pas et ne me maltraitez pas, parce que
vous tes plus fort que moi...

--C'est vrai... qui tes-vous pour vous donner ces airs-l? dit Bourdin
en s'abritant derrire son confrre, qui tes-vous?

--Qui a est, malappris?... c'est mon locataire... le roi des
locataires, mal embouchs que vous tes! s'cria Mme Pipelet, qui
apparut, enfin tout essouffle, et toujours coiffe de sa perruque
blonde  la Titus. La portire tenait  la main un polon de terre
rempli de soupe fumante qu'elle apportait charitablement aux Morel.

--Qu'est-ce qu'elle veut, cette vieille fouine? dit Bourdin.

--Si vous attaquez mon physique, je me jette sur vous et je vous mords,
s'cria Mme Pipelet; et par l-dessus, mon locataire, mon roi des
locataires vous fichera du haut en bas des escaliers, comme il le dit...
et je vous balaierai comme un tas d'ordures que vous tes.

--Cette vieille est capable d'ameuter la maison contre nous. Nous sommes
pays, nous avons fait nos frais, filons! dit Bourdin  Malicorne.

--Voici vos pices, dit celui-ci en jetant un dossier aux pieds de
Morel.

--Ramasse!... on te paie pour tre honnte, dit Rodolphe, et, arrtant
le recors d'une main vigoureuse, de l'autre il lui montra les papiers.

Sentant,  cette nouvelle et redoutable treinte, qu'il ne pourrait
lutter contre un pareil adversaire, le garde du commerce se baissa en
murmurant, ramassa le dossier et le remit  Morel, qui le prit
machinalement.

Il croyait rver.

--Vous, quoique vous ayez une poigne de fort de la halle, ne tombez
jamais sous notre coupe! dit Malicorne.

Et, aprs avoir montr le poing  Rodolphe, d'un saut il enjamba dix
marches suivi de son complice, qui regardait derrire lui avec un
certain effroi.

Mme Pipelet se mit en mesure de venger Rodolphe des menaces du recors;
regardant son polon d'un air inspir, elle s'cria hroquement:

--Les dettes de Morel sont payes... ils vont avoir de quoi manger; ils
n'ont plus besoin de ma pte: gare l-dessous!!

Et se penchant sur la rampe, la vieille vida le contenu de son polon
sur le dos des deux recors, qui arrivaient en ce moment au premier
tage.

--Et alllllez... donc! ajouta la portire, les voil tremps comme une
soupe... comme deux soupes... Eh! eh! eh! c'est le cas de le dire...

--Mille millions de tonnerres! s'cria Malicorne, inond de la
prparation ordinaire de Mme Pipelet, voulez-vous faire attention
l-haut... vieille gaupe!

--Alfred! riposta Mme Pipelet en criant  tue-tte, d'une voix aigre 
percer le tympan d'un sourd, Alfred! tape dessus, vieux chri! Ils ont
voulu faire les Bdouins avec ta _Stasie_ (Anastasie). Ces deux
indcents... ils m'ont saccage... Tape dessus  grands coups de
balai... Dis  l'caillre et au rogomiste de t'aider...  vous!  vous!
 vous! au chat! au chat! au voleur!... Kiss! kiss! kiss!... Brrrrr...
Hou... hou... Tape dessus!... vieux chri!!! Boum! boum!!!

Et, pour clore formidablement ces onomatopes, qu'elle avait
accompagnes de trpignements furieux, Mme Pipelet, emporte par
l'ivresse de la victoire, lana du haut en bas de l'escalier son polon
de faence, qui, se brisant avec un bruit pouvantable au moment o les
recors, tourdis de ces cris affreux, descendaient quatre  quatre les
dernires marches, augmenta prodigieusement leur effroi.

--Et alllllez donc! s'cria Anastasie en riant aux clats et en se
croisant les bras dans une attitude triomphante.

Pendant que Mme Pipelet poursuivait les recors de ses injures et de ses
hues, Morel s'tait jet aux pieds de Rodolphe.

--Ah! monsieur, vous nous sauvez la vie!...  qui devons-nous ce secours
inespr?...

-- Dieu; vous le voyez, il a toujours piti des honntes gens.




II

Rigolette


Louise, la fille du lapidaire, tait remarquablement belle, d'une beaut
grave. Svelte et grande, elle tenait de la Junon antique par la
rgularit de ses traits svres, et de la Diane chasseresse par
l'lgance de sa taille leve. Malgr le hle de son teint, malgr la
rougeur rugueuse de ses mains, d'un trs-beau galbe, mais durcies par
les travaux domestiques, malgr ses humbles vtements, cette jeune fille
avait un extrieur plein de noblesse, que l'artisan, dans son admiration
paternelle, appelait un _air de princesse_.

Nous n'essaierons pas de peindre la reconnaissance et la stupeur joyeuse
de cette famille, si brusquement arrache  un sort pouvantable. Un
moment mme, dans cet enivrement subit, la mort de la petite fille fut
oublie.

Rodolphe seul remarqua l'extrme pleur de Louise et la sombre
proccupation dont elle semblait toujours accable, malgr la dlivrance
de son pre.

Voulant rassurer compltement les Morel sur leur avenir et expliquer une
libralit qui pouvait compromettre son incognito, Rodolphe dit au
lapidaire, qu'il emmena sur le palier, pendant que Rigolette prparait
Louise  apprendre la mort de sa petite soeur:

--Avant-hier matin, une jeune dame est venue chez vous!

--Oui, monsieur, et elle a paru bien peine de l'tat o elle nous
voyait.

--Aprs Dieu, c'est elle que vous devez remercier, non pas moi...

--Il serait vrai, monsieur!... cette jeune dame...

--Est votre bienfaitrice. J'ai souvent port des toffes chez elle; en
venant louer ici une chambre au quatrime, j'ai appris par la portire
votre cruelle position... Comptant sur la charit de cette dame, j'ai
couru chez elle... et avant-hier elle tait ici, afin de juger par
elle-mme de l'tendue de votre malheur; elle en a t douloureusement
mue; mais comme ce malheur pouvait tre le fruit de l'inconduite, elle
m'a charg de prendre moi-mme, et le plus tt possible, des
renseignements sur vous, dsirant proportionner ses bienfaits  votre
probit.

--Bonne et excellente dame! j'avais bien raison de dire...

--De dire  Madeleine: _Si les riches savaient_! n'est-ce pas?

--Comment, monsieur, connaissez-vous le nom de ma femme?... qui vous a
appris que...

--Depuis ce matin six heures, dit Rodolphe en interrompant Morel, je
suis cach dans le petit grenier qui avoisine votre mansarde.

--Vous!... monsieur?

--Et j'ai tout entendu, tout, honnte et excellent homme!!!

--Mon Dieu!... mais comment tiez-vous l?

--En bien ou en mal, je ne pouvais tre mieux renseign que par
vous-mme; j'ai voulu tout voir, tout entendre  votre insu. Le portier
m'avait parl de ce petit rduit en me proposant de me le cder pour en
faire un bcher. Ce matin, je lui ai demand  le visiter; j'y suis
rest une heure, et j'ai pu me convaincre qu'il n'y avait pas un
caractre plus probe, plus noble, plus courageusement rsign que le
vtre.

--Mon Dieu, monsieur, il n'y a pas grand mrite: je suis n comme a, et
je ne pourrais pas faire autrement.

--Je le sais; aussi je ne vous loue pas, je vous apprcie... J'allais
sortir de ce rduit pour vous dlivrer des recors, lorsque j'ai entendu
la voix de votre fille. J'ai voulu lui laisser le plaisir de vous
sauver... Malheureusement, la rapacit des gardes du commerce a enlev
cette douce satisfaction  la pauvre Louise; alors j'ai paru. J'avais
reu hier quelques sommes qui m'taient dues, j'ai t  mme de faire
une avance  votre bienfaitrice en payant pour vous cette malheureuse
dette. Mais votre infortune a t si grande, si honnte, si digne, que
l'intrt qu'on vous porte et que vous mritez ne s'arrtera pas l. Je
puis, au nom de votre ange sauveur, vous rpondre d'un avenir paisible,
heureux, pour vous et pour les vtres...

--Il serait possible!... Mais, au moins, son nom, monsieur?... son nom,
 cet ange du ciel,  cet ange sauveur, comme vous l'appelez?

--Oui, c'est un ange... Et vous aviez encore raison de dire que grands
et petits avaient leurs peines.

--Cette dame serait malheureuse?

--Qui n'a pas ses chagrins?... Mais je ne vois aucune raison de vous
taire son nom... Cette dame s'appelle...

Songeant que Mme Pipelet n'ignorait pas que Mme d'Harville tait venue
dans la maison pour demander le commandant, Rodolphe, craignant
l'indiscret bavardage de la portire, reprit aprs un moment de silence:

--Je vous dirai le nom de cette dame...  une condition...

--Oh! parlez, monsieur!...

--C'est que vous ne le rpterez  personne... vous entendez? 
personne...

--Oh! je vous le jure... Mais ne pourrais-je pas au moins la remercier,
cette providence des malheureux?

--Je le demanderai  Mme d'Harville, je ne doute pas qu'elle n'y
consente.

--Cette dame se nomme?

--Mme la marquise d'Harville.

--Oh! je n'oublierai jamais ce nom-l. Ce sera ma sainte... mon
adoration. Quand je pense que, grce  elle, ma femme, mes enfants sont
sauvs... Sauvs! pas tous... pas tous... ma pauvre petite Adle, nous
ne la reverrons plus!... Hlas! mon Dieu, il faut se dire qu'un jour ou
l'autre nous l'aurions perdue, qu'elle tait condamne...

Et le lapidaire essuya ses larmes.

--Quant aux derniers devoirs  rendre  cette pauvre petite si vous m'en
croyez... voil ce qu'il faut faire... Je n'occupe pas encore ma
chambre; elle est grande, saine, are; il y a dj un lit, on y
transportera ce qui sera ncessaire pour que vous et votre famille vous
puissiez vous tablir l, en attendant que Mme d'Harville ait trouv 
vous caser convenablement. Le corps de votre enfant restera dans la
mansarde, o il sera cette nuit, comme il convient, gard et veill par
un prtre. Je vais prier M. Pipelet de s'occuper de ces tristes dtails.

--Mais, monsieur, vous priver de votre chambre!... a n'est pas la
peine. Maintenant que nous voil tranquilles, que je n'ai plus peur
d'aller en prison... notre pauvre logis me semblera un palais, surtout
si ma Louise nous reste... pour tout soigner comme par le pass...

--Votre Louise ne vous quittera plus. Vous disiez que ce serait votre
luxe de l'avoir toujours auprs de vous... ce sera mieux... ce sera
votre rcompense.

--Mon Dieu, monsieur, est-ce possible? a me parat un rve... Je n'ai
jamais t dvot... mais un tel coup du sort... un secours si
providentiel... a vous ferait croire!...

--Croyez toujours... qu'est-ce que vous risquez?...

--C'est vrai, rpondit navement Morel; qu'est-ce qu'on risque?

--Si la douleur d'un pre pouvait reconnatre des compensations, je vous
dirais qu'une de vos filles vous est retire, mais que l'autre vous est
rendue.

--C'est juste, monsieur. Nous aurons notre Louise, maintenant.

--Vous acceptez ma chambre, n'est-ce pas? Sinon comment faire pour cette
triste veille mortuaire?... Songez donc  votre femme, dont la tte est
dj si faible... lui laisser pendant vingt-quatre heures un si
douloureux spectacle sous les yeux!

--Vous songez  tout!  tout!... Combien vous tes bon, monsieur!

--C'est votre ange bienfaiteur qu'il faut remercier, sa bont m'inspire.
Je vous dis ce qu'il vous dirait, il m'approuvera, j'en suis sr...
Ainsi vous acceptez, c'est convenu. Maintenant, dites-moi, ce Jacques
Ferrand?...

Un sombre nuage passa sur le front de Morel.

--Ce Jacques Ferrand, reprit Rodolphe, est bien Jacques Ferrand,
notaire, qui demeure rue du Sentier?

--Oui, monsieur. Est-ce que vous le connaissez?

Puis, assailli de nouveau par ses craintes au sujet de Louise, Morel
s'cria:

--Puisque vous le connaissez, monsieur, dites... dites... ai-je le droit
d'en vouloir  cet homme?... et qui sait... si ma fille... ma Louise...

Il ne put achever et cacha sa figure dans ses mains. Rodolphe comprit
ses craintes.

--La dmarche mme du notaire, lui dit-il, doit vous rassurer: il vous
faisait sans doute arrter pour se venger des ddains de votre fille; du
reste, j'ai tout lieu de croire que c'est un malhonnte homme. S'il en
est ainsi, dit Rodolphe, aprs un moment de silence, comptons sur la
Providence pour le punir.

--Il est bien riche et bien hypocrite, monsieur!

--Vous tiez bien pauvre et bien dsespr!... la Providence vous
a-t-elle failli?

--Oh! non, monsieur... grand Dieu!... ne croyez pas que je dise cela par
ingratitude...

--Un ange sauveur est venu  vous... un vengeur inexorable atteindra
peut-tre le notaire... s'il est coupable.

 ce moment, Rigolette sortit de la mansarde en essuyant ses yeux.

Rodolphe dit  la jeune fille:

--N'est-ce pas, ma voisine, que M. Morel fera bien d'occuper ma chambre
avec sa famille, en attendant que son bienfaiteur, dont je ne suis que
l'agent, lui ait trouv un logement convenable?

Rigolette regarda Rodolphe d'un air tonn.

--Comment, monsieur, vous seriez assez gnreux...?

--Oui, mais  une condition... qui dpend de vous, ma voisine...

--Oh! tout ce qui dpendra de moi...

--J'avais quelques comptes trs-presss  rgler pour mon patron... on
doit les venir chercher tantt... mes papiers sont en bas. Si, en
qualit de voisine, vous vouliez me permettre de m'occuper de ce travail
chez vous... sur un coin de votre table... pendant que vous
travaillerez? Je ne vous drangerais pas, et la famille Morel pourrait
tout de suite, avec l'aide de M. et Mme Pipelet, s'tablir chez moi.

--Oh! si ce n'est que cela, monsieur, trs-volontiers; entre voisins on
doit s'entraider. Vous donnez l'exemple par ce que vous faites pour ce
bon M. Morel.  votre service, monsieur.

--Appelez-moi mon voisin, sans cela a me gnera, et je n'oserai pas
accepter, dit Rodolphe en souriant.

--Qu' cela ne tienne! Je puis bien vous appeler mon voisin, puisque
vous l'tes.

--Papa, maman te demande... viens! viens! dit un des petits garons en
sortant de la mansarde.

--Allez, mon cher monsieur Morel; quand tout sera prt en bas, on vous
en fera prvenir.

Le lapidaire rentra prcipitamment chez lui.

--Maintenant, ma voisine, dit Rodolphe  Rigolette, il faut encore que
vous me rendiez un service.

--De tout mon coeur, si c'est possible, mon voisin.

--Vous tes, j'en suis sr, une excellente petite mnagre; il s'agirait
d'acheter  l'instant ce qui est ncessaire pour que la famille Morel
soit convenablement vtue, couche et tablie dans ma chambre, o il n'y
a encore que mon mobilier de garon (et il n'est pas lourd) qu'on a
apport hier. Comment allons-nous faire pour nous procurer tout de suite
ce que je dsire pour les Morel?

Rigolette rflchit un moment et rpondit:

--Avant deux heures vous aurez a, de bons vtements tout faits, bien
chauds, bien propres, du bon linge bien blanc pour toute la famille,
deux petits lits pour les enfants, un pour la grand'mre, tout ce qu'il
faut enfin... mais, par exemple, cela cotera beaucoup, beaucoup
d'argent.

--Et combien?

--Oh! au moins... au moins cinq ou six cents francs...

--Pour le tout?

--Hlas! oui... vous voyez, c'est bien de l'argent! dit Rigolette en
ouvrant de grands yeux et en secouant la tte.

--Et nous aurions a?...

--Avant deux heures!

--Mais vous tes donc une fe, ma voisine?

--Mon Dieu, non; c'est bien simple... Le Temple est  deux pas d'ici, et
vous y trouverez tout ce dont vous aurez besoin.

--Le Temple?

--Oui, le Temple.

--Qu'est-ce que cela?

--Vous ne connaissez pas le Temple, mon voisin?

--Non, ma voisine.

--C'est pourtant l o les gens comme vous et moi se meublent et se
nippent, quand ils sont conomes. C'est bien moins cher qu'ailleurs et
c'est aussi bon...

--Vraiment?

--Je le crois bien; tenez, je suppose... combien avez-vous pay votre
redingote?

--Je ne vous dirai pas prcisment.

--Comment, mon voisin, vous ne savez pas ce que vous cote votre
redingote?

--Je vous avouerai en confidence, ma voisine, dit Rodolphe en souriant,
que je la dois... Alors, vous comprenez... je ne peux pas savoir...

--Ah! mon voisin, mon voisin, vous me faites l'effet de ne pas avoir
beaucoup d'ordre.

--Hlas! non, ma voisine.

--Il faudra vous corriger de cela, si vous voulez que nous soyons amis,
et je vois dj que nous le serons, vous avez l'air si bon! Vous verrez
que vous ne serez pas fch de m'avoir pour voisine. Vous m'aiderez...
je raccommoderai... on est voisin, c'est pour a. J'aurai bien soin de
votre linge, vous me donnerez un coup de main pour cirer ma chambre. Je
suis matinale, je vous rveillerai afin que vous ne soyez pas en retard
 votre magasin. Je frapperai  votre cloison jusqu' ce que vous m'ayez
dit: Bonjour, voisine!

--C'est convenu, vous m'veillerez; vous aurez soin de mon linge, et je
cirerai votre chambre.

--Et vous aurez de l'ordre?

--Certainement.

--Et quand vous aurez quelques effets  acheter, vous irez au Temple;
car, tenez, un exemple: votre redingote vous cote quatre-vingts francs,
je suppose; eh bien! vous l'auriez eue au Temple pour trente francs.

--Mais c'est merveilleux! Ainsi, vous croyez qu'avec cinq ou six cents
francs ces pauvres Morel...?

--Seraient nipps, de tout, et trs-bien, et pour longtemps.

--Ma voisine, une ide!...

--Voyons l'ide!

--Vous vous connaissez en objets de mnage?

--Mais oui, un peu, dit Rigolette avec une nuance de fatuit.

--Prenez mon bras, et allons au Temple acheter de quoi nipper les Morel;
a va-t-il?

--Oh! quel bonheur! Pauvres gens! Mais de l'argent?

--J'en ai.

--Cinq cents francs?

--Le bienfaiteur de Morel m'a donn carte blanche, il n'pargnera rien
pour que ces braves gens soient bien. S'il y a mme un endroit o l'on
trouve de meilleures fournitures qu'au Temple...

--On ne trouve nulle part rien de mieux, et puis il y a de tout et tout
fait: de petites robes pour les enfants, des robes pour leur mre.

--Allons au Temple alors, ma voisine.

--Ah! mon Dieu, mais...

--Quoi donc?

--Rien... c'est que, voyez-vous... mon temps... c'est tout mon avoir; je
me suis dj mme un peu arrire... en venant par-ci par-l veiller la
pauvre femme Morel; et vous concevez, une heure d'un ct, une heure de
l'autre, a fait petit  petit une journe; une journe, c'est trente
sous; et quand on ne gagne rien un jour, il faut vivre tout de mme...
mais, bah!... c'est gal... je prendrai cela sur ma nuit... et puis,
tiens! les parties de plaisir sont rares, et je me fais une joie de
celle-l... il me semblera que je suis riche... riche, riche, et que
c'est avec mon argent que j'achte toutes ces bonnes choses pour ces
pauvres Morel... Eh bien! voyons, le temps de mettre mon chle, un
bonnet, et je suis  vous, mon voisin.

--Si vous n'avez que a  mettre, ma voisine... voulez-vous que pendant
ce temps-l j'apporte mes papiers chez vous?

--Bien volontiers, a fait que vous verrez ma chambre, dit Rigolette
avec orgueil, car mon mnage est dj fait, ce qui vous prouve que je
suis matinale, et que si vous tes dormeur et paresseux... tant pis pour
vous, je vous serai un mauvais voisinage.

Et, lgre comme un oiseau, Rigolette descendit l'escalier, suivie de
Rodolphe, qui alla chez lui se dbarrasser de la poussire du grenier de
M. Pipelet.

Nous dirons plus tard pourquoi Rodolphe n'tait pas encore prvenu de
l'enlvement de Fleur-de-Marie, qui avait eu lieu la veille  la ferme
de Bouqueval, et pourquoi il n'tait pas venu visiter les Morel le
lendemain de son entretien avec Mme d'Harville.

Nous rappellerons de plus au lecteur que, Mlle Rigolette sachant seule
la nouvelle adresse de Franois Germain, fils de Mme Georges, Rodolphe
avait un grand intrt  pntrer cet important secret.

La promenade au Temple qu'il venait de proposer  la grisette devait la
mettre en confiance avec lui et le distraire des tristes penses
qu'avait veilles en lui la mort de la petite fille de l'artisan.

L'enfant que Rodolphe regrettait amrement avait d mourir  peu prs 
cet ge...

C'tait, en effet,  cet ge que Fleur-de-Marie avait t livre  la
Chouette, par la femme de charge du notaire Jacques Ferrand.

Nous dirons plus tard dans quel but et dans quelles circonstances.

Rodolphe, arm, par manire de contenance, d'un formidable rouleau de
papiers, entra dans la chambre de Rigolette.

Rigolette tait  peu prs du mme ge que la Goualeuse, son ancienne
amie de prison.

Il y avait entre ces deux jeunes filles la diffrence qu'il y a entre le
rire et les larmes;

Entre l'insouciance joyeuse et la rverie mlancolique;

Entre l'imprvoyance la plus audacieuse et une sombre, une incessante
proccupation de l'avenir;

Entre une nature dlicate, exquise, leve, potique, douloureusement
sensible, incurablement blesse par le remords, et une nature gaie,
vive, heureuse, mobile, prosaque, irrflchie, quoique bonne et
complaisante.

Car, loin d'tre goste, Rigolette n'avait de chagrins que ceux des
autres; elle sympathisait de toutes ses forces, se dvouait corps et me
 ce qui souffrait, mais n'y songeait plus, le dos tourn, comme on dit
vulgairement.

Souvent elle s'interrompait de rire aux clats pour pleurer sincrement,
et elle s'interrompait de pleurer pour rire encore.

En vritable enfant de Paris, Rigolette prfrait l'tourdissement au
calme, le mouvement au repos, l'pre et retentissante harmonie de
l'orchestre des bals de la Chartreuse ou du Colise au doux murmure du
vent, des eaux et du feuillage;

Le tumulte assourdissant des carrefours de Paris  la solitude des
champs;...

L'blouissement des feux d'artifice, le flamboiement du bouquet, le
fracas des bombes,  la srnit d'une belle nuit pleine d'toiles,
d'ombre et de silence.

Hlas! oui, la bonne fille prfrait franchement la boue noire des rues
de la capitale au verdoiement des prs fleuris; ses pavs fangeux ou
brlants  la mousse frache ou veloute des sentiers des bois parfums
de violettes; la poussire suffocante des barrires ou des boulevards au
balancement des pis d'or, maills de l'carlate des pavots sauvages et
de l'azur des bluets...

Rigolette ne quittait sa chambre que le dimanche et le matin de chaque
jour, pour faire sa provision de mouron, de pain, de lait et de millet
pour elle et ses deux oiseaux, comme disait Mme Pipelet; mais elle
vivait  Paris pour Paris. Elle et t au dsespoir d'habiter ailleurs
que dans la capitale.

Autre anomalie: malgr ce got des plaisirs parisiens, malgr la libert
ou plutt l'abandon o elle se trouvait, tant seule au monde... malgr
l'conomie fabuleuse qu'il lui fallait mettre dans ses moindres dpenses
pour vivre avec environ trente sous par jour, malgr la plus piquante,
la plus espigle, la plus adorable petite figure du monde, jamais
Rigolette ne choisissait ses amoureux (nous ne dirons pas ses amants;
l'avenir prouvera si l'on doit considrer les propos de Mme Pipelet, au
sujet des voisins de la grisette, comme des calomnies ou des
indiscrtions); Rigolette, disons-nous, ne choisissait ses amoureux que
dans sa classe, c'est--dire ne choisissait que ses voisins, et cette
galit devant le loyer tait loin d'tre chimrique.

Un opulent et clbre artiste, un moderne Raphal dont Cabrion tait le
Jules Romain, avait vu un portrait de Rigolette, qui, dans cette tude
d'aprs nature, n'tait aucunement flatte. Frapp des traits charmants
de la jeune fille, le matre soutint  son lve qu'il avait potis,
idalis son modle. Cabrion, fier de sa jolie voisine, proposa  son
matre de la lui faire voir comme objet d'art, un dimanche, au bal de
l'Ermitage. Le Raphal, charm de cette ravissante figure, fit tous ses
efforts pour supplanter son Jules Romain. Les offres les plus
sduisantes, les plus splendides, furent faites  la grisette: elle les
refusa hroquement, tandis que le dimanche, sans faon et sans
scrupule, elle acceptait d'un voisin un modeste dner au Mridien
(cabaret renomm du boulevard du Temple) et une place de galerie  la
Gat ou  l'Ambigu.

De telles intimits taient fort compromettantes et pouvaient faire
singulirement souponner la vertu de Rigolette.

Sans nous expliquer encore  ce sujet, nous ferons remarquer qu'il est
dans certaines dlicatesses relatives des secrets et des abmes
impntrables.

Quelques mots de la figure de la grisette, et nous introduirons Rodolphe
dans la chambre de sa voisine.

Rigolette avait dix-huit ans  peine, une taille moyenne, petite mme,
mais si gracieusement tourne, si finement cambre, si voluptueusement
arrondie... mais qui rpondait si bien  sa dmarche  la fois leste et
furtive, qu'elle paraissait accomplie: un pouce de plus lui et fait
beaucoup perdre de son gracieux ensemble; le mouvement de ses petits
pieds, toujours irrprochablement chausss de bottines de casimir  noir
 semelle un peu paisse, rappelait l'allure alerte, coquette et
discrte de la caille ou de la bergeronnette. Elle ne semblait pas
marcher, elle effleurait le pav; elle glissait rapidement  sa surface.

Cette dmarche particulire aux grisettes,  la fois agile, agaante et
lgrement effarouche, doit tre sans doute attribue  trois causes:

 leur dsir d'tre trouves jolies;

 leur crainte d'une admiration traduite... par une pantomime trop
expressive;

 la proccupation qu'elles ont toujours de perdre le moins de temps
possible dans leurs prgrinations.

Rodolphe n'avait encore vu Rigolette qu'au sombre jour de la mansarde
des Morel ou sur un palier non moins obscur; il fut donc bloui de
l'clatante fracheur de la jeune fille lorsqu'il entra doucement dans
une chambre claire par deux larges croises. Il resta un moment
immobile, frapp du gracieux tableau qu'il avait sous les yeux.

Debout devant une glace place au-dessus de sa chemine, Rigolette
finissait de nouer sous son menton les brides de ruban d'un petit bonnet
de tulle brod, orn d'une lgre garniture pique de faveur cerise; ce
bonnet, trs-troit de passe, pos trs-en arrire, laissait bien 
dcouvert deux larges et pais bandeaux de cheveux lisses, brillants
comme du jais, tombant trs-bas sur le front; ses sourcils fins, dlis,
semblaient tracs  l'encre et s'arrondissaient au-dessus de deux grands
yeux noirs veills et malins; ses joues fermes et pleines se
veloutaient du plus frais incarnat, frais  la vue, frais au toucher
comme une pche vermeille imprgne de froide rose du matin.

Son petit nez relev, espigle, effront, et fait la fortune d'une
Lisette ou d'une Marion; sa bouche un peu grande, aux lvres bien roses,
bien humides, aux petites dents blanches, serres, perles, tait rieuse
et moqueuse; de trois charmantes fossettes qui donnaient une grce
mutine  sa physionomie, deux se creusaient aux joues, l'autre au
menton, non loin d'un grain de beaut, petite mouche d'bne
meurtrirement pose au coin de la bouche.

Entre un col garni, largement rabattu, et le fond du petit bonnet,
fronc par un ruban cerise, on voyait la naissance d'une fort de beaux
cheveux si parfaitement tordus et relevs que leur racine se dessinait
aussi nette, aussi noire que si elle et t peinte sur l'ivoire de ce
charmant cou.

Une robe de mrinos raisin de Corinthe,  dos plat et  manches justes,
faites avec amour par Rigolette, rvlait une taille tellement mince et
svelte que la jeune fille ne portait jamais de corset!... par conomie.
Une souplesse, une dsinvolture inaccoutumes dans les moindres
mouvements des paules et du corsage, qui rappelaient la moelleuse
ondulation des allures de la chatte, trahissaient cette particularit.

Qu'on se figure une robe troitement colle aux formes rondes et polies
du marbre, et l'on conviendra que Rigolette pouvait parfaitement se
passer de l'accessoire de toilette dont nous avons parl. La ceinture
d'un petit tablier de levantine gros vert entourait sa taille, qui et
tenu entre les dix doigts.

Confiante dans la solitude o elle croyait tre, car Rodolphe restait
toujours  la porte, immobile et inaperu, Rigolette, aprs avoir lustr
ses bandeaux du plat de sa main mignonne, blanche et parfaitement
soigne, mit son petit pied sur une chaise et se courba pour resserrer
le lacet de sa bottine. Cette opration intime ne put s'accomplir sans
exposer aux yeux indiscrets de Rodolphe un bas de coton blanc comme la
neige et la moiti d'une jambe d'un galbe pur et irrprochable.

D'aprs le rcit dtaill que nous avons fait de sa toilette, on devine
que la grisette avait choisi son plus joli bonnet et son plus joli
tablier pour faire honneur  son voisin dans leur visite au Temple.

Elle trouvait le prtendu commis marchand fort  son gr: sa figure  la
fois bienveillante, fire et hardie, lui plaisait beaucoup; puis il se
montrait si compatissant envers les Morel, en leur cdant gnreusement
sa chambre, que, grce  cette preuve de bont, et peut-tre aussi grce
 l'agrment de ses traits, Rodolphe avait, sans s'en douter, fait un
pas de gant dans la confiance de la couturire.

Celle-ci, d'aprs ses ides pratiques sur l'intimit force et les
obligations rciproques qu'impose le voisinage, s'estimait
trs-franchement heureuse de ce qu'un voisin tel que Rodolphe venait
succder au commis voyageur,  Cabrion et  Franois Germain; car elle
commenait  trouver que l'autre chambre restait bien longtemps vacante,
et elle craignait surtout de ne pas la voir occupe d'une manire
convenable.

Rodolphe profitait de son invisibilit pour jeter un coup d'oeil curieux
dans ce logis, qu'il trouvait encore au-dessus des louanges que Mme
Pipelet avait accordes  l'excessive propret du modeste mnage de
Rigolette.

Rien de plus gai, de mieux ordonn que cette pauvre chambrette.

Un papier gris  bouquets verts couvrait les murs; le carreau mis en
couleur, d'un beau rouge, luisait comme un miroir. Un pole de faence
blanche tait plac dans la chemine, o l'on avait symtriquement rang
une petite provision de bois coup si court, si menu, que sans hyperbole
on pouvait comparer chaque morceau  une norme allumette.

Sur la chemine de pierre figurant du marbre gris, on voyait pour
ornements deux pots  fleurs ordinaires, peints d'un beau vert meraude,
et ds le printemps toujours remplis de fleurs communes, mais odorantes;
un petit cartel de buis renfermant une montre d'argent tenait lieu de
pendule; d'un ct brillait un bougeoir de cuivre tincelant comme de
l'or, garni d'un bout de bougie; de l'autre ct brillait, non moins
resplendissante, une de ces lampes formes d'un cylindre et d'un
rflecteur de cuivre mont sur une tige d'acier et sur un pied de plomb.
Une assez grande glace carre, encadre d'une bordure de bois noir,
surmontait la chemine.

Des rideaux en toile perse, grise et verte, bords d'un galon de laine,
coups, ouvrs, garnis par Rigolette, et aussi poss par elle sur leurs
lgres tringles de fer noircies, drapaient les croises et le lit,
recouvert d'une courtepointe pareille; deux cabinets  vitrage, peints
en blanc, placs de chaque ct de l'alcve, renfermaient sans doute les
ustensiles de mnage, le fourneau portatif, la fontaine, les balais,
etc., etc., car aucun de ces objets ne dparait l'aspect coquet de cette
chambre.

Une commode d'un beau bois de noyer bien vein, bien lustr, quatre
chaises du mme bois, une grande table  repasser et  travailler,
recouverte d'une de ces couvertures de laine verte que l'on voit dans
quelques chaumires de paysans, un fauteuil de paille avec son tabouret
pareil, sige habituel de la couturire, tel tait ce modeste mobilier.

Enfin, dans l'embrasure d'une des croises, on voyait la cage de deux
serins, fidles commensaux de Rigolette.

Par une de ces ides industrieuses qui ne viennent qu'aux pauvres, cette
cage tait pose au milieu d'une grande caisse de bois d'un pied de
profondeur; place sur une table, cette caisse, que Rigolette appelait
le jardin de ses oiseaux, tait remplie de terre recouverte de mousse
pendant l'hiver, au printemps on y semait du gazon et de petites fleurs.

Rodolphe considrait ce rduit avec intrt et curiosit, il comprenait
parfaitement l'air de joyeuse humeur de cette jeune fille.

Il se figurait cette solitude gaye par le gazouillement des oiseaux et
par le chant de Rigolette; l't elle travaillait sans doute auprs de
sa fentre ouverte,  demi voile par un verdoyant rideau de pois de
senteur roses, de capucines orange, de volubilis bleus et blancs;
l'hiver elle veillait au coin de son petit pole,  la clart douce de
sa lampe.

Puis chaque dimanche elle se distrayait de cette vie laborieuse par une
franche et bonne journe de plaisirs partags avec un voisin jeune, gai,
insouciant, amoureux comme elle... (Rodolphe n'avait alors aucune raison
de croire  la vertu de la grisette.)

Le lundi elle reprenait ses travaux en songeant aux plaisirs passs et
aux plaisirs  venir. Rodolphe sentit alors la posie de ces refrains
vulgaires sur Lisette et sa chambrette, sur ces folles amours qui
nichent gaiement dans quelques mansardes; car cette posie qui embellit
tout, qui d'un taudis de pauvres gens fait un joyeux nid d'amoureux,
c'est la riante, frache et verte jeunesse... et personne mieux que
Rigolette ne pouvait reprsenter cette adorable divinit.

Rodolphe en tait l de ses rflexions, lorsque, regardant machinalement
la porte, il y aperut un norme verrou...

Un verrou qui n'et pas dpar la porte d'une prison.

Ce verrou le fit rflchir...

Il pouvait avoir deux significations, deux usages bien distincts:

Fermer la porte aux amoureux...

Fermer la porte sur les amoureux...

L'un de ces usages ruinait radicalement les assertions de Mme Pipelet.

L'autre les confirmait.

Rodolphe en tait l de ses interprtations, lorsque Rigolette, tournant
la tte, l'aperut, et, sans changer d'attitude, lui dit:

--Tiens, voisin, vous tiez donc l?




III

Voisin et voisine


Le brodequin lac, la jolie jambe disparut sous les amples plis de la
robe raisin de Corinthe, et Rigolette reprit:

--Ah! vous tiez l, monsieur le sournois?...

--J'tais l... admirant en silence.

--Et qu'admiriez-vous, mon voisin?

--Cette gentille petite chambre... car vous tes loge comme une reine,
ma voisine...

--Dame! voyez-vous, c'est mon luxe; je ne sors jamais, c'est bien le
moins que je me plaise chez moi...

--Mais je n'en reviens pas, quels jolis rideaux!... et cette commode
aussi belle que l'acajou... Vous avez d dpenser furieusement d'argent
ici?

--Ne m'en parlez pas!... J'avais  moi quatre cent vingt-cinq francs en
sortant de prison... presque tout y a pass...

--En sortant de prison! Vous?...

--Oui... c'est toute une histoire! Vous pensez bien; n'est-ce pas, que
je n'tais pas en prison pour avoir fait mal!

--Sans doute... mais comment?

--Aprs le cholra, je me suis trouve toute seule au monde. J'avais
alors, je crois, dix ans...

--Mais, jusque-l, qui avait pris soin de vous?

--Oh! de bien braves gens!... mais ils sont morts du cholra... (Ici,
les grands yeux noirs de Rigolette devinrent humides.) On a vendu le peu
qu'ils possdaient pour payer quelques petites dettes, et je suis reste
sans personne qui voult me recueillir; ne sachant comment faire, je
suis alle  un corps de garde qui tait en face de notre maison, et
j'ai dit au factionnaire: Monsieur le soldat, mes parents sont morts,
je ne sais o aller; qu'est-ce qu'il faut que je fasse? L-dessus
l'officier est venu; il m'a fait conduire chez le commissaire, qui m'a
fait mettre en prison comme vagabonde, et j'en suis sortie  seize ans.

--Mais vos parents?

--Je ne sais pas qui tait mon pre, j'avais six ans quand j'ai perdu ma
mre, qui m'avait retire des Enfants-Trouvs, o elle avait t force
de me mettre d'abord. Les braves gens dont je vous ai parl demeuraient
dans notre maison; ils n'avaient pas d'enfants: me voyant orpheline ils
m'ont prise avec eux.

--Et quel tait leur tat, leur position?

--Papa Crtu, je l'appelais comme a, tait peintre en btiment et sa
femme bordeuse...

--taient-ce au moins des ouvriers aiss?

--Comme dans tous les mnages: quand je dis mnages, ils n'taient pas
maris, mais ils s'appelaient mari et femme. Il y avait des hauts et des
bas; aujourd'hui dans l'abondance, si le travail donnait; demain dans la
gne, s'il ne donnait pas; mais a n'empchait pas l'homme et la femme
d'tre contents de tout et toujours gais ( ce souvenir la physionomie
de Rigolette redevint sereine). Il n'y avait pas dans le quartier un
mnage pareil; toujours en train, toujours chantant; avec a bons comme
il n'est pas possible: ce qui tait  eux tait aux autres. Maman Crtu
tait une grosse rjouie de trente ans, propre comme un sou, vive comme
une anguille, joyeuse comme un pinson. Son mari tait un autre
Roger-Bontemps; il avait un grand nez, une grande bouche, toujours un
bonnet de papier sur la tte, et une figure si drle, mais si drle,
qu'on ne pouvait le regarder sans rire. Une fois revenu  la maison,
aprs l'ouvrage, il ne faisait que chanter, grimacer, gambader comme un
enfant, il me faisait danser, sauter sur ses genoux; il jouait avec moi
comme s'il avait t de mon ge; et sa femme me gtait que c'tait une
bndiction! Tous deux ne me demandaient qu'une chose, d'tre de bonne
humeur; et ce n'tait pas a, Dieu merci! qui me manquait. Aussi ils
m'ont baptise Rigolette et le nom m'en est rest. Quant  la gaiet,
ils me donnaient l'exemple; jamais je ne les ai vus tristes. S'ils se
faisaient des reproches, c'tait la femme qui disait  son mari: Tiens,
Crtu, c'est bte, mais tu me fais trop rire! Ou bien c'tait lui qui
disait  sa femme: Tiens, tais-toi, Ramonette (je ne sais pas pourquoi
il l'appelait Ramonette), tais-toi, tu me fais mal, tu es trop
drle!... Et moi je riais de les voir rire... Voil comme j'ai t
leve, et comme ils m'ont form le caractre... J'espre que j'ai
profit!

-- merveille, ma voisine! Ainsi entre eux jamais de disputes?

--Jamais, au grand jamais!... Le dimanche, le lundi, quelquefois le
mardi, ils faisaient, comme ils disaient, la noce, et ils m'emmenaient
toujours avec eux. Papa Crtu tait trs-bon ouvrier, quand il voulait
travailler, il gagnait ce qu'il lui plaisait; sa femme aussi. Ds qu'ils
avaient de quoi faire le dimanche et le lundi, et vivre au courant tant
bien que mal, ils taient contents. Aprs a, fallait-il chmer, ils
taient contents tout de mme... Je me rappelle que, quand nous n'avions
que du pain et de l'eau, papa Crtu prenait dans sa bibliothque...

--Il avait une bibliothque?

--Il appelait ainsi un petit casier o il mettait tous les recueils de
chansons nouvelles... Il les achetait et il les savait toutes. Quand il
n'y avait donc que du pain  la maison, il prenait dans sa bibliothque
un vieux livre de cuisine, et il nous disait: Voyons, qu'est-ce que
nous allons manger aujourd'hui? Ceci? Cela?... et il nous lisait le
titre d'une foule de bonnes choses. Chacun choisissait son plat; papa
Crtu prenait une casserole vide, et, avec des mines et des
plaisanteries les plus drles du monde, il avait l'air de mettre dans la
casserole tout ce qu'il fallait pour composer un bon ragot; et puis il
faisait semblant de verser a dans un plat vide aussi, qu'il posait sur
la table, toujours avec des grimaces  nous tenir les ctes; il
reprenait ensuite son livre, et pendant qu'il nous lisait, par exemple,
le rcit d'une bonne fricasse de poulet que nous avions choisie, et qui
nous faisait venir l'eau  la bouche... nous mangions notre pain... avec
sa lecture, en riant comme des fous.

--Et ce joyeux mnage avait des dettes?

--Jamais! Tant qu'il y avait de l'argent, on _noait_; quand il n'y en
avait pas, on dnait en _dtrempe_, comme disait papa Crtu  cause de
son tat.

--Et  l'avenir, il n'y songeait pas?

--Ah bien, oui! L'avenir, pour nous, c'tait le dimanche et le lundi.
L't, nous les passions aux barrires; l'hiver, dans le faubourg.

--Puisque ces bonnes gens se convenaient si bien, puisqu'ils faisaient
si frquemment la _noce_, pourquoi ne se mariaient-ils pas?

--Un de leurs amis leur a demand a une fois devant moi.

--Eh bien?

--Ils ont rpondu: Si nous avons un jour des enfants,  la bonne heure!
mais, pour nous deux, nous nous trouvons bien comme a...  quoi bon
nous forcer  faire ce que nous faisons de bon coeur? a serait des
frais et nous n'avons pas d'argent de trop. Mais, voyez un peu, reprit
Rigolette, comme je bavarde. C'est qu'aussi, une fois que je suis sur le
compte de ces braves gens, qui ont t si bons pour moi, je ne peux pas
m'empcher d'en parler longuement. Tenez, mon voisin, soyez assez gentil
pour prendre mon chle sur le lit et pour me l'attacher l, sous le col
de ma chemisette, avec cette grosse pingle, et nous allons descendre,
car il nous faut le temps de choisir au Temple ce que vous voulez
acheter pour ces pauvres Morel.

Rodolphe s'empressa d'obir aux ordres de Rigolette; il prit sur le lit
un grand chle tartan de couleur brune,  larges raies ponceau, et le
posa soigneusement sur les charmantes paules de Rigolette.

--Maintenant, mon voisin, relevez un peu mon col, pincez bien la robe et
le chle ensemble, enfoncez l'pingle, et surtout prenez garde de me
piquer.

Pour excuter ces nouveaux commandements, il fallut que Rodolphe toucht
presque ce cou d'ivoire, o se dessinait, si noire et si nette,
l'attache des beaux cheveux d'bne de Rigolette.

Le jour tait bas, Rodolphe s'approcha... trs-prs... trop prs sans
doute, car la grisette jeta un petit cri effarouch.

Nous ne saurions dire la cause de ce petit cri.

tait-ce la pointe de l'pingle? tait-ce la bouche de Rodolphe qui
avait effleur ce cou blanc, frais et poli? Toujours est-il que
Rigolette se retourna vivement et s'cria d'un air moiti riant, moiti
triste, qui fit presque regretter  Rodolphe l'innocente libert qu'il
avait prise:

--Mon voisin, je ne vous prierai plus jamais d'attacher mon chle.

--Pardon, ma voisine... je suis si maladroit!

--Au contraire, monsieur, et c'est ce dont je me plains... Voyons, votre
bras; mais soyez sage, ou nous nous fcherons!

--Vrai, ma voisine, ce n'est pas faute... Votre joli cou tait si blanc,
que j'ai eu comme un blouissement... Malgr moi ma tte s'est
baisse... et...

--Bien, bien!  l'avenir j'aurai soin de ne plus vous donner de ces
blouissements-l, dit Rigolette en le menaant du doigt; puis elle
ferma sa porte. Tenez, mon voisin, prenez ma clef; elle est si grosse,
qu'elle crverait ma poche... C'est un vrai pistolet.

Et de rire.

Rodolphe se chargea (c'est le mot) d'une norme clef qui aurait pu
glorieusement figurer sur un de ces plats allgoriques que les vaincus
viennent humblement offrir aux vainqueurs d'une ville.

Quoique Rodolphe se crt assez chang par les annes pour ne pas tre
reconnu par Polidori, avant de passer devant la porte du charlatan, il
releva le collet de son paletot.

--Mon voisin, n'oubliez pas de prvenir M. Pipelet que l'on va apporter
des effets qu'il faudra monter dans votre chambre, dit Rigolette.

--Vous avez raison ma voisine; nous allons entrer un moment dans la loge
du portier.

M. Pipelet, son ternel chapeau tromblon sur la tte, tait, comme
toujours, vtu de son habit vert et gravement assis devant une table
couverte de morceaux de cuir et de dbris de chaussures de toutes
sortes; il s'occupait alors de ressemeler une botte, avec le srieux de
la conscience qu'il mettait  toutes choses. Anastasie tait absente de
la loge.

--Eh bien! monsieur Pipelet, lui dit Rigolette, j'espre que voil du
nouveau! Grce  mon voisin les pauvres Morel sont hors de peine...
Quand on pense qu'on allait conduire le pauvre ouvrier en prison! Oh!
ces gardes du commerce sont de vrais sans-coeur!

--Et des sans-moeurs, mademoiselle, ajouta M. Pipelet d'un ton courrouc
en gesticulant, avec une botte en rparation dans laquelle il avait
introduit sa main et son bras gauches. Non, je ne crains pas de le
rpter  la face du ciel et des hommes, ce sont de grands sans-moeurs.
Ils ont profit des tnbres de l'escalier pour oser porter leurs gestes
indcents jusque sur la taille de mon pouse! En entendant les cris de
sa pudeur offense, malgr moi j'ai cd  la vivacit de mon caractre.
Je ne le cache pas, mon premier mouvement a t de rester immobile et de
devenir pourpre de honte, en songeant aux odieux attentats dont
Anastasie venait d'tre victime... comme me le prouvait l'garement de
sa raison, puisque, dans son dlire, elle avait jet son polon de
faence du haut en bas de l'escalier.  cet instant, ces affreux
dbauchs ont pass devant ma loge...

--Vous les avez poursuivis, j'espre, monsieur Pipelet? dit Rigolette,
qui avait assez de peine  conserver son srieux.

--J'y songeais, rpondit M. Pipelet avec un profond soupir, lorsque j'ai
rflchi qu'il me faudrait affronter leurs regards, peut-tre mme leurs
propos licencieux, cela m'a rvolt, m'a mis hors de moi. Je ne suis pas
plus mchant qu'un autre, mais quand ces honts ont pass devant la
loge, mon sang n'a fait qu'un tour, et je n'ai pu m'empcher de mettre
brusquement ma main devant mes yeux, pour me drober la vue de ces
luxurieux malfaiteurs!!! Mais cela ne m'tonna pas, il devait m'arriver
quelque chose de malheureux aujourd'hui, j'avais rv de ce monstre de
Cabrion!

Rigolette sourit, et le bruit des soupirs de M. Pipelet se confondit
avec les coups de marteau qu'il appliquait sur la semelle de sa vieille
botte.

D'aprs les rflexions d'Alfred, il rsultait qu'Anastasie s'tait
outrageusement vante, imitant  sa manire le coquet mange de ces
femmes qui, pour raviver le feu de leurs maris ou de leurs amants, se
disent incessamment et dangereusement courtises.

--Mon voisin, dit tout bas Rigolette  Rodolphe, laissez croire  ce
pauvre M. Pipelet qu'on a agac sa femme: intrieurement a le flatte.

Ne voulant pas, en effet, dtruire l'illusion dont se berait M.
Pipelet, Rodolphe lui dit:

--Vous avez sagement pris le parti des sages, mon cher monsieur Pipelet,
celui du mpris. D'ailleurs, la vertu de Mme Pipelet est au-dessus de
toute atteinte.

--Sa vertu, monsieur... sa vertu! Et Alfred recommena de gesticuler
avec sa botte au bras, j'en porterais ma tte sur l'chafaud! La gloire
du grand Napolon... et la vertu d'Anastasie... j'en peux rpondre comme
de mon propre honneur, monsieur!

--Et vous avez raison, monsieur Pipelet. Mais oubliez ces misrables
recors; veuillez, je vous prie, me rendre un service.

--L'homme est n pour s'entraider, rpliqua M. Pipelet d'un ton
sentencieux et mlancolique;  plus forte raison, lorsqu'il est question
d'un aussi bon locataire que monsieur.

--Il s'agirait de faire monter chez moi diffrents objets qu'on
apportera tout  l'heure. Ils sont destins aux Morel.

--Soyez tranquille, monsieur, je surveillerai cela.

--Puis, reprit tristement Rodolphe, il faudrait demander un prtre pour
veiller la petite fille qu'ils ont perdue cette nuit, aller dclarer son
dcs et, en mme temps, commander un service et un convoi dcents.
Voici de l'argent... Ne mnagez rien: le bienfaiteur de Morel, dont je
ne suis que l'agent, veut que tout soit fait pour le mieux.

--Fiez-vous-en  moi, monsieur, Anastasie est alle acheter notre dner;
ds qu'elle rentrera, je lui ferai garder la loge et je m'occuperai de
vos commissions.

 ce moment, un homme si compltement _emboss_ dans son manteau, comme
disent les Espagnols, qu'on apercevait  peine ses yeux, s'informa, sans
trop s'approcher de la loge, et restant le plus possible dans l'ombre,
si Mme Burette, marchande d'objets d'occasion, tait chez elle.

--Venez-vous de Saint-Denis? lui demanda M. Pipelet d'un air
d'intelligence.

--Oui, en une heure un quart.

--C'est bien cela, alors montez.

L'homme au manteau disparut rapidement dans l'escalier.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit Rodolphe  M. Pipelet.

--Il se manigance quelque chose chez la mre Burette... c'est des
alles, des venues continuelles. Elle m'a dit ce matin: Vous demanderez
 toutes les personnes qui viendront pour moi: Venez-vous de
Saint-Denis? Celles qui rpondront: Oui, en une heure un quart, vous
les laisserez monter... mais pas d'autres.

--C'est un vritable mot d'ordre! dit Rodolphe assez intrigu.

--Justement, monsieur. Aussi me suis-je dit  part moi: il se manigance
quelque chose chez la mre Burette. Sans compter que Tortillard, un
mauvais garnement, un petit boiteux, qui est employ chez M. Csar
Bradamanti, est rentr cette nuit  deux heures, avec une vieille femme
borgne qu'on appelle la Chouette. Celle-ci est reste jusqu' quatre
heures du matin chez la mre Burette, pendant qu'un fiacre l'attendait 
la porte. D'o venait cette femme borgne? Que venait faire cette femme
borgne  une heure aussi indue? Telles sont les questions que je me suis
poses sans pouvoir y rpondre, ajouta gravement M. Pipelet.

--Et cette femme que vous appelez la Chouette est repartie  quatre
heures du matin en fiacre? demanda Rodolphe.

--Oui, monsieur; et elle va sans doute revenir: car la mre Burette m'a
dit que la consigne ne regardait pas la borgnesse.

Rodolphe pensa, non sans raison, que la Chouette machinait quelque
nouveau mfait; mais, hlas! il tait loin de songer  quel point cette
nouvelle trame l'intressait.

--C'est donc bien convenu, mon cher monsieur Pipelet; n'oubliez pas tout
ce que je vous ai recommand pour les Morel, et priez aussi votre femme
de leur faire apporter un bon repas de chez le meilleur traiteur du
voisinage.

--Soyez tranquille, dit M. Pipelet; aussitt que mon pouse sera de
retour, j'irai  la mairie,  l'glise et chez le traiteur...  l'glise
pour le mort... chez le traiteur pour les vivants..., ajouta
philosophiquement et potiquement M. Pipelet. C'est comme fait,
monsieur... c'est comme fait.

 la porte de l'alle, Rodolphe et Rigolette se trouvrent face  face
avec Anastasie, qui revenait du march, rapportant un lourd panier de
provisions.

-- la bonne heure! s'cria la portire en regardant le voisin et la
voisine d'un air narquois et significatif; vous voil dj bras dessus
bras dessous... a va!... Chaud!... Chaud!... Tiens... faut bien que
jeunesse se passe!...  jolie fille beau garon... vive l'amour! Et
alllllez donc!

Et la vieille disparut dans les profondeurs de l'alle en criant:

--Alfred! ne geins pas, vieux chri... voil ta Stasie qui t'apporte du
nanan, gros friand!

Rodolphe, offrant son bras  Rigolette, sortit avec elle de la maison de
la rue du Temple.




IV

Le budget de Rigolette


 la neige de la nuit avait succd un vent trs-froid; le pav de la
rue, ordinairement fangeux, tait presque sec. Rigolette et Rodolphe se
dirigrent vers l'immense et singulier bazar que l'on nomme le Temple.
La jeune fille s'appuyait sans faon au bras de son cavalier, aussi peu
gne avec lui que s'ils eussent t lis par une longue intimit.

--Est-elle drle, cette Mme Pipelet, avec ses remarques! dit la grisette
 Rodolphe.

--Ma foi, ma voisine, je trouve qu'elle a raison.

--En quoi, mon voisin?

--Elle a dit: Il faut que jeunesse se passe... vive l'amour! Et allez
donc!

--Eh bien?

--C'est justement ma manire de voir...

--Comment?

--Je voudrais passer ma jeunesse avec vous... pouvoir crier: Vive
l'amour! et aller o vous voudriez me conduire.

--Je le crois bien... vous n'tes pas difficile!

--O serait le mal?... nous sommes voisins.

--Si nous n'tions pas voisins, je ne sortirais pas avec vous comme
a...

--Vous me dites donc d'esprer?

--D'esprer quoi?

--Que vous m'aimerez.

--Je vous aime dj.

--Vraiment?

--C'est tout simple, vous tes bon, vous tes gai. Quoique pauvre
vous-mme, vous faites ce que vous pouvez pour ces pauvres Morel, en
intressant des gens riches  leur malheur; vous avez une figure qui me
revient beaucoup, une jolie tournure, ce qui est toujours agrable et
flatteur pour moi, qui vous donne le bras et qui vous le donnerai
souvent. Voil, je crois, assez de raisons pour que je vous aime.

Puis, s'interrompant pour rire aux clats, Rigolette s'cria:

--Regardez donc... regardez donc cette grosse femme avec ses vieux
souliers fourrs; on dirait qu'elle est trane par deux chats sans
queue.

Et de rire encore.

--Je prfre vous regarder, ma voisine; je suis si heureux de penser que
vous m'aimez dj.

--Je vous le dis parce que a est... Vous ne me plairiez pas, je vous le
dirais tout de mme... Je n'ai pas  me reprocher d'avoir jamais tromp
personne, ni t coquette. Quand on me plat, je le dis tout de suite...

Puis, s'interrompant encore pour s'arrter devant une boutique, la
grisette s'cria:

--Oh! voyez donc la jolie pendule et les deux beaux vases! J'avais
pourtant dj trois livres dix sous d'conomie dans ma tirelire pour en
acheter de pareils! En cinq ou six ans j'aurais pu y atteindre.

--Des conomies, ma voisine! Et vous gagnez?...

--Au moins trente sous par jour, quelquefois quarante; mais je ne compte
jamais que sur trente, c'est plus prudent, et je rgle mes dpenses
l-dessus, dit Rigolette d'un air aussi important que s'il se ft agi de
l'quilibre financier d'un budget formidable.

--Mais avec trente sous par jour, comment pouvez-vous vivre?

--Le compte n'est pas long... Voulez-vous que je vous le fasse, mon
voisin? Vous m'avez l'air d'un dpensier, a vous servira d'exemple.

--Voyons, ma voisine.

--Mes trente sous par jour me font quarante-cinq francs par mois,
n'est-ce pas?

--Oui.

--L-dessus j'ai douze francs de loyer et vingt-trois francs de
nourriture.

--Vingt-trois francs de nourriture!...

--Mon Dieu, oui, tout autant! Avouez que pour une mauviette comme moi...
c'est norme... par exemple, je ne me refuse rien.

--Voyez-vous la petite gourmande...

--Ah! mais aussi l-dedans je compte la nourriture de mes oiseaux...

--Il est certain que si vous vivez trois l-dessus, c'est moins
exorbitant. Mais voyons le dtail par jour... toujours pour mon
instruction.

--coutez bien; une livre de pain, c'est quatre sous; deux sous de lait,
a fait six; quatre sous de lgumes l'hiver, ou de fruits et de salade
dans l't; j'adore la salade, parce que c'est, comme les lgumes,
propre  arranger, a ne salit pas les mains; voil donc dj dix sous;
trois sous de beurre ou d'huile et de vinaigre pour assaisonnement,
treize! Une voie[36] de belle eau claire, oh! a c'est mon luxe, a me
fait mes quinze sous, s'il vous plat... Ajoutez-y par semaine deux ou
trois sous de chnevis et de mouron pour rgaler mes oiseaux, qui
mangent ordinairement un peu de mie de pain et de lait, c'est vingt-deux
 vingt-trois francs par mois, ni plus ni moins.

--Et vous ne mangez jamais de viande?

--Ah! bien oui... de la viande!... elle cote des dix et douze sous la
livre; est-ce qu'on y peut songer? Et puis a sent la cuisine, le
pot-au-feu; au lieu que du lait, des lgumes, des fruits, c'est tout de
suite prt. Tenez, un plat que j'adore, qui n'est pas embarrassant, et
que je fais dans la perfection...

--Voyons le plat...

--Je mets de belles pommes de terre jaunes dans le four de mon pole;
quand elles sont cuites, je les crase avec un peu de beurre et de
lait... une pince de sel... c'est un manger des dieux... Si vous tes
gentil, je vous en ferai goter...

--Arrang par vos jolies mains, a doit tre excellent. Mais, voyons,
comptons, ma voisine... Nous avons dj vingt-trois francs de
nourriture, douze francs de loyer, c'est trente-cinq francs par mois...

--Pour aller  quarante-cinq ou cinquante francs que je gagne, il me
reste dix ou quinze francs pour mon bois ou mon huile pendant l'hiver,
pour mon entretien et mon blanchissage... c'est--dire pour mon savon;
car, except mes draps, je me blanchis moi-mme... c'est encore mon
luxe... une blanchisseuse de fin me coterait les yeux de la tte...
tandis que je repasse trs-bien, et je me tire d'affaire... Pendant les
cinq mois d'hiver, je brle une voie[37] et demie de bois... et je
dpense pour quatre ou cinq sous d'huile par jour pour ma lampe... a me
fait environ quatre-vingts francs par an pour mon chauffage et mon
clairage.

--De sorte que c'est au plus s'il vous reste cent francs pour votre
entretien.

--Oui, et c'est l-dessus que j'avais conomis mes trois francs dix
sous.

--Mais vos robes, vos chaussures, ce joli bonnet?

--Mes bonnets, je n'en mets que quand je sors, et a ne me ruine pas,
car je les monte moi-mme; chez moi je me contente de mes cheveux...
Quant  mes robes,  mes bottines... est-ce que le Temple n'est pas l?

--Ah! oui... ce bienheureux Temple... Eh bien! vous trouvez l...

--Des robes excellentes et trs-jolies. Figurez-vous que les grandes
dames ont l'habitude de donner leurs vieilles robes  leurs femmes de
chambre. Quand je dis vieilles... c'est--dire qu'elles les ont portes
un mois ou deux en voiture... et les femmes de chambre vont les vendre
au Temple... pour presque rien... Ainsi, tenez, j'ai l une robe de
trs-beau mrinos raisin de Corinthe que j'ai eue pour quinze francs;
elle en avait peut-tre cot soixante, elle avait t  peine porte,
je l'ai arrange  ma taille... et j'espre qu'elle me fait honneur.

--C'est vous qui lui faites honneur, ma voisine... Mais, avec la
ressource du Temple, je commence  comprendre que vous puissiez suffire
 votre entretien avec cent francs par an.

--N'est-ce pas? On a l des robes d't charmantes pour cinq ou six
francs, des brodequins comme ceux que je porte, presque neufs, pour deux
ou trois francs. Tenez, ne dirait-on pas qu'ils ont t faits pour moi?
dit Rigolette, qui s'arrta et montra le bout de son joli pied,
vritablement trs-bien chauss.

--Le pied est charmant, c'est vrai; mais vous devez difficilement lui
trouver des chaussures... Aprs a vous me direz sans doute qu'on vend
au Temple des souliers d'enfants...

--Vous tes un flatteur, mon voisin; mais avouez qu'une petite fille
toute seule, et bien range, peut vivre avec trente sous par jour! Il
faut dire aussi que les quatre cent cinquante francs que j'ai emports
de la prison m'ont joliment aide pour m'tablir... Une fois qu'on m'a
vue dans mes meubles, a a inspir de la confiance, et on m'a donn de
l'ouvrage chez moi; mais il a fallu attendre longtemps avant d'en
trouver; heureusement j'avais gard de quoi vivre trois mois sans
compter sur mon travail.

--Avec votre petit air tourdi, savez-vous que vous avez beaucoup
d'ordre et de raison, ma voisine?

--Dame! quand on est toute seule au monde et qu'on ne veut avoir
d'obligation  personne, faut bien s'arranger et faire son nid, comme on
dit.

--Et votre nid est charmant.

--N'est-ce pas? Car enfin je ne me refuse rien; j'ai mme un loyer
au-dessus de mon tat; j'ai des oiseaux; l't, toujours au moins deux
pots de fleurs sur ma chemine, sans compter les caisses de ma fentre
et celle de ma cage; et, pourtant, comme je vous le disais, j'avais dj
trois francs dix sous dans ma tirelire, afin de pouvoir un jour parvenir
 une garniture de chemine.

--Et que sont devenues ces conomies?

--Mon Dieu, dans les derniers temps, j'ai vu ces pauvres Morel si
malheureux, si malheureux, que j'ai dit: il n'y a pas de bon sens
d'avoir trois btes de pices de vingt sous  paresser dans une
tirelire, quand d'honntes gens meurent de faim  ct de vous!... Alors
j'ai prt mes trois francs aux Morel. Quand je dis prt... c'tait
pour ne pas les humilier, car je les leur aurais donns de bon coeur.

--Vous entendez bien, ma voisine, que, puisque les voil  leur aise,
ils vous les rembourseront.

--C'est vrai, a ne sera pas de refus... a sera toujours un
commencement pour acheter une garniture de chemine... C'est mon rve!

--Et puis, enfin, il faut toujours songer un peu  l'avenir.

-- l'avenir?

--Si vous tombiez malade, par exemple...

--Moi... malade?

Et Rigolette de rire aux clats.

De rire si fort qu'un gros homme qui marchait devant elle, portant un
chien sous son bras, se retourna tout interloqu, croyant qu'il
s'agissait de lui.

Rigolette, sans discontinuer de rire, lui fit une demi-rvrence
accompagne d'une petite mine si espigle que Rodolphe ne put s'empcher
de partager l'hilarit de sa compagne.

Le gros homme continua son chemin en grommelant.

--tes-vous folle!... allez, ma voisine! dit Rodolphe en reprenant son
srieux.

--C'est votre faute aussi...

--Ma faute?

--Oui, vous me dites des btises...

--Parce que je vous dis que vous pourriez tomber malade?

--Malade, moi?

Et de rire encore.

--Pourquoi pas?

--Est-ce que j'ai l'air de a?

--Jamais je n'ai vu figure plus rose et plus frache.

--Eh bien! alors... pourquoi voulez-vous que je tombe malade?

--Comment?

-- dix-huit ans, avec la vie que je mne... est-ce que c'est possible?
Je me lve  cinq heures, hiver comme t; je me couche  dix ou onze;
je mange  ma faim, qui n'est pas grande, c'est vrai; je ne souffre pas
du froid, je travaille toute la journe, je chante comme une alouette,
je dors comme une marmotte, j'ai le coeur libre, joyeux, content; je
suis sre de ne jamais manquer d'ouvrage,  propos de quoi voulez-vous
que je sois malade?... ce serait par trop drle aussi...

Et de rire encore.

Rodolphe, frapp de cette aveugle et bienheureuse confiance dans
l'avenir, se reprocha d'avoir risqu de l'branler... Il songeait avec
une sorte d'effroi qu'une maladie d'un mois pouvait ruiner cette riante
et paisible existence.

Cette foi profonde de Rigolette dans son courage et dans ses dix-huit
ans... ses seuls biens... semblait  Rodolphe respectable et sainte...

De la part de la jeune fille..., ce n'tait plus de l'insouciance, de
l'imprvoyance; c'tait une crance instinctive  la commisration et 
la justice divines, qui ne pouvaient abandonner une crature laborieuse
et bonne, une pauvre fille dont le seul tort tait de compter sur la
jeunesse et sur la sant qu'elle tenait de Dieu...

Au printemps, quand d'une aile agile les oiseaux du ciel, joyeux et
chantants, effleurent les luzernes roses, ou fendent l'air tide et
azur, s'inquitent-ils du sombre hiver?

--Ainsi, dit Rodolphe  la grisette, vous n'ambitionnez rien?

--Rien...

--Absolument rien?...

--Non... C'est--dire, entendons-nous, ma garniture de chemine... et je
l'aurai... je ne sais pas quand... mais j'ai mis dans ma tte de
l'avoir, et ce sera; je prendrai plutt sur mes nuits...

--Et sauf cette garniture?...

--Je n'ambitionne rien... seulement depuis aujourd'hui.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'avant-hier encore j'ambitionnais un voisin qui me plt...
afin de faire avec lui, comme j'ai toujours fait, bon mnage... afin de
lui rendre de petits services pour qu'il m'en rende  son tour.

--C'est dj convenu, ma voisine; vous soignerez mon linge, et je
cirerai votre chambre... sans compter que vous m'veillerez de bonne
heure, en frappant  ma cloison.

--Et vous croyez que ce sera tout?

--Qu'y a-t-il encore?

--Ah bien! vous n'tes pas au bout. Est-ce qu'il ne faudra pas que le
dimanche vous me meniez promener aux barrires ou sur les boulevards? Je
n'ai que ce jour-l de rcration...

--C'est a, l't nous irons  la campagne.

--Non, je dteste la campagne; je n'aime que Paris. Pourtant, dans le
temps, par complaisance, j'ai fait quelques parties  Saint-Germain avec
une de mes camarades de prison, qu'on appelait la Goualeuse, parce
qu'elle chantait toujours; une bien bonne petite fille!

--Et qu'est-elle devenue?

--Je ne sais pas; elle dpensait son argent de prison sans avoir l'air
de s'amuser beaucoup; elle tait toujours triste, mais douce et
charitable... Quand nous sortions ensemble, je n'avais pas encore
d'ouvrage; quand j'en ai eu, je n'ai pas boug de chez moi; je lui ai
donn mon adresse, elle n'est pas venue me voir; sans doute elle est
occupe de son ct... C'est pour vous dire, mon voisin, que j'aimais
Paris plus que tout. Aussi, quand vous le pourrez, le dimanche, vous me
mnerez dner chez le traiteur, quelquefois au spectacle... sinon, si
vous n'avez pas d'argent, vous me mnerez voir les boutiques dans les
beaux passages, a m'amuse presque autant. Mais soyez tranquille, dans
nos petites parties fines, je vous ferai honneur... Vous verrez comme je
serai gentille avec ma jolie robe de levantine gros bleu, que je ne mets
que le dimanche! Elle me va comme un amour; j'ai avec a un petit bonnet
garni de dentelles, avec des noeuds orange, qui ne font pas trop mal sur
mes cheveux noirs, des bottines de satin turc que j'ai fait faire pour
moi... un charmant chle de bourre de soie faon cachemire. Allez,
allez, mon voisin, on se retournera plus d'une fois pour nous voir
passer. Les hommes diront: Mais c'est qu'elle est gentille, cette
petite, parole d'honneur! Et les femmes diront de leur ct: Mais
c'est qu'il a une trs-jolie tournure, ce grand jeune homme mince... son
air est trs-distingu... et ses petites moustaches brimes lui vont
trs-bien... Et je serai de l'avis de ces dames, car j'adore les
moustaches... Malheureusement M. Germain n'en portait pas  cause de son
bureau. M. Cabrion en avait, mais elles taient rouges comme sa grande
barbe, et je n'aime pas les grandes barbes; et puis il faisait par trop
le gamin dans les rues, et tourmentait trop ce pauvre M. Pipelet. Par
exemple, M. Giraudeau (mon voisin d'avant M. Cabrion) avait une
trs-bonne tenue, mais il tait louche. Dans les commencements, a me
gnait beaucoup, parce qu'il avait toujours l'air de regarder quelqu'un
 ct de moi, et, sans y penser, je me retournais pour voir qui.

Et de rire.

Rodolphe coutait ce babil avec curiosit; il se demandait pour la
troisime ou quatrime fois ce qu'il devait penser de la vertu de
Rigolette.

Tantt la libert mme des paroles de la grisette et le souvenir du gros
verrou lui faisaient presque croire qu'elle aimait ses voisins en
frres, en camarades, et que Mme Pipelet l'avait calomnie; tantt il
souriait de ses vellits de crdulit, en songeant qu'il tait peu
probable qu'une fille aussi jeune, aussi abandonne, et chapp aux
sductions de MM. Giraudeau, Cabrion et Germain. Pourtant, la franchise,
l'originale familiarit de Rigolette veillaient en lui de nouveaux
doutes.

--Vous me charmez, ma voisine, en disposant ainsi de mes dimanches,
reprit gaiement Rodolphe; soyez tranquille, nous ferons de fameuses
parties.

--Un instant, monsieur le dpensier, c'est moi qui tiendrai la bourse,
je vous en prviens. L't, nous pourrons dner trs-bien... mais
trs-bien!... pour trois francs,  la Chartreuse ou  l'Ermitage
Montmartre, une demi-douzaine de contredanses ou de valses par
l-dessus, et quelques courses sur les chevaux de bois... j'adore monter
 cheval... a vous fera vos cent sous, pas un liard de plus...
Valsez-vous?

--Trs-bien.

-- la bonne heure! M. Cabrion me marchait toujours sur les pieds, et
puis, par farce, il jetait des pois fulminants par terre, a fait qu'on
n'a plus voulu de nous  la Chartreuse.

Et de rire.

--Soyez tranquille, je vous rponds de ma rserve  l'gard des pois
fulminants; mais l'hiver, que ferons-nous?

--L'hiver, comme on a moins faim, nous dnerons parfaitement pour
quarante sous, et il nous restera trois francs pour le spectacle, car je
ne veux pas que vous dpassiez vos cent sous: c'est dj bien assez
cher; mais tout seul vous dpenseriez au moins a  l'estaminet, au
billard, avec de mauvais sujets qui sentent la pipe comme des horreurs.
Est-ce qu'il ne vaut pas mieux passer gaiement la journe avec une
petite amie bien bonne enfant, bien rieuse, qui trouvera encore le temps
de vous conomiser quelques dpenses en vous ourlant vos cravates, en
soignant votre mnage?

--Mais c'est un gain tout clair, ma voisine. Seulement, si mes amis me
rencontrent avec ma gentille petite amie sous le bras?

--Eh bien! ils diront: Il n'est pas malheureux, ce diable de Rodolphe!

--Vous savez mon nom?

--Quand j'ai appris que la chambre voisine tait dj loue, j'ai
demand  qui.

--Et mes amis diront: Il est trs-heureux, ce Rodolphe!... Et ils
m'envieront.

--Tant mieux!

--Ils me croiront heureux.

--Tant mieux!... tant mieux!...

--Et si je ne le suis pas autant que je le paratrai?

--Qu'est-ce que a vous fait, pourvu qu'on le croie?... Aux hommes, il
ne leur en faut pas davantage.

--Mais votre rputation?

Rigolette partit d'un clat de rire.

--La rputation d'une grisette! Est-ce qu'on croit  ces mtores-l?
reprit-elle. Si j'avais pre ou mre, frre ou soeur, je tiendrais pour
eux au qu'en-dira-t-on... Je suis toute seule, a me regarde...

--Mais, moi, je serai trs-malheureux.

--De quoi?

--De passer pour tre heureux, tandis qu'au contraire je vous aimerai...
 peu prs comme vous dniez chez le papa Crtu... en mangeant votre
pain sec  la lecture d'un livre de cuisine.

--Bah! bah! vous vous y ferez: je serai pour vous si douce, si
reconnaissante, si peu gnante, que vous vous direz: Aprs tout, autant
faire mon dimanche avec elle qu'avec un camarade... Si vous tes libre
le soir dans la semaine, et que a ne vous ennuie pas, vous viendrez
passer la soire avec moi, vous profiterez de mon feu et de ma lampe;
vous louerez des romans, vous me ferez la lecture. Autant a que d'aller
perdre votre argent au billard; sinon, si vous tes occup tard chez
votre patron, ou que vous aimiez mieux aller au caf, vous me direz
bonsoir en rentrant, si je veille encore. Si je suis couche, le
lendemain matin je vous dirai bonjour  travers votre cloison pour vous
veiller... Tenez, M. Germain, mon dernier voisin, passait toutes ses
soires comme a avec moi; il ne s'en plaignait pas!... Il m'a lu tout
Walter Scott... C'est a qui tait amusant! Quelquefois, le dimanche,
quand il faisait mauvais, au lieu d'aller au spectacle et de sortir, il
allait acheter quelque chose; nous faisions une vraie dnette dans ma
chambre, et puis aprs nous lisions... a m'amusait presque autant que
le thtre. C'est pour vous dire que je ne suis pas difficile  vivre,
et que je fais tout ce qu'on veut. Et puis, vous qui parliez d'tre
malade, si jamais vous l'tiez... c'est moi qui suis une vraie petite
soeur grise!... demandez aux Morel... Tenez, vous ne savez pas votre
bonheur, monsieur Rodolphe... C'est un vrai quine  la loterie de
m'avoir pour voisine.

--C'est vrai, j'ai toujours eu du bonheur; mais,  propos de M. Germain,
o est-il donc maintenant?

-- Paris, je pense.

--Vous ne le voyez plus?

--Depuis qu'il a quitt la maison, il n'est plus revenu chez moi.

--Mais o demeure-t-il? Que fait-il?

--Pourquoi ces questions-l, mon voisin?

--Parce que je suis jaloux de lui, dit Rodolphe en souriant, et que je
voudrais...

--Jaloux!!! Et Rigolette de rire. Il n'y a pas de quoi, allez... Pauvre
garon!...

--Srieusement, ma voisine, j'aurais le plus grand intrt  savoir o
rencontrer M. Germain! Vous connaissez sa demeure, et, sans me vanter,
vous devez me croire incapable d'abuser du secret que je vous demande...
Je vous le jure dans son intrt...

--Srieusement, mon voisin, je crois que vous pouvez vouloir beaucoup de
bien  M. Germain; mais il m'a fait promettre de ne dire son adresse 
personne... et puisque je ne vous la dis pas  vous, c'est que a m'est
impossible... Cela ne doit pas vous fcher contre moi... Si vous m'aviez
confi un secret, vous seriez content, n'est-ce pas, de me voir agir
comme je le fais?

--Mais...

--Tenez, mon voisin, une fois pour toutes, ne me parlez plus de cela...
J'ai fait une promesse, je la tiendrai, et, quoi que vous me puissiez
dire, je vous rpondrai toujours la mme chose...

Malgr son tourderie, sa lgret, la jeune fille accentua ces derniers
mots si fermement que Rodolphe comprit,  son grand regret, qu'il
n'obtiendrait peut-tre pas d'elle ce qu'il dsirait savoir. Il lui
rpugnait d'employer la ruse pour surprendre la confiance de Rigolette;
il attendit et reprit gaiement:

--N'en parlons plus, ma voisine. Diable! vous gardez si bien les secrets
des autres que je ne m'tonne plus que vous gardiez les vtres.

--Des secrets, moi! Je voudrais bien en avoir, a doit tre
trs-amusant.

--Comment! Vous n'avez pas un petit secret de coeur?

--Un secret de coeur?

--Enfin... vous n'avez jamais aim? dit Rodolphe en regardant bien
fixement Rigolette pour tcher de deviner la vrit.

--Comment! jamais aim?... Et M. Giraudeau? Et M. Cabrion? Et M.
Germain? Et vous donc?...

--Vous ne les avez pas aims plus que moi?... autrement que moi?

--Ma foi! non; moins peut-tre, car il a fallu m'habituer aux yeux
louches de M. Giraudeau,  la barbe rousse et aux farces de M. Cabrion,
et  la tristesse de M. Germain, car il tait bien triste, ce pauvre
jeune homme. Vous, au contraire, vous m'avez plu tout de suite...

--Voyons, ma voisine, ne vous fchez pas; je vais vous parler... en vrai
camarade...

--Allez... allez... j'ai le caractre bien fait... Et puis vous tes si
bon que vous n'auriez pas le coeur, j'en suis sre, de me dire quelque
chose qui me fasse de la peine...

--Sans doute... Mais voyons, franchement, vous n'avez jamais eu d'amant?

--Des amants!... Ah! bien oui! Est-ce que j'ai le temps?

--Qu'est-ce que le temps fait  cela?

--Ce que a fait? Mais tout... D'abord je serais jalouse comme un tigre,
je me ferais sans cesse des peines de coeur; eh bien! est-ce que je
gagne assez d'argent pour pouvoir perdre deux ou trois heures par jour 
pleurer,  me dsoler? Et si on me trompait... que de larmes, que de
chagrins!... Ah bien! par exemple... c'est pour le coup que a
m'arrirerait joliment!

--Mais tous les amants ne sont pas infidles, ne font pas pleurer leur
matresse.

--a serait encore pis... s'il tait par trop gentil. Est-ce que je
pourrais vivre un moment sans lui?... et comme il faudrait probablement
qu'il soit toute la journe  son bureau,  son atelier ou  sa
boutique, je serais comme une pauvre me en peine pendant son absence;
je me forgerais mille chimres... je me figurerais que d'autres
l'aiment... qu'il est auprs d'elles... Et s'il m'abandonnait!... jugez
donc!... est-ce que je sais enfin... tout ce qui pourrait m'arriver?
Tant il y a que certainement mon travail s'en ressentirait... et alors,
qu'est-ce que je deviendrais? C'est tout juste si, tranquille comme je
suis, je puis me tenir au courant en travaillant douze  quinze heures
par jour... Voyez donc si je perdais trois ou quatre journes par
semaine  me tourmenter... comment rattraper ce temps-l?...
Impossible!... Il faudrait donc me mettre aux ordres de quelqu'un?...
Oh! a, non!... j'aime trop ma libert...

--Votre libert?

--Oui, je pourrais entrer comme premire ouvrire chez la matresse
couturire pour qui je travaille... j'aurais quatre cents francs, loge,
nourrie...

--Et vous n'acceptez pas?

--Non, sans doute... je serais  gages chez les autres; au lieu que, si
pauvre que soit mon chez-moi, au moins je suis chez moi; je ne dois rien
 personne... J'ai du courage, du coeur, de la sant, de la gaiet... un
bon voisin comme vous: qu'est-ce qu'il me faut de plus?

--Et vous n'avez jamais song  vous marier?

--Me marier!... je ne peux me marier qu' un pauvre comme moi. Voyez les
malheureux Morel... voil o a mne... tandis que quand on n'a 
rpondre que pour soi... on s'en tire toujours...

--Ainsi vous ne faites jamais de chteaux en Espagne, de rves?

--Si... je rve de ma garniture de chemine... except a... qu'est-ce
que vous voulez que je dsire?

--Mais si un parent vous avait laiss une petite fortune... douze cents
francs de rentes, je suppose...  vous qui vivez avec cinq cents francs?

--Dame! a serait peut-tre un bien, peut-tre un mal.

--Un mal?

--Je suis heureuse comme je suis: je connais la vie que je mne, je ne
sais pas celle que je mnerais si j'tais riche. Tenez, mon voisin,
quand, aprs une bonne journe de travail, je me couche le soir, que ma
lumire est teinte, et qu' la lueur du petit peu de braise qui reste
dans mon pole je vois ma chambre bien proprette, mes rideaux, ma
commode, mes chaises, mes oiseaux, ma montre, ma table charge d'toffes
qu'on m'a confies, et que je me dis: Enfin tout a est  moi, je ne le
dois qu' moi... vrai, mon voisin... ces ides-l me bercent bien
clinement, allez!... et quelquefois je m'endors orgueilleuse et
toujours contente. Eh bien!... je devrais mon chez-moi  l'argent d'un
vieux parent... que a ne me ferait pas autant de plaisir, j'en suis
sre... Mais tenez, nous voici au Temple, avouez que c'est un superbe
coup d'oeil!




V

Le Temple


Quoique Rodolphe ne partaget pas la profonde admiration de Rigolette 
la vue du Temple, il fut nanmoins frapp de l'aspect singulier de cet
norme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.

Vers le milieu de la rue du Temple, non loin d'une fontaine qui se
trouve  l'angle d'une grande place, on aperoit un immense
paralllogramme construit en charpente et surmont d'un comble recouvert
d'ardoises.

C'est le Temple.

Born  gauche par la rue du Petit-Thouars,  droite par la rue Perce,
il aboutit  un vaste btiment circulaire, colossale rotonde entoure
d'une galerie  arcades.

Une longue voie, coupant le paralllogramme dans son milieu et dans sa
longueur, le partage en deux parties gale; celles-ci sont  leur tour
divises, subdivises  l'infini par une multitude de petites ruelles
latrales et transversales qui se croisent en tous sens et sont abrites
de la pluie par le toit de l'difice.

Dans ce bazar, toute marchandise neuve est gnralement prohibe; mais
la plus infime rognure d'toffe quelconque, mais le plus mince dbris de
fer, de cuivre, de fonte ou d'acier y trouve son vendeur et son
acheteur.

Il y a l des ngociants en bribes de drap de toutes couleurs, de toutes
nuances, de toutes qualits, de tout ge, destines  assortir les
pices que l'on met aux habits trous ou dchirs.

Il est des magasins o l'on dcouvre des montagnes de savates cules,
perces, tordues, fendues, choses sans nom, sans forme, sans couleur,
parmi lesquelles apparaissent  et l quelques semelles fossiles,
paisses d'un pouce, constelles de clous comme des portes de prison,
dures comme le sabot d'un cheval; vritables squelettes de chaussures,
dont toutes les adhrences ont t dvores par le temps; tout cela est
moisi, racorni, trou, corrod, et tout cela s'achte: il y a des
ngociants qui vivent de ce commerce.

Il existe des dtaillants de ganses, franges, crtes, cordons, effils
de soie, de coton ou de fil, provenant de la dmolition de rideaux
compltement hors de service.

D'autres industriels s'adonnent au commerce des chapeaux de femme: ces
chapeaux n'arrivent jamais  leur boutique que dans les sacs des
revendeuses, aprs les prgrinations les plus tranges, les
transformations les plus violentes, les dcolorations les plus
incroyables. Afin que les marchandises ne tiennent pas trop de place
dans un magasin ordinairement grand comme une norme bote, on plie bien
proprement ces chapeaux en deux, aprs quoi on les aplatit et on les
empile excessivement serrs; sauf la saumure, c'est absolument le mme
procd que pour la conservation des harengs; aussi ne peut-on se
figurer combien, grce  ce mode d'arrimage, il tient de ces choses dans
un espace de quatre pieds carrs.

L'acheteur se prsente-t-il, on soustrait ces chiffons  la haute
pression qu'ils subissent, la marchande donne, d'un air dgag, un petit
coup de poing dans le fond de la forme pour la relever, dfripe la passe
sur son genou, et vous avez sous les yeux un objet bizarre, fantastique,
qui rappelle confusment  votre souvenir ces coiffures fabuleuses,
particulirement dvolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de
figurantes ou aux dugnes des thtres de province.

Plus loin,  l'enseigne du _Got du jour_, sous les arcades de la
rotonde leve au bout de la large voie qui spare le Temple en deux
parties, sont appendus comme des _ex-voto_ des myriades de vtements de
couleurs, de formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore
plus normes que celles des vieux chapeaux de femme.

Ainsi on trouve des fracs gris de lin crnement rehausss de trois
ranges de boutons de cuivre  la hussarde, et chaudement orns d'un
petit collet fourr en poil de renard.

Des redingotes primitivement vert bouteille, que le temps a rendues vert
pistache, bordes d'un cordonnet noir et rajeunies par une doublure
cossaise bleue et jaune du plus riant effet.

Des habits dits autrefois  queue de morue, couleur d'amadou,  riche
collet de panne, orns de boutons jadis argents, mais alors d'un rouge
cuivreux.

On y remarque encore des polonaises marron,  collet de peau de chat,
cteles de brandebourgs et d'agrments de coton noir raills; non loin
d'icelles, des robes de chambre artistement faites avec de vieux
carricks dont on a t les triples collets et qu'on a intrieurement
garnis de morceaux de cotonnade imprime; les mieux portes sont bleu ou
vert sordide, ornes de pices nuances, brodes de fil pass, et
doubles d'toffe rouge  rosaces orange, parements et collets pareils;
une cordelire, faite d'un vieux cordon de sonnette en laine tordue,
sert de ceinture  ces lgants dshabills, dans lesquels Robert
Macaire se ft prlass avec un orgueilleux bonheur.

Nous ne parlerons que pour mmoire d'une foule de costumes de Frontin
plus ou moins quivoques, plus ou moins barbares, au milieu desquels on
retrouve pourtant  et l quelques authentiques livres royales ou
princires que les rvolutions de toutes sortes ont tranes du palais
aux sombres arceaux de la rotonde du Temple.

Ces exhibitions de vieilles chaussures, de vieux chapeaux et de vieux
habits ridicules sont le ct grotesque de ce bazar; c'est le quartier
des guenilles prtentieusement pares et dguises; mais on doit avouer,
ou plutt on doit proclamer que ce vaste tablissement est d'une haute
utilit pour les classes pauvres ou peu aises. L elles achtent,  un
rabais excessif, d'excellentes choses presque neuves, dont la
dprciation est pour ainsi dire imaginaire.

Un des cts du Temple, destin aux objets de couchage, tait rempli de
monceaux de couvertures, de draps, de matelas, d'oreillers. Plus loin,
c'taient des tapis, des rideaux, des ustensiles de mnage de toutes
sortes; ailleurs, des vtements, des chaussures, des coiffures pour
toutes les conditions, pour tous les ges. Ces objets, gnralement
d'une extrme propret, n'offraient  la vue rien de rpugnant.

On ne saurait croire, avant d'avoir visit ce bazar, comme il faut peu
de temps et peu d'argent pour remplir une charrette de tout ce qui est
ncessaire au complet tablissement de deux ou trois familles qui
manquent de tout.

Rodolphe fut frapp de la manire  la fois empresse, prvenante et
joyeuse avec laquelle les marchands, debout en dehors de leurs
boutiques, sollicitaient la pratique des passants; ces faons,
empreintes d'une sorte de familiarit respectueuse, semblaient
appartenir  un autre ge.

Rodolphe donnait le bras  Rigolette.  peine parut-il dans le grand
passage, o se tenaient les marchands d'objets de literie, qu'il fut
poursuivi des offres les plus sduisantes.

--Monsieur, entrez donc voir mes matelas, c'est comme neuf; je vais vous
en dcoudre un coin, vous verrez la fourniture; on dirait de la laine
d'agneau, tant c'est doux et blanc!

--Ma jolie petite dame, j'ai des draps de belle toile, meilleurs que
neufs, car leur premire rudesse est passe; c'est souple comme un gant,
fort comme une trame d'acier.

--Mes gentils maris, achetez-moi donc de ces couvertures; voyez, c'est
moelleux, chaud et lger; on dirait de l'dredon, c'est remis  neuf, a
n'a pas servi vingt fois; voyons, ma petite dame, dcidez votre mari,
donnez-moi votre pratique, je vous monterai votre mnage pas cher...
vous serez contents, vous reviendrez voir la mre Bouvard, vous
trouverez de tout chez moi... Hier, j'ai eu une occasion superbe... vous
allez voir a... allons, entrez donc!... la vue n'en cote rien.

--Ma foi, ma voisine, dit Rodolphe  Rigolette, cette bonne grosse femme
aura la prfrence... Elle nous prend pour de jeunes maris, a me
flatte... je me dcide pour sa boutique.

--Va pour la grosse femme! dit Rigolette, sa figure me revient aussi!

La grisette et son compagnon entrrent chez la mre Bouvard.

Par une magnanimit peut-tre sans exemple ailleurs qu'au Temple, les
rivales de la mre Bouvard ne se rvoltrent pas de la prfrence qu'on
lui accordait; une de ses voisines poussa mme la gnrosit jusqu'
dire:

--Autant que a soit la mre Bouvard qu'une autre qui ait cette aubaine;
elle a de la famille, et c'est la doyenne et l'honneur du Temple.

Il tait d'ailleurs impossible d'avoir une figure plus avenante, plus
ouverte et plus rjouie que la doyenne du Temple.

--Tenez, ma jolie petite dame, dit-elle  Rigolette, qui examinait
plusieurs objets d'un oeil trs-connaisseur: deux garnitures de lit
compltes, c'est comme tout neuf. Si par hasard vous voulez un vieux
petit secrtaire pas cher, en voil un (la mre Bouvard l'indiqua du
geste), je l'ai eu du mme lot. Quoique je n'achte pas ordinairement de
meubles, je n'ai pu refuser de le prendre; les personnes de qui je tiens
tout a avaient l'air si malheureuses! Pauvre dame!... c'tait surtout
la vente de cette antiquaille qui semblait lui saigner le coeur... Il
parat que c'tait un meuble de famille...

 ces mots, et pendant que la marchande dbattait avec Rigolette les
prix de diffrentes fournitures, Rodolphe considra plus attentivement
le meuble que la mre Bouvard lui avait montr.

C'tait un de ces anciens secrtaires en bois de rose, d'une forme
presque triangulaire, ferm par un panneau antrieur qui, rabattu et
soutenu par deux longues charnires de cuivre, sert de table  crire.
Au milieu de ce panneau, orn de marqueterie de bois de couleurs
varies, Rodolphe remarqua un chiffre incrust en bne, compos d'un M
et d'un R entrelacs, et surmont d'une couronne de comte. Il supposa
que le dernier possesseur de ce meuble appartenait  une classe leve
de la socit. Sa curiosit redoubla: il regarda le secrtaire avec une
nouvelle attention: il visitait machinalement les tiroirs les uns aprs
les autres, lorsque, prouvant quelque difficult  ouvrir le dernier,
et cherchant la cause de cet obstacle, il dcouvrit et attira  lui avec
prcaution une feuille de papier  moiti engage entre le casier et le
fond du meuble.

Pendant que Rigolette terminait ses achats avec la mre Bouvard,
Rodolphe examinait curieusement sa dcouverte.

Aux nombreuses ratures qui couvraient ce papier, on reconnaissait le
brouillon d'une lettre inacheve.

Rodolphe lut ce qui suit avec assez de peine:

Monsieur,

Soyez persuad que le malheur le plus effroyable peut seul me
contraindre  la dmarche que je tente auprs de vous. Ce n'est pas une
fiert mal place qui cause mes scrupules, c'est le manque absolu de
titres au service que j'ose vous demander. La vue de ma fille, rduite
comme moi au plus affreux dnuement, me fait surmonter mon embarras.
Quelques mots seulement sur la cause des dsastres qui m'accablent.

Aprs la mort de mon mari, il me restait pour fortune trois cent mille
francs placs par mon frre chez M. Jacques Ferrand, notaire. Je
recevais  Angers, o j'tais retire avec ma fille, les intrts de
cette somme par l'entremise de mon frre. Vous savez, Monsieur,
l'pouvantable vnement qui a mis fin  ses jours; ruin,  ce qu'il
parat, par de secrtes et malheureuses spculations, il s'est tu il y
a huit mois. Lors de ce funeste vnement, je reus de lui quelques
lignes dsespres. Lorsque je les lirais; me disait-il, il n'existerait
plus. Il terminait cette lettre en me prvenant qu'il ne possdait aucun
titre relativement  la somme place en mon nom chez M. Jacques Ferrand;
ce dernier ne donnant jamais de reu, car il tait l'honneur, la pit
mme, il me suffirait de me prsenter chez lui pour que cette affaire
ft convenablement rgle.

Ds qu'il me fut possible de songer  autre chose qu' la mort affreuse
de mon frre, je vins  Paris, o je ne connaissais personne que vous,
Monsieur, et encore indirectement par les relations que vous aviez eues
avec mon mari. Je vous l'ai dit, la somme dpose chez M. Jacques
Ferrand formait toute ma fortune; et mon frre m'envoyait tous les six
mois l'intrt chu de cet argent: plus d'une anne tait rvolue depuis
le dernier paiement, je me prsentai donc chez M. Jacques Ferrand pour
lui demander un revenu dont j'avais le plus grand besoin.

 peine m'tais-je nomme que, sans respect pour ma douleur, il accusa
mon frre de lui avoir emprunt deux mille francs que sa mort lui
faisait perdre, ajoutant que, non-seulement son suicide tait un crime
devant Dieu et devant les hommes, mais encore que c'tait un acte de
spoliation dont lui, M. Jacques Ferrand, se trouvait victime.

Cet odieux langage m'indigna: l'clatante probit de mon frre tait
bien connue; il avait, il est vrai,  l'insu de moi et de ses amis,
perdu sa fortune dans des spculations hasardes; mais il tait mort
avec une rputation intacte, regrett de tous, et ne laissant aucune
dette, sauf celle du notaire.

Je rpondis  M. Ferrand que je l'autorisais  prendre  l'instant, sur
les trois cent mille francs dont il tait dpositaire, les deux mille
francs que lui devait mon frre.  ces mots, il me regarda d'un air
stupfait et me demanda de quels trois cent mille francs je voulais
parler.

--De ceux que mon frre a placs chez vous depuis dix-huit mois,
monsieur, et dont jusqu' prsent vous m'avez fait parvenir les intrts
par son entremise, lui dis-je, ne comprenant pas sa question.

Le notaire haussa les paules, sourit de piti comme si mes paroles
n'eussent pas t srieuses et me rpondit que, loin de placer de
l'argent chez lui, mon frre lui avait emprunt deux mille francs.

Il m'est impossible de vous exprimer mon pouvante  cette rponse.

--Mais alors qu'est devenue cette somme? m'criai-je. Ma fille et moi
nous n'avons pas d'autre ressource; si elle nous est enleve, il ne nous
reste que la misre la plus profonde. Que deviendrons-nous?

--Je n'en sais rien, rpondit froidement le notaire. Il est probable
que votre frre, au lieu de placer cette somme chez moi comme il vous
l'a dit, l'aura mange dans les spculations malheureuses auxquelles il
s'adonnait  l'insu de tout le monde.

--C'est faux, c'est infme, monsieur! m'criai-je. Mon frre tait la
loyaut mme. Loin de me dpouiller, moi et ma fille, il se ft sacrifi
pour nous. Il n'avait jamais voulu se marier, pour laisser ce qu'il
possdait  mon enfant.

--Oseriez-vous donc prtendre, madame, que je suis capable de nier un
dpt qui m'aurait t confi? me demanda le notaire avec une
indignation qui me parut si honorable et si sincre que je lui rpondis:

--Non, sans doute, monsieur; votre rputation de probit est connue;
mais je ne puis pourtant accuser mon frre d'un aussi cruel abus de
confiance.

--Sur quels titres vous fondez-vous pour me faire cette rclamation? me
demanda M. Ferrand.

--Sur aucun, monsieur. Il y a dix-huit mois, mon frre, qui voulait
bien se charger de mes affaires, m'a crit: J'ai un excellent placement
 six pour cent; envoie-moi ta procuration pour vendre tes rentes: je
dposerai trois cent mille francs, que je complterai, chez M. Jacques
Ferrand, notaire. J'ai envoy ma procuration  mon frre; peu de jours
aprs, il m'a annonc que le placement tait fait chez vous, que vous ne
donniez jamais de reu; et au bout de six mois il m'a envoy les
intrts chus.

--Et au moins avez-vous quelques lettres de lui  ce sujet, madame?

--Non, monsieur. Elles traitaient seulement d'affaires, je ne les
conservai pas.

--Je ne puis malheureusement rien  cela, madame, me rpondit le
notaire. Si ma probit n'tait pas au-dessus de tout soupon, de toute
atteinte, je vous dirais: Les tribunaux vous sont ouverts;
attaquez-moi: les juges auront  choisir entre la parole d'un homme
honorable, qui depuis trente ans jouit de l'estime des gens de bien, et
la dclaration posthume d'un homme qui, aprs s'tre sourdement ruin
dans les entreprises les plus folles, n'a trouv de refuge que dans le
suicide... Je vous dirais enfin: Attaquez-moi, madame, si vous l'osez,
et la mmoire de votre frre sera dshonore. Mais je crois que vous
aurez le bon sens de vous rsigner  un malheur fort grand, sans doute,
mais auquel je suis tranger.

--Mais enfin, monsieur, je suis mre! Si ma fortune m'est enleve, moi
et ma fille nous n'avons d'autre ressource qu'un modeste mobilier. Cela
vendu, c'est la misre, monsieur, l'affreuse misre!

--Vous avez t dupe, c'est un malheur; je n'y puis rien, me rpondit
le notaire. Encore une fois, madame, votre frre vous a trompe. Si vous
hsitez entre sa parole et la mienne, attaquez-moi: les tribunaux
prononceront.

Je sortis de chez le notaire la mort dans le coeur. Que me restait-il 
faire dans cette extrmit? Sans titre pour prouver la validit de ma
crance, convaincue de la svre probit de mon frre, confondue par
l'assurance de M. Ferrand, n'ayant personne  qui m'adresser pour
demander des conseils (vous tiez alors en voyage), sachant qu'il faut
de l'argent pour avoir les avis des gens de loi, et voulant prcisment
conserver le peu qui me restait, je n'osai entreprendre un tel procs.
Ce fut alors...

Ce brouillon de lettre s'arrtait l; car d'indchiffrables ratures
couvraient quelques lignes qui suivaient encore; enfin au bas, et dans
un coin de la page, Rodolphe lut cette espce de mmento: crire  Mme
la duchesse de Lucenay.

Rodolphe resta pensif aprs la lecture de ce fragment de lettre. Quoique
la nouvelle infamie dont on semblait accuser Jacques Ferrand ne ft pas
prouve, cet homme s'tait montr si impitoyable envers le malheureux
Morel, si infme envers Louise, sa fille, qu'un dni de dpt, protg
par une impunit certaine, pouvait  peine tonner de la part d'un
pareil misrable.

Cette mre, qui rclamait cette fortune si trangement disparue, tait
sans doute habitue  l'aisance. Ruines par un coup subit, ne
connaissant personne  Paris, disait le projet de lettre, quelle devait
tre l'existence de ces deux femmes dnues de tout peut-tre, seules au
milieu de cette ville immense!

Rodolphe avait, on le sait, promis quelques intrigues  Mme d'Harville,
en lui assignant, mme au hasard, et pour occuper son esprit, un rle 
jouer dans une bonne oeuvre  venir, certain d'ailleurs de trouver,
avant son prochain rendez-vous avec la marquise, quelque malheur 
soulager.

Il pensa que peut-tre le hasard le mettait sur la voie d'une noble
infortune, qui pourrait, selon son projet, intresser le coeur et
l'imagination de Mme d'Harville.

Le projet de lettre qu'il tenait entre ses mains, et dont la copie
n'avait sans doute pas t envoye  la personne dont on implorait
l'assistance, annonait un caractre fier et rsign que l'offre d'une
aumne rvolterait sans doute. Alors que de prcautions, que de dtours,
que de ruses dlicates pour cacher la source d'un gnreux secours ou
pour le faire accepter!

Et puis que d'adresse pour s'introduire chez cette femme afin de juger
si elle mritait vritablement l'intrt qu'elle semblait devoir
inspirer! Rodolphe entrevoyait l une foule d'motions neuves,
curieuses, touchantes, qui devaient singulirement _amuser_ Mme
d'Harville, ainsi qu'il le lui avait promis.

--Eh bien! mon _mari_, dit gaiement Rigolette  Rodolphe, qu'est-ce que
c'est donc que ce chiffon de papier que vous lisez l?

--Ma petite _femme_, rpondit Rodolphe, vous tes trs-curieuse! Je vous
dirai cela tantt. Avez-vous termin vos achats?

--Certainement, et vos protgs seront tablis comme des rois. Il ne
s'agit plus que de payer; Mme Bouvard est bien arrangeante, faut tre
juste.

--Ma petite _femme_, une ide: pendant que je vais payer, si vous alliez
choisir des vtements pour Mme Morel et pour ses enfants? Je vous avoue
mon ignorance au sujet de ces emplettes. Vous diriez d'apporter cela
ici: on ne ferait qu'un voyage et nos pauvres gens auraient tout  la
fois.

--Vous avez toujours raison, mon _mari_ Attendez-moi, a ne sera pas
long. Je connais deux marchandes dont je suis la pratique habituelle; je
trouverai chez elles tout ce qu'il me faudra.

Et Rigolette sortit.

Mais elle se retourna pour dire:

--Madame Bouvard, je vous confie mon _mari_; n'allez pas lui faire les
yeux doux au moins.

Et de rire, et de disparatre prestement.




VI

Dcouverte


--Faut avouer, monsieur, dit la mre Bouvard  Rodolphe, aprs le dpart
de Rigolette, faut avouer que vous avez l une fameuse petite mnagre.
Peste!... elle s'entend joliment  acheter; et puis elle est gentille!
Rose et blanche, avec de grands beaux yeux noirs et les cheveux
pareils... c'est rare!...

--N'est-ce pas qu'elle est charmante, et que je suis un heureux mari,
madame Bouvard?

--Aussi heureux mari qu'elle est heureuse femme... j'en suis bien sre.

--Vous ne vous trompez gure: mais, dites-moi, combien vous dois-je?

--Votre petite mnagre n'a pas voulu dmordre de trois cent trente
francs pour le tout. Comme il n'y a qu'un Dieu, je ne gagne que quinze
francs, car je n'ai pas pay ces objets aussi bon march que j'aurais
pu... je n'ai pas eu le coeur de les marchander... les gens qui
vendaient avaient l'air par trop malheureux!

--Vraiment! Ne sont-ce pas les mmes personnes  qui vous avez aussi
achet ce petit secrtaire?

--Oui, monsieur... tenez, a fend le coeur, rien que d'y songer!
Figurez-vous qu'avant-hier il arrive ici une dame jeune et belle encore,
mais si ple, si maigre, qu'elle faisait peine  voir... et puis nous
connaissons a, nous autres. Quoiqu'elle ft, comme on dit, tire 
quatre pingles, son vieux chle de laine noir rp, sa robe d'alpine
aussi noire et tout raille, son chapeau de paille au mois de janvier
(cette dame tait en deuil) annonaient ce que nous appelons une misre
bourgeoise, car je suis sre que c'est une dame trs-comme il faut;
enfin, elle me demande en rougissant si je veux acheter la fourniture de
deux lits complets et un vieux petit secrtaire, je lui rponds que
puisque je vends, faut bien que j'achte; que si a me convient, c'est
une affaire faite, mais que je voudrais voir les objets. Elle me prie
alors de venir chez elle, pas loin d'ici, de l'autre ct du boulevard,
dans une maison sur le quai du canal Saint-Martin. Je laisse ma boutique
 ma nice, je suis la dame, nous arrivons dans une maison  petites
gens, comme on dit, tout au fond de la cour; nous montons au quatrime,
la dame frappe, une jeune fille de quatorze ans vient ouvrir: elle tait
aussi en deuil, et aussi ple et bien maigre; mais malgr a, belle
comme le jour... si belle que je restai en extase.

--Et cette belle jeune fille?

--tait la fille de la dame en deuil... Malgr le froid, une pauvre robe
de cotonnade noire  pois blancs et un petit chle de deuil tout us,
voil ce qu'elle avait sur elle.

--Et leur logis tait misrable?

--Figurez-vous, monsieur, deux pices bien propres, mais nues, mais
glaciales que a en donnait la petite mort; d'abord une chemine o on
ne voyait pas une miette de cendre; il n'y avait pas eu de feu l depuis
bien longtemps. Pour tout mobilier, deux lits, deux chaises, une
commode, une vieille malle et le petit secrtaire; sur la malle un
paquet dans un foulard... Ce petit paquet, c'tait tout ce qui restait 
la mre et  la fille, une fois leur mobilier vendu. Le propritaire
s'arrangeait des deux bois de lits, des chaises, de la malle, de la
table pour ce qu'on lui devait, nous dit le portier, qui tait mont
avec nous. Alors cette dame me pria bien honntement d'estimer, les
matelas, les draps, les rideaux, les couvertures. Foi d'honnte femme,
monsieur, quoique mon tat soit d'acheter bon march et de vendre cher,
quand j'ai vu cette pauvre demoiselle les yeux tout pleins de larmes, et
sa mre qui, malgr son sang-froid, avait l'air de pleurer en dedans,
j'ai estim  quinze francs prs ce que a valait, et a bien au juste,
je vous le jure. J'ai mme consenti, pour les obliger,  prendre ce
petit secrtaire, quoique ce ne soit pas ma partie...

--Je vous l'achte, madame Bouvard...

--Ma foi! tant mieux, monsieur, il me serait rest longtemps sur les
bras... Je ne m'en tais charge que pour lui rendre service,  cette
pauvre dame. Je lui dis donc le prix que j'offrais de ces effets... Je
m'attendais qu'elle allait marchander, demander plus... Ah! bien oui...
C'est encore  a que j'ai vu que ce n'tait pas une dame du commun;
misre bourgeoise, allez, monsieur, bien sr! Je lui dis donc: C'est
tant. Elle me rpond: C'est bien. Retournons chez vous, vous me
payerez, car je ne dois plus revenir dans cette maison. Alors elle dit
 sa fille, qui pleurait assise sur la malle: --Claire, prends le
paquet... (je me suis bien souvenue du nom, elle l'a appele Claire).
La jeune demoiselle se lve; mais en passant  ct du petit secrtaire,
voil qu'elle se jette  genoux devant et qu'elle se met  sangloter.
--Mon enfant, du courage! On nous regarde, lui dit sa mre 
demi-voix, ce qui ne m'a pas empche de l'entendre. Vous concevez,
monsieur, c'est des gens pauvres, mais fiers malgr a. Quand la dame
m'a donn la clef du petit secrtaire, j'ai vu aussi une larme dans ses
yeux rougis; le coeur avait l'air de lui saigner en se sparant de ce
vieux meuble, mais elle tchait de garder son sang-froid et sa dignit
devant des trangers. Enfin elle a averti le portier que je viendrais
enlever tout ce que le propritaire ne gardait pas, et nous sommes
revenues ici. La jeune demoiselle donnait le bras  sa mre et portait
le petit paquet renfermant tout ce qu'elles possdaient. Je leur ai
compt leur argent, trois cent quinze francs, et je ne les ai plus
revues.

--Mais leur nom?

--Je ne le sais pas; la dame m'avait vendu ses effets en prsence du
portier: je n'avais pas besoin de m'informer de son nom... ce qu'elle
vendait tait bien  elle.

--Mais leur nouvelle adresse?

--Je n'en sais rien non plus.

--Sans doute on la connat dans son ancien logement?

--Non, monsieur. Quand j'y ai retourn pour chercher mes effets, le
portier m'a dit en me parlant de la mre et de la fille: C'taient des
personnes bien tranquilles, bien respectables et bien malheureuses!
Pourvu qu'il ne leur arrive pas malheur! Elles ont l'air comme a
calmes; mais au fond, je suis sr qu'elles sont dsespres.--Et o
vont-elles aller loger  cette heure? que je lui demande.--Ma foi! je
n'en sais rien, qu'il me rpond; elles sont parties sans me le dire...
bien sr qu'elles ne reviendront plus.

Les esprances que Rodolphe avait un moment conues s'vanouirent.
Comment dcouvrir ces deux malheureuses femmes, ayant pour tout indice
le nom de la jeune fille, Claire, et ce fragment de brouillon de lettre
dont nous avons parl, au bas duquel se trouvaient ces mots: crire 
Mme de Lucenay? La seule et bien faible chance de retrouver les traces
de ces infortunes reposait donc sur Mme de Lucenay, qui se trouvait
heureusement de la socit de Mme d'Harville.

--Tenez, madame, payez-vous, dit Rodolphe  la marchande, en lui
prsentant un billet de cinq cents francs.

--Je vas vous rendre, monsieur...

--O trouverons-nous une charrette pour transporter ces effets?

--Si a n'est pas trop loin, une grande charrette  bras suffira... il y
a celle du pre Jrme, ici prs: c'est mon commissionnaire habituel...
Quelle est votre adresse, monsieur?

--Rue du Temple, n 17.

--Rue du Temple, n 17?... oh! bien, bien, je ne connais que a!

--Vous tes alle dans cette maison?

--Plusieurs fois... d'abord, j'ai achet les hardes  une prteuse sur
gages qui demeure l... c'est vrai qu'elle ne fait pas un beau mtier...
mais a ne me regarde pas... elle vend, j'achte, nous sommes quittes...
Une autre fois, il n'y a pas six semaines, j'y suis retourne pour le
mobilier d'un jeune homme qui demeurait au quatrime et qui dmnageait.

--M. Franois Germain, peut-tre? s'cria Rodolphe.

--Juste! Vous le connaissez?

--Beaucoup; malheureusement il n'a pas laiss rue du Temple sa nouvelle
adresse, et je ne sais plus o le trouver.

--Si ce n'est que a, je peux vous tirer d'embarras.

--Vous savez o il demeure?

--Pas prcisment, mais je sais o vous pourrez bien sr le rencontrer.

--Et o cela?

--Chez le notaire o il travaille.

--Un notaire?

--Oui, qui demeure rue du Sentier.

--M. Jacques Ferrand! s'cria Rodolphe.

--Lui-mme, un bien saint homme; il y a un crucifix et du bois bnit
dans son tude; a sent la sacristie comme si on y tait.

--Mais comment avez-vous su que M. Germain travaillait chez ce notaire?

--Voil... Ce jeune homme est venu me proposer d'acheter en bloc son
petit mobilier. Cette fois-l encore, quoique ce ne soit pas ma partie,
j'ai fait affaire du tout, et j'ai ensuite dtaill ici; puisque a
l'arrangeait, ce jeune homme, je ne voulais pas le dsobliger. Je lui
achte donc son mobilier de garon... bon...; je le lui paie... bon...
Il avait sans doute t content de moi, car au bout de quinze jours il
revient pour m'acheter une garniture de lit. Une petite charrette et un
commissionnaire l'accompagnaient: on emballe le tout, bon...; mais voil
qu'au moment de payer il s'aperoit qu'il a oubli sa bourse. Il avait
l'air d'un si honnte jeune homme que je lui dis: Emportez tout de mme
les effets, je passerai chez vous pour le paiement.--Trs-bien, me
dit-il, mais je ne suis jamais chez moi: venez demain, rue du Sentier,
chez M. Jacques Ferrand, notaire, o je suis employ, je vous payerai.
J'y suis alle le lendemain, il m'a paye; seulement ce que je trouve de
drle, c'est qu'il ait vendu son mobilier pour en acheter un autre
quinze jours aprs.

Rodolphe crut deviner et devina la raison de cette singularit: Germain
voulait faire perdre ses traces aux misrables qui le poursuivaient.
Craignant sans doute que son dmnagement ne les mt sur la voie de sa
nouvelle demeure, il avait prfr, pour viter ce danger, vendre ses
meubles et en racheter ensuite.

Rodolphe tressaillit de joie en songeant au bonheur de Mme Georges, qui
allait enfin revoir ce fils si longtemps, si vainement cherch.

Rigolette rentra bientt, l'oeil joyeux, la bouche souriante.

--Eh bien! quand je vous le disais! s'cria-t-elle, je ne me suis point
trompe... nous aurons dpens en tout six cent quarante francs, et les
Morel seront tablis comme des princes... Tenez, tenez... voyez les
marchands qui arrivent... sont-ils chargs! Rien ne manquera au mnage
de la famille, il y a tout ce qu'il faut, jusqu' un gril, deux belles
casseroles tames  neuf, et une cafetire... Je me suis dit:
Puisqu'on veut faire les choses en grand, faisons les choses en
grand!... et avec tout a, c'est au plus si j'aurais perdu trois
heures... mais payez vite, mon voisin, et allons-nous-en... Voil
bientt midi; il va falloir que mon aiguille aille un fameux train pour
rattraper cette matine-l.

Rodolphe paya et quitta le Temple avec Rigolette.




VII

Apparition


Au moment o la grisette et son compagnon entraient dans l'alle de leur
maison, ils furent presque renverss par Mme Pipelet, qui courait,
trouble, perdue, effare...

--Ah! mon Dieu! dit Rigolette, qu'est-ce que vous avez donc, madame
Pipelet? O courez-vous comme cela?

--C'est vous! Mademoiselle Rigolette... s'cria Anastasie; c'est le bon
Dieu qui vous envoie... aidez-moi  sauver la vie d'Alfred...

--Que dites-vous?

--Ce pauvre vieux chri est vanoui, ayez piti de nous!... courez-moi
chercher pour deux sous d'absinthe chez le rogomiste, de la plus
forte... c'est son remde quand il est indispos... du pylore... a le
remettra peut-tre; soyez charitable, ne me refusez pas, je pourrai
retourner auprs d'Alfred. Je suis tout ahurie.

Rigolette abandonna le bras de Rodolphe et courut chez le rogomiste.

--Mais qu'est-il arriv, madame Pipelet? demanda Rodolphe en suivant la
portire, qui retournait  la loge.

--Est-ce que je sais, mon digne monsieur! J'tais sortie pour aller  la
mairie,  l'glise et chez le traiteur, pour viter ces trottes-l 
Alfred... Je rentre... qu'est-ce que je vois... ce vieux chri les
quatre fers en l'air! Tenez, monsieur Rodolphe, dit Anastasie en ouvrant
la porte de sa tanire, voyez si a ne fend pas le coeur!

Lamentable spectacle!... Toujours coiff de son chapeau tromblon, plus
coiff mme que d'habitude, car le _castor_ douteux, enfonc violemment
sans doute ( en juger par une cassure transversale), cachait ses yeux,
M. Pipelet tait assis par terre et adoss au pied de son lit.

L'vanouissement avait cess; Alfred commenait  faire quelques lgers
mouvements de mains, comme s'il et voulu repousser quelqu'un ou quelque
chose; puis il essaya de se dbarrasser de sa visire improvise.

--Il gigote!... c'est bon signe!... il revient!... s'cria la portire.
Et, se baissant, elle lui cria aux oreilles:--Qu'est-ce que tu as, mon
Alfred?... C'est ta Stasie qui est l... Comment vas-tu?... On va
t'apporter de l'absinthe, a te remettra. Puis, prenant une voix de
fausset des plus caressantes, elle ajouta:--On l'a donc charp,
assassin, ce pauvre vieux chri  sa maman, hein?

Alfred poussa un profond soupir et laissa chapper comme un gmissement
ce mot fatidique:

--CABRION!!!

Et ses mains frmissantes semblrent vouloir de nouveau repousser une
vision effrayante.

--Cabrion! encore ce gueux de peintre! s'cria Mme Pipelet. Alfred en a
tant rv toute la nuit qu'il m'a abme de coups de pied. Ce monstre-l
est son cauchemar! Non-seulement il a empoisonn ses jours, mais il
empoisonne ses nuits; il le poursuit jusque dans son sommeil; oui,
monsieur, comme si Alfred serait un malfaiteur, et que ce Cabrion, que
Dieu confonde! serait son remords acharn.

Rodolphe sourit discrtement, prvoyant quelque nouveau tour de l'ancien
voisin de Rigolette.

--Alfred... rponds-moi, ne fais pas le muet, tu me fais peur, dit Mme
Pipelet; voyons, remets-toi... Aussi, pourquoi vas-tu penser  ce
gredin-l!... tu sais bien que quand tu y songes, a te fait le mme
effet que les choux... a te porte au pylore et a t'touffe.

--Cabrion! rpta M. Pipelet en relevant avec effort son chapeau
dmesurment enfonc sur ses yeux, qu'il roula autour de lui d'un air
gar.

Rigolette entra, portant une petite bouteille d'absinthe.

--Merci, mam'zelle; tes-vous complaisante! dit la vieille; puis elle
ajouta: Tiens, vieux chri, _siffle-moi_ a, a va te remettre.

Et Anastasie, approchant vivement la fiole des lvres de M. Pipelet,
entreprit de lui faire avaler l'absinthe.

Alfred eut beau se dbattre courageusement, sa femme, profitant de la
faiblesse de sa victime, lui maintint la tte d'une main ferme et, de
l'autre, lui introduisit le goulot de la petite bouteille entre les
dents, et le fora de boire l'absinthe; aprs quoi elle s'cria
triomphalement:

--Et alllllez donc! Te voil sur tes pattes, vieux chri!

En effet, Alfred, aprs s'tre essuy la bouche du revers de la main,
ouvrit ses yeux, se leva debout et demanda d'un ton encore effarouch:

--L'avez-vous vu?

--Qui?

--Est-il parti?

--Mais qui, Alfred?

--Cabrion!

--Il a os! s'cria la portire.

M. Pipelet, aussi muet que la statue du commandeur, baissa, comme le
spectre, deux fois la tte d'un air affirmatif.

--M. Cabrion est venu ici? demanda Rigolette en retenant une violente
envie de rire.

--Ce monstre-l est-il dchan aprs Alfred! s'cria Mme Pipelet. Oh! si
j'avais t l avec mon balai... Il l'aurait mang jusqu'au manche. Mais
parle donc, Alfred, raconte-nous donc ton malheur!

M. Pipelet fit signe de la main qu'il allait parler.

On couta l'homme au chapeau tromblon dans un religieux silence.

Il s'exprima en ces termes d'une voix profondment mue:

--Mon pouse venait de me quitter pour m'viter la peine d'aller, selon
le commandement de monsieur (il s'inclina devant Rodolphe),  la mairie,
 l'glise et chez le traiteur...

--Ce vieux chri avait eu le cauchemar toute la nuit; j'ai prfr lui
viter a, dit Anastasie.

--Ce cauchemar m'tait envoy comme un avertissement d'en haut, reprit
religieusement le portier. J'avais rv Cabrion... je devais souffrir de
Cabrion; la journe avait commenc par un attentat sur la taille de mon
pouse...

--Alfred... Alfred... tais-toi donc! a me gne devant le monde..., dit
Mme Pipelet en minaudant, roucoulant et baissant les yeux d'un air
pudique.

--Je croyais avoir pay ma dette de malheur  cette journe de malheur
aprs le dpart de ces luxurieux malfaiteurs, reprit M. Pipelet,
lorsque... Dieu! mon Dieu!

--Voyons, Alfred, du courage!

--J'en aurai, rpondit hroquement M. Pipelet; il m'en faut... J'en
aurai... J'tais donc l, assis tranquillement devant ma table,
rflchissant  un changement que je voulais oprer dans l'empeigne de
cette botte, confie  mon industrie... lorsque j'entends un bruit... un
frlement au carreau de ma loge... Fut-ce un pressentiment... un avis
d'en haut? Mon coeur se serra; je levai la tte... et,  travers la
vitre, je vis... je vis...

--Cabrion! s'cria Anastasie en joignant les mains.

--Cabrion! rpondit sourdement M. Pipelet. Sa figure hideuse tait l,
colle  la fentre, me regardant avec ses yeux de chat... qu'est-ce que
je dis?... de tigre!... juste comme dans un rve... Je voulus parler, ma
langue tait colle  mon palais; je voulus me lever, j'tais coll 
mon sige... ma botte me tomba des mains, et, comme dans tous les
vnements critiques et importants de ma vie... je restai compltement
immobile... Alors la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit,
Cabrion entra!

--Il entra!... Quel front! reprit Mme Pipelet, aussi atterre que son
mari de cette audace.

--Il entra lentement, reprit Alfred, s'arrta un moment  la porte,
comme pour me fasciner de son regard atroce... puis il s'avana vers
moi, s'arrtant  chaque pas, me transperant de l'oeil, sans dire un
mot, droit, muet, menaant comme un fantme!...

--C'est--dire que j'en ai le dos qui m'en hrisse, dit Anastasie.

--Je restais de plus en plus immobile et assis sur ma chaise... Cabrion
s'avanait toujours lentement... me tenant sous son regard comme le
serpent l'oiseau... car il me faisait horreur, et malgr moi je le
fixais. Il arrive tout prs de moi... Je ne puis davantage supporter son
aspect rvoltant... c'tait trop fort... je n'y tiens plus... je ferme
les yeux... Alors, je le sens qui ose porter ses mains sur mon chapeau;
il le prend par le haut, l'te lentement de dessus ma tte... et me met
le chef  nu! Je commenais  tre saisi d'un vertige... ma respiration
tait suspendue... les oreilles me bourdonnaient... j'tais de plus en
plus coll  mon sige, je fermais les yeux de plus en plus fort. Alors,
Cabrion se baisse, me prend ma tte chauve; que j'ai le droit de dire,
ou plutt que j'avais le droit de dire vnrable avant son attentat...
il me prend donc la tte entre ses mains froides comme des mains de
mort... et sur mon front glac de sueur il dpose... un baiser effront!
impudique!!!

Anastasie leva les bras au ciel.

--Mon ennemi le plus acharn venir me baiser au front!... me forcer 
subir ses dgotantes caresses, aprs m'avoir odieusement perscut pour
possder de mes cheveux!... une pareille monstruosit me donna beaucoup
 penser et me paralysa... Cabrion profita de ma stupeur pour me
remettre mon chapeau sur la tte, puis, d'un coup de poing, il me
l'enfona jusque sur les yeux, comme vous l'avez vu. Ce dernier outrage
me bouleversa, la mesure fut comble, tout tourna autour de moi, et je
m'vanouis au moment o je le voyais, par-dessous les bords de mon
chapeau, sortir de la loge aussi tranquillement, aussi lentement qu'il y
tait entr.

Puis, comme si ce rcit et puis ses forces, M. Pipelet retomba sur sa
chaise en levant ses mains au ciel en manire de muette imprcation.

Rigolette sortit brusquement, son courage tait  bout, son envie de
rire l'touffait; elle ne put se contraindre plus longtemps. Rodolphe
avait lui-mme difficilement gard son srieux.

Tout  coup, cette rumeur confuse qui annonce l'arrive d'un
rassemblement populaire retentit dans la rue; on entendit un grand
tumulte en dehors de la porte de l'alle, et bientt des crosses de
fusil rsonnrent sur la dalle de la porte.




VIII

L'arrestation


--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, s'cria Rigolette en accourant ple et
tremblante, il y a l un commissaire de police et la garde!

--La justice divine veille sur moi! dit M. Pipelet dans un lan de
religieuse reconnaissance; on vient arrter Cabrion... Malheureusement
il est trop tard!

Un commissaire de police, reconnaissable  l'charpe que l'on apercevait
sous son habit noir, entra dans la loge; sa physionomie tait grave,
digne et svre.

--Monsieur le commissaire, il est trop tard, le malfaiteur s'est vad!
dit tristement M. Pipelet; mais je puis vous donner son signalement...
Sourire atroce, regards effronts... manires...

--De qui parlez-vous? demanda le magistrat.

--De Cabrion! monsieur le commissaire... Mais, en se htant, il serait
peut-tre encore temps de l'atteindre, rpondit M. Pipelet.

--Je ne sais pas ce que c'est que Cabrion, dit impatiemment le
magistrat; le nomm Jrme Morel, ouvrier lapidaire, demeure dans cette
maison?

--Oui, mon commissaire, dit Mme Pipelet, se mettant au port d'arme.

--Conduisez-moi  son logement.

--Morel le lapidaire! reprit la portire au comble de la surprise; mais
c'est la brebis du bon Dieu! Il est incapable de...

--Jrme Morel demeure-t-il ici, oui ou non?

--Il y demeure, mon commissaire... avec sa famille, dans une mansarde.

--Conduisez-moi donc  cette mansarde.

Puis s'adressant  un homme qui l'accompagnait, le magistrat lui dit:

--Que les deux gardes municipaux attendent en bas et ne quittent pas
l'alle. Envoyez Justin chercher un fiacre.

L'homme s'loigna pour excuter ces ordres.

--Maintenant, reprit le magistrat en s'adressant  M. Pipelet,
conduisez-moi chez Morel.

--Si a vous est gal, mon commissaire, je remplacerai Alfred; il est
indispos des suites de Cabrion... qui, comme les choux, lui reste sur
le pylore.

--Vous ou votre mari, peu importe, allons!

Et, prcd de Mme Pipelet, il commena de monter l'escalier; mais
bientt il s'arrta, se voyant suivi par Rodolphe et par Rigolette.

--Qui tes-vous? Que voulez-vous? leur demanda-t-il.

--C'est les deux locataires du quatrime, dit Mme Pipelet.

--Pardon! monsieur, j'ignorais que vous fussiez de la maison, dit-il 
Rodolphe.

Celui-ci, augurant bien des manires polies du magistrat, lui dit:

--Vous allez trouver une famille dsespre, monsieur; je ne sais quel
nouveau coup menace ce malheureux artisan, mais il a t cruellement
prouv cette nuit... Une de ses filles, dj puise par la maladie,
est morte... sous ses yeux... morte de froid et de misre...

--Serait-il possible?

--C'est la vrit, mon commissaire, dit Mme Pipelet. Sans monsieur, qui
vous parle, et qui est le roi des locataires, puisqu'il a sauv par ses
bienfaits le pauvre Morel de la prison, toute la famille du lapidaire
serait morte de faim.

Le commissaire regardait Rodolphe avec autant d'intrt que de surprise.

--Rien de plus simple, monsieur, reprit celui-ci; une personne
trs-charitable, sachant que Morel, dont je vous garantis l'honneur et
la probit, tait dans une position aussi dplorable que peu mrite,
m'a charg de payer une lettre de change pour laquelle les recors
allaient traner en prison ce pauvre ouvrier, seul soutien d'une famille
nombreuse.

 son tour, frapp de la noble physionomie de Rodolphe et de la dignit
de ses manires, le magistrat lui rpondit:

--Je ne doute pas de la probit de Morel; je regrette seulement d'avoir
 remplir une pnible mission devant vous, monsieur, qui vous intressez
si vivement  cette famille.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--D'aprs les services que vous avez rendus aux Morel, d'aprs votre
langage, je vois, monsieur, que vous tes un galant homme. N'ayant
d'ailleurs aucune raison de cacher l'objet du mandat que j'ai  exercer,
je vous avouerai qu'il s'agit de l'arrestation de Louise Morel, la fille
du lapidaire.

Le souvenir du rouleau d'or offert aux gardes du commerce par la jeune
fille revint  la pense de Rodolphe.

--De quoi est-elle donc accuse, mon Dieu?

--Elle est sous le coup d'une prvention d'infanticide.

--Elle! Elle!... Oh! son pauvre pre!

--D'aprs ce que vous m'apprenez, monsieur, je conois que, dans les
tristes circonstances o se trouve cet artisan, ce nouveau coup lui sera
terrible... Malheureusement je dois obir aux ordres que j'ai reus.

--Mais il s'agit seulement d'une simple prvention? s'cria Rodolphe.
Les preuves manquent, sans doute?

--Je ne puis m'expliquer davantage  ce sujet... La justice a t mise
sur la voie de ce crime, ou plutt de cette prsomption, par la
dclaration d'un homme respectable  tous gards... le matre de Louise
Morel.

--Jacques Ferrand le notaire? dit Rodolphe indign.

--Oui, monsieur... Mais pourquoi cette vivacit?

--M. Jacques Ferrand est un misrable, monsieur!

--Je vois avec peine que vous ne connaissez pas celui dont vous parlez,
monsieur; M. Jacques Ferrand est l'homme le plus honorable du monde; il
est d'une probit reconnue de tous.

--Je vous rpte, monsieur, que ce notaire est un misrable... Il a
voulu faire emprisonner Morel parce que sa fille a repouss ses
propositions infmes. Si Louise n'est accuse que sur la dnonciation
d'un pareil homme... avouez, monsieur, que cette prsomption mrite peu
de crance.

--Il ne m'appartient pas, monsieur, et il ne me convient pas de discuter
la valeur des dclarations de M. Ferrand, dit froidement le magistrat;
la justice est saisie de cette affaire, les tribunaux dcideront; quant
 moi, j'ai l'ordre de m'assurer de la personne de Louise Morel, et
j'excute mon mandat.

--Vous avez raison, monsieur, je regrette qu'un mouvement d'indignation
peut-tre lgitime m'ait fait oublier que ce n'tait en effet ni le lieu
ni le moment d'lever une discussion pareille. Un mot seulement: le
corps de l'enfant que Morel a perdu est rest dans sa mansarde, j'ai
offert ma chambre  cette famille pour lui pargner le triste spectacle
de ce cadavre; c'est donc chez moi que vous trouverez le lapidaire et
probablement sa fille. Je vous en conjure, monsieur, au nom de
l'humanit, n'arrtez pas brusquement Louise au milieu de ces
infortuns,  peine arrachs  un sort pouvantable. Morel a prouv
tant de secousses cette nuit que sa raison n'y rsisterait pas; sa femme
est aussi dangereusement malade, un tel coup la tuerait.

--J'ai toujours, monsieur, excut mes ordres avec tous les mnagements
possibles, j'agirai de mme dans cette circonstance.

--Si vous me permettiez, monsieur, de vous demander une grce? Voici ce
que je vous proposerais: la jeune fille qui nous suit avec la portire
occupe une chambre voisine de la mienne, je ne doute pas qu'elle ne la
mette  votre disposition; vous pourriez d'abord y mander Louise, puis,
s'il le faut, Morel, pour que sa fille lui fasse ses adieux... Au moins
vous viterez  une pauvre mre malade et infirme une scne dchirante.

--Si cela peut s'arranger ainsi, monsieur... volontiers.

La conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu  demi-voix,
pendant que Rigolette et Mme Pipelet se tenaient discrtement 
plusieurs marches de distance du commissaire et de Rodolphe; celui-ci
descendit auprs de la grisette, que la prsence du commissaire rendait
toute tremblante, et lui dit:

--Ma pauvre voisine, j'attends de vous un nouveau service; il faudrait
me laisser libre de disposer de votre chambre pendant une heure.

--Tant que vous voudrez, monsieur Rodolphe... Vous avez ma clef. Mais,
mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc?

--Je vous l'apprendrai tantt; ce n'est pas tout, il faudrait tre assez
bonne pour retourner au Temple dire qu'on n'apporte que dans une heure
ce que nous avons achet.

--Bien volontiers, monsieur Rodolphe; mais est-ce qu'il arrive encore
malheur aux Morel?

--Hlas! oui, il leur arrive quelque chose de bien triste, vous ne le
saurez que trop tt.

--Allons, mon voisin, je cours au Temple... Mon Dieu! moi qui, grce 
vous, croyais ces braves gens hors de peine... dit la grisette; et elle
descendit rapidement l'escalier.

Rodolphe avait voulu surtout pargner  Rigolette le triste tableau de
l'arrestation de Louise.

--Mon commissaire, dit Mme Pipelet, puisque mon roi des locataires vous
conduit, je peux aller retrouver Alfred? Il m'inquite; c'est  peine si
tout  l'heure il tait remis de son indisposition de Cabrion.

--Allez... allez, dit le magistrat; et il resta seul avec Rodolphe. Tous
deux arrivrent sur le palier du quatrime, en face de la chambre o
taient alors provisoirement tablis le lapidaire et sa famille.

Tout  coup la porte s'ouvrit.

Louise, ple, plore, sortit brusquement.

--Adieu! Adieu! mon pre, s'cria-t-elle, je reviendrai, il faut que je
parte.

--Louise, mon enfant, coute-moi donc, reprit Morel en suivant sa fille
et en tchant de la retenir.

 la vue de Rodolphe, du magistrat, Louise et le lapidaire restrent
immobiles.

--Ah! monsieur, vous notre sauveur, dit l'artisan en reconnaissant
Rodolphe, aidez-moi donc  empcher Louise de partir. Je ne sais ce
qu'elle a, elle me fait peur; elle veut s'en aller. N'est-ce pas,
monsieur, qu'il ne faut plus qu'elle retourne chez son matre? N'est-ce
pas que vous m'avez dit: Louise ne vous quittera plus, ce sera votre
rcompense. Oh!  cette bienheureuse promesse, je l'avoue, un moment
j'ai oubli la mort de ma pauvre petite Adle; mais aussi je veux n'tre
plus spar de toi, Louise, jamais! jamais!

Le coeur de Rodolphe se brisa, il n'eut pas la force de rpondre une
parole.

Le commissaire dit svrement  Louise:

--Vous vous appelez Louise Morel?

--Oui, monsieur, rpondit la jeune fille interdite.

Rodolphe avait ouvert la chambre de Rigolette.

--Vous tes Jrme Morel, son pre? ajouta le magistrat en s'adressant
au lapidaire.

--Oui... monsieur... mais...

--Entrez l avec votre fille.

Et le magistrat montra la chambre de Rigolette, o se trouvait dj
Rodolphe.

Rassurs par la prsence de ce dernier, le lapidaire et Louise, tonns,
troubls, obirent au commissaire; celui-ci ferma la porte et dit 
Morel avec motion:

--Je sais combien vous tes honnte et malheureux; c'est donc  regret
que je vous apprends qu'au nom de la loi... je viens arrter votre
fille.

--Tout est dcouvert... je suis perdue!... s'cria Louise pouvante, en
se jetant dans les bras de son pre.

--Qu'est-ce que tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?... reprit Morel
stupfait. Tu es folle... pourquoi perdue?... T'arrter!... Pourquoi
t'arrter?... Qui viendrait t'arrter?...

--Moi... au nom de la loi! et le commissaire montra son charpe.

--Oh! malheureuse!... Malheureuse!... s'cria Louise en tombant
agenouille.

--Comment! Au nom de la loi? dit l'artisan, dont la raison, fortement
branle par ce nouveau coup, commenait  s'affaiblir; pourquoi arrter
ma fille au nom de la loi?... Je rponds de Louise, moi; c'est ma fille,
ma digne fille... pas vrai, Louise? Comment? t'arrter, quand notre bon
ange te rend  nous pour nous consoler de la mort de ma petite Adle?
Allons donc! a ne se peut pas!... Et puis, monsieur le commissaire,
parlant par respect, on n'arrte que les misrables, entendez-vous?...
Et Louise, ma fille, n'est pas une misrable. Bien sr, vois-tu, mon
enfant, ce monsieur se trompe... Je m'appelle Morel; il y a plus d'un
Morel... tu t'appelles Louise; il y a plus d'une Louise... c'est a;
voyez-vous, monsieur le commissaire, il y a erreur, certainement il y a
erreur!

--Il n'y a malheureusement pas erreur!... Louise Morel, faites vos
adieux  votre pre.

--Vous m'enlevez ma fille, vous!... s'cria l'ouvrier furieux de
douleur, en s'avanant vers le magistrat d'un air menaant.

Rodolphe saisit le lapidaire par le bras et lui dit:

--Calmez-vous, esprez; votre fille vous sera rendue... son innocence
sera prouve; elle n'est sans doute pas coupable.

--Coupable de quoi?... Elle ne peut tre coupable de rien... Je mettrai
ma main au feu que... Puis, se souvenant de l'or que Louise avait
apport pour payer la lettre de change, Morel s'cria: Mais cet
argent!... cet argent de ce matin, Louise?

Et il jeta sur sa fille un regard terrible.

Louise comprit.

--Moi, voler! s'cria-t-elle, et les joues colores d'une gnreuse
indignation, son accent, son geste rassurrent son pre.

--Je le savais bien! s'cria-t-il. Vous voyez, monsieur le
commissaire... Elle le nie... et de sa vie, elle n'a menti, je vous le
jure... Demandez  tous ceux qui la connaissent, ils vous l'affirmeront
comme moi. Elle, mentir! Ah! bien oui... elle est trop fire pour a;
d'ailleurs, la lettre de change a t paye par notre bienfaiteur... Cet
or, elle ne veut pas le garder; elle allait le rendre  la personne qui
le lui a prt en lui dfendant de la nommer... n'est-ce pas, Louise?

--On n'accuse pas votre fille d'avoir vol, dit le magistrat.

--Mais, mon Dieu! de quoi l'accuse-t-on alors? Moi, son pre, je vous
jure que, de quoi qu'on puisse l'accuser, elle est innocente; et de ma
vie non plus je n'ai menti.

-- quoi bon connatre cette accusation? lui dit Rodolphe, mu de ses
douleurs; l'innocence de Louise sera prouve; la personne qui
s'intresse vivement  vous protgera votre fille... Allons, du
courage... cette fois encore la Providence ne vous faillira pas.
Embrassez votre fille, vous la reverrez bientt...

--Monsieur le commissaire, s'cria Morel sans couter Rodolphe, on
n'enlve pas une fille  son pre sans lui dire au moins de quoi on
l'accuse! Je veux tout savoir... Louise, parleras-tu?

--Votre fille est accuse d'infanticide, dit le magistrat.

--Je... je... ne comprends pas... je vous...

Et Morel, atterr, balbutia quelques mots sans suite.

--Votre fille est accuse d'avoir tu son enfant, reprit le commissaire
profondment mu de cette scne, mais il n'est pas encore prouv qu'elle
ait commis ce crime.

--Oh! non, cela n'est pas, monsieur, cela n'est pas! s'cria Louise avec
force en se relevant. Je vous jure qu'il tait mort! Il ne respirait
plus... il tait glac... j'ai perdu la tte... voil mon crime... Mais
tuer mon enfant, oh! jamais!...

--Ton enfant, misrable! s'cria Morel en levant ses deux mains sur
Louise, comme s'il et voulu l'anantir sous ce geste et sous cette
imprcation terrible.

--Grce, mon pre! Grce!... s'cria-t-elle.

Aprs un moment de silence effrayant, Morel reprit avec un calme plus
effrayant encore:

--Monsieur le commissaire, emmenez cette crature... ce n'est pas l ma
fille...

Le lapidaire voulut sortir; Louise se jeta  ses genoux, qu'elle
embrassa de ses deux bras, et la tte renverse en arrire, perdue et
suppliante, elle s'cria:

--Mon pre! coutez-moi seulement... coutez-moi!

--Monsieur le commissaire, emmenez-la donc, je vous l'abandonne, disait
le lapidaire en faisant tous ses efforts pour se dgager des treintes
de Louise.

--coutez-la, lui dit Rodolphe en l'arrtant, ne soyez pas maintenant
impitoyable.

--Elle!!! mon Dieu! mon Dieu!... Elle!!! rptait Morel en portant ses
deux mains  son front, elle dshonore!... Oh! l'infme!... l'infme!

--Et si elle s'est dshonore pour vous sauver?... lui dit tout bas
Rodolphe.

Ces mots firent sur Morel une impression foudroyante; il regarda sa
fille plore, toujours agenouille  ses pieds; puis, l'interrogeant
d'un coup d'oeil impossible  peindre, il s'cria d'une voix sourde, les
dents serres par la rage:

--Le notaire?

Une rponse vint sur les lvres de Louise... Elle allait parler, mais,
la rflexion l'arrtant sans doute, elle baissa la tte en silence et
resta muette.

--Mais non, il voulait me faire emprisonner ce matin! reprit Morel en
clatant, ce n'est donc pas lui?... Oh! tant mieux!... tant mieux!...
Elle n'a pas mme d'excuse  sa faute, je ne serai pour rien dans son
dshonneur... Je pourrai sans remords la maudire!...

--Non! non!... ne me maudissez pas, mon pre!...  vous, je dirai
tout...  vous seul; et vous verrez... vous verrez si je ne mrite pas
votre pardon...

--coutez-la, par piti! lui dit Rodolphe.

--Que m'apprendra-t-elle? Son infamie?... Elle va tre publique;
j'attendrai...

--Monsieur!... s'cria Louise en s'adressant au magistrat, par piti!
laissez-moi dire quelques mots  mon pre... avant de le quitter pour
jamais, peut-tre... Et devant vous aussi, notre sauveur, je parlerai...
mais seulement devant vous et devant mon pre...

--J'y consens, dit le magistrat.

--Serez-vous donc insensible? Refuserez-vous cette dernire consolation
 votre enfant? demanda Rodolphe  Morel. Si vous croyez me devoir
quelque reconnaissance pour les bonts que j'ai attires sur vous,
rendez-vous  la prire de votre fille.

Aprs un moment de farouche et morne silence, Morel rpondit:
Allons!...

--Mais... o irons-nous?... demanda Rodolphe, votre famille est 
ct...

--O nous irons? s'cria le lapidaire avec une ironie amre; o nous
irons? l-haut... dans la mansarde...  ct du corps de ma fille... le
lieu est bien choisi pour cette confession... n'est-ce pas? Allons...
nous verrons si Louise osera mentir en face du cadavre de sa soeur.
Allons!

Et Morel sortit prcipitamment, d'un air gar, sans regarder Louise.

--Monsieur, dit tout bas le commissaire  Rodolphe, de grce, dans
l'intrt de ce pauvre pre, ne prolongez pas cet entretien. Vous disiez
vrai, sa raison n'y rsisterait pas; tout  l'heure son regard tait
presque celui d'un fou...

--Hlas! monsieur, je crains comme vous un terrible et nouveau malheur;
je vais abrger autant que possible ces adieux dchirants.

Et Rodolphe rejoignit le lapidaire et sa fille.

Si trange, si lugubre que ft la dtermination de Morel, elle tait
d'ailleurs, pour ainsi dire, commande par les localits; le magistrat
consentait  attendre l'issue de cet entretien dans la chambre de
Rigolette, la famille Morel occupait le logement de Rodolphe, il ne
restait que la mansarde.

Ce fut dans ce funbre rduit que se rendirent Louise, son pre et
Rodolphe.




IX

Confession


Sombre et cruel spectacle!

Au milieu de la mansarde, telle que nous l'avons dpeinte, reposait, sur
la couche de l'idiote, le corps de la petite fille morte le matin; un
lambeau de drap la recouvrait.

La rare et vive clart filtre par l'troite lucarne jetait sur les
figures des trois acteurs de cette scne des lumires et des ombres
durement tranches.

Rodolphe, debout et adoss au mur, tait pniblement mu.

Morel, assis sur le bord de son tabli, la tte baisse, les mains
pendantes, le regard fixe, farouche, ne quittait pas des yeux le matelas
o taient dposs les restes de la petite Adle.

 cette vue, le courroux, l'indignation du lapidaire s'affaiblirent et
se changrent en une tristesse d'une amertume inexprimable; son nergie
l'abandonnait, il s'affaissait sous ce nouveau coup.

Louise, d'une pleur mortelle, se sentait dfaillir; la rvlation
qu'elle devait faire l'pouvantait. Pourtant elle se hasarda  prendre
en tremblant la main de son pre, cette pauvre main amaigrie, dforme
par l'excs du travail.

Il ne la retira pas; alors sa fille, clatant en sanglots, la couvrit de
baisers et la sentit bientt se presser lgrement contre ses lvres. La
colre de Morel avait cess; ses larmes, longtemps contenues, coulrent
enfin.

--Mon pre! si vous saviez? s'cria Louise, si vous saviez comme je suis
 plaindre!

--Oh! tiens, vois-tu, ce sera le chagrin de toute ma vie, Louise, de
toute ma vie, rpondit le lapidaire en pleurant. Toi, mon Dieu!... toi
en prison... sur le banc des criminels... toi, si fire... quand tu
avais le droit d'tre fire... Non! reprit-il dans un nouvel accs de
douleur dsespre, non! je prfrerais te voir sous le drap de mort 
ct de ta pauvre petite soeur...

--Et moi aussi, je voudrais y tre! rpondit Louise.

--Tais-toi, malheureuse enfant, tu me fais mal... J'ai eu tort de te
dire cela; j'ai t trop loin... Allons, parle; mais, au nom de Dieu, ne
mens pas... Si affreuse que soit la vrit, dis-la-moi... que je
l'apprenne de toi... elle me paratra moins cruelle... Parle, hlas! les
moments nous sont compts; en bas... on _t'attend_. Oh! les tristes...
tristes adieux, juste ciel!

--Mon pre, je vous dirai tout..., reprit Louise, s'armant de
rsolution; mais promettez-moi, et que notre sauveur me promette aussi
de ne rpter ceci  personne...  personne... S'il savait que j'ai
parl, voyez-vous... Oh! ajouta-t-elle en frissonnant de terreur, vous
seriez perdus... perdus comme moi... car vous ne savez pas la puissance
et la frocit de cet homme!

--De quel homme?

--De mon matre...

--Le notaire?

--Oui..., dit Louise  voix basse et en regardant autour d'elle, comme
si elle et craint d'tre entendue.

--Rassurez-vous, reprit Rodolphe; cet homme est cruel et puissant, peu
importe, nous le combattrons! Du reste, si je rvlais ce que vous allez
nous dire, ce serait seulement dans votre intrt ou dans celui de votre
pre.

--Et moi aussi, Louise, si je parlais, ce serait pour tcher de te
sauver. Mais qu'a-t-il encore fait, ce mchant homme?

--Ce n'est pas tout, dit Louise, aprs un moment de rflexion, dans ce
rcit il sera question de quelqu'un qui m'a rendu un grand service...
qui a t pour mon pre et pour notre famille plein de bont; cette
personne tait employe chez M. Ferrand lorsque j'y suis entre, elle
m'a fait jurer de ne pas la nommer.

Rodolphe, pensant qu'il s'agissait peut-tre de Germain, dit  Louise:

--Si vous voulez parler de Franois Germain... soyez tranquille, son
secret sera bien gard par votre pre et par moi.

Louise regarda Rodolphe avec surprise.

--Vous le connaissez? dit-elle.

--Comment! ce bon, cet excellent jeune homme qui a demeur ici pendant
trois mois tait employ chez le notaire quand tu y es entre? dit
Morel. La premire fois que tu l'as vu ici, tu as eu l'air de ne pas le
connatre?...

--Cela tait convenu entre nous, mon pre; il avait de graves raisons
pour cacher qu'il travaillait chez M. Ferrand. C'est moi qui lui avais
indiqu la chambre du quatrime qui tait  louer ici, sachant qu'il
serait pour vous un bon voisin...

--Mais, reprit Rodolphe, qui a donc plac votre fille chez le notaire?

--Lors de la maladie de ma femme, j'avais dit  Mme Burette, la prteuse
sur gages, qui loge ici, que Louise voulait entrer en maison pour nous
aider. Mme Burette connaissait la femme de charge du notaire; elle m'a
donn pour elle une lettre o elle lui recommandait Louise comme un
excellent sujet. Maudite... maudite soit cette lettre!... elle est la
cause de tous nos malheurs... Enfin, monsieur, voil comment ma fille
est entre chez le notaire.

--Quoique je sois instruit de quelques-uns des faits qui ont caus la
haine de M. Ferrand contre votre pre, dit Rodolphe  Louise, je vous
prie, racontez-moi en peu de mots ce qui s'est pass entre vous et le
notaire depuis votre entre  son service... cela pourra servir  vous
dfendre.

--Pendant les premiers temps de mon sjour chez M. Ferrand, reprit
Louise, je n'ai pas eu  me plaindre de lui. J'avais beaucoup de
travail, la femme de charge me rudoyait souvent, la maison tait triste,
mais j'endurais avec patience; le service est le service; ailleurs
j'aurais eu d'autres dsagrments. M. Ferrand avait une figure svre,
il allait  la messe, il recevait souvent des prtres; je ne me dfiais
pas de lui. Dans les commencements, il me regardait  peine; il me
parlait trs-durement, surtout en prsence des trangers.

Except le portier, qui logeait sur la rue, dans le corps de logis o
est l'tude, j'tais seule de domestique avec Mme Sraphin, la femme de
charge. Le pavillon que nous occupions tait une grande masure isole,
entre la cour et le jardin. Ma chambre tait tout en haut. Bien souvent
j'avais peur, restant le soir toujours seule, ou dans la cuisine, qui
est souterraine, ou dans ma chambre. La nuit, il me semblait quelquefois
entendre des bruits sourds et extraordinaires  l'tage au-dessous de
moi, que personne n'habitait, et o seulement M. Germain venait souvent
travailler dans le jour; deux des fentres de cet tage taient mures,
et une des portes, trs-paisse, tait renforce de lames de fer. La
femme de charge m'a dit depuis que dans cet endroit se trouvait la
caisse de M. Ferrand.

Un jour j'avais veill trs-tard pour finir des raccommodages presss;
j'allais pour me coucher, lorsque j'entendis marcher doucement dans le
petit corridor au bout duquel tait ma chambre; on s'arrta  ma porte;
d'abord je supposai que c'tait la femme de charge; mais, comme on
n'entrait pas, cela me fit peur; je n'osais bouger, j'coutais, on ne
remuait pas, j'tais pourtant sre qu'il y avait quelqu'un derrire ma
porte: je demandai par deux fois qui tait l... on ne me rpondit rien.
De plus en plus effraye, je poussai ma commode contre la porte, qui
n'avait ni verrou, ni serrure. J'coutai toujours, rien ne bougea; au
bout d'une demi-heure, qui me parut bien longue, je me jetai sur mon
lit; la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, je demandai  la
femme de charge la permission de faire mettre un verrou  ma chambre,
qui n'avait pas de serrure, lui racontant ma peur de la nuit; elle me
rpondit que j'avais rv, qu'il fallait d'ailleurs m'adresser  M.
Ferrand pour ce verrou.  ma demande, il haussa les paules, me dit que
j'tais folle; je n'osai plus en parler.

 quelque temps de l, arriva le malheur du diamant. Mon pre,
dsespr, ne savait comment faire. Je contai son chagrin  Mme
Sraphin, elle me rpondit: Monsieur est si charitable qu'il fera
peut-tre quelque chose pour votre pre. Le soir mme, je servais 
table, M. Ferrand me dit brusquement: Ton pre a besoin de treize cents
francs; va ce soir lui dire de passer demain  mon tude, il aura son
argent. C'est un honnte homme, il mrite qu'on s'intresse  lui. 
cette marque de bont, je fondis en larmes: je ne savais comment
remercier mon matre; il me dit avec sa brusquerie ordinaire: C'est
bon, c'est bon; ce que je fais est tout simple... Le soir, aprs mon
ouvrage, je vins annoncer cette bonne nouvelle  mon pre, et le
lendemain...

--J'avais les treize cents francs contre une lettre de change  trois
mois de date, accepte en blanc par moi, dit Morel; je fis comme Louise,
je pleurai de reconnaissance; j'appelai cet homme mon bienfaiteur... mon
sauveur. Oh! il a fallu qu'il ft bien mchant pour dtruire la
reconnaissance et la vnration que je lui avais voues...

--Cette prcaution de vous faire souscrire une lettre de change en
blanc,  une chance tellement rapproche que vous ne pouviez la payer,
n'veilla pas vos soupons? lui demanda Rodolphe.

--Non, monsieur; j'ai cru que le notaire prenait ses srets, voil
tout; d'ailleurs, il me dit que je n'avais pas besoin de songer 
rembourser cette somme avant deux ans; tous les trois mois je lui
renouvellerais seulement la lettre de change pour plus de rgularit;
cependant,  la premire chance, on l'a prsente ici, elle n'a pas
t paye, il a obtenu jugement contre moi, sous le nom d'un tiers; mais
il m'a fait dire que a ne devait pas m'inquiter... que c'tait une
erreur de son huissier.

--Il voulait ainsi vous tenir en sa puissance, dit Rodolphe.

--Hlas! oui, monsieur; car ce fut  dater de ce jugement qu'il commena
de... Mais continue, Louise... continue... Je ne sais plus o j'en
suis... la tte me tourne... j'ai comme des absences... j'en deviendrai
fou!... C'est par trop aussi... c'est par trop!...

Rodolphe calma le lapidaire... Louise reprit:

--Je redoublais de zle, afin de reconnatre, comme je le pouvais, les
bonts de M. Ferrand pour nous. La femme de charge me prit ds lors en
grande aversion; elle trouvait du plaisir  me tourmenter,  me mettre
dans mon tort en ne me rptant pas les ordres que M. Ferrand lui
donnait pour moi; je souffrais de ces dsagrments, j'aurais prfr une
autre place; mais l'obligation que mon pre avait  mon matre
m'empchait de m'en aller. Depuis trois mois M. Ferrand avait prt cet
argent; il continuait de me brusquer devant Mme Sraphin; cependant il
me regardait quelquefois  la drobe d'une manire qui m'embarrassait,
et il souriait en me voyant rougir.

--Vous comprenez, monsieur? Il tait alors en train d'obtenir contre moi
une contrainte par corps.

--Un jour, reprit Louise, la femme de charge sort aprs le dner, contre
son habitude; les clercs quittent l'tude; ils logeaient dehors. M.
Ferrand envoie le portier en commission, je reste  la maison seule avec
mon matre; je travaillais dans l'antichambre, il me sonne. J'entre dans
sa chambre  coucher, il tait debout devant la chemine; je m'approche
de lui, il se retourne brusquement, me prend dans ses bras... Sa figure
tait rouge comme du sang, ses yeux brillaient. J'eus une peur affreuse,
la frayeur m'empcha d'abord de faire un mouvement; mais, quoiqu'il soit
trs-fort, je me dbattis si vivement que je lui chappai; je me sauvai
dans l'antichambre, dont je poussai la porte, la tenant de toutes mes
forces; la clef tait de son ct.

--Vous l'entendez, monsieur, vous l'entendez, dit Morel  Rodolphe,
voil la conduite de ce digne bienfaiteur.

--Au bout de quelques moments la porte cda sous ses efforts, reprit
Louise, heureusement la lampe tait  ma porte, j'eus le temps de
l'teindre. L'antichambre tait loigne de la pice o il se tenait; il
se trouva tout  coup dans l'obscurit, il m'appela, je ne rpondis pas;
il me dit alors d'une voix tremblante de colre: Si tu essaies de
m'chapper, ton pre ira en prison pour les treize cents francs qu'il me
doit et qu'il ne peut payer. Je le suppliai d'avoir piti de moi, je
lui promis de faire tout au monde pour le bien servir, pour reconnatre
ses bonts, mais je lui dclarai que rien ne me forcerait  m'avilir.

--C'est pourtant bien l le langage de Louise, dit Morel, de ma Louise
quand elle avait le droit d'tre fire. Mais comment?... Enfin,
continue, continue...

--Je me trouvais toujours dans l'obscurit; j'entends, au bout d'un
moment, fermer la porte de sortie de l'antichambre, que mon matre avait
trouve,  ttons. Il me tenait ainsi en son pouvoir; il court chez lui
et revient bientt avec une lumire. Je n'ose vous dire, mon pre, la
lutte nouvelle qu'il me fallut soutenir, ses menaces, ses poursuites de
chambre en chambre: heureusement le dsespoir, la peur, la colre me
donnrent des forces: ma rsistance le rendait furieux, il ne se
possdait plus. Il me maltraita, me frappa; j'avais la figure en sang...

--Mon Dieu! Mon Dieu! s'cria le lapidaire en levant les mains au ciel,
ce sont l des crimes pourtant... et il n'y a pas de punition pour un
tel monstre... il n'y en a pas...

--Peut-tre, dit Rodolphe, qui semblait rflchir profondment; puis,
s'adressant  Louise: Courage! Dites tout.

--Cette lutte durait depuis longtemps; mes forces m'abandonnaient,
lorsque le portier, qui tait rentr, sonna deux coups: c'tait une
lettre qu'on annonait. Craignant, si je n'allais pas la chercher, que
le portier ne l'apportt lui-mme, M. Ferrand me dit: --Va-t'en!... Dis
un mot, et ton pre est perdu; si tu cherches  sortir de chez moi, il
est encore perdu; si on vient aux renseignements sur toi, je
t'empcherai de te placer, en laissant entendre, sans l'affirmer, que tu
m'as vol. Je dirai de plus que tu es une dtestable servante... Le
lendemain de cette scne, malgr les menaces de mon matre, j'accourus
ici tout dire  mon pre. Il voulait me faire  l'instant quitter cette
maison... mais la prison tait l... Le peu que je gagnais devenait
indispensable  notre famille depuis la maladie de ma mre... Et les
mauvais renseignements que M. Ferrand me menaait de donner sur moi
m'auraient empche de me placer ailleurs pendant bien longtemps
peut-tre.

--Oui, dit Morel avec une sombre amertume, nous avons eu la lchet,
l'gosme de laisser notre enfant retourner l... Oh! je vous le disais
bien, la misre... la misre... que d'infamies elle fait commettre!...

--Hlas! mon pre, n'avez-vous pas essay de toutes manires de vous
procurer ces treize cents francs? Cela tant impossible, il a bien fallu
nous rsigner.

--Va, va, continue... Les tiens ont t tes bourreaux; nous sommes plus
coupables que toi du malheur qui t'arrive, dit le lapidaire en cachant
sa figure dans ses mains.

--Lorsque je revis mon matre, reprit Louise, il fut pour moi, comme il
avait t avant la scne dont je vous ai parl, brusque et dur; il ne me
dit pas un mot du pass; la femme de charge continua de me tourmenter;
elle me donnait  peine ce qui m'tait ncessaire pour me nourrir,
enfermait le pain sous clef; quelquefois, par mchancet, elle souillait
devant moi les restes du repas qu'on me laissait, car presque toujours
elle mangeait avec M. Ferrand. La nuit, je dormais  peine, je craignais
 chaque instant de voir le notaire entrer dans ma chambre, qui ne
fermait pas; il m'avait fait ter la commode que je mettais devant ma
porte pour me garder; il ne me restait qu'une chaise, une petite table
et ma malle. Je tchais de me barricader avec cela comme je pouvais, et
je me couchais tout habille. Pendant quelque temps il me laissa
tranquille; il ne me regardait mme pas. Je commenais  me rassurer un
peu, pensant qu'il ne songeait plus  moi. Un dimanche, il m'avait
permis de sortir; je vins annoncer cette bonne nouvelle  mon pre et 
ma mre: nous tions tous bien heureux!... C'est jusqu' ce moment que
vous avez tout su, mon pre... Ce qui me reste  vous dire--et la voix
de Louise trembla--est affreux... je vous l'ai toujours cach.

--Oh! j'en tais bien sr... bien sr... que tu me cachais un secret,
s'cria Morel avec une sorte d'garement et une singulire volubilit
d'expression qui tonna Rodolphe. Ta pleur, tes traits... auraient d
m'clairer. Cent fois je l'ai dit  ta mre... mais bah! bah! bah! elle
me rassurait... La voil bien! La voil bien! Pour chapper au mauvais
sort, laisser notre fille chez ce monstre!... Et notre fille, o
va-t-elle? sur le banc des criminels... La voil bien! Ah! mais aussi...
enfin... qui sait?... Au fait... parce qu'on est pauvre... oui... mais
les autres?... Bah... bah... les autres... Puis, s'arrtant comme pour
rassembler ses penses qui lui chappaient, Morel se frappa le front et
s'cria: Tiens! je ne sais plus ce que je dis... la tte me fait un mal
horrible... il me semble que je suis gris...

Et il cacha sa tte dans ses deux mains.

Rodolphe ne voulut pas laisser voir  Louise combien il tait effray de
l'incohrence du langage du lapidaire; il reprit gravement:

--Vous n'tes pas juste, Morel; ce n'est pas pour elle seule, mais pour
sa mre, pour ses enfants, pour vous-mme, que votre pauvre femme
redoutait les funestes consquences de la sortie de Louise de chez le
notaire... N'accusez personne... Que toutes les maldictions, que toutes
les haines retombent sur un seul homme... sur ce monstre d'hypocrisie,
qui plaait une fille entre le dshonneur et la ruine... la mort
peut-tre de son pre et de sa famille; sur ce matre qui abusait d'une
manire infme de son pouvoir de matre... Mais patience, je vous l'ai
dit, la Providence rserve souvent au crime des vengeances surprenantes
et pouvantables.

Les paroles de Rodolphe taient, pour ainsi dire, empreintes d'un tel
caractre de certitude et de conviction en parlant de cette vengeance
providentielle, que Louise regarda son sauveur avec surprise, presque
avec crainte.

--Continuez, mon enfant, reprit Rodolphe en s'adressant  Louise, ne
nous cachez rien... cela est plus important que vous ne le pensez.

--Je commenais donc  me rassurer un peu, dit Louise, lorsqu'un soir M.
Ferrand et la femme de charge sortirent chacun de leur ct. Ils ne
dnrent pas  la maison, je restai seule; comme d'habitude, on me
laissa ma ration d'eau, de pain et de vin, aprs avoir ferm  clef les
buffets. Mon ouvrage termin, je dnai, et puis, ayant peur toute seule
dans les appartements, je remontai dans ma chambre, aprs avoir allum
la lampe de M. Ferrand. Quand il sortait le soir, on ne l'attendait
jamais. Je me mis  travailler, et, contre mon ordinaire, peu  peu le
sommeil me gagna... Ah! mon pre! s'cria Louise en s'interrompant avec
crainte, vous allez ne pas me croire... vous allez m'accuser de
mensonge... et pourtant, tenez, sur le corps de ma pauvre petite soeur,
je vous jure que je vous dis bien la vrit...

--Expliquez-vous, dit Rodolphe.

--Hlas! monsieur, depuis sept mois je cherche en vain  m'expliquer 
moi-mme cette nuit affreuse... sans pouvoir y parvenir; j'ai manqu
perdre la raison en tchant d'claircir ce mystre.

--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-elle dire? s'cria le lapidaire, sortant
de l'espce de stupeur indiffrente qui l'accablait par intermittence
depuis le commencement de ce rcit.

--Je m'tais, contre mon habitude, endormie sur ma chaise..., reprit
Louise. Voil la dernire chose dont je me souviens... Avant, avant...
oh! mon pre, pardon... Je vous jure que je ne suis pas coupable
pourtant...

--Je te crois! Je te crois! Mais parle.

--Je ne sais depuis combien de temps je dormais lorsque je m'veillai,
toujours dans ma chambre, mais couche et dshonore par M. Ferrand, qui
tait auprs de moi.

--Tu mens, tu mens! s'cria le lapidaire furieux. Avoue-moi que tu as
cd  la violence,  la peur de me voir traner en prison, mais ne mens
pas ainsi!

--Mon pre, je vous jure...

--Tu mens, tu mens!... Pourquoi le notaire aurait-il voulu me faire
emprisonner, puisque tu lui avais cd?

--Cd, oh! non, mon pre! Mon sommeil fut si profond que j'tais comme
morte... Cela vous semble extraordinaire, impossible... Mon Dieu, je le
sais bien, car  cette heure je ne peux encore le comprendre.

--Et moi je comprends tout, reprit Rodolphe en interrompant Louise, ce
crime manquait  cet homme. N'accusez pas votre fille de mensonge,
Morel... Dites-moi, Louise, en dnant, avant de monter dans votre
chambre, n'avez-vous pas remarqu quelque got trange  ce que vous
avez bu? Tchez de bien vous rappeler cette circonstance.

Aprs un moment de rflexion, Louise rpondit:

--Je me souviens, en effet, que le mlange d'eau et de vin que Mme
Sraphin me laissa, selon son habitude, avait un got un peu amer; je
n'y ai pas alors fait attention parce que quelquefois la femme de charge
s'amusait  mettre du sel ou du poivre dans ce que je buvais.

--Et ce jour-l cette boisson vous a sembl amre?

--Oui, monsieur, mais pas assez pour m'empcher de la boire; j'ai cru
que le vin tait tourn.

Morel, l'oeil fixe, un peu hagard, coutait les questions de Rodolphe et
les rponses de Louise sans paratre comprendre leur porte.

--Avant de vous endormir sur votre chaise, n'avez-vous pas senti votre
tte pesante, vos jambes alourdies?

--Oui, monsieur; les tempes me battaient, j'avais un lger frisson,
j'tais mal  mon aise.

--Oh! le misrable! le misrable! s'cria Rodolphe. Savez-vous, Morel,
ce que cet homme a fait boire  votre fille?

L'artisan regarda Rodolphe sans lui rpondre.

--La femme de charge, sa complice, avait ml dans le breuvage de Louise
un soporifique, de l'opium, sans doute; les forces, la pense de votre
fille, ont t paralyses pendant quelques heures; en sortant de ce
sommeil lthargique, elle tait dshonore!...

--Ah! maintenant, s'cria Louise, mon malheur s'explique. Vous le voyez,
mon pre, je suis moins coupable que je ne le paraissais. Mon pre, mon
pre, rponds-moi donc!

Le regard du lapidaire tait d'une effrayante fixit.

Une si horrible perversit ne pouvait entrer dans l'esprit de cet homme
naf et honnte. Il comprenait  peine cette affreuse rvlation.

Et puis, faut-il le dire, depuis quelques moments sa raison lui
chappait; par instants ses ides s'obscurcissaient; alors il tombait
dans ce nant de la pense qui est  l'intelligence ce que la nuit est 
la vue... formidable symptme de l'alination mentale.

Pourtant Morel reprit d'une voix sourde, brve et prcipite:

--Oh! oui, c'est bien mal, bien mal, trs-mal.

Et il retomba dans son apathie.

Rodolphe le regarda avec anxit, il crut que l'nergie de l'indignation
commenait  s'puiser chez ce malheureux, de mme qu' la suite de
violents chagrins souvent les larmes manquent.

Voulant terminer le plus tt possible ce triste entretien, Rodolphe dit
 Louise:

--Courage, mon enfant, achevez de nous dvoiler ce tissu d'horreurs.

--Hlas! monsieur, ce que vous avez entendu n'est rien encore. En voyant
M. Ferrand auprs de moi, je jetai un cri de frayeur. Je voulus fuir, il
me retint de force; je me sentais encore si faible, si appesantie, sans
doute,  cause de ce breuvage dont vous m'avez parl, que je ne pus
m'chapper de ses mains. Pourquoi te sauver maintenant? me dit M.
Ferrand d'un air tonn qui me confondit. Quel est ton caprice? Ne
suis-je pas l de ton consentement?--Ah! monsieur, c'est indigne,
m'criai-je; vous avez abus de mon sommeil, pour me perdre! Mon pre le
saura. Mon matre clata de rire: J'ai abus, de ton sommeil, moi!
mais tu plaisantes?  qui feras-tu croire ce mensonge? Il est quatre
heures du matin. Je suis ici depuis dix heures; tu aurais dormi bien
longtemps et bien opinitrement. Avoue donc plutt que je n'ai fait que
profiter de ta bonne volont. Allons, ne sois pas ainsi capricieuse, ou
nous nous fcherons. Ton pre est en mon pouvoir; tu n'as plus de
raisons maintenant pour me repousser; sois soumise et nous serons bons
amis: sinon, prends garde.--Je dirai tout  mon pre! m'criai-je; il
saura me venger. Il y a une justice. M. Ferrand me regarda avec
surprise: Mais tu es donc dcidment folle? Et que diras-tu  ton pre?
Qu'il t'a convenu de me recevoir ici? Libre  toi... tu verras comme il
t'accueillera.--Mon Dieu! mais cela n'est pas vrai. Vous savez bien que
vous tes ici malgr moi.--Malgr toi? Tu aurais l'effronterie de
soutenir ce mensonge, de parler de violences! Veux-tu une preuve de ta
fausset? J'avais ordonn  Germain, mon caissier, de revenir hier soir,
 dix heures, terminer un travail press; il a travaill jusqu' une
heure du matin dans une chambre au-dessous de celle-ci. N'aurait-il pas
entendu tes cris, le bruit d'une lutte pareille  celle que j'ai
soutenue en bas contre toi, mchante, quand tu n'tais pas aussi
raisonnable qu'aujourd'hui? Eh bien! interroge demain Germain, il
affirmera ce qui est: que cette nuit tout a t parfaitement tranquille
dans la maison.

--Oh! toutes les prcautions taient prises pour assurer son impunit,
dit Rodolphe.

--Oui, monsieur, car j'tais atterre.  tout ce que me disait M.
Ferrand, je ne trouvais rien  rpondre. Ignorant quel breuvage il
m'avait fait prendre, je ne m'expliquais pas  moi-mme la persistance
de mon sommeil. Les apparences taient contre moi. Si je me plaignais,
tout le monde m'accuserait; cela devait tre, puisque pour moi-mme
cette nuit affreuse tait un mystre impntrable.




X

Le crime


Rodolphe restait confondu de l'effroyable hypocrisie de M. Ferrand.

--Ainsi, dit-il  Louise, vous n'avez pas os vous plaindre  votre pre
de l'odieux attentat du notaire?

--Non, monsieur; il m'aurait crue sans doute la complice de M. Ferrand;
et puis je craignais que dans sa colre mon pre n'oublit que sa
libert, que l'existence de notre famille dpendaient toujours de mon
matre.

--Et probablement, reprit Rodolphe, pour viter  Louise une partie de
ces pnibles aveux, cdant  la contrainte,  la frayeur de perdre votre
pre par un refus, vous avez continu d'tre la victime de ce misrable?

Louise baissa les yeux en rougissant.

--Et ensuite sa conduite fut-elle moins brutale envers vous?

--Non, monsieur; pour loigner les soupons, lorsque par hasard il avait
le cur de Bonne-Nouvelle et son vicaire  dner, mon matre m'adressait
devant eux de durs reproches; il priait M. le cur de m'admonester; il
lui disait que tt ou tard je me perdrais, que j'avais des manires trop
libres avec les clercs de l'tude, que j'tais fainante, qu'il me
gardait par charit pour mon pre, un honnte pre de famille qu'il
avait oblig. Sauf le service rendu  mon pre, tout cela tait faux.
Jamais je ne voyais les clercs de l'tude; ils travaillaient dans un
corps de logis spar du ntre.

--Et quand vous vous trouviez seule avec M. Ferrand, comment
expliquait-il sa conduite  votre gard devant le cur?

--Il m'assurait qu'il plaisantait. Mais le cur prenait ces accusations
au srieux; il me disait svrement qu'il faudrait tre doublement
vicieuse pour se perdre dans une sainte maison o j'avais
continuellement sous les yeux de religieux exemples.  cela je ne savais
que rpondre, je baissais la tte en rougissant; mon silence, ma
confusion, tournaient encore contre moi; la vie m'tait si  charge que
bien des fois j'ai t sur le point de me dtruire; mais je pensais 
mon pre,  ma mre,  mes frres et soeurs que je soutenais un peu, je
me rsignais; au milieu de mon avilissement, je trouvais une
consolation: au moins mon pre tait sauv de la prison. Un nouveau
malheur m'accabla, je devins mre... je me vis perdue tout  fait. Je ne
sais pourquoi je pressentis que M. Ferrand, en apprenant un vnement
qui aurait pourtant d le rendre moins cruel pour moi, redoublerait de
mauvais traitements  mon gard; j'tais pourtant loin encore de
supposer ce qui allait arriver.

Morel, revenu de son aberration momentane, regarda autour de lui avec
tonnement, passa sa main sur son front, rassembla ses souvenirs et dit
 sa fille:

--Il me semble que j'ai eu un moment d'absence; la fatigue, le
chagrin... Que disais-tu?

--Lorsque M. Ferrand apprit que j'tais mre...

Le lapidaire fit un geste de dsespoir; Rodolphe le calma d'un regard.

--Allons, j'couterai jusqu'au bout, dit Morel. Va, va.

Louise reprit:

--Je demandai  M. Ferrand par quels moyens je cacherais ma honte et les
suites d'une faute dont il tait l'auteur. Hlas! c'est  peine si vous
me croirez, mon pre...

--Eh bien?...

--M'interrompant avec indignation et une feinte surprise, il eut l'air
de ne pas me comprendre; il me demanda si j'tais folle. Effraye, je
m'criai: Mais, mon Dieu! que voulez-vous donc que je devienne
maintenant? Si vous n'avez pas piti de moi, ayez au moins piti de
votre enfant.--Quelle horreur! s'cria M. Ferrand en levant les mains au
ciel. Comment, misrable! tu as l'audace de m'accuser d'tre assez
bassement corrompu pour descendre jusqu' une fille de ton espce!... Tu
es assez effronte pour m'attribuer les suites de tes dbordements, moi
qui t'ai cent fois rpt devant les tmoins les plus respectables que
tu te perdais, vile dbauche! Sors de chez moi  l'instant; je te
chasse.

Rodolphe et Morel restaient frapps d'pouvante; une hypocrisie si
infernale les foudroyait.

--Oh! je l'avoue, dit Rodolphe, cela passe les prvisions les plus
horribles.

Morel ne dit rien; ses yeux s'agrandirent d'une manire effrayante, un
spasme convulsif contracta ses traits; il descendit de l'tabli o il
tait assis, ouvrit brusquement un tiroir, y prit une forte lime
trs-longue, trs-acre, emmanche dans une poigne de bois et s'lana
vers la porte.

Rodolphe devina sa pense, le saisit par le bras et l'arrta.

--Morel, o allez-vous? Vous vous perdez, malheureux!

--Prenez garde! s'cria l'artisan furieux en se dbattant, je ferais
deux malheurs au lieu d'un.

Et l'insens menaa Rodolphe.

--Mon pre, c'est notre sauveur! s'cria Louise.

--Il se moque bien de nous! bah! bah! Il veut sauver le notaire!
rpondit Morel compltement gar en luttant contre Rodolphe.

Au bout d'une seconde, celui-ci le dsarma avec mnagement, ouvrit la
porte et jeta la lime sur l'escalier.

Louise courut au lapidaire, le serra dans ses bras et lui dit:

--Mon pre, c'est notre bienfaiteur! Tu as lev la main sur lui, reviens
donc  toi!

Ces mots rappelrent Morel  lui-mme, il cacha sa figure dans ses
mains, et, muet, il tomba aux genoux de Rodolphe.

--Relevez-vous, pauvre pre, reprit Rodolphe avec bont. Patience...
patience... je comprends votre fureur, je partage votre haine; mais au
nom de votre vengeance, ne la compromettez pas...

--Mon Dieu! Mon Dieu! s'cria le lapidaire en se relevant. Mais que peut
la justice... la loi... contre cela? Pauvres gens que nous sommes! Quand
nous irons accuser cet homme riche, puissant, respect, on nous rira au
nez, ah! ah! ah! Et il se prit  rire d'un rire convulsif. Et on aura
raison... O seront nos preuves? oui, nos preuves? On ne nous croira
pas. Aussi, je vous dis, moi, s'cria-t-il dans un redoublement de folle
fureur, je vous dis que je n'ai confiance que dans l'impartialit du
couteau...

--Silence, Morel, la douleur vous gare, lui dit tristement Rodolphe...
Laissez parler votre fille... les moments sont prcieux, le magistrat
l'attend, il faut que je sache tout... vous dis-je... tout... Continuez,
mon enfant.

Morel retomba sur son escabeau avec accablement.

--Il est inutile, monsieur, reprit Louise, de vous dire mes larmes, mes
prires; j'tais anantie. Ceci s'tait pass  dix heures du matin dans
le cabinet de M. Ferrand, le cur devait venir djeuner avec lui ce
jour-l; il entra au moment o mon matre m'accablait de reproches et
d'outrages... il parut vivement contrari  la vue du prtre.

--Et que dit-il alors?...

--Il eut bientt pris son parti; il s'cria, en me montrant: Eh bien!
monsieur l'abb, je le disais bien, que cette malheureuse se perdrait...
Elle est perdue...  tout jamais perdue; elle vient de m'avouer sa faute
et sa honte... en me priant de la sauver. Et penser que j'ai, par piti,
reu dans ma maison une telle misrable!--Comment! me dit M. l'abb avec
indignation, malgr les conseils salutaires que votre matre vous a
donns maintes fois devant moi... vous vous tes avilie  ce point! Oh!
cela est impardonnable... Mon ami, aprs les bonts que vous avez eues
pour cette malheureuse et pour sa famille, de la piti serait
faiblesse... Soyez inexorable, dit l'abb, dupe comme tout le monde de
l'hypocrisie de M. Ferrand.

--Et vous n'avez pas  cet instant dmasqu l'infme? dit Rodolphe.

--Mon Dieu! monsieur, j'tais terrifie, ma tte se perdait, je n'osais,
je ne pouvais prononcer une parole; pourtant je voulus parler, me
dfendre: Mais, monsieur... m'criai-je...--Pas un mot de plus, indigne
crature, me dit M. Ferrand en m'interrompant. Tu as entendu M. l'abb.
De la piti serait de la faiblesse... Dans une heure tu auras quitt ma
maison! Puis, sans me laisser le temps de rpondre, il emmena l'abb
dans une autre pice.

Aprs le dpart de M. Ferrand, reprit Louise, je fus un moment comme en
dlire; je me voyais chasse de chez lui, ne pouvant me replacer
ailleurs,  cause de l'tat o je me trouvais et des mauvais
renseignements que mon matre donnerait sur moi; je ne doutais pas non
plus que dans sa colre il ne ft emprisonner mon pre; je ne savais que
devenir; j'allai me rfugier dans ma chambre.

Au bout de deux heures, M. Ferrand y parut: Ton paquet est-il fait? me
dit-il.--Grce! lui dis-je en tombant  ses pieds, ne me renvoyez pas de
chez vous dans l'tat o je suis. Que vais-je devenir? Je ne puis me
placer nulle part!--Tant mieux, Dieu te punira de ton libertinage et de
tes mensonges.--Vous osez dire que je mens? m'criai-je indigne, vous
osez dire que ce n'est pas vous qui m'avez perdue?--Sors  l'instant de
chez moi, infme, puisque tu persistes dans tes calomnies, s'cria-t-il
d'une voix terrible. Et pour te punir, demain je ferai emprisonner ton
pre.--Eh bien! non, non, lui dis-je pouvante, je ne vous accuserai
plus, monsieur... je vous le promets, mais ne me chassez pas... Ayez
piti de mon pre; le peu que je gagne ici soutient ma famille...
Gardez-moi chez vous... je ne dirai rien... je tcherai qu'on ne
s'aperoive de rien, et quand je ne pourrai plus cacher ma triste
position, eh bien! alors seulement vous me renverrez.

Aprs de nouvelles supplications de ma part, M. Ferrand consentit  me
garder chez lui; je regardai cela comme un grand service, tant mon sort
tait affreux. Pourtant, pendant les cinq mois qui suivirent cette scne
cruelle, je fus bien malheureuse, bien maltraite; quelquefois,
seulement, M. Germain, que je voyais rarement, m'interrogeait avec bont
au sujet de mes chagrins; mais la honte m'empchait de lui rien avouer.

--N'est-ce pas  peu prs  cette poque qu'il vint habiter ici?

--Oui, monsieur, il cherchait une chambre du ct de la rue du Temple ou
de l'Arsenal; il y en avait une  louer ici, je lui ai enseign celle
que vous occupez maintenant, monsieur; elle lui a convenu. Lorsqu'il l'a
quitte, il y a prs de deux mois, il m'a prie de ne pas dire ici sa
nouvelle adresse, que l'on savait chez M. Ferrand.

L'obligation o tait Germain d'chapper aux poursuites dont il tait
l'objet expliquait ces prcautions aux yeux de Rodolphe...

--Et vous n'avez jamais song  faire vos confidences  Germain?
demanda-t-il  Louise.

--Non, monsieur; il tait aussi dupe de l'hypocrisie de M. Ferrand; il
le disait dur, exigeant; mais il le croyait le plus honnte homme de la
terre.

--Germain, lorsqu'il logeait ici, n'entendait-il pas votre pre accuser
quelquefois le notaire d'avoir voulu vous sduire?

--Mon pre ne parlait jamais de ses craintes devant les trangers; et
d'ailleurs,  cette poque, je trompais ses inquitudes: je le rassurais
en lui disant que M. Ferrand ne songeait plus  moi... Hlas! mon pauvre
pre maintenant, vous me pardonnerez ces mensonges. Je ne les faisais
que pour vous tranquilliser; vous le voyez bien, n'est-ce pas?

Morel ne rpondit rien: le front appuy  ses deux bras croiss sur son
tabli, il sanglotait.

Rodolphe fit signe  Louise de ne pas adresser de nouveau la parole 
son pre. Elle continua:

--Je passai ces cinq mois dans des larmes, dans des angoisses
continuelles.  force de prcautions, j'tais parvenue  cacher mon tat
 tous les yeux; mais je ne pouvais esprer de le dissimuler ainsi
pendant les deux derniers mois qui me sparaient du terme fatal...
L'avenir tait pour moi de plus en plus effrayant; M. Ferrand m'avait
dclar qu'il ne voulait plus me garder chez lui... J'allais tre ainsi
prive du peu de ressources qui aidaient notre famille  vivre. Maudite,
chasse par mon pre, car, d'aprs les mensonges que je lui avais faits
jusqu'alors pour le rassurer, il me croirait complice et non victime de
M. Ferrand... que devenir? O me rfugier, o me placer... dans la
position o j'tais? J'eus alors une ide bien criminelle. Heureusement
j'ai recul devant son excution; je vous fais cet aveu, monsieur, parce
que je ne veux rien cacher, mme de ce qui peut m'accuser, et aussi pour
vous montrer  quelles extrmits m'a rduite la cruaut de M. Ferrand.
Si j'avais cd  une funeste pense, n'aurait-il pas t le complice de
mon crime?

Aprs un moment de silence, Louise reprit avec effort, et d'une voix
tremblante:

--J'avais entendu dire par la portire qu'un charlatan demeurait dans la
maison... et...

Elle ne put achever.

Rodolphe se rappela qu' sa premire entrevue avec Mme Pipelet il avait
reu du facteur, en l'absence de la portire, une lettre crite sur gros
papier d'une criture contrefaite, et sur laquelle il avait remarqu les
traces de quelques larmes...

--Et vous lui avez crit, malheureuse enfant... il y a de cela trois
jours!... Sur cette lettre vous aviez pleur, votre criture tait
dguise.

Louise regardait Rodolphe avec effroi...

--Comment savez-vous, monsieur?...

--Rassurez-vous. J'tais seul dans la loge de Mme Pipelet quand on a
apport cette lettre, et, par hasard, je l'ai remarque...

--Eh bien! oui, monsieur. Dans cette lettre sans signature j'crivais 
M. Bradamanti que, n'osant pas aller chez lui, je le priais de se
trouver le soir prs du Chteau-d'Eau... J'avais la tte perdue. Je
voulais lui demander ses affreux conseils... Je sortis de chez mon
matre dans l'intention de les suivre; mais au bout d'un instant la
raison me revint, je compris quel crime j'allais commettre... Je
regagnai la maison et je manquai ce rendez-vous. Ce soir-l se passa une
scne dont les suites ont caus le dernier malheur qui m'accable.

M. Ferrand me croyait sortie pour deux heures, tandis qu'au bout de
trs-peu de temps j'tais de retour. En passant devant la petite porte
du jardin,  mon grand tonnement je la vis entr'ouverte; j'entrai par
l et je rapportai la clef dans le cabinet de M. Ferrand, o on la
dposait ordinairement. Cette pice prcdait sa chambre  coucher, le
lieu le plus retir de la maison; c'tait l qu'il donnait ses audiences
secrtes, traitant ses affaires courantes dans le bureau de son tude.
Vous allez savoir, monsieur, pourquoi je vous donne ces dtails:
connaissant trs-bien les tres du logis, aprs avoir travers la salle
 manger, qui tait claire, j'entrai sans lumire dans le salon, puis
dans le cabinet qui prcdait sa chambre  coucher. La porte de cette
dernire pice s'ouvrit au moment o je posais la clef sur une table. 
peine mon matre m'eut-il aperue  la clart de la lampe qui brlait
dans sa chambre qu'il referma brusquement la porte sur une personne que
je ne pus voir; puis, malgr l'obscurit, il se prcipita sur moi, me
saisit au cou comme s'il et voulu m'trangler et me dit  voix basse...
d'un ton  la fois furieux et effray: Tu espionnais, tu coutais  la
porte! qu'as-tu entendu?... Rponds! Rponds! ou je t'touffe. Mais,
changeant d'ide, sans me donner le temps de dire un mot, il me fit
reculer dans la salle  manger: l'office tait ouverte, il m'y jeta
brutalement et la referma.

--Et vous n'aviez rien entendu de sa conversation?

--Rien, monsieur; si je l'avais su dans sa chambre avec quelqu'un, je me
serais bien garde d'entrer dans le cabinet; il le dfendait mme  Mme
Sraphin.

--Et lorsque vous tes sortie de l'office, que vous a-t-il dit?

--C'est la femme de charge qui est venue me dlivrer, et je n'ai pas
revu M. Ferrand ce soir-l. Le saisissement, l'effroi que j'avais eus me
rendirent trs-souffrante. Le lendemain, au moment o je descendais, je
rencontrai M. Ferrand; je frissonnai en songeant  ses menaces de la
veille... Quelle fut ma surprise! Il me dit presque avec calme: Tu sais
pourtant que je dfends d'entrer dans mon cabinet quand j'ai quelqu'un
dans ma chambre; mais pour le peu de temps que tu as  rester ici, il
est inutile que je te gronde davantage. Et il se rendit  son tude.

Cette modration m'tonna aprs ses violences de la veille. Je
continuai mon service, selon mon habitude, et j'allai mettre en ordre sa
chambre  coucher... J'avais beaucoup souffert toute la nuit: je me
trouvais faible, abattue. En rangeant quelques habits dans mon cabinet
trs-obscur situ prs de l'alcve, je fus tout  coup prise d'un
tourdissement douloureux; je sentis que je perdais connaissance... En
tombant, je voulus machinalement me retenir en saisissant un manteau
suspendu  la cloison, et dans ma chute j'entranai ce vtement, dont je
fus presque entirement couverte.

Quand je revins  moi, la porte vitre de ce cabinet d'alcve tait
ferme... j'entendis la voix de M. Ferrand... Il parlait trs-haut... Me
souvenant de la scne de la veille, je me crus morte si je faisais un
mouvement; je supposais que, cache sous le manteau qui tait tomb sur
moi, mon matre, en fermant la porte de ce vestiaire obscur, ne m'avait
pas aperue. S'il me dcouvrait, comment lui faire croire  ce hasard
presque inexplicable? Je retins donc ma respiration, et malgr moi
j'entendis la fin de cet entretien sans doute commenc depuis quelque
temps.




XI

L'entretien


--Et quelle tait la personne qui, enferme dans la chambre du notaire,
causait avec lui? demanda Rodolphe  Louise.

--Je l'ignore, monsieur; je ne connaissais pas cette voix.

--Et que disaient-ils?

--La conversation durait depuis quelque temps sans doute, car voici
seulement ce que j'entendis: Rien de plus simple, disait cette voix
inconnue; un drle nomm Bras-Rouge, contrebandier dtermin, m'a mis,
pour l'affaire dont je vous parlais tout  l'heure, en rapport avec une
famille de _pirates d'eau douce_[38] tablie  la pointe d'une petite
le prs d'Asnires: ce sont les plus grands bandits de la terre; le
pre et le grand-pre ont t guillotins, deux des fils sont aux
galres  perptuit; mais il reste  la mre trois garons et deux
filles, tous aussi sclrats les uns que les autres. On dit que, la
nuit, pour voler sur les deux rives de la Seine, ils font quelquefois
des descentes en bateau jusqu' Bercy. Ce sont des gens  tuer le
premier venu pour un cu; mais nous n'avons pas besoin d'eux, il suffit
qu'ils donnent l'hospitalit  votre dame de province. Les Martial
(c'est le nom de mes pirates) passeront  ses yeux pour une honnte
famille de pcheurs; j'irai de votre part faire deux ou trois visites 
votre jeune dame; je lui ordonnerai certaines potions... et au bout de
huit jours elle fera connaissance avec le cimetire d'Asnires. Dans les
villages, les dcs passent comme une lettre  la poste, tandis qu'
Paris on y regarde de trop prs. Mais quand enverrez-vous votre
provinciale  l'le d'Asnires, afin que j'aie le temps de prvenir les
Martial du rle qu'ils ont  jouer?--Elle arrivera demain ici,
aprs-demain elle sera chez eux, reprit M. Ferrand, et je la prviendrai
que le docteur Vincent ira lui donner des soins de ma part.--Va pour le
nom de Vincent, dit la voix; j'aime autant celui-l qu'un autre...

--Quel est ce nouveau mystre de crime et d'infamie? dit Rodolphe de
plus en plus surpris.

--Nouveau! Non, monsieur; vous allez voir qu'il se rattachait  un autre
crime que vous connaissez, reprit Louise, et elle continua: J'entendis
le mouvement des chaises, l'entretien tait termin. Je ne vous demande
pas le secret, dit M. Ferrand; vous me tenez comme je vous tiens.--Ce
qui fait que nous pouvons nous servir et jamais nous nuire, rpondit la
voix. Voyez mon zle! j'ai reu votre lettre hier  dix heures du soir,
ce matin je suis chez vous. Au revoir, complice, n'oubliez pas l'le
d'Asnires, le pcheur Martial et le docteur Vincent. Grce  ces trois
mots magiques, votre provinciale n'en a pas pour huit jours.--Attendez,
dit M. Ferrand, que j'aille tirer le verrou de prcaution que j'avais
mis dans mon cabinet et que je voie s'il n'y a personne dans
l'antichambre pour que vous puissiez sortir par la ruelle du jardin
comme vous y tes entr... M. Ferrand sortit un moment, puis il revint,
et je l'entendis enfin s'loigner avec la personne dont j'avais entendu
la voix... Vous devez comprendre ma terreur, monsieur, pendant cet
entretien, et mon dsespoir d'avoir malgr moi surpris un tel secret.
Deux heures aprs cette conversation, Mme Sraphin vint me chercher dans
ma chambre o j'tais monte, toute tremblante et plus malade que je ne
l'avais t jusqu'alors. Monsieur vous demande, me dit-elle; vous avez
plus de bonheur que vous n'en mritez; allons, descendez. Vous tes bien
ple, ce qu'il va vous apprendre vous donnera des couleurs.

Je suivis Mme Sraphin; M. Ferrand tait dans son cabinet. En le
voyant, je frissonnai malgr moi; pourtant il avait l'air moins mchant
que d'habitude; il me regarda longtemps fixement, comme s'il et voulu
lire au fond de ma pense. Je baissai les yeux. Vous paraissez
trs-souffrante? me dit-il.--Oui, monsieur, lui rpondis-je,
trs-tonne de ce qu'il ne me tutoyait pas comme d'habitude.--C'est
tout simple, ajouta-t-il, c'est la suite de votre tat et des efforts
que vous avez faits pour le dissimuler; mais malgr vos mensonges, votre
mauvaise conduite et votre indiscrtion d'hier, reprit-il d'un ton plus
doux, j'ai piti de vous; dans quelques jours il vous serait impossible
de cacher votre grossesse. Quoique je vous aie traite comme vous le
mritez devant le cur de la paroisse, un tel vnement aux yeux du
public serait la honte d'une maison comme la mienne; de plus, votre
famille serait au dsespoir... Je consens, dans cette circonstance, 
venir  votre secours.--Ah! monsieur, m'criai-je, ces mots de bont de
votre part me font tout oublier.--Oublier quoi? me demanda-t-il
durement.--Rien, rien... pardon monsieur, repris-je, de crainte de
l'irriter et le croyant dans de meilleures dispositions,  mon
gard.--coutez-moi donc reprit-il; vous irez voir votre pre
aujourd'hui; vous lui annoncerez que je vous envoie deux ou trois mois 
la campagne pour garder une maison que je viens d'acheter; pendant votre
absence je lui ferai parvenir vos gages. Demain vous quitterez Paris; je
vous donnerai une lettre de recommandation pour Mme Martial, mre d'une
honnte famille de pcheurs qui demeure prs d'Asnires. Vous aurez soin
de dire que vous venez de province sans vous expliquer davantage. Vous
saurez plus tard le but de cette recommandation, toute dans votre
intrt. La mre Martial vous traitera comme son enfant; un mdecin de
mes amis, le docteur Vincent, ira vous donner les soins que ncessite
votre position... Vous voyez combien je suis bon pour vous!

--Quelle horrible trame! s'cria Rodolphe. Je comprends tout maintenant.
Croyant que la veille vous aviez surpris un secret terrible pour lui, il
voulait se dfaire de vous. Il avait probablement un intrt  tromper
son complice en vous dsignant  lui comme une femme de province. Quelle
dut tre votre frayeur  cette proposition!

--Cela me porta un coup violent; j'en fus bouleverse. Je ne pouvais
rpondre; je regardais M. Ferrand avec effroi, ma tte s'garait.
J'allais peut-tre risquer ma vie en lui disant que le matin j'avais
entendu ses projets lorsque heureusement je me rappelai les nouveaux
dangers auxquels cet aveu m'exposerait. --Vous ne me comprenez
donc pas? me demanda-t-il avec impatience.--Si... monsieur...
Mais, lui dis-je en tremblant, je prfrerais ne pas aller  la
campagne.--Pourquoi cela? Vous serez parfaitement traite l o je vous
envoie.--Non! Non! je n'irai pas; j'aime mieux rester  Paris, ne pas
m'loigner de ma famille; j'aime mieux tout lui avouer, mourir de honte
s'il le faut.--Tu me refuses? dit M. Ferrand, contenant encore sa colre
et me regardant avec attention. Pourquoi as-tu si brusquement chang
d'avis? Tu acceptais tout  l'heure... Je vis que, s'il me devinait,
j'tais perdue; je lui rpondis que je ne croyais pas qu'il ft question
de quitter Paris, ma famille. --Mais tu la dshonores, ta famille,
misrable! s'cria-t-il; et, ne se possdant plus, il me saisit par le
bras et me poussa si violemment qu'il me fit tomber. Je te donne jusqu'
aprs-demain! s'cria-t-il, demain tu sortiras d'ici pour aller chez les
Martial ou pour aller apprendre  ton pre que je t'ai chasse, et qu'il
ira le jour mme en prison.

Je restai seule, tendue par terre; je n'avais pas la force de me
relever. Mme Sraphin tait accourue en entendant son matre lever la
voix; avec son aide, et faiblissant  chaque pas, je pus regagner ma
chambre. En rentrant je me jetai sur mon lit; j'y restai jusqu' la
nuit; tant de secousses m'avaient port un coup terrible! Aux douleurs
atroces qui me surprirent vers une heure du matin, je sentis que
j'allais mettre au monde ce malheureux enfant bien avant terme.

--Pourquoi n'avez-vous pas appel  votre secours?

--Oh! je n'ai pas os. M. Ferrand voulait se dfaire de moi; il aurait,
bien sr, envoy chercher le docteur Vincent, qui m'aurait tue chez mon
matre, au lieu de me tuer chez les Martial... ou bien M. Ferrand
m'aurait touffe pour dire ensuite que j'tais morte en couches. Hlas!
monsieur, ces terreurs taient peut-tre folles... mais dans ce moment
elles m'ont assaillie, c'est ce qui a caus mon malheur; sans cela
j'aurais brav la honte, et je ne serais pas accuse d'avoir tu mon
enfant. Au lieu d'appeler du secours, et de peur qu'on n'entendt mes
souffrances horribles... seule au milieu de l'obscurit, je donnai le
jour  cette malheureuse crature dont la mort fut sans doute cause par
cette dlivrance prmature... car je ne l'ai pas tue, mon Dieu... je
ne l'ai pas tue... oh! non! au milieu de cette nuit j'ai eu un moment
de joie amre, c'est quand j'ai press mon enfant dans mes bras...

Et la voix de Louise s'teignit dans les sanglots.

Morel avait cout le rcit de sa fille avec une apathie, une
indiffrence morne qui effrayrent Rodolphe.

Pourtant, la voyant fondre en larmes, le lapidaire, qui, toujours
accoud sur son tabli, tenait ses deux mains colles  ses tempes,
regarda Louise fixement et dit:

--Elle pleure... elle pleure... pourquoi donc qu'elle pleure? Puis il
reprit aprs un moment d'hsitation: Ah! oui... je sais, je sais... le
notaire... Continue, ma pauvre Louise... tu es ma fille... je t'aime
toujours... tout  l'heure... je ne te reconnaissais plus... mes larmes
taient comme obscures. Oh! mon Dieu! mon Dieu, ma tte... elle me fait
bien du mal.

--Vous voyez que je ne suis pas coupable, n'est-ce pas, mon pre?

--Oui... oui...

--C'est un grand malheur... mais j'avais si peur du notaire!

--Le notaire!... Oh! je te crois... il est si mchant, si mchant!...

--Vous me pardonnez maintenant?

--Oui...

--Bien vrai?

--Oui... bien vrai... Oh! je t'aime toujours... va... quoique... je ne
puisse... pas dire... vois-tu... parce que... Oh! ma tte... ma tte...

Louise regarda Rodolphe avec frayeur.

--Il souffre, laissez-le un peu se calmer. Continuez.

Louise reprit, aprs avoir deux ou trois fois regard Morel avec
inquitude:

--Je serrais mon enfant contre moi... j'tais tonne de ne pas
l'entendre respirer; mais je me disais: La respiration d'un si petit
enfant... a s'entend  peine... et puis aussi il me semblait bien
froid... Je ne pouvais me procurer de lumire, on ne m'en laissait
jamais... J'attendis qu'il ft clair, tchant de le rchauffer comme je
le pouvais; mais il me semblait de plus en plus glac. Je me disais
encore: Il gle si fort, que c'est le froid qui l'engourdit ainsi.

Au point du jour, j'approchai mon enfant de ma fentre... je le
regardai... il tait roide... glac... Je collai ma bouche  sa bouche
pour sentir son souffle... je mis ma main sur son coeur... il ne battait
pas... il tait mort!...

Et Louise fondit en larmes.

--Oh! dans ce moment, reprit-elle, il se passa en moi quelque chose
d'impossible  rendre. Je ne me souviens plus du reste que confusment,
comme d'un rve; c'tait  la fois du dsespoir, de la terreur, de la
rage, et par-dessus tout, j'tais saisie d'une autre pouvante: je ne
redoutais plus que M. Ferrand m'toufft; mais je craignais que si l'on
trouvait mon enfant mort  ct de moi on ne m'accust de l'avoir tu:
alors je n'eus plus qu'une seule pense, celle de cacher son corps 
tous les yeux; comme cela, mon dshonneur ne serait pas connu, je
n'aurais plus  redouter la colre de mon pre, j'chapperais  la
vengeance de M. Ferrand, puisque je pourrais, tant ainsi dlivre,
quitter sa maison, me placer ailleurs et continuer de gagner de quoi
soutenir ma famille...

Hlas! monsieur, telles sont les raisons qui m'ont engage  ne rien
avouer,  soustraire le corps de mon enfant  tous les yeux. J'ai eu
tort, sans doute; mais dans la position o j'tais accable de tous
cts, brise par la souffrance, presque en dlire, je n'ai pas rflchi
 quoi je m'exposais si j'tais dcouverte.

--Quelles tortures!... Quelles tortures!... dit Rodolphe avec
accablement.

--Le jour grandissait, reprit Louise, je n'avais plus que quelques
moments avant qu'on ft veill dans la maison... Je n'hsitai plus;
j'enveloppai mon enfant du mieux que je pus; je descendis bien
doucement; j'allai au fond du jardin afin de faire un trou dans la terre
pour l'ensevelir, mais il avait gel toute la nuit, la terre tait trop
dure. Alors je cachai le corps au fond d'une espce de caveau o l'on
n'entrait jamais pendant l'hiver; je le recouvris d'une caisse  fleurs
vide, et je rentrai dans ma chambre sans que personne m'et vue sortir.

De tout ce que je vous dis, monsieur, il ne me reste qu'une ide
confuse. Faible comme j'tais, je suis encore  m'expliquer comment j'ai
eu le courage et la force de faire tout cela.  neuf heures, Mme Sraphin
vint savoir pourquoi je n'tais pas encore leve; je lui dis que j'tais
si malade que je la suppliais de me laisser couche pendant la journe;
le lendemain je quitterais la maison, puisque M. Ferrand me renvoyait.
Au bout d'une heure, il vint lui-mme. Vous tes plus souffrante: voil
les suites de votre enttement, me dit-il; si vous aviez profit de mes
bonts, aujourd'hui vous auriez t tablie chez de braves gens qui
auraient de vous tous les soins possibles; du reste, je ne serai pas
assez inhumain pour vous laisser sans secours dans l'tat o vous tes;
ce soir le docteur Vincent viendra vous voir.

 cette menace je frissonnai de peur. Je rpondis  M. Ferrand que la
veille j'avais eu tort de refuser ses offres, que je les acceptais; mais
qu'tant encore trop souffrante pour partir, je me rendrais seulement le
surlendemain chez les Martial, et qu'il tait inutile de demander le
docteur Vincent. Je ne voulais que gagner du temps; j'tais bien dcide
 quitter la maison et aller le surlendemain chez mon pre; j'esprais
qu'ainsi il ignorerait tout. Rassur par ma promesse, M. Ferrand fut
presque affectueux pour moi, et me recommanda, pour la premire fois de
sa vie, aux soins de Mme Sraphin.

Je passai la journe dans des transes mortelles, tremblant  chaque
minute que le hasard ne ft dcouvrir le corps de mon enfant. Je ne
dsirais qu'une chose, c'tait que le froid cesst, afin que, la terre
n'tant plus aussi dure, il me ft possible de la creuser... Il tomba de
la neige... cela me donna de l'espoir... je restai tout le jour couche.

La nuit venue, j'attendis que tout le monde ft endormi; j'eus la force
de me lever, d'aller au bcher chercher une hachette  fendre du bois,
pour faire un trou dans la terre couverte de neige... Aprs des peines
infinies, j'y russis... Alors je pris le corps, je pleurai encore bien
sur lui, et je l'ensevelis comme je pus dans la petite caisse  fleurs.
Je ne savais pas la prire des morts, je dis un _Pater_ et un _Ave_,
priant le bon Dieu de le recevoir dans son paradis... Je crus que le
courage me manquerait lorsqu'il fallut couvrir de terre l'espce de
bire que je lui avais faite... Une mre... enterrer son enfant! Enfin,
j'y parvins... Oh! que cela m'a cot, mon Dieu! Je remis de la neige
par-dessus la terre, pour qu'on ne s'apert de rien... La lune m'avait
claire. Quand tout fut fini, je ne pouvais me rsoudre  m'en aller...
Pauvre petit, dans la terre glace... sous la neige... Quoiqu'il ft
mort... il me semblait qu'il devait ressentir le froid... Enfin, je
revins dans ma chambre... je me couchai avec une fivre violente. Au
matin, M. Ferrand envoya savoir comment je me trouvais; je rpondis que
je me sentais un peu mieux et que je serais, bien sr, en tat de partir
le lendemain pour la campagne. Je restai encore cette journe couche,
afin de reprendre un peu de force. Sur le soir, je me levai, je
descendis  la cuisine pour me chauffer; j'y restai tard, toute seule.
J'allai au jardin dire une dernire prire.

Au moment o je remontais dans ma chambre, je rencontrai M. Germain sur
le palier du cabinet o il travaillait quelquefois; il tait
trs-ple... il me dit bien vite, en me mettant un rouleau dans la main:
On doit arrter votre pre demain de grand matin pour une lettre de
change de treize cents francs; il est hors d'tat de la payer... voil
l'argent... ds qu'il fera jour, courez chez lui... D'aujourd'hui
seulement je connais M. Ferrand... c'est un mchant homme... je le
dmasquerai... Surtout ne dites pas que vous tenez cet argent de moi...
Et M. Germain ne me laissa pas le temps de le remercier; il descendit en
courant.




XII

La folie


--Ce matin, reprit Louise, avant que personne ft lev chez M. Ferrand,
je suis venue ici avec l'argent que m'avait donn M. Germain pour sauver
mon pre; mais la somme ne suffisait pas, et sans votre gnrosit je
n'aurais pu le dlivrer des mains des recors... Probablement, aprs mon
dpart de chez M. Ferrand, on sera mont dans ma chambre, et on aura
trouv des traces qui auront mis sur la voie de cette funeste
dcouverte... Un dernier service, monsieur, dit Louise en tirant le
rouleau d'or de sa poche: Voudrez-vous faire remettre cet argent  M.
Germain?... Je lui avais promis de ne dire  personne qu'il tait
employ chez M. Ferrand; mais puisque vous le saviez, je n'ai pas t
indiscrte... Maintenant, monsieur, je vous le rpte... devant Dieu qui
m'entend, je n'ai pas dit un mot qui ne ft vrai... Je n'ai pas cherch
 affaiblir mes torts, et...

Mais s'interrompant brusquement, Louise effraye s'cria:

--Monsieur! regardez mon pre... regardez... qu'est-ce qu'il a donc?

Morel avait cout la dernire partie de ce rcit avec une sombre
indiffrence que Rodolphe s'tait explique, l'attribuant 
l'accablement de ce malheureux. Aprs des secousses si violentes, si
rapproches, ses larmes avaient d se tarir, sa sensibilit s'mousser;
il ne devait mme plus lui rester la force de s'indigner, pensait
Rodolphe.

Rodolphe se trompait.

Ainsi que la flamme tour  tour mourante et renaissante d'un flambeau
qui s'teint, la raison de Morel, dj fortement branle, vacilla
quelque temps, jeta  et l quelques dernires lueurs d'intelligence,
puis tout  coup... s'obscurcit.

Absolument tranger  ce qui se disait,  ce qui se passait autour de
lui, depuis quelques instants le lapidaire tait devenu fou.

Quoique sa meule ft place de l'autre ct de son tabli, et qu'il
n'et entre les mains ni pierreries ni outils, l'artisan, attentif,
occup, simulait les oprations de son travail habituel  l'aide
d'instruments imaginaires.

Il accompagnait cette pantomime d'une sorte de frlement de sa langue
contre son palais, afin d'imiter le bruit de la meule dans ses
mouvements de rotation.

--Mais, monsieur, reprit Louise avec une frayeur croissante, regardez
donc mon pre!

Puis, s'approchant de l'artisan, elle lui dit:

--Mon pre!... mon pre!...

Morel regarda sa fille de ce regard troubl, vague, distrait, indcis,
particulier aux alins...

Sans discontinuer sa manoeuvre insense, il rpondit tout bas d'une voix
douce et triste:

--Je dois treize cents francs au notaire... le prix du sang de Louise...
Il faut travailler, travailler, travailler! Oh! je payerai, je payerai,
je payerai...

--Mon Dieu, monsieur, mais ce n'est pas possible... cela ne peut pas
durer!... Il n'est pas tout  fait fou, n'est-ce pas? s'cria Louise
d'une voix dchirante. Il va revenir  lui... ce n'est qu'un moment
d'absence.

--Morel!... Mon ami! lui dit Rodolphe, nous sommes l... Votre fille est
auprs de vous, elle est innocente...

--Treize cents francs! dit le lapidaire sans regarder Rodolphe; et il
continua son simulacre de travail.

--Mon pre..., dit Louise en se jetant  ses genoux et serrant malgr
lui ses mains dans les siennes, c'est moi, Louise!

--Treize cents francs!... rpta-t-il en se dgageant avec effort des
treintes de sa fille.

--Treize cents francs... ou sinon, ajouta-t-il  voix basse et comme en
confidence, ou sinon... Louise est guillotine...

Et il se remit  feindre de tourner sa meule.

Louise poussa un cri terrible.

--Il est fou! s'cria-t-elle, il est fou!... et c'est moi... C'est moi
qui en suis cause... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! ce n'est pas ma faute
pourtant... je ne voulais pas mal faire... c'est ce monstre!...

--Allons, pauvre enfant, du courage! dit Rodolphe, esprons... cette
folie ne sera que momentane. Votre pre... a trop souffert; tant de
chagrins prcipits taient au-dessus de la force d'un homme... Sa
raison faiblit un moment... elle reprendra le dessus.

--Mais ma mre... ma grand'mre... mes soeurs... mes frres... que
vont-ils devenir? s'cria Louise, les voil privs de mon pre et de
moi... ils vont donc mourir de faim, de misre et de dsespoir!

--Ne suis-je pas l?... Soyez tranquille, ils ne manqueront de rien...
Courage! vous dis-je; votre rvlation provoquera la punition d'un grand
criminel. Vous m'avez convaincu de votre innocence, elle sera reconnue,
proclame, je n'en doute pas.

--Ah! monsieur, vous le voyez... le dshonneur, la folie, la mort...
Voil les maux qu'il cause, cet homme! Et on ne peut rien contre lui!
rien!... Ah! cette pense complte tous mes maux!...

--Loin de l, que la pense contraire vous aide  les supporter.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Emportez avec vous la certitude que votre pre, que vous et les vtres
vous serez vengs.

--Vengs?...

--Oui!... Et je vous jure, moi, rpondit Rodolphe avec solennit, je
vous jure que, ses crimes prouvs, cet homme expiera cruellement le
dshonneur, la folie, la mort qu'il a causs. Si les lois sont
impuissantes  l'atteindre, et si sa ruse et son adresse galent ses
forfaits,  sa ruse on opposera la ruse,  son adresse l'adresse,  ses
forfaits des forfaits; mais qui seront aux siens ce que le supplice
juste et vengeur, inflig au coupable par une main inexorable, est au
meurtre lche et cach.

--Ah! monsieur, que Dieu vous entende! Ce n'est plus moi que je voudrais
venger, c'est mon pre insens... c'est mon enfant mort en naissant...

Puis tentant un dernier effort pour tirer Morel de sa folie, Louise
s'cria encore:

--Mon pre, adieu! On m'emmne en prison... Je ne te verrai plus! C'est
ta Louise qui te dit adieu. Mon pre! Mon pre! Mon pre!...

 ces appels dchirants rien ne rpondit.

Rien ne retentit dans cette pauvre me anantie... rien.

Les cordes paternelles, toujours les dernires brises, ne vibrrent
pas...

La porte de la mansarde s'ouvrit.

Le commissaire entra.

--Mes moments sont compts, monsieur, dit-il  Rodolphe. Je vous dclare
 regret qu'il m'est impossible de laisser cet entretien se prolonger
plus longtemps.

--Cet entretien est termin, monsieur, rpondit amrement Rodolphe en
montrant le lapidaire. Louise n'a plus rien  dire  son pre... il n'a
plus rien  entendre de sa fille... il est fou!

--Grand Dieu! voil ce que je redoutais... Ah! c'est affreux! s'cria le
magistrat.

Et s'approchant vivement de l'ouvrier, au bout d'une minute d'examen, il
fut convaincu de cette douloureuse ralit.

--Ah! monsieur, dit-il tristement  Rodolphe, je faisais dj des voeux
sincres pour que l'innocence de cette jeune fille ft reconnue! Mais,
aprs un tel malheur, je ne me bornerai pas  des voeux... non, non; je
dirai cette famille si probe, si dsole; je dirai l'affreux et dernier
coup qui l'accable, et, n'en doutez pas, les juges auront un motif de
plus de trouver une innocente dans l'accuse.

--Bien, bien, monsieur, dit Rodolphe; en agissant ainsi, ce ne sont pas
des fonctions que vous remplissez... c'est un sacerdoce que vous
exercez.

--Croyez-moi, monsieur, notre mission est presque toujours si pnible
que c'est avec bonheur, avec reconnaissance, que nous nous intressons 
ce qui est honnte et bon.

--Un mot encore, monsieur. Les rvlations de Louise Morel m'ont
videmment prouv son innocence. Pouvez-vous m'apprendre comment son
prtendu crime a t dcouvert ou plutt dnonc?

--Ce matin, dit le magistrat, une femme de charge au service de M.
Ferrand, notaire, est venue me dclarer qu'aprs le dpart prcipit de
Louise Morel, qu'elle savait grosse de sept mois, elle tait monte dans
la chambre de cette jeune fille, et qu'elle y avait trouv des traces
d'un accouchement clandestin. Aprs quelques investigations, des pas
marqus sur la neige avaient conduit  la dcouverte du corps d'un
enfant nouveau-n enterr dans le jardin.

Aprs la dclaration de cette femme, je me suis transport rue du
Sentier; j'ai trouv M. Jacques Ferrand indign de ce qu'un tel scandale
se ft pass chez lui. M. le cur de l'glise Bonne-Nouvelle, qu'il
avait envoy chercher, m'a aussi dclar que la fille Morel avait avou
sa faute devant lui, un jour qu'elle implorait  ce propos l'indulgence
et la piti de son matre; que de plus il avait souvent entendu M.
Ferrand donner  Louise Morel les avertissements les plus svres, lui
prdisant que tt ou tard elle se perdrait; prdiction qui venait de se
raliser si malheureusement, ajouta l'abb. L'indignation de M. Ferrand,
reprit le magistrat, me parut si lgitime, que je la partageai. Il me
dit que sans doute Louise Morel tait rfugie chez son pre. Je me
rendis ici  l'instant; le crime tait flagrant, j'avais le droit de
procder  une arrestation immdiate.

Rodolphe se contraignit en entendant parler de l'indignation de M.
Ferrand. Il dit au magistrat:

--Je vous remercie mille fois, monsieur, de votre obligeance et de
l'appui que vous voudrez bien prter  Louise; je vais faire conduire ce
malheureux dans une maison de fous, ainsi que la mre de sa femme.

Puis s'adressant  Louise, qui, toujours agenouille prs de son pre,
tchait en vain de le rappeler  la raison:

--Rsignez-vous, mon enfant,  partir sans embrasser votre mre...
pargnez-lui des adieux dchirants... Soyez rassure sur son sort, rien
ne manquera dsormais  votre famille; on trouvera une femme qui
soignera votre mre et s'occupera de vos frres et soeurs sous la
surveillance de votre bonne voisine Mlle Rigolette. Quant  votre pre,
rien ne sera pargn pour que sa gurison soit aussi rapide que
complte... Courage, croyez-moi, les honntes gens sont souvent rudement
prouvs par le malheur, mais ils sortent toujours de ces luttes plus
purs, plus forts, plus vnrs.

Deux heures aprs l'arrestation de Louise, le lapidaire et la vieille
idiote furent, d'aprs les ordres de Rodolphe, conduits par David 
Charenton; ils devaient y tre traits en chambre et recevoir des soins
particuliers.

Morel quitta la maison de la rue du Temple sans rsistance; indiffrent,
il alla o on le mena; sa folie tait douce, inoffensive et triste.

La grand'mre avait faim: on lui montra de la viande et du pain, elle
suivit le pain et la viande.

Les pierreries du lapidaire, confies  sa femme, furent, le mme jour,
remises  Mme Mathieu, la courtire, qui vint les chercher.

Malheureusement, cette femme fut pie et suivie par Tortillard, qui
connaissait la valeur des pierres prtendues fausses, par l'entretien
qu'il avait surpris lors de l'arrestation de Morel par les recors... Le
fils de Bras-Rouge s'assura que la courtire demeurait boulevard
Saint-Denis, n 11.

Rigolette apprit  Madeleine Morel avec beaucoup de mnagement l'accs
de folie du lapidaire et l'emprisonnement de Louise. D'abord Madeleine
pleura beaucoup, se dsola, poussa des cris dsesprs; puis, cette
premire effervescence de douleur passe, la pauvre crature, faible et
mobile, se consola peu  peu en se voyant, elle et ses enfants, entours
du bien-tre qu'ils devaient  la gnrosit de leur bienfaiteur.

Quant  Rodolphe, ses penses taient amres en songeant aux rvlations
de Louise.

Rien de plus frquent, se disait-il, que cette corruption plus ou moins
violemment impose par le matre  la servante: ici, par la terreur ou
par la surprise; l, par l'imprieuse nature des relations que cre la
servitude.

Cette dpravation par ordre, descendant du riche au pauvre, et
mprisant, pour s'assouvir, l'inviolabilit tutlaire du foyer
domestique, cette dpravation, toujours dplorable quand elle est
accepte volontairement, devient hideuse, horrible, lorsqu'elle est
force.

C'est un asservissement impur et brutal, un ignoble et barbare
esclavage de la crature, qui, dans son effroi, rpond aux dsirs du
matre par des larmes,  ses baisers par le frisson du dgot et de la
peur.

Et puis, pensait encore Rodolphe, pour la femme quelles consquences!
presque toujours l'avilissement, la misre, la prostitution, le vol,
quelquefois l'infanticide!

Et c'est encore  ce sujet que les lois sont tranges!

Tout complice d'un crime porte la peine de ce crime.

Tout receleur est assimil au voleur.

Cela est juste.

Mais qu'un homme, par dsoeuvrement, sduise une jeune fille innocente
et pure, la rende mre, l'abandonne, ne lui laisse que honte, infortune,
dsespoir, et la pousse ainsi  l'infanticide, crime qu'elle doit payer
de sa tte...

Cet homme sera-t-il regard comme son complice?

Allons donc!

Qu'est-ce que cela! Rien, moins que rien... une amourette, un caprice
d'un jour pour un minois chiffonn... Le tour est fait...  une autre!

Bien plus, pour peu que cet homme soit d'un caractre original et
narquois (au demeurant le meilleur fils du monde), il peut aller voir sa
victime  la barre des assises.

S'il est d'aventure cit comme tmoin, il peut s'amuser  dire  ces
gens trs-curieux de faire guillotiner la jeune fille le plus tt
possible, pour la plus grande gloire de la morale publique:

--J'ai quelque chose d'important  rvler  la justice.

--Parlez.

--Messieurs les jurs.

Cette malheureuse tait vertueuse et pure, c'est vrai...

Je l'ai sduite, c'est encore vrai...

Je lui ai fait un enfant, c'est toujours vrai...

Aprs quoi, comme elle tait blonde, je l'ai compltement abandonne
pour une autre qui tait brune, c'est de plus en plus vrai.

Mais en cela j'ai us d'un droit imprescriptible, d'un droit sacr que
la socit me reconnat et m'accorde...

--Le fait est que ce garon est compltement dans son droit, se diront
tout bas les jurs les uns aux autres. Il n'y a pas de loi qui dfende
de faire un enfant  une jeune fille blonde et de l'abandonner ensuite
pour une jeune fille brune. C'est tout bonnement un gaillard...

--Maintenant, messieurs les jurs, cette malheureuse prtend avoir tu
son enfant... je dirai mme notre enfant...

Parce que je l'ai abandonne...

Parce que, se trouvant seule et dans la plus profonde misre, elle
s'est pouvante, elle a perdu la tte. Et pourquoi? Parce qu'ayant,
disait-elle,  soigner,  nourrir son enfant, il lui devenait impossible
d'aller de longtemps travailler dans son atelier, et de gagner ainsi sa
vie et celle du rsultat de notre amour.

Mais je trouve ces raisons-l pitoyables, permettez-moi de vous le
dire, messieurs les jurs.

Est-ce que mademoiselle ne pouvait pas aller accoucher  la Bourbe...
s'il y avait de la place?

Est-ce que mademoiselle ne pouvait pas, au moment critique, se rendre 
temps chez le commissaire de son quartier, lui faire sa dclaration
de... honte, afin d'tre autorise  dposer son enfant aux
Enfants-Trouvs?

Est-ce qu'enfin mademoiselle, pendant que je faisais la poule 
l'estaminet, en attendant mon autre matresse, ne pouvait pas trouver
moyen de se tirer d'affaire par un procd moins sauvage?

Car je l'avouerai, messieurs les jurs, je trouve trop commode et trop
cavalire cette faon de se dbarrasser du fruit de plusieurs moments
d'erreur et de plaisir, et d'chapper ainsi aux soucis de l'avenir.

Que diable! ce n'est pas tout, pour une jeune fille, que de perdre
l'honneur, de braver le mpris, l'infamie, et de porter un enfant
illgitime neuf mois dans son sein... il lui faut encore l'lever, cet
enfant! Le soigner, le nourrir, lui donner un tat, en faire enfin un
honnte homme comme son pre, ou une honnte fille qui ne se dbauche
pas comme sa mre... Car enfin la maternit a des devoirs sacrs, que
diable! Et les misrables qui les foulent aux pieds, ces devoirs sacrs,
sont des mres dnatures, qui mritent un chtiment exemplaire et
terrible...

En foi de quoi, messieurs les jurs, livrez-moi lestement cette
sclrate au bourreau, et vous ferez acte de citoyens vertueux,
indpendants, fermes et clairs... _Dixi_!

--Ce monsieur envisage la question sous un point de vue trs-moral,
dira d'un air paterne quelque bonnetier enrichi ou quelque vieil usurier
dguis en chef du jury; il a fait, pardieu! ce que nous aurions tous
fait  sa place, car elle est fort gentille, cette petite blondinette,
quoiqu'un peu plotte... Ce gaillard-l, comme dit Joconde, a courtis
la brune et la blonde; il n'y a pas de loi qui le dfende. Quant 
cette malheureuse, aprs tout, c'est sa faute! Pourquoi ne s'est-elle
pas dfendue? Elle n'aurait pas eu  commettre un crime... un... crime
monstrueux qui fait... qui fait... rougir la socit... jusque dans ses
fondements.

Et ce bonnetier enrichi ou cet usurier aura raison, parfaitement
raison.

En vertu de quoi ce monsieur peut-il tre incrimin? De quelle
complicit directe ou indirecte, morale ou matrielle, peut-on
l'accuser?

Cet heureux coquin a sduit une jolie fille, ensuite il l'a plante l,
il l'avoue; o est la loi qui dfend ceci et cela?

La socit, en cas pareil, ne dit-elle pas comme ce pre de je ne sais
plus quel conte grivois:

--Prenez garde  vos poules, mon coq est lch... je m'en lave les
mains!

Mais qu'un pauvre misrable, autant par besoin que par stupidit,
contrainte, ou ignorance des lois qu'il ne sait pas lire, achte
sciemment une guenille provenant d'un vol... il ira vingt ans aux
galres comme receleur, si le voleur va vingt ans aux galres.

Ceci est un raisonnement logique, puissant.

Sans receleurs, il n'y aurait pas de voleurs.

Sans voleurs pas de receleurs.

Non... pas plus de piti... moins de piti, mme... pour celui qui
excite au mal que pour celui qui fait le mal!

Que la plus lgre complicit soit donc punie d'un chtiment
terrible!...

Bien... il y a l une pense svre et fconde, haute et morale.

On va s'incliner devant la socit qui a dict cette loi... mais on se
souvient que cette socit, si inexorable envers les moindres
complicits de crimes contre les choses, est ainsi faite qu'un homme
simple et naf qui essaierait de prouver qu'il y a au moins solidarit
morale, complicit matrielle entre le sducteur inconstant et la fille
sduite et abandonne passerait pour un visionnaire.

Et si cet homme simple se hasardait d'avancer que, sans pre... il n'y
aurait peut-tre pas d'enfant, la socit crierait  l'atrocit,  la
folie.

Et elle aurait raison, toujours raison... car, aprs tout, ce monsieur,
qui pourrait dire de si belles choses au jury, pour peu qu'il ft
amateur d'motions tragiques, pourrait aussi aller tranquillement voir
couper le cou de sa matresse, excute pour crime d'infanticide, crime
dont il est le complice, disons mieux... l'auteur, par son horrible
abandon.

Cette charmante protection, accorde  la partie masculine de la
socit pour certaines friponnes espigleries relevant du petit dieu
d'amour, ne montre-t-elle pas que le Franais sacrifie encore aux
Grces, et qu'il est toujours le peuple le plus galant de l'univers?




XIII

Jacques Ferrand


Au temps o se passaient les vnements que nous racontons,  l'une des
extrmits de la rue du Sentier, s'tendait un long mur crevass,
chaperonn d'une couche de pltre hrisse de morceaux de bouteilles; ce
mur, bornant de ce ct le jardin de Jacques Ferrand le notaire,
aboutissait  un corps de logis, bti sur la rue et lev seulement d'un
tage surmont de greniers.

Deux larges cussons de cuivre dor, insignes du notariat, flanquaient
la porte cochre vermoulue, dont on ne distinguait plus la couleur
primitive sous la boue qui la couvrait.

Cette porte conduisait  un passage couvert;  droite se trouvait la
loge d'un vieux portier  moiti sourd, qui tait au corps des tailleurs
ce que M. Pipelet tait au corps des bottiers;  gauche, une curie
servant de cellier, de buanderie, de bcher et d'tablissement  une
naissante colonie de lapins, parqus dans la mangeoire par le portier,
qui se distrayait des chagrins d'un rcent veuvage en levant de ces
animaux domestiques.

 ct de la loge s'ouvrait la baie d'un escalier tortueux, troit,
obscur, conduisant  l'tude, ainsi que l'annonait aux clients une main
peinte en noir, dont l'index se dirigeait vers ces mots aussi peints en
noir sur le mur: _L'tude est au premier_.

D'un ct d'une grande cour pave, envahie par l'herbe, on voyait des
remises inoccupes; de l'autre ct, une grille de fer rouill, qui
fermait le jardin; au fond, le pavillon, seulement habit par le
notaire.

Un perron de huit ou dix marches de pierres disjointes, branlantes,
moussues, verdtres, uses par le temps, conduisait  ce pavillon carr,
compos d'une cuisine et autres dpendances souterraines, d'un
rez-de-chausse, d'un premier et d'un comble o avait habit Louise.

Ce pavillon paraissait aussi dans un grand tat de dlabrement; de
profondes lzardes sillonnaient les murs; les fentres et les
persiennes, autrefois peintes en gris, taient, avec les annes,
devenues presque noires; les six croises du premier tage, donnant sur
la cour, n'avaient pas de rideaux; une espce de rouille grasse et
opaque couvrait les vitres; au rez-de-chausse on voyait,  travers les
carreaux, plus transparents, des rideaux de cotonnade jaune passe 
rosaces rouges.

Du ct du jardin, le pavillon n'avait que quatre fentres; deux taient
mures.

Ce jardin, encombr de broussailles parasites, semblait abandonn; on
n'y voyait pas une plate-bande, pas un arbuste; un bouquet d'ormes, cinq
ou six gros arbres verts, quelques acacias et sureaux, un gazon clair et
jaune, rong par la mousse et par le soleil d't; des alles de terre
crayeuse, embarrasses de ronces; au fond, une serre  demi souterraine;
pour horizon, les grands murs nus et gris des maisons mitoyennes, percs
 et l de jours de souffrance, grills comme des fentres de prison;
tel tait le triste ensemble du jardin et de l'habitation du notaire.

 cette apparence, ou plutt  cette ralit, M. Ferrand attachait une
grande importance.

Aux yeux du vulgaire, l'insouciance du bien-tre passe presque toujours
pour du dsintressement; la malpropret, pour de l'austrit.

Comparant le gros luxe financier de quelques notaires, ou les toilettes
fabuleuses de mesdames leurs notairesses,  la sombre maison de M.
Ferrand, si ddaigneux de l'lgance, de la recherche et de la
somptuosit, les clients prouvaient une sorte de respect ou plutt de
confiance aveugle pour cet homme, qui, d'aprs sa nombreuse clientle et
la fortune qu'on lui supposait, aurait pu dire, comme maint confrre:
Mon _quipage_ (cela se dit ainsi), mon _raout (sic)_, ma _campagne
(sic),_ mon _jour_  l'Opra _(sic)_, etc., et qui, loin de l, vivait
avec une svre conomie; aussi, dpts, placements, fidicommis, toutes
ces affaires enfin qui reposent sur l'intgrit la plus reconnue, sur la
bonne foi la plus retentissante, affluaient-elles chez M. Ferrand.

En vivant de peu, ainsi qu'il vivait, le notaire cdait  son got... Il
dtestait le monde, le faste, les plaisirs chrement achets; en et-il
t autrement, il aurait sans hsitation sacrifi ses penchants les plus
vifs  l'apparence qu'il lui importait de se donner.

Quelques mots sur le caractre de cet homme.

C'tait un de ces fils de la grande famille des avares.

On montre presque toujours l'avare sous un jour ridicule ou grotesque;
les plus mchants ne vont pas au del de l'gosme ou de la duret.

La plupart augmentent leur fortune en thsaurisant; quelques-uns, en
bien petit nombre, s'aventurent  prter au denier trente;  peine les
plus dtermins osent-ils sonder du regard le gouffre de l'agiotage...
mais il est presque inou qu'un avare, pour acqurir de nouveaux biens,
aille jusqu'au crime, jusqu'au meurtre.

Cela se conoit.

L'avarice est surtout une passion ngative, passive.

L'avare, dans ses combinaisons incessantes, songe bien plus  s'enrichir
en ne dpensant pas, en rtrcissant de plus en plus autour de lui les
limites du strict ncessaire, qu'il ne songe  s'enrichir aux dpens
d'autrui: il est, avant tout, le martyr de la conservation.

Faible, timide, rus, dfiant, surtout prudent et circonspect, jamais
offensif, indiffrent aux maux du prochain, du moins l'avare ne causera
pas ces maux; il est, avant tout et surtout, l'homme de la certitude, du
positif, ou plutt il n'est l'avare que parce qu'il ne croit qu'au
_fait_, qu' l'or qu'il tient en caisse.

Les spculations, les prts les plus srs le tentent peu; car, si
improbable qu'elle soit, ils offrent toujours une chance de perte, et il
aime mieux encore sacrifier l'intrt de son argent que d'exposer le
capital.

Un homme aussi timor, aussi contempteur des ventualits, aura donc
rarement la sauvage nergie du sclrat qui risque le bagne ou sa tte
pour s'approprier une fortune.

_Risquer_ est un mot ray du vocabulaire de l'avare.

C'est donc en ce sens que Jacques Ferrand tait, disons-nous, une assez
curieuse exception, une varit peut-tre nouvelle de l'espce avare.

Car Jacques Ferrand risquait, et beaucoup.

Il comptait sur sa finesse, elle tait extrme; sur son hypocrisie, elle
tait profonde; sur son esprit, il tait souple et fcond; sur son
audace, elle tait infernale, pour assurer l'impunit de ses crimes, et
ils taient dj nombreux.

Jacques Ferrand tait une double exception.

Ordinairement aussi, ces gens aventureux, nergiques, qui ne reculent
devant aucun forfait pour se procurer de l'or, sont harcels par des
passions fougueuses: le jeu, le luxe, la table, la grande dbauche.

Jacques Ferrand ne connaissait aucun de ces besoins violents,
dsordonns; fourbe et patient comme un faussaire, cruel et dtermin
comme un meurtrier, il tait sobre et rgulier comme Harpagon.

Une seule passion, ou plutt un seul apptit, mais honteux, mais
ignoble, mais presque froce dans son animalit, l'exaltait souvent
jusqu' la frnsie.

C'tait la luxure.

La luxure de la bte, la luxure du loup ou du tigre.

Lorsque ce ferment acre et impur fouettait le sang de cet homme robuste,
des chaleurs dvorantes lui montaient  la face, l'effervescence
charnelle obstruait son intelligence; alors, oubliant quelquefois sa
prudence ruse, il devenait, nous l'avons dit, tigre ou loup, tmoin ses
premires violences envers Louise.

Le soporifique, l'audacieuse hypocrisie avec laquelle il avait ni son
crime taient, si cela peut se dire, beaucoup plus dans _sa manire_ que
la force ouverte.

Dsir grossier, ardeur brutale, ddain farouche, voil les diffrentes
phases de l'_amour_ chez cet homme.

C'est dire, ainsi que l'a prouv sa conduite avec Louise, que la
prvenance, la bont, la gnrosit lui taient absolument inconnues. Le
prt de treize cents francs fait  Morel  gros intrts tait  la fois
pour Ferrand un pige, un moyen d'oppression et une bonne affaire. Sr
de la probit du lapidaire, il savait tre rembours tt ou tard;
cependant, il fallut que la beaut de Louise et produit sur lui une
impression bien profonde pour qu'il se dessaist d'une somme si
avantageusement place.

Sauf cette faiblesse, Jacques Ferrand n'aimait que l'or.

Il aimait l'or pour l'or.

Non pour les jouissances qu'il procurait, il tait stoque.

Non pour les jouissances qu'il pouvait procurer, il n'tait pas assez
pote pour jouir spculativement comme certains avares. Quant  ce qui
lui appartenait, il aimait la possession pour la possession. Quant  ce
qui appartenait aux autres, s'il s'agissait d'un riche dpt, par
exemple, loyalement remis  sa seule probit, il prouvait  rendre ce
dpt le mme dchirement, le mme dsespoir qu'prouvait l'orfvre
Cardillac  se sparer d'une parure dont son got exquis avait fait un
chef-d'oeuvre d'art.

C'est que, pour le notaire, c'tait aussi un chef-d'oeuvre d'art que son
clatante rputation de probit... C'est qu'un dpt tait aussi pour
lui un joyau dont il ne pouvait se dessaisir qu'avec des regrets
furieux.

Que de soins, que d'astuce, que de ruses, que d'habilet, que d'art en
un mot, n'avait-il pas employs pour attirer cette somme dans son
coffre, pour parfaire cette tincelante renomme d'intgrit o les plus
prcieuses marques de confiance venaient pour ainsi dire s'enchsser,
ainsi que les perles et les diamants dans l'or des diadmes de
Cardillac!

Plus le clbre orfvre se perfectionnait, dit-on, plus il attachait de
prix  ses parures, regardant toujours la dernire comme son
chef-d'oeuvre, et se dsolant de l'abandonner.

Plus Jacques Ferrand se perfectionnait dans le crime, plus il tenait aux
marques de confiance sonnantes et trbuchantes qu'on lui accordait...
regardant toujours aussi sa dernire fourberie comme son chef-d'oeuvre.

On verra, par la suite de cette histoire,  l'aide de quels moyens,
vraiment prodigieux de composition et de machination, il parvint 
s'approprier impunment plusieurs sommes trs-considrables.

Sa vie souterraine, mystrieuse, lui donnait les motions incessantes,
terribles, que le jeu donne au joueur.

Contre la fortune de tous, Jacques Ferrand mettait pour enjeu son
hypocrisie, sa ruse, son audace, sa tte... et il jouait sur le velours,
comme on dit; car, hormis l'atteinte de la justice humaine, qu'il
caractrisait vulgairement et nergiquement d'une chemine qui pouvait
lui tomber sur la tte, perdre, pour lui, c'tait ne pas gagner; et
encore tait-il si criminellement dou que, dans son ironie amre, il
voyait un gain continu dans l'estime sans bornes, dans la confiance
illimite qu'il inspirait, non-seulement  la foule de ses riches
clients, mais encore  la petite bourgeoisie et aux ouvriers de son
quartier.

Un grand nombre d'entre eux plaaient de l'argent chez lui, disant: Il
n'est pas charitable, c'est vrai; il est dvot, c'est un malheur; mais
il est plus sr que le gouvernement et que les caisses d'pargne.

Malgr sa rare habilet, cet homme avait commis deux de ces erreurs
auxquelles les plus russ criminels n'chappent presque jamais.

Forc par les circonstances, il est vrai, il s'tait adjoint deux
complices; cette faute immense, ainsi qu'il disait, avait t rpare en
partie; nul des deux complices ne pouvait le perdre sans se perdre
lui-mme, et tous deux n'auraient retir de cette extrmit d'autre
profit que celui de dnoncer  la vindicte publique eux-mmes et le
notaire.

Il tait donc, de ce ct, assez tranquille.

Du reste, n'tant pas au bout de ses crimes, les inconvnients de la
complicit taient balancs par l'aide criminelle qu'il en tirait
parfois encore.

Quelques mots maintenant du physique de M. Ferrand, et nous introduirons
le lecteur dans l'tude du notaire, o nous retrouverons les principaux
personnages de ce rcit.

M. Ferrand avait cinquante ans, et il n'en paraissait pas quarante; il
tait de stature moyenne, vot, large d'paules, vigoureux, carr,
trapu, roux, velu comme un ours.

Ses cheveux s'aplatissaient sur ses tempes, son front tait chauve, ses
sourcils  peine indiqus; son teint bilieux disparaissait presque sous
une innombrable quantit de taches de rousseur; mais, lorsqu'une vive
motion l'agitait, ce masque fauve et terreux s'injectait de sang et
devenait d'un rouge livide.

Sa figure tait plate comme une tte de mort, ainsi que le dit le
vulgaire; son nez, camus et punais; ses lvres, si minces, si
imperceptibles, que sa bouche semblait incise dans sa face; lorsqu'il
souriait d'un air mchant et sinistre, on voyait le bout de ses dents,
presque toutes noires et gtes. Toujours ras jusqu'aux tempes, ce
visage blafard avait une expression  la fois austre et bate,
impassible et rigide, froide et rflchie; ses petits yeux noirs, vifs,
perants, mobiles, disparaissaient sous de larges lunettes vertes.

Jacques Ferrand avait une vue excellente; mais, abrit par ses lunettes,
il pouvait--avantage immense!--observer sans tre observ; il savait
combien un coup d'oeil est souvent et involontairement significatif.
Malgr son imperturbable audace, il avait rencontr deux ou trois fois
dans sa vie certains regards puissants, magntiques, devant lesquels il
avait t forc de baisser la vue; or, dans quelques circonstances
souveraines, il est funeste de baisser les yeux devant l'homme qui vous
interroge, vous accuse ou vous juge.

Les larges lunettes de M. Ferrand taient donc une sorte de
retranchement couvert d'o il examinait attentivement les moindres
manoeuvres de l'ennemi... car tout le monde tait l'ennemi du notaire,
parce que tout le monde tait plus ou moins sa dupe, et que les
accusateurs ne sont que les dupes claires ou rvoltes.

Il affectait dans son habillement une ngligence qui allait jusqu' la
malpropret, ou plutt il tait naturellement sordide; son visage ras
tous les deux jours, son crne sale et rugueux, ses ongles plats cercls
de noir, son odeur de bouc, ses vieilles redingotes rpes, ses chapeaux
graisseux, ses cravates en corde, ses bas de laine noirs, ses gros
souliers, recommandaient encore singulirement sa vertu auprs de ses
clients, en donnant  cet homme un air de dtachement du monde, un
parfum de philosophie pratique qui les charmait.

 quels gots,  quelle passion,  quelle faiblesse, le notaire
avait-il, disait-on, sacrifi la confiance qu'on lui tmoignait?... Il
gagnait peut-tre soixante mille francs par an, et sa maison se
composait d'une servante et d'une vieille femme de charge; son seul
plaisir tait d'aller chaque dimanche  la messe et  vpres; il ne
connaissait pas d'opra comparable au chant grave de l'orgue, pas de
socit mondaine qui valt une soire paisiblement passe au coin de son
feu avec le cur de sa paroisse aprs un dner frugal; il mettait enfin
sa joie dans la probit, son orgueil dans l'honneur, sa flicit dans la
religion.

Tel tait le jugement que les contemporains de M. Jacques Ferrand
portaient sur ce rare et grand homme de bien.




XIV

L'tude


L'tude de M. Ferrand ressemblait  toutes les tudes; ses clercs  tous
les clercs. On y arrivait par une antichambre meuble de quatre vieilles
chaises. Dans l'tude proprement dite, entoure de casiers garnis des
cartons renfermant les dossiers des clients de M. Ferrand, cinq jeunes
gens, courbs sur des pupitres de bois noir, riaient, causaient, ou
griffonnaient incessamment.

Une salle d'attente, encore remplie de cartons, et dans laquelle se
tenait d'habitude M. le premier clerc; puis une autre pice vide, qui,
pour plus de secret, sparait le cabinet du notaire de cette salle
d'attente, tel tait l'ensemble de ce laboratoire d'actes de toutes
sortes.

Deux heures venaient de sonner  une antique pendule  coucou place
entre les deux fentres de l'tude; une certaine agitation rgnait parmi
les clercs, quelques fragments de leur conversation feront connatre la
cause de cet moi.

--Certainement, si quelqu'un m'avait soutenu que Franois Germain tait
un voleur, dit l'un des jeunes gens, j'aurais rpondu: Vous en avez
menti!

--Moi aussi!...

--Moi aussi!...

--Moi, a m'a fait un tel effet de le voir arrter et emmener par la
garde que je n'ai pas pu djeuner... J'en ai t rcompens, car a m'a
pargn de manger la ratatouille quotidienne de la mre Sraphin.

--Dix-sept mille francs, c'est une somme!

--Une fameuse somme!

--Dire que, depuis quinze mois que Germain est caissier, il n'avait pas
manqu un centime  la caisse du patron!...

--Moi, je trouve que le patron a eu tort de faire arrter Germain,
puisque ce pauvre garon jurait ses grands dieux qu'il n'avait pris que
mille trois cents francs en or.

--D'autant plus qu'il les rapportait ce matin pour les remettre dans la
caisse, ces mille trois cents francs, au moment o le patron venait
d'envoyer chercher la garde...

--Voil le dsagrment des gens d'une probit froce comme le patron,
ils sont impitoyables.

--C'est gal, on doit y regarder  deux fois avant de perdre un pauvre
jeune homme qui s'est bien conduit jusque-l.

--M. Ferrand dit  cela que c'est pour l'exemple.

--L'exemple de quoi? a ne sert  rien  ceux qui sont honntes, et ceux
qui ne le sont pas savent bien qu'ils sont exposs  tre dcouverts
s'ils volent.

--La maison est tout de mme une bonne pratique pour le commissaire.

--Comment?

--Dame! ce matin cette pauvre Louise... tantt Germain...

--Moi, l'affaire de Germain ne me parat pas claire...

--Puisqu'il a avou!

--Il a avou qu'il avait pris mille trois cents francs, oui; mais il
soutient comme un enrag qu'il n'a pas pris les autres quinze mille
francs en billets de banque et les autres sept cents francs qui manquent
 la caisse.

--Au fait, puisqu'il avoue une chose, pourquoi n'avouerait-il pas
l'autre?

--C'est vrai; on est aussi puni pour quinze cents francs que pour quinze
mille francs.

--Oui, mais on garde les quinze mille francs, et en sortant de prison,
a fait un petit tablissement, dirait un coquin.

--Pas si bte!

--On aura beau dire et beau faire, il y a quelque chose l-dessous.

--Et Germain qui dfendait toujours le patron quand nous l'appelions
jsuite!

--C'est pourtant vrai. Pourquoi le patron n'aurait-il pas le droit
d'aller  la messe? nous disait-il, vous avez bien le droit de n'y pas
aller.

--Tiens, voil Chalamel qui rentre de course; c'est lui qui va tre
tonn!

--De quoi, de quoi, mes braves? Est-ce qu'il y a quelque chose de
nouveau sur cette pauvre Louise?

--Tu le saurais, flneur, si tu n'tais pas rest si longtemps en
course.

--Tiens, vous croyez peut-tre qu'il n'y a qu'un _pas de clerc_ d'ici 
la rue de Chaillot.

--Oh! mauvais!... mauvais!...

--Eh bien! ce fameux vicomte de Saint-Remy?

--Il n'est pas encore venu?

--Non.

--Tiens, sa voiture tait attele, et il m'a fait dire par son valet de
chambre qu'il allait venir tout de suite; mais il n'a pas l'air content,
a dit le domestique... Ah! messieurs, voil un joli petit htel!... Un
crne luxe... On dirait d'une de ces petites maisons des seigneurs
d'autrefois... dont on parle dans Faublas. Oh! Faublas... voil mon
hros, mon modle! dit Chalamel en dposant son parapluie et en
dsarticulant ses socques.

--Je crois bien alors qu'il a des dettes et des contraintes par corps,
ce vicomte.

--Une recommandation de trente-quatre mille francs que l'huissier a
envoye ici, puisque c'est  l'tude qu'on doit venir payer; le
crancier aime mieux a, je ne sais pas pourquoi.

--Il faut bien qu'il puisse payer maintenant, ce beau vicomte, puisqu'il
est revenu hier soir de la campagne, o il tait cach depuis trois
jours pour chapper aux gardes du commerce.

--Mais comment n'a-t-on pas dj saisi chez lui?

--Lui, pas bte! La maison n'est pas  lui, son mobilier est au nom de
son valet de chambre, qui est cens lui louer en garni, de mme que ses
chevaux et ses voitures sont au nom de son cocher, qui dit, lui, qu'il
donne  loyer au vicomte des quipages magnifiques  tant par mois. Oh!
c'est un malin, allez, M. de Saint-Remy. Mais qu'est-ce que vous disiez?
qu'il est arriv encore du nouveau ici?

--Figure-toi qu'il y a deux heures le patron entre ici comme un furieux:
Germain n'est pas l? nous crie-t-il.--Non, monsieur.--Eh bien! le
misrable m'a vol hier soir dix-sept mille francs, reprit le patron.

--Germain... voler... allons donc!

--Tu vas voir.

Comment donc, monsieur, vous tes sr? Mais ce n'est pas possible, que
nous nous crions.--Je vous dis, messieurs, que j'avais mis hier dans le
tiroir du bureau o il travaille quinze billets de mille, plus deux
mille francs en or dans une petite bote: tout a disparu.  ce moment,
voil le pre Marriton, le portier, qui arrive en disant: Monsieur, la
garde va venir.

--Et Germain?

--Attends donc... Le patron dit au portier: Ds que M. Germain viendra,
envoyez-le ici,  l'tude, sans lui rien dire... Je veux le confondre
devant vous, messieurs, reprend le patron. Au bout d'un quart d'heure,
le pauvre Germain arrive comme si de rien n'tait; la mre Sraphin
venait d'apporter notre ratatouille: il salue le patron, nous dit
bonjour trs-tranquillement. Germain, vous ne djeunez pas? dit M.
Ferrand.--Non, monsieur; merci, je n'ai pas faim.--Vous venez bien
tard?--Oui, monsieur... j'ai t oblig d'aller  Belleville ce matin.
Sans doute pour cacher l'argent que vous m'avez vol? s'cria M.
Ferrand d'une voix terrible.

--Et Germain...?

--Voil le pauvre garon qui devient ple comme un mort, et qui rpond
tout de suite en balbutiant: Monsieur, je vous en supplie, ne me perdez
pas...

--Il avait vol?

--Mais attendez donc, Chalamel. --Ne me perdez pas! dit-il au
patron.--Vous avouez donc, misrable?--Oui, monsieur... mais voici
l'argent qui manque. Je croyais pouvoir le remettre ce matin avant que
vous fussiez lev: malheureusement, une personne qui avait  moi une
petite somme, et que je croyais trouver hier soir chez elle, tait 
Belleville depuis deux jours; il m'a fallu y aller ce matin. C'est ce
qui a caus mon retard. Grce, monsieur, ne me perdez pas! En prenant
cet argent, je savais bien que je pourrais le remettre ce matin. Voici
les treize cents francs en or.--Comment, les treize cents francs!
s'cria M. Ferrand. Il s'agit bien de treize cents francs! Vous m'avez
vol, dans le bureau de la chambre du premier, quinze billets de mille
francs dans un portefeuille vert et deux mille francs en or.--Moi!
jamais! s'cria ce pauvre Germain d'un air renvers. Je vous avais pris
treize cents francs en or... mais pas un sou de plus. Je n'ai pas vu de
portefeuille dans le tiroir; il n'y avait que deux mille francs en or
dans une bote.--Oh! l'infme menteur!... s'cria le patron. Vous avez
vol treize cents francs, vous pouvez bien en avoir vol davantage; la
justice prononcera... Oh! je serai impitoyable pour un si affreux abus
de confiance. Ce sera un exemple...--Enfin, mon pauvre Chalamel, la
garde arrive sur ce coup de temps-l, avec le secrtaire du commissaire,
pour dresser procs-verbal; on empoigne Germain, et voil!

--C'est-il bien possible? Germain, la crme des honntes gens!

--a nous a paru aussi bien singulier.

--Aprs a, il faut avouer une chose: Germain tait maniaque, il ne
voulait jamais dire o il demeurait.

--a, c'est vrai.

--Il avait toujours l'air mystrieux.

--Ce n'est pas une raison pour qu'il ait vol dix-sept mille francs.

--Sans doute.

--C'est une remarque que je fais.

--Ah bien!... voil une nouvelle!... c'est comme si on me donnait un
coup de poing sur la tte... Germain... Germain... qui avait l'air si
honnte...  qui on aurait donn le bon Dieu sans confession!

--On dirait qu'il avait comme un pressentiment de son malheur...

--Pourquoi?

--Depuis quelque temps il avait comme quelque chose qui le rongeait.

--C'tait peut-tre  propos de Louise.

--De Louise?

--Aprs a, je ne fais que rpter ce que disait ce matin la mre
Sraphin.

--Quoi donc? Quoi donc?

--Qu'il tait l'amant de Louise... et le pre de l'enfant...

--Voyez-vous le sournois!

--Tiens, tiens, tiens!

--Ah! bah!

--a n'est pas vrai!

--Comment sais-tu a, Chalamel?

--Il n'y a pas quinze jours que Germain m'a dit, en confidence, qu'il
tait amoureux fou, mais fou, fou, d'une petite ouvrire, bien honnte,
qu'il avait connue dans une maison o il avait log; il avait les larmes
aux yeux en me parlant d'elle.

--Oh, Chalamel! oh, Chalamel! Est-il rococo!

--Il dit que Faublas est son hros, et il est assez bon enfant, assez
cruche, assez actionnaire pour ne pas comprendre qu'on peut tre
amoureux de l'une et tre l'amant de l'autre.

--Je vous dis, moi, que Germain parlait srieusement.

 ce moment, le matre clerc entra dans l'tude.

--Eh bien! dit-il, Chalamel, avez-vous fait toutes les courses?

--Oui, monsieur Dubois, j'ai t chez M. de Saint-Remy, il va venir tout
 l'heure pour payer.

--Et chez Mme la comtesse Mac-Gregor?

--Aussi... voil la rponse.

--Et chez la comtesse d'Orbigny?

--Elle remercie bien le patron; elle est arrive hier matin de
Normandie, elle ne s'attendait pas  avoir sitt sa rponse: voil la
lettre. J'ai aussi pass chez l'intendant de M. le marquis d'Harville,
comme il l'avait demand, pour les frais du contrat que j'ai t faire
signer l'autre jour  l'htel.

--Vous lui aviez bien dit que ce n'tait pas si press?

--Oui, mais l'intendant a voulu payer tout de mme. Voil l'argent. Ah!
j'oubliais cette carte qui tait ici en bas chez le portier, avec un mot
au crayon crit dessus (pas sur le portier); ce monsieur a demand le
patron, il a laiss cela.

--WALTER MURPH, lut le matre clerc, et plus bas, au crayon: reviendra
 trois heures pour affaires importantes. Je ne connais pas ce nom.

--Ah! j'oubliais encore, reprit Chalamel, M. Badinot a dit que c'tait
bon, que M. Ferrand fasse comme il l'entendrait, que a serait toujours
bien.

--Il n'a pas donn de rponse par crit?

--Non, monsieur, il a dit qu'il n'avait pas le temps.

--Trs-bien.

--M. Charles Robert viendra aussi dans la journe parler au patron; il
parat qu'il s'est battu hier en duel avec le duc de Lucenay.

--Est-il bless?

--Je ne crois pas, on me l'aurait dit chez lui.

--Tiens! une voiture qui s'arrte...

--Oh! les beaux chevaux! Sont-ils fougueux!

--Et ce gros cocher anglais, avec sa perruque blanche et sa livre brune
 galons d'argent, et ses paulettes comme un colonel!

--C'est un ambassadeur, bien sr.

--Et le chasseur en a-t-il aussi, de cet argent sur le corps!

--Et de grandes moustaches!

--Tiens, dit Chalamel, c'est la voiture du vicomte de Saint-Remy.

--Que a de genre? Merci!

Bientt aprs, M. de Saint-Remy entrait dans l'tude.




XV

M. de Saint-Remy


Nous avons dpeint la charmante figure, l'lgance exquise, la tournure
ravissante de M. de Saint-Remy, arriv la veille de la ferme
d'Arnouville (proprit de Mme la duchesse de Lucenay), o il avait
trouv un refuge contre les poursuites des gardes du commerce Malicorne
et Bourdin.

M. de Saint-Remy entra brusquement dans l'tude, son chapeau sur la
tte, l'air haut et fier, fermant  demi les yeux, et demandant d'un air
souverainement impertinent, sans regarder personne:

--Le notaire, o est-il?

--M. Ferrand travaille dans son cabinet, dit le matre clerc, si vous
voulez attendre un instant, monsieur, il pourra vous recevoir.

--Comment, attendre?

--Mais, monsieur...

--Il n'y a pas de mais, monsieur; allez lui dire que M. de Saint-Remy
est l... Je trouve encore singulier que ce notaire me fasse faire
antichambre... a empeste le pole ici!

--Veuillez passer dans la pice  ct, monsieur, dit le premier clerc,
j'irai tout de suite prvenir M. Ferrand.

M. de Saint-Remy haussa les paules et suivit le matre clerc. Au bout
d'un quart d'heure qui lui sembla fort long et qui changea son dpit en
colre, M. de Saint-Remy fut introduit dans le cabinet du notaire.

Rien de plus curieux que le contraste de ces deux hommes, tous deux
profondment physionomistes et gnralement habitus  juger presque du
premier coup d'oeil  qui ils avaient affaire.

M. de Saint-Remy voyait Jacques Ferrand pour la premire fois. Il fut
frapp du caractre de cette figure blafarde, rigide, impassible, au
regard cach par d'normes lunettes vertes, au crne disparaissant 
demi sous un vieux bonnet de soie noire.

Le notaire tait assis devant son bureau, sur un fauteuil de cuir, 
ct d'une chemine dgrade, remplie de cendre, o fumaient deux tisons
noircis. Des rideaux de percaline verte, presque en lambeaux, ajusts 
de petites tringles de fer sur les croises, cachaient les vitres
infrieures et jetaient dans ce cabinet, dj sombre, un reflet livide
et sinistre. Des casiers de bois noir remplis de cartons tiquets,
quelques chaises de merisier recouvertes de velours d'Utrecht jaune, une
pendule d'acajou, un carrelage jauntre, humide et glacial, un plafond
sillonn de crevasses et orn de guirlandes de toiles d'araigne, tel
tait le _sanctus sanctorum_ de M. Jacques Ferrand.

Le vicomte n'avait pas fait deux pas dans ce cabinet, n'avait pas dit
une parole, que le notaire, qui le connaissait de rputation, le
hassait dj. D'abord il voyait en lui, pour ainsi dire, un rival en
fourberies; et puis, par cela mme que M. Ferrand tait d'une mine basse
et ignoble, il dtestait chez les autres l'lgance, la grce et la
jeunesse, surtout lorsqu'un air suprmement insolent accompagnait ces
avantages.

Le notaire affectait ordinairement une sorte de brusquerie rude, presque
grossire, envers ses clients, qui n'en ressentaient que plus d'estime
pour lui en raison de ces manires de paysan du Danube. Il se promit de
redoubler de brutalit envers M. de Saint-Remy.

Celui-ci, ne connaissant aussi Jacques Ferrand que de rputation,
s'attendait  trouver en lui une sorte de tabellion, bonhomme ou
ridicule, le vicomte se reprsentant toujours sous des dehors presque
niais les hommes de probit proverbiale, dont Jacques Ferrand tait,
disait-on, le type achev.

Loin de l, la physionomie, l'attitude du tabellion, imposaient au
vicomte un ressentiment indfinissable, moiti crainte, moiti haine,
quoiqu'il n'et aucune raison srieuse de le craindre ou de le har.
Aussi, en consquence de son caractre rsolu, M. de Saint-Remy
exagra-t-il encore son insolence et sa fatuit habituelles. Le notaire
gardait son bonnet sur sa tte, le vicomte garda son chapeau et s'cria,
ds la porte, d'une voix haute et mordante:

--Il est pardieu! fort trange, monsieur, que vous me donniez la peine
de venir ici, au lieu d'envoyer chercher chez moi l'argent des traites
que j'ai souscrites  ce Badinot, et pour lesquelles ce drle-l m'a
poursuivi... Vous me dites, il est vrai, qu'en outre vous avez une
communication trs-importante  me faire... soit... mais alors vous ne
devriez pas m'exposer  attendre un quart d'heure dans votre
antichambre; cela n'est pas poli, monsieur.

M. Ferrand, impassible, termina un calcul qu'il faisait, essuya
mthodiquement sa plume sur l'ponge imbibe d'eau qui entourait son
encrier de faence brche, et leva vers le vicomte sa face glaciale,
terreuse et camuse, charge d'une paire de lunettes.

On et dit une tte de mort dont les orbites auraient t remplaces par
de larges prunelles fixes, glauques et vertes.

Aprs l'avoir considr un moment en silence, le notaire dit au vicomte,
d'une voix brusque et brve:

--O est l'argent?

Ce sang-froid exaspra M. de Saint-Remy.

Lui... lui, l'idole des femmes, l'envie des hommes, le parangon de la
meilleure compagnie de Paris, le duelliste redout, ne pas produire plus
d'effet sur un misrable notaire! Cela tait odieux; quoiqu'il ft en
tte--tte avec Jacques Ferrand, son orgueil intime se rvoltait.

--O sont les traites? reprit-il aussi brivement.

Du bout d'un de ses doigts durs comme du fer et couverts de poils roux,
le notaire, sans rpondre, frappa sur un large portefeuille de cuir pos
prs de lui.

Dcid  tre aussi laconique, mais frmissant de colre, le vicomte
prit dans la poche de sa redingote un petit agenda de cuir de Russie
ferm par des agrafes d'or, en tira quarante billets de mille francs et
les montra au notaire.

--Combien? demanda celui-ci.

--Quarante mille francs.

--Donnez...

--Tenez, et finissons vite, monsieur; faites votre mtier, payez-vous,
remettez-moi les traites, dit le vicomte en jetant impatiemment le
paquet de billets de banque sur la table.

Le notaire les prit, se leva, les examina prs de la fentre, les
tournant un  un, avec une attention si scrupuleuse et pour ainsi dire
si insultante pour M. de Saint-Remy, que ce dernier en blmit de rage.

Le notaire, comme s'il et devin les penses qui agitaient le vicomte,
hocha la tte, se tourna  demi vers lui, et lui dit avec un accent
indfinissable:

--a s'est vu...

Un moment interdit, M. de Saint-Remy reprit schement:

--Quoi?

--Des billets de banque faux, rpondit le notaire en continuant de
soumettre ceux qu'il tenait  un examen attentif.

-- propos de quoi me faites-vous cette remarque, monsieur?

Jacques Ferrand s'arrta un moment, regarda fixement le vicomte 
travers ses lunettes; puis, haussant imperceptiblement les paules, il
se remit  inventorier les billets sans prononcer une parole.

--Mort-Dieu, monsieur le notaire, sachez que, lorsque j'interroge, on me
rpond! s'cria M. de Saint-Remy irrit par le calme de Jacques Ferrand.

--Ceux-l sont bons..., dit le notaire en retournant vers son bureau o
il prit une petite liasse de papiers timbrs auxquels taient annexes
deux lettres de change; il mit ensuite un des billets de mille francs et
trois rouleaux de cent francs sur le dossier de la crance, puis il dit
 M. de Saint-Remy, en lui indiquant du bout du doigt l'argent et les
titres: Voici ce qui vous revient des quarante mille francs; mon client
m'a charg de percevoir la note des frais.

Le vicomte s'tait contenu  grand-peine pendant que Jacques Ferrand
tablissait ses comptes. Au lieu de lui rpondre et de prendre l'argent,
il s'cria d'une voix tremblante de colre:

--Je vous demande, monsieur, pourquoi vous m'avez dit,  propos des
billets de banque que je viens de vous remettre, qu'on en avait vu de
faux?

--Pourquoi?

--Oui.

--Parce que... je vous ai mand ici pour une affaire de faux...

Et le notaire braqua ses lunettes vertes sur le vicomte.

--En quoi cette affaire de faux me concerne-t-elle?

Aprs un moment de silence, M. Ferrand dit au vicomte, d'un air triste
et svre:

--Vous rendez-vous compte, monsieur, des fonctions que remplit un
notaire?

--Le compte et les fonctions sont parfaitement simples, monsieur;
j'avais tout  l'heure quarante mille francs, il m'en reste treize
cents...

--Vous tes trs-plaisant, monsieur... Je vous dirai, moi, qu'un notaire
est aux affaires temporelles ce qu'un confesseur est aux affaires
spirituelles... Par tat, il connat souvent d'ignobles secrets.

--Aprs, monsieur?

--Il se trouve souvent forc d'tre en relation avec des fripons...

--Ensuite, monsieur?

--Il doit, autant qu'il le peut, empcher un nom honorable d'tre tran
dans la boue.

--Qu'ai-je de commun avec tout cela?

--Votre pre vous avait laiss un nom respect que vous dshonorez,
monsieur!...

--Qu'osez-vous dire?

--Sans l'intrt qu'inspire ce nom  tous les honntes gens, au lieu
d'tre cit ici, devant moi, vous le seriez  cette heure devant le juge
d'instruction.

--Je ne vous comprends pas.

--Il y a deux mois, vous avez escompt, par l'intermdiaire d'un agent
d'affaires, une traite de cinquante-huit mille francs, souscrite par la
maison Meulaert et compagnie de Hambourg, au profit d'un William Smith,
et payable dans trois mois chez M. Grimaldi, banquier  Paris.

--Eh bien?

--Cette traite est fausse.

--Cela n'est pas vrai...

--Cette traite est fausse!... La maison Meulaert n'a jamais contract
d'engagement avec William Smith; elle ne le connat pas.

--Serait-il vrai! s'cria M. de Saint-Remy avec autant de surprise que
d'indignation; mais alors j'ai t horriblement tromp, monsieur... car
j'ai reu cette valeur comme argent comptant.

--De qui?

--De M. William Smith lui-mme; la maison Meulaert est si connue... je
connaissais moi-mme tellement la probit de M. William Smith que j'ai
accept cette traite en payement d'une somme qu'il me devait...

--William Smith n'a jamais exist... c'est un personnage imaginaire...

--Monsieur, vous m'insultez!

--Sa signature est fausse et suppose comme le reste.

--Je vous dis, monsieur, que M. William Smith existe; mais j'ai sans
doute t dupe d'un horrible abus de confiance.

--Pauvre jeune homme!...

--Expliquez-vous.

--En quatre mots, le dpositaire actuel de la traite est convaincu que
vous avez commis le faux...

--Monsieur!...

--Il prtend en avoir la preuve; avant-hier, il est venu me prier de
vous mander chez moi et de vous proposer de vous rendre cette fausse
traite... moyennant transaction... Jusque-l tout tait loyal; voici qui
ne l'est plus, et je ne vous en parle qu' titre de renseignements: il
demande cent mille francs... cus... aujourd'hui mme; ou sinon, demain,
 midi, le faux est dpos au parquet du procureur du roi.

--C'est une indignit!

--Et de plus une absurdit... Vous tes ruin, vous tiez poursuivi pour
une somme que vous venez de me payer, grce  je ne sais quelle
ressource... voil ce que j'ai dclar  ce tiers porteur... Il m'a
rpondu  cela... que certaine grande dame trs-riche ne vous laisserait
pas dans l'embarras...

--Assez, monsieur!... assez!...

--Autre indignit, autre absurdit! d'accord.

--Enfin, monsieur, que veut-on?

--Indignement exploiter une action indigne. J'ai consenti  vous faire
savoir cette proposition tout en la fltrissant comme un honnte homme
doit la fltrir. Maintenant cela vous regarde. Si vous tes coupable,
choisissez entre la cour d'assises ou la ranon qu'on vous impose... Ma
dmarche est tout officieuse, et je ne me mlerai pas davantage d'une
affaire aussi sale. Le tiers porteur s'appelle M. Petit-Jean, ngociant
en huiles; il demeure sur le bord de la Seine, quai de Billy, 10.
Arrangez-vous avec lui. Vous tes dignes de vous entendre... si vous
tes faussaire, comme il l'affirme.

M. de Saint-Remy tait entr chez Jacques Ferrand le verbe insolent, la
tte haute. Quoiqu'il et commis dans sa vie quelques actions honteuses,
il restait encore en lui une certaine fiert de race, un courage naturel
qui ne s'tait jamais dmenti. Au commencement de cet entretien,
regardant le notaire comme un adversaire indigne de lui, il s'tait
content de le persifler.

Lorsque Jacques Ferrand eut parl de faux... le vicomte se sentit
cras.  son tour il se trouvait domin par le notaire.

Sans l'empire absolu qu'il avait sur lui-mme, il n'aurait pu cacher
l'impression terrible que lui causa cette rvlation inattendue; car
elle pouvait avoir pour lui des suites incalculables, que le notaire ne
souponnait mme pas.

Aprs un moment de silence et de rflexion il se rsigna, lui si
orgueilleux, si irritable, si vain de sa bravoure,  implorer cet homme
grossier qui lui avait si rudement parl l'austre langage de la
probit.

--Monsieur, vous me donnez une preuve d'intrt dont je vous remercie;
je regrette la vivacit de mes premires paroles..., dit M. de
Saint-Remy d'un ton cordial.

--Je ne m'intresse pas du tout  vous, reprit brutalement le notaire.
Votre pre tant l'honneur mme, je n'aurais pas voulu voir son nom  la
cour d'assises: voil tout.

--Je vous rpte, monsieur, que je suis incapable de l'infamie dont on
m'accuse.

--Vous direz cela  M. Petit-Jean.

--Mais je l'avoue, l'absence de M. Smith, qui a indignement abus de ma
bonne foi...

--Infme Smith!

--L'absence de M. Smith me met dans un cruel embarras; je suis innocent;
qu'on m'accuse, je le prouverai; mais une telle accusation fltrit
toujours un galant homme.

--Aprs?

--Soyez assez gnreux pour employer la somme que je viens de vous
remettre  dsintresser en partie la personne qui a cette traite entre
les mains.

--Cet argent appartient  mon client, il est sacr!

--Mais dans deux ou trois jours je le rembourserai.

--Vous ne le pourrez pas.

--J'ai des ressources.

--Aucunes... d'avouables du moins. Votre mobilier, vos chevaux ne vous
appartiennent plus, dites-vous... ce qui m'a l'air d'une fraude indigne.

--Vous tes bien dur, monsieur. Mais, en admettant cela, ne ferai-je pas
argent de tout dans une extrmit aussi dsespre? Seulement, comme il
m'est impossible de me procurer d'ici  demain midi cent mille francs,
je vous en conjure, employez l'argent que je viens de vous remettre 
retirer cette malheureuse traite; ou bien... vous qui tes si riche...
faites-moi cette avance, ne me laissez pas dans une position pareille...

--Moi, rpondre de cent mille francs pour vous! Ah ! vous tes donc
fou?

--Monsieur, je vous en supplie... au nom de mon pre... dont vous m'avez
parl... soyez assez bon pour...

--Je suis bon pour ceux qui le mritent, dit rudement le notaire;
honnte homme, je hais les escrocs, et je ne serais pas fch de voir un
de ces beaux fils sans foi ni loi, impies et dbauchs, une bonne fois
attach au pilori pour servir d'exemple aux autres... Mais j'entends vos
chevaux qui s'impatientent, monsieur le vicomte, dit le notaire en
souriant du bout de ses dents noires.

 ce moment on frappa  la porte du cabinet.

--Qu'est-ce? dit Jacques Ferrand.

--Madame la comtesse d'Orbigny, dit le matre clerc.

--Priez-la d'attendre un moment.

--C'est la belle-mre de la marquise d'Harville! s'cria M. de
Saint-Remy.

--Oui, monsieur; elle a rendez-vous avec moi; ainsi, serviteur.

--Pas un mot de ceci, monsieur! s'cria M. de Saint-Remy d'un ton
menaant.

--Je vous ai dit, monsieur, qu'un notaire tait aussi discret qu'un
confesseur.

Jacques Ferrand sonna; le clerc parut.

--Faites entrer Mme d'Orbigny. Puis, s'adressant au vicomte: Prenez ces
treize cent francs, monsieur, ce sera toujours un -compte pour M.
Petit-Jean.

Mme d'Orbigny (autrefois Mme Roland) entra au moment o M. de Saint-Remy
sortait, les traits contracts par la rage de s'tre inutilement humili
devant le notaire.

--Eh! bonjour, monsieur de Saint-Remy, lui dit Mme d'Orbigny; combien il
y a de temps que je ne vous ai vu...

--En effet, madame, depuis le mariage de d'Harville, dont j'tais
tmoin, je n'ai pas eu l'honneur de vous rencontrer, dit M. de
Saint-Remy en s'inclinant et en donnant tout  coup  ses traits une
expression affable et souriante. Depuis lors, vous tes toujours reste
en Normandie?

--Mon Dieu! oui; M. d'Orbigny ne peut vivre maintenant qu' la
campagne... et ce qu'il aime, je l'aime... Aussi, vous voyez en moi une
vraie provinciale: je ne suis pas venue  Paris depuis le mariage de ma
chre belle-fille avec cet excellent M. d'Harville... Le voyez-vous
souvent?

--D'Harville est devenu trs-sauvage et trs-morose. On le rencontre
assez peu dans le monde, dit M. de Saint-Remy avec une nuance
d'impatience, car cet entretien lui tait insupportable, et par son
inopportunit, et parce que le notaire semblait s'en amuser beaucoup.
Mais la belle-mre de Mme d'Harville, enchante de cette rencontre avec
un lgant, n'tait pas femme  lcher sitt sa proie.

--Et ma chre belle-fille, reprit-elle, n'est pas, je l'espre, aussi
sauvage que son mari?

--Mme d'Harville est fort  la mode et toujours fort entoure, ainsi
qu'il convient  une jolie femme; mais je crains, madame, d'abuser de
vos moments... et...

--Mais pas du tout, je vous assure. C'est une bonne fortune pour moi de
rencontrer l'lgant des lgants, le roi de la mode; en dix minutes, je
vais tre au fait de Paris comme si je ne l'avais jamais quitt... Et
votre cher M. de Lucenay, qui tait avec vous le tmoin du mariage de M.
d'Harville?

--Plus original que jamais: il part pour l'Orient, et il en revient
juste  temps pour recevoir hier matin un coup d'pe, fort innocent du
reste.

--Ce pauvre duc! Et sa femme, toujours belle et ravissante?

--Vous savez, madame, que j'ai l'honneur d'tre un de ses meilleurs
amis, mon tmoignage  ce sujet serait suspect... Veuillez, madame, 
votre retour aux Aubiers, me faire la grce de ne pas m'oublier auprs
de M. d'Orbigny.

--Il sera trs-sensible, je vous assure,  votre aimable souvenir; car
il s'informe souvent de vous, de vos succs... Il dit toujours que vous
lui rappelez le duc de Lauzun.

--Cette comparaison seule est tout un loge; mais, malheureusement pour
moi, elle est beaucoup plus bienveillante que vraie. Adieu, madame; car
je n'ose esprer que vous puissiez me faire l'honneur de me recevoir
avant votre dpart.

--Je serais dsole que vous prissiez la peine de venir chez moi!... Je
suis tout  fait campe pour quelques jours en htel garni, mais si, cet
t ou cet automne, vous passez sur notre route en allant  quelqu'un de
ces chteaux  la mode o les merveilleuses se disputent le plaisir de
vous recevoir... accordez-nous quelques jours, seulement par curiosit
de contraste, et pour vous reposer chez de pauvres campagnards de
l'tourdissement de la vie de chteau si lgante et si folle... car
c'est toujours fte o vous allez!...

--Madame...

--Je n'ai pas besoin de vous dire combien M. d'Orbigny et moi nous
serons heureux de vous recevoir... Mais, adieu, monsieur; je crains que
le bourru bienfaisant (elle montra le notaire) ne s'impatiente de nos
bavardages.

--Bien au contraire, madame, bien au contraire, dit Ferrand avec un
accent qui redoubla la rage contenue de M. de Saint-Remy.

--Avouez que M. Ferrand est un homme terrible, reprit Mme d'Orbigny en
faisant l'vapore. Mais prenez garde; puisqu'il est heureusement pour
vous charg de vos affaires, il vous grondera furieusement, c'est un
homme impitoyable. Mais que dis-je?... au contraire... un merveilleux
comme vous... avoir M. Ferrand pour notaire... mais c'est un brevet
d'amendement; car on sait bien qu'il ne laisse jamais faire de folies 
ses clients, sinon il leur rend leurs comptes... Oh! il ne veut pas tre
le notaire de tout le monde... Puis, s'adressant  Jacques
Ferrand:--Savez-vous, monsieur le puritain, que c'est une superbe
conversion que vous avez faite l... rendre sage l'lgant par
excellence, le roi de la mode?

--C'est justement une conversion, madame, M. le vicomte sort de mon
cabinet tout autre qu'il n'y tait entr.

--Quand je vous dis que vous faites des miracles!... ce n'est pas
tonnant, vous tes un saint.

--Ah! madame... vous me flattez, dit Jacques Ferrand avec componction.

M. de Saint-Remy salua profondment Mme d'Orbigny; puis, au moment de
quitter le notaire, voulant tenter une dernire fois de l'apitoyer, il
lui dit d'un ton dgag, qui laissait pourtant deviner une anxit
profonde:

--Dcidment, mon cher monsieur Ferrand, vous ne voulez pas m'accorder
ce que je vous demande?

--Quelque folie, sans doute?... Soyez inexorable, mon cher puritain,
s'cria Mme d'Orbigny en riant.

--Vous entendez, monsieur, je ne puis contrarier une aussi belle dame...

--Mon cher monsieur Ferrand, parlons srieusement... des choses
srieuses... et vous savez que celle-l... l'est beaucoup... Dcidment
vous me refusez? demanda le vicomte avec une angoisse  peine
dissimule.

Le notaire fut assez cruel pour paratre hsiter, M. de Saint-Remy eut
un moment d'espoir.

--Comment, homme de fer, vous cdez? dit en riant la belle-mre de Mme
d'Harville, vous subissez aussi le charme de l'irrsistible?...

--Ma foi, madame, j'tais sur le point de cder, comme vous dites; mais
vous me faites rougir de ma faiblesse, reprit M. Ferrand. Puis,
s'adressant au vicomte, il lui dit, avec une expression dont celui-ci
comprit toute la signification: L, srieusement (et il appuya sur ce
mot), c'est impossible... Je ne souffrirai pas que, par caprice, vous
fassiez une tourderie pareille... Monsieur le vicomte, je me regarde
comme le tuteur de mes clients; je n'ai pas d'autre famille, et je me
regarderais comme complice des folies que je le leur laisserais faire.

--Oh! le puritain! Voyez-vous le puritain! dit Mme d'Orbigny.

--Du reste, voyez M. Petit-Jean; il pensera, j'en suis sr, absolument
comme moi; et, comme moi, il vous dira... non!

M. de Saint-Remy sortit dsespr.

Aprs un moment de rflexion, il dit:--Il le faut. Puis,  son chasseur,
qui tenait ouverte la portire de sa voiture:

-- l'htel de Lucenay.

Pendant que M. de Saint-Remy se rend chez la duchesse, nous ferons
assister nos lecteurs  l'entretien de M. Ferrand et de la belle-mre de
Mme d'Harville.




XVI

Le testament


Le lecteur a peut-tre oubli le portrait de la belle-mre de
Mme d'Harville, trac par celle-ci.

Rptons que Mme d'Orbigny est une petite femme blonde, mince, ayant les
cils presque blancs, les yeux ronds et d'un bleu ple; sa parole est
mielleuse, son regard hypocrite, ses manires insinuantes et
insidieuses. En tudiant sa physionomie fausse et perfide, on y dcouvre
quelque chose de sournoisement cruel.

--Quel charmant jeune homme que M. de Saint-Remy! dit Mme d'Orbigny 
Jacques Ferrand lorsque le vicomte fut sorti.

--Charmant. Mais, madame, causons d'affaires... Vous m'avez crit de
Normandie que vous vouliez me consulter sur de graves intrts...

--N'avez-vous pas toujours t mon conseil depuis que ce bon docteur
Polidori m'a adresse  vous?...  propos, avez-vous de ses nouvelles?
demanda Mme d'Orbigny d'un air parfaitement dtach.

--Depuis son dpart de Paris il ne m'a pas crit une seule fois,
rpondit non moins indiffremment le notaire.

Avertissons le lecteur que ces deux personnages se mentaient
effrontment l'un  l'autre. Le notaire avait vu rcemment Polidori (un
de ses deux complices) et lui avait propos d'aller  Asnires, chez les
Martial, pirates d'eau douce dont nous parlerons plus tard, d'aller,
disons-nous, empoisonner Louise Morel, sous le nom du Dr Vincent.

La belle-mre de Mme d'Harville se rendait  Paris afin d'avoir aussi
une confrence secrte avec ce sclrat, depuis assez longtemps cach,
nous l'avons dit, sous le nom de Csar Bradamanti.

--Mais il ne s'agit pas du bon docteur, reprit la belle-mre de
Mme d'Harville; vous me voyez trs-inquite: mon mari est indispos; sa
sant s'affaiblit de plus en plus. Sans me donner de craintes graves...
son tat me tourmente... ou plutt le tourmente, dit Mme d'Orbigny en
essuyant ses yeux lgrement humects.

--De quoi s'agit-il?

--Il parle incessamment de dernires dispositions  prendre... de
testament...

Ici Mme d'Orbigny cacha son visage dans son mouchoir pendant quelques
minutes.

--Cela est triste, sans doute, reprit le notaire, mais cette prcaution
n'a en elle-mme rien de fcheux... Quelles seraient d'ailleurs les
intentions de M. d'Orbigny, madame?

--Mon Dieu, que sais-je?... Vous sentez bien que, lorsqu'il met la
conversation sur ce sujet, je ne l'y laisse pas longtemps.

--Mais, enfin,  ce propos, ne vous a-t-il rien dit de positif?

--Je crois, reprit Mme d'Orbigny d'un air parfaitement dsintress, je
crois qu'il veut non-seulement me donner tout ce que la loi lui permet
de me donner... mais... Oh! tenez, je vous en prie, ne parlons pas de
cela...

--De quoi parlerons-nous?

--Hlas! vous avez raison, homme impitoyable! Il faut, malgr moi,
revenir au triste sujet qui m'amne auprs de vous. Eh bien! M.
d'Orbigny pousse la bont jusqu' vouloir... dnaturer une partie de sa
fortune et me faire don... d'une somme considrable.

--Mais sa fille, sa fille? s'cria svrement M. Ferrand. Je dois vous
dclarer que depuis un an M. d'Harville m'a charg de ses affaires. Je
lui ai dernirement encore fait acheter une terre magnifique. Vous
connaissez ma rudesse en affaires, peu m'importe que M. d'Harville soit
un client; ce que je plaide, c'est la cause de la justice; si votre mari
veut prendre envers sa fille, Mme d'Harville, une dtermination qui ne
semble pas convenable... je vous le dirai brutalement, il ne faudra pas
compter sur mon concours. Nette et droite, telle a toujours t ma ligne
de conduite.

--Et la mienne donc! Ainsi je rpte sans cesse  mon mari ce que vous
me dites l: Votre fille a de grands torts envers vous, soit; mais ce
n'est pas une raison pour la dshriter.

--Trs-bien,  la bonne heure. Et que rpondit-il?

--Il rpond: Je laisserai  ma fille vingt-cinq mille francs de rentes.
Elle a eu plus d'un million de sa mre; son mari a personnellement une
fortune norme; ne puis-je pas vous abandonner le reste,  vous, ma
tendre amie, le seul soutien, la seule consolation de mes vieux jours,
mon ange gardien?

Je vous rpte ces paroles trop flatteuses, dit Mme d'Orbigny avec un
soupir de modestie, pour vous montrer combien M. d'Orbigny est bon pour
moi; mais, malgr cela, j'ai toujours refus ses offres; ce que voyant,
il s'est dcid  me prier de venir vous trouver.

--Mais je ne connais pas M. d'Orbigny.

--Mais lui, comme tout le monde, connat votre loyaut.

--Mais comment vous a-t-il adresse  moi?

--Pour couper court  mes refus,  mes scrupules, il m'a dit: Je ne
vous propose pas de consulter mon notaire, vous le croiriez trop  ma
dvotion; mais je m'en rapporterai absolument  la dcision d'un homme
dont le rigorisme de probit est proverbial, M. Jacques Ferrand. S'il
trouve votre dlicatesse compromise par votre acquiescement  mes
offres, nous n'en parlerons plus; sinon vous vous rsignerez.--J'y
consens, dis-je  M. d'Orbigny, et voil comment vous tes devenu notre
arbitre.--S'il m'approuve, ajouta mon mari, je lui enverrai un plein
pouvoir pour raliser, en mon nom, mes valeurs de rentes et de
portefeuille; il gardera cette somme en dpt, et aprs moi, ma tendre
amie, vous aurez au moins une existence digne de vous.

Jamais peut-tre M. Ferrand ne sentit plus qu'en ce moment l'utilit de
ses lunettes. Sans elles, Mme d'Orbigny et sans doute t frappe du
regard tincelant du notaire, dont les yeux semblrent s'illuminer  ce
mot de dpt.

Il rpondit nanmoins d'un ton bourru:

--C'est impatientant... voil la dix ou douzime fois qu'on me choisit
ainsi pour arbitre... toujours sous le prtexte de ma probit... on n'a
que ce mot  la bouche... Ma probit!... ma probit!... bel avantage...
a ne me vaut que des ennuis... que des tracas...

--Mon bon monsieur Ferrand... voyons... ne me rudoyez pas. Vous crirez
donc  M. d'Orbigny, il attend votre lettre afin de vous adresser ses
pleins pouvoirs... pour raliser cette somme...

--Combien  peu prs?...

--Il m'a parl, je crois, de quatre  cinq cent mille francs.

--La somme est moins considrable que je ne le croyais; aprs tout, vous
vous tes dvoue  M. d'Orbigny... Sa fille est riche... vous n'avez
rien... je puis approuver cela; il me semble que loyalement vous devez
accepter...

--Vrai... vous croyez? dit Mme d'Orbigny, dupe comme tout le monde de la
probit proverbiale du notaire, et qui n'avait pas t dtrompe  cet
gard par Polidori.

--Vous pouvez accepter, rpta-t-il.

--J'accepterai donc, dit Mme d'Orbigny avec un soupir.

Le premier clerc frappa  la porte.

--Qu'est-ce? demanda M. Ferrand.

--Mme la comtesse Mac-Gregor.

--Faites attendre un moment...

--Je vous laisse donc, mon cher monsieur Ferrand, dit Mme d'Orbigny, vous
crirez  mon mari... puisqu'il le dsire, et il vous enverra ses pleins
pouvoirs demain...

--J'crirai...

--Adieu, mon digne et bon conseil.

--Ah! vous ne savez pas, vous autres gens du monde, combien il est
dsagrable de se charger de pareils dpts... la responsabilit qui
pse sur nous. Je vous dis qu'il n'y a rien de plus dtestable que cette
belle rputation de probit, qui ne vous attire que des corves!

--Et l'admiration des gens de bien!

--Dieu merci! je place ailleurs qu'ici-bas la rcompense que
j'ambitionne! dit M. Ferrand d'un ton bat.

 Mme d'Orbigny succda Sarah Mac-Gregor.




XVII

La comtesse Mac-Gregor


Sarah entra dans le cabinet du notaire avec son sang-froid et son
assurance habituels. Jacques Ferrand ne la connaissait pas, il ignorait
le but de sa visite; il s'observa plus encore que de coutume, dans
l'espoir de faire une nouvelle dupe... Il regarda trs-attentivement la
comtesse et, malgr l'impassibilit de cette femme au front de marbre,
il remarqua un lger tressaillement des sourcils, qui lui parut trahir
un embarras contraint.

Le notaire se leva de son fauteuil, avana une chaise, la montra du
geste  Sarah et lui dit:

--Vous m'avez demand, madame, un rendez-vous pour aujourd'hui; j'ai t
trs-occup hier, je n'ai pu vous rpondre que ce matin; je vous en fais
mille excuses.

--Je dsirais vous voir, monsieur... pour une affaire de la plus haute
importance... Votre rputation de probit, de bont, d'obligeance, m'a
fait esprer le succs de la dmarche que je tente auprs de vous...

Le notaire s'inclina lgrement sur sa chaise.

--Je sais, monsieur, que votre discrtion est  toute preuve...

--C'est mon devoir, madame.

--Vous tes, monsieur, un homme rigide et incorruptible.

--Oui, madame.

--Pourtant, si l'on vous disait: Monsieur, il dpend de vous de rendre
la vie... plus que la vie... la raison,  une malheureuse mre,
auriez-vous le courage de refuser?

--Prcisez des faits, madame, je rpondrai.

--Il y a quatorze ans environ,  la fin du mois de dcembre 1824, un
homme, jeune encore, vtu de deuil... est venu vous proposer de prendre
en viager la somme de cent cinquante mille francs, que l'on voulait
placer  fonds perdus sur la tte d'une enfant de trois ans dont les
parents dsiraient rester inconnus.

--Ensuite, madame? dit le notaire, s'pargnant ainsi de rpondre
affirmativement.

--Vous avez consenti  vous charger de ce placement, et de faire assurer
 cette enfant une rente viagre de huit mille francs; la moiti de ce
revenu devait tre capitalise  son profit jusqu' sa majorit; l'autre
moiti devait tre paye par vous  la personne qui prenait soin de
cette petite fille?

--Ensuite, madame?

--Au bout de deux ans, dit Sarah sans pouvoir vaincre une lgre
motion, le 28 novembre 1827, cette enfant est morte.

--Avant de continuer cet entretien, madame, je vous demanderai quel
intrt vous portez  cette affaire.

--La mre de cette petite fille est... ma soeur, monsieur[39]. J'ai l,
pour preuve de ce que j'avance, l'acte de dcs de cette pauvre petite,
les lettres de la personne qui a pris soin d'elle, l'obligation d'un de
vos clients, chez lequel vous aviez plac les cinquante mille cus.

--Voyons ces papiers, madame.

Assez tonne de ne pas tre crue sur parole, Sarah tira d'un
portefeuille plusieurs papiers, que le notaire examina soigneusement.

--Eh bien! madame, que dsirez-vous? L'acte de dcs est parfaitement en
rgle, et les cinquante mille cus ont t acquis  M. Petit-Jean, mon
client, par la mort de l'enfant; c'est une des chances des placements
viagers, je l'ai fait observer  la personne qui m'a charg de cette
affaire. Quant aux revenus, ils ont t exactement pays par moi jusqu'
la mort de l'enfant.

--Rien de plus loyal que votre conduite en tout ceci, monsieur, je me
plais  le reconnatre. La femme  qui l'enfant a t confie a eu aussi
des droits  notre gratitude, elle a eu les plus grands soins de ma
pauvre petite nice.

--Cela est vrai, madame; j'ai mme t si satisfait de la conduite de
cette femme que, la voyant sans place aprs la mort de cette enfant, je
l'ai prise  mon service, et depuis ce temps elle y est encore.

--Mme Sraphin est  votre service, monsieur?

--Depuis quatorze ans, comme femme de charge. Et je n'ai qu' me louer
d'elle.

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, elle pourrait nous tre d'un grand
secours si... vous... vouliez bien accueillir une demande qui vous
paratra trange, peut-tre mme... coupable au premier abord; mais
quand vous saurez dans quelle intention...

--Une demande coupable, madame! Je ne vous crois pas plus capable de la
faire que moi de l'couter.

--Je sais, monsieur, que vous tes la dernire personne  qui on devrait
adresser une pareille requte; mais je mets tout mon espoir... mon seul
espoir, dans votre piti. En tout cas, je puis compter sur votre
discrtion?

--Oui, madame.

--Je continue donc. La mort de cette pauvre petite fille a jet sa mre
dans une dsolation telle que sa douleur est aussi vive aujourd'hui
qu'il y a quatorze ans, et qu'aprs avoir craint pour sa vie,
aujourd'hui nous craignons pour sa raison.

--Pauvre mre! dit M. Ferrand avec un soupir.

--Oh! oui, bien malheureuse mre, monsieur; car elle ne pouvait que
rougir de la naissance de sa fille  l'poque o elle l'a perdue, tandis
qu' cette heure les circonstances sont telles que ma soeur, si son
enfant vivait encore, pourrait la lgitimer, s'en enorgueillir, ne plus
jamais la quitter. Aussi, ce regret incessant venant se joindre  ses
autres chagrins, nous craignons  chaque instant de voir sa raison
s'garer.

--Il n'y a malheureusement rien  faire  cela.

--Si, monsieur.

--Comment, madame?

--Supposez qu'on vienne dire  la pauvre mre: On a cru votre fille
morte, elle ne l'est pas; la femme qui a pris soin d'elle tant toute
petite pourrait l'affirmer.

--Un tel mensonge serait cruel, madame... pourquoi donner en vain un
espoir  cette pauvre mre?

--Mais, si ce n'tait pas un mensonge, monsieur? Ou plutt si cette
supposition pouvait se raliser?

--Par un miracle? S'il ne fallait pour l'obtenir que joindre mes prires
aux vtres, je les joindrais du plus profond de mon coeur... croyez-le,
madame... Malheureusement l'acte de dcs est formel.

--Mon Dieu, je le sais, monsieur, l'enfant est mort; et pourtant, si
vous vouliez, le malheur ne serait pas irrparable.

--Est-ce une nigme, madame?

--Je parlerai donc plus clairement... Que ma soeur retrouve demain sa
fille, non-seulement elle renat  la vie, mais encore elle est sre
d'pouser le pre de cet enfant, aujourd'hui libre comme elle. Ma nice
est morte  six ans. Spare de ses parents ds l'ge le plus tendre,
ils n'ont conserv d'elle aucun souvenir... Supposez qu'on trouve une
jeune fille de dix-sept ans, ma nice aurait maintenant cet ge... une
jeune fille comme il y en a tant, abandonne de ses parents; qu'on dise
 ma soeur: Voil votre fille, car on vous a trompe: de graves
intrts ont voulu qu'on la ft passer pour morte. La femme qui l'a
leve, un notaire respectable, vous affirmeront, vous prouveront que
c'est bien elle...

Jacques Ferrand, aprs avoir laiss parler la comtesse sans
l'interrompre, se leva brusquement et s'cria d'un air indign:

--Assez... assez!... Madame! Oh! cela est infme!

--Monsieur!

--Oser me proposer  moi...  moi... une supposition d'enfant...
l'anantissement d'un acte de dcs... une action criminelle, enfin!
C'est la premire fois de ma vie que je subis un pareil outrage... et je
ne l'ai pourtant pas mrit, mon Dieu... vous le savez!

--Mais, monsieur,  qui cela fait-il du tort? Ma soeur et la personne
qu'elle dsire pouser sont veufs et sans enfants... tous deux
regrettent amrement la fille qu'ils ont perdue. Les tromper... mais
c'est les rendre au bonheur,  la vie... mais c'est assurer le sort le
plus heureux  quelque pauvre fille abandonne... c'est donc l une
noble, une gnreuse action, et non pas un crime.

--En vrit, s'cria le notaire avec une indignation croissante,
j'admire combien les projets les plus excrables peuvent se colorer de
beaux semblants!

--Mais, monsieur, rflchissez...

--Je vous rpte, madame, que cela est infme... C'est une honte de voir
une femme de votre qualit machiner de telles abominations... auxquelles
votre soeur, je l'espre, est trangre...

--Monsieur...

--Assez, madame, assez!... Je ne suis pas galant, moi... Je vous dirais
brutalement de dures vrits...

Sarah jeta sur le notaire un de ces regards noirs, profonds, presque
acrs, et lui dit froidement:

--Vous refusez?

--Pas de nouvelle insulte, madame!...

--Prenez garde!...

--Des menaces?...

--Des menaces... Et pour vous prouver qu'elles ne seraient pas vaines,
apprenez d'abord que je n'ai pas de soeur...

--Comment, madame?

--Je suis la mre de cet enfant...

--Vous?...

--Moi!... J'avais pris un dtour pour arriver  mon but, imagin une
fable pour vous intresser... Vous tes impitoyable... Je lve le
masque... Vous voulez la guerre... eh bien! la guerre...

--La guerre? Parce que je refuse de m'associer  une machination
criminelle! Quelle audace!...

--coutez-moi, monsieur... votre rputation d'honnte homme est faite et
parfaite... retentissante et immense...

--Parce qu'elle est mrite... Aussi faut-il avoir perdu la raison pour
oser me faire des propositions comme les vtres!...

--Mieux que personne je sais, monsieur, combien il faut se dfier de ces
rputations de vertu farouche, qui souvent voilent la galanterie des
femmes et la friponnerie des hommes...

--Vous oseriez dire, madame...

--Depuis le commencement de notre entretien, je ne sais pourquoi... je
doute que vous mritiez l'estime et la considration dont vous jouissez.

--Vraiment, madame? Ce doute fait honneur  votre perspicacit.

--N'est-ce pas...? Car ce doute est fond sur des riens... sur
l'instinct, sur des pressentiments inexplicables... mais rarement ces
prvisions m'ont trompe.

--Finissons cet entretien, madame.

--Avant, connaissez ma rsolution... Je commence par vous dire, de vous
 moi, que je suis convaincue de la mort de ma pauvre fille... Mais il
n'importe, je prtendrai qu'elle n'est pas morte: les causes les plus
invraisemblables se plaident... Vous tes  cette heure dans une
position telle que vous devez avoir beaucoup d'envieux, ils regarderont
comme une bonne fortune l'occasion de vous attaquer... je la leur
fournirai...

--Vous?

--Moi, en vous attaquant sous quelque prtexte absurde, sur une
irrgularit dans l'acte de dcs, je suppose... il n'importe. Je
soutiendrai que ma fille n'est pas morte. Comme j'ai le plus grand
intrt  faire croire qu'elle vit encore, quoique perdu, ce procs me
servira en donnant un retentissement immense  cette affaire. Une mre
qui rclame son enfant est toujours intressante; j'aurai pour moi vos
envieux, vos ennemis, et toutes les mes sensibles et romanesques.

--C'est aussi fou que mchant! Dans quel intrt aurais-je fait passer
votre fille pour morte si elle ne l'tait pas?

--C'est vrai, le motif est assez embarrassant  trouver; heureusement
les avocats sont l!... Mais, j'y pense, en voici un excellent: voulant
partager avec votre client la somme place en viager sur la tte de
cette malheureuse enfant... vous l'avez fait disparatre...

Le notaire impassible haussa les paules.

--Si j'avais t assez criminel pour cela, au lieu de la faire
disparatre, je l'aurais tue!

Sarah tressaillit de surprise, resta muette un moment, puis reprit avec
amertume:

--Pour un saint homme, voil une pense de crime profondment
creuse!... Aurais-je donc touch juste en tirant au hasard?... Cela me
donne  penser... et je penserai... Un dernier mot... Vous voyez quelle
femme je suis... j'crase sans piti tout ce qui fait obstacle  mon
chemin... Rflchissez bien... il faut que demain vous soyez dcid...
Vous pouvez faire impunment ce que je vous demande... Dans sa joie, le
pre de ma fille ne discutera pas la possibilit d'une telle
rsurrection si nos mensonges, qui le rendront si heureux, sont
adroitement combins. Il n'a d'ailleurs d'autres preuves de la mort de
notre enfant que ce que je lui en ai crit il y a quatorze ans; il me
sera facile de le persuader que je l'ai tromp  ce sujet, car alors
j'avais de justes griefs contre lui... je lui dirai que dans ma douleur
j'avais voulu briser  ses yeux le dernier lien qui nous attachait
encore l'un  l'autre. Vous ne pouvez donc tre en rien compromis:
affirmez seulement... homme irrprochable, affirmez que tout a t
autrefois concert entre vous, moi et Mme Sraphin, et l'on vous croira.
Quant aux cinquante mille cus placs sur la tte de ma fille, cela me
regarde seule; ils resteront acquis  votre client, qui doit ignorer
compltement ceci; enfin, vous fixerez vous-mme votre rcompense...

Jacques Ferrand conserva tout son sang-froid, malgr la bizarrerie de
cette situation si trange et si dangereuse pour lui.

La comtesse, croyant rellement  la mort de sa fille, venait proposer
au notaire de faire passer pour vivante cette enfant qu'il avait, lui,
fait passer pour morte, quatorze annes auparavant.

Il tait trop habile, il connaissait trop bien les prils de sa position
pour ne pas comprendre la porte des menaces de Sarah.

Quoique admirablement et laborieusement construit, l'difice de la
rputation du notaire reposait sur le sable. Le public se dtache aussi
facilement qu'il s'engoue, aimant  avoir le droit de fouler aux pieds
celui que nagure il portait aux nues. Comment prvoir les consquences
de la premire attaque porte  la rputation de Jacques Ferrand? Si
folle que ft cette attaque, son audace mme pouvait veiller les
soupons...

La perspicacit de Sarah, son endurcissement, effrayaient le notaire.
Cette mre n'avait pas eu un moment d'attendrissement en parlant de sa
fille; elle n'avait paru considrer sa mort que comme la perte d'un
moyen d'action. De tels caractres sont impitoyables dans leurs desseins
et dans leur vengeance.

Voulant se donner le temps de chercher  parer ce coup dangereux,
Ferrand dit froidement  Sarah:

--Vous m'avez demand jusqu' demain midi, madame; c'est moi qui vous
donne jusqu' aprs-demain pour renoncer  un projet dont vous ne
souponnez pas la gravit. Si d'ici l je n'ai pas reu de vous une
lettre qui m'annonce que vous abandonnez cette criminelle et folle
entreprise, vous apprendrez  vos dpens que la justice sait protger
les honntes gens qui refusent de coupables complicits, et qu'elle peut
atteindre les fauteurs d'odieuses machinations.

--Cela veut dire, monsieur, que vous me demandez un jour de plus pour
rflchir  mes propositions? C'est bon signe, je vous l'accorde...
Aprs-demain,  cette heure, je reviendrai ici, et ce sera entre nous...
la paix... ou la guerre, je vous le rpte... mais une guerre acharne,
sans merci ni piti...

Et Sarah sortit.

Tout va bien, se dit-elle. Cette misrable jeune fille  laquelle
Rodolphe s'intressait par caprice, et qu'il avait envoye  la ferme de
Bouqueval, afin d'en faire sans doute plus tard sa matresse, n'est plus
maintenant  craindre... grce  la borgnesse qui m'en a dlivre...

L'adresse de Rodolphe a sauv Mme d'Harville du pige o j'avais voulu
la faire tomber; mais il est impossible qu'elle chappe  la nouvelle
trame que je mdite: elle sera donc  jamais perdue pour Rodolphe.

Alors, attrist, dcourag, isol de toute affection, ne sera-t-il pas
dans une position d'esprit telle, qu'il ne demandera pas mieux que
d'tre dupe d'un mensonge auquel je puis donner toutes les apparences de
la ralit avec l'aide du notaire?... Et le notaire m'aidera, car je
l'ai effray.

Je trouverai facilement une jeune fille orpheline, intressante et
pauvre, qui, instruite par moi, remplira le rle de notre enfant si
amrement regrette par Rodolphe. Je connais la grandeur, la gnrosit
de son coeur. Oui, pour donner un nom, un rang  celle qu'il croira sa
fille, jusqu'alors malheureuse et abandonne, il renouera nos liens que
j'avais crus indissolubles. Les prdictions de ma nourrice se
raliseront enfin, et j'aurai cette fois srement atteint le but
constant de ma vie... une couronne!

 peine Sarah venait-elle de quitter la maison du notaire que M. Charles
Robert y entra, descendant du cabriolet le plus lgant: il se dirigea
en habitu vers le cabinet de Jacques Ferrand.




XVIII

M. Charles Robert


Le commandant, ainsi que disait Mme Pipelet, entra sans faon chez le
notaire, qu'il trouva d'une humeur sombre et atrabilaire, et qui lui dit
brutalement:

--Je rserve les aprs-midi pour mes clients... quand vous voulez me
parler, venez donc le matin.

--Mon cher tabellion (c'tait une des plaisanteries de M. Robert), il
s'agit d'une affaire importante... d'abord, et puis je tenais  vous
rassurer par moi-mme sur les craintes que vous pouviez avoir.

--Quelles craintes?

--Vous ne savez donc pas?

--Quoi?

--Mon duel...

--Votre duel?

--Avec le duc de Lucenay. Comment, vous ignorez?

--Oui.

--Ah! bah!

--Et pourquoi ce duel?

--Une chose excessivement grave, qui voulait du sang. Figurez-vous qu'en
pleine ambassade M. de Lucenay s'tait permis de me dire en face que...
j'avais la pituite!

--Que vous aviez?

--La pituite, mon cher tabellion; une maladie qui doit tre
trs-ridicule!

--Vous vous tes battu pour cela?

--Et pourquoi diable voulez-vous donc qu'on se batte? Vous croyez qu'on
peut, l... de sang-froid... s'entendre dire froidement qu'on a la
pituite? et devant une femme charmante, encore!... devant une petite
marquise... que... Enfin, suffit... a ne pouvait se passer comme
cela...

--Certainement.

--Nous autres militaires, vous comprenez... nous sommes toujours sur la
hanche. Mes tmoins ont t avant-hier s'entendre avec ceux du duc.
J'avais trs-nettement pos la question... ou un duel ou une
rtractation.

--Une rtractation... de quoi?

--De la pituite, pardieu! de la pituite qu'il se permettait de
m'attribuer!

Le notaire haussa les paules.

--De leur ct, les tmoins du duc disaient: Nous rendons justice au
caractre honorable de M. Charles Robert; mais M. de Lucenay ne peut, ne
doit ni ne veut se rtracter.--Ainsi, messieurs, ripostrent mes
tmoins, M. de Lucenay s'opinitre  soutenir que M. Charles Robert a la
pituite?--Oui, messieurs; mais il ne croit pas en cela porter atteinte 
la considration de M. Robert.--Alors, qu'il se rtracte.--Non,
messieurs; M. de Lucenay reconnat M. Robert pour un galant homme; mais
il prtend qu'il a la pituite. Vous voyez qu'il n'y avait pas moyen
d'arranger une affaire aussi grave...

--Aucun... vous tiez insult dans ce que l'homme a de plus respectable.

--N'est-ce pas? Aussi on convient du jour, de l'heure, de la rencontre;
et hier matin,  Vincennes, tout s'est pass le plus honorablement du
monde; j'ai donn un lger coup d'pe dans le bras au duc de Lucenay;
les tmoins ont dclar l'honneur satisfait. Alors le duc a dit  haute
voix: Je ne me rtracte jamais avant une affaire; aprs, c'est
diffrent; il est donc de mon devoir, de mon honneur, de proclamer que
j'avais faussement accus M. Charles Robert d'avoir la pituite.
Messieurs, je reconnais non-seulement que mon loyal adversaire n'a pas
la pituite, mais j'affirme qu'il est incapable de l'avoir jamais...
Puis le duc m'a tendu cordialement la main en me disant: tes-vous
content?--C'est entre nous  la vie et  la mort! lui ai-je rpondu. Et
je lui devais bien a... Le duc a parfaitement fait les choses... Il
aurait pu ne rien dire du tout, ou se contenter de dclarer que je
n'avais pas la pituite... Mais affirmer que je ne l'aurais jamais...
c'tait un procd trs-dlicat de sa part.

--Voil ce que j'appelle du courage bien employ!... Mais que
voulez-vous?

--Mon cher garde-notes (autre plaisanterie de M. Robert), il s'agit de
quelque chose de trs-important pour moi. Vous savez que, d'aprs nos
conventions, lorsque je vous ai avanc trois cent cinquante mille francs
pour achever de payer votre charge, il a t stipul qu'en vous
prvenant trois mois d'avance je pourrais retirer de chez vous... ces
fonds dont vous me payez l'intrt...

--Aprs?

--Eh bien! dit M. Robert avec embarras, je... non... mais... c'est
que...

--Quoi?

--Vous concevez, c'est un pur caprice... l'ide de devenir seigneur
terrien, cher tabellion.

--Expliquez-vous donc! Vous m'impatientez!

--En un mot, on me propose une acquisition territoriale, et si cela ne
vous tait pas dsagrable... je voudrais, c'est--dire je dsirerais
retirer mes fonds de chez vous... et je viens vous en prvenir, selon
nos conventions...

--Ah! ah!

--Cela ne vous fche pas, au moins?

--Pourquoi cela me fcherait-il?

--Parce que vous pourriez croire...

--Je pourrais croire?

--Que je suis l'cho des bruits...

--Quels bruits?

--Non, rien, des btises...

--Mais parlez donc...

--Ce n'est pas une raison parce qu'il court sur vous de sots propos...

--Quels propos?

--Il n'y a pas un mot de vrai l-dedans... mais les mchants affirment
que vous vous tes trouv malgr vous engag dans de mauvaises affaires.
Purs cancans, bien entendu. C'est comme lorsqu'on a dit que nous jouions
 la Bourse ensemble. Ces bruits sont tombs bien vite... car je veux
que vous et moi nous devenions chvres si...

--Ainsi vous ne croyez plus votre argent en sret chez moi?

--Si fait, si fait... mais j'aimerais autant l'avoir entre mes mains...

--Attendez-moi l...

M. Ferrand ferma le tiroir de son bureau et se leva.

--O allez-vous donc, mon cher garde-notes?

--Chercher de quoi vous convaincre de la vrit des bruits qui courent
de l'embarras de mes affaires, dit ironiquement le notaire.

Et, ouvrant la porte d'un petit escalier drob, qui lui permettait
d'aller au pavillon du fond sans passer par l'tude, il disparut.

 peine tait-il sorti que le matre clerc frappa.

--Entrez, dit Charles Robert.

--M. Ferrand n'est pas l?

--Non, mon digne basochien. (Autre plaisanterie de M. Robert).

--C'est une dame voile qui veut parler au patron  l'instant pour une
affaire trs-pressante...

--Digne basochien, le patron va revenir tout  l'heure, je lui dirai
cela. Est-elle jolie, cette dame?

--Il faudrait tre malin pour le deviner; elle a un voile noir, si pais
qu'on ne voit pas sa figure...

--Bon, bon! Je vais joliment la dvisager en sortant. Je vais prvenir
M. Ferrand ds qu'il va rentrer.

Le clerc sortit.

O diable est all le tabellion? se demanda M. Charles Robert. Me
chercher sans doute l'tat de sa caisse... Si ces bruits sont absurdes,
tant mieux!... Aprs cela... bah!... Ce sont peut-tre de mchantes
langues qui font courir ces propos-l... les gens intgres comme Jacques
Ferrand ont tant d'envieux!... C'est gal, j'aime autant avoir mes
fonds... j'achterai le chteau dont on m'a parl... il y a des
tourelles gothiques du temps de Louis XIV, genre Renaissance..., tout ce
qu'il y a de plus rococo... a me donnera un petit air seigneurial qui
ne sera pas piqu des vers... a ne sera pas comme mon amour pour cette
bgueule de Mme d'Harville... M'a-t-elle fait aller!... mon Dieu!
m'a-t-elle fait aller... Oh! non, je n'ai pas fait mes frais... comme
dit cette stupide portire de la rue du Temple, avec sa perruque 
l'enfant... Cette plaisanterie-l me cote au moins mille cus. Il est
vrai que les meubles me restent... et que j'ai de quoi compromettre la
marquise... Mais voici le tabellion.

M. Ferrand revenait, tenant  la main quelques papiers qu'il remit  M.
Charles Robert.

--Voici, dit-il  ce dernier, trois cent cinquante mille francs en bons
du Trsor... Dans quelques jours nous rglerons nos comptes d'intrt...
Faites-moi un reu...

--Comment!... s'cria M. Robert stupfait. Ah , n'allez pas croire au
moins que...

--Je ne crois rien...

--Mais...

--Ce reu!...

--Cher garde-notes!...

--crivez donc, et dites aux gens qui vous parlent de l'embarras de mes
affaires de quelle manire je rponds  ces soupons.

--Le fait est que, ds qu'on va savoir cela, votre crdit n'en sera que
plus solide; mais vraiment, reprenez cet argent, je n'en ai que faire en
ce moment; je vous disais dans trois mois.

--Monsieur Charles Robert, on ne me souponne pas deux fois.

--Vous tes fch?

--Ce reu!

--Barre de fer, allez! dit M. Charles Robert. Puis il ajouta en crivant
le reu:

--Il y a une dame on ne peut pas plus voile qui veut vous parler tout
de suite, tout de suite pour une affaire trs-presse... Je me fais une
joie de la bien regarder en passant devant elle... Voil votre reu;
est-il en rgle?

--Trs-bien! Maintenant allez-vous-en par ce petit escalier.

--Mais la dame?

--C'est justement pour que vous ne la voyiez pas.

Et le notaire, sonnant son matre clerc, lui dit:

--Faites entrer cette dame... Adieu, monsieur Robert.

--Allons... il faut renoncer  la voir. Sans rancune, tabellion...
Croyez bien que...

--Bien, bien! adieu...

Et le notaire referma la porte sur M. Charles Robert.

Au bout de quelques instants le matre clerc introduisit Mme la duchesse
de Lucenay, vtue trs-modestement, enveloppe d'un grand chle, et la
figure compltement cache par l'pais voile de dentelle noire qui
entourait son chapeau de moire de la mme couleur.




XIX

Mme de Lucenay


Mme de Lucenay, assez trouble, s'approcha lentement du bureau du
notaire, qui alla quelques pas  sa rencontre.

--Qui tes-vous, madame... et que me voulez-vous? dit brusquement
Jacques Ferrand, dont l'humeur, dj trs-assombrie par les menaces de
Sarah, s'tait exaspre aux soupons fcheux de M. Charles Robert.
D'ailleurs la duchesse tait vtue si modestement que le notaire ne
voyait aucune raison pour ne pas la rudoyer. Comme elle hsitait 
parler, il reprit durement:

--Vous expliquerez-vous enfin, madame?

--Monsieur..., dit-elle d'une voix mue, en tchant de cacher son visage
sous les plis de son voile, monsieur... peut-on vous confier un secret
de la plus haute importance?...

--On peut tout me confier, madame; mais il faut que je sache et que je
voie  qui je parle.

--Monsieur... cela, peut-tre, n'est pas ncessaire... Je sais que vous
tes l'honneur, la loyaut mme...

--Au fait, madame... au fait, il y a l... quelqu'un qui m'attend... Qui
tes-vous?

--Peu vous importe mon nom, monsieur... Un... de... mes amis... de mes
parents, sort de chez vous.

--Son nom?

--M. Florestan de Saint-Remy.

--Ah! fit le notaire; et il jeta sur la duchesse un regard attentif et
inquisiteur, et il reprit:

--Eh bien! madame?

--M. de Saint-Remy... m'a tout dit... monsieur...

--Que vous a-t-il dit, madame?

--Tout!...

--Mais encore...

--Mon Dieu! monsieur... vous le savez bien.

--Je sais beaucoup de choses sur M. de Saint-Remy.

--Hlas! monsieur, une chose terrible!...

--Je sais beaucoup de choses terribles sur M. de Saint-Remy...

--Ah! monsieur! il me l'avait bien dit, vous tes sans piti...

--Pour les escrocs et les faussaires comme lui... oui, je suis sans
piti. Ce Saint-Remy est-il votre parent? Au lieu de l'avouer, vous
devriez en rougir. Venez-vous pleurnicher ici pour m'attendrir? C'est
inutile; sans compter que vous faites l un vilain mtier pour une
honnte femme... si vous l'tes...

Cette brutale insolence rvolta l'orgueil et le sang patricien de la
duchesse. Elle se redressa, rejeta son voile en arrire; alors,
l'attitude altire, le regard imprieux, la voix ferme, elle dit:

--Je suis la duchesse de Lucenay... monsieur...

Cette femme prit alors un si grand air, son aspect devint si imposant,
que le notaire, domin, charm, recula tout interdit, ta machinalement
le bonnet de soie noire qui couvrait son crne et salua profondment.

Rien n'tait, en effet, plus gracieux et plus fier que le visage et la
tournure de Mme de Lucenay; elle avait pourtant alors trente ans bien
sonns, une figure ple et un peu fatigue; mais aussi elle avait de
grands yeux bruns tincelants et hardis, de magnifiques cheveux noirs,
le nez fin et arqu, la lvre rouge et ddaigneuse, le teint clatant,
les dents blouissantes, la taille haute et mince, souple et pleine de
noblesse, une dmarche de desse sur les nues, comme dit l'immortel
Saint-Simon.

Avec un oeil de poudre et le grand habit du XVIIIe sicle, Mme de
Lucenay et reprsent au physique et au moral une de ces libertines[40]
duchesses de la Rgence qui mettaient  la fois tant d'audace,
d'tourderie et de sduisante bonhomie dans leurs nombreuses amours, qui
s'accusaient de temps  autre de leurs erreurs avec tant de franchise et
de navet que les plus rigoristes disaient en souriant: Sans doute
elle est bien lgre, bien coupable; mais elle est si bonne, si
charmante! Elle aime ses amants avec tant de dvouement, de passion...
de fidlit... tant qu'elle les aime... qu'on ne saurait trop lui en
vouloir. Aprs tout, elle ne damne qu'elle-mme, et elle fait tant
d'heureux!

Sauf la poudre et les grands paniers, telle tait aussi Mme de Lucenay
lorsque de sombres proccupations ne l'accablaient pas.

Elle tait entre chez le notaire en timide bourgeoise... elle se montra
tout  coup grande dame altire, irrite. Jamais Jacques Ferrand n'avait
de sa vie rencontr une femme d'une beaut si insolente, d'une tournure
 la fois si noble et si hardie.

Le visage un peu fatigu de la duchesse, ses beaux yeux entours d'une
imperceptible aurole d'azur, ses narines roses fortement dilates,
annonaient une de ces natures ardentes que les hommes peu platoniques
adorent avec autant d'ivresse que d'emportement. Quoique vieux, laid,
ignoble, sordide, Jacques Ferrand tait autant qu'un autre capable
d'apprcier le genre de beaut de Mme de Lucenay.

Sa haine et sa rage contre M. de Saint-Remy s'augmentaient de
l'admiration brutale que lui inspirait sa fire et belle matresse; le
Jacques Ferrand, rong de toutes sortes de fureurs contenues, se disait
avec rage que ce gentilhomme faussaire, qu'il avait presque forc de
s'agenouiller devant lui en le menaant des assises, inspirait un tel
amour  cette grande dame qu'elle risquait une dmarche qui pouvait la
perdre.  ces penses, le notaire sentit renatre son audace un moment
paralyse. La haine, l'envie, une sorte de ressentiment farouche et
brlant, allumrent dans son regard, sur son front et sur sa joue, les
feux des plus honteuses, des plus mchantes passions.

Voyant Mme de Lucenay sur le point d'entamer un entretien si dlicat, il
s'attendait de sa part  des dtours,  des tempraments.

Quelle fut sa stupeur! Elle lui parla avec autant d'assurance et de
hauteur que s'il se ft agi de la chose la plus naturelle du monde, et
comme si devant un homme de son espce elle n'avait aucun souci de la
rserve et des convenances qu'elle et certainement gardes avec ses
pareils  elle.

En effet, l'insolente grossiret du notaire, en la blessant au vif,
avait forc Mme de Lucenay de sortir du rle humble et implorant qu'elle
avait pris d'abord  grand-peine; revenue  son caractre, elle crut
au-dessous d'elle de descendre jusqu' la moindre rticence devant ce
griffonneur d'actes.

Spirituelle, charitable et gnreuse, pleine de bont, de dvouement et
de coeur, malgr ses fautes, mais fille d'une mre qui, par sa
rvoltante immoralit, avait trouv moyen d'avilir jusqu' la noble et
sainte infortune de l'migration, Mme de Lucenay, dans son naf mpris
de certaines races, et dit comme cette impratrice romaine qui se
mettait au bain devant un esclave: Ce n'est pas un homme.

--_M'sieu_ le notaire, dit donc rsolument la duchesse  Jacques
Ferrand, M. de Saint-Remy est un de mes amis; il m'a confi l'embarras
o il se trouve par l'inconvnient d'une double friponnerie dont il est
victime... Tout s'arrange avec de l'argent: combien faut-il pour
terminer ces misrables tracasseries?...

Jacques Ferrand restait abasourdi de cette faon cavalire et dlibre
d'entrer en matire.

--On demande cent mille francs! reprit-il d'un ton bourru, aprs avoir
surmont son tonnement.

--Vous aurez vos cent mille francs... et vous enverrez tout de suite ces
mauvais papiers  M. de Saint-Remy.

--O sont les cent mille francs, madame la duchesse?

--Est-ce que je ne vous ai pas dit que vous les auriez, monsieur?

--Il les faut demain avant midi, madame; sinon la plainte en faux sera
dpose au parquet.

--Eh bien! donnez cette somme, je vous en tiendrai compte; quant  vous
je vous payerai bien...

--Mais, madame, il est impossible...

--Vous ne me direz pas, je crois, qu'un notaire comme vous ne trouve pas
cent mille francs du jour au lendemain.

--Et sur quelles garanties, madame?

--Qu'est-ce que cela veut dire? Expliquez-vous.

--Qui me rpondra de cette somme?

--Moi.

--Mais... madame...

--Faut-il vous dire que j'ai une terre de quatre-vingt mille livres de
rente  quatre lieues de Paris?... a peut suffire, je crois, pour ce
que vous appelez des garanties?

--Oui, madame, moyennant inscription hypothcaire.

--Qu'est-ce encore que ce mot-l? Quelque formalit sans doute...
Faites, monsieur, faites...

--Un tel acte ne peut pas tre dress avant quinze jours, et il faut le
consentement de M. votre mari, madame.

--Mais cette terre m'appartient,  moi,  moi seule, dit impatiemment la
duchesse.

--Il m'importe, madame; vous tes en puissance de mari, et les actes
hypothcaires sont trs-longs et trs-minutieux.

--Mais encore une fois, monsieur, vous ne me ferez pas accroire qu'il
soit si difficile de trouver cent mille francs en deux heures.

--Alors, madame, adressez-vous  votre notaire habituel,  vos
intendants... Quant  moi, a m'est impossible.

--J'ai des raisons, monsieur, pour tenir ceci secret, dit Mme de Lucenay
avec hauteur. Vous connaissez les fripons qui veulent ranonner M. de
Saint-Remy; c'est pour cela que je m'adresse  vous...

--Votre confiance m'honore infiniment, madame; mais je ne puis faire ce
que vous me demandez.

--Vous n'avez pas cette somme?

--J'ai beaucoup plus que cette somme en billets de banque ou en bel et
bon or... ici, dans ma caisse.

--Oh! que de paroles!... Est-ce ma signature que vous voulez... Je vous
la donne, finissons...

--En admettant, madame, que vous fussiez Mme de Lucenay...

--Venez dans une heure  l'htel de Lucenay, monsieur. Je signerai chez
moi ce qu'il faudra signer.

--M. le duc signera-t-il aussi?

--Je ne comprends pas, monsieur...

--Votre signature seule est sans valeur pour moi, madame. Jacques
Ferrand jouissait avec de cruelles dlices de la douloureuse impatience
de la duchesse, qui, sous cette apparence de sang-froid et de ddain,
cachait de pnibles angoisses.

Elle tait pour le moment  bout de ses ressources. La veille, son
joaillier lui avait avanc une somme considrable sur ses pierreries,
dont quelques-unes avaient t confies  Morel le lapidaire. Cette
somme avait servi  payer les lettres de change de M. de Saint-Remy, 
dsarmer d'autres cranciers; M. Dubreuil, le fermier d'Arnouville,
tait en avance de plus d'une anne de fermage, et d'ailleurs le temps
manquait; malheureusement encore pour Mme de Lucenay, deux de ses amis,
auxquels elle aurait pu recourir dans une situation extrme, taient
alors absents de Paris.  ses yeux, le vicomte tait innocent du faux;
il s'tait dit, et elle l'avait cru, dupe de deux fripons; mais sa
position n'en tait pas moins terrible. Lui accus, lui tran en
prison!... Alors mme qu'il prendrait la fuite, son nom en serait-il
moins dshonor par un soupon pareil?

 ces terribles penses, Mme de Lucenay frmissait de terreur... Elle
aimait aveuglment cet homme  la fois si misrable et dou de si
profondes sductions; sa passion pour lui tait une de ces passions
dsordonnes que les femmes de son caractre et de son organisation
ressentent ordinairement lorsque la premire fleur de leur jeunesse est
passe et qu'elles atteignent la maturit de l'ge.

Jacques Ferrand piait attentivement les moindres mouvements de la
physionomie de Mme de Lucenay, qui lui semblait de plus en plus belle et
attrayante. Son admiration haineuse et contrainte augmentait d'ardeur,
il prouvait un cre plaisir  tourmenter par ses refus cette femme, qui
ne pouvait avoir pour lui que dgot et mpris.

Celle-ci se rvoltait  la pense de dire au notaire un mot qui pt
ressembler  une prire: pourtant c'est en reconnaissant l'inutilit
d'autres tentatives qu'elle avait rsolu de s'adresser  lui, cet homme
seul pouvant sauver M. de Saint-Remy. Elle reprit:

--Puisque vous possdez la somme que je vous demande, monsieur, et
qu'aprs tout ma garantie est suffisante, pourquoi me refusez-vous?

--Parce que les hommes ont leurs caprices comme les femmes, madame.

--Mais encore quel est ce caprice, qui vous fait agir contre vos
intrts? Car, je vous le rpte, faites les conditions, monsieur...
quelles qu'elles soient, je les accepte!

--Vous accepteriez toutes les conditions, madame? dit le notaire avec
une expression singulire.

--Toutes!... deux, trois, quatre mille francs, plus si vous voulez! car,
tenez, je vous le dis, ajouta franchement la duchesse d'un ton presque
affectueux, je n'ai de ressource qu'en vous, monsieur, qu'en vous
seul!... Il me serait impossible de trouver ailleurs ce que je vous
demande pour demain... et il le faut... vous entendez!... il le faut
absolument. Aussi, je vous le rpte, quelle que soit la condition que
vous mettiez  ce service, je l'accepte, rien ne me cotera... rien...

La respiration du notaire s'embarrassait, ses tempes battaient, son
front devenait pourpre; heureusement, les verres de ses lunettes
teignaient la flamme impure de ses prunelles; un nuage ardent
s'tendait sur sa pense ordinairement si claire et si froide; sa raison
l'abandonna. Dans son ignoble aveuglement, il interprta les derniers
mots de Mme de Lucenay d'une manire indigne; il entrevit vaguement, 
travers son intelligence obscurcie, une femme hardie comme quelques
femmes de l'ancienne cour, une femme pousse  bout par la crainte du
dshonneur de celui qu'elle aimait, et peut-tre capable des plus
abominables sacrifices pour le sauver. Cela tait plus stupide qu'infme
 penser; mais, nous l'avons dit, quelquefois Jacques Ferrand devenait
tigre ou loup, alors la bte l'emportait sur l'homme.

Il se leva brusquement et s'approcha de Mme de Lucenay.

Celle-ci, interdite, se leva comme lui et le regarda fort tonne.

--Rien ne vous cotera! s'cria-t-il d'une voix tremblante et
entrecoupe en s'approchant encore de la duchesse. Eh bien! cette somme
je vous la prterai  une condition,  une seule condition... et je vous
jure que... Il ne put achever sa dclaration.

Par une de ces contradictions bizarres de la nature humaine,  la vue
des traits hideusement enflamms de M. Ferrand, aux penses tranges et
grotesques que soulevrent ses prtentions amoureuses dans l'esprit de
Mme de Lucenay, qui les devina, celle-ci, malgr ses inquitudes, ses
angoisses, partit d'un clat de rire si franc, si fou, si clatant, que
le notaire recula stupfait.

Puis, sans lui laisser le temps de prononcer une parole, la duchesse
s'abandonna de plus en plus  son hilarit croissante, rabaissa son
voile et, entre deux redoublements d'clats de rire, elle dit au
notaire, boulevers par la haine, la rage et la fureur:

--J'aime encore mieux, franchement, demander ce service  M. de Lucenay.

Puis elle sortit, en continuant de rire si fort, que, la porte de son
cabinet ferme, le notaire l'entendait encore.

Jacques Ferrand ne revint  la raison que pour maudire amrement son
imprudence. Pourtant peu  peu il se rassura en songeant qu'aprs tout
la duchesse ne pouvait parler de cette aventure sans se compromettre
gravement.

Nanmoins la journe tait pour lui mauvaise. Il tait plong dans de
noires penses lorsque la porte drobe de son cabinet s'ouvrit, et Mme
Sraphin entra tout mue.

--Ah! Ferrand! s'cria-t-elle en joignant les mains, vous aviez bien
raison de dire que nous serions peut-tre un jour perdus pour l'avoir
laisse vivre.

--Qui?

--Cette maudite petite fille.

--Comment?

--Une femme borgne que je ne connaissais pas, et  qui Tournemine avait
livr la petite pour nous dbarrasser, il y a quatorze ans, quand on l'a
eu fait passer pour morte... Ah! mon Dieu! qui aurait cru cela!...

--Parle donc!... parle donc!...

--Cette femme borgne vient de venir... Elle tait en bas tout 
l'heure... Elle m'a dit qu'elle savait que c'tait moi qui avais livr
la petite.

--Maldiction! qui a pu le lui dire?... Tournemine... est aux galres...

--J'ai tout ni, en traitant cette borgnesse de menteuse. Mais, bah!
elle soutient qu'elle a retrouv cette petite fille, qui est grande
maintenant; qu'elle sait o elle est, et qu'il ne tient qu' elle de
tout dcouvrir... de tout dnoncer...

--Mais l'enfer est donc aujourd'hui dchan contre moi! s'cria le
notaire dans un accs de rage qui le rendit hideux.

--Mon Dieu! que dire  cette femme? Que lui promettre pour la faire
taire?

--A-t-elle l'air heureuse?

--Comme je la traitais de mendiante, elle m'a fait sonner son cabas; il
y avait de l'argent dedans.

--Et elle sait o est maintenant cette jeune fille?

--Elle affirme le savoir...

Et c'est la fille de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se dit le notaire
avec stupeur. Et tout  l'heure elle m'offrait tant pour dire que sa
fille n'tait pas morte!... Et cette fille vit... je pourrais la lui
rendre!... Oui, mais ce faux en acte de dcs! Si on fait une enqute,
je suis perdu! Ce crime peut mettre sur la voie des autres.

Aprs un moment de silence, il dit  Mme Sraphin:

--Cette borgnesse sait o est cette jeune fille?

--Oui.

--Et cette femme doit revenir?

--Demain.

--cris  Polidori qu'il vienne me trouver ce soir,  neuf heures.

--Est-ce que vous voudriez vous dfaire de la jeune fille... et de la
vieille?... Ce serait beaucoup en une fois, Ferrand!

--Je te dis d'crire  Polidori d'tre ici ce soir  neuf heures!

 la fin de ce jour, Rodolphe dit  Murph, qui n'avait pu pntrer chez
le notaire:

--Que M. de Gran fasse partir un courrier  l'instant mme... Il faut
que Cecily soit  Paris dans six jours...

--Encore cette infernale diablesse? L'excrable femme du pauvre David,
aussi belle qu'elle est infme!...  quoi bon, monseigneur?...

-- quoi bon, sir Walter Murph?... Dans un mois vous demanderez cela au
notaire Jacques Ferrand.




XX

Dnonciation


Le jour de l'enlvement de Fleur-de-Marie par la Chouette et par le
Matre d'cole, un homme  cheval tait arriv, vers dix heures du soir,
 la mtairie de Bouqueval, venant, disait-il, de la part de M.
Rodolphe, rassurer Mme Georges sur la disparition de sa jeune protge,
qui lui serait ramene d'un jour  l'autre. Pour plusieurs raisons
trs-importantes, ajoutait cet homme, M. Rodolphe priait Mme Georges,
dans le cas o elle aurait quelque chose  lui demander, de ne pas lui
crire  Paris, mais de remettre une lettre  l'exprs, qui s'en
chargerait.

Cet missaire appartenait  Sarah.

Par cette ruse, elle tranquillisait Mme Georges et retardait ainsi de
quelques jours le moment o Rodolphe apprendrait l'enlvement de la
Goualeuse.

Dans cet intervalle, Sarah esprait forcer le notaire Jacques Ferrand 
favoriser l'indigne supercherie (la supposition d'enfant) dont nous
avons parl.

Ce n'tait pas tout...

Sarah voulait aussi se dbarrasser de Mme d'Harville, qui lui inspirait
des craintes srieuses, et qu'une fois dj elle et perdue sans la
prsence d'esprit de Rodolphe.

Le lendemain du jour o le marquis avait suivi sa femme dans la maison
de la rue du Temple, Tom s'y rendit, fit facilement jaser Mme Pipelet,
et apprit qu'une jeune dame, sur le point d'tre surprise par son mari,
avait t sauve grce  l'adresse d'un locataire de la maison nomm M.
Rodolphe.

Instruite de cette circonstance, Sarah ne possdant aucune preuve
matrielle des rendez-vous que Clmence avait donns  M. Charles
Robert, Sarah conut un autre plan odieux: il se rduisait encore 
envoyer l'crit anonyme suivant  M. d'Harville, afin d'amener une
rupture complte entre Rodolphe et le marquis, ou du moins de jeter dans
l'me de ce dernier des soupons assez violents pour qu'il dfendt  sa
femme de recevoir jamais le prince.

Cette lettre tait ainsi conue:

On vous a indignement jou; l'autre jour votre femme, avertie que vous
la suiviez, a imagin un prtexte de bienfaisance imaginaire: elle
allait  un rendez-vous chez un trs-auguste personnage qui a lou dans
la maison de la rue du Temple une chambre au quatrime tage, sous le
nom de Rodolphe. Si vous doutez de ces faits, si bizarres qu'ils vous
paraissent, allez rue du Temple, n 17; informez-vous, dpeignez les
traits de l'auguste personnage dont on vous parle, et vous reconnatrez
facilement que vous tes le mari le plus crdule et le plus dbonnaire
qui ait jamais t souverainement tromp. Ne ngligez pas cet avis...
sinon l'on pourrait croire que vous tes aussi par trop... l'ami du
prince.

Ce billet fut mis  la poste sur les cinq heures par Sarah, le jour de
son entretien avec le notaire.

Ce mme jour, aprs avoir recommand  M. de Gran de hter le plus
possible l'arrive de Cecily  Paris, Rodolphe sortit le soir pour aller
faire une visite  Mme l'ambassadrice de ***; il devait ensuite se
rendre chez Mme d'Harville pour lui annoncer qu'il avait trouv une
intrigue charitable digne d'elle.

Nous conduirons le lecteur chez Mme d'Harville. On verra, par
l'entretien suivant, que cette jeune femme, en se montrant gnreuse et
compatissante envers son mari, qu'elle avait jusqu'alors trait avec une
froideur extrme, suivait dj les nobles conseils de Rodolphe.

Le marquis et sa femme sortaient de table; la scne se passait dans le
petit salon dont nous avons parl, l'expression des traits de Clmence
tait affectueuse et douce, M. d'Harville semblait moins triste que
d'habitude.

Htons-nous de dire que le marquis n'avait pas encore reu la nouvelle
et infme lettre anonyme de Sarah.

--Que faites-vous ce soir? dit-il machinalement  sa femme.

--Je ne sortirai pas... Et vous-mme, que faites-vous?

--Je ne sais..., rpondit-il avec un soupir; le monde m'est
insupportable... je passerai cette soire... comme tant d'autres
soires... seul.

--Pourquoi seul?... puisque je ne sors pas.

M. d'Harville regarda sa femme avec surprise.

--Sans doute... mais...

--Eh bien?

--Je sais que vous prfrez souvent la solitude lorsque vous n'allez pas
dans le monde...

--Oui, mais comme je suis trs-capricieuse, dit Clmence en souriant,
aujourd'hui j'aimerais beaucoup  partager ma solitude avec vous... si
cela vous tait agrable.

--Vraiment? s'cria M. d'Harville avec motion. Que vous tes aimable,
d'aller ainsi au-devant d'un dsir que je n'osais vous tmoigner!

--Savez-vous, mon ami, que votre tonnement a presque l'air d'un
reproche?

--Un reproche...? Oh! non, non; mais aprs mes injustes et cruels
soupons de l'autre jour, vous trouver si bienveillante, c'est, je
l'avoue, une surprise pour moi, mais la plus douce des surprises.

--Oublions le pass, dit-elle  son mari avec un sourire d'une douceur
anglique.

--Clmence, le pourrez-vous jamais! rpondit-il tristement, n'ai-je pas
os vous souponner?... Vous dire  quelles extrmits m'aurait pouss
une aveugle jalousie... mais qu'est-ce que cela, auprs d'autres torts
plus grands, plus irrparables?

--Oublions le pass, vous dis-je, reprit Clmence en contenant une
motion pnible.

--Qu'entends-je?... Ce pass-l aussi, vous pourriez l'oublier?...

--Je l'espre...

--Il serait vrai! Clmence... vous seriez assez gnreuse! Mais non,
non, je ne puis croire  un pareil bonheur; j'y avais renonc pour
toujours.

--Vous aviez tort, vous le voyez.

--Quel changement, mon Dieu! Est-ce un rve?... Oh dites-moi que je ne
me trompe pas...

--Non... vous ne vous trompez pas...

--En effet, votre regard est moins froid... votre voix presque mue.

--Oh! dites! est-ce donc bien vrai?... Ne suis-je pas le jouet d'une
illusion?

--Non... car moi aussi j'ai besoin de pardon...

--Vous?

--Souvent! N'ai-je pas t  votre gard dure, peut-tre mme cruelle?
Ne devais-je pas songer qu'il vous aurait fallu un rare courage, une
vertu plus qu'humaine, pour agir autrement que vous ne l'avez fait?
Isol, malheureux... comment rsister au dsir de chercher quelques
consolations dans un mariage qui vous plaisait?... Hlas! quand on
souffre, on est si dispos  croire  la gnrosit des autres... Votre
tort a t jusqu'ici de compter sur la mienne... Eh bien! dsormais, je
tcherai de vous donner raison.

--Oh! parlez... parlez encore, dit M. d'Harville les mains jointes, dans
une sorte d'extase.

--Nos exigences sont  jamais lies l'une  l'autre... Je ferai tous mes
efforts pour vous rendre la vie moins amre.

--Mon Dieu!... Mon Dieu!... Clmence, est-ce vous que j'entends?...

--Je vous en prie, ne vous tonnez pas ainsi... Cela me fait mal...
c'est une censure amre de ma conduite passe... Qui donc vous
plaindrait, qui donc vous tendrait une main amie et secourable... si ce
n'est moi?... Une bonne inspiration m'est venue... J'ai rflchi, bien
rflchi, sur le pass, sur l'avenir. J'ai reconnu mes torts, et j'ai
trouv, je crois, le moyen de les rparer...

--Vos torts, pauvre femme?

--Oui, je devais le lendemain de mon mariage en appeler  votre loyaut,
et vous demander franchement de nous sparer...

--Ah! Clmence!... piti!... piti!...

--Sinon, puisque j'acceptais ma position, il me fallait l'agrandir par
le dvouement, au lieu d'tre pour vous un reproche incessant par ma
froideur hautaine et silencieuse. Je devais tcher de vous consoler d'un
effroyable malheur, ne me souvenir que de votre infortune. Peu  peu je
me serais attache  mon oeuvre de commisration; en raison mme des
soins, peut-tre des sacrifices qu'elle m'et cots, votre
reconnaissance m'et rcompense, et alors... Mais, mon Dieu!
qu'avez-vous?... Vous pleurez!

--Oui, je pleure, je pleure avec dlices: vous ne savez pas tout ce que
vos paroles remuent en mois d'motions nouvelles... Oh! Clmence!
laissez-moi pleurer!... Jamais plus qu'en ce moment je n'ai compris 
quel point j'ai t coupable en vous enchanant  ma triste vie!

--Et jamais, moi, je ne me suis sentie plus dcide au pardon. Ces
douces larmes que vous versez me font connatre un bonheur que
j'ignorais. Courage donc, mon ami! courage!  dfaut d'une vie radieuse
et fortune, cherchons notre satisfaction dans l'accomplissement des
devoirs srieux que le sort nous impose. Soyons-nous indulgents l'un 
l'autre; si nous faiblissons, regardons le berceau de notre fille,
concentrons sur elle toutes nos affections, et nous aurons encore
quelques joies mlancoliques et saintes.

--Un ange... c'est un ange!... s'cria M. d'Harville en joignant les
mains et en contemplant sa femme avec une admiration passionne. Oh!
vous ne savez pas le bien et le mal que vous me faites, Clmence! Vous
ne savez pas que vos plus dures paroles d'autrefois, que vos reproches
les plus amers, hlas! les plus mrits, ne m'ont jamais autant accabl
que cette mansutude adorable, que cette rsignation gnreuse... Et
pourtant, malgr moi, vous me faites renatre  l'esprance. Vous ne
savez pas l'avenir que j'ose entrevoir...

--Et vous pouvez avoir une foi aveugle et entire dans ce que je vous
dis, Albert. Cette rsolution, je la prends fermement; je n'y manquerai
jamais, je vous le jure. Plus tard mme je pourrai vous donner de
nouvelles garanties de ma parole...

--Des garanties! s'cria M. d'Harville de plus en plus exalt par un
bonheur si peu prvu, des garanties! En ai-je besoin? Votre regard,
votre accent, cette divine expression de bont qui vous embellit encore,
les battements, les ravissements de mon coeur, tout cela ne me
prouve-t-il pas que vous dites vrai? Mais vous le savez, Clmence,
l'homme est insatiable dans ses voeux, ajouta le marquis en se
rapprochant du fauteuil de sa femme. Vos nobles et touchantes paroles me
donnent le courage, l'audace d'esprer... d'esprer le ciel, oui,
d'esprer ce qu'hier encore je regardais comme un rve insens!...

--Expliquez-vous, de grce!... dit Clmence un peu inquite de ces
paroles passionnes de son mari.

--Eh bien! oui..., s'cria-t-il en saisissant la main de sa femme, oui,
 force de tendresse, de soins, d'amour... entendez-vous, Clmence?... 
force d'amour... j'espre me faire aimer de vous!... Non d'une affection
ple et tide... mais d'une affection ardente, comme la mienne... Oh!
vous ne la connaissez pas, cette passion!... Est-ce que j'osais vous en
parler seulement?... Vous vous montriez toujours si glaciale envers
moi... jamais un mot de bont... jamais une de ces paroles... qui tout 
l'heure m'ont fait pleurer... qui maintenant me rendent ivre de
bonheur... Et ce bonheur, je le mrite... je vous ai toujours tant
aime! Et j'ai tant souffert... sans vous le dire! Ce chagrin qui me
dvorait... c'tait cela!... Oui, mon horreur du monde... mon caractre
sombre, taciturne, c'tait cela... Figurez-vous donc aussi... avoir dans
sa maison une femme adorable et adore, qui est la vtre; une femme que
l'on dsire avec tous les emportements d'un amour contraint... et tre 
jamais condamn par elle  de solitaires et brlantes insomnies... Oh
non, vous ne savez pas mes larmes de dsespoir, mes fureurs insenses!
Je vous assure que cela vous et touche... Mais, que dis-je? Cela vous
a touche... vous avez devin mes tortures, n'est-ce pas?... Vous en
aurez piti... La vue de votre ineffable beaut, de vos grces
enchanteresses, ne sera plus mon bonheur et mon supplice de chaque
jour... Oui, ce trsor que je regarde comme mon bien le plus prcieux...
ce trsor qui m'appartient et que je ne possdais pas... ce trsor sera
bientt  moi... Oui, mon coeur, ma joie, mon ivresse, tout me le dit...
n'est-ce pas, mon amie... ma tendre amie?

En disant ces mots, M. d'Harville couvrit la main de sa femme de baisers
passionns.

Clmence, dsole de la mprise de son mari, ne put s'empcher, dans un
premier mouvement de rpugnance, presque d'effroi, de retirer
brusquement sa main.

Sa physionomie exprima trop clairement ses ressentiments pour que M.
d'Harville pt s'y tromper.

Ce coup fut pour lui terrible.

Ses traits prirent alors une expression dchirante: Mme d'Harville lui
tendit vivement la main et s'cria:

--Albert, je vous le jure, je serai pour vous la plus dvoue des amies,
la plus tendre des soeurs... mais rien de plus... Pardon, pardon... si
malgr moi mes paroles vous ont donn des esprances que je ne puis
jamais raliser!

--Jamais?... s'cria M. d'Harville en attachant sur sa femme un regard
suppliant, dsespr.

--Jamais!... rpondit Clmence.

Ce seul mot, l'accent de la jeune femme, rvlaient une rsolution
irrvocable.

Clmence, ramene  de nobles rsolutions par l'influence de Rodolphe,
tait fermement dcide  entourer M. d'Harville des soins les plus
touchants; mais elle se sentait incapable d'prouver jamais de l'amour
pour lui.

Une impression plus inexorable encore que l'effroi, que le mpris, que
la haine, loignait pour toujours Clmence de son mari...

C'tait une rpugnance... invincible.

Aprs un moment de douloureux silence, M. d'Harville passa la main sur
ses yeux humides et dit  sa femme, avec une amertume navrante:

--Pardon... de m'tre tromp... pardon de m'tre ainsi abandonn  une
esprance insense...

Puis, aprs un nouveau silence, il s'cria:

--Ah! je suis bien malheureux!...

--Mon ami, lui dit doucement Clmence, je ne voudrais pas vous faire de
reproches; pourtant... comptez-vous donc pour rien ma promesse d'tre
pour vous la plus tendre des soeurs? Vous devrez  l'amiti dvoue des
soins que l'amour ne pourrait vous donner... Esprez... esprez des
jours meilleurs... Jusqu'ici vous m'avez trouve presque indiffrente 
vos chagrins; vous verrez combien j'y saurai compatir, et quelles
consolations vous trouverez dans mon affection.

Un valet de chambre entra et dit  Clmence:

--Son Altesse monseigneur le grand-duc de Gerolstein fait demander  Mme
la marquise si elle peut le recevoir.

Clmence interrogea son mari du regard.

M. d'Harville, reprenant son sang-froid, dit  sa femme:

--Mais sans doute.

Le valet de chambre sortit.

--Pardon, mon ami, reprit Clmence, mais je n'avais pas dfendu ma
porte... il y a d'ailleurs longtemps que vous n'avez vu le prince; il
sera heureux de vous trouver ici.

--J'aurai aussi beaucoup de plaisir  le voir, dit M. d'Harville.
Pourtant, je vous l'avoue, en ce moment, je suis si troubl que j'aurais
prfr recevoir sa visite un autre jour...

--Je le comprends... Mais que faire?... Le voici...

Au mme instant on annonait Rodolphe.

--Je suis mille fois heureux, madame, d'avoir l'honneur de vous
rencontrer, dit Rodolphe; et je m'applaudis doublement de ma bonne
fortune, puisqu'elle me procure aussi le plaisir de vous voir, mon cher
Albert, ajouta-t-il en se retournant vers le marquis, dont il serra
cordialement la main.

--Il y a en effet, bien longtemps, monseigneur, que je n'ai eu l'honneur
de vous prsenter mes hommages.

--Et  qui la faute, monsieur l'invisible? La dernire fois que je suis
venu faire ma cour  Mme d'Harville, je vous ai demand, vous tiez
absent. Voil plus de trois semaines que vous m'oubliez; c'est
trs-mal...

--Soyez sans piti, monseigneur, dit Clmence en souriant; M. d'Harville
est d'autant plus coupable qu'il a pour Votre Altesse le dvouement le
plus profond, et qu'il pourrait en faire douter par sa ngligence.

--Eh bien! voyez ma vanit, madame; quoi que puisse faire d'Harville, il
me sera toujours impossible de douter de son affection mais je ne
devrais pas dire cela... je vais l'encourager dans ses semblants
d'indiffrence.

--Croyez, monseigneur, que quelques circonstances imprvues m'ont seules
empch de profiter plus souvent de vos bonts pour moi...

--Entre nous, mon cher Albert, je vous crois un peu trop platonique en
amiti; bien certain qu'on vous aime, vous ne tenez pas beaucoup 
donner ou  recevoir des preuves d'attachement.

Par un manque d'tiquette dont Mme d'Harville ressentit une lgre
contrarit, un valet de chambre entra, apportant une lettre au marquis.

C'tait la dnonciation anonyme de Sarah, qui accusait le prince d'tre
l'amant de Mme d'Harville.

Le marquis, par dfrence pour le prince, repoussa de la main le petit
plateau d'argent que le domestique lui prsentait et dit  demi-voix:

--Plus tard... plus tard...

--Mon cher Albert, dit Rodolphe du ton le plus affectueux, faites-vous
de ces faons avec moi?

--Monseigneur...

--Avec la permission de Mme d'Harville, je vous en prie... lisez cette
lettre...

--Je vous assure, monseigneur, que je n'ai aucun empressement.

--Encore une fois, Albert, lisez donc cette lettre!

--Mais... monseigneur...

--Je vous en prie... Je le veux...

--Puisque Son Altesse l'exige..., dit le marquis en prenant la lettre
sur le plateau...

--Certainement j'exige que vous me traitiez en ami.

Puis, se tournant vers la marquise pendant que M. d'Harville dcachetait
la lettre fatale, dont Rodolphe ne pouvait imaginer le contenu, il
ajouta en souriant:

--Quel triomphe pour-vous, madame, de faire toujours cder cette volont
si opinitre!

M. d'Harville s'approcha d'un des candlabres de la chemine et ouvrit
la lettre de Sarah.

_Fin de la quatrime partie_

       *       *       *       *       *




NOTES:

[Note 1: La jeune fille.]

[Note 2: Le prtre.]

[Note 3: Le chemin creux.]

[Note 4: Bien raisonn.]

[Note 5: Des hommes de tte.]

[Note 6: Du cou.]

[Note 7: L'autre dans la bouche, pour lui prendre la langue.]

[Note 8: Que nous l'avons noye aprs lui avoir enlev une caisse
entoure de toile cire noire. (Ces sortes de paquets s'appellent en
argot des ngresses.)]

[Note 9: Du bourreau.]

[Note 10: Criminel habile.]

[Note 11: D'tre sur le coup d'une accusation capitale.]

[Note 12: Tu.]

[Note 13: Homme naf et simple.]

[Note 14: Ta femme.]

[Note 15: Le diable.]

[Note 16: Vol ton or.]

[Note 17: De ta conscience.]

[Note 18: Mourir.]

[Note 19: Est mort.]

[Note 20: En prison.]

[Note 21: Grand juge.]

[Note 22: Que le bourreau lui coupe le cou.]

[Note 23: Je tuerai.]

[Note 24: Anneau qui tient  la chane des forats.]

[Note 25: Indiqu, prpar le vol.]

[Note 26: Sans yeux.]

[Note 27: Qu'un avocat.]

[Note 28: Sorte de surveillant employ dans les grandes exploitations
des environs de Paris.]

[Note 29: Nous rappellerons au lecteur que Polidori tait mdecin
distingu lorsqu'il se chargea de l'ducation de Rodolphe.]

[Note 30: On trouve frquemment dans les quartiers populeux des
dbitants de veaux mort-ns, de bestiaux morts de maladie, etc.]

[Note 31: Le lecteur se souvient peut-tre que Fleur-de-Marie avait t
confie toute jeune  ce notaire, et que sa femme de charge abandonna
l'enfant  la Chouette, qui devait s'en charger moyennant mille francs
une fois pays.]

[Note 32: Emprisonn.]

[Note 33: Le crancier.]

[Note 34: L'habile notaire, ne pouvant poursuivre en son nom personnel,
avait fait faire au malheureux Morel ce qu'on appelle une acceptation en
blanc et avait fait remplir la lettre de change par un tiers.]

[Note 35: Le crancier.]

[Note 36: Une voie d'eau quivaut  deux seaux.]

[Note 37: Une voie de bois valait deux stres et demi environ.]

[Note 38: On verra plus tard les moeurs de ces pirates parisiens.]

[Note 39: Nous croyons inutile de rappeler au lecteur que l'enfant dont il
est question est Fleur-de-Marie, fille de Rodolphe et de Sarah, et que
celle-ci, en parlant d'une prtendue soeur, fait un mensonge ncessaire
 ses projets, ainsi qu'on va le voir. Sarah tait d'ailleurs convaincue
comme Rodolphe de la mort de la petite fille.]

[Note 40: Alors _libertinage_ signifiait indpendance de caractre,
insouciance du qu'en-dira-t-on.]






End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome II, by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DE PARIS, TOME II ***

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

