The Project Gutenberg EBook of La Tte-Plate, by mile Chevalier

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La Tte-Plate

Author: mile Chevalier

Release Date: July 30, 2006 [EBook #18944]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TTE-PLATE ***




Produced by Rnald Lvesque





                                 A MON AMI

                           CAMILLE DE LA BOULIE

               Directeur du Syndicat administratif de France.

                              M. E.-CHEVALIER



                                    LA
                                TTE-PLATE

                                   PAR

                             MILE CHEVALIER



                            NOUVELLE DITION



                                  PARIS
                         CALMANN LVY, DITEUR
                  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
                             3, RUE AUBER, 3

                                   1890




                           TABLE DES MATIRES


    CHAPITRE Ier. Les Captifs.
             II. La Colombie
             III. Poignet-d'Acier?
             IV. Pad
             V. L'Enlvement
             VI. Tonnerre
             VII. Ouaskma.
             VIII. Merellum
             IX. La Caverne de la Roche-Rouge
             X. Combat
             XI. Le Fort
             XII. Trappeurs libres et de la Compagnie de la baie d'Hudson
             XIII. La Fuite
             XIV. Nick Whiffles et les Dompteur de Buffles.
             XV. Pauvre Jacques
             XVI. Pauvre Jacques (suite)
             XVII. Le roi des mustangs
             XVIII. L'amour d'une Clallome
             XIX. La Chasse  la baleine
             XX. Le Carcajou.





                               LA TTE PLATE




                             CHAPITRE PREMIER

                                LES CAPTIFS


--Les Chinouks sont des femmelettes. Ils ne savent pas plus vaincre
leurs ennemis que les torturer. Moi, j'ai tu deux fois quatre de leurs
guerriers.

--Tu as menti, Queue-de-Serpent, rpliqua un des chefs, en frappant le
prisonnier de son tomahawk.

Un flot de sang jaillit de la blessure que celui-ci avait reue au
visage. Sans pousser une plainte, il continua:

--Oui, dans ma cabane, pendent les chevelures de deux fois quatre de
ceux que les Chinooks appellent leurs braves sont morts en pleurant
comme des daims timides.

Un nouveau coup de tomahawk l'atteignit  la poitrine. Les muscles
frmirent, ses dents grincrent et des gouttes de sueur perlrent son
front, mais la douleur ne lui arracha aucun cri, aucun mouvement
convulsif.

--Les Chinouks, poursuivit-il stoquement, ont le bras aussi faible que
l'esprit. C'est du sang de livre qui gonfle leur coeur. Comment
pourraient-ils triompher des vaillants Clallomes, eux qui ne peuvent les
renverser quand les Clallomes sont attachs? J'ai enlev ta femme,
Oeil-de-Carcajou, et elle m'a servi comme esclave.

A ces mots, l'indien qu'il interpellait bondit de fureur. Tirant de sa
gaine un long couteau, il se prcipita sur le captif pour l'en percer.
Un de ses compagnons l'arrta.

--Non, ne le tue pas encore, lui dit-il; nous lui montrerons comment les
Chinooks traitent les hiboux de son espce.

Et, saisissant un bton enflamm qui se consumait sur un brasier voisin,
il flamba les jambes de sa victime, tandis que Oeil-de-Carcajou lui
faisait de larges entailles dans le ventre en vocifrant:

--Si tu as rendu ma femme esclave, je rendrai la tienne veuve, et je
mangerai ta chair pour en jeter le reste aux chiens.

--Mange-la donc; car tu en as besoin pour te donner le courage qui te
manque, reprit froidement le Clallome.

Oeil-de-Carcajou lui enlevait, pendant ce temps, une large portion de la
cuisse et la dvorait sanglante.

Toujours insensible  ses horribles souffrances, le captif apostrophait
ses bourreaux.

--Dent-de-Loup, c'est moi qui ai tu ton pre  la rivire Taouleh;
Griffe-de-Panthre, regarde ton dos, quand tu passeras prs d'un
ruisseau, et tu y admireras la cicatrice qu'y ont laisse mes flches 
la plaine des Buttes; Jambe-Croche, tu portes sur tes membres les
marques de mon casse-tte. Tous, je vous ai battus; tous, vous tes des
lches. Votre _jeesukan_ [1] est un fourbe qui ne connat rien des
secrets de _Hias-soch-a-la-ti-yah_ [2]. Je vous mprise.

[Note 1: Sorcier.]

[Note 2: Le Chef suprme ou Grand Esprit.]

Pendant qu'il les invectivait de la sorte, les Chinouks lacraient le
prisonnier, qui avec des haches, qui avec des lances, qui avec des
tisons ardents. Son corps ne prsenta bientt plus qu'une plaie hideuse,
que creusaient sans cesse de leurs ongles, et mme de leurs dents, les
tourmenteurs sans russir pourtant  arracher un gmissement 
l'infortun Clallome. A leurs hurlements, il rpondait par des insultes;
 leurs monstrueuses perscutions, par des sarcasmes.

Enfin, comme s'il et voulu porter  son comble la rage des Chinouks, il
se tourna vers un guerrier accroupi sur une robe de buffle, et cria:

--Est-ce que vous ne voyez pas que vous tes poltrons comme des loups?
Qui est-ce qui vous commande? Un misrable Bois-Brl! J'ai pris sa
mre, je l'ai emmen dans mon wigwam; elle a t l'esclave de mes
squaws, la femme de mes esclaves...

Cette injure fit tressaillir le Bois-Brl; il se leva brusquement,
s'lana sur le supplici et lui assna un coup de massue qui mit
immdiatement fin  ses peines terrestres.

Sa vengeance accomplie, le mtis revint s'asseoir sur la peau de buffle,
alluma son calumet et examina silencieusement une jeune Indienne, fixe,
les mains derrire le dos,  un poteau, non loin de celui ou avait pri
le guerrier clallome.

--A moi la chevelure du chef! dit un Chinouk en dtachant le cadavre.

--Elle appartient au Dompteur-de-Buffles, dit un autre.

Non, reprit le premier; elle doit tre  moi, puisque c'est moi qui ai
fait prisonnier ce venimeux Clallome.

Plaant ses deux pieds sur les paules du mort, il souleva d'une main la
tte par ses longs cheveux, de l'autre dcrivit, avec un petit couteau
en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en
faisant le tour du crne, et tirant vivement la chevelure  lui, il
arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de
sang et profrant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux:

--Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)!

A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence tranger  cette
scne, et du jeesukan, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le
reste de la bande, compose d'une dizaine d'hommes, commena  danser,
avec d'pouvantables contorsions, autour du corps mutil du Clallome.

Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des
Ttes-Plates, parse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia,
entre la rivire Umqua, le dtroit Juan-de-Fuca, prs de l'le
Vancouver, et les montagnes Rocheuses.

Comme leur nom l'indique, ils avaient la tte aplatie en forme de coin.
Leurs membres, longs et difformes, taient entirement nus et bariols
de peinture bizarres qui ajoutaient encore  la laideur de leurs faces,
affreusement dfigures, autant par les tatouages qui les couturaient
que par la pratique de se malaxer le crne.

Le Dompteur-de-Buffles tait un sang ml, fils d'un Canadien-Franais
et d'une femme indienne. Il devait  sa valeur la haute position qu'il
occupait chez les Chinouks. A la suite d'une dfaite qu'il fit essuyer
aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorit suprme, en
lui confrant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il
comptait, nanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le
jeesukan, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tte ronde, comme les
Europens, et l'appelait, par drision, _pasayouk_, ou visage blanc.

Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau
sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivois et dress si habilement,
qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore
que sa force extraordinaire et sa bravoure  toute preuve, l'avait,
rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Caldonie.
Ils assuraient volontiers que c'tait _Scoucoum_, le Mauvais Gnie, et
le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi
superstitieux pour accrotre sa puissance et ses richesses.

Il tait court de taille, trapu, dou d'une charpente robuste, dure et
flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les
tiraillements de la faim, ni les brlements de la soif, ni les morsures
du froid boral, ni les ardeurs d'un soleil tropical.

Un teint cuivr, des pommettes saillantes, des cheveux longs, natts
avec soin et orns de coquillages, une chemise de chasse en peau de
daim, blanchie  la pierre-ponce, et fantastiquement dcore avec des
piquants de porc-pic, un long collier de griffes d'ours et de dfenses
de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui
donnaient l'aspect d'un indigne de la Saskatchaouane ou de la rivire
Rouge,  l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau pass dans la
cloison de ses narines et indiqu sa demi-origine chinouke, si la
dviation de ses jambes,--vice commun  toute cette race et provenant
des longues heures qu'elle passe en d'troits canots,--avait permis le
moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'corce de cdre, tiss en
forme de ruche  abeilles, et enjoliv par des dessins reprsentant des
Indiens  la pche de la baleine, couvrait sa tte, dont les yeux vifs
et perants, profondment encaisss sous des sourcils pais, dnotaient
une grande pntration, unie  une opinitret plus grande encore.

Les passions bonnes et mauvaises devaient tre soudaines, violentes,
dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte
incessante, acharne.

Contrairement  l'usage des Chinouks qui ont l'habitude de s'piler, il
avait la lvre suprieure ombrage par une petite moustache noire, fine
et soyeuse.

A sa ceinture de cuir de boeuf taient passs des pistolets et un
coutelas; prs de lui gisait une carabine  monture de cuivre, garnie de
plumes brillantes, et son tomahawk, sorte de massue longue de deux
pieds, figurant un croissant en os de cachalot, macul de sang et des
dbris du crne du malheureux qu'il venait d'gorger.

Dans la matine du jour o nous les prsentons  nos lecteurs, le
Dompteur-de-Buffles et sa troupe avaient rencontr et battu un parti de
Clallomes, sur la rive septentrionale de la Colombie. Deux prisonniers
taient rests entre leurs mains, un sachem et Ouaskma, la
Belle-aux-cheveux-noirs. Le premier tait mort en brave. Ouaskma, fille
de Tanastic, chef fameux, parmi les Clallomes, attendait firement le
mme sort, sachant bien que sa beaut, sa jeunesse et son rang taient
plutt faits pour exasprer que pour toucher ses ravisseurs.

Le jeesukan chinouk, entre les mains de qui elle tait tombe, avait
rsolu de la brler vive, pour se rendre propice  Scoucoum, l'Esprit
du Mal.

Ds que les Indiens eurent cess leurs chants et leurs danses, il
ordonna de prparer un bcher.

Mais alors le mtis lui dit:

Mon frre veut-il me cder cette squaw?

Le jeesukan, qui ptunait gravement, les regards tourns vers le soleil
couchant, ne rpliqua point et le Dompteur-de-Buffles reprit:

--Si mon frre veut me livrer cette squaw, il recevra de moi en change
deux fois vingt tiacomoshaks [3], trois fois trois couvertes de peaux de
cygne, un cornet de poudre et la grande hache dont les Kingors [4] m'ont
fait prsent.

[Note 3: Pour calculer, les Indiens de la Colombie font usage du systme
binaire. La _tiacomoshak_ est use coquille bleu qui sert de monnaie. Sa
valeur est proportionne  sa longueur. On la pche prs du rio
Columbia.]

[Note 4: Corruption de _King Georges_. Les Indiens nomment ainsi; les
Anglais; les Amricains, _Boston ou Longs-Couteaux_; les Canadiens,
_Franse_ ou _Pasayouk_.]

Le sorcier ne parut pas avoir entendu.

--J'ajouterai, dit Bois-Brl, une chaudire en fer et une pice de drap
rouge.

--Le bcher est-il prt? demanda le devin aux Indiens.

--Il est prt, rpondirent-ils.

--Si mon frre m'abandonne cette squaw, je lui laisserai encore l'usage
de ma belle carabine pour deux neiges, insista le chef.

A cette nouvelle proposition, l'oeil du jeesukan s'alluma. Mais
l'clair s'teignit aussitt sous le voile de ses paupires.

--Scoucoum dsire la vierge clallome; qu'on mette le feu au bcher,
dit-il.

Alors le mtis se leva, et faisant signe aux hommes de suspendre les
prparatifs du sacrifice, il s'approcha du magicien et lui dit:

--Que mon frre, le sage jeesukan m'entende! Qu'il dise ce qu'il veut
pour la femme clallome. Mes oreilles sont ouvertes.

--Chinamus, grand medawin des Chinouks, veut immoler cette vierge 
Scoucoum. Ne l'arrte pas davantage, ou redoute le courroux du Mauvais
Esprit.

Les sourcils du Dompteur-de-Buffles se rapprochrent. Il ne put
matriser un mouvement de colre.

Ouaskma, la Belle-aux-cheveux-noirs, semblait tout  fait indiffrente
 ce dbat qui avait rassembl les Chinooks autour de leurs chefs.

--Et si je te donnais cette carabine, plus deux fois deux livres de
plomb? demanda le Bois-Brl.

--Ce ne serait pas assez.

--Que te faudrait-il donc?

--Ce que mon frre ne voudrait pas me donner, repartit le magicien d'un
ton lent et en tudiant la physionomie de son interlocuteur.

--Chinamus, je t'ai dit que mes oreilles taient ouvertes, mon esprit
l'est aussi. Parle.

--Tu promets de m'accorder ce que je te demanderai, en change de cette
squaw?

--Si je l'ai, oui; quand ce serait la plus belle de mes femmes.

Tu l'as; mais ce n'est pas la plus belle de tes femmes. Ce que je veux,
Pasayouk... c'est le Tonnerre!

--Le Tonnerre s'cria le sachem avec un ddain mal dguis; ah! c'est le
Tonnerre que tu veux, et tu crois que je le troquerais contre une squaw!
Une bte que j'ai leve moi-mme, qui devance le vent, qui met en fuite
nos ennemis, que nul autre que moi ne peut monter! Ah! tu voudrais le
Tonnerre! Non, jeesukan, tu ne l'auras pas!

--Mon frre est libre de garder le Tonnerre, mais moi je suis libre
aussi de brler la vierge clallome rpondit, froidement Chinamus.

--Elle doit tre brle, clamrent quelques Indiens en s'avanant vers
la captive avec des torches enflammes.

Le mtis frappa violemment le sol de son mocassin.

--Je casse la tte  qui la touche! fit-il avec emportement.

Et se ravisant, il dit, d'un ton plus doux, au sorcier:

--Eh bien, mon frre, si tu y consens, je te joue mon Tonnerre contre ta
captive.

--Ton Tonnerre, la carabine et tout ce que tu avais promis auparavant,
dit Chinamus avec une expression de cupidit qui se reflta sur son
visage.

--Tout cela.

--Jouons.

--Au beullome?

--Au beullome.

A l'tat primitif, autant sinon plus qu' l'tat civilis, l'homme est
impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-tre la raison pour laquelle
les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va
jusqu' la frnsie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Ds
qu'une partie est engage, elle peut se prolonger pendant des journes
et des nuits entires sans que les intresss et mme les spectateurs
s'aperoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il
t prononc, que les Chinouks se rangrent de chaque ct des deux
adversaires.

Ceux-ci taillrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce
environ, puis noircirent l'un d'eux  la fume du feu. Ensuite ils
dcouprent, en menus filaments, une corce de cdre et en firent deux
bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main.

--Commence, mon frre, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukan.

--Au troisime coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et
mlant adroitement les btons entre les filaments.

--Comme il te plaira, mon frre, rpondit le Bois-Brl l'arrtant et
ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite.

--C'est vrai, rpliqua l'autre avec un dpit concentr.

Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet
dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagn la
premire manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien polic
pour le pays et les gens dont je parle.

--Mon frre le Dompteur-de-Buffles est un grand chef! il vaincra notre
frre le medawin, dit Oeil-de-Carcajou, qui gardait une vieille rancune
au devin.

--Scoucoum protgera son fidle Chinamus, riposta Griffe-de-Panthre
avec un regard obsquieux au sorcier.

--Mle les _loros_, Pasayouk, dit schement ce dernier au Bois-Brl. Et
quand il eut fini.

--Dans la droite, dit-il.

Il ne s'tait pas tromp.

Les Indiens, qui ne, souhaitaient rien tant que de brler Ouaskma, se
mirent  entonner de leur voix discordante et gutturale, le
_he-hui-hie_, chant oblig de tous les jeux, parmi les Chinouks.

La captive ne soufflait mot, n'accordait aucune attention  cette partie
o sa destine tait en jeu. Elle contemplait mlancoliquement le soleil
dont les derniers rayons teignaient d'un rouge pourpre les ondes
paisibles de l'ocan Pacifique.

Le sachem lui adressa un regard passionn, en reprenant les loros.
Ouaskma ne le remarqua point.

--Dans la gauche, dit Chinamus.

--Non, il est dans la droite, repartit le Bois-Brl, en montrant
l'atout, plac dans sa main droite avec les fibrilles de cdre.

Suivant les rgles du beullome, le coup tait nul.

--Donne-moi les paquets, dit le medawin, il mlangea rapidement les
btons et les corces.

--Dans la droite! s'cria le Dompteur-de-Buffles.

--Non, rpondit Chinamus, fermant les poings, et essayant d'escamoter le
morceau de bois noir.

Son antagoniste ne lui en laissa pas le temps, et, appliquant un coup de
son tomahawk sur la main droite du devin, il fit tomber le bton.

Chinamus se releva, poussa un rugissement de rage, saisit une flche et
en frappa le Dompteur-de-Buffles, en disant:

--La vierge chinouke est  moi. Elle sera brle! Le mtis tomba roide
sur le sol.

Cet acte d'audace avait interdit les Chinouks, qui ne savaient trop
s'ils devaient approuver ou condamner la conduite du jeesukan, quand
cinq coups de feu, tirs simultanment et qui abattirent quatre des
leurs, apportrent une foudroyante diversion dans les penses de ceux
qui demeurrent debout.




                                CHAPITRE II

                              LA COLOMBIE [5]

[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de dclarer ici combien je suis
redevable, pour cet ouvrage,  l'admirable travail de M. Duflot de
Mofras, sur l'Orgon.]

Quelques dtails topographiques et ethnographiques sur le thtre de ce
drame me paraissent indispensables.

La Colombie, situe entre les 46 et 50 de latitude, 40 et 47 de
longitude, est borne au nord par l'le de Vancouver; au sud par la
rivire Umqua, dcouverte, en 1543, par les Espagnols;  l'est, par la
chane des montagnes Rocheuses;  l'ouest, par le Pacifique.

Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivire Colombie, comme
l'ont appel les Canadiens-Franais, la partage en deux. Ce fleuve, qui
prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et
Hooker, points culminants de l'Amrique septentrionale, part du 53 de
latitude environ, pour aller, aprs un cours de cinq cents lieues, se
jeter dans l'ocan Pacifique par lat. 46 49' nord.

Chose singulire, unique peut-tre dans les annales de l'hydrographie,
le rio Columbia descend d'un petit lac, nomm lac du _Bol de punch du
Comit_, lequel donne naissance  un autre cours d'eau considrable,
l'Arthabasca, qui va se verser dans l'ocan Atlantique, par la baie
d'Hudson...

Ce lac mesure  peine une lieue de circonfrence!

Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le
Columbia, le 17 aot 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entre qui
dcrit une pointe trs-basse, allonge, couverte de magnifiques
conifres semblant merger des eaux, reut le nom de cap Frondoso.
Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares,
ayant navigu dans ces parages sans apercevoir le fleuve, dclara qu'il
ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta.

Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Dsappointement.

Quatre annes se passrent encore sans que l'existence de ce roi des
eaux fut un fait acquis  la gographie. Enfin, le 13 mai 1792, le
capitaine amricain Gray pntra dans le fleuve avec le navire marchand
de Boston, _Columbia_, qui lui laissa son nom.

Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrs. Il suit
une marche irrgulire, plongeant vers le sud, pour remonter  l'ouest 
travers les contres les plus diffrentes par leur climat leur sol, leur
production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se
prcipite avec furie entre des rives profondment escarpes, bondit sur
des roches volcaniques nues, hurle comme une bte fauve contre ses
inexorables barrires, cume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa
prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade
formidable, et promne ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur
cleste, au sein d'une prairie luxuriante o la nature a rassembl, avec
amour, tous les trsors de sa fcondit. Alors le Columbia se fait
paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante vgtation dont
il est le pre nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et
s'lance sous les arceaux d'une sombre fort de pins gants; plus loin,
le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et
qui rflchissent leurs pointes effiles dans son miroir de cristal; au
del il dploie imprialement son manteau liquide dans un lac immense,
enclav entre des montagnes au front sourcilleux, ternellement drap de
neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les
unes au sud, les autres  l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un
colossal serpent, tantt entre des rives fleuries, parfumes des plus
suaves armes, tantt sur des masses de laves arides, chenues, ou au
milieu de marais fangeux, jusqu' ce qu'il vienne enfin se marier 
l'ocan.

L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est form
par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est
nomme pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou
Dsappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsems d'lots
charmants, o la faune et la flore des deux ples se trouvent confondues
dans un heureux mlange. Quant au cap Dsappointement, c'est une
montagne arrondie, leve de cent vingt mtres au-dessus de la mer et
jadis couronne de pins de la plus grande espce. Ils atteignent
soixante pieds de circonfrence et trois cents de hauteur. L'corce a
plus d'un pied d'paisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui
ombrageaient le cap Dsappointement,  l'exception de trois, qui furent
lagus et conservs pour servir  guider les navires dans la passe,
extrmement dangereuse  cause des bancs de sable flottants qui
l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se
fait entendre  plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une
largeur de quinze cents mtres. Les normes lames qui la balaient en
temps de tourmente, montent jusqu' soixante pieds de hauteur. Aussi
l'entre de la Colombie est-elle fort redoute des marins; dans leur
langage mtaphorique, ils l'ont dnomme _le Trou du Diable_.

A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scne change et prend une
physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et
tempr, rjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore
aux trois quarts sauvage, est destin  devenir un des siges les plus
florissants de la civilisation.

En 1822, poque de notre rcit, les blancs taient rares sur le littoral
de la Colombie, principalement habit par les Indiens Ttes-Plates.

Nanmoins, quelques tablissements y avaient t fonds par les
Amricains et les Anglais; mais les diffrends continuels des deux
nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Ples ne
permettaient gure  ces tablissements de prosprer. Leur histoire est,
du reste, aussi brve que lugubre.

En 1809, un Amricain d'une intelligence peu commune, d'une volont de
fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries.
Cette association se proposait de faire concurrence  la Compagnie de la
bale d'Hudson, dont les empitements, par del les montagnes Rocheuses,
commenaient  inquiter les Yankees, qui rclamaient, comme leur
proprit, le territoire de la Colombie. La socit de M. Astor prit le
titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la
Compagnie canadienne du Nord-Ouest, tablie  Montral, se joignirent M.
Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce
nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du clbre voyageur sir
Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et dcouvrit une route pour
se rendre, par terre, des ctes occidentales de l'Atlantique  l'ocan
Glacial.

En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule
factorerie devait d'abord tre tablie  l'embouchure du rio Columbia.
Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux
facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies,
irait ensuite les vendre:  Canton, en Chine, et rapporterait les
produits au lieu d' embarquement.

Le _Tonquin_ inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant
l'automne de 1810 et arriva  sa destination au milieu de l'hiver. Son
quipage se composait d'Amricains et de Canadiens, tous gens hardis et
dcids  mener  bonne fin leur prilleuse entreprise.

A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils levrent un fort qui
fut appel Astoria.

Le 5 juillet 1811, le _Tonquin_ levait l'ancre avec une cargaison de
fourrures. Mais s'tant arrt prs de l'le Vancouver pour faire de
l'eau, il fut attaqu par les indignes, qui massacrrent tous ceux qui
se trouvaient  son bord.

Deux ans aprs, le 12 dcembre 1813, la corvette de guerre anglaise le
_Racoon_, commande par le capitaine Black, ruinait l'tablissement
d'Astoria.

Il ne se releva point; mais l'impulsion tait donne. Des bandes ou
partis d'Amricains, de Canadiens et d'Anglais, se livrrent, soit
individuellement, soit en socit,  la traite des pelleteries, sur les
ctes du Pacifique, en s'avanant dans l'intrieur des terres, par le
rio Columbia, jusqu'au moment o un aventurier anglais, le docteur
McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considrable
qui prit le nom de fort Vancouver.

Le fort Vancouver, bti  trente lieues en amont du fleuve, fut compris
dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je
l'ai dit dans mes prcdents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce,
depuis le 45 de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie
d'Hudson jusqu'au Pacifique.

[Note 6: Voir entre autres _la Huronne_ et les _Pieds-Noirs_.]

Ds le commencement du sicle, elle dclarait aux Compagnies rivales et
aux francs trappeurs une guerre  outrance. Mais,  partir de 1815, elle
ne recula devant aucun moyen pour les faire disparatre du territoire o
elle exerait un pouvoir sans contrle. Le vol, la dvastation et
l'assassinat furent impunment perptrs par ses agents.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et dcimait les
peuplades indiennes.

Ces peuplades taient et sont encore, sur le versant occidental des
montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les
Ttes-Plates, proprement dites; les Nez-Percs, les Serpents et les
Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les
Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes.

Ceux qui vivent  la base des montagnes ressemblent assez par leurs
moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume  la grande race
algonquine rpandue entre le versant oriental, le lac Huron et la
factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du
Pacifique en diffrent totalement. Ils portent peu ou point de
vtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mnent pour
la plupart une existence misrable.

[Note 7: Voir _la Huronne._]

La famille chinouke reconnat deux divinits principales,
Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprme, et Scoucoum,
l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des
victimes humaines. Sa gense est trange. L'homme fut cr par un Dieu,
Etalapas. Mais,  l'origine, l'homme tait parfait. Le souffle de vie ne
l'animait pas. Sa bouche n'tait pas divise, ses yeux taient ferms,
ses pieds et ses mains taient rigides. C'tait, une statue, rien de
plus. Le feu promthen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant,
mais plus charitable qu'Etalapas, eut piti de ce triste tat de
l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans
ses bras et ses jambes, puis il lui apprit  s'en servir pour fabriquer
des armes, des filets et toutes les choses ncessaire  son tre.

La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable
avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'loigne de mon sujet, je
ne puis rsister au dsir de la citer.

Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes
n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne
s'teignit avec eux. Ils dlibraient sur les moyens de la perptuer,
quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel.

On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux,
monterait.

Ce qui parut d'abord impossible.

Mais des oiseaux lui prtrent le secours de leurs ailes et le
portrent dans les airs.

Arriv au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de
l'eau auprs d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vnt.

Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un
prsent de graisse d'ours.

Une femme causeuse qui reoit des prsents n'est pas longtemps
victorieuse.

Celle-ci fut faible dans le ciel mme.

Manitou s'en aperut, et, dans sa colre, la prcipita en bas. Mais une
tortue la reut sur son dos, o la loutre et d'autres poissons
apportrent du limon du fond de la mer et formrent une petite le qui
s'tendit peu  peu et finit par constituer tout le globe.

Cette lgende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du
Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des rudits et reviens
aux Chinouks.

Ils sont trs-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils
enlvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela,
probablement, dans le but de se rendre favorable la divinit qui prside
aux tribus aquatiques.

Les sorciers jeesukans exercent une grande influence sur leur esprit.
Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc leves
de quatre ou cinq pieds du sol et entoures par une pente en planche.
Deux jeesukans sont mands. On leur fait force prsents pour les
dterminer venir. Une fois arrivs, ils montent sur les nattes prs du
patient, et commencent  psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de
chant nasal. Chacun d'eux tient  la main un bton long de quatre  cinq
pieds, emmaillot dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout
de quelques minutes, la gamme hausse et s'acclre. Les magiciens
s'agitent, se dmnent comme des nergumnes.

Bientt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu' ce que
les exorciseurs, tremps de sueur,  court d'haleine, s'affaissent, 
moiti morts, auprs de leur client.

Pendant tout le temps de l'opration, la famille vaque  ses travaux
journaliers comme si de rien n'tait.

Un enfant meurt-il, le pre s'en prend  la mre et la tue, parce que,
dit-il, elle lui a jet un sort  sa naissance.

Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a t lgamment
traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragdie suivante:

Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans
l'enceinte du fort. Il tait mort de consomption, maladie trs-commune
chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment
exposs aux vicissitudes des saisons. La bire fut faite assez grande
pour contenir tous les objets supposs ncessaires pour son confort dans
le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la crmonie habituelle;
sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case o, le soir mme, il
attenta  la vie de la mre de son enfant....

C'est une opinion rpandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop
d'importance pour mourir d'une manire naturelle;  quelque poque que
l'vnement arrive, ils l'attribuent  la mauvaise influence exerce par
quelque autre individu qu'ils dsignent souvent de la manire la plus
capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les
personnes qui leur sont les plus chres. Cette fois-l, Casanov prit
pour victime la mre afflige, quoique, pendant la maladie de son fils,
elle eut t la plus assidue et la plus dvoue servante, et que, de ses
diverses femmes, elle fut celle qu'il aimt le plus. Mais c'est la
croyance gnrale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte
qu'ils s'infligent  eux-mmes est grande, plus la manifestation de leur
douleur est agrable  l'me du dfunt. Casanov me fit connatre la
raison intime de son dsir de tuer sa femme: elle avait t si bien
l'esclave de son fils, si ncessaire  son bien-tre et  son bonheur
dans ce monde, qu'il devait l'envoyer prs de lui pour qu'elle
l'accompagnt dans son long voyage, nanmoins, la pauvre mre parvint 
s'enfuir dans les Bois et  se rendre le lendemain au fort Vancouver, o
elle implora protection. Elle se tint, en consquence, cache pendant
quelques jours jusqu' ce que ses parents eussent fix leur rsidence et
la sienne  la pointe Chinouke. En ce mme temps, une femme fut trouve
assassine dans les bois; on attribue universellement ce meurtre 
Casanov ou  quelqu'un de ses missaires.

Les Chinouks ne brlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines
des cadavres d'une espce de coquillages nomms aqua, et ils fixent sur
les paupires des bandelettes de grains de verre ou d'toffe. Le corps
est par de ses vtements de fte; puis envelopp dans des peaux
d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tourne vers
la terre et la tte suivant le cours d'une rivire, dans un canot form
avec des corces, lev sur quatre poteaux et soutenu par des barres
transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce spulcre
arien, supportent tous les ustensiles dont le dfunt a fait usage
pendant sa vie. Les crmonies funbres se font au milieu des chants des
jeesukans et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le
pleurent pendant plusieurs semaines.

Les tombeaux sont sacrs. Malheur  l'imprudent qui toucherait  l'un
des objets qu'ils renferment!

Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'corce de cdre,
o les lits sont disposs comme les cadres dans les cabines d'un navire.
Ils ne se vtissent gure qu'en hiver; alors ils portent un manteau de
peaux de rats musqus ou de veau marin.

Une ceinture (kalaquart) en filaments d'corce de cdre compose, pour
l't, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est
rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de
cygnes ou d'oies sauvages.

Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et
de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la
forme, ressemblent assez  l'oignon, constituent la base de leur
alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres
tribus sauvages de l'Amrique du Nord pour que je croie inutile de les
dcrire spcialement ici.

Ces particularits donnes, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil
de ma narration.




                                 CHAPITRE III

                                POIGNET-D'ACIER


Le matin du jour o se passait la tragdie rapporte dans le premier
chapitre de ce livre, un homme se promenait, pensif, devant une cabane
grossirement construite, prs d'un monceau de ruines, le long de la
pointe Georges, sur la rive sud de la Colombie, quelques milles de son
embouchure.

L'homme tait connu, dans le dsert amricain, sous le nom de
Poignet-d'Acier.

Les ruines taient celles du fort Astoria.

Poignet-d'Acier avait atteint la maturit de l'ge. Sa taille tait
lance, sa musculature fine, souple, gracieuse dans son jeu; elle
annonait la vigueur unie  l'agilit. Il avait les traits fortement
accuss, un peu secs, et sa physionomie et t dure sans une barbe
noire qui la masquait en partie et en adoucissait les angles. Son oeil,
frquemment voil par quelque pense amre, s'animait de lueurs
blouissantes quand il voulait se fixer sur une personne ou un objet.
Son clat devenait alors insoutenable. Il fascinait, faisait froid au
coeur. A la vue de ce personnage, on se sentait en prsence d'une de ces
existences ravages par les passions, dont la lave, toujours bouillante
dans leur sein, menace  tout instant de faire ruption.

Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral
du Pacifique: chapeau de racines de cdre  larges bords, chemise de
chasse en peau d'lan, une ceinture en cuir de veau marin, d'o
pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des
culottes fabriques avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes
molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de
mocassins, une grande poudrire et un tui de fer-blanc taient passs
en sautoir derrire son dos. Un fusil  deux coups reposait ngligemment
sur son avant-bras droit.

Le tableau qui se droulait aux pieds du promeneur avait une de ces
magnificences prodigieuses que l'on ne trouve gure dans les pays
cultivs.

Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes,
formait un cadre, saisissant par le contraste, aux les verdoyantes, aux
bancs de sable dors dont elle est marquete  cet endroit; au deuxime
plan, des rives escarpes, panaches de pins superbes, puis le mont
Sainte-Hlne, de forme conique, coiff de neiges ternelles, et, dans
les derniers lointains, le ciel mlant son azur avec l'meraude des
incommensurables prairies.

Des phatons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de
lourds cormorans gayaient le paysage en rasant la surface du fleuve,
tandis que des nues de corneilles, planant au-dessus de la grve,
fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la mare y avait
apports, les saisissaient entre leurs grilles, s'levaient en l'air,
les laissaient retomber sur les rochers o ils se brisaient et o les
intelligents oiseaux descendaient pour dvorer le contenu.

Sur cette mme grve, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil
des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des
souffleurs, sortant des eaux leur grosse tte noirtre, lanaient dans
l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc
d'aloses faisait miroiter ses cailles diamantes en cherchant  happer
une proie parmi les essaims de mannes [8], si presss qu'on et dit
qu'une gaze grise tait rpandue sur les places qu'ils avaient Enfin,
deux faucons  tte jaune dcrivaient des cercles concentriques
au-dessus du banc d'aloses. A tour de rle l'un d'eux tombait, avec la
rapidit de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait,
en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une le voisine;
ensuite il revenait et continuait la pche.

[Note 8: Sorte de grosse mouche gristre, trs-abondante, qui suit bancs
d'aloses.]

Sur la cte o se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'tait pas moins
attrayant.

Une riche verdure maille de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion,
d'anglique, la tapissait. Autour des dcombres du fort, des sureaux et
des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphre de pntrants parfums
tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empenns d'meraudes et de
rubis, voltigeaient  la cime, mlant leur ppiement aux notes
argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu.

Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient
toutefois ni  l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier.

Il marchait distraitement, par mouvements saccads, et ses yeux
demeuraient attachs au sol.

Des lambeaux de phrases s'chappaient par intervalle de ses lvres.

Oui, disait-il, avec de l'or, quelques grains de cette poussire jaune
qu'on estime tant, je sauverais mon pays! Je l'arracherais  ces
misrables Anglais, dont l'implacable cruaut seule gale la perfidie...
Et aprs un instant de silence:

--A quoi bon cette ambition! Les hommes valent-ils la peine qu'on
s'occupe d'eux!... Non. Mais ma vengeance! Oh! ma vengeance, elle ne
sera assouvie que quand j'aurai chass du Canada les usurpateurs qui
l'oppriment, qui portent le dshonneur...

Ses traits se contractrent, sa main droite se crispa au canon de son
fusil.

Mais de l'or reprit-il au bout d'une minute, de l'or qui m'en donnera?
O en trouver? Depuis six ans que je fais ici la traite des pelleteries,
 mes risques et prils, perscut par les agents de cette infme
Compagnie de la baie d'Hudson, traqu nuit et jour par les Indiens,
depuis six ans, qu'ai-je amass?... rien, ou presque rien... On dit
cependant qu'il y a par-l, vers le nord, des mines aurifres! Ce
Chinouk m'avait promis de m'y conduire. La ppite qu'il m'a donne est
bien en or... en or fin... Et cet Indien a disparu  l'heure de
partir!... Oh! la destine, l'implacable destine me poursuivra donc
toujours et partout... Oui, il est des hommes condamns au malheur, du
berceau  la tombe, peut-tre mme au del!... Si j'avais de l'or,
pourtant! Avec l'or, pas d'obstacles: la fatalit est vaincue!

Poignet-d'Acier s'arrta, tira de son tui un grain d'or brut pesant
environ deux onces, l'examina, et, tendant sa main dans la direction du
mont Sainte-Hlne, il s'cria, avec l'accent d'une inbranlable
volont:

--C'est l, l qu'est la mine. J'irai, je la dcouvrirai, ou... il
s'interrompit tout  coup,  l'aspect d'un trappeur qui sortait de la
cabane.

--Ah! tu viens me dire que le repas est prt, mon bon Jacques; mais je
n'ai pas faim, fit-il en s'avanant vers le trappeur, vieillard blanchi
par les ans, quoique d'une apparence robuste et alerte.

--Voil encore la tristesse qui vous prend, monsieur Villefranche...

--Jacques, rpondit Poignet-d'Acier d'un ton qui voulait tre svre,
mais qui n'tait que mlancolique, je t'ai dj dfendu de m'appeler par
ce nom.

--L'habitude, mon cher matre...

--N'en parlons plus. Pour te faire plaisir, je djeunerai.

Ils entrrent dans la cabane.

C'tait une habitation primitive s'il en fut.

Elle ne diffrait de celle des Indiens chinouks que parce que le foyer
tait plac dans un coin, au lieu d'tre tabli au centre. Des armes et
des filets taient appendus aux parois de la muraille.  et l des
paquets de pelleterie servaient de sige on taient empils les uns sur
les autres. A des perches transversales, qui reliaient les quatre murs
de la hutte, on avait accroch des quartiers de venaison, des chapelets
de poissons boucans et des bottes de plantes lgumineuses.

Une table grossire occupait le milieu.

--Je vous ai, dit Jacques  Poignet-d'Acier, prpar un gteau de
kamassas nouvelles. Il est aussi friand que s'il tait fait avec de la
farine de froment. Gotez-y, monsieur...

--Encore! tu es incorrigible!

--Puis-je oublier, monsieur Villefranche... Il s'arrta court, et
l'aventurier se mit  rire.

--Continue, mon bon Jacques; tu n'as pas ton pareil ici-bas. Ah! si tous
les hommes taient comme toi, ils ne feraient pas long sjour sur cette
terre.

--Vous servirai-je une tranche de saumon?

--Assieds-toi, d'abord,  ct de moi.

Jacques obit en se dcouvrant respectueusement.

--Excellente nature, murmura Poignet-d'Acier. Puis il ajouta en apart:

--Excellente, oui, mais sans initiative, bonne pour servir, voil tout!

--Vous savez, monsieur, dit le domestique, que le navire ancr
au-dessous du cap Frondoso met  la voile demain matin pour New-York.

--Ah! fit l'aventurier en fronant lgrement les sourcils, et il te
faut de l'argent pour ton protg.

--Si monsieur...

--Oui, dit Poignet-d'Acier en tirant une bourse de cuir, voil cent
piastres.

--Merci, monsieur, dit Jacques avec une expression de reconnaissance
intraduisible. On m'a crit qu'il tait si beau, qu'il vous ressemblait,
le petit Alfred!

--Jacques, s'cria le matre, pour la millime fois, je t'enjoins de ne
plus prononcer ce nom-l devant moi!

--Pardon, mon....

--Qu'il n'en soit plus question! Voudrais-tu donc me faire mourir? Ne
sais-tu pas que le remords me poursuit? Cette femme m'avait trahi? Mais
tais-je en droit de la faire prir de chagrin, lentement,  petit
feu... Et ma fille, car c'tait ma fille Adle, j'en suis sr, mais ne
suis-je pas la cause de son empoisonnement? Elle s'est suicide aprs sa
faute, parce qu'elle redoutait ma svrit, parce que, peut-tre, je
l'aurais tue comme j'ai tu son amant, cet Hermisson [9].

[Note 9: Voir la _Huronne_.]

--Mais si monsieur voulait revoir les pauvres jumeaux, ses
petits-enfants? hasarda le vieux serviteur.

--Ses petits-enfants! tonna Poignet-d'Acier; ses petits-enfants! Que
veux-tu dire? Est-ce  moi que tu parles? Les enfants sont les enfants
d'un Anglais. Je nie qu'ils aient du sang franais dans les veines! Ma
fille tait une misrable!... une maudite, comme sa mre!

Aprs ces mots, articuls d'une voix strangule, Villefranche se leva,
les yeux injects de sang, le visage en feu et arpenta la cabane 
grands pas.

Ayant fait cinq ou six tours, il recomposa son visage, en homme habitu
depuis longtemps  refouler ses motions les plus violentes, et,
s'asseyant de nouveau  la table, il tendit la main au vieillard, en lui
disant:

--Excuse mon emportement, Jacques. Tu enverras l'argent pour cet enfant;
qu'il soit bien soign; je le reverrai... un jour... oui... Quant  la
fille, sa soeur, elle a t abandonne, n'est-ce pas? Tu me l'as assur.

Jacques baissa la tte sur sa poitrine sans rpondre.

Villefranche prit, sans doute, ce signe pour une affirmation, car il
s'cria d'un ton dur:

--Tu es incapable de me mentir; mais si j'apprenais que cette fille
ret, ne ft-ce qu'un schelling de moi, tu ne recevrais plus un sou,
plus un seul pour l'autre! Appuyant ses coudes sur la table, il
ensevelit son visage dans ses mains, en murmurant:

--Horrible destine! Ma mre trompa mon pre, ma femme m'a tromp! ma
fille tait sduite  seize ans. Elle donnait le jour  deux enfants, un
garon, une fille! Quelle maldiction pse donc sur notre famille! Mais
cette petite fille, oh! je ne la verrai plus; j'aurais du l'touffer de
mes propres mains! N'est-ce pas, Jacques, que tu l'as expose sur la
voie publique?

Le domestique balbutia une rponse inintelligible. Il parut mme si
embarrass, que Poignet-d'Acier remarqua son trouble, et il allait le
questionner, quand on frappa  la porte.

--Faut-il ouvrir? demanda Jacques.

--Attends un peu.

L'aventurier remit sa bourse dans une poche de sa chemise de chasse,
tira ses pistolets de sa ceinture, examina l'amorce, les plaa sur la
table et dit:

--Ouvre!

Jacques, qui avait intrieurement ferm la porte avec une lourde barre
de bois, prcaution trs-utile  cette poque, s'en approcha; mais,
avant de tirer la barre, il demanda:

--Qui est l?

--Merellum, la Petite-Hirondelle, rpliqua du dehors une voix enfantine.

--Merellum, dit Poignet-d'Acier, qu'elle entre! Je suis bien aise de la
voir!

Jacques avait dj ouvert la porte; une petite fille de dix  douze ans
s'lana aussitt vers Poignet-d'Acier, qui la prit dans ses bras, la
baisa au front et l'assit sur ses genoux.

Son teint avait une blancheur qui devait la faire considrer comme une
merveille dans les solitudes du Nord-Ouest, et qu'on et remarque mme
en Europe. Elle n'tait pas jolie, mais une intelligence vive et
prcoce, loquemment peinte, dans tous ses traits, supplait  la beaut
qui lui manquait. Sa robe de peau d'antilope tait dchire, et ses
longs cheveux pars.

--Petit oncle [10], dit-elle  Poignet-d'Acier, grand, grand malheur!

[Note 10: Mon frre, mon cousin, mon oncle, ma tante sont des
termes d'amiti fort usits par les Canadiens dans le dsert amricain.
Ils n'impliquent pas toujours une ide de parent.]

--Un malheur! ma Petite-Hirondelle, comment cela? rpliqua-t-il avec
intrt, en s'apercevant du dsordre de la toilette de l'enfant.

--Ma tante, Ouaskma...

Et Merellum fondit en larmes.

--Eh bien, ta tante Ouaskma?

La petite fille voulut parler, les sanglots l'en empchrent.

--Calme-toi, chre, dit le Vieux Jacques qui, aprs avoir referm la
porte, tait venu se rasseoir  la table.

--Allons, raconte-nous ce qui est arriv  ta tante Ouaskma, dit
Poignet-d'Acier.

Mais Merellum tremblait de tous ses membres, en se serrant contre la
poitrine de l'aventurier, et balbutiant:

--Les Chinouks! les Chinouks!... J'ai peur... Dfends-moi, dfends-moi,
petit oncle!

--Donne-lui quelques gouttes de tafia, dans un gobelet d'eau et de sirop
d'rable, dit Poignet-d'Acier  son domestique.

Jacques eut bien vite prpar la potion qui rconforta Merellum. Alors,
elle raconta qu'tant alle le matin, avec Ouaskma et quelques Indiens
Clallomes, rcolter des racines de ouappatou dans une le de la
Grande-Rivire (le rio Columbia), ils avaient t surpris par une troupe
de Chinouks. Ouaskma et un chef, Queue-de-Serpent, taient tombs entre
les mains de ces deniers; les autres avaient t tus. Quant  Merellum,
elle avait russi  s'chapper en se cachant dans une touffe de joncs;
puis, les Chinouks partis de l'le avec leurs prisonniers, elle avait
saut dans un canot, travers le fleuve et cherch une retraite chez son
petit oncle.

--Combien taient les Chinouks? demanda Poignet d'Acier, aprs avoir
cout avec une profonde attention, le rcit de l'enfant.

--Dix, rpondit-elle en comptant sur ses doigts.

--Et quelle direction ont-ils prise?

--Le soleil couchant, rpliqua Merellum.

--Ouaskma est une brave crature, dit alors l'aventurier en s'adressant
Jacques. Elle m'a rendu plus d'un service et mme, sauv la vie, quoique
je ne sache trop d'o lui vient cette amiti pour moi. Il faut lui
porter secours.

--Oh! petit oncle, comme tu es bon! s'cria Merellum en essuyant ses
lames et l'embrassant sur les deux joues. Petite tante aussi m'aime
bien, va!

--Voyons, Jacques, dit Poignet-d'Acier, remettant doucement l'enfant 
terre, selle un cheval, tu courras  la pointe de la Langue, tu y
dposeras Merellum chez nos amis et tu prieras trois d'entre eux de
t'accompagner ici. A cinq, nous aurons facilement raison de dix coquins
de Peaux-Rouges. Seulement hte-toi. Il n'y a pas une minute  perdre.
Pendant ton absence, je prparerai les armes et le grand canot.

Jacques s'loigna immdiatement, en emmenant la petite fille.

--C'est trange! dit Poignet-d'Acier ds qu'ils eurent disparu, c'est
trange! moi qui abhorre les femmes et tout leur sexe, je ne sais ce que
j'prouve  la vue de cet enfant! Je me sens mollir... Oui, c'est bien
trange! rpta-t-il en se grattant le front.

Une heure ne s'tait pas coule, que Jacques revint accompagn de trois
trappeurs.

Ils changrent une poigne de main avec l'aventurier, qui leur dit:

--Eh bien, mes cousins, vous tes prts  donner la chasse aux Chinouks?

--Tout disposs, rpondirent-ils. Ces vermines nous ont pill une
fumerie de saumon, et, baptme! nous nous paierons sur leur peau.

Un long bateau, creus dans un tronc d'arbre, fut pouss  l'eau, et les
cinq hommes, parfaitement arms, s'y embarqurent. Poignet-d'Acier
s'assit au gouvernail, les trappeurs ramrent.

Le temps tait toujours beau, le ciel pur et sans nuages.

Au moment o le soleil se penchait  l'horizon, l'embarcation arriva
prs du cap Dsappointement.

--Ne distinguez-vous pas une colonne de fume, au-dessus de la falaise
dit Jacques  son matre.

--Je la vois depuis une dizaine de minutes. Ce sont nos Chinouks sans
doute. Nous aborderons dans cette anse, sur la droite.

Et il indiquait du doigt une troite baie, plante de roseaux.

Ils attrirent, cachrent le bateau dans les roseaux, renouvelrent
l'amorce de leurs carabines et se mirent  grimper en silence le long de
la cte. L'escalade tait difficile, mais tous taient exercs ces
sortes d'ascensions. Bientt, ils atteignirent le fate du cap
Dsappointement.

--Halte! fit Poignet-d'Acier qui rampait en avant. Ses compagnons
s'arrtrent.

--Avancez-vous derrire ces broussailles, reprit-il en montrant des
buissons qui hrissaient la crte de la falaise. J'aperois les
Peaux-Rouges. Ils ne souponnent pas notre prsence; au mot feu! tirons
tous ensemble.

Moins d'une minute aprs, cinq coups de carabine faisaient rsonner les
chos de la cte.

Quatre Chinouks tombrent; les autres prirent la fuite en poussant des
hurlements pouvantables.

Cependant Chinamus, le sorcier, qui n'avait t que bless, se jeta sur
Ouaskma, en s'criant et brandissant son tomahawk:

--La vierge clallome doit mourir en l'honneur de Scoucoum, le grand
Esprit du Mal, elle mourra!

La redoutable massue frappa la captive, et,  ce moment,  ce moment
suprme, une nouvelle dtonation retentit: le jeesukan roula, en se
tordant dans les convulsions de l'agonie,  ct des quatre victimes que
venaient de faire les balles des trappeurs.




                                   CHAPITRE IV

                                       PAD


Les scnes prcdentes avaient eu un tmoin qui n'appartenait ni aux
tribus de Peaux-Rouges, ni  la bande de trappeurs compagnons de
Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme,
qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien
tte-plate, n'eut pas plutt vu frapper Ouaskma et tomber Chinamus,
qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du
cap Dsappointement, en prenant grand soin de ne pas tre observ. Dans
les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit
force de pagaie et aborda au bout de trois heures  une le vis--vis de
la pointe de la Langue.

En dbarquant, il fut reu par un trappeur blanc qui lui dit:

--Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?

--Excellentes, excellentes, camarade, rpondit l'autre en anglais.

--Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons,
tirons le canot sur la grve pour que la mare ne l'entrane pas;
ensuite tu me conteras a en mangeant un morceau d'esturgeon.

L'embarcation fut trane sur le sable un quart de mille environ du
rivage, et les deux hommes entrrent dans une cabane fabrique avec des
lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'le.

--Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant
tomber sur une botte de fougres qui servait de lit. As-tu une goutte de
whiskey  me donner?

[Note 11: Par la Sainte Vierge!]

Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois
copieuses gorges, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre
son palais.

--J'avais besoin de a pour me remettre, dit-il en rendant la gourde 
son hte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai mme vu le
moment o j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu
mtier que le ntre!

--Tu disais que la journe avait t bonne, Pad?

--Bonne, oui, by Jesus-Christ! trs-bonne, Joe, trs-bonne. Si on nous
payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!

--Tu dois avoir faim?

--Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parl d'un morceau
d'esturgeon?

--Oui, que j'ai accommod avec des kamassas. Le voici. Rgale-toi.

Le blanc, appel Joe, avait ranim le feu en y jetant des branches de
sapin, car la nuit tait venue depuis longtemps dj. Il servit  Pad
une tranche de poisson sur un plat d'corce de cdre.

Quand celui-ci eut satisfait son apptit avec une voracit bestiale, il
lui demanda:

--Et ton histoire maintenant?

--J'allume le tabac, je bois un coup, et je te rponds, dit. Pad.

Joe se plaa sur les fougres  ct de l'Indien, qui fumait lentement,
en homme bien repu, sachant apprcier la valeur d'une pipe aprs un
copieux repas.

Mais il ne se pressait pas de parler.

--Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son
silence impatientait.

--Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.

--Ce chien, de mtis?

--Lui-mme, que les Chinooks avaient pris pour chef.

--Je ne le connais que trop, car il m'a presque assomm dans notre
dernire rencontre avec les Peaux-Rouges.

--S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es
veng. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.

--Tu dis?

--Je dis que ce crapaud de mtis est mort, et pas enterr, ajouta Pad en
riant d'un gros rire niais.

--Comment a? fit Joe surpris.

--Un tour  moi, voil tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais
pour rien. Ce Bois-Brl donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par
une vermine de son espce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?

--Tu m'tonnes; ils taient amis.

--Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais
ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'me, s'il
avait une me, car a ne doit pas avoir d'me, ces brutes-l!

L-dessus, il aspira une longue bouffe qu'il souffla, petit  petit,
entre ses lvres pinces, et en regardant philosophiquement le nuage
bleutre monter vers le plafond de la cabane.

--Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.

--Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que
les corbeaux font prsentement servir  leur souper. On ne dira pas
qu'il n'tait pas bons quelque chose, au moins!

--De quelle manire cela s'est-il pass?

--Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskma...

--Ah! cette sauvagesse qui s'est amourache de Poignet-d'Acier?

--Tout juste.

--Alors, Ouaskma...

--Est aussi,  cette heure, dans le monde des esprits.

--Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec,
une expression de doute.

--Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est
pourtant bien facile  comprendre. Ouaskma est morte! Chinamus est
mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup
d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici 
demain soir; est-ce que tu comprends a, l?

--Enfin, explique-toi.

--Ce matin, en rdant prs de l'le de Sable, j'ai vu arriver Ouaskma,
Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis  arracher
des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks tait camp
dans l'le voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est
pris de Ouaskma qui, par contre, le dteste de tout son coeur, j'tais
sr d'tre le bien venu en lui annonant qu'il pouvait aisment
s'emparer d'elle.

--Sans compter que tu servais les intrts de la Compagnie de la baie
d'Hudson, car plus les tribus seront divises et meilleur march nous en
aurons.

--A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'tait que la moiti de mon plan. Je ne
fais pas les choses  demi, moi! Ces imbciles d'Indiens me croient un
grand jeesukan,  cause de ma double couleur. Alors, aprs avoir caus
avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus  l'cart et lui ai dit que
j'avais en une vision o un de leurs dieux, Scoucoum, m'avait rvl
que le jeesukan qui lui immolerait Ouaskma acquerrait une puissance
absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.

--Alors, tu as oppos l'amour du mtis au fanatisme du sorcier; c'est
trs-adroit, dit Joe.

--Est-ce que mon pre n'tait pas Irlandais, la nation la plus fine de
la terre? s'cria Pad avec orgueil.

--Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le
trappeur blanc.

--Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main  son couteau.

--Moi! rpondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqu cette disposition
hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et
trs-malins.

--Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.

--Tu avais mal entendu, c'est l tout ce que je disais; mais continue
donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:

--Par l'enfer! o en tais-je?

--Tu disais que tu avais engag Chinamus  sacrifier Ouaskma.

--Oui, c'est a. Mes trappes dresses, je traversai l'eau et montai sur
le cap Dsappointement pour assister au spectacle. a ne fut pas long.
Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier.
Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de
Ouaskma. Trois autres furent tus sur place. Aprs leur victoire, les
Chinouks passrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais,
gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment  faire
leurs petites crmonies religieuses. Je me blottis dans un hallier,
d'o je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un
brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brler Ouaskma.
Dompteur-de-Buffles s'y opposa. a ne faisait pas son affaire, tu
conois, Joe. Aprs une dispute, le sorcier proposa au mtis de la jouer
au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivois. Ils se
mirent  la partie. Chinamus perdit, mais il tenait  son enjeu. C'est
pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flche et la planta
dans la poitrine du Bois-Brl. Je comptais bien un peu sur cette
conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prvoyais pas.
Figure-toi qu'au moment o le devin allait mettre le feu au bcher,
voil Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.

--Poignet-d'Acier!

--En personne.

--Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'cria Joe
en frappant avec fureur son poing sur la muraille.

--Bon, bon, ne te fche pas. Tant pis pour lui d'tre venu se mler de
ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la
Compagnie m'avait laiss faire, il y a beau jour...

--Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'tait pas
difficile de s'en dbarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que
veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bte, a! Finis ton
histoire.

--Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent
quatre Chinouks. Chinamus est bless. Le reste des Peaux-Rouges se
sauve, et je m'imaginais que a allait se terminer par la dlivrance
d'Ouaskma. Pas du tout.

--Qu'advint-il?

--Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altr comme un banc de
sable.

Ayant bu une nouvelle gorge de whiskey, Pad s'cria:

--Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy
Virgin!

--Dis.

--Eh Bien! le vieux Chinamus, tout bless qu'il tait, prit son tomahawk
et, paf! vous le planta sur la tte de Ouaskma!

Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.

--C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant.
Maintenant, sais-tu mon ide? Je m'en vas trouver les Clallomes posts
sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a
assassin Ouaskma, et le voil pris entre deux feux: les Chinouks qui
ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les
Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskma et de Queue-de-Serpent.
Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tisse, hein l'ami
Joe?

En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.

--Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon aprs
un moment de silence; mais a ne fait pas nos affaires!

--Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.

--Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, compar  ce que nous
aurions en dcouvrant la cache o Poignet-d'Acier enfouit ses
pelleteries et son or!

--C'est vrai, dit Pad en rflchissant.

--Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de
comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays...

--Je le dsire depuis bien des annes!

--Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes
blanches autant que tu en voudrais...

--Ne me parle pas de a, tu me fais tourner la tte, s'cria Pad dont le
sang s'chauffait  ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure
dans les pays sauvages sduit les Europens, l'existence douce et
paisible que nous menons sduit davantage encore les trappeurs du dsert
amricain.

Joe se leva pour attiser le feu, et dit ngligemment:

--Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.

--Cette orpheline que Ouaskma avait adopte. Est-ce qu'elle sait
quelque chose?

--C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il tait depuis plus
longtemps ici, j'affirmerais en est le pre. En tous cas, il n'a pas de
secrets pour elle.

--Cela se peut, rpliqua Pad en billant; mais j'ai fait une rude
journe. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes.
En rentrant, nous reparlerons de a... oui, tu dois avoir raison, cette
petite... Il ne sera gure malais de la prendre,  prsent... bonsoir,
Joe!

L'Irlandais s'endormit, roul dans une couverte de peau de buffle, et
son camarade ne tarda pas  en faire autant.

Avant que l'aurore parut, tous deux se levrent, djeunrent solidement
d'un morceau de venaison et transportrent leur canot de l'autre ct de
l'le.

Pad s'embarqua seul, en disant  Joe:

--Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.

--Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par
le tonnerre! si tu russis  t'en emparer, conduis-la  la caverne du
Chne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.

Pad s'loigna du rivage. Le temps tait beau; la mare le favorisait: en
une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, o il mit pied 
terre aprs avoir amarr son canot  une roche.

Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes
plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'paule,
vers une fumerie tablie  une centaine de mtres du rivage.

Des rets en fil d'corce, des lignes faites avec des algues marines, qui
poussent en abondance  l'embouchure du rio Columbia, et dont
quelques-unes ont jusqu' cent cinquante pieds de long, des hameons en
racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des
founes d'une espce toute particulire taient pendus autour de la
fumerie.

Ces founes mritent une description.

La tte ou le piquant est en os, de deux  deux pieds et demi de long,
en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne prs du
milieu. Cette ligne se rattache  un manche,  deux pieds environ du
bout, qui est enfonc dans un trou, situ prs de la pointe de la tte.
Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le
manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a t
dard, la tte de la foune se dtache par le retrait du bois, et reste
dans le corps de la victime, qu' du manche et de la corde le harponneur
ramne doucement  lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses
efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait
alors l'office de boue, et sert  reconnatre l'endroit o s'est arrt
la proie, lorsqu'elle est morte ou fatigue de la lutte.

Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrter, car, comme elle
appartenait  Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses
gens; mais alors qu'il tournait prs de la cour o schaient d'normes
quantits de saumons et d'esturgeons partags en deux et tendus au
soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais clats de
rire.

--C'est drle, pensa-t-il, a ressemble  une voix de femme et mme 
une voix d'enfant.

Il prta l'oreille.

Les rires retentissaient toujours sonores et perls comme les ricochets
d'une cascatelle.

--By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une crature dans la fumerie. Il
faut que je voie qui a peut tre.

S'approchant avec prcaution d'une fente que la ngligence avait laisse
entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses
regards  l'intrieur.

D'abord, l'paisse vapeur qui s'chappait lourdement en nuages compactes
d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute
sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il
fut mme oblig de se retirer pour reprendre haleine, car la fume
l'touffait; mais peu  peu ses yeux s'habiturent  l'obscurit, et il
aperut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter
sur leurs genoux.

--Merellum! s'cria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce
soir!

Il reprit le sentier, un instant abandonn, et remonta d'un pas rapide
le cours de la Colombie.

La distance qui le sparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes
n'tait pas considrable. Pad l'eut bientt franchie.

Une animation inusite se faisait remarquer dans village quand il y
entra, les Indiens tant sur le point de partir pour une chasse 
l'orignal. Les hommes, entirement nus, fabriquaient ou rparaient leurs
armes. Celui-ci aiguisait des ttes de flches en obsidiane, celui-l
les empennait avec des piquants de porc-pic, un troisime pissait,
avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de
blier; un quatrime faisait chauffer des cornes pour leur donner la
convexit voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin
de les rendre lastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des
traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis
que les femmes, sans autre vtement que le kalaquart ou jupon d'corce,
prparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli
sur des branches de sapin, ou, plonges dans l'eau jusqu' la ceinture,
arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et
en faire des galettes. La plupart taient affreusement laides, avec
leurs crnes dprims et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.

Mais toutes taient actives et besogneuses. Des nues d'enfants sales et
de chiens dcharns, grouillant ple-mle sur le gazon, compltaient le
tableau.

Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines
de cdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des
feuilles de sac--commis [12], et se mit  fumer sans mot dire.

[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estim des Indiens.
Les Canadiens appellent ces feuilles sac--commis parce que les employs
de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en
guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]

Les jeunes filles ne lui adressrent point la parole. Elles
travaillaient en silence  leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi:
on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'corce. On les
contourne autour d'un centre, en rduisant insensiblement la
circonfrence des plis intrieurs, de faon  former comme une ruche
retourne. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine
trs-souple, passe  travers un espace pratiqu en introduisant un
poinon, en os ou en pine, entre les deux deniers, puis en tournant la
racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avanant dans
la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de
ces racines, semblables  des fils, pour le rendre tanche.

Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que
pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux
rougis au feu que l'on y plonge.

Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de
campement.

Aprs avoir ptun gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha
droit  un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane,
contemplait le soleil.

Un sac  mdecine, en peau de castor, zbr d'hiroglyphes rouges et
noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukan.

--Mon frre connat Langue-de-Vipre? lui dit-il dans le dialecte
indien.

--Langue-de-Vipre est connu, rpliqua laconiquement le devin.

--Langue-de-Vipre veut faire entendre sa parole au conseil des
vaillants chefs clallomes.

--Quelles paroles mon frre veut-il faire entendre au conseil des
vaillants chefs clallomes?

--Langue-de-Vipre le dira  leurs oreilles dans la loge du conseil.

--Si les paroles de mon frre sont des paroles de vrit, il sera le
bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frre
reprenne le chemin de son wigwam.

--Les paroles de Langue-de-Vipre sont des paroles de vrit, repartit
Pad sans s'irriter du soupon dont il tait l'objet.

--Quand le soleil tombera droit sur la tte de mon frre, le conseil des
Clallomes sera assembl. Mon frre y assistera.

Cela dit, le jeesukan tourna le dos  l'tranger et reprit sa
contemplation.




                                  CHAPITRE V

                                L'ENLVEMENT


A l'heure o le soleil touche son mridien, Pad fut introduit dans une
loge en corce, couverte de joncs et qui ne diffrait des autres huttes
du village que par sa rotondit.

Cinq chefs taient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des
colliers de griffes d'ours ou de panthre, de longs pendants d'oreilles
en aqua et des plumes d'aigle plantes droites dans leurs cheveux
taient les symboles de leur puissance.

Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit
feu au centre du conseil. C'tait le feu magique.

Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au
foyer, fit quelques pas en arrire, et dit:

--Mes frres les intrpides Clallomes se sont assembls pour chanter le
chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole
d'un tranger.

[Note 13: Caribou]

--Ils l'entendront, rpondirent les Clallomes.

Le guerrier fit alors signe  Pad de venir prendre place dans le cercle.
Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux,
en commenant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il prsenta
trois fois la pipe  Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le
feu, tira trois bouffes, les exhala vers le levant et offrit
dfinitivement la pipe  son hte, qui, aprs avoir fum un peu, la
passa aux autres assistants. Cette crmonie termine, le guerrier
reprit:

--Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur
frre Langue-de-Vipre.

L'irlandais leva la voix.

--Le sang des nobles Clallomes s'chauffera, leur coeur se gonflera
d'une juste colre quand ils auront entendu mon discours, car les
ossements de leurs pres crient vengeance, et la mort de Ouaskma ne
peut rester impunie.

Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce dbut. Pad, content
de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:

--Poignet-d'Acier et sa bande ont tu la vierge clallome et le parti qui
l'accompagnait.

--Comment mon frre l'a-t-il appris? demanda un chef.

--Langue-de-Vipre a vu, rpliqua Pad.

Et il raconta que les trappeurs, commands par Poignet-d'Acier s'taient
joints aux Chinouks pour attaquer et mettre  mort Ouaskma, avec la
petite troupe qui l'aidait  faire une provision de ouappatous dans
l'le de Sable.

Ce mensonge fut dbit avec une impudence dont les Indiens furent dupes.
L'absence prolonge de la jeune Tte-Plate donnait au surplus du poids
aux assertions de Pad. On le questionna. Il rpondit sans hsiter,
fournissant des dtails sur cette affaire, indiquant le lieu de
l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais
ceux-ci craignirent un pige et dclinrent sa proposition.

Un des chefs prit la parole:

--Mes frres Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les
visages-ples. Le courroux de Scoucoum s'appesantit sur la valeureuse
tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frres
doivent dterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que
quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la
Grande-Rivire. J'ai dit.

--Mon frre le Petit-Nuage a sagement parl, fit un autre. J'ai dit.

--Que la hache de guerre soit donc immdiatement dterre, ajouta le
troisime. J'ai dit.

--Nous livrerons Poignet-d'Acier  nos squaws pour qu'elles le brlent
lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.

--Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.

Les cinq chefs poussrent un hurlement affreux, aprs quoi, le premier
reprit:

Il y a dix hivers, alors que la premire corne de la septime lune
pendait sur les vertex forts des montagnes Bleues, moi et cinq autres
nous avons lev une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de
la butte Blanche [14], et nous y avons port nos aquas, nos peaux de
loutre et le cuir d'un buffle blanc.

[Note 14: Le mont Sainte-Hlne, non loin du rio Columbia.]

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Nous les avons ports dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous
nous sommes assis en silence jusqu' ce que la lune ait descendu
derrire les montagnes de l'est, et nous avons song au sang de nos
pres que les visages-ples ont tus quand la lune tait ronde et
penche sur les plaines de l'ouest.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Mon pre fut tu et les pres des cinq autres furent tus, et leurs
coeurs saignants furent dvors par le loup.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pres taient
vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'taient pas dans les
loges de nos mres.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Nos coeurs nous ont dit de faire des prsents  Hias-soch-a-la-ti-yah
qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et
quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage
d'un ours, nous dmes  Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire
la guerre avec les flches du carquois de tes temptes; nulle parole
d'homme ne peut tre entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle
main d'homme n'est forte quand ta main dchane les vents. Le loup a
mang la tte de nos pres et les scalpes des meurtriers ne pendent
point dans les loges de nos mres.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lche pas ta colre, tiens dans ta main les
vents; que ta grande voix n'touffe pas le hurlement des morts quand
nous chassons les meurtriers de nos pres.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Moi et les cinq autres nous tablmes alors dans la loge un feu, et,
par sa lumire brillante, vit les aquas et la peau du buffle.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dans et
fum, la mdecine, et battu le sol avec des btons, et charm le pouvoir
de Scoucoum, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous
envoie pas la maladie dans nos os.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Alors, quand les toiles furent brillantes dans le ciel clair, nous
avons jur, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont alles dans
l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge
avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos
pres dont les os taient dans les griffes du loup.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

Nous sommes alls chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges
de nos mres.

Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskma.

Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.

Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskma.

Deux fois six j'ai frapp; autant de visages-ples j'ai tu, les
meurtriers de notre pre! avant que la lune ft de nouveau ronde et
pencht sur la plaine occidentale.

Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskma.

En rcitant cette mlope, du ton tranard et nasal particulier aux
Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il
frappait avec un petit bton. A chaque strophe, il se livrait  des
contorsions frntiques, que les autres imitaient en poussant des cris
assourdissants;  la dernire, les cris et les contorsions redoublrent
pendant une demi-heure, puis ils cessrent tout d'un coup, chaque
guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant
vers un grand poteau dress au milieu du village. Au pied du poteau, le
jeesukan qui avait reu Pad se tenait agenouill, rduisant en poudre
fine des corces sches dont il entourait le piquet.

L'un aprs l'autre, les chefs dposrent leur tison sur cette poussire
et le sorcier souffla sur les charbons. La poussire s'tant enflamme,
celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et
vocifraient autour du poteau, lequel bientt prit feu, craqua et
s'abattit au milieu des hurlements de la foule attire par ce spectacle.

Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en
conclurent que leur expdition contre les visages-ples serait
favorable.

Le poteau  bas, les guerriers se jetrent  l'envi sur les charbons,
qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.

Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukan, dchaussant
avec un couteau sacr le tronon du poteau rest dans le sol, enlevait
ce tronon et retirait de dessous une hache en pierre.

Cette hache tait la hache de guerre.

Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se prparrent
aussitt  entrer en campagne.

Pad avait profit de la confusion qui accompagna l'exhumation de la
hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.

Son plan russissait  souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis
 excution.

--Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche,
murmurait-il en marchant  grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet
imbcile de Joe qui s'imagine que, quand je connatrai le trsor, je
viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ!
Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagn. L'affaire,
faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, o les femmes sont
belles comme les anges du paradis dont me parlait mon pre quand j'tais
petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire
qui me sert de tte, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad
n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme
la mienne. Si je tenais cette sorcire de squaw qui m'a lev et rendu
le mauvais service de me presser le crne entre deux planches, je lui
ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune,
avec de l'or, on se fait aisment pardonner les infirmits de la nature
ou autres; mon pre me l'a dit. Tchons seulement d'enlever la petite.
Voyons... voyons... a n'est pas facile... Ah! j'y suis... Oui, c'est
cela. J'ai une cache prs d'ici. Changeons de figure.

Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers  pic, dominant le
fleuve d'une hauteur de vingt mtres au moins. Ces rochers taient
tourments, coups  et l par d'effrayantes dchirures, des abmes
insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient,
tournoyaient, et cumaient avec fracas.

Le faux Indien dtacha une corde roule sous son jupon autour de ses
reins, en fixa solidement un bout  une racine, au-dessus d'une
fondrire, et s'affala le long de la corde.

Parvenu  l'autre extrmit du cble, il mit le pied sur une saillie de
la roche et disparut dans un enfoncement.

Un quart d'heure aprs, il ressortait du gouffre, mais compltement
transform. Il avait le visage et les mains blanches comme un Europen,
et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la
difformit de sa tte.

Seulement ce costume tait lacr en plusieurs places et ses doigts
ensanglants portaient les traces de nombreuses raflures.

--Voil! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de
Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagme! Heureusement que j'ai
comme a, de ct et d'autre, des caches pour serrer mes petites
affaires! Si la fillette m'chappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait
toilette et peau neuve pour la sduire.

Et il se prit  rire.

Un moment aprs il s'arrta et se frappa le front.

--Bta! j'oubliais l'essentiel.

Puis il dchargea sa carabine; la recharges, la dchargea encore,
enfouit dans une poche sa corne  poudre et se mit courir de toutes ses
forces.

Une heure avant le soleil couchant il arriva  la fumerie de la pointe
de la Langue.

Pad tait essouffl, tremp de sueur.

Il frappa rsolument  la porte de la loge.

--Entrez! cria une voix forte de l'intrieur.

Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de
bonne mine, qui jouaient avec Merellum.

--Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs  l'Irlandais.
Est-ce toi qui as tir tout  l'heure? As-tu fait chasse?

--Non, rpliqua Pad en mauvais franais. J'ai rencontr,  deux milles
d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blesse deux fois, mais la
poudre m'a manqu, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqu, elle!

Ce disant il montra ses mains saignantes.

--Combien d'oursons? dit le trappeur.

--Deux.

--Est-elle grosse?

--Elle pse bien cinq cents livres, et les petits cent  cent cinquante.

--Baptme! ce serait un joli coup de fusil. Elle est  deux milles
d'ici, dis-tu, mon cousin?

--Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!

--Ma foi, a vaut la peine de se dranger. Qu'en pensez-vous, mes
frres?

--Bateau! faut y aller, rpondit-on unanimement.

--Mais Merellum?...

--Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur.
Pendant que vous serez l-bas je prparerai le souper,  une condition,
pre Baptiste.

--Quoi donc?

--Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte,
comme celle de ma bonne tante Ouaskma.

--On te la donnera, chre, rpliqua Baptiste en lui tapotant amicalement
la joue.

Et s'adressant aux autres:

--Allons! en route!

Ils quittrent la fumerie en emmenant quatre chiens normes.

Pad allait en tte.

Ils firent deux milles sans rien dcouvrir. Le crpuscule
s'paississait. Mais tout  coup, par un de ces hasards communs dans la
vie, les chiens tombrent sur une piste et s'lancrent en aboyant
furieusement dans un fourr de mesquites.

--Ils ont flair mon ourse, s'cria l'Irlandais en se prcipitant aprs
eux.

Les trappeurs l'eurent bientt perdu de vue. Pad alors opra une
contre-marche et revint toutes jambes  la fumerie.

La porte tait close.

--Ouvre! cria-t-il  Merellum.

--Que voulez-vous? demanda la petite fille.

--Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cass la crosse du sien.

L'enfant hsitait.

--Mais dpche donc! lui cria Pad. Dpche, si tu ne veux pas que
l'ourse dvore Baptiste.

L'imprudente ouvrit malgr les recommandations que lui avaient faites
les trappeurs en partant.

A peine la porte fut-elle entre-bille, que Pad se jeta dans la
fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de
couverte sur la bouche pour l'empcher de crier, et, l'enlevant comme
une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il
la dposa, avec cette menace:

--Si tu fais un mouvement, je te tue!

La pauvre petite, pouvante, demeura immobile. L'irlandais s'loigna de
la grve avec la plus grande clrit.

La nuit tait venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son
lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les
ruissellements de la mare, semblables  des explosions de fuse.

Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une le o il la
dbarqua, aprs lui avoir t son billon.

--Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les
dents, la belle. O est la cache de Poignet-d'Acier?

Merellum, toute glace de frayeur, ne rpliqua pas.

--Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant
par le bras.

Et comme elle se taisait toujours:

--Si tu ne parles pas, je te brle toute vive!

--Je ne sais pas o est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.

--Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne
sais pas! je t'apprendrai  ne pas savoir!

Il la souffleta violemment.

Merellum poussa un cri.

--Par le tonnerre! qui peut piailler comme a? dit soudain quelqu'un
dans l'obscurit.

--By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!

--Est-ce toi, Pad?

--Oui, c'est moi, rpondit celui-ci d'un accent dpit.

--Par le tonnerre! o es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins
sur la berge... Et les affaires?

--Elles vont bien, repartit schement Pad.

--Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.

--Plus fin que toi, car j'ai, du mme coup, lanc les Clallomes sur la
piste de Poignet-d'Acier et enlev la petite.

--Merellum?

--Oui, by Jesus-Christ!

--Tu l'as amene avec toi?

--Est-ce que tu ne la vois pas?

--Par le tonnerre, non!

--Tu as la berlue, dit ddaigneusement Pad en haussant les paules.

Il se retourna pour montrer l'enfant qui tait reste derrire lui. Mais
elle s'tait clipse.

Au mme instant, le bruit d'un corps qui tombe  l'eau troubla le calme
de la nuit.




                                 CHAPITRE VI

                                 LE TONNERRE


Au moment o il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskma, Chinamus,
dj bless par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste
ni la main sre.

Le coup destin  fracasser le crne atteignit l'paule gauche.

La jeune Indienne frissonna sous l'treinte de la douleur; son visage
plit, ses traits s'altrrent, deux larmes jaillirent de ses yeux
dmesurment tendus. Puis sa tte s'affaissa sur sa poitrine; mais elle
ne laissa chapper aucun gmissement.

Poignet-d'Acier s'lana vers elle, trancha d'un coup de hache les liens
qui l'attachaient au poteau et la reut insensible dans ses bras.

Il la dposa doucement sur le gazon en criant

--De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!

Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche
versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en
fruiter les tempes de Ouaskma.

Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.

A la vue de Poignet-d'Acier pench sur elle et la soignant avec une
sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un clair de joie
indicible.

--Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskma l'aime! dit-elle. Elle
voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en
empcha. Sa main droite se porta instinctivement  son paule gauche,
celle qui avait t frappe par la massue du sorcier.

Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskma, fille d'un grand chef et
jouissant elle-mme du privilge rare de prsider le conseil des sachems
Ouaskma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait
jusqu' ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des
Indiens de l'autre ct des montagnes Rocheuses.

--Tu as bien mal  ton paule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un
accent sympathique.

La jeune Clallome ne rpondit pas. Elle le regardait attentivement.

--Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixit
avec laquelle la Tte-Plate le considrait.

--Ouaskma veut tout ce que veut son frre blanc, rpondit-elle
dolemment.

A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint
avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.

--Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqu de tout
renverser...

--Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
Poignet-d'Acier.

--Voil, bourgeois, dit celui-ci en dposant le vase improvis prs de
la patiente.

L'aventurier coupa la tunique de Ouaskma, et, dcouvrant une paule
d'un galbe parfait, sduisante au possible, malgr sa couleur rougetre.
Il examina la blessure.

L'inflammation commenait et envahissait dj toute la jointure
suprieure du bras  l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un
dbotement des parties tait  craindre.

Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme
qui a pass plusieurs annes de sa vie dans le dsert. Il palpa les
chairs, et, aprs une tude de quelques minutes, il reconnut avec
plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez
forte et froiss les muscles.

Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y
appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.

--Ah! tu me soulages, mon frre! dit Ouaskma se sentant mieux.

--Baptme! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du
Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en
vais l'achever.

--Achever qui? rpliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier
grand-pre, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus
qu'une pierre.

--Allez prparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de
dmarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver
avec elle.

--Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.

--Va toujours, et dpche-toi, rpliqua l'aventurier.

--C'est bon, capitaine; nous y sommes.

--Toi, reprit-il en s'adressant  Jacques, tu m'aideras  transporter
cette jeune fille.

--Oui, monsieur Ville...

--Chut!

Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de
poing dans la poitrine.

--Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda
Poignet-d'Acier  l'Indienne. Ouaskma ira o son frre dsire la
conduire!

--Nous allons te transporter au canot.

--Non, non, mon bon frre, Ouaskma est forte. Elle peut marcher.

Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres taient rigides, et
elle retomba.

Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme
il et fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.

Jacques le suivit par derrire, en portant sa carabine.

Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son
haleine exhalait des souffles si brlants au visage de Poignet-d'Acier,
qu'il s'imagina que sa blessure tait plus grave qu'il ne l'avait juge
d'abord.

--Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intrt.

--Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi,
rpliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette rponse au
dlire.

--Tu dois avoir soif? dit-il en tchant de dcouvrir une source.

--Ouaskma aime le grand chef blanc, repartit-elle.

Il ne prta point d'attention  ces paroles, lesquelles, du reste,
pouvaient n'tre qu'un tmoignage de reconnaissance conforme aux
habitudes des Ttes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un
remercment.

Jacques avait devin l'intention de Villefranche.

Il s'carta un peu et revint avec de l'eau frache qu'il prsenta 
Ouaskma qui but avidement et dit:

--Le serviteur du brave chef blanc est bon.

Ils taient arrivs sur la grve, prs du canot, que les trappeurs
poussaient au large.

La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une
puret transparente et de nombreuses toiles scintillaient dj  son
dme.

Le rio Columbia tait calme, uni comme une glace, et, malgr le vacarme
assourdissant que faisaient les vagues sur la barre,  une lieue de l,
on pouvait esprer une traverse facile jusqu' l'autre rive du fleuve.

Ouaskma fut place sur une couche de joncs, dans le canot.

Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement,
longuement rverbr par les chos de la cte, retentit en haut du cap
Dsappointement.

Les trappeurs venaient de s'asseoir  leurs bancs pour ramer; ils se
levrent surpris.

--Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite!
dit le capitaine.

--Mon frre se trompe; le Bois-Brl est mort; il voulait m'avoir, et
Chinamus l'a perc d'une flche, dit l'Indienne.

--Mais a ne peut tre que son taureau, car les buffles ne s'avancent
pas si prs du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le
bord du canot, l'autre encore  terre.

--Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.

--Attendez un peu. Jacques, mon fusil  deux coups.

--Quoi! monsieur...

--Pas de rflexion. Je le rpte, c'est sans doute le taureau du mtis.
Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
Chinouks la magnifique bte qu'il a domestique. Il y a longtemps que
j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.

--Mon frre, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskma d'un ton
suppliant.

--Jean, s'cria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et
viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.

--Mon frre!... reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.

Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une
fois veills, le dominaient despotiquement. Il tait dj  moiti de
la falaise qu'il gravissait avec la rapidit d'un daim, et Jean, malgr
sa rputation d'agilit, avait bien de la peine ne pas se laisser
distancer.

--Le grand chef blanc est intrpide, mais il est imprudent, murmura
Ouaskma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des
yeux.

La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le
crpuscule avait panches sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le
pied sur le sommet du cap Dsappointement. Un second mugissement, plus
formidable que le premier, salua son apparition.

Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperut un
buffle norme, au dos blanc comme la neige, mais  la crinire paisse
aussi noire que l'bne, qui, les cornes droites, la tte releve, les
pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil
largement dilat.

Ses beuglements redoublrent  l'approche du chasseur. Leur intonation
avait quelque chose de triste, de dsespr, qui frappa Poignet-d'Acier.

Jean arrivait sur le plateau.

--Glisse-toi derrire le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que
si, par hasard, ma vie tait en danger.

--On vous entend, bourgeois, rpliqua le trappeur en se faufilant dans
les buissons.

Poignet-d'Acier apprta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui,
aprs avoir frapp du pied et creus le sol de son sabot, s'tait
retourn et mis  lcher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa
longue queue.

Il semblait indiffrent  la prsence des deux hommes.

--Excellente bte! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue
ici pour son matre!

Le taureau, comme s'il et compris ces paroles, redressa son muffle et
mugit de nouveau.

Le chasseur crut remarquer,  ce moment, que le cadavre prs duquel
trpignait l'animal faisait un mouvement.

Cette dcouverte changea ses projets.

--Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.

Et, laissant de ct son lasso, il s'avana vers le corps.

Loin de s'opposer  ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire
place.

Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la
main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.

--Jean! appela l'aventurier.

Son compagnon accourut, tout intrigu de ce qui se passait.

--Jean, fais une torche et allume-la.

Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit  une extrmit, en sept
ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitt prs de
Poignet-d'Acier qui dshabillait le corps du mtis en disant:

--Je gagerais  prsent que le, sorcier des Chinooks l'a frapp d'une
flche empoisonne. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela,
ajouta-t-il en apercevant une lgre piqre que le Dompteur-de-Buffles
avait au-dessous des ctes. C'est cela mme, voil bien les marques de
l'empoisonnement avec cette terrible substance minrale que les
Ttes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le
sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs
autour de la plaie sont verdtres, tumfies. Mais peut-tre n'est-il
pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore
teinte chez lui. Ce n'est pas tout  fait un sauvage, et on dit qu'il a
de grandes qualits. Jean, descends vite jusqu' mi-cte; sur la droite,
prs d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le
plus que tu pourras. Hte-toi!

Pendant que le trappeur s'empressait d'excuter cet ordre,
Poignet-d'Acier tirait de son tui de fer-blanc un petit tube en corne
qu'il appliqua sur la piqre, en l'appuyant de faon  la boucher
hermtiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont
se servent les mdecins pour ausculter,  cette diffrence prs, que le
bout tait plus effil et l'orifice excessivement troit.

Ds que l'eau eut t dpose  ct de lui, Poignet-d'Acier se mit 
aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha,
se rina la bouche, et recommena sans s'arrter cette triple opration
durant un quart d'heure.

Jean l'clairait sans mot dire.

Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scne
d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches
s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougetres de la torche.

Peu  peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent,
s'chauffrent, frmirent. Alors Poignet-d'Acier replaa le tube dans
son tui de fer-blanc d'o il sortit un onguent dont il frotta la plaie.
Puis il dit au trappeur:

--Et maintenant,  nous deux, mon camarade!

Jean savait ce que cela signifiait, car aussitt il dchira en morceaux
son capot de couverte, dboucha sa gourde, versa du rhum sur un des
morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux
frictionnrent rudement les membres et le corps du mtis.

La coagulation du sang ne tarda pas  se dissiper. Les battements du
coeur augmentrent. La chaleur rayonna du centre  la priphrie; la
souplesse, l'lasticit revinrent aux nerfs, la vie enfin circula 
grands courants dans ce corps nagure presque inerte.

Le Dompteur-de-Buffles tira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua
la tte, puis il ouvrit les yeux.

--Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lvres, Jean; a achvera
de le ranimer, dit le capitaine.

Jean obit, et le mtis se souleva aussitt et se mit sur son sant.

Le taureau bondit et mugit tour  tour.

D'abord le Bois-Brl promena devant lui des regards effars, comme une
personne brusquement arrache au sommeil. Mais la mmoire lui revint
bien vite.

Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontr dans ses
excursions.

--Si je ne me trompe, tu m'as tir d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier,
lui dit-il.

--Baptme! a me fait cet effet, s'cria Jean.

--Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens  prsent. Le
coquin de Chinamus m'avait plant une flche empoisonne dans le ct.
Mais qu'est-il devenu? O est la Belle-aux-cheveux-noirs?

--Chinamus est mort, rpondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tu.

--Le sclrat n'avait pas vol la punition, dit le mtis.

--Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tu quatre de tes hommes et
il est assez probable que tu aurais partag leur sort si tu avais t
debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi  terre.

--Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai a. Donne-moi ta main. La
mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais
vers le sang sans y tre forc par la ncessit.

--Je le sais et voil pourquoi je t'ai sauv, rpliqua le capitaine en
acceptant la main que lui tendait le mtis et la serrant dans la sienne.

--Tu as suc le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce
dernier. Mais peux-tu me dire o est Ouaskma?

--Dans mon canot, rpondit Villefranche.

--Dans ton canot? rpta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.

--Oui, dit froidement le capitaine  qui ce mouvement n'avait pas
chapp. Elle a t blesse par ton jeesukan; je vais la reconduire 
sa tribu.

Tu ne l'emmnes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher  dguiser
la satisfaction que lui causaient les dernires paroles de
Poignet-d'Acier.

--A moins qu'elle ne veuille s'y arrter! Le front du mtis se plissa.

Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du
buffle.

--Tonnerre ici s'cria le Bois-Brl.

--Oui, c'est  ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et
j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.

--Ah! c'est une fine bte, dit le mtis en s'approchant du buffle et le
caressant de la main. Je l'avais laiss au pied de la cte pour aller
pcher avec les Chinouks dans une le... Mais j'y songe... ils vont
revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.

--S'ils m'attaquent, ils trouveront  qui parler, rpliqua le capitaine
en frappant des doigts le canon de son fusil.

--On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces
vermines; fourre-toi a dans la boule, mon cousin!

--N'importe! dit le Bois-Brl avec emphase, je suis leur chef, comme je
suis ton oblig, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne
souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et
au revoir! Aprs ces mots, le mtis sauta sur son buffle qui frmit
d'aise, et s'lana vers le nord avec la clrit d'une antilope.




                                 CHAPITRE VII

                                   OUASKMA


Blanchi par les mates clarts de la lune, le rio Columbia semblait
rouler des flots de vif-argent.

--A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.

Il s'assit  l'arrire et prit le gouvernail en main. On gagna le large.

--Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc
trouv l-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste  Jean.

--Le brigand de Bois-Brl, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un
Chinouk lui avait dard une flche dans le flanc,  cause de cette
crature que nous avons l dans le canot. La flche tait envenime, et
le bourgeois a eu la bont de sucer la plaie de cette vermine de mtis,
qui le paiera sans doute en monnaie de singe!

--C'est donc pour cela que vous avez t si longtemps sur la cte?

--Pas pour autre chose.

Mais qu'est devenu l'homme?

--L'homme! une fois ressuscit, il a enfourch son grand buffle blanc et
ils sont alls au diable vert.

--Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskma, qui comprenait un peu
le franais et avait entendu cette conversation, car elle tournait le
dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.

--Non, rpondit-il simplement.

--Mon frre lui a aussi sauv la vie? Poignet-d'Acier ne rpliqua pas et
l'Indienne poursuivit:

--Mon frre s'en repentira; les Bois-Brls sont des ingrats.
Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskma son esclave, et Chinamus
voulait la brler. Ouaskma aimait mieux tre brle. Mais mon frre le
chef blanc est un grand coeur.

Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif,
poussa un cri.

--Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.

--A gauche, monsieur! manoeuvrez  gauche, pour l'amour du ciel, ou nous
sommes perdus!

--Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en excutant le
mouvement, tandis que les rameurs regardaient de ct et d'autre pour
dcouvrir ce qui effrayait le vieux domestique.

A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne
que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer  la
mare, on ne distinguait rien qui part justifier l'exclamation de
Jacques.

Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le
fleuve se couvrit  cette place d'cume, de gros bouillons, et une gerbe
liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout  coup de son sein.

Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximit du danger;
aussi les cinq hommes prononcrent-ils en mme temps ce mot:

--Une baleine!

--A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.

Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la rparer.
Mais il tait trop tard. Les eaux s'levrent en montagne, se creusrent
en abme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se
montra  la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de
ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui
imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors
les rameurs s'efforcrent de tenir l'embarcation en quilibre. Leurs
avirons se brisrent.

Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois
sur les lvres des hommes qui, dgots de la vie, ne trouvent plus de
plaisir que dans ses drames les plus poignants.

Ouaskma tout entire au bonheur de le sentir prs d'elle, de le
contempler, ne songeait pas au pril.

Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son matre.

Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prires.

Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissrent,
revinrent sur elles-mmes. Il y eut un moment de calme lugubre.

--Vos carabines sur vos paules, cria Poignet-d'Acier.

Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il
dit  Ouaskma:

--Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te
soutiendrai.

--Non, dit l'Indienne, Ouaskma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu,
il a t bon pour elle, il l'a serre dans ses bras; Ouaskma ne craint
pas la mort.

Mais, sans rpliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa
ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrire du bateau, il
attendit.

Le fleuve recommenait  monter,  moutonner, autour de l'esquif, un
deuxime, puis un troisime jet d'eau en sortirent, plus rapprochs que
le premier. Les cinq hommes taient debout. Poignet-d'Acier examinait;
ses gens regardaient tour  tour leur chef et les flots qui
grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.

--Tout le monde  la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est.
J'aperois une le  un demi-mille environ d'ici.

Il enleva Ouaskma.

--Lche-moi et sauve-toi, mon frre, lui dit-elle.

A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il
contenait.

De l'extrmit de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frle
embarcation.

Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait
entour la jeune Indienne. Aprs avoir plong, ils reparurent tous deux
 la surface du fleuve et se mirent  nager vers une le qu'on
distinguait dans le lointain.

Malgr sa blessure, Ouaskma, aide de l'aventurier, se maintenait assez
bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.

Les quatre autres acteurs de cette scne taient disperss  quelque
distance; le canot avait t submerg.

--Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'chapperions
pas, cria Poignet-d'Acier.

--Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste
qui se trouvait le plus prs de lui.

--Abandonner un tre en danger! Tu mriterais d'tre puni de ton mauvais
coeur, rpliqua-t-il svrement.

--Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous,
monsieur, insinua Jacques.

--Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutt besoin de secours
toi-mme, car tu es bien g pour faire un demi-mille  la nage.

--Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!

--Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu 
gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et
nous n'aurons plus rien  craindre de ses bats.

Moins d'un quart d'heure aprs leur accident, les six naufrags
abordrent sans encombre  une le plate couverte de roseaux. Ouaskma
tait fatigue et souffrait vivement de son paule. Mais elle ne se
plaignait pas. On fabriqua  la hte une cabane avec des roseaux; elle y
fut dpose; puis Poignet-d'Acier tira de son tui de fer-blanc de
l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidit avait pntr les
cornets  poudre. Aussi, quoique l'le abondt en canards sauvages, il
fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la
cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grve. L'Indienne
avait la fivre. Elle refusa de manger. Une soif brlante la consumait.
Mais il n'y avait point d'eau frache dans l'le. Les trappeurs lui
apportrent des joncs couverts d'aiguail qui calmrent le feu dont elle
tait dvore, s'ils ne l'teignirent pas compltement.

Pour eux, ils se passrent de boire, et, aprs s'tre schs au feu, ils
se couchrent et s'endormirent promptement autour de la butte.

Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se
levait derrire un voile pais de brouillards.

L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskma reposait aprs
une nuit d'insomnie et d'agitation.

Il veilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut,
et, s'tant loigns de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se
trouvaient  plus d'une lieue de la cte sur une le  peu prs strile
qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire
mme un radeau.

Baptiste proposait de passer le fleuve  la nage, et d'aller chercher
une embarcation. C'tait le parti le plus acceptable, et  peu prs le
seul qu'il y et  prendre. Cependant il rpugnait au capitaine; car,
prs de son embouchure, la Colombie, est traverse par des courants
dangereux et jonchs de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux
pour les tres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et
incessantes volutions.

Poignet-d'Acier rflchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il
courut  la butte o Ouaskma tait.

--Mon frre ne sait comment passer la Grande-Rivire, lui dit-elle. Que
mon frre fasse comme les visages-rouges, construise un canot de
roseaux.

--Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas song. Veux-tu que je panse
ta blessure?

La jeune Indienne ne rpondit pas.

Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhsion, s'approcha
d'elle et leva l'appareil qu'il avait pos le jour prcdent. Une
ecchymose assez grave s'tait forme sur l'paule, et Ouaskma ne
pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fivre s'tait
calme; il y avait du mieux dans son tat.

Poignet-d'Acier baigna la partie affecte avec des feuilles couvertes de
rose, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint prs
de ses gens.

--Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.

Ils eurent bientt coup une douzaine de bottes de roseaux qu'ils
runirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de
cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches
pour figurer les prceintes, et enfin ils tressrent une grande natte de
joncs, laquelle, fixe  deux baguettes de fusil, que tiendraient deux
des trappeurs, devait former voile.

Les naufrags russirent au gr de leur dsir.

On plaa Ouaskma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de
long; les trappeurs s'embarqurent, et, grce  une bonne brise
nord-ouest, ils doublrent vers midi la pointe Georges, derrire
laquelle,  ct des ruines de l'ancien fort Astoria, s'levait, on le
sait, la cabane de Poignet-d'Acier.

Aprs le dbarquement et l'installation de Ouaskma sur le lit du
capitaine, on s'occupa du djeuner. Du poisson rti et du pain de
racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se
contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.

--Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur apptit,
Jacques, tu vas aller  la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y
ai remarqu une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous
commenons  tre  court de gibier.

--Oui, monsieur.

--Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a
dans le petit Bois  ct du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant
le coucher du soleil.

--Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.

Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux
serviteur son oubli.

--Quant  vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en
s'adressant aux trappeurs, vous retournerez  la fumerie et, demain
matin, vous amnerez ici Merellum.

--Merellum! exclama Ouaskma.

--Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu tais tombe entre les
mains des Chinouks, et, avant d'aller  ton secours, je l'ai envoye 
ma fumerie, o deux de nos hommes en ont soin.

--Mon frre est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskma aime son frre
le grand chef blanc, rpliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.

Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec
Ouaskma dans la cabane.

Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie prs de l'Indienne.

Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccads
la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle tait tendue.

Son teint tait anim, ses yeux humides et brillants comme une fleur
sous la rose aux premiers baisers du soleil.

Poignet-d'Acier se mit  l'examiner attentivement.

Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskma, la vierge tait
affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le
crne aplati et le front fuyant obliquement en arrire. Ses longs et
magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de
cette dpression, regarde cependant comme un signe caractristique de
noblesse par ses congnres; car les Clallomes n'aplatissent pas la tte
de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de
cette difformit, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos
prtendues lgances comme la rduction de la taille par le corset, ne
soient gure plus naturelles et gure plus admissibles), on dcouvrait
dans le reste des traits de la jeune fille des charmes sduisants. Ses
yeux taient grands, d'un ovale parfait, frangs par de longues
paupires, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais,
pleines de feu. Elle avait le nez long, busqu, hardiment dessin,
peut-tre un peu dur; la bouche bien coupe, les lvres roses et les
dents blanches. Son teint tait brun, agrablement carmin sur les
pommettes saillantes de ses joues lgrement creuses. L'ensemble de sa
physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez
le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15],
et en plaant la main sur cette partie de la tte, vous aviez une
ressemblance tonnante, trange avec les Bourbons. Le bistre de sa
carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak
seuls alors trahissaient son origine sauvage.

[Note 15: A la bibliothque du parlement canadien.]

Ouaskma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionn et dans la
plnitude du dveloppement, possdait des trsors de force, de souplesse
et de gracieuset.

Elle se laissait voluptueusement considrer et ses regards enflamms
mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier tait froid
paraissait ignorer la passion qu'il avait allume dans le coeur de
l'Indienne.

--Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout  coup.

--Oui, Ouaskma est puissante chez les valeureux Clallomes,
rpondit-elle avec fiert.

--C'est ma soeur qui a arrt leurs bras quand ils allaient me frapper.

--Ouaskma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir t
utile. Elle voudrait prparer chaque jour la sagamit pour lui.
Poignet-d'Acier tressaillit.

--Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.

La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet loge.

--Les plus illustres des guerriers clallomes dsirent avoir Ouaskma
pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskma ne bat pas pour eux. Il
ne se soulve que pour le chasseur blanc.

--Et celui du chasseur blanc est mort  tout jamais, rpliqua
Villefranche en secouant la tte.

--Que mon frre coute la parole de Ouaskma et la parole de Ouaskma le
ranimera, car elle est inspire par le Grand Esprit.

--Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se
promenant  grands pas dans la hutte.

Aprs un moment, il revint s'asseoir prs de l'Indienne et lui dit
anxieusement:

--On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui
tincellent au soleil.

--Ouaskma le sait!

--Vrai! tu le saurais?

--Ouaskma  la langue droite. Quand elle sera gurie, elle conduira son
frre le chasseur blanc  un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui
tincellent au soleil.

--Oh! si tu faisais cela, je te donnerais...

--Ouaskma ne demande rien  son frre.

--Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu?

La Tte-Plate plit et poussa un soupir.

--Mon frre, dit-elle d'une voix altre, aime mieux les cailloux jaunes
qui tincellent au soleil que Ouaskma; Ouaskma le mnera, mais elle ne
lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a dfendu.

Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une
faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la
sienne et dit:

--Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprme
l'a visite.

--Oui, repartit Ouaskma, croyant que Villefranche subissait l'influence
de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visite quand j'tais
toute petite et il m'a rvl des secrets.

--Ma soeur consentirait-elle  me raconter cette entrevue? demanda
Poignet-d'Acier qui esprait par ce moyen arriver  la dcouverte de la
mine d'or vers laquelle taient tournes toutes ses aspirations.

Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne
rpondit:

Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskma parlera.

--Ma soeur veut-elle boire auparavant?

--Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une mdecine
qui rafrachit les lvres de Ouaskma et gurit sa blessure.

Aprs ces mots prononcs d'une voix mue, elle reprit:

--J'avais douze ou treize ans; ma mre me dit de bien observer ce que je
verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai
donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe
que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir,  courir, tant que je
pus. A bout de forces, je m'arrtai et demeurai l, jusqu' ce que ma
mre vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me
ramena prs de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider  faire une
petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'viter la prsence
de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta
qu'elle m'apporterait des fibres d'corce de cdre pour tresser des
vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je
ne devais rien mettre dans ma bouche, pas mme de la neige.

Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir.
Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose  manger; mais,  mon
grand dsappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la
soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma
mre s'assit tranquillement prs de moi, aprs s'tre assure que je
n'avais rien pris, comme elle me l'avait command, et me dit:

--Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garons et
enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes
deux soeurs anes,  moi et  un petit frre, mort aujourd'hui. Qui,
continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille,
coute-moi et tche de m'obir. Noircis ta face et jeune vraiment pour
que le Matre de la vie ait piti de moi et de vous et de nous tous. Ne
manque pas une minute  mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai
 toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es dispose  faire ce qui est
droit. Alors je saurai si tu es ou non favorise par lui. Si Les visions
ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidle  mes
instructions, je reviendrai.

Ayant dit, elle partit.

Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde
dont je devais me servir pour coudre des paillassons  l'usage de la
famille. Peu  peu je commenai  sentir moins d'apptit, mais ma soif
augmentait. Je n'osais toucher  la neige pour l'tancher, parce que ma
mre m'avait dit que si je le faisais, mme secrtement, le Grand-Esprit
me verrait et les esprits infrieurs aussi et que mon jene ne me serait
d'aucune utilit. Ainsi je continuai de jener jusqu'au quatrime jour.
Alors ma mre parut portant un petit plat d'tain, et le remplissant de
neige, elle arriva  ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais
rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et
me sentis rafrachie; mais j'aurais dsir en boire davantage. Elle me
dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce
qu'elle m'avait donn. Elle me dit encore de rester et d'attendre une
vision qui m'arriverait assurment et nous ferait du bien, non-seulement
 nous, mais  tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux
jours elle ne revint pas, je ne vis aucun tre vivant et restai plonge
dans mes rflexions. La nuit du sixime jour j'entendis une voix qui
m'appelait et me disait:

--Pauvre petite, j'ai piti de ton tat; viens de ce ct, je t'y
invite.

Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je
lui obis, et allant  l'endroit d'o partait la voix, je trouvai un
petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il tait tout droit et
paraissait monter. Aprs l'avoir suivi un peu, je m'arrtai et vis  ma
main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brlait au sommet comme
une torche et rpandait une grande lumire. A ma main gauche,
apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma
route, et bientt j'aperus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me
dit son nom et ajouta:

--Je te donne mon nom et tu pourras le donner  un autre. Je te donne
aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la
terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appele  une
haute destine!

Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa
tte des rayons de feu semblables  des cornes.

Il me dit:

--Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je
donne ce nom  ton premier fils, qui natra d'un blanc...

En disant cela, Ouaskma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais
Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientt l'Indienne
continua:

C'est ma vie que je te donne ainsi. Va o l'on t'attend.

Je gravis donc le petit sentier jusqu' ce que je m'aperus qu'il
finissait  une ouverture dans le ciel. L, une voix se fit entendre; je
m'arrtai, et vis, prs du sentier, un homme, la tte environne de
lumire et la poitrine couverte de plaques.

Il me dit:

--Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le
Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entre du ciel.
coute-moi et ne sois pas effraye. Je vais te douer des dons de vie et
te donner le pouvoir de rsister et de souffrir.

Aussitt je fus perce de pointes lumineuses qui taient fixes  moi
comme des piquants de porc-pic, mais ne me causaient aucun mal. Les
pointes tombrent  mes pieds, puis se rattachrent  mon corps et
tombrent de nouveau, et cela fut rpt plusieurs fois.

L'Esprit me dit:

--Attends, et ne crains pas, jusqu' ce que j'aie fait et dit tout ce
que je dois dire et faire.

Je sentis alors comme des flches et des dards qui entraient dans mes
chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes
lumineuses, tombrent bientt  mes pieds.

Il dit alors:

--C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.

Je fis comme il m'avait dit et arrivai  l'ouverture du ciel.

--Tu es, me dit-il, parvenue  une limite que tu ne peux franchir. Je te
donne mon nom, tu pourras le donner  un autre. Retourne-toi maintenant,
et regarde. Il y a un serpent ail qui te ramnera. N'aie pas peur de
monter sur son dos, et quand tu seras rentre dans ta loge, prends ce
qui est ncessaire pour soutenir le corps.

--Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je
montai dessus. Il partit comme l'clair, et, comme je rentrais dans ma
loge, ma vision cessa.

--Mais, dit  cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta
puissance sur les Clallomes.

--Ne sois pas press, mon frre, rpondit Ouaskma, je vais te le dire,
ainsi que la vision qui m'a appris  lire dans l'avenir et  voir, plus
loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux
jaunes qui tincellent au soleil.

--Tu dis, ma soeur?... s'cria brusquement le chasseur.

--coute.

--Le septime jour, j'tais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre
du ciel un objet qui ressemblait  une pierre ronde et qui pntra dans
ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de
petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:

--Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en
faire usage pour ton bnfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc
que tu rencontreras aprs quelques hivers, sur les bords de la
Grande-Rivire, et que tu pouseras.

Cette dclaration nave, faite avec une franchise passionne, amena un
sourire aux lvres de Poignet-d'Acier.

--Et c'est ce petit homme qui t'a montr l'endroit o sont les cailloux
jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrdule.

Ouaskma allait rpondre; mais,  ce moment, on heurta violemment  la
porte de la hutte.

--Qui est l? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.




                                CHAPITRE VIII

                                   MERELLUM


La disparition de Pad passa d'abord inaperue des trappeurs. Leurs
chiens aboyaient  pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier
taient trop bons chasseurs pour songer  autre chose qu'au gibier quand
ils avaient mis le pied sur une piste.

--a doit tre un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrtant pour couter.

--Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas
une femelle, comme l'a prtends cet imbcile d'Irlandais. Et encore cet
ours est seul.

--Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.

--C'est que la bte est remise, rpliqua Jean. Pour ce qui est d'tre
un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le
bord du marcage.

Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le
talon. a doit tre un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont
tombs en dfaut. Baptme! qu'est-ce que a signifie?

L'ours va peut-tre faire tte aux chiens! fit Joseph.

--Pas plus que toi, mon cousin, rpliqua Baptiste en secouant la tte.
Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.

Les cris des chiens recommencrent bientt, et si prs des chasseurs
qu'on entendait les premiers sauter et trpigner sur les branches mortes
qui se cassaient avec un bruit sec.

--Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.

Tous les cinq alors se mirent  genoux et ramprent silencieusement vers
une claircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.

Les aboiements discords et forcens de la meute couvraient les
harmonieux murmures de la fort,  cette heure solennelle o la nature
se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de
reconnaissance  l'ternel.

Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivrent  la clairire, au
milieu de laquelle se dressait un norme chne plusieurs fois
centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaaient trente pieds du
sol pour former un dais ombreux de verdure.

Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille
formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient,
bondissaient et jappaient  qui plus haut, la tte leve en l'air, la
gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injects de sang.

Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairire ou sur les branches
du chne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles
qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze gristre.

La petite rpublique aile tait en grand moi; l'irritation la
possdait, on le voyait facilement; mais sa colre n'avait pas les
chiens pour objet. Leur prsence et leur vacarme ne paraissaient mme
pas l'inquiter.

--Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre  mi-voix.

--Cela, mon cousin, lui rpondit Baptiste, veut dire que nous avons une
chance rare.

--Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir rgal de
viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.

--Tu comprendras tout  l'heure. En attendant, va couper des branches de
sapin et ramasse une botte de fougres que tu tremperas dans la mare
prs de laquelle nous sommes passs. Dpche-toi.

Pierre partit sans trop savoir  quoi servirait ce qu'on lui commandait.

--Toi, l'Enrhum, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parl,
vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bcher.

Le chne tait creux, et,  la base de son tronc, se montrait une cavit
ayant plus de quatre pieds de diamtre. Les deux trappeurs, tout en
tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les
dents, remplirent cette cavit de branchages secs, de feuille, de
brindilles de sapin et de fougres mouilles que leur apporta Pierre.
Cela fait, les chiens furent attachs  quelque distance dans le bois,
puis Jean alluma le bcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se
tenir devant le trou du chne et de faire feu au premier signal.
Lui-mme et Jean prirent une position semblable.

--Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours l dedans? interrogea Pierre
en pointant le chne d'un air incrdule.

--Tu verras, mon garon.

Une fume paisse et cre se dgageait lentement du foyer et voilait le
tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.

Les bourdonnements et le dsordre des abeilles augmentaient. Elles
tombaient par centaines tourdies, asphyxies, et mouchetaient le vert
gazon autour des trappeurs.

Tout  coup on entendit un grondement sourd et prolong. Il semblait
venir de dessous terre.

--Attention! dit Baptiste.

Ses compagnons appuyrent sur la gchette de leur carabine.

La fume devenait moins intense, mais le chne s'tait enflamm.

Un nouveau grondement retentit.

--Bon! dit Jean en riant, voil Sa Majest Martin qui annonce qu'elle va
sortir. Soldats, apprtez... armes!

--Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup!
maugra Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.

Le soleil tait couch et la nuit descendait brusquement, comme il
arrive en Amrique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chne, comme
d'un gigantesque candlabre, illuminaient mieux la clairire que le
grand jour, en maillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre
qui l'encadraient.

--Diable! marmotta Jean, cet ours-l pourrait bien tre un canard, comme
dit la gazette de Montral.

Mais au moment o il faisait cette rflexion, qui pouvait lui attirer
une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des
profondeurs de l'arbre.

Ce bruit fut immdiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un
tourbillon de cendres et d'tincelles qui s'levrent du foyer et
drobrent les objets.

--Feu! cria Baptiste.

Quatre dtonations rsonnrent  la fois.

Et l'on vit alors un corps norme, couvert de flammes crpitantes,
s'lancer en hurlant de la cavit du chne.

Baptiste qui, par prudence, avait gard son coup, le tira; l'animal,
frapp au coeur, expira sur le champ.

--Baptme! teignons le feu qui gte sa belle robe des dimanches, dit
Jean d'un ton goguenard.

--Bah! dit l'Enrhum, pourquoi ne pas le griller comme un habill de
soie?

--Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres,
rpliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enleves avec
son couteau.

--Ce coquin-l pse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considrait le
carnassier avec une stupeur mle de contentement.

--Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter
comme des pies. Jean fera la cure, et nous, nous arrterons le feu qui
dvore ce chne pour avoir le miel qu'il renferme.

--Du miel! fit Pierre, comment a, mon cousin?

--Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le
miel, et que celui-ci ne s'tait rfugi dans cet arbre que pour y
dvorer les rayons fabriqus en haut par un essaim d'abeilles?

--Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis
dans ce pays, qui est bien drle tout de mme.

--Allons,  l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprtant sa hache pour
mettre un terme au progrs des flammes.

--Mais, s'cria Jean en regardant autour de lui, o diable est pass
l'Irlandais?

--C'est ma foi vrai!

--On ne le voit nulle part!

--A moins que les chiens ne l'aient aval.

--Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. O cet
Irlandais de l'enfer peut-il tre? Il a disparu en entrant au bois. Si
c'tait un pige que...

--Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.

--Tu as raison, mon frre, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle,
cette pauvre crature que nous aimons tant! Ah! 'a t une imprudence
de l'abandonner. L'Irlandais vous la dvisageait... Je me souviens
maintenant. Partez, vous autres, courez  la fumerie, je vous attendrai
ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et
Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez
tre de retour.

Quand les trois trappeurs se furent loigns:

--Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean  Baptiste, je me suis toujours
dfi de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie
d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.

--Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son
espce.

--a ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile craser, mais il vous
pique quand on y pense le moins.

--O veux-tu en venir, Jean?

--J'en veux venir que Pad a pour associ un nomm Joe qui rode depuis
quelque temps avec lui autour de notre tablissement, et que je les
lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.

--Baptme! tu ne feras pas cela, Jean.

--Comme je te le dis, Baptiste.

--Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a dfendu d'attaquer les
gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime gure,
pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils
n'hsiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier!
Dire qu' la dernire grande chasse il a saisi avec, la main et arrt
un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?

--Et ce sauvage dont il a dfonc le crne d'un coup de poing!

--Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, a n'empche qu'il a
des chagrins!

--On m'a rapport, de l'autre ct des montagnes, qu'il avait t
notaire  Montral, que sa femme l'avait tromp, et qu'il l'avait fait
mourir.

--On t'a rapporte a, Baptiste!

--Et puis que sa fille, une jolie crature, dit-on, avait t dbauche
par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.

--Hermisson, est-ce que ce n'tait pas le secrtaire du gouverneur
gnral?

--Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec
lui et l'a tu dans une des les de Boucherville.

--Qui est-ce qui t'a racont a, Baptiste? s'cria Jean, laissant tomber
le couteau avec lequel il dpouillait l'ours.

--Pour a, ah! mon cousin, j'en suis sr.

--Tu en es sr?

Cessant de s'occuper  l'extinction du feu qui consumait le chne,
Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit  voix basse:

--J'y tais.


--Tu y...

Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'taient nous autour de son
cou et ses lvres n'articulrent qu'un son rauque, strangul. Le
trappeur se dbattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui,
surpris  l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, taient garrotts
et attachs  deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une
vingtaine, appartenaient  la tribu des Clallomes. Ils taient
entirement nus, bariols de peintures hideuses et arms en guerre: le
tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flches, le carquois ouvert sur le
ct, les lances termines par des artes de poisson et le grand
bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.

Contrairement  leurs habitudes, ils effecturent leur capture sans
profrer un cri.

Les deux blancs, mis en sret, ils s'assemblrent autour du chne qui
flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.

--Eh bien, pre Baptiste, voil un ours qui va nous coter au moins les
yeux de la tte, dit Jean  son compagnon d'infortune.

--Dis plutt, mon garon, qu'il nous cotera la peau de la tte, car les
reptiles nous scalperont immanquablement, rpliqua philosophiquement.

--Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!

--Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, aprs tout, qu'est-ce
que a fait? Ce qui me gne, vois-tu, c'est de m'tre laiss prendre
comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne
reviennent pas!

--Je croyais pourtant que les Clallomes taient allis au capitaine.
C'tait, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satane
sorcire.

--Ouaskma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais  quoi bon
pleurer? Il faut nous prparer  mourir en braves trappeurs. J'espre
que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tt, un peu plus tard, chacun
de nous doit en arriver l. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le
plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu,
mon garon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui
l'aiment et rendent service  leurs semblables quand ils en trouvent
l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jen
tel ou tel jour, dbit telle ou telle prire en une langue que je ne
comprends pas,  telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre
Crateur souverain me traitera aussi bien l-haut que ceux qui ont pass
une vie inutile, agenouills sur le pav des glises ou dans les
cellules des couvents.

Ces paroles furent prononces simplement, sans ostentation, comme elles
taient penses, et avec un accent naturel qui impressionna fortement
Jean.

--Votre morale est saine, pre Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la
conscience un poids dont j'aimerais  me dbarrasser avant de quitter ce
monde. Voulez-vous couter ma confession?

--Volontiers, mon garon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que
nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.

Il leva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le
groupe des Clallomes qui dlibraient prs du chne.

L'arbre, min  son pied par le feu, oscillait en clatant bruyamment,
il penchait de l'autre ct des trappeurs; il allait s'abattre, et les
Indiens se retiraient avec prcipitation, quand une enfant apparut
soudain sur le lieu mme qui devait tre le thtre de sa chute.

La mort de l'enfant et t invitable si un chef des Peaux-Rouges ne se
ft lanc pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du
colosse des forts, qui tomba aussitt avec un fracas pouvantable.

--Merellum! s'cria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
Elle est perdue!

--Je crois plutt que c'est la Providence qui l'envoie, rpliqua
Baptiste.

--Tu badines, mon cousin.

--Regarde et demeure tranquille.

La Petite-Hirondelle parlait avec vivacit au sachem, qui l'coutait
avec une dfrence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les
enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum tait la favorite de
Ouaskma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'tait empar de
Baptiste et de Jean. La tribu tout entire craignait Ouaskma autant
qu'elle la rvrait, et Merellum avait part  la considration dont
jouissait sa protectrice. Aprs avoir narr l'attaque de Ouaskma par
les Chinouks et sa dlivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle
demanda la libert des deux captifs.

Les Clallomes, s'tant consults, se rendirent  son dsir.

Merellum trancha elle-mme les liens des trappeurs qui, on le concevra
aisment, la comblrent de caresses.

--Mes frres les visages-ples viendront avec nous chercher la vierge
clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais,
avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tu
et le sucre des mouches du Grand-Esprit.

Tandis que quelques-uns des sauvages dpeaient la venaison et que
d'autres coupaient le chne pour en extraire le miel qu'y avaient dpos
les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlvement de la fumerie,
puis la manire dont elle avait chapp aux violences de l'Irlandais.

--Je me suis jete  l'eau, dit-elle en terminant; j'ai travers le
fleuve  la nage et je suis rentre  la loge au moment o Jean y
arrivait avec les deux autres. Ils ont t joliment contents de me
revoir.

--Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.

--L, dans le fourr. En revenant prs de vous, j'ai aperu les
Clallomes  la chute du feu. Alors j'ai dit  vos frres de se tenir
cachs pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien,
parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskma.

--Chre petite crature! s'cria Baptiste en lui rougissant les joues
sous deux gros baisers.

Le repas fut bientt prt. Il tait compos de graisse d'ours, dont les
Indiens sont trs-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches
du mme animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur
rgal par excellence.

En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libralement honneur  ce
festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum
avait appels. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs,
suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'tablissement de
Poignet-d'Acier, au fort Astoria.

Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hlas! la
cabane et ses dpendances ne prsentaient plus qu'un monceau de
dcombres fumants.




                                 CHAPITRE IX

                       LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE


Voici ce qui s'tait pass.

Dans l'aprs-midi du jour prcdent, quand on frappa rudement  la porte
de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda:

--Qui est l?

--C'est moi, Jacques, votre serviteur, rpliqua-t-on du dehors.

--Ah! c'est toi. Eh! que diable y a-t-il pour que tu heurtes si fort?
repartit Villefranche, contrari d'avoir t drang au moment mme o
Ouaskma allait peut-tre lui faire connatre l'emplacement de cette
mine d'or dont il avait dj entendu parler, et qu'il convoitait de
toutes les ardeurs de sa nature passionne.

--Les Chinooks! rpondit Jacques d'une voix essouffle.

--Les Chinouks! fit le capitaine en refermant la porte qu'il venait
d'ouvrir  son domestique.

--Oui, monsieur! les Chinouks! ils arrivent sur une vingtaine de grands
canots au moins, pour nous attaquer, j'en suis sr.

--Le grand chef blanc n'aurait pas d secourir le Dompteur-de-Buffles;
les demi-sangs rendent le mal pour le bien, dit la jeune Indienne d'un
ton sentencieux.

--Mais o et comment as-tu appris cela, Jacques? s'enquit
Poignet-d'Acier en inspectant ses armes.

--Monsieur m'avait ordonn d'aller  la batture Lewis, afin de chasser
le cygne et de rapporter des racines de guimauve pour la squaw malade,
et monsieur m'avait command d'tre de retour de bonne heure...

--Oui, abrge! s'cria Villefranche avec impatience.

--J'ai donc pris un cheval  l'table, continua Jacques, et j'ai couru
excuter les ordres de monsieur. Mais, en longeant la pointe de la baie
d'Young, j'ai aperu les embarcations des Peaux-Rouges.

--Et tu es revenu  toute bride?

--Oh! que non pas, monsieur Ville...

--Jacques! profra Poignet-d'Acier en accompagnant ce nom d'un coup
d'oeil svre.

--Oui, monsieur, dit humblement le vieillard. Pour finir mon histoire,
en voyant les canots des Chinouks, j'ai voulu savoir ou ils se
dirigeraient, et je suis descendu de mon cheval, que j'ai cach dans les
broussailles.

--Une imprudence  ton ge!

--Non, monsieur, c'tait sage, car j'avais distingu sur la rive deux de
ces brigands qui faisaient cuire un poisson, et, comme je connais assez
de leur barbare idiome pour le comprendre, je me suis dit que si je
parvenais  m'approcher des deux sauvages, ils me rvleraient
probablement et sans s'en douter le but de leur expdition.

--C'tait justement pens, mon brave Jacques.

--Ils taient, par bonheur, en bas d'une falaise peu leve et dont le
sommet tait garni de buissons. Je me faufilai entre les pines, et
arrivai  porte de leurs voix. J'appris qu'ils avaient dterr la hache
de guerre pour venger la mort de leur devin Chinamus et de leur sagamo
Oli-Tahara.

--C'est le nom indien du Dompteur-de-Buffles, dit Poignet-d'Acier au
domestique qui s'tait arrt comme pour l'interroger.

--Je ne savais pas, et je vous remercie, monsieur, fit ce dernier en se
dcouvrant respectueusement.

--Poursuis, Jacques, poursuis. Je suis content que ces misrables
croyaient encore  la mort du mtis. Cela prouve qu'il est tranger 
leurs dispositions hostiles. Et rien ne m'est plus odieux que
l'ingratitude, la chose du monde pourtant la plus commune parmi les
hommes, ajouta-t-il en manire de rflexion.

--J'ai termin, monsieur, car n'ayant plus rien  apprendre, je suis
remont  cheval.

--A combien de milles d'ici pouvaient tre les Chinouks?

--Cinq ou six milles au plus.

--Et ils louvoyaient de notre ct?

--Oui, monsieur.

--Diable! nous n'avons pas de temps  perdre. Il faut choisir un parti.

--Que mon frre blanc prenne la fuite et qu'il laisse ici Ouaskma, dit
l'Indienne. Mon frre ira trouver les Clallomes, mes frres rouges, il
leur dira ce qu'il a fait pour une fille noble de leur tribu, et ils se
joindront  lui pour chasser les lches Chinouks.

Le plan souriait mdiocrement  Poignet-d'Acier, qui avait toujours
rpugn  immiscer les sauvages dans ses intrts.

Il secoua la tte et dit  Jacques:

--Voyons, as-tu un moyen  me proposer?

--Celui de cette squaw me parat, monsieur...

--Impraticable, rpliqua schement Villefranche. Et il souffla, d'un ton
imperceptible pour l'Indienne, quelques mots  l'oreille de son
domestique.

--Je crois, dit celui-ci, que j'ai trouv un expdient. La nuit est
proche. Dans une heure, il ne fera plus jour. Les Chinouks ne peuvent
doubler la pointe Adams avant ce temps. Profitons de l'heure qui nous
reste pour embarquer dans le grand canot nos effets les plus prcieux,
et puis nous sellerons nos deux chevaux qui sont  l'table; nous
fixerons sur leur dos les bonshommes de paille que j'avais faits,
l'anne dernire, pour pouvanter les oiseaux qui s'abattaient sur notre
champ de mas...

--Et aprs?

--Aprs, monsieur; vous savez qu'entre la cte et la plaine, au bout de
la pointe Adams, il y a un sentier creux: eh bien! je conduirai les
chevaux dans ce sentier, puis, sous la queue de chacun d'eux,
j'attacherai, quelques branches de houx. Gravissant alors la falaise, je
dchargerai mes armes sur les Indiens qui rangent la rive sud du fleuve;
je redescendrai ensuite et frapperai les chevaux. Ils partiront au galop
en montant vers la plaine...

--Bien, bien, Jacques, et les Chinouks prendront pour nous les
bonshommes de paille. Ton ide est excellente. Mais nos gens de la
fumerie?

--J'y ai song, monsieur. La cabane ici ne vaut pas grand'chose. Nous y
mettrons le feu. Ce signal leur en dira assez.

--Mon bon Jacques, tu as plus d'esprit dans ta vieille cervelle que dix
chefs facteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson! s'cria
Poignet-d'Acier en lui serrant affectueusement la main. En avant donc,
et tche que les sclrats ne te dcouvrent pas!

--N'en ayez souci, monsieur; Jacques est plus fin qu'eux. Ce serait, ma
foi, bien la peine d'tre n blanc si on ne pouvait faire la nique  des
Peaux-Rouges.

Et le vieillard sortit en riant de sa plaisanterie Ds qu'il fut parti,
Ouaskma dit  Poignet-d'Acier:

--Mon frre ne veut pas aller chez les Clallomes?

--C'est impossible.

--Alors que mon frre agisse  sa volont, reprit-elle d'un ton triste
mais rsign. Villefranche, qui faisait rapidement quelques paquets, lui
dit:

--Je ne puis te laisser ici; cependant tu n'es pas en tat de retourner
 ta tribu. As-tu un projet?

--Que mon frre abandonne Ouaskma s'il ne peut l'emmener!

--T'emmener avec moi! dit le chasseur en rflchissant. Et si je le
fais, me conduiras-tu  l'endroit o sont les cailloux qui brillent au
soleil?

--Ouaskma est l'esclave du chef blanc. Elle fera ce qu'il voudra.

--Promets-moi de ne jamais faire connatre  d'autres ce que tu vas voir
ici, et le lieu o je te cacherai.

--Ouaskma ne trahira jamais le secret de celui qu'elle aime. Que mon
frre ait confiance en elle. Ouaskma l'aime. Elle lui sera fidle.

Pendant qu'elle parlait, Poignet-d'Acier, qui s'tait arm d'une pioche
fouillait activement le sol de la cabane. Il eut bien vite dcouvert une
grosse dalle dans laquelle tait pris un anneau de fer. De sa puissante
main, il souleva cette dalle dont le poids et dfi trois hommes de
force ordinaire. Un large caveau s'offrait au-dessous. Il tait rempli
de fourrures, d'armes, de selles, brides, instruments de tout genre et
de provisions.

Le capitaine lana dans le souterrain les paquets qu'il avait faits,
puis il s'y glissa lui-mme avec sa pioche, creusa l'argile qui en
formait le fond, mit  jour une cassette de fer qu'il ouvrit  moiti
pour y introduire, un portefeuille et quelques petits sacs de cuir
gonfls qui rendirent, en tombant  l'intrieur, un son mtallique.

Cela fait, Poignet-d'Acier referma la caisse, la recouvrit d'une couche
de glaise qui la dissimulait entirement, remonta dans la cabane, scella
de nouveau la dalle et entassa de la terre au-dessus, jusqu' ce que le
sol et repris l'apparence quil avait avant l'opration.

Ouaskma s'tait leve, le bras dans une charpe de cuir de daim.

Elle tait prte  partir.

Poignet-d'Acier saisit ses armes, un taureau [16] de pemmican et
quelques tranches de saumon fum, et porta le tout dans un bateau amarr
au pied du cap.

[Note 16: Voir la _Huronne_.]

Jacques arrivait  ce moment.

--C'est fait, monsieur! s'cria-t-il, et le stratagme a
merveilleusement russi. Quand j'ai eu tir mes trois coups de feu et
dpch au diable deux ou trois des leurs, les Peaux-Rouges ont dbarqu
en masse sur la grve et se sont mis  courir comme des dmons aprs nos
pauvres chevaux qui, aiguillonns par les pines, filaient, ma foi, avec
leurs bonshommes, aussi vite que des antilopes effarouches.

--Bon, Jacques, bon. A prsent le feu  l'tablissement.

Ouaskma marcha au bateau, appuye au bras de Villefranche, pendant que
le domestique incendiait la butte qui, durant bien des annes dj, leur
avait servi de rsidence principale.

En accomplissant cet acte ncessaire, Jacques avait le coeur gros, car
non-seulement il nous en cote toujours de dtruire l'oeuvre de nos
mains ou de notre intelligence, mais nous nous sentons pniblement
affects quand il faut quitter  tout jamais le toit qui nous a abrits
mme pendant les annes difficiles. L'homme, et surtout l'homme g,
s'attache souvent plus aux choses qu'aux tres. Il semble qu'elles
fassent partie de lui-mme, et peut-tre sont-elles en effet
indispensables  sa sant,  sa vie.

Quoi qu'il en soit, le sacrifice fut consomm, car bientt la
conflagration teignit en rouge les eaux du rio Columbia, et ce fut  ses
lueurs clatantes que les trois fugitifs quittrent ces rivages que l'un
d'eux ne devait plus revoir.

Il tait nuit; de grands nuages, noirs comme l'encre  leur centre,
cuivrs  leurs franges, roulaient pniblement d'orient en occident.

--Il y aura de la tempte ce soir, monsieur, dit Jacques, empoignant un
aviron.

--Je le crains, murmura Villefranche en tudiant le ciel.

--Si mon frre le permet, Ouaskma se mettra au gouvernail, insinua
l'Indienne.

--Ta blessure t'empcherait de manoeuvrer, ma soeur, lui rpliqua le
capitaine qui sentait nanmoins que le concours de deux hommes robustes
serait  peine suffisant pour traverser le fleuve, dont les flots
glapissaient dj tumultueusement sur les battures.

--Non, mon frre, ma blessure ne m'empchera pas de manoeuvrer, repartit
la pauvre fille en s'asseyant  la Barre.

--Le cap sur la Roche-Rouge, dit alors Poignet-d'Acier. Il saisit une
paire de rames et, se plaant sur un banc derrire Jacques, il se mit 
nager vigoureusement.

Les clarts de l'incendie se rtrcirent peu  peu dans l'obscurit, 
mesure que le bateau gagnait le large. Elles n'apparurent bientt plus
que comme, le cercle lumineux projet par la lentille d'un phare, mais
assez sensible pour aider les bateliers  se guider travers les lots et
les mles de sable qui encombrent la Colombie.

La Roche-Rouge se trouve presque en ligne directe avec l'ancien fort
Astoria. Malgr l'paisseur des tnbres et la violence des eaux, on
esprait gagner sans accident l'autre rive. Jacques et son matre
n'avaient pas encore chang une parole, quand le premier dit tout 
coup:

--Il me semble, monsieur, que j'entends derrire nous le bruit d'une
embarcation.

--Non, rpond il Villefranche, c'est le mugissement des lames contre un
rcif.

Je crois mme, insista Jacques, avoir entrevu un canot  la cime d'une
vague.

Est-ce que, par hasard, la peur te troublerait l'esprit, mon vieux
camarade? rpliqua le capitaine en souriant.

Et, s'adressant  l'Indienne, il ajouta:

--La barre  droite, ma soeur; la barre  droite, nous touchons au port.

L'esquif ne tarda pas  grincer sur le sable.

On tait arriv  la Roche-Rouge, masse de porphyre considrable, 
quinze ou vingt milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive
septentrionale.

--Jacques, dit Villefranche, descends le premier avec Ouaskma; tu la
conduiras  la caverne, o je vous rejoindrai ds que j'aurai amarr le
bateau.

Le domestique obit, et, soutenant l'Indienne par le bras droit, il
commena  monter avec elle la falaise qui est escarpe et d'une
ascension difficultueuse, surtout dans l'obscurit.

Il faisait froid et le vent soufflait prement.

Poignet-d'Acier, qui avait saut sur la berge, tirait  lui le canot,
par une corde de ouatap, pour l'attacher  une saillie du roc, dans une
petite anse o il serait  l'abri de la tempte. Mais tout d'un coup le
cordage cassa et le canot, entran par un paquet d'eau que poussait une
rafale, disparut au milieu des ombres.

L'aventurier lcha une exclamation de dsappointement.

Il tait, toutefois, trop rompu aux vicissitudes du genre d'existence
qu'il avait adopt pour se laisser dcourager par une semblable perte.

--Avec un tronc d'arbre nous en referons un autre, pensa-t-il.

Et,  son tour, il gravit la Roche-Rouge.

A mi-hauteur, derrire un massif d'arbousiers et de plantes saxifrages,
la nature a pratiqu une troite ouverture par laquelle on pntre dans
une enfilade de galeries souterraines aussi curieuses par leur tendue
que par la varit des formes qu'elles affectent.

Ces cryptes, inconnues  cette poque des habitants du rio Columbia,
avaient t dcouvertes par Poignet-d'Acier, qui les avait explores en
partie, y emmagasinait des lots de pelleterie et s'y rfugiait aux
heures de pril. Il les et vraisemblablement toujours habites sans
leur insalubrit.

En atteignant l'orifice, le capitaine trouva Jacques qui l'attendait
presque crmonieusement, une torche  la main.

Ils traversrent un couloir resserr et entrrent dans une salle carre,
o les rayons de la torche firent flamboyer de mille reflets les
murailles charges de concrtions cristallines et la vote, d'o
pendaient, titanesques girandoles, des stalactites faonnes en
figures tonnantes par leur dessin et leurs nuances, qu'on dit chappes
d'un monstrueux crin de pierreries.

C'tait plus resplendissant qu'une illumination  giorno, merveilleux
comme une ferie des Mille et une Nuits.

Une table et des bancs recouverts de peau d'lan, au milieu un lit garni
d'une robe d'ours, en un coin des armes, des instruments de chasse et de
pche disposs  et l constituaient l'ameublement.

--Ou as-tu plac l'Indienne? demanda Villefranche, pendant que Jacques,
aprs avoir allum une lampe de fer battu, prparait du feu dans une
petite chemine qui occupait un des angles de la chambre.

--Dans le compartiment aux Coquilles.

--Bon; et tu ne lui as pas montr cette salle, car j'avais oubli de te
dire que je ne voulais pas qu'elle la connt.

--Monsieur sait bien que je devine ses intentions, rpondit Jacques avec
un air de respectueux reproche.

--Mais elle doit avoir faim. Tu lui feras du bouillon de pemmican.

--Elle m'a dit qu'elle dsirerait parler  monsieur avant de se coucher.

--Je vais y aller; claire-moi. Tu nous laisseras seuls et tu apporteras
le souper.

--Si monsieur voulait, dit le vieux domestique avec timidit, je lui
arrangerais une de ces soupes aux hutres qu'il aime tant?

--Ce serait avec plaisir, mon bon Jacques, rpliqua Villefranche en
souriant; mais pour faire une soupe aux hutres, il faut au moins des
hutres, et nous n'en avons pas ici, que je sache?

--Il y en a en quantit au bas de la Roche-Rouge; en voici deux que j'ai
ramasses en chemin.

--Excellent serviteur! il pense toujours  moi! Cependant je ne
profiterai pas de ton obligeance, car il est tard et la nuit est trop
noire pour que tu sortes  prsent.

--Ce serait moi que monsieur obligerait en me permettant d'en aller
chercher, car je ne les dteste pas non plus.

--Tu as rponse  tout. Fais donc comme tu voudras, dit Villefranche en
lui frappant amicalement sur l'paule.

Aprs l'avoir clair dans le compartiment aux Coquilles, ainsi dsign
 cause des innombrables petits testacs qui tapissaient ses parois,
Jacques se retira.

Ouaskma tait assise sur un lit de pelleteries. Elle se leva, prit la
main de Poignet-d'Acier, l'appuya contre son coeur et dit:

--O mon frre! le plus vaillant, le plus noble des chefs blancs, comment
la vierge clallome pourra-t-elle jamais te rendre tout ce que tu as fait
pour elle? Tu m'aimes donc? parle!

--En me menant au lieu o sont les cailloux jaunes qui scintillent au
soleil, tu feras plus pour moi que je n'ai fait pour toi, repartit
Villefranche.

Ces paroles sches, jetes comme une onde glaciale sur les
bouillonnements de son amour, firent frissonner l'Indienne. Elle plit,
chancela, et serait tombe,  terre si le capitaine ne l'et retenue
dans ses bras.

A ce moment, Jacques rentra en criant:

--Monsieur, monsieur, je viens de voir une lumire au pied de la
Roche-Rouge!




                                  CHAPITRE X

                                    COMBAT


Une lumire, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumire fasse sur la
grve  pareille heure?

--Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce ct.

--Tu auras vu une mouche--feu, mon camarade.

--Une mouche--feu!... Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas
reconnatre une torche d'une mouche--feu?

--Mais il fait un vent  ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une
torche reste allume  l'air?

L'observation parut dcontenancer le vieux domestique.

--Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, 
moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a sembl aussi apercevoir un
homme qui portait la torche.

--Comme il t'avait aussi sembl apercevoir un canot marchant derrire
nous!

--Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec dfrence, si je ne
m'tais pas tromp et si c'taient les gens de ce canot qui sont
descendus  terre... Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer?

Cette rflexion branla l'incrdulit de Poignet-d'Acier.

--Que tes oreilles, mon frre, lui dit Ouaskma, soient ouvertes au
discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a
mme des visages ples, tes ennemis. Dfie-toi d'eux!

--Oui, tu as raison, ma soeur, rpliqua le capitaine. Je vais aller
reconnatre le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent.

--Ouaskma attendra le grand chef Mane, rpondit l'Indienne.

--Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche  son
serviteur, tout en procdant lui-mme  cette opration.

Ils sortirent avec prcaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avana
sur une saillie masque par des arbustes et plongea ses regards au pied
de la Roche-Rouge.

Le bruit imptueux des flots qui dferlaient sur la plage tait
parfaitement distinct. Il se mlait aux sifflements stridents de la
bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la
cte. Mais la nuit tait noire, d'un noir presque impntrable.
Seulement,  quelques rares dchirures des nuages amoncels  la vote
cleste, se montrait  et l une claircie bleutre que rflchissaient
les eaux de la Colombie et qui trouait les tnbres par des lueurs
miroitantes, indcises.

--Ta lumire, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relve de
l'empire des illusions, dit Villefranche en riant aprs avoir promen
autour de lui un regard perant.

--Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai dclar. Elle tait l,
monsieur,  gauche, derrire une pointe que la noirceur vous drobe 
prsent.

--Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilit du
vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sret dans la grotte.
J'ai faim et froid, rentrons.

--Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'cria Jacques, arrtant son
matre par le bras.

--O a?

--L, sur votre droite. Elle a chang de direction?

--En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une
lumire qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est  un quart de mille
d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras  cette place et
j'irai  la dcouverte.

--Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant.

--Mais qui gardera la caverne?

--Nous en boucherons l'ouverture.

--C'est juste; car Ouaskma n'a pas intrt  nous quitter, et puis deux
vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire.

Aprs avoir murmur ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc
de granit pos prs de l'orifice du souterrain, et, aid de Jacques, le
roula contre l'issue, de faon  la fermer compltement.

Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le
domestique avec un sentiment d'orgueil.

--En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le
sentier!

--Oh! j'ai le pied solide, monsieur.

La pente tait raboteuse, seme, comme l'avait dit Villefranche, de
gravois et de pierrailles qui se dtachaient sous le pas et le rendaient
pnible, incertain. Mais peu  peu les trappeurs s'habiturent 
l'obscurit. Ils franchirent assez aisment les passages dangereux et
atteignirent la base de la Roche-Rouge.

La lumire tait devenue invisible.

--Voil qui frise le mystre, dit Villefranche en faisant une halte sur
la grve. Cette clart tait celle d'une lanterne, videmment, car elle
ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche
aurait rsist  ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui
l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs... Les gens de la Compagnie
de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mpris. Ils veulent ma vie,
ceux-l et ils n'osent la prendre... Nos prtendus trsors aussi leur
font envie! Que rsoudre? J'ai peut-tre des ennemis cachs dans ces
rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner...

--Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grve une corne  poudre!

--Une corne  poudre! Ou l'as-tu trouve?

--Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le
dessus est encore sec, la mare ne l'a pas couverte.

--Donne.

Le domestique passa la corne  son matre, qui, ne pouvant l'examiner,
la palpa entre ses doigts.

--Oh! dit Jacques, elle appartient  un homme de la Compagnie de la baie
d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque.

--Je m'en doutais! les misrables!... profra Poignet-d'Acier avec
colre. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire  ces
coquins, la ruse est inutile. Mais malheur  celui que je trouverai au
bout de ma carabine!

Le vieillard s'tait muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa
provision d'hutres.

Il s'empressa d'obir  l'injonction de Villefranche.

--Il doit y avoir des empreintes  l'endroit o tait la corne  poudre;
essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce
dernier.

--Oui, voici des traces de mocassins.

--Par consquent, elles appartiennent  des blancs, ainsi que cette
corne  poudre. Combien y en a-t-il?

--Quatre, monsieur, quatre!

Jacques allait, le corps courb, sa lanterne rasant le sable, qu'elle
couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite,
l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la dtente de sa carabine,
fouillait les ombres paissies,  quelques pieds autour d'eux.

--Il est trange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.

--C'est qu'ils ont pitin sur la battue avant qu'elle ne ft recouverte
par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarr  quelque rocher
prs de la rive.

--Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?

--Oui, monsieur, les impressions sont profondes.

Les deux hommes devaient tre pesamment chargs. Voici qu'elles
tournent. Ah! je ne les vois plus.

--Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.

Ils continurent leur exploration pendant plus d'une heure, mais
inutilement.

Les empreintes de mocassins se prsentaient dans les parties humides;
elles disparaissaient dans les parties sches. Parfois cites se
divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et
se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il
tait clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent,
au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessrent
tout  fait.

--J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre
le roc.

Une minute aprs il se releva et dit:

--C'est une erreur, je crois.

--Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous
aurons le mot de cette nigme.

Quoiqu'ils fussent assez prs de la caverne, en passant par dessus le
rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un tre
humain pt l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea mme pas  en
faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de
parcourir.

On peut juger de sa stupfaction quand, en arrivant l'entre de la
galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close tait
drange.

Jacques tait constern.

Poignet-d'Acier se prcipita  la chambre o il avait laiss Ouaskma.
L'Indienne n'y tait plus; un grand dsordre rgnait dans cette pice;
le lit tait dfait, la table renverse, des lambeaux de vtements
pars. Quelques gouttes de sang maculaient mme la roche.

Le chasseur courut  sa chambre particulire, ferme au moyen d'un
secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis
son dpart.

--Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette
nuit; tu m'entends.

--Monsieur sera obi, rpondit le vieillard en saluant profondment son
matre.

Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles
passions qui fermentaient  ce moment dans le coeur de Villefranche, il
se retira discrtement sur la pointe du pied et alla se poster 
l'ouverture de la caverne.

Il mangea une tranche de pemmican, but une gorge de rhum, s'enveloppa
dans une peau de buffle et s'abandonna  cette somnolence-veille (si je
puis m'exprimer ainsi) qui est particulire aux trappeurs, et qui, tout
en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au
moins--l'oue et la vue--toute leur acuit.

Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit  transporter, de la salle que
nous avons dcrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, 
plus d'un mille de la premire.

Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit prs de Jacques.

--Rien de nouveau? lui demanda-t-il.

--Rien, monsieur.

--Djeunons vite et nous monterons sur le plateau.

Le repas se fit en silence et ils quittrent la caverne.

Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres
d'un petit tlescope qu'il avait dans son tui de fer blanc et se mit 
regarder du ct du fort Astoria.

Le jour n'tait point encore venu, mais dj une bande blanchtre qui se
dgradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de
nuages, s'tendait vers les montagnes Rocheuses. L'air tait vif; il
ventait violemment de l'est. Tourmentes par les souffles de
l'atmosphre et refoules par le flux de la mer, les eaux de la
Colombie, bouillonnant, cumant, se heurtaient, s'crasaient avec des
hurlements indescriptibles.

--Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.

Poignet-d'Acier ne rpondit pas.

Il cherchait  percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du
fleuve et  travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des
formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.

La zone blanche  l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle
envahit l'ther. Une teinte rose la nuana bientt aux limites de
l'horizon; cette teinte se fona, se rougit, un cercle plus vif parut au
milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords
s'irisrent, s'allumrent d'une flamme blouissante; le cercle entier
s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui
ruisselrent obliquement sur le Nouveau Monde.

Le soleil tait lev, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le
rio Columbia tait vtu comme d'un lger peignoir du matin.

Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le
verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la
ralit de ce qu'il a aperu.

--Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents aprs avoir
de nouveau braqu le tlescope sur le fort Astoria.

Jacques brlait de l'interroger, mais il n'osait.

--Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dpasse! Regarde toi-mme,
Jacques.

Il lui tendit son instrument.

Le vieux serviteur y appliqua son oeil et dcouvrit, sur la rive
mridionale, une escadrille de quinze  vingt canots, remplis de
Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'tait pas difficile de
reconnatre cinq trappeurs.

--Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se
tournant vers son matre.

--Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les
Chinouks, nos ennemis jurs? Je n'en reviens pas.

--Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks
ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont
gnralement aussi le nez perc et travers par des morceaux de nyaquau,
vous savez?

--Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!

Reprenant la lunette, Villefranche recommena son examen.

--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes
qui se dispose  marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se
fait-il que nos Canadiens les accompagnent?

--Si monsieur m'y autorisait...

--Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous.
Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.

Le vieillard allait protester contre cette maxime galitaire,
Poignet-d'Acier l'en empcha brusquement par cette question:

--Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?

--M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manire ou d'une autre
l'attaque dont nous menaaient les Chinouks, ils seront alls chercher
du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrache
aux griffes des premiers.

--Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas devin
cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks
qui dbouche des les voisines. Ils vont  la rencontre des Clallomes.
Ce sera une rude bataille.

--Nous irons aussi, monsieur?

--Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un
canot, car le courant  entran le ntre hier soir.

--Notre canot est perdu!

--Oui.

--Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera
l'affaire d'une heure.

--Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcs de
rester spectateurs de cette lutte. A prsent, on peut presque voir 
l'oeil nu. Monte sur cette minence, tu seras aux premires places.

Les deux troupes hostiles s'avanaient rapidement l'une contre l'autre,
malgr la tourmente. Dirigs avec cette habilet extraordinaire qui
caractrise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient
la cime des vagues avec une clrit inoue. Tantt, ils apparaissaient
 la crte d'une montagne d'eau, tantt au fond d'une gorge troite que
surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt  trente pieds.

Chaque embarcation tait gnralement monte par douze hommes; quatre la
manoeuvraient; le reste, arm d'arcs, de flches et d'pieux, de haches
et de tomahawks, se tenait prt au combat. De part et d'autre, dans un
canot orn de peintures singulires, portant, celui des Chinouks une
tte de loup  sa proue, celui des Clallomes une tte d'pervier, tait
dress une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'lite des
guerriers entourait les emblmes sacrs.

Une grle de flches et de traits couvrit bientt le fleuve. Les deux
escadres se rapprochrent bord  bord, se mlrent. Les esquifs furent
choqus les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient
 coup de massue, se saisissaient  bras le corps, de bateau  bateau,
se lacraient avec les ongles, avec les dents, et prissaient souvent,
vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils taient tombs. La
scne tait horriblement lugubre. Des cadavres, des dbris de canots,
d'armes, flottaient ple-mle sur le rio Columbia, que circonvenaient
dj, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles  tte
chauve et toute la bande aile des hrauts des grandes tueries.

Longtemps le sort de la journe demeura en suspens.

De frquentes dtonations d'armes  feu annonaient au commencement que
les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une
heure, les dtonations devinrent plus rares, et Villefranche dit
tristement  Jacques:

--Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les
Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.

--Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?

--Plus depuis quelques minutes, ils ont t pousss par la mare sur une
le l-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer.
C'est mauvais signe.

--Peut-tre leur provision de poudre est-elle puise ou mouille,
monsieur.

--Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en
existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les
Chinouks se sont empars du totem des Clallomes. C'en est fait de
ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce ct. Ah si
nous tions seulement tous les sept, je ne lcherais pas pied ainsi. Il
faut partir Jacques, et changer de campement.

--O allons-nous, monsieur?

--A notre tablissement de la roche du Pilier que nous brlerons comme
celle du fort Astoria, et aprs...

Il se frappa le front sans achever d'noncer sa pense.

Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu dtruiras l'entre de la
caverne, et, en passant, tu mettras le feu  la mine.

Jacques rpondit par un mouvement de tte affirmatif.

Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitt, et
Poignet-d'Acier et lui s'loignrent  grands pas en remontant la
Colombie.

Un quart d'heure ne s'tait pas coul que la terre tremblait branle
par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'croulant
les uns sur autres.




                                 CHAPITRE XI

                                   LE FORT


Chre Petite-Hirondelle, Ouaskma est bien heureuse de te revoir!
Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps
qu'elle ne t'a embrasse!

--Oh! tante, Merellum t'aime aussi! rpliqua l'enfant en se pendant au
cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces mchants qui ont
li tes mains! Je vais les dfaire, tes liens!

--Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous
sommes enfermes, gardes. Dis plutt  Ouaskma comment tu as t
amene ici.

--Moi, je les dferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'cria
Merellum d'un ton chagrin et colre.

Ses faibles doigts essayrent de dnouer le nerf de buffle avec lequel
on avait garrott les poignets de Ouaskma. Vains efforts! Elle se prit
 pleurer en frappant du pied avec impatience.

--Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne russirais pas, dit la Tte-Plate
souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est pass depuis
notre sparation.

--Les visages-ples sont des cruels; Merellum aime mieux les
visages-rouges! rptait l'enfant tout en larmes.

--Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la
Clallome.

--Mais pourquoi fait-on du mal  tante? repartit la petite trpignant et
cachant sa tte dans le sein de l'Indienne.

--Le grand chef blanc n'a pas fait de mal  Ouaskma ni  Merellum.

--Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante.

--N'est-ce pas? fit la tte-plate d'un ton enivr.

L'enfant rpondit en la baisant avec effusion.

--Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la premire
aprs un moment de silence.

--Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, rpliqua vivement
Merellum en jetant de ct et d'autre des regards effars, comme si elle
et craint d'tre entendue. Il me battait, tante... Ce n'est pas comme
oncle blanc.

--Mais o ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle?

L'enfant alors, d'une voix entrecoupe, rapporta l'histoire de sa fuite,
 partir du moment o les Chinouks avaient surpris Ouaskma, jusqu'
l'heure o elle tait arrive, avec les trappeurs et les Clallomes,
devant les ruines fumantes de l'tablissement de Poignet-d'Acier.

--Alors, dit-elle, tes frres, tante, furent irrits. Ils dirent que les
trappeurs les avaient tromps, qu'ils avaient la langue croche. Ils
voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre
parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks
dans les les voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tue avec
oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montrent
dans les canots amens par les autres, eux et les trappeurs, et on me
laissa prs du fort Astoria avec un chef qui tait malade. Le chef me
dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en
ramassais, un grand visage-ple vint prs de moi. Je voulus me sauver,
car il n'tait pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit
dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien
contente de t'avoir retrouve, tante! Laisse-moi t'embrasser...
encore... encore!

--Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec
usure  l'enfant ses marques de tendresse.

--Oncle Poignet-d'Acier?... je ne sais pas, rpondit Merellum, ouvrant
de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskma d'un air
surpris.

--On ne l'a donc pas vu?

Merellum secoua la tte en signe de ngation.

--Tu n'en as pas entendu parler?

--Non... si... Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-ple qui
m'a trane ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier tait mort.

--Mort! exclama l'Indienne avec angoisses.

Un instant aprs, elle reprit d'un accent plus calme.

--Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne
l'aurait pas voulu.

--Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'tait
pas mort, il n'chapperait pas!

--Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskma.

--Mais, s'cria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'ide avec
cette lgret qui est le propre du jeune ge, mais dis donc, tante,
pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravs?

--Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais
tre blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le
tien! Il m'aimerait alors, lui!

Ouaskma pronona ces mots avec une chaleur et un geste passionn qui
effrayrent Merellum.

Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenes
sur sa poitrine, la contempla avec stupeur.

--Oh! tre blanche! tre blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne
m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tte-Plate de plus en plus
exalte; il ne me repousserait pas alors, lui! Il rpondrait  ma voix,
il sourirait  ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la
vierge clallome!

--Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit  Merellum!

--Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je
t'embrasse!

--Tu ne me feras pas mal! objecta la petite  demi terrifie par les
explosions de cette crise nerveuse.

--Non, chrie, dit Ouaskma en appuyant mollement sa tte sur l'paule
de Merellum, qui, remonte sur ses genoux jouait avec la magnifique
chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour  tour son visage
espigle entre deux touffes paisses qu'elle avait peine  tenir 
pleines mains.

Tout  coup elle sauta  terre, en criant: Ah! ah! et avant que la
Tte-Plate lui et demand le motif de cette joyeuse exclamation, elle
avait tir un petit couteau de sa poche et tranch les liens de sa mre
adoptive.

Cette scne avait lieu dans une chambre du fort Caoulis,  l'embouchure
de la rivire du mme nom avec le rio Columbia, et  une vingtaine de
lieues en amont de ce dernier.

Le fort Caoulis appartenait  la Compagnie de la baie d'Hudson. C'tait
un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antrieurement  la
construction du fort Columbia, fond quelques annes plus tard, en 1824,
par le docteur Mac Loughlin,  dix lieues au sur la rive oppose, et qui
est devenu l'entrept gnral de la traite des pelleteries pour tout le
district de la Colombie.

Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissade avec d'paisses
planches de cdre, hautes de vingt pieds, dans l'intrieur de laquelle
s'levaient deux ou trois btiments affects aux logements des commis,
des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.

Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement runis.

Ouaskma et Merellum avaient t enfermes dans une pice basse,  ct
de la grande salle o on s'assemblait aprs le repas du soir, pour boire
du tafia et fumer,  dfaut de tabac, des feuilles de sac--commis.

La premire de ces chambres, qui n'avait qu'une fentre solidement
grille servait de prison.

Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et
ne la livrait que rarement  un de ses subordonns quand elle contenait
des dtenus.

Le soir du jour o Ouaskma eut avec Merellum la conversation que nous
venons d'couter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brls se
pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps ft
dj avanc, il faisait froid et on avait allum du feu dans la vaste
chemine qui occupait tout un ct de l'appartement.

Deux pins normes flambaient en craquant bruyamment dans l'tre, et,
malgr les nuages de fume qui s'levaient des pipes, les lueurs
clatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort
accentue. Ces sauvages aux visages peinturs, omnicolores, aux corps ou
tout nus ou envelopps dans des peaux de btes fauves; ces blancs
couverts d'accoutrements tranges, dont les couleurs les plus
audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges,
les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-l vieilles, les narines,
les lvres et les oreilles charges d'ornements en os, nyaquau, ou en
coquilles, aqua, la plupart dans la simple toilette de notre mre ve
avant sa faute, le petit nombre en jupon d'corce de six pouces de long,
toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots,
sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mres  la planchette
qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du
jour de leur naissance jusqu' l'ge de deux ou trois ans; des chiens,
dcharns comme des loups, plants sur leur train de derrire et se
chauffant gravement, ou tendus, la tte dans leurs pattes de devant, ou
grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au
physique, pas trs-beau au moral, debout, assis, accroupi, arm de tous
les instruments de mort imaginables, prorant, criant, gesticulant,
formait une de ces peintures originales et caractristiques qu'on ne
trouve que dans le dsert amricain et que la plume est malheureusement
impuissante  reproduire.

Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libralement
dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fte du
sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la socit (pardonnez-moi
le barbarisme, mon Dieu!) tait joyeuse et exprimait hautement,
loquemment sa gat.

Les toasts se succdaient sans interruption, et les speechs, il fallait
les entendre! les comprendre tait, il est vrai, autre affaire. Je doute
fort que les orateurs eux-mmes se comprissent; mais que leur importait,
pourvu qu'ils parlassent!

--A ta sant, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariol de plumes
et de rubans.

[Note 17: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Huronne_.]

--A la tienne, Louis-le-Bon, et  celle de tes femmes, oui Bien, je le
jure, votre serviteur!--Merci, ami Nick!

--A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en tranes toujours une
douzaine  tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le
grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi
qu'il avait comme a cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient
partout dans ses excursions. a lui cotait cher, ses huit ou dix mille
fortunes.

--Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille.

--Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que a fait? Il en avait
peut-tre bien trente mille des femmes, mon grand-pre,  Dieu, oui!

Et Nick souffla voluptueusement une bouffe de tabac vers le plafond de
la salle.

--Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de
ton grand-pre.

--Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible!
Buvons un coup!

--Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est
revenu?

--M. Mac-Kay, l'armateur du _Tonquin_!

--Lui-mme.

--Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est
enterr dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre
serviteur!...

--Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier...

--C'tait M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon.
Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant  M. Mac-Kay, voil son
histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles.

Malgr les bourdes dont il assaisonnait ses rcits quand il s'agissait
de sa personne, le trappeur tait un conteur assez vridique lorsqu'il
tait question de son prochain, ainsi qu'il disait.

Les blancs firent cercle autour de lui, et,  une intimation de
Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie.

--Vous vous souvenez, dit Nick en renouvelant sa chique, que M. Astor,
de New-York, avait tabli un fort prs de la mer. On le nomma Astoria.
Or, le Tonquin devait ravitailler le fort. Il partait chaque anne de
New-York avec des provisions qu'il changeait contre des pelleteries.
C'tait un beau temps,  Dieu, oui. La martre, le castor, la loutre et
l'hermine abondaient comme des brins d'herbe. C'tait en 1809; mais
voil que, trois ans aprs, en 1811, le 5 juillet, par un soleil
superbe, s'il vous plat, le _Tonquin_ nous quitte pour s'en alter
vendre des lots de fourrure en Chine, oui bien, je le jure, votre
serviteur! On se donne une poigne de main, les camarades qui restaient
au fort et ceux qui partaient, puis largue l'amarre! le navire dploie
ses voiles. M. Mac-Kay, un brave homme, tait comme qui dirait le
bourgeois  bord. Il avait pris pour interprte un Peau-Rouge, n au
port de Gray, pas loin d'ici. En passant devant l'le de Noutkal, en
haut sur la cte de l'Ocan, l'interprte conseilla  M. Mac-Kay de
faire des changes avec des dmons d'Indiens qui sont noirs comme le
charbon et plus dgotants que cette bande de maudits qui m'coutent
sans savoir ce que je dis, ' Dieu, oui Pour lors, pendant deux jours,
le commerce avec les vermines  l'air de marcher. M. Mac-Kay est
content; ses hommes ne disaient pas non, car il y avait des venimeuses
de sauvagesses qui les entortillaient, en veux-tu, en voil! C'tait des
mamours par-ci, des mamours par-l. a allait trs-bien, oui bien, je le
jure, votre serviteur!

--Sont-elles accortes, les squaws de ce pays-la? demanda un des
auditeurs.

--Jolies comme toi, Nez-Coup! rpliqua Nick en jectant du jus de
tabac.

La rpartie souleva un accs

Ensuite le trappeur continua:

--Qu'on ne m'interrompe plus, ou motus, silence, je me tais.

--Poursuivez, Nick! poursuivez! nous serons muets comme des esturgeons.

--a roulait donc comme sur des roulettes, quand une de ces vermines, un
chef, ils n'en font pas d'autres, s'avise de voler un fusil sur le
navire. Le capitaine l'apprend, fait venir le voleur et lui allonge un
coup de garcette que l'autre en vit trente-six chandelles, Dieu, oui! Ce
n'tait pas le compte du Peau-Rouge. Il rassemble sa troupe de brigands
et dcide d'attaquer le Tonquin. Le lendemain ils couvrent le pont du
vaisseau comme des fourmis. Le capitaine Thorn leur ordonna de se
retirer. Va-t'en voir s'ils viennent! Les Indiens taient arms, l'un
d'eux se prcipita sur M. Mac-Kay et lui pera le coeur d'une flche,
aprs a, je vous demande un peu si on se battit. Ah a t une chaude
affaire, ours et buffles! J'aurais voulu y tre. Les coups pleuvaient
drus comme grle. Le pauvre capitaine Thorn et le crne fracass par
une massue. Le sang coulait gros comme la Colombie, quoi.

Des cris d'horreur clatrent dans l'assemble.

--Oui, appuya Nick, enchant de l'effet qu'il produisait, gros comme la
Colombie, quand elle est bien en fureur encore. Mais attendez, mes
cousins, de bons trappeurs ne se laissent pas lchement assassiner par
des crapauds de sauvages sans se venger!

--Ah! ah! fit-on en se serrant autour du conteur.

--Faut vous dire qu'il y avait sur le btiment trois gaillards qui
n'avaient pas froid aux yeux. Je les ai connus, moi qui vous parle.
C'tait John Anderson, John et Stephen Wickes. Mes lurons, voyant leurs
gens assomms, s'enferment dans une cabine, et font signe aux
Peaux-Rouges qu'ils vont se rendre. Les autres, btes comme, des brutes
qu'ils sont, accourent pour se disputer le magot,  Dieu, oui! Quand le
vaisseau en est charg au point qu'il enfonait, mon John Anderson
allume une mche qui communiquait  la soute aux poudres, puis il
descend avec les deux autres dans un canot, par une coutille, et vogue
la galre! Dix minutes aprs, cinq ou six cents sauvages excutaient
leur dernire cabriole en l'air. a devait tre beau; j'aurais voulu
voir a! oui, bien, je le jure, votre serviteur!

--Et les matelots? dit une voix.

--Pas de chance, les pauvres diables! repartit Nick en hochant
tristement la tte. Ils mritaient mieux que ca.

--Que leur est-il arriv?

--Ce qui vous arrivera peut-tre demain, si ce n'est peut-tre ce soir,
 vous ou  moi, car dans cette damne contre on n'est jamais sr de la
minute qui vient.

--La fin de l'histoire! crirent plusieurs curieux. Qu'on me passe la
gourde d'abord, dit Nick; j'ai le coeur tendre quand j'y pense.

Il but une copieuse gorge, et ajouta:

--Figurez-vous, mes cousins, que les Indiens crurent d'abord que ce qui
leur advenait tait une punition du Matre de vie; mais aprs ils
donnrent la chasse  Anderson et  ses deux compagnons. Ceux-ci
s'taient rfugis dans une caverne. Ils y furent surpris par leurs
ennemis qui les gorgrent; et ainsi prit le Tonquin, son quipage et
la socit tablie par M. Astor pour la traite des fourrures dans la
Colombie, oui bien, je le jure, votre serviteur [18].

[Note 18: Historique.]

Comme Nick achevait, deux hommes entrrent dans la salle. L'un avait
l'apparence d'un Indien chinouk, et l'autre d'un trappeur. On se rangea
avec une sorte de dfrence sur leur passage, pour les laisser approcher
du feu.

--Cette vermine de Langue-de-Vipre avec ce gueux de Joe, dit Nick assez
haut pour qu'ils l'entendissent.

--Tu es trop heureux qu'on te donne l'hospitalit! rpliqua aigrement
Pad.

--Je voudrais voir qu'on me la refuse, riposta Whiffles d'un ton
narquois.

--La Compagnie est bien bonne d'abriter des fainants de trappeurs
libres comme vous, intervint Joe.

--Des fainants qui t'en revendraient, mauvais Anglais!

--En tous cas, nous avons dbarrass la prairie de son plus dangereux
carcajou.

--De qui veux-tu parler?

--De Poignet-d'Acier, by the Holy Virgin! s'cria Langue-de-Vipre, les
yeux tincelants d'or.

--Toi, tu as tu Poignet-d'Acier! fit Nick avec un sourire ironique.

--Je te dis qu'il est mort et enterr, sous cent pieds de roche encore,
le gibier de potence.

Nick Whiffles, tout en haussant les paules, allait rpondre, quand la
porte s'ouvrit. Un nom rsonna dans la salle:

--Poignet-d'Acier!

Et le capitaine, suivi de son fidle Jacques, s'avana vers la chemine.

A sa vue, Langue-de-Vipre et Joe changrent un regard de stupfaction,
et lui, en apercevant le premier, parut  la fois surpris et satisfait.




                                 CHAPITRE XII

       TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON


L'hospitalit entire, sans restriction, est pratique dans le dsert
amricain. Du moment o vous tes sous le wigwam de l'Indien, il oublie
qu'il a t votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'tre
aussitt que vous l'aurez quitt, mais il met tout ce qu'il possde,
souvent mme ses femmes ou ses filles,  votre disposition; il vous
dfendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de
manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son
hte comme les patriarches isralites traitaient les leurs, et ici, on
me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du
Nouveau-Monde et celles des anciens Hbreux des analogies frappantes.
Leurs traditions religieuses elles-mmes ont vraiment de la
ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes
tudes en Amrique, j'ai retrouv, au sein des tribus sauvages, l'ide
confuse d'une dfense faite par le Grand Esprit aux premires cratures
humaines et enfreinte par elles, l'infraction tant immdiatement suivie
d'un chtiment. Il se peut que ces notions, mieux dfinies chez les
Indiens cantonns autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans
l'intrieur, soient des souvenirs vagues et altrs des instructions que
quelques un de leurs aeux ont reues des missionnaires qui parcoururent
ces contres au XVIIe sicle; mais il se peut aussi qu'elles soient
particulires aux aborignes et remontent une date perdue dans la nuit
des temps. Quant  leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des
Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme.
Celle-ci est gnralement serve, considre comme bte de somme, estime
si elle met au monde des mles, mprise si elle n'engendre que des
filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les
tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de
s'occuper  la prparation des aliments ou  quoi: que ce soit. Il est
mme quelques peuplades qui lui ordonnent de se cacher pendant cette
priode.

Les ablutions frquentes, les jenes, la divination, la croyance aux
songes et plusieurs rites et usages en honneur chez les sectateurs de
Mose fleurissent encore actuellement parmi les races incivilises qui
vivent sur le territoire de la baie d'Hudson.

Pour en revenir  l'hospitalit, les blancs pars sur cette vaste
tendue de terrain l'exercent naturellement comme les Peaux-Rouges. Je
doute, toutefois, qu'ils en remplissent aussi fidlement les devoirs que
ces derniers, et que l'hte soit toujours en sret dans la cabane de
son adversaire.

Quoi qu'il en soit, grce  cette habitude, les trappeurs libres peuvent
aller frapper  la porte des forts de la Compagnie de la baie d'Hudson,
quand le besoin les presse. On ne les aime pas, on les dteste, on les
voudrait voir pendus, mais on les accueille; on leur donne le gte, la
nourriture, des vivres, quand ils partent, mais ni armes, ni poudre, ni
plomb.

Il n'est donc pas tonnant de rencontrer,  la factorerie Caoulis, Nick
Whiffles, Louis-le-Bon et d'autres trappeurs libres, francs trappeurs,
comme ils s'intitulent firement. Nanmoins, la venue de Poignet-d'Acier
pouvait y causer quelque surprise, car Poignet-d'Acier tait  la tte
d'une bande d'hommes dtermins, qu'on disait considrable. Ils avaient
eu maints conflits sanglants avec les gens de la Compagnie de la baie
d'Hudson, et la tte du fameux capitaine tait mise  prix.

Dclar pillard, meurtrier, tratre et flon, suivant les termes de la
proclamation qui le condamnait, son audace pouvait lui coter cher.

Pourtant, seul avec son domestique au milieu de ses ennemis, il tait
calme, superbe.

Les commis et les engags du fort le regardaient avec une terreur pleine
d'animosit, les Indiens avec une admiration nave; la plupart des
francs trappeurs ne savaient trop quelle rception lui faire.

Nick Whiffles alla bravement  lui, ta respectueusement son vieux
casque de loup marin, tmoignage de dfrence dont il n'tait gure
prodigue, et lui adressant la parole:

--Bonsoir, capitaine, je suis bien aise de vous voir, et si vous avez
besoin d'un bon coup de main, comptez sur Nick Whiffles, il est l pour
vous le donner, oui bien, je le jure, votre serviteur!

C'tait une sorte de provocation jete aux employs de la Compagnie, qui
se mirent  causer bas.

Profitant du trouble occasionn par l'arrive du chasseur, Pad et Joe
s'taient esquivs.

--Bonsoir, ami Nick, et merci cordialement de votre offre, rpliqua
Poignet-d'Acier en tendant au vieux trappeur une main que celui-ci serra
avec force.

--On parlait justement de vous, comme vous tes entr, capitaine.

--Ah!

--O Dieu, oui; n'est-ce pas, Louis-le-Bon? L'interpell baissa la tte
en signe d'assentiment.

--Et que disait-on de moi, mon brave Nick?

--Oh! des choses fabuleuses! Deux vermines, Langue-de-Vipre et Joe,
assuraient que vous tiez mort. Mais o sont-ils donc?

--Mort! rpta Villefranche en souriant.

--Ma foi, ils le disaient, oui je le jure, votre serviteur Ils
prtendaient mme qu'ils n'taient pas trangers...

--A mon dcs?

--Oui, capitaine, des btises, quoi! Voulez-vous prendre, une gobe?

--Merci, Nick, je n'ai pas soif.

--Bah! un petit coup, a ne fait jamais de mal. Mon oncle, le grand
voyageur dans l'Afrique centrale...

--Savez-vous, interrompit Poignet-d'Acier, qui connaissait les manies du
trappeur et ses bouriffantes histoires, savez-vous si le chef facteur
est ici?

--Il est parti ce matin pour l'le Kallamet et ne rentrera que demain
matin, rpliqua un des commis.

Cette rponse parut contrarier Villefranche. Il adressa un coup d'oeil 
Jacques et promena ensuite des regards inquisiteurs sur la runion.

Les hommes avaient repris leurs entretiens; mais il tait facile de
remarquer,  leur attitude, que la conversation roulait sur le nouveau
venu. Les femmes le guignaient en silence, d'un air curieux et craintif.
C'est que Poignet-d'Acier s'tait acquis une rputation rare dans la
Columbia depuis quelques annes qu'il l'habitait. On racontait de lui
des prouesses inoues, des traits de hardiesse qui laissaient loin
derrire eux les actes des plus vaillants sagamos. Son courage, son
habilet, sa pntration taient proverbiales. Mais ce qui l'avait
surtout mis en renom, c'tait la sret de son tir et sa force
incomparable. Nick Whiffles l'estimait comme son suprieur, et cependant
Nick Whiffles,  cent mtres de distance, chassait, avec sa carabine, un
clou plant dans une planche de sapin; le docteur Mac-Loughlin, le
fameux agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, soulevait,  la force
du poignet, un poids de deux cents livres, et cependant il se
reconnaissait infrieur  l'aventurier, qui tordait sur son genou un
canon de fusil double et brisait entre ses doigts une corne de buffle.
On l'avait vu traverser  la nage la Colombie,  son embouchure, trois
lieues de large, par une mer grosse  ne pas s'y exposer sur un canot,
puis monter  cheval et fournir une traite de soixante milles sans
s'arrter pour souffler. Que ne rapportait-on pas de lui encore! et
chaque fait embelli, exagr par cet amour du merveilleux qui embrase
l'esprit humain plus encore dans les rgions incultes que dans les pays
polics! car l rien ne semble improbable, impossible, parce que rien
n'est arrt par les conventions des hommes, parce que l'tre Suprme,
le Tout-Puissant, le dispensateur absolu, a seul le contrle de toutes
choses.

--Nous passerons la nuit Jacques, dit. Villefranche  son domestique,
quand il eut termin son examen.

--Voulez-vous partager mon souper, capitaine? demanda Nick.

--Ce n'est pas de refus, mon brave, car nous sommes un peu  court en ce
moment.

--Eh bien, si c'tait un effet de votre bont, vous viendriez m'aider 
dpecer une bte que j'ai abattue ce matin, continua le trappeur d'un
ton ngligent, mais avec un clignement d'yeux expressif.

Poignet-d'Acier comprit ce mouvement.

--Volontiers, Nick, o est votre gibier?

--A deux pas d'ici. Je l'ai laiss en dehors des piquets.--Louis-le-Bon,
prpare de la braise.

--Et toi, Jacques, achte-nous une bouteille de bon rhum. Tu diras au
sous-chef facteur que c'est pour moi Poignet-d'Acier; j'espre bien
qu'il ne te la refusera pas. Tu ajouteras que je demande l'hospitalit
pour la nuit; n'est-ce pas, mon vieux camarade?

Aprs ces mots, il sortit avec Nick.

Ds que la porte se fut referme sur eux, les langues longtemps
contenues par la prsence de l'tranger se htrent de rattraper les
minutes perdues.

--Il a tout de mme de l'audace s'cria un commis. Venir nous narguer
jusqu'ici!

--Quelle impudence!

--Chut! l'oiseau s'est fourr dans la cage, bien malin s'il s'chappe!

--a n'empche que c'est un terrible homme!

--Psit! on l'a fait plus grand qu'il n'est rellement

--Le docteur Mac-Loughlin lui rendrait des points.

--Nous allons assister  un drle de spectacle, car enfin on ne le
laissera pas partir comme a; c'est impossible.

--Voulez-vous bien fermer vos becs, tas de commichons! vous n'tes bons
qu' jaser par derrire, s'cria tout  coup Louis-le-Bon en se
retournant, rouge de colre, vers le groupe d'employs qui discutait
ainsi de Villefranche.

--Mais o diable me conduisez-vous donc? disait, pendant ce temps,
Poignet-d'Acier  Nick, en descendant sur le rivage de la Colombia aprs
avoir quitt le fort.

--N'ayez pas peur, capitaine, je vous conduis en bon chemin, oui, bien,
je le jure, votre serviteur!

--On n'y voit goutte, ma parole! savez-vous que votre gibier est
passablement expos?

--Comprends pas, dit Nick.

--J'entends que des voleurs, et il n'en manque pas  la factorerie...

--Des voleurs! pouh! ils n'auraient garde de s'y frotter; l Infortune
et Calamit,--mes chiens, capitaine, sauf votre respect,--qui ne
laisseraient pas approcher le bon Dieu en personne s'il s'avisait de
vouloir me prendre, mon butin,  plus forte raison le diable,  Dieu,
non! Tenez, les entendez-vous? Ah! nous avons eu bien des maudites
petites difficults ensemble! A bas, Calamit! la paix, Infortune! Dans
l'ombre gambadaient, en grondant, deux grands quadrupdes velus comme
des ours, efflanqus comme des coyotes. Plus loin se tenaient
paisiblement deux autres animaux de haute taille, qui hennirent
l'arrive des chasseurs.

--C'est mon cheval Trompe-le-Vent, et celui de Louis-le-Bon, je ne sais
pas son nom, mais deux fins coureurs; ils font quinze milles l'heure, je
vous le garantis, capitaine.

--Nous sommes seuls ici, n'est-ce pas? dit Poignet-d'Acier.

--Seuls, je crois bien. Calamit et Infortune font sentinelle, il n'y a
pas de danger que...

--Vous aviez  me parler... en particulier, ami Nick?

--C'est--dire, attendez, oui et non. Il m'a sembl, j'ai prsum...
C'est difficile  trouver. D'abord, dans notre famille, chez les
Whiffles, capitaine, on n'a jamais eu la bosse de l'loquence, si ce
n'est, pourtant, le petit cousin de la marraine de la soeur de mon
oncle, le grand voyageur qui...

--Soit! mais revenons  nos affaires, dit vivement Villefranche.
Qu'est-ce que cet Indien qui s'est sauv avec un Anglais quand j'ai mis
le pied dans la Salle?

--Lui, un Indien, comme vous et moi, capitaine. C'est un Irlandais qui
se peint le visage, voil tout. Les Chinouks l'ont lev aprs la mort
de son pre et de sa mre; c'est pourquoi il a la boule aplatie comme
une poire tape.

--En tes-vous sr, Nick?

--Tout autant que de mon existence, et c'est justement de lui que je
voulais causer avec vous,  Dieu oui! Il a t apost par la Compagnie
pour vous pier et faire pis peut-tre. Ce matin, il est revenu en
amenant une Indienne, votre matresse, excusez capitaine,  ce qu'il
prtend. Il vous l'aurait vole avec un coquin de sa trempe, dans une
caverne d'en-bas de la Colombie, et le chef facteur veut s'en servir
comme d'un otage pour obliger les Clallomes  vous expulser du
territoire; j'ai entendu tout a de mes propres oreilles, oui bien, je
le jure, votre serviteur!

--Ouaskma serait ici! s'cria Villefranche.

--Ouaskma! connais pas, dit tranquillement Nick.

--Mais cette Indienne, l'avez-vous vue?

--Comme je vous vois, capitaine. Elle est fichment apptissante
quoiqu'elle souffre de l'paule. Il y a aussi une petite fille blanche
qu'ils ont loge, avec elle, dans la prison. Celle-l c'est une prise de
Joe, le bras droit de Pad.

--Merellum! murmura Poignet-d'Acier.

--Tout juste, capitaine; on l'appelle comme a.

--Que diable en veulent-ils faire?

--Je vous l'ai dit, des otages. On les aurait peut-tre relches parce
qu'on vous croyait mort, mais maintenant que vous tes en vie! C'est
comme mon grand-pre, quand...

--Il faut les tirer de l, Nick, dit brusquement Poignet-d'Acier.

--Avec plaisir, capitaine, mais a n'est pas facile.

--Je sommerai le chef facteur de les remettre en libert.

--Mauvais moyen, mauvais moyen! On vous coffrera avec elles. D'ailleurs,
le chef facteur est absent.

--J'attendrai.

--Dieu bnisse votre simplicit! Ce serait votre ruine, capitaine.
Suivez plutt mon conseil.

--Voyons?

--Vous connaissez Pad?

--Pad! qu'est-ce que c'est que ca?

--Eh! mais le Chinouk en question.

--Oui, je le connais. Il m'a vendu une ppite d'or, en me disant qu'il
avait dcouvert une mine, qu'il m'y conduirait... Depuis je ne l'ai pas
revu.

--C'est un pige, pas autre chose. En fait de mines d'or, Pad n'a
dcouvert que la caisse de la Compagnie.

--Vous parliez d'un plan, Nick?

--Oui, capitaine. Le voici. Rentrez  la factorerie. Vous irez trouver
Pad, et, faisant semblant de ne rien savoir, vous lui offrirez une
grosse somme pour vous mener  la mine d'or. Il acceptera, pour le
certain. Ajoutez que vous dsireriez vous mettre en route le plus tt
possible, cette nuit mme, et tre escort d'un bon voyageur qu'il
choisirait. Il vous demandera si vous avez des chevaux...

--Mais je n'en ai pas?

--C'est prcisment le point capital. Comme vous n'avez pas de chevaux,
vous le prierez d'en acheter quatre au sous-chef.

--Cela cotera cher...

--Laissez, capitaine; il n'exigera pas d'argent comptant, esprant que
votre assassinat lui sera pay en belles et bonnes livres par la
Compagnie. Il n'y a pas de chevaux disponibles au fort. Il sera
ncessaire qu'il en aille chercher  la fumerie du Samson, de l'autre
ct de la rivire Caoulis et  dix milles d'ici. Joe le suivra
probablement pour l'aider  ramener les chevaux, et pendant ce temps...

--Pendant ce temps, Nick?

--Je cherche capitaine, je cherche, rpondit le trappeur du ton tranard
et impatient d'un homme qui court aprs le fil de ses ides. Ah! c'est
a, je reprends la piste,  Dieu oui! D'abord, je ferai griller une
tranche de venaison. Vous inviterez Pad  en manger un morceau.

--Cet homme... commena Poignet-d'Acier avec dgot.

--Il refusera, capitaine, il refusera. Il n'aime pas assez Nick Whiffles
pour oser dvorer  la barbe de Nick Whiffles le gibier de Nick
Whiffles. Le voil parti avec Joe. On mange, on boit, on conte des
histoires; vous dites bonsoir  la socit, comme si vous tiez fatigu,
et vous vous coulez derrire la grande salle. La, vous remarquez une
petite fentre avec une grille de fer. La grille est solide, mais vous
avez un poignet, un poignet capitaine...

--Si j'arrache la grille, on m'entendra, Nick.

--Non, car nous ferons un bruit d'enfer dans la salle. Je tcherai mme
de soulever une querelle. Infortune et Calamite vont rentrer dans la
cour avec nous. Je leur dirai un mot. Ils aboieront comme des tonnerres,
mais ne vous mordront pas, tout en empchant celui-ci ou celui-l de
vous dranger dans votre petite besogne. Aprs avoir, durant le vacarme,
enlev un barreau ou deux, vous lverez le pied avec votre engag. Je me
charge du reste.

--On nous poursuivra.

--Sans doute. Aussi prendrez-vous mon cheval et celui de Louis-le-Bon.

--Et vous, Nick?

--Ne vous occupez pas de nous. Nous irons avec ces deux filles visiter
les Clallomes; du reste, pour tout dire, la grande m'accommoderait
assez; c'est une fantaisie que j'ai depuis bien des annes, oui bien, je
le jure, votre serviteur.

Poignet-d'Acier prit une bourse et la tendit au trappeur.

--Ah! capitaine, s'cria celui-ci d'un ton facile, est-ce que vous
voulez que nous nous brouillions?

--N'en parlons plus, et  charge de revanche, ami Nick.

--Trop heureux de vous tre agrable une fois dans ma vie, capitaine.

--Mais, objecta Villefranche, la porte du fort sera ferme.

--Vous direz au trappeur de garde que vous voulez aller au-devant des
chevaux. Une gorge de rhum, et vous ouvrira.

--Et vous?

--Soyez donc sans inquitude, puisque je prends tout sur moi. Qui est-ce
qui a jamais vu Nick Whiffles rester dans une maudite petite difficult?
Au surplus, nous sommes ici une douzaine de francs trappeurs, et si vous
y consentiez, capitaine...

--Non, non, pas de violence, Nick.

--Tenez, prenez ce cuissot de daim, moi je prends l'autre, et rentrons.

Les choses marchrent au gr de leurs dsirs. Pad et Joe tombrent dans
le pige. Ils partirent pour la fumerie. Une bruyante dispute survint
entre deux trappeurs. Elle dtermina une rixe gnrale; et, tandis qu'on
se battait dans la salle, et que les chiens de Nick hurlaient dans la
cour, Poignet-d'Acier descellait, en un tour de sa puissante main, la
grille de la croise de la pice o taient recluses Ouaskma et
Merellum.

Ensuite il se glissa prs du trappeur qui gardait l'entre du fort.
Celui-ci, faisant des difficults pour livrer le passage, Villefranche
lui offrit une goutte de spiritueux. La sentinelle refusa. Le capitaine,
qui s'tait prpar  une rsistance, lui appliqua lestement un billon
sur la bouche, ouvrit la porte sans quitter le malheureux factionnaire,
l'entrana au dehors, l'attacha  un arbre  quelques centaines de pas
de la factorerie, et, sautant sur le cheval de Nick, pendant que Jacques
enfourchait celui de Louis-le-Bon, remonta, bride abattue, le cours de
la rivire Caoulis.




                                CHAPITRE XIII

                                   LA FUITE


Aprs deux heures d'une course effrne, ils ralentirent l'allure de
leurs chevaux, pour les laisser souffler.

La nuit tait froide, mais sereine, resplendissante de clart. Au
firmament, des milliers de mondes toils scintillaient, fixes  leur
poste, ou glissaient dans l'espace, en marquant l'azur cleste d'un
sillon lact, aussitt vanoui que trac. L'air avait une sonorit qui
redisait tous les sons  plusieurs milles  la ronde. C'tait la
trompette du ouaouaron, la grosse grenouille amricaine; le frtillement
des ondes de la Caoulis sur ses larges battures; plus loin, le bramement
des daims conviant leurs femelles  d'amoureux bats; et, de temps en
temps, le meuglement d'un taureau sauvage, ou le blement d'un
grosses-cornes apportaient des notes, ou puissantes ou plaintives, au
nocturne concert auquel se mlaient encore le gloussement de la poule
des prairies, le glougloutement de la dinde, et, parfois, sinistre
dchirement, effroyable cacophonie, le cri de fausset aigu, strident du
carcajou, le tigre du dsert amricain.

La plaine,  perte de vue, semblait poudre de poussire de diamant,
tant sa flottante mantille tait constelle de lucioles. Venues sur les
ailes de la brise septentrionale, des senteurs pntrantes de foin en
fleur et de rsine saisissaient l'odorat.

Il y avait dans ces solitudes, dans ces bruits, dans ces parfums, une
forte posie qui captivait le coeur, le remuait profondment et lui
rappelait, avec un empire irrsistible, qu'il est un Dieu pre et
souverain matre de la cration entire.

--Ce que j'prouve est singulier, murmura Villefranche, s'accoudant sur
le pommeau de sa selle, tandis que sa monture, le cou allong vers le
gazon, allait d'un pas nonchalant et reniflait les fraches exhalaisons
du sol ou mondait,  et l, quelque jeune pousse d'arbousier.

Jacques chevauchait derrire, d'un air attrist aussi.

--Il me semble, continua le premier, que ma vie n'a pas t tout  fait
ce qu'elle aurait d tre. Cette femme, aprs tout, avait t plus
malheureuse que coupable. Qui n'a pas des faiblesses, des garements,
ici-bas? N'en ai-je pas eu, moi? Quel droit avais-je donc de la faire
mourir, froidement, lentement,  petit feu, en humant les acres odeurs
de ma vengeance! Et ma fille, pauvre enfant innocente, ma victime,
encore! Et mes petits-enfants...

--Ah! si monsieur voulait? hasarda Jacques qui avait entendu ce
monologue et doucement pouss son cheval ct  cte avec celui de
Poignet-d'Acier.

--Eh Bien! quoi? plutt pour chercher une diversion  ses poignantes
rflexions que pour entendre un avis.

--Je voulais dire  monsieur que nous retournerions au Canada, dit
Jacques intimid par la scheresse de la rponse.

--Au Canada! Oui, nous y retournerons, Jacques, mais quand j'aurai de
l'or! quand j'aurai les moyens de l'arracher aux Anglais, ces misrables
qui nous ont tout vol, notre sol, nos richesses, nos emplois, tout,
jusqu' notre honneur!

Il pronona ces paroles avec un accent de haine et d'amertume
indicibles.

--Alors, jamais Jacques ne reverra sa patrie! dit le vieux serviteur en
hochant mlancoliquement la tte.

--Et pourquoi pas?

--Non, monsieur, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit que ma
dernire heure ne tardera pas  sonner.

--Bah! des fantmes; tu es encore vert et vigoureux comme  vingt-cinq
ans!

--a ne fait rien, monsieur, je sens a l! dit Jacques en frappant sur
son coeur. Et puis j'ai en un rve, la nuit dernire; j'ai vu...

--Chimre! chimre Tu serais destin  vivre comme Mathusalem que tu ne
te porterais pas mieux. Allons, buvons un coup de tafia, a chassera ces
diables bleus de ton cerveau, mon camarade. Moi aussi, j'ai besoin de
rchauffant, car je me sens tout sens dessus dessous ce soir.

Et, aprs avoir aval quelques gouttes de rhum, il reprit:

--Ah! a, dis-moi, comment trouves-tu le tour que j'ai jou aux
commichons de la Compagnie de la baie d'Hudson? Leur ai-je un peu bien
rendu ce qu'ils m'avaient prt? Les vaniteux! s'imaginer qu'ils en
peuvent remontrer  Poignet-d'Acier!

--Vous avez eu, monsieur, en entrant au fort, une hardiesse...

--La hardiesse, Jacques, sois-en persuad, allt-elle jusqu'
l'imprudence, est, au milieu des civiliss tout aussi bien que des
sauvages, cent fois prfrable  la timidit. Un homme hardi, mme quand
on le taxe d'effronterie, finit toujours par arriver  son but; un
poltron, un homme scrupuleux, ne russit jamais.

--Mais, monsieur, je ne vois pas quel besoin vous aviez d'entrer  la
factorerie Caoulis.

--Au contraire, Jacques; nos intrts me commandaient de m'y arrter. Ne
te souviens-tu pas que les empreintes laisses au bas de notre caverne
taient celles de deux blancs, qui nous enlevrent Ouaskma pendant que
nous cherchions  dcouvrir ou ils taient?

--Srement, monsieur, srement, je m'en souviens.

--Alors qui pouvaient tre ces gens, sinon des employs de la Compagnie?

--Tout juste, monsieur.

--Quand je me suis aperu que, non contents de nous ravir l'Indienne,
ils nous avaient vol nos chevaux, j'ai rsolu d'aller droit chez eux
pour avoir raison de leur insolence. Oh! je me doutais bien que le coup
partait du fort Caoulis.

--Vous avez donc retrouv...

--Ouaskma et Merellum, que les coquins avaient prises pour en faire des
otages. Ils les avaient, ma foi, mises en prison! Mais j'espre qu'
l'heure qu'il est toutes deux ont pris la clef des champs, car j'ai
bris la grille de leur cachot; Nick Whiffles s'est charg de les
reconduire chez les Clallomes, et Nick Whiffles n'est pas homme 
manquer  sa parole.

--Pour cela, non, monsieur. Mais...

--Oh! elles sont en sret! dit Villefranche en rassemblant les rnes de
son poney.

--Oserais-je, monsieur..., commena Jacques.--Ose, parbleu!

--Vous demander o nous dirigeons nos pas  prsent?

--C'est plus que je ne pourrais te dire. Mais nous abandonnons, pour
quelque temps au moins, la Colombie. J'ai serr partie dans la cache de
notre cabane incendie, partie dans les profondeurs de la caverne et
prs d'une issue secrte qui dbouche  un mille du fleuve, les valeurs
que j'ai gagnes depuis six ans que nous faisons la traite des
pelleteries, ainsi que certains objets et papiers prcieux; maintenant
nous monterons vers le dtroit de Juan-de-Fuca, entre la terre-ferme et
l'le Vancouver. De ce ct, m'ont dit des sauvages et des voyageurs,
surtout le long de la rivire Frazer, au 490 de latitude environ, on a
trouv de l'or. Et avec de l'or, vois-tu, Jacques, on fait des hommes ce
qu'on veut, des rois ou des esclaves, on renouvelle la face, la forme
des nations; on change le vice en vertu et rciproquement; nous
dlivrerons le Canada du joug anglais, et si nous ne crons pas une
rpublique, nous replanterons chez nous le glorieux drapeau de la
France!

--Ah! monsieur, ce serait bien beau! Je voudrais bien vivre assez
d'annes pour voir a dit le vieillard avec, enthousiasme. Pas de
rpublique, mais le gouvernement de la France, notre mre-patrie, que
nous chrissons toujours, et tous les enfants du Canada vous bniront,
monsieur!

--Tu n'es pas fatigu? dit brusquement Villefranche, qui peut-tre se
reprochait dj ce moment d'expansion.

--Non, monsieur.

--Bon, nous ferons encore une couple de lieues et mettrons pied  terre
pour passer la unit, car il ne faut pas reinter nos chevaux, qui auront
probablement une rude traite  fournir demain. On nous donnera la
chasse.

Ils piqurent leurs montures, et, aprs une heure de marche rapide,
firent halte, dans un vallon ombrag par de grands chnes et arros par
un ruisseau. Ils dessellrent et dbridrent les ponies, et les ayant
entravs, de pour qu'ils ne s'garassent, ils se couchrent, aprs avoir
soup avec des shanatanques, sorte de chardon dont la racine,
trs-farineuse, a le got du sucre.

Jacques aurait dsir allumer du feu, autant pour cuire les shanatanques
que pour tenir  distance les loups et les animaux dangereux; mais
Poignet-d'Acier s'y opposa en objectant que la flamme ou mme la fume
pourrait rvler leur prsence  l'ennemi, si, comme c'tait prsumable,
les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson taient dj  leur
poursuite.

Villefranche avait rsolu de faire sentinelle, mais la lassitude
l'emporta sur sa rsolution et il s'endormit d'un sommeil lourd et
agit. Des hennissements de terreur et des jappements redoubls, suivis
d'un coup de feu, l'veillrent. Il se leva en sursaut. La lune
argentait le vallon. Jacques tait debout; il rechargeait sa carabine.

--Malheureux! qu'as-tu fait? s'cria l'aventurier.

--Monsieur, ce sont les coyotes!

--Et quand ce seraient les coyotes?

--Ne les voyez-vous donc pas qui dvorent nos pauvres chevaux?

--Jacques, tu as commis une grande imprudence, dit Villefranche avec
plus de calme; si les commis de la Compagnie rdent, par hasard, dans
les environs, nous sommes perdus. Ton coup de fusil les attirera sur
nous.

--Mais nos chevaux, monsieur! nos chevaux!

--Il n'y faut plus penser; cette bande de loups affams qui s'est jete
sur eux ne leur fera pas de quartier et ce serait folie de songer  les
secourir. Les coyotes sont trop nombreux. D'ailleurs, ils ont dj
presque achev nos btes.

En effet, les ponies, attaqus par une lgion de loups blancs, n'avaient
pu fuir  cause de leurs entraves, et, aprs une courte rsistance, ils
tombaient sous les dents des terribles carnassiers, dont les aboiements
prcipits couvraient leur rle d'agonie.

--Qu'allons-nous faire, monsieur? demanda Jacques.

--Serrer les selles dans quelque trou de rocher sur le lord de la
rivire, prendre les brides avec nous, elles peuvent nous servir, et
dcamper au plus vite.

--Si j' corchais le coyote que j'ai tu; en mettant les brides dans sa
peau, que je porterais comme une besace derrire mon dos, a nous
embarrasserait moins.

L'animal dpouill et sa robe arrange en sac, o Jacques plaa les
brides, les fugitifs logrent les deux selles dans une grotte, autour de
laquelle ils cassrent quelques pines pour la reconnatre, et
continurent leur route vers le nord-est.

L'aurore commenait  poindre. Le repos qu'avaient pris Villefranche et
Jacques, joint  cette vigueur nouvelle que donne au corps les armes du
matin, achevrent de les rconforter. Les douces heures du matin! il n'y
a rien de comparable, comme l'a dit un pote anglais. C'est la jeunesse
du jour et l'enfance de toutes les choses qui sont belles. La fracheur,
la fracheur immacule du premier ge colore la nature au moment o
l'aube parat; l'air semble souffler l'innocence et la vrit; la
lumire elle-mme parle d'esprance, de bonheur pur. O est-il celui
qui, amant de la beaut, de l'clat, ne jouit pas des premires heures
du matin?

Poignet-d'Acier tait presque gai et Jacques moins sombre que la veille.
Ils marchaient l'un et l'autre d'un pas relev en foulant aux pieds les
opulents gazons qui ourlent les bords de la Caoulis.

Le temps ne laissait rien  dsirer, le gibier de plume et de poil ne
manquait pas. La journe se passa joyeusement.

Le lendemain, ils arrivrent  un embranchement de la rivire qui
descendait du mont Sainte-Hlne, dont le pic altier, ternellement
couronn de neige, se dressait superbement  quelques lieues sur leur
gauche.

Depuis plusieurs annes Poignet-d'Acier se proposait d'explorer les
cours d'eau qui serpentent  sa base. Il pensait avec raison que le
terrain renfermait des strates ou des gangues aurifres. Mais le dsir
de bien assurer auparavant sa position dans la Colombia lui avait fait
ajourner jusque-l la ralisation de ce projet. Car ce n'tait pas tout
que de dcouvrir une mine d'or; sur le territoire de la Compagnie de la
baie d'Hudson, et au milieu de bataillons des trappeurs libres qui
sillonnaient incessamment ces contres, fallait, pour exploiter la
dcouverte, un nombre d'hommes considrable, dvous jusqu' la mort et
prts  rsister  toute espce d'agression. Poignet-d'Acier, alors
seulement, possdait une bande assez forte, rpandue, par petits postes
de quatre ou cinq sur le littoral du Rio Columbia, pour tenter, avec
quelque chance de succs, une pareille entreprise. Canadiens la plupart,
ces gens, sans tre initis  ses secrets, savaient qu'il travaillait 
chasser du pays leurs ennemis jurs, les Anglais, et il n'est pas un
d'eux qui ne se ft laiss torturer plutt que de le trahir.

Au point de jonction des deux cours d'eau, la Caoulis a environ un mille
de large. Elle est extrmement rapide, peu profonde en certaines places,
creuse en gouffres insondables dans d'autres, caillouteuse le plus
souvent et jalonne de roches aigus sur toute sa largeur.

A son aspect, on conoit qu'elle est le produit d'une rvolution
souterraine, et qu'on entre dans une rgion volcanique dont le mont
Sainte-Hlne est l'Etna.

--Nous allons traverser ici, dit Villefranche en indiquant du doigt la
bifurcation.

--Traverser ici, monsieur! rpondit Jacques en regardant son matre avec
un tonnement inexprimable.

--Est-ce que tu aurais peur?

--Mais... Oh! non, monsieur; mais a ne me parait gure possible.

--Il n'y a rien d'impossible  un trappeur Jacques.

--Je sais bien que monsieur peut tout ce qu'il veut.

--D'abord, coute-moi; il n'est pas malais d'aborder  cet lot que tu
vois au milieu de la rivire. On distingue le fond, il y a de l'eau
jusqu'aux aisselles au plus, et, quoique le courant soit imptueux, en
nous soutenant l'un l'autre, nous y arriverons sans encombre.

--Mais au del, monsieur, a ne parait plus guable?

--Tu as raison, Jacques. Nous nous mettrons  la nage.

--A la nage, monsieur! les flots nous entraneront sur cette chute que
nous avons ctoye il y a cinq minutes?

--Sois sans crainte, j'ai un moyen. As-tu les brides?

--Oui, monsieur, dans le sac.

--Bon; place ta carabine sur ton paule gauche pour qu'elle ne se
mouille pas, et, avec ton bras droit, appuie-toi fermement  mon bras
gauche. Tu y es? Bien; comme cela, avanons d'un mme pas; nos deux
corps en ligne offriront une double rsistance  la vague. Gare  ta
corne  poudre, qu'elle ne trempe pas!

--a va tout seul, murmurait Jacques en marchant dans le lit du fleuve,
serr contre Villefranche, qui, assurant chacun de ses pas, tanonnait,
si je puis m'exprimer ainsi, son compagnon et le remettait en quilibre
toutes les fois que le courant le faisait chanceler ou que son pied
posait  faux sur un caillou glissant.

L'lot atteint, ils se trouvrent devant un de ces trous, vritables
abmes dont j'ai parl tout  l'heure. Les eaux s'y engouffraient en
tourbillonnant avec un bruit infernal.

--Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Nous ne pourrons pas franchir
cet entonnoir-la? fit Jacques d'un air dsol.

Villefranche sourit.

--Tu vas voir que si, rpliqua-t-il. Donne-moi ton sac.

De l'autre ct de la fosse,  vingt pieds de distance, s'levait un
rocher effil, avec des dents aigus comme des crochets.

Le capitaine prit les deux brides dans le sac, les attacha solidement
ensemble, fit un noeud coulant  l'une des extrmits, roula l'autre
autour de son poignet gauche, plia le tout en bandes de deux  trois
pieds de long, et, saisissant lgrement le noeud coulant entre le ponce
et l'index de la main droite, lana ce lasso improvis dans l'espace. Le
noeud coulant vola par-dessus le gouffre, tomba sur le rocher et
s'accrocha  l'une des artes.

--Maintenant, dit Villefranche  son domestique, jette-toi  la nage; en
t'aidant de cette longe, dont je tiens un bout, tu n'auras pas de peine
 gagner le chicot, o tu m'attendras.

--Mais vous, monsieur?

--Sois donc tranquille; je t'aurai rejoint avant cinq minutes.

Moiti en nageant, moiti en se cramponnant  la corde, Jacques parvint,
quoique avec de grandes difficults,  franchir la fosse.
Poignet-d'Acier alors assujettit la lanire  une racine de pin, puis il
traversa par le mme moyen et avec autant de bonheur que son domestique.

--Mais  prsent comment allons-nous faire, car voici au del de ce
bas-fond un autre entonnoir non moins dangereux que le premier? dit
Jacques.

--Attends, dit Villefranche.

Il arma sa carabine, ajusta le bout du lasso fixe  la racine du sapin,
le coup partit et la corde, coupe, flotta au cours de l'eau.

Il avait accompli cet acte en quelques secondes.

--Maintenant, dit-il, retire la bride. S'il nous reste des endroits
prilleux tu sauras en faire usage.

Une heure aprs, ils taient sur la rive mridionale de la branche sud
de la Caoulis.

Cette rive, forme de roches noirtres de schiste bitumineux, n'avait ni
le gazon vert, serr, plantureux, ni les bouquets d'arbres feuillus qui
maillaient et panachaient la contre qu'ils venaient de parcourir.
Quelques pins rabougris, jaunis par le soleil, talaient  et l leurs
rameaux squelettiques sur de grandes touffes d'herbes dessches ou des
rizires sauvages, dj brles jusqu' leurs racines. Des collines
abruptes, domines par le mont Sainte-Hlne et entrecoupes par des
plaines de sable, que marquetaient de larges stratifications de
hornblende et d'ardoises talqueuses, fermaient l'horizon. Un ciel, d'un
rouge ple, terne et inflexible comme le mtal, compltait la dsolation
de cette scne dont le tableau serrait le coeur.

--Fais du feu, Jacques, dit Villefranche en abordant. Pendant ce temps,
j'abattrai quelques pices de gibier.

Il descendit la rivire et revint bientt.

--Qu'y a-t-il, monsieur? s'enquit le domestique.

--J'ai aperu deux bisons dans une coule; donne-moi la peau du coyote.

L'ayant reue, il s'en revtit et reprit le chemin qu'il avait
prcdemment suivi.

A cinq ou six cents mtres du lieu o ils taient camps se droulait
une gorge troite, humide, tapisse de plantes fourragres. L,
paissaient indolemment deux buffles, mle et femelle. Villefranche,
dguis dans sa peau, se trana doucement sur les pieds et sur les mains
vers les ruminants, que la vue d'un loup isol ne pouvait effaroucher.
Ils se contentrent de le regarder avec leur grand oeil placide et se
remirent  tondre l'herbe.

Poignet-d'Acier attendit un moment favorable et fit coup double. Les
animaux, atteints au coeur, tombrent presque en mme temps.

Le chasseur courut aussitt  eux pour les saigner; mais, en marchant
dans la coule, il remarqua avec autant de surprise que de chagrin des
empreintes rcentes de sabots de chevaux, mles  celles des bisons.

--Les employs de la Compagnie ont pass ici aujourd'hui, murmura-t-il.

Nanmoins, il rsolut de garder cette observation pour lui seul et
d'tablir son camp sur un rocher fort lev d'o l'on commandait une
vaste tendue de pays.

Les buffles furent dpouills, les meilleurs morceaux de leur chair
coups en tranches minces, qu'on enterra dans le sable afin de les
conserver fraches jusqu'au lendemain, o on esprait les fumer et les
enfouir dans une cache pour les besoins  venir, et les deux trappeurs,
aprs un bon rgal de bosse et de fatigue, gravirent le rocher afin d'y
passer la nuit.

C'tait une sorte de promontoire, taill  pic du ct de la rivire,
couvert d'herbes et de broussailles du ct de la terre.

Avec sa lunette, Poignet-d'Acier examina le paysage, mais il ne
dcouvrit rien qui put l'inquiter.

Assis avec Jacques  la pointe du rocher, ils regardaient soucieusement
couler l'eau  leurs pieds, quand un ptillement sec et continu les fit
retourner tout  coup.

--La prairie en feu! s'cria le domestique terrifi en contemplant un
immense incendie qui s'tait soudainement, comme par magie, dploy
derrire eux et volait sur le promontoire avec la rapidit de la foudre.

D'un coup d'oeil Villefranche embrassa l'imminence du pril.

A traverser les flammes il ne fallait pas songer; sauter dans la
rivire, pas plus; allumer un contre-incendie, comme cela se pratique
souvent, encore moins.

Le vent soufflait violemment droit  leur face.

--Jacques, s'cria le capitaine, accroche ta carabine et ta poudrire 
cette saillie, au-dessous de nous; puis, prends une de ces peaux;
place-toi aussi au Nord de la roche que tu le pourras, l o elle est
presque nue, et couvre-toi de la peau, le poil en dedans.

C'est notre chance unique de salut.

La conflagration les enveloppait dj.




                                CHAPITRE XIV

                 NICK WHIFFLES ET LE DOMPTEUR-DE-BUFFLES


Merellum tait remonte sur les genoux de Ouaskma et s'y tait
endormie.

Longtemps l'Indienne contempla l'enfant qui, le bras droit arrondi
autour de son cou, la main gauche encore engage dans son paisse
chevelure, avait t surprise par le sommeil, au milieu de ses bats.

Et, en voyant ce visage frais, blanc et rose, ce visage qui lui plaisait
 la passion, qu'elle mangeait de baisers, Ouaskma, la vierge clallome,
sentait d'tranges motions soulever son sein. Elle adorait Merellum.
Oh! c'tait bien sr; elle l'avait reue de sa mre mourante, une pauvre
Canadienne, veuve d'un trappeur; elle l'avait adopte, elle la faisait
respecter des siens comme elle-mme. Pourquoi donc Ouaskma
prouvait-elle alors ces impressions qui agitaient fivreusement ses
serfs, allumait, par moments, la colre dans ses yeux, lui crispait les
doigts si fort, que les ongles s'enfonaient dans la chair de sa main,
et lui faisait lever parfois son poing ferm sur la Petite-Hirondelle?

C'est que la jalousie tait entre dans le coeur de Ouaskma, la vierge
clallome, et qu'elle la brlait comme un fer rouge. Oui, Ouaskma tait
jalouse d'une enfant, de sa fille, de ce qu'elle aimait le mieux au
monde, aprs lui cependant!

Elle en tait jalouse! Jalousie sombre, dsesprante, implacable.
Implacable, d'autant plus qu'elle avait pour aliment un don physique, un
hasard de la nature. Et pourtant, je rpte, Ouaskma chrissait
Merellum avec une tendresse maternelle. Mais n'avez-vous jamais
rencontr des mres jalouses de filles qu'elles idoltraient? Merellum
tait blanche comme le lait, Ouaskma tait rouge comme l'acajou.
Merellum avait le front bomb, en ligne droite avec la face, Ouaskma
l'avait renvers en arrire,  angle obtus avec le visage, et voil le
secret de cette jalousie qui la poignait en regardant dormir la petite
fille.

Si j'tais comme elle, il m'aimerait!

Que de rflexions voluptueuses ou dchirantes; que d'angoisses et de
flicits; que de cris touffs derrire ce conditionnel!

La nuit vint. Nuit froide et sombre, comme je l'ai dit prcdemment.

L'Indienne, chassant les mauvaises ides qui l'oppressaient ainsi qu'un
cauchemar, dposa doucement la Petite-Hirondelle sur un lit de sapinage,
recouvert d'une peau de buffle, et se coucha prs d'elle, aprs l'avoir
baise au front.

Ouaskma souffrait beaucoup moins de sa blessure. Elle ne tarda pas 
s'endormir aussi  ct de Merellum.

Un violent tumulte dans la pice voisine l'veilla. Ouaskma se mit sur
son sant, prta l'oreille. On se disputait, on se battait.

C'tait chose trop ordinaire dans un fort de la Compagnie de la baie
d'Hudson, pour que l'Indienne y attacht grande importance. Elle allait
laisser retomber sa tte sur le lit, quand un bruit d'une autre espce
rexcita son attention.

La fentre de sa prison, dont les carreaux taient en cuir d'elk schs
au soleil et aminci  la pierre-ponce, fut enfonce et deux barreaux de
fer qui composaient la grille, furent arrachs presque au mme instant.

Ouaskma sauta  bas de sa couche. Elle tait surprise, mais non
effraye.

Quel tait ce mystre? qu'allait-il en surgir?

Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans,
des chiens aboyaient avec fureur.

L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'paule.

--Debout, petite, lui dit-elle, et silence!

--Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se
frottant les yeux.

Ouaskma l'enleva sur son bras droit et se plaa avec elle en face de la
fentre, par laquelle on dcouvrait un pan du ciel bleu qui commenait 
s'toiler.

--Tante, tante, o allons-nous? demandait Merellum, baillant et tirant
ses membres engourdis.

--Tais-toi! tais-toi!

Une tte humaine s'encadra dans la baie de la fentre et une voix dit en
indien:

--Oh! ma soeur!

--Que veut le visage-ple? rpliqua Ouaskma d'un ton ferme.

--Eh! te sauver!

Pourquoi le visage-ple veut-il me sauver?

--Parce que Poignet-d'Acier, qui a bris cette grille, le lui a
command, oui bien, je le...

Nick Whiffles s'arrta court au beau milieu de sa locution favorite.

--Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dpchons-nous. Tu
as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe  mon
cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai 
sortir.

Ouaskma, ne sachant trop si c'tait un pige que lui tendaient ses
ennemis, demeurait indcise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas
mme  la convaincre que c'tait un ami qui lui parlait.

Merellum mit fin  son irrsolution.

--Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'cria-t-elle
en battant des mains.

--Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa
bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer.

Cette imprudence faillit tout perdre.

Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il
courut vers l'endroit d'o elle partait. Heureusement, Calamit, et
Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetrent, en hurlant,
sur l'employ, qui tourna lestement les talons et appela du secours.

Mais la rixe tait trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour
qu'on l'coutt. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de
rtablir l'ordre, voyait son autorit mconnue; ses prires et ses
menaces restaient sans effet; lui-mme press, foul, entre les
turbulents, songeait plutt  se tirer sain et sauf de la mle qu'
dfendre les intrts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres
s'avisa d'entonner la Marseillaise.

Quel avait t le motif et le dbut de la querelle?

Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait gure en cet instant,
n'et pu le dire. Mais, ds que ce cri:

    Allons, enfants de la patrie...

eut t lanc, deux camps se formrent comme par enchantement: les
Canadiens d'un ct avec la plupart des Indiens, de l'autre, les
Anglais, recruts de quelques sauvages.

C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout
ce qui parle franais dans l'Amrique septentrionale entire, qu'on
s'veille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme  ses brlants appels et que
le jour o le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en
faisant retentir les chos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la
Marseillaise.

La porte de la grande salle fut aussitt dfonce avec une partie de la
cloison. Les femmes se rurent effares dans la cour du fort. Les
chiens, fouls aux pieds, hurlaient, mordaient  belles dents Anglais,
Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vocifraient et apprtaient leurs
armes.

Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant
sur la ridelle d'un fourgon, adoss  la palissade, il la tendait 
Louis-le-Bon, assis  califourchon entre deux piquets.

Dtale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grve. Nous nous
rejoindrons  l'le Walker, lui dit Whiffles.

Louis-le-Bon attacha une lanire de cuir sous les aisselles de l'enfant
et la descendit  terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum
par la main, l'entrana au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un
canot et s'loigna  force de rames.

En une minute il avait eu fini.

--Encore une maudite petite difficult de moins sur les paules!
marmottait Nick Whiffles, retournant  la fentre.

Ouaskma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une
encoignure. Infortune et Calamit rivalisaient d'aboiements devant elle.
La cour de la factorerie tait pleine de cris et de confusion.

Un coup de feu retentit.

--Castors et loutres! a va chauffer plus dur que je ne le supposais,
ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus!

S'adressant  Ouaskma.

--A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick
Whiffles va te rendre l; j'espre bien que tu l'en rcompenseras, 
Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces
pieux, avec ton bras bless. Diable! c'est un inconvnient. Ah! la porte
du fort est ouverte. Suis-moi de prs. Les chiens nous dfendront par
derrire. Il faut faire une troue au milieu de ces tapageurs. Par
bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamit!
Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mchoires, mes
gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick
Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Tout en monologuant  son habitude, le brave trappeur cartait avec la
crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Ples ou
Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour.

Il n'tait plus qu' dix pas de l'entre. Encore quelques efforts, et le
succs couronnait son entreprise.

Mais l un obstacle imprvu l'attendait.

Un meuglement prolong se fit subitement entendre.

--Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks!
clamrent plusieurs voix dans la foule.

--Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur.

Aussitt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'tait
l'ennemi commun. Il fallait se runir pour lui faire face. On obit 
l'ordre du sous-chef et la porte fut ferme.

--Tonnerre! maugra Nick, me voil pris entre deux feux. Mais il ne sera
pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficult!

Refendant alors la foule accompagn de Ouaskma et de ses chiens, il se
faufila dans une partie de la cour o il n'y avait personne et commena
un examen attentif de la palissade.

Il esprait dcouvrir une chelle, quelque chose qui permit  l'indienne
d'atteindre le fate. Ses perquisitions n'aboutirent  rien. Il se
grattait le front, ce qui tait chez lui d'une profonde contrarit,
quand les deux mtins se prcipitrent, museau bas, au pied d'un piquet
et se mirent  gratter le sol.

Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'talait, en forme
d'ventail, sur le gazon de la cour.

Un conduit! s'cria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous
finirions par sortir de cette double maudite petite difficult!

Effectivement, c'tait un ancien conduit pour les eaux d'un vier
abandonn. L'herbe avait pouss dans le ruisseau. Elle masquait  demi
l'ouverture qui dbouchait hors du fort.

Du courage, Calamit de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes
bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la
voix. Lui-mme s'agenouilla prs d'eux, tira son couteau, et en quelques
instants il eut pratiqu sous les piquets une ouverture d'un pied et
demi de profondeur sur deux de large environ.

--Passe, ma soeur, dit-il  Ouaskma en lui montrant l'orifice, tu
fileras vers la berge et l tu m'attendras. Le trou n'est pas encore
assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai.

L'Indienne ne se le fit pas rpter.

Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'lancer derrire elle.
Nick Whiffles les retint.

--Les chres btes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait
qu'elles flairent quelque chose.

Un second mugissement s'leva, comme par exprs, pour lui rpondre.

--Le buffle au Bois-Brl! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas
aperu la squaw! Je l'aurais dlivre de la corde pour la jeter au
bcher, sans compter les maux que je me suis donn pour elle! a ne
ferait pas du tout mon compte,  Dieu non!

Un cri dchirant, auquel succda un hourvari assourdissant, lui fit
suspendre son travail.

Les employs de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches,
s'lanaient en masse hors de la factorerie.

Mais le premier cri avait t pouss par une femme. Nick Whiffles
l'avait parfaitement reconnue: c'tait Ouaskma. En sortant du conduit,
elle avait t saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement
assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitt
enfourch en poussant l'animal vers le fleuve.

Sans hsiter, le taureau se jeta  l'eau et se mit nager.

Nulle parole n'avait t change entre les deux acteurs de cette scne.

Vingt clairs, vingt coups de feu, accompagnrent leur fuite.

--Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit
l'homme  l'Indienne.

Elle ne rpliqua point.

--Oli-Tahara, avait appris qu'elle tait captive chez les Visages-Ples.
Il tait venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir
assist dans l'accomplissement de son projet.

Mme silence.

Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et
avec rapidit, comme s'il n'et pas senti le fardeau qu'il portait, le
mtis reprit:

--Je conduirai ma soeur o elle voudra.

--Ouaskma, rpliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier  la
parole d'un demi-sang?

--Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche.

--Que mon frre, alors, conduise Ouaskma au village des Clallomes.

--Oli-Tahara obira, rpondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis.

Le silence recommena. Ils entendaient les balles siffler et ricocher
dans l'eau, mais ils taient hors de leur atteinte.

Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a gure qu'un mille de largeur. La
traverse fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brl arrta son
taureau et dit l'Indienne:

--Ma soeur consent-elle  ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur?

--Ouaskma consent.

--J'aime ma soeur.

--Ouaskma le sait, dit simplement la Clallome en sautant  bas du
buffle.

--Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskma ne t'aime pas.

Le mtis rprima un mouvement d'irritation.

--Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un
autre.

--Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique.

--S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a rvl  la
vierge.

--Mais, s'cria le Bois-Brl mettant aussi pied  terre, si moi
j'aimais ma soeur comme elle veut tre aime; si je lui donnais tous les
prsents qu'elle dsire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants
Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si
je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux
qui--Visages-Ples et. Peaux-Rouges--habitent les bords de la
Grande-Rivire?

--Ouaskma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file.

Et d'un ton prophtique:

--Elle en aime un autre! Elle doit tre  lui s'il vit. Le Grand Esprit
le lui a prdit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand
Esprit.

Le Dompteur-de-Buffles tait superstitieux comme tous les Bois-Brls.
Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine.

--Mais s'il mourait? hasarda-t-il.

--S'il mourait de main humaine, Ouaskma le vengerait
Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annonc! repartit l'Indienne sans
abandonner sa pose et son accentuation solennelle.

Le mtis refoula encore son ressentiment, et dit:

--Ma soeur gardera-t-elle la mmoire de ce je lui ai fait?

--Ouaskma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien.

--Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie?

Elle secoua la tte.

--Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste.

--Elle attendrait les ordres du Grand Esprit.

--Et elle ne se donnerait pas  un autre avant d'avoir revu son frre

Pas avant que le Grand Esprit lui et parl. Mais si mon frre veut tre
agrable  Ouaskma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et
qu'il porte au chasseur blanc cette mdecine que Ouaskma  prpare
pour lui.

Il hsitait.

--Mon frre refuse! s'cria l'Indienne avec mpris; mon frre est un
coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome.

--Je l'aime, et je le prouverai  Ouaskma! rpondit vivement le
Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait  la
main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier
aura la mdecine.

--L'Esprit Suprme te protgera! rpliqua la Clallome en disparaissant
dans les profondeurs de la nuit.

Le Bois-Brl remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long
mugissement et se plongea dans le fleuve.




                                 CHAPITRE XV

                               PAUVRE JACQUES


Cependant Nick Whiffles tait sorti du fort par l'ouverture qu'il avait
pratique sous la palissade. A travers l'obscurit, il aperut le buffle
blanc du mtis qui s'loignait rapidement du rivage. L'animal tait
encore  la porte de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le
coucha en joue; il allait tirer, quand une rflexion l'arrta. Malgr
toute son adresse, il pouvait manquer la bte et atteindre Ouaskma. Si
courte qu'et t cette rflexion, elle suffit pour faire disparatre
dans les tnbres le ravisseur et sa proie.

Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entre et se
rpandaient aux alentours du poste. Nick eut une ide. Il dchargea son
arme en l'air en criant:

--Hola! H! arrivez donc, fainants! On enlve vos prisonnires. Cette
vermine de Bois-Brl qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous,
qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer;  Dieu, oui! Feu dessus!
Allons donc! Dpchez!

C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons
prcdemment parl.

Quand l'moi des employs de la Compagnie se fut un peu calm, le
sous-chef facteur ordonna  quelques-uns de ses hommes de monter dans
les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant  Nick:

--Mais tes-vous bien sr que ce soit nos prisonnires?

--Si j'en suis sr! comme je vous vois, bourgeois, rpondit le malin
trappeur, riant sous cape.

Le sous-chef hocha la tte d'un air  demi incrdule, en murmurant:

--Comment cela se pourrait-il?

--Je vais vous le dire, rpliqua Nick. Calamit, Infortune et moi...

--Qu'est-ce que cela, Calamit... Infortune?...

--Mes chiens, deux bonnes btes, pas  votre service, bourgeois, riposta
Nick d'un ton sec.

--Alors, vos chiens et vous?

--Nous avions t veills par le bruit et nous tions descendus dans la
cour, quand... Mais venez.

--O?

--A deux pas, bourgeois,  deux pas.

Nick le conduisit prs du trou qu'il avait creus sous la clture.

--Regardez-moi a, dit-il en indiquant le passage.

--Qui a fait cette, effraction I s'cria le sous-chef, aprs avoir
examine l'excavation  l'aide d'une torche.

--Qui a fait a? pas Nick Whiffles, assurment, repartit le trappeur
avec un accent de bonhomie qui dtruisait jusqu' l'ombre du soupon.

--Mais enfin! commena le sous-chef en frappant impatiemment du pied.

--Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre.

--Alors, soyez bref.

--Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis  flairer
quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent
drlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce a peut tre? Un Indien, pour
le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les
suivis, et tout  coup ils se mirent  courir et  donner de la voix
comme des possds. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma
carabine, trop tard, hlas!  Dieu, oui! car j'aperus une squaw qui
glissait comme une vipre par ce trou. Je passai aussi aprs elle. Et
qu'est-ce que j'aperus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskma, avec
une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre
serviteur!

--Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda
le sous-chef, que cette version satisfaisait pas compltement.

--Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? rpliqua le trappeur
avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois,
que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour?

--Alors vous les avez maladroitement manqus, car ils n'taient qu'
quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'tait pas
fch d'humilier devant les employs de la Compagnie un franc trappeur,
rput un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson.

--Manqus! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid,
manqus! allons donc! Quand j'ai mir un objet, est-ce que je le manque
jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang
d'homme ou de bte.

Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant
du daim qu'il avait corch deux ou trois heures auparavant avec
Poignet-d'Acier.

Cette dernire explication parut d'autant plus plausible au sous-chef
facteur, que les assistants se rangeaient du ct de Nick Whiffles, les
uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des
subordonns envers leurs suprieurs. On allait rentrer au fort, car un
commis, dpch exprs, venait de rapporter l'vasion des deux captives,
quand des employs amenrent la sentinelle que Villefranche avait, on
s'en souvient, billonne et attache  un arbre, hors de l'enceinte.

--Comment! ce flibustier s'est aussi chapp? s'cria le sous-chef avec
colre.

--C'est tel que je vous le dis, bourgeois, rpondit la sentinelle
effraye.

--Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courrouc. Tu
seras pendu, et pas plus tard que demain.

Les employs se regardrent pleins de terreur.

--Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains
n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez
t  la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous
auriez fait contre Poignet-d'Acier,  Dieu, oui.

--C'est vrai, a. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs.

--Taisez-vous et remontez  la factorerie! tonna le sous-chef.

--Taisez-vous! taisez-vous! on dit a  des esclaves, mais pas  des
francs trappeurs, rpliqua hardiment Nick.

--Vous, si vous dites encore un mot...

--Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus mchant que vous n'tes; on
vous connat, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant
familirement sur l'paule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas
retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre
serviteur!

Il siffla ses chiens et s'loigna du ct de la Caoulis, sans que le
sous-chef chercht s'opposer  son dpart.

Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il tait dvor d'inquitude,
car  son retour de l'le Kallamet, le facteur en chef ne manquerait
pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir
svrement sa ngligence.

Pad et Joe arrivrent  une heure du matin, ils amenaient quatre
chevaux. On peut juger de leur dception en apprenant la fuite de
Poignet-d'Acier et de Ouaskma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef
de complicit avec les fugitifs et jura de dnoncer sa conduite aux
directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par consquent
meilleur conseiller, proposa de donner aussitt la chasse 
Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les
engagrent  suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route,
accompagns d'une douzaine d'Indiens que leur prta volontiers le
sous-chef, pour tmoigner de sa bonne volont  les aider dans leurs
recherches.

Supposant assez naturellement que le capitaine avait travers la Caoulis
en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expdition, franchit la
rivire avec sa troupe et longea la rive mridionale. Il tait  cheval
avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait  pied. Leurs
premires explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques
avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau.

Au bout de quelques jours, les poursuivants commenaient  se dpiter et
 perde patience, quand une aprs-midi, comme ils taient camps dans un
bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirrent
l'attention de Pad.

--Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de
lui.

--Tous, rpondit Joe.

--By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est
alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi
faire.

Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en
rampant sur les pieds et les mains et dcouvrit Villefranche en train de
dpouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine tait trop
loin pour que Pad put songer  lui envoyer une balle, et le vallon tait
trop uni,  partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put
s'approcher davantage sans tre remarqu. L'Irlandais ne comptait pas
d'ailleurs la bravoure au nombre de ses trs-rares qualits, et, savait
bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas.
Attendre et le surprendre  l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il
resta donc en observation jusqu'au moment o il vit Villefranche et
Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y
passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil.
L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier tait tel, que ces quatorze hommes
hsitaient, sans se l'avouer,  l'attaquer de front. Les Indiens, au
surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-tre
intrieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les
conduisaient, car l'intrpidit et l'audace les attirent toujours. D'un
autre ct si Pad briguait l'honneur de dbarrasser lui-mme la
Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrtement cet
honneur. Aussi discutrent-ils longuement et sans arriver  aucun
rsultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce
n'tait pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il
fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil
double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-mme
possdait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de
leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrire quelques cailloux,
tenir tte  une quinzaine d'individus, la plupart mal arms.

Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'cria soudainement:

--J'ai notre affaire.

--Comment cela? fit Joe.

--Oui, by Jesus-Christ, nous brlerons vif le brigand et son engag
[19].

[Note 19: J'ai dj dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme
au Canada, tous les domestiques sont dsigns sous le nom d'engags.]

--Les brler!

--Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu  la prairie. Le rocher
sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du ct de la terre;
le vent souffle devant eux; ils n'chapperont pas,  moins de faire un
plongeon dans la rivire, ajouta-t-il en ricanant.

--Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe.

--Moi! Vous, vous les regarderez rtir, ce sera drle!

--Et s'ils sautent dans la Caoulis

--Imbcile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repcherons, voil
tout.

Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas
compris des Indiens qui ptunaient gravement, accroupis en cercle autour
des deux interlocuteurs.

--Ds que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras
avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un
serpent  travers les hautes touffes d'herbes qui les sparaient du
promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche
et Jacques assis, le visage tourn vers la rivire.

Un quart d'heure ne s'tait pas coul, lorsque des lueurs sinistres
envahirent la prairie.

C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arrach  sa mditation, et
se voyant entour par un de ces incendies qui enveloppent parfois les
Plaines du Nord-Ouest avec la clrit de l'clair, ordonna  Jacques de
pendre sa poudrire et sa carabine  une saillie infrieure de la roche
que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher  terre, en se
couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tus quelques heures
auparavant. C'tait leur seule chance de salut, car la conflagration qui
ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir
encore saignant des animaux. Villefranche lui-mme l'utilisa. Etendus,
l'un et l'autre au bord de l'abme, l o la roche tait presque nue, la
face projete sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent
dans un silence lugubre, troubl par le crpitement des flammes et les
hurlements des sauvages, que le flau et pass sur leurs corps.

Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux
grsillrent comme l'huile dans une pole  frire, et se
recroquevillrent. Mais sauf une chaleur pouvantable, qui leur causa
des blouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et
sauf quelques lgres brlures aux doigts, les deux hommes se levrent,
au bout d'une minute  peine, sans aucun mal srieux.

Une paisse fume planait sur le cap. Elle tait produite par les herbes
vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche
noircie. Au del de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel
dj voil par les demi-teintes du crpuscule, les Indiens poussaient
des vocifrations stridentes.

--Vite  nos armes! cria Villefranche en dcrochant son fusil. Nous
tombons d'un pril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la
promptitude, il faut profiter de cette fume pour passer au milieu de
nos ennemis!

--Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien
connue; je suis arriv  temps, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur
le rocher.

--Quoi! c'est vous! rpliqua Villefranche dj sur ses gardes et prt 
faire feu.

--O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce
n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je
connais un sentier... A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'tait
une maudite petite difficult que la vtre. Attention  cette pierre,
elle n'est pas solide. Soutenez-vous  ces seines. La descente n'est pas
tout  fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le
grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un
jour... Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc,
capitaine... Eh! veillez sr votre engag. Il n'a pas le pied sr, votre
engag! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les
vermines seront firement attrapes quand elles s'apercevront que les
oiseaux ont dnich. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un
petit brin de patience et nous y serons.

Tout en causant  son habitude, le brave trappeur conduisait
Villefranche et Jacques le long d'une piste troite qui serpentait
abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette
piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement
tre pratique que par les chvres des montagnes et les grosses-cornes.
Mais si difficultueux que ft le passage, il n'tait pas impraticable
pour des gens aussi briss aux exercices du corps que l'taient nos
aventuriers.

Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit tait venue.

Au-dessus de leurs ttes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges
et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'nergiques le
dsappointement qu'il prouvait de la disparition de ses victimes.

--Maintenant, capitaine, o voulez-vous aller? demanda Nick en mettant
le pied dans un canot amarr  la base du rocher.

Et comme ses chiens couchs au fond de l'embarcation, grondaient
sourdement:

--Silence, Calamit! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas.

--Mon intention, rpondit Poignet-d'Acier, serait de remonter la rivire
mais je ne la connais gure et les tnbres sont bien profondes. Demain,
sinon ce soir, nous serons poursuivis. Il vaudrait peut-tre mieux
passer  l'autre rive.

--Non, dit Nick. Ils croiront que vous vous tes jets !'eau. Mon
opinion est qu'il faut refouler le courant sans bruit et gagner une le,
o j'ai dj camp plus d'une fois,  huit ou dix mille d'ici. Demain
nous aviserons. Cela vous va-t-il, capitaine?

--Je me confie  vous, mon brave trappeur. Mais par quel hasard...

--Plus tard, capitaine, plus tard, je vous conterai a. Embarquez.

Jacques et Villefranche s'assirent dans le canot, lequel, habilement
manoeuvr par les trois chasseurs, fut bientt hors de la porte de Pad
et de sa bande.

--Et maintenant, dit alors Poignet-d'Acier, je vous coute Nick
Whiffles. Mais, avant, laissez-moi vous remercier du service...

--Service, capitaine! Voil un mot qui sonne toujours mal  mes
oreilles. Si vous voulez que nous restions amis, ne parlez jamais de
service  Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Vous
savez qui vous a jou le tour de ce soir? C'est ce chien de Pad avec
cette vermine de Joe et une douzaine de Peaux-Rouges. Aprs votre
dpart, ils se sont lancs sur votre piste. Je m'en doutais, j'ai
surveill leurs mouvements. J'ignorais o vous tiez et je me tenais
cach derrire le gros cap, quand la clart de l'incendie m'a mis sur
votre voie. C'est simple comme vous voyez, capitaine.

--Merci, nanmoins, ami Nick, merci de tout mon coeur. Mais l'Indienne
Ouaskma, qu'est-elle devenue?

--Oh! elle, c'est une autre histoire, rpondit le trappeur d'un ton
contrari.. Je n'ai pu tout  fait la tirer de la maudite petite
difficult o vous l'aviez laisse. C'est ma faute, je suis une mule, 
Dieu, oui!

Il rapporta, non sans s'adresser force reproches, l'enlvement de
Ouaskma par le Dompteur-de-Buffles.

Nul obstacle nouveau ne gna leur marche jusqu' l'le o ils devaient
passer la nuit.

Le lendemain matin, aprs un substantiel djeuner dont un
cygne-trompette fit les frais, ils allrent attrir sur la rive
septentrionale de la Caoulis.

Villefranche,  qui le caractre de Nick Whiffles plaisait proposa de
l'associer  ses projets. Mais le trappeur tait trop indpendant, trop
amoureux de son libre arbitre pour se lier  une entreprise dont le
rsultat ne lui paraissait pas valoir les peines que coterait
l'excution. Poignet-d'Acier fit miroiter sous ses yeux; l'or, les
richesses, les plaisirs de la vie civilise, entretenue par une grande
fortune. A toutes ses tentatives pour le sduire, Nick rpliqua par son
son sourire moiti narquois, moiti srieux et en disant:

--Non, non, capitaine, je ne suis pas fait pour ces sortes de
jouissances. Je m'ennuierais dans les tablissements comme une carpe sur
le sable,  Dieu, oui! Fournissez-moi du gibier abondant, des pches
copieuses; quelques vermines d'indiens ou d'Indiennes, de temps en
temps, pour me distraire; le gazon pour matelas, le ciel pur pour
dredon, et je suis l'homme le plus heureux du monde. Mais vos villes,
vos rglements, vos conventions, toute la kyrielle de vos prjugs, je
n'en veux pas plus que d'une carcasse de bison. Nick Whiffles a t cr
pour le dsert, il y demeurera jusqu' ce que le Grand Esprit daigne
l'appeler sur ses territoires de chasse, oui bien, je le jure, votre
serviteur!

--Votre philosophie est peut-tre la plus saine, dit Villefranche d'un
ton soucieux.

--Bah!  chacun sa piste ici-bas, capitaine reprit gament le trappeur.
Donnez-moi la main; je vais aller voir ce que font nos Peaux-Rouges.

Ils changrent une poigne de main.

--Et toi, mon camarade? continua Nick en s'adressant  Jacques.

--Avec plaisir, mon cousin, rpondit le vieux serviteur en serrant
cordialement les doigts du trappeur dons les siens.

--Si vous aviez besoin du canot? s'enquit encore ce dernier.

--Non, mon ami, non. Il vous sera plus utile qu' nous, rpondit
Villefranche.

--a m'afflige pourtant, capitaine, de vous quitter comme a, dit Nick
avec un accent mu. Je vous connaissais plutt par entendre dire que par
moi-mme, et, sur ma parole, j'aimerais  voyager un peu avec vous.

--Vous tes un honnte homme, Nick, rpliqua gravement Poignet-d'Acier.
Moi aussi je serais content de vous compter parmi les miens. Mais, je
vous l'ai dit, je ne m'appartiens pas; j'appartiens  l'ide dont je
poursuis la ralisation, l'affranchissement de mon pays, et tous ceux
qui m'entourent sont tenus de m'obir aveuglement. Ils l'ont jur sur
les Saints vangiles!

--Et voil justement o est la petite difficult, s'cria Nick. Si ce
n'tait pas cela, j'irais avec vous tant que a vous conviendrait; puis,
une fois que vous me trouveriez ncessaire, comme une cinquime roue 
une charrette, je vous terais mon casque en vous disant: Bonsoir,
capitaine! O Dieu, oui! Mais un serment, non, a ne me va pas, a ne
peut pas m'aller. Bah! nous nous reverrons, n'est-ce pas, capitaine? En
tout cas, si vous tiez dans une diablesse de difficult, n'oubliez pas
que Nick Whiffles...

La dtonation d'une arme  feu lui coupa la parole.

--Maldiction! Jacques est bless! s'cria Villefranche en se
prcipitant vers son domestique qui plissait et portait convulsivement
la main  sa cuisse.




                                 CHAPITRE XVI

                            PAUVRE JACQUES (Suite)


Trois autres coups de fusil suivirent presque simultanment la premire
dtonation. Une balle vint s'enfoncer dans la crosse de la carabine de
Nick Whiffles; une autre rafla la poigne du couteau de chasse de
Villefranche; la troisime lui coupa une mche de cheveux au-dessus de
l'oreille.

Infortune et Calamit bondirent hors du canot, le poil hriss, les yeux
flamboyants, en poussant des hurlements de fureur.

--En bas de la cte, jetez-vous en bas de la cte, capitaine! cria Nick,
ramassant  la hte, la carabine que la violence du choc avait fait
tomber de ses mains, et se retranchant derrire une grosse roche
erratique apporte par les eaux sur le rivage.

Il tait environ cinq heures du matin.

Les trois aventuriers se trouvaient sur la rive septentrionale de la
branche mridionale de la Caoulis vers un de ces endroits appels caons
ou barranca, par les Espagnols et coules par les Canadiens-Franais.
Ils semblait que le lit primitif de la rivire et t dessch aprs
une rvolution terrestre et transport par cette mme rvolution 
quelques cents mtres au del. Maintenant, le premier lit formait une
valle troite dont le fond tait tapiss par un riche gazon tout
maill de petits oeillets roses, d'helianthmes et de lupin bleu, mais
dont la crte, vers le nouveau cours d'eau, tait aride, caillouteuse,
hrisse de ronces et d'pines.

L'autre bord, au contraire, celui qui regardait la plaine, ondulait
doucement en verte prairie, parquete de fleurs aussi embaumes que
brillantes et fuyait, par molles boursouflures, plantes de tulipiers,
de tamaracks ou de magnolias, jusqu'aux bornes de l'horizon.

--Ici, mes chiens! allez-vous pas vous faire assassiner comme des brutes
par ces carcajoux? Nick, tandis que Villefranche aidait Jacques 
s'asseoir  quelques pas du trappeur sur la dclivit de la coule.

--Ce n'est rien, monsieur, une gratignure disait le vieux domestique.

--Voyons a, voyons a, dit Poignet-d'Acier.

--a n'en vaut pas la peine, monsieur. La balle n'a fait qu'effleurer la
cuisse.

--N'importe. Je veux panser ta blessure.

Et Villefranche, dchira le pantalon de Jacques.

Le plomb, en effet, n'avait pas pntr  l'intrieur du membre. Il
avait labour horizontalement les chairs, et, quoique le sang coult
assez abondamment, il ne paraissait pas qu'il et ls un organe
important.

Heureusement nous en serons quittes pour la peur, mon pauvre camarade!
dit Poignet-d'Acier aprs un examen attentif de la plaie.

--Attrape, vermine! s'cria  cet instant Nick du haut de son poste..

En mme temps l'on entendit le retentissement de sa longue carabine.

--Les apercevez-vous? demanda Poignet-d'Acier qui avait pris dans son
tui et appliquait sur la cuisse de Jacques un bandage enduit d'un baume
particulier, pour arrter l'effusion du sang et cicatriser la blessure.

--Si je les aperois, capitaine!... C'est--dire non, je ne les aperois
plus. Le seul que j'aie aperu dbrouille maintenant ses comptes chef
mon parrain[20], oui bien, je le jure, votre serviteur! rpliqua Nick
Whiffles de son ton goguenard.

[Note 20: On sait que les Anglais appellent souvent le diable old Nick.]

--Ce sont des Peaux-Rouges, n'est-ce pas? continua Villefranche.

--Celui que je viens de dpcher au diable est un Peau-Rouge. Quant 
ses compagnons... Ah! je distingue un blanc. C'est ce sclrat de Joe...
Je m'en doutais... Ne bougez pas, capitaine, rpliqua Nick faisant,
avec, la paume de sa main gauche, signe Poignet-d'Acier de ne pas
approcher.

Celui-ci, qui avait achev son pansement, se prparait  rejoindre le
trappeur.

--O sont-ils donc? interrogea-t-il en s'allongeant sur la pente du
canon, son fusil en avant.

--Dans un lot,  cent verges d'ici. Je ne vois plus Joe  prsent; il
s'est cach dans une touffe d'oseraie, avec Pad, sans doute. Qu'il
montre un peu sa tignasse et Nick Whiffles lui plombera les dents, 
Dieu! oui.

--Comment tu trouves-tu? dit Villefranche  Jacques.

--Assez bien pour vous donner un coup de main, monsieur, rpliqua-t-il
en se tournant sur le ventre et rampant jusqu' la hauteur de son
matre.

--Penses-tu que tu pourras marcher?

--Que oui, monsieur, que oui; car,  l'exception d'un fourmillement le
long de la cuisse, je me sens aussi ingambe qu'avant l'accident.

--Tenez-vous tranquilles! dit Nick qui, aprs avoir recharg sa
carabine, tendu sur le dos, pour ne pas se dcouvrir aux ennemis,
s'tait remis en position et fouillait du regard un massif d'osiers et
de saules, bordant une petite le distante d'environ cent pas de la
rive.

Pendant cinq minutes il y eut un silence profond, troubl seulement par
le frmissement de la brise matinale dans le feuillage et le clapotis
des eaux sur la grve.

Tout  coup le cri aigu d'une orfraie dchira l'espace. Il tait assez
loign et semblait partir de l'autre ct de la rivire.

Deux autres cris, semblables au premier, mais plus rapprochs, lui
rpondirent.

--Les bandits qui s'appellent! exclama Nick. Je ne me suis pas tromp.
C'est Pad et Joe qui sont dans l'le.

Leur bande est encore sur l'autre bord. Nous avons de la chance. Si l'un
de ces deux coquins tendait donc le bec! a commence  me tarabuster de
rester ainsi immobile comme un colimaon dans sa coquille.

--Combien m'avez-vous dit qu'ils taient en tout? s'enquit Villefranche.

--Une quinzaine au plus, capitaine.

--Alors nous ne saurions rsister. Il vaut mieux,  mon avis, nous
glisser tous les trois dans la coule et filer au plus vite, car les
deux bandes vont se rejoindre et elles nous craseront par le nombre.

--Fuir devant ces reptiles quand nous avons de la poudre et des balles!
Je ne vous reconnais plus, capitaine,  Dieu, non! rpliqua Nick
surpris. Est-ce que vous ne pourriez pas creuser, avec votre couteau, un
trou dans lequel vous et votre engag vous vous mettriez en embuscade
comme moi? A nous trois, nous viendrions facilement  bout de cette
clique?

--Et s'ils taient renforcs par un autre parti de la Compagnie? objecta
Villefranche.

--Je n'y songeais pas, capitaine, et vous pourriez bien avoir raison,
rpondit le trappeur en hochant la tte.

--Voici mon plan, reprit Villefranche. Tenez-vous toujours au guet. Je
descendrai dans le caon ou je couperai trois branches d'arbres. Nous
les planterons derrire votre roche en les surmontant de nos chapeaux.
Puis nous dtalerons.

--Compris, capitaine, compris; oui bien, je le jure, votre serviteur!
Les vermines ont assez peur de nous deux pour tirer pendant une heure
sur nos casques avant d'oser aborder.

De nouveau, la plainte lugubre dune orfraie s'leva par del l'lot, et
de nouveau il fut rpliqu, en cho, du sein des oseraies.

Mais,  ce moment, Nick Whiffles affermit sa carabine contre son paule,
mira une second, pressa la dtente et le coup partit.

Un corps humain sauta en l'air et retomba dans la Caoulis.

Deux petits jets de fume, deux clairs, une double dtonation
jaillirent aussitt et une arte de la roche qui abritait Nick, frappe
de deux balles, fut brise en fragments qui s'parpillrent sur sa
chemise de chasse.

--Ne dirait-on pas que, pour me punir de leur maladresse, ces chats
sauvages ont envie de m'aveugler? s'cria-t-il plaisamment. Il parait,
cependant, que Pad et Joe ne sont pas seuls dans l'le, car voici encore
un nigaud d'Indien dbarrass des maudites petites difficults de ce
monde.

--Vous n'tes pas bless, au moins? lui dit Villefranche.

--Bless, moi! Qui est-ce qui a jamais bless, Nick Whiffles?

--Bon, je cours chercher les branchages.

--Allons, dit le trappeur  ses chiens, en leur Indiquant le fond de la
coule, en avant, vous autres!

Infortune et Calamit s'lancrent  la suite de Villefranche, en se
tenant, avec un instinct merveilleux, dans la ligne que couvrait la
roche. Poignet-d'Acier revint bientt avec trois rameaux. Il les tendit
 Nick, qui les ficha en terre, derrire son rempart improvis, et les
coiffa de son casque de loutre et des chapeaux de Villefranche et de
Jacques, de faon qu'au loin on pouvait s'imaginer que les trois
aventuriers taient couchs derrire la pierre. Ensuite, il gagna le
versant de la cte  reculons, et, cinq minutes aprs, il arpentait 
grands pas, la coule avec, ses deux compagnons.

Plusieurs coups de fusil, tirs successivement au-dessus du caon, leur
apprirent que le stratagme avait russi.

Quoiqu'il souffrit vivement de sa blessure, Jacques marchait sans se
plaindre.

Vers midi, on s'arrta pour se restaurer. Les dbris du cygne que Nick
avait emports dans sa carnassire et quelques gorges d'eau coupe de
tafia composrent le repas, puis les trois chasseurs se remirent en
route.

Poignet-d'Acier remarquait avec satisfaction que la coule s'enfonait
dans les terres; et, quoique ses bords devinssent de plus en plus
escarps, et fussent forms, le plus souvent, par des rochers  pic
infranchissables, il se flattait de trouver, vers la tombe de la nuit,
un passage qui le conduirait aisment au sommet, soit  gauche, soit 
droite.

Son but tait de camper sur une hauteur, derrire des broussailles, afin
de pouvoir surveiller les mouvements de leurs ennemis, si, comme il
tait probable, ils les avaient poursuivis dans le caon.

Mais la nuit arriva sans qu'il dcouvrit le passage. La gorge se
creusait davantage; ses murailles s'enhaussaient de chaque ct; elles
avaient plusieurs centaines de pieds d'lvation. On et dit tantt que
l'norme fissure, qui les sparait, avait t tranche, d'un seul coup,
dans le roc vif, et tantt qu'elle avait t lacre par la main de
quelque sombre gnie, dans un moment de fureur. Parfois aussi un torrent
fougueux rayait de vif-argent ces falaises noirtres et tombait dans la
barranca avec des rugissements formidables. Le vacarme tait tel que les
voyageurs n'entendaient plus le son de leurs voix. Parfois encore le
prcipice se fermait presque par en haut; l'on n'apercevait plus qu'un
troit ruban de ciel bleu, large de quelques pieds  peine, et il
fallait avancer dans l'obscurit sous des masses de granit surplombant
et dont des quartiers normes, dtachs de la vote, obstruaient  et
l la voie, comme pour prvenir nos aventuriers que la mort les menaait
 chaque pas.

Ils ne causaient qu' de rares intervalles. Villefranche tait soucieux;
il songeait au but de son expdition Jacques tait tourment par la
fivre. Nick Whiffles lui-mme semblait avoir perdu la meilleure partie
de sa jovialit habituelle. Il se contentait de siffloter l'air national
des Amricains: Yankee Doodle sur un ton impossible, et d'interpeller de
temps en temps ses chiens.

Vers neuf heures, Poignet-d'Acier renona  l'espoir de rencontrer
l'issue qu'il dsirait tant.

Ils taient parvenus  l'extrmit d'un des souterrains dont je viens de
parler, et les tnbres avaient dj une intensit qui ne permettait
plus de cheminer sans pril, car la route tait intercepte, en
plusieurs points, par des fondrires d'une profondeur incalculable.

--Nous allons camper ici, dit le capitaine, en dsignant une sorte de
niche forme par le retrait de la roche. Avec quelques pierres entasses
les unes sur les autres, devant nous, les Indiens ne nous dcouvriront
pas, s'ils ont continu leur poursuite jusqu' cette heure.

--Ma foi, a m'arrange, capitaine, dit Nick, car mon estomac est ouvert
 deux battants, et j'ai l, dans notre sac, ce porc-pic que les chiens
ont pris tantt, qui doit s'ennuyer de n'avoir pas senti encore en air
de feu.

--Du feu! y pensez-vous? Un vieux trappeur comme vous ignore-t-il que la
moindre clart...?

--C'est vrai, capitaine. Ours et buffles! je l'avais oubli. C'est bien
le cas de dire que la faim, est mauvaise conseillre;  Dieu, oui! Il
faut avouer pourtant que je mangerais volontiers on morceau de cette
bte.

--Ce sera pour notre djeuner, ami Nick. Demain nous trouverons
probablement le loisir et le lieu pour la faire cuire. D'ailleurs, dans
le jour, un petit feu nous trahira moins que la nuit. Ce soir, nous
souperons avec ces cnes d'arbre  pain que j'ai ramasss dans la
coule. Mais toi, mon pauvre Jacques, commet Vas-tu? ajouta-t-il en se
tournant vers son domestique.

Le vieillard, surmontant les douleurs qu'il endurait, rpondit d'une
voix presque assure:

--Oh! beaucoup mieux; merci, monsieur, vous tes bien bon de vous
occuper de moi.

--Et de qui donc m'occuperais-je, sinon de toi? rpondit Villefranche
avec un accent de doux reproche.

--Le fait est, capitaine, que vous avez l un digne engag, et, malgr
son ge, plus courageux que ces blancs-becs qui font les fanfarons dans
les forts de la Compagnie, observa Nick en tirant de son carnier un
porc-pic ventra et dont il distribua les entrailles  ses chiens.

Aprs ce, le brave trappeur s'assit, dboucha sa gourde, avala
philosophiquement une raisonnable quantit de whiskey et tendit le
flacon  Jacques.

--Bois une gobe, mon cousin, a te rafrachira le sang, lui dit-il.

Mais le domestique refusa.

--Ah! je comprends ce que c'est reprit Nick. Nous avons un peu de
fivre. Une tasse d'eau de source nous irait mieux qu'un coup d'eau de
feu. Eh bien! attends un petit brin, mon cousin, je m'en vas t'en alter
chercher.

--Non, non, dit Jacques, tu es trop fatigu, mon frre.

--Fatigu! Ah! la bonne histoire! Nick Whiffles fatigu; je dfie qui
que ce soit de dire qu'il a jamais vu Nick Whiffles fatigu, oui bien,
je le jure, votre serviteur! Debout Calamit! nez au vent, Infortune! et
dterrez-moi une belle eau frache.

L-dessus, il partit aussi hardiment que si le soleil l'et clair de
ses rayons, aussi gaiement que s'il et fait un bon souper arros de
liqueurs gnreuses.

Jacques sua quelques baies sauvages et s'tendit sur le sol, o il ne
tarda pas  s'assoupir. Villefranche, assis contre un quartier de roche,
son fusil entre les jambes, monta la garde.

Au bout d'une heure, Nick Whiffles reparut. Malgr son amour pour le
whiskey, il avait vid sa gourde, afin de la remplir d'eau qu'il
destinait  Jacques. L'honnte chasseur avait eu mille peines  se
procurer cette eau. Mais enfin il s'tait, comme il disait, tir d'un
tas de maudites difficults et avait russi dans son entreprise. Le
vieux serviteur, agit par un violent accs de fivre, s'veilla au
moment o Nick arrivait. Il but avec avidit et se rendormit.
Poignet-d'Acier et Whiffles, aprs avoir caus un instant, s'tendirent
cte de lui, et se livrrent paisiblement au sommeil, assurs que la
vigilance des deux chiens les mettait l'abri de toute surprise.

La nuit se passa sans alerte.

Le lendemain, aux premires lueurs de l'aurore, Poignet-d'Acier leva
l'appareil qu'il avait mis sur la blessure de Jacques. En l'tudiant, il
remarqua avec inquitude que les lvres se gonflaient et prenaient une
teinte sreuse, verdtre. Nanmoins, il dissimula son anxit; il lava
la plaie avec soin et posa un nouveau bandage. Du reste, Jacques se
prtendait beaucoup mieux que la veille. On alluma du feu pour cuire le
porc-pic, et, le djeuner termin, les fugitifs firent disparatre les
traces du foyer et reprirent leur marche.

Elle dura jusque dans l'aprs-midi.

Le caon offrait les mmes accidents de terrain que le jour prcdent.
Seulement, au lieu de se diriger toujours vers le Nord, il dcrivait une
courbe et replongeait vers le Sud, c'est--dire du cte de la rivire
Caoulis. D'ailleurs, nulle part, un point o l'escalade ft possible.
Pour sortir de cette affreuse passe, il et fallu des ailes.

La chaleur, dans le gouffre, tait accablante; Jacques, puis de
souffrances et de fatigues. Plusieurs fois, Villefranche avait voulu
faire halte pour qu'il se repost; mais toujours l'intrpide vieillard
s'y tait refus.

Cependant, comme le soleil se penchait  l'horizon, ses forces
l'abandonnrent et il tomba sur le sol.

--Tu ne m'aimes pas, Jacques, lui dit Poignet-d'Acier; sans cela tu
m'aurais cout et nous nous serions arrts plus tt.

--Mais, monsieur, je ne suis pas malade, balbutia le serviteur d'une
voix affaiblie; c'est cette vilaine jambe qui boude le service.

--Bois quelques gouttes de ce cordial, reprit Villefranche en lui
mettant dans la main une petite fiole qu'il avait extraite de son tui
de fer-blanc.

Ensuite il dit  Nick:

--Si les Indiens ne sont pas  nos trousses, nous coucherons ici. Mais
il faut en avoir la certitude. Aussi, mon camarade, vous rebrousserez
chemin avec vos chiens jusqu' deux ou trois milles, et moi j'irai en
avant, car je prsume que le dbouch de la coule n'est pas bien loin
d'ici. Jacques sommeillera pendant ce temps-l.

C'tait une mesure de prudence trop sage pour que le trappeur s'y
oppost. Ils partirent donc, chacun dans un sens diffrent. Avant la
chute du crpuscule, ils taient de retour; et tous deux rapportaient de
mauvaises nouvelles. Nick Whiffles avait aperu dans le caon une fume,
indice manifeste de la prsence de leurs ennemis, et Poignet-d'Acier
n'avait pas t mdiocrement contrari en dcouvrant, aprs une
demi-heure de marche, que la coule aboutissait brusquement  la
Caoulis, devant un let o il avait aussi distingu la fume de
plusieurs feux.

--Quelle est la forme de cet let? demanda Nick en recevant la
communication.

--Il m'a paru avoir la figure d'un triangle.

--Est-ce que, de chaque ct du caon, il n'y a pas de grands cdres
rouges?

--Oui, et la roche est bleutre.

--C'est cela, c'est cela, pardieu! j'aurais d m'en douter, s'cria le
trappeur en se frappant le front.

--Vous connaissez donc...

--Si je le connais! Y a-t-il dans tout le Nord-Ouest une motte de terre
que Nick Whiffles ne connaisse pas? Savez-vous ce que nous avons fait,
capitaine? Eh bien! nous avons us les cailloux pendant deux jours, pour
faire dix milles, car nous sommes dix milles  peine de la place on nous
tions hier matin. Le maudit caon m'a blous par ses diables de tours
et dtours,  Dieu, oui!

--En tous cas, nous voici pris entre deux partis de sauvages. La bande
s'est divise pour mieux nous arrter.

--De vrai, nous sommes dans une damne petite difficult, rpliqua Nick
en mchonnant laborieusement sa chique, ce qui chez lui dnotait une
vive proccupation. Si nous n'tions que nous deux, et mme si notre
camarade n'tait pas dans ce triste tat, a ne serait pas la mer 
boire que de sortir de ce gupier, marmotta-t-il, avec un regard
compatissant  Jacques qui se dsesprait du retard que sa blessure
apportait leur fuite.

--Sauvez-vous, monsieur, et laissez-moi. Aussi bien, je n'en reviendrai
pas! cria-t-il  Villefranche.

--Le plus souvent, qu'on t'abandonnera  ces reptiles venimeux, mon
cousin, intervint brusquement Nick. Mais je suis bte comme un opossum.
Capitaine, est-ce que vous n'avez pas une scie dans votre tui  malice?
Poignet-d'Acier ayant rpondu affirmativement.

--Eh bien! reprit Nick, nous allons rire. Vous m'avez dit que l'le
tait ovale...

--Triangulaire.

--Triangulaire, capitaine; ovale, triangulaire, ne fait rien, au reste.
Elle me connat, cette le. C'est moi qui l'ai descendue, il y a huit
jours, avec Jean-le-Bon. Nous revenions de trapper au mont
Sainte-Hlne. Nos canots s'taient perdus. Nous avons remont l'le qui
se promenait sur la rivire, et, ma foi, nous nous en sommes servis
comme d'un bateau, jusqu' la gueule de la coule. Arrivs l, un
peuplier s'est cass, est tomb  l'eau et a arrt notre embarcation.
Comme la prairie avait l'air d'tre giboyeuse, nous avons aussi stop
pour chasser...

--Mais, interrompit. Villefranche, elle doit tre  cette heure occupe
par des Peaux-Rouges.

--C'est bien ainsi que je l'entends,  Dieu, oui! Ds qu'il fera noir,
je prendrai votre scie, me glisserai dans l'eau et, demain matin, les
vermines s'veilleront  douze ou quinze milles d'ici. Passage gratis,
capitaine; j'espre que j'aurai droit  leur reconnaissance, oui bien,
je le jure, votre serviteur!

L'explication du trappeur, tout trange qu'elle puisse paratre, ne
surprit pas Villefranche, car il savait que les fleuves de l'Amrique
charrient souvent des les considrables, que le courant pousse a et
l, jusqu' ce qu'un barrage ou un bas-fond s'oppose  sa marche. Les
les sont formes, tantt par des arbres que le vent a renverss dans
l'eau et qui se sont accumuls les uns contre les autres, puis, en se
pourrissant, ont donn naissance  la vgtation, et tantt par des
lambeaux de terrains que des inondations ou la violence des torrents ont
insensiblement dtachs de la terre ferme et finalement emports aux
caprices des flots.

On les nomme, pour cette raison, des flottantes. Il en est qui
embrassent un mille et mme plus de superficie.

--Est-ce dcid? demanda Nick en voyant que Poignet-d'Acier
rflchissait.

--Oui, et je vous accompagnerai, rpondit-il.

--Oh! pour cela, non, non, non! j'ai dit non, capitaine. Il faut que
quelqu'un veille ici; ce quelqu'un ce sera vous.

Villefranche essaya de nouvelles objections. Nick Whiffles fit la sourde
oreille.

Avec deux pins rabougris, qui avaient cr dans les fissures de la roche,
ils dressrent,  la hte, une civire, y tablirent Jacques et le
transportrent  une lieue environ au del.

Les ombres de la nuit s'pandaient alors sur le district de la Colombie.

On entendait gronder les eaux de la Caoulis  une faible distance.

Les deux chasseurs dposrent leur fardeau sur gazon et s'avancrent en
silence vers la rivire. A droite et  gauche, les crtes du caon
taient toujours perpendiculaires. Pour sortir du prcipice, surtout la
nuit, il fallait ncessairement traverser le murs d'eau. Mais une le
dont la masse, d'un noir impntrable, estompait plus vigoureusement les
tnbres,  deux ou trois cents mtres du rivage, barrait le passage.

--Votre scie, capitaine! dit Nick  voix basse, en plaant sa carabine
et ses pistolets sur la berge.

--Soyez prudent, recommanda Poignet-d'Acier, lui remettant une petite
scie d'un pied de long qu'il avait dans son tui.

Sans se dshabiller et sans faire le plus lger bruit, le trappeur avait
dj plong sous l'eau.

Une demi-heure s'coula, une demi-heure de pnible attente pour
Villefranche, qui, accoud  la roche songeait aux terribles
vicissitudes de son existence.

Des bouffes d'air plus vif, en lui cinglant tout  coup le visage, lui
firent lever les yeux.

La masse opaque semblait s'tre fondue dans la pnombre gnrale, et le
rayon visuel n'tait plus born, en avant, que par le firmament et
l'onde.

--Ouf! encore une maudite petite difficult de moins pour votre
serviteur! s'cria allgrement Nick Whiffles en mergeant de la rivire.
a n'a pas t facile de s'en tirer,  Dieu non! A bas, Calamit Chut,
Infortune! fit-il  ses chiens qui gambadaient et grondaient de plaisir
autour de lui. Je vous disais donc, capitaine, que je ne pouvais
retrouver mon peuplier. Ils taient bien une dizaine de Peaux-Rouges
dans l'le, couchs comme des veaux sur la litire, ronflant comme des
grenouilles dans un marais. Mais votre scie est fameuse, capitaine! En
deux tours de mains l'arbre tait en deux, et l'le s'en allait
bellement  vau l'eau. Vont-ils faire une drle de mine en s'veillant
demain, les coquins! Je voudrais, ma foi, bien assister  leur petit
lever, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Ah! vous tes un rude compagnon, aussi intelligent que rsolu, dit
Villefranche.

Et il lui serra chaleureusement la main.

--Merci du compliment, Poignet-d'Acier, rpondit Nick lui rendant son
treinte; d'un homme comme vous il m'honore. Mais nous n'avons pas fini.
Avez-vous, une corde?

--J'ai les brides de nos chevaux.

--Bon, alors, trs-bon, car je craignais...

--Qu'en voulez-vous faire?

--Vous allez voir, capitaine. La rivire a un demi-mille de large. Il
faut,  toute force, la traverser maintenant; et votre domestique...

--Oh! je le porterai sur mon dos, dit Villefranche d'un ton dgag.

--Vous en seriez capable. Mais j'ai un meilleur moyen. Nous attacherons
une bride au corps de Calamit et d'Infortune, en laissant entre eux un
intervalle de trois  quatre pieds. Notre bless se placera milieu en se
soutenant au cuir de la bride, et, comme cela, il passera aussi
commodment que dans un canot.

--L'ide est ingnieuse; mais vos chiens...

--Mes chiens, capitaine, ils nous charrieraient tous les trois. Une
fois, mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...

--Allons, ami Nick,  l'oeuvre! s'cria Poignet-d'Acier, qui prvoyait
une histoire interminable.

La bride fut ajuste comme il avait t dit, sous le poitrail des deux
mtins, puis on les poussa  l'eau. Jacques se suspendit  la courroie
entre Infortune et Calamit. Nick et Villefranche se mirent  nager
derrire le singulier quipage.

La traverse tait hasardeuse, car il faisait une nuit fort obscure et
la rivire roulait de grosses vagues; mais, grce  l'nergie des
passagers et  la sagacit des chiens, elle s'effectua heureusement. A
l'inverse de la rive septentrionale, la rive sud de la Caoulis est
presque plate.

Aprs avoir abord, les fugitifs prirent le bless sur leurs paules et
allrent camper  un mille  l'intrieur.

Le jour suivant, ils rsolurent de remonter la Caoulis jusqu' un gu,
connu de Nick Whiffles, et de la retraverser pour chercher un refuge
dans l'une des cavernes qui trouvent,  chaque place, la base du mont
Sainte-Hlne, gant isol derrire deux pitons de moindre hauteur et
dont la tte altire talait superbement,  une courte distance, son
panache de neiges ternelles.

Jacques tait abattu, dvor par la fivre.

En procdant au pansement, Villefranche s'aperut que la plaie devenait
gangrneuse. L'inflammation gagnait dj l'aine. A cette vue, Nick
secoua la tte en marmottant:

--Le compte du pauvre diable est rgl!

Cependant, Poignet-d'Acier conservait encore quelque espoir de le
sauver. Qu'il pt arriver  un lieu sr, avant que le dlire ne
s'empart du malade, et peut-tre, avec des soins et du repos,
parviendrait-on  le gurir. Mais le salut de tous trois exigeait
imprieusement qu'ils se remissent en route. On fabriqua un brancard, et
Jacques fut port par ses dvous compagnons jusqu' midi. Ils taient,
revenus sur le bord septentrional de la rivire, qu'ils avaient franchie
presque  pied sec, et commenaient  gravir les premires rampes de la
montagne. Le soleil dardait  plomb ses flches sur cette contre
basaltique, aride, gristre et convulsionne comme sont les abords d'un
cratre.

La petite caravane suivait une ravine profondment encaisse, o se
tordait tristement un mince filet d'eau, aliment par la fonte des
neiges suprieures.

Tout  coup Nick s'arrta.

--Capitaine, dit-il, voyez-vous ces empreintes fraches, sur la boue
prs du ruisseau? Les Indiens taient ici ce matin, et voici deux pieds
tourns en dehors. Ce sont ceux d'un blanc... de Joe. Je ne me trompe
pas. Dposons notre homme ici, sous une roche. Il faut que je sache ce
que cela signifie, car dans cette fondrire, on pourrait nous assommer
comme des lapins au gte.

--Vous avez, raison, rpliqua Poignet-d'Acier.

Ils placrent le bless dans une sorte de grotte, ombrage par un
acacia, tout prs du ruisseau; Villefranche s'assit  son ct, et Nick,
sa carabine  la main, grimpa lestement le talus du prcipice et
disparut au sommet.

--Jacques, appela Villefranche en prenant la main de son vieux
serviteur.

Mais celui-ci ne l'entendait plus. Une congestion crbrale s'tait
empare de lui. Il parlait de femme sduite et tue, de petits-enfants
de son matre, d'Alfred et de Mariette, d'un scapulaire qu'il leur avait
attach au cou pour qu'un jour ils pussent tre reconnus.

--Car, s'criait-il, il est bon, M. Villefranche,... vous le savez bien,
vous... Il retournera vers ces chers enfants de sa fille, et il les
aimera comme Jacques les aime. Je vous le garantis... Il veut bien
donner une pension  Alfred, pourquoi n'en donnerait-il pas une 
Mariette?... Pourquoi? parce qu'elle est fille et qu'il n'aime pas les
femmes, depuis la triste affaire de madame et de mademoiselle Adle...
Elle tait bien belle, mademoiselle Adle... Est-ce que vous l'avez vue?
C'est comme madame... une brave dame... J'entends sonner des glas... On
va l'enterrer... Monsieur l'a tue. Je vous dis qu'il l'a tue! Et il a
bien fait... n'est-ce pas?... Cet Hermisson avait tromp mademoiselle
Adle...

    A la claire fontaine,
    M'en allant promener,
    Je trouvai l'eau si belle,
    Que...

--Oh! qui est-ce qui vient ici?... Bonjour, petite Merellum...--Veux-tu
un gteau de mas, mon enfant?... Les Indiens, monsieur, ils ont
dcamp... Les voyez-vous?... Je ne suis pas bless. Non, monsieur...
non...

Il continua de divaguer ainsi jusqu' cinq heures du soir. Puis le rle
commena;  six heures, le brave serviteur rendit son me  Dieu.

Villefranche, qui avait suivi cette agonie avec des angoisses
poignantes, quoique son visage demeurt impassible, Villefranche sentit
alors une larme sous sa paupire.

--Je n'avais qu'une faiblesse, mon affection pour ce pauvre vieillard;
la voil morte avec lui, murmura-t-il; mais il me reste une grande
passion, ma haine pour l'Angleterre;  nous deux maintenant!

Un moment aprs, il ajouta:

--Je ne veux pourtant pas abandonner son cadavre aux Indiens ou aux
btes fauves. Je vais l'enterrer.

Il chercha un endroit o le sol ft assez mou pour y creuser une fosse,
et, croyant l'avoir trouv, il se mit  fouiller la terre avec son
couteau. Mais, soudain, la lame s'moussa contre un corps dur.
Poignet-d'Acier enfona sa main dans le trou pour en extraire l'objet
qui avait arrt son instrument. C'tait un caillou ovoide, rugueux,
tout constell de paillettes jaunes, qui tincelaient aux rayons du
soleil, malgr la fange dont il tait souill. La main frissonnante, le
coeur palpitant, le front baign de sueur, Poignet d'Acier l'approcha de
ses yeux grands ouverts.

--De l'or! une mine d'or! Je suis sur une mine d'or! s'cria-t-il avec
un accent impossible  traduire, en tressaillant de tous ses membres.




                                CHAPITRE XVII

                             LE ROI DES MUSTANGS


Nick Whiffles ne s'tait malheureusement pas tromp! Les empreintes
qu'il avait observes au bord du ruisseau taient bien celles de Joe et
d'une partie de la bande qui les poursuivait.

Aprs avoir constat l'insuccs de leurs tentatives pour brler
Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils taient
tombs ou s'taient jets dans la rivire, car la fume de l'incendie et
le crpuscule les avaient empchs de remarquer la fuite leurs victimes.

Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examin attentivement les
lieux, dcouvrit les traces qu'ils avaient laisses sur le sentier et
les suivit jusqu'au rivage. Il tait trop familier avec les habitudes du
Nord-Ouest pour ne pas reconnatre les impressions.

--By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a chapp! maugra-t-il
entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom.

--Par le tonnerre! il n'tait pas seul avec son engag, ajouta Joe;
voici un troisime pas, qui rappelle  s'y mprendre, les larges
mocassins de Nick Whiffles.

--Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups,
reprit Pad avec un dpit mal dguis.

--Mon frre, voici venir des canots  l'ouest, lui cria un des
Peaux-Rouges du haut du cap.

--Des canots  l'ouest! rpliqua l'Irlandais tonn.

--Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien.

--Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by
Jesus-Christ!

Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire.

C'tait effectivement une nouvelle troupe d'employs de la Compagnie de
la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en
rentrant  la factorerie, dpche  la poursuite de Poignet-d'Acier.

Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui dcida
qu'un dtachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive
septentrionale, que l'autre longerait le bord oppos, tandis que Joe,
deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les les.

De cette manire, il n'tait gure possible que les fugitifs parvinssent
 se soustraire longtemps  leurs adversaires. Si les gens qui
ctoyaient la partie nord de la rivire n'avaient t arrtes par un
portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'et que trop
bien russi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui
avanaient de l'autre ct ceux-ci restrent deux heures en retard, et
c'est pourquoi Pad et Joe, aprs avoir surpris Villefranche et bless
Jacques, au moment o Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurrent
cachs, avec deux Indiens, dans l'le d'o ils avaient tir.

[Note 21: Voir la _Huronne_.]

Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient
pas.

Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui
rpondit, mais de la rive, mridionale seulement. Or, il y avait au
moins un mille de distance entre cette rive et l'lot, et le courant
tait si violent que la traverse, en canot, exigeait prs d'une
demi-heure.

Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut  cette circonstance.

--Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'cria Pad,
lorsqu'aprs avoir fusill pendant un quart d'heure et mis en lambeaux
leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'tre rendu avec une
partie de son monde sur la crte du canon, il dcouvrit tour que Nick
lui avait jou.

--Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec
une dizaine d'hommes les saluer au dbouch de la coule.

--Pas toi, dit l'Irlandais; ds que le reste de nos gens sera arriv, tu
leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entre
avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux.

Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'loigna. Il
gagna promptement l'le flottante, et comme elle lui paraissait aussi
bien situe pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux
coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en
observation.

Pendant ce temps, Joe pntrait dans la coule avec le reste de leurs
forces.

Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper
les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontr Pad, il doubla,
en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivire et du
caon, tourna  gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hlne,
supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils
russissaient  tromper la vigilance de Pad.

Dans la nuit prcdente, celui-ci avait t veill en sursaut par un
choc violent.

C'tait l'lot qui, remis en libert grce  Nick Whiffles, venait de se
heurter  un rcif.

L'Irlandais comprit immdiatement qu'il avait manqu son coup, et que
Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en
jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivire et se dirigea
aussi vers le mont Sainte-Hlne. Au point du jour, tomba sur la piste
des francs-trappeurs. A midi, traversait le gu qu'ils avaient franchi
dans la matine, et,  trois heures, il ralliait Joe,  un mille environ
du ravin o le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence.

En atteignant le sommet du prcipice, Nick Whiffles les aperut runis,
avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne.

Il et t absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon.

--Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engag de Poignet-d'Acier!
murmura le bon trappeur. Je m'en vas les loigner d'ici et leur donner
du fil retordre. Et, aprs avoir longtemps rflchi, Nick, qui s'tait
tapi  l'ombre d'un grand cactus, dbucha tout  coup avec ses chiens.

Quelques sauvages l'aperurent et se mirent  pousser de grands cris.

Bientt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'tait pas l
l'affaire du trappeur. Il voulait entraner la troupe entire sur ses
talons. Aussi, oprant un dtour derrire quelques tronons de colonnes
basaltiques, il se rapprocha de ceux qui taient rests en place et
paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent
leur entretien et lui dcochrent des flches. Mais ils taient trop
loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la
gchette de sa carabine. Puis, sr d'avoir frapp  mort son homme, il
partit  toutes jambes en s'loignant toujours du ravin. Pad souponna
une ruse, et, laissant aux plus avancs le soin de le poursuivre,
commena, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la
contre.

Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du
Sainte-Hlne, les vit marcher vers la fissure. C'tait ce qu'il
redoutait par dessus tout; mais il n'tait plus en son pouvoir de les en
empcher. Il n'avait mme pas la facult de prvenir Poignet-d'Acier,
car les Indiens le serraient de si prs qu'il n'avait pas encore eu le
temps de recharger son arme. Une ide traversa son cerveau, et, se
tournant dans la direction de la fondrire, il tira ses pistolets en
l'air.

Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu,  cause de
l'abaissement du sol, fut frapp par cette double dtonation que
rverbrrent,  diverses reprises, les chos de la montagne. En ce
moment il tenait  la main la gangue aurifre recueillie dans la fosse
destine  Jacques. Il se hta de la fourrer dans sa poche, repoussa de
la main, dans le trou une portion de la terre amoncele sur le bord, et
saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme
l'clair.

Il ne distingua rien qui pt l'inquiter; mais des sons de pas nombreux
arrivrent  son oreille.

Aussitt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes
ordinaires n'auraient pu soulever et les plaa devant la cavit o
gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la
fondrire oppos  celui par lequel Nick Whiffles avait pass.

Comme il arrivait  mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tte.

--Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en acclrant sa marche.

Et, presque au mme instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on
six balles qui ricochrent  ses cts lui firent tourner les yeux.
Alors il aperut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-ples,
qui, chelonns  deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre ct du
ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-l avec des arcs,
tandis que l'un d'eux tombait inanim dans le prcipice.

Poignet-d'Acier redoubla de vitesse.

En quelques secondes il fut au fate de la crevasse. Une grle de
flches l'accompagna.

Les sauvages profraient des hurlements affreux, auxquels se mlaient,
en assourdissante cacophonie, les mugissements d'un taureau.

--Ici, mon frre! ici! cria une voix au capitaine:

C'tait Oli-Tahara, mont sur son buffle blanc et dchargeait, pour la
deuxime fois, sa carabine sur les agresseurs.

Deux bonds et Villefranche fut prs de lui.

--Monte derrire moi, mon frre, lui dit le mtis.

Le capitaine y tait dj.

Et Tonnerre partit avec la rapidit du fluide dont on lui avait donn le
nom.

Il courut, courut jusqu' la nuit en contournant les gradins infrieurs
du mont Sainte-Hlne et en dcrivant une courbe qui de l'est le
ramenait insensiblement au nord. Le temps tait devenu pesant;
l'atmosphre tait charge d'lectricit. Des nuages lourds, aux reflets
violacs, se tranaient pniblement vers l'occident. Nulle brise ne
flottait dans l'air; mais  et l, des effluves d'une chaleur
intolrable semblaient sourdre du sol et chassaient une fine poudre de
gypse qui blanchissait tous les objets environnants. La foudre clata
avec tant de violence que les assises de montagne frmirent. Puis, comme
la nuit baissait, de grands clairs dchirrent le crpuscule ainsi que
d'normes pices d'artifices, et il s'leva tout  coup, du sud-est, un
vent furieux qui tordit, brisa, avec des accs de rage inoue, les
maigres acacias et les sapins chtifs cramponns aux fentes des roches.

Cependant il ne tomba aucune goutte de pluie. C'tait ce que les
Canadiens-Franais appellent une orage sche.

Depuis leur dpart, les deux cavaliers n'avaient pas chang une parole.

Oli-Tahara s'tait content de stimuler l'ardeur de son buffle.
Poignet-d'Acier tait absorb par la pense de l'or qu'il avait trouv.
Il et voulu tre seul pour examiner la gangue qu'il serrait
convulsivement dans sa poche avec la main gauche, tandis que, de
l'autre, il se soutenait au mtis qui conduisait leur monture.

Aprs quatre heures d'une course effrne, Oli-Tahara suspendit l'allure
de Tonnerre. La tempte grondait toujours. Mais elle paraissait
s'loigner  mesure qu'ils se portaient vers le nord.

--O mon frre veut-il que je le mne? demanda soudain le mtis.

--Mon frre sait-il si on peut revenir, par le sud, au point o il m'a
pris? fit Poignet-d'Acier.

--On le peut.

--Eh bien! campons ici. Les gens de la Compagnie nous ont perdus de vue.
Demain je retournerai l-bas, rejoindre un compagnon que j'y ai laiss.
Mon frre sera libre d'aller o ses affaires l'appellent. Je le remercie
du service qu'il m'a rendu.

--Mon frre m'avait sauv la vie, nous sommes quittes, rpliqua
simplement le Bois-Brl en mettant pied  terre.

Villefranche l'imita.

--Voici, ajouta le premier, un sac  mdecine que la vierge clallome m'a
donn pour lui.

Poignet-d'Acier sourit en recevant l'amulette confie par Ouaskma au
Dompteur-de-Buffles.

--La jeune squaw est donc libre? dit-il.

--Oli-Tahara l'a enleve  ses ennemis les visages-ples. Et il a tu
son ravisseur, repartit firement le mtis.

--Mon frre a tu ce Chinook?

--Il n'appartenait pas  la vaillante race des Chinouks. C'tait un
blanc nomm Pad par les Visages-Ples, Double-Face par les Peaux-Rouges,
parce qu'il se dguisait. Je l'ai tu comme il s'apprtait tirer sur mon
frre, ce soir, dans le ravin.

Poignet-d'Acier se souvint alors de l'homme qu'il avait vu rouler dans
la fondrire. Il tendit la main au Bois-Brl.

Celui-ci refusa ce gage d'amiti.

--Si la langue de mon frre est droite, dit-il, Oli-Tahara pressera sa
main. A prsent, il ne lui doit plus rien.

--Que mon frre parle, mes oreilles sont ouvertes?

--Le coeur du chef blanc bat-il pour la vierge clallome? interrogea
l'autre en essayant, malgr l'obscurit, de lire sur les traits du
capitaine.

--Son coeur ne bat point pour elle, rpondit Villefranche d'un ton dont
la franchise ne pouvait tre suspecte.

--Alors, dit le mtis, j'accepte la main de mon frre; je partagerai
avec lui mon repas et ma couverte.

La paix tait conclue. Le Dompteur-de-Buffles mettait sans rserve son
dvouement au service de Poignet-d'Acier. Ils mangrent une tranche de
saumon fum et s'enroulrent dans une robe de bison pour passer la nuit
au lieu o ils avaient fait halte.

Le lendemain, Oli-Tahara dit  Villefranche:

--Mon frre n'a pas de cheval; je lui en donnerai un avant que le soleil
se penche du ct du grand lac sal.

Ayant appel son buffle qui broutait des bourgeons d'arbustes le long
d'un petit ruisseau, ils l'enfourchrent et prirent une direction
nord-ouest. De bonne heure ils atteignirent une valle immense, toute
couverte de longues herbes qui ondulaient aux souffles du matin, comme
les vagues de l'Ocan. La verdure de ces herbes, brillant comme des
meraudes liquides aux rayons du soleil, leur agitation continuelle,
produisaient de loin un mirage tel qu'on les et vraiment prises pour
une mer houleuse. C'tait ce que les trappeurs canadiens nomment une
prairie mouvante. A droite, s'tendait une chane de collines ou plutt
de pitons, que dominaient, comme des peupliers dominent une range de
saules, les monts Sainte-Hlne, Rainier, et, compltement au nord,
vis--vis du dtroit de Puget, le pic Baker, haut de dix mille sept
cents pieds anglais. L'espace compris entre les deux premiers s'appelle
plaine des Buttes. Il peut avoir deux cents milles de priphrie, dont
un tiers au moins occup par des prairies mouvantes, bornes au nord par
la rivire Rockland, au sud par le mont Sainte-Hlne,  l'ouest par les
Buttes, et  l'est par les trois branches de la Eyakema.

Sur le bord de cette rivire, panache de beaux acacias en fleurs,
s'talait un pr, dont le gazon court et touffu regagnait graduellement
en lvation, du ct des Buttes, les grandes herbes de la prairie
mouvante.

Ce pr tait  cinq ou six milles de nos cavaliers. Mais, comme je l'ai
dj dit, l'air a une puret et une transparence, telles, sur les hauts
plateaux de l'Amrique septentrionale, que la vue embrasse un horizon
presque double de chez nous.

Aussi, du sommet d'une minence o ils se trouvaient, les deux hommes
distingurent-ils parfaitement une troupe d'animaux, paraissant gros
comme des chiens, qui jouaient sur le pr.

--Les chevaux sauvages! s'cria Poignet-d'Acier.

--Mon frre a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que
mon frre descende et m'attende ici!

Villefranche obit. Le mtis dboucla la sangle retenait une couverte
sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon.
Dbarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de
bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt 
trente verges, et avec une habilet qui laissait bien loin derrire elle
l'adresse de nos Franconi civiliss, il se coucha tout de son long sur
le ct droit du buffle. La partie suprieure de son corps tait cache
par l'paisse crinire noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la
main gauche; la croupe du taureau masquait le reste.

Dans cette position gnante, impossible  conserver par tout autre que
par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre.

Le buffle semblait comprendre l'intention de son matre. Il poussa droit
 la rivire. Arriv  un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure
et se mit  patre nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche
aux chevaux et en s'en approchant insensiblement.

La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais
d'une beaut, d'une gracieuset, d'une harmonie de proportions dont le
type arabe peut seul donner l'ide. Ils appartenaient  l'espce
dsigne par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend,
assure-t-on, des chevaux amens en Amrique par les Espagnols, lors de
la dcouverte de cet hmisphre.

J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon
approbation et que la grande quantit de chevaux que l'on rencontre dans
le dsert du Nouveau-Monde me parait plutt provenir d'une race
indigne, sinon passe d'Asie en Amrique, par le dtroit de Behring,
que de chevaux imports d'Europe par les Hispano-Amricains, et qui se
seraient ensuite chapps pour aller vivre dans les solitudes. Quand la
diffrence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec,
la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas 
l'appui de mon allgation, le genre de vie des mustangs, dont chaque
troupe marche disciplinairement,--le fait est avr,--sous les ordres
d'un chef, suffirait, suivant moi,  prouver que les chevaux sauvages du
Nouveau-Monde sont d'une espce particulire, gnuine, comme disent les
Anglais, ou _sui generis_.

Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau prs duquel tait
arriv Oli-Tahara runissait des chevaux de tout poil: gris, noirs,
pommels, roux, bais, alezans, aubres, rouans, isabelles, mirouettes,
balzans; mais,  leur tte, se faisait surtout remarquer un superbe
animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hlne.
Firement camp sur ses jarrets, la tte haute, les oreilles droites,
l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinire flottant en ondes
paisses sur son cou nerveux, hardiment dcoup, le poitrail large, le
corps souple, la queue longue, bien fournie, tantt balayant mollement
le sol et tantt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur
ses flancs, il tait vraiment le roi de cette tribu hippique.

A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses
sujets, qui caracolaient  et l sur le pr, cessrent leurs bats et
vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Aprs avoir examin
l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'tre, en
quelques bonds, transport d'un bout  l'autre de la colonne, il envoya
un second hennissement. L'escadron commena alors, avec une prcision
toute militaire, ce qu' l'arme on nomme une conversion.

L'aile marchante tait dirige sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait
devin ce mouvement, fit un signe  sa monture. Celle-ci saisit le signe
et rebroussa chemin vers la rivire.

Aussitt, le cheval blanc hennit une troisime fois.

Ses subordonns suspendirent la conversion  moiti du cercle. Il donna,
de mme un nouveau commandement: l'volution recommena, mais dans un
autre sens, l'aile marchante devenant pivot et rciproquement.

Post derrire ses soldats, le singulier capitaine avait surveill la
manoeuvre. Ds qu'elle fut termine, il s'lana vers le cheval de vole
qui, ayant mal mesur la courbe, avait fait flchir le pivot, et le
frappa rudement des pieds de derrire. Le fautif ne chercha pas mme 
se dfendre. Mais,  sa mine basse, confuse, il tait facile de voir
qu'il tait profondment humili et repentant.

Cependant le double mange avait ramen les mustangs sur le bord de la
rivire. Tonnerre n'tait plus spar que de quelques pas de la tte de
leur colonne, c'est--dire du cheval puni, et ce dernier n'avait mme
raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne
se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa prsence seule ne
ft pas suffisante pour l'intimider.

La correction administre, le cheval blanc voulut revenir au front du
bataillon.

Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du mtis. Sans
hsiter, la noble crature se mit au galop et s'avana vers lui.

Oli-Tahara, qui s'tait gliss jusque sous le ventre du ruminant,
attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une
panthre, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lana son
lasso  l'encolure du mustang.

L'animal, une seconde stupfait piaffa, fit ensuite un saut en arrire
et dtala  fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que
sa bande s'parpillait pouvante dans la plaine.

Oli-Tahara le suivit, attach comme un centaure  son buffle, qui,
quelle que ft la vlocit du cheval, ne perdait pas un pouce de
terrain. Btes et cavalier disparurent bientt derrire un des
monticules dont la prairie tait parseme. D'abord, le mustang n'avait
pas senti le noeud coulant jet autour de son cou, Oli-Tahara ayant
dploy le lasso dans toute sa longueur. Et c'tait un merveilleux
spectacle, une sorte de ferie, que de contempler cette course folle des
deux monarques du dsert, franchissant les espaces avec une blouissante
clrit. Mais quand, par le dsaccord du double mouvement, le noeud
commena  se serrer, le cheval profra un cri et se retourna, haletant,
furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, perdu, fit un cart
qui augmenta encore l'treinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais,
accroch par sa main droite  la crinire de Tonnerre, et, de sa gauche,
tenant  la fois son lasso et le garrot de sa monture, il rsista
pourtant  la secousse. L'homme et les animaux taient baigns de sueur.
Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils
ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc
n'tait pas encore rendu. Il reprit sa fuite insense, effectua un mille
en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si
violentes que, pour ne pas en chapper le bout, Oli-Tahara enfonait ses
ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur
les genoux. Son agresseur s'lana aussitt  terre. L'animal,
pantelant, frmissant de tous ses membres, s'tait redress sur ses
jambes de devant et assis sur son train de derrire. Sans quitter le
lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en
poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu  peu
au poitrail. Une fois l, il lui entrava les pieds de devant avec des
lanires de cuir. Le mustang, puis, faisait peu de rsistance.
Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrme, et prenant
grand soin de ne pas se laisser voir,  passer  la mchoire infrieure
du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, aprs avoir desserr
celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne tait accomplie, car
le cheval s'tait couch sur le, ct. Pour achever le rompement, il ne
restait plus qu' renouveler les caresses pendant une heure  peu prs,
en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin
d'empcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos.
Oli-Tahara se flicitait intrieurement de son triomphe, et lui,
surnomm le dompteur de buffles, savourait dj la gloire d'avoir, le
premier, rduit le roi des chevaux sauvages; il tendait ses mains pour
lui couvrir les yeux, quand son haleine chauffe, glissant sur la face
du mustang, celui-ci sortit tout  coup de sa stupeur, renifla avidement
l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara  l'improviste et
l'envoya rouler  dix pas de l.

Cet effort suprme avait t tellement puissant, que la lanire qui
enfargeait [22] les jambes du captif en fut brise.

[Note 22: Synonyme d'entraver, terme usit par les trappeurs canadiens.]

Il se releva, lcha un hennissement, vritable fanfare de victoire, et
fila comme le vent [23].

[Note 23: Le cheval blanc, chef d'une bande de mustangs, n'est point un
mythe. Comme une foule d'autres voyageurs, nous l'avons aperu dans les;
prairies de l'Amrique septentrionale; mais il est notoire que jamais ni
blanc, ni Indien n'a russi  capturer ce noble animal.]




                                CHAPITRE XVIII

                           L'AMOUR D'UNE CLALLOME


Par une brumeuse matine du mois de septembre, un homme, vtu et arm en
trappeur du Nord-Ouest, explorait seul la base du mont Sainte-Hlne.
Ses recherches avaient sans doute un but fort important pour lui, car il
marchait  petits pas, tudiant attentivement tous les plis du terrain,
suivant toutes les sentes, sondant toutes les fondrires, allant en
avant,  droite,  gauche, et revenant mme plusieurs fois sur ses pas,
avec la patience et la persistance d'un limier qui qute une piste.
Parfois un clair de joie brillait dans ses yeux sombres; il s'arrtait
brusquement ou courait vers une de ces nombreuses et profondes fissures
dont des eaux torrentielles ont labour les flancs du pic; mais bientt
l'clair s'teignait, un nuage de dsappointement passait sur le front
du chasseur et il frappait, avec colre, le sol de son mocassin.

Aprs cinq ou six heures de laborieuses et inutiles investigations, il
s'arrta et s'assit au pied d'une aiguille de basalte, en promenant
autour de lui un regard plus empreint de fatigue que de dcouragement.

Bientt il posa son fusil  son ct droit, croisa les bras sur sa
poitrine et se plongea dans une absorbante rverie.

--Ne trouverai-je donc plus cette ravine? pensait-il, plus de deux jours
je fouille la montagne, et rien, rien! je ne puis dcouvrir la crevasse
o j'ai ramass cette ppite d'or! Encore si un tremblement de terre
l'avait fait disparatre. Mais non, non. En revenant des Montagnes
Rocheuses j'ai interrog les voyageurs sur ma route. Aucune secousse ne
s'est fait sentir dans ces rgions durant mon absence. La crevasse
existe toujours quelque part dans les environs, et avec elle la mine
d'or; car elle renferme assurment un filon aurifre Le caillou que j'ai
recueilli ne pouvait tre unique de son espce. Mes connaissances
gologiques me le disent. O est son gisement? voil le problme. Quoi!
je serais all chercher et j'aurais mme avec moi la plupart de mes
hommes depuis le lac Jasper jusqu' l'embouchure de la Colombie, afin
d'exploiter  la hte cette mine, et elle chapperait  mes
perquisitions, et il faudrait abandonner mon projet d'expulser les
Anglais du Canada! Oh! non, Dieu ne le permettra pas!... Dieu! quel nom
sur mes lvres altres de vengeance! car on ne peut pas toujours se
mentir  soi-mme, et c'est plutt l'assouvissement d'une vengeance
personnelle que l'affranchissement de mon pays que je dsire. Mais que
ce soit l'un ou l'autre, je satisferai cette passion. Oui, je le jure!
Deux Anglais ont fltri mon bonheur, dtruit mon Repos; l'un  port
l'adultre dans ma couche, l'autre a suborn ma file; j'ai tu ces deux
misrables, et ma femme et ma fille sont mortes dans les affres du
dsespoir, et j'ai abandonn les enfants de cette dernire; mais la race
entire des Anglais paiera pour tous ces crimes qu'elle a provoqus!
C'est Villefranche, l'ex-notaire, l'ex-tabellion de Montral qui le dit,
c'est Poignet-d'Acier, l'impitoyable franc-trappeur du Nord-Ouest, qui
tiendra cette parole!

Il se leva, les sourcils contracts, les prunelles en feu, et recommena
son examen de la localit.

Le succs ne rpondit pas davantage  son attente.

--Encore si j'avais avec moi Nick Whiffles ou Oli-Tahara! murmura-t-il.
Mais ce qu'est devenu le premier aprs notre sparation, je l'ignore;
quant au second, depuis qu'il s'loigna pour chasser les chevaux
sauvages, je ne l'ai pas revu non plus. Il a fallu que les vils
missaires que cette Compagnie de la baie d'Hudson avait lchs aprs
moi,  ma sortie du fort.

Caoulis, vinssent me relancer dans l'endroit o j'attendais le
Dompteur-de-Buffles! Ce n'tait pas assez, probablement, de m'avoir
forc  quitter si brusquement le gisement aurifre dont j'ai oubli de
marquer la place! Les Anglais! les infmes Anglais partout je les
rencontre, partout ils me barrent la voie, partout ils resserrent le
cercle de fer dans lequel ils voudraient me broyer! Me broyer, moi! Non,
non! Ils n'y russiront pas! Et l'heure n'est pas loigne o je
prendrai une clatante revanche!

Le temps s'tait clairci, le soleil avait perc les nuages, et ses
rayons torrfiant descendaient perpendiculairement sur la contre.
Villefranche se rfugia sous un magnolia pour manger un morceau de
pemmican et attendre que la grande chaleur du midi ft passe. Aprs
avoir satisfait son apptit, il jeta un coup scrutateur autour de lui,
renouvela l'amorce de ses armes et s'tendit l'ombre du magnolia.

Dans cette position, le sommeil ne tarda gure s'emparer de ses sens.

Poignet-d'Acier tait loin de se douter qu'une nombreuse troupe de
Peaux-Rouges avait surveill ses derniers mouvements.

Quand ils le virent endormi, sur l'ordre d'un chef, quatre Indiens se
dtachrent de la bande et se glissrent, sans plus faire de bruit que
des couleuvres, jusqu' l'arbre sous lequel reposait paisiblement
Villefranche. Se jeter sur l'aventurier, lui lier les mains et les
pieds, fut ensuite, pour les Peaux-Rouges, l'affaire d'un moment.

En s'veillant en sursaut, le capitaine se trouva garrott, au pouvoir
de ses assaillants, qui poussrent un hurlement pour annoncer leur
victoire au gros de la troupe.

Poignet-d'Acier avait l'esprit trop fortement tremp pour manifester
quelque trouble, mme dans une situation aussi critique. Il regarda ses
adversaires, et reconnut qu'ils taient de la famille des Clallomes.
Quoique cette dcouverte le rassurt, il cacha ses nouvelles impressions
avec autant de soin qu'il avait dissimul son moi, si toutefois il en
avait prouv, en s'veillant subitement entre les mains des sauvages.

Le reste du parti tait accouru, il l'entourait, en ayant l'air plus
curieux qu'hostile.

--Que veulent mes frres, les braves Clallomes, au chef Blanc?
demanda-t-il froidement.

--Le Visage-Ple l'apprendra avant que la lune ait renouvel sa face,
rpondit un des Indiens, qu' ses nombreuses coquilles de aiqua il tait
facile de reconnatre pour un sagamo ou sachem.

--Mon frre consentirait-il  ouvrir ma tunique? reprit Poignet-d'Acier.
Il trouvera sous ma chemise de chasse un gus-ke-pi-ta-gun [24].

[Note 24: Amulette, sac  mdecine secrte.]

Le sachem adhra  sa prire, et, cartant les vtements qui couvraient
la poitrine de Villefranche, il mit  jour un sachet en peau de requin,
grand comme une pice d'un franc.

--Que mon frre regarde dans ce sac  mdecine! continua le capitaine.

L'Indien considra un instant le sachet avec une attention respectueuse,
puis il desserra le cordon qui le fermait comme une bourse de cuir, et
en retira une coquille aplatie et ronde, avec toiles concentriques,
alternativement blanches et brunes  la circonfrence, blanches et
bleues, bleues et rouges au milieu.

C'tait l'amulette que Ouaskma avait envoye  Villefranche par
Oli-Tahara; le sauf-conduit, si je puis me servir de ce terme, sur
lequel il comptait pour se faire rendre la libert.

Un moment il put croire  l'autorit de ce symbole rvr chez les
Clallomes, car  sa vue ils parurent frapps de crainte et reculrent.

Mais, sans s'mouvoir, le sachem remit la coquille dans le
gus-ke-pi-ta-gun, le replaa au cou de Poignet-d'Acier et dit:

--Mon frre le visage-ple est un grand chef, Hias-soch-a-la-ti-yah le
protge. Les braves Clallomes ne lui feront aucun mal. Mais mon frre
doit les accompagner.

Cette dclaration surprit Villefranche au plus haut degr, tant elle
tait en dsaccord avec les usages des Clallomes, qui regardent la
coquille toile comme la marque de l'omnipotence.

Il arrta un regard inquisiteur sur le visage du sagamo.

--Ouaskma a command  ses guerriers de lui amener le chef blanc, et
ils le lui amneront, rpondit-il. Si mon frre leur promet de les
suivre, ils couperont ses liens.

Poignet-d'Acier souponnait dj l'Indienne d'avoir ordonn son
arrestation. Elle seule pouvait neutraliser la vertu de la coquille
toile. Et, quoique le motif qui l'avait pousse  cet acte ne lui
part pas bien clair, il se dcida aussitt  obir, car il se souvenait
qu'elle lui avait dit connatre une mine d'or, et il compta sur la
passion qu'il lui avait inspire pour se la faire indiquer.

--Je promets  mes frres de les suivre, rpondit-il.

Les cordes qui l'attachaient furent immdiatement tranches, et
Villefranche, environn des Clallomes se mit en route vers l'Ouest.

Ils descendirent la Caoulis en canots, passrent devant le fort de ce
nom, traversrent le rio Columbia, prs de l'le Walker et abordrent,
le lendemain, sur la rive mridionale, au pied de la roche des
Cercueils.

Cette roche a t ainsi appele parce que son sommet est occup par un
cimetire clallome. Les morts sont envelopps dans des nattes de jonc et
dposs au fond des canots qui leur ont appartenu, la tte tourne vers
le cours de l'eau. Les objets dont ils ont us pendant leur vie, comme
couvertes, cuelles, plats, paniers, toffes, colliers, coquilles, sont
placs  ct d'eux dans ces canots. Sur la poitrine du dfunt on tale
aussi ses armes et le crochet en dfense de phoque qui lui servait 
extirper les bulbes de kamassas. La quille des canots est perce de
petits trous pour l'coulement des eaux pluviales; et ils sont levs
sur des piquets et recouverts d'corce de bouleau, afin que les cadavres
soient  l'abri des btes fauves et des oiseaux de proie.

Les Clallomes et Villefranche tournrent la roche des Cercueils et
entrrent dans un village indien.

--Que mon frre attende ici! dit le chef en montrant au capitaine une
hutte ouverte devant laquelle une squaw plaait dans son berceau un
enfant nouveau-n.

Le marmot vagissait douloureusement, et, certes, la torture  laquelle
on le soumettait pouvait bien lui arracher des cris. Sa mre l'avait
tendu sur une mince tablette de bois, peinte de couleurs brillantes et
garnie de mousse argente ou mousse d'Espagne. A cette tablette en
taient fixe, par deux courroies, une autre beaucoup plus petite. La
squaw rabattit la seconde planchette sur le front de l'enfant au-dessus
des arcades sourcilires et l'assujettit fortement au corps du berceau.
Elle procdait ainsi  l'aplatissement du crne. Ensuite, sans prendre
garde aux plaintes dchirantes du pauvre petit, elle acheva de fixer ses
membres  la premire planchette, l'entoura d'une peau, jeta le tout sur
son dos, comme une hotte, et alla vaquer  d'autres occupations.
L'enfant devait rester trois ans dans cette position, pendant lesquels
on augmenterait graduellement la pression sur sa tte. Au bout de ce
temps, la laideur pour nous, la beaut pour sa tribu serait complte.

--Ce qui prouve qu'il ne faut pas disputer des gots et que tout est
affaire de convention dans ce monde, murmura Villefranche qui avait pris
une sorte de plaisir philosophique  examiner les dtails de cette
opration. Et, ajouta-t-il, dans son for intrieur, en serait-il du
moral comme du physique? Tel sentiment rput bon ici est odieux plus
loin. Quel plus grand crime pour nous que le parricide? Pourtant, chez
certaines peuplades, les fils tuent leurs pres quand ces derniers sont
devenus perclus par l'ge. Chez d'autres, ce sont les parents qui tuent
leurs enfants. Ceux-ci vantent la monogamie; ceux-l font de la
polygamie un article de foi religieuse. Il en est pour qui l'adresse 
voler semble une vertu, comme il en est qui la punissent svrement.
Enfin, il n'existe peut-tre pas dans le genre humain de principe honor
par une socit qui ne trouve sa contre-partie galement honor par une
autre!

Il en tait l de ces dsesprantes rflexions, quand Ouaskma parut.

D'un mot, elle carta une foule de squaws et de babouins indiens
curieusement attroups devant le Visage-Ple; puis elle pntra dans la
hutte et la ferma avec le morceau d'corce tenant lieu de porte.

Coiffe d'un lger chapeau de fibres de cdre entrelaces qui cachait la
dpression de son front, et vtue d'une tunique en peau d'oie sauvage,
retenue sous son cou par une griffe d'ours, et dont l'clatante
blancheur contrastait vivement avec l'opulente chevelure noire flottant
sur ses paules, la vierge clallome tait vraiment superbe  voir.

Des bracelets en coquillages ornaient ses bras nus et les chevilles de
ses pieds, chausss de courts mocassins, lgamment brods avec de la
rassade.

Un pervier, dessin aussi par des broderies en rassade, sur sa
poitrine, indiquait le haut rang qu'elle occupait dans sa tribu.

Arrive d'un air fier  la cabane, elle y tait entre presque
timidement, les paupires baisses, le pas mal assur. Les battements de
son sein, qui soulevait par mouvements irrguliers son vtement,
disaient assez que Ouaskma tait en proie  une violente motion.

L'agitation de la jeune fille n'chappa point  la pntration de
Poignet-d'Acier.

Debout dans la hutte, il l'examinait flegmatiquement. Ce n'tait pas un
captif qui attend, en tremblant, l'arrt de son juge, mais un homme,
certain de sa supriorit qui n'a qu'un geste  faire pour tre obi.
Nanmoins, si exempt que Villefranche se crt des petites passions qui
contrlent nos actes, sa vanit tait flatte par l'impression qu'il
produisait sur cette magnifique crature, souveraine d'une puissante
tribu indienne.

Il y eut une minute de silence; puis la Tte-Plate leva sur le chasseur
ses grands yeux noirs et dit, d'un ton o perait une certaine
hsitation:

--Mon frre, le brave chef blanc ne peut tre indispos contre Ouaskma
car Ouaskma demande,  chaque soleil, au Grand Esprit de chasser les
ennemis de son chemin et de pousser les plus belles pices de gibier 
porte de sa vaillante carabine.

--Et pour me prouver ses bonnes intentions  mon gard, ma soeur me fait
traner ici par ses guerriers, rpliqua le capitaine avec un accent
sarcastique.

--Mon frre sait que mes guerriers n'ont pas violent sa volont! dit la
Clallome.

--C'est vrai, repartit Villefranche moins amrement. Mais pourquoi ma
soeur m'a-t-elle fait venir ici?

La Tte-Plate rougit, rabaissa ses regards vers le sol et rpondit par
une interrogation:

--N'est-ce pas mon frre qui a sauv une fois de plus la vie  Ouaskma?

--La vie!

--Il l'a tire, avec Merellum, de la prison du fort Caoulis. Merellum
l'a dit  Ouaskma.

--Qui donc le lui avait racont?

--Un trappeur blanc. Celui que les Visages-Ples appellent Louis-le-Bon,
et qui a ramen Merellum au village clallome.

--La Petite-Hirondelle est ici s'cria Poignet-d'Acier avec une
expression de contentement dont il ne fut pas matre.

Ouaskma, la vierge clallome, frona les sourcils. Sa jalousie venait de
se rveiller et de lui brler le coeur comme un fer rouge.

Cependant elle se contint.

--La Petite-Hirondelle est ici, rpliqua-t-elle.

--Ah! je voudrais la voir dit Villefranche sans s'inquiter de
l'irritation sourde qui commenait gronder dans le sein de la
Tte-Plate.

--Mon frre la verra, dit-elle avec aigreur.

Et, d'un ton radouci, car le capitaine avait fait un geste de mpris:

--Mais, avant, j'ai  parler  mon frre; que ses oreilles soient
ouvertes  mon discours:

--J'coute, dit tranquillement Poignet-d'Acier.

--J'ai commena l'Indienne d'une voix lente et passionne en fixant ses
prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je
l'aimais et le chef blanc a repouss, mon amour. Cependant je n'aurai
jamais d'autre poux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a dfendu.
Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskma? N'est-elle pas la plus
belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac sal?
N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes
que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui
obissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les
Visages-Ples sont avides. Elle possde dans son coeur, d'autres trsors
plus prcieux encore, ces trsors qui font la joie des blancs comme des
Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flche, darder un
saumon, construire un canot, dresser une tente, prparer la viande
d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de
ouappatou. A la guerre, et  la chasse,  la pche, comme dans le
wigwam, Ouaskma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frre doit-il la
ddaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en tre mu, les
larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge dsole et
solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les
gmissements? N'aura-t-il pas piti de la pauvre Clallome dont le coeur
n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frre!
je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi
toucher! Ouvre tes bras  la fiance qu'il t'a destine; accepte sa
tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir  tes
desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon matre, sois l'poux
de la plus aimante, de la plus dvoue des femmes!

En prononant ces mots, avec une exaltation fivreuse, Ouaskma, la
vierge clallome, le visage inond de pleurs, le corps frmissant, tait
tombe aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains
suppliantes.




                                 CHAPITRE XIX

                           LA CHASSE A LA BALEINE


Pendant que Ouaskma parlait, des sentiments contraires se croisaient
dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurt impassible.
D'abord, je l'ai dj dit, l'expression loquente de cet amour naf et
profond caressait sa vanit. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir
 tre aim par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur
du capitaine n'tait plus susceptible d'un retour de tendresse, il
n'tait pas compltement ferm aux tmoignages de sympathie que sa
personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un
caractre srieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui
comptait sept  huit mille individus, elle transmettait sa puissance 
celui qui l'pouserait. Et cette puissance, habilement exploite,
pouvait devenir considrable entre les mains d'un chef adroit et redout
comme l'tait Poignet-d'Acier. Qui l'empcherait d'tendre peu  peu son
empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait  ce
qu'il s 'empart de toute la Colombie et y fondt un puissant royaume o
il appellerait insensiblement l'migration des blancs? Alors il ferait
la loi aux Anglais; alors il pourrait,  son gr, exercer la vengeance
qu'il couvait depuis si longtemps dj dans son sein. Une fois close,
son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, dclarerait
ouvertement la guerre  la Grande-Bretagne et proclamerait
l'indpendance des provinces britanniques de l'Amrique Septentrionale.
Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possdait les
passions qui sont les grands ressorts de l'me et les talents qui sont
les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des
balanciers, servent  rgler les mouvements. Le mariage, mme avec une
Tte-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une
fois dans le dsert, n'pousent-ils pas plutt cinq ou six squaws
qu'une? L'ide d'une telle union l'ennuyait cependant. C'tait l'ombre
du tableau. Si Ouaskma et t moins enflamme pour lui, peut-tre que
non-seulement il et accept avec joie ses offres, mais les et
recherches. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de
son amour l'importunait tout en le flattant. Ag de quarante-cinq ans
environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur ft dessch et
rong par de cuisants soucis, il lui rpugnait d'associer ses dgots,
ses dsenchantements aux ivresses, aux fraches illusions de cette jeune
fille, enthousiaste et confiante, dont il tait sr, quoi qu'il arrivt,
de faire le malheur. Nanmoins, avant de se dcider, il rsolut de ruser
pour gagner du temps et mditer cette affaire. Composant son visage, il
tendit la main  l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la
douceur la trompa compltement:

--Ma soeur a la beaut et le parfum de la rose des prairies, le courage
et l'agilit de la panthre, la suavit d'un rayon de miel; le chasseur
blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le
chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera.
Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le
chasseur blanc pour leur chef?

--Et qui donc oserait rsister  Ouaskma? s'cria-t-elle avec hauteur.
Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas dclar que mon
frre serait l'poux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui
ajouta-t-elle avec un clair de bonheur, qui souffle maintenant  mon
frre ces paroles plus agrables au coeur de Ouaskma que l'onde d'une
source  ses lvres, aprs une longue course dans la valle des sables?

--Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu o
elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil?

A cette demande, le front de la Tte-Plate se rembrunit. Son instinct de
femme lui rvla  demi l'intention du capitaine.

--L'pouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement.

Le ton de cette rponse tait si diffrent du premier, que Villefranche
devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible
la rparer, il dit aussitt:

--Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs
blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil.
Si la noble Ouaskma joint sa destine  la mienne, je devrai me sparer
de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en
souvenir de moi.

La rplique tait adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car
son visage se rassrna et elle dit en se penchant nonchalamment vers
Villefranche:

--Que mon frre me pardonne un doute injurieux! Je le mnerai 
l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui tincellent au soleil, ds
que nous aurons termin une chasse  la baleine, que les intrpides
Clallomes ont rsolu d'entreprendre.

Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son
contentement, il attira vivement l'Indienne  lui et la baisa au front.

Son mouvement avait eu une apparence si spontane, si chaleureuse, que
Ouaskma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'treinte en la
prenant pour un gage d'amour passionn.

--A prsent, je suis  mon frre, et nul ne me l'enlvera!
s'cria-t-elle dans son enivrement.

Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement
la jeune fille; et, aprs quelques moments de silence, ils se mirent 
causer avec plus de calme. Ouaskma dsirait que la crmonie du mariage
ft fixe au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en
diffrer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, oblig
de prendre cong de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait
lieu au retour de la mine aurifre. Ces arrangements termins,
Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il prouvait une
affection toute particulire. Les soupons de Ouaskma s'taient
dissips. Elle courut chercher la petite fille qu'elle levait, du
reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre
fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace
qui enveloppait son coeur. Ses ides franchirent le temps et l'espace
pour se reporter  ces paisibles mais courtes annes de flicit pure,
o, notaire riche et considr,  Montral, l'avenir lui apparaissait
sous des couleurs si agrables et si harmonieuses. Les caresses de la
Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son
Adle, belle, aimante et bonne, et qui s'tait donne misrablement
aprs avoir t sduite et abandonne de son suborneur [25]. Chassant ce
terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer
avec sa femme en surveillant les gracieux bats de leur enfant, qui
jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un
appartement bien chauff, par une de ces froides soires d'hiver, o la
bise siffle prement au dehors en poussant devant elle d'pais
tourbillons de neige. Il rpondait dlicieusement aux embrassades
d'Adle, qui avait brusquement quitt ses joujoux pour sauter  son cou,
et il souriait non moins dlicieusement aux perspectives de bonheur
futur que sa femme faisait miroiter  ses yeux. Adle recevrait une
brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montral; puis
on lui donnerait un mari, haut plac dans le monde, puis les
petits-enfants...

[Note 25: Voir la _Huronne_.]

A ce point, Villefranche tressaillit, son visage s'altra. Il loigna
rudement Merellum, qui avait grimp sur ses genoux, et s'amusait 
natter sa longue barbe.

--Qu'as-tu donc, petit oncle? demanda l'enfant tonne de ce changement
soudain dans les manires du capitaine.

--Rien... laisse-moi, dit-il en se levant.

La Petite-Hirondelle se prit  pleurer, il sortit de la cabane et alla
rejoindre Ouaskma, qui les avait laisss seuls pour donner quelques
ordres  ses guerriers.

L'Indienne vint peu de temps aprs prvenir Poignet-d'Acier que les
principaux chefs de la tribu l'attendaient pour partager un grand festin
de viande de mouton des montagnes et de chair d'esturgeon.

Il se rendit aussitt  l'invitation, car il avait besoin de se
distraire des cruelles proccupations qui, de nouveau, s'taient
empares de son esprit.

Le banquet avait t prpar sous une hutte oblongue forme avec des
pieux, recouverts d'corce de bouleau. Quand Villefranche entra, une
quinzaine de Clallomes, nus, sauf un jupon de filaments de cdre serr
autour des reins, taient accroupis sur leurs talons, le long des parois
de la butte. Ils avaient le corps hideusement bariol de peintures. Une
odeur cre et coeurante remplissait l'enceinte, envahie par des flots
de vapeur gristre. L'odeur et la vapeur provenaient de trois vases en
corce dans lesquels des squaws jetaient des cailloux, rougis au feu,
pour cuire les mets.

Poignet-d'Acier fut plac  la droite d'Ouaskma, qui, plongeant dans un
de ces vases une sorte de poche en bois, la retira pleine d'un liquide
visqueux et la lui prsenta avec ces mots:

--Mon frre, voici ton mets.

C'tait de la graisse d'ours.

L'estomac de Villefranche tait habitu  l'trange nourriture des
sauvages. Il avala la cuillere, remplit  son tour la poche, et la
passa  son voisin en lui disant aussi:

--Mon frre, voici ton mets.

De la sorte, l'ustensile fit le tour des convives qui se prcipitrent
ensuite sur les autres aliments, gibier et Poisson, et les dvorrent
avec une gloutonnerie dont les gens civiliss ne sauraient se faire une
ide. Ils ne se servaient ni de fourchettes ni de couteaux; mais chacun
d'eux tait arm d'un bton ou d'un os pointu, avec lequel ils
enlevaient en un clin d'oeil les morceaux  leur convenance et les
portaient  leurs mchoires, qui ne cessrent de fonctionner que quand
quantit d'aliments apprts pour le repas eut t engloutie.

Leur goinfrerie suspendue, mais non assouvie, par la disparition totale
des vivres, ils se levrent et commencrent  vocifrer et  danser
autour de Ouaskma et de Poignet-d'Acier, en s'accompagnant de
tambourins faits avec des peaux d'lan.

Puis un autmoin se dtacha de la ronde, s'avana au milieu du cercle, et
chanta le chant de la pche:


    Braves Clallomes, aiguisez vos harpons, prparez vos canots, la
 baleine vous attend.

    Et la baleine n'attendra pas longtemps les braves Clallomes.

    Leurs harpons sont aiguiss, leurs canots sont prts, ils vont
 poursuivre la baleine.

    Et la baleine fuit dj devant les braves Clallomes.

    Mais ils ont fix des outres aux dards, les voici qui en lancent
 la pointe dans le corps de la baleine.

    Et le sang de la baleine rougit les eaux du lac sal.

    Deux fois cinq harpons ont perc la baleine qui plonge deux fois
 deux fois.

    Et deux fois deux fois, la baleine revient au-dessus de l'eau.

    Les braves Clallomes poussent leur cri de victoire; leur sagamo
 lance alors son long dard sur le flan de la baleine.

    Et la baleine beugle de douleur, entranant derrire elle le chef
 et son canot.

    Les braves Clallomes la suivent, l'entourent et la poussent sur
 le rivage en rptant leur chant de triomphe

    Et la baleine meurt, et les braves Clallomes ont abondance d'huile
 et de chair pour leurs provisions d'hiver.


Il cessa sa mlope; puis les danses recommencrent de plus belle, et se
prolongrent fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, une grande animation rgnait dans le village indien:
les hommes rparaient ou fabriquaient des armes; les femmes disposaient
en paquets les ustensiles de mnage ou radoubaient des embarcations; les
enfants eux-mmes, allaient, venaient de ci de l aidant les uns et les
autres dans la mesure de leurs forces.

Sur le milieu du jour, une vingtaine de canots, monts par dix ou douze
hommes chaque, quittrent le rivage, tandis que les squaws
s'acheminaient avec leur progniture vers l'ocan Pacifique.

Les premiers se rendaient  la pche  la baleine, les autres devaient
se transporter par terre  l'embouchure de la rivire Nahelem et y
attendre les pcheurs. Chacun d'eux tait muni d'un court harpon, en os
ou silex affil, au manche duquel tait retenue, par une petite corde,
une outre de peau remplie d'air. Des lances, des arcs et des flches
compltaient l'armement de l'quipage.

Poignet-d'Acier faisait partie de l'expdition. Ouaskma aurait voulu
qu'il s'installt dans le canot o elle tait elle-mme; mais les usages
de la tribu le lui avaient dfendu; car les Clallomes n'avaient pas
encore adopt Villefranche, et il n'est point permis chez eux,  un
tranger, de s'asseoir dans le bateau des sagamos.

A vrai dire, le capitaine se souciait mdiocrement de cet honneur. Il
prfrait de beaucoup tre seul avec de simples Peaux-Rouges, qui lui
laisseraient la libert de rflchir tout  son aise sur sa situation et
de prendre une dtermination irrvocable.

Favorise par une bonne brise d'est, la flottille doubla, le soir mme,
le cap Adams,  l'estuaire du rio Columbia. On dbarqua sur la grve
pour passer la nuit.

A l'aurore, la petite flotte remit  la mer. Le temps tait beau, et il
ventait du nord-ouest. Les vagues hurlaient, en se pressant
tumultueusement sur la barre de sable qui bouche l'entre du fleuve. Des
golands, aux grandes ailes gristres, rasaient la cime cumeuse des
lames que le reflux chassait avec des sifflements sourds contre les
canots. Malgr, la srnit du ciel, la houle tait si violente, que
jamais pilote europen n'et os affronter l'ocan sur une embarcation
mme dix fois plus grande que les canots des Clallomes. Et Villefranche,
tout hardi qu'il ft, craignait  chaque minute, de voir chavirer ou se
briser le frle tronc d'arbre creus qui le portait-avec dix autres
individus. Ceux-ci, cependant, paraissaient aussi tranquilles que s'ils
eussent t dans leurs wigwams. Ils causaient et riaient, tout en
pagayant avec une dextrit et un ensemble merveilleux. L'imptuosit
des flots, leur grosseur ne les inquitait point. Au lieu de se
dtourner, ils piquaient droit dans le paquet d'eau, le remontant au
moment o on pouvait apprhender qu'il s'abattt sur l'esquif filaient 
la crte aussi vivement que l'alcyon et ne perdaient pas d'une brasse le
rang qu'ils avaient pris dans la disposition de l'escadre, qui figurait,
en avanant, un fer de lance.

Le bateau de Ouaskma, ou bateau des sagamos, orn, d'un pervier  la
proue et couvert de peintures emblmatiques, marchait en tte; celui de
Villefranche, avec un autre, venait immdiatement derrire; trois les
suivaient; puis quatre, puis cinq, puis six. Toute la journe, ils
serrrent la cte,  dix ou douze milles au large, mais sans dcouvrir
une seule baleine. Au crpuscule, ils relchrent et camprent au cap de
la Luz, prs de l'embouchure de la rivire Nahelem. Les femmes et les
enfants n'taient pas:-encore arrivs. Le lendemain, mme insuccs. Le
soir en regagnant leur poste de la veille, les Clallomes y trouvrent
ceux qu'ils attendaient. Mais Villefranche ne fut pas peu surpris
d'apercevoir Nick-Whiffles au milieu des squaws et qui faisait de son
mieux pour enjler, suivant son expression, une de ces vipres  peau
cuivre.

--Eh bonjour, c'est--dire non, bonsoir, capitaine, s'cria le jovial
trappeur en s'avanant  la rencontre de Poignet d'Acier. Enchant de
vous voir, capitaine. Comment a va-t-il? Vous avez donc chapp aux
vermines? a me fait grand plaisir,  Dieu oui! Moi aussi je leur ai
jou un tour de talons. Mais vous voil en paix avec les Clallomes. Vous
avez bien fait, capitaine. Ce sont de braves gens, les Clallomes! ils
vous ont des brins de fillettes, hum! L'eau m'en monte  la bouche. On
dit que vous allez vous marier ici, capitaine; ma foi, moi, j'en ferais
bien tout autant, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Villefranche attendit, en souriant, que le moulin paroles de Nick et
cess de moudre des interrogations et des rponses pour lui demander le
motif qui l'avait amen.

--Eh! je vous cherchais, je vous ai cherch partout, sur la butte
Sainte-Hlne,  Dieu oui! Mais 'a t comme si je ne m'tais pas
drang. Croiriez-vous que je n'ai mme pu retrouver le ravin o votre
pauvre diable d'engag est mort. Est-ce drle un peu, hein, capitaine?

Cette dclaration bannit une esprance que la vue du trappeur avait fait
natre dans le cerveau de Poignet-d'Acier. Sans laisser paratre sa
contrarit, lui dit d'un ton ngligent:

--Vous avez quelque chose  me conter, Nick?

--O Dieu oui, capitaine. Je me suis crois avec vos gens qui battent le
pays pour vous dterrer, et qui craignent que ces reptiles de
Peaux-Rouges...

--Alors, interrompit Villefranche, vous vous chargeriez volontiers d'un
message pour le Bossu?

--Ce diable de petit monstre qui les commande en votre absence?

--Lui-mme.

--Donnez, capitaine et je repars  l'instant, aprs avoir moulu mes
dents contre un morceau de n'importe quoi, car j'ai diantrement faim, et
ces pies-griches de sauvagesses ne me font pas l'effet d'adorer ma
compagnie,  Dieu non!

Poignet-d'Acier avait, dans son tui de fer-Blanc, tout ce qui est
ncessaire pour crire. Il fit une lettre et la remit  Nick, en lui
disant:

--Est-ce que maintenant vous seriez des ntres, mon camarade?

--Pour cela, non, capitaine, rpondit fermement Whiffles. Je vous oblige
parce que cela me fait plaisir. Mais de votre association je ne veux
pas, quand mme vous m offririez la premire place, aprs vous. Je suis
toujours assez riche et heureux lorsque j'ai ma libert. Au revoir,
capitaine. Oh! nous ne nous sommes pas dit notre dernier mot.

--Au revoir, mon ami! rpliqua Villefranche en lui pressant
affectueusement la main.

Nick Whiffles s'loigna, le coeur aussi lger que l'esprit.

Ouaskma le vit disparatre avec une vive satisfaction, car elle
craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier.

Le jour suivant, les canots taient  une lieue du rivage et marchaient
dans l'ordre que j'ai indiqu. Il n'y avait pas un nuage  la vote
cleste qui s'arrondissait sur l'Ocan comme un dais d'azur. Nulle brise
ne foltrait gare dans l'atmosphre. Le Pacifique, paisible et poli
comme une glace, rflchissait amoureusement les tides rayons du
soleil. A l'arrire de l'escadre s'battaient une troupe de marsouins,
dont les cailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout  coup
Ouaskma se leva droit dans son canot, en tendant les bras en croix.
Aussitt les conversations cessrent sur les autres embarcations, qui se
dployrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de
bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des
sagamos, un point noir, semblable  un flot, faisait tache sur la mer.
C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de
distance, elle opra un quart de conversion, et alors Villefranche,
distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'tait le dos
d'une baleine de l'espce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela
 trois ou quatre mtres de hauteur de l'endroit o elle se tenait, le
lui aurait prouv un moment aprs si ses yeux ne l'eussent dj averti.
Les canots se divisrent alors en deux files; l'une prit  droite du
ctac, l'autre  gauche. Elles s'en approchrent jusqu' vingt ou
trente mtres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les
harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours
insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'chine noirtre et
saillante, comme l'angle d'un toit tait tout  fait visible. Elle
pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile;  fleur
d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de
souponner qu'elle tait entoure de mortels ennemis. Ceux-ci n'en
taient plus spars que par un intervalle de deux brasses. Ouaskma,
toujours debout leva les mains en l'air, les pouces replis sur la
paume, les autres doigts carts. Aussitt quatre harpons lancs de
chaque ct du monstre s'enfoncrent dans ses flancs. Surpris par cette
attaque imprvue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les
canots se retirrent immdiatement  force de pagaies, de peur d'tre
enveloppes dans le tourbillon occasionn par le plongeon soudain de la
victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une
large trane de sang. Les Clallomes lchrent des cris de joie, et,
rompant l'ordre jusqu'alors observ, se mirent  sa poursuite  qui plus
vite. Les traces de sang leur servaient de piste.

--Que mes frres suivent mon canot, dit Ouaskma aux Indiens qui
conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier.

Et elle gagna le front, de la flottille.

Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des
oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes,
annoncrent la prochaine rapparition de la baleine. Les bateaux
s'alignrent de nouveau; les deux rangs  un intervalle de trente
brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'cume
qui retomba en rose sur les quipages. Elle tait accompagne d'un
grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les
embarcations furent sur-le-champ disperses comme par une bourrasque du
nord-est. Mais elles se rallirent promptement. A travers les
convulsions des flots, se montrrent quelques outres, puis deux vents
jectant une bruine ensanglante, et enfin un mufle gigantesque gueule
pouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment
l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de
bascule qui mettait tour  tour  nu sa tte, ses ailes et sa vaste
queue. Les Indiens profitrent de ce moment pour revenir sur la reine
des eaux et darder une grle de traits dans son corps. Elle exhala un
rugissement plaintif et chercha encore  se rfugier au sein de son
empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonfls
de gaz dont son dos tait charg paralysait ses tentatives. Elle
s'agita, se dmena  droite,  gauche, vira sur elle-mme comme sur un
pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionne,
mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidit de la flche.
Malgr le calme des lments, il semblait, sur son passage, que le
Pacifique fut irrit par une violente tempte. Les Clallomes avaient
rebrouss, se tenaient  distance et surveillaient attentivement les
volutions du colossal poisson. Ils recommencrent la chasse,
rattraprent leur proie alors qu'puise par la perte, de son sang, elle
essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vocifrations
infernales et un redoublement de vigueur.

Leur ardeur s'tait aussi empare de Villefranche. Brandissant un
harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner
par derrire pour la frapper sous les oues. Mais,  cet instant, elle
recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet.

Le canot de Poignet-d'Acier, touch par l'extrmit, vola en pices.

Un cri dchirant s'chappa de la poitrine de Ouaskma, qui se prcipita
 la mer...........................................................


Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient,  l'embouchure
de la rivire Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tue
dans l'aprs-midi, puis remorque  l'aide de la mare montante, prs de
leur cantonnement.

Tandis que les hommes se gorgeaient de ce mets dgotant, les femmes
faisaient fondre la graisse dans une grande auge de bois, avec des
cailloux rougis au feu, on emplissaient d'huile la vessie et les
entrailles de la jubarte, on dcoupaient ses chairs en tranches pour les
scher et les conserver.

Et pendant ce temps-l aussi, agenouille prs de Villefranche qui
gisait livide et dcompos sur un lit de branchages et de pelleteries,
Ouaskma s'occupait, avec l'assistance de deux autmoins,  lui remettre
la cuisse gauche que le monstre marin lui avait casse en l'atteignant
du bout de sa terrible queue.




                                 CHAPITRE XX

                                 LE CARCAJOU


Le ciel tait splendide, le soleil ardent comme le cratre d'un volcan.

Ouaskma et Poignet-d'Acier descendirent d'un canot au pied du mont
Sainte-Hlne. La joie, une joie profonde, sans mlange, rayonnait sur
les traits de l'Indienne; le capitaine avait le visage ple, amaigri et
portait toutes les marques d'un homme qui relve dune longue et
douloureuse maladie.

--Mon frre veut-il se soutenir  mon bras? demanda la Tte-Plate en
l'enveloppant d'un regard enivr d'amour.

--Non, ma chre soeur, rpliqua Villefranche d'un ton doux et
mlancolique. Je me sens assez fort pour te suivre. D'ailleurs, cet
endroit qui renferme les cailloux jaunes n'est pas loin, n'est-ce pas?
Nous y serons bientt?

--Le temps qu'il faut pour cuire des racines de kamassas, dit-elle.

--Ah! reprit-il, il me tarde d'tre arriv car aprs cela... quand
j'aurai enfin cet or...

Il s'interrompit, craignant peut-tre de faire une rvlation
inopportune, et ses yeux, qui s'taient enflamms, se, tournrent avec
bienveillance sur la jeune fille.

--Aprs cela, dit-elle d'une voix palpitante, mon frre deviendra
l'poux de la vierge clallome?

--Poignet-d'Acier lui doit la vie, s'cria-t-il en ludant la rponse
directe que sollicitait cette question; Ouaskma l'a arrach aux flots
de la mer; pendant deux fois cent nuits elle l'a soign et veill sans
relche ni repos, avec la sollicitude d'une, femme aimante et dvoue.
C'est  elle que le chef blanc doit d'tre guri de sa blessure. Son
coeur n'est pas ingrat. Il n'oubliera jamais cc que sa soeur a fait pour
lui.

--Ouaskma est bien heureuse! dit tristement l'Indienne,  demi
satisfaite par cette protestation quivoque, car, dans les mes bien
prises, la passion a le don de seconde vue.

Ils marchrent pendant un quart d'heure en silence.

La Clallome tait distraite. Quelque pense amre la proccupait, car,
de temps en temps, une larme roulait lentement sur ses joues et tombait
 terre; mais Villefranche ne remarquait pas ces pleurs. Son coup d'oeil
d'aigle ne cessait d'explorer la montagne, depuis son couronnement,
aussi blanc et uni qu'un cne d'albtre, jusqu' sa base gristre et
dchire par mille fissures. Cependant,  mesure qu'ils avanaient, sa
physionomie changeait, son teint se colorait, ses regards devenaient
plus intenses.

--Ah! la ravine! fit-il tout  coup en s'lanant vers une troite
fondrire qui serpentait  leur droite.

--C'est l que sont les cailloux jaunes qui brillent au soleil, mon
frre! lui cria Ouaskma courant aprs lui.

Villefranche ne l'entendait pas. Il s'tait jet en bas du prcipice.
Son coeur battait violemment, ses tempes taient baignes de sueur, ses
jambes flageolaient sous lui.

Il s'appuya contre une pierre pour se remettre un peu. Au-dessus de
cette pierre s'tendait un acacia charge de lianes et de convolvulus, et
que le vent avait courb de telle sorte que son tronc s'tendait
horizontalement sur le ravin,  quelques pieds seulement du fond. Des
halliers pais hrissaient ses racines.

Debout, fivreux et frmissant sous l'arbre, Poignet-d'Acier cherchait 
dompter l'motion qui l'envahissait, quand sa vue tomba sur des
fragments de pelleterie; puis sur des ossements, sur un crne humain!

Il examina les lieux.

Jacques! dit-il sourdement. C'est ici qu'il est mort! Oui, dans cette
excavation. A l'ombre de cet acacia. Les roches que j'avais amonceles
autour de son cadavre n'ont pu le prserver de la dent des loups. Voil
les dbris de son squelette! Pauvre homme, bon, fidle,... mais nul sans
initiative... Qu'est-ce que cela?

Villefranche, qui venait d'apercevoir sur le sol un petit octangle de
cuir fix  un cordon, le ramassa.

Un scapulaire! reprit-il avec un sourire sarcastique. Il croyait  ces
amulettes, lui, Jacques! Peut-tre avait-il raison, ajouta-t-il ensuite
d'un ton grave, car au moins ils jouissent du repos ici-bas ceux qui ont
la foi!

Et aprs un moment de rflexion:

--Mais j'y songe, ce sachet, c'est le signe de reconnaissance des
enfants de ma fille, d'Adle! Jacques me l'a dit; je l'avais oubli...

--Mon frre c'est prs de ce ruisseau,  ta gauche, que tu trouveras les
cailloux jaunes qui brillent au soleil. Tiens, regarde, en voici un, dit
alors une voix  l'oreille du capitaine.

Il se hta de serrer dans sa poche le sachet et prit avidement une
grosse ppite que lui tendait Ouaskma.

Pour mieux la contempler, il fit quelques pas en avant et la jeune fille
demeura sous l'acacia, dont les rameaux infrieurs effleuraient presque
son chapeau d'corce.

A cet instant, un animal trange se glissait sournoisement  travers le
feuillage. Il avait le corps couvert de poils roux, la tte noire, les
yeux petits, flamboyants comme des meraudes, les griffes longues,
minces, l'apparence et les allures d'un gros chat.

Il arriva  deux pieds de Ouaskma, s'arrta, se replia sur lui-mme,
fit un bond et tomba, avec un rugissement d'une pret glaciale, sur de
l'Indienne.

Elle poussa un cri de douleur que suivit immdiatement un coup de feu.

Comme s'il et t m par un ressort, Poignet-d'Acier tourna sur
lui-mme, sa carabine  l'paule et prt  tirer.

Au sommet du ravin, fuyait un homme mont sur un bison blanc,  la
crinire noire comme l'bne.

Oli-Tahara! murmura le capitaine en rabaissant son arme.

--Mon frre! dit une voix faible  ct de lui.

Villefranche tressaillit, reporta ses yeux sur le ravin.

Horrible spectacle!

Ouaskma, la Vierge clallome, la Belle-aux-cheveux-noirs, tait tendue
sur la roche, dans une mare de sang. Prs d'elle hurlait, en grinant
des dents et raillant la pierre avec ses griffes, un hideux carcajou.
L'animal avait t perc d'outre en outre par une balle, qui avait
ensuite coup l'artre jugulaire de la Tte-Plate.

Du bout de sa crosse, Poignet-d'Acier repoussa l'affreuse bte expirante
et se pencha vers la pauvre Indienne, que la mort marquait dj de son
sceau indlbile.

--Mon frre, donne-moi ta main! balbutia Ouaskma.

Et, quand il eut complu  son dsir:

--Dans le monde des esprits nous nous reverrons, lui dit-elle...
Hias-soch-a-la-ti-yah l'avait dit: Ouaskma ne pouvait avoir d'autre
poux que le chasseur blanc... La haut il tiendra sa promesse...
Ouaskma est joyeuse de mourir ainsi... Que mon frre pense  la petite
Merellum...

Aprs ces mots, elle rendit l'me.

Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, l'avait-il tue sans intention, en
voulant la prserver de la frocit du carcajou, ou bien la jalousie
l'avait-elle pouss au meurtre?


FIN


Gigny (Yonne), octobre 1861.



________________________________________
Coulommiers.--Imp. P. Brodard et Gallois





End of the Project Gutenberg EBook of La Tte-Plate, by mile Chevalier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TTE-PLATE ***

***** This file should be named 18944-8.txt or 18944-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18944/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

