The Project Gutenberg EBook of De l'influence des passions sur le bonheur
des individus et des nations, by Germaine de Stal-Holstein

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Title: De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations

Author: Germaine de Stal-Holstein

Release Date: September 10, 2006 [EBook #19232]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES DE MADAME LA BARONNE DE STAL-HOLSTEIN

TOME PREMIER

PARIS

FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES

M DCCC LXXI




INTRODUCTION


DE L'INFLUENCE DES PASSIONS SUR LE BONHEUR DES INDIVIDUS ET DES NATIONS.

_Qusivit clo lucem, ingemuitque reperta_.




AVANT-PROPOS.


On pensera peut-tre qu'il y a de l'empressement d'auteur  faire
paratre la premire partie d'un livre quand la seconde n'est pas encore
faite: d'abord, malgr la connexion de ces deux parties entre elles,
chacune peut tre considre comme un ouvrage spar; mais il est
possible aussi que, condamne  la clbrit sans pouvoir tre connue,
j'prouve le besoin de me faire juger par mes crits. Calomnie sans
cesse, et me trouvant trop peu d'importance pour me rsoudre  parler de
moi, j'ai d cder  l'espoir qu'en publiant ce fruit de mes
mditations, je donnerais quelque ide vraie des habitudes de ma vie et
de la nature de mon caractre.

Lausanne, ce 1er juillet 1796.





INTRODUCTION.


Quelle poque ai-je choisie pour faire un trait sur le bonheur des
individus et des nations! Est-ce au milieu d'une crise dvorante qui
atteint toutes les destines, lorsque la foudre se prcipite dans le
fond des valles comme sur les lieux levs? Est-ce dans un temps o il
suffit de vivre pour tre entran par le mouvement universel, o
jusqu'au sein mme de la tombe le repos peut tre troubl, les morts
jugs de nouveau, et leurs urnes populaires tour  tour admises ou
rejetes dans le temple o les factions croyaient donner l'immortalit?
Oui, c'est dans ce sicle, c'est lorsque l'espoir ou le besoin du
bonheur a soulev la race humaine; c'est dans ce sicle surtout qu'on
est conduit  rflchir profondment sur la nature du bonheur individuel
et politique, sur sa route, sur ses bornes, sur les cueils qui sparent
d'un tel but. Honte  moi cependant si, durant le cours de deux
pouvantables annes, si pendant le rgne de la terreur en France,
j'avais t capable d'un tel travail; si j'avais pu concevoir un plan,
prvoir un rsultat  l'effroyable mlange de toutes les atrocits
humaines! La gnration qui nous suivra examinera peut-tre la cause et
l'influence de ces deux annes; mais nous, les contemporains, les
compatriotes des victimes immoles dans ces jours de sang, avons-nous pu
conserver alors le don de gnraliser les ides, de mditer des
abstractions, de nous sparer un moment de nos impressions pour les
analyser? Non, aujourd'hui mme encore, le raisonnement ne saurait
approcher de ce temps incommensurable. Juger ces vnements, de quelques
noms qu'on les dsigne, c'est les faire rentrer dans l'ordre des ides
existantes, des ides pour lesquelles il y avait dj des expressions. 
cette affreuse image, tous les mouvements de l'me se renouvellent, on
frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir; mais
la pense ne peut se saisir encore d'aucun de ces souvenirs; les
sensations qu'ils font natre absorbent toute autre facult. C'est donc
en cartant cette poque monstrueuse, c'est  l'aide des autres
vnements principaux de la rvolution de France et de l'histoire de
tous les peuples, que j'essayerai de runir des observations impartiales
sur les gouvernements; et si ces rflexions me conduisent  l'admission
des premiers principes sur lesquels se fonde la constitution
rpublicaine de la France, je demande que, mme au milieu des fureurs de
l'esprit de parti qui dchirent la France, et par elle le reste du
monde, il soit possible de concevoir que l'enthousiasme de quelques
ides n'exclut pas le mpris profond pour certains hommes[1], et que
l'espoir de l'avenir se concilie avec l'excration du pass. Alors mme
que le coeur est  jamais dchir par les blessures qu'il a reues,
l'esprit peut encore, aprs un certain temps, s'lever  des mditations
gnrales.

On doit considrer  prsent ces grandes questions qui vont dcider de
la destine politique de l'homme, dans leur nature mme, et non sous le
rapport seul des malheurs qui les ont accompagnes; il faut examiner du
moins si ces malheurs sont de l'essence des institutions qu'on veut
tablir en France, ou si les effets de la rvolution ne sont pas
absolument distincts de ceux de la constitution; enfin, on doit se
confier assez  l'lvation de son me pour ne pas craindre, en
examinant des penses, d'tre souponn d'indiffrence pour les crimes.
C'est avec la mme indpendance d'esprit que j'ai tch, dans la
premire partie de cet ouvrage, de peindre les effets des passions de
l'homme sur son bonheur personnel. Je ne sais pourquoi il serait plus
difficile d'tre impartial dans les questions de politique que dans les
questions de morale: certes, les passions influent autant que les
gouvernements sur le sort de la vie, et cependant dans le silence de la
retraite on discute avec sa raison les sentiments qu'on a soi-mme
prouvs; il me parat qu'il ne doit pas en coter plus pour parler
philosophiquement des avantages ou des inconvnients des rpubliques et
des monarchies, que pour analyser avec exactitude l'ambition, l'amour,
ou telle autre passion qui a dcid de votre existence. Dans les deux
parties de cet ouvrage, j'ai galement cherch  ne me servir que de ma
pense,  la dgager de toutes les impressions du moment: on verra si
j'ai russi.

Les passions, cette force impulsive qui entrane l'homme indpendamment
de sa volont, voil le vritable obstacle au bonheur individuel et
politique. Sans les passions, les gouvernements seraient une machine
aussi simple que tous les leviers dont la force est proportionne au
poids qu'ils doivent soulever, et la destine de l'homme ne serait
compose que d'un juste quilibre entre les dsirs et la possibilit de
les satisfaire. Je ne considrerai donc la morale et la politique que
sous le point de vue des difficults que les passions leur prsentent:
les caractres qui ne sont point passionns se placent d'eux-mmes dans
la situation qui leur convient le mieux; c'est presque toujours celle
que le hasard leur a dsigne; ou s'ils y apportent quelque changement,
c'est seulement dans ce qui s'offre le plus facilement  leur porte.
Laissons-les donc dans leur calme heureux, ils n'ont pas besoin de nous;
leur bonheur est aussi vari en apparence que les diffrents lots qu'ils
ont reus de la destine; mais la base de ce bonheur est toujours la
mme, c'est la certitude de n'tre jamais ni agit ni domin par aucun
mouvement plus fort que soi. L'existence de ces tres impassibles est
soumise sans doute, comme celle de tous les hommes, aux accidents
matriels qui renversent la fortune, dtruisent la sant, etc.; mais
c'est par des calculs positifs et non par des penses sensibles ou
morales qu'on loigne ou prvient de semblables peines. Le bonheur des
caractres passionns, au contraire, tant tout  fait dpendant de ce
qui se passe au-dedans d'eux, ils sont les seuls qui trouvent quelque
soulagement dans les rflexions qu'on peut faire natre dans leur me.
Leur entranement naturel les exposant aux plus cruels malheurs, ils ont
plus besoin du systme qui a pour but unique d'viter la douleur. Enfin,
les caractres passionns sont les seuls qui, par de certains points de
ressemblance, puissent tre tous l'objet des mmes considrations
gnrales. Les autres vivent un  un, sans analogie comme sans varit;
leur existence est monotone, quoique chacun d'eux ait un but diffrent;
et il y a autant de nuances que d'individus, sans qu'on puisse dcouvrir
une vritable couleur. Si dans un trait sur le bonheur individuel je ne
parle que des caractres passionns, il est encore plus naturel
d'analyser les gouvernements sous le rapport de la part qu'ils laissent
 l'influence des passions. On peut considrer un individu comme exempt
de passions; mais une collection d'hommes est compose d'un nombre
certain de caractres de tous les genres qui donnent un rsultat  peu
prs pareil; il faut observer que les circonstances les plus dpendantes
du hasard sont soumises  un calcul positif quand les chances se
multiplient. Dans le canton de Berne, par exemple, on a remarqu que
tous les dix ans il y avait  peu prs la mme quantit de divorces: il
y a des villes d'Italie o l'on calcule avec exactitude combien
d'assassinats se commettent rgulirement tous les ans: ainsi les
vnements qui tiennent  une multitude de combinaisons diverses ont un
retour priodique, une proportion fixe, quand les observations sont le
rsultat d'un grand nombre de chances. C'est ce qui doit conduire 
penser que la science politique peut acqurir un jour une vidence
gomtrique. La morale, chaque fois qu'elle s'applique  tel homme en
particulier, peut se tromper entirement dans ses suppositions par
rapport  lui: l'organisation d'une constitution se fonde toujours sur
des donnes fixes, puisque le grand nombre en tout genre amne des
rsultats toujours semblables et toujours prvus. Les passions sont la
plus grande difficult des gouvernements: cette vrit n'a pas besoin
d'tre dveloppe; on voit aisment que toutes les combinaisons sociales
les plus despotiques conviendraient galement  des hommes inertes, qui
seraient contents de rester  la place que le sort leur aurait fixe, et
que la thorie dmocratique la plus abstraite serait praticable au
milieu d'hommes sages uniquement conduits par leur raison. Le seul
problme des constitutions est donc de connatre jusqu' quel degr on
peut exciter ou comprimer les passions, sans compromettre le bonheur
public.

Avant d'aller plus loin, l'on demanderait peut-tre une dfinition du
bonheur. Le bonheur, tel qu'on le souhaite, est la runion de tous les
contraires: c'est pour les individus l'espoir sans la crainte,
l'activit sans l'inquitude, la gloire sans la calomnie, l'amour sans
l'inconstance, l'imagination qui embellirait  nos yeux ce qu'on
possde, et fltrirait le souvenir de ce qu'on aurait perdu; enfin
l'ivresse de la nature morale, le bien de tous les tats, de tous les
talents, de tous les plaisirs, spar du mal qui les accompagne. Le
bonheur des nations serait aussi de concilier ensemble la libert des
rpubliques et le calme des monarchies, l'mulation des talents et le
silence des factions, l'esprit militaire au dehors et le respect des
lois au dedans. Le bonheur, tel que l'homme le conoit, c'est ce qui est
impossible en tout genre; et le bonheur, tel qu'on peut l'obtenir, le
bonheur sur lequel la rflexion et la volont de l'homme peuvent agir,
ne s'acquiert que par l'tude de tous les moyens les plus srs pour
viter les grandes peines. C'est  la recherche de ce but que ce livre
est destin.

Deux ouvrages doivent se trouver dans un seul: l'un tudie l'homme dans
ses rapports avec lui-mme, l'autre dans les relations sociales de tous
les individus entre eux: quelque analogie se trouve dans les ides
principales de ces deux traits, parce qu'une nation prsente le
caractre d'un homme, et que la force du gouvernement doit agir sur
elle, comme la puissance de la raison d'un individu sur lui-mme. Le
philosophe veut rendre durable la volont passagre de la rflexion;
l'art social tend  perptuer l'action de la sagesse; enfin ce qui est
grand se retrouve dans ce qui est petit, avec la mme exactitude de
proportions: l'univers tout entier se peint dans chacune de ses parties,
et plus il parat l'oeuvre d'une seule ide, plus il inspire
d'admiration.

Une grande diffrence, cependant, existe entre le systme du bonheur de
l'individu et celui du bonheur des nations; c'est que dans le premier on
peut avoir pour but l'indpendance morale la plus parfaite,
c'est--dire, l'asservissement de toutes les passions, chaque homme
pouvant tout tenter sur lui-mme; mais que, dans le second, la libert
politique doit toujours tre calcule d'aprs l'existence positive et
indestructive d'une certaine quantit d'tres passionns faisant partie
du peuple qui doit tre gouvern. La premire partie est uniquement
consacre aux rflexions sur la destine particulire. La seconde partie
doit traiter du sort constitutionnel des nations.

Dans la seconde partie, je compte examiner les gouvernements anciens et
modernes sous le rapport de l'influence qu'ils ont laisse aux passions
naturelles aux hommes runis en corps politique, et trouver la cause de
la naissance, de la dure et de la destruction des gouvernements, dans
la part plus ou moins grande qu'ils ont faite au besoin d'action qui
existe dans toute socit. Dans la premire section de la seconde
partie, je traiterai des raisons qui se sont opposes  la dure et
surtout au bonheur des gouvernements o toutes les passions ont t
comprimes. Dans la seconde section, je traiterai des raisons qui se
sont opposes au bonheur et surtout  la dure des gouvernements o
toutes les passions ont t excites. Dans la troisime section, je
traiterai des raisons qui dtournent la plupart des hommes de se borner
 l'enceinte des petits tats o la libert dmocratique peut exister,
parce que l les passions ne sont excites par aucun but, par aucun
thtre propre  les enflammer. Enfin, je terminerai cet ouvrage par des
rflexions sur la nature des constitutions reprsentatives, qui peuvent
concilier une partie des avantages regretts dans les divers
gouvernements.

Ces deux ouvrages conduisent ncessairement l'un  l'autre; car si
l'homme parvenait individuellement  dompter ses passions, le systme
des gouvernements se simplifierait tellement qu'on pourrait alors
adopter, comme praticable, l'indpendance complte, dont l'organisation
des petits tats est susceptible. Mais quand cette thorie mtaphysique
serait impossible, au moins est-il vrai que plus l'on travaille  calmer
les sentiments imptueux qui agitent l'homme au dedans de lui, moins la
libert publique a besoin d'tre modifie; ce sont toujours les passions
qui forcent  sacrifier de l'indpendance pour assurer l'ordre, et tous
les moyens qui tendent  rendre l'empire  la raison diminuent le nombre
ncessaire des sacrifices de libert.--J'ai  peine commenc la seconde
partie politique, dont je ne puis donner une ide par ce peu de mots. En
m'en occupant, je vois qu'il faut longtemps pour runir toutes les
connaissances, pour faire toutes les recherches qui doivent servir de
base  ce travail; mais si les accidents de la vie ou les peines du coeur
bornaient le cours de ma destine, je voudrais qu'un autre accomplt le
plan que je me suis propos. En voici quelques aperus incomplets qui ne
permettent pas de juger de l'ensemble:

Il faudrait d'abord, en analysant les gouvernements anciens et modernes,
chercher dans l'histoire des nations ce qui appartient seulement  la
nature de la constitution qui les dirigeait. Montesquieu, dans son
sublime ouvrage _Sur les Causes de la grandeur et de la dcadence des
Romains_, a trait, tout ensemble, les causes diverses qui ont influ
sur le sort de cet empire; il faudrait apprendre dans son livre et
dmler dans l'histoire de tous les autres peuples, les vnements qui
sont la suite immdiate des constitutions, et peut-tre trouverait-on
que tous les vnements drivent de cette cause: les nations sont
leves par leurs gouvernements, comme les enfants par l'autorit
paternelle. Et l'effet du gouvernement n'est pas incertain comme celui
de l'ducation particulire, puisque, comme je l'ai dj dit, les
chances du hasard subsistent par rapport au caractre d'un homme, tandis
que dans la runion d'un certain nombre les rsultats sont toujours
pareils. L'organisation de la puissance publique, qui excite ou comprime
l'ambition, rend telle ou telle religion plus ou moins ncessaire, tel
ou tel code pnal trop indulgent ou trop svre, telle tendue du pays
dangereuse ou convenable; enfin, c'est de la manire dont les peuples
conoivent l'ordre social que dpend le destin de la race humaine sous
tous les rapports. La plus grande perfectibilit dont elle puisse tre
susceptible, c'est d'acqurir des ides certaines sur la science
politique. Si les nations taient en paix au dehors et au dedans, les
arts, les connaissances, les dcouvertes en divers genres feraient
chaque jour de nouveaux progrs, et la philosophie ne perdrait pas en
deux ans de guerre civile ce qu'elle avait acquis pendant des sicles
tranquilles. Aprs avoir bien tabli l'importance premire de la nature
des constitutions, il faudrait prouver leur influence par l'examen des
faits caractristiques de l'histoire des moeurs, de l'administration, de
la littrature, de l'art militaire de tous les peuples. J'tudierais
d'abord les pays qui, dans tous les temps, ont t gouverns
despotiquement, et motivant leurs diffrences apparentes, je montrerais
que leur histoire, sous le rapport des causes et des effets, a toujours
t parfaitement semblable; et j'expliquerais quel effet doit
constamment produire sur les hommes la compression de leurs mouvements
naturels par une force au dehors d'eux, et  laquelle leur raison n'a pu
donner aucun genre de consentement. Dans l'examen des anarchies
dmagogiques ou militaires, il faut montrer aussi que ces deux causes,
qui paraissent opposes, donnent des rsultats pareils, parce que dans
les deux tats les passions politiques sont galement excites parmi les
hommes par l'loignement de toutes les craintes positives et l'activit
de toutes les esprances vagues. Dans l'tude de certains tats, qui,
par leurs circonstances encore plus que par leur petitesse, sont dans
l'impossibilit de jouer un grand rle au dehors, et n'offrent point au
dedans de place qui puisse contenter l'ambition et le gnie, il faudrait
observer comment l'homme tend  l'exercice de ses facults, comment il
veut agrandir l'espace en proportion de ses forces. Dans les tats
obscurs, les arts ne font aucun progrs, la littrature ne se
perfectionne, ni par l'mulation qui excite l'loquence, ni par la
multitude des objets de comparaison, qui seule donne une ide fixe du
bon got. Les hommes privs d'occupations fortes se resserrent tous les
jours plus dans le cercle des ides domestiques, et la pense, le
talent, le gnie, tout ce qui semble un don de la nature, ne se
dveloppe cependant que par la combinaison des socits. Le mme nombre
d'hommes divis, spar, sans mobile et sans but, n'offre pas un gnie
suprieur, une me ardente, un caractre nergique; tandis que dans
d'autres pays, parmi les mmes tres, plusieurs se seraient levs
au-dessus de la classe commune, si le but avait fait natre l'intrt,
et l'intrt l'tude et la recherche des grands moyens et des grandes
penses.

Sans s'arrter longtemps sur les motifs de la prfrence que la sagesse
conseillerait peut-tre de donner aux petits tats comme aux destines
obscures, il est ais de prouver que par la nature mme des hommes ils
tendent  sortir de cette situation, qu'ils se runissent pour
multiplier les chocs, qu'ils conquirent pour tendre leur puissance;
enfin, que voulant exciter leurs facults, reculer en tout genre les
bornes de l'esprit humain, ils appellent autour d'eux, d'un commun
accord, les circonstances qui secondent ce dsir et cette impulsion. Ces
diverses rflexions ne pourraient avoir de prix qu'en les appuyant sur
des faits, sur une connaissance dtaille de l'histoire, qui prsente
toujours des considrations nouvelles, quand on l'tudie avec un but
dtermin, et que, guid par l'ternelle ressemblance de l'homme avec
l'homme, on recherche une mme vrit  travers la diversit des lieux
et des sicles. Ces diffrentes rflexions conduiraient enfin au
principal but des dbats actuels,  la manire de constituer une grande
nation avec de l'ordre et de la libert, et de runir ainsi la splendeur
des beaux-arts, des sciences et des lettres, tant vante dans les
monarchies, avec l'indpendance des rpubliques. Il faudrait crer un
gouvernement qui donnt de l'mulation au gnie, et mt un frein aux
passions factieuses; un gouvernement qui pt offrir  un grand homme un
but digne de lui, et dcourager l'ambition de l'usurpateur; un
gouvernement qui prsentt, comme je l'ai dit, la seule ide parfaite de
bonheur en tout genre, la runion des contrastes. Autant le moraliste
doit rejeter cet espoir, autant le lgislateur doit tcher de s'en
rapprocher: l'individu qui prtend pour lui-mme  ce rsultat est un
insens; car le sort, qui n'est pas dans sa main, djoue de toutes les
manires de telles esprances: mais les gouvernements tiennent, pour
ainsi dire, la place du sort par rapport aux nations; comme ils agissent
sur la masse, leurs effets et leurs moyens sont assurs. Il ne s'ensuit
pas qu'il faille croire  la perfection dans l'ordre social, mais il est
utile pour les lgislateurs de se proposer ce but, de quelque manire
qu'ils conoivent sa route. Dans cet ouvrage donc, que je ferai, ou que
je voudrais qu'on ft, il faudrait mettre absolument de ct tout ce qui
tient  l'esprit de parti ou aux circonstances actuelles: la
superstition de la royaut, la juste horreur qu'inspirent les crimes
dont nous avons t les tmoins, l'enthousiasme mme de la rpublique,
ce sentiment qui, dans sa puret, est le plus lev que l'homme puisse
concevoir. Il faudrait examiner les institutions dans leur essence mme,
et convenir qu'il n'existe plus qu'une grande question qui divise encore
les penseurs; savoir, si dans la combinaison des gouvernements mixtes,
il faut, ou non, admettre l'hrdit. On est d'accord, je pense, sur
l'impossibilit du despotisme, ou de l'tablissement de tout pouvoir qui
n'a pas pour but le bonheur de tous; on l'est aussi, sans doute, sur
l'absurdit d'une constitution dmagogique[2], qui bouleverserait la
socit au nom du peuple qui la compose. Mais les uns croient que la
garantie de la libert, le maintien de l'ordre, ne peut subsister qu'
l'aide d'une puissance hrditaire et conservatrice; les autres
reconnaissent de mme la vrit du principe, que l'ordre seul,
c'est--dire, l'obissance  la justice, assure la libert: mais ils
pensent que ce rsultat peut s'obtenir sans un genre d'institutions que
la ncessit seule peut faire admettre, et qui doivent tre rejetes par
la raison, si la raison prouve qu'elles ne servent pas mieux que les
ides naturelles au bonheur de la socit. C'est sur ces deux questions,
il me semble, que tous les esprits devraient s'exercer: il faut les
sparer absolument de ce que nous avons vu, et mme de ce que nous
voyons, enfin de tout ce qui appartient  la rvolution; car, comme on
l'a fort bien dit, il faut que cette rvolution finisse _par le
raisonnement_, et il n'y a de vaincus que les hommes persuads. Loin
donc de ceux qui ont quelque valeur personnelle toutes les dnominations
d'esclaves et de factieux, de conspirateurs et d'anarchistes, prodigues
aux simples opinions: les actions doivent tre soumises aux lois, mais
l'univers moral appartient  la pense; quiconque se sert de cette arme
mprise toutes les autres, et l'homme qui l'emploie est par cela seul
incapable de s'abaisser  d'autres moyens.

Plusieurs ouvrages de trs-bons auteurs renferment des raisons en faveur
de l'hrdit modifie, soit comme en Angleterre, c'est--dire,
composant deux branches du gouvernement, dont le troisime pouvoir est
purement reprsentatif; soit comme  Rome, lorsque la puissance
politique tait divise entre la dmocratie et l'aristocratie, le peuple
et le snat. Il faudrait donc dduire tous les motifs qui ont fait
croire que la balance de ces intrts opposs pouvait seule donner de la
stabilit aux gouvernements; que l'homme qui se croit des talents, ou se
voit de l'autorit, tendant naturellement, d'abord aux distinctions
personnelles, et ensuite aux distinctions hrditaires, il vaut mieux
crer lgalement ce qu'il conquerra de force. Il faudrait dvelopper et
ces raisons et beaucoup d'autres encore, en acceptant de part et d'autre
celles qu'on croit tirer du droit pour ou contre; car le droit en
politique, c'est ce qui conduit le plus srement au bonheur gnral;
mais l'on doit exposer sincrement tous les moyens de ses adversaires
quand on les combat de bonne foi.

On pourrait opposer  leurs raisonnements que la principale cause de la
destruction de plusieurs gouvernements a t d'avoir constitu dans
l'tat deux intrts opposs: on a considr comme le chef-d'oeuvre de la
science des gouvernements de mesurer assez les deux actions contraires,
pour que la puissance aristocratique et celle de la dmocratie se
balanassent, comme deux lutteurs qu'une gale force rend immobiles. En
effet, le moment le plus prospre dans tous ces gouvernements est celui
o cette balance, subsistant d'une manire parfaite, donne le repos qui
nat de deux efforts contenus l'un par l'autre; mais cet tat ne peut
tre durable.  l'instant o, pour suivre la comparaison, l'un des deux
lutteurs prend un moment l'avantage, il terrasse l'autre qui se venge en
le renversant  son tour. Ainsi l'on a vu la rpublique romaine
dchire, ds qu'une guerre, un homme, ou le temps seul a rompu
l'quilibre.--On dira qu'en Angleterre il y a trois intrts, et que
cette combinaison plus savante rpond de la tranquillit publique. Il
n'y a jamais trois intrts dans un tel gouvernement; les privilgis
hrditaires et ceux qui ne le sont pas peuvent tre revtus de noms
diffrents; mais la division se fait toujours sur ces deux bases: l'on
se spare et l'on se rallie d'aprs ces deux grands motifs d'opposition.
Ne serait-il pas possible que le genre humain, tmoin et victime de ce
principe de haine, de ce genre de mort qui a dtruit tant d'tats,
parvnt  trouver la fin du combat de l'aristocratie et de la
dmocratie, et qu'au lieu de s'attacher  la combinaison d'une balance
qui, par son avantage mme, par la part qu'elle accorde  la libert,
finit toujours par tre renverse, on examint si l'ide moderne du
systme reprsentatif n'tablit pas dans le gouvernement un seul
intrt, un seul principe de vie, en rejetant nanmoins tout ce qui peut
conduire  la dmocratie pure?

Supposez d'abord un trs-petit nombre d'hommes extraits d'une nation
immense, une lection combine, et par deux degrs, et par l'obligation
d'avoir pass successivement dans les places qui font connatre les
hommes, et exigent de l'indpendance de fortune et des droits  l'estime
publique pour s'y maintenir. Cette lection, ainsi modifie,
n'tablirait-elle pas l'aristocratie des meilleurs, la prminence des
talents, des vertus et des proprits? ce genre de distinction qui, sans
faire deux classes de droit, c'est--dire deux ennemis de fait, donne
aux plus clairs la conduite du reste des hommes, et faisant choisir
les tres distingus par la foule de leurs infrieurs, assure au talent
sa place, et  la mdiocrit sa consolation; donne une part 
l'amour-propre du vulgaire dans les succs des gouvernants qu'ils ont
choisis; ouvre la carrire  tous, mais n'y amne que le petit nombre?
L'avantage de l'aristocratie de naissance, c'est la runion des
circonstances qui rendent plus probables dans une telle classe les
sentiments gnreux: l'aristocratie de l'lection doit, alors que sa
marche est sagement gradue, appeler avec certitude les hommes
distingus par la nature aux places minentes de la socit.--Ne
serait-il pas possible que la division des pouvoirs donnt tous les
avantages et aucun des inconvnients de l'opposition des intrts; que
deux chambres, un directoire excutif, quoique temporaire, fussent
parfaitement distincts dans leurs fonctions; que chacun prt un parti
diffrent par sa place, mais non par esprit de corps; ce qui est d'une
tout autre nature? Ces hommes, spars pendant le cours de leurs
magistratures, par les exercices divers du pouvoir public, se
runiraient ensuite dans la nation, parce qu'aucun intrt contraire ne
les sparerait d'une manire invincible. Ne serait-il pas possible qu'un
grand pays, loin d'tre un obstacle  un tel tat de choses, ft
particulirement propre  sa stabilit? parce qu'une conspiration, un
homme, peuvent s'emparer tout  coup de la citadelle d'un petit tat, et
par cela seul changer la forme de son gouvernement, tandis qu'il n'y a
qu'une opinion qui remue  la fois trente millions d'hommes; que tout ce
qui n'est produit que par des individus, ou par une faction qui n'est
point rallie au mouvement publie, est touff par la masse qui se porte
sur chaque point. Il ne peut pas y avoir d'usurpation dans un pays o il
faudrait que le mme homme rallit l'opinion  lui, depuis le Rhin
jusqu'aux Pyrnes; l'ide d'une constitution, d'un ordre lgal consenti
par tous, peut seule runir et frapper  distance. Le gouvernement, dans
un grand pays, a pour appui la masse norme des hommes paisibles; cette
masse est beaucoup plus considrable  proportion mme, dans une grande
nation, que dans un petit pays. Les gouvernants, dans un petit pays,
sont beaucoup plus multiplis par rapport aux gouverns, et la part de
chacun  une action quelconque est plus grande et plus facile. Enfin si
l'on rptait d'une manire vague qu'on n'a jamais vu une constitution
fonde sur de telles bases, qu'il vaut mieux adopter celles qui ont
exist pendant des sicles, on pourrait demander de s'arrter  une
rflexion qui mrite, je crois, une attention particulire.

Dans toutes les sciences humaines, on dbute par les ides complexes; en
se perfectionnant, l'on arrive aux ides simples; l'ignorance absolue
dans ces combinaisons naturelles est moins loigne du dernier terme des
connaissances que les demi-lumires. Une comparaison fera mieux sentir
ma pense.  la renaissance des lettres, les premiers crits qu'on a
composs ont t pleins de recherche et d'affectation. Les grands
crivains, deux sicles aprs, ont admis et fait admettre le genre
simple; et le discours du sauvage qui s'criait: _Dirons-notes aux
ossements de nos pres: Levez-vous, et marchez  notre suite?_ ce
discours avait plus de rapport avec la langue de Voltaire que les vers
ampouls de Brbeuf ou de Chapelain. En mcanique, on avait d'abord
trouv la machine de Marly, qui, avec des frais normes, levait l'eau
sur le sommet d'une montagne; aprs cette machine, on a dcouvert des
pompes qui produisent le mme effet avec infiniment moins de moyens.
Sans vouloir faire d'une comparaison une preuve, peut-tre que,
lorsqu'il y a cent ans en Angleterre, l'ide de la libert reparut sur
la terre, l'organisation combine du gouvernement anglais tait le plus
haut point de perfection o l'on pt atteindre alors; mais aujourd'hui
des bases plus simples peuvent donner en France, aprs la rvolution,
des rsultats pareils  quelques gards, et suprieurs  d'autres.
Indpendamment de tous les crimes particuliers qui ont t commis,
l'ordre social a t menac de sa destruction pendant cette rvolution
par le systme politique mme qu'on avait adopt: les moeurs barbares
sont plus prs des institutions simples mal entendues, que des
institutions compliques; mais il n'en est pas moins vrai que l'ordre
social, comme toutes les sciences, se perfectionne  mesure qu'on
diminue les moyens, sans affaiblir le rsultat. Ces considrations, et
beaucoup d'autres, conduiraient  un dveloppement complet de la nature
et de l'utilit des pouvoirs hrditaires faisant partie de la
constitution, et de la nature et de l'utilit des constitutions
composes uniquement de magistratures temporaires; car, il faut bien se
le rpter, l'on est maintenant oppos sur ce point seul; le reste des
opinions despotiques et dmagogiques sont des songes exalts ou
criminels, dont tout ce qui pense s'est rveill.

On ferait quelque bien, je crois, en traitant d'une manire purement
abstraite des questions dont les passions contraires se sont tour  tour
empares. En examinant la vrit,  part des hommes et des temps, on
arrive  une dmonstration qui se reporte ensuite avec moins de peine
sur les circonstances prsentes.  la fin d'un semblable ouvrage,
cependant, sous quelque point de vue gnral que ces grandes questions
fussent prsentes, il serait impossible de ne pas finir par les
particulariser dans leur rapport avec la France et le reste de l'Europe.
Tout invite la France  rester rpublique; tout commande  l'Europe de
ne pas suivre son exemple: l'un des plus spirituels crits de notre
temps, celui de Benjamin Constant, a parfaitement trait la question qui
concerne la position actuelle de la France. Deux motifs de sentiment me
frappent surtout: voudrait-on souffrir une nouvelle rvolution pour
renverser celle qui tablit la rpublique? et le courage de tant
d'armes, et le sang de tant de hros serait-il vers au nom d'une
chimre dont il ne resterait que le souvenir des crimes qu'elle a
cots?

La France doit persister dans cette grande exprience dont le dsastre
est pass, dont l'espoir est  venir. Mais peut-on assez inspirer 
l'Europe l'horreur des rvolutions? Ceux qui dtestent les principes de
la constitution de France, qui se montrent les ennemis de toute ide
librale, et font un crime d'aimer jusqu' la pense d'une rpublique,
comme si les sclrats qui ont souill la France pouvaient dshonorer le
culte des Caton, des Brutus et des Sidney: ces hommes intolrants et
fanatiques ne persuadent point, par leurs vhmentes dclamations, les
trangers philosophes; mais que l'Europe coute les amis de la libert,
les amis de la rpublique franaise, qui se sont hts de l'adopter, ds
qu'on l'a pu sans crime, ds qu'il n'en cotait pas du sang pour la
dsirer. Aucun gouvernement monarchique ne renferme assez d'abus,
maintenant, pour qu'un jour de rvolution n'arrache plus de larmes que
tous les maux qu'on voudrait rparer par elle. Dsirer une rvolution,
c'est dvouer  la mort l'innocent et le coupable; c'est, peut-tre,
condamner l'objet qui nous est le plus cher! et jamais on n'obtient
soi-mme le but qu' ce prix affreux on s'tait propos. Nul homme, dans
ce mouvement terrible, n'achve ce qu'il a commenc; nul homme ne peut
se flatter de diriger une impulsion dont la nature des choses s'empare;
et cet Anglais qui voulut descendre dans sa barque la chute du Rhin 
Schaffouse, tait moins insens que l'ambitieux qui croirait pouvoir se
conduire avec succs  travers une rvolution tout entire. Laissez-nous
en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans
nos penchants les plus chers; renatre ensuite, peut-tre, pour
l'tonnement et l'admiration du monde. Mais laissez un sicle passer sur
nos destines; vous saurez alors si nous avons acquis la vritable
science du bonheur des hommes; si le vieillard avait raison, ou si le
jeune homme a mieux dispos de son domaine, l'avenir. Hlas! n'tes-vous
pas heureux qu'une nation tout entire se soit place  l'avant-garde de
l'espce humaine pour affronter tous les prjugs, pour essayer tous les
principes? Attendez, vous, gnration contemporaine; loignez encore de
vous les haines, les proscriptions et la mort; nul devoir ne pourrait
exiger de tels sacrifices, et tous les devoirs, au contraire, font une
loi de les viter.

Qu'on me pardonne de m'tre laiss entraner au del de mon sujet; mais
qui peut vivre, qui peut crire dans ce temps, et ne pas sentir et
penser sur la rvolution de France?

J'ai trac l'esquisse imparfaite de l'ouvrage que je projette. La
premire partie que j'imprime  prsent est fonde sur l'tude de son
propre coeur, et les observations faites sur le caractre des hommes de
tous les temps. Dans l'tude des constitutions, il faut se proposer pour
but le bonheur, et pour moyen la libert: dans la science morale de
l'homme, c'est l'indpendance de l'me qui doit tre l'objet principal;
ce qu'on peut avoir de Bonheur en est la suite. L'homme qui se vouerait
 la poursuite de la flicit parfaite serait le plus infortun des
tres; la nation qui n'aurait en vue que d'obtenir le dernier terme
abstrait de la libert mtaphysique, serait la nation la plus misrable.
Les lgislateurs doivent donc compter et diriger les circonstances, et
les individus chercher  s'en rendre indpendants; les gouvernements
doivent tendre au bonheur rel de tous, et les moralistes doivent
apprendre aux individus  se passer de bonheur. Il y a du bien pour la
masse dans l'ordre mme des choses, et cependant il n'est pas de
flicit pour les individus; tout concourt  la conservation de
l'espce, tout s'oppose, aux dsirs de chacun, et les gouvernements, 
quelques gards, reprsentant l'ensemble de la nature, peuvent atteindre
 la perfection dont l'ordre gnral offre l'exemple; mais les
moralistes, parlant aux hommes individuellement,  tous ces tres
emports dans le mouvement de l'univers, ne peuvent leur promettre avec
certitude aucune jouissance personnelle, que dans ce qui dpend toujours
d'eux-mmes. Il y a de l'avantage  se proposer pour but de son travail
sur soi, la plus parfaite indpendance philosophique; les essais, mme
inutiles, laissent encore aprs eux des traces salutaires; agissant  la
fois sur son tre tout entier, on ne craint pas, comme dans les
expriences sur les nations, de disjoindre, de sparer, d'opposer l'une
 l'autre toutes les parties diverses du corps politique. L'on n'a
point, au dedans de soi, de transactions  faire avec des obstacles
trangers; l'on mesure sa force, on triomphe ou l'on se soumet; tout est
simple, tout est possible mme; car s'il est absurde de considrer une
nation comme un peuple de philosophes, il est vrai que chaque homme en
particulier peut se flatter de le devenir. Je m'attends aux diverses
objections de sentiment et de raisonnement qu'on pourra faire contre le
systme dvelopp dans cette premire partie. Rien n'est plus contraire,
il est vrai, aux premiers mouvements de la jeunesse, que l'ide de se
rendre indpendant des affections des autres; on veut d'abord consacrer
sa vie  tre aim de ses amis,  captiver la faveur publique. Il semble
qu'on ne s'est jamais assez mis  la disposition de ceux qu'on aime;
qu'on ne leur ait jamais assez prouv qu'on ne pouvait exister sans eux;
que l'occupation, les services de tous les jours ne satisfassent pas
assez au gr de la chaleur de l'me, le besoin qu'on a de se dvouer, de
se livrer en entier aux autres. On se fait un avenir tout compos des
liens qu'on a forms; on se confie d'autant plus  leur dure que l'on
est soi-mme plus incapable d'ingratitude; on se sait des droits  la
reconnaissance; on croit  l'amiti ainsi fonde plus qu' aucun autre
lien de la terre: tout est moyen, elle seule est le but. L'on veut aussi
de l'estime publique, mais il semble que vos amis vous en sont les
garants; on n'a rien fait que pour eux, ils le savent, ils le diront:
comment la vrit, et la vrit du sentiment, ne persuaderait-elle pas?
comment ne finirait-elle pas par tre reconnue? Les preuves sans nombre
qui s'chappent d'elle de toutes parts doivent enfin l'emporter sur la
fabrication de la calomnie. Vos paroles, votre voix, vos accents, l'air
qui vous environne, tout vous semble empreint de ce que vous tes
rellement, et l'on ne croit pas  la possibilit d'tre longtemps mal
jug: c'est avec ce sentiment de confiance qu'on vogue  pleines voiles
dans la vie. Tout ce qu'on a su, tout ce qu'on vous a dit de la mauvaise
nature d'un grand nombre d'hommes, s'est class dans votre tte comme
l'histoire, comme tout ce qu'on apprend en morale sans l'avoir prouv.
On ne s'avise d'appliquer aucune de ces ides gnrales  sa situation
particulire; tout ce qui vous arrivera, tout ce qui vous entoure doit
tre une exception. Ce qu'on a d'esprit n'a point d'influence sur la
conduite: l o il y a un coeur, il est seul cout. Ce qu'on n'a pas
senti soi-mme est connu de la pense, sans jamais diriger les actions.
Mais  vingt-cinq ans,  cette poque prcise o la vie cesse de
crotre, il se fait un cruel changement dans votre existence: on
commence  juger votre situation; tout n'est plus avenir dans votre
destine;  beaucoup d'gards votre sort est fix, et les hommes
rflchissent alors s'il leur convient d'y lier le leur. S'ils y voient
moins d'avantages qu'ils n'avaient cru, si de quelque manire leur
attente est trompe, au moment o ils sont rsolus  s'loigner de vous,
ils veulent se motiver  eux-mmes leur tort envers vous; ils vous
cherchent mille dfauts pour s'absoudre du plus grand de tous: les amis
qui se rendent coupables d'ingratitude vous accablent pour se justifier;
ils nient le dvouement, ils supposent l'exigence, ils essaient enfin de
moyens spars, de moyens contradictoires pour envelopper votre conduite
et la leur d'une sorte d'incertitude que chacun explique  son gr.
Quelle multitude de peines assige alors le coeur qui voulait vivre dans
les autres, et se voit tromp dans cette illusion! La perte des
affections les plus chres n'empche pas de sentir jusqu'au plus faible
tort de l'ami qu'on aimait le moins. Votre systme dvie est attaqu,
chaque coup branle l'ensemble: _celui-l aussi s'loigne de moi_, est
une pense douloureuse, qui donne au dernier lien qui se brise un prix
qu'il n'avait pas auparavant. Le public aussi, dont on avait prouv la
faveur, perd toute son indulgence; il aime les succs qu'il prvoit, il
devient l'adversaire de ceux dont il est lui-mme la cause; ce qu'il a
dit, il l'attaque; ce qu'il encourageait, il veut le dtruire: cette
injustice de l'opinion fait souffrir aussi de raille manires en un
jour. Tel individu qui vous dchire n'est pas digne que vous regrettiez
son suffrage; mais vous souffrez de tous les dtails d'une grande peine
dont l'histoire se droule  vos yeux: et dj certain de ne point
viter son pnible terme, vous prouvez cependant la douleur de chaque
pas. Enfin le coeur se fltrit, la vie se dcolore; on a des torts  son
tour qui dgotent de soi comme des autres, qui dcouragent du systme
de perfection dont on s'tait d'abord enorgueilli; on ne sait plus 
quelle ide se reprendre, quelle route suivre dsormais;  force de
s'tre confi sans rserve, on serait prt  souponner injustement.
Est-ce la sensibilit, est-ce la vertu qui n'est qu'un fantme? et cette
plainte sublime chappe  Brutus dans les champs de Philippes,
doit-elle garer la vie, ou commander de se donner la mort? C'est 
cette poque funeste o la terre semble manquer sous nos pas, o, plus
incertains sur l'avenir que dans les nuages de l'enfance, nous doutons
de tout ce que nous croyions savoir, et recommenons l'existence avec
l'espoir de moins. C'est  cette poque o le cercle des jouissances est
parcouru, et le tiers de la vie  peine atteint, que ce livre peut tre
utile; il ne faut pas le lire avant, car je ne l'ai moi-mme ni
commenc, ni conu qu' cet ge. On m'objectera, peut-tre aussi, qu'en
voulant dompter les passions, je cherche  touffer le principe des plus
belles actions des hommes, des dcouvertes sublimes, des sentiments
gnreux: quoique je ne sois pas entirement de cet avis, je conviens
qu'il y a quelque chose de grand dans la passion; qu'elle ajoute,
pendant qu'elle dure,  l'ascendant de l'homme; qu'il accomplit alors
presque tout ce qu'il projette, tant la volont ferme et suivie est une
force active dans l'ordre moral: L'homme alors, emport par quelque
chose de plus puissant que lui, use sa vie, mais s'en sert avec plus
d'nergie. Si l'me doit tre considre seulement comme une impulsion,
cette impulsion est plus vive quand la passion l'excite. S'il faut aux
hommes sans passions l'intrt d'un grand spectacle, s'ils veulent que
les gladiateurs s'entre-dtruisent  leurs yeux, tandis qu'ils ne seront
que les tmoins de ces affreux combats, sans doute il faut enflammer de
toutes les manires ces tres infortuns dont les sentiments imptueux
animent ou renversent le thtre du monde: mais quel bien en
rsultera-t-il pour eux? quel bonheur gnral peut-on obtenir par ces
encouragements donns aux passions de l'me? Tout ce qu'il faut de
mouvement  la vie sociale, tout l'lan ncessaire  la vertu existerait
sans ce mobile destructeur. Mais, dira-t-on, c'est  diriger les
passions et non  les vaincre qu'il faut consacrer ses efforts. Je
n'entends pas comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a
que deux tats pour l'homme: ou il est certain d'tre le matre au
dedans de lui, et alors il n'a point de passions; ou il sent qu'il rgne
en lui-mme une puissance plus forte que lui, et alors il dpend
entirement d'elle. Tous ces traits avec la passion sont purement
imaginaires; elle est, comme les vrais tyrans, sur le trne ou dans les
fers. Je n'ai point imagin cependant de consacrer cet ouvrage  la
destruction de toutes les passions; mais j'ai tch d'offrir un systme
de vie qui ne ft pas sans quelques douceurs,  l'poque o
s'vanouissent les esprances de bonheur positif dans cette vie: ce
systme ne convient qu'aux caractres naturellement passionns, et qui
ont combattu pour reprendre l'empire; plusieurs de ces jouissances
n'appartiennent qu'aux mes jadis ardentes, et la ncessit de ces
sacrifices ne peut tre sentie que par ceux qui ont t malheureux. En
effet, si l'on n'tait pas n passionn, qu'aurait-on  craindre, de
quel effort aurait-on besoin, que se passerait-il en soi qui pt occuper
le moraliste, et l'inquiter sur la destine de l'homme? Pourrait-on
aussi me reprocher de n'avoir pas trait sparment les jouissances
attaches  l'accomplissement de ses devoirs, et les peines que font
prouver le remords qui suit le tort, ou le crime de les avoir braves?
Ces deux ides premires dans l'existence s'appliquent galement 
toutes les situations,  tous les caractres; et ce que j'ai voulu
montrer seulement, c'est le rapport des passions de l'homme avec les
impressions agrables ou douloureuses qu'il ressent au fond de son coeur.
En suivant ce plan, je crois de mme avoir prouv qu'il n'est point de
bonheur sans la vertu; revenir  ce rsultat par toutes les routes est
une nouvelle preuve de sa vrit. Dans l'analyse des diverses affections
morales de l'homme, il se rencontrera quelquefois des allusions  la
rvolution de France; nos souvenirs sont tous empreints de ce terrible
vnement: d'ailleurs j'ai voulu que cette premire partie ft utile 
la seconde; que l'examen des hommes un  un pt prparer au calcul des
effets de leur runion en masse. J'ai espr, je le rpte, qu'en
travaillant  l'indpendance morale de l'homme, on rendrait sa libert
politique plus facile, puisque chaque restriction qu'il faut imposer 
cette libert est toujours commande par l'effervescence de telle ou
telle passion.

Enfin, de quelque manire que l'on juge mon plan, ce qui est certain,
c'est que mon unique but a t de combattre le malheur sous toutes ses
formes, d'tudier les penses, les sentiments, les institutions qui
causent de la douleur aux hommes, pour chercher quelle est la rflexion,
le mouvement, la combinaison, qui pourraient diminuer quelque chose de
l'intensit des peines de l'me: l'image de l'infortune, sous quelque
aspect qu'elle se prsente, et me poursuit, et m'accable. Hlas! j'ai
tant prouv ce que c'tait que souffrir, qu'un attendrissement
inexprimable, une inquitude douloureuse s'emparent de moi,  la pense
des malheurs de tous et de chacun; des chagrins invitables et des
tourments de l'imagination; des revers de l'homme juste, et mme aussi
des remords du coupable; des blessures du coeur, les plus touchantes de
toutes, et des regrets dont on rougit sans les prouver moins; enfin, de
tout ce qui fait verser des larmes, ces larmes que les anciens
recueillaient dans une urne consacre, tant la douleur de l'homme tait
auguste  leurs yeux. Ah! ce n'est pas assez d'avoir jur que, dans les
limites de son existence, de quelque injustice, de quelque tort qu'on
ft l'objet, on ne causerait jamais volontairement une peine, on ne
renoncerait jamais volontairement  la possibilit d'en soulager une; il
faut essayer encore si quelque ombre de talent, si quelque facult de
mditation ne pourrait pas faire trouver la langue dont la mlancolie
branle doucement le coeur, ne pourrait pas aider  dcouvrir  quelle
hauteur philosophique les armes qui blessent n'atteindraient plus.
Enfin, si le temps et l'tude apprenaient comment on peut donner aux
principes politiques assez d'vidence pour qu'ils ne fussent plus
l'objet de deux religions, et par consquent des plus sanglantes
fureurs, il semble que l'on aurait du moins offert un examen complet de
tout ce qui livre la destine de l'homme  la puissance du malheur.




SECTION PREMIRE.

DES PASSIONS.




CHAPITRE PREMIER.

_De l'amour de la gloire._


De toutes les passions dont le coeur humain est susceptible, il n'en est
point qui ait un caractre aussi imposant que l'amour de la gloire: on
peut trouver la trace de ses mouvements dans la nature primitive de
l'homme, mais ce n'est qu'au milieu de la socit que ce sentiment
acquiert sa vritable force. Pour mriter le nom de passion, il faut
qu'il absorbe toutes les autres affections de l'me, et ses plaisirs
comme ses peines n'appartiennent qu'au dveloppement entier de sa
puissance.

Aprs cette sublimit de vertu, qui fait trouver dans sa propre
conscience le motif et le but de sa conduite, le plus beau des principes
qui puisse mouvoir notre me est l'amour de la gloire. Je laisse au sens
de ce mot sa propre grandeur en ne le sparant pas de la valeur relle
des actions qu'il doit dsigner. En effet, une gloire vritable ne peut
tre acquise par une clbrit relative; on en appelle toujours 
l'univers et  la postrit pour confirmer le don d'une si auguste
couronne; elle ne doit donc rester qu'au gnie ou  la vertu. C'est en
mditant sur l'ambition que je parlerai de tous les succs phmres qui
peuvent imiter ou rappeler la gloire; mais c'est d'elle-mme,
c'est--dire, de ce qui est vraiment grand et juste, que je veux d'abord
m'occuper; et pour juger son influence sur le bonheur, je ne craindrai
point de la faire paratre dans toute la sduction de son clat.

Le digne et sincre amant de la gloire propose un beau trait au genre
humain; il lui dit: Je consacrerai mes talents  vous servir; ma
passion dominante m'excitera sans cesse  faire jouir un plus grand
nombre d'hommes des rsultats heureux de mes efforts; le pays, le peuple
qui m'est inconnu, aura des droits aux fruits de mes veilles; tout ce
qui pense est en relation avec moi; et, dgag de la puissance
environnante des sentiments individuels, c'est  l'tendue seule de mes
bienfaits que je mesurerai mon bonheur: pour prix de ce dvouement, je
ne vous demande que de le clbrer; chargez la renomme d'acquitter
votre reconnaissance. La vertu, j'en conviens, sait jouir d'elle-mme;
moi, j'ai besoin de vous pour obtenir le prix qui m'est ncessaire pour
que la gloire de mon nom soit unie au mrite de mes actions. Quelle
franchise, quelle simplicit dans ce contrat! comment se peut-il que les
nations n'y soient jamais restes fidles, et que le gnie seul en ait
accompli les conditions?

C'est, sans doute, une jouissance enivrante que de remplir l'univers de
son nom, d'exister tellement au del de soi, qu'il soit possible de se
faire illusion et sur l'espace et sur la dure de la vie, et de se
croire quelques-uns des attributs mtaphysiques de l'infini. L'me se
remplit d'un orgueilleux plaisir par le sentiment habituel que toutes
les penses d'un grand nombre d'hommes sont diriges sur vous; que vous
existez en prsence de leur espoir; que chaque mditation de votre
esprit peut influer sur beaucoup de destines; que de grands vnements
se dveloppent au dedans de vous, et commandent, au nom du peuple, qui
compte sur vos lumires, la plus vive attention  vos propres penses.
Les acclamations de la foule remuent l'me, et par les rflexions
qu'elles font natre, et par les commotions qu'elles excitent: toutes
ces formes animes, enfin, sous lesquelles la gloire se prsente,
doivent transporter la jeunesse d'esprance et l'enflammer d'mulation.
Les routes qui conduisent  un si grand but sont remplies de charmes;
les occupations que commande l'ardeur d'y parvenir sont elles-mmes une
jouissance; et, dans la carrire des succs, ce qu'il y a souvent de
plus heureux, c'est la suite d'intrts qui les prcdent et s'emparent
activement de la vie. La gloire des crits et celle des actions sont
soumises  des combinaisons diffrentes; la premire, empruntant quelque
chose des plaisirs solitaires, peut participer  leurs bienfaits; mais
ce n'est pas elle qui rend sensibles tous les signes de cette grande
passion; ce n'est pas ce gnie dominateur qui dans un instant sme,
recueille et se couronne; dont l'loquence entranante, ou le courage
vainqueur dcident instantanment du sort des sicles et des empires; ce
n'est pas cette motion toute-puissante dans ses effets, qui commande en
inspirant une volont pareille, et saisit dans le prsent toutes les
jouissances de l'avenir. Le gnie des actions est dispens d'attendre la
tardive justice que le temps trane  sa suite; il fait marcher sa
gloire en avant comme la colonne enflamme qui jadis clairait la marche
des Isralites. La clbrit qu'on peut acqurir par les crits est
rarement contemporaine; mais alors mme qu'on obtient cet heureux
avantage, comme il n'y a rien d'instantan dans ses effets, d'ardent
dans son clat, une telle carrire ne peut, comme la gloire active,
donner le sentiment complet de sa force physique et morale, assurer
l'exercice de toutes ses facults, enivrer enfin par la certitude de la
puissance de son tre. C'est donc au plus haut point de bonheur que
l'amour de la gloire puisse donner, qu'il faut s'attacher pour en mieux
juger les obstacles et les malheurs.

La premire des difficults, dans tous les gouvernements o les
distinctions hrditaires sont tablies, c'est la runion des
circonstances qui donnent de l'clat  la vie; les efforts que l'on fait
pour sortir d'une situation obscure, pour jouer un rle sans y tre
appel, dplaisent  la plupart des hommes. Ceux que leur destine
approche des premires places, croient voir une preuve de mpris pour
eux dans l'esprance que l'on conoit de franchir l'espace qui en
spare, et de se mettre, par ses talents, au niveau de leur destine.
Les individus de la mme classe que soi, qui se sont rsigns  n'en pas
sortir, attribuant bien plutt cette rsolution  leur sagesse qu' leur
mdiocrit, appellent folie une conduite diffrente, et sans juger la
diversit des talents, se croient faits pour les mmes circonstances.
Dans les monarchies aristocratiquement constitues, la multitude se
plat quelquefois, par un esprit dominateur,  relever celui que le
hasard a dlaiss; mais ce mme esprit ne lui permet pas d'abandonner
ses droits sur l'existence qu'elle a cre; le peuple regarde cette
existence comme l'oeuvre de ses mains; et si le sort, la superstition, la
magie, une puissance, enfin, indpendante des hommes, n'entre pas dans
la destine de celui qui, dans un tat monarchique, doit son lvation 
l'opinion du peuple, il ne conservera pas longtemps une gloire que les
suffrages seuls crent et rcompensent, qui puise  la mme source son
existence et son clat; le peuple ne soutiendra pas son ouvrage, et ne
se prosternera pas devant une force dont il se sent le principal appui.
Ceux qui, sous un tel ordre de choses, sont ns dans la classe
privilgie, ont  quelques gards beaucoup de donnes utiles; mais
d'abord la chance des talents se resserre, et  proportion du nombre, et
plus encore par l'espce de ngligence qu'inspirent de certains
avantages: mais quand le gnie lve celui que les rangs de la monarchie
avaient dj spar du reste de ses concitoyens, indpendamment des
obstacles communs  tous, il en est qui sont personnels  cette
situation. Des rivaux en plus petit nombre, des rivaux qui se croient
vos gaux  plusieurs gards, se pressent davantage autour de vous, et
lorsqu'on veut les carter, rien n'est plus difficile que de savoir
jusqu' quel point il faut se livrer  la popularit, en jouissant de
distinctions impopulaires. Il est presque impossible de connatre
toujours avec certitude le degr d'empressement qu'il faut montrer 
l'opinion gnrale: certaine de sa toute-puissance, elle en a la pudeur,
et veut du respect sans flatterie; la reconnaissance lui plat, mais
elle se dgote de la servitude, et rassasie de souverainet, elle aime
le caractre indpendant et fier, qui la fait douter un moment de son
autorit, pour lui en renouveler la jouissance. Ces difficults
gnrales redoublent pour le noble, qui dans une monarchie veut obtenir
une gloire vritable; s'il ddaigne la popularit, il est ha: un
plbien dans un tat dmocratique peut obtenir l'admiration en bravant
la popularit; mais si un noble adopte une telle conduite dans un tat
monarchique, au lieu de se donner l'clat du courage, il ne fera croire
qu' son orgueil; et si cependant, pour viter ce blme, il recherche la
popularit, il est sans cesse prs du soupon ou du ridicule. Les hommes
ne veulent pas qu'on renonce totalement  ses intrts personnels, et ce
qui est,  un certain point, contre leur nature, est djou par eux: il
n'y a que la vie qu'on puisse sacrifier avec clat; l'abandon des autres
avantages, quoique bien plus rare et plus estimable, est reprsent
comme une sorte de duperie; et quoique ce soit le plus haut degr du
dvouement, ds qu'il est nomm _duperie_, il n'excite plus
l'enthousiasme de ceux mme qui sont l'objet du sacrifice. Les nobles
donc, placs entre la nation et le monarque, entre leur existence
politique et l'intrt gnral, obtiennent difficilement de la gloire
ailleurs que dans les armes. La plupart de ces considrations ne
peuvent s'appliquer aux succs militaires; la guerre ne laisse 
l'homme, de sa nature, que ses facults physiques; pendant que cet tat
dure, il se soumet  la valeur,  l'audace, au talent qui fait vaincre,
comme les corps les plus faibles suivent l'impulsion des plus forts.
L'tre moral n'est de rien dans la bataille, et voil pourquoi les
soldats ont plus de constance dans leur attachement pour leurs gnraux,
que les citoyens dans leur reconnaissance pour leurs administrateurs.

Dans les rpubliques, si elles sont constitues sur la seule base de
l'aristocratie, tous les membres d'une mme classe sont un obstacle  la
gloire de chacun d'eux; cet esprit de modration qu'avec tant de raison
Montesquieu a dsign comme le principe des rpubliques aristocratiques,
cet esprit de modration ne s'accorde pas avec les lans du gnie: un
grand homme, s'il voulait se montrer tel, prcipiterait la marche gale
et soutenue de ces gouvernements; et comme l'utilit est le principe de
l'admiration, dans un tat o les grands talents ne peuvent s'exercer
d'une manire avantageuse  tous, ils ne se dveloppent pas, ou sont
touffs, ou sont contenus dans une certaine limite qui ne leur permet
pas d'atteindre  la clbrit. On ne sait pas au dehors un nom propre
du gouvernement de Venise, du gouvernement sage et paternel de la
rpublique de Berne; un mme esprit dirige, depuis plusieurs sicles,
des individus diffrents; et si un homme lui donnait son impulsion
particulire, il natrait des chocs dans une organisation dont l'unit
fait tout  la fois le repos et la force.

Pour les rpubliques populaires, il faut distinguer deux poques tout 
fait diffrentes, celle qui a prcd l'imprimerie, et celle qui est
contemporaine du plus grand dveloppement possible de la libert de la
presse. Celle qui a prcd l'imprimerie devait tre favorable 
l'ascendant d'un homme sur les autres hommes. Les lumires n'tant point
dissmines, celui qui avait reu des talents suprieurs, une raison
forte, avait de grands moyens d'agir sur la multitude; le secret des
causes n'tait pas connu, l'analyse n'avait pas chang en science
positive la magie de tous les effets; enfin, l'on pouvait tre tonn,
par consquent entran; et des hommes croyaient qu'un d'entre eux tait
ncessaire  tous. De l les grands dangers que courait la libert; de
l les factions toujours renaissantes; car les guerres d'opinions
finissent avec les vnements qui les dcident, avec les discussions qui
les clairent; mais la puissance des hommes suprieurs se renouvelle
avec chaque gnration, et dchire ou asservit la nation qui se livre
sans mesure  cet enthousiasme. Mais lorsque la libert de la presse,
et, ce qui est plus encore, la multiplicit des journaux, rend publiques
chaque jour les penses de la veille, il est presque impossible qu'il
existe dans un tel pays ce qu'on appelle de la gloire; il y a de
l'estime, parce que l'estime ne dtruit pas l'galit, et que celui qui
l'accorde, juge au lieu de s'abandonner; mais l'enthousiasme pour les
hommes en est banni. Il y a dans tous les caractres des dfauts qui
jadis n'taient dcouverts que par le flambeau de l'histoire, ou par un
trs-petit nombre de philosophes contemporains que le mouvement gnral
n'avait point enivrs; aujourd'hui celui qui veut se distinguer est en
guerre avec l'amour-propre de tous; on le menace du niveau  chaque pas
qui l'lve, et la masse des hommes clairs prend une sorte d'orgueil
actif, destructeur des succs individuels. Si l'on veut examiner la
cause du grand ascendant que dans Athnes, qu' Rome, des gnies
suprieurs ont obtenu, de l'empire presque aveugle que dans les temps
anciens ils ont exerc sur la multitude, on verra que l'opinion n'a
jamais t fixe par l'opinion mme, que c'est  quelques pouvoirs
diffrents d'elle,  l'appui de quelque superstition que sa constance a
t due. Tantt ce sont des rois, qui jusqu' la fin de leur vie ont
conserv la gloire qu'ils avaient obtenue; mais les peuples croyaient
alors que la royaut avait une origine cleste: tantt on voit Numa
inventer une fable pour faire accepter des lois que la sagesse lui
dictait, se fiant plus  la crdulit qu' l'vidence. Les meilleurs
gnraux romains, quand ils voulaient donner une bataille, dclaraient
que l'examen du vol des oiseaux les forait  la livrer. C'est ainsi que
les hommes habiles de l'antiquit ont cach le conseil de leur gnie
sous l'apparence d'une superstition, vitant ce qui peut avoir des
juges, quoique certains d'avoir raison. Enfin, chaque dcouverte des
sciences, en enrichissant la masse, diminue l'empire individuel de
l'homme. Le genre humain hrite du gnie, et les vritables grands
hommes sont ceux qui ont rendu leurs pareils moins ncessaires aux
gnrations suivantes. Plus on laisse aller sa pense dans la carrire
future de la perfectibilit possible, plus on y voit les avantages de
l'esprit dpasss par les connaissances positives, et le mobile de la
vertu plus efficace que la passion de la gloire. On trouvera peut-tre
que ce sicle ne donne encore l'ide d'aucun progrs en ce genre; mais
il faut dans l'effet actuel voir la cause future, pour juger un
vnement tout entier. Celui qui n'aperoit dans les mines, o les
mtaux se prparent, que le feu dvorant qui semble tout consumer, ne
connat point la marche de la nature, et ne sait se peindre l'avenir
qu'en multipliant le prsent. Mais de quelque manire qu'on juge ces
rflexions, je reviens aux considrations gnrales qui s'appliquent 
tous les pays et  tous les temps sur les obstacles et les malheurs
attachs  la passion de la gloire.

Quand les difficults des premiers pas sont vaincues, il se forme 
l'instant deux partis sur une mme rputation; non parce qu'il y a deux
manires de la considrer, mais parce que l'ambition parie pour ou
contre. Celui qui veut tre l'adversaire des grands succs reste passif
tant que dure leur clat; et c'est pendant ce temps, au contraire, que
les amis ne cessent d'agir en votre faveur; ils arrivent dj fatigus 
l'poque du malheur, lorsqu'il suffit au public du mobile seul de la
curiosit, pour se lasser des mmes loges; les ennemis paraissent avec
des armes toutes nouvelles, tandis que les amis ont mouss les leurs,
en les faisant inutilement briller autour du char de triomphe. On se
demande pourquoi l'amiti a moins de persistance que la haine; c'est
qu'il y a plusieurs manires de renoncer  l'une, et que pour l'autre le
danger et la honte sont partout ailleurs que dans le succs. Les amis
peuvent si aisment attribuer,  la bont de leur me l'exagration de
leur enthousiasme,  l'oubli qu'on a fait de leurs conseils, les
derniers revers qu'on a prouvs; il y a tant de manires de se louer en
abandonnant son ami, que les plus lgres difficults dcident  prendre
ce parti: mais la haine, ds ses premiers pas, engage sans retour, se
livre  toutes les ressources des situations dsespres; de ces
situations dont les nations, comme les individus, chappent presque
toujours, parce que l'homme faible mme ne voit alors de secours
possible que dans l'exercice du courage.

En tudiant le petit nombre d'exceptions  l'inconstance de la faveur
publique, on est tonn de voir que c'est  des circonstances, et jamais
au talent seul, qu'on doit les rapporter. Un danger prsent a pu
contraindre le peuple  retarder son injustice; une mort prmature en a
quelquefois prcd le moment; mais la runion des observations, qui
font le code de l'exprience, prouve que la vie si courte des hommes est
encore d'une plus longue dure que les jugements et les affections de
leurs contemporains. Le grand homme qui arrive  la vieillesse doit
parcourir plusieurs poques d'opinions diverses ou contraires. Ces
oscillations cessent avec les passions qui les produisent; mais on vit
au milieu d'elles, et leur choc, qui ne peut rien sur le jugement de la
postrit, dtruit le bonheur prsent qui est expos  tous les coups.
Les vnements du hasard, ceux qu'aucune des puissances de la pense ne
peut soumettre, sont cependant placs, par la voix publique, sur la
responsabilit du gnie. L'admiration est une sorte de fanatisme qui
veut des miracles; elle ne consent  accorder  un homme une place
au-dessus de tous les autres,  renoncer  l'usage de ses propres
lumires pour le croire et lui obir, qu'en lui supposant quelque chose
de surnaturel qui ne peut se comparer aux facults humaines. Il
faudrait, pour se dfendre d'une telle erreur, tre modeste et juste,
reconnatre  la fois les bornes du gnie et sa supriorit sur nous;
mais ds qu'il devient ncessaire de raisonner sur les dfaites, de les
expliquer par des obstacles, de les excuser par des malheurs, c'en est
fait de l'enthousiasme: il a, comme l'imagination, besoin d'tre frapp
par les objets extrieurs; et la pompe du gnie, c'est le succs. Le
public se plat  donner  celui qui possde; et, comme ce sultan des
Arabes qui s'loignait d'un ami poursuivi par l'infortune, parce qu'il
craignait la contagion de la fatalit, les revers loignent les
ambitieux, les faibles, les indiffrents, tous ceux enfin qui trouvent,
avec quelque raison, que l'clat de la gloire doit frapper
involontairement; que c'est  elle  commander le tribut qu'elle
demande; que la gloire se compose des dons de la nature et du hasard; et
que personne n'ayant le besoin d'admirer, celui qui veut ce sentiment ne
l'obtient point de la volont, mais de la surprise, et le doit aux
rsultats du talent, bien plus qu' la propre valeur de ce talent mme.

Si les revers de la fortune dsenchantent l'enthousiasme, que sera-ce
s'il s'y mle des torts qui, cependant, se trouvent souvent runis aux
qualits les plus minentes? Quel vaste champ pour les dcouvertes des
esprits mdiocres! comme ils sont srs d'avoir prvu ce qu'ils
comprennent encore  peine! comme le parti qu'ils auraient pris et t
meilleur! que de lumires ils puisent dans l'vnement! que de retours
satisfaisants dans la critique d'un autre! Comme personne ne s'occupe
d'eux, personne ne songe  les attaquer: eh bien, ils prennent ce
silence pour le garant de leur supriorit: parce qu'il y a une bataille
perdue, ils pensent qu'ils l'ont gagne: et les revers d'un grand homme
se changent en palmes pour les sots. Quoi donc! l'opinion se
composerait-elle de leurs suffrages?... Oui, la gloire contemporaine
leur est soumise, car c'est l'enthousiasme de la multitude qui la
caractrise; le mrite rel est indpendant de tout, mais la rputation
acquise par ce mrite n'obtient le nom de gloire qu'au bruit des
acclamations de la foule. Si les Romains sont insensibles  l'loquence
de Cicron, son gnie nous reste; mais o, pendant sa vie, trouvera-t-il
sa gloire? Les gomtres, ne pouvant tre jugs que par leurs pairs,
obtiennent d'un petit nombre de savants des titres incontestables 
l'admiration de leurs contemporains; mais la gloire des actions doit
tre populaire. Les soldats jugent leur gnral, la nation ses
administrateurs: quiconque a besoin du suffrage des autres a mis tout 
la fois sa vie sous la puissance du calcul et du hasard, de manire que
le travail du calcul ne peut lui rpondre des chances du hasard, et que
les chances du hasard ne peuvent le dispenser du travail du calcul. Non,
pourrait-on dire, le jugement de la multitude est impartial, puisque
aucune passion envieuse et personnelle ne l'inspire; son impulsion
toujours vraie doit tre juste. Mais, par cela mme que ses mouvements
sont naturels et spontans, ils appartiennent  l'imagination; un
ridicule dtruit  ses yeux l'clat d'une vertu; un soupon peut la
dominer par la terreur; des promesses exagres l'emportent sur des
services prudents; les plaintes d'un seul l'meuvent plus fortement que
la silencieuse reconnaissance du grand nombre; enfin, mobile parce
qu'elle est passionne; passionne, parce que les hommes runis ne se
communiquent qu' l'aide de cette lectricit, et ne mettent en commun
que leurs sentiments: ce ne sont pas les lumires de chacun, mais
l'impulsion gnrale qui produit un rsultat, et cette impulsion, c'est
l'individu le plus exalt qui la donne. Une ide peut se composer des
rflexions de plusieurs; un sentiment sort tout entier de l'me qui
l'prouve; la multitude qui l'adopte a pour opinion l'injustice d'un
homme exerce par l'audace de tous; par cette audace qui se fonde et sur
la force, et plus encore sur l'impossibilit d'tre atteint par aucun
genre de responsabilit individuelle. Le spectacle de la France a rendu
ces observations plus sensibles, mais, dans tous les temps, l'amant de
la gloire a t soumis au joug dmocratique; c'est de la nation seule
qu'il recevait ses pouvoirs; c'est par son lection qu'il obtenait sa
couronne; et quels que fussent ses droits  la porter, quand le peuple
retirait ses suffrages au gnie, il pouvait protester, mais il ne
rgnait plus. N'importe, s'crieront quelques mes ardentes,
n'existt-il qu'une chance de succs contre mille probabilits de
revers, il faudrait tenter une carrire dont le but se perd dans les
cieux, et donne  l'homme aprs lui ce que la mmoire des hommes peut
conqurir sur le pass: un jour de gloire est si multipli par notre
pense qu'il peut suffire  toute la vie. Les plus nobles devoirs
s'accomplissent en parcourant la route qui conduit  la gloire; et le
genre humain serait rest sans bienfaiteurs si cette mulation sublime
n'et pas encourag leurs efforts.

D'abord, je crois que l'amour de l'clat a rendu moins de services aux
hommes que la simple impulsion des vertus obscures ou des recherches
persvrantes. Les plus grandes dcouvertes ont t faites dans la
retraite de l'homme savant, et les plus belles actions, inspires par
les mouvements spontans de l'me, se rencontrent souvent dans
l'histoire d'une vie inconnue; c'est donc seulement dans son rapport
avec celui qui l'prouve qu'il faut considrer la passion de la gloire.
Par une sorte d'abstraction mtaphysique, on dit souvent que la gloire
vaut mieux que le bonheur; mais cette assertion ne peut s'entendre que
par les ides accessoires qu'on y attache: on met alors en opposition
les jouissances de la vie prive avec l'clat d'une grande existence;
mais donner  quelque chose la prfrence sur le bonheur, serait un
contre-sens moral absolu. L'homme vertueux ne fait de grands sacrifices
que pour fuir la peine du remords, et s'assurer des rcompenses au
dedans de lui: enfin, la flicit de l'homme lui est plus ncessaire que
sa vie, puisqu'il se tue pour chapper  la douleur. S'il est donc vrai
que choisir le malheur est un mot qui implique contradiction en
lui-mme, la passion de la gloire, comme tous les sentiments, doit tre
juge par son influence sur le bonheur.

Les amants, les ambitieux mmes peuvent se croire, dans quelques
moments, au comble de la flicit; comme le terme de leurs esprances
leur est connu, ils doivent tre heureux du moins  l'instant o ils
l'atteignent: mais cette rapide jouissance mme ne peut jamais
appartenir  l'homme qui prtend  la gloire; ses limites ne sont fixes
par aucun sentiment, ni par aucune circonstance. Alexandre, aprs la
conqute du monde, s'affligeait de ne pouvoir faire parvenir jusqu'aux
toiles l'clat de son nom. Cette passion ne connat que l'avenir, ne
possde que l'esprance; et si on l'a souvent prsente comme l'une des
plus fortes preuves de l'immortalit de l'me, c'est parce qu'elle
semble vouloir rgner sur l'infini, de l'espace et l'ternit des temps.
Si la gloire est un moment stationnaire, elle recule dans l'esprit, des
hommes, et aux yeux mme de celui qui s'en voyait l'objet: sa possession
meut l'me si fortement, exalte  un tel degr toutes les facults
qu'un moment de calme, dans les objets extrieurs, ne sert qu' diriger
sur soi toute l'agitation de sa pense: le repos est si loin, le vide
est si prs, que la cessation de l'action est toujours le plus grand
malheur  craindre. Comme il n'y a jamais rien de suffisant dans les
plaisirs de la gloire, l'me ne peut tre remplie que par leur attente,
ceux qu'elle obtient ne servent qu' la rapprocher de ceux qu'elle
dsire; et si l'on tait parvenu au fate de la grandeur, une
circonstance inaperue, un obscur hommage refus, deviendraient l'objet
de la douleur et de l'envie. Aman, vainqueur des Juifs, tait malheureux
de n'avoir pu courber l'orgueil de Mardoche. Cette passion conqurante
n'estime que ce qui lui rsiste; elle a besoin de l'admiration qu'on lui
refuse, comme de la seule qui soit au-dessus de celle qu'on lui accorde;
toute la puissance de l'imagination se dveloppe en elle, parce qu'aucun
sentiment du coeur ne la ramne par intervalles  la vrit; quand elle
atteint  un but, ses tourments s'accroissent; son plus grand charme
tant l'activit qu'elle assure  chaque moment du jour, l'un de ses
prestiges est dtruit quand cette activit n'a plus d'aliment. Toutes
les passions, sans doute, ont des caractres communs, mais aucune ne
laisse aprs elle autant de douleurs que les revers de la gloire. Il n'y
a rien d'absolu pour l'homme dans la nature, il ne juge que parce qu'il
compare; la douleur physique mme est soumise  cette loi: ce qu'il y a
de plus violent dans le plaisir ou dans la douleur est donc caus par le
contraste; et quelle opposition plus terrible que la possession ou la
perte de la gloire! Celui dont la renomme parcourait le monde entier ne
voit autour de lui qu'un vaste oubli: un amant n'a de larmes  verser
que sur les traces de ce qu'il aime; tous les pas d'hommes retracent, 
celui qui jadis occupait l'univers, l'ingratitude et l'abandon.

La passion de la gloire excite le sentiment et la pense au del de
leurs propres forces; mais loin que le retour  l'tat naturel soit une
jouissance, c'est une sensation d'abattement et de mort: les plaisirs de
la vie commune ont t uss sans avoir t sentis; on ne peut mme les
retrouver dans ses souvenirs; ce n'est point par la raison ou la
mlancolie qu'on est ramen vers eux, mais par la ncessit, funeste
puissance qui brise tout ce qu'elle courbe. L'un des caractres de ce
long malheur est de finir par s'accuser soi-mme: tant qu'on en est
encore aux reproches que mritent les autres, l'me peut sortir
d'elle-mme; mais le repentir concentre toutes les penses, et, dans ce
genre de douleur, le volcan se referme pour consumer en dedans. Tant
d'actions composent la vie d'un homme clbre, qu'il est impossible
qu'il ait assez de force dans la philosophie ou dans l'orgueil, pour ne
reprocher aucune faute  son esprit: le pass prenant dans sa pense la
place qu'occupait l'avenir, son imagination vient se briser contre ce
temps immuable, et lui fait parcourir, en arrire, des abmes aussi
vastes que l'taient, en avant, les heureux champs de l'esprance.

L'homme, jadis combl de gloire, qui veut abdiquer ses souvenirs, et se
vouer aux relations particulires, ne saurait y accoutumer ni lui, ni
les autres; on ne jouit point par effort des ides simples; il faut,
pour tre heureux par elles, un concours de circonstances qui loignent
naturellement tout autre dsir. L'homme accoutum  compter avec
l'histoire ne peut plus tre intress pour les vnements d'une
existence commune; on ne retrouve en lui aucun des mouvements qui le
caractrisaient; il ne sent plus la vie, il s'y rsigne. On confie
longtemps les peines du coeur, parce que leur dure mme est honorable,
parce qu'elles rpondent  trop de souvenirs dans l'me des autres, pour
que ce soit parler de soi que d'en entretenir; mais comme la philosophie
et la fiert doivent vaincre ou cacher les regrets causs mme par la
plus noble ambition, l'homme qui les prouve ne s'abandonne point  les
avouer entirement. L'attention constante sur soi est un dtail de
jouissance pendant la prosprit, c'est une peine habituelle quand on
est retomb dans une situation prive. Enfin, aimer! ce bien dont la
nature cleste est seule en disparate avec toute la destine humaine;
aimer! n'est plus un bonheur accord  celui que la passion de la gloire
a domin longtemps: ce n'est pas que son me soit endurcie, mais elle
est trop vaste pour tre remplie par un seul objet; d'ailleurs, les
rflexions que l'on est conduit  faire sur les hommes en gnral,
lorsqu'on entretient avec eux des rapports publics, rendent impossible
la sorte d'illusion qu'il faut, pour voir un individu  une distance
infinie de tous les autres. Loin aussi que de grandes pertes attachent
au genre de bien qui reste, elles affranchissent de tout  la fois; on
ne se supporte que dans une indpendance absolue, sans aucun point de
comparaison entre le prsent et le pass. Le gnie, qui sut adorer et
possder la gloire, repousse tout ce qui voudrait occuper la place de
ses regrets mmes; il aime mieux mourir que droger. Enfin, quoique
cette passion soit pure dans son origine et noble dans ses efforts, le
crime seul drange plus qu'elle l'quilibre de l'me; elle la fait sorti
violemment de l'ordre naturel, et rien ne peut jamais l'y ramener.

En m'attachant avec une sorte d'austrit  l'examen de tout ce qui doit
dtourner de l'amour de la gloire, j'ai eu besoin d'un grand effort de
rflexion; j'tais distraite par l'enthousiasme; tant de noms clbres
s'offraient  ma pense, tant d'ombres glorieuses, qui semblaient
s'offenser de voir braver leur clat, pour pntrer jusqu' la source de
leur bonheur. C'est de mon pre enfin, c'est de l'homme de ce temps qui
a recueilli le plus de gloire, et qui en retrouvera le plus dans la
justice impartiale des sicles, que je craignais surtout d'approcher, en
dcrivant toutes les priodes du cours clatant de la gloire. Mais ce
n'est pas  l'homme qui a montr, pour le premier objet de ses
affections, une sensibilit aussi rare que son gnie; ce n'est pas  lui
que peut convenir un seul des traits dont j'ai compos ce tableau; et si
je m'aidais des souvenirs que je lui dois, ce serait pour montrer
combien l'amour de la vertu peut apporter de changement dans la nature
et les malheurs de la passion de la gloire.

Poursuivant le projet que j'ai embrass, je ne cherche point  dtourner
l'homme de gnie de rpandre ses bienfaits sur le genre humain; mais je
voudrais retrancher des motifs qui l'animent le besoin des rcompenses
de l'opinion; je voudrais retrancher ce qui est l'essence des passions,
l'asservissement  la puissance des autres.




CHAPITRE II.

_De l'ambition._


En parlant de l'amour de la gloire, je ne l'ai considr que dans sa
plus parfaite sublimit, alors qu'il nat du vritable talent, et
n'aspire qu' l'clat de la renomme. Par l'ambition, je dsigne la
passion qui n'a pour objet que la puissance, c'est--dire la possession
des places, des richesses, ou des honneurs qui la donnent; passion que
la mdiocrit doit aussi concevoir, parce qu'elle peut en obtenir les
succs.

Les peines attaches  cette passion sont d'une autre nature que celles
de l'amour de la gloire; son horizon tant plus resserr, et son but
positif, toutes les douleurs qui naissent d'un agrandissement de l'me
en disproportion avec le sort de l'humanit, ne sont pas prouves par
les ambitieux. L'intime pense des hommes n'est point l'objet de leur
inquitude; le suffrage des trangers n'enflamme point leurs dsirs: le
pouvoir, c'est--dire, le droit d'influer sur les penses extrieures et
d'tre lou partout o l'on commande, voil ce qu'obtient l'ambition.
Elle est, sous beaucoup de rapports, en contraste avec l'amour de la
gloire. En les comparant donc, je donnerai naturellement un nouveau
dveloppement au chapitre que je viens de finir.

Tout est fix d'avance dans l'ambition; ses chagrins et ses plaisirs
sont soumis  des vnements dtermins; l'imagination a peu d'empire
sur la pense des ambitieux, car rien n'est plus rel que les avantages
du pouvoir. Les peines donc qui naissent de l'exaltation de l'me ne
sont point connues par les ambitieux; mais si le vague de l'imagination
offre un champ  la douleur, elle prsente aussi beaucoup d'espace pour
s'lever au-dessus de tout ce qui nous entoure, viter la vie, et se
perdre dans l'avenir. Dans l'ambition, au contraire, tout est prsent,
tout est positif; rien n'apparat au del du terme, rien ne reste aprs
le malheur, et c'est par l'inflexibilit du calcul et le nant du pass
qu'on doit estimer ses avantages et ses pertes.

Obtenir et conserver le pouvoir, voil tout le plan d'un ambitieux. Il
ne peut jamais s'abandonner  aucun de ses mouvements, car il est rare
que la nature soit un bon guide dans la route de la politique; et, par
un contraste cruel, cette passion, assez violente pour vaincre tous les
obstacles, condamne  la rserve continuelle qu'exige la contrainte de
soi-mme; il faut qu'elle agisse avec une gale force pour exciter et
pour retenir. L'amour de la gloire peut s'abandonner; la colre,
l'enthousiasme d'un hros ont quelquefois aid son gnie; et quand ses
sentiments taient honorables, ils le servaient assez; mais l'ambition
n'a qu'un seul but. Celui qui prise ainsi le pouvoir est insensible 
tout autre genre d'clat; cette disposition suppose une sorte de mpris
pour le genre humain, une personnalit concentre qui ferme l'me aux
autres jouissances. Le feu de cette passion dessche; il est pre et
sombre, comme tous les sentiments qui, vous au secret par notre propre
jugement sur leur nature, sont d'autant plus puissants que jamais on ne
les exprime. L'homme ambitieux sans doute, alors qu'il a atteint ce
qu'il recherche, ne ressent point ce dsir inquiet qui reste aprs les
triomphes de la gloire, son objet est en proportion avec lui; et comme
en le perdant il ne lui restera point de ressources personnelles, en le
possdant il ne sent point de vide. Le but de l'ambition est
certainement aussi plus facile  obtenir que celui de la gloire; et
comme le sort de l'ambitieux dpend d'un moins grand nombre d'individus
que celui de l'homme clbre, sous ce rapport il est moins malheureux.
Il importe, cependant bien plus de dtourner de l'ambition que de
l'amour de la gloire. Ce dernier sentiment est presque aussi rare que le
gnie, et presque jamais il n'est spar des grands talents qui font son
excuse; comme si la Providence, dans sa bont, n'avait pas voulu qu'une
telle passion pt tre unie  l'impossibilit de la satisfaire, de peur
que l'me n'en fut dvore: mais l'ambition au contraire est  la porte
de la majorit des esprits, et ce serait plutt la supriorit que la
mdiocrit qui en loignerait; il y a d'ailleurs une sorte de rflexion
philosophique qui pourrait faire illusion aux penseurs mmes sur les
avantages de l'ambition, c'est que le pouvoir est la moins malheureuse
de toutes les relations qu'on peut entretenir avec un grand nombre
d'hommes.

La connaissance parfaite des hommes doit mener, ou  s'affranchir de
leur joug, ou  les dominer par la puissance. Ce qu'ils attendent de
vous, ce qu'ils en esprent, efface leurs dfauts, et fait ressortir
toutes leurs qualits. Ceux qui ont besoin de vous sont si
ingnieusement aimables, leur dvouement est si vari, leurs louanges
prennent si facilement un caractre d'indpendance, leur motion est si
vive, qu'en assurant qu'ils aiment, c'est eux-mmes qu'ils trompent
autant que vous. L'action de l'esprance embellit tellement tous les
caractres, qu'il faut avoir bien de la finesse dans l'esprit et de la
fiert dans le coeur, pour dmler et repousser les sentiments que votre
propre pouvoir inspire: si vous voulez donc aimer les hommes, jugez-les
pendant qu'ils ont besoin de vous; mais cette illusion d'un instant est
paye de toute la vie.

Les peines de la carrire de l'ambition commencent ds ses premiers pas,
et son terme vaut encore mieux que la route qui doit y conduire. Si
c'est avec un esprit born qu'on veut atteindre  une place leve,
est-il un tat plus pnible que ces avertissements continuels donns par
l'intrt  l'amour-propre? Dans les situations communes de la vie, on
se fait illusion sur son propre mrite; mais un sentiment actif fait
dcouvrir  l'ambitieux la mesure de ses moyens, et sa passion l'claire
sur lui-mme, non comme la raison qui dtache, mais comme le dsir qui
s'inquite; alors, il n'est plus occup qu' tromper les autres, et pour
y parvenir il ne se perd pas de vue: l'oubli d'un instant lui serait
fatal; il faut qu'il arrange avec art ce qu'il sait et ce qu'il pense,
que tout ce qu'il dit ne soit destin qu' indiquer ce qu'il est cens
cacher; il faut qu'il cherche des instruments habiles qui le secondent,
sans trahir ce qui lui manque, et des suprieurs pleins d'ignorance et
de vanit, qu'on puisse dtourner du jugement par la louange; il doit
faire illusion  ceux qui dpendent de lui par de la rserve, et tromper
ceux dont il espre par de l'exagration; enfin, il faut qu'il vite
sans cesse tous les genres de dmonstrations du vrai: aussi agit qu'un
coupable qui craint la rvlation de son secret, il sait qu'un homme
d'un esprit fin peut dcouvrir dans le silence de la gravit,
l'ignorance qui se compose, et dans l'enthousiasme de la flatterie, la
froideur qui s'exalte. La pense d'un ambitieux est constamment tendue 
la recherche des symptmes d'un talent suprieur; il prouve tout  la
fois et les peines de ce travail et son humiliation; et pour arriver au
terme de ses esprances, il doit constamment rflchir sur les bornes de
ses facults.

Si vous supposez, au contraire,  l'homme ambitieux un gnie suprieur,
une me nergique, sa passion lui commande de russir; il faut qu'il
courbe, qu'il enchane tous les sentiments qui lui feraient obstacle; il
n'a pas seulement  craindre la peine des remords qui suivent
l'accomplissement des actions qu'on peut se reprocher, mais la
contrainte mme du moment prsent est une vritable douleur. On ne brave
pas impunment ses propres qualits; et celui que son ambition entrane
 soutenir  la tribune une opinion que sa fiert repousse, que son
humanit condamne, que la justesse de son esprit rejette, celui-l
prouve alors un sentiment pnible, indpendant encore de la rflexion
qui peut l'absoudre ou le blmer. Il se soutient, peut-tre, par
l'espoir de se montrer lui-mme alors qu'il aura atteint son but; mais
s'il faisait naufrage avant d'arriver au port, s'il tait banni, pendant
qu' l'imitation de Brutus il contrefait l'insens, vainement
voudrait-il expliquer quelle fut son intention, son esprance: les
actions sont toujours plus en relief que les commentaires, et ce qu'on a
dit sur le thtre n'est jamais effac par ce qu'on crit dans la
retraite. C'est dans la lutte de leurs intrts, et non dans le silence
de leurs passions qu'on croit dcouvrir les vritables opinions des
hommes: et quel plus grand malheur que d'avoir mrit une rputation
oppose  son propre caractre!

L'homme qui s'est jug comme la voix publique, qui conserve au dedans de
lui tous les sentiments levs qui l'accusent, et peut  peine s'oublier
dans l'enivrement du succs, que deviendra-t-il  l'poque du malheur?
C'est par la connaissance intime des traces que l'ambition laisse dans
le coeur aprs ses revers, et de l'impossibilit de fixer sa prosprit,
qu'on peut juger surtout de l'effroi qu'elle doit inspirer.

Il ne faut qu'ouvrir l'histoire pour connatre la difficult de
maintenir les succs de l'ambition; ils ont pour ennemis la majorit des
intrts particuliers, qui tous demandent un nouveau tirage, n'ayant
point eu de lots dans le rsultat actuel du sort. Ils ont pour ennemi le
hasard, qui a une marche trs-rgulire quand on le calcule dans un
certain espace de temps et avec une vaste application; le hasard qui
ramne  peu prs les mmes chances de succs et de revers, et semble
s'tre charg de rpartir galement le bonheur entre les hommes. Ils ont
pour ennemi le besoin qu'a le public de juger et de crer de nouveau,
d'carter un nom trop rpt, d'prouver l'motion d'un nouvel
vnement. Enfin, la multitude, compose d'hommes obscurs, veut que
d'clatantes chutes relvent de temps en temps le prix des conditions
prives, et prtent une force agissante aux raisonnements abstraits qui
vantent les paisibles avantages des destines communes.

Les places minentes se perdent aussi par le changement qu'elles
produisent sur ceux qui les possdent. L'orgueil ou la paresse, la
dfiance ou l'aveuglement, naissent de la possession continue de la
puissance; cette situation o la modration est aussi ncessaire que
l'esprit de conqute, exige une runion presque impossible; et l'me qui
se fatigue ou s'inquite, s'enivre ou s'pouvante, perd la force
ncessaire pour se maintenir. Je ne parle ici que des succs rels de
l'ambition; il y en a beaucoup d'apparents, et c'est par eux qu'on
devrait commencer l'histoire de ses revers. Quelques hommes ont
conserv, jusqu' la fin de la vie, le pouvoir qu'ils avaient acquis;
mais pour le retenir, il leur en a cot tous les efforts qu'il faut
pour arriver, toutes les peines que cause la perte: l'un est condamn 
suivre le mme systme de dissimulation qui l'a conduit au poste qu'il
occupe; et plus tremblant que ceux qui le prient, le secret de lui-mme
pse sur toute sa personne; l'autre se courbe sans cesse devant le
matre quelconque, peuple ou roi, dont il tient sa puissance. Dans une
monarchie, il est condamn  l'adoption de toutes les ides reues, 
l'importance de toutes les formes tablies: s'il tonne, il fait
ombrage; s'il reste le mme, on croit qu'il s'affaiblit. Dans une
dmocratie, il faut qu'il devance le voeu populaire, qu'il lui obisse en
rpondant de l'vnement; qu'il joue chaque jour toute sa destine, et
n'espre rien de la veille pour le lendemain. Enfin, il n'est point
d'homme qui ait t possesseur paisible d'une place minente; le plus
grand nombre en a marqu la perte par une chute clatante; d'autres ont
achet sa possession par tous les tourments de l'incertitude et de la
crainte; et cependant, tel tait l'effroi que causait le retour 
l'existence prive, qu'un seul homme ambitieux, Sylla, ayant
volontairement abdiqu le pouvoir, et survcu paisiblement  cette
grande rsolution, le parti qu'il a pris est encore l'tonnement des
sicles, et le problme dont les moralistes se proposent tous la
solution. Charles-Quint se plongea dans la contemplation de la mort,
alors que, cessant de rgner, il crut cesser de vivre. Victor-Amde
voulut remonter sur le trne qu'une imagination gare lui avait fait
abandonner. Enfin, nul n'est descendu sans douleur d'un rang qui le
plaait au-dessus des autres hommes; nul ambitieux du moins, car que
sont les destines sans l'me qui les caractrise? Les vnements sont
l'extrieur de la vie; sa vritable source est tout entire dans nos
sentiments. Diocltien peut quitter le trne, Charles II peut le
conserver en paix: l'un est un philosophe, l'autre est un picurien: ils
possdent tous deux cette couronne objet des voeux des ambitieux; mais
ils font du trne une condition prive; et leurs qualits, comme leurs
dfauts, les rendent absolument trangers  l'ambition dont leur
existence serait le but. Enfin, quand il existerait une chance de
prolonger la possession des biens offerts par l'ambition, est-il une
entreprise dont l'avance soit si norme? L'me qui s'y livre se rend 
jamais incapable de toute autre manire d'exister: il faut brler tous
les vaisseaux qui pourraient ramener dans un sjour tranquille, et se
placer entre la conqute et la mort. L'ambition est la passion qui, dans
ses malheurs, prouve le plus le besoin de la vengeance; preuve assure
que c'est elle qui laisse aprs elle le moins de consolation. L'ambition
dnature le coeur: quand on a tout jug par rapport  soi, comment se
transporter dans un autre? quand on n'a examin ceux qui nous
entouraient que comme des instruments ou des obstacles, comment voir en
eux des amis? L'gosme, dans le cours naturel de l'histoire de l'me,
est le dfaut de la vieillesse, parce que c'est celui dont on ne peut
jamais se corriger. Passer de l'occupation de soi  celle de tout autre
objet est une sorte de rgnration morale dont il existe bien peu
d'exemples.

L'amour de la gloire a tant de grandeur dans ses succs, que ses revers
en prennent aussi l'empreinte; la mlancolie peut se plaire dans leur
contemplation, et la piti qu'ils inspirent a des caractres de respect
qui servent  soutenir le grand homme qui s'en voit l'objet. On sait que
son espoir tait de s'immortaliser par des services publics, que les
couronnes de la renomme furent le seul prix dont il poursuivit
l'honneur; il semble que les hommes, en l'abandonnant, courent des
risques personnels. Quelques-uns d'eux craignent de se tromper en
renonant au bien qu'il voulait leur faire; aucun ne peut mpriser ni
ses efforts, ni son but; il lui reste sa valeur personnelle et l'appel 
la postrit; et si l'injustice le renverse, l'injustice aussi sert de
recours  ses regrets. Mais l'ambitieux, priv du pouvoir, ne vit plus
qu' ses propres yeux: il a jou, il a perdu; telle est l'histoire de sa
vie. Le public a gagn contre lui, car les avantages qu'il possdait
sont rendus  l'espoir de tous, et le triomphe de ses rivaux est la
seule sensation vive que produise sa retraite. Bientt celle-l mme
s'efface, et la meilleure chance de bonheur pour cette situation, c'est
la facilit qu'on trouve  se faire oublier; mais, par une runion
cruelle, le monde qu'on voudrait occuper ne se rappelle plus votre
existence passe, et ceux qui vous approchent ne peuvent en perdre le
souvenir.

La gloire d'un grand homme jette au loin un noble clat sur ceux qui lui
appartiennent; mais les places, les honneurs dont disposait l'ambitieux
atteignent  tous les intrts de tous les instants. Les palmes du gnie
tiennent  une respectueuse distance de leur vainqueur; les dons de la
fortune rapprochent, pressent autour de vous, et comme ils ne laissent
aprs eux aucun droit  l'estime, lorsqu'ils vous sont ravis, tous vos
liens sont rompus; ou si quelque pudeur retient encore quelques amis,
tant de regrets personnels reviennent  leur pense, qu'ils reprochent
sans cesse  celui qui perd tout, la part qu'ils avaient dans ses
jouissances: lui-mme ne peut chapper  ses souvenirs; les privations
les plus douloureuses sont celles qui touchent  la fois  l'ensemble et
aux dtails de toute la vie. Les jouissances de la gloire, parses dans
le cours de la destine, poques dans un grand nombre d'annes,
accoutument, dans tous les temps,  de longs intervalles de bonheur;
mais la possession des places et des honneurs tant un avantage
habituel, leur perte doit se ressentir  tous les moments de la vie.
L'amant de la gloire a une conscience, c'est la fiert; et quoique ce
sentiment rende beaucoup moins indpendant que le dvouement  la vertu,
il affranchit des autres, s'il ne donne pas de l'empire sur soi-mme.
L'ambitieux n'a jamais mis la dignit du caractre au-dessus des
avantages du pouvoir; et comme aucun prix ne lui a paru trop cher pour
l'acqurir, aucune consolation ne doit lui rester aprs l'avoir perdu.
Pour aimer et possder la gloire, il faut des qualits tellement
minentes, que si leur plus grande action est au dehors de nous,
cependant elles peuvent encore servir d'aliment  la pense dans le
silence de la retraite; mais la passion de l'ambition, les moyens qu'il
faut pour russir dans ses dsirs, sont nuls pour tout autre usage:
c'est de l'impulsion plutt que de la vritable force; c'est une sorte
d'ardeur qui ne peut se nourrir de ses propres ressources; c'est le
sentiment le plus ennemi du pass, de la rflexion, de tout ce qui
retombe sur soi-mme. L'opinion, blmant les peines de l'ambition
trompe, y met le comble en se refusant  les plaindre: et ce refus est
injuste, car la piti doit avoir une autre destination que l'estime;
c'est  l'tendue du malheur qu'il faut la proportionner. Enfin, les
malheurs de l'ambition sont d'une telle nature, que les caractres les
plus forts n'ont jamais trouv en eux-mmes la puissance de s'y
soumettre.

Le cardinal Albroni voulait encore dominer la rpublique de Lucques
qu'il avait choisie pour retraite. On voit des vieillards traner  la
cour l'inquitude qui les agite, bravant le ridicule et le mpris pour
s'attacher  la dernire ombre du pass.

La passion de la gloire ne peut tre trompe sur son objet; elle veut,
ou le possder en entier, ou rejeter tout ce qui serait un diminutif de
lui-mme; mais l'ambition a besoin de la premire, de la seconde, de la
dernire place dans l'ordre du crdit et du pouvoir, et se rattache 
chaque degr, cdant  l'horreur que lui inspire la privation absolue de
tout ce qui peut combler ou satisfaire, ou mme faire illusion  ses
dsirs.

Ne peut-on pas, dira-t-on, vivre aprs avoir possd de grandes places,
comme avant de les avoir obtenues? Non; jamais un effort impuissant ne
laisse revenir au point dont il voulait vous sortir, la raction fait
redescendre plus bas; et le grand et cruel caractre des passions, c'est
d'imprimer leur mouvement  toute la vie, et leur bonheur  peu
d'instants.

Si ces considrations gnrales suffisent pour montrer l'influence
certaine de l'ambition sur le bonheur, les auteurs, les tmoins, les
contemporains de la rvolution de France, doivent trouver au fond de
leur coeur de nouveaux motifs d'loignement pour toutes les passions
politiques.

Dans les temps de rvolution, c'est l'ambition seule qui peut obtenir
des succs. Il reste encore des moyens d'acqurir du pouvoir, mais
l'opinion qui distribue la gloire n'existe plus; le peuple commande au
lieu de juger; jouant un rle actif dans tous les vnements, il prend
parti pour ou contre tel ou tel homme. Il n'y a plus dans une nation que
des combattants; l'impartial pouvoir, qu'on appelle le public, ne se
montre nulle part. Ce qui est grand et juste, d'une manire absolue,
n'est donc plus reconnu; tout est valu suivant son rapport avec les
passions du moment; les trangers n'ont aucun moyen de connatre
l'estime qu'ils doivent  une conduite que tous les tmoins ont blme;
aucune voix mme, peut-tre, ne la rapportera fidlement  la postrit.
Au milieu d'une rvolution, il faut en croire ou l'ambition ou la
conscience; nul autre guide ne peut conduire  son but. Et quelle
ambition! quel horrible sacrifice elle impose! quelle triste couronne
elle promet! Une rvolution suspend toute autre puissance que celle de
la force; l'ordre social tablit l'ascendant de l'estime, de la vertu;
les rvolutions mettent tous les hommes aux prises avec leurs moyens
physiques; la sorte d'influence morale qu'elles admettent, c'est le
fanatisme de certaines ides qui n'tant susceptibles d'aucune
modification, ni d'aucune borne, sont des armes de guerre, et non des
calculs de l'esprit. Pour tre donc ambitieux dans une rvolution, il
faut marcher toujours en avant de l'impulsion donne; c'est une descente
rapide o l'on ne peut s'arrter; vainement on voit l'abme; si l'on se
jette  bas du char, on est bris par cette chute: viter le pril, est
plus dangereux que de l'affronter: il faut conduire soi-mme dans le
sentier qui doit vous perdre, et le moindre pas rtrograde renverse
l'homme sans dtourner l'vnement. Il n'est rien de plus insens que de
se mler dans des circonstances tout  fait indpendantes de la volont
individuelle; c'est attacher bien plus que sa vie, c'est livrer toute la
moralit de sa conduite  l'entranement d'un pouvoir matriel. On croit
influer dans les rvolutions, on croit agir, tre cause, et l'on n'est
jamais qu'une pierre de plus lance par le mouvement de la grande roue;
un autre aurait pris votre place, un moyen diffrent et amen le mme
rsultat; le nom de chef signifie le premier prcipit par la troupe qui
marche derrire, et pousse en avant.

Les revers et les succs de tout ce qu'on voit dominer dans une
rvolution, ne sont que la rencontre heureuse ou malheureuse de tel
homme avec telle priode de la nature des choses. Il n'est point de
factieux de bonne foi qui puisse prdire ce qu'il fera le lendemain; car
c'est la puissance qu'il importe  une faction d'obtenir, plutt que le
but d'abord poursuivi: on peut triompher en faisant le contraire de ce
qu'on a projet, si c'est retiennent les factieux dans la mme route:
ces derniers ne cherchent que le pouvoir, et jamais ambition ne cota
tant au caractre. Dans ces temps, pour dominer  un certain degr les
autres hommes, il faut qu'ils n'aient pas de donnes sres pour calculer
 l'avance votre conduite; ds qu'ils vous savent inviolablement attach
 tels principes de moralit, ils se postent en attaque sur la route que
vous devez suivre. Pour obtenir, pour conserver quelques moments le
pouvoir dans une rvolution, il ne faut couter ni son me, ni son
esprit mme. Quel que soit le parti qu'on ait embrass, la faction est
dmagogue dans son essence; elle est compose d'hommes qui ne veulent
pas obir, qui se sentent ncessaires, et ne se croient point lis 
ceux qui les commandent; elle est compose d'hommes prts  choisir de
nouveaux chefs chaque jour, parce qu'il n'est question que de leur
intrt, et non d'une subordination antrieure, naturelle ou politique:
il importe plus aux chefs de n'tre pas suspects  leurs soldats, que
d'tre redoutables  leurs ennemis. Des crimes de tout genre, des crimes
inutiles aux succs de la cause, sont commands par le froce
enthousiasme de la populace; elle craint la piti, quel que soit le
degr de sa force; c'est par de la fureur, et non de la clmence,
qu'elle sent son pouvoir. Un peuple qui gouverne ne cesse jamais d'avoir
peur, il se croit toujours au moment de perdre son autorit; et dispos,
par sa situation, au mouvement de l'envie, il n'a jamais pour les
vaincus l'intrt qu'inspire la faiblesse opprime, il ne cesse pas de
les redouter. L'homme donc qui veut acqurir une grande influence dans
ces temps de crise, doit rassurer la multitude par son inflexible
cruaut. Il ne partage point les terreurs que l'ignorance fait prouver,
mais il faut qu'il accomplisse les affreux sacrifices qu'elle demande;
il faut qu'il immole des victimes qu'aucun intrt ne lui fait craindre,
que son caractre souvent lui inspirait le dsir de sauver; il faut
qu'il commette des crimes sans garement, sans fureur, sans atrocit
mme, suivant l'ordre d'un souverain dont il ne peut prvoir les
commandements, et dont son me claire ne saurait adopter aucune des
passions. Eh! quel prix pour de tels efforts! quelle sorte de suffrage
on obtient! combien est tyrannique la reconnaissance qui couronne! On
voit si bien les bornes de son pouvoir; on sent si souvent qu'on obit
alors mme qu'on a l'air de commander; les passions des hommes sont
tellement mises en dehors dans un temps de rvolution, qu'aucune
illusion n'est possible; et la plus magique des motions, celle que font
prouver les acclamations de tout un peuple, ne peut plus se renouveler
pour celui qui a vu ce peuple dans les mouvements d'une rvolution.
Comme Cromwell, il dit en traversant la foule dont les suffrages le
couronnent: Ils applaudiraient de mme si l'on me conduisait 
l'chafaud. Cet avenir n'est spar de vous par aucun intervalle:
demain peut en tre le jour; vos juges, vos assassins sont dans la
multitude qui vous entoure, et le transport qui vous exalte est
l'impulsion mme qui peut vous renverser. Quel danger vous menace,
quelle rapidit dans la chute, quelle profondeur dans l'abme! Sans que
le succs soit lev plus haut, le revers vous fait tomber plus bas,
vous enfonce plus avant dans le nant de votre destine.

La diversit des opinions empche aucune gloire de s'tablir, mais ces
mmes opinions se runissent toutes pour le mpris; il prend un
caractre d'acclamation, et le peuple, quand il abandonne l'ambitieux,
s'clairant sur les crimes qu'il lui a fait commettre, l'accable pour
s'en absoudre: celui qui prend pour guide sa conscience est sr de son
but; mais malheur  l'homme avide de pouvoir, qui s'est lanc dans une
rvolution! Cromwell est rest usurpateur, parce que le principe des
troubles qu'il avait fait natre tait la religion, qui soulve sans
dchaner; tait un sentiment superstitieux, qui portait  changer de
matre, mais non  dtester tous les jougs. Mais quand la cause des
rvolutions est l'exaltation de toutes les ides de libert, il ne se
peut pas que les premiers chefs de l'insurrection conservent de la
puissance; il faut qu'ils excitent le mouvement qui les renversera les
premiers; il faut qu'ils dveloppent les principes qui servent  les
juger; enfin, ils peuvent servir leur opinion, mais jamais leur intrt;
et dans une rvolution le fanatisme est plus sens que l'ambition.




CHAPITRE III.

_De la vanit._


On se demande si la vanit est une passion. En considrant
l'insuffisance de son objet, on serait tent d'en douter; mais en
observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconnat
tous les caractres des passions, et l'on retrouve tous les malheurs
qu'elles entranent dans la dpendance servile o ce sentiment vous met
du cercle qui vous entoure. L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y
a de plus lev dans la nature de l'homme; l'ambition tient  ce qu'il y
a de plus positif dans les relations des hommes entre eux; la vanit
s'attache  ce qui n'a de valeur relle ni dans soi, ni dans les autres,
 des avantages apparents,  des effets passagers; elle vit du rebut des
deux autres passions: quelquefois cependant elle se runit  leur
empire; l'homme atteint aux extrmes par sa force et par sa faiblesse,
mais plus habituellement la vanit l'emporte surtout dans les caractres
qui l'prouvent. Les peines de cette passion sont assez peu connues,
parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le
monde tant convenu de mpriser ce sentiment, jamais on n'avoue les
souvenirs ou les craintes dont il est l'objet.

L'un des premiers chagrins de la vanit est de trouver en elle-mme et
les causes de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanit se
nourrit de succs trop peu relevs pour qu'il existe aucune dignit dans
ses revers.

La gloire, l'ambition se nomment. La vanit rgne quelquefois  l'insu
mme du caractre qu'elle gouverne; jamais du moins sa puissance n'est
publiquement reconnue par celui qui s'y soumet: il voudrait qu'on le
crt suprieur aux succs qu'il obtient, comme  ceux qui lui sont
refuss; mais le public, ddaignant son but, et remarquant ses efforts,
dprise la possession en rendant amre la perte. L'importance de l'objet
auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait
prouver la privation; c'est  la violence du dsir qu'il inspirait,
c'est surtout  l'opinion que les autres se sont forme de l'activit de
nos souhaits, que cette douleur se proportionne.

Ce qui caractrise les peines de la vanit, c'est qu'on apprend par les
autres, bien plus que par son sentiment intime, le degr de chagrin
qu'on doit en ressentir: plus on vous croit afflig, plus on se trouve
de raisons de l'tre. Il n'est aucune passion qui ramne autant  soi,
mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement;
toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non-seulement  la
runion des hommes en socit que ce sentiment est d mais c'est  un
degr de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont
les effets seraient presque impossibles  concevoir pour un peuple dont
les institutions et les moeurs seraient simples; car la nature loigne
des mouvements de la vanit, et l'on ne peut comprendre comment des
malheurs si rels naissent de mouvements si peu ncessaires.

Avez-vous jamais rencontr Damon? Il est d'une naissance obscure, il le
sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de ddaigner
cet avantage par intrt et par raison, il n'a qu'un but dans
l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il
a pass sa vie; il les protge, de peur d'en tre protg; il les
appelle par leur nom, tandis que leurs gaux y joignent leurs titres, et
se fait reconnatre subalterne par l'inquitude mme de le paratre. Sa
conversation est compose de parenthses, principal objet de toutes ses
phrases; il voudrait laisser chapper ce qu'il a le plus grand besoin de
dire; il essaye de se montrer fatigu de tout ce qu'il envie; pour se
faire croire  son aise, il tombe dans les manires familires; il s'y
confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser;
et tout ce dont il est flatt dans le monde est un compos du peu
d'importance qu'on met  lui, et du soin qu'on a de mnager ses
ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui
produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-tre mme il s'en
doute, mais la vanit s'exerce pour elle-mme; en voulant dtromper
l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'esprance renat
 l'instant mme du dgot, ou plutt, comme il arrive souvent dans la
plupart des passions, sans concevoir prcisment de l'esprance, on ne
peut se rsigner au sacrifice.

Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre
une ide, sans atteindre  un rsultat; cependant il se croit l'esprit
des places qu'il a occupes; il vous confie ce qu'ont imprim les
gazettes; il parle avec circonspection mme des ministres du sicle
dernier; il achve ses phrases par une mine concentre, qui ne signifie
pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres,
d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent
une preuve de confiance; il frmit  l'aspect de ce qu'il appelle une
mauvaise tte, et donne assez volontiers ce nom  tout homme suprieur;
il a une diatribe contre l'esprit,  laquelle la majorit d'un salon
applaudit presque toujours: _C'est_, vous dit-il, _un obstacle  bien
voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires_.
Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas
prouv pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire.

On tire trs-souvent vanit des qualits qu'on n'a pas; on voit des
hommes se glorifier des facults spirituelles ou sensibles qui leur
manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-mme indistinctement:
_C'est moi, c'est encore moi_, s'crie-t-il; cet enthousiasme d'gosme
fait un charme  ses yeux de chacun de ses dfauts.

Clon est encore  cet gard un bien plus brillant spectacle; toutes les
prtentions  la fois sont entres dans son me: il est laid, il se
croit aim; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on
l'oublie, il pense qu'on le perscute; il n'attend pas que vous l'ayez
lou, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans
que vous l'interrogiez; il ne vous coute pas si vous lui rpondez; il
aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais galer ce qu'il va dire
de lui-mme. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on
pouvait appeler prcisment un homme orgueilleux et vain, _En le voyant
j'prouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon mnage; son
amour-propre et lui vivent si bien ensemble!_ En effet, quand
l'amour-propre est arriv  un certain excs, il se suffit assez 
lui-mme pour ne pas s'inquiter, pour ne pas douter de l'opinion des
autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en
son propre mrite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes
fonds sur une ferme croyance.

Mais puisque la vanit est une passion, celui qui l'prouve ne peut tre
tranquille; spar de toutes les jouissances impersonnelles, de toutes
les affections sensibles, cet gosme dtruit la possibilit d'aimer: il
n'y a point de but plus strile que soi-mme; l'homme n'accrot ses
facults qu'en les dvouant au dehors de lui,  une opinion,  un
attachement,  une vertu quelconque. La vanit, l'orgueil donnent  la
pense quelque chose de stationnaire qui ne permet pas de sortir du
cercle le plus troit; et cependant, dans ce cercle, il y a une
puissance de malheur plus grande que dans toute autre existence dont les
intrts seraient plus multiplis. En concentrant sa vie on concentre
aussi sa douleur, et qui n'existe que pour soi diminue ses moyens de
jouir, en se rendant d'autant plus accessible  l'impression de la
souffrance. On voit cependant  l'extrieur de certains hommes, de tels
symptmes de contentement et de scurit, qu'on serait tent
d'ambitionner leur vanit comme la jouissance vritable, puisque c'est
la plus parfaite des illusions: mais une rflexion dtruit toute
l'autorit de ces signes apparents; c'est que de tels hommes, n'ayant
pour objet dans la vie que l'effet qu'ils produisent sur les autres,
sont capables, pour drober  tous les regards les tourments secrets que
des revers ou des dgots leur causent, d'un genre d'effort dont aucun
autre motif ne donnerait le pouvoir. Dans la plupart des situations, le
bonheur mme fait partie du faste des hommes vains, ou s'ils avouaient
une peine, ce ne serait jamais que celle qu'il est honorable de
ressentir.

La vanit des hommes suprieurs les fait prtendre aux succs auxquels
ils ont le moins de droit; cette petitesse des grands gnies se retrouve
sans cesse dans l'histoire: on voit des crivains clbres ne mettre de
prix qu' leurs faibles succs dans les affaires publiques; des
guerriers, des ministres courageux et fermes, tre avant tout flatts de
la louange accorde  leurs mdiocres crits; des hommes qui ont de
grandes qualits, ambitionner de petits avantages; enfin, comme il faut
que l'imagination allume toutes les passions, la vanit est bien plus
active sur les succs dont on doute, sur les facults dont on ne se
croit pas sr. L'mulation excite nos qualits; la vanit se place en
avant de tout ce qui nous manque. La vanit souvent ne dtruit pas la
fiert; et comme rien n'est si esclave que la vanit, et si indpendant,
au contraire, que la vritable fiert, il n'est pas de supplice plus
cruel que la runion de ces deux sentiments dans le mme caractre. On a
besoin de ce qu'on mprise, on ne peut s'y soumettre, on ne peut s'en
affranchir; c'est  ses propres yeux que l'on rougit, c'est  ses
propres yeux que l'on produit l'effet que le spectacle de la vanit fait
prouver  un esprit clair et  une me leve. Cette passion, qui
n'est grande que par la peine qu'elle cause, et ne peut qu' ce seul
titre marcher de pair avec les autres, se dveloppe parfaitement dans
les mouvements des femmes: tout en elles est amour ou vanit. Ds
qu'elles veulent avoir avec les autres des rapports plus tendus ou plus
clatants que ceux qui naissent des sentiments doux qu'elles peuvent
inspirer  ce qui les entoure, c'est  des succs de vanit qu'elles
prtendent. Les efforts qui peuvent valoir aux hommes de la gloire et du
pouvoir, n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un applaudissement
phmre, un crdit d'intrigue, enfin, un genre de triomphe du ressort
de la vanit, de ce sentiment en proportion avec leurs forces et leur
destine c'est donc en elles qu'il faut l'examiner.

Il est des femmes qui placent leur vanit dans des avantages qui ne leur
sont point personnels, tels que la naissance, le rang et la fortune: il
est difficile de moins sentir la dignit de son sexe. L'origine de
toutes les femmes est cleste, car c'est aux dons de la nature qu'elles
doivent leur empire: en s'occupant de l'orgueil et de l'ambition, elles
font disparatre tout ce qu'il y a de magique dans leurs charmes; le
crdit qu'elles obtiennent, ne paraissant jamais qu'une existence
passagre et borne, ne leur vaut point la considration attache  un
grand pouvoir, et les succs qu'elles conquirent ont le caractre
distinctif des triomphes de la vanit: ils ne supposent ni estime, ni
respect pour l'objet  qui on les accorde. Les femmes animent ainsi
contre elles les passions de ceux qui ne voulaient penser qu' les
aimer. Le seul vrai ridicule, celui qui nat du contraste avec l'essence
des choses, s'attache  leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent aux
projets,  l'ambition des hommes, elles excitent le vif ressentiment
qu'inspire un obstacle inattendu; si elles se mlent des intrigues
politiques dans leur jeunesse, la modestie doit en souffrir; si elles
sont vieilles, le dgot qu'elles causent comme femmes nuit  leur
prtention comme hommes. La figure d'une femme, quelle que soit la force
ou l'tendue de son esprit, quelle que soit l'importance des objets dont
elle s'occupe, est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de
sa vie: les hommes l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont dcids  juger
une femme selon les avantages ou les dfauts de son sexe, plus ils
dtestent de lui voir embrasser une destine contraire  sa nature.

Ces rflexions ne sont point destines, on le croira facilement, 
dtourner les femmes de toute occupation srieuse, mais du malheur de se
prendre jamais elles-mmes pour but de leurs efforts. Quand la part
qu'elles ont dans les affaires nat de leur attachement pour celui qui
les dirige, quand le sentiment seul dicte leurs opinions, inspire leurs
dmarches, elles ne s'cartent point de la route que la nature leur a
trace: elles aiment, elles sont femmes: mais quand elles se livrent 
une active personnalit, quand elles veulent ramener  elles tous les
vnements, et les considrent sous le rapport de leur propre influence,
de leur intrt individuel, alors  peine sont-elles dignes des
applaudissements phmres dont les triomphes de la vanit se composent.
Les femmes ne sont presque jamais honores par aucun genre de
prtentions; les distinctions de l'esprit mme, qui sembleraient offrir
une carrire plus tendue, ne leur valent souvent qu'une existence  la
hauteur de la vanit. La raison de ce jugement inique ou juste, c'est
que les hommes ne voient aucun genre d'utilit gnrale  encourager les
succs des femmes dans cette carrire, et que tout loge qui n'est pas
fond sur la base de l'utilit, n'est ni profond, ni durable, ni
universel. Le hasard amne quelques exceptions; s'il est quelques mes
entranes, ou par leur talent, ou par leur caractre, elles
s'carteront peut-tre de la rgle commune, et quelques palmes de gloire
peuvent un jour les couronner; mais elles n'chapperont pas 
l'invitable malheur qui s'attachera toujours  leur destine.

Le bonheur des femmes perd  toute espce d'ambition personnelle. Quand
elles ne veulent plaire que pour tre aimes, quand ce doux espoir est
le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se
perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur
d'un autre que pour l'admiration de tous; mais quand elles aspirent  la
clbrit, leurs efforts comme leurs succs loignent le sentiment qui,
sous des noms diffrents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une
femme ne peut exister par elle seule, la gloire mme ne lui serait pas
un appui suffisant; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa
situation dans l'ordre social l'a place dans une dpendance de tous les
jours dont un gnie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs,
rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particulirement leur
caractre. Celle qui se vouerait  la solution des problmes d'Euclide,
voudrait encore le bonheur attach aux sentiments qu'on inspire et qu'on
prouve; et quand elles suivent une carrire qui les en loigne, leurs
regrets douloureux, ou leurs prtentions ridicules, prouvent que rien ne
peut les ddommager de la destine pour laquelle leur me tait cre.
Il semble que des succs clatants offrent des jouissances
d'amour-propre  l'ami de la femme clbre qui les obtient; mais
l'enthousiasme que ces succs font natre a peut-tre moins de dure que
l'attrait fond sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui
suivent ncessairement les loges, dtruisent l'illusion  travers
laquelle toutes les femmes ont besoin d'tre vues. L'imagination peut
crer, embellir par ses chimres un objet inconnu; mais celui que tout
le monde a jug ne reoit plus rien d'elle. La vritable valeur reste,
mais l'amour est plus pris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve.
L'homme se complat dans la supriorit de sa nature, et, comme
Pygmalion, il ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'clat
de la clbrit d'une femme attire des hommages sur ses pas, c'est par
un sentiment peut-tre tranger  l'amour; il en prend les formes, mais
c'est comme un moyen d'avoir accs auprs de la nouvelle puissance qu'on
veut flatter. On approche d'une femme distingue comme d'un homme en
place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est
pareil. Quelquefois enivrs par le concours des hommages qui environnent
la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement;
mais dans leur sentiment ils dpendent les uns des autres. Les premiers
qui s'loigneraient pourraient dtacher ceux qui restent; et celle qui
semble l'objet de toutes leurs penses, s'aperoit bientt qu'elle
retient chacun d'eux par l'exemple de tous. De quels sentiments de
jalousie et de haine les grands succs d'une femme ne sont-ils pas
l'objet! que de peines causes par les moyens sans nombre que l'envie
prend pour la perscuter! La plupart des femmes sont contre elle par
rivalit, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels
qu'ils soient, les inquitent toujours dans leurs sentiments. Celles 
qui les distinctions de l'esprit sont  jamais interdites, trouvent
mille manires de les attaquer quand c'est une femme qui les possde;
une jolie personne, en djouant ces distinctions, se flatte de signaler
ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la
prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux
ides dans la tte, veut passer pour avoir rejet tout ce qu'elle n'a
jamais compris, une telle femme sort un peu de sa strilit accoutume,
pour trouver mille ridicules  celle dont l'esprit anime et varie la
conversation: et les mres de famille pensant, avec quelque raison, que
les succs mmes du vritable esprit ne sont pas conformes  la
destination des femmes, voient attaquer avec plaisir celles qui en ont
obtenu.

D'ailleurs, la femme qui, en atteignant  une vritable supriorit,
pourrait se croire au-dessus de la haine, et s'lverait par sa pense
au sort des hommes les plus clbres, cette femme n'aurait jamais le
calme et la force de tte qui les caractrisent; l'imagination serait
toujours la premire de ses facults: son talent pourrait s'en
accrotre, mais son me serait trop fortement agite; ses sentiments
seraient troubls par ses chimres, ses actions entranes par ses
illusions: son esprit pourrait mriter quelque gloire en donnant  ses
crits la justesse de la raison; mais les grands talents, unis  une
imagination passionne, clairent sur les rsultats gnraux et trompent
sur les relations personnelles. Les femmes sensibles et mobiles
donneront toujours l'exemple de cette bizarre union de l'erreur et de la
vrit, de cette sorte d'inspiration de la pense qui rend des oracles 
l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-mme. En tudiant le
petit nombre de femmes qui ont de vrais titres  la gloire, on verra que
cet effort de leur nature fut toujours aux dpens de leur bonheur. Aprs
avoir chant les plus douces leons de la morale et de la philosophie,
Sapho se prcipita du haut du rocher de Leucade; Elisabeth, aprs avoir
dompt les ennemis de l'Angleterre, prit victime de sa passion pour le
comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carrire de gloire, soit
que le trne des Csars, ou les couronnes du gnie littraire en soient
le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire mme, il faut
renoncer au bonheur et au repos de la destine de leur sexe, et qu'il
est dans cette carrire bien peu de sorts qui puissent valoir la plus
obscure vie d'une femme aime et d'une mre heureuse.

En quittant un moment l'examen de la vanit, j'ai jug jusqu' l'clat
d'une grande renomme; mais que dirai-je de toutes ces prtentions  de
misrables succs littraires pour lesquels on voit tant de femmes
ngliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorbes par cet intrt,
elles abjurent, plus que les guerrires du temps de la chevalerie, le
caractre distinctif de leur sexe; car il vaut mieux partager dans les
combats les dangers de ce qu'on aime que de se traner dans les luttes
de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanit, et
puiser ainsi  la source ternelle pour satisfaire le mouvement le plus
phmre et le dsir dont le but est le plus restreint. L'agitation que
fait prouver aux femmes une prtention plus naturelle, puisqu'elle
tient de plus prs  l'espoir d'tre aimes; l'agitation que fait
prouver aux femmes le besoin de plaire par les agrments de leur
figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la
vanit.

Regardez une femme au milieu d'un bal, dsirant d'tre trouve la plus
jolie, et craignant de n'y pas russir. Le plaisir, au nom duquel on se
rassemble, est nul pour elle: elle ne peut en jouir dans aucun moment;
car il n'en est point qui ne soit absorb et par sa pense dominante, et
par les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle observe les regards,
les plus lgers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un
moraliste et l'inquitude d'un ambitieux; et voulant drober  tous les
yeux le tourment de son esprit, c'est  l'affectation de sa gaiet,
pendant le triomphe de sa rivale,  la turbulence de la conversation
qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, 
l'empressement trop vif qu'elle lui tmoigne, c'est au superflu de ses
efforts enfin qu'on aperoit son travail. La grce, ce charme suprme de
la beaut, ne se dveloppe que dans le repos du naturel et de la
confiance; les inquitudes et la contrainte tent les avantages mmes
qu'on possde; le visage s'altre par la contraction de l'amour-propre.
On ne tarde pas  s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle
dcouverte augmente encore le mal qu'on voudrait rparer. La peine se
multiplie par la peine, et le but s'loigne par l'action mme du dsir;
et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire
d'un enfant, se trouvent les douleurs l'un homme, les mouvements qui
conduisent au dsespoir et font har la vie; tant les intrts
s'accroissent par l'intensit de l'attention qu'on y attache! tant la
sensation qu'on prouve nat du caractre qui la reoit bien plus que de
l'objet qui la donne!

Eh bien,  ct du tableau de ce bal, o les prtentions les plus
frivoles ont mis la vanit dans tout son jour, c'est dans le plus grand
vnement qui ait agit l'espce humaine, c'est dans la rvolution de
France qu'il faut en observer le dveloppement complet: ce sentiment, si
born dans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait hsiter 
lui donner une place parmi les passions; ce sentiment a t l'une des
causes du plus grand choc qui ait branl l'univers. Je n'appellerai
point vanit le mouvement qui a port vingt-quatre millions d'hommes 
ne pas vouloir des privilges de deux cent mille: c'est la raison qui
s'est souleve, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas
mme que la rsistance de la noblesse  la rvolution ait t produite
par la vanit: le rgne de la terreur a fait porter sur cette classe des
perscutions et des malheurs qui ne permettent plus de rappeler le
pass. Mais c'est dans la marche intrieure de la rvolution qu'on peut
observer l'empire de la vanit, du dsir des applaudissements phmres,
_du besoin de faire effet_, de cette passion native de France, et dont
les trangers, comparativement  nous, n'ont qu'une ide
trs-imparfaite.--Un grand nombre d'opinions ont t dictes par l'envie
de surpasser l'orateur prcdent, et de se faire applaudir aprs lui;
l'introduction des spectateurs dans la salle des dlibrations a suffi
seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on
n'accordait aux applaudissements que des phrases; bientt, pour obtenir
ces applaudissements, on a cd des principes, propos des dcrets,
approuv jusqu' des crimes; et par une double et funeste raction, ce
qu'on faisait pour plaire  la foule, garait son jugement, et ce
jugement gar exigeait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord 
satisfaire des sentiments de haine et de fureur que des dcrets barbares
ont t consacrs, c'est aux battements de mains des tribunes; ce bruit
enivrait les orateurs et les jetait dans l'tat o les liqueurs fortes
plongent les sauvages; et les spectateurs eux-mmes qui applaudissaient,
voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins,
et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs reprsentants. Sans
doute, l'ascendant de la peur a succd  l'mulation de la vanit, mais
la vanit avait cr cette puissance qui a ananti, pendant un temps,
tous les mouvements spontans des hommes. Bientt aprs le rgne de la
terreur, on voyait la vanit renatre; les individus les plus obscurs se
vantaient d'avoir t ports sur des listes de proscription. La plupart
des Franais qu'on rencontre, tantt prtendent avoir jou le rle le
plus important, tantt assurent que rien de ce qui s'est pass en France
ne serait arriv si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donn
dans tel lieu,  telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France,
on est entour d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense
tourbillon; on est entour d'hommes qui tous auraient prserv la France
de ses malheurs si on les avait nomms aux premires places du
gouvernement; mais qui tous, par le mme sentiment, se refusent  se
confier  la supriorit,  reconnatre l'ascendant du gnie ou de la
vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux
philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanit sert ou nuit au
maintien de la libert dans une grande nation: elle met d'abord
certainement un vritable obstacle  l'tablissement d'un gouvernement
nouveau; il suffit qu'une constitution ait t faite par tels hommes,
pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter: il faut, comme aprs la
session de l'assemble constituante, loigner les fondateurs pour faire
adopter les institutions; et cependant les institutions prissent si
elles ne sont pas dfendues par leurs auteurs. L'envie, qui cherche 
s'honorer du nom de dfiance, dtruit l'mulation, loigne les lumires,
ne peut supporter la runion du pouvoir et de la vertu, cherche  les
diviser pour les opposer l'un  l'autre, et cre la puissance du crime,
comme la seule qui dgrade celui qui la possde. Mais quand de longs
malheurs ont abattu les passions, quand on a tellement besoin de lois,
qu'on ne considre plus les hommes que sous le rapport du pouvoir lgal
qui leur est confi, il est possible que la vanit, alors qu'elle est
l'esprit gnral d'une nation, serve au maintien des institutions
libres. Comme elle fait har l'ascendant d'un homme, elle soutient les
lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps trs-court, ramnent
les hommes les plus puissants  une condition prive; elle appuie en
gnral ce que veulent les lois, parce que c'est une autorit abstraite,
dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire.
La vanit est l'ennemie de l'ambition; elle aime  renverser ce qu'elle
ne peut obtenir. La vanit fait natre une sorte de prtentions
dissmines dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arrte
la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer
des ctes de la Hollande. Enfin, la vanit de tous sme de tels
obstacles, de telles peines dans la carrire publique de chacun, qu'au
bout d'un certain temps le grand inconvnient des rpubliques, le besoin
qu'elles donnent de jouer un rle, n'existera peut-tre plus en France:
la haine, l'envie, les soupons, tout ce qu'enfante la vanit, dgotera
pour jamais l'ambition des places et des affaires; on ne s'en approchera
plus que par amour pour la patrie, par dvouement  l'humanit; et ces
sentiments gnreux et philosophiques rendent les hommes impassibles
comme les lois qu'ils sont chargs d'excuter. Cette esprance est
peut-tre une chimre, mais je crois vrai que la vanit se soumet aux
lois, comme un moyen d'viter l'clat personnel des noms propres, et
prserve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est
tablie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur.




NOTE QU'IL FAUT LIRE AVANT LE CHAPITRE DE L'AMOUR.


De tous les chapitres de cet ouvrage, il n'en est point sur lequel je
m'attende  autant de critiques que sur celui-ci. Les autres passions
ayant un but dtermin, affectent  peu prs de la mme manire tous les
caractres qui les prouvent; le mot d'amour rveille dans l'esprit de
ceux qui l'entendent, autant d'ides diverses que les impressions dont
ils sont susceptibles. Un trs-grand nombre d'hommes n'ont connu ni
l'amour de la gloire, ni l'ambition, ni l'esprit de parti, etc.; tout le
monde croit avoir eu de l'amour, et presque tout le monde se trompe en
le croyant: les autres passions sont beaucoup plus naturelles, et par
consquent moins rares que celle-l; car elle est celle o il entre le
moins d'gosme. Ce chapitre, me dira-t-on, est d'une couleur trop
sombre; la pense de la mort y est presque insparable du tableau de
l'amour: et l'amour embellit la vie, et l'amour est le charme de la
nature. Non, il n'y a point d'amour dans les ouvrages gais, il n'y a
point d'amour dans les pastorales gracieuses.--Sans doute, et les femmes
doivent en convenir, il est assez doux de plaire et d'exercer ainsi sur
tout ce qui vous entoure une puissance due  soi seule, une puissance
qui n'obtient que des hommages volontaires, une puissance qui ne se fait
obir que parce qu'on l'aime, et disposant des autres contre leur
intrt mme, n'obtient rien que de l'abandon, et ne peut se dlier du
calcul. Mais qu'a de commun le jeu piquant de la coquetterie avec le
sentiment de l'amour? Il se peut aussi que les hommes soient
trs-intresss, trs-amuss surtout, par l'attrait que leur inspire la
beaut, par l'espoir ou la certitude de la captiver; mais qu'a de commun
ce genre d'impression avec le sentiment de l'amour?--Je n'ai voulu
traiter dans cet ouvrage que des passions; les affections communes dont
il ne peut natre aucun malheur profond n'entraient point dans mon
sujet, et l'amour, quand il est une passion, porte toujours  la
mlancolie; il y a quelque chose de vague dans ses impressions, qui ne
s'accorde point avec la gaiet; il y a une conviction intime au dedans
de soi, que tout ce qui succde  l'amour est du nant, que rien ne peut
remplacer ce qu'on prouve; et cette conviction fait penser  la mort
dans les plus heureux moments de l'amour. Je n'ai considr que le
sentiment dans l'amour, parce que lui seul fait de ce penchant une
passion. Ce n'est pas le premier volume de la Nouvelle Hlose, c'est le
dpart de Saint-Preux, la lettre de la Meillerie, la mort de Julie, qui
caractrisent la passion dans ce roman.--Il est si rare de rencontrer le
vritable amour du coeur, que je hasarderai de dire que les anciens n'ont
pas eu l'ide complte de cette affection. Phdre est sous le joug de la
fatalit, les sensations inspirent Anacron, Tibulle mle une sorte
d'esprit madrigalique  ses peintures voluptueuses; quelques vers de
Didon, Ceyx et Alcyone dans Ovide, malgr la mythologie qui distrait
l'intrt en l'loignant des situations naturelles, sont presque les
seuls morceaux o le sentiment ait toute sa force, parce qu'il est
spar de toute autre influence. Les Italiens mettent tant de posie
dans l'amour, que tous leurs sentiments s'offrent  vous comme des
images; vos yeux s'en souviennent plus que votre coeur. Racine, ce
peintre de l'amour, dans ses tragdies sublimes  tant d'autres gards,
mle souvent aux mouvements de la passion des expressions recherches
qu'on ne peut reprocher qu' son sicle: ce dfaut ne se trouve point
dans la tragdie de Phdre; mais les beauts empruntes des anciens, les
beauts de verve potique, en excitant le plus vif enthousiasme, ne
produisent pas cet attendrissement profond qui nat de la ressemblance
la plus parfaite avec les sentiments qu'on peut prouver. On admire la
conception du rle de Phdre, on se croit dans la situation d'Amnade.
La tragdie de Tancrde doit donc faire verser plus de
larmes.--Voltaire, dans ses tragdies; Rousseau, dans la Nouvelle
Hlose; Werther, des scnes de tragdies allemandes; quelques potes
anglais, des morceaux d'Ossian, etc., ont transport la profonde
sensibilit dans l'amour. On avait peint la tendresse maternelle, la
tendresse filiale, l'amiti avec sensibilit, Oreste et Pylade. Niob,
la pit romaine, toutes les autres affections du coeur nous sont
transmises avec les vritables sentiments qui les caractrisent: l'amour
seul nous est reprsent, tantt sous les traits les plus grossiers,
tantt comme tellement insparable ou de la volupt, ou de la frnsie,
que c'est un tableau plutt qu'un sentiment, une maladie plutt qu'une
passion de l'me. C'est uniquement de cette passion que j'ai voulu
parler; j'ai rejet toute autre manire de considrer l'amour. J'ai
recueilli, pour composer les chapitres prcdents, ce que j'ai remarqu
dans l'histoire ou dans le monde; en crivant celui-ci, je me suis
laisse aller  mes seules impressions; j'ai rv plutt qu'observ: que
ceux qui se ressemblent se comprennent.




CHAPITRE IV.

_De l'amour._


Si l'tre tout-puissant qui a jet l'homme sur cette terre a voulu qu'il
cont l'ide d'une existence cleste, il a permis que dans quelques
instants de sa jeunesse il pt aimer avec passion, il pt vivre dans un
autre, il pt complter son tre en l'unissant  l'objet qui lui tait
cher. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destine de
l'homme, l'analyse de la pense, la mditation de la philosophie, se
sont perdues dans le vague d'un sentiment dlicieux; la vie qui pse
tait entranante, et le but qui toujours parat au-dessous des efforts,
semblait les surpasser tous. L'on ne cesse point de mesurer ce qui se
rapporte  soi; mais les qualits, les charmes, les jouissances, les
intrts de ce qu'on aime n'ont de terme que dans notre imagination. Ah!
qu'il est heureux le jour o l'on expose sa vie pour l'unique ami dont
notre me a fait choix! le jour o quelque acte d'un dvouement absolu
lui donne au moins une ide du sentiment qui oppressait le coeur par
l'impossibilit de l'exprimer! Une femme, dans ces temps affreux dont
nous avons vcu contemporains; une femme condamne  mort avec celui
qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage,
marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir chapp au tourment de
survivre, tait fire de partager le sort de son amant, et prsageant
peut-tre le terme o elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle,
prouvait un sentiment froce et tendre qui lui faisait chrir la mort
comme une runion ternelle. Gloire, ambition, fanatisme, votre
enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre chaque instant;
rien ne lasse de s'aimer, rien ne fatigue dans cette inpuisable source
d'ides d'motions heureuses; et tant qu'on ne voit, qu'on n'prouve
rien que par un autre, l'univers entier est lui sous des formes
diffrentes; le printemps, la nature, le ciel, ce sont les lieux qu'il a
parcourus; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit; ce qui lui a
plu, les amusements qu'il a partags; ses propres succs  soi-mme,
c'est la louange qu'il a entendue, et l'impression que le suffrage de
tous a pu produire sur le jugement d'un seul; enfin, une ide unique est
ce qui cause  l'homme le plus grand bonheur ou la folie du dsespoir.
Rien ne fatigue l'existence autant que ces intrts divers dont la
runion a t considre comme un bon systme de flicit; en fait de
malheur on n'affaiblit pas ce qu'on divise: aprs la raison qui dgage
de toutes les passions, ce qu'il y a de moins malheureux encore, c'est
de s'abandonner entirement  une seule. Sans doute ainsi l'on s'expose
 recevoir la mort de ses propres affections; mais le premier but qu'on
doit se proposer en s'occupant du sort des hommes, n'est pas la
conservation de leur vie; le sceau de leur nature immortelle est de
n'estimer l'existence physique qu'avec la possession du bonheur moral.

C'est par le secours de la rflexion, c'est en cartant de moi
l'enthousiasme de la jeunesse, que je considrerai l'amour, ou, pour
mieux m'exprimer, le dvouement absolu de son tre aux sentiments, au
bonheur,  la destine d'un autre, comme la plus haute ide de flicit
qui puisse exalter l'esprance de l'homme. Cette dpendance d'un seul
objet affranchit si bien du reste de la terre, que l'tre sensible qui a
besoin d'chapper  toutes les prtentions de l'amour-propre,  tous les
soupons de la calomnie,  tout ce qui fltrit enfin dans les relations
qu'on entretient avec les hommes, l'tre sensible trouve dans cette
passion quelque chose de solitaire et de concentr qui inspire  l'me
l'lvation de la philosophie et l'abandon du sentiment. On chappe au
monde par des intrts plus vifs que tous ceux qu'il peut donner; on
jouit du calme de la pense et du mouvement du coeur, et, dans la plus
profonde solitude, la vie de l'me est plus active que sur le trne des
Csars. Enfin,  quelque poque de l'ge qu'on transportt un sentiment
qui vous aurait domin depuis votre jeunesse, il n'est pas un moment o
d'avoir vcu pour un autre ne ft plus doux que d'avoir exist pour soi,
o cette pense ne dgaget tout  la fois des remords et des
incertitudes. Quand on n'a pour but que son propre avantage, comment
peut-on parvenir  se dcider sur rien? le dsir chappe, pour ainsi
dire,  l'examen qu'on en fait; l'vnement amne souvent un rsultat si
contraire  notre attente, que l'on se repent de tout ce qu'on a essay,
que l'on se lasse de son propre intrt comme de toute autre entreprise.
Mais quand c'est au premier objet de ses affections que la vie est
consacre, tout est positif, tout est dtermin, tout est entranant:
_il le veut, il en a besoin, il en sera plus heureux; un instant de sa
journe pourra s'embellir au prix de tels efforts_. C'est assez pour
diriger le cours entier de la destine; plus de vague, plus de
dcouragement, c'est la seule jouissance de l'me qui la remplisse en
entier, s'agrandisse avec elle, et, se proportionnant  nos facults,
nous assure l'exercice et la jouissance de toutes. Quel est l'esprit
suprieur qui ne trouve pas dans un vritable sentiment le dveloppement
d'un plus grand nombre de penses que dans aucun crit, dans aucun
ouvrage qu'il puisse ou composer ou lire? Le plus grand triomphe du
gnie c'est de deviner la passion; qu'est-ce donc qu'elle-mme? Les
succs de l'amour-propre, le dernier degr des jouissances de la
personnalit, la gloire, que vaut-elle auprs d'tre aim? Qu'on se
demande ce que l'on prfrerait d'tre Amnade ou Voltaire. Ah! tous
ces crivains, ces grands hommes, ces conqurants s'efforcent d'obtenir
une seule des motions que l'amour jette comme par torrent dans la vie;
des annes de peines et d'efforts leur valent un jour, une heure de cet
enivrement qui drobe l'existence; et le sentiment fait prouver,
pendant toute sa dure, une suite d'impressions aussi vives et plus
pures que le couronnement de Voltaire, ou le triomphe d'Alexandre.

C'est hors de soi que sont les seules jouissances indfinies. Si l'on
veut sentir le prix de la gloire, il faut voir celui qu'on aime honor
par son clat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut
lui avoir donn la sienne; enfin, si l'on veut bnir le don inconnu de
la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence, et que vous
puissiez considrer en vous le soutien de son bonheur.

Dans quelque situation qu'une profonde passion nous place, jamais je ne
croirai qu'elle loigne de la vritable route de la vertu; tout est
sacrifice, tout est oubli de soi dans le dvouement exalt de l'amour,
et la personnalit seule avilit; tout est bont, tout est piti dans
l'tre qui sait aimer, et l'inhumanit seule bannit toute moralit du
coeur de l'homme. Mais s'il est dans l'univers deux tres qu'un sentiment
parfait runisse, et que le mariage ait lis l'un  l'autre, que tous
les jours,  genoux, ils bnissent l'tre suprme; qu'ils voient  leurs
pieds l'univers et ses grandeurs; qu'ils s'tonnent, qu'ils s'inquitent
mme d'un bonheur qu'il a fallu tant de chances diverses pour assurer,
d'un bonheur qui les place  une si grande distance du reste des hommes;
oui, qu'ils s'effrayent d'un tel sort. Peut-tre, pour qu'il ne ft pas
trop suprieur au ntre, ont-ils dj reu tout le bonheur que nous
esprons dans l'autre vie; peut-tre que pour eux il n'est pas
d'immortalit.

J'ai vu, pendant mon sjour en Angleterre, un homme du plus rare mrite,
uni depuis vingt-cinq ans  une femme digne de lui: un jour, en nous
promenant ensemble, nous rencontrmes ce qu'on appelle en anglais des
_Gipsies_, des Bohmiens, errant souvent au milieu des bois, dans la
situation la plus dplorable: je les plaignais de runir ainsi, tous les
maux physiques de la nature. _Eh bien_, me dit alors M. L., _si, pour
passer ma vie avec elle, il avait fallu me rsigner  cet tat, j'aurais
mendi depuis trente ans, et nous aurions encore t bien heureux!--Ah!
oui_, s'cria sa femme, _mme ainsi nous aurions t les plus heureux
des tres!_ Ces mots ne sont jamais sortis de mon coeur. Ah! qu'il est
beau ce sentiment qui, dans l'ge avanc, fait prouver une passion
peut-tre plus profonde encore que dans la jeunesse; une passion qui
rassemble dans l'me tout ce que le temps enlve aux sensations; une
passion qui fait de la vie un seul souvenir, et, drobant  sa fin tout
ce qu'a d'horrible l'isolement et l'abandon, vous assure de recevoir la
mort dans les mmes bras qui soutinrent votre jeunesse et vous
entranrent aux liens brlants de l'amour! Quoi! c'est dans la ralit
des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en
est prive; et presque jamais l'on ne peut rassembler les circonstances
qui le donnent! Cette runion est possible, et l'obtenir pour soi ne
l'est pas! Il est des coeurs qui s'entendent et le hasard, et les
distances, et la nature, et la socit, sparent sans retour ceux qui se
seraient aims pendant tout le cours de leur vie; et les mmes
puissances attachent l'existence  qui n'est pas digne de vous, ou ne
vous entend pas, ou cesse de vous entendre!

Malgr le tableau que j'ai trac, il est certain que l'amour est de
toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Si l'on savait
mourir, on pourrait encore se risquer  l'esprance d'une si heureuse
destine; mais l'on abandonne son me  des sentiments qui dcolorent le
reste de l'existence; on prouve, pendant quelques instants, un bonheur
sans aucun rapport avec l'tat habituel de la vie, et l'on veut survivre
 sa perte: l'instinct de la conservation l'emporte sur le mouvement du
dsespoir, et l'on existe, sans qu'il puisse s'offrir dans l'avenir une
chance de retrouver le pass, une raison mme de ne pas cesser, de
souffrir, dans la carrire des passions, dans celle surtout d'un
sentiment qui, prenant sa source, dans tout ce qui est vrai, ne peut
tre consol par la rflexion mme. Il n'y a que les hommes capables de
la rsolution de se tuer[3] qui puissent, avec quelque ombre de sagesse,
tenter cette grande route de bonheur: mais qui veut vivre et s'expose 
rtrograder; mais qui veut vivre et renonce, d'une manire quelconque, 
l'empire de soi-mme; se voue comme un insens au plus cruel des
malheurs.

La plupart des hommes, et mme un grand nombre de femmes, n'ont aucune
ide du sentiment tel que je viens de le peindre, et Newton a plus de
juges que la vritable passion de l'amour. Une sorte de ridicule s'est
attach  ce qu'on appelle des sentiments romanesques; et ces pauvres
esprits, qui mettent tant d'importance  tous les dtails de leur
amour-propre, ou de leurs intrts, se sont tablis comme d'une raison
suprieure  ceux dont le caractre a transport dans un autre
l'gosme, que la socit considre assez dans l'homme qui s'occupe
exclusivement de lui-mme. Des ttes fortes regardent les travaux de la
pense, les services rendus au genre humain, comme seuls dignes de
l'estime des hommes. Il est quelques gnies qui ont le droit de se
croire utiles  leurs semblables; mais combien peu d'tres peuvent se
flatter de quelque chose de plus glorieux que d'assurer  soi seul la
flicit d'un autre! Des moralistes svres craignent les garements
d'une telle passion. Hlas! de nos jours, heureuse la nation, heureux
les individus qui dpendraient des hommes susceptibles d'tre entrans
par la sensibilit! Mais, en effet, tant de mouvements passagers
ressemblent  l'amour, tant d'attraits d'un tout autre genre prennent,
ou chez les femmes par vanit, ou chez les hommes dans leur jeunesse,
l'apparence de ce sentiment, que ces ressemblances avilies ont presque
effac le souvenir de la vrit mme. Enfin, il est des caractres
aimants, qui, profondment convaincus de tout ce qui s'oppose au bonheur
de l'amour, des obstacles que rencontre et sa perfection, et surtout sa
dure; effrays des chagrins de leur propre coeur, des inconsquences de
celui d'un autre; repoussent, par une raison courageuse, et par une
sensibilit craintive, tout ce qui peut entraner  cette passion: c'est
de toutes ces causes que naissent et les erreurs adoptes, mme par les
philosophes, sur la vritable importance des attachements du coeur, et
les douleurs sans bornes qu'on prouve en s'y livrant.

Il n'est pas vrai, malheureusement, qu'on ne soit jamais entran que
par les qualits qui promettent une ressemblance certaine entre les
caractres et les sentiments: l'attrait d'une figure sduisante, cette
espce d'avantage qui permet  l'imagination de supposer  tous les
traits qui la captivent, l'expression qu'elle souhaite, agit fortement
sur un attachement qui ne peut se passer d'enthousiasme; la grce des
manires, de l'esprit, de la parole, la grce, enfin, comme plus
indfinissable que tout autre charme, inspire ce sentiment qui, d'abord,
ne se rendant pas compte de lui-mme, nat souvent de ce qu'il ne peut
s'expliquer. Une telle origine ne garantit ni le bonheur, ni la dure
d'une liaison; cependant ds que l'amour existe, l'illusion est
complte; et rien n'gale le dsespoir que fait prouver la certitude
d'avoir aim un objet indigne de soi. Ce funeste trait de lumire frappe
la raison avant d'avoir dtach le coeur; poursuivi par l'ancienne
opinion  laquelle il faut renoncer, on aime encore en msestimant; on
se conduit comme si l'on esprait, en souffrant, comme s'il n'existait
plus d'esprance; on s'lance vers l'image qu'on s'tait cre; on
s'adresse  ces mmes traits qu'on avait regards jadis comme l'emblme
de la vertu, et l'on est repouss par ce qui est bien plus cruel que la
haine, par le dfaut de toutes les motions, sensibles et profondes: on
se demande si l'on est d'une autre nature, si l'on est insens dans ses
mouvements; on voudrait croire  sa propre folie pour viter de juger le
coeur de ce qu'on aimait. Le pass mme ne reste plus pour faire vivre de
souvenirs; l'opinion qu'on est forc de concevoir se rejette sur les
temps o l'on tait du, on se rappelle ce qui devait clairer: alors
le malheur s'tend sur toutes les poques de la vie; les regrets
tiennent du remords, et la mlancolie, dernier espoir des malheureux, ne
peut plus adoucir ces repentirs qui vous agitent, qui vous dvorent, et
vous font craindre la solitude sans vous rendre capable de distraction.

Si, au contraire, il a exist dans la vie un heureux moment o l'on
tait aim; si l'tre qu'on avait choisi tait sensible, tait gnreux,
tait semblable  ce qu'on croit tre, et que le temps, l'inconstance de
l'imagination, qui dtache mme le coeur, qu'un autre objet, moins digne
de sa tendresse, vous ait ravi cet amour dont dpendait toute votre
existence, qu'il est dvorant le malheur qu'une telle destruction de la
vie fait prouver! Le premier instant o ces caractres, qui tant de
fois avaient trac les serments les plus sacrs de l'amour, gravent en
traits d'airain que vous avez cess d'tre aime; alors que, comparant
ensemble les lettres de la mme main, vos yeux peuvent  peine croire
que l'poque, elle seule, en explique la diffrence; lorsque cette voix
dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient  votre
me branle, et semblaient rendre prsents encore les plus doux
souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans motion, sans tre brise,
sans trahir un mouvement du coeur, ah! pendant longtemps encore la
passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cess
d'intresser l'objet de sa tendresse. Il semble que l'on prouve un
sentiment qui doit se communiquer; il semble qu'on ne soit spar que
par une barrire qui ne vient point de sa volont; qu'en lui parlant, en
le voyant, il ressentira le pass; il retrouvera ce qu'il a prouv; que
des coeurs qui se sont tout confi, ne sauraient cesser de s'entendre;...
et rien ne peut faire renatre l'entranement dont une autre a le
secret, et vous savez qu'il est heureux loin de vous, qu'il est heureux
souvent par l'objet qui vous rappelle le moins: les traits de sympathie
sont rests en vous seule, leur rapport est ananti. Il faut pour jamais
renoncer  voir celui dont la prsence renouvellerait vos souvenirs, et
dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les
lieux o il vous a aime, dans ces lieux dont l'immobilit est l pour
attester le changement de tout le reste. Le dsespoir est au fond du
coeur, tandis que mille devoirs, que la fiert mme, commandent de le
cacher; on n'attire la piti par aucun malheur apparent; seule, en
secret, tout votre tre a pass de la vie  la mort. Quelle ressource
dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se
tuer? Mais dans cette situation le secours mme de cet acte terrible est
priv de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir
d'intresser aprs soi, cette immortalit si ncessaire aux mes
sensibles est ravie pour jamais  celle qui n'espre plus de regrets.
C'est l mourir en effet que n'affliger, ni punir, ni rattacher dans son
souvenir l'objet qui vous a trahi; et le laisser  celle qu'il prfre,
est une image de douleur qui se place au del du tombeau, comme si cette
ide devait vous y suivre.

La jalousie, cette passion terrible dans sa nature, alors mme qu'elle
n'est pas excite par l'amour, rend l'me frntique, quand toutes les
affections du coeur sont runies aux ressentiments les plus vifs de
l'amour-propre. Tout n'est pas amour dans la jalousie comme dans le
regret de n'tre plus aim: la jalousie inspire le besoin de la
vengeance; le regret ne fait natre que le dsir de mourir. La jalousie
est une situation plus pnible, parce qu'elle se compose de sensations
opposes, parce qu'elle est mcontente d'elle-mme; elle se repent, elle
se dvore, et la douleur n'est supportable que lorsqu'elle jette dans
l'abattement. Les affections qui forcent  s'agiter dans le malheur
accroissent la peine par chaque mouvement qu'on fait pour l'viter. Les
affections qui mlent ensemble l'orgueil et la tendresse sont les plus
cruelles de toutes; ce que vous prouvez de sensible affaiblit le
ressort que vous trouveriez dans l'orgueil, et l'amertume qu'il inspire
empoisonne la douceur que portent avec elles les peines du coeur alors
mme qu'elles tuent.

 ct des malheurs causs par le sentiment, c'est peu que les
circonstances extrieures qui peuvent troubler l'union des coeurs; quand
on n'est spar que par des obstacles trangers au sentiment rciproque,
on souffre, mais l'on peut et rver et se plaindre: la douleur n'est
point attache  ce qu'il y a de plus intime dans la pense, elle peut
se prendre au dehors de soi. Cependant des mes d'une vertu sublime ont
trouv en elles-mmes des combats insurmontables: Clmentine peut se
rencontrer dans la ralit, et mourir au lieu de triompher. C'est ainsi
que, dans des degrs diffrents, l'amour bouleverse le sort des coeurs
sensibles qui l'prouvent.

Il est un dernier malheur dont la pense n'ose approcher, c'est la perte
sanglante de ce qu'on aime, c'est cette sparation terrible qui menace
chaque jour tout ce qui respire, tout ce qui vit sous l'empire de la
mort. Ah! cette douleur sans bornes est la moins redoutable de toutes:
comment survivre  l'objet dont on tait aim;  l'objet qu'on avait
choisi pour l'appui de sa vie,  celui qui faisait prouver l'amour tel
qu'il anime un caractre tout entier cr pour le ressentir? Quoi! l'on
croirait possible d'exister dans un monde qu'il n'habitera plus, de
supporter des jours qui ne le ramneront jamais, de vivre de souvenirs
dvors par l'ternit; de croire entendre cette voix, dont les derniers
accents vous furent adresss, rappeler vers elle, en vain, l'tre qui
fut la moiti de sa vie, et lui reprocher les battements d'un coeur
qu'une main chrie n'chauffera plus!

Ce que j'ai dit s'applique presque galement aux deux sexes; il me reste
 considrer ce qui nous regarde particulirement. O femmes! vous, les
victimes du temple o l'on vous dit adores, coutez-moi.

La nature et la socit ont dshrit la moiti de l'espce humaine;
force, courage, gnie, indpendance, tout appartient aux hommes; et
s'ils environnent d'hommages les annes de notre jeunesse, c'est pour se
donner l'amusement de renverser un trne; c'est comme on permet aux
enfants de commander, certains qu'ils ne peuvent forcer d'obir. Il est
vrai, l'amour qu'elles inspirent donne aux femmes un moment de pouvoir
absolu; mais c'est dans l'ensemble de la vie, dans le cours mme d'un
sentiment, que leur destine dplorable reprend son invitable empire.

L'amour est la seule passion des femmes; l'ambition, l'amour de la
gloire mme leur vont si mal, qu'avec raison un trs-petit nombre s'en
occupent. Je l'ai dit, en parlant de la vanit: pour une qui s'lve,
mille s'abaissent au-dessous de leur sexe, en en quittant la carrire. A
peine la moiti de la vie peut-elle tre intresse par l'amour, il
reste encore trente ans  parcourir quand l'existence est dj finie.
L'amour est l'histoire de la vie des femmes; c'est un pisode dans celle
des hommes: rputation, honneur, estime, tout dpend de la conduite qu'
cet gard les femmes ont tenue; tandis que les lois de la moralit mme,
selon l'opinion d'un monde injuste, semblent suspendues dans les
rapports des hommes avec les femmes; ils peuvent passer pour bons, et
leur avoir caus la plus affreuse douleur qu'il soit donn  l'tre
mortel de produire dans l'me d'un autre; ils peuvent passer pour vrais,
et les avoir trompes; enfin, ils peuvent avoir reu d'une femme les
services, les marques de dvouement qui lieraient ensemble deux amis,
deux compagnons d'armes, qui dshonoreraient l'un des deux, s'il se
montrait capable de les oublier; ils peuvent les avoir reus d'une
femme, et se dgager de tout, en attribuant tout  l'amour, comme si un
sentiment, un don de plus diminuait le prix des autres. Sans doute, il
est des hommes dont le caractre est une honorable exception; mais telle
est l'opinion gnrale sous ce rapport, qu'il en est bien peu qui
osassent, sans craindre le ridicule, annoncer dans les liaisons du coeur
la dlicatesse de principes qu'une femme se croirait oblige d'affecter,
si elle ne l'prouvait pas.

On dira que peu importe au sentiment l'ide du devoir, qu'il n'en a pas
besoin tant qu'il existe, et qu'il n'existe plus ds qu'il en a besoin.
Il n'est pas vrai du tout que dans la moralit du coeur humain, un lien
ne confirme pas un penchant; il n'est pas vrai qu'il n'existe pas
plusieurs poques dans le cours d'un attachement o la moralit resserre
les noeuds qu'un cart de l'imagination pouvait relcher. Les liens
indissolubles s'opposent au libre attrait du coeur; mais un complet degr
d'indpendance rend presque impossible une tendresse durable; il faut
des souvenirs pour branler le coeur, et il n'y a point de souvenirs
profonds, si l'on ne croit pas aux droits du pass sur l'avenir, si
quelque ide de reconnaissance n'est pas la base immuable du got qui se
renouvelle: il y a des intervalles dans tout ce qui appartient 
l'imagination, et si la moralit ne les remplit pas, dans l'un de ces
intervalles passagers on se sparera pour toujours. Enfin, les femmes
sont lies par les relations du coeur, et les hommes ne le sont pas:
cette ide mme est encore un obstacle  la dure de l'attachement des
hommes; car l o le coeur ne s'est point fait de devoir, il faut que
l'imagination soit excite par l'inquitude; et les hommes sont srs des
femmes, par des raisons mme trangres  l'opinion qu'ils ont de leur
plus grande sensibilit; ils en sont srs, parce qu'ils les estiment;
ils en sont srs, parce que le besoin qu'elles ont de l'appui de l'homme
qu'elles aiment se compose de motifs indpendants de l'attrait mme.
Cette certitude, cette confiance, si douce  la faiblesse, est souvent
importune  la force; la faiblesse se repose, la force s'enchane; et
dans la runion des contrastes dont l'homme veut former son bonheur,
plus la nature l'a fait pour rgner, plus il aime  trouver d'obstacles:
les femmes, au contraire, se dfiant d'un empire sans fondement rel,
cherchent un matre, et se plaisent  s'abandonner  sa protection;
c'est donc presque une consquence de cet ordre fatal, que les femmes
dtachent en se livrant, et perdent par l'excs mme de leur dvouement.

Si la beaut leur assure des succs, la beaut n'ayant jamais une
supriorit certaine, le charme de nouveaux traits peut briser les liens
les plus doux du coeur; les avantages d'un caractre lev, d'un esprit
remarquable, attirent par leur clat, mais dtachent  la longue tout ce
qui leur serait infrieur. Et comme les femmes ont besoin d'admirer ce
qu'elles aiment, les hommes se plaisent  exercer sur leur matresse
l'ascendant des lumires, et souvent ils hsitent entre l'ennui de la
mdiocrit et l'importunit de la distinction.

L'amour-propre, que la socit, que l'opinion publique a runi fortement
 l'amour, se fait  peine sentir dans la situation des hommes vis--vis
des femmes: celle qui leur serait infidle s'avilit en les offensant, et
leur coeur est guri par le mpris. La fiert vient encore aggraver dans
une femme les malheurs de l'amour; c'est le sentiment qui fait la
blessure, mais l'amour-propre y jette des poisons. Le don de soi, ce
sacrifice si grand aux yeux d'une femme, doit se changer en remords, en
souvenir de honte, quand elle n'est plus aime; et lorsque la douleur,
qui d'abord n'a qu'une ide, appelle enfin  son secours tous les genres
de rflexions, les hommes, condamns  souffrir l'inconstance, sont
consols par chaque pense qui les attire vers un nouvel avenir; les
femmes sont replonges dans le dsespoir par toutes les combinaisons qui
multiplient l'tendue d'un tel malheur.

Il peut exister des femmes dont le coeur ait perdu sa dlicatesse; elles
sont aussi trangres  l'amour qu' la vertu; mais il est encore pour
celles qui mritent seules d'tre comptes parmi leur sexe, il est
encore une ingalit profonde dans leurs rapports avec les hommes: les
affections de leur coeur se renouvellent rarement; gares dans la vie,
quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer  un
sentiment qui ne laisse aprs lui que l'abme du nant, ni renatre 
l'amour dont leur me est pouvante. Une sorte de trouble sans fin,
sans but, sans repos, s'empare de leur existence; les unes se dgradent,
les autres sont plus prs d'une dvotion exalte que d'une vertu calme;
toutes au moins sont marques du sceau fatal de la douleur; et pendant
ce temps les hommes commandent les armes, dirigent les empires, et se
rappellent  peine le nom de celles dont ils ont fait la destine: un
seul mouvement d'amiti laisse plus de traces dans leur coeur que la
passion la plus ardente; toute leur vie est trangre  cette poque,
chaque instant y rattache le souvenir des femmes; l'imagination des
hommes a tout conquis en tant aims, le coeur des femmes est inpuisable
en regrets; les hommes ont un but dans l'amour, la dure de ce sentiment
est le seul bonheur des femmes. Les hommes enfin sont aims, parce
qu'ils aiment; les femmes doivent craindre,  chaque mouvement qu'elles
prouvent, et l'amour qui les entrane, et l'amour qui va dtruire le
prestige qui enchanait sur leurs pas.

tres malheureux! tres sensibles! vous vous exposez, avec des coeurs
sans dfense,  ces combats o les hommes se prsentent entours d'un
triple airain; restez dans la carrire de la vertu, restez sous sa noble
garde; l il est des lois pour vous, l votre destine, a des appuis
indestructibles: mais si vous vous abandonnez au besoin d'tre aimes,
les hommes sont matres de l'opinion, les hommes ont de l'empire sur
eux-mmes; les hommes renverseront votre existence pour quelques
instants de la leur.

Ce n'est pas en renonant au sort que la socit leur a fix, que les
femmes peuvent chapper au malheur; c'est la nature qui a marqu leur
destine, plus encore que les lois des hommes; et pour cesser d'tre
leurs matresses, faudrait-il devenir leurs rivaux, et mriter leur
haine, parce qu'il faut sacrifier leur amour? Il reste des devoirs, il
reste des enfants, il reste aux mres ce sentiment sublime dont la
jouissance est dans ce qu'il donne, et l'espoir dans ses bienfaits.

Sans doute, celle qui a rencontr un homme dont l'nergie n'a point
effac la sensibilit; un homme qui ne peut supporter la pense du
malheur d'un autre, et met l'honneur aussi dans la bont; un homme
fidle aux serments que l'opinion publique ne garantit pas, et qui a
besoin de la constance pour jouir du vrai bonheur d'aimer; celle qui
serait l'unique amie d'un tel homme, pourrait triompher, au sein de la
flicit, de tous les systmes de la raison. Mais s'il est un exemple
qui puisse donner  la vertu mme des instants de mlancolie, quelle
femme toutefois, quand l'poque des passions est passe, ne s'applaudit
pas de s'tre dtourne de leur route? Qui pourrait comparer le calme
qui suit le sacrifice, et le regret des esprances trompes?  quel prix
ne voudrait-on pas n'avoir jamais aim, n'avoir jamais connu ce
sentiment dvastateur, qui, semblable au vent brlant d'Afrique, sche
dans la fleur, abat dans la force, courbe enfin vers la terre la tige
qui devait et crotre et dominer!




CHAPITRE V.

_Du jeu, de l'avarice, de l'ivresse, etc._


Aprs ce sentiment malheureux et sublime qui fait dpendre d'un seul
objet le destin de notre vie, je vais parler des passions qui soumettent
l'homme au joug des sensations gostes. Ces passions ne doivent point
tre ranges dans la classe des ressources qu'on trouve en soi; car rien
n'est plus oppos aux plaisirs qui naissent de l'empire sur soi-mme que
l'asservissement  ses dsirs personnels. Dans cette situation,
toutefois, si l'on dpend de la fortune, on n'attend rien de l'opinion,
de la volont, des sentiments des hommes; et sous ce rapport, comme on a
plus de libert, on devrait obtenir plus de bonheur: nanmoins ces
penchants avilissants ne valent aucune vritable jouissance; ils livrent
 un instinct grossier, et cependant exposent aux mmes chances que des
dsirs plus relevs.

L'on peut trouver dans ces passions honteuses la trace des affections
morales dgnres en impulsions physiques. Il y a dans les libertins,
dans ceux qui s'enivrent, dans les joueurs, dans les avares, les deux
espces de mouvement qui font les ambitieux en tout genre, le besoin
d'motion et la personnalit; mais, dans les passions morales, on ne
peut tre mu que par les sentiments de l'me, et ce qu'on a d'gosme
n'est satisfait que par le rapport des autres avec soi; tandis que le
seul avantage de ces passions physiques, c'est l'agitation qui suspend
le sentiment et la pense; elles donnent une sorte de personnalit
matrielle qui part de soi pour revenir  soi, et fait triompher ce
qu'il y a d'animal dans l'homme sur le reste de sa nature.

Examinons cependant, malgr le dgot qu'un tel sujet inspire, les deux
principes de ces passions, le besoin d'motion et l'gosme. Le premier
produit l'amour du jeu, et le second l'avarice. Quoiqu'on puisse
supposer qu'il faut aimer l'argent pour aimer le jeu, ce n'est point l
la source de ce penchant effrn; la cause lmentaire, la jouissance
unique peut-tre de toutes les passions, c'est le besoin et le plaisir
de l'motion. On ne trouve de bon dans la vie que ce qui la fait
oublier; et si l'motion pouvait tre un tat durable, bien peu de
philosophes se refuseraient  convenir qu'elle serait le souverain bien.
Il est, et je tcherai de le prouver dans la troisime partie de cet
ouvrage, il est des distractions utiles et constantes pour l'homme qui
sait se dominer; mais la foule des tres passionns qui veulent chapper
 leur ennemi commun, la sensation douloureuse de la vie, se prcipite
dans une ivresse qui, confondant les objets, fait disparatre la ralit
de tout. Dans un moment d'motion, il n'y a plus de jugement, il n'y a
que de l'esprance et de la crainte: on prouve quelque chose du plaisir
des rves, les limites s'effacent, l'extraordinaire parat possible, et
les bornes ou les chanes de ce qui est et de ce qui sera s'loignent ou
se soulvent  vos yeux. Dans le tumulte et la succession rapide des
sensations qui s'emparent d'une me violemment mue, le danger, mme
sans but, est un plaisir pendant la dure de l'action. Sans doute c'est
un sentiment trs-pnible que de craindre  l'avance le pril qui
menace, c'est de la souffrance dans le calme; mais l'instant de la
dcision, mais le jeu, quelque cher qu'il soit dans le moment o il se
hasarde, est une espce de jouissance, c'est--dire, d'tourdissement.
Cet tat devient quelquefois tellement ncessaire  ceux qui l'ont
prouv, qu'on voit des marins traverser de nouveau les mers, seulement
pour ressentir l'motion des dangers auxquels ils ont chapp.

Le grand jeu de la gloire est difficile  prparer; un tapis vert, des
ds y supplent. L'agitation de l'me est un besoin trompeur auquel la
plupart des hommes se livrent, sans penser  ce qui succde  cette
agitation. Ils hasardent la fortune qui les fait vivre; ils se
prcipitent dans les batailles o la mort, ou plus encore les
souffrances les menacent, pour retrouver ce mouvement qui les spare des
souvenirs et de la prvoyance, donne  l'existence quelque chose
d'instantan, fait vivre et cesser de rflchir.

Quel triste cachet de la destine humaine! quelle irrcusable preuve de
malheur, que ce besoin d'viter le cours naturel de la vie, d'enivrer
les facults qui servent  la juger! Le monde est agit par l'inquitude
de chaque homme, et ces armes innombrables qui couvrent la surface de
la terre sont l'invention cruelle des soldats, des officiers, des rois,
pour chercher dans la destine quelque, chose que la nature n'y a point
mis, ou tout au moins pour obtenir cette interruption momentane de la
dure successive des ides habituelles, cette motion qui soulage du
poids de la vie.

Mais, indpendamment de tout ce qu'il faut hasarder et perdre pour se
mettre dans une situation qui vous procure de telles sortes de
jouissances, il n'existe rien de plus pnible que l'instant qui succde
 l'motion; le vide qu'elle laisse aprs elle est un plus grand malheur
que la privation mme de l'objet dont l'attente vous agitait. Ce qu'il y
a de plus difficile  supporter pour un joueur, ce n'est pas d'avoir
perdu, mais de cesser de jouer. Les mots qui servent aux autres passions
sont trs-souvent emprunts de celle-l, parce qu'elle est une image
matrielle de tous les sentiments qui s'appliquent  de plus grandes
circonstances; ainsi l'amour du jeu aide  comprendre l'amour de la
gloire, et l'amour de la gloire  son tour explique l'amour du jeu.

Tout ce qui tablit des analogies, des ressemblances, est un garant de
plus de la vrit du systme. Si l'on parvenait  rallier la nature
morale  la nature physique, l'univers entier  une seule pense, on
aurait presque drob le secret de la Divinit.

La plupart des hommes cherchent donc  trouver le bonheur dans
l'motion, c'est--dire, dans une sensation rapide qui gte un long
avenir: d'autres se livrent par calcul, et surtout par caractre,  la
personnalit; mcontents de leurs relations avec les autres, ils croient
avoir trouv un secret sr pour tre heureux, en se consacrant 
eux-mmes, et ils ne savent pas que ce n'est pas seulement de la nature
du joug, mais de la dpendance en elle-mme, que nat le malheur de
l'homme. L'avarice est de tous les penchants celui qui fait le mieux
ressortir la personnalit. Aimer l'argent, pour arriver  tel ou tel
but, c'est le regarder comme un moyen, et non comme l'objet; mais il est
une espce d'hommes qui, considrant en gnral la fortune comme une
manire d'acqurir des jouissances, ne veulent cependant en goter
aucune: les plaisirs, quels qu'ils soient, vous associent aux autres,
tandis que la possibilit de les obtenir est en soi seul, et l'on
dissipe quelque chose de son gosme en le satisfaisant au dehors.
L'avenir inquite tellement les avares, qu'ils aiment  sacrifier le
prsent comme pourrait le faire la vertu la plus releve: la
personnalit de l'avare va si loin, qu'il finit par immoler lui 
lui-mme; il s'aime tant demain, qu'il se prive de tout chaque jour pour
embellir le jour suivant; et comme tous les sentiments qui ont le
caractre de la passion, qui dvorent jusqu' l'objet mme qu'ils
chrissent, l'gosme devient destructeur du bien-tre qu'il veut
conserver, et l'avarice interdit tous les avantages que l'argent
pourrait valoir.

Je ne m'arrterai point  parler des malheurs causs par l'avarice; on
ne voit point de gradation ni de nuance dans cette singulire passion;
tout y parat galement douloureux et vil. Comment avoir l'ide de cette
fureur de personnalit? Quel but que soi pour sa propre vie! Quel homme
peut se choisir pour l'objet de sa pense, sans admettre d'intermdiaire
entre sa passion et lui-mme?

Il y a tant d'incertitude dans ce qu'on dsire, de dgot dans ce qu'on
prouve, qu'on ne peut concevoir comment on aurait le courage d'agir, si
ses actions retournant  ses sensations, et ses sensations  ses
actions, on savait si positivement le prix de ce qu'on fait, la
rcompense de ses efforts. Comment exister sans tre utile, et se donner
la peine de vivre quand personne ne s'affligerait de nous voir mourir!

Si l'avare, si l'goste sont incapables de ces retours sensibles, il
est un malheur particulier  de tels caractres auquel ils ne peuvent
jamais chapper; ils craignent la mort, comme s'ils avaient su jouir de
la vie: aprs avoir sacrifi leurs jours prsents  leurs jours  venir,
ils prouvent une sorte de rage en voyant s'approcher le terme de
l'existence. Les affections du coeur augmentent le prix de la vie en
diminuant l'amertume de la mort; tout ce qui est aride fait mal vivre et
mal mourir. Enfin les passions personnelles sont de l'esclavage autant
que celles qui mettent dans la dpendance des autres; elles rendent
galement impossible l'empire sur soi-mme, et c'est dans le libre et
constant exercice de cette puissance qu'est le repos et ce qu'il y a de
bonheur.

Les passions qui dgradent l'homme, en resserrant son gosme dans ses
sensations, ne produisent pas sans doute ces bouleversements de l'me o
l'homme prouve toutes les douleurs que ses facults lui permettent de
ressentir; mais il ne reste aux peines causes par des penchants
mprisables aucun genre de consolation; le dgot qu'elles inspirent aux
autres passe jusqu' celui qui les prouve. Il n'y a rien de plus amer
dans l'adversit que de ne pas pouvoir s'intresser  soi; l'on est
malheureux sans trouver mme de l'attendrissement dans son me; il y a
quelque chose de dessch dans tout votre tre, un sentiment d'isolement
si profond, qu'aucune ide ne peut se joindre  l'impression de la
douleur: il n'y a rien dans le pass, il n'y a rien dans l'avenir, il
n'y a rien autour de soi; on souffre  sa place, mais sans pouvoir
s'aider de sa pense, sans oser mditer sur les diffrentes causes de
son infortune, sans se relever par de grands souvenirs o la douleur
puisse s'attacher.




CHAPITRE VI.

_De l'envie et de la vengeance._


Il est des passions qui n'ont pas prcisment de but, et cependant
remplissent une grande partie de la vie; elles agissent sur l'existence
sans la diriger, et l'on sacrifie le bonheur  leur puissance ngative:
car, par leur nature, elles n'offrent pas mme l'illusion d'un espoir et
d'un avenir, mais seulement elles donnent le besoin de satisfaire l'pre
sentiment qu'elles inspirent: il semble que de telles passions ne soient
composes que du mauvais succs de toutes; de ce nombre, mais avec des
nuances diffrentes, sont l'envie et la vengeance.

L'envie ne promet aucun genre de jouissances, mme de celles qui amnent
du malheur  leur suite. L'homme qui a cette disposition voit, dans le
monde beaucoup plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe rellement;
et pour se croire  la fois heureux et suprieur, il faudrait juger de
son sort par l'envie que l'on inspire: c'est un mobile dont l'objet est
une souffrance, et qui n'exerce l'imagination, cette facult insparable
de la passion, que sur une ide pnible. La passion de l'envie n'a point
de terme, parce qu'elle n'a point de but; elle ne se refroidit point,
parce que ce n'est d'aucun genre d'enthousiasme, mais de l'amertume
seule qu'elle s'alimente, et que chaque jour accrot ses motifs par ses
effets: celui qui commence par har inspire une irritation propre 
faire mriter sa haine qui d'abord tait injuste. Les potes se sont
exercs sur tous les emblmes de malheur qu'il fallait attachera
l'envie. Quel triste sort, en effet, que celui d'une passion qui se
dvore elle-mme, et, poursuivie sans cesse par l'image de ce qui la
blesse, ne peut se reprsenter une circonstance quelconque o elle
trouverait du repos! Il y a tant de maux sur la terre cependant, qu'il
semblerait que tout ce qui arrive dans le monde dt tre une jouissance
pour l'envie; mais elle est si difficile en malheurs, que s'il reste de
la considration  ct des revers, un sentiment  travers mille
infortunes, une qualit parmi des torts, si le souvenir de la prosprit
relve dans la misre, l'envieux souffre et dteste encore: il dmle,
pour har, des avantages inconnus  celui qui les possde; il faudrait,
pour qu'il cesst de s'agiter, qu'il crt tout ce qui existe infrieur 
sa fortune,  ses talents,  son bonheur mme; et il a la conscience, au
contraire, que nul tourment ne peut galer l'impression aride et
desschante que sa passion dominatrice produit sur lui. Enfin l'envie
prend sa source dans ce terrible sentiment de l'homme qui lui rend
odieux le spectacle du bonheur qu'il ne possde pas, et lui ferait
prfrer l'galit de l'enfer aux gradations dans le paradis. La gloire,
la vertu, le gnie viennent se briser contre cette force destructive;
elle met une borne aux efforts, aux lans de la nature humaine: son
influence est souveraine; car qui blme, qui djoue, qui s'oppose, qui
renverse, qui se saisit enfin de la force destructive, finit toujours
par triompher.

Mais le mal que l'envieux sait causer ne lui compose pas mme un bonheur
selon ses voeux; chaque jour la fortune ou la nature lui donnent de
nouveaux ennemis; vainement il en fait ses victimes, aucun de ses succs
ne le rassure, il se sent infrieur  ce qu'il dtruit, il est jaloux de
ce qu'il immole; enfin,  ses yeux mmes, il est toujours humili, et ce
supplice s'augmente par tout ce qu'il fait pour l'viter.

Il est une passion dont l'ardeur est terrible, une passion plus
redoutable dans ce temps que dans tous les autres: c'est la vengeance.
Il ne peut tre question de bonheur positif obtenu par elle, puisqu'elle
ne doit sa naissance qu' une grande douleur, qu'on croit adoucir en la
faisant partager  celui qui l'a cause; mais il n'est personne qui,
dans diverses circonstances de sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la
vengeance. Elle drive immdiatement de la justice, quoique ses effets y
soient souvent si contraires. Faire aux autres le mal qu'ils vous ont
fait, se prsente d'abord comme une maxime quitable; mais ce qu'il y a
de naturel dans cette passion ne rend ses consquences ni plus
heureuses, ni moins coupables: c'est  combattre les mouvements
involontaires qui entranent vers un but condamnable que la raison est
particulirement destine; car la rflexion est autant dans la nature
que l'impulsion.

Il est certain d'abord qu'on soutient difficilement l'ide de savoir
heureux l'objet qui vous a plong dans le dsespoir. Ce tableau vous
poursuit, comme, par un mouvement contraire, l'imagination de la piti
offre la peinture des douleurs qu'elle excite  soulager. L'opposition
de votre peine et de la flicit de votre ennemi produit dans le sang un
vritable soulvement.

Ce qu'on a le plus de peine aussi  supporter dans l'infortune, c'est
l'absorbation, la fixation sur une seule ide; et tout ce qui porte la
pense au dehors de soi, tout ce qui excite  l'action trompe le
malheur. Il semble qu'en agissant on va changer la situation de son me;
et le ressentiment, ou l'indignation contre le crime, tant d'abord ce
qui est le plus apparent dans sa propre douleur, on croit, en
satisfaisant ce mouvement, chapper  tout ce qui doit le suivre; mais
en observant un coeur gnreux et sensible, on dcouvre qu'on serait plus
malheureux encore aprs s'tre veng qu'auparavant. L'occupation o l'on
est de son ressentiment, l'effort qu'on fait sur soi pour le combattre,
remplit la pense de diverses manires; aprs s'tre veng, l'on reste
seul avec sa douleur, sans autre ide que la souffrance. Vous rendez 
votre ennemi, par votre vengeance, une espce d'galit avec vous; vous
le sortez de dessous le poids de votre mpris, vous vous sentez
rapproch par l'action mme de punir; si l'effort que vous tenteriez
pour vous venger tait inutile, votre ennemi aurait sur vous l'avantage
qu'on prend toujours sur les volonts impuissantes, quels qu'en soient
la nature et l'objet. Tous les genres d'garement sont excusables dans
les vritables douleurs; mais ce qui dmontre cependant combien la
vengeance tient  des mouvements condamnables, c'est qu'il est beaucoup
plus rare de se venger par sensibilit que par esprit de parti, ou par
amour-propre.

Les mes gnreuses qui se sont abandonnes  des mouvements coupables,
ont fait un tort immense  l'ascendant de la moralit; elles ont runi 
des torts graves des motifs levs, et le sens mme des mots s'est
trouv chang par les penses accessoires que leur exemple y a runies.
Le mme terme exprime l'assassinat de Csar et celui de Henri IV; et les
grands hommes qui se sont cru le droit de faire plier une loi de la
moralit devant leurs intentions sublimes, ont fait plus de mal par la
latitude qu'ils ont donne  l'ide de la vertu, que les sclrats
mpriss dont les actions ont exalt l'horreur qu'inspire le crime.
Enfin, par quelque motif qu'on se croie excit  la vengeance, il faut
rpter  ceux qui voudraient s'y abandonner, non pas qu'ils n'y
trouveraient pas de bonheur, ils ne le savent que trop; mais il faut
leur rpter qu'il n'est point de flau politique plus redoutable.

Cette passion pourrait perptuer le malheur depuis la premire offense
jusqu' la fin de la race humaine: et dans les temps o les fureurs des
partis ont emport tous les hommes dans tous les sens au del des bornes
de la vertu, de la raison et d'eux-mmes, les rvolutions ne cessent que
quand chacun n'est plus agit par le besoin de prvenir ou d'viter les
effets de la vengeance.

On se persuade que la crainte d'tre puni peut empcher les hommes
violents de se porter  de certains excs; ce n'est pas du tout
connatre la nature de l'emportement. Quand on est criminel de
sang-froid, comme on calcule toujours, tels prils, tels obstacles de
plus peuvent arrter; mais les hommes passionns qui se prcipitent dans
les rvolutions sont irrits par la crainte mme, si l'on parvient  la
leur faire prouver; la peur excite les caractres imptueux, au lieu de
les contenir.

Il est une rflexion qui devrait servir de guide  ceux qui se mlent
des grands dbats des hommes entre eux; c'est qu'ils doivent considrer
leurs ennemis comme tant de leur nature: il y a malheureusement de
l'homme jusque dans le sclrat, et l'on ne se sert jamais cependant de
la connaissance de soi, pour s'aider  devenir un autre. On dit qu'il
faut contraindre, humilier, punir, et l'on sait nanmoins que de pareils
moyens ne produiraient dans notre me qu'une exaspration irrparable;
on voit ses ennemis comme une chose physique qu'on peut abattre, et
soi-mme comme un tre moral que sa propre volont seule doit diriger.

S'il est une passion destructive du bonheur et de l'existence des pays
libres, c'est la vengeance; l'enthousiasme qu'inspire la libert,
l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans un plus grand mouvement,
fait natre plus d'occasions d'tre opposs les uns aux autres. L'amour
de la patrie l'emportait tellement chez les Romains sur toute autre
passion, que les ennemis servaient ensemble, et d'un commun accord, les
intrts de la rpublique. Si la vengeance n'est pas proscrite par
l'esprit public dans une nation o chaque individu existe de toute sa
force personnelle, o le despotisme ne comprimant point la masse, chaque
homme a une valeur et une puissance particulires, les individus
finiront par har tous les individus, et le lien de parti se rompant 
mesure qu'un nouveau mouvement cre de nouvelles divisions, il n'y aura
point d'homme qui n'ait, aprs un certain temps, des motifs pour
dtester successivement tout ce qu'il a connu dans sa vie.

Certes, le plus bel exemple qui pt exister de renonciation  la
vengeance, ce serait en France, si la haine cessait de renouveler les
rvolutions; si le nom franais, par orgueil et par patriotisme,
ralliait tous ceux qui ne sont pas assez criminels pour que le pardon
mme ne ft pas cru de leur propre coeur. Sans doute, ce serait un
hroque oubli; mais il est tellement ncessaire que, mme en jugeant
son tonnante difficult, on a besoin de l'esprer encore. La France ne
peut tre sauve que par ce moyen, et les partisans de la libert, les
amateurs des arts, les admirateurs du gnie, les amis d'un beau ciel,
d'une nature fconde, tout ce qui sait penser, tout ce qui a besoin de
sentir, tout ce qui veut vivre, enfin, de la vie des ides ou des
sensations fortes, implore  grands cris le salut de cette France.




CHAPITRE VII.

_De l'esprit de parti._


Il faut avoir vcu contemporain d'une rvolution religieuse ou
politique, pour savoir quelle est la force de cette passion. Elle est la
seule dont la puissance ne se dmontre pas galement dans tous les temps
et dans tous les pays. Il faut qu'une fermentation, cause par des
vnements extraordinaires, dveloppe ce sentiment, dont le germe existe
toujours chez un grand nombre d'hommes, mais peut mourir avec eux sans
qu'ils aient jamais eu l'occasion de le reconnatre.

Des querelles frivoles, telles que des disputes sur la musique, sur la
littrature, peuvent donner quelques ides lgres de la nature de
l'esprit de parti; mais il n'existe tout entier, mais il n'est l'action
dvorante qui consume les gnrations et les empires, que dans ces
grands dbats o l'imagination peut puiser sans mesure tous les motifs
d'enthousiasme ou de haine.

On doit d'abord distinguer l'esprit de parti, de l'amour-propre qui fait
tenir  l'opinion qu'on a soutenue; il en diffre tellement, qu'on peut
mme quelquefois mettre ces deux penchants en opposition. Un homme
diversement clbre, M. de Condorcet, avait prcisment le caractre de
l'esprit de parti. Ses amis assurent qu'il aurait crit contre son
opinion, qu'il l'aurait et dsavoue et combattue ouvertement, sans
confier  personne le secret de ses efforts, s'il avait cru que ce moyen
pt servir  faire triompher la cause de cette opinion mme. L'orgueil,
l'mulation, la vengeance, la crainte, prennent le masque de l'esprit de
parti; mais cette passion  elle seule est plus ardente: elle est du
fanatisme et de la foi,  quelque objet qu'elle s'applique.

Eh! qu'y a-t-il au monde de plus violent et de plus aveugle que ces deux
sentiments? Pendant les sicles dchirs par les querelles religieuses,
on a vu des hommes obscurs, sans aucune ide de gloire, sans aucun
espoir d'tre connus, employer tous les moyens, braver tous les dangers
pour servir la cause qu'ils avaient adopte. Un beaucoup plus grand
nombre d'hommes se mle aux querelles politiques, parce que, dans les
intrts de ce genre, toutes les passions se joignent  l'esprit de
parti, et dcident  suivre l'un ou l'autre tendard; mais le pur
fanatisme, dans tous les temps, et pour quelque but que ce soit,
n'existe que dans un certain nombre d'hommes, qui auraient t
catholiques ou protestants dans le quinzime sicle, et se font
aujourd'hui aristocrates ou jacobins. Ce sont des esprits crdules, soit
qu'ils se passionnent pour ou contre les vieilles erreurs; et leur
violence, sans arrt, leur donne le besoin de se placer  l'extrme de
toutes les ides, pour y mettre  l'aise leur jugement et leur
caractre.

L'exaltation de ce qu'on appelle la philosophie est une superstition
comme le culte des prjugs; les mmes dfauts conduisent aux deux excs
contraires, et c'est la diffrence des situations ou le hasard d'un
premier mot, qui, dans la classe commune, fait de deux hommes de parti,
deux ennemis ou deux complices.

L'homme clair qui d'abord adopta la cause des principes, parce que sa
pense n'avait pu s'astreindre  respecter des prjugs absurdes, alors
qu'il embrasse une vrit avec l'esprit de parti, perd la facult de
raisonner, ainsi que le partisan de l'erreur, et bientt emploie des
moyens semblables. De mme qu'on a vu prcher l'athisme avec
l'intolrance de la superstition, l'esprit de parti commande la libert
avec la fureur du despotisme.

On a dit souvent, dans le cours de la rvolution de France, que les
aristocrates et les jacobins tenaient le mme langage, taient aussi
absolus dans leurs opinions, et, selon la diversit des situations,
adoptaient un systme de conduite galement intolrant. Cette remarque
doit tre considre comme une simple consquence du mme principe. Les
passions rendent les hommes semblables entre eux, comme la fivre jette
dans le mme tat des tempraments divers; et de toutes les passions, la
plus uniforme dans ses effets c'est l'esprit de parti.

Elle s'empare de vous comme une espce de dictature, qui fait taire
toutes les autorits de l'esprit, de la raison et du sentiment: sous cet
asservissement, pendant qu'il dure, les hommes sont moins malheureux que
par le libre arbitre qui reste encore aux autres passions; dans
celle-l, la route qu'il faut suivre est commande comme le but qu'on
doit atteindre: les hommes domins par cette passion sont inbranlables
jusque dans le choix de leurs moyens; ils ne voudraient pas les
modifier, mme pour arriver plus srement  leur objet: les chefs, comme
dans toutes les religions, sont plus adroits, parce qu'ils sont moins
enthousiastes; mais les disciples se font un article de foi de la route
autant que du but. Il faut que les moyens soient de la nature de la
cause, parce que cette cause, paraissant la vrit mme, doit triompher
seulement par l'vidence et la force. Je vais rendre cette ide sensible
par des exemples.

Dans l'assemble constituante, les membres du ct droit auraient pu
faire passer quelques-uns des dcrets qui les intressaient, s'ils
eussent laiss la parole  des hommes plus modrs qu'eux, et par
consquent plus agrables au parti populaire; mais ils aimaient mieux
perdre leur cause en la faisant soutenir par l'abb Maury, que de la
gagner en la laissant dfendre par un orateur qui ne ft pas prcisment
de leur opinion sous tous les autres rapports. Un triomphe acquis par
une condescendance est une dfaite pour l'esprit de parti.

Lorsque les constitutionnels luttaient contre les jacobins, si les
aristocrates avaient adopt le systme des premiers, s'ils avaient
conseill au roi de se livrer  eux, ils auraient alors renvers
l'ennemi commun, sans perdre l'espoir de se dfaire un jour de leurs
allis. Mais dans l'esprit de parti, l'on aime mieux tomber en
entranant ses ennemis, que triompher avec quelqu'un d'entre eux.

Lorsqu'en tant assidu aux lections, on pouvait influer sur le choix
des hommes dont allait dpendre le sort de la France, les aristocrates
aimaient mieux l'exposer au joug des sclrats que de reconnatre
quelques-uns des principes de la rvolution en votant dans les
assembles primaires.

L'intgrit du dogme importe davantage encore que le succs de la cause.
Plus l'esprit de parti est de bonne foi, moins il admet de conciliation
ou de trait d'aucun genre; et comme ce ne serait pas croire
vritablement  l'existence efficace de sa religion que de recourir 
l'art pour l'tablir, dans un parti l'on se rend suspect en raisonnant,
en reconnaissant mme la force de ses ennemis, en faisant le moindre
sacrifice pour assurer la plus grande victoire.

Quel exemple de cet esprit impliable, dans chaque dtail comme dans
l'ensemble, le parti populaire aussi n'a-t-il pas donn? Combien de fois
n'a-t-il pas refus tout ce qui pouvait ressembler  une modification?
L'ambition sait se plier  chacune des circonstances pour profiter de
toutes; la vengeance mme peut retarder ou dtourner sa marche; mais
l'esprit de parti est comme les forces aveugles de la nature, qui vont
toujours dans la mme direction: cette impulsion une fois donne  la
pense, elle prend un caractre de roideur qui lui te, pour ainsi dire,
ses attributs intellectuels: on croit se heurter contre quelque chose de
physique lorsqu'on parle  des hommes qui se prcipitent dans la ligne
de leur opinion; ils n'entendent, ni ne voient, ni ne comprennent: avec
deux ou trois raisonnements ils font face  toutes les objections; et
lorsque ces traits lancs n'ont pas convaincu, ils ne savent plus avoir
recours qu' la perscution.

L'esprit de parti unit les hommes entre eux par l'intrt d'une haine
commune, mais non par l'estime ou l'attrait du coeur; il anantit les
affections qui existent dans l'me, pour y substituer des liens forms
seulement par les rapports d'opinion. L'on sait moins de gr  un homme
de ce qu'il fait pour vous que pour votre cause. Vous avoir sauv la vie
est un mrite beaucoup moins grand  vos yeux que de penser comme vous;
et, par un code singulier, l'on n'tablit les relations d'attachement et
de reconnaissance qu'entre les personnes du mme avis. La limite de son
opinion est aussi celle de ses devoirs; et si l'on reoit, dans quelque
circonstance, des secours d'un homme qui suit un parti contraire au
sien, il semble que la confraternit humaine n'existe plus avec lui, et
que le service qu'il vous a rendu soit un hasard qu'on doit totalement
sparer de celui qui l'a fait natre. Les grandes qualits d'un homme
qui n'a pas la mme religion politique que vous ne peuvent tre comptes
par ses adversaires: les torts, les crimes mmes de ceux qui partagent
votre opinion, ne vous dtachent pas d'eux. Le grand caractre de la
vritable passion est d'anantir tout ce qui n'est pas elle, et une ide
dominante absorbe toutes les autres.

Il n'est point de passion qui doive plus entraner  tous les crimes,
par cela mme que celui qui l'prouve est enivr de meilleure foi, et
que le but de cette passion n'tant pas personnel  l'individu qui s'y
livre, il croit se dvouer en faisant le mal, conserve le sentiment de
la vertu en commettant les plus grands crimes, et n'prouve ni les
craintes, ni les remords insparables des passions gostes, des
passions qui sont coupables aux yeux de celui mme qui s'y abandonne.

L'esprit de parti n'a point de remords. Son premier caractre est de
voir son objet tellement au-dessus de tout ce qui existe, qu'il ne peut
se repentir d'aucun sacrifice quand il s'agit d'un tel but. La
dpopulation de la France tait conue par la froce ambition de
Robespierre, excute par la bassesse de ses agents; mais cette affreuse
ide tait admise par l'esprit de parti lui seul, et l'on a dit, sans
tre un assassin, _Il y a deux millions d'hommes de trop en France._

L'esprit de parti est exempt de crainte, non pas seulement par
l'exaltation de courage qu'il peut inspirer, mais par la scurit qu'il
fait natre: les jacobins et les aristocrates, depuis le commencement de
la rvolution, n'ont pas un instant dsespr du triomphe de leur
opinion; et au milieu des revers qui ont frapp si constamment les
aristocrates, il y avait quelque chose de bat dans la certitude avec
laquelle ils dbitaient des nouvelles que la foi la plus superstitieuse
aurait  peine adoptes.

Il y a cependant quelques nuances gnrales qui, sans application
particulire  la rvolution de France, distinguent l'esprit de parti de
ceux qui dfendent les anciens prjugs, d'avec l'esprit de parti de
ceux qui veulent tablir de nouveaux principes. L'esprit de parti des
premiers est de meilleure foi, celui des novateurs est plus habile; la
haine des premiers est plus profonde, celle des autres est plus
agissante; les premiers s'attachent plus aux hommes, les novateurs
davantage aux choses; les premiers sont plus implacables, les seconds
plus meurtriers; les premiers regardent leurs adversaires comme des
impies, les seconds les considrent comme des obstacles; en sorte que
les premiers dtestent par sentiment, tandis que les autres dtruisent
par calcul, et qu'il y a moins de paix  esprer des partisans des
anciens prjugs, et plus  redouter de la guerre faite par leurs
ennemis.

Malgr ces diffrences cependant, les caractres gnraux sont toujours
pareils. L'esprit de parti est une sorte de frnsie de l'me qui ne
tient point  la nature de son objet. C'est ne plus voir qu'une ide,
lui rapporter tout, et n'apercevoir que ce qui peut s'y runir: il y a
une sorte de fatigue  l'action de comparer, de balancer, de modifier,
d'excepter, dont l'esprit de parti dlivre entirement. Les violents
exercices du corps, l'attaque imptueuse qui n'exige aucune retenue,
donnent une sensation physique trs-vive et trs-enivrante: il en est de
mme au moral de cet emportement de la pense, qui, dlivre de tous ses
liens, voulant seulement aller en avant, s'lance sans rflexion aux
opinions les plus extrmes.

Jamais il ne peut en coter  l'esprit de parti d'abandonner des
avantages individuels dont on sait la mesure, pour un but tel que cette
passion le fait concevoir, pour un but qui n'a jamais rien de rel, de
jug, ni de connu, et que l'imagination revt de toutes les illusions
dont la pense est susceptible. La dmocratie ou la royaut sont le
paradis de leurs vrais enthousiastes; ce qu'elles ont t, ce qu'elles
peuvent devenir n'a aucun rapport avec les sensations que leurs
partisans prouvent  leur nom;  lui seul il remue toutes les
affections ardentes et crdules dont l'homme est susceptible.

Par cette analyse, on voit que la source de l'esprit de parti est tout 
fait trangre au sentiment du crime; mais si cet examen philosophique
inspire un moment d'indulgence, combien les effets affreux de cette
passion ne ramnent-ils pas  l'effroi qu'elle doit inspirer!

Il n'en est point qui puisse  cet excs borner la pense et dpraver la
moralit. L'esprit humain ne peut avoir son dveloppement, ne peut faire
de vritables progrs qu'en arrivant  l'impartialit la plus absolue,
en effaant au dedans de soi la trace de toutes les habitudes, de tous
les prjugs, en se faisant, comme Descartes, une mthode indpendante
de toutes les routes dj traces. Or, quand la pense est une fois
saisie de l'esprit de parti, ce n'est pas des objets  soi, mais de soi
vers les objets que partent les impressions; on ne les attend pas, on
les devance, et l'oeil donne la forme au lieu de recevoir l'image. Les
hommes d'esprit qui, dans toute autre circonstance, cherchent  se
distinguer, ne se servent jamais alors que du petit nombre d'ides qui
leur sont communes avec les plus borns d'entre ceux de la mme opinion.
Il y a une sorte de cercle magique trac autour du sujet de ralliement,
que tout le parti parcourt, et que personne ne peut franchir: soit qu'on
redoute, en multipliant ses raisonnements, d'offrir un plus grand nombre
de points d'attaque  ses ennemis; soit que la passion ait galement
dans tous les hommes plus d'identit que d'tendue, plus de force que de
varit. Placs  l'extrme d'une ide, comme des soldats  leur poste,
jamais vous ne pourrez les dcider  venir  la dcouverte d'un autre
point de vue de la question; et tenant  quelques principes comme  des
chefs,  des opinions comme  des serments, on dirait que vous leur
proposez une trahison, quand vous voulez les engager  examiner, 
s'occuper d'une ide nouvelle,  combiner de nouveaux rapports.

Cette manire de ne considrer qu'un seul ct dans tous les objets, et
de les prsenter toujours dans le mme sens, est ce que l'on peut
imaginer de plus fatigant ds qu'on n'est pas susceptible de l'esprit de
parti; et l'homme le plus impartial, tmoin d'une rvolution, finit par
ne plus savoir comment retrouver le vrai, au milieu des tableaux
imaginaires o chaque parti croit montrer la vrit avec vidence. Les
gomtres appellent  eux la certitude par des moyens assurs; mais dans
cette sphre d'ides o les sensations, les rflexions, les paroles
mme, s'aident mutuellement  former le corps des vraisemblances, quand
les mots les plus nobles ont t dshonors, les raisonnements les plus
justes faussement enchans, les sentiments les plus vrais opposs les
uns aux autres, on se croit dans ce chaos que Milton aurait rendu mille
fois plus horrible s'il l'avait pu reprsenter, dans le monde
intellectuel, confondant aux yeux de l'homme le juste et l'injuste, le
crime et la vertu.

Un sicle, une nation, un homme, sous le seul rapport des lumires, sont
trs-longtemps  se relever du flau de l'esprit de parti. Les
rputations n'ayant plus de rapport avec le mrite rel, l'mulation se
ralentit en perdant son objet. L'injustice dcourage de la recherche de
la vrit; la gloire est rarement contemporaine, et la renomme
elle-mme est tellement investie par l'esprit de parti, que l'homme
vertueux et grand peut ne pas obtenir son recours sur les sicles.

Cette passion touffe dans les hommes suprieurs les facults qu'ils
tenaient de la nature; et cette carrire de vrit, indfinie comme
l'espace et le temps, dans laquelle l'homme qui pense jouit d'un avenir
sans bornes, atteint un but toujours renaissant; cette carrire se
referme  la voix de l'esprit de parti, et tous les dsirs comme toutes
les craintes vouent  la servitude de la foi les ttes formes pour
concevoir, dcouvrir et juger. Enfin, l'esprit de parti doit tre de
toutes les passions celle qui s'oppose le plus au dveloppement de la
pense, puisque, comme nous l'avons dj dit, ce fanatisme ne laisse pas
mme le choix des moyens pour assurer sa victoire, et que son propre
intrt ne l'claire point, quand il est entirement de bonne foi.

L'esprit de parti arrive souvent  son but par sa constance et son
intrpidit, mais jamais par ses lumires: l'esprit de parti qui calcule
n'est dj plus; c'est alors une opinion, un plan, un intrt; ce n'est
plus la folie, l'aveuglement qui ne pourrait cesser sur un point sans
laisser entrevoir tout le reste. Mais si cette passion borne la pense,
quelle influence n'a-t-elle pas sur le coeur!

Je commence par dire qu'il y a une poque de la rvolution de France (la
tyrannie de Robespierre) dont il me parat impossible d'expliquer tous
les effets par des ides gnrales, ni sur l'esprit de parti, ni sur les
autres passions humaines; ce temps est hors de la nature, au del du
crime; et, pour le repos du monde, il faut se persuader que nulle
combinaison ne pouvant conduire  prvoir,  expliquer de semblables
atrocits, ce concours fortuit de toutes les monstruosits morales est
un hasard inou dont des milliers de sicles ne peuvent ramener la
chance.

Mais en de de cet horrible terme, combien en France, combien dans tous
les temps l'esprit de parti n'a-t-il pas entran d'actions coupables!
C'est une passion sans aucune espce de contre-poids; tout ce qui se
rencontre dans sa route doit tre sacrifi au but qu'elle se propose.
Toutes les autres passions tant gostes, il s'tablit dans plusieurs
occasions une sorte de balance entre les divers intrts personnels. Un
ambitieux peut quelquefois prfrer les plaisirs de l'amiti, les
avantages de l'estime,  telle ou telle partie du pouvoir; mais dans
l'esprit de parti il n'y a rien que d'absolu, parce qu'il n'y a rien de
rel, et que la comparaison se faisant toujours du connu  l'inconnu, de
ce qui a une borne  ce qui est indfini, ne permet jamais d'hsiter en
cette incommensurable esprance et quelque bien temporel que ce puisse
tre. Je me sers de l'expression _temporel_, parce que l'esprit de parti
difie la cause qu'il adopte, en esprant de son triomphe des effets
au-dessus de la nature des choses.

L'esprit de parti est la seule passion qui se fasse une vertu de la
destruction de toutes les vertus, une gloire de toutes les actions qu'on
chercherait  cacher si l'intrt personnel les faisait commettre; et
jamais l'homme n'a pu tre jet dans un tat aussi redoutable, que
lorsqu'un sentiment qu'il croit honnte lui commande des crimes; s'il
est capable d'amiti, il est plus fier de la sacrifier; s'il est
sensible, il s'enorgueillit de dompter sa peine: enfin la piti, ce
sentiment cleste qui fait de la douleur un lien entre les hommes, la
piti, cette vertu d'instinct, qui conserve l'espce humaine en
prservant les individus de leurs propres fureurs, l'esprit de parti a
trouv le seul, moyen de l'anantir dans l'me, en portant l'intrt sur
les nations entires, sur les races futures, pour le dtacher des
individus. L'esprit de parti efface les traits de sympathie pour y
substituer des rapports d'opinion; il prsente les malheurs actuels
comme le moyen, comme la garantie d'un avenir immortel, d'un bonheur
politique au-dessus de tous les sacrifices qu'on peut exiger pour
l'obtenir.

Si l'on s'tait convaincu d'un principe simple, c'est que les hommes
n'ont pas le droit de faire le mal pour arriver au bien, nous n'aurions
pas vu tant de victimes humaines immoles sur l'autel mme des vertus.
Mais depuis que ces transactions ont exist entre le prsent et
l'avenir, entre le sacrifice de la gnration actuelle et les dons 
faire  la gnration future, il n'y a point eu de bornes, qu'un nouveau
degr de passion ne se crt en droit de franchir; et souvent des hommes
enclins au crime, croyant s'enivrer des exemples de Brutus, de Manlius,
de Pison, ont proscrit la vertu, parce que de grands hommes avaient
immol le crime; ont assassin ceux qu'ils hassaient, parce que les
Romains savaient sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher; ont massacr
de faibles ennemis parce que des mes gnreuses avaient attaqu leurs
adversaires dans la puissance; et ne prenant du patriotisme que les
sentiments froces qu'il a pu produire  quelques poques, n'ont eu de
grandeur que dans le mal, et ne se sont fis qu' l'nergie du crime.

Il sera vrai, cependant, que l'homme vertueux peut surpasser, en force
active et dominante, le coupable le plus audacieux. Il manque encore un
beau spectacle au monde, c'est un Sylla dans la route de la vertu, un
homme dont le caractre dmontre que le crime est une ressource de la
faiblesse, et que c'est aux dfauts des hommes de bien, mais non  leur
moralit, qu'il faut attribuer leurs revers.

Aprs avoir esquiss le tableau de l'esprit de parti, il entre dans mon
sujet de parler du bonheur que cette passion peut promettre. Il y a un
moment de jouissance dans toutes les passions tumultueuses: c'est le
dlire qui agite l'existence et donne au moral l'espce de plaisir que
les enfants, prouvent dans les jeux qui les enivrent de mouvement et de
fatigue. L'esprit de parti peut trs-bien suppler  l'usage des
liqueurs fortes; et si le petit nombre se drobe  la vie par
l'lvation de la pense, la foule lui chappe par tous les genres
d'ivresse: mais quand l'garement a cess, l'homme qui se rveille de
l'esprit de parti est le plus infortun des tres.

D'abord l'esprit de parti ne peut jamais obtenir ce qu'il dsire; les
extrmes sont dans la tte des hommes, mais point dans la nature des
choses. Jamais il n'existe un esprit de parti sans qu'il en fasse natre
un autre qui lui soit oppos, et le combat ne finit que par le triomphe
de l'opinion intermdiaire.

Il faut de l'esprit de parti pour lutter efficacement avec un autre
esprit de parti contraire, et tout ce que la raison trouve absurde est
prcisment ce qui doit russir contre un ennemi qui prendra aussi des
mesures absurdes: ce qui est au dernier terme de l'exagration
transporte sur le terrain o il faut combattre, et donne des armes
gales  celles de ses adversaires; mais ce n'est point par calcul que
l'esprit de parti prend ainsi des moyens extrmes, et leur succs n'est
point une preuve des lumires de ceux qui les emploient; il faut que les
chefs, comme les soldats, marchent en aveugles pour arriver; et celui
qui raisonnerait l'extravagance n'aurait jamais,  cet gard, l'avantage
d'un vritable fou.

La puissance guerrire est une puissance toute d'impulsion, et il n'y a
que la guerre dans l'esprit de parti; car tous ces principes constitus
pour l'attaque, ces lois servant d'arme offensive finissent avec la
paix, et la victoire la plus complte d'un parti dtruit ncessairement
toute l'influence de son fanatisme; rien n'est, rien ne peut rester
comme il le veut.

C'est sans doute  l'instinct secret de l'empire que doit avoir le vrai
sur les vnements dfinitifs, du pouvoir que doit prendre la raison
dans les temps calmes; c'est  cet instinct qu'est due l'horreur des
combattants pour les partisans des opinions modres. Les deux factions
opposes les considrent comme leurs plus grands ennemis, comme ceux qui
doivent recueillir les avantages de la lutte sans s'tre mls du
combat; comme ceux enfin qui ne peuvent acqurir que des succs
durables, alors qu'ils commencent  en obtenir. Les jacobins, les
aristocrates, craignent moins leurs succs rciproques, parce qu'ils les
croient passagers, et se connaissent des dfauts semblables qui donnent
toujours autant d'avantage au vaincu qu'au vainqueur. Mais quand la
fluctuation des ides ramne les affaires au point juste et possible, la
puissance, la considration de l'esprit de parti est finie, le monde se
rasseoit sur ses bases, l'opinion publique honore la raison et la vertu,
et cette poque invitable peut se calculer comme les lois de la nature.
Il n'y a point de guerre ternelle, et point de paix cependant sous la
dicte des passions; point de repos sans accord, point de calme sans
tolrance, point de parti donc qui, lorsqu'il a dtruit ses ennemis,
puisse satisfaire ses enthousiastes.

Il est d'ailleurs une autre observation, c'est que, dans ces sortes de
guerres, le parti vaincu se venge toujours sur les hommes du triomphe
qu'il cde aux choses. Les principes ressortent avec clat des attaques
de leurs antagonistes; les individus succombent sous les attaques de
leurs adversaires. Tout homme extrme dans son parti n'est jamais propre
 gouverner les affaires de ce parti, lorsqu'il cesse d'tre en guerre;
et la haine que les opposants portaient  la cause prend la forme du
mpris pour ses plus criminels dfenseurs. Ce qu'ils ont fait pour le
triomphe de leur parti a perdu leur rputation individuelle; ceux mme
qui les applaudissaient, lorsqu'ils croyaient tre prservs par eux de
quelques dangers, veulent l'honneur de les juger, lorsque le pril est
pass. La vertu est tellement l'ide primitive de tous les hommes, que
les complices sont aussi svres que les juges, lorsque la solidarit
n'existe plus; et les vaincus et les vainqueurs sont rconcilis
ensemble, quand les uns renoncent  leur absurde cause, et les autres 
leurs coupables chefs.

Les triomphes d'un parti ne servent donc jamais  ceux qui s'y sont
montrs les plus violents et les plus injustes.

Mais quand l'esprit de parti, dans toute sa bonne foi, rendrait
indiffrent aux succs de l'ambition personnelle, jamais cette passion,
considre d'une manire gnrale, n'est compltement satisfaite par
aucun rsultat durable; et si elle pouvait l'tre, si elle atteignait ce
qu'elle appelle son but, il n'est point d'espoir qui ft plus dtromp,
qui cesst plus srement au moment de la jouissance; car il n'en est
point dont les illusions aient moins de rapport avec la ralit: il y a
quelque chose de vrai dans les satisfactions que donnent la puissance,
la gloire; mais lorsque l'esprit de parti triomphe, par cela mme il est
dtruit.

Eh! quel rveil que cet instant! Le malheur qu'il cause serait encore
possible  supporter, s'il venait uniquement de la perte d'une grande
esprance; mais par quels moyens racheter les sacrifices qu'elle a
cots, et que devient un homme honnte, alors qu'il se reconnat
coupable d'actions qu'il condamne en recouvrant sa raison?

Il en cote de le dire, de peur de modifier l'horreur que doit inspirer
le crime; il y a, dans la rvolution, des hommes dont la conduite
publique est dtestable, et qui, dans les relations prives, s'taient
montrs pleins de vertus. Je le rpte, en examinant tous les effets du
fanatisme, on acquiert la dmonstration, que c'est le seul sentiment qui
puisse runir ensemble des actions coupables et une me honnte; de ce
contraste doit natre le plus effroyable supplice dont l'imagination
puisse se faire l'ide. Les malheurs qui sont causs par le caractre
ont leur remde en lui-mme; il y a, jusque dans l'homme profondment
criminel, une sorte d'accord qui seul peut faire qu'il existe, et reste
lui-mme; les sentiments qui l'ont conduit au crime lui en drobent
horreur: il supporte le mpris par le mme mouvement qui l'a port  le
mriter. Mais quel supplice que la situation qui permet  un homme
estimable de se juger, de se voir, ayant commis de grands crimes!...
C'est d'une telle supposition que les anciens ont tir les plus
terribles effets de leurs tragdies: ils attribuent  la fatalit les
actions coupables d'une me vertueuse. Cette invention potique, qui
fait du rle d'Oreste le plus dchirant de tous les spectacles, l'esprit
de parti peut la raliser. La main de fer du destin n'est pas plus
puissante que cet asservissement  l'empire d'une seule ide, ce dlire
que toute pense unique fait natre dans la tte de celui qui s'y
abandonne: c'est la fatalit, pour ces temps-ci, que l'esprit de parti,
et peu d'hommes sont assez forts pour lui chapper.

Aussi se rveilleront-ils un jour ceux qui seuls sont sincres, ceux qui
seuls mritent les regrets; accabls de mpris, tandis qu'ils auraient
besoin de considration; accuss du sang et des pleurs, tandis qu'ils
seront encore capables de piti; isols dans l'univers sensible, tandis
qu'ils pensaient s'unir  toute la race humaine. Ils prouveront ces
douleurs alors que les motifs qui les ont entrans auront perdu toute
ralit, mme  leurs yeux, et ils ne conserveront de la funeste
identit qui ne leur permet pas de se sparer de leur vie passe, que
les remords pour garants: les remords, seuls liens des deux tres les
plus contraires, celui qu'ils se sont montr sous le joug de l'esprit de
parti, celui qu'ils devaient tre par les dons de la nature.




CHAPITRE VIII.

_Du crime._


Il faut le dire, quoiqu'on en frmisse, l'amour du crime en lui-mme est
une passion. Sans doute, ce sont toutes les autres qui conduisent  cet
excs; mais quand elles ont entran l'homme  un certain terme de
sclratesse, l'effet devient la cause, et le crime, qui n'tait d'abord
que le moyen, devient le but.

Cet horrible tat demande une explication particulire, et peut-tre
faut-il avoir t tmoin d'une rvolution pour comprendre ce que je vais
dire sur ce sujet.

Deux liens retiennent les hommes sous l'empire de la moralit, l'opinion
publique et l'estime d'eux-mmes. Il y a beaucoup d'exemples de braver
la premire en respectant la seconde; alors le caractre prend une sorte
d'amertume et de misanthropie qui exclut beaucoup des bonnes actions que
l'on fait pour tre regard, sans anantir toutefois les sentiments
honntes qui dcident de l'accomplissement des principaux devoirs. Mais
ds qu'on a rompu tout ce qui mettait de la consquence dans sa
conduite, ds qu'on ne peut plus rattacher sa vie  aucun principe,
quelque facile qu'il soit, la rflexion, le raisonnement tant alors
impossibles  supporter, il passe dans le sang une sorte de fivre qui
donne le besoin du crime.

C'est une sensation physique transporte dans l'ordre moral, et mme
cette frnsie se manifeste assez ordinairement par des symptmes
extrieurs. Robespierre et la plupart de ses complices avaient
habituellement des mouvements convulsifs dans les mains, dans la tte;
on voyait en eux l'agitation d'un constant effort. On commence  se
livrer  un excs par entranement; mais,  son comble, il amne
toujours une sorte de tension involontaire et terrible; hors des lignes
de la nature, dans quelque sens que ce soit, ce n'est plus la passion
qui commande, mais la contraction qui soutient.

Certainement l'homme criminel croit toujours, d'une manire gnrale,
marcher vers un objet quelconque; mais il y a un tel garement dans son
me, qu'il est impossible d'expliquer toutes ses actions par l'intrt
du but qu'il veut atteindre: le crime appelle le crime, le crime ne voit
de salut que dans de nouveaux crimes; il fait prouver une rage
intrieure qui force  agir sans autre motif que le besoin d'action. On
ne peut gure comparer cet tat qu' l'effet du got du sang sur les
btes froces, alors mme qu'elles n'prouvent ni la faim, ni la soif.
Si, dans le systme du monde, les diverses natures des tres, des
espces, des choses, des sensations, se tiennent par des intermdiaires,
il est certain que la passion du crime est le chanon entre l'homme et
les animaux; elle est  quelques gards aussi involontaire que leur
instinct, mais elle est plus dprave; car c'est la nature qui a cr le
tigre, et c'est l'homme qui s'est fait criminel; l'animal sanguinaire a
sa place marque dans le monde, et il faut que le criminel le bouleverse
pour y dominer.

La trace de raisonnement qu'on peut apercevoir  travers le chaos des
sensations d'un homme coupable, c'est la crainte des dangers auxquels
ses crimes l'exposent. Quelle que soit l'horreur qu'inspire un sclrat,
il surpasse toujours ses ennemis dans l'ide qu'il se fait de la haine
qu'il mrite; par del les actions atroces qu'il commet  nos yeux, il
sait encore quelque chose de plus que nous qui l'pouvante; il hait dans
les autres l'opinion que, sans se l'avouer, il a de son propre
caractre; et le dernier terme de sa fureur serait de dtester en
lui-mme ce qu'il lui reste de conscience, et de se dchirer s'il vivait
seul.

On s'tonne de l'inconsquence des sclrats; et c'est prcisment ce
qui prouve que le crime n'est plus pour eux l'instrument d'un dsir,
mais une frnsie sans motifs, sans direction fixe, une passion qui se
meurt sur elle-mme. L'ambition, la soif du pouvoir, ou tout autre
sentiment excessif, peut faire commettre des forfaits; mais lorsqu'ils
sont arrivs  un certain excs, il n'est aucun but qu'ils ne dpassent;
l'action du lendemain est commande par l'atrocit mme de celle de la
veille: une force aveugle pousse les hommes dans cette pente une fois
qu'ils s'y sont placs; le terme, quel qu'il soit, recule  leurs yeux 
mesure qu'ils avancent. L'objet de toutes les autres passions est connu,
et le moment de la possession promet du moins le calme de la satit;
mais dans cette horrible ivresse, l'homme se sent condamn  un
mouvement perptuel; il ne peut s'arrter  aucun point limit, puisque
la fin de tout est du repos, et que le repos est impossible pour lui; il
faut qu'il aille en avant, non qu'au-devant de lui l'esprance
apparaisse, mais parce que l'abme est derrire, et que, comme pour
s'lever au sommet de la montagne Noire, dcrite dans les _Contes
Persans_, les degrs sont tombs  mesure qu'il les a monts.

Le sentiment dominant de la plupart de ces hommes est sans doute la
crainte d'tre punis de leurs forfaits; cependant il y a en eux une
certaine fureur qui ne leur permettrait pas d'adopter les moyens les
plus srs, s'ils taient en mme temps les plus doux: ce n'est que dans
les crimes prsents qu'ils cherchent la garantie des crimes passs; car
toute rsolution qui tendrait  la paix,  la rconciliation, ft-elle
rellement utile  leurs intrts, ne serait jamais adopte par eux; il
y aurait dans de telles mesures une sorte de relchement, de calme
incompatible avec l'agitation intrieure, avec l'pret convulsive des
hommes de cette nature.

Plus ils taient ns avec des facults sensibles, plus l'irritation
qu'ils prouvent est horrible. Il vaut mieux, en fait de crimes, avoir
affaire  ces tres corrompus, pour qui la moralit n'a jamais t rien,
qu' ceux qui ont eu besoin de se dpraver, de vaincre quelques qualits
naturelles. Ils sont plus offenss du mpris, ils sont plus inquiets
d'eux-mmes, ils s'lancent plus loin, pour mieux se sparer des
combinaisons ordinaires, qui leur rappelleraient les anciennes traces de
ce qu'ils ont senti et pens.

Quand une fois les hommes sont arrivs  cet horrible priode, il faut
les rejeter hors des nations, car ils ne peuvent que les dchirer.
L'ordre social qui placerait un tel criminel sur le trne du monde, ne
l'apaiserait pas envers les hommes ses esclaves. Rien de restreint dans
des bornes fixes, ft-ce le plus haut point de prosprit, ne peut
convenir  ces tres furieux, qui dtestent les hommes comme des tmoins
de leur vie.

Le plus nergique d'entre ces monstres finit par devenir avide de la
haine, comme on l'est de l'estime. La nature morale dans les esprits
ardents tend toujours  quelque chose de complet; et l'on veut tonner
par le crime, quand il n'y a plus de grandeur possible que dans son
excs. L'agrandissement de soi, ce dsir qui, d'une manire quelconque,
est toujours le principe de toute action au dehors, l'agrandissement de
soi se retrouve dans l'effroi qu'on fait natre. Les hommes sont l pour
craindre, s'ils ne sont pas l pour aimer; la terreur qu'on inspire
flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble
absoudre leur tyran.

Mais je m'aperois qu'en parlant du crime je n'ai pens qu' la cruaut;
la rvolution de France concentre toutes les ides dans cette horrible
dpravation: et, aprs tout, quel crime y a-t-il au monde, si ce n'est
ce qui est cruel, c'est--dire, ce qui fait souffrir les autres? Eh! de
quelle nature est celui qui, pour son ambition, a pu donner la mort? de
quelle nature est celui qui sait braver tout ce que cette ide a de
solennel et de terrible, cette ide dont le retour immdiat sur soi-mme
devrait effrayer tout ce qui veut vivre? Cet acte irrparable, cet acte
qui seul donne  l'homme un pouvoir sur l'ternit, et lui fait exercer
une facult qui n'est sans bornes que dans l'empire du malheur; cet
acte, quand on a pu, dans la rflexion, le concevoir et l'ordonner,
jette l'homme dans un monde nouveau: le sang est travers; de ce jour,
il sent que le repentir est impossible, comme le mal est ineffaable; il
ne se croit plus de la mme espce que tout ce qui traite du pass avec
l'avenir. Si l'on pouvait encore avoir quelque prise sur un tel
caractre, ce serait en lui persuadant tout  coup qu'il est absolument
pardonn.

Il n'est peut-tre point de tyran, mme le plus prospre, qui ne voult
recommencer avec la vertu, s'il pouvait anantir le souvenir de ses
crimes: mais, d'abord, il est presque impossible, quand on le voudrait,
de persuader  un coupable qu'on l'absout de ses forfaits. L'opinion
qu'un criminel a de lui-mme est d'une morale plus svre que la piti
qu'il pourrait inspirer  un honnte homme; et, d'ailleurs, il est
contre la nature des choses qu'une nation pardonne, quand mme son
intrt le plus vident devrait l'y engager.

Il faudrait accueillir la premire lueur du repentir comme un engagement
ternel, et lier par leurs premiers pas ceux qui, peut-tre, les
commenaient au hasard; mais  peine un individu a-t-il assez de force
sur lui-mme pour suivre une telle conduite sans se dmentir. Par quels
moyens peut-on confier  la foule un plan qui ne peut russir que s'il
n'a jamais l'air d'en tre un? Comment faire adopter au grand nombre une
marche combine, qui doit avoir l'apparence d'un mouvement involontaire,
et mouvoir la multitude  l'aide du secret de chacun?

Un homme vritablement criminel ne peut donc point tre ramen; il
possde encore moins de moyens en lui-mme pour recourir aux leons de
la philosophie et de la vertu. L'ascendant de l'ordre et du beau moral
perd tout son effet sur une imagination dprave. Au milieu des
garements qui n'ont pas atteint cet excs, il reste toujours une
portion de soi qui peut servir  rappeler la raison; on a senti dans
tous les moments une arrire-pense qu'on est sr de retrouver quand on
le voudra: mais le criminel s'est lanc tout entier; s'il a du remords,
ce n'est pas de celui qui retient, mais de celui qui excite de plus en
plus  des actions violentes; c'est une sorte de crainte qui prcipite
les pas: et, d'ailleurs, tous les sentiments, toutes les sources
d'motion, tout ce qui peut enfin produire une rvolution dans le fond
du coeur de l'homme, n'existant plus, il doit suivre ternellement la
mme route.

Je n'ai pas besoin de parler de l'influence d'une telle frnsie sur le
bonheur; le danger de tomber d'un tel tat est le malheur mme qui
menace l'homme abandonn  ses passions; et ce danger seul suffit pour
pouvanter de tout ce qui pourrait y conduire. Il n'y a que des nuances
 ct de cette couleur; et les potes anciens ont si bien senti ce que
cette situation avait d'pouvantable, que, s'aidant, pour la peindre, de
tous les contes allgoriques de la mythologie, ce n'est pas la
souffrance seule du remords, mais la douleur mme de la passion qu'ils
ont exprime dans leurs tableaux des enfers.

La plus grande partie des ides mtaphysiques que je viens d'essayer de
dvelopper, sont indiques par les fables reues sur le destin des
grands criminels: le tonneau des Danades, Sisyphe, roulant sans cesse
une pierre, et la remontant au haut de la mme montagne pour la voir
rouler en bas de nouveau, sont l'image de ce besoin d'agir, mme sans
objet, qui force un criminel  l'action la plus pnible, ds qu'elle le
soustrait  ce qu'il ne peut supporter, le repos. Tantale, approchant
sans cesse d'un but qui s'loigne toujours devant lui, peint le supplice
habituel des hommes qui se sont livrs au crime; ils ne peuvent
atteindre  aucun bien, ni cesser de le dsirer. Enfin, les anciens
potes philosophes ont senti que ce n'tait pas assez de peindre les
peines du repentir; qu'il fallait plus pour l'enfer, qu'il fallait
montrer ce qu'on prouvait au plus fort de l'enivrement, ce que faisait
souffrir la passion du crime avant que, par le remords mme, elle et
cess d'exister.

On se demande pourquoi, dans un tat si pnible, les suicides ne sont
pas plus frquents; car la mort est le remde  l'irrparable. Mais de
ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en
conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se rsolvent au
suicide. Sans parler mme du vague effroi que doit inspirer aux
coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de sensible
ou de philosophique dans l'action de se tuer, qui est tout  fait
tranger  l'tre dprav.

Si l'on quitte la vie pour chapper aux peines du coeur, on dsire
laisser quelques regrets aprs soi; si l'on est conduit au suicide par
un profond dgot de l'existence, qui sert  juger la destine humaine,
il faut que des rflexions profondes, de longs retours sur soi, aient
prcd cette rsolution; et la haine qu'prouve l'homme criminel contre
ses ennemis, le besoin qu'il a de leur nuire, lui feraient craindre de
les laisser en repos par sa mort: la fureur dont il est agit, loin de
le dgoter de la vie, fait qu'il s'acharne davantage  tout ce qui lui
a cot si cher. Un certain degr de peine dcourage et fatigue;
l'irritation du crime attache  l'existence par un mlange de crainte et
de fureur; elle devient une sorte de proie qu'on conserve pour la
dchirer.

D'ailleurs, un caractre particulier aux grands coupables, c'est de ne
point s'avouer  eux-mmes le malheur qu'ils prouvent, l'orgueil le
leur dfend; mais cette illusion, ou plutt cette gne intrieure, ne
diminue rien de leurs souffrances, car la pire des douleurs est celle
qui ne peut se reposer sur elle-mme. Le sclrat est inquiet et dfiant
au fond de sa propre pense; il traite avec lui-mme comme avec une
sorte d'ennemi; il garde avec sa rflexion quelques-uns des mnagements
qu'il observe pour se montrer au public; et, dans un tel tat, il
n'existe jamais l'espce de calme mditatif, d'abandon  la rflexion,
qu'il faut pour contempler toute la vrit et prendre d'aprs elle une
rsolution irrvocable.

Le courage qui fait braver la mort n'a point de rapport avec la
disposition qui dcide  se la donner: les grands criminels peuvent tre
intrpides dans le danger; c'est une suite de l'enivrement, c'est une
motion, c'est un moyen, c'est un espoir, c'est une action; mais ces
mmes hommes, quoique les plus malheureux des tres, ne se tuent presque
jamais, soit que la Providence n'ait pas voulu leur laisser cette
sublime ressource, soit qu'il y ait dans le crime une ardente
personnalit qui, sans donner aucune jouissance, exclut les sentiments
levs avec lesquels on renonce  la vie.

Hlas! il serait si difficile, de ne pas s'intresser  l'homme plus
grand que la nature, alors qu'il rejette ce qu'il tient d'elle, alors
qu'il se sert de la vie pour dtruire la vie, alors qu'il sait dompter
par la puissance de l'me le plus fort mouvement de l'homme, l'instinct
de sa conservation; il serait si difficile de ne pas croire  quelques
mouvements de gnrosit dans l'homme qui, par repentir, se donnerait la
mort, qu'il est bon que les vritables sclrats soient incapables d'une
telle action: ce serait une souffrance pour une me honnte, que de ne
pas pouvoir mpriser compltement l'tre qui lui inspire de l'horreur.




SECTION II.

DES SENTIMENTS QUI SONT L'INTERMDIAIRE ENTRE LES PASSIONS ET LES
RESSOURCES QU'ON TROUVE EN SOI.




CHAPITRE PREMIER.

_Explication du titre de la seconde section._


L'amiti, la tendresse paternelle, filiale et conjugale, la religion
dans quelques caractres, ont beaucoup des inconvnients des passions;
et dans d'autres, ces mmes affections donnent la plupart des avantages
des ressources qu'on trouve en soi. L'exigence, c'est--dire, le besoin
d'un retour quelconque de la part des autres, est le point de
ressemblance par lequel l'amiti et les sentiments de la nature se
rapprochent des peines de l'amour; et quand la religion est du
fanatisme, tout ce que j'ai dit de l'esprit de parti s'applique
entirement  elle.

Mais quand l'amiti et les sentiments de la nature seraient sans
exigence, quand la religion serait sans fanatisme, on ne pourrait pas
encore ranger de telles affections dans la classe des ressources qu'on
trouve en soi; car ces sentiments modifis rendent nanmoins encore
dpendant du hasard. Si vous tes spar de l'ami qui vous est cher; si
les parents, les enfants, l'poux que le sort vous a donns, ne sont pas
dignes de votre amour, le bonheur que ces liens peuvent promettre n'est
plus en votre puissance. Et quant  la religion, ce qui fait la base de
ses jouissances, l'intensit de la foi, est un don absolument
indpendant de nous: sans cette ferme croyance, on doit encore
reconnatre l'utilit des ides religieuses; mais il n'est au pouvoir de
qui que ce soit de s'en donner le bonheur.

C'est donc sous ces diffrents rapports que j'ai class le sujet des
trois chapitres que l'on va lire, entre les passions asservissantes, et
les ressources qui dpendent de soi seul.




CHAPITRE II.

_De l'amiti._


Je ne puis m'empcher de m'arrter au milieu de cet ouvrage, m'tonnant
moi-mme de la constance avec laquelle j'analyse les affections du coeur,
et repousse loin d'elles toute esprance de bonheur durable. Est-ce ma
vie que je dmens? pre, enfants, amis, amies, est-ce ma tendresse pour
vous que je vais dsavouer? Ah! non; depuis que j'existe je n'ai
cherch, je n'ai voulu de bonheur que dans le sentiment, et c'est par
mes blessures que j'ai trop appris  compter ses douleurs. Un jour
heureux, un tre distingu rattachent  ces illusions, et vingt fois on
revient  cette esprance aprs l'avoir vingt fois perdue. Peut-tre 
l'instant o je parle, je crois, je veux encore tre aime; je laisse
encore ma destine dpendre tout entire des affections de mon coeur;
mais celui qui n'a pu vaincre sa sensibilit n'est pas celui qu'il faut
le moins croire sur les raisons d'y rsister. Une sorte de philosophie
dans l'esprit indpendante de la nature mme du caractre, permet de se
juger comme un tranger, sans que les lumires influent sur les
rsolutions; de se regarder souffrir, sans que sa douleur soit allge
par le don de l'observer en soi-mme; et la justesse des mditations
n'est point altre par la faiblesse de coeur, qui ne permet pas de se
drober  la peine. D'ailleurs les ides gnrales cesseraient d'avoir
une application universelle, si l'on y mlait l'impression dtaille des
situations particulires. Pour remonter  la source des affections de
l'homme, il faut agrandir ses rflexions en les sparant de ses
circonstances personnelles: elles ont fait natre la pense, mais la
pense est plus forte qu'elles; et le vrai moraliste est celui qui, ne
parlant, ni par invention, ni par rminiscence, peint toujours l'homme
et jamais lui.

L'amiti n'est point une passion, car elle ne vous te pas l'empire de
vous-mme; elle n'est pas une ressource qu'on trouve en soi, puisqu'elle
vous soumet au hasard de la destine et du caractre des objets de votre
choix; enfin elle inspire le besoin du retour, et, sous ce rapport
d'exigence, elle fait ressentir plusieurs des peines de l'amour, sans
promettre des plaisirs aussi vifs. L'homme est plac, par toutes ses
affections, dans cette triste alternative: s'il a besoin d'tre aim
pour tre heureux, tout systme de bonheur certain et durable est fini
pour lui; et s'il sait y renoncer, c'est une grande partie de ses
jouissances sacrifie pour assurer celles qui lui resteront, c'est une
rduction courageuse qui n'enrichit que dans l'avenir.

Je considrerai d'abord dans l'amiti, non ces liaisons fondes sur
divers genres de convenances qu'il faut attribuer  l'ambition et  la
vanit, mais ces attachements purs et vrais, ns du simple choix du
coeur, dont l'unique cause est le besoin de communiquer ses sentiments et
ses penses, l'espoir d'intresser, la douce assurance que ses plaisirs
et ses peines rpondent  un autre coeur. Si deux amis peuvent russir 
confondre leurs existences,  transporter l'un dans l'autre ce qu'il y a
d'ardent dans la personnalit; si chacun d'eux n'prouve le bonheur ou
la peine que par la destine de son ami; si, se confiant mutuellement
dans leurs sentiments rciproques, ils gotent le repos que donne la
certitude, et le charme des affections abandonnes, ils sont heureux:
mais que de douleurs peuvent natre de la poursuite de tels biens!

Deux hommes, distingus par leurs talents et appels  une carrire
illustre, veulent se communiquer leurs desseins; ils souhaitent de
s'clairer ensemble: s'ils trouvent du charme dans ces conversations o
l'esprit gote aussi les plaisirs de l'intimit, o la pense se montre
 l'instant mme de sa naissance, quel abandon d'amour-propre il faut
supposer pour croire qu'en se confiant on ne se mesure jamais! qu'on
exclue du tte--tte tout jugement comparable sur le mrite de son ami
et sur le sien, et qu'on se soit connu sans se classer! Je ne parle pas
des rivalits perfides qui pourraient natre d'une concurrence
quelconque; je me suis attache dans cet ouvrage  considrer les hommes
selon leur caractre sous le point de vue le plus favorable. Les
passions causent tant de malheur par elles-mmes, qu'il n'est pas
ncessaire, pour en dtourner, de peindre leurs effets dans les mes
naturellement vicieuses. Nul homme,  l'avance, ne se croyant capable de
commettre une mauvaise action, ce genre de danger n'effraye personne, et
lorsqu'on le suppose, on se donne seulement pour adversaire l'orgueil de
son lecteur. Imaginons donc qu'une ambition pareille, ou contraire, ne
brouillera point deux amis. Comme il est impossible de sparer l'amiti
des actions qu'elle inspire, les services rciproques sont un des liens
qui doivent ncessairement en rsulter; et qui peut se rpondre que le
succs des efforts de son ami n'influera pas sur vos sentiments pour
lui! Si l'on n'est pas content de l'activit de son ami, si l'on croit
avoir  s'en plaindre,  la perte de l'objet de ses dsirs viendra
bientt se joindre le chagrin plus amer de douter du degr d'intrt que
votre ami mettait  vous seconder. Enfin, en mlant ensemble le
sentiment et les affaires, les intrts du monde et ceux du coeur, on
prouve une sorte de peine qu'on ne veut pas approfondir, parce qu'il
est plus honorable de l'attribuer au sentiment seul, mais qui se compose
aussi d'une autre sorte de regrets, rendus plus douloureux par leur
mlange avec les affections de l'me. Il semble alors qu'il vaudrait
mieux sparer entirement l'amiti de tout ce qui n'est pas elle; mais
son plus grand charme serait perdu si elle ne s'unissait pas  votre
existence entire: ne sachant pas, comme l'amour, vivre d'elle-mme, il
faut qu'elle partage tout ce qui compose vos intrts et vos sentiments;
et c'est  la dcouverte,  la conservation de cet autre soi, que tant
d'obstacles s'opposent.

Les anciens avaient une ide exalte de l'amiti, qu'ils peignaient sous
les traits de Thse et de Pirithos, d'Oreste et de Pylade, de Castor
et Pollux; mais sans s'arrter  ce qu'il y a de mythologique dans ces
histoires, c'est  des compagnons d'armes que l'on supposait de tels
sentiments; et les dangers que l'on affronte ensemble, en apprenant 
braver la mort, rendent plus facile le dvouement de soi-mme  un
autre. L'enthousiasme de la guerre excite toutes les passions de l'me,
remplit les vides de la vie, et par la prsence continuelle de la mort
fait taire la plupart des rivalits, pour leur substituer le besoin de
s'appuyer l'un sur l'autre, de lutter, de triompher, ou de prir
ensemble. Mais tous ces mouvements gnreux que produit le plus beau des
sentiments des hommes, la valeur, sont plutt les qualits propres au
courage qu' l'amiti: lorsque la guerre est finie, rien n'est moins
probable que la ralit, la dure des rapports qu'on se croyait avec
celui qui partageait nos prils.

Pour juger de l'amiti mme, il faut l'observer dans les hommes qui ne
parcourent ni la carrire militaire, ni celle de l'ambition; et
peut-tre verra-t-on alors que ce sentiment est le plus exigeant de tous
dans les mes ardentes. On veut qu'il suffise  la vie, on s'agite du
vide qu'il laisse, on en accuse le peu de sensibilit de son ami; et
quand on prouverait l'un pour l'autre un sentiment semblable, on serait
fatigu mutuellement de l'exigence rciproque. Je sais bien qu'au
tableau de toutes ces inquitudes on peut opposer les tres froids qui,
aimant comme ils font toutes les autres actions de leur vie, consacrent
 l'amiti tel jour de la semaine, rglent par avance quel pouvoir sur
leur bonheur ils donneront  ce sentiment, et s'acquittent d'un penchant
comme d'un devoir; mais j'ai dj dit, dans l'introduction de cet
ouvrage, que je ne voulais m'occuper que du destin des mes passionnes:
le bonheur des autres est assur par toutes les qualits qui leur
manquent.

Les femmes font habituellement de la confidence le premier besoin de
l'amiti, et ce n'est plus alors qu'une consquence de l'amour; il faut
que rciproquement une passion semblable les occupe, et leur
conversation n'est souvent alors que le sacrifice alternatif fait, par
celle qui coute,  l'esprance de parler  son tour. La confidence mme
que l'on s'adresse l'une  l'autre de sentiments moins exclusifs, porte
avec elle le mme caractre; et l'occupation qu'on a de soi est un tiers
importun successivement  toutes deux. Que devient cependant le plaisir
de se confier, si l'on aperoit de l'indiffrence, si l'on surprend un
effort? Tout est dit pour les mes sensibles, et la personnalit seule
peut continuer des entretiens dont l'oeil pntrant de la dlicatesse a
vu l'amiti fatigue.

Les femmes, ayant toutes la mme destine, tendent toutes au mme but;
et cette espce de jalousie qui se compose du sentiment et de
l'amour-propre est la plus difficile  dompter. Il y a, dans la plupart
d'entre elles, un art qui n'est pas de la fausset, mais un certain
arrangement de la vrit dont elles ont toutes le secret, et dont
cependant elles dtestent la dcouverte. Jamais le commun des femmes ne
pourra supporter de chercher  plaire  un homme devant une autre femme;
il y a aussi une espce de fortune commune  tout ce sexe en agrments,
en esprit, en beaut, et chaque femme se persuade qu'elle hrite de la
ruine de l'autre. Il faudrait donc ou une absence totale de sentiments
vifs qui, en dtruisant la rivalit, amortirait aussi toute espce
d'intrt, ou une vraie supriorit, pour effacer la trace des obstacles
gnraux qui sparent les femmes entre elles. Il faut trouver autant
d'agrments qu'on peut s'en croire, et plus de qualits positives, pour
qu'il y ait du repos dans elle, et du dvouement en soi; alors le
premier bien, sans doute, est l'amiti d'une femme. Quel homme prouva
jamais tout ce que le coeur d'une femme peut souffrir? l'tre qui fut ou
serait aussi malheureux que vous, peut seul porter du secours au plus
intime, au plus amer de la douleur. Mais quand cet objet unique serait
rencontr, la destine, l'absence ne pourraient-elles pas troubler le
bonheur d'un tel lien? Et d'ailleurs celle qui croirait possder l'ami
le plus parfait et le plus sensible, l'amie la plus distingue, sachant
mieux que personne tout ce qu'il faut pour obtenir du bonheur dans de
telles relations, serait d'autant plus, loigne de conseiller comme la
destine de tous, la plus rare des chances morales.

Enfin deux amis d'un sexe diffrent, qui n'ont aucun intrt commun,
aucun sentiment absolument pareil, semblent devoir se rapprocher par
cette opposition mme; mais si l'amour les captive, je ne sais quel
sentiment, ml d'amour-propre et d'gosme, fait trouver  un homme ou
 une femme, lis par l'amiti, peu de plaisir  s'entendre parler de la
passion qui les occupe. Ces sortes de liens, ou ne se maintiennent pas,
ou cessent alors qu'on n'aime plus l'objet dont on s'entretenait; on
s'aperoit tout  coup que lui seul vous runissait. Si ces deux amis,
au contraire, n'ont point de premier objet, ils voudront obtenir l'un de
l'autre cette prfrence suprme. Ds qu'un homme et une femme ne sont
point attachs ailleurs par l'amour, ils cherchent dans leur amiti tout
le dvouement de ce sentiment, et il y a une sorte d'exigence naturelle,
entre deux personnes d'un sexe diffrent, qui fait demander par degrs,
et sans s'en apercevoir, ce que la passion seule peut donner, quelque
loign que l'un ou l'autre soit de la ressentir. On se soumet d'avance
et sans peine  la prfrence que son ami accorde  sa matresse; mais
on ne s'accorde pas  voir les bornes que la nature mme de son
sentiment met aux preuves de son amiti; on croit donner plus qu'on ne
reoit, par cela mme qu'on est plus frapp de l'un que de l'autre, et
l'galit est aussi difficile  tablir sous ce rapport que sous tous
les autres; cependant elle est le but o tendent ceux qui se livrent 
ce lien. L'amour se passerait bien plutt de rciprocit que l'amiti;
l o il existe de l'ivresse, on peut suppler  tout par de l'erreur;
mais l'amiti ne peut se tromper, et lorsqu'elle compare, elle n'obtient
presque jamais le rsultat qu'elle dsire; ce qu'on mesure parat si
rarement gal; il y a quelquefois plus de parit dans les extrmes, et
les sentiments sans bornes se croient plus aisment semblables.

Quelles tristes penses ces analyses ne font-elles pas natre sur la
destine de l'homme! Quoi! plus le caractre est susceptible
d'attachements passionns, plus il faut craindre de faire dpendre son
bonheur du besoin d'tre aim! Est-ce une rflexion qui doive livrer 
la froide personnalit? Ce serait, au contraire, cette rflexion mme
qui devrait conduire  penser qu'il faut loigner de toutes les
affections de l'me jusqu' l'gosme du sentiment. Contentez-vous
d'aimer, vous qui tes ns sensibles; c'est l l'espoir qui ne trompe
jamais. Sans doute, l'homme qui s'est vu l'objet de la passion la plus
profonde, qui recevait  chaque instant une nouvelle preuve de la
tendresse qu'il inspirait, prouvait des motions plus enivrantes. Ces
plaisirs, non crs par soi, ressemblent aux dons du ciel, ils exaltent
la destine: mais ce bonheur d'un jour gte toute la vie; le seul trsor
intarissable, c'est son propre coeur. Celui qui consacre sa vie au
bonheur de ses amis et de sa famille, celui qui, prvenant tous les
sacrifices, ignore  jamais o se serait arrte l'amiti qu'il inspire;
celui qui, n'existant que dans les autres, ne peut plus mesurer ce
qu'ils feraient pour lui; celui qui trouve dans les jouissances qu'il
donne le prix des sentiments qu'il prouve; celui dont l'me est si
agissante pour la flicit des objets de sa tendresse, qu'il ne lui
reste aucun de ces moments de vague o la rverie enfante l'inquitude
et le reproche, celui-l peut sans crainte s'exposer  l'amiti.

Mais un tel dvouement n'a presque point d'exemple entre des gaux; il
peut exister, caus par l'enthousiasme ou par un devoir quelconque; mais
il n'est presque jamais possible dans l'amiti, dont la nature est
d'inspirer le funeste besoin d'un parfait retour; et c'est parce que le
coeur est fait ainsi, que je me suis rserv de peindre la bont comme
une ressource plus assure que l'amiti, et meilleure pour le repos des
mes passionnment sensibles.




CHAPITRE III.

_De la tendresse filiale, paternelle et conjugale._


Ce qu'il y a de plus sacr dans la morale, ce sont les liens des parents
et des enfants: la nature et la socit reposent galement sur ce
devoir, et le dernier degr de la dpravation est de braver l'instinct
involontaire qui, dans ces relations, nous inspire tout ce que la vertu
peut commander. Il y a donc toujours un bonheur certain attach  de
tels liens, l'accomplissement de ses devoirs. Mais j'ai dit dans
l'Introduction de cet ouvrage, qu'en considrant toujours la vertu comme
la base de l'existence de l'homme, je n'examinerais les devoirs et les
affections que dans leur rapport avec le bonheur: il s'agit donc de
savoir maintenant quelles jouissances de sentiment les pres et les
enfants peuvent attendre les uns des autres.

Le mme principe, fcond en consquences, s'applique  ces affections
comme  tous les attachements du coeur; si l'on y livre son me assez
vivement pour prouver le besoin imprieux de la rciprocit, le repos
cesse et le malheur commence. Il y a dans ces liens une ingalit
naturelle qui ne permet jamais une affection de mme genre, ni au mme
degr; l'une des deux est plus forte, et par cela mme trouve des torts
 l'autre, soit que les enfants chrissent leurs parents plus qu'ils
n'en sont aims, soit que les parents prouvent pour leurs enfants plus
de sentiments qu'ils ne leur en inspirent.

Commenons par la premire supposition. Les parents ont, pour se faire
aimer de leurs enfants dans leur jeunesse, beaucoup des avantages et des
inconvnients des rois; on attend d'eux beaucoup moins qu'on ne leur
donne; on est flatt du moindre effort; on juge tout ce qu'ils font pour
vous d'une manire relative, et cette sorte de mesure comparative est
bien plus aisment satisfaite: ce n'est jamais d'aprs ce qu'on dsire,
mais d'aprs ce qu'on a coutume d'attendre, qu'on apprcie leur conduite
avec vous; il est bien plus facile de causer une agrable surprise 
l'habitude qu' l'imagination. Les parents adoptent donc presque
toujours, par calcul autant que par inclination, cette sorte de dignit
qui se voile; ils veulent tre jugs par ce qu'ils cachent, ils veulent
qu'on se rappelle leurs droits  l'instant mme o ils consentent  les
oublier: mais ce prestige, comme tous, ne peut faire effet que pendant
un temps. Le sentiment usurpateur veut chaque jour de nouvelles
conqutes: alors mme qu'il a tout obtenu, il s'afflige souvent de ce
qui manque  la nature de l'homme pour aimer; comment supporterait-il
d'tre tenu volontairement  une certaine distance? Le coeur tend 
l'galit, et quand la reconnaissance se change en vritable tendresse,
elle perd son caractre de soumission et de dfrence. Celui qui aime ne
croit plus rien devoir; il place au-dessus des bienfaits leur
inpuisable source, le sentiment; et si l'on veut toujours maintenir les
diffrences, les supriorits, le coeur se blesse et se retire. Les
parents cependant ne savent ou ne veulent presque jamais adopter ce
nouveau systme; et la diffrence d'ge est peut-tre cause qu'ils ne se
rapprochent jamais de vous que par des sacrifices: or il n'y a que
l'gosme qui sache s'arranger du bonheur avec ce mot-l.

Quel que soit le dvouement des enfants sensibles et respectueux, les
nouveaux penchants, les nouveaux devoirs qui les attirent, donnent 
leurs parents une humeur secrte qu'ils prouveront toujours, parce
qu'ils ne se l'avoueront jamais. Quand les parents aiment assez
profondment leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir
leur unique esprance, pour regarder leur propre vie comme finie, et
prendre pour les intrts de leurs enfants des affections personnelles,
ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent
dans eux-mmes, les enfants sont  leurs yeux des successeurs, presque
des rivaux, des sujets devenus indpendants, des amis dont on ne compte
que ce qu'ils ne font pas, des obligs  qui on nglige de plaire, en se
fiant sur leur reconnaissance, des associs d'eux  soi, plutt que de
soi  eux: c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant
une latitude infinie  l'ide de leurs droits, veulent que vous leur
teniez compte de ce vague de puissance dont ils n'usent pas aprs se
l'tre suppos. Enfin la plupart ont le tort habituel de se fonder
toujours sur le seul obstacle qui puisse exister  l'excs de tendresse
qu'on aurait pour eux, leur autorit, et de ne pas sentir, au contraire,
que dans cette relation, comme dans toutes celles o il existe d'un ct
une supriorit quelconque, c'est pour celui  qui l'avantage
appartient, que la dpendance du sentiment est la plus ncessaire et la
plus aimable. Une trs-grande simplicit dans le caractre de vos
parents, ou une supriorit si marque, que leurs enfants soient heureux
d'entretenir avec eux plutt un culte qu'une liaison, peuvent dtruire
ces observations; mais c'est aux situations les plus communes qu'elles
s'appliquent.

Dans la seconde supposition, peut-tre la plus naturelle, le sentiment
maternel, accoutum par les soins qu'il donne  la premire enfance, 
se passer de toute espce de retour, fait prouver des jouissances
trs-vives et trs-pures, qui portent souvent tous les caractres de la
passion, sans exposer  d'autres orages que ceux du sort, et non des
mouvements intrieurs de l'me; mais il est si tristement prouv que,
ds que le besoin de la rciprocit commence, le bonheur des sentiments
s'altre, que l'enfance est l'poque de la vie qui inspire  la plupart
des parents l'attachement le plus vif, soit que l'empire absolu qu'on
exerce alors sur les enfants les identifie avec vous-mmes, soit que
leur dpendance inspire une sorte d'intrt qui attache plus que les
succs mmes qu'ils ne doivent qu' eux; soit que tout ce qu'on attend
des enfants alors tant en esprance, on possde  la fois ce qu'il y a
de plus doux dans la vrit et dans l'illusion, le sentiment qu'on
prouve, et celui qu'on se flatte d'obtenir. Bientt les vnements dans
leur ralit nous prsentent nos enfants levs par nous, pour d'autres
que pour nous-mmes, s'lanant vers la vie, tandis que le temps nous
place en arrire d'elle, pensant  nous par le souvenir, aux autres par
l'esprance. Quels parents sont alors assez sages pour considrer les
passions de la jeunesse comme les jeux de l'enfance, et pour ne pas
vouloir occuper plus de place parmi les unes que parmi les autres?

L'ducation, sans doute, influe beaucoup sur l'esprit et le caractre,
mais il est plus ais d'inspirer  son lve ses opinions que ses
volonts: le _moi_ de votre enfant se compose de vos leons, des livres
que vous lui avez donns, des personnes dont vous l'avez entour: mais
quoique vous puissiez reconnatre partout vos traces, vos ordres n'ont
plus le mme empire; vous avez form un homme, ce qu'il a pris de vous
est devenu lui, et sert autant que ses propres rflexions  composer son
indpendance. Enfin, les gnrations successives tant souvent appeles
par la dure de la vie de l'homme  exister simultanment, les pres et
les enfants, dans la rciprocit de sentiment qu'ils veulent les uns des
autres, oublient presque toujours de quel diffrent point de vue ils
considrent le monde; la glace qui renverse les objets qu'elle prsente,
les dnature moins que l'ge qui les place dans l'avenir ou dans le
pass.

Il n'est rien qui exige plus de dlicatesse de la part des parents que
la mthode qu'il faut suivre pour diriger la vie de leurs enfants sans
aliner leur coeur; car il n'est pas mme possible de sacrifier leur
affection  l'espoir de leur tre utile: toute influence durable sur la
conduite finissant avec le pouvoir du sentiment, le point juste n'est
presque jamais atteint dans cette relation. La tendresse des enfants
pour leurs parents se compose, pour ainsi dire, de tous les vnements
de leur vie: il n'est point d'attachement dans lequel entrent plus de
causes trangres  l'attrait du coeur, il n'en est donc point dont la
jouissance soit plus incertaine. La base principale d'un tel lien,
l'ascendant du devoir et de la nature, ne peut tre ananti; mais ds
qu'on aime ses enfants avec passion, on a besoin de toute autre chose
que de ce qu'ils vous doivent; et l'on court, dans son sentiment pour
eux, les mmes chances qu'amnent toutes les affections de l'me: enfin,
ce besoin de rciprocit, cette exigence, germe destructeur du seul don
cleste fait  l'homme, la facult d'aimer, cette exigence est plus
fatale dans la relation des parents avec les enfants, parce qu'une ide
d'autorit s'y mle; elle est donc par la mme raison plus funeste et
plus naturelle. Toute l'galit qui existe dans le sentiment de l'amour
suffit  peine pour loigner de son exigence l'ide d'un droit
quelconque; il semble que celui qui aime le plus, par ce titre seul,
porte atteinte  l'indpendance de l'autre: et combien plus cet
inconvnient n'existe-t-il pas dans les rapports des parents avec les
enfants! Plus ils ont de droits, plus ils doivent viter de s'en appuyer
pour tre aims; et cependant ds qu'une affection devient passionne,
elle ne se repose plus en elle-mme, il faut ncessairement qu'elle
agisse sur les autres.

La tendresse conjugale, lorsqu'elle existe, donne ou les jouissances de
l'amour ou celles de l'amiti, et je crois avoir dj analys les unes
et les autres: il y a dans ce lien cependant quelque chose de
particulier, en bien et en mal, qu'il faut examiner. Il est heureux,
dans la route de la vie, d'avoir invent des circonstances qui, sans le
secours mme du sentiment, confondent deux gosmes au lieu de les
opposer; il est heureux d'avoir commenc l'association d'assez bonne
heure pour que les souvenirs de la jeunesse aident  supporter, l'un
avec l'autre, la mort qui commence  la moiti de la vie; mais
indpendamment de ce qu'il est si ais de concevoir sur la difficult de
se convenir, la multiplicit des rapports de tout genre qui drivent des
intrts communs, offre mille occasions de se blesser, qui ne naissent
pas du sentiment, mais finissent par l'altrer. Personne ne sait 
l'avance combien peut tre longue l'histoire de chaque journe; si l'on
observe la vrit des impressions qu'elle produit, et dans ce qu'on
appelle, avec raison, le _mnage_, il se rencontre  chaque instant de
certaines difficults qui peuvent dtruire pour jamais ce qu'il y avait
d'exalt dans le sentiment: c'est donc de tous les liens celui o il est
le moins probable d'obtenir le bonheur romanesque du coeur; il faut, pour
maintenir la paix dans cette relation, une sorte d'empire sur soi-mme,
de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des
plaisirs de la vertu que des jouissances de la passion.

Sans cesse la main de fer de la destine repousse l'homme dans
l'incomplet; il semble que le bonheur est possible par la nature mme
des choses, qu'avec telle runion de ce qui est pars dans le monde, on
aurait la perfection dsire; mais dans le travail de cet difice, une
pierre renverse l'autre, un avantage exclut celui qui doublait son prix;
le sentiment dans sa plus grande force est exigeant par sa nature, et
l'exigence dtruit l'affection qu'elle veut obtenir. Souvent l'homme,
inconsquent dans ses voeux, s'loigne seulement parce qu'il est trop
aim, et se voyant l'objet de tous les dvouements et de toutes les
qualits, confesse que l'excs mme de l'attachement suffit pour effacer
la trace de ses bienfaits. Quel conseil, quel rsultat tirer de ces
rflexions? La conclusion que j'ai annonce; c'est que les mes ardentes
prouvent par l'amiti, par les liens de la nature, plusieurs des peines
attaches  la passion, et que par del la ligne du devoir et des
jouissances qu'on peut puiser dans ses propres affections, le sentiment,
de quelque nature qu'il puisse tre, n'est jamais une ressource qu'on
trouve en soi; il met toujours le bonheur dans la dpendance de la
destine, du caractre et de l'attachement des autres.




CHAPITRE IV.

_De la religion._


Je ne peindrai point la religion dans les excs du fanatisme; les
sicles et la philosophie ont puis ce sujet, et ce que j'ai dit sur
l'esprit de parti est applicable  cette frnsie comme  toutes celles
causes par l'empire d'une opinion. Ce n'est pas non plus de ces ides
religieuses, seul espoir de la fin de l'existence, que je veux parler.
Le thisme des hommes clairs, des mes sensibles, est de la vritable
philosophie; et c'est en considrant toutes les ressources que l'homme
peut tirer de sa raison, qu'il faut compter cette ide, trop grande en
elle-mme pour n'tre pas d'un poids immense encore, malgr ses
incertitudes.

Mais la religion, dans l'acception gnrale, suppose une inbranlable
foi; et lorsqu'on a reu du ciel cette profonde conviction, elle suffit
 la vie et la remplit tout entire: c'est sous ce rapport que
l'influence de la religion est vritablement puissante, et c'est sous ce
mme rapport qu'on doit la considrer comme un don aussi indpendant de
soi, que la beaut, le gnie, ou tout autre avantage qu'on tient de la
nature, et qu'aucun effort ne peut obtenir.

Comment serait-il au pouvoir de la volont de diriger nos dispositions 
cet gard? Aucune action sur soi-mme n'est possible en matire de foi;
la pense est indivisible, l'on ne peut en dtacher une partie pour
travailler sur l'autre: on espre ou l'on craint; on doute ou l'on
croit, selon la nature de l'esprit et des combinaisons qu'il fait
natre.

Aprs avoir bien tabli que la foi est une facult qu'il ne dpend point
de nous d'acqurir, examinons avec impartialit ce qu'elle peut pour le
bonheur, et prsentons d'abord ses principaux avantages.

L'imagination est la plus indomptable des puissances morales de l'homme;
ses dsirs et ses incertitudes le tourmentent tour  tour. La religion
ouvre une longue carrire  l'esprance, et trace une route prcise  la
volont: sous ces deux rapports elle soulage la pense. Son avenir est
le prix du prsent; tout se rapportant au mme but, a le mme degr
d'intrt. La vie se passe au dedans de soi, les circonstances
extrieures ne sont qu'une manire d'exercer un sentiment habituel;
l'vnement n'est rien, le parti qu'on a pris est tout; et ce parti,
toujours command par une loi divine, n'a jamais pu coter un instant
d'incertitude. Ds qu'on est  l'abri du remords, on ignore ces
repentirs du coeur ou de l'esprit qui s'accusent du hasard mme, et
jugent de la rsolution par ses effets. Les succs ou les revers ne
donnent  la conscience des dvots ni contentement ni regret; la morale
religieuse ne laissant aucun vague sur aucune des actions de la vie,
leur dcision est toujours simple. Quand le vrai chrtien s'est acquitt
de ses devoirs, son bonheur ne le regarde plus; il ne s'informe pas quel
sort lui est chu, il ne sait pas ce qu'il faut dsirer ou craindre, il
n'est certain que de ses devoirs. Les meilleures qualits de l'me, la
gnrosit, la sensibilit, loin de faire cesser tous les combats
intrieurs, peuvent, dans la lutte des passions, opposer l'une  l'autre
des affections d'une gale force; mais la religion donne pour guide un
code o, dans toutes les circonstances, ce qu'on doit faire est rsolu
par une loi. Tout est fixe dans le prsent, tout est indfini dans
l'avenir; enfin, l'me prouve une sorte de bien-tre jamais plus vif,
mais toujours calme; elle est environne d'une aurole qui l'claire au
moins dans les tnbres, si elle n'est pas aussi clatante que le jour,
et cet tat la drobant au malheur, sauve aprs tout plus des deux tiers
de la vie.

S'il en est ainsi pour les destines communes, si la religion compense
les jouissances qu'elle te, elle est d'une utilit souveraine dans les
situations dsespres. Lorsqu'un homme, aprs avoir commis de grands
crimes, en prouve un vrai remords, cette situation de l'me est si
violente qu'on ne peut la supporter qu' l'aide d'ides surnaturelles.
Sans doute le plus efficace des repentirs serait des actions vertueuses;
mais  la fin de la vie, mme dans la jeunesse, quel coupable peut
esprer de faire autant de bien qu'il a caus de mal? quelle somme de
bonheur quivaut  l'intensit de la peine? qui est assez puissant pour
expier du sang ou des pleurs? Une dvotion ardente suffit 
l'imagination exalte des criminels repentants; et dans ces solitudes
profondes o les chartreux et les trappistes adoptaient une vie si
contraire  la raison, les coupables convertis trouvaient la seule
existence qui convnt  l'agitation de leur me; peut-tre mme des
hommes dont la nature vhmente les et appels dans le monde 
commettre de grands crimes, livrs, ds leur enfance, au fanatisme
religieux, ont enseveli dans les clotres l'imagination qui bouleverse
les empires. Ces rflexions ne suffisent pas pour encourager de
semblables institutions; mais on voit que, sous toutes les formes,
l'ennemi de l'homme c'est la passion, et qu'elle seule fait la grande
difficult de la destine humaine.

Dans la classe de la socit qui est livre aux travaux matriels,
l'imagination est encore la facult dont il faut le plus craindre les
effets. Je ne sais si l'on a dtruit la foi religieuse du peuple en
France; mais on aura bien de la peine  remplacer pour lui toutes les
jouissances relles dont cette ide lui tenait lieu: la rvolution y a
suppl pendant quelque temps; un de ses grands attraits pour le peuple
a t d'abord l'intrt, l'agitation mme qu'elle rpandait sur sa vie.
La rapide succession des vnements, les motions qu'elle faisait
natre, causaient une sorte d'ivresse qui htait le temps, et ne
laissait plus sentir le vide, ni l'inquitude de l'existence. On s'est
trop accoutum  penser que les hommes du peuple bornaient leur ambition
 la possession des biens physiques: on les a vus ardemment attachs 
la rvolution, parce qu'elle leur donnait le plaisir de connatre les
affaires, d'influer sur elles, de s'occuper de leurs succs. Toutes ces
passions des hommes oisifs ont t dcouvertes par ceux qui n'avaient
connu que le besoin du travail et le prix de son salaire; mais lorsque
l'tablissement d'un gouvernement quelconque fait rentrer ncessairement
les trois quarts de la socit dans les occupations qui chaque jour
assurent la subsistance du lendemain, lorsque le bouleversement d'une
rvolution n'offrira plus  chaque homme la chance d'obtenir tous les
biens que l'opinion et l'industrie ont entasss depuis des sicles dans
un empire de vingt-cinq millions d'hommes, quel trsor pourra-t-on
ouvrir  l'esprance, qui se proportionne, comme la foi religieuse, aux
dsirs de tous ceux qui veulent y puiser? Quelle ide, magique qui, tout
 la fois, contienne, resserre les actions dans le cercle le plus
circonscrit, et satisfasse la passion dans son besoin indfini d'espoir,
d'avenir et de but?

Si ce sicle est l'poque o les raisonnements ont le plus branl la
possibilit d'une croyance implicite, c'est dans ce temps aussi que les
plus grands exemples de la puissance de la religion ont exist. On a
sans cesse prsentes  sa pense ces victimes innocentes qui, sous un
rgime de sang, prissaient, entranant aprs elles ce qu'elles avaient
de plus cher: jeunesse, beaut, vertus, talents; une puissance plus
arbitraire que le destin, et non moins irrvocable, prcipitait tout
dans le tombeau. Les anciens ont brav la mort par le dgot de
l'existence; mais nous avons vu des femmes nes timides, des jeunes gens
 peine sortis de l'enfance, des poux qui, s'aimant, avaient dans cette
vie ce qui peut seul la faire regretter, s'avancer vers l'ternit, sans
croire tre spars par elle, ne pas reculer devant cet abme o
l'imagination frmit de tout ce qu'elle invente, et, moins lasss que
nous des tourments de la vie, supporter mieux l'approche de la mort.

Enfin un homme avait vu toutes les prosprits de la terre se runir sur
sa tte, la destine humaine semblait s'tre agrandie pour lui, et avoir
emprunt quelque chose des rves de l'imagination; roi de vingt-cinq
millions d'hommes, tous leurs moyens de bonheur taient runis dans ses
mains pour valoir  lui seul la jouissance de les dispenser de nouveau;
n dans cette clatante situation, son me s'tait forme pour la
flicit; et le hasard qui, depuis tant de sicles, avait pris en faveur
de sa race un caractre d'immutabilit, n'offrait  sa pense aucune
chance de revers, n'avait pas mme exerc sa rflexion sur la
possibilit de la douleur; tranger au sentiment du remords, puisque
dans sa conscience il se croyait vertueux, il n'avait prouv que des
impressions paisibles; sa destine et son caractre ne le prparant
point  s'exposer aux coups du sort, il semblait que son me devait
succomber au premier trait du malheur. Cet homme cependant, qui manqua
de la force ncessaire pour prserver son pouvoir, et fit douter de son
courage, tant qu'il en eut besoin pour repousser ses ennemis; cet homme,
dont l'esprit naturellement incertain et timide, ne sut ni croire  ses
propres ides, ni mme adopter en entier celles d'un autre; cet homme
s'est montr tout  coup capable de la plus tonnante des rsolutions,
celle de souffrir et de mourir. Louis XVI s'est trouv roi pendant le
premier orage d'une rvolution sans exemple dans l'histoire. Les
passions se disputaient son existence; il reprsentait  lui seul toutes
les ides contre lesquelles on tait arm.  travers tant de dangers, il
persista  ne prendre pour guide que les maximes d'une pit
superstitieuse; mais c'est  l'poque o la religion seule triomphe
encore, c'est  l'instant o le malheur est sans espoir, que la
puissance de la foi se dveloppa tout entire dans la conduite de Louis.
La force inbranlable de cette conviction ne permit plus d'apercevoir
dans son me l'ombre d'une faiblesse; l'hrosme de la philosophie fut
contraint  se prosterner devant sa simple rsignation. Il reut
passivement tous les arrts du malheur, et se montra cependant sensible
pour ce qu'il aimait, comme si les facults de sa vie avaient doubl 
l'instant de sa mort. Il compta, sans frmir, tous les pas qui le
menrent du trne  l'chafaud; et dans l'instant terrible o il lui fut
encore prononc cette sublime expression: _Fils de saint Louis, montez
au ciel_, telle tait son exaltation religieuse, qu'il est permis de
croire que ce dernier moment mme n'appartint point dans son me 
l'pouvante de la mort.

On ne m'accusera point, je crois, d'avoir affaibli le tableau de
l'influence de la religion; cependant je ne pense pas qu'indpendamment
de l'inutilit des efforts qu'on pourrait faire  cet gard sur
soi-mme, on doive compter l'absorbation de la foi au rang des meilleurs
moyens de bonheur pour les hommes. Il n'est pas de mon sujet, dans cette
premire partie, de considrer la religion dans ses relations
politiques, c'est--dire, dans l'utilit dont elle doit tre  la
stabilit et au bonheur de l'tat social; mais je l'examine sous le
rapport de ses effets individuels.

D'abord la disposition qu'il faut donner  son esprit pour admettre les
dogmes de certaines religions, est souvent, en secret, pnible  celui
qui, n avec une raison claire, s'est fait un devoir de ne s'en servir
qu' de telles conditions; ramen, par intervalles,  douter de tout ce
qui est contraire  la raison, il prouve des scrupules de ses
incertitudes, ou des regrets d'avoir tellement livr sa vie  ces
incertitudes mmes, qu'il faut ou reconnatre l'inutilit de son
existence passe, ou dvouer encore ce qu'il en reste. Le coeur est aussi
born que l'esprit par la dvotion proprement dite: ce genre
d'exaltation a divers caractres.

Alors qu'il nat du malheur, alors que l'excs des peines a jet l'me
dans une sorte d'affaiblissement qui ne lui permet plus de se relever
par elle-mme, la sensibilit fait admettre ce qui conduit  la
destruction de la sensibilit, ou du moins ce qui interdit d'aimer de
tout l'abandon de son me. On se fait dfendre ce dont on ne pouvait se
garantir. La raison combat, avec dsavantage, contre les affections
passionnes. Quelque chose d'enthousiaste comme elle, des penses qui,
comme elle aussi, dominent l'imagination, servent de recours aux esprits
qui n'ont pas eu la force de soutenir ce qu'ils avaient de passionn
dans le caractre. Cette dvotion se sent toujours de son origine; on
voit, comme dit Fontenelle, _que l'amour a pass par l_; c'est encore
aimer sous des formes diffrentes, et toutes les inventions de la
faiblesse pour moins souffrir, ne peuvent ni mriter le blme, ni servir
de rgle gnrale. Mais la dvotion exalte qui fait partie du caractre
au lieu d'en tre seulement la ressource, cette dvotion, considre
comme le but auquel tous doivent tendre, et comme la base de la vie, a
un tout autre effet sur les hommes.

Elle est presque toujours destructive des qualits naturelles; ce
qu'elles ont de spontan, d'involontaire, est incompatible avec des
rgles fixes sur tous les objets. Dans la dvotion, l'on peut tre
vertueux sans le secours de l'inspiration de la bont, et mme il est
plusieurs circonstances o la svrit de certains principes vous dfend
de vous y livrer. Des caractres privs de qualits naturelles,  l'abri
de ce qu'on appelle la dvotion, se sentent plus  l'aise pour exercer
des dfauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopt le code.
Par del ce qui est command, tout ce qu'on refuse est lgitime; la
justice dgage de la bienfaisance, la bienfaisance de la gnrosit, et
contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois
dans la vie o telle vertu clairement ordonne exige un vritable
sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous
les instants qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout rduit en
devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obir qu' ce qui
s'exprime. Les qualits naturelles, dveloppes par les principes, par
les sentiments de la moralit, sont de beaucoup suprieures aux vertus
de la dvotion. Celui qui n'a jamais besoin de consulter ses devoirs,
parce qu'il peut se fier  tous ses mouvements; celui qu'on pourrait
trouver, pour ainsi dire, une crature moins rationnelle, tant il parat
agir involontairement et comme forc par sa nature; celui qui exerce
toutes les vertus vritables, sans se les tre nommes d'avance, et se
prise d'autant moins, que, ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'ide
du triomphe, celui-l est l'homme vraiment vertueux. Suivant une
expression de Dryden, diffremment applique, la dvotion lve un
mortel jusqu'aux cieux, la moralit naturelle fait descendre un ange sur
la terre:

    _He raised a mortal to the skies
     She drew an angel down._

On peut encore penser, en reconnaissant l'avantage des caractres
inspirs par leurs propres penchants, que la dvotion, tant d'un effet
gnral et positif, donne des rsultats plus semblables et plus certains
dans l'association universelle des hommes; mais d'abord la dvotion a de
grands inconvnients pour les caractres passionns, et n'en et-elle
point, ce serait, comme je l'ai dit, au nombre des vnements heureux,
et non des conseils efficaces, qu'il serait possible de la classer.

J'ai besoin de rpter que je ne comprends pas, dans cette discussion,
ces ides religieuses d'un ordre plus relev, qui, sans influer sur
chaque dtail de la vie, ennoblissent son but, donnent au sentiment et 
la pense quelques points de repos dans l'abme de l'infini. Il s'agit
uniquement de ces dogmes dominateurs qui assurent  la religion beaucoup
plus d'action sur l'existence, en ralisant ce qui restait dans le
vague, en asservissant l'imagination par l'incomprhensible.

Les esprits ardents n'ont que trop de penchant  croire que le jugement
est inutile; et rien ne leur convient mieux que cette espce de suicide
de la raison abdiquant son pouvoir par son dernier acte, et se dclarant
inhabile  penser, comme s'il existait en elle quelque chose de
suprieur  elle, qui pt dcider qu'une autre facult de l'homme le
servira mieux. Les esprits ardents sont ncessairement lasss de ce qui
est; et lorsqu'une fois ils admettent quelque chose de surnaturel, il
n'y a plus d'autres bornes  cette cration que les besoins de
l'imagination, et, s'exaltant elle-mme, elle n'a de repos que dans
l'extrme, et ne supporte plus de modifications.

Enfin, les affections du coeur, qui sont insparables du vrai, sont
ncessairement dnatures par les erreurs, de quelque genre qu'elles
soient; l'esprit ne fausse pas seul, et, quoiqu'il reste de bons
mouvements qu'il ne peut pas dtruire, ce qui, dans le sentiment,
appartient  la rflexion est absolument gar par toutes les
exagrations, et plus particulirement encore par celle de la dvotion;
elle isole en soi-mme, et soumet jusqu' la bont  de certains
principes qui en restreignent beaucoup l'application.

Que serait-ce, si, quittant les ides nuances, je parlais des exemples
qu'il reste encore d'intolrance superstitieuse, de quitisme,
d'illuminisme, etc.; de tous ces malheureux effets du vide de
l'existence, de la lutte de l'homme contre le temps, de l'insuffisance
de la vie? Les moralistes doivent seulement signaler la route qui
conduit au dernier terme de l'erreur: tout le monde est frapp des
inconvnients de l'excs, et personne ne pouvant se persuader qu'on en
deviendra capable, l'on se regarde toujours comme tranger aux tableaux
qu'on pourrait lire.

J'ai donc d, de toutes les manires, ne pas admettre la religion parmi
les ressources qu'on trouve en soi, puisqu'elle est absolument
indpendante de notre volont, puisqu'elle nous soumet et  notre propre
imagination, et  celle de tous ceux dont la sainte autorit est
reconnue. En tant consquente au systme sur lequel cet ouvrage est
fond, au systme qui considre la libert absolue de l'tre moral comme
son premier bien, j'ai d prfrer et indiquer, comme le meilleur et le
plus sr des prservatifs contre le malheur, les divers moyens dont on
va voir le dveloppement.




SECTION III.

DES RESSOURCES QU'ON TROUVE EN SOI.




CHAPITRE PREMIER.

_Que personne  l'avance ne redoute assez le malheur._


L'gosme est ce qui ressemble le moins aux ressources qu'on trouve en
soi, telles que je les conois: l'gosme est un caractre qu'on ne peut
ni conseiller, ni dtruire; c'est une affection dont l'objet n'tant
jamais ni absent, ni infidle, peut, sous ce rapport, valoir quelques
jouissances, mais cause de vives inquitudes, absorbe, comme la passion
pour un autre, sans faire prouver l'espce de jouissance toujours
attache au dvouement de soi: d'ailleurs, la personnalit, soit qu'on
la considre comme un bien ou comme un mal, est une disposition de l'me
absolument indpendante de sa volont; on n'y arrive point par effort;
on y est, au contraire, entran. La sagesse s'acquiert, parce qu'elle
est toute compose de sacrifices; mais se donner un got, mais inspirer
un penchant, sont des mots contradictoires. Enfin, les caractres
passionns ne sont jamais susceptibles de ce qu'on appelle l'gosme:
c'est bien  leur propre bonheur qu'ils tendent avec imptuosit; mais
ils le cherchent au dehors d'eux, mais ils s'exposent pour l'obtenir,
mais ils n'ont jamais cette personnalit prudente et sensuelle qui
tranquillise l'me, au lieu de l'agiter. Et comme cet ouvrage n'est
consacr qu' l'tude des caractres passionns, tout ce qui n'entre pas
dans ce sujet en doit tre cart.

Il s'agit des ressources qu'on peut trouver en soi aprs les orages des
grandes passions; des ressources qu'on doit se hter d'adopter, si l'on
s'est convaincu de bonne heure de tout ce que j'ai tch de dvelopper
dans l'analyse des affections de l'me. Sans doute, si le dsespoir
dcidait toujours  se donner la mort, le cours de l'existence, ainsi
fix, pourrait se combiner avec plus de hardiesse; l'homme pourrait se
risquer, sans crainte,  la poursuite de ce qu'il croit le bonheur
parfait: mais qui peut braver le malheur, ne l'a jamais prouv.

Ce mot terrible, le malheur, s'entend dans les premiers jours de la
jeunesse, sans que la pense le comprenne. Les tragdies, les ouvrages
d'imagination, vous reprsentent l'adversit comme un tableau o le
courage et la beaut se dploient; la mort, ou un dnoment heureux
terminent, en peu d'instants, l'anxit qu'on prouve. Au sortir de
l'enfance, l'image de la douleur est insparable d'une sorte
d'attendrissement qui mle du charme  toutes les impressions qu'on
reoit; mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt-cinq annes pour
tre arriv  l'poque d'infortune marque dans la carrire de toutes
les passions.

Alors le malheur est long comme la vie; il se compose de vos fautes et
du sort; il vous humilie et vous dchire. Les indiffrents, les
connaissances intimes mme, vous reprsentent, par leurs manires avec
vous, le tableau raccourci de vos infortunes.  chaque instant, les
mots, les expressions les plus simples, vous apprennent de nouveau ce
que vous savez dj, mais ce qui frappe  chaque fois comme inattendu.
Si vous faites des projets, ils retombent toujours sur la peine
dominante; elle est partout, il semble qu'elle rende impraticables les
rsolutions mme qui doivent y avoir le moins de rapport: c'est contre
cette peine alors qu'on dirige ses efforts, on adopte des plans insenss
pour la surmonter, et l'impossibilit de chacun d'eux, dmontre par la
rflexion, est un nouveau revers au dedans de soi. On se sent saisi par
une seule ide, comme sous la griffe d'un monstre tout-puissant; on
contraint sa pense, sans pouvoir la distraire; il y a un travail dans
l'action de vivre qui ne laisse pas un moment de repos; le soir est la
seule attente de tout le jour, le rveil est un coup douloureux qui vous
reprsente chaque matin votre malheur avec l'effet de la surprise. Les
consolations de l'amiti agissent  la surface, mais la personne qui
vous aime le plus, n'a pas, sur ce qui vous intresse, la millime
partie des penses qui vous agitent; de ces penses qui n'ont point
assez de ralit pour tre exprimes, et dont l'action est assez vive
cependant pour vous dvorer. Except dans l'amour, o en parlant de
vous, celui qui vous aime s'occupe de lui, je ne sais comment on peut se
rsoudre  entretenir un autre de sa peine autant qu'on y pense; et quel
bien, d'ailleurs, en pourrait-on retirer? La douleur est fixe, et rien
ne peut la dplacer, qu'un vnement ou le courage. Alors que le malheur
se prolonge, il a quelque chose d'aride, de dcourageant, qui lasse de
soi-mme, autant qu'il importune les autres. On se sent poursuivi par le
sentiment de l'existence, comme par un dard empoisonn; on voudrait
respirer un jour, une heure, pour reprendre des forces, pour recommencer
la lutte au dedans de soi, et c'est sous le poids qu'il faut se relever,
c'est accabl qu'il faut combattre; on ne dcouvre pas un point sur
lequel on puisse s'appuyer pour vaincre le reste. L'imagination a tout
envahi, la douleur est au terme de toutes les rflexions, et il en
arrive subitement de nouvelles qui dcouvrent de nouvelles douleurs.
L'horizon recule devant soi  mesure que l'on avance; on essaie de
penser pour vaincre les sensations, et les penses les multiplient;
enfin, l'on se persuade bientt que ses facults sont baisses; la
dgradation de soi fltrit l'me, sans rien ter  l'nergie de la
douleur; il n'est point de situation dans laquelle on puisse se reposer,
on veut fuir ce qu'on prouve, et cet effort agite encore plus. Celui
qui peut tre mlancolique, qui peut se rsigner  la peine, qui peut
s'intresser encore  lui-mme, n'est pas malheureux. Il faut tre
dgot de soi, et se sentir li  son tre, comme si l'on tait deux,
fatigus l'un de l'autre; il faut tre devenu incapable de toutes les
jouissances, de toutes les distractions, pour ne sentir qu'une douleur;
il faut, enfin, que quelque chose de sombre, desschant l'motion, ne
laisse dans l'me qu'une seule impression inquite et brlante. La
souffrance est alors le centre de toutes les penses, elle devient le
principe unique de la vie, on ne se reconnat que par sa douleur.

Si les paroles pouvaient transmettre ces sensations tellement inhrentes
 l'me qu'en les exprimant on leur te toujours quelque chose de leur
intensit; si l'on pouvait concevoir d'avance ce que c'est que le
malheur, je ne crois pas que personne pt rejeter avec ddain le systme
qui a pour but seulement d'viter de souffrir. Des hommes froids, qui
veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la
douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli
mot de cette langue, aussi fausse que recherche, c'est celui de cette
femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: _C'tait le bon temps,
j'tais bien heureuse_. Mais jamais cette expression mme n'et t
prononce par un coeur passionn. Ce sont les caractres sans vritable
chaleur qui parlent sans cesse des avantages des passions, du besoin de
les prouver; les mes ardentes les craignent; les mes ardentes
accueilleront tous les moyens de se prserver de la douleur: c'est 
ceux qui savent la craindre que ces dernires rflexions sont ddies;
c'est surtout  ceux qui souffrent qu'elles peuvent apporter quelque
consolation.




CHAPITRE II.

_De la philosophie._


La philosophie, dont je crois utile et possible aux mes passionnes
d'adopter les secours, est de la nature la plus releve. Il faut se
placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en
rien attendre. Il faut que, lass de vains efforts pour obtenir le
bonheur, on se rsolve  l'abandon de cette dernire illusion, qui, en
s'vanouissant, entrane toutes les autres aprs elle. Il faut qu'on ait
appris  concevoir la vie passivement,  supporter que son cours soit
uniforme,  suppler  tout par la pense,  voir en elle les seuls
vnements qui ne dpendent ni du sort, ni des hommes. Lorsqu'on s'est
dit qu'il est impossible d'obtenir le bonheur, on est plus prs
d'atteindre  quelque chose qui lui ressemble, comme les hommes drangs
dans leur fortune ne se retrouvent  l'aise que lorsqu'ils se sont avou
qu'ils taient ruins. Quand on a fait le sacrifice de ses esprances,
tout ce qui revient  compte d'elles est un bien imprvu, dont aucun
genre de crainte n'a prcd la possession. Il est une multitude de
jouissances partielles qui ne drivent point d'une mme source, mais
offrent des plaisirs pars  l'homme dont l'me paisible est dispose 
les goter; une grande passion, au contraire, les absorbe tous; elle ne
permet pas seulement de savoir qu'ils existent.

Il n'y a plus de fleurs dans ce parterre qu'_elle_ a parcouru; son amant
n'y peut voir que la trace de ses pas. L'ambitieux, en apercevant ces
hameaux entours de tous les dons de la nature, demande si le gouverneur
de ce canton a beaucoup de crdit, ou si les paysans qui l'habitent
peuvent lire un dput. Aux yeux de l'homme passionn, les objets
extrieurs ne reprsentent qu'une ide, parce qu'ils ne sont jugs que
par un seul sentiment. Le philosophe, par un grand acte de courage,
ayant dlivr ses penses du joug de la passion, ne les dirige plus
toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune
de ses ides peut lui valoir tour  tour et sparment.

Ce qui conduirait surtout  penser que la vie est un voyage, c'est que
rien n'y semble ordonn comme un sjour. Voulez-vous attacher votre
existence  l'empire absolu d'une ide ou d'un sentiment: tout est
obstacle, tout est malheur  chaque pas. Voulez-vous laisser aller la
vie au gr du vent qui lui fait doucement parcourir des situations
diverses; voulez-vous du plaisir pour chaque jour sans le faire
concourir  l'ensemble du bonheur de toute la destine: vous le pouvez
facilement; et lorsque aucun des vnements de la vie n'est prcd par
de brlants dsirs, ni suivi d'amers regrets, l'on trouve une part
suffisante de flicit dans ces jouissances isoles que le hasard
dispense sans but.

S'il n'tait dans l'existence de l'homme qu'une seule poque, la
jeunesse, peut-tre pourrait-on la vouer aux grandes chances des
passions; mais  l'instant o la vieillesse commande une nouvelle
manire d'exister, le philosophe seul sait supporter cette transition
sans douleur. Si nos facults, si nos dsirs, qui naissent de nos
facults, taient toujours d'accord avec notre destine,  tous les ges
on pourrait goter quelque bonheur; mais un coup simultan ne porte pas
galement atteinte  nos facults et  nos dsirs. Le temps dgrade
souvent notre destine avant d'avoir affaibli nos facults, affaiblit
nos facults avant d'avoir amorti nos dsirs. L'activit de l'me survit
aux moyens de l'exercer; les dsirs,  la perte des biens dont ils
inspirent le besoin. La douleur de la destruction se fait sentir avec
toute la force de l'existence; c'est assister soi-mme  ses
funrailles, et, violemment attach  ce triste et long spectacle,
renouveler le supplice de Mzence, lier ensemble la mort et la vie.

Quand la philosophie s'empare de l'me, elle commence, sans doute, par
lui faire mettre beaucoup moins de prix  ce qu'elle possde et  ce
qu'elle espre. Les passions rehaussent beaucoup plus toutes les
valeurs; mais quand ce tarif de modration est fix, il subsiste pour
tous les ges; chaque moment se suffit  lui-mme, une poque n'anticipe
point sur l'autre, jamais les orages des passions ne les confondent ni
ne les prcipitent. Les annes, et tout ce qu'elles amnent avec elles,
se succdent tranquillement suivant l'intention de la nature, et l'homme
participe au calme de l'ordre universel.

Je l'ai dit, celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses
rsolutions peut entrer dans la carrire des passions; il peut y
abandonner sa vie, s'il se sent capable de la terminer, alors que la
foudre aura renvers l'objet de tous ses efforts et de tous ses voeux:
mais comme je ne sais quel instinct, qui appartient plus, je crois,  la
nature physique qu'au sentiment moral, force souvent  conserver des
jours dont tous les instants sont une nouvelle douleur, peut-on courir
les hasards, presque certains, d'un malheur qui fera dtester
l'existence, et d'une disposition de l'me qui inspirera la crainte de
l'anantir? Non que dans cette situation la vie ait encore quelques
charmes, mais parce qu'il faut rassembler dans un mme moment tous les
motifs de sa douleur pour lutter contre l'indivisible pense de la mort;
parce que le malheur se rpand sur l'tendue des jours, tandis que la
terreur qu'inspire le suicide se concentre en entier dans un instant, et
que pour se tuer il faudrait embrasser le tableau de ses infortunes
comme le spectacle de sa fin,  l'aide de l'intensit d'un seul
sentiment et d'une seule ide.

Rien cependant n'inspire autant d'horreur que la possibilit d'exister,
uniquement parce qu'on ne sait pas mourir; et comme c'est le sort qui
peut attendre toutes les grandes passions, un tel objet d'effroi suffit
pour faire aimer cette puissance de philosophie qui soutient toujours
l'homme au niveau de la vie, sans l'y trop attacher, mais sans la lui
faire har.

La philosophie n'est pas de l'insensibilit; quoiqu'elle diminue
l'atteinte des vives douleurs, il faut une grande force d'me et
d'esprit pour arriver  cette philosophie dont je vante ici les secours;
et l'insensibilit est l'habitude du caractre, non le rsultat d'un
triomphe. La philosophie se sent de son origine. Comme elle nat
toujours de la profondeur de la rflexion, et qu'elle est souvent
inspire par le besoin de rsister  ses passions, elle suppose des
qualits suprieures, et donne une jouissance de ses propres facults
tout  fait inconnue  l'homme insensible; le monde lui convient mieux
qu'au philosophe; il ne craint pas que l'agitation de la socit trouble
la paix dont il gote la douceur. Le philosophe, qui doit cette paix au
travail de sa pense, aime  jouir de lui-mme dans la retraite.

La satisfaction que donne la possession de soi, acquise par la
mditation, ne ressemble point aux plaisirs de l'homme personnel; il a
besoin des autres, il est exigeant, il souffre impatiemment tout ce qui
le blesse, il est domin par son gosme; et si ce sentiment pouvait
avoir de l'nergie, il aurait tous les caractres d'une grande passion:
mais le bonheur que trouve un philosophe dans la possession de soi, est
de tous les sentiments, au contraire, celui qui rend le plus
indpendant.

Par une sorte d'abstraction, dont la jouissance est cependant relle, on
s'lve  quelque distance de soi-mme pour se regarder penser et vivre;
et comme on ne veut dominer aucun vnement, on les considre tous comme
des modifications de notre tre qui exercent ses facults et htent de
diverses manires l'action de sa perfectibilit. Ce n'est plus vis--vis
du sort, mais de sa conscience qu'on se place, et, renonant  toute
influence sur le destin et sur les hommes, on se complat d'autant plus
dans l'action du pouvoir qu'on s'est rserv, dans l'empire de soi-mme,
et l'on fait chaque jour avec bonheur quelque changement ou quelque
dcouverte dans la seule proprit sur laquelle on se croie des droits
et de l'influence.

Il faut de la solitude  ce genre d'occupation, et s'il est vrai que la
solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe, c'est lui qui
est l'homme heureux. Non-seulement vivre seul est le meilleur de tous
les tats, parce que c'est le plus indpendant, mais encore la
satisfaction qu'on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa
source est si intime, qu'alors qu'on le possde rellement, la rflexion
rapproche toujours plus de la certitude de l'prouver.

La solitude est, pour les mes agites par de grandes passions, une
situation trs-dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui
semble la destination immdiate de l'homme; ce repos dont la jouissance
parat devoir prcder le besoin mme de la socit, et devenir plus
ncessaire encore aprs qu'on a longtemps vcu au milieu d'elle; ce
repos est un tourment pour l'homme domin par une grande passion. En
effet, le calme n'existant qu'autour de lui contraste avec son agitation
intrieure, et en accrot la douleur. C'est par la distraction qu'il
faut d'abord essayer d'affaiblir une grande passion; il ne faut pas
commencer la lutte par un combat corps  corps, et avant de se hasarder
 vivre seul, il faut avoir dj agi sur soi-mme. Les caractres
passionns, loin de redouter la solitude, la dsirent; mais cela mme
est une preuve qu'elle nourrit leur passion, loin de la dtruire. L'me,
trouble par les sentiments qui l'oppressent, se persuade qu'elle
soulagera sa peine en s'en occupant davantage; les premiers instants o
le coeur s'abandonne  la rverie sont pleins de charmes, mais bientt
cette jouissance le consume. L'imagination qui est reste la mme,
quoiqu'on ait loign d'elle ce qui semblait l'enflammer, pousse 
l'extrme toutes les chances de l'inquitude; dans son isolement elle
s'entoure de chimres; l'imagination dans le silence et la retraite,
n'tant frappe par rien de rel, donne une mme importance  tout ce
qu'elle invente. Elle veut se sauver du prsent, et elle se livre 
l'avenir, bien plus propre  l'agiter, bien plus conforme  sa nature.
L'ide qui la domine, laisse stationnaire par les vnements, se
diversifie de mille manires par le travail de la pense; la tte
s'enflamme, et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude
finit par effrayer l'homme malheureux; il croit  l'ternit de la
douleur qu'il prouve. La paix qui l'environne semble insulter au
tumulte de son me; l'uniformit des jours ne lui prsente aucun
changement mme dans la peine. La violence d'un tel malheur au sein de
la retraite est une nouvelle preuve de la funeste influence des
passions; elles loignent de tout ce qui est simple et facile, et
quoiqu'elles prennent leur source dans la nature de l'homme, elles
s'opposent sans cesse  sa vritable destination.

La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe.
C'est au milieu du monde que souvent ses rflexions, ses rsolutions
l'abandonnent, que les ides gnrales les plus arrtes cdent aux
impressions particulires; c'est l que le gouvernement de soi exige une
main plus assure: mais dans la retraite, le philosophe n'a de rapports
qu'avec le sjour champtre qui l'environne, et son me est parfaitement
d'accord avec les douces sensations que ce sjour inspire; elle s'en
aide pour penser et vivre. Comme il est rare d'arriver  la philosophie
sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables
aux chimres de la jeunesse, l'me, qui pour jamais y renonce, compose
son bonheur d'une sorte de mlancolie qui a plus de charme qu'on ne
pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les
incidents de la campagne, sont tellement analogues  cette disposition
morale, qu'on serait tent de croire que la Providence a voulu qu'elle
devnt celle de tous les hommes, et que tout concourt  la leur
inspirer, lorsqu'ils atteignent l'poque o l'me se lasse de travailler
 son propre sort, se fatigue mme de l'esprance, et n'ambitionne plus
que l'absence de la peine. Toute la nature semble se prter aux
sentiments qu'ils prouvent alors. Le bruit du vent, l'clat des orages,
le soir de l't, les frimas de l'hiver; ces mouvements, ces tableaux
opposs, produisent des impressions pareilles, et font natre dans l'me
cette douce mlancolie, vrai sentiment de l'homme, rsultat de sa
destine, seule situation du coeur qui laisse  la mditation toute son
action et toute sa force.




CHAPITRE III.

_De l'tude._


Lorsque l'me est dgage de l'empire des passions, elle permet 
l'homme une grande jouissance; c'est l'tude, c'est l'exercice de la
pense, de cette facult inexplicable dont l'examen suffirait  sa
propre occupation, si, au lieu de se dvelopper successivement, elle
nous tait accorde tout  coup dans sa plnitude.

Lorsque l'espoir de faire une dcouverte qui peut illustrer, ou de
publier un ouvrage qui doit mriter l'approbation gnrale, est l'objet
de nos efforts, c'est dans le trait des passions qu'il faut placer
l'histoire de l'influence d'un tel penchant sur le bonheur; mais il y a
dans le simple plaisir de penser, d'enrichir ses mditations par la
connaissance des ides des autres, une sorte de satisfaction intime qui
tient  la fois au besoin d'agir et de se perfectionner; sentiments
naturels  l'homme, et qui ne l'astreignent  aucune dpendance.

Les travaux physiques apportent  une certaine classe de la socit, par
des moyens absolument contraires, des avantages  peu prs-pareils dans
leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de
l'me, drobent le temps; ils font vivre sans souffrir: l'existence est
un bien dont on ne cesse pas de jouir; mais l'instant qui succde au
travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de
la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui
occupe les facults de son esprit obtient de mme, par leur exercice, le
moyen d'chapper aux tourments du coeur. Les occupations mcaniques
calment la pense en l'touffant; l'tude, en dirigeant l'esprit vers
des objets intellectuels, distrait de mme des ides qui dvorent. Le
travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'me des passions
dont les chimres se placent au milieu des loisirs de la vie.

La philosophie ne fait du bien que par ce qu'elle nous te; l'tude rend
une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une
action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer  l'action; sa nature
lui commande l'exercice des facults qu'il tient d'elle. On peut
proposer au gnie de se plaire dans ses propres progrs, au coeur, de se
contenter du bien qu'il peut faire aux autres; mais aucun genre de
rflexion ne peut donner du bonheur dans le nant d'une ternelle
oisivet.

L'amour de l'tude, loin de priver la vie de l'intrt dont elle a
besoin, a tous les caractres de la passion, except celui qui cause
tous ses malheurs, la dpendance du sort et des hommes. L'tude offre un
but qui cde toujours en proportion des efforts, vers lequel les progrs
sont certains, dont la route prsente de la varit sans crainte de
vicissitude, dont les succs ne peuvent tre suivis de revers. Elle vous
fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait prouver une
sorte d'vnements qui suffisent  la pense, l'occupent et l'animent
sans aucun secours tranger. Ces jours si semblables pour le malheur, si
uniformes pour l'ennui, offrent  l'homme dont l'tude remplit le temps
beaucoup d'poques varies. Une fois il a saisi la solution d'un
problme qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beaut
nouvelle l'a frapp dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont
marqus entre eux par les diffrents plaisirs qu'il a conquis par sa
pense: et ce qui distingue surtout cette espce de jouissance, c'est
que l'avoir prouve la veille, vaut la certitude de la retrouver le
lendemain. Ce qui importe, c'est de donner  son esprit cette impulsion,
de se commander les premiers pas; ils entranent  tous les autres.
L'instruction fait natre la curiosit. L'esprit rpugne de lui-mme 
ce qui est incomplet; il aime l'ensemble, il tend au but, et de mme
qu'il s'lance vers l'avenir, il aspire  connatre un nouvel
enchanement de penses qui s'offre en avant de ses efforts et de son
esprance.

Soit qu'on lise, soit qu'on crive, l'esprit fait un travail qui lui
donne  chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son tendue, et
sans qu'aucune rflexion d'amour-propre se mle  cette jouissance, elle
est relle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice
du corps proportionn  ses forces. Quand Rousseau a peint les premires
impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire goter le
bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la
sensation du _moi_. C'est surtout en combinant, en dveloppant des ides
abstraites, en portant son esprit chaque jour au del du terme de la
veille, que la conscience de son existence morale devient un sentiment
heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succderait  cette
exertion de soi-mme, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la
pense, au repos enfin, mais non aux peines du coeur, que la fatigue du
travail nous livrerait. L'me trouve de vastes consolations dans l'tude
et la mditation des sciences et des ides. Il semble que notre propre
destine se perde au milieu du monde qui se dcouvre  nos yeux; que des
rflexions qui tendent  tout gnraliser nous portent  nous considrer
nous-mmes comme l'une des mille combinaisons de l'univers, et
qu'estimant plus en nous la facult de penser que celle de souffrir,
nous donnions  l'une le droit de classer l'autre. Sans doute,
l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'prouve, et
chacun la ressent d'aprs soi seul. Cependant il est certain que l'tude
de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont t prouvs
avant nous, livrent l'me  des contemplations philosophiques dont la
mlancolie est plus facile  supporter que le tourment de ses propres
peines. Le joug d'une loi commune  tous ne fait pas natre ces
mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en rflchissant
sur les gnrations qui se sont succd au milieu des douleurs, en
observant ces mondes innombrables o des milliers d'tres partagent
simultanment avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence,
l'intensit mme du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction
enlve l'homme  lui-mme.

Quelles que soient les opinions que l'on professe, personne ne peut nier
qu'il ne soit doux de croire  l'immortalit de l'me; et lorsqu'on
s'abandonne  la pense, qu'on parcourt avec elle les conceptions les
plus mtaphysiques, elle embrasse l'univers, et transporte la vie bien
loin au del de l'espace matriel que nous occupons. Les merveilles de
l'infini paraissent plus vraisemblables. Tout, hors la pense, parle de
destruction: l'existence, le bonheur, les passions sont soumises aux
trois grandes poques de la nature, _natre, crotre, et mourir;_ mais
la pense, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne
voit pas le terme; et, pour elle, l'ternit semble avoir dj commenc.
Plusieurs crivains se sont servis des raisonnements les plus
intellectuels pour prouver le matrialisme; mais l'instinct moral est
contre cet effort, et celui qui attaque avec toutes les ressources de la
pense la spiritualit de l'me rencontre toujours quelques instants o
ses succs mmes le font douter de ce qu'il affirme. L'homme donc qui se
livre sans projet  ses impressions reoit par l'exercice des facults
intellectuelles un plus vif espoir de l'immortalit de l'me.

L'attention qu'exige l'tude en dtournant de songer aux intrts
personnels, dispose  les mieux juger. En effet, une vrit abstraite
s'claircit toujours, davantage en y rflchissant; mais une affaire, un
vnement qui nous affecte, s'exagre, se dnature lorsqu'on s'en occupe
perptuellement. Comme le jugement qu'on doit porter sur de telles
circonstances dpend d'un petit nombre d'ides simples et promptement
aperues, le temps qu'on y donne par del est tout entier rempli par les
illusions de l'imagination et du coeur. Ces illusions, devenant bientt
insparables de l'objet mme, absorbent l'me par l'immense carrire
qu'elles offrent aux craintes et aux regrets. La sage modration des
philosophes studieux dpend, peut-tre, du peu de temps qu'ils
consacrent  rver aux vnements de leur vie, autant que du courage
qu'ils mettent  les supporter. Cet effet naturel de la distraction que
donne l'tude, est le secours le plus efficace qu'elle puisse apporter 
la douleur; car aucun homme ne saurait vivre  l'aide d'une continuelle
suite d'efforts. Il faut une grande puissance de caractre pour se
dterminer aux premiers essais, mais les succs qu'ils assurent
deviennent une sorte d'habitude qui amortit lentement les peines de
l'me.

Si les passions renaissaient sans cesse de leurs cendres, il faudrait y
succomber; car on ne peut pas livrer beaucoup de ces combats qui cotent
tant au vainqueur: mais bientt on s'accoutume  trouver de vraies
jouissances ailleurs que dans les passions qu'on a surmontes, et l'on
est heureux, et par les occupations de l'esprit, et par l'indpendance
parfaite qu'on leur doit. Trouver dans soi seul une noble destine, tre
heureux, non par la personnalit, mais par l'exercice de ses facults,
est un tat qui flatte l'me en la calmant.

Plusieurs traits de la vie des anciens philosophes, d'Archimde, de
Socrate, de Platon, ont d mme faire croire que l'tude tait une
passion; mais si l'on peut s'y tromper par la vivacit de ses plaisirs,
la nature de ses peines ne permet pas de s'y mprendre. Le plus grand
chagrin qu'on puisse prouver, c'est l'obstacle de quelques difficults
qui ajoutent au plaisir du succs. Le pur amour de l'tude ne met jamais
en relation avec la volont des hommes; quel genre de douleur
pourrait-il donc faire prouver?

Dans cette sorte de got, il n'y a de naturel que ses plaisirs.
L'esprance et la curiosit, seuls mobiles ncessaires  l'homme, sont
suffisamment excites par l'tude dans le silence des passions. L'esprit
est plus agit que l'me; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est lui qu'on
peut animer sans danger; le mouvement dont il a besoin se trouve tout
entier dans les occupations de l'tude, et,  quelque degr qu'on porte
l'action de cet intrt, ce sont des jouissances qu'on augmente, mais
jamais des regrets qu'on se prpare. Quelques anciens, exalts sur les
jouissances de l'tude, se sont persuad que le paradis consistait
seulement dans le plaisir de connatre les merveilles du monde; celui
qui s'instruit chaque jour, qui s'empare du moins de ce que la
Providence a abandonn  l'esprit humain, semble anticiper sur ces
ternelles dlices et dj spiritualiser son tre.

Toutes les poques de la vie sont galement propres  ce genre de
bonheur, d'abord, parce qu'il est assez dmontr par l'exprience que
quand on exerce constamment son esprit, on peut esprer d'en prolonger
la force; et parce que, dt-on ne pas y parvenir, les facults
intellectuelles baissent en mme temps que le got qui sert  les
mesurer, et ne laissent  l'homme aucun juge intrieur de son propre
affaiblissement. Dans la carrire de l'tude tout prserve donc de
souffrir; mais il faut avoir agi longtemps sur son me avant qu'elle
cesse de troubler le libre exercice de la pense.

L'homme passionn qui, sans efforts pralables, imaginerait de se livrer
 l'tude, n'y trouverait aucune des ressources que je viens de
prsenter. Combien l'instruction lui paratrait froide et lente auprs
de ces rveries du coeur, qui, plongeant dans l'absorption d'une pense
dominante, font de longues heures un mme instant! La folie des
passions, ce n'est pas l'garement de toutes les ides; mais la fixation
sur une seule. Il n'est rien qui puisse distraire l'homme soumis 
l'empire d'une ide unique. Ou il ne voit rien, ou ce qu'il voit la lui
rappelle. Il parle, il crit sur des sujets divers; mais pendant ce
temps son me continue d'tre la proie d'une mme douleur. Il accomplit
les actions ordinaires de la vie comme dans un tat de somnambulisme;
tout ce qui pense, tout ce qui souffre en lui, appartient  un sentiment
intrieur, dont la peine n'est pas un moment suspendue. Bientt il est
saisi d'un insurmontable dgot pour les penses trangres  celle qui
l'occupe; elles ne s'enchanent point dans sa tte, elles ne laissent
point de trace dans sa mmoire. L'homme passionn et l'homme stupide
prouvent par l'tude le mme degr d'ennui; l'intrt leur manque 
tous les deux; car, par des causes diffrentes, les ides des autres ne
trouvent en eux aucune ide correspondante: l'me fatigue s'abandonne
enfin  l'impulsion qui l'entrane, et consacre sa solitude  la pense
qui la poursuit; mais elle ne tarde pas  se repentir de sa faiblesse;
la mditation de l'homme passionn enfante des monstres, comme celle du
savant cre des prodiges. Le malheureux alors revient  l'tude pour
chapper  la douleur; il arrache un quart d'heure d'attention  travers
de longs efforts; il se commande telle occupation pendant un temps
limit, et consacre ce temps  l'impatience de le voir finir; il se
captive non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et ne trouve dans
l'existence que l'effort qu'il fait pour la supporter.

Ce tableau ne prouve point l'inutilit des ressources de l'tude, mais
il est impossible  l'homme passionn d'en jouir, s'il ne se prpare
point, par de longues rflexions,  retrouver son indpendance; il ne
peut, alors qu'il est encore esclave, goter des plaisirs dont la
libert de l'me donne seule la puissance d'approcher.

Je relis sans cesse quelques pages d'un livre intitul: _La Chaumire
indienne_; je ne sais rien de plus profond en moralit sensible que le
tableau de la situation du Paria, de cet homme d'une race maudite,
abandonn de l'univers entier, errant la nuit dans les tombeaux, faisant
horreur  ses semblables sans l'avoir mrit par aucune faute; enfin, le
rebut de ce monde o l'a jet le don de la vie. C'est l que l'on voit
l'homme vritablement aux prises avec ses propres forces. Nul tre
vivant ne le secourt, nul tre vivant ne s'intresse  son existence; il
ne lui reste que la contemplation de la nature, et elle lui suffit.
C'est ainsi qu'existe l'homme sensible sur cette terre; il est aussi
d'une caste proscrite, sa langue n'est point entendue, ses sentiments
l'isolent, ses dsirs ne sont jamais accomplis, et ce qui l'environne ou
s'loigne de lui, ou ne s'en rapproche que pour le blesser. Oh Dieu!
faites qu'il s'lve au-dessus de ces douleurs dont les hommes ne
cesseront de l'accabler! faites qu'il s'aide du plus beau de vos
prsents, de la facult de penser, pour juger la vie au lieu de
l'prouver! et lorsque le hasard a pu combiner ensemble la runion la
plus fatale au bonheur, l'esprit et la sensibilit, n'abandonnez pas ces
malheureux tres destins  tout apercevoir, pour souffrir de tout;
soutenez leur raison  la hauteur de leurs affections et de leurs ides,
clairez-les du mme feu qui servait  les consumer!




CHAPITRE IV.

_De la bienfaisance._


La philosophie exige de la force dans le caractre, l'tude, de la suite
dans l'esprit; mais malheur  ceux qui ne pourraient pas adopter la
dernire consolation, ou plutt la sublime jouissance qui reste encore 
tous les caractres dans toutes les situations!

Il m'en a cot de prononcer qu'aimer avec passion n'tait pas le vrai
bonheur; je cherche donc dans les plaisirs indpendants, dans les
ressources qu'on trouve en soi, la situation la plus analogue aux
jouissances du sentiment; et la vertu, telle que je la conois,
appartient beaucoup au coeur; je l'ai nomme bienfaisance, non dans
l'acception trs-borne qu'on donne  ce mot, mais en dsignant ainsi
toutes les actions de la bont.

La bont est la vertu primitive, elle existe par un mouvement spontan;
et comme elle seule est vritablement ncessaire au bonheur gnral,
elle seule est grave dans le coeur; tandis que les devoirs qu'elle
n'inspire pas sont consigns dans des codes que la diversit des pays et
des circonstances peut modifier ou prsenter trop tard  la connaissance
des peuples. L'homme bon est de tous les temps et de toutes les nations;
il n'est pas mme dpendant du degr de civilisation du pays qui l'a vu
natre; c'est la nature morale dans sa puret, dans son essence; c'est
comme la beaut dans la jeunesse, o tout est bien sans effort. La bont
existe en nous comme le principe de la vie, sans tre l'effet de notre
propre volont; elle semble un don du ciel comme toutes les facults,
elle agit sans se connatre, et ce n'est que par la comparaison qu'elle
apprend sa propre valeur. Jusqu' ce qu'il et rencontr le mchant,
l'homme bon n'a pas d croire  la possibilit d'une manire d'tre
diffrente de la sienne propre. La triste connaissance du coeur humain
fait, dans le monde, de l'exercice de la bont un plaisir plus vif; on
se sent plus ncessaire, en se voyant si peu de rivaux, et cette pense
anime  l'accomplissement d'une vertu  laquelle le malheur et le crime
offrent tant de maux  rparer.

La bont recueille aussi toutes les vritables jouissances du sentiment;
mais elle diffre de lui par cet minent caractre o se retrouve
toujours le secret du bonheur ou du malheur de l'homme: elle ne veut,
elle n'attend rien des autres, et place sa flicit tout entire dans ce
qu'elle prouve. Elle ne se livre pas  un seul mouvement personnel, pas
mme au besoin d'inspirer un sentiment rciproque, et ne jouit que de ce
qu'elle donne. Lorsqu'on est fidle  cette rsolution, ces hommes mmes
qui troubleraient le repos de la vie, si l'on se rendait dpendants de
leur reconnaissance, vous donnent cependant des jouissances momentanes
par l'expression de ce sentiment. Les premiers mouvements de la
reconnaissance ne laissent rien  dsirer, et, dans l'motion qui les
accompagne, tous les caractres s'embellissent; on dirait que le prsent
est un gage certain de l'avenir; et lorsque le bienfaiteur reoit la
promesse, sans avoir besoin de son accomplissement, l'illusion mme
qu'elle lui cause est sans danger, et l'imagination peut en jouir, comme
l'avare des biens que lui procurerait son trsor, si jamais il le
dpensait.

Il y a des vertus toutes composes de craintes et de sacrifices, dont
l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre trs-relev 
l'me forte qui les pratique; mais peut-tre, avec le temps,
dcouvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas ncessaire,
et que la morale, dans divers pays, est aussi charge de superstition
que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de
supposer une situation qui exige des efforts perptuels; et la bont
donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est
indpendante du pouvoir mme de la rflexion. Si cependant l'on se livre
 des retours sur soi, ils sont tous remplis d'esprance; le bien qu'on
a fait est une gide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors
mme que l'infortune nous poursuit, on sait o se rfugier, on se
transporte par la pense dans la situation heureuse que nos bienfaits
ont procure.

S'il tait vrai que dans la nature des choses il se ft rencontr des
obstacles  la flicit parfaite que l'tre suprme aurait voulu donner
 ses cratures, la bont continuerait l'intention de la Providence,
elle ajouterait pour ainsi dire  son pouvoir.

Qu'il est heureux celui qui a sauv la vie d'un d'homme! il ne peut plus
croire  l'inutilit de son existence, il ne peut plus tre fatigu de
lui-mme. Qu'il est plus heureux encore celui qui a assur la flicit
d'un tre sensible! on ne sait pas ce qu'on donne en sauvant la vie;
mais en vous arrachant  la douleur, en renouvelant la source de vos
jouissances, on est certain d'tre votre bienfaiteur.

Il n'est au pouvoir d'aucun vnement de rien retrancher au plaisir que
nous a valu la bont. L'amour pleure souvent ses propres sacrifices,
l'ambition voit en eux la cause de ses malheurs; la bont, n'ayant voulu
que le plaisir mme de son action, ne peut jamais s'tre trompe dans
ses calculs. Elle n'a rien  faire avec le pass ni l'avenir; une suite
d'instants prsents composent sa vie; et son me, constamment en
quilibre, ne se porte jamais avec violence sur une poque, ni sur une
ide; ses voeux et ses efforts se rpandent galement sur chacun de ses
jours, parce qu'ils appartiennent  un sentiment toujours le mme et
toujours facile  exercer.

Toutes les passions, certainement, n'loignent pas de la bont; il en
est une surtout qui dispose le coeur  la piti pour l'infortune; mais ce
n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'me peut dvelopper
et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui nat des
passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent
cause un dsespoir trop sombre pour qu'il reste  l'homme qu'elles
agitent aucune facult libre; les peines des autres peuvent aisment
mouvoir un coeur dj branl par sa situation personnelle, mais la
passion n'a de suite que dans son ide; les jouissances que quelques
actes de bienfaisance pourraient procurer sont  peine senties par le
coeur passionn qui les accomplit. Promthe, sur son rocher,
s'apercevait-il du retour du printemps, des beaux jours de l't? Quand
le vautour est au coeur, quand il dvore le principe de la vie, c'est l
qu'il faut porter ou le calme ou la mort. Aucune consolation partielle,
aucun plaisir dtach ne peut donner du secours; cependant, comme l'me
est toujours plus capable de vertus et de jouissances releves alors
qu'elle a t trempe dans le feu des passions, alors que son triomphe a
t prcd d'un combat, la bont mme n'est une source vive de bonheur
que pour l'homme qui a port dans son coeur le principe des passions.

Celui qui s'est vu dchir par des affections tendres, par des illusions
ardentes, par des dsirs mme insenss, connat tous les genres
d'infortunes, et trouve  les soulager un plaisir inconnu  la classe
des hommes qui semblent  moiti crs, et doivent leur repos seulement
 ce qui leur manque; celui qui, par sa faute, ou par le hasard, a
beaucoup souffert, cherche  diminuer la chance de ces cruels flaux,
qui ne cessent d'errer sur nos ttes, et son me, encore ouverte  la
douleur, a besoin de s'appuyer par le genre de prire qui lui semble le
plus efficace.

La bienfaisance remplit le coeur comme l'tude occupe l'esprit; le
plaisir de sa propre perfectibilit s'y trouve galement, l'indpendance
des autres, le constant usage de ses facults: mais ce qu'il y a de
sensible dans tout ce qui tient  l'me fait de l'exercice de la bont
une jouissance qui peut seule suppler au vide que les passions laissent
aprs elles; elles ne peuvent se rabattre sur des objets d'un ordre
infrieur, et l'abme que ces volcans ont creus ne saurait tre combl
que par des sentiments actifs et doux qui transportent hors de vous-mme
l'objet de vos penses, et vous apprennent  considrer votre vie sous
le rapport de ce qu'elle vaut aux autres et non  soi: c'est la
ressource, la consolation la plus analogue aux caractres passionns,
qui conservent toujours quelques traces des mouvements qu'ils ont
dompts. La bont ne demande pas, comme l'ambition, un retour  ce
qu'elle donne; mais elle offre cependant aussi une manire d'tendre son
existence et d'influer sur le sort de plusieurs; la bont ne fait pas,
comme l'amour, du besoin d'tre aim son mobile et son espoir; mais elle
permet aussi de se livrer aux douces motions du coeur, et de vivre
ailleurs que dans sa propre destine: enfin, tout ce qu'il y a de
gnreux dans les passions se trouve dans l'exercice de la bont, et cet
exercice, celui de la plus parfaite raison, est encore quelquefois
l'ombre des illusions de l'esprit et du coeur.

Dans quelque situation obscure ou destitue que le hasard nous ait
jets, la bont peut tendre l'existence, et donner  chaque individu un
des attributs du pouvoir, l'influence sur le sort des autres. La
multitude de peines que savent causer les hommes les plus mdiocres en
tous genres conduit  penser qu'un tre gnreux, quelle que ft sa
position, se crerait, en se consacrant uniquement  la bont, un
intrt, un but, un gouvernement, pour ainsi dire, malgr les bornes de
sa destine.

Voyez Almont, sa fortune est restreinte, mais jamais un tre malheureux
ne s'est adress  lui sans que, dans cet instant, il ne se soit trouv
les moyens de venir  son aide, sans que du moins un secours momentan
n'ait pargn  celui qui prie le regret d'avoir implor en vain; il n'a
point de crdit, mais on l'estime; mais son courage est connu: il ne
parle jamais que pour l'intrt d'un autre; il a toujours une ressource
 prsenter  l'infortune, et il fait plus pour elle que le ministre le
plus puissant, parce qu'il y consacre sa pense tout entire. Jamais il
ne voit un homme dans le malheur qu'il ne lui dise ce qu'il a besoin
d'entendre, que son esprit, son me, ne dcouvrent la consolation
directe ou dtourne que cette situation rend ncessaire, la pense
qu'il faut faire natre en lui, celle qu'il faut carter, sans avoir
l'air d'y tcher. Toute cette connaissance du coeur humain, dont est ne
la flatterie des courtisans envers leurs souverains, Almont l'emploie
pour soulager les peines de l'infortun; plus on est fier, plus on
respecte l'homme malheureux, plus on se plie devant lui. Si
l'amour-propre est content, Almont l'abandonne; mais s'il est humili,
s'il cause de la douleur, il le replace, il le relve, il en fait
l'appui de l'homme que cet amour-propre mme avait abattu. Si vous
rencontrez Almont quand votre me est dcourage, sa vive attention 
vos discours vous persuade que vous tes dans une situation qui captive
l'intrt, tandis que, fatigu de votre peine, vous tiez convaincu,
avant de le voir, de l'ennui qu'elle devait causer aux autres; vous ne
l'couterez jamais sans que son attendrissement pour vos chagrins ne
vous rende l'motion dont votre me dessche tait devenue incapable;
enfin, vous ne causerez point avec lui sans qu'il ne vous offre un motif
de courage, et qu'tant  votre douleur ce qu'elle a de fixe, il
n'occupe votre imagination par un diffrent point de vue, par une
nouvelle manire de considrer votre destine: on peut agir sur soi par
la raison, mais c'est d'un autre que vient l'esprance. Almont ne pense
point  faire valoir sa prudence en vous conseillant; sans vous garer,
il cherche  vous distraire; il vous observe pour vous soulager; il ne
veut connatre les hommes que pour tudier comment on les console.
Almont ne s'carte jamais, en faisant beaucoup de bien, du principe
inflexible qui lui dfend de se permettre ce qui pourrait nuire  un
autre. En rflchissant sur la vie, on voit la plupart des tres se
renverser, se dchirer, s'abattre, ou pour leurs intrts, ou seulement
par indiffrence pour l'image, pour la pense de la douleur qu'ils
n'prouvent pas. Que Dieu rcompense Almont, et puisse tout ce qui vit
le prendre pour modle! C'est l l'homme, tel que l'homme doit dsirer
qu'il soit.

Sans vouloir mconnatre le lien sacr de la religion, on peut affirmer
que la base de la morale considre comme principe, c'est le bien ou le
mal que l'on peut faire aux autres hommes par telle ou telle action.
C'est sur ce fondement que tous ont intrt au sacrifice de chacun, et
qu'on retrouve, comme dans le tribut de l'impt, le prix de son
dvouement particulier dans la part de protection qu'assure l'ordre
gnral. Toutes les vritables vertus drivent de la bont; et si l'on
voulait faire un jour l'arbre de la morale, comme il en existe un des
sciences, c'est  ce devoir,  ce sentiment, dans son acception la plus
tendue, que remonterait tout ce qui inspire de l'admiration et de
l'estime.




CONCLUSION.


Je termine ici cette premire partie; mais, avant de commencer celle qui
va suivre, je veux rsumer ce que je viens de dvelopper.

Quoi! va-t-on me dire, vous condamnez toutes les affections passionnes?
quel triste sort nous offrez-vous donc sans _mobile_, sans _intrt_ et
sans _but_? D'abord ce n'est pas du bonheur que j'ai cru offrir le
tableau: les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale,
pourraient en conserver l'espoir: j'ai voulu m'occuper des moyens
d'viter les grandes douleurs. Chaque instant de la dure des peines
morales me fait peur, comme les souffrances physiques pouvantent la
plupart des hommes; et s'ils avaient d'avance, je le rpte, une ide
galement prcise des chagrins de l'me, ils prouveraient le mme
effroi des passions qui les y exposent. D'ailleurs, on peut trouver dans
la vie un _intrt_, un _mobile_, un _but_, sans tre la proie des
mouvements passionns; chaque circonstance mrite une prfrence sur
telle autre, et toute prfrence motive un souhait, une action: mais
l'objet des dsirs de la passion, ce n'est pas ce qui est, mais ce
qu'elle suppose; c'est une sorte de fivre qui prsente toujours un but
imaginaire qu'il faut atteindre avec des moyens rels, et mettant sans
cesse l'homme aux prises avec la nature des choses, lui rend
indispensablement ncessaire ce qui est tout  fait impossible.

Quand on vante le charme que les passions rpandent sur la vie, c'est
qu'on prend ses gots pour des passions. Les gots font mettre un
nouveau prix  ce qu'on possde ou  ce qu'on peut obtenir; mais les
passions ne s'attachent dans toute leur force qu' l'objet qu'on a
perdu, qu'aux avantages qu'on s'efforce en vain d'acqurir. Les passions
sont l'lan de l'homme vers une autre destine; elles font prouver
l'inquitude des facults, le vide de la vie; elles prsagent peut-tre
une existence future, mais en attendant elles dchirent celle-ci.

En peignant les jouissances de l'tude et de la philosophie, je n'ai pas
prtendu prouver que la vie solitaire soit celle qu'on doit toujours
prfrer: elle n'est ncessaire qu' ceux qui ne peuvent pas se rpondre
d'chapper  l'ascendant des passions au milieu du monde; car on n'est
pas malheureux en remplissant les emplois publics, si l'on n'y veut
obtenir que le tmoignage de sa conscience; on n'est pas malheureux dans
la carrire des lettres, si l'on ne pense qu'au plaisir d'exprimer ses
penses, et qu' l'espoir de les rendre utiles; on n'est pas malheureux
dans les relations particulires, si l'on se contente de la jouissance
intime du bien qu'on a pu faire, sans dsirer la reconnaissance qu'il
mrite; et dans le sentiment mme, si, n'attendant pas des hommes la
cleste facult d'un attachement sans bornes, on aime  se dvouer sans
avoir aucun but que le plaisir du dvouement mme. Enfin si, dans ces
diffrentes situations, on se sent assez fort pour ne vouloir que ce qui
dpend de soi seul, pour ne compter que sur ce qu'on prouve, on n'a pas
besoin de se consacrer  des ressources purement solitaires. La
philosophie est en nous, et ce qui caractrise minemment les passions,
c'est le besoin des autres; tant qu'un retour quelconque est ncessaire,
un malheur est assur: mais l'on peut trouver dans les carrires
diverses o les passions se prcipitent, quelque chose de l'intrt
qu'elles inspirent, et rien de leur malheur, si l'on domine la vie au
lieu de se laisser emporter par elle, si rien de ce qui est vous enfin
ne dpend jamais ni d'un tyran au dedans de vous-mme, ni de sujets au
dehors de vous.

Les enfants et les sages ont de grandes ressemblances, et le
chef-d'oeuvre de la raison est de ramener  ce que fait la nature. Les
enfants reoivent la vie goutte  goutte; ils ne lient point ensemble
les trois temps de l'existence: le dsir unit bien pour eux le jour avec
le lendemain, mais le prsent n'est point dvor par l'attente; chaque
heure prend sa part de jouissance dans leur petite vie; chaque heure a
un sort tout entier, indpendamment de celle qui la prcde ou de celle
qui la suit: leur intrt ne s'affaiblit point cependant par cette
subdivision; il renat  chaque instant, parce que la passion n'a point
dtruit tous les germes des penses lgres, toutes les nuances des
sentiments passionns, tout ce qui n'est pas elle enfin, et qu'elle
anantit. La philosophie ne peut rendre sans doute les impressions
fraches et brillantes de l'enfance, son heureuse ignorance de la
carrire qui se termine par la mort; mais c'est cependant sur ce modle
qu'on doit former la science du bonheur moral; il faut descendre la vie
en regardant le rivage plutt que le but. Les enfants laisss 
eux-mmes sont les tres les plus libres; le bonheur les affranchit de
tout: les philosophes doivent tendre au mme rsultat par la crainte du
malheur.

Les passions ont l'air de l'indpendance, et dans le fait, il n'est
point de joug plus asservissant; elles luttent contre tout ce qui
existe, elles renversent la barrire de la moralit, cette barrire qui
assure l'espace, au lieu de le resserrer; mais c'est pour se briser
ensuite contre des obstacles toujours renaissants, et priver l'homme
enfin de sa puissance sur lui-mme. Depuis la gloire, qui a besoin du
suffrage de l'univers, jusqu' l'amour, qui rend ncessaire le
dvouement d'un seul objet, c'est en raison de l'influence des hommes
sur nous que le malheur doit se calculer; et le seul systme vrai pour
viter la douleur, c'est de ne diriger sa vie que d'aprs ce qu'on peut
faire pour les autres, mais non d'aprs ce qu'on attend d'eux. Il faut
que l'existence parte de soi, au lieu d'y revenir, et que, sans jamais
tre le centre, on soit toujours la force impulsive de sa propre
destine.

La science du bonheur moral, c'est--dire, d'un malheur moindre,
pourrait tre aussi positive que toutes les autres; on pourrait trouver
ce qui vaut le mieux pour le plus grand nombre des hommes dans le plus
grand nombre des situations; mais ce qui restera toujours incertain,
c'est l'application de cette science  tel ou tel caractre: par quelle
chane, dans ce genre de code, peut-on lier la minorit, ni mme un seul
individu  la rgle gnrale? et celui qui ne peut s'y soumettre mrite
galement l'attention du philosophe. Le lgislateur prend les hommes en
masse, le moraliste un  un; le lgislateur doit s'occuper de la nature
des choses, le moraliste de la diversit des sensations; enfin, le
lgislateur doit toujours examiner les hommes sous le point de vue de
leurs relations entre eux, et le moraliste, considrant chaque individu
comme un ensemble moral tout entier, un compos de plaisirs et de
peines, de passions et de raison, voit l'homme sous diffrentes formes,
mais toujours dans son rapport avec lui-mme.

Une dernire rflexion, la plus importante de toutes, reste donc 
faire, c'est de savoir jusqu' quel point il est possible aux mes
passionnes d'adopter le systme que j'ai dvelopp. Il faut dans cet
examen reconnatre d'abord combien des vnements, semblables en
apparence, diffrent selon le caractre de ceux qui les prouvent. Il ne
serait pas juste de vanter autant la puissance intrieure de l'homme, si
ce n'tait pas par la nature et le degr mme de cette force qu'on doit
juger de l'intensit des peines de la vie. Tel homme est conduit par ses
gots naturels dans le port, o tel autre ne peut tre port que par les
flots de la tempte; et tandis que tout est calcul d'avance dans le
monde physique, les sensations de l'me varient selon la nature de
l'objet et de l'organisation morale de celui qui en reoit l'impression.
Il n'y a de justice dans les jugements qui sont relatifs au bonheur, que
si on les fonde sur autant de notions particulires qu'il y a
d'individus qu'on veut connatre. On peut trouver dans les situations
les plus obscures de la vie des combats et des victoires dont l'effort
est au-dessus de tout ce que les annales de l'histoire ont consacr. Il
faut compter dans chaque caractre les douleurs qui naissent des
contrastes de bonheur ou d'infortune, de gloire ou de revers, dont une
mme destine offre l'exemple; il faut compter les dfauts au rang des
malheurs, les passions parmi les coups du sort; et plus mme les
caractres peuvent tre accuss de singularit, plus ils commandent
l'attention du philosophe: les moralistes doivent tre comme ces
religieux placs sur le sommet du mont Saint-Bernard, il faut qu'ils se
consacrent  reconduire les voyageurs gars.

Excluant jusqu'au mot de pardon, qui semble dtruire la douce galit
qui doit exister entre le consolateur et l'infortun, ce n'est pas des
torts, mais de la douleur qu'il importe de s'occuper; c'est donc au nom
du bonheur seul que j'ai combattu les passions. Considrant, comme je
l'ai dit ailleurs, le crime et ses effets comme un flau de la nature
qui dpravait tellement l'homme, que ce n'tait plus par la philosophie,
mais par la force rprimante, des lois qu'il devait tre arrt, je n'ai
examin dans les passions, que leur influence sur celui mme qu'elles
dominent. Sous le rapport de la morale, sous le rapport de la politique,
il existera beaucoup de distinctions  faire entre les passions viles et
gnreuses, entre les passions sociales et antisociales; mais, en ne
calculant que les peines qu'elles causent, elles sont presque toutes
galement funestes au bonheur.

Je dis  l'homme qui ne veut se plaindre que du sort, qui croit voir
dans sa destine un malheur sans exemple avant lui, et ne s'attache qu'
lutter contre les vnements; je lui dis: Parcourez avec moi toutes les
chances des passions humaines; voyez si ce n'est pas de leur essence
mme, et non d'un coup du sort inattendu, que naissent vos tourments.
S'il existe une situation dans l'ordre des choses possibles qui puisse
vous en prserver, je la chercherai avec vous, je tcherai de contribuer
 vous l'assurer; mais le plus grand argument  prsenter contre les
passions, c'est que leur prosprit est peut-tre plus fatale au bonheur
de celui qui s'y livre que l'adversit mme. Si vous tes travers dans
vos projets pour acqurir et conserver la gloire, votre esprit peut
s'attacher  l'vnement qui, tout  coup, a interrompu votre carrire,
et se repatre d'illusions, plus faciles encore dans le pass que dans
l'avenir. Si l'objet qui vous est cher vous est enlev par la volont de
ceux dont il dpend, vous pouvez ignorer  jamais ce que votre propre
coeur aurait ressenti, si votre amour, en s'teignant dans votre me,
vous et fait prouver ce qu'il y a de plus amer au monde, l'aridit de
ses propres impressions; il vous reste encore un souvenir sensible, seul
bien des trois quarts de la vie; je dirai plus, si c'est par des fautes
relles dont le regret occupe  jamais votre pense, que vous croyez
avoir manqu le but o tendait votre passion, votre vie est plus
remplie, votre imagination a quelque chose o se prendre, et votre me
est moins fltrie que si, sans vnements malheureux, sans obstacles
insurmontables, sans dmarches  se reprocher, la passion, par cela
seulement qu'elle est elle, et, au bout d'un certain temps, dcolor la
vie, aprs tre retombe sur le coeur qui n'aurait pu la soutenir.
Qu'est-ce donc qu'une destine qui entrane avec elle, ou
l'impossibilit d'arriver  son but, ou l'impuissance d'en jouir?

Loin de moi cependant ces axiomes impitoyables des mes froides et des
esprits mdiocres: _on peut toujours se vaincre, on est toujours le
matre de soi_; et qui donc a l'ide non-seulement de la passion, mais
mme d'un degr de plus de passion qu'il n'aurait pas prouv, qui peut
dire: L finit la nature morale? Newton n'et pas os tracer les bornes
de la pense, et le pdant que je rencontre veut circonscrire l'empire
des mouvements de l'me! il voit qu'on en meurt, et croit encore qu'on
se serait sauv en l'coutant! Ce n'est point en assurant aux hommes que
tous peuvent triompher de leurs passions, qu'on rend cette victoire plus
facile. Fixer leur pense sur la cause de leur malheur, analyser les
ressources que la raison et la sensibilit peuvent leur prsenter, est
un moyen plus sr, parce qu'il est bien plus vrai. Quand le tableau des
douleurs est vivement retrac, quelles leons peuvent ajouter  la force
du besoin qu'on a de cesser de souffrir? Tout ce que vous pouvez pour
l'homme infortun, c'est d'essayer de le convaincre qu'il respirerait un
air plus doux dans l'asile o vous l'invitez; mais si ses pieds sont
attachs  la terre de feu qu'il habite, vous paratra-t-il moins digne
d'tre plaint?

J'aurai rempli mon but, si j'ai donn quelque espoir de repos  l'me
agite; si, en ne mconnaissant aucune de ses peines, en avouant la
terrible puissance des sentiments qui la gouvernent, en lui parlant sa
langue, enfin, j'ai pu m'en faire couter. La passion repousse tous les
conseils qui ne supposent pas la douloureuse connaissance d'elle-mme,
et vous ddaigne aisment comme appartenant  une autre nature. Je le
crois cependant, mon accent n'a pas d lui paratre tranger; c'est mon
seul motif pour esprer qu' travers tant de livres sur la morale,
celui-ci peut encore tre utile.

Que je me repentirais nanmoins de cet crit, si, venant se briser,
comme tant d'autres, contre la puissance terrible des passions, il
ajoutait seulement  la certitude que croient avoir les mes froides de
la facilit qu'on doit trouver  vaincre les sentiments qui troublent la
vie! Non, ne condamnez pas ces infortuns qui ne savent pas cesser de
l'tre; vous, de qui leurs destines dpendent, secourez-les comme ils
veulent tre secourus: celui qui peut soulager le malheur ne doit plus
penser  le juger, et les ides gnrales sont cruelles  l'homme qui
souffre, si c'est un autre, et non pas lui, qui les applique  sa
situation personnelle.

En composant cet ouvrage, o je poursuis les passions comme destructives
du bonheur, o j'ai cru prsenter des ressources pour vivre sans le
secours de leur impulsion, c'est moi-mme aussi que j'ai voulu
persuader; j'ai crit pour me retrouver,  travers tant de peines, pour
dgager mes facults de l'esclavage des sentiments, pour m'lever
jusqu' une sorte d'abstraction qui me permit d'observer la douleur en
mon me, d'examiner dans mes propres impressions les mouvements de la
nature morale, et de gnraliser ce que la pense me donnait
d'exprience. Une distraction absolue tant impossible, j'ai essay si
la mditation mme des objets qui nous occupent ne conduisait pas au
mme rsultat, et si, en approchant du fantme, il ne s'vanouissait pas
plutt qu'en s'en loignant. J'ai essay si ce qu'il y a de poignant
dans la douleur personnelle ne s'moussait pas un peu, quand nous nous
placions nous-mmes comme une part du vaste tableau des destines, o
chaque homme est perdu dans son sicle, le sicle dans le temps, et le
temps dans l'incomprhensible. Je l'ai essay, et je ne suis pas sre
d'avoir russi dans la premire preuve de ma doctrine sur moi-mme;
serait-ce donc  moi qu'il conviendrait d'affirmer son absolu pouvoir?
Hlas! en s'approchant, par la rflexion, de tout ce qui compose le
caractre de l'homme, on se perd dans le vague de la mlancolie. Les
institutions politiques, les relations civiles vous prsentent des
moyens presque certains de bonheur ou de malheur public; mais les
profondeurs de l'me sont si difficiles  sonder! Tantt la superstition
dfend de penser, de sentir, dplace toutes les ides, dirige tous les
mouvements en sens inverse de leur impulsion naturelle, et sait vous
attacher  votre malheur mme, ds qu'il est caus par un sacrifice ou
peut en devenir l'objet; tantt la passion ardente, effrne, ne sait
pas supporter un obstacle, consentir  la moindre privation, ddaigne
tout ce qui est avenir, et, poursuivant chaque instant comme le seul, ne
se rveille qu'au but ou dans l'abme. Inexplicable phnomne que cette
existence spirituelle de l'homme, qui, en la comparant  la matire,
dont tous les attributs sont complets et d'accord, semble n'tre encore
qu' la veille de sa cration, au chaos qui la prcde!

Un seul sentiment peut servir de guide dans toutes les situations, peut
s'appliquer  toutes les circonstances, c'est la piti: avec quelle
disposition plus efficace pourrait-on supporter et les autres et
soi-mme? L'esprit observateur et assez fort pour se juger dcouvre dans
lui-mme la source de toutes les erreurs. L'homme est tout entier dans
chaque homme. Dans quels garements ne s'est pas souvent perdue la
pense qui prcde les actions, la pense, ou quelque chose encore de
plus fugitif qu'elle! Il faut que ce secret intime, qu'on ne pourrait
revtir de paroles sans lui donner, une existence qu'il n'a pas, il faut
que ce secret intime serve  rendre inpuisable le sentiment de la
piti[4].

On dit qu'en s'abandonnant  la piti, les individus et les
gouvernements peuvent tre injustes: d'abord les individus d'une
condition prive ne sont presque jamais dans une situation qui commande
de rsister  la bont; les rapports avec les autres sont si peu
tendus, les vnements qui offrent quelque bien  faire sont dpendants
d'un si petit nombre de chances, qu'en se rendant difficile sur les
occasions qu'on peut saisir, on condamne sa vie  l'inutile
insensibilit. Je ne sais pas une dlibration plus importante que celle
qui conduirait  se faire un devoir de causer une peine, ou de refuser
un service en sa puissance; il faut avoir si prsents  la pense la
chane des ides morales, l'ensemble de la nature humaine! il faut tre
si sr de voir un bien dans un mal, un mal dans un bien! Non: loin de
rprimer,  cet gard, les imprudences des hommes, on devrait plutt les
dtourner de calculer autant les inconvnients des sentiments gnreux,
et de s'arroger ainsi un jugement que Dieu seul a droit de prononcer;
car c'est  la Providence que semble appartenir cette sublime balance o
sont pess les effets relatifs du bonheur et du malheur. Les hommes,
pour lesquels il n'existe que des units, des moments, des occasions,
doivent rarement se refuser aux biens partiels qu'ils peuvent rpandre.

Les lgislateurs eux-mmes gouvernent souvent  l'aide d'ides trop
gnrales; ce grand principe, que l'intrt de la minorit doit toujours
cder  celui de la majorit, dpend absolument du genre de sacrifices
qu'on impose  la minorit; car en le poussant  l'extrme, on
arriverait au systme de Robespierre. Ce n'est pas le nombre des
individus, mais les douleurs qu'il faut compter; et si l'on pouvait
supposer la possibilit de faire souffrir un innocent pendant plusieurs
sicles, il serait atroce de l'exiger pour le salut mme d'une nation
entire; mais ces alternatives effrayantes n'existent point dans la
ralit. Les vrits d'un certain ordre sont  la fois conseilles par
la raison et inspires par le coeur; il est presque toujours de la
politique d'couter la piti; il n'y a pas de milieu entre elle et le
dernier terme de la cruaut, et Machiavel, dans le code mme de la
tyrannie, a dit, _qu'il fallait savoir s'attacher ceux qu'on ne pouvait
faire prir_.

On n'obit pas longtemps aux lois trop svres, mais l'tat qui les
maintient, sans pouvoir les faire excuter, a tous les inconvnients de
la rigueur et de la faiblesse. Rien n'use la force d'un gouvernement
comme la disproportion entre les dlits et les peines: il se prsente
alors comme un ennemi, tandis qu'il doit paratre comme le chef, comme
le principe rgulateur de l'empire. Au lieu de se confondre, pour ainsi
dire, dans votre esprit avec la nature des choses, il semble un obstacle
qu'il faut renverser; et l'agitation de quelques-uns, l'espoir qu'ils
conservent, tout insens qu'il est, de dtruire ce qui les opprime,
branle la confiance de ceux mme qui sont contents du gouvernement.
Enfin, de quelque manire qu'on rflchisse sur le sentiment de la
piti, on le trouve fcond en rsultats prospres pour les individus et
pour les nations, et l'on se persuade que c'est la seule ide primitive
qui soit attache  la nature de l'homme, parce que c'est la seule dont
il ait besoin pour toutes les vertus comme pour toutes les jouissances.

Une belle cause finale dans l'ordre moral, c'est la prodigieuse
influence de la piti sur les coeurs; il semble que l'organisation
physique elle-mme soit destine  en recevoir l'impression. Une voix
qui se brise, un visage altr, agissent sur l'me directement comme les
sensations; la pense ne se met point entre deux, c'est un choc, c'est
une blessure. Cela n'est point intellectuel; et ce qu'il y a de plus
sublime encore dans cette disposition de l'homme, c'est qu'elle est
consacre particulirement  la faiblesse; et lorsque tout concourt aux
avantages de la force, ce sentiment lui seul rtablit la balance, en
faisant natre la gnrosit: ce sentiment ne s'meut que pour un objet
sans dfense, qu' l'aspect de l'abandon, qu'au cri de la douleur; lui
seul dfend les vaincus aprs la victoire, lui seul arrte les effets de
ce vil penchant des hommes  livrer leur attachement, leurs facults,
leur raison mme  la dcision du succs; mais cette sympathie pour le
malheur est une affection si puissante, runit tellement ce qu'il y a de
plus fort dans les impressions physiques et morales, qu'y rsister
suppose un degr de dpravation dont on ne peut prouver trop d'horreur.

Ces tres seuls n'ont plus de droits  l'association mutuelle de misres
et d'indulgence, qui, en se montrant sans piti, ont effac en eux le
sceau de la nature humaine: le remords d'avoir manqu  quelque principe
de morale que ce soit, est l'ouvrage du raisonnement, ainsi que la
morale elle-mme; mais le remords d'avoir brav la piti doit poursuivre
comme un sentiment personnel, comme un danger pour soi, comme une
terreur dont on est l'objet. On a une telle identit avec l'tre qui
souffre, que ceux qui parviennent  la dtruire acquirent souvent une
sorte de duret pour eux-mmes, qui sert encore, sous quelques rapports,
 les priver de tout ce qu'ils pourraient attendre de la piti des
autres; cependant, s'il en est temps encore, qu'ils sauvent un
infortun, qu'ils pargnent un ennemi vaincu, et, rentrs dans les liens
de l'humanit, ils seront de nouveau sous sa sauvegarde.

C'est dans la crise d'une rvolution qu'on entend rpter sans cesse que
la piti est un sentiment puril qui s'oppose  toute action ncessaire
 l'intrt gnral, et qu'il faut la relguer avec les affections
effmines, indignes des hommes d'tat ou des chefs de parti: c'est, au
contraire, au milieu d'une rvolution que la piti, ce mouvement
involontaire dans toute autre circonstance, devrait tre une rgle de
conduite. Tous les liens qui retenaient sont dlis, l'intrt de parti
devient pour tous les hommes le but par excellence: ce but, tant cens
renfermer et la vritable vertu et le seul bonheur gnral, prend
momentanment la place de toute autre espce de loi. Or, dans un temps
o la passion s'est mise dans le raisonnement, il n'y a qu'une
sensation, c'est--dire, quelque chose qui est un peu de la nature de la
passion mme, qu'il soit possible de lui opposer avec succs. Lorsque la
justice est reconnue, on peut se passer de piti; mais une rvolution,
quel que soit son but, suspend l'tat social, et il faut remonter  la
source de toutes les lois, dans un moment o ce qu'on appelle un pouvoir
lgal est un nom qui n'a plus de sens. Les chefs de parti peuvent se
croire assez srs d'eux-mmes pour se guider toujours d'aprs la plus
haute sagesse; mais il n'y a rien de si funeste pour eux que des
sectaires privs de l'instinct de la piti; d'abord ils sont, par cela
mme, incapables d'enthousiasme pour les individus: ces sentiments
tiennent l'un et l'autre, quoique par des rapports diffrents,  la
facult de l'imagination. La fureur, la vengeance s'allient sans doute
avec l'enthousiasme; mais ces mouvements qui rendent cruels
momentanment, n'ont pas d'analogie avec ce qu'on a vu de nos jours, un
systme continuel, et par consquent  froid, de mconnatre toute
piti. Or, quand cet affreux systme existe dans les soldats, ils jugent
leurs chefs tout comme leurs ennemis, ils conduisent  l'chafaud ce
qu'ils avaient estim la veille, ils appartiennent uniquement  la
puissance d'un raisonnement, et dpendent, par consquent, de tel
enchanement de mots, qui se placera dans leur tte comme un principe et
des consquences. On ne peut gouverner la foule que par des sensations.
Malheur donc aux chefs qui, en touffant dans leurs partisans tout ce
qui est humain, tout ce qui est remuable enfin par l'imagination ou le
sentiment, en font des assassins raisonneurs, qui marchent au crime par
la mtaphysique, et immolent tout au premier arrangement de syllabes qui
sera pour eux de la conviction!

Cromwell retenait le peuple par la superstition; on liait les Romains
par le serment; les Grecs se laissaient mener par l'enthousiasme qu'ils
prouvaient pour les grands hommes. Si l'espce de sentiment national
qui faisait en France un point d'honneur de la gnrosit, de cette
piti des vainqueurs, si cette espce de sentiment ne reprend pas
quelque puissance, jamais le gouvernement n'obtiendra un empire constant
et volontaire sur une nation qui n'aura pas un instinct moral
quelconque, par lequel on puisse l'entraner et la runir; car qu'y
a-t-il de plus divisant au monde que le raisonnement?

Enfin, la piti est encore ncessaire pour trouver un terme  la guerre
intrieure; il n'y a point de fin aux ressources du dsespoir, et les
discussions les plus habiles, et les victoires les plus sanglantes ne
font qu'augmenter la haine. Une sorte d'lan de l'me, tout compos
d'enthousiasme et de piti, arrte seul les guerres intestines, et
rappelle galement le mot de patrie  tous les partis qui la dchirent.
Cette commotion produit plus en un jour que tous les crits et les
combinaisons politiques; l'homme lutte contre sa nature en voulant
donner  l'esprit seul la grande influence sur la destine humaine.

Et vous, Franais, vous, guerriers invincibles, vous, leurs chefs, vous
qui les avez dirigs et soutenus par vos intrpides ressources, c'est 
vous tous que l'on doit les triomphes de la victoire; c'est  vous qu'il
appartient de proclamer la gnrosit! Sans l'exercice de cette vertu,
quelle palme nouvelle vous resterait-il encore  cueillir? Vos ennemis
sont vaincus, ils n'offrent plus aucune rsistance, ils ne serviront
plus  votre gloire, mme par leurs dfaites. Voulez-vous encore
tonner? pardonnez. Vous tes vainqueurs, la terreur ou l'enthousiasme
prosternent  vos pieds plus de la moiti de l'univers; mais
qu'avez-vous fait encore pour le malheur, et qu'est-ce que l'homme, s'il
n'a pas consol l'homme, s'il n'a pas combattu la puissance du mal sur
la terre? La plupart des gouvernements sont vindicatifs parce qu'ils
craignent, parce qu'ils n'osent tre clments. Vous, qui n'avez rien 
redouter, vous, qui devez avoir pour vous la philosophie et la victoire,
soulagez toutes les infortunes vritables, toutes celles qui sont
vraiment dignes de piti: la douleur qui accuse est toujours coute; la
douleur a raison contre les vainqueurs du monde. Que veut-on en effet du
gnie, des succs, de la libert, des rpubliques? qu'en veut-on?
quelques peines de moins, quelques esprances de plus. Vous qui
rentrerez dans vos foyers, ou dans une condition prive, que serez-vous,
si vous ne vous montrez pas gnreux? des guerriers pendant la paix, des
gnies dans l'art de la guerre, alors que toutes les penses se
tourneront vers la prosprit de l'intrieur, et que les dangers passs
laisseront  peine des traces. Attachez-vous  l'avenir par la vertu,
fixez la reconnaissance par des bienfaits qui durent. Il n'est point de
Capitole, il n'est point de triomphes qui puissent ajouter  votre
clat; vous tes au pinacle de la gloire militaire; la gnrosit seule
plane encore au-dessus de vos ttes. Heureuse situation que celle de la
toute-puissance, quand les obstacles n'existent plus au dehors, quand la
force est en soi-mme, quand on peut faire le bien sans qu'un motif
tranger  la vertu vous anime, sans que le soupon d'un tel motif
puisse jamais vous approcher[5]!

J'aurais pu traiter la gnrosit, la piti, la plupart des questions
agites dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la morale qui en
fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement d'accord avec
l'intrt gnral, qu'il me semble toujours que l'ide du devoir a t
trouve pour abrger l'expos des principes de conduite qu'on aurait pu
dvelopper  l'homme d'aprs ses avantages personnels; et comme dans les
premires annes de la vie on dfend ce qui fait mal, dans l'enfance de
la vie humaine on lui commande encore ce qu'il serait toujours possible
de lui prouver. Heureuse, si j'ai pu convaincre l'intrt personnel!
heureuse aussi, si j'avais diminu son activit, en prsentant aux
hommes une analyse exacte de ce que vaut la vie, une analyse qui
dmontrt que les destines diffrent entre elles bien plus par les
caractres que par les situations; que les plaisirs que l'on peut
prouver, dans quelques circonstances que ce soit, sont soumis  des
chances certaines, qui  la longue rduisent tout au mme terme; et que
ce bonheur qu'on croit toujours trouver dans les objets extrieurs n'est
qu'un fantme cr par l'imagination, qu'elle poursuit aprs l'avoir
fait natre, et qu'elle veut atteindre au dehors, tandis qu'il n'a
d'existence qu'en elle!




NOTES

[1: Il me semble que les vritables partisans de la libert rpublicaine
sont ceux qui dtestent le plus profondment les forfaits qui se sont
commis en son nom. Leurs adversaires peuvent sans doute prouver la
juste horreur du crime; mais comme ces crimes mmes servent d'argument 
leur systme, ils ne leur font pas ressentir, comme aux amis de la
libert, tous les genres de douleur  la fois.]

[2: J'entends par constitution dmagogique, celle qui met le peuple en
fermentation, confond tous les pouvoirs, enfin la constitution de 1703.
Le mot de dmocratie tant pris, de nos jours, dans diverses acceptions,
il ne rendrait pas avec exactitude ce que je veux exprimer.]

[3: Je crains qu'on ne m'accuse d'avoir parl trop souvent, dans le
cours de cet ouvrage, du suicide comme d'un acte digne de louanges: je
ne l'ai point examin sous le rapport toujours respectable des principes
religieux; mais politiquement, je crois que les rpubliques ne peuvent
se passer du sentiment qui portait les anciens  se donner la mort; et
dans les situations particulires, les mes passionnes qui
s'abandonnent  leur nature, ont besoin d'envisager cette ressource pour
ne pas se dpraver dans le malheur, et plus encore, peut-tre, au milieu
des efforts qu'elles tentent pour l'viter.]

[4: Smith, dans son excellent ouvrage de la Thorie des sentiments
moraux, attribue la piti  cette sympathie qui nous fait nous
transporter dans la situation d'un autre, et supposer ce que nous
prouverions  sa place. C'est bien l certainement l'une des causes de
la piti; mais l'inconvnient de cette dfinition, comme de toutes, est
de resserrer la pense que faisait natre le mot qu'on a dfini: il
tait revtu des ides accessoires et des impressions particulires 
chaque homme qui l'entendait, et vous restreignez sa signification par
une analyse toujours incomplte quand un sentiment en est l'objet; car
un sentiment est un compos de sensations et de penses que vous ne
faites jamais comprendre qu' l'aide de l'motion et du jugement runis.
La piti est souvent spare de tout retour sur soi-mme; si, par
abstraction, vous vous figuriez un genre de douleur qui exiget, pour la
souffrir, une organisation tout  fait diffrente de la vtre, vous
auriez encore piti de cette douleur: il faut que les caractres les
plus opposs puissent prouver de la piti pour des impressions qu'ils
n'auraient jamais ressenties; il faut enfin que le spectacle du malheur
remue les hommes par commotion, par talisman, sans examen ni
combinaison.]

[5: Dans un crit publi il y a deux ans, dans un crit honor du
suffrage qui pouvait le plus enorgueillir, cit par M. Fox plaidant pour
la paix devant le parlement d'Angleterre, j'ai dit: _Si l'on ne fait pas
la paix avec les Franais cette anne, qui sait au centre de quel empire
ils la refuseront l'anne prochaine?_ (Rflexions sur la paix.) Jamais
prdiction, je crois, ne s'est mieux accomplie. On pourrait, avec le
mme degr de certitude, prsager quels seraient les rsultats des
tonnantes victoires des Franais, s'ils en abusaient; s'ils adoptaient
 cet gard un systme rvolutionnaire. Mais il y a un si grand foyer de
lumires dans ce pays; le gouvernement rpublicain, par sa nature mme,
est  la longue tellement soumis  la vritable opinion publique, que
les premires consquences doivent clairer sur le principe, et qu'on ne
persiste pas, dans ce qui ruine, avec l'aveuglement dont plusieurs
cabinets monarchiques ont donn l'exemple pendant cette guerre.]






End of the Project Gutenberg EBook of De l'influence des passions sur le
bonheur des individus et des nations, by Germaine de Stal-Holstein

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'INFLUENCE DES PASSIONS ***

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